
Colette
L’INGÉNUE LIBERTINE
(1909)
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Table des matières
Je
ne voulais, lorsque j’écrivis Minne, qu’écrire une nouvelle, avec l’espoir que
je la signerais de mon nom. Il fallait donc, pour détourner d’elle une
convoitise qui s’adressait d’habitude aux dimensions du roman, que ma nouvelle
fût assez brève. Elle le fut : pas longtemps. Son succès la perdit :
j’entendis d’une bouche conjugale des paroles de louange, et d’autres paroles
aussi qui furent trop insistantes pour que je leur donne une place dans cet
Avertissement. Il me fallut délayer Minne quelque peu.
Que
ceux qui n’ont jamais désiré la paix comme le plus grand des biens me jettent
la première pierre : je dus écrire encore Les Égarements de Minne,
que je ne pus jamais considérer comme un bon roman.
Fut-il
meilleur lorsque, redevenu plus tard ma propriété, abrégé, soulagé, je le
soudai à Minne
pour constituer un seul volume sous le titre : L’Ingénue
libertine ? Je voudrais bien le croire, mais je crains que cette
édition définitive elle-même ne parvienne pas à m’en donner la certitude, ni à
me réconcilier complètement avec les premiers aspects de ma carrière de
romancière.
COLETTE.
« Minne ?…
Minne chérie, c'est fini, cette rédaction ! Minne, tu vas abîmer tes
yeux ! »
Minne
murmure d’impatience. Elle a déjà répondu trois fois : « Oui,
maman » à Maman qui brode derrière le dossier de la grande bergère…
Minne
mordille son porte-plume d’ivoire, si penchée sur son cahier qu’on voit
seulement l’argent de ses cheveux blonds, et un bout de nez fin entre deux
boucles pendantes.
Le
feu parle tout bas, la lampe à huile compte goutte à goutte les secondes, Maman
soupire. Sur la toile cirée de sa broderie – un grand col pour Minne –
l’aiguille, à chaque point, toque du bec. Dehors, les platanes du boulevard
Berthier ruissellent de pluie, et les tramways du boulevard extérieur grincent
musicalement sur leurs rails.
Maman
coupe le fil de sa broderie… Au tintement des petits ciseaux, le nez fin de
Minne se lève, les cheveux d’argent s’écartent, deux beaux yeux foncés
apparaissent, guetteurs… Ce n'est qu’une fausse alerte ; Maman enfile
paisiblement une autre aiguillée, et Minne peut se pencher de nouveau sur le
journal ouvert, à demi dissimulé sous son cahier de devoirs d'Histoire… Elle
lit lentement, soigneusement, la rubrique Paris la nuit :
« Nos
édiles se doutent-ils seulement que certains quartiers de Paris, notamment les
boulevards extérieurs, sont aussi dangereux, pour le promeneur qui s’y
aventure, que la Prairie l’est pour le voyageur blanc ? Nos modernes
apaches y donnent carrière à leur naturelle sauvagerie, il ne se passe pas de
nuit sans qu’on ramasse un ou plusieurs cadavres.
« Remercions
le Ciel – il vaut mieux s’en remettre à lui qu’à la police – quand ces
messieurs se bornent à se dévorer entre eux, comme cette nuit, où deux bandes
rivales se rencontrèrent et se massacrèrent littéralement. La cause du
conflit ? “Cherchez la femme !” Celle-ci, une fille Desfontaines,
dite Casque-de-Cuivre à cause de ses magnifiques cheveux roux, allume toutes
les convoitises d’une douteuse population masculine. Inscrite aux registres de
la préfecture depuis un an, cette créature, qui compte à peine seize printemps,
est connue sur la place pour son charme équivoque et son caractère audacieux.
Elle boxe, lutte, et joue du revolver à l’occasion. Bazille, dit La Teigne, le
chef de la bande des Frères de Belleville, et Le Frisé, chef des Aristos de
Levallois-Perret, un souteneur dangereux dont on ignore le véritable nom, se
disputaient cette nuit les faveurs de Casque-de-Cuivre. Des menaces on en vint
aux couteaux. Sidney, dit la Vipère, déserteur belge, grièvement blessé, appela
Le Frisé à son aide, les acolytes de la Teigne sortirent leurs revolvers, et
alors commença une véritable boucherie. Les agents, arrivés après le combat,
selon leur immuable tradition, ont ramassé cinq individus laissés pour
morts ; Defrémont et Busenel, Jules Bouquet, dit Bel-œil, et Blaquy, dit
la Boule, ont été transportés d’urgence à l’hôpital, ainsi que le sujet de
Léopold, Sidney la Vipère.
« Quant
aux chefs de bandes et à la Colombine, cause première du duel, on n’a pu mettre
la main dessus. Ils sont activement recherchés. »
Maman
rouie sa broderie. Vite, le journal disparaît sous le cahier, où Minne
griffonne, au petit bonheur :
« Par
ce traité, la France perdait deux de ses meilleures provinces. Mais elle devait
quelque temps après en signer un autre beaucoup plus avantageux. »
Un
point… un trait d’encre à la règle au bas du devoir d'Histoire… le papier
buvard qu’elle lisse de sa main longue et transparente – et Minne, victorieuse,
s’écrie :
–Fini !
–
Ce n’est pas trop tôt ! dit Maman soulagée, va vite au lit, ma souris
blanche ! Tu as été longue, ce soir. C’était donc bien difficile, ce
devoir ?
–
Non, répond Minne qui se lève. Mais j'ai un peu mal à la tête.
Comme
elle est grande ! Aussi grande que Maman, presque. Une très longue petite
fille, une enfant de dix ans qu’on aurait tirée, tirée… Étroite et plate dans
son fourreau de velours vert empire, Minne s’allonge encore, les bras en l’air.
Elle passe ses mains sur son front, rejette en arrière ses cheveux pâles. Maman
s’inquiète :
–
Bobo ? Une compresse ?
–
Non, dit Minne. Ce n'est pas la peine. Ce sera parti demain.
Elle
sourit à Maman, de ses yeux marron foncé, de sa bouche mobile dont les coins
nerveux remuent. Elle a la peau si claire, les cheveux si fins aux racines,
qu’on ne voit pas où finissent les tempes. Maman regarde de près cette petite
figure qu’elle connaît veine par veine, et se tourmente, une fois de plus, de
tant de fragilité. « On ne lui donnerait jamais ses quatorze ans huit
mois… »
–
Viens, Minne chérie, que je roule tes boucles !
Elle
montre un petit fagot de rubans blancs.
–
Oh ! S’il te plaît, non, maman. À cause de mon mal de tête, pas ce
soir !
–
Tu as raison, mon joli. Veux-tu que je t’accompagne jusqu’à ta chambre ?
As-tu besoin de moi ?
–
Non, merci, maman. Je vais me coucher vite.
Minne
prend l’une des deux lampes à huile, embrasse Maman et monte l’escalier, sans
peur des coins noirs, ni de l’ombre de la rampe qui grandit et tourne devant
elle, ni de la dix-huitième marche qui crie lugubrement. À quatorze ans et huit
mois, on ne croit plus aux fantômes…
« Cinq !
Songe Minne. Les agents en ont ramassé cinq, laissés pour morts. Et le Belge
aussi qui a reçu un mauvais coup ! Mais elle, Casque-de-Cuivre, on ne l’a
pas prise, ni les deux chefs, Dieu merci !… »
En
jupon de nanzouk blanc, en corset-brassière de coutil blanc, Minne se regarde
dans la glace :
« Casque-de-Cuivre !
Des cheveux rouges, c'est beau ! Les miens sont trop pâles… Je sais
comment elles se coiffent… »
À
deux mains, elle relève ses cheveux de soie, les roule et les épingles en coque
hardie, très haut, presque sur le front. Dans un placard elle prend son tablier
rose du matin, celui qui a des poches en forme de cœur. Puis elle interroge la
glace, le menton levé… Non, l’ensemble reste fade. Qu’est-ce qui manque
donc ? Un ruban rouge dans les cheveux. Là ! Un autre au cou, noué de
côté. Et, les mains dans les poches du tablier, ses coudes maigriots en dehors,
Minne, charmante et gauche, se sourit et constate :
« Je
suis sinistre. »
Minne
ne s’endort jamais tout de suite. Elle entend, au-dessous d’elle, Maman fermer
le piano, tirer les rideaux qui grincent sur leurs tringles, entrouvrir la
porte de la cuisine pour s’assurer qu’aucune odeur de gaz ne filtre par les
robinets du fourneau, puis monter à pas lents, tout empêtrée de sa lampe, de sa
corbeille à ouvrage et de sa jupe longue.
Devant
la chambre de Minne, Maman s’arrête une minute, écoute… Enfin, la dernière
porte se ferme, on ne perçoit plus que les bruits étouffés derrière la cloison.
Minne
est étendue toute raide dans son lit, la nuque renversée, et sent ses yeux
s’agrandir dans l’ombre. Elle n’a pas peur. Elle épie tous les bruits comme une
petite bête nocturne, et gratte seulement le drap avec les ongles de ses
orteils.
Sur
le rebord en zinc de la fenêtre, une goutte de pluie tombe de seconde en
seconde, lourde et régulière comme le pas du sergent de ville qui arpente le
trottoir.
« Il
m’agace, ce sergent de ville ! songe Minne. À quoi ça peut-il servir, des
gens qui marchent si gros ? Les… les Frères de Belleville, et les Aristos…
on ne les entend pas, eux, ils marchent comme des chats. Ils ont des souliers
de tennis, ou bien des pantoufles brodées au point croisé… Comme il
pleut ! Je pense bien qu’ils ne sont pas dehors à cette heure-ci !
Pourtant, La Teigne et l’autre, le chef des Frères, Le Frisé, où
sont-ils ? Enfuis, cachés dans… dans des carrières. Je ne sais pas s’il y
a des carrières par ici… Oh ! ce gros pas ! Pouf ! pouf, pouf
pouf… Et s’il y en avait un, tout d’un coup, qui vienne par-derrière et qui lui
enfonce un couteau dans sa vilaine nuque, au sergent de ville ! Devant la
porte, juste pendant qu’il passe !… Ah ! ah ! j’entends Célénie
demain matin : « Madame, madame ! il y a un agent de tué devant
la porte ! » C'est pour le coup qu’elle se trouverait mal !…
Et
Minne, blottie dans son lit blanc, ses cheveux de soie balayés d’un côté et
découvrant une oreille menue, s’endort avec un petit sourire.
Minne
dort et Maman songe. Cette petite fille si mince, qui repose à côté d’elle,
remplit et borne l’avenir de Madame… qu’importe son nom ? elle s’appelle
Maman, cette jeune veuve craintive et casanière. Maman a cru souffrir beaucoup,
il y a dix ans, lors de la mort soudaine de son mari ; puis ce grand
chagrin a pâli dans l’ombre dorée des cheveux de Minne fragile et nerveuse, les
repas de Minne, les cours de Minne, les robes de Minne… Maman n’a pas trop de
temps pour y penser, avec une joie et une inquiétude qui ne se blasent ni l’une
ni l’autre.
Pourtant,
Maman n’a que trente-trois ans, et il arrive qu’on remarque dans la rue sa
beauté sage, éteinte sous des robes d’institutrice. Maman n’en sait rien. Elle
sourit, quand les hommages vont aux surprenants cheveux de Minne, ou rougit
violemment, lorsqu’un vaurien apostrophe sa fille, il n’y a guère d’autres
événements dans sa vie occupée de mère-fourmi. Donner un beau-père Minne ?
vous n’y pensez pas. Non, non, elles vivront toutes seules dans le petit hôtel
du boulevard Berthier qu’a laissé papa à sa femme et sa fille, toutes seules…
jusqu’à l’époque, confuse et terrible comme un cauchemar, où Minne s’en ira
avec un monsieur de son choix…
L’oncle
Paul, le médecin, est là pour veiller de temps en temps sur elles deux, pour
soigner Minne en cas de maladie et empêcher Maman de perdre la tête ; le
cousin Antoine amuse Minne pendant les vacances. Minne suit les cours des demoiselles
Souhait pour s’y distraire, y rencontrer des jeunes filles bien élevées et, mon
Dieu, s’y instruire à l’occasion… « Tout cela est bien arrangé », se
dit Maman qui redoute l’imprévu. Et si l’on pouvait aller ainsi jusqu’à la fin
de la vie, serrées l’une contre l’autre dans un tiède et étroit bonheur, comme
la mort serait vite franchie, sans péché et sans peine !…
–
Minne chérie, c'est sept heures et demie.
Maman
a dit cela à mi-voix, comme pour s’excuser.
Dans
l’ombre blanche du lit, un bras mince se lève, ferme son poing et retombe.
Puis
la voix de Minne faible et légère demande :
–
Il pleut encore ?
Maman
replie les persiennes de fer. Le murmure des sycomores entre par la fenêtre,
avec un rayon de jour vert et vif, un souffle frais qui sent l’air et
l’asphalte.
–
Un temps superbe !
Minne,
assise sur son lit, fourrage les soies emmêlées de sa chevelure. Parmi la
clarté des cheveux, la pâleur rose de son teint, la noire et liquide lumière de
ses yeux étonne. Beaux yeux, grands ouverts et sombres, où tout pénètre et se
noie, sous l’arc élégant des sourcils mélancoliques… La bouche mobile sourit,
tandis qu’ils restent graves… Maman se souvient, en les regardant, de Minne
toute petite, d’un bébé délicat tout blanc, la peau, la robe, le duvet de la
chevelure, un poussin argenté qui ouvrait des yeux étonnants, des yeux sévères,
tenaces, noirs comme l’eau ronde d’un puits…
Pour
l'instant, Minne regarde remuer les feuilles d’un air vide. Elle ouvre et
resserre les doigts de ses pieds, comme font les hannetons avec leurs antennes…
La nuit n’est pas encore sortie d’elle. Elle vagabonde à la suite de ses rêves,
sans entendre Maman qui tourne par la chambre, Maman tendre et toute fraîche en
peignoir bleu, les cheveux nattés…
–
Tes bottines jaunes, et puis ta petite jupe bleu marine et une chemisette… une
chemisette comment ?
Enfin
réveillée, Minne soupire et détend son regard :
–
Bleue, maman, ou blanche, comme tu voudras.
Comme
si d’avoir parlé lui déliait les membres, Minne saute sur le tapis, se penche à
la fenêtre : il n’y a pas de sergent de ville étendu en travers du
trottoir, un couteau dans la nuque…
« Ce
sera pour une autre fois », se dit Minne, un peu déçue.
L’arôme
vanillé du chocolat s'est glissé dans la chambre et stimule sa toilette
minutieuse de petite femme soignée ; elle sourit aux fleurs roses des
tentures. Des roses partout sur les murs, sur le velours anglais des fauteuils,
sur le tapis à fond crème, et jusqu’au fond de cette cuvette longue, montée sur
quatre pieds laqués en blanc… Maman a voulu superstitieusement des roses, des
roses autour de Minne, autour du sommeil de Minne…
–
J’ai faim ! dit Minne qui, devant la glace, noue sa cravate sur son col
blanc luisant d’empois.
Quel
bonheur ! Minne a faim ! voilà Maman contente pour la journée. Elle
admire sa grande fille, si longue et si peu femme encore, le torse enfantin
dans la chemisette à plis, les épaules frêles où roulent les beaux cheveux en
copeaux brillants…
–
Descendons, ton chocolat t’attend.
Minne
prend son chapeau des mains de Maman et dégringole l’escalier, leste comme une
chèvre blanche. Elle court, pleine de l’heureuse ingratitude qui embellit les
enfants gâtés, et flaire son mouchoir où Maman a versé deux gouttes de verveine
citronnelle…
Le
cours des demoiselles Souhait n'est pas un cours pour rire. Demandez à toutes
les mères qui y conduisent leurs filles ; elles vous répondront :
« C'est ce qu’il y a de mieux fréquenté dans Paris ! » Et on
vous citera coup sur coup les noms de mademoiselle X…, des petites Z…, de la
fille unique du banquier H… On vous parlera des salles bien aérées, du
chauffage à la vapeur, des voitures de maître qui stationnent devant la porte,
et il est à peu près sans exemple qu’une maman, séduite par ce luxe hygiénique,
éblouie par des noms connus et fastueux, s’aventure jusqu’à éplucher le
programme d’études.
Tous
les matins, Minne, accompagnée tantôt de Maman, tantôt de Célénie, suit les
fortifications jusqu’au boulevard Malesherbes où le cours Souhait tient ses
assises. Bien gantée, une serviette de maroquin sous le bras, droite et
sérieuse, elle salue d’un regard l’avenue Gourgaud verte et provinciale, d’une
caresse les chiens et les enfants du peintre Thaulow qui vagabondent en maîtres
sur l’avenue déserte.
Minne
connaît et envie ces enfants blonds et libres, ces petits pirates du Nord qui
parlent entre eux un norvégien guttural… « Tout seuls, sans bonne, le long
des fortifications !… Mais ils sont trop jeunes, ils ne savent que jouer…
Ils ne s’intéressent pas aux choses intéressantes… »
Arthur
Dupin, le styliste du Journal, a ciselé un nouveau chef-d’œuvre :
ENCORE
NOS APACHES ! – CAPTURE IMPORTANTE.
LE
FRISÉ INTROUVABLE.
« Nos
lecteurs ont encore présent à l’esprit le récit lugubre et véridique de la nuit
de mardi à mercredi. La police n’est pas restée inactive depuis ce temps, et
vingt-quatre heures ne s’étaient pas écoulées que l'inspecteur Joyeux mettait
la main sur Vandermeer, dit L’Andouille, qui, dénoncé par un des blessés
transportés à l’hôpital, se faisait pincer dans un garni de la rue de Norvins.
De Casque-de-Cuivre, point de nouvelles. Il semblerait même que ses amis les
plus intimes ignorent sa retraite, et l’on nous fait savoir que l’anarchie
règne parmi ce peuple privé de sa reine. Jusqu’à présent, Le Frisé a réussi à
échapper aux recherches. »
Minne,
avant d’entrer dans son lit blanc, vient de relire le Journal avant de le jeter
dans sa corbeille à papiers. Elle tarde à s’endormir, s’agite et songe :
« Elle
est cachée, elle, leur reine ! Probablement aussi dans une carrière. Les
agents ne savent pas chercher. Elle a des amis fidèles, qui lui
apportent de la viande froide et des œufs durs, la nuit… Si on découvre sa
cachette, elle aura toujours le temps de tuer plusieurs personnes de la police
avant qu’on la prenne… Mais, voilà, son peuple se mutine ! Et les Aristos
de Levallois vont se disperser aussi, privés du Frisé… Ils auraient dû élire
une vice-reine, pour gouverner en l’absence de Casque-de-Cuivre…»
Pour
Minne, tout cela est monstrueux et simple à la manière d’un roman d’autrefois.
Elle sait, à n’en point douter, que la bordure pelée des fortifications est une
terre étrange, où grouille un peuple dangereux et attrayant de sauvages, une
race très différente de la nôtre, aisément reconnaissable aux insignes qu’elle
arbore : la casquette de cycliste, le jersey noir rayé de vives nuances,
qui colle à la peau comme un tatouage bariolé. La race produit deux types
distincts :
1°
Le Trapu, qui balance en marchant des mains épaisses comme des biftecks crus,
et dont les cheveux, bas plantés sur le front, semblent peser sur les
sourcils ;
2°
Le Svelte. Celui-là marche indolemment, sans le moindre bruit. Ses souliers
Richelieu – qu’il remplace souvent par des chaussures de tennis – montrent des
chaussettes fleuries trouées ou non. Parfois aussi, au lieu de chaussettes, on
voit la peau délicate du cou-de-pied, nu, d’un blanc douteux, veiné de bleu…
Des cheveux souples descendent sur la joue bien rasée, en manière d’accroche-cœurs,
et la pâleur du teint fait valoir le rouge fiévreux des lèvres.
D’après
la classification de Minne, cet individu-là incarne le type noble de la race
mystérieuse. Le Trapu chante volontiers, promène à ses bras des jeunes filles
en cheveux, gaies comme lui. Le Svelte glisse ses mains dans les poches d’un
pantalon ample, et fume, les yeux mi-clos, tandis qu’à son côté une inférieure
et furieuse créature crie, pleure, et reproche… « Elle l’ennuie, invente
Minne, d’un tas de petits soucis domestiques. Lui, il ne l’écoute même pas, il
rêve, il suit la fumée de sa cigarette d’Orient… »
Car
les songeries de Minne ignorent le caporal vulgaire, et pour elle il n’est de
cigarettes qu’orientales…
Minne
admire combien, pendant le jour, les mœurs de la race singulière restent
patriarcales. Lorsqu’elle revient de son cours, vers midi, elle
« les » aperçoit, nombreux, au flanc du talus où leurs corps étendus
pendent, assoupis. Les femelles de la tribu, accroupies sur leurs talons,
ravaudent et se taisent, ou lunchent comme à la campagne, des papiers gras sur
leurs genoux. Les mâles, forts et beaux, dorment. Quelques-uns de ceux qui
veillent ont jeté leurs vestes, et des luttes amicales entretiennent la
souplesse de leurs muscles…
Minne
les compare aux chats qui, le jour, dorment, lustrent leur robe, aiguisent
leurs griffes courbes au bois des parquets. La quiétude des chats ressemble à
une attente. La nuit venue, ce sont des démons hurleurs, sanguinaires, et leurs
cris d’enfants étranglés parviennent jusqu’à Minne pour troubler son sommeil.
La
race mystérieuse ne crie point la nuit ; elle siffle. Des coups de
sifflets vrillants, terribles, jalonnent le boulevard extérieur, portent de
poste en poste une téléphonie incompréhensible. Minne, à les entendre, frémit
des cheveux aux orteils, comme traversée d'une aiguille…
« Ils
ont sifflé deux fois… une espèce de ui-ui-ui tremblé a répondu, loin,
là-bas… Est-ce que ça veut dire : Sauvez-vous ? ou bien :
Le coup est fait ? Peut-être qu’ils Ont fini, qu’ils ont tué la
vieille dame ? La vieille dame est maintenant au pied de son lit, par
terre, dans “une mare de sang “. Ils vont compter l’or et les billets,
s’enivrer avec du vin rouge et dormir. Demain, sur le talus, ils raconteront la
vieille dame à leurs camarades, et ils partageront le butin…
“Mais,
hélas ! leur reine est absente, et l’anarchie règne le Journal l’a
dit ! Être leur Reine avec un ruban rouge et un revolver, comprendre le
langage sifflé, LIBERTINE 27 caresser les cheveux du Frisé et indiquer les
coups à faire… La reine Minne… la reine Minne !… Pourquoi pas ? on
dit bien la reine Wilhelmine…»
Minne
dort déjà et divague encore…
Aujourd’hui,
dimanche, comme tous les dimanches, l’oncle Paul est venu déjeuner chez Maman,
avec son fils Antoine.
Ça
sent la fête de famille et la dînette, il y a un bouquet de roses au milieu de
la table, une tarte aux fraises sur le dressoir. Ce parfum de fruits et de
roses entraîne la conversation vers les vacances prochaines ; Maman songe
au verger où jouera Minne, dans le bon soleil ; son frère Paul, tout jaune
de mal au foie, espère que le changement d’air dépaysera ses coliques
hépatiques. Il sourit à Maman qu’il traite toujours en petite sœur ; sa
figure longue et creusée semble sculptée dans un buis plein de nœuds. Maman lui
parle avec déférence, penche pour l’approuver son cou serré dans le haut col
blanc. Elle porte une robe triste en voile gris, qui accentue son allure de
jeune femme habillée en grand-mère Elle a gardé un puéril respect pour ce frère
hypo-condriaque, qui a voyagé sur l’autre face du monde, qui a soigné des
nègres et des Chinois, qui a rapporté de là-bas un foie congestionné dont la
bile verdit son visage, et des fièvres d’une espèce rare… Antoine reprendrait
bien du jambon et de la salade, mais il n’ose pas. Il craint le petit
sifflement désapprobateur de son père et l’observation inévitable « Mon
garçon, si tu crois que c'est en te bourrant de salaisons que tu feras passer
tes boutons…» Antoine s'abstient, et considère Minne en dessous. De trois ans
plus âgé qu’elle, il s’intimide pourtant dès que les yeux noirs de Minne se
posent sur lui : il sent ses boutons rougir, ses oreilles s’enflammer, et
boit de grands verres d’eau.
Dix-sept
ans, c’est un âge bien difficile pour un garçon, et Antoine subit
douloureusement son ingrate adolescence. L’uniforme noir à petits boutons d’or
lui pèse comme une livrée humiliante, et le duvet qui salit sa lèvre et ses
joues fait que l’on hésite : « Est-il déjà barbu ou pas encore
lavé ? » Il faut une longue patience aux collégiens pour supporter
tant de disgrâces. Celui-ci, grand, le nez chevalin, les yeux gris bien placés,
fera sans doute un bel homme, mais qui couve dans la peau d’un assez vilain potache…
Antoine
dépêche sa salade à bouchées précautionneuses : « Ma tante a la rage
de servir de la romaine coupée en long c'est rudement embêtant à manger !
Si je rattrape une feuille avec mes lèvres, Minne dira que je mange comme une
chèvre. C’est épatant, les filles, ce que ça a du culot, avec leurs airs de ne
rien dire ! Qu’a-t-elle encore, ce matin ? Mademoiselle a les yeux
accrochés ! Elle n’a pas démuselé depuis les œufs à la coque. Des
manières !… »
Il
pose sa fourchette et son couteau sur son assiette, essuie sa bouche ombrée de
noir et dévisage Minne d’un œil froid et arrogant. Cependant qu’elle semble le
dédaigner – de quelle hauteur ! – il songe :
« C'est
égal, elle est plus jolie que la sœur de Bouquetet. Ils Ont beau la chiner, à
la boîte, parce que, sur ses photographies, ses cheveux viennent blancs ;
ils n’ont guère de cousines aussi chouettes, ni aussi distinguées. Ce pied de
Bouquetet qui la trouve maigre ! C’est possible, mais je n’apprécie pas,
comme lui, les femmes au poids ! »
Minne
est assise face au grand jour, le reflet des feuilles, la réverbération du
boulevard Berthier, blanc comme une route campagnarde, la pâlissent encore.
Distraite, absorbée depuis le matin, elle fixe sans cligner, la fenêtre
éblouissante, avec une attention de somnambule. Elle suit ses visions
familières, cauchemars longuement inventés, tableaux recomposés cent fois, et
que varie la minutie des détails : la Tribu, honnie et redoutée, des
Sveltes et des Trapus coalisés assaille Paris terrifié… Un soir, vers onze
heures, les vitres tombent, des mains armées de couteaux et d’os de mouton
renversent la table paisible, la lampe gardienne… Elles égorgent confusément,
parmi des râles doux, des bondissements ouatés de chat… Puis, dans des ténèbres
rosées d’incendie, les mains enlèvent Minne, l’emportent d’une force
irrésistible, on ne sait pas ou…
–
Minne chérie, un peu de tarte ?
–
Oui, maman, merci.
–
Et du sucre en poudre ?
–
Non, maman, merci.
Inquiète
de sa Minne pâle et absente, Maman la désigne du menton à l’oncle Paul qui
hausse les épaules :
–
Peuh ! elle va très bien, cette enfant. Un peu de fatigue de croissance…
–
Ce n'est pas dangereux ?
–
Mais non, voyons ! C'est une enfant qui se forme tard, voilà tout.
Qu’est-ce que ça te fait ? Tu ne veux pas la marier cette année, n’est-ce
pas ?
–
Moi ? grand Dieu !…
Maman
se couvre les oreilles des deux mains, ferme les yeux comme si elle avait vu la
foudre tomber de l’autre côté du boulevard Berthier.
–
Qu’est-ce qui te fait rire, Minne ? demande l’oncle Paul.
–
Moi ?
Minne
décroche enfin son regard de la fenêtre ouverte :
–
Je ne riais pas, oncle Paul.
–
Mais si, petit singe, mais si…
Sa
longue main osseuse tire amicalement une des anglaises de Minne, défrise et
refrise le brillant copeau d’argent blond…
–
Tu ris encore ! C'est cette idée de te marier, hein ?
–
Non, dit Minne sincèrement. Je riais d’une autre idée…
« Mon
idée, poursuit Minne au fond d’elle-même, c'est que les journaux ne savent
rien, ou qu’on les paie pour se taire… J’ai cherché à toutes les pages du Journal,
sans que Maman me voie… C'est tout de même joliment commode, une maman comme la
mienne, qui ne voit jamais rien !… »
Oui,
c'est commode… Il est bien évident que l’insoluble problème de l’éducation d’une
jeune fille n’a jamais troublé l’âme simplette de Maman. Maman n’a tremblé,
devant Minne, depuis presque quinze ans, que de crainte et d’admiration. Quel
dessein mystérieux a formé, en elle, cette enfant d’une inquiétante sagesse,
qui parle peu, rit rarement, éprise en secret du drame, de l’aventure
romanesque, de la passion, la passion qu'elle ignore, mais dont elle murmure
tout bas le mot sifflant, comme on essaie la lanière neuve d’un fouet ?
