Traduit par Antoine Galland

 

 

 

LES MILLE ET UNE NUITS

 

 

 

Tome troisième

 

 

 

(1704)

 

 

 

 

 

 

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Table des matières

 

HISTOIRE DU DORMEUR ÉVEILLÉ. 3

HISTOIRE D’ALADDIN, OU LA LAMPE MERVEILLEUSE. 101

AVENTURES DU CALIFE HAROUN ALRASCHID. 233

HISTOIRE DE L’AVEUGLE BABA-ABDALLA. 238

HISTOIRE DE SIDI NOUMAN. 252

HISTOIRE DE COGIA HASSAN ALHABBAL. 269

SUITE DE L’HISTOIRE DE COGIA HASSAN ALHABBAL. 279

HISTOIRE D’ALI BABA ET DE QUARANTE VOLEURS EXTERMINÉS PAR UNE ESCLAVE. 306

HISTOIRE D’ALI COGIA, MARCHAND DE BAGDAD. 351

HISTOIRE DU CHEVAL ENCHANTÉ. 367

HISTOIRE DU PRINCE AHMED ET DE LA FÉE PARI-BANOU. 410

HISTOIRE DE DEUX SŒURS JALOUSES DE LEUR CADETTE. 479

À propos de cette édition électronique. 536

 

HISTOIRE DU DORMEUR ÉVEILLÉ.

Sous le règne du calife Haroun Alraschid, il y avait à Bagdad un marchand fort riche, dont la femme était déjà vieille. Ils avaient un fils unique nommé Abou-Hassan, âgé d’environ trente ans, qui avait été élevé dans une grande retenue de toutes choses.

 

Le marchand mourut. Abou-Hassan, qui se vit seul héritier, se mit en possession des grandes richesses que son père avait amassées pendant sa vie avec beaucoup d’épargne, et avec un grand attachement à son négoce. Le fils, qui avait des vues et des inclinations différentes de celles de son père, en usa aussi tout autrement. Comme son père ne lui avait donné d’argent pendant sa jeunesse que ce qui suffisait précisément pour son entretien, et qu’il avait toujours porté envie aux jeunes gens de son âge qui n’en manquaient pas, et qui ne se refusaient aucun des plaisirs auxquels la jeunesse ne s’abandonne que trop aisément, il résolut de se signaler à son tour en faisant des dépenses proportionnées aux grands biens dont la fortune venait de le favoriser. Pour cet effet, il partagea son bien en deux parts : l’une fut employée en acquisitions de terres à la campagne et de maisons dans la ville, dont il se fit un revenu suffisant pour vivre à son aise, avec promesse de ne point toucher aux sommes qui en reviendraient, mais de les amasser à mesure qu’il les recevrait. L’autre moitié, qui consistait en une somme considérable en argent comptant, fut destinée à réparer tout le temps qu’il croyait avoir perdu sous la dure contrainte où son père l’avait retenu jusqu’à sa mort. Mais il se fit une loi indispensable, qu’il se promit à lui-même de garder inviolablement, de ne rien dépenser au-delà de cette somme dans le dérèglement de vie qu’il s’était proposé.

 

Dans ce dessein, Abou-Hassan se fit en peu de jours une société de gens à peu près de son âge et de sa condition, et il ne songea plus qu’à leur faire passer le temps très-agréablement. Pour cet effet, il ne se contenta pas de les bien régaler les jours et les nuits, et de leur faire des festins splendides, où les mets les plus délicats et les vins les plus exquis étaient servis en abondance ; il y joignit encore la musique en y appelant les meilleures voix de l’un et de l’autre sexe. La jeune bande, de son côté, le verre à la main, mêlait quelquefois ses chansons à celles des musiciens, et tous ensemble ils semblaient s’accorder avec tous les instruments de musique dont ils étaient accompagnés. Ces fêtes étaient ordinairement terminées par des bals où les meilleurs danseurs et baladins de l’un et de l’autre sexe de la ville de Bagdad étaient appelés. Tous ces divertissements, renouvelés chaque jour par des plaisirs nouveaux, jetèrent Abou-Hassan dans des dépenses si prodigieuses qu’il ne put continuer une si grande profusion au-delà d’une année. La grosse somme qu’il avait consacrée à cette prodigalité et l’année finirent ensemble. Dès qu’il eut cessé de tenir table, ses amis disparurent : il ne les rencontrait pas même en quelque endroit qu’il allât. En effet, ils le fuyaient dès qu’ils l’apercevaient, et si par hasard il en joignait quelqu’un, et qu’il voulût l’arrêter, il s’excusait sur différents prétextes.

 

Abou-Hassan fut plus sensible à la conduite étrange de ses amis, qui l’abandonnaient avec tant d’indignité et d’ingratitude après toutes les démonstrations et les protestations d’amitié qu’ils lui avaient faites, et d’avoir pour lui un attachement inviolable, qu’à tout l’argent qu’il avait dépensé avec eux si mal à propos. Triste, rêveur, la tête baissée, et avec un visage sur lequel un morne chagrin était dépeint, il entra dans l’appartement de sa mère, et il s’assit sur le bout du sofa, assez éloigne d’elle.

 

« Qu’avez-vous donc, mon fils ? lui demanda sa mère en le voyant en cet état. Pourquoi êtes-vous si changé, si abattu et si différent de vous-même ? Quand vous auriez perdu tout ce que vous avez au monde, vous ne seriez pas fait autrement. Je sais la dépense effroyable que vous avez faite, et depuis que vous vous y êtes abandonné, je veux croire qu’il ne vous reste pas grand argent. Vous étiez maître de votre bien, et si je ne me suis point opposée à votre conduite déréglée, c’est que je savais la sage précaution que vous aviez prise de conserver la moitié de votre bien. Après cela, je ne vois pas ce qui peut vous avoir plongé dans cette profonde mélancolie. »

 

Abou-Hassan fondit en larmes à ces paroles, et au milieu de ses pleurs et de ses soupirs : « Ma mère, s’écria-t-il, je connais enfin par une expérience bien douloureuse combien la pauvreté est insupportable. Oui, je sens vivement que comme le coucher du soleil nous prive de la splendeur de cet astre, de même la pauvreté nous ôte toute sorte de joie. C’est elle qui fait oublier entièrement toutes les louanges qu’on nous donnait et tout le bien que l’on disait de nous avant d’y être tombés : elle nous réduit à ne marcher qu’en prenant des mesures pour ne pas être remarqués, et à passer les nuits en versant des larmes de sang. En un mot, celui qui est pauvre n’est plus regardé, même par ses parents et par ses amis, que comme un étranger. Vous savez, ma mère, poursuivit-il, de quelle manière j’en ai usé avec mes amis depuis un an. Je leur ai fait toute la bonne chère que j’ai pu imaginer, jusqu’à m’épuiser ; et aujourd’hui, que je n’ai plus de quoi la continuer, je m’aperçois qu’ils m’ont tous abandonné. Quand je dis que je n’ai plus de quoi continuer à leur faire bonne chère, j’entends parler de l’argent que j’avais mis à part pour l’employer à l’usage que j’en ai fait. Pour ce qui est de mon revenu, je rends grâces à Dieu de m’avoir inspiré de le réserver, sous la condition et sous le serment que j’ai fait de n’y pas toucher pour le dissiper si follement. Je l’observerai ce serment, et je sais le bon usage que je ferai de ce qui me reste si heureusement. Mais auparavant, je veux éprouver jusqu’à quel point mes amis, s’ils méritent d’être appelés de ce nom, pousseront leur ingratitude. Je veux les voir tous l’un après l’autre, et quand je leur aurai représenté les efforts que j’ai faits pour l’amour d’eux, je les solliciterai de me faire entre eux une somme qui serve en quelque façon à me relever de l’état malheureux où je me suis réduit pour leur faire plaisir. Mais je ne veux faire ces démarches, comme je vous ai déjà dit, que pour voir si je trouverai en eux quelque sentiment de reconnaissance.

 

« – Mon fils, reprit la mère d’Abou-Hassan, je ne prétends pas vous dissuader d’exécuter votre dessein ; mais je puis vous dire par avance que votre espérance est mal fondée. Croyez-moi, quoi que vous puissiez faire, il est inutile que vous en veniez à cette épreuve : vous ne trouverez de secours qu’en ce que vous vous êtes réservé par-devers vous. Je vois bien que vous ne connaissiez pas encore ces amis, qu’on appelle vulgairement de ce nom parmi les gens de votre sorte ; mais vous allez les connaître. Dieu veuille que ce soit de la manière que je le souhaite, c’est-à-dire pour votre bien ! – Ma mère, repartit Abou-Hassan, je suis bien persuadé de la vérité de ce que vous me dites : je serai plus certain d’un fait qui me regarde de si près quand je me serai éclairci par moi-même de leur lâcheté et de leur insensibilité. »

 

Abou-Hassan partit à l’heure même, et il prit si bien son temps qu’il trouva tous ses amis chez eux. Il leur représenta le grand besoin où il était, et il les pria de lui ouvrir leur bourse pour le secourir efficacement. Il promit même de s’engager envers chacun d’eux en particulier, de leur rendre les sommes qu’ils lui auraient prêtées dès que ses affaires seraient rétablies, sans néanmoins leur faire connaître que c’était en grande partie à leur considération qu’il s’était si fort incommodé, afin de les piquer davantage de générosité. Il n’oublia pas de les leurrer aussi de l’espérance de recommencer un jour avec eux la bonne chère qu’il leur avait déjà faite.

 

Aucun de ses amis de bouteille ne fut touché des vives couleurs dont l’affligé Abou-Hassan se servit pour tâcher de les persuader. Il eut même la mortification de voir que plusieurs lui dirent nettement qu’ils ne le connaissaient pas, et qu’ils ne se souvenaient pas même de l’avoir vu. Il revînt chez lui le cœur pénétré de douleur et d’indignation. « Ah, ma mère ! s’écria-t-il en rentrant dans son appartement, vous me l’aviez bien dit, au lieu d’amis, je n’ai trouvé que des perfides, des ingrats et des méchants, indignes de mon amitié. C’en est fait, je renonce à la leur, et je vous promets de ne les revoir jamais. »

 

Abou-Hassan demeura ferme dans sa résolution de tenir sa parole. Pour cet effet il prit les précautions les plus convenables pour en éviter les occasions, et afin de ne plus tomber dans le même inconvénient, il promit avec serment de ne donner à manger de sa vie à aucun homme de Bagdad. Ensuite il tira le coffre-fort où était l’argent de son revenu du lieu où il l’avait mis en réserve, et il le mit à la place de celui qu’il venait de vider. Il résolut de n’en tirer pour la dépense de chaque jour qu’une somme réglée et suffisante pour régaler honnêtement une seule personne avec lui à souper. Il fit encore serment que cette personne ne serait pas de Bagdad, mais un étranger qui y serait arrivé le même jour, et qu’il le renverrait le lendemain matin, après lui avoir donné le couvert une nuit seulement.

 

Selon ce projet, Abou-Hassan avait soin lui-même, chaque matin, de faire la provision nécessaire pour ce régal, et vers la fin du jour, il allait s’asseoir au bout du pont de Bagdad, et dès qu’il voyait un étranger, de quelque état ou condition qu’il fût, il l’abordait civilement et l’invitait de même à lui faire l’honneur de venir souper et loger chez lui pour la première nuit de son arrivée, et après l’avoir informé de la loi qu’il s’était faite et de la condition qu’il avait mise à son honnêteté, il l’emmenait en son logis.

 

Le repas dont Abou-Hassan régalait son hôte n’était pas somptueux, mais il y avait suffisamment de quoi se contenter. Le bon vin surtout n’y manquait pas. On faisait durer le repas jusque bien avant dans la nuit, et au lieu d’entretenir son hôte d’affaires d’état, de famille ou de négoce, comme il arrive fort souvent, il affectait au contraire de ne parler que de choses indifférentes, agréables et réjouissantes. Il était naturellement plaisant, de belle humeur et fort divertissant, et sur quelque sujet que ce fût, il savait donner à son discours un tour capable d’inspirer la joie aux plus mélancoliques.

 

En renvoyant son hôte le lendemain matin : « En quelque lieu que vous puissiez aller, lui disait Abou-Hassan, Dieu vous préserve de tout sujet de chagrin ! Quand je vous invitai hier à venir prendre un repas chez moi, je vous informai de la loi que je me suis imposée. Ainsi ne trouvez pas mauvais si je vous dis que nous ne boirons plus ensemble, et même que nous ne nous verrons plus chez moi ni ailleurs : j’ai mes raisons pour en user ainsi. Dieu vous conduise ! »

 

Abou-Hassan était exact dans l’observation de cette règle : il ne regardait plus les étrangers qu’il avait une fois reçus chez lui, et il ne leur parlait plus. Quand il les rencontrait dans les rues, dans les places ou dans les assemblées publiques, il faisait semblant de ne les pas voir, il se détournait même pour éviter qu’ils ne vinssent l’aborder, enfin il n’avait plus aucun commerce avec eux. Il y avait du temps qu’il se gouvernait de la sorte, lorsqu’un peu avant le coucher du soleil, comme il était assis, à son ordinaire, au bout du pont, le calife Haroun Alraschid vint à paraître, mais déguisé de manière qu’il ne pouvait pas le reconnaître.

 

Quoique ce monarque eût des ministres et des officiers, chefs de justice, d’une grande exactitude à bien s’acquitter de leur devoir, il voulait néanmoins prendre connaissance de toutes choses par lui-même. Dans ce dessein, comme nous l’avons déjà vu, il allait souvent, déguisé en différentes manières, par la ville de Bagdad. Il ne négligeait pas même les dehors, et à cet égard, il s’était fait une coutume d’aller chaque premier jour du mois sur les grands chemins par où on y abordait, tantôt d’un côté, tantôt d’un autre. Ce jour-là, premier du mois, il parut, déguisé en marchand de Moussoul qui venait de se débarquer de l’autre côté du pont, et suivi d’un esclave grand et puissant.

 

Comme le calife avait dans son déguisement un air grave et respectable, Abou-Hassan, qui le croyait marchand de Moussoul, se leva de l’endroit où il était assis, et après l’avoir salué d’un air gracieux et lui avoir baisé la main : « Seigneur, lui dit-il, je vous félicite de votre heureuse arrivée ; je vous supplie de me faire l’honneur de venir souper avec moi et de passer cette nuit en ma maison pour tâcher de vous remettre de la fatigue de votre voyage. » Et afin de l’obliger davantage à ne lui pas refuser la grâce qu’il lui demandait, il lui expliqua en peu de mots la coutume qu’il s’était faite de recevoir chez lui, chaque jour, autant qu’il lui serait possible et pour une nuit seulement, le premier étranger qui se présenterait à lui.

 

Le calife trouva quelque chose de si singulier dans la bizarrerie du goût d’Abou-Hassan, que l’envie lui prit de le connaître à fond. Sans sortir du caractère de marchand, il lui marqua qu’il ne pouvait mieux répondre à une si grande honnêteté, à laquelle il ne s’était pas attendu à son arrivée à Bagdad, qu’en acceptant l’offre obligeante qu’il venait de lui faire ; qu’il n’avait qu’à lui montrer le chemin et qu’il était tout prêt à le suivre.

 

Abou-Hassan, qui ne savait pas que l’hôte que le hasard venait de lui présenter était infiniment au-dessus de lui, en agit avec le calife comme avec son égal. Il le mena à sa maison et le fit entrer dans une chambre meublée fort proprement, où il lui fit prendre place sur le sofa, à l’endroit le plus honorable. Le souper était prêt et le couvert était mis. La mère d’Abou-Hassan, qui entendait fort bien la cuisine, servit trois plats, l’un au milieu, garni d’un bon chapon, cantonné de quatre gros poulets, et les deux autres à côté, qui servaient d’entrées, l’un d’une oie grasse, et l’autre de pigeonneaux en ragoût. Il n’y avait rien de plus, mais ces viandes étaient bien choisies et d’un goût délicieux.

 

Abou-Hassan se mit à table vis-à-vis de son hôte, et le calife et lui commencèrent à manger de bon appétit en prenant chacun ce qui était de son goût, sans parler et même sans boire, selon la coutume du pays. Quand ils eurent achevé de manger, l’esclave du calife leur donna à laver, et cependant la mère d’Abou-Hassan desservit et apporta le dessert, qui consistait en diverses sortes de fruits de la saison, comme raisins, pêches, pommes, poires et plusieurs sortes de pâtes d’amandes sèches. Sur la fin du jour on alluma les bougies, après quoi Abou-Hassan fit mettre les bouteilles et les tasses près de lui, et prit soin que sa mère fit souper l’esclave du calife.

 

Quand le feint marchand de Moussoul, c’est-à-dire le calife, et Abou-Hassan se furent remis à table, Abou-Hassan, avant de toucher au fruit, prit une tasse, se versa à boire le premier, et en la tenant à la main : « Seigneur, dit-il au calife, qui était, selon lui, un marchand de Moussoul, vous savez comme moi que le coq ne boit jamais qu’il n’appelle les poules pour venir boire avec lui : je vous invite donc à suivre mon exemple. Je ne sais ce que vous en pensez ; pour moi, il me semble qu’un homme qui hait le vin et qui veut faire le sage ne l’est pas. Laissons là ces sortes de gens avec leur humeur sombre et chagrine, et cherchons la joie : elle est dans la tasse, et la tasse la communique à ceux qui la vident. »

 

Pendant que Abou-Hassan buvait : « Cela me plaît, dit le calife en se saisissant de la lasse qui lui était destinée, et voilà ce qu’on appelle un brave homme. Je vous aime de cette humeur et avec cette gaieté ; j’attends que vous m’en versiez autant. »

 

Abou-Hassan n’eut pas plutôt bu, qu’en remplissant la tasse que le calife lui présentait : « Goûtez, seigneur, dit-il, vous le trouverez bon.

 

« – J’en suis bien persuadé, reprit le calife d’un air riant ; il n’est pas possible qu’un homme comme vous ne sache faire le choix des meilleures choses. »

 

Pendant que le calife buvait : « Il ne faut que vous regarder, repartit Abou-Hassan, pour s’apercevoir du premier coup d’œil que vous êtes de ces gens qui ont vu le monde et qui savent vivre. Si ma maison, ajouta-t-il en vers arabes, était capable de sentiment et qu’elle fût sensible au sujet de joie qu’elle a de vous posséder, elle le marquerait hautement, et en se prosternant devant vous, elle s’écrierait : Ah ! quel plaisir, quel bonheur, de me voir honorée de la présence d’une personne si honnête et si complaisante qu’elle ne dédaigne pas de prendre le couvert chez moi ! Enfin, seigneur, je suis au comble de la joie d’avoir fait aujourd’hui la rencontre d’un homme de votre mérite. »

 

Ces saillies d’Abou-Hassan divertissaient fort le calife, qui avait naturellement l’esprit très-enjoué, et qui se faisait un plaisir de l’exciter à boire en demandant souvent lui-même du vin, afin de le mieux connaître dans son entretien par la gaieté que le vin lui inspirerait. Pour entrer en conversation, il lui demanda comment il s’appelait, à quoi il s’occupait et de quelle manière il passait la vie. « Seigneur, répondit-il, mon nom est Abou-Hassan. J’ai perdu mon père, qui était marchand, non pas à la vérité des plus riches, mais au moins de ceux qui vivaient le plus commodément à Bagdad. En mourant il me laissa une succession plus que suffisante pour vivre sans ambition selon mon état. Comme sa conduite à mon égard avait été fort sévère, et que jusqu’à sa mort j’avais passé la meilleure partie de ma jeunesse dans une grande contrainte, je voulus tâcher de réparer le bon temps que je croyais avoir perdu.

 

« En cela néanmoins, poursuivit Abou-Hassan, je me gouvernai d’une autre manière que ne font ordinairement tous les jeunes gens. Ils se livrent à la débauche sans considération, et ils s’y abandonnent jusqu’à ce que, réduits à la dernière pauvreté, ils fassent malgré eux une pénitence forcée pendant le reste de leurs jours. Afin de ne pas tomber dans ce malheur, je partageai tout mon bien en deux parts, l’une en fonds et l’autre en argent comptant. Je destinai l’argent comptant pour les dépenses que je méditais, et je pris une ferme résolution de ne point toucher à mes revenus. Je fis une société de gens de ma connaissance et à peu près de mon âge, et sur l’argent comptant que je dépensais à pleine main, je les régalais splendidement chaque jour, de manière que rien ne manquait à nos divertissements. Mais la durée n’en fut pas longue. Je ne trouvai plus rien au fond de ma cassette à la fin de l’année, et en même temps tous mes amis de table disparurent. Je les vis l’un après l’autre, je leur représentai l’état malheureux où je me trouvais, mais aucun ne m’offrit de quoi me soulager. Je renonçai donc à leur amitié, et en me réduisant à ne plus dépenser que mon revenu, je me retranchai à n’avoir plus de société qu’avec le premier étranger que je rencontrerais chaque jour à son arrivée à Bagdad, avec cette condition de ne le régaler que ce seul jour-là. Je vous ai informé du reste, et je remercie ma bonne fortune de m avoir présenté aujourd’hui un étranger de votre mérite. »

 

Le calife, fort satisfait de cet éclaircissement, dit à Abou-Hassan : « Je ne puis assez vous louer du bon parti que vous avez pris d’avoir agi avec tant de prudence en vous jetant dans la débauche, et de vous être conduit d’une manière qui n’est pas ordinaire à la jeunesse. Je vous estime encore d’avoir été fidèle à vous-même au point que vous l’avez été. Le pas était bien glissant, et je ne puis assez admirer comment, après avoir vu la fin de votre argent comptant, vous avez eu assez de modération pour ne pas dissiper votre revenu et même votre fonds. Pour vous dire ce que j’en pense, je tiens que vous êtes le seul débauché à qui pareille chose est arrivée et à qui elle arrivera peut-être jamais. Enfin, je vous avoue que j’envie votre bonheur. Vous êtes le plus heureux mortel qu’il y ait sur la terre, d’avoir chaque jour la compagnie d’un honnête homme avec qui vous pouvez vous entretenir si agréablement, et à qui vous donnez lieu de publier partout la bonne réception que vous lui faites. Mais ni vous ni moi nous ne nous apercevons pas que c’est parler trop longtemps sans boire : buvez, et versez-m’en ensuite. » Le calife et Abou-Hassan continuèrent de boire longtemps en s’entretenant de choses très-agréables.

 

La nuit était déjà fort avancée, et le calife, en feignant d’être fort fatigué du chemin qu’il avait fait, dit à Abou-Hassan qu’il avait besoin de repos. « Je ne veux pas aussi, de mon côté, ajouta-t-il, que vous perdiez rien du vôtre pour l’amour de moi. Avant que nous nous séparions (car peut-être serai-je sorti demain de chez vous avant que vous soyez éveillé), je suis bien aise de vous marquer combien je suis sensible à votre honnêteté, à votre bonne chère, et à l’hospitalité que vous avez exercée envers moi si obligeamment. La seule chose qui me fait de la peine, c’est que je ne sais par quel endroit vous en témoigner ma reconnaissance. Je vous supplie de me le faire connaître, et vous verrez que je ne suis pas un ingrat. Il ne se peut pas faire qu’un homme comme vous n’ait quelque affaire, quelque besoin, et ne souhaite enfin quelque chose qui lui ferait plaisir. Ouvrez votre cœur et parlez-moi franchement. Tout marchand que je suis, je ne laisse pas d’être en état d’obliger par moi-même ou par l’entremise de mes amis. »

 

À ces offres du calife, que Abou-Hassan ne prenait toujours que pour un marchand : « Mon bon seigneur, reprit Abou-Hassan, je suis très-persuadé que ce n’est point par compliment que vous me faites des avances si généreuses ; mais, foi d’honnête homme, je puis vous assurer que je n’ai ni chagrin, ni affaire, ni désir, et que je ne demande rien à personne. Je n’ai pas la moindre ambition, comme je vous l’ai déjà dit, et je suis très-content de mon sort. Ainsi je n’ai qu’à vous remercier non-seulement de vos offres si obligeantes, mais même de la complaisance que vous avez eue de me faire un si grand honneur que celui de venir prendre un méchant repas chez moi.

 

« Je vous dirai néanmoins, poursuivit Abou-Hassan, qu’une seule chose me fait de la peine, sans pourtant qu’elle aille jusqu’à troubler mon repos. Vous saurez que la ville de Bagdad est divisée par quartiers, et que dans chaque quartier il y a une mosquée avec un iman pour faire la prière aux heures ordinaires, à la tête du quartier qui s’y assemble. L’iman est un grand vieillard d’un visage austère, et parfait hypocrite s’il y en eut jamais au monde. Pour conseil il s’est associé quatre autres barbons, mes voisins, gens à peu près de sa sorte, qui s’assemblent chez lui régulièrement chaque jour, et dans leur conciliabule, il n’y a médisance, calomnie et malice qu’ils ne mettent en usage contre moi et contre tout le quartier pour en troubler la tranquillité et y faire régner la dissension. Ils se rendent redoutables aux uns, ils menacent les autres. Ils veulent enfin se rendre les maîtres, et que chacun se gouverne selon leur caprice, eux qui ne savent pas se gouverner eux-mêmes. Pour dire la vérité, je souffre de voir qu’ils se mêlent de tout autre chose que de leur Alcoran, et qu’ils ne laissent pas vivre le monde en paix.

 

« – Hé bien ! reprit le calife, vous voudriez apparemment trouver un moyen pour arrêter le cours de ce désordre ? – Vous l’avez dit, repartit Abou-Hassan, et la seule chose que je demanderais à Dieu pour cela, ce serait d’être calife à la place du commandeur des croyants Haroun-Alraschid, notre souverain seigneur et maître, seulement pour un jour. – Que feriez-vous si cela arrivait ? demanda le calife. – Je ferais une chose d’un grand exemple, répondit Abou-Hassan, et qui donnerait de la satisfaction à tous les honnêtes gens. Je ferais donner cent coups de bâton sur la plante des pieds à chacun des quatre vieillards, et quatre cents à l’iman, pour leur apprendre qu’il ne leur appartient pas de troubler et de chagriner ainsi leurs voisins. »

 

Le calife trouva la pensée d’Abou-Hassan fort plaisante, et comme il était né pour les aventures extraordinaires, elle lui fit naître l’envie de s’en faire un divertissement tout singulier. « Votre souhait me plaît d’autant plus, dit le calife, que je vois qu’il part d’un cœur droit, et d’un homme qui ne peut souffrir que la malice des méchants demeure impunie. J’aurais un grand plaisir d’en voir l’effet, et peut-être n’est-il pas aussi impossible que cela arrive que vous pourriez vous l’imaginer. Je suis persuadé que le calife se dépouillerait volontiers de sa puissance pour vingt-quatre heures, entre vos mains, s’il était informé de votre bonne intention et du bon usage que vous en feriez. Quoique marchand étranger, je ne laisse pas néanmoins d’avoir du crédit pour y contribuer pour quelque chose.

 

« – Je vois bien, repartit Abou-Hassan, que vous vous moquez de ma folle imagination, et le calife s’en moquerait aussi s’il avait connaissance d’une telle extravagance. Ce que cela pourrait peut-être produire, c’est qu’il se ferait informer de la conduite de l’iman et de ses conseillers, et qu’il les ferait châtier.

 

« – Je ne me moque pas de vous, répliqua le calife ; Dieu me garde d’avoir une pensée si déraisonnable pour une personne comme vous, qui m’avez si bien régalé, tout inconnu que je vous suis ! et je vous assure que le calife ne s’en moquerait pas non plus. Mais laissons là ce discours ; il n’est pas loin de minuit, et il est temps de nous coucher.

 

« – Brisons donc là notre entretien, dit Abou-Hassan ; je ne veux pas apporter d’obstacle à votre repos. Mais comme il reste encore du vin dans la bouteille, il faut, s’il vous plaît, que nous la vidions ; après cela nous nous coucherons. La seule chose que je vous recommande, c’est qu’en sortant demain matin, au cas que je ne sois pas éveillé, vous ne laissiez pas la porte ouverte, mais que vous preniez la peine de la fermer », ce que le calife lui promit d’exécuter fidèlement.

 

Pendant que Abou-Hassan parlait, le calife s’était saisi de la bouteille et des deux tasses. Il se versa du vin le premier en faisant connaître à Abou-Hassan que c’était pour le remercier. Quand il eut bu, il jeta adroitement dans la tasse d’Abou-Hassan une pincée d’une poudre qu’il avait sur lui, et versa par-dessus le reste de la bouteille. En la présentant à Abou-Hassan : « Vous avez, dit-il, pris la peine de me verser à boire toute la soirée, c’est bien la moindre chose que je doive faire que de vous en épargner la peine pour la dernière fois : je vous prie de prendre cette tasse de ma main et de boire ce coup pour l’amour de moi. »

 

Abou-Hassan prit la tasse, et pour marquer davantage à son hôte avec combien de plaisir il recevait l’honneur qu’il lui faisait, il but, et il la vida presque tout d’un trait. Mais à peine eut-il mis la tasse sur la table que la poudre fit son effet. Il fut saisi d’un assoupissement si profond que la tête lui tomba presque sur les genoux d’une manière si subite, que le calife ne put s’empêcher d’en rire. L’esclave par qui il s’était fait suivre était revenu dès qu’il avait eu soupé, et il y avait quelque temps qu’il était là tout prêt à recevoir ses commandements. « Charge cet homme sur tes épaules, lui dit le calife, mais prends garde de bien remarquer l’endroit où est cette maison, afin que tu le rapportes quand je te le commanderai. »

 

Le calife, suivi de l’esclave qui était chargé d’Abou-Hassan, sortit de la maison, mais sans fermer la porte, comme Abou-Hassan l’en avait prié, et il le fit exprès. Dès qu’il fut arrivé à son palais, il rentra par une porte secrète et il se fit suivre par l’esclave jusqu’à son appartement, où tous les officiers de sa chambre l’attendaient. « Déshabillez cet homme, leur dit-il, et couchez-le dans mon lit : je vous dirai ensuite mes intentions. »

 

Les officiers déshabillèrent Abou-Hassan, le revêtirent de l’habillement de nuit du calife et le couchèrent selon son ordre. Personne n’était encore couché dans le palais ; le calife fit venir tous ses autres officiers et toutes les dames, et quand ils furent tous en sa présence : « Je veux, leur dit-il, que tous ceux qui ont coutume de se trouver à mon lever ne manquent pas de se rendre demain matin auprès de cet homme que voilà couché dans mon lit, et que chacun fasse auprès de lui, lorsqu’il s’éveillera, les mêmes fonctions qui s’observent ordinairement auprès de moi. Je veux aussi qu’on ait pour lui les mêmes égards que pour ma propre personne, et qu’il soit obéi en tout ce qu’il commandera. On ne lui refusera rien de tout ce qu’il pourra demander, et on ne le contredira en quoi que ce soit de ce qu’il pourra dire ou souhaiter. Dans toutes les occasions où il s’agira de lui parler ou de lui répondre, on ne manquera pas de le traiter de commandeur des croyants. En un mot, je demande qu’on ne songe non plus à ma personne tout le temps qu’on sera près de lui, que s’il était véritablement ce que je suis, c’est-à-dire le calife et le commandeur des croyants. Sur toutes choses, qu’on prenne bien garde de se méprendre en la moindre circonstance. »

 

Les officiers et les dames, qui comprirent d’abord que le calife voulait se divertir, ne répondirent que par une profonde inclination, et dès lors chacun de son côté se prépara à contribuer de tout son pouvoir, en tout ce qui serait de sa fonction, à se bien acquitter de son personnage.

 

En rentrant dans son palais, le calife avait envoyé appeler le grand vizir Giafar par le premier officier qu’il avait rencontré, et ce premier ministre venait d’arriver. Le calife lui dit : « Giafar, je t’ai fait venir pour t’avertir de ne pas t’étonner quand tu verras demain, en entrant à mon audience, l’homme que voilà couché dans mon lit, assis sur mon trône avec mon habit de cérémonie. Aborde-le avec les mêmes égards et le même respect que tu as coutume de me rendre, en le traitant aussi de commandeur des croyants. Écoute et exécute ponctuellement tout ce qu’il te commandera, comme si je te le commandais. Il ne manquera pas de faire des libéralités et de te charger de la distribution : fais tout ce qu’il te commandera là-dessus, quand même il s’agirait d’épuiser tous les coffres de mes finances. Souviens-toi d’avertir aussi mes émirs, mes huissiers et tous les autres officiers du dehors de mon palais de lui rendre demain, à l’audience publique, les mêmes honneurs qu’à ma personne, et de dissimuler si bien, qu’il ne s’aperçoive pas de la moindre chose qui puisse troubler le divertissement que je veux me donner. Va, retire-toi, je n’ai rien à t’ordonner davantage, et donne-moi la satisfaction que je te demande. »

 

Après que le grand vizir se fut retiré, le calife passa à un autre appartement, et en se couchant il donna à Mesrour, chef des eunuques, les ordres qu’il devait exécuter de son côté, afin que tout réussît de la manière qu’il l’entendait pour remplir le souhait d’Abou-Hassan et voir comment il userait de la puissance et de l’autorité du calife dans le peu de temps qu’il l’avait désiré. Sur toute chose, il lui enjoignit de ne pas manquer de venir l’éveiller à l’heure accoutumée et avant qu’on éveillât Abou-Hassan, parce qu’il voulait y être présent.

 

Mesrour ne manqua pas d’éveiller le calife dans le temps qu’il lui avait commandé. Dès que le calife fut entré dans la chambre où Abou-Hassan dormait, il se plaça dans un petit cabinet élevé, d’où il pouvait voir par une jalousie tout ce qui s’y passait sans être vu. Tous les officiers et toutes les dames qui devaient se trouver au lever d’Abou-Hassan entrèrent en même temps et se postèrent chacun à sa place accoutumée, selon son rang, et dans un grand silence, comme si c’eût été le calife qui eût dû se lever, et prêts à s’acquitter de la fonction à laquelle ils étaient destinés.

 

Comme la pointe du jour avait déjà commencé de paraître, et qu’il était temps de se lever pour faire la prière d’avant le lever du soleil, l’officier qui était le plus près du chevet du lit approcha du nez d’Abou-Hassan une petite éponge trempée dans du vinaigre.

 

Abou-Hassan éternua aussitôt en tournant la tête sans ouvrir les yeux, et avec un petit effort il jeta comme de la pituite, qu’on fut prompt à recevoir dans un petit bassin d’or pour empêcher qu’elle ne tombât sur le tapis de pied et ne le gâtât. C’est l’effet ordinaire de la poudre que le calife lui avait fait prendre, quand, à proportion de la dose, elle cesse, en plus ou en moins de temps, de causer l’assoupissement pour lequel on la donne.

 

En remettant la tête sur le chevet, Abou-Hassan ouvrit les yeux, et autant que le peu de jour qu’il faisait le lui permettait, il se vit au milieu d’une grande chambre magnifique et superbement meublée, avec un plafond à plusieurs enfoncements de diverses figures peints à l’arabesque, ornée de grands vases d’or massif, de portières, et un tapis de pied or et soie ; et environné de jeunes dames, dont plusieurs avaient différentes sortes d’instruments de musique, prêtes à en toucher, toutes d’une beauté charmante ; d’eunuques noirs tous richement habillés, et debout dans une grande modestie. En jetant les yeux sur la couverture du lit, il vit qu’elle était de brocart d’or à fond rouge, rehaussée de perles et de diamants, et près du lit un habit de même étoffe et de même parure, et à côté de lui, sur un coussin, un bonnet de calife.

 

À ces objets si éclatants, Abou-Hassan fut dans un étonnement et dans une confusion inexprimables. Il les regardait tous comme dans un songe, songe si véritable à son égard, qu’il désirait que ce n’en fût pas un. « Bon, disait-il en lui-même, me voilà calife ; mais, ajoutait-il un peu après en se reprenant, il ne faut pas que je me trompe ; c’est un songe, effet du souhait dont je m’entretenais tantôt avec mon hôte ; » et il refermait les yeux comme pour dormir.

 

En même temps un eunuque s’approcha : « Commandeur des croyants, lui dit-il respectueusement, que Votre Majesté ne se rendorme pas, il est temps qu’elle se lève pour faire la prière ; l’aurore commence à paraître. »

 

À ces paroles, qui furent d’une grande surprise pour Abou-Hassan : « Suis-je éveillé, ou si je dors ? disait-il encore en lui-même. Mais je dors, continuait-il en tenant toujours les yeux fermés, je ne dois pas en douter. »

 

Un moment après : « Commandeur des croyants, reprit l’eunuque, qui vit qu’il ne répondait rien et ne donnait aucune marque de vouloir se lever, Votre Majesté aura pour agréable que je lui répète qu’il est temps qu’elle se lève, à moins qu’elle ne veuille laisser passer le moment de faire sa prière du matin : le soleil va se lever, et elle n’a pas coutume d’y manquer.

 

« – Je me trompais, dit aussitôt Abou-Hassan, je ne dors pas, je suis éveillé. Ceux qui dorment n’entendent pas, et j’entends qu’on me parle. » Il ouvrit encore les yeux, et comme il était grand jour, il vit distinctement tout ce qu’il n’avait aperçu que confusément. Il se leva sur son séant avec un air riant, comme un homme plein de joie de se voir dans un état si fort au-dessus de sa condition ; et le calife, qui l’observait sans être vu, pénétra dans sa pensée avec un grand plaisir.

 

Alors les jeunes dames du palais se prosternèrent la face contre terre devant Abou-Hassan, et celles qui tenaient des instruments de musique lui donnèrent le bonjour par un concert de flûtes douces, de hautbois, de téorbes et d’autres instruments harmoniques, dont il fut enchanté et ravi en extase, de manière qu’il ne savait où il était, et qu’il ne se possédait pas lui-même. Il revint néanmoins à sa première idée, et il doutait encore si tout ce qu’il voyait et entendait était un songe ou une réalité. Il se mit les mains devant les yeux, et en baissant la tête : « Que veut dire tout ceci ? disait-il en lui-même. Où suis-je ? Que m’est-il arrivé ? Qu’est-ce que ce palais ? Que signifient ces eunuques, ces officiers si bien faits et si bien mis, ces dames si belles et ces musiciennes qui m’enchantent ? Est-il possible que je ne puisse distinguer si je rêve ou si je suis dans mon bon sens ? » Il ôta enfin les mains de devant ses yeux, les ouvrit, et en levant la tête il vit que le soleil jetait déjà ses premiers rayons au travers des fenêtres de la chambre où il était.

 

Dans ce moment, Mesrour, chef des eunuques, entra, se prosterna profondément devant Abou-Hassan, et lui dit en se relevant : « Commandeur des croyants, Votre Majesté me permettra de lui représenter qu’elle n’a pas coutume de se lever si tard et qu’elle a laissé passer le temps de faire sa prière. À moins qu’elle n’ait passé une mauvaise nuit et qu’elle ne soit indisposée, elle n’a plus que celui d’aller monter sur son trône pour tenir son conseil et se faire voir à l’ordinaire. Les généraux de ses armées, les gouverneurs de ses provinces et les autres grands officiers de sa cour n’attendent que le moment que la porte de la salle du conseil leur soit ouverte. »

 

Au discours de Mesrour, Abou-Hassan fut comme persuadé qu’il ne dormait pas, et que l’état où il se trouvait n’était pas un songe. Il ne se trouva pas moins embarrassé que confus dans l’incertitude du parti qu’il prendrait. Enfin, il regarda Mesrour entre les deux yeux, et d’un ton sérieux : « À qui donc parlez-vous, lui demanda-t-il, et quel est celui que vous appelez commandeur des croyants, vous que je ne connais pas ? Il faut que vous me preniez pour un autre. »

 

Tout autre que Mesrour se fût peut-être déconcerté à la demande d’Abou-Hassan ; mais, instruit par le calife, il joua merveilleusement bien son personnage. « Mon respectable seigneur et maître, s’écria-t-il. Votre Majesté me parle ainsi aujourd’hui apparemment pour m’éprouver. Votre Majesté n’est-elle pas le commandeur des croyants, le monarque du monde, de l’orient à l’occident, et le vicaire, sur la terre, du prophète envoyé de Dieu, maître de ce monde terrestre et du céleste ? Mesrour, votre chétif esclave, ne l’a pas oublié depuis tant d’années qu’il a l’honneur et le bonheur de rendre ses respects et ses services à Votre Majesté. Il s’estimerait le plus malheureux de tous les hommes s’il avait encouru votre disgrâce ; il vous supplie donc très-humblement d’avoir la bonté de le rassurer : il aime mieux croire qu’un songe fâcheux a troublé votre repos cette nuit. »

 

Abou-Hassan fit un si grand éclat de rire à ces paroles de Mesrour, qu’il se laissa aller à la renverse sur le chevet du lit, avec une grande joie du calife, qui en eût ri de même s’il n’eût craint de mettre fin dès son commencement à la plaisante scène qu’il avait résolu de se donner.

 

Abou-Hassan, après avoir ri longtemps en cette posture, se remit sur son séant, et en s’adressant à un petit eunuque, noir comme Mesrour : « Écoute, lui dit-il, dis-moi qui je suis. – Seigneur, répondit le petit eunuque d’un air modeste, Votre Majesté est le commandeur des croyants et le vicaire en terre du maître des deux mondes. – Tu es un petit menteur, face de couleur de poix, » reprit Abou-Hassan.

 

Abou-Hassan appela ensuite une des dames, qui était plus près de lui que les autres. « Approchez-vous, la belle, dit-il en lui présentant la main ; tenez, mordez-moi le bout du doigt, que je sente si je dors ou si je veille. »

 

La dame, qui savait que le calife voyait tout ce qui se passait dans la chambre, fut ravie d’avoir occasion de faire voir de quoi elle était capable quand il s’agissait de le divertir. Elle s’approcha donc d’Abou-Hassan avec tout le sérieux possible, et en serrant légèrement entre ses dents le bout du doigt qu’il lui avait avancé, elle lui fit sentir un peu de douleur.

 

En retirant la main promptement : « Je ne dors pas, dit aussitôt Abou-Hassan, je ne dors pas, certainement. Par quel miracle suis-je donc devenu calife en une nuit ? Voilà la chose du monde la plus merveilleuse et la plus surprenante ! » Et s’adressant ensuite à la même dame : « Ne me cachez pas la vérité, dit-il ; je vous en conjure par la protection de Dieu, en qui vous avez confiance, aussi bien que moi : Est-il bien vrai que je sois le commandeur des croyants ? – Il est si vrai, répondit la dame, que Votre Majesté est le commandeur des croyants, que nous avons sujet, tous tant que nous sommes de vos esclaves, de nous étonner qu’elle veuille faire accroire qu’elle ne l’est pas. – Vous êtes une menteuse, reprit Abou-Hassan ; je sais bien ce que je suis. »

 

Comme le chef des eunuques s’aperçut que Abou-Hassan voulait se lever, il lui présenta sa main et l’aida à se mettre hors du lit. Dès qu’il fut sur ses pieds, toute la chambre retentit du salut que tous les officiers et toutes les dames lui firent en même temps par une acclamation en ces termes : « Commandeur des croyants, que Dieu donne le bon jour à Votre Majesté ! »

 

« Ah, ciel ! quelle merveille ! s’écria alors Abou-Hassan : j’étais hier au soir Abou-Hassan, et ce matin je suis le commandeur des croyants ! Je ne comprends rien à un changement si prompt et si surprenant. » Les officiers destinés à ce ministère l’habillèrent promptement, et quand ils eurent achevé, comme les autres officiers, les eunuques et les dames s’étaient rangés en deux files jusqu’à la porte par où il devait entrer dans la chambre du conseil, Mesrour marcha devant, et Abou-Hassan le suivit. La portière fut tirée et la porte ouverte par un huissier. Mesrour entra dans la chambre du conseil et marcha encore avant lui jusqu’au pied du trône, où il s’arrêta pour l’aider à monter, en le prenant d’un côté par-dessous l’épaule, pendant qu’un autre officier qui suivait l’aidait de même à monter de l’autre.

 

Abou-Hassan s’assit aux acclamations des huissiers, qui lui souhaitèrent toutes sortes de bonheurs et de prospérités, et en se tournant à droite et à gauche, il vit les officiers et les gardes rangés dans un bel ordre et en bonne contenance.

 

Le calife cependant, qui était sorti du cabinet où il était caché au moment que Abou-Hassan était entré dans la chambre du conseil, passa à un autre cabinet qui avait vue aussi sur la même chambre, d’où il pouvait voir et entendre tout ce qui se passait au conseil quand son grand vizir y présidait à sa place, et que quelque incommodité l’empêchait d’y être en personne. Ce qui lui plut d’abord fut de voir que Abou-Hassan le représentait sur son trône presque avec autant de grâce que lui-même.

 

Dès que Abou-Hassan eut pris place, le grand vizir Giafar, qui venait d’arriver, se prosterna devant lui au pied du trône, se releva, et en s’adressant à sa personne : « Commandeur des croyants, dit-il, que Dieu comble Votre Majesté de ses faveurs en cette vie, la reçoive en son paradis dans l’autre, et précipite ses ennemis dans les flammes de l’enfer ! »

 

Abou-Hassan, après tout ce qui lui était arrivé depuis qu’il était éveillé et ce qu’il venait d’entendre par la bouche du grand vizir, ne douta plus qu’il ne fût calife, comme il avait souhaité de l’être. Ainsi, sans examiner comment ou par quelle aventure un changement de fortune si peu attendu s’était fait, il prit sur-le-champ le parti d’en exercer le pouvoir. Aussi demanda-t-il au grand vizir, en le regardant avec gravité, s’il avait quelque chose à lui dire.

 

« Commandeur des croyants, reprit le grand vizir, les émirs, les vizirs et les autres officiers qui ont séance au conseil de Votre Majesté, sont à la porte, et ils n’attendent que le moment que Votre Majesté leur donne la permission d’entrer et de venir lui rendre leurs respects accoutumés. » Abou-Hassan dit aussitôt qu’on leur ouvrît, et le grand vizir, en se retournant et en s’adressant au chef des huissiers, qui n’attendait que l’ordre : « Chef des huissiers, dit-il, le commandeur des croyants commande que vous fassiez votre devoir. »

 

La porte fut ouverte, et en même temps les vizirs, les émirs et les principaux officiers de la cour, tous en habit de cérémonie magnifique, entrèrent dans un bel ordre, s’avancèrent jusqu’au pied du trône et rendirent leurs respects à Abou-Hassan, chacun à son rang, le genou en terre et le front contre le tapis de pied, comme à la personne du calife, et le saluèrent en lui donnant le titre de commandeur des croyants, selon l’instruction que le grand vizir leur avait donnée, et ils prirent chacun leur place, à mesure qu’ils s’étaient acquittés de ce devoir.

 

Quand la cérémonie fut achevée, et qu’ils se furent tous placés, il se fit un grand silence.

 

Alors le grand vizir, toujours debout devant le trône, commença à faire son rapport de plusieurs affaires, selon l’ordre des papiers qu’il tenait à la main. Les affaires, à la vérité, étaient ordinaires et de peu de conséquence. Abou-Hassan néanmoins ne laissa pas de se faire admirer, même par le calife. En effet, il ne demeura pas court, il ne parut pas même embarrassé sur aucune. Il prononça juste sur toutes, selon que le bon sens lui inspirait, soit qu’il s’agît d’accorder ou de rejeter ce que l’on demandait.

 

Avant que le grand vizir eût achevé son rapport, Abou-Hassan aperçut le juge de police, qu’il connaissait de vue, assis en son rang : « Attendez un moment, dit-il au grand vizir en l’interrompant, j’ai un ordre qui presse à donner au juge de police. »

 

Le juge de police, qui avait les yeux sur Abou-Hassan et qui s’aperçut que Abou-Hassan le regardait particulièrement, s’entendant nommer, se leva aussitôt de sa place et s’approcha gravement du trône, au pied duquel il se prosterna la face contre terre. « Juge de police, lui dit Abou-Hassan après qu’il se fut relevé, allez sur l’heure et sans perdre de temps dans un tel quartier et dans une rue qu’il lui indiqua : il y a dans cette rue une mosquée où vous trouverez l’iman et quatre vieillards à barbe blanche : saisissez-vous de leurs personnes et faites donner à chacun des quatre vieillards cent coups de nerf de bœuf, et quatre cents à l’iman. Après cela, vous les ferez monter tous cinq, chacun sur un chameau, vêtus de haillons et la face tournée vers la queue du chameau. En cet équipage, vous les ferez promener par tous les quartiers de la ville, précédés d’un crieur qui criera à haute voix : « Voilà le châtiment de ceux qui se mêlent des affaires qui ne les regardent pas, et qui se font une occupation de jeter le trouble dans les familles de leurs voisins et de leur causer tout le mal dont ils sont capables. » Mon intention est encore que vous leur enjoigniez de changer de quartier, avec défense de jamais remettre le pied dans celui d’où ils auront été chassés. Pendant que votre lieutenant leur fera faire la promenade que je viens de vous dire, vous reviendrez me rendre compte de l’exécution de mes ordres. »

 

Le juge de police mit la main sur sa tête pour marquer qu’il allait exécuter l’ordre qu’il venait de recevoir, sous peine de la perdre lui-même s’il y manquait. Il se prosterna une seconde fois devant le trône, et après s’être relevé il s’en alla.

 

Cet ordre, donné avec tant de fermeté, fit au calife un plaisir d’autant plus sensible qu’il connut par là que Abou-Hassan ne perdait pas le temps de profiter de l’occasion de châtier l’iman et les quatre vieillards de son quartier, puisque la première chose à quoi il avait pensé, en se voyant calife, avait été de les faire punir.

 

Le grand vizir, cependant, continua de faire son rapport, et il était près de finir lorsque le juge de police, de retour, se présenta pour rendre compte de sa commission. Il s’approcha du trône, et après la cérémonie ordinaire de se prosterner : « Commandeur des croyants, dit-il à Abou-Hassan, j’ai trouvé l’iman et les quatre vieillards dans la mosquée que Votre Majesté m’a indiquée, et pour preuve que je me suis acquitté fidèlement de l’ordre que j’avais reçu de Votre Majesté, en voici le procès-verbal, signé de plusieurs témoins, des principaux du quartier. » En même temps il tira un papier de son sein, et le présenta au calife prétendu.

 

Abou-Hassan prit le procès-verbal, le lut tout entier, même jusqu’aux noms des témoins, tous gens qui lui étaient connus, et quand il eut achevé : « Cela est bien, dit-il au juge de police en souriant, je suis content et vous m’avez fait plaisir : reprenez votre place. Des cagots, dit-il en lui-même avec un air de satisfaction, qui s’avisaient de gloser sur mes actions, et qui trouvaient mauvais que je reçusse et que je régalasse d’honnêtes gens chez moi, méritaient bien cette avanie et ce châtiment. » Le calife, qui l’observait, pénétra dans sa pensée, et sentit en lui-même une joie inconcevable d’une si belle expédition.

 

Abou-Hassan s’adressa ensuite au grand vizir. « Faites-vous donner par le grand trésorier, lui dit-il, une bourse de mille pièces de monnaie d’or, et allez au quartier où j’ai envoyé le juge de police, la porter à la mère d’un certain Abou-Hassan, surnommé le Débauché. C’est un homme connu dans tout le quartier sous ce nom : il n’y a personne qui ne vous enseigne sa maison. Partez et revenez promptement. »

 

Le grand vizir Giafar mit la main sur la tête pour marquer qu’il allait obéir, et après s’être prosterné devant le trône, il sortit et s’en alla chez le grand trésorier, qui lui délivra la bourse. Il la fit prendre par un des esclaves qui le suivaient, et s’en alla la porter à la mère d’Abou-Hassan. Il la trouva, et il lui dit que le calife lui envoyait ce présent, sans s’expliquer davantage. Elle le reçut avec d’autant plus de surprise qu’elle ne pouvait imaginer ce qui pouvait avoir obligé le calife de lui faire une si grande libéralité, et qu’elle ignorait ce qui se passait au palais.

