Arthur Conan Doyle

 

 

 

SIR NIGEL

 

 

 

(1899)


 

 

 

Publication du groupe « Ebooks libres et gratuits » – http://www.ebooksgratuits.com/

 

 

 

Table des matières

 

CHAPITRE PREMIER  LA MAISON DES LORING.. 4

CHAPITRE II  COMMENT LE DIABLE S’EN VINT À WAVERLEY.. 8

CHAPITRE III  LE CHEVAL JAUNE DE CROOKSBURY.. 13

CHAPITRE IV  COMMENT LE PORTE-CONTRAINTE S’EN VINT AU MANOIR DE TILFORD   24

CHAPITRE V  COMMENT NIGEL FUT JUGÉ PAR L’ABBÉ DE WAVERLEY.. 34

CHAPITRE VI  LADY ERMYNTRUDE OUVRE LE COFFRE DE FER.. 45

CHAPITRE VII  COMMENT NIGEL S’EN FUT FAIRE SES EMPLETTES À GUILDFORD   53

CHAPITRE VIII  COMMENT LE ROI CHASSA AU FAUCON DANS LA BRUYÈRE DE CROOKSBURY.. 66

CHAPITRE IX  COMMENT NIGEL TINT LE PONT DE TILFORD.. 75

CHAPITRE X  COMMENT LE ROI ACCUEILLIT SON SÉNÉCHAL DE CALAIS. 82

CHAPITRE XI  DANS LE CHÂTEAU DE DUPPLIN.. 92

CHAPITRE XII  COMMENT NIGEL COMBATTIT L’INFIRME DE SHALFORD.. 102

CHAPITRE XIII  COMMENT LES DEUX COMPAGNONS CHEMINÈRENT SUR LA VIEILLE ROUTE.. 114

CHAPITRE XIV  COMMENT NIGEL CHASSA LE FURET ROUGE.. 124

CHAPITRE XV  COMMENT LE FURET ROUGE ARRIVA À COSFORD.. 142

CHAPITRE XVI  COMMENT LA COUR DU ROI FESTOYA DANS LE CHÂTEAU DE CALAIS  151

CHAPITRE XVII  LES ESPAGNOLS SUR MER.. 159

CHAPITRE XVIII  COMMENT BLACK SIMON SE FIT PAYER SON GAGE PAR LE ROI DE SERCQ   174

CHAPITRE XIX  COMMENT UN ÉCUYER D’ANGLETERRE RENCONTRA UN ÉCUYER DE FRANCE.. 183

CHAPITRE XX  COMMENT LES ANGLAIS ATTAQUÈRENT LE CHÂTEAU DE LA BROHINIÈRE   197

CHAPITRE XXI  COMMENT LE SECOND MESSAGER S’EN FUT À COSFORD.. 207

CHAPITRE XXII  COMMENT ROBERT DE BEAUMANOIR S’EN VINT À PLOËRMEL   221

CHAPITRE XXIII  COMMENT TRENTE HOMMES DE JOCELYN RENCONTRÈRENT TRENTE HOMMES DE PLOËRMEL.. 228

CHAPITRE XXIV  COMMENT NIGEL FUT RAPPELÉ AUPRÈS DE SON MAÎTRE.. 239

CHAPITRE XXV  COMMENT LE ROI DE FRANCE TINT CONSEIL À MAUPERTUIS  247

CHAPITRE XXVI  COMMENT NIGEL ACCOMPLIT SON TROISIÈME EXPLOIT.. 254

CHAPITRE XXVII  COMMENT LE TROISIÈME MESSAGER S’EN VINT À COSFORD   269

À propos de cette édition électronique. 274

 

CHAPITRE PREMIER

LA MAISON DES LORING


Au mois de juillet de l’an de grâce 1348, entre la Saint-Benedict et la Saint-Swithin, l’Angleterre fut le théâtre d’un étrange événement : un monstrueux nuage apparut, venant de l’est, un nuage pourpre et massif, lourd de menaces, glissant lentement devant le ciel limpide. Et dans son ombre les feuilles séchèrent sur les arbres, les oiseaux cessèrent de gazouiller, bestiaux et moutons se blottirent contre les haies. Les ténèbres s’appesantirent sur le pays et les hommes, dont le cœur était lourd, gardèrent les yeux tournés vers cette nue terrifiante. Certains se glissèrent dans les églises pour y recevoir la bénédiction chevrotante de quelque prêtre angoissé. Les oiseaux avaient cessé de voler et l’on n’entendait plus les sons si plaisants de la nature. Tout était silencieux et immobile, à l’exception de la vaste nuée qui s’avançait, roulant ses immenses plis du fond de l’horizon. À l’ouest, on pouvait voir encore un riant ciel d’été cependant que, de l’est, la lourde masse glissait lentement jusqu’à ce que la dernière parcelle de bleu eût disparu et que le ciel tout entier ne parût plus qu’une grande voûte de plomb.

 

La pluie se mit alors à tomber. Elle tomba durant tout le jour et toute la nuit, durant toute la semaine et tout le mois, jusqu’à faire oublier aux gens ce qu’étaient un ciel bleu et un rayon de soleil. Ce n’était pas une pluie lourde, mais continue et glacée, que les gens se fatiguèrent vite d’entendre crépiter et dégouliner sur les feuillages. Et toujours, le même lourd nuage menaçant glissait de l’est à l’ouest en déversant son eau. La vue ne portait qu’à un jet de flèche des maisons, car la pluie formait comme un rideau mouvant. Et chaque matin on levait la tête, espérant apercevoir une accalmie, mais les yeux ne rencontraient jamais que le même nuage sans fin, si bien qu’on cessa même de regarder et que les cœurs désespérèrent. Il pleuvait à la fête de saint Pierre aux liens, il pleuvait encore à l’Assomption, il pleuvait toujours à la Saint-Michel. Le blé et le foin, détrempés et noirs, pourrissaient sur les champs, car ils ne valaient même pas la peine d’être engrangés. Les brebis étaient mortes, ainsi que les veaux, de sorte qu’il ne restait presque plus rien à tuer quand vint la Saint-Martin et qu’il fallut mettre la viande au charnier pour l’hiver. Le peuple redouta la famine, mais ce qui l’attendait était bien pire encore.

 

La pluie s’arrêta enfin et ce fut un maladif soleil automnal qui se mit à briller sur une terre détrempée. Les feuilles en putréfaction empestaient le lourd brouillard qui s’élevait des bois. Les champs se couvraient de monstrueux champignons de teintes et de dimensions telles qu’on n’en avait jamais vu auparavant : ils étaient écarlates, mauves, livides ou noirs. Il semblait que la terre malade se fût couverte de pustules ; les moisissures et le lichen maculaient les murs et la Mort jaillit de la terre noyée. Les hommes périrent, ainsi que les femmes et les enfants, le baron dans son château, l’affranchi dans sa ferme, le moine dans son abbaye et le vilain dans sa cabane de clayonnage et de torchis. Tous respiraient le même air malsain et tous mouraient de la même mort. De ceux qui étaient frappés, aucun n’en réchappait et le mal était partout semblable : énormes furoncles, délire et pustules noires qui donnèrent son nom à la maladie. Durant tout l’hiver, des cadavres pourrirent sur les côtés des routes, ne trouvant personne pour les enterrer. Dans de nombreux villages, il ne resta pas âme qui vive. Le printemps enfin arriva, et avec lui le soleil, la santé et le rire ; c’était le printemps le plus vert, le plus doux et le plus tendre que l’Angleterre eût jamais connu. Mais la moitié seulement de l’Angleterre put en jouir, car l’autre avait disparu avec le grand nuage pourpre.

 

Ce fut néanmoins dans ce fleuve de mort, dans cette puanteur de corruption que naquit une Angleterre plus éclatante et plus libre. Ce fut dans cette heure sombre que l’on vit pointer le premier rayon d’une aube nouvelle, car il ne fallait rien de moins qu’un grand soulèvement pour arracher le pays à l’étreinte de fer du système féodal qui lui enchaînait les membres. Ce fut un pays neuf qui se leva de cette année de mort. Les barons avaient été fauchés. Les hautes tours et les larges douves n’avaient pu retenir le noir fossoyeur qui les avait emportés. Les lois perdirent de leur force, faute d’un bras résolu pour les appliquer, et, une fois affaiblies, ne purent jamais reprendre leur vigueur. Le laboureur refusa désormais d’être un esclave. Le serf se mit à secouer ses fers. Il y avait beaucoup à faire, et il restait peu d’hommes. Il fallait donc que les rares survivants fussent des personnes libres d’agir, de fixer leurs prix et de travailler où et pour qui elles voulaient. La mort noire, et rien d’autre, ouvrit la voie au soulèvement qui devait, trente ans plus tard, faire du paysan anglais le paysan le plus libre de toute l’Europe.

 

Mais trop peu de gens étaient suffisamment perspicaces pour prévoir le bien qui allait naître de ce mal. À ce moment-là, la misère et la ruine frappaient chaque famille. Bétail crevé, récoltes pourries, terres incultes, toutes les sources de richesses avaient disparu dans le même temps. Les riches s’appauvrirent : mais les pauvres, et surtout ceux qui l’étaient en portant sur les épaules le fardeau de la noblesse, se trouvèrent dans une situation précaire. À travers toute l’Angleterre, la petite noblesse fut ruinée, car ses membres n’avaient d’autre occupation que la guerre et tiraient leur revenu du travail des autres. Dans plus d’un manoir il y eut de durs moments, et surtout au manoir de Tilford qui avait été durant de nombreuses générations le foyer de la famille Loring.

 

Il fut un temps où les Loring avaient gouverné toute la région entre les North Downs, cette chaîne de collines crayeuses du Hampshire et du Surrey, et les lacs de Frensham, un temps où leur sombre château, se dressant au-dessus des vertes pâtures bordant la rivière Wey, avait été la plus puissante forteresse entre la seigneurie de Guildford à l’est et celle de Winchester à l’ouest. Mais la guerre des Barons avait éclaté, au cours de laquelle le roi s’était servi de ses sujets saxons comme d’un fouet pour flageller les barons normands, et le château de Loring, à l’instar de beaucoup d’autres, avait été détruit de fond en comble. Dès lors, les Loring, leur domaine considérablement réduit, vivaient dans ce qui avait été le douaire, avec de quoi subvenir à leurs besoins mais privés de toute splendeur.

 

Puis avait eu lieu le procès avec l’abbaye de Waverley, lorsque les cisterciens avaient réclamé leurs terres les plus riches et les droits féodaux sur le reste. L’action intentée avait duré des années et, au bout du compte, les gens d’Église et les robins s’étaient partagé tout ce que le domaine comptait encore de richesses. Il restait cependant le vieux manoir, d’où à chaque génération sortait un soldat pour maintenir haut le nom de la famille et pour porter son écusson à roses de gueules sur champ d’argent là où on l’avait toujours vu, c’est-à-dire au premier rang de la bataille. Dans la petite chapelle où le père Matthew disait la messe chaque matin se trouvaient douze statues de bronze qui toutes représentaient des hommes de la maison de Loring. Deux avaient les jambes croisées, pour avoir participé aux croisades. Six avaient les pieds posés sur des lions parce qu’ils étaient morts à la guerre. Quatre seulement étaient figurées avec un chien, ce qui signifiait qu’ils étaient morts dans la paix.

 

De cette famille célèbre mais doublement ruinée par la loi et la peste, il ne restait plus, en l’an de grâce 1349, que deux membres en vie. C’étaient Lady Ermyntrude Loring et son petit-fils Nigel. L’époux de Lady Ermyntrude était tombé devant les hallebardiers écossais à Stirling, et son fils Eustace, le père de Nigel, avait trouvé une mort glorieuse, neuf ans avant le début de ce récit, sur la poupe d’une galère normande au combat naval de Sluys. La vieille femme solitaire, aussi fière et ombrageuse que le faucon enfermé dans sa chambre, ne faisait preuve de douceur qu’envers le jeune garçon qu’elle avait élevé. Toute la dose de tendresse et d’amour de sa nature féminine, si bien dissimulée aux yeux d’autrui que personne ne pouvait même en supposer l’existence, ne s’épanchait que sur lui. Elle était incapable de supporter qu’il s’éloignât d’elle, et lui, avec ce respect pour l’autorité que l’âge lui commandait, ne serait pas parti sans sa bénédiction ni son consentement.

 

C’est ainsi que Nigel, à l’âge de vingt-deux ans, avec son cœur de lion et le sang de cinquante guerriers bouillonnant dans ses veines, passait encore de mornes journées à réclamer son épervier avec des leurres, à dresser des chiens de chasse ou les épagneuls qui partageaient avec la famille la grande salle de terre battue du manoir.

 

Jour après jour, la vieille dame l’avait vu grandir en force et devenir un homme. De petite stature, il possédait des muscles d’acier et une âme ardente. De toutes parts, de la salle d’armes de Guildford Castle jusqu’à la lice de Farnham, on rapportait à la douairière les récits des prouesses de son petit-fils, vantant son audace comme cavalier, son courage débonnaire et son adresse dans le maniement des armes. Mais celle dont l’époux et le fils avaient trouvé une mort sanglante refusait la pensée que le dernier des Loring, unique bourgeon de cette célèbre vieille souche, pût subir le même sort. Le garçon supportait d’un cœur désabusé et avec le sourire les journées sans événements, à l’entendre toujours différer le moment qu’elle redoutait tant, en lui demandant d’attendre que la récolte fût meilleure, que les moines de Waverley eussent rendu ce qu’ils avaient pris, que l’héritage de son oncle lui permît d’entretenir ses troupes, bref en alléguant tous les motifs qu’elle pouvait imaginer pour le garder.

 

D’ailleurs la présence d’un homme était nécessaire à Tilford, car la lutte n’avait jamais cessé entre l’abbaye et le manoir, et, sous le premier prétexte venu, les moines cherchaient toujours à amputer un peu plus le domaine de leurs voisins. Par-delà la rivière serpentant au milieu des verts pâturages s’élevaient les sombres murs gris de l’abbaye, avec sa petite cour carrée et sa cloche sonnant chaque heure du jour et de la nuit, telle une voix lourde de menaces tonnant dans la direction du modeste manoir.

 

C’est au cœur même du grand monastère cistercien que s’ouvre cette chronique du temps passé qui déroule l’histoire des dissensions entre les moines et la maison de Loring et en rapporte les conséquences : les dernières sont l’arrivée de Chandos, l’étrange combat à la lance sur le pont de Tilford et les actions qui conférèrent à Nigel la renommée sur le champ de bataille. Remontons donc ensemble le temps, et contemplons cette verdoyante Angleterre : colline, plaine, rivière sont telles qu’on peut les voir encore aujourd’hui, mais les personnages, si semblables à nous-mêmes, sont pourtant si différents dans leur façon de penser et d’agir qu’on pourrait les croire venus d’un autre monde.

CHAPITRE II

COMMENT LE DIABLE S’EN VINT À WAVERLEY


On était au premier jour de mai, fête des saints apôtres Philippe et Jacques, et en l’an de grâce 1349 de Notre-Seigneur.

 

De tierce à sexte, et de sexte à none, l’abbé de la maison de Waverley s’était trouvé assis dans son bureau à s’occuper des nombreux devoirs qui lui incombaient. Tout autour de lui, dans un rayon de plusieurs lieues, s’étendait le fertile et florissant domaine dont il était le maître. Au milieu se dressait l’imposante abbaye avec la chapelle, les cloîtres, l’hospice, la maison du chapitre et celle des frères, bâtiments qui grouillaient de vie. Par les fenêtres ouvertes, on entendait le bourdonnement des voix des frères qui déambulaient dans les promenoirs en poursuivant quelque pieuse conversation. À travers tout le cloître roulait, montant et descendant, un chant grégorien que le maître de chapelle faisait répéter au chœur ; dans la salle capitulaire tonnait la voix stridente du frère Peter qui exposait aux novices la règle de saint Bernard.

 

L’abbé John se leva pour détendre ses membres engourdis. Il regarda au-dehors vers les pelouses vertes du cloître et les lignes gracieuses des arcs gothiques qui entouraient un préau couvert pour les frères, lesquels, deux par deux, vêtus de bure blanche et noire, la tête inclinée, en faisaient le tour. Certains, plus studieux, avaient emporté de la bibliothèque des ouvrages enluminés et étaient assis dans le soleil chaud, avec leurs godets de couleurs et leurs feuilles à tranche dorée devant eux, les épaules arrondies et le visage enfoui dans le vélin blanc. Il y avait aussi le sculpteur sur cuivre avec son burin et son gravoir. L’étude et l’art n’étaient pas de tradition chez les cisterciens comme chez leurs parents de l’ordre des Bénédictins, cependant la bibliothèque de Waverley était copieusement fournie en livres précieux et ne manquait pas de lecteurs zélés.

 

Mais la vraie gloire des cisterciens résidait dans leur travail extérieur : aussi à tout moment voyait-on quelque moine de retour des champs ou des jardins traverser le cloître, le visage brûlé par le soleil, le hoyau ou la bêche à la main, la robe retroussée jusqu’aux genoux. Les grandes pâtures d’herbe fraîche tachetées par les moutons à l’épaisse toison blanche, les acres de terre conquises sur la bruyère et la fougère pour être livrées au blé, les vignobles sur le versant sud de la colline de Crooksbury, les rangées d’étangs de Hankley, les marais de Frensham drainés et plantés de légumes, les pigeonniers spacieux, tout cela entourait la grande abbaye et témoignait des travaux accomplis par l’ordre.

 

La face pleine et rubiconde de l’abbé s’illumina d’une calme satisfaction pendant qu’il contemplait sa maison, immense mais bien ordonnée. Comme chef d’une grande et prospère abbaye, l’abbé John, quatrième du nom, était un homme particulièrement doué. Il s’était personnellement doté des moyens qui lui permettaient d’administrer un vaste domaine, de maintenir l’ordre et le décorum et de les imposer à cette importante communauté de célibataires. Autant il faisait régner une discipline rigide sur tous ceux qui se trouvaient au-dessous de lui, autant il se présentait en diplomate subtil devant ses supérieurs. Il avait des entrevues, aussi longues que fréquentes, avec les abbés et les seigneurs voisins, les évêques et les légats pontificaux, et, à l’occasion, avec le roi. Nombreux étaient les sujets qui devaient lui être familiers. C’était vers lui qu’on se tournait pour régler des points allant de la doctrine de la foi à l’architecture, de questions forestières ou agricoles à des problèmes de drainage ou de droit féodal. C’était également lui qui, sur des lieues à la ronde, tenait dans le Hampshire et le Surrey la balance de la justice. Pour les moines, son déplaisir pouvait signifier le jeûne, l’exil dans quelque communauté plus sévère, voire l’emprisonnement dans les chaînes. Il avait aussi juridiction sur les laïcs – à ceci près toutefois qu’il ne pouvait prononcer la peine de mort, mais il disposait, à la place, d’un instrument bien plus terrible : l’excommunication.

 

Tels étaient les pouvoirs de l’abbé. Il n’était donc point étonnant de lui voir des traits rudes où se peignait la domination ni de surprendre chez les frères qui levaient les yeux et apercevaient à la fenêtre le visage attentif un réflexe d’humilité et une expression plus grave encore.

 

Un petit coup frappé à la porte du bureau rappela l’abbé à ses devoirs immédiats, et il retourna vers sa table. Il avait déjà vu le cellérier et le prieur, l’aumônier, le chapelain et le lecteur, mais, dans le long moine décharné qui obéit à son invitation à entrer, il reconnut le plus important et le plus importun de ses adjoints : le frère Samuel, le procureur, l’équivalent du bailli chez les laïcs et qui, en tant que tel, avait la haute main – au veto de l’abbé près – sur l’administration des biens temporels du monastère et son lien avec le monde extérieur. Frère Samuel était un vieux moine noueux dont les traits secs et sévères ne reflétaient aucune lumière céleste, mais uniquement le monde sordide vers lequel il était constamment tourné. Il tenait sous un bras un gros livre de comptes et de l’autre main serrait un immense trousseau de clés, insigne de son office. Occasionnellement aussi, il portait une arme offensive, ce dont pouvaient témoigner les cicatrices de plus d’un paysan ou d’un frère lai.

 

L’abbé soupira d’un air ennuyé, car il souffrait beaucoup entre les mains de son diligent adjoint.

 

– Alors, Frère Samuel, que désirez-vous ?

 

– Révérend Père, je dois vous rapporter que j’ai vendu la laine à maître Baldwin de Winchester deux shillings de plus à la balle que l’année passée, car la maladie qui a décimé les moutons a fait monter les prix.

 

– Vous avez bien fait, mon Frère.

 

– Je dois aussi vous dire que j’ai fait saisir les meubles de Whast, le garde-chasse, car le cens de Noël est toujours impayé, de même que la taxe sur les poules.

 

– Mais il a femme et enfants, mon Frère ! protesta faiblement l’abbé, qui avait bon cœur mais s’en laissait facilement imposer par son subalterne, plus intransigeant.

 

– C’est vrai, Révérend Père. Mais si je devais fermer les yeux sur lui, comment pourrais-je alors réclamer la redevance des ségrais aux forestiers de Puttenham, ou le fermage dans les hameaux ? Une pareille nouvelle se répandrait de maison à maison, et qu’adviendrait-il alors de la richesse de Waverley ?

 

– Qu’y a-t-il d’autre, Frère Samuel ?

 

– Il y a la question des étangs.

 

Le visage de l’abbé s’illumina : c’était là un sujet sur lequel il faisait autorité. Si la règle de l’ordre l’avait privé des douces joies de la vie, il n’en avait qu’un plus grand penchant pour celles qui lui restaient.

 

– Comment se portent nos ombles chevaliers, mon Frère ?

 

– Ils prospèrent, Révérend Père, mais les carpes ont péri dans le vivier de l’abbé.

 

– Des carpes ne vivent que sur un fond de gravier. Et puis il faut les mettre dans de justes proportions : trois mâles laités pour une femelle œuvée, Frère procureur. De plus, l’endroit doit se trouver à l’abri du vent, être rocailleux et sablonneux, avoir une aune de profondeur, et des saules et de l’herbe sur les bords. De la vase pour la tanche et du gravier pour la carpe.

 

Le procureur s’inclina avec le visage de quelqu’un qui va annoncer une mauvaise nouvelle.

 

– Il y a du brochet dans le vivier de l’abbé.

 

– Du brochet ! s’exclama l’abbé horrifié. Autant enfermer un loup dans notre bergerie ! Mais comment peut-il y avoir du brochet dans l’étang ? Il n’y en avait point l’an passé, et le brochet, que je sache, ne tombe point avec la pluie, pas plus qu’il ne pousse comme les fleurs au printemps. Il nous faut drainer l’étang, sans quoi nous risquons fort de passer tout le carême au poisson séché et de voir tous les Frères frappés du grand mal avant que le dimanche de Pâques ne vienne nous délivrer de l’abstinence.

 

– Le vivier sera drainé, Révérend Père, j’en ai déjà donné l’ordre. Nous planterons ensuite des herbes potagères sur la vase du fond et, après les récoltes, nous ramènerons eau et poissons du vivier inférieur, afin qu’ils puissent se nourrir des déchets qui resteront.

 

– Très bien ! s’exclama l’abbé. J’ordonnerai qu’il y ait dorénavant trois viviers dans chaque maison ; un asséché pour les herbes, un creux pour le frai et les alevins, et un autre, plus profond, pour les reproducteurs et les poissons de table. Mais je ne vous ai toujours point entendu dire comment un brochet s’en est venu dans notre vivier.

 

Un spasme de colère passa sur le fier visage du procureur et les clés grincèrent sous sa main osseuse qui les serrait plus fortement.

 

– Le jeune Nigel Loring ! dit-il. Il a juré de nous faire grand tort et c’est ce qu’il a fait !

 

– Comment le savez-vous ?

 

– Il y a six semaines, on l’a vu, jour après jour, pêcher le brochet dans le grand lac de Frensham. Par deux fois, durant la nuit, on l’a rencontré sur le Hankley Down tenant une botte de paille sous le bras. Je gagerais que la paille était mouillée et qu’au milieu se trouvait un brochet vivant.

 

L’abbé secoua la tête.

 

– On m’a souvent parlé des façons sauvages de ce jeune homme, mais cette fois il a dépassé les bornes, si ce que vous me dites est vrai. C’était déjà bien assez d’abattre, à ce qu’on prétendait, les cerfs du roi dans la chasse de Woolmer ou de rompre les os au colporteur Hobbs, qui en était resté sept jours durant à l’article de la mort dans notre infirmerie et n’a dû la vie qu’aux compétences en simples du frère Peter. Mais glisser un brochet dans notre vivier !… Pourquoi donc nous jouerait-il un tour aussi diabolique ?

 

– Parce qu’il hait la maison de Waverley, Révérend Père. Il prétend que nous nous sommes emparés indûment des terres de ses pères.

 

– Point sur lequel il ne se trompe pas si lourdement…

 

– Mais, Révérend Père, nous ne possédons rien de plus que ce qui nous a été octroyé par la loi.

 

– Très juste, mon Frère, mais, entre nous, reconnaissons que le poids d’une bourse a de quoi faire pencher le bon plateau de la balance de la Justice. Du jour où je suis passé devant cette maison et où j’ai vu la vieille femme aux joues rouges dont les yeux lançaient la malédiction qu’elle n’osait proférer, j’ai souhaité plus d’une fois que nous eussions d’autres voisins.

 

– Ou que nous pussions soumettre ceux-ci, Révérend Père. C’est justement de quoi je voudrais vous entretenir. Il ne nous serait certes guère difficile de les chasser de la région. Il nous reste trente ans de taxes à réclamer. Je pourrais charger le sergent Wilkins, l’avocat de Guildford, de récupérer ces arrérages du cens et les revenus du fourrage, si bien que ces gens, qui sont aussi pauvres qu’orgueilleux, devraient vendre tout ce qui leur reste pour pouvoir payer. En trois jours, ils seraient à notre merci.

 

– Mais ils appartiennent à une ancienne famille et sont de bonne réputation. Je ne les traiterai point aussi rudement, mon Frère.

 

– Souvenez-vous du brochet dans le vivier…

 

Le cœur de l’abbé se durcit à cette pensée.

 

– C’est en effet un acte diabolique, alors que nous venions de le peupler d’ombles et de carpes. Eh bien, la loi est la loi, et si vous pouvez vous en servir pour leur faire tort, il est légal d’agir de la sorte. Nos plaintes ont-elles été déposées ?

 

– Le bailli Deacon s’est rendu au château hier au soir avec deux varlets pour la question des taxes, mais ils en sont revenus en courant, avec cette jeune tête chaude hurlant sur leurs talons. Il est petit et frêle mais, dans les moments de colère, il déploie la force de plusieurs hommes. Le bailli a juré qu’il n’y retournerait plus sans une dizaine d’archers pour le soutenir.

 

L’abbé rougit de colère à l’évocation cette nouvelle offense.

 

– Je lui apprendrai que les serviteurs de la sainte Église, même ceux qui, comme nous autres de la règle de saint Bernard, sont les plus bas et les plus humbles de ses enfants, savent encore se défendre contre l’obstiné et le violent. Allez et faites citer cet homme devant la cour abbatiale ! Qu’il comparaisse par-devant le chapitre, demain après tierce !

 

Mais le rusé procureur secoua la tête.

 

– Non, Révérend Père, le moment n’est point venu encore. Accordez-moi trois jours, je vous prie, afin que mon dossier contre lui soit complet. N’oubliez point que le père et le grand-père de ce jeune seigneur furent célèbres à leur époque, tous deux chevaliers en vue au service du roi, ayant vécu en grand honneur et morts en accomplissant leurs devoirs de chevaliers. Lady Ermyntrude Loring fut première dame d’honneur de la mère du roi. Roger Fitz-Alan de Farnham et Sir Hugh Walcott de Guildford Castle furent les compagnons d’armes du père de Nigel et de proches parents du côté de la quenouille. Le bruit a déjà couru que nous nous étions conduits durement envers eux. Ainsi donc, mon avis est que nous soyons sages et avisés et que nous attendions que la coupe soit pleine.

 

L’abbé ouvrit la bouche pour répondre, lorsque la conversation fut interrompue par un vacarme inaccoutumé parmi les moines du cloître. Des questions et des réponses lancées par des voix surexcitées bondissaient d’un bout à l’autre du promenoir. Le procureur et l’abbé se regardèrent un moment, étonnés devant un tel manquement à la discipline et à la bienséance de la part de leur troupeau si bien dressé. Mais un pas rapide se fit entendre au-dehors et la porte s’ouvrit brusquement devant un moine au visage livide qui se précipita dans la pièce.

 

– Père abbé ! s’écria-t-il. Hélas ! Hélas ! Frère John est mort et le saint sous-prieur est mort ! Le diable est lâché dans le champ de cinq virgates.

CHAPITRE III

LE CHEVAL JAUNE DE CROOKSBURY


En ces temps si simples, un miracle et un mystère étaient choses naturelles. L’homme s’avançait dans la crainte et la solennité, avec le ciel au-dessus de la tête et l’enfer sous les pieds. On voyait la main de Dieu partout : dans l’arc-en-ciel et la comète, dans le tonnerre et le vent. Et le diable, lui aussi, ravageait ouvertement le monde : il se dissimulait derrière les haies dans l’obscurité ; il riait aux éclats durant la nuit ; il saisissait dans ses serres le pécheur mourant, fondait sur l’enfant non baptisé et tordait les membres de l’épileptique. Un démon perfide cheminait à côté de chaque homme, lui soufflant des infamies à l’oreille, tandis qu’au-dessus de lui voletait un ange lui montrant le chemin étroit et ardu. Comment aurait-on pu ne pas croire ces contes, alors que le pape et les prêtres, les savants et le roi y croyaient, alors que, sur la terre entière, pas une seule voix ne s’élevait pour les mettre en doute ?

 

Chaque livre qu’on lisait, chaque gravure qu’on voyait, chaque conte dit par la nourrice ou la maman, tout enseignait la même leçon. Et lorsqu’un homme courait de par le monde, sa foi ne faisait que s’affermir car, où qu’il se rendît, il ne rencontrait que des chapelles élevées à des saints, chacune d’elles contenant des reliques entourées d’une tradition d’incessants miracles. À chaque tournant de la route, il se rendait mieux compte de la minceur du voile qui le séparait des horribles habitants du monde invisible.

 

Ainsi donc, l’annonce brusque du moine timoré parut plus terrible qu’incroyable à ceux à qui elle s’adressait. La face rubiconde de l’abbé pâlit un moment, il est vrai, mais il saisit le crucifix sur sa table et se leva brusquement.

 

– Conduisez-moi à lui ! ordonna-t-il. Montrez-moi l’immonde créature qui ose porter la main sur les frères de la vénérable maison de saint Bernard ! Courez auprès du chapelain, mon Frère ! Priez-le d’apporter l’exorciste et la châsse avec les reliques… ainsi que les ossements de saint Jacques qui se trouvent sous l’autel. En ajoutant à cela un cœur humble et contrit, nous pourrons faire face à toutes les puissances des ténèbres.

 

Mais le procureur avait l’esprit plus critique. Il saisit le bras du moine avec une telle force que l’autre devait en garder cinq taches violacées pendant plusieurs jours.

 

– Est-ce une façon de pénétrer ainsi dans la chambre de l’abbé sans frapper, sans une révérence, sans même un Pax vobiscum ? Vous aviez coutume d’être notre novice le plus doux, d’un maintien humble au chapitre, dévot aux offices et d’une stricte tenue dans le cloître. Allons, reprenez vos esprits et répondez-moi ! Sous quelle forme le perfide démon est-il apparu et comment a-t-il causé ce dommage à nos frères ? L’avez-vous vu de vos propres yeux ou bien le savez-vous par ouï-dire ? Allons, parlez ou je vous fais comparaître sur l’heure au banc de pénitence devant le chapitre.

 

Ainsi sommé, le moine épouvanté se calma quelque peu, mais ses lèvres exsangues, ses yeux écarquillés et son souffle haletant trahissaient son trouble.

 

– S’il vous plaît, Révérend Père, et vous, Révérend Frère procureur, voici comment cela s’est passé : James, le sous-prieur, frère John et moi étions dehors depuis sexte à Hankley, coupant des fougères pour l’étable. Nous nous en revenions par le champ de cinq virgates et le sous-prieur nous contait une édifiante histoire de la vie de saint Grégoire, lorsque nous entendîmes soudain un bruit semblable à celui d’un torrent. Le démon bondit au-dessus du haut mur qui entoure la noue et se précipita sur nous avec la vitesse du vent. Il jeta le frère lai au sol et l’enfonça dans la fondrière. Puis, saisissant entre ses dents le bon sous-prieur, il fit le tour du champ en le secouant comme un paquet de vieux linge.

 

» Étonné devant un tel prodige, je restai paralysé et j’avais déjà récité un Credo et trois Avé quand le diable lâcha le sous-prieur et bondit sur moi. Avec l’aide de saint Bernard, j’escaladai le mur, mais non point avant que ses dents eussent pu me saisir la jambe et déchirer tout le bas de ma soutane.

 

Tout en parlant, il se tournait, prouvant ses dires en exhibant les lambeaux de son vêtement.

 

– Mais sous quelle forme Satan vous est-il apparu ? demanda l’abbé.

 

– Comme un grand cheval jaune, Révérend Père… un cheval monstrueux, avec des yeux de feu et des dents de griffon.

 

– Un cheval jaune ?

 

Le procureur regarda le moine terrifié.

 

– Mais, mon Frère, seriez-vous fou ? Comment donc vous comporterez-vous lorsqu’il vous faudra faire face au prince des ténèbres en personne, si vous vous laissez ainsi impressionner par la vue d’un cheval jaune ? C’est le cheval de Franklin Aylward, mon Révérend Père, que nous avons fait saisir parce que son maître devait à l’abbaye cinquante shillings qu’il ne pouvait payer. On prétend qu’on ne pourrait trouver pareil cheval d’ici jusqu’aux écuries du roi à Windsor, car son père était un destrier espagnol et sa mère une jument arabe de la race même que Saladin conservait sous sa propre tente pour son usage personnel, à ce qu’on raconte. Je l’ai saisi en payement de la dette et j’ai donné ordre aux varlets qui l’ont pris de le laisser dans la noue car j’avais entendu dire que l’animal avait mauvais caractère et avait déjà tué plus d’une personne.

 

– Ce fut un mauvais jour pour Waverley que celui où vous avez amené pareille bête dans son enceinte, fit l’abbé. Si le sous-prieur et frère John sont morts, il nous faudra reconnaître que ce cheval, faute d’être le diable en personne, est au moins son instrument.

 

– Cheval ou diable, Révérend Père, je l’ai entendu hennir de joie en piétinant le frère John, et si vous l’aviez vu secouer le sous-prieur comme un chien le fait d’un rat, vous éprouveriez peut-être ce que je ressens.

 

– Venez ! s’écria l’abbé. Allons voir par nous-mêmes le mal qui a été commis.

 

Et les trois religieux descendirent vivement l’escalier qui menait aux cloîtres.

 

Ils ne furent pas plutôt arrivés en bas que leurs craintes furent apaisées, car les deux victimes de la mésaventure, crottées et maculées de boue, parurent, entourées d’un groupe de frères compatissants. Cependant des cris et des exclamations provenant du dehors prouvaient qu’un autre drame se déroulait. L’abbé et le procureur se hâtèrent dans cette direction aussi vite que le leur permettait la dignité de leur office, jusqu’à ce qu’ils eussent franchi les portes et atteint le mur de la noue. En regardant par-dessus, ils y virent un spectacle extraordinaire.

 

Dans une herbe luxuriante qui lui montait jusqu’aux boulets se tenait un magnifique cheval, tel que désireraient en voir un sculpteur ou un soldat. Il avait le pelage noisette clair avec la crinière et la queue d’une teinte un peu plus fauve. Haut de dix-sept paumes avec un corps et une croupe trahissant une grande force, il avait la nuque, l’encolure et les épaules d’une finesse qui dénotait une bonne lignée. C’était merveilleux de voir comme il se tenait là, le corps portant sur les pattes de derrière écartées et prêtes à se détendre, la tête haute, les oreilles pointées, la crinière hérissée, les naseaux rouges palpitant de colère, et les yeux flamboyants qui tournaient en tous sens avec un air de hautaine menace et de défiance.

 

Formant cercle à une distance respectueuse, six frères lais et des forestiers, tenant chacun une longe, s’avançaient vers lui en rampant. Mais à tout moment, dans un magnifique mouvement de sa tête et un bond de côté, le grand animal faisait face à l’un de ses assaillants et, le cou tendu, la crinière au vent, la queue raide, fonçait vers l’homme, qui détalait en hurlant pour chercher refuge sur le mur tandis que les autres, refermant vivement leur cercle derrière la bête, lançaient leur corde dans l’espoir de le prendre au cou ou par les pattes, sans obtenir d’autre résultat que de se faire pourchasser à leur tour jusqu’à l’abri le plus proche.

 

Si deux hommes avaient pu atteindre en même temps l’animal puis enrouler leur corde autour d’un tronc d’arbre ou d’un rocher, alors le cerveau humain aurait pu se vanter d’avoir remporté une victoire sur la rapidité et la force animales. Mais ils se trompaient lourdement, les esprits qui s’imaginaient que ces cordes pouvaient servir à autre chose qu’à mettre en danger celui qui les maniait !

 

Et c’est ainsi que ce qu’on pouvait prévoir se produisit au moment même où les moines arrivaient. Le cheval, ayant pourchassé l’un de ses assaillants jusqu’au mur, resta si longtemps à souffler son mépris que les autres eurent le temps de se rapprocher de lui par-derrière. Plusieurs longes furent lancées ; l’un des nœuds coulants tomba sur la fière tête et se perdit dans la crinière flottante. Aussitôt, l’animal se retourna et les hommes s’enfuirent pour sauver leur vie. Mais celui dont la longe avait atteint la bête s’attarda un moment à se demander s’il devait forcer son succès. Cet instant d’hésitation lui fut fatal. En poussant un cri de désespoir, l’homme vit la bête se dresser au-dessus de lui. Puis les pattes de devant s’abattirent et projetèrent l’homme au sol dans un effroyable craquement. Il se releva en hurlant mais fut de nouveau renversé et resta là, tremblant, ensanglanté, cependant que le cheval sauvage – de toutes les créatures de la terre celle dont la colère était la plus cruelle et la plus redoutable – mordait et piétinait le corps recroquevillé.

 

Un frémissement de terreur parcourut la ligne de têtes tonsurées qui garnissaient le haut mur, frémissement qui s’éteignit aussitôt dans un long silence, rompu enfin par des cris de joie et de reconnaissance.

 

Un jeune homme était passé à cheval sur la route menant au vieux manoir sur le versant de la colline. Sa monture était une haridelle malingre et au pas traînant. De plus, une tunique souillée et d’un pourpre délavé, une ceinture de cuir décoloré donnaient au cavalier plutôt piteuse mine. Cependant, dans la stature de l’homme, dans le port de sa tête, dans son allure aisée et gracieuse, dans le fin regard de ses grands yeux bleus, on percevait ce sceau de distinction et de race qui, dans toute assemblée, lui aurait accordé la place qui lui revenait. Quoique plutôt petit, il avait la silhouette singulièrement légère et élégante. Son visage, bien que tanné par le temps, avait les traits fins et une expression vive et décidée. Une épaisse frange de boucles blondes s’échappait de dessous son bonnet plat et sombre, une courte barbe dorée dissimulait le contour d’un menton qu’il avait fort et carré. Une plume d’orfraie blanche, fixée par une broche d’or sur le devant de sa toque, agrémentait de son charme ce sombre ornement. Ce détail et d’autres encore dans son costume – la courte cape, le couteau de chasse dans sa gaine de cuir, le cor de bronze pendu en bandoulière, les douces poulaines en peau de daim et les éperons – se révélaient à l’œil de l’observateur. Au premier regard, on ne remarquait que le visage tanné encadré d’or et la lueur dansante de ses yeux vifs et rieurs.

 

Tel était le cavalier qui, faisant joyeusement claquer sa cravache et suivi d’une dizaine de chiens, s’avançait au petit galop sur son poney le long de Tilford Lane. Avec un méprisant sourire amusé, il observa la scène qui se déroulait dans le champ et les efforts désespérés des servants de Waverley.

 

Mais soudain, lorsque la comédie tourna à la tragédie, ce spectateur se sentit pris d’une vive ardeur. D’un bond, il sauta à bas de sa monture, escalada le mur de pierre et traversa le champ en courant. Se détournant de sa victime, le grand cheval jaune vit s’approcher ce nouvel ennemi et, repoussant des pattes le corps prostré, il fonça vers le nouvel arrivant.

 

Cette fois, il n’y eut pas de fuite, pas de poursuite jusqu’au mur. Le petit homme se redressa, fit voler sa cravache à poignée métallique et accueillit le cheval d’un violent coup sur la tête, ce qu’il répéta à chaque attaque. Ce fut en vain que l’animal se cabra et essaya de renverser son ennemi, de l’épaule et des pattes tendues. Calme, vif et agile, l’homme bondissait de côté, échappant à l’ombre même de la mort. Et à chaque fois on entendait de nouveau le sifflement et le choc de la lourde poignée.

 

Le cheval recula, considérant cet homme puissant avec étonnement et colère. Puis il se mit à tourner autour de lui, la crinière au vent, la queue fouettant les oreilles basses, renâclant de rage et de douleur. L’homme, consentant à peine un regard à son féroce adversaire, s’approcha du forestier blessé, le souleva dans ses bras avec une force qu’on n’aurait pas soupçonnée dans un corps aussi petit et le transporta, gémissant, vers le mur où une douzaine de mains se dressèrent pour l’aider. Puis, tout à l’aise, le jeune homme escalada le mur en lançant un sourire de glacial mépris au cheval jaune qui s’était de nouveau élancé derrière lui.

 

Lorsqu’il descendit de la muraille, une douzaine de moines l’entourèrent pour le remercier et le congratuler. Mais il leur aurait opposé un air renfrogné et serait reparti, sans l’abbé John qui l’avait retenu en personne :

 

– Ne partez point, messire Loring. Si même vous n’êtes point un ami de notre abbaye, il nous faut reconnaître que vous vous êtes conduit aujourd’hui en parfait chrétien car, s’il reste un souffle de vie dans le corps de notre malheureux serviteur, c’est à vous, après notre bon patron, saint Bernard, que nous le devons.

 

– Par saint Paul ! je ne vous dois aucune bienveillance, Abbé John, répondit le jeune homme. L’ombre de votre abbaye s’est toujours dressée devant la maison des Loring. Et je ne demande aucun remerciement pour la petite action que j’ai accomplie aujourd’hui. Je ne l’ai faite ni pour vous ni pour votre maison, mais uniquement parce que tel était mon bon plaisir.

 

L’abbé rougit de colère et se mordit les lèvres devant ces paroles hautaines. Ce fut le procureur qui répondit :

 

– Il serait plus décent de parler au révérend père abbé d’une manière qui convînt mieux à son rang et au respect dû à un prince de l’Église.

 

Le jeune homme tourna ses fiers yeux bleus vers le moine et son visage tanné se rembrunit de colère.