Cette enfant froide, qui ne connaît ni la peur, ni la pitié, et se donne en
pensée à de sanguinaires héros, ménage pourtant, avec une délicatesse un peu
méprisante, la sensibilité naïve de sa mère, gouvernante tendre, nonne vouée au
seul culte de Minne…
Ce
n’est pas par crainte que Minne cache ses pensées à sa mère. Un instinct
charitable l’avertit de demeurer, aux yeux de Maman, une grande petite fille
sage, soigneuse comme une chatte blanche, qui dit « oui, maman “ et
« non, maman », qui va au cours et se couche à neuf heures et demie…
« Je lui ferais peur », se dit Minne en posant sur sa mère, qui verse
le café dans les tasses, ses calmes yeux insondables…
La
chaleur de juillet est venue tout d’un coup. La Tribu, sous les fenêtres de
Minne, halète dans l’ombre maigre, sur la pente pelée du talus. Les rares bancs
du boulevard Berthier s’encombrent de dormeurs aux membres morts dont la
casquette, posée comme un loup, masque le haut du visage. Minne, en robe de
lingerie blanche, un grand paillasson cloche sur ses cheveux légers, passe tout
près d’eux, jusqu’à frôler leur sommeil. Elle cherche à deviner les visages
masqués, et se dit : « Ils dorment. D’ailleurs, on ne lit plus dans
les journaux que des suicides et des insolations… C’est la morte-saison. »
Maman,
qui conduit Minne à son cours, l’oblige à changer de trottoir à chaque instant
et soupire :
–
Ce quartier n'est pas habitable !
Minne
n’ouvre pas de grands yeux et ne demande pas d’un air innocent :
« Pourquoi donc, maman ? » Ces petites roueries-là sont indignes
d’elle.
Parfois,
on rencontre une dame, une amie de Maman, et l’on cause cinq minutes. On parle
de Minne, naturellement, de Minne qui sourit avec politesse et tend une main
aux doigts longs et minces. Et Maman dit :
–
Mais oui, elle a encore grandi depuis Pâques ! Oh ! c’est un bien
grand bébé ! Si vous saviez comme elle est enfant ! Je me demande
comment une fillette pareille pourra devenir une femme !
Et
la dame, attendrie, se risque à caresser les beaux cheveux à reflets de nacre
que lie un ruban blanc… Cependant, le « bien grand bébé », qui lève
ses beaux yeux noirs et sourit de nouveau, divague férocement :
« Cette dame est stupide ! Elle est laide. Elle a une petite verrue
sur la joue et elle appelle ça un grain de beauté… Elle doit sentir mauvais
toute nue… Oui, oui, qu’elle soit toute nue dans la rue, et emportée par Eux,
et qu’ils dessinent, à la pointe du couteau, des signes fatidiques sut son
vilain derrière ! Qu’ils la traînent, jaune comme du beurre rance, et
qu’ils dansent sur son corps la danse de guerre, et qu’ils la précipitent dans
un four à chaux !…
* * *
Minne,
toute prête, s’agite dans sa chambre claire, nerveuse au point de piétiner.
Célénie, la grosse femme de chambre, se fait attendre… S’il était
parti !
Depuis
quatre jours, Minne le rencontre au coin de l’avenue Gourgaud et du boulevard
Berthier. Le premier jour, il dormait assis, adossé au mur et barrant la moitié
du trottoir. Célénie, effrayée, tira Minne par sa manche ; mais Minne –
elle est si distraite ! – avait déjà effleuré les pieds du dormeur, qui
ouvrit les yeux… Quels yeux ! Minne en eut le choc, le frisson des
admirations absolues… Des yeux noirs en amandes, dont le blanc bleuissait dans
le visage d’une pâleur italienne. La moustache fine, comme dessinée à l’encre
et des cheveux noirs tout bouclés de moiteur… Il avait jeté, pour dormir, sa
casquette à carreaux noirs et violets, et sa main droite serrait, du pouce et
de l’index, une cigarette éteinte.
Il
dévisagea Minne sans bouger, avec une effronterie si outrageusement flatteuse
qu’elle faillit s’arrêter…
Ce
jour-là, Minne eut cinq en histoire et, dame, comme on dit au cours
Souhait : « Cinq, c'est la honte ! » Minne s’entendit
infliger un blâme public, tandis que, soumise et les yeux ailleurs, elle vouait
silencieusement mademoiselle Souhait à des tortures ignominieusement
compliquées…
* * *
Chaque
jour, à midi, Minne frôle le rôdeur, et le rôdeur regarde Minne, toute claire
dans sa robe d’été, et qui ne détourne pas de lui ses yeux sérieux. Elle
pense : « Il m’attend. Il m’aime. Il m’a comprise. Comment lui faire
savoir que je ne suis jamais libre ? Si je pouvais lui glisser un papier
où j’aurais écrit : Je suis prisonnière. Tuez Célénie et nous partirons
ensemble… Partir ensemble… vers sa vie… vers une vie où je ne me souviendrai
même plus que je suis Minne…
Elle
s’étonne un peu de l’inertie de son « ravisseur » qui somnole,
élégant et sans linge, au pied d’un sycomore. Mais elle réfléchît, s’explique
cette veulerie exténuée, cette pâleur d’herbe des caves : « Combien
en a-t-il tué cette nuit ? » Elle cherche, d’un coup d’œil furtif, le
sang qui pourrait marquer les ongles de son inconnu… Point de sang ! Des
doigts fins trop pointus, et, toujours, une cigarette, allumée ou éteinte,
entre le pouce et l’index… Le beau chat, dont les yeux veillent sous les
paupières dormantes ! Que son bondissement serait terrible, pour occire
Célénie et emporter Minne !
* * *
Maman,
elle aussi, a remarqué l’inconnu à la méridienne. Elle presse le pas, rougit,
et soupire longuement quand le péril est dépassé, l’avenue Gourgaud franchie…
–
Tu vois souvent cet homme assis par terre, Minne ?
–
Un homme assis par terre ?
–
Ne te retourne pas !… Un homme assis par terre au coin de l’avenue… J’ai
toujours peur que ces gens-là ne guettent un mauvais coup à faire dans le
quartier !
Minne
ne répond rien. Tout son petit être secret se dilate d’orgueil :
« C’est moi qu’il guette ! C'est pour moi seule qu’il est là !
Maman ne peut pas comprendre… »
Vers
le huitième jour, Minne est frappée d’une idée, qu’elle nomme tout de suite une
révélation : cette pâleur mate, ces cheveux noirs qui moutonnent en
boucles… c'est Le Frisé ! C'est Le Frisé lui-même ! Les journaux
l’ont dit : « On n’a pas pu parvenir à s’emparer du Frisé… » Il
est au coin du boulevard Berthier et de l’avenue Gourgaud, Le Frisé, il est
amoureux de Minne et pour elle, tous les jours, expose sa vie…
Minne
palpite, ne dort plus, se lève la nuit pour chercher sous sa fenêtre l’ombre du
Frisé.
« Cela
ne peut se prolonger longtemps, se dit-elle. Un soir, il sifflera sous la
fenêtre, je descendrai par une échelle ou une corde à nœuds, et il m’emportera
sur une motocyclette, jusqu’aux carrières où l’attendront ses sujets assemblés.
Il dira : « Voici votre Reine ! Et… et… ce sera
terrible ! »
Un
jour, Le Frisé manqua au rendez-vous. Devant Maman navrée, Minne oublia de
déjeuner… Mais le lendemain, ni le surlendemain, ni les jours suivants, point
de Frisé somnolent et souple, qui ouvrait sur Minne des yeux si soudains
lorsqu’elle le frôlait…
Oh !
les pressentiments de Minne ! « Je le savais bien, moi, qu’il était
Le Frisé ! et maintenant il est en prison, à la guillotine
peut-être !… » Devant les larmes inexplicables, la fièvre de Minne,
Maman, éperdue, envoie chercher l’oncle Paul, qui prescrit bouillon, poulet,
vin tonique et léger, et départ pour la campagne…
Durant
que Maman emplit les malles avec une activité de fourmi qui sent venir l’orage,
Minne appuie, dolente et oisive, son front aux vitres, et rêve… « Il est
en prison pour moi. Il souffre pour moi, il languit et il écrit dans son cachot
des vers d’amour : À une inconnue… »
Minne,
éveillée en sursaut par un grincement de poulie, ouvre des yeux épouvantés sur
la chambre paisible : « Où suis-je ? »
Arrivée
depuis trois jours chez l’oncle Paul, Minne n'est pas encore habituée à sa
maison des champs. Elle cherche, au sortir de son tumultueux sommeil, peuplé de
rêves fumeux, l’ombre bleue et claire de sa chambre parisienne, l’odeur
citronnée de son eau de toilette… Ici, à cause des volets pleins c’est la nuit
noire, malgré les coqs qui crient, les portes qui battent, le tintement de
vaisselle qui monte de la salle à manger où Célénie dispose les tasses du petit
déjeuner, la nuit massive, percée seulement, à la fenêtre, d’un rai d’or vif,
mince comme un crayon…
Ce
petit bâton étincelant guide Minne, qui va pieds nus, à tâtons, ouvrir les
persiennes et recule, aveuglée de lumière… Elle reste là, les mains sur les
yeux, l’air, dans sa longue chemise, d’un ange repentant…
Quand
le soleil a percé la coquille rose de sa main, elle retourne à son lit,
s’assied, saisit son pied nu, sourit à la fenêtre où dansent des guêpes et
ressemble à présent, la bouche entrouverte et les yeux naïfs, à un baby
de magazine anglais. Mais les sourcils s’abaissent, une pensée habite soudain
les larges prunelles qui se moirent comme un étang. Minne songe que tout le
monde ne jouit pas de cette lumière bourdonnante, qu’il y a, dans une grande
ville, un cachot sombre, où rêve, sur son grabat, un inconnu aux cheveux noirs
en boucles…
Il
faut pourtant s’habiller, descendre, humer le lait qui mousse, rire,
s’intéresser à la santé de l’oncle Paul… « C'est la vie ! »
soupire Minne en peignant ses cheveux, que le soleil pénètre et dévore comme
s’ils étaient en verre filé.
Au
pas léger de Minne, le plancher gémit. Si elle reste immobile, les fauteuils
empire s’étirent, craquent, éclatent, le bois du lit leur répond. La maison
desséchée et sonore pétille, comme travaillée d’un sourd incendie. Debout
depuis deux siècles dans le soleil et le vent, sa charpente chaude gémit sans
cesse, et on l’appelle, dans le pays, la Maison Sèche.
Minne
l’aime pour ses vastes dimensions, pour son salon à tout faire qu’un perron de
cinq marches sépare seul du jardin, pour ses parquets de bois blanc tiède aux
pieds nus, pour les dix hectares, parc et verger, qui l’entourent. En petite
Parisienne accoutumée aux nuances discrètes, elle s’étonne qu’en sa chambre
tant de nuances crues réjouissent les yeux. Le papier à rayures d’un rose foncé
s’accorde au couvre-lit de perse treillagé de liserons bleus, de guirlandes
vertes ; des rideaux de mousseline orangée pendent aux fenêtres, et le
bignonier, lourd de fleurs, balance jusque dans la chambre d’ardents bouquets…
Minne, pale comme une nuit de lune, se réchauffe, un peu blessée, à ce feu de
couleurs, et parfois, toute nue au soleil, un miroir à la main, cherche en
vain, à travers son corps mince, l’ombre plus noire de son squelette élégant…
–
Une lettre pour toi, Minne… Ça, c'est Femina ; ça, c’est le Journal
de la Santé et puis la Chronique médicale, et puis un prospectus…
–
Il n’y a rien pour moi ? implore Antoine.
L’oncle
Paul émerge, tout jaune, du bol de lait qu’il tient à deux mains :
–
Mon pauvre garçon, tu es extraordinaire ! Tu n’écris à personne, pourquoi
veux-tu qu’on t’écrive ?… Fais-moi la grâce de me répondre !
–
Je ne sais pas, dit Antoine.
La
boutade de son père l’agace ; l’ironie supérieure de Minne l’exaspère.
Elle ne prend aucune part à la discussion, elle boit son lait à petites
gorgées, reprend haleine de temps en temps, et regarde la fenêtre ouverte,
fixement, comme elle faisait boulevard Berthier. Ses yeux noirs reflètent
étrangement le vert du jardin…
« Elle
est bien fière pour une lettre ! » se dit Antoine.
Fière ?
il n’y paraît pas. Elle a posé l’enveloppe fermée près de son assiette et vide
son bol de lait avant de l’ouvrir.
–
Viens voir, Minne ! appelle Antoine, qui feuillette Femina. C'est
épatant… Il y a des photos de la journée des Drags… Oh ! on voit
Polaire !
–
Qui, Polaire ? daigne questionner Minne.
Antoine
s’esclaffe, reprenant du coup tous ses avantages :
–
Ah ! ben, vrai ! tu ne connais pas Polaire ?
La
rêveuse petite figure de Minne devient méfiante :
–
Non. Et toi ?
–
Quand je dis connaître, naturellement, je ne lui dis pas bonjour dans la
rue… C'est une actrice. Je l’ai vue à une représentation de charité. Elle était
avec trois autres ; elle faisait une pierreuse…
–
Antoine ! gronde la voix douce de Maman.
–
Oui, ma tante… Une femme, je veux dire, des boulevards extérieurs.
Les
yeux de Minne grandissent, brillent :
–
Ah !… Elle était habillée comment ?
–
Épatante ! un corsage rouge, un tablier, et puis les cheveux comme ça
jusque dans les yeux, et puis une casquette…
–
Comment, une casquette ? interrompt Minne, choquée par l’inexactitude du
détail.
–
Oui, en soie, très haute. C’était tout à fait ça…
Minne
se détourne, désintéressée :
–
Moi, je n’aurais pas mis de casquette, dit-elle avec simplicité.
Elle
regarde Antoine, sans le voir, machinalement. Il s’agite, gêné par la beauté de
Minne, par la petite flamme diabolique de ses yeux noirs. Il enfonce dans sa
poche un mouchoir mal roulé qui fait gros, brosse d’un revers de main le duvet
de sa lèvre, et ramasse la cloche de paille jetée sous la chaise.
–
Je vais manger des mirabelles, déclare-t-il.
–
Pas trop ! prie Maman.
–
Laisse donc, dit l’oncle Paul derrière son journal, ça le purge.
Antoine
rougit violemment et sort comme si son père l’avait maudit.
Minne,
en tablier rose, se lève et noue sous son menton les brides d’une capeline de
lingerie, qui la rajeunit encore. Toute gentille, elle tend à Maman la lettre
bleue :
– Garde-moi
ma lettre, maman. C’est d’Henriette Deslandres, ma voisine de cours. Tu peux la
lire, tu sais, maman. Je n’ai pas de secrets. Adieu, maman. Je vais manger des
prunes.
L’herbe
du verger éblouit, miroite de toutes ses lances de gazon, vernies et coupantes.
Minne la traverse à grandes enjambées, comme si elle fendait une eau
courante ; il en jaillit, en éclaboussures, mille sauterelles, bleues en
l’air, grises à terre. Le soleil traverse la capeline ruchée de Minne, cuit ses
épaules d’un feu si vif qu’elle frissonne. Les fleurs de panais sauvage font la
roue, encensent le passage de Minne d’une odeur écœurante et douce. Minne se
dépêche parce que les pointes de l’herbe, enfilées aux mailles de ses bas, la
piquent : si c'étaient des bêtes ?
La
prairie ondulée creuse des combes où l’herbe bleuit ; par-dessus la
clôture à demi ruinée, les petites montagnes rondes et régulières semblent
continuer la houle du sol…
« Est-il
bête, cet Antoine, de ne pas m’avoir attendue ! S’il venait un serpent,
pendant que je suis toute seule ?… Eh bien, je tâcherais de l’apprivoiser.
On siffle, et ils viennent. Mais comment saurais-je si c'est une vipère ou une
couleuvre ?…»
Antoine
est assis sur les roches plates qui se montrent à fleur de terre. Il a vu venir
Minne et appuie deux doigts à sa tempe, d’un air pensif et distingué.
–
C'est toi ? dit-il comme au théâtre.
–
C'est moi. Qu'est-ce qu’on fait ?
–
Moi, rien. Je réfléchissais…
–
Je ne voudrais pas te déranger.
Il
tremble de la voir partir et répond maladroitement qu' « il y a place pour
deux dans le verger ! »
Minne
s’assied par terre, dénoue sa capeline pour que le vent touche ses oreilles…
Elle considère Antoine avec soin et sans ménagement, comme un meuble :
–
Tu sais, Antoine, je t’aime mieux comme ça, en chemise de flanelle, sans gilet.
Il
rougit une fois de plus.
–
Ah ! tu trouves ? Je suis mieux qu’en uniforme ?
–
Ça, oui. Seulement cette cloche de paille te donne l’air d’un jardinier.
–
Merci !
–
J’aimerais mieux, poursuit Minne sans l’entendre, une… oui, une casquette.
–
Une casquette ! Minne, tu as un grain, tu sais !
–
Une casquette de cycliste oui… Et puis les cheveux… attends !
Elle
détend ses jarrets comme une sauterelle, vient tomber à genoux contre lui et
lui ôte son chapeau. Troublé, il ramène ses pieds sous lui et devient
grossier :
–
Vas-tu me fiche la paix, sacrée gosse !
Elle
rit des lèvres, pendant que ses yeux sérieux reflètent, tout au fond, les
petites montagnes, le ciel blanc de chaleur, une branche remuante du prunier…
Elle peigne Antoine avec un petit démêloir de poche, manie son cousin sans
plaisir, sans pudeur, comme un mannequin.
–
Ne bouge donc pas ! Là ! comme ça les cheveux sur le front, et puis
bien ramenés sur les côtés… Mais ils sont trop courts sur les côtés… C'est
égal, c’est déjà mieux. Avec une casquette à carreaux noirs et violets…
Ces
derniers mots ont évoqué trop vivement le languissant dormeur des fortifs ;
elle se tait, laisse son mannequin et s’assied sans mot dire. « Encore une
lune ! » songe Antoine.
Lui
non plus ne dit rien, remué de rancune et d’envie confuse. Cette Minne si près
de lui – il aurait compté ses cils ! – ces petites mains maigres, froides
comme des souris, les doigts pointus courant sur les tempes, dans les oreilles…
Le grand nez d’Antoine palpite, pour rassembler ce qui flotte encore du parfum
de verveine citronnelle… Assis, humble et mécontent, il attend quelque reprise
des hostilités. Mais elle rêve, les mains croisées, le regard vague devant
elle, inattentive à la gêne d’Antoine, à sa laideur don-quichottesque :
grand nez osseux et bon, grands yeux cernés d’adolescent, grande bouche
généreuse aux dents carrées et solides, teint inégal, enflammé au menton de
quelques rougeurs…
Soudain,
Minne s’éveille serre les lèvres, tend un doigt pointu :
–
Là-bas ! dit-elle.
–
Quoi ?
–
Tu le vois ?
Antoine
rabat en visière son chapeau sur ses yeux, regarde, et bâille avec
indifférence :
–
Oui, je vois. C'est le père Corne. Qu’est-ce qui te prend ?
–
Oui, c'est lui, chuchote Minne profondément.
Elle
se dresse sur ses pieds fins, jette en avant des bras de Furie :
–
Je le déteste !
Antoine
sent venir encore une « lune ». Il prend un visage neutre, où la
méfiance combat l’apitoiement :
–
Qu’est-ce qu’il t’a fait ?
–
Il m’a fait ?… Il m’a fait qu’il est laid, que l’oncle Paul lui a prêté un
morceau de verger pour planter des légumes, que je ne peux plus venir ici sans
rencontrer le père Corne, qui ressemble à un crapaud, qui pleure jaune, qui
sent mauvais, qui plante des poireaux, qui… qui… Dieu ! que je
souffre !
Elle
se tord les bras comme une petite fille qui jouerait Phèdre. Antoine craint
tout de cette ménade. Mais elle change de visage, se rassied sur la roche
plate, tire sa robe sur ses souliers. Ses yeux présagent le potin et le
mystère…
–
Et puis, tu sais, Antoine…
–
Quoi ?
–
C’est un vilain homme, le père Corne.
–
Oh ! là, là !
–
Il n’y a pas de « oh ! là, là ! » dit Minne vexée. Tu
ferais mieux de me croire et de remonter tes chaussettes. Tout le monde n’a pas
besoin de savoir que tu portes des caleçons mauves.
Ce
genre d’observations plonge Antoine dans une irritation pudique dont Minne se
délecte.
–
Et puis, il joue du flageolet dans son lit, le dimanche matin !
Antoine
se roule le dos dans l’herbe, comme un âne :
–
Du flageolet ! Non, Minne, tu es tordante ! Il ne sait pas !
–
Je n’ai pas dit qu’il savait en jouer. Je te dis qu’il en joue. Célénie l’a vu.
Il est couché, en tricot marron, avec sa tête abominable, il pleure jaune, ses
draps sont sales, et il joue du flageolet… Oh !
Un
frisson d’horreur secoue Minne de la tête aux pieds… « Les filles, c’est
toujours un peu maboul », philosophe tout bas Antoine, qui connaît depuis
quinze ans le père Corne, un vieil expéditionnaire aux yeux malades, geignard
et malpropre, dont le seul aspect suscite chez Minne une sorte de frénésie
répulsive…
–
Qu’est-ce qu’on pourrait bien lui faire, Antoine !
– À
qui ?
–
Au père Corne.
–
Je ne sais pas, moi…
–
Tu ne sais jamais, toi ! As-tu un couteau ?
Il
pose instinctivement la main sur la poche de son pantalon.
–
Si ! affirme Minne péremptoire. Prête-le !
Il
ricane, gauche comme un ours devant une chatte…
–
Dépêche-toi, Antoine !
Elle
se jette sur lui, plonge une main hardie dans la poche défendue et s’empare
d’un couteau à manche de buis… Antoine, les oreilles violettes, ne dit mot.
– Tu
vois, menteur ! Il est joli, ton couteau ! il te ressemble… Viens, le
père Corne est parti. On va jouer, Antoine ! on va jouer dans le potager
du père Corne ! Les poireaux sont les ennemis, les potirons sont les
forteresses : c’est l’armée du père Corne !
Elle
brandit, comme une petite fée redoutable, le couteau ouvert ; elle divague
tout haut et piétine les laitues :
–
Han ! aïe donc ! nous traînerons leurs cadavres et nous les
violerons !
–
Hein !
–
Nous les violerons, je dis ! Dieu, que j’ai chaud !
Elle
se jette à plat ventre sur une planche de persil. Antoine, médusé, regarde
cette enfant blonde, qui vient de proférer quelque chose de scandaleux :
–
J’entends bien… Tu sais ce que ça veut dire ?
–
Probable.
–Ah ?
Il
ôte son chapeau, le remet, gratte du talon la terre fendillée de sécheresse…
–
Que tu es bête, Antoine ! Tu espères toujours à m'en remonter. C’est Maman
qui m’a expliqué ce que ça signifie.
–
C’est… ma tante qui…
–
Un jour, dans une leçon, je lisais : « Et leurs sépultures furent
violées. » Alors, je demande à Maman : « Qu’est-ce que c'est
violer une sépulture ? » Maman dit : « C’est l’ouvrir sans
permission… » Eh bien, violer un cadavre, c'est l’ouvrir sans permission.
Tu bisques ?… Écoute la cloche du déjeuner ! tu viens ?…
À
table, Antoine s’essuie le front avec sa serviette, boit de grands verres
d’eau…
–
Tu as bien chaud, mon pauvre loup ? lui demande Maman.
–
Oui, ma tante, nous avons couru ; alors…
–
Qu’est-ce que tu racontes ? crie du bout de la table cette diablesse de
Minne. On n’a pas couru du tout. On a regardé le père Corne qui
jardinait !
L’oncle
Paul hausse les épaules :
–
Il est congestionné ce gamin-là. Mon garçon, tu me feras le plaisir de te
remettre à boire de la gentiane : ça te fera passer tes boutons.
* * *
–
Ce melon a du mal à descendre, soupire l’oncle Paul, affalé dans un fauteuil de
canne.
–
C’est l’estomac que vous avez faible, décrète le père Luzeau. Moi, je prends du
Combier avant et après mes repas, et je peux manger autant de melon et de
haricots rouges que ça me convient.
Le
père Luzeau, droit et raide dans un complet de chasse en toile kaki, fume sa
pipe, l’œil embusqué sous des poils roussâtres. Ce solide débris est une
faiblesse de l’oncle Paul qui se résigne, une fois la semaine, à héberger sa
stupidité solennelle de vieux chasseur. Le père Luzeau « pipe » avec
bruit, fleure le cabaret et le sang de lièvre, et Minne ne l’aime pas.
« Il
a l’air d’un reître, se dit-elle. On prétend que c’est un brave homme, mais il
cache son jeu. Cet œil ! il doit enlever des petits enfants et les donner
aux porcs. »
Une
soirée immobile pèse sur la campagne. Après dîner, pour fuir les lampes cernées
de moustiques, de bombyx bruns coiffés d’antennes méphistophéliques, de petits
sphinx aux yeux d’oiseaux, fourrés de duvet, l'oncle Paul et son convive, Minne
et Antoine sont venus s’asseoir sur la terrasse.
Le
feu de la cuisine, la lampe de la salle à manger dardent sur le jardin deux
pinceaux de lumière orangée. Les cigales crient comme en plein jour, et la
maison, qui a bu le soleil par tous les pores de sa pierre grise, restera tiède
jusqu’à minuit.
Minne
et Antoine, assis, jambes pendantes, sur le mur bas de la terrasse, ne disent
mot. Antoine cherche dans l’obscurité à distinguer les yeux de Minne ;
mais la nuit est si dense… Il a chaud, il est mal à l’aise dans sa peau, et
supporte patiemment cette sensation trop familière.
Minne,
immobile, regarde devant elle. Elle écoute les pas de la nuit froisser le sable
du jardin et crée dans l’ombre des figures épouvantables qui la font frémir
d’aise. Cette heure apaisée et lourde l’emplit d’impatience, et, devant tant de
beauté calme, elle évoque le Peuple aimé que gouvernent ses songes…
Nuit
accablée, où les mains cherchent le froid de la pierre ! Elle sera, le
long des fortifications, emplie de fièvre et de meurtre, traversée de
sifflements aigus… Minne se tourne, brusque, vers son cousin :
–
Siffle, Antoine !
–
Siffle quoi ?
–
Siffle un grand coup, aussi fort que tu pourras… Plus fort !… Plus fort…
Assez ! tu n’y connais rien !
Elle
joint ses mains, fait craquer toutes ses phalanges et bâille au ciel comme une
chatte.
–
Quelle heure est-il ? Il ne va pas s’en aller, ce père Luzeau ?
–
Pourquoi ? Il n’est pas tard. Tu as sommeil ?
Une
moue de mépris : sommeil !
–
Il m’agace, ce vieux !
–
Tout t’agace aussi ! C’est un brave homme, un peu bassin…
Elle
hausse les épaules et parle droit devant elle dans le noir.
–
Tout le monde est un brave homme, avec toi ! Tu n’as donc pas vu ses
yeux ? Va, je sais ce que je sais !
–
Tu sais peau de balle.
–
Sois convenable, je te prie ! À qui crois-tu parler ?… Le père Luzeau
est un vétéran du crime.
–
Un vétéran du crime, lui ! Minne, s’il t'entendait !…
–
S’il m’entendait, il n’oserait plus revenir ici ! Dans sa petite cabane de
chasseur, il attire des fillettes et puis il abuse d’elles, et il les
étrangle ! C’est comme ça que la petite Quenet a disparu.
–
Oh !
–
Oui.
Antoine
sent sa cervelle fumer. Il éclate à voix basse, prudemment :
–
Mais c’est pas vrai ! Tu sais bien que ses parents ont dit qu’elle était
partie pour Paris en compagnie d’un…
–
D’un commis voyageur, je sais. Le père Luzeau les a payés pour ne pas raconter
la vérité. Ces gens-là, ça fait tout pour l’argent.
Antoine
demeure écrasé une minute, puis son bon sens se révolte. Il s’enhardît jusqu’à
saisir, dans ses mains rudes, les poignets de Minne :
–
Écoute, Minne, on n’avance pas des horreurs comme ça sans en être sûre !
Qui t’a dit tout ça ?
Le
halo argenté, autour de la figure invisible de Minne, tremble aux secousses de
son rire :
–
Ah ! ah ! penses-tu que je serais assez bête pour te dire qui ?
Elle
dégage ses poignets, reprend sa raideur d’infante :
–
J’en sais bien d’autres, monsieur ! Mais je n’ai pas assez confiance en
vous !
Le
grand garçon tendre et gauche se sent tout de suite envie de pleurer, et prend
un ton rogue :
–
Pas confiance ! est-ce que j’ai jamais rapporté quelque chose ?
Encore ce matin, quand le père Corne est venu se plaindre pour ses légumes
abîmés, est-ce que j’ai bavardé ?