 

Pendant l’absence du grand vizir, le juge de police fit le rapport de plusieurs affaires qui regardaient sa fonction, et ce rapport dura jusqu’au retour du vizir. Dès qu’il fut rentré dans la chambre du conseil, et qu’il eut assuré Abou-Hassan qu’il s’était acquitté de l’ordre qu’il lui avait donné, le chef des eunuques, c’est-à-dire Mesrour, qui était rentré dans l’intérieur du palais après avoir accompagné Abou-Hassan jusqu’au trône, revint et marqua par un signe, aux vizirs, aux émirs et à tous les officiers, que le conseil était fini et que chacun pouvait se retirer ; ce qu’ils firent après avoir pris congé, par une profonde révérence au pied du trône, dans le même ordre que quand ils étaient entrés. Il ne resta auprès d’Abou-Hassan que les officiers de la garde du calife et le grand vizir.

 

Abou-Hassan ne demeura pas plus longtemps sur le trône du calife ; il en descendit de la même manière qu’il y était monté, c’est-à-dire aidé par Mesrour et par un autre officier des eunuques, qui le prirent par-dessous les bras et qui l’accompagnèrent jusqu’à l’appartement d’où il était sorti. Il y entra précédé du grand vizir. Mais à peine y eut-il fait quelques pas qu’il témoigna avoir quelque besoin pressant. Aussitôt on lui ouvrit un cabinet fort propre, qui était pavé de marbre, au lieu que l’appartement où il se trouvait était couvert de riches tapis de pied ainsi que les autres appartements du palais. On lui présenta une chaussure de soie brochée d’or, qu’on avait coutume de mettre avant que d’y entrer. Il la prit, et comme il n’en savait pas l’usage, il la mit dans une de ses manches, qui étaient fort larges.

 

Comme il arrive fort souvent que l’on rit plutôt d’une bagatelle que de quelque chose de conséquence, peut s’en fallut que le grand vizir, Mesrour et tous les officiers du palais, qui étaient près de lui, ne fissent un éclat de rire, par l’envie qui leur en prit, et ne gâtassent toute la fête ; mais ils se retinrent, et le grand vizir fut enfin obligé de lui expliquer qu’il devait la chausser pour entrer dans ce cabinet de commodité.

 

Pendant que Abou-Hassan était dans le cabinet, le grand vizir alla trouver le calife, qui s’était déjà placé dans un autre endroit pour continuer d’observer Abou-Hassan sans être vu, et lui raconta ce qui venait d’arriver, et le calife s’en fit un nouveau plaisir.

 

Abou-Hassan sortit du cabinet, et Mesrour, en marchant devant lui pour lui montrer le chemin, le conduisit dans l’appartement intérieur, où le couvert était mis. La porte qui y donnait communication fut ouverte, et plusieurs eunuques coururent avertir les musiciennes que le faux calife approchait. Aussitôt elles commencèrent un concert de voix et d’instruments des plus mélodieux, avec tant de charmes pour Abou-Hassan qu’il se trouva transporté de joie et de plaisir, et ne savait absolument que penser de ce qu’il voyait et de ce qu’il entendait. « Si c’est un songe, se disait-il à lui-même, le songe est de longue durée. Mais ce n’est pas un songe, continuait-il ; je me sens bien, je raisonne, je vois, je marche, j’entends. Quoi qu’il en soit, je me remets à Dieu sur ce qui en est. Je ne puis croire néanmoins que je ne sois pas le commandeur des croyants : il n’y a qu’un commandeur des croyants qui puisse être dans la splendeur où je suis. Les honneurs et les respects que l’on m’a rendus et que l’on me rend, les ordres que j’ai donnés et qui ont été exécutés, en sont des preuves suffisantes. »

 

Enfin Abou-Hassan tint pour constant qu’il était le calife et le commandeur des croyants, et il en fut pleinement convaincu lorsqu’il se vit dans un salon très-magnifique et des plus spacieux : l’or, mêlé avec les couleurs les plus vives, y brillait de toutes parts. Sept troupes de musiciennes, toutes plus belles les unes que les autres, entouraient ce salon, et sept lustres d’or à sept branches pendaient de divers endroits du plafond, où l’or et l’azur, ingénieusement mêlés, faisaient un effet merveilleux. Au milieu était une table couverte de sept grands plats d’or massif qui embaumaient le salon de l’odeur des épiceries et de l’ambre dont les viandes étaient assaisonnées. Sept jeunes dames debout, d’une beauté ravissante, vêtues d’habits de différentes couleurs, environnaient cette table. Elles avaient chacune à la main un éventail dont elles devaient se servir pour donner de l’air à Abou-Hassan pendant qu’il serait à table.

 

Si jamais mortel fut charmé, ce fut Abou-Hassan lorsqu’il entra dans ce magnifique salon. À chaque pas qu’il y faisait, il ne pouvait s’empêcher de s’arrêter pour contempler à loisir toutes les merveilles qui se présentaient à sa vue. Il se tournait à tout moment de côté et d’autre, avec un plaisir très-sensible du calife, qui l’observait très-attentivement. Enfin, il s’avança jusqu’au milieu et il se mit à table. Aussitôt les sept belles dames qui étaient à l’entour agitèrent l’air toutes ensemble avec leurs éventails pour rafraîchir le nouveau calife. Il les regardait l’une après l’autre, et après avoir admiré la grâce avec laquelle elles s’acquittaient de cet office, il leur dit avec un sourire gracieux qu’il croyait qu’une seule d’entre elles suffisait pour lut donner tout l’air dont il aurait besoin, et il voulut que les six autres se missent à table avec lui, trois à sa droite et les trois autres à sa gauche, pour lui tenir compagnie. La table était ronde, et Abou-Hassan les fit placer tout autour, afin que de quelque côté qu’il jetât la vue, il ne pût rencontrer que des objets agréables et tout divertissants.

 

Les six dames obéirent et se mirent à table. Mais Abou-Hassan s’aperçut bientôt qu’elles ne mangeaient point, par respect pour lui ; ce qui lui donna occasion de les servir lui-même, en les invitant et les pressant de manger, dans des termes tout à fait obligeants. Il leur demanda ensuite comment elles s’appelaient, et chacune le satisfit sur sa curiosité. Leurs noms étaient Cou d’Albâtre, Bouche de Corail, Face de Lune, Éclat du Soleil, Plaisir des Yeux, Délices du Cœur. Il fit aussi la même demande à la septième, qui tenait l’éventail, et elle lui répondit qu’elle s’appelait Canne de Sucre. Les douceurs qu’il dit à chacune sur leurs noms firent voir qu’il avait infiniment d’esprit, et l’on ne peut croire combien cela servit à augmenter l’estime que le calife, qui n’avait rien perdu de tout ce qu’il avait dit à ce sujet, avait déjà conçue pour lui.

 

Quand les dames virent que Abou-Hassan ne mangeait plus : « Le commandeur des croyants, dit l’une en s’adressant aux eunuques qui étaient présents pour servir, veut passer au salon du dessert : qu’on apporte à laver. » Elles se levèrent toutes de table en même temps, et elles prirent des mains des eunuques, l’une un bassin d’or, l’autre une aiguière de même métal, et la troisième une serviette, et se présentèrent le genou en terre devant Abou-Hassan, qui était encore assis, et lui donnèrent à laver. Quand il eut fait, il se leva, et à l’instant un eunuque tira la portière et ouvrit la porte d’un autre salon où il devait passer.

 

Mesrour, qui n’avait pas abandonné Abou-Hassan, marcha encore devant lui, et l’introduisit dans un salon de pareille grandeur à celui d’où il sortait, mais orné de diverses peintures des plus excellents maîtres, et tout autrement enrichi de vases de l’un et de l’autre métal, de tapis de pied et d’autres meubles plus précieux. Il y avait dans ce salon sept troupes de musiciennes, autres que celles qui étaient dans le premier salon, et ces sept troupes, ou plutôt ces sept chœurs de musique, commencèrent un nouveau concert dès que Abou-Hassan parut. Le salon était orné de sept autres grands lustres, et la table au milieu se trouva couverte de sept grands bassins d’or remplis en pyramides de toute sorte de fruits de la saison, les plus beaux, les mieux choisis et les plus exquis, et à l’entour sept autres jeunes dames, chacune avec un éventail à la main, qui surpassaient les premières en beauté.

 

Ces nouveaux objets jetèrent Abou-Hassan dans une admiration plus grande qu’auparavant, et firent qu’en s’arrêtant il donna des marques plus sensibles de sa surprise et de son étonnement. Il s’avança enfin jusqu’à la table, et après qu’il s’y fut assis et qu’il eut contemplé les sept dames à son aise, l’une après l’autre, avec un embarras qui marquait qu’il ne savait à laquelle il devait donner la préférence, il leur ordonna de quitter chacune leur éventail, de se mettre à table et de manger avec lui, en disant que la chaleur n’était pas assez incommode pour avoir besoin de leur ministère.

 

Quand les dames se furent placées à la droite et à la gauche d’Abou-Hassan, il voulut avant toutes choses savoir comment elles s’appelaient, et il apprit qu’elles avaient chacune un nom différent des noms des sept dames du premier salon, et que ces noms signifiaient de même quelque perfection de l’âme ou de l’esprit qui les distinguait les unes d’avec les autres. Cela lui plut extrêmement, et il le fit connaître par les bons mots qu’il dit encore à cette occasion, en leur présentant, l’une après l’autre, des fruits de chaque bassin. « Mangez cela pour l’amour de moi, dit-il à Chaîne des Cœurs, qu’il avait à sa droite, en lui présentant une figue, et rendez plus supportables les chaînes que vous me faites porter depuis le moment que je vous ai vue. » Et en présentant un raisin à Tourment de l’Âme : « Prenez ce raisin, dit-il, à la charge que vous ferez cesser bientôt les tourments que j’endure pour l’amour de vous ; » et ainsi des autres dames. Et par ces endroits, Abou-Hassan faisait que le calife, qui était fort attaché à toutes ses actions et à toutes ses paroles, se savait bon gré de plus en plus d’avoir trouvé en lui un homme qui le divertissait si agréablement et qui lui avait donné lieu d’imaginer le moyen de le connaître plus à fond.

 

Quand Abou-Hassan eut mangé de tous les fruits qui étaient dans les bassins ce qu’il lui plut selon son goût, il se leva, et aussitôt Mesrour, qui ne l’abandonnait pas, marcha encore devant lui et l’introduisit dans un troisième salon, orné, meublé et enrichi aussi magnifiquement que les deux premiers.

 

Abou-Hassan y trouva sept autres chœurs de musique et sept autres dames, autour d’une table couverte de sept bassins d’or remplis de confitures liquides de différentes couleurs et de plusieurs façons. Après avoir jeté les yeux de tout côté avec une nouvelle admiration, il s’avança jusqu’à la table, au bruit harmonieux des sept chœurs de musique, qui cessa dès qu’il s’y fut mis. Les sept dames s’y mirent aussi à ses côtés, par son ordre, et comme il ne pouvait leur faire la même honnêteté de les servir qu’il avait faite aux autres, il les pria de se choisir elles-mêmes les confitures qui seraient le plus à leur goût. Il s’informa aussi de leurs noms, qui ne lui plurent pas moins que les noms des autres dames, par leur diversité, et qui lui fournirent une nouvelle matière de s’entretenir avec elles et de leur dire des douceurs qui leur firent autant de plaisir qu’au calife, qui ne perdait rien de tout ce qu’il disait.

 

Le jour commençait à finir lorsque Abou-Hassan fut conduit dans le quatrième salon. Il était orné, comme les autres, des meubles les plus magnifiques et les plus précieux. Il y avait aussi sept grands lustres d’or qui se trouvèrent remplis de bougies allumées, et tout le salon éclairé par une quantité prodigieuse de lumières qui faisaient un effet merveilleux et surprenant. On n’avait rien vu de pareil dans les trois autres, parce qu’il n’en avait pas été besoin. Abou-Hassan trouva encore dans ce dernier salon, comme il avait trouvé dans les trois autres, sept nouveaux chœurs de musiciennes, qui concertaient toutes ensemble d’une manière plus gaie que dans les autres salons, et qui semblaient inspirer une plus grande joie. Il y vit aussi sept autres dames qui étaient debout autour d’une table, aussi couverte de sept bassins d’or remplis de gâteaux feuilletés, de toutes sortes de confitures sèches et de toutes autres choses propres à exciter à boire. Mais ce que Abou-Hassan y aperçut, qu’il n’avait point vu aux autres salons, c’était un buffet chargé de sept flacons d’argent pleins d’un vin des plus exquis, et de sept verres de cristal de roche, d’un très-beau travail, auprès de chaque flacon.

 

Jusque-là, c’est-à-dire dans les trois premiers salons, Abou-Hassan n’avait bu que de l’eau, selon la coutume qui s’observe à Bagdad, aussi bien parmi le peuple et dans les ordres supérieurs qu’à la cour du calife, où l’on ne boit le vin ordinairement que le soir. Tous ceux qui en usent autrement sont regardés comme des débauchés, et ils n’osent se montrer de jour. Cette coutume est d’autant plus louable qu’on a besoin de tout son bon sens dans la journée pour vaquer aux affaires, et que par-là, comme on ne boit du vin que le soir, on ne voit pas d’ivrognes en plein jour causer du désordre dans les rues de cette ville.

 

Abou-Hassan entra donc dans ce quatrième salon, et il s’avança jusqu’à la table. Quand il s’y fut assis, il demeura un grand espace de temps, comme en extase, à admirer les sept dames qui étaient autour de lui, et les trouva plus belles que celles qu’il avait vues dans les autres salons. Il eut envie de savoir les noms de chacune en particulier. Mais comme le grand bruit de la musique, et surtout des tambours de basque dont on jouait à chaque chœur, ne lui permettait pas de se faire entendre, il frappa des mains pour la faire cesser, et aussitôt il se fit un grand silence.

 

Alors, en prenant par la main la dame qui était plus près de lui, à sa droite, il la fit asseoir, et après lui avoir présenté d’un gâteau feuilleté, il lui demanda comment elle s’appelait. « Commandeur des croyants, répondit la dame, mon nom est Bouquet de Perles. – On ne pouvait vous donner un nom plus convenable, reprit Abou-Hassan, et qui fît mieux connaître ce que vous valez. Sans blâmer néanmoins celui qui vous l’a donné, je trouve que vos belles dents effacent la plus belle eau de toutes les perles qui soient au monde. Bouquet de Perles, ajouta-t-il, puisque c’est votre nom, obligez-moi de prendre un verre et de m’apporter à boire de votre belle main. »

 

La dame alla aussitôt au buffet, et revint avec un verre plein de vin qu’elle présenta à Abou-Hassan d’un air tout gracieux. Il le prit avec plaisir, et en la regardant passionnément : « Bouquet de Perles, lui dit-il, je bois à votre santé. Je vous prie de vous en verser autant et de me faire raison. » Elle courut vite au buffet et revint le verre à la main ; mais, avant de boire, elle chanta une chanson qui ne le ravit pas moins par sa nouveauté que par les charmes d’une voix qui le surprit encore davantage.

 

Abou-Hassan, après avoir bu, choisit ce qui lui plut dans les bassins et le présenta à une autre dame qu’il fit asseoir auprès de lui. Il lui demanda aussi son nom. Elle répondit qu’elle s’appelait Étoile du Matin. « Vos beaux yeux, reprit-il, ont plus d’éclat et de brillant que l’étoile dont vous portez le nom. Allez, et faites-moi le plaisir de m’apporter à boire. » Ce qu’elle fit sur-le-champ de la meilleure grâce du monde. Il en usa de même envers la troisième dame, qui se nommait Lumière du Jour, et de même jusqu’à la septième, qui toutes lui versèrent à boire, avec une satisfaction extrême du calife.

 

Quand Abou-Hassan eut achevé de boire autant de coups qu’il y avait de dames, Bouquet de Perles, la première à qui il s’était adressé, alla au buffet, prit un verre, qu’elle remplit de vin après y avoir jeté une pincée de la poudre dont le calife s’était servi le jour précédent, et vint le lui présenter. « Commandeur des croyants, lui dit-elle, je supplie Votre Majesté, par l’intérêt que je prends à la conservation de sa santé, de prendre ce verre de vin et de me faire la grâce, avant de le boire, d’entendre une chanson, laquelle, si j’ose me flatter, ne lui déplaira pas. Je ne l’ai faite que d’aujourd’hui, et je ne l’ai encore chantée à qui que ce soit.

 

« – Je vous accorde cette grâce avec plaisir, lui dit Abou-Hassan en prenant le verre qu’elle lui présentait, et je vous ordonne, en qualité de commandeur des croyants, de me la chanter, persuadé que je suis qu’une belle personne comme vous n’en peut faire que de très-agréables et pleines d’esprit. » La dame prit un luth, et elle chanta la chanson en accordant sa voix au son de cet instrument avec tant de justesse, de grâce et d’expression, qu’elle tint Abou-Hassan comme en extase depuis le commencement jusqu’à la fin. Il la trouva si belle qu’il la lui fit répéter une seconde fois, et il n’en fut pas moins charmé que la première fois.

 

Quand la dame eut achevé, Abou-Hassan, qui voulait la louer comme elle le méritait, vida le verre auparavant tout d’un trait, et puis, tournant la tête du côté de la dame comme pour lui parler, il en fut empêché par la poudre, qui fit son effet si subitement qu’il ne fit qu’ouvrir la bouche en bégayant. Aussitôt ses yeux se fermèrent, et en laissant tomber sa tête jusque sur la table, comme un homme accablé de sommeil, il s’endormit aussi profondément qu’il avait fait le jour précédent, environ à la même heure, quand le calife lui eut fait prendre de la même poudre ; et dans le même instant une des dames qui était auprès de lui fut assez diligente pour recevoir le verre, qu’il laissa tomber de sa main. Le calife, qui s’était donné lui-même ce divertissement avec une satisfaction au-delà de ce qu’il s’en était promis, et qui avait été spectateur de cette dernière scène aussi bien que de toutes les autres qu’Abou-Hassan lui avait données, sortit de l’endroit où il était et parut dans le salon tout joyeux d’avoir si bien réussi dans ce qu’il avait imaginé. Il commanda premièrement qu’on dépouillât Abou-Hassan de l’habit de calife dont on l’avait revêtu le matin, et qu’on lui remît celui dont il était habillé il y avait vingt-quatre heures, quand l’esclave qui l’accompagnait l’avait apporté en son palais. Il fit appeler ensuite le même esclave, et quand il se fut présenté : « Reprends cet homme, lui dit-il, et reporte-le chez lui sur son sofa, sans faire de bruit, et en le retirant de même, laisse la porte ouverte. »

 

L’esclave prit Abou-Hassan, l’emporta par la porte secrète du palais, le remit chez lui comme le calife lui avait ordonné, et revint en diligence lui rendre compte de ce qu’il avait fait. « Abou-Hassan, dit alors le calife, avait souhaité d’être calife pendant un jour seulement, pour châtier l’iman de la mosquée de son quartier et les quatre scheikhs ou vieillards, dont la conduite ne lui plaisait pas : je lui ai procuré le moyen de se satisfaire, et il doit être content de cet article. »

 

Abou-Hassan, remis sur son sofa par l’esclave, dormit jusqu’au lendemain fort tard, et il ne s’éveilla que quand la poudre qu’on avait jetée dans le dernier verre qu’il avait bu eut fait tout son effet. Alors, en ouvrant les yeux, il fut fort surpris de se voir chez lui. « Bouquet de Perles, Étoile du Matin, Aube du Jour, Bouche de Corail, Face de Lune, s’écria-t-il en appelant les dames du palais qui lui avaient tenu compagnie, chacune par leur nom, autant qu’il put s’en souvenir, où êtes-vous ? Venez, approchez. »

 

Abou-Hassan criait de toute sa force. Sa mère, qui l’entendit de son appartement, accourut au bruit, et en entrant dans sa chambre : « Qu’avez-vous donc, mon fils ? lui demanda-t-elle. Que vous est-il arrivé ? »

 

À ces paroles, Abou-Hassan leva la tête, et en regardant sa mère fièrement et avec mépris : « Bonne femme, lui demanda-t-il à son tour, qui est donc celui que tu appelles ton fils ?

 

« – C’est vous-même, répondit la mère avec beaucoup de douceur. N’êtes-vous pas Abou-Hassan, mon fils ? Ce serait la chose du monde la plus singulière que vous l’eussiez oublié en si peu de temps.

 

« – Moi, ton fils ! vieille exécrable ! reprit Abou-Hassan : tu ne sais ce que tu dis, et tu es une menteuse. Je ne suis pas l’Abou-Hassan que tu dis, je suis le commandeur des croyants.

 

« – Taisez-vous, mon fils, repartit la mère ; vous n’êtes pas sage. On vous prendrait pour un fou si l’on vous entendait.

 

« – Tu es une vieille folle toi-même, répliqua Abou-Hassan, et je ne suis pas fou, comme tu le dis. Je te répète que je suis le commandeur des croyants et le vicaire en terre du maître des deux mondes.

 

« – Ah ! mon fils, s’écria la mère, est-il possible que je vous entende proférer des paroles qui marquent une si grande aliénation d’esprit ! Quel malin génie vous obsède, pour vous faire tenir un semblable discours ? Que la bénédiction de Dieu soit sur vous, et qu’il vous délivre de la malignité de Satan ! Vous êtes mon fils Abou-Hassan, et je suis votre mère. »

 

Après lui avoir donné toutes les marques qu’elle put imaginer pour le faire rentrer en lui-même et lui faire voir qu’il était dans l’erreur : « Ne voyez-vous pas, continua-t-elle, que cette chambre où vous êtes est la vôtre, et non pas la chambre d’un palais digne d’un commandeur des croyants, et que vous ne l’avez pas abandonnée depuis que vous êtes au monde, en demeurant inséparablement avec moi ? Faites bien réflexion à tout ce que je vous dis, et ne vous allez pas mettre dans l’imagination des choses qui ne sont pas et qui ne peuvent pas être : encore une fois, mon fils, pensez-y sérieusement. »

 

Abou-Hassan entendit paisiblement ces remontrances de sa mère, et, les yeux baissés et la main au bas du visage, comme un homme qui rentre en lui-même pour examiner la vérité de tout ce qu’il voit et de tout ce qu’il entend : « Je crois que vous avez raison, » dit-il à sa mère. Quelques moments après, en revenant comme d’un profond sommeil, sans pourtant changer de posture : « Il me semble, dit-il, que je suis Abou-Hassan, que vous êtes ma mère et que je suis dans ma chambre. Encore une fois, ajouta-t-il en jetant les yeux sur lui et sur tout ce qui se présentait à sa vue, je suis Abou-Hassan, je n’en doute plus, et je m’étais mis cette rêverie dans la tête. »

 

La mère crut de bonne foi que son fils était guéri du trouble qui agitait son esprit et qu’elle attribuait à un songe. Elle se préparait même à en rire avec lui et à l’interroger sur ce songe, quand tout à coup il se mit sur son séant, et en la regardant de travers : « Vieille sorcière, vieille magicienne, dit-il, tu ne sais ce que tu dis : je ne suis pas ton fils et tu n’es pas ma mère. Tu te trompes toi-même et tu veux m’en faire accroire. Je te dis que je suis le commandeur des croyants, et tu ne me persuaderas pas le contraire.

 

« – De grâce, mon fils, recommandez-vous à Dieu et abstenez-vous de tenir ce langage, de crainte qu’il ne vous arrive quelque malheur. Parlons plutôt d’autre chose, et laissez-moi vous raconter ce qui arriva hier dans notre quartier à l’iman de notre mosquée et à quatre scheikhs de nos voisins. Le juge de police les fit prendre, et après leur avoir fait donner, en sa présence, à chacun je ne sais combien de coups de nerf de bœuf, il fit publier par un crieur que c’était là le châtiment de ceux qui se mêlaient des affaires qui ne les regardaient pas et qui se faisaient une occupation de jeter le trouble dans les familles de leurs voisins. Ensuite il les fit promener par tous les quartiers de la ville avec le même cri, et leur fit défense de remettre jamais le pied dans notre quartier. »

 

La mère d’Abou-Hassan, qui ne pouvait s’imaginer que son fils eût eu quelque part à l’aventure qu’elle lui racontait, avait exprès changé de discours et regardé le récit de cette affaire comme un moyen capable d’effacer l’impression fantastique où elle le voyait d’être le commandeur des croyants.

 

Mais il en arriva tout autrement, et ce récit, loin d’effacer l’idée qu’il avait toujours d’être le commandeur des croyants, ne servit qu’à la lui rappeler et à la graver d’autant plus profondément dans son imagination, qu’en effet elle n’était pas fantastique, mais réelle.

 

Aussi, dès qu’Abou-Hassan eut entendu ce récit : « Je ne suis plus ton fils ni Abou-Hassan, reprit-il : je suis certainement le commandeur des croyants ; je ne puis plus en douter après ce que tu viens de me raconter toi-même. Apprends que c’est par mes ordres que l’iman et les quatre scheikhs ont été châtiés de la manière que tu m’as dit. Je suis donc véritablement le commandeur des croyants, te dis-je, et cesse de me dire que c’est un rêve. Je ne dors pas, et j’étais aussi éveillé que je le suis en ce moment que je te parle. Tu me fais plaisir de me confirmer ce que le juge de police, à qui j’en avais donné l’ordre, m’en a rapporté, c’est-à-dire que mon ordre a été exécuté ponctuellement, et j’en suis d’autant plus réjoui que cet iman et ces quatre scheikhs sont de francs hypocrites. Je voudrais bien savoir qui m’a apporté en ce lieu-ci. Dieu soit loué de tout : ce qu’il y a de vrai, c’est que je suis très-certainement le commandeur des croyants, et toutes tes raisons ne me persuaderont pas le contraire. »

 

La mère, qui ne pouvait deviner ni même s’imaginer pourquoi son fils soutenait si fortement et avec tant d’assurance qu’il était le commandeur des croyants, ne douta plus qu’il n’eût perdu l’esprit en lui entendant dire des choses qui étaient dans son esprit au-delà de toute croyance, quoiqu’elles eussent leur fondement dans celui d’Abou-Hassan. Dans cette pensée : « Mon fils, lui dit-elle, je prie Dieu qu’il ait pitié de vous et qu’il vous fasse miséricorde. Cessez, mon fils, de tenir un discours si dépourvu de bon sens. Adressez-vous à Dieu ; demandez-lui qu’il vous pardonne et vous fasse la grâce de parler comme un homme raisonnable. Que dirait-on de vous si l’on vous entendait parler ainsi ? Ne savez-vous pas que les murailles ont des oreilles ? »

 

De si belles remontrances, loin d’adoucir l’esprit d’Abou-Hassan, ne servirent qu’à l’aigrir encore davantage. Il s’emporta contre sa mère avec plus de violence. « Vieille, lui dit-il, je t’ai déjà avertie de te taire. Si tu continues davantage, je me lèverai et je te traiterai de manière que tu t’en ressentiras tout le reste de tes jours. Je suis le calife, le commandeur des croyants, et tu dois me croire quand je le dis. »

 

Alors la bonne dame, qui vit que Abou-Hassan s’égarait de plus en plus de son bon sens plutôt que d’y rentrer, s’abandonna aux pleurs et aux larmes, et en se frappant le visage et la poitrine, elle faisait des exclamations qui marquaient son étonnement et sa profonde douleur de voir son fils dans une si terrible aliénation d’esprit.

 

Abou-Hassan, au lieu de s’apaiser et de se laisser toucher par les larmes de sa mère, s’oublia lui-même, au contraire, jusqu’à perdre envers elle le respect que la nature lui inspirait. Il se leva brusquement, il se saisit d’un bâton, et en venant à elle la main levée, comme un furieux : « Maudite vieille, lui dit-il dans son extravagance, et d’un ton à donner de la terreur à tout autre qu’à une mère pleine de tendresse pour lui, dis-moi tout à l’heure qui je suis !

 

« – Mon fils, répondit la mère en le regardant tendrement, bien loin de s’effrayer, je ne vous crois pas abandonné de Dieu jusqu’au point de ne pas connaître celle qui vous a mis au monde, et de vous méconnaître vous-même. Je ne feins pas de vous dire que vous êtes mon fils Abou-Hassan et que vous avez grand tort de vous arroger un titre qui n’appartient qu’au calife Haroun Alraschid, votre souverain seigneur et le mien, pendant que ce monarque nous comble de biens, vous et moi, par le présent qu’il m’envoya hier. En effet, il faut que vous sachiez que le grand vizir Giafar prit la peine de venir hier me trouver, et qu’en me mettant entre les mains une bourse de mille pièces d’or, il me dit de prier Dieu pour le commandeur des croyants, qui me faisait ce présent. Et cette libéralité, ne vous regarde-t-elle pas plutôt que moi, qui n’ai plus que deux jours à vivre ? »

 

À ces paroles, Abou-Hassan ne se posséda plus. Les circonstances de la libéralité du calife, que sa mère venait de lui raconter, lui marquaient qu’il ne se trompait pas et lui persuadaient plus que jamais qu’il était le calife, puisque le vizir n’avait porté la bourse que par son ordre. « Hé bien ! vieille sorcière, s’écria-t-il, seras-tu convaincue quand je te dirai que c’est moi qui t’ai envoyé ces mille pièces d’or par mon grand vizir Giafar, qui n’a fait qu’exécuter l’ordre que je lui avais donné en qualité de commandeur des croyants ? Cependant, au lieu de me croire, tu ne cherches qu’à me faire perdre l’esprit par tes contradictions, et en me soutenant avec opiniâtreté que je suis ton fils. Mais je ne laisserai pas longtemps ta malice impunie. » En achevant ces paroles, dans l’excès de sa frénésie, il fut assez dénaturé pour la maltraiter impitoyablement avec le bâton qu’il tenait à la main.

 

La pauvre mère, qui n’avait pas cru que son fils passerait si promptement des menaces aux actions, en se sentant frapper, se mit à crier de toute sa force au secours ; et jusqu’à ce que les voisins fussent accourus, Abou-Hassan ne cessait de frapper, en lui demandant à chaque coup : « Suis-je commandeur des croyants ? » À quoi la mère répondait toujours ces tendres paroles : « Vous êtes mon fils. »

 

La fureur d’Abou-Hassan commençait un peu à se ralentir quand les voisins arrivèrent dans sa chambre. Le premier qui se présenta se mit aussitôt entre sa mère et lui, et, après lui avoir arraché son bâton de la main : « Que faites-vous donc, Abou-Hassan ? lui dit-il. Avez-vous perdu la crainte de Dieu et la raison ? Jamais un fils bien né comme vous a-t-il osé lever la main sur sa mère ? et n’avez-vous point de honte de maltraiter ainsi la vôtre, elle qui vous aime si tendrement ? »

 

Abou-Hassan, encore tout plein de sa fureur, regarda celui qui lui parlait sans lui rien répondre, et en jetant en même temps ses yeux égarés sur chacun des autres voisins qui l’accompagnaient : « Quel est cet Abou-Hassan dont vous parlez ? leur demanda-t-il. Est-ce moi que vous appelez de ce nom ? »

 

Cette demande déconcerta un peu les voisins. « Comment ! repartit celui qui venait de lui parler, vous ne reconnaissez donc pas la femme que voilà pour celle qui vous a élevé et avec qui nous vous avons toujours vu demeurer, en un mot pour votre mère ? – Vous êtes des impertinents, répliqua Abou-Hassan ; je ne la connais pas, ni vous non plus, et je ne veux pas vous connaître. Je ne suis pas Abou-Hassan, je suis le commandeur des croyants, et si vous l’ignorez, je vous le ferai apprendre à vos dépens. »

 

À ce discours d’Abou-Hassan, les voisins ne doutèrent plus de l’aliénation de son esprit, et pour empêcher qu’il ne se portât à des excès semblables à ceux qu’il venait de commettre contre sa mère, ils se saisirent de sa personne malgré sa résistance, et ils le lièrent de manière qu’ils lui ôtèrent l’usage des bras, des mains et des pieds. En cet état et hors d’apparence de pouvoir nuire, ils ne jugèrent pas cependant à propos de le laisser seul avec sa mère. Deux de la compagnie se détachèrent et allèrent en diligence à l’hôpital des fous avertir le concierge de ce qui se passait. Il y vint aussitôt avec les voisins, accompagné d’un bon nombre de ses gens, chargés de chaînes, de menottes et d’un nerf de bœuf.

 

À leur arrivée, Abou-Hassan, qui ne s’attendait à rien moins qu’à un appareil si affreux, fit de grands efforts pour se débarrasser ; mais le concierge, qui s’était fait donner le nerf de bœuf, le mit bientôt à la raison par deux ou trois coups bien appliqués qu’il lui en déchargea sur les épaules. Ce traitement fut si sensible à Abou-Hassan qu’il se contint, et que le concierge et ses gens firent de lui ce qu’ils voulurent. Ils le chargèrent de chaînes et lui appliquèrent les menottes et les entraves, et quand ils eurent achevé, ils le tirèrent hors de chez lui et le conduisirent à l’hôpital des fous.

 

Abou-Hassan ne fut pas plutôt dans la rue qu’il se trouva environné d’une grande foule de peuple. L’un lui donnait un coup de poing, un autre un soufflet, et d’autres le chargeaient d’injures, en le traitant de fou, d’insensé et d’extravagant.

 

À tous ces mauvais traitements : « Il n’y a, disait-il, de grandeur et de force qu’en Dieu très-haut et tout-puissant. On veut que je sois fou, quoique je sois dans mon bon sens : je souffre cette injure et toutes ces indignités pour l’amour de Dieu. »

 

Abou-Hassan fut conduit de cette manière jusqu’à l’hôpital des fous. On l’y logea et on l’attacha dans une cage de fer, et avant de l’y enfermer, le concierge, endurci à cette terrible exécution, le régala sans pitié de cinquante coups de nerf de bœuf sur les épaules et sur le dos, et continua plus de trois semaines à lui faire le même régal chaque jour, en lui répétant ces mêmes mots chaque fois : « Reviens en ton bon sens, et dis si tu es encore le commandeur des croyants.

 

« – Je n’ai pas besoin de ton conseil, répondait Abou-Hassan ; je ne suis pas fou ; mais si j’avais à le devenir, rien ne serait plus capable de me jeter dans une si grande disgrâce que les coups dont tu m’assommes. »

 

Cependant la mère d’Abou-Hassan venait voir son fils réglément chaque jour, et elle ne pouvait retenir ses larmes en voyant diminuer de jour en jour son embonpoint et ses forces, et en l’entendant se plaindre et soupirer des douleurs qu’il souffrait. En effet, il avait les épaules, le dos et les côtes noircis et meurtris, et il ne savait de quel côté se tourner pour trouver du repos. La peau lui changea même plus d’une fois pendant le temps qu’il fut retenu dans cette effroyable demeure. Sa mère voulait lui parler pour le consoler et pour tâcher de sonder s’il était toujours dans la même situation d’esprit sur sa prétendue dignité de calife et de commandeur des croyants. Mais toutes les fois qu’elle ouvrait la bouche pour lui en toucher quelque chose, il la rebutait avec tant de furie qu’elle était contrainte de le laisser et de s’en retourner inconsolable de le voir dans une si grande opiniâtreté.

 

Les idées fortes et sensibles que Abou-Hassan avait conservées dans son esprit de s’être vu revêtu de l’habillement de calife, d’en avoir fait effectivement les fonctions, d’avoir usé de son autorité, d’avoir été obéi et traité véritablement en calife, et qui l’avaient persuadé à son réveil qu’il l’était véritablement et l’avaient fait persister si longtemps dans cette erreur, commencèrent insensiblement à s’effacer de son esprit.

 

« Si j’étais calife et commandeur des croyants, se disait-il quelquefois à lui-même, pourquoi me serais-je trouvé chez moi en me réveillant et revêtu de mon habit ordinaire ? Pourquoi ne me serais-je pas vu environné du chef des eunuques, de tant d’autres eunuques et d’une si grosse foule de belles dames ? Pourquoi le grand vizir Giafar, que j’ai vu à mes pieds, tant d’émirs, tant de gouverneurs de province et tant d’autres officiers dont je me suis vu environné, m’auraient-ils abandonné ? Il y a longtemps, sans doute, qu’ils m’auraient délivré de l’état pitoyable où je suis si j’avais quelque autorité sur eux. Tout cela n’a été, qu’un songe, et je ne dois pas faire difficulté de le croire. J’ai commandé, il est vrai, au juge de police de châtier l’iman et les quatre vieillards de son conseil ; j’ai ordonné au grand vizir Giafar de porter mille pièces d’or à ma mère, et mes ordres ont été exécutés. Cela m’arrête, et je n’y comprends rien. Mais combien de choses y a-t-il que je ne comprends pas et que je ne comprendrai jamais ! Je m’en remets donc entre les mains de Dieu, qui sait et qui connaît tout. »

 

Abou-Hassan était encore occupé de ces pensées et dans ces sentiments quand sa mère arriva. Elle le vit si exténué et si défait, qu’elle en versa des larmes plus abondamment qu’elle n’avait encore fait jusqu’alors. Au milieu de ses sanglots, elle le salua du salut ordinaire, et Abou-Hassan le lui rendit, contre sa coutume depuis qu’il était dans cet hôpital. Elle en prit un bon augure. « Hé bien, mon fils, lui dit-elle en essuyant ses larmes, comment vous trouvez-vous ? En quelle assiette est votre esprit ? Avez-vous renoncé à toutes vos fantaisies et aux propos que le démon vous avait suggérés ?

 

« – Ma mère, répondit Abou-Hassan d’un sens rassis et fort tranquille, et d’une manière qui peignait la douleur qu’il ressentait des excès auxquels il s’était porté contre elle, je reconnais mon égarement, mais je vous prie de me pardonner le crime exécrable que je déteste, et dont je suis coupable envers vous. Je fais la même prière à mes voisins à cause du scandale que je leur ai donné. J’ai été abusé par un songe, mais un songe si extraordinaire et si semblable à la vérité, que je puis mettre en fait que tout autre que moi, à qui il serait arrivé, n’en aurait pas été moins frappé et serait peut-être tombé dans de plus grandes extravagances que vous ne m’en avez vu faire. J’en suis encore si fort troublé au moment que je vous parle, que j’ai de la peine à me persuader que ce qui m’est arrive en soit un, tant il a de ressemblance à ce qui se passe entre des gens qui ne dorment pas.

 

« Quoi qu’il en soit, je le tiens et le veux tenir constamment pour un songe et pour une illusion. Je suis même convaincu que je ne suis pas ce fantôme de calife et de commandeur des croyants, mais Abou-Hassan, votre fils, de vous, dis-je, que j’ai toujours honorée jusqu’à ce jour fatal dont le souvenir me couvre de confusion, que j’honore et que j’honorerai toute ma vie comme je le dois. »

 

À ces paroles si sages et si sensées, les larmes de douleur, de compassion et d’affliction que la mère d’Abou-Hassan versait depuis si longtemps se changèrent en larmes de joie, de consolation et d’amour tendre pour son cher fils qu’elle retrouvait. « Mon fils, s’écria-t-elle toute transportée de plaisir, je ne me sens pas moins ravie de contentement et de satisfaction à vous entendre parler si raisonnablement, après ce qui s’est passé, que si je venais de vous mettre au monde une seconde fois. Il faut que je vous déclare ma pensée sur votre aventure, et que je vous fasse remarquer une chose à quoi vous n’avez peut-être pas pris garde. L’étranger que vous aviez amené un soir pour souper avec vous s’en alla sans fermer la porte de votre chambre, comme vous le lui aviez recommandé, et je crois que c’est ce qui a donné occasion au démon d’y entrer, et de vous jeter dans l’affreuse illusion où vous étiez. Ainsi, mon fils, vous devez bien remercier Dieu de vous en avoir délivré, et le prier de vous préserver de tomber davantage dans les piéges de l’esprit malin.

 

« – Vous avez trouvé la source de mon mal, répondit Abou-Hassan, et c’est justement cette nuit-là que j’eus ce songe qui me renversa la cervelle. J’avais cependant averti le marchand expressément de fermer la porte après lui, et je connais à présent qu’il n’en a rien fait. Je suis persuadé avec vous que le démon a trouvé la porte ouverte, qu’il est entré et qu’il m’a mis toutes ces fantaisies dans la tête. Il faut qu’on ne sache pas à Moussoul, d’où venait ce marchand, comme nous sommes bien convaincus à Bagdad, que le démon vient causer tous ces songes fâcheux qui nous inquiètent la nuit, quand on laisse les chambres où l’on couche ouvertes. Au nom de Dieu, ma mère, puisque, par la grâce de Dieu, me voilà parfaitement revenu du trouble où j’étais, je vous supplie, aussi bonne mère que vous l’êtes, de me faire sortir au plus tôt de cet enfer, et de me délivrer de la main du bourreau, qui abrégera mes jours infailliblement si j’y demeure davantage. »

 

La mère d’Abou-Hassan, parfaitement consolée et attendrie de voir que Abou-Hassan était revenu entièrement de sa folle imagination d’être calife, alla sur-le-champ trouver le concierge qui l’avait amené et qui l’avait gouverné jusqu’alors, et dès qu’elle lui eut assuré qu’il était parfaitement rétabli dans son bon sens, il vint, l’examina, et le mit en liberté en sa présence.

 

Abou-Hassan retourna chez lui, et il y demeura plusieurs jours afin de rétablir sa santé par de meilleurs aliments que ceux dont il avait été nourri dans l’hôpital des fous. Mais dès qu’il eut à peu près repris ses forces et qu’il ne se ressentit plus des incommodités qu’il avait souffertes par les mauvais traitements qu’on lui avait faits dans sa prison, il commença à s’ennuyer de passer les soirées sans compagnie. C’est pourquoi il ne tarda pas à reprendre le même train de vie qu’auparavant, c’est-à-dire qu’il recommença de faire chaque jour une provision suffisante pour régaler un nouvel hôte le soir.

 

Le jour qu’il renouvela la coutume d’aller vers le coucher du soleil au bout du pont de Bagdad, pour y arrêter le premier étranger qui se présenterait et le prier de lui faire l’honneur de souper avec lui, était le premier du mois, et le même jour, comme nous l’avons déjà dit, que le calife se divertissait à aller déguisé hors de quelqu’une des portes par où on abordait en cette ville, pour observer par lui-même s’il ne se passait rien contre la bonne police, de la manière qu’il l’avait établie et réglée dès le commencement de son règne.

 

Il n’y avait pas longtemps que Abou-Hassan était arrivé, et qu’il s’était assis sur un banc pratiqué contre le parapet, lorsqu’en jetant la vue jusqu’à l’autre bout du pont, il aperçut le calife qui venait à lui, déguisé en marchand de Moussoul, comme la première fois, et suivi du même esclave. Persuadé que tout le mal qu’il avait souffert ne venait que de ce que le calife, qu’il ne connaissait que pour un marchand de Moussoul, avait laissé la porte ouverte en sortant de sa chambre, il frémit en le voyant. « Que Dieu veuille me préserver ! dit-il en lui-même : voilà, si je ne me trompe, le magicien qui m’a enchanté. » Il tourna aussitôt la tête du côté de la rivière, en s’appuyant sur le parapet, afin de ne le pas voir, jusqu’à ce qu’il fût passé.

 

Le calife, qui voulait porter plus loin le plaisir qu’il s’était déjà donné à l’occasion d’Abou-Hassan, avait eu grand soin de se faire informer de tout ce qu’il avait dit et fait le lendemain à son réveil, après l’avoir fait reporter chez lui, et de tout ce qui lui était arrivé. Il ressentit un nouveau plaisir de tout ce qu’il en apprit, et même du mauvais traitement qui lui avait été fait dans l’hôpital des fous. Mais comme ce monarque était généreux et plein de justice, et qu’il avait reconnu dans Abou-Hassan un esprit propre à le réjouir plus longtemps, et de plus, qu’il s’était douté qu’après avoir renoncé à sa prétendue dignité de calife, il reprendrait sa manière de vie ordinaire, il jugea à propos, dans le dessein de l’attirer près de sa personne, de se déguiser le premier du mois en marchand de Moussoul, comme auparavant, afin de mieux exécuter ce qu’il avait résolu à son égard. Il aperçut donc Abou-Hassan presque en même temps qu’il fut aperçu de lui, et à son action il comprit d’abord combien il était mécontent de lui, et que son dessein était de l’éviter. Cela fit qu’il côtoya le parapet où était Abou-Hassan le plus près qu’il put. Quand il fut proche de lui, il pencha la tête et il le regarda en face. « C’est donc vous, mon frère Abou-Hassan ? lui dit-il. Je vous salue ; permettez-moi, je vous prie, de vous embrasser.

 

« – Et moi, répondit brusquement Abou-Hassan sans regarder le faux marchand de Moussoul, je ne vous salue pas : je n’ai besoin ni de votre salut ni de vos embrassades ; passez votre chemin.

 

« – Hé quoi ! reprit le calife, ne me reconnaissez-vous pas ? Ne vous souvient-il pas de la soirée que nous passâmes ensemble, il y a un mois, chez vous, où vous me fîtes l’honneur de me régaler avec tant de générosité ? – Non, repartit Abou-Hassan sur le même ton qu’auparavant, je ne vous connais pas et je ne sais de quoi vous voulez me parler. Allez, encore une fois, et passez votre chemin. »

 

Le calife ne se rebuta pas de la brusquerie d’Abou-Hassan. Il savait bien qu’une des lois qu’Abou-Hassan s’était imposées à lui-même était de ne plus avoir de commerce avec l’étranger qu’il aurait une fois régalé. Abou-Hassan le lui avait déclaré, mais il voulait bien faire semblant de l’ignorer. « Je ne puis croire, reprit-il, que vous ne me reconnaissiez pas ; il n’y a pas si longtemps que nous nous sommes vus, et il n’est pas possible que vous m’ayez oublié si facilement. Il faut qu’il vous soit arrivé quelque malheur qui vous cause cette aversion pour moi. Vous devez vous souvenir cependant que je vous ai marqué ma reconnaissance par mes bons souhaits, et même, sur certaine chose qui vous tenait au cœur, je vous ai fait offre de mon crédit, qui n’est pas à mépriser.

 

« – J’ignore, repartit Abou-Hassan, quel peut être votre crédit, et je n’ai pas le moindre désir de le mettre à l’épreuve ; mais je sais bien que vos souhaits n’ont abouti qu’à me faire devenir fou. Au nom de Dieu, vous dis-je encore une fois, passez votre chemin et ne me chagrinez pas davantage.

 

« – Ah ! mon frère Abou-Hassan, répliqua le calife en l’embrassant, je ne prétends pas me séparer de vous de cette manière. Puisque ma bonne fortune a voulu que je vous aie rencontré une seconde fois, il faut que vous exerciez aussi une seconde fois la même hospitalité envers moi, et que j’aie l’honneur de boire encore avec vous. »

 

C’est de quoi Abou-Hassan protesta qu’il saurait bien se garder. « J’ai assez de pouvoir sur moi, ajouta-t-il, pour m’empêcher de me trouver davantage avec un homme comme vous, qui porte le malheur avec soi. Vous savez le proverbe qui dit : « Prenez votre tambour sur les épaules et délogez. Faites-vous-en l’application. Faut-il vous le répéter tant de fois ? Dieu vous conduise ! vous m’avez causé assez de mal, je ne veux pas m’y exposer davantage.

 

« – Mon bon ami Abou-Hassan, reprit le calife en l’embrassant encore une fois, vous me traitez avec une dureté à laquelle je ne me fusse pas attendu. Je vous supplie de ne pas me tenir un discours si offensant, et d’être au contraire bien persuadé de mon amitié. Faites-moi donc la grâce de me raconter ce qui vous est arrivé, à moi qui ne vous ai souhaité que du bien, qui vous en souhaite encore, et qui voudrais trouver l’occasion de vous en faire afin de réparer le mal que vous dites que je vous ai causé, si véritablement il y a de ma faute. » Abou-Hassan se rendit aux instances du calife, et après l’avoir fait asseoir auprès de lui : « Votre incrédulité et votre importunité, lui dit-il, ont poussé ma patience à bout. Ce que je vais vous raconter vous fera connaître si c’est à tort que je me plains de vous. »

 

Le calife s’assit auprès d’Abou-Hassan, qui lui fit le récit de toutes les aventures qui lui étaient arrivées depuis son réveil dans le palais jusqu’à son second réveil dans sa chambre, et il les lui raconta toutes comme un véritable songe qui lui était arrivé, avec une infinité de circonstances que le calife savait aussi bien que lui, et qui renouvelèrent le plaisir qu’il s’en était fait. Il lui exagéra ensuite l’impression que ce songe lui avait laissée dans l’esprit, d’être le calife et le commandeur des croyants, « impression, ajouta-t-il, qui m’avait jeté dans des extravagances si grandes que mes voisins avaient été contraints de me lier comme un furieux, et de me faire conduire à l’hôpital des fous, où j’ai été traité d’une manière qu’on peut appeler cruelle, barbare et inhumaine ; mais ce qui vous surprendra et à quoi sans doute vous ne vous attendez pas, c’est que toutes ces choses ne me sont arrivées que par votre faute. Vous vous souvenez bien de la prière que je vous avais faite de fermer la porte de ma chambre en sortant de chez moi après le souper. Vous ne l’avez pas fait : au contraire, vous l’avez laissée ouverte, et le démon y est entré et m’a rempli la tête de ce songe, qui, tout agréable qu’il m’avait paru, m’a causé cependant tous les maux dont je me plains. Vous êtes donc cause, par votre négligence (qui vous rend responsable de mon crime), que j’ai commis une chose horrible et détestable en levant, non-seulement les mains contre ma mère, mais même qu’il s’en est peu fallu que je ne lui aie fait rendre l’âme à mes pieds en commettant un parricide ; et cela pour un sujet qui me fait rougir de honte toutes les fois que j’y pense, puisque c’est à cause qu’elle m’appelait son fils, comme je le suis en effet, et qu’elle ne voulait pas me reconnaître pour le commandeur des croyants, tel que je croyais l’être, et que je lui soutenais effectivement que je l’étais. Vous êtes encore cause du scandale que j’ai donné à mes voisins quand, accourus aux cris de ma pauvre mère, ils me surprirent acharné à la vouloir assommer, ce qui ne serait point arrivé si vous eussiez eu soin de fermer la porte de ma chambre en vous retirant, comme je vous en avais prié. Ils ne seraient pas entrés chez moi sans ma permission, et, ce qui me fait plus de peine, ils n’auraient point été témoins de ma folie. Je n’aurais pas été obligé de les frapper en me défendant contre eux, et ils ne m’auraient pas maltraité et lié comme ils ont fait pour me conduire et me faire enfermer dans l’hôpital des fous, où je puis assurer que chaque jour, pendant tout le temps que j’ai été détenu dans cet enfer, on n’a pas manqué de me bien régaler à grands coups de nerf de bœuf. »

 

Abou-Hassan racontait au calife ses sujets de plaintes avec beaucoup de chaleur et de véhémence. Le calife savait mieux que lui tout ce qui s’était passé, et il était ravi en lui-même d’avoir si bien réussi dans ce qu’il avait imaginé pour le jeter dans l’égarement où il le voyait encore ; mais il ne put entendre ce récit, fait avec tant de naïveté, sans faire un grand éclat de rire.

 

Abou-Hassan, qui croyait son récit digne de compassion et que tout le monde devait y être aussi sensible que lui, se scandalisa fort de cet éclat de rire du faux marchand de Moussoul. « Vous moquez-vous de moi, lui dit-il, de me rire ainsi au nez ? ou croyez-vous que je me moque de vous, quand je vous parle très-sérieusement ? Voulez-vous des preuves réelles de ce que j’avance ? Tenez, voyez et regardez vous-même, vous me direz après cela si je me moque. » En disant ces paroles, il se baissa, et, en se découvrant les épaules et le sein, il fit voir au calife les cicatrices et les meurtrissures que lui avaient causées les coups de nerf de bœuf qu’il avait reçus.

 

Le calife ne put regarder ces objets sans horreur. Il eut compassion du pauvre Abou-Hassan, et il fut très-fâché que la raillerie eût été poussée si loin. Il rentra aussitôt en lui-même, et en embrassant Abou-Hassan de tout son cœur : « Levez-vous, je vous en supplie, mon cher frère, lui dit-il d’un grand sérieux ; venez et allons chez vous ; je veux encore avoir l’avantage de me réjouir ce soir avec vous : demain, s’il plaît à Dieu, vous verrez que tout ira le mieux du monde. »

 

Abou-Hassan, malgré sa résolution et contre le serment qu’il avait fait de ne pas recevoir chez lui le même étranger une seconde fois, ne put résister aux caresses du calife, qu’il prenait toujours pour un marchand de Moussoul. « Je le veux bien, dit-il au faux marchand ; mais, ajouta-t-il, à une condition que vous vous engagerez de tenir avec serment : c’est de me faire la grâce de fermer la porte de ma chambre en sortant de chez moi, afin que le démon ne vienne pas me troubler la cervelle, comme il a fait la première fois. » Le faux marchand promit tout. Ils se levèrent tous deux et ils prirent le chemin de la ville. Le calife, pour engager davantage Abou-Hassan : « Prenez confiance en moi, lui dit-il, je ne vous manquerai pas de parole, je vous le promets en homme d’honneur. Après cela vous ne devez point hésiter à mettre votre assurance en une personne comme moi, qui vous souhaite toute sorte de biens et de prospérités, et dont vous verrez les effets.

