Henryk Sienkiewicz

 

 

 

QUO VADIS ?

 

 

 

(1896)

 

Traduction Ely Halpérine-Kaminski

 

 

 

Publication du groupe « Ebooks libres et gratuits » – http://www.ebooksgratuits.com/

 

 

 

Table des matières

 

Chapitre I. 6

Chapitre II. 19

Chapitre III. 38

Chapitre IV. 41

Chapitre V. 49

Chapitre VI. 53

Chapitre VII. 58

Chapitre VIII. 106

Chapitre IX. 115

Chapitre X. 125

Chapitre XI. 133

Chapitre XII. 149

Chapitre XIII. 160

Chapitre XIV. 174

Chapitre XV.. 189

Chapitre XVI. 195

Chapitre XVII. 203

Chapitre XVIII. 215

Chapitre XIX. 221

Chapitre XX. 233

Chapitre XXI. 247

Chapitre XXII. 258

Chapitre XXIII. 269

Chapitre XXIV. 279

Chapitre XXV. 293

Chapitre XXVI. 302

Chapitre XXVII. 316

Chapitre XXVIII. 327

Chapitre XXIX. 337

Chapitre XXX. 351

Chapitre XXXI. 360

Chapitre XXXII. 369

Chapitre XXXIII. 383

Chapitre XXXIV. 390

Chapitre XXXV. 396

Chapitre XXXVI. 407

Chapitre XXXVII. 419

Chapitre XXXVIII. 423

Chapitre XXXIX. 426

Chapitre XL. 436

Chapitre XLI. 446

Chapitre XLII. 456

Chapitre XLIII. 463

Chapitre XLIV. 476

Chapitre XLV. 481

Chapitre XLVI. 493

Chapitre XLVII. 497

Chapitre XLVIII. 507

Chapitre XLIX. 516

Chapitre L. 530

Chapitre LI. 539

Chapitre LII. 559

Chapitre LIII. 565

Chapitre LIV. 578

Chapitre LV. 587

Chapitre LVI. 593

Chapitre LVII. 621

Chapitre LVIII. 642

Chapitre LIX. 651

Chapitre LX. 658

Chapitre LXI. 668

Chapitre LXII. 673

Chapitre LXIII. 686

Chapitre LXIV. 692

Chapitre LXV. 697

Chapitre LXVI. 703

Chapitre LXVII. 715

Chapitre LXVIII. 718

Chapitre LXIX. 722

Chapitre LXX. 730

Chapitre LXXI. 734

Chapitre LXXII. 740

Chapitre LXXIII. 742

Chapitre LXXIV. 750

Épilogue. 759

À propos de cette édition électronique. 767

 

Chapitre I.

Pétrone se réveilla seulement vers midi, et très las, comme de coutume. La veille, il avait été convive de Néron, et le festin s’était prolongé fort avant dans la nuit. Depuis quelque temps, sa santé commençait à s’altérer. Il avouait se réveiller le matin tout engourdi et incapable de rassembler ses idées. Mais le bain matinal et un soigneux massage opéré par d’habiles esclaves stimulaient la circulation de son sang paresseux, achevaient de le réveiller, lui rendaient ses forces, si bien que de l’oleotechium, c’est-à-dire du dernier compartiment de la salle de bains, il sortait comme rajeuni, les yeux pétillants d’esprit et de gaieté, élégant, et tellement supérieur qu’Othon lui-même n’eût pu rivaliser avec lui. C’était bien là celui qu’on appelait l’arbiter elegantiarum.

 

Il ne fréquentait les bains publics que dans les rares cas où un rhéteur, faisant parler de lui dans la ville, y venait susciter l’admiration, ou quand, lors des éphébies, on y donnait des jeux attrayants. Il avait dans son insula ses bains particuliers que le célèbre compagnon de Sévère, Celer, lui avait agrandis, rebâtis, et ornés avec un goût si recherché que Néron même reconnaissait leur supériorité sur ses bains à lui, pourtant plus vastes et plus luxueusement installés.

 

Ainsi, après ce festin de la veille, où, d’abord ennuyé par les bouffonneries de Vatinius, il avait ratiociné avec Néron, Lucain et Sénèque sur la question de savoir si la femme possède une âme, il s’était levé tard et prenait son bain comme à l’ordinaire. Deux balneatores, taillés en hercules, venaient de le poser sur une mensa de cyprès recouverte d’un neigeux byssus égyptien, et, de leurs paumes enduites d’huile parfumée, ils s’étaient mis à frotter son corps aux formes sculpturales. Lui, les yeux fermés, attendait que la chaleur du laconicum et celle de leurs mains eussent pénétré en lui et dissipé sa fatigue.

 

Enfin, après un certain temps, il ouvrit les yeux et parla : il s’informa du temps qu’il faisait et des gemmes que le joaillier Idomène devait venir lui soumettre ce jour-là. Il se trouva qu’il faisait beau temps, qu’une légère brise soufflait des monts Albains et que les gemmes n’étaient pas encore arrivées. Pétrone referma les yeux et donna l’ordre qu’on le portât au tepidarium. Mais, soulevant la draperie, le nomenclator annonça la visite du jeune Marcus Vinicius, récemment arrivé d’Asie Mineure.

 

Pétrone ordonna de faire entrer le visiteur au tepidarium, où il se rendit à son tour. Vinicius était son parent, fils de sa sœur aînée, qui jadis avait épousé Marcus Vinicius, personnage consulaire au temps de Tibère. Le jeune homme, qui venait de servir sous Corbulon contre les Parthes, rentrait, la guerre terminée. Pétrone avait pour lui un certain faible, très proche de l’affection, parce que Marcus était un beau jeune homme au corps d’athlète sachant, dans la débauche même, conserver certaine mesure esthétique, chose que Pétrone prisait par-dessus tout.

 

– Salut, Pétrone, – dit le jeune homme en entrant d’un pas alerte dans le tepidarium ; – que tous les dieux te soient propices, et particulièrement Asclépias et Cypris ; car, sous leur double égide, il ne peut rien t’arriver de mal.

 

– Sois le bienvenu dans Rome et que le repos te soit doux après la guerre, – répondit Pétrone en dégageant, pour la lui tendre, sa main des plis d’un soyeux tissu de lin dont il était enveloppé – qu’y a-t-il de nouveau en Arménie ? Durant ton séjour en Asie, n’as-tu pas poussé une pointe jusqu’en Bithynie ?

 

Pétrone avait été jadis proconsul en Bithynie et y avait même gouverné avec énergie et justice, contraste singulier avec le caractère de cet homme, fameux par ses goûts efféminés et sa soif du luxe. Aussi rappelait-il volontiers ce temps-là, qui fournissait la preuve de ce qu’il aurait pu et su faire, s’il lui avait plu de s’en donner la peine.

 

– J’ai eu l’occasion d’aller à Héraclée, – répondit Vinicius. – Corbulon m’y a envoyé pour y lever des renforts.

 

– Ah ! Héraclée ! J’y connus une fille de Colchide pour qui je donnerais toutes les divorcées d’ici, sans en excepter Poppée. Au fait, c’est là une vieille histoire. Donne-moi plutôt des nouvelles de la frontière des Parthes. Cela n’empêche que je sois fatigué de tous ces Vologèse, Tiridate, Tigrane et autres barbares qui, suivant les dires du jeune Arulanus, marchent encore chez eux à quatre pattes et n’imitent les hommes qu’en notre présence. Mais en ce moment on en parle beaucoup à Rome, peut-être parce qu’il est dangereux d’y parler d’autre chose.

 

– Cette guerre tourne mal ; n’était Corbulon, elle pourrait se terminer par une défaite.

 

– Corbulon ! par Bacchus ! c’est un vrai petit dieu de la guerre, un véritable Mars, un chef illustre et à la fois fougueux, loyal et sot. Je l’aime, uniquement parce que Néron a peur de lui.

 

– Corbulon n’est pas un sot.

 

– Peut-être as-tu raison, et d’ailleurs, peu importe. La sottise, comme dit Pyrrhon, n’est en rien pire que la sagesse et n’en diffère en rien.

 

Vinicius se mit à lui parler de la guerre, mais voyant Pétrone refermer ses paupières et considérant sa figure fatiguée et quelque peu amaigrie, le jeune homme changea de conversation et lui demanda avec sollicitude des nouvelles de sa santé.

 

Pétrone rouvrit les yeux.

 

La santé !… Non. Elle n’était pas brillante. À vrai dire, il n’en était pas encore au même point que ce jeune Syssena, parvenu à un tel degré d’insensibilité physique qu’il demandait, lorsqu’on le portait au bain le matin : « Suis-je assis ? » Néanmoins, il n’était pas bien portant. Vinicius venait de le mettre sous la protection d’Asclépias et de Cypris. Mais lui, Pétrone, n’avait aucune confiance dans Asclépias. On ne savait pas même de qui il était fils, cet Asclépias, d’Arsinoë ou de Coronide ? Et si l’on n’est pas certain de la mère, que dire alors du père ? Qui peut, à l’heure actuelle, répondre de son propre père ?