 

– N’était-ce pour vos cheveux blancs et l’habit que vous portez, je vous répondrais d’une autre façon encore ! Vous êtes le loup affamé qui pleure sans cesse devant notre porte, avide de nous enlever le peu qui nous reste. Dites et faites de moi ce que bon vous semblera, mais, par saint Paul ! si jamais je découvre que Dame Ermyntrude a eu à souffrir de votre meute de détrousseurs, je les chasserai à coups de fouet de la petite parcelle de terre qui me reste de toutes les acres que possédaient mes aïeux.

 

– Prenez garde, Nigel Loring, prenez garde ! s’écria l’abbé, le doigt levé. N’avez-vous donc point de crainte de la loi anglaise ?

 

– Je crains et respecte une loi juste.

 

– N’avez-vous point le respect de la sainte Église ?

 

– Je respecte en elle tout ce qui y est saint. Mais je ne respecte point ceux qui détroussent les pauvres ou volent la terre de leurs voisins.

 

– Jeune audacieux, nombreux sont ceux qui ont été flétris et mis au ban de l’Église pour bien moins que ce que vous venez de dire ! Mais il ne nous convient point de vous juger sévèrement aujourd’hui. Vous êtes jeune, et les paroles inconsidérées vous viennent facilement aux lèvres. Comment se porte le forestier ?

 

– Ses blessures sont graves, Révérend Père, mais il vivra, fit un frère en levant la tête par-dessus la forme étendue. Avec une saignée et un électuaire, je garantis qu’il sera sur pied en moins d’un mois.

 

– Alors, conduisez-le à l’hôpital. Et maintenant, mon Frère, qu’allons-nous faire de cet animal sauvage qui nous regarde par-dessus le mur en renâclant comme si ses conceptions sur la sainte Église étaient aussi grossières que celles de Sir Nigel ?

 

– Voici Franklin Aylward, répondit l’un des frères. Le cheval est sien et il va sans doute le ramener à sa ferme.

 

Mais le grand paysan rougeaud secoua la tête.

 

– Que non, sur ma foi ! L’animal m’a donné la chasse par deux fois dans la prairie et il a mis mon fils Samkin à l’article de la mort. Il n’est pas une personne chez moi qui oserait entrer dans son écurie. Je maudis le jour où j’ai pris cet animal dans l’écurie du château de Guildford où l’on n’en pouvait rien faire, ni trouver un cavalier assez audacieux pour le monter. Quand le frère procureur l’a accepté en payement d’une dette de cinquante shillings, il a conclu un marché. Qu’il s’y tienne donc maintenant ! Cet animal ne reparaîtra plus à la ferme de Crooksbury.

 

– Pas plus qu’il ne restera ici, fit l’abbé. Frère procureur, vous avez amené le démon chez nous, à vous de nous en faire quittes.

 

– Ce que je vais faire sur-le-champ. Le frère trésorier pourra retenir les cinquante shillings sur mon aumône hebdomadaire et ainsi l’abbaye n’y perdra rien. En attendant, voici Wat avec son arbalète et un carreau à la ceinture. Qu’il en touche cette maudite créature à la tête, car sa peau et ses sabots ont plus de valeur qu’elle-même.

 

Un rude gaillard basané qui chassait la vermine dans les jardins de l’abbaye s’avança avec un ricanement de satisfaction. Après avoir passé sa vie à courir l’hermine et le renard, il allait enfin voir un gros gibier s’effondrer devant lui. Ajustant une flèche sur son arc, il l’amena à l’épaule et visa la tête fière et échevelée qui dansait sauvagement de l’autre côté du mur. Son doigt était replié sur la corde, lorsqu’un violent coup de fouet lui fit sauter l’arc des mains. Sa flèche tomba à ses pieds et il recula devant le regard féroce de Nigel Loring.

 

– Gardez vos flèches pour vos belettes ! Oseriez-vous donc tuer une bête dont la seule faute est d’avoir trop d’énergie et de n’avoir point encore rencontré quelqu’un qui ait le courage de s’en rendre maître ? Vous abattriez un cheval qu’un roi serait fier de monter, et cela parce qu’un paysan ou un moine ou un valet de moine n’a ni l’intelligence ni la main qu’il faut pour le dompter !

 

Le procureur se retourna vivement vers le squire :

 

– L’abbé vous doit un remerciement pour ce que vous avez fait ce jour, quelque dures qu’aient été vos paroles. Si vous pensez tant de bien de cet animal, peut-être aimeriez-vous le posséder. S’il me faut payer pour lui, avec la permission du père abbé, je vous en fais cadeau pour rien.

 

L’abbé tira son subordonné par la manche.

 

– Réfléchissez, mon Frère, lui souffla-t-il. Le sang de cet homme ne va-t-il point retomber sur nos têtes ?

 

– Son orgueil est aussi grand que celui du cheval, Révérend Père, répondit le procureur dont le visage s’illumina d’un sourire malicieux. Homme ou bête, l’un brisera l’autre, et ce n’en sera que mieux pour tout le monde. Mais si vous me l’interdisez…

 

– Non, mon Frère, vous avez amené le cheval ici, vous pouvez donc en disposer…

 

– Je le donne à Nigel Loring. Et puisse-t-il être aussi bon et doux pour lui qu’il le fut pour l’abbé de Waverley !

 

Le procureur avait parlé à haute voix au milieu du babillage des moines car celui dont il était question ne se trouvait plus à portée. Aux premiers mots qui avaient décidé de la question, il avait couru vers l’endroit où il avait laissé son poney auquel il avait enlevé le mors et la forte bride. Puis, laissant la bête brouter à l’aise sur le bas-côté du chemin, il retourna vivement d’où il était venu.

 

– J’accepte votre présent, messire moine, dit-il, bien que je sache le motif qui vous anime. Je vous en remercie cependant, car il est sur terre deux choses que j’ai toujours vivement désirées et que ma bourse n’a jamais pu me permettre de m’offrir. L’une des deux est un fier destrier, un cheval tel qu’en devrait monter le fils de mon père. Et voici entre tous celui que j’aurais choisi, puisqu’il faut accomplir de belles actions pour le gagner et que l’on peut obtenir, grâce à lui, un honorable avancement… Comment se nomme-t-il ?

 

– Son nom, répondit le procureur, est Pommers. Mais je vous préviens, jeune seigneur, que personne ne peut le monter et que, de tous ceux qui ont essayé, les plus heureux ne s’en sont point tirés sans avoir au moins une côte cassée.

 

– Je vous sais gré du conseil, fit Nigel, et maintenant, je me rends d’autant mieux compte qu’il me faudrait voyager loin pour trouver pareille bête… Je suis ton homme, Pommers, et toi, tu es mon cheval. Du moins, tu le seras cette nuit, ou je n’aurai plus jamais besoin d’une monture. Ce sera donc ma volonté contre la tienne. Et que Dieu te vienne en aide, Pommers. L’aventure n’en sera que plus passionnante et je n’y gagnerai que plus d’honneur.

 

Tout en parlant, le jeune seigneur avait escaladé le mur et se balançait sur le faîte : bride dans une main, cravache dans l’autre, il était à la fois la grâce, la volonté, la vaillance incarnées. En renâclant de fierté, Pommers s’avança aussitôt vers lui et ses dents blanches scintillèrent lorsqu’il releva les lèvres pour mordre mais, une fois de plus, un coup sec appliqué de la poignée de la cravache le fit reculer. Au même moment, mesurant calmement de l’œil la distance, ployant son corps délié pour prendre son élan, Nigel bondit et retomba à califourchon sur le dos du grand cheval jaune. N’ayant ni selle ni étrier pour l’aider, Nigel dut batailler un moment pour se maintenir sur le dos de l’animal qui tournoyait et ruait sous lui. Mais ses jambes étaient deux vraies bandes d’acier, qui s’incurvaient fermement le long des flancs, cependant que de la main gauche il étreignait vigoureusement la crinière fauve.

 

Le cours monotone de la vie monacale à Waverley n’avait jamais été troublé par semblable scène. Sautant à droite, se rabattant brusquement sur la gauche, la tête tantôt entre les pattes antérieures, tantôt brandie à huit pieds au-dessus du sol, les naseaux rouges et fumants, les yeux exorbités, le cheval jaune était tout ensemble une vision de rêve et de cauchemar. Mais son souple cavalier sur son dos, pliant à chaque secousse comme le roseau sous le vent, ferme sur ses bases et flexible du haut, le visage impassible, les yeux luisants d’excitation et de joie, se maintenait irrésistiblement en place malgré tout ce que pouvaient lui opposer le cœur décidé et les muscles puissants du grand animal. Une fois cependant un cri d’effroi s’éleva de la foule des spectateurs : l’animal cabré s’enlevait davantage encore, quand un dernier effort désespéré le fit basculer en arrière par-dessus son cavalier.

 

Mais toujours aussi agile, ce dernier s’était déjà retiré avant même la chute du monstre, qu’il accompagna du pied lorsqu’il roula sur le sol. Puis, saisissant la crinière au moment où la bête se relevait, il sauta légèrement et se retrouva sur son dos. Le sombre procureur lui-même ne put s’empêcher de mêler ses acclamations à celles des autres, quand Pommers, étonné de sentir encore le cavalier sur lui, se mit à parcourir au galop le champ en tous sens.

 

Hélas, le cheval sauvage devint fou furieux. Dans un sombre recoin de son âme indomptée naquit la rageuse détermination de se débarrasser de ce cavalier qui se cramponnait, dût-elle avoir pour conséquence la destruction de l’homme et de la bête. Les yeux injectés, il regarda autour de lui, cherchant la mort. Le grand champ était borné de trois côtés par un haut mur percé seulement en un endroit par une lourde porte de bois de quatre pieds de haut, mais sur le quatrième côté un bâtiment gris et bas, une des granges de l’abbaye, présentait un long flanc que ne trouaient ni portes ni fenêtres. Le cheval se lança, au galop, la tête la première vers ce mur de trente pieds. Peu importait qu’il se rompît les os à la base des pierres, s’il pouvait au moins en même temps arracher la vie de cet homme, qui prétendait dompter celui que personne n’avait encore maîtrisé. Les puissantes hanches se rassemblèrent sous lui, les sabots martelèrent l’herbe à un rythme qui s’accélérait à mesure que monture et cavalier se rapprochaient du mur. Nigel allait-il sauter, au risque d’abdiquer sa volonté devant celle de l’animal ? Toujours calme et vif, mais décidé, l’homme fourra la longe et la cravache dans sa main gauche qui n’avait pas lâché prise et tenait fermement la crinière, cependant que, de la droite, il détachait le court mantelet qui lui couvrait les épaules ; puis, se couchant sur le dos de la bête, il lui jeta le vêtement sur les yeux. Il s’en fallut de peu que le plan n’échouât et que le cavalier ne fût démonté : à peine eut-il les yeux plongés dans l’obscurité que l’animal surpris se cabra sur ses pattes antérieures et s’arrêta si brusquement que Nigel fut projeté sur son encolure ; il ne dut son salut qu’à sa ferme prise sur la crinière. Avant même qu’il eût pu glisser en arrière, le danger était passé car le cheval, l’esprit embrumé par ce qui venait de lui arriver, se mit de nouveau à tourner en rond, tremblant de tous ses membres, rejetant la tête jusqu’à ce que le manteau glissât de ses yeux et que l’ombre terrifiante eût fait place à l’habituel cadre de verdure ensoleillée.

 

Mais quel était ce nouvel outrage qu’on lui infligeait ? Qu’était cette longue barre de fer pressée contre sa bouche ? Et cette lanière qui lui écorchait la nuque, cette autre qui lui passait devant les sourcils ? Durant les quelques instants de calme qui avaient précédé la chute du mantelet, Nigel s’était penché, avait glissé le mors entre les dents et l’avait fermement assujetti.

 

Une rage aveugle et frénétique s’éleva de nouveau dans le cœur de l’animal devant cette nouvelle humiliation, devant cet insigne de servitude et d’infamie. Il se fit menaçant. Il détestait l’endroit, les gens et tous ceux qui attentaient à sa liberté. Il allait en finir avec eux. Il ne les reverrait jamais plus. Qu’on le laissât aller dans le coin le plus reculé de la terre vers les grandes plaines de la liberté, n’importe où, pourvu qu’il pût échapper au fer qui le défiait et à l’insupportable maîtrise de cet homme !

 

Il virevolta brusquement et le bond qu’il exécuta avec la grâce d’un daim l’amena devant la porte. Le bonnet de Nigel était tombé et ses longs cheveux blonds flottaient derrière lui au rythme de la course. L’homme et sa monture se retrouvèrent dans la noue où, devant eux, scintillait un petit cours d’eau d’une vingtaine de pieds de largeur qui coulait vers le courant plus important du Wey. Le cheval jaune se ramassa et le franchit comme une flèche. Il avait bondi de derrière un rocher et atterri dans un bouquet d’ajoncs poussant sur l’autre rive – deux pierres marquent toujours l’écart du saut et elles sont bien distantes de onze pas. Il passa sous les branches étendues du grand chêne (ce Quercus Tilfordiensis qui signale encore aujourd’hui la limite extérieure de l’abbaye), espérant bien balayer son cavalier ; mais Nigel était plié sur son dos, le visage enfoui dans la crinière flottante. Les branches rêches l’égratignèrent rudement, sans ébranler le moindrement ni son esprit ni son emprise. Se cabrant, s’éparant, s’ébrouant, Pommers s’élança à travers la plantation de jeunes arbres et disparut sur le large chemin de Hankley Down.

 

Les paysans parlent encore dans les contes au coin du feu de cette chevauchée qui forme le fond de cette vieille ballade du Surrey, maintenant oubliée, sauf le refrain :

 

Il n’est rien sur cette terre de plus vif

Que la crécelle passant en cyclone,

Que le daim léger et craintif,

Ni que Nigel sur son cheval jaune.

 

Par-devant, jusqu’à hauteur des genoux, roulait un océan de bruyère noire, ondoyant en larges vagues jusqu’à une colline dénudée. Au-dessus s’étendait l’immense voûte du ciel, d’un bleu que rien ne troublait, avec un soleil qui dardait ses rayons sur les hauteurs du Hampshire. Et Pommers courut à travers les hautes bruyères, descendant les ravins, bondissant par-dessus les cours d’eau, remontant les pentes. Son cœur trépignait de rage, et chaque fibre de son corps frémissait devant les indignités qui lui étaient infligées.

 

Mais l’homme resta accroché aux flancs palpitants et à la crinière flottante, silencieux, immobile, inexorable, laissant l’animal aller à son gré, mais fixé sur lui comme le destin sur son but. Et le cheval poursuivit son chemin, escaladant Hankley Down, traversant Thursley Marsh, dans les roseaux qui s’élevaient à hauteur de son garrot maculé de boue, s’avançant au long de la pente vers Headland of the Hinds, redescendant par Nutcombe Gorge, glissant, trébuchant, bondissant, sans jamais ralentir son allure endiablée. Les villageois de Shottermill entendirent les battements sauvages de ses sabots mais, avant même qu’ils eussent pu écarter le rideau en peau de bœuf devant la porte de leurs masures, monture et cavalier étaient déjà perdus dans Haslemere Valley. Et toujours il continuait, accumulant les lieues. Il n’était pas une terre marécageuse qui pût entraver sa marche, ni une colline qui pût le retenir. Il avalait, comme s’il s’était agi de terrain plat, les côtes de Linchmere et de Fernhurst. Ce ne fut que lorsqu’il eut redescendu la pente de Henley Hill et que la grande tour grise du château de Midhurst surgit au détour d’un hallier que le long cou tendu retomba quelque peu sur la poitrine et que le souffle se fit plus rapide. Quel que fût le côté vers lequel regardait l’animal, dans les bois ou les downs, ses yeux perçants ne pouvaient déceler nulle part le moindre signe de ces plaines de liberté auxquelles il rêvait.

 

Un nouvel outrage encore ! Non seulement cette créature se cramponnait sur son dos, mais elle allait même jusqu’à vouloir le contrôler et lui faire prendre le chemin qui lui convenait. Il sentit de nouveau un petit coup sec à la bouche et sa tête, malgré lui, fut tournée vers le nord. Autant aller par ce chemin que par un autre, mais l’homme était bien sot s’il croyait qu’un cheval comme lui était à bout de courage et de forces. Il lui prouverait qu’il n’était pas vaincu, même s’il devait lui en coûter de se déchirer les muscles. Il reprit donc, en sens inverse et toujours galopant, la longue montée. Arriverait-il jusqu’au bout ? Il ne voulait pas admettre qu’il ne pourrait aller plus loin, tant que l’homme maintiendrait sa forte poigne. Il était blanc d’écume et maculé de boue. Il avait les yeux ensanglantés, la bouche ouverte, les naseaux distendus, la robe fumante. Il redescendit Sunday Hill puis atteignit le marais de Kingsley. Non, c’en était trop ! La chair et le sang n’en pouvaient plus. Comme il luttait pour sortir du terrain boueux, la lourde glèbe noire lui collant aux fanons, il ralentit de lui-même son allure et ramena le galop tumultueux à un canter plus seyant.

 

Oh, suprême infamie ! N’y aurait-il donc point de limite à tant de dégradations ? Il n’avait même plus le droit de choisir le pas qui lui convenait. Et alors qu’il avait galopé aussi loin quand il l’avait voulu, il lui fallait maintenant continuer de galoper parce que telle était la volonté d’un autre. Un éperon lui déchira les flancs. La lanière coupante d’un fouet lui tomba en travers des épaules. Devant la douleur et la honte qu’il en ressentit, il bondit de toute sa hauteur. Oubliant alors ses membres fatigués, son essoufflement, ses flancs fumeux, oubliant tout sauf l’intolérable insulte, il se lança de nouveau dans un galop effréné. Il se retrouva bientôt en dehors des collines de bruyère, se dirigeant vers Weydown Common. Et il galopait toujours. Mais derechef le courage lui fit défaut, ses membres se mirent à trembler sous lui, de nouveau il ralentit le pas avec, pour seul résultat, de se faire éperonner et cravacher. Il était aveuglé et étourdi de fatigue.

 

Il ne voyait plus où il mettait ses pattes ; peu lui importait ; il n’avait plus qu’un désir fou : échapper à cette chose affreuse, cette torture qui se cramponnait à lui et ne voulait plus le laisser aller. Il traversa le village de Thursley avec l’œil qui trahissait l’agonie et le cœur qui battait à tout rompre. Il s’était frayé un chemin jusqu’à la crête de Thursley Down, toujours poussé de l’avant par les coups d’éperon et de cravache, lorsque son courage faiblit, que ses forces l’abandonnèrent et que, dans un dernier hoquet, il s’effondra dans la bruyère. La chute fut si soudaine que Nigel fut projeté en avant sur le sol. L’homme et la bête restèrent étendus, haletants, jusqu’à ce que le dernier rayon du soleil eût disparu derrière Butser et que les premières étoiles eussent commencé de scintiller au firmament violacé.

 

Le jeune seigneur fut le premier à reprendre ses sens ; s’agenouillant à côté du cheval pantelant, il lui passa gentiment la main dans la crinière et sur la tête tachée d’écume. L’œil rouge se tourna vers lui mais, chose étonnante, sans que l’homme y pût déceler la moindre trace de haine ou de menace. Et comme il caressait le museau fumant, le cheval geignit doucement et lui fourra le nez dans le creux de la main. C’en était assez !

 

– Tu es mon cheval, Pommers, murmura Nigel en posant la joue contre la tête allongée. Je te connais, Pommers, tu me connais aussi et, avec l’aide de saint Paul, nous apprendrons tous deux à certaines personnes à nous connaître. Et maintenant, allons jusqu’à cette mare car je ne sais lequel de nous deux a le plus besoin d’eau.

 

Et ce fut ainsi que quelques moines de Waverley, retour des fermes et rentrant tard à l’abbaye, eurent une étonnante vision qu’ils emportèrent et qui atteignit cette même nuit les oreilles du procureur et de l’abbé. Lorsqu’ils traversèrent Tilford, ils virent un cheval et un homme, marchant côte à côte, tête contre tête, sur l’avenue menant au manoir. Et, quand ils levèrent leurs lanternes, ils reconnurent le jeune seigneur menant, tout comme un berger le fait de paisibles moutons, le terrible cheval jaune de Crooksbury.

CHAPITRE IV

COMMENT LE PORTE-CONTRAINTE S’EN VINT AU MANOIR DE TILFORD


À l’époque où se déroulaient ces faits, l’ascétique sévérité des vieux manoirs normands avait été humanisée, raffinée au point que les nouvelles demeures des nobles, si elles étaient moins imposantes d’apparence, étaient plus confortables à habiter. Une race galante bâtissait ses maisons plus pour la paix que pour la guerre. Celui qui compare la sauvage nudité de Pevensey ou de Guildford à la grandeur de Bodwin ou de Windsor, celui-là comprend le changement survenu dans la façon de vivre.

 

Les premiers châteaux avaient été construits à seul effet de permettre de tenir bon face aux envahisseurs qui pouvaient submerger le pays. Mais lorsque la conquête avait été fermement établie, un château fort avait perdu toute utilité, sauf comme refuge contre la justice ou comme centre d’insurrection civile. Dans les marches du pays de Galles et d’Écosse, où les châteaux pouvaient encore se prétendre les remparts du royaume, ils continuaient d’être florissants. Mais partout ailleurs, ils étaient considérés comme une menace à la majesté du roi ; aussi détruisait-on ceux qui existaient et empêchait-on d’en construire de nouveaux. Lors du règne du troisième Édouard, la plus grande partie des châteaux forts avaient été convertis en demeures habitables ou étaient tombés en ruine au cours des guerres civiles, là où leurs amas de pierres grisâtres sont encore éparpillés sur nos collines. Les nouvelles demeures étaient soit des maisons de campagne, au mieux capables de se défendre mais avant tout résidentielles, soit des manoirs sans aucune signification militaire.

 

Tel était celui de Tilford, où les derniers survivants de la vieille et grande maison des Loring luttaient avec ardeur pour conserver un certain rang et empêcher les moines et les gens de loi de leur arracher les quelques acres de terre qui leur restaient. Le bâtiment avait un étage, avec de lourds encadrements de bois dont les intervalles étaient remplis de grosses pierres noires. Un escalier extérieur menait à quelques chambres du haut. Le rez-de-chaussée ne comportait que deux pièces dont la plus petite servait de boudoir à la vieille Lady Ermyntrude. L’autre formait la grande salle qui faisait office de pièce commune pour la famille et de salle à manger pour les maîtres et leur petit groupe de serviteurs. Les chambres des domestiques, les cuisines, l’office et les étables se trouvaient dans une rangée d’appentis derrière le bâtiment principal. C’était là que vivaient Charles le page, Peter le vieux fauconnier, Red Swire qui avait suivi le grand-père de Nigel dans les guerres d’Écosse, Weathercote le ménestrel déchu, John le cuisinier et d’autres survivants des jours prospères qui s’accrochaient à la vieille maison comme des bernacles aux débris d’un bateau échoué.

 

Un soir, une semaine environ après l’aventure du cheval jaune, Nigel et sa grand-mère étaient assis de part et d’autre d’un âtre vide dans la grande salle. On avait desservi le dîner et ôté les tables à tréteaux du repas, si bien que la pièce paraissait vide et nue. Le sol de pierre était couvert d’une épaisse natte de joncs verts qui était enlevée chaque samedi, emportant avec elle la saleté et tous les débris de la semaine. Deux chiens étaient étendus parmi les joncs, rongeant et croquant les os qui leur avaient été jetés de la table. Un long buffet de bois chargé de plats et d’assiettes remplissait un des bouts de la pièce, mais il n’y avait pas d’autres meubles, si ce n’étaient quelques bancs contre les murs, deux bergères, une petite table jonchée de pièces d’un jeu d’échecs et un grand coffre de fer. Dans un coin se dressait un pied de vannerie sur lequel étaient perchés deux majestueux faucons, silencieux et immobiles, clignant seulement de temps à autre leurs yeux jaunes.

 

L’actuel aménagement de la pièce aurait pu paraître misérable à quiconque avait connu une époque de plus grand luxe ; néanmoins le visiteur aurait été surpris, en levant les yeux, de voir la multitude des objets accrochés aux murs, au-dessus de sa tête. Surmontant l’âtre, se trouvaient les armes d’un certain nombre de branches collatérales ou d’alliés par mariage aux Loring. Les deux torches qui flamboyaient de chaque côté éclairaient le lion d’azur des Percy, les oiseaux de gueules des Valence, la croix engrêlée de sable des Mohun, l’étoile d’argent des Vere et les barres de pourpre des Fitz-Alan, le tout groupé autour des fameuses roses de gueules sur champ d’argent que les Loring avaient menées à la gloire dans plus d’un combat sanglant. Ensuite, la pièce était surmontée de grosses solives de chêne qui allaient d’un mur à l’autre et auxquelles de nombreux objets étaient suspendus. Il y avait des cottes de mailles d’un modèle désuet, des boucliers dont un ou deux étaient rouillés, des heaumes défoncés, des arcs, des lances, des épieux, des harnais et autres armes de guerre ou de chasse. Plus haut encore dans l’ombre noire, on pouvait voir des rangées de jambons, des flèches de lard, des oies salées et autres morceaux de viande conservée qui jouaient un grand rôle dans la tenue d’une maison au Moyen Âge.

 

Dame Ermyntrude Loring, fille, femme et mère de guerrier, était elle-même une noble figure. Elle était grande et maigre, avec les traits durs et d’orgueilleux yeux noirs. Mais ses cheveux d’un blanc de neige et son dos courbé n’effaçaient pas entièrement la sensation de crainte qu’elle faisait naître autour d’elle. Ses pensées et ses souvenirs remontaient en des temps plus rudes et elle considérait l’Angleterre autour d’elle comme un pays dégénéré et efféminé qui avait oublié les bonnes vieilles règles de la courtoisie chevaleresque.

 

La puissance grandissante du peuple, la richesse prospère de l’Église, le luxe croissant de la vie et des manières, le ton plus doux de l’époque, elle détestait tout cela, si bien que tout le pays connaissait la crainte qu’inspiraient son fier visage et même le bâton de chêne avec lequel elle soutenait ses membres faiblissants.

 

Cependant, si elle était redoutée, elle était aussi respectée car, à une époque où les livres étaient rares et plus encore ceux qui savaient les lire, une bonne mémoire et une langue toujours prête à la repartie étaient de grosses valeurs. Mais où donc les jeunes seigneurs illettrés du Surrey et du Hampshire auraient-ils pu entendre parler de leurs aïeux et de leurs combats, où auraient-ils pu apprendre la science de l’héraldique et de la chevalerie qu’elle tenait d’une époque plus rude et plus martiale, sinon auprès de Dame Ermyntrude ? Bien qu’elle fût pauvre, il n’était personne dans tout le Surrey dont on recherchât davantage le conseil sur les questions de préséance et de savoir-vivre que Dame Ermyntrude.

 

Ce soir-là donc, elle était assise, le dos courbé près de l’âtre éteint. Elle regardait Nigel et les traits durs de son vieux visage ridé étaient adoucis par l’amour et l’orgueil. Le jeune homme s’occupait à tailler des carreaux d’arbalète et sifflotait doucement tout en travaillant. Mais il leva soudain la tête et aperçut les yeux sombres fixés sur lui. Il se pencha et caressa la vieille main parcheminée.

 

– Qu’est-ce donc qui vous amuse, bonne Dame ? Je vois du plaisir dans vos yeux.

 

– J’ai appris aujourd’hui, Nigel, comment vous aviez conquis ce grand cheval qui piaffe dans notre écurie.

 

– Que non, bonne Dame. Ne vous avais-je point dit qu’il m’avait été donné par les moines ?

 

– C’est en effet ce que vous m’aviez dit, mon enfant, mais sans plus ; et cependant le destrier que vous avez ramené ici est bien différent, je gage, de celui qui vous fut donné. Pourquoi ne m’avez-vous point conté cela ?

 

– J’aurais trouvé honteux de parler de telles choses.

 

– Tout comme votre père avant vous et comme son père avant lui ! Il restait assis en silence au milieu des chevaliers alors que le vin circulait à la ronde. Il écoutait les hauts faits des autres et, lorsque par hasard l’un d’eux élevait le verbe et semblait vouloir revendiquer les honneurs, votre père alors l’allait tirer délicatement par la manche et lui demandait à l’oreille s’il était un quelconque petit vœu dont il pût le relever ou encore s’il désirait se livrer à quelque fait d’armes à ses dépens. Si l’homme n’était qu’un fanfaron, il ne disait plus rien. Votre père gardait le silence et personne, jamais, n’en savait rien. Mais lorsque l’autre acceptait et se comportait vaillamment, votre père clamait partout sa renommée sans jamais faire mention de lui-même.

 

Nigel, les yeux brillants, regarda la vieille dame.

 

– J’aime à vous entendre parler de lui. Contez-moi une fois encore la façon dont il est mort.

 

– Comme il avait vécu : en gentilhomme. C’était dans ce combat naval, sur la côte de Normandie ; votre père commandait l’arrière-garde sur l’embarcation du roi lui-même. Or l’année précédente, les Français s’étaient emparés d’un grand bateau anglais lorsqu’ils étaient venus dans notre pays et avaient incendié la ville de Southampton. Ce bateau était le Christopher, qu’ils avaient placé au premier rang de la bataille. Mais les Anglais s’en étaient rapprochés, l’avaient attaqué de flanc et avaient tué tous ceux qui s’y trouvaient.

 

» Votre père et Sir Lorredan de Gênes, commandant du Christopher, se battirent sur le château arrière ; toute la flotte s’était arrêtée pour les regarder et le roi pleura car Sir Lorredan était un adroit homme d’armes qui s’était conduit vaillamment ce jour-là. Nombreux étaient les chevaliers qui enviaient votre père de ce qu’un tel adversaire lui fût échu. Mais votre père le força à reculer et lui porta à la tête un si violent coup de sa masse que le casque tourna et qu’il ne put plus voir par les œillères. Sir Lorredan alors jeta son glaive et se rendit, mais votre père le saisit par le casque qu’il redressa jusqu’à ce qu’il l’eût remis droit sur la tête de son adversaire. Lorsque ce dernier put voir de nouveau, votre père l’invita à se reposer, après quoi ils reprirent le combat, car c’était pour tous une grande joie que de voir des gentilshommes se conduire de telle façon. Ils s’assirent donc de commun sur la rambarde de la poupe ; mais, au moment même où ils levaient les mains pour recommencer leur lutte, votre père fut frappé par une pierre lancée par un mangonneau et il mourut.

 

– Et Sir Lorredan ? s’écria Nigel. Il mourut aussi, à ce que j’ai compris.

 

– Il fut abattu par les archers, je le crains, car ces gens adoraient votre père et ne voyaient point ces choses avec les mêmes yeux que nous.

 

– Quel dommage ! Car il est évident que c’était un vrai chevalier qui s’était battu avec honneur.

 

– Il était un temps, lorsque j’étais jeune, où les gens du commun n’eussent point osé porter la main sur un tel homme. Les hommes de sang noble et portant armure se faisaient la guerre entre eux, et les autres, archers et lanciers, se jetaient dans la mêlée. Mais actuellement, tous sont de plain-pied et il n’y en a plus qu’un qui parfois, comme vous, mon cher enfant, me rappelle ceux qui ne sont plus.

 

Nigel se pencha un peu plus et lui saisit la main, qu’il serra dans les siennes.

 

– Mais je suis ce que vous m’avez fait, lui dit-il.

 

– C’est vrai ! En effet, j’ai veillé sur vous, tout comme le jardinier sur les plus belles floraisons, car c’est en vous seul que résident les espoirs de notre ancienne maison et, bientôt… très bientôt, vous allez vous trouver seul.

 

– Non, bonne Dame, ne dites point cela !

 

– Je suis bien vieille et je sens la grande ombre de la mort qui se referme doucement sur moi. Mon cœur ne demande qu’à partir, parce que tous ceux que j’ai connus et aimés s’en sont allés avant moi. Et pour vous ce sera un jour béni, car je ne vous ai que trop retenu loin du monde dans lequel votre esprit courageux ne demande qu’à vous jeter.

 

– Non, non, je suis très heureux avec vous, ici à Tilford.

 

– Nous sommes très pauvres, Nigel, et je ne sais où nous pourrions trouver l’argent nécessaire à vous équiper pour la guerre. Nous avons cependant de bons amis… Il y a Sir John Chandos, qui a conquis tant de crédit dans les guerres contre la France et qui chevauche toujours à côté du roi. Il était l’ami de votre père car ils furent faits chevaliers ensemble. Si je vous envoyais à la cour avec un message pour lui, il ferait tout ce qui est en son pouvoir.

 

Une rougeur couvrit le visage de Nigel.

 

– Non, dame Ermyntrude. Je veux trouver mon propre équipement, tout comme j’ai trouvé mon propre cheval, car je préférerais encore me jeter dans la bataille, revêtu seulement d’une tunique, plutôt que de devoir quelque chose à qui que ce fût.

 

– Je redoutais de vous entendre parler de la sorte, Nigel, mais je ne vois point par quel autre moyen nous pourrions obtenir l’argent. Ah, il n’en était point ainsi du temps de mon père ! Je me souviens qu’alors une cotte de mailles n’était que bien peu de chose, et on pouvait l’acquérir à peu de frais parce qu’on en fabriquait dans toutes les villes anglaises. Mais, avec les années, depuis que les hommes prennent plus de soin de leur corps, ils ont ajouté une plate de cuirasse par-ci, une articulation par-là, et tout doit venir de Tolède ou de Milan, si bien qu’un chevalier doit avoir du métal plein la bourse avant de s’en pouvoir appliquer sur les membres.

 

Nigel regarda d’un air songeur la vieille armure suspendue aux solives au-dessus de lui.

 

– La lance de frêne est encore bonne, dit-il, de même que l’écu de chêne bardé d’acier. Sir Roger Fitz-Alan les a maniés et m’a dit qu’il n’avait jamais rien vu de meilleur. Mais l’armure…

 

Lady Ermyntrude secoua la tête et se mit à rire.

 

– Vous avez la grande âme de votre père, Nigel, mais vous n’en avez point la puissante carrure ni la longueur des membres. Il n’y avait point dans l’immense armée du roi un homme plus grand et plus fort. Aussi son armure vous serait-elle de peu d’usage. Non, mon fils, je vous conseille, lorsque le moment sera venu, de vendre votre vieille rosse et les quelques acres de terre qui vous restent, puis de partir en guerre dans l’espoir de poser votre main droite sur les fondements de la bonne fortune de la nouvelle maison des Loring.

 

Une ombre de colère passa sur le frais et jeune visage de Nigel.

 

– Je ne sais si nous pourrons retenir longtemps ces moines et leurs gens de loi. Aujourd’hui même est venu un homme de Guildford avec des revendications de l’abbaye pour des affaires remontant loin avant la mort de mon père.

 

– Et où sont ces revendications ?

 

– Elles voltigent dans les ajoncs de Hankley, car j’ai envoyé ces papiers parchemins aux quatre vents et ils se sont envolés aussi vite que le faucon.

 

– Vous avez été sot d’agir de la sorte. Et l’homme, où est-il ?

 

– Red Swire et le vieux George, l’archer, l’ont balancé dans la fondrière de Thursley.

 

– Hélas ! Je crains bien que de telles choses ne soient plus permises de nos jours, bien que mon père ou mon époux eussent renvoyé le faquin à Guildford sans ses oreilles. Mais l’Église et la loi sont trop puissantes actuellement pour nous qui sommes de sang noble. Cela nous attirera des ennuis, Nigel, car l’abbé de Waverley n’est pas homme à retirer la protection du bouclier de l’Église à ceux qui sont ses fidèles serviteurs.

 

– L’abbé ne nous fera point de mal. C’est ce vieux loup grisonnant de procureur qui en veut à nos terres. Mais laissez-le faire, car je ne le crains point.

 

– Il dispose d’une arme si puissante, Nigel, que même les plus braves doivent la redouter : la possibilité de mettre un homme au ban de l’Église en l’excommuniant. Et nous, qu’avons-nous à lui opposer ? Je vous implore de vous adresser à lui avec courtoisie, Nigel.

 

– Que non, chère Dame ! Mon devoir et mon plaisir tout ensemble ne demanderaient qu’à faire ainsi que vous me le demandez, mais je mourrais plutôt que de quémander comme une faveur ce que nous avons le droit d’exiger. Je ne puis porter les yeux sur cette fenêtre sans voir là-bas les champs ondoyants et les riches pâtures, les clairières et les vallons qui furent nôtres depuis que le Normand Guillaume les donna au Loring qui porta son bouclier à Senlac. Et maintenant, par ruse et par fraude, ils nous ont été enlevés, et plus d’un affranchi est plus riche que moi. Mais il ne sera point dit que j’aurai sauvé le reste en courbant le front sous le joug. Laissez-les donc faire tout leur mal, et laissez-moi le supporter et le combattre du mieux qu’il me sera possible.

 

La vieille dame soupira et secoua la tête.

 

– Vous parlez en vrai Loring ; cependant je redoute de graves ennuis… Mais laissons cela, puisque aussi bien nous n’y pouvons rien changer. Où donc se trouve votre luth, Nigel ? Ne voulez-vous point en jouer et chanter pour moi ?

 

Un gentilhomme à cette époque pouvait à peine lire et écrire, mais il parlait deux langues, jouait au moins d’un instrument de musique comme passe-temps et connaissait la science de l’insertion de nouvelles plumes dans les ailes brisées d’un faucon, les mystères de la vénerie, la nature de chaque bête et de chaque oiseau, l’époque de leurs amours et de leurs migrations. Quant aux exercices physiques, tels que monter un cheval à cru, frapper d’un carreau d’arbalète un lièvre courant et escalader l’angle d’une cour de château, c’étaient là des jeux qu’avait tout naturellement appris le jeune seigneur. Mais il en avait été autrement de la musique, qui avait exigé de lui de longues heures d’un fastidieux travail. Enfin, il était parvenu à dominer les cordes, mais son oreille et sa voix n’étaient point des meilleures. Peut-être fut-ce pour cette raison qu’il n’eut qu’une audience restreinte pour écouter la ballade franco-normande qu’il chanta d’une voix flûtée et avec le plus grand sérieux, mais aussi avec plus d’une faute et d’un chevrotement, tout en balançant la tête en mesure avec la musique.

 

Une épée ! Une épée ! Qu’on me donne une épée !

Car le monde est à conquérir.

Si dur soit le chemin et la porte cloîtrée,

L’homme fort entre sans coup férir.

Et quand le destin tiendrait encore la porte

Qu’on m’en donne la clé de fer,

Sur la tour flottera le cimier que je porte

Ou je serai dans les enfers.

 

Un cheval ! Un cheval ! Qu’on me donne un cheval,

Qui me servira de monture

Pour m’en aller combattre en seigneur très loyal

Sans jamais craindre les blessures.

Écarte donc de moi les jours d’oisiveté,

Baignés d’une lumière grise.

Montre-moi le chemin des pleurs dont l’âpreté

Mène aux plus folles entreprises.

 

Un cœur ! Un cœur aussi ! Qu’on me dorme un cœur !

Pour faire face aux circonstances,

Un cœur calme et serein, sans reproche et sans peur,

Auquel vous souhaiterez chance.

Un cœur fort et patient, mais ferme et décidé

À tout entreprendre partout,

Et partout et toujours à attendre et guetter,

Gente Dame, un regard de vous.

 

Peut-être était-ce parce que le sentiment l’emportait sur la musique ou peut-être la finesse de ses oreilles avait-elle été affaiblie par l’âge, mais Dame Ermyntrude battit des mains et cria de satisfaction.

 

– Sans aucun doute, Weathercote a eu un bon élève ! Chantez encore, je vous prie.

 

– Non, non, bonne Dame, entre nous, c’est à chacun son tour. Je vous prie donc de vouloir me réciter une romance, vous qui les savez toutes. Depuis tant d’années que je les écoute, je n’en connais point encore la fin et j’oserais jurer qu’il y en a plus dans votre tête que dans tous les grands fascicules qu’on m’a fait voir à Guildford Castle. J’aimerais tant entendre Doon de Mayence, La Chanson de Roland ou Sir Isumbras !

 

Et ainsi donc la vieille dame se lança dans un long poème, lent et morne dans l’exorde, mais s’accélérant à mesure que l’intérêt grandissait ; finalement, les mains tendues, le visage illuminé, elle récita des vers qui chantaient le vide de cette existence sordide, la grandeur d’une vie héroïque, le caractère sacré de l’amour et la servitude de l’honneur. Nigel, les traits figés et les yeux rêveurs, resta suspendu à ses lèvres jusqu’à ce que les derniers mots s’éteignissent et que la vieille dame retombât, épuisée, dans son fauteuil. Nigel se pencha sur elle et l’embrassa au front.

 

– Vos paroles seront toujours comme des étoiles sur mon chemin. Puis, se dirigeant vers la petite table au jeu d’échecs, il lui proposa de jouer leur partie quotidienne avant de regagner leur chambre pour la nuit.

 

Mais le jeu fut brusquement interrompu. Un chien pointa les oreilles et aboya. L’autre courut grogner à la porte. Puis on entendit un cliquetis d’armes, un coup frappé sur la porte avec un bâton ou le pommeau d’une épée, et une voix ordonna d’ouvrir au nom du roi. La vieille dame et Nigel se levèrent d’un bond, bousculant la table qui, en se renversant, éparpilla les pièces sur les nattes. La main de Nigel chercha son arbalète, mais Lady Ermyntrude lui saisit le bras.

 

– Non, mon enfant ! N’avez-vous point entendu qu’ils venaient au nom du roi ! Couché, Talbot ! Couché, Bayard ! Ouvrez la porte et faites entrer le messager.

 

Nigel détacha le verrou et la lourde porte, tournant sur ses gonds, s’ouvrit vers l’extérieur. La lumière des torches flamboyantes frappa des casques de fer et de fiers visages barbus, fit scintiller des épées nues et des arcs. Une douzaine d’archers envahirent la pièce. À leur tête se trouvait le maigre procureur de Waverley et un grand homme âgé, vêtu d’un pourpoint et de chausses de velours rouge maculés de boue. Il était porteur d’une grande feuille de parchemin d’où pendait une frange de sceaux et qu’il tendit en entrant.

 

– Je viens voir Nigel Loring, cria-t-il : moi, officier de justice du roi, et porte-contrainte de Waverley, je demande à voir le dénommé Nigel Loring.

 

– Me voici.

 

– Oui, c’est bien lui ! s’écria à son tour le procureur. Archers, faites votre devoir.

 

À l’instant même, tous fondirent sur Nigel, comme des chiens de chasse sur un cerf. Le jeune garçon tenta en vain de saisir son glaive qui se trouvait sur le coffre de fer. Avec les forces convulsives que donne l’esprit plus que le corps, il les traîna tous dans cette direction, mais le procureur s’empara de l’arme tandis que les autres jetaient le jeune seigneur sur le sol et le ligotaient.

 

– Tenez-le bien, archers ! Ne le lâchez surtout point ! cria le porte-contrainte. Je vous prie aussi de piquer ces grands chiens qui me grognent aux talons… Tenez-vous à l’écart, vous dis-je, au nom du roi ; Watkin, placez-vous entre moi et ces créatures qui ont aussi peu de respect pour la loi que leur maître.