 

« – Je ne vous demande pas cela, repartit Abou-Hassan en s’arrêtant tout court : je me rends de bon cœur à vos importunités, mais je vous dispense de vos souhaits, et je vous supplie, au nom de Dieu, de ne m’en faire aucun. Tout le mal qui m’est arrivé jusqu’à présent n’a pris sa source, avec la porte ouverte, que de ceux que vous m’avez déjà faits.

 

« – Hé bien ! répliqua le calife en riant en lui-même de l’imagination toujours blessée d’Abou-Hassan, puisque vous le voulez ainsi, vous serez obéi, et je promets de ne vous en jamais faire.

 

« – Vous me faites plaisir de me parler ainsi, lui dit Abou-Hassan, et je ne vous demande pas autre chose. Je serai trop content pourvu que vous teniez votre parole. Je vous tiens quitte de tout le reste. »

 

Abou-Hassan et le calife suivi de son esclave, en s’entretenant ainsi, approchaient insensiblement du rendez-vous. Le jour commençait à finir lorsqu’ils arrivèrent à la maison d’Abou-Hassan. Aussitôt il appela sa mère et se fit apporter de la lumière. Il pria le calife de prendre place sur le sofa, et il se mit près de lui. En peu de temps le souper fut servi sur la table qu’on avait approchée près d’eux. Ils mangèrent sans cérémonie. Quand ils eurent achevé, la mère d’Abou-Hassan vint desservir, mit le fruit sur la table, et le vin avec les tasses près de son fils. Ensuite elle se retira et ne parut pas davantage.

 

Abou-Hassan commença à se verser du vin le premier et en versa ensuite au calife. Ils burent chacun cinq ou six coups en s’entretenant de choses indifférentes. Quand le calife vit que Abou-Hassan commençait à s’échauffer, il le mit sur le chapitre de ses amours, et lui demanda s’il n’avait jamais aimé.

 

« Mon frère, répondit familièrement Abou-Hassan, qui croyait parler à son hôte comme à son égal, je n’ai jamais regardé l’amour, ou le mariage, si vous voulez, que comme une servitude à laquelle j’ai eu toujours de la répugnance à me soumettre ; et jusqu’à présent je vous avouerai que je n’ai aimé que la table, la bonne chère et surtout le bon vin ; en un mot, qu’à me bien divertir et à m’entretenir agréablement avec des amis. Je ne vous assure pourtant pas que je fusse indifférent pour le mariage ni incapable d’attachement si je pouvais rencontrer une femme de la beauté et de la belle humeur de celles que je vis en songe cette nuit fatale que je vous reçus ici la première fois, et que, pour mon malheur, vous laissâtes la porte de ma chambre ouverte, qui voulût bien passer les soirées à boire avec moi, qui sût chanter, jouer des instruments et m’entretenir agréablement, qui ne s’étudiât enfin qu’à me plaire et à me divertir : je crois, au contraire, que je changerais toute mon indifférence en un parfait attachement pour une telle personne, et que je croirais vivre très-heureux avec elle. Mais où trouver une femme telle que je viens de vous la dépeindre, ailleurs que dans le palais du commandeur des croyants, chez le grand vizir Giafar, ou chez les seigneurs de la cour les plus puissants, à qui l’or et l’argent ne manquent pas pour s’en pourvoir ? J’aime donc mieux m’en tenir à la bouteille : c’est un plaisir à peu de frais qui m’est commun avec eux. » En disant ces paroles, il prit sa tasse et il se versa du vin. « Prenez votre tasse, que je vous en verse aussi, dit-il au calife, et continuons de goûter un plaisir si charmant. »

 

Quand le calife et Abou-Hassan eurent bu : « C’est grand dommage, reprit le calife, qu’un aussi galant homme que vous êtes, qui n’est pas indifférent pour l’amour, mène une vie si solitaire et si retirée.

 

« – Je n’ai pas de peine, repartit Abou-Hassan, à préférer la vie tranquille que vous voyez que je mène, à la compagnie d’une femme qui ne serait peut-être pas d’une beauté à me plaire, et qui d’ailleurs me causerait mille chagrins par ses imperfections et par sa mauvaise humeur. »

 

Ils poussèrent entre eux la conversation assez loin sur ce sujet, et le calife, qui vit Abou-Hassan au point où il le désirait : « Laissez-moi faire, lui dit-il ; puisque vous avez le bon goût de tous les honnêtes gens, je veux vous trouver votre fait, et il ne vous en coûtera rien. À l’instant il prit la bouteille et la tasse d’Abou-Hassan, dans laquelle il jeta adroitement une pincée de la poudre dont il s’était déjà servi, lui versa une rasade, et en lui présentant la tasse : « Prenez, continua-t-il, et buvez d’avance à la santé de cette belle qui doit faire le bonheur de votre vie : vous en serez content. »

 

Abou-Hassan prit la tasse en riant, et en branlant la tête : « Vaille que vaille, dit-il, puisque vous le voulez, je ne saurais commettre une incivilité envers vous ni désobliger un hôte de votre mérite pour une chose de si peu de conséquence ; je vais donc boire à la santé de cette belle que vous me promettez, quoique, content de mon sort, je ne fasse aucun fondement sur votre promesse. »

 

Abou-Hassan n’eut pas plutôt bu la rasade qu’un profond assoupissement s’empara de ses sens, comme les deux autres fois, et le calife fut encore le maître de disposer de lui à sa volonté. Il dit aussitôt à l’esclave qu’il avait amené de prendre Abou-Hassan et de l’apporter au palais. L’esclave l’enleva, et le calife, qui n’avait pas dessein de renvoyer Abou-Hassan comme la première fois, ferma la porte de la chambre en sortant.

 

L’esclave suivit avec sa charge, et quand le calife fut arrivé au palais, il fit coucher Abou-Hassan sur un sofa dans le quatrième salon d’où il l’avait fait reporter chez lui, assoupi et endormi, il y avait un mois. Avant de le laisser dormir, il commanda qu’on lui mît le même habit dont il avait été revêtu par son ordre pour lui faire faire le personnage du calife : ce qui fut fait en sa présence. Ensuite il commanda à chacun de s’aller coucher, et ordonna au chef et aux autres officiers des eunuques, aux officiers de la chambre, aux musiciennes et aux mêmes dames qui s’étaient trouvées dans ce salon lorsqu’il avait bu le dernier verre de vin qui lui avait causé l’assoupissement, de se trouver sans faute le lendemain à la pointe du jour à son réveil, et il enjoignit à chacun de bien faire son personnage.

 

Le calife alla se coucher après avoir fait avertir Mesrour de venir l’éveiller avant qu’on entrât dans le salon, afin qu’il se plaçât dans le même cabinet où il s’était déjà caché.

 

Mesrour ne manqua pas d’éveiller le calife précisément à l’heure qu’il lui avait marquée. Il se fil habiller promptement et sortit pour se rendre au salon où Abou-Hassan dormait encore. Il trouva les officiers des eunuques, ceux de la chambre, les dames et les musiciennes à la porte, qui attendaient son arrivée. Il leur dit en peu de mots quelle était son intention, puis il entra et alla se placer dans le cabinet fermé de jalousies. Mesrour, tous les autres officiers, les dames et les musiciennes entrèrent après lui et se rangèrent autour du sofa sur lequel Abou-Hassan était couché, de manière qu’ils n’empêchaient pas le calife de le voir et de remarquer toutes ses actions.

 

Les choses ainsi disposées, dans le temps que la poudre du calife eut fait son effet, Abou-Hassan s’éveilla sans ouvrir les yeux et il jeta un peu de pituite, qui fut reçue dans un petit bassin d’or, comme la première fois. Dans ce moment, les sept chœurs de musiciennes mêlèrent leurs voix touchantes au son des hautbois, des flûtes douces et des autres instruments, et firent entendre un concert très-agréable.

 

La surprise d’Abou-Hassan fut extrême quand il entendit une musique si harmonieuse. Il ouvrit les yeux, et elle redoubla lorsqu’il aperçut les dames et les officiers qui l’environnaient et qu’il crut reconnaître. Le salon où il se trouvait lui parut le même que celui qu’il avait vu dans son premier rêve. Il y remarquait la même illumination, le même ameublement et les mêmes ornements.

 

Le concert cessa afin de donner lieu au calife d’être attentif à la contenance de son nouvel hôte et à tout ce qu’il pourrait dire dans sa surprise. Les dames, Mesrour et tous les officiers de la chambre, en gardant un grand silence, demeurèrent chacun dans leur place avec un grand respect. « Hélas ! s’écria Abou-Hassan en se mordant les doigts et si haut que le calife l’entendit avec joie, me voilà retombé dans le même songe et dans la même illusion qu’il y a un mois ! Je n’ai qu’à m’attendre encore une fois aux coups de nerf de bœuf, à l’hôpital des fous et à la cage de fer. Dieu tout-puissant, ajouta-t-il, je me remets entre les mains de votre divine providence. C’est un malhonnête homme que j’ai reçu chez moi hier au soir qui est la cause de cette illusion et des peines que j’en pourrai souffrir. Le traître et le perfide qu’il est, m’avait promis avec serment qu’il fermerait la porte de ma chambre en sortant de chez moi ; mais il ne l’a pas fait, et le diable est entré, qui me bouleverse la cervelle par ce maudit songe de commandeur des croyants et par tant d’autres fantômes dont il me fascine les yeux. Que Dieu te confonde, Satan, et puisses-tu être accablé sous une montagne de pierres ! »

 

Après ces dernières paroles, Abou-Hassan ferma les yeux, et demeura recueilli en lui-même, l’esprit fort embarrassé. Un moment après il les ouvrit, et en les jetant de côté et d’autre sur tous les objets qui se présentaient à sa vue : « Grand Dieu ! s’écria-t-il encore une fois avec moins d’étonnement et en souriant, je me remets entre les mains de votre providence, préservez-moi de la tentation de Satan. » Puis en refermant les yeux : « Je sais, continua-t-il, ce que je ferai : je vais dormir jusqu’à ce que Satan me quitte et s’en retourne par où il est venu, quand je devrais attendre jusqu’à midi. »

 

On ne lui donna pas le temps de se rendormir, comme il venait de se le proposer. Force des Cœurs, une des dames qu’il avait vues la première fois, s’approcha de lui, et en s’asseyant sur le bord du sofa : « Commandeur des croyants, lui dit-elle respectueusement, je supplie Votre Majesté de me pardonner si je prends la liberté de l’avertir de ne pas se rendormir, mais de faire des efforts pour se réveiller et se lever, parce que le jour commence à paraître. – Retire-toi, Satan ! dit Abou-Hassan en entendant cette voix. » Puis en regardant Force des Cœurs : « Est-ce moi, lui dit-il, que vous appelez commandeur des croyants ? Vous me prenez pour un autre, certainement.

 

« – C’est à Votre Majesté, reprit Force des Cœurs, que je donne ce titre, qui lui appartient comme au souverain de tout ce qu’il y a au monde de musulmans, dont je suis très-humblement esclave et à qui j’ai l’honneur de parler. Votre Majesté veut se divertir sans doute, ajouta-t-elle, en faisant semblant de s’être oubliée elle-même, à moins que ce ne soit un reste de quelque songe fâcheux. Mais si elle veut bien ouvrir les yeux, les nuages qui peuvent lui troubler l’imagination se dissiperont, et elle verra qu’elle est dans son palais, environnée de ses officiers et de toutes tant que nous sommes de ses esclaves, prêtes à lui rendre nos services ordinaires. Au reste, Votre Majesté ne doit pas s’étonner de se voir dans ce salon et non pas dans son lit : elle s’endormit hier si subitement que nous ne voulûmes pas l’éveiller pour la conduire jusqu’à sa chambre, et nous nous contentâmes de la coucher commodément sur ce sofa. »

 

Force des Cœurs dit tant d’autres choses à Abou-Hassan qui lui parurent vraisemblables, qu’enfin il se mit sur son séant. Il ouvrit les yeux et il la reconnut, de même que Bouquet de Perles et les autres dames qu’il avait déjà vues. Alors elles s’approchèrent toutes ensemble, et Force des Cœurs, en reprenant la parole : « Commandeur des croyants et vicaire du prophète en terre, dit-elle, Votre Majesté aura pour agréable que nous l’avertissions encore qu’il est temps qu’elle se lève ; voilà le jour qui paraît.

 

« – Vous êtes des fâcheuses et des importunes, reprit Abou-Hassan en se frottant les yeux ; je ne suis pas commandeur des croyants, je suis Abou-Hassan, je le sais bien, et vous ne me persuaderez pas le contraire. – Nous ne connaissons pas l’Abou-Hassan dont Votre Majesté nous parle, reprit Force des Cœurs ; nous ne voulons pas même le connaître : nous connaissons Votre Majesté pour le commandeur des croyants, et elle ne nous persuadera jamais qu’elle ne le soit pas. »

 

Abou-Hassan jetait les yeux de tous côtés, et se trouvait comme enchanté de se voir dans le même salon où il s’était déjà trouvé, mais il attribuait tout cela à un songe pareil à celui qu’il avait eu, et dont il craignait les suites fâcheuses. « Dieu me fasse miséricorde ! s’écria-t-il en élevant les mains et les yeux comme un homme qui ne sait où il en est ; je me remets entre ses mains. Après ce que je vois, je ne puis douter que le diable, qui est entré dans ma chambre, ne m’obsède et ne trouble mon imagination de toutes ces visions. » Le calife, qui le voyait et qui venait d’entendre toutes ses exclamations, se mit à rire de si bon cœur, qu’il eut bien de la peine à s’empêcher d’éclater.

 

Abou-Hassan cependant s’était recouché, et il avait refermé les yeux. « Commandeur des croyants, lui dit aussitôt Force des Cœurs, puisque Votre Majesté ne se lève pas, après l’avoir avertie qu’il est jour, selon notre devoir, et qu’il est nécessaire qu’elle vaque aux affaires de l’empire dont le gouvernement lui est confié, nous userons de la permission qu’elle nous a donnée en pareil cas. » En même temps, elle le prit par un bras et elle appela les autres dames, qui lui aidèrent à le faire sortir du lit, et le portèrent, pour ainsi dire, jusqu’au milieu du salon, où elles le mirent sur son séant. Elles se prirent ensuite chacune par la main, et elles dansèrent et sautèrent autour de lui, au son de tous les instruments et de tous les tambours de basque, que l’on faisait retentir sur sa tête et autour de ses oreilles.

 

Abou-Hassan se trouva dans une perplexité d’esprit inexprimable. « Serais-je véritablement calife et commandeur des croyants ? » se disait-il à lui-même. Enfin, dans l’incertitude où il était, il voulait dire quelque chose, mais le grand bruit de tous les instruments l’empêchait de se faire entendre. Il fit signe à Bouquet de Perles et à Étoile du Matin, qui se tenaient par la main en dansant autour de lui, qu’il voulait parler. Aussitôt elles firent cesser la danse et les instruments, et elles s’approchèrent de lui. « Ne mentez pas, leur dit-il fort ingénûment, et dites-moi dans la vérité qui je suis.

 

« – Commandeur des croyants, répondit Étoile du Matin, Votre Majesté veut nous surprendre en nous faisant cette demande, comme si elle ne savait pas elle-même qu’elle est le commandeur des croyants et le vicaire en terre du prophète de Dieu, maître de l’un et de l’autre monde, de ce monde où nous sommes et du monde à venir après la mort. Si cela n’était pas, il faudrait qu’un songe extraordinaire lui eût fait oublier ce qu’elle est. Il pourrait bien en être quelque chose, si l’on considère que Votre Majesté a dormi cette nuit plus longtemps qu’à l’ordinaire. Néanmoins si Votre Majesté veut bien me le permettre, je la ferai ressouvenir de ce qu’elle fit hier dans la journée. » Elle lui raconta donc son entrée au conseil, le châtiment de l’iman et des quatre vieillards par le juge de police, le présent d’une bourse de pièces d’or envoyée par son vizir à la mère d’un nommé Abou-Hassan ; ce qu’il fit dans l’intérieur de son palais et ce qui se passa aux trois repas qui lui furent servis dans, les trois salons, jusqu’au dernier, « où Votre Majesté, continua-t-elle en s’adressant à lui, après nous avoir fait mettre à table à ses côtés, nous fit l’honneur d’entendre nos chansons et de recevoir du vin de nos mains, jusqu’au moment que Votre Majesté s’endormit de la manière que Force des Cœurs vient de le raconter. Depuis ce temps Votre Majesté, contre sa coutume, a toujours dormi d’un profond sommeil jusqu’à présent qu’il est jour. Bouquet de Perles, toutes les autres esclaves et tous les officiers qui sont ici certifieront la même chose. Ainsi, que Votre Majesté se mette donc en état de faire sa prière, car il en est temps.

 

« – Bon ! bon ! reprit Abou-Hassan en branlant la tête ; vous m’en feriez bien accroire si je voulais vous écouter. Et moi, continua-t-il, je vous dis que vous êtes toutes des folles et que vous avez perdu l’esprit. C’est cependant un grand dommage, car vous êtes de jolies personnes. Apprenez que depuis que je ne vous ai vues, je suis allé chez moi, que j’y ai fort maltraité ma mère, qu’on m’a mené à l’hôpital des fous, où je suis resté malgré moi plus de trois semaines, pendant lesquelles le concierge n’a manqué de me régaler chaque jour de cinquante coups de nerf de bœuf. Et vous voudriez que tout cela ne fût qu’un songe ! Vous vous moquez.

 

« – Commandeur des croyants, repartit Étoile du Matin, nous sommes prêtes, toutes tant que nous sommes, de jurer, par ce que Votre Majesté a de plus cher, que tout ce qu’elle nous dit n’est qu’un songe. Elle n’est pas sortie de ce salon depuis hier, et elle n’a pas cessé d’y dormir toute la nuit jusqu’à présent. »

 

La confiance avec laquelle cette dame assurait à Abou-Hassan que tout ce qu’elle lui disait était véritable, et qu’il n’était point sorti du salon depuis qu’il y était entré, le mit encore une fois dans un état à ne savoir que croire de ce qu’il était et de ce qu’il voyait. Il demeura un espace de temps abîmé dans ses pensées. « Ô ciel ! disait-il en lui-même, suis-je Abou-Hassan ? suis-je commandeur des croyants ? Dieu tout-puissant, éclairez mon entendement, faites-moi connaître la vérité, afin que je sache à quoi m’en tenir. » Il découvrit ensuite ses épaules, encore toutes livides des coups qu’il avait reçus, et en les montrant aux dames : « Voyez, leur dit-il, et jugez si de pareilles blessures peuvent venir en songe ou en dormant. À mon égard, je puis vous assurer qu’elles ont été très-réelles, et la douleur que j’en ressens encore m’en est un sûr garant, qui ne me permet pas d’en douter. Si cela néanmoins m’est arrivé en dormant, c’est la chose du monde la plus extraordinaire et la plus étonnante, et je vous avoue qu’elle me passe. »

 

Dans l’incertitude où était Abou Hassan de son état, il appela un des officiers du calife qui était près de lui. « Approchez-vous, dit-il, et mordez-moi le bout de l’oreille, que je juge si je dors ou si je veille. » L’officier s’approcha, lui prit le bout de l’oreille entre les dents, et le serra si fort que Abou-Hassan fit un cri effroyable.

 

À ce cri, tous les instruments de musique jouèrent en même temps, et les dames et les officiers se mirent à danser, à chanter et à sauter autour d’Abou-Hassan avec un si grand bruit qu’il entra dans une espèce d’enthousiasme qui lui fit faire mille folies. Il se mit à chanter comme les autres. Il déchira le bel habit de calife dont on l’avait revêtu. Il jeta par terre le bonnet qu’il avait sur la tête, et nu, en chemise et en caleçon, il se leva brusquement et se jeta entre deux dames, qu’il prit par la main, et se mit à danser et à sauter avec tant d’action, de mouvement et de contorsions bouffonnes et divertissantes, que le calife ne put se tenir dans l’endroit où il était. La plaisanterie subite d’Abou-Hassan le fit rire avec tant d’éclat qu’il se laissa aller à la renverse, et se fit entendre par-dessus tout le bruit des instruments de musique et des tambours de basque. Il fut si longtemps sans pouvoir se retenir que peu s’en fallut qu’il ne s’en trouvât incommodé. Enfin, il se releva et il ouvrit la jalousie. Alors, en avançant la tête et en riant toujours : « Abou-Hassan, Abou-Hassan, s’écria-t-il, veux-tu donc me faire mourir à force de rire ? »

 

À la voix du calife, tout le monde se tut et le bruit cessa. Abou-Hassan s’arrêta comme les autres et tourna la tête du côté qu’elle s’était fait entendre. Il reconnut le calife et en même temps le marchand de Moussoul. Il ne se déconcerta pas pour cela ; au contraire, il comprit dans ce moment qu’il était bien éveillé, et que tout ce qui lui était arrivé était très-réel et non pas un songe. Il entra dans la plaisanterie et dans l’intention du calife, « Ha ! ha ! s’écria-t-il en le regardant avec assurance, vous voilà donc, marchand de Moussoul ! Quoi ! vous vous plaignez que je vous fais mourir, vous qui êtes cause des mauvais traitements que j’ai faits à ma mère et de ceux que j’ai reçus pendant un si long temps à l’hôpital des fous ! vous qui avez si fort maltraité l’iman de la mosquée de mon quartier et les quatre scheikhs mes voisins ! (car ce n’est pas moi, je m’en lave les mains !) vous qui m’avez causé tant de peines d’esprit et tant de traverses ! Enfin, n’est-ce pas vous qui êtes l’agresseur, et ne suis-je pas l’offensé ?

 

« – Tu as raison, Abou-Hassan, répondit le calife en continuant de rire ; mais pour te consoler et pour te dédommager de toutes tes peines, je suis prêt, et j’en prends Dieu à témoin, à te faire, à ton choix, telle réparation que tu voudras m’imposer. »

 

En achevant ces paroles, le calife descendit du cabinet et entra dans le salon. Il se fit apporter un de ses plus beaux habits, et commanda aux dames de faire la fonction des officiers de la chambre, et d’en revêtir Abou-Hassan. Quand elles l’eurent habillé : « Tu es mon frère, lui dit le calife en l’embrassant ; demande-moi tout ce qui peut te faire plaisir, je te l’accorderai.

 

« – Commandeur des croyants, reprit Abou-Hassan, je supplie Votre Majesté de me faire la grâce de m’apprendre ce qu’elle a fait pour me démonter ainsi le cerveau, et quel a été son dessein. Cela m’importe présentement plus que toute autre chose, pour remettre entièrement mon esprit dans son assiette ordinaire. »

 

Le calife voulut bien donner cette satisfaction à Abou-Hassan. « Tu dois savoir premièrement, lui dit-il, que je me déguise assez souvent, et particulièrement la nuit, pour connaître par moi-même si tout est dans l’ordre dans la ville de Bagdad. Et comme je suis bien aise de savoir aussi ce qui se passe aux environs, je me suis fixé un jour, qui est le premier de chaque mois, pour faire un grand tour au-dehors, tantôt d’un côté, tantôt de l’autre, et je reviens toujours par le pont. Je revenais de faire ce tour le soir que tu m’invitas à souper chez toi. Dans notre entretien tu me marquas que la seule chose que tu désirais c’était d’être calife et commandeur des croyants l’espace de vingt-quatre heures seulement, pour mettre à la raison l’iman de la mosquée de ton quartier et les quatre scheikhs ses conseillers. Ton désir me parut très-propre pour me donner un sujet de divertissement, et, dans cette vue, j’imaginai sur-le-champ le moyen de te procurer la satisfaction que tu désirais. J’avais sur moi de la poudre qui fait dormir, du moment qu’on l’a prise, à ne pouvoir se réveiller qu’au bout d’un certain temps. Sans que tu t’en aperçusses, j’en jetai une dose dans la dernière tasse que je te présentai, et tu bus. Le sommeil te prit dans le moment, et je te fis enlever et emporter à mon palais par mon esclave, après avoir laissé la porte de ta chambre ouverte en sortant. Il n’est pas nécessaire de te dire ce qui t’arriva dans mon palais à ton réveil et pendant la journée jusqu’au soir, où, après avoir été bien régalé par mon ordre, une de mes esclaves, qui te servait, jeta une autre dose de la même poudre dans le dernier verre qu’elle te présenta et que tu bus. Le grand assoupissement te prit aussitôt, et je te fis reporter chez toi par le même esclave qui t’avait apporté, avec ordre de laisser encore la porte de ta chambre ouverte en sortant. Tu m’as raconté toi-même tout ce qui t’est arrivé le lendemain et les jours suivants. Je ne m’étais pas imaginé que tu dusses souffrir autant que tu as souffert en cette occasion. Mais, comme je m’y suis déjà engagé envers toi, je ferai toutes choses pour te consoler et te donner lieu d’oublier tous tes maux. Vois donc ce que je puis faire pour te faire plaisir, et demande-moi hardiment ce que tu souhaites.

 

« – Commandeur des croyants, reprit Abou-Hassan, quelque grands que soient les maux que j’ai soufferts, ils sont effacés de ma mémoire du moment que j’apprends qu’ils me sont venus de la part de mon souverain seigneur et maître. À l’égard de la générosité dont Votre Majesté s’offre de me faire sentir les effets avec tant de bonté, je ne doute nullement de sa parole irrévocable. Mais, comme l’intérêt n’a jamais eu d’empire sur moi, puisqu’elle me donne cette liberté, la grâce que j’ose lui demander c’est de me donner assez d’accès près de sa personne pour avoir le bonheur d’être toute ma vie l’admirateur de sa grandeur. »

 

Ce dernier témoignage du désintéressement d’Abou-Hassan acheva de lui mériter toute l’estime du calife. « Je te sais bon gré de ta demande, lui dit le calife ; je te l’accorde avec l’entrée libre dans mon palais à toute heure, en quelque endroit que je me trouve. » En même temps il lui assigna un logement dans le palais ; et à l’égard de ses appointements, il lui dit qu’il ne voulait pas qu’il eût affaire à ses trésoriers, mais à sa personne même, et sur-le-champ il lui fit donner par son trésorier particulier une bourse de mille pièces d’or. Abou-Hassan fit de profonds remerciements au calife, qui le quitta pour aller tenir conseil selon sa coutume.

 

Abou-Hassan prit ce temps-là pour aller au plus tôt informer sa mère de tout ce qui se passait et lui apprendre sa bonne fortune. Il lui fit connaître que tout ce qui lui était arrivé n’était point un songe, qu’il avait été calife et qu’il en avait réellement fait les fonctions pendant un jour entier, et reçu véritablement les honneurs ; qu’elle ne devait pas douter de ce qu’il lui disait, puisqu’il en avait eu la confirmation de la propre bouche du calife même.

 

La nouvelle de l’histoire d’Abou-Hassan ne tarda guère à se répandre dans toute la ville de Bagdad ; elle passa même dans les provinces voisines, et de là dans les plus éloignées, avec les circonstances toutes singulières et divertissantes dont elle avait été accompagnée.

 

La nouvelle faveur d’Abou-Hassan le rendait extrêmement assidu auprès du calife. Comme il était naturellement de bonne humeur et qu’il faisait naître la joie partout où il se trouvait, par ses bons mots et par ses plaisanteries, le calife ne pouvait guère se passer de lui, et il ne faisait aucune partie de divertissement sans l’y appeler ; il le menait même quelquefois chez Zobéide, son épouse, à qui il avait raconté son histoire, qui l’avait extrêmement divertie. Zobéide le goûtait assez, mais elle remarqua que toutes les fois qu’il accompagnait le calife chez elle, il avait toujours les yeux sur une de ses esclaves appelée Nouzhat-Oulaoudat : c’est pourquoi elle résolut d’en avertir le calife. « Commandeur des croyants, dit un jour la princesse au calife, vous ne remarquez peut-être pas comme moi que toutes les fois que Abou-Hassan vous accompagne ici, il ne cesse d’avoir les yeux sur Nouzhat-Oulaoudat, et il ne manque jamais de la faire rougir. Vous ne doutez point que ce ne soit une marque certaine qu’elle ne le hait pas. C’est pourquoi, si vous m’en croyez, nous ferons un mariage de l’un et de l’autre.

 

« – Madame, reprit le calife, vous me faites souvenir d’une chose que je devrais avoir déjà faite. Je sais le goût d’Abou-Hassan sur le mariage, par lui-même, et je lui avais toujours promis de lui donner une femme dont il aurait tout sujet d’être content. Je suis bien aise que vous m’en ayez parlé, et je ne sais comment la chose m’était échappée de la mémoire. Mais il vaut mieux que Abou-Hassan ait suivi son inclination par le choix qu’il a fait lui-même. D’ailleurs, puisque Nouzhat-Oulaoudat ne s’en éloigne pas, nous ne devons point hésiter sur ce mariage. Les voilà l’un et l’autre, ils n’ont qu’à déclarer s’ils y consentent. »

 

Abou-Hassan se jeta aux pieds du calife et de Zobéide pour leur marquer combien il était sensible aux bontés qu’ils avaient pour lui. « Je ne puis, dit-il en se relevant, recevoir une épouse de meilleures mains ; mais je n’ose espérer que Nouzhat-Oulaoudat veuille me donner la sienne d’aussi bon cœur que je suis prêt de lui donner la mienne. » En achevant ces paroles, il regarda l’esclave de la princesse, qui témoigna assez de son côté, par son silence respectueux et par la rougeur qui lui montait au visage, qu’elle était toute disposée à suivre la volonté du calife et de Zobéide, sa maîtresse.

 

Le mariage se fit, et les noces furent célébrées dans le palais avec de grandes réjouissances, qui durèrent plusieurs jours. Zobéide se fit un point d’honneur de faire de riches présents à son esclave pour faire plaisir au calife, et le calife, de son côté, en considération de Zobéide, en usa de même envers Abou-Hassan.

 

La mariée fut conduite au logement que le calife avait assigné à Abou-Hassan, son mari, qui l’attendait avec impatience. Il la reçut au bruit de tous les instruments de musique et des chœurs de musiciens et musiciennes du palais, qui faisaient retentir l’air du concert de leurs voix et de leurs instruments.

 

Plusieurs jours se passèrent en fêtes et en réjouissances accoutumées dans ces sortes d’occasions, après lesquels on laissa les nouveaux mariés jouir paisiblement de leurs amours. Abou-Hassan et sa nouvelle épouse étaient charmés l’un de l’autre. Ils vivaient dans une union si parfaite que, hors le temps qu’ils employaient à faire leur cour, l’un au calife et l’autre à la princesse Zobéide, ils étaient toujours ensemble et ne se quittaient point. Il est vrai que Nouzhat-Oulaoudat avait toutes les qualités d’une femme capable de donner de l’amour et de l’attachement à Abou-Hassan, puisqu’elle était selon les souhaits sur lesquels il s’était expliqué au calife, c’est-à-dire en état de lui tenir tête à table. Avec ces dispositions, ils ne pouvaient manquer de passer ensemble leur temps très-agréablement. Aussi leur table était-elle toujours mise et couverte, à chaque repas, des mets les plus délicats et les plus friands, qu’un traiteur avait soin de leur apprêter et de leur fournir. Le buffet était toujours chargé du vin le plus exquis, et disposé de manière qu’il était à la portée de l’un et de l’autre lorsqu’ils étaient à table. Là, ils jouissaient d’un agréable tête-à-tête, et s’entretenaient de mille plaisanteries, qui leur faisaient faire des éclats de rire plus ou moins grands, selon qu’ils avaient mieux ou moins bien rencontré à dire quelque chose capable de les réjouir. Le repas du soir était particulièrement consacré à la joie. Ils ne s’y faisaient servir que des fruits excellents, des gâteaux et des pâtes d’amandes, et à chaque coup de vin qu’ils buvaient, ils s’excitaient l’un et l’autre par quelques chansons nouvelles, qui fort souvent étaient des impromptus faits à propos et sur le sujet dont ils s’entretenaient. Ces chansons étaient quelquefois accompagnées d’un luth ou de quelque autre instrument dont ils savaient toucher l’un et l’autre.

 

Abou-Hassan et Nouzhat-Oulaoudat passèrent ainsi un assez long espace de temps à faire bonne chère et à se bien divertir. Ils ne s’étaient jamais mis en peine de leur dépense de bouche, et le traiteur qu’ils avaient choisi pour cela avait fait les avances. Il était juste qu’il reçût quelque argent : c’est pourquoi il leur présenta le mémoire de ce qu’il avait avancé. La somme se trouva très-forte. On y ajouta celle à quoi pouvait monter la dépense déjà faite en habits de noces des plus riches étoffes pour l’un et pour l’autre, et en joyaux de très-grand prix pour la mariée ; et la somme se trouva si excessive qu’ils s’aperçurent, mais trop tard, que de tout l’argent qu’ils avaient reçu des bienfaits du calife et de la princesse Zobéide en considération de leur mariage, il ne leur restait précisément que ce qu’il fallait pour y satisfaire. Cela leur fit faire de grandes réflexions sur le passé, qui ne remédiaient point au mal présent. Abou-Hassan fut d’avis de payer le traiteur, et sa femme y consentit. Ils le firent venir et lui payèrent tout ce qu’ils lui devaient, sans rien témoigner de l’embarras où ils allaient se trouver sitôt qu’ils auraient fait ce paiement.

 

Le traiteur se retira fort content d’avoir été payé en belles pièces d’or à fleur de coin : on n’en voyait pas d’autres dans le palais du calife. Abou-Hassan et Nouzhat-Oulaoudat ne le furent guère d’avoir vu le fond de leur bourse. Ils demeurèrent dans un grand silence, les yeux baissés, et fort embarrassés de l’état où ils se voyaient réduits dès la première année de leur mariage.

 

Abou-Hassan se souvenait bien que le calife, en le retenant dans son palais, lui avait promis de ne le laisser manquer de rien. Mais quand il considérait qu’il avait prodigué en si peu de temps les largesses de sa main libérale, outre qu’il n’était pas d’humeur à demander, il ne voulait pas aussi s’exposer à la honte de déclarer au calife le mauvais usage qu’il en avait fait et le besoin où il était d’en recevoir de nouvelles. D’ailleurs, il avait abandonné son bien de patrimoine à sa mère sitôt que le calife l’avait retenu près de sa personne, et il était fort éloigné de recourir à la bourse de sa mère, à qui il aurait fait connaître par ce procédé qu’il était retombé dans le même désordre qu’après la mort de son père.

 

De son côté, Nouzhat-Oulaoudat, qui regardait les libéralités de Zobéide et la liberté qu’elle lui avait accordée en la mariant comme une récompense plus que suffisante de ses services et de son attachement, ne croyait pas être en droit de lui rien demander davantage.

 

Abou-Hassan rompit enfin le silence, et en regardant Nouzhat-Oulaoudat avec un visage ouvert : « Je vois bien, lui dit-il, que vous êtes dans le même embarras que moi et que vous cherchez quel parti nous devons prendre dans une aussi fâcheuse conjoncture que celle-ci, où l’argent vient de nous manquer tout à coup, sans que nous l’ayons prévu. Je ne sais quel peut être votre sentiment : pour moi, quoi qu’il puisse arriver, mon avis n’est pas de retrancher la moindre chose de notre dépense ordinaire, et je crois que de votre côté vous ne m’en dédirez pas. Le point est de trouver le moyen d’y fournir sans avoir la bassesse d’en demander, ni moi au calife, ni vous à Zobéide, et je crois l’avoir trouvé. Mais, pour cela, il faut que nous nous aidions l’un l’autre. »

 

Ce discours d’Abou-Hassan plut beaucoup à Nouzhat-Oulaoudat et lui donna quelque espérance. « Je n’étais pas moins occupée que vous de cette pensée, lui dit-elle, et si je ne m’en expliquais pas, c’est que je n’y voyais aucun remède. Je vous avoue que l’ouverture que vous venez de me faire me fait le plus grand plaisir du monde. Mais, puisque vous avez trouvé le moyen que vous dites et que mon secours vous est nécessaire pour y réussir, vous n’avez qu’à me dire ce qu’il faut que je fasse, et vous verrez que je m’y emploierai de mon mieux.

 

« – Je m’attendais bien, reprit Abou-Hassan, que vous ne me manqueriez pas dans cette affaire, qui vous touche autant que moi. Voici donc le moyen que j’ai imaginé pour faire en sorte que l’argent ne nous manque pas dans le besoin que nous en avons, au moins pour quelque temps. Il consiste dans une petite tromperie que nous ferons, moi au calife, et vous à Zobéide, et qui, je m’assure, les divertira et ne nous sera pas infructueuse. Je vais vous dire quelle est la tromperie que j’entends : c’est que nous mourions tous deux.

 

« – Que nous mourions tous deux ! interrompit Nouzhat-Oulaoudat. Mourez, si vous voulez, tout seul : pour moi, je ne suis pas lasse de vivre, et je ne prétends pas, ne vous en déplaise, mourir encore si tôt. Si vous n’avez pas d’autre moyen à me proposer que celui-là, vous pouvez l’exécuter vous-même, car je vous assure que je ne m’en mêlerai point.

 

« – Vous êtes femme, repartit Abou-Hassan, je veux dire d’une vivacité et d’une promptitude surprenantes ; à peine me donnez-vous le temps de m’expliquer. Écoutez-moi donc un moment avec patience, et vous verrez après cela que vous voudrez bien mourir de la même mort dont je prétends mourir moi-même. Vous jugez bien que je n’entends pas parler d’une mort véritable, mais d’une mort feinte.

 

« – Ah ! bon pour cela, interrompit encore Nouzhat-Oulaoudat ; dès qu’il ne s’agira que d’une mort feinte, je suis à vous, vous pouvez compter sur moi, vous serez témoin du zèle avec lequel je vous seconderai à mourir de cette manière ; car, pour vous le dire franchement, j’ai une répugnance invincible à vouloir mourir si tôt, de la manière que je l’entendais tantôt.

 

« – Hé bien, vous serez satisfaite, continua Abou-Hassan. Voici comme je l’entends pour réussir en ce que je me propose. Je vais faire le mort. Aussitôt vous prendrez un linceul et vous m’ensevelirez comme si je l’étais effectivement. Vous me mettrez au milieu de la chambre à la manière accoutumée, avec le turban posé sur le visage, et les pieds tournés du côté de la Mecque, tout prêt à être porté au lieu de la sépulture. Quand tout sera ainsi disposé, vous ferez les cris et verserez les larmes ordinaires en de pareilles occasions, en déchirant vos habits et vous arrachant les cheveux, ou du moins en feignant de vous les arracher, et vous irez toute en pleurs, et les cheveux épars, vous présenter à Zobéide. La princesse voudra savoir le sujet de vos larmes, et dès que vous l’en aurez informée par vos paroles entrecoupées de sanglots, elle ne manquera pas de vous plaindre et de vous faire présent de quelque somme d’argent pour aider à faire les frais de mes funérailles, et d’une pièce de brocart pour me servir de drap mortuaire, afin de rendre mon enterrement plus magnifique, et pour vous faire un habit à la place de celui qu’elle verra déchiré. Aussitôt que vous serez de retour avec cet argent et cette pièce de brocart, je me lèverai du milieu de la chambre et vous vous mettrez à ma place. Vous ferez la morte, et après vous avoir ensevelie, j’irai de mon côté faire auprès du calife le même personnage que vous aurez fait chez Zobéide. Et j’ose me promettre que le calife ne sera pas moins libéral à mon égard que Zobéide l’aura été envers vous. »

 

Quand Abou-Hassan eut achevé d’expliquer sa pensée sur ce qu’il avait projeté : « Je crois que la tromperie sera fort divertissante, reprit aussitôt Nouzhat-Oulaoudat, et je serai fort trompée si le calife et Zobéide ne nous en savent bon gré. Il s’agit présentement de la bien conduire. À mon égard, vous pouvez me laisser faire, je m’acquitterai de mon rôle pour le moins aussi bien que je m’attends que vous vous acquitterez du vôtre, et avec d’autant plus de zèle et d’attention que j’aperçois comme vous le grand avantage que nous en devons remporter. Ne perdons point de temps. Pendant que je prendrai le linceul, mettez-vous en chemise et en caleçon ; je sais ensevelir aussi bien que qui que ce soit, car lorsque j’étais au service de Zobéide et que quelque esclave de mes compagnes venait à mourir, j’avais toujours la commission de l’ensevelir. »

 

Abou-Hassan ne tarda guère à faire ce que Nouzhat-Oulaoudat lui avait dit. Il s’étendit sur le dos tout de son long sur le linceul qui avait été mis sur le tapis de pied au milieu de la chambre, croisa ses bras et se laissa envelopper, de manière qu’il semblait qu’il n’y avait qu’à le mettre dans une bière et l’emporter pour être enterré. Sa femme lui tourna les pieds du côté de la Mecque, lui couvrit le visage d’une mousseline des plus fines et mit son turban par-dessus, de manière qu’il avait la respiration libre. Elle se décoiffa ensuite, et, les larmes aux yeux, les cheveux pendants et épars, en faisant semblant de se les arracher, avec de grands cris, elle se frappait les joues et se donnait de grands coups sur la poitrine, avec toutes les autres marques d’une vive douleur. En cet équipage, elle sortit et traversa une cour fort spacieuse pour se rendre à l’appartement de la princesse Zobéide.

 

Nouzhat-Oulaoudat faisait des cris si perçants que Zobéide les entendit de son appartement. Elle commanda à ses femmes esclaves, qui étaient alors auprès d’elle, de voir d’où pouvaient venir ces plaintes et ces cris qu’elle entendait. Elles coururent vite aux jalousies, et revinrent avertir Zobéide que c’était Nouzhat-Oulaoudat qui s’avançait tout éplorée. Aussitôt la princesse, impatiente de savoir ce qui pouvait lui être arrivé, se leva et alla au-devant d’elle jusqu’à la porte de son antichambre.

 

Nouzhat-Oulaoudat joua ici son rôle en perfection. Dès qu’elle eut aperçu Zobéide, qui tenait elle-même la portière de son antichambre entr’ouverte, et qui l’attendait, elle redoubla ses cris en s’avançant, s’arracha les cheveux à pleines mains, se frappa les joues et la poitrine plus fortement, et se jeta à ses pieds en les baignant de ses larmes.

 

Zobéide, étonnée de voir son esclave dans une affliction si extraordinaire, lui demanda ce qu’elle avait et quelle disgrâce lui était arrivée.

 

Au lieu de répondre, la fausse affligée continua ses sanglots quelque temps, en feignant de se faire violence pour les retenir. « Hélas ! ma très-honorée dame et maîtresse, s’écria-t-elle enfin avec des paroles entrecoupées de sanglots, quel malheur plus grand et plus funeste pouvait-il m’arriver que celui qui m’oblige de venir me jeter aux pieds de Votre Majesté dans la disgrâce extrême où je suis réduite ! Que Dieu prolonge vos jours dans une santé parfaite, ma très-respectable princesse, et vous donne de longues et heureuses années ! Abou-Hassan, le pauvre Abou-Hassan, que vous avez honoré de vos bontés et que vous m’aviez donné pour époux, avec le commandeur des croyants, ne vit plus. »

 

En achevant ces dernières paroles, Nouzhat-Oulaoudat redoubla ses larmes et ses sanglots, et se jeta encore aux pieds de la princesse. Zobéide fut extrêmement surprise de cette nouvelle, « Abou-Hassan est mort ! s’écria-t-elle, cet homme si plein de santé, si agréable et si divertissant ! En vérité, je ne m’attendais pas d’apprendre si tôt la mort d’un homme comme celui-là, qui promettait une plus longue vie et qui la méritait si bien ! » Elle ne put s’empêcher d’en marquer sa douleur par ses larmes. Ses femmes esclaves qui l’accompagnaient, et qui avaient eu plusieurs fois leur part des plaisanteries d’Abou-Hassan quand il était admis aux entretiens familiers de Zobéide et du calife, témoignèrent aussi par leurs pleurs leurs regrets de sa perte et la part qu’elles y prenaient.

 

Zobéide, ses femmes esclaves et Nouzhat-Oulaoudat demeurèrent un temps considérable, le mouchoir devant les yeux, à pleurer et à jeter des soupirs de cette prétendue mort. Enfin la princesse Zobéide rompit le silence. « Méchante ! s’écria-t-elle en s’adressant à la fausse veuve, c’est peut-être toi qui es cause de sa mort. Tu lui auras donné tant de sujets de chagrins, par ton humeur fâcheuse, qu’enfin tu seras venue à bout de le mettre au tombeau ! »

 

Nouzhat-Oulaoudat témoigna recevoir une grande mortification du reproche que Zobéide lui faisait. « Ah, madame ! s’écria-t-elle, je ne crois pas avoir jamais donné à Votre Majesté, pendant tout le temps que j’ai eu le bonheur d’être son esclave, le moindre sujet d’avoir une opinion si désavantageuse de ma conduite envers un époux qui m’a été si cher. Je m’estimerais la plus malheureuse de toutes les femmes si vous en étiez persuadée. J’ai chéri Abou-Hassan comme une femme doit chérir un mari qu’elle aime passionnément, et je puis dire sans vanité que j’ai eu toute la tendresse qu’il méritait que j’eusse pour lui par toutes les complaisances raisonnables qu’il avait pour moi, et qui m’étaient un témoignage qu’il ne m’aimait pas moins tendrement. Je suis persuadée qu’il me justifierait pleinement là-dessus dans l’esprit de Votre Majesté s’il était encore au monde. Mais, madame, ajouta-t-elle en renouvelant ses larmes, son heure était venue, et c’est la cause unique de sa mort. »

 

Zobéide, en effet, avait toujours remarqué dans son esclave une même égalité d’humeur, une douceur qui ne se démentait jamais, une grande docilité, et un zèle en tout ce qu’elle faisait pour son service, qui marquait qu’elle le faisait plutôt par inclination que par devoir. Ainsi elle n’hésita point à l’en croire sur sa parole, et elle commanda à sa trésorière d’aller prendre dans son trésor une bourse de cent pièces de monnaie d’or et une pièce de brocart.

 

La trésorière revint bientôt avec la bourse et la pièce de brocart, qu’elle mit, par ordre de Zobéide, entre les mains de Nouzhat-Oulaoudat.

 

En recevant ce beau présent, elle se jeta aux pieds de la princesse et lui en fit ses très-humbles remerciements, avec une grande satisfaction dans l’âme d’avoir si bien réussi. « Va, lui dit Zobéide ; fais servir la pièce de brocart de drap mortuaire sur la bière de ton mari, et emploie l’argent à lui faire des funérailles honorables et dignes de lui. Après cela, modère les transports de ton affliction, j’aurai soin de toi. »

 

Nouzhat-Oulaoudat ne fut pas plutôt hors de la présence de Zobéide qu’elle essuya ses larmes arec une grande joie et retourna au plus tôt rendre compte à Abou-Hassan du bon succès de son rôle.

 

En rentrant, Nouzhat-Oulaoudat fit un grand éclat de rire en retrouvant Abou-Hassan au même état qu’elle l’avait laissé, c’est-à-dire enseveli au milieu de la chambre. « Levez-vous, lui dit-elle toujours en riant, et venez voir le fruit de la tromperie que j’ai faite à Zobéide. Nous ne mourrons pas de faim d’aujourd’hui. »

 

Abou-Hassan se leva promptement et se réjouit fort avec sa femme en voyant la bourse et la pièce de brocart.

 

Nouzhat-Oulaoudat était si aise d’avoir si bien réussi dans la tromperie qu’elle venait de faire à la princesse, qu’elle ne pouvait contenir sa joie. « Ce n’est pas assez, dit-elle à son mari en riant : je veux faire la morte à mon tour, et voir si vous serez assez habile pour en tirer autant du calife que j’ai fait de Zobéide.

 

« – Voilà justement le génie des femmes, reprit Abou-Hassan ; on a bien raison de dire qu’elles ont toujours la vanité de croire qu’elles font plus que les hommes, quoique le plus souvent elles ne fassent rien de bien que par leur conseil. Il ferait beau voir que je n’en fisse pas au moins autant que vous auprès du calife, moi qui suis l’inventeur de la fourberie. Mais ne perdons pas le temps en discours inutiles. Faites la morte comme moi, et vous verrez si je n’aurai pas le même succès. »

 

Abou-Hassan ensevelit sa femme, la mit au même endroit qu’il était, lui tourna les pieds du côté de la Mecque, et sortit de sa chambre tout en désordre, le turban mal accommodé, comme un homme qui est dans une grande affliction. En cet état, il alla chez le calife, qui tenait alors un conseil particulier avec le grand vizir Giafar et d’autres vizirs en qui il avait le plus de confiance. Il se présenta à la porte, et l’huissier, qui savait qu’il avait les entrées libres, lui ouvrit. Il entra, le mouchoir d’une main devant les yeux pour cacher les larmes feintes qu’il laissait couler en abondance, en se frappant la poitrine de l’autre à grands coups, avec des exclamations qui exprimaient l’excès d’une grande douleur.

 

Le calife, qui était accoutumé à voir Abou-Hassan avec un visage toujours gai et qui n’inspirait que la joie, fut fort surpris de le voir paraître devant lui en un si triste état. Il interrompit l’attention qu’il donnait à l’affaire dont on parlait dans son conseil, pour lui demander la cause de sa douleur.

 

« Commandeur des croyants, répondit Abou-Hassan avec des sanglots et des soupirs réitérés, il ne pouvait m’arriver un plus grand malheur que celui qui fait le sujet de mon affliction. Que Dieu laisse vivre Votre Majesté sur le trône qu’elle remplit si glorieusement ! Nouzhat-Oulaoudat, qu’elle m’avait donnée en mariage par sa bonté, pour passer le reste de mes jours avec elle… Hélas !… »

 

À cette exclamation, Abou-Hassan fit semblant d’avoir le cœur si pressé, qu’il n’en dit pas davantage et fondit en larmes.

 

Le calife, qui comprit qu’Abou-Hassan venait lui annoncer la mort de sa femme, en parut extrêmement touché. « Dieu lui fasse miséricorde ! dit-il d’un air qui marquait combien il la regrettait : c’était une bonne esclave, et nous te l’avions donnée, Zobéide et moi, dans l’intention de te faire plaisir. Elle méritait de vivre plus longtemps. » Alors les larmes lui coulèrent des yeux, et il fut obligé de prendre son mouchoir pour les essuyer.

 

La douleur d’Abou-Hassan et les larmes du calife attirèrent celles du grand vizir Giafar et des autres vizirs. Ils pleurèrent tous la mort de Nouzhat-Oulaoudat, qui de son côté était dans une grande impatience d’apprendre comment Abou-Hassan aurait réussi.

 

Le calife eut la même pensée du mari que Zobéide avait eue de la femme, et il s’imagina qu’il était peut-être la cause de sa mort. « Malheureux, lui dit-il d’un ton d’indignation, n’est-ce pas toi qui as fait mourir la femme par tes mauvais traitements ? Ah ! je n’en fais aucun doute. Tu devais au moins avoir quelque considération pour la princesse Zobéide, mon épouse, qui l’aimait plus que ses autres esclaves, et qui a bien voulu s’en priver pour te l’abandonner. Voilà une belle marque de ta reconnaissance !

