
Colette
L’INGÉNUE LIBERTINE
(1909)
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Table des matières
Je
ne voulais, lorsque j’écrivis Minne, qu’écrire une nouvelle, avec l’espoir que
je la signerais de mon nom. Il fallait donc, pour détourner d’elle une
convoitise qui s’adressait d’habitude aux dimensions du roman, que ma nouvelle
fût assez brève. Elle le fut : pas longtemps. Son succès la perdit :
j’entendis d’une bouche conjugale des paroles de louange, et d’autres paroles
aussi qui furent trop insistantes pour que je leur donne une place dans cet
Avertissement. Il me fallut délayer Minne quelque peu.
Que
ceux qui n’ont jamais désiré la paix comme le plus grand des biens me jettent
la première pierre : je dus écrire encore Les Égarements de Minne,
que je ne pus jamais considérer comme un bon roman.
Fut-il
meilleur lorsque, redevenu plus tard ma propriété, abrégé, soulagé, je le
soudai à Minne
pour constituer un seul volume sous le titre : L’Ingénue
libertine ? Je voudrais bien le croire, mais je crains que cette
édition définitive elle-même ne parvienne pas à m’en donner la certitude, ni à
me réconcilier complètement avec les premiers aspects de ma carrière de
romancière.
COLETTE.
« Minne ?…
Minne chérie, c'est fini, cette rédaction ! Minne, tu vas abîmer tes
yeux ! »
Minne
murmure d’impatience. Elle a déjà répondu trois fois : « Oui,
maman » à Maman qui brode derrière le dossier de la grande bergère…
Minne
mordille son porte-plume d’ivoire, si penchée sur son cahier qu’on voit
seulement l’argent de ses cheveux blonds, et un bout de nez fin entre deux
boucles pendantes.
Le
feu parle tout bas, la lampe à huile compte goutte à goutte les secondes, Maman
soupire. Sur la toile cirée de sa broderie – un grand col pour Minne –
l’aiguille, à chaque point, toque du bec. Dehors, les platanes du boulevard
Berthier ruissellent de pluie, et les tramways du boulevard extérieur grincent
musicalement sur leurs rails.
Maman
coupe le fil de sa broderie… Au tintement des petits ciseaux, le nez fin de
Minne se lève, les cheveux d’argent s’écartent, deux beaux yeux foncés
apparaissent, guetteurs… Ce n'est qu’une fausse alerte ; Maman enfile
paisiblement une autre aiguillée, et Minne peut se pencher de nouveau sur le
journal ouvert, à demi dissimulé sous son cahier de devoirs d'Histoire… Elle
lit lentement, soigneusement, la rubrique Paris la nuit :
« Nos
édiles se doutent-ils seulement que certains quartiers de Paris, notamment les
boulevards extérieurs, sont aussi dangereux, pour le promeneur qui s’y
aventure, que la Prairie l’est pour le voyageur blanc ? Nos modernes
apaches y donnent carrière à leur naturelle sauvagerie, il ne se passe pas de
nuit sans qu’on ramasse un ou plusieurs cadavres.
« Remercions
le Ciel – il vaut mieux s’en remettre à lui qu’à la police – quand ces
messieurs se bornent à se dévorer entre eux, comme cette nuit, où deux bandes
rivales se rencontrèrent et se massacrèrent littéralement. La cause du
conflit ? “Cherchez la femme !” Celle-ci, une fille Desfontaines,
dite Casque-de-Cuivre à cause de ses magnifiques cheveux roux, allume toutes
les convoitises d’une douteuse population masculine. Inscrite aux registres de
la préfecture depuis un an, cette créature, qui compte à peine seize printemps,
est connue sur la place pour son charme équivoque et son caractère audacieux.
Elle boxe, lutte, et joue du revolver à l’occasion. Bazille, dit La Teigne, le
chef de la bande des Frères de Belleville, et Le Frisé, chef des Aristos de
Levallois-Perret, un souteneur dangereux dont on ignore le véritable nom, se
disputaient cette nuit les faveurs de Casque-de-Cuivre. Des menaces on en vint
aux couteaux. Sidney, dit la Vipère, déserteur belge, grièvement blessé, appela
Le Frisé à son aide, les acolytes de la Teigne sortirent leurs revolvers, et
alors commença une véritable boucherie. Les agents, arrivés après le combat,
selon leur immuable tradition, ont ramassé cinq individus laissés pour
morts ; Defrémont et Busenel, Jules Bouquet, dit Bel-œil, et Blaquy, dit
la Boule, ont été transportés d’urgence à l’hôpital, ainsi que le sujet de
Léopold, Sidney la Vipère.
« Quant
aux chefs de bandes et à la Colombine, cause première du duel, on n’a pu mettre
la main dessus. Ils sont activement recherchés. »
Maman
rouie sa broderie. Vite, le journal disparaît sous le cahier, où Minne
griffonne, au petit bonheur :
« Par
ce traité, la France perdait deux de ses meilleures provinces. Mais elle devait
quelque temps après en signer un autre beaucoup plus avantageux. »
Un
point… un trait d’encre à la règle au bas du devoir d'Histoire… le papier
buvard qu’elle lisse de sa main longue et transparente – et Minne, victorieuse,
s’écrie :
–Fini !
–
Ce n’est pas trop tôt ! dit Maman soulagée, va vite au lit, ma souris
blanche ! Tu as été longue, ce soir. C’était donc bien difficile, ce
devoir ?
–
Non, répond Minne qui se lève. Mais j'ai un peu mal à la tête.
Comme
elle est grande ! Aussi grande que Maman, presque. Une très longue petite
fille, une enfant de dix ans qu’on aurait tirée, tirée… Étroite et plate dans
son fourreau de velours vert empire, Minne s’allonge encore, les bras en l’air.
