Sir Edward George Earle Bulwer-Lytton

 

 

 

LES DERNIERS JOURS DE POMPÉI

 

 

 

(1834)

Traduction française par Hippolyte Lucas

 

 

 

 

 

 

 

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Table des matières

 

Préface de 1834. 6

Préface de 1850.. 10

LIVRE I. 12

Chapitre 1  Les deux élégants de Pompéi 13

Chapitre 2  La bouquetière aveugle et la beauté à la mode. – La confession de l’Athénien. – Présentation au lecteur d’Arbacès d’Égypte. 16

Chapitre 3  La parenté de Glaucus. – Description des maisons de Pompéi. – Une fête classique  26

Chapitre 4  Le temple d’Isis. – Le prêtre. – Le caractère d’Arbacès se développe lui-même  43

Chapitre 5  Encore la bouquetière. – Progrès de l’amour. 51

Chapitre 6  L’oiseleur reprend dans ses rets l’oiseau qui voulait s’échapper et essaye d’y prendre une autre victime. 58

Chapitre 7  La vie oisive à Pompéi. Tableau en miniature des bains de Rome. 68

Chapitre 8  Arbacès pipe ses dés avec le plaisir et gagne la partie. 77

LIVRE II. 89

Chapitre 1  Une maison mal famée à Pompéi, et les héros de l’arène classique. 90

Chapitre 2  Deux illustres personnages. 97

Chapitre 3  Glaucus fait un marché qui plus tard lui coûte cher. 102

Chapitre 4  Le rival de Glaucus gagne du terrain. 108

Chapitre 5  La pauvre tortue : nouveau changement pour Nydia. 117

Chapitre 6  L’heureuse beauté et l’esclave aveugle. 122

Chapitre 7  Ione est prise dans le filet – la souris essaye de ronger les mailles. 128

Chapitre 8  Solitude et soliloque de l’Égyptien – analyse de son caractère. 133

Chapitre 9  Ce que devient Ione dans la maison d’Arbacès – premier signe de la rage du terrible Ennemi 141

LIVRE III. 149

Chapitre 1  Le forum des Pompéiens. – Ébauche du premier mécanisme au moyen duquel la nouvelle ère du monde fut préparée. 150

Chapitre 2  Excursion matinale sur les mers de la Campanie. 156

Chapitre 3  La réunion religieuse. 165

Chapitre 4  Le courant de l’amour poursuit sa route : où va-t-il ?. 172

Chapitre 5  Nydia rencontre Julia. – Entrevue de la sœur païenne et du frère converti. – Notions d’un Athénien sur le christianisme. 181

Chapitre 6  Le portier. – La jeune fille et le gladiateur. 186

Chapitre 7  Cabinet de toilette d’une Pompéienne. Conversation importante entre Julia et Nydia  192

Chapitre 8  Julia visite Arbacès. – Le résultat de cette entrevue. 198

Chapitre 9  Un orage dans les pays chauds. La caverne de la magicienne. 204

Chapitre 10  Le seigneur de la Ceinture flamboyante, et sa confidente. Le destin écrit sa prophétie en lettres rouges, mais qui pourra le lire ?. 214

Chapitre 11  Marche des événements. – L’intrigue se noue. La trame s’ourdit, mais le filet change de main. 223

LIVRE IV.. 231

Chapitre 1  Réflexions sur le zèle des premiers chrétiens. – Deux hommes prennent une périlleuse résolution. – Les murs ont des oreilles, surtout les murs sacrés. 232

Chapitre 2  L’amphitryon, le cuisinier, la cuisine classique. Apaecidès cherche Ione – Leur conversation. 235

Chapitre 3  Réunion élégante et dîner à la mode à Pompéi 245

Chapitre 4  L’histoire s’arrête un moment à un épisode. 261

Chapitre 5  Le philtre. – Ses effets. 265

Chapitre 6  Réunion de différents personnages. Des fleuves qui, en apparence, coulaient séparément, unissent leurs eaux dans le même golfe. 269

Chapitre 7  Dans lequel le lecteur apprend la position de Glaucus. – L’amitié mise à l’épreuve. – L’inimitié adoucie. – L’amour toujours le même, parce que l’amour est aveugle. 279

Chapitre 8  Funérailles classiques. 288

Chapitre 9  Où une aventure arrive à Ione. 295

Chapitre 10  Ce que devient Nydia dans la maison d’Arbacès. – L’Égyptien éprouve de la compassion pour Glaucus. – La compassion est souvent une visiteuse bien inutile au coupable  297

Chapitre 11  Nydia joue le personnage de sorcière. 301

Chapitre 12  Une guêpe s’aventure dans la toile de l’araignée. 305

Chapitre 13  L’esclave consulte l’oracle. – Un aveugle peut tromper ceux qui s’aveuglent eux-mêmes. – Deux nouveaux prisonniers faits dans la même nuit. 309

Chapitre 14  Nydia et Calénus. 316

Chapitre 15  Arbacès et Ione. – Nydia dans le jardin. – Échappera-t-elle et sauvera-t-elle l’Athénien ?. 318

Chapitre 16  Le chagrin de nos bons camarades pendant nos afflictions. Le cachot et ses victimes. 324

Chapitre 17  Une chance pour Glaucus. 331

LIVRE V.. 345

Chapitre 1  Le songe d’Arbacès – Une visite et un avertissement pour l’Égyptien. 346

Chapitre 2  L’amphithéâtre. 354

Chapitre 3  Salluste et la lettre de Nydia. 366

Chapitre 4  Encore l’amphithéâtre. 368

Chapitre 5  La cellule du prisonnier et la cellule des morts – La douleur reste insensible à l’horreur. 376

Chapitre 6  Calénus et Burbo – Diomède et Claudius – La jeune fille de l’amphithéâtre et Julia  380

Chapitre 7  Les progrès de la destruction. 384

Chapitre 8  Arbacès rencontre Ione et Glaucus. 388

Chapitre 9  Désespoir des amants – Situation de la multitude. 391

Chapitre 10  Le lendemain matin – Le sort de Nydia. 395

Chapitre 11  Où tout finit. 397

À propos de cette édition électronique. 402

 

Préface de 1834

 

En visitant ces cités antiques, dont les vestiges exhumés attirent le voyageur aux abords de Naples, peut-être plus que, tout à la fois, la brume délicieuse, le soleil sans nuage, les vallées violettes et les orangeraies du Sud ; en contemplant, frais et éclatant encore, les demeures, les rues, les temples et les théâtres d’une localité de l’âge le plus fier de l’Empire romain ; il n’est rien d’anormal à ce que l’écrivain qui s’était déjà efforcé, fût-ce de manière indigne, de revivifier et créer, désirât vivement repeupler une fois encore ces rues désertes, restaurer ces ruines élégantes et réanimer des ossements encore cachés à son regard, traversant ainsi un gouffre de dix-huit siècles et éveillant à une seconde existence la Cité de la Mort !

 

Et le lecteur s’imaginera facilement combien ce désir s’augmenta pour celui qui entreprit cette tâche aux abords mêmes de Pompéi, avec à ses pieds cette même mer qui en porta le trafic et en reçut les fugitifs. Et, constamment devant ses yeux, le Vésuve, montagne sinistre, crachant toujours feux et fumées[1]. Je fus néanmoins conscient, dès le début, des difficultés qui m’attendraient. Dépeindre les façons et montrer la vie du Moyen Âge exigèrent déjà une main de maître ; encore, peut-être, cette tâche fut-elle légère et facile en comparaison de la tentative de décrire une période bien plus lointaine et bien plus étrangère.

 

Avec les hommes, et les coutumes, de la féodalité, nous avons une sympathie naturelle et des liens de parenté : ces hommes furent nos ancêtres, nos habitudes proviennent des leurs, leur foi chevaleresque reste la nôtre, leurs tombes sanctifient encore nos églises, et les ruines de leurs châteaux, d’un œil sévère, continuent de surveiller nos vallées. Nous traçons nos propres institutions à partir de leurs luttes pour la liberté et pour la justice, et, à travers les éléments du leur, nous reconnaissons l’origine de notre état social. Mais nous sommes sans lien domestique ou familier avec l’âge classique. La foi de cette religion obsolète et les us et coutumes de cette ancienne civilisation n’offrent que peu de sacré ou d’attrait à nos nordiques imaginations ; et ces choses, liées à des souvenirs d’études imposées comme besogne et non cultivées comme plaisir, nous furent rendues encore plus usées par les pédanteries scolastiques qui, en premier lieu, nous les firent connaître.

 

Ardue certes, cette entreprise me sembla valoir l’essai ; et période et thème ont été choisis pour tenter de stimuler la curiosité du lecteur et l’intéresser aux descriptions de l’auteur : premier siècle de notre religion, période la plus civilisée de Rome, action se développant dans des lieux dont nous avons retrouvé les vestiges, catastrophe parmi les plus terribles de l’histoire ancienne.

 

Disposant d’une matière abondante, je me suis donc efforcé de choisir ce qui pourrait le mieux attirer le lecteur moderne : les coutumes et les superstitions les moins connues de lui ; des ombres qui, une fois réanimées, lui offriraient des images telles que, dessinant le passé, elles puissent lui être l’occasion d’une profitable réflexion sur le présent. Il fallut, de fait, une maîtrise de soi bien plus grande qu’on ne saurait d’abord s’imaginer, afin de rejeter tout ce qui, très tentant en soi, aurait pu embellir mon histoire en nuisant à la symétrie de l’ensemble. Ainsi, par exemple, mon récit remonte au bref règne de Titus, alors que Rome atteignait aux sommets les plus orgueilleux et les plus colossaux du luxe et du pouvoir ; la tentation fut donc très grande d’emmener, au cours des événements, les personnages de Pompéi à Rome. Où trouver telles matières à description, un tel champ de vanité ostentatoire, ailleurs que dans cette capitale du monde, dont la grandeur prêterait à la fantaisie une si vive inspiration, et à l’investigation une si propice et si grave dignité ?

 

Mais, ayant opté pour un sujet et un dénouement, la destruction de Pompéi, ne fallait-il plus qu’une minime connaissance des principes de l’art pour comprendre que mon récit devait se limiter strictement aux confins de Pompéi.

 

Apposés à la pompe solennelle de Rome, les fastes et les luxes de la bouillante cité campanienne auraient été trop peu de chose ; au milieu de l’océan impérial aux flots immenses, son sort aurait eu l’air d’un petit naufrage isolé et le faire-valoir de l’intérêt de mon récit eût tout simplement détruit ou dominé la cause qu’il devait soutenir.

 

Je dus donc renoncer à cette excursion si tentante fût-elle, et limitant rigoureusement mon domaine à Pompéi, laisser à d’autres l’honneur de dépeindre la civilisation creuse mais majestueuse de Rome. Cette ville dont le sort me fournit une catastrophe si fantastique et si effroyable, me fournit aussi sans peine, au premier regard jeté sur ses ruines, les personnages les plus convenants au thème et à l’action. Cette à demi grecque colonie d’Héraclée, mâtinant d’une mode italienne tant de costumes de l’Hellade, suggéra d’elle-même les personnages de Glaucus et d’Ione. Le culte d’Isis, l’existence de son temple, ses oracles trompeurs dévoilés ; le commerce entre Pompéi et Alexandrie ; les associations du Sarnus avec le Nil, firent naître l’Égyptien Arbacès, le vil Calénus, le fervent Apaecidès. Les premières luttes entre le christianisme et la superstition païenne inspirèrent la création d’Olynthus, et les champs brûlés campaniens, longtemps célèbres par les incantations de la magicienne, produisirent naturellement la saga du Vésuve.

 

Quant à la jeune aveugle, je la dois à un gentleman bien connu des Anglais à Naples pour ses vastes connaissances générales. Au cours d’une conversation fortuite où il fut question de l’obscurité totale qui accompagna la première éruption connue du Vésuve, obstacle supplémentaire à la fuite des habitants, il me fit la remarque que les aveugles avaient dû être les plus favorisés en un pareil moment et dû trouver leur libération plus aisément ! Cette boutade donna lieu à la création de Nydie.

 

Ainsi donc, les héros sont les produits naturels du lieu et du temps. Les péripéties du récit sont également en accord avec cette société d’alors. Les habitudes de vie, les fêtes et le forum, les bains et l’amphithéâtre, le quotidien du luxe classique ne sont pas seuls appelés à témoigner du passé, mais aussi, d’importance égale et d’intérêt plus profond, les passions, les crimes, les infortunes et les revers qui purent être le lot des ombres rappelées ainsi à la vie. Nous comprenons mal toute époque au monde si nous ne scrutons pas jusqu’à ses intrigues. Il y a autant de vérité dans la poésie de la vie que dans sa prose.

 

Comme la plus grande difficulté dans le rendu d’une époque étrangère et lointaine est que les personnages soient mouvants et vivants sous les yeux du lecteur, c’est là, sans équivoque, le premier objectif d’une œuvre de ce genre ; et toute tentation d’exposer son érudition devrait être subordonnée à cette majeure nécessité de la fiction. Insuffler à ses créatures le souffle de vie est l’art premier du créateur, du Poète ; le second, qui est de les doter de mots et de gestes propres à l’époque de leurs paroles et de leurs actes, est peut-être mieux accompli à se faire oublier, en ne lardant ni le texte de citations ni ses marges de notes. L’esprit intuitif qui réinfuse l’antiquité dans des images anciennes, voilà, peut-être, le savoir vrai, requis par une œuvre de cette nature ! Sans lui, la pédanterie est offensante, ou inutile avec lui. Nul homme, conscient de ce qu’est maintenant devenue la Fiction en prose, n’oubliera, jusqu’à abaisser une telle nature au niveau de frivolités scolaires, les liens qu’elle entretient avec l’Histoire, la Philosophie et les Politiques, son total accord avec la Poésie et sa soumission à la Vérité, aussi élèvera-t-il l’érudition vers la créativité, plutôt que d’incliner la créativité vers la scolastique.

 

Quant au langage des héros, j’ai cherché à éviter avec soin ce qui m’a toujours semblé l’erreur fatale de ceux qui, aux temps modernes, ont tenté de faire connaître des êtres de l’âge classique[2] en leur attribuant les propos guindés, le solennel dialectique et froid d’un style calqué chez des écrivains classiques très admirés. Faire bavarder les Romains de la rue, en utilisant la période de Cicéron est une erreur aussi absurde que de prêter à des personnages romanesques anglais les interminables phrases de Burke ou de Johnson. La faute est plus grave en ce que cette prétention à faire preuve de savoir trahit en réalité l’ignorance d’un juste sens critique, elle fatigue, use, révolte et fait bâiller sans la satisfaction de penser bâiller savamment. Pour donner un semblant de fidélité aux dialogues des personnages classiques, il faut, selon l’expression universitaire, se méfier du bachotage. Rien ne donne plus à l’écrivain une allure raide et empesée qu’une toge subitement et trop vite enfilée. Nous devons apporter à notre tâche un savoir rendu familier par de nombreuses années ; les allusions, le phrasé et, plus généralement, le style doivent découler d’une source depuis longtemps pleine ; la fleur doit être transplantée d’un sol vivant et n’avoir pas été achetée de seconde main au plus proche marché. Cette familiarité avec le sujet est un avantage qui vient moins du mérite que de l’accident, celui d’une présence plus ou moins grande des classiques dans l’éducation de notre jeunesse et les études de notre maturité. Et pourtant, que l’écrivain jouisse de cet avantage au plus haut de ce que permettent études et éducation, ne lui rend guère possible de se transporter en un temps, si étranger au sien, sans commettre quelques inexactitudes, inattentions ou manques de mémoire. Et, quelques imperfections pouvant toujours être trouvées par un critique relativement moins informé, dans des travaux sur les mœurs des Anciens, fussent-ils des plus profonds érudits, je serais bien présomptueux d’espérer plus de bonheur que de plus savants que moi, dans une œuvre réclamant, elle, infiniment moins d’érudition. Pour cette raison, j’augure que les érudits seront, parmi mes juges, les plus indulgents. C’est assez que ce livre, malgré ses imperfections, présente un portrait, maladroit peut-être dans les coloris ou incorrect dans le trait, mais pas totalement infidèle au caractère et à l’habit de l’âge que j’ai tenté de peindre. Puisse-t-il être, et c’est de loin le plus important, la correcte représentation des humaines passions et du cœur humain, éléments toujours identiques !

 

Préface de 1850

 

La faveur si générale, que cette œuvre a eu la bonne fortune de susciter auprès du public, épargne à l’auteur toute tâche de réplique à la critique adverse. La profonde érudition d’une critique allemande qui a porté une si minutieuse attention à la vie quotidienne des Anciens a suffisamment témoigné de la fidélité globale avec laquelle les manières, les habitudes et les coutumes des habitants de Pompéi ont été décrites dans ces pages. De fait, écrivant presque sur les lieux mêmes de l’action, au milieu d’une population qui a conservé un fort air de famille avec ses ancêtres classiques, je ne pouvais guère manquer de capter quelques touches d’une vie que la seule étude livresque ne m’eût pas permis d’atteindre ; et c’est à ces avantageuses circonstances, je présume, que l’œuvre doit une popularité plus grande que celle octroyée précédemment aux tentatives, par les savants, de susciter, à travers la fiction, quelque intérêt pour les êtres et les choses de l’Âge Classique. Peut-être aussi les auteurs auxquels je fais allusion, et dont les travaux m’inspirent le plus haut respect, ne se sont-ils pas suffisamment souvenus que dans les œuvres d’imagination la description de l’environnement, si accessoirement importante soit-elle, ne saurait prévaloir sur les éléments d’intérêt vivants : l’intrigue, le protagoniste, la passion. Et, en ressuscitant ces ombres anciennes, ils ont plus cherché à exposer leur érudition qu’à montrer des cœurs humains allant à l’amble, que ce soit sous la tunique grecque ou sous la toge romaine. C’est, de fait, en cela que se distinguent les imitateurs à formation classique de la littérature classique elle-même, – où ne manquent ni passion ni action, ni tous ces éléments plus animés de ce que nous appelons roman. Et, de fait, le roman lui-même, tel que nous le reçûmes du Moyen Âge, doit beaucoup à la fable grecque : bien des aventures de chevalerie errante empruntèrent aux épreuves d’Ulysse ou aux exploits de Thésée. Et bien que Homère, pas encore restauré sur son trône au milieu des poètes, n’ait été connu de la littérature de la première chevalerie que sous une forme altérée et grotesque, le génie de la fiction gothique construisit bien des récits du merveilleux nordique sur des fragments mutilés du divin conteur. Parmi ces pertes du passé, tant à déplorer, figurent les vieilles nouvelles ou romans qui firent la renommée de Milet. Et, à juger d’après tous les autres restes de la littérature grecque, il n’est guère de doute que, pour soutenir l’attention d’un auditoire vif et impatient, les récits étaient bien ajustés avec les mêmes artifices indispensables au conteur actuel, et n’y manquèrent ni la variété des incidents, ni les surprises d’un ingénieux imaginaire, ni le contraste des personnages, ni, encore moins que tout, les traits d’une fine passion.

 

Passion qui, à l’exception modelée toutefois par les différentes habitudes nationales, est le principal objet des intérêts humains, dans la multiforme variété des fictions narratrices, des Chinois aux Arabes, des Arabes aux Scandinaves. Passion qui, en ce jour encore, anime les histoires de tant de Boccace itinérants, rassemblant autour d’eux leurs auditeurs fascinés, dans des soirées ensoleillées, aux rives des eaux siciliennes.

 



LIVRE I

 

Chapitre 1

Les deux élégants de Pompéi

 

« Hé ! Diomède bonne rencontre ! Soupez-vous chez Glaucus cette nuit ? »

 

Ainsi parlait un jeune homme de petite taille vêtu d’une tunique aux plis lâches et efféminés dont l’ampleur témoignait de sa noblesse non moins que de sa fatuité.

 

« Hélas ! non cher Claudius : il ne m’a pas invité, répondit Diomède, homme d’une stature avantageuse et d’un âge déjà mûr. Par Pollux, c’est un mauvais tour qu’il me joue. On dit que ses soupers sont les meilleurs de Pompéi.

 

– Assurément, quoiqu’il n’y ait jamais assez de vin pour moi. Ce n’est pas le vieux sang grec qui coule dans ses veines, car il prétend que le vin lui rend la tête lourde le lendemain matin.

 

– Il doit y avoir une autre raison à cette parcimonie, dit Diomède, en relevant les sourcils ; avec toutes ses imaginations et toutes ses extravagances il n’est pas aussi riche, je suppose, qu’il affecte de l’être ; et peut-être aime-t-il mieux épargner ses amphores que son esprit.

 

– Raison de plus pour souper chez lui pendant que les sesterces durent encore. L’année prochaine nous trouverons un autre Glaucus.

 

– J’ai ouï dire qu’il était aussi fort ami des dés.

 

– Ami de tous les plaisirs ; et puisqu’il se plaît à donner des soupers, nous sommes tous de ses amis.

 

– Ah ! ah ! Claudius voilà qui est bien dit. Avez-vous jamais vu mes celliers par hasard ?

 

– Je ne le pense pas, mon bon Diomède.

 

– Alors vous souperez avec moi quelque soir. J’ai des muraenae[3] d’une certaine valeur dans mon réservoir et je prierai l’édile Pansa de se joindre à vous.

 

– Oh ! pas de cérémonie avec moi : Persicos odi apparatus ; je me contente de peu. Mais le jour décline ; je vais aux bains et vous ?

 

– Je vais chez le questeur pour affaire d’État ensuite au temple d’Isis. Vale.

 

– Fastueux impertinent mal élevé, murmura Claudius en voyant son compagnon s’éloigner et en se promenant à pas lents. Il croit, en parlant de ses fêtes et de ses celliers, nous empêcher de nous souvenir qu’il est le fils d’un affranchi ; et nous l’oublierons, en effet, lorsque nous lui ferons l’honneur de lui gagner son argent au jeu : ces riches plébéiens sont une moisson pour nous autres nobles dépensiers. »

 

En s’entretenant ainsi avec lui-même, Claudius arriva à la voie Domitienne, qui était encombrée de passants et de chars de toute espèce et qui déployait cette exubérance de vie et de mouvement qu’on rencontre encore de nos jours dans les rues de Naples.

 

Les clochettes des chars, à mesure qu’ils se croisaient avec rapidité, sonnaient joyeusement aux oreilles de Claudius, dont les sourires et les signes de tête manifestaient une intime connaissance avec les équipages les plus élégants et les plus singuliers : dans le fait aucun oisif n’était plus connu à Pompéi.

 

« C’est vous, Claudius ! Comment avez-vous dormi sur votre bonne fortune ? » cria d’une voix plaisante et bien timbrée un jeune homme qui roulait dans un char bizarrement et splendidement orné : on voyait sculptés en relief sur la surface de bronze, avec l’art toujours exquis de la Grèce, les jeux olympiques ; les deux chevaux qui traînaient le char étaient de race parthe et de la plus rare ; leur forme délicate semblait dédaigner la terre et aspirer à fendre l’air ; et cependant à la plus légère impulsion du guide, qui se tenait derrière le jeune maître de l’équipage, ils s’arrêtaient immobiles comme s’ils étaient subitement transformés en pierre sans vie mais ayant l’apparence de la vie semblables aux merveilles de Praxitèle qui paraissaient respirer. Leur maître lui-même possédait ces belles et gracieuses lignes dont la symétrie servait de modèle aux sculpteurs d’Athènes ; son origine grecque se révélait dans ses cheveux dorés et retombant en boucles, ainsi que dans la parfaite harmonie de ses traits. Il ne portait pas la toge qui du temps des empereurs avait cessé d’être le signe distinctif des Romains et que ceux, qui affichaient des prétentions à la mode, regardaient comme ridicule ; mais sa tunique resplendissait des plus riches couleurs de la pourpre de Tyr et les fibule, les agrafes, au moyen desquelles elle était soutenue, étincelaient d’émeraudes. Son cou était entouré d’une chaîne d’or qui descendait en se tordant sur la poitrine et présentait une tête de serpent ; de la bouche de ce serpent sortait un anneau en forme de cachet du travail le plus achevé ; les manches de sa tunique étaient larges et garnies aux poignets de franges d’or. Une ceinture brodée de dessins arabes et de même matière que les franges ceignait sa taille et lui servait en guise de poches à retenir son mouchoir, sa bourse, son style et ses tablettes.

 

« Mon cher Glaucus, dit Claudius, je me réjouis de voir que votre perte au jeu n’a rien changé à votre façon d’être. En vérité vous avez l’air d’être inspiré par Apollon ; votre figure est rayonnante de bonheur : on vous prendrait pour le gagnant et moi pour le perdant.

 

– Eh ! qu’y a-t-il donc dans le gain ou dans la perte de ces viles pièces de métal qui puisse altérer notre esprit, mon cher Claudius ? Par Vénus, tant que jeunes encore, nous pouvons orner nos cheveux de guirlandes, tant que la cithare réjouit nos oreilles avides de sons mélodieux tant que le sourire de Lydie ou de Chloé précipite dans nos veines notre sang prompt à s’y répandre, nous serons heureux de vivre sous ce brillant soleil et le mauvais temps lui-même deviendra le trésorier de nos joies. Vous savez que vous soupez avec moi cette nuit ?

 

– Qui a jamais oublié une invitation de Glaucus ?

 

– Mais où allez-vous maintenant ?

 

– Moi ? J’avais le projet de visiter les bains mais j’ai encore une heure devant moi.

 

– Alors, je vais renvoyer mon char et marcher avec vous. Là, là, mon Phylias, ajouta-t-il tandis que sa main caressait le cheval à côté duquel il descendait et qui, hennissant doucement et baissant les oreilles, reconnaissait joyeusement cette courtoisie ; mon Phylias c’est un jour de fête pour toi ! N’est-ce pas un beau cheval, ami Claudius ?

 

– Digne de Phébus, répliqua le noble parasite, ou digne de Glaucus. »

 

Chapitre 2

La bouquetière aveugle et la beauté à la mode. – La confession de l’Athénien. – Présentation au lecteur d’Arbacès d’Égypte

 

Les deux jeunes gens, en parlant légèrement de mille choses, se promenèrent dans les rues ; ils se trouvaient dans le quartier rempli des plus attrayantes boutiques, dont l’intérieur ouvert laissait voir le luxe et les harmonieuses couleurs de peintures à fresque incroyablement variées de forme et de dessin. Les fontaines brillantes, qui de toutes parts lançaient leurs gracieux jets dans l’air pour rafraîchir les ardeurs de l’été ; la foule des passants ou plutôt des promeneurs nonchalants vêtus de leurs robes pourprées ; les joyeux groupes rassemblés autour des boutiques qui les séduisaient le plus ; les esclaves passant çà et là avec des seaux de bronze d’une forme agréable et qu’ils portaient sur leurs têtes ; les filles de la campagne s’échelonnant à peu de distance les unes des autres près de leurs corbeilles de fruits vermeils ou de fleurs plus appréciées des anciens Italiens que de leurs descendants (on dirait que pour ceux-ci « latet anguis in herba » et que chaque violette ou chaque rose cache un parfum malfaisant)[4] ; les divers lieux de repos, qui remplissaient pour ce peuple paresseux l’office de nos cafés et de nos clubs ; les vases de vin et d’huile rangés sur des tablettes de marbre, les entrées garnies de bancs et de tentures de pourpre, qui offraient un abri contre le soleil et invitaient la fatigue ou l’oisiveté à se reposer ou à s’étendre à son aise : tout cela formait une scène pleine d’animation et de gaieté, qui donnait, à l’esprit athénien de Glaucus, raison de se féliciter d’une si heureuse vie.

 

« Ne me parlez plus de Rome, dit-il à Claudius, le plaisir est imposant et pesant dans ses sublimes murailles ; même dans l’enceinte de la cour, même dans la maison dorée de Néron, même au milieu des splendeurs nouvelles du palais de notre Titus, la magnificence a quelque chose de majestueusement ennuyeux, qui fatigue les yeux et l’esprit : en outre, cher Claudius, ne sommes-nous pas mécontents lorsque nous comparons l’énorme faste et la richesse des autres avec la médiocrité de notre fortune ? Ici, nous nous livrons facilement au plaisir et nous possédons l’éclat du luxe sans la lassitude, qui en accompagne la pompe.

 

– C’est pour ce motif, que vous avez choisi votre retraite d’été à Pompéi ?

 

– Oui certes, je préfère Pompéi à Baia. J’apprécie les charmes de Baia mais je n’aime pas les pédants, qui s’y réunissent et qui semblent peser leurs plaisirs au poids de la drachme.

 

– Cependant vous aimez aussi le savoir et quant à la poésie Homère et Eschyle, le poème et le drame trouvent chez vous un asile éloquent.

 

– Oui ; mais ces Romains, qui contrefont mes ancêtres d’Athènes, se montrent si lourds en toute chose ! Dans leurs chasses même, ils commandent à leurs esclaves d’emporter Platon ; et lorsque le sanglier leur a échappé, ils prennent leurs livres et leur papyrus afin de ne pas perdre leur temps comme ils ont perdu le sanglier. Lorsqu’un essaim de jeunes filles s’en vient tourbillonner autour d’eux avec toute la grâce des danses persanes, quelque stupide affranchi à la face de marbre leur lit un chapitre du traité de Cicéron De officiis. Ne ressemblent-ils pas à d’ignorants droguistes ? Le plaisir et l’étude ne sont pas des éléments faits pour être mêlés ensemble : on doit les employer séparément. Les Romains se privent des deux choses par cette affectation raffinée ; c’est prouver qu’ils n’ont de goût ni pour l’une ni pour l’autre. Eh ! mon cher Claudius, combien vos compatriotes se rendent peu compte de l’heureuse mobilité d’un Périclès ou des vrais enchantements d’une Aspasie ! Ce n’est que l’autre jour que j’ai rendu visite à Pline. Il était assis dans le cabinet de travail de sa maison d’été, écrivant pendant qu’un esclave infortuné jouait de la flûte. Son neveu (fatuité philosophique qui mériterait le fouet) lisait dans Thucydide la description de la peste ; il inclinait de temps en temps sa petite tête pleine de suffisance en signe d’assentiment à la musique, tandis que ses lèvres répétaient tout bas les répugnants détails de cette terrible peinture. Ce jeune sot ne voit rien d’incompatible entre une chansonnette d’amour et une description de la peste.

 

– C’est quelquefois la même chose, dit Claudius.

 

– Je lui en fis justement l’observation, pour excuser son impertinence ; mais le jeune homme visage renfrogné reçut mal la plaisanterie ; il me répondit que la musique ne plaisait qu’à nos oreilles et qu’un livre (rappelez-vous que c’était la description de la peste) élevait le cœur. « Ah ! dit le gros oncle avec un ronflement, mon neveu est presque un Athénien, il mêle toujours l’utile au dulce. » Ô Minerve ! comme je riais dans ma manche ! Pendant que j’étais là, on vint dire à notre petit sophiste, que son affranchi le plus cher était mort de la fièvre. « Inexorable mort ! s’écria-t-il ; qu’on me donne mon Horace ! Ce grand poète seul nous console merveilleusement de tels malheurs ! » Est-ce que ces hommes aiment, ô Claudius ? à peine ont-ils des sens ! Qu’il est rare qu’un Romain ait un cœur ! ce n’est qu’un mécanisme sans os et sans chairs. »

 

Quoique Claudius entendît avec un peu de contrariété ces remarques sur ses compatriotes, il feignit de sympathiser avec son ami, en partie à cause de sa nature de parasite et en partie parce qu’il était de mode parmi les jeunes Romains dissolus d’affecter un certain mépris pour leur origine, qui en réalité les rendait si arrogants ; il était de mode d’imiter les Grecs et pourtant de rire d’une malencontreuse imitation.

 

Tout en conversant, ils s’approchèrent d’une foule rassemblée autour d’un espace ouvert, carrefour formé par trois rues. À l’endroit où les portiques d’un temple élégant et léger jetaient une ombre propice, se tenait une jeune fille ; elle avait une corbeille de fleurs sur le bras droit et dans la main gauche un petit instrument de musique à trois cordes, aux sons duquel elle joignait les modulations d’un air étrange et à moitié barbare ; à chaque temps d’arrêt de la musique, elle agitait gracieusement sa corbeille ; elle invitait les assistants à acheter ses fleurs : et plus d’un sesterce tombait dans la corbeille, soit pour rendre hommage à la musique, soit par compassion pour la chanteuse car elle était aveugle.

 

« C’est ma pauvre Thessalienne, dit Glaucus, en s’arrêtant. Je ne l’ai pas vue depuis mon retour à Pompéi. Silence ! sa voix est douce : écoutons-la. »

 

CHANSON DE LA BOUQUETIèRE AVEUGLE

 

I

 

Achetez mes fleurs je vous prie !

La pauvre aveugle vient de loin,

Mes fleurs la famille chérie

Dont la terre prend si grand soin,

 

Mes fleurs belles comme leur mère…

Je les ai prises sur son sein,

Car elles y dormaient naguère,

S’y pressant comme un jeune essaim.

 

Son haleine qu’on y respire

Les enivrait d’aimables sons,

Sa douce haleine qui soupire

Ainsi que l’oiseau des chansons !…

 

Son pur baiser sur leur lèvre demeure,

Et sur leur joue on retrouve ses pleurs.

Elle pleure oui la tendre mère pleure,

Pour vous nourrir de sa rosée ô fleurs !

 

Ces larmes-là ne sont jamais amères…

En vous voyant embellir chaque jour,

Elle pleure comme les mères

Pleurent d’orgueil pleurent d’amour.

 

II

 

Il est un monde plein de joie,

Un monde où brillent mille appas ;

Mais toujours dans sa sombre voie

La pauvre enfant traîne ses pas.

 

Déjà comme un pâle fantôme

Je me crois chez l’infernal Dieu,

J’erre dans son triste royaume…

Mes fleurs me raniment un peu.

 

Je veux loin de l’ombre éternelle

Aller où tout rit où tout luit,

J’ouvre les yeux j’étends les bras j’appelle ;

Autour de moi tout est silence et nuit.

 

Achetez mes fleurs douces choses,

Entendez-les crier merci !

Elles ont leur langage aussi :

Nous sommes les lis et les roses,

Fleurs du plaisir non du souci.

 

Fille aveugle ta main nous cueille,

Pour nous mettre en ton noir séjour.

Ton souffle glacé nous effeuille :

Il nous faut la chaleur du jour.

 

Passants ne soyez pas rebelles ;

Délivrez-nous vous notre espoir :

Nous qui sommes fraîches et belles,

Nous voulons des yeux pour nous voir.

 

Achetez…

 

« Je veux prendre ce bouquet de violettes, douce Nydia, s’écria Glaucus, en fendant la foule et en jetant dans la corbeille une poignée de petites pièces. Ta voix est plus charmante que jamais. »

 

La jeune fille aveugle tressaillit aux accents de l’Athénien ; elle se rendit presque aussitôt maîtresse de ce premier mouvement ; mais une vive rougeur colora son cou ses joues et ses tempes.

 

« Vous êtes donc de retour ? dit-elle à voix basse. Et elle se répéta à elle-même : Glaucus est de retour !

 

– Oui mon enfant ; je ne suis revenu à Pompéi que depuis quelques jours. Mon jardin réclame tes soins comme d’habitude ; j’espère que tu le visiteras demain. Souviens-toi qu’aucune guirlande ne sera tressée chez moi, si ce n’est de la main de la jolie Nydia ! »

 

Nydia sourit joyeusement mais ne répondit pas ; et Glaucus mettant sur son sein les violettes qu’il avait choisies s’éloigna de la foule avec autant de gaieté que d’insouciance.

 

« Ainsi cette enfant est une de vos clientes ? dit Claudius.

 

– Oui. Ne chante-t-elle pas agréablement ? Elle m’intéresse, la pauvre esclave. D’ailleurs elle est du pays de la montagne de dieux ; l’Olympe a projeté son ombre sur son berceau, elle est Thessalienne.

 

– Le pays des magiciennes.

 

– C’est vrai. Mais selon moi toute femme est magicienne ; et par Vénus ! l’air à Pompéi semble lui-même un philtre d’amour tant chaque figure qui n’a pas de barbe a de charme pour mes yeux.

 

– Eh ! justement j’aperçois une des belles de Pompéi, la fille du vieux Diomède, la riche Julia, s’écria Claudius pendant qu’une jeune dame, la figure couverte d’un voile et accompagnée de deux suivantes, s’approchait d’eux en se dirigeant vers les bains. Belle Julia, nous te saluons, dit Claudius. »

 

Julia leva en partie son voile de façon à montrer avec coquetterie un beau profil romain, un grand œil noir plein d’éclat et une joue un peu brune, à laquelle l’art avait jeté une fine et douce couleur de rose.

 

« Glaucus est de retour ? Dit-elle, en arrêtant son regard avec intention sur l’Athénien ; puis elle ajouta à demi-voix : A-t-il oublié ses amis de l’année dernière ?