–
Il ne manquerait plus que ça ! C’est l’enfance de l’art.
–
Alors ?… supplie Antoine.
–
Alors quoi ?
–
Tu me diras encore ?…
Il
a renoncé à toute parade de dédain, il penche sa longue taille vers cette
petite reine indifférente, qui abrite tant de secrets sous ses cheveux de
poudre blonde…
–
Je verrai, dit-elle.
* * *
–
Je peux entrer, Antoine ? crie la voix aiguë de Minne derrière la porte.
Antoine,
effaré comme une vierge surprise, court de côté et d’autre en criant :
« Non ! non ! » et cherche éperdument sa cravate. Un petit
grattement d’impatience et Minne ouvre la porte :
–
Comment « non, non » ? Parce que tu es en bras de chemise ?
Ah ! mon pauvre garçon, si tu crois que ça me gêne !
Minne,
en bleu de lin, les cheveux lisses sous le ruban blanc, s’arrête devant son
cousin, qui noue d’une main nerveuse sa cravate enfin retrouvée. Elle le
dévisage de ses profonds yeux noirs, où tremble et se mire l’herbe fine des
cils. Devant ces yeux-là, Antoine admire et se détourne. Ils ont la candeur
sévère qu’on voit aux yeux des bébés très jeunes, ceux qui sont si sérieux
parce qu’ils ne parlent pas encore. Leur eau sombre boit les images, et, pour
s’y être miré un instant, Antoine, gêné en manches de chemise comme un guerrier
sans cuirasse, perd toute assurance…
–
Pourquoi mets-tu de l’eau sur tes cheveux ? questionne Minne agressive.
–
Pour que ma raie tienne, donc !
–
Ce n’est pas joli, ça te fait des cheveux plaqués de Peau Rouge.
–
Si c’est pour me dire ça que tu viens me voir quand je suis en chemise !
Minne
hausse les épaules. Elle tourne dans la chambre, joue à la dame en visite, se
penche sur une boîte vitrée, pointe un index :
–
Qu’est-ce que c’est que ce papillon-là ?
Il
se penche, chatouillé par les cheveux fins de Minne.
–
C’est un vulcain.
–
Ah !
Saisi
d’un grand courage, Antoine a pris Minne par la taille. Il ne sait pas du tout
ce qu’il va faire ensuite…
Un
parfum de citronnelle, blond comme les cheveux de Minne, lui met sous la langue
une eau acide et claire…
–
Minne, pourquoi ne m’embrasses-tu plus en me disant bonjour ?
Réveillée,
elle se dégage, reprend son air pur et grave :
–
Parce que ce n’est pas convenable.
–
Mais quand il n’y a personne ? comme maintenant ?
Minne
réfléchit, les mains pendantes sur sa robe :
–
C’est vrai, il n’y a personne. Mais ça ne me ferait aucun plaisir.
–
Qu’en sais-tu ?
Ayant
parlé, il s’effraie de son audace. Minne ne répond rien… Il se remémore, le
sang aux joues, un après-midi de lectures vilaines qui l’ont laissé, comme en
ce moment, vibrant, les oreilles chaudes et les mains gelées… Minne semble se
décider tout à coup :
–
Eh bien, embrasse-moi. Mais il faut que je ferme les yeux.
–
Tu me trouves si laid ?
Point
touchée du cri humble et sincère, elle hoche la tête, secoue ses boucles brillantes :
–
Non. Mais c’est à prendre ou laisser.
Elle
ferme les yeux, reste toute droite, attend. Ses yeux noirs disparus, elle est
soudain plus blonde et plus jeune : une fillette endormie… D’un élan mal
calculé, Antoine atteint sa joue d’une bouche goulue, veut recommencer… Mais il
se sent repoussé par deux petites mains griffues, tandis que les yeux
ténébreux, brusquement dévoilés, lui crient sans paroles :
« Va-t’en !
tu n’as pas su me tromper ! Ce n’est pas lui ! »
* * *
Minne
dort mal, cette nuit, d’un sommeil inquiet d’oiseau. Quand elle s’est couchée,
le ciel bas avançait l’ouest comme une muraille noire, l’air sec et sableux
durcissait les narines… L’oncle Paul, très mal à l’aise, le foie gonflé, a
cherché en vain une heure de repos sur la terrasse, et puis il est monté de
bonne heure, laissant Maman cadenasser les volets, gourmander Célénie :
« La petite porte d’en bas ? – Elle est fromée. – La lucarne
du grenier ? – On l’ouvre jamais. – Ce n’est pas une raison… J’y vais
moi-même… »
Pourtant,
Minne s’est endormie, bercée par des roulements sourds et doux… Un bref fracas
l’éveille, suivi d’un coup de vent singulier, qui débute en brise chuchotante,
s’enfle, assaille la maison qui craque tout entière… Puis, un grand calme mort.
Mais Minne sait que ce n’est pas fini elle attend, aveuglée par les lames de
feu bleu qui fendent les volets.
Elle
n’a pas peur ; mais cette attente physique et morale la surmène. Ses pieds
et ses mains sont anxieux, et le bout de son nez fin remue d’une angoisse
autonome. Elle rejette le drap, relève ses cheveux sur son front, car leur
frôlement de fils d’araignée l’agace à crier.
Une
autre vague de vent ! Elle accourt en furie, tourne autour de la maison,
insiste, secoue humainement les persiennes ; Minne entend les arbres
gémir… Un vacarme creux couvre leur plainte ; le tonnerre sonne vide et
faux, rejeté par les échos des petites montagnes… « Ce n’est pas le même
tonnerre qu’à Paris, songe Minne, pliée en chien de fusil sur son lit
découvert… J’entends la porte de la chambre de Maman… Je voudrais voir la
figure d’Antoine !… Il fait le brave devant le monde, mais il a peur de
l’orage… Je voudrais voir aussi les arbres tendre le dos… »
Elle
court à la fenêtre, guidée par les éclairs. Au moment où elle pousse les
volets, une lumière foudroyante la frappe, la repousse et Minne croit qu’elle
meurt…
La
certitude de vivre lui revient avec l’obscurité. Un vent irrésistible lève ses
cheveux tout droits, gonfle les rideaux jusqu’au plafond. Ranimée, Minne peut
distinguer, dans la lumière fantastique qui jaillit de seconde en seconde, le
jardin torturé, les roses qui se débattent, violacées sous l’éclair mauve, les
platanes qui implorent, de leurs mains de feuilles ouvertes et épouvantées, un
ennemi invisible et innombrable…
« Tout
est changé ! » songe Minne : elle ne reconnaît plus l’horizon
paisible des montagnes, dans cette découpure de cimes japonaises, tantôt
verdâtres et tantôt roses, et qu’une arborescence étincelante relie tour à tour
au ciel tragique.
Minne,
visionnaire, s’élance vers l’orage, vers la théâtrale lumière, vers le
grondement souverain, de toute son âme amoureuse de la force et du mystère.
Elle cueillerait sans peur ces fougères qui donnent la mort, bondirait sur les
nuages ourlés de feu, pourvu qu’un regard offensant et flatteur, tombé des
paupières languissantes du Frisé, l’en récompensât. Elle sent confusément la
joie de mourir pour quelqu’un devant quelqu’un, et que c’est là un courage
facile, pourvu que vous y aident un peu d’orgueil ou un peu d’amour…
Antoine,
la figure dans son oreiller, serre les mâchoires à fêler l’émail de ses dents.
L’approche de l’orage le rend fou. Il est tout seul, il peut se tordre à
l’aise, étouffer dans la plume chaude plutôt que de regarder les éclairs,
espérer, avec la ferveur d’un explorateur mourant de soif, les premières
gouttes de l’averse apaisante…
Il
n’a pas peur, non, – pas positivement. Mais c’est plus fort que lui… Pourtant,
la violence extrême de la tempête arrive à détacher de lui-même son égoïste
appréhension. Dressé sur son séant, il écoute : « Sûr, ça vient de
tomber dans le verger !… Minne ! elle doit mourir de peur !…
L’évocation
précise de Minne affolée, pâle en sa chemise blanche, les cheveux en pluie
mêlée d’argent et d’or, précipite dans l’âme d’Antoine un flot de pensées
amoureuses et héroïques. Sauver Minne ! courir à sa chambre, l’étreindre à
l’instant même où la voix lui manque pour appeler au secours… L’étendre auprès
de lui, ranimer sous des caresses ce petit corps froid dont la minceur se
féminise à peine… Antoine, les jambes hors du lit, la nuque baissée pour garer
son visage des éclairs qui le frappent en gifles, ne sait plus s’il fuit
l’orage, ou s’il court chez Minne, quand la vue de ses longues jambes
faunesques, dures et velues, arrête son élan : a-t-on idée d’un héros en
bannière ?
Pendant
qu’il hésite, tour à tour exalté et timide, l’orage s’éloigne, s’amortit en
artillerie lointaine… Une à une, les premières gouttes d’un déluge tombent,
rebondissent sur les feuilles d’aristoloche comme sur des tambourins détendus…
Une dépression exquise accable Antoine et glisse dans tous ses membres l’huile
bienfaisante de la lâcheté…
Minne
n’apparaît plus sous les traits d’une victime émouvante, mais sous l'aspect,
non moins troublant, d’une jeune fille en vêtement de nuit… Prolonger
magiquement son sommeil, ouvrir ses bras assouplis, baiser ses paupières
transparentes que bleuit le noir caché de ses prunelles…
Recouché
au creux du lit tiède, Antoine étire son énervement transformé. Sous le petit
jour qui vient, gris et rassurant, il va fermer les yeux, posséder longuement
Minne endormie, la plus jeune, la plus menue de son sérail coutumier, où il
élit tantôt Célénie, la forte et brune femme de chambre, Polaire aux cheveux
courts, mademoiselle Moutardot, qui fut reine du lavoir Saint-Ambroise, et
Didon, qui fut reine de Carthage…
Antoine
et Minne, seuls dans la salle à manger sonore, goûtent, debout près de la fenêtre
fermée, et regardent, mélancoliques, tomber la pluie. Fine et serrée, elle fuit
vers l’est, en voiles lentement remués, comme le pan d’une robe de gaze qui
marche. Antoine assouvit sa faim sur une large et longue tartine de raisiné, où
ses dents marquent des demi-lunes. Minne tient, le petit doigt en l’air, une
tartine plus mince, qu’elle oublie de manger pour chercher, là-bas, à travers
la pluie, plus loin que les montagnes rondes, quelque chose qu’on ne sait pas…
À cause de la pluie froide, elle a repris son fourreau de velours vert empire,
sa collerette blanche qui suit la ligne tombante des épaules. Antoine aime
tristement cette robe, qui rajeunit Minne de six mois et fait songer à la
rentrée d'octobre.
Plus
qu’un mois ! et il faudra quitter cette Minne extravagante, qui dit des
monstruosités avec un air paisible de ne pas les comprendre, accuse les gens de
meurtre et de viol, tend sa joue veloutée et repousse le baiser avec des yeux
de haine… Il tient à cette Minne de tout son cœur, en potache dévergondé, en
frère protecteur, en amant craintif, en père aussi quelquefois… par exemple le
jour où elle s’était coupée avec un canif, et qu’elle serrait les lèvres d’un
air dur, pour retenir ses larmes… Cette journée triste gonfle son cœur d’une
tendresse dont il rougit devant lui-même. Il étire ses longs bras, glisse un
regard vers sa Minne blonde, partie si loin… Il a envie de pleurer, de
l’étreindre, et s’écrie :
–
Fichu temps !
Minne
décroche enfin son regard de l’horizon cendreux et le dévisage, silencieuse. Il
s’emporte sans motif :
–
Qu’est-ce que tu as à me regarder, avec un air de savoir quelque chose de mal
sur mon compte ?
Elle
soupire, sa tartine mordue au bout des doigts :
–
Je n’ai pas faim.
–
Mâtin ! il est pourtant fameux, le raisiné de Célénie !
Minne
fronce un nez distingué :
–
Il y paraît ! Tu manges comme un maçon.
–
Et toi comme une petite chipoteuse !
–
Je n’ai pas faim pour du raisiné aujourd’hui.
–
Pour quoi as-tu faim ? du beurre frais sur du pain chaud ? du fromage
blanc ?
–
Non. Je voudrais une pipe en sucre rouge.
–
Ma tante ne voudra pas, observe Antoine sans autre étonnement. Et puis, ce
n’est pas bon.
–
Si, c’est bon ! une pipe en sucre rouge pas trop fraîche, quand le dessus
est blanc et un peu mou, et qu’il n’y a plus au milieu qu’un petit tuyau de
sucre dur qui craque comme du verre… Porte ma tartine sur le buffet : elle
m’agace.
Il
obéit et revient s’asseoir aux pieds de Minne, sur une chaise basse.
–
Parle-moi, Antoine. Tu es mon ami, distrais-moi !
C’est
bien ce qu’il craignait. La dignité d’ami confère à Antoine une gêne
extraordinaire. Quand Minne raconte des histoires d’assassinat ou d’outrage aux
mœurs, ça va bien ; mais parler tout seul, il s’en déclare incapable…
–
Et puis, tu comprends, Minne, un jeune homme comme moi, ça n’a pas un
répertoire d’anecdotes pour jeunes filles !
–
Eh bien, et moi donc ! riposte Minne blessée. Te figures-tu que je
pourrais te raconter tout ce qui se passe à mon cours ? Va, la moitié de
ces chipies qui viennent au cours en automobile en remontreraient au père
Luzeau !
–
Non ?
–
Si ! Et la preuve c’est qu’il y en a cinq ou six qui ont des amants !
–
Oh ! Tu blagues ! leurs familles le sauraient.
–
Pas du tout, monsieur. Elles sont trop malignes !
–
Et toi, comment le sais-tu ?
–
J’ai des yeux peut-être !
Ah !
oui, elle a des yeux ! Des yeux terriblement sérieux qu’elle penche sur
Antoine à lui donner le vertige…
–
Tu as des yeux, oui… Mais leurs parents aussi ! Où se
rencontreraient-elles, tes copines, avec leurs amants ?
– À
la sortie des cours, tiens ! réplique Minne indémontable. Ils échangent
des lettres.
–
Ah ! ben vrai ! s’ils n’échangent que des lettres !…
–
Qu’est-ce que tu as à rire ?
–
Eh bien, elles ne courent pas le risque d’écoper un enfant, tes amies !
Minne
bat des cils et se méfie de sa science incomplète :
–
Je ne dis que ce que je veux dire. Penses-tu que je vais livrer à… à la honte…
l’élite de la société parisienne ?
–
Minne, tu parles comme un feuilleton !
–
Et toi, comme un voyou !
–
Minne, tu as un sale caractère !
–
C’est comme ça ? je m’en vais.
–
Eh bien, va-t’en !
Elle
se détourne, très digne, et va quitter la chambre, lorsqu’un brusque rayon,
jailli d’entre les nuées, provoque chez les deux enfants le même
« ah » de surprise : le soleil ! quel bonheur !
L’ombre digitée des feuilles de marronnier danse à leurs pieds sur le parquet…
–
Viens, Antoine ! courons !
Elle
court au jardin, qui pleure encore, suivie d’Antoine qui traîne ses semelles
avec mauvaise grâce. Elle longe les allées encore trempées, contemple le jardin
rajeuni. Au loin, l’échine des montagnes fume comme celle d’un cheval surmené
et la terre finit de boire dans un silence fourmillant.
Devant
l’arbre à perruque, Minne s’arrête, éblouie. Il est pomponné, vaporeux et rose
comme un ciel Trianon : de sa chevelure en nuages pommelés, diamantée
d’eau, ne va-t-on pas voir s’envoler des Amours nus, de ceux qui tiennent des
banderoles bleu tendre et qui ont trop de vermillon aux joues et au
derrière ?…
L’espalier
ruisselle, mais les pêches en forme de citrons, qu’on nomme tétons-de-Vénus,
sont demeurées sèches et chaudes sous leur velours imperméable et fardé… Pour
secouer les roses lourdes de pluie, Minne a relevé ses manches et montre des
bras d’ivoire fluets, irisés d’un duvet encore plus pâle que ses cheveux ;
et Antoine, morose, se mord les lèvres en pensant qu’il pourrait baiser ces
bras, caresser sa bouche à ce duvet d’argent…
La
voilà accroupie au-dessus d’une limace rouge, et le fin bout de ses boucles
trempe dans une flaque d’eau :
–
Regarde, Antoine, comme elle est rouge et grenue ! On dirait qu’elle est
en « sac de voyage » !
Il
ne daigne pas pencher son grand nez qui boude.
–
Antoine, s’il te plaît, retourne-la : je voudrais savoir s’il fera beau
demain.
–
Comment ?
–
C’est Célénie qui m’a appris : si les limaces ont de la terre au bout du
nez, c’est signe de beau temps.
–
Retourne-la, toi !
– Non,
ça me dégoûte.
En
grognant, pour sauvegarder sa dignité, Antoine retourne, d’un brin de bois, la
limace qui bave et se crispe. Minne est très attentive :
– À
quel bout est son nez, dis ?
Accroupi
près d’elle, Antoine ne peut défendre à son regard de glisser vers les
chevilles de Minne, sous le jupon blanc à feston, jusqu’aux dents brodées du
petit pantalon… Le vilain animal, en lui, tressaille : il songe qu’un
geste brusque renverserait Minne dans l’allée humide… Mais elle se lève d’un
bond :
–
Viens, Antoine ! nous allons ramasser des courgelles sous le
cornouiller !
Rose
d’animation, elle l’entraîne vers le potager lavé et reconnaissant. La tôle
gondolée des choux déborde de pierreries, et les arbres fins qui portent la
graine des asperges balancent un givre rutilant…
–
Minne ! un escargot rayé ! Regarde : on dirait un berlingot.
Escargot
Manigot,
Montre-moi tes cornes !
Si tu m’ les montres pas,
J’ te ferai prendre
Par ton père,
Par ta mère,
Par le roi de France !
Minne
chante la vieille ronde de sa voix haute et pure, puis s’interrompt
soudain :
–
Un escargot double, Antoine !
–
Comment double ?
Il
se baisse et reste penaud, n’osant toucher les deux escargots accolés, ni
regarder Minne qui se penche :
–
N’y touche pas, Minne ! c’est sale !
–
Pourquoi sale ? Pas plus sale qu’une amande ou une noisette… C’est un
escargot philippine !
* * *
Après
cette grande pluie, la chaleur est revenue brutale, à peine supportable, et la
Maison Sèche a refermé ses persiennes.
Comme
le dit Maman, dolente dans ses percales claires : « La vie n’est plus
possible ! » L’oncle Paul tue dans sa chambre les lentes heures du
jour, et la salle à manger sombre, pleine d’échos et de craquements, abrite de
nouveau Minne alanguie, Antoine bienheureux… Il est assis en face de sa cousine
et dispose mollement les treize paquets de cartes d’une patience. Il est ravi
d’avoir devant lui Minne changée, qui a relevé hardiment ses cheveux en chignon
haut « pour avoir frais ». Elle découvre, en tournant la tête, une
nuque blanche, bleutée comme un lis dans l’ombre, où des cheveux impalpables,
échappés du chignon, se recroquevillent avec une grâce végétale.
Sous
cette coiffure qui la déguise en « dame », Minne parade d’un air aisé
et tranchant, qui relègue loin Antoine et ses essais d’élégance : pantalon
de coutil blanc, chemise en tussor, ceinture haute bien sanglée… Sans qu’il
s’en doute, avec sa chemise de soie rouge, ses cheveux noirs et son teint hâlé,
il ressemble terriblement à un cow-boy du Nouveau-Cirque. Pour la première
fois, Antoine éprouve l’indigence des moyens de plaire, et qu’un amoureux ne
saurait être beau, s’il n’est aimé…
Minne
se lève, brouille les cartes :
–
Assez ! il fait trop chaud !
Elle
s’en va aux volets clos, applique son œil au trou rond qu’y fora un taret, et
assiste à la chaleur comme à un cataclysme :
–
Si tu voyais ! Il n’y a pas une feuille qui bouge… Et le chat de la
cuisine ! il est fou, cet animal, de se cuire comme ça ! Il attrapera
une insolation, il est déjà tout plat… Tu peux me croire, je sens la chaleur
qui me vient dans l’œil par le trou du volet !
Elle
revient en agitant les bras « pour faire de l’air » et demande :
–
Qu’est-ce qu’on va faire, nous ?
–
Je ne sais pas… Lisons…
–
Non, ça tient chaud.
Antoine
enveloppe du regard Minne, si mince dans sa robe transparente :
–
Ça ne pèse pas lourd, une robe comme ça !
–
Encore trop ! Et pourtant je n’ai rien mis dessous, presque : tiens…
Elle
pince et lève un peu l’ourlet de sa robe, comme une danseuse excentrique.
Antoine entrevoit les bas de fil havane, ajourés sur la cheville nacrée, le
petit pantalon dentelé, serré au-dessus des genoux… Les cartes à patience,
échappées de ses mains tremblantes, glissent à terre…
–
Je ne serai pas si bête que la dernière fois, songe-t-il, affolé.
Il
avale un grand coup de salive et réussit à feindre l’indifférence :
–
Ça, c’est pour en bas… Mais tu as peut-être chaud par en haut, dans ton corsage ?
–
Mon corsage ? J’ai juste ma brassière et ma chemise en dessous…
tâte !
Elle
s’offre de dos, la tête tournée vers lui, cambrée et les coudes levés. Il tend
des mains rapides, cherche la place plate des petits seins… Minne, qu’il a
effleurée à peine, saute loin de lui, avec un cri de souris, et éclate d’un
rire secoué qui lui emplit les yeux de larmes :
–
Bête ! bête ! Oh ! ça, c’est défendu ! ne me touche jamais
sous les bras ! je crois que j’aurais une attaque de nerfs !
Elle
est énervée, il la croit provocante, et d’ailleurs il a frôlé, sous les bras
moites de la fillette, un tel parfum… Toucher la peau de Minne, la peau secrète
qui ne voit jamais le jour, feuilleter les dessous blancs de Minne comme on
force une rose – oh ! sans lui faire de mal, pour voir… Il s’efforce à la
douceur, en se sentant des mains singulièrement maladroites et puissantes…
–
Ne ris pas si haut ! chuchote-t-il en avançant sur elle.
Elle
se remet lentement, rit encore en frissonnant des épaules, et s’essuie les yeux
du bout des doigts :
–
Tiens, tu es bon, toi ! je ne peux pas m’en empêcher ! ne recommence
pas, surtout !… Non, Antoine, ou je crie !
–
Ne crie pas ! prie-t-il très bas.
Mais,
comme il continue d’avancer, Minne recule, les coudes serrés à la taille pour
garantir la place chatouilleuse. Bientôt bloquée contre la porte, elle s’y
arcboute, tend des mains qui menacent et supplient… Antoine saisit ses poignets
fins, écarte ses bras peureux et songe alors que deux autres mains lui seraient
en ce moment bien utiles… Il n’ose pas lâcher les poignets de Minne incertaine,
silencieuse, dont il voit bouger les yeux comme une eau remuée…
Des
cheveux envolés frôlent le menton d’Antoine, y suscitent une démangeaison
enragée qui se propage sur tout son corps en flamme courante… Pour l’apaiser,
sans lâcher les poignets de Minne, il écarte davantage les bras, se plaque
contre elle et s’y frotte à la manière d’un chien jeune, ignorant et excite…
Une
ondulation de couleuvre le repousse, les poignets fins se tordent dans ses
doigts comme des cous de cygnes étranglés :
–
Brutal ! Brutal ! Lâche-moi !
Il
recule d’un saut contre la fenêtre, et Minne reste contre la porte où elle
semble clouée, mouette blanche aux yeux noirs et mobiles… Elle n’a pas bien
compris. Elle s’est sentie en danger. Tout ce corps de garçon appuyé au sien,
si fort qu’elle en sent encore les muscles durs, les os blessants… Une colère
tardive la soulève, elle veut parler, injurier, et éclate en grosses larmes
chaudes, cachée dans son tablier relevé…
–
Minne !
Antoine,
stupéfait, la regarde pleurer, tourmenté de chagrin, de remords, et de la
crainte aussi que Maman revienne…
Minne,
je t’en supplie !
–
Oui, sanglote-t-elle, je dirai… je dirai…
Antoine
jette son mouchoir à terre, d’un mouvement rageur :
–
Naturellement ! « Je le dirai à Maman ! » Les filles sont
toutes les mêmes, elles ne savent que rapporter ! Tu ne vaux pas mieux que
les autres !
Instantanément,
Minne découvre un visage offensé où les cheveux et les larmes ruissellent
ensemble.
–
Oui, tu crois ça ? Ah ! je ne suis bonne qu’à rapporter ?
Ah ! je ne sais pas garder de secrets ? Il y a des filles, monsieur,
qu’on brutalise et qu’on insulte…
–
Minne !
–…
Et qui en ont plus lourd sur le cœur que tous les collégiens du monde !
Ce
vocable innocent de « collégien » pique Antoine à l’endroit sensible.
Collégien ! cela dit tout : l’âge pénible, les manches trop courtes,
la moustache pas assez longue, le cœur qui gonfle pour un parfum, pour un
murmure de jupe, les années d’attente mélancolique et fiévreuse… La colère
brusque qui échauffe Antoine le délivre de sa trouble ivresse : Maman peut
entrer, elle trouvera cousin et cousine debout l’un devant l’autre, qui se
mesurent avec ce geste du cou familier aux coqs et aux enfants rageurs. Minne
s’ébouriffe, comme une poule blanche, le chignon en bataille, mousselines
froissées ; Antoine, en nage, relève ses manches de soie rouge de la
manière la moins chevaleresque… Et Maman paraît, arbitre en percale claire,
portant sur ses mains ouvertes deux assiettes de prunes blondes…
* * *
Ce
soir-là, Minne rêve dans sa chambre avant de se déshabiller. Autour d’un ruban
blanc, elle roule lentement la dernière boucle de sa chevelure et demeure
immobile, debout, les yeux ouverts et aveugles sur la flamme de la petite
lampe. Tous ses cheveux roulés, liés de rubans blancs, la coiffent bizarrement
de six escargots d’or, deux sur le front, deux sur les oreilles, deux sur la nuque,
et lui donnent un air de villageoise frisonne…
Les
volets clos enferment l’air pesant, et l’on entend distinctement, dans
l’épaisseur de leur bois, le précieux travail du ver. Si l’on ouvrait, les
moustiques se rueraient vers la lampe, chanteraient aux oreilles de Minne, qui
bondirait comme une chèvre, et marbreraient ses joues délicates de piqûres
roses et boursouflées…
Minne
rêve, au lieu de se déshabiller, bouche pensive, yeux fixes et noirs où se
mire, toute petite, l’image de la lampe, beaux yeux somnambuliques sous les
sourcils de velours blond, dont la courbe noble prête tant de sérieux à cette
figure enfantine…
Minne
pense à Antoine, à l’affolement qui le rendit soudain si brutal et si
tremblant. Elle ne sait guère jusqu’où fût allée la lutte, mais elle voue au
collégien une sourde rancune de ce qu’il fut, à cet instant-là, Antoine et non
un autre. Elle en souffre, seule devant elle-même, comme pour un inconnu
qu’elle eût embrassé par méprise dans l’obscurité. Point d’indulgence, même
physique, pour le pauvre petit mâle ardent et maladroit : Minne proteste,
de tout son être, contre une erreur sur la personne. Car, si le nonchalant
dormeur du boulevard Berthier fût sorti, au passage de Minne, de son menaçant
sommeil, si les mains fines et moites eussent saisi les poignets de la petite
fille et qu’un corps trop souple, fleurant la paresse et le sable chaud, se fût
étiré contre le sien, Minne frémit à pressentir qu’un tel assaut, renforcé de
gestes doux, de regards insultants, l’eût trouvée soumise, à peine étonnée…
« Il
faut attendre, attendre encore », songe-t-elle obstinément. « Il
s’évadera de sa prison et reviendra m’attendre au coin de l’avenue Gourgaud.
Alors je partirai avec lui. Il m’imposera à son peuple, il m’embrassera – sur
la bouche – devant tous, pendant qu’ils gronderont d’envie… Notre amour croîtra
dans le péril quotidien…» La Maison Sèche craque. Aussi léger qu’une robe
traînante, un vent chaud balaie, dehors, les fleurs tombées du jasmin de
Virginie…
* * *
« On
aurait vu des choses plus ridicules ! » conclut Antoine en lui-même.