 

« – Commandeur des croyants, répondit Abou-Hassan en faisant semblant de pleurer plus amèrement qu’auparavant, Votre Majesté peut-elle avoir un seul moment la pensée qu’Abou-Hassan, qu’elle a comblé de ses grâces et de ses bienfaits et à qui elle a fait des honneurs auxquels il n’eût jamais osé aspirer, ait pu être capable d’une si grande ingratitude ! J’aimais Nouzhat-Oulaoudat, mon épouse, autant par tous ces endroits-là que par tant d’autres belles qualités qu’elle avait et qui étaient cause que j’ai toujours eu pour elle tout l’attachement, toute la tendresse et tout l’amour qu’elle méritait. Mais, seigneur, ajouta-t-il, elle devait mourir, et Dieu n’a pas voulu me laisser jouir plus longtemps d’un bonheur que je tenais des bontés de Votre Majesté et de Zobéide, sa chère épouse. »

 

Enfin Abou-Hassan sut dissimuler si parfaitement sa douleur par toutes les marques d’une véritable affliction, que le calife, qui d’ailleurs n’avait pas entendu dire qu’il eût fait mauvais ménage avec sa femme, ajouta foi à tout ce qu’il lui dit et ne douta plus de la sincérité de ses paroles. Le trésorier du palais était présent, et le calife lui commanda d’aller au trésor et de donner à Abou-Hassan une bourse de cent pièces de monnaie d’or avec une belle pièce de brocart. Abou-Hassan se jeta aussitôt aux pieds du calife pour lui marquer sa reconnaissance et le remercier de son présent. « Suis le trésorier, lui dit le calife ; la pièce de brocart est pour servir de drap mortuaire à la défunte, et l’argent pour lui faire des obsèques dignes d’elle. Je m’attends bien que tu lui donneras ce dernier témoignage de ton amour. »

 

Abou-Hassan ne répondit à ces paroles obligeantes du calife que par une profonde inclination, en se retirant. Il suivit le trésorier, et aussitôt que la bourse et la pièce de brocart lui eurent été mises entre les mains, il retourna chez lui très-content et bien satisfait en lui-même d’avoir trouvé si promptement et si facilement de quoi suppléer à la nécessité où il s’était trouvé, et qui lui avait causé tant d’inquiétudes.

 

Nouzhat-Oulaoudat, fatiguée d’avoir été si longtemps dans une si grande contrainte, n’attendit pas qu’Abou-Hassan lui dît de quitter la triste situation où elle était. Aussitôt qu’elle entendit ouvrir la porte, elle courut à lui. « Eh bien, lui dit-elle, le calife a-t-il été aussi facile à se laisser tromper que Zobéide ?

 

« – Vous voyez, répondit Abou-Hassan en plaisantant et en lui montrant la bourse et la pièce de brocart, que je ne sais pas moins bien faire l’affligé pour la mort d’une femme qui se porte bien que vous la pleureuse pour celle d’un mari qui est plein de vie. »

 

Abou-Hassan cependant se doutait bien que cette double tromperie ne manquerait pas d’avoir des suites. C’est pourquoi il prévint sa femme autant qu’il put sur tout ce qui pourrait en arriver, afin d’agir de concert. « Car, ajoutait-il, mieux nous réussirons à jeter le calife et Zobéide dans quelque sorte d’embarras, plus ils auront de plaisir à la fin, et peut-être nous en témoigneront-ils leur satisfaction par quelques nouvelles marques de leur libéralité. » Cette dernière considération fut celle qui les encouragea plus qu’aucune autre à porter la feinte aussi loin qu’il leur serait possible.

 

Quoiqu’il y eût encore beaucoup d’affaires à régler dans le conseil qui se tenait, le calife néanmoins, dans l’impatience d’aller chez la princesse Zobéide lui faire son compliment de condoléance sur la mort de son esclave, se leva peu de temps après le départ d’Abou-Hassan, et remit le conseil à un autre jour. Le grand vizir et les autres vizirs prirent congé et ils se retirèrent.

 

Dès qu’ils furent partis, le calife dit à Mesrour, chef des eunuques de son palais, qui était presque inséparable de sa personne et qui d’ailleurs était de tous ses conseils : « Suis-moi et viens prendre part comme moi à la douleur de la princesse sur la mort de Nouzhat-Oulaoudat, son esclave. »

 

Ils allèrent ensemble à l’appartement de Zobéide. Quand le calife fut à la porte, il entr’ouvrit la portière et il aperçut la princesse assise sur le sofa, fort affligée et les yeux encore tout baignés de larmes.

 

Le calife entra, et en avançant vers Zobéide : « Madame, lui dit-il, il n’est pas nécessaire de vous dire combien je prends part à votre affliction, puisque vous n’ignorez pas que je suis aussi sensible à ce qui vous fait de la peine que je le suis à tout ce qui vous fait plaisir. Mais nous sommes tous mortels et nous devons rendre à Dieu la vie qu’il nous a donnée quand il nous la demande. Nouzhat-Oulaoudat, votre esclave fidèle, avait véritablement des qualités qui lui ont fait mériter votre estime, et j’approuve fort que vous lui en donniez encore des marques après sa mort. Considérez cependant que vos regrets ne lui redonneront pas la vie. Ainsi, madame, si vous voulez m’en croire et si vous m’aimez, vous vous consolerez de cette perte et prendrez plus de soin d’une vie que vous savez m’être très-précieuse et qui fait tout le bonheur de la mienne. »

 

Si la princesse fut charmée des tendres sentiments qui accompagnaient le compliment du calife, elle fut d’ailleurs très-étonnée d’apprendre la mort de Nouzhat-Oulaoudat, à quoi elle ne s’attendait pas. Cette nouvelle la jeta dans une telle surprise, qu’elle demeura quelque temps sans pouvoir répondre. Son étonnement redoublait d’entendre une nouvelle si opposée à celle qu’elle venait d’apprendre, et lui ôtait la parole. Elle se remit, et en la reprenant enfin : « Commandeur des croyants, dit-elle d’un air et d’un ton qui marquaient son étonnement, je suis très-sensible à tous les tendres sentiments que vous marquez avoir pour moi, mais permettez-moi de vous dire que je ne comprends rien à la nouvelle que vous m’apprenez de la mort de mon esclave : elle est en parfaite santé. Dieu nous conserve vous et moi, seigneur : si vous me voyez affligée, c’est de la mort d’Abou-Hassan, son mari, votre favori, que j’estimais autant par la considération que vous aviez pour lui que parce que vous avez eu la bonté de me le faire connaître, et qu’il m’a quelquefois divertie assez agréablement. Mais, seigneur, l’insensibilité où je vous vois de sa mort, et l’oubli que vous en témoignez en si peu de temps, après les témoignages que vous m’avez donnés à moi-même du plaisir que vous aviez de l’avoir auprès de vous, m’étonnent et me surprennent. Et cette insensibilité parait davantage par le change que vous me voulez donner en m’annonçant la mort de mon esclave pour la sienne. »

 

Le calife, qui croyait être parfaitement bien informé de la mort de l’esclave, et qui avait sujet de le croire parce qu’il avait vu et entendu, se mit à rire et à hausser les épaules d’entendre ainsi parler Zobéide. « Mesrour, dit-il en se tournant de son côté et lui adressant la parole, que dis-tu du discours de la princesse ? N’est-il pas vrai que les dames ont quelquefois des absences d’esprit qu’on ne peut que difficilement pardonner ? Car enfin tu as vu et entendu aussi bien que moi. » Et en se retournant du côté de Zobéide : « Madame, lui dit-il, ne versez plus de larmes pour la mort d’Abou-Hassan, il se porte bien. Pleurez plutôt la mort de votre chère esclave : il n’y a qu’un moment que son mari est venu dans mon appartement, tout en pleurs, et dans une affliction qui m’a fait de la peine, m’annoncer la mort de sa femme. Je lui ai fait donner une bourse de cent pièces d’or, avec une pièce de brocart, pour aider à le consoler et à faire les funérailles de sa défunte. » Ce discours du calife ne parut pas à la princesse un discours sérieux ; elle crut qu’il lui en voulait faire accroire. « Commandeur des croyants, reprit-elle, quoique ce soit votre coutume de railler, je vous dirai que ce n’est pas ici l’occasion de le faire. Ce que je vous dis est très-sérieux. Il ne s’agit plus de la mort de mon esclave, mais de la mort d’Abou-Hassan, son mari, dont je plains le sort, que vous devriez plaindre avec moi.

 

« – Et moi, madame, repartit le calife en prenant son plus grand sérieux, je vous dis, sans raillerie, que vous vous trompez. C’est Nouzhat-Oulaoudat qui est morte, et Abou-Hassan est vivant et plein de santé. »

 

Zobéide fut piquée de la repartie sèche du calife. « Commandeur des croyants, répliqua-t-elle d’un ton vif, Dieu vous préserve de demeurer plus longtemps en cette erreur, vous me feriez croire que votre esprit n’est pas dans son assiette ordinaire. Permettez-moi de vous répéter encore que c’est Abou-Hassan qui est mort, et que Nouzhat-Oulaoudat, mon esclave, veuve du défunt, est pleine de vie. Il n’y a pas plus d’une heure qu’elle est sortie d’ici. Elle y était venue toute désolée et dans un état qui seul aurait été capable de me tirer des larmes quand même elle ne m’aurait point appris, au milieu de mille sanglots, le juste sujet de son affliction. Toutes mes femmes en ont pleuré avec moi, et elles peuvent vous en rendre un témoignage assuré. Elles vous diront aussi que je lui ai fait présent d’une bourse de cent pièces d’or et d’une pièce de brocart. Et la douleur que vous avez remarquée sur mon visage, en entrant, était autant causée par la mort de son mari que par la désolation où je venais de la voir. J’allais même vous envoyer faire mon compliment de condoléance dans le moment que vous êtes entré. »

 

À ces paroles de Zobéide : « Voilà, madame, une obstination bien étrange ! s’écria le calife avec un grand éclat de rire. Et moi je vous dis, continua-t-il en reprenant son sérieux, que c’est Nouzhat-Oulaoudat qui est morte. – Non, vous dis-je, seigneur, reprit Zobéide à l’instant et aussi sérieusement, c’est Abou-Hassan qui est mort : vous ne me ferez pas accroire ce qui n’est pas. »

 

De colère, le feu monta au visage du calife ; il s’assit sur le sofa assez loin de la princesse, et en s’adressant à Mesrour : « Va voir tout à l’heure, lui dit-il, qui est mort de l’un ou de l’autre, et viens me dire incessamment ce qui en est. Quoique je sois très-certain que c’est Nouzhat-Oulaoudat qui est morte, j’aime mieux néanmoins prendre cette voie que de m’opiniâtrer davantage sur une chose qui m’est parfaitement connue. »

 

Le calife n’avait pas achevé que Mesrour était parti. « Vous verrez, continua-t-il en s’adressant à Zobéide, dans un moment, qui a raison de vous ou de moi.

 

« – Pour moi, reprit Zobéide, je sais bien que la raison est de mon côté, et vous verrez vous-même que c’est Abou-Hassan qui est mort, comme je l’ai dit.

 

« – Et moi, repartit le calife, je suis si certain que c’est Nouzhat-Oulaoudat, que je suis prêt à gager contre vous, ce que vous voudrez, qu’elle n’est plus au monde et qu’Abou-Hassan se porte bien.

 

« – Ne pensez pas le prendre par-là, répliqua Zobéide, j’accepte la gageure. Je suis si persuadée de la mort d’Abou-Hassan, que je gage volontiers ce que je puis avoir de plus cher contre ce que vous voudrez, de quelque peu de valeur qu’il soit. Vous n’ignorez pas ce que j’ai en ma disposition ni ce que j’aime le plus, selon mon inclination. Vous n’avez qu’à choisir et à proposer, je m’y tiendrai, de quelque conséquence que la chose soit pour moi.

 

« – Puisque cela est ainsi, dit alors le calife, je gage donc mon jardin des délices contre votre palais de peintures : l’un vaut bien l’autre.

 

« – Il ne s’agit pas de savoir, reprit Zobéide, si votre jardin vaut mieux que mon palais : nous n’en sommes pas là-dessus. Il s’agit que vous ayez choisi ce qu’il vous a plu de ce qui m’appartient pour équivalent de ce que vous gagez de votre côté : je m’y tiens, et la gageure est arrêtée. Je ne serai pas la première à m’en dédire, j’en prends Dieu à témoin. » Le calife fit le même serment, et ils en demeurèrent là en attendant le retour de Mesrour.

 

Pendant que le calife et Zobéide contestaient si vivement, et avec tant de chaleur, sur la mort d’Abou-Hassan ou de Nouzhat-Oulaoudat, Abou-Hassan, qui avait prévu leur démêlé à ce sujet, était fort attentif à tout ce qui pourrait en arriver. D’aussi loin qu’il aperçut Mesrour, au travers de la jalousie contre laquelle il était assis en s’entretenant avec sa femme, et qu’il eut remarqué qu’il venait droit à leur logis, il comprit aussitôt à quel dessein il était envoyé. Il dit à sa femme de faire la morte encore une fois, comme ils en étaient convenus, et de ne pas perdre de temps.

 

En effet, le temps pressait, et c’est tout ce qu’Abou-Hassan put faire avant l’arrivée de Mesrour que d’ensevelir sa femme et d’étendre sur elle la pièce de brocart que le calife lui avait fait donner. Ensuite il ouvrit la porte de son logis, et le visage triste et abattu, en tenant son mouchoir devant ses yeux, il s’assit à la tête de la prétendue défunte.

 

À peine eut-il achevé, que Mesrour se trouva dans sa chambre. Le spectacle funèbre qu’il aperçut d’abord lui donna une joie secrète, par rapport à l’ordre dont le calife l’avait chargé. Sitôt qu’Abou-Hassan l’aperçut ; il s’avança au-devant de lui, et en lui baisant la main par respect : « Seigneur, dit-il en soupirant et en gémissant, vous me voyez dans la plus grande affliction qui pouvait jamais m’arriver par la mort de Nouzhat-Oulaoudat, ma chère épouse, que vous honoriez de vos bontés. »

 

Mesrour fut attendri à ce discours, et il ne lui fut pas possible de refuser quelques larmes à la mémoire de la défunte. Il leva un peu le drap mortuaire du coté de la tête pour lui voir le visage, qui était à découvert, et en le laissant aller, après l’avoir seulement entrevue : « Il n’y a pas d’autre Dieu que Dieu, dit-il avec un soupir profond ; nous devons nous soumettre tous à sa volonté, et toute créature doit retourner à lui. Nouzhat-Oulaoudat, ma bonne sœur, ajouta-t-il on soupirant, ton destin a été de bien peu de durée : Dieu te fasse miséricorde ! » Il se tourna ensuite du côté d’Abou-Hassan, qui fondait en larmes. « Ce n’est pas sans raison, lui dit-il, que l’on dit que les femmes sont quelquefois dans des absences d’esprit qu’on ne peut pardonner. Zobéide, toute ma bonne maîtresse qu’elle est, est dans ce cas-là. Elle a voulu soutenir au calife que c’était vous qui étiez mort et non votre femme, et quelque chose que le calife lui ait pu dire au contraire pour la persuader, en lui assurant même la chose très-sérieusement, il n’a jamais pu y réussir. Il m’a même pris à témoin pour lui rendre témoignage de cette vérité et la lui confirmer, puisque, comme vous le savez, j’étais présent quand vous êtes venu lui apprendre cette nouvelle affligeante ; mais tout cela n’a servi de rien. Ils en sont même venus à des obstinations l’un contre l’autre, qui n’auraient pas fini si le calife, pour convaincre Zobéide, ne s’était avisé de m’envoyer vers vous pour en savoir encore la vérité. Mais je crains fort de ne pas réussir, car, de quelque biais qu’on puisse prendre aujourd’hui les femmes pour leur faire entendre les choses, elles sont d’une opiniâtreté insurmontable quand une fois elles sont prévenues d’un sentiment contraire.

 

« – Que Dieu conserve le commandeur des croyants dans la possession et dans le bon usage de son rare esprit ! reprit Abou-Hassan, toujours les larmes aux yeux et avec des paroles entrecoupées de sanglots. Vous voyez ce qui en est et que je n’en ai pas imposé à Sa Majesté. Et plût à Dieu ! s’écria-t-il pour mieux dissimuler, que je n’eusse pas eu l’occasion d’aller lui annoncer une nouvelle si triste et si affligeante ! Hélas ! ajouta-t-il, je ne puis assez exprimer la perte irréparable que je fais aujourd’hui. – Cela est vrai, reprit Mesrour, et je puis vous assurer que je prends beaucoup de part à votre affliction. Mais enfin il faut vous en consoler et ne vous point abandonner ainsi à votre douleur. Je vous quitte malgré moi pour m’en retourner vers le calife ; mais je vous demande en grâce, poursuivit-il, de ne pas faire enlever le corps que je ne sois revenu, car je veux assister à son enterrement et l’accompagner de mes prières. »

 

Mesrour était déjà sorti pour aller rendre compte de son message, quand Abou-Hassan, qui le conduisait jusqu’à la porte, lui marqua qu’il ne méritait pas l’honneur qu’il voulait lui faire. De crainte que Mesrour ne revînt sur ses pas pour lui dire quelque chose, il le conduisit de l’œil pendant quelque temps, et lorsqu’il le vit assez éloigné il rentra chez lui. Et débarrassant Nouzhat-Oulaoudat de tout ce qui l’enveloppait : « Voilà déjà, lui disait-il, une nouvelle scène de jouée ; mais je m’imagine bien que ce ne sera pas la dernière, et certainement la princesse Zobéide ne s’en voudra pas tenir au rapport de Mesrour ; au contraire, elle s’en moquera. Elle a de trop fortes raisons pour y ajouter foi : ainsi nous devons nous attendre à quelque nouvel événement. » Pendant ce discours d’Abou-Hassan, Nouzhat-Oulaoudat eut le temps de reprendre ses habits ; ils allèrent tous deux se remettre sur le sofa contre la jalousie pour tâcher de découvrir ce qui se passait.

 

Cependant Mesrour arriva chez Zobéide. Il entra dans son cabinet en riant et en frappant des mains, comme un homme qui avait quelque chose d’agréable à annoncer.

 

Le calife était naturellement impatient, il voulait être éclairci promptement de cette affaire : d’ailleurs il était vivement piqué au jeu par le défi de la princesse ; c’est pourquoi, dès qu’il vit Mesrour : « Méchant esclave, s’écria-t-il, il n’est pas temps de rire. Tu ne dis mot. Parle hardiment : Qui est mort, du mari ou de la femme ?

 

« – Commandeur des croyants, répondit aussitôt Mesrour en prenant un air sérieux, c’est Nouzhat-Oulaoudat qui est morte, et Abou-Hassan en est toujours aussi affligé qu’il l’a paru tantôt devant Votre Majesté. »

 

Sans donner le temps à Mesrour de poursuivre, le calife l’interrompit. « Bonne nouvelle ! s’écria-t-il avec un grand éclat de rire, il n’y a qu’un moment que Zobéide, ta maîtresse, avait à elle le palais des peintures : il est présentement à moi. Nous en avons fait la gageure contre mon jardin des délices depuis que tu es parti. Ainsi, tu ne pouvais me faire un plus grand plaisir ; j’aurai soin de t’en récompenser. Mais laissons cela ; dis-moi de point en point ce que tu as vu.

 

« – Commandeur des croyants, poursuivit Mesrour, en arrivant chez Abou-Hassan, je suis entré dans sa chambre, qui était ouverte. Je l’ai trouvé toujours très-affligé en pleurant la mort de Nouzhat-Oulaoudat, sa femme. Il était assis près de la tête de la défunte, qui était ensevelie au milieu de la chambre, les pieds tournés du côté de la Mecque, et couverte de la pièce de brocart dont Votre Majesté a tantôt fait présent à Abou-Hassan. Après lui avoir témoigné la part que je prenais à sa douleur, je me suis approché, et en levant le drap mortuaire du côté de la tête, j’ai reconnu Nouzhat-Oulaoudat, qui avait déjà le visage enflé et tout changé. J’ai exhorté du mieux que j’ai pu Abou-Hassan à se consoler, et en me retirant je lui ai marqué que je voulais me trouver à l’enterrement de sa femme et que je le priais d’attendre à faire enlever le corps que je fusse venu. Voilà tout ce que je puis dire à Votre Majesté sur l’ordre qu’elle m’a donné. »

 

Quand Mesrour eut achevé de faire son rapport : « Je ne t’en demandais pas davantage, lui dit le calife en riant de tout son cœur, et je suis très-content de ton exactitude. » Et en s’adressant à la princesse Zobéide : « Eh bien, madame, lui dit le calife, avez-vous encore quelque chose à dire contre une vérité si constante ? Croyez-vous toujours que Nouzhat-Oulaoudat soit vivante et que Abou-Hassan soit mort, et n’avouez-vous pas que vous avez perdu la gageure ? »

 

Zobéide ne demeura nullement d’accord que Mesrour eût rapporté la vérité. « Comment, seigneur, reprit-elle, vous imaginez-vous donc que je m’en rapporte à cet esclave ? C’est un impertinent qui ne sait ce qu’il dit. Je ne suis ni aveugle ni insensée, j’ai vu de mes propres yeux Nouzhat-Oulaoudat dans sa plus grande affliction, je lui ai parlé moi-même et j’ai bien entendu ce qu’elle m’a dit de la mort de son mari.

 

« – Madame, repartit Mesrour, je vous jure par votre vie et par la vie du commandeur des croyants, choses au monde qui me sont les plus chères, que Nouzhat-Oulaoudat est morte et que Abou-Hassan est vivant. – Tu mens, esclave vil et méprisable, lui répliqua Zobéide tout en colère, et je veux te confondre tout à l’heure. » Aussitôt elle appela ses femmes en frappant des mains. Elles entrèrent à l’instant en grand nombre. « Venez çà, leur dit la princesse, dites-moi la vérité : Qui est la personne qui est venue me parler peu de temps avant que le commandeur des croyants arrivât ici ? » Les femmes répondirent toutes que c’était la pauvre affligée Nouzhat-Oulaoudat. « Et vous, ajouta-t-elle en s’adressant à sa trésorière, que vous ai-je commandé de lui donner en se retirant ? – Madame, répondit la trésorière, j’ai donné à Nouzhat-Oulaoudat, par l’ordre de Votre Majesté, une bourse de cent pièces de monnaie d’or et une pièce de brocart qu’elle a emportées avec elle. – Eh bien, malheureux, esclave indigne, dit alors Zobéide à Mesrour, dans une grande indignation, que dis-tu à tout ce que tu viens d’entendre ? Qui penses-tu présentement que je doive croire, ou de toi ou de ma trésorière, et de mes autres femmes et de moi-même ? »

 

Mesrour ne manquait pas de raisons à opposer au discours de la princesse ; mais comme il craignait de l’irriter encore davantage, il prit le parti de la retenue et demeura dans le silence, bien convaincu pourtant, par toutes les preuves qu’il en avait, que Nouzhat-Oulaoudat était morte, et non pas Abou-Hassan.

 

Pendant cette contestation entre Zobéide et Mesrour, le calife, qui avait vu les témoignages apportés de part et d’autre, dont chacun se faisait fort, et toujours persuadé du contraire de ce que disait la princesse, tant par ce qu’il avait vu lui-même en parlant à Abou-Hassan que par ce que Mesrour venait de lui rapporter, riait de tout son cœur de voir que Zobéide était si fort en colère contre Mesrour. « Madame, pour le dire encore une fois, dit-il à Zobéide, je ne sais pas qui est celui qui a dit que les femmes avaient quelquefois des absences d’esprit ; mais vous voulez bien que je vous dise que vous faites voir qu’il ne pouvait rien dire de plus véritable. Mesrour vient tout franchement de chez Abou-Hassan, il vous dit qu’il a vu de ses propres yeux Nouzhat-Oulaoudat morte au milieu de la chambre, et Abou-Hassan vivant, assis auprès de la défunte ; et nonobstant son témoignage, qu’on ne peut pas raisonnablement récuser, vous ne voulez pas le croire : c’est ce que je ne puis comprendre. »

 

Zobéide, sans vouloir entendre ce que le calife lui représentait : « Commandeur des croyants, reprit-elle, pardonnez-moi si je vous tiens pour suspect. Je vois bien que vous êtes d’intelligence avec Mesrour pour me chagriner et pour pousser ma patience à bout. Et comme je m’aperçois que le rapport que Mesrour vous a fait est un rapport concerté avec vous, je vous prie de me laisser la liberté d’envoyer aussi quelque personne de ma part chez Abou-Hassan, pour savoir si je suis dans l’erreur. »

 

Le calife y consentit, et la princesse chargea sa nourrice de cette importante commission. C’était une femme fort âgée qui était toujours restée près de Zobéide depuis son enfance, et qui était là présente parmi ses autres femmes. « Nourrice, lui dit-elle, écoute : va-t’en chez Abou-Hassan, ou plutôt chez Nouzhat-Oulaoudat, puisque Abou-Hassan est mort ; tu vois quelle est ma dispute avec le commandeur des croyants et avec Mesrour : il n’est pas besoin de te rien dire davantage. Éclaire-toi de tout, et si tu me rapportes une bonne nouvelle, il y aura un beau présent pour toi. Va vite, et reviens incessamment. »

 

La nourrice partit, avec une grande joie du calife, qui était ravi de voir Zobéide dans cet embarras. Mais Mesrour, extrêmement mortifié de voir la princesse dans une si grande colère contre lui, cherchait les moyens de l’apaiser, et de faire en sorte que le calife et Zobéide fussent également contents de lui. C’est pourquoi il fut ravi dès qu’il vit que Zobéide prenait le parti d’envoyer sa nourrice chez Abou-Hassan, parce qu’il était persuadé que le rapport qu’elle lui ferait ne manquerait pas de se trouver conforme au sien, et qu’il servirait à le justifier et à le remettre dans ses bonnes grâces.

 

Abou-Hassan, cependant, qui était toujours en sentinelle à la jalousie, aperçut la nourrice d’assez loin. Il comprit d’abord que c’était un message de la part de Zobéide. Il appela sa femme, et sans hésiter un moment sur le parti qu’ils avaient à prendre : « Voilà, lui dit-il, la nourrice de la princesse qui vient pour s’informer de la vérité ; c’est à moi à faire encore le mort à mon tour. »

 

Tout était préparé. Nouzhat-Oulaoudat ensevelit Abou-Hassan promptement, jeta par-dessus lui la pièce de brocart que Zobéide lui avait donnée, et lui mit son turban sur le visage. La nourrice, dans l’empressement où elle était de s’acquitter de sa commission, était venue d’un assez bon pas. En entrant dans la chambre, elle aperçut Nouzhat-Oulaoudat assise à la tête d’Abou-Hassan, tout échevelée et tout en pleurs, qui se frappait les joues et la poitrine en jetant de grands cris.

 

Elle s’approcha de la fausse veuve. « Ma chère Nouzhat-Oulaoudat, lui dit-elle d’un air fort triste, je ne viens pas ici pour troubler votre douleur ni vous empêcher de répandre des larmes pour un mari qui vous aimait si tendrement. – Ah ! bonne mère, interrompit pitoyablement la fausse veuve, vous voyez quelle est ma disgrâce et de quel malheur je me trouve accablée aujourd’hui par la perte de mon cher Abou-Hassan, que Zobéide, ma chère maîtresse et la vôtre, et le commandeur des croyants, m’avaient donné pour mari. Abou-Hassan, mon cher époux ! s’écria-t-elle encore, que vous ai-je fait pour m’avoir abandonnée si promptement ? N’ai-je pas toujours suivi vos volontés plutôt que les miennes ? Hélas ! que deviendra la pauvre Nouzhat-Oulaoudat ? »

 

La nourrice était dans une surprise extrême de voir le contraire de ce que le chef des eunuques avait rapporté au calife. « Ce visage noir de Mesrour, s’écria-t-elle avec exclamation en élevant les mains, mériterait bien que Dieu le confondît d’avoir excité une si grande dissension entre ma bonne maîtresse et le commandeur des croyants, par un mensonge aussi insigne que celui qu’il leur a fait. Il faut, ma fille, dit-elle en s’adressant à Nouzhat-Oulaoudat, que je vous dise la méchanceté et l’imposture de ce vilain Mesrour, qui a soutenu à notre bonne maîtresse, avec une effronterie inconcevable, que vous étiez morte et que Abou-Hassan était vivant.

 

« – Hélas ! ma bonne mère, s’écria alors Nouzhat-Oulaoudat, plût à Dieu qu’il eût dit vrai ! je ne serais pas dans l’affliction où vous me voyez, et je ne pleurerais pas un époux qui m’était si cher. » En achevant ces dernières paroles elle fondit en larmes, et elle marqua une plus grande désolation par le redoublement de ses pleurs et de ses cris.

 

La nourrice, attendrie par les larmes de Nouzhat-Oulaoudat, s’assit auprès d’elle, et, en les accompagnant des siennes, elle s’approcha insensiblement de la tête d’Abou-Hassan, souleva un peu son turban et lui découvrit le visage pour tâcher de le reconnaître. « Ah ! pauvre Abou-Hassan ! dit-elle en le recouvrant aussitôt, je prie Dieu qu’il vous fasse miséricorde. Adieu, ma fille, dit-elle à Nouzhat-Oulaoudat ; si je pouvais vous tenir compagnie plus longtemps, je le ferais de bon cœur ; mais je ne puis m’arrêter davantage ; mon devoir me presse d’aller incessamment délivrer notre bonne maîtresse de l’inquiétude affligeante où ce vilain noir l’a plongée par son impudent mensonge, en lui assurant, même avec serment, que vous étiez morte. »

 

À peine la nourrice de Zobéide eut fermé la porte en sortant, que Nouzhat-Oulaoudat, qui jugeait bien qu’elle ne reviendrait pas, tant elle avait hâte de rejoindre la princesse, essuya ses larmes, débarrassa au plus tôt Abou-Hassan de tout ce qui était autour de lui, et ils allèrent tous deux reprendre leurs places sur le sofa contre la jalousie, en attendant tranquillement la fin de cette tromperie, toujours prêts à se tirer d’affaire, de quelque côté qu’on voulût les prendre.

 

La nourrice de Zobéide, cependant, malgré sa grande vieillesse, avait pressé le pas en revenant encore plus qu’elle n’avait fait en allant. Le plaisir de porter à la princesse une bonne nouvelle, et plus encore l’espérance d’une bonne récompense, la firent arriver en peu de temps. Elle entra dans le cabinet de la princesse presque hors d’haleine, et en lui rendant compte de sa commission, elle raconta naïvement à Zobéide tout ce qu’elle venait de voir.

 

Zobéide écouta le rapport de sa nourrice avec un plaisir des plus sensibles, et elle le fit bien voir, car dès qu’elle eut achevé, elle dit à sa nourrice d’un ton qui marquait gain de cause : « Raconte donc la même chose au commandeur des croyants, qui nous regarde comme dépourvues de bon sens, et qui, avec cela, voudrait nous faire accroire que nous n’avons aucun sentiment de religion, et que nous n’avons pas la crainte de Dieu. Dis-le à ce méchant esclave noir qui a l’insolence de me soutenir une chose qui n’est pas et que je sais mieux que lui. »

 

Mesrour, qui s’était attendu que le voyage de la nourrice et le rapport qu’elle ferait lui seraient favorables, fut vivement mortifié de ce qu’il avait réussi tout au contraire. D’ailleurs, il se trouvait piqué au vif de l’excès de la colère que Zobéide avait contre lui pour un fait dont il se croyait plus certain qu’aucun autre. C’est pourquoi il fut ravi d’avoir occasion de s’en expliquer librement avec la nourrice, plutôt qu’avec la princesse, à laquelle il n’osait répondre, de crainte de perdre le respect. « Vieille sans dents, dit-il à la nourrice sans aucun ménagement, tu es une menteuse, il n’est rien de tout ce que tu dis. J’ai vu de mes propres yeux Nouzhat-Oulaoudat étendue morte au milieu de sa chambre.

 

« – Tu es un menteur, et un insigne menteur toi-même, reprit la nourrice d’un ton insultant, d’oser soutenir une telle fausseté, à moi qui sors de chez Abou-Hassan, que j’ai vu étendu mort, et qui viens de quitter sa femme pleine de vie.

 

« – Je ne suis pas un imposteur, repartit Mesrour ; c’est toi qui cherches à nous jeter dans l’erreur.

 

« – Voilà une grande effronterie, répliqua la nourrice, d’oser me démentir ainsi en présence de Leurs Majestés, moi qui viens de voir de mes propres yeux la vérité de ce que j’ai l’honneur de leur avancer !

 

« – Nourrice, repartit encore Mesrour, tu ferais mieux de ne point parler : tu radotes. »

 

Zobéide ne put supporter ce manquement de respect dans Mesrour, qui sans aucun égard traitait sa nourrice si injurieusement en sa présence. Ainsi, sans donner le temps à sa nourrice de répondre à cette injure atroce : « Commandeur des croyants, dit-elle au calife, je vous demande justice contre cette insolence, qui ne vous regarde pas moins que moi. » Elle n’en put dire davantage, tant elle était outrée de dépit ; le reste fut étouffé par ses larmes.

 

Le calife, qui avait entendu toute cette contestation, la trouva fort embarrassante. Il avait beau rêver, il ne savait que penser de toutes ces contrariétés. La princesse, de son côté, aussi bien que Mesrour, la nourrice et les femmes esclaves qui étaient là présentes, ne savaient que croire de cette aventure et gardaient le silence. Le calife enfin prit la parole : « Madame, dit-il en s’adressant à Zobéide, je vois bien que nous sommes tous des menteurs, moi le premier, toi, Mesrour, et toi, nourrice ; au moins il ne paraît pas que l’un soit plus croyable que l’autre : ainsi levons-nous et allons nous-mêmes sur les lieux reconnaître de quel côté est la vérité. Je ne vois pas un autre moyen de nous éclaircir de nos doutes et de nous mettre l’esprit en repos. »

 

En disant ces paroles, le calife se leva, la princesse le suivit, et Mesrour, en marchant devant pour ouvrir la portière : « Commandeur des croyants, dit-il, j’ai bien de la joie que Votre Majesté ait pris ce parti, et j’en aurai une bien plus grande quand j’aurai fait voir à la nourrice, non pas qu’elle radote, puisque cette expression a eu le malheur de déplaire à ma bonne maîtresse, mais que le rapport qu’elle lui a fait n’est pas véritable. »

 

La nourrice ne demeura pas sans réplique. « Tais-toi, visage noir, reprit-elle ; il n’y a ici personne que toi qui puisse radoter. »

 

Zobéide, qui était extraordinairement outrée contre Mesrour, ne put souffrir qu’il vînt encore à la charge contre sa nourrice. Elle prit encore son parti, « Méchant esclave, lui dit-elle, quoi que tu puisses dire, je maintiens que ma nourrice a dit la vérité : pour toi, je ne te regarde que comme un menteur.

 

« – Madame, reprit Mesrour, si la nourrice est si fortement assurée que Nouzhat-Oulaoudat est vivante et que Abou-Hassan est mort, qu’elle gage donc quelque chose contre moi. Elle ne l’oserait. »

 

La nourrice fut prompte à la repartie. « Je l’ose si bien, lui dit-elle, que je te prends au mot ; voyons si tu oseras t’en dédire. »

 

Mesrour ne se dédit pas de sa parole ; ils gagèrent, la nourrice et lui, en présence du calife et de la princesse, une pièce de brocart d’or à fleurons d’argent, au choix de l’un et de l’autre.

 

L’appartement d’où le calife et Zobéide sortirent, quoique assez éloigné, était néanmoins vis-à-vis du logement d’Abou-Hassan et de Nouzhat-Oulaoudat. Abou-Hassan, qui les aperçut venir précédés de Mesrour et suivis de la nourrice et de la foule des femmes de Zobéide, en avertit aussitôt sa femme, en lui disant qu’il était le plus trompé du monde s’ils n’allaient être honorés de leur visite. Nouzhat-Oulaoudat regarda aussi par la jalousie, et elle vit la même chose. Quoique son mari l’eût avertie d’avance que cela pourrait arriver, elle en fut néanmoins fort surprise. « Que ferons-nous ? s’écria-t-elle. Nous sommes perdus !

 

« – Point du tout, ne craignez rien, reprit Abou-Hassan de sang-froid. Avez-vous déjà oublié ce que nous avons dit là-dessus ? Faisons seulement les morts, vous et moi, comme nous l’avons déjà fait séparément et comme nous en sommes convenus, et vous verrez que tout ira bien. Du pas dont ils viennent, nous serons accommodés avant qu’ils soient à la porte. »

 

En effet, Abou-Hassan et sa femme prirent le parti de s’envelopper du mieux qu’il leur fut possible, et en cet état, après qu’ils se furent mis au milieu de la chambre l’un près de l’autre, couverts chacun de leur pièce de brocart, ils attendirent en paix la belle compagnie qui leur venait rendre visite.

 

Cette illustre compagnie arriva enfin. Mesrour ouvrit la porte, et le calife et Zobéide entrèrent dans la chambre, suivis de tous leurs gens. Ils furent fort surpris, et ils demeurèrent comme immobiles à la vue du spectacle funèbre qui se présentait à leurs yeux. Chacun ne savait que penser d’un tel événement. Zobéide enfin rompit le silence. « Hélas ! dit-t-elle au calife, ils sont morts tous deux. Vous avez tant fait, continua-elle en regardant le calife et Mesrour, à force de vous opiniâtrer à me faire accroire que ma chère esclave était morte, qu’elle l’est en effet, et sans doute ce sera de douleur d’avoir perdu son mari. – Dites plutôt, madame, répondit le calife, prévenu du contraire, que Nouzhat-Oulaoudat est morte la première, et que c’est le pauvre Abou-Hassan qui a succombé à son affliction d’avoir vu mourir sa femme, votre chère esclave. Ainsi vous devez convenir que vous avez perdu la gageure, et que votre palais des peintures est à moi tout de bon.

 

Et moi, repartit Zobéide, animée par la contradiction du calife, je soutiens que vous avez perdu vous-même et que votre jardin des délices m’appartient. Abou-Hassan est mort le premier, puisque ma nourrice vous a dit, comme à moi, qu’elle a vu sa femme vivante qui pleurait son mari mort. »

 

Cette contestation du calife et de Zobéide en attira une autre. Mesrour et la nourrice étaient dans le même cas ; ils avaient aussi gagé, et chacun prétendait avoir gagné. La dispute s’échauffait violemment, et le chef des eunuques avec la nourrice étaient prêts d’en venir à de grosses injures.

 

Enfin le calife, en réfléchissant sur tout ce qui s’était passé, convenait tacitement que Zobéide n’avait pas moins de raison que lui de soutenir qu’elle avait gagné. Dans le chagrin où il était de ne pouvoir démêler la vérité de cette aventure, il s’avança près des deux corps morts, et s’assit du côté de la tête, en cherchant en lui-même quelque expédient qui lui pût donner la victoire sur Zobéide. « Oui, s’écria-t-il un moment après, je jure par le saint nom de Dieu que je donnerai mille pièces d’or de ma monnaie à celui qui me dira qui est mort le premier des deux. »

 

À peine le calife eut achevé ces dernières paroles, qu’il entendit une voix de dessous le brocart qui couvrait Abou-Hassan, qui lui cria : « Commandeur des croyants, c’est moi qui suis mort le premier, donnez-moi les mille pièces d’or. » Et en même temps il vit Abou-Hassan qui se débarrassait de la pièce de brocart qui le couvrait, et qui se prosterna à ses pieds. Sa femme se développa de même, et alla pour se jeter aux pieds de Zobéide, en se couvrant de sa pièce de brocart par bienséance. Mais Zobéide fit un grand cri, qui augmenta la frayeur de tous ceux qui étaient là présents. La princesse, enfin revenue de sa peur, se trouva dans une joie inexprimable de voir sa chère esclave ressuscitée presque dans le moment qu’elle était inconsolable de l’avoir vue morte. « Ah ! méchante, s’écria-t-elle, tu es cause que j’ai bien souffert pour l’amour de toi en plus d’une manière. Je te le pardonne cependant de bon cœur, puisqu’il est vrai que tu n’es pas morte. »

 

Le calife, de son côté, n’avait pas pris la chose si à cœur. Loin de s’effrayer en entendant la voix d’Abou-Hassan, il pensa au contraire étouffer de rire en les voyant tous deux se débarrasser de tout ce qui les entourait, et en entendant Abou-Hassan demander très-sérieusement les mille pièces d’or qu’il avait promises à celui qui lui dirait qui était mort le premier. « Quoi donc ! Abou-Hassan, lui dit le calife en éclatant encore de rire, as-tu donc conspiré à me faire mourir à force de rire ? et d’où t’est venue la pensée de nous surprendre ainsi, Zobéide et moi, par un endroit sur lequel nous n’étions nullement en garde contre toi ?

 

« – Commandeur des croyants, répondit Abou-Hassan, je vais le déclarer sans dissimulation. Votre Majesté sait bien que j’ai toujours été fort porté à la bonne chère. La femme qu’elle m’a donnée n’a point ralenti en moi cette passion ; au contraire, j’ai trouvé en elle des inclinations toutes favorables à l’augmenter. Avec de telles dispositions, Votre Majesté jugera facilement que quand nous aurions eu un trésor aussi grand que la mer, avec tous ceux de Votre Majesté, nous aurions bientôt trouvé le moyen d’en voir la fin. C’est aussi ce qui nous est arrivé. Depuis que nous sommes ensemble, nous n’avons rien épargné pour nous bien régaler sur les libéralités de Votre Majesté. Ce matin, après avoir compté avec notre traiteur, nous avons trouvé qu’en le satisfaisant et en payant d’ailleurs ce que nous pouvions devoir, il ne nous restait rien de tout l’argent que nous avions. Alors les réflexions sur le passé et les résolutions de mieux faire à l’avenir sont venues en foule occuper notre esprit et nos pensées. Nous avons fait mille projets que nous avons abandonnés ensuite. Enfin la honte de nous voir réduits en un si triste état et de n’oser le déclarer à Votre Majesté nous a fait imaginer ce moyen de suppléer à nos besoins en vous divertissant par cette petite tromperie, que nous prions Votre Majesté de nous pardonner. »

 

Le calife et Zobéide furent fort contents de la sincérité d’Abou-Hassan ; ils ne parurent point fâchés de tout ce qui s’était passé ; au contraire, Zobéide, qui avait toujours pris la chose très-sérieusement, ne put s’empêcher de rire à son tour en songeant à tout ce que Abou-Hassan avait imaginé pour réussir dans son dessein. Le calife, qui n’avait presque pas cessé de rire, tant cette imagination lui paraissait singulière : « Suivez-moi l’un et l’autre, dit-il à Abou-Hassan et à sa femme en se levant ; je veux vous faire donner les mille pièces d’or que je vous ai promises, pour la joie que j’ai de ce que vous n’êtes pas morts.

 

« – Commandeur des croyants, reprit Zobéide, contentez-vous, je vous prie, de faire donner ces mille pièces d’or à Abou-Hassan : vous les devez à lui seul. Pour ce qui regarde sa femme, j’en fais mon affaire. » En même temps elle commanda à sa trésorière, qui l’accompagnait, de faire donner aussi mille pièces d’or à Nouzhat-Oulaoudat, pour lui marquer de son côté la joie qu’elle avait aussi de ce qu’elle était encore en vie.

 

Par ce moyen, Abou-Hassan et Nouzhat-Oulaoudat, sa chère femme, conservèrent longtemps les bonnes grâces du calife Haroun Alraschid et de Zobéide, son épouse, et acquirent de leurs libéralités de quoi pourvoir abondamment à tous leurs besoins pour le reste de leurs jours.

 

La sultane Scheherazade, en achevant l’histoire d’Abou-Hassan, avait promis au sultan Schariar de lui en raconter une autre le lendemain, qui ne le divertirait pas moins. Dinarzade, sa sœur, ne manqua pas de la faire souvenir avant le jour de tenir sa parole, et que le sultan lui avait témoigné qu’il était prêt à l’entendre. Aussitôt Scheherazade, sans se faire attendre, lui raconta l’histoire qui suit en ces termes :

 

HISTOIRE D’ALADDIN, OU LA LAMPE MERVEILLEUSE.

Sire, dans la capitale d’un royaume de la Chine, très-riche et d’une vaste étendue, dont le nom ne me vient pas présentement à la mémoire, il y avait un tailleur nommé Mustafa, sans autre distinction que celle que sa profession lui donnait. Mustafa le tailleur était fort pauvre, et son travail lui produisait à peine de quoi le faire subsister, lui, sa femme et un fils, que Dieu leur avait donné.

 

Le fils, qui se nommait Aladdin, avait été élevé d’une manière très-négligée et qui lui avait fait contracter des inclinations vicieuses. Il était méchant, opiniâtre, désobéissant à son père et à sa mère. Sitôt qu’il fut un peu plus grand, ses parents ne le purent retenir à la maison. Il sortait dès le matin et il passait les journées à jouer dans les rues et dans les places publiques avec de petits vagabonds qui étaient même au-dessous de son âge.

 

Dès qu’il fut en âge d’apprendre un métier, son père, qui n’était pas en état de lui en faire apprendre un autre que le sien, le prit en sa boutique et commença à lui montrer de quelle manière il devait manier l’aiguille. Mais, ni par douceur, ni par crainte d’aucun châtiment, il ne fut pas possible au père de fixer l’esprit volage de son fils. Il ne put le contraindre à se contenir et à demeurer assidu et attaché au travail, comme il le souhaitait. Sitôt que Mustafa avait le dos tourné, Aladdin s’échappait et il ne revenait plus de tout le jour. Le père le châtiait ; mais Aladdin était incorrigible, et, à son grand regret, Mustafa fut obligé de l’abandonner à son libertinage. Cela lui fit beaucoup de peine, et le chagrin de ne pouvoir faire rentrer ce fils dans son devoir lui causa une maladie si opiniâtre qu’il en mourut au bout de quelques mois.

 

La mère d’Aladdin, qui vit que son fils ne prenait pas le chemin d’apprendre le métier de son père, ferma la boutique et fit de l’argent de tous les ustensiles de son métier pour l’aider à subsister, elle et son fils, avec le peu qu’elle pourrait gagner à filer du coton.

 

Aladdin, qui n’était plus retenu par la crainte d’un père, et qui se souciait si peu de sa mère qu’il avait même la hardiesse de la menacer à la moindre remontrance qu’elle lui faisait, s’abandonna alors à un plein libertinage. Il fréquentait de plus en plus les enfants de son âge, et ne cessait de jouer avec eux avec plus de passion qu’auparavant. Il continua ce train de vie jusqu’à l’âge de quinze ans, sans aucune ouverture d’esprit pour quoi que ce soit, et sans faire réflexion à ce qu’il pourrait devenir un jour. Il était dans cette situation, lorsqu’un jour qu’il jouait au milieu d’une place avec une troupe de vagabonds, selon sa coutume, un étranger qui passait par cette place s’arrêta à le regarder.

 

Cet étranger était un magicien insigne, que les auteurs qui ont écrit cette histoire nous font connaître sous le nom de magicien africain. C’est ainsi que nous l’appellerons, d’autant plus volontiers qu’il était véritablement d’Afrique, et qu’il n’était arrivé que depuis deux jours.

 

Soit que le magicien africain, qui se connaissait en physionomies, eût remarqué dans le visage d’Aladdin tout ce qui était absolument nécessaire pour l’exécution de ce qui avait fait le sujet de son voyage, ou autrement, il s’informa adroitement de sa famille, de ce qu’il était et de son inclination. Quand il fut instruit de tout ce qu’il souhaitait, il s’approcha du jeune homme, et en le tirant à part, à quelques pas de ses camarades : « Mon fils, lui demanda-t-il, votre père ne s’appelle-t-il pas Mustafa le tailleur ? – Oui, monsieur, répondit Aladdin ; mais il y a longtemps qu’il est mort. »

 

À ces paroles, le magicien africain se jeta au cou d’Aladdin, l’embrassa et le baisa par plusieurs fois, les larmes aux yeux accompagnées de soupirs. Aladdin, qui remarqua ses larmes, lui demanda quel sujet il avait de pleurer. « Ah ! mon fils, s’écria le magicien africain, comment pourrais-je m’en empêcher ? Je suis votre oncle, et votre père était mon bon frère. Il y a plusieurs années que je suis en voyage, et dans le moment que j’arrive ici avec l’espérance de le revoir et de lui donner de la joie de mon retour, vous m’apprenez qu’il est mort ! Je vous assure que c’est une douleur bien sensible pour moi de me voir privé de la consolation à laquelle je m’attendais. Mais ce qui soulage un peu mon affliction, c’est qu’autant que je puis m’en souvenir, je reconnais ses traits sur votre visage, et je vois que je ne me suis pas trompé en m’adressant à vous. » Il demanda à Aladdin, en menant sa main à la bourse, où demeurait sa mère. Aussitôt Aladdin satisfit à sa demande, et le magicien africain lui donna en même temps une poignée de menue monnaie, en lui disant : « Mon fils, allez trouver votre mère, faites-lui bien mes compliments, et dites-lui que j’irai la voir demain, si le temps me le permet, pour me donner la consolation de voir le lieu où mon bon frère a vécu si longtemps et où il a fini ses jours. »

 

Dès que le magicien africain eut laissé le neveu qu’il venait de se faire lui-même, Aladdin courut chez sa mère, bien joyeux de l’argent que son oncle venait de lui donner. « Ma mère, lui dit-il en arrivant, je vous prie de me dire si j’ai un oncle. – Non, mon fils, lui répondit la mère, vous n’avez point d’oncle du côté de feu votre père ni du mien. – Je viens cependant, reprit Aladdin, de voir un homme qui se dit mon oncle du côté de mon père, puisqu’il était son frère, à ce qu’il m’a assuré. Il s’est même mis à pleurer et à m’embrasser quand je lui ai dit que mon père était mort. Et pour marque que je dis la vérité, ajouta-t-il en lui montrant la monnaie qu’il avait reçue, voilà ce qu’il m’a donné. Il m’a aussi chargé de vous saluer de sa part et de vous dire que demain, s’il en a le temps, il viendra vous saluer, pour voir en même temps la maison où mon père a vécu et où il est mort.

 

« – Mon fils, repartit la mère, il est vrai que votre père avait un frère ; mais il y a longtemps qu’il est mort, et je ne lui ai jamais entendu dire qu’il en eût un autre. »

 

Ils n’en dirent pas davantage touchant le magicien africain.

 

Le lendemain, le magicien africain aborda Aladdin une seconde fois, comme il jouait dans un autre endroit de la ville avec d’autres enfants. Il l’embrassa comme il avait fait le jour précédent, et en lui mettant deux pièces d’or dans la main, il lui dit : « Mon fils, portez cela à votre mère ; dites-lui que j’irai la voir ce soir et qu’elle achète de quoi souper, afin que nous mangions ensemble. Mais auparavant enseignez-moi où je trouverai la maison. » Il le lui enseigna, et le magicien africain le laissa aller.

 

Aladdin porta les deux pièces d’or à sa mère, et dès qu’il lui eut dit quelle était l’intention de son oncle, elle sortit pour les aller employer et revint avec de bonnes provisions ; et comme elle était dépourvue d’une bonne partie de la vaisselle dont elle avait besoin, elle alla en emprunter chez ses voisins. Elle employa toute la journée à préparer le souper, et sur le soir, dès que tout fut prêt, elle dit à Aladdin : « Mon fils, votre oncle ne sait peut-être pas où est notre maison, allez au-devant de lui et l’amenez si vous le voyez. »

 

Quoique Aladdin eût enseigné la maison au magicien africain, il était près néanmoins de sortir quand on frappa à la porte. Aladdin ouvrit et il reconnut le magicien africain, qui entra chargé de bouteilles de vin et de plusieurs sortes de fruits, qu’il apportait pour le souper.

 

Après que le magicien africain eut mis ce qu’il apportait entre les mains d’Aladdin, il salua sa mère et il la pria de lui montrer la place où son frère Mustafa avait coutume de s’asseoir sur le sofa. Elle la lui montra, et aussitôt il se prosterna et il baisa cette place plusieurs fois, les larmes aux yeux, en s’écriant : « Mon pauvre frère, que je suis malheureux de n’être pas arrivé assez à temps pour vous embrasser encore une fois avant votre mort ! » Quoique la mère d’Aladdin l’en priât, jamais il ne voulut s’asseoir à la même place. « Non, dit-il, je m’en garderai bien ; mais souffrez que je me mette ici vis-à-vis, afin que si je suis privé de la satisfaction de l’y voir en personne, comme père d’une famille qui m’est si chère, je puisse au moins l’y regarder comme s’il était présent. » La mère d’Aladdin ne le pressa pas davantage, et elle le laissa dans la liberté de prendre la place qu’il voulut.