 

– Divine Julia ! le Léthé lui-même, bien qu’il disparaisse dans un endroit de la terre, se remontre sur un autre point. Jupiter ne nous permet l’oubli que pour un moment ; mais Vénus, plus exigeante, ne nous accorde même pas ce moment-là.

 

– Glaucus ne manque jamais de belles paroles.

 

– Peuvent-elles manquer devant un objet si beau ?

 

– Nous nous verrons tous les deux à la maison de campagne de mon père, continua Julia en se tournant vers Claudius.

 

– Nous marquerons le jour de notre visite d’une pierre blanche », répondit le joueur.

 

Julia abaissa son voile, mais lentement, en laissant se reposer son dernier regard sur l’Athénien avec une timidité affectée et une hardiesse réelle. Ce regard exprimait en même temps la tendresse et le reproche.

 

Les amis suivirent leur chemin.

 

« Julia est assurément belle, dit Glaucus.

 

– L’année dernière vous auriez fait cet aveu avec plus de vivacité.

 

– J’en conviens. J’ai été ébloui au premier coup d’œil et j’ai pris pour une pierre précieuse, une imitation parfaitement réussie.

 

– Bah ! répondit Claudius, toutes les femmes sont les mêmes au fond. Heureux celui qui épouse un beau visage et un large douaire ! que peut-il désirer de plus ? »

 

Glaucus soupira.

 

Ils se trouvaient maintenant dans une rue moins fréquentée que les autres, à l’extrémité de laquelle ils pouvaient voir cette vaste mer toujours souriante, qui sur ces côtes délicieuses semble avoir renoncé à son privilège d’inspirer de la terreur, tant ont de douceur les vents qui courent sur sa surface, tant sont brillantes et variées les nuances qu’elle emprunte aux nuages de rose, tant les parfums que les brises de la terre apportent à ses profondeurs ont quelque chose de pénétrant et de suave. Vous n’avez aucune peine à croire que Vénus Aphrodite soit sortie d’une mer pareille pour s’emparer de l’empire de la terre.

 

« Ce n’est pas encore l’heure du bain, dit le Grec, qui était un homme d’impulsion toute poétique ; éloignons-nous de la ville tumultueuse pour contempler à notre aise la mer alors que le soleil de midi se plaît à sourire encore aux flots.

 

Pompéi était la miniature de la civilisation de cette époque. Cette ville renfermait dans l’étroite enceinte de ses murs un échantillon de tout ce que le luxe peut inventer au profit de la richesse. Dans ses étroites mais élégantes boutiques, dans ses palais de petite dimension, dans ses bains, dans son forum, dans son théâtre, dans son cirque, dans l’énergie et la corruption dans le raffinement et les vices de sa population, on voyait un modèle de tout l’empire. C’était un jouet d’enfant, une lanterne magique, un microcosme où les dieux semblaient prendre plaisir à refléter la grande représentation de la terre et qu’ils s’amusèrent plus tard à soustraire au temps pour livrer à l’étonnement de la postérité, cette maxime et cette moralité qu’il n’y a rien de nouveau sous le soleil.

 

Dans une baie unie comme la glace, se pressaient les vaisseaux de commerce et les galères resplendissantes d’or, que les citoyens riches entretenaient pour leurs plaisirs ; les bateaux de pêcheurs glissaient rapidement de côté et d’autre et de loin on apercevait les hauts mâts de la flotte, dont Pline avait le commandement. Sur la grève, un Sicilien aux gestes animés, aux traits mobiles, racontait à un groupe de pêcheurs et de paysans, les récits étranges de marins naufragés et de dauphins sauveurs, comme on peut en entendre encore de nos jours sur le môle de Naples.

 

– Bien volontiers, répondit Claudius ; d’ailleurs la baie est la partie la plus animée de la côte. »

 

Le Grec, attirant son compagnon loin de la foule, dirigea ses pas vers un endroit solitaire du rivage et les deux amis assis sur un petit rocher, qui surmontait des cailloux polis par la mer, aspirèrent la brise voluptueuse et rafraîchissante, dont les pieds invisibles en se jouant sur les flots, leur communiquaient un harmonieux murmure. Il y avait dans cette scène un charme qui invitait au repos et à la rêverie. Claudius, protégeant ses yeux contre les ardeurs du jour, calculait les gains de la semaine ; et le Grec, appuyé sur sa main et sans se défendre du soleil, divinité tutélaire de sa patrie dont la pure lumière inspiratrice de la poésie de la joie et de l’amour s’infiltrait dans ses veines, regardait avec ravissement la vaste étendue des eaux en enviant peut-être chaque souffle qui prenait son vol vers les rivages de la Grèce.

 

« Dites-moi, Claudius, s’écria le Grec après un long silence, avez-vous jamais été amoureux ?

 

– Oui, très souvent.

 

– Celui qui a souvent aimé, répondit le Grec, n’a jamais aimé : il n’y a qu’un Éros quoiqu’il y ait beaucoup de contrefaçons de ce dieu.

 

– Les contrefaçons ont bien après tout leur mérite de petits dieux, répliqua Claudius.

 

– Je l’accorde, répondit le Grec, j’adore jusqu’à l’ombre de l’Amour ; mais lui je l’adore bien davantage.

 

– Êtes-vous donc sérieusement et véritablement amoureux ? Éprouvez-vous ce sentiment que les poètes décrivent, un sentiment qui vous fait négliger vos repas, fuir le théâtre et écrire des élégies ? Je ne l’aurais jamais soupçonné ! Vous savez bien dissimuler.

 

– Je ne suis pas si avancé que cela, reprit Glaucus en souriant ; je dis plutôt avec Tibulle :

 

Celui qui prend l’amour pour guide et pour appui,

Marche tranquille et sûr. Les dieux veillent sur lui.

 

En réalité, je ne suis pas amoureux, mais je le serais volontiers, si j’avais l’occasion de voir l’objet que je désire. Éros voudrait bien allumer sa torche ; mais les prêtres ne lui donnent pas d’huile.

 

– L’objet est aisé à deviner. N’est-ce pas la fille de Diomède ? Elle vous adore et n’affecte pas de le cacher. Par Hercule, je le dis de nouveau, elle est à la fois jeune et riche ; les jambages des portes de son époux seront attachés avec des cordons d’or.

 

– Non, je ne veux pas me vendre. La fille de Diomède est belle, je l’avoue ; et dans un temps, si elle n’avait pas été la petite-fille d’un affranchi, j’aurais pu… mais non, elle porte toute sa beauté sur son visage ; ses manières n’ont rien d’une vierge et son esprit n’est cultivé que dans la science du plaisir.

 

– Vous êtes un ingrat. Dites-moi alors, quelle est la vierge fortunée.

 

– Écoutez donc, Claudius. Il y a quelques mois je séjournais à Néapolis[5] , une ville selon mon cœur, car elle conserve encore les mœurs et l’empreinte de son origine grecque et elle mérite le nom de Parthénope par l’air délicieux qu’on y respire et par ses magnifiques rivages. Un jour, j’entrai dans le temple de Minerve pour offrir mes vœux à la déesse, moins pour moi-même que pour la cité à laquelle Pallas ne sourit plus. Le temple était vide et désert. Les souvenirs d’Athènes revenaient en foule et avec douceur à ma mémoire ; m’imaginant être seul encore dans le temple et absorbé par mon zèle religieux, je laissai échapper de mon cœur les sentiments qui le remplissaient, et des larmes s’échappèrent de mes yeux en même temps que des paroles de mes lèvres. Un profond soupir interrompit ma prière ; je me retournai aussitôt et je vis derrière moi une femme. Elle avait relevé son voile et elle priait aussi. Nos yeux se rencontrèrent et il me sembla qu’un regard céleste s’élançait de ces astres brillants et pénétrait jusqu’au fond de mon cœur. Jamais, mon cher Claudius, je n’avais vu une figure de forme plus exquise ; une certaine mélancolie adoucissait et ennoblissait en même temps l’expression de ses traits. Ce je ne sais quoi, qu’on ne peut décrire et qui vient de l’âme et que nos sculpteurs ont réservé pour idéaliser Psyché, donnait à sa beauté un noble et divin attrait ; des pleurs tombaient de ses yeux. Je devinai sur-le-champ qu’elle était comme moi d’origine athénienne et que les vœux que j’avais faits pour Athènes avaient trouvé un écho dans son cœur. Je lui parlai d’une voix émue : « N’êtes-vous pas aussi athénienne, lui dis-je, ô vierge charmante ? » Aux accents de ma voix elle rougit et ramena son voile sur son visage : « Les cendres de mes aïeux dit-elle reposent sur les bords de l’Ilyssus ; je suis née à Néapolis mais ma famille est d’Athènes et mon âme est tout athénienne. – Prions donc ensemble » repris-je. Et comme le prêtre survint en ce moment, nous mêlâmes nos prières aux siennes en restant ainsi l’un près de l’autre ; ensemble nous touchâmes les genoux de la déesse, ensemble nous déposâmes nos guirlandes d’olivier sur l’autel. J’éprouvai une étrange émotion de tendresse sacrée et de confraternité. Tous deux étrangers, nés sur une terre lointaine et déchue, nous étions seuls dans ce temple dédié à une divinité de notre pays : n’était-il pas naturel que mon cœur s’élançât vers ma compatriote car je pouvais l’appeler ainsi. Il me parut que je la connaissais depuis longtemps ; on eût dit que ces simples rites, comme par miracle, serraient entre nous les liens de la sympathie et du temps. Nous quittâmes le temple en silence et j’allais lui demander où elle demeurait et s’il me serait permis de la visiter, lorsqu’un jeune homme dont les traits avaient quelque ressemblance avec les siens et qui se tenait sur les degrés du temple vint la prendre par la main. Elle se retourna et m’adressa un adieu. La foule nous sépara. Je ne la revis plus. En revenant chez moi, je trouvai des lettres qui m’obligeaient à partir pour Athènes, où des parents m’intentaient un procès au sujet de mon héritage. Le procès gagné, je m’empressai de retourner à Néapolis ; je fis des recherches dans toute la ville sans pouvoir découvrir aucune trace de ma compatriote ; et dans l’espérance de perdre, au milieu d’une vie joyeuse, le souvenir de cette brillante apparition, je me plongeai avidement dans les voluptés de Pompéi. Telle est mon histoire. Je n’aime pas ; mais je me souviens et je regrette. »

 

Claudius se disposait à répondre, lorsque des pas lents et graves se firent entendre et au bruit des cailloux remués par la grève chacun des interlocuteurs se retourna et reconnut le nouvel arrivant.

 

C’était un homme, qui avait à peine atteint sa quarantième année, de haute taille, peu chargé d’embonpoint mais dont les membres étaient nerveux et saillants. Son teint sombre et basané révélait son origine orientale et ses traits possédaient quelque chose de grec dans leurs contours (surtout le menton, les lèvres, le front) à l’exception du nez un peu prononcé et aquilin ; les os de son visage durs et fortement accusés, le privaient de ces gracieuses et harmonieuses lignes, qui sur les physionomies grecques, conservent les apparences de la jeunesse jusque dans l’âge mûr ; ses yeux larges et noirs comme la plus sombre nuit brillaient d’un éclat qui n’avait rien de changeant ni d’incertain. Un calme profond, rêveur et à moitié mélancolique semblait s’être fixé dans leur regard imposant et majestueux. Sa démarche et son maintien avaient surtout de la gravité et de la mesure ; et quelque chose d’étranger dans la mode et dans les couleurs foncées de ses longs vêtements ajoutait à ce qu’il y avait de frappant dans son air plein de tranquillité et dans sa vigoureuse organisation. Chacun des jeunes gens, en saluant le nouveau venu, fit machinalement et en se cachant de lui avec soin, un léger geste ou signe avec les doigts ; car Arbacès l’Égyptien était censé avoir le don fatal du mauvais œil.

 

« Il faut que le point de vue soit magnifique, dit Arbacès avec un froid mais courtois sourire, pour attirer le gai Claudius et Glaucus si admiré, loin des rues populaires de la cité.

 

– La nature manque-t-elle donc de puissants attraits ? demanda le Grec.

 

– Pour les gens dissipés, oui.

 

– Austère réponse mais peu sage. Le plaisir aime les contrastes. C’est en sortant de la dissipation que la solitude nous plaît et de la solitude il est doux de s’élancer vers la dissipation.

 

– Ainsi pensent les jeunes philosophes de l’Académie, répliqua l’Égyptien, ils confondent la lassitude avec la méditation et s’imaginent, parce qu’ils sont fatigués des autres, connaître le charme des heures solitaires. Mais ce n’est pas dans ces cœurs blasés que la nature peut éveiller l’enthousiasme qui seul dévoile les mystères de son inexprimable beauté ! Elle vous demande non l’épuisement de la passion mais cette ferveur unique pour laquelle vous ne cherchez en l’adorant qu’un temps de repos. Ô jeune Athénien ! lorsque la lune se révélait dans une vision lumineuse à Endymion, ce n’était pas après un jour passé dans les fiévreuses agitations des demeures humaines mais sur les hautes montagnes et dans les vallons solitaires consacrés à la chasse.

 

– Belle comparaison ! s’écria Glaucus, mais application injuste. Épuisement, ce mot est fait pour la vieillesse, non pour la jeunesse. Quant à moi je n’ai jamais connu un moment de satiété. »

 

L’Égyptien sourit encore mais son sourire fut sec et glacé et Claudius lui-même, qui ne se laissait pas entraîner par son imagination, ressentit une impression désagréable. L’Égyptien ne répondit pas néanmoins à l’exclamation passionnée de Glaucus ; mais après un moment de silence, il dit d’une voix douce et mélancolique :

 

« Après tout, vous faites bien de profiter du temps pendant qu’il vous sourit ; la rose se flétrit vite, le parfum s’évapore bientôt ; et d’ailleurs, ô Glaucus ! à nous étrangers dans cette contrée et loin des cendres de nos pères, que nous reste-t-il si ce n’est le plaisir ou le regret ? L’un le plaisir pour vous ; l’autre le regret pour moi ! »

 

Les yeux brillants du Grec se remplirent soudain de larmes.

 

« Ah ! ne parlez pas ainsi, Arbacès, s’écria-t-il, ne parlez pas de vos ancêtres ; oublions qu’il y a eu d’autres villes libres que Rome. Et la gloire !… Oh ! nous voudrions vraiment évoquer son fantôme des champs de Marathon et des Thermopyles.

 

– Ton cœur n’est pas d’accord avec tes paroles, dit l’Égyptien ; et dans la gaieté de la nuit que tu vas passer, tu te souviendras plus de Leaena[6] que de Laïs. Vale ! »

 

Il dit et, s’enveloppant dans sa robe, s’éloigna lentement.

 

« Je respire plus à mon aise, reprit Claudius. À l’imitation des Égyptiens, nous introduisons quelquefois un squelette dans nos festins. En vérité, la présence d’un tel personnage, semblable à celle d’un spectre, suffirait pour faire aigrir la plus belle grappe du raisin de Falerne.

 

– Homme étrange ! murmura Glaucus d’un air pensif ; quoiqu’il semble mort au plaisir et froid pour tous les objets de ce monde, si ce n’est pas un bruit calomnieux, sa maison et son cœur démentent ses discours.

 

– Ah ! Oui, l’on dit que sa sombre maison est vouée à d’autres orgies que celles d’Osiris. Il est riche aussi, assure-t-on. Ne pourrions-nous l’entraîner dans nos fêtes et lui faire connaître les charmes du dé, le plaisir des plaisirs ? Fièvre d’espérance et de crainte, passion qui ne lasse jamais et dont on ne peut exprimer les délices ! que tu es beau et terrible, ô Jeu !

 

– Il est inspiré vraiment inspiré, s’écria Glaucus en riant. L’oracle fait de Claudius un poète. Il n’y a plus de miracle possible après celui-là ! »

 

Chapitre 3

La parenté de Glaucus. – Description des maisons de Pompéi. – Une fête classique

 

Le ciel avait prodigué à Glaucus tous ses biens, un seul excepté : il lui avait donné la beauté, la santé, la richesse, le talent, une illustre origine, un cœur de feu, une âme poétique ; mais il lui avait refusé l’héritage de la liberté. Il était né à Athènes, sujet de Rome. De bonne heure, maître d’une fortune considérable, Glaucus avait cédé au goût des voyages si naturel à la jeunesse et s’était enivré à la coupe des plaisirs, au milieu du luxe et des pompes de la cour impériale.

 

C’était un Alcibiade sans ambition. Il était devenu ce que devient aisément un homme doué d’imagination, ayant de la fortune et des talents, lorsqu’il est privé de l’inspiration de la gloire. Sa maison était à Rome, le rendez-vous des voluptueux mais aussi de tous les amis des arts ; et les sculpteurs de la Grèce prenaient plaisir à montrer leur science en décorant les portiques et l’exedra d’un Athénien. Sa demeure à Pompéi… Hélas ! les couleurs en sont fanées maintenant, les murailles ont perdu leurs peintures ; sa beauté, la grâce et le fini de ses ornements, tout cela n’est plus. Cependant, lorsqu’elle reparut au jour, quels éloges et quelle admiration excitèrent ses décorations délicates et brillantes, ses tableaux, ses mosaïques ! Passionné pour la poésie et pour le drame, qui rappelaient à Glaucus le génie et l’héroïsme de sa race, il avait fait orner sa maison des principales scènes d’Eschyle et d’Homère. Les antiquaires, qui transforment le goût en métier, ont fait un auteur du Mécène ; et quoique leur erreur ait été reconnue depuis, leur langage a continué de donner, comme on l’a fait tout d’abord, à la maison exhumée de l’Athénien Glaucus le nom de la Maison du poète tragique.

 

Avant de la décrire, il convient de donner aux lecteurs, une idée générale des maisons de Pompéi, qu’il trouvera très ressemblantes en général aux plans de Vitruve, mais avec ces différences de caprices et de goût dans le détail qui bien que naturelles à l’homme ont de tout temps embarrassé les antiquaires. Nous tâcherons de faire cette description aussi clairement que possible et sans pédanterie.

 

Vous entrez habituellement, par un petit passage appelé vestibulum, dans une salle ornée ou non de colonnes, la plupart du temps n’en ayant pas. Aux trois côtés de cette salle, se trouvent des portes communiquant avec plusieurs chambres à coucher et parmi ces chambres, celle du portier. Les meilleures sont ordinairement destinées aux hôtes. À l’extrémité de la salle, et des deux côtés à droite et à gauche, si la maison est vaste, on voit deux petites retraites, plutôt que des chambres, consacrées aux dames de la maison ; et au milieu du pavé marqueté de la salle, il y a invariablement pour recevoir l’eau de la pluie, un petit réservoir à quatre angles (classiquement appelé impluvium) ; la pluie y tombait par une ouverture pratiquée dans le toit. Un auvent ferme cette ouverture à volonté. Près de l’impluvium, qui chez les anciens était en quelque sorte chose sacrée, on plaçait d’habitude (mais à Pompéi plus rarement qu’à Rome) les images des dieux protecteurs de la maison ; le foyer hospitalier si souvent mentionné dans les poètes romains et dédié aux lares, se composait presque toujours à Pompéi d’un brasier mobile. Dans quelque coin, celui qui sollicitait le moins d’attention, on déposait un grand coffre de bois orné ou fortifié par des cercles de bronze ou de fer et consolidé au moyen de clous, sur un piédestal de pierre avec assez de force pour défier les tentatives qu’aurait pu faire un voleur essayant de le détacher de sa position. On suppose que ce coffre était le coffre-fort du maître de la demeure, celui où il mettait son argent. Cependant, comme on n’a trouvé aucune pièce de monnaie dans les coffres de Pompéi, il est probable que c’était plutôt un meuble d’ornement que de service.

 

Dans cette salle (ou atrium pour parler classiquement) étaient reçus les clients et les visiteurs du rang inférieur. Les maisons les plus distinguées possédaient toutes un atriensis, c’est-à-dire un esclave consacré au service de cette salle et dont le rang était important et élevé parmi ses camarades. Le réservoir du centre a dû être un ornement dangereux ; mais le milieu de la salle ressemblait à la pelouse d’un collège, interdite aux passants qui trouvaient un espace suffisant à l’entour. Immédiatement en face de l’entrée et à l’autre extrémité de la salle, était situé l’appartement nommé tablinum avec un pavé ordinairement formé de riches mosaïques et dont les murs resplendissaient d’élégantes peintures. Là se conservaient les souvenirs de la famille ou ceux des charges publiques que le possesseur de la maison avait remplies. Sur un des deux côtés de ce salon, si on peut lui donner ce nom, la salle à manger (triclinium) ; de l’autre côté parfois, ce que nous appellerions maintenant un cabinet de curiosités, contenant des pierres précieuses et toutes sortes d’objets rares et coûteux ; puis toujours, un petit corridor pour les esclaves, afin qu’ils pussent se rendre dans toutes les parties de la maison sans passer par les appartements, dont nous avons fait mention. Ces chambres donnaient toutes sur une colonnade carrée et oblongue, qu’en termes techniques on nommait péristyle. Si la maison était petite, elle avait pour limite cette colonnade et dans ce cas, le centre, quoique fort resserré, en était disposé ordinairement en jardin et orné de vases de fleurs placés sur des piédestaux ; tandis qu’au-dessous de la colonnade, à droite et à gauche, se faisaient remarquer de nouvelles chambres à coucher[7], un second triclinium ou une nouvelle salle à manger (car les anciens consacraient habituellement deux salles à ces usages : l’une pour l’été et l’autre pour l’hiver ou peut-être l’une pour les jours ordinaires et l’autre pour les jours solennels) et si le maître de la maison aimait les lettres, on trouvait ensuite un cabinet gratifié du nom de bibliothèque, une très petite chambre suffisant à contenir le peu de rouleaux de papyrus qu’ils considéraient comme une collection nombreuse de livres.

 

Au bout du péristyle généralement la cuisine. Si la maison était vaste, elle ne se terminait pas avec le péristyle et alors le centre n’en était pas un jardin, mais on manquait rarement d’y voir une fontaine, un bassin pour le poisson et à l’extrémité exactement opposée au tablinum, se trouvait la seconde salle à manger ou les autres chambres à coucher et peut-être un salon de peinture ou une pinacotheca[8]. Ces appartements communiquaient de nouveau avec un espace carré et oblong orné communément de tous côtés d’une colonnade comme le péristyle et lui ressemblant à peu près en tout, si ce n’est qu’il était plus large. C’était le véritable viridarium ou jardin, avec une fontaine, des statues et une profusion de fleurs éclatantes ; tout au fond, l’habitation du jardinier et des deux côtés sous la colonnade, d’autres chambres à coucher si le nombre de la famille exigeait ces appartements additionnels.

 

À Pompéi, le second et le troisième étage n’avaient qu’une médiocre importance : aussi n’étaient-ils construits qu’au-dessus d’une partie assez restreinte de la maison et ne contenaient-ils que des chambres pour les esclaves ; différant sous ce rapport des plus magnifiques édifices de Rome, où l’on établissait fréquemment la principale salle à manger cœnaculum au second étage. Les appartements étaient ordinairement de moyenne grandeur ; car dans ce délicieux climat, on recevait un grand nombre de visiteurs dans le péristyle ou portique, dans la salle ou dans le jardin ; les salles de banquet elles-mêmes quoique ornées avec soin et situées avec goût n’étaient pas très vastes ; les anciens, amoureux de l’esprit et d’une société choisie, haïssaient la foule et donnaient rarement un festin à plus de neuf personnes à la fois, de sorte que de larges salles à manger ne leur étaient pas aussi nécessaires qu’à nous[9] ; mais la suite des pièces que l’on voyait en entrant devait être d’un effet imposant. Vous aperceviez d’un coup d’œil, la salle richement pavée et peinte, le tablinum, le gracieux péristyle et, si la maison s’étendait plus loin, la salle des banquets et le jardin, qui terminait la perspective par une fontaine jaillissante ou une statue de marbre.

 

Le lecteur pourra maintenant se rendre un compte assez exact des maisons de Pompéi, qui ressemblaient en beaucoup de points à celles des Grecs, en se mélangeant de l’architecture domestique à la mode chez les Romains. Dans chaque maison, il y a bien quelque différence de détail, mais la distribution générale est la même. Dans toutes, vous trouvez les salles le tablinum, le péristyle, communiquant les uns avec les autres ; dans toutes, des murs avec de splendides peintures ; dans toutes enfin, l’indice d’un peuple épris des élégances raffinées de la vie. La pureté du goût des Pompéiens dans la décoration peut être contestée. Ils adoraient les couleurs voyantes et les dessins bizarres. Ils peignaient souvent le bas de leurs colonnes d’un rouge vif sans teindre le reste ; ou quand le jardin était petit ils cherchaient à l’étendre pour la vue, en trompant l’œil par la représentation d’arbres d’oiseaux de temples sur les murs etc. en perspective ; grossiers artifices que Pline lui-même adopta et encouragea avec une vanité ingénue.

 

La maison de Glaucus était une des plus petites mais une des mieux ornées et des plus élégantes parmi les maisons particulières de Pompéi. Ce serait un modèle de nos jours pour la maison « d’un célibataire à Mayfair » et l’envie et le désespoir des garçons collectionneurs de vieux meubles et de marqueterie.

 

On y entrait par un long vestibule, dont le pavé en mosaïque porte encore empreinte l’image d’un chien avec cette inscription : « Cave canem » ou : « Prends garde au chien. » De chaque côté, on trouve une chambre de proportions raisonnables : car la partie intérieure de la maison n’étant pas assez large pour contenir les deux grandes divisions des appartements publics et privés ces deux chambres étaient disposées à part pour la réception des visiteurs, auxquels le rang ou l’intimité ne permettait pas l’entrée des penetralia de la maison.

 

En avançant un peu dans le vestibule, on rencontre l’atrium, lequel lors de sa découverte, se montra riche de peintures qui sous le rapport de l’expression n’auraient pas fait déshonneur à Raphaël. Elles sont maintenant au Musée napolitain où elles font l’admiration des connaisseurs. Elles retracent la séparation d’Achille et de Briséis. Qui pourrait s’empêcher de reconnaître la force, la vigueur, la beauté employées dans le dessin des formes et de la figure d’Achille et de son immortelle esclave ?

 

Sur un des côtés de l’atrium, un petit escalier conduisait aux appartements des esclaves à l’étage supérieur. Il s’y trouvait aussi deux ou trois chambres à coucher, dont les murs représentaient l’enlèvement d’Europe, la bataille des Amazones, etc.

 

On rencontrait ensuite le tablinum, au travers duquel, à partir des deux extrémités, étaient suspendues de riches draperies de pourpre de Tyr à demi relevées[10] ; les peintures des murs offraient un poète lisant des vers à ses amis et le pavé renfermait une petite et exquise mosaïque représentant un directeur de théâtre, qui donnait des instructions à ses comédiens.

 

Au sortir de ce salon était l’entrée du péristyle ; et ici, comme je l’ai dit d’abord en parlant des plus petites maisons de Pompéi, la maison finissait. À chacune des sept colonnes qui décoraient la cour s’enlaçaient des festons de guirlandes ; le centre qui suppléait au jardin était garni des fleurs les plus rares placées dans des vases de marbre blanc supportés par des piédestaux.

 

À gauche de ce simple jardin s’élevait un tout petit temple pareil à ces humbles chapelles qu’on rencontre au bord des routes dans les contrées catholiques : il était dédié aux dieux pénates ; devant ce temple se dressait un trépied de bronze ; à gauche de la colonnade deux petits cubicula ou chambres à coucher ; à droite le triclinium où les convives et amis se trouvaient en ce moment rassemblés.

 

Cette chambre est ordinairement appelée par les antiquaires de Naples « la chambre de Léda » et le lecteur trouvera, dans le magnifique ouvrage de sir William Gell, une gravure de la délicate et gracieuse peinture de Léda présentant son nouveau-né à son époux, tableau d’où la chambre a tiré son nom. Ce délicieux appartement donnait sur le jardin embaumé. Autour d’une table en bois de citronnier[11] polie avec soin et artistement décorée d’arabesques d’argent, étaient placés les trois lits plus communs à Pompéi que le siège demi-circulaire devenu de mode à Rome depuis quelque temps ; sur les lits de bronze incrustés des plus riches métaux s’étendaient d’épais coussins couverts de broderies d’un grand travail et qui cédaient voluptueusement à la pression.

 

« J’avouerai, dit l’édile Pansa, que votre maison quoiqu’elle ne soit pas beaucoup plus large qu’un étui d’agrafe est un joyau véritable. Que cette séparation d’Achille et de Briséis est admirablement peinte !… quel style… quelle expression dans les têtes ! quel… ah !…

 

– L’éloge de Pansa a du prix sur un pareil sujet, dit Claudius gravement. Ses murs aussi sont couverts de peintures et l’on dirait que Zeuxis les a faites de sa main.

 

– Vous me flattez, cher Claudius, oui, vous me flattez, reprit l’édile, dont la maison était connue justement à Pompéi par ses méchantes peintures ; car il était patriote et il n’employait que des Pompéiens. Vous me flattez mais il y a quelque chose de joli, oui certes, dans les couleurs pour ne rien dire du dessin… et puis la cuisine, mes amis… là, tout est invention de ma part.

 

– Quel en est le dessin ? demanda Glaucus ; je n’ai pas encore vu votre cuisine quoique j’aie pu apprécier l’excellence de la chère qu’on y prépare.

 

– Le dessin, mon cher Athénien, représente un cuisinier déposant les trophées de son art sur l’autel de Vesta, plus une superbe murène peinte d’après nature, qu’on voit cuire dans l’éloignement ; cela témoigne de quelque génie. »

 

En cet instant, parurent les esclaves, apportant sur un plateau tout ce qui devait servir de préparation au festin. Parmi de délicieuses figues, de fines herbes couvertes de neige, des anchois et des œufs, étaient rangées de petites coupes remplies d’un vin mélangé de miel. À mesure qu’on plaçait ces choses sur la table, de jeunes esclaves présentaient à chacun des cinq convives (car ils n’étaient pas davantage) des bassins d’argent pleins d’une eau parfumée et des serviettes brodées de franges de pourpre. Mais l’édile déploya avec ostentation une serviette qu’il avait apportée de chez lui ; ce n’était pas que le linge en fût plus fin mais la frange était deux fois plus haute que celle des autres ; il s’essuya les doigts en provoquant l’attention comme un homme qui s’attend à être admiré.

 

« Vous avez là une splendide mappa, dit Claudius ; d’honneur la frange en est aussi large qu’une ceinture.

 

– Une bagatelle, mon cher Claudius, une bagatelle ; on m’a assuré que cette raie est la dernière élégance de Rome, mais Glaucus s’entend mieux que moi à tout cela.

 

– Que Bacchus nous soit propice ! dit Glaucus, en s’inclinant avec respect devant une magnifique image du dieu placé au centre de la table au coin de laquelle on avait placé les dieux lares et des salières. Les hôtes répétèrent la prière et répandant ensuite du vin sur la table, ils firent les libations accoutumées.

 

Après cela, les convives se penchèrent sur leurs lits et le repas commença.

 

« Que cette coupe soit la dernière que je porte à mes lèvres, s’écria le jeune Salluste, pendant que la table débarrassée de ses premiers stimulants était garnie de mets plus substantiels et que les esclaves remplissaient jusqu’au bord le cyathus, qu’il tenait à la main, que cette coupe soit la dernière, si ce n’est pas le meilleur vin que j’ai bu à Pompéi !

 

– Qu’on apporte l’amphore, dit Glaucus, et qu’on lise la date et la provenance de ce vin. »

 

Un esclave s’empressa d’informer la société que, d’après l’étiquette attachée au bouchon, le vin était originaire de Chio et qu’il comptait cinquante années d’âge.

 

« Comme la neige l’a rafraîchi délicieusement ! dit Pansa ; il a juste le degré qu’il lui faut.

 

– Cette neige, reprit Salluste, est pour le vin comme pour l’homme l’expérience, qui en modérant la fougue de ses plaisirs, les rend deux fois plus agréables.

 

– Elle produit l’effet d’un « non » dans la bouche d’une femme, ajouta Glaucus ; froideur d’un moment, qui ne fait que nous enflammer davantage.

 

– Quand aurons-nous le prochain combat des bêtes féroces ? demanda Claudius à Pansa.

 

– Vers le huit des ides d’août, répondit Pansa, le lendemain des fêtes de Vulcain. Nous réservons un jeune lion, charmante bête, pour cette occasion.

 

– Qui lui donnera-t-on à dévorer ? continua Claudius ; hélas ! il y a une bien grande disette de criminels. Il vous faudra positivement condamner un innocent au lion, mon pauvre Pansa.

 

– J’y pense, en effet, depuis quelque temps, répondit sérieusement l’édile. C’est une infâme loi, que celle qui nous défend de livrer nos propres esclaves aux bêtes. N’avons-nous pas le droit de faire ce que nous voulons de nos biens ? c’est ce que j’appelle une véritable atteinte à la propriété.

 

– Il n’en était pas ainsi dans le bon vieux temps de la république, ajouta Salluste en soupirant.

 

– Et même cette prétendue générosité envers les esclaves est une privation pour le pauvre peuple. Comme il aime à voir une belle rencontre entre un homme et un lion ! Cet innocent plaisir (si les dieux ne nous envoient bientôt quelque bon criminel) sera perdu pour le peuple grâce à cette fatale loi.

 

– Quelle mauvaise politique, dit Claudius d’une façon sentencieuse, que de contrecarrer les amusements virils du peuple !

 

– Remercions Jupiter et le destin, s’écria Salluste, de ne plus avoir Néron.

 

– C’était un tyran, en effet ; il a tenu notre théâtre fermé pendant dix ans.

 

– Je m’étonne qu’il n’y ait pas eu de révolte, dit Salluste.

 

– Il s’en est fallu de peu », répliqua Pansa, la bouche pleine d’un morceau de sanglier.

 

La conversation fut interrompue en ce moment par un concert de flûtes et deux esclaves entrèrent en portant un plat.

 

« Quels mets délicats nous gardez-vous là, mon cher Glaucus ? », s’écria le jeune Salluste avec des yeux de convoitise.

 

Salluste n’avait que vingt-quatre ans et il ne connaissait rien de plus agréable dans la vie que de manger… peut-être avait-il déjà épuisé tous les autres plaisirs… Cependant il avait du talent et un excellent cœur autant que faire se pouvait.

 

« Je reconnais sa figure, par Pollux, s’écria Pansa ; c’est un chevreau ambracien. Ho ! ajouta-t-il en faisant claquer ses doigts pour appeler les esclaves, nous devons une libation au nouveau venu.

 

– J’avais espéré dit Glaucus avec mélancolie, vous offrir des huîtres de Bretagne ; mais les vents, qui furent si cruels pour César, n’ont pas permis l’arrivée de mes huîtres.

 

– Sont-elles donc si délicieuses ? demanda Lépidus en relâchant sa tunique, dont la ceinture était déjà dénouée pour se mettre plus à son aise.

 

– Je crois que c’est la distance, qui leur donne du prix ; elles n’ont pas le goût exquis des huîtres de Brindes. Mais à Rome, pas de souper complet sans ces huîtres.

 

– Ces pauvres Bretons, il y a du bon chez eux, dit Salluste, il y a des huîtres.

 

– Ils devraient bien produire un gladiateur, dit l’édile, dont l’esprit s’occupait des besoins de son amphithéâtre.

 

– Par Pallas, s’écria Glaucus, pendant que son esclave favori posait sur son front une nouvelle couronne de fraîches fleurs ; j’aime assez ces spectacles sauvages lorsque bêtes contre bêtes combattent : mais quand un homme de chair et d’os comme nous est poussé dans l’arène, pour être en quelque sorte dépecé membre par membre, l’intérêt se change en horreur. Le cœur me manque ; je suffoque ; j’ai envie de me précipiter à son secours. Les cris de la populace me semblent aussi épouvantables que les voix des furies qui poursuivent Oreste. Je me réjouis à l’idée que nos prochains jeux nous épargneront peut-être ce sanglant spectacle. »

 

L’édile haussa les épaules ; le jeune Salluste, connu à Pompéi pour son excellent naturel, tressaillit de surprise ; le gracieux Lépidus, qui parlait rarement de peur de contracter ses traits, s’écria : Par Hercule ! le parasite Claudius murmura : Par Pollux ! et le sixième convive, qui n’était qu’une ombre de Claudius[12] et qui se faisait un devoir de répéter les paroles de son ami plus opulent que lui lorsqu’il ne pouvait pas le louer, véritable parasite du parasite, murmura aussi : Par Pollux !

 

« Vous autres Italiens, vous vous plaisez à ces spectacles ; nous autres Grecs, nous avons plus de compassion. Ombre de Pindare ! Ah ! n’est-ce pas un ravissement que les jeux de la Grèce, l’émulation de l’homme contre l’homme, la lutte généreuse, le triomphe qui ne coûte que des regrets pour le vaincu, l’orgueil de combattre un noble adversaire et de contempler sa défaite. Mais vous ne me comprenez pas.