Elle passe ses mains sur son front, rejette en arrière ses cheveux pâles. Maman
s’inquiète :
–
Bobo ? Une compresse ?
–
Non, dit Minne. Ce n'est pas la peine. Ce sera parti demain.
Elle
sourit à Maman, de ses yeux marron foncé, de sa bouche mobile dont les coins
nerveux remuent. Elle a la peau si claire, les cheveux si fins aux racines,
qu’on ne voit pas où finissent les tempes. Maman regarde de près cette petite
figure qu’elle connaît veine par veine, et se tourmente, une fois de plus, de
tant de fragilité. « On ne lui donnerait jamais ses quatorze ans huit
mois… »
–
Viens, Minne chérie, que je roule tes boucles !
Elle
montre un petit fagot de rubans blancs.
–
Oh ! S’il te plaît, non, maman. À cause de mon mal de tête, pas ce
soir !
–
Tu as raison, mon joli. Veux-tu que je t’accompagne jusqu’à ta chambre ?
As-tu besoin de moi ?
–
Non, merci, maman. Je vais me coucher vite.
Minne
prend l’une des deux lampes à huile, embrasse Maman et monte l’escalier, sans
peur des coins noirs, ni de l’ombre de la rampe qui grandit et tourne devant
elle, ni de la dix-huitième marche qui crie lugubrement. À quatorze ans et huit
mois, on ne croit plus aux fantômes…
« Cinq !
Songe Minne. Les agents en ont ramassé cinq, laissés pour morts. Et le Belge
aussi qui a reçu un mauvais coup ! Mais elle, Casque-de-Cuivre, on ne l’a
pas prise, ni les deux chefs, Dieu merci !… »
En
jupon de nanzouk blanc, en corset-brassière de coutil blanc, Minne se regarde
dans la glace :
« Casque-de-Cuivre !
Des cheveux rouges, c'est beau ! Les miens sont trop pâles… Je sais
comment elles se coiffent… »
À
deux mains, elle relève ses cheveux de soie, les roule et les épingles en coque
hardie, très haut, presque sur le front. Dans un placard elle prend son tablier
rose du matin, celui qui a des poches en forme de cœur. Puis elle interroge la
glace, le menton levé… Non, l’ensemble reste fade. Qu’est-ce qui manque
donc ? Un ruban rouge dans les cheveux. Là ! Un autre au cou, noué de
côté. Et, les mains dans les poches du tablier, ses coudes maigriots en dehors,
Minne, charmante et gauche, se sourit et constate :
« Je
suis sinistre. »
Minne
ne s’endort jamais tout de suite. Elle entend, au-dessous d’elle, Maman fermer
le piano, tirer les rideaux qui grincent sur leurs tringles, entrouvrir la
porte de la cuisine pour s’assurer qu’aucune odeur de gaz ne filtre par les
robinets du fourneau, puis monter à pas lents, tout empêtrée de sa lampe, de sa
corbeille à ouvrage et de sa jupe longue.
Devant
la chambre de Minne, Maman s’arrête une minute, écoute… Enfin, la dernière
porte se ferme, on ne perçoit plus que les bruits étouffés derrière la cloison.
Minne
est étendue toute raide dans son lit, la nuque renversée, et sent ses yeux
s’agrandir dans l’ombre. Elle n’a pas peur. Elle épie tous les bruits comme une
petite bête nocturne, et gratte seulement le drap avec les ongles de ses
orteils.
Sur
le rebord en zinc de la fenêtre, une goutte de pluie tombe de seconde en
seconde, lourde et régulière comme le pas du sergent de ville qui arpente le
trottoir.
« Il
m’agace, ce sergent de ville ! songe Minne. À quoi ça peut-il servir, des
gens qui marchent si gros ? Les… les Frères de Belleville, et les Aristos…
on ne les entend pas, eux, ils marchent comme des chats. Ils ont des souliers
de tennis, ou bien des pantoufles brodées au point croisé… Comme il
pleut ! Je pense bien qu’ils ne sont pas dehors à cette heure-ci !
Pourtant, La Teigne et l’autre, le chef des Frères, Le Frisé, où
sont-ils ? Enfuis, cachés dans… dans des carrières. Je ne sais pas s’il y
a des carrières par ici… Oh ! ce gros pas ! Pouf ! pouf, pouf
pouf… Et s’il y en avait un, tout d’un coup, qui vienne par-derrière et qui lui
enfonce un couteau dans sa vilaine nuque, au sergent de ville ! Devant la
porte, juste pendant qu’il passe !… Ah ! ah ! j’entends Célénie
demain matin : « Madame, madame ! il y a un agent de tué devant
la porte ! » C'est pour le coup qu’elle se trouverait mal !…
Et
Minne, blottie dans son lit blanc, ses cheveux de soie balayés d’un côté et
découvrant une oreille menue, s’endort avec un petit sourire.
Minne
dort et Maman songe. Cette petite fille si mince, qui repose à côté d’elle,
remplit et borne l’avenir de Madame… qu’importe son nom ? elle s’appelle
Maman, cette jeune veuve craintive et casanière. Maman a cru souffrir beaucoup,
il y a dix ans, lors de la mort soudaine de son mari ; puis ce grand
chagrin a pâli dans l’ombre dorée des cheveux de Minne fragile et nerveuse, les
repas de Minne, les cours de Minne, les robes de Minne… Maman n’a pas trop de
temps pour y penser, avec une joie et une inquiétude qui ne se blasent ni l’une
ni l’autre.
