Colette

 

 

 

GIGI

 

 

 

(1944)

 

 

 

Publication du groupe « Ebooks libres et gratuits » – http://www.ebooksgratuits.com/

 

 

 

Table des matières

 

GIGI. 3

L’ENFANT MALADE. 45

LA DAME DU PHOTOGRAPHE. 64

FLORE ET POMONE. 88

À propos de cette édition électronique. 111

 

GIGI.

 

– N’oublie pas que tu vas chez tante Alicia. Tu m’entends, Gilberte ? Viens que je te roule tes papillotes. Tu m’entends, Gilberte ?

 

– Je ne pourrais pas y aller sans papillotes, grand-mère ?

 

– Je ne le pense pas, dit avec modération Mme Alvarez.

 

Elle posa, sur la flamme bleue d’une lampe à alcool, le vieux fer à papillotes dont les branches se terminaient par deux petits hémisphères de métal massif et prépara les papiers de soie.

 

– Grand-mère, si tu me faisais un cran d’ondulation sur le côté pour changer ?

 

– Il n’en est pas question. Des boucles à l’extrémité des cheveux, c’est le maximum d’excentricité pour une jeune fille de ton âge. Mets-toi sur le banc-de-pied.

 

Gilberte plia, pour s’asseoir sur le banc, ses jambes héronnières de quinze ans. Sa jupe écossaise découvrit ses bas de fil à côtes jusqu’au-delà de ses genoux, dont la rotule ovale, sans qu’elle s’en doutât, était la perfection même. Peu de mollet, la voûte du pied haute, de tels avantages conduisaient Mme Alvarez à regretter que sa petite-fille n’eût pas travaillé la danse. Pour l’instant, elle n’y songeait pas. Elle pinçait à plat, entre les demi-boules du fer chaud, les mèches blond cendré, tournées en rond et emprisonnées dans le papier fin. Sa patience, l’adresse de ses mains douillettes assemblaient en grosses boucles dansantes et élastiques l’épaisseur magnifique d’une chevelure soignée, qui ne dépassait guère les épaules de Gilberte. L’odeur vaguement vanillée du papier fin, celle du fer chauffé engourdissaient la fillette immobile. Aussi bien, Gilberte savait que toute résistance serait vaine. Elle ne cherchait presque jamais à échapper à la modération familiale.

 

– C’est Frasquita, que maman chante aujourd’hui ?

 

– Oui. Et ce soir Si j’étais Roi. Je t’ai dit déjà que quand tu es assise sur un siège bas, tu dois rapprocher tes genoux l’un de l’autre, et les plier ensemble soit à droite, soit à gauche, pour éviter l’indécence.

 

– Mais, grand-mère, j’ai un pantalon et mon jupon de dessous.

 

– Le pantalon est une chose, la décence en est une autre, dit Mme Alvarez. Tout est dans l’attitude.

 

– Je le sais, tante Alicia me l’a assez répété, murmura Gilberte sous son toit de cheveux.

 

– Je n’ai pas besoin de ma sœur, dit aigrement Mme Alvarez, pour t’inculquer des principes de convenances élémentaires. Là-dessus, Dieu merci, j’en sais un peu plus qu’elle.

 

– Si tu me gardais ici, grand-mère, j’irais voir tante Alicia dimanche prochain ?

 

– Vraiment ! dit Mme Alvarez avec hauteur. Tu n’as pas d’autre sujétion à me faire ?

 

– Si, dit Gilberte. Qu’on me fasse des jupes un peu plus longues, que je ne sois pas tout le temps pliée en Z, dès que je m’assois. Tu comprends, grand-mère, tout le temps il faut que je pense à mon ce-que-je-pense, avec mes jupes trop courtes.

 

– Silence ! Tu n’as pas honte d’appeler ça ton ce-que-je-pense ?

 

– Je ne demande pas mieux que de lui donner un autre nom, moi…

 

Mme Alvarez éteignit le réchaud, mira dans la glace de la cheminée sa lourde figure espagnole, et décida :

 

– Il n’y en a pas d’autre.

 

De dessous la rangée d’escargots blond cendré jaillit un regard incrédule, d’un beau bleu foncé d’ardoise mouillée, et Gilberte se déplia d’un bond :

 

– Mais, grand-mère, tout de même, regarde, on me ferait mes jupes une main plus longues… Ou bien on me rajouterait un petit volant…

 

– Voilà qui serait agréable à ta mère, de se voir à la tête d’une grande cavale qui paraîtrait au moins dix-huit ans ! Avec sa carrière ! Raisonne un peu !

 

– Oh ! je raisonne, dit Gilberte. Puisque je ne sors presque jamais avec maman, quelle importance ça aurait-il ?

 

Elle rajusta sa jupe qui remontait sur son ventre creux, et demanda :

 

– Je mets mon manteau de tous les jours ? C’est bien assez bon.

 

– À quoi saurait-on que c’est dimanche, alors ? Mets ton manteau uni et ton canotier bleu marine. Quand auras-tu le sens de ce qui convient ?

 

Debout, Gilberte était aussi haute que sa grand-mère. À porter le nom espagnol d’un amant défunt, Mme Alvarez avait acquis une pâleur beurrée, de l’embonpoint, des cheveux lustrés à la brillantine. Elle usait de poudre trop blanche, le poids de ses joues lui tirait un peu la paupière inférieure, si bien qu’elle avait fini par se prénommer Inès. Autour d’elle gravitait en bon ordre sa famille irrégulière. Andrée, sa fille célibataire, abandonnée par le père de Gilberte, préférait maintenant une prospérité capricieuse la sage vie des secondes chanteuses, dans un théâtre subventionné. Tante Alicia – on n’avait jamais entendu dire que quelqu’un lui eût parlé mariage – vivait seule, de rentes qu’elle disait modestes, et la famille faisait grand cas du jugement d’Alicia comme de ses bijoux.

 

Mme Alvarez toisa sa petite-fille, du canotier en feutre orné d’une plume-couteau, jusqu’aux souliers molière de confection.

 

– Tu ne peux donc pas rassembler tes jambes ? Quand tu te tiens comme ça, la Seine te passerait dessous. Tu n’as pas l’ombre de ventre et tu trouves le moyen de pousser le ventre en avant. Et gante-toi, je te prie.

 

L’indifférence des enfants chastes gouvernait encore toutes les attitudes de Gilberte. Elle avait l’air d’un archer, elle avait l’air d’un ange raide, d’un garçon en jupes, elle avait rarement l’air d’une jeune file. « Te mettre des robes longues, toi qui n’as pas la raison d’un enfant de huit ans ? » disait Mme Alvarez. « Gilberte me décourage », soupirait Andrée. « Si tu ne te décourageais pas pour moi, tu te découragerais pour autre chose », repartait paisiblement Gilberte. Car elle était douce et s’accommodait d’une vie casanière, presque exclusivement familiale. Pour son visage, personne n’en prédisait rien encore. Une grande bouche que le rire ouvrait sur des dents d’un blanc massif et neuf, le menton court, et entre des pommettes hautes un nez… « Mon Dieu, où a-t-elle pris cette petite truffe ? » soupirait sa mère. – Ma file, si tu n’en sais rien, qui le saura ? » répliquait Mme Alvarez. Sur quoi Andrée, prude trop tard, fatiguée trop tôt, gardait le silence, tâtait machinalement ses amygdales sensibles. « Gigi, assurait tante Alicia, c’est un lot de matières premières. Ça peut s’agencer très bien comme ça peut tourner très mal. »

 

– Grand-mère, on a sonné, je vais ouvrir en m’en allant… Grand-mère, cria-t-elle dans le couloir, c’est tonton Gaston !

 

Elle revint, accompagnée d’un long homme jeune qu’elle tenait bras sur bras en lui parlant d’un air de cérémonie et d’enfantillage, comme font les écolières en récréation.

 

– Quel dommage, tonton, de vous quitter si vite ! Grand-mère veut que j’aille voir tante Alicia ! Quelle voiture vous avez aujourd’hui ? C’est votre nouvelle de Dion-Bouton quatre-places-décapotable ? Il parait qu’on peut la conduire d’une seule main ! J’espère, tonton, que vous en avez, de beaux gants ! Alors, tonton, vous êtes fâché avec Liane ?

