
Mikhaïl Boulgakov
LE MAÎTRE ET MARGUERITE
(1928-1940)
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Table des matières
CHAPITRE I Ne parlez jamais à des inconnus
CHAPITRE III La septième preuve
CHAPITRE V Ce qui s’est passé à Griboïedov
CHAPITRE VI La schizophrénie, comme il a été dit
CHAPITRE VII Un mauvais appartement
CHAPITRE VIII Duel d’un professeur et d’un poète
CHAPITRE IX Les inventions de Koroviev
CHAPITRE X Des nouvelles de Yalta
CHAPITRE XI Le dédoublement d’Ivan
CHAPITRE XII La magie noire et ses secrets révélés
CHAPITRE XIII Apparition du héros
CHAPITRE XV Le songe de Nicanor Ivanovitch
CHAPITRE XVII Une journée agitée
CHAPITRE XVIII Des visiteurs malchanceux
CHAPITRE XX La crème d’Azazello
CHAPITRE XXIII Un grand bal chez Satan
CHAPITRE XXIV Réapparition du maître
CHAPITRE XXV Comment le procurateur tenta de sauver Judas de Kerioth
CHAPITRE XXVII La fin de l’appartement 50
CHAPITRE XXVIII Les dernières aventures de Koroviev et Béhémoth
CHAPITRE XXIX Où le sort du Maître et de Marguerite est décidé
CHAPITRE XXX Il est temps ! Il est temps
CHAPITRE XXXI Sur le mont des Moineaux
CHAPITRE XXXII Grâce et repos éternel
À propos de cette édition électronique
– Qui es-tu donc, à la fin ?
– Je suis une partie de cette force qui, éternellement, veut le mal, et qui, éternellement, accomplit le bien.
GOETHE, Faust.
C’était à Moscou au déclin d’une journée printanière particulièrement chaude. Deux citoyens firent leur apparition sur la promenade de l’étang du Patriarche. Le premier, vêtu d’un léger costume d’été gris clair, était de petite taille, replet, chauve, et le visage soigneusement rasé s’ornait d’une paire de lunettes de dimensions prodigieuses, à monture d’écaille noire. Quant à son chapeau, de qualité fort convenable, il le tenait froissé dans sa main comme un de ces beignets qu’on achète au coin des rues. Son compagnon, un jeune homme de forte carrure dont les cheveux roux s’échappaient en broussaille d’une casquette à carreaux négligemment rejetée sur la nuque, portait une chemise de cow-boy, un pantalon blanc fripé et des espadrilles noires.
Le premier n’était autre que Mikhaïl Alexandrovitch Berlioz, rédacteur en chef d’une épaisse revue littéraire et président de l’une des plus considérables associations littéraires de Moscou, appelée en abrégé Massolit. Quant au jeune homme, c’était le poète Ivan Nikolaïevitch Ponyriev, plus connu sous le pseudonyme de Biezdomny.
Ayant gagné les ombrages de tilleuls à peine verdissants, les deux écrivains eurent pour premier soin de se précipiter vers une baraque peinturlurée dont le fronton portait l’inscription : « Bière, Eaux minérales. »
C’est ici qu’il convient de noter la première étrangeté de cette terrible soirée de mai. Non seulement autour de la baraque, mais tout au long de l’allée parallèle à la rue Malaïa Bronnaïa, il n’y avait absolument personne. À une heure où, semble-t-il, l’air des rues de Moscou surchauffées était devenu irrespirable, où, quelque part au-delà de la ceinture Sadovaïa, le soleil s’enfonçait dans une brume de fournaise, personne ne se promenait sous les tilleuls, personne n’était venu s’asseoir sur les bancs. L’allée était déserte.
– Donnez-moi de l’eau de Narzan, demanda Berlioz à la tenancière du kiosque.
– Y en a pas, répondit-elle en prenant, on ne sait pourquoi, un air offensé.
– Vous avez de la bière ? s’informa Biezdomny d’une voix sifflante.
– On la livre ce soir, répondit la femme.
– Qu’est-ce que vous avez, alors ? demanda Berlioz.
– Du jus d’abricot, mais il est tiède, dit la femme.
– Bon, donnez, donnez, donnez !…
En coulant dans les verres, le jus d’abricot fournit une abondante mousse jaune, et l’air ambiant se mit à sentir le coiffeur. Dès qu’ils eurent bu, les deux hommes de lettres furent pris de hoquets. Ils payèrent et allèrent s’asseoir sur un banc, le dos tourné à la rue Bronnaïa.
C’est alors que survint la seconde étrangeté, concernant d’ailleurs le seul Berlioz. Son hoquet s’arrêta net. Son cœur cogna un grand coup dans sa poitrine, puis, semble-t-il, disparut soudain, envolé on ne sait où. Il revint presque aussitôt, mais Berlioz eut l’impression qu’une aiguille émoussée y était plantée. En même temps, il fut envahi d’une véritable terreur, absolument sans raison, mais si forte qu’il eut envie de fuir à l’instant même, à toutes jambes et sans regarder derrière lui.
Très peiné, Berlioz promena ses yeux alentour, ne comprenant pas ce qui avait pu l’effrayer ainsi. Il pâlit, s’épongea le front de son mouchoir et pensa : « Mais qu’ai-je donc ? C’est la première fois que pareille chose m’arrive. Ce doit être mon cœur qui me joue des tours… le surmenage… il faudrait peut-être que j’envoie tout au diable, et que j’aille faire une cure à Kislovodsk… ».
À peine achevait-il ces mots que l’air brûlant se condensa devant lui, et prit rapidement la consistance d’un citoyen, transparent et d’un aspect tout à fait singulier. Sa petite tête était coiffée d’une casquette de jockey, et son corps aérien était engoncé dans une mauvaise jaquette à carreaux, aérienne elle aussi. Ledit citoyen était d’une taille gigantesque – près de sept pieds – mais étroit d’épaules et incroyablement maigre. Je vous prie de noter, en outre, que sa physionomie était nettement sarcastique.
La vie de Berlioz ne l’avait nullement préparé à des événements aussi extraordinaires. Il devint donc encore plus pâle, et, les yeux exorbités, il se dit avec effarement :
« Ce n’est pas possible !… »
C’était possible, hélas ! puisque cela était. Sans toucher terre, le long personnage, toujours transparent, se balançait devant lui de droite et de gauche.
Berlioz fut alors en proie à une telle épouvante qu’il ferma les yeux… Lorsqu’il les rouvrit, tout était fini : le fantôme s’était dissipé, la jaquette à carreaux avait disparu, et la pointe émoussée qui fouillait le cœur de Berlioz s’était, elle aussi, envolée.
– Pfff ! C’est diabolique ! s’écria le rédacteur en chef. Figure-toi, Ivan, que j’ai cru mourir d’une insolation, là, à l’instant. J’ai eu une espèce d’hallucination, pfff !…
Il essaya de rire, mais des lueurs d’effroi traversaient encore ses yeux, et ses mains tremblaient. Peu à peu, cependant, il se calma. Il s’éventa avec son mouchoir, puis proféra d’un ton assez ferme : « Bon. Ainsi donc… », reprenant le fil de son discours que le jus d’abricot avait interrompu.
Ce discours, comme on le sut par la suite, portait sur Jésus-Christ. Pour tout dire, le rédacteur en chef avait commandé au poète, pour le prochain numéro de la revue, un grand poème antireligieux. Ivan Nikolaïevitch avait donc composé ce poème, en un temps remarquablement bref d’ailleurs, mais malheureusement, le rédacteur en chef s’était montré fort peu satisfait du résultat. Biezdomny avait peint son personnage principal – Jésus-Christ – sous les couleurs les plus sombres, et pourtant, de l’avis du rédacteur en chef, tout le poème était à refaire. Berlioz avait donc entrepris, au bénéfice du poète, une sorte de conférence sur Jésus, afin, disait-il, de lui faire toucher du doigt son erreur fondamentale.
Il est difficile de préciser si, en l’occurrence, Ivan Nikolaïevitch avait été victime de la puissance évocatrice de son talent, ou d’une complète ignorance de la question. Toujours est-il que son Jésus semblait, eh bien…, parfaitement vivant. C’était un Jésus qui, incontestablement, avait existé, bien qu’il fût abondamment pourvu des traits les plus défavorables.
Berlioz voulait donc montrer au poète que l’essentiel n’était pas de savoir comment était Jésus – bon ou mauvais –, mais de comprendre que Jésus, en tant que personne, n’avait jamais existé, et que tout ce qu’on racontait sur lui était pure invention – un mythe de l’espèce la plus ordinaire.
Il faut observer que le rédacteur en chef était un homme d’une rare érudition. Il fit remarquer par exemple, avec beaucoup d’habileté, que des historiens anciens tels que le célèbre Philon d’Alexandrie, ou le brillant Flavius Josèphe, n’avaient jamais fait la moindre allusion à l’existence de Jésus. Montrant la profondeur et la solidité de ses connaissances, Mikhaïl Alexandrovitch révéla même au poète, entre autres choses, que le fameux passage du chapitre 44, livre XV, des Annales de Tacite où il est question du supplice de Jésus n’était qu’un faux, ajouté beaucoup plus tard.
Le poète, pour qui tout cela était nouveau, fixait sur Mikhaïl Alexandrovitch le regard animé de ses yeux verts et l’écoutait attentivement. Il lâchait seulement, de temps à autre, un léger hoquet, en jurant tout bas contre le jus d’abricot.
– Il n’y a pratiquement pas une seule religion orientale, disait Berlioz, où l’on ne puisse trouver une vierge immaculée mettant un dieu au monde. Les chrétiens ont créé leur Jésus exactement de la même façon, sans rien inventer de nouveau. En fait, Jésus n’a jamais existé. C’est là-dessus, principalement, qu’il faut mettre l’accent…
La voix de ténor de Berlioz résonnait avec éclat dans l’allée déserte. Et, à mesure que Mikhaïl Alexandrovitch s’enfonçait dans un labyrinthe où seuls peuvent s’aventurer, sans risquer de se rompre le cou, des gens d’une instruction supérieure, le poète découvrait à chaque pas des choses curieuses et fort utiles sur le dieu égyptien Osiris, fils bienfaisant du Ciel et de la Terre, sur le dieu phénicien Tammouz, sur Mardouk, dieu de Babylone, et même sur le dieu terrible, quoique moins connu, Huitzli-Potchli, fort honoré jadis par les Aztèques du Mexique. C’est au moment précis où Mikhaïl Alexandrovitch racontait au poète comment les Aztèques façonnaient à l’aide de pâte des figurines représentant Huitzli-Potchli – c’est à ce moment précis que, pour la première fois, quelqu’un apparut dans l’allée.
Par la suite – alors qu’à vrai dire, il était déjà trop tard –, différentes institutions décrivirent ce personnage dans les communiqués qu’elles publièrent. La comparaison de ceux-ci ne laisse pas d’être surprenante. Dans l’un, il est dit que le nouveau venu était de petite taille, avait des dents en or et boitait de la jambe droite. Un autre affirme qu’il s’agissait d’un géant, que les couronnes de ses dents étaient en platine, et qu’il boitait de la jambe gauche. Un troisième déclare laconiquement que l’individu ne présentait aucun signe particulier. Il faut bien reconnaître que ces descriptions, toutes tant qu’elles sont, ne valent rien.
Avant tout, le nouveau venu ne boitait d’aucune jambe. Quant à sa taille, elle n’était ni petite ni énorme, mais simplement assez élevée. Ses dents portaient bien des couronnes, mais en platine à gauche et en or à droite. Il était vêtu d’un luxueux complet gris et chaussé de souliers de fabrication étrangère, gris comme son costume. Coiffé d’un béret gris hardiment tiré sur l’oreille, il portait sous le bras une canne, dont le pommeau noir était sculpté en tête de caniche. Il paraissait la quarantaine bien sonnée. Bouche légèrement tordue. Rasé de près. Brun. L’œil droit noir, le gauche – on se demande pourquoi – vert. Des sourcils noirs tous deux, mais l’un plus haut que l’autre. Bref : un étranger.
Passant devant le banc où le rédacteur en chef et le poète avaient pris place, l’étranger loucha vers eux, s’arrêta, et, brusquement, s’assit sur le banc voisin, à quelques pas des deux amis.
« Un Allemand… », pensa Berlioz. « Un Anglais…, pensa Biezdomny, et qui porte des gants par cette chaleur ! »
Cependant, l’étranger enveloppait du regard les hautes maisons qui délimitaient un carré autour de l’étang. Il était visible qu’il se trouvait là pour la première fois, et que le spectacle l’intéressait. Ses yeux s’arrêtèrent sur les étages supérieurs, dont les vitres renvoyaient l’image aveuglante d’un soleil brisé qui, pour Mikhaïl Alexandrovitch, allait disparaître à jamais, puis descendirent vers les fenêtres que le soir assombrissait déjà. Il eut alors, sans qu’on pût en deviner la raison, un sourire légèrement ironique et condescendant, cligna de l’œil, posa les mains sur le pommeau de sa canne, et son menton sur ses mains.
– Vois-tu, Ivan, disait Berlioz, par exemple, ta description de la naissance de Jésus, Fils de Dieu, est très bien, très satirique. Seulement – voilà le hic – c’est qu’avant Jésus, il est né toute une série de fils de dieux, comme, disons, le Phénicien Adonis, le Phrygien Attis, le Perse Mithra. Pour parler bref, aucun d’eux n’est né réellement, aucun n’a existé, et Jésus pas plus que les autres. Ce qu’il faut donc que tu fasses, au lieu de décrire sa naissance, ou, supposons, l’arrivée des Rois mages, c’est de montrer l’absurdité des bruits qui ont couru là-dessus. Or, en lisant ton histoire, on finit par croire vraiment que Jésus est né !…
À ce moment, Biezdomny essaya de mettre fin au hoquet qui le tourmentait. Il retint son souffle, en conséquence de quoi il hoqueta plus fort et plus douloureusement. Au même instant, Berlioz interrompait son discours, parce que l’étranger s’était levé soudain et s’approchait d’eux. Les deux écrivains le regardèrent avec surprise.
– Excusez-moi, je vous prie, dit l’homme avec un accent étranger, mais sans écorcher les mots. Je vous suis inconnu, et je me permets de… mais le sujet de votre savante conversation m’intéresse tellement que…
En disant ces mots, il ôta poliment son béret, et les deux amis n’eurent d’autre ressource que de se lever et de saluer l’inconnu.
« Non, ce serait plutôt un Français… », pensa Berlioz.
« Un Polonais… », pensa Biezdomny.
Il est nécessaire d’ajouter que dès ses premières paroles, l’étranger éveilla chez le poète un sentiment de répulsion, tandis que Berlioz le trouva plutôt plaisant, enfin… pas tellement plaisant, mais… comment dire ?… intéressant, voilà.
– Me permettez-vous de m’asseoir ? demanda poliment l’étranger.
Non sans quelque mauvaise grâce, les amis s’écartèrent.
Avec beaucoup d’aisance, l’homme s’assit entre eux, et se mit aussitôt de la conversation.
– Si je ne me suis point mépris, vous avez jugé bon d’affirmer, n’est-ce pas, que Jésus n’avait jamais existé ? demanda-t-il en fixant son œil vert sur Berlioz.
– Vous ne vous êtes nullement mépris, répondit courtoisement Berlioz. C’est précisément ce que j’ai dit.
– Ah ! comme c’est intéressant ! s’écria l’étranger.
« En quoi diable est-ce que ça le regarde ! » songea Biezdomny en fronçant les sourcils.
– Et vous êtes d’accord avec votre interlocuteur ? demanda l’inconnu en tournant son œil droit vers Biezdomny.
– Cent fois pour une ! affirma celui-ci, qui aimait les formules ampoulées et le style allégorique.
– Étonnant ! (s’écria à nouveau l’indiscret personnage. Puis, sans qu’on sache pourquoi, il regarda autour de lui comme un voleur, et, étouffant sa voix de basse, il reprit :) Pardonnez-moi de vous importuner, mais si j’ai bien compris, et tout le reste mis à part, vous ne… croyez pas en Dieu ?
Il leur jeta un regard effrayé et ajouta vivement :
– Je ne le répéterai à personne, je vous le jure !
– Effectivement, nous ne croyons pas en Dieu, répondit Berlioz en se retenant de sourire de l’effroi du touriste, mais c’est une chose dont nous pouvons parler tout à fait librement.
L’étranger se renversa sur le dossier du banc et lança, d’une voix que la curiosité rendait presque glapissante :
– Vous êtes athées ?
– Mais oui, nous sommes athées, répondit Berlioz en souriant.
« Il s’incruste, ce pou d’importation ! » pensa Biezdomny avec colère.
– Mais cela est merveilleux ! s’exclama l’étranger stupéfait, et il se mit à tourner la tête en tous sens pour regarder tour à tour les deux hommes de lettres.
– Dans notre pays, l’athéisme n’étonne personne, fit remarquer Berlioz avec une politesse toute diplomatique. Depuis longtemps et en toute conscience, la majorité de notre population a cessé de croire à ces fables.
Une drôle de chose dut alors passer par la tête de l’étranger, car il se leva, prit la main du rédacteur en chef ébahi et la serra en proférant ces paroles :
– Permettez-moi de vous remercier de toute mon âme !
– Et de quoi, s’il vous plaît, le remerciez-vous ? s’enquit Biezdomny en battant des paupières.
– Pour une nouvelle de la plus haute importance, excessivement intéressante pour le voyageur que je suis, expliqua l’original, en levant le doigt d’un air qui en disait long.
Il est de fait que, visiblement, cette importante nouvelle avait produit sur le voyageur une forte impression, car il regarda les maisons d’un air effrayé, comme s’il craignait de voir surgir un athée à chaque fenêtre.
« Non, ce n’est pas un Anglais », pensa Berlioz, et Biezdomny pensa : « En tout cas, pour parler russe, il s’y entend. Curieux de savoir où il a pêché ça ! » et il se renfrogna de nouveau.
– Mais permettez-moi, reprit le visiteur après un instant de méditation inquiète, permettez-moi de vous demander ce que vous faites, alors, des preuves de l’existence de Dieu qui, comme chacun sait, sont exactement au nombre de cinq ?
– Hélas ! répondit Berlioz avec compassion. Ces preuves ne valent rien du tout, et l’humanité les a depuis longtemps reléguées aux archives. Vous admettrez que sur le plan rationnel, aucune preuve de l’existence de Dieu n’est concevable.
– Bravo ! s’exclama l’étranger. Bravo ! Vous venez de répéter exactement l’argument de ce vieil agité d’Emmanuel. Il a détruit de fond en comble les cinq preuves, c’est certain, mais par la même occasion, et comme pour se moquer de lui-même, il a forgé de ses propres mains une sixième preuve. C’est amusant, non ?
– La preuve de Kant, répliqua l’érudit rédacteur en chef en souriant finement, n’est pas plus convaincante que les autres. Schiller n’a-t-il pas dit, à juste titre, que les raisonnements de Kant à ce sujet ne pouvaient satisfaire que des esclaves ? Quant à David Strauss, il n’a fait que rire de cette prétendue preuve.
Tout en parlant, Berlioz pensait : « Qui peut-il être, à la fin ? Et pourquoi parle-t-il aussi bien le russe ? »
– Votre Kant, avec ses preuves, je l’enverrais pour trois ans aux îles Solovki, Moi ! lança soudain Ivan Nikolaïevitch, tout à fait hors de propos.
Mais l’idée d’envoyer Kant aux Solovki, loin de choquer l’étranger, le plongea au contraire dans le ravissement.
– Parfait, parfait ! s’écria-t-il, et son œil vert, toujours tourné vers Berlioz, étincela. C’est exactement ce qu’il lui faudrait ! Du reste, je lui ai dit un jour, en déjeunant avec lui : « Voyez-vous, professeur – excusez-moi – mais vos idées sont un peu incohérentes. Très intelligentes, sans doute, mais terriblement incompréhensibles. On rira de vous. »
Berlioz ouvrit des yeux ronds : « En déjeunant… avec Kant ? Qu’est-ce qu’il me chante là ? » pensa-t-il.
– Malheureusement, continua le visiteur étranger en se tournant, nullement déconcerté par l’étonnement de Berlioz, vers le poète, il est impossible d’expédier Kant à Solovki, pour la simple raison que, depuis cent et quelques années, il séjourne dans un lieu sensiblement plus éloigné que Solovki, et dont on ne peut le tirer en aucune manière, je vous l’affirme.
– Je le regrette ! répliqua le bouillant poète.
– Je le regrette aussi, croyez-moi ! approuva l’inconnu et son œil étincela.
Puis il reprit :
– Mais voici la question qui me préoccupe : si Dieu n’existe pas, qui donc gouverne la vie humaine, et, en général, l’ordre des choses sur la terre ?
– C’est l’homme qui gouverne ! se hâta de répondre le poète courroucé, bien que la question, il faut l’avouer, ne fût pas très claire.
– Pardonnez-moi, dit doucement l’inconnu, mais pour gouverner, encore faut-il être capable de prévoir l’avenir avec plus ou moins de précision, et pour un délai tant soit peu acceptable. Or – permettez-moi de vous le demander –, comment l’homme peut-il gouverner quoi que ce soit, si non seulement il est incapable de la moindre prévision, ne fût-ce que pour un délai aussi ridiculement bref que, disons, un millier d’années, mais si, en outre, il ne peut même pas se porter garant de son propre lendemain ?
« Tenez, imaginons ceci, reprit-il en se tournant vers Berlioz. Vous, par exemple. Vous vous mettez à gouverner, vous commencez à disposer des autres et de vous-même, bref, comme on dit, vous y prenez goût, et soudain… hé, hé… vous attrapez un sarcome au poumon… (En disant ces mots, l’étranger sourit avec gourmandise, comme si l’idée du sarcome lui paraissait des plus agréables.) Oui, un sarcome… (répéta-t-il en fermant les yeux et en ronronnant comme un chat) et c’est la fin de votre gouvernement !
« Dès lors, vous vous moquez éperdument du sort des autres. Seul le vôtre vous intéresse. Vos parents et vos amis commencent à vous mentir. Pressentant un malheur, vous courez voir les médecins les plus éminents, puis vous vous adressez à des charlatans, et vous finissez, évidemment, chez les voyantes. Tout cela, ai-je besoin de vous le dire, en pure perte. Et les choses se terminent tragiquement celui qui, naguère encore, croyait gouverner, se retrouve allongé, raide, dans une boîte en bois, et son entourage, comprenant qu’on ne peut plus rien faire de lui, le réduit en cendres.
« Mais il peut y avoir pis encore : on se propose, par exemple – quoi de plus insignifiant ! – d’aller faire une cure à Kislovodsk (l’étranger lança un clin d’œil à Berlioz), et voilà, nul ne sait pourquoi, qu’on glisse et qu’on tombe sous un tramway ! Allez-vous me dire que celui à qui cela arrive l’a voulu ? N’est-il pas plus raisonnable de penser que celui qui a voulu cela est quelqu’un d’autre, de tout à fait neutre ?
Et l’inconnu éclata d’un rire étrange.
Berlioz avait écouté avec une attention soutenue la désagréable histoire du sarcome et du tramway, et maintenant une idée inquiétante le tourmentait ; « Ce n’est pas un étranger… ce n’est pas un étranger… pensait-il. C’est, sauf le respect, un type extrêmement bizarre… Mais qui cela peut-il être ?… »
– Vous désirez fumer, à ce que je vois ? dit tout à coup l’inconnu à Biezdomny. Quelle est votre marque préférée ?
Surpris, le poète, qui effectivement n’avait plus de cigarettes, répondit d’un air maussade :
– Pourquoi ? Vous en avez plusieurs ?
– Laquelle préférez-vous ? répéta l’inconnu.
– Des Notre Marque jeta Biezdomny d’un ton aigre.
Aussitôt, l’étrange individu tira de sa poche un étui à cigarettes et le tendit à Biezdomny.
– Voici des Notre Marque…
Le rédacteur en chef et le poète furent moins étonnés par le fait que l’étui contenait justement des cigarettes Notre Marque, que par l’étui lui-même. C’était un étui en or de dimensions extraordinaires, dont le couvercle s’ornait d’un triangle de diamants qui brillaient de mille feux bleus et blancs.
Les pensées des deux hommes de lettres prirent alors un cours différent. Berlioz : « Si, c’est un étranger ! » et Biezdomny : « Qu’il aille au diable, à la fin !… »
Le poète et le propriétaire de l’étui prirent chacun une cigarette et l’allumèrent. Berlioz, qui ne fumait pas, refusa.
« Voilà ce qu’il faut lui objecter, pensa Berlioz, résolu à poursuivre la discussion. Certes, l’homme est mortel, personne ne songe à le nier. Mais l’essentiel c’est que… »
Mais l’étranger ne lui laissa pas le temps d’ouvrir la bouche :
– Certes, l’homme est mortel, dit-il, mais il n’y aurait encore là que demi-mal. Le malheur, c’est que l’homme meurt parfois inopinément. Voilà le hic ! Et d’une manière générale, il est incapable de savoir ce qu’il fera le soir même.
« Quelle façon absurde de présenter les choses !… » pensa Berlioz, qui répondit :
– Là, vous exagérez. Pour moi, par exemple, je sais à peu près exactement ce que je vais faire ce soir. Évidemment, si dans la rue Bronnaïa, une tuile me tombe sur la tête…
– Jamais une tuile ne tombera par hasard sur la tête de qui que ce soit, interrompit l’étranger avec un grand sérieux. Vous, en particulier, vous n’avez absolument rien à craindre de ce côté. Vous mourrez autrement.
– Vous savez sans doute exactement comment je mourrai ? s’enquit Berlioz avec une ironie parfaitement naturelle, acceptant de suivre son interlocuteur dans cette conversation décidément absurde. Et vous allez me le dire ?
– Bien volontiers, répondit l’inconnu.
Il jaugea Berlioz du regard, comme s’il voulait lui tailler un costume, marmotta entre ses dents quelque chose comme : « Un, deux… Mercure dans la deuxième maison… la lune est partie… six – un malheur… le soir – sept… », puis, à haute voix, il annonça gaiement :
– On vous coupera la tête !
Stupéfié par cette impertinence, Biezdomny dévisagea l’étranger avec une haine sauvage cependant que Berlioz demandait en grimaçant un sourire :
– Ah ! bon ? Et qui cela ? L’ennemi ? Les interventionnistes ?
– Non, répondit l’autre. Une femme russe, membre de la Jeunesse communiste.
– Humm…, grogna Berlioz, irrité par cette plaisanterie de mauvais goût, excusez-moi, mais c’est peu vraisemblable.
– Excusez-moi à votre tour, répondit l’étranger, mais c’est la vérité. Ah ! oui, je voulais vous demander ce que vous comptiez faire ce soir, si ce n’est pas un secret.
– Ce n’est pas un secret. Je vais d’abord rentrer chez moi, rue Sadovaïa, puis, à dix heures, j’irai présider la réunion du Massolit.
– C’est tout à fait impossible, répliqua l’étranger d’un ton ferme.
– Et pourquoi ?
Clignant des yeux, l’étranger regarda le ciel que des oiseaux noirs, pressentant la fraîcheur du soir, zébraient d’un vol rapide, et répondit :
– Parce qu’Annouchka a déjà acheté l’huile de tournesol. Et non seulement elle l’a achetée, mais elle l’a déjà renversée. De sorte que la réunion n’aura pas lieu.
On comprendra aisément que le silence se fit sous les tilleuls.
– Pardon, dit enfin Berlioz en dévisageant l’absurde bavard, mais… que vient faire ici l’huile de tournesol ?… Et de quelle Annouchka parlez-vous ?
– Je vais vous le dire, moi, ce qu’elle vient faire ici, l’huile de tournesol, proclama soudain Biezdomny, apparemment résolu à déclarer la guerre à l’importun. Dites-moi, citoyen, vous n’auriez pas séjourné, par hasard, dans une clinique pour malades mentaux ?
– Ivan !… protesta à voix basse Mikhaïl Alexandrovitch.
Mais l’étranger, bien loin de se montrer offensé, éclata d’un rire joyeux.
– Bien sûr, bien sûr, et plus d’une fois ! s’écria-t-il en riant, mais sans détacher du poète un œil qui, lui, ne riait pas du tout. Où n’ai-je pas séjourné, d’ailleurs ! Je ne regrette qu’une chose, c’est de ne pas avoir eu le loisir de demander au professeur ce qu’est la schizophrénie. C’est donc vous-même qui le lui demanderez, Ivan Nikolaïevitch !
– Comment savez-vous mon nom ?
– Voyons, Ivan Nikolaïevitch, qui ne vous connaît pas ?
L’étranger tira de sa poche le numéro de la veille de la Gazette littéraire, sur la première page duquel Ivan Nikolaïevitch put voir son propre portrait, accompagné de poèmes dont il était l’auteur. Mais cette preuve tangible de sa gloire et de sa popularité, qui l’avait tant réjoui la veille, ne lui procura plus le moindre plaisir.
– Vous voulez m’excuser une minute ? dit-il, le visage assombri. Je voudrais dire deux mots à mon ami.
– Mais avec plaisir ! s’écria l’inconnu. On est tellement bien sous ces tilleuls. Et, du reste, rien ne me presse.
– Écoute, Micha, chuchota le poète en attirant Berlioz à l’écart. Ce n’est pas du tout un touriste. C’est un espion. C’est un émigré qui s’est réintroduit chez nous. Demande-lui ses papiers, sinon il s’en ira, et…
– Tu crois ? » murmura Berlioz avec inquiétude, tout en se disant : « Il a raison… »
Le poète se pencha et lui souffla dans l’oreille :
– Je t’assure, il fait l’imbécile, comme ça, pour nous tirer les vers du nez (le poète loucha vers l’inconnu, craignant que celui-ci n’en profitât pour s’esquiver), viens, il faut qu’on le retienne, sinon il va filer…
Le poète prit Berlioz par le bras et l’attira vers le banc.
L’inconnu s’était levé et tenait à la main une sorte de livret à couverture gris foncé, une épaisse enveloppe dont le papier paraissait d’excellente qualité, et une carte de visite.
– Excusez-moi, dit-il, mais dans le feu de la discussion, j’ai complètement oublié de me présenter. Voici ma carte, mon passeport, et une invitation me priant de venir à Moscou pour donner des consultations.
L’inconnu souligna ces paroles significatives d’un regard pénétrant, qui remplit de confusion les deux hommes de lettres.
« Diable, il a tout entendu… », pensa Berlioz qui repoussa d’un geste poli les papiers que l’étranger lui tendait, cependant que le poète, jetant rapidement un coup d’œil sur la carte de visite, put reconnaître, imprimé en lettres latines, le mot « professeur », et l’initiale du nom, un W.
– Enchanté, enchanté, bredouilla le rédacteur en chef avec embarras, et l’étranger fit disparaître ses papiers dans sa poche.
Les relations ainsi renouées, les trois hommes prirent place sur le banc.
– Vous êtes donc invité en qualité de spécialiste, professeur ? demanda Berlioz.
– C’est cela.
– Heu… vous êtes allemand ? demanda Biezdomny.
– Qui, moi ? dit le professeur, qui parut hésiter. Enfin… oui, si vous voulez.
– Vous parlez très bien le russe, remarqua Biezdomny.
– Oh ! vous savez, je suis polyglotte, je connais un très grand nombre de langues, répondit le professeur.
– Et quelle est votre spécialité ? s’enquit Berlioz.
– La magie noire.
« Manquait plus que ça ! » sursauta Berlioz.
– Et c’est… en tant que spécialiste de… de la magie noire que vous avez été invité ici ? bégaya-t-il.
– Parfaitement, dit le professeur. Voyez-vous, poursuivit-il, on a découvert tout récemment, dans votre Bibliothèque nationale, des manuscrits authentiques de Gerbert d’Aurillac, le célèbre nécromancien du Xème siècle, et je suis le seul spécialiste au monde capable de les déchiffrer.
– Ah ! ah ! Vous êtes historien ? demanda respectueusement Berlioz, vivement soulagé par cette explication.
– Je suis historien, en effet (dit le savant, qui ajouta soudain, sans rime ni raison :) Et il se passera une histoire intéressante, ce soir, du côté de l’étang du Patriarche !
De nouveau, le rédacteur en chef et le poète furent extrêmement surpris. Mais le professeur leur fit signe de se rapprocher, et quand ils furent tous deux penchés vers eux, il chuchota :
– Figurez-vous que Jésus a réellement existé.
Berlioz se redressa aussitôt et dit avec un sourire un peu forcé :
– Voyez-vous, professeur, nous respectons grandement vos vastes connaissances, mais sur ce sujet, vous nous permettrez de nous en tenir à un autre point de vue.
– Il n’est pas question de points de vue ici, répliqua l’étrange professeur. Jésus a existé, c’est tout.
– Mais encore faudrait-il avoir quelque preuve de…, commença Berlioz.
– Toutes les preuves sont inutiles (coupa le professeur. Et d’une voix douce, dont tout accent avait curieusement disparu, il commença :) Tout est simple. Drapé dans un manteau blanc, à doublure sanglante et avançant de la démarche traînante propre aux cavaliers, un homme apparut sous le péristyle qui séparait les deux ailes du palais…
Drapé dans un manteau blanc à doublure sanglante et avançant de la démarche traînante propre aux cavaliers, un homme apparut sous le péristyle qui séparait les deux ailes du palais d’Hérode le Grand. C’était Ponce Pilate, procurateur de Judée. Le printemps était là et l’aube du quatorzième jour du mois de Nisan se levait.
Plus que tout au monde, le procurateur détestait le parfum de l’essence de roses. Or, depuis l’aube, cette odeur n’avait cessé de le poursuivre : présage certain d’une mauvaise journée.
Il semblait au procurateur que les palmiers et les cyprès du jardin exhalaient une odeur de rose et qu’un léger parfum de rose se mêlait, tout à fait incongru, aux relents de cuir et de sueur qui émanaient des soldats de son escorte.
Des arrière-salles du palais, où logeait la première cohorte de la douzième légion Foudre, venue à Jérusalem avec le procurateur, montait une légère fumée qui gagnait le péristyle par la terrasse supérieure du jardin ; à cette fumée un peu âcre, qui témoignait que les cuistots de centurie commençaient à préparer le repas du matin, venait encore se mêler, sucré et entêtant, le parfum de la rose.
« Ô Dieux, Dieux, qu’ai-je fait pour que vous me punissiez ainsi ?… Car, il n’y a pas de doute, c’est encore lui, ce mal épouvantable, invincible… cette hémicrânie, qui me torture la moitié de la tête… aucun remède contre cette douleur, nul moyen d’y échapper… bon, je vais essayer de ne pas remuer la tête… »
Sur le sol de mosaïque, près de la fontaine, on avait déjà avancé un fauteuil. Le procurateur s’y assit sans regarder personne, et tendit la main à la hauteur de son épaule. Un secrétaire glissa dans cette main, avec déférence, une feuille de parchemin. Sans pouvoir retenir une grimace de douleur, le procurateur parcourut rapidement le texte du coin de l’œil, puis rendit le parchemin au secrétaire et prononça avec difficulté :
– C’est le prévenu de Galilée ? L’affaire a-t-elle été soumise au tétrarque ?
– Oui, procurateur, répondit le secrétaire.
– Eh bien ?
– Le tétrarque n’a pas voulu conclure, et il soumet la sentence de mort du sanhédrin à votre ratification, dit le secrétaire.
La joue du procurateur fut parcourue d’un tic, et il ordonna d’une voix faible :
– Faites venir l’accusé.
L’instant d’après, deux légionnaires montaient du jardin et pénétraient sous les colonnes, poussant devant eux un homme d’environ vingt-sept ans, qu’ils amenèrent devant le fauteuil du procurateur. L’homme était vêtu d’une vieille tunique bleue, usée et déchirée, et coiffé d’un serre-tête blanc maintenu autour du front par un étroit bandeau. Ses mains étaient liées derrière son dos. Il avait l’œil gauche fortement poché, et le coin de la bouche fendu ; un filet de sang y séchait. Il regardait le procurateur avec une curiosité anxieuse.
Après un moment de silence, celui-ci demanda doucement en araméen :
– Ainsi, c’est toi qui incitais le peuple à détruire le temple de Jérusalem ?
En prononçant ces mots, le procurateur demeura aussi immobile qu’une statue. Seules, ses lèvres remuèrent faiblement. Le procurateur demeura aussi immobile qu’une statue, parce que sa tête brûlait d’une douleur infernale et qu’il redoutait le moindre mouvement.
L’homme aux mains liées fit un pas en avant et commença :
– Bon homme ! Crois-moi, je…
Mais le procurateur, toujours figé et élevant à peine la voix, l’interrompit aussitôt :
– C’est moi que tu appelles bon homme ? Tu te trompes. À Jérusalem, tout le monde murmure que je suis un monstre féroce, et c’est parfaitement exact. (Du même ton monotone, il ajouta :) Qu’on fasse venir le centurion.
Une ombre parut s’étendre sur la terrasse quand le centurion Marcus, chef de la première centurie et surnommé Mort-aux-rats, se présenta devant le procurateur. Mort-aux-rats dépassait d’une tête le plus grand soldat de la légion, et il était si large d’épaules que, littéralement, il cacha le soleil qui commençait à peine à s’élever au-dessus de l’horizon.
Le procurateur s’adressa au centurion en latin :
– Le coupable, dit-il, m’a appelé « bon homme ». Emmenez-le d’ici pendant quelques minutes, afin de lui expliquer comment il convient de me parler. Évitez, cependant, de l’estropier.
Et tous, hormis l’immobile procurateur, suivirent du regard Marcus Mort-aux-rats qui faisait signe au détenu de le suivre. D’ailleurs, où qu’il se montrât, on suivait toujours Mort-aux-rats du regard à cause de sa taille et de son visage monstrueux qui frappait d’horreur ceux qui le voyaient pour la première fois : son nez avait été écrasé jadis par la massue d’un Germain.
Les lourds demi-brodequins de Marcus claquèrent sur la mosaïque, suivis sans bruit par l’homme attaché. Un profond silence s’établit sous le péristyle, troublé seulement par le roucoulement des pigeons dans le jardin et par la petite musique, compliquée mais agréable, du jet d’eau de la fontaine.
Le procurateur avait envie de se lever, de mettre son front sous la pluie du jet d’eau et de rester ainsi, pour toujours. Mais même cela ne lui serait d’aucun secours, il le savait.
En descendant vers le jardin, Mort-aux-rats prit un fouet des mains d’un légionnaire qui montait la garde au pied d’une statue de bronze, et d’un geste négligent, en frappa légèrement le détenu aux épaules. Le geste du centurion avait été léger et nonchalant, mais l’homme aux mains liées s’écroula aussitôt sur le sol, comme si on lui avait fauché les jambes. La bouche ouverte, il aspira l’air comme un noyé, toute coloration disparut de son visage et ses yeux roulèrent dans leurs orbites avec un regard de dément.
De la main gauche, Marcus ramassa l’homme et le souleva aussi aisément qu’il eût fait d’un sac vide, le remit sur ses pieds et lui dit d’un ton nasillard, en articulant plutôt mal que bien les mots araméens :
– Appeler le procurateur romain hegemon. Pas dire d’autres mots. Et pas bouger. Toi compris, ou moi te battre ?
Le prisonnier chancela et faillit tomber, mais il se maîtrisa. Les couleurs lui revinrent, il reprit son souffle et répondit d’une voix rauque :
– J’ai compris. Ne me bats pas.
Un instant plus tard, il était de nouveau devant le procurateur.
Ce fut une voix terne et malade qui demanda :
– Nom ?
– Le mien ? répondit hâtivement le détenu, dont toute l’attitude exprimait sa volonté de faire des réponses sensées, et de ne plus provoquer la colère de son interlocuteur.