Pourtant,
Maman n’a que trente-trois ans, et il arrive qu’on remarque dans la rue sa
beauté sage, éteinte sous des robes d’institutrice. Maman n’en sait rien. Elle
sourit, quand les hommages vont aux surprenants cheveux de Minne, ou rougit
violemment, lorsqu’un vaurien apostrophe sa fille, il n’y a guère d’autres
événements dans sa vie occupée de mère-fourmi. Donner un beau-père Minne ?
vous n’y pensez pas. Non, non, elles vivront toutes seules dans le petit hôtel
du boulevard Berthier qu’a laissé papa à sa femme et sa fille, toutes seules…
jusqu’à l’époque, confuse et terrible comme un cauchemar, où Minne s’en ira
avec un monsieur de son choix…
L’oncle
Paul, le médecin, est là pour veiller de temps en temps sur elles deux, pour
soigner Minne en cas de maladie et empêcher Maman de perdre la tête ; le
cousin Antoine amuse Minne pendant les vacances. Minne suit les cours des demoiselles
Souhait pour s’y distraire, y rencontrer des jeunes filles bien élevées et, mon
Dieu, s’y instruire à l’occasion… « Tout cela est bien arrangé », se
dit Maman qui redoute l’imprévu. Et si l’on pouvait aller ainsi jusqu’à la fin
de la vie, serrées l’une contre l’autre dans un tiède et étroit bonheur, comme
la mort serait vite franchie, sans péché et sans peine !…
–
Minne chérie, c'est sept heures et demie.
Maman
a dit cela à mi-voix, comme pour s’excuser.
Dans
l’ombre blanche du lit, un bras mince se lève, ferme son poing et retombe.
Puis
la voix de Minne faible et légère demande :
–
Il pleut encore ?
Maman
replie les persiennes de fer. Le murmure des sycomores entre par la fenêtre,
avec un rayon de jour vert et vif, un souffle frais qui sent l’air et
l’asphalte.
–
Un temps superbe !
Minne,
assise sur son lit, fourrage les soies emmêlées de sa chevelure. Parmi la
clarté des cheveux, la pâleur rose de son teint, la noire et liquide lumière de
ses yeux étonne. Beaux yeux, grands ouverts et sombres, où tout pénètre et se
noie, sous l’arc élégant des sourcils mélancoliques… La bouche mobile sourit,
tandis qu’ils restent graves… Maman se souvient, en les regardant, de Minne
toute petite, d’un bébé délicat tout blanc, la peau, la robe, le duvet de la
chevelure, un poussin argenté qui ouvrait des yeux étonnants, des yeux sévères,
tenaces, noirs comme l’eau ronde d’un puits…
Pour
l'instant, Minne regarde remuer les feuilles d’un air vide. Elle ouvre et
resserre les doigts de ses pieds, comme font les hannetons avec leurs antennes…
La nuit n’est pas encore sortie d’elle. Elle vagabonde à la suite de ses rêves,
sans entendre Maman qui tourne par la chambre, Maman tendre et toute fraîche en
peignoir bleu, les cheveux nattés…
–
Tes bottines jaunes, et puis ta petite jupe bleu marine et une chemisette… une
chemisette comment ?
Enfin
réveillée, Minne soupire et détend son regard :
–
Bleue, maman, ou blanche, comme tu voudras.
Comme
si d’avoir parlé lui déliait les membres, Minne saute sur le tapis, se penche à
la fenêtre : il n’y a pas de sergent de ville étendu en travers du
trottoir, un couteau dans la nuque…
« Ce
sera pour une autre fois », se dit Minne, un peu déçue.
L’arôme
vanillé du chocolat s'est glissé dans la chambre et stimule sa toilette
minutieuse de petite femme soignée ; elle sourit aux fleurs roses des
tentures. Des roses partout sur les murs, sur le velours anglais des fauteuils,
sur le tapis à fond crème, et jusqu’au fond de cette cuvette longue, montée sur
quatre pieds laqués en blanc… Maman a voulu superstitieusement des roses, des
roses autour de Minne, autour du sommeil de Minne…
–
J’ai faim ! dit Minne qui, devant la glace, noue sa cravate sur son col
blanc luisant d’empois.
Quel
bonheur ! Minne a faim ! voilà Maman contente pour la journée. Elle
admire sa grande fille, si longue et si peu femme encore, le torse enfantin
dans la chemisette à plis, les épaules frêles où roulent les beaux cheveux en
copeaux brillants…
–
Descendons, ton chocolat t’attend.
Minne
prend son chapeau des mains de Maman et dégringole l’escalier, leste comme une
chèvre blanche. Elle court, pleine de l’heureuse ingratitude qui embellit les
enfants gâtés, et flaire son mouchoir où Maman a versé deux gouttes de verveine
citronnelle…
Le
cours des demoiselles Souhait n'est pas un cours pour rire. Demandez à toutes
les mères qui y conduisent leurs filles ; elles vous répondront :
« C'est ce qu’il y a de mieux fréquenté dans Paris ! » Et on
vous citera coup sur coup les noms de mademoiselle X…, des petites Z…, de la
fille unique du banquier H… On vous parlera des salles bien aérées, du
chauffage à la vapeur, des voitures de maître qui stationnent devant la porte,
et il est à peu près sans exemple qu’une maman, séduite par ce luxe hygiénique,
éblouie par des noms connus et fastueux, s’aventure jusqu’à éplucher le
programme d’études.
Tous
les matins, Minne, accompagnée tantôt de Maman, tantôt de Célénie, suit les
fortifications jusqu’au boulevard Malesherbes où le cours Souhait tient ses
assises. Bien gantée, une serviette de maroquin sous le bras, droite et
sérieuse, elle salue d’un regard l’avenue Gourgaud verte et provinciale, d’une
caresse les chiens et les enfants du peintre Thaulow qui vagabondent en maîtres
sur l’avenue déserte.
Minne
connaît et envie ces enfants blonds et libres, ces petits pirates du Nord qui
parlent entre eux un norvégien guttural… « Tout seuls, sans bonne, le long
des fortifications !… Mais ils sont trop jeunes, ils ne savent que jouer…
Ils ne s’intéressent pas aux choses intéressantes… »
Arthur
Dupin, le styliste du Journal, a ciselé un nouveau chef-d’œuvre :
ENCORE
NOS APACHES ! – CAPTURE IMPORTANTE.
