
Jerome K. Jerome
TROIS HOMMES DANS UN BATEAU
Sans oublier le chien !
(1889)
Publication du groupe « Ebooks libres et gratuits » – http://www.ebooksgratuits.com/
Table des matières
Préface de l’auteur à la première édition
À propos de cette édition électronique
Ce ne sont ni le style ni le savoir qu’il diffuse qui font la qualité essentielle de ce livre. C’est sa vérité. Les événements qui en composent la trame sont réellement arrivés. Je n’ai fait que les colorer, sans rien y ajouter. George, Harris et Montmorency ne sont pas des personnages fictifs, mais des créatures de chair et de sang, singulièrement George qui pèse près de quatre-vingts kilos.
Certaines œuvres témoignent peut-être d’une plus profonde connaissance de la nature humaine ; il est fort probable que d’autres fassent preuve d’une plus grande originalité, mais aucune ne peut surpasser la mienne dans le domaine de la véracité. Cela, plus que toutes ses autres qualités, rendra assurément ce volume précieux au lecteur attentif, et ajoutera au bénéfice que lui en rapportera la lecture.
Mon ouvrage a reçu un accueil des plus enthousiastes auprès du public. Les ventes des éditions anglaises ont dépassé le million et demi d’exemplaires. Il y a quelques années, à Chicago, un homme d’affaires, aujourd’hui retiré, m’assura que je comptais plus de un million de lecteurs, et, bien que la publication ait eu lieu avant la Convention des Droits d’Auteurs et ne m’ait donc rapporté aucun bénéfice matériel, je ne peux que me réjouir de la popularité et de la renommée de mon roman. Je crois avoir été traduit dans la plupart des langues occidentales ainsi que dans plusieurs pays d’Asie. Cela m’a valu des milliers de lettres de jeunes et de moins jeunes, de bien portants et de malades, de gais et de tristes. Adressées de tous les coins de la terre, elles suffiraient à elles seules à me réjouir d’avoir écrit ce livre. J’aurai toujours en mémoire ces feuilles froissées que m’envoya un jeune officier colonial d’Afrique du Sud. Il les avait trouvées dans la musette d’un compagnon mort à Spion Kop, lettre-testament qui témoigne de manière bouleversante de la portée de mon succès. J’ai commis des livres que, personnellement, je tiens pour plus intelligents, plus drôles. C’est néanmoins de l’auteur de Trois Hommes dans un bateau (sans oublier le chien) que le public se souvient.
Certains critiques ont insinué que le livre devait son succès exemplaire à sa vulgarité et à son absence totale d’humour, mais je doute que de tels propos puissent se tenir encore aujourd’hui. Si une œuvre médiocre peut faire illusion un temps, elle ne saurait séduire des générations de lecteurs pendant près d’un demi-siècle. J’en suis venu à penser – allez savoir pourquoi – que je pouvais être fier de mon ouvrage. Pourtant, je me rappelle à peine l’avoir écrit. J’ai seulement le souvenir d’un jeune homme qui baignait alors dans un contentement de soi aussi béat qu’inexplicable. C’était l’été, et Londres est si belle en été ! Par la fenêtre de sa chambre de bonne, ce jeune homme voyait la cité voilée d’une brume dorée. La nuit, les lumières scintillaient à ses pieds, et c’était comme s’il se fut tenu penché sur le trésor d’Aladin. Cette saison-là, je ne quittai pas ma table à écrire ; il me semblait d’ailleurs que ce fût la seule chose à faire.
Nous étions quatre : George, William Samuel Harris, moi-même, et Montmorency. Réunis dans ma chambre, nous fumions et causions de nos misères – nos misères physiologiques, bien entendu.
Il est vrai que nous nous sentions plutôt patraques et cela ne manquait pas de nous inquiéter. Harris déclara qu’il éprouvait parfois de tels accès de vertige qu’il ne savait presque plus ce qu’il faisait, et George nous assura qu’il en allait de même pour lui, à cette différence près que lui ne savait plus du tout ce qu’il faisait. Chez moi, c’était le foie qui n’allait pas. J’en étais convaincu parce que j’avais lu une réclame pour un produit pharmaceutique contre le mal de foie. On y détaillait tous les symptômes susceptibles de vous apprendre que vous avez le foie détraqué. Je les présentais tous.
C’est une chose des plus curieuses, mais je n’ai jamais pu lire ce genre de littérature sans être amené à penser que je souffre du mal en question sous sa forme la plus pernicieuse. Le diagnostic me semble chaque fois correspondre exactement aux symptômes que je ressens.
J’ai toujours en mémoire cette visite faite un jour au British Muséum. Je voulais me renseigner sur le traitement d’une légère indisposition dont j’étais plus ou moins atteint – c’était, je crois, le rhume des foins. Je consultai un dictionnaire médical et lus tout le chapitre qui me concernait. Puis, sans y penser, je me mis à tourner les pages d’un doigt machinal et à étudier d’un œil indolent les maladies, en général. J’ai oublié le nom de la première sur laquelle je tombai – c’était en tout cas un mal terrible et dévastateur – mais, avant même d’avoir lu la moitié des « symptômes prémonitoires », il m’apparut évident que j’en souffrais bel et bien. Un instant, je restai glacé d’horreur. Puis, dans un état de profonde affliction, je me remis à tourner les pages.
J’arrivai à la fièvre typhoïde… m’informai des symptômes… et découvris que j’avais la fièvre typhoïde, que je devais l’avoir depuis des mois sans le savoir. Me demandant ce que je pouvais bien avoir encore, j’arrivai à la danse de Saint-Guy… et découvris – comme je m’y attendais – que j’en souffrais aussi. Je commençai à trouver mon cas intéressant et, déterminé à boire la coupe jusqu’à la lie, je repris depuis le début par ordre alphabétique… pour apprendre que j’avais contracté l’alopécie et que la période aiguë se déclarerait dans une quinzaine environ. Le mal de Bright – je fus soulagé de le constater – je n’en souffrais que sous une forme bénigne, et pourrais vivre encore des années. Le choléra, je l’avais, avec des complications graves. Quant à la diphtérie, il ne faisait aucun doute que j’en étais atteint depuis la naissance. Consciencieux, je persévérai tout au long des vingt-six lettres de l’alphabet et, pour finir, il s’avéra que la seule maladie me manquant était bel et bien l’hydarthrose des femmes de chambre.
J’en éprouvai quelque dépit, tout d’abord. Cela me paraissait tenir d’une injustice. Pourquoi n’avais-je pas l’hydarthrose des femmes de chambre ? Pourquoi cette restriction ? Mais au bout d’un moment, je me montrai moins exigeant. N’étais-je pas atteint de toutes les autres maladies connues de la pharmacopée ? Je refrénai mon avidité et résolus de me passer de l’hydarthrose des femmes de chambre. La goutte, sous sa forme la plus pernicieuse, semblait-il, s’était emparée de moi à mon insu ; et la zymosis, j’en pâtissais naturellement depuis mon enfance. La zymosis, d’ailleurs, clôturait la liste des maladies : j’en conclus qu’après elle je ne pouvais plus rien avoir d’autre. Je restai là, pensif. Quel cas intéressant que le mien, d’un point de vue médical ! Quel sujet d’étude pour un cours de médecine ! Nul besoin aux étudiants de courir les hôpitaux ; j’étais une compilation vivante de toutes les maladies. Il leur suffirait de m’étudier sous tous les angles et sous toutes les coutures, puis de passer tranquillement leur diplôme.
Je m’interrogeai ensuite sur mon espérance de vie. Je tentai de m’examiner moi-même et pris mon pouls : néant, pas la moindre pulsation. Puis, tout d’un coup, il parut démarrer. Je consultai ma montre et chronométrai les battements. Cent quarante-sept à la minute ! J’essayai alors de sentir battre mon cœur, et ne découvris qu’un vide accablant. Il s’était arrêté. J’ai fini depuis par me dire qu’il devait sans doute se trouver là malgré tout et battre comme celui de tout un chacun, mais je n’en mettrais pas ma main au feu. Je me tâtai le devant du corps, depuis ce que j’appelle ma taille jusqu’à la tête et fis une incursion sur les côtés, ainsi que dans le dos. Mais je ne sentis ni n’entendis rien. Je me lançai dans l’examen de ma langue, la tirant aussi loin que possible et fermant un œil, pour l’examiner de l’autre. Je ne pus, hélas ! en voir que le bout, et le seul bénéfice qui m’en échut fut d’avoir plus que jamais la conviction d’être atteint de la fièvre scarlatine.
J’étais entré dans cette salle de lecture avec l’enthousiasme que confèrent la jeunesse et la santé. J’en ressortis tel un vieillard décrépit.
J’irais consulter mon médecin. C’est un vieil ami à moi. Quand je me figure que je suis malade, il me tâte le pouls, me regarde la langue, et me parle de la pluie et du beau temps, le tout gratis. Sûr que je lui rendrais un fier service en allant le voir. « Un médecin a besoin de pratique, me dis-je. Je me mettrai à sa disposition et il en retirera une expérience supérieure à celle de mille sept cents malades réunis, de ces malades ordinaires qui n’ont qu’une ou deux maladies tout au plus. »
Je me rendis donc chez lui.
« Eh bien, qu’as-tu donc ? m’interrogea-t-il.
– Tu sais, mon vieux, la vie est courte et tu risquerais fort d’avoir achevé la tienne avant que j’aie fini de te raconter ce que j’ai. Je me contenterai donc de te dire ce que je n’ai pas : je n’ai pas l’hydarthrose des femmes de chambre. Pourquoi cette lacune, je ne saurais l’expliquer. Mais le fait est là. Toutefois, je puis t’assurer que les autres maladies, je les ai toutes. De A à Z ! »
Je lui contai alors en détail comment j’en avais fait la découverte.
Il me fit tirer la langue, y jeta un coup d’œil, me prit le pouls, m’assena une claque dans le dos au moment où je m’y attendais le moins – ce que j’appelle un coup en traître – puis y colla brutalement son oreille. Après quoi il s’assit, rédigea une ordonnance, la plia et me la remit. Je la fourrai dans ma poche et m’en allai.
Je ne sortis l’ordonnance que pour la tendre au pharmacien le plus proche. Il la lut et me la rendit en s’excusant de ne pouvoir me satisfaire.
« Vous n’êtes pas pharmacien ? demandai-je.
– Si, précisément : je tiens une pharmacie… mais pas un hôtel-restaurant », me répondit-il.
C’est alors seulement que je lus l’ordonnance. Voici ce qu’elle prescrivait :
« Une livre de bifteck, plus une pinte de bière brune toutes les six heures.
Une promenade de quinze kilomètres chaque matin.
Coucher à onze heures précises, chaque soir. Et ne te bourre donc pas le crâne avec des choses qui te dépassent. »
Je suivis les instructions. Résultat : ma vie fut sauve. Et cela dure toujours.
Pour en revenir à la réclame des pilules pour le foie, j’avais, dans ce cas précis, et sans aucun doute possible, tous les symptômes décrits, en particulier « une répugnance générale au travail sous toutes ses formes ». Les mots me manquent pour dire mes souffrances sur ce plan. Dès ma première enfance, j’endurai le martyre. À l’école, cette maladie ne me quitta pas un seul jour. On ignorait alors que mon foie en était la cause. La médecine était loin d’être aussi avancée qu’aujourd’hui, et on avait coutume d’accuser la paresse.
« Quand vas-tu te secouer, satané petit fainéant ? Aurais-tu l’intention de rester un bon à rien toute ta vie ? » me disait-on, sans savoir, bien entendu, que j’étais malade.
Et, au lieu de me donner des pilules, on me flanquait des taloches. Aussi étrange qu’il y paraisse, ces taloches sur la tête avaient sur moi un effet salutaire ; hélas ! très éphémère. J’ai souvent vérifié qu’elles agissaient sur mon foie et suscitaient en moi le goût de la besogne avec une efficacité bien plus grande que ne le fait aujourd’hui toute une boîte de comprimés.
Il en va souvent ainsi, voyez-vous. Les remèdes de bonne femme sont quelquefois plus efficaces que tous ces produits pharmaceutiques.
Nous restâmes donc là, mes deux amis et moi, pendant une demi-heure, à nous décrire nos maladies respectives. J’expliquai à William Harris ce que je ressentais au lever, et William Harris nous entretint de ce qu’il éprouvait au coucher. Quant à George, il se livra sur le tapis à une démonstration de ce qu’il endurait la nuit.
George, voyez-vous, s’imagine qu’il est malade. En réalité, il n’a rien du tout.
George avait repris sa position assise quand Mme Poppets, notre logeuse, frappa à la porte pour savoir si nous désirions dîner. Nous échangeâmes tous trois des sourires tristes et lui répondîmes que nous ferions l’effort d’avaler une bouchée ou deux. Harris ajouta qu’un petit quelque chose dans l’estomac tient souvent la maladie en échec. Mme Poppets revint avec un plateau et nous nous traînâmes jusqu’à la table pour y grignoter un peu de rumsteck aux oignons et de la tarte à la rhubarbe.
Je devais être très affaibli à ce moment-là, car il ne s’était pas écoulé une demi-heure, que je n’avais plus aucun intérêt pour mon assiette – fait exceptionnel en ce qui me concerne – et que j’allai même jusqu’à me passer de fromage.
Ce devoir accompli, nous remplîmes nos verres, allumâmes nos pipes, et reprîmes la discussion sur notre état de santé. En fait, aucun de nous ne savait ce qu’il avait ou n’avait pas ; par contre, nous avions tous la certitude que le mal – quel qu’il fût – était la conséquence du surmenage.
« Ce qu’il nous faut, c’est du repos, dit Harris.
– Du repos et un changement complet, affirma George. L’excès de travail imposé à nos méninges a entraîné chez nous une dépression générale de l’organisme. Le dépaysement et une bonne grève de notre matière grise auront tôt fait de nous remettre d’aplomb. »
George a un cousin qui s’inscrit toujours comme étudiant en médecine sur les fiches d’hôtel, d’où cette manière doctorale d’exposer les choses, qu’il semble avoir héritée de famille.
J’approuvai l’idée de George et suggérai que nous devions chercher un petit coin tranquille, loin de la foule déchaînée, où nous goûterions une semaine radieuse à flâner dans les ruelles paisibles – un trou perdu, protégé par les fées, à l’abri du tumulte du monde, quelque pittoresque nid d’aigle perché sur les falaises du Temps, où l’on n’entendrait plus qu’à peine, dans le lointain, battre les flots houleux de notre XIXe siècle trépidant.
Harris déclara que nous sombrerions vite dans l’ennui. Il connaissait trop ce genre de patelin où l’on ne trouve plus un chat dans les rues passé huit heures du soir, où il est impossible de se procurer, fût-ce à prix d’or ou d’argent, la moindre gazette du turfiste, et où il faut se taper quinze kilomètres ou plus pour bourrer sa pipe de son tabac favori. « Non, dit-il, quand on cherche le repos et le dépaysement, rien de tel qu’une croisière en mer ! »
Je désapprouvai fortement l’idée. Une croisière en mer n’a d’intérêt que si vous disposez de deux bons mois, mais pour une semaine, c’est raté d’avance.
Vous partez le lundi avec la conviction que vous allez bien en profiter. Vous saluez d’« une main aérienne » les amis restés sur le quai, allumez votre plus grosse pipe, et vous vous mettez à déambuler sur le pont comme si les âmes du capitaine Cook, de Sir Francis Drake et de Christophe Colomb réunis vous habitaient soudain. Le lendemain, vous regrettez déjà d’être venu. Le mercredi, le jeudi, le vendredi, vous souhaiteriez être mort. Le samedi, vous vous sentez en état d’avaler un peu de bouillon, de vous traîner jusqu’à une chaise longue sur le pont, et de répondre avec un sourire pâle à tous les cœurs compatissants qui vous demandent si ça va mieux. Le dimanche, vos jambes vous portent à nouveau et votre estomac accepte une nourriture plus solide. Et le lundi matin, alors que, valise et parapluie en main, vous vous tenez à la coupée, attendant de débarquer, vous commencez enfin à vous sentir le pied marin.
Un jour, mon beau-frère fit une petite croisière en mer, pour sa santé. Il prit une cabine aller-retour Londres-Liverpool. À l’arrivée à Liverpool, il n’avait plus qu’un désir : revendre son billet de retour.
Ce billet, il l’offrit dans toute la ville avec une réduction formidable, et finit par le céder à un jeune homme au teint bilieux à qui son médecin avait justement recommandé l’air de la mer et de prendre de l’exercice.
« Ah, l’air de la mer ! lui dit mon beau-frère en lui pressant affectueusement le billet dans la main. Mon brave, vous allez en respirer pour le restant de vos jours ! Quant à l’exercice, vous en prendrez davantage accoudé au bastingage que si vous faisiez des sauts périlleux sur le plancher des vaches. »
Lui, mon beau-frère, s’en revint par le train, et déclara à l’arrivée que, pour sa part, ce moyen de locomotion lui semblait parfaitement hygiénique. Une autre de mes connaissances partit pour une croisière d’une semaine le long de la côte. Avant le départ, le maître d’hôtel vint lui demander s’il préférait régler chaque repas séparément ou payer d’avance un prix forfaitaire pour les sept jours complets. Il lui recommanda cette dernière formule comme beaucoup plus économique car il serait nourri une semaine entière pour deux livres et cinq shillings. Il y avait, dit-il, du poisson et du rôti au petit déjeuner. Le déjeuner était à une heure et ne comportait pas moins de quatre plats. Le dîner, à six heures, avec potage, poisson, entrée, plat de viande, volaille, salade, entremets, fromage et dessert. À dix heures enfin, une collation de viande froide.
Mon ami, qui a un bon coup de fourchette, n’hésita pas : il régla le forfait.
Le bateau venait de quitter Sheerness quand le déjeuner fut servi. Il n’avait pas aussi faim qu’il l’aurait cru, et il se contenta d’une tranche de bœuf bouilli et de fraises à la crème.
Il eut matière à réflexion durant tout l’après-midi. Tantôt il lui semblait n’avoir rien mangé que du bœuf bouilli pendant des semaines, et à d’autres moments n’avoir subsisté que de fraises à la crème depuis des années.
Ni le bœuf ni les fraises à la crème, du reste, ne faisaient réellement bon ménage ; ils paraissaient même tout à fait contrariés.
À six heures, on vint prévenir mon ami que le dîner était servi. Cette nouvelle ne suscita en lui aucun enthousiasme, mais il songea qu’il devait en avoir pour son argent, et, agrippant cordages et mains courantes, descendit au restaurant. Une alléchante odeur d’oignons, de jambon chaud et de poisson frit l’accueillit au bas de l’échelle. Le maître d’hôtel accourut vers lui avec un sourire patelin et un « Que prendra Monsieur ? » déplacé.
« De l’air ! répliqua mon ami d’une voix éteinte. De l’air ! »
On l’emmena au plus vite sur le pont où on l’abandonna, penché par-dessus le bastingage…
Les quatre jours suivants, il se contenta de simples biscuits et d’innocente eau de Seltz, mais, vers le samedi, il reprit du poil de la bête et risqua un thé léger avec du pain grillé ; le lundi, il s’abandonna à une orgie de bouillon. Il quitta le bateau le mardi, et tandis que celui-ci s’éloignait du débarcadère, lui lança un regard lourd de regrets.
« Le voilà qui s’en va, dit-il. Il s’en va et avec lui mes deux livres de nourriture dont je n’ai même pas reniflé l’odeur. »
Il prétendait que si on lui avait laissé un jour de plus, il se serait rattrapé jusqu’au dernier sou.
Je m’opposai donc à la croisière en mer. Non, comme je l’expliquai, à cause de moi – je suis insensible au mal de mer –, mais je craignais pour George. Celui-ci rétorqua qu’il n’aurait aucun problème et qu’il aimait la mer ; toutefois, il nous conseillerait, à Harris et à moi, de ne pas y songer, car il était persuadé que nous serions malades. Harris déclara que, pour sa part, il n’avait jamais compris qu’on pût être malade en mer. Tous ces gens devaient le faire exprès pour se donner en spectacle, dit-il, et il ajouta que malgré un sincère désir d’en faire l’expérience, ce genre de malaise lui était jusqu’alors resté inconnu. Puis il nous conta quelques-unes de ses traversées du pas de Calais. Une fois, la mer était si mauvaise qu’on avait dû attacher les passagers sur leurs couchettes ; lui et le capitaine étaient les deux seuls êtres vivants à bord qui ne fussent pas malades. Une autre fois, c’était lui et le second qui, toujours seuls, avaient tenu bon ; c’était d’ailleurs la plupart du temps lui et un autre, et quand ce n’était pas lui et un autre, c’était lui, point final.
Il est un fait curieux : des gens qui ont le mal de mer, on n’en rencontre absolument jamais… à terre. En mer, par contre, c’est par pleins bateaux – et des plus mal en point – qu’on les dénombre. Mais je n’en connais pas un seul, à terre, qui ne se prétendît à l’abri de cette calamité. Où ces multitudes de mauvais marins agglutinés le long des lisses de chaque bateau se cachent-elles une fois débarquées ? Cela reste une énigme pour moi.
Si beaucoup d’hommes étaient à l’image de ce citoyen rencontré un jour sur le bateau de Yarmouth, ce mystère cesserait facilement d’en être un.
Nous croisions au large de la digue de Southend, je me souviens, et il se penchait de façon très dangereuse par un des sabords. J’accourus à son secours.
« Hé ! Ne vous penchez pas comme ça ! lui criai-je en le tirant par l’épaule, vous risquez de tomber à l’eau !
– Oh, mon Dieu ! Cela vaudrait mieux ! » fut la seule réponse que je pus obtenir ; et je dus le laisser là.
Trois semaines plus tard, je le revis dans le salon de thé d’un hôtel de Bath. Il racontait ses voyages et parlait avec enthousiasme de son amour de la mer.
« Si j’ai le pied marin ? s’écria-t-il en réponse à la question jalouse d’un aimable jeune homme. Eh bien, je vous l’avoue ! je me suis senti mal une fois. C’était au large du cap Horn. Le navire fit naufrage le lendemain. »
Je m’approchai.
« Si je peux me permettre, glissai-je, il me semble vous avoir vu plutôt mal en point devant la digue de Southend. Vous en étiez à souhaiter vous noyer, ce jour-là…
– La digue de Southend, s’étonna-t-il.
– Oui, en allant à Yarmouth, il y a trois vendredis de cela.
– Oh ! Ah !… oui, répondit-il, rasséréné. Je me souviens à présent. J’avais effectivement la migraine cet après-midi-là. C’était à cause des cornichons, voyez-vous. Les plus ignobles cornichons que j’aie jamais goûtés sur un bateau qui se respecte. En avez-vous mangé ? »
Quant à moi, j’ai mis au point une méthode efficace contre le mal de mer : je me balance. Vous vous tenez debout au milieu du pont, et quand le bateau roule et tangue, vous suivez le mouvement de façon à rester toujours vertical. Quand la proue se soulève, vous vous penchez en avant, jusqu’à ce que le pont touche presque votre nez ; quand c’est la poupe, vous vous inclinez en arrière C’est très bien pendant une heure ou deux, mais on ne peut décemment pas se balancer durant toute une semaine !
George proposa. « Remontons la Tamise ! »
– Nous aurions du bon air, de l’exercice et du repos, affirma-t-il.
Le changement constant du paysage occuperait nos esprits (Harris excepté ; le malheureux a peu à occuper de ce côté-là). Ramer nous donnerait bon appétit et nous ferait bien dormir.
Harris répondit qu’à son avis George ne devrait rien faire qui risquât de le rendre plus endormi qu’à son habitude, car cela pourrait s’avérer dangereux. Il ajouta qu’il comprenait mal pourquoi George voulait dormir davantage qu’il ne faisait déjà, compte tenu du fait qu’une journée ne comptait que vingt-quatre heures, été comme hiver, et que, s’il y parvenait vraiment, il ne lui resterait plus qu’à trouver le repos éternel, ce qui lui économiserait ses frais de pension.
Harris conclut cependant que ce détail à part, la Tamise lui irait « comme un gant ».
À moi aussi, elle convenait parfaitement, et Harris et moi déclarâmes que George avait eu là une sacrée bonne idée. Nous fîmes cette dernière remarque sur un ton qui trahit un tant soit peu notre surprise : George se mettrait-il subitement à avoir des idées ?…
Il n’y en avait qu’un que la perspective n’emballait pas, c’était Montmorency. Montmorency n’a aucun penchant pour la Tamise.
« C’est bon pour vous, les gars, ronchonna-t-il, mais très peu pour moi. Le paysage n’est pas mon fort, et je ne fume pas. Si je vois un rat, vous ne vous arrêtez pas, et si je m’endors, vous faites les idiots avec le bateau, et je me retrouve à la flotte. Non, m’est avis que voilà une idée parfaitement stupide »
Mais nous étions trois contre un, et le projet fut adopté.
Nous sortîmes les cartes, et tirâmes nos plans. Nous partirions le samedi suivant de Kingston. Harris et moi nous irions dans la matinée conduire le canot jusqu’à Chertsey, et George, qui ne pouvait quitter la Cité[1] avant l’après-midi (George va dormir dans une banque chaque jour de dix à quatre, le samedi excepté, où on le réveille pour le mettre dehors à deux heures), nous y rejoindrait.
Devrions-nous coucher sous la tente ou dans les auberges ? George et moi préférions camper en plein air. Ce serait si sauvage, si libérateur, d’une simplicité biblique !
Lentement, le souvenir doré du soleil s’évanouit au cœur des nuages gris et mornes. Silencieux comme des enfants tristes, les oiseaux se sont tus ; seuls le cri plaintif du coq de bruyère et le croassement rauque de la corneille troublent la paix vespérale des eaux du fleuve où le jour mourant exhale son dernier souffle.
Du couvert secret qui borde les rives, l’armée fantasmagorique de la Nuit dépêche ses ombres grises qui rampent, silencieuses, vers les dernières lueurs attardées et frôlent de leurs pieds invisibles les hautes herbes ondulantes parmi les soupirs des roseaux. Et la Nuit, sur son trône d’ébène, déploie ses ailes noires pour en couvrir le monde, étendant son règne silencieux du haut de son palais fantôme que les étoiles éclairent d’une lueur pâle.
Alors nous abordons dans quelque crique paisible ; nous dressons la tente, préparons puis mangeons un souper frugal. Ensuite nous bourrons nos grosses pipes et fumons, tout en bavardant si doucement qu’il nous semble fredonner. Nous nous taisons parfois, et le fleuve, qui joue à l’entour de l’esquif, chuchote ses histoires de jadis, ses secrets, entonnant tout bas la vieille mélopée enfantine qu’il chante depuis toujours – et qu’il chantera encore dans mille et mille ans, avant que sa voix ne vieillisse puis se casse –, une chanson que nous, qui avons appris à aimer son visage changeant, qui si souvent nous sommes laissé porter dessus son sein fluide, croyons comprendre un peu, bien que les mots nous manquent pour exprimer ce qu’il nous conte.
Assis là, sur la rive, nous contemplons la lune qui, l’aimant elle aussi, se penche sur lui pour un baiser de sœur et l’enlace étroitement entre ses bras d’argent. Et nous le regardons couler, chantonnant et murmurant sans cesse, à la rencontre de sa reine : la mer ! Nos propres voix bientôt se taisent, nos pipes s’éteignent, et nous, jeunes gens bien ordinaires, tandis que monte en notre esprit un flot de pensées mi-douces, mi-amères, n’éprouvons plus ni désir ni besoin de parler.
Il est temps alors de nous lever en riant, de secouer les cendres de nos pipes encore tièdes, de nous souhaiter « Bonne nuit » et, bercés par le clapotis de l’eau et le bruissement des feuilles, de nous endormir sous les étoiles et de rêver que la terre est redevenue jeune – jeune et belle comme elle l’était avant que les siècles perturbés et fébriles eussent ridé son beau visage, avant que les péchés et les folies de ses enfants eussent racorni son cœur, aimable comme elle l’était aux jours lointains où, jeune maman, elle nous dorlotait, nous ses petits, contre son sein profond, avant que les séductions d’une civilisation factice nous eussent arrachés à ses tendres bras, avant que les ricanements empoisonnés du faux et du clinquant nous eussent fait renier la vie simple que nous menions avec elle, dans la demeure somptueuse où l’humanité naquit, voici des lustres et des lustres !
« Et s’il pleuvait ? » dit Harris.
Impossible d’élever Harris vers les hauteurs. Il n’y a en lui aucune aspiration à l’infini. Harris ne pleure jamais « sans savoir pourquoi ». Que ses yeux viennent à s’emplir de larmes, vous pouvez parier qu’il a mangé des oignons crus ou versé trop de sauce piquante sur sa côtelette.
Si, d’aventure, un soir, vous vous trouviez au bord de la mer avec Harris et lui disiez : « Chut ! N’entends-tu pas ? N’est-ce pas le chant des sirènes qui monte des profondeurs marines, ou l’hymne funèbre qu’entonnent les âmes en peine, pleurant leurs dépouilles blanchies prisonnières des algues ? », Harris vous prendrait par le bras et dirait : « Je vois ce que c’est, mon vieux. Allons, viens avec moi. Il y a un troquet à deux pas d’ici, où on sert le meilleur whisky que tu aies jamais goûté… Rien de tel pour te remettre d’aplomb en moins de deux. »
Harris connaît toujours un troquet-à-deux-pas-d’ici où la merveille des merveilles vous attend au fond d’un verre. Je suis sûr que si vous rencontriez Harris au paradis (à supposer que la chose soit vraisemblable), il vous accueillerait d’entrée par un « Bienvenue à bord, mon vieux. J’ai déniché un troquet-à-deux-pas-d’ici où on te sert un nectar à faire damner les anges ! »
Dans le cas présent, toutefois, sa façon pratique d’aborder le sujet ne manquait pas d’intérêt : camper en plein air par temps de pluie n’a rien d’agréable.
Le soir tombe. Vous êtes trempé comme une soupe, il y a cinq bons centimètres de flotte dans le bateau et plus un seul mégot de sec. Vous trouvez enfin un endroit un peu moins fangeux que les autres où débarquer. Deux d’entre vous déplient la tente et entreprennent de la dresser.
La toile ruisselle et pèse. Elle claque au vent, s’abat sur vous, s’entortille autour de votre tête et vous, vous sentez la crise de nerfs qui pointe. Cependant la pluie ne cesse de tomber à seaux. C’est déjà assez difficile de dresser une tente par temps sec ; dans ces conditions, cela tient de la prouesse et du calvaire. Au lieu de vous aider, il vous semble que l’autre ne fait que des bêtises. À peine venez-vous de disposer impeccablement votre côté, qu’il tire un grand coup du sien, et tout est à refaire.
« Hé là ! à quoi joues-tu ? criez-vous.
– À quoi joues-tu, toi ? veux-tu dire ! rétorque-t-il du tac au tac. Laisse aller, tu veux bien ?
– Mais ne tire pas comme ça ! Tu as tout démoli, espèce d’andouille ! lancez-vous.
– Ce n’est pas moi, c’est toi ! hurle-t-il à son tour. Laisse aller de ton côté, je te dis !
– Et moi je te dis que tu as tout démoli, grondez-vous, regrettant de ne pas être plus près de lui ! Tu as tiré si fort que tous les piquets sont arrachés !
– Quel crétin ! » l’entendez-vous marmonner dans sa barbe.
Survient une secousse brutale, et votre côté vous échappe. Vous reposez votre maillet et entreprenez de faire le tour pour dire votre façon de penser au copain qui, au même instant, fait le tour dans le même sens, animé de la même intention. Et, vous injuriant l’un l’autre, vous vous poursuivez autour de la tente qui finit par s’effondrer lamentablement et vous laisse face à face, à vous dévisager par dessus les décombres. Vibrant de la même indignation, vous vous écriez alors tous les deux à la fois :
« Et voilà ! Qu’est-ce que je t’avais dit ! »
Cependant, le troisième compagnon, qui avait charge d’écoper le bateau et qui en revient les manches trempées et la voix enrouée d’avoir juré tout seul sans discontinuer depuis dix minutes, voudrait bien savoir, par tous les diables ! à quoi vous vous amusez et pourquoi cette foutue tente n’est pas encore debout.
Pour finir, tant bien que mal, la voilà dressée, et vous débarquez le matériel. Il est hors de question de faire un feu de bois. Vous allumez donc le réchaud à alcool, autour duquel vous vous rassemblez.
L’eau de pluie est l’élément principal du dîner Le pain en regorge, le bifteck y baigne, et la confiture, le beurre, le sel et le café s’y sont dissous en un curieux potage.
Le repas se termine sur la découverte que le tabac est mouillé et que vous ne pourrez pas fumer. Par bonheur vous avez une bouteille de remontant (le bien nommé) qui, pris à la dose adéquate, vous redonne suffisamment le goût de vivre pour que vous parveniez à vous coucher.
Un moment plus tard, vous rêvez qu’un éléphant est brutalement venu s’asseoir sur votre poitrine, ou que le volcan a fait irruption et vous a projeté au fond de la mer. Vous vous réveillez avec l’idée qu’une terrible catastrophe a réellement eu lieu. Votre première impression est que la fin du monde est arrivée ; puis vous vous raisonnez : « C’est impossible, ce sont plutôt des voleurs et des assassins, ou peut-être le feu », et vous hurlez les mots appropriés en pareilles circonstances. Hélas ! aucun secours n’arrive, et tout ce que vous savez, c’est que des milliers de coups de pied s’abattent sur vous, et que vous étouffez.