 

– Excellent chevreau », dit Salluste.

 

L’esclave chargé de découper s’était occupé de son emploi, qui le rendait tout glorieux, au son de la musique en marquant la mesure avec son couteau, si bien que l’air commencé par des notes légères s’élevant de plus en plus, avait fini dans un magnifique diapason.

 

« Votre cuisinier est sans doute de Sicile ? dit Pansa.

 

– Oui, de Syracuse.

 

– Je veux vous le jouer, dit Claudius ; faisons une partie entre les services.

 

– Je préférerais certainement ce combat à celui du Cirque dit Glaucus ; mais je ne veux pas me défaire de mon cuisinier. Vous n’avez rien d’aussi précieux à m’offrir en enjeu.

 

– Ma Phyllide, ma belle danseuse.

 

– Je n’achète jamais les femmes », dit le Grec, en arrangeant sa guirlande avec nonchalance.

 

Les musiciens, qui se tenaient en dehors dans le portique, avaient commencé leur musique avec l’entrée du chevreau ; leur mélodie devint plus douce et plus gaie quoique d’un caractère peut-être plus idéal. Ils chantèrent l’ode d’Horace, qui commence par les mots Persicos odi, impossible à traduire et qu’ils jugeaient parfaitement applicable à une fête, que nos mœurs peuvent trouver efféminée, mais qui en réalité était assez simple au milieu du luxe effréné de l’époque. Nous n’avons sous les yeux qu’un festin privé et non un repas royal ; le joyeux souper d’un homme riche et non celui d’un empereur ou d’un sénateur.

 

« Ah ! bon vieil Horace ! dit Salluste d’un ton de compassion ; il chantait assez bien les festins et les jeunes filles mais non pas aussi bien que nos poètes modernes.

 

– L’immortel Fulvius, par exemple, dit Claudius.

 

– Oui Fulvius l’immortel répéta le convive, que nous avons appelé l’ombre de Claudius.

 

– Et Spuraena ; et Caius Mutius qui a écrit trois poèmes épiques dans une année. Horace et Virgile en auraient-ils fait autant ? dit Lépidus. Ces vieux poètes avaient le grand tort de copier la sculpture et non la peinture. Simplicité et repos c’était là toute leur notion de l’art ; nos modernes ont du feu, de la passion, de l’énergie ; nous ne sommeillons jamais. Nous reproduisons les couleurs de la peinture, sa vie et son mouvement. Immortel Fulvius !

 

– À propos, dit Salluste, n’auriez-vous pas eu connaissance de la nouvelle ode de Spuraena en l’honneur de notre Isis égyptienne ? C’est magnifique… Quel véritable enthousiasme religieux !

 

– Isis me semble une divinité favorite de Pompéi, dit Glaucus.

 

– Oui, répondit Pansa, elle est fort en vogue dans ce moment. Sa statue a rendu les oracles les plus extraordinaires. Je ne suis pas superstitieux mais je dois avouer qu’elle m’a souvent assisté de ses bons conseils dans ma magistrature. Joignez à cela que ses prêtres ont beaucoup de piété ; ni trop gais, ni trop fiers comme les prêtres de Jupiter et de la Fortune, ils marchent nu-pieds, ne se nourrissent point de viande et passent la plus grande partie de la nuit en dévotions solitaires.

 

– Bon exemple pour nos autres prêtres, en effet… Le temple de Jupiter réclame de grandes réformes, dit Lépidus, qui demandait à réformer tout le monde, excepté lui.

 

– On dit qu’Arbacès l’Égyptien a révélé d’importants mystères aux prêtres d’Isis, observa Salluste, il se vante de descendre de la race de Ramsès et proclame que sa famille est en possession de secrets qui remontent à la plus haute antiquité.

 

– Il a certainement le don du mauvais œil, dit Claudius. Quand il m’arrive de rencontrer cette face de Méduse avant d’avoir fait le signe préservateur, je suis sûr de perdre un cheval favori ou de faire tourner le chien neuf fois de suite[13].

 

– Ce serait là vraiment un miracle, dit Salluste avec gravité.

 

– Qu’entendez-vous par là ? reprit le joueur, dont la figure se colora vivement.

 

– J’entends que vous ne me laisseriez pas grand-chose si je jouais souvent avec vous. »

 

Claudius ne lui répondit que par un sourire de dédain.

 

« Si Arbacès n’était pas si riche poursuivit Pansa d’un air important je ferais agir un peu mon autorité et je dirigerais des informations à l’effet de savoir s’il y a quelque réalité dans le bruit qui le fait passer pour astrologue et magicien. Agrippa pendant son édilité à Rome a banni tous les citoyens dangereux ; mais un homme riche !… C’est le devoir d’un édile de protéger les riches.

 

– Que pensez-vous de cette nouvelle secte, qui à ce que l’on m’a dit, a recruté quelques prosélytes à Pompéi, celle des adorateurs du Dieu hébreu Christ ?

 

– Purs visionnaires spéculatifs, dit Claudius ; pas un seul patricien parmi eux ! leurs prosélytes sont pauvres, insignifiants, ignorants !

 

– Qu’on ne devrait pas moins crucifier pour leurs blasphèmes s’écria Pansa avec véhémence ; ils osent renier Vénus et Jupiter. Qu’ils me tombent sous la main ! je ne dis que cela. »

 

Le second service avait pris fin ; les convives s’étaient rejetés en arrière sur les lits ; il y eut une pause pendant laquelle ils prêtèrent l’oreille aux douces voix du Midi et à la musique du roseau arcadien.

 

Glaucus était le plus enivré et le moins disposé à rompre le silence ; mais Claudius commença à penser qu’on perdait beaucoup de temps.

 

« Bene vobis (à votre santé), cher Glaucus, dit-il en vidant une coupe pour chaque lettre du nom de son ami avec toute l’aisance d’un buveur émérite. Ne voulez-vous pas prendre votre revanche d’hier ? Voyez, les dés nous invitent à jouer.

 

– Comme vous voudrez, dit Glaucus.

 

– Les dés en été et devant un édile ! reprit Pansa d’un air magistral. C’est contraire à la loi[14].

 

– Pas en votre présence, grave Pansa, répliqua Claudius en remuant les dés dans un long cornet ; votre aspect empêche toute licence ; ce n’est pas la chose en elle-même mais l’excès de la chose qui est condamnable.

 

– Quelle sagesse ! murmura l’ombre.

 

– Alors je regarderai d’un autre côté, dit Pansa.

 

– Pas encore, bon Pansa ; attendons, dit Glaucus, la fin du souper. »

 

Claudius ne céda qu’à regret ; un bâillement cacha son déplaisir.

 

« Sa bouche s’ouvre pour dévorer de l’or, murmura Lépidus à Salluste, en empruntant cette citation à l’Aulularia de Plaute.

 

– Ah ! que je connais bien ces polypes qui gardent tout ce qu’ils touchent ! » dit Salluste sur le même ton, et en empruntant à son tour une citation à la même comédie.

 

Le troisième service consistant dans une infinité de fruits, de pistaches, de confitures, de tartes et de plats d’apparat qui revêtaient mille formes singulières et aériennes, fut alors placé sur la table ; et les ministri (les serviteurs) y mirent aussi le vin (qui jusque-là avait été offert à la ronde aux hôtes) dans de larges jarres de verre lesquelles portaient toutes sur leurs étiquettes son âge et sa qualité.

 

« Goûtez de ce vin de Lesbos, Pansa, dit Salluste ; il est excellent.

 

– Ce n’est pas qu’il soit très vieux, dit Glaucus, mais le feu l’a avancé en âge. Nous aussi ne vieillissons-nous pas avant le temps grâce au feu ? Ce sont les flammes de Vulcain pour lui ; pour nous ce sont les flammes de Vénus en l’honneur de laquelle je vide cette coupe.

 

– Il est délicat, dit Pansa ; mais dans son parfum on sent encore un peu de résine.

 

– La magnifique coupe ! s’écria Claudius, en montrant une coupe de cristal transparent dont les anses étaient garnies de pierres précieuses entrelacées en forme de serpent (c’était le goût favori alors à Pompéi).

 

– Cet anneau, dit Glaucus, en tirant un joyau de grand prix de la première phalange de son doigt et en le suspendant à l’anse de la coupe, lui donnera une plus riche apparence et la rendra moins indigne d’être acceptée par mon ami Claudius, à qui veuillent les dieux accorder la santé et la fortune afin qu’il la remplisse souvent et longtemps jusqu’au bord !

 

– Vous êtes trop généreux, Glaucus, dit le joueur, en tendant la coupe à son esclave ; mais votre amitié surtout double la valeur du présent.

 

– Je bois aux Grâces » dit Pansa, et il remplit trois fois sa coupe.

 

Les convives suivirent son exemple.

 

« Nous n’avons pas nommé de directeur au festin, cria Salluste.

 

– Jetons les dés pour le désigner, dit Claudius en agitant le cornet.

 

– Non, dit Glaucus, point de froid directeur entre nous ; point de dictateur du banquet, point de rex convivii. Les Romains n’ont-ils pas juré de ne jamais obéir à un roi ? Vous montrerez-vous moins libres que vos ancêtres ? Allons musiciens, faites-nous entendre le chant que j’ai composé l’autre nuit. C’étaient des vers sur ce sujet : « l’Hymne bachique des Heures. »

 

Les musiciens accordèrent leurs instruments sur le mode ionien pendant que les plus jeunes d’entre eux chantaient en grec les vers suivants :

 

HYMNE DU SOIR POUR LES HEURES

 

I

 

Nous avons couru pendant un long jour,

Nous les rapides Heures ;

Avant que la nuit nous pousse à son tour

Vers ses sombres demeures,

Saluez-nous en ce séjour

D’un chant de joie et d’amour !

 

Ainsi la princesse de Crète,

Lorsque s’enfuit son séducteur,

D’un lierre environnant sa tête

Eut Bacchus pour consolateur.

 

Leurs paupières demi-fermées,

Se détournaient des cieux étincelants.

Sous le souffle léger des brises parfumées,

Les vagues à leurs pieds roulaient des flots plus lents.

Ariane un lynx auprès d’elle,

Souriait à Bacchus le front tout rougissant ;

Le dieu qui la trouvait plus belle,

L’entourait d’un bras caressant.

 

Le faune indiscret et peu sage,

Le faune entr’ouvrait le feuillage,

Pour voir ce tableau ravissant.

 

II

 

Pauvres Heures déjà lassées,

Nous qui devons voler toujours,

Pendant la nuit encor pressées,

Pénible sera notre cours.

 

Humectez notre aile légère

Dans votre coupe où la lumière

Unit sa pourpre à la pourpre du vin.

Quand le soleil quitte la terre

On le retrouve en ce nectar divin.

 

Au fond d’une coupe remplie

Le soleil aime à s’endormir,

Pareil au fils de Thessalie,

Se mirant dans la source et s’y laissant mourir[15].

 

III

 

Buvez à Jupiter à l’Amour à Mercure,

Aux Grâces pleines de douceurs,

Qu’enferme la même ceinture ;

À la belle Aglaé qui conduit ses deux sœurs.

 

Ne nous oubliez pas ô mortels dans vos fêtes,

Nous qui veillons sur vous en chœur du haut des cieux.

Ne comptez pas les dons que vous nous faites ;

Celui qui boit le plus nous honore le mieux.

 

Saisissez, saisissez les Heures au passage,

Plongez-les dans le vin : elles reparaîtront,

Avec un plus joyeux visage,

Comme vous la guirlande et la rosée au front.

 

Nous avons soif : que Bacchus nous apaise,

Comme Hylas fut jadis des Nymphes emporté,

Nous voulons entraîner le seul dieu qui nous plaise

Dans la nuit avec nous en chantant sa beauté.

 

Les convives applaudirent avec enthousiasme : quand le poète est l’amphitryon, ses vers obtiennent toujours un grand succès.

 

« C’est du grec pur, dit Lépidus ; la hardiesse la force et l’énergie de cette langue ne sauraient être imitées par la poésie latine.

 

– Impossible de contester, dit Claudius avec une intention ironique au fond mais cachée en apparence, que ces vers ne contrastent singulièrement avec la simplicité de l’ode d’Horace que nous avons entendue d’abord ; simplicité passée de mode. La mélodie est du goût ionien le plus pur. Ce mot me rappelle une santé que je veux porter. Compagnons, je bois à la belle Ione.

 

– Ione le nom est grec, dit Glaucus d’une voix douce, j’accepte cette santé avec plaisir. Mais quelle est cette Ione ?

 

– Ah ! vous ne faites que d’arriver à Pompéi sans quoi vous mériteriez l’ostracisme pour votre ignorance, dit Lépidus avec importance ; ne pas connaître Ione, c’est ignorer les plus charmants attraits de notre cité.

 

– Elle est de la plus rare beauté, ajouta Pansa, et quelle voix !

 

– Elle ne doit se nourrir que de langues de rossignols, dit Claudius.

 

– De langues de rossignols… parfait, parfait, s’écria l’ombre.

 

– Renseignez-moi davantage je vous prie, dit Glaucus.

 

– Sachez donc, commença Lépidus…

 

– Laissez-moi parler, poursuivit Claudius ; vos paroles se traînent comme des tortues.

 

– Les vôtres nous assomment comme des pierres, murmura tout bas le jeune efféminé en se laissant retomber dédaigneusement sur son lit.

 

– Sachez donc, mon cher Glaucus, qu’Ione est une étrangère arrivée depuis peu à Pompéi. Elle chante comme Sapho et ses chants sont de sa composition. Quant à la flûte, la cithare, la lyre, je ne sais vraiment sur lequel de ces instruments, elle ne surpasse pas les Muses. Sa beauté est éblouissante ; sa maison est parfaite ; quel goût !… quels brillants !… quels bronzes !… Elle est riche et aussi généreuse qu’elle est riche.

 

– Ses amants sans doute, dit Glaucus, ne la laissent pas mourir de faim ? l’argent gagné sans peine est légèrement dépensé.

 

– Ses amants ! Ah ! c’est là l’énigme ! Ione n’a qu’un défaut, elle est chaste. Tout Pompéi est à ses pieds et elle n’a pas d’amants… elle ne veut pas même se marier.

 

– Pas d’amants ! répéta Glaucus.

 

– Non elle a l’âme de Vesta avec la ceinture de Vénus.

 

– Quelle délicatesse d’expression ! dit l’ombre.

 

– C’est un prodige, s’écria Glaucus. Ne peut-on la voir ?

 

– Je vous mènerai chez elle ce soir, reprit Claudius. En attendant, ajouta-t-il, et il fit de nouveau retentir les dés…

 

– À votre gré, répondit le complaisant Glaucus ; Pansa, retournez-vous. »

 

Lépidus et Salluste jouèrent à pair ou non et le sixième convive, le parasite, regarda le jeu de Glaucus et de Claudius qui se laissèrent bientôt absorber par les chances des dés.

 

« Par Pollux ! s’écria Glaucus, voilà la seconde fois que je tombe sur les caniculae (le plus faible coup).

 

– À présent que Vénus me protège ! dit Claudius, qui tint quelque temps le cornet suspendu et l’agita. Ô bonne Vénus !… C’est Vénus elle-même, ajouta-t-il, en amenant le plus haut point qu’on appelait ainsi d’après la déesse que le joueur heureux trouve d’ordinaire assez favorable.

 

– Vénus est une ingrate, dit Glaucus ; car j’ai toujours sacrifié sur son autel.

 

– Celui qui joue avec Claudius, murmura Lépidus, pourra bien comme le Curculio de Plaute mettre au jeu son manteau.

 

– Pauvre Glaucus !… il est aveugle comme la Fortune elle-même, continua Salluste du même ton.

 

– Je ne veux plus jouer, dit Glaucus ; j’ai perdu trente sesterces.

 

– J’en suis désolé, répliqua Claudius.

 

– Homme aimable ! dit l’ombre.

 

– Après tout, s’écria Glaucus, le plaisir que je prends à votre gain compense la peine de ma perte. »

 

La conversation devint alors générale et animée ; le vin circula plus librement. Ione fut de nouveau l’objet des éloges des convives de Glaucus.

 

« Au lieu de veiller jusqu’à ce que les étoiles s’effacent, allons contempler celle dont l’éclat fait pâlir leur clarté », dit Lépidus.

 

Claudius, qui ne voyait aucune chance de recommencer les parties de dés, appuya la proposition ; et Glaucus, quoiqu’il pressât honnêtement ses hôtes de ne pas se lever de table encore, ne put s’empêcher de leur laisser voir que sa curiosité avait été éveillée par les éloges qu’ils avaient faits d’Ione. Ils décidèrent donc qu’ils iraient de ce pas (à l’exception de Pansa et du parasite) à la maison de la belle Grecque. Ils burent à la santé de Glaucus et de Titus, ils accomplirent leur dernière libation, reprirent leurs pantoufles, descendirent les escaliers, traversèrent l’atrium brillamment éclairé et passèrent sans craindre de morsures devant le terrible dogue, dont la peinture défendait le seuil ; ils se trouvèrent alors au moment où la lune se levait dans les rues de Pompéi joyeuses et encore remplies par la foule.

 

Ils parcoururent le quartier des orfèvres, tout étincelant de lumières que réfléchissaient les pierres précieuses étalées dans les boutiques, et arrivèrent enfin à la porte d’Ione. Le vestibule était illuminé par des rangées de lampes ; des rideaux de pourpre brodés ouvraient l’entrée du tablinum dont les murs et le pavé en mosaïque brillaient des plus vives couleurs que l’art avait pu y répandre et sous le portique qui entourait un odorant jardin, ils trouvèrent Ione déjà environnée de visiteurs l’adorant et l’applaudissant.

 

« Ne m’avez-vous pas dit qu’elle était Athénienne ? demanda Glaucus à voix basse en mettant les pieds dans le péristyle.

 

– Non, elle est de Néapolis.

 

– De Néapolis », répéta Glaucus ; et au même moment le groupe qui entourait Ione s’entrouvrit et présenta à sa vue cette brillante apparition, cette beauté pareille aux nymphes, qui depuis quelques mois, avait surnagé sur l’abîme de sa mémoire.

Chapitre 4

Le temple d’Isis. – Le prêtre. – Le caractère d’Arbacès se développe lui-même

 

Notre histoire veut que nous retournions à l’Égyptien. Nous avons laissé Arbacès après qu’il eut quitté Glaucus et son compagnon près de la mer caressée par le soleil de midi. Dès qu’il fut près de la partie la plus fréquentée de la baie, il s’arrêta et contempla cette scène animée en croisant les bras et avec un sourire amer sur ses sombres traits.

 

« Sots, dupes fous, que vous êtes ! se dit-il à lui-même ; qu’il s’agisse de plaisirs ou d’affaires de commerce ou de religion, vous êtes également gouvernés par les passions que vous devriez conduire. Comme je vous mépriserais si je ne vous haïssais pas ! Oui je vous hais, Grecs ou Romains. C’est à nous, c’est à notre pays, c’est à la science profonde de l’Égypte que vous avez dérobé le feu, qui vous donne vos âmes. Vos connaissances, votre poésie, vos lois, vos arts, votre barbare supériorité dans la guerre (et combien encore cette copie mutilée d’un vaste modèle a dégénéré dans vos mains !) ; vous nous avez tout volé, comme les esclaves volent les restes d’un festin ; oh ! maintenant vous autres mimes, d’autres mimes Romains, vils descendants d’une troupe de brigands, vous êtes nos maîtres. Les pyramides ne contemplent plus la race de Ramsès… L’aigle plane sur le serpent du Nil. Nos maîtres, non pas les miens. Mon âme, par la supériorité de sa sagesse, vous domine et vous enchaîne quoique ces liens ne vous soient pas visibles. Aussi longtemps que la science pourra dompter la force, aussi longtemps que la religion possédera une caverne du fond de laquelle sortiront des oracles pour tromper le genre humain, les sages tiendront l’empire de la terre… De vos propres vices, Arbacès distille ses plaisirs, plaisirs que ne profane pas l’œil du vulgaire, plaisirs vastes riches, inépuisables dont vos âmes énervées et émoussées dans leur sensualité grossière ne peuvent se faire une idée même en rêve. Continuez votre vie, esclaves insensés de l’ambition et de l’avarice ; votre soif de faisceaux, de questorats et de toutes les momeries d’un pouvoir servile, provoque mes rires et mon mépris. Mon pouvoir s’étend partout où règne quelque superstition. Je foule aux pieds les âmes que la pourpre couvre. Thèbes peut tomber ; l’Égypte peut ne plus exister que de nom. L’univers entier fournit des sujets à Arbacès. »

 

En prononçant ces paroles, l’Égyptien marchait lentement. Lorsqu’il entra dans la ville sa haute taille le fit remarquer au-dessus de la foule qui remplissait le forum et il se dirigea vers le petit et gracieux temple consacré à Isis[16].

 

Cet édifice n’était alors élevé que depuis peu de temps. L’ancien temple avait été renversé par un tremblement de terre soixante ans auparavant et le nouveau avait obtenu, parmi les inconstants Pompéiens, la vogue qu’une nouvelle église ou un nouveau prédicateur obtiennent parmi nous. Les oracles de la déesse à Pompéi étaient en effet non seulement célèbres pour le mystérieux langage qui les enveloppait mais encore pour le crédit qui s’attachait à leurs ordres et à leurs prédictions. S’ils n’étaient pas dictés par une divinité, ils étaient du moins inspirés par une profonde connaissance de l’humanité ; ils s’appliquaient exactement à la position de chaque individu et contrastaient singulièrement avec les banalités des temples rivaux. Au moment où Arbacès arrivait près des grilles, qui séparaient l’enceinte profane de l’enceinte sacrée, une foule composée de personnes de toutes les classes, mais particulièrement de marchands, s’assemblait respirant à peine et témoignant une profonde dévotion devant les nombreux autels placés dans la cour…

 

Dans les murs de la cella élevés sur sept marches en marbre de Paros, on voyait des niches renfermant différentes statues et les murs étaient ornés de la grenade consacrée à Isis. Un piédestal oblong occupait l’intérieur du monument ; il supportait deux statues : l’une d’Isis et l’autre de son compagnon, le silencieux et mystique Horus. Mais le monument contenait beaucoup d’autres divinités qui formaient en quelque sorte la cour de la déesse égyptienne : c’étaient Bacchus, son parent, le dieu célèbre sous tant de noms, Vénus de Cypre sortant de son bain, laquelle n’était qu’Isis elle-même sous un déguisement grec, Anubis à la tête de chien et une foule d’idoles égyptiennes de formes grotesques et de noms inconnus.

 

Mais nous supposerions à tort que dans les villes de la grande Grèce, Isis fût adorée avec les formes et les cérémonies qui appartenaient à son culte. Les nations modernes et mélangées du Sud, non moins arrogantes qu’ignorantes, confondaient les cultes de tous les climats et de tous les siècles et les profonds mystères du Nil se trouvaient défigurés par cent frivoles et illégitimes mélanges des croyances de Céphise et de Tibur. Le temple d’Isis à Pompéi était desservi par des prêtres romains et grecs également étrangers au langage et aux coutumes des anciens adorateurs de la déesse et le descendant des puissants rois d’Égypte riait en secret et avec mépris des mesquines momeries, qui essayaient d’imiter le culte solennel et typique de son brûlant climat.

 

 

« Eh quoi », murmura Arbacès à l’un des assistants marchand engagé dans le commerce d’Alexandrie, commerce qui avait peut-être introduit à Pompéi le culte de la déesse ; « quelle circonstance vous rassemble devant les autels de la vénérable Isis ? On dirait aux robes blanches du groupe que voilà, qu’un sacrifice se prépare ; et à cette assemblée des prêtres que des oracles vont être rendus. À quelle question doit répondre la déesse ?

 

– Nous sommes des marchands, en effet, répondit du même ton l’assistant (qui n’était autre que Diomède) ; nous désirons connaître le sort de nos vaisseaux qui partent demain pour Alexandrie. Nous venons offrir un sacrifice à la déesse et implorer sa réponse. Je ne suis pas un de ceux qui ont demandé le sacrifice, comme vous pouvez en juger par mon costume, mais j’ai quelque intérêt au succès de la flotte ; oui, par Jupiter, j’ai ma petite cargaison ; sans cela comment vivrait-on dans ces temps si durs ? »

 

 

L’Égyptien, répliqua gravement que si Isis était la déesse de l’agriculture, elle n’en était pas moins la patronne du commerce ; puis tournant la tête vers l’est, Arbacès sembla absorbé dans une prière silencieuse.

 

Au centre des degrés apparut un prêtre vêtu de blanc depuis la tête jusqu’aux pieds, son voile surmontant sa couronne ; deux nouveaux prêtres vinrent relever ceux que nous avons déjà vus placés aux deux extrémités ; leur poitrine était à moitié nue ; une robe blanche et aux larges plis enveloppait le reste de leur corps. En même temps un prêtre placé au bas des marches commença un air solennel sur un long instrument à vent. À la moitié des degrés se trouvait un autre flamine tenant d’une main la couronne votive et de l’autre une baguette blanche ; pour ajouter à l’effet pittoresque de cette cérémonie orientale, l’imposant ibis (oiseau sacré du culte égyptien) regardait du haut des murs le rite s’accomplir ou se promenait au pied de l’autel.

 

Le flamine sacrificateur s’avança.

 

Le calme absolu d’Arbacès sembla se démentir. Lorsque les aruspices inspectèrent les entrailles des victimes, il parut éprouver une pieuse anxiété et se réjouir lorsque les signes furent déclarés favorables et que le feu commença à briller et à consumer les parties consacrées des victimes au milieu de la myrrhe et de l’encens ; un profond silence succéda alors aux chuchotements de l’assemblée. Les sacrificateurs se réunirent autour de la cella et un autre prêtre nu, sauf une ceinture qui lui entourait les reins, s’élança en dansant et implora avec des gestes étranges une réponse de la déesse. Il tomba enfin d’épuisement ; la statue sembla s’agiter intérieurement, on entendit un lent murmure ; sa tête se baissa trois fois ses lèvres s’ouvrirent et une voix caverneuse prononça ces paroles mystérieuses :

 

On voit comme un coursier venir la vague énorme,

Et souvent en tombeau le rocher se transforme.

Nos fortunes nos jours sont dans les mains du sort ;

Mais vos légers vaisseaux naviguent vers le port.

 

La voix cessa de se faire entendre, la foule respira plus librement, les marchands se regardèrent les uns les autres.

 

« Rien de plus clair, s’écria Diomède ; l’oracle annonce une tempête comme il y en a souvent au commencement de l’automne ; mais nos vaisseaux seront sauvés. Ô bienfaisante Isis !

 

– Honneur éternel à la déesse ! dirent les marchands. Sa prédiction cette fois n’est pas équivoque. »

 

Élevant la main pour imposer silence aux assistants car les rites d’Isis enjoignaient un mutisme presque impossible à obtenir des Pompéiens, le grand prêtre répandit sa libation sur l’autel et après une courte prière, la cérémonie étant terminée, la foule se retira. Pendant qu’elle se dispersait de côté et d’autre l’Égyptien demeura près de la grille et lorsque le passage fut suffisamment éclairé, un des prêtres s’approcha de lui et le salua avec toutes les marques d’une amicale familiarité.

 

La physionomie de ce prêtre était loin de prévenir en sa faveur : son crâne rasé était si déprimé et son front si étroit que sa conformation le rapprochait beaucoup de celle d’un sauvage de l’Afrique, à l’exception des tempes où l’on remarquait l’organe appelé acquisivité par les disciples d’une science dont le nom est moderne mais dont les anciens (comme leurs sculptures nous l’indiquent) connaissaient mieux qu’eux la pratique ; on voyait sur cette tête deux protubérances larges et presque contre nature qui la rendaient encore plus difforme. Le tour des sourcils était sillonné d’un véritable réseau de rides profondes ; les yeux noirs et petits roulaient dans des orbites d’un jaune sépulcral ; le nez court mais gros s’ouvrait avec de grandes narines pareilles à celles des satyres ; ses lèvres épaisses et pâles, ses joues aux pommettes saillantes, les couleurs livides et bigarrées, qui perçaient à travers sa peau de parchemin, complétaient un ensemble que personne ne pouvait voir sans répugnance et peu de gens sans terreur et sans méfiance.

 

Quelque projet que conçût l’âme, la forme du corps paraissait propre à les exécuter. Les muscles vigoureux du cou, la large poitrine, les mains nerveuses et les bras maigres et longs, qui étaient nus jusqu’au-dessus du coude, témoignaient d’une nature capable d’agir avec énergie ou de souffrir avec patience.

 

« Calénus, dit l’Égyptien à ce flamine de bizarre apparence, vous avez beaucoup amélioré la voix de la statue en suivant mes avis et vos vers sont excellents ; il faut toujours prédire la bonne fortune, à moins qu’il n’y ait certitude que la prédiction ne se réalisera pas.

 

– En outre, ajouta Calénus, si la tempête a lieu et si elle engloutit les vaisseaux maudits, ne l’aurons-nous pas annoncée et les vaisseaux ne seront-ils pas au port ? Le marinier dans la mer Égée, dit Horace, prie pour obtenir le repos. Or quel est le port plus tranquille pour lui que le fond des flots ?

 

– Très bien, Calénus ; je voudrais qu’Apaecidès prît des leçons de votre sagesse ; mais j’ai à conférer avec vous relativement à lui et sur d’autres matières ; pouvez-vous m’admettre dans quelque appartement moins sacré ?

 

– Assurément » répondit le prêtre, en le conduisant vers une des cellules qui entouraient la porte ouverte.

 

Là, ils s’assirent devant une petite table, qui leur présentait des fruits, des œufs, plusieurs plats de viandes froides et des vases pleins d’excellents vins. Pendant que les deux compagnons faisaient cette collation, un rideau tiré sur l’entrée du côté de la cour, les dérobait à la vue mais les avertissait par son peu d’épaisseur qu’ils eussent à parler bas ou à ne pas trahir leur secret. Ils prirent le premier parti.

 

« Vous savez, dit Arbacès d’une voix qui agitait à peine l’air tant elle était douce et légère, vous savez que j’ai toujours eu pour règle de m’attacher à la jeunesse… Les esprits flexibles et non encore formés deviennent mes meilleurs instruments. Je les travaille, je les tisse, je les moule selon ma volonté. Je ne fais des hommes que des serviteurs ; mais des femmes…

 

– Vous en faites des maîtresses, dit Calénus, dont le sourire livide enlaidissait encore les traits disgracieux.

 

– Oui, je ne le nie pas : la femme est le premier but, le grand désir de mon âme ; de même que vous autres, vous engraissez les victimes pour le sacrifice, moi j’aime à élever les amantes consacrées à mes plaisirs. J’aime à cultiver, à mûrir leurs esprits, à développer la douce fleur de leurs passions cachées, afin de préparer un fruit à la hauteur de mon goût. Je déteste vos courtisanes toutes faites et trop accomplies. C’est dans le progrès (progrès qui s’ignore lui-même) de l’innocence au désir que je trouve le charme véritable de l’amour ; c’est ainsi que je défie la satiété : en contemplant la fraîcheur des sensations chez les autres, je conserve la fraîcheur des miennes. Les jeunes cœurs de mes victimes, voilà les ingrédients que je jette dans la chaudière, où je puise un rajeunissement perpétuel. Mais c’est assez : venons à notre sujet. Vous savez que j’ai rencontré, il y a quelque temps à Néapolis, Ione et Apaecidès, frère et sœur, enfants d’Athéniens, qui étaient venus demeurer dans cette cité. La mort de leurs parents, qui me connaissaient et m’estimaient, me constitua leur tuteur ; je ne négligeai rien de ma charge. Le jeune homme docile et d’un caractère plein de douceur céda sans peine à l’impression que je voulus lui donner. Après les femmes, ce que j’aime, ce sont les souvenirs de mon pays natal ; je me plais à conserver, à propager dans les contrées lointaines (que ses colonies peuplent peut-être encore) nos sombres et mystiques croyances. Je trouve, je crois, autant de plaisir à tromper les hommes qu’à servir les dieux. J’appris à Apaecidès à adorer Isis. Je lui révélai quelques-unes des sublimes allégories que son culte voile ; j’excitai dans une âme particulièrement disposée à la ferveur religieuse cet enthousiasme dont la foi remplit l’imagination. Je l’ai placé parmi vous chez un des vôtres.

 

– Il est à nous, dit Calénus ; mais en stimulant sa foi, vous l’avez dépouillé de la sagesse. Il s’effraye de ne plus se sentir dupe. Nos honnêtes fraudes, nos statues qui parlent, nos escaliers dérobés le tourmentent et le révoltent. Il gémit, il se désole et converse avec lui-même ; il refuse de prendre part à nos cérémonies. On l’a vu fréquenter la compagnie d’hommes suspects d’attachement pour cette secte nouvelle et athée qui renie tous nos dieux et appelle nos oracles des inspirations de l’esprit malfaisant, dont parlent les traditions orientales. Nos oracles, hélas ! nous savons trop, où ils puisent leurs inspirations.

 

– Voilà ce que je soupçonnais, dit Arbacès rêveur, d’après les reproches qu’il m’a adressés la dernière fois que je l’ai rencontré ; il m’évite depuis quelque temps. Je veux le chercher ; je veux continuer mes leçons. Je l’introduirai dans le sanctuaire de la sagesse, je lui enseignerai qu’il y a deux degrés de sainteté : le premier la foi ; le second la fraude ; l’un pour le vulgaire, le second pour le sage.

 

– Je n’ai jamais passé par le premier, dit Calénus, ni vous non plus, je pense, Arbacès.

 

– Vous êtes dans l’erreur, répliqua gravement l’Égyptien ; je crois encore aujourd’hui non pas à ce que j’enseigne, mais à ce que je n’enseigne pas ; la nature possède quelque chose de sacré que je ne puis ni ne veux contester ; je crois à ma science et elle m’a révélé… mais ce n’est pas la question ; il s’agit de sujets plus terrestres et plus attrayants. Si je parvenais ainsi à mon but en ce qui concernait Apaecidès, quels étaient mes desseins sur Ione ? Vous vous doutez déjà que je la destine à être ma reine, ma femme, l’Isis de mon cœur ! Jusqu’au jour où je l’ai vue, j’ignorais tout l’amour dont ma nature est capable.

 

– J’ai entendu dire de tous côté que c’était une nouvelle Hélène » dit Calénus, et ses lèvres firent entendre un léger bruit de dégustation (mais était-ce en l’honneur de la beauté d’Ione ou en l’honneur du vin qu’il venait de boire ? il serait difficile de le dire.)

 

« Oui ; sa beauté est telle que la grâce n’en a jamais produit de plus parfaite, poursuivit Arbacès, et ce n’est pas tout : elle a une âme digne d’être associée à la mienne. Son génie surpasse le génie des femmes : vif, éblouissant, hardi… La poésie coule spontanément de ses lèvres : exprimez une vérité et quelque compliquée et profonde qu’elle soit, son esprit la saisit et la domine. Son imagination et sa raison ne sont pas en guerre l’une avec l’autre ; elles sont d’accord pour la diriger, comme les vents et les flots pour conduire un vaisseau superbe. À cela, elle joint une audacieuse indépendance de pensée. Elle peut marcher seule dans le monde. Elle peut être brave, autant qu’elle est gracieuse. C’est là le caractère que toute ma vie j’ai cherché dans une femme et que je n’ai jamais trouvé. Ione doit être à moi. Elle m’inspire une double passion. Je veux jouir de la beauté de l’âme, non moins que de celle du corps.

 

– Elle n’est donc pas encore à vous ? dit le prêtre.

 

– Non ; elle m’aime mais comme ami ; elle m’aime avec son intelligence seule. Elle me suppose les vertus vulgaires, que j’ai seulement la vertu plus élevée de dédaigner. Mais laissez-moi continuer son histoire. Le frère et la sœur étaient jeunes et riches ; Ione est orgueilleuse et ambitieuse… orgueilleuse de son esprit, de la magie de sa poésie, du charme de sa conversation. Lorsque son frère me quitta et entra dans votre temple, elle vint aussi à Pompéi, afin d’être plus près de lui. Ses talents n’ont pas tardé à s’y révéler. La foule, qu’elle appelle, se presse à ses fêtes. Sa voix enchante ses hôtes, sa poésie les subjugue. Il lui plaît de passer pour une seconde Érinna.

 

– Ou bien pour une Sapho.

 

– Mais une Sapho sans amour ! Je l’ai encouragée dans cette vie pleine de hardiesse, où la vanité se mêle au plaisir. J’aimais à la voir s’abandonner à la dissipation et au luxe de cette cité voluptueuse. Je désirais énerver son âme ; oui, cher Calénus ; mais jusqu’ici elle a été trop pure pour recevoir le souffle brûlant, qui devait selon mon espérance non pas effleurer, mais ronger ce beau miroir. Je souhaitais qu’elle fût entourée d’adorateurs vides, vains, frivoles (adorateurs que sa nature ne peut que mépriser) afin qu’elle sentît le besoin d’aimer. Alors dans ces doux intervalles, qui succèdent à l’excitation du monde je me flattais de faire agir mes prestiges, de lui inspirer de l’intérêt, d’éveiller ses passions, de posséder enfin son cœur ; car ce n’est ni la jeunesse, ni la beauté, ni la gaieté, qui sont faites pour fasciner Ione ; il faut conquérir son imagination et la vie d’Arbacès n’a été qu’un long triomphe sur des imaginations de ce genre.