Le procurateur dit à mi-voix :
– Pas le mien, je le connais. Ne te fais pas plus bête que tu ne l’es. Le tien, oui.
– Yeshoua, dit précipitamment le prisonnier.
– Tu as un surnom ?
– Ha-Nozri.
– D’où es-tu ?
– De la ville de Gamala, répondit le prisonnier et, tournant la tête à droite, il montra que là-bas, quelque part dans le Nord, il existait une ville appelée Gamala.
– Qui sont tes parents ?
– Je ne sais pas exactement, répondit vivement le détenu. Je ne me souviens plus de mes parents. On m’a dit que mon père était syrien…
– Où est ton domicile habituel ?
– Je n’ai pas de domicile habituel, avoua timidement le prisonnier, je voyage de ville en ville.
– On peut dire cela plus brièvement. En un mot, tu es un vagabond. Tu as de la famille ?
– Personne. Je suis seul au monde.
– As-tu de l’instruction ?
– Oui.
– Connais-tu d’autres langues que l’araméen ?
– Oui. Le grec.
Une paupière enflée se souleva et un œil voilé par la souffrance se posa sur le prisonnier. L’autre œil resta fermé.
Pilate dit en grec :
– Ainsi, c’est toi qui as incité le peuple à détruire l’édifice du temple de Jérusalem ?
À ces mots, le détenu parut s’animer, ses yeux cessèrent d’exprimer la peur, et il dit en grec :
– Mais, bon… (une lueur d’effroi passa dans les yeux du prisonnier, à l’idée du faux pas qu’il avait failli commettre) mais, hegemon, jamais de ma vie je n’ai eu l’intention de détruire le Temple, et je n’ai incité personne à une action aussi insensée.
L’étonnement se peignit sur le visage du secrétaire qui, penché sur une table basse, inscrivait les déclarations du prévenu. Il leva la tête, mais la baissa aussitôt sur son parchemin.
– Des gens de toutes sortes affluent en grand nombre dans cette ville pour les fêtes. Parmi eux, il y a des mages, des astrologues, des devins, et des assassins, dit le procurateur d’une voix monotone. Et il y a aussi des menteurs. Toi, par exemple, tu es un menteur. C’est écrit en toutes lettres : il a appelé la population à détruire le Temple. Tel est le témoignage des gens.
– Ces bonnes gens, dit le prisonnier, qui se hâta d’ajouter, hegemon…, n’ont aucune instruction, et ils ont compris tout de travers ce que je leur ai dit. Du reste, je commence à craindre que ce malentendu ne se prolonge très longtemps. Tout ça à cause de l’autre, qui note ce que je dis n’importe comment.
Il y eut un silence. Cette fois, les deux yeux douloureux dévisagèrent pesamment le prisonnier.
– Je te le répète pour la dernière fois : cesse de faire l’idiot, brigand, prononça mollement Pilate. Il y a peu de choses d’écrites sur toi, mais suffisamment pour te pendre.
– Non, non, hegemon, dit le prisonnier, tendu par l’ardent désir de convaincre, il y en a un qui me suit, qui me suit tout le temps, et qui écrit continuellement, sur du parchemin de bouc. Un jour, j’ai jeté un coup d’œil dessus, et j’ai été épouvanté. De tout ce qui était écrit là, je n’ai rigoureusement pas dit un mot. Je l’ai supplié : brûle, je t’en prie, brûle ce parchemin ! Mais il me l’a arraché des mains et s’est enfui.
– Qui est-ce ? demanda Pilate d’un air dégoûté, en se touchant la tempe du bout des doigts.
– Matthieu Lévi, répondit de bonne grâce le prisonnier. Il était collecteur d’impôts. Je l’ai rencontré pour la première fois sur la route de Béthanie, là où elle tourne devant une plantation de figuiers, et je lui ai parlé. Au début, il s’est montré plutôt hostile à mon égard, et il m’a même injurié… c’est-à-dire qu’il a pensé m’injurier, en me traitant de chien. (Le détenu sourit.) Personnellement, je ne vois rien de mauvais dans cet animal, pour qu’on soit offensé par ce mot…
Le secrétaire cessa d’écrire et jeta à la dérobée un regard étonné, non pas sur le détenu, mais sur le procurateur.
– … Cependant, continua Yeshoua, en m’écoutant, il s’est peu à peu radouci, et finalement, il a jeté son argent sur le chemin et m’a dit que désormais, il voyagerait avec moi…
De la joue gauche, Pilate esquissa un demi-sourire qui découvrit ses dents jaunes. D’une rotation de tout le buste, il se tourna vers son secrétaire et proféra :
– Ô Jérusalem ! Que ne peut-on entendre dans tes murs ! Un collecteur d’impôts – entendez-vous cela ? – qui jette son argent sur les chemins !
Ne sachant que répondre, le secrétaire jugea bon, à tout hasard, de copier le sourire de Pilate.
– Il m’a déclaré, dit Yeshoua, pour expliquer l’étrange conduite de Matthieu Lévi, que, désormais, l’argent lui faisait horreur. Et depuis, ajouta-t-il, il est devenu mon compagnon.
Ricanant toujours silencieusement, le procurateur regarda le prisonnier, puis le soleil qui continuait à monter, impitoyable, au-dessus des statues équestres de l’hippodrome, là-bas vers la droite, dans le fond de la vallée, et tout à coup, pris d’une sorte de nausée, il pensa que le plus simple serait d’expulser de la terrasse cet étrange brigand – il suffirait pour cela de deux mots : « Pendez-le » –, de renvoyer l’escorte par la même occasion, de rentrer dans le palais, de donner l’ordre de faire l’obscurité dans la chambre, de s’étendre sur le lit, de réclamer de l’eau fraîche, d’appeler son chien Banga d’une voix plaintive et de se faire consoler par lui de ces maux de tête insupportables. Et l’idée du poison passa, fugitive mais tentatrice, dans la tête malade du procurateur.
Ses yeux troubles revinrent au prisonnier et il demeura un moment silencieux, essayant douloureusement de se rappeler pourquoi, sous l’impitoyable soleil matinal de Jérusalem, on lui avait amené ce prévenu au visage marqué de coups, et quelles questions – qui n’intéresseraient jamais personne d’ailleurs – il fallait encore lui poser.
– Matthieu Lévi ? demanda le malade d’une voix rauque, et il ferma les yeux.
– Oui, Matthieu Lévi, répondit une voix aiguë qui lui fit mal.
– Enfin, qu’as-tu dit à la foule du marché, à propos du Temple ?
Il sembla à Pilate que la voix qui lui parvenait lui transperçait la tempe, lui infligeant un supplice indicible.
– J’ai dit, hegemon, fit la voix, que le temple de la vieille foi s’écroulerait et que s’élèverait à sa place le nouveau temple de la vérité. Je me suis exprimé ainsi pour mieux me faire comprendre.
– Et qu’est-ce qui t’a pris, vagabond, d’aller au marché et de troubler le peuple en lui parlant de la vérité, c’est-à-dire de quelque chose dont tu n’as aucune notion ? Qu’est-ce que la vérité ?
« Dieux ! pensa en même temps le procurateur. Je lui pose là des questions qui n’ont aucun intérêt juridique… mon intelligence me trahit, elle aussi… » Et de nouveau, l’image d’une coupe pleine d’un liquide noirâtre traversa son esprit. « Du poison. Donnez-moi du poison… »
Et de nouveau, il entendit la voix :
– La vérité, c’est d’abord que tu as mal à la tête. Et à tel point que, lâchement, tu songes à la mort. Non seulement tu n’as pas la force de discuter avec moi, mais il t’est même pénible de me regarder. De sorte qu’en ce moment, sans le vouloir, je suis ton bourreau, ce qui me chagrine. Tu n’es même pas capable de penser à quoi que ce soit. Ton rêve est simplement d’avoir ton chien auprès de toi, le seul être, apparemment, auquel tu sois attaché. Mais tes tourments vont cesser à l’instant, ta tête ne te fera plus souffrir.
Le secrétaire resta la plume en l’air et regarda le prisonnier avec des yeux ronds.
Pilate leva vers le prisonnier des yeux de martyr et vit que le soleil était déjà haut au-dessus de l’hippodrome, qu’un de ses rayons s’était glissé sous le péristyle et rampait vers les sandales éculées de Yeshoua et que celui-ci s’en écartait pour rester à l’ombre.
Le procurateur se leva alors de son fauteuil, pressa sa tête dans ses mains, et une expression d’épouvante se peignit sur son visage glabre et jaunâtre. Mais il la réprima aussitôt par un effort de volonté, et se rassit.
Le détenu, cependant, poursuivait son discours, mais le secrétaire n’écrivait plus rien. Le cou tendu, comme une oie, il s’efforçait seulement de ne pas en perdre un mot.
– Et voilà, c’est fini, dit le prisonnier en regardant Pilate avec bienveillance, et j’en suis extrêmement heureux. Je te conseillerais bien, hegemon, de quitter ce palais pour un temps et d’aller te promener à pied dans les environs, ne serait-ce que dans les jardins du mont des Oliviers. L’orage n’éclatera… (le détenu se retourna et regarda vers le soleil en clignant des yeux)… que plus tard, dans la soirée. Cette promenade te ferait grand bien, et je t’y accompagnerais avec plaisir. J’ai en tête quelques idées nouvelles qui pourraient, je crois, t’intéresser, et je t’en ferais part volontiers, d’autant plus que tu me fais l’effet d’un homme fort intelligent. (Le secrétaire pâlit mortellement et laissa choir son rouleau de parchemin.) Le malheur, continua l’homme aux mains liées, que décidément rien n’arrêtait, c’est que tu vis trop renfermé, et que tu as définitivement perdu confiance en autrui. On ne peut tout de même pas, admets-le, reporter toute son affection sur un chien. Ta vie est pauvre, hegemon.
Sur quoi l’orateur se permit de sourire. Le secrétaire, maintenant, ne pensait plus qu’à une chose : devait-il ou non croire ce qu’il entendait ? Il le fallait bien. Il essaya alors d’imaginer quelle forme fantastique prendrait la fureur de l’irascible procurateur devant la témérité inouïe du prisonnier. Mais cela, le secrétaire ne pouvait l’imaginer quoiqu’il connût fort bien le procurateur.
Et l’on entendit la voix brisée et rauque du procurateur qui disait en latin :
– Détachez-lui les mains.
Un légionnaire de l’escorte frappa le sol de sa lance, la passa à son voisin, s’approcha et défit les liens du prisonnier. Le secrétaire ramassa son rouleau, et décida, jusqu’à nouvel ordre, de ne rien écrire et de ne s’étonner de rien.
– Avoue-le, demanda doucement Pilate en grec, tu es un grand médecin ?
– Non, procurateur, je ne suis pas médecin, répondit le détenu en frottant avec délectation ses poignets meurtris, enflés et rougis.
Les sourcils froncés, Pilate fouilla du regard le prisonnier, mais la brume qui voilait ce regard avait disparu et on y retrouvait les étincelles bien connues.
– Au fait, dit Pilate, je ne t’ai pas demandé… Tu connais aussi le latin ?
– Oui, je le connais, répondit le détenu.
Les joues jaunes de Pilate se colorèrent, et il demanda en latin :
– Comment as-tu su que je désirais appeler mon chien ?
– Très simplement, répondit le prisonnier dans la même langue. Tu as passé la main en l’air (il répéta le geste de Pilate) comme si tu voulais donner une caresse, et tes lèvres…
– Oui, bon, dit Pilate.
Ils se turent. Puis Pilate demanda en grec :
– Ainsi, tu es médecin ?
– Non, non, répondit vivement le prisonnier. Crois-moi, je ne suis pas médecin.
– Bon, si tu veux garder le secret là-dessus, garde-le. Cela n’a pas de rapport direct avec ton affaire. Donc, tu affirmes que tu n’as pas appelé le peuple à démolir… ou à incendier, ou à détruire d’une façon ou d’une autre le temple de Jérusalem ?
– Je le répète, hegemon, je n’ai jamais appelé personne à de tels actes. Est-ce que j’ai l’air d’un faible d’esprit ?
– Oh ! certes, tu n’as rien d’un faible d’esprit, répondit doucement le procurateur, avec un sourire inquiétant. Alors jure que tout cela est faux.
– Sur quoi donc veux-tu que je jure ? demanda, avec une vive animation, l’homme aux mains déliées.
– Eh bien, sur ta vie, par exemple, répondit le procurateur. C’est le moment, d’ailleurs, car elle n’est pendue qu’à un fil, sache-le.
– T’imaginerais-tu par hasard que ce fil, c’est toi qui l’as pendu, hegemon ? demanda la prisonnier. En ce cas, tu te trompes lourdement.
Pilate sursauta et répondit entre ses dents :
– Mais ce fil, je peux le couper.
– Là aussi tu te trompes, répliqua le détenu avec un sourire lumineux, en mettant sa main devant ses yeux pour se protéger du soleil. Tu admettras bien, sans doute, que seul celui qui a pendu ce fil peut le couper ?
– Bien, bien, dit Pilate en souriant, je ne m’étonne plus maintenant que les badauds de Jérusalem te suivent à la trace. Je ne sais pas qui a pendu ta langue, mais pour être bien pendue elle l’est. À propos, dis-moi, est-il vrai que tu es entré à Jérusalem par la porte des Brebis, monté sur un âne et accompagné de toute une populace qui t’accueillait avec des cris comme si tu étais on ne sait quel prophète ? demanda le procurateur en montrant le rouleau de parchemin.
Le détenu regarda Pilate avec perplexité.
– Je n’ai jamais eu d’âne, hegemon, dit-il. Je suis bien entré à Jérusalem par la porte des Brebis, mais à pied, et accompagné uniquement de Matthieu Lévi, et personne n’a rien crié, puisque à ce moment-là, personne à Jérusalem ne me connaissait.
– Et ne connais-tu pas, continua Pilate sans détacher ses yeux du prisonnier, un certain Dismas, un certain Hestas, et un troisième nommé Bar-Rabbas ?
– Je ne connais pas ces bonnes gens, répondit le prisonnier.
– C’est vrai ?
– C’est vrai.
– Et maintenant, dis-moi, pourquoi emploies-tu tout le temps ces mots : bonnes gens ? Appelles-tu donc tout le monde comme ça ?
– Tout le monde, oui, répondit le détenu. Il n’y a pas de mauvaises gens sur la terre.
– C’est la première fois que j’entends ça ! dit Pilate en riant. Mais peut-être que je connais mal la vie !… (Inutile de noter tout cela, ajouta-t-il en se tournant vers le secrétaire, bien que celui-ci eût cessé de noter quoi que ce fût.) Tu as lu cela dans un livre grec, sans doute ? reprit-il en s’adressant au détenu.
– Non, j’ai trouvé cela tout seul.
– Et c’est ce que tu prêches ?
– Oui.
– Mais le centurion Marcus, par exemple, qu’on a surnommé Mort-aux-rats ? Il est bon, lui aussi ?
– Oui, répondit le prisonnier. Il est vrai que c’est un homme malheureux. Depuis que de bonnes gens l’ont défiguré, il est devenu dur et cruel. Ce serait intéressant de savoir qui l’a mutilé ainsi.
– Je te l’apprendrai volontiers, dit Pilate, car j’en ai été témoin. De bonnes gens – des Germains – se sont jetés sur lui comme des chiens sur un ours. Ils se sont cramponnés à son cou, à ses bras, à ses jambes. La manipule d’infanterie dont il faisait partie était tombée en embuscade, et si la turme de cavalerie que je commandais n’avait pas réussi une percée de flanc, tu n’aurais pas l’occasion, philosophe, de parler à Mort-aux-rats. C’était à la bataille d’Idistavisus Campus, dans la vallée des Vierges.
– Si j’avais l’occasion de lui parler, dit le détenu d’un air soudain rêveur, je suis certain qu’il changerait du tout au tout.
– Je présume, répondit Pilate, que le légat de la légion ne serait pas très heureux si tu t’avisais de parler à l’un de ses officiers ou de ses soldats. D’ailleurs, pour le bien de tous, cela ne se produira pas, et je serai le premier à y veiller.
À ce moment, entra en coup de vent sous le péristyle une hirondelle ; elle décrivit un cercle sous le plafond doré, descendit, frôla de son aile pointue le visage d’une statue d’airain dans sa niche et alla se cacher derrière le chapiteau d’une colonne. Elle avait sans doute l’intention d’y faire son nid.
Tandis que le procurateur la suivait du regard, une formule était née dans sa tête à présent claire et légère. Sa teneur était la suivante : « L’hegemon a examiné l’affaire du philosophe vagabond Yeshoua, surnommé Ha-Nozri, et n’y a trouvé aucun délit. En particulier, il n’a pas trouvé le plus petit lien entre les actes de Yeshoua et les désordres qui se sont produits récemment à Jérusalem. Le philosophe vagabond est apparu comme un malade mental, en conséquence de quoi le procurateur ne ratifie pas la sentence de mort prononcée par le petit sanhédrin contre Ha-Nozri. Mais, considérant que les discours utopiques et insensés de Ha-Nozri peuvent être des causes d’agitation à Jérusalem, le procurateur exile Yeshoua de cette ville et le condamne à être emprisonné à Césarée, sur la mer Méditerranée, c’est-à-dire au lieu même de résidence du procurateur. »
Restait à dicter cela au secrétaire.
Un froissement d’ailes passa juste au-dessus de la tête de l’hegemon ; l’hirondelle se jeta vers la vasque de la fontaine, prit son essor et gagna le large. Le procurateur leva les yeux sur le détenu près duquel il vit s’élever une colonne de poussière lumineuse.
– C’est tout, pour lui ? demanda Pilate à son secrétaire.
– Non, malheureusement, fut la réponse inattendue de celui-ci, qui tendit à Pilate une autre feuille de parchemin.
– Qu’est-ce que c’est encore ? demanda Pilate en fronçant les sourcils.
Dès qu’il eut jeté les yeux sur le parchemin, le changement de son visage se fit plus frappant encore. Le sang noir avait-il soudain afflué à son cou et à sa figure, ou s’était-il produit quelque autre phénomène – toujours est-il que sa peau, de jaune qu’elle était, avait pris une teinte brun foncé, et que ses yeux semblaient s’être soudain enfoncés dans leurs orbites.
Ce fut sans doute encore la faute du sang qui montait à ses tempes et y battait, mais la vue du procurateur se brouilla étrangement. Ainsi, il crut voir la tête du détenu s’évanouir dans l’air, et une autre tête apparaître à sa place. Cette tête chauve portait une couronne d’or aux fleurons espacés. Son front était marqué d’une plaie circulaire, enduite d’onguent, qui lui rongeait la peau. La bouche était tombante et édentée et la lèvre inférieure pendait avec une moue capricieuse. Pilate eut l’impression que les colonnes roses du péristyle avaient disparu, comme au loin, surplombées par le palais, les toits de Jérusalem, et que tout alentour était noyé dans la verdure touffue des jardins de Caprée. Son oreille fut également le siège d’un étrange phénomène : il entendait au loin comme une sonnerie de trompettes, faible mais menaçante, dominée par une voix nasillarde qui martelait les syllabes avec arrogance : « La loi sur le crime de lèse-majesté… »
Des pensées fugitives, bizarres, et incohérentes traversèrent son esprit « Il est perdu !… », puis « Nous sommes perdus !… » Et, parmi elles, on ne sait quelle idée absurde d’immortalité et cette idée d’immortalité provoqua chez Pilate, on ne sait pourquoi, une intolérable angoisse.
Le procurateur tendit ses forces pour chasser cette vision, son regard revint sur le péristyle et de nouveau, ses yeux rencontrèrent ceux du prisonnier.
– Écoute, Ha-Nozri, dit-il en posant sur Yeshoua un regard singulier, où la menace se mêlait à une sorte d’anxiété, écoute… as-tu dit, à un moment ou un autre, quelque chose à propos du grand César ? Réponds ! Qu’as-tu dit ? Ou bien… n’as-tu… rien dit ?
Pilate pesa sur le mot « rien » un peu plus qu’il n’était d’usage dans ce genre d’interrogatoire, et le regard qu’il lança à Yeshoua semblait suggérer à celui-ci on ne sait quelle idée.
– Dire la vérité, c’est facile et agréable, fit remarquer le détenu.
Pilate faillit s’étrangler de fureur :
– Je me moque de savoir s’il t’est agréable ou non de dire la vérité ! Il faudra bien que tu la dises, de toute façon. Mais pèse chacune de tes paroles, si tu ne veux pas connaître une mort non seulement inévitable, mais terriblement douloureuse.
Nul se saura jamais ce qui était arrivé au procurateur de Judée : toujours est-il qu’il se permit de lever la main comme pour protéger ses yeux d’un rayon de soleil et, derrière l’écran ainsi formé, d’adresser au prisonnier un regard significatif, allusif en quelque sorte.
– Ainsi, dit-il, réponds : connais-tu un certain Judas, de Kerioth en Judée, et que lui as-tu dit, si tu lui as dit quelque chose, au sujet de César ?
– Voici ce qui s’est passé, commença de bonne grâce le détenu : avant-hier soir, près du Temple, j’ai fait la connaissance d’un jeune homme, originaire de la ville de Kerioth, qui s’appelait Judas. Il m’a invité chez lui, dans la Ville Basse, et m’a offert à boire et à manger…
– Un homme bon ? demanda Pilate, tandis qu’une flamme diabolique s’allumait dans ses yeux.
– Un excellent homme, et curieux de tout, affirma le prisonnier. Il a montré le plus vif intérêt pour mes idées, et m’a reçu avec la plus grande cordialité…
– Il a allumé les flambeaux…, dit Pilate entre ses dents, du même ton que le détenu, et ses yeux brillèrent.
– Oui, dit Yeshoua, quelque peu étonné de voir le procurateur si bien renseigné. Il m’a demandé, reprit-il, de lui donner mon point de vue sur le pouvoir d’État. Cette question l’intéressait prodigieusement.
– Et qu’as-tu dit ? demanda Pilate. Ou peut-être me répondras-tu que tu as oublié ce que tu lui as dit ?
Mais on sentait au son de sa voix que Pilate n’avait plus d’espoir.
– Entre autres choses, raconta le détenu, je lui ai dit que tout pouvoir est une violence exercée sur les gens, et que le temps viendra où il n’y aura plus de pouvoir, ni celui des Césars, ni aucun autre. L’homme entrera dans le règne de la vérité et de la justice, où tout pouvoir sera devenu inutile.
– Ensuite ?
– Ensuite ? C’est tout, dit le prisonnier. À ce moment des gens sont accourus, ils m’ont attaché et conduit en prison.
Le secrétaire, s’efforçant de ne rien perdre, traçait rapidement les mots sur son parchemin.
– Il n’y a jamais eu, et il n’y aura jamais au monde de pouvoir plus grand, ni plus excellent pour le peuple, que le pouvoir de l’empereur Tibère ! proclama Pilate d’une voix qui s’enfla soudainement, douloureuse et emportée.
Et le procurateur regarda avec haine, on ne sait pourquoi, le secrétaire et les hommes d’escorte.
– Et ce n’est pas à toi, criminel insensé, de le juger ! (Continua-t-il, sur quoi il vociféra :) L’escorte, hors d’ici ! (Et, se tournant vers le secrétaire, il ajouta :) Laissez-moi seul avec le criminel, il s’agit ici d’une affaire d’État !
Les soldats levèrent leurs lances et, frappant le sol en cadence de leurs caliga ferrées, ils descendirent dans le jardin, suivis par le secrétaire.
Pendant un moment, le silence ne fut plus troublé que par le murmure de l’eau dans la fontaine. Pilate voyait l’eau s’évaser au sortir du tuyau en une large coupe dont les bords se brisaient pour retomber en petite pluie.
Le détenu fut le premier à reprendre la parole :
– Je vois, dit-il, qu’il est arrivé quelque chose de fâcheux, à cause de ce que j’ai dit à ce jeune homme de Kerioth. J’ai le pressentiment, hegemon, qu’il lui arrivera malheur, et je le plains beaucoup.
– Je pense, répondit le procurateur avec un sourire bizarre, qu’il y a quelqu’un, sur la terre, que tu devrais plaindre bien plus que Judas Iscariote, et à qui il arrivera des choses bien pires qu’à Judas !… Ainsi, d’après toi, Marcus Mort-aux-rats, qui est un tortionnaire froid et déterminé, et les gens qui, à ce que je vois (le procurateur montra le visage défiguré de Yeshoua), t’ont battu à cause de tes sermons, et les brigands Dismas et Hestas, qui ont tué avec leurs complices quatre soldats, et enfin le sale traître Judas, tous sont de bonnes gens ?
– Oui, répondit le prisonnier.
– Et le règne de la vérité viendra ?
– Il viendra, hegemon, répondit Yeshoua avec conviction.
– Jamais ! Il ne viendra jamais ! cria soudain Pilate, d’une voix si terrible que Yeshoua eut un mouvement de recul.
C’est de cette même voix que, bien des années plus tôt, dans la vallée des Vierges, Pilate criait à ses cavaliers « Sabrez-les ! Sabrez ! Ils ont pris le géant Mort-aux-rats ! »
Il éleva encore sa voix cassée par les commandements et vociféra les mots afin qu’ils soient entendus dans le jardin :
– Criminel ! Criminel ! Criminel ! (Là-dessus, baissant brusquement le ton, il demanda :) Yeshoua Ha-Nozri, y a-t-il des dieux auxquels tu croies ?
– Il n’y a qu’un Dieu, répondit Yeshoua, et je crois en lui.
– Alors prie-le ! Prie-le aussi fort que tu le peux ! D’ailleurs (et la voix de Pilate retomba tout à fait) ça ne servira à rien. Tu n’es pas marié ? demanda-t-il soudain sans savoir pourquoi, avec tristesse, et ne comprenant pas ce qui lui arrivait.
– Non, je suis seul.
– Ville détestable… (grommela, de façon tout à fait inattendue, le procurateur ; ses épaules frissonnèrent comme si, soudain, il avait froid, et il frotta ses mains l’une contre l’autre comme s’il les lavait.) Si on t’avait égorgé avant que tu ne rencontres ce Judas de Kerioth, vraiment, cela aurait mieux valu.
– Et si tu me laissais partir, hegemon ? demanda tout à coup le détenu, avec de l’anxiété dans la voix. Je vois qu’ils veulent me tuer.
Une crispation douloureuse altéra le visage de Pilate, et il leva sur Yeshoua des yeux enflammés, dont le blanc était strié de rouge :
– T’imagines-tu, malheureux, qu’un procurateur romain puisse laisser partir un homme qui a dit ce que tu as dit ? Ô dieux, dieux ! Ou bien, crois-tu que je sois prêt à prendre ta place ? Je ne partage pas du tout tes idées ! Et puis, écoute-moi : si, à partir de cette minute, tu prononces un seul mot, si tu échanges une seule parole avec qui que ce soit, prends garde ! Je te le répète : prends garde !
– Hegemon…
– Silence ! cria Pilate, et il suivit d’un regard furieux l’hirondelle qui s’engouffrait à nouveau sous les colonnes. Tout le monde ici ! appela-t-il.
Lorsque le secrétaire et les hommes d’escorte eurent pris leur place, Pilate annonça qu’il ratifiait la sentence de mort prononcée par le petit sanhédrin contre le criminel Yeshoua Ha-Nozri, et le secrétaire inscrivit les paroles de Pilate.
Une minute plus tard, Marcus Mort-aux-rats se présentait devant le procurateur. Le procurateur lui ordonna de remettre le criminel entre les mains du chef du service secret et de transmettre à celui-ci, en même temps, l’ordre du procurateur de tenir Yeshoua Ha-Nozri à l’écart des autres condamnés, et aussi l’interdiction faite à l’équipe du service secret, sous peine des plus graves châtiments, d’échanger la moindre parole avec Yeshoua ou de répondre à aucune de ses questions.
Sur un signe de Marcus, l’escorte entoura Yeshoua et le conduisit hors de la terrasse.
Ensuite se présenta devant le procurateur un bel homme à barbe blonde. Des plumes d’aigle ornaient la crête de son casque, des têtes de lion d’or brillaient sur sa poitrine, le baudrier qui soutenait son glaive était également plaqué d’or. Il portait des souliers à triple semelle lacés jusqu’aux genoux, et un manteau de pourpre était jeté sur son épaule gauche. C’était le légat commandant la légion.
Le procurateur lui demanda où se trouvait actuellement la cohorte sébastienne. Le légat l’informa que les soldats de la sébastienne montaient la garde sur la place devant l’hippodrome, où devait être annoncée au peuple la sentence rendue contre les criminels.
Le procurateur ordonna alors au légat de détacher deux centuries de la cohorte romaine. L’une d’elles, sous le commandement de Mort-aux-rats, devait escorter les criminels, les chariots portant les instruments du supplice et les bourreaux jusqu’au mont Chauve, et là, former la garde haute. L’autre devait se rendre à l’instant même au mont Chauve et y former immédiatement la garde basse. Dans le même dessein, c’est-à-dire pour protéger les abords de la colline, le procurateur demanda au légat d’y envoyer en renfort un régiment auxiliaire de cavalerie, l’aile syrienne.
Lorsque le légat eut quitté la terrasse, le procurateur ordonna à son secrétaire de faire venir au palais le président et deux membres du sanhédrin, ainsi que le chef de la garde du Temple. Mais il le pria de s’arranger pour qu’avant cette réunion, il puisse avoir un entretien seul à seul avec le président.
Les ordres du procurateur furent exécutés ponctuellement et rapidement, et le soleil, qui en ces jours embrasait avec une violence inhabituelle les rues de Jérusalem, n’était pas encore près d’atteindre son zénith, quand sur la terrasse supérieure du jardin, près des deux lions de marbre blanc, gardiens de l’escalier, se rencontrèrent le procurateur et celui qui remplissait alors les fonctions de président du sanhédrin, le grand prêtre de Judée, Joseph Caïphe.
Le jardin était silencieux et paisible. Mais, parvenant à travers le péristyle jusqu’à la terrasse avec ses palmiers aux troncs monstrueux comme des pattes d’éléphant, d’où s’étalait sous les yeux du procurateur toute cette ville de Jérusalem qu’il haïssait, avec ses ponts suspendus, ses forteresses, et surtout, cet indescriptible bloc de marbre surmonté, en fait de toit, d’une écaille dorée de dragon – le temple de Jérusalem –, l’ouïe fine du procurateur percevait, loin en contrebas, là où une muraille de pierre séparait les terrasses inférieures du jardin des places de la ville, un sourd grondement, au-dessus duquel s’envolaient par instants, faibles et ténus, tantôt des gémissements, tantôt des clameurs.
Le procurateur comprit que la foule innombrable des habitants de Jérusalem, rendue houleuse par les derniers désordres dont la ville avait été le théâtre, était déjà rassemblée sur la place, où elle attendait impatiemment l’annonce de la sentence, parmi les cris importuns des vendeurs d’eau.
Le procurateur commença par inviter le grand prêtre à venir jusqu’à la terrasse couverte, afin de s’y abriter de la chaleur impitoyable, mais Caïphe s’excusa poliment, en expliquant qu’il ne le pouvait pas, car on était à la veille des fêtes. Pilate ramena donc son capuchon sur son crâne légèrement dégarni, et commença l’entretien. La langue employée était le grec.
Pilate dit qu’il avait étudié l’affaire de Yeshoua Ha-Nozri, et qu’en conclusion, il ratifiait la sentence de mort.
De la sorte, la peine de mort – et l’exécution devait avoir lieu aujourd’hui – se trouvait prononcée contre trois brigands : Dismas, Hestas et Bar-Rabbas, et en outre, contre ce Yeshoua Ha-Nozri. Les deux premiers, qui avaient imaginé d’inciter le peuple à la rébellion contre César et avaient été pris les armes à la main par le pouvoir romain, appartenaient au procurateur, en conséquence de quoi il ne serait pas question d’eux ici. Les deux autres, par contre – Bar-Rabbas et Ha-Nozri – avaient été arrêtés par le pouvoir local et jugés par le sanhédrin. Selon la Loi et selon la coutume, l’un de ces deux criminels devait être remis en liberté, en l’honneur de la grande fête de pâque qui commençait aujourd’hui. Aussi le procurateur désirait-il savoir lequel de ces deux malfaiteurs le sanhédrin avait l’intention de relâcher : Bar-Rabbas, ou Ha-Nozri ?
Caïphe inclina la tête pour montrer qu’il avait clairement compris la question, et répondit :
– Le sanhédrin demande que l’on relâche Bar-Rabbas.
Le procurateur savait fort bien que telle serait précisément la réponse du grand prêtre, mais son devoir était de montrer que cette réponse le plongeait dans l’étonnement.
Pilate s’y employa avec un grand art. Les sourcils qui ornaient son visage hautain se levèrent, et le procurateur regarda le grand prêtre droit dans les yeux avec une expression de stupéfaction.
– J’avoue que cette réponse me frappe d’étonnement, dit doucement le procurateur. Je crains qu’il n’y ait là quelque malentendu.
Et Pilate s’expliqua. Le pouvoir romain s’était toujours gardé d’attenter, si peu que ce fût, aux droits du pouvoir spirituel local, et cela était parfaitement connu du grand prêtre ; mais, dans le cas donné, on était en présence d’une erreur manifeste. Et la correction de cette erreur intéressait évidemment le pouvoir romain.
Or, c’était un fait : les crimes de Bar-Rabbas et de Ha-Nozri n’étaient absolument pas comparables, quant à leur gravité. Si ce dernier – un homme manifestement fou – était coupable d’avoir prononcé des discours ineptes qui avaient troublé le peuple à Jérusalem et en quelques autres lieux, les charges qui pesaient sur le premier étaient autrement plus lourdes. Non seulement il s’était permis de lancer des appels directs à la sédition, mais qui plus est, il avait tué un garde qui tentait de l’arrêter. Bar-Rabbas est incomparablement plus dangereux que Ha-Nozri.
Considérant tout ce qui venait d’être exposé, le procurateur demandait au grand prêtre sa décision et de remettre en liberté celui des deux condamnés qui était le moins nuisible, et c’était, sans aucun doute, Ha-Nozri que l’on devait considérer comme tel. Eh bien ?…
Caïphe répondit calmement, mais fermement, que le sanhédrin avait pris connaissance de tous les éléments de l’affaire avec grand soin, et affirmait derechef que son intention était de relâcher Bar-Rabbas.
– Comment ? Même après mon intercession ? L’intercession de celui par la bouche de qui parle le pouvoir romain ? Grand prêtre, répète une troisième fois.
– Pour la troisième fois, j’affirme que nous libérerons Bar-Rabbas, dit Caïphe avec douceur.
Tout était terminé, et il n’y avait plus rien à dire. Ha-Nozri allait disparaître à jamais, et il n’y aurait plus personne pour guérir les terribles, les cruelles douleurs du procurateur, et il n’y aurait plus d’autre moyen de leur échapper que la mort. Mais ce n’était pas cette pensée qui, pour l’instant, bouleversait Pilate. La même angoisse incompréhensible qu’il avait éprouvée tout à l’heure sous les colonnes s’emparait de lui à nouveau, et tout son être en était transi. Il s’efforça tout de suite d’y trouver une explication, mais cette explication fut étrange : il sembla confusément au procurateur qu’il n’avait pas tout dit au cours de sa conversation avec le condamné, et que peut-être aussi, il n’avait pas tout entendu.
Pilate chassa cette pensée, et elle s’envola à l’instant même, aussi rapidement qu’elle était venue. Elle s’envola, et l’angoisse demeura inexpliquée, car pouvait-on considérer comme une explication cette autre pensée, très brève, qui s’alluma et s’éteignit comme un éclair : « L’immortalité… l’immortalité est venue… » L’immortalité de qui donc ? Le procurateur ne le sut pas, mais l’idée de cette immortalité le fit frissonner de froid sous le grand soleil.
– Très bien, dit Pilate, qu’il en soit donc ainsi.
C’est alors que, jetant les yeux sur le monde qui l’entourait, il s’étonna du changement qui s’y était produit. Le buisson aux branches chargées de roses avait disparu, comme avaient disparu les cyprès qui bordaient la terrasse supérieure, et le grenadier, et la statue blanche dans sa niche de verdure, et la verdure elle-même. À la place de tout cela flottait une sorte de viscosité pourpre, où des algues ondulaient et nageaient on ne sait vers quelle destination, et parmi elles, nageait Pilate lui-même. Il se sentait maintenant emporté, étouffé, brûlé par la rage la plus terrible – la rage de l’impuissance.
– J’étouffe, proféra Pilate, j’étouffe !
D’une main moite et froide, il arracha l’agrafe qui fermait le col de son manteau, et celle-ci tomba dans le sable.
– Oui, il fait lourd aujourd’hui, il y a de l’orage dans l’air, répondit Caïphe qui ne quittait pas des yeux le visage empourpré du procurateur et qui prévoyait tous les tourments qui l’attendaient encore. Oh ! quel affreux mois de Nisan, cette année !
– Non, dit Pilate, ce n’est pas parce qu’il fait lourd que j’étouffe. C’est à cause de toi, Caïphe.
Réduisant ses yeux à deux fentes étroites, Pilate sourit et ajouta :
– Prends garde à toi, grand prêtre.
Les yeux noirs du grand prêtre étincelèrent, et, avec un art non moins consommé que le procurateur, il donna à son visage une expression de profond étonnement.
– Qu’entends-je, procurateur ? dit Caïphe d’un ton posé et plein de fierté. Tu me menaces quand j’ai rendu une sentence – sentence que tu as toi-même ratifiée ? Cela peut-il être ? Nous étions accoutumés à voir le procurateur romain choisir ses mots, avant de dire quelque chose. Et si quelqu’un nous avait entendus, hegemon ?
Pilate posa un regard mort sur le grand prêtre et, retroussant ses lèvres dans une imitation de sourire, il dit :
– Allons donc, grand prêtre ! Qui veux-tu qui nous entende, ici ? Est-ce que je ressemble à ce jeune vagabond à la tête fêlée qu’on va supplicier aujourd’hui ? Suis-je un gamin, Caïphe ? Je sais ce que je dis, et où je le dis. Le jardin est gardé, le palais est gardé, au point qu’une souris ne pourrait entrer. Et non seulement une souris, mais même ce… comment, déjà… de Kerioth en Judée. Au fait, le connais-tu, grand prêtre ? Oui… si un personnage de cet acabit pénétrait ici, il s’en repentirait amèrement, tu n’as aucun doute là-dessus, n’est-ce pas ? Sache donc qu’à compter d’aujourd’hui, il n’y aura plus de paix pour toi, grand prêtre ! Ni pour toi, ni pour ton peuple – et Pilate désigna, au loin, la hauteur où flamboyait le Temple –, et c’est moi qui te le dis, moi, Pontius Pilatus, moi, le chevalier Lance-d’Or !
– Je sais, je sais, répondit intrépidement le prêtre à la barbe noire et ses yeux brillèrent. (Il éleva sa main vers le ciel et dit :) Le peuple judaïque sait que tu le hais d’une haine féroce, et que tu lui causeras beaucoup de souffrances, mais jamais tu ne causeras sa perte ! Dieu le défendra. Il nous écoutera, il nous écoutera, le tout-puissant César, et il nous protègera du bourreau Pilate !
