Traduit par Antoine Galland

 

 

 

LES MILLE ET UNE NUITS

 

 

 

Tome troisième

 

 

 

(1704)

 

 

 

 

 

 

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Table des matières

 

HISTOIRE DU DORMEUR ÉVEILLÉ. 3

HISTOIRE D’ALADDIN, OU LA LAMPE MERVEILLEUSE. 101

AVENTURES DU CALIFE HAROUN ALRASCHID. 233

HISTOIRE DE L’AVEUGLE BABA-ABDALLA. 238

HISTOIRE DE SIDI NOUMAN. 252

HISTOIRE DE COGIA HASSAN ALHABBAL. 269

SUITE DE L’HISTOIRE DE COGIA HASSAN ALHABBAL. 279

HISTOIRE D’ALI BABA ET DE QUARANTE VOLEURS EXTERMINÉS PAR UNE ESCLAVE. 306

HISTOIRE D’ALI COGIA, MARCHAND DE BAGDAD. 351

HISTOIRE DU CHEVAL ENCHANTÉ. 367

HISTOIRE DU PRINCE AHMED ET DE LA FÉE PARI-BANOU. 410

HISTOIRE DE DEUX SŒURS JALOUSES DE LEUR CADETTE. 479

À propos de cette édition électronique. 536

 

HISTOIRE DU DORMEUR ÉVEILLÉ.

Sous le règne du calife Haroun Alraschid, il y avait à Bagdad un marchand fort riche, dont la femme était déjà vieille. Ils avaient un fils unique nommé Abou-Hassan, âgé d’environ trente ans, qui avait été élevé dans une grande retenue de toutes choses.

 

Le marchand mourut. Abou-Hassan, qui se vit seul héritier, se mit en possession des grandes richesses que son père avait amassées pendant sa vie avec beaucoup d’épargne, et avec un grand attachement à son négoce. Le fils, qui avait des vues et des inclinations différentes de celles de son père, en usa aussi tout autrement. Comme son père ne lui avait donné d’argent pendant sa jeunesse que ce qui suffisait précisément pour son entretien, et qu’il avait toujours porté envie aux jeunes gens de son âge qui n’en manquaient pas, et qui ne se refusaient aucun des plaisirs auxquels la jeunesse ne s’abandonne que trop aisément, il résolut de se signaler à son tour en faisant des dépenses proportionnées aux grands biens dont la fortune venait de le favoriser. Pour cet effet, il partagea son bien en deux parts : l’une fut employée en acquisitions de terres à la campagne et de maisons dans la ville, dont il se fit un revenu suffisant pour vivre à son aise, avec promesse de ne point toucher aux sommes qui en reviendraient, mais de les amasser à mesure qu’il les recevrait. L’autre moitié, qui consistait en une somme considérable en argent comptant, fut destinée à réparer tout le temps qu’il croyait avoir perdu sous la dure contrainte où son père l’avait retenu jusqu’à sa mort. Mais il se fit une loi indispensable, qu’il se promit à lui-même de garder inviolablement, de ne rien dépenser au-delà de cette somme dans le dérèglement de vie qu’il s’était proposé.

 

Dans ce dessein, Abou-Hassan se fit en peu de jours une société de gens à peu près de son âge et de sa condition, et il ne songea plus qu’à leur faire passer le temps très-agréablement. Pour cet effet, il ne se contenta pas de les bien régaler les jours et les nuits, et de leur faire des festins splendides, où les mets les plus délicats et les vins les plus exquis étaient servis en abondance ; il y joignit encore la musique en y appelant les meilleures voix de l’un et de l’autre sexe. La jeune bande, de son côté, le verre à la main, mêlait quelquefois ses chansons à celles des musiciens, et tous ensemble ils semblaient s’accorder avec tous les instruments de musique dont ils étaient accompagnés. Ces fêtes étaient ordinairement terminées par des bals où les meilleurs danseurs et baladins de l’un et de l’autre sexe de la ville de Bagdad étaient appelés. Tous ces divertissements, renouvelés chaque jour par des plaisirs nouveaux, jetèrent Abou-Hassan dans des dépenses si prodigieuses qu’il ne put continuer une si grande profusion au-delà d’une année. La grosse somme qu’il avait consacrée à cette prodigalité et l’année finirent ensemble. Dès qu’il eut cessé de tenir table, ses amis disparurent : il ne les rencontrait pas même en quelque endroit qu’il allât. En effet, ils le fuyaient dès qu’ils l’apercevaient, et si par hasard il en joignait quelqu’un, et qu’il voulût l’arrêter, il s’excusait sur différents prétextes.

 

Abou-Hassan fut plus sensible à la conduite étrange de ses amis, qui l’abandonnaient avec tant d’indignité et d’ingratitude après toutes les démonstrations et les protestations d’amitié qu’ils lui avaient faites, et d’avoir pour lui un attachement inviolable, qu’à tout l’argent qu’il avait dépensé avec eux si mal à propos. Triste, rêveur, la tête baissée, et avec un visage sur lequel un morne chagrin était dépeint, il entra dans l’appartement de sa mère, et il s’assit sur le bout du sofa, assez éloigne d’elle.

 

« Qu’avez-vous donc, mon fils ? lui demanda sa mère en le voyant en cet état. Pourquoi êtes-vous si changé, si abattu et si différent de vous-même ? Quand vous auriez perdu tout ce que vous avez au monde, vous ne seriez pas fait autrement. Je sais la dépense effroyable que vous avez faite, et depuis que vous vous y êtes abandonné, je veux croire qu’il ne vous reste pas grand argent. Vous étiez maître de votre bien, et si je ne me suis point opposée à votre conduite déréglée, c’est que je savais la sage précaution que vous aviez prise de conserver la moitié de votre bien. Après cela, je ne vois pas ce qui peut vous avoir plongé dans cette profonde mélancolie. »

 

Abou-Hassan fondit en larmes à ces paroles, et au milieu de ses pleurs et de ses soupirs : « Ma mère, s’écria-t-il, je connais enfin par une expérience bien douloureuse combien la pauvreté est insupportable. Oui, je sens vivement que comme le coucher du soleil nous prive de la splendeur de cet astre, de même la pauvreté nous ôte toute sorte de joie. C’est elle qui fait oublier entièrement toutes les louanges qu’on nous donnait et tout le bien que l’on disait de nous avant d’y être tombés : elle nous réduit à ne marcher qu’en prenant des mesures pour ne pas être remarqués, et à passer les nuits en versant des larmes de sang. En un mot, celui qui est pauvre n’est plus regardé, même par ses parents et par ses amis, que comme un étranger. Vous savez, ma mère, poursuivit-il, de quelle manière j’en ai usé avec mes amis depuis un an. Je leur ai fait toute la bonne chère que j’ai pu imaginer, jusqu’à m’épuiser ; et aujourd’hui, que je n’ai plus de quoi la continuer, je m’aperçois qu’ils m’ont tous abandonné. Quand je dis que je n’ai plus de quoi continuer à leur faire bonne chère, j’entends parler de l’argent que j’avais mis à part pour l’employer à l’usage que j’en ai fait. Pour ce qui est de mon revenu, je rends grâces à Dieu de m’avoir inspiré de le réserver, sous la condition et sous le serment que j’ai fait de n’y pas toucher pour le dissiper si follement. Je l’observerai ce serment, et je sais le bon usage que je ferai de ce qui me reste si heureusement. Mais auparavant, je veux éprouver jusqu’à quel point mes amis, s’ils méritent d’être appelés de ce nom, pousseront leur ingratitude. Je veux les voir tous l’un après l’autre, et quand je leur aurai représenté les efforts que j’ai faits pour l’amour d’eux, je les solliciterai de me faire entre eux une somme qui serve en quelque façon à me relever de l’état malheureux où je me suis réduit pour leur faire plaisir. Mais je ne veux faire ces démarches, comme je vous ai déjà dit, que pour voir si je trouverai en eux quelque sentiment de reconnaissance.

 

« – Mon fils, reprit la mère d’Abou-Hassan, je ne prétends pas vous dissuader d’exécuter votre dessein ; mais je puis vous dire par avance que votre espérance est mal fondée. Croyez-moi, quoi que vous puissiez faire, il est inutile que vous en veniez à cette épreuve : vous ne trouverez de secours qu’en ce que vous vous êtes réservé par-devers vous. Je vois bien que vous ne connaissiez pas encore ces amis, qu’on appelle vulgairement de ce nom parmi les gens de votre sorte ; mais vous allez les connaître. Dieu veuille que ce soit de la manière que je le souhaite, c’est-à-dire pour votre bien ! – Ma mère, repartit Abou-Hassan, je suis bien persuadé de la vérité de ce que vous me dites : je serai plus certain d’un fait qui me regarde de si près quand je me serai éclairci par moi-même de leur lâcheté et de leur insensibilité. »

 

Abou-Hassan partit à l’heure même, et il prit si bien son temps qu’il trouva tous ses amis chez eux. Il leur représenta le grand besoin où il était, et il les pria de lui ouvrir leur bourse pour le secourir efficacement. Il promit même de s’engager envers chacun d’eux en particulier, de leur rendre les sommes qu’ils lui auraient prêtées dès que ses affaires seraient rétablies, sans néanmoins leur faire connaître que c’était en grande partie à leur considération qu’il s’était si fort incommodé, afin de les piquer davantage de générosité. Il n’oublia pas de les leurrer aussi de l’espérance de recommencer un jour avec eux la bonne chère qu’il leur avait déjà faite.

 

Aucun de ses amis de bouteille ne fut touché des vives couleurs dont l’affligé Abou-Hassan se servit pour tâcher de les persuader. Il eut même la mortification de voir que plusieurs lui dirent nettement qu’ils ne le connaissaient pas, et qu’ils ne se souvenaient pas même de l’avoir vu. Il revînt chez lui le cœur pénétré de douleur et d’indignation. « Ah, ma mère ! s’écria-t-il en rentrant dans son appartement, vous me l’aviez bien dit, au lieu d’amis, je n’ai trouvé que des perfides, des ingrats et des méchants, indignes de mon amitié. C’en est fait, je renonce à la leur, et je vous promets de ne les revoir jamais. »

 

Abou-Hassan demeura ferme dans sa résolution de tenir sa parole. Pour cet effet il prit les précautions les plus convenables pour en éviter les occasions, et afin de ne plus tomber dans le même inconvénient, il promit avec serment de ne donner à manger de sa vie à aucun homme de Bagdad. Ensuite il tira le coffre-fort où était l’argent de son revenu du lieu où il l’avait mis en réserve, et il le mit à la place de celui qu’il venait de vider. Il résolut de n’en tirer pour la dépense de chaque jour qu’une somme réglée et suffisante pour régaler honnêtement une seule personne avec lui à souper. Il fit encore serment que cette personne ne serait pas de Bagdad, mais un étranger qui y serait arrivé le même jour, et qu’il le renverrait le lendemain matin, après lui avoir donné le couvert une nuit seulement.