 

– Quoi ! aucune crainte de vos rivaux ? La galante Italie est cependant familiarisée avec l’art de plaire.

 

– Je ne crains personne. Son âme méprise la barbarie romaine et se mépriserait elle-même, si elle admettait une pensée d’amour pour un des enfants de cette race née d’hier.

 

– Mais vous êtes Égyptien, vous n’êtes pas Grec.

 

– L’Égypte, répondit Arbacès, est la mère d’Athènes ; sa Minerve tutélaire est notre divinité et son fondateur Cécrops était un fugitif de Saïs l’Égyptienne. Je l’ai déjà appris à Ione et dans mon sang, elle vénère les plus anciennes dynasties de la terre. Cependant j’avoue que depuis peu un soupçon inquiet a traversé mon esprit. Elle est plus silencieuse qu’elle n’avait coutume de l’être ; la musique qu’elle préfère est celle qui peint le mieux la mélancolie et pénètre le plus profondément dans l’âme. Elle pleure sans raison de pleurer. Peut-être est-ce un commencement d’amour ?… Peut-être n’est-ce que le désir d’aimer ? Dans l’un ou l’autre cas, il est temps pour moi d’opérer sur son imagination et sur son cœur : dans le premier cas, de ramener à moi cette source d’amour qui s’égare ; dans l’autre, de la faire jaillir à mon bénéfice. C’est pour cela que j’ai songé à vous.

 

– En quoi puis-je vous être utile ?

 

– Je me propose de l’inviter à une fête chez moi ; je veux éblouir, étonner, enflammer ses sens. Nos arts, au moyen desquels l’Égypte dompte ses novices, doivent être employés dans cette circonstance et sous les mystères de la religion, je prétends lui découvrir les secrets de l’amour.

 

– Ah ! je comprends : un de ces voluptueux banquets auxquels nous autres, prêtres d’Isis, en dépit de la rigueur de nos vœux de mortification, nous avons plus d’une fois assisté dans votre demeure.

 

– Non, non, pouvez-vous penser que ses chastes yeux soient disposés à voir de telles scènes ? Non ; mais nous devons d’abord séduire le frère… tâche plus facile. Écoutez-moi, voici mes instructions. »

Chapitre 5

Encore la bouquetière. – Progrès de l’amour

 

Le soleil pénétrait gaiement chez Glaucus et inondait de ses rayons naissants cette belle chambre connue aujourd’hui, comme je l’ai déjà dit, sous le nom de « chambre de Léda ». Ils se glissaient par une série de petites fenêtres situées à la partie la plus haute de la pièce et à travers la porte qui donnait sur le jardin, que de nos jours les propriétaires méridionaux appelleraient une orangerie. Les petites proportions de ce jardin ne permettaient pas de s’y promener ; mais les nombreuses et odorantes fleurs, dont il était rempli favorisaient cette indolence si chère aux habitants des pays chauds. Ces parfums portés par une légère brise, qui venait de la mer, se répandaient dans cette chambre dont les murs rivalisaient de couleurs avec les fleurs les plus richement nuancées. Outre le diamant de cette chambre la peinture de Léda et de Tyndare, on voyait dans chaque compartiment des murailles, d’autres peintures d’une exquise beauté : l’une représentait Cupidon aux genoux de Vénus ; l’autre Ariane dormant sur un banc sans se douter encore de la perfidie de Thésée. Les rayons du soleil se jouaient çà et là sur le pavé marqueté et sur les murs ; bien plus heureusement encore des rayons de joie illuminaient l’âme du jeune Glaucus.

 

« Je l’ai donc revue, disait-il, en parcourant cette étroite chambre ; j’ai entendu sa voix ; je lui ai parlé de nouveau ; j’ai écouté la musique de ses chants et elle chantait la gloire et la Grèce. J’ai découvert l’idole si longtemps souhaitée de mes rêves : comme le sculpteur de Chypre, j’ai donné la vie à la forme créée par mon imagination. »

 

Le monologue amoureux de Glaucus aurait peut-être duré plus longtemps ; mais, à ce moment même, une ombre se glissa sur le seuil de sa chambre : une jeune fille à peine sortie de l’enfance interrompit sa solitude. Elle était vêtue simplement d’une tunique blanche, qui retombait du cou jusqu’aux chevilles ; elle portait sous son bras une corbeille de fleurs et tenait dans l’autre main un vase de bronze rempli d’eau. Ses traits étaient plus formés, qu’on n’aurait pu l’attendre de son âge, mais pourtant doux et féminins dans leurs contours et, sans être précisément beaux en eux-mêmes, ils possédaient cette beauté que donne l’expression. Il y avait dans son air, je ne sais quel attrait de douce patience, d’un caractère tout à fait ineffable ; une physionomie empreinte de tristesse, un aspect résigné et tranquille, avaient banni le sourire mais non la grâce de ses lèvres ; la timidité de sa démarche qu’accompagnait une sorte de prévoyance, l’éclat vague et incertain de ses yeux faisaient soupçonner l’infirmité, qu’elle endurait depuis sa naissance : elle était aveugle ; mais ce défaut ne s’apercevait pas dans ses prunelles, dont la lumière douce et mélancolique paraissait pure et sans nuage.

 

« On m’a dit que Glaucus était ici, dit-elle, puis-je entrer ?

 

– Ah ! ma Nydia, dit le Grec, c’est vous ! Je savais bien que vous me feriez la grâce de venir me visiter.

 

– Glaucus en y comptant n’a fait que se rendre justice à lui-même, dit Nydia ; il a toujours été si bon pour la pauvre aveugle !

 

– Qui pourrait agir autrement ? » répondit tendrement Glaucus avec l’accent d’un frère plein de compassion.

 

Nydia soupira, garda un moment le silence et, sans répondre à son observation, poursuivit ainsi :

 

« Il n’y a pas longtemps que vous êtes de retour ?

 

– C’est aujourd’hui le sixième soleil qui se lève pour moi à Pompéi.

 

– Êtes-vous en bonne santé ?… Ah ! je n’ai pas besoin de le demander : car celui-là ,qui voit la terre qu’on dit être si belle, ne peut mal se porter.

 

– Je me porte bien ; et vous Nydia ?… Comme vous avez grandi !… l’année prochaine, vous aurez à penser à la réponse que vous ferez à vos amoureux. »

 

Une nouvelle rougeur colora les joues de Nydia ; mais tout en rougissant elle fronça le sourcil. « Je vous ai apporté quelques fleurs » dit-elle, sans rien révéler de l’émotion qu’elle avait ressentie et après avoir cherché autour d’elle, une table qui était près de Glaucus, elle ajouta en y posant les fleurs de sa corbeille : « elles ont peu de prix mais elles sont fraîchement cueillies.

 

– Vinssent-elles de Flore même, je ne les recevrais pas mieux, dit Glaucus avec bonté, et je renouvelle encore le vœu que j’ai fait aux Grâces de ne point porter d’autres guirlandes tant que vos mains m’en tresseront comme celles-ci.

 

– Et comment trouvez-vous les fleurs de votre viridarium ? Elles ont prospéré ?

 

– Admirablement ; les dieux lares eux-mêmes ont dû veiller sur elles.

 

– Ah ! vous me faites plaisir, dit Nydia, car je suis venue aussi souvent que je l’ai pu pour les arroser et les soigner pendant votre absence.

 

– Comment vous remercier, belle Nydia ? dit le Grec. Glaucus ne songeait guère qu’il eût laissé à Pompéi une surveillante si fidèle de ses fleurs favorites. »

 

Les mains de la jeune fille tremblaient et son sein s’émut doucement sous les plis de sa tunique. Elle se détourna avec embarras :

 

« Le soleil est bien chaud aujourd’hui pour les pauvres fleurs, dit-elle, et elles doivent croire que je les néglige ; car j’ai été malade et voilà neuf jours que je ne suis venue les arroser.

 

– Malade, ma Nydia ! et pourtant vos joues ont plus d’éclat que l’année dernière.

 

– Je suis souvent souffrante, reprit la pauvre aveugle d’un ton touchant, et à mesure que je grandis, je regrette davantage d’être privée de la vue. Mais pensons aux fleurs. »

 

Aussitôt elle fit un léger salut de la tête et passant dans le viridarium s’occupa d’arroser les fleurs.

 

« Pauvre Nydia, se dit Glaucus en la regardant, bien dur est ton destin ; tu ne vois ni la terre, ni le soleil, ni la lune, ni les étoiles ; bien plus tu ne peux pas voir Ione. »

 

Ces derniers mots ramenèrent sa pensée à la soirée de la veille lorsqu’il fut de nouveau interrompu dans ses rêveries par l’entrée de Claudius. Une preuve de la vivacité avec laquelle son amour s’était accru et de la délicatesse de ses nouvelles impressions, c’est que bien qu’il n’eût pas hésité à confier à Claudius, le secret de sa première entrevue et l’effet qu’Ione avait produit sur lui par sa beauté, il éprouva actuellement une invincible aversion à prononcer son nom. Il avait vu Ione, belle, pure, sans tache, au milieu de la jeunesse légère et dissipée de Pompéi, forçant les plus débauchés au respect par le charme de sa personne et changeant les désirs les plus sensuels en une sorte de contemplation idéale, comme si par son pouvoir intellectuel et moral elle renversait la fable de Circé et transformait les animaux en hommes. Ceux, qui ne pouvaient comprendre son âme, se spiritualisaient en quelque sorte grâce à la magie de sa beauté ; ceux, qui n’avaient pas des cœurs capables d’apprécier sa poésie, avaient au moins des oreilles sensibles à la mélodie de sa voix. La trouvant aussi entourée, purifiant et éclairant tout par sa présence, Glaucus sentit lui-même pour la première fois la grandeur de sa nature propre : il sentit combien étaient peu dignes de la divinité et de ses songes et les compagnons de ses plaisirs passés et les occupations auxquelles il s’était abandonné. Un voile semblait tomber de ses yeux. Il vit entre lui et ses convives habituels, une incommensurable distance que lui avait cachée jusque-là la vapeur décevante des fêtes. Le courage, qu’il lui fallait pour aspirer à Ione, l’élevait à ses yeux ; il comprit qu’il était désormais dans sa destinée de regarder en haut et de prendre un noble essor. Ce nom, qui paraissait à son ardente imagination comme un écho saint, il ne pouvait plus le prononcer devant des oreilles vulgaires. Ce n’était plus la belle jeune fille vue en passant et dont le souvenir passionné était demeuré dans son cœur. Ione était déjà la divinité de son âme. Qui n’a pas éprouvé ce sentiment ? Ô toi, qui ne l’as pas connu, tu n’as jamais aimé.

 

Aussi, lorsque Claudius lui parla avec des transports affectés de la beauté d’Ione, Glaucus ressentit de la colère et du dégoût que de telles lèvres osassent faire un tel éloge ; il répondit froidement et le Romain s’imagina que cette passion s’était éteinte au lieu de s’enflammer. Claudius le regretta à peine car son désir était que Glaucus épousât une héritière beaucoup mieux avantagée du côté de la fortune, Julia la fille du riche Diomède, dont le joueur espérait voir passer l’or dans ses coffres. Leur conversation ne suivait pas un cours aussi aisé que d’habitude et dès que Claudius l’eut quitté, Glaucus se disposa à se rendre chez Ione. En mettant le pied sur le seuil de sa maison, il rencontra de nouveau Nydia, qui venait d’accomplir sa gracieuse tâche. Elle reconnut son pas à l’instant.

 

« Vous sortez de bonne heure, dit-elle.

 

– Oui ; car les cieux de la Campanie ne pardonnent pas qu’on les néglige.

 

– Oh ! que ne puis-je les voir ! » murmura la jeune fille, mais si bas que Glaucus ne put entendre sa plainte.

 

La Thessalienne resta quelque temps sur le seuil et guidant ensuite ses pas avec un long bâton, dont elle se servait avec une grande dextérité, elle reprit le chemin de sa demeure. Elle s’éloigna bientôt des rues brillantes de la cité et entra dans un quartier que fréquentaient peu les personnes élégantes et graves. Mais son malheur lui dérobait le grossier spectacle des vices, dont elle était entourée : à cette heure-là, les rues étaient silencieuses et tranquilles et sa jeune oreille ne fut pas choquée par les sons qui se faisaient entendre trop souvent dans les repaires obscurs et obscènes qu’elle traversait patiemment et tristement.

 

Elle frappa à la porte de derrière d’une sorte de taverne. On ouvrit et une voix rude lui ordonna de rendre compte des sesterces qu’elle avait pu recueillir. Avant qu’elle eût le temps de répondre, une autre voix accentuée d’une façon un peu moins vulgaire dit :

 

« Ne t’inquiète pas de ces petits profits, Burbo. La voix de la petite sera bientôt redemandée aux riches festins de notre ami et tu sais qu’il paye à un haut prix les langues de rossignols.

 

– Oh ! j’espère que non… Je ne le pense pas, s’écria Nydia en tremblant. Je veux bien mendier depuis l’aurore jusqu’au coucher du soleil mais ne m’envoyez plus chez lui.

 

– Et pourquoi cela ? demanda la même voix.

 

– Parce que… parce que je suis jeune et délicatement élevée et que les femmes avec qui je me trouve là, ne sont pas une société convenable pour une pauvre fille qui… qui…

 

– Qui est une esclave dans la maison de Burbo » reprit la voix ironiquement et avec un grossier éclat de rire.

 

La Thessalienne posa ses fleurs à terre et, appuyant sa figure sur ses mains, se mit à pleurer.

 

Pendant ce temps Glaucus se rendait à la demeure de la belle Napolitaine : il trouva Ione au milieu de ses esclaves qui travaillaient à ses côtés. La harpe était près d’elle car Ione était ce jour-là plus oisive, peut-être plus pensive que d’habitude. Elle lui parut plus belle encore à la lumière du jour et dans sa simple robe qu’à l’éclat des lampes nocturnes et ornée des précieux joyaux qu’elle portait la veille ; une certaine pâleur répandue sur ses couleurs transparentes ne lui fit pas tort à ses yeux, pas plus que la rougeur qui monta à son front lorsqu’il s’approcha. Accoutumé à flatter, il sentit la flatterie expirer sur ses lèvres en présence d’Ione. Il comprit que ses regards en diraient plus que ses paroles et que ce serait amoindrir son hommage que de l’exprimer. Ils parlèrent de la Grèce : c’était un thème sur lequel l’éloquence du Grec ne tarissait jamais. Il lui dépeignit les bosquets d’oliviers aux teintes argentées, qui environnaient encore les temples déjà dépouillés d’une partie de leurs splendeurs, mais si beaux toujours même dans leur décadence. Il jeta un regard sur la mélancolique cité d’Harmodius le Libre et de Périclès le Magnifique du haut de ces souvenirs, qui font une vaste lumière des plus sombres obscurités. Il avait vu la terre de la poésie justement à l’âge poétique de sa jeunesse ; et le sentiment patriotique s’associait dans son cœur à cette effusion du printemps de la vie. Ione l’écoutait, absorbée et muette ; ces accents et ces descriptions avaient plus de douceur pour elle que les adulations prodiguées par ses nombreux adorateurs. Était-ce une faute d’aimer un compatriote ? Elle aimait Athènes en lui ; les dieux de sa race, la terre de ses songes, lui parlaient dans sa voix. À partir de ce moment, ils se virent chaque jour. Dans la fraîcheur de la soirée, ils allaient se promener sur une mer tranquille. Ils se retrouvaient encore sous les portiques ou dans les appartements d’Ione. Leur amour fut subit mais puissant. Il remplit toutes les sources de leur vie : cœur, cerveau, sens, imagination furent à la fois prêtres et ministres de cette passion. Si l’on enlève l’obstacle qui séparait deux objets disposés à une attraction naturelle, ils se joignent, ils se réunissent sur-le-champ. Ils ne s’étonnaient que d’une chose, c’était d’avoir vécu si longtemps loin l’un de l’autre. Et leur amour était bien naturel : même jeunesse, même beauté, même origine, même âme, quelle poésie dans leur union ! Ils se figuraient que les cieux souriaient à leur tendresse. De même que ceux que l’on persécute cherchent un refuge aux pieds des autels ainsi l’autel de leur amour leur semblait un asile contre les chagrins de la terre ; ils le couvraient de fleurs ; ils ne soupçonnaient pas que des serpents pussent se cacher sous ces fleurs.

 

Un soir le cinquième à dater de leur première rencontre à Pompéi, Glaucus et Ione, avec une société peu nombreuse d’amis choisis, revenaient d’une excursion autour de la baie ; leur barque glissait légèrement sur les eaux dont le brillant miroir n’était brisé que par leurs rames ruisselantes : pendant que le reste de la compagnie s’entretenait gaiement, Glaucus couché aux pieds d’Ione n’osait la regarder. Elle rompit la première le silence :

 

« Mon pauvre frère ! dit-elle en soupirant ; comme il aurait savouré les délices de cette heure !

 

– Votre frère, dit Glaucus, je ne l’ai pas vu. Occupé de vous seule, je n’ai pensé à aucune autre chose. Sans cela, je vous aurais demandé si ce n’était pas votre frère, ce jeune homme pour lequel vous m’avez quitté en sortant du temple de Minerve à Néapolis.

 

– C’était lui.

 

– Et il est ici ?

 

– Il y est.

 

– À Pompéi et sans être constamment avec vous ? Impossible.

 

– Il a d’autres devoirs, répondit Ione avec tristesse : il est prêtre d’Isis.

 

– Si jeune encore, prêtre d’un culte si sévère, au moins dans sa règle, dit le Grec, dont le cœur était ardent et généreux et le ton de ses paroles marquait autant de surprise que de pitié. Qui a pu le conduire là ?

 

– Il était enthousiaste et plein d’une ferveur toute religieuse ; l’éloquence d’un Égyptien, notre ami et notre tuteur, éveilla en lui le pieux désir de consacrer sa vie à la plus mystérieuse de nos divinités. Peut-être, dans l’ardeur de son zèle, la sévérité même de ce culte eut-elle pour lui une attraction toute particulière.

 

– Et il ne se repent pas ?… Je pense qu’il est heureux. »

 

Ione soupira profondément et baissa son voile sur ses yeux.

 

« Je désire, dit-elle après un instant de silence, qu’il ne se soit pas trop hâté. Peut-être, comme ceux qui attendent beaucoup, n’a-t-il pas pu réaliser toutes ses espérances.

 

– Alors, il n’est pas heureux dans sa nouvelle condition. Et cet Égyptien était-il prêtre lui-même ? avait-il intérêt à recruter pour la troupe sacrée ?

 

– Non. Son seul intérêt était notre bonheur. Il croyait faire celui de mon frère. Nous étions orphelins.

 

– Comme moi » dit Glaucus avec une voix profondément émue. Ione jeta les yeux sur lui en ajoutant :

 

« Arbacès a voulu remplacer notre père ; vous le connaîtrez, il aime les gens de mérite.

 

– Arbacès ! je le connais déjà. Nous nous parlons, du moins quand nous nous rencontrons. Mais sans votre éloge, je ne souhaiterais pas de le connaître davantage. Mon cœur est porté vers ceux qui me ressemblent ; mais ce sombre Égyptien, avec son front nuageux et son sourire glacé, me semble attrister le ciel même. On serait tenté de croire que, à l’instar du Crétois Épiménide, il a dormi quarante ans dans un caveau et que la lumière du jour lui a paru étrange à son réveil.

 

– Cependant, comme Épiménide, il est bon, sage et d’une humeur douce, répondit Ione.

 

– Qu’il est heureux d’être loué par vous ! Il n’a pas besoin d’autres vertus pour m’être cher.

 

– Son calme, sa froideur, reprit Ione sans répondre directement, proviennent peut-être de l’épuisement de ses anciennes souffrances ; de même que cette montagne voisine (elle montrait le Vésuve), qui aujourd’hui semble si tranquille, nourrissait autrefois des flammes éteintes pour toujours. »

 

Leurs yeux se dirigèrent vers la montagne au moment où Ione achevait de parler : le reste du ciel était baigné de couleurs tendres et rosées ; mais sur le sommet gris du volcan, au milieu des bois et des vignes qui l’entouraient jusqu’à la moitié de sa hauteur, s’élevait un gros nuage noir et de mauvais augure comme un trait sinistre dans ce beau paysage ; une ombre soudaine et indescriptible obscurcit leurs regards ; et par suite de cette sympathie que l’amour leur avait déjà enseignée et qui leur disait à la plus légère émotion, au moindre pressentiment de malheur, de chercher un refuge l’un près de l’autre, leurs yeux abandonnèrent en même temps la montagne et se rencontrèrent avec une inimaginable expression de tendresse. Qu’avaient-ils besoin de mots pour se dire qu’ils s’aimaient !

 

Chapitre 6

L’oiseleur reprend dans ses rets l’oiseau qui voulait s’échapper et essaye d’y prendre une autre victime.

 

Dans l’histoire que je raconte, les événements se pressent rapides comme les événements d’un drame. Je décris une époque dans laquelle il suffisait de quelques jours pour faire mûrir les fruits d’une année.

 

Arbacès avait peu fréquenté la maison d’Ione depuis quelque temps et lorsqu’il y était allé, il n’avait pas rencontré Glaucus ; il ignorait l’amour qui s’était si soudainement interposé entre lui et ses projets. Particulièrement occupé du frère d’Ione, il avait été momentanément forcé de suspendre ses visites à la sœur et d’ajourner ses desseins. Son orgueil et son égoïsme s’étaient réveillés tout à coup. Il s’alarmait du changement survenu dans l’esprit du jeune homme. Il tremblait à l’idée qu’il pouvait perdre un élève docile et Isis un serviteur enthousiaste. On trouvait rarement Apaecidès ; il évitait les lieux, où il aurait rencontré l’Égyptien ; il le fuyait même, lorsqu’il l’apercevait de loin. Arbacès était un de ces hautains et puissants esprits accoutumés à dominer les autres ; il s’indignait qu’une créature, qu’il avait regardée comme étant à lui, pût secouer son joug. Il se promit qu’Apaecidès ne lui échapperait pas.

 

Telle était sa pensée, pendant qu’il traversait un bosquet situé dans l’intérieur de la ville entre sa maison et la maison d’Ione, où il se rendait ; il aperçut, appuyé contre un arbre et regardant la foule, le jeune prêtre d’Isis qui ne le vit pas venir.

 

« Apaecidès ! » dit-il ; et il posa d’un air tout amical sa main sur l’épaule du jeune homme…

 

Le prêtre tressaillit ; son premier mouvement fut de s’enfuir.

 

« Mon fils, dit l’Égyptien, qu’est-il arrivé pour que vous paraissiez empressé d’éviter ma présence ? »

 

Apaecidès demeura silencieux et morne, les yeux attachés à la terre et les lèvres tremblantes, la poitrine oppressée d’une vive émotion.

 

« Parle-moi, mon ami, continua l’Égyptien, parle ; quelque fardeau pèse sur ton esprit ; qu’as-tu à me révéler ?

 

– À vous ? Rien.

 

– Et pourquoi m’exclure ainsi de tes confidences ?

 

– Parce que je vois en vous un ennemi.

 

– Expliquons-nous » dit Arbacès à voix basse ; et prenant le bras du prêtre sous le sien malgré, quelque résistance, il conduisit le jeune homme vers un des bancs qui garnissaient le bosquet. Ils s’assirent ; et leur contenance morne s’accordait bien avec l’ombre et la solitude du lieu.

 

Apaecidès était dans le printemps de son âge ; cependant il paraissait avoir plus vécu que l’Égyptien. Ses traits délicats et réguliers étaient fatigués et décolorés, ses yeux creux ne brillaient que d’un éclat pareil à celui que donne la fièvre ; son corps se courbait prématurément et sur ses mains délicates, comme celles d’une femme, de petites veines bleuâtres et tuméfiées indiquaient la lassitude et les faiblesses du relâchement de ses fibres. Sa figure avait une frappante ressemblance avec celle d’Ione ; mais l’expression différait beaucoup de ce calme majestueux et spirituel, qui donnait à la beauté de sa sœur un repos divin et que maintenant nous appellerions classique. Chez elle, l’enthousiasme était visible, quoique toujours modeste et contenu ; c’était là le charme et le sentiment de sa physionomie ; on éprouvait ce désir qu’excitait un esprit qui paraissait tranquille, mais qui ne sommeillait pas. Chez Apaecidès, tout révélait la ferveur et la passion de son tempérament ; et la portion intellectuelle de sa nature par les larges flammes de ses yeux, par la largeur de ses tempes comparée à la hauteur de ses sourcils, par le frémissement de ses lèvres semblait être sous l’empire d’une rêverie idéale et profonde. L’imagination de la sœur s’était arrêtée au seuil sacré de la poésie ; celle de son frère moins heureuse et moins retenue s’était égarée dans le champ des visions impalpables et sans formes ; les facultés qui avaient paré l’une des dons du génie menaçaient d’apporter la folie à l’autre.

 

« Vous prétendez que j’ai été votre ennemi, dit Arbacès ; je connais la cause de cette injuste accusation. Je vous ai placé parmi les prêtres d’Isis ; vous vous révoltez de leurs supercheries et de leurs impostures. Vous pensez que je vous ai trompé aussi ; la pureté de votre cœur s’en offense ; vous vous imaginez que je suis aussi un imposteur.

 

– Vous connaissiez les jongleries de ce culte impie répondit Apaecidès ; pourquoi me les avoir cachées ? Lorsque vous me pressiez si vivement de me dévouer à cette profession, dont je porte le costume, vous ne cessiez de me parler de la sainte vie de ces hommes consacrés à la science ; vous m’avez jeté dans la compagnie d’un ignorant et sensuel troupeau, qui n’a d’autres connaissances que celles des fraudes les plus grossières ; vous me parliez d’hommes sacrifiant les plaisirs mondains à la sublime étude de la vertu et vous m’avez mis au milieu d’hommes souillés de tous les vices ; vous me parliez d’amis, de guides flamboyants du genre humain : je ne vois que des trompeurs et des traîtres. Oh ! vous avez eu tort.

 

« Vous m’avez enlevé la gloire de ma jeunesse, ma foi sincère à la vertu, ma soif sanctifiante de sagesse. Jeune comme j’étais, riche plein de ferveur, ayant devant moi tous les brillants plaisirs de la terre, je me résignais sans soupirer avec bonheur avec exaltation dans la pensée que j’allais pénétrer les mystères de la sagesse suprême, jouir de la société des dieux, des révélations du ciel ; et maintenant… maintenant !… »

 

Un sanglot convulsif étouffa la voix du prêtre. Il se couvrit le visage de ses mains et de grosses larmes se firent passage à travers ses doigts et inondèrent ses vêtements.

 

« Ce que je t’ai promis, je te le donnerai, mon ami, mon élève ; les choses, dont tu te plains, n’ont été que des épreuves pour ta vertu ; ton noviciat n’a fait qu’en rehausser l’éclat… Ne pense plus à toutes ces fourberies de bas étage… Il est temps que tu ne sois plus confondu avec ces esclaves de la déesse, serviteurs subalternes de son temple. Tu es digne d’entrer dans l’enceinte sacrée. Je serai désormais ton prêtre, ton guide ; et toi, qui maudis en ce moment mon amitié, tu vivras pour la bénir. »

 

Le jeune homme releva la tête et regarda l’Égyptien avec un vague étonnement.

 

« Écoute-moi, continua Arbacès d’une voix plus puissante et plus solennelle après avoir eu soin de s’assurer qu’ils étaient seuls. De l’Égypte est venue toute la science du monde. À l’Égypte, Athènes emprunta sa philosophie, et la Crète sa profonde politique. À l’Égypte appartenaient ces tribus mystérieuses qui (longtemps avant que les hordes de Romulus se répandissent dans les plaines de l’Italie et fissent rentrer la civilisation dans la barbarie et dans les ténèbres) possédaient tous les arts de la sagesse et toutes les grâces de la vie intellectuelle. De l’Égypte sont sortis les rites et la grandeur de cette solennelle Caeré, dont les habitants enseignèrent à leurs vainqueurs romains tout ce qu’ils connaissent aujourd’hui de plus élevé comme religion, de plus sublime comme culte. Et de quelle façon, penses-tu, jeune homme, que cette redoutable Égypte, mère de nations sans nombre, soit parvenue à sa puissance et à la haute conception de la sagesse ? ce fut le résultat de sa profonde et sainte politique. Vos nations modernes doivent leur grandeur à l’Égypte ; l’Égypte doit sa grandeur à ses prêtres. Recueillis en eux-mêmes, ne briguant d’empire, que sur la plus noble partie de l’homme, sur son âme et sur sa foi, ces anciens ministres de Dieu étaient inspirés des plus grandes pensées, qui aient jamais exalté des mortels. Les révolutions des astres, les saisons de la terre, l’éternel cercle des destinées humaines leur offrirent une auguste allégorie : ils la rendirent palpable et visible aux yeux du vulgaire par des signes les dieux et les déesses ; et ce qui était en réalité gouvernement prit le nom de religion. Isis est une fable ; ne te scandalise pas ! car le type d’Isis représente en réalité un être immortel. Isis n’est rien ; la nature dont elle est le symbole est la mère de toutes choses. Sombre, ancienne, insondable, excepté pour un petit nombre d’initiés : « Aucun mortel ne m’a jamais ôté mon voile » dit cette Isis que tu adores ; mais pour les sages, ce voile a été soulevé ; nous nous sommes tenus face à face devant la solennelle beauté de la nature. Les prêtres ont donc été les bienfaiteurs, les civilisateurs de l’humanité, quoiqu’ils fussent en même temps des imposteurs, si tu veux les appeler ainsi. Mais crois-tu, jeune homme, que s’ils n’avaient pas trompé les hommes, ils eussent pu les servir ? La foule ignorante et servile a besoin d’un bandeau pour être conduite à son propre bonheur. On ne brise pas une maxime, on révère un oracle. L’empereur de Rome étend sa domination sur diverses tribus de la terre et met de l’harmonie entre ces éléments contraires et désunis : de là naissent la paix, l’ordre, la loi, les félicités de la vie. Crois-tu que ce soit l’homme, que ce soit l’empereur qui règne ainsi ? non : c’est la pompe, le respect, la majesté qui l’entourent… telles sont ses impostures, telle est sa magie. Nos oracles et nos divinations, nos rites et nos cérémonies ne sont que les moyens de notre souveraineté, les instruments de notre pouvoir : les uns et les autres mènent à la même fin au bien-être et à l’harmonie de l’humanité. Tu m’écoutes avec plus d’attention et d’ardeur… la lumière se fait dans ton esprit. »

 

Apaecidès demeurait silencieux ; mais les rapides émotions, dont on pouvait saisir le passage sur sa figure expressive trahissaient l’effet des paroles de l’Égyptien, paroles rendues plus éloquentes encore par l’aspect et les gestes du personnage.

 

« Ainsi donc, continua Arbacès, pendant que nos prêtres du Nil établissaient les premiers éléments au moyen desquels le chaos est détruit, à savoir l’obéissance respectueuse de la multitude au petit nombre, ils tiraient de leurs majestueuses et célestes méditations, cette sagesse qui n’était plus une imposture. Ils inventaient les codes et la régularité des lois, les arts et les gloires de l’existence ; ils demandaient la foi, ils donnaient en retour les bienfaits de la civilisation : leur tromperie n’était-ce pas de la vertu ? Crois-moi, tout être d’une nature bienfaisante, d’une essence plus éthérée, qui regarde du haut des cieux notre monde, sourit avec sympathie à la sagesse qui a produit de pareils résultats. Mais tu sembles désirer que j’applique ces généralités à toi-même : j’obéis volontiers à tes désirs. Les autels de la déesse de notre ancienne foi doivent être desservis et doivent l’être par ces individus sans intelligence et sans âme, qui ne sont pour ainsi dire que des clous et des crochets où se suspendent la robe et le bandeau. Rappelle-toi deux maximes de Sextius le pythagoricien, maximes empruntées à la science de l’Égypte. La première : « Ne parle pas de Dieu à la multitude » ; la seconde : « L’homme digne de Dieu est un dieu parmi les hommes. » De même que le génie a donné aux ministres d’Égypte le culte, cet empire si fâcheusement déchu dans les derniers temps, de même il appartient au génie d’en rétablir la domination. J’ai trouvé en vous, Apaecidès, un disciple digne de mes leçons, un ministre digne de la grande œuvre que nous devons accomplir : votre énergie, vos talents ; la pureté de votre foi ; la promptitude de votre enthousiasme, tout vous préparait à cet emploi, qui demande de si hautes et de si ardentes qualités. J’ai donc excité vos désirs sacrés ; je vous ai encouragé à marcher dans la voie que vous aviez prise. Mais vous m’en voulez de ce que je ne vous ai pas fait connaître les petites âmes et les jongleries de vos compagnons. Si je l’avais fait, Apaecidès, j’aurais défait mon propre ouvrage ; votre noble nature se serait révoltée : Isis eût perdu un prêtre. »

 

Apaecidès poussa un profond soupir. L’Égyptien continua sans prendre garde à cette interruption.

 

« Je vous plaçai en conséquence, sans préparation dans le temple ; je vous laissais à vous-même le soin de découvrir les momeries, qui éblouissent la foule et de vous en formaliser ; je souhaitais que vous puissiez apercevoir de vos propres yeux les ressorts qui font jaillir les eaux rafraîchissantes où le monde puise la paix : c’était l’ancienne épreuve ordonnée autrefois par nos prêtres. Ceux qui s’accoutument aux impostures du vulgaire, on les laisse les pratiquer. Pour ceux, qui vous ressemblent et dont la nature plus haute demande un autre but, la religion leur dévoile ses mystères divins. Je suis heureux de rencontrer en vous le caractère que j’attendais. Vous avez prononcé vos vœux, vous ne pouvez reculer. Avancez, je serai votre guide.

 

– Et qu’as-tu donc à m’apprendre encore, homme étrange et redoutable ? de nouvelles tromperies, de nouveaux…

 

– Non. Je t’ai lancé dans l’abîme de l’incrédulité, je veux te ramener sur les hauteurs de la foi. Tu as vu les faux types, tu connaîtras maintenant les réalités qu’ils représentent. Il n’y a pas d’ombre, Apaecidès, qui n’ait son corps. Viens me voir cette nuit. Ta main ! »

 

Ému, excité, fasciné par le langage de l’Égyptien, Apaecidès lui tendit la main et le maître et le disciple se séparèrent. Il était vrai que, pour Apaecidès, toute retraite était impossible. Il avait fait vœu de célibat ; il s’était consacré à une vie qui semblait maintenant lui offrir toutes les austérités du fanatisme sans les consolations de la foi. N’était-il pas naturel qu’il éprouvât le désir de se réconcilier avec son irrévocable carrière ? Le puissant et profond esprit de l’Égyptien reprenait son empire sur sa jeune imagination ; elle le poussait à de vagues conjectures et l’entraînait à des alternatives de crainte et d’espérance.

 

Pendant ce temps, Arbacès se dirigeait d’un pas grave et lent vers la maison d’Ione. À son entrée dans le tablinum, il entendit du portique du péristyle une voix, qui tout harmonieuse qu’elle était, résonna mal à son oreille : c’était la voix du jeune et beau Glaucus et pour la première fois un frisson involontaire de jalousie fit tressaillir son cœur. Il trouva dans le péristyle Glaucus assis à côté d’Ione. La fontaine au milieu du jardin odorant jetait dans l’air son écume d’argent et répandait une délicieuse fraîcheur pendant les heures étouffantes du milieu du jour. Les femmes d’Ione qui restaient invariablement près d’elle, car dans la liberté de sa vie, elle gardait la plus délicate retenue, se tenaient à peu de distance ; aux pieds de Glaucus était une lyre sur laquelle il venait de jouer pour Ione un air lesbien. La scène, le groupe placé devant Arbacès étaient empreints de cet idéal poétique et plein de raffinement, que nous regardons encore et avec raison comme le caractère particulier des anciens ; on voyait les colonnes de marbre, les vases de fleurs, la statue blanche et tranquille au bout de chaque perspective ; et par-dessus tout cela, les deux formes vivantes, qui auraient fait l’inspiration ou le désespoir d’un sculpteur.

 

Arbacès s’arrêtant aussitôt, regarda le beau couple avec un front d’où venait de fuir toute sa sérénité accoutumée. Il fit un effort sur lui-même et s’approcha lentement d’un pas léger et sans écho tel qu’aucun serviteur ne l’entendit bien moins encore Ione et son amant.