– Oh ! non ! s’écria Pilate, et chaque mot qu’il prononçait lui apportait un nouveau soulagement : plus besoin de simuler, plus besoin de choisir ses termes. Trop longtemps tu t’es plaint de moi à César, maintenant mon heure est venue. Caïphe ! Envoyé par moi, un courrier va partir à l’instant même, et pas pour se rendre chez le légat d’Antioche ou à Rome, mais directement à Caprée, chez l’empereur en personne, pour lui apprendre comment vous soustrayez à la mort, ici à Jérusalem, des rebelles notoires. Et ce n’est pas avec l’eau de l’étang de Salomon, comme je voulais le faire pour votre bien, que j’abreuverai alors Jérusalem. Non, ce n’est pas avec de l’eau ! Rappelle-toi que j’ai dû, à cause de vous, faire enlever des murs les écussons au chiffre de l’empereur, déplacer des troupes, et venir moi-même ici, figure-toi, pour voir ce que vous fabriquiez ! Alors, rappelle-toi ce que je vais te dire : ce n’est plus une cohorte que tu verras à Jérusalem, grand prêtre, oh ! non ! C’est toute la légion Fulminatrix qui viendra sous les murs de la ville, et la cavalerie arabe, et alors tu entendras des pleurs et des gémissements amers ! Alors tu te rappelleras avoir sauvé Bar-Rabbas, et tu regretteras d’avoir envoyé à la mort ce philosophe, avec ses sermons pacifiques !
Le visage du grand prêtre se couvrit de taches, ses yeux flamboyèrent. Comme le procurateur, il eut un rictus qui découvrit ses dents et il répondit :
– Crois-tu toi-même, procurateur, à ce que tu dis en ce moment ? Non, tu n’y crois pas ! Ce n’est pas la paix que nous apporte à Jérusalem ce séducteur du peuple, ce n’est pas la paix, et tu le sais très bien, chevalier ! Tu voudrais le laisser partir pour qu’il jette le trouble dans le peuple, qu’il outrage la Foi et qu’il mène le peuple sous le glaive de Rome ! Mais moi, grand prêtre de Judée, tant que je vivrai, je ne laisserai pas insulter la Foi et je défendrai le peuple ! Tu m’entends, Pilate ? (Caïphe leva un doigt menaçant :) Écoute-moi bien, procurateur !
Caïphe se tut, et le procurateur perçut de nouveau comme le bruit d’une marée qui venait battre les murs mêmes des jardins d’Hérode le Grand. Ce bruit montait d’en bas, vers les pieds, puis jusqu’au visage du procurateur. Et dans son dos, là-bas, derrière les ailes du palais, on entendait des appels de trompette inquiets, le lourd crissement de centaines de pieds, le cliquetis du fer. Et le procurateur comprit que l’infanterie romaine sortait déjà, conformément à ses ordres, pour se rendre à cette parade de la mort, redoutable aux rebelles et aux brigands.
– Tu m’entends, procurateur ? répéta le grand prêtre à mi-voix. Vas-tu me dire (le grand prêtre leva les deux bras, ce qui rejeta son capuchon en arrière) que tout cela a été provoqué par ce misérable petit brigand de Bar-Rabbas ?
Du revers de la main, le procurateur essuya son front humide et froid, regarda à terre, puis, clignant des yeux vers le ciel, vit que le globe ardent était presque au-dessus de sa tête, et que l’ombre de Caïphe, toute rétrécie, atteignait à peine la queue du lion. Il dit alors, d’un ton paisible et indifférent :
– Il va bientôt être midi. Nous nous sommes laissés entraîner par la conversation, et cependant, il faut continuer.
Après s’être excusé, avec des expressions choisies, auprès du grand prêtre, il lui offrit d’aller s’asseoir sur un banc, à l’ombre des magnolias, et d’attendre là qu’il ait mandé les autres personnes nécessaires pour une dernière et courte réunion, et qu’il ait donné encore un ordre concernant l’exécution de la sentence.
Caïphe, la main posée sur son cœur, s’inclina poliment, et resta dans le jardin tandis que Pilate regagnait la terrasse couverte. À son secrétaire qui l’y attendait, il ordonna d’aller chercher le légat de la légion, le tribun de la cohorte, et les deux membres du sanhédrin qui, avec le chef de la garde du Temple, s’étaient installés, en attendant qu’on les appelât, sous un kiosque circulaire où coulait une fontaine, sur la terrasse inférieure, et de les conduire dans la partie du jardin où se trouvait Caïphe. Pilate ajouta qu’il les rejoindrait tout à l’heure, et il pénétra dans l’intérieur du palais.
Pendant que le secrétaire rassemblait son monde, le procurateur, dans une salle protégée du soleil par des rideaux sombres, rencontrait un personnage dont la figure était à demi dissimulée par un capuchon, bien que dans ce lieu, aucun rayon de soleil ne pût l’incommoder. La rencontre fut très brève. Pilate chuchota à l’homme quelques mots, sur quoi celui-ci s’éloigna aussitôt. Et Pilate, traversant le péristyle, gagna le jardin.
Là, en présence de tous ceux qu’il désirait voir, le procurateur confirma sèchement et solennellement qu’il ratifiait la condamnation à mort de Yeshoua Ha-Nozri, et demanda officiellement aux membres du sanhédrin lequel des malfaiteurs il convenait de laisser en vie. Il lui fut répondu que c’était Bar-Rabbas. Le procurateur dit alors :
– Très bien, et il ordonna à son secrétaire de noter cela immédiatement au procès-verbal.
Puis, serrant dans sa main gauche l’agrafe que le secrétaire avait ramassée dans le sable, il dit solennellement :
– Il est temps !
Aussitôt, tous se mirent en marche et commencèrent à descendre le large escalier de marbre bordé de véritables murs de rosiers qui exhalaient un parfum capiteux. Ils descendaient, et chaque marche les rapprochait de l’enceinte du palais, des grandes portes qui ouvraient sur une immense place au pavé uni, à l’extrémité de laquelle on apercevait les colonnes et les statues de l’hippodrome de Jérusalem.
Dès que le groupe, parvenu sur la place, fut monté sur la vaste estrade de pierre qui dominait celle-ci, Pilate, regardant autour de lui à travers ses paupières mi-closes, examina rapidement la situation.
L’espace qu’il venait de franchir, c’est-à-dire celui qui séparait l’estrade privée de l’enceinte du palais, était désert. En revanche, devant lui, Pilate ne voyait plus la place : elle était mangée par la foule. Celle-ci eût même submergé l’estrade et envahi l’espace vide qui se trouvait derrière, si elle n’avait été contenue, à gauche de Pilate, par le triple rang des soldats de la cohorte sébastienne, et à sa droite, par les hommes de la cohorte auxiliaire ituréenne.
Donc Pilate, serrant machinalement dans sa main l’agrafe inutile et les yeux mi-clos, monta sur l’estrade. Si le procurateur fermait les yeux, ce n’était pas pour se protéger des brûlures du soleil. Non. Simplement, on ne sait pourquoi, il ne voulait pas voir le groupe des condamnés, que l’on faisait en ce moment même, il le savait très bien, monter derrière lui sur l’estrade.
À peine son manteau blanc doublé de pourpre eut-il paru sur ce roc de pierre battu par la marée humaine que Pilate, sans rien voir, eut les oreilles heurtées par une vague sonore : « Ha-a-a… » Elle commença faiblement, née quelque part au loin, du côté de l’hippodrome, puis s’enfla, devint pareille à un grondement de tonnerre, se maintint quelques secondes dans toute sa puissance, puis décrut. « Ils m’ont vu. », pensa le procurateur. La vague n’était pas encore retombée complètement qu’elle s’enfla de nouveau, sembla hésiter, puis s’éleva plus haut encore que la première fois. Et cette seconde vague, comme les vagues de la mer se frangent d’écume, se frangea de sifflements, et de cris de femmes bien distincts dans le fracas général. « On les a amenés sur l’estrade, pensa Pilate, et les cris viennent de ce que la foule, en se portant en avant, a piétiné quelques femmes. »
Il attendit un certain temps, sachant bien qu’aucune force au monde ne peut obliger une foule à se taire tant qu’elle n’a pas exhalé tout ce qui s’est accumulé en elle et qu’elle ne se tait pas d’elle-même.
Quand le moment fut venu, le procurateur lança son bras droit en l’air, et le dernier bruit s’éteignit.
Alors Pilate emplit sa poitrine d’autant d’air brûlant qu’il put, et sa voix rauque passa sur les milliers de têtes quand il s’écria :
– Au nom de César Imperator !…
Aussitôt une clameur hachée, métallique vint frapper douloureusement ses oreilles à plusieurs reprises : levant leurs lances et leurs enseignes, les soldats des cohortes rugissaient :
– Vive César !
Pilate leva la tête et la tourna en plein vers le soleil. Derrière ses paupières fermées s’allumèrent des flammes vertes, le feu embrasa son cerveau, et par-dessus la foule s’envolèrent les rauques syllabes de la langue araméenne :
– Quatre criminels, arrêtés à Jérusalem pour meurtre, incitation à la rébellion et offense aux lois et à la foi, ont été condamnés à la peine infamante du pilori ! La sentence sera exécutée immédiatement sur le mont Chauve ! Les noms de ces criminels sont Dismas, Hestas, Bar-Rabbas et Ha-Nozri. Les voici devant vous !
Pilate fit un geste du bras vers sa droite, sans voir aucun des criminels, mais sachant bien qu’ils étaient là, à l’endroit précis où ils devaient être.
La foule répondit par une rumeur sourde et prolongée, comme si elle éprouvait de l’étonnement, ou du soulagement. Quand le silence fut revenu, Pilate continua :
– Mais trois d’entre eux seulement seront exécutés, car, selon la Loi et la coutume, en l’honneur de la fête de pâque, sur proposition du petit sanhédrin ratifiée par le pouvoir romain, le magnanime César fait grâce à l’un des condamnés de sa vie méprisable !
Tout en criant les mots, Pilate s’était aperçu que la rumeur avait fait place à un profond silence. Maintenant, ses oreilles ne percevaient plus un murmure, plus un soupir, et il vint même un moment où Pilate crut que tout alentour avait disparu. La ville qu’il haïssait était morte, et seul il restait debout, brûlé par les rayons qui tombaient d’aplomb sur son visage obstinément tourné vers le ciel. Pilate garda un moment le silence, puis il clama :
– Le nom de celui qui, devant nous, sera remis en liberté…
Il fit une nouvelle pause avant de révéler le nom, afin de vérifier s’il avait tout dit, car il savait que la ville morte ressusciterait aussitôt que le nom de l’heureux élu serait prononcé, et qu’ensuite, il serait impossible de faire entendre un mot de plus.
« C’est tout ? se demanda Pilate à voix basse. C’est tout. Le nom ! »
Et, faisant rouler les « r » au-dessus de la ville silencieuse, il s’écria :
– … est Bar-Rabbas !
Au même instant, il lui sembla que le soleil, avec un tintement retentissant, se brisait en éclats au-dessus de lui et emplissait ses oreilles de feu. Un feu où se déchaînait une tempête de hurlements, de glapissements, de lamentations, de rires et de sifflets.
Pilate se retourna et traversa l’estrade vers l’escalier, sans rien regarder, sauf le damier multicolore du dallage sous ses pieds, afin de ne pas faire de faux pas. Il savait que maintenant, derrière son dos, une pluie de monnaies de bronze et de dattes volait vers l’estrade, et que dans la foule hurlante, des gens se poussaient et se montaient les uns sur les autres pour voir de leurs yeux ce prodige : un homme qui était déjà entre les mains de la mort et qui en est arraché ! Voir les légionnaires lui enlever ses liens, causant sans le vouloir une cuisante douleur à ses mains disloquées par la torture, et le voir, lui, grimacer et gémir sans cesser de sourire, comme un insensé, d’un sourire imbécile.
Il savait qu’au même moment, l’escorte conduisait les trois hommes aux mains liées, par l’escalier latéral, vers la route qui menait, à l’ouest, hors de la ville, vers le mont Chauve. C’est seulement quand il fut en bas, derrière l’estrade, que Pilate ouvrit les yeux, sachant qu’il était maintenant hors de danger : il ne risquait plus de voir les condamnés.
À la clameur de la foule qui s’apaisait peu à peu se mêlaient maintenant les cris perçants des crieurs publics, qui répétaient, les uns en araméen, les autres en grec, tout ce que le procurateur avait proféré du haut de l’estrade. En outre, il percevait, de plus en plus proche, le piétinement sec et saccadé des chevaux, et les appels, brefs et comme joyeux, d’une trompette. À ces sons répondaient les sifflets térébrants des galopins juchés sur les toits, tout au long de la rue qui conduisait du bazar à l’hippodrome, et les cris : « Attention ! Garez-vous ! »
Un soldat, qui se tenait debout, seul sur la partie déserte de la place une enseigne à la main, agita tout à coup celle-ci en signe de danger, et le procurateur, ainsi que le légat de la légion, le secrétaire et l’escorte qui le suivaient, s’arrêtèrent.
Une aile de cavalerie déboucha au grand trot sur la place, pour la couper de biais en évitant l’attroupement de peuple, afin de gagner, par la ruelle qui longeait une partie du mur d’enceinte couverte de vigne vierge, le mont Chauve au plus court.
D’un trot rapide comme le vent, le commandant de l’aile, un Syrien pas plus haut qu’un gamin et noir comme un moricaud, vint s’arrêter à la hauteur de Pilate, cria quelque chose d’une voix fluette et tira son épée du fourreau. Son cheval moreau, rétif et tout en sueur, fit un écart et se cabra. Remettant, d’un geste brusque, son épée au fourreau, le commandant cravacha la bête à l’encolure, la remit en ligne et prit le galop pour s’engager dans la ruelle. À sa suite, ses cavaliers, par rangs de trois, passèrent en coup de vent dans un nuage de poussière. On voyait danser, au rythme du galop, les pointes de leurs légères piques de bambou, et les visages hilares aux dents éclatantes qui défilèrent devant Pilate lui parurent, sous les turbans blancs singulièrement basanés.
Soulevant la poussière jusqu’au ciel, les cavaliers s’engouffrèrent dans la ruelle. Le dernier qui passa au galop devant Pilate portait dans son dos une trompette qui étincelait au soleil.
La main devant les yeux pour se protéger de la poussière, Pilate, avec une grimace involontaire, se remit en route et gagna d’un pas pressé les portes du jardin, suivi par le légat, le secrétaire et l’escorte.
Il était environ dix heures du matin.
– Oui, il était environ dix heures du matin, très honoré Ivan Nikolaïevitch, dit le professeur.
Le poète se passa la main sur le visage, comme un homme qui vient de se réveiller, et il vit que le soir tombait sur l’étang du Patriarche. L’eau était noire, et, déjà, une barque légère y glissait. On entendait le clapotis des rames et les rires d’une citoyenne installée dans la barque. Des gens étaient maintenant assis sur les bancs des allées qui bordaient le carré de l’étang mais le côté où se trouvaient les trois hommes demeurait obstinément vide.
Le ciel, au-dessus de Moscou, semblait décoloré, et les contours de la lune, là-haut, étaient d’une parfaite netteté, bien qu’elle fût encore blanche, et non d’or. On respirait beaucoup plus aisément, et les voix, sous les tilleuls, avaient pris leurs sonorités adoucies du soir.
« Il nous a conté toute une histoire, et je ne m’en suis même pas aperçu. Comment cela se fait-il ? pensa Biezdomny très étonné. Voici déjà le soir !… Mais après tout, il n’a peut-être rien raconté. J’ai dû m’assoupir, et j’ai rêvé tout cela ? »
Mais il faut croire que le professeur avait tout de même raconté quelque chose. Sinon, il faudrait admettre que Berlioz avait eu exactement le même rêve, car il dit, en dévisageant l’étranger avec attention :
– Votre récit est excessivement intéressant, professeur, bien qu’il ne concorde pas du tout avec ceux des Évangiles.
– De grâce ! répondit le professeur avec un sourire condescendant. Qui donc, mieux que vous, devrait savoir que rien, rigoureusement rien de ce qui est écrit dans les Évangiles n’est réellement arrivé, et que, d’ailleurs, si nous nous mettons à prendre les Évangiles comme source historique… et le professeur eut un nouveau sourire.
Berlioz eut un haut-le-cœur, parce que c’était là, mot pour mot, ce qu’il avait dit à Biezdomny, tandis qu’il se dirigeait en sa compagnie, par la rue Bronnaïa, vers l’étang du Patriarche.
– D’accord, dit Berlioz, mais je crains bien que personne non plus ne puisse confirmer que ce que vous avez raconté est arrivé réellement.
– Oh si ! Quelqu’un peut confirmer ! répliqua le professeur en se mettant tout à coup à écorcher le russe, mais d’un ton extraordinairement convaincu.
Et soudain, l’air mystérieux, il fit signe aux deux amis de se rapprocher de lui.
Tous deux, l’un à sa droite, l’autre à sa gauche, se penchèrent, et il leur dit, cette fois sans aucun accent (l’accent étranger, chez lui, apparaissait et disparaissait inopinément, le diable sait pourquoi) :
– Le fait est… (le professeur jeta autour de lui des regards craintifs et baissa la voix jusqu’au chuchotement)… que j’ai assisté personnellement à tout cela. J’étais sous le péristyle avec Ponce Pilate, et dans le jardin quand il causait avec Caïphe, et sur l’estrade de pierre, mais secrètement, incognito, pour ainsi dire, de sorte que, je vous en prie, pas un mot à quiconque, le secret le plus absolu, chuttt…
Il y eut un moment de silence, et Berlioz pâlit un peu.
– Vous… vous êtes depuis combien de temps à Moscou ? demanda-t-il d’une voix tremblante.
– À Moscou ? Mais j’y arrive à l’instant, répondit le professeur, l’air égaré.
C’est alors seulement que les deux amis songèrent à le regarder, comme il convient, dans les yeux, et ils en conclurent que son œil gauche – le vert – avait une expression totalement insensée, et que son œil droit était vide, noir et mort.
« Eh bien, tu as compris, maintenant ! pensa Berlioz, tout confus. Ou bien cet Allemand qui débarque est fou, ou bien il vient de perdre la boule ici même, à l’étang du Patriarche. En voilà une histoire ! »
Effectivement, ainsi tout s’expliquait : cet étrange déjeuner avec le défunt philosophe Kant, et ces histoires idiotes à propos d’huile de tournesol et d’on ne sait quelle Annouchka, et la prédiction de la tête coupée, et tout le reste. Le professeur était fou.
Berlioz sut tout de suite ce qu’il allait faire. Se renversant sur le dossier du banc, il envoya des clins d’œil, derrière le dos du professeur, à Biezdomny : « Ne le contredis pas » – voulait-il dire –, mais le poète, en plein désarroi, ne comprit rien à ces signaux.
– Oui, oui, oui, dit Berlioz avec agitation, au demeurant, tout cela est possible… très possible, même… Ponce Pilate, la terrasse, et le reste… Et vous êtes venu seul, ou avec votre épouse ?
– Seul, seul. Je suis toujours seul, répondit amèrement le professeur.
– Et où sont vos bagages, professeur ? demanda Berlioz d’un air patelin. Au Métropole ? Où êtes-vous descendu ?
– Moi ?… Nulle part, répondit l’Allemand au cerveau fêlé, en laissant errer son œil vert, mélancolique et hagard, le long de l’étang.
– Comment ? Mais… où allez-vous habiter ?
– Chez vous, répondit le fou avec une soudaine désinvolture, et il cligna de l’œil.
– Je… j’en serais… très heureux, balbutia Berlioz, mais, vraiment, vous ne seriez pas très bien installé, chez moi… Au Métropole, il y a d’excellentes chambres, c’est un hôtel de premier ordre…
– Et le diable, il n’existe pas non plus ? demanda gaiement le malade en s’adressant brusquement à Ivan Nikolaïevitch.
– Non plus…
– Ne le contrarie pas, souffla Berlioz, toujours derrière le dos du professeur, en remuant les lèvres avec force grimaces.
– Il n’y a pas de diable ! Ça n’existe pas ! s’écria, à contretemps, Ivan Nikolaïevitch, à qui toute cette compote faisait perdre la tête. C’est une punition, cet homme là ! Cessez donc de divaguer !
À ces mots, l’insensé éclata de rire, au point qu’un moineau, posé sur une branche de tilleul au-dessus des trois hommes, s’envola.
– Mais c’est positivement intéressant, ce que vous dites là, articula le professeur, secoué de rire. Qu’avez-vous donc ? Quoi qu’on vous demande, rien n’existe !
Il cessa de rire tout d’un coup, et – ce qui se comprend très bien chez un malade mental – il tomba aussitôt dans l’extrême opposé ; il se fâcha et cria avec rudesse :
– Donc, à ce qu’il paraît, ça n’existe pas ?
– Calmez-vous, calmez-vous, calmez-vous, professeur, bredouilla Berlioz, craignant d’exciter le malade. Vous allez rester ici une petite minute, avec mon camarade Biezdomny. Je vais faire un saut jusqu’au coin, donner un coup de téléphone, et ensuite nous vous conduirons où vous voudrez. Comme vous ne connaissez pas la ville…
Il faut reconnaître que le plan de Berlioz était sage : courir à la cabine téléphonique la plus proche, et informer le bureau des étrangers que, voilà, il y avait ici, à l’étang du Patriarche, un étranger, qui se présentait comme un spécialiste appelé en consultation, et qui se trouvait dans un état manifestement anormal. Qu’il fallait donc prendre des mesures, sinon il en résulterait on ne sait quelle absurdité très désagréable.
– Téléphoner ? Eh bien, allez téléphoner, consentit le malade avec tristesse.
Et soudain, il ajouta d’un ton pressant, angoissé :
– Mais je vous en supplie, avant de nous quitter, croyez au moins à l’existence du diable ! Je ne vous en demande pas plus. Songez qu’il en existe une septième preuve, et la plus solide qui soit ! Et elle vous sera fournie dans un instant !
– Très bien, très bien, dit Berlioz avec une affabilité forcée, et, après avoir encouragé d’un clin d’œil le poète désolé – à qui l’idée de veiller sur l’Allemand fou ne souriait pas du tout –, il se dirigea vers la sortie de la promenade qui se trouve au coin de la rue Bronnaïa et du passage Ermolaïevski.
À l’instant même, le professeur parut recouvrer toute sa santé, et son visage s’éclaira.
– Mikhaïl Alexandrovitch ! cria-t-il dans le dos de Berlioz.
Celui-ci se retourna avec un sursaut, mais il se rassura tout de suite en songeant que le professeur avait dû également apprendre son prénom et son patronyme dans un journal quelconque.
Mais le professeur continua, mettant les mains en cornet :
– Ne voulez-vous pas que je fasse envoyer tout de suite un télégramme à votre oncle de Kiev ?
De nouveau Berlioz fut saisi. Où donc l’aliéné avait-il appris l’existence de l’oncle de Kiev ? Aucun journal ne l’avait mentionnée, et même, probablement, personne n’en avait jamais parlé. Hé, hé, Biezdomny n’aurait-il pas raison ? D’ailleurs, d’où tirait-il ces papiers d’identité à la noix ? Ah ! quel bizarre personnage… Téléphoner, téléphoner sans retard ! Ils auront vite fait de tirer ça au clair.
Et, refusant d’en entendre davantage, Berlioz poursuivit son chemin.
À ce moment, d’un banc situé près de la sortie de la rue Bronnaïa, quelqu’un se leva et vint à la rencontre du rédacteur en chef. Et celui-ci reconnut le citoyen qui, cet après-midi, en plein soleil, s’était modelé dans l’épaisseur torride. Seulement, maintenant, il n’était plus aérien, mais charnel, comme tout le monde, et, dans le crépuscule qui tombait, Berlioz distinguait parfaitement ses petites moustaches semblables à du duvet de poule, ses petits yeux ironiques d’ivrogne, et son pantalon à carreaux, remonté si haut qu’il découvrait ses chaussettes blanches, en étalant leur saleté.
Mikhaïl Alexandrovitch eut un mouvement de recul, mais se réconforta en se disant qu’il s’agissait là d’une stupide coïncidence, et que du reste, il n’avait pas le temps d’y réfléchir pour le moment.
– Vous cherchez le tourniquet, citoyen ? s’informa, d’une voix de ténor fêlée, le type à carreaux. Par ici, s’il vous plaît. Vous avez la sortie droit devant vous, pour aller où vous devez aller. Vous n’auriez pas, pour le renseignement … de quoi acheter un quart de litre…, pour un ancien chantre d’église qui a besoin de se retaper ?…
Et l’individu, avec une courbette ridicule, ôta sa casquette de jockey d’un grand geste du bras.
Refusant d’écouter ce tire-sou grotesque, Berlioz courut au tourniquet, le saisit d’une main et le fit tourner. Il allait traverser la chaussée et les rails lorsqu’une lumière rouge et blanche jaillit devant ses yeux : c’était une sorte de boîte à paroi de verre, où se détachaient des lettres lumineuses :
ATTENTION AU TRAMWAY !
Au même moment, le tramway apparut au tournant du passage Ermolaïevski, pour prendre la ligne nouvellement installée de la rue Bronnaïa. À l’instant où il s’engageait sur la ligne droite, la lumière électrique s’alluma soudain à l’intérieur, et il mugit en accélérant.
Bien qu’il ne courût, à l’endroit où il se trouvait, aucun danger, Berlioz, prudent, décida de revenir derrière la grille. Il remit la main sur le tourniquet et, pour l’ouvrir, il fit un pas en arrière. Mais, aussitôt, sa main glissa et lâcha la barre, son pied, irrésistiblement, fila, comme sur la glace, sur les pavés légèrement en pente qui bordaient les rails, son autre jambe partit en l’air, et Berlioz fut précipité sur la voie.
Essayant de se raccrocher à quelque chose, Berlioz tomba à la renverse. Le derrière de son crâne heurta légèrement le pavé, et il eut le temps de voir, très haut au-dessus de lui – mais était-ce à sa gauche, ou à sa droite, il ne pouvait déjà plus s’en rendre compte –, la lune d’or pâle. Il eut également le temps de se tourner sur le côté, de ramener d’un mouvement convulsif ses jambes à son ventre, et, levant la tête, de voir foncer sur lui avec une force irrépressible le visage, blanc d’horreur, de la conductrice du tramway, et son brassard rouge. Berlioz ne poussa pas un cri, mais toute la rue s’emplit de hurlements de femmes.
La conductrice tira de toutes ses forces sur le frein électrique. La lourde voiture piqua du nez, puis aussitôt, bondit en avant, et des vitres volèrent en éclats avec un tintement assourdissant. À ce moment, dans le cerveau de Berlioz, une voix cria avec désespoir : « Est-ce possible ?… » Une fois encore – la dernière – la lune brilla, mais déjà éparpillée en morceaux – puis ce fut le noir.
Le tramway recouvrit Berlioz et, sur les pavés qui montaient vers la grille de l’allée, fut projeté un objet rond et de couleur sombre. L’objet heurta la grille, sauta sur le pavé puis roula jusqu’au milieu de la chaussée, où il s’arrêta.
C’était la tête coupée de Berlioz.
Les cris hystériques des femmes cessèrent, les sifflets stridents des miliciens se turent, deux ambulances emmenèrent, l’une le corps sans tête et la tête coupée à la morgue, l’autre la jolie conductrice, blessée par des éclats de vitre, à l’hôpital, des concierges en tablier blanc balayèrent les morceaux de verre et répandirent du sable sur les flaques de sang. Incapable de courir jusqu’au tourniquet, Ivan Nikolaïevitch s’était effondré sur un banc. Plusieurs fois, il avait essayé de se lever, mais ses jambes refusaient de lui obéir : Biezdomny était frappé d’une espèce de paralysie.
C’est au moment précis où il avait entendu le premier hurlement que le poète s’était précipité vers le tourniquet. La vue de la tête rebondissant sur les pavés lui avait causé un tel choc qu’il s’était écroulé sur le banc le plus proche où il s’était mordu les doigts jusqu’au sang, impuissant à comprendre comment, alors qu’une minute plus tôt il discutait avec Berlioz, cette tête, maintenant… Naturellement, l’Allemand fou lui était complètement sorti de l’esprit.
Des gens bouleversés passèrent en courant devant le poète, criant quelque chose, mais Ivan Nikolaïevitch ne comprit pas un mot de ce qu’ils disaient. Mais soudain deux femmes se heurtèrent tout près du banc où était assis le poète et l’une d’elles, une bonne femme en cheveux et au nez pointu, se mit à glapir à l’adresse de l’autre :
– … Annouchka, notre Annouchka ! De la rue Sadovaïa ! Elle a fait du beau travail… C’est elle… elle venait d’acheter de l’huile de tournesol à l’épicerie, et bing ! elle a cassé son litre sur le tourniquet ! Même que sa jupe en était toute tachée. Et elle rouspétait, oh la la !… Et l’autre, le malheureux, il a glissé là-dessus et il s’est retrouvé sur les rails…
Dans un premier temps, seul le mot « Annouchka » s’ancra dans le cerveau en débâcle d’Ivan Nikolaïevitch…
– Annouchka… Annouchka ?… balbutia le poète, en roulant des yeux effarés. Pardon, permettez…
Puis au nom d’Annouchka, s’accrochèrent les mots « huile de tournesol » et, on ne sait pourquoi, « Ponce Pilate ». Le poète envoya promener Pilate et entreprit de relier les maillons de la chaîne qui partait d’« Annouchka ». La chaîne fut vite formée, et aboutit du même coup au professeur privé de raison.
– J’ai eu tort ! Il avait bien dit, pourtant, que la réunion n’aurait pas lieu, parce qu’Annouchka avait renversé l’huile. Et, avec votre permission, elle n’aura pas lieu ! Mais ce n’est rien encore : il a dit carrément qu’une femme couperait la tête de Berlioz ! Oui, oui, oui ! Et la conductrice, c’était une femme ! Mais qu’est-ce que c’est que tout ça, hein ?
Il ne subsistait plus même l’ombre d’un doute que le mystérieux consultant connaissait d’avance, avec précision, tout le tableau de l’horrible mort de Berlioz. Deux pensées traversèrent alors l’esprit du poète. La première : « Il n’est pas fou du tout, tout ça, c’est des bêtises ! » – et la deuxième : « N’est-ce pas lui qui aurait manigancé tout cela ? »
« Mais, permettez-moi de vous le demander, comment s’y serait-il pris ? Non, il faut tirer cela au clair ! »
Au prix d’un immense effort Ivan Nikolaïevitch se leva du banc et se hâta de retourner à l’endroit où, un instant plus tôt, il parlait avec le professeur. Heureusement, celui-ci n’était pas encore parti.
Déjà les réverbères s’allumaient dans la rue Bronnaïa, et au-dessus de l’étang du Patriarche brillait une lune d’or.
À sa lumière, toujours trompeuse, il sembla à Ivan Nikolaïevitch que l’autre, là-bas, tenait non plus une canne, mais une épée.
Le grotesque chantre en retraite s’était assis à la place même qu’occupait, tout récemment encore, Ivan Nikolaïevitch. Il avait chaussé son nez d’un lorgnon absolument superflu, étant donné qu’un des verres manquait et que l’autre était fêlé, et ce citoyen à carreaux en paraissait plus répugnant encore que tout à l’heure, quand il avait mis Berlioz sur le chemin des rails.
Le cœur glacé, Ivan s’approcha du professeur. Il le dévisagea, et put ainsi se convaincre que ce visage ne portait aucun signe d’insanité.
– Allons, avouez : qui êtes-vous ? demanda Ivan d’une voix sourde.
L’étranger fronça les sourcils, regarda le poète comme s’il le voyait pour la première fois, et répondit d’un ton hostile :
– Pas comprendre… russe parler…
– Ce monsieur ne comprend pas, intervint, de son banc, le chantre importun, à qui personne ne demandait d’expliquer les paroles de l’étranger.
– Ne faites pas l’hypocrite ! dit Ivan menaçant, tout en ressentant un petit froid au creux de l’estomac. À l’instant, vous parliez parfaitement le russe. Vous n’êtes pas allemand, et vous n’êtes pas professeur ! Vous êtes… un assassin et un espion !… Vos papiers ! cria Ivan, gagné par la fureur.
La bouche, déjà naturellement tordue, de l’énigmatique professeur se déforma encore en une moue dégoûtée, et il haussa les épaules.
– Citoyen ! dit l’abject chantre, décidément résolu à fourrer son nez dans ce qui ne le regardait pas. Pourquoi tourmentez-vous ce touriste étranger ? Vous en serez sévèrement puni, je vous avertis !
Mais le louche professeur prit un visage hautain, tourna le dos à Ivan et s’éloigna. Ivan se sentit perdre pied. Suffoquant, il se tourna vers le chantre :
– Hé, citoyen ! Aidez-moi à arrêter un criminel ! C’est votre devoir !
Avec une extraordinaire vivacité, le chantre sauta sur ses pieds et poussa de grands cris :
– Un criminel ? Quel criminel ? Où est-il ? Un criminel étranger ? (Ses petits yeux brillèrent joyeusement.) Celui là ? Si c’est un criminel, notre premier devoir est de crier « à l’aide ! ». Sinon, il va filer. Alors, allons-y ensemble !
Et le chantre ouvrit une gueule grande comme un four.
Éperdu, Ivan obéit machinalement à ce bouffon et cria « À l’aide ! » mais l’autre le laissa crier seul.
L’appel solitaire et enroué d’Ivan n’eut aucun résultat satisfaisant. Deux jeunes filles qui passaient s’écartèrent de lui, et il put entendre le mot « ivre ».
– Ah ! ah ! tu es de mèche avec lui ! vociféra Ivan, sombrant dans la fureur. Tu te moques de moi, hein, c’est ça ? Laisse-moi passer !
Ivan se jeta à droite, et le chantre se jeta à droite ; Ivan alla à gauche, et le gredin fit de même.
– C’est exprès que tu te fourres dans mes jambes ? cria sauvagement Ivan. C’est toi que je vais livrer à la milice !
Ivan voulut saisir le misérable par la manche, mais il manqua son but et n’attrapa que le vide : le chantre avait disparu, comme avalé par la terre.
Avec un cri d’étonnement, Ivan regarda au loin et aperçut l’exécrable étranger. Et celui-ci, qui avait déjà atteint la sortie donnant sur la rue du Patriarche, n’était pas seul. Le plus que douteux ancien chantre l’avait rejoint. Mais ce n’est pas tout. La compagnie s’était accrue d’un troisième personnage, surgi on ne sait d’où : un chat énorme, aussi gros qu’un pourceau, noir comme un corbeau ou comme la suie, avec de terribles moustaches de capitaine de cavalerie. Le trio se mit en route vers la rue du Patriarche, le chat sur ses pattes de derrière.
Ivan se jeta à la poursuite des scélérats et s’aperçut bien vite qu’il lui serait extrêmement difficile de les rattraper.
Le trio franchit comme un éclair la rue du Patriarche et fila par la rue Spiridonov. Ivan avait beau allonger le pas, il lui était impossible de réduire la distance qui le séparait des fuyards. Il n’avait pas encore retrouvé ses esprits que, déjà, la paisible rue Spiridonov avait fait place à la porte Nikitski, où la situation du poète s’aggrava. Il y avait là une véritable cohue. Ivan se fit injurier par un passant qu’il avait failli renverser. De plus, c’est là précisément que cette clique de vauriens décida d’employer la méthode favorite des bandits poursuivis : foncer dans des directions différentes.
Avec une agilité admirable, le chantre se glissa au vol dans un autobus qui partait vers la place de l’Arbat, et disparut. Ayant ainsi perdu l’un de ses ennemis, Ivan reporta toute son attention sur le chat. Il vit cet étrange animal sauter sur le marchepied de la motrice du tramway. À l’arrêt, prendre brutalement la place d’une femme à qui ce sans-gêne fit pousser les hauts cris, se cramponner à la rampe et, même, essayer de glisser à la receveuse, par la fenêtre laissée ouverte à cause de la chaleur, une pièce de dix kopecks.
La conduite du chat frappa Ivan d’un tel étonnement qu’il demeura cloué près d’une épicerie qui faisait le coin de la place. Là, il fut frappé d’étonnement une seconde fois, et beaucoup plus fortement encore, par la conduite de la receveuse. Dès qu’elle vit, en effet, le chat essayer de s’introduire dans le tramway, elle cria, avec une colère telle qu’elle en tremblait :
– Pas de chats ici ! C’est interdit aux chats ! Allez, ouste ! Descends de là, ou j’appelle la milice !
Qu’un chat cherche à s’introduire dans un tramway, il n’y aurait eu là, somme toute, que demi-mal. Mais qu’il prétende payer sa place, c’est cela qui était stupéfiant. Or, ni la receveuse ni les voyageurs n’en semblaient autrement troublés.
Et non seulement le chat se montra capable de payer, mais encore il agit en bête disciplinée. À la première apostrophe de la receveuse, en effet, il arrêta net sa progression, descendit du marchepied et demeura debout près de l’arrêt du tramway, lissant sa moustache à l’aide de sa pièce de monnaie. Mais dès que la receveuse eut tiré le cordon de la sonnette et que le tramway se fut ébranlé, le chat agit comme toute personne qui se voit chassée d’un tramway qu’il a, pour une raison ou une autre, absolument besoin de prendre. Il laissa défiler devant lui les trois wagons, puis sauta à l’arrière du dernier, s’accrocha d’une patte à une espèce de gros tuyau qui sortait de la paroi, et… roulez. Il économisait ainsi dix kopecks.
Tout occupé par le hideux animal, Ivan faillit perdre de vue le plus important des trois – le professeur. Heureusement, celui-ci n’avait pas eu le temps de s’esquiver. Ivan aperçut son béret gris dans la foule, à l’entrée de la grand-rue Nikitski, ou rue Herzen. Il y fut en un clin d’œil, mais, malheureusement, cela ne lui donna rien. Le poète pressa le pas, puis se mit au petit trot, heurtant les passants, mais il eut beau faire, il ne gagna pas un centimètre sur le professeur.
Quel que fût son désarroi, Ivan fut néanmoins frappé de la vitesse surnaturelle à laquelle se déroulait cette poursuite. Vingt secondes ne s’étaient pas écoulées depuis le moment où il avait quitté la porte Nikitski qu’Ivan était aveuglé par les lumières de la place de l’Arbat. Quelques secondes plus tard il se trouvait dans une sombre ruelle aux trottoirs déformés, trébuchait, s’étalait et se blessait au genou. Puis ce fut une large avenue brillamment éclairée – la rue Kropotkine –, puis une ruelle, puis la rue Ostojenka, et encore une ruelle, triste, sordide, et éclairée, de loin en loin, avec une extrême parcimonie. C’est là qu’Ivan Nikolaïevitch perdit définitivement la trace de celui qu’il désirait tant rattraper. Le professeur s’était éclipsé.
Ivan Nikolaïevitch s’arrêta, décontenancé. Mais sa perplexité ne dura pas longtemps, car il lui vint soudain à l’esprit que le professeur ne pouvait être ailleurs qu’au n°13 de cette rue, et, nécessairement, à l’appartement 47.
Ivan Nikolaïevitch s’engouffra dans l’entrée de l’immeuble, monta quatre à quatre jusqu’au dernier étage, trouva immédiatement l’appartement 47 et tira la sonnette avec impatience. Il n’eut pas à attendre longtemps. La porte lui fut ouverte par une petite fille inconnue, âgée de cinq ans environ, qui, sans lui poser la moindre question, s’enfuit aussitôt on ne sait où.
Le vestibule où il se trouvait était immense, faiblement éclairé par une ampoule minuscule pendue au plafond excessivement haut et noir de crasse, et avait un air d’extrême abandon. Une bicyclette sans pneus était accrochée au mur, au-dessus d’un énorme coffre à ferrures et, sur une planche posée au-dessus du portemanteau, gisait un bonnet d’hiver dont les longues oreilles pendaient. Derrière l’une des portes, une forte voix masculine, diffusée par un poste de TSF, criait quelque chose en vers, d’un ton irrité.