 

– Gilberte ? ça te regarde ? blâma Mme Alvarez.

 

– Mais, grand–mère, tout le monde le sait. C’était dans le Gil Blas, ça commençait par : Une secrète amertume se glisse dans le produit sucré de la betterave… Au cours supplémentaire, elles m’en ont toutes parlé, parce qu’elles savent que je vous connais. Et vous savez, tonton, on ne lui donne pas raison, à Liane, au cours supplémentaire ! On dit qu’elle n’a pas le beau rôle !

 

– Gilberte ! répéta Mme Alvarez. Dis au revoir à M. Lachaille et disparais !

 

– Laissez-la, cette petite, soupira Gaston Lachaille. Elle n’y met pas de malice, elle, au moins. Et c’est parfaitement vrai que tout est fini entre Liane et moi. Tu vas chez tante Alicia, Gigi ? Prends mon auto et renvoie-la-moi.

 

Gilberte fit un cri, un saut de joie, embrassa Lachaille.

 

– Merci, tonton ! Non, la tête de tante Alicia ! La bobine de la concierge !

 

Elle partit, avec autant de bruit qu’un poulain non ferré.

 

– Vous la gâtez, Gaston, dit Mme Alvarez.

 

En quoi elle parlait contre la vérité. Gaston Lachaille ne connaissait de « gâteries » et de fastes que réglementaires : ses automobiles, son morne hôtel sur le parc Monceau, les « mois » de Liane et ses bijoux d’anniversaire, le champagne et le baccara à Deauville l’été, à Monte-Carlo l’hiver. De temps en temps, il laissait tomber sur une souscription un gros don en espèces, achetait un yacht qu’il revendait peu après à un monarque d’Europe centrale, commanditait un journal neuf, mais ne s’en trouvait pas plus gai. En se regardant dans la glace, il disait : « Voilà le facies d’un homme estampé. » Comme il avait le nez un peu long et de grands yeux noirs, le commun des mortels le croyait grugé.

 

Son instinct commercial et sa défiance d’homme riche le gardaient bien, personne n’avait réussi à lui voler ses perles de chemise, ses étuis à cigarettes en métaux massifs cloutés de pierreries, ni sa pelisse doublée de sombres zibelines.

 

Par la fenêtre, il regarda démarrer sa voiture. Cette année-là, les automobiles se portaient hautes et légèrement évasées, à cause des chapeaux démesurés qu’imposaient Caroline Otero, Liane de Pougy et d’autres personnes, notoires en 1899. Aussi les voitures versaient-elles mollement dans les virages.

 

– Mamita, dit Gaston Lachaille, vous ne me feriez pas une camomille ?

 

– Plutôt deux qu’une, dit Mme Alvarez. Asseyez-vous, mon pauvre Gaston.

 

D’un fauteuil affaissé elle retira des illustrés concaves, un bas à remmailler, une boîte de réglisses dits agents de change. L’homme trahi se laissa glisser avec délices, pendant que l’hôtesse disposait le plateau et les deux tasses.

 

– Pourquoi la camomille qu’on me fait chez moi sent-elle toujours le vieux chrysanthème ? soupira Gaston.

 

– Affaire de soin. Vous me croirez si vous voulez, Gaston, bien des fois je cueille ma meilleure camomille à Paris même, dans des terrains vagues, une camomille toute petite qui n’a pas d’aspect. Mais elle a un goût exquis. Mon Dieu, que votre complet est donc d’une belle étoffe ! C’est distingué au possible, cette rayure fondue. Voilà une étoffe comme votre pauvre père les aimait. Mais il les portait, je dois dire, avec moins de chic que vous.

 

Mme Alvarez n’évoquait qu’une fois par entretien la mémoire d’un Lachaille le père, qu’elle assurait avoir beaucoup connu. De ses relations anciennes, vraies ou fausses, elle ne retirait guère d’autre avantage que la familiarité de Gaston Lachaille et le plaisir de pauvre que goûtait l’homme fortuné à ses haltes dans le vieux fauteuil. Sous un plafond terni par le gaz, trois créatures féminines ne lui réclamaient ni colliers de perles, ni solitaires, ni chinchillas, et savaient parler avec décence et considération de ce qui était scandaleux, vénérable et inaccessible. Dès sa douzième année, Gigi savait que le gros rang de perles noires de Mme Otero était « trempé », c’est-à-dire teint artificiellement, mais que son collier à trois rangs étagés valait « un royaume » ; que les sept rangs de Mme de Pougy manquaient d’animation, que le fameux boléro en diamants d’Eugénie Fougère c’était trois fois rien, et qu’une femme qui se respecte ne se balade pas, comme Mme Antokolski, dans un coupé doublé de satin mauve. Elle avait docilement rompu avec sa camarade de cours Lydia Poret, lorsque celle-ci lui avait montré un solitaire monté en bague, don du baron Éphraïm.

 

– Un solitaire ! s’était écriée Mme Alvarez. Une fille de quinze ans ! Je pense que sa mère est folle.

 

– Mais, grand-mère, plaidait Gigi, ce n’est pas sa faute à Lydia, si le baron le lui a donné !

 

– Silence ! Ce n’est pas le baron que je blâme. Le baron sait ce qu’il a à faire. Le simple bon sens exigeait que la mère Poret mette la bague dans un coffre à la banque, en attendant.

 

– En attendant quoi, grand-mère ?

 

– Les événements.

 

– Pourquoi pas dans sa boite à bijoux ?

 

– Parce qu’on ne sait jamais. Surtout que le baron est un homme à se raviser. Mais s’il s’est bien déclaré, Mme Poret n’a qu’à retirer sa fille du cours. Jusqu’à ce que tout ça soit tiré au clair, tu me feras le plaisir de ne plus faire tes deux trajets avec cette petite Poret. A-t-on idée !

 

– Mais si elle se marie, grand-mère ?

 

– Se marier ? Avec qui, se marier ?

 

– Avec le baron ?

 

Mme Alvarez et sa fille échangèrent un regard de stupeur. « Cette enfant me décourage, avait murmuré Andrée. Elle tombe d’une autre planète. »

 

– Alors, mon pauvre Gaston, dit Mme Alvarez, c’est donc bien vrai, cette brouille ? D’un sens, pour vous, c’est peut-être mieux. Mais d’un autre sens, je conçois que vous en ayez de l’ennui. À qui se fier, je vous le demande…

 

Le pauvre Gaston l’écoutait en buvant sa camomille brûlante. Il y goûtait autant de réconfort qu’à regarder la rosace enfumée de la suspension « mise à l’électricité », mais fidèle à sa vaste cloche vert nil. Le contenu d’une corbeille à ouvrage se déversait à demi sur la table à manger, où Gilberte oubliait ses cahiers. Au-dessus du piano droit, un agrandissement photographique d’après Gilberte, âgée de huit mois, faisait pendant au portrait à l’huile d’Andrée, dans un rôle de Si j’étais Roi… Un désordre sans vilenie, un rais de soleil printanier dans la guipure des rideaux, une chaleur rampante venue de la salamandre entretenue à petit feu, agissaient comme autant de philtres sur les nerfs de l’homme riche, solitaire et trompé.

 

– Est-ce que vous êtes positivement dans la peine, mon pauvre Gaston ?

 

– À proprement parler, je ne suis pas dans la peine, je suis plutôt dans l’em…, enfin dans l’ennui.

 

– Si je ne suis pas indiscrète, reprit Mme Alvarez, comment ça vous est-il arrivé ? J’ai bien lu les journaux ; mais peut-on se fier à eux ?

 

Lachaille tira sur sa petite moustache relevée au fer, peigna de ses doigts sa grosse chevelure taillée en brosse.

 

– Oh ! la même chose à peu près que les autres fois… Elle a attendu son cadeau d’anniversaire, et puis elle s’est trottée. Maladroite, avec ça, au point qu’elle est allée se fourrer dans un coin de Normandie tellement petit… Ça n’a pas été sorcier de découvrir qu’il n’y avait que deux chambres à l’auberge, une occupée par Liane, l’autre par Sandomir, un professeur de patinage au Palais de Glace.

 

– C’en est un qui fait valser Polaire au five o’clock, n’est-ce pas ? Ah ! les femmes ne savent plus garder les distances aujourd’hui. Et juste après son anniversaire… Ah ! ce n’est pas délicat… C’est même tout ce qu’il y a d’incorrect.