 

Selon ce projet, Abou-Hassan avait soin lui-même, chaque matin, de faire la provision nécessaire pour ce régal, et vers la fin du jour, il allait s’asseoir au bout du pont de Bagdad, et dès qu’il voyait un étranger, de quelque état ou condition qu’il fût, il l’abordait civilement et l’invitait de même à lui faire l’honneur de venir souper et loger chez lui pour la première nuit de son arrivée, et après l’avoir informé de la loi qu’il s’était faite et de la condition qu’il avait mise à son honnêteté, il l’emmenait en son logis.

 

Le repas dont Abou-Hassan régalait son hôte n’était pas somptueux, mais il y avait suffisamment de quoi se contenter. Le bon vin surtout n’y manquait pas. On faisait durer le repas jusque bien avant dans la nuit, et au lieu d’entretenir son hôte d’affaires d’état, de famille ou de négoce, comme il arrive fort souvent, il affectait au contraire de ne parler que de choses indifférentes, agréables et réjouissantes. Il était naturellement plaisant, de belle humeur et fort divertissant, et sur quelque sujet que ce fût, il savait donner à son discours un tour capable d’inspirer la joie aux plus mélancoliques.

 

En renvoyant son hôte le lendemain matin : « En quelque lieu que vous puissiez aller, lui disait Abou-Hassan, Dieu vous préserve de tout sujet de chagrin ! Quand je vous invitai hier à venir prendre un repas chez moi, je vous informai de la loi que je me suis imposée. Ainsi ne trouvez pas mauvais si je vous dis que nous ne boirons plus ensemble, et même que nous ne nous verrons plus chez moi ni ailleurs : j’ai mes raisons pour en user ainsi. Dieu vous conduise ! »

 

Abou-Hassan était exact dans l’observation de cette règle : il ne regardait plus les étrangers qu’il avait une fois reçus chez lui, et il ne leur parlait plus. Quand il les rencontrait dans les rues, dans les places ou dans les assemblées publiques, il faisait semblant de ne les pas voir, il se détournait même pour éviter qu’ils ne vinssent l’aborder, enfin il n’avait plus aucun commerce avec eux. Il y avait du temps qu’il se gouvernait de la sorte, lorsqu’un peu avant le coucher du soleil, comme il était assis, à son ordinaire, au bout du pont, le calife Haroun Alraschid vint à paraître, mais déguisé de manière qu’il ne pouvait pas le reconnaître.

 

Quoique ce monarque eût des ministres et des officiers, chefs de justice, d’une grande exactitude à bien s’acquitter de leur devoir, il voulait néanmoins prendre connaissance de toutes choses par lui-même. Dans ce dessein, comme nous l’avons déjà vu, il allait souvent, déguisé en différentes manières, par la ville de Bagdad. Il ne négligeait pas même les dehors, et à cet égard, il s’était fait une coutume d’aller chaque premier jour du mois sur les grands chemins par où on y abordait, tantôt d’un côté, tantôt d’un autre. Ce jour-là, premier du mois, il parut, déguisé en marchand de Moussoul qui venait de se débarquer de l’autre côté du pont, et suivi d’un esclave grand et puissant.

 

Comme le calife avait dans son déguisement un air grave et respectable, Abou-Hassan, qui le croyait marchand de Moussoul, se leva de l’endroit où il était assis, et après l’avoir salué d’un air gracieux et lui avoir baisé la main : « Seigneur, lui dit-il, je vous félicite de votre heureuse arrivée ; je vous supplie de me faire l’honneur de venir souper avec moi et de passer cette nuit en ma maison pour tâcher de vous remettre de la fatigue de votre voyage. » Et afin de l’obliger davantage à ne lui pas refuser la grâce qu’il lui demandait, il lui expliqua en peu de mots la coutume qu’il s’était faite de recevoir chez lui, chaque jour, autant qu’il lui serait possible et pour une nuit seulement, le premier étranger qui se présenterait à lui.

 

Le calife trouva quelque chose de si singulier dans la bizarrerie du goût d’Abou-Hassan, que l’envie lui prit de le connaître à fond. Sans sortir du caractère de marchand, il lui marqua qu’il ne pouvait mieux répondre à une si grande honnêteté, à laquelle il ne s’était pas attendu à son arrivée à Bagdad, qu’en acceptant l’offre obligeante qu’il venait de lui faire ; qu’il n’avait qu’à lui montrer le chemin et qu’il était tout prêt à le suivre.

 

Abou-Hassan, qui ne savait pas que l’hôte que le hasard venait de lui présenter était infiniment au-dessus de lui, en agit avec le calife comme avec son égal. Il le mena à sa maison et le fit entrer dans une chambre meublée fort proprement, où il lui fit prendre place sur le sofa, à l’endroit le plus honorable. Le souper était prêt et le couvert était mis. La mère d’Abou-Hassan, qui entendait fort bien la cuisine, servit trois plats, l’un au milieu, garni d’un bon chapon, cantonné de quatre gros poulets, et les deux autres à côté, qui servaient d’entrées, l’un d’une oie grasse, et l’autre de pigeonneaux en ragoût. Il n’y avait rien de plus, mais ces viandes étaient bien choisies et d’un goût délicieux.

 

Abou-Hassan se mit à table vis-à-vis de son hôte, et le calife et lui commencèrent à manger de bon appétit en prenant chacun ce qui était de son goût, sans parler et même sans boire, selon la coutume du pays. Quand ils eurent achevé de manger, l’esclave du calife leur donna à laver, et cependant la mère d’Abou-Hassan desservit et apporta le dessert, qui consistait en diverses sortes de fruits de la saison, comme raisins, pêches, pommes, poires et plusieurs sortes de pâtes d’amandes sèches. Sur la fin du jour on alluma les bougies, après quoi Abou-Hassan fit mettre les bouteilles et les tasses près de lui, et prit soin que sa mère fit souper l’esclave du calife.

 

Quand le feint marchand de Moussoul, c’est-à-dire le calife, et Abou-Hassan se furent remis à table, Abou-Hassan, avant de toucher au fruit, prit une tasse, se versa à boire le premier, et en la tenant à la main : « Seigneur, dit-il au calife, qui était, selon lui, un marchand de Moussoul, vous savez comme moi que le coq ne boit jamais qu’il n’appelle les poules pour venir boire avec lui : je vous invite donc à suivre mon exemple. Je ne sais ce que vous en pensez ; pour moi, il me semble qu’un homme qui hait le vin et qui veut faire le sage ne l’est pas. Laissons là ces sortes de gens avec leur humeur sombre et chagrine, et cherchons la joie : elle est dans la tasse, et la tasse la communique à ceux qui la vident. »

 

Pendant que Abou-Hassan buvait : « Cela me plaît, dit le calife en se saisissant de la lasse qui lui était destinée, et voilà ce qu’on appelle un brave homme. Je vous aime de cette humeur et avec cette gaieté ; j’attends que vous m’en versiez autant. »

 

Abou-Hassan n’eut pas plutôt bu, qu’en remplissant la tasse que le calife lui présentait : « Goûtez, seigneur, dit-il, vous le trouverez bon.

 

« – J’en suis bien persuadé, reprit le calife d’un air riant ; il n’est pas possible qu’un homme comme vous ne sache faire le choix des meilleures choses. »

 

Pendant que le calife buvait : « Il ne faut que vous regarder, repartit Abou-Hassan, pour s’apercevoir du premier coup d’œil que vous êtes de ces gens qui ont vu le monde et qui savent vivre. Si ma maison, ajouta-t-il en vers arabes, était capable de sentiment et qu’elle fût sensible au sujet de joie qu’elle a de vous posséder, elle le marquerait hautement, et en se prosternant devant vous, elle s’écrierait : Ah ! quel plaisir, quel bonheur, de me voir honorée de la présence d’une personne si honnête et si complaisante qu’elle ne dédaigne pas de prendre le couvert chez moi ! Enfin, seigneur, je suis au comble de la joie d’avoir fait aujourd’hui la rencontre d’un homme de votre mérite. »

 

Ces saillies d’Abou-Hassan divertissaient fort le calife, qui avait naturellement l’esprit très-enjoué, et qui se faisait un plaisir de l’exciter à boire en demandant souvent lui-même du vin, afin de le mieux connaître dans son entretien par la gaieté que le vin lui inspirerait. Pour entrer en conversation, il lui demanda comment il s’appelait, à quoi il s’occupait et de quelle manière il passait la vie. « Seigneur, répondit-il, mon nom est Abou-Hassan. J’ai perdu mon père, qui était marchand, non pas à la vérité des plus riches, mais au moins de ceux qui vivaient le plus commodément à Bagdad. En mourant il me laissa une succession plus que suffisante pour vivre sans ambition selon mon état. Comme sa conduite à mon égard avait été fort sévère, et que jusqu’à sa mort j’avais passé la meilleure partie de ma jeunesse dans une grande contrainte, je voulus tâcher de réparer le bon temps que je croyais avoir perdu.

 

« En cela néanmoins, poursuivit Abou-Hassan, je me gouvernai d’une autre manière que ne font ordinairement tous les jeunes gens. Ils se livrent à la débauche sans considération, et ils s’y abandonnent jusqu’à ce que, réduits à la dernière pauvreté, ils fassent malgré eux une pénitence forcée pendant le reste de leurs jours. Afin de ne pas tomber dans ce malheur, je partageai tout mon bien en deux parts, l’une en fonds et l’autre en argent comptant. Je destinai l’argent comptant pour les dépenses que je méditais, et je pris une ferme résolution de ne point toucher à mes revenus. Je fis une société de gens de ma connaissance et à peu près de mon âge, et sur l’argent comptant que je dépensais à pleine main, je les régalais splendidement chaque jour, de manière que rien ne manquait à nos divertissements. Mais la durée n’en fut pas longue. Je ne trouvai plus rien au fond de ma cassette à la fin de l’année, et en même temps tous mes amis de table disparurent. Je les vis l’un après l’autre, je leur représentai l’état malheureux où je me trouvais, mais aucun ne m’offrit de quoi me soulager. Je renonçai donc à leur amitié, et en me réduisant à ne plus dépenser que mon revenu, je me retranchai à n’avoir plus de société qu’avec le premier étranger que je rencontrerais chaque jour à son arrivée à Bagdad, avec cette condition de ne le régaler que ce seul jour-là. Je vous ai informé du reste, et je remercie ma bonne fortune de m avoir présenté aujourd’hui un étranger de votre mérite. »

 

Le calife, fort satisfait de cet éclaircissement, dit à Abou-Hassan : « Je ne puis assez vous louer du bon parti que vous avez pris d’avoir agi avec tant de prudence en vous jetant dans la débauche, et de vous être conduit d’une manière qui n’est pas ordinaire à la jeunesse. Je vous estime encore d’avoir été fidèle à vous-même au point que vous l’avez été. Le pas était bien glissant, et je ne puis assez admirer comment, après avoir vu la fin de votre argent comptant, vous avez eu assez de modération pour ne pas dissiper votre revenu et même votre fonds. Pour vous dire ce que j’en pense, je tiens que vous êtes le seul débauché à qui pareille chose est arrivée et à qui elle arrivera peut-être jamais. Enfin, je vous avoue que j’envie votre bonheur. Vous êtes le plus heureux mortel qu’il y ait sur la terre, d’avoir chaque jour la compagnie d’un honnête homme avec qui vous pouvez vous entretenir si agréablement, et à qui vous donnez lieu de publier partout la bonne réception que vous lui faites. Mais ni vous ni moi nous ne nous apercevons pas que c’est parler trop longtemps sans boire : buvez, et versez-m’en ensuite. » Le calife et Abou-Hassan continuèrent de boire longtemps en s’entretenant de choses très-agréables.