 

Un des archers chassa les chiens fidèles. Mais la maisonnée comprenait d’autres êtres tout aussi prêts à montrer les dents pour défendre la maison des Loring : dans la porte qui menait à leur quartier s’encadraient déjà les domestiques en haillons. Il avait été un temps où dix chevaliers, quarante hommes d’armes et deux cents archers auraient marché derrière les roses rouges. Mais cette fois, alors que le jeune seigneur gisait enchaîné dans sa propre demeure, les seuls à paraître pour le défendre furent le page Charles armé d’un gourdin, John le cuisinier armé de sa broche la plus longue, Red Swire, le vieil homme d’armes, brandissant une grande hache au-dessus de ses cheveux blancs, et Weathercote le ménestrel, un épieu dans les mains. Cependant ce piteux déploiement de force était animé de l’esprit de la maison et, sous la conduite du vieux et fier guerrier, ils se seraient sans aucun doute jetés sur les glaives des archers, si Lady Ermyntrude ne s’était précipitée au-devant d’eux.

 

– Arrière, Swire ! cria-t-elle. Arrière, Weathercote ! Charles, attachez Talbot et retenez Bayard !

 

Ses yeux noirs se tournèrent vers les envahisseurs qui frémirent devant le terrible regard.

 

– Qui êtes-vous, marauds, qui osez abuser du nom du roi pour porter la main sur un homme dont une seule goutte de sang vaut plus que tout celui qui coule dans vos misérables corps d’esclaves ?

 

– Tout doux, bonne Dame, tout doux, je vous prie, répondit le porte-contrainte dont le visage avait repris sa teinte naturelle depuis qu’il n’avait plus à traiter qu’avec une femme. Il existe une loi en Angleterre, notez-le, et il y a des gens qui la servent et la font respecter. Ce sont des hommes fidèles et les vassaux du roi. C’est ce que je suis. Ensuite, il y a ceux qui prennent un homme tel que moi, pour le conduire, le porter, l’attirer dans une fondrière ou un marais, tel ce vieux disgracieux armé d’une hache et que j’ai déjà rencontré ce jour. Il y a encore ceux qui détruisent ou éparpillent les papiers de loi : ainsi ce jeune homme. Ainsi donc, bonne Dame, je vous engage à ne vous en point prendre à nous, mais de comprendre que nous sommes des gens du roi, au service du roi.

 

– Et que venez-vous faire dans cette demeure à pareille heure de la nuit ?

 

Le porte-contrainte se racla pompeusement la gorge et, tournant son parchemin vers la lumière des torches, lut un long document rédigé en normand dans un style tel que les plus compliquées et les plus ridicules de nos tournures de phrase actuelles sont la simplicité même, comparées à celles de l’homme à la longue robe qui faisait un mystère de la chose la plus simple et la plus claire au monde. Le désespoir emplit le cœur de Nigel et fit pâlir la vieille dame, à entendre se dérouler le long catalogue de réclamations, de requêtes, de conclusions, de questions concernant le pecari et d’autres impôts, et qui se terminait par la revendication de toutes les terres, des biens transmissibles par héritage, des meubles, maisons, dépendances et métairies à quoi se montait leur fortune.

 

Nigel, toujours ligoté, avait été placé le dos au coffre de fer, d’où il entendit, les lèvres sèches et le cil humide, le destin de sa maison. Mais il interrompit le long récitatif avec une véhémence qui fit sursauter le porte-contrainte.

 

– Vous regretterez ce que vous avez fait cette nuit ! lui cria-t-il. Si pauvres que nous soyons, nous avons des amis pour nous venger, et je plaiderai ma cause devant le roi lui-même à Windsor afin que lui, qui a vu mourir le père, sache ce que l’on fait en son royal nom contre le fils. Mais ces questions devront être traitées devant les cours de justice du roi. Et comment répondrez-vous de cette attaque contre ma maison et ma personne ?

 

– C’est une autre affaire, répondit le procureur. La question des dettes peut en effet être traitée devant les cours civiles. Mais c’est un crime contre la loi et un acte diabolique, qui tombe sous la juridiction de la cour de l’abbaye de Waverley, que de porter la main sur le porte-contrainte et ses papiers.

 

– C’est la vérité ! cria l’officier. Je ne connais point de plus noir péché.

 

– Ainsi donc, fit le sévère moine, le révérend père abbé a ordonné que vous couchiez cette nuit dans une cellule de l’abbaye et que, dès demain, vous comparaissiez en sa présence devant la cour, réunie dans la salle du chapitre, afin d’y recevoir la juste punition pour cet acte de violence et d’autres encore, perpétrés contre les serviteurs de la sainte Église. Mais en voilà assez, digne maître. Archers, emmenez le prisonnier !

 

Au moment où quatre archers soulevaient Nigel, Dame Ermyntrude voulut se porter à son aide, mais le procureur la repoussa.

 

– Au large, bonne Dame. Laissez la loi suivre son cours et apprenez à vous humilier devant la puissance de la sainte Église. La vie ne vous a-t-elle donc point appris sa leçon, à vous dont les trompes sonnaient autrefois parmi les plus grandes et qui bientôt n’aurez même plus un toit au-dessus de vos cheveux gris ? Arrière, vous dis-je, ou je vous jette ma malédiction.

 

La vieille dame éclata soudain en fureur devant le moine :

 

– Écoutez-moi vous maudire, vous et les vôtres, cria-t-elle en levant ses bras décharnés et en foudroyant son interlocuteur de ses yeux flamboyants. Ce que vous avez fait à la maison de Loring, puisse Dieu vous le rendre jusqu’à ce que votre puissance soit balayée du pays d’Angleterre et que, de votre grande abbaye de Waverley, il ne reste plus pierre sur pierre dans la verte prairie ! Je le vois ! Je vois cela d’ici ! Mes yeux usés le voient ! Depuis le dernier marmiton jusqu’à l’abbé, et des celliers jusqu’aux tours, puisse l’abbaye de Waverley, et tout ce qu’elle contient, perdre de sa puissance et s’affaiblir à partir de cette nuit !

 

Le moine, si dur qu’il fût, frémit devant cette figure décharnée qui lançait son suprême anathème. Le porte-contrainte et ses archers avaient déjà quitté la pièce avec leur prisonnier. Il se retira donc vivement en claquant la porte derrière lui.

CHAPITRE V

COMMENT NIGEL FUT JUGÉ PAR L’ABBÉ DE WAVERLEY


La législation médiévale, enténébrée comme elle l’était par le dialecte normand qui abondait en termes rudes et incompréhensibles, était une arme terrible aux mains de ceux qui savaient s’en servir. Ce n’est pas pour rien que le premier soin des révoltés fut de trancher la tête du lord chancelier. À une époque où peu de gens savaient lire et écrire, ces phrases et ces tournures compliquées, avec les parchemins et les sceaux qui constituaient leurs enveloppes, frappaient de terreur les cœurs aguerris contre les dangers physiques.

 

Même le caractère gai et souple du jeune Nigel Loring eut un léger frisson cette nuit-là, alors que, étendu dans la cellule pénitentiaire de Waverley, il méditait sur la ruine absolue qui menaçait sa maison et qui émanait d’une source contre laquelle le courage était impuissant. Autant ceindre l’épée et le bouclier pour lutter contre la peste noire que contre ce pouvoir qu’était la sainte Église. Il se trouvait là, impuissant, aux mains de l’abbé qui l’avait déjà dépouillé d’un champ par-ci, d’un hallier par-là, et qui cette fois, d’un seul coup, lui enlevait tout ce qui lui restait. Mais alors, où donc serait la maison des Loring, où Lady Ermyntrude reposerait-elle sa tête chargée d’ans, et où ses vieux serviteurs, usés et fatigués, trouveraient-ils la compréhension à laquelle ils avaient droit après des années de travail ? Il frissonna à cette pensée.

 

La menace de porter la question devant le roi était belle et bonne, mais il y avait des années qu’Édouard n’avait plus entendu le nom des Loring, et Nigel savait que le prince avait la mémoire courte. De plus, l’Église faisait la loi au palais autant que dans les demeures du peuple, et il fallait une très bonne raison pour qu’on pût attendre du roi qu’il contrecarrât la volonté d’un prélat aussi important que l’abbé de Waverley, du moment qu’elle restait en concordance avec la loi. De quel côté, alors, lui fallait-il regarder pour chercher du secours ? Avec la piété simple et pratique de son âge, il implora l’aide de ses saints particuliers : saint Paul, dont les aventures sur terre et sur mer l’avaient toujours passionné ; saint Georges qui avait conquis sa place en luttant contre le dragon ; et saint Thomas qui, étant un gentilhomme d’armes, comprendrait et aiderait un noble. Grandement réconforté par ces naïves oraisons, il dormit du doux sommeil dont jouissent la jeunesse et la santé jusqu’à l’arrivée du frère lai qui lui apportait le pain et la bière légère de son déjeuner. La cour de l’abbé siégeait dans la salle du chapitre à l’heure canonique de tierce, soit neuf heures du matin. Elle fonctionnait toujours avec solennité, même lorsque l’accusé n’était qu’un vilain surpris à braconner sur les terres de l’abbaye ou un colporteur qui avait trompé par des mesures inexactes en usant d’une balance faussée. Mais cette fois, alors qu’il s’agissait de juger un noble, le cérémonial légal et ecclésiastique allait s’accomplir jusque dans ses moindres détails, risibles ou impressionnants, avec tout le rituel prescrit. Au milieu du lointain bourdonnement de la musique religieuse et du lent tintement de la cloche de l’abbaye, les frères, en soutane blanche et deux par deux, firent trois fois le tour de la salle en chantant le Veni, creator avant de s’installer à leur place devant les pupitres rangés de part et d’autre. Ensuite, tous les dignitaires de l’abbaye gagnèrent leur place dans l’ordre hiérarchique croissant : l’aumônier, le lecteur, le chapelain, le sous-prieur et le prieur.

 

Enfin parut le sinistre procureur, à la démarche triomphante, suivi de l’abbé John lui-même, lent et digne, s’avançant d’un pas lent et solennel, le visage compassé, son chapelet aux grains de fer se balançant autour de sa taille, un bréviaire à la main, les lèvres marmottant des prières. Il s’agenouilla devant son haut prie-Dieu. Les frères, sur un signal du prieur, se prosternèrent sur le sol et les grosses voix graves s’unirent en une prière répercutée en écho par les arches et les voûtes, pareille au grondement des vagues que fait résonner une caverne. Enfin, les moines reprirent leur place. À ce moment les clercs, vêtus de noir, entrèrent avec leurs plumes et leurs parchemins. Le porte-contrainte, en velours rouge, parut ensuite pour faire sa déposition. Après quoi, Nigel fut amené entouré de près par des archers. Enfin, après de nombreux appels en vieux français, après beaucoup d’incantations rituelles et mystérieuses, la séance fut ouverte.

 

Ce fut le procureur qui se dirigea le premier vers le banc de chêne réservé aux témoins ; il exposa de façon dure, sèche et mécanique les nombreuses revendications de la maison de Waverley contre la famille de Loring. Il y avait plusieurs générations de cela, en compensation d’une avance d’argent ou de quelque faveur spirituelle, le Loring de l’époque avait reconnu à ses terres des devoirs féodaux envers l’abbaye. Le procureur brandissait le parchemin jauni, garni de sceaux de plomb, et sur lequel se fondait sa réclamation. Parmi les servitudes acceptées se trouvait l’escuage, ou taxe due par un vassal en place d’un service personnel, et le montant de ce droit de chevalerie était exigible chaque armée. Cette somme n’avait jamais été versée, et aucun service n’avait jamais été rendu. Du fait de l’accumulation des ans, les arriérés dépassaient de loin la valeur des terres. Mais il y avait encore d’autres réclamations. Le procureur se fit apporter les registres et, de son index fin et nerveux, en lut la longue nomenclature : somme due pour ceci, tallage ou impôt royal pour cela, tant de shillings pour telle année, tant de nobles d’or pour telle autre. Beaucoup de ces faits remontaient à une époque antérieure à la naissance de Nigel, d’autres à son enfance. Les sommes avaient été contrôlées et certifiées exactes par l’avocat.

 

Nigel écouta la litanie et se sentit comme un cerf aux abois, qui a une pose altière et le cœur en feu, mais se voit encerclé et sait fort bien qu’il n’a plus d’échappatoire. Avec son jeune visage, ses calmes yeux bleus et le port dédaigneux de sa tête, il était le digne descendant de la vieille maison : le soleil, qui brûlait à travers la haute fenêtre en encorbellement et tombait sur le tissu maculé et usé de son pourpoint, semblait vouloir éclairer de ses rayons la fortune déchue de la famille.

 

Le procureur en avait fini de son exposé et l’avocat allait refermer un dossier que Nigel ne pouvait en aucun cas contester, lorsque l’aide lui vint soudain d’un côté où il n’en attendait point. Qui sait s’il fallait mettre cette chance au compte de la réaction à la méchanceté du procureur, si désireux de pousser l’affaire, ou l’imputer au dégoût du diplomate, qui n’aime pas qu’on noircisse le tableau, voire à la gentillesse naturelle de l’abbé John, homme soupe au lait, tout aussi prompt à s’apaiser qu’à s’enflammer ? En tout cas, une main blanche et grassouillette s’éleva avec autorité, signifiant que l’affaire était close.

 

– Notre frère procureur a fait son devoir en précipitant ce cas, dit-il, car la richesse temporelle de cette abbaye se trouve sous sa pieuse garde, et c’est vers lui que nous nous tournerions si nous devions souffrir sous cet aspect : nous ne sommes que les gardiens des biens que nous devons transmettre à nos successeurs. Mais on a aussi confié à ma garde une chose plus précieuse encore : le bon esprit et la haute réputation de ceux qui suivent la règle de saint Bernard ; nous avons toujours eu pour soin, depuis que notre saint fondateur se rendit dans la vallée de Clairvaux et s’y bâtit lui-même une cellule, de nous ériger en exemples de douceur et de dignité pour tous les hommes. C’est pour cette raison que nous bâtissons nos maisons en terrain plat, que les chapelles de nos abbayes n’ont point de tours et que nous n’avons dans nos murs ni objets de luxe ni métaux à l’exception du fer et du plomb. Un frère mange dans une écuelle de bois, boit dans une coupe de fer et s’éclaire avec un bougeoir de plomb. Il ne sied certainement point à un pareil ordre, qui attend l’exaltation promise aux humbles, de juger son propre cas et d’acquérir ainsi les terres de son voisin. Si notre cause est juste, comme je crois qu’elle l’est, il vaudrait mieux qu’elle fût jugée devant les assises du roi à Guildford. Je décide donc de renvoyer l’affaire afin qu’elle soit entendue ailleurs.

 

Nigel murmura une prière aux trois saints qui l’avaient si bien secouru à l’heure du besoin.

 

– Abbé John, dit-il, je n’aurais jamais cru qu’un homme portant mon nom adresserait un jour des remerciements à un cistercien de Waverley. Mais, par saint Paul, vous avez parlé en homme aujourd’hui. Ce serait en effet jouer avec des dés pipés, si le cas de l’abbaye était jugé par l’abbaye elle-même.

 

Les frères vêtus de blanc regardèrent d’un air à la fois réprobateur et amusé, tout en écoutant cette étrange réponse adressée à celui qui, dans leur vie étroite, était en quelque sorte le représentant direct du ciel. Les archers s’étaient écartés de Nigel comme s’ils eussent voulu montrer qu’il était libre de s’en aller, lorsque la voix puissante du porte-contrainte rompit le silence.

 

– S’il vous plaît, Révérend Père, votre décision est en effet secundum legem et intra vires[1] en ce qu’elle porte sur l’accusation civile qui concerne cet homme et votre abbaye. C’est là votre affaire. Mais c’est moi, Joseph, porte-contrainte, qui ai été grandement et criminellement malmené. Ce sont mes ordonnances, mes papiers et mes sceaux qui ont été détruits, mon autorité qui a été bafouée et ma personne qui a été traînée dans une fondrière, marécage ou marais, à tel point que mon pourpoint de velours et l’insigne de mon office sont perdus et se trouvent, à ce que je crois, dans ce marais, marécage ou fondrière suscité, qui est le même marécage, marais…

 

– Assez ! cria l’abbé. Laissez donc là cette ridicule façon de vous exprimer et dites-nous clairement ce que vous désirez.

 

– Révérend Père, j’ai été officier du roi, tout autant que serviteur de la sainte Église. Et j’ai été assailli et interrompu dans l’exercice légal et légitime de mes fonctions, mes papiers rédigés au nom du roi ont été détruits, et leurs morceaux jetés au vent. Et pour cette raison donc, je demande justice contre cet homme, devant la cour de l’abbaye, ladite agression ayant été commise dans les limites de la juridiction de l’abbaye.

 

– Qu’avez-vous à ajouter à ceci, Frère procureur ? demanda l’abbé, quelque peu perplexe.

 

– J’ajouterai, mon Père, qu’il est en notre pouvoir de traiter délicatement et charitablement pour tout ce qui nous concerne, mais que, pour ce qui regarde l’officier du roi, nous manquerions à notre devoir en ne lui accordant point toute la protection qu’il requiert de nous. Je vous rappellerai aussi, Révérend Père, que ce n’est point le premier acte de violence de l’accusé, mais que, avant cela, il a roué de coups certains de vos serviteurs, défié notre autorité et introduit un brochet dans le vivier de l’abbé.

 

Les lourdes joues du prélat rougirent de colère au rappel de cet outrage. Son regard se durcit et ses yeux se tournèrent vers le prisonnier.

 

– Dites-moi, sir Nigel, avez-vous vraiment mis du brochet dans l’étang ?

 

Le jeune homme se redressa fièrement.

 

– Avant que je réponde à pareille question, Père abbé, répondez d’abord à la mienne et dites-moi ce que les moines de Waverley ont jamais fait pour moi, pour que je sois assez bon de retenir ma main quand je puis leur faire tort.

 

Un murmure bas parcourut la pièce, un murmure en partie d’étonnement devant pareille franchise, et en partie de colère devant tant de hardiesse. L’abbé reprit place comme quelqu’un qui a pris une décision.

 

– Que le cas du porte-contrainte soit exposé devant nous ! Justice sera rendue et le coupable puni, fût-il noble ou roturier. Que la plainte soit déposée devant la cour !

 

L’histoire du porte-contrainte, bien que farcie de répétitions légales interminables, n’était que trop claire dans son essence. Red Swire, dont le visage rouge de colère était encadré de favoris blancs, fut introduit et avoua avoir malmené l’officier de justice. Un second inculpé, un petit archer de Churt, l’avait aidé dans son forfait. Tous deux se déclarèrent prêts à reconnaître que le jeune squire Nigel Loring ignorait tout de la chose. Mais en plus de cela, il y avait eu les papiers déchirés. Nigel, incapable de mentir, dut reconnaître que c’était de ses propres mains qu’il avait détruit les augustes documents. Il était trop fier pour invoquer une excuse ou une explication. Un nuage assombrit les sourcils de l’abbé et le procureur regarda le prisonnier avec un sourire ironique, tandis qu’un murmure parcourait la salle du chapitre lorsque l’instruction fut close.

 

– Squire Nigel, fit l’abbé, il vous appartenait, à vous surtout qui êtes d’ancienne lignée, de donner le bon exemple afin de guider la conduite des autres, au lieu de quoi votre manoir a toujours été le centre de l’agitation ; non content de votre comportement rude envers nous, les moines cisterciens de Waverley, vous avez opposé votre mépris à la loi royale, et vos serviteurs ont malmené la personne de son messager. Pour pareille offense, il est de mon devoir d’appeler les terreurs spirituelles de l’Église sur votre tête, mais cependant, je ne serai point dur envers vous, considérant que vous êtes jeune et que, pas plus tard que la semaine passée, vous avez sauvé la vie d’un serviteur de notre abbaye alors qu’il se trouvait en danger. C’est donc de moyens temporels et charnels que j’userai pour maîtriser votre esprit indiscipliné et châtier votre humeur entêtée et violente qui a provoqué semblable scandale dans vos rapports avec l’abbaye. Au pain et à l’eau pendant six semaines jusqu’à la fête de saint Benedict, plus une exhortation quotidienne par notre chapelain, le pieux père Ambrose, qui réussira peut-être à courber cette fière nuque et à adoucir ce cœur dur.

 

Devant cette sentence ignominieuse qui condamnait le fier et dernier descendant des Loring à partager le destin du plus vil des braconniers du village, le sang bouillonnant de Nigel lui monta au visage. Son œil regarda autour de lui, montrant plus clairement que les mots qu’il n’accepterait jamais cette malédiction. Par deux fois il essaya de parler et, par deux fois, la colère et la haine arrêtèrent les mots dans sa gorge.

 

– Je ne suis point de vos serfs, Père abbé, s’écria-t-il enfin. Nous avons toujours été vavasseurs du roi. Je vous dénie, à vous et à votre cour, le droit de pouvoir édicter une sentence contre moi. Punissez donc vos moines qui frémissent devant un froncement de vos sourcils, mais prenez garde de ne point porter la main sur quelqu’un qui ne vous craint point, qui est un homme libre et ne redoute que le roi lui-même.

 

Un court instant, l’abbé parut ébranlé par ces fières paroles et par la voix haute et sonore qui les prononçait. Mais le sévère procureur vint, comme toujours, renforcer sa volonté. Il brandit le vieux parchemin.

 

– Les Loring étaient en effet vavasseurs du roi, dit il. Voici le sceau d’Eustace Loring qui prouve qu’il s’était fait vassal de l’abbaye et que c’est d’elle qu’il tenait sa terre.

 

– Parce qu’il était crédule, s’écria Nigel. Parce qu’il ne soupçonnait ni la ruse ni les artifices.

 

– Non, intervint le porte-contrainte. S’il vous plaît de m’entendre sur un point de loi, Père abbé, peu importent les causes pour lesquelles un acte a été souscrit, signé ou confirmé. Un tribunal n’attache d’importance qu’aux termes, articles, conventions et engagements dudit acte.

 

– De plus, ajouta le procureur, une sentence a été rendue par la cour de l’abbaye et c’en serait fait de notre honneur et de notre nom si nous ne nous y tenions point.

 

– Frère procureur, s’emporta l’abbé, il me semble que vous faites preuve d’excès de zèle dans cette affaire. Il serait certes en notre pouvoir de maintenir haut la dignité et l’honneur de l’abbaye, sans vos conseils. Quant à vous, honorable porte-contrainte, vous donnerez votre avis quand on vous le demandera, et non avant, sans quoi vous pourriez avoir affaire à ce tribunal… Votre cause a été entendue, sir Loring, et jugement rendu. J’ai dit !

 

Il fit un geste de la main et aussitôt un archer saisit le prisonnier aux épaules. Mais ce rude toucher plébéien réveilla l’esprit de révolte dans le cœur de Nigel. Dans toute la haute lignée de ses ancêtres, un seul d’entre eux avait-il été soumis à pareille ignominie ? Et n’aurait-il point préféré la mort ? Allait-il donc devoir être le premier à renoncer à leur esprit, à leurs traditions ? D’un mouvement rapide et souple, il se laissa glisser sous le bras de l’archer et, du même geste, saisit le glaive court et droit que l’homme portait au côté. Un instant plus tard, il bondissait dans le renfoncement d’une des étroites fenêtres, d’où il tourna vers l’assemblée son visage pâle et déterminé, ses yeux scintillants et sa lame nue.

 

– Par saint Paul ! lança-t-il, je n’ai jamais cru pouvoir trouver honorable avancement sous le toit d’une abbaye, mais avec un peu de chance, il pourrait y avoir de la place ici avant que vous ne m’enfermiez dans votre prison.

 

La salle du chapitre se trouva fort agitée. Jamais au cours de sa longue histoire l’abbaye n’avait vu semblable scène se dérouler dans ses murs. Pendant une seconde, les moines eux-mêmes parurent affectés par l’esprit de révolte. Leurs entraves à vie se desserrèrent quelque peu au spectacle qui leur était donné de ce défi inouï lancé à l’autorité. Ils quittèrent leurs sièges des deux côtés de la salle et se pressèrent, mi-effrayés, mi-fascinés, en un large cercle autour du captif. Ils se le montraient du doigt, grimaçaient et commentaient ce scandale. Les mortifications se succéderaient durant de nombreuses semaines avant que l’ombre de ce jour passât de Waverley. Mais, en attendant, aucun effort ne fut tenté pour les ramener à la règle. Il n’y avait plus que du désordre. L’abbé, qui avait quitté son siège de justice, s’avança mais fut engouffré et bousculé dans la foule de ses moines comme un chien de berger empêtré au milieu du troupeau.

 

Seul le procureur resta au large. Il avait cherché refuge derrière les archers qui regardaient d’un air approbateur et indécis cet audacieux fugitif.

 

– Sus ! cria le procureur. Va-t-il donc défier l’autorité de cette cour ? Un seul homme va-t-il avoir raison de vous six ? Approchez-vous et saisissez-vous de lui ! Voyons, Baddlesmere, pourquoi reculez-vous ?

 

L’homme ainsi interpellé, grand gaillard à la barbe en broussaille, vêtu comme les autres d’un justaucorps et de hauts-de-chausse verts, avec de hautes bottes brunes, s’avança lentement le glaive à la main vers Nigel. Il n’avait guère le cœur à l’ouvrage, car ces tribunaux religieux n’étaient que très peu populaires ; chacun se sentait apitoyé par les mésaventures de la maison de Loring, et souhaitait tout le bien possible au jeune héritier.

 

– Allons, messire, venez, vous avez provoqué assez de trouble, déjà ! Allons, rendez-vous !

 

– Venez donc me quérir, mon brave ami ! répondit Nigel dans un sourire.

 

Et l’archer courut à lui. Le métal brilla, une lame scintilla, et l’homme recula en titubant, un filet de sang dégoulinant sur son avant-bras et ses doigts. Il les tordit et grommela un juron en saxon.

 

– Par la croix noire de Bromeholm ! s’écria-t-il, je préférerais encore fourrer la main dans un terrier de renard pour arracher la femelle à ses petits.

 

– Au large ! cria Nigel sèchement. Je ne vous ferai point de mal mais, par saint Paul ! je ne me laisserai point appréhender ainsi, ou quelqu’un en pâtira.

 

Il avait l’œil si fier et la lame si menaçante en se penchant dans l’étroite ogive de la fenêtre que le petit groupe des archers ne sut plus que faire. L’abbé s’était frayé un passage dans la masse et se tenait là, écarlate dans sa dignité outragée.

 

– Il s’est mis hors la loi, dit-il. Il a versé le sang dans la cour de justice et pour pareil péché, il n’est point de pardon. Je n’admettrai point que l’on fasse ainsi fi de mon tribunal. Que celui qui tire l’épée périsse par l’épée ! Forestier Hugh, mettez une flèche à votre arc !

 

L’homme, un des serviteurs lais de l’abbaye, pesa de tout son poids sur l’arc et fixa le bout libre de la corde dans l’entaille supérieure, après quoi, saisissant une de ses terribles flèches de trois pieds, à pointe de fer et ornées de plumes, il la posa sur la corde.

 

– Bandez votre arc et tenez-vous prêt, cria l’abbé furieux. Sir Nigel, il ne convient point à la sainte Église de verser le sang, mais à la violence nous ne pouvons opposer que la violence. Et que la faute en retombe sur votre tête ! Jetez le glaive que vous tenez à la main !

 

– Me laisserez-vous quitter librement cette abbaye ?

 

– Lorsque vous aurez purgé votre peine et payé pour vos péchés.

 

– Dans ce cas, plutôt mourir ici que rendre mon glaive.

 

Un éclair terrifiant scintilla dans l’œil de l’abbé. Il descendait de combattants normands, comme tous ces fiers prélats qui, portant une masse dans la crainte de verser le sang, conduisaient leurs troupes au combat sans jamais oublier que c’était un homme revêtu de leur robe et de leur dignité qui, la crosse à la main, avait fait basculer le destin en cette sanglante journée de Hastings. Les doux accents de l’homme d’Église avaient disparu et ce fut la voix dure du soldat qui ordonna :

 

– Je vous accorde une minute et pas plus ! Quand je crierai : Lâchez ! envoyez-lui une flèche dans le corps.

 

Le trait fut fixé, l’arc bandé et l’œil du forestier se fixa sur sa cible. La minute s’écoula lentement, et Nigel mit ce temps à profit pour prier ses trois saints guerriers non point de sauver son corps dans ce monde, mais de prendre soin de son âme dans l’autre. Il songea une seconde à sortir en bondissant comme un chat sauvage mais, une fois hors de son coin, il était perdu. Cependant, il allait s’élancer au milieu de ses ennemis et déjà il ployait le corps pour sauter lorsque, avec une vibration sourde, la corde de l’arc se rompit, laissant la flèche retomber à terre. Au même moment, un jeune archer bouclé, aux larges épaules et au coffre profond qui dénotaient la force autant que le visage franc et rieur, les grands yeux honnêtes signalaient la bonne humeur et la vaillance, bondit de l’avant glaive en main et se porta aux côtés de Nigel.

 

– Non, mes amis, lança-t-il, Samkin Aylward ne restera point là à regarder un hardi gentilhomme abattu comme un taureau à la fin du combat. Cinq contre un, c’est par trop, mais deux contre quatre, voilà qui est mieux ! Et, sur mes os, le squire Nigel et moi quitterons cette salle ensemble, que ce soit sur nos pieds ou non.

 

L’allure puissante de cet allié et sa grande réputation parmi ses amis donnaient un intérêt nouveau à l’ardeur du combat. Le bras gauche d’Aylward était passé dans son arc bandé, et il était connu de Woolmer Forest jusqu’au Weald comme l’archer le plus rapide et le plus sûr qui eût jamais touché un daim courant à deux cents pas.

 

– Eh non, Baddlesmere, ôte donc la main de ton carquois, sans quoi elle va devoir prendre deux mois de repos pour se cicatriser ! fit encore Aylward. Au glaive, si vous voulez, mes amis, mais pas un homme ne touchera à son arc aussi longtemps que je tiendrai le mien.

 

Les cœurs débordants de colère de l’abbé et du procureur s’élevèrent dans un surcroît de rage devant ce nouvel obstacle.

 

– Que voilà un mauvais jour pour votre père Franklin Aylward qui possède une tenure à Crooksbury ! fit le procureur. Il regrettera à jamais d’avoir eu un fils qui lui aura fait perdre ses terres et tous ses biens.

 

– Mon père est un valeureux yeoman qui déplorerait bien plus encore que son fils restât impassible alors qu’il se commet une lâcheté, rétorqua Aylward fièrement. Attaquez, mes amis, nous vous attendons !

 

Encouragés par les promesses d’une récompense s’ils se mettaient au service de l’abbaye et menacés de représailles s’ils refusaient, les quatre archers allaient s’avancer, lorsqu’une singulière interruption donna une tournure nouvelle aux événements.

 

Tandis que se déroulait cette scène, un groupe de frères lais, de serviteurs et de varlets s’était formé à la porte du chapitre et ils suivaient le déroulement du drame avec l’intérêt et le plaisir avec lesquels on accueille généralement tout ce qui fait diversion à une sombre routine. Mais soudain il se fit parmi les derniers du groupe un remous qui se propagea vers le centre et, pour finir, le premier rang fut violemment rejeté de côté. Dans la trouée surgit une silhouette étrangère qui, au moment même de son apparition, domina de toute son autorité le chapitre, l’abbé, les moines, les prélats et les archers.

 

C’était un homme dans la vigueur de l’âge, à la fine chevelure blonde, portant une moustache frisée et dont le menton s’ornait d’une légère barbe de même teinte que les cheveux ; sur le visage anguleux on ne voyait qu’un grand nez semblable à un bec d’aigle. De fréquentes expositions au vent et au soleil avaient tanné et hâlé sa peau. Il était grand et élancé. L’un de ses yeux était entièrement recouvert par la paupière qui retombait sur une orbite vide, mais l’autre dansait et pétillait, sautant de gauche à droite avec une sorte d’ironie critique et intelligente, tout le feu de son âme semblant s’écouler par cette seule ouverture. Ses vêtements étaient aussi remarquables que sa personne. Un riche pourpoint et un manteau étaient marqués au revers d’une grande devise écarlate en forme de coin. Une dentelle de grand prix lui recouvrait les épaules et, au milieu des plis, apparaissait le scintillement d’une lourde chaîne d’or. Une ceinture et des éperons de chevalier cliquetant à ses bottes de daim proclamaient son rang. Sur le poignet de son gantelet gauche, il portait un petit faucon, ou hobereau, chaperonné, d’une race qui à elle seule dénotait la dignité du propriétaire. Il n’avait point d’armes, mais à son dos, suspendu par un ruban de soie noire, pendait un luth dont le haut manche brun dépassait de l’épaule. Tel était l’homme étrange dont émanait une impressionnante puissance et qui scrutait d’un regard auquel il n’était pas question d’échapper le groupe de gens armés et de moines courroucés.

 

– Veuillez m’excuser, dit-il en un français zézayant, excusez, mes amis. Je croyais venir vous arracher à vos prières et à vos méditations, mais de ma vie je n’ai vu saints exercices de ce genre sous le toit d’une abbaye, avec des glaives en guise de bréviaires et des archers comme fidèles. Je crains bien d’arriver au mauvais moment. Et cependant je viens en mission de la part de quelqu’un qui n’aime guère les délais.

 

L’abbé et le procureur avaient commencé à se rendre compte que les choses étaient allées beaucoup plus loin qu’ils ne le voulaient et qu’il ne leur serait guère aisé, sans scandale, de sauver leur dignité et le beau renom de Waverley. Aussi, malgré l’allure débonnaire, pour ne pas dire irrespectueuse, du nouvel arrivant, ils se réjouirent de son intervention.

 

– Je suis l’abbé de Waverley, mon fils, répondit le prélat. Si votre message a trait à une question publique, vous pouvez me le communiquer ici même dans la salle capitulaire, sinon je vous accorderai une audience. Car il est manifeste que vous êtes un gentilhomme par le sang et par les armoiries, et que vous n’interviendriez point à la légère dans les affaires de notre cour, affaires qui, ainsi que vous avez pu le remarquer, conviennent peu à des gens paisibles comme moi-même et les frères de la règle de saint Bernard.

 

– Pardieu, Père abbé, fit l’étranger, il m’a suffi d’un coup d’œil sur vous et vos gens pour me convaincre que cette affaire était en effet peu de votre goût et qu’elle le sera encore moins quand je vous aurai dit que, plutôt que de voir ce jeune homme de noble allure dans la fenêtre molesté par vos archers, je prendrai parti pour lui.

 

À ces mots, le sourire de l’abbé laissa la place à un froncement de sourcils.

 

– Il vous siérait mieux, messire, je pense, de transmettre le message dont vous vous dites le porteur que de soutenir un prisonnier contre le jugement légitime d’un tribunal.

 

L’étranger balaya le prétoire d’un regard inquisiteur.

 

– Le message ne vous est point destiné, mon bon Abbé ; il est adressé à quelqu’un que je ne connais point. Je me suis rendu en sa demeure où l’on me dit que je le trouverais ici. Son nom est Nigel Loring.

 

– Alors, il est pour moi, messire.

 

– Je m’en doutais. J’ai connu votre père, Eustace Loring et, bien qu’il en valût deux comme vous, il a laissé son empreinte bien claire sur votre visage.

 

– Vous ignorez la vérité sur cette question, intervint l’abbé, et si vous êtes un loyal gentilhomme, vous vous tiendrez à l’écart : ce jeune homme a gravement offensé la loi et il convient aux vassaux du roi de nous accorder leur soutien.

 

– Et vous l’avez traîné ici pour le juger ? s’écria le gentilhomme amusé. Tout comme une compagnie de freux qui jugerait un faucon ! Et je gage que vous avez trouvé plus aisé de juger que de châtier ! Mais permettez-moi de vous dire, Père abbé, que votre situation est illégale. Lorsque de tels pouvoirs furent accordés à vos semblables, ce fut uniquement pour mettre un terme à une riotte ou châtier un serf, mais non pour traîner à votre barre le meilleur sang d’Angleterre et l’affronter à vos archers parce qu’il s’oppose à vos décisions.

 

L’abbé était peu accoutumé à entendre de telles paroles de reproche et, qui pis est, prononcées d’un ton mordant dans sa propre abbaye, en présence de tous ses membres réunis.

 

– Il pourrait vous en cuire et vous pourriez vous apercevoir qu’un tribunal abbatial détient plus de pouvoirs que vous ne le croyez, messire chevalier, si chevalier vous êtes, vous qui vous montrez si discourtois dans vos paroles.

 

L’étranger se mit à rire de bon cœur.

 

– Il est aisé de voir que vous êtes des hommes paisibles, dit-il avec fierté. Si j’avais montré ce chiffre – et il désigna l’insigne sur ses revers – soit sur un bouclier soit sur une oriflamme, que ce fût dans les marches de France ou d’Écosse, il n’est point un chevalier qui n’eût reconnu la pile de gueules de Chandos.

 

Chandos, John Chandos, fleur de la chevalerie anglaise, le héros de cinquante exploits audacieux et désespérés, homme connu et honoré d’un bout à l’autre de l’Europe ! Nigel le regarda comme en proie à une vision. Les archers reculèrent interloqués, les moines, eux, se regroupant pour voir de plus près ce fameux soldat des guerres de France. L’abbé changea de ton et un sourire reparut sur son visage marqué par la colère.

 

– Nous sommes en effet des hommes de paix, sir John, et peu instruits en héraldique. Mais si puissants que soient les murs de notre abbaye, ils ne sont cependant pas si épais que la renommée de vos exploits n’ait pu les franchir et atteindre nos oreilles. S’il est de votre bon plaisir de porter intérêt à ce jeune homme qui a été mal guidé, il ne nous appartient point de contrecarrer cette louable intention, ni de refuser cette grâce que vous requérez de nous. Bien au contraire ! Je suis heureux qu’il puisse avoir un homme tel que vous pour lui donner exemple, en tant qu’ami.

 

– Je vous sais gré de votre courtoisie, mon bon Père abbé, fit Chandos d’un ton négligent, mais ce jeune homme possède un meilleur ami que moi, un ami très bon pour ceux qu’il aime, mais plus terrible encore pour ceux qu’il hait. C’est de sa part que j’apporte un message.

 

– Je vous prie, très honoré seigneur, de me bien vouloir dire quel est ce message, demanda Nigel.

 

– Ce message, mon cher, est le suivant : votre ami va arriver dans ce pays et demande à pouvoir passer une nuit dans le manoir de Tilford, pour l’amour et le respect qu’il porte à votre famille.

 

– Certes, il sera le bienvenu, répondit Nigel, mais j’espère qu’il est de ceux qui savent apprécier la nourriture du soldat et coucher sous un humble toit, car nous ne pouvons que donner le meilleur de nous-mêmes, pauvres comme nous le sommes.

 

– C’est en effet un soldat et l’un des plus grands, répondit Chandos en riant, et je gage qu’il a dormi déjà dans des endroits plus frustes que Tilford Manor.

 

– J’ai bien peu d’amis, seigneur, fit Nigel étonné, et je vous saurais gré de me dire le nom de ce gentilhomme.

 

– Son nom est Édouard.

 

– Sir Édouard Mortimer de Kent, alors. Ou bien, est-ce Sir Édouard Brocas, dont Lady Ermyntrude m’a si souvent entretenu ?

 

– Non, il n’est connu que sous le seul nom d’Édouard. Si vous voulez savoir l’autre nom, il est : Plantagenêt. Car celui qui demande asile sous votre toit n’est autre que votre seigneur lige et le mien, Sa Gracieuse Majesté le roi Édouard d’Angleterre.

CHAPITRE VI

LADY ERMYNTRUDE OUVRE LE COFFRE DE FER


Ce fut comme dans un rêve que Nigel entendit ces paroles prodigieuses et incroyables. Ce fut comme dans un rêve qu’il vit un abbé souriant et conciliant, un procureur obséquieux et un groupe d’archers qui leur ouvrirent le chemin, à lui-même et au messager du roi, au travers de la foule qui obstruait la porte de la salle du chapitre. L’instant d’après, il marchait à côté de Chandos, dans le cloître paisible, et devant lui, au-delà de la grande porte, s’étendait la large route jaune, bordée de verts pâturages. L’air printanier qui embaumait l’atmosphère n’en était que plus doux et plus parfumé, après celui, glacial, du déshonneur et de la captivité, qui venait de refroidir un cœur si ardent. À peine avait-il franchi le portail, qu’il se sentit tiré par la manche. Ayant tourné le regard, il vit l’honnête visage brun et les yeux couleur noisette de l’archer qui avait pris son parti.

 

– Alors, jeune seigneur, fit Aylward, qu’avez-vous à dire ?

 

– Et que pourrais-je vous dire, mon bon ami, sinon vous remercier du fond du cœur ? Par saint Paul, eussiez-vous été mon frère de sang que vous ne m’auriez pas défendu avec plus d’énergie.

 

– Non, cela ne suffit point.

 

Nigel, vexé, rougit, d’autant plus que Chandos, l’œil critique, écoutait leur conversation.

 

– Si vous avez entendu ce qui a été dit au tribunal, dit-il, vous devez savoir que je ne jouis point en ce moment des biens de ce monde. La peste noire et les moines ont pesé lourdement sur mes terres. C’est avec plaisir que je vous donnerais une poignée d’or pour le service que vous m’avez témoigné, si c’est ce que vous cherchez. Mais je n’en ai point, et je vous répète qu’il vous faudra vous satisfaire de mes remerciements.

 

– Votre or ne m’intéresse point, répondit Aylward, d’un ton bref. De plus, vous n’achèteriez point ma loyauté, même en remplissant ma besace de nobles à la rose, si je ne vous estimais point un homme. Mais je vous ai vu monter le cheval jaune, je vous ai vu faire front à l’abbé de Waverley, et vous êtes le maître que j’aimerais servir, si vous avez une place pour un homme comme moi. J’ai vu vos suivants et je ne doute point qu’ils furent de vaillants compagnons du temps de votre grand-père. Mais lequel d’entre eux pourrait encore tendre la corde d’un arc ? Pour vous, j’ai renoncé au service de l’abbé de Waverley. Où pourrais-je trouver un autre poste maintenant ? Si je reste ici, je ne pourrai plus rien faire.

 

– Voyons, il n’y a point là de difficultés, intervint Chandos. Parbleu, un archer audacieux, bruyant et crâneur vaut son pesant d’or dans les marches de France. J’en ai deux cents pareils qui me suivent et je ne demanderais pas mieux que de vous voir parmi eux.

 

– Je vous remercie pour votre offre, noble seigneur, répondit Aylward, et je préférerais votre bannière à n’importe quelle autre car il est bien connu qu’elle va toujours de l’avant : j’ai assez entendu parler des guerres pour savoir qu’il ne reste plus grand-chose à piller pour ceux qui demeurent en arrière. Cependant si le squire veut de moi, je préférerais combattre sous les roses de Loring car, bien que je sois né dans la centurie d’Eastbourne, canton de Chichester, j’ai grandi et appris à manier l’arc dans ces terres et, en tant que fils libre d’un homme libre, je préférerais servir monseigneur plutôt qu’un étranger.

 

– Mon bon ami, répondit Nigel, je vous ai déjà dit que je ne pourrais en aucune façon vous récompenser pour le service que vous m’avez rendu.

 

– Si vous acceptez simplement de m’emmener à la guerre, je me chargerai moi-même de ma récompense. En attendant, je ne demande qu’un coin à votre table et une toise de votre plancher, car il est bien certain que la seule récompense que j’aurai de l’abbé pour mon exploit de ce jour, ce sera le fouet pour mes reins et le tabouret pour mes pieds. Samkin Aylward est votre homme, squire Nigel, à partir de cette heure et, sur les os de mes doigts, que le diable m’emporte s’il doit vous arriver de le regretter !