 

Mme Alvarez tournait sa cuiller dans la tasse, le petit doigt en l’air. Quand elle baissait le regard, ses paupières ne couvraient pas tout à fait les globes bombés de ses yeux, et sa ressemblance avec George Sand devenait évidente.

 

– Je lui avais donné un rang, dit Gaston Lachaille. Mais ce qui s’appelle un rang. Trente-sept perles. Celle du centre était comme mon pouce.

 

Il avança son pouce blanc et soigné, auquel Mme Alvarez manifesta l’admiration due à une perle du centre.

 

– Vous faites les choses en homme qui sait vivre, dit-elle. Vous avez le beau rôle, Gaston.

 

– J’ai le rôle de cocu, oui.

 

Mme Alvarez ne parut pas l’entendre.

 

– Je serais que de vous, Gaston, je chercherais la vexer. Je prendrais une femme du monde.

 

– Merci du remède, dit Lachaille, qui mangeait distraitement les agents de change.

 

– Je me suis laissé dire en effet qu’il est quelquefois pire que le mal, appuya discrètement Mme Alvarez. C’est changer son cheval borgne contre un aveugle.

 

Puis elle respecta le silence de Gaston Lachaille. Un son étouffé de piano traversait le plafond. Sans parler, le visiteur tendit sa tasse vide, que remplit Mme Alvarez.

 

– Tout va bien dans la famille ? Quelles nouvelles de tante Alicia ?

 

– Ma sœur, vous savez, elle est toujours la même. Très fermée, très en dessous. Elle dit qu’elle aime mieux vivre sur un beau passé que sur un vilain présent. Son roi d’Espagne, son Milan, son khédive, des rajahs par paquets de six. À l’en croire ! Elle est gentille avec Gigi. Elle la trouve comme de juste un peu en retard, et elle la fait travailler. Ainsi la semaine passée elle lui a appris à manger d’une manière convenable le homard à l’américaine.

 

– Pourquoi faire ?

 

– Alicia dit que c’est excessivement utile. Elle dit que les trois pierres d’achoppement, dans une éducation, c’est le homard à l’américaine, l’œuf à la coque et les asperges. Elle dit que le manque d’élégance en mangeant a brouillé bien des ménages.

 

– Ça s’est vu, dit Lachaille rêveur… Ça s’est vu.

 

– Oh ! Alicia n’est jamais bête… Gigi, elle, ça fait son affaire, elle est si gourmande ! Si elle avait la tête aussi active que les mâchoires ! Mais elle est comme une enfant de dix ans. Et vous avez de beaux projets pour la fête des Fleurs ? Vous comptez encore une fois nous éblouir ?

 

– Fichtre non, grogna Gaston. Je vais profiter de mes malheurs pour faire des économies de roses rouges, cette année.

 

Mme Alvarez joignit les mains.

 

– Oh ! Gaston, vous n’allez pas faire ça ! Sans vous le défilé aurait l’air en deuil !

 

– Il aura l’air de ce qu’il voudra, dit sombrement Gaston.

 

– Vous laisseriez la bannière brodée à des Valérie Cheniaguine ? Ah ! Gaston, on ne verra pas ça !

 

– On le verra, dit Gaston. Valérie a les moyens.

 

– Surtout qu’elle ne s’y ruine pas ! Gaston, l’an dernier, ses dix mille bouquets à jeter, vous savez d’où ils venaient ? Elle avait embauché trois femmes pendant deux jours et deux nuits pour ficeler, et les fleurs étaient achetées aux Halles ! Aux Halles ! Il y avait juste les quatre roues, le fouet du cocher et les harnais qui étaient signés Lachaume.

 

– Je retiens le truc, dit Lachaille égayé. Tiens, j’ai mangé tous les réglisses !

 

Le pas martelé de Gilberte sonna militairement dans l’antichambre.

 

– Déjà toi ? dit Mme Alvarez. Qu’est-ce que ça signifie ?

 

– Ça signifie, dit la petite, que tante Alicia était mal en train. L’essentiel, c’est que je me suis promenée dans le teuf-teuf à tonton.

 

Sa bouche se fendit sur ses dents qui brillèrent :

 

– Vous savez, tonton, pendant que j’étais dans votre auto, je faisais une tête de martyre, comme ça, pour avoir l’air blasée sur tous les luxes. Je me suis bien amusée.

 

Elle jeta au loin son chapeau, ses cheveux empiétèrent sur ses tempes et ses joues.

 

Elle s’assit sur un tabouret assez haut et remonta ses genoux jusqu’à son menton.

 

– Alors, tonton ? Vous avez l’air cauchemardé. Vous voulez que je vous fasse un piquet ? C’est dimanche, maman ne revient pas entre la matinée et la soirée. Qui c’est qui m’a mangé tous mes réglisses ? Ah ! tonton, ça ne va plus aller nous deux ! Vous me les remplacerez, au moins ?

 

– Gilberte, de la tenue ! gronda Mme Alvarez. Descends tes genoux. Tu crois que Gaston a le temps de s’occuper de tes réglisses ? Tire ta jupe. Gaston, voulez-vous que je la renvoie dans sa chambre ?

 

Le fils Lachaille, les yeux sur le jeu de cartes usagé que maniait Gilberte, luttait contre une terrible envie de pleurer un peu, de raconter ses malheurs, de s’endormir dans le vieux fauteuil, et de jouer au piquet.

 

– Laissez-la, cette petite. Ici, je respire. Je me repose… Gigi, je te joue dix kilos de sucre.

 

– C’est guère appétissant, votre sucre. J’aime mieux des bonbons.

 

– C’est la même chose. Et le sucre est plus sain que les bonbons.

 

– Vous le dites parce que c’est vous qui le fabriquez.

 

– Gilberte, tu perds le respect !

 

Les yeux désolés de Gaston Lachaille sourirent :

 

– Laissez-la dire, Mamita… Et si je perds, Gigi, qu’est-ce que tu veux ? Des bas de soie ?

 

La grosse bouche enfantine de Gilberte s’attrista :

 

– Les bas de soie, ça me donne des démangeaisons. J’aimerais mieux…

 

Elle leva vers le plafond sa figure d’ange camard, pencha la tête, versa d’une joue sur l’autre joue les boucles de ses cheveux :

 

– J’aimerais mieux un corset Perséphone vert nil avec les jarretelles brodées en roses rococo… Non, plutôt un rouleau à musique.

 

– Tu travailles la musique ?

 

– Non, mais mes camarades du cours supérieur mettent leurs cahiers dans des rouleaux à musique parce que ça fait élève du Conservatoire.

 

– Gilberte, tu frises l’indiscrétion, dit Madame Alvarez.

 

– Tu auras ton rouleau et tes réglisses. Coupe, Gigi.

 

L’instant d’après, le fils Lachaille-les-sucres disputait ardemment les enjeux. Son nez important qui sonnait le creux, ses yeux un peu nègres n’intimidaient pas sa partenaire qui, accoudée, les épaules au niveau des oreilles, le bleu des yeux et le rouge des joues exaspérés, ressemblait à un page saoul. Tous deux jouaient passionnément et à petit bruit, échangeaient des injures sourdes. « Grande araignée, oseille en graine », disait Lachaille. « Nez de corbeau », repartait la petite. Le crépuscule de mars descendit sur la rue étroite.

 

– Ce n’est pas pour vous faire fuir, Gaston, dit Mme Alvarez, mais il est sept heures et demie. Vous permettez que j’aille un instant voir à notre dîner ?

 

– Sept heures et demie ! s’écria Lachaille, et moi qui dîne chez Larue avec de Dion, Feydeau et un Barthou ! Le dernier tour, Gigi.

 

– Pourquoi un Barthou ? demanda Gilberte. Il y en a plusieurs, des Barthous ?

 

– Deux. Un qui est joli garçon et l’autre qui l’est moins. Le plus connu, c’est le moins joli garçon.

 

– Ce n’est pas juste dit Gilberte. Et Feydeau qu’est-ce que c’est ?

 

Lachaille, de stupeur, déposa ses cartes.

 

– Ça, par exemple ! … Elle ne connaît pas Feydeau ! Tu ne vas donc jamais au théâtre ?