 

« Et pourtant, disait Glaucus, c’est seulement avant que nous aimions que nous trouvons que nos poètes ont bien décrit cette passion. Au moment où le soleil se lève, tous les astres, qui avaient brillé dans son absence, s’évanouissent dans l’air ; les poètes n’existent non plus que pendant la nuit du cœur ; ils ne sont rien pour nous, lorsque le dieu nous fait sentir la puissance de ses rayons.

 

– Aimable et brillante comparaison, noble Glaucus ! »

 

Tous deux tressaillirent en apercevant derrière le siège d’Ione, la figure froide et sarcastique de l’Égyptien.

 

« Un hôte inattendu ! dit Glaucus en se levant avec un sourire forcé.

 

– Rien de plus simple lorsqu’on est sûr d’être bien reçu, répondit Arbacès en s’asseyant et en engageant Glaucus par un signe à en faire autant.

 

– Je suis bien aise, dit Ione, de vous voir ensemble à la fin car vous êtes faits pour vous comprendre et pour devenir amis.

 

– Rendez-moi une quinzaine d’années, répliqua l’Égyptien, avant de me comparer à Glaucus. J’accepterais volontiers son amitié ; mais que lui offrirais-je en retour ? Aurions-nous les mêmes confidences à nous faire ? Lui parlerais-je de banquets et de guirlandes de fête, de coursiers parthes, des chances du jeu ? Ce sont là les plaisirs habituels à son âge, à sa nature, à ses goûts ; ce ne sont pas les miens. »

 

En parlant ainsi, l’astucieux Égyptien baissa les yeux et soupira ; mais du coin de l’œil, il regarda Ione pour voir comment elle accueillerait ces insinuations sur les goûts de son visiteur ; et l’air d’Ione ne le satisfit pas. Glaucus, dont les joues se colorèrent légèrement, s’empressa de répondre avec gaieté. Il avait aussi sans doute le désir de déconcerter et d’humilier l’Égyptien.

 

« Vous avez raison, sage Arbacès, dit-il ; nous pouvons nous estimer l’un l’autre mais nous ne saurions être amis ; mes banquets manquent de ce sel mystérieux qui, si l’on en croit la rumeur publique, assaisonne les vôtres. Et, par Hercule, lorsque j’aurai vos années, si comme vous je crois sage de rechercher les plaisirs de l’âge mûr, je lancerai aussi le sarcasme sur les galantes folies de la jeunesse. »

 

L’Égyptien jeta à Glaucus un regard rapide et perçant.

 

« Je ne vous comprends pas, dit-il froidement ; mais les gens d’esprit ont souvent l’habitude de s’envelopper d’obscurité. »

 

Il détourna la tête à ces mots avec un sourire presque imperceptible et après un instant de silence, il s’adressa à Ione :

 

« Je n’ai pas été assez fortuné, belle Ione, pour vous rencontrer chez vous les deux ou trois dernières fois que je suis venu pour vous rendre visite.

 

– La douceur de la mer m’avait tentée de sortir » reprit Ione avec un léger embarras. Cet embarras n’échappa pas à Arbacès ; mais sans paraître le remarquer, il reprit en souriant :

 

« Vous savez que le vieux poète a dit : « Les femmes doivent rester dans leur maison et y converser.[17] »

 

– Ce poète était un cynique, dit Glaucus : il haïssait les femmes.

 

– Il parlait selon la coutume de son pays et ce pays était votre Grèce si vantée.

 

– Autres temps autres mœurs ; si nos ancêtres avaient connu Ione, ils auraient suivi une autre loi.

 

– Avez-vous appris ces manières galantes à Rome ? dit Arbacès avec une émotion mal déguisée.

 

– Ce n’est pas du moins en Égypte que je serais allé apprendre la galanterie, répondit Glaucus en jouant nonchalamment avec sa chaîne.

 

– Allons, allons, » dit Ione en s’empressant d’interrompre une conversation dont le commencement ne répondait pas au désir qu’elle avait de cimenter une amitié réelle entre Glaucus et l’Égyptien ; « allons, allons, il ne faut pas qu’Arbacès soit si sévère pour sa pauvre pupille. Orpheline, élevée sans les soins d’une mère, je puis être blâmée de l’indépendance de ma vie plus convenable pour un homme que pour une femme ; cependant c’est celle à laquelle les femmes romaines sont accoutumées et que les Grecques auraient raison d’adopter. Hélas ! est-ce donc seulement chez les hommes qu’on peut voir la liberté et la vertu réunies ? L’esclavage, votre perte, serait-il donc considéré comme notre salut ? Ah ! Croyez-moi, ç’a été une grande erreur des hommes, une erreur qui a tristement influé sur leurs destinées, d’imaginer que la nature des femmes est (je ne dis pas inférieure à la leur, cela peut être) mais si différente, qu’ils se soient crus obligés de faire des lois peu favorables au développement de notre esprit ! N’ont-ils pas en agissant ainsi, fait des lois contre leurs propres enfants, que les femmes doivent élever contre les maris eux-mêmes, dont les femmes devraient être les amies toujours et quelquefois les conseillères ? »

 

Ione se tut soudain ; une rougeur ravissante se répandit sur sa figure. Elle craignit que cet enthousiasme ne fût allé trop loin. Cependant elle redoutait moins l’austère Arbacès que le tendre Glaucus : car elle aimait le dernier et ce n’était pas l’usage des Grecs de permettre aux femmes (à celles du moins qu’ils honoraient) la liberté dont jouissaient celles de l’Italie. Ce fut avec un vif sentiment de joie qu’elle entendit Glaucus s’écrier :

 

« Puissiez-vous toujours penser ainsi, Ione ! puisse votre cœur innocent être toujours votre guide ! Heureuse eût été la Grèce si elle avait jamais permis aux femmes chastes les privilèges de l’esprit si célèbres chez les moins respectables de ses beautés ! Aucune décadence ne provient de la liberté ni de la science lorsque votre sexe sourit à l’homme libre et sait apprécier et encourager l’homme sage. »

 

Arbacès gardait le silence car il ne lui convenait ni d’approuver l’opinion de Glaucus ni de condamner celle d’Ione ; après une conversation brève et embarrassée, Glaucus se retira.

 

Lorsqu’il fut parti, Arbacès, rapprochant son siège de celui de la belle Napolitaine, dit d’une voix adoucie et pénétrante sous laquelle il savait si bien dissimuler l’artifice et l’opiniâtreté de son caractère :

 

« Ne croyez pas, ma douce pupille, s’il m’est permis de vous appeler ainsi, que je veuille gêner cette liberté dont vous savez vous faire un honneur ; mais quoique ainsi que vous l’avez observé avec justesse elle ne surpasse pas celle des dames romaines, il est bon qu’une personne qui n’est pas encore mariée n’en use qu’avec discrétion. Continuez à attirer à vos pieds tout ce qu’il y a de gai, de brillant, de sage même, autour de vous ; continuez à charmer cette foule d’adorateurs avec la conversation d’une Aspasie, les accords d’une Érinna ; mais considérez néanmoins que des langues promptes à la censure peuvent aisément ternir la réputation d’une jeune fille ; et lorsque vous provoquez l’admiration, je vous en conjure, ne donnez pas prise à l’envie.

 

– Que voulez-vous dire, Arbacès ? s’écria Ione d’une voix tremblante et alarmée ; je sais que vous êtes mon ami, que vous ne désirez que ma gloire et mon bonheur. Expliquez-vous.

 

– Votre ami, oh ! oui je le suis sincèrement. Puis-je donc parler en qualité d’ami sans réserve et sans crainte de vous offenser ?

 

– Je vous en prie.

 

– Ce jeune débauché, ce Glaucus, depuis combien de temps le connaissez-vous ? L’avez-vous vu souvent ? »

 

Arbacès en prononçant ces paroles attacha son regard sur Ione, comme s’il voulait pénétrer au fond de son cœur.

 

Se rejetant en arrière sous la fixité de ce regard, avec une étrange peur, dont elle ne pouvait se rendre compte, la belle Napolitaine répondit avec une confuse hésitation :

 

« Il a été conduit chez moi par un des compatriotes de mon père et je puis dire par un des miens. Je ne le connais que depuis une semaine ; mais pourquoi ces questions ?

 

– Pardonnez-moi, dit Arbacès ; je croyais que vous le connaissiez depuis plus longtemps, ce vil calomniateur !

 

– Comment ! que signifie cela ? quels termes !…

 

– N’importe. Je ne veux pas soulever votre indignation contre un homme qui ne mérite pas un tel honneur.

 

– Je vous supplie de parler. Que peut avoir dit Glaucus ? Ou plutôt en quoi supposez-vous qu’il ait pu m’offenser ? »

 

Retenant le dépit que lui causèrent les dernières paroles d’Ione, Arbacès continua :

 

« Vous connaissez ses mœurs, ses compagnons, ses habitudes ; la table et le jeu, voilà ses seules occupations ; et dans la société du vice, comment pourrait-il apprécier la vertu ?

 

– Vous parlez toujours par énigmes. Au nom des dieux, je vous adjure, dites tout ce que vous savez.

 

– Eh bien qu’il en soit ainsi. Apprenez, Ione, que ce Glaucus lui-même se vantait ouvertement, oui, dans les bains publics, de votre amour pour lui. Il s’amusait, disait-il, des progrès qu’il faisait sur votre cœur. Je dois lui rendre justice, il louait votre beauté : qui pourrait la nier ? Mais il riait dédaigneusement lorsque son Claudius ou son Lépidus lui demandait s’il vous aimait assez pour songer à vous épouser et si l’on suspendrait bientôt des guirlandes à sa porte.

 

– C’est impossible. Où avez-vous recueilli cette calomnie infâme ?

 

– Voudriez-vous que je vous rapportasse tous les commentaires des fats insolents qui ont répandu cette histoire dans la ville ? Soyez assurée qu’au premier abord je n’y ai pas ajouté foi et qu’il m’a fallu me convaincre par le grand nombre des témoins de la vérité de ce que je ne vous apprends qu’à regret. »

 

Ione s’affaissa sur son siège et sa figure était plus blanche que le pilier contre lequel elle s’appuya pour ne pas tomber à la renverse.

 

« J’avoue, poursuivit Arbacès, que j’éprouvai une vive irritation, un profond dépit, de voir que votre nom courait aussi légèrement de lèvre en lèvre comme celui de quelque danseuse. J’attendais avec impatience cette matinée pour venir vous trouver et vous avertir. J’ai rencontré Glaucus ici et j’ai perdu tout empire sur moi-même. J’avais peine à cacher mes sentiments. Oui j’ai manqué de politesse en sa présence. Pardonnez-vous à votre ami, Ione ? »

 

Ione prit sa main dans la sienne sans dire un mot.

 

« Ne parlons plus de cela, dit-il ; mais que ma voix soit entendue et qu’elle vous fasse réfléchir à la prudence commandée par votre position. Vous n’en souffrirez qu’un moment, Ione, car un être aussi frivole que Glaucus ne saurait avoir obtenu de vous une pensée sérieuse. Ces insultes ne blessent que lorsqu’elles viennent d’une personne que nous aimons ; bien différent est celui que la superbe Ione daignera aimer.

 

– Aimer, murmura Ione, avec un rire convulsif ; ah ! oui aimer ! »

 

Il n’est pas sans intérêt d’observer que dans ces temps lointains et dans un système social si différent du nôtre les mêmes petites causes troublaient et interrompaient « le cours de la passion ». C’étaient la même jalousie inventive, les mêmes calomnies artificieuses, les mêmes commérages fabriqués par l’oisiveté ou la méchanceté, qui viennent encore de nos jours briser quelquefois les liens d’un tendre amour et contrecarrer les circonstances en apparence les plus favorables. Lorsqu’une barque s’élance sur les plus douces eaux, la fable nous assure qu’un poisson de la plus petite espèce peut s’attacher à sa quille et l’arrêter dans sa marche : il en a toujours été ainsi avec les grandes passions du cœur humain ; et nous ne reproduirions que bien imparfaitement la vie si même dans les temps qui se prêtent le plus au roman, dont nous usons si largement nous-mêmes, nous ne décrivions pas aussi le mécanisme de ces ressorts domestiques que nous voyons tous les jours à l’œuvre dans nos maisons et dans nos âmes. C’est à l’aide de ces petites intrigues de la vie que nous nous reconnaissons dans le passé.

 

L’Égyptien avait attaqué avec beaucoup d’adresse le côté faible d’Ione ; il avait habilement dirigé son dard empoisonné contre son orgueil ; il crut qu’il avait porté une mortelle atteinte à ce qu’il regardait d’après le peu de temps que Glaucus et Ione se connaissaient, comme une fantaisie naissante ; et se hâtant de changer de sujet, il mit la conversation sur le chapitre du frère d’Ione. L’entretien ne fut pas long. Il la quitta bien résolu à ne plus se fier autant à l’absence mais à la visiter et à la surveiller chaque jour.

 

À peine l’ombre d’Arbacès eut-elle disparu de cette demeure, que tout orgueil, toute dissimulation de femme abandonna la victime de ses desseins ; la superbe Ione versa un torrent de larmes passionnées.

Chapitre 7

La vie oisive à Pompéi. Tableau en miniature des bains de Rome

 

Lorsque Glaucus quitta Ione, il lui sembla qu’il avait des ailes. Dans l’entrevue, dont elle l’avait favorisé, il avait compris distinctement pour la première fois que son amour n’était pas mal accueilli et qu’il pourrait en obtenir la douce récompense. Cette espérance le remplissait d’un ravissement tel que la terre et le ciel lui paraissaient trop étroits pour qu’il respirât à son aise. Sans se douter qu’il venait de laisser un ennemi derrière lui et oubliant non seulement les insultes mais même la propre existence d’Arbacès Glaucus traversa de joyeuses rues en fredonnant, dans l’ivresse de son âme, la musique de l’air qu’Ione avait écouté avec tant d’intérêt. Il entra dans la rue de la Fortune qui était garnie d’un haut trottoir et dont les maisons peintes au dehors et au dedans laissaient voir de tous côtés leurs fresques éclatantes ; au bout de chaque rue s’élevait un arc de triomphe.

 

Au moment où Glaucus arrivait devant le temple de la Fortune le portique avancé de ce magnifique temple (qu’on suppose avoir été bâti par un des membres de la famille de Cicéron, peut-être par l’orateur lui-même) prêtait un caractère vénérable et imposant à une scène plus brillante d’ailleurs que majestueuse. Ce temple était un des plus gracieux modèles de l’architecture romaine. Il était élevé sur un podium assez considérable et l’on voyait l’autel de la déesse entre deux escaliers conduisant à une plate-forme. De cette plate-forme un autre escalier allait joindre le portique aux colonnes cannelées auquel étaient suspendues des guirlandes de fleurs. Aux deux extrémités du temple on voyait deux statues dues à l’art de la Grèce ; et à peu de distance du temple, l’arc de triomphe se dressait avec une statue équestre de Caligula flanquée de trophées en bronze. Une foule animée était rassemblée dans l’espace qui précédait le temple : les uns assis sur des bancs et discutant la politique de l’empire ; les autres s’entretenant du prochain spectacle de l’amphithéâtre. Un groupe de jeunes gens faisait l’éloge d’une beauté nouvelle ; un autre s’occupait des mérites de la dernière pièce de théâtre ; un troisième groupe d’un âge plus respectable calculait les chances du commerce d’Alexandrie ; celui-là était particulièrement composé de marchands en costume oriental aux robes flottantes avec pantoufles ornées de pierreries. Leur maintien sérieux formait un frappant contraste avec les tuniques serrées et les gestes expressifs des Italiens : car ce peuple impatient et aimable avait alors comme à présent un langage distinct de la parole, langage de signes et de mouvements des plus vifs et des plus significatifs ; ses descendants l’ont conservé et le savant Jorio a composé un très intéressant ouvrage sur cette espèce de gesticulation hiéroglyphique.

 

Glaucus en pénétrant d’un pas léger dans cette foule se trouva bientôt au milieu de ses amis les plus gais et les plus dissipés.

 

« Ah ! dit Salluste, il y a un lustre que je ne vous ai vu.

 

– Et comment avez-vous passé ce lustre ? quels nouveaux mets avez-vous découverts ?

 

– J’ai donné mon temps à la science, répondit Salluste, et j’ai fait des expériences sur la manière de nourrir les lamproies. J’avoue que je désespère de les amener au point de perfection que nos ancêtres romains avaient obtenu.

 

– Malheureux Salluste ! Et pourquoi ?

 

– Parce que, reprit-il en soupirant, il n’est plus permis de leur donner quelque esclave à manger. J’ai été souvent tenté malgré cela de jeter dans mon réservoir un gros maître d’hôtel que je possède ; je suis sûr que sa chair donnerait au poisson la plus exquise saveur. Mais les esclaves ne sont plus des esclaves aujourd’hui et n’ont plus de sympathies pour les intérêts de leurs maîtres ; sans quoi Davus se livrerait lui-même aux lamproies pour m’obliger.

 

– Quelles nouvelles de Rome ? dit Lépidus, en s’approchant du groupe d’un air languissant.

 

– L’empereur a donné un splendide souper aux sénateurs, répondit Salluste.

 

– C’est un bon prince, dit Lépidus ; on assure qu’il ne renvoie jamais personne sans lui accorder sa requête.

 

– Peut-être me laisserait-il jeter un esclave dans mon réservoir, se hâta d’ajouter Salluste.

 

– Cela se pourrait bien, dit Glaucus, car pour faire une faveur à un Romain il faut d’abord que ce soit toujours aux dépens d’un autre. Soyez certain que chaque sourire de Titus a causé bien des larmes.

 

– Longue vie à Titus ! » cria Pansa, en entendant prononcer le nom de l’empereur au moment où il s’avançait d’un air protecteur dans la foule ; « il a promis une place de questeur à mon frère qui a perdu sa fortune.

 

– Et qui souhaite de la refaire aux dépens du peuple n’est-ce pas, cher Pansa ? dit Glaucus.

 

– Assurément, répondit Pansa.

 

– Voilà comment le peuple sert à quelque chose, continua Glaucus.

 

– Sans doute, poursuivit Pansa ; mais il faut que j’aille visiter l’aerarium qui a besoin d’être réparé. »

 

Alors en se donnant beaucoup d’importance l’édile s’éloigna accompagné d’une longue suite de clients qui se distinguaient du reste de la foule par leurs toges (car les toges, marque autrefois de la liberté, étaient devenues un signe de servilité envers le patron).

 

« Pauvre Pansa ! dit Lépidus, il n’a jamais le temps de prendre un plaisir. Le ciel soit loué de ce que je ne suis pas édile !

 

– Ah ! Glaucus, comment vous portez-vous ? Toujours gai ? s’écria Claudius, en se joignant au groupe.

 

– Êtes-vous venu pour faire un sacrifice à la Fortune ? dit Salluste.

 

– Je sacrifie à la Fortune toutes les nuits, répondit le joueur.

 

– Je le sais et personne ne lui offre plus de victimes.

 

– Par Hercule voilà un bon mot, dit Glaucus en riant.

 

– Vous avez toujours la lettre du chien à la bouche, Salluste, répliqua Claudius avec humeur ; vous grognez continuellement.

 

– Je puis bien avoir à la bouche la lettre du chien, reprit Salluste, puisque lorsque je joue avec vous j’ai toujours à la main les points du chien.

 

– Paix ! » dit Glaucus en prenant une rose à une bouquetière qui se tenait près d’eux.

 

– « La rose est l’emblème du silence » reprit Salluste ; mais je n’aime à la voir qu’à la table du souper. À propos, ajouta-t-il, Diomède donne grande fête la semaine prochaine ; êtes-vous invité, Glaucus ?

 

– Oui j’ai reçu une invitation ce matin.

 

– Moi aussi, dit Salluste en tirant de sa ceinture un petit morceau de papyrus ; je vois qu’il nous convie une heure plus tôt que de coutume. Cela prouve que la fête sera magnifique[18].

 

– Oh ! il est riche comme Crésus, dit Claudius, et le menu de ses festins est aussi long qu’un poème épique.

 

– Allons aux bains, dit Glaucus ; c’est le moment où tout le monde y va et Fulvius que vous admirez tous vous y lira sa dernière ode. »

 

Les jeunes gens accédèrent à cette proposition et se dirigèrent vers les bains.

 

Quoique les thermes ou bains publics fussent établis plutôt pour les pauvres que pour les riches (car ceux-là avaient des bains dans leurs propres maisons) c’était néanmoins pour les personnes de tout rang un lieu favori de conversation et le rendez-vous le plus cher de ce peuple indolent et joyeux. Les bains de Pompéi différaient naturellement dans le plan et dans la construction des thermes vastes et compliqués de Rome ; et il paraît en effet que, dans chaque ville de l’empire, il y avait toujours quelque légère modification dans l’arrangement de l’architecture générale des bains publics. Ceci étonne singulièrement les savants comme si les architectes et la mode n’avaient pas eu leurs caprices avant le XIXe siècle. Les amis entrèrent par le porche principal de la rue de la Fortune. À l’aile du portique était assis le gardien du bain ayant devant lui deux boîtes, l’une pour l’argent qu’il recevait, l’autre pour les billets qu’il distribuait. Des personnes de toutes classes se reposaient sur des sièges tandis que d’autres, selon l’ordonnance prescrite par les médecins, se promenaient d’un bout à l’autre du portique et s’arrêtaient çà et là pour regarder les innombrables affiches de jeux de ventes ou d’expositions, qui étaient peintes ou inscrites sur les murs. Le spectacle annoncé dans l’amphithéâtre faisait le principal sujet de la conversation ; et chacun des survenants était questionné vivement par quelque groupe empressé de savoir si Pompéi avait eu aussi la chance de rencontrer quelque monstrueux criminel convaincu de sacrilège ou de meurtre, qui permettrait enfin aux édiles de jeter un homme à dévorer au lion ; tous les autres divertissements paraissaient pâles et fastidieux comparés à la probabilité de cette bonne fortune.

 

« Pour ma part, dit un orfèvre à l’air enjoué, je pense que l’empereur s’il est aussi généreux qu’on le prétend ferait bien de nous envoyer un Juif.

 

– Pourquoi ne pas prendre un des nouveaux adeptes de la secte des Nazaréens ? dit un philosophe ; je ne suis pas cruel ; mais un athée, qui nie Jupiter lui-même ne mérite pas de pitié.

 

– Je ne m’inquiète pas du nombre de dieux que peut adorer un homme, reprit l’orfèvre ; mais les renier tous voilà qui est monstrueux.

 

– Cependant, dit Glaucus, j’imagine que ces gens ne sont pas absolument athées : on m’a assuré qu’ils croyaient à un dieu et à un autre monde.

 

– C’est une erreur, mon cher Glaucus, répondit le philosophe ; j’ai conféré avec eux : ils m’ont ri au nez lorsque j’ai parlé de Pluton et du Tartare.

 

– Dieux tout-puissants ! s’écria l’orfèvre avec horreur ; y a-t-il quelques-uns de ces misérables à Pompéi ?

 

– Il y en a mais peu. Ils se rassemblent dans des lieux si secrets qu’il est impossible de les découvrir. »

 

Glaucus s’éloigna de quelques pas. Un sculpteur enthousiaste de son art le contempla avec admiration.

 

« Ah ! s’écria-t-il, si nous pouvions mettre celui-là dans l’arène ! quel beau modèle cela ferait ! Quels membres ! quelle tête ! Il aurait dû être gladiateur ! C’est un sujet… un vrai sujet digne de notre art. Pourquoi ne le donne-t-on pas au lion ! »

 

Pendant cette exclamation du sculpteur Fulvius, poète romain, que ses compatriotes déclaraient immortel et, dont le nom sans cette histoire ne serait pas parvenu jusqu’à notre siècle négligent, Fulvius s’approcha vivement de Glaucus.

 

« Ô mon Athénien, mon Glaucus, dit-il, vous êtes venu pour entendre mon ode. C’est un honneur que vous me faites, vous un Grec, qui rendez poétique le langage ordinaire de la vie. Combien je vous remercie ! Ce n’est qu’une bagatelle ; mais si j’obtiens votre approbation, je pourrai peut-être arriver jusqu’à Titus. Ô Glaucus, un poète sans patron est une amphore sans étiquette : le vin peut être bon mais personne ne lui rend hommage ; et que dit Pythagore ? « L’encens est pour les dieux la louange pour l’homme » ; un patron est donc le prêtre du poète : il lui procure l’encens et lui gagne des croyants.

 

– Mais tout Pompéi est votre patron, tout portique est un autel élevé en votre honneur.

 

– Ah ! oui, les pauvres Pompéiens sont très honnêtes… ils aiment à honorer le mérite ; mais ce ne sont que les habitants d’une petite ville… Spero meliora… Entrerons-nous ?

 

– Certainement ; nous perdons le temps que nous passons à ne pas écouter votre poème. »

 

En ce moment une vingtaine de personnes se précipitèrent des bains dans le portique et un esclave de garde à la porte d’un petit corridor admit dans ce passage le poète, Glaucus, Claudius et un groupe des autres amis du poète.

 

« Pauvre salle comparée aux thermes de Rome, dit Lépidus avec mépris.

 

– Ceci est pourtant d’un assez bon goût » dit Glaucus, disposé à trouver toute chose charmante en désignant les étoiles, qui décoraient le plafond.

 

Lépidus haussa les épaules mais il était trop indolent pour répondre.

 

Ils entrèrent alors dans une chambre un peu plus spacieuse, qui servait d’apodyterium (lieu où les baigneurs se préparaient à leurs voluptueuses ablutions) ; le plafond cintré s’élevait au-dessus d’une corniche que décoraient brillamment des peintures grotesques et bigarrées ; il était lui-même divisé en blancs compartiments bordés de cramoisi d’une très riche façon ; le pavé net et brillant était composé de blanches mosaïques ; autour des murs se trouvaient des bancs pour la commodité des paresseux. Cette salle ne possédait pas les nombreuses et spacieuses fenêtres que Vitruve attribue à son plus magnifique frigidarium. Les Pompéiens comme les Italiens du Midi aimaient à se soustraire au lumineux éclat de leurs cieux enflammés et associaient volontiers l’ombre et la volupté. Deux fenêtres de verre[19] admettaient seules des rayons doux et voilés et la façade dans laquelle l’une de ces fenêtres était placée s’embellissait d’un large bas-relief qui représentait la destruction des Titans.

 

Fulvius s’assit dans cet appartement d’un air magistral et ses auditeurs rassemblés autour de lui l’engagèrent à commencer sa lecture.

 

Le poète ne demandait pas des sollicitations très vives. Il tira de sa ceinture un rouleau de papyrus et, après avoir toussé deux ou trois fois tant pour imposer silence que pour éclaircir sa voix, il déclama cette ode merveilleuse dont à son grand regret l’auteur de cette histoire n’a pu retrouver un seul vers.

 

Aux applaudissements qu’elle reçut, on peut croire qu’elle était digne de la réputation du poète. Glaucus fut le seul des auditeurs à ne pas reconnaître qu’elle surpassait les meilleures odes d’Horace.

 

Le poème achevé, ceux qui prenaient seulement un bain froid commencèrent à se déshabiller ; ils suspendirent leurs vêtements à des crochets posés dans le mur et, après avoir reçu selon leur condition de la main de leurs esclaves ou de celle des esclaves appartenant aux thermes des robes flottantes, ils passèrent dans cette gracieuse enceinte qui existe encore comme pour faire rougir leur postérité méridionale qu’on ne voit jamais se baigner.

 

Les plus voluptueux se rendaient par une autre porte dans le tepidarium, salle qui était élevée à une douce chaleur, en partie au moyen d’un foyer mobile mais surtout par un pavé suspendu au-dessous duquel était conduit la calorique du laconicum.

 

Les baigneurs de cette classe, après avoir quitté leurs vêtements, demeuraient quelque temps à jouir de la chaleur artificielle d’une atmosphère délicieuse ; et cette pièce à cause de son rang important dans la longue série des ablutions était encore plus richement et plus soigneusement décorée que les autres ; le plafond cintré était magnifiquement sculpté et peint ; les fenêtres placées en haut, en verre dépoli, n’admettaient que des rayons vagues et incertains ; au-dessous des massives corniches se suivaient des figures en bas-relief vigoureusement accusées ; les murs étaient d’un rouge cramoisi ; le pavé carrelé avec art se composait de mosaïque blanche. Là, les habitués qui se baignaient sept fois par jour, demeuraient dans un état de lassitude énervée et silencieuse, soit avant soit après le bain ; quelques-unes des victimes de cette poursuite acharnée de la santé tournaient des yeux languissants vers les nouveaux venus et ne faisaient qu’un signe de tête à leurs connaissances par crainte de la fatigue de la conversation.

 

De ce lieu la compagnie se dispersait de nouveau et chacun écoutait son caprice : les uns allaient au sudatorium, qui faisait l’office de nos bains de vapeur, et de là au bain chaud lui-même ; les autres plus accoutumés à l’exercice et voulant s’épargner de la fatigue se rendaient immédiatement au calidarium ou bain d’eau.

 

Afin de compléter cette esquisse et de donner au lecteur une notion de cette volupté si chérie des anciens Romains nous accompagnerons Lépidus, qui passait régulièrement par tous les degrés de la cérémonie, à l’exception du bain froid hors de mode depuis quelque temps. Après s’être imprégné peu à peu de la douce chaleur du tepidarium, l’élégant de Pompéi se fit conduire lentement dans le sudatorium.

 

Que le lecteur ici se dépeigne à lui-même toutes les phases d’un bain de vapeur accompagné de parfums. Dès que notre baigneur eut subi cette opération, il se remit dans la main de ses esclaves, qui l’accompagnaient toujours au bain et les gouttes de sueur furent enlevées avec une espèce de grattoir qu’un moderne voyageur a prétendu n’être bon que pour ôter les malpropretés de la peau quoiqu’il ne dût guère en exister chez un baigneur d’habitude. De là, un peu refroidi, il passa dans le bain d’eau où l’on répandit à profusion sur lui de frais parfums et quand il en sortit par la porte opposée de la pièce, une pluie rafraîchissante inonda sa tête et son corps. Alors se revêtant d’une robe légère, il retourna au tepidarium où il trouva Glaucus, qui n’était pas allé jusqu’au sudatorium ; et le véritable plaisir ou plutôt l’extravagance du bain commença. Les esclaves ayant à la main des fioles d’or d’albâtre ou de cristal ornées de pierres précieuses en distillaient les onguents les plus rares pour frotter les baigneurs. Le nombre de ces smegmata, dont se servaient les personnes riches, remplirait un volume surtout si le volume était publié par un de nos éditeurs à la mode. C’était l’amoracimum, le megalium, le nardum… omne quod exit in um. Pendant ce temps une douce musique se faisait entendre dans une chambre voisine et ceux qui usaient des bains avec modération, rafraîchis et ranimés par cette gracieuse cérémonie, causaient avec toute la vivacité et toute la fraîcheur d’une existence rajeunie.

 

« Béni soit celui qui a inventé les bains ! » dit Glaucus en s’étendant sur un des sièges de bronze (recouverts alors de moelleux coussins) que le visiteur de Pompéi trouve encore dans ce même tepidarium. « Que ce soit Hercule ou Bacchus, il mérite l’apothéose !

 

– Mais dites-moi, demanda un citoyen chargé d’embonpoint lequel soupirait et soufflait pendant que le grattoir s’exerçait sur sa peau ; dites-moi, ô Glaucus !… Maudites soient tes mains, esclave, tu m’écorches !… Dites-moi… aïe ! aïe !… les bains de Rome sont-ils aussi magnifiques qu’on le dit ? »

 

Glaucus se retourna et reconnut Diomède, non pas sans difficulté, tant les joues du brave homme étaient enflammées par la transpiration et par l’opération qu’il subissait. « Je me figure qu’ils sont bien plus beaux que ceux-ci n’est-ce pas ? »

 

Glaucus, retenant un sourire, répondit :

 

« Imaginez tout Pompéi converti en bains et vous vous formerez alors une idée de la grandeur des thermes impériaux de Rome, mais seulement de la grandeur ; imaginez tous les amusements de l’esprit et du corps ; énumérez tous les jeux gymnastiques que nos ancêtres ont inventés ; rappelez-vous tous les livres que l’Italie et la Grèce ont produits ; supposez des salles pour ces jeux, des admirateurs pour tous ces ouvrages ; ajoutez à cela des bains de la plus grande dimension et de la construction la plus compliquée ; mêlez-y partout des jardins, des théâtres, des portiques, des écoles ; figurez-vous en un mot une cité de dieux composée uniquement de palais et d’édifices publics et vous aurez une image assez faible encore de la magnificence des grands bains de Rome.

 

– Par Hercule ! dit Diomède en ouvrant les yeux, il y a de quoi employer toute la vie d’un homme rien qu’à se baigner.

 

– Cela se voit souvent à Rome, reprit gravement Glaucus. Il y a bien des gens qui passent leur vie aux bains. Ils y arrivent au moment où les portes s’ouvrent et n’en sortent qu’à l’heure où elles se ferment. Ils semblent ne connaître rien de Rome ou mépriser tout ce qui peut y exister d’ailleurs.

 

– Par Pollux ! vous m’étonnez.

 

– Ceux-là mêmes qui ne se baignent que trois fois le jour s’efforcent de consumer leur vie dans cette occupation ; ils prennent quelque exercice dans le jeu de paume ou dans les portiques pour se préparer à leur premier bain et se rendent au théâtre pour se rafraîchir ensuite. Ils prennent leur dîner sous les arbres en songeant à leur second bain. Pendant qu’on le prépare leur digestion s’achève. Après le second bain ils se retirent dans quelque péristyle pour entendre un nouveau poète, réciter ses vers ; ou ils entrent dans la bibliothèque afin de s’endormir, le front sur quelque vieil auteur. L’heure du souper est venue ; le souper est regardé comme faisant partie du bain ; ils se baignent ensuite une troisième fois et restent encore, ce beau lieu leur paraissant le plus agréable du monde, pour converser avec leurs amis.

 

– Par Hercule ! n’avons-nous pas leurs imitateurs à Pompéi ?

 

– Oui et sans avoir leur excuse ; les superbes voluptueux de Rome sont heureux ; ils ne voient autour d’eux que la puissance et la splendeur ; ils ne visitent pas les quartiers infimes de la ville ; ils ne savent pas que la pauvreté existe sur la terre. Toute la nature leur sourit et la seule grimace qu’ils puissent lui reprocher c’est lorsqu’elle les envoie au bord du Cocyte. Croyez-moi, ce sont là les vrais philosophes ! »

 

Pendant que Glaucus causait ainsi, Lépidus, les yeux fermés et ne respirant qu’à moitié, subissait toutes les opérations mystiques dont il ne permettait à ses esclaves d’omettre aucune. Après les parfums et les onguents, ils répandirent sur sa personne une poudre voluptueuse qui empêchait la chaleur de revenir et cette poudre enlevée au moyen de la pierre ponce, il commença à revêtir non pas les habillements qu’il avait en entrant mais de plus riches qu’on appelait « la synthèse » et qui marquaient tout le respect qu’on portait au prochain souper, repas qu’il serait plus convenable d’appeler dîner, d’après la manière que nous avons de mesurer le temps, puisqu’on le prenait vers trois heures de l’après-midi. Cela fait, il ouvrit les yeux et donna un signe de retour à la vie.

 

Au même instant, Salluste, par un bâillement prolongé témoigna aussi de son existence.

 

« C’est l’heure du souper, dit l’épicurien ; Glaucus et Lépidus, venez souper avec moi.

 

– Rappelez-vous que vous êtes tous engagés chez moi pour la semaine prochaine, dit Diomède, qui se montrait tout fier de jouir de la connaissance d’hommes à la mode.

 

– Ah ! nous n’aurons garde d’oublier, s’écria Salluste ; le siège de la mémoire, cher Diomède, est assurément dans l’estomac. »

 

Passant alors dans un coin plus frais et de là, dans la rue, nos élégants mirent fin à la cérémonie d’un bain pompéien.

Chapitre 8

Arbacès pipe ses dés avec le plaisir et gagne la partie

 

L’obscurité descendait dans la cité bruyante, quand Apaecidès se dirigea vers la maison de l’Égyptien. Il évita les rues les plus éclairées et les plus populeuses ; et pendant qu’il marchait la tête appuyée sur sa poitrine et les bras croisés sous sa robe il y avait un étrange contraste entre son maintien solennel, ses membres amaigris et les fronts insouciants, l’air animé de ceux dont les pas rencontraient les siens.

 

Cependant, un homme d’une démarche plus importante et plus tranquille et qui avait passé deux fois devant lui avec un regard curieux et incertain, lui toucha l’épaule.

 

« Apaecidès dit-il et il fit un signe rapide avec la main ; c’était le signe de la croix.

 

– Ah ! Nazaréen, répondit le prêtre qui devint pâle ; que veux-tu ?

 

– Certes je ne voudrais pas interrompre ta méditation, continua l’étranger ; mais la dernière fois que je t’ai vu, je reçus de toi ce me semble meilleur accueil.