 

Ici, Pétrone sourit et continua :

 

– Il est vrai qu’il y a deux ans j’ai envoyé à Épidaure trois douzaines de passereaux vivants et une coupe remplie d’or ; mais sais-tu pourquoi ? Je me disais : si cela ne me fait pas de bien, cela ne me fera toujours pas de mal. S’il est encore en ce monde des hommes qui sacrifient aux dieux, je pense que tous raisonnent comme moi. Tous ! exceptés peut-être les muletiers que les voyageurs louent à la Porte Capêne. Outre Asclépias, j’ai eu également affaire aux Asclépiades quand, l’an dernier, je souffrais quelque peu de la vessie. Ils ont pratiqué pour moi des incubations. Je n’ignorais pas qu’ils fussent des charlatans, mais je me disais de même : « Quel mal cela peut-il me faire ? » Le monde repose sur la supercherie, et la vie est une illusion. L’âme aussi n’est qu’une illusion. Il faut cependant user d’assez de raison pour discerner les illusions agréables de celles qui ne le sont pas. Dans mon hypocaustum, je fais brûler du bois de cèdre saupoudré d’ambre, parce que je préfère dans la vie les arômes aux pestilences. Quant à Cypris, sous l’égide de qui tu m’as placé aussi, elle a manifesté sa protection en me gratifiant d’élancements dans la jambe droite. Au reste, une bonne déesse ! Je suppose que toi aussi tu porteras tôt ou tard de blanches colombes sur son autel…

 

– Oui, – répondit Vinicius. – J’ai été invulnérable aux flèches des Parthes, mais le trait de l’Amour m’a frappé… d’une façon imprévue, à quelques stades des portes de la ville.

 

– Par les blancs genoux des Grâces ! tu me raconteras la chose à loisir ! – s’écria Pétrone.

 

– Je venais précisément te demander conseil, – fit Marcus.

 

À ce moment parurent les epilatores, qui s’occupèrent de Pétrone. Sur l’invitation de celui-ci, Marcus se dépouilla de sa tunique et entra dans un bassin d’eau tiède.

 

– Ah ! je ne te demande pas si ton amour est partagé ! – reprit Pétrone en contemplant Vinicius dont le corps juvénile semblait sculpté dans du marbre ; – si Lysippe t’avait vu, tu ornerais, sous les traits d’un jeune Hercule, la porte qui mène au Palatin.

 

Vinicius sourit, flatté, et se plongea dans la piscine en éclaboussant largement d’eau tiède une mosaïque qui représentait Héra priant le Sommeil d’endormir Zeus. Pétrone le regardait de l’œil connaisseur d’un artiste.

 

Comme, son bain terminé, le jeune homme se remettait à son tour aux epilatores, le lector entra avec, sur le ventre, un étui de bronze plein de rouleaux de papyrus.

 

– Veux-tu écouter cela ? – demanda Pétrone.

 

– Volontiers, si ce sont tes œuvres, – répondit Vinicius. – Autrement, je préfère causer. Les poètes vous arrêtent aujourd’hui à tous les coins de rue.

 

– Certes oui ! On ne peut passer devant une basilique, devant des thermes, une bibliothèque ou une librairie, sans voir un poète gesticulant comme un singe. Quand Agrippa est revenu d’Orient, il les a pris pour des fous. Mais c’est de notre temps. César écrit des vers, et tout le monde suit son exemple. Seulement on n’a pas le droit d’écrire de meilleurs vers que ceux de César, et c’est pourquoi je crains un peu pour Lucain… Moi, j’écris de la prose dont je ne régale personne, pas même moi. Ce que le lector avait à nous lire, c’est les codicilles de ce pauvre Fabricius Veiento.

 

– Pourquoi « ce pauvre » ?

 

– Parce qu’on l’a invité à s’en aller jouer Ulysse et à ne pas réintégrer ses pénates jusqu’à nouvel ordre. Cette Odyssée lui sera d’autant plus légère que sa femme n’est pas une Pénélope. Inutile, n’est-ce pas ? de te dire qu’on l’a traité assez sottement. Au surplus, personne ici ne voit les choses que superficiellement. Ce livre est assez médiocre et ennuyeux, et il n’a eu de succès qu’une fois son auteur exilé. Aujourd’hui, on entend crier de tous côtés : « Scandale ! scandale ! » Il est possible que Veiento ait imaginé certaines choses, mais moi qui connais la ville, nos patres et nos femmes, je t’assure qu’il n’y a là qu’une bien pâle image de la réalité. N’empêche que chacun y cherche : soi-même avec crainte, et ses amis avec malveillance. À la librairie d’Aviranus, cent scribes copient ce livre sous la dictée ; le succès en est assuré.

 

– Tes prouesses n’y figurent pas ?

 

– Si, mais l’auteur s’est mépris : car je suis à la fois plus mauvais et moins plat qu’il ne me représente. Vois-tu, nous avons ici depuis longtemps perdu le sentiment de ce qui est digne et indigne, et, personnellement, il me paraît que cette différence n’existe pas, bien que Sénèque, Musonius et Thraséas se targuent de l’apercevoir. Moi, cela m’est égal ! Par Hercule ! je dis ce que je pense ! Et du moins j’ai gardé cette supériorité de discerner ce qui est laid et ce qui est beau, choses que, par exemple, ne saurait comprendre notre poète à la barbe d’airain, ce charretier, ce chanteur, ce danseur et cet histrion.

 

– Je regrette cependant Fabricius ! C’est un bon camarade.

 

– C’est la vanité qui l’a perdu. Il était suspect à tous, et personne ne savait au juste à quoi s’en tenir ; lui-même ne savait se taire et s’en allait jaser à tout venant sous le sceau du secret… As-tu entendu raconter l’histoire de Rufin ?

 

– Non.

 

– Eh bien ! allons nous rafraîchir dans le frigidarium, je te la conterai.

 

Ils passèrent dans le frigidarium, au centre duquel jaillissait un jet d’eau teinté de rose clair et d’où s’exhalait un parfum de violettes. Là, ils s’assirent pour prendre le frais, dans des niches tapissées d’étoffes de soie, et gardèrent un instant le silence. Vinicius contempla d’un air pensif un Faune de bronze cherchant de ses lèvres avides celles d’une nymphe qu’il tenait renversée sur son bras, puis il dit :

 

– Celui-là a raison. Voilà ce qu’il y a de meilleur dans la vie.

 

– Plus ou moins ! Mais en outre, toi tu aimes la guerre, moi pas ; sous la tente, les ongles se cassent et perdent leur teinte rose. Au fait, à chacun son plaisir. Barbe-d’Airain aime le chant, le sien surtout, et le vieux Scaurus son vase de Corinthe qu’il place la nuit près de son lit et qu’il embrasse pendant ses insomnies. Les bords en sont déjà usés sous ses baisers. Dis-moi, n’écris-tu pas des vers ?

 

– Non, je n’ai jamais construit un hexamètre entier.

 

– Et tu ne joues pas du luth, tu ne chantes pas ?

 

– Non.

 

– Tu ne conduis pas ?

 

– J’ai pris part à des courses autrefois, à Antioche, mais sans succès.

 

– Parfait, alors je suis tranquille sur ton compte. Et de quel parti es-tu à l’hippodrome ?

 

– Des Verts.

 

– Alors, je suis complètement rassuré, surtout que tu possèdes une assez belle fortune ; mais tu n’es pas aussi riche que Pallas ou Sénèque. Car à présent, vois-tu, il fait bon chez nous écrire des vers, chanter en s’accompagnant du luth, déclamer et courir dans le cirque ; mais il est de beaucoup préférable, et surtout plus sûr, de ne pas écrire de vers, de ne pas jouer, de ne pas chanter et de ne pas courir dans le cirque. Le mieux est de savoir admirer Barbe-d’Airain y montrant ses talents. Tu es beau garçon ; le danger serait que Poppée s’éprît de toi. Mais elle a pour cela trop d’expérience. Elle a été rassasiée d’amour par ses deux premiers maris, et avec le troisième il s’agit pour elle de tout autre chose. Figure-toi que cet imbécile d’Othon l’aime toujours à la folie… Il erre là-bas, sur les rochers d’Espagne, en poussant des soupirs, et il a si bien perdu ses anciennes habitudes, il est devenu si négligent de sa personne, qu’il lui suffit maintenant de trois heures par jour pour accommoder ses frisures. Qui eût pu croire cela de la part d’Othon ?

 

– Je le comprends, moi, – répondit Vinicius, – mais, à sa place, j’agirais autrement.

 

– Comment ?

 

– Je me créerais des légions fidèles parmi les montagnards de là-bas. Ce sont de rudes soldats, ces Ibères.