 

La nuit était déjà fort avancée, et le calife, en feignant d’être fort fatigué du chemin qu’il avait fait, dit à Abou-Hassan qu’il avait besoin de repos. « Je ne veux pas aussi, de mon côté, ajouta-t-il, que vous perdiez rien du vôtre pour l’amour de moi. Avant que nous nous séparions (car peut-être serai-je sorti demain de chez vous avant que vous soyez éveillé), je suis bien aise de vous marquer combien je suis sensible à votre honnêteté, à votre bonne chère, et à l’hospitalité que vous avez exercée envers moi si obligeamment. La seule chose qui me fait de la peine, c’est que je ne sais par quel endroit vous en témoigner ma reconnaissance. Je vous supplie de me le faire connaître, et vous verrez que je ne suis pas un ingrat. Il ne se peut pas faire qu’un homme comme vous n’ait quelque affaire, quelque besoin, et ne souhaite enfin quelque chose qui lui ferait plaisir. Ouvrez votre cœur et parlez-moi franchement. Tout marchand que je suis, je ne laisse pas d’être en état d’obliger par moi-même ou par l’entremise de mes amis. »

 

À ces offres du calife, que Abou-Hassan ne prenait toujours que pour un marchand : « Mon bon seigneur, reprit Abou-Hassan, je suis très-persuadé que ce n’est point par compliment que vous me faites des avances si généreuses ; mais, foi d’honnête homme, je puis vous assurer que je n’ai ni chagrin, ni affaire, ni désir, et que je ne demande rien à personne. Je n’ai pas la moindre ambition, comme je vous l’ai déjà dit, et je suis très-content de mon sort. Ainsi je n’ai qu’à vous remercier non-seulement de vos offres si obligeantes, mais même de la complaisance que vous avez eue de me faire un si grand honneur que celui de venir prendre un méchant repas chez moi.

 

« Je vous dirai néanmoins, poursuivit Abou-Hassan, qu’une seule chose me fait de la peine, sans pourtant qu’elle aille jusqu’à troubler mon repos. Vous saurez que la ville de Bagdad est divisée par quartiers, et que dans chaque quartier il y a une mosquée avec un iman pour faire la prière aux heures ordinaires, à la tête du quartier qui s’y assemble. L’iman est un grand vieillard d’un visage austère, et parfait hypocrite s’il y en eut jamais au monde. Pour conseil il s’est associé quatre autres barbons, mes voisins, gens à peu près de sa sorte, qui s’assemblent chez lui régulièrement chaque jour, et dans leur conciliabule, il n’y a médisance, calomnie et malice qu’ils ne mettent en usage contre moi et contre tout le quartier pour en troubler la tranquillité et y faire régner la dissension. Ils se rendent redoutables aux uns, ils menacent les autres. Ils veulent enfin se rendre les maîtres, et que chacun se gouverne selon leur caprice, eux qui ne savent pas se gouverner eux-mêmes. Pour dire la vérité, je souffre de voir qu’ils se mêlent de tout autre chose que de leur Alcoran, et qu’ils ne laissent pas vivre le monde en paix.

 

« – Hé bien ! reprit le calife, vous voudriez apparemment trouver un moyen pour arrêter le cours de ce désordre ? – Vous l’avez dit, repartit Abou-Hassan, et la seule chose que je demanderais à Dieu pour cela, ce serait d’être calife à la place du commandeur des croyants Haroun-Alraschid, notre souverain seigneur et maître, seulement pour un jour. – Que feriez-vous si cela arrivait ? demanda le calife. – Je ferais une chose d’un grand exemple, répondit Abou-Hassan, et qui donnerait de la satisfaction à tous les honnêtes gens. Je ferais donner cent coups de bâton sur la plante des pieds à chacun des quatre vieillards, et quatre cents à l’iman, pour leur apprendre qu’il ne leur appartient pas de troubler et de chagriner ainsi leurs voisins. »

 

Le calife trouva la pensée d’Abou-Hassan fort plaisante, et comme il était né pour les aventures extraordinaires, elle lui fit naître l’envie de s’en faire un divertissement tout singulier. « Votre souhait me plaît d’autant plus, dit le calife, que je vois qu’il part d’un cœur droit, et d’un homme qui ne peut souffrir que la malice des méchants demeure impunie. J’aurais un grand plaisir d’en voir l’effet, et peut-être n’est-il pas aussi impossible que cela arrive que vous pourriez vous l’imaginer. Je suis persuadé que le calife se dépouillerait volontiers de sa puissance pour vingt-quatre heures, entre vos mains, s’il était informé de votre bonne intention et du bon usage que vous en feriez. Quoique marchand étranger, je ne laisse pas néanmoins d’avoir du crédit pour y contribuer pour quelque chose.

 

« – Je vois bien, repartit Abou-Hassan, que vous vous moquez de ma folle imagination, et le calife s’en moquerait aussi s’il avait connaissance d’une telle extravagance. Ce que cela pourrait peut-être produire, c’est qu’il se ferait informer de la conduite de l’iman et de ses conseillers, et qu’il les ferait châtier.

 

« – Je ne me moque pas de vous, répliqua le calife ; Dieu me garde d’avoir une pensée si déraisonnable pour une personne comme vous, qui m’avez si bien régalé, tout inconnu que je vous suis ! et je vous assure que le calife ne s’en moquerait pas non plus. Mais laissons là ce discours ; il n’est pas loin de minuit, et il est temps de nous coucher.

 

« – Brisons donc là notre entretien, dit Abou-Hassan ; je ne veux pas apporter d’obstacle à votre repos. Mais comme il reste encore du vin dans la bouteille, il faut, s’il vous plaît, que nous la vidions ; après cela nous nous coucherons. La seule chose que je vous recommande, c’est qu’en sortant demain matin, au cas que je ne sois pas éveillé, vous ne laissiez pas la porte ouverte, mais que vous preniez la peine de la fermer », ce que le calife lui promit d’exécuter fidèlement.

 

Pendant que Abou-Hassan parlait, le calife s’était saisi de la bouteille et des deux tasses. Il se versa du vin le premier en faisant connaître à Abou-Hassan que c’était pour le remercier. Quand il eut bu, il jeta adroitement dans la tasse d’Abou-Hassan une pincée d’une poudre qu’il avait sur lui, et versa par-dessus le reste de la bouteille. En la présentant à Abou-Hassan : « Vous avez, dit-il, pris la peine de me verser à boire toute la soirée, c’est bien la moindre chose que je doive faire que de vous en épargner la peine pour la dernière fois : je vous prie de prendre cette tasse de ma main et de boire ce coup pour l’amour de moi. »

 

Abou-Hassan prit la tasse, et pour marquer davantage à son hôte avec combien de plaisir il recevait l’honneur qu’il lui faisait, il but, et il la vida presque tout d’un trait. Mais à peine eut-il mis la tasse sur la table que la poudre fit son effet. Il fut saisi d’un assoupissement si profond que la tête lui tomba presque sur les genoux d’une manière si subite, que le calife ne put s’empêcher d’en rire. L’esclave par qui il s’était fait suivre était revenu dès qu’il avait eu soupé, et il y avait quelque temps qu’il était là tout prêt à recevoir ses commandements. « Charge cet homme sur tes épaules, lui dit le calife, mais prends garde de bien remarquer l’endroit où est cette maison, afin que tu le rapportes quand je te le commanderai. »

 

Le calife, suivi de l’esclave qui était chargé d’Abou-Hassan, sortit de la maison, mais sans fermer la porte, comme Abou-Hassan l’en avait prié, et il le fit exprès. Dès qu’il fut arrivé à son palais, il rentra par une porte secrète et il se fit suivre par l’esclave jusqu’à son appartement, où tous les officiers de sa chambre l’attendaient. « Déshabillez cet homme, leur dit-il, et couchez-le dans mon lit : je vous dirai ensuite mes intentions. »

 

Les officiers déshabillèrent Abou-Hassan, le revêtirent de l’habillement de nuit du calife et le couchèrent selon son ordre. Personne n’était encore couché dans le palais ; le calife fit venir tous ses autres officiers et toutes les dames, et quand ils furent tous en sa présence : « Je veux, leur dit-il, que tous ceux qui ont coutume de se trouver à mon lever ne manquent pas de se rendre demain matin auprès de cet homme que voilà couché dans mon lit, et que chacun fasse auprès de lui, lorsqu’il s’éveillera, les mêmes fonctions qui s’observent ordinairement auprès de moi. Je veux aussi qu’on ait pour lui les mêmes égards que pour ma propre personne, et qu’il soit obéi en tout ce qu’il commandera. On ne lui refusera rien de tout ce qu’il pourra demander, et on ne le contredira en quoi que ce soit de ce qu’il pourra dire ou souhaiter. Dans toutes les occasions où il s’agira de lui parler ou de lui répondre, on ne manquera pas de le traiter de commandeur des croyants. En un mot, je demande qu’on ne songe non plus à ma personne tout le temps qu’on sera près de lui, que s’il était véritablement ce que je suis, c’est-à-dire le calife et le commandeur des croyants. Sur toutes choses, qu’on prenne bien garde de se méprendre en la moindre circonstance. »

 

Les officiers et les dames, qui comprirent d’abord que le calife voulait se divertir, ne répondirent que par une profonde inclination, et dès lors chacun de son côté se prépara à contribuer de tout son pouvoir, en tout ce qui serait de sa fonction, à se bien acquitter de son personnage.