 

Ce disant, il porta la main à son casque d’acier en guise de salut, rejeta son grand arc jaune sur le dos et suivit son nouveau maître à quelques pas.

 

– Pardieu, j’arrive à la bonne heure, s’exclama Chandos. Venant de Windsor, je me suis rendu directement à votre manoir que j’ai trouvé vide, à l’exception d’une vieille dame qui m’a fait part de vos ennuis. De là, je me suis rendu à l’abbaye et je ne suis point parvenu trop tôt, car je vous assure que le tableau n’avait rien de réjouissant avec ces flèches prêtes à vous transpercer le corps, et les clochettes, livres de prières et autres candélabres destinés à prendre soin de votre âme. Mais, si je ne me trompe, voici la bonne dame.

 

C’était en effet la grande silhouette de Lady Ermyntrude, maigre, voûtée, appuyée sur un bâton, qui était apparue à la porte du manoir et s’avançait pour les accueillir. Elle éclata de rire et brandit son bâton dans la direction de l’imposant monastère lorsqu’on la mit au courant de la déconfiture de l’abbaye. Elle les conduisit ensuite dans la grande salle où l’on avait préparé tout ce qu’ils pouvaient offrir de mieux à leur illustre visiteur. Elle avait elle-même dans les veines du sang de Chandos, dont on pouvait retrouver la trace au travers des Grey, Multon, Valence, Montague et autres grandes familles, à tel point que le repas fut pris et presque digéré avant qu’elle en eût terminé d’un imbroglio de mariages et alliances, avec les partitions, rebattements, pièces honorables et modifications par lesquels on pouvait dresser le blason des deux familles pour prouver leur commune origine. Même si l’on remontait jusqu’à la conquête et en deçà, il n’était pas un arbre généalogique de noblesse dont chaque pousse, chaque bourgeon, ne fût lié à Lady Ermyntrude.

 

Lorsque la table fut ôtée et que les trois personnages se trouvèrent seuls, Chandos transmit son message à la dame.

 

– Le roi Édouard n’a jamais oublié le noble chevalier votre fils, Sir Eustace. Il doit se rendre à Southampton la semaine prochaine et je suis son avant-courrier. Il m’a prié de vous dire, noble Dame, qu’il viendrait par Guildford afin de pouvoir passer une nuit sous votre toit.

 

La vieille dame rougit de plaisir mais pâlit soudain, vexée par les termes mêmes.

 

– C’est en vérité un grand honneur pour la maison de Loring, bien que notre toit soit humble et, comme vous l’avez pu voir, notre pitance bien simple. Le roi ne se doute point que nous sommes aussi pauvres. Je crains que nous ne passions pour grossiers et avares à ses yeux.

 

Mais Chandos écarta ses craintes. La suite du roi, dans laquelle ne se trouvaient pas de dames, logerait au château de Farnham. Tout roi qu’il était, il se souciait peu de ses aises, en vaillant soldat qu’il était resté. Et de toute façon, puisqu’il avait annoncé sa venue, il leur fallait y faire face du mieux qu’ils pouvaient. Enfin, avec beaucoup de délicatesse, Chandos offrit sa propre bourse si elle pouvait les aider dans la circonstance. Mais Lady Ermyntrude avait déjà retrouvé son calme.

 

– Non, noble cousin, cela ne se peut faire. Je vais préparer pour le roi tout ce qui sera possible, en me souvenant que, si la maison de Loring ne peut rien donner de plus, elle a toujours mis son sang à sa disposition.

 

Chandos devait encore se rendre à Farnham Castle et au-delà, mais il exprima le désir de prendre un bain chaud avant de se mettre en route car, comme la plupart des autres chevaliers, il aimait à se plonger dans l’eau la plus chaude qu’il pût supporter. Ainsi donc le bain, une grande cuve cerclée, plus large mais plus courte qu’une baratte, fut installé dans la chambre d’hôte et ce fut là que Nigel tint compagnie à Chandos qui se détendait dans l’eau.

 

Nigel, perché sur le côté du haut lit, balançant ses jambes dans le vide, regardait d’un air étonné et amusé l’étrange visage, les cheveux blonds hirsutes et les épaules musclées du fameux guerrier, le tout disparaissant légèrement dans une épaisse colonne de vapeur. Il était d’humeur bavarde, aussi Nigel l’assaillit-il de mille questions sur les guerres, s’accrochant à chaque mot proféré en réponse, comme si l’autre eût été l’oracle des Anciens parlant au travers de la fumée ou d’un nuage. Pour Chandos lui-même, vieux guerrier aux yeux de qui la guerre avait perdu toute sa fraîcheur, ce fut un rappel de son ardente jeunesse que d’entendre les vives questions de Nigel et de noter l’attention avec laquelle il l’écoutait.

 

– Parlez-moi du pays de Galles, noble seigneur, demanda Nigel. Quelle sorte de soldats sont les Gallois ?

 

– Ce sont de vaillants guerriers, répondit Chandos en barbotant dans son bain. Vous avez des chances d’avoir de bonnes escarmouches dans leurs vallées lorsque vous y chevauchez avec une petite suite. Ils flamboient comme un buisson d’ajoncs, mais si vous parvenez à en faire baisser la chaleur pendant un court instant, il arrive qu’ils se refroidissent.

 

– Et les Écossais ? Vous leur avez fait la guerre aussi, à ce que j’ai compris.

 

– Les chevaliers écossais ne reconnaissent aucun maître au monde et celui qui peut tenir tête aux meilleurs d’entre eux, que ce soit un Douglas, un Murray ou un Seaton, celui-là n’a plus rien à apprendre. Si vaillant que vous soyez, vous en trouverez toujours un aussi vaillant que vous, lorsque vous chevaucherez vers le nord. Si les Gallois sont semblables à un feu d’ajoncs, alors, pardieu ! les Écossais sont comme la tourbe, car ils se consument lentement et vous n’en viendrez jamais à bout. J’ai passé de bien bonnes heures dans les marches d’Écosse, car, quand bien même il n’y a point de guerre, les Percy d’Alnwick ou le gouverneur de Carlisle peuvent toujours soulever une petite querelle avec les clans frontaliers.

 

– Il me souvient que mon père avait coutume de dire qu’ils étaient de valeureux lanciers.

 

– Les meilleurs au monde, car leurs lances ont douze pieds de long et ils marchent en rangs très serrés. Mais leurs archers sont plus faibles, sauf peut-être les hommes d’Ettrick ou de Selkirk qui sont originaires des forêts… Nigel, veuillez ouvrir la fenêtre treillissée, je vous prie. Il y a ici par trop de vapeur… Par contre, au pays de Galles, ce sont les lanciers qui sont faibles, et il n’est point d’archers dans ces îles comme les hommes de Gwant avec leurs arcs en orme : leur puissance est telle que j’ai connu un chevalier qui eut sa monture tuée sous lui après que la flèche eut traversé ses chausses de mailles, sa cuisse et sa selle. Mais maintenant, qu’est-ce que la flèche, comparée à ces nouvelles balles de métal projetées par la poudre et qui déchirent une armure comme une pierre le fait d’un œuf ! Nos pères ne connaissaient point cela.

 

– Alors, tant mieux pour nous, s’écria Nigel, puisqu’il y aura au moins une aventure honorable qui sera bien à nous.

 

Chandos eut un petit rire et tourna vers le jeune homme rougissant un regard chargé de sympathie.

 

– Vous avez une façon de parler qui me rappelle les vieux que j’ai connus au temps de ma jeunesse, dit-il. C’étaient de vrais paladins et ils parlaient tout comme vous. Bien que vous soyez fort jeune, vous appartenez à un autre âge. Où donc avez-vous pris cette façon de penser et de vous exprimer ?

 

– Je n’ai eu qu’une seule préceptrice : Lady Ermyntrude.

 

– Pardieu, elle a dressé un fauconneau qui est prêt à fondre sur une noble proie. J’aimerais être le premier à vous déchaperonner. Ne voulez-vous point chevaucher avec moi dans les guerres ?

 

Des larmes sautèrent aux yeux de Nigel qui manqua broyer la grande main qui pendait hors de la cuve.

 

– Par saint Paul ! que pourrais-je souhaiter de mieux au monde ? Je n’aime guère l’abandonner car elle n’a personne pour prendre soin d’elle. Mais si cela pouvait se faire…

 

– La main du roi peut faire beaucoup. N’en dites rien avant qu’il soit ici. Mais si vous voulez chevaucher avec moi…

 

– Qu’est-ce donc qu’un homme pourrait souhaiter de mieux ? Est-il un écuyer en Angleterre qui ne voulût servir sous la bannière de Chandos ? Et où allez-vous, noble seigneur ? Et quand partez-vous ? Sera-ce pour l’Écosse ? Pour l’Irlande, peut-être ? Pour la France ? Mais hélas ! Hélas !…

 

Le visage exalté s’était soudain assombri. Pendant un instant, il avait oublié qu’il ne pouvait pas plus se payer une armure que de la vaisselle d’or. Et d’un seul coup, tous ses espoirs furent abattus. Ah, ces sordides soucis matériels qui viennent toujours s’interposer entre nos rêves et leur accomplissement ! Le squire d’un tel seigneur se devait d’être bien équipé. Et cependant toute la fortune de Tilford n’y suffirait point.

 

Mais Chandos, dont l’intelligence était vive et qui avait une grande connaissance du monde, avait aussitôt deviné la cause de ce soudain changement.

 

– Si vous combattez sous ma bannière, ce sera à moi qu’il reviendra de vous pourvoir en armes. Non, je n’admettrai point de réplique !

 

Mais Nigel secoua tristement la tête.

 

– Ce n’est point possible ! Lady Ermyntrude vendrait cette vieille demeure et jusqu’au dernier pouce de terrain plutôt que de me permettre d’accepter cette offre généreuse. Cependant je ne désespère point car, la semaine dernière, j’ai fait l’acquisition d’un noble palefroi sans débourser un penny. Peut-être aurai-je l’occasion de me procurer toute une armure de la même façon.

 

– Et comment avez-vous eu ce cheval ?

 

– Il m’a été donné par les moines de Waverley.

 

– Merveilleux !… Mais, pardieu ! après ce que j’ai vu, je me serais attendu qu’ils ne vous donnassent que leur malédiction.

 

– Ils n’avaient que faire de cette bête et me l’ont offerte.

 

– Il vous suffira donc de trouver quelqu’un qui n’ait que faire d’une armure et qui vous la donne. J’espère cependant que vous aurez de meilleures dispositions d’esprit et que vous me permettrez de vous équiper pour la guerre, puisque la bonne Dame a prouvé que j’étais votre cousin.

 

– Mille grâces, noble seigneur ! Si je devais m’adresser à quelqu’un, ce serait à vous, mais il est d’autres moyens que j’aimerais d’abord essayer… Mais je vous prie, bon sir John, de me parler de vos nobles combats à la lance contre les Français, car le pays tout entier retentit des légendes de vos exploits, et j’ai entendu dire que, en une matinée, trois champions avaient succombé devant votre lance. Est-ce vrai ?

 

– Ces cicatrices sur mon corps en font foi, mais ce n’était là que folies de jeunesse.

 

– Comment pouvez-vous appeler cela des folies ? Ne sont-ce point là les moyens de se gagner un honorable avancement et le cœur d’une dame ?

 

– Ce que vous dites est vrai, Nigel. À votre âge, un homme se doit d’avoir la tête chaude et de porter haut le cœur. J’étais moi aussi doué des deux, et je combattais pour ma dame, parce que j’en avais fait vœu, ou tout simplement parce que tel était mon bon plaisir. Mais lorsqu’on grandit et qu’on commande d’autres hommes, il y a aussi certaines choses auxquelles il faut penser. On réfléchit moins à son honneur personnel qu’à la sécurité de ses troupes. Ce ne sont plus votre lance, votre épée ou votre bras qui feront changer le destin d’une bataille, mais une tête froide et raisonnée qui peut vous sauver d’une situation désespérée. Celui qui sait choisir le bon moment pour faire charger ses cavaliers ou pour leur enjoindre de mettre pied à terre avant de continuer le combat, celui qui sait mêler ses archers et ses hommes d’armes de façon à se soutenir mutuellement, celui qui sait tenir ses réserves à l’écart et ne les faire intervenir que lorsqu’elles peuvent faire pencher le plateau de la balance, celui dont l’œil vif sait découvrir les terrains marécageux ou accidentés – celui-là vaut bien plus dans une armée que tous les Roland, Olivier et autres preux chevaliers.

 

– Cependant, noble seigneur, si ses chevaliers lui font défaut, tout son travail de tête ne servira de rien.

 

– C’est très vrai, Nigel. Aussi, puissent tous les squires partir en guerre avec un cœur aussi ardent que le vôtre. Mais il ne me faut plus tarder, car le service du roi ne peut attendre. Je vais me vêtir et, lorsque j’aurai pris congé de la bonne Dame Ermyntrude, je m’en irai à Farnham. Mais vous me reverrez ici le jour de l’arrivée du roi.

 

Ainsi donc, Chandos s’en fut ce soir-là, poussant son cheval dans les paisibles allées et pinçant son luth, car il aimait la musique et était connu pour ses chants joyeux. Les habitants apparaissaient devant leurs demeures, riant et battant des mains pour accompagner la voix riche qui s’élevait puis retombait en douces modulations dans l’allègre pincement des cordes. Et peu de ceux qui le voyaient passer auraient pu se douter que cet étrange chevalier aux cheveux de lin était le plus rude guerrier de toute l’Europe. Une fois seulement, alors qu’il entrait dans Farnham, un vieil homme d’armes invalide et couvert de haillons courut vers lui et s’accrocha à son cheval comme un chien gambade autour des jambes de son maître. Chandos lui lança un mot aimable et une pièce d’or au moment où il entrait au château.

 

Pendant ce temps, le jeune Nigel et Lady Ermyntrude, laissés seuls en face de leurs difficultés, se regardaient désespérés.

 

– Le cellier est quasi vide, fit Nigel. Il reste deux tonnelets de bière et un fût de vin des Canaries. Comment pourrions-nous servir pareils breuvages au roi et à sa cour ?

 

– Il nous faudrait du vin de Bordeaux. Et avec le veau marbré, la volaille et l’oie, nous pourrons faire assez pour le repas, s’il ne reste que pour une nuit. Et combien seront-ils ?

 

– Une douzaine, au moins.

 

La vieille dame se tordit les mains de désespoir.

 

– Non, ne le prenez pas ainsi à cœur, chère Dame, fit Nigel. Nous n’avons qu’un mot à dire et le roi s’arrêtera à Waverley, où lui et sa cour trouveront tout ce qu’ils pourront désirer.

 

– Cela, jamais ! se récria Lady Ermyntrude. Ce serait une honte et une disgrâce pour nous si le roi devait longer notre porte alors qu’il a gracieusement offert de la pousser. Non, je m’en sortirai. Jamais je n’aurais cru être forcée un jour à ceci, mais je sais qu’il le voudrait et je le ferai.

 

Décrochant une clé qui pendait à sa ceinture, elle se dirigea vers le vieux coffre de fer. Le grincement des charnières rouillées, lorsqu’elle souleva le couvercle, prouva à l’évidence combien la vieille dame se tenait éloignée du Saint des Saints de son coffre aux trésors. Par-dessus se trouvaient quelques reliques de vieilles parures : un manteau de soie semé d’étoiles d’or, une coiffe de fils d’argent, un rouleau de dentelle de Venise. En dessous s’empilaient des paquets attachés avec de la soie, que la vieille dame mania avec soin : un gant d’homme pour la chasse, une sandale d’enfant, des lacs d’amour faits d’un ruban d’un vert passé, quelques lettres d’une écriture rude et une relique de saint Thomas. Puis, du fond même du coffre, elle tira trois objets enveloppés de soie qu’elle déballa et posa sur la table. L’un était un bracelet d’or brut dans lequel étaient enchâssés des rubis non taillés, le second était un plateau d’or et le troisième un hanap du même métal.

 

– Vous m’avez souvent déjà entendu parler de ces objets, Nigel, mais vous ne les aviez jamais vus, car voilà longtemps que je n’ai plus ouvert le coffre, de crainte que dans nos grands besoins nous ne soyons tentés d’en faire de l’argent. Je les ai tenus loin de ma vue et même de mes pensées. Mais cette fois, il s’agit de l’honneur de notre maison et il me faut m’en séparer. Ce hanap est celui que mon époux, Sir Nele Loring, gagna après la prise de Bagdad, alors que ses compagnons et lui avaient tenu la lice depuis matines jusqu’à vêpres contre la fleur de la chevalerie française. Le plateau lui fut donné par le comte de Pembroke en souvenir de sa vaillance sur le champ de bataille de Falkirk…

 

– Et le bracelet, chère Dame ?

 

– Vous n’en rirez point, Nigel ?

 

– Certes non, pourquoi le ferais-je ?

 

– Ce bracelet fut le prix de la reine de beauté qui me fut donné devant toutes les grandes dames d’Angleterre par Sir Nele Loring, un mois avant notre union. Une reine de beauté, Nigel ! Moi ! Vieille et voûtée comme vous me voyez maintenant ! Cinq hommes sont tombés devant sa lance avant qu’il m’offrît ce bijou. Et maintenant, dans mes dernières années…

 

– Non, non, chère et honorée Dame, nous ne nous séparerons point de ce trésor.

 

– Si, Nigel ; il l’aurait voulu ainsi. Je l’entends presque me le murmurer à l’oreille. L’honneur était tout pour lui, le reste rien, Enlevez cela, Nigel, avant que mon cœur faiblisse. Demain, vous porterez le tout à Guildford. Vous y verrez Thorold, l’orfèvre. Vous tâcherez d’en obtenir assez d’argent pour faire face à tout ce dont nous avons besoin pour la venue du roi.

 

Elle détourna le visage pour dissimuler ses traits ridés et le couvercle du coffre de fer en retombant couvrit un sanglot.

CHAPITRE VII

COMMENT NIGEL S’EN FUT FAIRE SES EMPLETTES À GUILDFORD


Ce fut par un beau matin de juin que Nigel, le cœur allégé par la jeunesse et le printemps, quitta Tilford pour s’en aller faire ses emplettes à la ville proche de Guildford. Sous lui, son grand cheval jaune caracolait et sautillait, aussi heureux et léger d’esprit que son maître. Dans l’Angleterre entière, on aurait difficilement pu trouver un couple aussi ardent et débonnaire. La route sablonneuse serpentait à travers les bois de pins où la brise douce fleurait bon la résine ; elle traversait les downs couverts de bruyères qui roulaient au nord et au sud, immenses et inhabités car dans ces terres le sol était pauvre et sans eau. Il traversa Crooksbury Common puis la grande bruyère de Puttenham, suivant un sentier sablonneux qui sinuait entre les fougères arborescentes et la bruyère, car il désirait rejoindre la route des pèlerins à l’endroit où elle s’incurvait vers l’est en arrivant de Farnham et de Seale. Tout en avançant, il tâtait régulièrement les fontes de sa selle où il avait enfermé, soigneusement enveloppés, les trésors de Lady Ermyntrude. À regarder la puissante encolure qui se balançait sur un rythme allègre devant lui, à sentir l’allure aisée du grand cheval et en entendant le battement assourdi de ses sabots, il aurait voulu chanter et crier sa joie de vivre.

 

Derrière lui, sur le poney brun qui avait servi autrefois de monture à Nigel, suivait l’archer Samkin Aylward qui de lui-même avait pris la charge de serviteur personnel et de garde du corps. Ses larges épaules et sa gigantesque poitrine semblaient dangereusement perchées sur le petit animal, mais il allait l’amble en sifflotant un refrain allègre, le cœur aussi léger que celui de son maître, Pas un homme qui n’eût un hochement de tête, pas une femme qui ne sourît au passage du jovial archer dont la plupart du temps, la tête tournée sur les épaules, le regard suivait le dernier jupon croisé. Une fois seulement, il reçut un accueil assez rude, venant d’un homme grand, aux cheveux de neige et au visage rougeaud qu’ils rencontrèrent dans la lande.

 

– Le bonjour, mon père, cria Aylward. Comment cela va-t-il à Crooksbury ? Comment se porte la vache noire ? Et les brebis d’Alton ? Et Mary, la fille de laiterie, et tous les autres ?

 

– C’est bien à toi de poser pareille question, bon à rien, répondit le vieux. Tu as irrité les moines de Waverley dont je suis tenancier, et ils veulent me prendre ma ferme. J’en ai cependant encore pour trois ans et, qu’ils fassent ce qu’ils veulent, je ne déguerpirai point d’ici là. Mais je n’aurais jamais cru que je perdrais un jour mon foyer à cause de toi, Samkin. Et, si grand que tu sois, je saurais bien chasser la poussière de ce pourpoint vert à coups de branches de noisetier, si je te tenais à Crooksbury.

 

– Dans ce cas, vous le pourrez faire demain matin, mon père, car je viendrai vous voir. Mais en vérité, je n’ai rien fait d’autre à Waverley que vous n’eussiez fait vous-même. Regardez-moi dans les yeux, vieille tête chaude, et dites-moi si vous seriez resté là à ne rien faire alors que le dernier Loring – voyez-le s’avancer là-bas, la tête haute et l’esprit dans les nuages – allait être abattu d’une flèche sur l’ordre de ce moine plein de graisse. Si vous me dites que vous l’auriez fait, je vous renie comme père.

 

– Non, Samkin, et, s’il en est ainsi, alors ce que tu as fait n’était peut-être point si mal. Mais il m’est bien dur de perdre ma vieille ferme, alors que mon cœur est enterré dans son sol.

 

– Allons donc, bonhomme. Vous avez encore trois ans devant vous et Dieu sait ce qui peut se passer en trois ans. Avant ce temps, j’aurai été à la guerre et, lorsque j’aurai forcé un ou deux coffres français, vous pourrez vous acheter votre bonne terre brune et vous gaudir de l’abbé John ainsi que de ses baillis. Ne suis-je point un homme tout comme Tom Withstaff de Churt ? Après six mois, il est revenu avec les goussets pleins de nobles à la rose et une Française sur chaque bras.

 

– Dieu nous garde des femmes, Samkin ! Mais, s’il y a de l’argent à récolter, il est bien vrai que tu es capable d’en avoir ta part, tout comme n’importe quel homme. Mais hâte-toi, mon garçon, ton maître a déjà passé la croupe de la colline.

 

Saluant son père de sa main gantée, l’archer planta les talons dans les flancs de sa monture et eut tôt fait de rejoindre Nigel. Après avoir jeté un coup d’œil par-dessus l’épaule, celui-ci ralentit son allure et attendit que la tête du poney fût à sa hauteur.

 

– N’ai-je point ouï, archer, qu’un hors-la-loi était en liberté dans cette contrée ?

 

– Si, noble seigneur. C’était un serf de Peter Mandeville. Mais il a brisé ses liens et s’est sauvé dans ces forêts. Les gens l’appellent l’Homme sauvage de Puttenham.

 

– Mais comment se fait-il qu’on ne lui ait point donné la chasse ? Si cet homme est un tire-laine et un brigand, ce serait une belle occasion d’en débarrasser le pays.

 

– Les gens d’armes de Guildford ont été envoyés par deux fois déjà pour s’en saisir. Mais le renard a plusieurs terriers, et il est bien malaisé de l’en faire sortir.

 

– Par saint Paul, si je n’étais point aussi pressé, je ferais bien un détour pour le rechercher. De quel côté vit-il ?

 

– Un immense marais s’étend au-delà de Puttenham ; au milieu se trouvent des grottes où lui et les siens se cachent.

 

– Les siens ? Ils sont donc une bande ?

 

– Plusieurs se sont joints à lui.

 

– Mais voilà qui paraît une entreprise pleine d’honneur ! Lorsque le roi sera venu et parti, nous consacrerons une journée aux hors-la-loi de Puttenham. Je crains bien que nous n’ayons que peu de chances de les rencontrer au cours de ce présent voyage.

 

– Ils attaquent les pèlerins qui passent sur la route de Winchester. De plus, ils sont bien vus par les gens du pays, car ils ne les volent point et ont toujours la main secourable pour ceux qui acceptent de les aider.

 

– Il est toujours aisé d’avoir la main secourable avec de l’argent volé. Mais je crains qu’ils ne se risquent point à voler deux hommes comme nous dont la ceinture est garnie d’une épée.

 

Ils avaient franchi les marais sauvages et étaient parvenus sur la grand-route qu’empruntaient les pèlerins venus de l’Ouest pour se rendre au sanctuaire national de Canterbury. Après avoir traversé Winchester, la route suivait la merveilleuse vallée de l’Itchen, pour atteindre Farnham, où elle formait deux embranchements, l’un qui suivait le Hog’s Back, ou Dos d’Âne, l’autre qui tournait vers le sud en direction de la colline de Sainte-Catherine, où se dressait le sanctuaire des pèlerins, actuellement en ruine, mais qui était alors un lieu auguste et très fréquenté. C’était sur cette route que se trouvaient Nigel et Aylward en se rendant à Guildford.

 

Comme par hasard, personne ne prenait la même direction qu’eux, mais ils rencontrèrent des groupes de pèlerins qui s’en revenaient avec des images de saint Thomas, des coquilles d’escargot ou de petites ampoules de plomb sur leurs chapeaux et des ballots d’emplettes sur les épaules. Ils étaient sales et en haillons. Les hommes allaient à pied, les femmes étaient portées par des ânes. Gens et bêtes cheminaient gaiement, comme si c’eût été un jour faste ou comme s’ils avaient retrouvé déjà leur foyer. Avec quelques mendiants ou ménestrels couchés dans la bruyère de part et d’autre du chemin dans l’espoir de recevoir des passants un occasionnel farthing, ce furent les seules personnes qu’ils rencontrèrent jusqu’au village de Puttenham. Le soleil était déjà chaud et il y avait tout juste assez de vent pour soulever la poussière du chemin, à telle enseigne qu’ils furent heureux de se nettoyer le gosier en allant boire un verre de bière au cabaret du village où la tenancière jeta un au revoir narquois à Nigel, qui n’avait pas eu assez d’attentions pour elle, et une gifle à Aylward, qui en avait eu trop.

 

De l’autre côté de Puttenham, la route traversait un bois de chênes et de hêtres, s’élevant au-dessus d’une végétation touffue de fougères et de ronces. Ils y rencontrèrent une patrouille de sergents d’armes. C’étaient de grands gaillards bien montés, revêtus de hoquetons et de bonnets de buffle, armés de lances et de sabres. Leurs chevaux avançaient lentement sur le côté ombragé de la route. Ils s’arrêtèrent lorsque les voyageurs parvinrent à leur hauteur pour leur demander s’ils avaient été molestés en chemin.

 

– Prenez garde, leur dirent-ils, car l’Homme sauvage et son épouse courent les routes. Hier encore, ils ont abattu un marchand de l’Ouest et lui ont pris cent couronnes.

 

– Son épouse ?

 

– Oui, elle est toujours à ses côtés et, si lui a la force, elle a l’intelligence. J’espère bien un matin voir leurs deux têtes sur l’herbe verte.

 

La patrouille continua son chemin vers Farnham, s’éloignant, comme il fut prouvé par la suite, des voleurs qui l’avaient très certainement épiée des buissons bordant la route. Derrière une courbe de cette route, Nigel et Aylward aperçurent une grande et gracieuse femme qui se tordait les mains en pleurant, assise sur le bord du chemin. À la vue d’une telle beauté en détresse, Nigel éperonna Pommers, qui en trois bonds le déposa aux pieds de la malheureuse.

 

– Que vous arrive-t-il, gente Dame ? demanda-t-il. Quelque chose en quoi je puisse être votre ami ? Ou est-il possible que quelqu’un ait eu le cœur assez dur pour vous faire injure ?

 

Elle se releva et tourna vers lui un visage illuminé par l’espoir et la prière.

 

– Oh ! sauvez, je vous prie, mon pauvre père ! Peut-être avez-vous vu les gens d’armes. Ils viennent de nous dépasser mais je crains qu’ils ne soient hors de portée de voix.

 

– En effet, ils sont éloignés, mais nous pourrions vous servir tout aussi bien.

 

– Alors, faites vite, je vous prie ! Peut-être le mettent-ils à mort en ce moment même. Ils l’ont entraîné dans les buissons là-bas, où je l’ai entendu geindre faiblement. Hâtez-vous, je vous implore.

 

Nigel sauta à bas de son cheval et jeta les rênes à Aylward.

 

– Non, cria celui-ci, allons-y ensemble. Combien de brigands y avait-il, gente Dame ?

 

– Deux grands gaillards.

 

– Dans ce cas, j’y vais aussi.

 

– Non, ce n’est pas possible, répliqua Nigel. Le bois est trop dense pour les chevaux et nous ne pouvons les abandonner sur le chemin.

 

– Mais je les garderai, intervint la femme.

 

– Pommers ne se laisse pas facilement garder. Reste ici, Aylward, jusqu’à ce que je revienne. N’en bouge point ! C’est un ordre.

 

Sur ces mots, l’œil joyeux et scintillant de l’espoir d’une aventure, Nigel tira son épée et s’enfonça dans le bois. Il courut loin et vite, de clairière en clairière, écartant les buissons, bondissant par-dessus les ronces, léger comme un jeune daim, cherchant d’un côté puis de l’autre, tendant l’oreille pour surprendre un son, mais n’entendant que le roucoulement des ramiers ; il continua, ayant toujours en esprit, derrière lui, la femme en larmes et, devant, l’homme prisonnier. Ce ne fut que lorsqu’il commença d’avoir mal aux pieds et d’être à bout de souffle qu’il s’arrêta en portant la main au côté en se souvenant qu’il lui fallait encore s’occuper de ses propres affaires et qu’il était temps pour lui de reprendre sa route.

 

Pendant ce temps, Aylward avait eu recours à un moyen plus fruste et plus personnel de consoler la jeune femme qui sanglotait, le visage contre la selle de Pommers.

 

– Allons, ne pleurez point, ma toute belle. Cela me fait jaillir les larmes aux yeux que de vous en voir verser ainsi à torrents.

 

– Hélas, bon archer, c’était le meilleur des pères… si bon, si doux ! Si vous l’aviez connu, je suis sûre que vous l’auriez aimé.

 

– Allons, allons, il n’aura même pas une égratignure. Squire Nigel va nous le ramener bientôt.

 

– Non, non, jamais plus je ne le reverrai ! Soutenez-moi, bon archer, je me sens défaillir.

 

Aylward passa aussitôt le bras autour de la taille souple. La femme se cramponna de la main à son épaule. Son visage pâle regarda derrière et ce fut une lueur de joie dans ses yeux, un éclair d’attente et de triomphe qui avertit soudain le brave garçon d’un danger qui le menaçait.

 

Il se dégagea de l’étreinte de la femme et bondit de côté, tout juste à temps pour éviter un coup violent qui lui était porté par un gros gourdin que maniait un homme plus grand et plus puissant que lui. Il eut la brève vision de grandes dents qui grinçaient d’un air féroce, d’une barbe en broussaille et de deux yeux de chat sauvage. Une seconde plus tard, Aylward s’était rapproché en baissant la tête sous une autre volée de la meurtrière massue.

 

Les bras roulés autour du corps bien bâti du voleur et le visage enfoui dans la grande barbe, Aylward souffla, força et souleva. Tour à tour avançant et reculant sur la route poussiéreuse, les deux hommes battaient des pieds et titubaient dans une lutte atroce dont l’enjeu était la vie. Par deux fois, Aylward avait manqué d’être jeté au sol par la grande force du hors-la-loi, et à deux reprises sa jeunesse et son adresse d’archer lui permirent de reprendre son étreinte et son équilibre. Puis ce fut son tour. Il glissa la jambe dans le creux du genou de l’autre qu’il fit basculer d’une forte poussée. Le hors-la-loi tomba à la renverse en poussant un cri rauque. Il avait à peine touché le sol, qu’Aylward avait déjà le genou sur lui, avec son épée dans la barbe, pointée sur sa poitrine.

 

– Par les os de ces dix doigts ! lui souffla-t-il, un mot de plus et ce sera ton dernier.

 

Mais l’homme demeura immobile car il avait été quelque peu étourdi par la chute, Aylward regarda autour de lui mais la femme avait disparu. Elle s’était glissée dans la forêt au premier coup. L’archer se mit alors à craindre pour son maître qui, lui aussi, avait peut-être été attiré dans quelque guet-apens. Mais ses craintes furent de courte durée, car Nigel reparut bientôt, courant sur la route qu’il avait retrouvée à quelque distance de l’endroit où il l’avait quittée.

 

– Par saint Paul ! s’écria-t-il. Quel est donc cet homme sur lequel tu es perché ? Et où donc est la dame qui nous fit l’honneur de nous demander de l’aide. Je n’ai, hélas, pu retrouver son père.

 

– Ne vous en plaignez point, noble seigneur, répondit Aylward, car j’ai avis que son père doit être le diable. Cette femme est, je crois, l’épouse de l’Homme sauvage de Puttenham. Et voici l’homme ! Il a essayé de me fracasser la cervelle de son gourdin.

 

Le hors-la-loi, qui avait ouvert un œil, regarda d’un air menaçant celui qui l’avait capturé, puis le nouveau venu.

 

– Vous avez de la chance, archer, dit-il, car j’en suis venu aux mains avec beaucoup d’hommes mais je ne puis me souvenir d’un seul qui ait eu le dessus sur moi.

 

– En effet, vous avez une poigne d’ours, mais c’était le fait d’un lâche que de détourner mon attention sur votre femme pour me briser la tête avec votre masse. C’est aussi une vilenie que de tendre un piège aux passants en leur demandant secours et en les prenant par la pitié, si bien que c’était notre bon cœur même qui nous mettait en danger. Le prochain malheureux qui, lui, aura peut-être réellement besoin d’aide, souffrira à cause de vos péchés.

 

– Lorsque la main du monde entier est contre vous, répondit le hors-la-loi, il vous faut vous défendre du mieux que vous le pouvez.

 

– Vous méritez certes d’être pendu, ne serait-ce que parce que vous avez entraîné cette femme, qui est gentille et douce, dans une vie pareille, fit Nigel. Lions ses poignets à mes étriers de cuir et nous le conduirons à Guildford.

 

L’archer tira de sa besace une corde d’arc de rechange. Il avait attaché le prisonnier de la façon que Nigel lui avait dite, lorsque ce dernier poussa soudain un cri d’alarme.

 

– Vierge Marie, où est ma fonte de selle ?

 

Elle avait été coupée par un couteau tranchant. Seuls restaient les deux bouts d’une courroie. Aylward et Nigel se regardèrent consternés. Le jeune écuyer brandit les poings de désespoir et s’arracha les boucles blondes.

 

– Le bracelet de Lady Ermyntrude ? Le hanap de mon grand-père ! J’aurais mieux aimé mourir que de les perdre ! Que vais-je lui dire ? Je n’oserai retourner avant de les avoir retrouvés. Ah, Aylward, comment les as-tu laissé enlever ?

 

L’honnête archer repoussa sur la nuque son casque de fer et se gratta le crâne.

 

– Mais je ne savais rien. Vous ne m’aviez point dit qu’il y avait des objets de prix dans le sac, sans quoi j’y eusse gardé un meilleur œil. Sans aucun doute, ce n’est point ce gaillard qui l’a pris puisque je le tenais entre mes mains. Ce ne peut être que cette femme qui en a profité pour fuir en l’emportant.

 

Nigel arpenta la route en proie à la plus grande perplexité.

 

– Je la suivrais jusqu’au bout du monde, si seulement je savais où la retrouver. Mais quant à fouiller ces bois pour l’y découvrir, autant poursuivre une souris dans un champ de blé. Bon saint Georges, toi qui as combattu et vaincu le dragon, je te prie, au nom de ce chevaleresque exploit, de me soutenir dans mes difficultés ! Deux cierges brûleront devant ton autel à Godalming, si tu me fais retrouver ma fonte de selle. Que ne donnerais-je pour la ravoir ?

 

– Me donneriez-vous la vie ? demanda le hors-la-loi. Promettez-moi de me laisser vivre et vous aurez votre fonte, s’il est vrai que c’est bien ma femme qui vous en a dépouillé.

 

– Oh que non ! je ne puis faire cela, répondit Nigel. Mon honneur serait en jeu, puisque cette perte m’est personnelle et que ce serait une honte publique que de vous relâcher. Par saint Paul ! ce serait un acte peu recommandable que de vous laisser libre de voler des centaines d’autres personnes.

 

– Bon, dans ces conditions, je ne vous demanderai point de me laisser en liberté. Si vous me promettez simplement que ma femme sera épargnée, je vous rendrai votre sac.

 

– Je ne puis vous faire pareille promesse : elle me forcerait à mentir devant le shérif de Guildford.

 

– Me donnez-vous votre parole d’intercéder en ma faveur ?

 

– Cela, je vous le promets, si vous me rendez mon sac, bien que je ne sache point en quoi ma parole puisse vous servir. Mais vos propos sont vains, car vous ne songez tout de même pas que nous allons vous laisser partir avec l’espoir de vous voir revenir.

 

– Je ne vous demande point cela, répondit l’Homme sauvage, car je puis récupérer votre sac sans même bouger de l’endroit où je me trouve. Ai-je votre parole, sur votre honneur et tout ce qui vous est cher, de demander ma grâce ?

 

– Vous l’avez !

 

– Et qu’il ne sera point fait de mal à mon épouse ?

 

– Oui !

 

Le hors-la-loi renversa la tête, poussa un long cri strident semblable au hurlement d’un loup. Il y eut un moment de silence puis le même cri, clair et perçant, s’éleva à peu de distance de là dans la forêt. L’Homme sauvage appela de nouveau et sa compagne lui répondit. Il cria une troisième fois, tout comme le daim appelle sa femelle. Puis, dans une agitation de broussailles, la femme reparut devant eux, grande, pâle, dans toute sa grâce, Sans un regard pour Aylward ni pour Nigel, elle courut auprès de son époux.

 

– Cher et doux seigneur, pleura-t-elle. J’espère qu’ils ne vous ont point fait de mal. Je vous attendais près du vieux chêne et mon cœur saignait de ne point vous voir revenir.

 

– J’ai été pris, femme.

 

– Jour maudit ! Laissez-le, bons et gentils seigneurs ! Ne me l’enlevez point.

 

– Ils parleront pour moi à Guildford, fit l’Homme sauvage, Ils l’ont promis, mais rendez-leur d’abord le sac que vous avez pris.

 

Elle le tira de dessous son large jupon.

 

– Le voici, doux seigneur. Croyez bien que cela me fendait le cœur de vous l’enlever, parce que vous aviez eu pitié de moi. Mais, ainsi que vous le voyez, je me trouve maintenant dans une réelle et profonde détresse. N’aurez-vous point pitié encore ? Ne prendrez-vous point compassion, gentils seigneurs ! Je vous en supplie à genoux, très bon et doux squire.

 

Nigel avait saisi le sac, heureux de sentir que les objets s’y trouvaient.

 

– J’ai donné ma promesse, dit-il, je ferai mon possible. La suite dépend des autres. Je vous prie donc de vous relever, car je ne puis promettre davantage.

 

– Il me faudra donc me contenter, lui dit-elle en se relevant, le visage plus calme. Je vous ai prié de prendre pitié de nous, je ne puis faire plus. Mais avant de retourner dans la forêt, je vous conseillerai d’être sur vos gardes afin de ne point perdre votre sac une seconde fois. Savez-vous comment je l’ai pris, archer ? C’était pourtant bien simple. Et cela pourrait encore vous arriver, aussi vais-je vous l’expliquer. J’avais ce couteau dans ma manche. Il est très petit et très tranchant. Je le fis glisser ainsi. Puis, alors que je faisais semblant de pleurer contre la selle, j’ai tranché les courroies de cette façon…

 

Au même moment, elle sectionna la lanière qui attachait son mari et lui, plongeant sous les pattes du cheval, se glissa tel un serpent dans les buissons. En passant, il avait frappé Pommers par-dessous et le grand cheval rendu enragé par l’insulte se cabra, forçant les deux hommes à se cramponner à la bride. Quand enfin il se calma, il n’y avait plus de trace ni de l’Homme sauvage ni de sa femme. Ce fut en vain qu’Aylward, son arc bandé, courut de-ci delà entre les grands arbres, fouillant les sombres fourrés. Lorsqu’il revint sur la route, son maître et lui se lancèrent un regard honteux.

 

– Je crois que nous sommes meilleurs guerriers que geôliers, dit Aylward en grimpant sur son poney.

 

Mais le froncement de sourcils de Nigel se détendit en un sourire.

 

– Au moins, nous avons retrouvé ce que nous avions perdu. Je le place ici sur le pommeau de ma selle et je n’en détacherai plus mes yeux que nous ne soyons à Guildford.

 

Ils allèrent ainsi leur chemin jusqu’au moment où, dépassant la chapelle de Sainte-Catherine, ils traversèrent de nouveau le Wey serpentant. Ils se trouvèrent alors dans une rue en pente raide avec ses maisons en encorbellement, son hostellerie de moines sur la gauche où l’on pouvait encore boire de la bonne ale, son château de forme quadrilatère à droite, bâtiment non pas en ruine mais d’une architecture dénotant force et vitalité, avec une bannière blasonnée qui flottait au vent et des casques de fer scintillant derrière les créneaux. Une rangée de masures partait du portail pour atteindre la rue haute, et la deuxième porte après l’église de la Trinité était celle de l’orfèvre, Thorold, riche bourgeois et maire de la ville.

 

Thorold contempla longtemps et avec amour les précieux rubis et le fin travail du hanap. Puis il se mit à caresser sa barbe florissante en se demandant s’il devait en donner cinquante ou soixante nobles, car il savait très bien pouvoir les revendre pour deux cents. Mais s’il en offrait trop, son gain en serait réduit d’autant. Par contre, s’il en offrait trop peu, ce jeune homme pourrait fort bien aller jusqu’à Londres avec ces bijoux : en effet ils étaient très rares et de grande valeur. Le garçon était mal vêtu et l’anxiété se lisait dans ses yeux, Peut-être était-il pressé par le besoin et ignorait-il la valeur réelle de ce qu’il apportait. Le marchand allait le sonder.

 

– Ces objets sont vieux et hors de mode, noble seigneur. Des pierres, je puis à peine dire si elles sont de bonne qualité ou non, car elles sont ternes et brutes. Si vous ne me faites point un prix trop élevé, je pourrai les ajouter à mon stock, bien que cette boutique ait été installée pour vendre et non pour acheter. Combien en demandez-vous ?

 

Nigel, perplexe, arqua les sourcils. C’était là un jeu dans lequel ni son cœur ardent ni ses membres souples ne pouvaient lui venir en aide. C’était la force nouvelle dominant l’ancienne : le commerçant contre le guerrier, l’abaissant, l’affaiblissant à travers les siècles, jusqu’à en faire son esclave, son serf.

 

– Je ne sais que demander, brave homme, répondit Nigel. Il ne me sied pas plus qu’à quiconque portant un nom de marchander ou de lésiner, Vous connaissez la valeur de cet objet car c’est votre profession de la connaître. Lady Ermyntrude a besoin d’argent. Il nous le faut pour la venue du roi. Ainsi donc donnez-moi ce que vous estimez juste et n’en parlons plus.

 

L’orfèvre sourit. L’affaire se présentait plus simple et plus intéressante qu’il ne l’avait cru. Il avait eu l’intention d’offrir cinquante nobles : ce serait certes un péché que d’en donner plus de vingt-cinq.