 

– Vinicius ! Vinicius ! Je suis tenté de dire que tu n’en serais pas capable. Sais-tu pourquoi ? C’est qu’on les fait, ces choses-là, et qu’on ne les dit pas, même à titre d’hypothèses. À sa place, moi je me rirais de Poppée, je me rirais de Barbe-d’Airain et me recruterais des légions, non pas d’Ibères, mais d’Ibériennes. Tout au plus écrirais-je des épigrammes, en prenant soin de ne les lire à personne…, pas comme ce pauvre Rufin.

 

– Tu voulais me conter son histoire.

 

– Je te la dirai dans l’unctuarium.

 

Mais, dans l’unctuarium, l’attention de Vinicius s’absorba dans la contemplation des belles esclaves qui y attendaient les baigneurs. Deux d’entre elles, des négresses, telles de magnifiques statues d’ébène, commencèrent à leur oindre le corps de suaves parfums d’Arabie ; d’autres, Phrygiennes, coiffeuses habiles, tenaient dans leurs mains délicates et souples comme des serpents des miroirs d’acier poli et des peignes ; deux autres, filles grecques de Cos, véritables déesses, attendaient, en leur qualité de vestiplicae, le moment où elles auraient à disposer en plis sculpturaux les toges de leurs maîtres.

 

– Par Zeus, assembleur de nuées ! – s’écria Marcus Vinicius, – quel choix il y a ici !

 

– Je préfère la qualité à la quantité, – répondit Pétrone – Toute ma familia[1] de Rome ne dépasse pas quatre cents tête : et j’estime que les parvenus seuls ont besoin, pour leur service particulier, d’un plus nombreux domestique.

 

– Chez Barbe-d’Airain lui-même, on ne trouverait pas de corps aussi parfaits, – dit Vinicius, les narines palpitantes.

 

À ces mots, Pétrone répondit avec une sorte d’insouciance amicale :

 

– Tu es mon parent et je ne suis, moi, ni si peu accommodant que Barsus, ni aussi pédant qu’Aulus Plautius.

 

Vinicius, à ce dernier nom, oublia déjà les filles de Cos et élevant brusquement la voix, il demanda :

 

– Pourquoi Aulus Plautius t’est-il venu à l’esprit ? Sais-tu que, m’étant démis le bras à proximité de la ville, je suis resté quelques jours chez eux ? Plautius, étant venu à passer au moment de l’accident et voyant que je souffrais beaucoup, m’avait emmené chez lui où son esclave, le médecin Mérion, me guérit C’est précisément de cela que je voulais te parler.

 

– Et alors ? Te serais-tu par hasard amouraché de Pomponia ? En ce cas, je te plaindrais : pas jeune et si vertueuse ! Je ne puis rien imaginer de plus mauvais que ce mélange. Brrr !

 

– Non, pas de Pomponia ! Eheu ! – fit Vinicius.

 

– Et de qui donc ?

 

– De qui ? Si je le savais ! Je ne connais même pas au juste son nom : Lygie, ou Callina ? On l’appelle chez eux Lygie, parce qu’elle est de la nation des Lygiens, mais en outre elle a son nom barbare de Callina. Étrange maison que celle de ces Plautius ! Elle est pleine de monde, et cependant il y règne un silence pareil à celui des bosquets de Subiacum. Pendant une dizaine de jours, j’ignorai qu’une divinité y résidait. Mais un matin, à l’aube, je l’aperçus qui se baignait dans un bassin du jardin. Et, sur l’écume d’où naquit Aphrodite, je te jure que les rayons de l’aurore se jouaient à travers son corps. Je craignais de la voir se fondre devant moi au soleil levant, comme se fond l’aurore. Depuis, je l’ai revue deux fois, et je ne sais plus ce que c’est que le repos ; je n’ai plus aucun autre désir, je veux ignorer tout ce que peut me donner la ville ; je ne veux pas de femmes, je ne veux pas d’or, je ne veux ni bronzes de Corinthe, ni ambre, ni nacre, ni vin, ni festins…, je ne veux que Lygie. Pétrone, je languis pour elle comme, sur la mosaïque de ton tepidarium, le Sommeil languit pour Païsiteia ; je la désire jour et nuit.

 

– Si c’est une esclave achète-la.

 

– Elle n’est pas esclave.

 

– Qu’est-elle donc ? Une affranchie de Plautius ?

 

– Elle n’a jamais été esclave, on n’a pas eu à l’affranchir.

 

– Alors ?

 

– Je ne sais. Une fille de roi, ou quelque chose d’approchant.

 

– Tu m’intéresses, Vinicius.

 

– Si tu veux bien m’écouter, ta curiosité va être satisfaite. L’histoire n’est pas longue. Peut-être as-tu rencontré jadis Vannius, ce roi des Suèves qui, chassé de son pays, résida longtemps à Rome et y devint même fameux par sa chance au jeu d’osselets et sa façon de conduire un char. César Drusus le replaça sur son trône. Vannius, qui était en réalité un homme de valeur, gouverna d’abord très bien et mena des guerres heureuses ; plus tard, cependant, il en vint à pressurer un peu trop, non seulement ses voisins, mais aussi ses propres Suèves. Si bien que Vangio et Sido, ses neveux, fils de Vibilius, roi des Hermandures, s’entendirent pour le forcer à retourner à Rome… y tenter la chance aux osselets.

 

– Je m’en souviens, c’était sous Claude, il n’y a pas si longtemps.

 

– Oui !… La guerre éclata. Alors Vannius demanda l’aide des Yazygues ; de leur côté, ses chers neveux, les Lygiens, ayant ouï parler des richesses de Vannius et attirés par l’appât du butin, accoururent si nombreux que César Claude commença à redouter l’invasion de ses frontières. Bien que peu enclin à s’immiscer dans les guerres des Barbares, il écrivit néanmoins à Atelius Hister, qui commandait la légion du Danube, de suivre d’un œil attentif les péripéties de la guerre et d’empêcher qu’on troublât notre paix. Hister exigea alors des Lygiens la promesse qu’ils ne franchiraient pas notre frontière ; non seulement ils y adhérèrent, mais encore ils donnèrent des otages, dont la femme et la fille de leur chef… Car, tu le sais, les Barbares traînent à la guerre leurs femmes et leurs enfants… Or, ma Lygie est la fille de ce chef.

 

– Comment as-tu appris tout cela ?

 

– C’est Aulus Plautius qui me l’a conté… Ainsi donc, les Lygiens ne passèrent pas alors la frontière. Mais les Barbares arrivent comme un ouragan et disparaissent de même. Ainsi disparurent les Lygiens aux têtes ornées de cornes d’aurochs. Ils battirent les Suèves et les Yazygues rassemblés par Vannius ; mais leur roi ayant péri, ils partirent avec leur butin, laissant les otages entre les mains d’Hister. Peu après, la mère mourut, et Hister, ne sachant que faire de l’enfant, l’envoya au gouverneur de la Germanie, Pomponius. Après la guerre des Canes, celui-ci rentra à Rome, où Claude, tu le sais, lui fit décerner les honneurs du triomphe. La fillette suivit le char du vainqueur ; mais après la cérémonie, un otage ne pouvant être considéré comme une captive et Pomponius ne sachant que faire d’elle, la confia à sa sœur, Pomponia Græcina, femme de Plautius. Sous ce toit, où tout est vertueux, depuis les maîtres jusqu’aux volatiles de la basse-cour, elle grandit vierge, aussi vertueuse, hélas ! que Græcina, et si belle que Poppée en personne semblerait à côté d’elle une figue d’automne auprès d’une pomme des Hespérides.

 

– Et alors ?

 

– Alors, je te le répète, depuis que j’ai vu les rayons passer à travers son corps pour se jouer dans l’eau du bassin, je l’aime à en devenir fou.

 

– Est-elle donc aussi transparente qu’une lamproie ou qu’une petite sardine ?

 

– Ne plaisante pas, Pétrone ; et si tu t’illusionnes parce que je parle avec calme de ma passion, rappelle-toi que souvent sous une toge élégante se cachent de profondes blessures. Je dois te dire aussi qu’à mon retour d’Asie, j’ai passé une nuit dans le temple de Mopsus dans l’espoir d’un songe prophétique, et là Mopsus m’apparut lui-même et m’annonça que l’amour devait amener un changement complet dans ma vie.

 

– J’ai entendu Pline dire qu’il ne croyait pas aux Dieux, mais qu’il croyait aux songes, et il est possible qu’il ait raison. En dépit de mes plaisanteries, je n’en pense pas moins quelquefois qu’en réalité il n’y a qu’une seule divinité, éternelle, toute-puissante, créatrice : Venus Genitrix. C’est elle qui fond tout ensemble les âmes, les corps et les choses. Éros a tiré le monde du chaos. A-t-il bien fait ? Ce n’est pas là la question ; mais puisqu’il en est ainsi, nous pouvons bien reconnaître sa puissance, sauf à ne pas l’adorer…

 

– Ah ! Pétrone ! il est plus facile de philosopher que de donner un bon conseil.

 

– Que veux-tu en somme ?