 

En rentrant dans son palais, le calife avait envoyé appeler le grand vizir Giafar par le premier officier qu’il avait rencontré, et ce premier ministre venait d’arriver. Le calife lui dit : « Giafar, je t’ai fait venir pour t’avertir de ne pas t’étonner quand tu verras demain, en entrant à mon audience, l’homme que voilà couché dans mon lit, assis sur mon trône avec mon habit de cérémonie. Aborde-le avec les mêmes égards et le même respect que tu as coutume de me rendre, en le traitant aussi de commandeur des croyants. Écoute et exécute ponctuellement tout ce qu’il te commandera, comme si je te le commandais. Il ne manquera pas de faire des libéralités et de te charger de la distribution : fais tout ce qu’il te commandera là-dessus, quand même il s’agirait d’épuiser tous les coffres de mes finances. Souviens-toi d’avertir aussi mes émirs, mes huissiers et tous les autres officiers du dehors de mon palais de lui rendre demain, à l’audience publique, les mêmes honneurs qu’à ma personne, et de dissimuler si bien, qu’il ne s’aperçoive pas de la moindre chose qui puisse troubler le divertissement que je veux me donner. Va, retire-toi, je n’ai rien à t’ordonner davantage, et donne-moi la satisfaction que je te demande. »

 

Après que le grand vizir se fut retiré, le calife passa à un autre appartement, et en se couchant il donna à Mesrour, chef des eunuques, les ordres qu’il devait exécuter de son côté, afin que tout réussît de la manière qu’il l’entendait pour remplir le souhait d’Abou-Hassan et voir comment il userait de la puissance et de l’autorité du calife dans le peu de temps qu’il l’avait désiré. Sur toute chose, il lui enjoignit de ne pas manquer de venir l’éveiller à l’heure accoutumée et avant qu’on éveillât Abou-Hassan, parce qu’il voulait y être présent.

 

Mesrour ne manqua pas d’éveiller le calife dans le temps qu’il lui avait commandé. Dès que le calife fut entré dans la chambre où Abou-Hassan dormait, il se plaça dans un petit cabinet élevé, d’où il pouvait voir par une jalousie tout ce qui s’y passait sans être vu. Tous les officiers et toutes les dames qui devaient se trouver au lever d’Abou-Hassan entrèrent en même temps et se postèrent chacun à sa place accoutumée, selon son rang, et dans un grand silence, comme si c’eût été le calife qui eût dû se lever, et prêts à s’acquitter de la fonction à laquelle ils étaient destinés.

 

Comme la pointe du jour avait déjà commencé de paraître, et qu’il était temps de se lever pour faire la prière d’avant le lever du soleil, l’officier qui était le plus près du chevet du lit approcha du nez d’Abou-Hassan une petite éponge trempée dans du vinaigre.

 

Abou-Hassan éternua aussitôt en tournant la tête sans ouvrir les yeux, et avec un petit effort il jeta comme de la pituite, qu’on fut prompt à recevoir dans un petit bassin d’or pour empêcher qu’elle ne tombât sur le tapis de pied et ne le gâtât. C’est l’effet ordinaire de la poudre que le calife lui avait fait prendre, quand, à proportion de la dose, elle cesse, en plus ou en moins de temps, de causer l’assoupissement pour lequel on la donne.

 

En remettant la tête sur le chevet, Abou-Hassan ouvrit les yeux, et autant que le peu de jour qu’il faisait le lui permettait, il se vit au milieu d’une grande chambre magnifique et superbement meublée, avec un plafond à plusieurs enfoncements de diverses figures peints à l’arabesque, ornée de grands vases d’or massif, de portières, et un tapis de pied or et soie ; et environné de jeunes dames, dont plusieurs avaient différentes sortes d’instruments de musique, prêtes à en toucher, toutes d’une beauté charmante ; d’eunuques noirs tous richement habillés, et debout dans une grande modestie. En jetant les yeux sur la couverture du lit, il vit qu’elle était de brocart d’or à fond rouge, rehaussée de perles et de diamants, et près du lit un habit de même étoffe et de même parure, et à côté de lui, sur un coussin, un bonnet de calife.

 

À ces objets si éclatants, Abou-Hassan fut dans un étonnement et dans une confusion inexprimables. Il les regardait tous comme dans un songe, songe si véritable à son égard, qu’il désirait que ce n’en fût pas un. « Bon, disait-il en lui-même, me voilà calife ; mais, ajoutait-il un peu après en se reprenant, il ne faut pas que je me trompe ; c’est un songe, effet du souhait dont je m’entretenais tantôt avec mon hôte ; » et il refermait les yeux comme pour dormir.

 

En même temps un eunuque s’approcha : « Commandeur des croyants, lui dit-il respectueusement, que Votre Majesté ne se rendorme pas, il est temps qu’elle se lève pour faire la prière ; l’aurore commence à paraître. »

 

À ces paroles, qui furent d’une grande surprise pour Abou-Hassan : « Suis-je éveillé, ou si je dors ? disait-il encore en lui-même. Mais je dors, continuait-il en tenant toujours les yeux fermés, je ne dois pas en douter. »

 

Un moment après : « Commandeur des croyants, reprit l’eunuque, qui vit qu’il ne répondait rien et ne donnait aucune marque de vouloir se lever, Votre Majesté aura pour agréable que je lui répète qu’il est temps qu’elle se lève, à moins qu’elle ne veuille laisser passer le moment de faire sa prière du matin : le soleil va se lever, et elle n’a pas coutume d’y manquer.

 

« – Je me trompais, dit aussitôt Abou-Hassan, je ne dors pas, je suis éveillé. Ceux qui dorment n’entendent pas, et j’entends qu’on me parle. » Il ouvrit encore les yeux, et comme il était grand jour, il vit distinctement tout ce qu’il n’avait aperçu que confusément. Il se leva sur son séant avec un air riant, comme un homme plein de joie de se voir dans un état si fort au-dessus de sa condition ; et le calife, qui l’observait sans être vu, pénétra dans sa pensée avec un grand plaisir.

 

Alors les jeunes dames du palais se prosternèrent la face contre terre devant Abou-Hassan, et celles qui tenaient des instruments de musique lui donnèrent le bonjour par un concert de flûtes douces, de hautbois, de téorbes et d’autres instruments harmoniques, dont il fut enchanté et ravi en extase, de manière qu’il ne savait où il était, et qu’il ne se possédait pas lui-même. Il revint néanmoins à sa première idée, et il doutait encore si tout ce qu’il voyait et entendait était un songe ou une réalité. Il se mit les mains devant les yeux, et en baissant la tête : « Que veut dire tout ceci ? disait-il en lui-même. Où suis-je ? Que m’est-il arrivé ? Qu’est-ce que ce palais ? Que signifient ces eunuques, ces officiers si bien faits et si bien mis, ces dames si belles et ces musiciennes qui m’enchantent ? Est-il possible que je ne puisse distinguer si je rêve ou si je suis dans mon bon sens ? » Il ôta enfin les mains de devant ses yeux, les ouvrit, et en levant la tête il vit que le soleil jetait déjà ses premiers rayons au travers des fenêtres de la chambre où il était.

 

Dans ce moment, Mesrour, chef des eunuques, entra, se prosterna profondément devant Abou-Hassan, et lui dit en se relevant : « Commandeur des croyants, Votre Majesté me permettra de lui représenter qu’elle n’a pas coutume de se lever si tard et qu’elle a laissé passer le temps de faire sa prière. À moins qu’elle n’ait passé une mauvaise nuit et qu’elle ne soit indisposée, elle n’a plus que celui d’aller monter sur son trône pour tenir son conseil et se faire voir à l’ordinaire. Les généraux de ses armées, les gouverneurs de ses provinces et les autres grands officiers de sa cour n’attendent que le moment que la porte de la salle du conseil leur soit ouverte. »

 

Au discours de Mesrour, Abou-Hassan fut comme persuadé qu’il ne dormait pas, et que l’état où il se trouvait n’était pas un songe. Il ne se trouva pas moins embarrassé que confus dans l’incertitude du parti qu’il prendrait. Enfin, il regarda Mesrour entre les deux yeux, et d’un ton sérieux : « À qui donc parlez-vous, lui demanda-t-il, et quel est celui que vous appelez commandeur des croyants, vous que je ne connais pas ? Il faut que vous me preniez pour un autre. »

 

Tout autre que Mesrour se fût peut-être déconcerté à la demande d’Abou-Hassan ; mais, instruit par le calife, il joua merveilleusement bien son personnage. « Mon respectable seigneur et maître, s’écria-t-il. Votre Majesté me parle ainsi aujourd’hui apparemment pour m’éprouver. Votre Majesté n’est-elle pas le commandeur des croyants, le monarque du monde, de l’orient à l’occident, et le vicaire, sur la terre, du prophète envoyé de Dieu, maître de ce monde terrestre et du céleste ? Mesrour, votre chétif esclave, ne l’a pas oublié depuis tant d’années qu’il a l’honneur et le bonheur de rendre ses respects et ses services à Votre Majesté. Il s’estimerait le plus malheureux de tous les hommes s’il avait encouru votre disgrâce ; il vous supplie donc très-humblement d’avoir la bonté de le rassurer : il aime mieux croire qu’un songe fâcheux a troublé votre repos cette nuit. »

 

Abou-Hassan fit un si grand éclat de rire à ces paroles de Mesrour, qu’il se laissa aller à la renverse sur le chevet du lit, avec une grande joie du calife, qui en eût ri de même s’il n’eût craint de mettre fin dès son commencement à la plaisante scène qu’il avait résolu de se donner.

 

Abou-Hassan, après avoir ri longtemps en cette posture, se remit sur son séant, et en s’adressant à un petit eunuque, noir comme Mesrour : « Écoute, lui dit-il, dis-moi qui je suis. – Seigneur, répondit le petit eunuque d’un air modeste, Votre Majesté est le commandeur des croyants et le vicaire en terre du maître des deux mondes. – Tu es un petit menteur, face de couleur de poix, » reprit Abou-Hassan.

 

Abou-Hassan appela ensuite une des dames, qui était plus près de lui que les autres. « Approchez-vous, la belle, dit-il en lui présentant la main ; tenez, mordez-moi le bout du doigt, que je sente si je dors ou si je veille. »

 

La dame, qui savait que le calife voyait tout ce qui se passait dans la chambre, fut ravie d’avoir occasion de faire voir de quoi elle était capable quand il s’agissait de le divertir. Elle s’approcha donc d’Abou-Hassan avec tout le sérieux possible, et en serrant légèrement entre ses dents le bout du doigt qu’il lui avait avancé, elle lui fit sentir un peu de douleur.

 

En retirant la main promptement : « Je ne dors pas, dit aussitôt Abou-Hassan, je ne dors pas, certainement. Par quel miracle suis-je donc devenu calife en une nuit ? Voilà la chose du monde la plus merveilleuse et la plus surprenante ! » Et s’adressant ensuite à la même dame : « Ne me cachez pas la vérité, dit-il ; je vous en conjure par la protection de Dieu, en qui vous avez confiance, aussi bien que moi : Est-il bien vrai que je sois le commandeur des croyants ? – Il est si vrai, répondit la dame, que Votre Majesté est le commandeur des croyants, que nous avons sujet, tous tant que nous sommes de vos esclaves, de nous étonner qu’elle veuille faire accroire qu’elle ne l’est pas. – Vous êtes une menteuse, reprit Abou-Hassan ; je sais bien ce que je suis. »

 

Comme le chef des eunuques s’aperçut que Abou-Hassan voulait se lever, il lui présenta sa main et l’aida à se mettre hors du lit. Dès qu’il fut sur ses pieds, toute la chambre retentit du salut que tous les officiers et toutes les dames lui firent en même temps par une acclamation en ces termes : « Commandeur des croyants, que Dieu donne le bon jour à Votre Majesté ! »

 

« Ah, ciel ! quelle merveille ! s’écria alors Abou-Hassan : j’étais hier au soir Abou-Hassan, et ce matin je suis le commandeur des croyants ! Je ne comprends rien à un changement si prompt et si surprenant. » Les officiers destinés à ce ministère l’habillèrent promptement, et quand ils eurent achevé, comme les autres officiers, les eunuques et les dames s’étaient rangés en deux files jusqu’à la porte par où il devait entrer dans la chambre du conseil, Mesrour marcha devant, et Abou-Hassan le suivit. La portière fut tirée et la porte ouverte par un huissier. Mesrour entra dans la chambre du conseil et marcha encore avant lui jusqu’au pied du trône, où il s’arrêta pour l’aider à monter, en le prenant d’un côté par-dessous l’épaule, pendant qu’un autre officier qui suivait l’aidait de même à monter de l’autre.