Quelqu’un d’autre semble avoir également des difficultés. Ses cris affaiblis vous parviennent de sous votre lit. Résolu, quoi qu’il advienne, à ne céder votre vie qu’à prix d’or, vous luttez farouchement, donnant des poings et des pieds à droite, à gauche. Soudain, une résistance cède, et votre tête émerge à l’air libre. À deux pas, vous distinguez la silhouette d’un bandit à demi nu bien résolu à vous occire ; et vous vous apprêtez à un combat sans merci, lorsque l’idée vous effleure qu’il s’agit peut-être de Jim.
« Tiens, c’est toi ? vous dit-il, vous reconnaissant au même moment.
– Oui, répondez-vous Que s’est-il passe ?
– Le vent a dû renverser cette fichue tente. Où est Bill ? »
Alors vous appelez en chœur « Bill ! », et le sol sous vos pieds ondule et se soulève, et la voix étouffée, que vous entendiez il y a un instant, réplique :
« Vous ne voyez donc pas que vous me marchez dessus ! »
Et Bill s’extirpe des ruines, loque boueuse et chiffonnée, d’une humeur franchement massacrante, car il est évidemment persuadé que vous l’avez fait exprès.
Le lendemain matin, le rhume attrapé la nuit vous a ôté toute voix, cependant que les événements nocturnes vous ont doté d’une forte dose d’agressivité. Et vous passez votre petit déjeuner à vous chuchoter péniblement des injures.
Nous décidâmes, en conséquence, que nous coucherions à la belle étoile quand il ferait beau et que nous irions à l’hôtel ou à l’auberge, comme des personnes respectables, quand il pleuvrait, ou simplement pour le plaisir de changer un peu.
Montmorency salua ce compromis avec enthousiasme. La solitude romantique n’est pas précisément son fort. Que l’atmosphère soit à la gaieté et même au tapage, et il frétille de tout son poil. À le voir, on croirait volontiers qu’il est, sous la forme d’un petit fox-terrier, un ange envoyé sur la terre ; pour une raison d’ailleurs inconnue des hommes, Montmorency vous a un de ces airs de « Oh ! que ce monde est terrible et comme je voudrais faire quelque chose pour le rendre meilleur et plus noble » qui a déjà fait pleurer plus d’une pieuse et vieille dame, et plus d’un noble vieillard.
Quand il a commencé de vivre à mes crochets, je n’ai jamais pensé le garder bien longtemps. Souvent, je le regardais, assis sur le tapis, les yeux levés sur moi, et je me disais : « Ce chien ne vivra pas. Il rejoindra bientôt nuages et séraphins, emporté sur un char de feu, c’est fatal. »
Mais après que j’eus remboursé la douzaine de poulets qu’il avait égorgés, après que je l’eus tiré par la peau du cou – grognant et gigotant – de cent quatorze bagarres de rues, quand une mégère m’eut traité d’assassin en me brandissant sous le nez la dépouille de son pauvre chat, quand mon voisin m’eut poursuivi en justice pour laisser en liberté une bête féroce qui l’avait assiégé plus de deux heures durant par une nuit glaciale dans sa remise à outils (d’où il n’osait plus sortir), et quand j’eus appris que le jardinier avait, à mon insu, gagné trente shillings en l’engageant dans des concours à tuer des rats, alors je songeai que, tout bien pesé, Montmorency avait une espérance de vie des plus normales et que le ciel risquait d’attendre encore longtemps le retour de son ange.
Rôder autour des écuries, ameuter une bande des chiens les plus louches qui soient et les entraîner dans les faubourgs pour se battre avec des collègues non moins louches, voilà la « vraie vie » selon Montmorency. C’est pourquoi, comme je l’ai dit, celui-ci accueillit avec enthousiasme la perspective de loger dans les hôtels et les auberges. Quand, à la satisfaction générale, la question du coucher fut réglée, il ne nous resta plus qu’à discuter du matériel que nous emporterions. Nous venions à peine d’entamer le sujet, que Harris déclara qu’il avait sa dose de palabres pour la nuit, et nous proposa de sortir nous détendre un peu, ajoutant qu’il venait de découvrir un troquet-à-deux-pas-d’ici, où on servait un whisky irlandais qui valait le déplacement.
George avoua qu’il se sentait la gorge sèche (je n’ai jamais connu George autrement qu’assoiffé) ; et comme j’avais moi-même le sentiment qu’un grog au whisky, bien chaud, avec une tranche de citron, ne pouvait me faire que du bien, le débat fut reporté d’un commun accord au lendemain soir ; et l’assemblée, s’étant chapeautée, sortit.
Ainsi, le lendemain soir, nous nous réunîmes à nouveau, pour discuter et peaufiner notre projet.
« Maintenant, commença Harris, la première chose à régler, c’est de convenir de ce que nous emporterons. Toi, Jérôme, tu vas prendre un papier pour écrire, et toi, George, tu vas chercher le catalogue de l’épicier ; quant à moi, si on me donne un bout de crayon, je pourrai dresser la liste. »
Ça, c’est Harris tout craché : toujours prêt à se charger lui-même de tout, et à coller la besogne sur le dos des autres.
Il me fait penser immanquablement à feu mon oncle Podger. Vous n’avez pas idée du chambardement qui s’abattait sur la maison quand oncle Podger avait pris la décision de bricoler un peu. L’encadreur venait de livrer un tableau, et l’objet était là, attendant dans la salle à manger qu’on daignât le suspendre quelque part. Ma tante Podger s’inquiétait : par où devait-on commencer ? et oncle Podger répondait :
« Oh ! laisse-moi faire, je vais m’en occuper. Que ni toi, ni personne ne se tracasse ! Je me charge de tout ! »
Il retirait alors sa redingote et se mettait à l’œuvre. Il envoyait la bonne acheter pour dix sous de clous, pressait l’un des garçons de courir après elle pour lui préciser la dimension adéquate et, ainsi, mettait peu à peu en branle-bas la maison entière.
« Et maintenant, Will, va me chercher mon marteau, criait-il. Et toi, Tom, apporte-moi la règle. Ah ! il me faudra l’escabeau, et puis une chaise de cuisine. Jim ! Tu vas courir chez M. Goggles et tu lui diras que ton papa le salue bien et espère que sa jambe va mieux… et qu’il lui demande de lui prêter son niveau d’eau… Ne t’en va pas. Maria, j’ai besoin de quelqu’un pour me tenir la lampe. Quand la bonne reviendra, il faudra qu’elle ressorte chercher un bout de cordelière à tableaux. Tom ! – Où est Tom ? – Tom, viens ici, et prépare-toi à me tendre l’objet. »
Enfin il soulevait le chef-d’œuvre pour le laisser échapper aussitôt. Le tableau sortait de son cadre, il essayait de rattraper le verre et se coupait la main. Alors il sautillait dans toute la pièce, à la recherche de son mouchoir… qu’il ne trouvait pas, parce qu’il l’avait fourré dans la poche de son veston, lequel venait de disparaître. Il l’avait retiré à l’instant : où donc avait-il bien pu le poser ? Tout était momentanément suspendu ; les outils pouvaient attendre, chacun était tenu de se mettre incontinent à la recherche de ce fichu veston. Cependant mon oncle se démenait, houspillant à la ronde :
« Il n’y a donc personne dans cette maison qui sache où est mon veston ? Jamais vu une pareille équipe de ma vie ! Vous êtes six, et pas un qui soit capable de retrouver un veston que j’ai enlevé il n’y a pas cinq minutes ! Bon sang de bonsoir… »
Il se levait du fauteuil sur lequel il venait de faire halte, et constatait qu’il était assis dessus.
« Oh, ne cherchez plus ! s’écriait-il. Je l’ai retrouvé tout seul. Je me serais adressé au chat pour m’aider plutôt qu’à vous, que je n’aurais pas été plus mal servi ! »
Et, après qu’on eut passé une demi-heure à soigner sa coupure, qu’on eut acheté un autre verre, qu’on eut apporté les outils, l’escabeau, la chaise et la lampe, la deuxième tentative commençait. La famille entière, y compris la bonne et la femme de ménage, se tenait autour de l’officiant, prête à l’assister dans ses œuvres. Deux personnes tenaient la chaise, une troisième l’aidait à monter dessus, une quatrième lui tendait un clou et la cinquième venait à peine de passer le marteau, que le clou lui avait glissé des doigts.
« Et voilà ! disait-il d’un ton dépité. Le clou est tombé ! »
Et de nous mettre tous à quatre pattes à la recherche du clou, cependant qu’il restait planté sur sa chaise à ronchonner et à nous demander si on comptait le garder là toute la soirée.
Le clou enfin retrouvé, c’était au tour du marteau de disparaître.
« Où est le marteau, maintenant ? Où ai-je mis ce fichu marteau ? Vous êtes là sept, à me regarder les yeux ronds, et personne ne sait ce que j’ai fait du marteau ! »
On lui retrouvait son marteau, mais il ne distinguait plus la marque qu’il avait faite sur le mur, là où il devait enfoncer le clou, et nous grimpions l’un après l’autre sur la chaise à côté de lui, pour tâcher de la découvrir. Chacun la situait à une place différente, se faisait traiter d’imbécile, et s’entendait ordonner de descendre. Il s’emparait alors de la règle, mesurait de nouveau, pour finir par constater qu’il lui fallait prendre la moitié de soixante-quinze centimètres et trois huitièmes. Il se risquait à un calcul mental et devenait enragé.
Chacun se creusait les méninges pour faire mieux, et chacun obtenait un résultat différent et se moquait de son voisin. Dans la confusion générale, on oubliait la mesure prise, et il ne restait plus à l’oncle Podger qu’à reprendre la règle.
Il utilisait un bout de ficelle, cette fois-ci, et, au moment critique où ce bon vieux crétin se penchait sur son perchoir selon un angle de quarante-cinq degrés, tentant d’atteindre un point que les lois de l’équilibre lui interdisaient, la ficelle lui faussait compagnie, il tombait à son tour et atterrissait sur le piano avec un très bel effet musical dû à l’ensemble parfait avec lequel sa tête et son corps venaient frapper les touches.
Et ma tante Maria déclarait qu’elle ne permettait pas aux enfants de rester là plus longtemps si c’était pour entendre pareil langage. Pour finir, mon oncle Podger parvenait à situer de nouveau la place du clou, prenait ce dernier dans la main gauche, le marteau dans la droite, et s’écrasait le pouce au premier coup, lâchant l’outil sur les orteils de quelqu’un d’autre dont les hurlements s’élevaient en se mêlant aux siens.
Ma tante Maria faisait doucement remarquer que la prochaine fois que mon oncle Podger entreprendrait de planter un clou dans le mur, elle souhaitait qu’il le lui fît savoir suffisamment à l’avance pour qu’elle se préparât à passer une semaine chez sa mère, le temps que le clou fût planté.
« Oh ! vous, les femmes, vous faites une montagne d’un rien ! répliquait oncle Podger en se relevant. Enfin quoi, ce n’est tout de même pas un crime que d’aimer bricoler un peu ! »
Et il s’emparait à nouveau du clou et du marteau.
Cette fois, il ne ratait pas son coup : le clou passait à travers le plâtre, et la moitié du marteau avec lui, et oncle Podger, emporté par l’élan, manquait s’écraser le nez contre le mur.
Il nous fallait alors retrouver la règle et la ficelle, et la troisième tentative s’achevait par un deuxième clou dans la cloison. Enfin, vers minuit, le tableau était accroché, de guingois et précairement ; le mur alentour, sur plusieurs mètres carrés, semblait avoir essuyé un tir de mitrailleuse et tous, nous titubions de fatigue et de découragement, tous sauf oncle Podger.
« Et voilà ! » s’écriait-il, joyeux, en descendant lourdement de la chaise sur les orteils de la femme de chambre. Il contemplait avec une fierté évidente son œuvre dévastatrice, et ajoutait : « Quand je pense qu’il y a des gens qui auraient fait venir un ouvrier pour une bricole de ce genre ! »
Harris deviendra tout pareil avec l’âge, je le sais, et je n’ai pas manqué de le lui dire. Pour le moment, je ne tenais pas à ce qu’il s’adjugeât d’office toutes les tâches.
« Non, toi, tu vas trouver le papier et le catalogue, et George notera pendant que moi, je choisirai les articles. »
Nous dressâmes une première liste que nous dûmes écarter. Il était clair que le cours supérieur de la Tamise ne permettrait pas la navigation d’un bateau assez grand pour contenir le matériel que nous venions de décréter indispensable. Nous déchirâmes donc la liste, et en entreprîmes une autre !
C’est alors que George déclara : « À mon avis, nous sommes en train de faire fausse route. Il ne faut pas s’inquiéter du nécessaire, mais seulement de l’indispensable. »
Hé oui, George fait parfois preuve d’un bon sens étonnant ! Vous en seriez surpris. J’appelle ça de la sagesse. Et pas seulement en ce qui concerne la remontée présente de la Tamise, mais, d’une manière plus générale, pour tout ce qui touche à la descente du fleuve de la vie…
Combien de gens, dans ce voyage, chargent leur bateau, jusqu’à le mettre en danger de sombrer, de toute une cargaison de vanités qu’ils tiennent pour indispensable à leur bien-être, et qui ne sont en fait qu’encombrantes futilités !
Regardez-les remplir leur pauvre petit esquif de beaux habits, de grandes maisons, d’une domesticité royale, d’une horde de « bons amis » qui se soucient d’eux autant que de l’an quarante. Et voilà ces maisons qui retentissent de divertissements ruineux dont personne ne s’amuse, voilà le règne écrasant des protocoles, des modes, des prétentions et autres étalages, mais par-dessus tout voilà la plus encombrante et la plus absurde des futilités : la sacro-sainte peur du qu’en-dira-t-on !
Regardez-les sombrer dans les plaisirs assommants, les luxes aliénants, les mille affectations qui, tel le carcan de fer réservé jadis aux criminels, enserrent et martyrisent la tête qui le porte ! Tout cela, frère, n’est que surcharge négligeable et rien de plus ! Jette-moi ça par-dessus bord ! Ta barque en est si lourde que tu peines à la rame. Elle en est si encombrée et si dangereuse à mouvoir que l’inquiétude et le souci te privent du moindre instant de liberté, de la plus petite occasion de rêver, t’empêchent de contempler les ombres que le vent fait glisser sur les eaux et les scintillements du soleil jouant parmi les flots… et les grands arbres sur les berges, penchés vers leurs reflets, et le vert et l’or des bois, les lis blancs et jaunes, les roseaux ondulants, les joncs, les orchidées, les myosotis si bleus !
Jette ta charge par-dessus bord, frère ! Que la barque de ta vie soit légère ! N’y emporte que le nécessaire : un logis accueillant et des plaisirs simples, un ou deux amis dignes de ce nom, un être que tu aimes, et qui t’aime, un chat, un chien, une pipe ou deux, assez de quoi manger et te vêtir, et un peu plus qu’assez à boire… car la soif est chose dangereuse.
Tu verras alors comme le voyage sera doux. Tu redouteras moins le danger de chavirer, et quand cela arriverait, dis-toi qu’une aussi bonne et simple cargaison ne saurait craindre l’eau. Tu auras le temps de méditer tout comme celui de travailler. Le temps de te chauffer au soleil de la vie, le temps d’écouter la musique éolienne que le vent divin tire des cœurs de tes frères humains, le temps… Veuillez m’excuser, je divague. Où en étais-je resté ?
Ah oui ! On laissa donc à George le soin de dresser la liste, ce qu’il entreprit aussitôt.
« Nous ne prendrons pas de tente, suggéra-t-il ; nous équiperons le bateau d’une bâche. C’est tellement plus simple et plus commode. »
L’idée nous parut bonne, et elle fut adoptée. Savez-vous en quoi cet aménagement consiste exactement ?
On adapte au-dessus du bateau des cerceaux de fer sur lesquels on tend une grande toile qu’on rabat tout autour, de la proue à la poupe. Cela transforme l’embarcation en une sorte de petite maison, délicieusement intime, quoique un peu renfermée. Que voulez-vous ! Toute médaille a son revers. Comme disait l’autre : « Quand sa belle-mère vint à mourir, il dut payer la note de l’enterrement. »
George décida que, dans le cas présent, nous devions nous munir d’une couverture chacun, d’une lampe, de savon, d’une brosse et d’un peigne (pour tous), d’une brosse à dents (pour chacun), d’une cuvette, de dentifrice, d’un nécessaire à raser, et d’une paire de grandes serviettes-éponges pour le bain. J’ai toujours vu les gens se livrer à de gigantesques préparatifs en vue de se baigner quand ils vont quelque part au bord de l’eau, mais je les ai plus rarement surpris dans les ébats aquatiques prévus une fois à pied d’œuvre.
C’est la même chose quand on se rend en bord de mer. En ce qui me concerne, je décide immanquablement, quand je suis encore à Londres, que chaque jour je me lèverai matin pour aller faire un plongeon avant le petit déjeuner ; et j’ajoute religieusement à mon bagage un maillot et une serviette de bain. Je choisis toujours des maillots rouges. Je me plais bien en maillot rouge. Cela me va au teint. Mais quand je me retrouve sur les lieux de ma villégiature, ce bain matinal n’a plus pour moi (mais plus du tout !) le même charme que lorsque j’en rêvais en ville.
Au contraire, je me sens tout à coup d’humeur à traîner au lit jusqu’au dernier moment, et je finis toujours par n’en sortir que pour prendre mon petit déjeuner. Une fois ou deux pourtant mon courage a triomphé : je me suis levé à six heures et demie, habillé à la va-vite, et, serviette et maillot sous le bras, je me suis mis vaille que vaille en chemin.
Je n’en garde pas un bon souvenir. Il semble qu’à chaque fois on ait mis de côté spécialement pour moi un petit vent d’est singulièrement coupant. On dirait même qu’on a pris soin de faire remonter en surface tous les cailloux pointus et qu’on a aiguisé les rochers avant de dissimuler à ma vue leurs arêtes sous une mince couche de sable, et qu’on a fait se retirer la mer à trois kilomètres, ce qui m’oblige à patauger, tout grelottant, dans quinze centimètres d’eau. Et quand je parviens enfin à une profondeur raisonnable, l’eau est glacée et franchement infecte.
Une énorme vague m’enlève et m’envoie valdinguer le plus brutalement du monde en plein sur un roc qu’on a mis là exprès pour moi. Et avant que j’aie pu pousser le moindre « Aïe ! Ouille ! » et faire le compte des membres qui me restent, voilà la vague qui se retire en m’emportant au large. Frénétiquement, je me mets à nager vers le rivage, me demandant si je reverrai jamais foyer et amis, regrettant de n’avoir pas été plus gentil avec ma sœur cadette quand j’étais petit. Et c’est à l’instant même où tout espoir me quitte qu’une autre vague, déferlant, me ramène brutalement sur le sable où elle me plaque comme une étoile de mer. Je me relève, m’ébroue, me retourne… et découvre que les profondeurs où je viens de lutter désespérément avec la mort, voisinaient les soixante centimètres. Je repatauge jusqu’à la plage, me rhabille et m’en retourne, piteux, vers l’hôtel. Et là, si d’aventure on me demande : « Alors, ce bain ? », je répondrai bien entendu : « Tout à fait délicieux ! »
Pour le moment, nous parlions tous comme si nous allions nager longuement chaque matin. George vanta le plaisir de se réveiller en bateau par un matin frais et de piquer une tête dans l’eau cristalline. Harris affirma qu’il n’y avait rien de tel qu’une petite trempette avant le déjeuner pour vous mettre en appétit. Cela lui réussissait personnellement fort bien, ajouta-t-il, George protesta que si la baignade devait rendre Harris encore plus glouton qu’à l’ordinaire, il était préférable qu’il s’en abstînt. Il ajouta qu’il serait bien assez éprouvant de remonter le courant avec le poids des vivres nécessaires à sa sustentation en temps normal, sans qu’on y ajoutât l’énorme supplément rendu indispensable par les effets du bain.
Je fis cependant valoir à George l’insigne avantage d’avoir à bord un Harris propre et frais, même si ce devait être au prix de quelques quintaux de provisions en plus. Il finit par se ranger à mon avis et retira son veto.
Pour en revenir aux serviettes de bain, nous convînmes d’en emporter trois au lieu de deux, afin, d’éviter toute attente entre nous. Comme vêtements, George estima que deux complets de flanelle suffiraient, car nous pourrions les laver nous-mêmes dans le fleuve quand ils seraient sales. Nous lui demandâmes s’il avait déjà essayé de laver des complets de flanelle dans l’eau d’une rivière. « Non, pas vraiment », admit-il, mais il connaissait des gars qui l’avaient fait, « et ce n’était pas la mer à boire ». Harris et moi eûmes la faiblesse de le croire sur parole : trois honorables jeunes gens, quoique sans situation ni influence et dépourvus d’expérience en matière de blanchissage, pouvaient fort bien faire leur lessive dans la Tamise à l’aide d’un morceau de savon.
Nous ne tarderions guère à apprendre, trop tard hélas ! que George nous avait abusés et qu’il n’entendait rien à la question… comme en témoigne encore ce qui reste de nos pauvres flanelles ! Mais, comme disent les feuilletonistes, n’anticipons pas.
George insista pour que nous prenions des sous-vêtements de rechange et quantité de chaussettes. Si nous chavirions, au moins pourrions-nous nous changer. Il recommanda aussi une cargaison de mouchoirs pour essuyer tout ce qu’il serait utile d’essuyer, et une paire de chaussures en cuir, en plus de nos sandales de canotiers, au cas où un naufrage nous ramènerait sur le plancher des vaches.
Vint ensuite la question de la nourriture. George dit :
« Commençons par le petit déjeuner. (George possède un esprit très logique.) Pour le petit déjeuner, il nous faudra une poêle à frire (Harris protesta que c’était un mode de cuisson indigeste, ce à quoi nous lui répliquâmes simplement de ne pas faire l’andouille), et George continua : une théière, une bouilloire, et un réchaud à alcool.
– Pas de pétrole », insista George, avec un regard significatif. Harris et moi acquiesçâmes d’un air entendu.
Il nous était arrivé une fois d’emporter un réchaud à pétrole ; depuis, nous nous étions promis de ne jamais récidiver. Nous avions eu l’impression, cette semaine-là, de vivre dans une raffinerie de pétrole. Ça suintait ! Jamais rien vu d’aussi suintant que le pétrole ! Nous l’avions isolé tout à l’avant du canot, mais cela ne l’empêchait nullement de suinter jusqu’au gouvernail, imprégnant le bateau entier et tout ce qui se trouvait sur son chemin. Il suintait sur le fleuve, saturait le paysage et polluait l’atmosphère. Que la brise soufflât de l’ouest, de l’est, du nord ou bien du sud, elle empestait le pétrole. Qu’elle vînt des neiges arctiques, qu’elle eût pris naissance au cœur des déserts de sable, elle charriait obstinément des effluves pétrolifères.
Le satané liquide suintait jusque dans les airs, gâchait les couchers de soleil, empuantissait les clairs de lune.
À Marlow, nous tentâmes de le fuir. Laissant le bateau près du pont, nous partîmes nous promener dans la ville, bien résolus à l’oublier. Peine perdue, il nous suivait partout. La ville entière nous parut baigner dans le pétrole. Nous traversâmes le cimetière, et l’on eût cru que les morts avaient été enterrés dans du pétrole. La grand-rue empestait, à se demander comment les gens supportaient d’y habiter. Nous prîmes la route de Birmingham et marchâmes sur plusieurs kilomètres, mais cela ne servit à rien : tout le pays était imbibé de pétrole.
À la fin de cette randonnée, nous nous réunîmes à minuit dans un champ solitaire, sous un chêne maudit, et jurâmes solennellement (nous n’avions, certes, cessé jusque-là de jurer contre la chose, mais de façon tout ordinaire et naturelle, or cette fois l’affaire était sérieuse), nous jurâmes donc, disais-je, de ne jamais plus emporter avec nous une seule goutte de pétrole – sauf, bien entendu, en cas de maladie.
Aussi, présentement, nous arrêtâmes-nous à l’alcool dénaturé. Ce n’est sûrement pas l’idéal. Cela vous fait du pâté dénaturé et du gâteau dénaturé.
Mais il est tout de même plus sain pour l’organisme d’ingurgiter de l’alcool dénaturé – fût-ce à haute dose – que du pétrole.
Pour le petit déjeuner, George suggéra, entre autres, des œufs et du lard, qui sont faciles à cuire, de la viande froide, du thé, du pain, du beurre, de la confiture, mais aucun fromage. Le fromage, comme le pétrole, manque totalement de discrétion. Il envahit tout le bateau, se répand dans le garde-manger et « fromageodorise » tout ce qui s’y trouve. Impossible alors de différencier le goût de la tarte aux pommes de celui de la saucisse de Francfort ou des fraises à la crème. Tout vous semble fromage. En un mot, le bougre est carrément envahissant.
Un de mes amis acheta un jour une paire de fromages à Liverpool. De merveilleux fromages, moelleux et bien faits, d’un fumet d’une puissance de deux cents chevaux-vapeur, et qu’on aurait pu garantir capable de porter à trois milles et de foudroyer son homme à deux cents mètres. Je me trouvais alors à Liverpool, et mon ami me demanda si cela ne me dérangerait pas de les emporter avec moi à Londres, car lui-même ne rentrerait pas avant un jour ou deux, et il ne présumait pas que ces fromages eussent une espérance de vie beaucoup plus longue.
« Mais, avec plaisir, cher ami, lui répondis-je. Avec plaisir. »
J’allai chercher les fromages, puis je pris un fiacre pour me rendre à la gare. C’était une vieille guimbarde, tirée par une vieille carne somnambule, cagneuse et poussive, que son propriétaire, dans le feu de la conversation, qualifia par mégarde de cheval. Je posai les fromages sur l’impériale, et nous partîmes à une allure qui eût rendu hommage au plus rapide des rouleaux compresseurs construits jusqu’à ce jour ; et tout alla d’abord aussi gaiement qu’un glas d’enterrement, jusqu’à ce que nous eûmes tourné le coin. Là, le vent apporta une bouffée fromagère en plein sur notre pégase. La rosse se réveilla net, poussa un hennissement d’effroi, et s’élança à cinq kilomètres à l’heure. Le vent continua de souffler dans sa direction, et nous n’avions pas atteint le bout de la rue, que nous filions à près de sept à l’heure, laissant sur place infirmes et grosses vieilles dames.
Deux porteurs, plus le cocher, ne furent pas de trop pour maîtriser l’animal, à l’arrivée en gare ; je doute même qu’ils y fussent parvenus, si l’un des hommes n’avait eu la présence d’esprit de lui plaquer son mouchoir sur les naseaux, et de brûler du papier d’Arménie.
Je pris mon billet, et gagnai avec mes fromages le quai d’un pas royal ; les gens s’écartaient respectueusement à mon passage. Le train était bondé, et je dus monter dans un compartiment où s’entassaient déjà sept personnes. Un vieux monsieur grincheux protesta. Je l’ignorai, déposai mes fromages dans le filet, puis me fis une place non sans le gratifier d’un gracieux sourire, et déclarer que nous avions une chaude journée. Quelques minutes passèrent, et le vieux monsieur commença à se tortiller.
« Ça sent le renfermé, ici, dit-il.
– Vraiment étouffant », ajouta son voisin.
Et tous deux de se mettre à renifler. Au troisième reniflement, la respiration coupée, ils se levèrent sans un mot et sortirent. Puis une grosse dame se leva à son tour et affirma bien fort qu’il était honteux de manquer ainsi de respect à une honnête mère de famille. Ramassant son sac et ses huit paquets, elle sortit à son tour. Les quatre voyageurs restants gardèrent un air stoïque jusqu’au moment où un personnage à l’air solennel, assis dans un coin, et qui, d’après son costume et son aspect général, semblait appartenir à la corporation des pompes funèbres, dit que l’odeur lui rappelait celle des macchabées. Sur quoi, les trois autres voyageurs bondirent en même temps vers la portière, se bousculant à qui mieux mieux.
Je souris au funèbre personnage, et lui dis que, vraisemblablement, nous aurions le compartiment pour nous seuls. Il eut un rire aimable et me répondit que certaines personnes faisaient bien des chichis pour peu de chose. Mais son expression se décomposa curieusement en cours de route, et, quand nous arrivâmes à Crewe, il me parut si déprimé que je l’invitai à venir prendre un verre. Il accepta, et nous nous frayâmes un chemin jusqu’au buffet, où nous criâmes, tambourinâmes et fîmes de grands signes avec nos parapluies pendant un quart d’heure. Finalement, une jeune femme arriva et nous demanda si nous désirions quelque chose.
« Que prendrez-vous ? demandai-je à mon compagnon.
– Une triple dose de cognac, mademoiselle, et du sec, s’il vous plaît ! »
Il vida son verre et s’éloigna tranquillement pour monter dans une autre voiture, ce que j’estimai de la dernière grossièreté.
À partir de Crewe, le train avait beau être bondé, j’eus le compartiment pour moi seul. À chaque arrêt en gare, les gens, à la vue de tant d’espace inoccupé, se précipitaient. « Par là, Maria. Viens vite, il y a plein de places ! » « Hé, Tom ! installons-nous ici ! » Et tous accouraient, chargés de lourdes valises, se bousculant pour monter les premiers. Quelqu’un ouvrait la portière, escaladait le marchepied… pour tituber et retomber incontinent en arrière dans les bras de celui qui le suivait. Tous se risquèrent, respirèrent et prirent la fuite avant de se bousculer de nouveau dans d’autres voitures ou payer la différence et monter en première.
Je descendis en gare d’Euston et portai les fromages chez mon ami. Quand sa femme entra dans la pièce, elle s’immobilisa, humant l’air. Puis elle me demanda : « Qu’est-ce que c’est ? Ne me cachez rien, même le pire.
– Ce sont les fromages, répondis-je. Tom les a achetés à Liverpool, et m’a prié de les rapporter chez vous. »
J’ajoutai que j’espérais bien qu’elle comprenait que je n’étais pas responsable de cet achat. Elle m’assura qu’elle ne l’ignorait pas, mais qu’elle aurait une conversation sérieuse avec Tom à son retour.
Mon ami fut retenu à Liverpool plus longtemps qu’il ne l’avait prévu. Trois jours plus tard, il n’était pas encore rentré, et sa femme vint me rendre visite.
« Que vous a dit Tom au sujet des fromages ? » me demanda-t-elle.
Je répondis qu’il avait recommandé de les tenir en lieu frais et que personne ne devait y toucher.
« Personne ne risque de les toucher, dit-elle. Il ne les a donc pas sentis ? »
J’étais persuadé du contraire, et j’ajoutai qu’il paraissait tenir beaucoup à ces fromages.
« Croyez-vous qu’il serait très contrarié si je payais quelqu’un pour m’en débarrasser et aller les enterrer quelque part ? »
Je lui répondis qu’il en perdrait à jamais son sourire.
Une idée lui vint. « Cela vous gênerait-il de les lui garder ? me demanda-t-elle. Je les ferais porter chez vous.
– Madame, répliquai-je, l’odeur du fromage ne me déplaît pas, et je conserverai à jamais un excellent souvenir du voyage que j’ai fait l’autre jour en leur compagnie depuis Liverpool, mais, voyez-vous, dans ce monde, il ne faut pas oublier ses semblables. La dame qui me fait l’honneur de m’accueillir sous son toit est veuve, et, autant que je sache, peut-être même orpheline. Elle a une manière forte, et j’ajouterai éloquente, de s’opposer, comme elle dit, à ce qu’on "se moque d’elle". Or, la présence de ces fromages dans sa maison lui donnerait précisément l’impression, j’en suis persuadé, qu’on "se moque d’elle". Et il ne sera pas dit que je me serai moqué de la veuve et de l’orpheline.
– Eh bien, dans ce cas, dit la femme de mon ami, se levant, je n’ai plus qu’à emmener les enfants à l’hôtel et attendre que ces fromages soient mangés. Je me refuse à vivre plus longtemps sous le même toit qu’eux. »
Elle tint parole, laissant la maison aux soins de la femme de ménage, laquelle, lorsqu’on lui demanda si l’odeur ne l’importunait pas trop, répondit, ingénue : « Quelle odeur ? » Invitée peu après à mettre le nez sur la chose et à renifler fort, elle déclara qu’elle percevait à présent « comme un léger parfum de melon ! ». D’où l’on conclut qu’elle ne courait aucun risque notable à vivre dans la sus-décrite atmosphère. On l’y laissa donc sans regret.
La note de l’hôtel s’éleva à quinze guinées ; et mon ami, calculs faits, constata que les fromages lui avaient coûté huit guinées la livre. Il ajouta qu’il était très friand de fromage, mais qu’un tel penchant dépassait par trop ses moyens, et il décida par conséquent de s’en débarrasser. Il les jeta dans le canal, mais dut les repêcher, à la suite des plaintes des riverains, qui prétendirent éprouver des faiblesses. Après quoi, il les abandonna par une nuit noire dans le cimetière de la paroisse. Mais le fossoyeur les découvrit, et cria au scandale, prétendant qu’on avait voulu lui enlever son gagne-pain en réveillant les morts.
Mon ami s’en débarrassa enfin en les emportant jusqu’à une station balnéaire, où il les enterra sur la plage. Le lieu en acquit une grande réputation.