 

– Mais je ne saurai qu’en faire quand je les aurai. Cependant je ne veux point discuter pour vingt nobles dans une affaire qui concerne le roi.

 

Le cœur de Nigel devint de plomb car cette somme ne lui permettait même pas d’acheter la moitié de ce qu’il lui fallait. Il était évident que Lady Ermyntrude avait surestimé ses trésors. Il ne pouvait cependant retourner les mains vides. Ainsi donc, si les vingt nobles représentaient la valeur réelle, comme ce brave homme le lui assurait, il fallait s’en contenter et les accepter.

 

– Je suis quelque peu troublé par ce que vous venez de me dire, mais vous en savez plus long que moi sur ces choses. Alors j’en accepterai…

 

– Cent cinquante, lui souffla la voix d’Aylward à l’oreille.

 

– Cent cinquante, fit Nigel, trop heureux de trouver ce guide sur des sentiers qui ne lui étaient guère familiers.

 

L’orfèvre sursauta. Ce jeune homme n’était point un simple soldat comme il y paraissait. Ce franc visage, ces yeux bleus, n’étaient qu’un piège pour qui ne s’en méfiait pas. Jamais encore il n’était resté à quia dans un marché.

 

– Que voilà un langage naïf et qui ne nous mènera à rien, messire ! fit-il en se détournant et en jouant avec les clés de ses coffres. Je ne désire cependant point être dur avec vous, et vous fais mon dernier prix qui est de cinquante nobles.

 

– Plus cent, souffla Aylward.

 

– Plus cent, répéta Nigel, rougissant de sa cupidité.

 

– Bon, mettons cent, répondit le marchand. Tondez-moi, écorchez-moi, et prenez cent nobles pour vos bijoux.

 

– J’aurais honte de vous traiter aussi mal, répondit Nigel, mais vous avez été honnête et je ne veux donc point vous léser. J’en accepterai donc avec reconnaissance cent…

 

– Cinquante, murmura Aylward.

 

– Cinquante, acheva Nigel.

 

– Par saint John de Beverley ! Je me suis installé ici en arrivant des pays du Nord où l’on prétend que les gens sont adroits dans les marchés, mais je préférerais encore avoir affaire à toute une synagogue de juifs qu’à vous avec toutes vos belles manières. Vous n’accepteriez donc pas moins de cent cinquante nobles ? Misère ! Vous m’enlevez tout mon bénéfice d’un mois. Que voilà une mauvaise journée pour moi. Je souhaiterais ne vous avoir jamais vu.

 

Geignant et se lamentant, il compta les pièces d’or sur le comptoir, et Nigel, osant à peine croire en sa bonne fortune, les jeta dans son sac de cuir.

 

Un moment plus tard, le visage rougissant, il se retrouvait dans la rue où il exprimait ses remerciements à Aylward.

 

– Hélas, mon bon seigneur, le bonheur nous a floués, répondit l’archer. Nous aurions pu en obtenir vingt de plus si nous avions tenu bon.

 

– Comment le sais-tu, mon bon Aylward ?

 

– À ses yeux. Je ne sais point lire lorsqu’il s’agit d’un parchemin, d’un livre, d’une devise ou d’un blason, mais je sais lire dans les yeux d’un homme et je n’ai jamais douté un seul instant qu’il donnerait ce qu’il a donné.

 

Les deux voyageurs dînèrent au refuge des moines, Nigel à la table haute, Aylward à celle du commun. Puis ils se mirent en route dans la grand-rue. Nigel acheta du taffetas pour en faire des tentures, du vin, des confitures, des fruits, du linge de table en damas et maints autres articles de nécessité. Il s’arrêta enfin devant la boutique de l’armurier dans la cour du château et, comme un enfant devant un plat de bonbons, il admira les belles armures, le plastron gravé, les heaumes empanachés et les gorgières habilement assemblées.

 

– Alors, squire Loring, fit l’armurier Wat en détournant le regard de sa forge à soufflet où il chauffait une lame d’épée, que puis-je vous vendre ce matin ? Je vous jure sur Tubal-Caïn, le père de tous les travailleurs du métal, que vous pourriez aller d’un bout à l’autre de Cheapside sans trouver plus belle armure que celle qui pend à ce crochet là-bas.

 

– Et quel en est le prix, armurier ?

 

– Pour n’importe qui d’autre, ce serait deux cent cinquante nobles à la rose. Mais pour vous, ce ne sera que deux cents.

 

– Et pourquoi moins cher pour moi ?

 

– Parce que c’est moi qui ai équipé votre père pour la guerre et c’est une armure plus belle encore qui est sortie de mes mains. Je gage qu’elle a dû émousser bien des lames avant qu’il ne la mette de côté. Nous travaillions en mailles à cette époque, et j’avais aussi vite fait une cotte finement tissée qu’une plate d’armure, Mais les jeunes seigneurs ont leur mode comme les belles dames de la cour. Ce sont les plates maintenant, bien que le prix en soit le triple.

 

– Et vous dites que la maille est aussi bonne ?

 

– J’en suis sûr.

 

– Alors, oyez, armurier. Je ne puis me permettre en ce moment l’achat d’une armure à plates, mais j’ai cependant grand besoin d’un harnachement d’acier en vue d’une petite action que je me suis mis en tête de faire. J’ai encore à Tilford cette cotte de mailles dont vous venez de parler et qui fut la première que mon père porta à la guerre. Ne pourriez-vous l’arranger de façon qu’elle protégeât aussi mes membres ?

 

L’armurier regarda le petit visage de Nigel tourné vers lui et il éclata de rire.

 

– Vous vous gaussez, squire Loring. Cet équipement a été fait pour un homme qui se trouvait bien au-dessus de la taille normale.

 

– Eh non, je ne me gausse point. Qu’elle me protège seulement dans une joute à la lance, et elle aura répondu à ce que j’attends d’elle.

 

L’armurier se pencha de nouveau sur son enclume et se mit à réfléchir sous le regard anxieux de Nigel.

 

– C’est avec plaisir que je vous prêterais une armure à plates pour cette aventure, squire Nigel, mais si vous deviez être vaincu, votre armure serait le prix du vainqueur. Je suis un pauvre homme avec beaucoup d’enfants et je ne puis risquer pareille perte. Mais pour en revenir à cette armure de mailles, est-elle vraiment en bon état ?

 

– En parfait état, sauf l’encolure qui est éraillée.

 

– Raccourcir les manches serait aisé. Il suffit d’en couper un morceau et de renouer les maillons, mais quant à reprendre le corps… voilà qui est au-dessus de mon art d’armurier.

 

– C’était mon dernier espoir. Ah, bon armurier, si vraiment vous avez servi et aimé mon vaillant père, je vous prie au nom de sa mémoire de me venir en aide maintenant.

 

L’armurier laissa tomber son lourd marteau sur le sol.

 

– Non seulement j’aimais votre père, squire Loring, mais je vous ai vu, à demi armé comme vous l’étiez, monter contre les meilleurs ici au château. À la Saint-Martin, mon cœur a saigné en voyant l’état pitoyable de votre harnachement et pourtant vous avez résisté à Sir Olivier dans son armure milanaise. Quand retournez-vous à Tilford ?

 

– À l’instant même.

 

– Holà, Jenkin, amène mon bidet, cria le brave Wat. Et que ma main droite perde toute son adresse si je ne vous envoie point au combat dans l’armure de votre père ! Il me faut être rentré demain dans ma boutique, mais je vous accorde ce jour gratuitement pour tout le respect que je porte à votre maison. Je vous accompagne à Tilford et, avant même que la nuit tombe, vous saurez ce dont Wat est capable.

 

Et c’est ainsi que la soirée fut très occupée au manoir de Tilford, où Lady Ermyntrude tailla les tentures qu’elle accrocha dans la salle et remplit ses placards des bonnes choses que Nigel avait ramenées de Guildford.

 

Cependant le jeune seigneur et l’armurier étaient assis l’un en face de l’autre, ayant sur les genoux la cotte de mailles avec la gorgière à plat. De temps à autre, le vieux Wat haussait les épaules comme si on lui eût demandé de faire plus qu’il n’en était possible à un simple mortel. Enfin, sur une suggestion du jeune homme, il retomba en arrière sur son siège en riant aux éclats, si bien que Lady Ermyntrude lança un noir regard de mécontentement devant une satisfaction aussi plébéienne. Puis, prenant dans sa trousse à outils son ciseau et son marteau, l’armurier se mit en devoir de percer un trou au centre de la tunique métallique.

CHAPITRE VIII

COMMENT LE ROI CHASSA AU FAUCON DANS LA BRUYÈRE DE CROOKSBURY


Le roi et sa suite s’étaient débarrassés de la foule qui les suivait depuis Guildford sur la route des pèlerins. Les archers ayant quelque peu malmené les curieux les plus tenaces, ils poursuivaient leur route à leur aise, formant un long cortège scintillant qui ondulait dans la sombre plaine couverte de bruyère.

 

Dans le cortège se trouvait le roi en personne. Il s’était muni de ses faucons car il espérait bien pouvoir chasser. Édouard, à cette époque, était un homme vigoureux et bien développé, à la fleur de l’âge, rude jouteur et vaillant chevalier. C’était un érudit aussi, parlant le latin, le français, l’allemand, l’espagnol et même un peu d’anglais.

 

Tout cela n’était que trop connu dans le monde, et depuis longtemps, mais il n’y avait que peu d’années qu’il avait dévoilé des caractéristiques bien plus importantes : une ambition inlassable, qui lui faisait convoiter le trône de son voisin, et une prévoyance étonnante dans les questions commerciales qui le poussait à introduire en Angleterre des tisserands flamands et à faire semer les graines qui, pendant des années, devaient constituer la principale industrie anglaise. On aurait pu lire chacune de ces qualités sur son visage. Le sourcil, ombragé par un couvre-chef cramoisi, était haut et touffu. Les grands yeux bruns étaient ardents et téméraires. Le menton était fraîchement rasé et la sombre moustache coupée ras n’arrivait pas à dissimuler la bouche, ferme, fière et gracieuse, mais qui pouvait se serrer pour ne plus former qu’une fine ligne, signe d’une impitoyable férocité. Il avait le teint cuivré tant il avait passé de temps sur les champs de sport et de guerre. Il montait négligemment et avec aisance son magnifique cheval noir, comme quelqu’un qui a constamment vécu en selle. Édouard était noir, lui aussi, car sa fine et nerveuse silhouette était enveloppée d’un costume collant, en velours de cette couleur, sur lequel ne tranchait qu’une ceinture d’or.

 

Dans son attitude hautaine et noble, avec son costume simple mais riche et un destrier splendide, il avait tout ce qu’on attendait d’un roi. Ce tableau du fier chevalier sur sa fière monture était complété par le noble faucon des îles qui battait des ailes sur son épaule, attendant qu’une proie se levât. Le second faucon était porté sur le poignet de Raoul, son chef fauconnier, qui le suivait.

 

À la droite du monarque et quelque peu en retrait chevauchait un jeune homme d’une vingtaine d’années, grand, fin et brun, aux traits aquilins et nobles et aux yeux pénétrants qui pétillaient de vivacité et d’affection quand il répondait aux remarques du souverain. Il était vêtu de pourpre sombre, diaprée d’or, et le harnachement de son palefroi blanc était d’une magnificence qui attestait son rang de chevalier. Son visage imberbe était empreint d’une gravité, d’une majesté d’expression qui prouvaient que, malgré son jeune âge, il avait eu déjà à gérer des affaires sérieuses, que les pensées qui l’animaient étaient celles d’un homme d’État et d’un guerrier. Ce grand jour où, à peine adolescent, il avait conduit l’avant-garde de l’armée qui avait écrasé la puissance française à Crécy, avait laissé une profonde empreinte sur ses traits ; mais si graves qu’ils fussent, ils n’étaient pas encore marqués de cette fierté qui, après quelques années, devait faire du « Prince Noir » un synonyme de terreur dans les marches de France. La première ombre de la cruelle maladie qui allait lui enlever la vie n’avait pas encore touché son corps, et il chevauchait, léger et débonnaire, en cette journée de printemps dans la bruyère de Crooksbury.

 

À la gauche du roi, et aussi près que pouvait le permettre une grande intimité, s’avançait un homme du même âge que son monarque, le visage large, le menton proéminent et le nez plat, ce qui est souvent l’indice extérieur d’une nature querelleuse. Il avait le teint rougeaud, de grands yeux bleus quelque peu exorbités, et une apparence sanguine et coléreuse. Il était court mais massif et à l’évidence doué d’une grande force. Il avait la voix douce et zézayante, des manières courtoises. Contrairement au roi et au prince, il était revêtu d’une armure légère ; il portait un glaive court au côté et une masse d’armes suspendue au pommeau de sa selle, car il faisait office de commandant de la garde du roi. Une douzaine d’autres chevaliers en armures suivaient, formant escorte. Édouard n’aurait pu avoir plus vaillants soldats à ses côtés si, comme cela était toujours possible en cette période d’anarchie, un danger quelconque devait le menacer, car son compagnon n’était autre que le fameux chevalier du Hainaut, naturalisé anglais, Sir Walter Manny, qui portait une haute réputation de valeur chevaleresque et de vaillante témérité, tout comme Chandos lui-même.

 

Derrière les chevaliers, à qui il était interdit de s’écarter et qui devaient toujours suivre le roi, venait un groupe de vingt à trente hobereaux ou archers montés, mêlés à quelques écuyers non armés mais menant des chevaux de réserve qui portaient la partie la plus pesante des équipements des chevaliers. Suivaient alors, en désordre, fauconniers, messagers, servants et veneurs, tenant en laisse des chiens courants ; tout cela complétait le long train coloré qui s’élevait et redescendait en suivant les ondulations de la grande plaine.

 

Le roi Édouard avait l’esprit préoccupé par de nombreux problèmes importants. À ce moment, la paix régnait avec la France, mais c’était plutôt un armistice rompu de temps à autre par de menus faits d’armes, raids ou embuscades, de part et d’autre, et il était clair que le conflit ne tarderait pas à reprendre ouvertement. Il fallait donc lever de l’argent, et ce n’était point chose aisée depuis que les Communes avaient voté le charnage et le champart. De plus, la peste noire avait ruiné le pays ; les terres arables étaient transformées en pâtures ; les laboureurs, se riant des lois, refusaient de travailler à moins de quatre pence par jour ; tout n’était que chaos. Ajoutez à cela que les Écossais s’agitaient à la frontière ; il y avait aussi l’éternel conflit en Irlande qui n’était qu’à demi conquise ; enfin ses alliés de Flandre et de Brabant réclamaient à grands cris leurs arriérés de subsides.

 

C’en était bien assez pour accabler de soucis même un monarque victorieux. Mais Édouard les avait jetés au vent et se sentait le cœur aussi léger qu’un jeune garçon en vacances. Il n’avait pas une pensée pour les réclamations des banquiers florentins ni pour les conditions vexantes des tatillons de Westminster. Il se trouvait à la campagne avec ses faucons, il ne fallait donc ne songer et ne parler que de cela. Les rabatteurs battaient la bruyère et les buissons et criaient lorsque des bêtes s’envolaient.

 

– Une pie ! Une pie !

 

– Que non, que non ! Ce n’est point digne de vos serres, ma petite reine aux yeux bruns ! disait le roi en levant la tête vers le grand oiseau qui sautait d’une épaule à l’autre, attendant le coup de sifflet qui lui permettrait de prendre son envol. Les tiercelets, fauconniers… un vol de tiercelets ! Vite ! Vite, la gueuse se sauve vers les bois ! Va, mon brave faucon pèlerin ! Pousse-la vers tes compagnons. Servez-la, veneurs ! Battez les buissons ! Elle s’échappe ! Elle s’échappe ! Reviens, alors. Tu ne reverras plus la pie.

 

L’oiseau en effet, avec l’adresse de sa race, s’était frayé un chemin à travers les buissons vers le bois le plus proche, si bien que ni le faucon volant sous le couvert de la forêt, ni ses compagnons, ni les clameurs des rabatteurs ne purent l’inquiéter. Le roi se rit de cette malchance et poursuivit son chemin. Sans cesse, des oiseaux de diverses sortes furent levés et poursuivis, chacun par le faucon approprié : la bécasse par le tiercelet, la perdrix par l’autour et l’alouette par l’émerillon. Mais le roi se lassa vite de cet amusement et poursuivit son chemin, ayant toujours sur la tête son animal favori, serviteur magnifique et silencieux.

 

– N’est-ce point là un noble oiseau, messire mon fils ? demanda-t-il en levant la tête vers le volatile dont l’ombre tombait sur lui.

 

– En effet, sire. Il n’en est bien certainement jamais venu de plus beau des îles du Nord.

 

– Peut-être, mais j’ai cependant eu un faucon venant de Barbarie, qui était aussi puissant et volait plus vite. Un oiseau oriental n’a point son pareil.

 

– J’en eus un autrefois qui me venait de Terre sainte, fit Manny. Il était aussi fier, ardent et vif que les Sarrasins eux-mêmes. On dit du vieux Saladin que, de son temps, il avait des oiseaux de chasse, des chiens courants et des chevaux qui n’avaient point d’égal sur terre.

 

– Je crois, mon père, que le jour n’est plus loin où nous posséderons ces trois merveilles, fit le prince en regardant timidement le roi. La Terre sainte va-t-elle rester toujours aux mains de ces sauvages incroyants, et le saint Temple continuer d’être souillé par leur présence impie ? Ah, bon et doux seigneur, donnez-moi mille lances et dix mille archers comme ceux que j’avais à Crécy, et je vous jure sur Dieu que, dans l’année, je vous fais l’hommage de vous offrir le royaume de Jérusalem.

 

Le roi éclata de rire en se tournant vers Walter Manny.

 

– Les enfants sont toujours des enfants, dit-il.

 

– Les Français n’en diraient point autant ! s’écria le jeune prince, rouge de colère.

 

– Non, mon fils, personne n’estime à un plus haut point votre courage que votre père. Vous avez l’esprit alerte et l’imagination vive de la jeunesse, qui laisse les choses à moitié achevées pour vous jeter dans d’autres tâches. Et que ferions-nous en Bretagne et en Normandie pendant que mon jeune paladin, avec ses lances et ses arcs, assiégerait Ascalon ou attaquerait au bélier les murs de Jérusalem ?

 

– Les cieux me viendraient en aide dans un travail des cieux.

 

– D’après ce que j’ai entendu du passé, répondit le roi sèchement, je ne vois point que le ciel ait compté beaucoup comme allié dans les guerres d’Orient. Bien que m’exprimant en toute révérence, il m’est doux de dire que Richard Cœur de Lion ou Louis de France auraient pu trouver n’importe quelle petite principauté terrestre qui eût rendu plus de services que tous les hôtes du ciel. Qu’avez-vous à dire à cela, monseigneur l’Évêque ?

 

Un vigoureux ecclésiastique qui chevauchait derrière le roi sur un puissant bai, revêtu de son embonpoint et de sa dignité, remonta jusqu’à hauteur de son souverain.

 

– Que disait Votre Majesté ? Je suivais du regard l’autour qui s’attaquait à une perdrix et je ne vous ai point ouï.

 

– Eussé-je dit que j’ajouterais deux manoirs à l’évêché de Chichester, je gage que vous m’eussiez entendu, monseigneur l’Évêque.

 

– Eh bien, sire, faites-en donc l’expérience ! repartit le jovial évêque.

 

Le roi se mit à rire à haute voix.

 

– Que voilà une franche repartie, mon Révérend. Par la sainte Croix ! vous avez rompu la lance, cette fois. Mais la question que je débattais était la suivante : comment se fait-il que, puisque les croisades ont été entreprises au nom de Dieu, nous autres chrétiens ayons été si mal soutenus dans nos combats ? Après tous nos efforts et la perte de plus d’hommes que nous n’en pourrions compter, nous voilà chassés du pays, et même les ordres militaires qui ont été institués dans ce seul but ont grand-peine à tenir pied sur les îles des mers de la Grèce. Il n’est plus un port ni une forteresse en Palestine où flotte encore le pavillon à la croix. Où donc, alors, se trouve notre allié ?

 

– Sire, vous soulevez un débat qui se situe au-delà de la question de la Terre sainte, bien que cette dernière puisse servir de parfait exemple. C’est la question de tous les péchés, de toutes les souffrances, de toutes les injustices… Elle devrait passer sans la pluie de feu et les éclairs du Sinaï. La sagesse de Dieu s’étend bien au-delà de votre entendement.

 

Le roi haussa les épaules.

 

– Que voilà une réponse aisée, monseigneur l’Évêque. Vous êtes un prince de l’Église. Or, il siérait peu à un prince temporel de ne pouvoir faire meilleure réponse sur les affaires concernant son royaume.

 

– Il y a d’autres considérations dont il nous faut tenir compte, très noble sire. Il est vrai que les croisades étaient de saintes entreprises. Mais est-il bien certain que les croisés méritaient cette bénédiction céleste que vous réclamez pour eux ? N’ai-je point ouï dire que leur camp était le plus dissolu qui fût ?

 

– Des camps sont des camps partout de par le monde et vous ne pouvez, en quelques minutes, faire un saint d’un archer. Mais Louis, le saint, était un croisé selon votre goût, Cependant ses hommes périrent à Mansourah et lui-même mourut à Tunis.

 

– Souvenez-vous aussi que ce bas monde n’est que l’antichambre de l’autre, répondit le prélat. C’est par la souffrance et les tribulations que l’âme est purifiée et le vrai vainqueur peut être celui qui, par une endurance patiente de sa mauvaise fortune, mérite le bonheur à venir.

 

– Si telle est la signification de la bénédiction de l’Église, j’espère alors qu’il faudra longtemps avant qu’elle ne descende sur nos étendards en France, répondit le roi. Mais il me semble que, lorsqu’on se trouve en route sur un bon cheval avec un bon faucon, il est d’autres sujets de conversation que la théologie. Revenons à nos oiseaux, Évêque, sans quoi Raoul, le fauconnier, s’en ira vous interrompre dans votre cathédrale pour se venger.

 

Et aussitôt la conversation revint sur les mystères des bois et des rivières, sur les faucons aux yeux sombres et les faucons aux yeux jaunes, sur les faucons en vol et les faucons tenus sur le poing. L’évêque était aussi familier des arcanes de la fauconnerie que le roi lui-même. Et les autres sourirent en les entendant tous deux discuter de questions techniques et controversées : à savoir si les fauconneaux élevés en muette pouvaient jamais égaler les oiseaux capturés adultes ; quand il convenait de commencer à donner l’escape au faucon : et combien de temps il fallait le laisser en vol avant de le réclamer.

 

Le monarque et le prélat étaient toujours plongés dans leur savante discussion, l’évêque parlant avec une liberté et une assurance dont il n’aurait jamais osé user dans les affaires de l’Église ou de l’État car, de tous temps, il n’y eut jamais meilleur conciliateur que l’exercice du corps. Soudain cependant, le jeune prince, dont les yeux perçants avaient balayé le ciel bleu, poussa un cri particulier et tira aussitôt sur les rênes de son palefroi, pointant en même temps dans les airs.

 

– Un héron ! cria-t-il. Un héron en vol.

 

Pour que héronner soit un plaisir parfait, il ne faut point que le héron soit levé sur le terrain où il a coutume de se nourrir, parce qu’il est alors alourdi par son repas et n’a pas le temps de reprendre son vol normal avant que le faucon, plus vif, fonde sur lui, mais il faut le découvrir en vol, allant d’un point à un autre, probablement d’une rivière à la héronnière. Ainsi donc, surprendre l’oiseau au passage était le prélude d’une belle chasse. L’objet que le prince avait désigné du doigt n’était encore qu’un point noir au sud, mais ses yeux perçants ne l’avaient point trompé, car le roi et l’évêque reconnurent avec lui qu’il s’agissait d’un héron, qui grandissait de minute en minute, à mesure qu’il se rapprochait d’eux.

 

– Jetez-le ! Lancez le gerfaut, sire ! cria l’évêque.

 

– Non, il est trop loin encore. Il s’échapperait.

 

– Maintenant, sire, maintenant ! cria le jeune prince, car le grand oiseau, ayant le vent dans le dos, balayait le ciel de ses larges ailes.

 

Le roi poussa un sifflement aigu et l’oiseau bien entraîné sauta du poing droit au poing gauche, comme pour s’assurer de la proie qu’il devait poursuivre. Puis, ayant aperçu le héron, la femelle se lança dans une course rapide et ascendante pour aller à sa rencontre.

 

– Beau départ, Margot ! Brave bête ! cria le roi en battant des mains, au milieu des cris particuliers à cette chasse que poussaient les fauconniers.

 

Poursuivant son ascension, le faucon allait bientôt couper la trajectoire du héron, mais ce dernier, voyant le danger devant lui et confiant dans la puissance de ses ailes et la légèreté de son corps, se mit à s’élever dans les airs, volant en ronds si petits qu’il parut aux spectateurs que l’oiseau montait perpendiculairement.

 

– Il prend de la hauteur ! cria le roi. Mais si puissant que soit son vol, il ne pourra échapper à Margot. Évêque, je vous gage dix pièces d’or contre une que le héron sera mien.

 

– J’accepte votre gageure, sire, répondit l’évêque. Je ne puis prendre de l’argent ainsi gagné, mais je gage qu’il y a quelque part une nappe d’autel qui a besoin d’être réparée.

 

– Vous devez avoir une belle réserve de nappes d’autel, l’Évêque, si tout l’argent que je vous ai vu gagner aux tables vous a servi à leur réparation, rétorqua le roi. Ah, par la sainte Croix, la maraude ! Voyez, elle perd la piste !

 

L’œil vif de l’évêque avait aperçu un vol de corneilles qui, dans leur trajet du soir vers la rouquerie, passèrent dans l’espace qui séparait le héron du faucon. Un freux est une dure tentation pour un faucon. Aussitôt, l’oiseau inconstant oublia le héron au-dessus de lui et se mit à tournoyer au-dessus des corneilles, volant vers l’ouest avec elles, en choisissant la plus grasse, sur laquelle il allait fondre.

 

– Il est temps encore, sire ! Vais-je lâcher son mâle ? cria le fauconnier.

 

– Ou bien dois-je vous montrer, sire, qu’un pérégrin peut réussir là où un gerfaut a échoué ? fit l’évêque. Dix pièces d’or contre une sur mon oiseau !

 

– Tenu, l’Évêque ! répondit le roi, les sourcils froncés. Par la sainte Croix ! si vous connaissiez aussi bien les Pères de l’Église que les faucons, vous pourriez faire votre chemin vers le trône de saint Pierre. Jetez donc votre pérégrin pour prouver que vous ne faisiez point que vous vanter.

 

Quoique plus petit que le gerfaut royal, l’oiseau de l’évêque n’en était pas moins une bête magnifique et très rapide, Perché sur son poing, il avait suivi de ses yeux perçants les évolutions de ses congénères dans les airs, s’ébrouant parfois dans son impatience. Lorsque le bouton fut détaché, ainsi que la lanière, le pérégrin s’éleva avec un sifflement de ses ailes en pointe, en grandes circonvolutions qui montaient rapidement, se faisant de plus en plus petit à mesure qu’il se rapprochait de l’endroit où, minuscule point noir, le héron cherchait à échapper à ses ennemis. Les deux oiseaux continuèrent de monter, et les cavaliers, le visage levé, forçaient les yeux pour essayer de les suivre.

 

– Il tourne ! Il tourne toujours ! cria l’évêque. Il est au-dessus du héron. Il l’a rejoint !

 

– Que non, il est bien au-dessous ! fit le roi.

 

– Sur mon âme, monseigneur l’évêque a raison, cria le prince. Je crois bien qu’il est au-dessus ! Voyez ! Voyez ! Il fond !

 

– Il le tient ! Il le tient ! crièrent une douzaine de voix lorsque les deux points se fondirent soudain en un seul.

 

Il ne faisait point de doute qu’ils tombaient rapidement car ils grandissaient à vue d’œil. Cependant le héron se dégagea et battit lourdement des ailes pour s’éloigner, handicapé par cette mortelle étreinte, tandis que le pérégrin, secouant son plumage, se remettait à tournoyer pour reprendre de la hauteur, foncer une seconde fois sur sa proie et lui porter le coup fatal. L’évêque sourit car rien, semblait-il, ne pouvait plus empêcher sa victoire.

 

– Vos pièces d’or trouveront un saint emploi, sire, dit-il. Ce qui est perdu au profit de l’Église est gagné pour le perdant.

 

Mais un incident imprévu priva soudain la nappe d’autel de l’évêque de son précieux remaillage. Le gerfaut du roi, ayant abattu un freux et trouvant ce jeu par trop aisé, se souvint soudain du héron qu’il voyait battre des ailes encore au-dessus de la bruyère de Crooksbury. La femelle se demanda comment elle avait pu être assez faible pour se laisser ainsi détourner de ce noble oiseau par des freux ridicules et bruyants. Mais il n’était point trop tard encore pour se faire pardonner sa faute. En une immense spirale, elle se mit à monter jusqu’à arriver au-dessus du héron. Mais qu’était cela ? Toutes ses plumes, de la crête jusqu’aux rectrices, se mirent à vibrer de rage et de jalousie à la vue de cette créature, un pauvre pérégrin qui avait osé venir s’interposer entre un gerfaut royal et sa proie. D’un mouvement d’ailes, la femelle se détourna pour survoler son rival. L’instant d’après…

 

– Ils se griffent ! Ils se griffent ! cria le roi en riant à gorge déployée tout en les suivant des yeux alors qu’ils s’écroulaient d’une seule masse, Vous réparerez vous-même votre nappe d’autel, l’Évêque. Vous n’aurez pas un groat de moi aujourd’hui ! Séparez-les, fauconnier, avant qu’ils se fassent du mal. Et maintenant, messires, continuons notre route, car le soleil descend déjà vers le couchant.

 

Les deux faucons qui s’étaient écroulés au sol, les serres ouvertes et les plumes hérissées, furent séparés et ramenés saignants et soufflants sur leurs perchoirs, cependant que le héron, après cette dangereuse aventure, s’éloignait pour aller se mettre à l’abri dans la héronnière de Waverley. Le cortège, qui s’était quelque peu dispersé dans l’excitation de la chasse, se regroupa et se remit en marche.

 

Un cavalier qui s’était avancé à leur rencontre à travers les marais allongea le pas pour les retrouver. Lorsqu’il se rapprocha, le roi et le prince s’écrièrent joyeusement en faisant signe de la main :

 

– C’est ce bon John Chandos ! Par la sainte Croix ! John, vos joyeuses ballades m’ont bien manqué ces derniers jours. Et je suis fort aise de voir que vous avez votre luth sur le dos, D’où venez-vous donc ?

 

– De Tilford, sire, dans l’espoir de rencontrer Votre Majesté.

 

– Et ne vous voilà point déçu. Venez çà et chevauchez entre le prince et moi-même. Nous aurons l’impression de nous retrouver en France, revêtus de nos harnais de guerre. Et que m’apportez-vous comme nouvelles, sir John ?

 

L’énigmatique visage de Chandos frémit d’un amusement réprimé et son œil scintilla comme une étoile.

 

– Vous êtes-vous livré à la chasse, monseigneur ?

 

– Piètre chasse, John. Nous avons jeté deux faucons sur le même héron. Ils se sont griffés et l’oiseau a fui. Mais pourquoi souriez-vous ainsi ?

 

– Parce que j’espère vous faire assister à meilleur divertissement avant que nous atteignions Tilford.

 

– Pour les faucons ? Pour les chiens ?

 

– Un divertissement plus noble que tout cela.

 

– Est-ce une charade, John ? Que voulez-vous dire ?

 

– Non, tout vous dire serait tout gâcher, Mais il y aura bel exercice à Tilford, aussi je vous prie, seigneur, d’allonger le pas afin de profiter plus longtemps du jour.

 

Le roi piqua aussitôt son cheval de ses éperons et toute la cavalcade se lança au petit galop dans la direction indiquée par Chandos. Du sommet d’une petite colline, ils aperçurent une rivière qui serpentait, traversée par un vieux pont. De l’autre côté était tapi un petit village avec une bordure de cottages et, sur le flanc de la colline, un vieux manoir très sombre.

 

– Voici Tilford, annonça Chandos. Là-bas se trouve la maison des Loring.

 

L’intérêt du roi avait été éveillé et son visage ne dissimula pas son désappointement.

 

– Est-ce là le divertissement promis, John ? Comment allez-vous tenir parole ?

 

– Je le vais faire, monseigneur.

 

– Et où donc ?

 

Au milieu du pont, un chevalier en armure était monté sur un grand cheval jaune. Chandos le désigna du doigt, en touchant le bras du roi.

 

– Voyez, dit-il.

CHAPITRE IX

COMMENT NIGEL TINT LE PONT DE TILFORD


Le roi regarda la silhouette immobile, le petit groupe de manants qui attendaient derrière le pont et enfin le visage de Chandos qui s’illumina de plaisir.

 

– Qu’est cela, John ?

 

– Vous souvient-il de Sir Eustace Loring, sire ?

 

– Bien certainement. Nul ne le pourrait oublier, pas plus que la façon dont il mourut.

 

– Il fut un paladin, à son époque.

 

– En effet, et je n’en connus point de meilleur.

 

– Ainsi est son fils Nigel, aussi ardent que l’est un jeune faucon à faire usage de son bec et de ses griffes. Mais il n’a point encore quitté sa cage jusqu’à présent. Voici un essai de joute. Le voilà, à la tête du pont, comme il était de coutume du temps de nos pères, prêt à se mesurer à tout venant.

 

Pour les Anglais, il n’existait pas de plus grand paladin que le roi lui-même et personne n’était mieux versé dans les étranges arcanes de la chevalerie. Ainsi donc, la situation ne pouvait mieux se présenter pour lui plaire.

 

– Il n’est point encore chevalier ?

 

– Non, sire, écuyer seulement.

 

– Dans ce cas, il lui faudra se conduire vaillamment ce jour, s’il veut mener à bien ce qu’il a entrepris. Sied-il qu’un jeune écuyer qui n’a pas encore subi la probation se risque à coucher la lance devant les meilleurs chevaliers d’Angleterre ?

 

– Il m’a remis son cartel et son défi, répondit Chandos en tirant un papier de son pourpoint. Ai-je votre permission de les transmettre, sire ?

 

– Très certainement, John, car nous n’avons point de chevalier plus docte que vous-même ès lois de chevalerie, Vous connaissez ce jeune homme et vous devez savoir à quel point il est digne de l’honneur qu’il requiert. Oyons donc son défi.

 

Les chevaliers et écuyers de l’escorte, dont la plupart étaient des vétérans des guerres de France, avaient considéré avec étonnement et surprise la silhouette armée devant eux. Sur un signe de Walter Manny, ils se rapprochèrent de l’endroit où le roi et Chandos s’étaient arrêtés. Chandos se racla la gorge et lut :

 

« À tous, seigneurs, chevaliers et escuyers ! »

 

– C’est là l’adresse, messires. C’est un message du squire Nigel Loring de Tilford, fils de Sir Eustace Loring de noble mémoire. Squire Loring vous attend en armes devant le pont. Il vous fait donc assavoir ceci :

 

« Dans la grande haste que j’ai, moi, humble et indigne escuyer, de connaître les nobles gentilshommes qui escortent mon royal maistre, j’attends devant le pont du Chemin, avec l’espoir que certains d’iceux condescendent à quelques passes d’armes avec moi ou que je puisse les délivrer de quelque vœu. Je ne dis point cela par estime pour moi-même, mais afin que de pouvoir testemoigner du noble comportement de ces célèbres chevaliers et admirer leur adresse dans le maniage des armes. Ainsi donc, avec l’ayde de saint Georges, tiendrai ce pont à la lance émoulue contre icelui ou iceux qui daigneraient s’y présenter tant que durera le jour. »

 

– Que répondrez-vous à cela, messires ? demanda le roi en promenant autour de lui un regard amusé.

 

– En vérité, voilà qui est adressé dans sa forme la plus parfaite, observa le prince. Ni Claricieux, ni Dragon Rouge, ni aucun héraut ayant jamais porté tabard n’eussent pu faire mieux. L’a-t-il rédigé de sa main ?

 

– Il a une impressionnante grand-mère qui appartient encore à la vieille race, expliqua Chandos. Et je ne doute point que Lady Ermyntrude n’ait déjà rédigé d’autres défis de ce genre avant celui-ci. Mais oyez, sire, J’aimerais vous glisser un mot à l’oreille, et à vous aussi, très noble prince.

 

Les conduisant à l’écart, Chandos murmura quelques explications, à la suite de quoi tous trois éclatèrent d’un rire bruyant.

 

– Par la sainte Croix ! un honorable gentilhomme n’en devrait point être réduit à cela ! s’exclama le roi. Il m’appartient d’y assister. Alors donc, messires ? Ce noble cavalier attend toujours votre réponse.

 

Les vaillants guerriers s’étaient entretenus et Walter Manny se tourna vers son souverain pour lui transmettre le résultat de leur délibération.

 

– S’il plaît à Votre Majesté, nous estimons que cet écuyer a transgressé les limites en exprimant le désir de rompre la lance avec un chevalier, avant d’avoir subi la probation. Nous lui ferons suffisant honneur en envoyant un écuyer se mesurer avec lui et, avec votre permission, j’ai choisi mon propre écuyer, John Widdicombe, pour nous ouvrir le chemin par-delà le pont.

 

– Ce que vous dites, Walter, est très juste, répondit le roi. Maître Chandos, voulez-vous donc dire à votre champion que toutes dispositions sont prises. Vous lui direz aussi que notre royal désir est que la joute ne se déroule point sur le pont, ce qui entraînerait immanquablement la chute de l’un ou l’autre des cavaliers dans la rivière, mais qu’il ait à s’avancer et combattre dans la plaine. Vous lui direz encore qu’une lance mornée suffit pour une telle rencontre, mais qu’une ou deux passes au glaive ou à la masse pourront être échangées si les deux cavaliers restent en selle. Une sonnerie sur le cor de Raoul sera le signal d’arrêt.

 

Pareils exploits étaient un pas vers la renommée que certains guettaient pendant des jours à un croisement de route, devant un pont ou un château jusqu’à ce qu’un adversaire de valeur passât par là. Ils étaient courants à la vieille époque de la chevalerie errante et étaient encore familiers à l’esprit des hommes, car les récits des troubadours et les ballades des trouvères sont riches de pareils récits. Cependant ils devenaient moins fréquents. Il n’en régnait qu’une plus grande curiosité, mêlée de plaisir, parmi les courtisans qui avaient les yeux fixés sur Chandos descendant vers le pont puis discutant avec l’étrange homme armé. Sa stature était singulière, de même que la silhouette, car les membres paraissaient courts par rapport à la taille ; il avait la tête penchée en avant comme s’il eût été perdu dans de profondes réflexions ou abattu par le désespoir.

 

– C’est sans aucun doute le Chevalier au Cœur Lourd, fit Manny. Quel est donc le chagrin qui lui fait ainsi perdre la tête ?

 

– Peut-être a-t-il le cou faible, répondit le roi.

 

– Du moins sa voix ne l’est point, intervint le prince qui percevait les réponses de Nigel à Chandos. Par la Vierge ! il gronde comme un butor.

 

Tandis que Chandos s’en revenait auprès du roi, Nigel échangea la lance de combat qui avait servi à son père contre la lance mornée des tournois, qu’il prit des mains d’un puissant archer qui le servait. Il s’avança alors vers le bout du pont où une centaine de yards de terrain gazonné s’étendait devant lui. Au même moment, l’écuyer de Sir Walter Manny, que l’on avait armé en hâte, éperonna son cheval et s’en alla prendre position.

 

Le roi leva la main. La trompe du fauconnier sonna et les deux cavaliers, avec un coup d’éperons et une saccade de la bride, s’élancèrent l’un vers l’autre, Entre eux s’étendait la bande verte de cette terre marécageuse, avec l’eau qui jaillissait sous les sabots des chevaux lancés au galop, leurs cavaliers couchés sur l’encolure, illuminés par le soleil du soir. D’un côté se trouvait le demi-cercle de cavaliers immobiles, certains revêtus d’armures, d’autres de velours, silencieux, attentifs et entourés de chiens, de faucons et de chevaux ; de l’autre côté le vieux pont, la rivière calme et le groupe des manants à la bouche bée, le vieux manoir avec sa sinistre façade cyclopéenne qui semblait suivre le combat de l’œil de son unique fenêtre à l’étage.

 

John Widdicombe était un bon combattant, mais il avait trouvé plus fort que lui ce jour-là. Devant l’ouragan jaune constitué par ce cheval et ce cavalier qui semblait rivé à sa selle, ses genoux ne purent maintenir leur emprise. Nigel et Pommers ne formaient qu’un projectile foudroyant, avec leur poids, leur force et leur énergie concentrés sur le bout de la lance. Eût-il été frappé par la foudre, que Widdicombe n’aurait pu voler plus loin et plus vite qu’il le fit, Il rebondit par deux fois, dans le cliquetis des plates, avant de retomber, inerte, sur le dos.

 

Pendant un moment, le roi contempla gravement cette chute prodigieuse. Puis, souriant de voir Widdicombe se remettre sur pied en chancelant, il applaudit vivement.

 

– Que voilà une jolie course ! Les roses rouges se comportent en temps de paix comme je les ai vues le faire dans la guerre… Et maintenant, mon bon Walter, avez-vous un autre écuyer ou bien nous ouvrirez-vous, vous-même, le chemin ?

 

Le visage coléreux de Manny s’était assombri en constatant la mauvaise fortune de son représentant. Il se tourna alors vers un chevalier dont le visage sauvage paraissait regarder de dessous son bassinet comme un aigle de sa cage.

 

– Sir Hubert, dit-il, il me souvient du jour où vous avez pourfendu ce Français à Caen. Ne voulez-vous point être notre champion ?

 

– Lorsque je combattis le Français, Walter, c’était à l’arme nue. Je suis un soldat et j’aime à travailler en soldat. Mais je n’attache que peu d’intérêt à ces jeux de lice qui n’ont été inventés que pour satisfaire les caprices de femmes capricieuses.

 

– Que voilà un discours peu galant ! s’exclama le roi. Si ma noble épouse eût été ici, elle vous eût sommé de comparaître par-devant le tribunal de l’Amour, avec son jury de vierges, pour y répondre de vos péchés… Je vous prie de vous servir d’une lance mornée, sir Hubert.

 

– Ce serait autant prendre une plume de paon, monseigneur, mais je ferai ainsi que vous me le demandez… Holà, page, donnez-moi l’un de ces bâtons et voyons ce que j’en puis faire.

 

Messire Hubert de Burgh n’allait pouvoir mettre à l’épreuve ni sa chance ni son adresse. Le grand cheval bai qu’il montait n’était guère accoutumé à ce jeu et de plus, comme son maître, il n’avait pas le cœur au combat. Aussi, lorsqu’il vit devant lui la lance baissée, la silhouette scintillante et l’ardent cheval jaune qui fonçait sur lui, se cabra-t-il et, après une volte-face, se lança-t-il en un galop étourdissant le long de la rivière. Il y eut des vagues de rires lancés par les manants d’un côté, et de l’autre par les courtisans. On vit Sir Hubert tirer vainement de toutes ses forces sur les rênes, petit pantin bondissant parmi les buissons d’ajoncs et les bouquets de bruyère, jusqu’à ce qu’il ne fût plus, bien loin sur le versant de la colline, qu’un petit point mouvant. Nigel, qui avait forcé Pommers à s’arrêter net au moment où son adversaire tournait bride, salua de la lance et revint en trottant vers la tête de pont, où il attendit l’assaillant suivant.