 

– Presque jamais, tonton.

 

– Tu n’aimes pas le théâtre ?

 

– Pas follement. Et grand-mère et tante Alicia disent que le théâtre empêche de penser au sérieux de la vie. Ne redites pas à grand-mère que je vous l’ai dit.

 

Elle souleva sur ses oreilles le flot de ses cheveux, et les laissa retomber en soufflant : « Phou ! ce que ça me tient chaud, cette fourrure ! »

 

– Et qu’est-ce qu’elles appellent le sérieux de la vie ?

 

– Oh ! je ne le sais pas par cœur, tonton Gaston. Et elles ne sont pas toujours d’accord là-dessus. Grand-mère me dit : « Défense de lire des romans, ça donne le cafard. Défense de mettre de la poudre, ça gâte le teint. Défense, de porter un corset, ça gâte la taille ; défense de s’arrêter seule aux vitrines des magasins… Défense de connaître les familles des camarades de cours, surtout les pères qui viennent chercher leurs filles à la sortie du cours… »

 

Elle parlait vite, en respirant entre les mots comme les enfants qui ont couru.

 

– Là-dessus, voilà tante Alicia qui y va d’un autre son de cloche ! Et j’ai passé l’âge du corset-brassière, et je dois prendre des leçons de danse et de maintien, et je dois me tenir au courant et savoir ce que c’est qu’un carat, et ne pas m’en laisser mettre plein la vue par le chic des artistes. « C’est bien simple, qu’elle me dit : de toutes les robes que tu vois sur la scène, il n’y en a pas une sur vingt, qui ne serait pas ridicule au pesage… » Enfin, j’en ai la tête qui éclate… Qu’est-ce que vous mangerez ce soir chez Larue, tonton ?

 

– Est-ce que je sais ! Des filets de soles aux moules, pour changer. Et une selle d’agneau aux truffes, naturellement… Grouille, Gigi. J’ai cinq cartes.

 

– Et vous tombez sur un bec de gaz. J’ai un jeu de voleur. Ici, on mangera le reste du cassoulet réchauffé. J’aime bien le cassoulet.

 

– C’est simplement du cassoulet aux couennes, dit avec modestie Inès Alvarez qui rentrait. L’oie n’était pas abordable, cette semaine.

 

– Je vous en ferai envoyer une, de Bon-Abri, dit Gaston.

 

– Merci beaucoup, Gaston. Gigi, aide M. Lachaille à passer son pardessus. Donne-lui sa canne et son chapeau.

 

Quand Lachaille partit maussade, flairant et regrettant le cassoulet réchauffé, Mme Alvarez se tourna vers sa petite-fille.

 

– Veux-tu me dire, Gilberte, pourquoi tu es revenue si tôt de chez tante Alicia ? Je ne te l’ai pas demandé devant Gaston parce qu’il ne faut jamais agiter des questions de famille devant un tiers, souviens-t’en.

 

– C’est pas sorcier, grand-mère. Tante Alicia avait sa petite dentelle sur la tête en signe de migraine. Elle me dit : « Ça ne va pas. » Je lui dis : « Oh ! alors je ne veux pas te fatiguer, je retourne chez nous. » Elle me dit : « Repose-toi cinq minutes. – Oh ! je lui dis, je ne suis pas fatiguée, je suis venue en voiture. – En voiture ! » elle me dit, en levant ses mains comme ça. J’avais gardé l’auto deux minutes pour la montrer tante Alicia, tu penses. « Oui, je lui dis, la de-Dion-Bouton-quatre-places-décapotable que tonton m’a prêtée pendant qu’il est chez nous, Il est fâché avec Liane. – À qui crois-tu donc parler ? qu’elle me fait. Je ne suis pas encore au tombeau pour ignorer les choses qui sont de notoriété publique. Je le sais, qu’il est fâché avec ce grand candélabre. Eh bien, retourne chez vous, au lieu de t’ennuyer avec une pauvre vieille femme malade comme moi. Elle m a fait au revoir par la fenêtre quand je suis montée en voiture.

 

Mme Alvarez pinçait la bouche :

 

– Une pauvre vieille femme malade ! Elle qui n’a seulement jamais été enrhumée de sa vie ! Quel front ! Quel…

 

– Grand-mère, tu crois qu’il y pensera, à mes réglisses et à mon rouleau ?

 

Mme Alvarez leva vers le plafond son regard lent et lourd.

 

– Peut-être, mon enfant, peut-être.

 

– Mais puisqu’il a perdu, il me les doit ?

 

– Oui. Oui, il te les doit. Peut-être les auras-tu tout de même. Passe ton tablier et mets le couvert. Range tes cartes.

 

– Oui, grand-mère… Grand-mère, qu’est-ce qu’il t’a dit de Mme Liane ? C’est vrai qu’elle s’est carapatée avec Sandomir et le collier ?

 

– D’abord on ne dit pas « s’est carapatée ». Ensuite viens que je serre ton catogan, pour que tu ne trempes pas tes boucles dans ton potage. Et troisièmement tu n’as pas à connaître les faits et gestes d’une personne qui a agi contrairement au savoir-vivre. Ce sont des histoires intimes de Gaston.

 

– Mais, grand-mère, elles ne sont pas intimes puisque tout le monde en parle et que c’est dans le Gil Blas.

 

– Silence ! Qu’il te suffise de savoir que la conduite de Mme Liane d’Exelmans a été à rebours du sens commun. Le jambon pour ta mère est entre deux assiettes, tu le laisseras au frais.

 

Gilberte dormait lorsque sa mère – Andrée Alvar, en petits caractères, sur les affiches de l’Opéra-Comique – rentra. Mme Alvarez mère, attablée à une patience, lui demanda par habitude si elle n’était pas trop fatiguée. Pour obéir aux us de la politesse familiale, Andrée lui reprocha d’avoir veillé pour l’attendre, et Mme Alvarez répliqua rituellement :

 

– Je ne dormirais pas tranquille si je ne te savais pas rentrée. Il y a du jambon, et un petit bol de cassoulet chaud. Et des pruneaux cuits. La bière est sur la fenêtre.

 

– La petite est couchée ?

 

– Bien entendu.

 

Andrée Alvar mangea solidement, en témoignant d’un appétit pessimiste.

 

Les fards la rendaient encore plus jolie ; mais démaquillée, elle avait le bord des yeux rose et la bouche décolorée. Aussi tante Alicia affirmait-elle que les succès d’Andrée sur la scène ne la suivaient pas à la ville.

 

– Tu as bien chanté, ma fille ?

 

Andrée haussa les épaules.

 

– Oui, j’ai bien chanté. Ça m’avance à quoi ? Il n’y en a que pour Tiphaine, tu penses bien. Ah ! là là… Comment est-ce que je supporte une vie pareille.

 

– Tu l’as, choisie. Mais tu la supporterais mieux, dit sentencieusement Mme Alvarez, si tu avais quelqu’un. C’est ta solitude qui te remonte dans les nerfs, et qui te fait voir tout en noir. Tu es anormale.

 

– Oh ! maman, ne recommençons pas, je suis déjà bien assez fatiguée… Qu’est-ce qu’il y a de nouveau ?

 

– Rien. On ne parle que de la rupture de Gaston avec Liane.

 

– Je te crois qu’on en parle, jusque sur le plateau de l’Opéra-Comique, qui n’est pourtant guère moderne.

 

– C’est un événement mondial, dit Mme Alvarez.

 

– Est-ce qu’il y a déjà des pronostics ?

 

– Tu n’y penses pas ! C’est trop récent. Il est en pleine désolation. Crois-tu qu’à huit heures moins le quart, il était assis là où tu es, en train de faire un piquet avec Gigi ? Il dit qu’il ne veut pas aller à la fête des Fleurs.

 

–Non ?

 

– Si. S’il n’y va pas, ce sera universellement remarqué. Je lui ai conseillé de réfléchir avant de prendre une décision pareille.

 

– Au théâtre, dit Andrée, ils disaient qu’une artiste de music-hall aurait des chances, une nommée la Cobra, de l’Olympia. Il parait qu’elle fait un numéro d’acrobatie où on l’apporte sur la scène dans un panier pas plus grand que pour un fox-terrier, et elle en sort en se déroulant comme un serpent.