Dans ce milieu inconnu, Ivan Nikolaïevitch ne perdit pas la tête. Il s’engagea résolument dans le couloir, raisonnant ainsi : « Naturellement, il s’est caché dans la salle de bains. » Le couloir était obscur. Après s’être cogné deux ou trois fois aux murs, Ivan finit par distinguer un faible rai de lumière qui passait sous une porte. Il trouva à tâtons la poignée. Une légère poussée suffit à faire sauter le pêne de sa gâche, et Ivan se trouva précisément dans la salle de bains, en se disant qu’il avait de la chance.
Cette chance, cependant, n’était pas celle qu’il aurait fallu ! Une odeur d’humidité chaude montait aux narines d’Ivan, et, à la lueur des braises qui se consumaient dans le chauffe-bain, il discerna de grandes lessiveuses pendues au mur et une baignoire toute parsemée d’affreuses taches noires, là où l’émail s’était écaillé. Dans cette baignoire se tenait debout une citoyenne toute nue, couverte de savon, une boule de filasse à la main. Elle plissa ses yeux de myope pour regarder l’intrus, et prenant manifestement, aux lueurs infernales des braises, Ivan pour un autre, elle rit et dit à mi-voix :
– Kirioûchka ! Quel polisson vous faites ! Vous êtes fou, voyons… Fiôdor Ivânytch va revenir. Sortez d’ici, tout de suite ! et elle fit mine de jeter son paquet de filasse.
Le quiproquo était indéniable, et le fautif, en l’occurrence, était évidemment Ivan Nikolaïevitch. Mais, peu enclin à le reconnaître, il s’exclama d’un ton réprobateur « Ah ! débauchée !… » et se retrouva, on ne sait comment, dans la cuisine. Il n’y vit personne et distingua seulement, dans l’ombre, une dizaine de réchauds à pétrole qui gisaient, muets et sombres, sur le fourneau. Par la fenêtre poussiéreuse, qu’on n’avait pas nettoyée depuis des années, filtrait un rayon de lune qui venait baigner d’une lumière parcimonieuse le coin plein de poussière et de toiles d’araignées où pendait une icône oubliée, dans sa boîte vitrée derrière laquelle émergeaient deux bougies nuptiales. Sous la grande icône, une autre plus petite, en papier, était épinglée au mur.
Nul ne sait quelle idée s’empara alors de l’esprit d’Ivan toujours est-il qu’avant de s’enfuir par la porte de service, il s’appropria l’une des bougies et l’image de papier. Muni de ces objets, il quitta l’appartement inconnu en grommelant on ne sait quoi, et rougissant de confusion au souvenir de l’instant qu’il avait passé dans la salle de bains, tout en essayant involontairement de deviner qui pouvait bien être ce libertin de Kirioûchka, et si ce n’était pas à lui qu’appartenait le répugnant bonnet à oreilles du vestibule.
Dans la rue déserte et lugubre, le poète chercha des yeux son fugitif, mais il ne vit personne. Ivan se dit alors à lui-même d’un ton ferme :
« Mais, bien sûr, il est sur la Moskova ! En route ! »
Il eût été bon, sans doute, de demander à Ivan Nikolaïevitch pourquoi il supposait que le professeur devait se trouver justement sur la Moskova, et non quelque part ailleurs. Malheureusement, il n’y avait personne pour lui poser cette question. L’abominable rue était totalement vide.
En un temps prodigieusement bref, Ivan Nikolaïevitch se retrouva sur les degrés du vaste amphithéâtre de granit qui domine la boucle de la rivière.
Ayant ôté ses vêtements, Ivan les confia à un affable barbu qui fumait une cigarette roulée par ses soins, près d’une blouse russe déchirée et d’une paire de souliers éculés aux lacets défaits. Ivan fit des moulinets avec les bras pour essayer de se rafraîchir, il piqua une tête dans l’eau. L’eau était si glacée qu’il en eut le souffle coupé, et qu’il craignit même, le temps d’un éclair, de ne pouvoir remonter à la surface. Il réussit néanmoins à émerger, s’ébrouant et soufflant comme un cachalot, et, les yeux arrondis par l’épouvante, il se mit à nager dans l’eau noire qui sentait le pétrole, parmi les reflets en zigzags brisés des réverbères de la rive.
Lorsque Ivan, mouillé et transi, remonta en sautillant les marches de granit vers l’endroit où il avait laissé ses vêtements à la garde du barbu, il dut se rendre à l’évidence : non seulement ceux-là – c’est-à-dire ses vêtements – mais aussi celui-ci – c’est-à-dire le barbu lui-même – avaient été l’objet d’un rapt. À l’endroit précis où se trouvait tout à l’heure le tas d’habits, il ne restait qu’un caleçon rayé, la chemise russe déchirée, la bougie, l’image sainte et une boîte d’allumettes. Avec une colère impuissante, Ivan montra le poing à on ne sait qui, vers l’horizon, et revêtit ce qu’on avait bien voulu lui laisser.
À ce moment, deux considérations vinrent le tourmenter : la première, c’est qu’il n’avait plus de carte de membre du Massolit, dont il ne se séparait jamais ; en second lieu pourrait-il parcourir sans obstacles les rues de Moscou, dans cette tenue ? Tout de même, en caleçon… Certes, cela ne regardait personne, mais ne pouvait-il en résulter, néanmoins, quelque incident, quelque tracasserie ?
Ivan arracha les boutons qui serraient les jambes du caleçon à hauteur de ses chevilles, en se disant qu’ainsi, peut-être, ce vêtement pourrait passer pour un pantalon d’été, puis il ramassa l’image, la bougie et les allumettes et se mit en route, après avoir décrété pour lui-même :
« À Griboïedov ! C’est là-bas qu’il est, sans aucun doute. »
La ville avait maintenant commencé sa vie nocturne. Soulevant la poussière dans le tintamarre de leurs chaînes, des camions passaient, leurs plates-formes chargées d’hommes couchés sur des sacs, le ventre en l’air. Toutes les fenêtres étaient ouvertes. À chacune de ces fenêtres brûlait une lampe à abat-jour orange, et de toutes les fenêtres, de toutes les portes, de tous les porches, des toits et des greniers, des sous-sols et des cours s’échappait, avec des rugissements graillonneux, la polonaise de l’opéra Eugène Onéguine.
Les craintes d’Ivan Nikolaïevitch s’avérèrent pleinement justifiées : il attirait l’attention des passants qui se retournaient sur lui. Il décida, en conséquence, de quitter les grandes artères et de prendre par les ruelles où les gens sont moins indiscrets, où les risques sont moindres de les voir se coller à un homme aux pieds nus pour le tarabuster de mille questions sur son caleçon, quand celui-ci refuse obstinément de ressembler à un pantalon.
Ivan fit comme il disait, et s’enfonça dans le dédale mystérieux des ruelles de l’Arbat. Il se glissait le long des murs, l’œil oblique et le regard apeuré, se retournait à tout instant, se dissimulait de temps à autre sous des portes cochères, évitait les croisements éclairés par des feux et contournait de loin les portes élégantes des villas d’ambassade.
Et, causant au poète d’étranges et inexprimables souffrances tout le temps que dura son douloureux voyage, l’omniprésent orchestre continua d’accompagner la lourde voix de basse qui chantait son amour pour Tatiana.
L’antique demeure à un étage, aux murs de couleur crème, était située sur le boulevard de ceinture, au fond d’un jardin languissant qu’une grille de fer forgé isolait du trottoir. Devant la maison s’étendait une petite place goudronnée. En hiver s’y dressait un tas de neige où était toujours plantée une pelle, mais en été, sous une tente de grosse toile, elle se transformait en le plus magnifique des restaurants de plein air.
La bâtisse s’appelait « Maison de Griboïedov », parce que, à ce qu’on disait, elle avait appartenu autrefois à une tante de l’écrivain Alexandre Sergueïevitch Griboïedov. Avait-elle, ou non, appartenu à cette tante – nous ne le savons pas exactement. Il me semble même, si mes souvenirs sont exacts, que semblable tante n’a jamais existé dans la famille de Griboïedov… Cependant, tel était le nom de la maison. En outre, un menteur moscovite racontait même qu’au premier étage de cette maison, dans une salle ronde à colonnes, le célèbre écrivain aurait lu des passages de sa pièce, Le Malheur d’avoir trop d’esprit, à cette même tante, mollement étendue sur un sopha. Au reste, le diable le sait, peut-être a-t-il fait cette lecture, ce n’est pas cela qui importe !
Ce qui importe, c’est qu’à l’heure actuelle, il se trouvait que la maison appartenait à ce fameux Massolit à la tête duquel se trouvait le malheureux Mikhaïl Alexandrovitch Berlioz avant sa promenade à l’étang du Patriarche.
Les membres du Massolit avaient eu l’heureuse idée de ne pas appeler la maison « Maison de Griboïedov », mais de dire simplement : Griboïedov. « Hier, j’ai fait la queue deux heures à Griboïedov. – Et alors ? – J’ai enfin obtenu un bon de séjour d’un mois à Yalta. – Bravo ! » Ou bien : « Va voir Berlioz, il reçoit aujourd’hui de quatre à cinq à Griboïedov »… Et ainsi de suite.
L’aménagement de Griboïedov par le Massolit était tel qu’on ne pouvait rien imaginer de mieux, de plus confortable, de plus douillet. Quiconque entrait à Griboïedov devait tout d’abord, par la force des choses, prendre connaissance des avis et informations concernant divers cercles sportifs, ainsi que des photographies, individuelles ou en groupe, des membres du Massolit, qui couvraient (je parle des photographies) les murs de l’escalier conduisant au premier étage.
Sur les portes de la première salle de l’étage supérieur, on pouvait lire une énorme inscription : « Section villégiature et pêche à la ligne », sous laquelle était représenté un carassin pris à l’hameçon.
Les portes de la salle n°2 offraient, elles, une inscription dont le sens était quelque peu obscur : « Bons de séjour créateur d’une journée. S’adresser à M.V. Podlojnaïa. »
L’écriteau de la porte suivante était bref, mais cette fois, totalement incompréhensible : « Pérélyguino. » Ensuite, les yeux du visiteur éventuel de Griboïedov papillotaient devant le kaléidoscope d’inscriptions qui émaillaient les portes de noyer de la bonne tante : « Distribution de papier. S’inscrire chez Poklevkina », « Caisse », « Auteurs de sketches. Comptes personnels », etc.
Après avoir coupé une longue queue qui partait de la loge du concierge située au rez-de-chaussée, on pouvait apercevoir, sur une porte qui menaçait à tout instant de céder sous la pression de la foule, l’écriteau suivant « Questions de logement. »
Après les questions de logement venait une luxueuse affiche qui représentait un rocher sur la crête duquel caracolait un cavalier en capote de feutre caucasienne, fusil en bandoulière. En dessous, des palmiers et un balcon. À ce balcon était assis un jeune homme aux cheveux en toupet, qui regardait en l’air avec des yeux vifs – ô combien vifs étaient ses yeux ! – et dont la main tenait un stylo. Cette affiche annonçait : « Séjours créateurs gratuits de deux semaines (contes, nouvelles) à un an (romans, trilogies), à Yalta, Sououk-Sou, Borovoié, Tsikhidziri, Makhindjaouri, Leningrad (palais d’Hiver). » À cette porte, il y avait aussi une queue, mais pas démesurée en moyenne, cent cinquante personnes.
Venaient ensuite, épousant les méandres capricieux, les montées et les descentes des couloirs de la maison de Griboïedov, « Direction du Massolit », « Caisses n°2, n°3, n°4, n°5 », « Rédaction », « Président du Massolit », « Salle de billard », différents bureaux annexes, et enfin, cette fameuse salle à colonnes où la tante s’était régalée de la comédie de son génial neveu.
Tout visiteur de Griboïedov – à moins, bien sûr, d’être complètement abruti – se rendait immédiatement compte de la belle vie réservée aux heureux membres du Massolit. Du coup, une noire envie envahissait son âme et il adressait d’amers reproches à ce ciel qui n’avait pas voulu le doter de talents littéraires. Talents sans lesquels, cela va de soi, on ne saurait même rêver de posséder la carte de membre du Massolit, cette carte dans son étui brun qui sent le cuir de luxe, avec son large liséré d’or – cette carte connue de tout Moscou.
Quelle voix s’élèvera pour prendre la défense des envieux ? L’envie est un sentiment vil, certes, mais il faut tout de même se mettre à la place du visiteur. Car enfin, ce qu’il avait vu au premier étage n’était pas tout, loin de là. Il faut savoir que le rez-de-chaussée de la maison de la tante était occupé par un restaurant, et quel restaurant ! Il était considéré à juste titre comme le meilleur de Moscou. Et non pas parce qu’il occupait deux grandes salles à hauts plafonds voûtés où étaient peints des chevaux mauves à crinière assyrienne, pas seulement parce que chaque table s’ornait d’une lampe à abat-jour frangé et parce que l’accès en était interdit au commun des mortels. Non ! Par la qualité des mets qui y étaient proposés et, qui plus est, à des prix tout à fait modérés, nullement écrasants, Griboïedov damait le pion à tous les restaurants de Moscou sans exception !
C’est pourquoi il n’y a aucunement lieu de s’étonner, par exemple, de la conversation suivante, entendue un jour, près de la grille en fer forgé de Griboïedov, par l’auteur de ces lignes éminemment véridiques :
– Où dînes-tu ce soir, Ambroise ?
– En voilà une question ! Ici, bien sûr, mon cher Foka ! Archibald Archibaldovitch m’a glissé à l’oreille qu’il y aurait aujourd’hui, comme plat du jour, du sandre au naturel. Morceau magistral !
– Tu sais vivre, Ambroise ! répondit en soupirant le maigre et décrépit Foka, dont le cou s’ornait, qui plus est, d’un furoncle, au poète Ambroise, géant aux joues vermeilles.
– Je ne sais rien de spécial, rétorqua Ambroise, je n’ai que le désir, tout à fait ordinaire, de vivre humainement. Tu veux sans doute me dire, Foka, que l’on peut aussi bien trouver du sandre au Colisée. Mais au Colisée, la portion de sandre coûte treize roubles quinze kopecks, et chez nous, cinq cinquante ! De plus, au Colisée, le sandre date de trois jours, et rien ne te garantit que tu ne recevras pas au travers de la gueule le reste d’une grappe de raisin, lancée par le premier jeune homme venu qui revient du passage des Théâtres. Non ! (tonna à travers tout le boulevard le gastronome Ambroise) je suis catégoriquement contre le Colisée ! Ne m’en rebats pas les oreilles !
– Je ne t’en rebats pas les oreilles, Ambroise, piaula Foka. On peut aussi dîner chez soi.
– Serviteur ! barrit Ambroise. J’imagine ta femme, dans la cuisine commune de ton immeuble, essayant de confectionner dans une vague casserole un sandre du jour au naturel ! Hi, hi, hi !… Au revouâr, Foka !
Et Ambroise, chantonnant, se dirigea vers la tonnelle.
Hé, c’était quelque chose !… Mais oui, ces choses ont bien existé !… Les vieux Moscovites s’en souviennent, de l’illustre Griboïedov ! Mais qu’est-ce que ce sandre bouilli ! Des broutilles, très cher Ambroise ! Et le sterlet, alors ? Le sterlet en casserole argentée, le sterlet coupé en morceaux entourés de queues d’écrevisse et de caviar frais ? Et les œufs-cocotte, avec de la purée de champignons servie dans de petites tasses ? Et les jolis petits filets de merle, ça ne vous disait rien ? Avec des truffes ? Et les cailles à la génoise ? Neuf roubles cinquante ! Et le jazz, et la courtoisie du service ! Et en juillet, quand toute la famille est à la campagne mais que des affaires littéraires pressantes vous retiennent en ville – sous la tonnelle, à l’ombre de la treille, quand le soleil fait des taches d’or sur la nappe d’une propreté éblouissante, une petite assiette de potage printanière ? Vous souvenez-vous, Ambroise ? Mais à quoi bon vous le demander ! Je vois à vos lèvres que vous vous en souvenez. Foin de vos lavarets et de vos sandres ! Et les bécasses, bécassines et bécassons, les bécasses des bois à la saison, les cailles et les courlis ? L’eau de Narzan qui vous pétille dans la bouche ? Mais suffit, tu t’égares, lecteur ! Allons, suis-moi !…
À dix heures et demi, ce même soir où Berlioz trouva la mort près de l’étang du Patriarche, une seule salle était allumée au premier étage de Griboïedov. Douze littérateurs s’y morfondaient. Venus pour assister à la réunion, ils attendaient Mikhaïl Alexandrovitch.
Assis sur des chaises, sur la table, voire sur les deux appuis de fenêtres de la salle réservée à la direction du Massolit, ils souffraient sérieusement de la chaleur. Pas un souffle d’air frais n’entrait par les croisées grandes ouvertes. Moscou rendait la chaleur accumulée par l’asphalte de ses rues au cours de la journée, et il était clair que la nuit n’apporterait aucun soulagement. Des caves de la tante où se trouvaient maintenant les cuisines du restaurant, montait une odeur d’oignons, et tous avaient envie de boire, tous étaient nerveux et fâchés.
Le romancier Bieskoudnikov – homme tranquille, convenablement habillé, au regard attentif quoique insaisissable – tira sa montre de son gousset. La petite aiguille s’approchait du onze. Bieskoudnikov tapota le cadran du doigt en le montrant à son voisin, le poète Dvoubratski, lequel, assis sur la table, balançait par ennui ses pieds chaussés de soulier jaunes à semelle de caoutchouc.
– Sapristi ! grogna Dvoubratski.
– Le gars est probablement en train de traînasser au bord de la Kliazma, dit d’une voix épaisse Nastassia Loukinichna Niéprévmiénova, fille de marchands moscovites devenue orpheline et écrivain, qui composait des histoires de batailles navales sous le pseudonyme de Sturman George.
– N’exagérons rien ! coupa hardiment le populaire auteur de sketches Zagrivo. Personnellement, je m’installerais avec plaisir à une terrasse pour boire un bon petit verre de thé, au lieu de rester à cuire ici. Enfin, cette réunion, elle était prévue pour dix heures, non ?
– Comme on doit être bien, en ce moment, au bord de la Kliazma, insinua Sturman George, dans une intention évidemment provocatrice, car elle n’ignorait pas que les confortables villas du village d’écrivains de Pérélyguino sur Kliazma étaient un éternel sujet d’âpres disputes. À cette époque de l’année, on y entend chanter les rossignols, sûrement. Pour moi, je travaille toujours mieux à la campagne, particulièrement au printemps.
– Voilà trois ans que je verse du pognon pour envoyer ma femme, qui souffre d’un goitre, dans ce paradis, mais ça fait autant d’effet qu’un cautère sur une jambe de bois, dit d’un ton amer et venimeux le nouvelliste Hiéronimus Poprikhine.
– Question de chance, bourdonna le critique Ababkov de l’appui de la fenêtre où il était assis.
La joie enflamma les petits yeux de Sturman George, et elle dit en adoucissant son contralto :
– Il ne faut pas être jaloux, camarades. Il n’y a là-bas que vingt-deux villas, et sept autres seulement en construction. Et au Massolit, nous sommes trois mille.
– Trois mille cent onze, glissa quelqu’un de son coin.
– Alors, vous voyez, continua Sturman, que faire ? Il est naturel que les villas aient été données à ceux d’entre nous qui ont le plus de talent…
– Aux généraux ! trancha le scénariste Gloukhariev, sautant à pieds joints dans la dispute.
Bieskoudnikov, bâillant avec affectation, se leva et sortit.
– Dire qu’il a cinq pièces pour lui tout seul à Pérélyguino ! reprit Gloukhariev dès qu’il eut quitté la salle.
– Lavrovitch en a six, jeta Deniskine, et sa salle à manger est lambrissée de chêne !
– Hé, la question n’est pas là, bourdonna Ababkov. La question, c’est qu’il est onze heures et demie.
Cette annonce déclencha un tumulte qui promettait de dégénérer en émeute. On téléphona à ce maudit Pérélyguino, mais on ne tomba pas sur la bonne villa, et ce fut celui de Lavrovitch qui répondit ; on apprit ainsi que Lavrovitch était descendu à la rivière, ce qui acheva de jeter tout le monde dans l’humeur la plus noire. On appela alors, au petit bonheur, la Commission des belles-lettres, poste 930, mais bien entendu, personne ne répondit.
« Il pourrait tout de même téléphoner ! » s’écrièrent Deniskine, Gloukhariev et Kvant.
Ah ! ils criaient bien en vain. Mikhaïl Alexandrovitch ne pouvait plus téléphoner nulle part. Loin, bien loin de Griboïedov, dans une immense salle éclairée par des lampes de mille watts, sur trois tables de zinc, gisait ce qui, récemment encore, était Mikhaïl Alexandrovitch.
La première portait le corps, nu, taché de sang coagulé, avec un bras cassé et la cage thoracique défoncée ; sur la deuxième se trouvait la tête, les dents de devant brisées, les yeux ouverts, troubles et insensibles à la vive lumière qui tombait sur eux ; la troisième enfin portait un tas de loques fripées et raidies.
Diverses personnes entouraient le décapité : un professeur de médecine légale, un anatomiste et son aide, des représentants du parquet, et l’adjoint de Berlioz au Massolit, l’écrivain Geldybine, qu’on avait appelé par téléphone alors qu’il se trouvait au chevet de sa femme malade.
Une voiture était passée prendre Geldybine, et, avant toutes choses (il était alors près de minuit), l’avait conduit, en compagnie des membres du parquet, à l’appartement du mort, où les scellés furent apposés sur ses papiers, après ceci tout le monde se rendit à la morgue.
À présent, autour des restes du défunt, on se consultait. Que valait-il mieux faire : recoudre la tête coupée au cou, ou bien exposer le corps dans la grande salle de Griboïedov en le recouvrant simplement d’un drap noir, soigneusement remonté jusqu’au menton ?
Mikhaïl Alexandrovitch ne pouvait plus téléphoner nulle part, et c’est bien en vain que criaient et s’indignaient Deniskine, Gloukhariev, Kvant et Bieskoudnikov. À minuit exactement, les douze littérateurs quittèrent le premier étage et descendirent au restaurant. Là encore, chacun murmura à part soi quelques mots malsonnants à l’adresse de Mikhaïl Alexandrovitch : car naturellement, toutes les tables de dehors étaient occupées, et force était d’aller dîner dans ces salles magnifiques, certes, mais étouffantes.
Et, à minuit exactement, quelque chose sembla s’effondrer avec fracas dans la première salle, puis se répandre et bondir partout avec un tintamarre épouvantable. En même temps que se déchaînait cette musique, une voix d’homme aiguë cria furieusement : « Alléluia ! » C’était le fameux jazz de Griboïedov qui attaquait son premier morceau. Aussitôt, les visages en sueur parurent s’éclairer, les chevaux mauves du plafond semblèrent prendre vie, la lumière des lampes se fit plus vive, et tout d’un coup, comme si elles venaient de rompre des chaînes, les deux salles se mirent à danser, et toute la terrasse se mit à danser.
Gloukhariev entra dans la danse avec la poétesse Tamara Poloumieciatz, Kvant entra dans la danse, le romancier Joukopov entra dans la danse avec une actrice de cinéma en robe jaune. Dragounski dansait, et Tcherdaktchi, et le petit Deniskine avec la gigantesque Sturman George, la belle architecte Semeikina-Gall dansait, solidement empoignée par un inconnu en pantalon de toile blanche. Les familles et les invités dansaient, ceux de Moscou et ceux d’ailleurs, l’écrivain Johann de Kronstadt, un certain Vitia Kouftik de Rostov, metteur en scène, paraît-il, dont toute une joue était marquée par une tache de vin lilas ; les représentants les plus célèbres de la sous-section de poésie du Masslit dansaient, Pavianov, Bogokhoulski, Sladki, Chpitchkine et Adelphina Bouzruak. Dansaient également des jeunes gens de profession inconnue qui ressemblaient à des boxeurs avec leurs cheveux coupés en brosse et leurs épaules rembourrées de coton, dansait aussi un très vieux bonhomme à longue barbe, où était venu se fourrer un brin de ciboulette, en compagnie d’une chétive jeune fille rongée d’anémie, en petite robe de soie orange toute froissée.
Dégoulinant de sueur, les garçons portaient par-dessus les têtes des chopes de bière embuées, en criant d’une voix enrouée et haineuse : « Pardon ! Pardon, citoyen ! » Quelque part, une voix commandait dans un mégaphone : « Une brochette à la kars, une ! Deux vodka Zoubrovka, deux ! En flacons de maîtres ! » La voix frêle ne chantait plus, mais hurlait : « Alléluia ! » Le fracas des cymbales dorées du jazz était couvert de temps à autre par le tintamarre de la vaisselle que les plongeuses, par un plan incliné, envoyaient à la cuisine. En un mot – l’enfer.
Et l’on eut, à minuit, une vision de l’enfer. Sur la terrasse parut soudain un bel homme en frac, aux yeux noirs, à la barbe affilée comme un poignard, qui embrassa d’un regard souverain toute l’étendue de son domaine. Des mystiques disent qu’il fut un temps où cet homme ne portait pas de frac, mais était sanglé dans une large ceinture de cuir d’où sortaient deux crosses de pistolets, que ses cheveux aile-de-corbeau étaient serrés dans un foulard de soie écarlate, et que, sous son commandement, voguait sur la mer des Caraïbes un brick battant le sinistre pavillon noir à tête de mort.
Mais non, non ! Ils mentent, ces mystiques séducteurs, il n’y a aucune mer des Caraïbes au monde, nuls flibustiers farouches n’y voguent, nulle corvette ne les poursuit, aucune fumée de canonnade ne s’étend sur les vagues de la mer. Il n’y a rien – il n’y a jamais rien eu ! Il y a des tilleuls souffreteux, il y a une grille de fer forgé, et, derrière, un boulevard…, voilà ce qu’il y a. Il y a de-la glace qui nage dans une coupe, et, à la table voisine, des yeux bovins injectés de sang, et c’est horrible, horrible… Ô dieux, dieux, du poison ; donnez-moi du poison !…
Et soudain, d’une table s’envola un mot : « Berlioz ! » Et le jazz tomba en loques et se tut, comme si quelqu’un l’avait abattu d’un coup de poing. « Quoi, quoi, quoi, quoi ? – Berlioz ! » – Et tous de courir çà et là, et de pousser des oh ! et des ah !…
La terrible nouvelle de la mort de Berlioz fit lever une vague de douleur. On vit quelqu’un s’agiter, s’évertuer, crier qu’il fallait absolument, tout de suite, sur place, rédiger un télégramme collectif, et l’envoyer sans perdre un instant.
Mais quel télégramme ? demanderons-nous, et l’envoyer où ? Et pourquoi l’envoyer ? Et, effectivement, à qui ? Quelle pourrait être l’utilité d’un quelconque télégramme quand on a la nuque aplatie, serrée entre les doigts caoutchoutés d’un anatomiste, et qu’un professeur vous pique une aiguille courbe dans la peau du cou ? Il est mort, et il n’a plus besoin d’aucun télégramme. Tout est terminé, inutile d’encombrer les lignes télégraphiques.
Oui, il est mort… Mais nous, nous sommes vivants !
Oui, une vague de douleur s’éleva, déferla, se maintint… puis retomba, et l’on commença à regagner sa table, et – furtivement d’abord, puis ouvertement – on but un petit coup de vodka et on mangea un morceau. Allait-on, en effet, laisser perdre des croquettes de foie de volailles ? En quoi pouvons-nous aider Mikhaïl Alexandrovitch ? En restant affamés ? Car enfin, nous, nous sommes vivants !
Naturellement, le piano fut fermé à clef, les musiciens de jazz plièrent bagage et partirent, et quelques journalistes allèrent à leur rédaction pour écrire un article nécrologique. Puis on apprit que Geldybine arrivait de la morgue. Il s’installa en haut, dans le cabinet du défunt, et bientôt, le bruit courut qu’il allait remplacer Berlioz à la tête du Massolit. Geldybine envoya chercher au restaurant les douze membres de la direction, convoqués en réunion immédiate dans le cabinet de Berlioz, où l’on se mit à discuter des questions les plus urgentes concernant la décoration funèbre de la salle des colonnes de Griboïedov, le transport du corps de la morgue dans cette salle, l’ouverture de la chapelle ardente aux visiteurs, et toutes autres questions liées à ce triste événement.
Pendant ce temps, le restaurant vivait sa vie nocturne habituelle, et il l’aurait vécue jusqu’à la fermeture, c’est-à-dire jusqu’à quatre heures du matin, s’il ne s’était produit un événement sortant absolument de l’ordinaire, qui frappa de stupeur les hôtes du restaurant bien plus que ne l’avait fait la nouvelle de la mort de Berlioz.
Les premiers à être mis en émoi furent les cochers de fiacres stationnés devant la maison de Griboïedov. L’un d’eux se dressa tout à coup sur son siège, et on l’entendit s’écrier :
« Hééé ! Regardez-moi ça ! »
Après quoi, on vit jaillir près de la grille, sans qu’on pût deviner d’où elle sortait, une petite lumière qui ne tarda pas à s’approcher de la terrasse. Aux tables, on commença à se lever pour mieux voir, et l’on découvrit ainsi qu’en même temps que la petite lumière, s’avançait vers le restaurant une sorte de spectre blanc. Quand l’apparition atteignit le treillage, tous restèrent figés, la fourchette en l’air avec un morceau de sterlet au bout, et les yeux écarquillés. Le portier, qui sortait à ce moment du vestiaire pour fumer dans le jardin, écrasa sa cigarette et se porta à la rencontre du fantôme, avec l’intention manifeste de lui interdire l’entrée du restaurant. Mais, on ne sait pourquoi, il n’en fit rien : il s’arrêta net, et se mit à sourire bêtement.
Et l’apparition, franchissant l’ouverture du treillage, entra sans encombre sous la tonnelle. Alors, tous virent qu’il ne s’agissait pas du tout d’un fantôme, mais d’Ivan Nikolaïevitch Biezdomny – le très célèbre poète.
Il était nu-pieds, vêtu d’une blouse russe d’un blanc sale et pleine de trous sur laquelle était épinglée, à hauteur de poitrine, une image représentant un saint peu connu, et d’un caleçon blanc à rayures. Ivan Nikolaïevitch tenait à la main une bougie nuptiale allumée. Sa joue droite était fraîchement écorchée. Il est difficile de se faire une idée de la profondeur du silence qui régna alors sur toute la terrasse. On pouvait remarquer un garçon immobile qui tenait son plateau de travers, de sorte qu’une chope de bière se vidait tranquillement sur le sol.
Le poète leva sa bougie au-dessus de sa tête et dit d’une voix forte :
– Bonjour à vous, amis ! (Après quoi il regarda sous la table la plus proche et s’écria avec une profonde tristesse :) Non ! Il n’est pas là !
Deux voix se firent entendre. Une basse, d’abord, qui laissa tomber durement :
– C’est clair. Delirium tremens.
La seconde, une voix de femme effrayée, prononça ces mots :
– Mais comment la milice a-t-elle pu le laisser se promener dans cette tenue ?
Ivan Nikolaïevitch, qui avait entendu, répondit :
– Deux fois, ils ont essayé de m’arrêter rue Skatiertny et ici, rue Bronnaïa. Mais j’ai sauté une palissade, et vous voyez, je me suis écorché la joue.
Là-dessus, Ivan Nikolaïevitch leva sa bougie et cria :
– Frères en littérature ! (Sa voix enrouée se raffermit et devint ardente.) Écoutez-moi tous ! Il est venu ! Si nous ne l’attrapons pas en vitesse, il sera cause de malheurs indescriptibles.
– Quoi ? Quoi ? Que dit-il ? Qui est venu ? Demanda-t-on de toutes parts.
– Le consultant, répondit Ivan, et ce consultant vient de tuer, au Patriarche, Micha Berlioz !
À ce moment, des gens sortirent en nombre des salles intérieures et une foule entoura la bougie d’Ivan.
– Pardon, pardon, soyez plus précis, prononça une voix calme et polie au-dessus de l’oreille d’Ivan Nikolaïevitch. Que voulez-vous dire, « vient de tuer » ? Qui a tué ?
– Le consultant, professeur et espion étranger, répondit Ivan en cherchant son interlocuteur des yeux.
– Et quel est son nom ? lui demanda-t-on doucement à l’oreille.
– Ah ! bien, oui, son nom ! s’écria Ivan avec désespoir. Si je le savais, son nom ! Je n’ai pas eu le temps de lire son nom, sur sa carte de visite… Je me rappelle seulement la première lettre : W, son nom commence par W. Quel nom peut-on avoir, avec W ? (se demanda Ivan à lui-même en se prenant le front dans la main, et il se mit tout à coup à marmotter :) We, We, We, Wa… Wo… Wachner ? Wagner ? Wainer ? Wegner ? Winter ?
Et l’effort d’Ivan était si intense que ses cheveux se dressaient sur sa tête.
– Wulff ? lança inopinément une femme compatissante.
Ivan rougit de colère.
– Sotte ! cria-t-il en cherchant la femme du regard. Que vient faire ici Wulff ? Wulff n’y est pour rien ! Wo, comme ça je n’y arriverai pas ! Mais voici ce qu’il faut faire, citoyens : téléphonez tout de suite à la milice, qu’ils envoient cinq motocyclistes avec des mitraillettes, pour arrêter le professeur. Et n’oubliez pas de dire qu’il y en a d’autres avec lui : une espèce de grand maigre à carreaux, avec un lorgnon cassé, et un chat, noir et gras… Pendant ce temps, je vais fouiller tout Griboïedov. Je sens qu’il est ici !
Ivan tomba alors dans une extrême agitation : il écarta brusquement ceux qui l’entouraient et, brandissant en tous sens sa bougie dont la cire lui coulait dessus, il se mit à chercher sous les tables. On entendit alors crier : « Un médecin ! » et presque aussitôt, un visage glabre, amène et charnu, grassouillet même, orné de lunettes d’écaille, apparut devant le poète.
– Camarade Biezdomny, dit le visage d’une voix cérémonieuse, calmez-vous ! Vous êtes très affecté par la mort de celui que nous aimions tous, Mikhaïl Alexandrovitch… non, simplement Micha Berlioz. Nous vous comprenons parfaitement. Ce qu’il vous faut, c’est du calme. Des camarades, ici présents, vont vous conduire au lit, où vous pourrez vous reposer et oubl…
– Tu ne comprends pas, coupa Ivan en montrant les dents, qu’il faut attraper le professeur ? Et tu viens me déranger avec tes bêtises ! Crétin !
– Camarade Biezdomny, soyez gentil…, répondit le visage, qui rougit et battit en retraite, regrettant déjà de s’être embarqué dans cette affaire.
– Je serai gentil avec qui on voudra, mais pas avec toi, dit Ivan Nikolaïevitch avec une haine froide.
Un spasme tordit ses traits, il fit passer rapidement la bougie de sa main droite dans sa main gauche, et, à tour de bras, il frappa le compatissant visage sur l’oreille.
C’est alors seulement que l’on songea à se jeter sur Ivan – et l’on se jeta sur lui. La bougie s’éteignit. Quant aux lunettes d’écaille qui avaient sauté de l’aimable visage, elles furent instantanément piétinées. Ivan lança un terrible cri de guerre qui s’entendit, au scandale général, jusque sur le boulevard, et entreprit de se défendre. Des tables chargées de vaisselle s’écroulèrent avec fracas, des femmes hurlèrent.
Pendant que les garçons ceinturaient le poète et le liaient avec des serviettes, une conversation se déroulait au vestiaire entre le portier et le commandant du brick.
– Tu as vu qu’il était en caleçon ? demanda froidement le pirate.
– Mais, Archibald Archibaldovitch, répondit le portier vert de peur, comment pouvais-je l’empêcher d’entrer, puisqu’il est membre du Massolit ?
– Tu as vu qu’il était en caleçon ? répéta le pirate.
– Par pitié, Archibald Archibaldovitch, que vouliez-vous que je fasse ? Je comprends bien, il y a des dames à la terrasse…, dit le portier, et il devint écarlate.
– Les dames n’ont rien à voir ici, les dames s’en moquent, répondit le pirate, dont les yeux incendièrent littéralement le portier. Mais la milice, elle, ne s’en moque pas ! Un homme ne peut aller en linge de corps dans les rues de Moscou que dans un seul cas : s’il est accompagné par la milice – et dans une seule direction : le poste ! Et toi, si tu es portier, tu dois savoir que, dès que tu aperçois un homme dans cette tenue, ton devoir est, sans perdre une seconde, de te mettre à siffler. Tu entends ? Tu entends ce qui se passe maintenant à la terrasse ?
Et le portier affolé entendit une sorte de cri inhumain, le fracas de la vaisselle et les hurlements des femmes.
– Qu’est-ce que tu mérites, pour ça ? demanda le flibustier.
À en juger par la couleur qui se répandit sur le visage du portier, on eût dit qu’il venait de contracter le typhus, et ses yeux devinrent tout blancs. Il vit les cheveux noirs, maintenant coiffés avec une raie, se serrer dans un foulard flamboyant. Le plastron et le frac disparurent, et du large ceinturon de cuir dépassa la crosse du pistolet. Le portier se vit pendu à la plus haute vergue. De ses yeux il put contempler sa propre langue horriblement tirée et sa tête sans vie rejetée sur son épaule, et il entendit même le clapotis des vagues, au-dessous de lui. Les genoux du portier fléchirent. Mais le flibustier se montra miséricordieux et éteignit le feu brûlant de son regard.
– Écoute, Nicolas, c’est la dernière fois ! Des portiers de ce genre, nous n’en avons que faire au restaurant. Tu n’es bon qu’à faire un bedeau !
Sur ces mots, le commandant donna ses ordres avec clarté, brièveté et précision :
– Va chercher Pantaleon à l’office. Appelle la milice. Procès-verbal. Une voiture. Pour l’hôpital psychiatrique. (et il ajouta :) Siffle !
Un quart d’heure plus tard, le public, frappé de stupéfaction, non seulement dans le restaurant, mais sur le boulevard et aux fenêtres des maisons qui donnaient sur le jardin de Griboïedov, vit sortir Pantaleon, le portier, un milicien, un garçon et le poète Rioukhine, qui transportaient un jeune homme emmailloté comme une poupée. Celui-ci, le visage inondé de larmes, crachait en essayant d’atteindre Rioukhine, justement, et criait à être entendu de tout le boulevard :
– Salaud !… Salaud !…
Un chauffeur à l’air revêche mettait en marche le moteur de sa camionnette. À côté, un cocher excitait son cheval en faisant claquer sur sa croupe des rênes violettes, et vociférait :
– En voiture ! Pour l’hôpital psychiatrique, je connais le chemin !
Et tout cela était pris dans le brouhaha de la foule qui commentait ces événements extraordinaires. En un mot, c’était un scandale affreux, malpropre, dégoûtant, révoltant, qui ne prit fin que lorsque la camionnette eut emporté loin des portes de Griboïedov le malheureux Ivan Nikolaïevitch, avec le milicien, Pantaleon et Rioukhine.
Il était une heure et demie du matin lorsqu’un homme en blouse blanche et à la barbiche en pointe fit son apparition dans le salon d’attente de la fameuse clinique psychiatrique, récemment bâtie près de Moscou, au bord de la rivière. Ivan Nikolaïevitch était assis sur un divan sous la surveillance de trois infirmiers qui ne le quittaient pas des yeux. Le poète Rioukhine, visiblement très ému, était également présent. Les serviettes qui avaient servi à attacher Ivan Nikolaïevitch gisaient en tas à ses côtés. Les mains et les pieds d’Ivan Nikolaïevitch étaient libres.