LE
FRISÉ INTROUVABLE.
« Nos
lecteurs ont encore présent à l’esprit le récit lugubre et véridique de la nuit
de mardi à mercredi. La police n’est pas restée inactive depuis ce temps, et
vingt-quatre heures ne s’étaient pas écoulées que l'inspecteur Joyeux mettait
la main sur Vandermeer, dit L’Andouille, qui, dénoncé par un des blessés
transportés à l’hôpital, se faisait pincer dans un garni de la rue de Norvins.
De Casque-de-Cuivre, point de nouvelles. Il semblerait même que ses amis les
plus intimes ignorent sa retraite, et l’on nous fait savoir que l’anarchie
règne parmi ce peuple privé de sa reine. Jusqu’à présent, Le Frisé a réussi à
échapper aux recherches. »
Minne,
avant d’entrer dans son lit blanc, vient de relire le Journal avant de le jeter
dans sa corbeille à papiers. Elle tarde à s’endormir, s’agite et songe :
« Elle
est cachée, elle, leur reine ! Probablement aussi dans une carrière. Les
agents ne savent pas chercher. Elle a des amis fidèles, qui lui
apportent de la viande froide et des œufs durs, la nuit… Si on découvre sa
cachette, elle aura toujours le temps de tuer plusieurs personnes de la police
avant qu’on la prenne… Mais, voilà, son peuple se mutine ! Et les Aristos
de Levallois vont se disperser aussi, privés du Frisé… Ils auraient dû élire
une vice-reine, pour gouverner en l’absence de Casque-de-Cuivre…»
Pour
Minne, tout cela est monstrueux et simple à la manière d’un roman d’autrefois.
Elle sait, à n’en point douter, que la bordure pelée des fortifications est une
terre étrange, où grouille un peuple dangereux et attrayant de sauvages, une
race très différente de la nôtre, aisément reconnaissable aux insignes qu’elle
arbore : la casquette de cycliste, le jersey noir rayé de vives nuances,
qui colle à la peau comme un tatouage bariolé. La race produit deux types
distincts :
1°
Le Trapu, qui balance en marchant des mains épaisses comme des biftecks crus,
et dont les cheveux, bas plantés sur le front, semblent peser sur les
sourcils ;
2°
Le Svelte. Celui-là marche indolemment, sans le moindre bruit. Ses souliers
Richelieu – qu’il remplace souvent par des chaussures de tennis – montrent des
chaussettes fleuries trouées ou non. Parfois aussi, au lieu de chaussettes, on
voit la peau délicate du cou-de-pied, nu, d’un blanc douteux, veiné de bleu…
Des cheveux souples descendent sur la joue bien rasée, en manière d’accroche-cœurs,
et la pâleur du teint fait valoir le rouge fiévreux des lèvres.
D’après
la classification de Minne, cet individu-là incarne le type noble de la race
mystérieuse. Le Trapu chante volontiers, promène à ses bras des jeunes filles
en cheveux, gaies comme lui. Le Svelte glisse ses mains dans les poches d’un
pantalon ample, et fume, les yeux mi-clos, tandis qu’à son côté une inférieure
et furieuse créature crie, pleure, et reproche… « Elle l’ennuie, invente
Minne, d’un tas de petits soucis domestiques. Lui, il ne l’écoute même pas, il
rêve, il suit la fumée de sa cigarette d’Orient… »
Car
les songeries de Minne ignorent le caporal vulgaire, et pour elle il n’est de
cigarettes qu’orientales…
Minne
admire combien, pendant le jour, les mœurs de la race singulière restent
patriarcales. Lorsqu’elle revient de son cours, vers midi, elle
« les » aperçoit, nombreux, au flanc du talus où leurs corps étendus
pendent, assoupis. Les femelles de la tribu, accroupies sur leurs talons,
ravaudent et se taisent, ou lunchent comme à la campagne, des papiers gras sur
leurs genoux. Les mâles, forts et beaux, dorment. Quelques-uns de ceux qui
veillent ont jeté leurs vestes, et des luttes amicales entretiennent la
souplesse de leurs muscles…
Minne
les compare aux chats qui, le jour, dorment, lustrent leur robe, aiguisent
leurs griffes courbes au bois des parquets. La quiétude des chats ressemble à
une attente. La nuit venue, ce sont des démons hurleurs, sanguinaires, et leurs
cris d’enfants étranglés parviennent jusqu’à Minne pour troubler son sommeil.
La
race mystérieuse ne crie point la nuit ; elle siffle. Des coups de
sifflets vrillants, terribles, jalonnent le boulevard extérieur, portent de
poste en poste une téléphonie incompréhensible. Minne, à les entendre, frémit
des cheveux aux orteils, comme traversée d'une aiguille…
« Ils
ont sifflé deux fois… une espèce de ui-ui-ui tremblé a répondu, loin,
là-bas… Est-ce que ça veut dire : Sauvez-vous ? ou bien :
Le coup est fait ? Peut-être qu’ils Ont fini, qu’ils ont tué la
vieille dame ? La vieille dame est maintenant au pied de son lit, par
terre, dans “une mare de sang “. Ils vont compter l’or et les billets,
s’enivrer avec du vin rouge et dormir. Demain, sur le talus, ils raconteront la
vieille dame à leurs camarades, et ils partageront le butin…
“Mais,
hélas ! leur reine est absente, et l’anarchie règne le Journal l’a
dit ! Être leur Reine avec un ruban rouge et un revolver, comprendre le
langage sifflé, LIBERTINE 27 caresser les cheveux du Frisé et indiquer les
coups à faire… La reine Minne… la reine Minne !… Pourquoi pas ? on
dit bien la reine Wilhelmine…»
Minne
dort déjà et divague encore…
Aujourd’hui,
dimanche, comme tous les dimanches, l’oncle Paul est venu déjeuner chez Maman,
avec son fils Antoine.