 

Mme Alvarez avança par dédain sa large lèvre inférieure :

 

– Gaston Lachaille n’en est tout de même pas aux artistes de music-hall. Rends-lui cette justice qu’il s’est toujours tenu, comme doit le faire un célibataire de sa situation, aux grandes demi-mondaines.

 

– De belles vaches, murmura Andrée.

 

– Mesure tes paroles, ma fille. D’appeler les choses et les personnes par leur nom, ça n’a jamais avancé à rien. Les maîtresses de Gaston avaient de la branche. Une liaison avec une grande demi-mondaine, c’est la seule manière convenable pour lui d’attendre un grand mariage, à supposer qu’il se marie un jour. En tout cas, nous sommes aux premières loges pour être informées quand il y aura du nouveau. Gaston a une telle confiance en moi ! Je voudrais que tu l’aies vu me demander une camomille… Un enfant, un véritable enfant. D’ailleurs, il n’a que trente-trois ans. Et quel poids que cette fortune sur ses épaules !

 

Andrée cligna ses paupières roses avec ironie.

 

– Plains-le, maman, pendant que tu y es. Ce n’est pas pour réclamer, mais, depuis le temps que nous connaissons Gaston, il ne t’a guère montré que sa confiance.

 

– Il ne nous doit rien. Et nous avons toujours eu par lui du sucre pour nos confitures, et pour mon curaçao, de temps en temps, et une volaille de ses fermes, et des attentions pour la petite.

 

– Si tu es contente avec ça…

 

Mme Alvarez leva haut sa tête majestueuse :

 

– Parfaitement, je suis contente avec ça. D’autant plus que si je ne l’étais pas, ça n’y changerait rien.

 

– En somme, pour nous, ce Gaston Lachaille, qui est si riche, c’est comme s’il ne l’était pas. Si nous étions dans le besoin, est-ce qu’il nous en tirerait, seulement ?

 

Mme Alvarez posa sa main sur son cœur.

 

– J’en suis convaincue, dit-elle.

 

Elle réfléchit et ajouta :

 

– Mais j’aime mieux ne pas avoir à le lui demander.

 

Andrée reprit le Journal, qui donnait la photographie de la délaissée :

 

– En la regardant bien, elle n’est pas extraordinaire.

 

– Si, repartit Mme Alvarez, elle est extraordinaire. La preuve, c’est qu’elle a une renommée pareille. La renommée et les succès, ce n’est pas un effet du hasard. Tu raisonnes comme ces écervelées qui disent : « Moi, ça m’irait aussi bien qu’à Mme de Pougy, un collier à sept rangs. Et je mènerais parfaitement la grande vie aussi bien qu’elle. » Ça me fait hausser les épaules. Emporte le reste de camomille pour baigner tes yeux.

 

– Merci, maman. La petite a été chez tante Alicia ?

 

– Et dans la propre automobile de Gaston, encore. Il la lui a prêtée. Une voiture qui fait peut-être du soixante à l’heure ! Elle était aux anges.

 

– Pauvre choute, je me demande ce qu’elle fera dans la vie. Elle est capable de finir mannequin, ou vendeuse. Elle est comme en retard. Moi, à son âge…

 

Mme Alvarez posa sur sa fille un regard lourd d’équité :

 

– Ne te vante pas trop de ce que tu faisais à son âge. Si mes souvenirs sont exacts, à son âge, tu disais zut à M. Mennesson, tout minotier qu’il était, tout disposé qu’il était à te faire ton sort, et tu t’en allais avec un petit professeur de solfège…

 

Andrée Alvar baisa les bandeaux brillantinés de sa mère :

 

– Ma petite maman, ne me maudis pas à cette heure-ci, j’ai tellement sommeil… Bonne nuit, maman. J’ai répétition à midi trois quarts, demain. Je mangerai à la crèmerie chaude, pendant la pause, ne t’inquiète pas de moi.

 

En bâillant longuement, elle traversa sans lumière la petite chambre où dormait sa fille. Elle n’entrevit de Gilberte, dans la pénombre, qu’un buisson de cheveux et le galon russe d’une chemise de nuit.

 

Elle s’enferma dans le cabinet de toilette exigu et, en dépit de l’heure avancée, alluma le gaz sous une bouillotte pleine d’eau. Car Mme Alvarez avait fortement inculqué à sa descendance, entre autres vertus, le respect de certains rites et de maximes telles que : « La figure, tu peux, à la rigueur, la remettre au lendemain matin, en cas d’urgence et de voyage. Tandis que le soin du bas du corps, c’est la dignité de la femme. »

 

Couchée la dernière, Mme Alvarez se levait la première et ne souffrait pas que la femme de ménage touchât au café matinal. Elle dormait dans la salle à manger-salon, sur le divan praticable, et ouvrait, la demie de sept heures sonnant, aux journaux, au litre de lait et à la femme de ménage, l’une portant les autres. À huit heures, elle avait déjà quitté ses épingles à onduler et lissé ses beaux bandeaux. À neuf heures moins dix, Gilberte partait pour son cours, nette et les cheveux brossés. À dix heures, Mme Alvarez « pensait » au déjeuner, c’est-à-dire qu’elle endossait son caoutchouc et, passant à son bras l’anse du filet, s’en allait au marché.

 

Ce jour-là, comme les autres jours, elle s’assura que Gilberte ne serait pas en retard, posa tout bouillants sur la table le pot de café et le pot de lait et déplia le journal en attendant Gilberte, qui entra fraîche, fleurant l’eau de lavande, encore un peu ensommeillée. Un cri de Mme Alvarez acheva de l’éveiller.

 

– Appelle ta mère, Gigi ! Liane d’Exelmans s’est suicidée.

 

– Oooh !… s’écria longuement la petite. Elle est morte ?

 

– Que non ! Elle connaît son affaire.

 

– Qu’est-ce qu’elle a pris, grand-mère ? Un revolver ?

 

Mme Alvarez regarda sa petite-fille d’un air de commisération :

 

– Tu n’y penses pas. Du laudanum, comme d’habitude : « Sans pouvoir répondre encore des jours de la belle désespérée, les docteurs Morèze et Pelledoux, qui ne quittent pas son chevet, ont émis un diagnostic rassurant… » Mon diagnostic à moi, c’est que Mme Exelmans, à ce jeu-là, finira par se détériorer l’estomac.

 

– L’autre fois, grand-mère, c’était pour le prince Georgevitch, n’est-ce pas, qu’elle s’est tuée ?

 

– Où as-tu la tête, ma chérie ? C’était pour le comte Berthou de Sauveterre.

 

– Ah ! oui, c’est vrai… Alors, qu’est-ce qu’il va faire, maintenant, tonton ?

 

Les vastes yeux de Mme Alvarez rêvèrent un moment :

 

– C’est pile ou face, mon enfant. Nous le saurons bientôt, même s’il commence par refuser toutes les interviews. Il faut toujours commencer par refuser toutes les interviews. Après, on remplit les journaux. Dis à la concierge qu’elle nous prenne ceux du soir. As-tu assez mangé, au moins ? Tu as pris ta seconde tasse de lait, tes deux tartines ? Gante-toi avant de sortir. Ne t’attarde pas en route. Je vais réveiller ta mère. Quelle histoire !… Andrée, tu dors ? Ah ! tu es levée ? Andrée, Liane s’est suicidée.

 

– Pour changer, grommela Andrée. Elle n’a qu’une idée dans la tête, celle-là, mais elle y tient.

 

– Tu n’as pas encore quitté tes bigoudis, Andrée ?

 

– Pour que je sois défrisée à la répétition, merci !

 

Mme Alvarez toisa sa fille, des bigoudis cornus aux pantoufles de feutre :

 

– On voit que tu n’as pas à craindre le regard de l’homme, ma fille. La présence d’un homme, ça vous guérit une femme de porter peignoir et savates. Quelle histoire que ce suicide ! Elle s’est ratée, bien entendu.

 

La bouche pâle d’Andrée fit un sourire de mépris :

 

– On commence à en avoir par-dessus les oreilles de ses purges au laudanum, à celle-là !

 

– Aussi, ce n’est pas elle qui est intéressante, c’est le fils Lachaille. C’est la première fois que ça lui arrive. Il a déjà eu, voyons… Il a eu Gentiane qui lui a volé des papiers, et puis cette étrangère qui voulait se faire épouser de force, mais Liane est sa première suicidée. Dans un cas pareil, un homme aussi marquant doit choisir avec beaucoup de précautions son attitude !