En voyant entrer l’homme en blouse blanche, Rioukhine pâlit, toussota, et dit timidement :
– Bonjour, docteur.
Le docteur répondit à son salut par une inclinaison du buste, ce faisant, c’est Ivan Nikolaïevitch qu’il regarda, et non Rioukhine. Ivan demeurait parfaitement immobile, le sourcil froncé et l’air mauvais, et même l’arrivée du médecin ne lui fit pas remuer le petit doigt.
– Docteur, chuchota Rioukhine, on ne sait pourquoi, d’un ton mystérieux, en louchant craintivement vers Ivan Nikolaïevitch, voici le poète bien connu Ivan Biezdomny… euh, voyez-vous… nous craignons… une crise de delirium…
– C’est un gros buveur ? demanda le docteur entre ses dents.
– Non, il lui arrive de boire, bien sûr, mais pas au point de…
– Il a vu des cafards, des rats, des diablotins, des chiens enragés ?
– Non, sursauta Rioukhine. Je l’ai rencontré hier, et ce matin… Il allait parfaitement bien.
– Pourquoi est-il en caleçon ? Vous l’avez pris au lit ?
– Non, docteur, il est arrivé au restaurant dans cette tenue.
– Ahah, ahah, dit le docteur d’un air très content. Mais pourquoi ces écorchures ? Il s’est battu ?
– Il est tombé en sautant une palissade. Et au restaurant il a frappé quelqu’un, et aussi… je ne sais qui…
– Bon, bon, bon, dit le docteur, et, se tournant vers Ivan, il ajouta : Bonjour !
– Salut, saboteur ! répondit Ivan d’une voix forte et méchante.
Rioukhine fut si honteux qu’il n’osa lever les yeux sur le courtois docteur. Mais celui-ci ne parut nullement offensé. D’un geste adroit, qui devait lui être habituel, il ôta ses lunettes, releva le pan de sa blouse, essuya les verres et rangea ses lunettes dans la poche arrière de son pantalon. Puis il demanda à Ivan :
– Quel âge avez-vous ?
– Allez-vous enfin, tous autant que vous êtes, me foutre le camp au diable ? cria grossièrement Ivan, et il tourna le dos.
– Pourquoi vous fâchez-vous ? Vous ai-je dit quelque chose de désagréable ?
– J’ai vingt-trois ans, repartit Ivan, très agité. Et je vais porter plainte contre vous tous. Et contre toi particulièrement, œuf de pou ! ajouta-t-il à l’adresse de Rioukhine.
– Et de quoi voulez-vous vous plaindre ?
– De ce qu’on m’a empoigné, moi, un homme normal, pour me traîner de force dans une maison de fous ! répondit Ivan furieux.
À ce moment, Rioukhine examina Ivan avec plus d’attention, et frémit : il n’y avait décidément aucune trace de folie dans les yeux de ce dernier. De vagues qu’ils étaient à Griboïedov, ils étaient redevenus comme avant, clairs et vifs.
« Mes aïeux ! se dit Rioukhine effrayé. Pas de doute, il est normal ! Quelle histoire ! De quel droit, effectivement, l’avons-nous traîné ici ? Il est normal, normal, il a seulement la tronche… un peu égratignée… »
– Vous vous trouvez, dit le docteur d’un ton placide en s’asseyant sur un tabouret blanc aux pieds étincelants, non pas dans une maison de fous, mais dans une clinique, où il ne viendra à l’idée de personne de vous garder de force si cela n’est pas nécessaire.
Ivan Nikolaïevitch lui jeta un regard méfiant et finit tout de même par grommeler :
– Gloire à Dieu ! Voilà enfin un homme normal parmi un tas d’idiots, dont le premier n’est autre que ce niais, cette nullité de Sachka !
– Qui est donc cette nullité de Sachka ? s’enquit le médecin.
– Lui, Rioukhine, répondit Ivan, et d’un doigt sale, il désigna Rioukhine.
Celui-ci s’empourpra d’indignation. « Et voilà comment il me remercie de la sympathie que je lui ai montrée ! pensa-t-il avec amertume. C’est vraiment une canaille ! »
– Un koulak typique du point de vue psychologique, reprit Ivan Nikolaïevitch (qui s’était décidément mis en tête de démolir Rioukhine) et, qui plus est, un koulak qui se dissimule soigneusement sous un masque de prolétaire. Voyez cette physionomie contrite, et comparez-y les vers tonitruants qu’il a composés pour le 1er mai ! Hé ! hé ! hé !… Flottez drapeaux, déployez-vous ! Mais regardez un peu au-dedans de lui, pour voir ce qu’il pense réellement… Vous en resterez baba ! et Ivan Nikolaïevitch éclata d’un rire lugubre.
Le visage écarlate, Rioukhine respirait avec peine, et songeait qu’en voulant aider un individu qui se révélait, en fin de compte, un ennemi plein de haine, il avait réchauffé un serpent dans son sein. Et le pire, c’est qu’il ne pouvait rien faire : comment se quereller avec un malade mental ?
– Et pourquoi, en somme, vous a-t-on amené chez nous ? demanda le médecin, qui avait écouté avec attention les accusations de Biezdomny.
– Des cornichons malfaisants, que le diable les emporte ! Ils se sont jetés sur moi, m’ont attaché avec je ne sais quels torchons et m’ont traîné dans une camionnette !
– Permettez-moi de vous demander pourquoi vous êtes allé au restaurant dans cette tenue.
– Il n’y a absolument rien d’étonnant à ça, répondit Ivan. Je suis allé me baigner dans la Moskova, et, pendant ce temps on m’a fauché mes vêtements, et on m’a laissé cette saloperie ! Je ne pouvais tout de même pas me promener tout nu dans Moscou ! Je me suis rhabillé avec ce que j’avais sous la main, parce qu’il fallait que je me dépêche d’aller au restaurant de Griboïedov.
Le médecin lança un regard interrogateur à Rioukhine, qui grommela d’un air sombre :
– C’est le nom du restaurant.
– Ah ! ah ! dit le docteur. Et pourquoi étiez-vous si pressé ? Un rendez-vous d’affaires ?
– Pour rattraper le consultant, répondit Ivan Nikolaïevitch en jetant autour de lui des regards anxieux.
– Quel consultant ?
– Vous connaissez Berlioz ? demanda Ivan d’un air significatif.
– Le… compositeur ?
Ivan perdit le fil de ses idées.
– Quoi ? quel compositeur ? Ah ! oui… Mais non ! Le compositeur est simplement un homonyme de Micha Berlioz.
Rioukhine ne voulait pas intervenir, mais l’explication s’imposait :
– Berlioz, le secrétaire du Massolit, a été écrasé ce soir par un tramway, près de l’étang du Patriarche.
– N’invente pas des choses que tu ne connais pas ! cria Ivan avec colère en se tournant vers Rioukhine. C’est moi qui étais là-bas, pas toi ! Et c’est exprès qu’il l’a fait tomber sous le tramway !
– Il l’a poussé ?
– Qui vous parle de « pousser » ? s’écria Ivan, irrité par cette sottise générale. Est-ce que vous vous figurez qu’il a besoin de pousser, lui ? Si vous saviez ce qu’il est capable de faire… Il savait d’avance que Berlioz tomberait sous le tramway !
– À part vous, quelqu’un d’autre a-t-il vu ce consultant ?
– C’est là le malheur : moi et Berlioz, seulement.
– Bien. Et quelles mesures avez-vous prises pour arrêter cet assassin ?
En disant ces mots, le docteur se retourna et jeta un coup d’œil à une femme en blouse blanche, assise à une table dans un coin de la pièce. Celle-ci prit un formulaire qu’elle commença à remplir.
– Quelles mesures ? Eh bien, voilà : dans la cuisine, j’ai pris une bougie…
– Celle-ci ? demanda le docteur en montrant la bougie cassée, qu’on avait posée sur la table, avec l’icône, devant la femme en blanc.
– Celle-ci, oui. Ensuite…
– Et l’icône, c’était pour quoi faire ?
– Euh, oui, l’icône… (Ivan rougit.) C’est l’icône qui leur a fait peur. (Il montra à nouveau Rioukhine du doigt.) Mais le fait est que pour le consultant… à franchement parler… il a des accointances avec les forces du mal… bref, on ne peut pas le prendre comme ça.
À ces mots, on ne sait pourquoi, les infirmiers se redressèrent, comme au garde-à-vous, et ne quittèrent pas Ivan des yeux.
– Des accointances, certainement ! continua celui-ci. C’est un fait irrévocable. Il a parlé personnellement avec Ponce Pilate. Inutile de me regarder comme ça, je dis la vérité ! Il a tout vu, la terrasse du palais, les palmiers… Bref, il était chez Ponce Pilate, je peux le jurer.
– Tiens, tiens…
– Alors voilà : j’ai épinglé l’icône sur ma poitrine et j’ai couru…
À ce moment, une horloge sonna deux coups.
– Hé là ! s’écria Ivan en sautant sur ses pieds. Deux heures, et je suis là à perdre mon temps avec vous ! Excusez-moi, où est le téléphone ?
– Montrez-lui le téléphone, ordonna le médecin aux infirmiers.
Ivan saisit le récepteur. Pendant ce temps, la femme en blanc demanda à mi-voix à Rioukhine :
– Il est marié ?
Rioukhine sursauta, et répondit :
– Célibataire.
– Syndiqué ?
– Oui.
– La milice ? cria Ivan dans l’appareil. Allô ! La milice ? Camarade milicien, donnez immédiatement l’ordre d’envoyer cinq motocyclistes, avec des mitraillettes, pour arrêter un consultant étranger. Quoi ? Venez me chercher, je vous accompagnerai… Ici le poète Biezdomny, qui vous parle de la maison de fous de… Quelle est votre adresse ? (chuchota-t-il en se tournant vers le docteur et en couvrant l’appareil de sa main. Puis il reprit le téléphone et cria :) Vous m’entendez ? Allô !… Allô !… Ah ! cochonnerie ! (vociféra Ivan, et il lança le combiné contre le mur. Puis il marcha vers le docteur, lui tendit la main, dit sèchement :) Au revoir, et fit un pas vers la sortie.
– Pardonnez-moi, mais où voulez-vous aller ? dit le médecin en regardant Ivan dans les yeux. Il fait nuit noire, en caleçon… Allons, vous ne vous sentez pas bien, restez chez nous.
– Laissez-moi passer, dit Ivan aux infirmiers qui s’étaient rassemblés devant la porte. Allez-vous me laisser passer, oui ou non ? cria le poète d’une voix terrible.
Rioukhine se mit à trembler. La femme en blanc pressa un bouton à sa table, ce qui fit surgir de la surface de verre une petite boîte brillante et une ampoule scellée.
– Ah ! c’est comme ça ? proféra Ivan en jetant autour de lui des regards de bête traquée. Très bien, alors… Adieu !
Et il se jeta la tête la première dans le rideau qui masquait la fenêtre.
Le choc fut plutôt violent, mais les vitres, derrière le rideau, furent à peine ébranlées, et l’instant d’après, Ivan Nikolaïevitch se débattait dans les bras des infirmiers. Il râlait, essayait de mordre, criait :
– Qu’est-ce que c’est que ces carreaux que vous avez foutus aux fenêtres ? Je veux partir ! Je veux partir !
La seringue brilla dans les mains du médecin, la femme déchira d’un coup la manche usée de la blouse russe et empoigna le bras avec une force qui n’avait rien de féminin. Une odeur d’éther monta dans la pièce. Ivan faiblit entre les bras des quatre personnes qui le tenaient, et l’habile médecin profita de ce moment pour enfoncer l’aiguille. Ivan fut maintenu encore quelques secondes, puis on l’allongea sur le divan.
– Bandits ! s’écria-t-il en sautant du divan, mais il y fut aussitôt recouché.
À peine l’eut-on lâché qu’il se dressait de nouveau, mais cette fois il retomba de lui-même. Il se tut, roula des yeux hagards, puis, inopinément, bâilla, et fit un sourire plein de rancœur.
– Vous avez tout de même réussi à me boucler (dit-il, bâillant encore une fois, et soudain, il s’étendit, posa la tête sur un coussin, la main sous la joue comme un enfant, et balbutia d’une voix endormie, sans animosité :) Bon, très bien… vous paierez tout ça… faites ce que vous voudrez, je vous aurai prévenus… Ce qui m’intéresse le plus, pour l’instant, c’est Ponce Pilate… Pilate… et il ferma les yeux.
– Un bain, la chambre 117 aux isolés, et un garde auprès de lui, ordonna le docteur en remettant ses lunettes.
À ce moment, Rioukhine sursauta encore : une porte blanche à deux battants venait de s’ouvrir, au-delà de laquelle on apercevait un corridor faiblement éclairé par des veilleuses bleues. Une couchette entra par cette porte, roulant silencieusement sur ses roues caoutchoutées. On y déposa Ivan désormais calmé, puis la couchette s’enfonça dans le corridor, et la porte se referma sur elle.
– Docteur, chuchota Rioukhine fortement ému, il est donc réellement malade ?
– Oh ! oui, répondit le docteur.
– Mais qu’est-ce qu’il a ? demanda timidement Rioukhine.
Le docteur regarda Rioukhine avec lassitude et répondit mollement :
– Troubles moteurs de la parole… Interprétations délirantes… Un cas certainement complexe. Schizophrénie, vraisemblablement. Et par là-dessus, l’alcoolisme…
Rioukhine n’y comprit rien, sauf une chose : que les affaires d’Ivan Nikolaïevitch allaient plutôt mal. Il soupira et demanda :
– Mais pourquoi parle-t-il tout le temps de ce consultant ?
– Il a sans doute vu quelqu’un qui a frappé son imagination déréglée. Mais c’est peut-être une hallucination…
Quelques minutes plus tard, la camionnette ramenait Rioukhine à Moscou. Le jour se levait, et la lumière des réverbères sur la chaussée était déjà inutile, déplaisante même. Le chauffeur grogna avec colère que sa nuit était fichue, et poussa sa voiture à fond, la faisant déraper dans les virages.
La forêt se fit plus clairsemée puis disparut, ainsi que la rivière derrière un tournant, et un décor disparate accourut à la rencontre de la camionnette : palissades, guérites, piles de planches, hauts poteaux de bois sec, espèces de mâts où étaient enfilées des bobines, tas de cailloux, terre tailladée en tous sens par des fossés et des rigoles – en un mot, on sentait que Moscou était là, tout près, et que, juste après le prochain tournant, elle allait vous tomber dessus et vous avaler.
Rioukhine était secoué et ballotté, et l’espèce de billot sur lequel il était assis semblait faire tous ses efforts pour s’échapper sous lui. Les serviettes du restaurant, abandonnées là par Pantaleon et le milicien qui l’avait précédé en trolleybus, traînaient à l’arrière de la camionnette. Rioukhine essaya de les attraper, puis, on ne sait pourquoi, bougonna d’un ton acerbe : « Hé ! Au diable, après tout ! Qu’est-ce que j’ai à me démener comme un imbécile ? » et il les rejeta d’un coup de pied et cessa de les regarder.
Le passager de la camionnette était d’une humeur épouvantable. Il était évident que sa sinistre visite à la maison de douleur avait laissé en lui une trace profonde. Rioukhine essaya de comprendre d’où lui venait son tourment. Du corridor aux lampes bleues, dont l’image restait gravée dans sa mémoire ? De la pensée qu’il n’est pas au monde de plus grand malheur que de perdre la raison ? Oui, oui, de cela aussi, bien sûr. Mais c’était là, en quelque sorte, une idée générale. Il y avait autre chose. Mais quoi ? L’offense – voilà quoi. Oui, oui, les paroles offensantes que Biezdomny lui avait jetées en pleine figure. Et le malheur, ce n’est pas tellement qu’elles étaient offensantes. C’est qu’elles exprimaient la vérité.
Le poète cessa de regarder le paysage et, les yeux fixés sur le plancher sale et bringuebalant, il se mit à marmonner et à gémir, se rongeant lui-même.
Sa poésie, oui… Il avait maintenant trente-deux ans ! Quel avenir a-t-il, en effet ? Il continuerait à composer un certain nombre de poèmes, chaque année. – Jusqu’à la vieillesse ? – Oui, jusqu’à la vieillesse. Et que lui apporteraient ces poèmes ? La gloire ?
Quelle absurdité ! Ne te leurre donc pas toi-même ! La gloire n’appartiendra jamais à ceux qui écrivent de mauvais vers. Et pourquoi sont-ils mauvais ? La vérité, il a dit la vérité ! – s’écria Rioukhine, sans pitié pour lui-même – je ne crois pas un mot de ce que j’écris …
Complètement envahi par cet accès de neurasthénie, le poète chancela et faillit choir : sous lui, le plancher avait cessé de remuer. Rioukhine leva la tête et s’aperçut que, depuis longtemps déjà, il était à Moscou, et que, de plus, le jour se levait, que les nuages étaient frangés d’or, que sa camionnette, engagée dans une file de véhicules, était arrêtée à l’entrée d’un boulevard et que, tout près de lui, sur un piédestal, un homme métallique se tenait debout, la tête légèrement inclinée, et contemplait le boulevard avec indifférence.
D’étranges pensées jaillirent alors dans la tête malade du poète. « Voilà un exemple de vraie chance… » Rioukhine se dressa de toute sa taille à l’arrière du camion, leva la main et toucha, on ne sait pourquoi, l’homme de bronze qui ne touchait personne. « … Quoi qu’il ait entrepris dans sa vie, quoi qu’il lui soit arrivé, tout a été à son avantage, tout a tourné à sa gloire ! Mais qu’a-t-il donc fait ? Je ne conçois pas… Qu’y a-t-il de particulier dans ces mots : Sombre soir où la tempête ? Je ne comprends pas !…
Quelle chance, quelle chance il a eue ! – acheva brusquement Rioukhine avec fiel, en sentant le camion s’ébranler – ce garde blanc qui a tiré, qui lui a tiré dessus, lui a fracassé la hanche, et lui a assuré ainsi l’immortalité… »
La colonne de voitures s’ébranla. À peine deux minutes plus tard, c’est un poète tout à fait malade, et même vieilli, qui arrivait à la terrasse de Griboïedov. Elle était déjà presque déserte. Dans un coin, un groupe de convives vidaient leurs verres, et au centre se trémoussait un conférencier connu, coiffé d’une calotte, une coupe de champagne à la main.
Rioukhine, les bras chargés de serviettes, fut accueilli avec affabilité par Archibald Archibaldovitch, et débarrassé aussitôt des maudits torchons. N’eussent été les tourments qu’il avait soufferts à la clinique et dans le camion, Rioukhine aurait sans doute éprouvé du plaisir à raconter tout ce qui s’était passé à la maison de santé, en colorant ce récit de quelques détails de son cru. Mais pour l’instant il n’en avait nulle envie. De plus – et si peu observateur qu’il fût d’ordinaire – Rioukhine, après son supplice dans la camionnette, sut fouiller du regard, pour la première fois, le pirate, et comprendre que celui-ci, bien qu’il s’apprêtât à poser mille questions sur Biezdomny et même à s’écrier « Aïe, aïe, aïe ! », au fond, se fichait éperdument du sort de Biezdomny et n’éprouvait à son égard aucune compassion. « Et bravo ! Et il a raison ! » pensa Rioukhine avec une méchanceté cynique et autodestructrice, et, interrompant son histoire de schizophrénie, il demanda :
– Archibald Archibaldovitch, un peu de vodka me…
Le pirate prit un air de sympathie et murmura :
– Mais naturellement… tout de suite…, et il fit signe à un garçon.
Un quart d’heure plus tard, Rioukhine, complètement seul et replié sur lui-même devant un plat de poisson, buvait petit verre sur petit verre en confessant qu’il ne pouvait plus rien changer à sa vie, et qu’il ne lui restait qu’à oublier.
Le poète avait dépensé sa nuit en pure perte, pendant que d’autres festoyaient, et il comprenait qu’il lui était impossible de la recommencer. Il suffisait, au lieu de regarder la lampe, de lever les yeux vers le ciel pour se rendre compte que la nuit était partie sans retour. Les garçons se hâtaient de débarrasser les tables et d’ôter les nappes. Les chats qui furetaient aux alentours de la tonnelle avaient un air matinal. Irrésistiblement, le jour investissait le poète.
Si, le matin du lendemain, on avait dit à Stepan Likhodieïev : Stepan, tu seras fusillé si tu ne te lèves pas à l’instant même !
Stepan aurait répondu, d’une voix languissante et à peine perceptible :
– Fusillez-moi, faites de moi ce que vous voudrez, mais je ne me lèverai pas.
Se lever ? Il avait l’impression qu’il ne pouvait même pas ouvrir les yeux, parce que, si jamais il s’en avisait, un éclair allait fulgurer et faire voler sa tête en éclats. Dans cette tête carillonnait une lourde cloche, entre les globes des yeux et les paupières closes flottaient des taches brunes frangées d’un vert éblouissant, et, pour comble, Stepan sentait monter en lui une nausée, et cette nausée lui semblait avoir un rapport étroit avec les sons obsédants d’un phonographe.
Il essaya de rassembler ses souvenirs, mais il se rappela seulement qu’hier soir sans doute – et où ? il n’en savait rien – il se tenait debout, une serviette de table à la main, et tentait d’embrasser une dame, en lui promettant que demain, à midi précis, il viendrait chez elle. La dame refusait en disant :
– Non, non, demain je ne serai pas chez moi !
Mais Stepan insistait opiniâtrement :
– Inutile, je vous assure que je viendrai !
Mais qui était cette dame, et quelle heure il était, et quel jour était-on, et quel mois – Stepan l’ignorait absolument, et, qui pis est, il ne parvenait pas à savoir où il se trouvait. Il voulut tirer au clair, tout au moins, cette dernière question, et pour ce faire il décolla, non sans peine, sa paupière gauche. Dans la pénombre, quelque chose lui envoya un reflet blafard. Stepan, à la longue, reconnut le trumeau, et comprit qu’il était étalé de tout son long sur son propre lit, c’est-à-dire sur l’ancien lit de la bijoutière, dans la chambre à coucher. À ce moment, il ressentit un choc si douloureux dans sa tête qu’il ferma les veux et poussa un gémissement.
Expliquons-nous : ce matin-là, Stepan Likhodieïev, directeur du théâtre des Variétés, se réveilla chez lui, dans l’appartement qu’il partageait par moitié avec le défunt Berlioz, dans une grande maison de six étages dont la façade donnait sur la rue Sadovaïa.
Il faut dire que cet appartement – le n°50 – jouissait, depuis longtemps déjà, d’une réputation, sinon déplorable, pour le moins étrange. Deux ans auparavant, il avait encore pour propriétaire la veuve d’un bijoutier nommé de Fougères. Anna Frantzevna de Fougères, une dame de cinquante ans fort respectable et douée d’un grand sens pratique, avait concédé à des locataires trois des cinq pièces principales de l’appartement : l’un d’eux se nommait, je crois, Bielomout, quant à l’autre, son nom s’est perdu.
Et voilà que, deux ans auparavant, commencèrent à se produire des faits inexplicables : des gens disparaissaient de cet appartement sans laisser de traces.
Une fois – c’était un jour férié – un milicien se présenta à l’appartement, fit appeler dans le vestibule le deuxième locataire (celui dont le nom s’est perdu), et lui dit qu’on le priait de passer au commissariat, juste pour une minute, afin de signer quelque papier. Le locataire ordonna à Anfissa, l’ancienne et fidèle servante d’Anna Frantzevna, de répondre, au cas où on lui téléphonerait, qu’il serait de retour dans dix minutes, et il sortit avec le correct milicien en gants blancs. Mais il ne revint pas au bout de dix minutes. En fait, il ne revint jamais. Et le plus curieux, c’est que le milicien avait manifestement disparu avec lui.
La dévote – ou, pour parler plus franchement –, la superstitieuse Anfissa déclara sans ambages à Anna Frantzevna, fort affectée par l’événement, qu’il s’agissait là de sorcellerie, et qu’elle savait parfaitement qui avait enlevé le locataire et le milicien, mais que, comme la nuit tombait, elle n’avait pas envie de le dire.
Or, il suffit, comme on le sait, que la sorcellerie commence pour que plus rien ne l’arrête. Le second locataire disparut, si l’on s’en souvient bien, un lundi ; le mercredi suivant, Bielomout fut comme englouti par la terre, dans des circonstances différentes, il est vrai. Le matin, comme d’habitude, une voiture passa le prendre pour l’emmener à son bureau. Elle l’emmena donc, mais elle ne ramena personne. Elle-même, d’ailleurs, ne revint pas.
La consternation et la peine qu’en éprouva Mme Bielomout sont rebelles à la description. Mais hélas l’une et l’autre ne durèrent point. Le soir même, en rentrant avec Anfissa de sa maison de campagne où elle était partie, on ne sait pour quelles raisons, en toute hâte, Anna Frantzevna ne trouva plus la citoyenne Bielomout à l’appartement. Bien plus : sur les portes des deux pièces occupées par les époux Bielomout étaient apposés les scellés.
Deux jours passèrent, cahin-caha. Le troisième jour, Anna Frantzevna, qui pendant tout ce temps avait souffert d’insomnie, se rendit une fois de plus en hâte à sa maison de campagne… Est-il nécessaire de dire qu’elle ne revint pas ?
Demeurée seule, Anfissa pleura tout son soûl, puis s’alla coucher, vers les deux heures du matin. On ignore ce qu’il advint d’elle ensuite, mais les voisins racontèrent qu’ils avaient entendu des bruits dans l’appartement 50 toute la nuit, et que les fenêtres étaient restées éclairées jusqu’au matin. C’est alors qu’on s’aperçut qu’Anfissa n’était plus là.
Dans la maison, toutes sortes de légendes coururent longtemps sur ces disparitions et sur l’appartement maudit. On raconta, par exemple, que cette maigre et dévote Anfissa, paraît-il, portait sur son sein décharné, dans un petit sac de peau de chamois, vingt-cinq gros diamants appartenant à Anna Frantzevna. Que, paraît-il, dans le cellier à bois de cette maison de campagne où Anna Frantzevna se rendait si hâtivement, on avait découvert comme par hasard un fabuleux trésor, constitué précisément de diamants, ainsi que de pièces d’or à l’effigie du tsar… Et cætera et ainsi de suite… Mais nous ne répondons pas de ce que nous ignorons.
Quoi qu’il en soit, l’appartement ne demeura vide et scellé qu’une semaine ; après quoi vinrent y emménager feu Berlioz avec son épouse, et ce même Stepan, également avec son épouse. Et, tout à fait naturellement, à peine furent-ils installés dans l’appartement maléfique qu’il leur arriva le diable sait quoi. Plus précisément, en l’espace d’un mois, les deux épouses disparurent. Mais ce ne fut pas, cette fois, sans laisser de traces. En ce qui concerne la femme de Berlioz, on racontait qu’elle avait été vue à Kharkov en compagnie d’un maître de ballet. Quant à celle de Stepan, elle avait été retrouvée, soi-disant, dans un hospice charitable, où – ajoutaient les mauvaises langues – le directeur des Variétés lui-même, grâce à ses innombrables relations, s’était débrouillé pour lui trouver une chambre, mais à la seule condition qu’il ne fût plus question d’elle rue Sadovaïa…
Ainsi donc, Stepan poussa un gémissement. Il voulut appeler Grounia, la bonne, pour lui réclamer un cachet de pyramidon, mais il fut assez lucide pour se rendre compte que c’était idiot, que Grounia n’avait évidemment pas de pyramidon sur elle. Il essaya alors d’appeler Berlioz à l’aide, et par deux fois il cria d’une voix geignarde « Micha… Micha… », mais, comme vous le pensez bien, il ne reçut aucune réponse. Dans l’appartement régnait le plus complet silence.
Ayant remué les doigts de pieds, Stepan en déduisit qu’il était en chaussettes. Il tendit alors une main tremblante vers sa cuisse, afin de déterminer s’il avait gardé, ou non, son pantalon, mais il ne put parvenir à aucune conclusion précise. Constatant enfin qu’il était seul et abandonné, que personne ne viendrait à son secours, il résolut de se lever, quels que fussent les efforts inhumains que cela lui coûterait.
Stepan ouvrit ses paupières collées et vit dans le trumeau le reflet d’un homme aux cheveux hérissés en tous sens, au visage bouffi couvert de poils raides et noirs, aux yeux boursouflés, vêtu d’une chemise sale avec faux col et cravate, en caleçon et chaussettes.
Ainsi se vit-il dans le trumeau, et à côté de la glace, il découvrit la présence d’un inconnu vêtu de noir et coiffé d’un béret noir.
À cette vue Stepan s’assit sur le lit et écarquilla autant que faire se pouvait ses yeux injectés de sang. C’est l’inconnu qui rompit le premier le silence, en prononçant, d’une lourde voix de basse et avec un accent étranger, ces mots :
– Bonjour, très sympathique Stepan Bogdanovitch !
Il y eut une pause puis Stepan réussit à articuler, au prix d’un terrible effort :
– Que voulez-vous ? et il fut ébahi de ne pas reconnaître sa propre voix.
Il avait prononcé le mot « que » d’une voix de soprano, « voulez » d’une voix de basse, et quant au mot « vous », il refusa simplement de sortir.
L’inconnu eut un petit sourire bienveillant et tira de son gousset une grosse montre en or sur le couvercle de laquelle était serti un triangle de diamant. Il la laissa sonner onze coups et dit :
– Onze heures. Et une heure, exactement, que j’attends votre réveil, puisque vous m’avez recommandé d’être chez vous à dix heures. Me voici !
Stepan chercha à tâtons son pantalon qu’il avait jeté sur une chaise voisine, le trouva, murmura : « Excusez-moi » l’enfila, puis demanda d’une voix rauque :
– Quel est, s’il vous plaît, votre nom ?
Parler lui était pénible. À chaque mot qu’il disait, quelqu’un lui enfonçait dans le cerveau une aiguille qui lui causait une douleur infernale.
– Comment ! Vous avez aussi oublié mon nom ? dit l’inconnu en souriant.
– Je vous demande pardon…, graillonna Stepan, en sentant que sa gueule de bois le gratifiait d’un nouveau symptôme : il avait l’impression que le plancher, autour du lit, s’en allait on ne sait où, et que lui-même allait être précipité la tête la première au fond des enfers, chez le diable et son train.
– Cher Stepan Bogdanovitch, dit le visiteur avec un sourire perspicace, le pyramidon ne vous sera d’aucun secours. Suivez le vieux et sage précepte : guérir le mal par le mal. La seule chose qui puisse vous ramener à la vie, c’est deux petits verres de vodka, avec quelques hors-d’œuvre épicés, froids et chauds.
Stepan était un homme astucieux et, quoique malade, il se rendait bien compte que, puisqu’on l’avait trouvé dans cet état, mieux valait tout avouer.
– À franchement parler, commença-t-il d’une langue légèrement embarrassée, hier j’ai un peu…
– Pas un mot de plus ! dit le visiteur, et il fit pivoter son fauteuil, découvrant une petite table sur laquelle Stepan, les yeux ronds, aperçut un plateau où des tranches de pain blanc voisinaient avec une coupelle de caviar pressé et une petite assiette contenant des bolets marinés ; il y avait encore une cassolette odorante et enfin de la vodka, dans un volumineux carafon qui avait appartenu à la bijoutière. Mais ce qui étonna surtout Stepan, c’est que la vodka devait être glacée, car la carafe était couverte de buée. Au reste, il n’y avait là rien d’incompréhensible car il reposait sur un rince-doigts rempli de glace. Bref, le service était soigné et fort convenable.
Pour éviter que l’étonnement de Stepan ne prît une dimension pathologique, l’inconnu lui versa prestement un demi-verre de vodka.
– Et vous ? dit Stepan d’une voix aiguë.
– Avec plaisir !
D’une main tremblante, Stepan porta son verre à sa bouche, tandis que l’inconnu vidait le sien d’un trait. Après avoir mastiqué un peu de caviar, Stepan accoucha de ces mots :
– Et vous, que… mangez pas ?
– Mille grâces, je ne mange jamais, répondit l’inconnu, et il versa à chacun un second verre.
La cassolette, une fois ouverte, révéla des saucisses chaudes à la sauce tomate.
Et voici que, devant les yeux de Stepan, ces maudites taches vertes s’effacèrent, il se sentit capable de prononcer les mots sans peine, et surtout, des souvenirs lui revinrent. Il se rappela que la veille au soir il se trouvait à Skhodno, dans la villa de l’auteur de sketches Khoustov et que ce même Khoustov l’y avait emmené en taxi. Il se rappelait même qu’ils avaient pris ce taxi près du Métropole, et qu’il y avait encore avec eux un acteur, pas un acteur, non… enfin, avec un phonographe dans une mallette. Oui, oui, oui, c’était à la villa ! Même que ce phonographe, il s’en souvenait, faisait hurler les chiens. Seule cette dame, que Stepan voulait embrasser, demeurait un mystère… le diable sait qui cela pouvait être… elle travaillait à la radio, semble-t-il, ou peut-être pas…
Ainsi, la lumière se faisait un peu sur la journée de la veille. Mais Stepan, à présent, s’intéressait beaucoup plus à la journée d’aujourd’hui, et en particulier à l’apparition dans sa chambre de cet inconnu, accompagné, qui plus est, de hors-d’œuvre et de vodka. Et cela, il eût été bon de l’expliquer !
– Eh bien, j’espère que maintenant, vous vous rappelez mon nom ?
Mais Stepan ne put que faire un geste d’impuissance tout en souriant d’un air confus.
– Sapristi ! Et je sens qu’après la vodka, hier, vous avez bu du porto. Voyons, voyons, peut-on faire une chose pareille ?
– Je voudrais vous demander… que tout cela reste entre nous, n’est-ce pas ? dit Stepan d’un ton obséquieux.
– Mais naturellement, naturellement ? Par contre, cela va de soi, je ne puis répondre de Khoustov.
– Comment ! Vous connaissez Khoustov ?
– Hier, dans votre cabinet, je n’ai fait qu’entrevoir cet individu mais un seul coup d’œil à sa figure m’a suffi pour me rendre compte que c’était un salaud, un intrigant, un opportuniste et un lèche-bottes.
« Absolument exact ! » pensa Stepan, frappé par la vérité, la brièveté et la précision de ce portrait de Khoustov.
Oui, la journée d’hier se recollait par morceaux, mais le directeur des Variétés demeurait très inquiet. En effet, dans cette fameuse journée, un énorme trou noir restait béant. Car – excusez-moi – Stepan n’avait jamais vu cet inconnu en béret dans son cabinet.
– Woland, professeur de magie noire, dit le visiteur avec autorité en voyant l’embarras de Stepan, et il raconta tout depuis le début.
Arrivé hier à Moscou, venant de l’étranger, il se présenta immédiatement chez Stepan et il proposa une série de représentations aux Variétés. Stepan téléphona à la Commission des spectacles de la région de Moscou où il régla cette question (Stepan pâlit et battit des paupières), puis il signa avec le professeur Woland un contrat pour sept représentations (Stepan ouvrit la bouche), et convint avec Woland que celui-ci viendrait chez lui pour régler les détails, ce matin à dix heures… Woland était donc venu. En arrivant, il fut accueilli par Grounia, la bonne, qui lui expliqua qu’elle venait elle-même d’arriver pour faire le ménage, que Berlioz n’était pas là, et que, si le visiteur désirait voir Stepan Bogdanovitch, il n’avait qu’à aller directement dans sa chambre. Stepan Bogdanovitch dormait si profondément que, quant à elle, elle n’allait pas se risquer à le réveiller. Voyant dans quel état se trouvait Stepan Bogdanovitch, l’artiste envoya Grounia au magasin d’alimentation le plus proche, pour la vodka et les hors-d’œuvre, à la pharmacie pour la glace, et…
– Permettez-moi de vous régler ce que je vous dois, gémit Stepan complètement abasourdi, et il se mit chercher son portefeuille.
– Jamais de la vie ! Ce n’est rien ! s’écria l’artiste en tournée, et il refusa d’en entendre davantage.
La question de la vodka et des hors-d’œuvre était donc éclaircie. Malgré cela, Stepan faisait peine à voir ; c’est que, décidément, il ne se souvenait d’aucun contrat, et – qu’on le tue si on veut – il n’avait pas vu ce Woland hier. Khoustov oui, mais Woland non.
– Si vous le permettez, j’aimerais jeter un coup d’œil sur ce contrat, demanda faiblement Stepan.
– Bien sûr, je vous en prie…
Stepan regarda le papier et resta figé d’effroi. Tout y était : d’abord, une signature hardie, de la propre main de Stepan, et… en marge, de l’écriture penchée du directeur financier Rimski, un bon à tirer pour le paiement à l’artiste Woland de la somme de dix mille roubles, à valoir sur les trente-cinq mille roubles qui lui étaient dus pour sept représentations. De plus, un reçu de Woland était joint, comme quoi il avait déjà touché ces dix mille roubles !
« Mais qu’est-ce que c’est que ça ? » pensa le malheureux Stepan, pris de vertige. Était-ce le sinistre début des pertes de mémoire ? Or, puisque le contrat était là, il va de soi que continuer à exprimer des doutes eût été, purement et simplement, commettre une inconvenance. Stepan demanda à son hôte la permission de s’absenter une minute, et, toujours en chaussettes, il se rendit rapidement dans le vestibule, au téléphone. En passant, il cria en direction de la cuisine :
– Grounia !
Mais personne ne répondit. Il jeta un regard à la porte du cabinet de Berlioz qui donnait sur le vestibule, et là il demeura, comme on dit, cloué sur place. La poignée de la porte était attachée par une cordelette scellée au chambranle par un énorme cachet de cire.
« Félicitations ! Il ne manquait plus que ça ! » s’exclama une voix dans la tête de Stepan. Dès cet instant, ses pensées se mirent à courir sur deux voies, mais comme toujours en cas de catastrophe, dans la même direction, du diable sait laquelle. Il se fit dans la tête de Stepan une bouillie difficile à décrire. D’un côté cette diablerie, le béret noir, la vodka glacée et cet invraisemblable contrat… et de l’autre côté, comme si tout cela ne suffisait pas, les scellés sur la porte ! Allez raconter à qui vous voudrez que Berlioz est capable de ceci ou de cela, personne ne voudra vous croire, personne, parole ! Et pourtant, les scellés étaient bien là ! Oui…
À ce moment, de petites idées extrêmement désagréables se mirent à grouiller dans la cervelle de Stepan, à propos d’un article que, comme un fait exprès, il avait récemment refilé à Mikhaïl Alexandrovitch pour être publié dans sa revue. Un article, entre nous, tout à fait stupide ! Et inutile, et en outre, chichement payé…
Le rappel de l’article fit accourir immédiatement le souvenir d’une conversation équivoque qui avait eu lieu dans ce même endroit – Stepan se le rappelait parfaitement –, dans la salle à manger, le soir du 24 avril, au cours d’un dîner en tête à tête de Stepan et Mikhaïl Alexandrovitch. À vrai dire, naturellement, on ne pouvait qualifier cette conversation d’« équivoque » au plein sens du terme (Stepan n’eût jamais accepté de tenir une telle conversation), mais enfin, elle avait porté sur un sujet en quelque sorte superflu. On aurait pu tout aussi bien, citoyens, ne pas l’engager. Et sans les scellés, il est hors de doute que cette conversation aurait pu passer pour une bagatelle parfaitement négligeable. Mais voilà, avec les scellés…
« Ah ! Berlioz, Berlioz ! (Le cerveau de Stepan était en ébullition.) C’est tout simplement inconvenable ! »
Mais ce n’était pas le moment de pleurer sur son sort, et Stepan forma le numéro du cabinet de Rimski, directeur financier des Variétés. La position de Stepan était délicate : d’une part, l’étranger pouvait être offensé de voir Stepan contrôler ses dires après avoir vu le contrat ; et, d’autre part, la conversation avec le directeur financier allait être extrêmement difficile. Impossible, en effet, de lui demander simplement : « Dites-moi, est-ce que j’ai conclu hier, un contrat avec un professeur de magie noire pour trente-cinq mille roubles ? » Non, non, ce genre de question était absolument à rejeter !