 

– Je veux Lygie ! Je veux que mes bras, qui maintenant n’étreignent que le vide, l’étreignent et la pressent contre ma poitrine. Je veux boire son souffle. Si c’était une esclave, je donnerais pour elle à Aulus cent jeunes filles aux pieds blanchis à la craie, en signe qu’elles n’ont jamais été mises en vente. Je veux la garder chez moi jusqu’au jour où ma tête sera aussi blanche que la cime du Soracte pendant l’hiver.

 

– Elle n’est pas esclave, certes, mais, en réalité, elle appartient à la familia de Plautius et, comme c’est une enfant abandonnée, on peut la considérer comme alumna[2], et Plautius est libre de la céder s’il le veut.

 

– À coup sûr, tu ne connais pas Pomponia Græcina. Et puis, tous deux se sont attachés à elle comme à leur propre enfant.

 

– Je connais Pomponia : un vrai cyprès. Si elle n’était la femme d’Aulus, on pourrait la louer en qualité de pleureuse. Depuis la mort de Julia, elle n’a pas quitté la stola noire et, vivante, elle a l’air de marcher déjà dans la prairie semée d’asphodèles. De plus, elle est univira, donc, parmi nos femmes quatre ou cinq fois divorcées, c’est vraiment un phénix… À propos ! Sais-tu qu’on parle d’un phénix qui, paraît-il, aurait surgi dans la Haute-Égypte, ce qui n’arrive que tous les cinq cents ans ?

 

– Pétrone ! Pétrone ! Nous parlerons du phénix un autre jour.

 

– Que puis-je, mon cher Marcus ? Je connais Aulus Plautius qui, tout en blâmant mon genre de vie, n’en a pas moins un faible pour moi et un peu plus d’estime que pour les autres ; car, il sait que je n’ai jamais été un délateur comme Domitius Afer, Tigellin et toute la bande des familiers d’Ahénobarbe. Enfin, sans me poser en stoïcien, j’ai souvent considéré d’un mauvais œil certains actes de Néron, sur lesquels Sénèque et Burrhus fermaient les yeux. Si tu juges que je sois à même de t’obtenir quelque chose auprès d’Aulus, je suis à ton service.

 

– Je crois que tu le peux. Tu as de l’influence sur lui et, au surplus, tu es inépuisable en fait d’expédients. Si tu y réfléchissais et que tu en parles à Plautius ?…

 

– Tu exagères mon influence et mon habileté, mais s’il ne s’agit que de cela, j’irai en parler à Plautius dès qu’ils rentreront en ville.

 

– Ils sont rentrés depuis deux jours.

 

– Passons alors dans le triclinium, où nous attend le déjeuner ; une fois restaurés, nous nous ferons transporter chez Plautius.

 

– Tu m’a toujours été cher, – s’écria Vinicius avec enthousiasme ; – mais à présent il me reste à faire placer ta statue au milieu de mes lares, ta statue aussi belle que celle-ci, et je lui offrirai des sacrifices.

 

Ce disant, il s’était tourné vers les statues qui ornaient tout un pan de mur de la salle embaumée et du geste il en désignait une qui représentait Pétrone en Hermès, le caducée à la main. Puis il ajouta :

 

– Par la lumière d’Hélios ! si le divin Alexandros te ressemblait, je ne m’étonne plus de la conduite d’Hélène.

 

Cette exclamation contenait autant de sincérité que de flatterie. Car Pétrone, quoique plus âgé et moins athlétique, était encore plus beau que Vinicius. Les femmes romaines n’admiraient pas seulement son esprit affiné et son goût, qui lui avait valu le titre d’arbitre des élégances, mais aussi son corps. Cette admiration se pouvait même lire sur le visage des deux jeunes Grecques de Cos qui, en ce moment, disposaient les plis de sa toge, et dont l’une, Eunice, qui l’aimait en secret, humble et ravie, le regardait dans les yeux.

 

Mais lui n’y apportait aucune attention, et souriant à Vinicius, il lui répondit par la définition de la femme d’après Sénèque :

 

« Animal impudens… », etc.

 

Et lui posant le bras sur l’épaule, il l’entraîna vers le triclinium.

 

Dans l’unctuarium, les deux jeunes Grecques, les Phrygiennes et les deux négresses s’occupèrent à ranger les epilichnia contenant les parfums. Mais à ce moment, la draperie relevée laissa voir les têtes des balneatores et l’on entendit un léger « psst » ; à cet appel, l’une des Grecques, les Phrygiennes et les Éthiopiennes disparurent vivement derrière la draperie. Alors commença dans les thermes une scène de débauches à laquelle l’intendant ne s’opposa pas, lui qui souvent prenait part à des saturnales de ce genre. Pétrone, d’ailleurs, s’en doutait bien un peu ; mais en homme indulgent et qui n’aime pas à sévir, il fermait les yeux.

 

Eunice était restée seule dans l’unctuarium. Un instant, elle prêta l’oreille aux bruits de voix et aux rires qui s’éloignaient du côté du laconicum, puis elle prit le siège d’ambre et d’ivoire sur lequel Pétrone était assis tout à l’heure et, avec précaution, l’approcha de la statue.

 

Le soleil inondait l’unctuarium de ses rayons sous lesquels resplendissaient les marbres multicolores qui recouvraient les murs.

 

Eunice se haussa sur le siège, au niveau de la statue, au cou de laquelle elle noua soudain ses bras ; puis, rejetant en arrière ses cheveux d’or, accolant sa chair rose au marbre blanc, elle scella avec transport sa bouche aux lèvres froides de Pétrone.

 

Chapitre II.

Après une collation qui tint lieu de déjeuner, car, lorsque les deux amis prirent place à table, les simples mortels avaient depuis longtemps achevé le prandium de midi, Pétrone proposa de faire la sieste. Il était, à son avis, trop tôt pour faire une visite. Il est vrai que certaines gens commencent à aller voir leurs amis dès le lever du soleil, se conformant ainsi à un usage qu’ils tiennent pour une vieille coutume romaine. Mais Pétrone jugeait cette coutume barbare. Les seules heures convenables sont celles de l’après-midi, et encore pas avant que le soleil ne soit passé du côté du temple de Jupiter Capitolin et n’ait commencé à éclairer obliquement le Forum. En automne, la chaleur est parfois assez forte dans la journée et beaucoup de personnes se plaisent à faire un somme après leur repas. À cette heure, il n’est pas sans agrément d’écouter le murmure du jet d’eau dans l’atrium et de s’assoupir, après les mille pas réglementaires, sous la lumière rougeâtre tamisée par la pourpre du velarium à demi tiré.

 

Vinicius fit bon accueil à ces justes propositions. Tout en allant et venant. Ils se mirent négligemment à causer de ce qui se passait au Palatin et dans la ville, et même un tantinet à philosopher sur les choses de la vie. Puis, Pétrone se rendit au cubiculum où il s’assoupit quelques instants seulement. Une demi-heure après, il en sortit et se fit apporter de la verveine pour la respirer et s’en frotter les mains et les tempes.

 

– Tu ne saurais croire combien cela ranime et rafraîchit, – dit-il. – À présent, je suis prêt.

 

Ils prirent place dans la litière qui les attendait depuis longtemps, et se firent porter vers le Vicus Patricius, à la maison d’Aulus. L’insula de Pétrone était située sur le flanc méridional du Palatin, tout près des Carinae ; le plus court chemin était donc de passer par le bas du Forum ; mais Pétrone, désirant entrer d’abord chez l’orfèvre Idomène, prescrivit de prendre par le Vicus Apollinis et par le Forum, du côté du Vicus Sceleratus, au coin duquel s’ouvraient des boutiques de toutes sortes.

 

Les colosses nègres soulevèrent la litière et, précédés par des esclaves appelés les pedisequi, ils se mirent en marche. Assez longtemps, tout en portant à ses narines ses mains parfumées de verveine, Pétrone garda le silence et parut réfléchir. Enfin, il dit :

 

– Une idée me vient : si ta nymphe des bois n’est pas une esclave, elle pourrait, sans difficulté, quitter la maison des Plautius pour s’installer dans la tienne. Tu l’envelopperais d’amour, tu la comblerais de richesses, ainsi que j’ai fait pour mon adorée Chrysothémis dont, entre nous, je suis au moins aussi fatigué qu’elle peut l’être de moi.

 

Marcus secoua la tête.

 

– Non ?… – interrogea Pétrone. – À envisager le pire, la chose irait jusqu’à César, et tu peux être certain que, mon influence aidant, notre Barbe-d’Airain serait pour nous.

 

– Tu ne connais pas Lygie ! – répondit Vinicius.

 

– Alors, laisse-moi te demander si tu la connais, – autrement que de vue. Lui as-tu parlé ? Lui as-tu révélé ton amour ?