 

Quand le magicien africain se fut assis à la place qu’il lui avait plu de choisir, il commença à s’entretenir avec la mère d’Aladdin : « Ma bonne sœur, lui disait-il, ne vous étonnez point de ne m’avoir pas vu tout le temps que vous avez été mariée avec mon frère Mustafa, d’heureuse mémoire. Il y a quarante ans que je suis sorti de ce pays, qui est le mien, aussi bien que celui de feu mon frère. Depuis ce temps-là, après avoir voyagé dans les Indes, dans la Perse, dans l’Arabie, dans la Syrie, en Égypte et séjourné dans les plus belles villes de ces pays-là, je passai en Afrique, où j’ai fait un plus long séjour. À la fin, comme il est naturel à l’homme, quelque éloigné qu’il soit du pays de sa naissance, de n’en perdre jamais la mémoire, non plus que de ses parents et de ceux avec qui il a été élevé, il m’a pris un désir si efficace de revoir le mien, de venir embrasser mon cher frère pendant que je me sentais encore assez de force et de courage pour entreprendre un aussi long voyage, que je n’ai pas différé à faire mes préparatifs et à me mettre en chemin. Je ne vous dis rien de la longueur du temps que j’y ai mis, de tous les obstacles que j’ai rencontrés et de toutes les fatigues que j’ai souffertes pour arriver jusqu’ici. Je vous dirai seulement que rien ne m’a mortifié et affligé davantage dans tous mes voyages, que quand j’ai appris la mort d’un frère que j’avais toujours aimé, et que j’aimais d’une amitié véritablement fraternelle. J’ai remarqué de ses traits dans le visage de mon neveu, votre fils, et c’est ce qui me l’a fait distinguer par-dessus tous les autres enfants avec qui il était. Il a pu vous dire de quelle manière j’ai reçu la triste nouvelle qu’il n’était plus au monde. Mais il faut louer Dieu de toutes choses : je me console de le retrouver dans un fils qui en conserve les traits les plus remarquables. »

 

Le magicien africain, qui s’aperçut que la mère d’Aladdin s’attendrissait sur le souvenir de son mari en renouvelant sa douleur, changea de discours, et en se tournant du côté d’Aladdin il lui demanda son nom. « Je m’appelle Aladdin, lui dit-il. – Eh bien ! Aladdin, reprit le magicien, à quoi vous occupez-vous ? savez-vous quelque métier ? »

 

À cette demande, Aladdin baissa les yeux et fut déconcerté, Mais sa mère, en prenant la parole : « Aladdin, dit-elle, est un fainéant. Son père a fait tout son possible pendant qu’il vivait pour lui apprendre son métier, et il n’a pu en venir à bout ; et depuis qu’il est mort, nonobstant tout ce que j’ai pu lui dire, et ce que je lui répète chaque jour, il ne fait autre métier que de faire le vagabond et passer tout son temps à jouer avec les enfants, comme vous l’avez vu, sans considérer qu’il n’est plus enfant ; et si vous ne lui en faites la honte, et qu’il n’en profite pas, je désespère que jamais il puisse rien valoir. Il sait que son père n’a laissé aucun bien, et il voit lui-même qu’à filer du coton pendant tout le jour, comme je fais, j’ai bien de la peine à gagner de quoi nous avoir du pain. Pour moi, je suis résolue de lui fermer la porte un de ces jours, et de l’envoyer en chercher ailleurs. »

 

Après que la mère d’Aladdin eut achevé ces paroles, en fondant en larmes, le magicien africain dit à Aladdin : « Cela n’est pas bien, mon neveu ; il faut songer à vous aider vous-même et à gagner votre vie. Il y a des métiers de plusieurs sortes : voyez s’il n’y en a pas quelqu’un pour lequel vous ayez inclination plutôt que pour un autre. Peut-être que celui de votre père vous déplaît et que vous vous accommoderiez mieux d’un autre ; ne me dissimulez point ici vos sentiments, je ne cherche qu’à vous aider. » Comme il vit qu’Aladdin ne répondait rien : « Si vous avez de la répugnance pour apprendre un métier, continua-t-il, et que vous vouliez être honnête homme, je vous lèverai une boutique garnie de riches étoffes et de toiles fines ; vous vous mettrez en état de les vendre, et de l’argent que vous en ferez, vous achèterez d’autres marchandises, et de cette manière vous vivrez honorablement. Consultez-vous vous-même, et dites-moi franchement ce que vous en pensez. Vous me trouverez toujours prêt à tenir ma promesse. »

 

Cette offre flatta fort Aladdin, à qui le travail manuel déplaisait d’autant plus qu’il avait assez de connaissance pour s’être aperçu que les boutiques de ces sortes de marchandises étaient propres et fréquentées, et que les marchands étaient bien habillés et fort considérés. Il marqua au magicien africain, qu’il regardait comme son oncle, que son penchant était plutôt de ce côté-là que d’un autre, et qu’il lui serait obligé toute sa vie du bien qu’il voulait lui faire. « Puisque cette profession vous agrée, reprit le magicien africain, je vous mènerai demain avec moi et je vous ferai habiller proprement et richement, conformément à l’état d’un des plus gros marchands de cette ville, et après-demain nous songerons à vous lever une boutique de la manière que je l’entends. »

 

La mère d’Aladdin, qui n’avait pas cru jusqu’alors que le magicien africain fût frère de son mari, n’en douta nullement après tout le bien qu’il promettait de faire à son fils. Elle le remercia de ses bonnes intentions ; et après avoir exhorté Aladdin à se rendre digne de tous les biens que son oncle lui faisait espérer, elle servit le souper. La conversation roula sur le même sujet pendant tout le repas, et jusqu’à ce que le magicien, qui vit que la nuit était avancée, prît congé de la mère et du fils, et se retirât.

 

Le lendemain matin, le magicien africain ne manqua pas de revenir chez la veuve de Mustafa le tailleur, comme il l’avait promis. Il prit Aladdin avec lui, et il le mena chez un gros marchand qui ne vendait que des habits tout faits, de toutes sortes d’étoffes, pour les différents âges et conditions. Il s’en fit montrer de convenables à la grandeur d’Aladdin, et après avoir mis à part tous ceux qui lui plaisaient davantage et rejeté les autres qui n’étaient pas de la beauté qu’il entendait, il dit à Aladdin : « Mon neveu, choisissez dans tous ces habits celui que vous aimez le mieux. » Aladdin, charmé des libéralités de son nouvel oncle, en choisit un, et le magicien l’acheta avec tout ce qui devait l’accompagner, et paya tout le monde sans marchander.

 

Lorsque Aladdin se vit ainsi habillé magnifiquement, depuis les pieds jusqu’à la tête, il fit à son oncle tous les remerciements imaginables, et le magicien lui promit encore de ne le point abandonner et de l’avoir toujours avec lui. En effet, il le mena dans les lieux les plus fréquentés de la ville, particulièrement dans ceux où étaient les boutiques des riches marchands ; et quand il fut dans la rue où étaient les boutiques des plus riches étoffes et des toiles fines, il dit à Aladdin : « Comme vous serez bientôt marchand comme ceux que vous voyez, il est bon que vous les fréquentiez et qu’ils vous connaissent. » Il lui fit voir aussi les mosquées les plus belles et les plus grandes, et il le conduisit dans le khan où logeaient les marchands étrangers et dans tous les endroits du palais du sultan où il était libre d’entrer. Enfin, après avoir parcouru ensemble tous les beaux endroits de la ville, ils arrivèrent dans le khan où le magicien avait pris un appartement. Il s’y trouva quelques marchands avec lesquels il avait commencé de faire connaissance depuis son arrivée, et qu’il avait assemblés exprès pour les bien régaler et leur donner en même temps la connaissance de son prétendu neveu.

 

Ce régal ne finit que sur le soir. Aladdin voulut prendre congé de son oncle pour s’en retourner, mais le magicien africain ne voulut pas le laisser aller seul et le reconduisit lui-même chez sa mère. Dès qu’elle eut aperçu son fils si bien habillé, elle fut transportée de joie, et elle ne cessait de donner mille bénédictions au magicien qui avait fait une si grande dépense pour son enfant. « Généreux parent, lui dit-elle, je ne sais comment vous remercier de votre libéralité ; je sais que mon fils ne mérite pas le bien que vous lui faites, et qu’il en serait indigne s’il n’en était reconnaissant et s’il négligeait de répondre à la bonne intention que vous avez de lui donner un établissement si distingué. En mon particulier, ajouta-t-elle, je vous en remercie encore de toute mon âme, et je vous souhaite une vie assez longue pour être témoin de la reconnaissance de mon fils, qui ne peut mieux vous la témoigner qu’en se gouvernant selon vos bons conseils.

 

« – Aladdin, reprit le magicien africain, est un bon enfant, il m’écoute assez, et je crois que nous en ferons quelque chose de bon. Je suis fâché d’une chose : de ne pouvoir exécuter demain ce que je lui ai promis. C’est jour de vendredi, les boutiques seront fermées, et il n’y a pas lieu de songer à en louer une et à la garnir pendant que les marchands ne penseront qu’à se divertir ; ainsi, nous remettrons l’affaire à samedi. Mais je viendrai demain le prendre et je le mènerai promener dans les jardins où le beau monde a coutume de se trouver. Il n’a peut-être encore rien vu des divertissements qu’on y prend ; il n’a été jusqu’à présent qu’avec des enfants, il faut qu’il voie des hommes. » Le magicien africain prit enfin congé de la mère et du fils et se retira. Aladdin, cependant, qui était déjà dans une grande joie de se voir si bien habillé, se fit encore un plaisir par avance de la promenade des environs de la ville. En effet, jamais il n’était sorti hors des portes et jamais il n’avait vu les environs, qui étaient d’une grande beauté et très-agréables.

 

Aladdin se leva et s’habilla le lendemain de grand matin, pour être prêt à partir quand son oncle viendrait le prendre. Après avoir attendu longtemps, à ce qu’il lui semblait, l’impatience lui fit ouvrir la porte et se tenir sur le pas pour voir s’il ne le verrait point. Dès qu’il l’aperçut, il en avertit sa mère, et, en prenant congé d’elle, il ferma la porte et courut à lui pour le joindre.

 

Le magicien africain fit beaucoup de caresses à Aladdin quand il le vit. « Allons, mon cher enfant, lui dit-il d’un air riant, je veux vous faire voir aujourd’hui de belles choses. » Il le mena par une grande porte qui conduisait à de grandes et belles maisons, ou plutôt à des palais magnifiques qui avaient chacun de très-beaux jardins dont les entrées étaient libres. À chaque palais qu’il rencontrait, il demandait à Aladdin s’il le trouvait beau, et Aladdin, en le prévenant quand un autre se présentait : « Mon oncle, disait-il, en voici un plus beau que ceux que nous venons de voir. » Cependant ils avançaient toujours plus avant dans la campagne, et le rusé magicien, qui avait envie d’aller plus loin pour exécuter le dessein qu’il avait dans la tête, prit occasion d’entrer dans un de ces jardins. Il s’assit près d’un grand bassin, qui recevait une très-belle eau par un mufle de lion de bronze, et feignit qu’il était las, afin de faire reposer Aladdin : « Mon neveu, lui dit-il, vous devez être aussi fatigué que moi ; reposons-nous ici pour reprendre des forces ; nous aurons plus de courage à poursuivre notre promenade. »

 

Quand ils furent assis, le magicien africain tira d’un linge attaché à sa ceinture des gâteaux et plusieurs sortes de fruits dont il avait fait provision, et il l’étendit sur le bord du bassin. Il partagea un gâteau entre lui et Aladdin, et, à l’égard des fruits, il lui laissa la liberté de choisir ceux qui seraient le plus à son goût. Pendant ce petit repas, il entretint son prétendu neveu de plusieurs enseignements qui tendaient à l’exhorter de se détacher de la fréquentation des enfants, et de s’approcher plutôt des hommes sages et prudents, de les écouter et de profiter de leurs entretiens : « Bientôt, lui disait-il, vous serez homme comme eux, et vous ne pouvez vous accoutumer de trop bonne heure à dire de bonnes choses à leur exemple. » Quand ils eurent achevé ce petit repas, ils se levèrent et ils poursuivirent leur chemin à travers des jardins qui n’étaient séparés les uns des autres que par de petits fossés qui en marquaient les limites, mais qui n’en empêchaient pas la communication : la bonne foi faisait que les citoyens de cette capitale n’apportaient pas plus de précaution pour s’empêcher les uns les autres de se nuire. Insensiblement, le magicien africain mena Aladdin assez loin au-delà des jardins, et lui fit traverser des campagnes qui le conduisirent jusques assez près des montagnes.

 

Aladdin, qui de sa vie n’avait fait tant de chemin, se sentit fort fatigué d’une si longue marche : « Mon oncle, dit-il au magicien africain, où allons-nous ? Nous avons laissé les jardins bien loin derrière nous, et je ne vois plus que des montagnes. Si nous avançons plus loin, je ne sais si j’aurai assez de force pour retourner jusqu’à la ville. – Prenez courage, mon neveu, lui dit le faux oncle, je veux vous faire voir un autre jardin qui surpasse tous ceux que vous venez de voir ; il n’est pas loin d’ici, il n’y a qu’un pas, et quand nous y serons arrivés, vous me direz vous-même si vous ne seriez pas fâché de ne l’avoir pas vu après vous en être approché si près. » Aladdin se laissa persuader, et le magicien le mena encore fort loin en l’entretenant de différentes histoires amusantes pour lui rendre le chemin moins ennuyeux et la fatigue plus supportable.

 

Ils arrivèrent enfin entre deux montagnes, d’une hauteur médiocre et à peu près égales, séparées par un vallon de très-peu de largeur. C’était là cet endroit remarquable où le magicien africain avait voulu amener Aladdin pour l’exécution d’un grand dessein qui l’avait fait venir de l’extrémité de l’Afrique jusqu’à la Chine. « Nous n’allons pas plus loin, dit-il à Aladdin ; je veux vous faire voir ici des choses extraordinaires et inconnues à tous les mortels, et quand vous les aurez vues, vous me remercierez d’avoir été témoin de tant de merveilles que personne au monde n’aura vues que vous. Pendant que je vais battre le fusil, amassez, de toutes les broussailles que vous voyez, celles qui seront les plus sèches, afin d’allumer du feu. »

 

Il y avait une si grande quantité de ces broussailles, qu’Aladdin en eut bientôt fait un amas plus que suffisant dans le temps que le magicien allumait l’allumette. Il y mit le feu, et dans le moment que les broussailles s’enflammèrent, le magicien africain y jeta d’un parfum qu’il avait tout prêt. Il s’éleva une fumée fort épaisse qu’il détourna de côté et d’autre en prononçant des paroles magiques auxquelles Aladdin ne comprit rien.

 

Dans le même moment, la terre trembla un peu et s’ouvrit en cet endroit, devant le magicien et Aladdin, et fit voir à découvert une pierre d’environ un pied et demi en carré et d’environ un pied de profondeur, posée horizontalement, avec un anneau de bronze scellé dans le milieu pour s’en servir à la lever. Aladdin, effrayé de tout ce qui se passait à ses yeux, eut peur, et il voulut prendre la fuite. Mais il était nécessaire à ce mystère, et le magicien le retint et le gronda fort en lui donnant un soufflet si fortement appliqué qu’il le jeta par terre, et que peu s’en fallut qu’il ne lui enfonçât les dents de devant dans la bouche, comme il parut par le sang qui en sortit. Le pauvre Aladdin, tout tremblant et les larmes aux yeux : « Mon oncle, s’écria-t-il en pleurant, qu’ai-je donc fait pour avoir mérité que vous me frappiez si rudement ? – J’ai mes raisons pour le faire, lui répondit le magicien. Je suis votre oncle, qui vous tiens présentement lieu de père, et vous ne devez pas me répliquer. Mais, mon enfant, ajouta-t-il en se radoucissant, ne craignez rien, je ne demande autre chose de vous que vous m’obéissiez exactement, si vous voulez bien profiter et vous rendre digne des grands avantages que je veux vous faire. » Ces belles promesses du magicien calmèrent un peu la crainte et le ressentiment d’Aladdin, et lorsque le magicien le vit entièrement rassuré : « Vous avez vu, continua-t-il, ce que j’ai fait par la vertu de mon parfum et des paroles que j’ai prononcées ; apprenez donc présentement que sous cette pierre que vous voyez, il y a un trésor caché qui vous est destiné, et qui doit vous rendre un jour plus riche que tous les plus grands rois du monde. Cela est si vrai qu’il n’y a personne au monde que vous à qui il soit permis de toucher cette pierre et de la lever pour y entrer. Il m’est même défendu d’y toucher et de mettre le pied dans le trésor quand il sera ouvert. Pour cela, il faut que vous exécutiez de point en point ce que je vous dirai, sans y manquer : la chose est de grande conséquence, et pour vous et pour moi. »

 

Aladdin, toujours dans l’étonnement de ce qu’il voyait et de tout ce qu’il venait d’entendre dire au magicien de ce trésor qui devait le rendre heureux à jamais, oublia tout ce qui s’était passé. « Hé bien ! mon oncle, dit-il au magicien en se levant, de quoi s’agit-il ? Commandez, je suis tout prêt à obéir. – Je suis ravi, mon enfant, lui dit le magicien africain en l’embrassant, que vous ayez pris ce parti ; venez, approchez-vous, prenez cet anneau et levez la pierre. – Mais, mon oncle, reprit Aladdin, je ne suis pas assez fort pour la lever ; il faut donc que vous m’aidiez. – Non, repartit le magicien africain, vous n’avez pas besoin de mon aide, et nous ne ferions rien, vous et moi, si je vous aidais : il faut que vous la leviez vous seul. Prononcez seulement le nom de votre père et de votre grand-père en tenant l’anneau, et levez, vous verrez qu’il viendra à vous sans peine. » Aladdin fit comme le magicien lui avait dit, il leva la pierre avec facilité, et il la posa à côté.

 

Quand la pierre fut ôtée, un caveau de trois à quatre pieds de profondeur se fit voir avec une petite porte et des degrés pour descendre plus bas. « Mon fils, dit alors le magicien africain à Aladdin, observez exactement tout ce que je vais vous dire. Descendez dans ce caveau ; quand vous serez au bas des degrés que vous voyez, vous trouverez une porte ouverte qui vous conduira dans un grand lieu voûté et partagé en trois grandes salles l’une après l’autre. Dans chacune, vous verrez à droite et à gauche quatre vases de bronze, grands comme des cuves, pleins d’or et d’argent ; mais gardez-vous bien d’y toucher. Avant d’entrer dans la première salle, levez votre robe et serrez-la bien autour de vous ; quand vous y serez entré, passez à la seconde sans vous arrêter, et de là à la troisième, aussi sans vous arrêter. Sur toutes choses, gardez-vous bien d’approcher des murs et d’y toucher, même avec votre robe : car si vous y touchiez, vous mourriez sur-le-champ. C’est pour cela que je vous ai dit de la tenir serrée autour de vous. Au bout de la troisième salle, il y a une porte qui vous donnera entrée dans un jardin planté de beaux arbres, tous chargés de fruits. Marchez tout droit et traversez ce jardin par un chemin qui vous mènera à un escalier de cinquante marches pour monter sur une terrasse. Quand vous serez sur la terrasse, vous verrez devant vous une niche, et dans la niche une lampe allumée. Prenez la lampe et éteignez-la, et quand vous aurez jeté le lumignon et versé la liqueur, mettez-la dans votre sein et apportez-la-moi. Ne craignez pas de gâter votre habit, la liqueur n’est pas de l’huile, et la lampe sera sèche dès qu’il n’y en aura plus. Si les fruits du jardin vous font envie, vous pouvez en cueillir autant que vous voudrez, cela ne vous est pas défendu. »

 

En achevant ces paroles, le magicien africain tira un anneau qu’il avait au doigt, et il le mit à l’un des doigts d’Aladdin en lui disant que c’était un préservatif contre tout ce qui pourrait lui arriver de mal, en observant bien tout ce qu’il venait de lui prescrire. « Allez, mon enfant, lui dit-il après cette instruction, descendez hardiment ; nous allons être riches l’un et l’autre pour toute notre vie. »

 

Aladdin sauta légèrement dans le caveau et il descendit jusqu’au bas des degrés. Il trouva les trois salles dont le magicien africain lui avait fait la description ; il passa au travers avec d’autant plus de précaution qu’il appréhendait de mourir s’il manquait à observer soigneusement ce qui lui avait été prescrit. Il traversa le jardin sans s’arrêter, monta sur la terrasse, prit la lampe allumée dans la niche, jeta le lumignon et la liqueur, et en la voyant sans humidité, comme le magicien le lui avait dit, il la mit dans son sein. Il descendit de la terrasse et il s’arrêta dans le jardin à en considérer les fruits, qu’il n’avait vus qu’en passant. Les arbres de ce jardin étaient tous chargés de fruits extraordinaires. Chaque arbre en portait de différentes couleurs. Il y en avait de blancs, de luisants et transparents comme le cristal ; de rouges, les uns plus chargés, les autres moins ; de verts, de bleus, de violets, de tirant sur le jaune et de plusieurs autres sortes de couleurs. Les blancs étaient des perles ; les luisants et transparents, des diamants ; les rouges les plus foncés, des rubis ; les autres moins foncés, des rubis balais ; les verts, des émeraudes ; les bleus, des turquoises ; les violets, des améthystes ; ceux qui tiraient sur le jaune, des saphirs ; et ainsi des autres. Et ces fruits étaient d’une grosseur et d’une perfection à quoi on n’avait vu rien de pareil dans le monde. Aladdin, qui n’en connaissait ni le mérite ni la valeur, ne fut pas touché de la vue de ces fruits, qui n’étaient pas de son goût, comme l’eussent été des figues, des raisins et les autres fruits excellents qui sont communs dans la Chine. Aussi n’était-il pas encore dans un âge à en connaître le prix. Il s’imagina que tous ces fruits n’étaient que du verre coloré et qu’ils ne valaient pas davantage. La diversité de tant de belles couleurs, néanmoins, la beauté et la grosseur extraordinaire de chaque fruit, lui donnèrent envie d’en cueillir de toutes les sortes. En effet, il en prit plusieurs de chaque couleur, et il en emplit ses deux poches et deux bourses toutes neuves que le magicien lui avait achetées avec l’habit dont il lui avait fait présent, afin qu’il n’eût rien que de neuf ; et comme les deux bourses ne pouvaient tenir dans ses poches, qui étaient déjà pleines, il les attacha de chaque côté à sa ceinture. Il en enveloppa même dans les plis de sa ceinture, qui était d’une étoffe de soie ample et à plusieurs tours, et il les accommoda de manière qu’ils ne pouvaient pas tomber. Il n’oublia pas aussi d’en fourrer dans son sein, entre la robe et la chemise autour de lui.

 

Aladdin, ainsi chargé de tant de richesses sans le savoir, reprit en diligence le chemin des trois salles, pour ne pas faire attendre trop longtemps le magicien africain ; et après avoir passé à travers avec la même précaution qu’auparavant, il remonta par où il était descendu, et se présenta à l’entrée du caveau, où le magicien africain l’attendait avec impatience. Aussitôt qu’Aladdin l’aperçut : « Mon oncle, lui dit-il, je vous prie de me donner la main pour m’aider à monter. » Le magicien africain lui dit : « Mon fils, donnez-moi la lampe auparavant, elle pourrait vous embarrasser. – Pardonnez-moi, mon oncle, reprit Aladdin, elle ne m’embarrasse pas ; je vous la donnerai dès que je serai monté. » Le magicien s’opiniâtra à vouloir qu’Aladdin lui mît la lampe entre les mains avant de le tirer du caveau, et Aladdin, qui avait embarrassé cette lampe avec tous ces fruits dont il s’était garni de tous côtés, refusa absolument de la donner qu’il ne fût hors du caveau. Alors le magicien africain, au désespoir de la résistance de ce jeune homme, entra dans une furie épouvantable : il jeta un peu de son parfum sur le feu, qu’il avait eu soin d’entretenir, et à peine eut-il prononcé deux paroles magiques, que la pierre qui servait à fermer l’entrée du caveau se remit d’elle-même à sa place, avec la terre par-dessus, au même état qu’elle était à l’arrivée du magicien africain et d’Aladdin.

 

Il est certain que le magicien africain n’était pas frère de Mustafa le tailleur, comme il s’en était vanté, ni par conséquent oncle d’Aladdin. Il était véritablement d’Afrique, et il y était né ; et comme l’Afrique est un pays où l’on est plus entêté de la magie que partout ailleurs, il s’y était appliqué dès sa jeunesse, et après quarante années ou environ d’enchantements, d’opérations de géomance, de suffumigations et de lecture de livres de magie, il était enfin parvenu à découvrir qu’il y avait dans le monde une lampe merveilleuse, dont la possession le rendrait plus puissant qu’aucun monarque de l’univers s’il pouvait en devenir le possesseur. Par une dernière opération de géomance, il avait connu que cette lampe était dans un lieu souterrain au milieu de la Chine, à l’endroit et avec toutes les circonstances que nous venons de voir. Bien persuadé de la vérité de cette découverte, il était parti de l’extrémité de l’Afrique, comme nous l’avons dit ; et après un voyage long et pénible, il était arrivé à la ville qui était si voisine du trésor. Mais quoique la lampe fût certainement dans le lieu dont il avait connaissance, il ne lui était pas permis néanmoins de l’enlever lui-même ni d’entrer en personne dans le lieu souterrain où elle était. Il fallait qu’un autre y descendît, l’allât prendre et la lui mît entre les mains : c’est pourquoi il s’était adressé à Aladdin, qui lui avait paru un jeune enfant sans conséquence et très-propre à lui rendre ce service qu’il attendait de lui, bien résolu, dès qu’il aurait la lampe dans ses mains, de faire la dernière fumigation que nous avons dite et de prononcer les deux paroles magiques qui devaient faire l’effet que nous avons vu, et sacrifier le pauvre Aladdin à son avarice et à sa méchanceté, afin de n’en avoir pas de témoin. Le soufflet donné à Aladdin et l’autorité qu’il avait prise sur lui n’avaient pour but que de l’accoutumer à le craindre et à lui obéir exactement, afin que, lorsqu’il lui demanderait cette fameuse lampe magique, il la lui donnât aussitôt. Mais il lui arriva tout le contraire de ce qu’il s’était proposé. Enfin il n’usa de sa méchanceté avec tant de précipitation, pour perdre le pauvre Aladdin, que parce qu’il craignit que, s’il contestait plus longtemps avec lui, quelqu’un ne vînt à les entendre et ne rendît public ce qu’il voulait tenir très-caché.

 

Quand le magicien africain vit ses grandes et belles espérances échouées à n’y revenir jamais, il n’eut pas d’autre parti à prendre que de retourner en Afrique. C’est ce qu’il fit dès le même jour. Il prit sa route par des détours pour ne pas rentrer dans la ville d’où il était sorti avec Aladdin. Il avait à craindre en effet d’être observé par plusieurs personnes qui pouvaient l’avoir vu se promener avec cet enfant et revenir sans lui.

 

Selon toutes les apparences, on ne devait plus entendre parler d’Aladdin. Mais celui-là même qui avait cru le perdre pour jamais n’avait pas fait attention qu’il lui avait mis au doigt un anneau qui pouvait servir à le sauver. En effet ce fut cet anneau qui fut cause du salut d’Aladdin, qui n’en savait nullement la vertu ; et il est étonnant que cette perte, jointe à celle de la lampe, n’ait pas jeté ce magicien dans le dernier désespoir. Mais les magiciens sont si accoutumés aux disgrâces et aux événements contraires à leurs souhaits, qu’ils ne cessent, tant qu’ils vivent, de se repaître de fumée, de chimères et de visions.

 

Aladdin, qui ne s’attendait pas à la méchanceté de son faux oncle, après les caresses et le bien qu’il avait faits, fut dans un étonnement qu’il est plus aisé d’imaginer que de représenter par des paroles. Quand il se vit enterré tout vif, il appela mille fois son oncle en criant qu’il était prêt à lui donner la lampe ; mais ses cris étaient inutiles, et il n’y avait plus moyen d’être entendu. Ainsi il demeura dans les ténèbres et dans l’obscurité. Enfin, après avoir donné quelque relâche à ses larmes, il descendit jusqu’au bas de l’escalier du caveau pour aller chercher la lumière dans le jardin où il avait déjà passé. Mais le mur, qui s’était ouvert par enchantement, s’était refermé et rejoint par un autre enchantement. Il tâtonne devant lui, à droite et à gauche par plusieurs fois, et il ne trouve plus de porte. Il redouble ses cris et ses pleurs, et il s’assied sur les degrés du caveau, sans espoir de revoir jamais la lumière, et avec la triste certitude, au contraire, de passer des ténèbres où il était dans celles d’une mort prochaine.

 

Aladdin demeura deux jours en cet état, sans manger et sans boire. Le troisième jour enfin, en regardant la mort comme inévitable, il éleva les mains en les joignant, et, avec une résignation entière à la volonté de Dieu, il s’écria : « Il n’y a de force et de puissance qu’en Dieu, le haut, le grand. » Dans cette action de mains jointes, il frotta, sans y penser, l’anneau que le magicien africain lui avait mis au doigt et dont il ne connaissait pas encore la vertu. Aussitôt un génie d’une figure énorme et d’un regard épouvantable s’éleva devant lui comme de dessous terre, jusqu’à ce qu’il atteignit de la tête à la voûte, et dit à Aladdin ces paroles : « Que veux-tu ? me voici prêt à t’obéir comme ton esclave et l’esclave de tous ceux qui ont l’anneau au doigt, moi et les autres esclaves de l’anneau. »

 

En tout autre temps et en toute autre occasion, Aladdin, qui n’était pas accoutumé à de pareilles visions, eût pu être saisi de frayeur et perdre la parole à la vue d’une figure si extraordinaire. Mais, occupé uniquement du danger présent où il était, il répondit sans hésiter ; « Qui que tu sois, fais-moi sortir de ce lieu si tu en as le pouvoir. » À peine eut-il prononcé ces paroles que la terre s’ouvrit, et qu’il se trouva hors du caveau et à l’endroit justement où le magicien l’avait amené.

 

On ne trouvera pas étrange qu’Aladdin, qui était demeuré si longtemps dans les ténèbres les plus épaisses, ait eu d’abord de la peine à soutenir le grand jour. Il y accoutuma ses yeux peu à peu, et en regardant autour de lui, il fut fort surpris de ne pas voir d’ouverture sur la terre ; il ne put comprendre de quelle manière il se trouvait si subitement hors de ses entrailles. Il n’y eut que la place où les broussailles avaient été allumées qui lui fit reconnaître à peu près où était le caveau. Ensuite, en se tournant du côté de la ville, il l’aperçut au milieu des jardins qui l’environnaient, et il reconnut le chemin par où le magicien africain l’avait amené. Il le reprit en rendant grâces à Dieu de se revoir une autre fois au monde après avoir désespéré d’y revenir jamais. Il arriva jusqu’à la ville, et se traîna chez lui avec bien de la peine. En entrant chez sa mère, la joie de la revoir, jointe à la faiblesse dans laquelle il était de n’avoir pas mangé depuis près de trois jours, lui causa un évanouissement qui dura quelque temps. Sa mère, qui l’avait déjà pleuré comme perdu ou comme mort, en le voyant en cet état, n’oublia aucun de ses soins pour le faire revenir. Il revint enfin de son évanouissement, et les premières paroles qu’il prononça furent celles-ci : « Ma mère, avant toute chose, je vous prie de me donner à manger ; il y a trois jours que je n’ai pris quoi que ce soit. » Sa mère lui apporta ce qu’elle avait, et en le mettant devant lui : « Mon fils, lui dit-elle, ne vous pressez pas, cela est dangereux ; mangez peu à peu et à votre aise, et ménagez-vous, dans le grand besoin que vous en avez. Je ne veux pas même que vous me parliez. Vous aurez assez de temps pour me raconter ce qui vous est arrivé quand vous serez bien rétabli. Je suis toute consolée de vous revoir après l’affliction où je me suis trouvée depuis vendredi, et toutes les peines que je me suis données pour apprendre ce que vous étiez devenu, dès que j’eus vu qu’il était nuit et que vous n’étiez pas revenu à la maison. »

 

Aladdin suivit le conseil de sa mère, il mangea tranquillement et peu à peu, et il but à proportion. Quand il eut achevé : « Ma mère, dit-il, j’aurais de grandes plaintes à vous faire sur ce que vous m’avez abandonné avec tant de facilité à la discrétion d’un homme qui avait dessein de me perdre, et qui tient, à l’heure que je vous parle, ma mort si certaine, qu’il ne doute pas ou que je ne sois plus en vie, ou que je ne doive la perdre au premier jour. Mais vous avez cru qu’il était mon oncle, et je l’ai cru comme vous. Eh ! pouvions-nous avoir d’autre pensée d’un homme qui m’accablait de caresses et de biens, et qui me faisait tant d’autres promesses avantageuses ? Sachez, ma mère, que ce n’est qu’un traître, un méchant, un fourbe. Il ne m’a fait tant de bien et tant de promesses qu’afin d’arriver au but qu’il s’était proposé de me perdre comme je l’ai dit, sans que ni vous ni moi nous puissions en deviner la cause. De mon côté, je puis assurer que je ne lui ai donné aucun sujet qui méritât le moindre mauvais traitement. Vous le comprendrez vous-même par le récit fidèle que vous allez entendre de tout ce qui s’est passé depuis que je me suis séparé de vous jusqu’à l’exécution de son pernicieux dessein.

 

Aladdin commença à raconter à sa mère tout ce qui lui était arrivé avec le magicien depuis le vendredi qu’il était venu le prendre pour le mener avec lui voir les palais et les jardins qui étaient hors de la ville ; ce qui lui arriva dans le chemin jusqu’à l’endroit des deux montagnes où se devait opérer le grand prodige du magicien ; comment, par un parfum jeté dans du feu et quelques paroles magiques, la terre s’était ouverte en un instant et avait fait voir l’entrée d’un caveau qui conduisait à un trésor inestimable. Il n’oublia pas le soufflet qu’il avait reçu du magicien, et de quelle manière, après s’être un peu radouci, il l’avait engagé, par de grandes promesses et en lui mettant son anneau au doigt, à descendre dans le caveau. Il n’omit aucune circonstance de tout ce qu’il avait vu en passant et en repassant dans les trois salles, dans le jardin et sur la terrasse, où il avait pris la lampe merveilleuse, qu’il montra à sa mère en la tirant de son sein, aussi bien que les fruits transparents et de différentes couleurs qu’il avait cueillis dans le jardin en s’en retournant, auxquels il joignit deux bourses pleines qu’il donna à sa mère, et dont elle fit peu de cas. Ces fruits étaient cependant des pierres précieuses dont l’éclat brillant comme le soleil, qu’ils rendaient à la faveur d’une lampe qui éclairait la chambre, devait faire juger de leur grand prix. Mais la mère d’Aladdin n’avait pas sur cela plus de connaissance que son fils ; elle avait été élevée dans une condition très-médiocre, et son mari n’avait pas eu assez de biens pour lui donner de ces sortes de pierreries ; d’ailleurs elle n’en avait jamais vu à aucune de ses parentes ni de ses voisines : ainsi il ne faut pas s’étonner si elle ne les regarda que comme des choses de peu de valeur, et bonnes tout au plus à récréer la vue par la variété de leurs couleurs, ce qui fit qu’Aladdin les mit derrière un des coussins du sofa sur lequel il était assis. Il acheva le récit de son aventure en lui disant que, comme il fut revenu et qu’il se fut présenté à l’entrée du caveau prêt à en sortir, sur le refus qu’il avait fait au magicien de lui donner la lampe qu’il voulait avoir, l’entrée du caveau s’était refermée en un instant par la force du parfum que le magicien avait jeté sur le feu, qu’il n’avait pas laissé éteindre, et des paroles qu’il avait prononcées. Mais il n’en put dire davantage sans verser des larmes en lui représentant l’état malheureux où il s’était trouvé lorsqu’il s’était vu enterré tout vivant dans le fatal caveau, jusqu’au moment qu’il en était sorti, et que, pour ainsi dire, il était revenu au monde par l’attouchement de son anneau, dont il ne connaissait pas encore la vertu. Quand il eut fini ce récit : « Il n’est pas nécessaire de vous en dire davantage, dit-il à sa mère, le reste vous est connu. Voilà enfin quelle a été mon aventure et quel est le danger que j’ai couru depuis que vous ne m’avez vu. »

 

La mère d’Aladdin eut la patience d’entendre ce récit merveilleux et surprenant, et en même temps si affligeant pour une mère qui aimait son fils tendrement, malgré ses défauts, sans l’interrompre. Dans les endroits néanmoins les plus touchants, et qui faisaient connaître davantage la perfidie du magicien africain, elle ne put s’empêcher de faire paraître combien elle le détestait par les marques de son indignation. Mais dès qu’Aladdin eut achevé, elle se déchaîna en mille injures contre cet imposteur ; elle l’appela traître, perfide, barbare, assassin, trompeur, magicien, ennemi et destructeur du genre humain. « Oui, mon fils, ajouta-t-elle, c’est un magicien, et les magiciens sont des pestes publiques : ils ont commerce avec les démons par leurs enchantements et par leurs sorcelleries. Béni soit Dieu, qui n’a pas voulu que sa méchanceté insigne eût son effet entier contre vous ! Vous devez bien le remercier de la grâce qu’il vous a faite. La mort vous était inévitable si vous ne vous fussiez souvenu de lui et que vous n’eussiez imploré son secours. » Elle dit encore beaucoup de choses en détestant toujours la trahison que le magicien avait faite à son fils, mais en parlant elle s’aperçut qu’Aladdin, qui n’avait pas dormi depuis trois jours, avait besoin de repos. Elle le fit coucher, et peu de temps après elle se coucha aussi.

 

Aladdin, qui n’avait pris aucun repos dans le lieu souterrain où il avait été enseveli à dessein qu’il y perdît la vie, dormit toute la nuit d’un profond sommeil et ne se réveilla le lendemain que fort tard. Il se leva, et la première chose qu’il dit à sa mère, ce fut qu’il avait besoin de manger, et qu’elle ne pouvait lui faire un plus grand plaisir que de lui donner à déjeuner. « Hélas ! mon fils, lui répondit sa mère, je n’ai pas seulement un morceau de pain à vous donner ; vous mangeâtes hier au soir le peu de provisions qu’il y avait dans la maison. Mais donnez-vous un peu de patience, je ne serai pas longtemps à vous en apporter. J’ai un peu de fil de coton de mon travail, je vais le vendre, afin de vous acheter du pain et quelque chose pour notre dîner. – Ma mère, reprit Aladdin, réservez votre fil de coton pour une autre fois, et donnez moi la lampe que j’apportai hier ; j’irai la vendre, et l’argent que j’en aurai servira à nous avoir de quoi déjeuner et dîner, et peut-être de quoi souper. »

 

La mère d’Aladdin prit la lampe où elle l’avait mise. « La voilà, dit-elle à son fils ; mais elle est bien sale ; pour peu qu’elle soit nettoyée, je crois qu’elle en vaudra quelque chose davantage. » Elle prit de l’eau et un peu de sable fin pour la nettoyer. Mais à peine eut-elle commencé à frotter cette lampe, qu’en un instant, en présence de son fils, un génie hideux, et d’une grandeur gigantesque, s’éleva et parut devant elle, et lui dit d’une voix tonnante : « Que veux-tu ? me voici prêt à t’obéir comme ton esclave et de tous ceux qui ont la lampe à la main, moi avec les autres esclaves de la lampe. »

 

La mère d’Aladdin n’était pas en état de répondre. Sa vue n’avait pu soutenir la figure hideuse et épouvantable du génie, et sa frayeur avait été si grande dès les premières paroles qu’il avait prononcées, qu’elle était tombée évanouie.

 

Aladdin, qui avait déjà eu une apparition à peu près semblable dans le caveau, sans perdre de temps ni le jugement, se saisit promptement de la lampe, et en suppléant au défaut de sa mère, il répondit pour elle d’un ton ferme : « J’ai faim, apporte-moi de quoi manger. » Le génie disparut, et un instant après il revint chargé d’un grand bassin d’argent, qu’il portait sur sa tête, avec douze plats couverts, de même métal, pleins d’excellents mets arrangés dessus, avec six grands pains blancs comme neige sur les plats, deux bouteilles de vin exquis et deux tasses d’argent à la main. Il posa le tout sur le sofa, et aussitôt il disparut.

 

Cela se fit en si peu de temps, que la mère d’Aladdin n’était pas encore revenue de son évanouissement quand le génie disparut pour la seconde fois. Aladdin, qui avait déjà commencé à lui jeter de l’eau sur le visage sans effet, se mit en devoir de recommencer pour la faire revenir ; mais soit que les esprits qui s’étaient dissipés se fussent enfin réunis, ou que l’odeur des mets que le génie venait d’apporter y eût contribué pour quelque chose, elle revint dans le moment, « Ma mère, lui dit Aladdin, cela n’est rien, levez-vous et venez manger : voici de quoi vous remettre le cœur et en même temps de quoi satisfaire au grand besoin que j’ai de manger. Ne laissons pas refroidir de si bons mets, et mangeons. »

 

La mère d’Aladdin fut extrêmement surprise quand elle vit le grand bassin, les douze plats, les six pains, les deux bouteilles et les deux tasses, et qu’elle sentit l’odeur délicieuse qui s’exhalait de tous ces plats. « Mon fils, demanda-t-elle à Aladdin, d’où nous vient cette abondance, et à qui sommes-nous redevables d’une si grande libéralité ? Le sultan aurait-il eu connaissance de notre pauvreté et aurait-il eu compassion de nous ? – Ma mère, reprit Aladdin, mettons-nous à table et mangeons, vous en avez besoin aussi bien que moi ; je vous le dirai quand nous aurons déjeuné. » Ils se mirent à table, et ils mangèrent avec d’autant plus d’appétit que la mère et le fils ne s’étaient jamais trouvés à une table si bien fournie.

 

Pendant le repas, la mère d’Aladdin ne pouvait se lasser de regarder et d’admirer le bassin et les plats, quoiqu’elle ne sût pas trop distinctement s’ils étaient d’argent ou d’une autre matière, tant elle était peu accoutumée à en voir de pareils ; et, à proprement parler, sans avoir égard à leur valeur, qui lui était inconnue, il n’y avait que la nouveauté qui la tenait en admiration, et son fils Aladdin n’en avait pas plus de connaissance qu’elle.

 

Aladdin et sa mère, qui ne croyaient faire qu’un simple déjeuner, se trouvèrent encore à table à l’heure du dîner. Des mets si excellents les avaient mis en appétit, et pendant qu’ils étaient chauds, ils crurent qu’ils ne feraient pas mal de joindre les deux repas ensemble et de n’en pas faire à deux fois. Le double repas fini, il leur resta non-seulement de quoi souper, mais même assez de quoi en faire deux autres repas aussi forts le lendemain.

 

Quand la mère d’Aladdin eut desservi et mis à part les viandes auxquelles ils n’avaient pas touché, elle vint s’asseoir sur le sofa auprès de son fils, « Aladdin, lui dit-elle, j’attends que vous satisfassiez à l’impatience où je suis d’entendre le récit que vous m’avez promis. » Aladdin lui raconta exactement tout ce qui s’était passé entre le génie et lui pendant son évanouissement jusqu’à ce qu’elle fût revenue à elle.

 

La mère d’Aladdin était dans un grand étonnement du discours de son fils et de l’apparition du génie. « Mais, mon fils, reprit-elle, que voulez-vous dire avec vos génies ? jamais, depuis que je suis au monde, je n’ai entendu dire que personne de ma connaissance en eût vu. Par quelle aventure ce vilain génie est-il venu à moi ? Pourquoi s’est-il adressé à moi et non pas à vous, à qui il a déjà apparu dans le caveau du trésor ?

 

Ma mère, repartit Aladdin, le génie qui vient de vous apparaître n’est pas le même qui m’est apparu. Ils se ressemblent en quelque manière par leur grandeur de géant, mais ils sont entièrement différents par leur mine et par leur habillement : aussi sont-ils à différents maîtres. Si vous vous en souvenez, celui que j’ai vu s’est dit esclave de l’anneau que j’ai au doigt, et celui que vous venez de voir s’est dit esclave de la lampe que vous aviez à la main ; mais je ne crois pas que vous l’ayez entendu : il me semble en effet que vous vous êtes évanouie dès qu’il a commencé à parler.

 

Quoi ! s’écria la mère d’Aladdin, c’est donc votre lampe qui est cause que ce maudit génie s’est adressé à moi plutôt qu’à vous ? Ah ! mon fils, ôtez-la de devant mes yeux et la mettez où il vous plaira, je ne veux plus y toucher. Je consens plutôt qu’elle soit jetée ou vendue que de courir le risque de mourir de frayeur en la touchant. Si vous me croyez, vous vous déferez aussi de l’anneau. Il ne faut pas avoir commerce avec des génies : ce sont des démons, et notre prophète l’a dit.

 

Ma mère, avec votre permission, reprit Aladdin, je me garderai bien présentement de vendre, comme j’étais prêt de le faire tantôt, une lampe qui va nous être si utile, à vous et à moi. Ne voyez-vous pas ce qu’elle vient de nous procurer ? Il faut qu’elle continue de nous fournir de quoi nous nourrir et nous entretenir. Vous devez juger comme moi que ce n’était pas sans raison que mon faux et méchant oncle s’était donné tant de mouvements et avait entrepris un si long et si pénible voyage, puisque c’était pour parvenir à la possession de cette lampe merveilleuse, qu’il avait préférée à tout l’or et l’argent qu’il savait être dans les salles, et que j’ai vus moi-même comme il m’en avait averti. Il savait trop bien le mérite et la valeur de cette lampe pour ne demander autre chose d’un trésor si riche. Puisque le hasard nous en a fait découvrir la vertu, faisons-en un usage qui nous soit profitable, mais d’une manière qui soit sans éclat et qui ne nous attire pas l’envie et la jalousie de nos voisins. Je veux bien l’ôter de devant vos yeux et la mettre dans un lieu où je la trouverai quand il en sera besoin, puisque les génies vous font tant de frayeur. Pour ce qui est de l’anneau, je ne saurais aussi me résoudre à le jeter. Sans cet anneau, vous ne m’eussiez jamais revu, et si je vivais à l’heure qu’il est, ce ne serait peut-être que pour peu de moments. Vous me permettrez donc de le garder et de le porter toujours au doigt bien précieusement. Qui sait s’il ne m’arrivera pas quelque autre danger, que nous ne pouvons prévoir ni vous ni moi, dont il pourra me délivrer ? » Comme le raisonnement d’Aladdin paraissait assez juste, sa mère n’eut rien à y répliquer. « Mon fils, lui dit-elle, vous pouvez faire comme vous l’entendrez : pour moi, je ne voudrais pas avoir affaire avec des génies. Je vous déclare que je m’en lave les mains et que je ne vous en parlerai pas davantage. »

 

Le lendemain au soir, après le souper, il ne resta rien de la bonne provision que le génie avait apportée. Le jour suivant, Aladdin, qui ne voulait pas attendre que la faim le pressât, prit un des plats d’argent sous sa robe et sortit du matin pour l’aller vendre. Il s’adressa à un juif qu’il rencontra dans son chemin. Il le tira à l’écart, et en lui montrant le plat, il lui demanda s’il voulait l’acheter.

 

Le juif, rusé et adroit, prend le plat, l’examine, et il n’eut pas plutôt connu qu’il était de bon argent, qu’il demanda à Aladdin combien il l’estimait. Aladdin, qui n’en connaissait pas la valeur et qui n’avait jamais fait commerce de cette marchandise, se contenta de lui dire qu’il savait bien lui-même ce que ce plat pouvait valoir, et qu’il s’en rapportait à sa bonne foi. Le juif se trouva embarrassé de l’ingénuité d’Aladdin. Dans l’incertitude où il était de savoir si Aladdin en connaissait la matière et la valeur, il tira de sa bourse une pièce d’or, qui ne faisait au plus que la soixante-deuxième partie de la valeur du plat, et il la lui présenta. Aladdin prit la pièce avec un grand empressement, et dès qu’il l’eut dans la main, il se retira si promptement, que le juif, non content du gain exorbitant qu’il faisait par cet achat, fut bien fâché de n’avoir pas pénétré qu’Aladdin ignorait le prix de ce qu’il lui avait vendu, et qu’il aurait pu lui en donner beaucoup moins. Il fut sur le point de courir après le jeune homme pour tâcher de retirer quelque chose de sa pièce d’or ; mais Aladdin courait, et il était déjà si loin qu’il aurait eu de la peine à le joindre.

 

Aladdin, en s’en retournant chez sa mère, s’arrêta à la boutique d’un boulanger, chez qui il fit la provision de pain pour sa mère et pour lui, et qu’il paya sur sa pièce d’or, que le boulanger lui changea. En arrivant, il donna le reste à sa mère, qui alla au marché acheter les autres provisions nécessaires pour vivre eux deux pendant quelques jours.

 

Ils continuèrent ainsi à vivre de ménage, c’est-à-dire qu’Aladdin vendit tous les plats au juif, l’un après l’autre jusqu’au douzième, de la même manière qu’il avait fait le premier, à mesure que l’argent venait à manquer dans la maison. Le juif, qui avait donné une pièce d’or du premier, n’osa lui offrir moins des autres : de crainte de perdre une si bonne aubaine, il les paya tous sur le même pied. Quand l’argent du dernier plat fut dépensé, Aladdin eut recours au bassin, qui pesait lui seul dix fois autant que chaque plat. Il voulut le porter à son marchand ordinaire, mais son grand poids l’en empêcha. Il fut donc obligé d’aller chercher le juif, qu’il amena chez sa mère ; et le juif, après avoir examiné le poids du bassin, lui compta sur-le-champ dix pièces d’or, dont Aladdin se contenta.

 

Tant que les pièces d’or durèrent, elles furent employées à la dépense journalière de la maison. Aladdin cependant, accoutumé à une vie oisive, s’était abstenu de jouer avec les jeunes gens de son âge depuis son aventure avec le magicien africain. Il passait les journées à se promener ou à s’entretenir avec des gens avec lesquels il avait fait connaissance ; quelquefois il s’arrêtait dans les boutiques des gros marchands, où il prêtait l’oreille aux entretiens de gens de distinction qui s’y arrêtaient ou qui s’y trouvaient comme à une espèce de rendez-vous ; et ces entretiens peu à peu lui donnèrent quelque teinture de la connaissance du monde.

 

Quand il ne resta plus rien des dix pièces d’or, Aladdin eut recours à la lampe. Il la prit à la main, chercha le même endroit que sa mère avait touché, et comme il l’eut reconnu à l’impression que le sable y avait laissée, il la frotta comme elle avait fait, et aussitôt le même génie qui s’était déjà fait voir se présenta devant lui ; mais comme Aladdin avait frotté la lampe plus légèrement que sa mère, il lui parla aussi d’un ton plus radouci. « Que veux-tu ? lui dit-il dans les mêmes termes qu’auparavant ? Me voici prêt à t’obéir comme ton esclave, et de tous ceux qui ont la lampe à la main, moi et les autres esclaves de la lampe comme moi. » Aladdin lui dit : « J’ai faim, apporte-moi de quoi manger. » Le génie disparut, et peu de moments après, il reparut chargé d’un service de table pareil à celui qu’il avait apporté la première fois. Il le posa sur le sofa, et dans le moment il disparut.

 

La mère d’Aladdin, avertie du dessein de son fils, était sortie exprès pour quelque affaire afin de ne pas se trouver dans la maison dans le temps de l’apparition du génie. Elle rentra peu de temps après, vit la table et le buffet très-bien garnis, et demeura presque aussi surprise de l’effet prodigieux de la lampe qu’elle l’avait été la première fois. Aladdin et sa mère se mirent à table, et après le repas, il leur resta encore de quoi vivre largement les deux jours suivants.