Les touristes disaient qu’ils n’avaient encore jamais remarqué combien l’air y était piquant, si bien que malades des bronches et grands anémiques y accoururent en foule pendant des années. En dépit de mon goût pour le fromage, j’approuvai donc la décision de George de ne pas en emporter à bord.
« Nous nous passerons du thé de cinq heures, continua George (à ces mots, la figure de Harris s’allongea), mais nous prendrons à sept heures un bon petit repas qui tiendra à la fois lieu de dîner, de thé et de souper. »
Harris se rasséréna. George proposa des conserves de viande, de fruits, de charcuterie et de tomates, ainsi que des fruits frais et des légumes verts. Nous choisîmes pour boisson ce merveilleux sirop concentré – une trouvaille de Harris – qui, mélangé à l’eau, donne un liquide proche parent du soda, sans oublier le thé en abondance et la bouteille de whisky… pour le cas, précisa George, où nous ferions naufrage.
Il me semblait que George brandissait un peu trop l’éventualité d’un naufrage. Ce n’était pas dans cette disposition d’esprit qu’il fallait partir.
Je ne dus néanmoins jamais regretter le choix du whisky.
Nous ne prîmes ni bière ni vin. Ces deux boissons sont dangereuses en rivière. Elles vous rendent lourd et somnolent. Un verre dans la soirée, quand vous faites un tour en ville et que vous lorgnez les filles n’est pas déconseillé, mais abstenez-vous d’en boire lorsque le soleil vous tape sur la tête et que vous avez une dure besogne à abattre.
Nous établîmes une liste des objets à emporter, et elle était déjà joliment longue quand nous nous séparâmes sur le soir. Le lendemain, vendredi, nous rassemblâmes tout le matériel et nous nous retrouvâmes dans la soirée pour empaqueter. Nous prîmes une grande valise pour les vêtements, et une paire de paniers pour les victuailles et les ustensiles de cuisine.
Nous déplaçâmes la table contre la fenêtre, fîmes un beau tas de choses hétéroclites au milieu de la pièce, et nous assîmes autour pour le contempler.
« Je me charge d’emballer », annonçai-je.
Je me flatte d’avoir un talent d’emballeur. Emballer est l’une de ces mille choses où j’ai humblement conscience d’exceller. (Je m’étonne moi-même, quelquefois, du nombre impressionnant de ces choses.) J’insistai sur ce fait auprès de George et de Harris et leur demandai de me laisser ce soin. Ils acceptèrent avec un empressement qui me parut suspect. George alluma une pipe et se vautra sur la bergère. Harris croisa ses jambes sur la table et alluma un cigare.
Ce n’était pas tout à fait ainsi que je l’entendais. Ce que j’avais voulu dire, naturellement, c’était que je dirigerais les opérations, tandis que Harris et George se chargeraient de l’exécution sous ma direction, moi-même me bornant à les asticoter de temps à autre d’un « Ah ! espèce de… ! », « Attends, laisse-moi faire ! », « Oh, quelle jolie paire d’empotés vous faites ! ». En somme, je comptais généreusement leur enseigner l’art d’emballer. Aussi leur façon de se conduire m’agaça-t-elle. Rien ne m’énerve plus que de voir les autres assis à ne rien faire quand je travaille.
J’ai habité une fois avec un type qui avait en la matière le don de me rendre dingue. Vautré sur le canapé, il m’observait en train de travailler, des heures durant. Aucun de mes pas à travers la chambre ne lui échappait. Il disait éprouver du réconfort à me regarder m’activer. Cela lui faisait sentir que la vie n’est pas un vain songe où l’on ne ferait que bâiller, mais une noble lutte où s’enchaînent sans cesse devoirs et labeurs. Il ajouta qu’il se demandait souvent comment il avait pu se passer de moi jusqu’à présent, n’ayant jamais eu personne à contempler de la sorte.
Moi, je suis d’une autre trempe. Il m’est physiquement impossible de rester tranquille et de voir mes semblables turbiner comme des esclaves. J’ai envie de me lever et de prendre la direction des opérations, de les suivre, les mains dans les poches, en leur expliquant comment s’y prendre. C’est mon caractère énergique. Je n’y peux rien.
Cependant, je m’abstins de tout commentaire, et commençai d’empaqueter. Ce fut plus long que prévu, mais finalement je terminai la valise et m’assis dessus pour boucler les courroies.
« Tu n’y ranges pas les chaussures ? » demanda Harris.
Je regardai autour de moi, et vis que je les avais oubliées. Ça, c’est du Harris tout craché. Naturellement, il ne m’en aurait pas soufflé mot avant que la valise ne fût bouclée. Et George se mit à rire, d’un de ces rires idiots, exaspérants et bruyants dont il s’est fait une spécialité.
Je rouvris la valise et y casai les chaussures. J’allais la refermer quand un doute affreux me prit. Avais-je emballé ma brosse à dents ? J’ignore pourquoi, mais je ne sais jamais si j’ai oui ou non emballé ma brosse à dents.
Ma brosse à dents est, en voyage, un sujet d’angoisse qui m’empoisonne la vie. Je rêve que je l’ai oubliée, me réveille avec des sueurs froides, et bondis hors du lit, pour la chercher. Le matin, je l’emballe avant de l’avoir utilisée, et il me faut déballer mes affaires pour la retrouver, alors qu’elle s’est nichée – comme par un fait exprès – tout au fond de mon sac. Sur quoi, je remballe et l’oublie. À la dernière minute, je dois remonter quatre à quatre les escaliers, la fourrer dans ma poche enveloppée dans mon mouchoir, et galoper jusqu’à la gare.
Bien entendu, il me fallut tout retourner sans parvenir, naturellement, à mettre la main dessus. Ma fouille fébrile eut pour effet de jeter les objets si bien rangés dans un état voisin du chaos primitif qui précéda la création du monde. Fatalement, je tombai cent fois sur celles de George et de Harris, quand la mienne demeurait introuvable. Je refis mon rangement, soulevant et. secouant chaque objet, et finis par la découvrir à l’intérieur d’un soulier. Une fois de plus, je remballai.
Quand j’eus fini, George me demanda si le savon était dedans. Je lui répondis que je me fichais complètement que le savon fût dedans ou dehors ; puis je claquai le couvercle et bouclai la valise. Je m’aperçus alors que j’y avais enfermé ma blague à tabac, et je dus la rouvrir. Elle fut définitivement refermée à dix heures cinq du soir, et il y avait encore à faire les paniers.
Harris remarqua que, compte tenu du fait que nous devions partir dans moins de douze heures, il valait mieux qu’il se chargeât lui-même du reste, avec George. J’acquiesçai et m’assis. C’était à eux de jouer.
Ils se mirent à l’ouvrage d’un cœur léger, bien décidés à m’en remontrer. Je m’abstins de tout commentaire, attendant la suite. George pendu, Harris restera le pire emballeur de ce monde. Je considérai les piles d’assiettes, de tasses, les bouilloires, les bouteilles, les pots, les conserves, les réchauds, les biscuits, les tomates, et cetera, et pressentis que cela n’allait pas être triste.
J’avais raison. Ils commencèrent par casser une tasse. Ce fut leur toute première initiative. Histoire de me montrer ce dont ils étaient capables, d’éveiller mon intérêt.
Puis Harris posa le pot de confiture de fraises sur une tomate qui s’écrasa, et ils durent la ramasser à la petite cuillère.
Ensuite ce fut le tour de George, qui marcha sur le beurre ! Je m’abstins de toute remarque, mais m’approchai et m’assis sur le bord de la table pour mieux les observer. Cela les agaça plus que tout ce que j’aurais pu dire. Je le sentis. Ils avaient des gestes nerveux et fébriles, piétinaient les objets, ou les mettaient derrière eux, et ne les retrouvaient plus quand ils en avaient besoin. Ils placèrent les choses les plus lourdes par-dessus les pâtés, qu’ils réduisirent ainsi en une appétissante compote. Ils répandirent du sel sur tout ; quant au beurre… je n’ai jamais vu personne tirer un si grand parti de si peu de matière grasse ! Quand George eut fini d’en nettoyer sa pantoufle, ils tentèrent de le mettre dans la bouilloire. Il n’y rentrait pas, et ce qu’ils avaient tout de même pu y introduire refusait d’en ressortir. Ils finirent par l’extraire en le raclant, et le déposèrent sur une chaise. Harris s’assit dessus, et le beurre, ne voulant plus le quitter, le suivit à son insu tandis que tous deux le cherchaient éperdument dans tous les sens.
« Ma parole, je l’avais pourtant posé sur cette chaise, dit George, contemplant le siège vide.
– Oui, je t’ai vu faire, il n’y a pas une minute », confirma Harris.
Alors ils reprirent leurs recherches à travers la pièce pour finir par se retrouver nez à nez au beau milieu, à se regarder, stupéfaits.
« Ça alors ! Jamais rien vu d’aussi fort ! s’exclama Harris.
– Ni d’aussi mystérieux ! » ajouta George.
Puis, soudainement inspiré, celui-ci fit le tour de Harris, et découvrit enfin ce qu’ils cherchaient.
« Eh bien, voilà où il était ! s’exclama-t-il, d’un ton de reproche indigné.
– Où ça ? s’écria Harris, tournoyant sur lui-même.
– Ne bouge pas, bon sang ! » gronda George, se précipitant sur lui.
Ils décollèrent le beurre et le rangèrent dans la théière.
Montmorency s’était mis de la partie, bien entendu. Le dessein de Montmorency dans la vie, c’est de se trouver le plus souvent possible sur votre chemin et de se faire injurier. S’il peut se faufiler précisément là où on ne l’a pas invité et se rendre insupportable, pousser tout le monde à bout, se faire lancer des objets à la tête, alors il estime n’avoir pas perdu sa journée.
Obtenir que quelqu’un trébuche sur lui et le maudisse une heure d’affilée, est certainement son ambition la plus haute, et ce tour de force accompli, il devient d’une suffisance tout à fait intolérable.
Dans le cas présent, il s’asseyait sur les objets juste au moment précis où on les cherchait pour les emballer. Mais, il paraissait surtout persuadé que chaque fois que George ou Harris tendaient la main vers quelque chose… c’était pour caresser sa truffe froide et humide. Il pataugea dans la confiture, éparpilla les petites cuillères, prit les citrons pour des souris, et avait sauté dans le panier pour en tuer trois avant que Harris parvînt à lui flanquer un coup de poêle à frire.
Harris prétendit que je l’encourageais. Ce qui était faux. Montmorency n’a nul besoin d’encouragement. Chez lui, ce genre de conduite est inné.
L’emballage fut terminé à minuit cinquante. Harris s’assit sur le grand panier, et dit qu’il espérait qu’on ne trouverait rien de cassé. George répliqua que s’il y avait de la casse, c’était déjà fait, réflexion qui parut le réconforter. Il ajouta qu’il avait envie d’aller au lit. Nous avions tous envie d’aller au lit. Harris devait passer la nuit chez nous ; nous grimpâmes à l’étage.
Un tirage au sort décida que Harris partagerait ma couche.
« Quel côté préfères-tu, Jérôme ? »
Je lui répondis que je préférais le côté où l’on dort, et Harris jugea ma plaisanterie éculée.
« À quelle heure est-ce que je vous réveille, les gars ? s’enquit George.
– À sept heures, dit Harris.
– Non, à six heures », rectifiai-je. J’avais des lettres à écrire.
Harris et moi nous chamaillâmes un peu là-dessus avant de couper la poire en deux :
« Tu nous réveilleras à six heures et demie, George. »
George ne répondit pas, il dormait déjà depuis un moment. Nous disposâmes le tub de façon qu’il trébuchât dedans quand il se lèverait le lendemain matin, et suivîmes son exemple.
Ce fut Mme Poppets qui nous réveilla le lendemain matin.
« Savez-vous, messieurs, qu’il est près de neuf heures ? dit-elle.
– Neuf quoi ? m’écriai-je dans un sursaut.
– Neuf heures, répéta-t-elle par le trou de la serrure. J’ai jugé bon de vous réveiller. »
Je secouai Harris et lui annonçai la nouvelle. Il marmonna :
« Je croyais que tu voulais te lever à six heures ?
– Parfaitement, répliquai-je. Pourquoi ne m’as-tu pas réveillé ?
– Comment aurais-je pu te réveiller si tu ne m’avais pas réveillé d’abord ? rétorqua-t-il. Maintenant nous ne serons pas sur l’eau avant midi passé. D’ailleurs, tu m’étonnes, toi : ce n’est guère ton genre de te donner la peine de te lever avant les autres.
– Hum ! fis-je. Encore heureux que je l’aie fait. Sinon, tu étais bien capable de rester au lit durant quinze jours. »
Cette agréable conversation se poursuivit pendant quelques minutes jusqu’à ce qu’un ronflement de George l’interrompît de façon provocante, ce qui nous rappela son existence pour la première fois depuis notre réveil. Il était là, couché sur le dos, la bouche grande ouverte, les genoux en l’air, ce plaisantin qui nous avait demandé à quelle heure il devait nous réveiller !
Je ne sais pas pourquoi, mais c’est un fait prouvé : le spectacle d’un dormeur, quand je suis moi-même debout, m’exaspère. Quoi de plus révoltant que la vue d’un homme abîmé dans un sommeil bestial, en train de perdre les précieux instants de son existence ?
Ainsi George gaspillait-il sous mes yeux, en une hideuse fainéantise, le don inestimable du temps ; ainsi laissait-il se consumer, inemployée, cette vie dont il devrait pourtant, jusqu’à son ultime seconde, rendre compte un beau jour. Alors qu’il eût pu être en train de se gaver d’œufs au bacon, de taquiner Montmorency ou de lutiner la servante, il restait là, vautré, et l’âme livrée aux miasmes de l’oubli.
Image terrible, qui nous frappa au même instant, Harris et moi. Nous résolûmes de le sauver, et ce noble dessein mit un terme à notre futile dispute. D’un même élan, nous lui arrachâmes ses draps ; Harris lui balança un coup de pantoufle ; quant à moi, je lui hurlai dans l’oreille.
Il s’éveilla.
« Que se passe-t-il ? balbutia-t-il, se dressant sur son séant.
– Debout, gros paresseux ! rugit Harris. Il est dix heures moins le quart.
– Quoi ! s’écria-t-il, et il sauta du lit… pour se prendre les pieds dans le tub. Bon sang ! Quelle est l’andouille qui a mis cette bassine ici ? »
Nous lui rétorquâmes qu’il fallait soi-même être une andouille pour ne pas voir un tub au pied de son lit.
Nous achevâmes de nous habiller et, l’instant de la toilette venu, nous nous rappelâmes que nos brosses à dents (soit dit sans hargne : la mienne me fera mourir un jour), que nos brosses à dents, dis-je, brosses à cheveux et peignes étaient au fin fond de nos valises. Nous descendîmes donc pour les y repêcher. George prit soin d’attendre la fin de l’opération avant de réclamer son nécessaire à raser. Nous lui rétorquâmes que, pour ce matin, il devrait laisser les poils de sa barbe en paix, car nous n’allions pas, une fois de plus, rouvrir cette fichue valise, fût-ce pour ses beaux yeux, ou pour qui que ce soit d’ailleurs.
« Ne soyez pas ridicules, plaida-t-il. Je ne vais tout de même pas me rendre à la Cité dans cet état. »
Ce serait assurément un sale coup pour la Cité, mais que nous importait présentement la souffrance humaine ? Comme le remarqua Harris avec sa grossièreté habituelle, la Cité n’avait qu’à aller se faire voir ailleurs.
Nous descendîmes déjeuner. Montmorency avait invité deux autres chiens à venir assister à son départ, et ils s’entretenaient sur le seuil pour passer le temps. On les calma à coups de parapluie, et on s’attabla devant des côtelettes et du rosbif froid.
Harris dit : « Le principal, c’est de bien déjeuner », et il commença par deux côtelettes, ajoutant qu’il fallait profiter de ce qu’elles étaient encore chaudes, et que le rosbif pouvait attendre.
George prit le journal, pour nous lire tous les accidents de canotage et les prévisions météorologiques. Celles-ci annonçaient : « Pluvieux et froid, nuageux avec des éclaircies, orages locaux intermittents, vent d’est, avec dépression générale sur les comtés du Sud (Londres et la Manche). Baromètre en baisse. » Je persiste à penser que de toutes les sottises dont nous sommes accablés, cette fumisterie de la « prévision-du-temps » est peut-être la plus irritante. Elle « prédit » toujours ce qui arrive la veille ou l’avant-veille, et très exactement le contraire de ce qui va arriver le jour même.
Cela me rappelle mes vacances de l’automne dernier, complètement gâchées pour m’être fié aux prévisions de la feuille de chou locale. « On peut s’attendre aujourd’hui à de fortes ondées, avec orages locaux », annonçait-elle le lundi. Aussi renonçâmes-nous à notre projet de pique-niquer et restâmes-nous enfermés toute la journée, à attendre la pluie. Cependant, les gens passaient devant la maison, en carrioles et cabriolets, aussi joyeux qu’il est possible, sous un soleil resplendissant et un ciel sans un nuage.
« Ah ! nous exclamions-nous en les regardant par la fenêtre, la saucée qu’ils vont prendre ! »
Nous gloussions à cette perspective, et nous retournions tisonner le feu, et nous remettre à lire, et arranger nos collections d’algues et de coquillages. Vers midi, la pièce était baignée de soleil, la chaleur devenait étouffante, et nous commençâmes à nous demander si oui ou non ces fortes averses et ces orages intermittents allaient bientôt consentir à s’abattre.
« Oh ! Ce sera pour cet après-midi, vous verrez, nous disions-nous. Ah, qu’est-ce qu’ils vont revenir trempés ! Quelle rigolade en perspective ! »
À une heure, notre logeuse vint nous demander si nous n’allions pas profiter de cette délicieuse journée pour nous promener.
« Sûr que non, répondîmes-nous, avec un petit rire entendu. Nous n’avons pas envie de nous faire saucer, nous autres. »
L’après-midi toucha bientôt à sa fin, sans que le moindre nuage se fût montré ; et nous essayâmes de nous réconforter à l’idée que l’averse s’abattrait d’un coup, juste au moment où les gens commenceraient de rentrer chez eux, loin de tout abri, et qu’ils n’en seraient que plus trempés. Mais il ne tomba pas une goutte, la soirée fut délicieuse, et la nuit suivit, exquise.
Le lendemain matin, la rubrique météorologique nous apprit qu’il allait faire une «journée chaude, temps beau à beau fixe, température élevée ». Nous nous habillâmes légèrement et sortîmes. Nous nous promenions depuis une demi-heure à peine qu’une pluie drue se déclara, qu’un vent glacé se leva, lesquels ne faiblirent pas de toute la journée. Quand nous rentrâmes, nous avions tous un rhume et des rhumatismes, et nous nous empressâmes de nous mettre au lit.
Le temps qu’il fera est une chose qui me dépasse complètement. Je n’y ai jamais compris goutte. Le baromètre ne sert à rien ; il est aussi trompeur que les prévisions des journaux.
Il y en avait un, pendu au mur, dans un hôtel à Oxford où je demeurai, au printemps dernier. Lors de mon arrivée, il indiquait « beau fixe ». Dehors, la pluie tombait à verse, et cela depuis le début de la journée. La chose m’intrigua. Je tapotai l’instrument, dont l’aiguille fit un bond jusqu’au « très sec ». Le garçon de l’hôtel s’arrêta en passant et me dit qu’à son avis, le baromètre parlait du lendemain. J’émis l’hypothèse qu’il désignait peut-être la semaine précédente, mais le garçon me répondit que non, qu’il ne le pensait pas.
Le lendemain matin, je tapotai de nouveau l’appareil, et l’aiguille monta de plus belle, alors que la pluie redoublait de violence. Le mercredi, j’allai lui donner un petit coup de plus, et l’aiguille pointa vers le « beau fixe », continua vers « très sec », puis vers « chaleur excessive », pour s’arrêter enfin contre le butoir, terminus de toute indication. Il faisait de son mieux, cet instrument, mais il était construit de telle façon qu’il ne pouvait, sans se briser, prédire un temps plus beau encore. Je sentais qu’il aurait aimé aller plus loin, annoncer sécheresse, disette d’eau, insolation, simoun[2], et autres agréments, mais le butoir l’en empêcha, et il se contenta d’indiquer un fort banal « très sec ». Pendant ce temps-là, il ne cessait de pleuvoir à torrents, et la partie basse de la ville était déjà sous les eaux, le fleuve ayant débordé. Le garçon me dit que sans doute nous aurions un jour une période de beau temps, et il me lut ces deux vers inscrits sur le fronton de l’oracle :
Ce que je prédis à long terme devra attendre,
Ce que j’annonce pour demain passera vite.
Le beau temps ne montra pas le bout de son nez cet été-là. Peut-être le baromètre optimiste faisait-il allusion au printemps suivant.
Il existe aussi ce nouveau genre d’appareils : les longs et tout droits. Ceux-là demeurent pour moi une complète énigme. Ils comportent un côté pour hier à dix heures du matin, et l’autre pour aujourd’hui même heure ; mais on ne peut pas toujours se trouver à pied d’œuvre à une heure aussi indue, n’est-ce pas ? Ces mécaniques-là s’élèvent ou descendent pour la pluie et le beau temps, selon qu’il y a plus ou moins de vent ; et si on les tapote, elles n’en disent pas davantage. Leur lecture exige que vous teniez compte du niveau de la mer et traduisiez leurs indications en degrés Fahrenheit, ce qui – chose faite – ne me renseigne pas mieux, loin de là.
Mais à quoi bon ce besoin de prévoir le mauvais temps ? C’est déjà assez fâcheux quand il arrive, sans que nous ayons encore l’ennui de le savoir d’avance. Le seul prophète que nous aimions est ce vieil homme qui, au matin de grisaille d’une journée que nous voudrions ensoleillée, embrasse l’horizon d’un œil connaisseur, et déclare :
« Oh ! non, monsieur, je crois que le temps ne tardera pas à s’éclaircir. Il n’y aura bientôt plus un nuage. »
« Ah ! il s’y connaît », jugeons-nous, tandis que nous lui souhaitons le bonjour et nous mettons en route. « Étonnant comme ces vieux paysans sentent les choses de la nature ! »
Et nous éprouvons pour cet homme une sympathie qui ne se défait pas bien que les nuages refusent de se dissiper, et que la pluie tombe généreusement toute la journée.
« Après tout, vous dites-vous, il a fait de son mieux. »
Au contraire, l’individu qui prophétise du mauvais temps ne suscite en nous que d’amers sentiments de vengeance.
« Ça va s’éclaircir, d’après vous ? criez-vous joyeusement, en passant.
– Ma foi, non, monsieur. J’ai bien peur qu’on en ait pour la journée, répond-il en branlant du chef.
– Ce vieux crétin, murmurons-nous. Qu’est-ce qu’il en sait ? »
Que son oracle se vérifie, et nous voilà devenir encore plus fâchés contre lui, obscurément pénétrés du sentiment qu’il y est pour quelque chose.
Il faisait un trop beau soleil ce matin-là pour que George pût nous contrarier avec ses sinistres « baromètre en baisse », « pression en hausse » et autres « perturbations atmosphériques se dirigeant vers le Sud de l’Europe ».
Aussi, à la vue de nos mines impassibles, et constatant qu’il perdrait son temps, il me chipa la cigarette que je venais de rouler avec soin, et s’en alla.
Puis Harris et moi, après avoir fini d’avaler ce qui restait sur la table, nous charriâmes nos affaires jusqu’à la porte et attendîmes le passage d’un fiacre.
Notre bagage, une fois réuni, ne manquait pas de volume. Il y avait la grosse valise, le petit sac à main, les deux paniers, un gros ballot de couvertures, quatre ou cinq manteaux et imperméables, plusieurs parapluies, un melon solitaire dans son filet, parce qu’il était trop volumineux pour entrer ailleurs, un kilo ou deux de raisin dans un autre filet, une ombrelle japonaise en papier, et enfin une poêle à frire qu’il eût été trop long de joindre au reste et que nous avions simplement enveloppée de papier marron.
Cela faisait un fichu amoncellement, et Harris et moi commencions à nous sentir un peu gênés, je me demande bien pourquoi, à vrai dire. Aucun fiacre n’apparaissait, mais en revanche des gamins s’arrêtaient, intéressés par le spectacle.
Le premier à s’approcher fut le garçon de chez Biggs. Biggs est notre marchand de légumes, mais il n’a pas son pareil pour s’assurer les services des petits voyous les plus mal élevés et les plus dépourvus de principes que la civilisation ait jamais produits. Qu’un méfait d’entre les méfaits habituels aux gamins se produise dans le voisinage, vous pouvez parier que c’est un coup du garçon de chez Biggs. On dit que, lors du crime de Great Coram Street, on arriva promptement à la conclusion, dans notre rue, que le commis de chez Biggs (celui de cette époque) y était méchamment mêlé ; et n’eût-il pas réussi – en réponse au sévère interrogatoire que la concierge du n° 19, assistée de celle du n° 21, qui se trouvait justement à sa porte, lui fit subir quand il vint prendre les commandes –, n’eût-il pas réussi, dis-je, à faire la preuve d’un alibi complet, qu’il aurait appris de quel bois se chauffaient les deux fortes femmes. Je ne connaissais pas le garçon en ce temps-là, mais, si j’en juge par ses successeurs, je n’aurais pas, pour ma part, prêté grand crédit à l’alibi en question.
Le garçon de chez Biggs s’approcha donc. Il était bien entendu fort pressé lorsqu’il surgit à l’horizon, mais dès qu’il nous eut aperçus, il ralentit le pas pour mieux nous observer. Harris et moi lui décochâmes un coup d’œil sévère. Pareil regard eût blessé une nature plus sensible, mais les garçons de chez Biggs sont très rarement susceptibles. Il s’arrêta soudain, à deux pas de notre perron, et, s’accotant à la grille, se mit à mâchouiller un brin de paille, l’œil fixé sur nous, visiblement bien décidé à attendre la suite des événements.
Un instant plus tard, le commis de l’épicier passa sur l’autre trottoir. Le garçon de chez Biggs le héla :
« Hé ! Y a l’rez-de-chaussée du 42 qui déménage ! »
Le commis de l’épicier traversa la rue et fit pendant à celui de chez Biggs, de l’autre côté du perron. Puis le jeune apprenti du cordonnier s’arrêta et se joignit à nos deux curieux, tandis qu’un vendeur du journal Blue Port prenait une position isolée sur le trottoir.
« Ils risquent pas de mourir de faim, en tout cas, remarqua l’apprenti cordonnier.
– Ah ! on peut pas partir sans rien, répondit le vendeur de journaux, quand on va traverser l’Atlantique sur un rafiot.
– Ils vont pas traverser l’Atlantique, intervint le garçon de chez Biggs. Ils vont chercher Stanley. »
Un véritable attroupement se forma bientôt et chacun d’interroger son voisin sur ce qui se passait. Les plus jeunes et les plus écervelés affirmaient que c’était une noce, et désignaient Harris comme le marié ; les autres, plus âgés mais guère plus réfléchis, prétendaient que c’était un enterrement et me soupçonnaient d’être le frère du défunt.
Enfin un fiacre survint. Il était libre. D’ordinaire, il en passe trois à la minute dans notre rue… quand on n’en a pas besoin. Ils traînent au pas et vous gênent pour traverser. Nous nous entassâmes dans celui-là avec notre matériel et chassant à coups de pied une paire d’amis de Montmorency, qui s’étaient visiblement juré de ne pas l’abandonner, nous nous éloignâmes parmi les acclamations de la foule. Le garçon de chez Biggs nous lança une carotte en guise de porte-bonheur.
Nous arrivâmes à la gare de Waterloo à onze heures, et demandâmes de quel quai partait le train de onze heures cinq. Bien entendu, personne ne le savait ; personne à la gare de Waterloo ne sait jamais d’où part un train, ni même où il va. Notre porteur penchait pour le quai n° 2, mais d’après un collègue consulté à ce sujet, le bruit courait que ce serait du quai n° 1. Quant au chef de gare, il était convaincu que ce devait être le quai de banlieue.
Pour tirer la chose au clair, nous grimpâmes à l’étage et demandâmes à voir le surveillant en chef du trafic ferroviaire. Celui-ci nous répondit qu’il venait juste de rencontrer quelqu’un qui lui avait dit avoir vu notre train au départ du quai n° 3. Nous gagnâmes donc le quai n° 3, mais les employés qui se trouvaient là inclinaient à penser qu’il s’agissait plutôt de l’express de Southampton, ou du circulaire de Windsor. Ils étaient en tout cas persuadés que ce n’était pas le train de Kingston, « bien qu’on ne soit jamais tout à fait sûrs, avec les trains, vous savez ! ».
Notre porteur nous confia alors qu’à son avis ce train devait se trouver sur l’un des quais surélevés. Il l’y avait déjà vu, ajouta-t-il. Nous allâmes donc jusqu’au quai en question, et nous adressant au conducteur de la locomotive, lui demandâmes s’il se rendait bien à Kingston. Il nous répondit qu’il ne pouvait pas nous l’affirmer, mais que c’était quand même probable. N’importe comment, si son train n’était pas le 11 h 05 pour Kingston, c’était probablement le 9 h 32 pour Virginia-Walker, ou l’express de 10 h pour l’île de Wight ; en bref, il allait quelque part dans cette direction, et de toute façon, on verrait bien quand on y serait. Nous lui glissâmes une demi-couronne dans la main, en le priant de bien vouloir arrêter son choix sur le 11 h 05 pour Kingston.
« Personne n’y verra rien, argumentâmes-nous. D’ailleurs personne ne sait qui vous êtes, ni où vous allez. Vous connaissez le chemin, vous démarrez tranquillement, et en route pour Kingston !
– Ma foi, messieurs, je ne suis sûr de rien, répondit ce philosophe, mais il faut bien qu’un train ou un autre se rende à Kingston, et je vais vous y conduire. Ajoutez donc une autre demi-couronne. »
Ce fut ainsi que nous allâmes à Kingston par le chemin de fer de Londres et du Sud-Ouest.
Nous apprîmes par la suite que ce train était en réalité la Malle d’Exeter, qu’on l’avait cherchée pendant des heures dans toute la gare de Waterloo, et que personne n’avait jamais compris ce qu’elle était devenue.
Notre canot nous attendait à Kingston, juste sous le pont. Nous y entassâmes nos bagages et montâmes à bord.
« Tout va bien, messieurs ? nous demanda le marinier.
– Tout va bien », répondîmes-nous.
Puis, Harris aux avirons, moi à la barre et à la proue un Montmorency mal à son aise et méfiant, nous nous élançâmes sur ces eaux qui, quinze jours durant, allaient être notre domaine.
C’était un de ces matins triomphants de la fin du printemps ou de la fin de l’été (je ne suis pas contrariant) où les tons délicats de l’herbe et des feuilles prennent un vert plus foncé, et où l’année ressemble alors à une belle jeune fille qui frissonne d’émoi en sentant battre dans ses veines l’éveil de sa féminité.
Les vieilles rues de Kingston, qui descendent jusqu’au bord de l’eau, prennent une couleur très pittoresque sous le soleil étincelant. Le fleuve miroitant, ses chalands en marche, le chemin de halage bordé d’arbres, les villas coquettes de l’autre rive, Harris, chandail rouge et orangé, grognonnant aux avirons, le vieux château de pierres grises des Tudor au loin, tout cela faisait un tableau ensoleillé, éblouissant, mais si calme, si vivant, et pourtant si paisible que, malgré l’heure précoce, je me sentis entraîné dans une nonchalante rêverie.
Je rêvai à Kingston, ou « Kyningestum », comme on l’appelait jadis au temps où les « kings » saxons s’y faisaient couronner. Le grand César y traversa le fleuve, et les légions romaines campèrent sur les pentes de ses rives. César, comme plus tard la reine Élisabeth, semble s’être arrêté partout, sauf dans les tavernes : il était plus convenable que cette bonne reine Bess.
Elle en raffolait, notre « reine-vierge » d’Angleterre, des tavernes et autres cabarets. Il n’y a pas un seul établissement de quelque renommée à dix milles à la ronde de la capitale, où elle n’ait pas, selon les dires, rendu visite ou séjourné un jour ou l’autre. Et je me demande, à supposer que Harris fasse peau neuve, et que, devenu un individu exemplaire, il parvienne au rang de premier ministre, puis qu’il meure, je me demande si nous verrions des plaques commémoratives à la devanture de tous les bistrots qu’il aurait fréquentés : « Harris a pris un apéritif dans cette maison », « durant l’été de 1888, Harris s’est envoyé ici deux whiskies », « Harris fut proprement vidé de ce lieu en décembre 1886»…
Non, il y en aurait trop ! Seuls les établissements où il n’aurait jamais mis les pieds deviendraient célèbres. « Ici ! La seule maison du Sud de Londres où Harris n’ait jamais bu ! » Et les gens accourraient en foule pour voir ce qui pourrait en être la cause.
Comme ce pauvre esprit faible de roi Édouard devait détester Kyningestum ! La fête du couronnement l’avait excédé. Peut-être la hure de sanglier farcie aux pruneaux ne lui avait-elle pas réussi (elle ne me réussissait pas, à moi non plus), et il avait son compte de vin doux et d’hydromel ; aussi, délaissant ses bruyants convives, s’en alla-t-il profiter d’une heure paisible sous le clair de lune en compagnie de sa bien-aimée Elgive.