 

– Lui ? Il va crever d’orgueil, tu penses.

 

– Il y a de quoi, dit Mme Alvarez. Nous verrons de grandes choses sous peu. Je me demande ce que dira Alicia sur un événement pareil…

 

– Elle essaiera de faire battre quelques montagnes.

 

– Alicia n’est pas un ange. Mais je dois reconnaître qu’elle a des vues qui vont loin. Et sans même quitter sa chambre !

 

– Elle n’a pas besoin de la quitter, puisqu’elle a le téléphone. Maman, tu ne veux pas qu’on le fasse mettre, le téléphone ?

 

– C’est une dépense, dit soucieusement Mme Alvarez. Nous sommes déjà très juste… Le téléphone n’est vraiment utile qu’aux hommes qui font de grosses affaires et aux femmes qui ont quelque chose à dissimuler. Tu changerais d’existence, – c’est une supposition, – Gigi entrerait dans la vie… Je serais la première à dire : « Mettons le téléphone. » Mais nous n’en sommes pas là, malheureusement.

 

Elle se permit un soupir, se ganta de caoutchouc et vaqua sans tristesse aux soins du ménage. Grâce à elle, l’appartement modeste vieillissait sans trop déchoir. De sa vie passée, elle gardait les habitudes honorables des femmes sans honneur, et les enseignait à sa fille et à la fille de sa fille. Les draps ne restaient aux lits que dix jours, et la femme de ménage-laveuse-repasseuse racontait bien haut que chez Mme Alvarez, on n’avait pas le temps de voir passer les chemises et les pantalons de ces dames, ni les serviettes de table. Au cri inopiné de « Gigi, déchausse-toi ! » Gilberte devait quitter souliers et bas, fournir à toute enquête des pieds blancs, des ongles bien taillés, et dénoncer la moindre menace de durillon.

 

La semaine qui suivit le suicide de Mme d’Exelmans, le fils Lachaille se mit à réagir avec quelque incohérence. Il donna dans son hôtel une fête de nuit où dansèrent les étoiles de l’Académie nationale de musique, et fit, pour un souper, ouvrir le restaurant du Pré-Catelan quinze jours avant la date habituelle. Footit et Chocolat y jouèrent un intermède. Entre les tables du souper, Rita del Erido caracola à cheval, en jupe-culotte à volants de dentelle blanche, un chapeau blanc sur ses cheveux noirs, des plumes d’autruche blanches écumant autour de son visage implacablement beau, si beau que Paris s’y trompa et annonça que Gaston Lachaille la hissait (à califourchon) sur un trône de sucre. Mais vingt-quatre heures plus tard, Patis se détrompait. Le Gil Blas, pour avoir donné de faux pronostics, faillit perdre la subvention que lui consentait Gaston Lachaille. Un hebdomadaire spécialisé, Paris en amour, annonça une autre fausse piste sous le titre : Une jeune et richissime Yankee ne déguise pas son penchant pour le sucre français.

 

Cependant, un rire d’incrédulité secouait la gorge abondante de Mme Alvarez lorsqu’elle lisait les journaux. Car elle tenait ses certitudes de Gaston Lachaille lui-même, qui trouva le temps, deux fois en dix jours, de venir quêter une camomille et d’accoter, au dossier du fauteuil en conque, sa lassitude d’industriel et sa mécontente humeur d’homme seul. Même, il apporta à Gigi un rouleau à musique ridicule en cuir de Russie à fermoir de vermeil, et vingt boîtes de réglisse.

 

Mme Alvarez eut un foie gras et six bouteilles de champagne, munificences sur lesquelles tonton Lachaille préleva sa part en s’invitant à dîner.

 

Gilberte, un peu grise, raconta pendant le repas les potins de son cours supplémentaire et gagna au piquet le porte-mine en or de Gaston. Il perdit de bonne grâce, s’anima, rit en désignant la petite à Mme Alvarez : « Mon meilleur copain, le voilà ! » Et les yeux espagnols de Mme Alvarez allaient, pleins d’une lente et vigilante attention, des joues rouges et des dents blanches de Gigi au fils Lachaille qui lui tirait les cheveux à poignées : « Bougresse, tu l’avais dans ta manche, le quatrième roi ! »

 

Andrée rentra de l’Opéra-Comique sur ces entrefaites, regarda la tête décoiffée de Gigi qui roulait sur la manche de Lachaille, et les beaux yeux bleu d’ardoise qui pleuraient des larmes de fou rire… Elle ne trouva point de paroles et accepta un verre de champagne, puis un autre verre, et encore un autre verre. Mais comme elle manifestait l’intention, après le troisième verre de faire entendre à Gaston Lachaille l’air des clochettes de Lakmé, sa mère la conduisit à son lit.

 

Le lendemain, personne ne parlait de cette soirée familiale, hors Gilberte, qui s’exclamait : « Jamais, jamais de ma vie, je n’ai tant ri ! Et il est en or, le porte-mine ! » Son expansion rencontrait un silence étrange, ou bien des « Allons, Gigi, sois un peu sérieuse ! » jetés comme distraitement.

 

Puis Gaston Lachaille fut une quinzaine sans donner signe de vie ni de présence, et la famille Alvarez ne se documenta que par les journaux.

 

– Tu as vu, Andrée ? On a signalé dans les échos mondains le départ de M. Gaston Lachaille pour Monte-Carlo.

 

« Une sorte de mystère sentimental, que nous respecterons semble environner ce départ… » Qu’ils disent !

 

– Grand-mère, crois-tu, au cours de danse, Lydia Poret disait que Liane était partie par le même train que tonton, mais dans un autre compartiment ! Grand-mère, tu crois que c’est vrai ?

 

Mme Alvarez haussait les épaules :

 

– Si c’était vrai, comment ces Poret le sauraient-elles ? Elles sont en relations avec M. Lachaille, maintenant ?

 

– Non, mais Lydia Poret l’a entendu dire dans la loge de sa tante qui est de la Comédie-Française.

 

Mme Alvarez échangea un regard avec sa fille.

 

– Dans la loge ! J’en entends, dit Mme Alvarez.

 

Car elle tenait en mépris le métier d’artiste, en dépit du sévère emploi d’Andrée. Lorsque Mme Émilienne d’Alençon avait décidé de faire évoluer des lapins savants, lorsque Mme de Pougy, plus timide en scène qu’une jeune fille, s’était divertie à mimer un rôle de Colombine en tulle noir pailleté, Mme Alvarez les avait toutes deux flétries d’un seul mot : « Comment, elles en sont là ? »

 

– Grand-mère, dis, grand-mère, reprit Gilberte, tu le connais, le prince Radziwill ?

 

– Qu’est-ce qu’elle a, aujourd’hui, cette enfant ? Elle est mangée des mouches ? Quel prince Radziwill, d’abord ? Il n’y en a pas qu’un.

 

– Je ne sais pas, dit Gigi. Un qui se marie. Il y a sur la liste des cadeaux : « … trois garnitures de bureau en malachite… » Qu’est-ce que c’est, malachite ?

 

– Eh ! Tu nous ennuies ! Du moment qu’il se marie, il n’est pas intéressant.

 

– Mais si tonton Gaston se mariait, il ne serait pas intéressant non plus ?

 

– Ça dépend. Ça serait intéressant s’il épousait sa maîtresse. Quand le prince Cheniaguine a épousé Valentine d’Aigreville, on a bien compris qu’il ne voulait pas d’autre vie que celle qu’elle lui faisait depuis quinze ans, c’est-à-dire les scènes, les assiettes jetées contre le mur, les réconciliations en plein restaurant Durand, place de la Madeleine. On a compris que c’est une femme qui savait se faire apprécier. Mais tout ça, c’est bien compliqué pour toi, ma pauvre Gigi…

 

– Et tu crois que c’est pour épouser Liane qu’ils seraient partis ensemble ?