Il pointille à l’encre le bois de son pupitre, mord son porte-plume en merisier
odorant. Le thème latin l’écœure presque physiquement ; il éprouve
prématurément cette défaillance de la rentrée, qui blêmit les collégiens au
matin du premier octobre… À mesure que septembre s’écoule, l’âme d’Antoine se
tourne désespérément vers Minne, Minne blanche aux reflets dorés, Minne, image
rafraîchissante d’un juillet libre, d’un beau mois neuf et brillant comme une
monnaie vierge, Minne fuyante, insaisissable autant que l’heure même, Minne et
les vacances !… Oh ! garder Minne, s’affiner peu à peu au contact de
sa duplicité voilée de candeur ! Il y a bien une solution, un arrangement,
une conclusion lumineuse et naturelle… « On a vu, se répète-t-il pour la
vingtième fois, des choses plus ridicules que des fiançailles à longue échéance
entre un garçon de dix-huit ans et une jeune fille de quinze… Dans les familles
princières, par exemple… » Mais à quoi bon argumenter ? Minne voudra
ou ne voudra pas, voilà tout. Le hochement de tête d’une petite fille aux
cheveux d’or peut suffire à changer le monde…
Onze
heures sonnent. Antoine s’est levé, tragique, comme si cette pendule
Louis-Philippe sonnait son heure dernière… La glace de la cheminée lui renvoie
l’image résolue d’un grand diable au nez aventureux, dont les yeux, sous l’abri
touffu des sourcils, disent « Vaincre ou mourir ! » Il franchit
le corridor, frappe chez Minne d’un doigt assuré… Elle est toute seule, assise,
et fronce un peu les sourcils parce qu’Antoine a claqué la porte.
–
Minne ?
–
Quoi ?
Elle
n’a dit qu’un mot. Mais ce mot, mais cette voix signifient tant de méchantes
choses sèches, de défiance, de politesse exagérée… Le vaillant Antoine ne
faiblit pas :
–
Minne ! Minne… m’aimes-tu ?
Habituée
aux façons incohérentes de ce sauvage, elle le regarde de profil, sans tourner
la tête. Il répète :
–
Minne, m’aimes-tu ?
Une
intraduisible expression d’ironie, de pitié négligente, d’inquiétude, anime cet
œil noir, coulé en coin entre les cils blonds ; un sourire fugitif étire
la bouche nerveuse… En une seconde, Minne a revêtu ses armes.
–
Si je t’aime ? Bien sûr que je t’aime !
–
Je ne te demande pas si c’est bien sûr ; je te demande si tu
m’aimes ?
L’œil
noir s’est détourné. Minne regarde la fenêtre et ne montre qu un profil presque
irréel de fragilité, aux lignes fondues dans la lumière dorée…
–
Fais attention, Minne. C’est une chose très grave que je veux te dire. C’est aussi
une chose très grave que tu vas répondre… Minne, est-ce que tu m’aimerais assez
pour m’épouser plus tard ?
Cette
fois, elle a bougé ! Antoine voit, en face de lui, une sorte d’ange têtu,
dont les yeux menaçants parlaient déjà avant que sa voix eût répondu :
–
Non.
Il
ne ressent pas, d’abord, la douleur physique prévue, la douleur espérée qui
l’eût empêché de penser. Il a seulement l’impression que son tympan crevé
laisse sa cervelle s’emplir d’eau, mais il fait bonne figure.
–
Ah ?
Minne
juge superflue une seconde réponse. Elle guette Antoine en dessous, la tête
penchée. L’un de ses pieds, avancé, bat le parquet imperceptiblement.
–
Est-ce indiscret, Minne, de te demander les raisons de ton refus ?
Elle
soupire, d’un long souffle qui soulève, comme des plumes, les cheveux égarés
sur ses joues. Elle mord, pensive, l’ongle de son petit doigt, considère
amicalement le malheureux Antoine qui, raide comme à la parade, laisse
stoïquement la sueur rouler le long de ses tempes, et daigne enfin
répondre :
–
C’est que je suis fiancée.
Elle
est fiancée. Antoine n'a rien pu obtenir de plus. Toutes les questions ont
échoué devant ces yeux sans fond, cette bouche serrée sur un secret ou sur un
mensonge… Seul à présent dans sa chambre, Antoine crispe ses mains dans ses
cheveux et essaie de réfléchir…
Elle
a menti. Ou bien elle n’a pas menti. Il ne sait, des deux, quel est le pire.
« Les filles, c’est terrible ! » songe-t-il ingénument. Des
lambeaux de romans passent tout imprimés devant ses yeux : « La
cruauté de la femme…, la duplicité de la femme…, l’inconscience féminine… Ils
ont peut-être souffert, ceux qui écrivaient cela », pense-t-il avec une
pitié soudaine… « Mais au moins ils ont fini de souffrir, et, moi, je
commence… » Si j’allais demander la vérité à ma tante ? » Il
sait bien qu’il n’ira pas, et ce n’est pas seulement la timidité qui l’arrête,
c’est que tout lui est sacré qui lui vient de Minne. Confidences, mensonges,
aveux : les précieuses paroles de Minne à Antoine doivent s’enfouir en
lui, dépôt inestimable qu’il gardera contre tous…
« Minne
est fiancée ! » Il se répète ces trois mots avec un désespoir
respectueux, comme si sa Minne blonde avait conquis un grade notable ; il
dirait à peu près de même : « Minne est chef d’escadron », ou
bien : « Minne est première en thème grec.» Ce n’est pas sa faute, à
cet amant sincère, s’il n’a que dix-huit ans.
C’est
un pitoyable corps qui se roule, à demi vêtu, sur le lit d’Antoine. Le pauvre
enfant peine, dans ses soupirs de bûcheron, à comprendre ceci : que la
douleur peut enfiévrer les sens, et qu’il lui faudra longtemps mûrir, sans
doute, pour souffrir purement.
Minne
est malade. La maison s’agite en silence ; Maman a des yeux rouges dans
une figure tirée. L’oncle Paul a parlé de fièvre de croissance, de mauvais
moments à passer, d’embarras gastrique…, maman perd la tête. Sa chérie, son
petit soleil, son poussin blanc a la fièvre et reste couchée depuis deux jours…
Antoine
erre, prêt à s’accuser de tout ce qui arrive ; par la porte entrebâillée,
il glisse dans la chambre de Minne son long museau ; mais ses gros
souliers craquent et des « chut ! chut ! » le chassent
jusqu’au bas de l’escalier. À peine a-t-il entrevu Minne couchée, pâle, dans le
lit à perse bleue et verte… Elle boit un peu de lait, très peu, avec un petit
bruit de ses lèvres sèches, puis retombe et soupire… Sauf le cerne mauve des
yeux, et ce pli au coin des ailes fines du nez, on la croirait couchée par
caprice. Seulement, le soir, quand Maman a tiré les rideaux, allumé la
veilleuse dans le verre bleu, voilà que Minne soupire plus fort, remue les
mains, s’assoit, se recouche, et commence à murmurer des choses
indistinctes : « Il dort… il fait semblant de dormir… la reine…, la
reine Minne », de courtes phrases puériles, enfin, à la manière d’un
enfant qui rêve haut…
Par
une aube de brouillard rouge, qui sent la mousse humide, le champignon et la
fumée, Minne s’éveille, en déclarant qu’elle se sent guérie. Avant que Maman en
croie sa joie, Minne bâille, montre une langue pâlotte mais pure, s’étire
longue, longue, dans son lit, et pose cent questions : « Quelle heure
est-il ? où est Antoine ? est-ce qu’il fait beau ? est-ce que je
peux avoir du chocolat ?… »
Le
surlendemain, elle déguste au bout d’une mouillette le lait blanc et la crème
jaune d’un œuf à la coque. Minne, gourmande, bien calée entre deux oreillers,
joue à la convalescente. L’air délicieux, par la fenêtre ouverte, gonfle les
rideaux et fait penser à la mer…
Minne
se lèvera demain. Aujourd’hui, il fait humide et les feuilles pleuvent. Le vent
d’ouest chante sous les portes, avec une voix d’hiver, une voix qui donne envie
de cuire des châtaignes dans la cendre. Minne serre sur ses épaules un grand
châle de laine blanche, et ses cheveux nattés découvrent ses oreilles de
porcelaine rosée. Elle admet Antoine à lui tenir compagnie, et il en témoigne
une gratitude discrète de chien trouvé. Le menton amenuisé de Minne l’attendrit
aux larmes il voudrait prendre cette petite dans ses bras, la bercer et
l’endormir… Pourquoi faut-il qu’il lise, dans les yeux noirs mystérieux, tant
de malice et si peu de confiance ? Antoine a déjà lu à haute voix, parlé
de la température, de la santé de son père, du départ proche, et ce regard pénétrant
ne désarme pas ! Il va reprendre le roman commencé ; mais une main
effilée se tend hors du lit, l’arrête :
–
Assez, prie Minne. Ça me fatigue.
–
Tu veux que je m’en aille ?
–
Non… Antoine, écoute ! Je n’ai confiance, ici, qu’en toi… Tu peux me rendre
un grand service.
–Oui ?
–
Tu vas écrire une lettre pour moi. Une lettre que Maman ne doit pas voir, tu
comprends ? Si Maman me voit écrire dans mon lit, elle pourrait demander à
qui j’écris… Toi, tu écris là, à cette table, tu me tiens compagnie, personne
n’a rien à y voir… Je voudrais écrire à mon fiancé.
Elle
peut guetter, à ce coup, la figure de son cousin : Antoine, très en
progrès, n’a pas bronché. À vivre près de Minne, il a gagné le sens de
l’extraordinaire et du variable. Simple comme la férocité de Minne, cette idée
l’a traversé : « Je vais écrire sans faire semblant de rien ;
alors, je saurai qui il est et je le tuerai. »
Sans
parler, il suit, docile, les instructions de Minne.
–
Dans mon buvard…, non, pas ce papier-là… du blanc sans chiffre…, nous sommes
obligés de prendre tant de précautions, lui et moi !
Lorsqu’il
s’est assis, qu’il a humecté la plume neuve, affermi le sous-main, elle
dicte :
–
« Mon bien-aimé…»
Il
ne tressaille pas. Il n’écrit pas non plus. Il regarde Minne profondément, sans
colère, jusqu’à ce qu’elle s’impatiente.
–
Eh bien, écris donc !
–
Minne, dit Antoine d’une voix changée et lente, pourquoi fais-tu cela ?
Elle
croise sur sa poitrine son châle blanc, d’un geste de défiance. Une émotion nouvelle
rosit ses joues transparentes. Antoine lui paraît étrange, et c’est à son tour
de le regarder, d’un air lointain et divinateur. Peut-être découvre-t-elle, à
travers lui, l’instant d’un regret, l’Antoine qu’il sera dans cinq ou six ans,
grand, solide, à l’aise dans sa peau comme dans un vêtement à sa taille,
n’ayant gardé d’aujourd’hui que ses doux yeux de brigand noir ?…
–
Pourquoi, Minne ? Pourquoi me fais-tu cela ?
–
Parce que je n’ai confiance qu’en toi.
Confiance !
elle a trouvé le mot qui suffit à abîmer la volonté d’Antoine… Il obéira, il
écrira la lettre, soulevé par ce flot de lâcheté sublime qui a absous tant de
maris complaisants, tant d’amants humbles et partageurs…
–
« Mon bien-aimé, que tes chers yeux ne s’étonnent pas d’une écriture qui
n’est pas la mienne. Je suis malade et quelqu’un de dévoué…» La voix de Minne
hésite, semble traduire mot à mot un texte difficile…
–
« quelqu’un de dévoué… veut bien te donner de mes nouvelles, pour que tu
te rassures, que tu te donnes tout à ta dangereuse carrière… »
« Sa
dangereuse carrière ! » rumine Antoine. « Il est
chauffeur ?… ou sous-dompteur chez Bostock ? »
–
Tu y es, Antoine ?… « Ta dangereuse carrière. Mon bien-aimé… quand me
retrouverai-je dans tes bras et respirerai-je ta chère odeur ?… »
Une
grande vague amère emplit le cœur de celui qui écrit. Il endure tout cela comme
un rêve pénible, dont on souffre à mourir en sachant que c’est un rêve.
–
« Ta chère odeur… Je voudrais parfois oublier que je fus à toi… » Tu
y es, Antoine ?
Il
n’y est pas. Il tourne vers elle une figure de noyé, une figure enlaidie et
suffoquée qui irrite Minne sur-le-champ :
–
Eh bien, va donc !
Il
ne va pas. Il secoue la tête comme pour chasser une mouche…
–
Tu ne dis pas la vérité, dit-il enfin. Ou bien tu perds la tête. Tu n’as pas
appartenu à un homme.
Rien
plus que l’incrédulité ne peut exaspérer Minne. Elle ramasse sous elle, avec
une grâce brusque, ses jambes cachées. Les lumineux yeux noirs, dévoilés,
accablent Antoine de leur colère :
–
Si ! crie-t-elle, je lui ai appartenu !
–
Non !
–
Si !
–
Non !
–
Si !…
Et
elle jette comme un argument sans réplique :
–
Si ! je te dis, puisque c'est mon amant !
L’effet,
sur Antoine, d’un mot aussi catégorique est au moins surprenant. Toute son
attitude obstinée et tendue s’assouplit. Il pose son porte-plume,
soigneusement, au bord de l’encrier, se lève sans renverser sa chaise et
s’approche du lit où trépide Minne. Elle ne fait pas attention qu’aux prunelles
d’Antoine luit la singulière et fauve douceur d’une bête qui va bondir…
–
Tu as un amant ? tu as couché avec lui ? demande-t-il très bas.
Comme
sa voix appuie, presque mélodieuse, sur les derniers mots !… La vive
rougeur de Minne avoue, croit-il, sa faute.
–
Certainement, monsieur ! j’ai couché avec lui !
–
Oui ? Où donc ?
Par
un renversement des rôles qu’elle n’aperçoit pas, c’est Minne qui répond,
embarrassée, à un Antoine agressif plein d’une lucidité qu’elle n’avait point
prévue…
–
Où ? ça t’intéresse ?
–
Ça m’intéresse.
–
Eh bien ! la nuit… sur le talus des fortifications.
Il
réfléchit, fixe sur Minne des yeux rapetissés et prudents.
–
La nuit… sur le talus… Tu sortais de la maison ? ta mère n'en sait
rien ? … non, je veux dire : c’est quelqu’un dont tu ne pouvais
expliquer la présence chez ta mère ?
Elle
répond « oui » d’un grave hochement de tête.
–
Quelqu’un… de condition inférieure ?
–
Inférieure !
Redressée,
tremblante, elle le foudroie du sombre éclat de ses yeux grands ouverts, ses
nobles petites narines, serrées et farouches, palpitent.
« Inférieur ! » Inférieur, cet ami silencieux et menaçant, dont
le corps souple jeté en travers du trottoir, feignait une mort
gracieuse !… Narcisse en jersey rayé, évanoui au bord d’une source…
Inférieur, le héros de tant de nuits, qui cache sous ses vêtements le couteau
tiède et porte les marques roses de tant d’ongles épouvantés !…
–
Je te demande pardon, Minne, dit Antoine très doux. Mais… tu parles de
dangereuse carrière… Qu’est-ce qu’il fait donc, ton… ton ami ?
–
Je ne peux pas te le dire.
–
Une dangereuse carrière…, poursuit Antoine patiemment, cauteleusement… Il y en
a beaucoup de dangereuses carrières… Il pourrait être couvreur… ou conducteur
d’automobile…
Elle
arrête sur lui des yeux meurtriers :
–
Tu veux le savoir, ce qu’il fait ?
–
Oui, j’aimerais mieux…
–
Il est assassin.
Antoine
hausse ses sourcils de Méphistophélès départemental, ouvre une bouche badaude
et part d’un jeune éclat de rire. Cette bonne grosse plaisanterie le remet, et
il tape sur ses cuisses d’un air plus convaincu que distingué…
Minne
frémit ; dans ses yeux, où se mire un couchant rouge de septembre, passe
l’envie distincte de tuer Antoine…
–
Tu ne me crois pas ?
–
Si… si… Oh ! Minne, quelle toquée tu fais !
Minne
ne connaît plus de raison, ni de patience :
–
Tu ne me crois pas ? Et si je te le montrais ! Si je te le montrais
vivant ? Il est beau, plus beau que tu ne seras jamais, il a un jersey
bleu et rouge, une casquette à carreaux noirs et violets, des mains douces
comme celles d’une femme ; il tue toutes les nuits d’affreuses vieilles
qui cachent de l’argent dans leur paillasse, des vieux abominables qui
ressemblent au père Corne ! Il est chef d’une bande terrible, qui
terrorise Levallois-Perret. Il m’attend, le soir, au coin de l’avenue Gourgaud…
Elle
s’arrête, suffoquée, cherchant une dernière flèche à enfoncer :
– …
il m’attend là, et, quand Maman est couchée, je vais le retrouver, et nous
passons la nuit ensemble !
Elle
n’en peut plus, elle s’adosse aux oreillers, attend qu’Antoine éclate. Mais
rien ne paraît chez lui qu’une inquiétude circonspecte, le souci d’avoir provoqué
chez Minne un retour de fièvre, de délire léger…
–
Je m’en vais, Mine…
Elle
ferme les yeux, soudain pâle et dégrisée :
–
C’est ça : va-t’en !
–
Minne, tu n’es pas fâchée contre moi ?
Elle
fait « non, non » d’un signe excédé.
–
Bonsoir, Minne…
Il
prend sur le drap une petite main sèche, chaude, inerte, hésite à la baiser et
la repose doucement, doucement, comme un objet délicat dont il ne sait pas se
servir…
Depuis
que Minne a quitté la Maison Sèche, des dimanches ont passé, ramenant autour de
la tarte traditionnelle l’oncle Paul et Antoine. Minne détourne d’eux ses yeux
sauvages parce que la vue de l’oncle Paul, jaune, fripé, offense sa fraîche et
cruelle jeunesse, parce qu’Antoine, sous sa livrée noire à boutons dorés, a
retrouvé sa dégaine d’enfant de troupe grandi trop vite, cuit au soleil…
Minne
a repris ses cours quotidiens et ne cherche même plus, au coin de l’avenue
déserte, l’inconnu à qui elle donne tous ses songes : le trottoir miroite
d’averses ou sonne gelé sous le talon, comme aux matins de décembre. Maman
brode, le soir, sous la lampe, se retourne parfois pour scruter innocemment le
visage de sa chérie, et retombe dans sa paix adive de mère tendre et aveugle…
Il ne faut pas en vouloir à Maman, si Dieu l’a pourvue d’un don d’amour sans
discernement. Tant d’honnêtes poules couvèrent, sous leurs ailes rognées,
l’essor, bleu et vert métallique, d’un beau canard sauvage !
« C’est
Lui ! c’est Lui ! Je reconnais sa démarche ! »
Minne,
penchée à tomber, crispe sur l’appui de la fenêtre ses deux mains, que
l’exaltation glace… Ses yeux, son cœur le reconnaissent, à travers la nuit…
« Il
n’y a que Lui pour marcher ainsi ! Qu’il est souple ! À chaque pas,
on voit balancer ses hanches… La prison l’a maigri, on dirait… Est-ce la même
casquette à carreaux noirs et violets ? Il m’attend ! il est
revenu ! Je voudrais me montrer… Il s’en va… Non ! il
revient ! »
C’est
un long rôdeur d’une souplesse désossée, qui fume et se promène. La clarté
d’une fenêtre ouverte, à cette heure, l’étonne : il lève la tête. Minne,
affolée, jurerait qu’elle reconnaît sur ce visage levé une pâleur unique, et la
fumée de la cigarette monte vers elle comme un encens.
–
Psst ! fait Minne.
L’homme
s’est retourné, d’une manière courbe qui révèle la bête toujours au guet. C’est
cette gosse, là-haut ? à qui en veut-elle ?
Une
petite voix légère demande :
–
Vous venez me chercher ? il faut descendre ?
À
tout hasard, parce que la silhouette est jeune et fine, l’homme envoie, des
deux mains, une obscène et gouailleuse réplique. « Bien sûr, c’est le
signe ! » se dit Minne. « Mais je ne peux pas descendre comme
ça. »
Fiévreuse,
elle recommence la parure baroque de l’an dernier – le ruban rouge au cou, le
tablier à poches, le chignon – oh ! ce peigne qui glisse tout le
temps ! … Faut-il prendre un manteau ? Non on n’a pas froid quand on
s’aime… Vite, en bas !
Les
pieds bondissants de Minne, chaussés de mules rouges, effleurent le tapis… Un
craquement terrible ! Minne, dans sa hâte, a oublié la dix-huitième
marche, disjointe, qui gémit comme une porte rouillée… Elle s’aplatit, les
mains au mur, retient son souffle… Rien n'a bougé dans la maison. En bas, les
verrous de sûreté obéissent à la petite main qui tâtonne : la porte
tourne, muette ; mais comment la refermer sans bruit ?
« Eh
bien, je ne la referme pas ! »
Il
fait frais, presque froid. Le vent, qui n’agite plus de feuilles aux platanes
dépouillés, fait chanceler la clarté des becs de gaz…
« Où
est-il ? »
Personne
dans l’avenue… Quelle direction choisir ? Minne, désolée, tord
enfantinement ses mains nues… Ah ! là-bas, une forme s’éloigne…
« Oui,
oui, c’est lui ! »
Une
main au chignon qui oscille, l’autre tenant la jupe légère, elle s’élance.
L’heure inusitée, la gravité de ce qu’elle accomplit, portent Minne sur des
pieds qui touchent à peine la terre. Elle étendrait les bras et volerait sans
plus de surprise. Elle se dit seulement : « C’est mon âme qui court ! »
Il faut courir, et très vite, car la longue forme de celui qu’elle suit n’est
plus, du côté de la porte Malesherbes, qu’une larve onduleuse…
Minne
dépasse l’avenue Gourgaud, atteint la grille du chemin de fer, le boulevard
Malesherbes… Avec Célénie, avec Maman, elle n’est jamais allée plus loin. Le
boulevard continue, jalonné d’arbres. Mon Dieu, où est donc allé Le
Frisé ? Elle n’ose pas crier, et elle ne sait pas siffler… Là-bas, c’est
lui !… non, c’est un arbre plus gros !… Ah ! le voilà… !
Arrêtée un instant pour comprimer son cœur essoufflé, elle repart, joint
quelqu’un qui semble attendre, quelqu’un de muet qui dérobe, sous le bord
ramolli d’un feutre, le haut d’un visage anonyme…
–
Pardon, monsieur…
La
petite voix suffoquée peut à peine parler. L’homme ne montre de lui, sous le
gaz verdâtre, qu’un menton bleui par une barbe de trois jours… Pas de front,
pas d’yeux, les mains même restent invisibles, enfoncées dans les poches… Mais
Minne n’a pas peur de ce mannequin sans figure, qui semble vide, haut comme une
armure ancienne…
–
Monsieur, vous n’auriez pas vu passer un… un homme qui allait par là, un grand,
qui se balance un peu en marchant ?
Les
épaules de l’homme montent, retombent. Minne sent sur elle un regard qu’elle ne
voit pas et s’impatiente :
–
Pourtant, il a dû passer près de vous, monsieur…
Sa
petite figure volontaire cherche bravement la figure d’ombre. La course a rosé
ses joues, ses yeux reflètent le gaz comme deux flaques d’eau ; elle ferme
et rouvre la bouche et piétine, attendant une réponse. L’homme vide hausse
encore les épaules, et dit enfin d’une voix sourde :
–
Personne.
Elle
secoue furieusement la tête et repart plus vite, affolée du temps perdu, prête
à pleurer d’angoisse.
C’est
plus noir, de ce côté-là. Mais la pente douce est bonne pour courir, et elle
court, elle court, occupée seulement de maintenir son chignon qui la gêne… Elle
vient de heurter un couple paisible d’agents, qui remonte le boulevard. Le choc
d’une épaule carrée a fait chanceler Minne, elle distingue des paroles
bourrues :
–
Qu’est-ce qui m’a fichu une sacrée petite bougresse…
Elle
court, le vent siffle à ses oreilles, elle va droit devant elle. Le Frisé n’a
pu que suivre les fortifications qui lui constituent un royaume disputé, un
asile peu sûr… Au fond de la tranchée, un train rampe, dépasse Minne en versant
sur elle un flot de fumée. Elle ralentit ses pieds fatigués, considère, tête
basse, ses pantoufles, dont le nez effilé se coiffe déjà de boue, s’appuie à la
grille pour suivre l’œil rouge du train : « Où suis-je ? »
À
cinquante mètres, une baie d’ombre ferme la route, un portail noir, au faîte
duquel passe une bête vive et longue, empanachée de fumée, trouée de feux
rouges et jaunes…
« Encore
un train ! Il passe au-dessus du boulevard. Je ne connaissais pas ce pont…
Si c’est un de leurs asiles, il m’attend là ! »
Elle
court, les lèvres tremblantes. Ses décisions se suivent, faciles, irréfutables.
Comment n’y reconnaîtrait-elle point la seconde vue que dispense, seul, l’amour ?…
Sa main, qui tient le faite de son chignon, semble follement la soulever tout
entière, de trois doigts délicats, et le vent, qui frappe son gosier, le
dessèche…
La
bouche noire du pont, qui grandit devant elle, ne l’effraie pas. Elle y devine
le seuil d’une autre vie, l’approche sacrée des mystères… Des mèches déroulées,
échappées à son peigne d’écaille, la suivent, horizontales, ou bien, retombées
sur sa nuque, y palpitent, vivantes comme des plumes… Quelque chose a remué,
plus noir que l’ombre rougeâtre, quelque chose d’assis à même le sol, sous le
halo de brouillard irisé qui nimbe la flamme du gaz… Est-ce lui ?…
Non !… Une femme accroupie, deux femmes, un homme très petit et malingre.
Les pieds silencieux de Minne ne les ont pas avertis ; d’ailleurs, le pont
vibre encore d’un grondement assourdi…
L’enfant
qui courait force ses yeux à distinguer, parmi ces silhouettes atterrées, la
stature plus noble de celui qu’elle poursuit. Il n’est pas là. Ceux-ci sont ses
congénères, ses sujets peut-être : l’homme – une sorte d’enfant chétif,
assis sur le trottoir – arbore le jersey connu, la molle casquette de drap qui
colle au crâne. Derrière le groupe, une futaie de piliers cannelés
s’enfonce :
« C’est
comme à Pompéi », constate Minne, que l’ombre d’une colonne dérobe toute.
L’une
des deux femmes vient de se lever ; elle porte le tablier, le corsage
indigent et criard, le chignon en casque, d’un noir métallique, si lisse, si
tendu qu’il miroite, en carapace d’insecte batailleur. Minne regarde avidement
et compare ce qui lui manque, à elle, c’est ce chic particulier de coiffure
dont pas un cheveu ne s’échappe, c’est ce corsage de laine rouge qu’un papillon
de grossière dentelle agrafe au cou. C’est surtout ce je ne sais quoi, dans
l’attitude, d’agressif et de découragé, ce cynisme et cette veulerie d’animal
qui vit, se nourrit, se gratte et se satisfait en plein air… « Ceux-ci
sont désormais les miens », se dit Mine, orgueilleuse. « Ils me
diront, si je les questionne, où m’attend Le Frisé… »
La
femme, qui s’est levée, étire ses bras masculins avec un bâillement
rugissant : on voit un dos large, barré par la saillie du corset. Elle
tousse convulsivement, et jure le nom de Dieu d’une voix épuisée.
« Il
faut pourtant que je me décide ! » s’écrie Minne en elle-même. Le
chignon assuré, les mains dans ses poches en cœur, elle sort de sa guérite
d’ombre et s’avance, un pied au bord de la jupe :
–
Pardon, mesdames, vous n’avez pas vu passer un homme, grand, qui se balance un
peu en marchant ?
Elle
a parlé haut, vite, en petite comédienne qui a plus de feu que d’expérience.
Les deux créatures, collées du dos au mur, regardent stupidement cette enfant
déguisée.
–
Qu’est-ce que c’est que ça ? demande la voix épuisée de celle qui
toussait.
–
C’est une gosse, dit l’autre. Elle est rigolote.
En
bas, le gringalet, ramassé en crapaud, rit par secousses, puis élève une voix
nasillarde de bossu :
–
Qui s’ tu serches, la môme ?
Blessée,
Minne abaisse sur l’avorton un regard royal :
–
Je cherche Le Frisé.
L’avorton
se lève, cérémonieux, en découvrant un crâne aux cheveux rares :
–
Le Frisé, c’est moi, pour vous servir…
Au
rire des deux femmes, Minne fronce les sourcils et va passer outre, quand le
rôdeur s’approche davantage et lui glisse ces mots en confidence :
–
Je suis frisé, mais ça ne se voit que dans l’intimité.
Puis,
comme il avance vers la taille de Minne une main sournoise, elle frémit de tous
ses nerfs et fuit, poursuivie une minute par un traînement de savates agiles,
qu’interrompt la voix des deux femmes :
–
Antonin ! Antonin ! laisse-la donc ; je te dis !
Ce
n’est pas la peur qui fait bondir ainsi le cœur et les pieds ailés de Minne,
mais l’orgueil offensé, la brûlure humiliée d’une reine étreinte par un valet.