Peut-être, de la fenêtre, main dans la main, contemplèrent-ils l’astre des nuits jouant sur l’eau du fleuve, tandis que, des salles lointaines, les éclats de la bruyante débauche leur parvenaient par vagues assourdies…
Alors la farouche Odo et saint Dunstan forcèrent leur tranquille retraite, accablant de rudes insultes la reine au doux visage, et entraînèrent brutalement le pauvre Édouard vers les clameurs avinées de la bacchanale.
Des années plus tard, au grondement des tambours de guerre, les rois saxons et leurs ripailles furent enterrés côte à côte. Un temps, la grandeur de Kingston s’éclipsa, pour reparaître. une fois de plus quand Hampton-Court devint le palais des Tudor et des Stuart, à l’époque où les barges royales venaient s’amarrer au bord du fleuve, et où les beaux seigneurs aux manteaux chamarrés descendaient les marches du quai en criant : « Quelle traversée, holà ! Dieu vous garde, par ma foi ! »
Nombre de maisons anciennes aux alentours témoignent du temps où Kingston était un bourg royal. Nobles et courtisans vivaient ici, auprès de leur roi ; et la longue avenue qui menait aux grilles du palais s’égayait tout le jour du cliquetis des armes, du hennissement des palefrois, des froufroutements des velours et des soies, et des murmures des galants. Les hautes et spacieuses maisons, avec leurs fenêtres ogivales, leurs vitraux, leurs cheminées monumentales et leurs toitures à pignons nous parlent du temps des hauts-de-chausses et des pourpoints, des corsages brodés de perles et des jupons compliqués. Elles furent édifiées à l’époque « où les hommes savaient encore bâtir ». Avec les années, les briques rouges n’ont fait que se tasser plus solidement encore, et leurs escaliers de chêne ne vous trahissent pas par leurs craquements lorsque vous désirez les descendre sans bruit.
À propos d’escaliers de chêne, cela me rappelle qu’il y en a un superbe dans une des maisons de Kingston. Située sur la place du marché, cette bâtisse est aujourd’hui une boutique de chapelier, mais elle fut certainement jadis la demeure de quelque grand seigneur. Un de mes amis, qui vit à Kingston, y pénétra un jour pour acheter un chapeau, et, dans un moment d’inattention, sortit son porte-monnaie et le paya séance tenante.
Le commerçant (qui connaît bien mon ami) fut naturellement un peu surpris tout d’abord, mais il se ressaisit bien vite, et, comprenant qu’il avait le devoir d’encourager une aussi noble pratique, demanda à notre héros si cela lui ferait plaisir de voir du beau et vieux chêne sculpté. Mon ami accepta volontiers, et l’homme l’invita à le suivre jusqu’à l’escalier de la maison. La rampe était un véritable chef-d’œuvre, et le mur contre lequel s’élevait l’escalier était lambrissé jusqu’en haut de panneaux de chêne, avec des sculptures qui auraient fait honneur à un palais.
De l’escalier, ils passèrent dans un salon vaste et clair, aux murs tapissés de papier d’un bleu à la gaieté criarde. La pièce n’avait rien de remarquable, et mon ami se demandait pourquoi on l’y avait amené, quand le propriétaire s’approcha de la tapisserie et la tapota. Elle rendit un son de bois.
« Du chêne, expliqua-t-il. Du chêne sculpté jusqu’au plafond, tout comme celui de l’escalier.
– Miséricorde ! s’écria mon ami, vous n’allez pas me dire que vous avez recouvert du chêne sculpté avec du papier bleu ?
– Si fait, répondit le boutiquier, et ça m’a coûté cher. Il m’a fallu d’abord tout recouvrir de planches, vous comprenez. Mais la pièce a l’air gaie maintenant. C’était d’un sombre, avant ! »
Je ne puis dire que je blâme totalement cet homme (ce qui doit certainement le soulager). De son point de vue de propriétaire ordinaire désireux de se faciliter la vie avant tout, et non de celui de l’amateur passionné d’antiquités, c’est lui qui a raison. Il est certes très agréable d’avoir un peu de chêne sculpté à regarder, mais il est sans doute déprimant d’en vivre entouré de toutes parts, quand on n’en a pas un goût exclusif. On doit se croire dans une église.
Non, ce qui est triste, c’est que cet homme, qui n’avait cure de chêne sculpté, en eût ses murs tout recouverts, alors qu’il en coûte des fortunes aux amateurs désireux de s’en procurer. Il semble que ce soit la règle en ce monde : l’un possède ce qu’il ne désire pas, alors que son voisin détient ce qu’il cherche.
Les hommes mariés ont des femmes auxquelles ils ne tiennent pas, alors que les jeunes célibataires se plaignent de leur solitude. Les pauvres gens qui ont tout juste de quoi se nourrir eux-mêmes ont huit enfants aux appétits féroces. De vieux ménages riches, qui ne savent que faire de leur argent, meurent sans enfants.
Il y a aussi les jeunes filles avec leurs amoureux. Celles qui en ont ne semblent pas y tenir. Elles disent qu’elles s’en passeraient volontiers, qu’ils les ennuient, et qu’ils feraient mieux d’aller courtiser Mlle Smith ou Mlle Brown, qui ont déjà coiffé Sainte-Catherine sans parvenir à en trouver. Quant à elles, elles n’en veulent pas ; elles n’ont aucune intention de se marier. Jamais.
Enfin, à quoi bon s’appesantir sur ce sujet, c’est tellement déprimant.
J’ai connu dans notre école un élève que nous avions surnommé Sandford et Merton[3]. Il s’appelait Stivvings de son vrai nom. C’était le garçon le plus extraordinaire que j’aie jamais rencontré. Je crois qu’il aimait vraiment l’étude. Il s’attirait d’affreux pensums dans le seul but de rester éveillé dans son lit à lire du grec ; quant aux verbes irréguliers français, on ne pouvait plus l’en arracher. Il avait le crâne bourré d’idées bizarres et peu naturelles, comme celle de s’imaginer qu’il faisait la joie de sa famille et l’honneur de l’école. Il aspirait à remporter des prix, à devenir un jour un homme de savoir, et autres fantaisies du même tabac, dignes d’un esprit des plus faibles. Je n’ai jamais trouvé sur mon chemin de créature aussi étrange, mais cependant, dois-je ajouter, aussi innocente : innocente comme un nouveau-né.
Eh bien, ce garçon avait pour manie de tomber malade environ deux fois par semaine, ce qui le contraignait à rester chez lui. Aucun élève ne fut aussi souvent indisposé que ce Sandford et Merton. Qu’il y eût le moindre microbe à vingt kilomètres à la ronde, il était pour lui. Il attrapait des bronchites les jours de grande chaleur, et avait le rhume des foins à Noël. Une période de sécheresse qui dura six semaines le vit terrassé par une fièvre rhumatismale ; et après une sortie dans le brouillard de novembre, il rentra chez lui frappé d’insolation.
Une année, on le plaça sous anesthésie pour lui arracher toutes ses dents, car il en souffrait terriblement, et on lui posa un dentier. Aux maux de dents, succédèrent alors des névralgies et des douleurs auriculaires. Il traînait toujours un rhume, excepté une fois. pendant les neuf semaines où il souffrit de la scarlatine ; et il avait continuellement des engelures. Lors de la grande épidémie de choléra de 1871, notre voisinage en fut curieusement épargné. On ne recensa qu’un seul cas dans la paroisse. celui du jeune Stivvings.
Il devait s’aliter quand il était malade, et s’alimentait de poulet, de flans, de raisins de serre. Et il gisait la, sanglotant, parce qu’on lui interdisait ses exercices de latin et qu’on lui enlevait des mains la grammaire allemande.
Et nous, les autres élèves, qui aurions sacrifié dix trimestres de notre vie scolaire pour la grâce d’une seule journée de maladie, et qui n’avions nullement l’ambition de donner à nos parents la moindre raison d’être fiers de nous, nous n’arrivions même pas à attraper un torticolis. Nous nous obstinions dans les courants d’air, mais n’en tirions que du bien-être à nous rafraîchir ; nous avalions n’importe quelle saleté susceptible de nous empoisonner, mais cela nous profitait et nous donnait de l’appétit. Rien ne pouvait nous rendre malades avant l’arrivée des vacances. Or, le dernier jour, dès la sortie, coryzas, bronchites et mille autres infirmités fondaient sur nous comme la misère sur le pauvre. et duraient jusqu’à la rentrée des classes. À ce moment précis, malgré tous nos efforts pour nous y opposer, la guérison nous tombait dessus et nous nous retrouvions mieux portants que jamais.
Telle est la vie ! Et nous sommes pareils à l’herbe que l’on coupe, et que l’on met au four pour la dessécher.
Pour en revenir au chêne sculpté, nos arrière-arrière-grands-pères devaient avoir de très hautes conceptions artistiques et esthétiques. Pourtant, tous nos trésors d’art actuels ne sont que les banalités, déterrées, d’il y a trois ou quatre cents ans. Je me demande s’il y a une réelle beauté intrinsèque dans toutes ces vieilles assiettes à soupe, ces cruches à bière, et ces éteignoirs que nous prisons tant aujourd’hui, ou si c’est seulement l’aura du passé qui leur confère un charme à nos yeux. Les faïences « bleu ancien » que nous accrochons à nos murs en guise d’ornements étaient les vulgaires ustensiles ménagers d’il y a quelques siècles. Les bergers roses et les bergères jaunes à la vue desquels nous invitons nos amis à s’extasier (et qui font semblant de le faire) étaient des bibelots d’ornement de cheminée sans valeur, qu’une maman du XVIIIe siècle aurait donnés à sucer à son bébé pour l’apaiser quand il pleurait.
En ira-t-il de même dans l’avenir ? Les trésors précieux d’aujourd’hui seront-ils toujours les bibelots bon marché de la veille ? Verra-t-on des rangées de nos assiettes à fleurs s’aligner au-dessus des cheminées des nantis dans les années 2000 et quelques ? Les tasses blanches aux bords dorés avec au fond la jolie fleur de même couleur (espèce inconnue), que notre jeune fille au pair casse maintenant d’un cœur léger, seront-elles un jour soigneusement raccommodées, pour trôner sur un piédestal que seule la maîtresse de maison époussettera ?
Tenez, prenons ce chien de porcelaine qui orne la chambre à coucher de mon meublé. Il est blanc, ses yeux sont bleus, son nez, d’un rouge discret, tacheté de noir. Il dresse la tête avec effort, et son air aimable frise l’idiotie. Je ne l’admire franchement pas. En tant qu’objet d’art, je dirais même qu’il me hérisse le poil. Des amis indélicats se moquent de lui, et ma logeuse elle-même ne lui témoigne aucune considération, et s’excuse de sa présence parce que sa tante lui en a fait cadeau.
Mais dans deux cents ans il est plus que probable que ce chien, pattes en moins et queue cassée, sera vendu comme du vieux chine et mis dans une vitrine. Les gens en feront le tour pour mieux l’admirer. Ils s’extasieront sur la subtilité du rouge de son nez, et auront une pensée nostalgique pour la grâce que devait sûrement avoir le bout de queue perdu.
Ainsi, aujourd’hui, la beauté de ce chien nous échappe. L’animal nous est trop familier. C’est comme les couchers de soleil et les étoiles dont la splendeur ne nous fascine pas pour la bonne raison que leur spectacle nous est devenu banal. Mais en 2288, ce chien nous remplira d’extase. L’art de fabriquer ce genre de bibelots se sera perdu. Nos descendants se demanderont comment nous pouvions bien nous y prendre et loueront notre habileté. On parlera de nous avec amour : « Ces grands artistes d’autrefois qui florissaient au XIXe siècle et créaient ces chiens de porcelaine ! »
Le « modèle » brodé par la fille aînée en classe deviendra un bel exemplaire de « tapisserie du siècle de Victoria » et prendra une valeur inestimable. Les pichets de faïence bleu et blanc des auberges d’aujourd’hui seront recherchés, tout craquelés et ébréchés. Vendus au poids de l’or, ils serviront de verres à bordeaux aux rupins. Des voyageurs venus du Japon achèteront tous les « Bonjour de Ramsgate » et les « Souvenir de Margate » qui auront échappé à la destruction, et les rapporteront chez eux comme antiquités britanniques.
Ainsi réfléchissais-je lorsque, soudain, Harris lâcha les avirons, fut projeté à bas de son siège et s’affala sur le dos, les jambes en l’air. Montmorency hurla, exécuta une cabriole complète ; le panier de dessus sauta en l’air et tout son contenu se répandit.
Je fus quelque peu surpris, mais ne perdis pas mon sang-froid.
Je m’adressai à Harris d’une voix aimable :
« Holà ! Que se passe-t-il ?
– Ce qui se passe ? Non, mais… »
Non, réflexion faite, je ne répéterai pas ce que me répondit Harris. J’étais peut-être à blâmer, je l’avoue, mais rien n’excuse la violence de langage et la grossièreté d’expression, surtout chez un homme qui a reçu une bonne éducation, comme c’est le cas pour Harris.
Je pensais à autre chose, et j’avais oublié, comme il est facile de le comprendre, que je tenais la barre ; en conséquence nous venions de heurter la berge, au pied du chemin de halage. Nous eûmes tout d’abord quelque mal à distinguer la surface de l’eau de celle de la terre, mais ne tardâmes pas, y étant parvenus, à repousser le bateau sur son élément légitime.
Harris, cependant, déclara qu’il en avait fait assez pour le moment, et me proposa de prendre mon tour. Pour me dégourdir les jambes, je choisis de débarquer, pris le filin de remorque et halai le bateau jusque passé Hampton-Court. Quel bon vieux mur que celui qui court ici le long de la rivière ! Chaque fois que je passe devant, sa vue me rassérène. Il a si joliment vieilli ! Et quel délicieux tableau il ferait, ainsi couvert de lichens et de mousse, avec cette jeune vigne vierge qui passe timidement sa crête pour voir ce qui se passe sur le fleuve animé, avec le vieux lierre qui l’enveloppe gravement un peu plus loin ! Cinquante tons, nuances et dégradés s’offrent à vous sur dix pas, et si j’étais capable de dessiner et de peindre, j’en ferais une charmante étude, c’est certain. J’ai souvent pensé que j’aimerais vivre au château de Hampton-Court. L’endroit paraît si paisible et si calme ; ce doit être si agréable d’y flâner de bon matin quand les lieux sont encore déserts !
Cependant, je ne crois pas que cette vie-là me plairait, en réalité. Les soirées y seraient si lugubres et désolantes, quand la lampe projette des ombres inquiétantes sur le lambris des murs et que l’écho de pas lointains résonne dans les couloirs de pierre, puis se rapproche, pour se perdre à nouveau et laisser retomber toutes choses dans un silence de mort que seul troublerait le battement de mon propre cœur.
Nous sommes les créatures du soleil, nous, les humains. C’est pourquoi nous nous entassons dans les villes et que la campagne devient chaque année plus déserte. Le jour, à la lumière du soleil, quand la nature est éveillée et vivante tout autour de nous, nous aimons les pentes nues des montagnes et les sombres forêts ; mais la nuit, après que Mère la Terre s’en est allée dormir, nous laissant seuls à veiller, oh ! que le monde nous semble solitaire, et comme nous avons peur ! pauvres enfants tremblants dans une maison muette ! Nous soupirons alors, nostalgiques des becs de gaz, du brouhaha des voix humaines et de l’écho rassurant de tous ces cœurs qui battent. Nous nous sentons si faibles et désarmés dans le grand silence que trouble seul le frémissement des ramures. Tant de fantômes nous environnent, dont les muets soupirs nous accablent ! Rassemblons-nous donc dans les grandes cités, faisons un immense feu de joie d’un million de becs de gaz, et crions, chantons ensemble pour nous rassurer.
Harris me demanda si je connaissais le labyrinthe de Hampton-Court. Il me raconta qu’il y était allé une fois pour servir de guide à un cousin de province. Il en avait étudié le plan, qui était d’une simplicité enfantine, voire imbécile, et qui lui avait paru relever de la plaisanterie, car, n’ayant aucun rapport avec la réalité, il ne faisait que vous égarer.
Harris avait dit à son cousin :
« Entrons y faire un tour, comme ça tu pourras toujours dire que tu y es allé, mais c’est enfantin. Ridicule d’appeler ça un labyrinthe. Il suffit de prendre toujours le premier tournant à droite. Nous n’y resterons pas plus de dix minutes, après quoi nous irons déjeuner. »
Peu de temps après qu’ils y furent entrés, ils rencontrèrent des gens qui lui avouèrent errer depuis trois quarts d’heure, et qu’ils en avaient assez. Harris leur dit qu’ils n’avaient qu’à le suivre s’ils voulaient, car il n’y ferait qu’un petit tour et regagnerait la sortie. Ils le remercièrent de son obligeance et lui emboîtèrent le pas.
Ils recueillirent en chemin d’autres égarés et finirent par rassembler tous les visiteurs du labyrinthe. Tous ceux qui avaient abandonné tout espoir de jamais retrouver la sortie, ni de revoir leurs foyer et amis, reprirent courage à la vue de Harris et de sa suite, et se joignirent à lui en le bénissant. D’après Harris, il y avait là une vingtaine de personnes. Une femme avec un bébé, qui était prisonnière depuis le matin, insista pour lui donner le bras, de peur de le perdre.
Harris ne cessait de tourner à droite, mais le chemin lui semblait long, et son cousin lui fit remarquer que c’était un grand labyrinthe.
« Oh ! l’un des plus grands d’Europe, confirma Harris.
– Sans aucun doute, ajouta le cousin, parce que nous avons déjà fait au moins trois kilomètres. »
Harris lui-même commençait d’avoir des doutes, mais il maintint la cadence, jusqu’au moment où ils aperçurent sur le sol la moitié d’une brioche que le cousin de Harris jura avoir remarquée sept minutes auparavant. « Impossible ! » répliqua Harris. Mais la dame au bébé intervint : « Pas du tout d’accord ! », car c’était elle qui l’avait retirée à son enfant, et l’avait jetée là, juste quand Harris était apparu avec son cortège. Elle ajouta aussi qu’elle se serait volontiers passée de faire sa rencontre et alla même jusqu’à le traiter de farceur. Cela déplut fortement à Harris qui, exhibant rageusement son plan, exposa sa théorie.
« Le plan servirait peut-être à quelque chose, remarqua quelqu’un, si nous savions où nous nous trouvons. »
Harris l’ignorait, mais il eut le génie de suggérer que le plus simple était de regagner l’entrée, et de recommencer. Si l’idée de recommencer souleva autant d’enthousiasme que la vue d’un gibet, celle de retrouver l’entrée fit l’unanimité. On fit donc demi-tour, et Harris ouvrit de nouveau la marche. Dix minutes plus tard, la petite procession se retrouva… au centre du labyrinthe. Harris faillit prétendre que c’était là son but, mais devant l’air menaçant de l’assemblée, il décida de considérer la chose comme un simple incident de parcours.
En tout cas, ils avaient maintenant un point de repère : ils se trouvaient au centre. Après qu’on eut consulté une fois de plus le plan, la solution parut plus simple que jamais. Ils se remirent en route pour la troisième fois.
Trois minutes plus tard, ils étaient de retour au centre.
Dès lors, il leur fut impossible d’arriver autre part. Quel que fût le chemin pris, il les y ramenait inéluctablement. À la longue, cela devint une sorte de routine, et certains ne quittèrent plus le traditionnel point de chute, se contentant d’attendre le retour des autres après une énième vaine tentative. Au bout d’un moment, Harris sortit de nouveau son plan, mais la seule vue de l’objet mit la foule en fureur, et on l’invita à s’en faire des papillotes. Harris avoua qu’il eut alors le sentiment d’être devenu malgré lui quelque peu impopulaire.
Ils finirent tous par s’affoler et appelèrent le gardien au secours. Celui-ci arriva et grimpa sur l’échelle située à l’extérieur, d’où il leur cria des indications. Mais les esprits étaient devenus si confus que personne ne put les retenir. L’homme les pria donc de rester où ils étaient et dit qu’il allait venir les chercher. Sur ce, il descendit de son perchoir et entra dans le labyrinthe.
Comme par un fait exprès, c’était un jeune gardien, nouveau dans le métier. Une fois à l’intérieur, il ne parvint pas à les rejoindre, et s’égara à son tour. Ils l’apercevaient de temps à autre, courant de l’autre côté de la haie, et lui aussi les voyait, et il courait de plus belle pour arriver jusqu’à eux. Ils attendaient alors environ cinq minutes… avant de le voir réapparaître exactement au même endroit et de l’entendre leur demander où ils étaient passés. Ils durent patienter, avant d’en ressortir enfin, jusqu’à ce que l’un des vieux gardiens revînt de déjeuner.
Harris m’affirma que c’était un beau labyrinthe, autant qu’il pouvait en juger, et nous convînmes d’inviter George à y entrer, sur le chemin du retour.
C’est comme nous franchissions l’écluse de Moulsey que Harris me conta son aventure du labyrinthe. Cela nous prit un certain temps, car nous étions l’unique bateau, et c’est une grande écluse. Si ma mémoire est bonne, je n’ai jamais vu l’écluse de Moulsey avec un seul bateau. C’est, je crois, sans même excepter celle de Boulter, l’écluse la plus fréquentée du fleuve.
Je suis resté à la regarder parfois, quand la surface de l’eau n’était plus qu’un fouillis éclatant de maillots aux couleurs vives, casquettes claires, chapeaux pimpants, ombrelles multicolores, écharpes de mousseline ; manteaux de soie, flots de rubans et flanelles immaculées.
Si l’on plongeait son regard dans le bas de l’écluse, on eût dit comme une grande boîte où l’on aurait jeté pêle-mêle des fleurs de toutes les couleurs pour en former un tas aux chatoiements d’arc-en-ciel.
Les beaux dimanches, l’écluse offre ce spectacle tout au long du jour. En aval et en amont du fleuve, en dehors des portes, attendent les longues files des autres embarcations, qui passent à leur tour, puis s’en vont ; si bien que le fleuve ensoleillé, depuis le palais jusqu’à l’église de Hampton, est tacheté de jaune, de bleu, d’orange, de blanc, de rosé. Tous les habitants de Hampton et de Moulsey revêtent des costumes de canotiers et viennent, avec leurs chiens, se promener aux alentours de l’écluse. Là, ils flirtent, fument, en regardant passer les bateaux. Et les jolies robes, les casquettes et les maillots, les chiens qui gambadent, les coques, les voiles blanches, le doux paysage, l’eau étincelante, tout cet ensemble fait un des plus joyeux et des plus chatoyants spectacles que je connaisse aux environs de cette vieille et morne ville de Londres.
La Tamise fournit une bonne occasion de faire assaut d’élégance. Elle nous permet en effet, à nous les hommes, de déployer à l’occasion notre goût en matière de couleur ; et, si vous me demandez mon avis, je vous dirai que nous savons nous montrer très coquets. J’aime toujours ajouter un peu de rouge à mes ensembles, rouge et noir le plus souvent. Mes cheveux, comme vous savez, sont châtain doré, une assez jolie nuance, m’a-t-on dit, et le rouge sombre leur sied à ravir. Je pense aussi qu’une cravate bleu clair s’accorde bien avec, ainsi qu’une paire de souliers en cuir de Russie et un foulard de soie rouge autour de la taille ; car le foulard vous a une autre allure qu’une ceinture !
Harris s’en tient toujours aux nuances et aux mélanges d’orange ou de jaune, mais ce choix me semble peu judicieux. Il a le teint trop sombre pour porter du jaune. Le jaune ne lui va pas, c’est indiscutable. J’ai beau lui conseiller le bleu, rehaussé par du blanc ou du crème, mais, hélas ! moins on a de goût pour s’habiller, plus on s’obstine dans son erreur. C’est dommage, parce qu’il n’aura jamais de succès, ainsi attifé ; alors qu’il y a une ou deux couleurs avec lesquelles il ne serait pas mal du tout, son chapeau sur la tête.
George s’est mis en frais pour ce voyage, mais ses achats sont particulièrement malheureux. Son blazer est criard. Je ne voudrais pas le lui dire, mais c’est le qualificatif le plus juste. Il l’apporta chez nous jeudi soir pour nous le montrer. Nous lui demandâmes le nom de cette couleur, mais il l’ignorait. Il ne pensait d’ailleurs pas qu’elle en eût un. Le marchand lui avait dit que c’était un modèle oriental. George enfila le blazer, et nous demanda ce que nous en pensions. Harris répondit que, suspendu au-dessus d’un parterre de fleurs au début du printemps pour effrayer les oiseaux, il ne serait pas mal du tout ; mais que, sur un être humain autre qu’un clown, ça lui retournait l’estomac. George se montra fort vexé, mais, lui rétorqua Harris, il n’avait qu’à s’abstenir de lui demander son avis.
Ce qui nous tracasse, Harris et moi, au sujet de ce blazer, c’est que nous craignons qu’il n’attire l’attention sur notre embarcation.
Les femmes non plus n’ont pas vilaine allure en canot, habillées avec goût. Rien ne leur sied mieux, à mon avis, qu’un costume de canotage. Mais un « costume de canotage », toutes ces dames devraient le comprendre, doit être un costume qu’on puisse porter sur un canot et non pas seulement derrière une vitrine. Il y a de quoi gâcher la plus belle des excursions si votre passagère pense plus à sa toilette qu’au paysage.
J’ai eu le malheur, une fois, d’aller pique-niquer sur l’eau avec deux demoiselles de cette espèce. Ah ! nous ne nous sommes pas ennuyés !
Elles étaient toutes deux très élégantes, tout en dentelles, étoffes de soie, fleurs, rubans, escarpins et gants clairs. Mais ces deux gravures de mode auraient eu davantage leur place dans un studio de photographies que dans un bateau sur une rivière. Il s’agissait de « costumes de canotage » conçus par un couturier français pour un salon parisien. Rien de plus déplacé que d’exhiber ce genre de tenue en pleine nature.
Leur première remarque fut pour suspecter la propreté du bateau. On épousseta leurs sièges, leur assurant qu’elles n’avaient aucune crainte à avoir, mais elles n’en crurent rien. L’une d’elles passa un index ganté sur son coussin, et montra le résultat à l’autre. Elles soupirèrent en chœur et s’assirent, avec l’air des premiers martyrs chrétiens s’efforçant de sourire aux premières flammes du bûcher. Il peut vous arriver de temps à autre d’éclabousser un peu en ramant, mais on eût dit qu’une seule goutte d’eau signifiait la mort pour leurs beaux habits : jamais la tache ne s’en irait, toujours une auréole rappellerait cruellement le désastre.
J’étais aviron d’arrière. Je faisais de mon mieux. Je « plumais[4] » à deux bons pieds de haut, m’arrêtant en fin de course pour laisser les pales s’égoutter avant de les retourner, et je choisissais chaque fois une eau lisse pour les y replonger. (L’aviron d’avant me dit bientôt qu’il ne se sentait pas lui-même assez bon rameur pour souquer avec moi, et qu’il préférait, si cela ne me dérangeait pas, s’arrêter un moment et étudier mon coup d’aviron, qui l’intéressait.) Mais j’avais beau m’appliquer, je ne pouvais empêcher quelques gouttes d’eau d’aller parfois rafraîchir ces demoiselles et leurs costumes.
Elles ne se plaignaient pas, mais blotties l’une contre l’autre, lèvres serrées, reculaient en frissonnant à chaque fois qu’une goutte les touchait. C’était un spectacle émouvant de les voir souffrir ainsi en silence ; cependant l’énervement me gagnait. Je suis trop sensible. Mon coup d’aviron se fit de plus en plus saccadé, et plus je tentais de me contrôler, plus j’éclaboussais.
Finalement, j’abandonnai, et demandai à passer à l’avant. Mon compagnon acquiesça, estimant qu’en effet cela vaudrait mieux. Les demoiselles poussèrent un soupir de soulagement involontaire en me voyant changer de place avec lui, et elles furent toutes gaies pendant un moment.
Pauvrettes ! Elles ne savaient pas combien elles perdraient au change ! Mon remplaçant était un joyeux drille, un plaisantin désinvolte et sans souci, aussi délicat qu’un jeune chien de Terre-Neuve. On pouvait le foudroyer du regard pendant une heure sans qu’il s’en aperçût, ou sans qu’il en fût troublé s’il s’en apercevait. Il avait un coup d’aviron impétueux et joyeux qui fit jaillir l’écume sur tout le bateau comme une fontaine et mit sur-le-champ tous les passagers au garde-à-vous. Lorsqu’il étalait plus d’une pinte d’eau sur un de ces beaux habits, il disait avec un petit rire aimable :
« Oh ! Je vous demande pardon, vraiment. »
Et il leur offrait son mouchoir pour s’essuyer.
« C’est sans importance », répondaient dans un murmure les pauvres filles, qui timidement tiraient sur elles couvertures et manteaux, et tentaient de se protéger avec leurs parasols de dentelle.
Au déjeuner, elles passèrent un bien mauvais moment. On voulait les faire asseoir sur l’herbe, et elles trouvaient l’herbe poussiéreuse. Quant aux troncs d’arbres, contre lesquels on les invitait à s’appuyer, ils n’avaient pas dû être brossés depuis des semaines. Elles étalèrent donc leurs mouchoirs à terre, et s’assirent dessus, très raides. Quelqu’un, en passant près d’elles avec une assiette de bœuf en gelée, trébucha contre une racine et fit voler la gelée. Fort heureusement, la gelée les manqua, mais l’incident leur fit craindre un nouveau danger et les mit sur le qui-vive ; et chaque fois que quelqu’un se déplaçait à proximité en tenant dans la main toute chose susceptible de lui échapper et de causer des ravages, elles suivaient l’individu d’un regard de plus en plus anxieux, jusqu’à ce qu’il se fût rassis.
« Et maintenant, mesdemoiselles, leur déclara avec entrain notre "aviron d’avant" quand on eut terminé, venez, c’est à vous de laver la vaisselle. » Elles ne comprirent pas, tout d’abord. Quand elles eurent saisi, elles répondirent qu’elles craignaient de ne pas savoir comment s’y prendre.
« Oh ! je vous montrerai, s’écria-t-il. C’est très amusant ! Vous vous allongez à plat ventre… je veux dire vous vous penchez sur la berge, et vous trempez les assiettes dans l’eau. »
La sœur aînée protesta que leurs robes convenaient mal à la besogne.
« Oh ! ça ira, répondit le désinvolte. Vous n’aurez qu’à les retrousser ! »
Il leur posa une pile d’assiettes dans les bras, leur affirmant que la vaisselle faisait partie des agréments du pique-nique. Elles convinrent que c’était en effet fort plaisant.
Maintenant que j’y repense, je me demande si ce jeune homme était aussi borné qu’on pouvait le croire, ou bien… Non, impossible ! Il avait une expression si candide, si ingénue !
Harris avait envie d’aller à l’église de Hampton, pour voir la tombe de Mme Thomas.
« Qui est Mme Thomas ? demandai-je.
– Comment le saurais-je ? répondit Harris. C’est une dame qui s’est fait faire une drôle de tombe, et je tiens à la visiter. »
Je protestai. J’ignore si c’est un défaut de nature chez moi, mais je n’ai jamais couru après les tombes. Je sais bien que la première chose à faire à l’arrivée dans un village ou dans une ville est de se précipiter au cimetière pour se pâmer devant les sépultures ; mais c’est un plaisir que je me refuse toujours. Je n’éprouve aucun intérêt à faire à petits pas recueillis le tour de sombres et froides églises, derrière des vieillards asthmatiques, pour lire les épitaphes. Même la vue d’une vieille gravure de cuivre incrustée dans une dalle ne parvient pas à me procurer ce qui s’appelle un bonheur sans mélange.
Je scandalise les respectables sacristains par ma virile impassibilité en présence d’inscriptions passionnantes et par mon manque d’enthousiasme quant à l’histoire des personnages historiques du cru, tandis que je froisse leur amour-propre par mon impatience mal refrénée de regagner la sortie.
Un jour, lors d’une belle matinée ensoleillée, j’étais accoudé sur le muret de pierres entourant une petite église de village, et je fumais ma pipe en me grisant du bonheur calme et profond qui émanait de ce spectacle doux et paisible : la vieille église grise revêtue de lierre, avec son portail de bois aux gravures naïves, la blanche allée serpentant jusqu’au bas de la colline entre deux rangées de grands ormes, les cottages aux toits de chaume dépassant de leurs haies bien taillées, le fleuve argenté dans la vallée, les coteaux boisés au-delà !
C’était un paysage charmant. Il était idyllique, poétique. Il m’inspirait. Je me sentais bon et noble. Je ne voulais plus pécher, ne plus jamais faire le mal. Je voulais habiter là, y couler une vie irréprochable, une vie belle, avoir des cheveux blancs quand je deviendrais vieux, et cetera.
À cet instant, je pardonnai à tous mes amis et connaissances leurs méchancetés et leurs indélicatesses, et je les bénis. Ils n’ont pas su que je les bénissais. Ils ont persisté dans leur voie dépravée sans savoir ce que moi, tout là-bas dans ce paisible village, je faisais pour eux ; mais je l’ai fait, et j’aurais voulu les avertir que je l’avais fait, parce que je souhaitais les rendre heureux. Je me laissais aller à ces pensées sublimes et tendres, quand ma rêverie fut interrompue par une voix aigre qui glapit :
« Voilà, monsieur, j’arrive, j’arrive ! Voilà, ne vous impatientez pas ! »
Je levai les yeux et vis dans le cimetière un vieux bonhomme au crâne chauve, qui clopinait vers moi, portant à la main un énorme trousseau de clefs qui tintinnabulaient à chacun de ses pas.