Ça
sent la fête de famille et la dînette, il y a un bouquet de roses au milieu de
la table, une tarte aux fraises sur le dressoir. Ce parfum de fruits et de
roses entraîne la conversation vers les vacances prochaines ; Maman songe
au verger où jouera Minne, dans le bon soleil ; son frère Paul, tout jaune
de mal au foie, espère que le changement d’air dépaysera ses coliques
hépatiques. Il sourit à Maman qu’il traite toujours en petite sœur ; sa
figure longue et creusée semble sculptée dans un buis plein de nœuds. Maman lui
parle avec déférence, penche pour l’approuver son cou serré dans le haut col
blanc. Elle porte une robe triste en voile gris, qui accentue son allure de
jeune femme habillée en grand-mère Elle a gardé un puéril respect pour ce frère
hypo-condriaque, qui a voyagé sur l’autre face du monde, qui a soigné des
nègres et des Chinois, qui a rapporté de là-bas un foie congestionné dont la
bile verdit son visage, et des fièvres d’une espèce rare… Antoine reprendrait
bien du jambon et de la salade, mais il n’ose pas. Il craint le petit
sifflement désapprobateur de son père et l’observation inévitable « Mon
garçon, si tu crois que c'est en te bourrant de salaisons que tu feras passer
tes boutons…» Antoine s'abstient, et considère Minne en dessous. De trois ans
plus âgé qu’elle, il s’intimide pourtant dès que les yeux noirs de Minne se
posent sur lui : il sent ses boutons rougir, ses oreilles s’enflammer, et
boit de grands verres d’eau.
Dix-sept
ans, c’est un âge bien difficile pour un garçon, et Antoine subit
douloureusement son ingrate adolescence. L’uniforme noir à petits boutons d’or
lui pèse comme une livrée humiliante, et le duvet qui salit sa lèvre et ses
joues fait que l’on hésite : « Est-il déjà barbu ou pas encore
lavé ? » Il faut une longue patience aux collégiens pour supporter
tant de disgrâces. Celui-ci, grand, le nez chevalin, les yeux gris bien placés,
fera sans doute un bel homme, mais qui couve dans la peau d’un assez vilain potache…
Antoine
dépêche sa salade à bouchées précautionneuses : « Ma tante a la rage
de servir de la romaine coupée en long c'est rudement embêtant à manger !
Si je rattrape une feuille avec mes lèvres, Minne dira que je mange comme une
chèvre. C’est épatant, les filles, ce que ça a du culot, avec leurs airs de ne
rien dire ! Qu’a-t-elle encore, ce matin ? Mademoiselle a les yeux
accrochés ! Elle n’a pas démuselé depuis les œufs à la coque. Des
manières !… »
Il
pose sa fourchette et son couteau sur son assiette, essuie sa bouche ombrée de
noir et dévisage Minne d’un œil froid et arrogant. Cependant qu’elle semble le
dédaigner – de quelle hauteur ! – il songe :
« C'est
égal, elle est plus jolie que la sœur de Bouquetet. Ils Ont beau la chiner, à
la boîte, parce que, sur ses photographies, ses cheveux viennent blancs ;
ils n’ont guère de cousines aussi chouettes, ni aussi distinguées. Ce pied de
Bouquetet qui la trouve maigre ! C’est possible, mais je n’apprécie pas,
comme lui, les femmes au poids ! »
Minne
est assise face au grand jour, le reflet des feuilles, la réverbération du
boulevard Berthier, blanc comme une route campagnarde, la pâlissent encore.
Distraite, absorbée depuis le matin, elle fixe sans cligner, la fenêtre
éblouissante, avec une attention de somnambule. Elle suit ses visions
familières, cauchemars longuement inventés, tableaux recomposés cent fois, et
que varie la minutie des détails : la Tribu, honnie et redoutée, des
Sveltes et des Trapus coalisés assaille Paris terrifié… Un soir, vers onze
heures, les vitres tombent, des mains armées de couteaux et d’os de mouton
renversent la table paisible, la lampe gardienne… Elles égorgent confusément,
parmi des râles doux, des bondissements ouatés de chat… Puis, dans des ténèbres
rosées d’incendie, les mains enlèvent Minne, l’emportent d’une force
irrésistible, on ne sait pas ou…
–
Minne chérie, un peu de tarte ?
–
Oui, maman, merci.
–
Et du sucre en poudre ?
–
Non, maman, merci.
Inquiète
de sa Minne pâle et absente, Maman la désigne du menton à l’oncle Paul qui
hausse les épaules :
–
Peuh ! elle va très bien, cette enfant. Un peu de fatigue de croissance…
–
Ce n'est pas dangereux ?
–
Mais non, voyons ! C'est une enfant qui se forme tard, voilà tout.
Qu’est-ce que ça te fait ? Tu ne veux pas la marier cette année, n’est-ce
pas ?
–
Moi ? grand Dieu !…
Maman
se couvre les oreilles des deux mains, ferme les yeux comme si elle avait vu la
foudre tomber de l’autre côté du boulevard Berthier.
–
Qu’est-ce qui te fait rire, Minne ? demande l’oncle Paul.
–
Moi ?
Minne
décroche enfin son regard de la fenêtre ouverte :
–
Je ne riais pas, oncle Paul.
–
Mais si, petit singe, mais si…
Sa
longue main osseuse tire amicalement une des anglaises de Minne, défrise et
refrise le brillant copeau d’argent blond…
–
Tu ris encore ! C'est cette idée de te marier, hein ?