« Ils n’ont pas pressenti qui j’étais ! Malheur à eux s’ils
m’appartiennent plus tard ! Je lui dirai, à lui… mais où le trouver, mon
Dieu ?… » Elle marche vite, déjà trop lasse pour courir. Cette route
et ce talus, depuis combien de temps les longe-t-elle ? Comme il y a peu
de monde, cette nuit ! Où sont-ils tous ? Peut-être y a-t-il grand
conseil dans une carrière ?… Elle veut s'asseoir sur un banc, pour vider
ses pantoufles qui s’emplissent de sable, de petits cailloux pointus. Mais un
couple serré, que désunit son approche, la chasse avec des paroles dont le sens
lui demeure obscur…
Un
« psst ! » jailli du talus l’arrête, l’attire :
–
C’est vous ? crie-t-elle.
–
Oui, c’est moi, répond une voix de fausset qu’on change exprès.
–
Qui, vous ?
–
Moi, voyons, moi, le chéri, la gueule en or…
–
Ce n’est pas vous que je cherche ! réplique Minne sévèrement.
Elle
repart, se range un peu plus loin pour laisser passer un troupeau de moutons
petits sabots secs criblant le sol, bêlements en gamme disloquée, odeur
caséeuse et pacifique… Minne entend le souffle des chiens qui vont et viennent,
frôle les rondes croupes laineuses. Ils passent comme la grêle, et Minne peut
croire un instant qu’ils ont emporté avec eux tous les bruits de la nuit… Mais un
train bout au loin, s’élance, rageur, crachant derrière lui une mitraille de
charbons rouges…
Le
dos à un arbre, Minne a cessé de marcher. Elle se répète encore, pour lutter
contre sa lassitude : « Je vais finir par le retrouver, en me
renseignant… C’est ma faute, aussi ! j’ai perdu du temps à vouloir me
faire belle !… A-t-il pu croire que j’aie douté ? Non, je n’ai pas
douté ! Je ne doute pas de lui plus que de moi-même !
Redressée,
balayant des deux mains ses cheveux d’argent, elle brave la nuit, car ses yeux
recèlent assez d’ombre pour lutter en ténèbres avec elle… Elle lève ses pieds
douloureux, regarde, à la lueur d’un gaz enfumé de brume, ses mains raides de
froid, et rit toute seule, d’un petit rire ironique et triste :
« Si
Maman était là, elle ne manquerait pas de dire : « Ma petite Minne,
c’est bien la peine que je t’aie acheté des gants en lièvre blanc ! »
Mais ce n’est pas de ça que je me soucie… Si, au moins, j’avais une brosse ou
un linge, pour enlever la boue de mes pantoufles ? …Paraître devant lui en
pieds crottés ! »
Pour
trouver un peu d’herbe où essuyer ses semelles, elle traverse l’avenue déserte
et tressaille. Elle n’avait pas vu une femme qui arpente, d’un pas morne de
bête accoutumée à ne point trouver d’issue à sa cage, le sable mou. Celle-ci
porte le casque de cheveux, armure d’amour et de bataille, le tablier de
cotonnade et des souliers à bouffettes, pitoyables dans les flaques…
–
Madame ! crie Minne résolument, car la créature s’éloigne, jalouse de sa
solitude de fauve peureux, qui chasse seul et se contente des bas gibiers…
Madame !…
La
femme se retourne, mais continue à s’éloigner à reculons. C’est un être
hommasse et carré, avec une figure violacée, de petits yeux porcins et
méfiants… Minne, qui lui trouve quelque ressemblance avec Célénie, reprend sa
plus royale assurance et parle du haut de sa tête décoiffée :
–
Madame, voilà… Je me suis égarée. Pouvez-vous me dire le nom de cette
avenue ?
Une
voix sans timbre, comme celle des chiens de ferme qui couchent dehors, répond,
après un silence :
–
C’est écrit sur les plaques, que je pense !
–
Je sais bien, dit Minne impertinente. Mais je ne connais pas du tout le
quartier. Je cherche quelqu’un… Et quelqu’un que vous connaissez sûrement,
madame !
–
Quelqu’un que je connais ?
L’être
hommasse répète les derniers mots de Minne, d’un parler épais où traîne un
vague accent de terroir.
–
Je connais pas grand monde…
Minne
veut rire, et tousse parce qu’elle a froid :
–
Ne faites donc pas de cachotteries avec moi ! je suis des vôtres, ou je
vais en être !
La
femme, qui conserve sa distance, n’a pas l’air d’avoir compris. Elle lève la
tête vers le ciel noir et dit, pour dire quelque chose :
– Y
aura de la pluie avant le jour…
Minne
frappe du pied. De la pluie ! Bête inférieure ! La pluie, le vent, la
foudre, est-ce que tout cela compte ? Il y a seulement des heures de nuit
et des heures de jour. Le jour, on dort, on fume, on rêve… Mais, sous la nuit,
tente veloutée, on tue, on aime, on secoue les pièces d’or encore poissées de
sang… Ah ! trouver Le Frisé, oublier dans ses bras une enfance asservie,
obéir passionnément à lui, à lui seul !… Minne piaffe, hume la nuit,
reprise de fièvre et d’enthousiasme…
–
T’as l’air bien jeune, murmure la voix sourde de chien de garde enroué.
Minne
regarde la femme de haut, entre ses cils :
–
Très jeune ! j’aurai seize ans dans huit mois.
–
Dépêche-toi de les avoir, c’est plus sûr.
–
Ah !
–
Tu travailles toute seule ?
–
Je ne travaille pas, dit Minne fièrement. Les autres travaillent pour moi.
–
T’as bien de la veine… C’est des sœurs plus petites ou plus grandes que
toi ?
–
Je n’ai pas de sœurs. Et puis qu’est-ce que ça vous fait ? Si vous vouliez
seulement me dire… Je cherche Le Frisé. J’ai quelque chose à lui dire, quelque
chose de tout à fait sérieux.
Le
monstre triste s’est rapproché pour regarder cette petite fille frêle, qui
parle là comme chez elle, qui est accoutrée comme un carnaval et dépeignée que
c’en est honteux, et qui demande « Le Frisé » …
–
Le Frisé ? quel donc Frisé ?
–
Le Frisé, voyons ! Celui qui était avec Casque-de-Cuivre, le chef des
Aristos de Levallois-Perret.
–
Celui qui était avec Casque-de-Cuivre ? Celui qui… Est-ce que je connais
des espèces comme ça ?
Qu’est-ce
qui m’a foutu une petite gadoue pareille ?
–
Mais…
–
Tâche moyen de savoir, petite saloperie, que je suis une honnête femme, et
qu’on n’a jamais vu traîner un marlou dans mes jupes depuis l’exposition de
89 !… Ça n’a pas plus de poils que ma main, et ça parle de bande, et de
Frisé, et de ci et de ça et de l’autre ! Veux-tu me fiche le camp, et
vivement ! ou je t’en mets une de frisure, qui ne sera pas
ordinaire !
…
« Voila une chose inouïe ! »
Minne,
hors de souffle, s’est assise au bord du trottoir, délivrée enfin de la
poursuite affreuse de la mégère, qui a couru sur elle, avec des bonds de
batracien, des menaces incompréhensibles… Minne, affolée, s’est jetée de
l’autre côté du boulevard, dans une petite rue, puis dans une autre, jusqu’à ce
boyau noir et désert, où le vent chante comme à la campagne et gèle les épaules
moites de Minne, qui serre les coudes, tousse et tâche de comprendre…
« Oui,
c’est extraordinaire ! On me traite partout en ennemie ! Il y a trop
de choses qui m’échappent… Tout de même, il y a bien longtemps que je suis sur
mes jambes je n’en peux plus… »
L’accablement
plie son dos, penche sa tête, gerbe en désordre, vers ses genoux ; pour la
première fois depuis sa fuite, Minne se souvient d’un lit tiède, d’une chambre
blanche et rose… Elle a honte, à se sentir accroupie et lâche, la robe crottée
et l’échine tendue… Tout est à recommencer. Il faut rentrer, espérer de nouveau
la venue du Frisé, de nouveau s’échapper, parée, fiévreuse. Ah ! que, du
moins, vienne cette nuit-là, complète, débordante d’amour ! Qu’un bras,
dont elle devine la force traîtresse, guide ses premiers pas, qu’une main
infaillible lève, un à un, tous les voiles qui cachent l’inconnu, car Minne se
sent épuisée jusqu’au sommeil, jusqu’à la mort…
Le
silence l’éveille, le froid aussi. « Où suis-je ? » Pour
quelques minutes d’assoupissement au bord d’un trottoir, la voici éperdue,
séparée du monde réel, inconsciente de l’heure, prête à croire qu’un cauchemar
l’a portée dans un de ces pays où le seul visage des choses immobiles suffit à
créer une terreur sans nom…
Qu’est
devenue la Minne sauvage, l’amante d’un assassin fameux, la reine du peuple
rouge ? Petit oiseau maigre, elle grelotte sous sa chemisette rose d’été,
toussote, tourne sur place, avec des yeux noirs effarés, de grands cheveux
blonds, décoiffés et tristes. Sa bouche tremble pour retenir aussi le mot qui
devrait guérir toutes les épouvantes, appeler l’étreinte, la lumière,
l’abri : « Maman… » Ce mot-là, Minne ne le criera que si elle se
sent mourir, si des bêtes effroyables l’emportent, si son sang, par sa gorge
ouverte, s’épand comme une étoffe tiède… Ce mot-là, c’est le dernier recours,
il ne faut pas l’user en vain !
Elle
se remet en route courageusement en ressassant des choses raisonnables :
« Je
vais regarder le nom de la rue, n’est-ce pas ? » et puis je
retrouverai le chemin de la maison, et puis je rentrerai tout doucement, et
puis ce sera fini… »
Au
coin du boyau désert, elle se dresse sur la pointe des pieds, pour lire :
« Rue… rue… qu’est-ce que c'est que cette rue-là ?… La suivante,
peut-être que je la reconnaîtrai…»
La
suivante est déserte, bossuée de pavés disjoints, d’immondices en tas… Une
autre rue, une autre, une autre, qui portent des noms baroques… Et Minne demeure
atterrée, les mains pendantes, envahie peu à peu d’une crainte folle :
« On m’a transportée, pendant mon sommeil, dans une ville inconnue !…
Si encore je rencontrais un sergent de ville… Oui, mais… Faite comme je suis,
il commencera par me mener au poste…»
Elle
marche encore, s’arrête, le cou renversé, pour lire des noms de rues, elle
hésite, revient sur ses pas, cherche avec désespoir l’issue du labyrinthe…
« Si
je m’assieds, je mourrai là. »
Cette
pensée soutient les pas de Minne. Non que l’idée de la mort l’effraie ;
mais elle voudrait, petit animal perdu et souffrant, finir en son gîte…
Le
froid plus vif, le vent qui s’éveille, des bruits lents et lointains de
charrettes, tout cela sent le matin proche, mais Minne n’en sait rien. Elle
marche, insensible ; elle boite, parce que ses pieds lui font mal et que
l’une de ses pantoufles rouges a perdu un talon… Soudain, elle s’arrête, tend
l’oreille : un pas s’approche, que rythme gaiement un refrain fredonné…
C’est
un homme. Un « monsieur » plutôt. Il marche, un peu lourd, un peu
vieux, dans une pelisse à col fourré qui l’engonce. Toute l’âme de Minne se
relève :
« Qu’il
a l’air bon ! qu’il est rassurant ! que sa pelisse fourrée doit être
chaude et douce ! De la chaleur, mon Dieu, un peu de chaleur ! il me
semble que cela me manque depuis si longtemps !… »
Elle
va courir, se jeter vers l’homme comme vers un grand-père, lui balbutier en
pleurant qu’elle s’est perdue, que maman saura tout si le jour vient… Mais elle
se reprend, avec la prudence que donne un long malheur : si l’homme,
incrédule, allait la chasser ?… Sous la pluie fine qui commence à tomber,
Minne rajuste, comme elle peut, sa chevelure humide, repasse d'une main gourde
les plis de son tablier rose, tâche de prendre l’air bien naturel et pas
autrement gêné, mon Dieu, d’une jeune fille de bonne famille qui a perdu son
chemin en se promenant…
« Je
vais lui dire…, comment déjà ? Je vais lui dire : « Pardon,
monsieur, vous seriez bien aimable de m’indiquer le chemin du boulevard
Berthier…»
L’homme
est si proche qu’elle peut sentir l’odeur de son cigare. Elle sort de l’ombre,
s’avance sous le gaz verdâtre :
–
Pardon, monsieur…
À
la vue de cette mince silhouette, de ces cheveux de paille argentée, le
promeneur s’est arrêté… « Il se méfie », soupire Minne, et elle n’ose
pas continuer la phrase préparée…
–
Qu’est-ce qu’elle fait là, cette petite fille ?
C’est
l’homme qui a parlé, un peu pâteux, mais extrêmement cordial.
–
Mon Dieu, monsieur, c’est bien simple…
–
Oui, oui. Elle m’attendait, la fifille ?
–
Vous vous trompez, monsieur…
La
pauvre douce voix de Minne ! … Elle recommence à avoir peur, une peur
d’enfant retrouvée et reperdue…
–
Elle m’attendait, reprend la voix engageante d’ivrogne heureux. La fifille a
froid, elle va me mener près d’un bon feu !
–
Oh ! je voudrais bien, monsieur, mais…
L’homme
est tout près : on voit, sous le chapeau haut de forme, des pommettes
rouges, une barbe de foin grisonnant.
–
Mâtin de mâtin ! qu’est-ce que c’est donc qu’une enfant comme ça ?
Dis-moi ton âge ?
Il
souffle l’eau-de-vie, le cigare, il respire court et fort. Minne, désespérée,
recule un peu, se colle au mur, essaie encore d’être gentille, de ne pas le
contrarier…
–
Je n’ai pas tout à fait quinze ans et demi, monsieur. Voilà ce qui s’est passé
je suis sortie de chez Maman…
–
Hein ! hennit-il. La fifille va me raconter tout ça, devant un bon feu,
sur mes genoux…
Un
bras capitonné de fourrure étreint la taille de Minne, que la force abandonne…
Mais l’haleine chargée de cigare et d’alcool, sur sa figure, galvanise son
évanouissement d’un tour d’épaules elle se rend libre et, fière, redevenue
l’infante blonde qui terrorisait Antoine :
–
Monsieur, vous ne savez pas à qui vous parlez !
Il
hennit plus doucement :
–
Ça va bien, ça va bien ! La fifille aura tout ce qu’elle voudra. Allons,
petite chérie… Mimi…
–
Je ne m’appelle pas Mimi, monsieur !
Comme
il marche sur elle, elle bondit et recommence à courir… Mais sa pantoufle
boiteuse la quitte à chaque pas et il lui faut ralentir, s’arrêter…
« Il
est vieux, il ne pourra pas me suivre… »
Au
premier tournant, elle souffle, écoute avec terreur… Rien… Oh ! si… un
cliquettement de talons et de canne, et, tout de suite, surgit le vieux, qui
emboîte le pas, s’acharne, murmure en hennissant :
–
Petite chérie… tout ce qu’elle voudra… Elle me fait courir, mais j’ai de bonnes
jambes…
L’enfant
perdue se traîne comme une perdrix dont l’aile cassée pend. Il n’y a plus
qu’une pensée sous son front douloureux : « Peut-être qu’en marchant
si longtemps j’arriverai à la Seine, et alors je me jetterai dedans. »
Elle croise sans les voir des voitures de laitier, des tombereaux lents où le
charretier dort… Sous le rayon d’une lanterne, Minne vient d’entrevoir le
visage du vieux, et son cœur s’est arrêté : le père Corne ! il
ressemble au père Corne !
« Je
comprends ! je comprends à présent ! je fais un rêve ! Mais
comme il dure longtemps, et comme j’ai mal partout ! Pourvu que je
m’éveille avant que le vieux m’attrape !» Un dernier, un suprême élan pour
courir… Elle manque le bord du trottoir, tombe, les genoux meurtris, se relève
gainée de boue, une joue souillée…
Avec
un grand soupir abandonné, elle regarde autour d’elle, reconnaît, sous une aube
vague et grise, ce trottoir, ces arbres nus, ce talus pelé… C’est… non…
si ! C’est le boulevard Berthier…
–
Ah ! crie-t-elle tout haut, c’est la fin du rêve ! Vite, vite que je
m’éveille à la porte !
Elle
se traîne, elle arrive : la porte est entrouverte comme hier soir… Minne
appuie ses deux mains au vantail qui cède, et roule évanouie sur la mosaïque du
vestibule.
* * *
Antoine
dort. Le sommeil transparent du petit matin lui tend et lui retire tour à tour
mille beautés, qui toutes s’appellent Minne, et dont pas une ne ressemble à
Minne. Pitoyables à sa timidité de garçon tout neuf ; elles ont des
précautions de mères, des sourires de sœurs, puis des caresses qui ne sont ni
fraternelles ni maternelles… Et tout ce facile bonheur s’empoisonne peu à
peu : il y a quelque part, pendue dans les nuages roses et bleus, une
horloge qui va sonner sept heures, précipitant Antoine, la tête la première, en
bas de son paradis de Mahomet.
Adieu,
beautés ! D’ailleurs, il rêvait sans espoir… Voici la sonnerie redoutée,
les sept coups stridents qui vibrent jusque dans le creux de l’estomac. Ils
persistent, se prolongent en grelottement rageur de timbre, si réel qu’Antoine,
éveillé pour de bon, se dresse, hagard comme Lazare ressuscité :
« Mais,
bon Dieu ! c’est à la porte d’entrée qu’on sonne ! »
Antoine
tombe dans ses pantoufles, enfile son pantalon à tâtons :
« Papa
se lève… Quelle heure peut-il être ? Elle est raide, celle-là… »
Il
ouvre sa porte : par le corridor arrive une voix pleurarde, que la hâte
entrecoupe, et, tout de suite, Antoine sent trembler ses joues d’un singulier
frisson au seul nom entendu de « Mademoiselle Minne ».
–
Antoine ! de la lumière, mon garçon !
Antoine
cherche la bougie, casse une allumette, puis deux… « Si la troisième ne
prend pas, c’est que Minne sera morte… »
Dans
l’antichambre, Célénie achève et recommence un récit qui ressemble à un
fragment de roman-feuilleton :
–
Elle était là par terre, monsieur, évanouie, et faite !… De la boue jusque
dans les cheveux, sans chapeau, sans rien. Pour moi, je n’ai pas d’avis,
n’est-ce pas ! mais mon idée, c’est qu’on l’a enlevée, qu’on lui a fait
les mille et une abominations, et qu’on l’a rapportée pour morte…
–
Oui…, dit machinalement l’oncle Paul, qui croise et décroise son pyjama marron.
–
Toute mouillée, monsieur, toute pleine de boue !
–
Oui… Fermez donc votre porte ! J’y vais.
–
Je vais avec toi, papa… supplie Antoine en claquant des dents.
–
Mais non, mais non ! tu n’as rien à faire là-bas, mon garçon ! C’est
une histoire de l’autre monde que Célénie nous raconte là ! On n’enlève
pas les filles dans leur chambre !
–
Si, papa ! je te dis que j’y vais !
Il
crie presque, au bord d’une attaque de nerfs. Il a tout compris, lui !
Tout était vrai, et Minne n’a pas menti ! Les nuits sur les talus, les
amours inavouables, le monsieur à la dangereuse carrière, tout, tout ! Et
voici venue la fin logique du drame : Minne souillée, blessée à mort,
agonise là-bas…
Devant
la porte de la chambre de Minne, Antoine attend, l’épaule appuyée au mur. De
l’autre côté de cette porte, l’oncle Paul et Maman, penchés sur le lit taché de
boue, achèvent une effrayante recherche : la lampe, au bout du bras de
Maman, chancelle…
–
Mais, bon Dieu ! on n’y a pas touché ! Elle est plus intacte qu’un
bébé… Si j’y comprends quelque chose !
–
Tu es sûr, Paul ? tu es sûr ?
–
Ça oui ! il n’y a pas besoin d’être bien malin ! Tiens donc ta
lampe !… Allons, bon ! trouve-toi mal, à présent !…
–
Non, laisse : ça va bien…
Maman
sourit, d’un bienheureux sourire à lèvres blanches ; Antoine, qui
s’attendait à une Maman en larmes, en cris, folle, vocifératrice, ne sait que
penser, quand elle lui ouvre enfin la porte…
–
C’est toi, mon pauvre petit ? Entre donc… Ton père vient de… de
l’ausculter, tu comprends…
D’une
main ferme, elle tient un mouchoir humecté d’éther sous les narines de Minne…
Minne, mon Dieu ! est-ce bien Minne ?… Il y a, sur le lit – le lit
non défait – une petite pauvresse en tablier rose tout empesé de boue, une
petite pauvresse aux pieds raidis, dont l’un garde encore une pantoufle rouge
sans talon… De la figure à demi cachée par le mouchoir, on ne distingue que la
barre noire des deux paupières fermées…
–
Elle respire bien, dit l’oncle Paul. Un peu enrhumée. Je ne lui vois rien que
de la fièvre… On saura le reste plus tard.
Une
plainte l’interrompt… Maman se penche, avec un élan de mère-chienne farouche.
–
Tu es là, maman ?
–Mon
amour ?
–
Tu es là… pour de vrai ?
–
Oui, mon trésor.
–
Qui est-ce qui parle ? ils sont partis ?
–
Qui ? dis-moi qui ? ceux qui t’ont fait du mal ?
–
Oui… le père Corne… et l’autre ?
Maman
soulève Minne, l’assied contre son cœur. Antoine reconnaît à présent la tête
pâle sous ses cheveux blonds, tout gris de boue séchée. Ces cheveux qui ont
changé de couleur, cette souillure qui a l’air d’un vieillissement soudain…
Antoine éclate en sanglots pressés qui font mal à mourir…
–
Chut ! dit Maman…
Au
bruit des sanglots, les paupières fermées de Minne toutes bleues dans son
visage de cire se soulèvent… Beaux yeux profonds sous le noble sourcil, égarés
de ce qu’ils ont vu, ce sont bien les yeux de Minne ! Ils roulent vers le
plafond, puis s’abaissent vers Antoine, qui pleure debout et sans mouchoir… Un
rose brûlant enflamme ses joues pâles ; elle semble faire un effort
terrible, s’accroche à Maman, tend vers Antoine ses mains fragiles et maculées…
–
Tu sais, Antoine, ce n’était pas vrai ! ce n’est pas vrai ! rien
n’était vrai ! N’est-ce pas, tu ne crois pas que c’était vrai ?
D’un
grand hochement de tête, il fait « non, non » en reniflant ses
larmes… Ce qu’il croit, effondré, c’est que cette enfant charmante a servi de
jouet consentant, de poupée vicieuse, puis épouvantée, puis brutalisée, à un, à
plusieurs misérables peut-être ?
Il
pleure sur Minne, il pleure aussi sur lui-même, puisqu’elle est perdue, avilie,
marquée à jamais d’un sceau immonde…
« Je
vais coucher avec Minne ! »
Le
petit baron Couderc énonça cette résolution d’une voix distincte et concentrée,
puis rougit violemment et releva son col de fourrure. La canne au port d’armes,
il parut vouloir conquérir cette steppe vaste et morne où l’on plonge au sortir
de l’aveuglante rue Royale, en de fumeuses ténèbres. On ne vît plus de lui
qu’un peu de nuque court tondue blonde, et un nez insolent de petite gouape
distinguée. Sous les arbres de l’avenue Gabriel, il osa répéter, défiant un dos
frileux de sergent de ville : « Je vais coucher avec Minne !…
C’est drôle, à part l’Anglaise de mon petit frère, la première de toutes,
jamais une femme ne m'a impressionné comme ça… Minne n’est pas une femme comme
les autres…»
En
approchant de la rue Christophe-Colomb, il ne pensa plus qu’aux gâteaux à
disposer, à la bouilloire électrique, au déshabillage, surtout, qu’il
souhaitait rapide, aisé, qu’il eût voulu escamoter. Sa grande jeunesse commença
de le gêner. On est le petit baron Couderc, que les dames de chez Maxim's
traitent tendrement de « petite frappe » ; on a un nez qui
oblige à l’insolence, des yeux bleus moqueurs, myopes, une bouche faubourienne
et fraîche ; mais… on ne peut pas toujours oublier qu’on n’a que
vingt-deux ans…
–
Monsieur le baron, cette dame est là, lui murmura le valet de chambre.
« Bon
Dieu ! elle est déjà là ! Et les gâteaux ! et les fleurs !
et tout !… Ça va être fichu comme quatre sous… Pourvu que le feu marche au
moins ! »
Elle
était là comme chez elle, son chapeau enlevé, assise devant le feu. Sa robe
simple couvrait ses pieds ; ses cheveux blonds en casque, électrisés par
la gelée, la nimbaient d’argent une jeune fille des gravures anglaises, ses
mains croisées sur les genoux… Et quelle gravité enfantine sur ces traits d’une
finesse presque trop précise ! Antoine, son mari, lui disait
souvent : « Minne, pourquoi as-tu l’air si petite quand tu es
triste ? »
Elle
leva les yeux sur le blondin qui entrait, et lui sourit. Son sourire lui
faisait une figure de femme. Elle souriait avec une expression à la fois
hautaine et prête à tout, qui donnait aux hommes l’envie d’essayer n’importe
quoi…
–
Oh ! Minne ! comment me faire pardonner ?… Est-ce que je suis
réellement en retard ?
Minne
se leva et lui tendit sa main étroite, déjà dégantée :
–
Non, c’est moi qui suis en avance.
Ils
parlaient presque de la même voix, lui avec une manière parisienne de hausser
le ton, elle d’un soprano posé et ralenti…
Il
s’assit près d’elle, démoralisé par leur solitude. Plus d’amis en galerie
malveillante, plus de mari, – inattentif, le mari, c’est vrai, mais on pouvait
au moins se donner en sa présence des joies d’écoliers malicieux : les
mains qu’on effleure sous la soucoupe à thé, la moue du baiser qu’on échange
derrière le dos d’Antoine… Hier encore, le petit baron Jacques pouvait se
dire : « Je les roule, ils n’y voient tous que du feu ! »
Aujourd’hui, il est seul avec Minne, cette Minne qui arrive, tranquille, au
premier rendez-vous, en avance !
Il
lui baisa les mains, en l’examinant furtivement. Elle pencha la tête et sourit
de son sourire orgueilleux et équivoque… Alors, il se jeta goulûment vers la
bouche de Minne et la but sans rien dire, mi-agenouillé, si ardent tout à coup
que l’un de ses genoux trépida, d’une danse inconsciente…
Elle
suffoquait un peu, la tête en arrière. Son casque blond pesait sur les
épingles, près de couler en flot lisse…
–
Attendez ! murmura-t-elle.
Il
desserra les bras et se mit debout. La lampe éclaira en dessous son visage
changé, les narines pâlies, la bouche mordue et vive, le menton frais et
tremblant, tous les traits enfantins encore, vieillis par le désir qui délabre
et ennoblit.
Minne,
restée assise, le regardait, obéissante et anxieuse… Comme elle affermissait
son chignon, son ami lui prit les poignets :
–
Oh ! ne te recoiffe pas, Minne !
Sous
le tutoiement, elle rougit un peu, offusquée et contente, et baissa ses cils
plus foncés que ses cheveux.
« Peut-être
que je l’aime ? » songea-t-elle secrètement.
Il
s’agenouilla, les mains tendues vers le corsage de Minne, vers la complication
évidente de ses agrafes, les doubles boutonnières de son col droit glacé
d’empois. Elle vit, à la hauteur de ses lèvres, la bouche entrouverte de
Jacques, une bouche d’enfant haletant que la soif d’embrasser séchait. Les bras
au cou de son ami agenouillé, elle baisa de bon cœur cette bouche, gentiment,
en sœur trop tendre, en fiancée qu’enhardit l’innocence ; il gémit et la
repoussa, les mains fiévreuses et maladroites :
– Attendez !
répéta-t-elle.
Debout,
elle commença posément de défaire le col blanc, la chemisette de soie, la jupe
plissée qui tomba tout de suite. Elle sourit, à demi tournée vers
Jacques :
–
Croyez-vous que c’est lourd, ces jupes plissées !
Il
s’empressait pour ramasser la robe.
–
Non, laissez ! je quitte mon jupon et ma jupe ensemble, l’un dans
l’autre : c’est plus facile à remettre, vous voyez ?
Il
fit signe, de la tête, qu’il voyait en effet. Il voyait Minne en pantalon, qui
continuait son déshabillage tranquille. Pas assez de croupe pour évoquer la
p’tite femme de Willette, pas assez de gorge non plus. Jeune fille, toujours, à
cause de la simplicité des gestes, de la raideur élégante, et aussi à cause du
pantalon à jarretière qui méprisait la mode, un pantalon étroit précisant le
genou sec et fin.
–
Jambes de page ! des merveilles ! jeta-t-il tout haut, et la
palpitation de son cœur rendait ses amygdales grosses et douloureuses.
Minne
fit la moue, puis sourit. Une subite pudeur sembla l’oppresser, quand elle dut
dénouer ses quatre jarretelles ; mais, une fois en chemise, elle reconquit
son calme et rangea méthodiquement, sur le velours de la cheminée, ses deux
bagues et le bouton de rubis qui fixait son col à sa chemisette.