Je lui fis signe de s’éloigner avec une dignité muette, mais il continua d’avancer en piaillant.
« J’arrive, monsieur, j’arrive ! Je suis un peu boiteux, et plus aussi alerte qu’autrefois. Par ici, monsieur.
– Allez-vous-en, misérable vieillard ! lui lançai-je.
– Je suis venu aussi vite que j’ai pu, monsieur, dit-il. Ma femme vient juste de vous apercevoir. Suivez-moi, monsieur.
– Allez-vous-en, répétai-je. Fichez-moi la paix ou sinon je saute par-dessus le mur et je vous tue ! »
Il parut surpris. « Vous ne voulez donc pas voir les tombes ? me demanda-t-il.
– Non, répondis-je. Je ne veux pas. Je veux rester ici, sur ce vieux mur décrépi. Allez-vous-en, et ne me dérangez plus. Je déborde de belles et nobles pensées, et n’en veux plus bouger, parce que c’est beau et bon. Ne venez donc pas faire le Jacques, me rendre enragé et chasser mes bons sentiments avec vos idioties de pierres tombales.
Allez-vous-en, et trouvez quelqu’un qui vous enterre à bon marché, je paierai la moitié de la dépense. »
Un instant, il demeura bouche bée. Puis il se frotta les yeux et me regarda attentivement. Apparemment, j’appartenais bien au genre humain. Il n’y comprenait rien.
« Vous êtes étranger au pays ? finit-il par me demander. Vous n’habitez pas ici ?
– Non, répliquai-je. Et vous n’y seriez pas non plus si j’y étais !
– Eh bien, alors, reprit-il, vous devez avoir envie de voir les tombes… vous savez… cercueils… gens enterrés… »
La colère me prit.
« Vous êtes un menteur ! explosai-je. Je n’ai pas envie de voir des tombes, vos tombes. Pourquoi en aurais-je envie ? Nous avons nos tombes à nous, celles de ma famille. Mon oncle Podger détient, dans le cimetière de Kensal Green, une tombe qui fait l’orgueil de tout le pays. Le caveau de mon grand-père, à Bow, peut accueillir huit visiteurs, et ma grand-tante Suzanne a, dans le cimetière de Finchley, un monument de brique, muni d’une dalle, avec en bas-relief un de ces trucs qui ont la forme d’une cafetière, et une bordure de pierre blanche épaisse de six pouces, qui a coûté une somme plus que rondelette ! Ce sont les seules tombes que je vais voir, quand l’envie me prend de me distraire. Je n’ai pas besoin de celles des autres. Quand vous-même serez enterré, je viendrai rendre visite à la vôtre. C’est tout ce que je peux faire pour vous. »
Il fondit en larmes et m’assura entre deux sanglots qu’on voyait, sur l’une des tombes, un fragment de pierre qui faisait sans doute partie, pensait-on, des restes d’une statue d’homme, que sur une autre étaient gravés des mots que personne encore n’avait été capable de déchiffrer.
Je restai de marbre, et il reprit d’un ton chagrin :
« Vous ne voulez pas non plus voir la fenêtre commémorative ? »
Je secouai énergiquement la tête, et il joua son dernier atout. S’approchant de moi, il murmura d’une voix tentatrice :
« En bas, dans la crypte, j’ai une paire de crânes ! Oh ! venez voir mes crânes ! Vous êtes un jeune homme en vacances, et vous devez en profiter. Venez voir mes crânes. »
Alors, m’arrachant à mon mur, je pris la fuite. Et tandis que je courais, je l’entendis qui criait encore !
« Oh ! Venez voir les crânes ! Revenez pour voir les crânes ! »
Quoi qu’on y fasse, Harris quant à lui aime ça, les tombes, les épitaphes, les inscriptions funéraires. À l’idée de manquer la tombe de Mme Thomas, il devint enragé. Il me dit qu’il avait projeté de voir la sépulture en question dès le premier moment où nous avions décidé ce voyage, et qu’il ne serait jamais venu avec nous s’il n’y avait pas eu cette visite en perspective.
Je lui rappelai que nous devions conduire le canot jusqu’à Shepperton, où nous avions rendez-vous avec George à cinq heures. Alors il tourna ses foudres contre George. Pourquoi George restait-il à, paresser toute la journée ou presque, nous laissant remorquer seuls cette vieille passoire surchargée, en attendant tranquillement qu’on vienne le rejoindre, lui, George ? Pourquoi ne venait-il pas nous aider ? Il n’aurait pas pu demander congé et partir avec nous, non ? Saleté de banque ! À quoi était-il bon à sa banque ?
« Chaque fois que j’y suis allé, continua Harris, il se tournait les pouces. Il reste assis toute la journée derrière une vitre, à faire semblant d’être occupé. À quoi peut bien être utile un homme derrière une vitre ? Moi, il faut que je travaille pour gagner ma vie. Pourquoi ne travaille-t-il pas, lui ? À quoi sert-il là-bas, et d’abord à quoi servent les banques ? Elles vous prennent votre argent, et puis, quand vous tirez un chèque, elles vous le renvoient avec la mention « sans provision », « retour au tireur ». Qu’est-ce que ça veut dire ? La semaine dernière ils m’ont fait le coup deux fois. Je ne vais pas le supporter longtemps. Je vais le leur retirer, mon compte. Si George était ici, nous pourrions aller voir cette tombe. Je suis même sûr qu’il n’est pas à sa banque. Il doit être en train de se marrer quelque part, en se moquant pas mal de nous et de notre galère ! Tiens, puisque c’est ça, je vais débarquer et aller boire un coup ! »
Je lui fis observer que nous étions à des kilomètres du moindre établissement. Alors il s’en prit à la Tamise. À quoi servait-elle, elle aussi ? À quoi bon être sur l’eau, si c’était pour mourir de soif ?
Il vaut toujours mieux laisser dire Harris quand il se met dans ces états-là. Il finit forcément par manquer d’air, et ensuite, il se calme.
Je lui rappelai qu’il y avait dans le panier du sirop de fruits et, à l’avant du bateau, une bonbonne de cinq litres d’eau, et que ces deux éléments n’attendaient que d’être mélangés pour donner une boisson fraîche et hygiénique.
Alors il prit la limonade pour cible et s’emporta contre toutes ces « bibines du dimanche », comme il les appelait : bière au gingembre, sirop de groseille, etc. Selon lui, elles causaient toutes la dyspepsie, ruinaient la santé et étaient à l’origine de la moitié des crimes commis en Angleterre.
Il avait cependant envie de boire quelque chose, et, grimpant sur son siège, il se pencha en avant pour prendre la bouteille. Celle-ci était tout au fond du panier, et il dut se pencher de plus en plus afin de l’atteindre. Or, il essayait de gouverner en même temps, la tête à l’envers. Il finit par tirer la barre du mauvais côté, et envoya le bateau en plein dans la berge. La secousse le fit basculer, et il plongea la tête la première dans le panier, où il fit le poirier, s’agrippant désespérément aux bords du canot, les jambes en l’air, toutes raides. Il n’osait pas bouger de peur de tomber à l’eau, et il dut rester là jusqu’à ce que je pusse lui saisir les jambes et le remettre d’aplomb, ce qui acheva de le rendre enragé.
Nous fîmes halte pour déjeuner sous les saules, près de Hampton Park. C’est un joli petit coin, un agréable plateau verdoyant qui longe la rive, à l’ombre des arbres. Nous venions à peine d’entamer le troisième service – pain et confiture – lorsqu’un monsieur en manches de chemise et pipe au bec s’approcha de nous et nous demanda si nous savions que nous étions en infraction. Nous répondîmes que nous n’avions pas encore considéré cette question d’assez près pour en arriver, sur ce point, à une conclusion définitive, mais que, s’il nous donnait sa parole d’honneur que nous étions sur une propriété privée, nous serions volontiers disposés à le croire.
Il nous accorda l’assurance requise, et nous le remerciâmes ; mais comme il ne bougeait pas et ne semblait pas satisfait, nous lui demandâmes si nous pouvions faire encore quelque chose pour lui. Harris, qui n’est pas bégueule, lui offrit une tartine de confiture.
J’imagine que le bonhomme devait appartenir à quelque secte pour qui le pain et la confiture font l’objet d’un tabou, car il déclina l’offre avec la gracieuseté d’un bouledogue, comme s’il souffrait d’en subir la tentation, et ajouta qu’il avait le devoir de nous expulser.
Harris lui dit que le devoir était chose sacrée, et il lui demanda comment il comptait s’y prendre pour l’accomplir. Harris est ce qu’on peut appeler un homme grand et bien bâti, et il a l’air rudement costaud. Le type le mesura de haut en bas, et dit qu’il allait consulter son maître, et puis qu’il reviendrait nous flanquer à l’eau.
Bien entendu, on ne le revit plus, et bien entendu, ce qu’il voulait, c’était un shilling. Il y a un certain nombre de voyous des rives qui se font de coquettes rentes pendant l’été, en rôdant sur les berges et en rançonnant de cette façon les pauvres nigauds. Ils se prétendent envoyés par le propriétaire. La vraie méthode à suivre est de leur décliner nom et adresse, et de laisser le propriétaire – s’il a vraiment quelque chose à voir dans l’histoire – vous convoquer et prouver que vous avez porté atteinte à sa propriété en posant un instant votre séant sur une touffe d’herbe. Mais la plupart des gens sont si paresseux et si timides qu’ils préfèrent encourager cette pratique en lui cédant, au lieu d’y mettre fin par un peu de fermeté.
De la même manière, il serait bon de dénoncer tout abus dont les propriétaires eux-mêmes sont susceptibles de se rendre coupables. L’égoïsme des propriétaires terriens augmente chaque année. Si on les laissait faire, ils clôtureraient complètement la Tamise. Ils ne s’en privent d’ailleurs pas sur les petits affluents et dans les bras morts. Ils plantent des piquets au fond du lit de la rivière, tendent des chaîne d’une rive à l’autre, et clouent d’énormes pancartes sur chaque arbre. La vue de ces écriteaux réveille tous les mauvais instincts de ma nature. J’ai envie de les arracher et d’en marteler la tête de l’homme qui les a fait poser, jusqu’à ce que mort s’ensuive, et puis de l’enterrer et de couvrir sa tombe de cette pancarte, en guise de dalle funéraire.
Je fis part de mes sentiments à Harris, et il me confia que les siens étaient pires encore. Non seulement il tuerait le misérable poseur d’écriteaux, mais il massacrerait aussi toute sa famille, tous ses amis et connaissances, puis mettrait le feu à sa maison. Je fis remarquer à Harris que sa vengeance allait tout de même un peu trop loin, et il répondit :
« Pas du tout. Il n’aurait que ce qu’il mérite, et j’irais chanter des chansons comiques sur les ruines. »
Il me déplut d’entendre Harris donner cours à son délire sanguinaire. Frère, ne laisse jamais tes instincts de justice dégénérer en pure vindicte. Il me fallut un bon moment avant de ramener Harris à une considération plus chrétienne du sujet, mais je finis par y parvenir : il me promit d’épargner, en tout cas, les amis et connaissances et de ne pas chanter de chansonnettes sur les ruines.
Vous n’avez jamais entendu Harris chanter de chanson comique, sinon vous comprendriez que je venais de rendre un fier service à l’humanité. Harris s’est mis en tête qu’il sait pousser la chansonnette. Mais ceux de ses amis qui l’ont entendu sont persuadés qu’il ne sait pas et ne saura jamais chanter, et qu’on ne devrait même pas lui permettre d’essayer.
Si d’aventure, dans une soirée, on prie Harris de chanter, il répond :
« Volontiers, mais je vous préviens, je ne connais que des chansons comiques. »
Et il vous dit cela d’un ton qui laisse entendre qu’il faut avoir écouté ça une fois dans sa vie, avant de mourir.
« Oh ! Que c’est aimable, dit l’hôtesse. Chantez-en une, monsieur Harris. »
Alors Harris se lève, et s’approche du piano ; avec au visage la joie rayonnante d’une âme généreuse qui s’avance vers vous un présent à la main.
« Allons, silence, s’il vous plaît, mes amis ! dit la maîtresse de maison à ses invités, M. Harris va vous chanter une chanson comique.
– Ah ! bravo ! » murmura-t-on, et on revient en hâte de la serre, on va s’avertir les uns et les autres dans toute la maison, on accourt s’entasser au salon, où l’on fait cercle, minaudant d’impatience.
Puis Harris commence.
La voix importe peu dans une chanson comique. On ne s’attend pas à une diction ni à des vocalises sans faille. On se soucie peu que le chanteur s’aperçoive au milieu d’une note qu’il est un ton trop haut et qu’il se corrige brusquement. On ne se préoccupe pas davantage de la mesure, et peu vous importe que l’interprète soit en avance sur l’accompagnement et qu’il s’interrompe au milieu d’un couplet pour s’accorder avec le pianiste, et reprenne la strophe tout entière. Mais on espère par contre qu’il connaîtra les paroles.
On ne s’attend pas à ce que le monsieur ne se rappelle plus que les trois premiers vers du premier couplet, et ne cesse de les répéter jusqu’au moment de commencer le refrain. On ne s’attend pas à ce qu’il s’arrête au beau milieu d’un vers et confesse avec un sourire que c’est très drôle, mais qu’il a complètement oublié la suite, et puis il tente d’en improviser une, et qu’ensuite il se la rappelle tout d’un coup, alors qu’il chante une partie totalement différente, et qu’il s’interrompe à nouveau pour vous la faire entendre sans même vous avertir. On ne s’attend pas… Mais je préfère vous donner une idée de Harris dans ses œuvres, et vous pourrez ainsi en juger par vous-même.
Harris (debout devant le piano et s’adressant à l’auditoire suspendu à ses lèvres) :
« Je crains que ce ne soit un peu ringard, vous savez. Je suppose que vous la connaissez tous, n’est-ce pas ? Mais c’est la seule que je sache. C’est la chanson du juge dans Pinafore… Non, ce n’est pas Pinafore… c’est… vous savez bien… enfin… quoi… l’autre. Vous vous joindrez à moi pour le refrain, n’est-ce pas ? »
(Murmures de plaisir de l’auditoire impatient d’apporter son concours. Brillante exécution du prélude à la chanson du Juge, dans « Cour d’Assises », par un pianiste nerveux. Le moment est venu pour Harris de chanter. Mais il ne semble pas s’en apercevoir. Le pianiste nerveux recommence son prélude, et Harris, qui se décide à ouvrir la bouche en même temps, expédie les deux premiers vers de la chanson du Premier Magistrat dans «Pinafore ». Le pianiste nerveux tente de poursuivre son prélude, y renonce, et s’efforce d’accompagner Harris sur l’air de la chanson du Juge dans « Cour d’Assises », puis s’aperçoit que cela ne colle pas, essaie de se rappeler où il en est, ce qu’il fait là, mais perd la tête et s’arrête court.)
HARRIS (l’encourageant aimablement) : « Vous savez que vous vous en tirez très bien ! Continuez !
LE PIANISTE NERVEUX : Je crains qu’il n’y ait une erreur quelque part. Que chantez-vous au juste ?
HARRIS (vivement) : Mais la chanson du Juge dans « Cour d’Assises ». Vous ne la connaissez pas ?
UN AMI DE HARRIS (au fond du salon) : Mais, non tête de linotte, tu chantais la chanson de l’Amiral dans Pinafore. »
(Longue discussion entre Harris et l’ami de Harris à propos de ce que Harris chante en réalité. Finalement, l’ami admet que peu importe la chanson, pourvu que Harris continue de la chanter ; et Harris, visiblement en proie à un violent sentiment d’injustice, prie le pianiste de recommencer. Le pianiste, donc, attaque le prélude de la chanson de l’Amiral, et Harris, croyant venu le moment de chanter, commence)
HARRIS : « Quand j’étais jeune, et que le barreau m’appelait. »
(Éclat de rire général, que Harris prend pour un compliment. Le pianiste, songeant à sa femme et à ses enfants, renonce à une lutte inégale et se retire. Il est remplacé par un monsieur aux nerfs plus solides.)
LE NOUVEAU PIANISTE (jovial) : « Allons-y, mon vieux, vous commencez, et je vous suis. Laissons tomber les préludes, voulez-vous ?
HARRIS (qui a fini par comprendre, riant) : Sapristi ! Je vous demande pardon. Bien sûr… j’ai confondu les deux chansons. C’est le nom de Jenkins qui m’a troublé. Eh bien, allons-y. »
(Il chante. Sa voix semble venir de la cave, et elle fait songer aux premiers grondements sourds d’un tremblement de terre.)
« Quand j’étais môme, je fus un temps.
Saute-ruisseau chez un notaire.
(Au pianiste, à part) : C’est trop bas, mon vieux. Reprenons, si cela ne t’ennuie pas. »
(Il rechante les deux premiers vers d’une voix de fausset suraiguë, cette fois. Grand étonnement dans l’auditoire. Une vieille dame nerveuse près de la cheminée tombe en larmes, et on doit l’éloigner.)
Harris (poursuivant) : « Je balayais les vitres, je balayais la porte. Et je…
Non, non, ce n’est pas ça. Je balayais les vitres de la grande porte d’entrée. Et je cirais le parquet… Non, que le diable m’emporte… Je vous demande pardon… C’est marrant, je n’arrive pas à me rappeler ce couplet… Et je… et je… Eh bien ! Tant pis, nous allons passer au refrain (Il chante) :
Et je digue digue digue digue digue don.
Je suis…
Et maintenant, pour le refrain, vous répétez les deux derniers vers :
Le chœur : Et il digue digue digue digue digue don,
Il est devenu le chef de la marine royale. »
Pas une seconde, Harris ne s’aperçoit qu’il se rend ridicule et qu’il ennuie un tas de gens qui ne lui ont jamais fait de mal. Il se figure sincèrement leur avoir fait une faveur, et il promet d’interpréter une autre chanson comique après le dîner.
Parler chansons comiques et réceptions me rappelle un incident assez curieux dont j’ai été témoin. Comme il jette une vive lumière sur le fonctionnement intime de la nature humaine en général, il est bon, je pense, d’en faire état dans ces pages.
Nous étions à une soirée. Nous avions nos plus beaux habits, nous causions avec distinction, et nous étions tous très heureux – tous, sauf deux étudiants revenus d’Allemagne, jeunes gens vulgaires, visiblement agités et mal à l’aise, comme s’ils trouvaient le temps long. En vérité, nous étions trop intelligents pour eux. Notre conversation brillante et raffinée tout comme nos goûts de gens du grand monde les dépassaient. Ils n’étaient pas à leur place parmi nous. Ils n’auraient jamais dû s’y trouver. Tout le monde s’accorda sur ce point, par la suite.
On joua des morceaux des vieux maîtres allemands. On discuta philosophie et morale. On flirta avec une dignité pleine de grâce. On fit même de l’humour – d’une façon très chic.
Après le dîner, quelqu’un récita un poème français, que chacun déclara admirable. Une dame chanta en espagnol une ballade sentimentale, si pathétique qu’elle arracha des larmes à un ou deux d’entre nous.
Et puis ces deux jeunes gens se levèrent et nous demandèrent si nous avions jamais entendu Herr Glossenn Boschen (qui venait précisément d’arriver et se trouvait en bas, dans la salle à manger) chanter en allemand son grand air comique.
Nul d’entre nous ne l’avait entendu, autant qu’on s’en souvînt.
Les jeunes gens affirmèrent que c’était la chanson la plus drôle qui fût jamais écrite, et, si nous le voulions, ils demanderaient à Herr Glossenn Boschen, qu’ils connaissaient très bien, de nous l’interpréter. Cette chanson était si drôle, affirmèrent-ils, que la fois où Herr Glossenn Boschen l’avait chantée devant l’empereur d’Allemagne, ce dernier avait tant ri qu’on avait dû le mettre au lit pour le calmer.
Ils ajoutèrent que personne ne savait la mettre en valeur comme Herr Glossenn Boschen, car il arborait, de la première à la dernière parole, un air si grave, que c’était à croire qu’il chantait une tragédie. Parti pris qui, bien entendu, ne faisait que redoubler l’effet comique. Jamais, insistèrent-ils, il ne laissait deviner à ses intonations ou à ses gestes – ce qui eût tout gâté – qu’il s’agissait d’une chanson amusante. C’était précisément son air sérieux, voire pathétique, qui en faisait toute la drôlerie.
Nous répondîmes que cela nous amuserait beaucoup de l’entendre, et ils descendirent chercher Herr Glossenn Boschen.
Il devait aimer chanter cette chanson, car il arriva aussitôt et se mit au piano sans mot dire.
« Oh ! Vous allez rire ! » chuchotèrent les jeunes gens en traversant le salon pour aller prendre place derrière le dos du professeur.
Herr Glossenn Boschen s’accompagnait lui-même. Le prélude n’avait rien de comique. C’était un air plein d’âme et lugubre à vous donner le frisson ; mais nous nous murmurions l’un à l’autre que c’était la manière allemande, et nous nous apprêtions à nous amuser.
Je ne comprends pas l’allemand. Je l’ai appris à l’école, et, deux ans après la fin de mes études, je ne m’en rappelais plus un seul mot ; je n’ai jamais eu à m’en plaindre depuis. Toutefois, je ne tenais pas, dans cette noble assemblée, à laisser deviner mon ignorance, et il me vint une idée que je jugeai assez bonne. Je ne quittai pas des yeux les deux jeunes étudiants, et imitai leurs réactions. Quand ils gloussaient, je gloussais ; quand ils éclataient de rire, j’éclatais pareillement ; et de temps à autre, j’ajoutais un petit ricanement de mon cru, comme si je venais de capter un trait d’esprit qui avait échappé aux autres. Je me félicitais intérieurement de cette fine astuce.
Je remarquai, tandis que Herr Glossenn Boschen poursuivait, que je n’étais pas le seul à imiter les deux étudiants. Nombre d’invités tenaient leurs yeux fixés sur eux et gloussaient quand ils gloussaient, pouffaient quand ils pouffaient ; et, comme tous deux n’arrêtaient pas de glousser, de pouffer et d’éclater de rire, tout se passait à merveille.
Et pourtant, le professeur allemand n’avait pas l’air content. Au premier de nos rires, son visage exprima un grand étonnement, comme si le rire eût été la dernière chose à laquelle il se fût attendu. On trouva cela d’autant plus drôle que l’on savait que son sérieux imperturbable faisait partie du spectacle, et que, s’il avait eu la faiblesse de sourire à son propre comique, il aurait manqué assurément son effet. Comme on continuait de rire, sa surprise fit place à un air de contrariété et d’indignation, et il décocha des regards courroucés à toute l’assistance (excepté aux deux jeunes gens derrière lui, qu’il ne pouvait voir). Cela nous fit hurler de rire.
Ah ! C’était trop drôle ! Il nous ferait mourir ! Les paroles à elles seules, disions-nous, étaient déjà d’un comique à se tordre, mais cette gravité affectée en plus, non, vraiment, c’était trop !
Au dernier couplet, il se surpassa. Il promena autour de lui un tel regard de férocité concentrée que, si les deux jeunes gens ne nous avaient pas prévenus que c’était la manière allemande d’interpréter le comique, nous aurions eu quelque inquiétude ; et l’étrange mélopée prit des accents si déchirants que, n’eussions-nous pas su ce que nous savions, nous aurions sorti nos mouchoirs.
Il acheva au milieu d’un déchaînement d’hilarité. On n’avait jamais rien entendu de plus drôle, affirmait-on en se tapant sur les genoux. Nous trouvâmes étrange, après une démonstration aussi éclatante, que la rumeur populaire pût encore reprocher aux Allemands de manquer d’humour. Et nous demandâmes au Herr Professor pourquoi il ne faisait pas traduire sa chanson en anglais, afin que tous puissent la comprendre et en apprécier la grande portée comique.
Alors Herr Glossenn Boschen se leva, frémissant de colère. Il nous injuria en allemand (langue à mon avis singulièrement appropriée à cet usage), et il trépigna, brandit le poing et nous donna tous les noms d’oiseaux qu’il savait en anglais. Jamais de sa vie, rugissait-il, il n’avait reçu pareil affront.
Il nous apparut alors que sa chanson n’avait rien de comique. Elle parlait d’une jeune fille vivant dans les montagnes du Hartz, et qui avait donné sa vie pour sauver l’âme de son fiancé. À sa mort, celui-ci retrouvait l’âme sœur dans l’au-delà, mais, au dernier couplet, il la quittait pour convoler avec un autre esprit. Je me souviens mal des détails, mais l’histoire est assurément des plus tristes. Herr Boschen nous hurla qu’il l’avait chantée devant l’empereur d’Allemagne, et que celui-ci avait sangloté comme un petit enfant. Il nous dit encore que l’on tenait généralement ce poème pour l’un des plus tragiques et des plus émouvants de la littérature allemande.
La situation était embarrassante pour nous, très embarrassante. Il n’y avait rien à répondre. Nous cherchâmes du regard les deux jeunes criminels, mais ils avaient dû quitter la maison sur la pointe des pieds, dès la fin du morceau.
Nos réjouissances cessèrent là. Je n’ai jamais vu de soirée s’achever aussi discrètement, et avec si peu de cérémonie. On ne se dit même pas bonsoir. On descendit l’escalier l’un après l’autre, à pas furtifs, évitant les lumières. Chacun chuchotait aux domestiques de lui apporter manteau et chapeau, puis allait lui-même ouvrir la porte et s’éclipsait, tournant le coin de la rue au plus vite afin d’éviter les autres.
Depuis lors, je n’ai jamais manifesté grand intérêt pour les chansons allemandes.
Nous atteignîmes l’écluse de Sunbury à trois heures et demie. Juste avant d’arriver aux portes, le fleuve y est d’une douceur exquise, et le bras de dérivation, charmant. Mais n’essayez surtout pas de le remonter à la rame.
J’ai tenté l’expérience une fois. J’étais aux avirons, et je demandai aux copains qui gouvernaient s’ils croyaient la chose faisable. Oh ! oui, ça l’était, me répondirent-ils, à condition de souquer ferme. Nous étions alors juste sous la petite passerelle qui franchit le bras entre les deux barrages. Je me courbai sur les rames et me mis au travail.
Pour souquer ferme, je souquai ferme. À longs coups d’un rythme égal, aussi puissants que rapides, tout mon corps participant harmonieusement à l’effort : du grand style ! Mes deux amis m’affirmèrent que c’était un régal de me voir. Au bout de cinq minutes, persuadé que nous devions être tout près du barrage, je levai les yeux. Nous nous trouvions toujours sous la passerelle, au même point qu’au départ, et ces deux idiots devant moi se tordaient de rire. J’avais ramé comme un galérien, sous le fouet, avec pour seul effet de maintenir le canot à l’ombre de la passerelle. Depuis, je laisse volontiers aux autres le soin de remonter à l’aviron pareils courants.
Nous arrivâmes ensuite à Walton, une assez grande ville pour une agglomération riveraine. Comme toutes ses semblables qui ont les pieds dans l’eau, seule sa partie la plus étroite descend jusqu’au fleuve, si bien que, du canot, on la prendrait pour un petit village d’une demi-douzaine de maisons, au plus. Windsor et Abingdon sont les deux seules villes entre Londres et Oxford dont on aperçoive réellement quelque chose de la Tamise. Toutes les autres se cachent derrière des méandres et c’est à peine si l’on y devine le fleuve du haut d’une rue. Je leur suis reconnaissant d’être aussi discrètes et de laisser les rives aux bois, aux champs et aux travaux hydrauliques.
Reading elle-même a beau faire de son mieux pour gâter, salir et défigurer toute la partie du fleuve qu’elle peut atteindre, elle a quand même la délicatesse de nous épargner la vue d’une bonne part de sa laideur.
César, bien entendu, avait une résidence à Walton : camp, forteresse ou autre chose de ce genre. César était un spécialiste de la remontée des rivières. La reine Elisabeth, elle aussi, est venue par ici. Évidemment. Où que vous alliez, je vous mets au défi de vous débarrasser de cette excellente femme. Cromwell et Bradshaw (pas le Bradshaw de l’indicateur des chemins de fer, mais le ministre du roi Charles) ont de même séjourné en ces lieux. Ils devaient faire une jolie paire, tous les deux.
Il y a, dans l’église de Walton, une « bride-mégère ». On employait ces instruments, jadis, pour discipliner les langues féminines. On y a renoncé, à présent. Je suppose que le fer est devenu rare, et qu’on n’a pas trouvé d’autre métal assez résistant.
L’église est également renommée pour ses tombeaux, et je craignais que Harris ne voulût s’y arrêter. Mais il ne parut pas s’en aviser, et nous poursuivîmes notre route. En amont du pont, le fleuve se fait très sinueux. Cela lui confère du pittoresque, mais présente bien des désagréments du point de vue halage ou avirons, et provoque bien des disputes entre le barreur et le rameur.
On passe devant Oatlands Park, sur la rive droite. C’est un vieux domaine célèbre. Henry VIII le déroba à l’un ou l’autre de ses vassaux, j’ai oublié à qui, et y habita. Il y a, dans le parc, une grotte que l’on peut visiter, moyennant finances, et qui est, paraît-il, merveilleuse ; je me demande bien en quoi. Feu la duchesse d’York, qui résidait à Oatlands, raffolait des chiens et en possédait un très grand nombre. Elle avait fait construire un cimetière spécial où on les enterrait après leur mort. On y compte une cinquantaine de pierres tombales, portant chacune une épitaphe en mémoire de l’animal disparu.
Après tout, les chiens méritent pareil hommage tout autant que la plupart des chrétiens.
Aux « Pilots de Corway » – la première courbe après le pont de Walton – fut livrée une bataille entre César et Cassivelaunus. Cassivelaunus avait barré le fleuve pour arrêter l’armée romaine, en y plantant des pilots (auxquels il avait sans doute accroché un écriteau). Mais César n’en passa pas moins. Impossible d’écarter César de ce fleuve. C’est le genre d’hommes qu’il nous faudrait à présent pour s’opposer aux abus des riverains.
Halliford et Shepperton sont deux jolies petites localités, dans leurs parties riveraines, mais elles n’ont rien de remarquable ni l’une ni l’autre. Il y a cependant, dans le cimetière de Shepperton, une tombe gravée d’un poème, et je craignis une fois de plus que Harris n’eût le soudain désir d’aller y faire un saut. Je le vis qui lorgnait le débarcadère dont nous approchions. Je m’arrangeai donc, d’une secousse adéquate, pour envoyer sa casquette à l’eau, et dans sa précipitation à la repêcher et son indignation de ma maladresse, il oublia ses tombes chéries.
À Weybridge, la Wey (jolie petite rivière, navigable jusqu’à Guilford pour les canots légers, et que je me suis toujours promis de remonter, sans jamais le faire), la Bourne et le canal Basingstoke se jettent tous trois dans la Tamise. L’écluse est juste avant la ville, et la première chose que nous aperçûmes, sur l’une des portes du sas, fut le blazer de George ; un examen plus rapproché nous apprit que George était dedans.
Montmorency se mit à aboyer avec fureur, je poussai de grands cris, Harris beugla. George agita son chapeau, et nous répondit en hurlant. L’éclusier jaillit de sa cabine, la gaffe à la main, persuadé que quelqu’un était tombé dans les sas ; et il parut déçu qu’il n’en fût rien.
George portait à la main un paquet bizarre, recouvert de toile cirée. Rond et plat à un bout, il en sortait un long manche droit.
« Qu’est-ce que c’est ? demanda Harris. Une poêle à frire ?
– Non, répondit George avec une lueur étrange dans le regard. Ils font fureur cet été. Tout le monde en a, sur le fleuve. C’est un banjo.
– Je ne savais pas que tu jouais du banjo ! nous écriâmes-nous à l’unisson, Harris et moi.
– Pas à proprement parler, répliqua George, mais c’est très facile, m’a-t-on dit. Et j’ai acheté la méthode pour apprendre ! »
Nous tenions George ; il ne nous restait plus qu’à le mettre au travail. Bien entendu, il rechigna, cela va sans dire. Il avait eu une dure journée à sa banque, prétendait-il. Harris, qui n’est pas précisément un tendre, lui répondit :
« Eh bien ! pour changer tu vas avoir une dure journée sur la rivière. Le changement n’a jamais fait de mal à personne. À ton tour, c’est à toi de haler. »
En toute conscience – pas même la sienne – George ne pouvait refuser. Il suggéra malgré tout qu’il vaudrait peut-être mieux, pour lui, de rester dans le canot afin de préparer le thé, pendant que Harris et moi nous halerions ; parce que la préparation du thé est une besogne pénible, et que Harris et moi paraissions fatigués. Pour toute réponse, nous lui lançâmes la cordelle de halage. Il la prit et sauta sur la berge.
Une cordelle de halage est une chose étrange, au comportement inexplicable. Vous l’enroulez avec toute la patience et le soin que vous mettriez à plier un pantalon neuf, et cinq minutes plus tard, quand vous la ramassez, elle n’est plus qu’un fouillis désespérant.