 

Abou-Hassan s’assit aux acclamations des huissiers, qui lui souhaitèrent toutes sortes de bonheurs et de prospérités, et en se tournant à droite et à gauche, il vit les officiers et les gardes rangés dans un bel ordre et en bonne contenance.

 

Le calife cependant, qui était sorti du cabinet où il était caché au moment que Abou-Hassan était entré dans la chambre du conseil, passa à un autre cabinet qui avait vue aussi sur la même chambre, d’où il pouvait voir et entendre tout ce qui se passait au conseil quand son grand vizir y présidait à sa place, et que quelque incommodité l’empêchait d’y être en personne. Ce qui lui plut d’abord fut de voir que Abou-Hassan le représentait sur son trône presque avec autant de grâce que lui-même.

 

Dès que Abou-Hassan eut pris place, le grand vizir Giafar, qui venait d’arriver, se prosterna devant lui au pied du trône, se releva, et en s’adressant à sa personne : « Commandeur des croyants, dit-il, que Dieu comble Votre Majesté de ses faveurs en cette vie, la reçoive en son paradis dans l’autre, et précipite ses ennemis dans les flammes de l’enfer ! »

 

Abou-Hassan, après tout ce qui lui était arrivé depuis qu’il était éveillé et ce qu’il venait d’entendre par la bouche du grand vizir, ne douta plus qu’il ne fût calife, comme il avait souhaité de l’être. Ainsi, sans examiner comment ou par quelle aventure un changement de fortune si peu attendu s’était fait, il prit sur-le-champ le parti d’en exercer le pouvoir. Aussi demanda-t-il au grand vizir, en le regardant avec gravité, s’il avait quelque chose à lui dire.

 

« Commandeur des croyants, reprit le grand vizir, les émirs, les vizirs et les autres officiers qui ont séance au conseil de Votre Majesté, sont à la porte, et ils n’attendent que le moment que Votre Majesté leur donne la permission d’entrer et de venir lui rendre leurs respects accoutumés. » Abou-Hassan dit aussitôt qu’on leur ouvrît, et le grand vizir, en se retournant et en s’adressant au chef des huissiers, qui n’attendait que l’ordre : « Chef des huissiers, dit-il, le commandeur des croyants commande que vous fassiez votre devoir. »

 

La porte fut ouverte, et en même temps les vizirs, les émirs et les principaux officiers de la cour, tous en habit de cérémonie magnifique, entrèrent dans un bel ordre, s’avancèrent jusqu’au pied du trône et rendirent leurs respects à Abou-Hassan, chacun à son rang, le genou en terre et le front contre le tapis de pied, comme à la personne du calife, et le saluèrent en lui donnant le titre de commandeur des croyants, selon l’instruction que le grand vizir leur avait donnée, et ils prirent chacun leur place, à mesure qu’ils s’étaient acquittés de ce devoir.

 

Quand la cérémonie fut achevée, et qu’ils se furent tous placés, il se fit un grand silence.

 

Alors le grand vizir, toujours debout devant le trône, commença à faire son rapport de plusieurs affaires, selon l’ordre des papiers qu’il tenait à la main. Les affaires, à la vérité, étaient ordinaires et de peu de conséquence. Abou-Hassan néanmoins ne laissa pas de se faire admirer, même par le calife. En effet, il ne demeura pas court, il ne parut pas même embarrassé sur aucune. Il prononça juste sur toutes, selon que le bon sens lui inspirait, soit qu’il s’agît d’accorder ou de rejeter ce que l’on demandait.

 

Avant que le grand vizir eût achevé son rapport, Abou-Hassan aperçut le juge de police, qu’il connaissait de vue, assis en son rang : « Attendez un moment, dit-il au grand vizir en l’interrompant, j’ai un ordre qui presse à donner au juge de police. »

 

Le juge de police, qui avait les yeux sur Abou-Hassan et qui s’aperçut que Abou-Hassan le regardait particulièrement, s’entendant nommer, se leva aussitôt de sa place et s’approcha gravement du trône, au pied duquel il se prosterna la face contre terre. « Juge de police, lui dit Abou-Hassan après qu’il se fut relevé, allez sur l’heure et sans perdre de temps dans un tel quartier et dans une rue qu’il lui indiqua : il y a dans cette rue une mosquée où vous trouverez l’iman et quatre vieillards à barbe blanche : saisissez-vous de leurs personnes et faites donner à chacun des quatre vieillards cent coups de nerf de bœuf, et quatre cents à l’iman. Après cela, vous les ferez monter tous cinq, chacun sur un chameau, vêtus de haillons et la face tournée vers la queue du chameau. En cet équipage, vous les ferez promener par tous les quartiers de la ville, précédés d’un crieur qui criera à haute voix : « Voilà le châtiment de ceux qui se mêlent des affaires qui ne les regardent pas, et qui se font une occupation de jeter le trouble dans les familles de leurs voisins et de leur causer tout le mal dont ils sont capables. » Mon intention est encore que vous leur enjoigniez de changer de quartier, avec défense de jamais remettre le pied dans celui d’où ils auront été chassés. Pendant que votre lieutenant leur fera faire la promenade que je viens de vous dire, vous reviendrez me rendre compte de l’exécution de mes ordres. »

 

Le juge de police mit la main sur sa tête pour marquer qu’il allait exécuter l’ordre qu’il venait de recevoir, sous peine de la perdre lui-même s’il y manquait. Il se prosterna une seconde fois devant le trône, et après s’être relevé il s’en alla.

 

Cet ordre, donné avec tant de fermeté, fit au calife un plaisir d’autant plus sensible qu’il connut par là que Abou-Hassan ne perdait pas le temps de profiter de l’occasion de châtier l’iman et les quatre vieillards de son quartier, puisque la première chose à quoi il avait pensé, en se voyant calife, avait été de les faire punir.

 

Le grand vizir, cependant, continua de faire son rapport, et il était près de finir lorsque le juge de police, de retour, se présenta pour rendre compte de sa commission. Il s’approcha du trône, et après la cérémonie ordinaire de se prosterner : « Commandeur des croyants, dit-il à Abou-Hassan, j’ai trouvé l’iman et les quatre vieillards dans la mosquée que Votre Majesté m’a indiquée, et pour preuve que je me suis acquitté fidèlement de l’ordre que j’avais reçu de Votre Majesté, en voici le procès-verbal, signé de plusieurs témoins, des principaux du quartier. » En même temps il tira un papier de son sein, et le présenta au calife prétendu.

 

Abou-Hassan prit le procès-verbal, le lut tout entier, même jusqu’aux noms des témoins, tous gens qui lui étaient connus, et quand il eut achevé : « Cela est bien, dit-il au juge de police en souriant, je suis content et vous m’avez fait plaisir : reprenez votre place. Des cagots, dit-il en lui-même avec un air de satisfaction, qui s’avisaient de gloser sur mes actions, et qui trouvaient mauvais que je reçusse et que je régalasse d’honnêtes gens chez moi, méritaient bien cette avanie et ce châtiment. » Le calife, qui l’observait, pénétra dans sa pensée, et sentit en lui-même une joie inconcevable d’une si belle expédition.

 

Abou-Hassan s’adressa ensuite au grand vizir. « Faites-vous donner par le grand trésorier, lui dit-il, une bourse de mille pièces de monnaie d’or, et allez au quartier où j’ai envoyé le juge de police, la porter à la mère d’un certain Abou-Hassan, surnommé le Débauché. C’est un homme connu dans tout le quartier sous ce nom : il n’y a personne qui ne vous enseigne sa maison. Partez et revenez promptement. »

 

Le grand vizir Giafar mit la main sur la tête pour marquer qu’il allait obéir, et après s’être prosterné devant le trône, il sortit et s’en alla chez le grand trésorier, qui lui délivra la bourse. Il la fit prendre par un des esclaves qui le suivaient, et s’en alla la porter à la mère d’Abou-Hassan. Il la trouva, et il lui dit que le calife lui envoyait ce présent, sans s’expliquer davantage. Elle le reçut avec d’autant plus de surprise qu’elle ne pouvait imaginer ce qui pouvait avoir obligé le calife de lui faire une si grande libéralité, et qu’elle ignorait ce qui se passait au palais.

 

Pendant l’absence du grand vizir, le juge de police fit le rapport de plusieurs affaires qui regardaient sa fonction, et ce rapport dura jusqu’au retour du vizir. Dès qu’il fut rentré dans la chambre du conseil, et qu’il eut assuré Abou-Hassan qu’il s’était acquitté de l’ordre qu’il lui avait donné, le chef des eunuques, c’est-à-dire Mesrour, qui était rentré dans l’intérieur du palais après avoir accompagné Abou-Hassan jusqu’au trône, revint et marqua par un signe, aux vizirs, aux émirs et à tous les officiers, que le conseil était fini et que chacun pouvait se retirer ; ce qu’ils firent après avoir pris congé, par une profonde révérence au pied du trône, dans le même ordre que quand ils étaient entrés. Il ne resta auprès d’Abou-Hassan que les officiers de la garde du calife et le grand vizir.

 

Abou-Hassan ne demeura pas plus longtemps sur le trône du calife ; il en descendit de la même manière qu’il y était monté, c’est-à-dire aidé par Mesrour et par un autre officier des eunuques, qui le prirent par-dessous les bras et qui l’accompagnèrent jusqu’à l’appartement d’où il était sorti. Il y entra précédé du grand vizir. Mais à peine y eut-il fait quelques pas qu’il témoigna avoir quelque besoin pressant. Aussitôt on lui ouvrit un cabinet fort propre, qui était pavé de marbre, au lieu que l’appartement où il se trouvait était couvert de riches tapis de pied ainsi que les autres appartements du palais. On lui présenta une chaussure de soie brochée d’or, qu’on avait coutume de mettre avant que d’y entrer. Il la prit, et comme il n’en savait pas l’usage, il la mit dans une de ses manches, qui étaient fort larges.