 

– Nos gentes dames ne manqueraient point de dire que Sir Hubert n’a eu que le châtiment qu’il méritait pour ses paroles impies, constata le roi.

 

– Espérons que son coursier pourra être dressé avant qu’il se risque à s’aventurer entre deux affilées, remarqua le prince. L’ennemi pourrait prendre la dureté de la bouche du cheval pour la mollesse de cœur du cavalier. Voyez où il est, balayant toujours les buissons devant lui !

 

– Par la sainte Croix ! reprit le roi, si le vaillant Hubert n’en a point ajouté à sa réputation en tant que jouteur, il y a gagné beaucoup d’honneur en tant que cavalier. Mais le pont nous est toujours fermé, Walter. Qu’en dites-vous ? Ce jeune squire ne va-t-il donc point être désarçonné, ou bien faudra-t-il que votre roi lui-même mette la main à la lance pour s’ouvrir la route ? Par saint Thomas, je me sens d’humeur à me mesurer avec ce jeune homme.

 

– Que non, sire, nous ne lui avons déjà fait que trop d’honneur, répondit Manny, en lançant un regard de colère vers la silhouette immobile. Que ce garçon qui n’a point subi la probation puisse se vanter d’avoir en une soirée désarçonné mon écuyer et fait montrer les talons à l’un des plus vaillants cavaliers anglais est déjà bien assez pour lui tourner la tête… Allez me quérir un javelot, Robert, Je vais voir ce que je puis faire de lui.

 

Le célèbre chevalier, lorsqu’on lui apporta l’arme, s’en saisit comme un maître ouvrier d’un outil. Il fit balancer le javelot, le secoua en l’air par deux fois, le parcourut des yeux afin de voir s’il n’y avait point de défaut dans le bois puis, s’étant assuré de son poids et de son équilibre, le fixa soigneusement sous le bras. Ensuite, raccourcissant la bride de façon à avoir son cheval bien en main et se couvrant de son bouclier, il s’avança pour livrer le combat.

 

Non, Nigel, jeune et inexpérimenté comme vous l’êtes, le soutien de votre nature ne vous servira de rien contre le mélange de force et d’adresse d’un tel guerrier ! Un jour viendra où ni Manny ni Chandos ne pourront vous faire vider les étriers, mais maintenant, eussiez-vous même une armure moins embarrassante, vos chances sont bien faibles. Votre chute est proche. Mais, tandis que vous contemplez les chevrons de sable sur champ d’or, votre cœur vaillant, qui n’a jamais connu la peur, n’est rempli que de joie et d’étonnement devant l’honneur qui vous est fait. Votre chute est proche et, cependant, même dans vos rêves les plus fous, vous n’avez jamais pu imaginer ce qu’elle allait être.

 

Une nouvelle fois, dans les battements de sabots, les chevaux foncèrent l’un vers l’autre sur la prairie marécageuse. Une nouvelle fois, dans le choc du métal, les deux cavaliers se rencontrèrent. Mais ce fut Nigel qui, pris en pleine face de l’armet par le javelot émoulu, bascula de son cheval et s’écroula dans l’herbe.

 

Mais, juste ciel, qu’est-ce que cela ? Manny lève les mains dans un geste d’horreur et la lance échappe à ses doigts paralysés. De toutes parts s’élèvent des cris de désespoir et des invocations à tous les saints, les cavaliers comme un seul homme se rapprochent doucement. A-t-on jamais vu passe d’armes se terminer de façon aussi horrible, aussi soudaine, aussi irrémédiable ? Non, ce n’est pas possible ! Leurs yeux ont dû les tromper. Ou bien quelque sorcier leur a-t-il jeté un sort afin d’obnubiler leurs sens ? Non, la chose n’est que trop évidente : là, dans l’herbe, gît le corps du cavalier mais sa tête, portant toujours l’armet, a roulé à quelques douzaines de pieds de là.

 

– Par la Vierge ! s’écria Manny en bondissant à bas de son cheval, je donnerais volontiers ma dernière pièce d’or afin que ce qui a été fait ce soir ne fût point. Comment est-ce possible ? Que signifie ? Accourez, monseigneur l’Évêque, car il y a de la sorcellerie et de la diablerie là-dessous.

 

Le visage livide, l’évêque avait sauté à côté du corps étendu, en bousculant le cercle des chevaliers et écuyers horrifiés.

 

– Je crains bien que les derniers offices de notre mère la sainte Église ne viennent trop tard, dit-il en claquant des dents. Infortuné jeune homme ! Quelle terrible fin ! In medio vitae, ainsi que le dit la sainte Écriture… En un moment, dans la fleur de l’âge, l’instant d’après, la tête arrachée du corps ! Que Dieu et ses saints aient pitié de moi et me gardent du mal.

 

Cette dernière prière fut interrompue par un cri d’épouvante : un des écuyers, en soulevant l’armet, l’avait vivement rejeté sur le sol et poussait des hurlements d’horreur.

 

– Il est vide. Il est aussi léger qu’une plume !

 

– Pardieu, c’est vrai, ajouta Manny, en le soulevant à son tour. Il n’y a rien dedans. Mais contre quoi me suis-je donc battu, Père évêque ? Est-ce un être de ce monde ou de l’autre ?

 

L’évêque était remonté sur son cheval afin de voir les choses de plus haut.

 

– Si l’esprit malin rôde par ici, dit-il, ma place est là-bas, aux côtés du roi. Certes, ce cheval a la couleur du soufre et un regard diabolique. Je pourrais presque jurer que j’ai vu ses naseaux souffler des flammes et de la fumée. C’est bien la bête qu’il faut pour porter une armure qui combat et dans laquelle ne se trouve personne.

 

– Nenni, pas si vite, Père évêque ! interrompit un des chevaliers. Cela peut être tout ce que vous dites et cependant sortir d’un atelier humain. Lors d’une campagne en Germanie du Sud, j’ai vu à Nuremberg une machine sculptée et modelée par un armurier, qui pouvait monter à cheval et faire tournoyer une épée. Si celle-ci était semblable…

 

– Je vous remercie tous pour votre très grande courtoisie, fit une voix caverneuse, provenant du mannequin étendu sur le sol.

 

À ce moment, le vaillant Manny lui-même sauta en selle. Certains s’écartèrent vivement de l’horrible tronc. Quelques-uns seulement, parmi les plus braves, restèrent sur place.

 

– Et par-dessus tout, reprit la voix, je veux remercier le très noble chevalier, Sir Walter Manny, qui a daigné faire fi de sa grandeur, et a condescendu à échanger une passe d’armes avec un humble écuyer.

 

– Pardieu ! s’exclama Manny, si c’est là une invention du démon, le démon, alors, s’exprime en un langage fleuri. Mais je vais l’extraire de son armure, dût-il me réduire en cendres.

 

Ce disant, il sauta de nouveau à bas de sa monture, plongea la main dans l’ouverture laissée béante par la gorgière, et la referma sur les boucles blondes de Nigel. Le grognement que ce geste provoqua le convainquit qu’il y avait bien un homme, dissimulé à l’intérieur. Au même moment, ses yeux tombèrent sur le trou pratiqué dans le corselet de mailles pour servir de viseur au jeune écuyer, Il se sentit aussitôt déborder d’allégresse. Le roi, le prince et Chandos, qui avaient suivi la scène à distance, trop amusés pour intervenir, se rapprochèrent en riant, puisque tout était découvert.

 

– Aidez-le à sortir, ordonna le roi, la main à la hanche. Je vous prie de le délivrer de cette armure. J’ai pratiqué bien des joutes mais jamais je ne fus si près de choir de mon cheval qu’en regardant celle-ci. Je craignais que sa chute ne l’eût estourbi, à le voir sovin.

 

En effet, Nigel était resté là, ayant perdu le souffle après le choc et, bien qu’il se fût rendu compte que son armet avait été arraché, il n’avait pu comprendre ni la terreur ni la joie que cela avait provoquées. Mais, délivré du grand haubert, dans lequel il avait été enfermé comme un pois dans sa cosse, il clignota des yeux dans la lumière, rougissant de honte de ce que le subterfuge auquel sa pauvreté l’avait réduit eût été ainsi mis à jour devant tous ces courtisans.

 

– Vous avez prouvé que vous saviez vous servir des armes de votre père, et que vous étiez digne de porter son nom et son blason, parce que vous avez en vous le courage qui l’a rendu célèbre. Mais je gage que ni votre père ni vous ne souffririez qu’un équipage d’hommes affamés se meurent devant votre manoir. Conduisez-nous, je vous prie, et, si la chère est aussi bonne que le fut cette réception, alors, sur ma foi, ce sera un vrai festin.

CHAPITRE X

COMMENT LE ROI ACCUEILLIT SON SÉNÉCHAL DE CALAIS


Il ne se fût guère accordé avec le bon renom de la demeure de Tilford ni davantage avec les soucis domestiques de la vieille Lady Ermyntrude que toute la suite du roi, connétables, chambellan et garde, dormît sous le même toit. Cette calamité fut évitée, grâce à la prévoyance et à l’aide aimable de Chandos. Ainsi certains furent envoyés à l’abbaye, d’autres allant jouir de l’hospitalité de Sir Roger Fitz-Alan à Farnham Castle. Seuls le roi, le prince, Manny, Chandos, Sir Hubert de Burgh, l’évêque et deux ou trois autres restèrent les hôtes des Loring.

 

Mais si réduit que fût le groupe et si humble que fût l’endroit, le roi n’abdiqua nullement son amour du cérémonial, de la recherche dans la forme et dans la couleur, ce qui était un de ses traits de caractère. Les mulets de charge furent débarrassés de leur paquetage ; les écuyers coururent de tous côtés, les bains fumèrent dans les chambres, on dépliait soies et satins, et l’on entendait cliqueter de luisantes chaînes d’or. Enfin, après une longue note lancée par deux sonneurs de trompette de la cour, la noble compagnie s’installa à la table et alors se déroula la plus belle scène à laquelle les vieux tréteaux avaient jamais servi.

 

Le grand rassemblement de chevaliers étrangers qui étaient venus, dans leur splendeur, de toutes les parties de la chrétienté pour prendre part à l’ouverture de la Tour Ronde de Windsor, six ans auparavant, et avaient tenté leur chance, risqué leur adresse dans le grand tournoi organisé à cette occasion, avait apporté quelque bouleversement aux modes vestimentaires anglaises. L’ancienne chainse, le bliaud et les cyclas étaient trop mornes et trop simples pour les modes nouvelles. On ne voyait donc flotter et flamboyer autour du roi que d’étranges et brillantes cottes de mailles, des pourpoints, des manteaux courts, des doublets, des hauts-de-chausse et nombreux autres vêtements multicolores, aux bords ourlés, brodés ou festonnés. Le souverain, en velours noir et or, était comme un bijou de prix posé au centre d’un riche écrin qui l’entourait. À sa droite était assis le prince de Galles, à sa gauche l’évêque, et l’œil attentif de Lady Ermyntrude dirigeait les gens de la maison : alerte et veillant à tout, elle remplissait plats et buires au bon moment, bousculait les domestiques fatigués, encourageait les plus actifs, pressait les traînards, appelait les réserves, bref, le claquement de son bâton de chêne résonnait toujours là où l’on en avait le plus besoin.

 

Derrière le roi, Nigel, vêtu de son mieux, mais paraissant pauvre et triste au milieu de tous ces rutilants costumes, oubliait tant bien que mal son corps brisé et son genou froissé et servait ses royaux invités qui lui jetaient de nombreuses plaisanteries par-dessus l’épaule, riant toujours de son aventure du pont.

 

– Par la sainte Croix ! fit le roi Édouard, penché en arrière et tenant délicatement une cuisse de poulet entre les doigts de la main gauche. La pièce était trop bonne pour cette scène campagnarde ! Il vous faut me suivre à Windsor, Nigel, en emportant le grand harnois dans lequel vous vous cachiez. Vous y tiendrez la lice et, à moins que quelqu’un ne vous frappe en pleine poitrine, il ne pourra vous arriver aucun mal. Jamais je ne vis si petite noix dans si grande écale !

 

Mais le prince, qui se retournait pour regarder Nigel, remarqua à son visage rougissant et embarrassé combien lui pesait la pauvreté de sa mise.

 

– Ah non, dit-il gentiment, pareil artisan est digne de meilleurs outils. L’armurier de la cour veillera, Nigel, à ce que, la prochaine fois que votre casque sera emporté, votre tête soit à l’intérieur.

 

Nigel, écarlate jusqu’à la racine de ses cheveux de lin, balbutia quelques paroles de remerciement. Cependant, John Chandos avait une proposition à faire et son œil pétilla quand il l’exprima :

 

– Mais, monseigneur, je crois que votre générosité est bien inutile dans le présent cas. Il est une ancienne loi de chevalerie disant que, lorsque deux chevaliers entrent en joute, si l’un d’eux, soit par maladresse, soit par malheur rompt le combat, son harnois devient la propriété de celui qui est resté en lice. Puisqu’il en est ainsi, il me semble, sir Hubert de Burgh, que votre fine armure de Milan et votre casque en acier de Bordeaux que vous portiez pour venir à Tilford devraient rester aux mains de notre jeune hôte comme souvenirs de notre visite.

 

La suggestion souleva des rires et approbations auxquels tous se joignirent à l’exception de Sir Hubert qui, rouge de colère, fixa un regard sinistre sur le visage souriant et malicieux de Chandos.

 

– J’ai prévenu que je ne participerais point à ce jeu ridicule et j’ignore tout de cette loi, dit-il. Et vous savez très bien, John, que, si vous voulez une passe d’armes, soit au javelot, soit à l’épée, ou encore à l’un et à l’autre, mais où un seul se relève, vous n’avez pas loin à aller.

 

– Allons, allons, vous à cheval ? Vous feriez mieux de rester à pied, Hubert, répondit Chandos. Je sais qu’ainsi au moins je ne verrai point votre dos ainsi que nous l’avons vu aujourd’hui. Dites ce que vous voulez, mais votre cheval vous a joué un bien mauvais tour et je réclame votre harnois pour Nigel Loring.

 

– Vous avez la langue trop longue, John, et je suis fatigué de l’entendre, fit Sir Hubert dont la moustache frémissait sur la face rougeaude. Si vous réclamez mon harnois, venez donc le prendre vous-même ! Et s’il y a une lune pleine dans le ciel ce soir, vous pourrez essayer lorsque la table sera ôtée.

 

– Que non, mes bons seigneurs, s’écria le roi en souriant à l’un puis à l’autre. La chose ne doit point aller plus loin. Servez-vous un gobelet de vin de Gascogne. Et vous aussi, Hubert ! Et maintenant portez une santé en bons et loyaux compagnons qui ne se battent que pour leur roi ! Nous ne pouvons nous passer ni de l’un ni de l’autre aussi longtemps qu’il y a, au-delà des mers, du travail pour les cœurs vaillants. Quant au harnois, John Chandos dit vrai lorsqu’il s’agit d’une joute en lice. Mais nous estimons que pareille règle ne s’applique guère ici, pour une simple passe d’armes en un passage public. En revanche, dans le cas de votre écuyer, maître Manny, il n’est point douteux qu’il ait perdu son harnois.

 

– Voilà qui est bien dur pour moi, monseigneur, fit Walter Manny, car c’est un pauvre garçon qui eut bien des peines à s’équiper pour les guerres. Cependant, il en sera fait ainsi que vous l’ordonnez. Ainsi donc, si vous voulez venir me voir ce matin, messire Loring, le harnois de John Widdicombe vous sera remis.

 

– Alors, avec la permission du roi, je le lui rendrai, bredouilla Nigel, troublé. Car je préférerais ne jamais aller en guerre que d’enlever à un brave homme son unique armure à plates.

 

– Voilà qui est parler dans l’esprit de votre père, Nigel ! s’écria le roi. Par la sainte Croix ! Nigel, vous me plaisez. Laissez-moi l’affaire en main. Mais je m’étonne que Sir Aymery le Lombard ne soit point encore venu de Windsor.

 

Depuis son arrivée à Tilford, le roi Édouard à plusieurs reprises s’était inquiété de savoir si Sir Aymery n’était point là encore et si l’on n’avait pas de nouvelles de lui, à tel point que les courtisans se regardaient avec étonnement, Ils connaissaient en effet Aymery comme un fameux mercenaire italien récemment appointé en tant que gouverneur de Calais. Ce soudain rappel de la part du roi pouvait bien signifier une reprise de la guerre avec la France, ce qui était le vœu le plus sincère de tous ces soldats. Par deux fois déjà, le roi avait interrompu son repas pour rester, la tête penchée, le gobelet à la main, écoutant attentivement lorsqu’on entendait au-dehors un bruit de cheval lancé au galop. La troisième fois cependant, il n’y eut plus à douter. Un bruit de sabots et un hennissement frappèrent les oreilles. Dans l’obscurité, des voix rudes crièrent, auxquelles répondirent les archers placés de faction à l’extérieur des portes.

 

– Un voyageur arrive justement, monseigneur, fit Nigel. Quelle est votre royale volonté ?

 

– Ce ne peut être qu’Aymery, car il n’y a qu’à lui que j’ai laissé un message, lui enjoignant de me retrouver ici. Faites-le entrer, je vous prie, et réservez-lui bon accueil à votre table.

 

Nigel, saisissant une torche par son support, ouvrit la porte. Dehors, une demi-douzaine d’hommes d’armes se trouvaient à cheval, mais l’un d’eux avait mis pied à terre. C’était un petit homme trapu et basané, avec un visage de rat, aux yeux bruns, doux et alertes qui regardèrent profondément Nigel dans la lumière rougeoyante de la salle bien éclairée.

 

– Je suis Sir Aymery de Pavie, dit-il. Pour l’amour du ciel, dites-moi… Le roi est-il céans ?

 

– Il est à table, messire, et je vous prie d’entrer.

 

– Un moment, jeune homme, un moment. Un secret d’abord, à l’oreille. Savez-vous pourquoi le roi m’a fait mander ?

 

Nigel lut de la terreur dans les yeux sombres.

 

– Non, je l’ignore.

 

– J’aimerais le savoir, et être sûr, avant que de me trouver devant lui.

 

– Il vous suffira de franchir ce seuil, noble seigneur, et, sans aucun doute, vous l’apprendrez des lèvres mêmes du roi.

 

Sir Aymery parut faire le même effort que celui qui va se risquer à un plongeon dans l’eau glacée. Puis, d’un pas rapide, il passa de l’ombre dans la lumière. Le roi se leva et lui tendit la main avec un large sourire sur son beau visage. Cependant, il parut à l’Italien que les lèvres seules souriaient et non les yeux.

 

– Soyez le bienvenu ! s’écria Édouard. Bienvenue à notre digne et fidèle sénéchal de Calais ! Venez et assoyez-vous devant moi à cette table. Je vous ai fait mander afin d’apprendre de vous des nouvelles d’outre-mer, et vous remercier d’avoir pris tant de soin de ce qui m’est aussi cher que femme et enfants. Faites place pour Sir Aymery !… Servez-lui à boire et à manger car il a chevauché longtemps et a parcouru une longue distance à notre service aujourd’hui.

 

Durant la fête arrangée par les soins de Lady Ermyntrude, Édouard conversa gentiment avec l’Italien comme avec les barons qui l’entouraient. Enfin, le dernier plat enlevé, lorsque les tranchoirs dégoulinants de sauce qui faisaient office d’assiettes eurent été jetés aux chiens, les cruchons de vin passèrent à la ronde. Le vieux ménestrel Weathercote entra timidement avec son luth, dans l’espoir d’être autorisé à jouer devant le roi. Mais Édouard avait une autre idée en tête.

 

– Renvoyez vos gens, Nigel, je vous prie, afin que nous puissions être seuls. Je voudrais aussi que deux hommes d’armes soient postés à chaque porte et nous préservent d’être troublés dans nos débats, car il s’agit d’une question privée. Maintenant, sir Aymery, mes nobles seigneurs et moi-même aimerions entendre de votre bouche comment vont les choses en France.

 

Le visage de l’Italien était calme, mais ses yeux couraient sans arrêt de l’un à l’autre de ses auditeurs.

 

– Pour autant que je sache, monseigneur, tout est calme dans les marches de France, répondit-il.

 

– Vous n’avez point ouï dire, alors, qu’ils avaient rassemblé des hommes avec l’intention de rompre la paix en se livrant à une attaque contre nos possessions ?

 

– Non, sire, je n’ai rien ouï de la sorte.

 

– Vous m’apaisez l’esprit, Aymery, car, si rien n’est parvenu à vos oreilles, alors cela ne peut être vrai. Il m’était revenu que ce sauvage de chevalier de Chargny s’était rendu à Saint-Omer pour porter les yeux sur mon précieux joyau, avec ses mains gantées de mailles prêtes à le saisir.

 

– Eh bien, sire, qu’il y vienne ! Il trouvera le joyau en sûreté dans son écrin, entouré d’une bonne garde.

 

– Et vous êtes la garde chargée de ce joyau, Aymery ?

 

– Oui, sire, j’en suis le gardien.

 

– Et vous êtes un gardien fidèle, en qui je puis avoir confiance, n’est-ce pas ? Vous au moins, vous ne me raviriez point ce qui m’est si cher, alors que je vous ai choisi dans toute mon armée pour me conserver ce bijou ?

 

– Non, sire, et je ne vois point la raison de toutes ces questions. Elles touchent à mon honneur. Vous savez que je préférerais perdre mon âme plutôt que d’abandonner Calais.

 

– Ainsi donc, vous ne savez rien de la tentative de Chargny ?

 

– Rien, sire.

 

– Menteur et vilain ! cria le roi qui bondit sur pied et martela la table de son poing en faisant tinter les verres. Archers, saisissez-vous de lui ! Sur-le-champ ! Tenez-vous près de lui, de crainte qu’il ne se fasse du mal. Et maintenant, oseriez-vous me dire au visage, Lombard parjure, que vous ignorez tout de Chargny et de ses projets ?

 

– Que Dieu m’en soit témoin, je ne sais rien !

 

Les lèvres de l’homme étaient exsangues et il s’exprimait d’une petite voix flûtée en évitant du regard les yeux courroucés du roi.

 

Mais ce dernier éclata d’un rire amer et tira un papier de son pourpoint.

 

– Je vous fais juges en cette affaire, vous, mon fils, et vous, Chandos, et vous, Manny, et vous aussi, monseigneur l’Évêque. De par mon pouvoir souverain, je vous constitue en cour chargée de juger cet homme car, pardieu ! je ne quitterai point cette pièce que je n’aie examiné cette affaire à fond. Et tout d’abord, je vais vous lire cette lettre. Elle est adressée à Sir Aymery de Pavie, surnommé le Lombard, au château de Calais. N’est-ce point là votre nom et votre adresse, coquin ?

 

– C’est bien là mon nom, sire, mais pareille lettre ne m’est jamais parvenue.

 

– Non, bien sûr, sans quoi votre vilenie n’eût jamais été découverte. Elle est signée : Isidore de Chargny. Et que dit mon ennemi Chargny à mon fidèle serviteur ? Oyez : « Nous ne pourrons venir encore à la prochaine lune, car nous n’avons pu rassembler les forces suffisantes, pas plus que les vingt mille couronnes qui sont votre prix. Mais lors de la lune suivante, dans l’heure la plus sombre, nous viendrons et vous toucherez votre argent à la petite poterne à côté du buisson de sorbier. » Alors, coquin, qu’avez-vous à dire ?

 

– C’est faux, râla l’Italien.

 

– Je vous prie de me permettre de voir cette lettre, sire, fit Chandos. Chargny fut mon prisonnier et tant de lettres furent échangées avant que sa rançon fût payée que son écriture m’est bien connue… Oui, oui, je jurerais que c’est la sienne. J’en jurerais sur mon salut éternel.

 

– Si elle a vraiment été écrite par Chargny, c’était dans l’unique dessein de me déshonorer, s’écria Sir Aymery.

 

– Oh, que non ! l’interrompit le jeune prince. Nous connaissons tous Chargny pour l’avoir combattu. Il a peut-être des défauts, il est vantard et braillard, mais sous les lys de France ne chevauche pas un homme plus brave ni d’un plus noble cœur ni d’un plus grand courage. Un tel homme ne s’abaisserait jamais à écrire une lettre dans la seule intention de jeter le discrédit sur un membre de la noblesse. Pour ma part, je ne le puis croire.

 

Le murmure soulevé par les autres prouva qu’ils étaient d’accord avec le prince. La lumière des torches accrochées aux murs frappait en plein les lignes sévères des visages autour de la grande table. Ils étaient assis immobiles et l’Italien frémit devant les regards inexorables qu’il rencontra. Il regarda vivement autour de lui, mais des hommes en armes gardaient toutes les issues. L’ombre de la mort pesait déjà sur lui.

 

– La missive, reprit le roi, fut remise par Chargny à un certain Dom Beauvais, prêtre à Saint-Omer, avec charge de la porter à Calais. Mais le prêtre, en flairant une récompense, l’apporta à quelqu’un qui m’est fidèle serviteur, et c’est ainsi qu’elle se trouve entre mes mains. J’ai aussitôt fait mander cet homme afin qu’il se présente devant moi. Entre-temps, le prêtre s’en est retourné et, ainsi, Chargny s’imagine que son message a été transmis.

 

– Je ne sais rien de cette affaire, fit encore l’Italien entêté, en léchant ses lèvres sèches.

 

Une vague rouge monta au front du roi et ses yeux jetèrent des flammes de colère.

 

– Assez, au nom de Dieu ! Si nous tenions cette canaille à la Tour, quelques tours de chevalet auraient tôt fait d’arracher une confession à cette âme maudite. Mais qu’avons-nous besoin de l’entendre reconnaître sa faute ? Vous avez vu, messeigneurs, et vous avez entendu. Qu’en dites-vous, monsieur mon fils ? Cet homme est-il coupable ?

 

– Il l’est, sire.

 

– Et vous, John ? Et vous, Walter ? Et vous, Hubert ? Et vous, monseigneur l’Évêque ?… Vous êtes donc tous du même avis ? Il est donc reconnu coupable de félonie. Et quel est le châtiment ?

 

– Ce ne peut être que la mort, répondit aussitôt le prince suivi par chacun des autres qui, à l’appel de son nom, faisait un signe de tête approbateur.

 

– Aymery de Pavie, vous avez entendu, fit le roi en posant le menton dans le creux de la main et en regardant l’Italien chancelant. Avancez ! Vous, l’archer, devant la porte… vous, avec la barbe noire. Tirez votre glaive… Non, livide coquin, je ne veux point souiller cette lame de votre sang. Ce sont vos talons et non votre tête que nous voulons. Coupez ces éperons de chevalier avec votre glaive, archer ! C’est moi qui vous les ai donnés, c’est moi qui vous les reprends. Ha ! Voyez-les voler à travers la salle, et avec eux tous liens entre vous et le noble ordre dont ils sont l’insigne… Maintenant, conduisez-le au-dehors dans la bruyère, loin de cette demeure, là où sa charogne pourra pourrir. Et arrachez-lui la tête du corps afin que ceci soit un avertissement à tous les traîtres !

 

L’Italien, qui avait glissé de son siège et était tombé sur les genoux, poussa un cri de désespoir lorsque l’archer l’empoigna par les épaules. S’arrachant à son étreinte, il se jeta sur le sol et saisit les pieds du roi.

 

– Épargnez-moi, mon très bon seigneur, épargnez-moi, je vous en supplie ! Au nom de la passion du Christ, je vous demande grâce et pardon. Songez, ô mon bon et noble seigneur, au nombre d’années durant lesquelles j’ai servi sous votre bannière et combien de services je vous ai rendus. N’est-ce point moi qui ai découvert le gué de la Seine, deux jours avant la grande bataille ? N’est-ce point moi encore qui ai dirigé l’attaque lors de la prise de Calais ? J’ai une épouse et quatre enfants en Italie, grand roi. C’est en pensant à eux que j’ai failli à mon devoir, car cet argent m’aurait permis d’abandonner les combats pour les aller retrouver. Pitié, sire, pitié, je vous en conjure !

 

Les Anglais sont une race rude mais non cruelle. Le roi resta assis, impitoyable, mais les autres se regardèrent de côté et s’agitèrent sur leur siège.

 

– En effet, monseigneur, intervint Chandos, je vous prie d’apaiser quelque peu votre colère.

 

Édouard secoua la tête.

 

– Silence, John ! Il en sera fait ainsi que je l’ai dit.

 

– Je vous en prie, cher et honoré seigneur, ne faites point preuve de trop de hâte en la matière, fit Manny. Faites-le ligoter et gardez-le jusqu’au matin. Vous pourriez trouver d’autres conseils.

 

– Non ! J’ai dit ! Qu’on l’emmène !

 

Mais l’homme se cramponna si bien aux genoux du roi que les archers ne purent lui faire lâcher prise.

 

– Écoutez-moi un moment, je vous en supplie. Rien qu’une minute et, ensuite, vous ferez ce que bon vous semblera.

 

Le roi s’appuya au siège.

 

– Parlez, mais faites vite.

 

– Épargnez-moi, sire ! Dans votre propre intérêt. Je vous conseille de m’épargner, car je puis vous lancer sur le chemin de chevaleresques aventures qui vous réjouiront le cœur. Songez, sire, que Chargny et ses compagnons ignorent que leurs plans sont mis à jour. Si je leur envoie un message, ils viendront sans aucun doute à la poterne. Et, si nous dressons habilement l’embûche, nous ferons là une capture dont la rançon remplira vos coffres. Lui et ses amis valent au moins cent mille couronnes.

 

D’un coup de pied, Édouard rejeta l’Italien loin de lui, dans la paille. Et, tandis qu’il gisait là, tel un serpent blessé, ses yeux ne quittaient pas ceux du roi.

 

– Deux fois traître ! Vous vouliez vendre Calais à Chargny, et vous voulez maintenant me vendre Chargny ? Comment osez-vous supposer que moi ou tout noble chevalier puissions avoir l’âme assez basse pour songer à une rançon lorsque l’honneur est en jeu ? Se pourrait-il que moi-même ou n’importe quel homme véritable soyons aussi lâches et faux ? Vous venez de signer votre destin ! Emmenez-le !

 

– Un instant, je vous prie, mon bon et doux seigneur, s’écria le prince. Apaisez votre colère un moment encore car la proposition de cet homme mérite plus d’attention qu’il n’y paraît au premier abord. Il vous a soulevé le cœur en vous parlant de rançon. Mais examinez la chose, je vous prie, du point de vue de l’honneur. Je vous supplie de me laisser me jeter dans cette aventure car elle est de celles, si elle est bien menée, où l’on peut se faire un bel et honorable avancement.

 

Édouard tourna ses yeux pétillants vers le noble et jeune garçon à ses côtés.

 

– Jamais chien courant ne fut plus acharné sur la trace d’un cerf que vous ne l’êtes lorsqu’il s’agit d’honneur, mon fils. Et comment donc concevez-vous la chose ?

 

– Chargny et ses hommes valent qu’on aille loin pour les rencontrer, car il aura sans aucun doute l’élite de France sous sa bannière, cette nuit-là. En agissant ainsi que cet homme le propose et en l’attendant avec un nombre égal de lances, je ne crois pas qu’il puisse y avoir un autre point de la chrétienté où l’on préférerait être plutôt qu’à Calais cette nuit-là.

 

– Par la sainte Croix, mon fils, vous avez raison ! cria le roi dont le visage s’illumina à cette pensée. Mais voyons, lequel de vous deux, John Chandos ou Walter Manny, va s’occuper de la chose ?

 

Il les regarda malicieusement, l’un après l’autre, comme un maître qui fait danser un os entre deux chiens. Et l’on pouvait lire dans leurs yeux tout ce qu’ils avaient à dire.

 

– Non, John, ne le prenez point mal, mais c’est au tour de Walter, cette fois.

 

– N’irons-nous point tous, sous votre bannière, sire, ou sous celle du prince ?

 

– Non, il ne sied point que le royal étendard d’Angleterre soit lancé dans une si petite entreprise. Cependant, si vous avez de la place dans vos rangs pour deux chevaliers, le prince et moi-même vous accompagnerons.

 

Le jeune homme s’inclina et baisa la main de son père.

 

– Chargez-vous de cet homme, Walter, et faites-en ce que bon vous semblera. Mais gardez-le bien, de crainte qu’il ne nous trahisse derechef. Et débarrassez-en ma vue car son souffle empoisonne l’air… Maintenant, Nigel, si votre digne barbu veut taquiner le luth et chanter pour nous… Mais, pardieu ! que voulez-vous ?

 

Il s’était retourné pour trouver son jeune hôte à genoux, la tête courbée.

 

– Qu’y a-t-il, mon ami ? Que désirez-vous ?

 

– Une faveur, sire.

 

– Eh bien, n’aurai-je donc point de paix ce soir, avec un traître à genoux devant moi, et un vrai gentilhomme à genoux derrière ? Il suffit, Nigel. Que voulez-vous ?

 

– Vous accompagner à Calais.

 

– Par la sainte Croix, voilà une juste requête, d’autant plus que le complot fut découvert sous votre toit… Qu’en dites-vous, Walter ? Le prenez-vous ?

 

– Dites-moi plutôt si vous me prenez, fit Chandos. Nous sommes rivaux en honneur, Walter, mais je suis bien sûr que vous ne me refuserez point.

 

– Non, John, je serai fier d’avoir sous ma bannière la meilleure lance de toute la chrétienté.

 

– Et moi, de suivre un chef aussi chevaleresque. Mais Nigel Loring est mon écuyer. Ainsi donc, il viendra avec nous.

 

– Voilà la question réglée, fit le roi. Et maintenant, il n’est plus besoin de nous hâter puisqu’il ne se passera rien avant le changement de lune. Je vous prie donc de faire circuler la buire et de porter un toast avec moi aux bons chevaliers de France ! Puissent-ils être tous de grand cœur et d’indomptable courage lorsque nous les rencontrerons dans les murs de Calais !

CHAPITRE XI

DANS LE CHÂTEAU DE DUPPLIN


Le roi était venu et reparti. Le manoir de Tilford avait retrouvé l’ombre et le silence, mais la joie régnait dans ses murs. En l’espace d’une nuit, tous les ennuis étaient tombés comme un noir rideau qui aurait caché le soleil. Une somme royale avait été remise par l’argentier du roi, d’une façon telle qu’on ne pouvait y opposer un refus. Avec un sac d’or dans les fontes de sa selle, Nigel reprit le chemin de Guildford et il n’y eut pas un seul mendiant qui n’eût à bénir son nom.

 

Il se rendit tout d’abord chez l’orfèvre à qui il racheta le hanap, le plateau et le bracelet, se lamentant avec le marchand sur le mauvais sort qui faisait que l’or et les objets d’orfèvrerie, pour des raisons que pouvaient seuls comprendre les gens de métier, avaient soudain augmenté de valeur durant la dernière semaine, si bien que Nigel eut à ajouter cinquante pièces d’or au prix qu’il avait touché. Et ce fut en vain que le fidèle Aylward tonna, fulmina et pria pour que vînt le jour où il pourrait lancer une flèche bien effilée dans la grosse bedaine du marchand. Rien n’y fit : il fallut payer le prix.

 

Nigel se hâta ensuite de se rendre chez l’armurier Wat où il acheta l’armure qu’il avait admirée lors de son dernier passage. Il l’essaya et la réessaya dans la boutique, Wat et son fils s’affairant autour de lui, armés de clés et autres outils, resserrant des chevilles, fixant des rivets.

 

– Comment est-ce possible, mon bon seigneur ? s’écria l’armurier, tout en lui passant le bassinet sur la tête pour le fixer au camail qui descendait sur les épaules. Par Tubal-Caïn, je vous jure que cette armure vous sied, comme sa carapace à un crabe. Il n’en est jamais venu de plus belle d’Italie ou d’Espagne.

 

Nigel se tenait devant un bouclier poli faisant office de miroir, se tournant d’un côté puis de l’autre, comme un petit oiseau se lissant les plumes. Son brillant pectoral, ses pointures avec leurs protections en forme de disques aux genoux et aux coudes, les gantelets et solerets étonnamment flexibles, la cotte de mailles et les jambières bien ajustées étaient à ses yeux des sujets de joie et des objets d’admiration. Il bondit à travers la boutique, comme pour prouver la légèreté de l’armure, puis, courant au-dehors, il porta la main au pommeau de sa selle et sauta sur Pommers, sous les applaudissements de Wat et de son fils qui l’observaient du seuil.

 

Sautant à bas de son cheval et rentrant en courant dans la boutique, il tomba à genoux devant l’image de la Vierge accrochée au mur de la forge. Et là, il pria du fond du cœur qu’aucune ombre, aucune tache ne vînt souiller son âme et son honneur aussi longtemps que ses bras lui resteraient attachés au corps, et qu’il eût la force de ne les employer qu’à de nobles fins ; chose étrange dans une religion de paix, durant plusieurs siècles, l’épée et la foi s’étaient soutenues mutuellement et, dans le sombre monde, le plus bel idéal du soldat devenait en quelque sorte un tâtonnement vers la lumière. « Benedictus Dominus Deus meus qui docet manus meas ad prælium et digitos meos ad bellum ! » (Béni soit le Seigneur qui forme mes mains au combat et mes doigts à la guerre !) C’était ainsi que s’exprimait l’âme du chevalier.

 

L’armure fut fixée sur la mule de l’armurier et retourna avec eux à Tilford, où Nigel l’enfila une nouvelle fois pour la plus grande joie de Lady Ermyntrude, qui battit des mains et versa des larmes de chagrin et de joie – de chagrin parce qu’elle allait le perdre, et de joie parce qu’il pourrait partir bravement à la guerre. Quant à son propre avenir, il était assuré, puisqu’il avait été convenu qu’un régisseur veillerait sur les terres de Tilford le temps qu’elle disposerait d’un appartement au château royal de Windsor où, avec d’autres vénérables dames de son âge et de son rang, elle pourrait achever ses jours à discuter de scandales depuis longtemps oubliés ou à murmurer de tristes souvenirs des grands-pères et grands-mères des jeunes courtisans autour d’elles. Nigel pourrait l’y laisser et partir, l’esprit en paix, le visage tourné vers la France.

 

Mais il avait encore une visite et un adieu à faire avant de quitter les terrains marécageux où il avait vécu si longtemps. Ce soir-là donc, il enfila sa plus belle tunique, en sombre velours pourpre de Gênes, mit son chapeau à plume blanche retombant sur le front, et ceignit sa ceinture d’argent repoussé. Monté sur le royal Pommers, avec son faucon sur le poing et son épée au côté, jamais jeune chevalier plus élégant et plus modeste ne se mit en route pour pareille expédition. Il n’allait faire ses adieux qu’au vieux chevalier de Dupplin, mais le chevalier de Dupplin avait deux filles : Édith et Mary ; et Édith était la jeune fille la plus jolie de tout le pays de la bruyère.

 

Sir John Buttesthorn, chevalier de Dupplin, était ainsi appelé parce qu’il s’était trouvé présent à cette étrange bataille quelque dix-huit années plus tôt, lorsque la grande puissance de l’Écosse avait un moment manqué être réduite à rien par une poignée de mercenaires combattant non pas sous la bannière d’une nation mais pour leur propre compte. Leurs exploits ne remplissent pas les pages des livres d’histoire, car aucune nation n’a intérêt à les rappeler ; cependant, à l’époque, la rumeur de cette grande bataille avait résonné au loin, car c’était ce jour-là que la fleur de l’Écosse était restée sur le terrain et que le monde avait compris pour la première fois qu’une force nouvelle s’était levée dans les guerres, que l’archer anglais, courageux et adroit à manier l’arme qui avait été son jouet dès l’enfance, était un pouvoir avec lequel même la chevalerie en cottes de mailles de toute l’Europe aurait à compter.

 

Sir John, retour d’Écosse, avait été nommé premier veneur du roi, et toute l’Angleterre admira sa science cynégétique jusqu’au moment où, devenu trop lourd pour les chevaux, il se retira dans le modeste asile du vieux domaine de Cosford, sur la pente orientale de la colline de Hindhead. Et là, à mesure que son visage se faisait plus rubicond et sa barbe plus blanche, il passait les derniers jours de sa vie au milieu des faucons et des chiens de chasse, un flacon de vin épicé toujours à portée de sa main, et un pied gonflé reposant sur un tabouret devant lui. C’était là que maints anciens compagnons venaient rompre la monotonie des jours, lorsqu’ils passaient sur la route poussiéreuse menant de Londres à Portsmouth : c’était là aussi que venaient les jeunes chevaliers du pays, désireux d’entendre les histoires guerrières du vaillant chevalier, de s’initier aux secrets de la forêt ou de la chasse, que personne n’aurait pu leur enseigner mieux que lui.

 

Mais il est doux de dire, quoi qu’en pût penser le vieux chevalier, que ce n’étaient pas ses vieux contes ni ses vins plus vieux encore qui attiraient les jeunes gens à Cosford, mais plutôt le gentil minois de sa fille cadette, ou l’âme bien trempée et les sages conseils de son aînée. Jamais deux branches aussi différentes n’avaient jailli du même tronc. Toutes deux étaient élancées, avec un égal port de reine, mais toute ressemblance commençait et finissait là.

 

Édith était aussi blonde que les blés, avec des yeux bleus séduisants et malicieux, une langue bavarde, un rire sonnant clair et un sourire qu’une douzaine de jeunes galants, avec Nigel à leur tête, pouvaient se partager. Elle jouait, tel un chaton, avec toutes choses qu’elle trouvait dans la vie, et certains prétendaient qu’on pouvait déjà sentir les griffes sous son toucher de velours.

 

Mary, noire comme la nuit, avait les traits graves, un visage ouvert avec des yeux bruns contemplant bravement le monde sous une arche de sourcils noirs. Personne n’eût pu dire d’elle qu’elle était jolie et, lorsque sa fraîche petite sœur, l’enlaçant de son bras, pressait sa joue contre la sienne, comme elle en avait l’habitude lors des visites, la beauté de l’une et la simplicité de l’autre n’en étaient que plus frappantes aux yeux de tous les galants. Et cependant, de temps à autre, il en était un qui, regardant cet étrange visage et la lointaine lueur dans ses yeux sombres, sentait que cette femme silencieuse, avec son port altier et sa grâce de souveraine, avait en elle une sorte de puissance de réserve et de mystère qui signifiait plus pour lui que l’éclatante beauté de sa sœur.

 

Telles étaient les dames de Cosford vers qui Nigel Loring chevauchait ce soir-là, dans son pourpoint de velours de Gênes, une nouvelle plume blanche à son chapeau.

 

Il avait franchi le pont de Thursley et passé la vieille pierre où, à une lointaine époque, au lieu dit Thor, les sauvages Saxons adoraient leur dieu de la guerre. Nigel y jeta un regard soucieux et éperonna Pommers en passant, car on prétendait encore que des feux follets y dansaient par les nuits sans lune. Et ceux qui prêtaient l’oreille à ce genre d’histoires pouvaient entendre les cris et les sanglots des malheureux à qui on avait arraché la vie afin que le dieu fût honoré. La pierre de Thor, l’obstacle de Thor, le tronc de Thor – tout le pays n’était qu’un immense monument à ce dieu des batailles, bien que des moines pieux eussent changé son nom en celui du démon son père. Ils parlaient, eux, de l’Obstacle du diable et du Tronc du diable. Nigel jeta un coup d’œil en arrière vers le bloc rocailleux et sentit un frisson lui traverser le cœur. Était-il provoqué par l’air frais du soir ou bien quelque voix intérieure lui avait-elle parlé du jour où lui aussi serait étendu, ligoté sur un pareil rocher avec une bande de païens barbouillés de sang, dansant et hurlant autour de lui ?