 

Dès qu’Aladdin vit qu’il n’y avait plus dans la maison ni pain, ni autres provisions, ni argent pour en avoir, il prit un plat d’argent et alla chercher le juif qu’il connaissait pour le lui vendre. En y allant, il passa devant la boutique d’un orfèvre, respectable par sa vieillesse, honnête homme et d’une grande probité. L’orfèvre, qui l’aperçut, l’appela et le fit entrer. « Mon fils, lui dit-il, je vous ai déjà vu passer plusieurs fois chargé comme vous l’êtes à présent, vous joindre avec un tel juif et repasser peu de temps après sans être chargé : je me suis imaginé que vous lui vendez ce que vous portez ; mais vous ne savez peut-être pas que ce juif est un trompeur et même plus trompeur que les autres juifs, et que personne de ceux qui le connaissent ne veut avoir affaire à lui. Au reste, ce que je vous dis ici n’est que pour vous faire plaisir. Si vous voulez me montrer ce que vous portez présentement et qu’il soit à vendre, je vous en donnerai fidèlement son juste prix si cela me convient, sinon je vous adresserai à d’autres marchands qui ne vous tromperont pas. »

 

L’espérance de faire plus d’argent du plat fit qu’Aladdin le tira de dessous sa robe et le montra à l’orfèvre. Le vieillard, qui connut d’abord que le plat était d’argent fin, lui demanda s’il en avait vendu de semblables au juif, et combien il les lui avait payés. Aladdin lui dit naïvement qu’il en avait vendu douze, et qu’il n’avait reçu du juif qu’une pièce d’or de chacun. « Ah ! le voleur ! s’écria l’orfèvre. Mon fils, ajouta-t-il, ce qui est fait est fait, il n’y faut plus penser ; mais en vous faisant voir ce que vaut votre plat, qui est du meilleur argent dont nous nous servions dans nos boutiques, vous connaîtrez combien le juif vous a trompé. »

 

L’orfèvre prit la balance, il pesa le plat ; et après avoir expliqué à Aladdin ce que c’était qu’un marc d’argent, combien il valait, et ses subdivisions, il lui fit remarquer que, suivant le poids du plat, il valait soixante-douze pièces d’or, qu’il lui compta sur-le-champ en espèces. « Voilà, dit-il, la juste valeur de votre plat. Si vous en doutez, vous pouvez vous adresser à celui de nos orfèvres qu’il vous plaira, et s’il vous dit qu’il vaut davantage, je vous promets de vous en payer le double. Nous ne gagnons que la façon de l’argenterie que nous achetons, et c’est ce que les juifs les plus équitables ne font pas. »

 

Aladdin remercia bien fort l’orfèvre du bon conseil qu’il venait de lui donner et dont il tirait déjà un si grand avantage. Dans la suite, il ne s’adressa plus qu’à lui pour vendre les autres plats, aussi bien que le bassin, dont la juste valeur lui fut toujours payée à proportion de son poids. Quoique Aladdin et sa mère eussent une source intarissable d’argent en leur lampe, pour s’en procurer tant qu’ils voudraient dès qu’il viendrait à leur manquer, ils continuèrent néanmoins de vivre toujours avec la même frugalité qu’auparavant, à la réserve de ce qu’Aladdin en mettait à part pour s’entretenir honnêtement et pour se pourvoir des commodités nécessaires dans leur petit ménage. Sa mère, de son côté, ne prenait la dépense de ses habits que sur ce que lui valait le coton qu’elle filait. Avec une conduite si sobre, il est aisé de juger combien de temps l’argent des douze plats et du bassin, selon le prix qu’Aladdin les avait vendus à l’orfèvre, devait leur avoir duré. Ils vécurent de la sorte pendant quelques années, avec le secours du bon usage qu’Aladdin faisait de la lampe de temps en temps.

 

Dans cet intervalle, Aladdin, qui ne manquait pas de se trouver avec beaucoup d’assiduité au rendez-vous des personnes de distinction, dans les boutiques des plus gros marchands de draps d’or et d’argent, d’étoffes de soie, de toiles les plus fines et de joailleries, et qui se mêlait quelquefois dans leurs conversations, acheva de se former, et prit insensiblement toutes les manières du beau monde. Ce fut particulièrement chez les joailliers qu’il fut détrompé de la pensée qu’il avait que les fruits transparents qu’il avait cueillis dans le jardin où il était allé prendre la lampe n’étaient que du verre coloré, et qu’il apprit que c’étaient des pierres de grand prix. À force de voir vendre et acheter de toutes sortes de ces pierreries dans leurs boutiques, il en apprit la connaissance et le prix, et comme il n’en voyait point de pareilles aux siennes, ni en beauté ni en grosseur, il comprit qu’au lieu de morceaux de verre qu’il avait regardés comme des bagatelles, il possédait un trésor inestimable. Il eut la prudence de n’en parler à personne, pas même à sa mère, et il n’y a pas de doute que son silence ne lui ait valu la haute fortune où nous verrons dans la suite qu’il s’éleva.

 

Un jour, en se promenant dans un quartier de la ville, Aladdin entendit publier à haute voix un ordre du sultan de fermer les boutiques et les portes des maisons, et de se renfermer chacun chez soi jusqu’à ce que la princesse Badroulboudour, fille du sultan, fût passée pour aller au bain et qu’elle en fût revenue.

 

Ce cri public fit naître à Aladdin la curiosité de voir la princesse à découvert. Mais il ne le pouvait qu’en se mettant dans quelque maison de connaissance et au travers d’une jalousie, ce qui ne le contentait pas, parce que la princesse, selon la coutume, devait avoir un voile sur le visage en allant au bain. Pour se satisfaire, il s’avisa d’un moyen qui lui réussit. Il alla se placer derrière la porte du bain, qui était disposée de manière qu’il ne pouvait manquer de la voir venir en face.

 

Aladdin n’attendit pas longtemps. La princesse parut, et il la vit venir au travers d’une fente assez grande pour voir sans être vu. Elle était accompagnée d’une grande foule de ses femmes et d’eunuques qui marchaient sur les côtés et à sa suite. Quand elle fut à trois ou quatre pas de la porte du bain, elle ôta le voile qui lui couvrait le visage et qui la gênait beaucoup, et de la sorte elle donna lieu à Aladdin de la voir d’autant plus à son aise qu’elle venait droit à lui.

 

Jusqu’à ce moment, Aladdin n’avait pas vu d’autres femmes le visage découvert que sa mère, qui était âgée et qui n’avait jamais eu d’assez beaux traits pour faire juger que les autres femmes fussent plus belles. Il pouvait bien avoir entendu dire qu’il y en avait d’une beauté surprenante ; mais quelques paroles qu’on emploie pour relever le mérite d’une beauté, jamais elles ne font l’impression que la beauté fait elle-même.

 

Lorsque Aladdin eut vu la princesse Badroulboudour, il perdit la pensée qu’il avait que toutes les femmes dussent ressembler à peu près à sa mère. Ses sentiments se trouvèrent bien différents, et son cœur ne put refuser toutes ses inclinations à l’objet qui venait de le charmer. En effet, la princesse était la plus belle brune que l’on pût voir au monde. Elle avait les yeux grands, à fleur de tête, vifs et brillants, le regard doux et modeste, le nez d’une juste proportion et sans défaut, la bouche petite, les lèvres vermeilles et toutes charmantes par leur agréable symétrie. En un mot, tous les traits de son visage étaient d’une régularité accomplie. On ne doit donc pas s’étonner si Aladdin fut ébloui et presque hors de lui-même à la vue de l’assemblage de tant de merveilles, qui lui étaient inconnues. Avec toutes ces perfections, la princesse avait encore une riche taille, un port et un air majestueux qui, à la voir seulement, lui attiraient le respect qui lui était dû.

 

Quand la princesse fut entrée dans le bain, Aladdin demeura quelque temps interdit et comme en extase en retraçant et en s’imprimant profondément l’idée d’un objet dont il était charmé et pénétré jusqu’au fond du cœur. Il rentra enfin en lui-même, et en considérant que la princesse était passée et qu’il garderait inutilement son poste pour la revoir à la sortie du bain, puisqu’elle devait lui tourner le dos et être voilée, il prit le parti de l’abandonner et de se retirer.

 

Aladdin, en rentrant chez lui, ne put si bien cacher son trouble et son inquiétude que sa mère ne s’en aperçût. Elle fut surprise de le voir ainsi triste et rêveur, contre son ordinaire. Elle lui demanda s’il lui était arrivé quelque chose, ou s’il se trouvait indisposé. Mais Aladdin ne lui fit aucune réponse, et il s’assit négligemment sur le sofa, où il demeura dans la même situation, toujours occupé à se retracer l’image charmante de la princesse Badroulboudour. Sa mère, qui préparait le souper, ne le pressa pas davantage. Quand il fut prêt, elle le servit près de lui sur le sofa et se mit à table ; mais comme elle s’aperçut que son fils n’y faisait aucune attention, elle l’avertit de manger, et ce ne fut qu’avec bien de la peine qu’il changea de situation. Il mangea beaucoup moins qu’à l’ordinaire, les yeux toujours baissés, et avec un silence si profond qu’il ne fut pas possible à sa mère de tirer de lui la moindre parole, sur toutes les demandes qu’elle lui fit pour tâcher d’apprendre le sujet d’un changement si extraordinaire.

 

Après le souper, elle voulut recommencer à lui demander le sujet d’une si grande mélancolie, mais elle ne put rien en savoir, et il prit le parti de s’aller coucher plutôt que de donner à sa mère la moindre satisfaction sur cela.

 

Sans examiner comment Aladdin, épris de la beauté et des charmes de la princesse Badroulboudour, passa la nuit, nous remarquerons seulement que le lendemain, comme il était assis sur le sofa, vis-à-vis de sa mère, qui filait du coton à son ordinaire, il lui parla en ces termes : « Ma mère, dit-il, je romps le silence que j’ai gardé depuis hier à mon retour de la ville. Il vous a fait de la peine, et je m’en suis bien aperçu. Je n’étais pas malade, comme il m’a paru que vous l’avez cru, et je ne le suis pas encore. Mais je puis vous dire que ce que je sentais et ce que je ne cesse encore de sentir, est quelque chose de pire qu’une maladie. Je ne sais pas bien quel est ce mal, mais je ne doute pas que ce que vous allez entendre ne vous le fasse connaître.

 

« On n’a pas su dans ce quartier, continua Aladdin, et ainsi vous n’avez pu le savoir, qu’hier la princesse Badroulboudour, fille du sultan, alla au bain l’après-dînée. J’appris cette nouvelle en me promenant par la ville. On publia un ordre de fermer les boutiques et de se retirer chacun chez soi, pour rendre à cette princesse l’honneur qui lui est dû, et lui laisser le chemin libre dans les rues par où elle devait passer. Comme je n’étais pas éloigné du bain, la curiosité de la voir le visage découvert me fit naître la pensée d’aller me placer derrière la porte du bain, en faisant réflexion qu’il pouvait arriver qu’elle ôterait son voile quand elle serait prête d’y entrer. Vous savez la disposition de la porte, et vous pouvez juger vous-même que je devais la voir à mon aise si ce que je m’étais imaginé arrivait. En effet, elle ôta son voile en entrant, et j’eus le bonheur de voir cette aimable princesse avec la plus grande satisfaction du monde. Voilà, ma mère, le grand motif de l’état où vous me vîtes hier quand je rentrai, et le sujet du silence que j’ai gardé jusqu’à présent. J’aime la princesse d’un amour dont la violence est telle que je ne saurais vous l’exprimer ; et comme ma passion vive et ardente augmente à tout moment, je sens qu’elle ne peut être satisfaite que par la possession de l’aimable princesse Badroulboudour, ce qui fait que j’ai pris la résolution de la faire demander en mariage au sultan. »

 

La mère d’Aladdin avait écouté le discours de son fils avec assez d’attention jusqu’à ces dernières paroles ; mais quand elle eut entendu que son dessein était de faire demander la princesse Badroulboudour en mariage, elle ne put s’empêcher de l’interrompre par un grand éclat de rire. Aladdin voulut poursuivre ; mais en l’interrompant encore : « Eh, mon fils, lui dit-elle, à quoi pensez-vous ? Il faut que vous ayez perdu l’esprit pour me tenir un pareil discours.

 

« – Ma mère, reprit Aladdin, je puis vous assurer que je n’ai pas perdu l’esprit ; je suis dans mon bon sens, j’ai prévu les reproches de folie et d’extravagance que vous me faites et ceux que vous pourriez me faire ; mais tout cela ne m’empêchera pas de vous dire encore une fois que ma résolution est prise de faire demander au sultan la princesse Badroulboudour en mariage.

 

« – En vérité, mon fils, repartit la mère très-sérieusement, je ne saurais m’empêcher de vous dire que vous vous oubliez entièrement ; et quand même vous voudriez exécuter cette résolution, je ne vois pas par qui vous oseriez faire cette demande au sultan. – Par vous-même ; répliqua aussitôt le fils sans hésiter. – Par moi ! s’écria la mère d’un air de surprise et d’étonnement ; et au sultan ? Ah ! je me garderai bien de m’engager dans une pareille entreprise. Et qui êtes-vous, mon fils, continua-t-elle, pour avoir la hardiesse de penser à la fille de votre sultan ? Avez-vous oublié que vous êtes fils d’un tailleur des moindres de sa capitale, et d’une mère dont les ancêtres n’ont pas été d’une naissance plus relevée ? Savez-vous que les sultans ne daignent pas donner leurs filles en mariage même à des fils de sultans qui n’ont pas l’espérance de régner un jour comme eux ?

 

« – Ma mère, répliqua Aladdin, je vous ai déjà dit que j’ai prévu tout ce que vous venez de me dire, et je dis la même chose de tout ce que vous y pourrez ajouter. Vos discours ni vos remontrances ne me feront pas changer de sentiment. Je vous ai dit que je ferais demander la princesse Badroulboudour en mariage par votre entremise, c’est une grâce que je vous demande avec tout le respect que je vous dois, et je vous supplie de ne me la pas refuser, à moins que vous n’aimiez mieux me voir mourir que de me donner la vie une seconde fois. »

 

La mère d’Aladdin se trouva fort embarrassée quand elle vit l’opiniâtreté avec laquelle Aladdin persistait dans un dessein si éloigné du bon sens. « Mon fils, lui dit-elle encore, je suis votre mère, et comme une bonne mère, qui vous ai mis au monde, il n’y a rien de raisonnable ni de convenable à mon état et au vôtre que je ne fusse prête à faire pour l’amour de vous. S’il s’agissait de parler de mariage pour vous avec la fille de quelqu’un de nos voisins, d’une condition pareille ou approchant de la vôtre, je n’oublierais rien, et je m’emploierais de bon cœur en tout ce qui serait en mon pouvoir ; encore, pour y réussir faudrait-il que vous eussiez quelques biens ou quelque revenu, ou que vous sussiez un métier. Quand de pauvres gens comme nous veulent se marier, la première chose à quoi ils doivent songer, c’est d’avoir de quoi vivre. Mais, sans faire cette réflexion sur la bassesse de votre naissance, sur le peu de mérite et de biens que vous avez, vous prenez votre vol jusqu’au plus haut degré de la fortune, et vos prétentions ne sont pas moindres que de vouloir demander en mariage et épouser la fille de votre souverain, qui n’a qu’à dire un mot pour vous précipiter et vous écraser ! Je laisse à part ce qui vous regarde, c’est à vous à y faire les réflexions que vous devez, pour peu que vous ayez de bon sens. Je viens à ce qui me touche. Comment une pensée aussi extraordinaire que celle de vouloir que j’aille faire la proposition au sultan de vous donner la princesse sa fille en mariage, a-t-elle pu vous venir dans l’esprit ? Je suppose que j’aie, je ne dis pas la hardiesse, mais l’effronterie d’aller me présenter devant Sa Majesté pour lui faire une demande si extravagante, à qui m’adresserai-je pour m’introduire ? Croyez-vous que le premier à qui j’en parlerais ne me traitât pas de folle et ne me chassât pas indignement comme je le mériterais ? Je suppose encore qu’il n’y ait pas de difficulté à se présenter à l’audience du sultan : je sais qu’il n’y en a pas quand on s’y présente pour lui demander justice, et qu’il la rend volontiers à ses sujets, quand ils la lui demandent ; je sais aussi que quand on se présente à lui pour lui demander une grâce, il l’accorde avec plaisir quand il voit qu’on l’a méritée et qu’on en est digne. Mais êtes-vous dans ce cas-là, et croyez-vous avoir mérité la grâce que vous voulez que je demande pour vous ? en êtes-vous digne ? Qu’avez-vous fait pour votre prince ou pour votre patrie, et en quoi vous êtes-vous distingué ? Si vous n’avez rien fait pour mériter une si grande grâce, et que d’ailleurs vous n’en soyez pas digne, avec quel front pourrais-je la demander ? Comment pourrais-je seulement ouvrir la bouche pour la proposer au sultan ? Sa présence toute majestueuse et l’éclat de sa cour me fermeraient la bouche aussitôt, à moi qui tremblais devant feu mon mari, votre père, quand j’avais à lui demander la moindre chose. Il y a une autre raison, mon fils, à quoi vous ne pensez pas, qui est qu’on ne se présente pas devant nos sultans sans un présent à la main quand on a quelque chose à leur demander. Les présents ont au moins cet avantage, que, s’ils refusent la grâce pour les raisons qu’ils peuvent avoir, ils écoutent au moins la demande et celui qui la fait, sans aucune répugnance. Mais quel présent avez-vous à faire ? Et quand vous auriez quelque chose qui fût digne de la moindre attention d’un si grand monarque, quelle proportion y aurait-il de votre présent avec la demande que vous voulez lui faire ? Rentrez en vous-même, et songez que vous aspirez à une chose qu’il vous est impossible d’obtenir. »

 

Aladdin écouta fort tranquillement tout ce que sa mère put lui dire pour tâcher de le détourner de son dessein, et après avoir fait réflexion sur tous les points de sa remontrance, il prit enfin la parole et il lui dit : « J’avoue, ma mère, que c’est une grande témérité à moi d’oser porter mes intentions aussi loin que je fais, et une grande inconsidérément d’avoir exigé de vous avec tant de chaleur et de promptitude d’aller faire la proposition de mon mariage au sultan, sans prendre auparavant les moyens propres à vous procurer une audience et un accueil favorable : je vous en demande pardon. Mais dans la violence de la passion qui me possède, ne vous étonnez pas si d’abord je n’ai pas envisagé tout ce qui peut servir à me procurer le repos que je cherche. J’aime la princesse Badroulboudour au-delà de ce que vous pouvez vous imaginer, ou plutôt je l’adore, et je persévère toujours dans le dessein de l’épouser. C’est une chose arrêtée et résolue dans mon esprit. Je vous suis obligé de l’ouverture que vous venez de me faire ; je la regarde comme la première démarche qui doit me procurer l’heureux succès que je me promets.

 

« Vous me dites que ce n’est pas la coutume de se présenter devant le sultan sans un présent à la main, et que je n’ai rien qui soit digne de lui. Je tombe d’accord du présent, et je vous avoue que je n’y avais pas pensé ; mais, quant à ce que vous me dites que je n’ai rien qui puisse lui être présenté, croyez-vous, ma mère, que ce que j’ai apporté le jour que je fus délivré d’une mort inévitable, de la manière que vous savez, ne soit pas de quoi faire un présent très-agréable au sultan ? je parle de ce que j’ai apporté dans mes deux bourses et dans ma ceinture, et que nous avons pris, vous et moi, pour des verres colorés : mais à présent je suis détrompé, et je vous apprends, ma mère, que ce sont des pierreries d’un prix inestimable qui ne conviennent qu’à de grands monarques. J’en ai connu le mérite en fréquentant les joailliers, et vous pouvez m’en croire sur ma parole. Toutes celles que j’ai vues chez nos marchands joailliers ne sont pas comparables à celles que nous possédons, ni en grosseur, ni en beauté, et cependant ils les font monter à des prix excessifs. À la vérité, nous ignorons, vous et moi, le prix des nôtres ; mais quoi qu’il en puisse être, autant que je puis en juger par le peu d’expérience que j’en ai, je suis persuadé que le présent ne peut être que très-agréable au sultan. Vous avez une porcelaine assez grande et d’une forme très-propre pour les contenir ; apportez-la, et voyons l’effet qu’elles feront quand nous les y aurons arrangées selon leurs différentes couleurs. »

 

La mère d’Aladdin apporta la porcelaine, et Aladdin tira les pierreries des deux bourses et les arrangea dans la porcelaine. L’effet qu’elles firent au grand jour, par la variété de leurs couleurs, par leur éclat et par leur brillant, fut tel que la mère et le fils en demeurèrent presque éblouis. Ils en furent dans un grand étonnement, car ils ne les avaient vues l’un et l’autre qu’à la lumière d’une lampe. Il est vrai qu’Aladdin les avait vues chacune sur leur arbre comme des fruits qui devaient faire un spectacle ravissant ; mais comme il était encore enfant, il n’avait regardé ces pierreries que comme des bijoux propres à s’en jouer, et il ne s’en était chargé que dans cette vue et sans aucune connaissance.

 

Après avoir admiré quelque temps la beauté du présent, Aladdin reprit la parole : « Ma mère, dit-il, vous ne vous excuserez plus d’aller vous présenter au sultan sous prétexte de n’avoir pas un présent à lui faire : en voilà un, ce me semble, qui fera que vous serez reçue avec un accueil des plus favorables. »

 

Quoique la mère d’Aladdin, nonobstant la beauté et l’éclat du présent, ne le crût pas d’un prix aussi grand que son fils l’estimait, elle jugea néanmoins qu’il pouvait être agréé, et elle sentait bien qu’elle n’avait rien à lui répliquer sur ce sujet. Mais elle en revenait toujours à la demande qu’Aladdin voulait qu’elle fît au sultan à la faveur de ce présent ; cela l’inquiétait toujours fortement : « Mon fils, lui disait-elle, je n’ai pas de peine à concevoir que le présent fera son effet, et que le sultan voudra bien me regarder de bon œil ; mais quand il faudra que je m’acquitte de la demande que vous voulez que je lui fasse, je sens bien que je n’en aurai pas la force et que je demeurerai muette. Ainsi, non-seulement j’aurai perdu mes pas, mais même le présent, qui selon vous est d’une richesse si extraordinaire, et je reviendrai avec confusion vous annoncer que vous serez frustré de votre espérance. Je vous l’ai déjà dit, et vous devez croire que cela arrivera ainsi.

 

« Mais, ajouta-t-elle, je veux que je me fasse violence pour me soumettre à votre volonté, et que j’aie assez de force pour oser faire la demande que vous voulez que je fasse, il arrivera très-certainement ou que le sultan se moquera de moi et me renverra comme une folle, ou qu’il se mettra dans une juste colère dont immanquablement nous serons, vous et moi, les victimes. »

 

La mère d’Aladdin dit encore à son fils plusieurs autres raisons pour tâcher de le faire changer de sentiment ; mais les charmes de la princesse Badroulboudour avaient fait une impression trop forte dans son cœur pour le détourner de son dessein. Aladdin persista à exiger de sa mère qu’elle exécutât ce qu’il avait résolu, et autant par la tendresse qu’elle avait pour lui que par la crainte qu’il ne s’abandonnât à quelque extrémité fâcheuse, elle vainquit sa répugnance et elle condescendit à la volonté de son fils.

 

Comme il était trop tard et que le temps d’aller au palais pour se présenter au sultan ce jour-là était passé, la chose fut remise au lendemain. La mère et le fils ne s’entretinrent d’autre chose le reste de la journée, et Aladdin prit un grand soin d’inspirer à sa mère tout ce qui lui vint dans la pensée pour la confirmer dans le parti qu’elle avait enfin accepté d’aller se présenter au sultan. Malgré toutes les raisons du fils, la mère ne pouvait se persuader qu’elle pût jamais réussir dans cette affaire : et véritablement il faut avouer qu’elle avait tout lieu d’en douter. « Mon fils, dit-elle à Aladdin, si le sultan me reçoit aussi favorablement que je le souhaite pour l’amour de vous, qu’il écoute tranquillement la proposition que vous voulez que je lui fasse, mais qu’après ce bon accueil il s’avise de me demander où sont vos biens, vos richesses et vos états, car c’est de quoi il s’informera avant toutes choses plutôt que de votre personne ; si, dis-je, il me fait cette demande, que voulez-vous que je lui réponde ?

 

« – Ma mère, répondit Aladdin, ne nous inquiétons point par avance d’une chose qui peut-être n’arrivera pas. Voyons premièrement l’accueil que vous fera le sultan et la réponse qu’il vous donnera. S’il arrive qu’il veuille être informé de tout ce que vous venez de me dire, je verrai alors la réponse que j’aurai à lui faire, et j’ai confiance que la lampe par le moyen de laquelle nous subsistons depuis quelques années, ne me manquera pas dans le besoin. »

 

La mère d’Aladdin n’eut rien à répliquer à ce que son fils venait de lui dire. Elle fit réflexion que la lampe dont il parlait pouvait bien servir à de plus grandes merveilles qu’à leur procurer simplement de quoi vivre. Cela la satisfit, et leva en même temps toutes les difficultés qui auraient pu encore la détourner du service qu’elle avait promis de rendre à son fils auprès du sultan. Aladdin, qui pénétra dans la pensée de sa mère, lui dit : « Ma mère, au moins souvenez-vous de garder le secret : c’est de là que dépend tout le bon succès que nous devons attendre, vous et moi, de cette affaire. » Aladdin et sa mère se séparèrent pour prendre quelque repos. Mais l’amour violent et les grands projets d’une fortune immense dont le fils avait l’esprit tout rempli l’empêchèrent de passer la nuit aussi tranquillement qu’il aurait bien souhaité. Il se leva avant la petite pointe du jour et alla aussitôt réveiller sa mère. Il la pressa de s’habiller le plus promptement qu’elle pourrait, afin d’aller se rendre à la porte du palais du sultan et d’y entrer à l’ouverture, en même temps que le grand vizir, les vizirs subalternes et tous les grands officiers de l’état y entraient pour la séance du divan, où le sultan assistait toujours en personne.

 

La mère d’Aladdin fit tout ce que son fils voulut. Elle prit la porcelaine où était le présent de pierreries, l’enveloppa dans un double linge, l’un très-fin et très-propre, l’autre moins fin, qu’elle lia par les quatre coins pour le porter plus aisément. Elle partit enfin avec une grande satisfaction d’Aladdin, et elle prit le chemin du palais du sultan. Le grand vizir, accompagné des autres vizirs, et les seigneurs de la cour les plus qualifiés étaient déjà entrés quand elle arriva à la porte. La foule de tous ceux qui avaient des affaires au divan était grande. On ouvrit, et elle marcha avec eux jusqu’au divan. C’était un très-beau salon, profond et spacieux, dont l’entrée était grande et magnifique. Elle s’arrêta, et se rangea de manière qu’elle avait en face le sultan, le grand vizir et les seigneurs qui avaient séance au conseil, à droite et à gauche. On appela les parties les unes après les autres, selon l’ordre des requêtes qu’elles avaient présentées, et leurs affaires furent rapportées, plaidées et jugées jusqu’à l’heure ordinaire de la séance du divan. Alors le sultan se leva, congédia le conseil et rentra dans son appartement, où il fut suivi par le grand vizir. Les autres vizirs et les ministres du conseil se retirèrent. Tous ceux qui s’y étaient trouvés pour des affaires particulières firent la même chose, les uns contents du gain de leur procès, les autres mal satisfaits du jugement rendu contre eux, et d’autres enfin avec l’espérance d’être jugés dans une autre séance.

 

La mère d’Aladdin, qui avait vu le sultan se lever et se retirer, jugea bien qu’il ne reparaîtrait pas davantage ce jour-là en voyant tout le monde sortir : ainsi elle prit le parti de retourner chez elle. Aladdin, qui la vit entrer avec le présent destiné au sultan, ne sut d’abord que penser du succès de son voyage. Dans la crainte où il était qu’elle n’eût quelque chose de sinistre à lui annoncer, il n’avait pas la force d’ouvrir la bouche pour lui demander quelle nouvelle elle lui apportait. La bonne mère, qui n’avait jamais mis le pied dans le palais du sultan, et qui n’avait pas la moindre connaissance de ce qui s’y pratiquait ordinairement, tira son fils de l’embarras où il était en lui disant avec une grande naïveté : « Mon fils, j’ai vu le sultan et je suis bien persuadée qu’il m’a vue aussi : j’étais placée devant lui, et personne ne l’empêchait de me voir ; mais il était si fort occupé par tous ceux qui lui parlaient à droite, à gauche, qu’il me faisait compassion de voir la peine et la patience qu’il se donnait à les écouter. Cela a duré si longtemps qu’à la fin je crois qu’il s’est ennuyé, car il s’est levé sans qu’on s’y attendît et il s’est retiré assez brusquement sans vouloir entendre quantité d’autres personnes qui étaient en rang pour lui parler à leur tour. Cela m’a fait cependant un grand plaisir. En effet, je commençais à perdre patience et j’étais extrêmement fatiguée de demeurer debout si longtemps. Mais il n’y a rien de gâté ; je ne manquerai pas d’y retourner demain : le sultan ne sera peut-être pas si occupé.

 

Quelque amoureux que fût Aladdin, il fut contraint de se contenter de cette excuse et de s’armer de patience. Il eut au moins la satisfaction de voir que sa mère avait fait la démarche la plus difficile, qui était de soutenir la vue du sultan, et d’espérer qu’à l’exemple de ceux qui lui avaient parlé en sa présence, elle n’hésiterait pas aussi à s’acquitter de la commission dont elle était chargée quand le moment favorable de lui parler se présenterait.

 

Le lendemain, d’aussi grand matin que le jour précédent, la mère d’Aladdin alla encore au palais du sultan avec le présent de pierreries ; mais son voyage fut inutile : elle trouva la porte du divan fermée, et elle apprit qu’il n’y avait de conseil que de deux jours l’un, et ainsi qu’il fallait qu’elle revînt le jour suivant. Elle s’en alla porter cette nouvelle à son fils, qui fut obligé de renouveler sa patience. Elle y retourna six autres fois, aux jours marqués, avec aussi peu de succès ; et peut-être qu’elle y serait retournée cent autres fois aussi inutilement si le sultan, qui la voyait toujours vis-à-vis de lui à chaque séance, n’eût fait attention à elle. Cela est d’autant plus probable qu’il n’y avait que ceux qui avaient des requêtes à présenter qui approchaient du sultan, chacun à leur tour, pour plaider leur cause dans leur rang, et la mère d’Aladdin n’était point dans ce cas-là.

 

Ce jour-là enfin, après la levée du conseil, quand le sultan fut rentré dans son appartement, il dit à son grand vizir : « Il y a déjà quelque temps que je remarque une certaine femme qui vient réglément chaque jour que je tiens mon conseil, et qui porte quelque chose d’enveloppé dans un linge ; elle se tient debout depuis le commencement de l’audience jusqu’à la fin, et affecte de se mettre toujours devant moi. Savez-vous ce qu’elle demande ? »

 

Le grand vizir, qui n’en savait pas plus que le sultan, ne voulut pas néanmoins demeurer court. « Sire, répondit-il, Votre Majesté n’ignore pas que les femmes forment souvent des plaintes sur des sujets de rien. Celle-ci apparemment vient porter sa plainte devant Votre Majesté sur ce qu’on lui a vendu de la méchante farine ou sur quelque autre tort d’aussi peu de conséquence. » Le sultan ne se satisfit pas de cette réponse. « Au premier jour de conseil, reprit-il, si cette femme revient, ne manquez pas de la faire appeler, afin que je l’entende. » Le grand vizir ne lui répondit qu’en baisant la main et en la portant au-dessus de sa tête pour marquer qu’il était prêt à la perdre s’il y manquait.

 

La mère d’Aladdin s’était déjà fait une habitude si grande de paraître au conseil devant le sultan, qu’elle comptait sa peine pour rien, pourvu qu’elle fît connaître à son fils qu’elle n’oubliait rien de tout ce qui dépendait d’elle pour lui complaire. Elle retourna donc au palais le jour du conseil, et se plaça à l’entrée du divan vis-à-vis le sultan, à son ordinaire.

 

Le grand vizir n’avait pas encore commencé à rapporter aucune affaire quand le sultan aperçut la mère d’Aladdin. Touché de compassion de la longue patience dont il avait été témoin : « Avant toutes choses, de crainte que vous ne l’oubliiez, dit-il au grand vizir, voilà la femme dont je vous parlais dernièrement : faites-la venir et commençons par l’entendre et par expédier l’affaire qui l’amène. » Aussitôt le grand vizir montra cette femme au chef des huissiers, qui était debout prêt à recevoir ses ordres, et lui commanda d’aller la prendre et de la faire avancer.

 

Le chef des huissiers vint jusqu’à la mère d’Aladdin, et au signe qu’il lui fit, elle le suivit jusqu’au pied du trône du sultan, où il la laissa pour aller se ranger à sa place près du grand vizir.

 

La mère d’Aladdin, instruite par l’exemple de tant d’autres qu’elle avait vus aborder le sultan, se prosterna le front contre le tapis qui couvrait les marches du trône, et elle demeura en cet état jusqu’à ce que le sultan lui commandât de se lever. Elle se leva, et alors : « Bonne femme, lui dit le sultan, il y a longtemps que je vous vois venir à mon divan et demeurer à l’entrée depuis le commencement jusqu’à la fin. Quelle affaire vous amène ici ? »

 

La mère d’Aladdin se prosterna une seconde fois après avoir entendu ces paroles, et quand elle fut relevée : « Monarque au-dessus des monarques du monde, dit-elle, avant d’exposer à Votre Majesté le sujet extraordinaire et même presque incroyable qui me fait paraître devant son trône sublime, je la supplie de me pardonner la hardiesse, pour ne pas dire l’impudence de la demande que je viens lui faire. Elle est si peu commune que je tremble et que j’ai honte de la proposer à mon sultan. » Pour lui donner la liberté entière de s’expliquer, le sultan commanda que tout le monde sortît du divan et qu’on le laissât seul avec son grand vizir, et alors il lui dit qu’elle pouvait s’expliquer sans crainte.

 

La mère d’Aladdin ne se contenta pas de la bonté du sultan, qui venait de lui épargner la peine qu’elle eût pu souffrir en parlant devant tant de monde : elle voulut encore se mettre à couvert de l’indignation qu’elle avait à craindre de la proposition qu’elle devait lui faire et à laquelle il ne s’attendait pas. « Sire, dit-elle en reprenant la parole, j’ose encore supplier Votre Majesté, au cas qu’elle trouve la demande que j’ai à lui faire offensante ou injurieuse en la moindre chose, de m’assurer auparavant de son pardon et de m’en accorder la grâce. – Quoi que ce puisse être, repartit le sultan, je vous le pardonne dès à présent, et il ne vous en arrivera pas le moindre mal. Parlez hardiment. »

 

Quand la mère d’Aladdin eut pris toutes ces précautions, en femme qui redoutait toute la colère du sultan sur une proposition aussi délicate que celle qu’elle avait à lui faire, elle lui raconta fidèlement dans quelle occasion Aladdin avait vu la princesse Badroulboudour, l’amour violent que cette vue fatale lui avait inspiré, la déclaration qu’il lui en avait faite, tout ce qu’elle lui avait représenté pour le détourner d’une passion non moins injurieuse à Votre Majesté, dit-elle au sultan, qu’à la princesse votre fille. « Mais, continua-t-elle, mon fils, bien loin d’en profiter et de reconnaître sa hardiesse, s’était obstiné à y persévérer jusqu’au point de me menacer de quelque action de désespoir si je refusais de venir demander la princesse en mariage à Votre Majesté, et ce n’a été qu’après m’être fait une violence extrême que j’ai été contrainte d’avoir cette complaisance pour lui, de quoi je supplie encore une fois Votre Majesté de m’accorder le pardon, non-seulement à moi, mais même à Aladdin mon fils, d’avoir eu la pensée téméraire d’aspirer à une si haute alliance. »

 

Le sultan écouta tout ce discours avec beaucoup de douceur et de bonté, sans donner aucune marque de colère ou d’indignation, et même sans prendre la demande en raillerie. Mais avant de donner réponse à cette bonne femme, il lui demanda ce que c’était que ce qu’elle avait apporté enveloppé dans un linge. Aussitôt elle prit le vase de porcelaine, qu’elle avait mis au pied du trône avant de se prosterner, elle le découvrit et le présenta au sultan.

 

On ne saurait exprimer la surprise et l’étonnement du sultan lorsqu’il vit rassemblées dans ce vase tant de pierreries si considérables, si précieuses, si parfaites, si éclatantes, et d’une grosseur dont il n’avait point encore vu de pareilles. Il resta quelque temps dans une si grande admiration qu’il en était immobile. Après être enfin revenu à lui, il reçut le présent des mains de la mère d’Aladdin, en s’écriant avec un transport de joie : « Ah ! que cela est beau ! que cela est riche ! » Après avoir admiré et manié presque toutes les pierreries l’une après l’autre, en les prisant chacune par l’endroit qui les distinguait, il se tourna du côté de son grand vizir, et, en lui montrant le vase : « Vois, dit-il, et conviens qu’on ne peut rien voir au monde de plus riche et de plus parfait. » Le vizir en fut charmé. « Eh bien ! continua le sultan, que dis-tu d’un tel présent ? N’est-il pas digne de la princesse ma fille, et ne puis-je pas la donner, à ce prix-là, à celui qui me la fait demander ? »

 

Ces paroles mirent le grand vizir dans une étrange agitation. Il y avait quelque temps que le sultan lui avait l’ait entendre que son intention était de donner la princesse sa fille en mariage à un fils qu’il avait. Il craignit, et ce n’était pas sans fondement, que le sultan, ébloui par un présent si riche et si extraordinaire, ne changeât de sentiment. Il s’approcha du sultan, et en lui parlant à l’oreille : « Sire, dit-il, on ne peut disconvenir que le présent ne soit digne de la princesse. Mais je supplie Votre Majesté de m’accorder trois mois avant de se déterminer. J’espère qu’avant ce temps-là, mon fils, sur qui elle a eu la bonté de me témoigner qu’elle avait jeté les yeux, aura de quoi lui en faire un d’un plus grand prix que celui d’Aladdin, que Votre Majesté ne connaît pas. » Le sultan, quoique bien persuadé qu’il n’était pas possible que son grand vizir pût trouver à son fils de quoi faire un présent d’une aussi grande conséquence à la princesse sa fille, ne laissa pas néanmoins de l’écouter et de lui accorder cette grâce. Ainsi, en se retournant du côté de la mère d’Aladdin, il lui dit : « Allez, bonne femme, retournez chez vous, et dites à votre fils que j’agrée la proposition que vous m’avez faite de sa part, mais que je ne puis marier la princesse ma fille que je ne lui aie fait faire un ameublement, qui ne sera prêt que dans trois mois. Ainsi revenez en ce temps-là. »

 

La mère d’Aladdin retourna chez elle avec une joie d’autant plus grande que, par rapport à son état, elle avait d’abord regardé l’accès auprès du sultan comme impossible, et que d’ailleurs elle avait obtenu une réponse si favorable, au lieu qu’elle ne s’était attendue qu’à un rebut qui l’aurait couverte de confusion. Deux choses firent juger à Aladdin, quand il vit rentrer sa mère, qu’elle lui apportait une bonne nouvelle : l’une, qu’elle revenait de meilleure heure qu’à l’ordinaire ; et l’autre, qu’elle avait le visage gai et ouvert. « Hé bien ! ma mère, lui dit il, dois-je espérer, dois-je mourir de désespoir ? » Quand elle eut quitté son voile et qu’elle se fut assise sur le sofa avec lui : « Mon fils, lui dit-elle, pour ne pas vous tenir trop longtemps dans l’incertitude, je commencerai par vous dire que, bien loin de songer à mourir, vous avez tout sujet d’être content. » En poursuivant son discours, elle lui raconta de quelle manière elle avait eu audience avant tout le monde, ce qui était cause qu’elle était revenue de si bonne heure, les précautions qu’elle avait prises pour faire au sultan, sans qu’il s’en offensât, la proposition de mariage de la princesse Badroulboudour avec lui, et la réponse toute favorable que le sultan lui avait faite de sa propre bouche. Elle ajouta qu’autant qu’elle en pouvait juger par les marques que le sultan en avait données, le présent, sur toutes choses, avait fait un puissant effet sur son esprit, pour le déterminer à la réponse favorable qu’elle rapportait. « Je m’y attendais d’autant moins, dit-elle encore, que le grand vizir lui avait parlé à l’oreille avant qu’il me la fît, et que je craignais qu’il ne le détournât de la bonne volonté qu’il pouvait avoir pour vous. »

 

Aladdin s’estima le plus heureux des mortels en apprenant cette nouvelle. Il remercia sa mère de toutes les peines qu’elle s’était données dans la poursuite de cette affaire, dont l’heureux succès était si important pour son repos. Et quoique, dans l’impatience où il était de jouir de l’objet de sa passion, trois mois lui parussent d’une longueur extrême, il se disposa néanmoins à attendre avec patience, fondé sur la parole du sultan, qu’il regardait comme irrévocable. Pendant qu’il comptait non-seulement les heures, les jours et les semaines, mais même jusqu’aux moments, en attendant que le terme fût passé, environ deux mois s’étaient écoulés quand sa mère, un soir, en voulant allumer la lampe, s’aperçut qu’il n’y avait plus d’huile dans la maison. Elle sortit pour en aller acheter, et en avançant dans la ville, elle vit que tout y était en fête. En effet, les boutiques, au lieu d’être fermées, étaient ouvertes ; on les ornait de feuillages, on y préparait des illuminations, chacun s’efforçait à qui les ferait avec plus de pompe et de magnificence pour mieux marquer son zèle. Tout le monde enfin donnait des démonstrations de joie et de réjouissance. Les rues étaient même embarrassées par des officiers en habits de cérémonie, montés sur des chevaux richement harnachés, et environnés d’un grand nombre de valets de pied qui allaient et venaient. Elle demanda au marchand chez qui elle achetait son huile ce que tout cela signifiait. « D’où venez-vous, ma bonne dame ? lui dit-il. Ne savez-vous pas que le fils du grand vizir épouse ce soir la princesse Badroulboudour, fille du sultan ? Elle va bientôt sortir du bain, et les officiers que vous voyez s’assemblent pour lui faire cortège jusqu’au palais, où se doit faire la cérémonie. »

 

La mère d’Aladdin ne voulut pas en apprendre davantage. Elle revint en si grande diligence, qu’elle rentra chez elle presque dors d’haleine. Elle trouva son fils, qui ne s’attendait à rien moins qu’à la fâcheuse nouvelle qu’elle lui apportait. « Mon fils, s’écria-t-elle, tout est perdu pour vous. Vous comptiez sur la belle promesse du sultan, il n’en sera rien. » Aladdin, alarmé de ces paroles : « Ma mère, reprit-il, par quel endroit le sultan ne me tiendrait-il pas sa promesse ? Comment le savez-vous ? – Ce soir, repartit la mère, le fils du grand vizir épouse la princesse Badroulboudour dans le palais. » Elle lui raconta de quelle manière elle venait de l’apprendre par tant de circonstances qu’il n’eut pas lieu d’en douter.

 

À cette nouvelle, Aladdin demeura immobile comme s’il eût été frappé d’un coup de foudre. Tout autre que lui en eût été accablé ; mais une jalousie secrète l’empêcha d’y demeurer longtemps. Dans le moment, il se souvint de la lampe qui lui avait été si utile jusqu’alors, et, sans aucun emportement en vaines paroles contre le sultan, contre le grand vizir ou contre le fils de ce ministre, il dit seulement : « Ma mère, le fils du grand vizir ne sera peut-être pas cette nuit aussi heureux qu’il se le promet. Pendant que je vais dans ma chambre pour un moment, préparez-nous à souper. »

 

La mère d’Aladdin comprit bien que son fils voulait faire usage de la lampe pour empêcher, s’il était possible, que le mariage du fils du grand vizir avec la princesse ne vînt jusqu’à la consommation, et elle ne se trompait pas. En effet, quand Aladdin fut dans sa chambre, il prit la lampe merveilleuse qu’il y avait portée, en l’ôtant de devant les yeux de sa mère, après que l’apparition du génie lui eut fait une si grande peur. Il prit, dis-je, la lampe, et il la frotta au même endroit que les autres fois. À l’instant le génie parut devant lui. « Que veux-tu ? dit-il à Aladdin ; me voici prêt à t’obéir comme ton esclave et de tous ceux qui ont la lampe à la main, moi et les autres esclaves de la lampe. – Écoute, lui dit Aladdin ; tu m’as apporté jusqu’à présent de quoi me nourrir quand j’en ai eu besoin : il s’agit présentement d’une affaire de tout autre importance. J’ai fait demander en mariage au sultan la princesse Badroulboudour sa fille ; il me l’a promise, et il m’a demandé un délai de trois mois. Au lieu de tenir sa promesse, ce soir, avant le terme échu, il la marie au fils du grand vizir : je viens de l’apprendre, et la chose est certaine. Ce que je te demande, c’est que dès que le nouvel époux et la nouvelle épouse seront couchés, tu les enlèves et que tu les apportes ici tous deux dans leur lit. – Mon maître, reprit le génie, je vais t’obéir. As-tu autre chose à me commander ? – Rien autre chose pour le présent, repartit Aladdin. » En même temps le génie disparut.

 

Aladdin revint trouver sa mère, il soupa avec elle avec la même tranquillité qu’il avait de coutume. Après le souper, il s’entretint quelque temps avec elle du mariage de la princesse comme d’une chose qui ne l’embarrassait plus. Il retourna à sa chambre, et il laissa sa mère en liberté de se coucher. Pour lui il ne se coucha pas, mais il attendit le retour du génie et l’exécution du commandement qu’il lui avait fait.

 

Pendant ce temps-là tout avait été préparé avec bien de la magnificence dans le palais du sultan pour la célébration des noces de la princesse, et la soirée se passa en cérémonies et en réjouissances jusque bien avant dans la nuit. Quand tout fut achevé, le fils du grand vizir, au signal que lui fit le chef des eunuques de la princesse, s’échappa adroitement, et cet officier l’introduisit dans l’appartement de la princesse son épouse, jusqu’à la chambre où le lit nuptial était préparé. Il se coucha le premier. Peu de temps après, la sultane, accompagnée de ses femmes et de celles de la princesse sa fille, amena la nouvelle épouse. Elle faisait de grandes résistances selon la coutume des nouvelles mariées. La sultane aida à la déshabiller, la mit dans le lit comme par force, et après l’avoir embrassée en lui souhaitant la bonne nuit, elle se retira avec toutes ses femmes, et la dernière qui sortit ferma la porte de la chambre.

 

À peine la porte de la chambre fut fermée, que le génie, comme esclave fidèle de la lampe, et exact à exécuter les ordres de ceux qui l’avaient à la main, sans donner le temps à l’époux de faire la moindre caresse à son épouse, enlève le lit avec l’époux et l’épouse, au grand étonnement de l’un et de l’autre, et en un instant le transporte dans la chambre d’Aladdin, où il le pose.

 

Aladdin, qui attendait ce moment avec impatience, ne souffrit pas que le fils du grand vizir demeurât couché avec la princesse. « Prends ce nouvel époux, dit-il au génie, enferme-le dans le privé, et reviens demain matin un peu après la pointe du jour. » Le génie enleva aussitôt le fils du grand vizir hors du lit, en chemise, et le transporta dans le lieu qu’Aladdin lui avait dit, où il le laissa après avoir jeté sur lui un souffle qu’il sentit depuis la tête jusqu’aux pieds, et qui l’empêcha de remuer de la place.

 

Quelque grande que fût la passion d’Aladdin pour la princesse Badroulboudour, il ne lui tint pas néanmoins un long discours lorsqu’il se vit seul avec elle. « Ne craignez rien, adorable princesse, lui dit-il d’un air tout passionné, vous êtes ici en sûreté, et quelque violent que soit l’amour que je ressens pour votre beauté et pour vos charmes, il ne me fera jamais sortir des bornes du profond respect que je vous dois. Si j’ai été forcé, ajouta-t-il, d’en venir à cette extrémité, ce n’a pas été dans la vue de vous offenser, mais pour empêcher qu’un injuste rival ne vous possédât, contre la parole donnée par le sultan votre père en ma faveur. »

 

La princesse, qui ne savait rien de ces particularités, fit fort peu d’attention à tout ce qu’Aladdin lui put dire. Elle n’était nullement en état de lui répondre. La frayeur et l’étonnement où elle était d’une aventure si surprenante et si peu attendue l’avaient mise dans un tel état qu’Aladdin n’en put tirer aucune parole. Aladdin n’en demeura pas là, il prit le parti de se déshabiller, et il se coucha à la place du fils du grand vizir, le dos tourné du côté de la princesse, après avoir eu la précaution de mettre un sabre entre la princesse et lui, pour marquer qu’il mériterait d’être puni s’il attentait à son honneur.

 

Aladdin, content d’avoir ainsi privé son rival du bonheur dont il s’était flatté de jouir cette nuit-là, dormit assez tranquillement. Il n’en fut pas de même de la princesse Badroulboudour : de sa vie il ne lui était arrivé de passer une nuit aussi fâcheuse et aussi désagréable que celle-là ; et si l’on veut bien faire réflexion au lieu et à l’état où le génie avait laissé le fils du grand vizir, on jugera que ce nouvel époux la passa d’une manière beaucoup plus affligeante.

 

Le lendemain, Aladdin n’eut pas besoin de frotter la lampe pour appeler le génie. Il revint à l’heure qu’il lui avait marquée, et dans le temps qu’il achevait de s’habiller : « Me voici, dit-il à Aladdin ; qu’as-tu à me commander ? – Va reprendre, lui dit Aladdin, le fils du grand vizir où tu l’as mis, viens le remettre dans ce lit, et reporte-le où tu l’as pris dans le palais du sultan. » Le génie alla relever le fils du grand vizir de sentinelle, et Aladdin reprenait son sabre quand il reparut. Il mit le nouvel époux près de la princesse, et en un instant il reporta le lit nuptial dans la même chambre du palais du sultan d’où il l’avait apporté. Il faut remarquer qu’en tout ceci le génie ne fut aperçu ni de la princesse ni du fils du grand vizir : sa forme hideuse eût été capable de les faire mourir de frayeur. Ils n’entendirent même rien des discours d’entre Aladdin et lui, et ils ne s’aperçurent que de l’ébranlement du lit et de leur transport d’un lieu à un autre, et c’était bien assez pour leur donner la frayeur qu’il est aisé d’imaginer.

 

Le génie ne venait que de poser le lit nuptial en sa place quand le sultan, curieux d’apprendre comment la princesse sa fille avait passé la nuit de ses noces, entra dans la chambre pour lui souhaiter le bonjour. Le fils du grand vizir, morfondu du froid qu’il avait souffert toute la nuit, et qui n’avait pas encore eu le temps de se réchauffer, n’eut pas sitôt entendu qu’on ouvrait la porte, qu’il se leva et passa dans une garde-robe où il s’était déshabillé le soir.