Elle
se vit dans la glace, pâle, jeune, nue sous la chemise fine ; et, comme
son casque d’argent à reflets d’or chancelait d’une oreille à l’autre, elle
défit et aligna ses épingles d’écaille. Une mèche bouffante demeura en auvent
au-dessus de son front, et elle dit :
– Quand
j’étais petite, maman me coiffait comme ça…
Son
ami l’entendit à peine, bouleversé de voir Minne à peu près nue, et soulevé,
noyé d’une immense, d’une amère vague d’amour, d’amour vrai, furieux, jaloux,
vindicatif.
–
Minne !
Saisie
de l’accent nouveau, elle s’approcha, voilée de cheveux blonds, les mains en
coquilles sur ses seins si petits.
–
Quoi donc ?
Elle
était contre lui, tiède d’avoir quitté sa robe lourde, et son parfum aigu de
verveine citronnelle faisait penser à l’été, à la soif, à l’ombre fraîche…
– O
Minne, sanglota-t-il, jure-le-moi ! Jamais, pour personne…
–
Pour personne ?
–
Pour personne, devant personne, tu n’as rangé ainsi tes épingles et tes bagues,
jamais tu n’as dit que ta mère te coiffait comme ça, jamais tu n’as, enfin, tu
n’as…
Il
la tenait dans ses bras, si fort qu’elle plia en arrière comme une gerbe qu’on
lie trop serré, et ses cheveux frôlèrent le tapis.
–
Vous jurer que je n’ai jamais… Oh ! que vous êtes bête !
Il
la garda contre lui, ravi du mot. Toute renversée sur son bras, il la contempla
de près, curieux du grain de la peau, des veines des tempes, vertes comme des
fleuves, des yeux noirs où danse la lumière… Il se souvint d’avoir regardé avec
la même passion la nacre bleue, les antennes plumeuses, toutes les merveilles
d’un beau papillon vivant, capturé un jour de vacances… mais Minne se laissait
déchiffrer sans battre des ailes…
Une
pendule sonna, et ils tressaillirent ensemble.
–
Déjà cinq heures ! soupira Minne. Il faut nous dépêcher.
Les
deux bras de Jacques descendirent, caressèrent les hanches fuyantes de Minne,
et l’égoïsme vaniteux de son âge faillit se trahir tout dans un mot :
–
Oh ! moi, je…
Il
allait dire, jeune coq fanfaron : « Moi, j’aurai toujours le
temps ! » Mais il se reprit, honteux devant cette enfant qui lui
apprenait à la fois, en quelques minutes, la jalousie, le doute de soi-même,
une petite convulsion du cœur inconnue, et cette paternité délicate qui peut
éclore, chez un homme de vingt ans, devant la nudité confiante d’un être
fragile, que l’étreinte fera peut-être crier…
Minne
ne cria pas. Jacques vit seulement, sous ses lèvres, un extraordinaire et pur
visage d’illuminée, des yeux noirs, agrandis, qui regardaient loin, plus loin
que la pudeur, plus loin que lui-même, avec l’expression ardente et déçue de
sœur Anne en haut de la tour. Minne, terrassée sur le lit, subit son amant en
martyre avide qu’exaltent les tortures, et chercha, d’une cambrure fréquente et
rythmée de sirène, le choc de sa fougue… Mais elle ne cria pas, ni de douleur,
ni de plaisir, et, quand il retomba le long d’elle, les yeux fermés, les
narines pincées et pâles, avec un souffle sanglotant, elle pencha seulement,
pour le mieux voir, sa tête qui versait hors du lit un flot tiède et argenté de
cheveux blonds…
…Ils
durent se quitter, encore que Jacques la caressât avec une folie d’amant qui va
mourir, et qu’il baisât sans fin ce corps effilé qu’elle ne défendait
guère ; tantôt, étonné, il en suivait les contours lentement, d’un index
précautionneux qui dessine, tantôt il serrait entre ses genoux les genoux de
Minne, jusqu’à la meurtrir ; ou bien il jouait, cruel et affolé, à effacer
sous ses paumes la saillie faible des seins… Il la mordit à l’épaule, tandis
qu’elle se rhabillait ; elle gronda tout bas et vira vers lui d’un fauve
mouvement… Puis elle rit tout à coup, et s’écria :
–
Oh ! ces yeux ! ces drôles d’yeux que vous avez !
Dans
la glace, il se trouva une drôle de figure, en effet les orbites creuses, la
bouche gonflée et rouge, les cheveux en mèches sur les sourcils, un air, enfin,
de noce triste, avec quelque chose en plus, quelque chose de brûlant et
d’éreinté, qu’on ne peut pas dire…
–
Méchante, va ! Laisse-moi voir les tiens ?
Il
la prit par les poignets ; mais elle se dégagea, et le menaça d’un sévère
petit doigt tendu.
–
Si vous ne me laissez pas partir, je ne reviens plus !… Dieu ! ça va
être affreux, dehors, après ce bon dodo chaud, et ce feu, et cette lampe rose…
–
Et moi, Minne ? me ferez-vous la grâce de me regretter, après la lampe
rose ?
–
Ça dépend ! dit-elle en coiffant sa toque piquée de camélias blancs. Oui,
si vous me trouvez un fiacre tout de suite.
–
La station est tout près, soupira Jacques en brossant ses cheveux au petit
bonheur. Zut ! il n’y a plus d’eau chaude !
–
C’est bien rare qu’il y ait assez d’eau chaude… murmura Minne, distraite.
Il
la regarda, les sourcils hauts, reprenant peu à peu, avec ses habits, sa figure
de « petit baron Couderc » :
–
Ma chère amie, vous dites quelquefois des choses, des choses… qui me feraient
douter de vous, ou de mes oreilles !
Minne
ne jugea pas nécessaire de répondre. Elle se tenait sur le seuil, fine et
modeste dans sa robe sombre, les yeux absents, déjà partie.
* * *
« Encore
un ! » songe Minne crûment.
D’une
épaule rageuse, elle s’accote au drap décoloré du fiacre et renverse la tête,
non par crainte d’être vue, mais par horreur de tout ce qui passe dehors.
« Voilà,
c’est fait… Encore un ! Le troisième, et sans succès. C’est à y renoncer.
Si mon premier amant, l’interne des hôpitaux, ne m’avait pas affirmé que je
suis « parfaitement conformée pour l’amour », j’irais consulter un
grand spécialiste… »
Elle
se remémore tous les détails de son bref rendez-vous, et serre les poings dans
son manchon.
« Enfin,
voyons ! ce petit, il est gentil comme tout ! Il meurt de plaisir
dans mes bras, et moi, je suis là à attendre, à dire : « Évidemment,
ce n’est pas désagréable…, mais montrez-moi ce qu’il y a de mieux ! »
« …
C’est comme mon second, cet Italien qu’Antoine avait connu chez Pleyel,
allons…, celui qui avait des dents jusqu’aux yeux… Diligenti !… Quand je
lui ai demandé, chez lui, ce qu’on appelait dans les livres des
« pratiques infâmes », il a ri, et il a recommencé ce qu’il venait de
faire !… Voilà ma veine, voilà ma vie jusqu’à ce que j’en aie
assez !… »
Elle
ne pense à Antoine, en cette minute-là, que pour le charger d’une vague et
inutile responsabilité : « C’est sa faute, je parie, si je ressens
autant de plaisir que… ce strapontin. Il a dû me fausser quelque chose de
délicat. »
« Pauvre
Minne …» soupire-t-elle. Le fiacre atteint la place de l’Étoile. Dans quelques
minutes, elle sera chez elle, avenue de Villiers, tout près de la place
Pereire… Elle traversera le trottoir glacé, franchira l’escalier surchauffé qui
sent le ciment frais et le mastic – et puis les grands bras d’Antoine, sa joie
canine… Elle baisse la tête, résignée. Il n’y a plus d’espoir pour aujourd’hui.
* * *
Deux
ans de mariage, et trois amants… Des amants ? peut-elle les nommer ainsi
dans son souvenir ? Elle ne leur accorde qu’une indifférence faiblement
vindicative, à ceux-là qui ont goûté près d’elle le convulsif et court bonheur
qu’elle cherche avec une persistance déjà découragée. Elle les oublie, les
relègue dans un coin gris de sa mémoire, où s’effacent leurs traits, presque
leurs noms… Un seul souvenir net, d’une neuve couleur de coupure fraîche :
la nuit de ses noces.
Minne
dessinerait encore du doigt, sur le mur de sa chambre, l’ombre qui y
caricaturait Antoine, cette nuit-là : un dos bossu d’effort, des cheveux
en mèches cornues, une courte barbe de satyre, toute l’image fantastique d’un
Pan besognant une nymphe.
Au
cri aigu de Minne blessée, Antoine avait répondu par une manifestation idiote
de joyeuse gratitude, de soins émus, de dorlotements fraternels… il était bien
temps !
Elle
claquait tout bas des dents et ne pleurait pas. Elle respirait avec surprise
cette odeur d’homme nu. Rien ne l’enivrait, pas même sa douleur – il y a des
brûlures de fer à friser qui sont autrement insupportables – mais elle espérait
mourir, sans trop y croire… Son mari tout neuf, son ardent et maladroit mari
s’étant endormi, Minne avait tenté, timidement, de s’évader des bras encore
fermés sur elle. Mais ses doux cheveux de soie, mêlés aux doigts d’Antoine, la
tenaient captive. Tout le reste de la nuit, la tête tirée en arrière, Minne
avait songé, immobile et patiente, à ce qui lui arrivait la, aux moyens
d’arranger les choses, à l’erreur profonde d’avoir épousé cette espèce de
frère…
« C’est
la faute de Maman, quand on y réfléchit bien… Cette pauvre Maman ! elle
était restée persuadée que je portais écrit sur mon front : « Voici
la fille qui a découché !… » Découché ! pour ce que ça m’a
rapporté ! J’ai eu beau lui dire que je n’avais rencontré sur ma route que
deux femmes, un vieux, et un gros rhume… L’oncle Paul me bat froid, depuis que
Maman est morte, comme si j’étais la cause de sa mort… Pauvre Maman ! elle
n’a rien trouvé de mieux à me dire, avant de nous quitter, que :
« Épouse Antoine, ma chérie : il t’aime, et tu ne peux guère en
épouser un autre… » Allons donc ! je pouvais en épouser trente-six
mille autres, n’importe quel autre, pourvu que ce ne fût pas celui-là !
… »
* * *
Minne,
depuis son mariage, vit close dans son passé, sans se douter qu’il n’est pas
normal, chez une femme presque enfant, de commencer ses méditations par
« Autrefois… »
Du
rêve qui l’emportait naguère vers l’avenir, vers Le Frisé, vers le monde obscur
qui s’agite, la nuit, dans l’ombre des fortifications, elle semble s’être
réveillée, effarée, sans mémoire précise. Elle a gardé son habitude de songer
longuement, les yeux tendus vers l’Aventure… Mais, déçue, humiliée, renseignée,
elle commence à deviner que l’Aventure, c’est l’Amour, et qu’il n’y en a pas
d’autre. Mais quel amour ? « Oh ! supplie Minne en elle-même, un
amour, n'importe lequel, un amour comme tout le monde, mais un vrai, et je
saurai bien, avec celui-là, m’en créer un qui soit digne de moi
seule !… »
« Ah !
je le savais bien, que ce coup de sonnette-là, c’était ma Minne ! Je parie
que tu vas m’en vouloir, parce que tu es en retard ! »
Elle
sourit, encore qu’elle n’ait guère envie de rire, de savoir si prévue, et si
respectée, son injuste humeur. Au fond, elle retrouve sans déplaisir ce grand
garçon à figure chevaline, beau, si l’on veut, et qui habille sa jeune figure
d’une barbe sérieuse. « Au moins, songe-t-elle en dénouant sa voilette, je suis
sûre de celui-ci : je n’en attends plus rien. C’est quelque chose, au
point où j’en suis. »
–Pourquoi
« en retard » ? On dîne ici, je suppose ?
Antoine
lève des bras scandalisés qui touchent presque le plafond :
–Bon
Dieu ! et les Chaulieu ?
–Ah !
dit Minne.
Et
elle reste plantée, la voilette tendue entre ses doigts fins, si délicieuse
avec sa figure d’enfant grondée qu’Antoine se jette sur elle, la soulève de
terre, veut l’embrasser ; mais elle se dégage vite, les yeux
refroidis :
–
C’est ça, va ! retarde-moi encore ! D’ailleurs, on dîne tellement
tard chez eux… Nous ne serons jamais les derniers !
Elle
glisse vers la porte de sa chambre et se retourne, les lèvres plissées d’une
moue :
–
Tu y tiens, toi, à ce dîner ?
Antoine
ouvre la bouche, puis la referme, puis la rouvre, évidemment sous un flot si
pressé d’arguments que Minne s’énerve et crie avant qu’il ait parlé :
–
Oui, je sais ! Tes relations avec Pleyel ! Et la publicité des
journaux affermés par Chaulieu ! Et Lugné-Poe qui veut commander un barbytos
pour les danses d’Isadora Duncan ! Je sais tout, tout, je te dis !
Dans dix minutes, je serai prête !
« Puisqu’elle
sait tout ça, se dit Antoine resté tout seul au milieu du salon, pourquoi me
demande-t-elle si je tiens à ce dîner ? »
L’amour
d’Antoine ignore la supercherie, comme la modération. Sa tendresse le fait trop
tendre, et trop gai sa gaieté, et trop soucieux son souci. Peut-être n’y a-t-il
pas d’autres barrières, entre elle et lui, que ce besoin – « cette
manie » dit Minne – d’être sincère et sans, détour ?… Un jour,
l’oncle Paul, le père d’Antoine, a dit à son fils, devant Minne :
« Il faut se défier de son premier mouvement !– Oh ! c’est bien
vrai », a répondu Minne docile, achevant en elle-même : «…surtout les
gens qui ne mentent pas spontanément. Ce sont des paresseux, qui ne se donnent
même pas la peine d’arranger un peu la vérité, quand ce ne serait que par
politesse, ou bien pour intriguer… »
Antoine
est un de ces incorrigibles. Il s’écrie vers Minne, à chaque instant :
« Je t’aime ! » Et c’est vrai. C’est vrai d’une manière absolue,
sans nuances, pour toujours.
« Où
irions-nous, philosophait Minne, si, usant du même procédé d’affirmation, je
m’exclamais avec une conviction égale à la sienne : « Je ne t’aime
pas ! »
Cette
fois encore, planté dans le salon blanc, il discute loyalement avec Minne
absente : « Pourquoi me l’a-t-elle demandé, puisqu’elle le
savait ? » Il bouscule, en passant, le barbytos qu’il a fait
construire chez Pleyel. La grande lyre gémit, lamentable et harmonieuse :
« Bon Dieu ! mon modèle huit ! « Il la palpe avec
sollicitude et sourit, dans la glace, à son image de rhapsode barbu.
Antoine
n’est pas un aigle, mais il a le bon sens de s’en rendre compte. Tourmenté du
besoin de se grandir aux yeux de Minne, il détourne avec l’autorisation de
Gustave Lyon, son patron, quelques heures de son temps, dû à la comptabilité de
la maison Pleyel, pour les donner à la reconstruction d’instruments grecs ou
égyptiens. « Je me serais aussi bien occupé d’automobiles, s’avoue-t-il,
mais la reconstitution du barbytos me vaudra peut-être un bout de ruban
rouge… » La porte de la chambre à coucher se rouvre, Antoine tressaille.
–
J’ai dit dix minutes, jette une petite voix triomphante. Regarde ta
montre !
–
C’est épatant, concède ce modèle des maris. Que tu es belle, Minne !
Belle,
on ne sait pas bien ; mais singulière et charmante, comme elle fut
toujours. Elle est habillée d’un tulle vert, vert bleu, bleu vert, une robe
couleur d’aigue-marine. Une ceinture d’argent, une rose d’argent au bord du
décolletage discret, c’est tout. Mais il y a les épaules frêles de Minne, les
cheveux étincelants de Minne, et les yeux noirs qui étonnent, qui ne vont pas
avec le reste, et, au-dessous de son collier, – des perles pas plus grosses que
des grains de riz, – deux toutes petites salières si attendrissantes…
–
Viens vite, ma poupée !…
* * *
Chez
les Chaulieu, chacun arrive avec une âme de combat, les poings serrés, la
mâchoire contractée et défensive. Les plus forts montrent une mine affectée
d’aise et de bien-être, la face reposée d’un bon ami qui vient chez ses bons
amis pour passer tranquillement la soirée. Mais ceux-là sont rares. En thèse
générale, quand un homme annonce dans la journée : « Je dîne ce soir
chez les Chaulieu », les visages se tournent vers lui avec un ironique
intérêt. On dit « ah ! ah ! » et cela signifie :
« Bonne chance ! vous sentez-vous en forme ? le biceps
va ? »
Dégagé
de toute légende, le salon des Chaulieu n’a pas de quoi inquiéter les plus
fiers courages ; madame Chaulieu est une harpie, soit. Mais il se trouve
encore des esprits paisibles sur qui cette révélation ne produit pas d’autre
effet que, par exemple, celle-ci : « Madame Chaulieu est un peu bossue.»
Cette
insigne créature se pare de méchanceté, comme les autres de vice. Pratique,
elle s’est d’abord fait connaître en parlant d’elle-même, et encore
d’elle-même. Patiente, elle a, durant cinq ou six années, commencé toutes ses
phrases par : « Moi qui suis la plus méchante femme de Paris… »
Et Paris, à cette heure, redit avec un touchant ensemble : « Madame
Chaulieu, qui est la plus méchante femme de Paris… »
Peut-être
n’est-ce chez elle qu’activité inemployée, énergie de bossue dont la bosse est
en dedans ; car son corps menu porte solennellement une grande et
magnifique tête de Juive orientale.
Chaulieu,
son mari, est un homme discret, découragé et bûcheur, épouvanté de sa compagne.
On dit volontiers, en parlant de lui : « Ce pauvre
Chaulieu » ; car il laisse paraître, sur sa figure de petit hidalgo
camus, la mélancolie des malades incurables et résignés. Il accepte fièrement
le malheur d’être l’époux de sa femme, et son silence signifie :
« Laissez-moi tranquille avec votre pitié ; si je suis son mari,
c’est que je l’ai bien voulu ! »
Irène
Chaulieu s’habille coûteusement, porte des robes blanches de dentelle ou de
tulle qui gagneraient à connaître plus fréquemment le teinturier-dégraisseur,
des zibelines d’occasion, et des gants blancs toujours un peu craqués à cause
de la nervosité remuante de ses petites mains, des mains tripoteuses et moites,
qui accaparent la poussière des bibelots, le sucre des gâteaux, le beurre des
sandwiches, et les traces oxydées d’une chaîne de cou qu’elles tourmentent sans
cesse.
Chez
elle, assise, afin de paraître plus grande, sur l’extrême bord d’une chaise,
Irène Chaulieu se tient au fond d’un immense salon carré, face à la porte pour
dévisager ses amis dès qu’ils entrent, et les suivre, durant qu’ils traversent
le parquet miroitant comme une mare, de son beau regard brutal et malveillant.
Telle
est l’étrange amie que le hasard a donnée à Minne. Irène s’est jetée sur cette
jeune femme avec la curiosité collectionneuse qui la fait si aimable aux
nouveaux venus, tout animée de la joie de connaître, d’éplucher, de détruire.
Et puis, mon Dieu, Antoine n’est pas si mal… grand et barbu, une dégaine de
Brésilien honnête… La prévoyante sensualité d’Irène sait ménager l’avenir.
–
Ah ! les voilà enfin !
Antoine,
derrière Minne qui traverse en patineuse le parquet glacé, marmonne des excuses
et s’effondre sur la main tendue de madame Chaulieu. Mais elle ne le regarde
même pas, occupée à détailler la toilette de Minne…
–
C’est cette belle robe, ma chère, qui vous a mise en retard ?
Son
ton châtie plus qu’il n’interroge ; mais Minne n’en semble pas émue. Elle
compte, l’œil noir et grave, les convives masculins et oublie de dire bonsoir à
Chaulieu qui s’écrie mollement, fatigué jusque dans l’enthousiasme :
–
Minne, notre ami Maschaing désire vous connaître.
Cette
fois, Minne semble s’éveiller de son indifférence : Maschaing
l’académicien, le Maschaing de Spectre d’Orient et des Désabusées,
Maschaing lui-même !… « En voilà un qui doit s’y connaître en
voluptés ! » se dit Minne… Elle se penche, très attentive, vers un
petit homme agile qui la salue… « Ah ! je l’aurais cru plus
jeune ! Et puis il ne me regarde pas assez… c’est dommage !… »
Irène
Chaulieu se lève, traînant deux mètres de guipure poussiéreuse, et s’empare du
bras de Maschaing. Sa tête royale et busquée, son petit corps raidi sur des
talons périlleux proclament l’orgueil d’une chasse fructueuse :
« Enfin, je l’ai, leur académicien ! »
–
Maugis, jette-t-elle par-dessus l’épaule, vous offrez le bras à Minne…
Minne
suit, sa main gantée sur la manche de Maugis, qu’elle n’a jamais vu de si près.
« Il est drôle, mon voisin. Il a des yeux d’escargot. Mais j’aime assez
cette moustache militaire. Et puis il a un nez trop court qui m’amuse. En voilà
un qui passe pour la mener joyeuse, comme ils disent ? Irène Chaulieu
affirme qu’on peut faire beaucoup de fond sur ces hommes de la génération
précédente… En somme, dépouillé de son borde-plats, il perd le trait le plus
caractéristique de sa physionomie… J’ai mai aux reins, pourquoi ?…
Tiens ! je n’y pensais plus ! mais c’est ce petit Couderc,
aujourd’hui… » Elle sourit froidement à son souvenir, et refuse le potage.
À
sa gauche, Chaulieu boit de l’eau de Vichy, prudent et résigné, car :
« Il n’y a pas de maison, dit-il, où l’on mange plus mal que chez
moi. » À sa droite, Maugis l’épie de son œil saillant. En face d’elle,
Irène Chaulieu, superbe, très grande dès qu’elle est assise, expédie sa bisque,
y trempe un bout d’écharpe – qui, d’ailleurs, en a vu bien d’autres – et « fait
du plat » à Maschaing, avec cette brutalité dans la louange, ce cynisme
dans l’admiration qui subjuguent parfois leur objet et l’amènent, passif,
heureux, jusqu’aux lèvres buveuses et bien ciselées d’Irène, jusqu’entre ses
bras musclés de dompteuse…
Antoine
sourit à sa femme. Elle lui rend le sourire en renversant la tête, pour que
Maugis suive le mouvement du cou, note l’éclair des yeux entre les cils blonds…
« On ne sait jamais » se dit–elle.
Aux
deux bouts de la table, des gens vagues, cousines pauvres d’Irène, jeunes
prodiges de la littérature, pas encore bacheliers, mais qui traitent Mallarmé
de rétrograde ; une Américaine, qu’on nomme « la belle Suzie »
sans la désigner davantage, et son flirt de la semaine ; un marchand de
pierres israélite, sur qui l’hôtesse, qui convoite un saphir étoilé, essaiera
vainement tout à l’heure ses regards les plus explicites et son cynisme
fraternel : « Nous deux, qui sommes de bonnes crapules… ». Un
blond pianiste beethovenien est annoncé pour onze heures…
Minne
regarde tous ces gens-là et rit : « Ce pauvre Antoine, il a encore
écopé la tante Rachel ! Ça ne rate jamais. Comme il n’y a guère que lui de
poli, ici, on lui repasse toutes les vieilles parentes… »
–
Vous ne buvez pas, madame ?
« Ah !
Ah ! Il se décide, ce gros Maugis ? Quelles moustaches, tout de
même ! Je ne peux pas m’habituer à entendre sortir de ces broussailles sa
voix de jeune fille un peu enrhumée… »
–
Mais si, monsieur ! je bois du champagne et de l’eau.
–
Et comme vous avez raison ! Le champagne est le seul vin tolérable de
cette maison. Chaulieu est chargé de la publicité du Pommery, heureusement pour
vous !
–
Je ne savais pas. Si Irène vous entendait !
–
Pas de danger ! Elle s’éreinte en effets de corsage pour Maschaing…
–
C’est ce qui vous trompe, mon petit Maugis, j’entends toujours tout !
Le
regard et la phrase tombent raide sur l’imprudent, qui plie le dos et tend les
mains jointes :
–
Pardon ! ferai plus ! gémit-il.
Mais
on ne désarme pas si vite Irène Chaulieu.
–
Ne vous mettez pas mal avec moi, mon petit Maugis : ça pourrait vous
coûter cher !
Blessé
d’être menacé devant Minne, l’homme aux grosses moustaches devient
insolent :
–
Cher ? Ma pauvre amie, je suis bien tranquille : les femmes ne m’ont
jamais rien coûté, et ce n'est fichtre pas pour vous que je changerai mes
habitudes !
Irène
Chaulieu flaire le vent en cavale de sang, et va répondre… Déjà tous les
convives se taisent et se penchent comme au théâtre… La voix douce et lasse de
Chaulieu détourne – quel dommage ! – la tempête :
–
Je l’avais bien dit, que la timbale serait ratée !…
Bien
que l’assertion soit rigoureusement exacte, les convives jettent à ce martyr
des regards féroces : Chaulieu leur fait manquer un de ces attrapages
soignés, la spécialité de la maison, et puis, comme dit Maugis, pendant ce
temps-là, on n’aurait pas pensé à ce qu’on mange ! N’empêche que Minne
jette à son voisin, ce brave, une œillade singulièrement flatteuse. « Ses
moustaches ne mentent pas : c’est un héros ! » Le héros sent
venir, d’elle à lui, cette sympathie d’ordre inférieur, penchant de la petite
femme du monde pour le lutteur qui vient de « tomber » un adversaire…
Il est prêt à en profiter, séduit par l’inquiétante beauté de Minne, son charme
de bibelot hors commerce…
Le
dîner se dégèle. Irène Chaulieu flambe d’entrain, grisée par sa première
escarmouche. Elle ne mange plus, parle comme on délire, et comble de calomnies
inédites l’oreille tendue de l’académicien qui prend des notes. Antoine
l’entend, épouvanté, défendre une amie de fraîche date :
–
Non, mon cher maître, vous ne vous ferez pas l’écho de pareilles
infamies ! Madame Barnery est une honnête femme, qui n’a jamais eu avec
Claude les relations que l’on dit ! Madame Barnery a des amants…
–
Ah ! comment ? elle a des amants ?
–
Parfaitement, elle a des amants ! Et c’est son droit, d’avoir des
amants ! C’est le droit de toute femme trompée par la vie ! Et je
n’admettrai jamais qu’on parle d’elle, devant moi, en des termes
équivoques !
« Bon
Dieu ! soupire Antoine, assommé. Si jamais cette mégère-là prenait Minne
en grippe, nous serions frais ! Ma petite Minne si pure ! Comme elle
rit des fumisteries de ce gros journaliste !… Rien de tout cela ne
l’effleure… »
Minne
rit, en effet, la tête en arrière, et on voit le rire descendre en ondes sous
la peau nacrée du cou, jusqu’aux deux petites salières attendrissantes… Elle
rit pour s’embellir et pour éviter de répondre à Maugis emballé, qui lui
dépeint son état d’âme en termes vigoureux :
– …
et vous verriez quel bath aimoir, avec quels divans !
–
Des divans ! répète Minne, tout à coup très réservée… Vous entendez,
monsieur Chaulieu, ce que me dit mon voisin ?
–
J’entends bien, répond Chaulieu… mais je faisais, par discrétion, le monsieur
qui savoure sa salade Femina. Et, bon Dieu ! qu’elle est
mauvaise ! avec quoi peut-on bien fabriquer l’huile d’olive, chez
moi ?
Minne
le tire par la manche, gamine :
–
Mais, monsieur Chaulieu, défendez-moi ! il me dit des choses
horribles !
Chaulieu
tourne vers Minne sa figure camuse :
–
Comment ? ma pauvre enfant, vous en êtes déjà à me demander secours ?
Dans ce cas, il y a…
–
Il y a ?… insiste Minne, très coquette.
Chaulieu,
du menton, désigne Antoine :
–
Mais… celui-là, de qui les biceps me semblent compter… Hé ! Maugis,
qu’est-ce que tu en dis ?
Maugis,
embêté au fond, ricane, pose lourdement ses coudes sur la table, exagère la
vigueur de son large dos :
–
Mon vieux, pourvu qu’une femme ait des faiblesses, la force du mari, moi, je
m’en fiche !
–
C’est une opinion.
–
Dites donc, petite madame blonde, il a l’air occupé votre mari ?
Très
occupé ! Irène Chaulieu, dès qu’elle a vu le jeu de Maugis, a résolument
tourné le dos à l’Immortel et s’est jetée sur Antoine, sur le mari, sur
l’ennemi… Elle lui masque tout un côté de la table, de son chignon gonflé et
lâche, de son éventail ouvert, de son épaule évadée du corsage… Elle l’ahurit
de paroles, se découvre un intérêt récent et passionné pour le barbytos.
–
Mais, mon cher, c’est une révolution dans la musique !