 

Comme il arrive fort souvent que l’on rit plutôt d’une bagatelle que de quelque chose de conséquence, peut s’en fallut que le grand vizir, Mesrour et tous les officiers du palais, qui étaient près de lui, ne fissent un éclat de rire, par l’envie qui leur en prit, et ne gâtassent toute la fête ; mais ils se retinrent, et le grand vizir fut enfin obligé de lui expliquer qu’il devait la chausser pour entrer dans ce cabinet de commodité.

 

Pendant que Abou-Hassan était dans le cabinet, le grand vizir alla trouver le calife, qui s’était déjà placé dans un autre endroit pour continuer d’observer Abou-Hassan sans être vu, et lui raconta ce qui venait d’arriver, et le calife s’en fit un nouveau plaisir.

 

Abou-Hassan sortit du cabinet, et Mesrour, en marchant devant lui pour lui montrer le chemin, le conduisit dans l’appartement intérieur, où le couvert était mis. La porte qui y donnait communication fut ouverte, et plusieurs eunuques coururent avertir les musiciennes que le faux calife approchait. Aussitôt elles commencèrent un concert de voix et d’instruments des plus mélodieux, avec tant de charmes pour Abou-Hassan qu’il se trouva transporté de joie et de plaisir, et ne savait absolument que penser de ce qu’il voyait et de ce qu’il entendait. « Si c’est un songe, se disait-il à lui-même, le songe est de longue durée. Mais ce n’est pas un songe, continuait-il ; je me sens bien, je raisonne, je vois, je marche, j’entends. Quoi qu’il en soit, je me remets à Dieu sur ce qui en est. Je ne puis croire néanmoins que je ne sois pas le commandeur des croyants : il n’y a qu’un commandeur des croyants qui puisse être dans la splendeur où je suis. Les honneurs et les respects que l’on m’a rendus et que l’on me rend, les ordres que j’ai donnés et qui ont été exécutés, en sont des preuves suffisantes. »

 

Enfin Abou-Hassan tint pour constant qu’il était le calife et le commandeur des croyants, et il en fut pleinement convaincu lorsqu’il se vit dans un salon très-magnifique et des plus spacieux : l’or, mêlé avec les couleurs les plus vives, y brillait de toutes parts. Sept troupes de musiciennes, toutes plus belles les unes que les autres, entouraient ce salon, et sept lustres d’or à sept branches pendaient de divers endroits du plafond, où l’or et l’azur, ingénieusement mêlés, faisaient un effet merveilleux. Au milieu était une table couverte de sept grands plats d’or massif qui embaumaient le salon de l’odeur des épiceries et de l’ambre dont les viandes étaient assaisonnées. Sept jeunes dames debout, d’une beauté ravissante, vêtues d’habits de différentes couleurs, environnaient cette table. Elles avaient chacune à la main un éventail dont elles devaient se servir pour donner de l’air à Abou-Hassan pendant qu’il serait à table.

 

Si jamais mortel fut charmé, ce fut Abou-Hassan lorsqu’il entra dans ce magnifique salon. À chaque pas qu’il y faisait, il ne pouvait s’empêcher de s’arrêter pour contempler à loisir toutes les merveilles qui se présentaient à sa vue. Il se tournait à tout moment de côté et d’autre, avec un plaisir très-sensible du calife, qui l’observait très-attentivement. Enfin, il s’avança jusqu’au milieu et il se mit à table. Aussitôt les sept belles dames qui étaient à l’entour agitèrent l’air toutes ensemble avec leurs éventails pour rafraîchir le nouveau calife. Il les regardait l’une après l’autre, et après avoir admiré la grâce avec laquelle elles s’acquittaient de cet office, il leur dit avec un sourire gracieux qu’il croyait qu’une seule d’entre elles suffisait pour lut donner tout l’air dont il aurait besoin, et il voulut que les six autres se missent à table avec lui, trois à sa droite et les trois autres à sa gauche, pour lui tenir compagnie. La table était ronde, et Abou-Hassan les fit placer tout autour, afin que de quelque côté qu’il jetât la vue, il ne pût rencontrer que des objets agréables et tout divertissants.

 

Les six dames obéirent et se mirent à table. Mais Abou-Hassan s’aperçut bientôt qu’elles ne mangeaient point, par respect pour lui ; ce qui lui donna occasion de les servir lui-même, en les invitant et les pressant de manger, dans des termes tout à fait obligeants. Il leur demanda ensuite comment elles s’appelaient, et chacune le satisfit sur sa curiosité. Leurs noms étaient Cou d’Albâtre, Bouche de Corail, Face de Lune, Éclat du Soleil, Plaisir des Yeux, Délices du Cœur. Il fit aussi la même demande à la septième, qui tenait l’éventail, et elle lui répondit qu’elle s’appelait Canne de Sucre. Les douceurs qu’il dit à chacune sur leurs noms firent voir qu’il avait infiniment d’esprit, et l’on ne peut croire combien cela servit à augmenter l’estime que le calife, qui n’avait rien perdu de tout ce qu’il avait dit à ce sujet, avait déjà conçue pour lui.

 

Quand les dames virent que Abou-Hassan ne mangeait plus : « Le commandeur des croyants, dit l’une en s’adressant aux eunuques qui étaient présents pour servir, veut passer au salon du dessert : qu’on apporte à laver. » Elles se levèrent toutes de table en même temps, et elles prirent des mains des eunuques, l’une un bassin d’or, l’autre une aiguière de même métal, et la troisième une serviette, et se présentèrent le genou en terre devant Abou-Hassan, qui était encore assis, et lui donnèrent à laver. Quand il eut fait, il se leva, et à l’instant un eunuque tira la portière et ouvrit la porte d’un autre salon où il devait passer.

 

Mesrour, qui n’avait pas abandonné Abou-Hassan, marcha encore devant lui, et l’introduisit dans un salon de pareille grandeur à celui d’où il sortait, mais orné de diverses peintures des plus excellents maîtres, et tout autrement enrichi de vases de l’un et de l’autre métal, de tapis de pied et d’autres meubles plus précieux. Il y avait dans ce salon sept troupes de musiciennes, autres que celles qui étaient dans le premier salon, et ces sept troupes, ou plutôt ces sept chœurs de musique, commencèrent un nouveau concert dès que Abou-Hassan parut. Le salon était orné de sept autres grands lustres, et la table au milieu se trouva couverte de sept grands bassins d’or remplis en pyramides de toute sorte de fruits de la saison, les plus beaux, les mieux choisis et les plus exquis, et à l’entour sept autres jeunes dames, chacune avec un éventail à la main, qui surpassaient les premières en beauté.

 

Ces nouveaux objets jetèrent Abou-Hassan dans une admiration plus grande qu’auparavant, et firent qu’en s’arrêtant il donna des marques plus sensibles de sa surprise et de son étonnement. Il s’avança enfin jusqu’à la table, et après qu’il s’y fut assis et qu’il eut contemplé les sept dames à son aise, l’une après l’autre, avec un embarras qui marquait qu’il ne savait à laquelle il devait donner la préférence, il leur ordonna de quitter chacune leur éventail, de se mettre à table et de manger avec lui, en disant que la chaleur n’était pas assez incommode pour avoir besoin de leur ministère.

 

Quand les dames se furent placées à la droite et à la gauche d’Abou-Hassan, il voulut avant toutes choses savoir comment elles s’appelaient, et il apprit qu’elles avaient chacune un nom différent des noms des sept dames du premier salon, et que ces noms signifiaient de même quelque perfection de l’âme ou de l’esprit qui les distinguait les unes d’avec les autres. Cela lui plut extrêmement, et il le fit connaître par les bons mots qu’il dit encore à cette occasion, en leur présentant, l’une après l’autre, des fruits de chaque bassin. « Mangez cela pour l’amour de moi, dit-il à Chaîne des Cœurs, qu’il avait à sa droite, en lui présentant une figue, et rendez plus supportables les chaînes que vous me faites porter depuis le moment que je vous ai vue. » Et en présentant un raisin à Tourment de l’Âme : « Prenez ce raisin, dit-il, à la charge que vous ferez cesser bientôt les tourments que j’endure pour l’amour de vous ; » et ainsi des autres dames. Et par ces endroits, Abou-Hassan faisait que le calife, qui était fort attaché à toutes ses actions et à toutes ses paroles, se savait bon gré de plus en plus d’avoir trouvé en lui un homme qui le divertissait si agréablement et qui lui avait donné lieu d’imaginer le moyen de le connaître plus à fond.

 

Quand Abou-Hassan eut mangé de tous les fruits qui étaient dans les bassins ce qu’il lui plut selon son goût, il se leva, et aussitôt Mesrour, qui ne l’abandonnait pas, marcha encore devant lui et l’introduisit dans un troisième salon, orné, meublé et enrichi aussi magnifiquement que les deux premiers.

 

Abou-Hassan y trouva sept autres chœurs de musique et sept autres dames, autour d’une table couverte de sept bassins d’or remplis de confitures liquides de différentes couleurs et de plusieurs façons. Après avoir jeté les yeux de tout côté avec une nouvelle admiration, il s’avança jusqu’à la table, au bruit harmonieux des sept chœurs de musique, qui cessa dès qu’il s’y fut mis. Les sept dames s’y mirent aussi à ses côtés, par son ordre, et comme il ne pouvait leur faire la même honnêteté de les servir qu’il avait faite aux autres, il les pria de se choisir elles-mêmes les confitures qui seraient le plus à leur goût. Il s’informa aussi de leurs noms, qui ne lui plurent pas moins que les noms des autres dames, par leur diversité, et qui lui fournirent une nouvelle matière de s’entretenir avec elles et de leur dire des douceurs qui leur firent autant de plaisir qu’au calife, qui ne perdait rien de tout ce qu’il disait.

 

Le jour commençait à finir lorsque Abou-Hassan fut conduit dans le quatrième salon. Il était orné, comme les autres, des meubles les plus magnifiques et les plus précieux. Il y avait aussi sept grands lustres d’or qui se trouvèrent remplis de bougies allumées, et tout le salon éclairé par une quantité prodigieuse de lumières qui faisaient un effet merveilleux et surprenant. On n’avait rien vu de pareil dans les trois autres, parce qu’il n’en avait pas été besoin. Abou-Hassan trouva encore dans ce dernier salon, comme il avait trouvé dans les trois autres, sept nouveaux chœurs de musiciennes, qui concertaient toutes ensemble d’une manière plus gaie que dans les autres salons, et qui semblaient inspirer une plus grande joie. Il y vit aussi sept autres dames qui étaient debout autour d’une table, aussi couverte de sept bassins d’or remplis de gâteaux feuilletés, de toutes sortes de confitures sèches et de toutes autres choses propres à exciter à boire. Mais ce que Abou-Hassan y aperçut, qu’il n’avait point vu aux autres salons, c’était un buffet chargé de sept flacons d’argent pleins d’un vin des plus exquis, et de sept verres de cristal de roche, d’un très-beau travail, auprès de chaque flacon.