– Oui ! fit dans le téléphone la voix rude et désagréable de Rimski.
– Bonjour, Grigori Danilovitch, dit Stepan d’une voix faible, ici Likhodieïev. Voilà ce que… hm… hm… j’ai chez moi ce… hé… cet artiste, Woland… Alors, voilà… je voulais vous demander, comment ça s’arrange, pour ce soir ?…
– Ah ! le magicien noir ? répondit Rimski. Les affiches vont arriver tout de suite.
– Ah ! bon…, dit Stepan d’une voix molle. Eh bien, au revoir…
– Vous serez là bientôt ? demanda Rimski.
– Dans une demi-heure, répondit Stepan, qui raccrocha aussitôt et serra dans ses deux mains sa tête brûlante.
« Ah ! bien. En voilà une sale histoire ! Mais qu’est-ce que j’ai à la mémoire, hein, citoyens ? »
Les convenances, cependant, interdisaient à Stepan de s’attarder plus longtemps dans le vestibule. Un plan lui vint aussitôt à l’esprit : cacher par tous les moyens cet invraisemblable trou de mémoire, et, en premier lieu, interroger habilement l’étranger pour lui faire dire ce qu’il avait exactement l’intention de montrer au théâtre des Variétés, dont la destinée était confiée à Stepan.
À ce moment, Stepan tourna le dos à l’appareil et, dans la glace de l’entrée que l’indolente Grounia n’avait pas nettoyée depuis fort longtemps, il aperçut distinctement un étrange personnage, long comme une perche et muni d’un pince-nez (ah ! si Ivan Nikolaïevitch avait été là ! Il aurait tout de suite reconnu le personnage !). Puis le reflet disparut. Stepan, angoissé, explora plus attentivement le vestibule et, pour la seconde fois, il chancela : dans la glace passait un chat noir d’une taille excessivement développée, qui disparut à son tour.
Le cœur de Stepan cessa de battre un instant, et il tituba comme assommé.
« Qu’est-ce que c’est que ça ? pensa-t-il. Est-ce que je deviens fou ? D’où sortent ces reflets ? » Il parcourut le vestibule des yeux et cria, effrayé :
– Grounia ! Qu’est-ce que c’est que ce chat qui se balade chez nous ? D’où sort-il ? Et cet autre ?
– Ne vous inquiétez pas, Stepan Bogdanovitch, répondit une voix, qui n’était pas celle de Grounia, mais celle du visiteur depuis la chambre à coucher. Ce chat est à moi. Ne vous énervez pas. Quant à Grounia, elle n’est pas là, je l’ai envoyée à Voronej. Elle se plaignait que vous ne lui donniez jamais de congé.
Ces mots étaient si inattendus et si absurdes que Stepan décida qu’il avait mal compris. Effaré, il retourna au galop dans la chambre… et resta cloué sur le seuil. Ses cheveux se dressèrent sur sa tête et une fine rosée de sueur couvrit son front.
Le visiteur n’était plus seul dans la chambre. Le second fauteuil était occupé par l’étrange individu qui, tout à l’heure, s’était reflété dans la glace du vestibule. Maintenant on le voyait parfaitement, avec ses petites moustaches de duvet, un verre de son lorgnon qui brillait, et l’autre verre absent. Mais il y avait pis encore, dans cette chambre : sur un pouf de la bijoutière, un troisième personnage se prélassait dans une pose désinvolte. C’était le chat noir aux dimensions effrayantes, un petit verre de vodka dans une patte, et une fourchette, au bout de laquelle il avait piqué un champignon mariné, dans l’autre.
La chambre, déjà faiblement éclairée, s’obscurcit tout à fait aux yeux de Stepan. « Voilà donc, pensa-t-il, comment on devient fou… » et il se cramponna au chambranle de la porte.
– À ce que je vois, vous êtes un peu étonné, très cher Stepan Bogdanovitch ? s’enquit Woland auprès de Stepan qui claquait des dents. Il n’y a pourtant aucune raison de s’étonner. Voici ma suite.
À ces mots, le chat but sa vodka, tandis que la main de Stepan glissait le long du chambranle et retombait.
– Et cette suite a besoin de place, continua Woland, de sorte que l’un de nous est de trop dans cet appartement. Et celui qui est de trop ici, me semble-t-il, c’est vous.
– C’est lui, c’est lui ! entonna d’une voix chevrotante le long personnage à carreaux, en parlant de Stepan à la troisième personne. En général, depuis un certain temps, il se conduit comme un cochon, que c’en est effrayant. Il se soûle, profite de sa situation pour avoir des liaisons féminines, n’en fiche pas une rame, et, d’ailleurs, ne peut rien faire, parce qu’il n’entend absolument rien à la tâche qui lui est confiée. Il jette de la poudre aux yeux de ses supérieurs !
– Il utilise les voitures de l’État pour son compte, et à tout bout de champ ! cafarda le vilain chat, en bouffant son champignon.
C’est alors que l’appartement fut le théâtre d’un quatrième et dernier événement, et, cette fois, Stepan glissa à terre et ne put que griffer, d’une main impuissante, le chambranle de la porte.
Un individu émergea directement du trumeau. Il était de petite taille mais ses épaules étaient extraordinairement larges. Il portait un chapeau melon, et une canine saillait de sa bouche, rendant hideuse sa physionomie, par elle-même singulièrement abjecte. Pour comble, ses cheveux étaient d’un roux flamboyant.
– D’une manière générale, dit le nouveau venu en se mêlant incontinent à la conversation, je ne comprends pas comment il a pu devenir directeur. (La voix du rouquin était excessivement nasillarde.) Il est directeur comme moi je suis évêque.
– Tu ne ressembles pas à un évêque, Azarello, fit remarquer le chat en attirant à soi la casserole de saucisses.
– C’est bien ce que je dis, nasilla le rouquin. (Puis, se tournant vers Woland, il ajouta avec respect :) Puis-je, messire, l’expédier aux cinq cents diables ?
– Ouste ! cracha le chat en hérissant ses poils.
La chambre se mit alors à tourner autour de Stepan. Sa tête heurta le chambranle et, perdant conscience, il pensa « Je meurs… »
Mais il ne mourut point. Entrouvrant les yeux, il vit qu’il était assis sur de la pierre. En outre, il était environné d’un bruit continu. Lorsqu’il eut ouvert les yeux convenablement, il s’aperçut que ce bruit était celui de la mer. Bien plus, la crête des vagues atteignait ses pieds. Bref, il était assis à l’extrémité d’un môle ; le ciel, au-dessus de lui, était d’un bleu lumineux, et derrière lui, une ville blanche s’étendait à flanc de montagne.
Ne sachant comment on se comporte ordinairement en pareil cas, Stepan se mit debout sur ses jambes vacillantes et suivit la jetée en direction du rivage.
Un homme se tenait debout sur le môle. Il fumait et crachait dans la mer. Il regarda Stepan d’un œil féroce, et cessa de cracher.
Stepan ne trouva alors rien de mieux que de s’agenouiller devant le fumeur inconnu et de proférer :
– Dites-moi, je vous en supplie, quelle est cette ville ?
– Fichtre ! dit l’insensible fumeur.
– Je ne suis pas soûl ! protesta Stepan d’une voix rauque. Il m’est arrivé quelque chose… je suis malade… Où suis-je ? Quelle est cette ville ?
– Ben, c’est Yalta…
Stepan poussa un faible soupir et s’écroula sur le flanc, heurtant de la tête les pierres de la jetée chauffée par le soleil. Et il perdit conscience.
Au moment précis où, à Yalta, Stepan perdait conscience – c’est-à-dire vers onze heures et demie du matin –, la conscience revenait à Ivan Nikolaïevitch Biezdomny qui s’éveillait d’un long et profond sommeil. Il passa un moment à essayer de comprendre comment et pourquoi il se trouvait dans cette chambre inconnue aux murs blancs, avec cette étonnante table de nuit en métal brillant et ce store blanc derrière lequel on devinait la lumière du soleil.
Ivan secoua la tête, s’assura ainsi qu’elle ne lui faisait pas mal, et se rappela tout d’un coup qu’il était dans une clinique. Cette pensée ressuscita le souvenir de la mort de Berlioz, mais sans bouleverser Ivan outre mesure. Maintenant qu’il avait dormi, Ivan Nikolaïevitch était plus calme et pouvait réfléchir avec plus de lucidité. Après être resté quelque temps immobile sur ce lit élastique, doux et confortable et d’une propreté parfaite, Ivan aperçut, à côté de lui, un bouton de sonnette. Suivant l’habitude commune de toucher les objets sans nécessité, Ivan appuya le doigt dessus. Il s’attendait à quelque sonnerie, ou à la venue de quelqu’un, comme d’ordinaire lorsqu’on presse un bouton, mais ce qui se produisit fut tout autre.
Au pied du lit d’Ivan s’alluma un cylindre de verre dépoli où était inscrit le mot : « Boire ». Le cylindre demeura immobile un instant, puis se mit à tourner, jusqu’à ce que s’allume le mot : « Infirmière ». Cet ingénieux cylindre, cela va de soi, étonna vivement Ivan Nikolaïevitch. Le mot « Infirmière » fut ensuite remplacé par l’inscription : « Appelez le docteur ».
– Hum…, fit Ivan, ne sachant que faire avec ce cylindre.
Mais le hasard le servit. Au mot « Assistance », il pressa le bouton une seconde fois. En réponse, le cylindre émit un léger bourdonnement, s’arrêta, s’éteignit, et une grosse femme sympathique, vêtue d’une blouse blanche immaculée, entra dans la chambre et dit à Ivan :
– Bonjour !
Vu les circonstances, Ivan jugea ces salutations déplacées, et ne répondit pas. Car enfin, on bouclait dans une maison de santé un homme parfaitement sain d’esprit, et, en plus, on faisait semblant de trouver cela normal !
Pendant ce temps, la femme, sans rien perdre de son air placide, releva le store, simplement en appuyant sur un bouton. Aussitôt le soleil entra à flots dans la chambre, à travers un grillage à large mailles qui descendait jusqu’au sol. Derrière le grillage on découvrait un balcon, au-delà duquel serpentait une rivière dont l’autre rive était occupée par un charmant bois de pins.
– Veuillez prendre votre bain, dit la femme, et sous ses doigts une cloison s’ouvrit toute seule, donnant accès à un cabinet de toilette-salle de bains remarquablement aménagé.
Ivan était bien résolu à ne pas engager la conversation avec cette femme, mais en voyant le puissant jet d’eau déversé dans la baignoire par un robinet étincelant, il ne put s’empêcher de dire ironiquement :
– Hé, dites donc ! C’est comme au Métropole !
Oh ! non, répondit la femme avec orgueil, c’est bien mieux. Vous ne trouverez nulle part de pareille installation, même à l’étranger. Des savants et des médecins viennent spécialement ici pour visiter notre clinique. Chaque jour, nous recevons des touristes étrangers.
Au mot « touristes », Ivan se rappela son consultant de la veille. Il s’assombrit, regarda la femme de travers et dit :
– Des touristes… Vous êtes tous à genoux devant les touristes ! N’empêche, en attendant, qu’il y a touristes et touristes. Celui que j’ai rencontré hier, par exemple, il n’était pas piqué des vers !
Ivan allait se mettre à parler de Ponce Pilate, mais il se retint à temps, en se disant avec juste raison que son histoire était sans intérêt pour cette femme, qui de toute manière ne pouvait pas l’aider.
Lorsque Ivan Nikolaïevitch fut propre, on lui fournit exactement tout ce dont peut avoir besoin un homme qui sort du bain : une chemise bien repassée, un caleçon, des chaussettes. Et ce ne fut pas tout : ouvrant une petite armoire, la femme lui en montra l’intérieur et dit :
– Que désirez-vous : une robe de chambre, ou un pyjama ?
Ainsi enchaîné d’autorité à son nouveau logis, Ivan faillit lever les bras au ciel devant le sans-gêne de la femme, mais il se contenta de mettre le doigt, sans rien dire, sur un pyjama de finette ponceau.
Ensuite, Ivan Nikolaïevitch fut conduit, par un corridor désert et silencieux, jusqu’à un cabinet de dimensions colossales. Déterminé à considérer tout ce qu’il voyait, dans cet établissement merveilleusement équipé, avec ironie, Ivan baptisa aussitôt ce cabinet « l’usine-cuisine ».
Il y avait de quoi. On y voyait des armoires vitrées de toutes dimensions, remplies d’instruments nickelés qui étincelaient, des fauteuils extraordinairement compliqués, des lampes ventrues munies d’abat-jour resplendissants, une quantité considérable de flacons et de fioles, et des becs Bunsen, et des fils électriques, et des appareils totalement inconnus.
Dès son entrée dans le cabinet, Ivan fut pris en main par trois personnages : deux femmes et un homme, tous trois vêtus de blanc. On l’emmena tout d’abord dans un coin, devant une petite table, avec l’intention évidente de lui poser des questions.
Ivan réfléchit alors à la situation. Trois voies s’ouvraient devant lui. La première était extrêmement tentante : se précipiter sur ces lampes et tout ce fourbi aux formes alambiquées, les fracasser en mille morceaux et envoyer le tout au diable et à son train, pour protester ainsi contre une détention arbitraire. Mais l’Ivan de ce matin-là différait sensiblement de l’Ivan de la veille, et cette première voie lui apparut bien vite sujette à caution. Il risquait ainsi d’ancrer en eux l’idée qu’il était un fou furieux. Ivan abandonna donc cette première voie. Il y en avait une deuxième : se mettre immédiatement à raconter l’histoire du consultant et de Ponce Pilate. Cependant, l’expérience de la veille tendait à montrer que ce récit ne serait pas cru, ou tout au moins serait compris, en quelque sorte, de travers. Ivan rejeta donc également cette deuxième voie et choisit la troisième : s’enfermer dans un silence méprisant.
Il ne put, cependant, réaliser complètement ce projet, et bon gré mal gré, il lui fallut bien répondre – quoique parcimonieusement et d’un ton maussade – à toute une série de questions. On lui demanda absolument tout sur sa vie passée, jusques et y compris quand et comment il avait attrapé, quinze ans auparavant, la scarlatine. Ayant ainsi rempli une page entière sur le compte d’Ivan, la femme en blanc la tourna et passa à l’interrogatoire sur les parents et la famille du poète. Ce fut alors une véritable litanie : qui était décédé, quand et de quoi, était-ce de la boisson, avait-il des maladies vénériennes, et ainsi de suite. Pour conclure, on demanda un récit des événements qui s’étaient produits la veille au Patriarche, mais sans insister outre mesure, et les nouvelles de Ponce Pilate furent accueillies sans étonnement.
La femme céda alors Ivan à l’homme en blanc, qui le traita d’une tout autre manière : il ne lui posa aucune question. Il lui prit sa température, mesura son pouls, le regarda dans les yeux en éclairant ceux-ci à l’aide d’une petite lampe. Puis l’autre femme vint aider l’homme : ils le piquèrent dans le dos avec on ne sait quoi, mais sans lui faire mal, lui dessinèrent, avec le manche d’un petit marteau, des signes mystérieux sur la poitrine, lui frappèrent les genoux d’un léger coup de marteau, ce qui lui fit sauter les jambes en l’air, lui piquèrent le doigt et lui prirent quelques gouttes de sang, lui firent une autre piqûre à la saignée du coude, lui passèrent au bras une sorte de bracelet de caoutchouc…
Ivan se contentait de sourire avec amertume, en pensant combien tout cela était bizarre et bête ! Qu’on y songe, seulement ! Il voulait les prévenir du danger qu’ils couraient tous du fait d’un consultant inconnu, il avait fait ce qu’il pouvait pour s’en emparer, et tout ce qu’il avait obtenu comme résultat, c’était de se retrouver dans un mystérieux cabinet, pour raconter un tas de billevesées sur son tonton Théodore qui habitait Vologda et buvait comme un trou. Bêtise intolérable !
Enfin, on le laissa tranquille. Il fut réexpédié dans sa chambre, où on lui donna une tasse de café, deux œufs à la coque et du pain blanc avec du beurre. Après avoir tout mangé et bu, Ivan décida d’attendre la venue d’un chef de cet établissement, et d’obtenir de celui-ci qu’il fasse preuve à son égard d’attention et de justice.
Il n’eut guère à attendre. Quelques instants seulement après son petit déjeuner, la porte de sa chambre s’ouvrit brusquement, pour livrer passage à toute une foule en blouses blanches. En tête marchait d’un pas étudié un homme de quarante-cinq ans environ, rasé comme un acteur, avec un regard avenant, quoique extrêmement perçant, et des manières courtoises. Sa suite lui prodiguait les marques d’attention et le respect, de sorte que son entrée fut majestueuse et solennelle. « Comme Ponce Pilate ! » pensa Ivan.
Aucun doute possible : c’était un chef. Il s’assit sur un tabouret, et tous les autres restèrent debout.
– Docteur Stravinski, se présenta-t-il en posant sur Ivan un regard amical.
– Tenez, Alexandre Nikolaïevitch, dit un homme à la barbiche soignée en tendant au chef la feuille couverte de notes qui concernait Ivan.
« Ils sont allés me concocter tout un dossier », pensa Ivan. Le chef parcourut le document d’un œil professionnel, en émaillant sa lecture de quelques « hm, hm… », puis il échangea avec son entourage quelques phrases dans une langue peu connue. « Et il parle latin, comme Pilate », pensa Ivan avec tristesse. Mais à ce moment, un mot le fit tressaillir. C’était le mot « schizophrénie », déjà prononcé la veille – hélas ! – par ce maudit étranger à l’étang du Patriarche, et que venait de répéter le professeur Stravinski. « Ça aussi, il le savait ! » pensa Ivan avec angoisse.
Le chef semblait s’être donné pour règle d’être toujours d’accord et toujours content, quoi que lui dise son entourage, et d’exprimer cet état d’esprit en répétant à tout propos : « Parfait, parfait »…
– Parfait ! dit Stravinski en rendant la feuille à quelqu’un.
Puis il s’adressa à Ivan :
– Vous êtes poète ?
– Poète, oui, répondit sombrement Ivan, qui ressentit tout à coup, pour la première fois de sa vie, un inexplicable dégoût pour la poésie, et à qui le souvenir de ses propres vers parut aussitôt, on ne sait pourquoi, très désagréable.
Avec une grimace, il demanda à son tour à Stravinski :
– Vous êtes professeur ?
En réponse, Stravinski inclina la tête avec une parfaite obligeance.
– Et vous êtes un chef, ici ? continua Ivan.
Stravinski s’inclina de nouveau.
– J’ai à vous parler, dit Ivan Nikolaïevitch d’un air significatif.
– Je suis là pour cela, répondit Stravinski.
– Voilà ce qu’il y a, commença Ivan, sentant que son heure était venue. D’abord, on me prend pour un fou, et personne ne veut m’écouter !…
– Mais si, nous vous écoutons, et très attentivement, dit Stravinski d’un ton grave et rassurant. Quant à vous prendre pour un fou, nous ne nous le permettrions en aucun cas.
– Alors écoutez-moi : hier soir, à l’étang du Patriarche, j’ai rencontré un personnage mystérieux, étranger sans l’être, qui savait d’avance que Berlioz allait mourir, et qui avait vu personnellement Ponce Pilate.
La suite du professeur écoutait le poète sans bouger et en silence.
– Pilate ? Celui qui… vivait du temps de Jésus-Christ ? demanda Stravinski en plissant les yeux pour dévisager Ivan.
– Lui-même.
– Ah ! ah ! dit Stravinski. Et ce Berlioz est mort sous un tramway ?
– Mais oui, justement, hier, j’étais là quand le tramway lui a coupé la tête. Or, cet énigmatique citoyen…
– Celui qui connaît Ponce Pilate ? demanda Stravinski qui, décidément, se distinguait par la vivacité de son intelligence.
– Précisément, confirma Ivan en examinant Stravinski. Donc, il avait dit d’avance qu’Annouchka avait renversé l’huile de tournesol… et c’est justement à cet endroit-là qu’il a glissé ! Qu’est-ce que vous dites de ça, hein ? demanda Ivan d’un air lourd de sous-entendus, avec un espoir que ses paroles produiraient une forte impression.
Mais il n’y eut aucune forte impression, et c’est en toute simplicité que Stravinski posa la question suivante :
– Qui est donc cette Annouchka ?
La question désarçonna quelque peu Ivan, dont le visage s’altéra.
– Mais Annouchka n’a aucune importance ici ! dit-il nerveusement. Le diable le sait, qui elle est. Une idiote quelconque, de la rue Sadovaïa. L’important, c’est qu’il connaissait d’avance, comprenez-vous, d’avance, le coup de l’huile de tournesol ! Vous me comprenez ?
– Je comprends parfaitement, répondit sérieusement Stravinski. (Et, tapotant du bout des doigts le genou du poète, il ajouta :) Ne vous troublez pas, et continuez.
– Je continue, dit Ivan en essayant de se mettre au diapason de Stravinski, car il savait maintenant, d’amère expérience, que seule une conduite pondérée pouvait lui être de quelque utilité. Donc cet affreux individu (et il ment, quand il dit qu’il est consultant !) possède, en quelque sorte, un pouvoir extraordinaire !… Par exemple, vous lui courez après, et rien à faire pour le rattraper… Et, avec lui, il y a encore ce couple, qui n’est pas mal non plus, dans son genre : une espèce d’échalas avec des verres cassés, et ce chat, d’une taille incroyable, qui voyage tout seul en tramway. De plus – et Ivan, que personne n’interrompait, parlait avec une conviction et une chaleur sans cesse croissantes –, il était en personne sur la terrasse avec Ponce Pilate, cela ne fait absolument aucun doute. Alors, qu’est-ce que ça veut dire, hein ? Il faut immédiatement le faire arrêter, sinon il causera des malheurs indescriptibles.
– Et c’est cela que vous cherchez – à le faire arrêter ? Je vous ai bien compris ? demanda Stravinski.
« Il est intelligent, pensa Ivan. Il faut reconnaître que, parmi les intellectuels, on rencontre parfois, à titre exceptionnel, des gens intelligents. On ne peut le nier. » Et il répondit :
– Vous m’avez parfaitement compris ! Et comment ne pas chercher à le faire arrêter, hein ? Rendez-vous compte ! Et au lieu de cela, on me garde ici de force, on me fiche une lampe dans les yeux, on me plonge dans une baignoire, et on me demande je ne sais quoi sur tonton Théodore !… Alors qu’il est mort depuis belle lurette ! J’exige qu’on me relâche immédiatement !
– Eh bien, parfait ! répondit Stravinski. Maintenant tout est clair. Effectivement, pour quelle raison garderait-on en clinique un homme sain d’esprit ? Très bien donc. Je vais vous laisser partir tout de suite, si vous me dites que vous êtes normal. Je ne vous demande pas de le prouver, mais simplement de le dire. Ainsi, vous êtes normal ?
Il se fit un profond silence. La grosse femme qui, au début de la matinée, s’était montrée aux petits soins pour Ivan, regardait le professeur avec dévotion, et Ivan pensa encore une fois : « Il est positivement intelligent ! »
L’offre du professeur lui plaisait extrêmement. Pourtant, avant de répondre, il réfléchit très longuement, en plissant le front. Enfin, il répondit d’un ton ferme :
– Je suis normal.
– Voilà qui est parfait ! s’écria Stravinski, l’air soulagé. Et s’il en est ainsi, raisonnons logiquement. Prenons votre journée d’hier. (Il tourna la tête, et on lui donna immédiatement la feuille d’Ivan.) En cherchant un inconnu qui s’était présenté à vous comme une relation de Ponce Pilate, vous avez accompli hier les actes suivants. (Stravinski se mit à déplier un à un ses longs doigts, en regardant tantôt la feuille, tantôt Ivan.) Vous vous êtes épinglé une icône sur la poitrine. Exact ?
– Exact, reconnut Ivan d’un air maussade.
– En tombant d’une palissade, vous vous êtes abîmé la figure. Oui ? Vous vous êtes présenté au restaurant en tenant une bougie allumée, en caleçon, et, au restaurant, vous avez frappé quelqu’un. On vous a attaché et on vous a conduit ici. Une fois là, vous avez téléphoné à la milice pour demander des mitraillettes. Ensuite, vous avez tenté de vous jeter par la fenêtre. Oui ? Une question se pose alors : est-il possible, en agissant de la sorte, d’arrêter ou de faire arrêter quelqu’un ? Si vous êtes un homme normal, vous répondrez de vous-même : c’est absolument impossible. Vous désirez partir d’ici ? Comme il vous plaira. Mais, permettez-moi de vous le demander, où comptez-vous aller ?
– À la milice, naturellement, répondit Ivan d’un ton déjà moins ferme, et en perdant quelque peu contenance sous le regard du professeur.
– Directement en sortant d’ici ?
– Hm… oui.
– Et vous ne passerez pas d’abord chez vous ? demanda vivement Stravinski.
– Mais je n’aurai pas le temps d’y passer ! Si je vais jusque là-bas, pendant ce temps-là, il aura tout loisir de filer !
– Bien. Et de quoi allez-vous parler en premier lieu, à la milice ?
– De Ponce Pilate, répondit Ivan Nikolaïevitch, dont les yeux se voilèrent d’un brouillard opaque.
– Eh bien, c’est parfait ! s’écria Stravinski d’un air résigné, et, se tournant vers l’homme à la barbiche, il ordonna : Fiodor Vassilievitch, inscrivez, je vous prie, le citoyen Biezdomny sur le registre de sortie. Mais veillez à ce que sa chambre reste libre, et inutile de faire changer la literie. Dans deux heures, le citoyen Biezdomny sera de retour ici. Enfin, ajouta-t-il en se tournant vers le poète, je ne vous souhaite pas de réussir dans vos démarches, car je ne crois pas à un iota de cette réussite. À tout à l’heure !
Il se leva, et, aussitôt, sa suite s’agita.
– Et pour quel motif serai-je de retour ici ? demanda Ivan, inquiet.
– Pour le motif suivant : dès l’instant où vous entrerez en caleçons dans un poste de milice et où vous leur direz que vous avez vu un homme qui connaît personnellement Ponce Pilate, ils vous ramèneront ici sans traîner, et vous vous retrouverez dans cette même chambre.
– Les caleçons ? qu’est-ce qu’ils viennent faire ici ? demanda Ivan, complètement désemparé.
– Avant tout, il y a Ponce Pilate. Mais les caleçons aussi. Avant de vous laisser sortir, il faudra bien qu’on vous reprenne le linge de l’État, et nous vous rendrons vos effets personnels. Or, vous êtes arrivé ici en caleçons. De plus, vous n’avez absolument pas l’intention de passer chez vous, bien que je vous l’aie suggéré tout à l’heure. Ajoutez cela à Pilate… et tout est dit.
Il se passa alors quelque chose d’étrange chez Ivan Nikolaïevitch. Il lui sembla que sa volonté se brisait d’un coup. Il se sentit faible, et prêt à quémander un conseil.
– Mais alors, que faire ? demanda-t-il, timidement cette fois.
– Ah ! voilà qui est parfait ! répondit Stravinski. Voilà une question éminemment raisonnable. Maintenant, je vais vous dire ce qui vous est réellement arrivé. Hier, quelqu’un vous a causé une très grande frayeur, puis a achevé de vous déconcerter avec des histoires sur Ponce Pilate et autres choses du même genre. À bout de nerfs, complètement hors de vous, vous avez alors parcouru la ville en racontant, à votre tour, des histoires sur Ponce Pilate. Il est tout à fait naturel, dans ces conditions, qu’on vous ait pris pour un fou. Maintenant, une seule chose peut vous sauver : le repos complet. Et il est indispensable que vous restiez ici.
– Mais il faut absolument l’arrêter ! s’écria Ivan, d’un ton déjà suppliant.
– Certainement ! Mais pourquoi vous charger de tout, tout seul ? Inscrivez sur un papier vos soupçons et vos accusations contre cet homme. Rien de plus simple, ensuite, que de transmettre votre déclaration à qui de droit, et si, comme vous le supposez, nous avons affaire à un criminel, tout sera vite découvert. J’y mettrai une seule condition : évitez une trop forte tension d’esprit, et essayez de penser un peu moins à Ponce Pilate. Moins on en raconte, mieux cela vaut ! Vous savez, si on croyait tout ce que les gens racontent…
– D’accord ! proclama Ivan d’un air résolu. Donnez-moi une plume et du papier.
– Donnez-lui du papier et un petit bout de crayon, ordonna Stravinski à la grosse femme, puis il dit à Ivan : Mais je vous conseille de ne rien écrire aujourd’hui.
– Si, si, aujourd’hui même ! s’écria Ivan, soudain alarmé.
– Bon, très bien. Mais ne vous fatiguez pas le cerveau. Si vous n’y arrivez pas aujourd’hui, vous y arrivez demain.
– Et lui, il s’en ira !
– Mais non, répliqua Stravinski avec conviction, il ne s’en ira nulle part, je vous le garantis. Et rappelez-vous qu’ici, nous vous aiderons par tous les moyens, et que, sans cela, vous ne pourriez rien faire. Vous m’entendez ? demanda Stravinski d’un air significatif. (Puis il prit les deux mains d’Ivan Nikolaïevitch dans les siennes, et le regarda longuement et fixement, en répétant :) Nous vous aiderons… vous m’entendez ?… Ici, nous vous aiderons… Peu à peu, vous vous sentirez soulagé… ici, c’est le calme, la paix… nous vous aiderons…
Ivan Nikolaïevitch se mit inopinément à bâiller, et son visage s’amollit.
– Oui, oui, dit-il faiblement.
– Eh bien, parfait, conclut machinalement Stravinski, et il se leva.
– Au revoir !
Il tendit la main à Ivan. À la porte, il se retourna et dit à l’homme à la barbiche :
– Oui, essayez l’oxygène… et les bains.
L’instant d’après, Stravinski et sa suite avaient disparu de la vue d’Ivan Nikolaïevitch. Derrière le grillage de la fenêtre, dans la lumière de midi, le bois, sur l’autre rive, étalait gaiement sa parure de printemps, et la rivière étincelait.
Nicanor Ivanovitch Bossoï, président de l’association des locataires de l’immeuble situé au n° 302 bis, rue Sadovaïa à Moscou, où avait vécu le défunt Berlioz, était accablé des pires tracas. Cela avait commencé la nuit précédente, qui était celle du mercredi au jeudi.
À minuit, comme nous le savons déjà, une commission, dont faisait partie Geldybine, se présenta à la porte de l’immeuble, appela Nicanor Ivanovitch, l’informa du décès de Berlioz, et se rendit en sa compagnie à l’appartement 50.
Là, les scellés furent apposés sur les manuscrits et les affaires du défunt. Ni la femme de ménage Grounia, ni le frivole Stepan Bogdanovitch n’étaient à l’appartement à cette heure. La commission annonça à Nicanor Ivanovitch que les manuscrits du mort seraient emportés pour être triés et classés, que son logement – c’est-à-dire les trois pièces qui constituaient anciennement le bureau, la salle à manger et le salon de la bijoutière – était remis à la disposition de l’association des locataires, et que le reste des affaires du défunt serait placé sous sa garde, dans les lieux, jusqu’à ce que les héritiers se soient fait connaître.
La nouvelle de la mort de Berlioz se répandit dans toute la maison avec une vitesse quasi surnaturelle, et le jeudi, dès sept heures du matin, des gens commencèrent à téléphoner à Bossoï, puis à se présenter en personne avec des demandes leur donnant droit, prétendaient-ils, au logement du défunt. En l’espace de deux heures, le nombre de demandes qui furent ainsi présentées à Nicanor Ivanovitch s’éleva à trente-deux.
On alléguait l’exiguïté intolérable de son logement, l’impossibilité de continuer à vivre dans le voisinage immédiat de bandits. Il y avait là, entre autre perles, le récit (d’une puissance littéraire peu commune) d’un vol de raviolis perpétré dans l’appartement 31 (le voleur avait fourré lesdits raviolis dans la poche de son veston sans même prendre la peine de les envelopper dans un papier). En outre, deux personnes promettaient de se suicider et une femme faisait l’aveu d’une grossesse secrète.
On attirait Nicanor Ivanovitch dans le vestibule de son appartement, on le tirait par la manche, on lui chuchotait quelque chose à l’oreille, on lui adressait des clins d’œil, on lui promettait de ne pas demeurer en reste.
Ce supplice se prolongea jusqu’à midi passé, heure à laquelle Nicanor Ivanovitch se sauva tout simplement de chez lui, pour aller se réfugier dans le bureau de la gérance, près de l’entrée principale ; mais quand il vit que là aussi, on montait la garde et qu’on guettait sa venue, il dut s’enfuir encore. Poursuivi à la trace à travers la cour asphaltée, il réussit enfin à se débarrasser de ses persécuteurs en se cachant à l’entrée de l’escalier 6. De là, il monta au quatrième étage, où se trouvait cette cochonnerie d’appartement 50.
Nicanor Ivanovitch, qui était gros et poussif, reprit son souffle sur le palier, puis sonna. Mais personne n’ouvrit. Il sonna une deuxième fois, puis une troisième, et commença à maugréer et à jurer tout bas. Mais la porte demeura close. Sa patience épuisée, Nicanor Ivanovitch tira de sa poche un trousseau de clefs – les doubles des clefs des appartements, conservés au bureau de la gérance –, ouvrit la porte avec autorité et entra.
– Hé, la bonne ! cria Nicanor Ivanovitch dans la demi-obscurité du vestibule. C’est quoi déjà, ton nom ? Grounia, hein ? Qu’est-ce que tu fabriques ?… T’es morte ?
Personne ne répondit.
Nicanor Ivanovitch sortit alors de la serviette qu’il avait sous le bras un mètre pliant, fit sauter les scellés qui fermaient le cabinet de feu Berlioz, ouvrit la porte et fit un pas en avant. Il fit un pas en avant certes, mais en resta là. Il eut un sursaut de stupéfaction et demeura figé sur le seuil.
À la table du défunt était assis un citoyen inconnu, maigre et dégingandé, vêtu d’une veste à carreaux, coiffé d’une casquette de jockey, un lorgnon sur le nez… bref, toujours le même.
– Qui que vous êtes, citoyen ? demanda Nicanor Ivanovitch effaré.
– Bah ! Nicanor Ivanovitch ! jeta le citoyen inattendu d’une voix de ténor chevrotante, mais perçante.
Puis, se levant brusquement, il se mit en devoir de secouer la main de Nicanor Ivanovitch sous prétexte de lui témoigner ses respects. Cet accueil ne procura aucun plaisir au président des locataires.
– Je m’excuse, dit-il avec méfiance, mais qui donc que vous êtes ? Un officiel ?
– Hé ! Nicanor Ivanovitch ! s’exclama l’inconnu d’un ton de familiarité cordiale. Qu’est-ce qu’un officiel et qu’est-ce qu’un non-officiel ? Tout dépend du point de vue auquel on se place pour voir les choses. Tout cela est changeant et conventionnel. Aujourd’hui, je ne suis pas officiel, et demain, hop ! me voilà officiel ! Quand ce n’est pas le contraire, ce qui arrive, avouons-le, assez fréquemment.
Ces considérations ne parurent nullement satisfaisantes au président-gérant de l’immeuble. Déjà fort soupçonneux par nature, il conclut de ce verbiage que le citoyen n’était sûrement pas un officiel, mais plutôt, probablement, un parasite.
– Mais à la fin, qui que vous êtes ? Votre nom ? demanda le président d’un ton de plus en plus rude, et il fit même un pas vers l’inconnu.
– Mon nom ? répondit le citoyen sans se troubler le moins du monde devant la brusquerie du gérant. Eh bien, disons, Koroviev. Mais vous ne voulez pas manger un morceau ? Sans cérémonie, hein ?
– Pardon ? Non mais, qu’est-ce que vous me chantez là ? dit Nicanor Ivanovitch indigné (il faut avouer, bien que ce ne soit pas très agréable, que Nicanor Ivanovitch était, par nature, plutôt mal embouché). D’abord, c’est défendu de s’installer dans les pièces du mort ! Qu’est-ce que vous faites ici ?
– Asseyez-vous donc, Nicanor Ivanovitch, se récria le citoyen sans se démonter, et, d’un air empressé, il offrit un fauteuil au président.
Tout à fait furieux cette fois, Nicanor Ivanovitch repoussa le fauteuil et brailla :
– Vous allez-t’y me dire qui vous êtes ?
– Eh bien, voyez-vous, je fais fonction d’interprète attaché à la personne d’un étranger qui réside dans cet appartement, se présenta le soi-disant Koroviev, et il fit claquer les talons de ses souliers rouges mal cirés.
Nicanor Ivanovitch ouvrit la bouche. La présence d’un étranger, accompagné qui plus est d’un interprète, dans cet appartement, constituait pour lui une extrême surprise, et il exigea des explications.
L’interprète les lui fournit volontiers. M. Woland, artiste étranger, avait été aimablement invité par le directeur des Variétés, Stepan Bogdanovitch Likhodieïev, à loger dans son propre appartement pendant la durée de ses représentations, soit environ une semaine, et c’est en ce sens que Likhodieïev avait écrit hier à Nicanor Ivanovitch, en le priant d’inscrire l’étranger à titre provisoire, cependant que lui-même, Likhodieïev, s’en irait à Yalta.
– Il m’a rien dit du tout, dit le gérant abasourdi.
– Fouillez donc dans votre serviette, Nicanor Ivanovitch, suggéra doucereusement Koroviev.
Nicanor Ivanovitch, haussant les épaules, ouvrit sa serviette et y trouva la lettre de Likhodieïev.
– C’est-y que je l’aurais complètement oubliée ? balbutia Nicanor Ivanovitch en contemplant d’un air stupide l’enveloppe décachetée.
– Ça arrive, ça arrive, Nicanor Ivanovitch ! jacassa Koroviev. C’est de la distraction, de la simple distraction. Surmenage et élévation de la tension sanguine, voilà ce qu’il a, notre cher ami Nicanor Ivanovitch ! Je suis moi-même horriblement distrait ! À l’occasion, devant un petit verre, je vous raconterai quelques épisodes de ma biographie, qui vous feront pouffer de rire !
– Et Likhodieïev, quand est-ce qu’il part à Yalta ?
– Mais il est en route, il est en route ! s’écria l’interprète. Il est même déjà arrivé ! le diable sait où il est ! et l’interprète agita les bras comme des ailes de moulin à vent.
Nicanor Ivanovitch déclara qu’il lui fallait maintenant voir lui-même cet étranger, mais il se heurta à un refus catégorique de l’interprète : impossible. Il est occupé. Il dresse le chat.
– Le chat, je peux vous le montrer, si cela vous fait plaisir, proposa Koroviev.
Mais Nicanor Ivanovitch, à son tour, refusa. Alors l’interprète fit au gérant une proposition inattendue, mais des plus intéressantes : attendu que M. Woland ne voulait à aucun prix vivre à l’hôtel, et que, de plus, il était habitué à avoir toutes ses aises, l’association des locataires ne pourrait-elle lui accorder, juste pour une semaine, c’est-à-dire pour la durée des représentations de Woland à Moscou, la jouissance de tout l’appartement, y compris, donc, des trois pièces du défunt ?
– Après tout, ça lui est bien égal, au défunt, susurra Koroviev. Vous serez bien d’accord avec moi que désormais, de cet appartement, il n’en a que faire ?