 

– Je l’ai vue d’abord près de la fontaine ; ensuite, je l’ai rencontrée deux fois. N’oublie pas que, durant mon séjour dans la maison des Aulus, je logeais dans l’annexe latérale réservée aux hôtes, et qu’ayant le bras démis, je ne pouvais paraître à la table commune. C’est seulement la veille du jour auquel était fixé mon départ que je me trouvai, au souper, pour la première fois auprès de Lygie, mais je ne pus lui adresser une seule parole. Je dus écouter Aulus : le récit de ses victoires en Bretagne, puis ses récriminations sur la décadence du petit fermage en Italie, en dépit des efforts que Licinius Stolo fit jadis pour l’arrêter. En somme, je ne sais si Aulus est capable de parler d’autre chose ; en tout cas ne va pas croire que nous puissions esquiver ces deux thèmes de conversation, autrement que pour l’entendre blâmer les mœurs efféminées de notre époque. Ils ont chez eux de nombreux faisans dans des volières, mais ils se garderaient bien de les manger, en vertu de ce principe que chaque faisan mangé avance le terme de la puissance romaine. Une autre fois, j’ai rencontré Lygie près de la citerne, dans le jardin ; elle tenait à la main un roseau fraîchement cueilli, dont elle trempait dans l’eau le panache pour en arroser les iris qui poussaient à l’entour. Vois mes genoux. Par le boucher d’Héraclès ! je t’affirme qu’ils ne tremblaient pas quand des nuées de Parthes se ruaient en hurlant sur nos manipules ; mais, auprès de cette citerne, ils tremblèrent. J’étais troublé comme un enfant au cou de qui pend encore la bulle[3] ; mes yeux seuls l’imploraient, et longtemps je fus incapable de prononcer un mot.

 

Pétrone le contempla avec une sorte d’envie.

 

– Homme heureux, – lui dit-il, – quand même le monde et la vie seraient souverainement détestables, de toute éternité il y restera un bien : la jeunesse !

 

Un instant après, il demanda :

 

– Et tu ne lui as pas adressé la parole ?

 

– Si. Je me ressaisis et lui dis que je revenais d’Asie, que je m’étais démis un bras en arrivant à la ville et que j’avais cruellement souffert, mais que, près de quitter cette maison hospitalière, je constatais que la souffrance y était plus précieuse que partout ailleurs les plaisirs, la maladie plus douce que la santé sous un autre toit. Troublée aussi, la tête baissée, elle écoutait mes paroles et traçait avec son roseau quelque chose sur le sable safran. Puis elle leva les yeux, les abaissa une fois encore vers les signes qu’elle venait de tracer, les reporta de nouveau sur moi avec une velléité de me poser une question et, soudain, s’enfuit comme une hamadryade devant le plus pataud des faunes.

 

– Sans doute elle a de beaux yeux.

 

– Comme la mer, et je m’y suis noyé comme dans la mer. L’archipel, tu peux m’en croire, est d’un moins limpide azur. Peu après, le petit Plautius accourut pour me demander quelque chose. Mais je ne compris pas ce qu’il désirait de moi.

 

– Ô Athéné ! – s’écria Pétrone, – ôte à ce garçon le bandeau dont Éros lui voila les yeux, si tu ne veux qu’il se brise la tête aux colonnes du temple de Vénus.

 

Puis, se tournant vers Vinicius :

 

– Ô toi, bourgeon printanier de l’arbre de vie, toi, première pousse verdoyante de la vigne ! C’est non pas chez les Plautius qu’il me faudrait te faire porter, mais à la maison de Gélocius, où l’on tient école pour les jeunes gens ignorants de la vie.

 

– Que veux-tu dire ?

 

– Et qu’avait-elle tracé sur le sable ? N’était-ce point le nom de l’Amour, ou bien encore un cœur percé d’un trait, ou peut-être quelque chose où tu eusses pu reconnaître que déjà les satyres ont chuchoté à l’oreille de cette nymphe divers secrets de la vie ? Comment n’as-tu pas regardé ces signes ?

 

– Je porte la toge depuis plus longtemps que tu ne penses, – répliqua Vinicius, – et, avant l’arrivée du petit Aulus, j’avais déjà observé avec attention les signes. Car je n’ignore pas qu’en Grèce, et à Rome aussi, les jeunes filles écrivent souvent sur le sable des aveux que leurs lèvres n’oseraient formuler… Mais devine ce qu’elle avait dessiné ?

 

– Comment devinerais-je à présent, si je ne l’ai pu tout à l’heure ?

 

– Un poisson.

 

– Que dis-tu ?

 

– Je dis : un poisson. Voulait-elle faire entendre qu’il est glacé, le sang qui jusqu’à présent coule dans ses veines ? Je ne sais. Mais puisque, pour toi, je suis le bourgeon printanier sur l’arbre de vie, sans doute pourras-tu mieux que moi expliquer ce signe.

 

Carissime ! C’est à Pline qu’il faudrait le demander. Il se connaît en poissons. Le vieil Alpicius, s’il vivait encore, pourrait peut-être, lui aussi, te renseigner sur ce point, car il a mangé dans le cours de sa vie plus de poissons que n’en saurait contenir tout le golfe de Naples.

 

La conversation s’arrêta là, car dans les rues encombrées de monde à travers lesquelles on les portait, le brouhaha de la foule les empêchait de s’entendre. Par le Vicus Apollinis, ils débouchèrent sur le Forum Romanum où, par les belles journées, avant que se couchât le soleil, se rassemblaient une multitude d’oisifs venus là pour déambuler au milieu des colonnes, colporter et apprendre des nouvelles, voir passer les litières des personnages connus, contempler les boutiques des orfèvres, les librairies, les comptoirs des changeurs, les magasins de bronzes, d’étoffes de soie et de marchandises diverses, occupant les maisons en bordure d’une partie de la place du marché situé en face du Capitole. La moitié du Forum sise en dessous des rochers de la Citadelle se trouvait déjà plongée dans l’ombre, alors que les colonnades des temples situées plus haut resplendissaient, dorées et lumineuses, et se découpaient sur l’azur ; celles, au contraire, qui étaient placées plus bas, profilaient leur ombre sur les dalles de marbre, et partout elles se pressaient si nombreuses que la vue s’y égarait comme dans une forêt. On eût dit que ces édifices et ces colonnes se comprimaient les uns les autres. Ils s’étageaient, s’étendaient à droite et à gauche, escaladaient les collines, se tassaient contre les murs de la Citadelle, ou bien les uns contre les autres ; les colonnes semblaient des troncs d’arbres, grands ou petits, gros ou grêles, blancs ou dorés, tantôt épanouis sous l’architrave en feuilles d’acanthe, tantôt spirales de volutes ioniques, tantôt terminés par le simple carré dorien. Surmontant cette forêt, étincelaient des triglyphes colorés ; des tympans se détachaient les statues des dieux ; au fronton, des quadriges ailés et dorés semblaient vouloir s’envoler dans les airs, au sein de cet azur silencieux épandu sur l’amas compact des temples. Au milieu du marché et sur les côtés roulait un fleuve humain ; des foules se promenaient sous les arceaux de la basilique de Jules César ; des foules étaient assises sur les marches du temple de Castor et Pollux, ou circonvoluaient autour du petit sanctuaire de Vesta, pareilles, sur cet immense fond de marbre, à des essaims multicolores de papillons et de scarabées. D’en haut, par les degrés énormes du temple consacré à Jovi optimo maximo, dévalaient de nouvelles vagues humaines ; près des Rostres, on écoutait quelques orateurs de hasard ; çà et là retentissaient les cris des marchands de fruits, de vin, d’eau mêlée à du jus de figue, ceux des charlatans vantant leurs drogues merveilleuses, des devins, des découvreurs de trésors cachés, des interprètes des songes. Ici, le vacarme des conversations, des appels, s’augmentait des sons du sistre, de la sambuque égyptienne ou de la flûte grecque ; là, des malades, des dévots, des affligés, allaient porter des offrandes dans les temples. Au milieu des assistants, sur les dalles de marbre, afin de recueillir les grains de blé des offrandes, tournoyaient des bandes de pigeons ; pareils à des taches mouvantes, bigarrées et sombres, ils s’élevaient un instant avec un retentissant bruit d’ailes, puis revenaient s’abattre dans les espaces laissés libres par la foule. De loin en loin, les groupes s’écartaient devant les litières où apparaissaient de gracieux visages féminins, ou bien des têtes de sénateurs et de patriciens, dont les traits semblaient comme figés et usés par la vie. La populace cosmopolite répétait leurs noms, les accompagnait de sobriquets, de railleries ou de louanges. Parfois, un détachement de soldats ou de vigiles, chargés d’assurer le bon ordre de la rue et s’avançant d’un pas cadencé, fendait les rassemblements tumultueux. Partout résonnait la langue grecque, autant que la langue latine.