Sans vouloir vous offenser, je crois fermement que si vous preniez une cordelle au hasard, l’étendiez bien droite au milieu d’un champ, et lui tourniez le dos pendant trente secondes, vous découvririez, en la regardant de nouveau, qu’elle s’est mise en pelote, entortillée sur elle-même, nouée de toutes parts, qu’elle a perdu ses deux bouts et qu’elle n’est plus qu’un embrouillamini de boucles et de nœuds. Il vous faudrait alors une bonne demi-heure, assis là sur l’herbe et jurant tout le temps, pour la désembrouiller.
Telle est mon opinion sur les cordelles de halage en général. Bien sûr, il peut y avoir des exceptions dignes de respect, je ne le nie pas. Il existe peut-être des cordelles qui font honneur à leur fonction – de bonnes et consciencieuses cordelles, des cordelles qui ne se prennent pas pour des ouvrages au crochet, et qui n’essaient pas de tricoter des têtières de divan dès l’instant où on les laisse à elles-mêmes. Il se peut, dis-je, que ces cordelles-là existent ; je le souhaite sincèrement. Mais je n’en ai pas encore vu.
Quant à celle qui nous concerne, je m’en étais occupé moi-même, juste avant d’arriver à l’écluse. Je n’avais pas permis à Harris d’y toucher ; il est si maladroit. Je l’avais enroulée sur elle-même avec lenteur et prudence, nouée au milieu, pliée en deux, et déposée délicatement au fond du canot. Harris l’avait soulevée avec méthode et passée à George. George s’en était emparé d’une main ferme et avait entrepris de la dérouler comme s’il eût démailloté un enfant nouveau-né. Il n’en avait pas défait dix mètres que la chose présentait l’aspect d’un paillasson en mauvais état.
C’est toujours pareil, et la scène qui s’ensuit est elle-même invariable. Le type sur la berge qui s’escrime avec le cordage croit que c’est la faute de celui qui l’a enroulé ; et quand on croit quelque chose sur la Tamise, on ne se gêne pas pour le dire.
« Mais qu’est-ce que tu as voulu faire avec cette cordelle, un filet de pêche ? Eh bien, c’est du propre ! Tu ne pouvais donc pas l’enrouler correctement, espèce d’empoté ! » grommelle-t-il de temps à autre, tout en se démenant comme un diable avec le cordage, qu’il finit par étaler à plat sur le chemin de halage, s’efforçant d’en trouver le bout.
Dans le canot, celui qui a enroulé la cordelle pense que tout est la faute de celui qui l’a déroulée.
« Comment ! Elle était très bien quand tu l’as prise ! s’écrie-t-il, indigné. Où as-tu la tête ? Tu manies ça n’importe comment ! Tu ferais des nœuds avec tes propres jambes ! »
Et ils se mettent si en colère l’un l’autre qu’ils en arrivent à souhaiter se passer réciproquement cette fichue cordelle autour du cou. Dix minutes s’écoulent, et le premier équipier pousse un hurlement, trépigne sur le cordage, en empoigne un bout et tire dessus dans l’espoir d’en finir, mais n’aboutit naturellement qu’à l’embrouiller davantage.
Alors le second équipier descend du canot pour l’aider, et ils ne parviennent qu’à se gêner mutuellement. Ils s’emparent du même bout de cordage, tirent dessus en sens opposés, et s’étonnent de rencontrer une résistance. Ils arriveront tout de même au bout de leurs peines et se redresseront pour souffler et… découvrir que leur canot, parti à la dérive, file droit sur le barrage.
J’ai été un jour le témoin d’une aventure de ce genre. C’était au-dessus de Boveney, par un matin assez venteux. Nous descendions le courant, quand, passé la courbe, nous remarquâmes sur la berge deux canotiers. Ils se regardaient l’un l’autre avec une expression de stupeur et de désolation comme jamais je n’en avais vu, et ne devais jamais plus en revoir, sur un visage humain. Ils tenaient chacun par une extrémité une longue cordelle de halage. Il était clair qu’ils avaient des ennuis. Lesquels ? Nous nous arrêtâmes pour le leur demander. « C’est notre canot qui a fichu le camp ! s’écrièrent-ils avec colère. On venait juste de débrouiller la cordelle de halage et, quand on s’est retournés, il avait disparu ! »
Ils semblaient révoltés par la conduite honteusement ingrate de leur canot.
Nous retrouvâmes le fugitif, retenu par de hautes herbes, huit cents mètres plus loin, et le ramenâmes à ses propriétaires. Je parie qu’ils ne lui auront pas donné une autre occasion de leur fausser compagnie pendant au moins une semaine !
Je n’oublierai jamais le tableau de ces deux canotiers arpentant la berge avec leur cordelle à halage, à la recherche de leur bateau.
Il n’est pas rare d’assister, sur la haute Tamise, à de ces incidents désopilants qui ont le halage pour cause. L’un des plus banals est le spectacle d’une paire de haleurs qui, plongés dans une discussion animée, marchent d’un bon pas, tandis que l’équipier resté dans le canot à cent mètres derrière eux, leur hurle en vain d’arrêter, et fait avec un aviron de frénétiques signaux de détresse. Il a eu des ennuis : le gouvernail s’est détaché, ou la gaffe a glissé par-dessus bord, ou son chapeau est tombé à l’eau et le courant l’entraîne. Il leur crie d’arrêter, en toutes politesse et amabilité d’abord :
« Hé ! arrêtez une minute, voulez-vous ? lance-t-il gaiement. J’ai laissé tomber mon chapeau ! »
Puis :
« Tom !… Dick !… Vous êtes sourds ? » reprend-il un ton plus haut et déjà nettement moins affable.
Enfin :
« Hé là ! nom de nom ! arrêtez-vous, mais arrêtez-vous, bande de crétins ! Espèce de… »
Après quoi il se dresse comme un ressort, trépigne, devient cramoisi à force de hurler, et épuise tout son vocabulaire d’injures. Sur la berge les gosses s’arrêtent pour se moquer de lui et lui lancent des cailloux quand il passe devant eux, réduit à l’impuissance, à quelque six kilomètres à l’heure.
La plupart de ces mésaventures pourraient être évitées si les haleurs voulaient bien se souvenir qu’ils sont en train de haler, et se retourner de temps à autre pour prendre des nouvelles de leur équipier. Il est toujours préférable qu’il n’y ait qu’un seul haleur. Lorsqu’ils sont deux, ils s’oublient à bavarder, et le canot offre trop peu de résistance pour se rappeler à eux.
Pour illustrer à quel point deux haleurs peuvent se montrer distraits, George nous raconta, plus tard dans la soirée, alors que nous causions de ce sujet après le souper, une anecdote fort curieuse.
Un soir, en amont de Maidenhead, lui et trois copains, nous dit-il, remontaient le courant avec un canot lourdement chargé. Un peu au-dessus de l’écluse de Cookham, ils avisèrent, marchant sur le chemin de halage, un jeune homme et une jeune fille visiblement plongés dans une conversation d’un intérêt captivant. Ils tenaient ensemble un croc de bateau auquel était amarrée une cordelle de halage qui traînait derrière eux, l’extrémité dans l’eau.
Nulle embarcation d’aucune sorte n’était visible. Pourtant, à un moment ou à un autre, la chose était certaine, il avait dû y avoir, attaché au cordage, une barque ou un canot. Qu’en était-il advenu ? Quel sombre destin avait emporté bateau et équipage ? Mystère ! Quel que fût l’accident, il n’avait, en tout cas, aucunement troublé les deux jeunes gens qui halaient. Ils avaient le croc, ils avaient la corde, et cela leur suffisait apparemment.
George s’apprêtait à les tirer de leur rêverie, quand une idée lumineuse lui traversa l’esprit, et il se ravisa. Il s’empara de la gaffe et ramena le bout de la corde, qu’il noua autour du mât, tandis que ses copains rentraient les avirons et allaient s’asseoir en poupe, où ils allumèrent leurs pipes.
C’est ainsi que ce jeune homme et cette jeune fille remorquèrent nos quatre gros fainéants et leur lourde barque jusqu’à Marlow.
George nous dit que jamais il ne vit autant de consternation muette dans un seul regard, quand, parvenus à l’écluse, ce jeune couple comprit qu’il venait de haler pendant trois kilomètres une autre embarcation que la sienne. George supposait que, sans la présence apaisante de la jeune fille, le jeune homme se serait livré à des violences de langage.
La demoiselle fut la première à revenir de sa surprise. Elle joignit les mains et s’écria d’une voix sans timbre :
« Oh, Henry ! Où est passée ma tante ? »
« Est-ce qu’ils ont retrouvé la vieille dame ? » demanda Harris. George répondit qu’il l’ignorait.
Un jour, un peu au-dessus de Walton, nous fûmes témoins, George et moi, d’un autre exemple de ce dangereux défaut d’entente entre haleur et halé. À cet endroit, le chemin de halage descend en pente douce et s’enfonce sous l’eau. Nous campions sur la berge opposée, d’où nous pouvions observer tout ce qui se passait. À un moment arriva un petit canot, tiré par un puissant cheval de trait que son cavalier – un tout jeune garçon – menait à grande allure. Dans le canot, se tenaient cinq bonshommes qui arboraient des airs rêveurs et nonchalants, en particulier l’homme de barre, franchement béat.
« Si le barreur serre la berge de trop près, nous allons rire », murmura George, comme ils passaient.
Il n’avait pas plus tôt parlé, que son vœu fut exaucé : alors, le canot remonta le plan incliné avec un bruit qui imitait assez bien la déchirure de quarante chemises de toile. Dans un bel ensemble, deux hommes, un panier et trois avirons jaillirent de l’embarcation par tribord, et s’étalèrent sur la berge. Une seconde et demie plus tard, deux autres hommes débarquaient de bâbord pour s’affaler parmi les grappins, les voiles, les sacs et les bouteilles. Le cinquième occupant descendit vingt mètres plus loin… sur la tête.
Le canot, allégé de ce dernier lest, fila de plus belle, et le petit gamin, hurlant à tue-tête, lança son coursier au galop. Les cinq bonshommes se redressèrent sur leur séant et se regardèrent avec stupeur. Ils mirent plusieurs secondes à comprendre ce qui leur était arrivé, et alors, de toutes leurs forces, ils crièrent au gosse de s’arrêter. Mais celui-ci, trop occupé à mener son cheval, ne les entendit pas. Nous les vîmes s’élancer à sa poursuite, et disparaître bientôt au loin.
À vrai dire, leur mésaventure ne me chagrina pas. Et je souhaiterais même que tous les jeunes crétins qui se font haler de la sorte – et ils sont nombreux – connaissent le même sort. Outre le risque qu’ils courent eux-mêmes, ils constituent non seulement une gêne mais un danger pour tout autre canot qu’ils croisent. À l’allure où ils vont, il leur est impossible de se garer des autres, et aux autres de se garer d’eux. Leur amarre se prend dans votre mât et vous fait chavirer, ou bien accroche quelqu’un à bord et l’envoie à l’eau, ou encore vous balafre le visage. Le mieux, pour s’en défendre, est de garder son cap, et de se tenir prêt à les repousser du bout d’un mât.
De toutes les expériences ayant trait au halage, la plus passionnante est d’être remorqué par des jeunes filles. C’est une sensation dont pas un canotier ne devrait se priver. Le halage exige toujours trois demoiselles : deux tiennent la cordelle pendant que la troisième court de-ci de-là en gloussant. Elles commencent d’ordinaire par se prendre les jambes dans le cordage. Elles doivent alors s’asseoir au bord du chemin pour s’en délivrer mutuellement. Puis c’est autour de leur cou qu’elles l’enroulent, manquant s’étrangler. Elles finissent cependant par le tendre correctement, et démarrent ventre à terre, entraînant le canot à une allure des plus périlleuses. Bien entendu, au bout de cent mètres, le souffle leur manque, et elles s’arrêtent subitement. Toutes trois s’asseyent sur l’herbe en riant, et votre canot part à la dérive en plein courant et se met à tournoyer, avant même que vous ayez compris ce qui vous arrive, ou pu vous emparer des avirons. Alors elles se relèvent toutes surprises.
« Oh ! regardez, s’écrient-elles, le bateau qui est parti là-bas, en plein milieu. »
Après cela, elles tirent correctement pendant un moment, et puis l’une d’elles s’avise soudain qu’elle ferait mieux d’épingler sa jupe qui la gêne. Elles s’arrêtent donc à nouveau, et voilà le canot qui s’échoue.
Vous vous levez d’un bond pour le repousser, et vous leur criez de ne pas s’arrêter.
« Oui ? Que se passe-t-il ? vous demandent-elles en retour.
– Ne vous arrêtez plus ! braillez-vous.
– Ne plus quoi ?
– Ne vous arrêtez plus ! Avancez… avancez !…
– Émilie, va voir ce qu’ils veulent. »
Et Émilie accourut demander ce qu’il y a. « Que voulez-vous ? dit-elle. Il est arrivé quelque chose ?
– Non, répondez-vous. Tout va bien, mais continuez d’avancer. Ne vous arrêtez pas.
– Et pourquoi donc ?
– Parce qu’on ne peut plus gouverner si vous vous arrêtez. Il faut que le canot garde toujours un peu d’erre.
– Un peu de quoi ?
– Un peu d’erre… de l’allure. Il vous faut maintenir le canot à la même vitesse.
– Ah ! très bien ! Je vais le leur dire. Est-ce que nous nous en tirons comme il faut ?
– Oh ! Oui, parfaitement. Mais, de grâce, ne vous arrêtez plus.
– Ce n’est pas difficile du tout, de haler. Je croyais que c’était bien plus compliqué !
– Oh ! non, c’est assez simple. Il suffit de maintenir l’allure.
– Je comprends. Passez-moi donc mon châle rouge, qui est sous le coussin. »
Vous trouvez le châle et le lui tendez. Sa compagne arrive alors et désire elle aussi le sien. Elles prennent à tout hasard celui de Marie, mais Marie n’en veut pas, et elles le rapportent pour demander en échange un peigne de poche. Il se passe bien vingt minutes avant qu’elles ne repartent, mais, au premier tournant, elles aperçoivent une vache, et vous devez débarquer pour chasser le paisible animal de leur chemin.
Non, vraiment, on ne s’ennuie jamais dans un canot quand ce sont des jeunes filles qui le halent.
Au bout d’un moment, George finit par débrouiller la cordelle, et nous hala sans faiblir jusqu’à Penton Hook. Nous discutâmes alors de l’importante question du campement. Nous avions décidé de coucher à bord cette nuit-là, et avions le choix de rester où nous étions, ou bien de continuer jusqu’après Staines. Il nous semblait cependant trop tôt pour songer à nous arrêter, car le soleil était encore haut dans le ciel. Nous décidâmes de pousser jusqu’à Runnymead, à cinq kilomètres en amont, où des bois paisibles bordent le fleuve, offrant un bon abri.
Par la suite, néanmoins, nous regrettâmes tous de ne pas nous être arrêtés à Penton Hook. Cinq ou six kilomètres à contre-courant n’est qu’un jeu, de bon matin, mais c’est un exercice pénible à la fin d’une longue journée. On ne prend plus aucun intérêt au paysage, on ne bavarde plus, on ne s’amuse plus. On tire sur l’aviron, et chaque demi-kilomètre parcouru vous semble deux fois plus long. Vous avez peine à croire que vous êtes seulement là, et vous êtes convaincu que la carte est fausse. Après avoir ramé comme un galérien sur une distance qui vous paraît d’au moins seize kilomètres, comme l’écluse n’est toujours pas en vue, vous commencez à craindre que quelqu’un l’ait démontée et se soit enfui avec.
Cela me rappelle une fois, sur la Tamise, où c’est moi qui fus littéralement démonté (au sens métaphorique, s’entend).
J’étais en canot avec une jeune demoiselle – ma cousine du côté maternel – et nous descendions vers Goring. Il se faisait tard, et nous avions hâte – elle du moins – d’arriver. Nous atteignîmes l’écluse de Benson à six heures et demie ; le soir tombait, et ma cousine donnait des signes d’inquiétude. Elle me dit qu’on l’attendait pour souper. Je lui répondis que moi aussi, et j’examinai ma carte pour savoir à quelle distance exactement nous nous trouvions. Je vis qu’il ne nous restait plus que deux kilomètres pour atteindre l’écluse de Wallingford, et de là, huit autres pour arriver à Cleeve.
« Oh ! tout va bien, dis-je. Nous aurons passé la première écluse avant sept heures, et après il n’y en a plus qu’une. »
Et je me mis à ramer vigoureusement.
Nous dépassâmes bientôt le pont, et je demandai à ma cousine si elle apercevait l’écluse. Non, elle ne voyait aucune écluse. Je fis « Ah ! » et continuai de tirer sur mes avirons. Cinq minutes plus tard, je la priai de regarder encore une fois.
« Non, répondit-elle. Je ne vois aucune trace d’écluse.
– Sau… sauriez-vous reconnaître une écluse, si vous en voyiez une, chère cousine ? » lui demandai-je avec hésitation, car je craignais de l’offenser.
Toutefois, ma question ne l’offensa pas, et elle m’engagea à m’en assurer moi-même. Je reposai donc les avirons, et me retournai pour jeter un coup d’œil. Le fleuve, dans le crépuscule, s’étirait tout droit sur une distance de quinze cents mètres, sans l’ombre d’une écluse.
« Dites, ne nous serions-nous pas égarés, par hasard ? » demanda ma compagne.
Cela me paraissait impossible. J’émis toutefois l’hypothèse que nous avions pu nous fourvoyer dans le courant de dérivation. Dans ce cas, nous nous dirigions vers les chutes.
Cette perspective n’était pas de nature à la rassurer, et elle se mit à pleurer. Elle prédit que nous allions nous noyer et que ce serait là son châtiment d’être sortie en canot avec moi.
Le châtiment me parut excessif, mais ma cousine n’était pas de cet avis, et elle espérait au moins que notre fin serait prompte.
Je m’efforçai de la rassurer et de prendre l’aventure avec le sourire. Je lui dis que je n’avais pas dû ramer aussi vite que je le croyais, mais que nous ne tarderions pas atteindre l’écluse. Et je parcourus quinze cents mètres de plus.
Alors l’inquiétude me gagna, moi aussi. Je consultai de nouveau ma carte. L’écluse de Wallingford s’y trouvait nettement indiquée, à deux kilomètres en aval de Benson. C’était une bonne carte, exacte et digne de confiance. Par ailleurs, je me rappelais parfaitement l’écluse. Je l’avais franchie deux fois. Où étions-nous ? Que nous était-il arrivé ? Je finis par me dire que tout cela devait être un rêve, qu’en réalité j’étais endormi dans mon lit, que j’allais me réveiller dans une minute et apprendre qu’il était dix heures passées.
Je demandai à ma cousine si elle croyait que ce fût un rêve, et elle me répondit qu’elle allait justement me poser la même question. Alors, le même doute nous gagna tous les deux : dormions-nous l’un et l’autre ? et, si oui, lequel des deux était le vrai personnage qui rêvait, et lequel n’était qu’un songe ? Cela devenait très intéressant.
Je n’en continuais pas moins de ramer, et toujours pas d’écluse en vue. Le fleuve se faisait de plus en plus sombre et mystérieux sous les ombres qu’y jetait la nuit : les choses prenaient un aspect étrange et surnaturel. Je songeais aux farfadets et aux lutins, aux feux follets, et à ces méchantes sorcières qui la nuit, sous leurs rochers, guettent les voyageurs pour les attirer dans les tourbillons et les ténèbres ; et je regrettais de m’être mal conduit et de savoir si peu nos prières. J’en étais là de mes réflexions quand j’entendis les accords bénis de « Il les a bien eus » que jouait – fort mal – un accordéon, et je compris que, nous étions sauvés.
Les accents de l’accordéon me laissent froid, en règle générale, mais pour le coup, Dieu ! que cette musique nous parut belle à tous les deux ! Infiniment plus belle que la voix d’Orphée ou le luth d’Apollon, ou que toute autre mélopée tirée d’un instrument divin. Une mélodie céleste, dans l’état d’esprit où nous nous trouvions, n’aurait eu d’autre effet que de nous inquiéter davantage. Une harmonie émouvante, parfaitement exécutée, nous l’aurions prise pour la manifestation de quelque esprit, et nous en aurions abandonné tout espoir. Tandis que l’air de « Il les a bien eus », exécuté sans rythme, mais avec fantaisie, sur un accordéon poussif… il y avait là quelque chose de singulièrement humain et rassurant !
Les deux sons se rapprochèrent, et le bateau d’où ils provenaient nous croisa bientôt.
Une bande de joyeux provinciaux s’y était entassée pour une partie de canotage au clair de lune. (Il n’y avait pas de lune, mais ce n’était pas leur faute.) De ma vie, je n’ai rencontré gens plus aimables, plus sympathiques. Je les hélai, et leur demandai le chemin de l’écluse de Wallingford, leur expliquant que je la cherchais en vain depuis deux heures.
«L’écluse de Wallingford ! répondirent-ils. Dieu vous bénisse ! monsieur. Il n’y en a plus depuis un an. Elle a été supprimée. Vous n’êtes pas loin de Cleeve, à présent… Hé Bill, ça c’est la meilleure, ce monsieur cherchait l’écluse de Wallingford ! »
Je n’avais jamais imaginé pareille chose. Transporté de gratitude, j’avais envie de leur sauter au cou. Mais le courant était trop fort à cet endroit-là, et je dus me contenter de simples mots de reconnaissance qui me parurent tout à fait dénués de chaleur.
Nous les remerciâmes à plusieurs reprises, leur disant que la nuit était délicieuse et leur souhaitant la plus agréable des promenades. Je crois même que je les invitai à venir passer une semaine à la maison, et que ma cousine leur assura que sa mère serait charmée de faire leur connaissance. Et ce fut aux accents du « Chœur des soldats » de Faust, que nous rentrâmes chez nous, pour l’heure du souper.
Je commençais à croire avec Harris que l’écluse de Bell Weir avait connu le même sort. George nous avait halé jusqu’à Staines. Là, nous l’avions relayé, et il nous semblait à présent tirer derrière nous cinquante tonnes et marcher depuis cinquante kilomètres. Mais à sept heures et demie, nous atteignîmes enfin le bief d’amont, et nous remontâmes à l’aviron la longue rive gauche, en quête d’un endroit plaisant où nous arrêter.
Nous avions projeté de pousser jusqu’à l’île de la Grande-Charte, cet endroit paisible et charmant où le fleuve sinue à travers le vert tendre de la vallée, et de camper dans l’une des nombreuses criques pittoresques qui dentellent ce rivage miniature. Mais nous avions à cet instant beaucoup moins de goût pour le pittoresque qu’au début de la journée. Un bout d’abri entre une péniche à charbon et une usine à gaz nous aurait satisfait amplement.
Peu nous importait le paysage. Nous voulions seulement souper et nous coucher. Malgré tout, nous gagnâmes la pointe de l’île – qui s’appelle le cap « Pique-Nique » –, et débarquâmes dans une anse charmante sous un grand orme, aux racines saillantes duquel nous amarrâmes le bateau.
Nous pensions à préparer le souper (nous nous étions dispensés de thé pour gagner du temps), mais George nous conseilla de monter d’abord la tente, avant qu’il ne fît nuit et pendant qu’on pouvait encore y voir. Ensuite, dit-il, nous pourrions manger, l’esprit en paix.
Cette toile de tente nous donna un mal auquel pas un de nous ne s’était attendu. C’était si simple en théorie. Vous prenez cinq cerceaux de fer, semblables à de gigantesques arceaux de croquet, vous les disposez par-dessus le canot, les couvrez de la toile qui s’attache en bas. Cela vous prendra dix minutes, estimez-vous.
Nous étions loin du compte.
Nous nous saisîmes des arceaux afin de les emboîter dans les mortaises faites pour les recevoir. Vu d’ici, on ne croirait pas que ce puisse être un travail dangereux. Or, quand j’y repense aujourd’hui, je m’étonne que nous soyons encore vivants pour en témoigner. Ce n’était pas des arceaux, mais de vrais démons. D’abord ils refusèrent absolument d’entrer dans leurs mortaises ; il fallut taper dessus à coups de pieds, puis à coups de gaffe ; et quand nous eûmes enfin réussi à les enfoncer tous, nous découvrîmes qu’ils n’étaient pas du tout à leur place dans ces mortaises-là… et nous nous résolûmes à les en retirer.
Mais ils ne voulaient plus sortir. Nous bataillâmes avec eux pendant cinq minutes, au bout desquelles ils jaillirent subitement, dans l’intention non dissimulée de nous jeter à l’eau et de nous noyer. Ils comportaient une charnière d’articulation en leur milieu, charnière qui, à la moindre inattention, nous pinçait aux endroits sensibles du corps. De plus, alors que vous étiez en train de lutter avec un côté de l’arceau, tâchant de le persuader de faire son devoir, l’autre moitié venait en traître par-derrière vous frapper sur le crâne.
Nous en vînmes finalement à bout : ils étaient à leur place ; il n’y avait donc plus qu’à les recouvrir de la bâche. George la déroula et assujettit l’une de ses extrémités par-dessus l’avant du canot. Harris se plaça au milieu pour la prendre à George et me la passer, et je me tins à l’arrière pour la recevoir. Elle en mit un temps à me parvenir ! George s’acquitta convenablement de son travail, mais c’était pour Harris une tâche nouvelle, et il la sabotait.
Comment il s’y prit, je l’ignore. Lui-même fut incapable de l’expliquer, mais, par un processus mystérieux, il avait réussi, après dix minutes d’efforts surhumains, à s’entortiller complètement dedans. Il était si bien ficelé qu’il ne parvenait pas à se dégager. Bien entendu, il lutta frénétiquement pour retrouver sa liberté – le droit imprescriptible de tout Anglais – mais, du même coup (je l’ai su plus tard), il entraîna George dans sa débâcle, et tous deux, malgré tous les jurons de George, se retrouvèrent prisonniers de la toile.
Je ne me rendis pas compte de la catastrophe sur le moment. Je n’entendais rien à l’affaire moi-même. On m’avait dit de rester où j’étais et d’attendre que la bâche me parvînt. Nous étions donc à notre poste, Montmorency et moi, confiants, et sages comme des images. Nous voyions bien la toile s’agiter, se bosseler brutalement, mais nous pensions que le mode d’emploi le voulait ainsi, et nous nous gardions sagement d’intervenir.
Il nous parvenait également de dessous beaucoup de gros mots étouffés, mais nous conclûmes à quelque difficulté passagère et décidâmes d’attendre pour nous en mêler que le calme fût revenu.
Nous attendîmes donc. Hélas, la situation ne fit qu’empirer. Finalement, la tête de George émergea en se tortillant au-dessus du bordage, et lança :
« Tu ne pourrais pas nous donner un coup de main, gros fainéant. On est en train d’étouffer, et toi tu restes là comme une momie ! Mais bouge-toi donc, espèce de crétin ! »
Je n’ai jamais pu résister à un appel au secours ; j’allai donc les dégager. Il était temps d’ailleurs : la figure de Harris avait déjà viré au bleu.
Tendre la bâche exigea une autre demi-heure de travail acharné, puis nous nettoyâmes le plancher et passâmes au souper.
La bouilloire mise à chauffer à l’avant du canot, nous nous retirâmes à l’arrière, feignant de l’ignorer, pour nous occuper de sortir le reste du matériel.
C’est, sur la Tamise, la seule méthode afin qu’une bouilloire consente à bouillir. Si elle voit que vous l’attendez avec impatience, elle ne sifflera ni ne chantera. Il vous faut vous éloigner et commencer votre repas comme si vous ne vous souciiez pas le moins du monde de prendre le thé. Il est même vivement recommandé, dans ces cas-là, d’éviter de la regarder.
Alors, vous entendrez bientôt bouillonner gaiement, tout excitée à l’idée de se transformer en thé.
Une autre ruse consiste, si vous êtes pressé, à affirmer bien haut que vous n’avez décidément aucune envie de boire le thé aujourd’hui, et que vous n’en ferez pas. Pour plus de sûreté, afin d’être bien sûr qu’elle vous entende, n’hésitez pas à vous approcher au plus près de la bouilloire et à crier : « Moi, je ne veux pas de thé, et toi, George ? – Oh ! moi non plus, j’ai horreur de ça, prenons plutôt de la limonade : le thé est si indigeste ! » Sur ces derniers mots, l’eau bouillante débordera et éteindra votre réchaud.
Nous adoptâmes cette innocente supercherie, et le repas n’était pas encore servi que le thé attendait. La lanterne allumée, nous entreprîmes de nous restaurer.
Nous l’attendions, ce souper !
Durant trente-cinq minutes, on n’entendit plus rien d’un bout à l’autre du canot, qu’un cliquetis de couverts et le broiement tenace de quatre paires de mâchoires. Au bout de trente-cinq minutes, Harris dit « Ah ! », et dégagea sa jambe gauche repliée sous lui pour l’y remplacer par la droite.
Cinq minutes plus tard, George à son tour fit « Ah ! », et jeta son assiette sur la rive. Trois autres minutes ne s’étaient pas écoulées, que Montmorency donnait le premier signe de contentement depuis le départ. Il se laissa rouler sur le flanc, pattes écartées. Alors, à mon tour, je dis « Ah ! », et penchai ma tête en arrière, laquelle heurta l’un des cerceaux. Mais je m’en moquais éperdument. Je ne pris même pas la peine de pousser un juron.
Dieu qu’on est bien quand on est plein ! Comme on est en paix avec soi-même et le reste du monde ! Les gens qui s’y sont essayés affirment qu’une conscience légère vous rend content et même heureux, mais un estomac bien lourd peut en faire tout autant – à moindre prix et plus rapidement. On se sent si généreux, si tolérant après un repas substantiel et qui passe bien ! On se sent si noble, si bon !
Quelle étrange domination que celle exercée par nos organes digestifs sur notre intellect ! Impossible de travailler ou seulement de penser sans nous être auparavant soumis au bon vouloir de notre estomac. Car c’est lui qui nous dicte nos émotions et nos passions. « Travaille ! » ordonne-t-il après les œufs et le jambon. « Dors ! » après un bifteck et de la bière. Mais après une tasse de thé (deux petites cuillerées par tasse et ne pas laisser infuser plus de trois minutes), il enjoint au cerveau : « Allons, debout ! montre ce que tu sais faire ! Sois éloquent, profond, sensible ; considère d’un œil lucide la nature et la vie ; déploie les blanches ailes de ta pensée déjà toute palpitante, et prends ton essor, esprit divin, élève-toi au-dessus des tourbillons du monde, par les longues avenues d’étoiles flamboyantes, jusqu’aux portes de l’éternité ! »
Après de petits pains tout chauds, il s’écrie : « Sois pesant et sans âme, comme le bétail dans les champs – un animal sans cervelle, à l’œil éteint, où ne filtre nulle lueur d’imagination, ou d’espoir, ou de peur, ou d’amour, ou de vie. » Et après du cognac, pris en quantité suffisante, il invite : « Allons, va, idiot, grimace et roule par terre, fais rire tes compagnons, divague et bave des mots sans suite ; montre quelle impuissante marionnette est un pauvre homme dont l’esprit et la volonté sont noyés, comme des petits chats gisant côte à côte, dans quelques doigts d’alcool. »
Nous sommes les véritables et très humbles esclaves de notre estomac. Ne cherchez ni la moralité ni la droiture, chers amis ; surveillez attentivement votre estomac, et alimentez-vous avec soin et discernement. Alors vertu et contentement viendront habiter votre cœur, sans nul effort de votre part ; vous serez un bon citoyen, un époux aimant, un tendre père – un homme pieux et noble.
Avant notre souper, Harris, George et moi n’étions pas à prendre avec des pincettes. Après le repas, il s’instaura une paix béate qui rayonnait jusque sur le chien. Nous nous aimions les uns les autres, nous aimions tout le monde. Harris, en se déplaçant, marcha sur les orteils de George. Si c’était arrivé avant le souper, George eût exprimé, concernant le destin de Harris dans ce monde et dans l’autre, des vœux à faire frémir un homme réfléchi.
Or il se contenta de dire :
« Doucement, vieux, tu as ton pied sur le mien. »
Et Harris, au lieu de rétorquer, de son ton le plus désagréable, qu’il était difficile de ne pas trébucher sur un bout quelconque du pied de George, quand on se déplaçait dans un rayon de dix mètres de l’endroit où il était assis, et d’ajouter que George ne pourrait jamais entrer dans une embarcation de taille normale avec des pieds de cette longueur, s’il ne consentait pas à les suspendre par-dessus bord – comme il l’eût fait avant le souper –, lui répondit à présent :
« Oh ! je regrette beaucoup, vieux frère. J’espère que je ne t’ai pas fait mal ? »
Et George protesta : « Pas du tout, c’est ma faute », et Harris lui soutint que non, que c’était la sienne.
C’était gentil tout plein de les entendre.
Chacun alluma sa pipe et l’on bavarda tout en contemplant la nuit si calme.
George exprima le regret de ne pouvoir vivre toujours ainsi, loin du monde, de ses péchés et de ses tentations, à mener une existence sobre et paisible, et à faire le bien. Je lui répondis que j’avais les mêmes aspirations et nous caressâmes l’idée de partir, tous les quatre, vers quelque belle île déserte et hospitalière, où nous vivrions dans les bois.
Harris objecta que les îles désertes étaient trop humides, et George lui répondit qu’elles ne le seraient plus, une fois convenablement drainées.