 

Mme Alvarez appuya son front à la vitre, parut interroger le soleil de printemps qui dotait la rue d’une moitié chaude et d’une moitié fraîche :

 

– Non, dit-elle. Ou bien, je ne connais plus rien à rien. J’ai besoin de parler à Alicia. Gigi, accompagne-moi jusque chez elle, tu m’y laisseras et tu reviendras par les quais. Ça te fera prendre l’air, puisque, maintenant, il paraît qu’il faut prendre l’air. Je n’ai jamais pris l’air que deux fois par an, à Cabourg et à Monte-Carlo, moi. Et je ne m’en porte pas plus mal.

 

Ce jour-là, Mme Alvarez rentra si tard que la famille dîna de potage tiède et de viande froide, et de gâteaux envoyés par tante Alicia. Elle opposa aux « qu’est-ce qu’elle raconte ? » de Gilberte un front de beurre glacé et des réponses d’airain :

 

– Elle raconte qu’elle va t’apprendre à manger des ortolans.

 

– Chic ! s’écria Gilberte. Et qu’est-ce qu’elle a dit pour ma robe d’été qu’elle m’a promise ?

 

– Elle a dit qu’elle verrait. Et que tu n’aurais pas sujet d’être mécontente.

 

– Ah ! dit tristement Gilberte.

 

– Elle recommande aussi que tu viennes déjeuner chez elle jeudi, midi tapant.

 

– Avec toi, grand-mère ?

 

Mme Alvarez regarda la longue enfant assise en face d’elle, les pommettes hautes et roses sous les yeux bleus comme le soir, les dents épaisses qui mordaient les lèvres fraîches et fendillées, la sauvage abondance des cheveux cendrés :

 

– Non, dit-elle enfin. Sans moi.

 

Gilberte se leva, lui passa un bras autour du cou :

 

– Comme tu dis ça… Grand-mère, tu ne vas pas me mettre en pension chez tante Alicia, au moins ? Je ne veux pas quitter d’ici, grand-mère !

 

Mme Alvarez s’enroua, toussa, sourit :

 

– Mon Dieu, que cette enfant est bête ! Quitter d’ici ! Ah ! ma pauvre Gigi, ce n’est pas pour t’en faire reproches mais tu n’en prends guère le chemin !

 

* * *

 

Tante Alicia, pour cordon de sonnette, avait suspendu à sa porte un galon de perles, sur le fond duquel couraient des feuilles de vigne verte et des raisins violets. La porte elle-même, vernie, revernie et comme mouillée, brillait d’un éclat de sombre caramel. Dès le seuil, qu’ouvrait un « domestique mâle », Gilberte goûtait sans discernement une atmosphère de luxe discret. Le tapis, recouvert lui-même de tapis de Perse, lui donnait des ailes. Mme Alvarez ayant décrété que le petit salon Louis XV de sa sœur était « l’ennui même », Gilberte répétait : « Le salon de tante Alicia est très joli, mais c’est l’ennui même ! » et elle réservait sa considération pour une salle à manger en citronnier pâle, datant du Directoire, blonde et sans incrustations, parée des seules veines d’un bois transparent comme la cire. « Je m’en achèterai une comme ça plus tard », disait innocemment Gilberte.

 

– C’est ça, au faubourg Antoine, raillait tante Alicia en souriant d’une bouche fine, ornée de petites dents qu’on entrevoyait par éclairs.

 

Elle avait soixante-dix ans et des goûts personnels, une chambre à coucher gris d’argent à vases de Chine rouges, une salle de bain étroite et blanche, chaude comme une serre, une santé robuste qu’elle cachait sous des affectations de fragilité. Les hommes de sa génération, quand ils voulaient dépeindre Alicia de Saint-Efflam, se perdaient dans des « Ah ! mon cher !… », des « Rien ne peut donner une idée… ». Ceux qui avaient été ses intimes montraient des photographies que les jeunes gens trouvaient médiocres : « Vraiment, elle était très jolie ? On ne croirait pas, sur la photo… » D’anciens amoureux rêvaient un moment devant ses portraits, reconnaissaient un poignet ployé en cou de cygne, une petite oreille, un profil où se révélait le rapport délicieux entre une bouche façonnée en cœur et l’angle très ouvert des paupières à longs cils…

 

Gilberte embrassa la jolie vieille dame, qui portait sur ses cheveux blancs une pointe en Chantilly noir et sur son corps, un peu tassé, une robe d’intérieur en taffetas changeant.

 

– Tu as ta migraine, tante Alicia ?

 

– Je ne sais pas encore, répondit tante Alicia, ça dépendra du déjeuner. Viens vite, les œufs sont prêts. Quitte ton manteau. Qu’est-ce que c’est que cette robe ?

 

– Une à maman, qu’on m’a refaite. C’est des œufs difficiles, ce matin ?

 

– Du tout. Oeufs brouillés aux croûtons. Les ortolans non plus ne sont pas difficiles. Et tu auras de la crème au chocolat. Moi aussi, j’en aurai.

 

La voix jeune, les rides clémentes rehaussées de rose, une dentelle sur ses cheveux blancs, tante Alicia jouait les marquises de théâtre. Gilberte révérait sa tante en bloc. En s’attablant, elle tira sa jupe sous son séant, joignit les genoux, rapprocha ses coudes de ses flancs en effaçant les omoplates et ressembla à une jeune fille. Elle savait sa leçon, rompait délicatement son pain, mangeait la bouche close, se gardait, en découpant sa viande, d’avancer l’index sur le dos de la lame. Un catogan serré sur la nuque découvrait les frais abords du front et des oreilles et le cou singulièrement puissant dans l’encolure, un peu ratée, de la robe refaite, d’un bleu morne, à corsage froncé sur un empiècement, rafistolage sur lequel on avait cousu, pour l’égayer, trois rangs de galons mohair au bord de la jupe et trois fois trois galons mohair sur les manches, entre le poignet et l’épaule.

 

Tante Alicia, en face de sa nièce, l’épiait de son bel œil bleu noir, sans trouver rien à redire.

 

– Quel âge as-tu ? demanda-t-elle brusquement.

 

– Mais comme l’autre jour, tante. Quinze ans six mois. Tante, qu’est-ce que tu en penses, toi, de cette histoire de tonton Gaston ?

 

– Pourquoi ? Ça t’intéresse ?

 

– Bien sûr, tante. Ça m’ennuie. Si tonton se remet avec une autre dame, il ne viendra plus jouer au piquet à la maison ni boire de la camomille, au moins pendant quelque temps. Ce sera dommage.

 

– C’est un point de vue, évidemment…

 

Tante Alicia, les paupières clignées, regardait sa nièce d’une manière critique.

 

– Tu travailles, à tes cours ? Qui as-tu comme amies ? Les ortolans, coupe-les en deux, d’un coup de couteau bien assuré qui ne fasse pas grincer la lame sur l’assiette. Croque chaque moitié. Les os ne comptent pas. Réponds à ma question sans t’arrêter de manger et pourtant sans parler la bouche pleine. Arrange-toi. Puisque je le fais, tu peux le faire. Qui as-tu comme amies ?

 

– Personne, tante. Grand-mère ne me permet même pas d’aller goûter chez les parents de mes camarades de cours.

 

– Elle a raison. Dehors, tu n’as personne dans tes jupes ? Pas de surnuméraire à serviette sous le bras ? Pas de collégien ? Pas d’homme mûr ? Je te préviens que si tu me mens je le saurai.

 

Gilberte contemplait le brillant visage de vieille femme autoritaire, qui l’interrogeait avec âpreté.

 

– Mais non, tante, personne. Est-ce qu’on t’a parlé de moi en mal ? Je suis toujours toute seule. Et pourquoi grand-mère m’empêche-t-elle d’accepter des invitations ?

 

– Elle a raison, pour une fois. Tu ne serais invitée que par des gens ordinaires, c’est-à-dire inutiles.

 

– Nous ne sommes pas des gens ordinaires, nous ?

 

– Non.

 

– Qu’est-ce qu’ils ont de moins que nous, les gens ordinaires ?

 

– Ils ont la tête faible et le corps dévergondé. En outre, ils sont mariés. Mais je ne crois pas que tu comprennes.

 

– Si, tante, je comprends que nous, nous ne nous marions pas.

 

– Le mariage ne nous est pas interdit. Au lieu de se marier « déjà », il arrive qu’on se marie « enfin ».

 

– Mais est-ce que ça m’empêche de fréquenter des jeunes filles de mon âge ?