 

Jusque-là, c’est-à-dire dans les trois premiers salons, Abou-Hassan n’avait bu que de l’eau, selon la coutume qui s’observe à Bagdad, aussi bien parmi le peuple et dans les ordres supérieurs qu’à la cour du calife, où l’on ne boit le vin ordinairement que le soir. Tous ceux qui en usent autrement sont regardés comme des débauchés, et ils n’osent se montrer de jour. Cette coutume est d’autant plus louable qu’on a besoin de tout son bon sens dans la journée pour vaquer aux affaires, et que par-là, comme on ne boit du vin que le soir, on ne voit pas d’ivrognes en plein jour causer du désordre dans les rues de cette ville.

 

Abou-Hassan entra donc dans ce quatrième salon, et il s’avança jusqu’à la table. Quand il s’y fut assis, il demeura un grand espace de temps, comme en extase, à admirer les sept dames qui étaient autour de lui, et les trouva plus belles que celles qu’il avait vues dans les autres salons. Il eut envie de savoir les noms de chacune en particulier. Mais comme le grand bruit de la musique, et surtout des tambours de basque dont on jouait à chaque chœur, ne lui permettait pas de se faire entendre, il frappa des mains pour la faire cesser, et aussitôt il se fit un grand silence.

 

Alors, en prenant par la main la dame qui était plus près de lui, à sa droite, il la fit asseoir, et après lui avoir présenté d’un gâteau feuilleté, il lui demanda comment elle s’appelait. « Commandeur des croyants, répondit la dame, mon nom est Bouquet de Perles. – On ne pouvait vous donner un nom plus convenable, reprit Abou-Hassan, et qui fît mieux connaître ce que vous valez. Sans blâmer néanmoins celui qui vous l’a donné, je trouve que vos belles dents effacent la plus belle eau de toutes les perles qui soient au monde. Bouquet de Perles, ajouta-t-il, puisque c’est votre nom, obligez-moi de prendre un verre et de m’apporter à boire de votre belle main. »

 

La dame alla aussitôt au buffet, et revint avec un verre plein de vin qu’elle présenta à Abou-Hassan d’un air tout gracieux. Il le prit avec plaisir, et en la regardant passionnément : « Bouquet de Perles, lui dit-il, je bois à votre santé. Je vous prie de vous en verser autant et de me faire raison. » Elle courut vite au buffet et revint le verre à la main ; mais, avant de boire, elle chanta une chanson qui ne le ravit pas moins par sa nouveauté que par les charmes d’une voix qui le surprit encore davantage.

 

Abou-Hassan, après avoir bu, choisit ce qui lui plut dans les bassins et le présenta à une autre dame qu’il fit asseoir auprès de lui. Il lui demanda aussi son nom. Elle répondit qu’elle s’appelait Étoile du Matin. « Vos beaux yeux, reprit-il, ont plus d’éclat et de brillant que l’étoile dont vous portez le nom. Allez, et faites-moi le plaisir de m’apporter à boire. » Ce qu’elle fit sur-le-champ de la meilleure grâce du monde. Il en usa de même envers la troisième dame, qui se nommait Lumière du Jour, et de même jusqu’à la septième, qui toutes lui versèrent à boire, avec une satisfaction extrême du calife.

 

Quand Abou-Hassan eut achevé de boire autant de coups qu’il y avait de dames, Bouquet de Perles, la première à qui il s’était adressé, alla au buffet, prit un verre, qu’elle remplit de vin après y avoir jeté une pincée de la poudre dont le calife s’était servi le jour précédent, et vint le lui présenter. « Commandeur des croyants, lui dit-elle, je supplie Votre Majesté, par l’intérêt que je prends à la conservation de sa santé, de prendre ce verre de vin et de me faire la grâce, avant de le boire, d’entendre une chanson, laquelle, si j’ose me flatter, ne lui déplaira pas. Je ne l’ai faite que d’aujourd’hui, et je ne l’ai encore chantée à qui que ce soit.

 

« – Je vous accorde cette grâce avec plaisir, lui dit Abou-Hassan en prenant le verre qu’elle lui présentait, et je vous ordonne, en qualité de commandeur des croyants, de me la chanter, persuadé que je suis qu’une belle personne comme vous n’en peut faire que de très-agréables et pleines d’esprit. » La dame prit un luth, et elle chanta la chanson en accordant sa voix au son de cet instrument avec tant de justesse, de grâce et d’expression, qu’elle tint Abou-Hassan comme en extase depuis le commencement jusqu’à la fin. Il la trouva si belle qu’il la lui fit répéter une seconde fois, et il n’en fut pas moins charmé que la première fois.

 

Quand la dame eut achevé, Abou-Hassan, qui voulait la louer comme elle le méritait, vida le verre auparavant tout d’un trait, et puis, tournant la tête du côté de la dame comme pour lui parler, il en fut empêché par la poudre, qui fit son effet si subitement qu’il ne fit qu’ouvrir la bouche en bégayant. Aussitôt ses yeux se fermèrent, et en laissant tomber sa tête jusque sur la table, comme un homme accablé de sommeil, il s’endormit aussi profondément qu’il avait fait le jour précédent, environ à la même heure, quand le calife lui eut fait prendre de la même poudre ; et dans le même instant une des dames qui était auprès de lui fut assez diligente pour recevoir le verre, qu’il laissa tomber de sa main. Le calife, qui s’était donné lui-même ce divertissement avec une satisfaction au-delà de ce qu’il s’en était promis, et qui avait été spectateur de cette dernière scène aussi bien que de toutes les autres qu’Abou-Hassan lui avait données, sortit de l’endroit où il était et parut dans le salon tout joyeux d’avoir si bien réussi dans ce qu’il avait imaginé. Il commanda premièrement qu’on dépouillât Abou-Hassan de l’habit de calife dont on l’avait revêtu le matin, et qu’on lui remît celui dont il était habillé il y avait vingt-quatre heures, quand l’esclave qui l’accompagnait l’avait apporté en son palais. Il fit appeler ensuite le même esclave, et quand il se fut présenté : « Reprends cet homme, lui dit-il, et reporte-le chez lui sur son sofa, sans faire de bruit, et en le retirant de même, laisse la porte ouverte. »

 

L’esclave prit Abou-Hassan, l’emporta par la porte secrète du palais, le remit chez lui comme le calife lui avait ordonné, et revint en diligence lui rendre compte de ce qu’il avait fait. « Abou-Hassan, dit alors le calife, avait souhaité d’être calife pendant un jour seulement, pour châtier l’iman de la mosquée de son quartier et les quatre scheikhs ou vieillards, dont la conduite ne lui plaisait pas : je lui ai procuré le moyen de se satisfaire, et il doit être content de cet article. »

 

Abou-Hassan, remis sur son sofa par l’esclave, dormit jusqu’au lendemain fort tard, et il ne s’éveilla que quand la poudre qu’on avait jetée dans le dernier verre qu’il avait bu eut fait tout son effet. Alors, en ouvrant les yeux, il fut fort surpris de se voir chez lui. « Bouquet de Perles, Étoile du Matin, Aube du Jour, Bouche de Corail, Face de Lune, s’écria-t-il en appelant les dames du palais qui lui avaient tenu compagnie, chacune par leur nom, autant qu’il put s’en souvenir, où êtes-vous ? Venez, approchez. »

 

Abou-Hassan criait de toute sa force. Sa mère, qui l’entendit de son appartement, accourut au bruit, et en entrant dans sa chambre : « Qu’avez-vous donc, mon fils ? lui demanda-t-elle. Que vous est-il arrivé ? »

 

À ces paroles, Abou-Hassan leva la tête, et en regardant sa mère fièrement et avec mépris : « Bonne femme, lui demanda-t-il à son tour, qui est donc celui que tu appelles ton fils ?

 

« – C’est vous-même, répondit la mère avec beaucoup de douceur. N’êtes-vous pas Abou-Hassan, mon fils ? Ce serait la chose du monde la plus singulière que vous l’eussiez oublié en si peu de temps.

 

« – Moi, ton fils ! vieille exécrable ! reprit Abou-Hassan : tu ne sais ce que tu dis, et tu es une menteuse. Je ne suis pas l’Abou-Hassan que tu dis, je suis le commandeur des croyants.

 

« – Taisez-vous, mon fils, repartit la mère ; vous n’êtes pas sage. On vous prendrait pour un fou si l’on vous entendait.

 

« – Tu es une vieille folle toi-même, répliqua Abou-Hassan, et je ne suis pas fou, comme tu le dis. Je te répète que je suis le commandeur des croyants et le vicaire en terre du maître des deux mondes.

 

« – Ah ! mon fils, s’écria la mère, est-il possible que je vous entende proférer des paroles qui marquent une si grande aliénation d’esprit ! Quel malin génie vous obsède, pour vous faire tenir un semblable discours ? Que la bénédiction de Dieu soit sur vous, et qu’il vous délivre de la malignité de Satan ! Vous êtes mon fils Abou-Hassan, et je suis votre mère. »

 

Après lui avoir donné toutes les marques qu’elle put imaginer pour le faire rentrer en lui-même et lui faire voir qu’il était dans l’erreur : « Ne voyez-vous pas, continua-t-elle, que cette chambre où vous êtes est la vôtre, et non pas la chambre d’un palais digne d’un commandeur des croyants, et que vous ne l’avez pas abandonnée depuis que vous êtes au monde, en demeurant inséparablement avec moi ? Faites bien réflexion à tout ce que je vous dis, et ne vous allez pas mettre dans l’imagination des choses qui ne sont pas et qui ne peuvent pas être : encore une fois, mon fils, pensez-y sérieusement. »

 

Abou-Hassan entendit paisiblement ces remontrances de sa mère, et, les yeux baissés et la main au bas du visage, comme un homme qui rentre en lui-même pour examiner la vérité de tout ce qu’il voit et de tout ce qu’il entend : « Je crois que vous avez raison, » dit-il à sa mère. Quelques moments après, en revenant comme d’un profond sommeil, sans pourtant changer de posture : « Il me semble, dit-il, que je suis Abou-Hassan, que vous êtes ma mère et que je suis dans ma chambre. Encore une fois, ajouta-t-il en jetant les yeux sur lui et sur tout ce qui se présentait à sa vue, je suis Abou-Hassan, je n’en doute plus, et je m’étais mis cette rêverie dans la tête. »

 

La mère crut de bonne foi que son fils était guéri du trouble qui agitait son esprit et qu’elle attribuait à un songe. Elle se préparait même à en rire avec lui et à l’interroger sur ce songe, quand tout à coup il se mit sur son séant, et en la regardant de travers : « Vieille sorcière, vieille magicienne, dit-il, tu ne sais ce que tu dis : je ne suis pas ton fils et tu n’es pas ma mère. Tu te trompes toi-même et tu veux m’en faire accroire. Je te dis que je suis le commandeur des croyants, et tu ne me persuaderas pas le contraire.