Perplexe, Nicanor Ivanovitch objecta que, normalement, les étrangers devaient loger au Métropole, et jamais dans des appartements particuliers…
– Il faut que je vous dise, chuchota Koroviev : il est capricieux en diable ! Monsieur ne veut pas ! Monsieur n’aime pas les hôtels ! Vous savez, j’en ai jusque-là, de ces touristes étrangers ! se plaignit Koroviev sur un ton de confidence, en appliquant son doigt sur son cou filandreux. Croyez-moi, ils me feront mourir ! Quand ce ne sont pas des salauds venus dans le seul but d’espionner ils n’arrêtent pas de vous tourmenter avec leurs caprices : et ceci ne va pas, et cela ne va pas non plus !… Et pour votre association, Nicanor Ivanovitch, ce serait tout profit, ce serait réellement avantageux. Pour l’argent, il n’est pas regardant. (Koroviev jeta un regard autour de lui et chuchota à l’oreille du gérant :) et il est millionnaire !
Dans la proposition de l’interprète, il y avait un côté pratique évident. C’était une proposition sérieuse. Mais, bizarrement, il y avait comme un manque de sérieux dans sa façon de parler, dans ses vêtements, et dans cet affreux pince-nez, si visiblement inutile. Il en résulta, dans l’âme du gérant, une impression vague, mais pénible. Il décida néanmoins d’accepter la proposition. Le fait est hélas, qu’il y avait dans la caisse de l’association un trou énorme. À l’automne, il faudrait acheter du mazout pour le chauffage, mais avec quels sous – mystère. Peut-être qu’avec l’argent du touriste, on pourrait s’en tirer… Mais Nicanor Ivanovitch, toujours prudent et pratique, déclara qu’il fallait d’abord voir à régler la question avec le bureau de l’Intourist.
– Mais naturellement ! vociféra Koroviev. Bien sûr, qu’il faut régler ça ! Absolument ! Voici le téléphone, Nicanor Ivanovitch, réglez donc ça tout de suite ! Et pour l’argent, chuchota-t-il en conduisant le gérant au téléphone, dans le vestibule, pour l’argent, ne vous gênez pas. À qui en prendre, sinon à lui ! Si vous voyiez la villa qu’il possède à Nice ! L’été prochain, tenez, quand vous irez à l’étranger, allez-y tout exprès : vous en serez soufflé !
Auprès de l’Intourist, les choses furent arrangées, directement par téléphone, avec une célérité si extraordinaire qu’elle laissa le président pantois. Selon toute apparence, ils connaissaient déjà, là-bas, l’intention de M. Woland de loger dans l’appartement de Likhodieïev, et ils n’y voyaient aucune objection !
– Eh bien, c’est merveilleux ! glapit Koroviev.
Un peu étourdi par la volubilité assourdissante de l’interprète, le gérant déclara que l’association des locataires était d’accord pour mettre l’appartement 50, pendant une semaine, à la disposition de l’artiste Woland, au prix de… (ici, Nicanor Ivanovitch se troubla un peu, et dit :)… Cinq cents roubles par jour.
Alors, Koroviev acheva d’abasourdir le président. Jetant un regard de voleur du côté de la chambre, où l’on entendait le bruit étouffé des chutes de l’énorme chat, il susurra :
– Ce qui, pour une semaine, fait trois mille cinq cents ?
Nicanor Ivanovitch crut qu’il allait ajouter : « Dites donc, vous avez bon appétit, Nicanor Ivanovitch ! » mais Koroviev dit tout autre chose :
– Voyons, ce n’est pas une somme, ça ! Demandez cinq mille, il paiera.
Souriant, dans son désarroi, d’un air complice, Nicanor Ivanovitch se retrouva, sans savoir comment, devant le bureau du défunt, où Koroviev, avec un savoir-faire et une rapidité remarquables, établit un contrat en deux exemplaires. Cela fait, il disparut dans la chambre à coucher, dont il revint presque aussitôt : les deux exemplaires portaient le large paraphe de l’étranger. Le président signa à son tour, et Koroviev lui demanda un petit reçu pour cinq…
– En toutes lettres, Nicanor Ivanovitch !… mille roubles.
Sur quoi, s’exprimant d’une manière qui ne convenait pas du tout au sérieux de l’affaire : « Ein, zwei, drei !… », il posa devant le gérant cinq liasses de billets neufs.
Celui-ci se mit à compter les billets, interrompu par les propos bouffons – « Les bons comptes font les bons amis », « L’œil du maître engraisse le cheval » – d’un Koroviev décidément en veine de facéties.
Après quoi Koroviev lui remit le passeport de l’étranger, pour son enregistrement provisoire. Nicanor Ivanovitch le rangea, avec le contrat et l’argent, dans sa serviette, puis, sans pouvoir s’en empêcher, il sollicita d’un air pudique des billets de faveur, si c’était possible…
– Quelle question, voyons ! hennit Koroviev. Combien de billets voulez-vous, Nicanor Ivanovitch : douze, quinze ?
Ahuri, le gérant expliqua qu’il lui en fallait tout juste deux, pour lui et pour Pélagie Antonovna, sa femme.
Aussitôt, Koroviev tira un carnet de sa poche et signa d’un geste large une invitation pour deux personnes, au premier rang. De la main gauche, il la glissa prestement dans la poche de Nicanor Ivanovitch, tandis que, de la droite, il lui fourrait dans les mains une liasse crissante.
Nicanor Ivanovitch y jeta un coup d’œil, devint écarlate, et fit mine de la repousser.
– C’est défendu…, bredouilla-t-il.
– Taisez-vous donc, lui souffla Koroviev à l’oreille, chez nous c’est défendu, mais chez les étrangers, ça se fait. Vous l’offenseriez, Nicanor Ivanovitch, et ce ne serait pas bien. Vous vous êtes donné du mal…
– Mais on risque gros, chuchota le gérant d’une voix à peine perceptible, en regardant autour de lui.
– Allons donc, où sont les témoins ? lui glissa Koroviev dans l’autre oreille. Hein, où sont-ils ? Pourquoi avoir peur ?…
Le gérant soutint par la suite qu’il s’était produit alors une sorte de miracle : la liasse s’était glissée d’elle-même dans sa serviette. L’instant d’après, le président se retrouvait dans l’escalier, les jambes un peu molles, voire rompues. Un tourbillon de pensées se déchaînait dans sa tête. Tournoyaient ensemble la villa de Nice, le dressage du chat, l’assurance qu’effectivement il n’y avait pas de témoins, et l’idée que le billet de faveur ferait grand plaisir à Pélagie Antonovna. C’étaient des pensées décousues, mais dans l’ensemble agréables. Et cependant, quelque part au tréfonds de son âme, un aiguillon piquait le gérant. L’aiguillon de l’inquiétude. En outre, au même instant, une idée nouvelle vint le frapper comme un coup de poing : comment l’interprète était-il entré dans le cabinet, puisqu’il y avait les scellés sur la porte ? Et comment se faisait-il que lui, Nicanor Ivanovitch, n’eût pas songé à le lui demander ? Pendant un moment, le gérant contempla l’escalier avec des yeux de veau, puis il résolut de cracher sur tout ça et de ne pas se triturer la cervelle avec des questions aussi embrouillées…
À peine le président des locataires avait-il quitté l’appartement qu’une voix au timbre bas sortait de la salle à manger :
– Ce Nicanor Ivanovitch ne me plaît pas. C’est un coquin et un fesse-mathieu. Ne pourrait-on faire en sorte qu’il ne mette plus les pieds ici ?
–Messire, il vous suffit d’ordonner…, répondit Koroviev on ne sait d’où, et d’une voix qui, loin de chevroter, était au contraire nette et sonore.
Aussitôt, le maudit interprète était dans le vestibule, composait un numéro au téléphone et débitait, on ne sait pourquoi, d’un ton excessivement larmoyant :
– Allô ! Je juge de mon devoir de vous informer que le président de notre association de locataires, au 302 bis, rue Sadovaïa, Nicanor Ivanovitch Bossoï, se livre au trafic de devises. En ce moment même, à son appartement, le 35, dans la bouche d’aération de ses cabinets, il y a un paquet, enveloppé de papier journal, qui contient quatre cents dollars. Ici Timothée Kvastsov, habitant le même immeuble, appartement 11. Mais je vous en supplie, que mon nom ne soit pas mentionné ! Je crains la vengeance du susnommé président.
Et il raccrocha, la canaille !
Ce qui se passa ensuite à l’appartement 50, nous l’ignorons, mais nous savons bien ce qui se passa chez Nicanor Ivanovitch. Aussitôt rentré, il s’enferma au verrou dans les cabinets, tira de sa serviette la liasse que l’interprète l’avait contraint d’accepter, et constata qu’elle contenait quatre cents roubles. Nicanor Ivanovitch enveloppa cette liasse dans un morceau de journal et fourra le paquet dans la bouche d’aération.
Cinq minutes plus tard, le président de l’association des locataires se mettait à table dans sa petite salle à manger. Son épouse apporta de la cuisine des filets de harengs découpés avec soin et abondamment parsemés de ciboulette. Nicanor Ivanovitch remplit de vodka un petit verre à bordeaux, le but, le remplit encore, le but, pêcha du bout de sa fourchette trois morceaux de filet de hareng… et on sonna à la porte. Et cette sonnette retentit juste au moment où Pélagie Antonovna apportait une soupière fumante, dans laquelle il suffisait de jeter un coup d’œil pour deviner la présence, au plus épais du borchtch rouge flamboyant, –ce qui n’a pas son égal au monde – d’un os à moelle.
Nicanor Ivanovitch avala sa salive et gronda comme un chien de garde :
– Allez-vous faire foutre ! Pas moyen de manger en paix… Laisse entrer personne, je suis pas là… Et pour l’appartement, dis-leur qu’ils cessent de nous casser les pieds, il y aura réunion dans une semaine.
Tandis que son épouse allait ouvrir, Nicanor Ivanovitch, à l’aide d’une louche, extrayait des profondeurs fumantes où il était plongé un gros os à moelle fendu sur le côté. Au même instant, deux citoyens pénétraient dans la salle à manger, suivis de Pélagie Antonovna, très pâle. Ayant jeté un regard à ces deux personnages, Nicanor Ivanovitch devint blême, et se leva.
– Où sont les commodités ? demanda d’un air soucieux le premier entré, qui portait une chemise blanche à la russe, boutonnée sur le côté.
Un choc sourd vint de la table. C’était Nicanor Ivanovitch qui venait de laisser tomber la louche sur la toile cirée.
– Par ici, par ici, dit précipitamment Pélagie Antonovna.
Les nouveaux venus s’engagèrent immédiatement dans le couloir.
– Qu’est-ce que vous voulez ? demanda faiblement Nicanor Ivanovitch. On n’a jamais vu ça… Vous avez-t’y seulement des papiers ?… je m’excuse…
Sans s’arrêter, le premier exhiba un papier à Nicanor Ivanovitch, tandis que le deuxième, déjà perché sur un tabouret dans les cabinets, fouillait de la main dans la bouche d’aération. Le regard de Nicanor Ivanovitch s’obscurcit. Le papier de journal ôté, la liasse apparut, non de roubles, mais de billets inconnus, les uns verts, les autres bleus, avec le portrait d’on ne sait quel vieux bonhomme. Tout cela d’ailleurs, Nicanor Ivanovitch ne le voyait que vaguement : des taches dansaient devant ses yeux.
– Des dollars dans la bouche d’aération…, dit pensivement le premier citoyen.
Puis il demanda à Nicanor Ivanovitch, d’un air doux et poli :
– C’est à vous ce petit paquet ?
– Non ! cria Nicanor d’une voix terrible. C’est… c’est des ennemis qui l’ont caché là !…
– Ça se peut, dit le premier, qui ajouta, toujours avec douceur : Bon, maintenant, il faut nous donner le reste.
– Mais j’ai rien ! Rien, je le jure devant Dieu, et j’ai jamais eu ça entre les mains ! cria le gérant avec désespoir.
Il se rua vers une commode, ouvrit un tiroir à grand bruit, et en sortit sa serviette, tout en poussant des exclamations sans suite :
– J’ai le contrat… c’est cette vermine, l’interprète… c’est lui… Koroviev… il a un lorgnon…
Il ouvrit la serviette, regarda dedans, y plongea la main, devint bleu et lâcha la serviette dans la soupe. Car dedans, il n’y avait rien : ni la lettre de Stepan, ni contrat, ni passeport étranger, ni argent, ni billet de faveur. En un mot – rien, sauf le mètre pliant.
– Camarades ! hurla le président comme un fou. Arrêtez-les ! Il y a des esprits mauvais dans la maison !
Nul ne sait ce qui, à ce moment, passa par la tête de Pélagie Antonovna. Toujours est-il qu’elle joignit les mains et s’écria :
– Ivanytch, repens-toi ! Ils en tiendront compte !
Les yeux injectés de sang, Nicanor Ivanovitch brandit le poing au-dessus de la tête de sa femme :
– Hou, maudite bête !
Mais, pris de faiblesse, il se laissa tomber sur une chaise, résigné, de toute évidence, à l’inéluctable.
Pendant ce temps, sur le palier, devant la porte de l’appartement du gérant, Timothée Kondratievitch Kvastsov, dévoré de curiosité, collait au trou de la serrure tantôt une oreille, tantôt un œil.
Cinq minutes plus tard, les locataires qui se trouvaient dans la cour virent leur président traverser celle-ci pour l’entrée principale, en compagnie de deux personnages. Ils racontèrent que Nicanor Ivanovitch paraissait « dans tous ses états », qu’il titubait comme un homme ivre et marmonnait on ne sait quoi.
Une heure plus tard encore, un citoyen inconnu fit son apparition au n° 11 au moment précis où Timothée Kondratievitch racontait à ses voisins, en se pourléchant de satisfaction, comment le président avait été « balayé ». D’un signe du doigt, l’inconnu attira Timothée Kondratievitch hors de la cuisine, l’emmena dans le vestibule, lui murmura quelques mots, et tous deux disparurent.
Au moment même où le malheur s’abattait sur Nicanor Ivanovitch, dans la même rue Sadovaïa, non loin du 302 bis, deux personnes se trouvaient dans le cabinet de travail de Rimski, le directeur financier des Variétés : Rimski lui-même, et l’administrateur des Variétés, Varienoukha.
Situé au premier étage du théâtre, le vaste cabinet prenait jour par deux fenêtres sur la rue Sadovaïa, et par une troisième sur le jardin d’été où étaient installés des buvettes, un stand de tir et une scène de plein air. Cette troisième fenêtre s’ouvrait dans le dos du directeur financier assis à son bureau. Outre ce bureau, l’ameublement consistait en un paquet de vieilles affiches qui, en leur temps, avaient orné les murs, une petite table portant une carafe d’eau, quatre fauteuils et, reposant sur une tablette dans un coin, la maquette poussiéreuse d’un décor oublié. Bien entendu, on trouvait aussi, à gauche de Rimski, près de son bureau, un vieux coffre-fort de dimensions médiocres, dont la peinture était tout écaillée.
Assis à son bureau, Rimski était depuis le matin de fort méchante humeur. Varienoukha, au contraire, était plein d’animation, et semblait même déborder d’une énergie singulièrement fébrile. Au reste, cette énergie était sans emploi.
Varienoukha s’était réfugié dans le cabinet du directeur financier pour échapper à la meute des quémandeurs de billets de faveur, qui lui empoisonnaient l’existence, particulièrement les jours de changement de programme. Ce qui était justement le cas aujourd’hui. À chaque fois que le téléphone se mettait à sonner, Varienoukha décrochait immédiatement et mentait sans vergogne :
– Qui ? Varienoukha ? Il n’est pas là. Il est sorti.
– Téléphone encore à Likhodieïev, s’il te plaît, dit Rimski avec irritation.
– Mais il n’est pas chez lui. J’y ai même envoyé Karpov, et il n’a trouvé personne.
– Le diable sait ce qui se passe ! bougonna Rimski en donnant une chiquenaude à sa machine à calculer.
La porte s’ouvrit, et un ouvreur entra, traînant un épais rouleau d’affiches complémentaires fraîchement imprimées. On pouvait y lire en grosses lettres rouges sur fond vert :
Aujourd’hui et chaque jour
au théâtre des Variétés
hors programme
LE PROFESSEUR WOLAND
Séances de magie noire. Tous ses secrets révélés.
Varienoukha déroula une affiche sur la moquette, prit du recul, l’examina d’un œil approbateur, et ordonna à l’ouvreur de faire coller immédiatement tous les exemplaires.
– Très bon… ça attire l’œil ! observa-t-il tandis que l’ouvreur sortait.
– Et moi, je n’aime pas, mais pas du tout, cette fantaisie, grogna Rimski en regardant l’affiche avec animosité, derrière ses lunettes d’écaille. Du reste, je m’étonne qu’on l’ait autorisé à monter ça.
– Tu as tort, Grigori Danilovitch ! Il y a là un calcul extrêmement subtil. Tout le sel de la chose, c’est qu’il révèle ses secrets.
– Je ne sais pas, je ne sais pas. Pour moi, je ne vois pas le moindre sel là-dedans… Dire qu’il faut toujours qu’il invente des histoires de ce genre !… Si, au moins, il nous l’avait montré, son magicien ! Tu l’as vu, toi ? Où l’a-t-il déniché, le diable le sait !
Le fait est que Varienoukha, pas plus que Rimski, n’avait vu le magicien. Hier, Stepan était entré en coup de vent (« comme un fou », selon l’expression de Rimski) dans le bureau du directeur financier avec un brouillon de contrat. Il avait donné de l’argent à Woland. Le magicien s’était aussitôt éclipsé, et, sauf Stepan, personne ne l’avait vu.
Rimski tira sa montre, vit qu’elle indiquait deux heures cinq, et laissa éclater son exaspération. Il y avait de quoi ! Likhodieïev avait téléphoné vers onze heures pour dire qu’il serait là dans une demi-heure, et non seulement il n’était pas venu, mais il avait disparu de chez lui !
– Et je n’ai pas que ça à faire ! rugit Rimski en plantant son doigt dans un tas de papiers qui attendaient sa signature.
– Il est peut-être tombé, comme Berlioz, sous un tramway ? dit Varienoukha en maintenant contre son oreille le récepteur du téléphone, où l’on entendait les appels insistants, prolongés et parfaitement vains de la sonnerie.
– Ça ne serait pas un mal…, murmura Rimski entre ses dents.
À ce moment entra une femme coiffée d’une casquette, vêtue d’une vareuse d’uniforme et d’une jupe noire et chaussée d’espadrilles. D’un petit sac accroché à sa ceinture, elle tira un carré de papier blanc et un cahier, et demanda :
– Variétés, c’est ici ? Télégramme urgent. Signez là.
Varienoukha traça vaguement une espèce de zigzag sur le cahier, et, dès que la porte eut claqué derrière la femme, il décacheta le pli. Il lut le télégramme, battit des paupières, et le passa à Rimski.
Le texte du télégramme était ainsi rédigé :
YALTA. VARIÉTÉS. MOSCOU. AUJOURD’HUI ONZE HEURES TRENTE BUREAU POLICE CRIMINELLE S’EST PRÉSENTÉ INDIVIDU CHÂTAIN CHEMISE DE NUIT PANTALON PAS DE BOTTES APPARENCE MALADE MENTAL DIT S’APPELER LIKHODIEÏEV DIRECTEUR VARIÉTÉS – STOP – TÉLÉGRAPHIER POLICE YALTA OÙ SE TROUVE DIRECTEUR LIKHODIEÏEV – STOP – FIN.
– Bravo ! Et à la tienne, Étienne ! s’écria Rimski. Encore une surprise !
– Le faux Dimitri ! dit Varienoukha. (Puis, reprenant le téléphone, il appela :) Allô ! Le télégraphe ! Veuillez prendre un télégramme urgent, pour le compte des Variétés. Vous y êtes ? « Police criminelle Yalta… Directeur Likhodieïev à Moscou-stop-Directeur financier Rimski »…
Nonobstant la nouvelle de l’imposteur de Yalta, Varienoukha se remit à chercher Stepan au téléphone partout où il pouvait se trouver, mais naturellement, il ne le trouva nulle part.
Au moment où Varienoukha, appareil en main, se demandait où il allait pouvoir téléphoner encore, la femme qui avait apporté le premier télégramme entra de nouveau et remit une nouvelle dépêche à l’administrateur. Varienoukha l’ouvrit en hâte, la lut et émit un sifflement.
– Quoi encore ? demanda Rimski avec un tic nerveux.
Varienoukha lui tendit le télégramme sans répondre, et le directeur financier put y lire ces mots :
SUPPLIE CROIRE ENVOYÉ YALTA PAR HYPNOTISME WOLAND – STOP – TÉLÉGRAPHIEZ POLICE CONFIRMATION MON IDENTITÉ – STOP – LIKHODIEÏEV.
Rimski et Varienoukha, rapprochant leurs têtes, relurent le télégramme, et, après l’avoir relu, ils se regardèrent fixement, la bouche ouverte.
– Citoyens ! s’écria enfin la femme, mécontente. Signez, et après vous pourrez rester la bouche ouverte tant que vous voudrez. C’est des télégrammes que je porte !
Varienoukha, sans quitter le télégramme des yeux, griffonna une signature sur le cahier sans le regarder, et la femme disparut.
– Enfin, tu as bien parlé avec lui, vers onze heures, au téléphone ? demanda l’administrateur profondément perplexe.
– Mais c’est complètement ridicule ! cria Rimski d’une voix aiguë. Que je lui aie parlé ou non, il ne peut pas être en ce moment à Yalta ! C’est ridicule !
– Il est soûl…, dit Varienoukha.
– Qui est soûl ? demanda Rimski, et de nouveau ils se regardèrent bouche bée.
Qu’un imposteur, ou un fou quelconque, eût télégraphié de Yalta, cela ne faisait aucun doute. Mais voilà qui était étrange : comment donc le mystificateur de Yalta pouvait-il connaître Woland, arrivé seulement d’hier à Moscou ? Et comment pouvait-il savoir qu’il y avait un rapport entre Likhodieïev et Woland ?
– Hypnotisme…, dit Varienoukha, répétant le mot du télégramme. Où a-t-il pu apprendre l’existence de Woland ?
Ses yeux cillèrent, puis il s’écria résolument :
– Mais non ! C’est absurde !… Absurde, absurde !
– Et où loge-t-il, ce Woland, que le diable emporte ? demanda Rimski.
Varienoukha se mit immédiatement en communication avec le bureau de l’Intourist, et, à la complète stupéfaction de Rimski, il lui apprit que Woland logeait dans l’appartement de Likhodieïev. Varienoukha forma alors le numéro de celui-ci, puis écouta longuement bourdonner la sonnerie. Parmi ces bourdonnements, il perçut soudain une voix lointaine, basse et lugubre, qui chantait : « …Rochers, mon abri… », et il en conclut que, quelque part, un poste de TSF s’était glissé dans le réseau des communications téléphoniques.
– Ça ne répond pas, dit Varienoukha en raccrochant. Si j’essayais encore le téléph…
Sa phrase demeura inachevée. La même femme venait d’apparaître, pour la troisième fois, à la porte. Tous deux – Rimski et Varienoukha – se levèrent aussitôt. Elle tira un papier de son sac, non plus blanc cette fois, mais gris.
– Ça devient vraiment intéressant, murmura entre ses dents Varienoukha en accompagnant du regard la femme qui se hâtait de sortir.
Rimski prit la feuille le premier. Sur le fond gris sombre du papier photographique, on distinguait nettement, écrites en noir, les lignes suivantes :
PREUVE MON ÉCRITURE MA SIGNATURE TÉLÉGRAPHIEZ CONFIRMATION FAITES SURVEILLER SECRÈTEMENT WOLAND LIKHODIEIEV.
Depuis vingt ans qu’il s’occupait de théâtre, Varienoukha en avait vu de toutes les couleurs. Mais là, il sentit qu’un épais brouillard envahissait son esprit, et il ne trouva rien d’autre à prononcer qu’un lieu commun, en l’occurrence complètement inepte :
– Ce n’est pas possible !
Rimski, lui, agit tout autrement. Il se leva, ouvrit la porte et, de là, aboya à l’intention d’une ouvreuse assise sur un tabouret :
– Que personne n’entre ici, sauf les facteurs ! et il ferma la porte à clef.
Cela fait, il prit dans son bureau une poignée de papiers et se mit à confronter avec soin les lettres épaisses et penchées à gauche du bélinogramme avec l’écriture des notes de service manuscrites de Stepan. Il compara également les signatures, ornées d’un paraphe en hélice. Varienoukha, penché sur la table, envoyait son haleine chaude dans le cou de Rimski.
– L’écriture est bien de lui, dit enfin le directeur financier d’un ton ferme ; et Varienoukha répéta en écho :
– Bien de lui.
En regardant attentivement le visage de Rimski, l’administrateur fut passablement étonné des changements qui s’y étaient produits. Déjà naturellement maigre, le directeur financier semblait avoir encore maigri, et même vieilli, et ses yeux cerclés d’écaille avaient perdu toute leur acuité habituelle. De plus, on y lisait non seulement de l’anxiété, mais aussi comme une profonde affliction. Quant à Varienoukha, il fit tout ce qu’est censé faire un homme au comble de l’étonnement. Il se mit à aller et venir dans le bureau, leva les bras comme un crucifié, but un plein verre de l’eau jaunâtre qui stagnait dans la carafe, et finalement s’écria :
– Je ne comprends pas ! Je ne comprends pas ! Je-ne-comprends-pas !
Rimski regardait par la fenêtre et semblait entièrement absorbé par ses pensées. Le directeur financier se trouvait, à vrai dire, dans une situation extrêmement difficile. Il lui fallait, ici même, sur place, découvrir des explications ordinaires à des faits qui ne l’étaient pas du tout.
Plissant les yeux, il se représentait Stepan en chemise de nuit et sans bottes, grimpant ce matin, vers onze heures et demie, dans un avion inconnu capable de voler à une vitesse extraordinaire, puis le même Stepan, toujours à onze heures et demie, descendant en chaussettes sur l’aérodrome de Yalta… le diable sait ce que c’est !
Mais peut-être n’était-ce pas Stepan qui lui avait parlé au téléphone, ce matin, de son propre appartement ? Si, si, c’était bien Stepan ! Il connaissait tout de même la voix de Stepan ! Et même si, aujourd’hui, ce n’était pas Stepan qui lui avait parlé, c’était bien Stepan qui, pas plus tard qu’hier soir, était venu de son bureau ici même, dans ce cabinet, avec ce contrat idiot, et qui avait irrité le directeur financier par la dangereuse légèreté de sa conduite. Aurait-il pu s’en aller ainsi, par le train ou l’avion, sans rien dire au théâtre ? Et s’il avait pris l’avion hier soir, il n’aurait pas pu arriver là-bas avant midi. Peut-être que si, quand même ?
– Yalta est à combien de kilomètres ? demanda Rimski.
Varienoukha interrompit son va-et-vient et cria :
– J’y ai pensé ! Il y a longtemps que j’y ai pensé ! Par chemin de fer, jusqu’à Sébastopol, il y a environ mille cinq cents kilomètres, et de là à Yalta encore au moins quatre-vingts ! Par air, bien sûr, ça fait moins.
Hum… Oui… Les trains, par conséquent, sont hors de question. Mais alors quoi ? Un avion de chasse ! Mais qui, et dans quel avion, laisserait Stepan monter en chaussettes ? Et pourquoi ? Bon, il avait peut-être ôté ses bottes en arrivant à Yalta ? Mais encore une fois, pourquoi ? Et puis, même avec des bottes, on ne l’aurait pas laissé monter dans un avion de chasse ? Et puis les avions de chasse n’ont rien à faire ici ! Car enfin, les télégrammes disent qu’il s’est présenté à la police à onze heures trente alors qu’il parlait encore au téléphone à Moscou à…attendez voir (à ce moment, Rimski eut la vision du cadran de sa montre).
Rimski se rappela où étaient les aiguilles… Horreur ! Elles indiquaient onze heures vingt minutes !
Que fallait-il en conclure ? Si l’on admettait qu’immédiatement après sa conversation téléphonique, Stepan s’était précipité à l’aérodrome et qu’il y était arrivé, disons en cinq minutes, ce qui, du reste était également inconcevable, il fallait en conclure que l’avion, ayant décollé à l’instant même, avait couvert en cinq minutes plus de mille kilomètres ! Et que par conséquent, cet avion était capable de parcourir en une heure plus de douze mille kilomètres. C’était impossible. Stepan n’était donc pas à Yalta… Que restait-il donc ? L’hypnotisme ? Il n’y a pas d’hypnotisme au monde qui permette de projeter un homme à plus de mille kilomètres ! Alors peut-être le rêvait-il qu’il était à Yalta ? Oui, peut-être que lui, il rêvait, mais la police de Yalta ? Non, non excusez-moi, ça ne s’est jamais vu !… Et pourtant ils avaient bien télégraphié de là-bas ?
Littéralement, le visage du directeur financier faisait peur à voir. À ce moment, la poignée de la porte fut tournée et secouée de l’extérieur, et l’on entendit l’ouvreuse crier farouchement :
– Non ! C’est défendu ! Ils sont en conférence ! Tuez-moi si vous voulez, vous n’entrerez pas !
Rimski, avec effort, parvint à se dominer, puis décrocha le téléphone et dit :
– Passez-moi Yalta en communication urgente.
« Pas bête ! » s’exclama intérieurement Varienoukha.
Mais la communication avec Yalta ne put être établie. Rimski raccrocha et dit :
– Ça, c’est le comble : la ligne est coupée !
Cette coupure de la ligne parut singulièrement l’affecter, et même le plonger dans l’indécision. Après quelques instants d’hésitation, il reprit le téléphone d’une main, pour noter de l’autre ce qu’il disait :
– Prenez un télégramme urgent. Variétés, oui. Yalta, Police criminelle. Oui. « Aujourd’hui vers onze heures trente, Likhodieïev m’a parlé au téléphone Moscou-stop-Ensuite n’est pas venu au bureau l’avons cherché téléphone sans résultat-stop-Confirmons écriture-stop-Prenons mesures surveillance artiste-Directeur financier Rimski. »
« Pas bête du tout ! » pensa Varienoukha, mais il ne put achever sa pensée car une autre idée traversait son esprit « Mais c’est bête ! Il ne peut pas être à Yalta, c’est impossible ! »
Voici, pendant ce temps, ce que fit Rimski : il rassembla soigneusement les télégrammes qu’il avait reçus et la copie du sien, les plia ensemble, les glissa dans une enveloppe, cacheta celle-ci, y inscrivit quelques mots et la tendit à Varienoukha en disant :
– Porte ça toi-même, et tout de suite, Ivan Savelïevitch. Eux, ils s’en débrouilleront.
« Ça, c’est vraiment pas bête ! » pensa Varienoukha, et il rangea l’enveloppe dans sa serviette. Puis, à tout hasard, il composa encore une fois le numéro de l’appartement de Stepan, écouta, et soudain se mit à cligner de l’œil et à faire des grimaces d’un air gai et mystérieux.
Rimski allongea le cou.
« Pouvez-vous me passer l’artiste Woland ? demanda Varienoukha d’un ton suave.
– Monsieur est occupé, répondit l’appareil d’une voix chevrotante. Qui le demande ?
– L’administrateur des Variétés, Varienoukha.
– Ivan Savelïevitch ? cria joyeusement l’appareil. Terriblement heureux d’entendre votre voix ! Comment va la santé ?
– Merci, répondit Varienoukha très surpris. Mais qui est à l’appareil ?
– Son assistant, son assistant et interprète Koroviev ! jacassa le téléphone. Tout à votre service, très aimable Ivan Savelïevitch ! Disposez de moi, absolument à votre guise. Eh bien ?
– Pardon, mais… Stepan Bogdanovitch Likhodieïev n’est pas chez lui ?
– Hélas ! non, cria l’appareil. Non ! Il est parti !
– Où cela ?
– À la campagne, faire une balade en voiture.
– Co… comment ? Une ba… balade ?… Mais quand rentrera-t-il ?
– Il a dit « Je vais juste respirer un peu de bon air, et je reviens ».
– Bon… merci, dit Varienoukha désemparé. Heu… voulez-vous être assez aimable pour dire à M. Woland qu’il passera ce soir en troisième partie ?
– À vos ordres. Comment donc. Sans faute. Immédiatement. Je n’y manquerai pas. Je vais lui dire, crachota le combiné par saccades.
– Eh bien, bonne chance, dit Varienoukha ahuri.
– Je vous prie d’accepter, dit l’appareil, mes salutations et mes souhaits les meilleurs, les plus chaleureux ! Bonne chance ! Bon succès ! Bonheur complet ! Tout !
– Et voilà, naturellement ! Je l’avais bien dit ! s’écria l’administrateur surexcité, en raccrochant. Pas question de Yalta. il est à la campagne !
– Eh bien, si c’est ça, dit le directeur financier en blêmissant de colère, c’est vraiment une cochonnerie sans nom !
À ce moment, l’administrateur fit un bond et poussa une exclamation qui fit sursauter Rimski :
– C’est ça ! Je me rappelle ! À Pouchkino, on vient d’ouvrir une tchébouretchnaïa qui s’appelle « Yalta » ! Tout est clair ! Il est allé là-bas, il s’est soûlé, et maintenant il nous envoie des télégrammes !
– Ça, c’est trop fort ! répondit Rimski, dont les joues tremblaient et dont les yeux brûlaient véritablement d’une terrible colère. Mais je t’assure que cette promenade lui coûtera cher !… (Soudain, il resta court, puis ajouta d’un on hésitant :) Mais… et la police ?…
– Sottises ! C’est encore un de ses tours ! trancha l’expansif administrateur, puis il demanda : Et l’enveloppe, je la porte quand même ?
– Absolument, répondit Rimski.
Et la porte s’ouvrit : c’était encore elle… « Elle ! » pensa Rimski avec une angoisse inexplicable. Et tous deux se levèrent pour accueillir l’employée des postes.
Cette fois, le télégramme disait :
MERCI POUR CONFIRMATION ENVOYER URGENCE CINQ CENTS ROUBLES BUREAU POLICE PRENDS AVION DEMAIN POUR MOSCOU LIKHODIEÏEV.
– Il est complètement fou, dit faiblement Varienoukha.
Rimski, faisant teinter ses clefs, ouvrit le coffre-fort, y prit de l’argent, compta cinq cents roubles, sonna, donna l’argent à un garçon de courses et l’envoya au central télégraphique.
– Tu n’y penses pas, Grigori Danilovitch ! proféra Varienoukha qui n’en croyait pas ses yeux. À mon avis, tu envoies cet argent pour rien.
– On nous le renverra, répondit calmement Rimski. Mais je te garantis qu’il va en répondre, de ce petit pique-nique !
Puis, montrant du doigt la serviette de Varienoukha, il ajouta :
– Vas-y, Ivan Savelïevitch, ne perds pas de temps.
Varienoukha, serviette sous le bras, quitta le bureau.
Il descendit au rez-de-chaussée, vit une longue queue à la caisse, apprit de la caissière que d’ici une heure, on pourrait afficher « complet », parce que le public était venu en foule dès qu’on avait collé les affiches supplémentaires, ordonna à la caissière de ne pas vendre les trente meilleures places de loges et de parterre, quitta la caisse au pas de course, se débarrassa au passage d’importuns qui quémandaient des billets gratuits. À ce moment retentit la sonnerie aigrelette du téléphone.
– Oui ! cria Varienoukha.
– Ivan Savelïevitch ? demanda une voix nasillarde excessivement déplaisante.
– Il n’est pas au théâtre ! commença Varienoukha. Mais le téléphone lui coupa aussitôt la parole :
– Ne faites pas la bête, Ivan Savelïevitch, et écoutez moi. Vous ne porterez ces télégrammes nulle part et vous ne les montrerez à personne.
– Qui parle ? rugit Varienoukha. Cessez ces plaisanteries, citoyen ! Vous serez tout de suite découvert ! Votre numéro ?
– Varienoukha, répliqua la voix répugnante, tu comprends le russe ? Ne porte pas les télégrammes.
– Vous continuez ? vociféra l’administrateur furieux. Alors, attendez ! Vous allez payer ça !
Il lança encore une menace quelconque, puis se tut, car il s’aperçut qu’à l’autre bout du fil, plus personne ne l’écoutait.
À ce moment, une ombre envahit rapidement le petit bureau. Varienoukha se précipita hors de la pièce, claqua la porte derrière lui et, par une sortie latérale, gagna en courant le jardin d’été.
L’administrateur se sentait plein d’excitation et d’énergie. Après cet insolent coup de téléphone, il était certain qu’une bande de voyous était en train de tramer de mauvaises plaisanteries, et que ces plaisanteries étaient liées à la disparition de Likhodieïev. Le désir de démasquer les malfaiteurs étouffait presque l’administrateur, et en même temps – si étrange que cela paraisse – il sentait naître en lui l’avant-goût de quelque chose d’agréable. Il en est souvent ainsi quand un homme tend à devenir le centre de l’attention générale, quand il va apporter quelque part une nouvelle sensationnelle.
Dans le jardin, le vent souffla au visage de l’administrateur et lui emplit les yeux de sable, comme pour lui barrer la route, comme pour le mettre en garde. Au premier étage, une fenêtre claqua, et les vitres faillirent voler en éclats, un frisson angoissé parcourut la cime des érables et des tilleuls. Il faisait de plus en plus sombre et frais. L’administrateur se frotta les yeux et vit le ciel de Moscou, au ras des toits, se couvrir d’une lourde nuée d’orage, ventrue et jaune. Au loin, on entendit un grondement.
Bien qu’il fût très pressé, Varienoukha fut pris de l’envie irrésistible de faire un détour de quelques secondes par les cabinets d’aisances du jardin pour vérifier en passant si l’électricien avait bien mis un grillage autour de la lampe.
Varienoukha passa devant le stand de tir et s’enfonça dans l’épais bosquet de lilas au milieu duquel se dressait l’édicule bleuâtre des cabinets. L’électricien était un homme de parole : la lampe suspendue sous le toit, du côté « hommes », était entourée d’un grillage métallique tout neuf, mais l’administrateur fut chagriné de voir que, même dans les ténèbres qui précédaient l’orage, on distinguait parfaitement des graffiti, tracés au crayon ou au charbon, sur les murs des cabinets.
– Qu’est-ce que c’est que c…, commença l’administrateur, mais à ce moment, il entendit derrière lui une voix qui ronronnait :
– C’est vous, Ivan Savelïevitch ?
Varienoukha sursauta, se retourna et vit un individu de petite taille, mais gros, avec une physionomie qui le faisait ressembler curieusement à un chat.
– Oui, c’est moi, dit Varienoukha d’un ton hostile.
– Très, très heureux, reprit d’une voix miaulante le petit gros à tête de chat, et tout à coup, se déployant de toute sa taille, il frappa Varienoukha sur l’oreille avec une telle force que la casquette de l’administrateur s’envola de sa tête et disparut sans retour dans la lunette d’un cabinet.
Le gros lui asséna un coup, les cabinets s’illuminèrent, l’espace d’un éclair, d’une lueur frémissante, et dans le ciel un coup de tonnerre y répondit. Puis une nouvelle lueur fulgura, et l’administrateur entrevit un deuxième individu, petit mais de carrure athlétique, aux cheveux rouges comme le feu… une taie sur un œil, une canine saillante… Celui-là, un gaucher sans doute, cogna l’administrateur sur l’autre oreille. En réponse, il y eut un nouveau grondement dans le ciel, et l’averse se mit à tomber sur le toit de planches des cabinets.