 

– Sois le bienvenu, Olynthus ; mais tu me vois triste et fatigué, et je ne suis pas capable de discuter ce soir sur les sujets les plus intéressants pour toi.

 

– Ô cœur lâche ! dit Olynthus : tu es triste et fatigué ! et tu veux t’éloigner des sources qui peuvent te rafraîchir et te guérir.

 

– Ô terre ! cria le jeune prêtre, en se frappant le sein avec passion ; de quelle région, mes yeux apercevront-ils enfin le véritable Olympe habité réellement par les dieux ? Faut-il croire avec cet homme que tous ceux que, depuis tant de siècles, mes ancêtres ont adorés n’ont été qu’un nom ? Faut-il donc briser comme sacrilèges et profanes les autels mêmes que je considérais comme sacrés ou bien dois-je penser avec Arbacès… quoi ? »

 

Il se tut et s’éloigna rapidement avec l’impatience d’un homme qui essaye de se fuir lui-même.

 

Mais le Nazaréen était de son côté un de ces hommes hardis, vigoureux, enthousiastes, au moyen desquels Dieu dans tous les temps a opéré les révolutions de la terre, un de ceux surtout qu’il emploie dans l’établissement ou la réforme de son culte, de ces hommes faits pour convertir parce qu’ils sont prêts à tout souffrir. Les gens de cette trempe, rien ne les décourage, rien ne les arrête, ils inspirent la ferveur dont ils sont inspirés : leur raison allume d’abord leur passion, mais leur passion est l’instrument dont ils se servent ; ils pénètrent par force dans le cœur des hommes en ayant l’air de ne faire appel qu’à leur jugement. Rien de si contagieux que l’enthousiasme. C’est l’enthousiasme, qui est l’allégorie réelle de la fable d’Orphée ; il fait mouvoir les pierres, il charme les bêtes sauvages : l’enthousiasme est le génie de la sincérité et la vérité n’obtient aucune victoire sans lui.

 

Olynthus ne laissa pas Apaecidès s’échapper si subitement ; il le rejoignit et s’adressa ainsi à lui :

 

« Je ne m’étonne pas, Apaecidès, si je vous importune, si j’ébranle tous les éléments de votre esprit, si vous vous perdez dans le doute, si vous errez dans le vaste océan d’une rêverie ténébreuse. Je ne m’étonne pas de cela ; mais écoutez-moi avec un peu de patience ; veillez en paix : l’obscurité se dissipera, la tempête s’apaisera et Dieu lui-même, comme on l’a vu marcher sur les mers de Samarie, s’avancera sur les vagues tumultueuses de votre esprit pour délivrer votre âme. Notre religion est jalouse dans ses exigences mais infiniment prodigue dans ses bienfaits : elle vous trouble une heure ; elle vous donne en revanche l’immortalité.

 

– De telles promesses, répondit Apaecidès avec humeur, sont des leurres avec lesquels on ne cesse de tromper les hommes. C’est avec des paroles semblables qu’on m’a fait tomber aux pieds de la statue d’Isis.

 

– Mais, poursuivit le Nazaréen, consultez votre raison ; une religion, qui outrage toute moralité, peut-elle être vraie ? On vous dit d’adorer vos dieux. Que sont vos dieux même d’après vous ? Quelles sont leurs actions ? quels sont leurs attributs ? Ne vous sont-ils pas représentés comme les plus noirs des criminels ? Cependant on vous demande de les servir comme les plus saintes divinités. Jupiter lui-même est parricide et adultère. Vos dieux inférieurs ne sont que les imitateurs de ses vices ! On vous défend d’assassiner ; vous adorez des assassins. On vous engage à ne pas commettre d’adultère et vous adressez vos prières à un adultère. N’est-ce pas là une moquerie de la plus sainte partie de la nature de l’homme de la foi ? Tournez maintenant vos regards vers Dieu, le seul, le vrai Dieu, à l’autel duquel je veux vous conduire. S’il vous semble trop sublime, trop impalpable, pour ces associations humaines, pour ces touchants rapports entre le créateur et la créature, dont notre faible cœur a besoin, contemplez-le dans son fils, qui s’est fait homme comme nous. Ce n’est pas comme vos faux dieux par les vices de notre nature mais par la pratique de nos vertus que sa personnalité humaine se déclare. En lui s’unissent les mœurs les plus austères et les plus tendres affections. N’eût-il été qu’un homme ; il serait digne encore d’être un dieu. Vous honorez Socrate ; il a sa secte, ses disciples, ses écoles : mais que sont les douteuses vertus de cet Athénien auprès de la sainteté éclatante, indubitable, active, incessante, dévouée du Christ ? Je vous parle ici de son caractère purement humain. Il est apparu comme le modèle des âges futurs pour faire voir la forme de la vertu à laquelle Platon désirait tant donner un corps. Tel fut le véritable sacrifice qu’il fit pour l’homme ; mais la gloire qui environna sa dernière heure n’illumina pas seulement la terre, elle nous ouvrit la perspective des cieux. Vous êtes touché vous êtes ému. Dieu agit sur votre cœur. Son esprit est en vous. Allons ! ne résistez pas à ce saint mouvement. Venez, laissez-moi vous guider. Vous êtes triste, vous êtes las. Écoutez les paroles mêmes de Dieu : « Venez à moi, dit-il, vous tous qui êtes chargés d’un fardeau et je vous donnerai le repos. »

 

– Je ne puis vous suivre maintenant, dit Apaecidès, une autre fois…

 

– Maintenant, maintenant ! » s’écria Olynthus avec chaleur et en lui prenant le bras.

 

Mais Apaecidès, qui n’était pas encore préparé à renoncer à une croyance pour laquelle il avait déjà tant sacrifié et qui se trouvait d’ailleurs sous l’empire des promesses de l’Égyptien, se dégagea avec force des mains d’Olynthus ; sentant de plus qu’il fallait un effort pour vaincre l’irrésolution, que l’éloquence du chrétien commençait à produire dans son âme facilement émue, il releva vivement sa robe et s’éloigna d’un pas rapide qui défiait toute poursuite.

 

Épuisé et presque sans haleine, il arriva enfin à un endroit écarté et solitaire de la ville et ne s’arrêta que devant la maison isolée de l’Égyptien. Pendant qu’il se remettait un peu de sa course, la lune s’élança d’un nuage d’argent et jeta une pleine lumière sur les murs de cette mystérieuse habitation. Il n’y avait aucune maison voisine : des vignes épaisses en entouraient le devant ; derrière s’élevaient de grands arbres comme endormis sous les rayons mélancoliques de la lune ; au loin on apercevait les lignes vagues des montagnes à l’horizon et parmi ces montagnes la crête tranquille du Vésuve moins élevée qu’elle ne paraît à présent aux yeux du voyageur.

 

Apaecidès traversa les vignes courbées en berceau et s’approcha du large et spacieux portique, au devant duquel des deux côtés des marches, reposait le sphinx égyptien. La lueur de la lune ajoutait encore un calme solennel à ces larges harmonieuses impassibles images, où les sculpteurs de ce symbole de la sagesse s’étudiaient à unir l’amabilité et la grandeur. À la moitié de la hauteur et à l’extrémité du perron s’étendait le vert et massif feuillage d’un aloès et l’ombre du palmier oriental tombait des longues et immobiles branches de ce bel arbre sur le marbre de l’escalier.

 

La tranquillité du lieu et l’aspect étrange des sphinx avaient quelque chose d’effrayant qui remplit l’âme du jeune prêtre d’une terreur superstitieuse et sans nom ; il eut plaisir à entendre le bruit de ses pas en montant sur le seuil.

 

Il frappa à la porte au-dessus de laquelle était sculptée une inscription dont les caractères ne lui étaient pas familiers ; la porte s’ouvrit sans bruit et un esclave égyptien de haute taille, sans le questionner et sans le saluer, lui fit signe d’avancer. La vaste salle où il entrait était éclairée par de majestueux candélabres de bronze travaillé avec art ; les murs en étaient couverts d’hiéroglyphes en couleurs sombres et sévères qui contrastaient étrangement avec les brillantes nuances et les formes gracieuses en usage chez les habitants de l’Italie. Du bout de la salle, un esclave dont le teint quoique ce ne fût pas un Africain, était beaucoup plus noir que celui des personnes du Midi s’avança à sa rencontre.

 

« Je cherche Arbacès » dit le prêtre, et sa voix tremblait même pour ses propres oreilles. L’esclave inclina la tête en silence et conduisant Apaecidès vers une aile extérieure de l’appartement, il le fit passer par un étroit escalier et traverser ensuite plusieurs chambres dont la morne et immobile beauté du sphinx formait encore le principal et le plus frappant objet. Apaecidès se trouva enfin dans une salle à demi éclairée en présence de l’Égyptien.

 

Arbacès était assis devant une petite table sur laquelle se déployaient quelques rouleaux de papyrus chargés de caractères semblables à ceux qu’il avait vus à l’entrée de la maison. À peu de distance s’élevait un petit trépied où brûlait de l’encens ; la fumée s’en échappait légèrement ; à côté on voyait un large globe où tous les signes du ciel étaient peints et sur une autre table plusieurs instruments d’une forme curieuse et bizarre, dont l’usage était inconnu à Apaecidès. L’extrémité opposée de la salle était cachée par un rideau et la fenêtre oblongue du toit laissait pénétrer les rayons de la lune tristement mêlés à la lumière de la lampe qui éclairait l’appartement.

 

« Asseyez-vous, Apaecidès » dit l’Égyptien sans se lever. Le jeune homme obéit.

 

« Vous me demandez, reprit Arbacès après un léger intervalle pendant lequel il parut absorbé dans sa pensée, vous me demandez ou vous avez dessein de me demander la connaissance des plus grands secrets que l’âme humaine puisse jamais contenir ; c’est l’énigme de la vie elle-même que vous désirez résoudre. Placés comme les enfants dans l’obscurité et pour un court espace de temps dans l’existence obscure et limitée, nous nous créons à nous-mêmes des fantômes ; nos pensées retombent tantôt sur nous et nous remplissent de terreur ; et tantôt se plongent dans la sombre région qui nous entoure en cherchant à deviner ce qu’elle peut renfermer ; nous étendons çà et là nos mains désespérées de peur de rencontrer quelque danger imprévu. Ignorant les limites de notre prison, nous croyons parfois les sentir se rapprocher et nous suffoquer et parfois nous nous imaginons qu’elles s’étendent jusqu’à l’infini. En cet état, toute sagesse consiste nécessairement dans la solution de deux questions. Que devons-nous croire ? Que devons-nous rejeter ? Ces questions vous souhaitez que je les décide. »

 

Apaecidès baissa la tête en signe d’assentiment.

 

« Il faut une croyance à l’homme, continua l’Égyptien d’un ton grave, il doit attacher ses espérances à quelque chose : c’est notre commune nature qui parle en vous lorsque, effrayé de voir tomber tout ce qui servait d’appui à votre foi, vous vous trouvez flottant sur la mer profonde et sans rivages de l’incertitude ; vous appelez au secours, vous cherchez une planche où vous puissiez vous cramponner, afin d’aborder à quelque terre si ténébreuse et si éloignée qu’elle soit : vous n’avez pas oublié notre conversation d’aujourd’hui ?

 

– L’oublier !

 

– Je vous ai avoué que ces déités, en l’honneur desquelles on fait fumer tant d’encens, n’étaient que des inventions. Je vous ai avoué que nos rites et nos cérémonies n’étaient que des momeries imaginées pour abuser le troupeau des hommes dans son propre intérêt. Je vous ai expliqué comment ces artifices formaient les liens de la société, l’harmonie du monde, le pouvoir du sage pouvoir fondé sur l’obéissance du vulgaire. Conservons donc ces supercheries salutaires ; puisqu’il faut une croyance à l’homme, qu’il garde celle que ses pères lui ont rendue chère, celle que l’usage sanctifie et fortifie. En cherchant une foi plus subtile pour nous, dont les sens plus délicats ne sauraient s’accommoder à celle-là, ne privons pas les autres de l’appui qui nous manque. Cela est sage cela est bienfaisant.

 

– Continuez.

 

– Ainsi donc, poursuivit l’Égyptien, les anciennes limites demeurant intactes pour ceux que nous allons abandonner, nous ceignons nos reins et nous partons pour les nouveaux climats de la foi. Bannissez de vos souvenirs, de vos pensées, tout ce que vous avez cru jusqu’à ce jour. Supposez que votre esprit est une table rase, un papyrus sur lequel on n’a rien écrit, encore préparé pour recevoir une première impression. Jetez les yeux sur le monde ; observez-en l’ordre, la régularité, le dessein : il a été créé indubitablement. L’œuvre proclame un créateur ; nous touchons terre ici. Mais quel est le créateur ? un Dieu vous écriez-vous ? Arrêtez, pas de confusions, pas d’applications incertaines : de l’Être qui créa le monde, nous ne connaissons, nous ne pouvons connaître rien que ses attributs, sa puissance et sa régularité invariable : régularité sévère, écrasante, impitoyable, qui ne se préoccupe pas des cas individuels, qui va roulant, balayant, embrasant tout sans prendre garde aux cœurs séparés de la masse générale broyés entre ses serres terribles ! Le mélange du bien et du mal, l’existence de la douleur et du crime ont de tout temps embarrassé les sages. En créant un Dieu, ils le supposèrent bienveillant : d’où vient donc le mal ? Pourquoi Dieu le permet-il ? bien plus pourquoi l’avoir inventé, pourquoi le perpétuer ? En réponse à cette objection, les Perses imaginent un second esprit, dont la nature est le Mal et prétendent qu’il est continuellement en guerre avec le Dieu du Bien. Le sombre et terrible Typhon est un démon pareil pour les Égyptiens. Erreur embarrassante, qui nous égare encore plus ! Folie produite par cette chimère de vouloir faire un être palpable, corporel, humain de ce pouvoir inconnu ; folie qui revêt l’Invisible, des attributs et de la nature de l’être visible. Non ; donnons à cette puissance un nom qui n’exige pas ces étranges associations d’idées et le mystère deviendra plus clair. Ce nom est le DESTIN. Le destin disent les Grecs commande aux dieux : pourquoi des dieux alors ? leur intervention n’est plus utile ? il faut les rejeter. Le DESTIN est le maître de tout ce que nous voyons. Puissance, régularité, ces deux qualités composent sa nature ; si vous en demandez davantage, vous ne pouvez plus rien apprendre… Qu’elle soit éternelle et qu’elle pousse ses créatures vers une autre vie après ce sombre passage que nous appelons la mort, personne ne peut le dire. Ici nous quittons le pouvoir ancien, invisible, insondable et nous arrivons à celui qui à nos yeux est le grand ministre de ses fonctions. Nous pouvons mieux parler de celui-ci parce que nous pouvons apprendre plus de choses de lui ; son évidence nous entoure : il se nomme la NATURE. L’erreur des sages a été de rechercher les attributs du Destin, dans lequel tout est obscurité impénétrable. S’ils s’étaient bornés à interroger la Nature, quelles connaissances n’aurions-nous pas déjà acquises ? là, la patience et l’examen obtiennent la récompense de leurs peines. Nous voyons ce que nous explorons, notre esprit monte par une échelle palpable de causes et d’effets : la Nature est le grand agent de l’univers extérieur et le Destin lui impose les lois par lesquelles elle agit et nous accorde à nous les pouvoirs de l’examen. Ces pouvoirs consistent dans la curiosité et dans la mémoire, dont l’union est la raison et dont la perfection est la sagesse. J’examine donc, grâce à ces pouvoirs, cette inépuisable Nature. J’examine la terre, l’air, l’Océan, le ciel ; je trouve une mystérieuse sympathie entre les éléments : la lune dirige les marées ; l’air retient la terre, c’est le milieu où tout vit, où tout sent ; la connaissance des astres nous donne la mesure des limites de la terre, la division du temps ; leur pâle lumière nous guide dans les abîmes du passé ; leur science solennelle nous enseigne les mystères de l’avenir. De cette façon, si nous ignorons ce qu’est le Destin, nous apprenons du moins ses secrets. Maintenant, quelle moralité faut-il tirer de cette religion ? Car c’est une religion. Je crois à deux divinités, la Nature et le Destin. Le respect me courbe aux pieds du dernier, l’étude me fait adorer la première. Quelle est la moralité que ma religion m’enseigne ? Celle-ci : toutes les choses ne sont soumises qu’à des règles générales ; le soleil luit pour la joie du plus grand nombre mais il peut apporter de la peine à quelqu’un ; la nuit répand le sommeil sur la multitude, mais elle protège le crime aussi bien que le repos ; les forêts décorent la terre mais elles abritent le serpent et le lion ; l’Océan supporte mille barques, mais il en engloutit une ; la Nature n’agit donc que pour le bien général et non pour le bien universel et le Destin hâte sa course terrible. Telle est la moralité de ces redoutables agents du monde ; c’est la mienne, à moi, qui suis leur créature. Je veux conserver les artifices des prêtres, parce que ces artifices sont utiles à la multitude ; je veux faire participer les hommes aux arts, que je découvre, aux sciences que je perfectionne ; je veux étendre la vaste carrière de la civilisation : en cela, je sers les masses, j’obéis à la loi générale, je mets en action la grande morale que prêche la nature : mais pour moi-même, je réclame l’exception individuelle, je la réclame pour le sage, assuré que mes propres actions ne sont rien dans la grande balance du bien et du mal ; persuadé que les produits de ma science peuvent être plus profitables à la masse que mes désirs ne peuvent être nuisibles au petit nombre, car les premiers peuvent s’étendre aux régions les plus lointaines et civiliser des nations encore à naître. Je donne au monde la sagesse, je garde pour moi la liberté. J’éclaire l’existence des autres et je jouis de la mienne. Oui, notre sagesse est éternelle mais notre vie est courte ; sachons-en profiter pendant que nous la possédons. Livre ta jeunesse au plaisir et ses sens à la volupté. Elle vient assez tôt l’heure, où la coupe est brisée, où les guirlandes cessent de fleurir pour nous ; jouis alors que tu peux jouir, sois toujours, Apaecidès, mon pupille et mon adepte. Je t’enseignerai le mécanisme de la nature, ses plus profonds et ses plus sombres secrets, la science que les fous appellent magie et les puissants mystères des étoiles. Ainsi tu rempliras tes devoirs envers les hommes ; ainsi tu éclaireras ta race. Mais je t’initierai à des plaisirs que le vulgaire des hommes ne connaît pas : les jours que tu sacrifieras aux mortels seront suivis de douces nuits où tu ne sacrifieras qu’à toi-même. »

 

Au moment où l’Égyptien cessa de parler, il s’éleva de tous côtés la plus enivrante musique que la Lydie ait jamais pu enseigner ou l’Ionie perfectionner. On eût dit comme des vagues d’harmonie, qui venaient baigner les sens à l’improviste les énervant les subjuguant avec délices. On aurait cru entendre les mélodies des esprits invisibles, que les bergers ont entendues dans l’âge d’or, courant,, flottant dans les vallées de la Thessalie ou dans les bosquets de Paphos. Les paroles qu’Apaecidès allait proférer en réponse aux sophismes de l’Égyptien s’évanouirent sur ses lèvres. Rompre cet enchantement lui eût semblé une profanation. La susceptibilité de sa nature si prompte à s’émouvoir, la mollesse toute grecque et l’ardeur secrète de son âme furent saisies et captivées par surprise. Il s’inclina sur son siège les lèvres entrouvertes et les oreilles attentives ; un chœur de voix douces et pénétrantes comme celles qui réveillèrent Psyché dans le palais de l’Amour chantait l’hymne que voici :

 

L’HYMNE D’éROS

 

Non loin des bords si frais que le Céphise arrose,

S’éleva dans les airs un chant délicieux.

Téos d’un vif éclat vit s’empourprer sa rose ;

Des colombes soudain descendirent des cieux.

 

Laissant tomber des fleurs les Heures pour l’entendre,

Arrêtèrent leur vol d’avance si réglé.

La terre murmura le soupir le plus tendre

De l’antre du dieu Pan à la grotte d’Églé[20].

 

« Aimez, aimez mortels soumis à mon empire,

Je suis le dieu d’amour le plus ancien des dieux[21].

L’Olympe tout entier s’éclaire à mon sourire ;

Du matin mon baiser entr’ouvre les beaux yeux.

 

Les astres sont à moi : mon regard en eux brille ;

Vous y reconnaîtrez mon prestige charmant.

Si Phœbé sur les monts triste et pâle scintille,

C’est un dernier rayon jeté sur son amant.

 

À moi toutes les fleurs : violette anémone ;

La plus humble retient le zéphyr amoureux.

À moi les jours de mai comme les jours d’automne ;

Dans les bois dépouillés les rêves sont nombreux.

 

Aimez, aimez mortels ; aimer c’est être sage.

Regardez en tout lieu le monde est plein de moi.

Les vents ont pour les flots les flots pour le rivage,

Des baisers caressants ; ainsi le veut ma loi.

 

Tout enseigne l’amour. » Cette voix comme un songe

S’évanouit au sein des bosquets embaumés ;

Mais le son qui dans l’air quelque temps se prolonge

À la brise du soir semble redire : « AIMEZ ! »

 

Quand le chant eut cessé l’Égyptien saisit la main d’Apaecidès et le conduisit éperdu et chancelant, quoique malgré lui vers le rideau, qui était au fond de l’appartement. Mille étoiles étincelaient derrière ce rideau ; le voile lui-même sombre jusque-là se trouva éclairé par mille feux cachés et brilla de la couleur bleue des cieux. Il représentait les cieux mêmes, tels que dans les nuits de juin, on les voit briller sur les sources de Castalie. Çà et là se déployaient des nuages roses et légers du sein desquels souriaient peintes avec un art charmant des figures d’une beauté divine, des corps dont la forme aurait pu être rêvée par Phidias ou par Apelles ; et les étoiles qui resplendissaient dans l’azur transparent roulaient rapidement tandis que la musique qui recommença sur un ton plus vif et plus gai semblait imiter la joyeuse mélodie des sphères.

 

« Oh ! quel est ce prodige Arbacès ? dit Apaecidès d’une voix émue. Après avoir nié qu’il est des dieux, voulez-vous me révéler…

 

– Leurs plaisirs » interrompit Arbacès d’un ton si différent de sa froide et habituelle tranquillité, qu’Apaecidès tressaillit et pensa que l’Égyptien lui-même éprouvait une transformation. Au moment où ils s’approchaient du rideau, une mélodie étrange puissante exaltée se fit entendre derrière et le rideau se déchira en deux et s’évanouit pour ainsi dire dans les airs. Une scène dont la séduction n’a jamais été surpassée chez aucun sybarite se montra alors aux yeux éblouis du jeune prêtre : une vaste salle de banquet s’étendait au loin avec d’innombrables lumières qui remplissaient l’air d’une douce chaleur et des parfums d’encens, de jasmin, de violette et de myrrhe, tout ce que les fleurs les plus odorantes et les plus précieux aromates pouvaient distiller de suave paraissaient se confondre dans une essence ineffable, qui donnait l’idée de l’ambroisie ; aux légères colonnes élancées vers le plafond aérien étaient suspendues des draperies blanches parsemées d’étoiles d’or ; vers les extrémités de la chambre, deux fontaines lançaient leurs jets dont les gouttes pénétrées par les reflets roses de la lumière semblaient autant de diamants. Autour de la salle où ils entraient, s’éleva lentement à leurs pieds au son d’une musique invisible, une table couverte des mets les plus délicats que la fantaisie ait jamais pu rechercher pour flatter les sens et sur laquelle des vases de cette fabrique myrrhine, dont le secret est perdu[22] et dont les couleurs étaient si vives et la matière si transparente, se dressaient chargés de produits exotiques de l’Orient. Les lits, dont cette table formait le centre, étaient recouverts de tapisseries d’azur et d’or ; d’une foule de tuyaux invisibles dans le plafond cintré, coulait une eau parfumée qui rafraîchissait l’air délicieux et rivalisait avec les lampes comme si les esprits des eaux et du feu se disputaient à qui répandrait les plus agréables senteurs. Alors écartant de blanches draperies, s’avancèrent de jeunes beautés pareilles à celles que voyait Adonis lorsqu’il était couché sur le sein de Vénus. Les unes portaient des guirlandes, les autres des lyres. Elles entourèrent le jeune homme, elles le conduisirent au banquet en l’enchaînant dans leurs fleurs. Toute pensée de la terre s’effaça de son âme ; il se crut le jouet d’un songe et retint son haleine de peur de se réveiller trop tôt. Le plaisir des sens qu’il n’avait jamais encore goûté fit battre son pouls brûlant et voila sa vue ; un frisson parcourut tout son être. Pendant qu’il était ainsi émerveillé égaré, les voix mystérieuses attaquèrent une mesure vive et bachique.

 

ODE ANACRéONTIQUE

 

Dans la coupe où tu bois l’ivresse,

La grappe a versé son beau sang ;

Dans les veines de la jeunesse,

Circule un nectar plus puissant.

Généreux splendide,

Comme un feu liquide,

Il jette dans tes yeux un éclat ravissant.

 

Je vois que ta lèvre s’enivre,

À Bacchus donne ta raison ;

La grappe a la clef qui délivre

L’homme de sa rude prison.

Lyalus[23] à sa gloire,

T’ordonne de boire,

Quand la lampe en secret éclaire la maison.

 

Bois donc ; dans tes yeux pleins de charmes,

Moi je cherche un plus doux transport,

Souris au vin. À moi tes larmes,

Si jamais tu te plains du sort.

Retourne la tête

Et vois ta conquête ;

Un regard de toi beau jeune homme ou la mort !

 

Le chant expiré, un groupe de très jeunes filles enlacées d’une chaîne de fleurs étoilées et qui surpassaient les Grâces en les imitant, s’avança vers lui en dansant des pas ioniens semblables aux pas des Néréides, lorsqu’elles jouaient au clair de la lune sur les sables de la mer Égée ou à ceux que Cythérée enseignait à ses nymphes au mariage de Psyché et de son fils. Tantôt en s’approchant, elles couronnaient son front de leurs guirlandes ; tantôt la plus jeune des trois s’agenouillant lui présentait la coupe où étincelait et bouillonnait le vin de Lesbos. Le jeune homme ne résista plus ; il saisit le breuvage enchanté. Le sang coulait impétueusement dans ses veines. Il laissa tomber son front sur le sein de la nymphe auprès de laquelle il était assis ; et tournant ses yeux humides vers Arbacès qu’il cherchait et auquel il n’avait plus songé dans l’excès de ses émotions, il l’aperçut assis sous un dais au bout de la table ; Arbacès le regardait avec un air souriant, qui l’invitait à s’abandonner au plaisir. Il l’aperçut non pas comme il avait coutume de le voir vêtu d’une robe noire, le front soucieux et austère : une robe qui éblouissait la vue, blanche et tout étincelante de pierreries et d’or, enveloppait sa taille majestueuse ; des roses blanches aussi et entremêlées d’émeraudes et de rubis formaient une espèce de tiare qui surmontait ses cheveux noirs. Il semblait comme Ulysse avoir obtenu la faveur d’une seconde jeunesse. Ses traits paraissaient avoir échangé la méditation contre la beauté. Il possédait au milieu de tout le charme dont il était entouré, la douceur suprême et rayonnante du maître de l’Olympe.

 

« Bois, prends part au banquet, aime, ô mon disciple, dit-il ; ne rougis pas d’être jeune et passionné. Ce que tu es, l’ardeur de ton sang te le dit. Ce que tu seras, ceci te le dira. »

 

En même temps, il montra du doigt une niche. Apaecidès, suivant son geste, vit sur un piédestal placé entre la statue de Bacchus et celle d’Idalie… la forme d’un squelette.

 

« Ne t’effraye pas, reprit l’Égyptien. Cet hôte, ami, nous avertit de la brièveté de notre existence. De sa mâchoire, je crois entendre sortir une voix qui nous crie « JOUISSEZ ! »

 

À ces mots, un groupe de nymphes entoura la statue ; elles déposèrent des guirlandes sur le piédestal ; et pendant que les coupes se vidaient et se remplissaient de nouveau, elles firent entendre ce chant :

 

HYMNE BACHIQUE À L’IMAGE DE LA MORT

 

I

 

Te voilà maintenant dans le pâle royaume,

Toi qui jadis buvais chantais aimais,

Sur le bord infernal tu glisses ô fantôme,

Mais ta pensée est à nous pour jamais ;

Oui si la mémoire d’une ombre,

Peut remonter du pays sombre,

Jusqu’à nos cieux dorés nos plaisirs et nos mets…

 

Nous couronnons de fleurs la demeure déserte

Où tu régnas délicieux séjour ;

La rose en tes jardins et la campagne verte

Te souriaient avec un air d’amour.

Pour te réjouir les cithares

Formaient leurs accords les plus rares,

Aussitôt que la nuit avait chassé le jour.

 

Ici un nouveau groupe s’avança et la musique prit un ton plus vif et plus joyeux.

 

II

 

La mort est cette sombre rive

Où nous allons tous.

Doucement barque fugitive,

Doucement vents jaloux !

Fleurissons les heures moroses,

Et narguons le sort ;

Au milieu des chants et des roses

Voguons vers la mort.

 

Après un léger repos, la musique recommença avec une mesure plus vive et plus brillante encore.

 

Puisque la vie est si rapide

Gardons-nous de perdre un seul jour ;

Jeunesse dans ta coupe humide,

Buvons la perle de l’amour.

 

Un troisième groupe s’approcha avec des coupes pleines jusqu’au bord qu’on répandit en libations sur cet étrange autel. La musique changea encore sa mélodie et reprit d’un ton lent et solennel :

 

III

 

Sois le bienvenu ténébreux convive,

Qui des bords lointains jusqu’à nous arrive.

Quand nos fleurs à nous tomberont un soir,

À ta table aussi nous irons nous seoir.

 

Sois le bienvenu…

Qui mérite mieux notre hommage

Convive qui dois un jour,

Au bord de l’éternel rivage

Nous fêter tous à notre tour !

 

Mais cependant puissions-nous vivre

Longtemps pour égayer ton front,

Convive que nous devons suivre

Dans l’empire noir et profond !

 

En ce moment, la jeune fille assise près d’Apaecidès continua soudain la chanson :

 

IV

 

Heureuse encore est notre destinée :

Terre et soleil voilà notre trésor !

Chaque heure ici riante et fortunée,

Loin des tombeaux prend un brillant essor.

 

Douce est pour toi cette coupe écumante,

Doux sont tes yeux mon bien-aimé mon roi.

Doux sont les miens ; regarde ton amante ;

La tourterelle est moins tendre que moi.

 

Laisse, laisse ma tête

Se poser sur ton cœur

Pendant l’aimable fête.

Mais ô mon cher vainqueur,

 

Réveille-moi bientôt par un souffle de flamme :

Que des mots adorés que des soupirs alors,

Que des regards divins apprennent à mon âme

Qu’elle vit et qu’un cœur répond à ses transports !

 

Éveille éveille-moi mon compagnon fidèle ;

Tant que la torche brûle au fond de l’urne d’or,

Aimons-nous et brûlons comme elle ;

Dis-moi que tu m’aimes encor !



LIVRE II

 

Chapitre 1

Une maison mal famée à Pompéi, et les héros de l’arène classique

 

Transportons-nous maintenant dans un de ces quartiers de Pompéi, qui n’étaient pas habités par les maîtres du plaisir, mais, par ses élus et par ses victimes, dans l’antre des gladiateurs et des lutteurs à gages, des vicieux et des misérables, des vagabonds et des débauchés, dans l’Alsace d’une ville antique.

 

C’était une large salle qui s’ouvrait sur une allée étroite et populeuse. Devant le seuil se tenait un groupe d’hommes, dont les muscles de fer bien formés, les cous herculéens et courts, les physionomies audacieuses et impudentes, indiquaient les champions de l’arène. Sur une tablette, en dehors de la boutique, on voyait rangées des cruches de vin et d’huile, et au-dessus, sur le mur, une grossière peinture représentait des gladiateurs buvant : tant est ancienne la mode des enseignes ! Des espèces de petites loges, comme on en voit de nos jours, formées de tables séparées, occupaient l’intérieur de la salle. Autour de ces tables étaient assis des groupes d’hommes dont les uns buvaient, les autres jouaient aux dés, et d’autres à un jeu plus savant appelé duodecim scripta, que quelques-uns de nos savants mal renseignés ont commis l’erreur de prendre pour le jeu d’échecs, quoiqu’il ressemblât bien davantage au trictrac, et qu’on s’y servît de dés quelquefois, mais non pas toujours.

 

Le jeu n’était pas encore très avancé, et rien ne faisait mieux connaître l’indolence de ces habitués de tavernes, que cette heure matinale ; cependant, malgré la situation de la maison et le caractère de ses habitants, elle n’était point souillée de cette odieuse malpropreté qu’on rencontre dans les lieux semblables de nos cités modernes. Les dispositions joyeuses des Pompéiens, qui cherchaient du moins à flatter les sens, lorsqu’ils négligeaient l’esprit, se révélaient dans les couleurs tranchées qui s’étalaient sur les murs, et dans les formes bizarres, mais non pas sans élégance, des lampes, des coupes et des ustensiles de ménage les plus communs.

 

« Par Pollux ! s’écria un des gladiateurs en s’appuyant contre le mur d’entrée et en frappant sur l’épaule d’un gros personnage, le vin que tu nous vends, vieux Silène, suffirait pour rendre clair comme de l’eau le meilleur sang de nos veines. »

 

L’homme à qui s’adressait ce propos, et que ses bras nus, son tablier blanc, ses clefs et sa serviette négligemment placés à sa ceinture, désignaient clairement comme l’hôtelier de la taverne, était déjà entré dans l’automne de la vie ; mais ses membres étaient encore si robustes et si athlétiques qu’ils auraient pu faire honte aux nerfs des plus vigoureux assistants, si ce n’est qu’un peu trop de chair recouvrait ses muscles, que ses joues étaient bouffies à l’excès, et que son ventre puissant effaçait presque la vaste et massive poitrine, qui s’élevait au-dessus.

 

« Ne plaisantons pas, dit le gigantesque aubergiste avec l’aimable rugissement d’un tigre offensé ; mon vin est assez bon pour une carcasse qui ramassera avant peu la poussière du sepolarium[24].

 

– Est-ce ainsi que tu croasses, vieux corbeau ? reprit le gladiateur d’un air dédaigneux ; tu vivras assez pour te pendre de dépit quand tu me verras obtenir la couronne de palmier ; et, dès que j’aurai gagné la bourse à l’amphithéâtre, mon premier vœu sera certainement de renier à jamais, toi et ton détestable vin.

 

– Écoutez, écoutez donc ce modeste Pyrgopolinices ! il a servi assurément sous Bombomachidès ; Cluninstaridysarchidès[25], s’écria l’aubergiste. Sporus, Niger, Tetraidès, il déclare qu’il gagnera la bourse sur vous. Par les dieux, chacun de vos muscles est assez fort pour l’étouffer tout entier, ou moi, je ne connais plus rien à l’arène.

 

– Ah ! dit le gladiateur, dont la fureur commençait à colorer le visage, notre laniste parlerait d’une façon bien différente.

 

– Que pourrait-il dire contre moi, orgueilleux Lydon ? répliqua Tetraidès en fronçant le sourcil.

 

– Ou contre moi, qui ai triomphé dans quinze combats ? s’écria le gigantesque Niger en s’approchant du gladiateur.

 

– Ou contre moi ? se mit à rugir Sporus les yeux en feu.

 

– Paix ! » répliqua Lydon, en se croisant les bras et en regardant ses rivaux d’un air de défi ; « l’heure de l’épreuve ne tardera pas. Gardez votre valeur jusque-là.

 

– Soit, dit l’hôte avec aigreur, et, si j’abaisse le pouce pour te sauver, je veux que le destin coupe le fil de mes jours.

 

– Parlez de corde et non de fil, dit Lydon avec un ton railleur ; tenez, voilà un sesterce pour en acheter une. »

 

Le Titan, marchand de vin, saisit la main qu’on lui tendait et la serra si violemment que le sang jaillit du bout des doigts sur les vêtements des assistants.

 

Ils poussèrent un éclat de rire sauvage.

 

« Voilà pour t’apprendre, jeune présomptueux, à faire le Macédonien avec moi ! Je ne suis pas un Perse sans vigueur, je te le garantis. N’ai-je pas vingt fois combattu dans l’arène sans avoir baissé les bras une seule ? N’ai-je pas reçu l’épée de bois de la propre main de l’Editor comme un signe de victoire, et une permission de me retirer sur mes lauriers ? Faut-il maintenant que je subisse la leçon d’un enfant ? »

 

En parlant ainsi, il lui lâcha la main avec mépris.

 

Sans qu’un de ses muscles bougeât, et en conservant la physionomie souriante avec laquelle il avait raillé l’hôte, le gladiateur supporta cette étreinte douloureuse. Mais à peine eut-il repris la liberté de ses mouvements, que, rampant pour un instant comme un chat sauvage, et ses cheveux et sa barbe se hérissant, il poussa un cri aigu et féroce et s’élança à la gorge du géant avec tant d’impétuosité, qu’il lui fit perdre l’équilibre, malgré sa corpulence et sa vigueur. L’aubergiste tomba, avec le fracas d’un rocher qui s’écroule, et son furieux adversaire roula sur lui.