 

– Oui. Tu t’ennuies chez toi ? Ennuie-toi un peu. Ce n’est pas mauvais. L’ennui aide aux décisions. Qu’est-ce que c’est ? Une larme ? Une larme de petite sotte, qui n’est pas en avance pour son âge. Reprends un ortolan.

 

Tante Alicia étreignit, de trois doigts étincelants, le pied de son verre qu’elle leva :

 

– À nos santés, Gigi ! Tu auras une khédive avec ta tasse de café. À la condition que je ne voie pas le bout de ta cigarette mouillé, et que tu fumes sans crachoter des brins de tabac en faisant ptu, ptu… Je te donnerai aussi un mot pour une première de chez Béchoff-David, une ancienne camarade qui n’a pas réussi. Ta garde-robe va changer. Qui ne risque rien n’a rien.

 

Les yeux bleu foncé brillèrent. Gilberte bégaya de joie.

 

– Tante ! Tante ! De chez… De chez Bé…

 

– …choff-David. Mais je croyais que tu n’étais pas coquette ?

 

Gilberte rougit.

 

– Tante, je ne suis pas coquette pour les robes qu’on me fait à la maison.

 

– Je comprends ça. Aurais-tu du goût ? Quand tu penses à te faire belle, comment te vois-tu ?

 

– Oh ! mais je sais très bien ce qui m’irait, tante ! J’ai vu…

 

– Explique-toi sans gestes. Dès que tu gesticules, tu fais commun.

 

– J’ai vu une robe… Oh ! une robe créée pour Mme Lucy Gérard… Des centaines de petits plis en mousseline de soie gris perle, du haut en bas… Et puis une robe de drap découpé, bleu lavande, sur un fond de velours noir, le dessin découpé fait comme une queue de paon sur la traîne…

 

La petite main aux belles pierreries brilla dans l’air :

 

– Assez, assez ! Je vois que tu aurais des tendances à t’habiller comme une grande coquette du Français – et tu prends ça pour un compliment. Viens verser le café. Et sans relever le bec de la cafetière d’un coup de poignet pour couper la goutte. J’aime encore mieux un bain de pied dans la soucoupe que des virtuosités de garçon de café.

 

L’heure qui suivit parut courte à Gilberte : tante Alicia avait entrouvert un coffret à bijoux, pour une leçon éblouissante.

 

– Qu’est-ce que c’est que ça, Gigi ?

 

– Un diamant navette.

 

– On dit : un brillant navette. Et ça ?

 

– Une topaze.

 

Tante Alicia leva ses mains que le soleil, ricochant sur ses bagues, éclaboussa de bluettes :

 

– Une topaze ! J’ai enduré bien des humiliations, mais celle-là dépasse tout. Une topaze parmi mes bijoux ! Pourquoi pas une aigue-marine ou un péridot ? C’est un brillant jonquille, petite dinde, et tu n’en verras pas souvent de pareils. Et ça ?

 

Gilberte entrouvrit la bouche, devint rêveuse :

 

– Oh ! ça c’est une émeraude… Oh ! c’est beau !

 

Tante Alicia passa la grande émeraude carrée à son doigt mince et se tut un moment.

 

– Tu vois, dit-elle à mi-voix, ce feu presque bleu qui court au fond de la lumière verte… Seules les plus belles émeraudes contiennent ce miracle de bleu insaisissable…

 

– Qui te l’a donnée, tante ? osa demander Gilberte.

 

– Un roi, dit simplement tante Alicia.

 

– Un grand roi ?

 

– Non, un petit. Les grands rois ne donnent pas de très belles pierres.

 

Tante Alicia montra fugitivement le blanc de ses dents étroites :

 

– Si tu veux mon opinion, c’est parce qu’ils n’aiment pas ça. Entre nous, les petits non plus.

 

– Alors, qui donne les très belles pierres ?

 

– Qui ? Les timides. Les orgueilleux aussi. Les mufles, parce qu’ils croient qu’en donnant un bijou monstre ils font preuve de bonne éducation. Quelquefois une femme, pour humilier un homme. Ne porte pas de bijoux de second ordre, attends que viennent ceux de premier ordre.

 

– Et s’ils ne viennent pas ?

 

– Tant pis. Plutôt qu’un mauvais diamant de trois mille francs, porte une bague de cent sous. Dans ce cas-là tu dis : « C’est un souvenir, je ne le quitte ni jour ni nuit. Ne porte jamais de bijoux artistiques, ça déconsidère complètement une femme.

 

– C’est quoi, un bijou artistique ?

 

– Ça dépend. C’est une sirène en or, avec des yeux en chrysoprase. C’est un scarabée égyptien. Une grosse améthyste gravée. Un bracelet pas très lourd mais dont on dit qu’il est ciselé de main de maître. Une lyre, une étoile montée en broche. Une tortue incrustée. Enfin des horreurs. Ne porte pas de perles baroques, même en épingles à chapeau. Garde-toi aussi du bijou de famille !

 

– Grand-mère a pourtant un beau camée, en médaillon.

 

– Il n’y a pas de beaux camées, dit Alicia en hochant la tête. Il y a la pierre précieuse et la perle. Il y a le brillant blanc, jonquille, bleuté ou rose. Ne parlons pas des diamants noirs, ils n’en valent pas la peine. Il y a le rubis – quand on est sûr de lui. Le saphir, quand il est de Cachemire, l’émeraude, pourvu qu’elle n’ait pas Dieu sait quoi, dans son eau, d’un peu clair, d’un peu jaunisse…

 

– Tante, j’aime bien aussi les opales.

 

– Désolée, mais tu n’en porteras pas. Je m’y oppose formellement.

 

Saisie, Gilberte resta un moment bouche bée.

 

– Oh ! … toi aussi, tu le crois, tante, qu’elles attirent la mauvaise chance ?

 

– Pourquoi donc pas… ? Petite bête, reprit légèrement Alicia, il faut avoir l’air d’y croire. Crois aux opales, crois… Voyons, qu’est-ce que je pourrais bien t’indiquer… aux turquoises qui meurent, au mauvais œil…

 

– Mais, dit Gigi hésitante, ce sont des… des superstitions…

 

– Bien sûr, ma fille. On appelle ça aussi des faiblesses. Un joli lot de faiblesses et la peur des araignées, c’est notre bagage indispensable auprès des hommes.

 

– Pourquoi, tante ?

 

La vieille dame ferma le coffret, garda devant elle Gilberte agenouillée :

 

– Parce que neuf hommes sur dix sont superstitieux, dix-neuf sur vingt croient au mauvais œil, et quatre-vingt-dix-huit sur cent ont peur des araignées. Ils nous pardonnent… beaucoup de choses, mais non pas d’être libres de ce qui les inquiète… Qu’est-ce que tu as à soupirer ?

 

– Jamais je ne me rappellerai tout ça…

 

– L’important n’est pas que tu te le rappelles, mais que moi je le sache.

 

– Tante, qu’est-ce que c’est qu’une garniture de bureau en… en malachite ?

 

– Toujours une calamité. Mais qui, bon Dieu, t’apprend des mots pareils ?

 

– La liste des cadeaux de grands mariages, tante, dans les journaux.

 

– Jolie lecture. Enfin, tu peux toujours y apprendre quels sont les cadeaux qu’il ne faut ni faire, ni recevoir…

 

En parlant, elle touchait çà et là, d’un ongle aigu, le jeune visage à hauteur du sien. Elle soulevait une lèvre fendillée, vérifiait l’émail sans tache des dents.

 

– Belle mâchoire, ma fille ! Avec des dents pareilles, j’aurais mangé Paris et l’étranger. Il est vrai que j’en ai mangé un joli morceau. Qu’est-ce que tu as là ? Un petit bouton ? Tu ne dois pas avoir un petit bouton près du nez. Et là ? Tu t’es pincé un point noir. Tu ne dois ni avoir ni pincer un point noir. Je te donnerai de mon eau astringente. Il ne faut pas manger d’autre charcuterie que du jambon cuit. Tu ne mets pas de poudre ?

 

– Grand-mère me le défend.

 

– Je l’espère bien. Tu vas régulièrement au petit endroit ? Souffle-moi dans le nez. D’ailleurs à cette heure-ci ça ne prouve rien, tu viens de déjeuner…