–
Oh ! c’est beaucoup dire ! hasarde loyalement Antoine.
–
Laissez donc, laissez donc, vous êtes trop modeste ! Ah ! si j‘étais
homme ! À nous deux, nous remuerions le monde !… Quand on a votre
force, votre jeunesse, votre…
Le
beau regard oriental d’Irène s’appuie sur celui d’Antoine ; ses cils,
lourds de mascaro, battent paresseusement comme l’aile d’un papillon pose… Il
cligne, gêné, fatigué aussi par l’électricité crue qui tombe sur la nappe
brodée et rejaillit blafarde jusqu’aux visages. Un coup de timbre lointain met
fin à son supplice, et Chaulieu avertit sa femme d’un petit claquement de
langue :
–
Hep, Irène !
Elle
se lève à regret, enroule son écharpe, accroche et entraîne des pelures de
bananes, en disant tout haut :
–
Déjà les cure-dents qui rappliquent ! Je vais encore trouver au salon des
têtes à quarante-cinq degrés. Tant pis, je n’y peux rien ! Tout le monde
voudrait dîner ici… Minne, vous ferez la jeune fille au salon, pour le café et
les liqueurs.
Minne
ne déteste pas cet office délicat qui consiste à manier, dans un salon
encombré, des tasses fragiles, une cafetière, une pince à sucre… Elle y apporte
des mains soigneuses, une application de fausse ingénue qui attendrit les
dîneurs bien remplis.
–
Quel trésor, mon cher, qu’une petite femme comme ça ! Elle vous a une
frimousse à repriser des chaussettes, tu ne trouves pas ?
L’emballement
de Maugis n’a plus de bornes. Il vient de se confier à un jeune poète, trop
jeune pour n’être pas blasé sur la beauté des femmes…
–
Quel petit cou à étrangler ! Et ces cheveux ! et ces yeux ! et
ces…
Irène
Chaulieu survient, chétive et excitée.
–
Là, là, Maugis, un peu de calme ! Convenez au moins que je suis une bonne
amie ? À table, pour vous laisser le champ libre, j'ai occupé le
mari !
–
C’est vrai, je vous revaudrai ça. Elle est rudement gentille, l’enfant !
Je vous fous mon billet que si je la rencontrais dans une île déserte…
–
Mon pauvre Maugis, vous me faites pitié ! Il n’y a rien à faire avec
Minne.
L’homme
de lettres lève ses lourdes épaules :
–
Elle est honnête ? raison de plus ! une femme qui a pas marché se
méfie moins.
–
Ça dépend, objecte Irène nonchalante, les cils couchés en abat-jour. Il y a
celles à qui les hommes ne disent rien…
Maugis
lance, pour mieux écouter, sa cigarette dans un vase de roses.
–
Non ? vrai ? elle ?… Racontez-moi tout ! On est des vieux
copains, nous deux, pas, Irène ?
–
Oui, à présent ! jette-t-elle, moqueuse. Vous êtes trop chineur, mon gros,
vous ne saurez rien.
Tranquille,
sûre d’avoir semé de la bonne graine de mensonge, elle s’en va vers les couples
qui arrivent. Rares, les couples : le célibataire abonde, et l’homme marié
venu tout seul. Elle sourit, tend ses mains aux ongles brillants. Le grand
salon glacial se peuple enfin, perd sa sonorité d’appartement à louer. Irène
permet le cigare, et Minne verse les liqueurs, si sage dans sa robe bleue…
–
Un peu de curaçao sec, monsieur ?
Elle
dit cela d’une voix distinguée, une voix qui s’ennuie poliment…
–
Un peu de curaçao sec, monsieur ?
Pas
de réponse, Minne lève les yeux et se trouve devant le petit baron Couderc qui
vient d’entrer… Il n’en revient pas. Pourquoi ne lui a-t-elle pas dit qu’il la
verrait ce soir ? Et pourquoi n’a-t-elle pas l’air émue ? Car, enfin,
il y a cinq heures à peine que, là-bas, rue Christophe-Colomb, elle détachait
ses jarretelles avec une pudeur si charmante et si drôlement placée… À ce
souvenir, il suffoque un peu, et son teint d’enfant frais s’empourpre d’un seul
flot.
–
Mais, murmure-t-il, vous êtes donc ici ?
–
On le dit… raille-t-elle en lui souriant des yeux.
Elle
lui laisse aux doigts un verre plein, et s’en va, Hébé indifférente,
servir Antoine.
Irène
Chaulieu a vu… Maugis aussi…
–
Bon Dieu ! Irène, qu’est-ce qu’il a pris, le gosse, souffle Maugis,
intéressé violemment. Vous avez vu ce qu’il a tiqué ?
–
Ça vous étonne ? Pas moi ! Vous ne savez donc pas ? Ce petit
Couderc est fou d’elle, mais elle ne veut rien savoir. Elle a dû le remiser
encore une fois, et sec ; il fera bien de ne plus se retrouver devant
elle !
–
Il ne s’en remet pas : regardez-le… Pauvre gosse ! il me fait
pitié !
–
Pitié ! vous êtes épatant, mon cher, à vouloir que toutes les femmes
passent leur vie dans les garçonnières ! C’est bien fait pour le petit
Couderc ! Moi, j’aime les femmes qui se tiennent !
Il
est exact, d’ailleurs, que Jacques Couderc souffre. Il supporte son nouvel état
d’amant heureux avec impatience et malaise. La semaine d’avant, son flirt avec
Minne lui procurait un agacement délicieux, l’exaltation d’un vin léger qui
fait chanceler la tête sans couper les jambes. Il aurait voulu se battre devant
elle, insulter à tout ce qui existe, enlever une autre femme pour que Minne le
sût et l’admirât ; mais il ne subissait pas ce morne et ardent amour, si
près des larmes et de la violence, cet amour que la première heure de
possession avait fait sortir d’un gîte sombre où il dormait tout armé…
Jacques
souffre de jalousie, parce qu’il aime, et son mal lui donne une contenance un
peu courbée et gauche, un air de rhumatisant précoce.
Sans
déférence pour le pianiste qui joue une tumultueuse rengaine de Liszt, Maugis a
rejoint Minne, et Jacques Couderc la regarde roucouler et rire.
« Elle
n’a ri qu’une fois aujourd’hui, songe-t-il, c’est quand elle m’a dit que j
‘étais bête. Seigneur ! je le suis encore bien plus qu’elle ne le croit…
Quelle sale tête il a, ce Maugis ! Il ressemble au « Frog
Prince » des dessins de Walter Crane… Tant pis ! je m’en vais mettre
la puce à l’oreille du mari ! »
Jacques
Couderc relève son nez de gavroche, affermit son sourire en coin, et s’en va
crânement « rapporter » à Antoine, qui fume en paix près de la table
de poker, dans le clan des hommes mûrs, car sa barbe et sa figure de cheval
sérieux lui ont créé des relations au-dessus de son âge. Et puis, le rénovateur
du barbytos ne folâtre pas avec des gigolos !
–
Monsieur…
–
Cher monsieur…
Ils
échangent une poignée de main, et Antoine sourit paternel.
–
Vous avez vu ma femme ?
–
Oui… c’est-à-dire… elle causait avec M. Maugis : alors, je n’ai pas
cru devoir…
–
Vous ne connaissez pas Maugis ?
– À
peine… C’est un de vos amis personnels ?
–
Non, pas du tout. Je le rencontre ici, et ailleurs. Il amuse Minne.
Jacques
jette sur Antoine un regard furieux :
–
Charmant garçon, d’ailleurs. Un peu bohème, mais quand on est célibataire,
n’est-ce pas ?…
–
Je ne vous le fais pas dire !
– Mais
je ne le dis pas non plus ! se récrie imprudemment Jacques, rouge d’une
pudeur insolite. Je sais bien qu’on a la rage de dire que je mène une vie de
bâton de chaise, mais c’est très, très exagéré. Dans tous les cas, je n’ai pas,
comme Maugis, la fâcheuse réputation de coucher avec des vieilles dames,
moi !
Antoine
lève les sourcils et regarde du côté de Maugis, toujours assis auprès de Minne.
–
Comment ? il couche avec des vieilles dames ?
–
Des vieilles dames, c’est beaucoup dire… avec une vieille dame, une blonde
teinte, hors d’âge… Et Dieu sait pourquoi ! car il aime plutôt les petites
personnes très jeunes…
–
Vrai ? c’est épatant, déclare Antoine.
Son
accent révèle une si vive admiration que le petit Couderc s’indigne.
–
Ça ne vous dégoûte pas plus que ça ?
–
Moi ? mais je trouve ça merveilleux, cher monsieur ! Vous pourriez me
mettre dans un lit avec une femme d’âge pendant sept ans… je resterais comme…
comme… je ne peux pas dire quoi, moi !
Le
baron Couderc se lève, déçu.
–
Vous permettez, cher monsieur ? Je crois que madame Minne me fait signe…
Ce
n’est pas un signe, mais un froncement têtu des sourcils. Minne voit, Minne
sent un commencement de danger contre lequel se dresse son âme brave et rusée.
Elle regarde venir Jacques avec défiance… Il est gentil pourtant cet enfant, et
si bien habillé !
« Le
pantalon de Maugis visse, pense-t-elle, et puis je n'aime pas les revers de
moire… Mais, décidément, Jacques est trop jeune. Cette surprise, cette rougeur
en me trouvant ici !… Je n’aurais jamais dû compter sur un garçon si jeune
pour faire de moi une femme comme les autres… Quand je pense à ce que disait
Marthe Payet, l’autre jour : « Moi, je suis comme Bilitis ;
quand je suis avec mon amant, le plafond tomberait sans changer le fil de mes
idées ! » Jacques aussi, il est comme Bilitis… Oh ! je le
battrai !… »
Elle
se tourne un peu du côté de Maugis, dont le souffle caresse son épaule :
« Celui-ci…, on ne peut pas lui reprocher d’être trop jeune, au contraire.
Il n’est pas beau… Mais son assurance, sa voix de jeune fille, sa câlinerie
blessante, et ce … je ne sais quoi… Ah ! oui ! s’interrompt-elle
résignée, le je ne sais quoi des hommes qu’on ne connaît pas
beaucoup ! »
Jacques
est revenu à Minne, qui lui tend sa main dégantée. Il l’effleure des lèvres, et
attend pour Maugis une présentation qui ne vient pas. Maugis fume, suave et
vague, les yeux vers l’azur pommelé du plafond… Minne se lève enfin, déplisse
sa robe et marche vers la table qui porte des rafraîchissements, pour que son
amant l’y suive…
–
Un verre d’orangeade, chère madame ?… Minne, supplie-t-il tout bas, vous
saviez que vous veniez ici ce soir, et vous ne me l’avez pas dit…
–
C’est vrai, avoue-t-elle. Je n’y ai pas pensé…
Elle
lui parle de profil une coupe aux doigts, inondée de lumière crue. Ses cils
retroussés semblent la flèche que lancent ses yeux aux aguets ; le peu de
champagne qu’elle a bu rosit sa petite oreille compliquée…
–
Minne, poursuit-il, enragé de tant de grâce, jure-moi que tu ne voulais pas
cacher ton flirt avec cet ignoble individu !
Elle
tressaille, mais ne se tourne pas vers Jacques.
–
Connais-je d’ignobles individus ? Et osez-vous aujourd’hui, aujourd’hui,
me parler ainsi ?
Il
jette à travers la table son sandwich mordu qui tombe dans les cerises
déguisées.
–
Eh ! c’est d’aujourd’hui seulement que je puis vous parler ainsi, parce
que c’est d’aujourd’hui que je souffre, d’aujourd’hui que je t’aime !
Minne
s’est retournée, brusque ; elle plonge dans les yeux défiants et tristes
de son amant son grave regard.
–
D’aujourd’hui ? Parce que vous m’avez eue ? Réellement ?…
Oh ! expliquez-moi comment il se peut que l’amour vienne d’une pareille
chose ?… Dites-moi : vous m'aimez davantage parce que, cet
après-midi… ?
Il
croit comprendre, et se trompe ; il croit que Minne veut ranimer son
imagination au feu d’un souvenir tout proche, qu’elle veut goûter, devant tous,
l’outrage exquis d’une évocation précise… Son teint d’enfant sanguin s’embrase
et pâlit tour à tour : le voici de nouveau changé, sans défense, comme
elle l’a vu tout à l’heure rue Christophe-Colomb…
–
Oh ! Minne, quand tu t’es penchée pour dénouer tes jarretelles…
Il
délire et tremble, son genou gauche trépide, comme là-bas… Elle l’écoute, très
sérieuse, sans baisser les yeux sans frémir aux mots brûlants, et quand il
s’arrête, honteux et enivré, elle n’a qu’une exclamation, à peine prononcée, de
découragement :
–
C’est inconcevable !
Minne
se lève tôt, pour une Parisienne qui sort souvent le soir. À neuf heures, elle
a pris son bain, et mange ses rôties sans langueur, très éveillée, dans son
cabinet de toilette blanc. À chaque étage de la maison neuve, il y a le même
cabinet de toilette blanc, le même petit salon gris perle à fausses boiseries,
le même grand salon à baies vitrées… Cela désole l’imagination ; mais
Minne n’y pense pas.
Ensachée
dans sa robe de moinillon blanc, la tresse en corde d’or dansant sur les reins,
elle savoure ce matin, pas encore blasée, l’exquise solitude où la laisse le
départ quotidien de son mari.
Jusqu’à
midi, elle sera seule, seule à lisser en arrière, tout aplatis, ses cheveux
polis par la brosse, ce qui lui fait une figure d’enfant japonais ; seule
à regarder la couleur du temps, à vérifier, d’un index pointu, le balayage des
petits coins ; seule à camper sur un chapeau le paradis
qu’éparpille son souffle et qui se couche comme une graminée des prés ;
seule à rêver, à écrire, à lire, à jouir de l’enivrante solitude qui, depuis
toujours, a conseillé Minne.
C’est
par un matin d’hiver, clair et sonore comme celui-ci, qu’elle a couru chez
Diligenti, vague compositeur italien. Elle l’a trouvé à son piano, flatté,
embêté, irrésolu… Pour la punir de le déranger à cette heure-là, il a, rageur,
possédé Minne déçue…
Mais,
aujourd’hui, Minne se sent une âme de ménagère raisonnable. Sa déconvenue
d’hier – la quatrième – lui donne à réfléchir, et elle réfléchit, en effet,
devant une tasse vide.
« Il
faut aviser. Parfaitement, il faut aviser. Je ne sais pas encore comment. Mais
ça ne peut plus durer. Je ne peux pas m’en aller, de lit en lit, pour faire
plaisir à MM. Chose et Machin, pour l’unique satisfaction d’avoir un peu
mal partout et mon chignon à refaire, sans compter les chaussures qu’on remet
toutes froides et quelquefois mouillées… De quoi est-ce que j’ai l’air ?
Irène Chaulieu dit qu’il faut se ménager, si on ne veut paraître tout de suite
cinquante ans, et elle assure que, pourvu qu’on crie ah ! ah ! qu’on
serre les poings et qu’on fasse semblant de suffoquer, ça leur suffit
parfaitement. Ça leur suffit peut-être, aux hommes, mais pas à
moi !… »
L’arrivée
d’un pneumatique interrompt l’amère rêverie de Minne.
« C’est
de Jacques. Déjà !… »
Minne
chérie, Minne rêvée, Minne terriblement aimée, je t’attends aujourd'hui chez
nous. Je ne peux pas te dire, ma chère petite reine, tout ce que tu apportes
dans ma vie, mais je sais depuis hier, je sais d’une manière absolue que, si je
n’arrive pas à te voir autant que je veux, tout croulera ! Ne ris pas, Minne,
je ne mets pas d’orgueil à t’avouer que je n’aurais jamais soupçonné ce qui
m’arrive là. Es-tu l’amour ? Es-tu une maladie de mon cerveau ? À
coup sûr tu n’es pas le bonheur, Minne chérie…
JACQUES
Elle
déchire le papier en tout petits morceaux, avec une application vindicative.
« Et
lui, est-il le bonheur pour moi ? Cet égoïsme ! Il ne parle que de
lui ! Ce n’est pas en ce petit si jeune que je pourrai jamais me réfugier,
ce n’est pas à lui que je pourrai m’avouer, supplier :
« Guérissez-moi ! Donnez-moi ce qui me manque, ce que j'appelle si
humblement, qui me ravalera au rang des autres femmes !… » Toutes les
femmes que je connais parlent de ça dès qu’elles sont seules ensemble, avec des
paroles et des regards qui salissent l’amour… Tous les livres aussi ! Et
il y en a qui sont d’un formel ! Celui d’hier encore… » Elle ouvre un
volume tout moite d’encre fraîche et relit :
« Leur
étreinte fut à la fois une assomption et un paroxysme. Adila rugissante enfonça
ses ongles aux épaules de l’homme, et leurs regards exacerbés se croisèrent
comme deux poignards empennés de volupté… Dans un spasme suprême, il sentit sa
force se dissoudre en elle, tandis qu’elle, les paupières révulsées, dépassait
d’un envol les sommets inconnus où le Rêve se confond avec la sensation… »
« C’est
péremptoire, ça ! conclut Minne en refermant le livre. Je me demande
quelquefois ce qu’Antoine a bien pu faire de son célibat pour être aussi…
ignorant ! » Minne pense peu à Antoine, d’habitude. Il lui arrive de
l’oublier ; il lui arrive aussi de l’accueillir joyeusement, comme s’il
était encore le fraternel cousin d’autrefois… Mais, aujourd’hui, lorsqu’il
rentre affamé, fleurant le palissandre et le vernis, son bavardage heureux échoue
devant le mutisme de Minne, un mutisme à petite bouche pincée, à sourds
excédés…
–
Qu’est-ce que tu as ?
–
Rien.
Elle
n’a rien. Elle en veut à Antoine du rendez-vous que lui donne Jacques cet
après-midi. Ce petit tient de la place, il supplie, il s’impose, il écrit…
C’est le baron Couderc, évidemment, mais… « La belle avance ! »
songe Minne. « Ça m’amuserait si je le volais à quelqu’un, ou si je
pouvais le dire à Irène Chaulieu. Mais, pour moi, qu’il soit le baron Couderc
ou le charbonnier d’en face, le résultat ne diffère pas ! » Elle ira
pourtant rue Christophe-Colomb. Elle ira parce qu’elle ne recule jamais devant
rien, même devant une corvée, et puis c’est encore si nouveau, leur aventure
d’amour…
Dans
la salle à manger, où il entre tant de lumière qu’on en a froid, Antoine dévore
du veau marengo et son journal ; puis il contemple avec extase sa femme
qui, serrée dans une robe foncée, tout unie, ressemble à une vendeuse très
distinguée. Il tâche, en bavardant, d’adoucir l’expression distante de ces yeux
noirs, tourment de toute sa jeunesse, de cette bouche qui mentit autrefois si
follement, si artistement…
–
J’ai bien déjeuné, ma Minne. C’est toi qui as fait le menu ?
–
Mais oui, comme tous les jours.
–
C’est épatant ! Ma tante ne t’avait pourtant guère appris.
Minne
se rengorge.
–
J’ai appris toute seule. Les sauces sont démodées, les entremets compliqués
n’ont plus de succès, les légumes manquent en cette saison, et, si je ne me
donne pas un peu de peine, on mangera aussi mal ici que chez les Chaulieu.
Elle
joue à la madame, croise ses mains, et professe sur les denrées d’hiver.
Antoine l’admire et jubile, à demi caché derrière son Figaro… Minne
perçoit le tremblement insolite du journal et proteste :
–
C’est trop fort ! pourquoi ris-tu ?
–
Pour rien, ma poupée. Je t’aime trop.
Il
se lève et vient baiser tendrement les beaux cheveux brillants, où serpente et
se perd un étroit velours noir… Minne appuie un instant sa tête au flanc de son
mari, d’un air las :
–
Tu sens le piano, Antoine.
–
Je le sais bien. C’est très sain, tu sais. Ça chasse les mites, cette odeur de
vernis et de bois neuf. Si nous enfermions un piano à queue dans chacune de tes
armoires robes ?
Minne
daigne rire, ce qui le remplit d’allégresse.
–
Hop ! viens me verser mon café, chérie ! il faut que je file de bonne
heure !
Il
l’enlève dans ses bras et la porte dans le salon blanc à bouquets, qui conserve
une odeur banale de tentures neuves, car Minne n’y reçoit guère et habite plus
volontiers sa chambre à coucher, et surtout son cabinet de toilette.
–
Qu’est-ce que tu fais, mignonne, cet après-midi ?
Le
visage de Minne se durcit un peu, non qu’elle redoute un soupçon, mais ce
second rendez-vous, au lendemain du premier, menace son repos…
–
Des courses embêtantes. Mais je rentrerai de bonne heure.
–
Oui, je sais ce que ça veut dire ! Tu vas m’arriver à sept heures et demie
avec un air de tomber de la lune, en t’écriant : « Comment ? moi
qui croyais qu’il était cinq heures ! »
Minne
secoue la tête, sans gaieté :
–
Ça m’étonnerait bien.
* * *
Dans
le petit rez-de-chaussée de la rue Christophe-Colomb, elle trouve le thé
bouillant, le feu qui croule en braises roses, et, dans tous les vases, des
chrysanthèmes échevelés, larges comme des pieds de chicorée… Les sandwiches au
caviar, déballés trop tôt, se recroquevillent comme des photographies mal
collées… Jacques est là depuis deux heures, plus grave qu’hier, et Minne le
trouve changé ; il a quelque chose de sincère et de sérieux qui ne lui va
pas du tout. « C’est bien ma veine ! » soupire-t-elle. Et elle
cache sa mauvaise humeur sous un sourire mondain :
–
Comment ? vous êtes déjà là, cher ami ?
Le
« cher ami » fait signe que oui, qu’il est déjà là, et lui serre les
doigts très fort. « On jurerait, se dit Minne, qu’il a envie de pleurer…
Un homme qui pleure, ah ! non ! ah ! non !… »
–
Qu’est-ce que vous avez contre moi ? je suis en retard ?
–
Oui, mais ça ne fait rien.
Il
l’aide à retirer sa fourrure, reçoit dans ses mains dévotes le petit tricorne
piqué de camélias, et pâlit de lui voir la même robe qu’hier, un col strict où
scintille le même bouton de rubis… Il se sent navré et perdu :
« Mon
Dieu ! songe-t-il, que je l’aime déjà ! C’est terrible, je ne le
savais pas… Hier, ça allait encore ; mais, aujourd’hui, je suis au-dessous
de tout, je ne suis bon qu’à pleurer et à coucher avec elle jusqu’à en mourir…
Elle va me prendre pour un goujat…»
Elle
se tourne vers lui, agacée de son silence :
–
Dites donc, Jacques, laissez-moi placer un mot !
Il
sourit, d’un sourire qui a délaissé toute son heureuse insolence :
–
Ne vous moquez pas de moi, Minne, je ne suis pas dans mon assiette.
Elle
s’approche, empressée, caresse les doux cheveux du blondin assis devant
elle :
–
Mais il fallait le dire ! C’était si simple de remettre à un autre
jour !… Un pneu aurait suffi…
Cette
fausse sollicitude rallume dans les yeux de Jacques une inquiétante lumière. Il
se lève et parle presque durement :
–
Remettre !… un pneu !… Suis-je un invalide ? Il ne s’agit pas
d’une grippe ou d’une migraine. Croyez-vous que je puisse me passer de
vous ?
Il
n’a pas su se contenir, il s’explique maladroitement, et Minne se cabre :
–
Alors, quand vous ne pourrez pas vous passer de moi, il faudra que je vienne
ici à n’importe quelle heure ?
Elle
n’a pas haussé le ton, mais sa bouche nerveuse blanchit et elle regarde son
amant de bas en haut, en bête faible et menaçante. Il s’effraie et saisit les
froides petites mains dégantées :
–
Dieu ! Minne, mais nous sommes fous ! Qu’est-ce que j’ai ?
qu’est-ce que je dis ? Pardonne-moi… C’est que je t’aime : tout le
mal vient de là ; c’est que je me fais un mal infini en pensant à toi, à
toi telle que tu étais hier, telle que tu vas être… Dis, dis, n’est-ce
pas ? telle que tu étais hier, toute pâle dans tes cheveux, et puis toute
fatiguée sur le lit, avec tes pieds pointus et joints…
Il
parle, et déshabille Minne. Ses baisers, l’accolement de son jeune corps
vigoureux et rose, qui sent la blonde, l’éclair de beauté mystérieuse qui le
visite à cette minute-là, raniment au fond des yeux sombres de Minne, encore
une fois, l’espoir du miracle attendu… Mais, encore une fois, il succombe seul,
et Minne, à le contempler si près d’elle immobile, mal ressuscité d’une
bienheureuse mort, déchiffre au plus secret d’elle-même les motifs d’une haine
naissante : elle envie férocement l’extase de cet enfant fougueux, la
pâmoison qu’il ne sait pas lui donner : « Ce plaisir-là, il me le
vole ! C’est à moi, à moi, ce foudroiement divin qui le terrasse sur
moi ! je le veux ! ou bien, qu’il cesse de le connaître par
moi !… »
–
Minne !
L’enfant,
apaisé, soupire ce nom, et rouvre les yeux dans l’ombre colorée des rideaux. Il
n’est plus méchant, il n’est plus jaloux, il est heureux et câlin, il cherche
Minne à travers le grand lit…
–
Minne, tu reviens ? Tu es longue !…
Comme
elle ne revient pas, il se soulève, s’assied, et demeure béant à constater que
Minne, corsetée, renoue dans ses cheveux l’étroit ruban de velours noir.
–
Tu es folle ! tu t’en vas ?
–
Mais oui.
–
Où ?
–
Chez moi.
–
Tu ne m’avais pas dit que ton mari…
–
Antoine ne rentre qu’à sept heures.
–
Alors ?
–
Je n’ai plus envie de rester.
Il
saute du lit, nu comme Narcisse, bute sur des bottines éparses.
–
Minne !… Qu’est-ce que j’ai fait pour que tu me quittes ? Je t’ai
fait mal ? peut-être que je t’ai fait un peu mal ?…
Elle
va parler, répondre : « Même pas ! » revendiquer sa part de
joies, dire sa longue recherche, ses chutes infructueuses… Une pudeur spéciale
la retient : que ce secret-là, avec les divagations d’autrefois, soit du
moins son triste lot, le trésor de Minne…
–
Non, je n’ai rien… Je m’en vais. Je n’ai plus envie de rester, voilà tout. J’en
ai assez.
–
Assez de quoi ? De moi ?
–
Si vous voulez. Je ne vous aime pas suffisamment…
Elle
lui assène ça comme un madrigal, en enfilant ses deux bagues. Pour lui, tout
cela est un cauchemar, ou une mystification, qui sait ?
–
Minne chérie, vous en avez de bonnes ! On ne s'ennuie pas une minute avec
vous !
Il
rit, toujours tout nu… Minne, les mains dans son manchon, le dévisage. Elle le
hait. Elle en est certaine, à présent. Elle scrute cruellement, sans honte, les
détails de cette figure d’enfant las, le dessous des yeux mauves, la bouche
molle et rougie, la poitrine où mousse une toison blonde, les cuisses maigres
et musclées… Elle le hait. Elle se penche davantage et lui dit doucement :
–
Je ne vous aime pas assez pour revenir. Hier, je n’en étais pas sûre.
Avant-hier, je n’en savais rien. Vous ne saviez pas, hier, que vous m’aimiez.
Nous avons fait, tous deux, des découvertes.
Puis,
elle glisse vivement vers la porte, pour qu’il n’ait pas le temps de lui faire
du mal.
Antoine,
qui revient à pied du quartier Rochechouart, se sent morne pour deux
raisons : d’abord parce qu’il dégèle et que, du pavé gras, fume une vapeur
à goût de torchon mouillé ; ensuite, parce que son chef agacé, l’a traité
de « luthier pour momies… ».
En
proie à des pensers navrants, Antoine est rentré sans tumulte, n’a pas chanté
dans l’antichambre, n’a pas fait choir les parapluies suspendus aux patères de
l’entrée… Il pousse la porte du salon avant que rien l’y ait annoncé et
s’arrête, surpris : Minne est là, endormie sur le canapé blanc à bouquets…
Endormie ?
pourquoi endormie ? Elle a posé son chapeau sur la table, jeté ses gants
dans une jardinière, et son manchon, roulé à ses pieds, semble un chat accroupi
dans l’ombre…
Endormie…
cela ressemble si peu à Minne ce désordre insolite, ce sommeil de
vaincue !… Il s’approche davantage : elle dort, la tête appuyée au
dossier sec, et le pur métal de ses cheveux a coulé un peu sur son épaule… il
se penche, le cœur battant, ému d’être là, vaguement pénétré de crainte et de
honte, comme s’il ouvrait une lettre volée… Cette enfant qu’il adore, comme
elle sommeille tristement ! Les sourcils se plissent, la bouche détendue
s’abaisse aux coins, et les narines délicates, dilatées, respirent tout à coup
plus fort… Ce navré visage aveugle va-t-il fondre en larmes ?