– Mais quoi, cama…, balbutia d’une voix éteinte l’administrateur, qui s’aperçut au même instant que le mot « camarades » ne convenait pas du tout à des bandits qui attaquaient un homme dans des cabinets publics, et reprit d’une voix rauque : Citoy…, mais sentit aussitôt qu’ils ne méritaient pas non plus ce titre, sur quoi il reçut, sans voir d’où il venait, un troisième coup, un coup terrible, tel que le sang jaillit de son nez et coula sur sa chemise.
– Qu’est-ce que t’as dans ta séérviette, parasite ? cria d’une voix perçante celui qui ressemblait à un chat. Des télégrammes ? On t’a bien prévenu, par téléphone, de ne les porter nulle part ? On t’a prévenu, je te demande ?
– On m’a prévu… prévin… prévenu, suffoqua l’administrateur.
– Et tu y vas quand même ? Donne ta séérviette, canaille ! cria l’homme aux cheveux rouges de la même voix nasillarde qui avait parlé au téléphone, et il arracha la serviette des mains tremblantes de Varienoukha.
Tenant chacun l’administrateur par un bras ils le traînèrent hors du jardin et s’engagèrent avec lui, d’un pas rapide, dans la rue Sadovaïa. Toutes les puissances de l’orage étaient maintenant déchaînées, l’eau mugissante se précipitait avec fracas dans les bouches d’égout, partout des vagues se gonflaient et bouillonnaient, l’eau jaillissait des gouttières et déferlait des toits, débordant des tuyaux de descente engorgés, des torrents écumants dégringolaient des portes cochères. Tout ce qui vivait avait déserté la rue Sadovaïa, et il n’y avait plus personne pour venir au secours d’Ivan Savelïevitch. Sautant les ruisseaux boueux illuminés par les éclairs, les bandits mirent à peine quelques secondes pour traîner l’administrateur à demi mort jusqu’au 302 bis. Ils s’engouffrèrent sous le porche, où, pieds nus, deux femmes se pressaient contre le mur, souliers et bas à la main. Ensuite, ils foncèrent jusqu’à l’escalier 6, et Varienoukha, dans un état voisin de la folie, fut hissé jusqu’au cinquième étage et jeté sur le plancher d’un vestibule obscur qu’il connaissait bien : celui de l’appartement de Stepan Likhodieïev.
Là, les deux brigands disparurent, pour faire place à une jeune fille rousse complètement nue dont les yeux brillaient d’un éclat phosphorique.
Varienoukha comprit que la partie la plus redoutable de son aventure commençait, et, poussant un gémissement, il se colla contre le mur. Mais la jeune fille vint se placer tout contre l’administrateur et lui posa ses mains sur les épaules. Les cheveux de Varienoukha se dressèrent sur sa tête. Car, même à travers le tissu froid et imbibé d’eau de sa chemise, il sentit que ces deux mains étaient encore plus froides – qu’elles étaient froides comme la glace.
– Laisse-moi t’embrasser, dit tendrement la jeune fille, et, tout près de ses yeux, Varienoukha vit deux yeux étincelants.
De l’autre côté de la rivière, le bois de pins, qu’une heure plus tôt le soleil de mai illuminait encore, commença à se brouiller et à se fondre dans une grisaille indistincte.
Puis un rideau de pluie uniforme voila la fenêtre. Des paraphes de feu rayèrent le ciel qui explosa de toutes parts et des lueurs effrayantes frémirent, inondant la chambre du malade.
Ivan, assis sur le bord de son lit, pleurait doucement en contemplant les eaux troubles de la rivière dont la surface bouillonnante se couvrait de bulles. À chaque coup de tonnerre, il poussait un cri plaintif et couvrait son visage de ses mains. Des feuilles de papier noircies par l’écriture d’Ivan jonchaient le sol. Elles avaient été éparpillées par le vent qui s’était engouffré dans la chambre avant le déchaînement de l’orage.
Les tentatives du poète de rédiger une déclaration concernant l’épouvantable professeur n’avaient abouti à rien. Pourtant, dès qu’il eut reçu des mains de la grosse infirmière, qu’on appelait Prascovia Fiodorovna, un bout de crayon et du papier, il se frotta les mains d’un air affairé et s’installa avec empressement à sa petite table. Le début lui vint aisément.
« À la milice. Déposition d’Ivan Nikolaïevitch Biezdomny membre du Massolit. Hier soir, je me suis rendu avec le défunt M.A. Berlioz à l’étang du Patriarche… »
Et là, le poète s’arrêta, plongé dans l’embarras, principalement par le mot « défunt ». Il y avait là, certainement, une ineptie : comment cela « je me suis rendu avec le défunt » ? Les défunts ne se promènent pas ! Effectivement, on allait le prendre pour un fou !
Ces réflexions faites, Ivan Nikolaïevitch corrigea sa première version, ce qui donna ceci : « … avec M.A. Berlioz, par la suite défunt… » mais l’auteur n’en fut pas plus satisfait. Une troisième rédaction s’imposait, mais le résultat fut encore plus mauvais : « Berlioz, qui est tombé sous un tramway… », d’autant plus qu’à ce moment vint se mêler à l’affaire ce compositeur du même nom, totalement inconnu, mais qui obligea Ivan à ajouter : « pas le compositeur… ».
Après s’être évertué quelque temps sur le problème des deux Berlioz, Ivan biffa tout et décida de commencer directement par quelque chose de très fort, afin d’accrocher immédiatement l’attention du lecteur : il écrivit que le chat était monté dans le tramway, puis il revint à l’épisode de la tête coupée. Cette tête et les prédictions du consultant le firent penser à Ponce Pilate, et, pour se montrer le plus convaincant possible, Ivan décida de raconter in extenso l’histoire du procurateur, depuis le moment où celui-ci était apparu sous le péristyle du palais d’Hérode revêtu de son manteau blanc à doublure sanglante.
Ivan travailla avec application, raturant des mots, en ajoutant d’autres, et il essaya même de dessiner Ponce Pilate, puis le chat sur ses pattes de derrière. Mais ces dessins ne lui furent d’aucune aide, et plus il avançait, plus sa déposition devenait confuse et incompréhensible.
Lorsque la nuée menaçante monta de l’horizon puis s’étendit, avec sa frange fuligineuse, au-dessus du bois de pins, et que des rafales de vent se mirent à souffler, Ivan, épuisé, sentit qu’il ne viendrait jamais à bout de sa déposition. Négligeant de ramasser les feuilles que le vent avait dispersées à travers la chambre, il se mit à pleurer, doucement et amèrement. Quand l’orage éclata, la bonne Prascovia Fiodorovna alla voir le poète. Fort alarmée de le trouver en pleurs, elle ferma le store afin que les éclairs n’effrayassent pas le malade, ramassa les feuillets qui traînaient sur le plancher et, les gardant à la main, courut chercher le docteur.
Celui-ci vint dans la chambre, fit une piqûre au bras d’Ivan et lui affirma d’un ton persuasif qu’il ne fallait plus pleurer, que tout cela allait passer, que bientôt tout serait changé, tout serait oublié.
Il apparut que le médecin avait dit vrai. Bientôt, en effet, le bois reprit son aspect antérieur. Chacun de ses arbres se dessina avec netteté sur le ciel qui, lavé par l’orage, avait recouvré toute la pureté de son azur. De même, la rivière reprit son cours paisible. La profonde mélancolie qui s’était emparée d’Ivan commença à le quitter aussitôt après la piqûre. Étendu sur son lit, calmé, le poète contemplait maintenant avec intérêt l’arc-en-ciel qui se déployait au-dessus de la vallée.
Les choses durèrent ainsi jusqu’au soir, et Ivan ne vit même pas l’arc-en-ciel s’effacer, ni le ciel devenir pâle et mélancolique, ni le bois s’assombrir.
Après avoir bu du lait chaud, Ivan s’étendit à nouveau sur son lit et s’étonna des changements survenus dans ses propres pensées. Dans sa mémoire, la figure maudite du chat démoniaque s’adoucit et la tête coupée perdit son caractère effrayant. Cessant d’y penser, Ivan se dit qu’en fin de compte, cette clinique n’était pas mal du tout, que Stravinski était un homme fort sensé et une célébrité, et qu’avoir affaire à lui était la chose la plus agréable du monde. Ajoutons à cela qu’après l’orage, l’air du soir était d’une fraîcheur et d’une douceur délicieuses.
La maison de douleur s’endormait. Dans les couloirs silencieux, les globes blancs de verre dépoli s’éteignirent, tandis que s’allumaient, conformément au règlement, les faibles lumières bleues des veilleuses. Derrière les portes, sur les chemins de caoutchouc qui couraient le long des corridors, les petits pas précautionneux des infirmières ne se firent plus entendre que de loin en loin.
Ivan gisait maintenant dans un état de molle langueur. Regardant tantôt la lampe à abat-jour qui, du plafond, répandait dans la chambre une lumière atténuée, tantôt la lune qui se levait derrière le bois noir, il conversait avec lui-même :
– Pourquoi, en somme, ai-je été si bouleversé que Berlioz soit tombé sous le tramway ? raisonnait le poète. En fin de compte, je me soucie de lui comme d’un bouton de culotte ! Car après tout, nous n’étions parents ni d’Ève ni d’Adam. Si l’on examine la question avec les lunettes de l’objectivité, il appert qu’au fond, je ne connaissais même pas réellement le défunt. En effet, que savais-je de lui ? Rien du tout, sinon qu’il était affligé d’une calvitie et d’une éloquence épouvantables. Ensuite, citoyens, continua Ivan en adressant son discours on ne sait à qui, essayons de démêler ceci : qu’est-ce qui m’a pris, voulez-vous me le dire, de m’emporter jusqu’à la fureur contre ce mystérieux consultant, professeur et magicien, avec son œil noir et vide ? Pourquoi toute cette absurde poursuite, en caleçon et une bougie à la main, puis cette incongrue séance de guignol au restaurant ?
– Hé là, hé là ! dit l’ancien Ivan à l’Ivan nouveau d’une voix sévère qui résonna, bien qu’intérieure peut-être, à son oreille. Tout de même, il savait d’avance que Berlioz aurait la tête coupée, non ? Comment donc ne pas en être bouleversé ?
– Allons, camarades, de quoi parlons-nous au juste ? répliqua le nouvel Ivan à l’ancien, à l’Ivan désuet. Qu’il y ait là une affaire louche, même un enfant le comprendrait. Ce professeur est une personne peu ordinaire, et énigmatique à cent pour cent ! Mais c’est là, justement, tout l’intérêt de la chose ! Un homme qui a connu personnellement Ponce Pilate : que pouvez-vous souhaiter de plus intéressant ? Et, au lieu de faire tout ce raffut imbécile à l’étang du Patriarche, n’aurait-il pas été plus intelligent de lui demander poliment la suite des aventures de Pilate et de ce détenu, Ha-Nozri ? Au lieu de ça, je me suis occupé le diable sait de quoi ! Un directeur de revue qui se fait écraser : vous parlez d’un événement ! Hé quoi, la revue va-t-elle cesser de paraître pour autant ? Que faire donc ? L’homme est mortel et, comme quelqu’un l’a très justement dit, inopinément mortel. Eh bien, Dieu ait son âme ! Il y aura un nouveau directeur, et même, probablement, encore plus éloquent que l’ancien !
Sur ces mots, le nouvel Ivan s’assoupit un instant, puis demanda au vieil Ivan d’une voix fielleuse :
– En sorte que j’ai l’air de quoi, moi, dans cette histoire ?
– D’un crétin ! répondit distinctement une voix de basse venue on ne sait d’où, qui n’appartenait à aucun des deux Ivan et qui ressemblait étrangement à la basse du professeur.
Non seulement Ivan, on ne sait pourquoi, ne se sentit pas offensé, mais il fut même agréablement surpris par le mot « crétin ». Il sourit, et se laissa glisser dans une paisible torpeur. À pas feutrés, le sommeil gagnait Ivan, et déjà il voyait en songe les palmiers aux troncs en pattes d’éléphant, et le chat qui passait devant lui – un chat qui n’avait plus rien d’affreux, un chat très amusant même –, et, en un mot, Ivan était sur le point de sombrer définitivement dans le rêve quand tout à coup le grillage de la fenêtre s’écarta sans bruit. En même temps, une mystérieuse silhouette surgit sur le balcon, se déroba aux rayons de la lune et menaça Ivan du doigt.
Sans aucune frayeur, Ivan se souleva sur son lit et constata qu’un homme se tenait sur le balcon. Et cet homme, appuyant son doigt sur ses lèvres, murmura :
– Chut !…
Un petit homme en chapeau melon jaune tout troué, avec un nez de couleur framboise en forme de poire, un pantalon à carreaux et des souliers vernis, monté sur une bicyclette ordinaire, à deux roues, fit son entrée sur la scène des Variétés. Au son d’un fox-trot, il fit le tour du plateau, puis poussa un cri victorieux, à la suite de quoi la bicyclette se dressa debout sur sa roue arrière. Continuant à rouler sur cette roue, le petit homme se renversa les jambes en l’air, trouva le moyen, dans cette position, de dévisser la roue avant et de l’envoyer dans les coulisses, et poursuivit sa course en pédalant avec les mains.
Une blonde replète entra à son tour, assise sur une selle perchée tout en haut d’un long mât métallique monté sur une roue. Vêtue d’un maillot et d’une courte jupe semée d’étoiles d’argent, elle se mit, elle aussi, à décrire des cercles. En la croisant, le petit homme la salua d’un cri de bienvenue et souleva du pied droit le chapeau melon qui le coiffait.
Enfin, on vit entrer un gamin de huit ans à figure de vieillard, qui se mit à zigzaguer entre les adultes sur une minuscule bicyclette munie d’une énorme trompe d’auto.
Après avoir décrit quelques boucles, la petite troupe, accompagnée d’un roulement de tambour menaçant, descendit à toute vitesse vers le bord de la scène. Avec des exclamations étouffées, les spectateurs des premiers rangs se jetèrent en arrière, persuadés que les trois cyclistes allaient s’effondrer avec leurs machines dans la fosse d’orchestre.
Mais les bicyclettes s’arrêtèrent net au moment précis où elles menaçaient de basculer dans l’abîme, sur la tête des musiciens. Avec un « Hop ! » retentissant, les trois cyclistes quittèrent d’un bond leurs engins et saluèrent. La blonde envoya des baisers au public, tandis que le gamin lançait un appel grotesque de son énorme trompe.
Les applaudissements firent trembler la salle, le rideau bleu à la grecque se referma sur les cyclistes, la lumière verte des inscriptions lumineuses « Sortie » s’éteignit, et sous la coupole centrale, dans le réseau des cordes de trapèzes, s’allumèrent des globes blancs, éblouissants comme le soleil. L’entracte commençait, avant la troisième partie.
Le seul homme que les miracles de la technique vélocipédique de la famille Giulli avaient laissé parfaitement indifférent était Grigori Danilovitch Rimski. Assis à son bureau dans la solitude la plus complète, il mordait ses lèvres minces, et, de temps à autre, son visage se crispait. À la singulière disparition de Likhodieïev s’ajoutait maintenant la disparition tout à fait imprévue de Varienoukha.
Rimski savait où il était parti, mais il était parti… et n’était pas revenu ! Rimski haussa les épaules et murmura pour lui-même : « Mais pour quel motif ? »
Et chose étrange : pour un homme aussi pratique que le directeur financier, le plus simple était évidemment de téléphoner là où il avait envoyé Varienoukha, afin de savoir ce qui lui était arrivé là-bas. Or, jusqu’à dix heures du soir, il n’avait pu se résoudre à donner ce coup de téléphone.
À dix heures donc, en se faisant véritablement violence, Rimski décrocha l’appareil, et s’aperçut aussitôt que son téléphone était mort. Un commissionnaire vint lui apprendre que les autres appareils du théâtre étaient tous également hors d’usage. Cet événement – désagréable, certes, mais non surnaturel – acheva, on ne sait pourquoi, d’abattre le directeur financier, tout en le réjouissant, car il le débarrassait ainsi de l’obligation de téléphoner.
Au moment où la petite lampe rouge qui annonçait le début de l’entracte se mettait à clignoter au-dessus de la tête du directeur financier, un appariteur entra et annonça que l’artiste étranger était arrivé. Le directeur financier, sans savoir pourquoi, frissonna, et, l’air plus lugubre qu’une nuée d’orage, il se rendit dans les coulisses pour accueillir l’artiste, puisqu’il n’y avait plus personne pour le faire.
Dans le couloir où stridulait déjà la sonnerie d’appel, une petite foule de curieux s’était rassemblée, sous divers prétextes, pour regarder dans la grande loge d’acteur. Il y avait là des illusionnistes en robes éclatantes et turbans, un patineur en blouson de tricot blanc, un diseur d’histoires au visage blême de poudre et un maquilleur.
La nouvelle célébrité avait étonné tout le monde par son frac d’une longueur inhabituelle et d’une coupe admirable, et par le loup noir qui masquait son visage. Mais plus étonnants encore étaient les deux compagnons du magicien noir : un grand type à carreaux avec un lorgnon fêlé et un chat noir, gros et gras, qui était entré dans la loge sur ses pattes de derrière et s’était assis avec une parfaite aisance sur un canapé, clignant des yeux à la lumière des lampes nues de la table de maquillage.
Rimski essaya de sourire, ce qui donna à son visage un air aigre et méchant, et salua le taciturne magicien qui s’était assis sur le canapé à côté du chat. Il n’y eut pas de poignée de main. En revanche, le type à carreaux se présenta lui-même, avec désinvolture, au directeur financier, comme « l’assistant de monsieur ». Ce fait provoqua l’étonnement du directeur financier, et, une fois de plus, un étonnement désagréable : dans le contrat, il n’avait jamais été question d’un assistant.
D’un ton contraint et très froid, Grigori Danilovitch demanda à l’espèce de clown qui s’était ainsi jeté à sa tête où se trouvaient les accessoires de l’artiste.
– Vous êtes notre joyau céleste, inestimable monsieur le directeur ! répondit d’une voix chevrotante l’assistant du magicien. Nous avons toujours nos accessoires sur nous, et les voici ! Ein, zwei, drei !
En disant ces mots, il agita sous les yeux de Rimski ses doigts noueux, et, soudainement, tira de l’oreille du chat la propre montre en or du directeur financier, avec sa chaîne. Jusqu’alors, cette montre se trouvait dans la poche du gilet de Rimski, sous son veston fermé, et la chaîne était passée dans une boutonnière.
Involontairement, Rimski mit les mains sur son ventre, les curieux firent « Ah !… » et le maquilleur qui jetait un coup d’œil par la porte émit un grognement approbateur.
– C’est votre montre ? Prenez, je vous en prie ! dit le personnage à carreaux avec un sourire impertinent, et, dans une paume sale, il présenta son bien à Rimski effaré.
– Vaut mieux pas s’asseoir à côté de lui dans le tramway, chuchota gaiement le diseur d’histoires au maquilleur.
Mais le coup de la montre n’était rien en comparaison du tour qu’exécuta le chat. Il se leva brusquement du canapé, se dirigea sur ses pattes de derrière vers la console que surmontait un miroir, enleva avec ses pattes de devant le bouchon d’une carafe, versa de l’eau dans un verre, la but, remit le bouchon en place et s’essuya les moustaches à l’aide d’un chiffon à démaquiller.
Cette fois, personne ne fit « Ah !… », et tout le monde resta bouche bée. Seul le maquilleur murmura avec enthousiasme :
– Quelle classe !…
Mais la sonnerie retentit pour la troisième fois et tous, très excités et goûtant à l’avance un numéro qui promettait d’être du plus haut intérêt, quittèrent la loge en se bousculant.
Une minute plus tard, dans la salle, les globes s’éteignaient, une lueur rougeâtre jaillissait de la rampe pour inonder le bas du rideau, celui-ci s’entrouvrait un instant sur la scène brillamment éclairée, et le public vit paraître un homme rondelet, gai comme un pinson, dont l’habit était fripé et le linge d’une fraîcheur douteuse. Tout Moscou le connaissait : c’était le fameux présentateur Georges Bengalski.
– Eh bien, citoyens ! dit Bengalski en arborant un sourire enfantin. Vous allez assister maintenant… (Bengalski s’interrompit brusquement, et, changeant de ton, reprit :) À ce que je vois, l’assistance est encore plus nombreuse pour la troisième partie. Vraiment, ce soir, la moitié de la ville est ici ! Ça me rappelle un ami que j’ai rencontré ces jours-ci. Je lui dis : « Pourquoi ne viens-tu jamais nous voir ? Hier soir, je t’assure, nous avions la moitié de la ville ! » Et il me répond : « Mais moi, j’habite dans l’autre moitié ! » (Bengalski fit une pause pour laisser éclater le rire général, mais, comme personne ne rit, il continua :)… Eh bien, vous allez assister à un numéro présenté par M. Woland, l’illustre artiste étranger : une séance de magie noire ! Oui, oui, vous savez aussi bien que moi (et Bengalski ponctua ses paroles d’un sourire entendu) que la magie noire n’a jamais existé et que tout cela est pure superstition. Mais le maestro Woland possède au plus haut degré la technique de l’illusionnisme, ce que vous pourrez constater vous-mêmes au cours de la partie la plus passionnante de son numéro, c’est-à-dire lorsqu’il révélera les secrets mêmes de sa technique ! Alors, tous ensemble ! Pour sa technique prodigieuse, et pour la révélation de ses secrets, nous réclamons : monsieur Woland ! monsieur Woland !
En achevant de débiter ce galimatias, Bengalski joignit les mains et les agita d’un air engageant vers la fente du rideau, à la suite de quoi les deux pans de celui-ci s’écartèrent lentement avec un léger bourdonnement.
L’entrée du magicien, suivi de son interminable assistant et du chat solidement planté sur ses pattes de derrière, plut énormément au public.
– Un fauteuil, ordonna Woland d’une voix égale.
À la seconde même, sans que l’on pût savoir d’où il venait, un fauteuil apparut sur la scène, et le magicien s’y assit.
– Dis-moi, ami Fagot, s’enquit Woland auprès du bouffon à carreaux, qui portait donc apparemment, outre « Koroviev », un autre nom, dis-moi, d’après toi, la population moscovite n’a-t-elle pas changé considérablement ?
Le magicien regarda le public muet de saisissement à la vue de ce fauteuil qui était apparu dans les airs.
– Considérablement, messire, répondit doucement Fagot-Koroviev.
– Tu as raison. Ces citadins ont beaucoup changé… extérieurement, je veux dire… comme la ville elle-même, d’ailleurs… Les costumes, inutile d’en parler, mais on peut voir maintenant ces… comment donc, tramways, automobiles…
– Autobus, suggéra respectueusement Fagot.
Le public écoutait attentivement cette conversation, croyant qu’elle servait de prélude à des tours de magie. Les coulisses étaient bondées d’artistes, de techniciens et d’employés du théâtre, entre les figures desquels apparaissait le visage pâle et tendu de Rimski.
Bengalski, qui s’était réfugié sur le côté de la scène, avait l’air quelque peu interdit. Il leva légèrement le sourcil et, profitant d’une pause, déclara :
– L’artiste étranger exprime son admiration enthousiaste pour Moscou, pour ses progrès dans le domaine technique, et aussi pour les Moscovites, et Bengalski fit deux sourires, l’un adressé au parterre, l’autre aux galeries.
Woland, Fagot et le chat tournèrent la tête vers le présentateur.
– Ai-je exprimé une admiration enthousiaste ? demanda le magicien à Fagot.
– Nullement, messire, vous n’avez exprimé aucune admiration enthousiaste, répondit celui-ci.
– Que dit donc cet homme ?
– Tout simplement des mensonges ! déclara le collaborateur à carreaux d’une voix qui retentit dans tout le théâtre, puis il se tourna vers Bengalski et ajouta : Je vous félicite, citoyen menteur !
Des rires fusèrent des galeries. Bengalski sursauta et ouvrit de grands yeux.
– Mais ce qui m’intéresse, naturellement, ce ne sont pas tant ces autobus, téléphones, et autres…
– Machines, suggéra Fagot.
– Précisément, je te remercie, dit lentement le magicien de sa profonde voix de basse, que cette question beaucoup plus importante : ces citadins ont-ils changé intérieurement ?
– Question de la plus haute importance, en effet, monsieur.
Dans les coulisses, on commença à se regarder et à hausser les épaules. Bengalski était rouge, Rimski blême. Mais, comme s’il avait deviné cette inquiétude naissante, le magicien dit :
– Mais nous causons, cher Fagot, nous causons, et le public commence à s’ennuyer. Montre-nous donc, pour commencer, une petite chose toute simple.
Une rumeur de soulagement parcourut la salle. Longeant la rampe, Fagot et le chat gagnèrent chacun un côté de la scène. Fagot fit claquer ses doigts, lança d’un air conquérant : « Trois, quatre ! », pêcha en l’air un jeu de cartes, le battit, et l’envoya au chat sous la forme d’un long ruban qui traversa toute la scène. Les cartes se rassemblèrent dans les pattes du chat, qui les renvoya de la même façon. Le long serpent se déroula avec un froissement satiné, et Fagot, ouvrant le bec comme un oisillon, avala tout le paquet, carte par carte. Le chat salua alors en faisant un rond de jambe de sa patte arrière droite, ce qui eut pour effet de déchaîner une rafale d’applaudissements.
– Quelle classe ! Quelle classe ! cria-t-on avec enthousiasme dans les coulisses.
Mais Fagot, le doigt tendu vers le parterre, déclara :
– Honorables citoyens ! Le jeu de cartes se trouve présentement au septième rang, dans le portefeuille du citoyen Partchevski, entre un billet de trois roubles et une convocation au tribunal pour une affaire de pension alimentaire que ce citoyen doit payer à la citoyenne Zelkova.
Le parterre s’agita, des spectateurs se levèrent à moitié, et, finalement, un citoyen qui répondait précisément au nom de Partchevski, le visage empourpré par l’étonnement, tira de son portefeuille le jeu de cartes, qu’il brandit à bout de bras, ne sachant qu’en faire.
– Gardez-le donc en souvenir ! cria Fagot. Vous avez eu bien raison, hier au dîner, de dire que, sans le poker, la vie à Moscou serait pour vous absolument insupportable.
– Vieux truc ! lança une voix de la galerie. Ce type, au parterre, est un compère !
– Vous croyez ? glapit Fagot en plissant les yeux vers la galerie. Dans ce cas, vous faites partie de la même bande, parce que le jeu de cartes est dans votre poche !
Des mouvements divers agitèrent la galerie, puis une voix lança joyeusement :
– C’est vrai ! Il l’a ! Le voilà !… Hé mais ? C’est des billets de dix roubles !
Les spectateurs du parterre levèrent la tête. Effectivement, là-haut, quelqu’un venait de découvrir dans sa poche, avec une vive émotion, un paquet enveloppé comme on le fait dans les banques et portant l’inscription « Mille roubles ». Tandis que ses voisins se poussaient pour mieux voir, le citoyen ahuri s’efforçait d’ouvrir un coin de l’enveloppe pour voir s’il s’agissait de vrais billets de dix roubles ou d’argent ensorcelé.
Puis des exclamations joyeuses partirent de la galerie – Cré nom, mais oui ! C’est des vrais ! Des billets de dix !
– J’aimerais bien jouer avec un jeu de cartes comme ça ! s’écria gaiement un gros homme, au milieu du parterre.
– Avec plaisir répondit Fagot. Mais pourquoi vous tout seul ? Tout le monde sera très heureux d’y participer ! (D’un ton de commandement, il ajouta :) Regardez en haut !… Une ! (Un pistolet apparut dans sa main, et il cria :) Deux ! (Le pistolet fut pointé vers le plafond.) Trois !
Une flamme jaillit, le coup de feu claqua, et aussitôt, sous la coupole, plongeant entre les trapèzes, des rectangles de papier blanc commencèrent à tomber dans la salle.
Ils tournoyaient, voletaient de tous côtés, se répandaient dans les galeries, tombaient vers l’orchestre et la scène. En quelques secondes, la pluie d’argent, de plus en plus épaisse, atteignit les fauteuils, et les spectateurs commencèrent à attraper les billets. Des centaines de mains se levèrent, les spectateurs regardaient les billets par transparence à la lumière de la scène illuminée et constataient la parfaite authenticité de leur filigrane. Leur odeur non plus ne laissait place à aucun doute : c’était, d’un attrait sans pareil, l’odeur des billets fraîchement imprimés. L’allégresse d’abord, puis une extrême surprise s’emparèrent de tout le théâtre. De partout fusaient les mêmes mots : « Des billets de dix ! Des billets de dix ! », des exclamations : « Ha ! ha ! » et des rires joyeux. Déjà, des spectateurs rampaient dans les allées, fouillant sous les fauteuils. D’autres, nombreux, étaient montés sur les sièges pour saisir au vol les capricieux billets.
Peu à peu, le visage des miliciens de service prit un air vaguement perplexe. Quant aux artistes, ils sortirent des coulisses et se mêlèrent sans cérémonie aux spectateurs.
Au premier balcon, une voix lança :
– Hé, laisse ça ! C’est à moi ! Il a volé vers moi !
– Touche pas, sinon c’est moi qui vais te toucher ! répliqua une autre voix.
Sur quoi, on entendit un bruit de chute. Un casque de milicien apparut au balcon. Quelqu’un fut emmené.
Bref, l’excitation montait, et l’on ignore à quel débordement tout cela aurait abouti si, tout à coup, Fagot n’avait arrêté net, en soufflant en l’air, la pluie d’argent.
Deux jeunes gens, après avoir échangé un regard plein de sous-entendus réjouissants, quittèrent brusquement leur place et filèrent tout droit vers le buffet. Un brouhaha général emplissait le théâtre, et tous les yeux brillaient d’excitation. Oui, vraiment on ne sait quel tour scandaleux cela aurait pu prendre si Bengalski, enfin, n’avait pris sur lui de faire quelque chose. Il parvint à se dominer et, tout en se frottant les mains d’un geste habituel, il proclama de sa voix la plus sonore :
– Citoyens ! Ce que nous venons de voir est un cas typique d’hypnose collective, comme on dit. C’est une expérience purement scientifique, qui démontre parfaitement que, dans la magie, il n’existe pas de miracles. Nous allons demander maintenant au maestro Woland de nous dévoiler les secrets de cette expérience. Et vous verrez, citoyens, que ces prétendus billets de dix roubles vont disparaître aussi soudainement qu’ils sont apparus.
Sur ce, il se mit à applaudir – mais il fut parfaitement seul à le faire – et ses lèvres esquissèrent un sourire confiant, tandis que ses yeux, loin de refléter cette confiance, exprimaient plutôt une muette prière.
Le petit discours de Bengalski ne plut pas du tout au public. Un profond silence se fit dans la salle. C’est Fagot – l’homme à carreaux – qui le rompit en ces termes :
– Et ça, c’est un cas typique de bobard, comme on dit, déclara-t-il de sa voix de chèvre criarde. Les billets, citoyens, sont authentiques.
– Bravo ! jeta abruptement une voix de basse venue du poulailler.
– Quant à celui-ci, reprit Fagot en montrant Bengalski du doigt, il commence à m’embêter ! Il vient tout le temps se fourrer là où personne n’a besoin de lui, et gâche le spectacle avec ses commentaires qui ne tiennent pas debout ! Qu’est-ce qu’on pourrait bien faire de lui ?
– Lui arracher la tête ! proposa avec sévérité un spectateur des galeries.
– Hein ? Comment dites-vous ? répondit aussitôt Fagot, saisissant au vol cette suggestion éminemment condamnable. Lui arracher la tête ? C’est une idée ! Béhémoth ! cria-t-il au chat. Vas-y ! Ein, zwei, drei !
Il se produisit alors quelque chose d’extraordinaire. Le poil se hérissa sur le dos du chat noir qui poussa un miaulement déchirant. Puis il se ramassa en boule, bondit, comme une panthère, à la poitrine de Bengalski, et de là sauta sur sa tête. Il se cramponna à la chevelure clairsemée du présentateur et, dans un grouillement de ses grosses pattes, en deux tours, il arracha la tête du cou dodu, avec un hurlement sauvage.
Les deux mille cinq cents personnes présentes dans le théâtre poussèrent un seul cri. Des geysers de sang jaillirent des artères rompues et retombèrent en pluie sur le plastron et l’habit. Le corps sans tête exécuta quelques entrechats absurdes, puis s’affaissa sur le plancher. Dans la salle, des femmes jetèrent des cris hystériques. Le chat remit la tête à Fagot qui la saisit par les cheveux et la leva bien haut pour la montrer au public, et cette tête cria, d’une voix désespérée qu’on entendit dans tout le théâtre :
– Un docteur !
– En diras-tu encore, des bêtises pareilles, hein ? En diras-tu encore ? demanda Fagot, d’un ton plein de menaces, à la tête qui pleurait à chaudes larmes.
– Non, je ne le ferai plus ! râla la tête.
– Pour Dieu, cessez de le martyriser ! lança une voix de femme dominant le vacarme, et le magicien se tourna vers la loge d’où était partie cette voix.
– Alors, citoyens, qu’est-ce qu’on fait ? On lui pardonne ? demanda Fagot en s’adressant à la salle.
– On lui pardonne ! On lui pardonne ! crièrent d’abord quelques spectatrices, puis des hommes, puis tout le théâtre en chœur.
– Qu’ordonnez-vous, messire ? demanda Fagot en se tournant vers l’homme masqué.
– Eh bien…, répondit celui-ci d’un air pensif, il faut prendre ces gens comme ils sont… Ils aiment l’argent, mais il en a toujours été ainsi… L’humanité aime l’argent, qu’il soit fait de n’importe quoi : de parchemin, de papier, de bronze ou d’or. Ils sont frivoles, bien sûr… mais bah !… la miséricorde trouve parfois le chemin de leur cœur… des gens ordinaires… comme ceux de jadis, s’ils n’étaient pas corrompus par la question du logement… (et à voix haute il ordonna :) Remettez cette tête en place !
Le chat, après avoir visé soigneusement, planta la tête sur le cou et elle retrouva exactement sa place, comme si elle ne l’avait jamais quittée. Qui plus est, le cou ne portait pas la moindre trace de cicatrice. Avec ses pattes de devant, le chat épousseta l’habit et le plastron de Bengalski, et les taches de sang disparurent. Fagot remit Bengalski sur ses pieds, lui fourra dans la poche une liasse de billets de dix roubles, puis le poussa résolument hors de la scène en lui disant :
– Allez, du vent ! Vous n’êtes pas drôle.
Chancelant, l’œil hagard, le présentateur ne put aller plus loin que le poste d’incendie, où il se sentit au plus mal et se mit à crier lamentablement :
– Ma tête !… Ma tête !…
Plusieurs personnes, dont Rimski, se précipitèrent vers lui. Le présentateur pleurait, agitait les bras en l’air comme pour attraper on ne sait quoi, et gémissait :
– Ma tête, rendez-moi ma tête… Prenez mon appartement, prenez mes tableaux, mais rendez-moi ma tête !…
Un commissionnaire courut chercher un médecin. On essaya d’allonger Bengalski sur un divan, dans sa loge, mais il résista et commença à se débattre comme un fou furieux. Il fallut appeler une ambulance. Quand, enfin, on eut emmené le malheureux présentateur, Rimski regagna rapidement la scène, pour constater que de nouveaux prodiges s’y accomplissaient. Il faut dire d’ailleurs qu’à ce moment, ou peut-être quelques instants plus tôt, le magicien et son vieux fauteuil terni disparurent du plateau, mais que personne, dans le public, ne s’en aperçut, tant les spectateurs étaient fascinés par l’extraordinaire représentation que leur donnait Fagot.
Celui-ci, en effet, dès qu’il eut expédié sa victime dans les coulisses, revint sur la scène et annonça :
– Bon, à présent que nous voilà débarrassés de ce casse-pieds, ouvrons un magasin pour dames !
À l’instant même, le plancher de la scène se couvrit de tapis persans sur lesquels se posèrent d’énormes glaces éclairées de côté par la lueur verdâtre de tubes luminescents. Puis, entre les glaces, apparurent des vitrines où les spectateurs, stupéfaits et ravis, purent voir des robes parisiennes de modèles et de coloris les plus divers. Mais d’autres vitrines apparurent, offrant des centaines de chapeaux de dame, avec plumes ou sans plumes, avec boucles ou sans boucles, et des centaines de souliers – noirs, blancs, jaunes, de cuir, de satin, de daim, souliers à brides ou ornés de cabochons, bottines à tige damassée. Puis, parmi les souliers, apparurent des coffrets de parfums, des montagnes de sacs à main – d’antilope, de daim, de soie – et des entassements de tubes oblongs d’or ciselé contenant du rouge à lèvres.
Alors une jeune fille rousse en toilette de soirée noire, sortie le diable sait d’où – une jeune fille qui eût été tout à fait charmante si une cicatrice bizarre n’avait abîmé son joli cou –, arbora près d’une vitrine un sourire aimable de commerçante avisée.
Fagot, d’un air suave et malicieux à la fois, annonça que la maison allait procéder à l’échange – entièrement gratuit ! – des vieilles robes et des souliers démodés contre les dernières créations parisiennes. Il en serait de même – ajouta-t-il – en ce qui concerne les sacs à main, et tout le reste.
Avec révérence et rond de jambe, le chat, de ses pattes de devant, imita les gestes d’un portier ouvrant à deux battants une large porte.
La jeune fille, d’une voix douce et chantante quoique légèrement enrouée, modula des paroles qu’on avait quelque peine à comprendre mais qui, à en juger par le visage des spectatrices du parterre, devaient être des plus engageantes.
– Guerlain, Mitsouko, Narcisse Noir, n° 5 de Chanel, robes du soir, robes de cocktail…
Fagot se tortilla, le chat se plia en deux, la jeune fille ouvrit les vitrines, et Fagot brailla :
– Je vous en prie ! Faites comme chez vous ! Pas de cérémonie !
Le public s’agita, mais personne encore n’osait monter sur la scène. Enfin, une petite brune sortit du dixième rang du parterre ; avec un sourire qui avait l’air de dire que, de cela comme du reste, elle s’en fichait éperdument, elle grimpa sur le plateau par l’escalier latéral.
– Bravo ! vociféra Fagot. Je salue notre première cliente ! Béhémoth, un fauteuil ! Commençons par les chaussures, madame !
La brune s’assit dans le fauteuil, et Fagot, aussitôt, déversa à ses pieds, sur le tapis, tout un amoncellement de souliers. La petite brune déchaussa son pied droit, essaya un escarpin lilas, fit quelques pas sur le tapis, examina le haut talon.
– Elles ne vont pas me serrer ? demanda-t-elle d’un air hésitant.
– Voyons, voyons ! s’écria Fagot offusqué, tandis que le chat laissait échapper un « miaou » outragé.
– Je prends cette paire-là, monsieur, dit la petite brune avec dignité en mettant la seconde chaussure.
Ses vieux souliers furent jetés derrière un rideau, et la brunette prit le même chemin, accompagnée de la jeune fille rousse et de Fagot, qui portait sur des cintres quelques robes de haute couture. Le chat vint à la rescousse d’un air affairé et, pour se donner plus d’importance, il suspendit à son cou un mètre-ruban.
Une minute plus tard, l’intrépide brunette reparaissait, habillée d’une robe telle que tout le parterre soupira. Et ce fut une femme sûre d’elle-même, étonnamment embellie, qui vint se planter devant une glace, haussa avec grâce ses épaules nues, arrangea ses cheveux sur sa nuque et se cambra pour essayer d’apercevoir son dos.
– La maison vous prie d’accepter ceci en souvenir, dit Fagot en tendant à la jeune femme un coffret ouvert où trônait un flacon de parfum.
– Merci, dit la petite brune d’un air hautain, et elle redescendit au parterre.