–
Non, dit Minne sincèrement. Je riais d’une autre idée…
« Mon
idée, poursuit Minne au fond d’elle-même, c'est que les journaux ne savent
rien, ou qu’on les paie pour se taire… J’ai cherché à toutes les pages du Journal,
sans que Maman me voie… C'est tout de même joliment commode, une maman comme la
mienne, qui ne voit jamais rien !… »
Oui,
c'est commode… Il est bien évident que l’insoluble problème de l’éducation d’une
jeune fille n’a jamais troublé l’âme simplette de Maman. Maman n’a tremblé,
devant Minne, depuis presque quinze ans, que de crainte et d’admiration. Quel
dessein mystérieux a formé, en elle, cette enfant d’une inquiétante sagesse,
qui parle peu, rit rarement, éprise en secret du drame, de l’aventure
romanesque, de la passion, la passion qu'elle ignore, mais dont elle murmure
tout bas le mot sifflant, comme on essaie la lanière neuve d’un fouet ?
Cette enfant froide, qui ne connaît ni la peur, ni la pitié, et se donne en
pensée à de sanguinaires héros, ménage pourtant, avec une délicatesse un peu
méprisante, la sensibilité naïve de sa mère, gouvernante tendre, nonne vouée au
seul culte de Minne…
Ce
n’est pas par crainte que Minne cache ses pensées à sa mère. Un instinct
charitable l’avertit de demeurer, aux yeux de Maman, une grande petite fille
sage, soigneuse comme une chatte blanche, qui dit « oui, maman “ et
« non, maman », qui va au cours et se couche à neuf heures et demie…
« Je lui ferais peur », se dit Minne en posant sur sa mère, qui verse
le café dans les tasses, ses calmes yeux insondables…
La
chaleur de juillet est venue tout d’un coup. La Tribu, sous les fenêtres de
Minne, halète dans l’ombre maigre, sur la pente pelée du talus. Les rares bancs
du boulevard Berthier s’encombrent de dormeurs aux membres morts dont la
casquette, posée comme un loup, masque le haut du visage. Minne, en robe de
lingerie blanche, un grand paillasson cloche sur ses cheveux légers, passe tout
près d’eux, jusqu’à frôler leur sommeil. Elle cherche à deviner les visages
masqués, et se dit : « Ils dorment. D’ailleurs, on ne lit plus dans
les journaux que des suicides et des insolations… C’est la morte-saison. »
Maman,
qui conduit Minne à son cours, l’oblige à changer de trottoir à chaque instant
et soupire :
–
Ce quartier n'est pas habitable !
Minne
n’ouvre pas de grands yeux et ne demande pas d’un air innocent :
« Pourquoi donc, maman ? » Ces petites roueries-là sont indignes
d’elle.
Parfois,
on rencontre une dame, une amie de Maman, et l’on cause cinq minutes. On parle
de Minne, naturellement, de Minne qui sourit avec politesse et tend une main
aux doigts longs et minces. Et Maman dit :
–
Mais oui, elle a encore grandi depuis Pâques ! Oh ! c’est un bien
grand bébé ! Si vous saviez comme elle est enfant ! Je me demande
comment une fillette pareille pourra devenir une femme !
Et
la dame, attendrie, se risque à caresser les beaux cheveux à reflets de nacre
que lie un ruban blanc… Cependant, le « bien grand bébé », qui lève
ses beaux yeux noirs et sourit de nouveau, divague férocement :
« Cette dame est stupide ! Elle est laide. Elle a une petite verrue
sur la joue et elle appelle ça un grain de beauté… Elle doit sentir mauvais
toute nue… Oui, oui, qu’elle soit toute nue dans la rue, et emportée par Eux,
et qu’ils dessinent, à la pointe du couteau, des signes fatidiques sut son
vilain derrière ! Qu’ils la traînent, jaune comme du beurre rance, et
qu’ils dansent sur son corps la danse de guerre, et qu’ils la précipitent dans
un four à chaux !…
* * *
Minne,
toute prête, s’agite dans sa chambre claire, nerveuse au point de piétiner.
Célénie, la grosse femme de chambre, se fait attendre… S’il était
parti !
Depuis
quatre jours, Minne le rencontre au coin de l’avenue Gourgaud et du boulevard
Berthier. Le premier jour, il dormait assis, adossé au mur et barrant la moitié
du trottoir. Célénie, effrayée, tira Minne par sa manche ; mais Minne –
elle est si distraite ! – avait déjà effleuré les pieds du dormeur, qui
ouvrit les yeux… Quels yeux ! Minne en eut le choc, le frisson des
admirations absolues… Des yeux noirs en amandes, dont le blanc bleuissait dans
le visage d’une pâleur italienne. La moustache fine, comme dessinée à l’encre
et des cheveux noirs tout bouclés de moiteur… Il avait jeté, pour dormir, sa
casquette à carreaux noirs et violets, et sa main droite serrait, du pouce et
de l’index, une cigarette éteinte.
Il
dévisagea Minne sans bouger, avec une effronterie si outrageusement flatteuse
qu’elle faillit s’arrêter…
Ce
jour-là, Minne eut cinq en histoire et, dame, comme on dit au cours
Souhait : « Cinq, c'est la honte ! » Minne s’entendit
infliger un blâme public, tandis que, soumise et les yeux ailleurs, elle vouait
silencieusement mademoiselle Souhait à des tortures ignominieusement
compliquées…
* * *
Chaque
jour, à midi, Minne frôle le rôdeur, et le rôdeur regarde Minne, toute claire
dans sa robe d’été, et qui ne détourne pas de lui ses yeux sérieux. Elle
pense : « Il m’attend. Il m’aime. Il m’a comprise. Comment lui faire
savoir que je ne suis jamais libre ? Si je pouvais lui glisser un papier
où j’aurais écrit : Je suis prisonnière. Tuez Célénie et nous partirons
ensemble… Partir ensemble… vers sa vie… vers une vie où je ne me souviendrai
même plus que je suis Minne…
Elle
s’étonne un peu de l’inertie de son « ravisseur » qui somnole,
élégant et sans linge, au pied d’un sycomore. Mais elle réfléchît, s’explique
cette veulerie exténuée, cette pâleur d’herbe des caves : « Combien
en a-t-il tué cette nuit ? » Elle cherche, d’un coup d’œil furtif, le
sang qui pourrait marquer les ongles de son inconnu… Point de sang ! Des
doigts fins trop pointus, et, toujours, une cigarette, allumée ou éteinte,
entre le pouce et l’index… Le beau chat, dont les yeux veillent sous les
paupières dormantes ! Que son bondissement serait terrible, pour occire
Célénie et emporter Minne !