« Qu’a-t-elle
de changé ? songe Antoine avec angoisse ! ce n’est plus la même
Minne… D’où vient-elle, si fatiguée et si triste ? Son sommeil est désolé,
et je ne l’ai jamais sentie si loin de moi. Est-ce qu’elle va recommencer à
mentir ?… »
C’est
un mensonge déjà, que cet assoupissement harassé, cet autre visage qu’elle ne
lui montre jamais… Il recule d’un pas. Minne a remué. Ses mains tressaillent
faiblement, comme les pattes des chiens qui courent en rêve, et elle s’assied
en sursaut, effarée :
–
C’est vous ? quoi donc ? c’est vous ?
Antoine
la regarde profondément :
–
C’est moi, Minne. Je rentre à l’instant. Tu dormais… Pourquoi me dis-tu vous ?
Minne,
si pâle, s’empourpre jusqu’aux cheveux et aspire l’air, un grand coup :
–
Ah ! c’est toi ! quel mauvais rêve !…
Antoine
s'assied près d’elle encore étreint de doute et de malaise :
–
Raconte ton mauvais rêve ?
Elle
sourit, de son féminin et audacieux sourire, en secouant sa mèche blonde
défaite :
–
Merci ! pour me faire peur !
–
Je te rassurerai, ma Minne, dit Antoine, en la prenant toute dans son grand
bras.
Mais
elle rit et s’échappe, frissonnante, et danse pour se réchauffer, pour
s’éveiller, pour oublier la menaçante image que faisait, dans son rêve, un
corps d’adolescent, nu et blond, étendu sans vie sur un tapis rouge…
* * *
Aujourd’hui,
c’est dimanche, un jour qui détraque la semaine, différent des autres jours. Le
dimanche, Antoine – qui croit aimer la musique depuis qu’il reconstitue des barbytos
– emmène Minne au concert.
Minne
ne saurait pas dire, vraiment, pourquoi elle est plus frileuse le dimanche.
Elle arrive au concert, claquant des dents, et la musique ne la réchauffe
guère, parce qu’elle l’écoute trop. Elle l’écoute, penchée, les mains jointes
dans son manchon, attentive à regarder le chef d’orchestre, comme si le geste
de Chevillard ou de Colonne allait enfin lever le rideau d’un spectacle
mystérieux qu’on devine derrière la musique, et qu’on ne voit jamais…
« Mon Dieu, soupire Minne, pourquoi rien n’est-il jamais parfait ? On
attend, on attend, c’est comme une envie de pleurer qu’on a par tout le corps,
et… rien n'arrive !… »
Pour
ce gris dimanche de dégel, Minne se pare d’une robe grise, en velours couleur
d’argent terni, et d’une étole de renard noir. Sous le chapeau couronné de
plumes sombres, ses cheveux rayonnent, emboîtant la nuque d’un casque serré en
or poli. Debout dans le cabinet de toilette, multipliée par la glace d’un
miroir Brot, Minne s'avoue satisfaite :
« Je
réalise assez bien l’idée qu’on se fait de la femme du monde. »
Puis,
elle s’en va taquiner son mari, car sa propre perfection la rend volontiers
autoritaire. Il s’habille dans une petite pièce, installée à la diable à côté
de son bureau-fumoir : Minne ne tolère pas auprès d’elle des
« affaires d’homme » qui sont noires, rudes à toucher, ni des dessous
masculins. « Si, au moins, dit-elle, on pouvait mettre des rubans aux
caleçons et aux gilets de flanelle, pour que ça fasse joli quand on ouvre une
armoire !… »
Antoine
est en train de s’habiller, formé par le collège à une célérité silencieuse.
–
Allons, Antoine, allons ! gronde la petite fée en argent.
Il
tourne vers elle une figure barbue et préoccupée, des yeux noirs et blancs de
bon rastaquouère :
–
Tiens, Minne, mets-moi donc le bouton de ma manchette gauche.
–
Je ne peux pas, j’ai mes gants.
–
Tu pourrais en ôter un…
Il
n’insiste pas davantage, mais la même préoccupation revient peser sur ses
sourcils. Minne s’admire dans le miroir incliné d’une vieille psyché reléguée
dans ce coin, et qu’elle ne consulte jamais : il y a toujours quelque chose
de nouveau à apprendre dans une glace inconnue…
Elle
chante soudain, de sa voix de petite fille, aiguë et pure :
J’ai du di,
J’ai du bon,
J’ai du dénédinogé,
J’ai du zon, zon, zon,
J’ai du tradéridera ;
J’ai du ver-t-et-jaune,
J’ai du vi-o-let,
J’ai du bleu teindu,
J'ai de l’orangé !
Antoine
s’est retourné, saisi :
–
Qu’est-ce que c’est que ça ?
–
Ça ? c’est une chanson.
–
Où l’as-tu apprise ?
Elle
cherche, un doigt sur la tempe et se rappelle tout à coup que son premier
amant, l’interne des hôpitaux, chantait cette paysannerie sur un pas d’obscène
fantasia. Le souvenir l’amuse, et elle éclate de rire :
–
Je ne sais pas. Quand j’étais petite… Peut-être dans la cuisine, avec
Célénie ?
–
Ça m’étonne, dit Antoine avec plus de sérieux que n’en comporte l’incident. Je
l’ai connue autant que toi, Célénie…
Minne
lève une main insouciante :
–
Possible… Tu sais qu’il va être deux heures, et que c’est terrible pour avoir
une voiture, le dimanche ?
* * *
Dans
le fiacre, Antoine ne parle guère, froncé d’un malaise qu’il n’explique pas, et
Minne s’avise de le réconforter, de le conseiller :
–
Mon pauvre garçon, si tu as besoin de deux jours pour te remettre, chaque fois
qu’on blaguera ton… chose… barbytos… qu’est-ce que tu feras dans la
vie ? Il faut bien que quelque chose cloche, va ! et si tu n’as
jamais d’autres catastrophes dans ton existence !…
Elle
soupire, si comiquement et maternellement désabusée que la morose humeur
d’Antoine se fond en chaude tendresse et qu’il a recouvré, en gravissant
l’escalier du Châtelet, l’agressif orgueil de tout homme qui promène à son bras
une très jolie créature.
–
Regarde, Antoine, Irène Chaulieu… là, dans une loge, avec son mari…
–
Et avec Maugis. Est-ce qu’il lui ferait la cour ?
–
La belle affaire ! dit Minne impertinente. Il me la fait aussi, à
moi !
–
Non ?
–
Parfaitement ! L’autre soir, chez les Chaulieu, si j’avais voulu…
–
Pas si haut, donc ! Tu as une façon de parler bas !… Alors, Maugis a
osé te… te…
–
Oh ! Antoine, je t’en supplie, pas de scène conjugale ici, surtout à cause
de Maugis ! ça n’en vaut pas assez la peine… Et puis, tais-toi, voilà
Pugno qui s’installe.
Il
se tait. Au fond il s’en fiche, de Maugis. Son malaise, récent, dépend de
Minne, de Minne seule. Il pense bien, mon Dieu, il est sûr que Minne ne fait
pas de bêtises ; il a peur seulement qu’elle ne recommence à mentir pour
le plaisir de mentir, qu’elle ne cultive de nouveau ce jardin pervers,
féerique, mal connu, où erra toute son enfance de fillette mystérieuse…
–
Tiens ! le petit Couderc, remarque-t-il distraitement.
L’œil
seul de Minne a bougé :
–
Où donc ?
–
Il vient d’entrer dans la loge de madame Chaulieu. Ce qu’ils jabotent, dans
cette loge. On les entend d’ici !
Effectivement,
Irène Chaulieu jase comme à l’Opéra, posée de trois quarts contre la tenture
rouge, et ses paupières à l’orientale battent pour exprimer la lassitude, le
désir, la défaite voluptueuse. Des dentelles authentiques et défraîchies
chargent ses épaules, pendent à ses manches.
–
C’est pourtant vrai, souffle Minne, qu’elle a toujours l’air de s’habiller chez
les revendeuses de la rue de Provence !
Elle
feint d’éplucher la toilette d’Irène, pour pouvoir épier Jacques Couderc. Qu’il
a mauvaise mine, ce petit ! Et l’une de ses mains fait danser fébrilement
son chapeau… Minne le méprise :
« Je
déteste ces gens nerveux, qui ne savent pas cacher leurs émotions !
L’autre jour, c’était son genou qui avait la danse de Saint-Guy ; aujourd’hui,
c’est son bras ! tout ça c’est des tics de dégénéré ! »
Elle
se venge tout bas du bref frisson qui vient d’effleurer sa nuque… Puis, le
menton tendu, attentive, elle paraît se livrer toute à Schéhérazade.
Sa
taille se balance au rythme des flots – trombones déchaînés que crête un coup
de cymbales – un sourire pâlot étire les coins de ses lèvres, quand
Rimsky-Korsakov la traîne de vaisseau en harem, de naufrages en fêtes à
Bagdad ; quand, au sortir du prestigieux vacarme d’un combat de géants, il
la plonge jusqu'aux lèvres dans la confiture orientale – pistaches, pétales de
roses qu’engluent le sucre et l’huile de sésame – d’un dialogue entre le prince
et la jeune princesse… Cette musique excessive va-t-elle livrer à Minne le
secret d’elle-même ?
Trop
de douceur, par instants, ou bien les violons impudiques, l’irrésistible
tournoiement, qu’on devine, d’une beauté voilée d’écharpes, entrouvrent çà et
là des bouches sur un « ah ! » extatique…
Dans
la loge d’Irène Chaulieu, un malheureux enfant cherche à comprendre ce qui lui
arrive. La musique l’éparpille et il lui faut beaucoup de courage, quand les
violons chantent à l’aigu, pour ne pas hurler, comme un chien près d’un orgue
de Barbarie… La présence de Minne le bouleverse. Elle l’a abandonné, nu et
faible, elle l’a abandonné encore ivre d’elle, avec des mots si secs et si
mesurés, des yeux si noirs, si sauvagement résolus… Hélas ! l’histoire de
leurs amours tient en trois lignes : il l’a vue… elle l’a séduit, parce
qu’elle ne ressemble à personne… et puis elle s’est donnée tout de suite, en
silence…
–
Quelle chaleur dans cette salle ! soupire Irène Chaulieu.
Son
éventail porte jusqu’à Jacques Couderc un parfum poisseux et lourd, et il se
sent mal à l’aise… Ah ! comme une goutte de verveine citronnelle évaporée
rajeunirait l’air poussiéreux ! Citrons écorchés, feuilles qu’on froisse
pour qu’elles vous livrent leur verte odeur, jeunesse de l’été commençant,
paille de seigle à peine blondi – le parfum de Minne, les cheveux de Minne, la
peau de Minne, et ses yeux, source noire où viennent boire et se mirer les
songes ! « Se peut-il que j’aie eu tout cela ? et comment
l’ai-je mérité ? et comment l’ai-je perdu ? »
–
Dites donc, mon petit Jacques, vous avez une fichue mine ! La noce, la
pâle noce ? les coupables voluptés ? Qu’est-ce que vous vous êtes
fait faire ? Ça m’amuserait de le savoir, sinon de le voir !
Il
sourit à Irène, avec l’envie de la tuer, exagère sa myopie insolente :
–
Si jeune, et déjà voyeuse ?
Elle
lève son nez de peseuse d’or :
–
Mon petit, vous avez les préjugés d’un bourgeois du Marais. Et si ça m’amuse,
moi, de doubler mon plaisir par la vue du plaisir d’autrui ? Vous me
faites rire, tous, avec vos prétentions d’assigner à la volupté des limites
convenables ! Mon âme à moi demeure assez orientale, Dieu merci, pour
concevoir et embrasser la sensualité de tous les siècles…
Elle
continue, à travers les chut ! indignés, et n’entend même pas
Maugis qui ronchonne, tout haut :
–
Qu’est-ce qu’elle a encore lu depuis hier, la bougresse ?
Jacques
Couderc se tait, découragé, et l’entracte vient à propos lui permettre de
sortir, de remuer, de promener son mal… Un court instant, il médite d’attendre
Antoine et de saluer Minne, de l’effrayer ; mais une espèce de torpeur
morale l’en empêche. Tout ce qu’il veut préparer, préciser, se dissout à mesure
et il descend, lâchement, le grand escalier.
* * *
Cette
fuite honteuse donne à Minne, les jours suivants, une grande sûreté de soi, la
conscience d’être, cette fois, la plus forte… La semaine du jour de l’an, qui
trouble même les calmes abords de la place Pereire, maintient d’ailleurs Minne,
de force, parmi les soucis de bonbons, de visites, de cartes et de cadeaux. Son
esprit, sournois et fantasque, jamais léger, se détache de la brève et méchante
aventure d’amour… Elle s’affaire comme une demoiselle de chez Boissier, rédige
des listes de visites, glisse des Christmas-Cards dans des enveloppes,
et reprend un air soucieux de fillette qui joue à la dame. Elle accueille
Antoine, dès qu’il rentre, par des questions précises et malveillantes :
–
Et les d’Hauville ? c’est comme ça que tu as pensé à leur petit
garçon ?
–
C’est vrai, je l’ai oublié !
–
J’en étais sûre !
–
Et cette vieille sorcière de mère Poulestin ?
–
Oh ! zut ! encore une !
Il
baisse un nez mélancolique.
–
Enfin, mon ami, s’il faut que je sois seule pour penser à tout, vraiment, ce
n’est pas un métier !…
Et
puis, est-ce « un métier », je vous le demande, d’aller voir demain
l’oncle Paul, ce malade hostile qu’elle devra embrasser – embrasser ! –
sur son front couleur de buis ? Horreur !… Elle s’énerve d’avance, et
ravage à deux mains sa chevelure :
– À
quelle heure, demain, Antoine ?
– À
quelle heure quoi ?
–
L’oncle Paul, voyons !
–
Je ne sais pas, moi. À deux heures. Ou à trois heures. On a toute la journée.
–
Tu me combles ! Bonsoir, je vais me coucher, je ne tiens plus debout.
Elle
s’étire, bâille éperdument, s’ennuie soudain, son ardeur rageuse tout à coup
tombée, et vient offrir un coin de joue, de chignon et d’oreille au baiser de
son mari.
–
Tu vas te coucher, ma poupée ?… Dis donc, je…
–
Quoi ?
–
J’y vais aussi.
Elle
le regarde félinement de côté… Il n’y a pas de doute : Antoine la suivra
dans sa chambre, dans son lit… Elle hésite : « Suis-je malade ?
Faut-il faire une scène et bouder ? ou m’endormir ?… Ce sera
difficile… »
Difficile
à coup sûr, car Antoine rôde autour d’elle, respire dans toute la pièce le
clair parfum de Minne… Elle le suit des yeux. Il est grand, plutôt trop. Gauche
lorsqu’il est habillé, la nudité le met à l’aise, comme la plupart des hommes
bien bâtis. Un nez bossu au milieu, des yeux de charbonnier amoureux…
« Voilà, c’est mon mari. Il n’est pas plus mal qu’un autre, mais… c'est
mon mari. En somme, pour ce soir, j’aurai la paix plus tôt, si je
consens… » Sur cette conclusion, qui contient toute une philosophie
d’esclave, elle va lentement à sa chambre, et retire en marchant les épingles
de ses cheveux.
L’oncle
Paul est affreux à voir. Sa tête en buis durci fait peur, cette tête de
missionnaire qu’on a un peu scalpé, un peu brûlé, un peu laissé mourir de faim
dans une cage au soleil. Ratatiné dans un fauteuil, il joue à cache-cache avec
la mort, au milieu d’une chambre peinte à la chaux, gardé par une infirmière
qui a l’air d’une vache blonde. Il accueille ses enfants sans parler, tend une
main desséchée et attire exprès Minne vers son crâne nu, heureux de la sentir
raide et prête à crier.
Ils
se comprennent admirablement, elle et lui, par-dessus Antoine. Minne, par ses
yeux noirs, fixes et grands, lui souhaite la mort ; lui, la maudit à toute
minute, silencieusement, l’accuse en toute injustice d’avoir fait mourir Maman
de chagrin et de rendre son fils très malheureux…
Elle
lui demande de ses nouvelles, d’une voix ralentie. Il trouve un souffle pour la
complimenter de sa robe gris d’argent. S’ils vivaient dans la même maison, on
ne sait pas ce qui pourrait se passer.
Aujourd’hui
l’oncle Paul s’amuse à retenir Minne longtemps.
–
Ce n’est pas tous les jours le premier janvier, articule-t-il en suffoquant.
Il
provoque et prolonge, en respirant très fort, une quinte de toux, dont les
nausées finales font blanchir et frémir les joues de Minne. Quand il a repris
haleine, il donne des détails minutieux sur ses fonctions naturelles, et
surprend avec bonheur le regard révolté de sa belle-fille. Puis il rassemble
ses forces et commence lentement à parler de la mort de sa sœur…
Cette
fois, c’est un vain gaspillage d’énergie : Minne, qui se sent tout à fait
innocente du trépas de Maman, écoute sans remords, se détend peu à peu, trouve
un mot, un sourire triste et tendre… « Elle est bien forte ! »
se dit le moribond, indigné. Et, lassé du jeu, il met fin à la visite.
Dehors,
sous la nuit piquante et glacée, Minne a envie de danser. Elle donne un nickel
à un pauvre, prend le bras d’Antoine, et pense, généreuse en sa joie
d’évadée : « Si Jacques Couderc était là, ma parole, je
l’embrasserais ! »
Toute
la soirée, elle remue, bavarde, rit toute seule. L’eau noire de ses yeux bouge
et scintille, une fièvre charmante anime son teint, Antoine la contemple,
mélancolique et attentif. Un moment, elle s’arrête de rire pour sourire, et son
visage change. Oh ! ce sourire de Minne ! ce provocant et délicieux
sourire qui remonte les pommettes, transforme l’arc de la bouche et tire les
coins des paupières ! … Pour la seconde fois, Antoine s’efforce de
découvrir, sur la figure de Minne, un autre visage, un masque qu’y pose
légèrement le sourire… Il se sent le cœur flottant et mal à l’aise, comme le
jour où il l’a vue dormir sur le canapé… Dans ce sommeil soucieux qui la
trahissait, comme dans ce secret sourire voluptueux où apparaît une autre
femme, Minne lui échappe… Cette fois, ce n’est qu’un éclair ; car Minne
bâille en chatte, crispe ses griffes sur le vide, et annonce qu’elle va se
coucher.
Minne
ne peut pas se coucher tout de suite. Enveloppée dans sa robe blanche de moine,
elle ouvre sa fenêtre pour « voir le froid ».
Elle
lève la tête, et le halètement des étoiles la surprend. Comme elles
tremblent ! Cette grosse, là, au-dessus de la maison, elle va sûrement
s’éteindre : on l’aura accrochée dans un courant d’air…
Ayant
assez joué à goûter le froid, Minne ferme la fenêtre et se tient debout contre
la vitre, trop légère, trop délicatement exaltée ce soir pour se coucher,
reprise par l’absurde et ardente certitude que le bonheur peut encore fondre
sur sa vie comme une catastrophe merveilleuse, comme une brusque fortune,
qu’elle le mérite, qu'on le lui doit. L’homme qui fera d’elle une femme ne
porte point de signes mystérieux, sans doute, et si elle le trouve, ce sera par
hasard. Le hasard jadis s’appelait miracle… L’effort d’un carrier, plus d’une
fois, creva d’un coup de pic aveugle la prison où dormait une source…
Irène
Chaulieu a donné rendez-vous à Minne, au Palais de Glace, vers cinq heures.
Son
« jour » ne suffit pas à la petite Israélite infatigable, qui
considère le désœuvrement et la solitude comme des maladies. Tous les jours,
elle rassemble en quelque thé des amis, des ennemis, d’anciens amants restés
dociles… La longue galerie du Fritz connaît ses traînes de dentelles, ourlées
de zibeline. L’Empyrée-Palace et l’Asturie résonnent de sa voix coupante, qui
glapit quand elle croit chuchoter. Le Palombin vieux jeu, le discret Afternoon
de la place Vendôme, tous perdent le repos, les jours où Irène Chaulieu y
retient sa table. Aujourd’hui, c’est le Palais de Glace. Minne, qui y pénètre
pour la première fois, a revêtu une toilette sombre d’honnête femme à son premier
rendez-vous, et les ramages d’une voilette d’application tatouent de blanc son
fin visage invisible : deux trous d’ombre impénétrable, une fleur rose
voilée décèlent seulement les yeux et la bouche.
–
Ah ! Voilà sainte Minne ! D’où sortez-vous sous cette
muselière ? Maugis, donnez votre place à cette enfant. Antoine va
bien ? Prenez donc un grog bouillant : on respire la mort ici. Et
puis, faut être adéquat aux ambiances, comme disait feu la Revue Héliotrope.
Moi, je bois du thé en Angleterre, du chocolat en Espagne, de la bière à
Munich…
–
Je ne savais pas que vous aviez tant voyagé ! glisse la voix suave de
Maugis.
–
Une femme intelligente a toujours beaucoup voyagé, vieil alcoolique !
Maugis,
gilet clair, jabot en avant comme une poule grasse, plastronne pour Minne, qui
semble n'en rien voir. Elle regarde autour d’elle, déçue, après avoir pesé de
l’œil les « ombres » de ce five-o’clock. Pas brillante, la bande,
aujourd’hui ! Irène a amené sa sœur, un monstre batracien sans jambes,
gibbeux, impossible à marier, qu’elle nourrit, terrorise, et contraint à une
muette complicité. Les habitués du salon Chaulieu ont donné à cette duègne
tératologique le nom significatif de « Ma sœur Alibi ».
À
côté de Maugis, un vague bas-bleu sirote un cocktail très foncé. L’Américaine,
la « belle Suzie », s’absorbe en un duo chuchoté avec son voisin, un
sculpteur andalou à barbe de Christ : on ne voit d’elle qu’une nuque
courte et solide, des épaules carrées, un nez court et velouté de bête sensuelle…
Il y a, enfin, Irène, mal ficelée et de mauvaise humeur. Minne détaille avec un
calme plaisir le maquillage voyant des joues et des lèvres, l’excès de bijoux
au col et aux mains nues…
Minne
attend que Maugis, debout derrière elle, reprenne leur flirt. Il la couve d’un
regard dont l’alcool a terni le bleu naïf, et se tait, cherchant à retrouver,
sous la robe tailleur, la ligne tombante des épaules, les bras pâles et veinés,
les deux petites salières attendrissantes… Patiente, Minne s’occupe au
tournoiement des patineurs. Cela, du moins, est nouveau, un peu étourdissant à
regarder et de minute en minute plus captivant. Elle se surprend à suivre,
d’une inclinaison du buste, l’élan qui courbe tous les patineurs comme des épis
sous le vent… La lumière haute cache les visages sous l’ombre des chapeaux, un
reflet de neige monte de la piste écorchée, poudrée de glace moulue. Les patins
ronronnent et, sous leur effort, la glace crie comme une vitre qu’on coupe.
L’air sent la cave, l’alcool, le cigare… une molle valse conduit la ronde.
Des
femmes très parées frôlent le coude de Minne : ce sont celles-là qu’elle
voudrait voir patiner, toutes plumes tournoyantes, les jupes élargies en
toupie… Mais celles-là, justement, ne descendent pas sur la piste…
–
Minne, vous avez vu Polaire ?
–
Non ; comment est-elle ?
–
Ça, c’est bien vous, par exemple ! Vous resterez, dans mon esprit, la
femme qui ne connaît pas Polaire ! Là, tenez : elle passe.
Deux
silhouettes valsantes : l’une mince, étranglée à la taille, épanouie à la
jupe, semble moins une femme qu’une de ces apparences de vases créées par la
giration d’un fil d’archal incurvé… Minne n’a pas vu le visage de la valseuse,
– une tache pâle, renversée dans des cheveux noirs, – ni de pieds – un éclair
d’acier, le coup de queue d’un poisson au soleil…, mais elle demeure charmée,
attendant que repasse le couple de patineurs enlacés… Cette fois, elle a senti
le souffle des jupes étendues, distingué l’extase du pâle visage renversé…
« La
seule ivresse du tournoiement, la vitesse des pieds ailés peut donc suffire à
peindre sur un visage cette mort bienheureuse ? Je voudrais, moi aussi… Si
je pouvais apprendre ! Tourner, tourner à en mourir, renversée, les yeux
fermés… »
Son
nom, prononcé à demi-voix, l’éveille…
–
Madame Minne a l’air bien absorbée, vient de dire Maugis.
–
Elle pense à son flirt, réplique Irène Chaulieu.
–
Quel flirt ? consent à demander Minne.
Irène
Chaulieu se penche par-dessus la table, traînant dans les tasses les queues de
sa zibeline ; sa bouche fardée se gonfle du besoin de parler, de mentir,
de calomnier, de tout savoir…
–
Mais le plus malheureux d’entre tous, le petit Couderc ! On ne parle que
de ça, ma chère, on sait comment vous l’avez reçu !
Les
yeux de Minne rient derrière la dentelle : « C’est plutôt lui,
jusqu’à présent, qui m’a reçue !… »
– …
On voit sa petite gueule démolie depuis le jour où vous l’avez envoyé… aimer
ailleurs, on le rencontre dans des tripots, il perd tout ce qu’il veut à la
Ferme, enfin, quoi ! on parlerait moins de vous deux, si vous aviez couché
ensemble !
–
C’est un conseil ? demande la douce petite voix de Minne.
–
Un conseil, moi ? ah ! ma chère amie, ce n’est pas parce que Maugis
est là, mais ce n’est pas moi qui irais prôner à mes amies des gigolos de
vingt-trois ans ! Ça n’est bon qu’à vous engrosser, ou ça vous demande de
l’argent, ou bien ça se cramponne, et vous parle de menaces, de suicides, de
revolvers et de tous les scandales !
Minne
fronce les sourcils… Où donc a-t-elle vu sur un tapis rouge un gracieux corps
d’adolescent, nu et blanc, étendu… Ah ! oui, ce mauvais rêve !… Elle
frissonne sous l’étole de renard noir, et Maugis, qui la regarde avec une
gourmandise dévote, suit, de la nuque aux reins, le sillage du frisson…
–
Allons, Maugis, ne vous excitez pas ! conseille Irène. La glace vous fait
un drôle d’effet aujourd’hui !
–
C’est mon heure, bouffonne le journaliste. On ne peut pas s’imaginer ce que je
suis brillant, entre cinq et sept !
L’éclat
de rire d’Irène couvre le ronron des patins, coupe le duo extasié de la belle
Suzie et du sculpteur andalou, qui rapprochent leurs visages ébahis d’amants
qu’on éveille. Seul, le monstre batracien, accroupi en idole hindoue, n’a pas
souri.
–
Moi, affirme crânement Irène, je serais plutôt du matin. Quoique, pourtant,
l’après-midi… ou le soir, très tard…
Maugis
joint des mains admiratives :
– O
riche nature ! est-il vrai que l’abondance rend généreux ?
Elle
l’écarte, du bout de ses doigts aux ongles polis :
–
Attendez ! Minne n’a rien dit… Minne, c’est votre tour. J’attends vos
impressions d’alcôve. Vous m’agacez, à rester là, les mains dans votre
manchon !
Minne
hésite, avance un menton câlin, et fait l’enfant :
–
Moi, je ne sais pas : je suis trop petite ! Je parlerai après tout le
monde !
Elle
désigne le couple hispano-américain, assis genou à genou. L’Américaine,
d’ailleurs, n’y met pas de façons :
–
Moi, ça dépend de qui, avoue-t-elle. Mais toutes les heures sont aussi bien.
–
Bravo ! crie Irène. Vous y allez bravement de votre « petite
mort », vous, au moins !
La
belle Suzie rit lentement, fronce un mufle frais et félin :
–
Petite mort ? Non, ce n’est pas… C’est plutôt comme quand la balançoire va
trop haut, vous savez ? Ça coupe en deux, on retombe et on crie :
« Ha ! »
–
Ou bien : « Maman ! »
–
Taisez-vous, monsieur Maugis ! Et on recommence.
–
Ah ! on recommence ? Mes compliments à monsieur votre…
escarpolette !
Irène
Chaulieu mordille une rose et réfléchit, les yeux droit devant elle… De courtes
émotions passent sur sa belle figure de Salomé…
–
Moi, commence-t-elle, je trouve que vous êtes tous des égoïstes. Vous ne parlez
que de votre plaisir, de votre sensation, comme si celle de… l’autre n’était
pas d’importance. Le plaisir que je donne vaut quelquefois plus que le mien…
–
Tant y a que la façon de… donner, interrompt Maugis.
–
Zut, vous ! Et puis, l’escarpolette… non, c’est pas ça du tout. Moi, c’est
le plafond qui crève, un coup de gong dans les oreilles, une sorte de…
d’apothéose qui m’est due, l’avènement de mon règne sur le monde… et puis, je
t’en fiche ! ça ne dure pas !
Emballée,
Irène Chaulieu semble goûter quelque mélancolie sincère…