 

« – De grâce, mon fils, recommandez-vous à Dieu et abstenez-vous de tenir ce langage, de crainte qu’il ne vous arrive quelque malheur. Parlons plutôt d’autre chose, et laissez-moi vous raconter ce qui arriva hier dans notre quartier à l’iman de notre mosquée et à quatre scheikhs de nos voisins. Le juge de police les fit prendre, et après leur avoir fait donner, en sa présence, à chacun je ne sais combien de coups de nerf de bœuf, il fit publier par un crieur que c’était là le châtiment de ceux qui se mêlaient des affaires qui ne les regardaient pas et qui se faisaient une occupation de jeter le trouble dans les familles de leurs voisins. Ensuite il les fit promener par tous les quartiers de la ville avec le même cri, et leur fit défense de remettre jamais le pied dans notre quartier. »

 

La mère d’Abou-Hassan, qui ne pouvait s’imaginer que son fils eût eu quelque part à l’aventure qu’elle lui racontait, avait exprès changé de discours et regardé le récit de cette affaire comme un moyen capable d’effacer l’impression fantastique où elle le voyait d’être le commandeur des croyants.

 

Mais il en arriva tout autrement, et ce récit, loin d’effacer l’idée qu’il avait toujours d’être le commandeur des croyants, ne servit qu’à la lui rappeler et à la graver d’autant plus profondément dans son imagination, qu’en effet elle n’était pas fantastique, mais réelle.

 

Aussi, dès qu’Abou-Hassan eut entendu ce récit : « Je ne suis plus ton fils ni Abou-Hassan, reprit-il : je suis certainement le commandeur des croyants ; je ne puis plus en douter après ce que tu viens de me raconter toi-même. Apprends que c’est par mes ordres que l’iman et les quatre scheikhs ont été châtiés de la manière que tu m’as dit. Je suis donc véritablement le commandeur des croyants, te dis-je, et cesse de me dire que c’est un rêve. Je ne dors pas, et j’étais aussi éveillé que je le suis en ce moment que je te parle. Tu me fais plaisir de me confirmer ce que le juge de police, à qui j’en avais donné l’ordre, m’en a rapporté, c’est-à-dire que mon ordre a été exécuté ponctuellement, et j’en suis d’autant plus réjoui que cet iman et ces quatre scheikhs sont de francs hypocrites. Je voudrais bien savoir qui m’a apporté en ce lieu-ci. Dieu soit loué de tout : ce qu’il y a de vrai, c’est que je suis très-certainement le commandeur des croyants, et toutes tes raisons ne me persuaderont pas le contraire. »

 

La mère, qui ne pouvait deviner ni même s’imaginer pourquoi son fils soutenait si fortement et avec tant d’assurance qu’il était le commandeur des croyants, ne douta plus qu’il n’eût perdu l’esprit en lui entendant dire des choses qui étaient dans son esprit au-delà de toute croyance, quoiqu’elles eussent leur fondement dans celui d’Abou-Hassan. Dans cette pensée : « Mon fils, lui dit-elle, je prie Dieu qu’il ait pitié de vous et qu’il vous fasse miséricorde. Cessez, mon fils, de tenir un discours si dépourvu de bon sens. Adressez-vous à Dieu ; demandez-lui qu’il vous pardonne et vous fasse la grâce de parler comme un homme raisonnable. Que dirait-on de vous si l’on vous entendait parler ainsi ? Ne savez-vous pas que les murailles ont des oreilles ? »

 

De si belles remontrances, loin d’adoucir l’esprit d’Abou-Hassan, ne servirent qu’à l’aigrir encore davantage. Il s’emporta contre sa mère avec plus de violence. « Vieille, lui dit-il, je t’ai déjà avertie de te taire. Si tu continues davantage, je me lèverai et je te traiterai de manière que tu t’en ressentiras tout le reste de tes jours. Je suis le calife, le commandeur des croyants, et tu dois me croire quand je le dis. »

 

Alors la bonne dame, qui vit que Abou-Hassan s’égarait de plus en plus de son bon sens plutôt que d’y rentrer, s’abandonna aux pleurs et aux larmes, et en se frappant le visage et la poitrine, elle faisait des exclamations qui marquaient son étonnement et sa profonde douleur de voir son fils dans une si terrible aliénation d’esprit.

 

Abou-Hassan, au lieu de s’apaiser et de se laisser toucher par les larmes de sa mère, s’oublia lui-même, au contraire, jusqu’à perdre envers elle le respect que la nature lui inspirait. Il se leva brusquement, il se saisit d’un bâton, et en venant à elle la main levée, comme un furieux : « Maudite vieille, lui dit-il dans son extravagance, et d’un ton à donner de la terreur à tout autre qu’à une mère pleine de tendresse pour lui, dis-moi tout à l’heure qui je suis !

 

« – Mon fils, répondit la mère en le regardant tendrement, bien loin de s’effrayer, je ne vous crois pas abandonné de Dieu jusqu’au point de ne pas connaître celle qui vous a mis au monde, et de vous méconnaître vous-même. Je ne feins pas de vous dire que vous êtes mon fils Abou-Hassan et que vous avez grand tort de vous arroger un titre qui n’appartient qu’au calife Haroun Alraschid, votre souverain seigneur et le mien, pendant que ce monarque nous comble de biens, vous et moi, par le présent qu’il m’envoya hier. En effet, il faut que vous sachiez que le grand vizir Giafar prit la peine de venir hier me trouver, et qu’en me mettant entre les mains une bourse de mille pièces d’or, il me dit de prier Dieu pour le commandeur des croyants, qui me faisait ce présent. Et cette libéralité, ne vous regarde-t-elle pas plutôt que moi, qui n’ai plus que deux jours à vivre ? »

 

À ces paroles, Abou-Hassan ne se posséda plus. Les circonstances de la libéralité du calife, que sa mère venait de lui raconter, lui marquaient qu’il ne se trompait pas et lui persuadaient plus que jamais qu’il était le calife, puisque le vizir n’avait porté la bourse que par son ordre. « Hé bien ! vieille sorcière, s’écria-t-il, seras-tu convaincue quand je te dirai que c’est moi qui t’ai envoyé ces mille pièces d’or par mon grand vizir Giafar, qui n’a fait qu’exécuter l’ordre que je lui avais donné en qualité de commandeur des croyants ? Cependant, au lieu de me croire, tu ne cherches qu’à me faire perdre l’esprit par tes contradictions, et en me soutenant avec opiniâtreté que je suis ton fils. Mais je ne laisserai pas longtemps ta malice impunie. » En achevant ces paroles, dans l’excès de sa frénésie, il fut assez dénaturé pour la maltraiter impitoyablement avec le bâton qu’il tenait à la main.

 

La pauvre mère, qui n’avait pas cru que son fils passerait si promptement des menaces aux actions, en se sentant frapper, se mit à crier de toute sa force au secours ; et jusqu’à ce que les voisins fussent accourus, Abou-Hassan ne cessait de frapper, en lui demandant à chaque coup : « Suis-je commandeur des croyants ? » À quoi la mère répondait toujours ces tendres paroles : « Vous êtes mon fils. »

 

La fureur d’Abou-Hassan commençait un peu à se ralentir quand les voisins arrivèrent dans sa chambre. Le premier qui se présenta se mit aussitôt entre sa mère et lui, et, après lui avoir arraché son bâton de la main : « Que faites-vous donc, Abou-Hassan ? lui dit-il. Avez-vous perdu la crainte de Dieu et la raison ? Jamais un fils bien né comme vous a-t-il osé lever la main sur sa mère ? et n’avez-vous point de honte de maltraiter ainsi la vôtre, elle qui vous aime si tendrement ? »

 

Abou-Hassan, encore tout plein de sa fureur, regarda celui qui lui parlait sans lui rien répondre, et en jetant en même temps ses yeux égarés sur chacun des autres voisins qui l’accompagnaient : « Quel est cet Abou-Hassan dont vous parlez ? leur demanda-t-il. Est-ce moi que vous appelez de ce nom ? »

 

Cette demande déconcerta un peu les voisins. « Comment ! repartit celui qui venait de lui parler, vous ne reconnaissez donc pas la femme que voilà pour celle qui vous a élevé et avec qui nous vous avons toujours vu demeurer, en un mot pour votre mère ? – Vous êtes des impertinents, répliqua Abou-Hassan ; je ne la connais pas, ni vous non plus, et je ne veux pas vous connaître. Je ne suis pas Abou-Hassan, je suis le commandeur des croyants, et si vous l’ignorez, je vous le ferai apprendre à vos dépens. »

 

À ce discours d’Abou-Hassan, les voisins ne doutèrent plus de l’aliénation de son esprit, et pour empêcher qu’il ne se portât à des excès semblables à ceux qu’il venait de commettre contre sa mère, ils se saisirent de sa personne malgré sa résistance, et ils le lièrent de manière qu’ils lui ôtèrent l’usage des bras, des mains et des pieds. En cet état et hors d’apparence de pouvoir nuire, ils ne jugèrent pas cependant à propos de le laisser seul avec sa mère. Deux de la compagnie se détachèrent et allèrent en diligence à l’hôpital des fous avertir le concierge de ce qui se passait. Il y vint aussitôt avec les voisins, accompagné d’un bon nombre de ses gens, chargés de chaînes, de menottes et d’un nerf de bœuf.

 

À leur arrivée, Abou-Hassan, qui ne s’attendait à rien moins qu’à un appareil si affreux, fit de grands efforts pour se débarrasser ; mais le concierge, qui s’était fait donner le nerf de bœuf, le mit bientôt à la raison par deux ou trois coups bien appliqués qu’il lui en déchargea sur les épaules. Ce traitement fut si sensible à Abou-Hassan qu’il se contint, et que le concierge et ses gens firent de lui ce qu’ils voulurent. Ils le chargèrent de chaînes et lui appliquèrent les menottes et les entraves, et quand ils eurent achevé, ils le tirèrent hors de chez lui et le conduisirent à l’hôpital des fous.

 

Abou-Hassan ne fut pas plutôt dans la rue qu’il se trouva environné d’une grande foule de peuple. L’un lui donnait un coup de poing, un autre un soufflet, et d’autres le chargeaient d’injures, en le traitant de fou, d’insensé et d’extravagant.

 

À tous ces mauvais traitements : « Il n’y a, disait-il, de grandeur et de force qu’en Dieu très-haut et tout-puissant. On veut que je sois fou, quoique je sois dans mon bon sens : je souffre cette injure et toutes ces indignités pour l’amour de Dieu. »

 

Abou-Hassan fut conduit de cette manière jusqu’à l’hôpital des fous. On l’y logea et on l’attacha dans une cage de fer, et avant de l’y enfermer, le concierge, endurci à cette terrible exécution, le régala sans pitié de cinquante coups de nerf de bœuf sur les épaules et sur le dos, et continua plus de trois semaines à lui faire le même régal chaque jour, en lui répétant ces mêmes mots chaque fois : « Reviens en ton bon sens, et dis si tu es encore le commandeur des croyants.

 

« – Je n’ai pas besoin de ton conseil, répondait Abou-Hassan ; je ne suis pas fou ; mais si j’avais à le devenir, rien ne serait plus capable de me jeter dans une si grande disgrâce que les coups dont tu m’assommes.