Et alors nous abordâmes la question du drainage, et cela rappela à George une très curieuse aventure arrivée jadis à son père.
Son père, raconta-t-il, voyageait dans le pays de Galles, avec un de ses amis. Un soir, ils s’arrêtèrent dans une petite auberge, où se trouvaient d’autres voyageurs, auxquels ils se joignirent pour passer la soirée.
Celle-ci fut très joyeuse et se prolongea jusque tard dans la nuit, et quand ils allèrent se mettre au lit, le père de George (qui était alors un tout jeune homme) et son ami étaient l’un et l’autre légèrement pompettes. Ils devaient coucher dans la même chambre, mais dans des lits différents. Ils prirent leur chandelle et montèrent. Leur entrée dans la chambre dut être mouvementée, car la chandelle alla donner contre le mur et s’éteignit : il leur fallut se déshabiller dans le noir et chercher leurs lits à tâtons. Mais au lieu de se mettre chacun dans leur lit comme ils croyaient le faire, tous deux, sans le savoir, grimpèrent dans le même, l’un ayant la tête au chevet, et l’autre y rampant du côté opposé, ses pieds trouvant leur place sur le traversin.
Après un moment de silence, le père de George appela :
« Joe !
– Que se passe-t-il, Tom ? lui fit écho, de l’autre bout du lit, la voix de Joe.
– Il y a quelqu’un dans mon lit. Il a ses pieds sur mon oreiller.
– Eh bien, ça, c’est pas banal, Tom, répliqua Joe, mais qu’on me pende s’il n’y a pas aussi quelqu’un dans mon lit.
– Qu’allons-nous faire ? demanda le père de George.
– Ma foi, je vais le flanquer dehors.
– Moi aussi », fit le père de George, vaillamment.
Il y eut une brève lutte, deux bruits sourds sur le parquet, et une voix plutôt pâteuse s’éleva :
« Hé, Tom !
– Quoi ?
– Comment tu t’en es tiré ?
– Eh bien ! pour tout te dire, c’est moi qui me suis fait virer !
– Moi aussi ! Dis donc, je n’aime pas beaucoup cette auberge, pas toi ? »
« Comment s’appelait cette auberge ? demanda Harris.
– Le Cochon et le Sifflet, répondit George. Pourquoi ?
– Ah ! non, ce n’est pas la même, dit Harris.
– Qu’est-ce que tu veux dire ?
– C’est très curieux, murmura Harris, mais une aventure semblable est arrivée à mon propre père, dans une auberge de campagne. J’ai souvent entendu raconter l’histoire. J’ai songé que c’était peut-être la même auberge. »
Ce soir-là, nous nous couchâmes à dix heures. Je pensais que je dormirais bien, à cause de la fatigue, mais je me trompais. En règle générale, je me déshabille et pose la tête sur l’oreiller, puis on vient frapper à ma porte pour m’annoncer qu’il est huit heures passées. Mais ce soir-là, tout était contre moi : la nouveauté de la situation, la dureté du bateau, ma position gênante (mes pieds reposaient sous un siège, ma tête sur un autre), le clapotis de l’eau contre le canot et le bruit du vent dans les ramures, toutes choses qui me dérangèrent et me tinrent éveillé.
Je réussis tout de même à dormir quelques heures, et alors une partie du bateau – qui semblait avoir poussé dans la nuit, car elle n’y était certes pas au départ et elle avait disparu au matin – se mit à m’entrer dans l’échine. Je continuai cependant à dormir, rêvant que j’avais avalé un souverain et qu’on découpait un trou dans mon dos à l’aide d’un vilebrequin, afin de me le reprendre. Je trouvai cela très malveillant de la part de mes bourreaux, et je leur promis de leur rendre l’argent à la fin du mois. Mais ils ne l’entendaient pas ainsi, et ils me répondirent qu’ils voulaient la pièce tout de suite, sinon les intérêts seraient exorbitants.
Je finis par m’énerver et leur dis le fond de ma pensée. Alors ils imprimèrent au vilebrequin une torsion si douloureuse que je me réveillai.
On étouffait dans le bateau, et j’avais la migraine. Aussi décidai-je d’aller faire quelques pas dans la fraîcheur de la nuit. J’enfilai les premiers vêtements qui me tombèrent sous la main – les uns à moi, d’autres à George et à Harris – et me glissant sous la bâche, je grimpai sur la berge.
C’était une nuit splendide. La lune avait disparu, laissant, en la seule compagnie des étoiles, la terre apaisée dont (sauf moi !) tous les enfants dormaient. Il semblait que les astres, profitant de ce silence, s’entretenaient avec leur sœur terrestre de mystères si grandioses, à voix si graves et si profondes, qu’ils ne pouvaient être entendus des faibles oreilles humaines.
Elles nous étonneront toujours, ces étoiles aux lumières si froides et si pures. Nous sommes pareils à des enfants dont les petits pieds auraient foulé le sol de quelque temple crépusculaire dédié à un dieu qu’ils ont appris à adorer, mais continuent à méconnaître totalement. Sous la pénombre du dôme, comme eux nous levons la tête, espérant et redoutant à la fois que s’y manifeste quelque terrible vision.
Et pourtant la Nuit nous procure tant de consolations, tant de forces nouvelles ! En sa présence sublime, nos petits chagrins, pris de honte, se dissipent. Le jour a été si plein de hâte et de souci, nous avons eu au cœur tant de pensées amères, le monde nous a paru si dur et si injuste ! Mais voilà que la Nuit, semblable à une mère aimante, pose sa douce main sur notre front fiévreux, tourne notre visage baigné de larmes vers le sien. Elle sourit, et bien qu’elle ne parle pas, nous la comprenons dans son silence ; elle presse contre son sein notre joue brûlante, et notre peine s’apaise.
Parfois, quand notre souffrance est très profonde et très réelle, nous nous tenons silencieux devant elle, car aucun mot ne saurait traduire notre douleur, si ce n’est un gémissement. La Nuit a le cœur plein de pitié pour nous : impuissante à soulager notre mal, elle prend nos mains dans les siennes, et le monde se rapetisse, s’éloigne de plus en plus. Emportés nous-mêmes sur les sombres ailes de la Nuit, nous rencontrons une présence plus puissante encore que la sienne, et dans la merveilleuse lumière de cette présence sublime, toute la vie humaine s’étale devant nous comme un livre ; et nous comprenons que la tristesse et la douleur ne sont autres que des envoyés de Dieu.
Seuls ceux qui ont porté la couronne de la souffrance sont à même de contempler cette merveilleuse lumière ; mais lorsqu’ils en reviennent, ils ne peuvent ni en parler, ni révéler le mystère qu’ils ont pénétré.
Il y avait une fois une troupe de bons chevaliers qui traversaient à cheval un pays lointain, et leur route s’enfonça dans une épaisse forêt, où des buissons épineux, très denses et très robustes, déchiraient la chair de ceux qui s’y égaraient. Les feuillages des arbres y étaient très épais et très sombres, si bien qu’aucun rayon de lumière ne pénétrait jamais les ramures pour en éclairer la lugubre tristesse.
Tandis que ces chevaliers passaient par cette sombre forêt, l’un d’eux, s’éloignant de ses camarades, s’égara et ne les retrouva plus. Et eux, très affligés, continuèrent sans lui leur chevauchée, le pleurant comme mort.
Ils arrivèrent bientôt au beau château qui était le but de leur voyage et ils y passèrent de longs jours, à se divertir. Une nuit qu’ils étaient en joyeuse compagnie dans la vaste salle devant la cheminée où flambaient de grandes bûches, et qu’ils buvaient à la santé de leurs maîtresses, leur compagnon qu’ils croyaient perdu arriva et les salua. Ses habits étaient en lambeaux comme ceux d’un mendiant, et son corps était couvert de vilaines blessures, mais son visage rayonnait d’une joie indicible.
Ils l’interrogèrent sur ce qui lui était arrivé, et il leur raconta comment, après avoir perdu son chemin, il avait erré dans la forêt des jours et des nuits, jusqu’au moment où, déchiré et sanglant, il s’était couché pour mourir.
Alors, comme il se sentait proche du trépas, il vit sortir des farouches ténèbres une jeune fille au port altier, qui le prit par la main et le conduisit par des chemins détournés, inconnus des humains, jusqu’à un endroit où la lumière était si éclatante que la clarté du jour n’était à côté d’elle qu’un flambeau sous le soleil. Dans cette merveilleuse lumière, notre chevalier égaré eut une vision, une vision si belle, si resplendissante qu’il en oublia ses blessures et resta perdu dans le ravissement d’une joie aussi profonde que la mer, dont nul homme ne peut sonder les abîmes.
La vision disparut, et le chevalier, mettant genou à terre, remercia le bon ange qui l’avait égaré dans cette lugubre forêt pour lui révéler le secret qui s’y trouvait caché.
Le nom de la sombre forêt était Chagrin, mais de la vision qui transporta le chevalier, nous ne pouvons rien dire.
Le lendemain matin, je me réveillai à six heures, et trouvai George également éveillé. Nous nous retournâmes tous deux sur le côté, dans l’espoir de nous rendormir, mais en vain. S’il y avait eu quelque raison particulière pour nous obliger à ne pas nous rendormir, à nous lever et à nous habiller, nous aurions, consultant nos montres, immanquablement sombré de nouveau dans le sommeil, pour n’en ressortir qu’à dix heures. Mais comme aucune nécessité de ce genre ne nous obligeait à être debout avant au moins deux heures, comme nous lever maintenant était parfaitement absurde, nous nous devions, en accord avec l’esprit de contradiction tout-puissant qui régit nos actes en ce monde, nous nous devions, dis-je, de nous persuader que cinq minutes de plus à traîner dans nos couches signifieraient ni plus ni moins que notre mort.
La même aventure, me dit George, lui était arrivée, mais en plus grave, environ dix-huit mois plus tôt, alors qu’il logeait seul chez une certaine Mme Gippings. Un soir, sa montre se détraqua et s’arrêta à huit heures un quart. Il ne s’en aperçut pas sur le moment, car, pour une raison ou pour une autre, il oublia de la remonter avant de se coucher (ce qui ne lui ressemble pas), et l’accrocha au-dessus de son oreiller sans même la regarder.
Cela se passait en hiver, quand les jours sont les plus courts. Le brouillard ne s’était pas dissipé depuis une semaine, et il faisait trop sombre lorsque George s’éveilla ce matin-là, pour qu’il eût une idée approximative de l’heure. Il tendit la main pour prendre sa montre. Elle marquait huit heures un quart.
« Que les anges et les saints du paradis nous protègent ! s’écria George. Et moi qui dois être dans la Cité à neuf heures. Pourquoi ne m’a-t-on pas réveillé ? Oh ! C’est une honte ! »
Et, jetant sa montre sur le lit, il se leva d’un bond, prit une douche froide, s’habilla, se rasa à l’eau froide parce qu’il n’avait pas le temps d’en faire chauffer, et, tout en se hâtant, jeta un nouveau coup d’œil à sa montre.
Le choc, quand il l’avait jetée sur le lit, avait-il remis le mécanisme en marche, ou avait-il redémarré pour quelque autre raison, George l’ignorait. Toujours est-il que sa montre faisait de nouveau tic-tac depuis huit heures et quart et marquait à présent neuf heures moins vingt.
George la ramassa, et dévala les escaliers. Dans la salle à manger, ce n’était que silence et obscurité. Il n’y avait ni feu, ni déjeuner. George considéra cela comme parfaitement monstrueux de la part de Mme Gippings et résolut de lui dire ce qu’il en pensait quand il rentrerait le soir. Puis il bondit sur son pardessus et son chapeau, et, empoignant son parapluie, alla ouvrir la porte d’entrée. Celle-ci n’était même pas déverrouillée. George traita à part soi sa logeuse de vieille fainéante, et, trouvant bien étrange que les gens fussent incapables de se lever à une heure convenable, il tira les verrous, et franchit la porte en coup de vent.
Au bout de cinq cents mètres d’une course à pied soutenue, il commença de s’interroger à propos des rues vides et des commerces fermés. C’était certes un matin sombre et brumeux, mais ce n’était tout de même pas une raison pour arrêter ainsi toutes les affaires. Il allait bien à son travail, lui ! Pourquoi les gens restaient-ils au lit ? À cause du brouillard et de l’obscurité ?
Il atteignit enfin Holborn. Pas un volet ouvert, pas un omnibus en circulation ! Il aperçut trois hommes, dont un policeman, une voiture de maraîcher chargée de choux et un fiacre d’aspect lamentable. George tira sa montre et la consulta : il était neuf heures moins cinq ! Il s’arrêta pour se tâter le pouls. Il se baissa et se palpa les jambes. Puis, sa montre à la main, il s’approcha du policier, et lui demanda s’il savait l’heure qu’il était.
« Quelle heure il est ? répondit l’agent qui toisa George d’un air méfiant. Si vous écoutez, vous l’entendrez sonner. »
George écouta, et une horloge voisine le renseigna aussitôt.
« Mais, elle n’a frappé que trois coups ! s’écria George d’un ton indigné, quand le silence fut revenu.
– Hé ! mais combien en voudriez-vous donc ? rétorqua le policeman.
– Mais, neuf ! dit George, exhibant sa montre.
– Savez-vous où vous habitez ? » demanda sévèrement le gardien de l’ordre public.
George réfléchit et donna son adresse.
« Ah ! c’est là que vous logez, dites-vous ? reprit l’homme. Eh bien, je vous conseille de remettre votre montre dans votre poche et de rentrer chez vous tranquillement. Et tâchez de ne plus recommencer. »
George regagna son logement, tout songeur. Quand il fut dans sa chambre, il résolut d’abord d’ôter ses vêtements et de se recoucher, mais à la pensée de devoir se rhabiller et refaire sa toilette, il préféra s’installer dans le fauteuil.
Hélas ! il ne put trouver le repos ; jamais de sa vie il ne s’était senti plus éveillé. Il alluma donc, sortit ses échecs et entreprit une partie contre lui-même. Mais il se lassa vite du jeu, qu’il trouvait par trop lent. Il abandonna les échecs et tenta de lire. Or il fut incapable de trouver un intérêt quelconque à sa lecture. Il finit par remettre son pardessus et sortit faire un tour.
Les rues étaient horriblement désertes et lugubres, et tous les agents de police qu’il croisait le regardaient passer d’un œil soupçonneux en dirigeant sur lui leurs lanternes. Cette méfiance provoqua en lui un tel effet qu’il lui semblait avoir réellement commis un mauvais coup. Il finit par se glisser furtivement dans les ruelles et se cacher dans l’ombre des portes cochères dès qu’il entendait s’approcher le pas régulier d’un représentant de l’ordre.
Naturellement sa conduite ne fit qu’accroître les soupçons des policiers à son égard. Ils ne manquèrent pas de venir le dénicher et lui demander ce qu’il faisait là. Il leur répondit « Rien », qu’il était simplement sorti faire un tour (il était alors quatre heures du matin), et ils le regardèrent d’un air incrédule. Deux agents en civil poussèrent même la méfiance jusqu’à le raccompagner chez lui, histoire de vérifier s’il habitait bien là où il le prétendait. Ils l’observèrent tandis qu’il entrait avec sa clef, puis ils se postèrent sur le trottoir d’en face afin de surveiller la maison.
Il pensa allumer un feu et se faire à déjeuner, rien que pour passer le temps, mais il s’avéra incapable de manier le moindre ustensile. Il trébuchait sur la pelle à charbon ou laissait tomber la cuillère à thé, en faisant un boucan tel qu’il fut pris d’une peur bleue à l’idée de réveiller Mme Gippings : alarmée, celle-ci croirait à des voleurs, se précipiterait à la fenêtre pour appeler « Au secours ! », et ces deux policiers en civil ne manqueraient pas d’accourir et de lui passer les menottes pour l’emmener au dépôt.
Il en arriva dès lors à un degré de nervosité extrême : il se vit devant le juge, s’efforçant d’expliquer son cas aux jurés, mais personne ne le croyait, et il était condamné à vingt ans de travaux forcés ; sa vieille mère en mourrait de chagrin. Il renonça donc à se faire à déjeuner et, s’enveloppant de son pardessus, se blottit dans son fauteuil. Il attendit patiemment que Mme Gippings descendît à sept heures et demie.
Il ajouta que jamais plus il ne s’était levé trop tôt depuis. La leçon reçue ce matin-là avait porté.
Tout le temps que George me conta son aventure, nous restâmes enroulés dans nos plaids. Quand il eut fini, j’entrepris de réveiller Harris avec un aviron. Le troisième coup fut le bon : il se retourna sur le côté, déclara qu’il se levait à la minute, et qu’il mettrait ses souliers à lacets. Avec l’aide de la gaffe, nous lui fîmes rapidement comprendre où il était, et il se mit brusquement sur son séant, expédiant Montmorency, qui dormait du sommeil du juste en plein sur sa poitrine, les quatre pattes en l’air à l’autre bout du canot.
Alors nous soulevâmes la toile, pour passer nos têtes par-dessus le bordage et contempler l’eau en frissonnant. Notre projet, la veille, était de nous lever tôt, d’envoyer promener nos châles et couvertures, de sauter à l’eau en poussant de grands cris joyeux et de nous livrer aux délices de la natation. À présent que le matin était venu, la perspective nous tentait beaucoup moins. L’eau, rien qu’à la voir, vous donnait le frisson et le vent était glacial.
« Eh bien ! Qui plonge le premier ? » dit enfin Harris.
La place de premier ne fit bondir aucun amateur. George résolut très personnellement la question : il se détourna de sa contemplation aquatique et mit ses chaussettes. Montmorency poussa un hurlement involontaire, comme épouvanté à la seule idée du bain. Harris, lui, prétexta qu’il serait trop difficile de remonter dans le bateau et se mit à la recherche de son pantalon.
Il me déplaisait de reculer, mais le plongeon ne m’inspirait aucun enthousiasme. Il pouvait y avoir des branches submergées ou des algues. Je m’en tins donc au compromis qui consistait à descendre jusqu’au bord et à m’asperger simplement d’eau. Je pris une serviette et m’aventurai sur la basse branche d’un arbre qui trempait dans le fleuve.
Il était cruellement glacé. Le vent coupait comme un rasoir. Je ne pus me résoudre aux ablutions projetées et décidai de regagner le bateau et de m’habiller. Je fis donc demi-tour sur ma branche quand brusquement, celle-ci céda. Je tombai sans lâcher ma serviette, dans un « plouf ! » formidable, et me retrouvai au beau milieu du courant avec deux litres d’eau de la Tamise dans l’estomac avant même de savoir ce qui m’arrivait.
« Bon sang ! Ce vieux Jérôme y est allé ! entendis-je Harris s’écrier quand je revins faire surface. Je ne croyais pas qu’il en aurait le courage. Et toi ?
– Elle est bonne ? me cria George.
– Exquise, répondis-je entre deux hoquets. Quelles poules mouillées vous faites ! Pour rien au monde je n’aurais raté ça ! Allons ! Juste un peu de courage. Venez donc ! »
Un incident assez amusant se produisit peu après pendant que nous nous habillions. J’avais très froid quand je regagnai le bateau, et dans ma précipitation à enfiler ma chemise, j’eus la maladresse de la laisser tomber à l’eau. J’enrageai d’autant plus que George éclata de rire. Je lui fis remarquer que cela n’avait rien de comique, et il rit de plus belle. Je n’ai jamais vu personne s’esclaffer autant. À la fin, je perdis tout à fait patience et le traitai de pauvre crétin en folie, mais cela le déchaîna littéralement. Alors, juste comme je repêchais la chemise et l’essorais, je remarquai que ce n’était pas la mienne, mais celle de George, que j’avais prise par erreur. L’ironie de l’aventure m’apparut alors et ce fut à mon tour de rire. Plus mon regard allait de George, qui se tordait, à sa chemise, qui dégoulinait, plus je riais. Je finis par être pris d’un fou rire tel que je laissai retomber la chemise à l’eau.
« Tu… tu ne vas donc pas… pas la repêcher ?» bredouilla George avant de s’esclaffer de nouveau.
Un instant, je restai incapable de lui répondre, tant je riais, mais je finis par lui lancer entre deux hoquets :
« Ce… ce n’est pas ma chemise, c’est… c’est la tienne ! »
Je n’ai jamais vu visage humain passer si brusquement du gracieux au sévère.
« Hein ! hurla-t-il, se levant d’un bon. Espèce d’empoté ! Tu ne pouvais donc pas faire attention. Pourquoi diable ne vas-tu pas sur la berge pour t’habiller ? Tu n’es vraiment pas à ta place dans un canot, tu sais. Passe-moi la gaffe. »
Je tentai de lui faire voir le côté plaisant de l’aventure, mais il ne voulut rien entendre. George est parfois très lent à comprendre la plaisanterie.
Harris proposa de faire des œufs brouillés pour le petit déjeuner, et offrit de les cuisiner lui-même ! Il ajouta qu’il s’y connaissait drôlement en œufs brouillés. Il les préparait souvent aux pique-niques et quand il était en mer, sur des yachts. Il s’en était fait une véritable renommée. Nous en conclûmes, d’après ses dires, que quiconque avait goûté une fois à ses œufs brouillés boudait désormais toute autre nourriture et préférait mourir de faim plutôt que d’en être privé.
Rien qu’à l’écouter, nous en eûmes l’eau à la bouche et nous lui passâmes le réchaud, la poêle et tous les œufs qui ne s’étaient pas brisés et répandus un peu partout dans le panier, en le suppliant de commencer.
Il eut quelque difficulté à casser les œufs – ou plus exactement à les faire atterrir dans la poêle, une fois cassés, et non sur son pantalon ou dans la manche de sa chemise. Pour finir, il en plaça une bonne demi-douzaine dans la cible et s’accroupit auprès du réchaud afin de les battre à l’aide d’une fourchette.
Autant que nous pouvions en juger, George et moi, la tâche paraissait harassante. Chaque fois que Harris s’approchait de la poêle, il se brûlait, et alors il lâchait tout et se mettait à danser autour du réchaud, en claquant des doigts et jurant comme un forcené. D’ailleurs, dès que George et moi le regardions, il ne manquait pas d’exécuter ce numéro.
Nous crûmes d’abord que cela faisait partie de ses rites culinaires. Nous en oubliâmes ce qu’étaient les œufs brouillés, et nous figurâmes qu’il se préparait devant nous une spécialité peau-rouge ou polynésienne dont la confection exigeait des danses et des incantations appropriées. Montmorency s’aventura une fois à renifler la poêle, la graisse lui jaillit sur le museau, et lui aussi se mit à trépigner et à aboyer des injures. Mais ce fut, dans l’ensemble, l’une des plus curieuses et intéressantes opérations auxquelles j’aie jamais assisté. George et moi fûmes tous deux navrés qu’elle se terminât si vite.
Le résultat ne correspondait pas du tout au projet initial annoncé par Harris. Un résultat bien maigre pour tant de travail. Il était entré six œufs dans la poêle, et il n’en restait qu’une cuillerée d’un magma brûlé et peu ragoûtant.
Harris en rejeta la faute sur la poêle : il aurait parfaitement réussi si nous avions eu un réchaud à gaz et une turbotière. Nous résolûmes donc de ne plus tenter d’œufs brouillés tant que nous n’aurions pas ces ustensiles avec nous.
Quand nous eûmes fini de déjeuner, le soleil se faisait chaud, le vent était tombé, et c’était la matinée la plus délicieuse que l’on pût désirer. Il n’y avait presque plus rien dans le paysage pour nous rappeler le XIXe siècle. En regardant le fleuve scintiller sous le soleil matinal, nous pouvions presque nous figurer que nous avions remonté le temps nous séparant de ce matin inoubliable de juin 1215, et que nous étions de jeunes gardes d’Angleterre vêtus de drap solide, la dague à la ceinture, attendant de voir s’écrire cette étonnante page d’histoire dont le sens devait être traduit au vulgaire, quatre cents ans plus tard, par un certain Olivier Cromwell, qui l’avait étudiée à fond.
C’est un beau matin d’été, ensoleillé, doux et tranquille. Mais l’air vibre d’un émoi précurseur. Le roi Jean a couché à Duncroft Hall, et toute la journée précédente la petite ville de Staines a retenti du cliquetis des armes, du martèlement des grands destriers sur ses pavés grossiers, des commandements des officiers, des jurons affreux et des rires grossiers des archers barbus, des piquiers, des hallebardiers et des lanciers étrangers au langage inconnu.
Des troupes de chevaliers et de seigneurs aux beaux manteaux souillés par la poussière du voyage sont arrivés à cheval. Toute la soirée, les portes des timides citadins ont dû s’ouvrir en hâte pour laisser pénétrer de farouches soudards exigeant le gîte et le couvert – et du meilleur, ou gare à la maison et tout ce qui s’y trouve ! Car, en ces jours de tempête, le glaive est juge et partie, plaignant et exécuteur, et paie ce qu’il prend en épargnant, s’il le veut bien, ceux qu’il dépouille.
Autour du grand feu allumé sur la place du marché, se tiennent les troupes des barons. Les hommes mangent et boivent gloutonnement, braillent des chansons à boire, jouent et se querellent tandis que le soir tombe et qu’approche la nuit. La lueur du feu projette des ombres étranges sur les monceaux d’armes aux formes peu rassurantes. Les enfants de la ville rôdent autour, admiratifs, et aux abords des tavernes, de plantureuses filles du pays batifolent avec les troupiers désinvoltes. Ils sont fort différents des soupirants du village qui, à présent dédaignés, se tiennent à l’écart, l’œil rond et leurs bonnes bouilles fendues d’un sourire incertain. Et dans les champs alentour, brillent au loin les lumières d’autres feux de camp, éclairant ici la suite nombreuse de quelque grand seigneur, là les mercenaires du roi félon, pareils à des loups embusqués en dehors de la ville.
C’est ainsi que, avec une sentinelle dans chaque rue sombre et le clignotement de feux de guet sur chaque hauteur, la nuit s’est écoulée ; et sur cette charmante vallée de l’ancienne Tamise se lève le matin du grand jour qui va marquer si profondément le destin des siècles à venir.
Dès l’aube, dans la plus basse des deux îles, juste au-dessus de l’endroit où nous campons, s’est élevée une puissante clameur, suivie du bruit d’une foule nombreuse au travail. On dresse le grand pavillon apporté la veille au soir, et les charpentiers s’affairent à clouer des rangées de sièges, tandis que les apprentis de la ville de Londres disposent les étoffes et les soieries multicolores, ainsi que le drap d’or et d’argent.
Maintenant, attention ! Là-bas sur la route de Staines qui serpente le long du fleuve, voici venir vers nous, riant et parlant de leurs grosses voix gutturales, une escouade de rudes hommes d’armes – des gens, des barons, ceux-ci, qui font halte à une centaine de mètres de nous, en amont sur l’autre rive, et attendent, l’arme au pied.
Et, d’heure en heure, s’avancent sur la route d’autres groupes d’hommes armés, leurs casques et leurs cuirasses réfléchissant les longs rayons obliques du soleil matinal, et la route, à perte de vue, se fait grouillante d’aciers étincelants et de coursiers piaffants. Des cavaliers galopent d’un groupe à l’autre, hurlant des ordres, et les petites oriflammes ondulent paresseusement à la brise tiède. De temps à autre, une rumeur plus intense parcourt les rangs qui s’écartent pour laisser le passage à quelque grand baron sur son cheval de bataille, entouré de sa garde de seigneurs, et qui s’en va prendre place à la tête de ses serfs et vassaux.
Sur la pente de Cooper’s Hill, juste en face, se presse la foule des rustres émerveillés et des curieux de la ville, accourus de Staines. Nul ne sait au juste de quoi il retourne, mais chacun a son avis sur l’événement exceptionnel dont nul ne veut rien perdre. Les uns disent que le plus grand bien sortira pour tout le monde de cette journée. Mais les gens âgés branlent la tête, sceptiques, car ils ont, bien souvent déjà, entendu semblables prévisions.
Tout le fleuve jusqu’à Staines est encombré de barques, de canots, de petites pirogues – qui commencent à passer de mode et ne sont plus utilisées que par les plus pauvres. De solides rameurs leur ont fait franchir les rapides, là où bien plus tard sera édifiée la belle écluse de Bell Weir. À présent, ces embarcations s’approchent tout contre les grands chalands pontés, prêts à transporter le roi Jean au lieu où la charte décisive attend sa signature.
Il est midi, et tous ont attendu patiemment des heures et des heures. La rumeur court que l’insaisissable Jean vient d’échapper une fois de plus aux barons, et s’est enfui de Duncroft Hall avec ses mercenaires, et qu’il fera bientôt tout autre chose que de signer des chartes pour la liberté de son peuple.
Mais non ! Cette fois, une poigne de fer le tenait, et il s’est débattu en vain. Au loin sur la route, s’est élevé un petit nuage de poussière qui se rapproche et grossit. On entend grandir le bruit des bêtes martelant la terre de leurs sabots et, entre les groupes épars des hommes d’armes, apparaît bientôt une brillante cavalcade de seigneurs et de chevaliers richement vêtus. Devant elle comme derrière, et sur ses deux flancs, chevauchent les gardes des barons, et au milieu avance le roi Jean.
Il dirige sa monture vers les chalands qui l’attendent, et les grands barons sortent des rangs pour aller à sa rencontre. Il les accueille d’un sourire ou d’un rire, prononce quelques paroles mielleuses, comme s’il s’agissait d’une fête en son honneur, et qu’il venait présider. Mais, se dressant sur ses étriers avant de descendre de cheval, il jette un regard furtif à ses mercenaires français, postés en arrière-garde, puis sur les rangs menaçants des hommes des barons qui l’entourent.
Est-il trop tard ? Un coup hardi porté au cavalier sans méfiance qui se tient à ses côtés, un appel à ses Français, une charge désespérée contre les lignes devant lui, et ces rebelles de barons pourraient bien maudire le jour où ils ont osé contrarier ses volontés ! Une main plus audacieuse eût, qui sait, fait tourner la chance en sa faveur. Si Richard avait été là à sa place, la coupe de la liberté serait peut-être passée sous le nez des Anglais, et leur soif d’indépendance prolongée pour cent ans !
Mais le cœur du roi Jean s’amollit à la vue des visages sévères des hommes d’armes anglais. Le roi laisse retomber les rênes, descend de cheval, et prend place sur le chaland le plus éloigné. Les barons le suivent, leurs mains gantées de mailles serrant la poignée de leurs épées ; et l’ordre est donné de traverser.
Lentement, les lourdes barges pavoisées s’éloignent de la rive. Lentement elles remontent le rapide courant et vont accoster en raclant contre la berge de la petite île qui se nommera désormais « île de la Grande-Charte ». Le roi Jean vient d’en fouler le sol. Tous attendent dans un silence de mort. Mais soudain une immense acclamation s’élève : c’est la pierre angulaire du temple de la liberté anglaise qui, enfin – nous le savons aujourd’hui –, vient d’être solidement posée !
J’étais assis sur la rive, fasciné par les images du passé, lorsque George me demanda s’il me serait possible, une fois tout à fait reposé, d’aider à laver la vaisselle. Ainsi rappelé des anciens jours de gloire au quotidien prosaïque et à toutes ses misères, je me glissai dans le canot où, à l’aide d’un morceau de bois et d’une touffe d’herbe, je nettoyai la poêle à frire. Je lui donnai un lustre final avec la chemise mouillée de George.
Nous allâmes sur l’île de la Grande-Charte pour y voir la pierre qui se trouve dans la maison édifiée à cet endroit ; pierre sur laquelle, dit-on, la charte en question aurait été signée. Je décline toutefois toute responsabilité pour ce qui est de décider si elle fut effectivement signée là, ou bien, comme certains le prétendent, sur l’autre rive, à Runnymead… Encore que, pour être franc, je sois plutôt enclin à soutenir l’opinion populaire que ce fut bien sur l’île.
Certes, si j’avais été l’un des barons de l’époque, j’aurais fermement insisté auprès de mes compagnons sur l’opportunité d’amener un client aussi fourbe que le roi Jean dans l’île, lieu où il avait le moins de chances de leur réserver de mauvaises surprises et de trahir.
On aperçoit, tout près de la pointe du Pique-Nique, sur les terres d’Ankerwyke House, les ruines d’un vieux prieuré, dans les environs duquel Henry VIII donnait, dit-on, rendez-vous à Anne Boleyn. Ils se rencontraient aussi fréquemment à Hever Castle, dans le Kent, et parfois quelque part près de Saint-Albans. De toute façon il devait être difficile au peuple anglais, en ce temps-là, de dénicher un seul endroit où ces jeunes écervelés ne vinssent pas roucouler !
Vous êtes-vous jamais trouvé sous le même toit qu’un couple d’amoureux ? C’est très éprouvant. L’envie vous prend d’aller vous asseoir au salon, ce que vous faites. Au moment où vous ouvrez la porte, vous entendez un bruit, comme si quelqu’un venait soudain de se rappeler quelque chose ; et quand vous entrez, Émilie est là-bas près de la fenêtre, apparemment captivée par le spectacle du trottoir d’en face, tandis que votre ami John Édouard, à l’autre bout de la pièce, se perd dans la contemplation des photographies de famille.
« Oh ! dites-vous, vous immobilisant sur le seuil. Je ne savais pas qu’il y eût quelqu’un.
– Ah ! vraiment ? » rétorque Émilie, glaciale, d’un ton à bien montrer qu’elle n’en croit pas un mot.