 

Le sultan approcha du lit de la princesse, la baisa entre les deux yeux, selon la coutume, en lui souhaitant le bonjour, et lui demanda en souriant comment elle se trouvait de la nuit passée. Mais en relevant la tête et en la regardant avec plus d’attention, il fut extrêmement surpris de la voir dans une grande mélancolie, et qu’elle ne lui marquait, ni par la rougeur qui eût pu lui monter au visage, ni par aucun autre signe, ce qui eût pu satisfaire sa curiosité. Elle lui jeta seulement un regard des plus tristes d’une manière qui marquait une grande affliction ou un grand mécontentement. Il lui dit encore quelques paroles ; mais comme il vit qu’il n’en pouvait tirer d’elle, il s’imagina qu’elle le faisait par pudeur, et il se retira. Il ne laissa pas néanmoins de soupçonner qu’il y avait quelque chose d’extraordinaire dans son silence, ce qui l’obligea d’aller sur-le-champ à l’appartement de la sultane, à qui il fit le récit de l’état où il avait trouvé la princesse et de la réception qu’elle lui avait faite. « Sire, lui dit la sultane, cela ne doit pas surprendre Votre Majesté, il n’y a pas de nouvelle mariée qui n’ait la même retenue le lendemain de ses noces ; ce ne sera pas la même chose dans deux ou trois jours : alors, elle recevra le sultan son père comme elle le doit. Je vais la voir, ajouta-t-elle, et je suis bien trompée si elle me fait le même accueil. »

 

Quand la sultane fut habillée, elle se rendit à l’appartement de la princesse, qui n’était pas encore levée. Elle s’approcha de son lit et elle lui donna le bonjour en l’embrassant. Mais sa surprise fut des plus grandes, non-seulement de ce qu’elle ne lui répondait rien, mais même de ce qu’en la regardant elle s’aperçut qu’elle était dans un grand abattement, qui lui fit juger qu’il lui était arrivé quelque chose qu’elle ne pénétrait pas. « Ma fille, lui dit la sultane, d’où vient que vous répondez si mal aux caresses que je vous fais ? Est-ce avec votre mère que vous devez faire toutes ces façons ? et doutez-vous que je ne sois pas instruite de ce qui peut arriver dans une pareille circonstance que celle où vous êtes ? Je veux bien croire que vous n’avez pas cette pensée, il faut donc qu’il vous soit arrivé quelque autre chose : avouez-le-moi franchement, et ne me laissez pas plus longtemps dans une inquiétude qui m’accable. »

 

La princesse Badroulboudour rompit enfin le silence par un grand soupir. « Ah ! madame et très-honorée mère ! s’écria-t-elle, pardonnez-moi si j’ai manqué au respect que je vous dois. J’ai l’esprit si fortement occupé des choses extraordinaires qui me sont arrivées cette nuit, que je ne suis pas encore bien revenue de mon étonnement ni de mes frayeurs, et que j’ai même de la peine à me reconnaître moi-même. » Alors elle lui raconta avec les couleurs les plus vives de quelle manière, un instant après qu’elle et son époux furent couchés, le lit avait été enlevé et transporté en un moment dans une chambre malpropre et obscure, où elle s’était vue seule et séparée de son époux, sans savoir ce qu’il était devenu, et où elle avait vu un jeune homme, lequel, après lui avoir dit quelques paroles que la frayeur l’avait empêchée d’entendre, s’était couché avec elle à la place de son époux, après avoir mis son sabre entre elle et lui, et que le matin, son époux lui avait été rendu, et le lit rapporté en sa place en aussi peu de temps. « Tout cela ne venait que d’être fait, ajouta-t-elle, quand le sultan mon père est entré dans ma chambre. J’étais si accablée de tristesse que je n’ai pas eu la force de lui répondre une seule parole. Ainsi je ne doute pas qu’il ne soit indigné de la manière dont j’ai reçu l’honneur qu’il m’a fait ; mais j’espère qu’il me pardonnera quand il saura ma triste aventure et l’état pitoyable où je me trouve encore en ce moment. »

 

La sultane écouta fort tranquillement tout ce que la princesse voulut bien lui raconter ; mais elle ne voulut pas y ajouter foi. « Ma fille, lui dit-elle, vous avez bien fait de ne point parler de cela au sultan votre père. Gardez-vous bien d’en rien dire à personne : on vous prendrait pour une folle si on vous entendait parler de la sorte. – Madame, reprit la princesse, je puis vous assurer que je vous parle de bon sens. Vous pouvez vous en informer à mon époux, il vous dira la même chose. – Je m’en informerai, repartit la sultane ; mais quand il m’en parlerait comme vous, je n’en serais pas plus persuadée que je le suis. Levez-vous cependant, et ôtez-vous cette imagination de l’esprit. Il ferait beau voir que vous troublassiez par une pareille vision les fêtes ordonnées pour vos noces, et qui doivent se continuer plusieurs jours dans ce palais et dans tout le royaume ! N’entendez-vous pas déjà les fanfares et les concerts de trompettes, de timbales et de tambours ? Tout cela vous doit inspirer la joie et le plaisir, et vous faire oublier toutes les fantaisies dont vous venez de me parler. » En même temps la sultane appela les femmes de la princesse, et après qu’elle l’eut fait lever et qu’elle l’eut vue se mettre à sa toilette, elle alla à l’appartement du sultan. Elle lui dit que quelque fantaisie avait passé véritablement par la tête de sa fille, mais que ce n’était rien. Elle fit appeler le fils du vizir pour savoir de lui quelque chose de ce que la princesse lui avait dit ; mais le fils du vizir, qui s’estimait infiniment honoré de l’alliance du sultan, avait pris le parti de dissimuler. « Mon gendre, lui dit la sultane, dites-moi, êtes-vous dans le même entêtement que votre épouse ? – Madame, reprit le fils du vizir, oserais-je vous demander à quel sujet vous me faites cette demande ? – Cela suffit, repartit la sultane, je n’en veux pas savoir davantage ; vous êtes plus sage qu’elle. »

 

Les réjouissances continuèrent toute la journée dans le palais, et la sultane, qui n’abandonna pas la princesse, n’oublia rien pour lui inspirer la joie et pour lui faire prendre part aux divertissements qu’on lui donnait par différentes sortes de spectacles ; mais elle était tellement frappée des idées de ce qui lui était arrivé la nuit, qu’il était aisé de voir qu’elle en était tout occupée. Le fils du grand vizir n’était pas moins accablé de la mauvaise nuit qu’il avait passée. Mais son ambition le fit dissimuler, et, à le voir, personne ne douta qu’il ne fût un époux très-heureux.

 

Aladdin, qui était bien informé de ce qui se passait au palais, ne douta pas que les nouveaux mariés ne dussent coucher encore ensemble, malgré la fâcheuse aventure qui leur était arrivée la nuit d’auparavant. Aladdin n’avait pas envie de les laisser en repos : ainsi, dès que la nuit fut un peu avancée, il eut recours à la lampe. Aussitôt le génie parut et fit à Aladdin le même compliment que les autres fois en lui offrant son service. « Le fils du grand vizir et la princesse Badroulboudour, lui dit Aladdin, doivent encore coucher ensemble cette nuit. Va, et du moment qu’ils seront couchés, apporte-moi le lit ici comme hier. »

 

Le génie servit Aladdin avec autant de fidélité et d’exactitude que le jour de devant. Le fils du grand vizir passa la nuit aussi froidement et aussi désagréablement qu’il avait déjà fait, et la princesse eut la même mortification d’avoir Aladdin pour compagnon de sa couche, le sabre posé entre elle et lui. Le génie, suivant les ordres d’Aladdin, revint le lendemain, remit l’époux auprès de son épouse, enleva le lit avec les nouveaux mariés, et le reporta dans la chambre du palais où il l’avait pris.

 

Le sultan, après la réception que la princesse Badroulboudour lui avait faite le jour précédent, inquiet de savoir comment elle aurait passé la seconde nuit, et si elle lui ferait une réception pareille à celle qu’elle lui avait déjà faite, se rendit à sa chambre d’aussi bon matin pour en être éclairci. Le fils du grand vizir, plus honteux et plus mortifié du mauvais succès de cette dernière nuit que de la première, à peine eut entendu venir le sultan, qu’il se leva avec précipitation et se jeta dans la garde-robe.

 

Le sultan s’avança jusqu’au lit de la princesse en lui donnant le bonjour, et après lui avoir fait les mêmes caresses que le jour de devant : « Hé bien, ma fille, lui dit-il, êtes-vous ce matin d’aussi mauvaise humeur que vous étiez hier ? Me direz-vous comment vous avez passé la nuit ? » La princesse garda le même silence, et le sultan s’aperçut qu’elle avait l’esprit beaucoup moins tranquille et qu’elle était plus abattue que la première fois. Il ne douta pas que quelque chose d’extraordinaire ne lui fût arrivé. Alors, irrité du mystère qu’elle lui en faisait : « Ma fille, lui dit-il tout en colère et le sabre à la main, ou vous me direz ce que vous me cachez, ou je vais vous couper la tête tout à l’heure. »

 

La princesse, plus effrayée du ton et de la menace du sultan offensé que de la vue du sabre nu, rompit enfin le silence. « Mon cher père et mon sultan, s’écria-t-elle les larmes aux yeux, je demande pardon à Votre Majesté si je l’ai offensée ; j’espère de sa bonté et de sa clémence qu’elle fera succéder la compassion à la colère quand je lui aurai fait le fidèle du triste et pitoyable état où je me suis trouvée toute cette nuit et la nuit passée. »

 

Après ce préambule, qui apaisa et qui attendrit un peu le sultan, elle lui raconta fidèlement tout ce qui lui était arrivé pendant ces deux fâcheuses nuits, mais d’une manière si touchante qu’il en fut vivement pénétré de douleur par l’amour et par la tendresse qu’il avait pour elle. Elle finit par ces paroles : « Si Votre Majesté a le moindre doute sur le récit que je viens de lui faire, elle peut s’en informer de l’époux qu’elle m’a donné : je suis bien persuadée qu’il rendra à la vérité le même témoignage que je lui rends. »

 

Le sultan entra tout de bon dans la peine extrême qu’une aventure aussi surprenante devait avoir causée à la princesse. « Ma fille, lui dit-il, vous avez grand tort de ne vous être pas expliquée à moi dès hier sur une affaire aussi étrange que celle que vous venez de m’apprendre, dans laquelle je ne prends pas moins d’intérêt que vous-même. Je ne vous ai pas mariée dans l’intention de vous rendre malheureuse, mais plutôt dans la vue de vous rendre heureuse et contente, et de vous faire jouir de tout le bonheur que vous méritez et que vous pouviez espérer avec un époux qui m’avait paru vous convenir. Effacez de votre esprit les idées fâcheuses de tout ce que vous venez de me raconter. Je vais mettre ordre à ce qu’il ne vous arrive pas davantage des nuits aussi désagréables et aussi peu supportables que celles que vous avez passées. »

 

Dès que le sultan fut rentré dans son appartement, il envoya appeler son grand vizir. « Vizir, lui dit-il, avez-vous vu votre fils, et ne vous a-t-il rien dit ? » Comme le grand vizir lui eut répondu qu’il ne l’avait pas vu, le sultan lui fit le récit de tout ce que la princesse Badroulboudour venait de lui raconter. En achevant : « Je ne doute pas, ajouta-t-il, que ma fille ne m’ait dit la vérité ; je serai bien aise néanmoins d’en avoir la confirmation par le témoignage de votre fils. Allez, et demandez-lui ce qui en est. »

 

Le grand vizir ne différa pas d’aller joindre son fils. Il lui fit part de ce que le sultan venait de lui communiquer, et il lui enjoignit de ne lui point déguiser la vérité et de lui dire si tout cela était vrai. « Je ne vous la déguiserai pas, mon père, lui répondit le fils. Tout ce que la princesse a dit au sultan est vrai ; mais elle n’a pu lui dire les mauvais traitements qui m’ont été faits en mon particulier. Les voici : depuis mon mariage, j’ai passé deux nuits, les plus cruelles qu’on puisse imaginer, et je n’ai pas d’expression pour vous décrire au juste et avec toutes leurs circonstances les maux que j’ai soufferts. Je ne vous parle pas de la frayeur que j’ai eue de me sentir enlever quatre fois dans mon lit sans voir qui enlevait le lit et le transportait d’un lieu à un autre, et sans pouvoir imaginer comment cela s’est pu faire. Vous jugerez vous-même de l’état fâcheux où je me suis trouvé, lorsque je vous dirai que j’ai passé deux nuits, debout et nu en chemise, dans une espèce de privé étroit, sans avoir la liberté de remuer de la place où je fus posé, et sans pouvoir faire aucun mouvement, quoiqu’il ne parût devant moi aucun obstacle qui pût vraisemblablement m’en empêcher. Après cela, il n’est pas besoin de m’étendre plus au long pour vous faire le détail de mes souffrances ; je ne vous cacherai pas que cela ne m’a point empêché d’avoir pour la princesse mon épouse tous les sentiments d’amour, de respect et de reconnaissance qu’elle mérite ; mais je vous avoue de bonne foi qu’avec tout l’honneur et tout l’éclat qui rejaillissent sur moi d’avoir épousé la fille de mon souverain, j’aimerais mieux mourir que de vivre plus longtemps dans une si haute alliance, s’il faut essuyer des traitements aussi désagréables que ceux que j’ai déjà soufferts. Je ne doute point que la princesse ne soit dans les mêmes sentiments que moi, et elle conviendra aisément que notre séparation n’est pas moins nécessaire pour son repos que pour le mien. Ainsi, mon père, je vous supplie, par la même tendresse qui vous a porté à me procurer un si grand honneur, de faire agréer au sultan que notre mariage soit déclaré nul. »

 

Quelque grande que fût l’ambition du grand vizir de voir son fils gendre du sultan, la ferme résolution néanmoins où il le vit de se séparer de la princesse, fit qu’il ne jugea pas à propos de lui proposer d’avoir encore patience au moins quelques jours pour éprouver si cette traverse ne finirait point. Il le laissa, et il revint rendre réponse au sultan, à qui il avoua de bonne foi que la chose n’était que trop vraie après ce qu’il venait d’apprendre de son fils. Sans attendre même que le sultan lui parlât de rompre le mariage, à quoi il voyait bien qu’il n’était que trop disposé, il le supplia de permettre que son fils se retirât du palais et qu’il retournât auprès de lui, en prenant pour prétexte qu’il n’était pas juste que la princesse fût exposée un moment davantage à une persécution si terrible, pour l’amour de son fils.

 

Le grand vizir n’eut pas de peine à obtenir ce qu’il demandait. Dès ce moment, le sultan, qui avait déjà résolu la chose, donna ses ordres pour faire cesser les réjouissances dans son palais et dans la ville, et même dans toute l’étendue de son royaume, où il fit expédier des ordres contraires aux premiers ; et en très-peu de temps, toutes les marques de joie et de réjouissances publiques cessèrent dans toute la ville et dans le royaume.

 

Ce changement subit et si peu attendu donna occasion à bien des raisonnements différents. On se demandait les uns aux autres d’où pouvait venir ce contre-temps, et l’on n’en disait autre chose, sinon qu’on avait vu le grand vizir sortir du palais et se retirer chez lui accompagné de son fils, l’un et l’autre avec un air fort triste. Il n’y avait qu’Aladdin qui en savait le secret, et qui se réjouissait en lui-même de l’heureux succès que l’usage de la lampe lui procurait. Ainsi, comme il eut appris avec certitude que son rival avait abandonné le palais, et que le mariage entre la princesse et lui était rompu absolument, il n’eut pas besoin de frotter la lampe davantage et d’appeler le génie pour empêcher qu’il ne se consommât. Ce qu’il y a de particulier, c’est que ni le sultan, ni le grand vizir, qui avaient oublié Aladdin et la demande qu’il avait fait faire, n’eurent pas la moindre pensée qu’il put avoir part à l’enchantement qui venait de causer la dissolution du mariage de la princesse.

 

Aladdin cependant laissa écouler les trois mois que le sultan avait marqués pour le mariage d’entre la princesse Badroulboudour et lui. Il en avait compté tous les jours avec grand soin, et quand ils furent achevés, dès le lendemain, il ne manqua pas d’envoyer sa mère au palais, pour faire souvenir le sultan de sa parole.

 

La mère d’Aladdin alla au palais, comme son fils le lui avait dit, et elle se présenta à l’entrée du divan, au même endroit qu’auparavant. Le sultan n’eut pas plutôt jeté la vue sur elle, qu’il la reconnut et se souvint en même temps de la demande qu’elle lui avait faite et du temps auquel il l’avait remise. Le grand vizir lui faisait alors le rapport d’une affaire. « Vizir, lui dit le sultan en l’interrompant, j’aperçois la bonne femme qui nous fit un si beau présent il y a quelques mois : faites-la venir, vous reprendrez votre rapport quand je l’aurai écoutée. » Le grand vizir, en jetant les yeux du côté de l’entrée du divan, aperçut aussi la mère d’Aladdin. Aussitôt il appela le chef des huissiers, et en la lui montrant il lui donna ordre de la faire avancer.

 

La mère d’Aladdin s’avança jusqu’au pied du trône, où elle se prosterna, selon la coutume. Après qu’elle se fut relevée, le sultan lui demanda ce qu’elle souhaitait. « Sire, lui répondit-elle, je me présente encore devant Votre Majesté pour lui représenter, au nom d’Aladdin, mon fils, que les trois mois après lesquels elle l’a remis sur la demande que j’ai eu l’honneur de lui faire sont expirés, et la supplier de vouloir bien s’en souvenir. »

 

Le sultan, en prenant un délai de trois mois pour répondre à la demande de cette bonne femme la première fois qu’il l’avait vue, avait cru qu’il n’entendrait plus parler d’un mariage qu’il regardait comme peu convenable à la princesse sa fille, à regarder seulement la bassesse et la pauvreté de la mère d’Aladdin, qui paraissait devant lui dans un habillement fort commun. La sommation cependant qu’elle venait de lui faire de tenir sa parole lui parut embarrassante. Il ne jugea pas à propos de lui répondre sur-le-champ. Il consulta son grand vizir, et lui marqua la répugnance qu’il avait à conclure le mariage de la princesse avec un inconnu, dont il supposait que la fortune devait être beaucoup au-dessous de la plus médiocre.

 

Le grand vizir n’hésita pas à s’expliquer au sultan sur ce qu’il en pensait. « Sire, lui dit-il, il me semble qu’il y a un moyen immanquable pour éluder un mariage si disproportionné, sans qu’Aladdin, quand même il serait connu de Votre Majesté, puisse s’en plaindre : c’est de mettre la princesse à un si haut prix, que ses richesses, quelles qu’elles puissent être, ne puissent y fournir. Ce sera le moyen de le faire désister d’une poursuite si hardie, pour ne pas dire si téméraire, à laquelle sans doute il n’a pas bien pensé avant de s’y engager. »

 

Le sultan approuva le conseil du grand vizir. Il se retourna du côté de la mère d’Aladdin ; et, après quelques moments de réflexion : « Ma bonne femme, lui dit-il, les sultans doivent tenir leur parole ; je suis prêt à tenir la mienne et à rendre votre fils heureux par le mariage de la princesse ma fille. Mais, comme je ne puis la marier que je ne sache l’avantage qu’elle y trouvera, vous direz à votre fils que j’accomplirai ma parole dès qu’il m’aura envoyé quarante grands bassins d’or massif, pleins à comble des mêmes choses que vous m’avez déjà présentées de sa part, portés par un pareil nombre d’esclaves noirs, qui seront conduits par quarante autres esclaves blancs, jeunes, bien faits et de belle taille, et tous habillés très-magnifiquement. Voilà les conditions auxquelles je suis prêt à lui donner la princesse ma fille. Allez, bonne femme, j’attendrai que vous m’apportiez sa réponse. »

 

La mère d’Aladdin se prosterna encore devant le trône du sultan, et elle se retira. Dans le chemin, elle riait en elle-même de la folle imagination de son fils. « Vraiment, disait-elle, où trouvera-t-il tant de bassins d’or et une si grande quantité de ces verres colorés pour les remplir ? Retournera-t-il dans le souterrain, dont l’entrée est bouchée, pour en cueillir aux arbres ? Et tous ces esclaves tournés comme le sultan les demande, où les prendra-t-il ? Le voilà bien éloigné de sa prétention, et je crois qu’il ne sera guère content de mon ambassade. » Quand elle fut rentrée chez elle, l’esprit rempli de toutes ces pensées qui lui faisaient croire qu’Aladdin n’avait plus rien à espérer : « Mon fils, lui dit-elle, je vous conseille de ne plus penser au mariage de la princesse Badroulboudour. Le sultan, à la vérité, m’a reçue avec beaucoup de bonté, et je crois qu’il était bien intentionné pour vous ; mais le grand vizir, si je ne me trompe, lui a fait changer de sentiment, et vous pouvez le présumer comme moi sur ce que vous allez entendre. Après avoir représenté à Sa Majesté que les trois mois étaient expirés, et que je le priais, de votre part, de se souvenir de sa promesse, je remarquai qu’il ne me fit la réponse que je vais vous dire qu’après avoir parlé bas quelque temps avec le grand vizir. » La mère d’Aladdin fit un récit très-exact à son fils de tout ce que le sultan lui avait dit, et des conditions auxquelles il consentirait au mariage de la princesse sa fille avec lui. En finissant : « Mon fils, lui dit-elle, il attend votre réponse ; mais, entre nous, continua-t-elle en souriant, je crois qu’il l’attendra longtemps.

 

« – Pas si longtemps que vous croiriez bien, ma mère, reprit Aladdin ; et le sultan se trompe lui-même s’il a cru, par ses demandes exorbitantes, me mettre hors d’état de songer à la princesse Badroulboudour. Je m’attendais à d’autres difficultés insurmontables, ou qu’il mettrait mon incomparable princesse à un prix beaucoup plus haut. Mais à présent je suis content, et ce qu’il me demande est peu de chose en comparaison de ce que je serais en état de lui donner pour en obtenir la possession. Pendant que je vais songer à le satisfaire, allez nous chercher de quoi dîner, et laissez-moi faire. »

 

Dès que la mère d’Aladdin fut sortie pour aller à la provision, Aladdin prit la lampe et il la frotta. Dans l’instant le génie se présente devant lui, et, dans les mêmes termes que nous avons déjà rapportés, il lui demanda ce qu’il avait à lui commander, en marquant qu’il était prêt à le servir. Aladdin lui dit : « Le sultan me donne la princesse sa fille en mariage ; mais auparavant il me demande quarante grands bassins d’or massif et bien pesants, pleins à comble des fruits du jardin où j’ai pris la lampe dont tu es esclave. Il exige aussi de moi que ces quarante bassins d’or soient portés par autant d’esclaves noirs, précédés par quarante esclaves blancs, jeunes, bien faits, de belle taille et habillés très-richement. Va, et amène-moi ce présent au plus tôt, afin que je l’envoie au sultan avant qu’il lève la séance du divan. » Le génie lui dit que son commandement allait être exécuté incessamment, et il disparut.

 

Très peu de temps après, le génie se fit revoir accompagné des quarante esclaves noirs, chacun chargé d’un bassin d’or massif du poids de vingt marcs sur la tête, plein de perles, de diamants, de rubis et d’émeraudes mieux choisies, même pour la beauté et pour la grosseur, que celles qui avaient déjà été présentées au sultan. Chaque bassin était couvert d’une toile d’argent à fleurons d’or. Tous ces esclaves, tant noirs que blancs, avec les plats d’or, occupaient presque toute la maison, qui était assez médiocre, avec une petite cour sur le devant et un petit jardin sur le derrière. Le génie demanda à Aladdin s’il était content et s’il avait encore quelque autre commandement à lui faire. Aladdin lui dit qu’il ne lui demandait rien davantage, et il disparut aussitôt.

 

La mère d’Aladdin revint du marché, et en entrant elle fut dans une grande surprise de voir tant de monde et tant de richesses. Quand elle se fut déchargée des provisions qu’elle apportait, elle voulut ôter le voile qui lui couvrait le visage ; mais Aladdin l’en empêcha. « Ma mère, dit-il, il n’y a pas de temps à perdre ; avant que le sultan achève de tenir le divan, il est important que vous retourniez au palais et que vous y conduisiez incessamment le présent et la dot de la princesse Badroulboudour, qu’il m’a demandés, afin qu’il juge, par ma diligence et par mon exactitude, du zèle ardent et sincère que j’ai de me procurer l’honneur d’entrer dans son alliance. »

 

Sans attendre la réponse de sa mère, Aladdin ouvrit la porte sur la rue et lui fit défiler successivement tous ces esclaves, en faisant toujours marcher un esclave blanc suivi d’un esclave noir, chargé d’un bassin d’or sur la tête, et ainsi jusqu’au dernier. Et après que sa mère fut sortie en suivant le dernier esclave noir, il ferma la porte et il demeura tranquillement dans sa chambre, avec l’espérance que le sultan, après ce présent, tel qu’il l’avait demandé, voudrait bien le recevoir enfin pour gendre.

 

Le premier esclave blanc qui était sorti de la maison d’Aladdin avait fait arrêter tous les passants qui l’aperçurent, et avant que les quatre-vingts esclaves, entremêlés de blancs et de noirs, eussent achevé de sortir, la rue se trouva pleine d’une grande foule de peuple, qui accourait de toutes parts pour voir un spectacle si magnifique et si extraordinaire. L’habillement de chaque esclave était si riche en étoffe et en pierreries, que les meilleurs connaisseurs ne crurent pas se tromper en faisant monter chaque habit à plus d’un million. La grande propreté, l’ajustement bien entendu de chaque habillement, la bonne grâce, le bel air, la taille uniforme et avantageuse de chaque esclave, leur marche grave à une distance égale les uns des autres, avec l’éclat des pierreries, d’une grosseur excessive, enchâssées autour de leurs ceintures d’or massif dans une belle symétrie, et les enseignes, aussi de pierreries, attachées à leurs bonnets, qui étaient d’un goût tout particulier, mirent toute cette foule de spectateurs dans une admiration si grande, qu’ils ne pouvaient se lasser de les regarder et de les conduire des yeux aussi loin qu’il leur était possible. Mais les rues étaient tellement bordées de peuple, que chacun était content de rester dans la place où il se trouvait.

 

Comme il fallait passer par plusieurs rues pour arriver au palais, cela fit qu’une bonne partie de la ville, gens de toute sorte d’états et de conditions, fut témoin d’une pompe si ravissante. Le premier des quatre-vingts esclaves arriva à la porte de la première cour du palais, et les portiers, qui s’étaient mis en haie dès qu’ils s’étaient aperçu que cette file merveilleuse approchait, le prirent pour un roi, tant il était richement et magnifiquement habillé. Ils s’avancèrent pour lui baiser le bas de la robe. Mais l’esclave, instruit par le génie, les arrêta et leur dit gravement : « Nous ne sommes que des esclaves, notre, maître paraîtra quand il en sera temps. »

 

Le premier esclave, suivi de tous les autres, avança jusqu’à la seconde cour, qui était très-spacieuse et où la maison du sultan était rangée pendant la séance du divan. Les officiers à la tête de chaque groupe étaient d’une grande magnificence, mais elle fut effacée à la présence des quatre-vingts esclaves porteurs du présent d’Aladdin, et qui en faisaient eux-mêmes partie. Rien ne parut si beau ni si éclatant dans toute la maison du sultan, et tout le brillant des seigneurs de sa cour qui l’environnaient n’était rien en comparaison de ce qui se présentait alors à sa vue.

 

Comme le sultan avait été averti de la marche et de l’arrivée de ces esclaves, il avait donné ses ordres pour les faire entrer. Ainsi, dès qu’ils se présentèrent, ils trouvèrent l’entrée du divan libre, et ils y entrèrent dans un bel ordre, une partie à droite et l’autre à gauche. Après qu’ils furent tous entrés et qu’ils eurent formé un grand demi-cercle devant le trône du sultan, les esclaves noirs posèrent chacun le bassin qu’ils portaient sur le tapis de pied. Ils se prosternèrent tous ensemble en frappant du front contre le tapis. Les esclaves blancs firent la même chose en même temps. Ils se relevèrent tous, et les noirs, en le faisant, découvrirent adroitement les bassins qui étaient devant eux, et tous demeurèrent debout, les mains croisées sur la poitrine, avec une grande modestie.

 

La mère d’Aladdin, qui cependant s’était avancée jusqu’au pied du trône, dit au sultan après s’être prosternée : « Sire, Aladdin, mon fils, n’ignore pas que ce présent qu’il envoie à Votre Majesté ne soit beaucoup au-dessous de ce que mérite la princesse Badroulboudour. Il espère néanmoins que Votre Majesté l’aura pour agréable et qu’elle voudra bien le faire agréer aussi à la princesse, avec d’autant plus de confiance qu’il a tâché de se conformer à la condition qu’il lui a plu de lui imposer. »

 

Le sultan n’était pas en état de faire attention au compliment de la mère d’Aladdin. Le premier coup d’œil jeté sur les quarante bassins d’or, pleins à comble des joyaux les plus brillants, les plus éclatants, les plus précieux qu’on eût jamais vus au monde, et sur les quatre-vingts esclaves, qui paraissaient autant de rois, tant par leur bonne mine que par la richesse et la magnificence surprenante de leur habillement, l’avait frappé d’une manière qu’il ne pouvait revenir de son admiration. Au lieu de répondre au compliment de la mère d’Aladdin, il s’adressa au grand vizir, qui ne pouvait comprendre lui-même d’où une si grande profusion de richesses pouvait être venue : « Eh bien ! vizir, dit-il publiquement, que pensez-vous de celui-ci, quel qu’il puisse être, qui m’envoie un présent si riche et si extraordinaire, et que ni moi ni vous ne connaissons pas ? Le croyez-vous indigne d’épouser la princesse Badroulboudour, ma fille ? »

 

Quelque jalousie et quelque douleur qu’eût le grand vizir de voir qu’un inconnu allait devenir le gendre du sultan préférablement à son fils, il n’osa dissimuler son sentiment. Il était trop visible que le présent d’Aladdin était plus que suffisant pour mériter qu’il fût reçu dans une si haute alliance. Il répondit donc au sultan, et entrant dans son sentiment : « Sire, dit-il, bien loin d’avoir la pensée que celui qui fait à Votre Majesté un présent si digne d’elle soit indigne de l’honneur qu’elle veut lui faire, j’oserais dire qu’il mériterait davantage si je n’étais persuadé qu’il n’y a pas de trésor au monde assez riche pour être mis dans la balance avec la princesse fille de Votre Majesté. » Les seigneurs de la cour qui étaient de la séance du conseil témoignèrent par leurs applaudissements que leurs avis n’étaient pas différents de celui du grand vizir.

 

Le sultan ne différa plus, il ne pensa pas même à s’informer si Aladdin avait les autres qualités convenables à celui qui pouvait aspirer à devenir son gendre. La seule vue de tant de richesses immenses et la diligence avec laquelle Aladdin venait de satisfaire à sa demande, sans avoir formé la moindre difficulté sur des conditions aussi exorbitantes que celles qu’il lui avait imposées, lui persuadèrent aisément qu’il ne lui manquait rien de tout ce qui pouvait le rendre accompli et tel qu’il le désirait. Ainsi, pour renvoyer la mère d’Aladdin avec la satisfaction qu’elle pouvait désirer, il lui dit : « Bonne femme, allez dire à votre fils que je l’attends pour le recevoir à bras ouverts et pour l’embrasser, et que plus il fera de diligence pour venir recevoir de ma main le don que je lui fais de la princesse ma fille, plus il me fera de plaisir. »

 

Dès que la mère d’Aladdin se fut retirée, avec la joie dont une femme de sa condition peut être capable en voyant son fils parvenu à une si haute élévation contre son attente, le sultan mit fin à l’audience de ce jour. Et en se levant de son trône, il ordonna que les eunuques attachés au service de la princesse vinssent enlever les bassins pour les porter à l’appartement de leur maîtresse, où il se rendit pour les examiner avec elle à son loisir, et cet ordre fut exécuté sur-le-champ par les soins du chef des eunuques.

 

Les quatre-vingts esclaves blancs et noirs ne furent pas oubliés : on les fit entrer dans l’intérieur du palais, et quelque temps après, le sultan, qui venait de parler de leur magnificence à la princesse Badroulboudour, commanda qu’on les fît venir devant l’appartement, afin qu’elle les considérât au travers des jalousies et qu’elle connût que, bien loin d’avoir rien exagéré dans le récit qu’il venait de lui faire, il lui en avait dit beaucoup moins que ce qui en était.

 

La mère d’Aladdin cependant arriva chez elle avec un air qui marquait par avance la bonne nouvelle qu’elle apportait à son fils. « Mon fils, lui dit-elle, vous avez tout sujet d’être content : vous êtes arrivé à l’accomplissement de vos souhaits contre mon attente, et vous savez ce que je vous en avais dit. Afin de ne vous pas tenir trop longtemps en suspens, le sultan, avec applaudissement de toute la cour, a déclaré que vous êtes digne de posséder la princesse Badroulboudour. Il vous attend pour vous embrasser et pour conclure votre mariage. C’est à vous de songer aux préparatifs pour cette entrevue, afin qu’elle réponde à la haute opinion qu’il a conçue de votre personne. Mais après ce que j’ai vu des merveilles que vous savez faire, je suis persuadée que rien n’y manquera. Je me dois pas oublier de vous dire encore que le sultan vous attend avec impatience : ainsi ne perdez pas de temps à vous rendre auprès de lui. »

 

Aladdin, charmé de cette nouvelle, et tout plein de l’objet qui l’avait enchanté, dit peu de paroles à sa mère et se retira dans sa chambre. Là, après avoir pris la lampe, qui lui avait été si officieuse jusqu’alors en tous ses besoins et en tout ce qu’il avait souhaité, il ne l’eut pas plutôt frottée, que le génie continua de marquer son obéissance en paraissant d’abord sans se faire attendre. « Génie, lui dit Aladdin, je t’ai appelé pour me faire prendre le bain tout à l’heure, et quand je l’aurai pris, je veux que tu me tiennes prêt un habillement le plus riche et le plus magnifique que jamais monarque ait porté. » Il eut à peine achevé de parler, que le génie, en le rendant invisible comme lui, l’enleva et le transporta dans un bain tout de marbre le plus fin, et de différentes couleurs les plus belles et les plus diversifiées. Sans voir qui le servait, il fut déshabillé dans un salon spacieux et d’une grande propreté. Du salon on le fit entrer dans le bain, qui était d’une chaleur modérée, et là il fut frotté et lavé avec plusieurs sortes d’eaux de senteur. Après l’avoir fait passer par tous les degrés de chaleur, selon les différentes pièces du bain, il en sortit, mais tout autre que quand il y était entré. Son teint se trouva frais, blanc, vermeil, et son corps beaucoup plus léger et plus dispos. Il rentra dans le salon et il ne trouva plus l’habit qu’il y avait laissé. Le génie avait eu soin de mettre en sa place celui qu’il lui avait demandé. Aladdin fut surpris en voyant la magnificence de l’habit qu’on lui avait substitué. Il s’habilla avec l’aide du génie, en admirant chaque pièce à mesure qu’il la prenait, tant elles étaient toutes au-delà de ce qu’il avait pu s’imaginer. Quand il eut achevé, le génie le reporta chez lui dans la même chambre où il l’avait pris. Alors il lui demanda s’il avait autre chose à lui commander. « Oui, répondit Aladdin, j’attends de toi que tu m’amènes au plus tôt un cheval qui surpasse en beauté et en bonté le cheval le plus estimé qui soit dans l’écurie du sultan, dont la housse, la selle, la bride et tout le harnais vaillent plus d’un million. Je demande aussi que tu me fasses venir en même temps vingt esclaves habillés aussi richement et aussi lestement que ceux qui ont apporté le présent, pour marcher à mes côtés et à ma suite en troupe, et vingt autres semblables pour marcher devant moi en deux files. Fais venir aussi à ma mère six femmes esclaves pour la servir, chacune habillée aussi richement au moins que les femmes esclaves de la princesse Badroulboudour, et chargées chacune d’un habit complet, aussi magnifique et aussi pompeux que pour la sultane. J’ai besoin aussi de dix mille pièces d’or en dix bourses. Voilà, ajouta-t-il, ce que j’avais à te commander : va, et fais diligence. »

 

Dès qu’Aladdin eut achevé de donner ces ordres au génie, le génie disparut, et bientôt après il se fit revoir avec le cheval, avec les quarante esclaves, dont dix portaient chacun une bourse de mille pièces d’or, et avec six femmes esclaves, chargées sur la tête, chacune d’un habit différent pour la mère d’Aladdin, enveloppé dans une toile d’argent, et le génie présenta le tout à Aladdin.

 

Des dix bourses, Aladdin n’en prit que quatre, qu’il donna à sa mère, en lui disant que c’était pour s’en servir dans ses besoins. Il laissa les six autres entre les mains des esclaves qui les portaient, avec ordre de les garder et de les jeter au peuple par poignées, en passant par les rues, dans la marche qu’ils devaient faire pour se rendre au palais du sultan. Il ordonna aussi qu’ils marcheraient devant lui avec les autres, trois à droite et trois à gauche. Il présenta enfin à sa mère les six femmes esclaves, en lui disant qu’elles étaient à elle et qu’elle pouvait s’en servir comme leur maîtresse, et que les habits qu’elles avaient apportés étaient pour son usage.

 

Quand Aladdin eut disposé toutes ses affaires, il dit au génie en le congédiant qu’il l’appellerait quand il aurait besoin de son service, et le génie disparut aussitôt. Alors Aladdin ne songea plus qu’à répondre au plus tôt au désir que le sultan avait témoigné de le voir. Il dépêcha au palais un des quarante esclaves, je ne dirai pas le mieux fait, ils l’étaient tous également, avec ordre de s’adresser au chef des huissiers et de lui demander quand il pourrait avoir l’honneur d’aller se jeter aux pieds du sultan. L’esclave ne fut pas longtemps à s’acquitter de son message ; il apporta pour réponse que le sultan l’attendait avec impatience.

 

Aladdin ne différa pas de monter à cheval et de se mettre en marche dans l’ordre que nous avons marqué. Quoique jamais il n’eût monté à cheval, il y parut néanmoins pour la première fois avec tant de bonne grâce, que le cavalier le plus expérimenté ne l’eût pas pris pour un novice. Les rues par où il passa furent remplies presque en un moment d’une foule innombrable de peuple qui faisait retentir l’air d’acclamations, de cris d’admiration et de bénédictions, chaque fois particulièrement que les six esclaves qui avaient les bourses faisaient voler des poignées de pièces en l’air, à droite et à gauche. Ces acclamations néanmoins ne venaient pas de la part de ceux qui se poussaient et qui se baissaient pour ramasser de ces pièces, mais de ceux qui, d’un rang au-dessus du menu peuple, ne pouvaient s’empêcher de donner publiquement à la libéralité d’Aladdin les louanges qu’elle méritait. Non-seulement ceux qui se souvenaient de l’avoir vu jouer dans les rues, dans un âge déjà avancé, comme un vagabond, ne le reconnaissaient plus, ceux mêmes qui l’avaient vu il n’y avait pas longtemps avaient peine à le reconnaître, tant il avait les traits changés. Cela venait de ce que la lampe avait cette propriété de procurer par degrés, à ceux qui la possédaient, les perfections convenables à l’état auquel ils parvenaient par le bon usage qu’ils en faisaient. On fit alors beaucoup plus d’attention à la personne d’Aladdin qu’à la pompe qui l’accompagnait, que la plupart avaient déjà remarquée le même jour dans la marche des esclaves qui avaient porté ou accompagné le présent. Le cheval néanmoins fut admiré par les bons connaisseurs, qui surent en distinguer la beauté sans se laisser éblouir ni par la richesse ni par le brillant des diamants et des autres pierreries dont il était couvert. Comme le bruit s’était répandu que le sultan lui donnait la princesse Badroulboudour en mariage, personne, sans avoir égard à sa naissance, ne porta envie à sa fortune ni à son élévation, tant il en parut digne.

 

Aladdin arriva au palais, où tout était disposé pour l’y recevoir. Quand il fut à la seconde porte, il voulut mettre pied à terre pour se conformer à l’usage observé par le grand vizir, par les généraux d’armées et les gouverneurs du premier rang ; mais le chef des huissiers, qui l’y attendait par ordre du sultan, l’en empêcha et l’accompagna jusque près de la salle du conseil ou de l’audience, où il l’aida à descendre de cheval, quoique Aladdin s’y opposât fortement et ne le voulût pas souffrir ; mais il ne fut pas le maître. Cependant les huissiers faisaient une double haie à l’entrée de la salle. Leur chef mit Aladdin à sa droite, et après l’avoir fait passer par le milieu, il le conduisit jusqu’au trône du sultan.

 

Dès que le sultan eut aperçu Aladdin, il ne fut pas moins étonné de le voir vêtu plus richement et plus magnifiquement qu’il ne l’avait jamais été lui-même, que surpris, contre son attente, de sa bonne mine, de sa belle taille et d’un certain air de grandeur fort éloigné de l’état de bassesse dans lequel sa mère avait paru devant lui. Son étonnement et sa surprise néanmoins ne l’empêchèrent pas de se lever et de descendre deux ou trois marches de son trône assez promptement pour empêcher Aladdin de se jeter à ses pieds, et pour l’embrasser avec une démonstration pleine d’amitié. Après cette civilité, Aladdin voulut encore se jeter aux pieds du sultan, mais le sultan le retint par la main, et l’obligea de monter et de s’asseoir entre le vizir et lui.

 

Alors Aladdin prit la parole : « Sire, dit-il, je reçois les honneurs que Votre Majesté me fait, parce qu’elle a la bonté et qu’il lui plaît de me les faire ; mais elle me permettra de lui dire que je n’ai point oublié que je suis né son esclave, que je connais la grandeur de sa puissance, et que je n’ignore pas combien ma naissance me met au-dessous de la splendeur et de l’éclat du rang suprême où elle est élevée. S’il y a quelque endroit, continua-t-il, par où je puisse avoir mérité un accueil si favorable, j’avoue que je ne le dois qu’à la hardiesse qu’un pur hasard m’a fait naître d’élever mes yeux, mes pensées et mes désirs jusqu’à la divine princesse qui fait l’objet de mes souhaits. Je demande pardon à Votre Majesté de ma témérité ; mais je ne puis dissimuler que je mourrais de douleur si je perdais l’espérance d’en voir l’accomplissement.

 

« – Mon fils, répondit le sultan en l’embrassant une seconde fois, vous me feriez tort de douter un seul moment de la sincérité de ma parole. Votre vie m’est trop chère désormais pour ne pas vous la conserver en vous présentant le remède qui est à ma disposition. Je préfère le plaisir de vous voir et de vous entendre à tous mes trésors joints avec les vôtres. »

 

En achevant ces paroles, le sultan fit un signal, et aussitôt on entendit l’air retentir du son des hautbois et des timbales ; et, en même temps, le sultan conduisit Aladdin dans un magnifique salon où on servit un superbe festin. Le sultan mangea seul avec Aladdin. Le grand vizir et les seigneurs de la cour, chacun selon leur dignité et selon leur rang, les accompagnèrent pendant le repas. Le sultan, qui avait toujours les yeux sur Aladdin, tant il prenait plaisir à le voir, fit tomber le discours sur plusieurs sujets différents. Dans la conversation qu’ils eurent ensemble pendant le repas, et sur quelque matière qu’il le mît, il parla avec tant de connaissance et de sagesse, qu’il acheva de confirmer le sultan dans la bonne opinion qu’il avait conçue de lui d’abord.

 

Le repas achevé, le sultan fit appeler le premier juge de sa capitale, et lui commanda de dresser et de mettre au net sur-le-champ le contrat de mariage de la princesse Badroulboudour, sa fille, et d’Aladdin. Pendant ce temps-là, le sultan s’entretint avec Aladdin de plusieurs choses indifférentes en présence du grand vizir et des seigneurs de la cour, qui admirèrent la solidité de son esprit et la grande facilité qu’il avait de parler et de s’énoncer, et les pensées fines et délicates dont il assaisonnait son discours.

 

Quand le juge eut achevé le contrat dans toutes les formes requises, le sultan demanda à Aladdin s’il voulait rester dans le palais pour terminer les cérémonies du mariage le même jour. « Sire, répondit Aladdin, quelque impatience que j’aie de jouir pleinement des bontés de Votre Majesté, je la supplie de vouloir bien permettre que je les diffère jusqu’à ce que j’aie fait bâtir un palais pour recevoir la princesse selon son mérite et sa dignité. Je la prie, pour cet effet, de m’accorder une place convenable devant le sien, afin que je sois plus à portée de lui faire ma cour. Je n’oublierai rien pour faire en sorte qu’il soit achevé avec toute la diligence possible. – Mon fils, lui dit le sultan, prenez tout le terrain que vous jugerez à propos : le vide est trop grand devant mon palais, et j’avais déjà songé moi-même à le remplir ; mais souvenez-vous que je ne puis assez tôt vous voir uni avec ma fille pour mettre le comble à ma joie. » En achevant ces paroles, il embrassa encore Aladdin, qui prit congé du sultan avec la même politesse que s’il eût été élevé et qu’il eût toujours vécu à la cour.

 

Aladdin remonta à cheval, et il retourna chez lui dans le même ordre qu’il était venu, au travers de la même foule et aux acclamations du peuple, qui lui souhaitait toute sorte de bonheur et de prospérité. Dès qu’il fut rentré et qu’il eut mis pied à terre, il prit la lampe et appela le génie comme il était accoutumé. Le génie ne se fit pas attendre ; il parut et lui fit offre de ses services. « Génie, lui dit Aladdin, j’ai tout sujet de me louer de ton exactitude à exécuter ponctuellement tout ce que j’ai exigé de toi jusqu’à présent par la puissance de cette lampe, ta maîtresse. Il s’agit aujourd’hui que, pour l’amour d’elle, tu fasses paraître, s’il est possible, plus de zèle et d’obéissance que tu n’as encore fait. Je te demande donc, qu’en aussi peu de temps que tu le pourras, tu me fasses bâtir, vis-à-vis du palais du sultan, à une juste distance, un palais digne d’y recevoir la princesse Badroulboudour, mon épouse. Je laisse à ta liberté le choix des matériaux, c’est-à-dire du porphyre, du jaspe, de l’agate, du lapis et du marbre le plus fin, le plus varié en couleurs, et du reste de l’édifice ; mais j’entends qu’au plus haut de ce palais tu fasses élever un grand salon en dôme, à quatre faces égales, dont les assises ne soient d’autre matière que d’or et d’argent massifs, posées alternativement, avec vingt-quatre croisées, six à chaque face, et que les jalousies de chaque croisée, à la réserve d’une seule, que je veux qu’on laisse imparfaite, soient enrichies, avec art et symétrie, de diamants, de rubis et d’émeraudes, de manière que rien de pareil en ce genre n’ait été vu dans le monde. Je veux aussi que ce palais soit accompagné d’une avant-cour, d’une cour, d’un jardin, mais, sur toute chose, qu’il y ait, dans un endroit que tu me diras, un trésor bien rempli d’or et d’argent monnayés. Je veux aussi qu’il y ait dans ce palais des cuisines, des offices, des magasins, des garde-meubles garnis de meubles précieux pour toutes les saisons et proportionnés à la magnificence du palais ; des écuries remplies des plus beaux chevaux, avec leurs écuyers et leurs palefreniers, sans oublier un équipage de chasse. Il faut qu’il y ait aussi des officiers de cuisine et d’office, et des femmes esclaves, nécessaires pour le service de la princesse. Tu dois comprendre quelle est mon intention ; va, et reviens quand cela sera fait. »

 

Le soleil venait de se coucher quand Aladdin acheva de charger le génie de la construction du palais qu’il avait imaginé. Le lendemain matin, à la petite pointe du jour, Aladdin, à qui l’amour de la princesse ne permettait pas de dormir tranquillement, était à peine levé que le génie se présenta à lui. « Seigneur, dit-il, votre palais est achevé, venez voir si vous en êtes content. » Aladdin n’eut pas plutôt témoigné qu’il le voulait bien, que le génie l’y transporta en un instant. Aladdin le trouva si fort au-dessus de son attente qu’il ne pouvait assez l’admirer. Le génie le conduisit en tous les endroits, et partout il ne trouva que richesses, que propreté et que magnificence, avec des officiers et des esclaves, tous habillés selon leur rang et selon les services auxquels ils étaient destinés. Il ne manqua pas, comme une des choses principales, de lui faire voir le trésor, dont la porte fut ouverte par le trésorier, et Aladdin y vit des tas de bourses de différentes grandeurs, selon les sommes qu’elles contenaient, élevés jusqu’à la voûte et disposés dans un arrangement qui faisait plaisir à voir. En sortant, le génie l’assura de la fidélité du trésorier. Il le mena ensuite aux écuries, et là il lui fit remarquer les plus beaux chevaux qu’il y eût au monde, et les palefreniers dans un grand mouvement, occupés à les panser. Il le fit passer ensuite par des magasins remplis de toutes les provisions nécessaires, tant pour les ornements des chevaux que pour leur nourriture.

 

Quand Aladdin eut examiné tout le palais d’appartement en appartement, et de pièce en pièce, depuis le haut jusqu’au bas, et particulièrement le salon à vingt-quatre croisées, et qu’il y eut trouvé des richesses et de la magnificence, avec toutes sortes de commodités au-delà de ce qu’il s’en était promis, il dit au génie : « Génie, on ne peut être plus content que je le suis, et j’aurais tort de me plaindre. Il reste une seule chose dont je ne t’ai rien dit parce que je ne m’en étais pas avisé, c’est d’étendre, depuis la porte de l’appartement destiné à la princesse dans ce palais-ci, un tapis du plus beau velours, afin qu’elle marche dessus en venant du palais du sultan. – Je reviens dans un moment, dit le génie. » Et comme il eut disparu, peu de temps après Aladdin fut étonné de voir ce qu’il avait souhaité exécuté, sans savoir comment cela s’était fait. Le génie reparut, et il reporta Aladdin chez lui dans le temps qu’on ouvrait la porte du palais du sultan.

 

Les portiers du palais, qui venaient d’ouvrir la porte et qui avaient toujours eu la vue libre du côté où était alors celui d’Aladdin, furent fort étonnés de la voir bornée et de voir un tapis de velours qui venait de ce côté-là jusqu’à la porte de celui du sultan. Ils ne distinguèrent d’abord pas bien ce que c’était. Mais leur surprise augmenta quand ils eurent aperçu distinctement le superbe palais d’Aladdin. La nouvelle d’une merveille aussi surprenante fut répandue par tout le palais en très-peu de temps. Le grand vizir, qui était arrivé jusqu’à l’ouverture de la porte du palais, n’avait pas été moins surpris de cette nouveauté que les autres. Il en fit part au sultan le premier ; mais il voulut lui faire passer la chose pour un enchantement. « Vizir, reprit le sultan, pourquoi voulez-vous que ce soit un enchantement ? Vous savez aussi bien que moi que c’est le palais qu’Aladdin a fait bâtir, par la permission que je lui en ai donnée en votre présence, pour loger la princesse ma fille. Après l’échantillon de ses richesses que nous avons vu, pouvons-nous trouver étrange qu’il ait fait bâtir ce palais en si peu de temps ? Il a voulu nous surprendre et nous faire voir qu’avec de l’argent comptant on peut faire de ces miracles d’un jour à un autre. Avouez avec moi que l’enchantement dont vous avez voulu parler vient d’un peu de jalousie. » L’heure d’entrer au conseil l’empêcha de continuer ce discours plus longtemps.

 

Quand Aladdin eut été reporté chez lui et qu’il eut congédié le génie, il trouva que sa mère était levée et qu’elle commençait à se parer d’un des habits qu’il lui avait fait apporter. À peu près vers le temps que le sultan venait de sortir du conseil, Aladdin disposa sa mère à aller au palais avec les mêmes femmes esclaves qui lui étaient venues par le ministère du génie. Il la pria, si elle voyait le sultan, de lui marquer qu’elle venait pour avoir l’honneur d’accompagner la princesse, vers le soir, quand elle serait en état de passer à son palais. Elle partit ; mais quoiqu’elle et ses femmes esclaves qui la suivaient fussent habillées en sultanes, la foule néanmoins fut d’autant moins grande à les voir passer qu’elles étaient voilées, et qu’un surtout convenable couvrait la richesse et la magnificence de leurs habillements. Pour ce qui est d’Aladdin, il monta à cheval, et après être sorti de sa maison paternelle pour n’y plus revenir, sans avoir oublié la lampe merveilleuse, dont le secours lui avait été si avantageux pour parvenir au comble de son bonheur, il se rendit publiquement à son palais avec la même pompe qu’il était allé se présenter au sultan le jour de devant.

 

Dès que les portiers du palais du sultan eurent aperçu la mère d’Aladdin qui venait, ils en avertirent le sultan. Aussitôt l’ordre fut donné aux troupes de trompettes, de timbales, de fifres et de hautbois, qui étaient déjà postées en différents endroits des terrasses du palais, et en un moment l’air retentit de fanfares et de concerts, qui annoncèrent la joie à toute la ville. Les marchands commencèrent à parer leurs boutiques de beaux tapis, de coussins et de feuillages, et à préparer des illuminations pour la nuit. Les artisans quittèrent leur travail, et le peuple se rendit avec empressement à la grande place, qui se trouva alors entre le palais du sultan et celui d’Aladdin. Ce dernier attira d’abord leur admiration, non pas tant à cause qu’ils étaient accoutumés à voir celui du sultan, que parce que celui du sultan ne pouvait entrer en comparaison avec celui d’Aladdin. Mais le sujet de leur plus grand étonnement fut de ne pouvoir comprendre par quelle merveille inouïe ils voyaient un palais si magnifique dans un lieu où, le jour d’auparavant, il n’y avait ni matériaux ni fondements préparés.