 

Un instant plus tard, le rocher, sa crainte et toutes ces balivernes lui étaient sortis de l’esprit. Car là, au bas du sentier sablonneux, le soleil couchant brillant sur ses cheveux d’or tandis que sa mince silhouette sautait au rythme du cheval lancé au petit galop, là devant lui, se trouvait la jolie Édith dont le visage était si souvent venu s’interposer entre ses rêves et lui. Le sang lui monta au visage, car il avait beau n’avoir peur de rien, son esprit était attiré et dominé par le mystère délicat de la femme. Pour son âme pure et chevaleresque, chaque femme, et non seulement Édith, était assise bien haut, comme sur un trône, entourée de mille qualités mystiques et de vertus qui la plaçaient au-dessus du monde rude des hommes. On trouvait de la joie à son contact, mais aussi de la crainte ; crainte que son propre manque de mérite ; sa langue peu habituée ou quelque manière peu délicate ne vînt briser ces liens qui l’unissaient à cette chose tendre. Telle était sa pensée au moment où le cheval blanc s’avança vers lui. Mais aussitôt ses vagues frayeurs furent apaisées par la voix fraîche de la jeune fille, qui agita sa cravache pour le saluer.

 

– Salut à vous, Nigel ! lui cria-t-elle. Où donc courez-vous ce soir ? Je suis bien certaine que ce n’est point pour voir vos amis de Cosford, car jamais vous n’avez revêtu si beau pourpoint pour nous. Allons, Nigel, son nom afin que je la puisse haïr pour toujours !

 

– Non, Édith, répondit le jeune homme en riant à la souriante damoiselle. C’est en fait à Cosford que je me rends.

 

– Alors donc je n’irai point plus loin et m’en retournerai avec vous. Comment me trouvez-vous ?

 

La réponse de Nigel se lut dans ses yeux lorsqu’il regarda le frais minois, les cheveux d’or, les prunelles éclatantes et l’élégante silhouette revêtue d’une tenue d’écuyère écarlate et noir.

 

– Vous êtes toujours aussi jolie, Édith.

 

– Fi, quelle froideur de langage ! Vous avez été élevé pour vivre dans un cloître et non dans le boudoir d’une dame, mon pauvre Nigel. Si j’avais posé pareille question au jeune Sir George Brocas ou au squire de Fernhurst, ils n’auraient point tari d’éloges depuis ce moment jusqu’à Cosford. Ils sont tous deux bien plus de mon goût que vous, Nigel.

 

– Voilà qui est bien triste pour moi, Édith.

 

– Certes, mais il ne faut point perdre courage.

 

– L’aurais-je déjà perdu ?

 

– Voilà qui est mieux. Vous pouvez avoir l’esprit vif lorsque vous le voulez, maître Malapert, mais vous êtes mieux fait pour parler de choses élevées et ennuyeuses avec ma sœur Mary. Elle ne goûterait guère la courtoisie et les fadaises de Sir George, et moi, j’en suis folle. Mais dites-moi, Nigel, qu’est-ce donc qui vous amène à Cosford, ce soir ?

 

– Je viens vous faire mes adieux.

 

– À moi seule ?

 

– Non, Édith, à vous, à votre sœur Mary et au bon chevalier votre père.

 

– Sir George m’eût dit qu’il était venu pour moi seule. Ah, que vous voilà pauvre courtisan à côté de lui ! Ainsi donc, c’est vrai Nigel ? Vous partez pour la France ?

 

– Oui, Édith.

 

– C’est ce que m’avait rapporté la rumeur après le passage du roi à Tilford. On prétendait qu’il allait partir pour la France et que vous l’accompagneriez. Est-ce vrai ?

 

– Oui, Édith, c’est la vérité.

 

– Dites-moi donc de quel côté vous allez, et quand.

 

– Cela, hélas, je ne le puis dire.

 

– Oh, en vérité ?

 

Elle rejeta la tête en arrière et se tut, les lèvres serrées et la colère dans les yeux. Nigel la regarda, surpris et désespéré.

 

– Il me semble, Édith, dit-il enfin, que vous faites bien peu de cas de mon honneur en souhaitant que je ne tienne point la parole donnée.

 

– Votre honneur vous appartient et mes désirs sont miens, dit-elle. Vous tenez à l’un. Je veux, moi, tenir aux autres.

 

Ils poursuivirent en silence jusqu’au village de Thursley. Mais à ce moment, elle eut une pensée. Elle en oublia aussitôt sa colère pour s’abandonner à sa nouvelle fantaisie.

 

– Que feriez-vous, Nigel, si j’étais offensée ? J’ai ouï dire à mon père que, si petit que vous soyez, il n’est pas un homme dans le pays qui puisse vous résister. Seriez-vous mon chevalier servant, si l’on me faisait tort ?

 

– N’importe quel gentilhomme de sang noble se ferait sans doute le chevalier servant d’une dame à qui il eût été fait tort.

 

– Oui, n’importe quel chevalier et n’importe quelle dame ! Qu’est-ce donc que cette façon de parler ? Croyez-vous que ce soit un compliment ? Je parlais de vous et de moi. Si l’on me faisait tort, seriez-vous mon chevalier ?

 

– Mettez-moi à l’épreuve, Édith.

 

– C’est ce que je vais faire, Nigel. Sir George Brocas et le squire de Fernhurst feraient tous deux avec plaisir ce que je leur demanderais, mais c’est vers vous que je me tourne, Nigel.

 

– Je vous prie de me dire de quoi il s’agit.

 

– Vous connaissez Paul de la Fosse de Shalford ?

 

– Vous voulez dire ce petit homme bossu ?

 

– Il n’est pas plus petit que vous, Nigel. Quant à son dos, je sais bien des gens qui aimeraient avoir son visage.

 

– Je ne suis point juge de cela, et ce n’était point par manque de courtoisie que je parlais ainsi. Mais qu’y a-t-il au sujet de cet homme ?

 

– Il m’a raillée, Nigel, et j’en veux tirer vengeance.

 

– Quoi ?… Cette pauvre créature difforme ?

 

– Je vous dis qu’il m’a offensée !

 

– Mais comment ?

 

– J’aimais à croire qu’un vrai chevalier aurait couru à mon aide sans me poser toutes ces questions. Mais je vous le dirai donc, puisqu’il le faut. Sachez qu’il est un de ceux qui m’ont fait la cour en prétendant m’épouser un jour. Ensuite, simplement parce qu’il a estimé que d’autres m’étaient aussi chers que lui-même, il m’a délaissée et s’en est allé courtiser Maude Twynham, cette petite villageoise friponne, au visage couvert de taches de son.

 

– Mais comment en avez-vous pu être offensée, puisque vous ne voulez point de cet homme ?

 

– Il était l’un de mes soupirants, n’est-ce pas ? Il s’est joué de moi avec cette gamine. Il lui a dit des choses sur mon compte, il m’a ridiculisée à ses yeux… Oui, oui, je le vois sur son visage de safran et dans son regard vitreux lorsque nous nous rencontrons sous le porche de la chapelle, le dimanche. Elle sourit… oui, elle sourit en me regardant. Nigel, allez le trouver ! Ne le tuez point ni ne le blessez, mais ouvrez-lui simplement le visage d’un coup de votre cravache, après quoi vous reviendrez vers moi pour me dire en quoi je puis vous servir.

 

Le visage de Nigel était hagard, car le combat qui se livrait en lui-même était crucial. Le désir bouillonnait dans ses veines, cependant que sa raison le faisait frissonner d’horreur.

 

– Par saint Paul, Édith ! s’écria-t-il. Je ne vois point l’honneur ni le profit à retirer de ce que vous me demandez là. Siérait-il que j’aille frapper un homme qui ne vaut guère mieux qu’un paralytique ? Non. Je ne puis faire cela et vous prie, gente Dame, de me trouver une autre épreuve.

 

Elle lui lança un regard de mépris.

 

– Et vous êtes un homme d’armes ! s’écria-t-elle en riant amèrement. Vous avez peur d’un petit homme qui peut à peine marcher… Que oui, que oui, dites ce que bon vous semblera, mais je prétendrai toujours, moi, que vous avez entendu parler de son courage et de son adresse aux armes, et que le cœur vous a manqué. Vous avez raison, Nigel, c’est en effet un homme dangereux. Si vous aviez fait ce que je vous demandais, il aurait pu vous pourfendre. Et, ainsi faisant, vous me prouvez votre sagesse.

 

Nigel rougit et fronça les sourcils devant l’insulte, mais il ne dit mot, car son esprit luttait ardemment au-dedans de lui-même pour conserver vivace la haute image qu’il s’était faite de cette femme qui, un moment, s’était trouvée sur ce point de déchoir à ses yeux. Côte à côte et silencieux, le jeune homme et la jeune damoiselle élancée, le destrier jaune et le blanc genet remontèrent le sentier sablonneux et serpentant entre les ajoncs et la fougère arborescente qui s’élevaient à hauteur d’homme. Mais bientôt le chemin passa sous une entrée portant les hures de Buttesthorn et, devant eux, s’étendit la maison basse et longue, lourdement chargée de bois résonnant sous les abois des chiens. Le chevalier, homme haut en couleur, s’avança les bras tendus et, la voix tonnante :

 

– Tudieu, Nigel, rugit-il, sois le bienvenu ! Je croyais que tu avais délaissé tes vieux amis depuis que le roi avait fait tant de cas de toi… Paix, Lydiard ! Couché, Pelamon : j’entends à peine ma propre voix. Holà, Mary, une coupe de vin pour le jeune squire Loring !

 

Mary se tenait dans l’embrasure de la porte, grande, mystérieuse, silencieuse, avec son visage étrange et empreint de sagesse, ses grands yeux interrogateurs reflétant la richesse de son âme. Nigel baisa la main qu’elle lui tendait et, en la voyant, il recouvra aussitôt sa confiance et son respect pour la femme. Sa sœur s’était faufilée derrière elle et son visage sourit, comme pour exprimer son pardon par-dessus l’épaule de Mary.

 

Le chevalier de Dupplin pesa de tout son poids sur le bras du jeune homme et s’avança en clopinant à travers la grande salle au haut plafond, vers son large siège de chêne.

 

– Allons, allons, Édith, un siège ! cria-t-il. Aussi vrai que Dieu est ma foi, cette jeune fille est environnée de galants autant qu’un grenier de rats. Alors, Nigel, on m’a raconté d’étranges choses sur tes passes d’armes à Tilford et sur la visite que te fit le roi. Comment est-il ? Et mon bon ami Chandos ? Ah, en avons-nous passé de bonnes heures dans les bois ! Avec Manny aussi, qui a toujours été un audacieux et rude cavalier. Quelles nouvelles m’apportes-tu d’eux ?

 

Nigel raconta au vieux chevalier tout ce qui s’était passé, ne disant que peu de chose de ses succès, mais beaucoup de son échec. Cependant, les yeux de la jeune femme aux cheveux noirs brillaient d’un éclat plus vif à écouter, assise à sa tapisserie.

 

Sir John suivit l’histoire avec un feu roulant de jurons, de prières, de serrements de poings et de coups de canne.

 

– Eh bien, mon garçon, tu n’aurais vraiment pu espérer tenir contre Manny, mais tu t’es vaillamment comporté. Nous sommes fiers de toi, Nigel, car tu es un homme de chez nous, élevé au pays de la bruyère. Mais j’ai honte que tu ne sois point mieux versé dans les mystères sylvestres, d’autant plus que je fus ton maître – et personne dans toute la grande Angleterre ne s’y connaît davantage. Remplis ta coupe, je te prie, pendant que je mets à profit le peu de temps qui nous reste.

 

Et aussitôt le vieux chevalier entreprit un cours, aussi long qu’ennuyeux, sur les époques d’accouplement, les saisons particulières à chaque oiseau, avec de nombreuses anecdotes, illustrations, règles et exceptions, le tout tiré de son expérience personnelle. Il parla aussi des différents rangs de la chasse : comment le lièvre, le cerf et le sanglier prenaient le pas sur le chevreuil, le daim, le renard, la martre et le brocard, alors que ceux-ci venaient encore avant le blaireau, le chat-cervier et la loutre qui constituaient le monde le plus humble de la gent animale. Il parla encore des taches de sang : comment le bon chasseur peut voir au premier coup d’œil si le sang est sombre et écumant, ce qui signifie une blessure mortelle, ou s’il est clair et léger, ce qui signifie que la flèche a touché un os.

 

– À ces signes, ajouta-t-il, tu pourras décider s’il convient de lâcher les chiens qui gênent le daim touché dans sa fuite. Mais par-dessus tout, je te prie d’être prudent dans l’usage des termes, de crainte de commettre une bévue à table, ce qui permettrait à ceux qui s’y connaissent mieux de se gausser de toi. Nous qui t’aimons en aurions honte.

 

– Non, sir John. Je crois qu’après vos leçons, je pourrai tenir ma place parmi les autres.

 

Le vieux chevalier secoua sa vieille tête blanche d’un air de doute.

 

– Il y a tant à apprendre qu’on ne pourrait dire de personne qu’il sait tout. Ainsi, par exemple, Nigel, chaque animal de la forêt, chaque oiseau qui vole dans les airs a son nom propre, afin qu’on ne puisse confondre.

 

– Je le sais, seigneur.

 

– Tu le sais, Nigel, mais tu ne connais point tous ces noms, sans quoi tu serais bien plus instruit que je ne le crois. En vérité, personne ne peut dire qu’il les connaît tous, bien qu’un jour, à la cour, j’aie tenu la gageure d’en pouvoir citer quatre-vingt-six. Mais on prétend que le veneur en chef du duc de Bourgogne en a dénombré plus de cent – cela dit, je crois qu’il en a imaginé, car il n’y avait là personne pour le contredire. Réponds-moi, mon garçon, comment dirais-tu que tu as vu dix blaireaux dans la forêt ?

 

– Un groupe de blaireaux, seigneur.

 

– Bravo, Nigel, bravo sur ma foi ! Et si tu te promenais dans la forêt de Woolmer et que tu rencontres plusieurs renards, que dirais-tu ?

 

– Les renards vont en bande.

 

– Et s’il s’agit de lions ?

 

– Il est peu vraisemblable, seigneur, que je rencontre des lions dans la forêt de Woolmer.

 

– Bien sûr, mon garçon, mais il y a d’autres forêts que celle de Woolmer et d’autres pays que notre Angleterre. Et qui pourrait dire jusqu’où ira un preux chevalier comme Nigel de Tilford, aussi longtemps qu’il verra de l’honneur à gagner ? Disons que tu te trouves dans les déserts de la Nubie et que, dans la suite, à la cour du grand sultan, tu veuilles dire que tu as rencontré plusieurs lions. Que diras-tu ?

 

– Je crois, seigneur, que je me contenterais de dire que j’ai vu plusieurs lions, en supposant que je sois encore capable de parler après d’aussi merveilleuses aventures.

 

– Que non, Nigel, un chasseur aurait dit qu’il avait vu une famille de lions, ce qui aurait prouvé qu’il connaissait le langage de la chasse. Et maintenant, s’il s’était agi de sangliers, au lieu de lions ?

 

– Certains parlent toujours de sanglier au singulier.

 

– Mettons qu’il se soit agi de porcs sauvages ?

 

– Certainement un troupeau de porcs sauvages.

 

– Que non, mon garçon ! Il est bien triste de constater comme tu sais peu. Tes mains, Nigel, ont toujours été meilleures que ta tête. Il n’est point un homme de bonne naissance qui parlerait d’un troupeau de porcs. C’est là langage de manant. C’en est un lorsqu’on les conduit, mais lorsqu’on les chasse, c’est autre chose. Comment dirais-tu, Édith ?

 

– Je ne le sais point, répondit la jeune fille sans honte.

 

Elle étreignait dans la main un billet qu’un varlet venait d’y glisser et ses yeux bleus regardaient au loin vers les ombres du plafond.

 

– Mais toi, tu nous le pourras dire, Mary.

 

– Certainement, seigneur, on dit une troupe de porcs sauvages.

 

Le vieux chevalier exulta.

 

– Voilà une élève qui ne m’a jamais fait honte. Qu’il s’agisse de chevalerie, d’héraldique, de chasse à courre ou de quoi que ce soit, je puis toujours me tourner vers Mary. Elle pourrait faire rougir plus d’un homme.

 

– Dont moi ; fit Nigel.

 

– Ah, mon garçon, tu es un Salomon à côté de certains d’entre eux. Écoute donc, pas plus tard que la semaine passée, ce ridicule jeune Lord de Brocas se trouvait ici et prétendait avoir vu une compagnie de faisans dans les bois. Un tel parler eût été la ruine du jeune seigneur à la cour. Comment aurais-tu dit, Nigel ?

 

– Bien certainement, seigneur, j’aurais dit une troupe de faisans.

 

– Bravo, Nigel… Une troupe de faisans, tout comme on dit une troupe d’oies, un vol de canards, une bande de bécasses ou une volée de bécassines. Mais une compagnie de faisans ! Quel langage est-ce là ? Je l’ai fait s’asseoir là où tu te trouves, Nigel, et j’ai vu le fond de deux pots de vin du Rhin avant que de le laisser partir. Eh bien, malgré cela, je crains bien qu’il n’ait pas tiré grand profit de la leçon, car il n’avait d’yeux que pour Édith, alors qu’il aurait dû n’avoir d’oreilles que pour moi… Mais où est-elle ?

 

– Elle est partie, père.

 

– Elle se retire toujours lorsqu’elle a l’occasion d’apprendre quelque chose d’utile. Mais le souper va être prêt bientôt et nous avons un jambon de sanglier, tout frais de la forêt, sur lequel je voudrais avoir ton avis, Nigel, en plus de quoi nous avons encore un pâté de venaison provenant des chasses mêmes du roi. Le garde forestier et les verdiers ne m’ont point oublié encore et mon garde-manger est toujours bien garni. Souffle trois fois dans cette corne, Mary, afin que les varlets dressent la table, car l’ombre qui s’étend et ma ceinture qui me serre moins m’annoncent qu’il est l’heure.

CHAPITRE XII

COMMENT NIGEL COMBATTIT L’INFIRME DE SHALFORD


À l’époque où se passe cette histoire, toutes les classes de la société, sauf peut-être la plus pauvre, consommaient beaucoup mieux qu’elles ne l’ont jamais fait depuis viande et boissons. Le pays était garni de vastes forêts – on en comptait soixante-dix en Angleterre seulement, et certaines allaient jusqu’à couvrir un demi-comté. Le gros gibier de chasse y était strictement préservé, mais les animaux plus petits (lièvres, lapins et oiseaux qui foisonnaient autour des halliers) avaient tôt fait de trouver le chemin du pot d’un pauvre homme. L’ale était bon marché, et plus encore l’hydromel que chaque paysan faisait lui-même avec un peu de miel sauvage pris sur les troncs d’arbres. Il y avait aussi de nombreuses boissons semblables au thé et que le pauvre pouvait se préparer sans bourse délier : les tisanes de mauve, de tanaisie et autres dont nous ne connaissons plus le secret maintenant.

 

Mais dans les classes plus aisées régnait la profusion ; il y avait toujours dans le charnier d’immenses quartiers de viande, de gros pâtés, des bêtes entières, produits d’élevage ou de chasse, avec de l’ale et des vins de France ou du Rhin pour les arroser. Les plus riches avaient atteint un haut degré de luxe dans leur alimentation, et un art culinaire était né, dans lequel l’ornementation des mets était presque aussi importante que la préparation : ils étaient dorés, argentés, peints ou flambés. Depuis le sanglier et le faisan, jusqu’au marsouin et au hérisson, tous les plats avaient leur présentation propre et leurs sauces étonnantes de complication, parfumées aux dattes, aux raisins, aux clous de girofle, vinaigre, sucre et miel, ou à la cannelle, au gingembre, au bois de santal, au safran, au fromage de hure ou aux pommes de pin. D’après la tradition normande, il convenait de manger avec modération mais d’avoir une profusion de mets les plus fins et les plus délicats, parmi lesquels les invités pouvaient choisir. C’est ainsi que naquit cette cuisine compliquée, si différente de la rude et parfois gloutonne simplicité de la coutume teutonne.

 

Sir John Buttesthorn appartenant à la société fortunée, la gigantesque table de chêne ployait sous les pâtés généreux, les imposants quartiers de viande et les flacons ventrus. Au bas de la salle se trouvait la domesticité ; plus haut, sous un dais levé, la table de la famille, avec des sièges, toujours prêts à recevoir les hôtes fréquents qui arrivaient de la grand-route. C’est ainsi que venait de se présenter au château un vieux prêtre, faisant route de l’abbaye de Chertsey jusqu’au prieuré de Saint-Jean à Midhurst. Il parcourait souvent ce chemin et ne passait jamais sans interrompre son voyage pour s’asseoir un moment devant la table hospitalière de Cosford.

 

– La bienvenue, bon Père Athanase ! s’écria le chevalier. Venez donc prendre place à ma droite et me donner les nouvelles de la région, car il n’est jamais un scandale que les prêtres ne soient les premiers à connaître.

 

Le religieux, homme calme et brave, jeta un coup d’œil vers le siège libre de l’autre côté de son hôte.

 

– Et Damoiselle Édith ? demanda-t-il.

 

– Mais oui, au fait, où donc est ma fille ? cria le père, impatient. Mary, je te prie de souffler de la trompe une fois encore, afin qu’elle sache que le repas est servi. Que peut-elle faire encore dehors à pareille heure de la nuit ?

 

Les yeux doux du religieux parurent troublés lorsqu’il tira légèrement le chevalier par la manche.

 

– J’ai vu Damoiselle Édith, il y a moins d’une heure, dit-il. Et je crains bien qu’elle n’entende point sonner du cor, car elle doit se trouver à Milford, pour l’heure.

 

– À Milford ? Mais qu’irait-elle faire là ?

 

– Je vous prie, bon sir John, de baisser quelque peu la voix. Il s’agit là d’une question privée puisqu’elle touche à l’honneur d’une dame.

 

– Son honneur ?

 

Le visage rubicond de Sir John était devenu écarlate tandis qu’il dévisageait les traits troublés du prêtre.

 

– Son honneur, dites-vous ?… L’honneur de ma fille ? Faites en sorte de me prouver que vous dites vrai ou ne remettez jamais plus le pied à Cosford !

 

– Je crois n’avoir point mal fait, sir John, mais il me faut bien dire ce que j’ai vu, sous peine d’être un faux ami et un prêtre indigne.

 

– Vite, bonhomme, vite ! Au nom du diable ! qu’avez-vous vu ?

 

– Connaissez-vous un petit homme difforme et, dénommé Paul de la Fosse ?

 

– Oui, je le connais. C’est un homme de noble famille, puisqu’il est le fils cadet de Sir Eustace de la Fosse de Shalford. Il fut un temps où j’ai cru pouvoir l’appeler mon fils, car il ne se passait point un jour qu’il ne vînt rendre visite à mes filles, mais je crains bien que son dos bosselé ne l’ait mal servi dans son désir.

 

– Hélas, sir John, je crains, moi, que son esprit ne soit plus difforme encore que son corps. C’est un homme dangereux pour les femmes, car le démon l’a doué d’une langue et d’yeux tels qu’il les charme tout comme le basilic. Elles songent peut-être au mariage mais lui, jamais, si bien que j’en peux compter plus d’une douzaine qu’il a ainsi délaissées. C’est ce dont il se vante par tout le pays, et il en tire orgueil.

 

– Bon, mais quelle affaire avec moi et les miens ?

 

– Ce soir, sir John, je remontais la route sur ma mule, quand j’ai rencontré cet homme qui s’en retournait en hâte chez lui. Une femme chevauchait à ses côtés et, bien qu’elle portât un capuchon, je l’ai entendue rire, comme je la croisais. Et ce rire, je l’ai déjà entendu, sous ce toit, sur les lèvres de damoiselle Édith.

 

Le couteau du chevalier lui tomba de la main, Quant à Mary et Nigel, ils n’avaient pu faire autrement que d’entendre toute la conversation. Au milieu des rires et des éclats de voix des autres, le petit groupe de la table haute tenait conseil en secret.

 

– Ne craignez rien, père, fit la jeune femme. Je suis bien sûre que le bon père Athanase se trompe, et Édith sera bientôt parmi nous. Je l’ai entendue parler de cet homme ces derniers temps, et toujours avec des paroles amères.

 

– C’est vrai, messire, intervint Nigel avec ardeur. Pas plus tard que ce soir, alors que nous chevauchions dans les marais de Thursley, damoiselle Édith m’a dit qu’il n’était rien pour elle et qu’elle ne demandait qu’à le voir roué de coups pour tout le mal qu’il avait fait.

 

Mais le sage homme secoua ses boucles argentées.

 

– Il y a toujours danger lorsqu’une femme parle de la sorte. La haine ardente est sœur jumelle de l’amour. Pourquoi parlerait-elle ainsi s’il n’y avait quelque lien entre eux ?

 

– Mais cependant, fit encore Nigel, qu’est-ce donc qui aurait pu modifier à ce point ses pensées en moins de trois heures ? Elle s’est trouvée ici dans la salle avec nous depuis mon arrivée. Par saint Paul, je ne le puis croire !

 

Mais le visage de Mary se rembrunit.

 

– Il me souvient, dit-elle, qu’un billet lui a été apporté par Hannekin, le varlet d’écurie, pendant que vous nous entreteniez, seigneur, du vocabulaire de la chasse. Elle l’a lu et s’en est allée.

 

Sir John bondit sur pied mais s’affala aussitôt sur son siège avec un grognement.

 

– Je préférerais être mort, dit-il, plutôt que de voir le déshonneur tomber sur ma maison et je suis à ce point handicapé par ce maudit pied que je ne puis même pas aller voir si tout cela est vrai ni me venger. Ah ! si mon fils Olivier était ici, tout serait bien ! Envoyez-moi ce varlet d’écurie, afin que je le puisse questionner.

 

– Je vous prie, bon et noble seigneur, fit Nigel, de me considérer comme votre propre fils ce soir et de me permettre de traiter cette affaire comme bon me plaira. Je vous donne ma parole d’honneur de faire tout ce qu’il est au pouvoir d’un homme de faire.

 

– Je te remercie. Nigel, il n’est point d’homme dans toute la chrétienté que je choisirais de préférence à toi.

 

– Il est cependant une chose que je voudrais savoir, seigneur. Cet homme, Paul de la Fosse, possède d’immenses domaines, d’après ce que j’ai ouï dire, et il est de noble extraction. Il n’est donc point de raison, si les choses sont ce que nous craignons, pour qu’il ne puisse épouser votre fille ?

 

– Elle ne pourrait trouver meilleur parti.

 

– Très bien. Et avant tout, je voudrais questionner ce Hannekin, mais de façon telle que personne ne se doute de rien, car ce n’est point là un sujet à livrer aux commérages des domestiques. S’il vous plaît de me désigner le bonhomme, damoiselle Mary, je l’emmènerai à l’extérieur pour s’occuper de mon cheval et j’apprendrai ainsi tout ce qu’il pourra avoir à me dire.

 

Nigel resta absent pendant un moment et, lorsqu’il revint, l’ombre qui couvrait son visage ne laissa que peu d’espoir aux cœurs anxieux auteur de la haute table.

 

– Je l’ai enfermé dans la soupente de l’écurie, de crainte qu’il ne parle trop, dit-il, car mes questions ont dû lui montrer de quel côté soufflait le vent. C’est en effet de cet homme que venait le billet, et il avait amené avec lui un cheval pour la dame.

 

Le vieux chevalier poussa un gémissement en se cachant le visage dans les mains.

 

– De grâce, père, on vous observe ! souffla Mary. Pour l’honneur de notre maison, gardons un visage clair devant tous.

 

Puis, élevant la voix, de façon qu’on pût l’entendre dans toute la salle :

 

– Si vous chevauchez vers l’est, Nigel, j’aimerais vous accompagner, afin que ma sœur ne revienne point seule.

 

– Nous partirons donc ensemble, Mary, répondit Nigel en se levant, puis il ajouta sur un ton plus bas : Mais nous ne pouvons y aller seuls et, si nous emmenons un domestique, tout se saura. Je vous prie donc de rester ici et de me laisser m’occuper de cette affaire.

 

– Non, Nigel, elle aura peut-être besoin de l’aide d’une femme, et quelle femme conviendrait mieux que sa propre sœur ? J’emmènerai ma dame d’atours.

 

– Non, je vous accompagnerai personnellement si votre impatience peut se plier au pas de ma mule, fit le vieux prêtre.

 

– Mais ce n’est point votre chemin, mon Père.

 

– Le seul chemin de tout bon prêtre est celui qui mène au bien des autres. Venez, mes enfants, allons-y de commun.

 

Et c’est ainsi que le vigoureux Sir John Buttesthorn, le vieux chevalier de Dupplin, resta seul à sa table, simulant le manger et le boire, s’agitant sur son siège et faisant de violents efforts pour paraître insouciant alors que son corps et son esprit bouillonnaient de fièvre, cependant que, à la table basse, varlets et servantes riaient et plaisantaient, entrechoquant leurs coupes et nettoyant leurs tranchoirs, inconscients de l’ombre profonde qui planait sur l’homme solitaire assis sous le grand dais.

 

Pendant ce temps, Damoiselle Mary, chevauchant le genet blanc que sa sœur avait monté peu avant, Nigel sur son destrier et le prêtre sur sa mule suivaient la route en lacet qui menait à Londres. La campagne, de part et d’autre, n’était qu’une immense étendue de bruyère et de marais d’où s’élevait l’étrange hululement des oiseaux de nuit. Un quartier de lune brillait au ciel dans les trouées des nuages poussés par le vent. La jeune femme chevauchait en silence, absorbée par les pensées qu’éveillaient en elle le danger et la honte de la tâche qui l’attendait.

 

Nigel parlait à voix basse avec le prêtre. Il en apprit ainsi davantage sur le nom de l’homme qu’ils poursuivaient. Sa demeure à Shalford était l’antre même de la débauche et du vice. Une femme ne pouvait en franchir le seuil sans en sortir souillée. De façon étrange, inexplicable et pourtant commune, cet homme, avec son esprit diabolique et son corps difforme, possédait un étonnant pouvoir de fascination sur le sexe et une sorte de domination qui forçait chacune à sa volonté. Plus d’une fois il avait acculé une famille à la ruine et, chaque fois, sa langue agile et son esprit pervers l’avaient sauvé du châtiment mérité pour ses actes. Il appartenait à une grande souche du pays, et tous ses parents jouissaient de la faveur du roi, de sorte que ses voisins craignaient de pousser trop loin les choses contre lui. Tel était l’homme, malin et vorace, qui avait fondu comme un épervier et emporté dans son aire la blonde beauté de Cosford. Nigel ne prononça que peu de paroles ; mais il porta aux lèvres son couteau de chasse et, par trois fois, en baisa la garde.

 

Ils avaient traversé les marais, le village de Milford et la petite communauté de Godalming, jusqu’à ce que leur chemin tournât au sud vers le marais de Pease, après quoi ils traversèrent les prairies de Shalford. Là-bas, dans l’ombre, sur le haut de la colline, brillaient des points rouges qui marquaient les fenêtres de la demeure qu’ils cherchaient. Une allée sous une arche de chêne y conduisait, ils se trouvèrent ensuite en plein clair de lune.

 

De l’ombre qui obstruait l’arche de la porte bondirent deux rudes serviteurs, barbus et bourrus, tenant à la main de gros gourdins, qui s’enquirent de qui ils étaient et de ce qu’ils désiraient. Lady Mary se laissa glisser à bas de son cheval et s’avança vers la porte, mais ils lui barrèrent rudement le chemin.

 

– Oh, que non, notre maître n’en demande point tant ! s’écria l’un d’eux en riant vulgairement. Arrière, gente Dame, qui que vous soyez ! La demeure est close et notre maître ne reçoit point ce soir.

 

– Mon ami, retirez-vous, fit Nigel d’une voix claire et haute. Nous désirons voir votre maître.

 

– Réfléchissez donc, mes enfants, cria le vieux prêtre. Ne vaudrait-il pas mieux que j’entre seul pour voir si la voix de l’Église ne pourrait adoucir son cœur ? Je crains que le sang ne soit répandu si vous entrez.

 

– Non, mon Père, je vous prie de rester ici en cas de nécessité. Quant à vous, Mary, restez avec le bon prêtre car nous ne savons point ce qui peut se passer céans.

 

Il se tourna vers la porte et de nouveau les deux hommes lui barrèrent le passage.

 

– Arrière, vous dis-je, sur vos vies ! Par saint Paul, ce me serait une honte que de souiller mon épée en la frottant à la vôtre. Mais je suis bien décidé et personne ne me barrera la route ce soir.

 

Les hommes frissonnèrent devant cette menace prononcée d’une voix ferme.

 

– Attendez ! fit l’un d’eux, en essayant de percer l’obscurité. N’êtes-vous point le squire Loring de Tilford ?

 

– En effet, c’est bien là mon nom.

 

– Que ne le disiez-vous ! J’aurais eu bien garde de vous retenir. Bas les armes, Wat, car ce n’est point un étranger, mais le squire de Tilford.

 

– Tant mieux pour lui, grogna l’autre en laissant retomber son gourdin et en murmurant intérieurement une action de grâces au Ciel. S’il s’était agi de quelqu’un d’autre, j’aurais eu du sang sur la conscience ce soir. Mais notre maître ne nous a rien dit au sujet des voisins lorsqu’il nous a ordonné de garder l’huis. Je vais entrer et lui demander quelle est sa volonté.

 

Mais déjà Nigel les avait dépassés et avait poussé le lourd battant. Si vif qu’il eût été, Mary s’était précipitée sur ses talons, et tous deux pénétrèrent ensemble dans la grande salle.

 

C’était une vaste pièce que de lourdes tentures jetaient dans l’ombre, avec, au centre, un cône de lumière vive projeté par deux lampes à huile posées sur une table.

 

Sur cette dernière, un repas était servi. Deux personnes étaient assises et il n’y avait pas de serviteurs. Au bout le plus proche de la table, se trouvait Édith, dont les cheveux d’or étaient défaits et croulaient sur le noir et l’écarlate de son costume.

 

À l’autre bout, la lumière frappait en plein le visage rude et les hautes épaules difformes du maître de la maison. Une broussaille de cheveux noirs surmontait un front haut et arrondi, un front de penseur surmontant deux yeux gris froids, profondément enfoncés, scintillants sous d’épais sourcils. L’homme avait le nez busqué et fin, semblable au bec de quelque oiseau de proie mais, plus bas, le visage puissant et bien rasé était déparé par la fine bouche et les plis arrondis du lourd menton. Son couteau dans une main, dans l’autre un os à demi rongé, il releva fièrement le regard, comme un fauve surpris dans son repaire, au moment où les deux intrus pénétrèrent dans la salle.

 

Nigel s’arrêta à mi-chemin, entre la porte et la table. Ses yeux et ceux de Paul de la Fosse étaient rivés les uns aux autres. Mais Mary, dont le cœur de femme débordait d’amour et de pitié, se précipita pour saisir dans les bras sa jeune sœur. Édith avait bondi de son siège et, le visage détourné, tenta de la repousser.

 

– Édith ! Édith ! Par la Vierge ! Je te supplie de revenir avec nous et de quitter ce mauvais homme ! s’écria Mary. Ma chère petite sœur, voudrais-tu donc briser le cœur de notre père et conduire à la tombe sa vieille tête grise frappée par le déshonneur ? Reviens ! Édith, reviens et tout sera arrangé.

 

Mais Édith la repoussa et ses belles joues rougirent de colère.

 

– Quel droit as-tu donc sur moi, Mary, toi qui n’es mon aînée que de deux ans, pour me poursuivre à travers tout le pays, tout comme si je n’étais qu’un vilain en fuite et que tu fusses ma maîtresse ? Retourne-t’en donc et me laisse faire ce que bon me semble.

 

Mais Mary, qui la tenait toujours dans les bras, tentait de nouveau d’adoucir ce cœur dur et colère :

 

– Notre mère est morte, Édith. Et je remercie Dieu de lui avoir fermé les yeux avant qu’elle ait pu te voir sous ce toit ! Mais je prends sa place ici, comme je l’ai toujours fait, puisque je suis ton aînée. C’est donc avec sa voix que je te supplie de ne plus avoir confiance en cet homme et de revenir devant qu’il ne soit trop tard.

 

Édith s’arracha à son étreinte et se redressa, fière et défiante, les yeux brillants fixés sur sa sœur.

 

– Tu peux mal parler de lui maintenant, mais il fut un temps où Paul de la Fosse s’en venait à Cosford. Et qui alors lui parlait à voix douce et basse, sinon la sage et vertueuse sœur Mary ? Mais il a appris à en aimer une autre, alors il est devenu un mauvais homme, et c’est une honte que de se trouver sous son toit ! D’après ce que je puis voir, dévote sœur avec ton chevalier, il est considéré comme un péché que de chevaucher de nuit avec un homme à ses côtés, mais tu ne sembles point y attacher d’importance. Regarde donc dans ton œil, brave sœur, avant que de vouloir retirer la poussière de celui d’une autre.

 

Mary demeura irrésolue et grandement troublée, dominant son orgueil et sa colère, hésitant sur la meilleure façon de traiter avec cet esprit fort.

 

– Ce n’est point le moment de prononcer d’amères paroles, chère sœur, dit-elle en posant de nouveau la main sur la manche de sa cadette. Tout ce que tu viens de dire peut être vrai. Il fut un temps, en effet, où cet homme était notre ami à toutes deux, et je sais tout aussi bien que toi le pouvoir qu’il a de se gagner un cœur de femme. Mais je le connais maintenant, et tu ne le connais point. Je sais le mal qu’il a fait, le déshonneur qu’il a répandu, le parjure qui souille son âme, la confiance trahie, la promesse reniée… je sais tout cela. Devrai-je donc voir ma propre sœur tourner dans ce vieux piège ? S’est-il déjà refermé sur toi, mon enfant ? Est-il vrai que je sois arrivée trop tard ? Pour l’amour de Dieu ! dis-moi, Édith, que cela n’est pas.

 

Édith arracha sa manche de la main de sa sœur et fit deux pas rapides au long de la table. Paul de la Fosse restait assis en silence, les yeux fixés sur Nigel. Édith lui posa la main sur l’épaule.

 

– Voici l’homme que j’aime et le seul que j’aie jamais aimé. C’est mon mari.

 

À ces mots, Mary poussa un cri de joie.

 

– Vraiment ? Alors, tout est bien et Dieu veillera au reste ! Si vous êtes mari et femme devant l’autel, pourquoi dès lors devrais-je, moi ou tout autre, me dresser entre vous ? Dis-moi qu’il en est bien ainsi et je retourne sur-le-champ rendre le bonheur à notre père.

 

Édith fit la moue, comme un enfant gâté.

 

– Nous sommes mari et femme aux yeux de Dieu. Bientôt nous serons mariés devant le monde. Il nous faut attendre lundi jusqu’à ce que le frère de Paul, qui est prêtre à Saint-Albans, arrive pour nous unir. Un messager est déjà parti et il viendra, n’est-ce pas, mon cher amour ?

 

– Il viendra, répondit le maître de Shalford, les yeux toujours fixés sur Nigel silencieux.

 

– C’est un mensonge, il ne viendra point ! fit une voix venant de la porte.

 

C’était le prêtre qui avait suivi les autres jusqu’au seuil.

 

– Il ne viendra point, répéta-t-il en entrant dans la pièce. Mon enfant, ma fille, écoute la voix de celui qui est assez vieux pour être ton père. Ce mensonge a déjà servi et grâce à lui cet homme a déshonoré bien d’autres femmes. Il n’a point de frère à Saint-Albans. Je connais bien ses frères et il n’y a point de prêtre parmi eux. Avant lundi, quand il sera trop tard, vous aurez découvert la vérité, comme tant d’autres l’ont fait avant vous. Ne vous fiez point à lui et venez avec nous.

 

Paul de la Fosse jeta un sourire à Édith et lui dit en lui tapotant l’épaule :

 

– Parlez-leur, Édith.

 

Les yeux de la jeune fille eurent un éclair de mépris tandis qu’elle les regardait à tour de rôle ; la femme, le jeune homme et le prêtre.

 

– Je n’ai qu’un mot à leur dire : qu’ils s’en aillent et cessent de nous importuner. Ne suis-je point libre ? N’ai-je point dit que c’était le seul homme que j’eusse jamais aimé ? Et je l’aime depuis longtemps. Il l’ignorait et, de désespoir, s’est tourné vers une autre. Mais maintenant il sait tout et jamais plus le doute ne surgira entre nous. C’est pourquoi je resterai à Shalford et ne retournerai à Cosford qu’au bras de mon époux. Me croyez-vous donc assez crédule pour ajouter foi à toutes les balivernes que vous me contez ? Est-il si difficile pour une femme jalouse et un prêtre errant de se mettre d’accord sur un mensonge ? Non, non, Mary, tu peux t’en retourner en emmenant ton chevalier et ton prêtre car, moi, je reste ici, fidèle à mon amour et confiante en son honneur.

 

– Sur ma foi, voilà qui est bien parlé, mon bel oiseau doré ! fit le petit maître de Shalford. Mais permettez-moi d’ajouter mon mot à tout ce qui vient d’être dit. Dans votre virulente diatribe, vous n’avez voulu m’accorder aucune qualité, lady Mary, et cependant vous me concéderez que j’ai beaucoup de patience puisque je n’ai point fait lâcher mes chiens sur vos amis qui sont venus s’interposer entre moi et mon bon plaisir. Mais, même pour le plus vertueux, il vient un moment où la fragilité peut l’emporter. C’est pourquoi donc je vous prie de quitter ces lieux avec votre prêtre et votre chevalier servant, sans quoi vous pourriez prendre un congé beaucoup plus rapide mais d’autant moins digne. Asseyez-vous, mon bel amour, et reprenons notre souper.

 

Il lui désigna son siège et remplit leurs deux coupes de vin.

 

Depuis son entrée dans la pièce, Nigel n’avait pas encore dit un mot, mais son regard n’avait rien perdu de sa décision : ses yeux fermes n’avaient pas quitté le visage grimaçant du maître de Shalford. Il se tourna alors vivement vers Mary et le prêtre.

 

– En voilà assez ! dit-il à voix basse, vous avez fait votre possible. À mon tour de jouer mon rôle comme je le pourrai. Je vous prie, Mary, et vous, mon Père, de vouloir bien attendre au-dehors.

 

– Mais Nigel, s’il y avait du danger…

 

– Ce me sera plus aisé, Mary, si vous n’êtes point là. Je pourrai mieux parler à cet homme.

 

Elle lui lança un regard interrogateur mais lui obéit. Nigel retint le prêtre par sa soutane.

 

– Je vous prie, mon Père, avez-vous votre rituel ?

 

– Bien sûr, Nigel. Je le porte toujours sur la poitrine.

 

– Tenez-le prêt, mon Père.

 

– Pour quoi faire, mon fils ?