Vous hésitez un instant avant de suggérer :
« Il fait très sombre ici. Pourquoi n’allumez-vous pas les lampes ? »
John Édouard intervient pour affirmer qu’il ne l’avait pas remarqué, et Émilie réplique que son papa ne veut pas qu’on allume le gaz dans l’après-midi.
Vous leur apprenez quelques nouvelles, leur exposez votre opinion sur la question irlandaise, mais rien ne semble les intéresser. Leurs remarques se bornent à des « Oh !… Vraiment ?… Tiens… Pas possible !… » Au bout de dix minutes de ce genre de conversation, vous vous repliez vers la porte, et à peine l’avez-vous franchie, qu’à votre grande surprise elle se referme derrière vous, sans que vous l’ayez touchée.
Une demi-heure plus tard, vous projetez d’aller fumer une pipe dans la serre. L’unique siège des lieux est occupé par Émilie ; quant à John Édouard, si l’on en croit le langage des habits, il vient évidemment de s’asseoir par terre. Tous deux ne vous adressent pas la parole, mais vous décochent un regard qui en dit aussi long qu’il est possible entre gens civilisés ; vous faites aussitôt retraite et fermez la porte derrière vous.
À présent, vous n’osez plus fourrer le nez dans aucune pièce de la maison. Après avoir monté et descendu plusieurs fois l’escalier, vous regagnez votre chambre pour aller faire un tour dans le jardin. Vous descendez l’allée, et en passant devant la grande serre d’été, vous y apercevez ces deux jeunes idiots blottis dans un coin. Eux aussi vous remarquent et sont persuadés que, animé de Dieu sait quelle intention tordue, vous vous acharnez à les suivre partout.
« Pourquoi ne réserve-t-on pas une pièce spéciale aux amateurs de solitude à deux, avec obligation de s’y tenir », grommelez-vous, et vous courez au vestibule prendre votre parapluie pour sortir.
Il en fut probablement ainsi quand ce jeune crétin d’Henry VIII courtisait sa petite Anne. Les gens du comté de Buckingham devaient les surprendre en train de « mamourer » près de Windsor et de Wraysbury, et s’exclamer : « Tiens ! Quel hasard ! » Et sans doute Henry répondait-il en rougissant : « Oui, je suis venu rendre une visite à un ami. » Sans doute Anne ajoutait-elle : « Oh ! je suis si contente, de vous voir ! Comme c’est drôle ! Je viens justement de rencontrer M. Henry VIII dans l’allée, et il va dans la même direction que moi ».
Alors les gens devaient s’éloigner en se disant : « Oh ! mieux vaut les laisser à leurs roucoulages et filer dans le pays de Kent ! »
Et ils allaient dans le pays de Kent, et la première chose qu’ils y voyaient en arrivant, c’était Henry et Anne batifolant autour du château de Hever.
« Oh ! Quelle barbe ! s’exclamaient-ils. Fichons le camp d’ici. Cela devient insupportable. Allons à Saint-Albans. Un joli coin tranquille, Saint-Albans. »
Mais à leur arrivée à Saint-Albans, ces damnés tourtereaux étaient là, à se bécoter sous les murs de l’abbaye. Après cela, que faire d’autre sinon aller jouer les pirates sur les mers en attendant que le mariage fût célébré ?
De la pointe du Pique-Nique jusqu’à l’écluse du Vieux-Windsor le paysage est d’un charme exquis. Une route ombragée, que parsèment çà et là de coquets petits cottages, longe la rive jusqu’à l’auberge, pittoresque – comme la plupart des auberges de la Haute-Tamise –, où l’on vous sert une excellente bière blonde, d’après Harris (et on peut lui faire confiance en la matière). Le Vieux-Windsor est un endroit célèbre dans son genre. Édouard le Confesseur y avait un palais, et le fameux comte Godwin y fut condamné par la justice de l’époque pour avoir prémédité la mort du frère du roi. Le comte Godwin rompit un morceau de pain qu’il éleva dans sa main, en disant : « Que cette bouchée de pain m’étouffe, si je suis coupable ! »
Puis il porta le pain à sa bouche et l’avala. Le pain l’étouffa et il mourut.
Après le Vieux-Windsor, le fleuve perd un peu de son intérêt et ne redevient lui-même qu’aux abords de Boveney. Je halai avec George jusqu’au-delà de Home Park, qui s’étend sur la rive droite, du pont Albert au pont Victoria. Nous passions à Datchet quand George me demanda si je me rappelais notre première randonnée sur la Tamise, la fois où, débarquant à Datchet à dix heures du soir, nous nous mîmes en quête d’un gîte.
Je lui répondis que je ne risquais pas d’oublier de sitôt l’aventure.
C’était le samedi avant les vacances d’août. Nous étions tous les trois (les mêmes que cette fois-ci) fatigués et affamés, Arrivés à Datchet, nous partîmes à la recherche d’une auberge, emportant avec nous le panier, deux valises, les couvertures, les manteaux, et Dieu sait quoi encore. Nous passâmes devant un très coquet petit hôtel, au portail couvert de clématites et de vigne vierge ; mais il n’y avait pas de chèvrefeuille, et, pour je ne sais plus quelle raison, il me fallait absolument du chèvrefeuille.
« Oh ! n’entrons pas là ! dis-je. Allons un peu plus loin, voir s’il n’y en a pas un avec du chèvrefeuille. »
Nous poursuivîmes notre chemin et parvînmes à un autre hôtel. Celui-ci était très bien également, et il avait du chèvrefeuille sur sa façade. Mais un individu dont l’allure ne revenait pas à Harris était appuyé contre la porte. Notre ami lui trouvait une sale gueule et des bottines trop hideuses pour chausser pied humain. Nous poussâmes donc plus loin. Nous marchâmes un bon moment sans plus trouver d’hôtel, puis nous rencontrâmes un passant que nous priâmes de nous en indiquer un.
« D’où vous venez, justement, répondit l’homme. Retournez sur vos pas, et vous arriverez au Cerf.
– Oh ! nous y sommes passés, répliquâmes-nous, mais il n’y a pas de chèvrefeuille au mur.
– Dans ce cas, essayez Le Manoir. Il est juste en face. »
Harris dit que nous n’en voulions pas non plus : il y avait là un individu dont la couleur de cheveux et les bottines lui coupaient l’appétit, rien que d’y penser.
« Eh bien ! ma foi, je ne sais que vous conseiller, dit notre informateur. Il n’y a pas d’autres auberges à Datchet.
– Pas d’autres auberges ? s’exclama Harris.
– Non.
– Que diable allons-nous faire ? » se lamenta Harris.
George prit alors la parole. Il nous déclara que nous étions libres, Harris et moi, de nous faire construire un hôtel si bon nous semblait, et de nous faire confectionner des clients selon nos goûts pour les y loger, mais que pour sa part, il retournait au Cerf.
Les grands esprits ne réalisent jamais leurs idéaux en quoi que ce soit. Soupirant sur la vanité de tout désir terrestre, Harris et moi nous suivîmes George.
Nous portâmes notre attirail jusqu’au Cerf et le disposâmes dans le vestibule.
L’hôtelier vint nous accueillir.
« Bonsoir, messieurs.
– Bonsoir, dit George. Nous voudrions trois lits, s’il vous plaît.
– Je suis désolé, monsieur, mais je crains que ce ne soit impossible.
– Oh ! vous savez, reprit George, deux lits feront l’affaire. Deux de nous peuvent bien dormir dans le même lit, n’est-ce pas ? continua-t-il, en s’adressant à Harris et à moi.
– Mais bien sûr, dit Harris, avec l’idée que George et moi pourrions partager sans problème la même couche.
– Je regrette beaucoup, monsieur, répéta le patron, mais nous n’avons plus dans la maison un seul lit disponible. Dans le dernier qui nous restait, il y a déjà deux messieurs… peut-être bien trois ! »
Cette réponse nous déconcerta quelque peu.
Mais Harris, qui est un vieux routier, se montra à la hauteur de la circonstance, et avec un bon rire, répliqua :
« Dans ce cas, n’insistons pas. Tant pis ! À la guerre comme à la guerre ! Vous n’avez qu’à nous arranger un lit de fortune dans la salle de billard.
– Désolé, monsieur, mais le billard est occupé. Trois messieurs également. Et deux dans la salle à manger. Non, vraiment, je ne puis vous loger cette nuit. »
Nous ramassâmes nos affaires et nous rendîmes au Manoir. C’était un bel établissement. Je le préférais au précédent, et Harris fut de mon avis. Tout se passerait bien, affirma-t-il, il nous suffirait de ne pas regarder le rouquin aux bottines. D’ailleurs, ce n’était pas sa faute, à ce pauvre gars, s’il avait des cheveux roux.
Harris n’a pas son pareil pour s’exprimer avec amabilité et délicatesse.
Les gens du Manoir ne nous laissèrent même pas le temps d’ouvrir la bouche. La patronne vint à notre rencontre pour nous annoncer que nous étions le quatorzième groupe qu’elle refusait depuis une heure et demie. Nos modestes propositions d’écurie, salle de billard, ou cave à charbon provoquèrent son hilarité : tous ces lieux étaient combles depuis longtemps !
Connaissait-elle dans le village une maison qui pût nous accueillir pour la nuit ?
Eh bien, si nous n’étions pas trop difficiles…
« Remarquez, je ne vous garantis rien »… Il y avait en effet une petite taverne à cinq cents mètres plus loin, sur la route d’Eton…
Sans en écouter davantage, nous empoignâmes panier, valises, couvertures et manteaux, et courûmes jusqu’au lieu dit. La distance nous parut plus voisine des mille mètres que des cinq cents, mais nous finîmes par arriver. Nous nous engouffrâmes dans la salle à bout de souffle.
Les gens de la taverne n’attendirent pas pour se montrer grossiers et nous rire carrément au nez. Il n’y avait que trois lits dans toute la maison et on y logeait déjà sept messieurs seuls et trois couples de gens mariés. Cependant, un batelier complaisant qui se trouvait au bar nous conseilla d’aller voir chez l’épicier, la porte à côté du Cerf ; et nous rebroussâmes chemin.
L’épicier affichait complet lui aussi. Une bonne vieille, que nous rencontrâmes dans la boutique, eut l’amabilité de nous emmener avec elle, à quatre cents mètres de là, chez une dame de ses amies qui louait à l’occasion des chambres aux messieurs.
Cette brave femme marchait très lentement, et il nous fallut vingt minutes pour arriver chez la personne en question. Notre guide agrémenta le trajet en nous décrivant par le menu tous les rhumatismes qui lui endolorissaient le dos.
Les chambres de la dame son amie étaient déjà louées. De là, on nous recommanda le n° 27. Le n° 27 était plein, et on nous envoya au n° 32. Le n° 32 aussi était complet.
Nous regagnâmes donc la grande route, et Harris s’assit sur le panier, en déclarant qu’il ne ferait pas un pas de plus. L’endroit lui paraissait tranquille, et il consentait volontiers à y mourir. Il nous pria, George et moi, d’embrasser sa mère pour lui et de dire à tous ses amis qu’il leur pardonnait et qu’il avait trépassé l’âme en paix.
C’est alors que, déguisé en petit garçon, survint un ange (et je doute qu’il pût y avoir meilleur déguisement pour un ange), portant d’une main un cruchon de bière, et de l’autre un objet pendu à une ficelle, qu’il déposait sur chaque pierre plate où il passait, et qu’il retirait ensuite, petit jeu qui produisait un bruit particulièrement déplaisant et agaçant.
Nous demandâmes à cet envoyé des cieux (car il s’avéra tel, ainsi que nous ne tardâmes pas à le découvrir) s’il ne connaîtrait pas quelque maison isolée, dont les occupants seraient peu nombreux et de faible constitution (vieilles dames ou messieurs paralysés de préférence) afin que nous puissions facilement les contraindre à nous céder leur lit pour la nuit ; sinon, pouvait-il nous recommander une loge à cochons inoccupée, ou un four à chaux, ou n’importe quoi de ce genre. Il ne connaissait rien de tel, du moins pas tout près, mais il nous dit que si nous voulions bien venir avec lui, sa mère avait une chambre disponible qu’elle pourrait nous laisser jusqu’au lendemain matin.
Nous lui sautâmes au cou, en le bénissant. Ce qui eût fait un très beau tableau au clair de lune, si le gamin ne s’était écroulé sous le poids de notre émotion, et nous trois avec lui, ou plutôt sur lui. La joie de Harris fut si forte qu’il eut un évanouissement, et il dut avoir recours au cruchon de bière, qu’il vida à moitié avant de revenir à lui, après quoi il démarra au pas de course, nous laissant, George et moi, transporter tout le barda.
Le gamin habitait un petit cottage de quatre pièces, et sa mère – la bonne âme ! – nous donna un jambon chaud de cinq livres pour souper, dont nous ne laissâmes rien, suivi d’une tarte à la confiture et de deux théières de thé, après quoi nous allâmes nous coucher. Il y avait deux lits dans la chambre. L’un était un lit de sangle de quatre-vingt-dix centimètres de large, dans lequel George et moi nous prîmes place, sans manquer, pour ne pas tomber, de nous attacher ensemble au moyen d’un drap. L’autre était le lit du gamin, et Harris l’eut pour lui seul. Nous l’y trouvâmes au matin, avec soixante centimètres de jambes nues dépassant à l’extrémité, que George et moi utilisâmes comme porte-serviettes pendant notre toilette.
Quand, par la suite, nous retournâmes à Datchet, nous nous montrâmes quelque peu moins exigeants dans le choix de notre hôtel.
Pour en revenir à notre présent voyage, il ne se passa rien d’intéressant, et nous continuâmes de nous haler juste un peu au-dessus de l’île des Singes où nous débarquâmes pour déjeuner. En attaquant le bœuf froid, nous découvrîmes que nous avions oublié d’emporter de la moutarde. Je ne crois pas avoir, de ma vie, éprouvé aussi cruellement que ce jour-là une envie de moutarde. En général, je m’en passe fort bien ; il est même rare que j’en prenne, mais j’aurais alors donné des mondes pour en avoir.
J’ignore combien de mondes il peut y avoir dans l’univers, mais quiconque m’eût apporté à cet instant précis une cuillerée de moutarde, aurait pu les avoir tous. Je ne regarde jamais à la dépense quand j’ai envie de quelque chose qui me fait défaut.
Harris aussi déclara qu’il aurait donné des mondes pour se procurer de la moutarde. Si un quidam avait débarqué là avec un pot de moutarde, il aurait été pourvu de mondes pour le restant de ses jours.
Je crains fort cependant que Harris et moi n’eussions manqué à notre parole une fois en possession de la fameuse moutarde. On fait de ces offres extravagantes dans un moment d’égarement, mais, à la réflexion, on s’aperçoit qu’elles sont absurdement disproportionnées avec la valeur de l’article désiré. J’ai une fois entendu quelqu’un, au cours d’une randonnée dans les montagnes suisses, dire qu’il donnerait des mondes pour un verre de bière, et une fois arrivé à une petite buvette où on en servait, faire tout un scandale parce qu’on lui comptait cinq francs pour une canette de stout.[6] Il prit la chose pour un abus inadmissible, et s’en plaignit au Times.
Le manque de moutarde jeta un froid sur le bateau. Nous mangeâmes notre bœuf en silence. L’existence nous paraissait vide et sans intérêt. Nous pensions en soupirant aux jours heureux de notre enfance. Nous perdîmes un peu de notre morosité, toutefois, avec la tarte aux pommes, et quand George eut sorti du fond du panier une boîte de conserve d’ananas, la vie nous parut finalement digne d’être vécue.
Nous aimons beaucoup l’ananas, tous les trois. Nous regardions l’étiquette et pensions au jus. Nous échangeâmes un sourire, et Harris avait déjà sa cuiller à la main.
On se mit en quête de l’ouvre-boîtes. On retourna tout le panier. On mit les valises sens dessus dessous. On souleva le plancher du canot. On disposa tous les objets sur la rive et on les secoua. L’ouvre-boîtes demeurait introuvable.
Harris essaya alors d’ouvrir la boîte avec son canif, mais la lame se brisa et il s’entailla profondément la main. George tenta l’opération avec une paire de ciseaux, et les ciseaux lui échappèrent, manquant l’éborgner. Tandis qu’ils pansaient tous les deux leurs blessures, j’essayai de faire un trou dans la boîte avec le bout pointu de la gaffe, et la gaffe glissa, me projeta entre le bateau et la rive dans soixante centimètres d’eau vaseuse… et la conserve, intacte, alla heurter une tasse à thé, qu’elle brisa.
Alors nous devînmes enragés. Nous posâmes la boîte sur la berge, et Harris alla chercher dans un champ une grosse pierre. Je retournai dans le bateau prendre le mât, et George maintint la boîte. Harris appuya sur le couvercle l’angle le plus aigu de sa pierre, et, moi, élevant le mât au-dessus de ma tête, je l’abattis de toutes mes forces.
Ce fut le chapeau de paille de George qui lui sauva la vie ce jour-là. Il l’a conservé (ce qu’il en reste), et, les soirs d’hiver, quand on allume les pipes et qu’on évoque les dangers traversés, il le décroche du mur pour le montrer à la ronde et débiter une fois de plus l’effroyable histoire, en l’enjolivant à chaque nouveau récit.
Harris s’en tira avec de simples égratignures.
Cela fait, je pris la boîte et la martelai à coups de mât jusqu’à l’épuisement, puis Harris prit le relais.
Nous la battîmes à plat, nous la battîmes en cube nous lui infligeâmes toutes les formes possibles… mais ne pûmes y pratiquer le moindre trou. George s’y attaqua à son tour et lui donna une forme si étrange, si monstrueusement hideuse qu’il prit peur et jeta le mât à terre. Puis nous nous assîmes tous les trois sur l’herbe autour de la boîte et l’examinâmes.
Le couvercle enfoncé offrait l’aspect d’un rictus railleur, qui nous mit dans une fureur telle que Harris sauta sur la chose, s’en empara et la lança au loin, au milieu du courant. Nous l’abreuvâmes d’injures tandis qu’elle s’enfonçait, puis nous regagnâmes le canot et nous nous éloignâmes de ce lieu maudit, pour ne plus nous arrêter avant d’avoir atteint Maidenhead.
Maidenhead est trop mondaine pour être agréable. C’est le rendez-vous des gandins de la Tamise et de leurs compagnes trop bien mises. C’est la ville des hôtels au luxe tapageur, fréquentés surtout par les élégants et ces demoiselles du corps de ballet. C’est le chaudron de sorcière d’où sortent ces démons du fleuve : les chaloupes à vapeur. Le duc du feuilleton dans le Journal de Londres a toujours sa garçonnière à Maidenhead, et l’héroïne du roman à la mode ne manque jamais d’y venir dîner lors de ses escapades avec le mari d’une autre.
Nous traversâmes rapidement Maidenhead, puis nous ralentîmes pour mieux apprécier le paysage grandiose qui s’étend au-delà des écluses Boulter et Cookham. Les bois de Clieveden portaient encore leur délicate parure printanière, et s’élevaient depuis la berge en une harmonie infinie où se mêlaient les tons d’un vert féerique. Dans sa beauté sans faille, c’est, peut-être, le plus délicieux parcours du fleuve, et nous nous y attardâmes longuement avant de nous arracher à sa paix profonde.
Nous entrâmes dans le canal de dérivation, juste avant Cookham, pour prendre le thé. Une fois l’écluse passée, il faisait nuit. Une bonne brise s’était levée, à notre avantage. Ce qui est un miracle car, en règle générale, le vent souffle toujours contre vous sur la Tamise, quelle que soit votre direction. Il est contre vous le matin, quand vous partez pour une excursion d’une journée, et vous ramez longtemps, en pensant qu’il sera bien agréable de revenir à la voile. Mais, après le thé, il a tourné, et il vous faut souquer dur tout le chemin du retour.
Or quand vous oubliez d’emporter la voile, le vent persiste à vous favoriser dans les deux sens. Hé oui ! l’existence n’est qu’une longue épreuve, et l’homme est né pour l’affronter, de même que l’étincelle pour jaillir.
Ce soir-là, toutefois, il y avait sûrement une erreur quelque part : il soufflait dans notre dos. Nous nous gardâmes de manifester notre satisfaction, et hissâmes la voile avant qu’on s’en fût aperçu. Nous prîmes nos aises dans le canot en des poses méditatives, et la voile se gonfla, tira, grinça contre le mât, et le canot vola sur les flots.
Je barrais.
Je ne connais pas de sensation plus forte que de naviguer à la voile. Cela tient du vol, et l’on n’y trouve d’équivalent que dans les rêves. Le vent vous emporte sur ses ailes, vous ne savez où. Vous n’êtes plus cette créature lente, lourde, pétrie d’argile, qui se traîne péniblement sur le sol. Vous faites partie de la Nature ! Votre cœur bat contre le sien ! Ses bras admirables vous soulèvent et vous pressent sur son sein ! Votre âme communie avec la sienne ; votre corps se fait léger ! Les voix de l’air vous bercent de leur chant. La terre vous paraît lointaine et minuscule ; et vous tendez les bras à vos frères les nuages.
Nous avions tout le fleuve à nous, si ce n’était que, loin devant, nous pouvions voir, ancrée au milieu du courant, une barge de pêche dans laquelle étaient assis trois pêcheurs. Notre canot glissait sur l’eau, filait le long des rives boisées ; personne ne soufflait mot.
Je barrais.
Nous nous rapprochions des trois pêcheurs et nous constatâmes qu’il s’agissait de vieillards à l’air solennel. Assis dans la barge sur trois chaises, ils surveillaient attentivement leurs lignes. Le couchant pourpre jetait sur les eaux une lueur mystique, couronnait de feu les cimaises et nimbait d’or la couche des nuées. C’était une heure de profond enchantement, d’espérance extatique. La petite voile se détachait sur le ciel rougi, la brume s’étendait alentour, enveloppant le monde d’ombres arc-en-ciel. Derrière nous, montait la nuit.
Nous étions tels des chevaliers de légende voguant sur un lac de mystère vers le royaume étrange du crépuscule, vers le pays grandiose du couchant.
Nous n’arrivâmes pas au royaume du crépuscule. Nous allâmes donner de plein fouet dans la barge où les trois vieillards péchaient. Nous ne comprîmes pas tout d’abord ce qui était arrivé, car la voile nous masquait la scène, mais d’après la nature du langage qui s’éleva alors dans l’air du soir, nous sûmes que nous étions dans le voisinage d’êtres humains dont le mécontentement était évident.
Harris amena la voile, et nous découvrîmes alors la cause de ces protestations. Le choc avait jeté à bas de leurs sièges les trois vieux messieurs qui formaient une mêlée confuse au fond de la barge. Lentement, péniblement, ils se dégageaient et se débarrassaient du poisson qui les couvrait. Et tout en se démenant, ils nous abreuvaient d’injures – non pas de banales injures de tous les jours, mais de malédictions longuement réfléchies et significatives qui embrassaient notre existence entière, s’étendaient jusqu’aux futurs lointains, et englobaient tous nos parents, amis et connaissances. C’étaient de fortes et substantielles malédictions.
Harris leur répliqua qu’ils devraient plutôt se montrer reconnaissants envers nous qui venions de briser la monotonie de leur journée de pêche, et il ajouta qu’il était choqué et peiné d’entendre des hommes de leur âge se laisser emporter de cette façon. Mais ses remarques firent long feu.
Après cet incident, George voulut prendre la barre. Il déclara qu’un esprit tel que le mien ne pouvait s’accommoder d’une tâche aussi vulgaire et qu’il valait mieux laisser au commun des mortels le soin de gouverner notre bateau, avant que nous finissions au fond de l’eau. Il prit donc les commandes, et nous conduisit jusqu’à Marlow.
À Marlow, nous laissâmes le canot près du pont, et allâmes passer la nuit à La Couronne.
Marlow est l’une des villes riveraines les plus agréables que je connaisse. C’est une petite agglomération vivante et animée ; pas très pittoresque dans l’ensemble, il est vrai, mais on y trouve cependant quelques coins dignes d’intérêt : ce qui subsiste des arches du viaduc de jadis, grâce auquel notre imagination remonte jusqu’aux âges où le manoir de Marlow avait pour seigneur le Saxon Algar, avant que Guillaume le Conquérant s’en emparât pour le donner à la reine Mathilde, avant qu’il fût transmis aux comtes de Warwick ou au sage lord Paget, le conseiller de quatre souverains successifs.
Il y a aussi une belle campagne alentour si vous êtes amateur de promenade après le canotage. De plus le fleuve est ici dans toute sa beauté. En aval de Cookham, le long des bois et des prairies de Quarry, le paysage est charmant. Chers vieux bois de la Carrière ! Avec vos sentiers grimpants, vos étroites allées sinueuses, comme vos senteurs me rappellent, aujourd’hui encore, les jours ensoleillés d’été ! Combien vos ombreuses perspectives évoquent de visages rieurs ! Comme les voix d’autrefois y tombent doucement de vos ramures chuchotantes !
De Marlow à Sonning, le pays est plus beau encore. À un demi-mille en amont du pont de Marlow, on voit l’ancienne grande abbaye de Bisham, dont les murs de pierre ont résonné des cris des Templiers, et qui fut un temps la demeure d’Anne de Clèves, puis de la reine Elisabeth. L’abbaye est riche de souvenirs tragiques. Elle possède une chambre à coucher tendue de tapisserie, et un cabinet secret se cache dans l’épaisseur de ses murs. Le fantôme de la Dame Sainte, qui battit à mort son petit garçon, y rôde encore la nuit, s’efforçant de laver ses mains de spectre dans un bassin fantôme.
Warwick, le faiseur de rois, y repose, indifférent désormais à ce monde de vanité qu’est celui des rois et des royaumes ; de même Salisbury, qui fut si vaillant à Poitiers. Juste avant d’arriver à l’abbaye, tout au bord du fleuve, se dresse l’église de Bisham, et s’il est des tombeaux dignes d’intérêt, ce sont bien les monuments funéraires de cette église. Ce fut en se laissant bercer dans son canot sous les hêtres de Bisham que Shelley, qui habitait alors Marlow (on voit encore sa maison, dans West Street), composa La Révolte de l’Islam.
Non loin de l’écluse Hurley, un peu en amont, j’ai souvent songé que je pourrais passer un mois dans ce paysage sans jamais me lasser de sa beauté. Le village de Hurley, à cinq minutes de marche de l’écluse, est un des plus vieux endroits où passe la Tamise : il remonte, pour employer la curieuse phraséologie des temps passés, « aux jours du roi Sebert et du roi Offa ». Juste après l’écluse, vers l’amont, se trouve le champ des Danois, où campèrent une nuit les envahisseurs danois lors de leur marche sur le comté de Gloucester. Un peu plus loin, nichées dans un charmant recoin du fleuve, on peut voir les ruines de l’abbaye de Medmenham.
Les célèbres moines de Medmenham, le « Club du Feu de l’Enfer », comme on les appelait, et dont faisait partie le fameux Wilkes, s’étaient donné pour devise : « Fais comme il te plaît », exhortation qu’on lit encore sur le porche en ruine de l’abbaye. Bien des années avant la fondation de cette plaisante abbaye et de ses irrévérencieux farceurs, il y avait au même endroit un monastère d’un genre plus sérieux, dont les moines ne ressemblaient en rien aux libertins qui leur succéderaient, quelque cinq cents ans plus tard.
Les religieux cisterciens, dont l’abbaye se tenait là au XIIIe siècle, ne portaient pour tout vêtement qu’une robe de bure grossière et ne mangeaient ni chair, ni poisson, ni œufs. Ils dormaient sur la paille, et se levaient à minuit pour l’office. Ils passaient leur journée à travailler, lire, prier, et un silence de mort régnait sur toutes leurs activités, car ils avaient fait vœu de ne point parler.
Quelle sinistre fraternité, quelle lugubre existence, en des lieux que Dieu créa si doux et si charmants ! Il est étrange que les voix de la nature qui les entourait – le chant harmonieux du fleuve, le bruissement des hautes herbes, la musique du vent – ne leur aient pas enseigné une conception plus juste de la vie ! Tout le long du jour, ils restaient là, muets, à attendre que leur parlât une voix céleste, alors que, des jours et des nuits durant, cette voix chantonnait pour eux en une myriade de tons, et qu’ils ne l’entendaient pas.
De Medmenham à l’écluse de Hambledon, le fleuve resplendit d’une beauté paisible, mais une fois dépassé Greenlands, la résidence plutôt banale de son marchand de journaux – vieux monsieur tranquille et sans prétention, qu’on rencontre souvent dans le coin en été, menant seul son canot d’un joli coup d’aviron, ou bavardant gaiement au passage avec un vieil éclusier –, à partir de cet endroit et jusque bien au-delà de Henley, le paysage est plutôt vide et monotone.
Le lundi matin, à Marlow, nous nous levâmes raisonnablement tôt et allâmes nous baigner avant le petit déjeuner. Au retour, Montmorency se conduisit comme un crétin. Montmorency et moi ne partageons pas du tout la même opinion en ce qui concerne les chats. Je les aime. Il les déteste.
Quand je rencontre un chat, je lui dis : « Mon beau minou ! » Je me baisse pour lui gratouiller le cou ; le chat dresse sa queue comme une baguette de tambour, fait le gros dos, frotte son nez contre mon pantalon et tout se passe le plus gentiment et le plus paisiblement du monde. Quand Montmorency rencontre un chat, la rue entière en est informée, et retentissent en dix secondes plus de gros mots que n’en dépense durant toute sa vie un honnête citoyen, quand il en use à bon escient.
Je ne blâme pas le chien (me contenant à l’ordinaire de lui talocher le crâne ou de lui jeter un caillou), parce que c’est dans sa nature. Les fox-terriers sont nés avec un dose de péché originel au moins quatre fois plus grande que celle des autres canidés, et il nous faut, à nous chrétiens, des années et des années de patients efforts pour corriger de manière appréciable leur nature belliqueuse.
Un jour, je me trouvais dans le hall d’entrée des grands magasins de Haymarket, et des chiens attendaient là le retour de leurs maîtres partis faire des achats à l’intérieur. Il y avait un mastiff, un ou deux colleys, un saint-bernard, plusieurs épagneuls et terre-neuve, un chien de chasse à courre, un caniche français à l’avant-train frisé et le reste tondu, un bouledogue, quelques-uns de ces animaux pas plus gros que des rats que l’on vend aux arcades Lowther, et une paire de yorkshires.
Ils patientaient, bien sages et méditatifs. Une paix solennelle régnait dans le hall. Le lieu vibrait d’une atmosphère de calme résignation et de douce mélancolie.
Entra alors une gentille demoiselle, menant une petit fox-terrier à l’air soumis, qu’elle abandonna après l’avoir attaché entre le bouledogue et le caniche. Assis sur son derrière, il resta une minute à regarder autour de lui. Puis il leva les yeux au plafond, l’air de penser à sa mère. Puis il bâilla. Puis il passa en revue les autres chiens, tous silencieux, graves et dignes.
Il regarda le bouledogue, qui dormait à sa droite d’un sommeil sans rêves, puis le caniche, debout et hautain, à sa gauche. Alors, sans crier gare, sans la moindre trace de provocation, il planta ses crocs dans la patte de devant la plus proche du caniche, et un hurlement de douleur s’éleva dans l’ombre paisible du hall.
Le résultat de sa première expérience lui parut hautement satisfaisant, et il décida de continuer à mettre un peu d’animation autour de lui. Il bondit par-dessus le caniche pour agresser vigoureusement un colley, qui se réveilla en sursaut et se jeta aussitôt dans une féroce bagarre avec le caniche. Le fox regagna ensuite sa place… pour attraper le bouledogue par l’oreille et tenter de le jeter au loin. Le bouledogue, bête curieusement impartiale, s’en prit à tout ce qui se trouvait à sa portée, y compris le gardien, tandis que ce cher petit terrier se lançait dans une lutte ininterrompue avec un yorkshire au tempérament batailleur.
Inutile de vous dire, si vous connaissez la nature canine, que tous les autres chiens présents dans le hall se battaient à présent comme si leurs vies et celles de leurs foyers eussent dépendu de l’issue de la mêlée. Les gros chiens bataillaient sans discrimination entre eux, les petits faisaient de même, agrémentant cependant leurs querelles intestines de quelques coups de canines dans les pattes des gros.
Le hall d’entrée des grands magasins de Haymarket devint vite un parfait pandémonium, et le vacarme y était effrayant. Une foule de badauds se pressa devant les portes. On se demandait s’il s’agissait d’une réunion syndicale, ou sinon, qui on assassinait et pourquoi ? Des hommes arrivèrent avec des bâtons et des cordes, s’efforçant de séparer les chiens, et on envoya chercher la police.
Au plus fort de la bagarre, la gentille demoiselle revint. Elle attrapa son adorable toutou (qui, venant de mettre K.O. pour un mois le yorkshire, arborait l’expression d’un agneau nouveau-né), le prit dans ses bras, lui demanda s’il n’était pas mort et si ces grandes brutes de chiens ne l’avaient pas martyrisé ; et il se blottissait contre elle, la contemplait avec l’air de dire : « Ah ! Que je suis content que tu sois venue me sauver de cette pénible situation ! »
La gentille demoiselle déclara que la direction du magasin n’avait pas le droit de laisser mettre de véritables bêtes féroces avec les chiens des gens comme il faut, et qu’elle envisageait sérieusement de lui intenter un procè