 

La mère d’Aladdin fut reçue dans le palais avec honneur, et introduite dans l’appartement de la princesse Badroulboudour par le chef des eunuques. Aussitôt que la princesse l’aperçut, elle alla l’embrasser, et lui fit prendre place sur son sofa, et pendant que ses femmes achevaient de l’habiller et de la parer des joyaux les plus précieux dont Aladdin lui avait fait présent, elle la fit régaler d’une collation magnifique. Le sultan, qui venait pour être auprès de la princesse sa fille le plus de temps qu’il pourrait avant qu’elle se séparât d’avec lui pour aller au palais d’Aladdin, lui fit aussi de grands honneurs. La mère d’Aladdin avait parlé plusieurs fois au sultan en public, mais il ne l’avait point encore vue sans voile comme elle était alors. Quoiqu’elle fût dans un âge un peu avancé, on y observait encore des traits qui faisaient assez connaître qu’elle avait été du nombre des belles dans sa jeunesse. Le sultan, qui l’avait toujours vue habillée fort simplement, pour ne pas dire pauvrement, était dans l’admiration de la voir aussi richement et aussi magnifiquement vêtue que la princesse sa fille. Cela lui fit faire cette réflexion, qu’Aladdin était également prudent, sage et entendu en toute chose.

 

Quand la nuit fut venue, la princesse prit congé du sultan son père. Leurs adieux furent tendres et mêlés de larmes ; ils s’embrassèrent plusieurs fois sans se rien dire, et enfin la princesse sortit de son appartement et se mit en marche avec la mère d’Aladdin à sa gauche, et suivie de cent femmes esclaves habillées d’une magnificence surprenante. Toutes les troupes d’instruments, qui n’avaient cessé de se faire entendre depuis l’arrivée de la mère d’Aladdin, s’étaient réunies et commençaient cette marche. Elles étaient suivies par cent tchaoux et par un pareil nombre d’eunuques noirs en deux files, avec leurs officiers à leur tête. Quatre cents jeunes pages du sultan, en deux bandes, qui marchaient sur les côtés en tenant chacun leur flambeau à la main, faisaient, une lumière qui, jointe aux illuminations tant du palais du sultan que de celui d’Aladdin, suppléait merveilleusement au défaut du jour.

 

Dans cet ordre, la princesse marcha sur le tapis étendu depuis le palais du sultan jusqu’au palais d’Aladdin, et à mesure qu’elle avançait, les instruments qui étaient à la tête de la marche, en s’approchant et en se mêlant avec ceux qui se faisaient entendre du haut des terrasses du palais d’Aladdin, formèrent un concert qui, tout extraordinaire et confus qu’il paraissait, ne laissait pas d’augmenter la joie non-seulement dans la place, remplie d’un grand peuple, mais même dans les deux palais, dans toute la ville et bien loin au-dehors.

 

La princesse arriva enfin au nouveau palais, et Aladdin courut, avec toute la joie imaginable, à l’entrée de l’appartement qui lui était destiné pour la recevoir. La mère d’Aladdin avait eu soin de faire distinguer son fils à la princesse au milieu des officiers qui l’environnaient, et la princesse, en l’apercevant, le trouva si bien fait qu’elle en fut charmée. « Adorable princesse, lui dit Aladdin en l’abordant et en la saluant très-respectueusement, si j’avais le malheur de vous avoir déplu par la témérité que j’ai eue d’aspirer à la possession d’une si aimable princesse, fille de mon sultan, j’ose vous dire que ce serait à vos beaux yeux et à vos charmes que vous devriez vous en prendre, et non pas à moi. – Prince, que je suis en droit de traiter ainsi à présent, lui répondit la princesse, j’obéis à la volonté du sultan mon père, et il me suffit de vous avoir vu pour vous dire que je lui obéis sans répugnance. »

 

Aladdin, charmé d’une réponse si agréable et si satisfaisante pour lui, ne laissa pas plus longtemps la princesse debout après le chemin qu’elle venait de faire, à quoi elle n’était point accoutumée : il lui prit la main, qu’il baisa avec une grande démonstration de joie, et il la conduisit dans un grand salon éclairé d’une infinité de bougies, où, par les soins du génie, la table se trouva servie d’un superbe festin. Les plats étaient d’or massif et remplis des viandes les plus délicieuses. Les vases, les bassins, les gobelets, dont le buffet était très-bien garni, étaient aussi d’or et d’un travail exquis. Les autres ornements et tous les embellissements du salon répondaient parfaitement à cette grande richesse. La princesse, enchantée de voir tant de richesses rassemblées dans un même lieu, dit à Aladdin : « Prince, je croyais que rien au monde n’était plus beau que le palais du sultan mon père ; mais, à voir ce seul salon, je m’aperçois que je me suis trompée. – Princesse, répondit Aladdin en la faisant mettre à table à la place qui lui était destinée, je reçois une si grande honnêteté comme je le dois, mais je sais ce que je dois croire. »

 

La princesse Badroulboudour, Aladdin et la mère d’Aladdin se mirent à table, et aussitôt un chœur d’instruments les plus harmonieux, touchés, et accompagnés de très-belles voix de femmes, toutes d’une grande beauté, commença un concert qui dura sans interruption jusqu’à la fin du repas. La princesse en fut si charmée qu’elle dit qu’elle n’avait rien entendu de pareil dans le palais du sultan son père. Mais elle ne savait pas que ces musiciennes étaient des fées choisies par le génie esclave de la lampe.

 

Quand le souper fut achevé, et que l’on eut desservi en diligence, une troupe de danseurs et de danseuses succédèrent aux musiciennes. Ils dansèrent plusieurs sortes de danses figurées selon la coutume du pays, et ils finirent par un danseur et une danseuse qui dansèrent seuls avec une légèreté surprenante, et firent paraître chacun à leur tour toute la bonne grâce et l’adresse dont ils étaient capables. Il était près de minuit quand, selon la coutume de la Chine de ce temps-là, Aladdin se leva et présenta la main à la princesse Badroulboudour pour danser ensemble, et terminer ainsi les cérémonies de leurs noces. Ils dansèrent d’un si bon air qu’ils firent l’admiration de toute la compagnie. En achevant, Aladdin ne quitta pas la main de la princesse, et ils passèrent ensemble dans l’appartement où le lit nuptial était préparé. Les femmes de la princesse servirent à la déshabiller et la mirent au lit, et les officiers d’Aladdin en firent autant, et chacun se retira. Ainsi furent terminées les cérémonies et les réjouissances des noces d’Aladdin et de la princesse Badroulboudour.

 

Le lendemain, quand Aladdin fut éveillé, ses valets de chambre se présentèrent pour l’habiller. Ils lui mirent un habit différent de celui du jour des noces, mais aussi riche et aussi magnifique. Ensuite il se fit amener un des chevaux destinés pour sa personne. Il le monta, et il se rendit au palais du sultan au milieu d’une grosse troupe d’esclaves qui marchaient devant lui, à ses côtés et à sa suite. Le sultan le reçut avec les mêmes honneurs que la première fois ; il l’embrassa, et après l’avoir fait asseoir près de lui, sur son trône, il commanda qu’on servît le déjeuner. « Sire, lui dit Aladdin, je supplie Votre Majesté de me dispenser aujourd’hui de cet honneur. Je viens la prier de me faire celui de venir prendre un repas dans le palais de la princesse, avec son grand vizir et les seigneurs de sa cour. » Le sultan lui accorda cette grâce avec plaisir. Il se leva à l’heure même, et comme le chemin n’était pas long, il voulut y aller à pied. Ainsi il sortit avec Aladdin à sa droite, le grand vizir à sa gauche, et les seigneurs à sa suite, précédé par les tchaoux et par les principaux officiers de sa maison.

 

Plus le sultan approchait du palais d’Aladdin, plus il était frappé de sa beauté. Ce fut tout autre chose quand il y fut entré : ses exclamations ne cessaient pas à chaque pièce qu’il voyait. Mais quand il fut arrivé au salon à vingt-quatre croisées, où Aladdin l’avait invité à monter, qu’il en eut vu les ornements et surtout qu’il eut jeté les yeux sur les jalousies, enrichies de diamants, de rubis et d’émeraudes, toutes pierres parfaites dans leur grosseur proportionnée, et qu’Aladdin lui eut fait remarquer que la richesse était pareille au-dehors, il en fut tellement surpris qu’il demeura comme immobile. Après avoir resté quelque temps en cet état : « Vizir, dit-il à ce ministre, qui était près de lui, est-il possible qu’il y ait en mon royaume et si près de mon palais, un palais si superbe, et que je l’aie ignoré jusqu’à présent ? – Votre Majesté, reprit le grand vizir, peut se souvenir qu’avant-hier elle accorda à Aladdin, qu’elle venait de reconnaître pour son gendre, la permission de bâtir un palais vis-à-vis du sien. Le même jour, au coucher du soleil, il n’y avait pas encore de palais en cette place, et hier j’eus l’honneur de lui annoncer le premier que le palais était fait et achevé. – Je m’en souviens, repartit le sultan, mais jamais je ne me fusse imaginé que ce palais fût une des merveilles du monde. Où en trouve-t-on dans tout l’univers de bâtis d’assises d’or et d’argent massifs, au lieu d’assises ou de pierre ou de marbre ; dont les croisées aient des jalousies jonchées de diamants, de rubis et d’émeraudes ? Jamais au monde il n’a été fait mention de chose semblable. »

 

Le sultan voulut voir et admirer la beauté des vingt-quatre jalousies. En les comptant, il n’en trouva que vingt-trois qui fussent de la même richesse, et il fut dans un grand étonnement de ce que la vingt-quatrième était demeurée imparfaite. « Vizir, dit-il (car le grand vizir se faisait un devoir de ne pas l’abandonner), je suis surpris qu’un salon de cette magnificence soit demeuré imparfait par cet endroit. – Sire, reprit le grand vizir, Aladdin apparemment a été pressé, et le temps lui a manqué pour rendre cette croisée semblable aux autres ; mais on peut croire qu’il a les pierreries nécessaires, et qu’au premier jour il y fera travailler. »

 

Aladdin, qui avait quitté le sultan pour donner quelques ordres, vint le rejoindre en ces entrefaites. « Mon fils, lui dit le sultan, voici le salon le plus digne d’être admiré de tous ceux qui sont au monde. Une seule chose me surprend, c’est de voir que cette jalousie soit demeurée imparfaite. Est-ce par oubli, ajouta-t-il, par négligence ou parce que les ouvriers n’ont pas eu le temps de mettre la dernière main à un si beau morceau d’architecture ? – Sire, répondit Aladdin, ce n’est par aucune de ces raisons que la jalousie est restée dans l’état que Votre Majesté la voit. La chose a été faite à dessein, et c’est par mon ordre que les ouvriers n’y ont pas touché : je voulais que Votre Majesté eût la gloire de faire achever ce salon et le palais en même temps. Je la supplie de vouloir bien agréer ma bonne intention, afin que je puisse me souvenir de la faveur et de la grâce que j’aurai reçues d’elle. – Si vous l’avez fait dans cette intention, reprit le sultan, je vous en sais bon gré ; je vais dès l’heure même donner les ordres pour cela. » En effet il ordonna qu’on fît venir les joailliers les mieux fournis de pierreries et les orfèvres les plus habiles de sa capitale.

 

Le sultan cependant descendit du salon, et Aladdin le conduisit dans celui où il avait régalé la princesse Badroulboudour le jour des noces. La princesse arriva un moment après, qui reçut le sultan son père d’un air qui lui fit connaître avec plaisir combien elle était contente de son mariage. Deux tables se trouvèrent fournies des mets les plus délicieux, et servies tout en vaisselle d’or. Le sultan se mit à la première, et mangea avec la princesse sa fille, Aladdin et le grand vizir. Tous les seigneurs de la cour furent régalés à la seconde, qui était fort longue. Le sultan trouva les mets de bon goût, et il avoua que jamais il n’avait rien mangé de plus excellent. Il dit la même chose du vin, qui était en effet très-délicieux. Ce qu’il admira davantage furent quatre grands buffets garnis et chargés de flacons, de bassins et de coupes d’or massif, le tout enrichi de pierreries. Il fut charmé aussi des chœurs de musique, qui étaient disposés dans le salon, pendant que les fanfares de trompettes, accompagnées de timbales et de tambours, retentissaient au-dehors à une distance proportionnée, pour en avoir tout l’agrément.

 

Dans le temps que le sultan venait de sortir de table, on l’avertit que les joailliers et les orfèvres qui avaient été appelés par son ordre étaient arrivés. Il remonta au salon à vingt-quatre croisées, et quand il y fut, il montra aux joailliers et aux orfèvres qui l’avaient suivi la croisée qui était imparfaite. « Je vous ai fait venir, leur dit-il, afin que vous m’accommodiez cette croisée et que vous la mettiez dans la même perfection que les autres. Examinez-les et ne perdez pas de temps à me rendre celle-ci toute semblable. »

 

Les joailliers et les orfèvres examinèrent les vingt-trois autres jalousies avec une grande attention, et après qu’ils eurent consulté ensemble et qu’ils furent convenus de ce qu’ils pouvaient contribuer chacun de son côté, ils revinrent se présenter devant le sultan ; et le joaillier ordinaire du palais, qui prit la parole, lui dit : « Sire, nous sommes prêts à employer nos soins et notre industrie pour obéir à Votre Majesté ; mais entre nous tant que nous sommes de notre profession, nous n’avons pas de pierreries aussi précieuses ni en assez grand nombre pour fournir à un si grand travail. – J’en ai, dit le sultan, et au-delà de ce qu’il en faudra : venez à mon palais, je vous mettrai à même, et vous choisirez. »

 

Quand le sultan fut de retour à son palais, il fit apporter toutes ses pierreries ; ils en prirent une très-grande quantité, particulièrement de celles qui venaient du présent d’Aladdin. Ils les employèrent sans qu’il parût qu’ils eussent beaucoup avancé. Ils revinrent en prendre d’autres à plusieurs reprises, et en un mois ils n’avaient pas achevé la moitié de l’ouvrage. Ils employèrent toutes celles du sultan, avec ce que le grand vizir lui prêta des siennes, et tout ce qu’ils purent faire avec tout cela lui au plus d’achever la moitié de la croisée.

 

Aladdin, qui connut que le sultan s’efforçait inutilement de rendre la jalousie semblable aux autres, et que jamais il n’en viendrait à son honneur, fit venir les orfèvres et leur dit non-seulement de cesser leur travail, mais même de défaire tout ce qu’ils avaient fait, et de reporter au sultan toutes ses pierreries avec celles qu’il avait empruntées du grand vizir.

 

L’ouvrage que les joailliers et les orfèvres avaient mis plus de six semaines à faire fut détruit en peu d’heures. Ils se retirèrent et laissèrent Aladdin seul dans le salon. Il tira la lampe, qu’il avait sur lui, et il la frotta. Aussitôt le génie se présenta. « Génie, lui dit Aladdin, je t’avais ordonné de laisser une des vingt-quatre jalousies de ce salon imparfaite, et tu avais exécuté mon ordre : présentement je t’ai fait venir pour te dire que je souhaite que tu la rendes pareille aux autres. » Le génie disparut, et Aladdin descendit du salon. Peu de moments après, comme il y fut remonté, il trouva la jalousie dans l’état qu’il avait souhaité et pareille aux autres.

 

Les joailliers et les orfèvres cependant arrivèrent au palais et furent introduits et présentés au sultan dans son appartement. Le premier joaillier, en lui présentant les pierreries qu’ils lui rapportaient, dit au sultan au nom de tous : « Sire, Votre Majesté sait combien il y a de temps que nous travaillons de toute notre industrie à finir l’ouvrage dont elle nous a chargés. Il était déjà fort avancé lorsque Aladdin nous a obligés non-seulement de cesser, mais même de défaire tout ce que nous avions fait, et de lui rapporter ses pierreries et celles du grand vizir. » Le sultan leur demanda si Aladdin ne leur en avait pas dit la raison, et comme ils lui eurent marqué qu’il ne leur en avait rien témoigné, il donna ordre sur-le-champ qu’on lui amenât un cheval. On le lui amène, il le monte, et part sans autre suite que de ses gens, qui l’accompagnèrent à pied. Il arrive au palais d’Aladdin, il va mettre pied à terre au bas de l’escalier qui conduisait au salon à vingt-quatre croisées. Il y monte sans faire avertir Aladdin ; mais Aladdin s’y trouva fort à propos, et il n’eut que le temps de recevoir le sultan à la porte.

 

Le sultan, sans donner à Aladdin le temps de se plaindre obligeamment de ce que Sa Majesté ne l’avait pas fait avertir et qu’elle l’avait mis dans la nécessité de manquer à son devoir, lui dit : « Mon fils, je viens moi-même vous demander quelle raison vous avez de vouloir laisser imparfait un salon aussi magnifique et aussi singulier que celui de votre palais. »

 

Aladdin dissimula la véritable raison, qui était que le sultan n’était pas riche en pierreries pour faire une dépense si grande. Mais afin de lui faire connaître combien le palais, tel qu’il était, surpassait non-seulement le sien, mais même tout autre palais qui fût au monde, puisqu’il n’avait pu le parachever dans la moindre de ses parties, il lui répondit : « Sire, il est vrai que Votre Majesté a vu ce salon imparfait ; mais je la supplie de voir présentement si quelque chose y manque. »

 

Le sultan alla droit à la fenêtre dont il avait vu la jalousie imparfaite, et quand il eut remarqué qu’elle était semblable aux autres, il crut s’être trompé. Il examina non-seulement les deux croisées qui étaient aux deux côtés, il les regarda même toutes l’une après l’autre, et quand il fut convaincu que la jalousie à laquelle il avait fait employer tant de temps et qui avait coûté tant de journées d’ouvriers, venait d’être achevée dans le peu de temps qui lui était connu, il embrassa Aladdin et le baisa au front entre les deux yeux. « Mon fils, lui dit-il, rempli d’étonnement, quel homme êtes-vous, qui faites des choses si surprenantes et presque en un clin d’œil ? Vous n’avez pas votre semblable au monde, et plus je vous connais, plus je vous trouve admirable. »

 

Aladdin reçut les louanges du sultan avec beaucoup de modestie, et il lui répondit en ces termes : « Sire, c’est une grande gloire pour moi de mériter la bienveillance et l’approbation de Votre Majesté ; ce que je puis lui assurer, c’est que je n’oublierai rien pour mériter l’une et l’autre de plus en plus. »

 

Le sultan retourna à son palais de la manière qu’il y était venu, sans permettre à Aladdin de l’y accompagner. En arrivant il trouva le grand vizir qui l’attendait. Le sultan, encore tout rempli d’admiration de la merveille dont il venait d’être témoin, lui en fit le récit en des termes qui ne firent pas douter à ce ministre que la chose ne fût comme le sultan la racontait, mais qui confirmèrent le vizir dans la croyance où il était déjà que le palais d’Aladdin était l’effet d’un enchantement, dont il s’était ouvert au sultan presque dans le moment que ce palais venait de paraître. Il voulut lui répéter la même chose. « Vizir, lui dit le sultan en l’interrompant, vous m’avez déjà dit la même chose, mais je vois bien que vous n’avez pas encore mis en oubli le mariage de ma fille avec votre fils. »

 

Le grand vizir vit bien que le sultan était prévenu. Il ne voulut pas entrer en contestation avec lui et il le laissa dans son opinion. Tous les jours réglément, dès que le sultan était levé, il ne manquait pas de se rendre dans un cabinet d’où l’on découvrait tout le palais d’Aladdin, et il y allait pendant la journée pour le contempler et l’admirer.

 

Aladdin cependant ne demeurait pas renfermé dans son palais ; il avait soin de se faire voir par la ville plus d’une fois chaque semaine, soit qu’il allât faire sa prière tantôt dans une mosquée, tantôt dans une autre, ou que de temps en temps il allât rendre visite au grand vizir, qui affectait d’aller lui faire la cour à certains jours réglés, ou qu’il fît l’honneur aux principaux seigneurs, qu’il régalait souvent dans son palais, d’aller les voir chez eux. Chaque fois qu’il sortait, il faisait jeter par deux de ses esclaves, qui marchaient en troupe autour de son cheval, des pièces d’or à poignées dans les rues et dans les places par où il passait et où le peuple se rendait toujours en grande foule. D’ailleurs, pas un pauvre ne se présentait à la porte de son palais qu’il ne s’en retournât content de la libéralité qu’on y faisait par ses ordres.

 

Comme Aladdin avait partagé son temps de manière qu’il n’y avait pas de semaine qu’il n’allât à la chasse au moins une fois, tantôt aux environs de la ville, quelquefois plus loin, il exerçait la même libéralité par les chemins et par les villages. Cette inclination généreuse lui fit donner par tout le peuple mille bénédictions, et il était ordinaire de ne jurer que par sa tête. Enfin, sans donner ombrage au sultan, à qui il faisait fort régulièrement sa cour, on peut dire qu’Aladdin s’était attiré par ses manières affables et libérales toute l’affection du peuple, et que, généralement parlant, il était plus aimé que le sultan même. Il joignit à toutes ces belles qualités une valeur et un zèle pour le bien de l’état qu’on ne saurait assez louer. Il en donna même des marques à l’occasion d’une révolte vers les confins du royaume. Il n’eut pas plutôt appris que le sultan levait une armée pour la dissiper, qu’il le supplia de lui en donner le commandement. Il n’eut pas de peine à l’obtenir. Sitôt qu’il fut à la tête de l’armée, il se conduisit en toute cette expédition avec tant de diligence, que le sultan apprit plus tôt que les révoltés avaient été défaits, châtiés ou dissipés, que son arrivée à l’armée. Cette action, qui rendit son nom célèbre dans toute l’étendue du royaume, ne changea point son cœur ; il revint victorieux, mais aussi doux et aussi affable qu’il avait toujours été.

 

Il y avait déjà plusieurs années qu’Aladdin se gouvernait comme nous venons de le dire quand le magicien, qui lui avait donné sans y penser le moyen de s’élever à une si haute fortune, se souvint de lui en Afrique, où il était retourné. Quoique jusqu’alors il se fût persuadé qu’Aladdin était mort dans le souterrain où il l’avait laissé, il lui vint néanmoins en pensée de savoir précisément quelle avait été sa fin. Comme il était grand géomancien, il lira d’une armoire un carré en forme de boite couverte, dont il se servait pour faire ses observations de géomance. Il s’assied sur son sofa, met le carré devant lui, le découvre, et après avoir préparé et égalé le sable avec l’intention de savoir si Aladdin était mort dans le souterrain, il jette les points, il en tire les figures et il en forme l’horoscope. En examinant l’horoscope pour en porter jugement, au lieu de trouver qu’Aladdin fût mort dans le souterrain, il découvre qu’il en était sorti et qu’il vivait sur terre dans une grande splendeur, puissamment riche, mari d’une princesse, honoré et respecté.

 

Le magicien africain n’eut pas plutôt appris, par les règles de son art diabolique, qu’Aladdin était dans cette grande élévation, que le feu lui en monta au visage. De rage il dit en lui-même : « Ce misérable fils de tailleur a découvert le secret et la vertu de la lampe : j’avais cru sa mort certaine, et le voilà qui jouit du fruit de mes travaux et de mes veilles ! J’empêcherai qu’il n’en jouisse longtemps ou je périrai. » Il ne fut pas longtemps à délibérer sur le parti qu’il avait à prendre. Dès le lendemain matin il monta un barbe qu’il avait dans son écurie et il se mit en chemin. De ville en ville et de province en province, sans s’arrêter qu’autant qu’il en était besoin pour ne pas trop fatiguer son cheval, il arrive à la Chine, et bientôt dans la capitale du sultan dont Aladdin avait épousé la fille. Il mit pied à terre dans un khan, ou hôtellerie publique, où il prit une chambre à louage. Il y demeura le reste du jour et la nuit suivante pour se remettre de la fatigue de son voyage.

 

Le lendemain, avant toute chose, le magicien africain voulut savoir ce que l’on disait d’Aladdin. En se promenant par la ville, il entra dans un lieu le plus fameux et le plus fréquenté par les personnes de grande distinction, où l’on s’assemble pour boire d’une certaine boisson chaude qui lui était connue depuis son premier voyage. Il n’y eut pas plutôt pris place qu’on lui versa de cette boisson dans une tasse, et qu’on la lui présenta. En la prenant, comme il prêtait l’oreille à droite et à gauche, il entendit qu’on s’entretenait du palais d’Aladdin. Quand il eut achevé, il s’approcha d’un de ceux qui s’en entretenaient, et, en prenant son temps, il lui demanda en particulier ce que c’était que ce palais dont on parlait si avantageusement. « D’où venez-vous ? lui dit celui à qui il s’était adressé. Il faut que vous soyez bien nouveau venu si vous n’avez pas vu, ou plutôt si vous n’avez pas encore entendu parler du palais du prince Aladdin. (On n’appelait plus autrement Aladdin depuis qu’il avait épousé la princesse Badroulboudour.) Je ne vous dis pas, continua cet homme, que c’est une des merveilles du monde, mais que c’est la merveille unique qu’il y ait au monde : jamais on n’a rien vu de si grand, de si riche, de si magnifique. Il faut que vous veniez de bien loin, puisque vous n’en avez pas encore entendu parler. En effet, on en doit parler par toute la terre depuis qu’il est bâti. Voyez-le, et vous jugerez si je vous en aurai parlé contre la vérité. – Pardonnez à mon ignorance, reprit le magicien africain, je ne suis arrivé que d’hier, et je viens véritablement de si loin, je veux dire de l’extrémité de l’Afrique, que la renommée n’en était pas encore venue jusque là quand je suis parti. Et comme, par rapport à l’affaire pressante qui m’amène, je n’ai eu d’autre vue dans mon voyage que d’arriver au plus tôt, sans m’arrêter et sans faire aucune connaissance, je n’en savais que ce que vous venez de m’apprendre. Mais je ne manquerai pas de l’aller voir : l’impatience que j’en ai est même si grande, que je suis prêt à satisfaire ma curiosité dès à présent, si vous voulez bien me faire la grâce de m’en enseigner le chemin. »

 

Celui à qui le magicien africain s’était adressé se fit un plaisir de lui enseigner le chemin par où il fallait qu’il passât pour avoir la vue du palais d’Aladdin, et le magicien africain se leva et partit dans le moment. Quand il fut arrivé, et qu’il eut examiné le palais de près de tous les côtés, il ne douta pas qu’Aladdin ne se fût servi de la lampe pour le faire bâtir. Sans s’arrêter à l’impuissance d’Aladdin, fils d’un simple tailleur, il savait bien qu’il n’appartenait de faire de semblables merveilles qu’à des génies esclaves de la lampe dont l’acquisition lui avait échappé. Piqué au vif du bonheur et de la grandeur d’Aladdin, dont il ne faisait presque pas de différence avec celle du sultan, il retourna au khan où il avait pris logement.

 

Il s’agissait de savoir où était la lampe, si Aladdin la portait avec lui ou en quel lieu il la conservait, et c’est ce qu’il fallait que le magicien découvrît par une opération de géomance. Dès qu’il fut arrivé où il logeait, il prit son carré et son sable, qu’il portait en tous ses voyages. L’opération terminée, il connut que la lampe était dans le palais d’Aladdin, et il eut une joie si grande de cette découverte, qu’à peine il se sentait lui-même, « Je l’aurai cette lampe, dit-il, et je défie Aladdin de m’empêcher de la lui enlever et de le faire descendre jusqu’à la bassesse d’où il a pris un si haut vol. »

 

Le malheur pour Aladdin voulut qu’alors il était allé à une partie de chasse pour huit jours, et qu’il n’y en avait que trois qu’il était parti ; et voici de quelle manière le magicien africain en fut informé. Quand il eut fait l’opération qui venait de lui donner tant de joie, il alla voir le concierge du khan, sous prétexte de s’entretenir avec lui, et il en avait un fort naturel qu’il n’était pas besoin d’amener de bien loin. Il lui dit qu’il venait de voir le palais d’Aladdin, et après lui avoir exagéré tout ce qu’il y avait remarqué de plus surprenant et tout ce qui l’avait frappé davantage, et qui frappait généralement tout le monde : « Ma curiosité, ajouta-t-il, va plus loin, et je ne serai pas satisfait que je n’aie vu le maître à qui appartient un édifice si merveilleux. – Il ne vous sera pas difficile de le voir, reprit le concierge ; il n’y a presque pas de jour qu’il n’en donne occasion quand il est dans la ville, mais il y a trois jours qu’il est dehors pour une grande chasse qui en doit durer huit. »

 

Le magicien africain ne voulut pas en savoir davantage ; il prit congé du concierge, et en se retirant : « Voilà le temps d’agir, dit-il en lui-même ; je ne dois pas le laisser échapper. » Il alla à la boutique d’un faiseur et vendeur de lampes. « Maître, lui dit-il, j’ai besoin d’une douzaine de lampes de cuivre ; pouvez-vous me la fournir ? » Le vendeur lui dit qu’il en manquait quelques-unes, mais que s’il voulait se donner patience jusqu’au lendemain, il la lui fournirait complète à l’heure qu’il voudrait. Le magicien le voulut bien. Il lui recommanda qu’elles fussent propres et bien polies, et après lui avoir promis qu’il le paierait bien, il se retira dans son khan.

 

Le lendemain, la douzaine de lampes fut livrée au magicien africain, qui les paya au prix qui lui en fut demandé sans en rien diminuer. Il les mit dans un panier dont il s’était pourvu exprès, et avec ce panier au bras il alla vers le palais d’Aladdin, et quand il s’en fut approché il se mit à crier : « Qui veut changer de vieilles lampes pour des neuves ? » À mesure qu’il avançait, et d’aussi loin que les petits enfants qui jouaient sur la place l’entendirent, ils accoururent et ils s’assemblèrent autour de lui, avec de grandes huées, et le regardèrent comme un fou. Les passants riaient même de sa bêtise, à ce qu’ils s’imaginaient. « Il faut, disaient-ils, qu’il ait perdu l’esprit pour offrir de changer des lampes neuves contre des vieilles. »

 

Le magicien africain ne s’étonna ni des huées des enfants ni de tout ce qu’on pouvait dire de lui ; et pour débiter sa marchandise, il continua de crier : « Qui veut changer de vieilles lampes pour des neuves ? » Il répéta si souvent la même chose en allant et venant dans la place, devant le palais et à l’entour, que la princesse Badroulboudour, qui était alors dans le salon aux vingt-quatre croisées, entendit la voix d’un homme. Mais comme elle ne pouvait distinguer ce qu’il criait, à cause des huées des enfants qui le suivaient, et dont le nombre augmentait de moment en moment, elle envoya une de ses femmes esclaves qui l’approchaient de plus près, pour voir ce que c’était que ce bruit.

 

La femme esclave ne fut pas longtemps à remonter ; elle entra dans le salon en faisant de grands éclats de rire. Elle riait de si bonne grâce que la princesse ne put s’empêcher de rire elle-même en la regardant. « Hé bien, folle ! dit la princesse, veux-tu me dire pourquoi tu ris ? – Princesse, répondit la femme esclave en riant toujours, qui pourrait s’empêcher de rire en voyant un fou, avec un panier au bras, plein de belles lampes toutes neuves, qui ne demande pas à les vendre, mais à les changer contre des vieilles ? Ce sont les enfants, dont il est si fort environné qu’à peine peut-il avancer, qui font tout le bruit qu’on entend en se moquant de lui. »

 

Sur ce récit, une autre femme esclave, en prenant la parole : « À propos de vieilles lampes, dit-elle, je ne sais si la princesse a pris garde qu’en voilà une sur la corniche. Celui à qui elle appartient ne sera pas fâché d’en trouver une neuve au lieu de cette vieille. Si la princesse le veut bien, elle peut avoir le plaisir d’éprouver si ce fou est véritablement assez fou pour donner une lampe neuve en échange d’une vieille sans rien demander de retour. »

 

La lampe dont la femme esclave parlait était la lampe merveilleuse dont Aladdin s’était servi pour s’élever au point de grandeur où il était arrivé, et il l’avait mise lui-même sur la corniche avant d’aller à la chasse, dans la crainte de la perdre, et il avait pris la même précaution toutes les fois qu’il y était allé. Mais ni les femmes esclaves, ni les eunuques, ni la princesse même n’y avaient fait attention une seule fois jusqu’alors pendant son absence. Hors du temps de la chasse il la portait toujours sur lui. On dira que la précaution d’Aladdin était bonne, mais au moins qu’il aurait dû enfermer la lampe. Cela est vrai, mais on a fait de semblables fautes de tout temps, on en fait encore aujourd’hui, et l’on ne cessera d’en faire.

 

La princesse Badroulboudour, qui ignorait que la lampe fût aussi précieuse qu’elle l’était, et qu’Aladdin, sans parler d’elle-même, eût un intérêt aussi grand qu’il l’avait qu’on n’y touchât pas et qu’elle fût conservée, entra dans la plaisanterie, et elle commanda à un eunuque de la prendre et d’en aller faire l’échange. L’eunuque obéit : il descendit du salon, et il ne fut pas plutôt sorti du palais qu’il aperçut le magicien africain. Il l’appela, et quand il fut venu à lui, et en lui montrant la vieille lampe : « Donne-moi, dit-il, une lampe neuve pour celle-ci. »

 

Le magicien africain ne douta pas que ce ne fût la lampe qu’il cherchait. Il ne pouvait pas y en avoir d’autre dans le palais d’Aladdin, où toute la vaisselle n’était que d’or ou d’argent. Il la prit promptement de la main de l’eunuque, et après l’avoir fourrée bien avant dans son sein, il lui présenta son panier et lui dit de choisir celle qui lui plairait. L’eunuque choisit, et, après avoir laissé le magicien, il porta la lampe neuve à la princesse Badroulboudour. Mais l’échange ne fut pas plutôt fait que les enfants firent retentir la place de plus grands éclats qu’ils n’avaient encore faits, en se moquant, selon eux, de la bêtise du magicien.

 

Le magicien africain les laissa criailler tant qu’ils voulurent. Mais sans s’arrêter plus longtemps aux environs du palais d’Aladdin, il s’en éloigna insensiblement et sans bruit, c’est-à-dire sans crier et sans parler davantage de changer des lampes neuves pour des vieilles : il n’en voulait pas d’autres que celle qu’il emportait, et son silence fit que les enfants s’écartèrent et qu’ils le laissèrent aller.

 

Dès qu’il fut hors de la place qui était entre les deux palais, il s’échappa par les rues les moins fréquentées, et comme il n’avait plus besoin des autres lampes ni du panier, il posa le panier et les lampes au milieu d’une rue où il vit qu’il n’y avait personne. Alors, dès qu’il eut enfilé une autre rue, il pressa le pas jusqu’à ce qu’il arrivât à une des portes de la ville. En continuant son chemin par le faubourg, qui était fort long, il fit quelques provisions avant qu’il en sortît. Quand il fut dans la campagne, il se détourna du chemin, dans un lieu à l’écart hors de la vue du monde, où il resta jusqu’au moment qu’il jugea à propos pour achever d’exécuter le dessein qui l’avait amené. Il ne regretta pas le barbe qu’il laissait dans le khan où il avait pris logement : il se crut bien dédommagé par le trésor qu’il venait d’acquérir.

 

Le magicien africain passa le reste de la journée dans ce lieu, jusqu’à une heure de nuit que les ténèbres furent le plus obscures. Alors il tira la lampe de son sein et il la frotta. À cet appel, le génie lui apparut. « Que veux-tu ? lui demanda le génie, me voilà prêt à t’obéir comme ton esclave et de tous ceux qui ont la lampe à la main, moi et ses autres esclaves. – Je te commande, reprit le magicien africain, qu’à l’heure même tu enlèves le palais que toi ou les autres esclaves de la lampe ont bâti dans cette ville, tel qu’il est, avec tout ce qu’il y a de vivants, et que tu le transportes, avec moi et en même temps, dans un tel endroit de l’Afrique. » Sans lui répondre, le génie, avec l’aide d’autres génies esclaves de la lampe comme lui, le transporta en très-peu de temps, lui et le palais en son entier, au propre lieu de l’Afrique qui lui avait été marqué. Nous laisserons le magicien africain et le palais avec la princesse Badroulboudour en Afrique, pour parler de la surprise du sultan.

 

Dès que le sultan fut levé, il ne manqua pas, selon sa coutume, de se rendre au cabinet ouvert pour avoir le plaisir de contempler et d’admirer le palais d’Aladdin. Il jeta la vue du côté où il avait coutume de voir ce palais : il ne vit qu’une place vide, telle qu’elle était avant qu’on l’y eût bâti. Il crut qu’il se trompait et il se frotta les yeux ; mais il ne vit rien plus que la première fois, quoique le temps fût serein, le ciel net, et que l’aurore, qui avait commencé à paraître, rendît tous les objets fort distincts. Il regarda par les deux ouvertures, à droite et à gauche, et il ne vit que ce qu’il avait coutume de voir par ces deux endroits. Son étonnement fut si grand qu’il demeura longtemps dans la même place, les yeux tournés du côté où le palais avait été et où il ne le voyait plus, en cherchant ce qu’il ne pouvait comprendre, sans savoir comment il se pouvait faire qu’un palais aussi grand et aussi apparent que celui d’Aladdin, qu’il avait vu presque chaque jour depuis qu’il avait été bâti avec sa permission, et tout récemment, le jour de devant, se fût évanoui de manière qu’il n’en paraissait pas le moindre vestige. « Je ne me trompe pas, disait-il en lui-même, il était dans la place que voilà. S’il s’était écroulé, les matériaux paraîtraient en monceaux, et si la terre l’avait englouti, on en verrait quelque marque. » De quelque manière que cela fût arrivé, et quoique convaincu que le palais n’y était plus, il ne laissa pas néanmoins d’attendre encore quelque temps pour voir si en effet il ne se trompait pas. Il se retira enfin, et après avoir regardé encore derrière lui avant de s’éloigner, il revint à son appartement ; il commanda qu’on lui fît venir le grand vizir en toute diligence, et cependant il s’assit, l’esprit agité de pensées si différentes qu’il ne savait quel parti prendre.

 

Le grand vizir ne fit pas attendre le sultan : il vint même avec une si grande précipitation que ni lui ni ses gens ne firent réflexion, en passant, que le palais d’Aladdin n’était plus à sa place. Les portiers même, en ouvrant la porte du palais, ne s’en étaient pas aperçu.

 

En abordant le sultan : « Sire, lui dit le grand vizir, l’empressement avec lequel Votre Majesté m’a fait appeler m’a fait juger que quelque chose de bien extraordinaire était arrivé, puisqu’elle n’ignore pas qu’il est aujourd’hui jour de conseil et que je ne devais pas manquer de me rendre à mon devoir dans peu de moments. – Ce qui est arrivé est véritablement extraordinaire, comme tu dis, et tu vas en convenir. Dis-moi, où est le palais d’Aladdin ? – Le palais d’Aladdin, sire ! répondit le grand vizir avec étonnement ; je viens de passer devant, il m’a semblé qu’il était à sa place. Des bâtiments aussi solides que celui-là ne changent pas de place si facilement. – Va voir au cabinet, répondit le sultan, et tu viendras me dire si tu l’auras vu. »

 

Le grand vizir alla au cabinet ouvert, et il lui arriva la même chose qu’au sultan. Quand il se fut bien assuré que le palais d’Aladdin n’était plus où il avait été, et qu’il n’en paraissait pas le moindre vestige, il revint se présenter au sultan. « Hé bien, as-tu vu le palais d’Aladdin ? lui demanda le sultan. – Sire, répondit le grand vizir, Votre Majesté peut se souvenir que j’ai eu l’honneur de lui dire que ce palais, qui faisait le sujet de son admiration avec ses richesses immenses, n’était qu’un ouvrage de magie et d’un magicien ; mais Votre Majesté n’a pas voulu y faire attention. »

 

Le sultan, qui ne pouvait disconvenir de ce que le grand vizir lui représentait, entra dans une colère d’autant plus grande qu’il ne pouvait désavouer son incrédulité, « Où est, dit-il, cet imposteur, ce scélérat, que je lui fasse couper la tête ? – Sire, reprit le grand vizir, il y a quelques jours qu’il est venu prendre congé de Votre Majesté ; il faut envoyer lui demander où est son palais, il ne doit pas l’ignorer. – Ce serait le traiter avec trop d’indulgence, repartit le sultan ; va donner ordre à trente de mes cavaliers de me l’amener chargé de chaînes. »

 

Le grand vizir alla donner l’ordre du sultan aux cavaliers, et il instruisit leur officier de quelle manière ils devaient s’y prendre, afin qu’il ne leur échappât pas. Ils partirent et ils rencontrèrent Aladdin à cinq ou six lieues de la ville, qui revenait en chassant. L’officier lui dit en l’abordant que le sultan, impatient de le revoir, les avait envoyés pour le lui témoigner, et revenir avec lui en l’accompagnant.

 

Aladdin n’eut pas le moindre soupçon du véritable sujet qui avait amené ce détachement de la garde du sultan ; il continua de revenir en chassant. Mais quand il fut à une demi-lieue de la ville, ce détachement l’environna, et l’officier, en prenant la parole, lui dit : « Prince Aladdin, c’est avec grand regret que nous vous déclarons l’ordre que nous avons du sultan de vous arrêter et de vous mener à lui en criminel d’état ; nous vous supplions de ne pas trouver mauvais que nous nous acquittions de notre devoir et de nous le pardonner. »

 

Cette déclaration fut un sujet de grande surprise à Aladdin, qui se sentait innocent. Il demanda à l’officier s’il savait de quel crime il était accusé, à quoi il répondit que ni lui ni ses gens n’en savaient rien.

 

Comme Aladdin vit que ses gens étaient de beaucoup inférieurs au détachement, et même qu’ils s’éloignaient, il mit pied à terre. « Me voilà, dit-il, exécutez l’ordre que vous avez. Je puis dire néanmoins que je ne me sens coupable d’aucun crime, ni envers la personne du sultan, ni envers l’état. » On lui passa aussitôt au cou une chaîne fort grosse et fort longue dont on le lia aussi par le milieu du corps, de manière qu’il n’avait pas les bras libres. Quand l’officier se fut mis à la tête de sa troupe, un cavalier prit le bout de la chaîne, et en marchant après l’officier, il mena Aladdin, qui fut obligé de suivre à pied, et dans cet état il fut conduit vers la ville.

 

Quand les cavaliers furent entrés dans le faubourg, les premiers qui virent qu’on menait Aladdin en criminel d’état ne doutèrent pas que ce ne fût pour lui couper la tête. Comme il était généralement aimé, les uns prirent le sabre et d’autres armes, et ceux qui n’en avaient pas s’armèrent de pierres, et ils suivirent les cavaliers. Quelques-uns, qui étaient à la queue, firent volte-face en faisant mine de vouloir les dissiper ; mais bientôt ils grossirent en si grand nombre que les cavaliers prirent le parti de dissimuler, trop heureux s’ils pouvaient arriver jusqu’au palais du sultan sans qu’on leur enlevât Aladdin. Pour y réussir, selon que les rues étaient plus ou moins larges, ils eurent grand soin d’occuper toute la largeur du terrain, tantôt en s’étendant, tantôt en se resserrant. De la sorte ils arrivèrent à la place du palais, où ils se mirent tous sur une ligne en faisant face à la populace armée, jusqu’à ce que leur officier et le cavalier qui menait Aladdin fussent entrés dans le palais, et que les portiers eussent fermé la porte pour empêcher qu’elle n’entrât.

 

Aladdin fut conduit devant le sultan, qui l’attendait sur un balcon, accompagné du grand vizir ; et sitôt qu’il le vit il commanda au bourreau, qui avait eu ordre de se trouver là, de lui couper la tête, sans vouloir l’entendre ni tirer de lui aucun éclaircissement.

 

Quand le bourreau se fut saisi d’Aladdin, il lui ôta la chaîne qu’il avait au cou et autour du corps, et après avoir étendu sur la terre un cuir teint du sang d’une infinité de criminels qu’il avait exécutés, il l’y fit mettre à genoux et il lui banda les yeux. Alors il tira son sabre, il prit sa mesure, pour donner le coup, en s’essayant et en faisant flamboyer le sabre en l’air par trois fois, et il attendit que le sultan lui donnât le signal pour trancher la tête d’Aladdin.

 

En ce moment, le grand vizir aperçut que la populace qui avait forcé les cavaliers et qui avait rempli la place venait d’escalader les murs du palais en plusieurs endroits et commençait à les démolir pour faire brèche. Avant que le sultan donnât le signal, il lui dit : « Sire, je supplie Votre Majesté de penser mûrement à ce qu’elle va faire. Elle va courir risque de voir son palais forcé, et si ce malheur arrivait, l’événement pourrait en être funeste. – Mon palais forcé ! reprit le sultan. Qui peut avoir cette audace ? – Sire, repartit le grand vizir, que Votre Majesté jette les yeux sur les murs du palais et sur la place, elle connaîtra la vérité de ce que je lui dis. »

 

L’épouvante du sultan fut si grande quand il eut vu une émotion si vive et si animée, que dans le moment même il commanda au bourreau de remettre son sabre dans le fourreau, d’ôter le bandeau des yeux d’Aladdin et de le laisser libre. Il donna ordre aussi aux tchaoux de crier que le sultan lui faisait grâce et que chacun eût à se retirer.

 

Alors tous ceux qui étaient déjà montés sur les murs du palais, témoins de ce qui venait de se passer, abandonnèrent leur dessein. Ils descendirent en peu d’instants, et, pleins de joie d’avoir sauvé la vie à un homme qu’ils aimaient véritablement, ils publièrent cette nouvelle à tous ceux qui étaient autour d’eux. Elle passa bientôt à toute la populace qui était dans la place du palais, et les cris des tchaoux, qui annonçaient la même chose du haut des terrasses où ils étaient montés, achevèrent de la rendre publique. La justice que le sultan venait de rendre à Aladdin en lui faisant grâce désarma la populace, fit cesser le tumulte, et insensiblement chacun se retira chez soi.

 

Quand Aladdin se vit libre, il leva la tête du côté du balcon, et comme il eut aperçu le sultan : « Sire, dit-il en élevant sa voix d’une manière touchante, je supplie Votre Majesté d’ajouter une nouvelle grâce à celle qu’elle vient de me faire, c’est de vouloir bien me faire connaître quel est mon crime. – Quel est ton crime, perfide ! répondit le sultan : ne le sais-tu pas ? Monte jusqu’ici, continua-t-il, et je te le ferai connaître. »

 

Aladdin monta, et quand il se fut présenté : « Suis-moi, » lui dit le sultan en marchant devant lui sans le regarder. Il le mena jusqu’au cabinet ouvert, et quand il fut arrivé à la porte : « Entre, lui dit le sultan, tu dois savoir où était ton palais ; regarde de tous côtés et dis-moi ce qu’il est devenu. »

 

Aladdin regarde et ne voit rien. Il s’aperçoit bien de tout le terrain que son palais occupait ; mais comme il ne put deviner comment il avait pu disparaître, cet événement extraordinaire et surprenant le mit dans une confusion et dans un étonnement qui l’empêchèrent de pouvoir répondre un seul mot au sultan. »

 

Le sultan, impatient : « Dis-moi donc, répéta-t-il à Aladdin, où est ton palais et où est ma fille ! » Alors Aladdin rompit le silence. « Sire, dit-il, je vois bien, et je l’avoue, que le palais que j’ai fait bâtir n’est plus à la place où il était, je vois qu’il a disparu, et je ne puis dire aussi à Votre Majesté où il peut être, mais je peux l’assurer que je n’ai aucune part à cet événement.

 

« – Je ne me mets pas en peine de ce que ton palais est devenu, reprit le sultan. J’estime ma fille un million de fois davantage : je veux que tu me la retrouves, autrement je te ferai couper la tête, et nulle considération ne m’en empêchera.

 

« – Sire, repartit Aladdin, je supplie Votre Majesté de m’accorder quarante jours pour faire mes diligences, et si dans cet intervalle je n’y réussis pas, je lui donne ma parole que j’apporterai ma tête au pied de son trône afin qu’elle en dispose à sa volonté. – Je t’accorde les quarante jours que tu me demandes, lui dit le sultan ; mais ne crois pas abuser de la grâce que je te fais, en pensant échapper à mon ressentiment. En quelque endroit de la terre que tu puisses être, je saurai bien te trouver. »

 

Aladdin s’éloigna de la présence du sultan dans une grande humiliation et dans un état à faire pitié. Il passa au travers des cours du palais la tête baissée, sans oser lever les yeux, dans la confusion où il était ; et les principaux officiers de la cour, dont il n’avait pas désobligé un seul, quoique amis, au lieu de s’approcher de lui pour le consoler ou pour lui offrir une retraite chez eux, lui tournèrent le dos, autant pour ne pas le voir qu’afin qu’il ne pût pas les reconnaître. Mais, quand ils se fussent approchés de lui pour lui dire quelque chose de consolant ou pour lui faire offre de service, ils n’eussent plus reconnu Aladdin : il ne se reconnaissait pas lui-même et il n’avait plus la liberté de son esprit. Il le fit bien connaître quand il fut hors du palais ; car, sans penser à ce qu’il faisait, il demandait de porte en porte et à tous ceux qu’il rencontrait si l’on n’avait pas vu son palais, ou si on ne pouvait pas lui en dire des nouvelles.

 

Ces demandes firent croire à tout le monde qu’Aladdin avait perdu l’esprit. Quelques-uns n’en firent que rire, mais les gens les plus raisonnables, et particulièrement ceux qui avaient eu quelque liaison d’amitié et de commerce avec lui, en furent véritablement touchés de compassion. Il demeura trois jours dans la ville en allant tantôt d’un côté, tantôt d’un autre, et en ne mangeant que ce qu’on lui présentait par charité, et sans prendre aucune résolution.

 

Enfin, comme il ne pouvait plus, dans l’état malheureux où il se voyait, rester dans une ville où il avait fait une si belle figure, il en sortit et il prit le chemin de la campagne. Il se détourna des grandes routes, et après avoir traversé plusieurs campagnes dans une incertitude affreuse, il arriva enfin, à l’entrée de la nuit, au bord d’une rivière. Là, il lui prit une pensée de désespoir. « Où irai-je chercher mon palais ? dit-il en lui-même. En quelle province, en quel pays, en quelle partie du monde le trouverai-je, aussi bien que ma chère princesse, que le sultan me demande ? Jamais je n’y réussirai ; il vaut donc mieux que je me délivre de tant de fatigues qui n’aboutiraient à rien, et de tous les chagrins cuisants qui me rongent. » Il allait se jeter dans la rivière, selon la résolution qu’il venait de prendre ; mais il crut, en bon musulman, fidèle à sa religion, qu’il ne devait pas le faire sans avoir auparavant fait sa prière. En voulant s’y préparer, il s’approcha du bord de l’eau pour se laver les mains et le visage, suivant la coutume du pays. Mais comme cet endroit était un peu en pente et mouillé par l’eau qui y battait, il glissa, et il serait tombé dans la rivière s’il ne se fût retenu à un petit roc élevé hors de terre environ de deux pieds. Heureusement pour lui, il portait encore l’anneau que le magicien africain lui avait mis au doigt avant qu’il descendît dans le souterrain pour aller enlever la précieuse lampe qui venait de lui être enlevée. Il frotta cet anneau assez fortement contre le roc en se retenant. Dans l’instant, le même génie qui lui était apparu dans ce souterrain où le magicien africain l’avait enfermé lui apparut encore. « Que veux-tu ? lui dit le génie ; me voici prêt à t’obéir comme ton esclave et de tous ceux qui ont l’anneau au doigt, moi et les autres esclaves de l’anneau. »

 

Aladdin, agréablement surpris par une apparition si peu attendue dans le désespoir où il était, répondit : « Génie, sauve-moi la vie une seconde fois en m’enseignant où est le palais que j’ai fait bâtir, ou en faisant qu’il soit rapporté incessamment où il était. – Ce que tu me demandes, reprit le génie, n’est pas de mon ressort : je ne suis esclave que de l’anneau ; adresse-toi à l’esclave de la lampe. – Si cela est, repartit Aladdin, je te commande donc par la puissance de l’anneau de me transporter jusqu’au lieu où est mon palais, en quelque endroit de la terre qu’il soit, et de me poser sous les fenêtres de la princesse Badroulboudour. » À peine eut-il achevé de parler, que le génie le prit et le transporta en Afrique, au milieu d’une grande prairie où était le palais, peu éloigné d’une grande ville, et le posa précisément au-dessous des fenêtres de l’appartement de la princesse, où il le laissa. Tout cela se fit en un instant.

 

Nonobstant l’obscurité de la nuit, Aladdin recon