* * *
Maman,
elle aussi, a remarqué l’inconnu à la méridienne. Elle presse le pas, rougit,
et soupire longuement quand le péril est dépassé, l’avenue Gourgaud franchie…
–
Tu vois souvent cet homme assis par terre, Minne ?
–
Un homme assis par terre ?
–
Ne te retourne pas !… Un homme assis par terre au coin de l’avenue… J’ai
toujours peur que ces gens-là ne guettent un mauvais coup à faire dans le
quartier !
Minne
ne répond rien. Tout son petit être secret se dilate d’orgueil :
« C’est moi qu’il guette ! C'est pour moi seule qu’il est là !
Maman ne peut pas comprendre… »
Vers
le huitième jour, Minne est frappée d’une idée, qu’elle nomme tout de suite une
révélation : cette pâleur mate, ces cheveux noirs qui moutonnent en
boucles… c'est Le Frisé ! C'est Le Frisé lui-même ! Les journaux
l’ont dit : « On n’a pas pu parvenir à s’emparer du Frisé… » Il
est au coin du boulevard Berthier et de l’avenue Gourgaud, Le Frisé, il est
amoureux de Minne et pour elle, tous les jours, expose sa vie…
Minne
palpite, ne dort plus, se lève la nuit pour chercher sous sa fenêtre l’ombre du
Frisé.
« Cela
ne peut se prolonger longtemps, se dit-elle. Un soir, il sifflera sous la
fenêtre, je descendrai par une échelle ou une corde à nœuds, et il m’emportera
sur une motocyclette, jusqu’aux carrières où l’attendront ses sujets assemblés.
Il dira : « Voici votre Reine ! Et… et… ce sera
terrible ! »
Un
jour, Le Frisé manqua au rendez-vous. Devant Maman navrée, Minne oublia de
déjeuner… Mais le lendemain, ni le surlendemain, ni les jours suivants, point
de Frisé somnolent et souple, qui ouvrait sur Minne des yeux si soudains
lorsqu’elle le frôlait…
Oh !
les pressentiments de Minne ! « Je le savais bien, moi, qu’il était
Le Frisé ! et maintenant il est en prison, à la guillotine
peut-être !… » Devant les larmes inexplicables, la fièvre de Minne,
Maman, éperdue, envoie chercher l’oncle Paul, qui prescrit bouillon, poulet,
vin tonique et léger, et départ pour la campagne…
Durant
que Maman emplit les malles avec une activité de fourmi qui sent venir l’orage,
Minne appuie, dolente et oisive, son front aux vitres, et rêve… « Il est
en prison pour moi. Il souffre pour moi, il languit et il écrit dans son cachot
des vers d’amour : À une inconnue… »
Minne,
éveillée en sursaut par un grincement de poulie, ouvre des yeux épouvantés sur
la chambre paisible : « Où suis-je ? »
Arrivée
depuis trois jours chez l’oncle Paul, Minne n'est pas encore habituée à sa
maison des champs. Elle cherche, au sortir de son tumultueux sommeil, peuplé de
rêves fumeux, l’ombre bleue et claire de sa chambre parisienne, l’odeur
citronnée de son eau de toilette… Ici, à cause des volets pleins c’est la nuit
noire, malgré les coqs qui crient, les portes qui battent, le tintement de
vaisselle qui monte de la salle à manger où Célénie dispose les tasses du petit
déjeuner, la nuit massive, percée seulement, à la fenêtre, d’un rai d’or vif,
mince comme un crayon…
Ce
petit bâton étincelant guide Minne, qui va pieds nus, à tâtons, ouvrir les
persiennes et recule, aveuglée de lumière… Elle reste là, les mains sur les
yeux, l’air, dans sa longue chemise, d’un ange repentant…
Quand
le soleil a percé la coquille rose de sa main, elle retourne à son lit,
s’assied, saisit son pied nu, sourit à la fenêtre où dansent des guêpes et
ressemble à présent, la bouche entrouverte et les yeux naïfs, à un baby
de magazine anglais. Mais les sourcils s’abaissent, une pensée habite soudain
les larges prunelles qui se moirent comme un étang. Minne songe que tout le
monde ne jouit pas de cette lumière bourdonnante, qu’il y a, dans une grande
ville, un cachot sombre, où rêve, sur son grabat, un inconnu aux cheveux noirs
en boucles…
Il
faut pourtant s’habiller, descendre, humer le lait qui mousse, rire,
s’intéresser à la santé de l’oncle Paul… « C'est la vie ! »
soupire Minne en peignant ses cheveux, que le soleil pénètre et dévore comme
s’ils étaient en verre filé.
Au
pas léger de Minne, le plancher gémit. Si elle reste immobile, les fauteuils
empire s’étirent, craquent, éclatent, le bois du lit leur répond. La maison
desséchée et sonore pétille, comme travaillée d’un sourd incendie. Debout
depuis deux siècles dans le soleil et le vent, sa charpente chaude gémit sans
cesse, et on l’appelle, dans le pays, la Maison Sèche.