 

Vinicius, qui depuis longtemps n’avait pas revu la ville, regardait, curieux, ce grouillement humain et ce Forum Romanum, à la fois régnant sur le flot montant de l’univers et par lui submergé. Pétrone, devinant la pensée de son compagnon, l’appela le « Nid des Quirites sans Quirites ». De fait, l’élément indigène était en quelque sorte noyé dans cette cohue, mélange de toutes les races et de toutes les nations. On y voyait des Éthiopiens, des géants à chevelures blondes des lointaines contrées du Nord, des Bretons, des Gaulois, des Germains ; des habitants du pays des Sères, aux regards obliques, ceux des bords de l’Euphrate et ceux des rives de l’Indus, avec leur barbe teinte de couleur rouge brique ; des Syriens des bords de l’Oronte, aux yeux noirs insinuants ; des nomades des déserts d’Arabie, desséchés jusqu’aux os ; des Juifs à la poitrine cave, des Égyptiens au sourire éternellement indifférent, des Numides et des Africains ; puis, aussi, des Grecs de l’Hellade, possédant la ville sur le même pied d’égalité que les Romains, mais la dominant par la science, l’art, l’intelligence et l’astuce ; et encore des Grecs des Îles et de l’Asie Mineure, et de l’Égypte, et de l’Italie, et de la Gaule narbonnaise. Et, parmi la foule des esclaves aux oreilles trouées, ils ne faisaient pas défaut ces gens libres, oisifs, que César amusait, nourrissait, voire même habillait, et ces autres, nouveaux venus, attirés dans la ville immense par la facilité de la vie et l’espoir d’y faire fortune ; il n’y manquait pas de marchands et de prêtres de Sérapis, palmes en main, et de prêtres d’Isis, sur l’autel de qui abondaient plus les offrandes que dans le temple de Jupiter Capitolin, et de prêtres de Cybèle, porteurs des fruits dorés du maïs, et de prêtres de divinités vagabondes, et de danseuses orientales avec leurs mitres aux couleurs chatoyantes, et de marchands d’amulettes, et de charmeurs de serpents, et de mages de Chaldée, enfin de gens sans métier aucun qui, chaque semaine, s’en venaient mendier du blé dans les greniers des bords du Tibre, se battaient dans les cirques pour s’arracher des billets de loterie, passaient leurs nuits dans les maisons délabrées des quartiers transtévérins et les journées de soleil et de chaleur sous les cryptoportiques, dans les ignobles bouges de Suburre, sur le pont Milvius, ou à la porte des insulae des puissants, d’où on leur jetait de temps en temps les restes de la table des esclaves.

 

Ces foules connaissaient bien Pétrone. Vinicius entendait sans cesse résonner à ses oreilles : Hic est ! – C’est lui ! – On l’aimait pour sa générosité, et il était devenu surtout populaire le jour où l’on avait appris qu’il était intervenu, devant César, contre l’arrêt condamnant à mort, sans distinction d’âge ni de sexe, toute la familia du préfet Pedanius Secundus, tyran assassiné par l’un de ses esclaves dans un moment de désespoir. Pétrone, à vrai dire, allait répétant partout que cela lui importait peu et que si, dans l’intimité, il en avait parlé à César, c’était en tant qu’arbitre des élégances, parce que ses sentiments esthétiques étaient froissés de cette tuerie barbare, digne, non pas de Romains, mais à peine de Scythes. Néanmoins, le peuple, que ce massacre avait révolté, affectionnait Pétrone depuis lors.

 

Lui s’en souciait fort peu. Il n’oubliait pas que ce peuple avait aussi aimé Britannicus que Néron avait empoisonné, Agrippine qu’il avait fait assassiner, Octavie qu’on avait étouffée sur la Pandataria, non sans lui avoir tout d’abord ouvert les veines dans un bain de vapeur, et Rubellius Plautius qu’on avait exilé, et Thraséas, à qui, chaque jour, on pouvait signifier son arrêt de mort. Bien plutôt, l’amour du peuple pouvait être tenu comme mauvais présage, et son scepticisme n’empêchait pas Pétrone d’être superstitieux. Il avait deux raisons de mépriser la foule : d’abord comme aristocrate, ensuite comme esthète. Ces gens sentant les fèves grillées qu’ils portaient à même leur poitrine, sans cesse enroués et suants tant ils jouaient à la mora au coin des rues et sous les péristyles, ne méritaient pas, à ses yeux, le nom d’hommes.

 

C’est pourquoi, dédaignant de répondre aux applaudissements comme aux baisers qu’on lui envoyait de-ci, de-là, il narrait à Marcus l’affaire de Pedanius et raillait l’inconstance de cette populace, hier soulevée, et applaudissant le lendemain Néron lorsqu’il se rendait au temple de Jupiter Stator.

 

Devant la librairie d’Aviranus, il fit arrêter et descendit pour acheter un luxueux manuscrit qu’il remit à Vinicius.

 

– C’est un cadeau pour toi, dit-il.

 

– Merci, – répondit Vinicius, qui regarda le titre et demanda : – Le Satyricon ? C’est nouveau. De qui est-ce ?

 

– De moi. Mais je ne veux marcher sur les traces ni de Rufin, dont je devais te raconter l’histoire, ni de Fabricius Veiento ; aussi, personne n’en sait rien ; et toi, n’en parle à personne.

 

– Tu me disais que tu n’écrivais pas de vers, – observa Vinicius en feuilletant le manuscrit, – et je vois ici que la prose en est abondamment parsemée.

 

– Quand tu le liras, porte ton attention sur le repas de Trimalcion. Pour ce qui est des vers, j’en suis dégoûté depuis que Néron s’est mis à écrire des épopées. Vois-tu, quand Vitellius veut se soulager, il s’introduit dans la gorge une palette d’ivoire ; d’autres se servent de plumes de flamant imprégnées d’huile ou d’une décoction de serpolet. Moi, je lis les poésies de Néron et l’effet est immédiat. Ceci fait, je puis les louer, sinon avec la conscience libre, du moins avec l’estomac libre.

 

Sur ces mots, il fit encore arrêter sa litière devant la boutique du joaillier Idomène et, dès qu’il en eut terminé avec l’affaire des gemmes, il se fit porter directement à la maison d’Aulus.

 

– Chemin faisant, et comme exemple d’amour-propre chez un auteur, je te conterai l’histoire de Rufin, – dit Pétrone.

 

Mais il n’avait pas eu le temps de commencer son récit que, tournant sur le Vicus Patricius, ils se trouvèrent devant la maison d’Aulus. Un jeune et robuste janitor leur ouvrit la porte qui donnait accès dans l’ostium et au-dessus de laquelle une pie en cage les accueillit d’un retentissant « Salve ».

 

En passant de l’ostium, ou second vestibule, à l’atrium, Vinicius observa :

 

– As-tu remarqué que le portier n’a pas de chaîne ?

 

– Étrange maison, – répondit Pétrone à mi-voix. – Sans doute tu as ouï dire que Pomponia Græcina est soupçonnée de croire à une superstition orientale en faveur d’un certain Chrestos. Il est probable que ce service lui a été rendu par Crispinilla, qui ne peut pardonner à Pomponia de s’être, toute sa vie, contentée d’un seul mari. Univira !… Il serait aujourd’hui plus aisé de trouver à Rome un plat de champignon du Norique. Elle a été jugée par un conseil de famille…

 

– C’est, en effet, une singulière maison. Plus tard, je te dirai ce que j’y ai vu et entendu.

 

Ils avaient gagné l’atrium. L’atriensis, ou préposé à sa garde, envoya le nomenclator annoncer les hôtes, tandis que d’autres domestiques leur avancèrent des sièges et placèrent des petits bancs sous leurs pieds. Pétrone, persuadé qu’un éternel ennui devait régner dans cette maison austère où il ne venait jamais, regardait autour de lui avec quelque étonnement, et légèrement désappointé, car de l’atrium se dégageait une impression plutôt gaie. D’en haut, par une baie spacieuse, tombait un faisceau de vive lumière qui venait se briser sur un jet d’eau en milliers d’étincelles. Une fontaine, érigée au centre d’un bassin carré destiné à recueillir la pluie tombant par l’orifice supérieur et appelé l’impluvium, était entourée d’anémones et de lis. Il était visible que, dans cette maison, les lis étaient en grande faveur, car on en voyait, de blancs et de rouges, par massifs entiers, ainsi que des iris saphir aux pétales délicats et comme argentés de poussière liquéfiée. Les vases qui les contenaient étaient cachés parmi les mousses humides, et des feuillages émergeaient des statuettes de bronze représentant des enfants et des oiseaux aquatiques. Dans un angle, une biche, de bronze aussi, penchait au-dessus de l’eau, comme pour y boire, sa tête rongée et verdie par l’humidité. Le sol de l’atrium était fait de mosaïque et les murailles revêtues, partie de marbre rouge, partie de fresques où étaient figurés des arbres, des poissons, des oiseaux, des griffons, qui enchantaient le regard par le jeu des couleurs. Les portes qui ouvraient sur les chambres latérales étaient ornementées d’écaille de tortue et même d’ivoire ; entre les portes, et adossées aux murs, se dressaient les statues des ancêtres d’Aulus. Partout on sentait la solide aisance, exempte de faste, mais belle et sûre d’elle-même.