 

Notre hôte n’aurait pas eu besoin de la corde que lui offrait si généreusement Lydon, s’il était resté trois minutes de plus dans cette position ; mais le bruit de sa chute fit accourir à son aide sur le champ de bataille une femme qui s’était tenue jusqu’alors dans une chambre de derrière. Cette nouvelle alliée aurait pu toute seule lutter contre le gladiateur. Elle était de haute taille, maigre, et elle avait des bras qui pouvaient donner autre chose que de doux embrassements. En effet, la gracieuse compagne de Burbo, le marchand de vin, avait comme lui combattu dans le cirque, et même sous les yeux de l’empereur[26]. Burbo l’invincible, Burbo, dit-on, cédait quelquefois la palme à sa douce Stratonice.

 

Cette aimable créature ne vit pas plus tôt l’imminent péril où se trouvait son époux, que, sans autres armes que celles que la nature lui avait accordées, elle se précipita sur le gladiateur, et, le saisissant par le milieu du corps de ses bras longs et pareils à deux serpents, elle le souleva au-dessus de l’aubergiste, ne lui laissant que les mains encore attachées au cou de son ennemi. C’est ainsi que nous voyons parfois un chien enlevé par les pattes de derrière, par quelque domestique envieux, dans une lutte où il a terrassé son adversaire ; une moitié de l’animal demeure suspendue dans les airs, passive et inoffensive, tandis que l’autre moitié, tête, dents, yeux et griffes, semble ensevelie et engloutie dans les chairs palpitantes du vaincu. Pendant ce temps-là, les gladiateurs élevés et nourris dans le sang, qu’ils suçaient en quelque sorte avec plaisir, entourèrent joyeusement les combattants… Leurs narines s’ouvrirent, leurs lèvres ricanèrent, leurs yeux se fixèrent avidement sur la gorge saignante de l’un et sur les griffes dentelées de l’autre.

 

« Habet (il a son compte), habet, s’écrièrent-ils avec une espèce de hurlement, et en frottant leurs mains nerveuses les unes contre les autres.

 

– Non habeo, menteurs (non, je ne l’ai pas, mon compte), cria l’hôte en se délivrant par un puissant effort des mains terribles de Lydon, et, en se dressant sur ses pieds, respirant à peine, déchiré, sanglant, il grinça des dents et jeta un regard d’abord voilé, puis enflammé de courroux, sur son adversaire, qui se débattait (non pas sans mépris) entre les mains de la fière amazone.

 

« Beau jeu, s’écrièrent les gladiateurs, un contre un ! », entourant Lydon et la femme, ils séparèrent l’hôte aimable de son gracieux habitué.

 

Mais Lydon, rougissant de sa position, et essayant en vain de se débarrasser de l’étreinte de la virago, mit la main à sa ceinture et en tira un petit couteau. Son regard était si menaçant, et la lame du couteau était si brillante, que Stratonice se recula avec effroi ; car elle n’employait pas d’autre mode de combattre que celle que nous avons appelée pugilat.

 

« Ô dieux ! s’écria-t-elle, le misérable ! il a des armes cachées ! Est-ce de bonne guerre ? Est-ce là agir en galant homme et en gladiateur ? Non, certes, et de tels compagnons ne sont pas faits pour moi. »

 

Elle tourna le dos au gladiateur avec dédain, et s’empressa d’examiner l’état de son mari.

 

Mais celui-ci, aussi accoutumé à cet exercice naturel qu’un bouledogue anglais à se battre avec un antagoniste inférieur, s’était déjà remis. La pourpre ajoutée au cramoisi de ses joues par la lutte s’éteignit un peu ; les veines de son front se dégonflèrent et reprirent leur surface ordinaire. Il se secoua avec un grognement de satisfaction, heureux de se sentir encore vivant, et en regardant son adversaire de la tête aux pieds, avec un air plus approbatif qu’il ne l’avait encore fait :

 

« Par Castor, dit-il, tu es un gaillard plus vigoureux que je ne le croyais. Je vois que tu es un homme de mérite et de vertu ; donne-moi la main, mon héros !

 

– Très bien, vieux Burbo ! s’écrièrent les gladiateurs en applaudissant ; très bien, solide compagnon ! Donne-lui ta main, Lydon.

 

– Avec plaisir, dit le gladiateur ; mais à présent que j’ai goûté à son sang, j’ai envie d’en boire encore.

 

– Par Hercule, répliqua l’hôte sans s’émouvoir, excellente idée de gladiateur. Pollux ! ce que c’est qu’une bonne éducation ! Une bête sauvage n’aurait pas plus de férocité.

 

– Une bête sauvage, idiot ! est-ce que nous ne les battons pas, les bêtes sauvages ? cria Tetraidès.

 

– C’est bien, c’est bien, dit Stratonice, qui était occupée à réparer le désordre de ses cheveux et de sa toilette ; si vous êtes bons amis maintenant, je vous recommande de vous tenir en paix et convenablement : car quelques jeunes patriciens, vos patrons et parieurs, ont envoyé dire qu’ils viendraient vous faire visite ; ils désirent vous voir plus à leur aise qu’ils ne vous voient aux écoles, avant de régler leur enjeu pour le grand combat de l’amphithéâtre. Ils recherchent toujours ma maison pour ces affaires-là. Ils savent bien que nous ne recevons que les meilleurs gladiateurs de Pompéi, société choisie, grâces aux dieux !

 

– Oui, continua Burbo en vidant une coupe ou plutôt un seau de vin ; un homme qui a conquis autant de lauriers que moi ne peut encourager que les braves. Lydon, bois, mon enfant. Puisses-tu avoir une vieillesse honorable comme la mienne !

 

– Viens, dit Stratonice à son mari en lui tirant affectueusement les oreilles, caresse que Tibulle a décrite avec tant de charmes ; viens donc.

 

– Pas si fort, louve ! tu es pire que le gladiateur, murmurèrent les larges mâchoires de Burbo.

 

– Chut ! lui dit-elle à voix basse ; Calénus vient de se glisser ici, déguisé, par la porte de derrière ; il apporte les sesterces, j’espère.

 

– Oh ! oh ! je vais le trouver, dit Burbo ; en attendant, ne perds pas les coupes de vue, et fais attention au compte de chacun. Ne te laisse pas tromper, femme ; ce sont des héros, sans nul doute, mais ce sont aussi de vrais fripons. Cacus n’était rien à côté d’eux.

 

– Ne crains rien, sot » ; telle fut la réponse conjugale.

 

Burbo, satisfait de cette tendre assurance, traversa l’appartement, et passa dans les penetralia.

 

« Ainsi, ces doux patrons vont venir examiner nos muscles ? dit Niger. Qui t’a fait avertir de cela, hôtesse ?

 

– Lépidus. Il amène avec lui Claudius, le plus sûr parieur de Pompéi, et le jeune Grec Glaucus.

 

– Un pari à propos d’un pari, cria Tetraidès ; vingt sesterces que Claudius pariera sur moi ; qu’en dis-tu, Lydon ?

 

– Je dis que ce sera sur moi.

 

– Non, sur moi, ajouta à son tour Sporus.

 

– Pauvres fous ! croyez-vous qu’il puisse préférer quelqu’un à Niger ? reprit l’athlétique Niger en se nommant ainsi modestement lui-même.

 

– Allons, bien ! » poursuivit Stratonice en perçant une grande amphore pour ses hôtes, qui venaient de s’asseoir autour de l’une des tables ; « hommes forts et braves comme vous pensez l’être, lequel de vous combattra le lion de Numidie, dans le cas où aucun criminel ne se présentera pour vous priver de cet honneur ?

 

– Moi qui ai échappé à vos griffes, fière Stratonice, dit Lydon, je pourrais, je crois, affronter le lion.

 

– Mais dites-moi, demanda Tetraidès en s’adressant à l’hôtesse, où donc est votre jeune et jolie esclave, la pauvre aveugle dont les yeux sont si brillants ? Il y a longtemps que je ne l’ai vue.

 

– Oh ! elle est trop délicate pour toi, mon fils de Neptune[27], répondit l’hôtesse, et même pour nous. Nous l’envoyons vendre des fleurs en ville et chanter des chansons aux dames. Elle nous gagne plus d’argent ainsi qu’elle ne ferait en demeurant à vous servir. En outre, elle a d’autres emplois qui restent sous la rose.

 

– D’autres emplois ! dit Niger ; mais elle est trop jeune pour d’autres emplois.

 

– Silence, brute ! dit Stratonice. Vous ne croyez pas qu’il y ait d’autre jeu que celui de Corinthe. Quand Nydia aurait deux fois l’âge qu’elle a à présent, elle serait également digne de Vesta… la pauvre enfant !

 

– Mais écoutez, Stratonice, dit Lydon. Comment vous est venue cette esclave si jeune et si gentille ?… Il conviendrait mieux qu’elle fût la suivante d’une riche matrone de Rome que la vôtre.

 

– C’est vrai, répondit Stratonice, et quelque jour je compte faire ma fortune en la vendant. Vous me demandez comment Nydia nous est venue ?

 

– Oui.

 

– Eh bien ! tenez, mon esclave Staphyla… vous vous rappelez Staphyla, Niger ?

 

– Parfaitement. Une fille aux larges mains, avec une figure dans le genre d’un masque comique, comment l’oublierais-je ? par Pluton, dont elle est probablement la servante à cette heure !

 

– Paix, butor ! Staphyla mourut un jour, et ce fut une grande perte pour moi ; et j’allai au marché pour acheter une autre esclave. Mais, par les dieux ! elles étaient devenues si chères depuis que j’avais acheté Staphyla, et l’argent était si rare, que je me disposais à quitter la place avec un vrai désespoir, lorsqu’un marchand m’attira par la robe. « Maîtresse, dit-il, veux-tu acheter une esclave à bon marché ? J’ai une enfant à vendre ; un marché d’or ! Elle est très petite, toute jeune encore, c’est vrai ; mais elle est vive et douce, docile et adroite ; elle chante bien, et elle est de bonne race, je t’assure. – De quelle contrée est-elle ? dis-je. – De Thessalie. » Je savais que les Thessaliennes étaient avisées et gentilles ; je lui demandai à voir la fille. Je la trouvai comme vous la voyez maintenant, à peine plus petite et plus jeune en apparence. Elle avait un air patient et résigné, les mains croisées sur sa poitrine, et les yeux baissés. Je m’informai du prix. Il était raisonnable, et je l’achetai sur-le-champ. Le marchand l’amena à la maison et disparut aussitôt. Songez, mes amis, à mon étonnement lorsque je m’aperçus qu’elle était aveugle. Ah ! ah ! un rusé coquin que ce marchand ! Je courus porter plainte aux magistrats, mais le drôle avait déjà quitté Pompéi. Je fus forcée de revenir chez moi, et de fort mauvaise humeur, je vous l’avoue : la pauvre fille en ressentit les effets, mais ce n’était pas sa faute si elle était aveugle ; elle l’était depuis sa naissance. Peu à peu, nous nous réconciliâmes avec notre marché. Elle n’avait pas, assurément, la force de Staphyla, et elle était de peu d’utilité dans la maison. Mais elle savait trouver son chemin dans la ville, comme si elle possédait les yeux d’Argus ; et lorsque nous vîmes un matin qu’elle nous rapportait une poignée de sesterces qu’elle avait gagnés à vendre des fleurs cueillies dans notre petit jardin, nous pensâmes que c’étaient les dieux qui nous l’avaient envoyée. Depuis ce temps-là, nous la laissons aller où elle veut, remplissant sa corbeille de fleurs, qu’elle tresse en guirlandes, selon la mode thessalienne, ce qui plaît aux jeunes gens : le grand monde a pris de l’affection pour elle, car on lui paye ses fleurs bien plus cher qu’aux autres bouquetières ; et elle rapporte tout ce qu’elle gagne à la maison, ce qu’aucune autre esclave ne ferait. C’est pour cela que je travaille moi-même, mais ses profits me mettront bientôt en état d’acheter une autre Staphyla. Il est probable que quelque voleur thessalien aura enlevé la jeune aveugle à d’honnêtes parents[28]. Outre son adresse à composer des guirlandes, elle a le talent de jouer de la cithare pour accompagner ses chants ; c’est encore d’un bon rapport ; et enfin, dernièrement… mais ceci est un secret.

 

– Un secret ! s’écria Lydon ; êtes-vous devenue un sphinx ?

 

– Sphinx, non. Pourquoi, sphinx ?

 

– Cesse ton commérage, bonne maîtresse, et apporte-nous à manger. J’ai faim, dit Sporus.

 

– Et moi aussi », ajouta le morose Niger en aiguisant son couteau sur la paume de sa main.

 

L’amazone se rendit à la cuisine, et revint quelques instants après avec un plateau surmonté de gros morceaux de viande à moitié crus : car, alors comme à présent, les héros de la lutte croyaient cette nourriture plus propre à entretenir leur hardiesse et leur férocité. Ils entourèrent la table comme des loups affamés aux yeux étincelants ; les viandes disparurent, le vin coula. Mais laissons là ces importants et classiques personnages pour suivre les pas de Burbo.

Chapitre 2

Deux illustres personnages

 

Dans les premiers temps de Rome, la profession de prêtre n’était pas une profession de gain, mais d’honneur. Elle était embrassée par les citoyens les plus nobles, et interdite aux plébéiens. Plus tard, et longtemps avant l’époque dont il est question, elle était ouverte à tous les rangs ; du moins cette partie de la profession qui comprenait les flamines, les prêtres, non de la religion en général, mais des dieux particuliers. On avait remis au choix du peuple la dignité réservée d’abord aux patriciens du prêtre de Jupiter (flamen dialis) que précédait un licteur, et dont la place donnait entrée au sénat. Les divinités moins nationales, moins honorées, étaient desservies ordinairement par des ministres plébéiens : beaucoup d’entre eux choisissaient cet état, moins par impulsion religieuse que par calcul pour échapper à la pauvreté. Ainsi, Calénus, prêtre d’Isis, était de la plus basse origine. Sa famille, à l’exception de son père et de sa mère, était une famille d’affranchis. Il avait reçu d’eux une éducation convenable, et de son père un petit patrimoine qu’il avait bien vite dévoré. Il embrassa la prêtrise comme une dernière ressource dans son malheur. Quels que fussent les émoluments de cette profession sacrée, qui, à cette époque, n’étaient pas probablement considérables, les ministres du temple populaire n’avaient pas à se plaindre du casuel de leur vocation. Il n’y en a pas de plus lucrative que celle qui repose sur les superstitions de la multitude.

 

Calénus n’avait plus qu’un seul parent vivant à Pompéi : c’était Burbo. Divers liens obscurs et honteux, plus forts que ceux du sang, unissaient leurs cœurs et leurs intérêts ; et souvent le ministre d’Isis, déguisé, s’échappait furtivement du temple, où il était supposé en dévotion, et se glissant par la porte de derrière du gladiateur retiré, homme infâme à la fois par ses vices et par son métier, se réjouissait de jeter le masque de l’hypocrisie ; masque qui, malgré son avarice, sa passion dominante, lui semblait trop lourd à porter. Une nature aussi brutale que la sienne s’accommodait mal de ces singeries de la vertu.

 

Enveloppé dans un de ces larges manteaux que les Romains adoptèrent, à mesure qu’ils abandonnèrent la toge, et dont les amples plis cachaient la taille, pendant qu’une sorte de capuchon qui y était attaché pouvait également cacher les traits, Calénus s’assit dans la petite chambre particulière du marchand de vin, laquelle communiquait par un petit passage avec l’entrée dérobée, habituelle à presque toutes les maisons de Pompéi.

 

En face de lui, le majestueux Burbo comptait avec soin, sur une table qui était placée entre eux, une petite pile de monnaie que le prêtre venait de tirer de sa bourse : car les bourses étaient aussi communes à cette époque qu’à la nôtre, avec cette différence qu’elles étaient ordinairement mieux garnies.

 

« Tu vois, dit Calénus, que nous te payons grandement, et tu devrais me remercier de t’avoir procuré un pareil profit.

 

– Ainsi fais-je, cher Calénus, ainsi fais-je », répondit Burbo d’une manière affectueuse en plaçant la monnaie dans une bourse de cuir, puis la bourse dans sa ceinture, dont il serra la boucle autour de sa vaste taille, plus soigneusement qu’il n’avait coutume de le faire lorsqu’il vaquait à ses occupations domestiques.

 

« Par Isis, Pisis et Nisis ! ou toute autre divinité qui puisse exister en Égypte, ma petite Nydia est une véritable Hespéride, un jardin d’or pour moi.

 

– Elle chante bien et joue de la cithare comme une Muse, reprit Calénus, ce sont là des talents que celui qui m’emploie paye toujours généreusement.

 

– C’est un dieu ! s’écria Burbo avec enthousiasme. Tout homme riche qui est généreux mérite des autels ! Mais allons, mon vieil ami, une coupe de vin. Dis-moi un peu ce qui en est. Qu’a-t-elle fait ? Elle est tout effrayée, elle parle de son serment et ne veut rien révéler.

 

– Je ne parlerai pas davantage ; j’ai fait aussi le vœu terrible de garder le secret.

 

– Des serments ! est-ce qu’il y a des serments pour nous autres ?

 

– C’est bien pour les serments ordinaires ; mais celui-ci… » Et le prêtre hardi frémit à ces paroles. « Cependant, ajouta-t-il en remplissant une large coupe de vin pur, je t’avouerai que ce n’est pas tant le serment que je crains de rompre, mais c’est la vengeance de l’homme qui me l’a imposé que je crains. Par les dieux ! c’est un puissant magicien, il saurait tirer ma confidence de la lune, si j’avais eu la faiblesse de la prendre pour confidente. N’en parlons plus. Par Pollux ! quelque divins que soient les banquets auxquels j’assiste chez lui, je n’y suis jamais à mon aise. Je préfère une heure joyeusement passée avec toi, et avec une de ces bonnes filles, simples et rieuses, que je rencontre dans cette chambre, tout enfumée qu’elle est, oui je préfère une heure pareille à une nuit de ces magnifiques débauches.

 

– S’il en est ainsi, demain, plaise aux dieux, nous aurons une petite fête ici.

 

– À la bonne heure ! » dit le prêtre en se frottant les mains et en se rapprochant de la table.

 

Dans ce moment, ils entendirent un léger bruit à la porte, comme si l’on cherchait à entrer. Le prêtre mit son capuchon sur sa tête.

 

« Inutile précaution ! dit l’hôte ; ce ne peut-être que la jeune aveugle. »

 

Nydia ouvrit, en effet, la porte en entrant dans la chambre.

 

« Ah ! fillette, comment te portes-tu ? Tu es pâle, tu as veillé tard à ce banquet. N’importe ; la jeunesse est toujours la jeunesse », dit Burbo d’un ton encourageant.

 

La jeune fille ne répondit pas, mais elle se laissa tomber sur un des sièges avec un air de lassitude. Son visage changea plusieurs fois de couleur. Elle frappait impatiemment le pavé avec ses petits pieds. Elle éleva subitement la tête, et dit d’une voix fermement accentuée :

 

« Maître, vous pouvez me laisser mourir de faim, si vous voulez ; vous pouvez me battre, vous pouvez me menacer de la mort ; mais je n’irai plus dans cette maison infâme.

 

– Qu’est-ce là, sotte ? » s’écria Burbo d’une voix sauvage, et ses épais sourcils se hérissèrent sur ses yeux courroucés et rouges. « Tu te révoltes, je crois ? prends garde.

 

– Je l’ai dit, reprit la jeune fille en croisant ses bras sur sa poitrine.

 

– Alors, ma douce, ma modeste Vestale, si tu ne veux pas y aller, c’est bien, c’est très bien ; on t’y portera.

 

– Je remplirai la ville entière de mes cris, s’écria l’enfant d’un ton passionné, et une vive rougeur colora son front.

 

– Nous y veillerons ; tu iras avec un bâillon.

 

– Que les dieux aient pitié de moi, alors ! dit Nydia en se levant ; je porterai plainte aux magistrats.

 

– Souviens-toi de ton serment », répliqua une voix caverneuse, celle de Calénus, qui prenait part pour la première fois au dialogue.

 

À ces mots, un tremblement nerveux agita la jeune aveugle ; elle joignit les mains comme si elle priait. « Malheureuse que je suis ! » s’écria-t-elle, et elle laissa éclater de violents sanglots. Soit que le bruit de ce chagrin véhément eût attiré l’aimable Stratonice, soit qu’elle vînt par hasard, sa figure décharnée se montra en ce moment dans la chambre.

 

« Qu’est-ce donc ? que faites-vous à mon esclave, brute ? dit-elle avec aigreur à Burbo.

 

– Calme-toi, femme, répondit-il d’un ton moitié bourru, moitié timide. Tu veux des ceintures neuves et de beaux habits, n’est-ce pas ? Eh bien ! fais attention à tes esclaves, ou tu n’en auras pas de longtemps. Vœ capiti tuo ! Vengeance sur ta tête, misérable fille !

 

– Qu’y a-t-il donc ? » reprit la sorcière, en regardant tantôt l’un, tantôt l’autre.

 

Nydia, par un bond soudain, s’élança du mur près duquel elle s’appuyait, et se jeta aux pieds de Stratonice ; elle embrassa ses genoux, et, levant vers elle ses yeux si doux quoique sans regard.

 

« Ô ma maîtresse, dit-elle en pleurant, vous êtes une femme, vous avez eu des sœurs, vous avez été jeune comme moi… ayez pitié de moi… sauvez-moi… je ne veux plus aller à ces horribles festins…

 

– Paix ! » dit la sorcière en secouant durement une des mains de la jeune fille, mains délicates, auxquelles on n’aurait pas dû imposer de tâche plus pénible que celle de tresser en guirlandes les fleurs qu’elle vendait : « Paix ! Ces beaux scrupules ne sont pas faits pour des esclaves !

 

– Écoutez, dit Burbo, tirant sa bourse et montrant ce qu’elle contenait. Écoutez cette musique, femme ; par Pollux ! si vous ne savez pas brider comme il faut cette pouliche, vous ne l’entendrez plus.

 

– La jeune fille est fatiguée, dit Stratonice en s’adressant à Calénus. Elle sera plus docile la première fois que vous en aurez besoin.

 

– Vous ! vous ! Qui est donc ici ? » s’écria Nydia, roulant les yeux autour de l’appartement avec une expression si épouvantée et si désespérée, que Calénus se leva de son siège.

 

« Il faut qu’elle voie avec ces yeux-là, murmura-t-il.

 

– Qui est ici ? parlez, au nom du ciel ! Ah ! si vous étiez aveugle comme moi, vous seriez moins cruel ! dit-elle ; et de nouveau elle versa des larmes.

 

– Emmenez-la, s’écria Burbo ; je hais les pleurnicheries.

 

– Viens », dit Stratonice, en poussant l’enfant dehors par les épaules.

 

Nydia s’éloigna vivement d’elle, avec un air auquel la résolution donnait de la dignité.

 

« Écoutez-moi, dit-elle ; je vous ai servie fidèlement. Moi qui avais été élevée… oh ! ma mère… ma pauvre mère, auriez-vous pu penser que j’en serais venue à ce degré de misère ? » Elle essuya les larmes de ses yeux et continua : « Commandez-moi tout autre chose et j’obéirai ; mais je vous le dis maintenant, ferme, résolue, inexorable comme vous ; je vous répète que je n’irai plus dans ce lieu, ou que, si j’y suis forcée, j’implorerai la protection du préteur lui-même… Soyez-en certains. Écoutez-moi, grands dieux, je le jure. »

 

Les yeux de la sorcière étaient flamboyants : elle saisit l’enfant par les cheveux d’une main, et leva l’autre sur elle ; cette formidable main droite, dont le moindre coup était capable d’écraser la frêle et délicate créature qui tremblait sous son étreinte. Cette considération parut frapper Stratonice, car elle suspendit le coup. Changeant de dessein, et attirant Nydia près du mur, elle détacha d’un crochet une corde, qui avait servi plusieurs fois à l’usage qu’elle en voulait faire. Les cris de la pauvre aveugle retentirent bientôt dans toute la maison.

 

Chapitre 3

Glaucus fait un marché qui plus tard lui coûte cher

 

« Holà, mes braves compagnons, dit Lépidus en baissant la tête pour entrer par la porte basse de la maison de Burbo ; nous sommes venus voir qui de vous fera plus d’honneur à notre laniste. »

 

Les gladiateurs se levèrent de la table avec respect en voyant entrer trois jeunes gens connus pour être des meilleurs vivants et des plus riches de Pompéi, et dont les voix dispensaient la réputation à l’amphithéâtre.

 

« Quels beaux animaux ! dit Claudius à Glaucus ; vraiment dignes d’être gladiateurs !

 

– C’est une pitié qu’ils ne soient pas soldats », dit Glaucus.

 

C’était une chose singulière, de voir l’efféminé et l’ennuyé Lépidus, que, dans un banquet, un rayon de lumière semblait aveugler, que, dans un bain, le moindre courant d’air semblait anéantir, en qui tout instinct naturel paraissait perverti, devenu en quelque sorte une créature équivoque et artificielle ; c’était une singulière chose, disons-nous, de le voir à cette heure, tout empressé, tout énergique, tout vivant, tâter les vastes épaules des gladiateurs d’une main blanche, féminine, éprouver d’une touche légère leurs muscles de fer, en un mot, plein d’admiration pour cette force qu’il avait passé toute sa vie à détruire en lui.

 

C’est ainsi que nous avons vu, de nos jours, les fashionables sans barbe des salons de Londres tourner autour des héros de Firescourt. C’est ainsi que nous les avons vus souvent contempler, admirer ces hommes en calculant un pari. C’est ainsi que nous avons trouvé réunis, dans un assemblage plaisant et triste, les deux extrêmes de la société civilisée, les patrons du plaisir et ses esclaves ; les plus vils de ses esclaves, à la fois féroces et mercenaires, prostitués mâles, qui vendent leurs forces comme les femmes leur beauté ; bêtes brutes dans leurs actes, mais plus que des bêtes dans le motif qui les fait agir car les autres, du moins, ne se dévorent pas pour de l’argent.

 

« Ah ! Niger, dit Lépidus, comment vous battez-vous, et avec qui ?

 

– Sporus m’a défié, répondit le géant, et ce sera, j’espère, un combat à mort.

 

– Certainement, reprit Sporus en clignant ses petits yeux. Il prend l’épée, moi le nœud et le trident : ce sera un rare divertissement. J’espère que le survivant aura de quoi soutenir la dignité de la couronne.

 

– Ne crains rien, nous remplirons ta bourse, mon Hector, dit Claudius ; voyons, vous vous battez avec Niger. Glaucus, un pari ; je prends Niger.

 

– Je vous le disais, s’écria Niger d’un air triomphant ; le noble Claudius me connaît. Compte que tu es déjà mort, Sporus. »

 

Claudius tira ses tablettes. « Je parie dix sestertia. Cela vous va-t-il ?

 

– Soit, dit Glaucus ; mais qui donc avons-nous ici ? Je n’ai jamais vu ce brave, auparavant. »

 

Et il jeta un regard sur Lydon, dont les membres étaient plus élégants que ceux de ses compagnons ; un reste de grâce et de noblesse brillait encore dans ses traits ; sa nouvelle profession n’avait pas dépouillé sa personne de tout charme.

 

« C’est Lydon, le plus jeune d’entre nous, qui ne s’est encore servi que d’une épée de bois, dit Niger ; mais il a du bon sang dans les veines, il a déjà provoqué Tetraidès.

 

– C’est lui qui m’a défié, dit Lydon ; j’ai accepté son défi.

 

– Et comment combattrez-vous ? demanda Lépidus. Cependant, mon enfant, attendez encore un peu, croyez-moi, avant de vous commettre avec Tetraidès. »

 

Lydon sourit dédaigneusement.

 

« Est-il citoyen, ou esclave ? dit Claudius.

 

– Citoyen… Nous sommes tous citoyens ici, répondit Niger.

 

– Étendez le bras, mon Lydon », reprit Lépidus d’un air de connaisseur.

 

Le gladiateur, lançant un regard significatif à ses compagnons, étendit un bras qui, s’il n’était pas aussi énorme que les leurs dans sa circonférence, était pourvu de muscles si fermes, et possédait tant de symétrie dans ses proportions, que les trois visiteurs poussèrent à la fois un cri d’admiration.

 

« Bien, jeune homme ; quelle est votre arme ? dit Claudius, ses tablettes à la main.

 

– Nous combattrons avec le ceste ; après, si tous deux survivent, avec l’épée, s’empressa de dire Tetraidès, plein d’humeur et d’un ton jaloux.

 

– Avec le ceste ? s’écria Glaucus ; vous avez tort, Lydon. Le ceste est en usage chez les Grecs. Je le connais bien. Vous auriez dû vous engraisser pour un pareil combat. Vous êtes trop maigre ; vraiment, évitez le ceste.

 

– Je ne le puis, répondit Lydon.

 

– Et pourquoi ?

 

– Je vous l’ai dit, parce qu’il m’a défié.

 

– Mais il ne vous forcera pas à prendre une arme désignée.

 

– Mon honneur m’y force, dit Lydon avec orgueil.

 

– Je mets sur Tetraidès deux contre un au ceste, reprit Claudius, au pair à l’épée ; est-ce dit, Lépidus ?

 

– Quand vous m’offririez trois contre un, je n’accepterais pas, répliqua Lépidus. Lydon n’en viendra jamais à l’épée. Vous êtes mille fois trop bon.

 

– Et vous, Glaucus, qu’en pensez-vous ? dit Claudius.

 

– J’accepte trois contre un… dix sestertia[29] contre trente.

 

– Oui.

 

Claudius écrivit le pari sur ses tablettes.

 

« Pardonnez-moi, noble patron, dit Lydon à voix basse à Glaucus ; combien pensez-vous que le vainqueur gagnera ?

 

– Combien ? peut-être sept sestertia.

 

– Autant que cela ! en êtes-vous sûr ?

 

– Au moins. Mais honte à toi ! Un Grec aurait songé à l’honneur, non à l’argent. Ô Italiens, vous serez toujours Italiens ! »

 

Une rougeur couvrit la joue bronzée du gladiateur.

 

« Ne me jugez pas mal, noble Glaucus, je songe au deux ; mais je ne me serais jamais fait gladiateur si je n’avais manqué d’argent.

 

– Puisses-tu tomber dans l’arène ! Un avare ne sera jamais un héros.

 

– Je ne suis pas un avare », dit Lydon avec fierté, et il se retira dans un coin de l’appartement.

 

« Mais je ne vois pas Burbo ; où est Burbo ? s’écria Claudius ; je veux parler à Burbo.

 

– Il est là », dit Niger en montrant la chambre qui se trouvait à l’extrémité de la salle.

 

– Et Stratonice, la toute gracieuse Stratonice, où est-elle ? demanda Lépidus.

 

– Elle était ici quelques instants avant votre arrivée ; mais elle a entendu je ne sais quel bruit qui lui déplaisait, et elle a disparu. Pollux ! le vieux Burbo avait peut-être caché une jeune fille dans sa chambre. J’ai entendu, ce me semble, une voix de femme qui exhalait une plainte. La vieille dame est jalouse comme Junon. »

 

En ce moment, un grand cri d’angoisse et de terreur fit tressaillir toute la compagnie.

 

« Excellent ! s’écria Lépidus en riant ; venez, Claudius, partageons avec Jupiter, il a peut-être rencontré une Léda.

 

– Oh ! épargnez-moi ! épargnez-moi ! je ne suis qu’une enfant, je suis aveugle !… N’est-ce pas assez de ce châtiment pour moi ?

 

– Par Pallas ! je reconnais cette voix, c’est la voix de ma pauvre bouquetière », s’écria Glaucus, et il s’élança aussitôt vers l’endroit d’où partaient ces cris.

 

Il ouvrit vivement la porte ; il vit Nydia se tordant sous l’étreinte de la vieille irritée ; la corde, déjà teinte de sang, tournoyait en l’air. Il s’en empara d’une main.

 

« Furie ! dit Glaucus, et, de son autre main, il arracha Nydia à la vieille. Comment osez-vous maltraiter ainsi une jeune fille, une personne de votre sexe, une enfant ?… Ma Nydia, ma pauvre enfant.

 

– Oh ! est-ce vous ? est-ce Glaucus ? » s’écria la bouquetière avec un indicible transport. Les larmes s’arrêtèrent sur ses joues ; elle sourit, se pressa sur son sein, et baisa sa robe en s’y attachant.

 

« Et comment osez-vous, insolent étranger, vous interposer entre une femme libre et son esclave ? Par les dieux ! en dépit de votre belle tunique et de vos affreux parfums, je doute que vous soyez un citoyen romain, mon petit homme !

 

– Parlons mieux, maîtresse, parlons mieux, dit Claudius qui entra avec Lépidus. C’est mon ami et mon frère juré, il doit être à l’abri de votre langue, ma colombe ; il pleut des pierres.

 

– Rendez-moi mon esclave ! » s’écria la virago en mettant sa forte main sur la poitrine du Grec.

 

« Non pas ; quand toutes les furies vos sœurs vous assisteraient, répondit Glaucus. Ne crains rien, ma douce Nydia ; un Athénien n’a jamais abandonné les malheureux.

 

– Holà ! dit Burbo en se levant, quoique à regret. Pourquoi tout ce bruit à propos d’une esclave ?

 

Laissez tranquille ce jeune patricien, femme ; qu’il s’en aille. À cause de lui, faites grâce pour cette fois à cette impertinente. »

 

En parlant ainsi, il éloigna ou plutôt il entraîna sa féroce compagne.

 

« Il me semble que, lorsque nous sommes entrés, il y avait un autre homme ici, dit Claudius. Il est parti. »

 

Car le prêtre d’Isis avait pensé qu’il était pour lui grand temps de disparaître.

 

« Oh ! un de mes amis, un camarade, un chien tranquille, qui n’aime pas les querelles, dit Burbo négligemment. Mais retirez-vous, enfant ; vous allez déchirer la tunique de ce noble jeune homme, si vous vous y cramponnez ainsi ; retirez-vous, on vous a pardonné.

 

– Oh ! ne m’abandonnez pas », s’écria Nydia en s’attachant davantage à l’Athénien.

 

Ému de sa situation, de l’appel qu’elle faisait à sa générosité, non moins que de sa grâce touchante et inexprimable, le Grec s’assit sur un des rudes sièges de la chambre et prit Nydia sur ses genoux ; il essuya avec ses longs cheveux le sang qui coulait sur les épaules de la jeune fille, et avec ses baisers, les larmes qu’elle avait sur les joues ; il lui dit ces mille et mille tendres mots dont on se sert pour calmer le chagrin d’un enfant ; il parut si beau dans cette douce œuvre de consolation, que le cœur féroce de Stratonice en fut lui-même ému ; la présence de l’étranger semblait répandre une lumière dans cet antre obscur et obscène. Jeune, magnifique, glorieux, il offrait l’emblème du bonheur le plus parfait de la terre, qui relève le malheur le plus désespéré.

 

« Qui aurait pu penser que notre Nydia aurait été honorée à ce point ? » dit la virago, en essuyant la sueur de son front. Glaucus regarda Burbo.

 

« Brave homme, dit-il, c’est votre esclave ; elle chante bien ; elle a l’habitude de soigner les fleurs. Je veux faire présent d’une esclave pareille à une dame. Voulez-vous me la vendre ? »

 

Pendant qu’il parlait, il sentit tout le corps de la pauvre fille trembler de plaisir ; elle se leva, elle écarta de son visage ses cheveux en désordre ; elle jeta les yeux autour d’elle comme si elle pouvait voir.

 

« Vendre notre Nydia ! non pas », dit Stratonice brusquement. Nydia se laissa retomber avec un profond soupir, et s’attacha de nouveau à la robe de son protecteur.

 

« Imbéciles ! dit Claudius d’un ton important. Vous devez faire cela pour moi. Allons, l’homme et la femme, si vous m’offensez, votre état est perdu. Burbo n’est-il pas le client de mon cousin Pansa ? Ne suis-je pas l’oracle de l’amphithéâtre et de ses champions ? Je n’ai qu’à dire un mot pour que vous brisiez toutes vos cruches : vous ne vendrez plus rien. Glaucus, l’esclave est à vous. »

 

Burbo, évidemment embarrassé, grattait sa large tête.

 

« La fille vaut son pesant d’or pour moi, dit-il.

 

– Dites votre prix ; je suis riche », répondit Glaucus.

 

Les anciens Italiens étaient comme les modernes ; il n’y avait rien qu’ils ne fussent prêts à vendre, à plus forte raison une pauvre fille aveugle.

 

« J’ai payé six sestertia pour elle, elle en vaut douze maintenant, murmura Stratonice.