Minne
l’aime pour ses vastes dimensions, pour son salon à tout faire qu’un perron de
cinq marches sépare seul du jardin, pour ses parquets de bois blanc tiède aux
pieds nus, pour les dix hectares, parc et verger, qui l’entourent. En petite
Parisienne accoutumée aux nuances discrètes, elle s’étonne qu’en sa chambre
tant de nuances crues réjouissent les yeux. Le papier à rayures d’un rose foncé
s’accorde au couvre-lit de perse treillagé de liserons bleus, de guirlandes
vertes ; des rideaux de mousseline orangée pendent aux fenêtres, et le
bignonier, lourd de fleurs, balance jusque dans la chambre d’ardents bouquets…
Minne, pale comme une nuit de lune, se réchauffe, un peu blessée, à ce feu de
couleurs, et parfois, toute nue au soleil, un miroir à la main, cherche en
vain, à travers son corps mince, l’ombre plus noire de son squelette élégant…
–
Une lettre pour toi, Minne… Ça, c'est Femina ; ça, c’est le Journal
de la Santé et puis la Chronique médicale, et puis un prospectus…
–
Il n’y a rien pour moi ? implore Antoine.
L’oncle
Paul émerge, tout jaune, du bol de lait qu’il tient à deux mains :
–
Mon pauvre garçon, tu es extraordinaire ! Tu n’écris à personne, pourquoi
veux-tu qu’on t’écrive ?… Fais-moi la grâce de me répondre !
–
Je ne sais pas, dit Antoine.
La
boutade de son père l’agace ; l’ironie supérieure de Minne l’exaspère.
Elle ne prend aucune part à la discussion, elle boit son lait à petites
gorgées, reprend haleine de temps en temps, et regarde la fenêtre ouverte,
fixement, comme elle faisait boulevard Berthier. Ses yeux noirs reflètent
étrangement le vert du jardin…
« Elle
est bien fière pour une lettre ! » se dit Antoine.
Fière ?
il n’y paraît pas. Elle a posé l’enveloppe fermée près de son assiette et vide
son bol de lait avant de l’ouvrir.
–
Viens voir, Minne ! appelle Antoine, qui feuillette Femina. C'est
épatant… Il y a des photos de la journée des Drags… Oh ! on voit
Polaire !
–
Qui, Polaire ? daigne questionner Minne.
Antoine
s’esclaffe, reprenant du coup tous ses avantages :
–
Ah ! ben, vrai ! tu ne connais pas Polaire ?
La
rêveuse petite figure de Minne devient méfiante :
–
Non. Et toi ?
–
Quand je dis connaître, naturellement, je ne lui dis pas bonjour dans la
rue… C'est une actrice. Je l’ai vue à une représentation de charité. Elle était
avec trois autres ; elle faisait une pierreuse…
–
Antoine ! gronde la voix douce de Maman.
–
Oui, ma tante… Une femme, je veux dire, des boulevards extérieurs.
Les
yeux de Minne grandissent, brillent :
–
Ah !… Elle était habillée comment ?
–
Épatante ! un corsage rouge, un tablier, et puis les cheveux comme ça
jusque dans les yeux, et puis une casquette…
–
Comment, une casquette ? interrompt Minne, choquée par l’inexactitude du
détail.
–
Oui, en soie, très haute. C’était tout à fait ça…
Minne
se détourne, désintéressée :
–
Moi, je n’aurais pas mis de casquette, dit-elle avec simplicité.
Elle
regarde Antoine, sans le voir, machinalement. Il s’agite, gêné par la beauté de
Minne, par la petite flamme diabolique de ses yeux noirs. Il enfonce dans sa
poche un mouchoir mal roulé qui fait gros, brosse d’un revers de main le duvet
de sa lèvre, et ramasse la cloche de paille jetée sous la chaise.
–
Je vais manger des mirabelles, déclare-t-il.
–
Pas trop ! prie Maman.
–
Laisse donc, dit l’oncle Paul derrière son journal, ça le purge.
Antoine
rougit violemment et sort comme si son père l’avait maudit.
Minne,
en tablier rose, se lève et noue sous son menton les brides d’une capeline de
lingerie, qui la rajeunit encore. Toute gentille, elle tend à Maman la lettre
bleue :
– Garde-moi
ma lettre, maman. C’est d’Henriette Deslandres, ma voisine de cours. Tu peux la
lire, tu sais, maman. Je n’ai pas de secrets. Adieu, maman. Je vais manger des
prunes.
L’herbe
du verger éblouit, miroite de toutes ses lances de gazon, vernies et coupantes.
Minne la traverse à grandes enjambées, comme si elle fendait une eau
courante ; il en jaillit, en éclaboussures, mille sauterelles, bleues en
l’air, grises à terre. Le soleil traverse la capeline ruchée de Minne, cuit ses
épaules d’un feu si vif qu’elle frissonne. Les fleurs de panais sauvage font la
roue, encensent le passage de Minne d’une odeur écœurante et douce. Minne se
dépêche parce que les pointes de l’herbe, enfilées aux mailles de ses bas, la
piquent : si c'étaient des bêtes ?
La
prairie ondulée creuse des combes où l’herbe bleuit ; par-dessus la
clôture à demi ruinée, les petites montagnes rondes et régulières semblent
continuer la houle du sol…
« Est-il
bête, cet Antoine, de ne pas m’avoir attendue ! S’il venait un serpent,
pendant que je suis toute seule ?… Eh bien, je tâcherais de l’apprivoiser.
On siffle, et ils viennent. Mais comment saurais-je si c'est une vipère ou une
couleuvre ?…»
Antoine
est assis sur les roches plates qui se montrent à fleur de terre. Il a vu venir
Minne et appuie deux doigts à sa tempe, d’un air pensif et distingué.
–
C'est toi ? dit-il comme au théâtre.