 

– Notez-y deux endroits : le service de mariage et les prières pour les mourants. Accompagnez Mary, mon Père, et tenez-vous prêt à répondre à mon appel.

 

Il referma la porte derrière eux et se retrouva seul avec le couple si mal assorti. Tous deux se tournèrent sur leur siège pour le regarder : Édith avec un air de défi, l’homme avec un sourire amer sur les lèvres et une lueur de haine dans les yeux.

 

– Eh quoi, persifla-t-il, le paladin se fait prier ? Mais n’avons-nous point entendu parler de sa soif de gloire ? Quelle aventure cherche-t-il ici dont il se puisse vanter ?

 

Nigel s’avança vers la table.

 

– Il n’est point question de gloire et à peine d’aventure, répondit-il. Mais je suis venu ici avec une intention précise. J’apprends de votre bouche, Édith, que vous ne voulez point quitter cet homme.

 

– En effet, vous l’avez dû entendre, si vous avez des oreilles.

 

– Comme vous l’avez fait remarquer, vous êtes libre et personne ne pourrait vous contredire. Mais je vous connais depuis l’enfance, Édith, quand, petite fille et petit garçon, nous jouions ensemble dans la bruyère. Je veux vous sauver de l’astuce de cet homme et de votre ridicule faiblesse.

 

– Et qu’entendez-vous faire ?

 

– Un prêtre se trouve à l’extérieur. Il va vous marier sur-le-champ. Je veux vous voir unis devant que de quitter ce château.

 

– Ou bien ? aboya l’homme.

 

– Ou bien vous ne sortirez pas vivant de cette pièce. Oh, non, n’appelez pas vos serviteurs ni vos chiens ! Par saint Paul ! Cette question ne regarde que nous trois, et si un quatrième paraît à votre appel, vous ne vivrez pas pour voir ce qu’il en adviendra alors, parlez, Paul de Shalford ! Voulez-vous épouser cette femme tout de suite, oui ou non ?

 

Édith bondit, les bras tendus entre les deux hommes.

 

– Reculez, Nigel ! Il est faible. Vous ne voudriez pas lui faire de mal. N’avez-vous pas dit cela aujourd’hui même ? Pour l’amour de Dieu, Nigel, ne le regardez pas ainsi ! Vos yeux lancent des éclairs meurtriers.

 

– Un serpent peut être petit et faible, Édith, cependant n’importe quel homme l’écraserait sous son talon. Reculez, car je suis bien décidé.

 

– Paul ! – elle tourna les yeux vers le visage pâle et grimaçant : Réfléchissez, Paul ! Pourquoi ne point faire ainsi qu’il le demande ? Que vous importe que ce soit aujourd’hui ou lundi ? Je vous supplie, mon cher Paul, de faire ainsi qu’il le demande, pour l’amour de moi. Votre frère pourra redire le service, s’il le désire. Marions-nous maintenant, Paul, et tout sera bien.

 

Il s’était levé de son siège et échappa aux bras qui se tendaient vers lui.

 

– Femme stupide ! hurla-t-il, et vous sauveur de jeunes damoiselles, vous qui êtes si fort devant un estropié, sachez que, si mon corps est faible, j’ai en moi l’âme de ma race. Me marier parce qu’un squire vantard et campagnard le veut ainsi… non, sur mon âme, je préférerais mourir. Je me marierai lundi et pas un jour plus tôt. Voici ma réponse !

 

– C’était celle que je désirais, fit Nigel, car je ne puis voir de bonheur dans cette union. Écartez-vous, Édith.

 

Il la repoussa doucement et tira son épée. Devant ce geste, Paul de la Fosse s’écria :

 

– Mais je n’ai point d’épée ! Vous n’allez point m’assassiner ? fit-il en reculant, le visage hagard et les yeux exorbités.

 

L’acier de la lame scintilla dans la lueur de la lampe. Édith recula en frissonnant, le visage dans les mains.

 

– Prenez celle-ci ! fit Nigel en tendant la poignée vers l’estropié.

 

– Et maintenant ! ajouta-t-il en tirant son couteau de chasse, tue-moi si tu le peux, Paul de la Fosse, car, autant que Dieu est ma force, moi, j’essaierai de te supprimer.

 

La femme, perdant à demi conscience et pourtant fascinée, suivit l’étrange combat. Pendant un moment, l’estropié parut indécis, l’épée serrée dans ses doigts nerveux. Mais, quand il vit la fine lame dans la main de Nigel, il se rendit compte de l’avantage qu’il avait et un cruel sourire resserra ses lèvres. Il avança doucement, pas à pas, le menton rabattu sur la poitrine, les yeux brillant sous ses épais sourcils. Nigel l’attendit, la main gauche en avant, le couteau sur la hanche, le visage grave, l’œil fixe et en alerte.

 

De plus en plus près, à pas sûrs, puis, avec un bond et en poussant un cri de rage, Paul de la Fosse porta son coup. Il l’avait bien calculé, mais il eût été plus avisé de porter la pointe plutôt que le tranchant contre le corps souple et les pieds agiles de son adversaire. Vif comme l’éclair, Nigel avait bondi de côté pour éviter la lame, qui se contenta de l’égratigner à l’avant-bras gauche. Mais l’instant d’après l’estropié était cloué au sol, avec la dague de Nigel sur la gorge.

 

– Chien ! murmura ce dernier. Je te tiens à ma merci ! Vite, avant que je ne frappe et pour la dernière fois : veux-tu te marier, oui ou non ?

 

Sa chute et la pointe acérée qui lui chatouillait la gorge avaient abattu le courage de l’homme. Le visage exsangue, il releva les yeux : on pouvait voir de grosses gouttes de sueur lui perler au front. Ses yeux étaient remplis de terreur.

 

– Non, enlevez votre poignard, cria-t-il. Je ne veux point mourir comme un chien.

 

– Veux-tu te marier ?

 

– Oui, oui. Je l’épouserai. Après tout, c’est une gente damoiselle. J’aurais pu tomber plus mal. Laissez-moi me relever. Je vous dis que je l’épouserai ! Que vous faut-il de plus ?

 

Nigel se releva et lui mit le pied sur la poitrine. Il avait ramassé son épée et en porta la pointe sur la poitrine de l’autre.

 

– Non, vous resterez où vous êtes. Si vous voulez vivre – et ma conscience se récrie devant la pitié dont je fais preuve envers vous – votre mariage sera du moins ce que vos péchés lui ont valu d’être. Restez étendu là, comme un maudit vermisseau que vous êtes.

 

Puis il éleva la voix :

 

– Père Athanase ! Holà, Père Athanase !

 

Le vieux prêtre accourut à l’appel, suivi de Lady Mary. Un étrange spectacle les attendait dans le rond de lumière : la jeune fille terrorisée, à demi évanouie contre la table, l’infirme prostré, et Nigel, le pied et l’épée sur sa poitrine.’

 

– Votre rituel, mon Père, cria Nigel. Je ne sais pas si nous faisons bien ou mal, en tout cas il faut les marier car il n’est point d’autre solution.

 

Mais la jeune fille, près de la table, poussa un grand cri en se raccrochant, sanglotante, au cou de sa sœur.

 

– Oh, Mary, je remercie la Vierge de ce que tu sois venue. Je remercie la Vierge de ce qu’il ne soit point trop tard. N’a-t-il point dit qu’il était un de la Fosse et qu’il ne se marierait pas à la pointe de l’épée. J’ai senti mon cœur pencher pour lui quand il l’a assuré. Mais moi qui suis une Buttesthorn, il ne sera point dit que j’aurai épousé un homme qui se sera laissé conduire à l’autel avec une épée sur la gorge. Non ! Je le vois tel qu’il est ! Je vois maintenant son esprit faible et sa langue menteuse. Ne peut-on point lire dans ses yeux qu’il m’aurait bafouée et délaissée comme il l’a fait pour d’autres ? Ramène-moi chez nous, Mary, ma petite sœur, car cette nuit, tu m’as arrachée aux portes mêmes de l’enfer.

 

Et ce fut ainsi que le maître de Shalford, livide et rageur, fut abandonné tout seul à son vin sur la table servie, tandis que la blonde beauté de Cosford, secouée de honte et de colère, le visage mouillé de larmes, quittait, pure, l’antre de l’infamie pour entrer dans le calme et la paix de la nuit étoilée.

CHAPITRE XIII

COMMENT LES DEUX COMPAGNONS CHEMINÈRENT SUR LA VIEILLE ROUTE


La saison des nuits sans lune approchait et le dessein du roi prenait tournure. Les préparatifs étaient faits dans le plus grand secret. Déjà la garnison de Calais, qui comprenait cinq cents archers et deux cents hommes d’armes, pourrait en cas d’attaque prématurée soutenir l’assaut porté contre elle. Mais le projet du roi était non seulement de résister, mais encore de capturer les assaillants. Par-dessus tout, il avait le désir de trouver l’occasion d’une de ces passes d’armes qui avaient rendu son nom célèbre dans toute la chrétienté comme le parangon du chef et du chevalier.

 

Mais l’affaire devait être menée avec prudence. L’arrivée de renforts et même le passage de guerriers célèbres auraient alerté les Français et dévoilé les plans aux ennemis. Ce fut donc par groupes de deux ou trois, dans de petites embarcations commerciales faisant le trafic de côte à côte, que les guerriers choisis et leurs écuyers furent transportés à Calais. De là, ils étaient amenés par les conduites d’eau à l’intérieur du château où ils pouvaient se cacher de la population en attendant que sonnât l’heure de l’action.

 

Nigel avait reçu un mot de Chandos lui enjoignant de le retrouver à l’enseigne du Genêt, à Winchelsea. Trois jours avant, il quitta Tilford avec Aylward, tous deux armés de pied en cap et prêts à la guerre. Nigel portait un costume de chasse, clair et gai, avec sa précieuse armure et son maigre bagage fixés sur le dos d’un cheval de réserve qu’Aylward menait par la bride. L’archer avait lui-même une bonne jument noire, lourde et paisible, mais suffisamment forte pour porter le puissant gaillard. Avec sa brigandine et son casque d’acier, sa lourde épée droite au côté, son long arc jaune sur l’épaule et les flèches dans son carquois, il était l’image parfaite du guerrier qu’un chevalier serait fier de compter dans sa suite. Tout Tilford les suivit tandis qu’ils gravissaient la pente de terre, couverte de bruyère, qui formait le flanc de Crooksbury Hill.

 

Arrivé au sommet, Nigel tira les rênes de Pommers et, se retournant vers le vieux manoir, contempla la fine silhouette courbée sur un bâton qui du seuil le suivait des yeux. Il regarda le toit, les murs avec leurs traverses de gros madriers, la volute de fumée bleuâtre qui s’élevait de l’unique cheminée, et le groupe des vieux serviteurs qui restaient figés devant la porte : John le cuisinier, Weathercote le ménestrel, et Red Swire le soldat blessé. Au-delà de la rivière, parmi les arbres, se dressait la sombre tour grise de Waverley et, comme il la regardait, la lourde cloche de fer qui lui avait si souvent paru le cri de guerre de l’ennemi lança son appel à la prière. Nigel souleva son bonnet de velours et pria pour que la paix continuât de régner sur son foyer et pour que la guerre qu’il allait chercher sur le continent ne lui procurât que gloire et honneur. Puis, faisant adieu à tous de la main, il poussa son cheval en direction de l’est. Un moment plus tard, Aylward quitta le groupe d’archers et de riantes jeunes femmes qui s’accrochaient en lançant des baisers par-dessus l’épaule. Et c’est ainsi que les deux compagnons partirent pour l’aventure.

 

L’avait-il désiré, ce jour ! Enfin, il était arrivé sans laisser d’ombre derrière lui. Dame Ermyntrude se trouvait sous la protection du roi. L’avenir des vieux serviteurs était assuré. Son conflit avec les moines de Waverley avait été réglé. Il était monté sur un cheval noble, il possédait les meilleures armes et un vigoureux suivant. Par-dessus tout, il était en route pour quelque chevaleresque aventure sous la bannière du plus brave chevalier que comptât l’Angleterre. Toutes ces pensées se pressèrent dans son esprit et il se mit à siffloter et à chanter, chevauchant un Pommers qui trottait et caracolait comme pour répondre à la bonne humeur de son maître.

 

Ils avaient déjà parcouru un beau bout de chemin dans la bruyère lorsque la petite colline de Sainte-Catherine et le vieux sanctuaire qui la couronnait apparurent devant eux. C’est là qu’ils coupèrent la route du sud menant à Londres. À cet endroit attendaient deux personnes qui agitèrent la main pour les saluer : l’une était une grande jeune femme élancée et noire, montée sur un genet blanc, et l’autre un homme d’âge, épais et apoplectique, dont le poids semblait faire ployer le dos du bidet gris qui le portait.

 

– Holà, Nigel ! cria-t-il. Mary m’a dit que tu partais ce matin et nous avons attendu ici plus d’une heure pour avoir la chance de te voir passer. Allons, mon garçon, buvons une dernière pinte de bonne ale anglaise, car plus d’une fois devant les vins français tu auras envie de sentir la mousse blanche sous ton nez.

 

Mais Nigel dut décliner l’invitation, car il lui aurait fallu aller à Guildford, à un mille en dehors de sa route. Par contre il accepta la proposition que lui fit Mary de suivre le sentier jusqu’au sanctuaire, où ensemble ils feraient une dernière prière. Le vieux chevalier et Aylward attendirent en bas avec les chevaux, et c’est ainsi que Nigel et Mary se trouvèrent seuls sous les vieilles arches gothiques, devant le renfoncement où scintillait le reliquaire d’or de la sainte. Ils s’agenouillèrent en silence côte à côte et se mirent à prier, puis sortirent de l’ombre pour reparaître dans la lumière éclatante de ce matin ensoleillé. Ils s’arrêtèrent avant de redescendre et regardèrent autour d’eux les vertes pâtures et le Wey bleu serpentant au fond de la vallée.

 

– Pour quoi avez-vous prié, Nigel ? demanda-t-elle.

 

– J’ai prié pour que Dieu et Ses saints me gardent mon courage et me permettent de revenir de France couvert de gloire, afin que je puisse me présenter devant votre père et lui demander votre main.

 

– Réfléchissez bien à ce que vous dites, Nigel, répondit-elle. Mon cœur seul pourrait dire ce que vous êtes pour moi. Mais je préférerais ne plus jamais porter le regard sur vous plutôt que de rabattre, ne fût-ce que d’un pouce, ce degré d’honneur auquel vous voulez atteindre.

 

– Que non, chère et douce Dame. Comment pourriez-vous le rabattre, puisque c’est votre pensée qui armera mon bras et soutiendra mon cœur ?

 

– Réfléchissez encore, mon doux seigneur, et ne vous considérez comme lié par aucune des paroles que vous venez de prononcer. Qu’il en soit de ces mots comme de la brise qui nous souffle au visage et qui s’efface pour ne plus jamais reparaître. Votre âme a un grand besoin d’honneur, et c’est tendue vers ce but qu’elle lutte. Y aurait-il donc encore place en elle pour de l’amour ? Serait-il possible que ces deux sentiments vivent au même degré dans un seul esprit ? Souvenez-vous donc que Galaad et d’autres grands chevaliers de l’ancien temps ont rayé les femmes de leur vie afin de pouvoir consacrer tout leur cœur et toutes leurs forces à la conquête de l’honneur. Ne craignez-vous point que je ne vous sois une charge et que votre cœur ne recule devant quelque tâche honorable, afin de ne me point causer de la peine ou du chagrin ? Réfléchissez bien devant que de me répondre, mon bon seigneur, car mon cœur se briserait s’il devait se faire que, par amour pour moi, vous ne puissiez accomplir les espoirs et les promesses que vous avez en vous.

 

Nigel, ébloui, la regarda. L’âme qui transparaissait sur le visage hâlé de la jeune femme lui conférait une beauté plus rare encore que celle de sa sœur. Il s’inclina, saisi par la noblesse de la jeune femme, et lui baisa la main.

 

– Vous serez sur mon chemin l’étoile qui me guidera pour m’aider à progresser. Nos deux âmes sont unies dans la conquête de l’honneur. Comment, dès lors, pourrions-nous reculer puisque notre but est le même ?

 

Elle secoua fièrement la tête.

 

– C’est ce qu’il vous semble en ce moment, mon bon seigneur, mais il en sera peut-être autrement lorsque les ans passeront. Comment prouverez-vous que je suis effectivement une aide et non une gêne ?

 

– Par mes actions d’éclat, belle et noble Dame. Et ici même, dans ce sanctuaire de Sainte-Catherine, en ce jour de la fête de sainte Marguerite, je fais serment d’accomplir trois faits d’armes en votre honneur, comme preuve de mon amour pour vous et avant de reporter les yeux sur vous. Et cela vous prouvera que, même si je vous aime, je ne laisserai cependant point votre pensée s’interposer entre moi et les actions honorables.

 

Le visage de Mary s’illumina de fierté et d’amour.

 

– Moi aussi, je fais un vœu, dit-elle, au nom de sainte Catherine dont le sanctuaire se dresse ici près de nous. Je jure de vous attendre jusqu’à ce que vous ayez accompli vos trois gestes et que nous puissions alors nous revoir. Au cas où – mais le Christ vous en garde ! vous succomberiez dans l’accomplissement de ces gestes, je jure encore de prendre le voile au couvent de Shalford et de ne jamais plus porter le regard sur un autre homme. Donnez-moi la main, Nigel.

 

Elle avait retiré de son bras un petit bracelet fait d’un filigrane d’or qu’elle fixa sur le poignet bronzé tout en lui lisant le texte français qui y était gravé : « Fais ce que dois, advienne que pourra – c’est commandé au chevalier. » Pendant un moment ils se tinrent enlacés et, au milieu de leurs baisers, cet homme aimant et cette tendre femme se jurèrent un éternel amour. Mais le vieux chevalier les appelait à grands cris. Ils descendirent donc en courant le petit sentier courbe qui les mena où les attendaient les chevaux.

 

Sir John chevaucha aux côtés de Nigel jusqu’au croisement de la route de Shalford sans cesser de l’abreuver de conseils sur la connaissance de la forêt, tant il redoutait de le voir confondre un brocard avec un daguet, et l’un ou l’autre avec une biche. Enfin, lorsqu’ils parvinrent sur la berge du Wey couverte de roseaux, le vieux chevalier et sa fille arrêtèrent leurs montures. Nigel leur jeta un dernier regard avant de pénétrer dans la sombre forêt de Chantry et il les vit qui le suivaient encore des yeux, en lui faisant adieu de la main. Puis la piste tourna entre les arbres et il les perdit de vue. Mais, un peu plus tard, lorsqu’une nouvelle clairière dégagea les pâtures de Shalford, Nigel aperçut le vieil homme qui, sur la jument grise, remontait vers le sanctuaire de Sainte-Catherine, mais la jeune fille se tenait toujours à l’endroit où il l’avait quittée, penchée sur sa selle et tentant de percer l’obscurité de la forêt qui dérobait à ses yeux celui qu’elle aimait. Ce ne fut qu’une rapide vision dans la trouée du feuillage, cependant, après des jours de combats et de fatigues en pays lointains, cette petite image – la verte prairie, les roseaux, la lente rivière bleue au cours sinueux et la gracieuse silhouette sur le cheval blanc – devait rester la plus claire et la plus chère de cette Angleterre qu’il avait laissée derrière lui.

 

Mais si les amis de Nigel avaient appris que ce matin-là était celui de son départ, ses ennemis aussi étaient en éveil. Les deux compagnons avaient à peine quitté les bois de Chantry, s’engageant sur la piste qui s’élevait vers la vieille chapelle du Martyr, que, tel un serpent lançant son sifflement, une longue flèche blanche vint se ficher dans l’herbe verte entre les pattes de Pommers. Une autre siffla aux oreilles de Nigel au moment où il voulut faire demi-tour, mais Aylward cravacha la croupe du grand cheval de guerre, qui parcourut au galop plusieurs centaines de yards avant que son cavalier pût l’arrêter. Aylward suivit comme il put, couché sur l’encolure de sa monture, sous les flèches qui continuaient de siffler alentour.

 

– Par saint Paul ! fit Nigel blanc de rage en tirant sur les rênes, ils ne vont tout de même pas me chasser de mon pays comme un vulgaire brigand ! Archer, comment as-tu osé cravacher mon cheval alors que j’allais faire volte-face pour m’élancer sur eux ?

 

– J’ai bien fait d’agir de la sorte ou, par mes dix doigts ! notre voyage aurait commencé et se serait terminé le même jour. En jetant un coup d’œil autour de moi, j’en ai vu une douzaine au moins, cachés dans les buissons. Voyez comme la lumière reluit maintenant sur leurs casques d’acier, là-bas dans la fougère sous le hêtre. Non, mon bon maître, je vous prie de ne point aller plus avant. Quelle chance un homme exposé peut-il avoir contre toute une bande bien installée sous le couvert ? Si vous ne pensez point à vous-même, songez du moins à votre cheval qui aurait quelques pouces de bois dans la peau avant que d’avoir pu atteindre le bois.

 

Nigel éclata en une impuissante colère.

 

– Me faudra-t-il donc me laisser abattre comme un papegai à la foire par le premier hors-la-loi venu qui cherche une cible pour sa flèche ? Par saint Paul ! Aylward, je vais mettre mon armure et liquider cette affaire. Aide-moi donc à m’en revêtir.

 

– Non, mon bon seigneur, je ne vous aiderai point dans ce qui serait votre perte. C’est un jeu de dés pipés qu’un combat entre un homme monté et des archers dissimulés dans la forêt. Mais ces gens ne sont point des hors-la-loi, car ils n’oseraient point tirer leur arc dans un rayon de moins d’une lieue du shérif de Guildford.

 

– Oui, Aylward, je crois que tu dis vrai. Il se peut que ce soient là les hommes de Paul de la Fosse, à qui j’ai donné quelque raison de ne me point aimer… Ah ! mais, en effet, voici le gaillard lui-même.

 

Ils tournèrent aussitôt le dos à la longue pente menant à la vieille chapelle sur la colline. Devant eux se trouvait la sombre orée de la forêt où les éclairs jetés par l’acier trahissaient les ennemis tapis dans l’ombre. Mais il y eut un long meuglement lancé par un olifant et aussitôt, tout un groupe d’archers vêtus de tissus de bure se déploya en une longue ligne en cherchant à se refermer sur les voyageurs. Au milieu se tenait, monté sur un grand cheval gris, un petit homme difforme, criant et gesticulant comme un chasseur lançant sa meute derrière un blaireau, tournant la tête de tous côtés en hurlant, le bras tendu pressant les hommes d’escalader la colline.

 

– Attirez-les, mon bon seigneur ! Attirez-les jusqu’à ce que nous les tenions dans le down ! cria Aylward, les yeux scintillants de joie. Cinq cents pas encore et nous pourrons nous occuper d’eux. Allons, ne traînez pas, mais tenez-vous tout juste hors de portée des flèches, en attendant que notre tour soit venu d’entrer en action.

 

Nigel frémissait d’impatience en suivant des yeux, la main sur la garde de son épée, les hommes qui couraient. Mais il se souvint à ce moment que Chandos lui avait dit que la tête valait mieux pour le guerrier que le cœur chaud. Les paroles d’Aylward étaient sages. Il fit donc pivoter Pommers et, au milieu des cris de dérision derrière eux, les deux amis se mirent à trotter vers le haut de la colline. Les archers aussitôt coururent plus vite, exhortés par les cris de colère de leur chef. Aylward à chaque instant lançait un coup d’œil derrière lui par-dessus son épaule.

 

– Encore un peu plus loin ! Un peu plus loin ! Ils ont le vent contre eux, et les sots n’ont point réfléchi que mon arc peut porter à cinquante pas de plus que les leurs. Et maintenant, mon bon seigneur, veuillez tenir les chevaux car mon arme aujourd’hui a plus de valeur que la vôtre. Ce sont d’autres cris qu’ils vont pousser avant d’avoir pu regagner l’abri de la forêt.

 

Il avait sauté à bas de son cheval et, avec une torsion du bras vers le bas et une poussée du genou, il glissa la corde dans l’entaille supérieure de son grand arc. Puis, vif comme l’éclair, il prit une flèche et l’ajusta, l’œil bleu luisant sous le sourcil froncé. Les jambes écartées et solidement plantées, le corps porté sur l’arc, le bras gauche aussi immobile que s’il eût été de bois, le bras droit ramassé en une double masse de muscles bandant la corde blanche soigneusement cirée, il avait l’air d’un si valeureux guerrier que la ligne d’assaut s’arrêta un moment à sa vue. Deux ou trois hommes décochèrent leurs flèches qui luttèrent lourdement contre le vent et tombèrent sur le sol à plusieurs douzaines de pas devant leur cible. Un seul d’entre eux, un bonhomme court sur jambes et dont la silhouette trapue dénotait une grande force musculaire, fit rapidement quelques pas en avant et lâcha un trait si puissant qu’il vint se ficher dans le sol aux pieds mêmes d’Aylward.

 

– C’est Will le Noir de Lynchmere ! J’ai participé à plus d’un concours avec lui, et je sais très bien qu’il n’est point un autre homme dans les marches du Surrey qui puisse décocher un trait pareil. Je crois que tu as de la chance, Will, car je te connais depuis trop longtemps pour avoir ta damnation sur ma conscience.

 

Il leva son arc tout en parlant et la corde se détendit en un son musical, riche et profond. Aylward se pencha sur son arme, en suivant des yeux la longue trajectoire de sa flèche.

 

– Sur lui ! Sur lui ! Non, au-delà ! Il y a plus de vent que je ne le croyais ! Non, non, mon ami, maintenant que je connais la distance, tu n’as plus aucune chance de tirer.

 

Will le Noir avait déjà pris une autre flèche et levait son arc quand le second trait d’Aylward lui traversa l’épaule au-dessus du bras. Il lâcha son arme avec un hurlement de rage et de douleur et se mit à sauter en brandissant le poing et en invectivant son rival.

 

– Je pourrais l’abattre mais ne le ferai point car les bons archers ne sont point monnaie courante, fit Aylward. Et maintenant, mon bon seigneur, il nous faut continuer car ils nous débordent de part et d’autre et s’ils arrivent derrière nous, notre voyage sera vite terminé. Mais avant que de m’en aller, j’aimerais transpercer d’une flèche ce cavalier qui les conduit.

 

– Non, Aylward, je te prie de le laisser, répondit Nigel. Si vilain soit-il, il n’en est pas moins un gentilhomme qui doit mourir par une autre arme que la tienne.

 

– Comme il vous plaira, fit Aylward en fronçant le sourcil. J’ai ouï dire que, lors des dernières guerres, plus d’un prince ou baron français avait eu le malheur d’être mortellement blessé par les traits des yeomen anglais, et que les nobles d’Angleterre n’avaient été que trop heureux de se comporter en simples spectateurs.

 

Nigel secoua tristement la tête.

 

– Ce que tu dis là est pure vérité, archer, et ce n’est point chose neuve, puisque ce bon chevalier Richard Cœur de Lion trouva une mort aussi basse, de même que Harold le Saxon. Mais il s’agit ici d’une question privée et je ne veux point que tu tires sur lui. Je ne puis non plus l’aller provoquer moi-même car il est faible de corps, bien que pernicieux d’esprit. C’est pourquoi nous poursuivrons notre chemin puisqu’il n’y a ni profit ni honneur à gagner.

 

Et c’est ainsi, au milieu de l’amour et de la haine, que Nigel fit ses adieux au pays de son enfance.

 

Ni Nigel ni Aylward n’avaient jamais quitté leur terre. Ils s’élancèrent donc, le cœur léger et l’œil en éveil, détaillant les tableaux variés de la nature et des hommes qui défilaient devant eux car, aussi loin qu’on pouvait voir, la grande route poussiéreuse qui traversait tout le Sud de l’Angleterre fourmillait de monde : des pèlerins surtout, qui donnèrent d’ailleurs à cette voie le nom de route des Pèlerins ; des moines aussi, se rendant d’un monastère à l’autre : bénédictins en noir, chartreux en blanc ou cisterciens aux deux couleurs ; des frères des trois ordres mendiants : dominicains noirs, carmes blancs ou franciscains gris ; des marchands transportant vers l’est l’étain des Cornouailles, la laine des comtés occidentaux ou le fer du Sussex, ou s’en revenaient avec des velours de Gênes, des produits de Venise, des vins de France, des armes d’Italie ou d’Espagne ; des soldats : archers, couteliers ou hommes d’armes ; des vagabonds enfin : ménestrels allant de foire en foire, jongleurs, acrobates, dresseurs, charlatans et arracheurs de dents, étudiants et mendiants, ou artisans libres.

 

Les deux premiers jours de voyage se passèrent ainsi sans incidents, les deux compagnons étant trop avides de regarder autour d’eux les gens qu’ils rencontraient et les paysages qu’ils traversaient. Ils logèrent la première nuit au prieuré de Godstone et, la seconde, dans une auberge sordide, rendez-vous des rats et des moustiques, à un mille au sud du hameau de Mayfield. Aylward se gratta avec vigueur et jura avec ferveur, mais Nigel resta allongé, immobile et silencieux. Pour qui avait appris la vieille loi de la chevalerie, ces petits maux de la vie n’existaient pas. Il eût été contraire à sa dignité de les remarquer. Le froid et la chaleur, la faim et la soif étaient choses de peu d’importance pour un gentilhomme. L’armure de son âme était si complète qu’elle était à l’épreuve non seulement des grands malheurs de la vie, mais encore de ses petits inconvénients. Ainsi donc Nigel, assailli par les mouches, demeura stoïquement immobile sur sa couche, Aylward ne cessant, lui, de s’agiter.

 

Ils n’étaient plus loin du but de leur voyage, mais à peine eurent-ils repris la route, à l’aube du troisième jour, qu’ils firent une rencontre qui remplit le cœur de Nigel des plus grands espoirs.

 

Au long de l’étroit sentier serpentant entre les grands chênes chevauchait un homme sombre au teint bilieux, vêtu d’un tabard écarlate et qui soufflait si fort dans une trompe d’argent qu’ils entendirent ses appels bien avant que leurs yeux pussent l’apercevoir. Il avançait avec lenteur, s’arrêtant tous les cinquante pas pour faire résonner la forêt autour de lui d’un long appel guerrier. Les deux compagnons allèrent à sa rencontre.

 

– Je vous prie, fit Nigel, de me dire qui vous êtes et pour quelle raison vous soufflez ainsi dans cet olifant !

 

Le bonhomme secoua la tête et Nigel répéta la question en français, qui était pour lors la langue de la chevalerie, parlée par tous les gentilshommes de l’Europe occidentale. L’homme porta la trompe aux lèvres et en tira une longue note avant de répondre :

 

– Je suis Gaston de Castrier, humble écuyer du très noble et très vaillant chevalier Raoul de Tubiers, de Pestels, de Grimsard, de Mersac, de Leoy, de Bastanac, qui se dit aussi Lord de Pons. J’ai pour ordre de chevaucher toujours à un mille devant lui afin que chacun se prépare à le recevoir et, s’il désire que je sonne de la trompe, ce n’est point par vaine gloire mais par grandeur d’âme, afin qu’aucun de ceux qui le voudraient rencontrer n’ignore point sa venue.

 

Nigel bondit à bas de son cheval en poussant un cri de joie et se mit à déboutonner son pourpoint.

 

– Vite, Aylward ! Vite ! Voici venir un paladin. Aurons-nous jamais plus belle occasion ? Détache mon armure cependant que je me dévêts. Bon seigneur, je vous prie d’avertir votre très noble et vaillant maître qu’un pauvre squire d’Angleterre le supplie de lui prêter attention et de vouloir bien échanger quelques passes d’armes avec lui.

 

Mais Lord de Pons était déjà en vue. C’était un homme de grande taille, monté sur un immense cheval : à eux deux, ils semblaient remplir la sombre arche sous les chênes. Il était vêtu d’une armure complète de couleur d’airain, n’exposant que son visage dont on ne voyait que deux yeux arrogants et une grande barbe noire qui s’échappait de l’ouverture et s’élargissait sur son pectoral. Sur le cimier de son casque était fixé un petit gant brun qui se balançait au rythme de la marche. Il portait une longue lance munie en son bout d’une courte bannière rouge et carrée, portant une hure de sanglier noire. Le même symbole était gravé sur son bouclier. Il s’avançait lentement au travers de la forêt, lourd et menaçant, dans le martèlement monotone des pattes de son destrier, cependant que, devant lui, se faisait toujours entendre la trompe, invitant tous les hommes à reconnaître sa grandeur et à lui faire place avant qu’on les y forçât.

 

Jamais dans ses rêves Nigel n’avait eu pareille vision pour lui réjouir le cœur et, tout en luttant avec ses vêtements, les yeux fixés sur le prestigieux cavalier, il marmonnait des prières d’actions de grâces au bon saint Paul qui avait fait preuve de tant de bienveillance envers son humble et indigne serviteur en le plaçant sur le chemin d’un aussi grand gentilhomme.

 

Mais hélas, comme il arrive souvent que la coupe nous soit arrachée des lèvres au dernier moment, cette chance allait tourner soudain en un désastre tragique et inattendu – désastre si étrange et si complet que, durant toute sa vie, Nigel, à son seul souvenir, ne devait jamais manquer de s’empourprer. Il s’activait à défaire son costume de chasse et, en hâte, s’était déjà débarrassé de ses bottes, de son chapeau, de son manteau, de ses chausses et de son pourpoint. Il ne lui restait qu’une sorte de jupon rose et un caleçon de soie. Durant ce temps, Aylward détachait le chargement avec l’intention de tendre son armure pièce par pièce à son maître, lorsque l’écuyer lança un appel de trompe dans l’oreille même du cheval de bât.

 

Au même instant, la bête se cabra et, avec la précieuse armure qui lui battait les talons, s’élança au grand galop sur la route qu’ils venaient de suivre. Aylward bondit sur sa jument, lui laboura les flancs de ses éperons et se mit à galoper à bride abattue derrière le fuyard. Ce fut ainsi que, en un instant, Nigel se trouva privé de toute sa dignité, ayant perdu à la fois deux de ses chevaux, son serviteur et son armure. Il resta donc seul, en chemise et caleçon, au bord du chemin cependant que se rapprochait la silhouette solennelle de Lord de Pons.

 

Le preux chevalier, dont l’esprit n’était occupé que par la pensée de la jeune fille qu’il avait laissée à Saint-Jean – celle même dont un des gants se balançait à son cimier – n’avait rien remarqué de ce qui s’était passé. Tout ce que ses yeux lui découvrirent donc, ce fut un grand cheval jaune entravé et un petit homme, qui avait tout l’aspect d’un dément, puisqu’il s’était hâtivement dévêtu dans la forêt et se tenait là, l’air furieux et couvert seulement de ses sous-vêtements, au milieu des débris épars de son costume. Le noble Lord de Pons ne pouvait attacher le moindre intérêt à pareil personnage. Il poursuivit donc inexorablement son chemin, ses yeux arrogants fixés droit devant lui, et ses pensées accrochées à la petite jeune fille de Saint-Jean. C’est à peine s’il se rendit compte que le petit homme en caleçon courait à côté de lui en le suppliant, en l’implorant.

 

– Une heure seulement, très noble seigneur, rien qu’une heure et un humble écuyer d’Angleterre se considérera comme votre débiteur. Condescendez seulement à arrêter votre cheval jusqu’à ce que me revienne mon armure. Ne voulez-vous point vous arrêter pour vous livrer à quelques passes d’armes ? Je vous implore, bon seigneur, de me consacrer un peu de votre temps.

 

Lord de Pons fit un geste impatient de sa main gantée, comme on chasse une mouche inopportune, mais lorsque les clameurs de Nigel s’amplifièrent, il piqua son destrier de l’éperon et, aussi bruyant qu’une paire de cymbales, disparut dans la forêt. Il poursuivit ainsi sa route de façon majestueuse jusqu’à ce que deux jours plus tard il fût occis par Lord Reginald Cobham dans un champ près de Weybridge.

 

Quand, après une longue poursuite, Aylward eut capturé le cheval de bât et l’eut ramené, il trouva son maître assis sur un tronc d’arbre, le visage enfoui dans les mains et l’esprit embrumé par la rage et l’humiliation. Ils ne dirent rien car les mots étaient impuissants à exprimer ce qu’ils ressentaient, et ils poursuivirent donc leur chemin en silence.

 

Mais ils découvrirent bientôt un paysage qui arracha Nigel à ses sombres pensées. Devant eux se dressaient les tours d’un immense bâtiment autour duquel s’étendait un petit village grisâtre. Ils apprirent par un passant que c’étaient le hameau et l’abbaye de Battle. Ils arrêtèrent leurs chevaux sur la colline et regardèrent la vallée de la mort d’où, maintenant encore, semble s’élever une odeur de sang. En bas, auprès du lac sinistre et au milieu des buissons épars sur les flancs nus du ravin, s’était déroulée cette longue bataille entre deux nobles ennemis, bataille dont l’Angleterre entière fut le prix. Là, en haut et au bas de la colline, pendant des heures, le combat avait fait rage, jusqu’à ce que l’armée saxonne, le roi, sa cour, ses chevaliers et ses affranchis eussent péri. Mais après tant de luttes et de peines, de tyrannie, de sauvages révoltes et d’oppression, Dieu avait enfin accompli son dessein, car Nigel le Normand et Aylward le Saxon se trouvaient réunis le cœur débordant de franche camaraderie et l’esprit plein du même respect, enrôlés sous la même bannière et pour la même cause, partant livrer bataille pour leur vieille mère l’Angleterre.

 

La longue chevauchée touchait à sa fin. Devant eux s’étendait la mer bleue tachetée par les voiles blanches des bateaux. Une fois encore, la route s’éleva de la plaine boisée vers les maigres touffes herbeuses des downs calcaires. Au loin, à leur droite, se dressait l’horrible forteresse de Pevensey, trapue et puissante, semblable à un immense tas de pierres, avec des créneaux scintillants sous les casques d’acier, et surmontée de la bannière royale d’Angleterre. À gauche s’étendait une grande plaine, couverte de marais et de roseaux, d’où s’élevait une seule colline boisée, couronnée de tours, avec une nuée de mâts se dressant haut au-dessus de la verdure à peu de distance vers le sud. Nigel regarda en se protégeant les yeux de la main puis lança Pommers au trot. La ville était Winchelsea. Au milieu de ces maisons sur les hauteurs l’attendait le vaillant Chandos.

CHAPITRE XIV

COMMENT NIGEL CHASSA LE FURET ROUGE


Ils franchirent un gué, suivirent un chemin qui s’élevait en lacet puis, après avoir satisfait aux questions posées par une garde d’hommes d’armes, ils furent autorisés à passer l’arche de la porte Pipewell. Là, les attendant au milieu de la rue, clignant de son œil unique, le soleil illuminant sa barbe couleur citron, se tenait Chandos en personne, les jambes écartées, les mains derrière le dos et un charmant sourire sur son étrange visage au nez relevé.

 

– La bienvenue, Nigel ! cria-t-il, et à toi aussi, brave archer. Je me promenais par hasard sur les murs de la ville et, à la couleur de votre cheval, j’ai pensé que ce devait être vous que je voyais sur la route d’Udimore. Avez-vous fait bon voyage, jeune paladin ? Avez-vous défendu des ponts, sauvé de jeunes damoiselles ou abattu des oppresseurs sur votre chemin depuis Tilford ?

 

– Non, mon bon seigneur, je n’ai accompli aucune action d’éclat. Une fois seulement, j’eus l’espoir…

 

Il se tut et rougit au souvenir.

 

– Je vous donnerai plus que de l’espoir, Nigel. Je vais vous conduire en un endroit où vous pourrez plonger les deux bras jusqu’au coude dans le danger et l’honneur, où le péril se couchera à vos côtés pour la nuit et se lèvera le matin avec vous. L’air même que vous respirerez en sera chargé. Y êtes-vous prêt, jeune seigneur ?

 

– Je ne puis faire qu’une chose, noble seigneur : prier pour que mon courage soit à la hauteur du danger.

 

Chandos eut un sourire d’approbation et posa une fine main brune sur l’épaule du jeune homme.

 

– Bien ! dit-il. Le chien qui n’aboie point est celui qui mord le plus fort, alors que le bavard se trouve toujours derrière. Restez ici avec moi, Nigel, et promenons-nous sur les remparts. Quant à toi, archer, mène les chevaux à l’enseigne du Genêt dans la rue haute et dis à mes varlets de les embarquer à bord de la barque Thomas avant la tombée de la nuit. Nous mettons à la voile à la deuxième heure après le couvre-feu… Venez de ce côté, Nigel, jusqu’à cette tourelle de coin, et je vous montrerai quelque chose que vous n’avez jamais vu.

 

Ce n’était qu’un faible nuage indistinct sur les eaux bleues, vu de Dungeness Point et, cependant, cette vue fit venir le rouge aux joues du jeune homme, activa la circulation de son sang dans ses veines. C’était la côte de France, terre de chevalerie et de gloire, théâtre où se faisaient les noms et les gloires. Tandis que ses yeux brûlants la regardaient, son cœur se réjouit en songeant que l’heure était proche où il allait enfin fouler le sol sacré. Puis son regard traversa l’immense bras de mer bleue parsemée de voiles de bateaux de pêche, pour s’arrêter sur le double port, à ses pieds, bondé de vaisseaux de toutes formes et de toutes tailles, des palandries et des ussiers qui étaient amarrés tout au long de la côte, jusqu’aux grandes prames et aux galères qui faisaient office de vaisseaux de guerre ou de navires marchands suivant les circonstances. L’une d’elles prenait la mer au moment même. C’était une immense galéasse qui s’éloignait au son des trompettes et des coups de tambourins ; le pavillon de saint Georges flottait au-dessus de la grand-voile pourpre et les ponts luisaient d’un bout à l’autre sous l’éclat de l’acier. Nigel poussa un cri de joie devant la beauté de la scène.

 

– Ah, mon garçon, fit Chandos, c’est le Trinity of Rye, celui même sur lequel je me suis battu à Sluys. Ce jour-là, le sang dégoulinait sur le pont, de la proue jusqu’à la poupe. Mais tournez le regard de ce côté, je vous prie, et dites-moi si vous voyez quelque chose d’étrange dans cette ville.

 

Nigel regarda la grand-rue toute droite, la tour Roundel, la belle église Saint-Thomas et les autres bâtiments de Winchelsea.

 

– Tout cela est neuf, dit-il, l’église, le château, les maisons, tout est neuf.

 

– C’est exact, mon garçon. Mon grand-père pourrait encore se souvenir de l’époque où les lapins seuls vivaient sur ces rochers. La ville était tout là-bas près de la mer, mais un jour la tempête s’est levée et il n’est pas resté une seule maison… Voyez, là-bas se trouve Rye, perché sur une colline également. Ces deux villes sont comme des moutons apeurés lorsque la mer monte. Mais là-bas, sous les eaux bleues et aux pieds de Camber Sand, gît la vraie ville de Winchelsea – tour, cathédrale, murailles et tout, telle que mon grand-père l’a connue lorsque le premier Édouard était encore jeune sur le trône.

 

Pendant plus d’une heure, Chandos arpenta les remparts avec le jeune écuyer à ses côtés, parlant de ses devoirs, des secrets et de l’adresse dans l’art de la guerre, à un Nigel qui buvait ses paroles et les fixait dans sa mémoire. Plus d’une fois dans le cours de sa vie, alors qu’il se trouvait dans la détresse ou le danger, il devait r