 

Pétrone, dont la demeure était de beaucoup plus luxueuse et élégante, ne pouvait cependant rien trouver ici qui offusquât son goût ; et précisément il allait faire part à Vinicius de cette remarque, quand un esclave, le velarius, souleva la draperie qui séparait l’atrium du tablinum, pour livrer passage à Aulus, qui du fond de la maison arrivait d’un pas rapide.

 

C’était un homme déjà au déclin de la vie : la tête grisonnante, mais forte ; la face énergique, un peu courte, mais, en revanche, rappelant assez une tête d’aigle. Pour l’instant, elle exprimait quelque étonnement, voire même de l’inquiétude, causée par la venue inopinée de l’ami, du compagnon, du confident de Néron.

 

Pétrone était trop homme du monde, trop fin, pour ne pas s’en rendre compte ; aussi, après les salutations préliminaires, exposa-t-il avec toute l’éloquence et toute la courtoisie qui lui étaient coutumières, qu’il apportait ses remerciements pour l’hospitalité reçue dans cette maison par le fils de sa sœur et que, seule, la reconnaissance motivait cette visite, facilitée d’ailleurs par ses anciennes relations avec Aulus.

 

Celui-ci, de son côté, l’assura qu’il lui était agréable de l’avoir pour hôte, et quant à ce qui était de la reconnaissance, il s’en trouvait redevable lui-même, encore que Pétrone n’en soupçonnât pas la raison. En effet, il ne la pouvait deviner. Vainement il levait en l’air ses prunelles noisette, et s’efforçait de se remémorer le plus mince service rendu soit à Aulus, soit à quiconque ; il ne se souvenait d’aucun, sinon de celui qu’il désirait pour l’instant rendre à Vinicius. Si quelque chose de ce genre était arrivé, et c’était possible, à coup sûr c’était à son insu.

 

– J’aime et j’apprécie fort Vespasien, – reprit Aulus, – à qui tu sauvas la vie le jour où, par malheur, il s’était endormi à écouter les vers de César.

 

– Bonheur pour lui plutôt, – repartit Pétrone, – car il ne les entendit pas ; je conviens cependant que ce bonheur eût pu finir en malheur. Barbe-d’Airain voulait à tout prix lui mander par un centurion le conseil amical de s’ouvrir les veines.

 

– Et toi, Pétrone, tu l’en as raillé.

 

– En effet, ou plutôt le contraire : je lui ai dit que si Orphée endormait par son chant les bêtes sauvages, son triomphe à lui n’était pas moins complet d’avoir su endormir Vespasien. La critique est possible avec Ahénobarbe, pourvu qu’il s’y mêle beaucoup de flatterie. Notre gracieuse Augusta Poppée s’en rend merveilleusement compte.

 

– Ce sont les temps, hélas ! – poursuivit Aulus. Une pierre lancée par la main d’un Breton m’a brisé deux dents et le son de ma voix en est devenu sifflant ; n’empêche que ce soit en Bretagne que j’aie passé le temps le plus heureux de ma vie.

 

– Parce qu’il était celui de tes victoires, – se hâta de dire Vinicius.

 

Mais, dans la crainte que le vieux chef entreprît le récit de ses campagnes, Pétrone fit dévier la conversation. Il dit qu’aux environs de Praeneste des paysans avaient découvert le cadavre d’un louveteau à deux têtes ; que pendant l’orage de l’avant-veille, la foudre avait arraché une pierre du temple de Luna, chose inouïe aussi tard dans l’automne ; il le tenait d’un certain Cotta, lequel lui avait fait part de la prédiction des prêtres de ce temple, à savoir que ce phénomène annonçait la ruine de la Ville, ou tout au moins la ruine d’une grande maison, catastrophe que de grands sacrifices pourraient seuls conjurer.

 

Aulus fut alors d’avis qu’on ne pouvait, en effet, négliger de tels présages. L’irritation des dieux n’avait rien de surprenant, quand les crimes dépassaient toute mesure ; en ce cas, des offrandes propitiatoires devenaient indispensables.

 

Pétrone repartit :

 

– Ta maison, Plautius, n’est pas trop grande, bien qu’un grand homme l’habite ; la mienne, à dire vrai, est trop vaste pour un si humble propriétaire, n’empêche qu’elle soit petite aussi. Et, s’il s’agit, par exemple, d’une aussi grande maison que la domus transitoria, crois-tu qu’il vaille la peine de faire des offrandes pour conjurer cette ruine ?

 

Plautius ne répondit pas à la question, et cette prudence piqua même un peu Pétrone, dépourvu à coup sûr de sens moral, mais n’ayant jamais été délateur et avec qui on pouvait causer en toute sécurité. Aussi détourna-t-il de nouveau la conversation pour se mettre à vanter la maison de Plautius et le bon goût qui y régnait.

 

– C’est une vieille demeure, – répondit celui-ci ; je n’y ai rien changé depuis que j’en ai hérité.

 

La draperie qui séparait l’atrium du tablinum se trouvant tirée, la maison était ouverte d’un bout à l’autre, si bien qu’à travers le tablinum, le dernier péristyle et la salle suivante, ou l’œcus, le regard pénétrait jusqu’au jardin qui, à distance, apparaissait comme un tableau lumineux dans un cadre sombre. De là, jusqu’à l’atrium, s’envolaient de joyeux rires d’enfant.

 

– Ah ! chef, – dit Pétrone, – permets-nous d’entendre de plus près ce rire si franc, comme on n’en entend plus guère aujourd’hui.

 

– Volontiers, acquiesça Plautius en se levant ; – c’est mon petit Aulus et Lygie qui jouent à la balle. Mais toi, Pétrone, fais-tu donc jamais autre chose que de rire ?…

 

– La vie est une farce, et j’en ris, – répliqua Pétrone. Mais le rire sonne ici autrement que chez moi.

 

– À dire vrai, – ajouta Vinicius, – Pétrone rit plutôt toute la nuit que tout le jour.

 

Ainsi devisant, ils traversèrent la maison dans toute sa longueur et pénétrèrent dans le jardin, où jouaient à la balle Lygie et le petit Aulus ; des esclaves, appelées spheristae et préposées à ce jeu, ramassaient les balles et les leur remettaient entre les mains. Pétrone dirigea vers Lygie un rapide et fugitif regard. Dès qu’il l’aperçut, le petit Aulus accourut dire bonjour à Vinicius qui, s’avançant, s’inclina devant la belle jeune fille, tandis qu’elle, immobile, la balle à la main, les cheveux ébouriffés, un peu essoufflée, rougissait.

 

Pomponia Græcina était assise, au jardin, dans le triclinium ombragé de lierre, de vigne et de chèvrefeuille, et ils allèrent l’y saluer. Pétrone la connaissait, tout en ne fréquentant pas la maison des Plautius ; il l’avait rencontrée chez Antistia, fille de Rubellius Plautius, et aussi chez les Sénèque et chez Pollion. Un certain étonnement résultait pour lui de la vue de ce visage mélancolique mais calme, de la noblesse dans l’attitude, dans les gestes, dans les paroles. Pomponia bouleversait si bien ses idées sur les femmes que, tout corrompu qu’il fût jusqu’à la moelle des os et plus sûr de lui-même que quiconque à Rome, il n’en éprouvait pas moins pour elle une sorte de respect et, bien mieux, perdait devant elle quelque peu de son aplomb. Aussi, en la remerciant des soins donnés à Vinicius, employait-il involontairement le mot domina, qui jamais ne lui venait à l’esprit quand, par exemple, il s’entretenait avec Calvia Crispinilla, Scribonia, Valeria, Solina, ou quelque autre femme du monde.

 

Après des saluts et des remerciements, il se mit à déplorer que Pomponia se montrât si peu et qu’on ne pût la rencontrer ni au cirque, ni à l’amphithéâtre, à quoi elle répondit doucement et la main posée sur celle de son mari :

 

– Nous devenons vieux, et tous deux, de plus en plus, nous aimons la paix du foyer domestique.

 

Pétrone essaya de protester, mais Aulus Plautius ajouta de sa voix qui sifflait :

 

– Et, de plus en plus, nous nous sentons étrangers parmi des gens qui gratifient de noms grecs jusqu’à nos dieux romains.

 

– Depuis quelque temps déjà, – repartit négligemment Pétrone, – les dieux ne sont plus que des figures de rhétorique, et comme la rhétorique nous la tenons des Grecs, il m’est plus facile, pour ma part, de dire « Héra » que « Junon ».

 

Ce disant, il dirigeait son regard vers Pomponia, dans l’évidente intention de marquer qu’en sa présence aucune autre divinité ne pouvait venir à l’esprit ; il se reprit ensuite à protester contre ce qu’elle avait dit de la vieillesse :

 

« Il est vrai que les hommes vieillissent vite, ceux-là surtout qui s’astreignent à un certain genre de vie ; mais il est aussi des visages que Saturne paraît oublier. »

 

Pétrone parlait ainsi assez sincèrement, car, bien qu’étant déjà sur le retour de l’âge, Pomponia Græcina n’en conservait pas moins une rare fraîcheur de teint ; ayant la tête petite et les traits délicats, et en dépit de sa robe sombre, de sa gravité et de son air songeur, elle n’en donnait pas moins, par moments, l’impression d’être une toute jeune femme.