 

– Je vous en donne vingt ; accompagnez-moi chez les magistrats, et de là à ma demeure, où vous recevrez votre argent.

 

– Je n’aurais pas vendu cette chère enfant pour cent, dit Burbo adroitement ; je ne vous la cède que pour faire plaisir au noble Claudius. Vous me recommanderez à Pansa pour la place de designator à l’amphithéâtre, noble Claudius ! elle me conviendrait beaucoup.

 

– Vous l’aurez, dit Claudius, en ajoutant avec un sourire : Ce Grec peut faire votre fortune ; l’argent coule dans ses doigts comme l’eau dans un crible : marquez le jour avec de la craie, mon Priam.

 

– An dabis ? dit Glaucus, employant la formule habituelle des ventes et achats.

 

– Dabitur, répondit Burbo.

 

– Alors, alors, je vais aller avec vous… avec vous. Ô quel bonheur ! murmura Nydia.

 

– Oui, ma belle, et ta tâche la plus rude sera désormais de chanter les hymnes de la Grèce à la plus aimable dame de Pompéi. » La jeune fille se dégagea de son étreinte ; un changement s’opéra sur ses traits si pleins de joie tout à l’heure ; elle soupira profondément, et prenant encore une fois sa main, elle dit : « Je croyais que j’allais chez vous.

 

– Oui, pour le moment… Viens… Nous perdons du temps. »

Chapitre 4

Le rival de Glaucus gagne du terrain

 

Ione était un de ces brillants caractères qui, une fois ou deux, se montrent à nous dans le cours de notre existence ; elle réunissait dans une haute perfection les plus rares des dons terrestres, le génie et la beauté !… Nul ne posséda jamais des qualités intellectuelles d’un ordre supérieur sans le savoir ; l’association du mérite et de la modestie est assez belle ; mais lorsque le mérite est grand, le voile de la modestie que nous admirons ne déguise jamais l’étendue de ce mérite au possesseur. C’est la conscience orgueilleuse de certaines qualités non révélées au monde habituel, qui donne au génie cet air timide, réservé et troublé, qui vous étonne et vous flatte lorsque vous le rencontrez.

 

Ione donc connaissait son génie ; mais avec cette charmante facilité qui appartient de droit aux femmes, elle avait le talent, si rare chez les hommes d’un génie égal, d’abaisser sa gracieuse intelligence au niveau des gens qu’elle rencontrait. La source brillante répandait également ses eaux sur le sable, dans les cavernes, sur les fleurs ; elle rafraîchissait, elle souriait, elle éblouissait partout. Elle portait aisément l’orgueil, qui est le résultat nécessaire de la supériorité ; il se concentrait en indépendance dans son sein. Elle poursuivait ainsi sa carrière brillante et solitaire ; elle n’avait pas besoin de matrone pour la diriger et la guider ; elle marchait seule à la lueur de sa pureté inaltérable. Elle n’obéissait point à des usages tyranniques et absolus ; elle appropriait les usages à sa volonté, mais avec un charme si délicat, si féminin, si exempt d’erreur, qu’elle ne semblait jamais outrager la coutume, mais bien lui commander. Le trésor de ses grâces était inépuisable ; elle embellissait l’action la plus commune ; un mot, un regard d’elle paraissaient magiques. L’aimer, c’était entrer dans un monde nouveau, sortir de cette terre vulgaire et plate, pénétrer dans une région où l’on voyait toute chose à travers un prisme enchanté ; on croyait, en sa présence, entendre une exquise harmonie ; on éprouvait ce sentiment qui n’a presque plus rien de terrestre, et que la musique exprime si bien ; cet enivrement qui épure et élève, qui agit, il est vrai, sur les sens, mais qui leur communique quelque chose de l’âme.

 

Elle était particulièrement formée pour fasciner et dominer les hommes les moins ordinaires et les plus audacieux ; elle faisait naître deux passions : celle de l’amour et celle de l’ambition. On aspirait à s’élever en l’adorant : il n’était donc pas étonnant qu’elle eût complètement enchaîné et soumis l’âme ardente et mystérieuse de l’Égyptien, dans laquelle s’agitaient les passions les plus terribles. Sa beauté et son esprit l’enchaînaient à la fois.

 

S’étant mis à part du monde ordinaire, il aimait cette hardiesse de caractère qui savait aussi s’isoler au milieu des choses vulgaires. Il ne voyait pas, ou ne voulait pas voir que cet isolement même éloignait encore plus Ione de lui que de la foule. Leurs solitudes étaient aussi lointaines que les pôles, aussi différents que le jour et la nuit. Il était solitaire avec ses vices sombres et solennels ; elle, avec sa riche imagination et la pureté de sa vertu.

 

Il n’était donc point étrange qu’Ione eût captivé l’Égyptien ; il était bien moins étrange encore qu’elle eût subjugué soudainement et irrévocablement le brillant esprit et le cœur généreux de l’Athénien. La vivacité d’un tempérament qui semblait réfléchir les rayons de la lumière, avait précipité Glaucus dans les plaisirs. En s’abandonnant aux dissipations de son temps, il n’obéissait pas à des instincts vicieux, il n’écoutait que la voix de la jeunesse ; il ne suivait que les lois d’une heureuse organisation ; il illuminait de l’éclat de sa nature chaque abîme, chaque caverne qui se trouvait sur ses pas. Son imagination l’éblouissait, mais son cœur n’était pas corrompu. Avec plus de pénétration que ne lui en supposaient ses compagnons, il vit que leur dessein était d’exploiter sa fortune et sa jeunesse ; mais il n’estimait l’argent que comme un moyen de se procurer les joies de la vie, et la sympathie de l’âge était le seul lien qui l’unît à eux. Il sentait, il est vrai, l’impulsion de plus nobles pensées et de plus hautes espérances que celles qui naissent des voluptés satisfaites ; mais le monde était une vaste prison ayant pour geôlier le souverain impérial de Rome, et les mêmes vertus qui, dans les libres jours d’Athènes, l’auraient rendu ambitieux, le condamnaient, dans l’esclavage de la vertu, à l’inaction et à l’oisiveté. Car, dans cette civilisation contre nature et tendue à l’excès, tout ce qu’il y avait de noble dans l’émulation était prohibé. L’ambition dans les régions d’une cour despotique et voluptueuse n’était que la lutte de la flatterie et de la ruse ; l’avarice était devenue la seule ambition ; on désirait les prétures et le gouvernement des provinces pour se livrer au pillage, et l’administration n’était que l’excuse des rapines. Dans les petits États, l’opinion est concentrée et forte. Chaque œil voit vos actions ; vos motifs publics se lient intimement à votre vie privée ; tout est plein dans cette étroite sphère de personnes qui vous sont familières depuis votre enfance. L’applaudissement de vos concitoyens est comme une caresse de vos amis. Mais dans les grands États, la cité, c’est la cour. Les provinces vous sont inconnues ; elles n’ont quelquefois ni le même langage ni les mêmes mœurs ; leur droit à votre patriotisme est presque nul ; les ancêtres de leurs habitants ne sont pas les vôtres. À la cour, vous désirez la faveur, et non la gloire ; loin de la cour, l’opinion publique vous est indifférente, et l’intérêt personnel n’a pas de contrepoids.

 

Italie ! Italie ! pendant que j’écris, tes cieux me regardent, tes mers s’étendent à mes pieds… N’écoute pas cette politique aveugle qui voudrait réunir toutes tes cités, en deuil de leurs républiques, dans un seul empire : fausse, pernicieuse illusion ! Ton seul espoir de régénération est dans ta division ; Florence, Milan, Venise, Gênes, peuvent être libres encore, pourvu que chacune de ces villes soit libre ; mais ne songe pas à la liberté du tout avec des parties esclaves ; le cœur doit être le centre du système, le sang doit circuler librement partout. Et, dans la vaste communauté que tu rêves, on ne voit qu’un géant faible et bouffi, dont le cerveau est imbécile, dont les membres sont morts, et qui paye en malaise et en faiblesse la faute d’avoir voulu dépasser les proportions naturelles de la santé et de la vigueur.

 

Rejetées ainsi sur elles-mêmes, les qualités les plus ardentes de Glaucus ne trouvaient pas d’issue, excepté dans cette imagination exubérante qui donnait de la grâce au plaisir et de la poésie à la pensée ; le repos était moins méprisable que la lutte avec des parasites et des esclaves, et la volupté pouvait avoir ses raffinements lorsque l’ambition ne pouvait être ennoblie. Mais tout ce qu’il y avait de meilleur et de plus brillant dans son âme s’était éveillé du moment qu’il avait connu Ione : là était un empire digne de l’effort des demi-dieux ; là était une gloire que les vapeurs impures d’une société corrompue ne pouvaient ni souiller ni obscurcir. L’amour, de tout temps, en tout lieu, trouve ainsi de la place pour ses autels d’or ; et dites-moi si, même dans les époques les plus favorables à la gloire, il y a jamais eu un triomphe plus capable d’enivrer et d’exalter que la conquête d’un noble cœur ? Soit qu’il fût inspiré par ce sentiment ou par tout autre, Glaucus, en présence d’Ione, sentait ses idées plus rayonnantes, son âme plus active, et en quelque sorte plus visible ; s’il était naturel qu’il l’aimât, il n’était pas moins naturel qu’elle le payât de retour. Jeune, brillant, éloquent, amoureux, et Athénien, il était pour elle comme une incarnation de la poésie du pays de ses ancêtres. Ce n’étaient plus les créatures d’un monde dont les combats et les chagrins sont les éléments ; c’étaient des choses légères que la nature semblait avoir pris plaisir à créer pour ses jours de fête, tant leur jeunesse, leur beauté, leur amour, possédaient de fraîcheur et d’éclat. Ils semblaient hors de leur place au milieu de cette terre rude et commune ; ils appartenaient à l’âge de Saturne et aux songes des demi-dieux et des nymphes. C’était comme si la poésie de la vie se recueillait et se nourrissait en eux-mêmes, comme si dans leurs cœurs se concentraient les derniers rayons du soleil de Délos et de la Grèce.

 

Mais si elle montrait de l’indépendance dans le choix de son genre de vie, son modeste orgueil demeurait vigilant en proportion et s’alarmait aisément. Les mensonges de l’Égyptien avaient été inspirés par une profonde connaissance de la nature d’Ione. Son récit de la grossièreté, de l’indélicatesse de Glaucus, l’avait blessée au vif : elle le ressentit comme un reproche à son caractère et à sa façon de vivre, et surtout comme une punition de son amour. Elle comprit pour la première fois combien elle avait cédé vite à cette passion ; elle rougit d’une faiblesse dont elle commençait à apercevoir l’étendue ; elle s’imagina que c’était cette faiblesse qui avait produit le mépris chez Glaucus ; elle endura le mal le plus cruel des nobles natures… l’humiliation. Cependant son amour n’était peut-être pas moins alarmé que son orgueil ; si un instant elle murmurait des reproches contre Glaucus, si elle renonçait à lui, et le haïssait presque, un moment après elle versait des larmes passionnées, son cœur cédait à sa tendresse, et elle disait avec l’amertume de l’angoisse : « Il me méprise ; il ne m’aime pas. »

 

Aussitôt après le départ de l’Égyptien, elle s’était retirée dans sa chambre la plus secrète ; elle avait renvoyé ses femmes, elle s’était refusée à recevoir qui que ce fût ; Glaucus avait été exclu avec les autres ; il s’étonnait, il ne devinait pas le motif de cette solitude ; il était loin d’attribuer à son Ione, sa reine, sa déesse, ces caprices de femmes dont les poètes amoureux d’Italie ne cessent de se plaindre dans leurs vers. Il se la figurait, dans la majesté de sa candeur, au-dessus de tout artifice qui se plaît à torturer les cœurs. Il était troublé, mais ses espérances n’en étaient pas obscurcies, car il savait déjà qu’il aimait et qu’il était aimé. Que pouvait-il désirer de plus comme talisman contre la crainte ?

 

Au milieu de la nuit, lorsque les rues furent désertes et que la lune seule put être témoin de son adoration, il alla vers le temple de son cœur, la maison d’Ione[30], et il lui fit la cour selon la manière ravissante de son pays. Il couvrit son seuil des plus magnifiques guirlandes, et dans chaque fleur il y avait un volume de douces passions. Il charma une longue nuit d’été par les accords du luth de Lycie et des vers que l’inspiration du moment lui faisait improviser.

 

Mais la fenêtre ne s’ouvrit point ; aucun sourire ne vint éclairer cette longue nuit ; tout était sombre et silencieux chez Ione ; il ignorait si ses chants étaient les bienvenus et si son amour était agréé. Cependant Ione ne dormait point, elle ne dédaignait pas de l’écouter ; ces doux chants montaient jusqu’à sa chambre, et l’apaisaient momentanément sans la subjuguer. Tant qu’elle écouta ces chants, elle ne crut plus son amant coupable ; mais lorsqu’ils eurent cessé et que les pas de Glaucus ne se firent plus entendre, le charme se brisa, et dans l’amertume de son âme, elle prit cette délicate prévenance pour un nouvel affront…

 

J’ai dit qu’elle avait fermé sa porte à tout le monde, à une exception près pourtant. Il y avait une personne qui ne se laissait pas exclure, et qui avait presque sur ses actions et dans sa maison l’autorité d’un parent : Arbacès réclamait, s’affranchissait de cette interdiction portée contre les autres ; il passait le seuil d’Ione avec la liberté d’un homme qui comprenait ses privilèges et qui était pour ainsi dire chez lui. Il forçait sa solitude avec un air tranquille et assuré, comme s’il ne faisait qu’accomplir une chose ordinaire.

 

Malgré l’indépendance du caractère d’Ione, il s’était acquis par son adresse un secret et puissant empire sur ses volontés. Elle ne pouvait le renvoyer ; parfois elle en eut le désir, mais elle n’en eut jamais la force : elle était fascinée par son œil de serpent. Il la retenait, il la dominait par la magie d’un esprit accoutumé à commander, à se faire craindre. Ne connaissant ni le caractère réel ni l’amour caché de son tuteur, elle éprouvait pour lui le respect que le génie ressent pour la sagesse, et la vertu pour la sainteté ; elle le regardait comme un de ces anciens sages qui acquéraient la connaissance des mystères de la nature par le sacrifice des passions de l’humanité. À peine le considérait-elle comme un être appartenant, ainsi qu’elle, à la terre. C’était à ses yeux un oracle à la fois sombre et sacré ! Il ne lui inspirait pas de l’amour, mais de la crainte. Sa présence ne lui était rien moins qu’agréable. Il assombrissait les plus brillants éclairs de son esprit. On eût dit, à son aspect imposant et glacial, une de ces hautes montagnes qui jettent une ombre sur le soleil ; aussi, ne pouvant pas empêcher ses visites, elle demeurait passive sous une influence qui faisait naître dans son sein, non pas la répugnance, mais une terreur muette et glacée.

 

Arbacès était alors résolu à mettre en œuvre tous ses artifices pour posséder un trésor ardemment convoité par lui. Il était animé encore par l’orgueil de sa victoire sur le frère d’Ione. Depuis l’heure où Apaecidès avait succombé sous les voluptueux enchantements de la fête que nous avons décrite, son pouvoir sur le jeune prêtre n’avait fait que s’accroître et lui paraissait assuré. Il savait qu’il n’y a pas de victime plus fortement enchaînée qu’un jeune homme ardent qui cède pour la première fois à l’esclavage des sens.

 

Lorsque Apaecidès se réveilla, avec la lumière du jour, du profond sommeil qui avait succédé au délire de l’étonnement et du plaisir, il se sentit à la vérité honteux, terrifié, égaré ; ses vœux d’austérité et de célibat résonnaient à son oreille, sa soif de sainteté, à quelle source impure ne l’avait-il pas apaisée ? Mais Arbacès connaissait bien les moyens d’assurer sa conquête. De la connaissance du plaisir, il conduisit le jeune prêtre à celle d’une mystérieuse sagesse. Il découvrit à ses yeux étonnés l’obscure philosophie du Nil, et l’initia à ses secrets tirés des astres et à son étrange alchimie, qui, à une époque où la raison elle-même se confondait avec l’imagination, pouvait bien passer pour la connaissance d’une magie divine. Il paraissait aux yeux du jeune homme un être au-dessus de la race humaine, un être doué de qualités surnaturelles. Ce désir intense et ardent de connaître ce qui n’appartient pas à la terre, qui avait brûlé dans le cœur du prêtre depuis son enfance, était excité au point de surprendre et d’éblouir son bon sens. Apaecidès se livrait de lui-même à l’artifice, qui se servait, pour le séduire, des deux plus fortes passions humaines, celles du plaisir et de la science. Lui était-il possible de croire qu’un homme si sage pût errer, qu’un homme si fort pût descendre à tromper ? Enlacé dans le sombre réseau des moralités métaphysiques, il s’accommoda de l’excuse au moyen de laquelle l’Égyptien convertissait le vice en vertu. Son orgueil était flatté à son insu de ce qu’Arbacès avait daigné l’élever au même rang que lui, le mettre au-dessus des lois qui enchaînent le vulgaire, en faire un auguste compagnon des mystiques études et des fascinations enchanteresses de sa solitude. Les pieuses et austères leçons de cette croyance, à laquelle Olynthus avait essayé de le convertir, avaient été chassées de sa mémoire par le torrent des passions nouvelles ; et l’Égyptien, qui était versé dans les dogmes de la foi véritable et qui avait appris de son disciple l’impression que ses adeptes avaient faite sur son âme, chercha à vaincre cette impression par des raisonnements moitié sarcastiques et moitié sérieux.

 

« Cette foi, lui dit-il, n’est qu’un grossier emprunt fait à une des nombreuses allégories de nos anciens prêtres. Remarquez, ajouta-t-il en lui montrant un tableau hiéroglyphique, remarquez dans ces anciennes figures l’origine de la Trinité chrétienne. Il y a aussi trois dieux : le Père, l’Esprit et le Fils. Remarquez que l’épithète du Fils est « Sauveur ». Remarquez que le signe par lequel ses qualités humaines sont manifestées est la croix[31]. Considérez également ici l’histoire d’Osiris, comment il est mis à mort, comment il est couché dans la tombe, et comment, accomplissant ainsi une solennelle expiation, il vient à ressusciter. Ces histoires ont pour but de peindre, sous une forme allégorique, les opérations de la nature et les évolutions des cieux éternels. Mais le sens de l’allégorie étant demeuré incompris, les types eux-mêmes ont fourni à la crédulité des nations les matériaux de leurs nombreuses croyances. Ils sont parvenus jusqu’aux vastes plaines de l’Inde ; ils se sont mêlés aux spéculations visionnaires des Grecs. Prenant de plus en plus un corps à mesure qu’ils s’éloignent des ombres de leur antique origine, ils ont revêtu une forme humaine et palpable dans cette nouvelle foi ; et les sectateurs du Galiléen ne sont, sans le savoir, que les imitateurs d’une des superstitions du Nil. »

 

C’était ce dernier argument qui subjuguait complètement le prêtre. Il sentait le besoin, comme tous les hommes, d’une croyance quelconque ; et, sans résister davantage, il s’abandonnait entièrement à cette foi qu’Arbacès lui inculquait, et dans laquelle servait à le pousser et à le maintenir tout ce qu’il y a d’humain dans la passion, de flatteur dans la vanité, et de séduisant dans le plaisir.

 

Cette conquête si aisément faite et assurée, l’Égyptien pouvait se livrer complètement à la poursuite d’un objet bien plus important et bien plus cher : il voyait dans son triomphe sur le frère un présage de son triomphe sur la sœur.

 

Il était allé chez Ione le lendemain du jour où s’était passée la fête dont nous avons donné une idée au lecteur, de ce jour où il avait également distillé le poison de ses calomnies contre son rival. Il la visita aussi les deux jours suivants, et chaque fois il s’étudia, avec un art consommé, soit à exciter son ressentiment contre Glaucus, soit à préparer l’impression qu’il espérait produire pour son propre compte. La fière Ione prit soin de cacher la souffrance qu’elle endurait, et l’orgueil de la femme possède une hypocrisie qui peut tromper l’homme le plus pénétrant et défier le plus rusé ; d’ailleurs Arbacès ne jugeait rien moins que prudent de revenir sur un sujet qu’il lui semblait plus habile de traiter comme une bagatelle. Il savait que s’appesantir sur les torts d’un rival, c’est lui donner de l’importance aux yeux de sa maîtresse : le plan le plus sage consiste donc à ne montrer ni trop de haine ni trop de mépris ; le plan le plus sage est de le ravaler par un ton d’indifférence, comme si vous ne croyiez pas possible qu’on se sentît de l’amour pour lui. Il est de votre intérêt de dissimuler la blessure de votre vanité et d’alarmer insensiblement celle de l’arbitre de votre destin : telle doit être dans tous les temps la politique de celui qui a quelque connaissance des femmes ; telle fut la politique de l’Égyptien.

 

Il ne reparla pas des présomptueuses espérances de Glaucus ; il mentionna son nom, mais pas plus fréquemment que ceux de Claudius ou de Lépidus ; il affecta de les mettre sur la même ligne, comme des êtres d’une race inférieure, des insectes éphémères, de vrais papillons, moins l’innocence et la grâce. Parfois il faisait légèrement allusion à quelque débauche de son invention, où il les mettait de compagnie ; parfois il les signalait comme les antipodes de ces natures éthérées, à l’ordre desquelles appartenait Ione. Aveuglé à la fois par l’orgueil d’Ione et peut-être par le sien, il ne soupçonnait pas qu’elle eût déjà aimé, mais il craignait qu’elle n’eût éprouvé pour Glaucus ces vagues prédispositions qui conduisent à l’amour. Il se mordait secrètement les lèvres de rage et de jalousie, lorsqu’il se prenait à réfléchir sur la jeunesse, les brillantes et séduisantes qualités du formidable rival qu’il prétendait écarter.

 

Trois jours après la scène que nous avons décrite à la fin de notre premier livre, Arbacès et Ione étaient assis ensemble.

 

« Vous portez votre voile chez vous, dit l’Égyptien ; ce n’est pas aimable pour ceux que vous honorez de votre amitié.

 

– Mais pour Arbacès, répondit Ione, qui en effet avait ramené son voile sur ses traits afin de cacher que les pleurs avaient rougi ses yeux, pour Arbacès, qui ne s’occupe que de l’âme, qu’importe que le visage soit voilé ?

 

– Si je ne m’occupe que de l’âme, reprit l’Égyptien, montrez-moi donc votre visage, c’est là que je la verrai le mieux.

 

– L’air de Pompéi vous rend galant, dit Ione en s’efforçant d’être gaie.

 

– Pensez-vous donc, belle Ione, que c’est seulement à Pompéi que j’aie appris à apprécier votre valeur ? »

 

La voix de l’Égyptien trembla ; il s’arrêta un moment, puis il reprit :

 

« Il y a un amour, belle Grecque, qui n’est pas seulement l’amour de la jeunesse inconsidérée ; il y a un amour qui ne voit pas avec les yeux, qui n’entend pas avec les oreilles, mais chez lequel l’âme est amoureuse de l’âme. Le compatriote de vos ancêtres, ce Platon, nourri dans une caverne, rêvait d’un tel amour… Ses disciples ont cherché à l’imiter, mais c’est un amour que la foule ne comprend pas. Il n’est fait que pour les hautes et nobles natures ; il n’a rien de commun avec les sympathies et les nœuds d’une basse affection ; les rides ne le révoltent pas ; la laideur ne le repousse pas. Il demande la jeunesse, c’est vrai, mais il ne la demande que pour la fraîcheur de ses émotions ; il demande la beauté, c’est vrai, mais la beauté de l’esprit et de la pensée. Tel est l’amour, Ione, qui est digne de vous être offert par un homme froid et austère. Vous me croyez austère et froid. Tel est l’amour que je me hasarde à déposer sur votre autel. Vous pouvez l’accepter sans rougir.

 

– Son nom est l’amitié », répliqua Ione.

 

Sa réponse était innocente ; cependant elle semblait un reproche, comme si elle avait en vue les desseins secrets de l’interlocuteur.

 

« L’amitié ! répondit Arbacès avec véhémence ; non ! C’est un mot trop souvent profané pour l’appliquer à un sentiment si sacré ! L’amitié, c’est un lien qui unit les fous et les débauchés ! L’amitié, c’est le nœud qui attache les cœurs frivoles d’un Glaucus et d’un Claudius ! L’amitié ! non ! c’est une affection de la terre, un symbole d’habitudes vulgaires, de sordides sympathies ! Le sentiment dont je parle vient des astres[32]. Il participe de ce désir mystique et ineffable, que nous ressentons à les contempler ; il brûle, et cependant il purifie. C’est la lampe de naphte dans un vase d’albâtre, répandant les parfums qui l’embrasent, mais ne brillant qu’au travers des matières les plus pures. Non, ce n’est pas de l’amour, ce n’est pas de l’amitié qu’Arbacès éprouve pour Ione. Ne donnez pas de nom à ce sentiment ; la terre n’a pas de nom pour lui ; il n’appartient pas à la terre. Pourquoi le rabaisser par des épithètes et des raisonnements terrestres ? »

 

Jamais Arbacès ne s’était encore avancé si loin, mais il sondait le terrain pas à pas. Il savait qu’il proférait un langage qui, bien qu’étrange et hardi, pouvait, dans ce temps de platonisme affecté, résonner aux oreilles de la beauté sans qu’on y attachât un sens très précis ; il lui était permis, en le tenant, d’avancer ou de reculer, selon l’occasion, dans ses alternatives d’espérances ou de crainte. Ione trembla sans savoir pourquoi. Son voile cachait ses traits, et masquait une expression qui, si elle avait été aperçue de l’Égyptien, l’aurait découragé et courroucé au-delà de toute mesure. Dans le fait, il ne lui avait jamais autant déplu ; les harmonieuses modulations de la voix la plus persuasive qui ait jamais déguisé des désirs profanes semblaient fausses à ses oreilles ; toute son âme était encore remplie de l’image de Glaucus, et l’accent de la tendresse chez un autre ne faisait que la révolter et l’effrayer. Cependant elle ne pensa pas qu’une passion plus ardente que ce platonisme exprimé par Arbacès se cachât sous ses paroles. Elle crut qu’il ne parlait, en effet, que de l’affection et de la sympathie de l’âme ; mais n’était-ce pas précisément cette affection et cette sympathie qui avaient eu une part dans les émotions qu’elle avait ressenties pour Glaucus ? Et quel autre pouvait, après lui, espérer d’approcher du sanctuaire de son cœur ?

 

Désirant changer la conversation, elle poursuivit d’un ton froid et d’une voix indifférente :

 

« Qui que ce soit qu’Arbacès honore du sentiment de son estime, il est naturel que sa sagesse élevée colore ce sentiment de ses propres nuances ; il est naturel que cette amitié soit plus pure que celle des autres, dont il ne daigne pas partager les occupations ni les erreurs. Mais dites-moi, Arbacès, avez-vous vu mon frère, depuis quelque temps ? Il y a plusieurs jours qu’il ne m’a rendu visite, et, la dernière fois que j’ai causé avec lui, ses manières m’ont troublée et alarmée beaucoup. Je crains qu’il ne se soit trop pressé d’adopter une profession sévère, et qu’il ne se repente de s’être avancé sans pouvoir revenir sur ses pas.

 

– Rassurez-vous, Ione, reprit l’Égyptien ; il a été effectivement troublé, et d’un esprit chagrin pendant quelque temps ; il a été assiégé de ces doutes qui tourmentent les caractères ardents et incertains comme le sien, passant dans leurs vibrations perpétuelles de l’enthousiasme à l’abattement. Mais lui, Ione, lui est venu à moi dans son anxiété et dans sa tristesse ; il a pensé à celui qui l’aimait et pouvait le consoler. J’ai calmé son esprit. J’ai écarté ses doutes. Du seuil de la sagesse, je l’ai fait entrer dans son temple ; et, devant la majesté de la déesse, son âme s’est relevée et adoucie. Ne craignez rien ; il ne se repentira plus. Ceux qui se fient en Arbacès ne se repentent jamais qu’un instant.

 

– Vous me faites grand plaisir, reprit Ione. Mon cher frère, je suis si heureuse de son bonheur ! »

 

La conversation roula alors sur des sujets plus légers ; l’Égyptien s’exerça à plaire, il ne dédaigna pas même d’amuser. La prodigieuse variété de ses connaissances lui permettait d’orner et d’éclairer tous les sujets qu’il touchait ; et Ione, oubliant l’effet désagréable des premiers discours, se laissa entraîner, malgré sa tristesse, par la magie de cette intelligence séduisante. Ses manières devinrent moins contraintes, son langage reprit de l’animation, et Arbacès s’empressa de saisir une occasion qu’il attendait.

 

« Vous n’avez jamais vu, dit-il, l’intérieur de ma maison ; elle ne vous déplairait pas. Vous y trouveriez plusieurs chambres qui vous expliqueraient ce que vous m’avez plusieurs fois demandé de vous décrire, la distribution d’une habitation égyptienne. Les petites et mesquines proportions de l’architecture romaine n’ont point de rapport, il est vrai, avec la construction domestique des palais de Thèbes et de Memphis ; mais on retrouve çà et là quelque chose de cette antique civilisation, qui a fait faire tant de progrès à l’humanité. Accordez à l’ami de votre jeunesse une de ces brillantes soirées d’été, et laissez-moi m’enorgueillir d’avoir vu ma sombre demeure honorée de la présence de la belle et admirée Ione. »

 

Sans se douter des souillures de cette maison ni des dangers qui l’attendaient, Ione accepta sa proposition. Le jour suivant fut fixé pour la visite ; et l’Égyptien, le visage serein, mais le cœur palpitant d’une joie féroce et profane, prit congé de la Napolitaine. À peine était-il sorti, qu’une autre personne étrangère se fit annoncer. Mais retournons maintenant vers Glaucus.

Chapitre 5

La pauvre tortue : nouveau changement pour Nydia

 

Le soleil du matin éclairait le petit et odorant jardin renfermé dans le péristyle de la maison de l’Athénien. Glaucus était couché, triste et distrait, sur le gazon lisse et frais, semé par intervalles dans le viridarium. Un dais léger protégeait sa tête contre les rayons du soleil d’été.

 

Lorsque cette maison fut exhumée dans les fouilles de Pompéi, on trouva dans le jardin la carapace d’une tortue, qui en avait été un des êtres familiers[33]. Cet animal, étrange chaînon des êtres dans la création, à qui la nature semble avoir refusé les plaisirs de la vie, excepté la perception de la vie passive et rêveuse, avait été l’hôte de cette maison, longtemps avant que Glaucus y vînt demeurer ; si longtemps même que les années que la tortue avait vécues dépassaient la mémoire des hommes, et que la tradition leur assignait une incroyable date.

 

La maison avait été bâtie et rebâtie, elle avait changé bien des fois de possesseurs ; les générations avaient fleuri et disparu, et la tortue n’en continuait pas moins sa lente et peu sympathique existence. Dans le tremblement de terre qui, seize ans auparavant, avait détruit une partie des édifices publics de la cité, et fait fuir les habitants effrayés, la maison que Glaucus habitait présentement avait été terriblement atteinte. Les propriétaires l’abandonnèrent pendant plusieurs jours ; à leur retour, ils déblayèrent les décombres qui couvraient le viridarium, et retrouvèrent leur tortue intacte, et ignorante de la destruction dont elle avait été environnée. On eût dit qu’une vie enchantée résidait dans son sang languissant et dans ses mouvements imperceptibles. Elle suivait sa marche régulière et monotone ; elle traversait pas à pas la petite étendue de son domaine, mettant des mois à accomplir son évolution. C’était une voyageuse sans repos que cette tortue ! elle continuait ses courses de chaque jour avec autant de patience que de peine, sans prendre garde aux choses qui l’entouraient ; tortue philosophe concentrée en elle-même ! Il y avait quelque chose de grand dans son égoïsme solitaire. Le soleil dont les rayons l’inondaient, l’eau qui tombait sur elle tous les jours, l’air qu’elle aspirait insensiblement, formaient ses seules et éternelles jouissances ; les doux changements de saison dans cet heureux climat ne l’affectaient point ; elle se renfermait dans son écaille comme le saint dans sa piété, comme le sage dans son espérance.

 

Elle ne s’apercevait ni des secousses ni des changements du temps. Elle était elle-même l’image du temps : lent, régulier, perpétuel, lequel ne prend nul intérêt aux passions qui se pressent autour de lui, et reste indifférent aux souffrances et aux larmes de l’humanité ! La pauvre tortue ! il ne fallut rien moins que l’éruption des volcans, les convulsions d’un monde qui se déchire, pour éteindre la faible étincelle qui l’animait. La mort inexorable, qui n’épargne ni la grandeur ni la beauté, passait sans toucher à une chose à laquelle elle ne semblait devoir apporter, du reste, qu’une légère modification. Le Grec, en qui surabondait la vie, éprouvait pour cet animal cette tendresse mêlée d’étonnement qui naît des contrastes. Il passait des heures à suivre des yeux sa marche rampante et à moraliser sur sa construction. Joyeux, il méprisait ; triste, il enviait son sort.

 

Regardant en ce moment, du lieu où il était couché, cette grosse masse qui s’avançait sans avoir presque l’air de se mouvoir, l’Athénien murmura en lui-même :

 

« L’aigle laisse tomber une pierre de ses serres, croyant briser cette coquille ; la pierre écrase la tête d’un poète. Telle est l’allégorie du destin. Étrange créature ! tu as eu un père et une mère ? Peut-être, dans les temps passés, tu as eu aussi une compagne ? Tes parents aimaient-ils ? As-tu aimé toi-même ? Ton sang paresseux circulait-il avec plus de force lorsque tu rampais à côté de ton amante ? Étais-tu capable d’affection ? Souffrais-tu loin d’elle ? Sentais-tu sa présence ? Que ne donnerais-je pas pour connaître l’histoire de ton sein écaillé, pour contempler les ressorts de tes faibles désirs, pour remarquer la différence, aussi légère qu’un cheveu, qui sépare ta joie de ta douleur ? Il me semble que, si Ione était présente, tu le saurais. Tu la sentirais venir comme un air plus léger… comme un rayon de soleil plus chaud. Je t’envie pour le moment, car tu ignores qu’elle n’est pas là. Et je voudrais être comme toi tout le temps que je ne puis la voir. Quel doute, quel pressentiment me tourmente ! Pourquoi ne vient-elle pas ? Des jours ont passé sans que j’aie entendu sa voix ! Pour la première fois, la vie me pèse. Je ressemble à un homme demeuré seul dans un banquet quand les lumières sont éteintes, quand les fleurs sont flétries. Ô Ione ! si tu pouvais savoir combien je t’aime ! »

 

Glaucus se vit interrompu dans ses amoureuses rêveries par l’entrée de Nydia. Elle s’avança, de son pas léger et prudent, par le tablinum de marbre. Elle traversa le portique et s’arrêta devant les fleurs qui bordaient le jardin. Elle tenait à la main un arrosoir, et elle versa de l’eau sur les fleurs altérées, qui semblaient se réjouir de son approche. Elle se pencha pour respirer leur odeur, elle les toucha d’une façon timide et caressante. Elle chercha, le long de leurs tiges, si quelque feuille morte ou quelque insecte rampant ne déparait pas leur beauté. Pendant qu’elle allait ainsi de fleur en fleur, avec un air empressé et joyeux, de la manière la plus gracieuse, on l’aurait prise pour la plus aimable nymphe de la déesse des jardins.

 

« Nydia, mon enfant ! » dit Glaucus.

 

Au son de cette voix elle s’arrêta, écoutant, rougissant, respirant à peine, les lèvres entrouvertes, le visage tourné dans la direction de la voix qui l’appelait ; elle laissa tomber l’arrosoir, et fit quelques pas rapides du côté de Glaucus. C’était merveilleux de voir comme elle trouvait son chemin à travers les fleurs, pour arriver plus vite près de son nouveau maître.

 

« Nydia, dit Glaucus en rejetant en arrière avec douceur les longs et beaux cheveux de la jeune fille ; voilà trois jours que tu es sous la protection des dieux de ma maison. T’ont-ils souri ? es-tu heureuse ?

 

– Oh ! oui, heureuse, dit l’esclave en soupirant.

 

– Et maintenant, continua Glaucus, que tu es un peu remise des détestables souvenirs de ta condition précédente ; maintenant qu’on t’a revêtue d’habillements (et il toucha sa tunique brodée) plus convenables à ton corps délicat ; maintenant que tu t’es accoutumée à un bonheur que je prie les dieux de te conserver toujours, je vais te demander un service.

 

– Ah ! que puis-je faire pour vous ? dit Nydia en joignant ses mains.

 

– Écoute-moi, reprit Glaucus ; toute jeune que tu es, tu seras ma confidente. As-tu jamais entendu prononcer le nom d’Ione ? »

 

La jeune aveugle demeura oppressée et pâle comme une des statues qui entouraient le péristyle. Après un moment de silence, elle répondit avec effroi :