 

Pendant son séjour à la maison, Vinicius avait conquis l’amitié du petit Aulus, qui s’approcha de lui pour l’inviter à jouer à la balle. Lygie avait suivi l’enfant dans le triclinium. Sous le rideau de lierre, et tandis que de petites lueurs miroitaient sur son visage, elle apparut à Pétrone plus jolie qu’à première vue et ressemblant vraiment à une nymphe. Aussi, comme il ne lui avait pas parlé encore, il se leva, s’inclina, et, dédaignant les banales formules de salutation, il cita pour elle les paroles dont Ulysse salue Nausicaa :

 

Déesse ou mortelle, je te vénère…

Si, mortelle, tu vis sur cette terre,

Trois fois heureux ton père et ton auguste mère,

Trois fois heureux tes frères !…

 

Pomponia elle-même fut sensible à la délicate affabilité de ce mondain. Quant à Lygie, confuse et rougissante, elle écoutait sans oser lever les yeux. Mais voici qu’un sourire espiègle effleura le coin de ses lèvres ; on put voir se dessiner sur son visage la lutte entre sa pudeur de vierge et son désir de répondre, et ce fut ce dernier qui l’emporta ; elle regarda soudain Pétrone et riposta, en citant, tout d’une haleine et presque comme une leçon apprise par cœur, les propres paroles de Nausicaa :

 

« Étranger, tu ne parais ni un homme vulgaire, ni dépourvu d’esprit, … »

 

Et, pivotant sur elle-même, elle s’enfuit comme un oiseau effarouché.

 

À présent, c’était à Pétrone de s’étonner ; à coup sûr, il ne pensait guère entendre un vers d’Homère sortir des lèvres d’une jeune fille dont Vinicius lui avait révélé l’origine barbare. Il interrogeait donc du regard Pomponia, empêchée de lui répondre parce qu’elle-même souriait de voir les yeux du vieil Aulus s’éclairer d’orgueil.

 

Celui-ci, en effet, ne savait pas dissimuler son contentement : tout d’abord, parce qu’il aimait Lygie comme sa propre enfant ; ensuite, parce qu’en dépit de ses préjugés de vieux Romain, grâce auxquels il était tenu de protester contre l’engouement actuel pour la langue grecque, il n’en considérait pas moins celle-ci comme le couronnement d’une bonne éducation.

 

Lui-même souffrait, en son for intérieur, de n’avoir jamais pu l’apprendre ; aussi s’estimait-il heureux qu’un homme aussi cultivé, que ce littérateur, enclin à regarder sa maison comme barbare, y eût rencontré quelqu’un qui fût capable de lui répondre dans la langue et par un vers d’Homère.

 

– Nous avons chez nous, – dit-il en s’adressant à Pétrone, – un pédagogue, un Grec, qui donne à notre fils des leçons auxquelles assiste la fillette. Ce n’est encore qu’une bergeronnette, mais une si agréable petite bergeronnette que, ma femme et moi, nous y sommes tous deux habitués.

 

Au travers du feuillage de lierre et de chèvrefeuille, Pétrone regardait maintenant le jardin et le trio qui jouait. Vinicius avait quitté sa toge et, en simple tunique, il lançait en l’air la balle que Lygie, en face de lui et les bras tendus, s’efforçait de saisir au vol. De prime abord, elle n’avait pas produit une grande impression sur Pétrone : il l’avait trouvée trop frêle. Mais, depuis que, dans le triclinium, il l’avait regardée de plus près, il estimait qu’on la pouvait comparer à l’aurore et, en connaisseur, découvrait en elle quelque chose de tout particulier. Il l’examinait toute et appréciait tout d’elle : son visage rose et diaphane, ses lèvres fraîches paraissant créées pour le baiser, ses yeux bleus comme l’azur des mers, la blancheur d’albâtre de son front, les torsades de sa luxuriante et sombre chevelure aux reflets d’ambre et de bronze de Corinthe, et son cou dégagé, et la chute « divine » de ses épaules, et tout son corps souple, svelte, jeune, d’une jeunesse de mai et d’une fleur fraîchement épanouie. L’artiste et l’adorateur de la beauté se réveillaient en lui : il estimait qu’au socle de la statue de cette vierge, on pourrait écrire le mot : « Printemps ».

 

Soudain, il pensa à Chrysothémis et retint un dédaigneux sourire. Avec ses cheveux poudrés d’or et ses sourcils noircis, elle lui parut horriblement fanée, ainsi qu’une feuille de rose jaune et flétrie. Pourtant, cette Chrysothémis, Rome entière la lui enviait. Puis, il se rappela Poppée, et cette « belle » fameuse lui apparut, elle aussi, comme un masque de cire sans âme. Ici, dans la jeune fille aux formes tanagréennes, se révélait non seulement le printemps, mais aussi la « Psyché », rayonnante et lumineuse à travers sa chair rose ainsi que l’éclat de la lumière à travers la lampe.

 

« Vinicius est dans le vrai, – songea-t-il, – et ma Chrysothémis est plus vieille que Troie ! »

 

Alors, il se tourna vers Pomponia Græcina et dit en montrant du côté du jardin :

 

– À présent, domina, je comprends qu’avec ces deux êtres, vous préfériez votre maison aux festins du Palatin et au cirque.

 

– Oui, – fit-elle, les yeux tournés vers le petit Aulus et vers Lygie.

 

Le vieux chef se mit à narrer l’histoire de la jeune fille et ce que jadis il avait appris d’Atelius Hister touchant la nation des Lygiens qui vivaient dans les brumes du Nord.

 

Les jeunes gens, ayant cessé de jouer à la balle, suivaient à présent les allées sablées du jardin, et, sur le fond sombre des myrtes et des cyprès, ils se détachaient comme trois blanches statues. Le petit Aulus donnait la main à Lygie.

 

Après s’être promenés quelques instants, ils vinrent s’asseoir sur un banc voisin de la piscine creusée au centre du jardin. Presque aussitôt, l’enfant se leva pour aller taquiner les poissons dans l’eau transparente. Vinicius continua la conversation entamée tout à l’heure durant la promenade.

 

– Oui, – disait-il d’une voix basse et mal assurée, – je venais à peine de quitter la robe prétexte quand on m’envoya aux légions d’Asie. Ainsi je n’ai pu connaître ni la ville, ni la vie, ni l’amour. Je sais de mémoire quelque peu d’Anacréon et d’Horace, mais je ne pourrais, comme Pétrone, réciter des vers, surtout quand l’admiration, paralysant mon esprit, l’empêche de trouver des mots pour exprimer ce qu’il conçoit. Enfant, je fréquentais l’école de Musonius, lequel nous enseignait que le bonheur, consistant à vouloir ce que veulent les dieux, dépend donc de notre volonté. Moi, je pense, au contraire, qu’il en est un autre plus grand, plus précieux, et indépendant de la volonté, car l’amour seul peut le donner. Les dieux eux-mêmes en sont à chercher ce bonheur ; et moi, ô Lygie, qui jusqu’alors n’ai rien su de l’amour, je fais comme eux et je cherche celle qui voudra me donner le bonheur…

 

Il se tut et, pendant un moment, on n’entendit plus rien que le faible clapotis de l’eau, dans laquelle le petit Aulus jetait du gravier pour effrayer les poissons. Puis Vinicius se remit à parler, d’une voix plus tendre et plus basse encore :

 

– Connais-tu le fils de Vespasien, Titus ? On raconte qu’à peine adolescent, il s’éprit d’une si violente passion pour Bérénice qu’il manqua d’en mourir… C’est ainsi que je saurais aimer, ô Lygie !… La richesse, la gloire, la puissance, fumée, néant ! L’homme riche trouve plus riche que soi, l’homme illustre devra s’effacer devant une gloire plus haute, le puissant s’inclinera devant plus puissant que lui… Mais ni à César, ni à l’un quelconque, des dieux, plus grande joie ne sera permise que celle réservée au simple mortel qui sent battre sur sa poitrine une poitrine chère, ou qui baise aux lèvres la bien-aimée… Ainsi, par l’amour, nous égalons les dieux, ô Lygie !…

 

Surprise, en émoi, elle écoutait comme elle eût écouté le son d’une flûte ou d’une cithare grecque. Par instants, il lui semblait que Vinicius lui chantait un chant étrange qui emplissait ses oreilles, agitait son sang et faisait palpiter son cœur de faiblesse, d’effroi, et aussi d’une ineffable joie… Toutes les choses qu’il lui disait, lui semblait-il, étaient déjà antérieurement en elle, mais elle ne les avait point comprises. Ce qu’il éveillait ainsi, elle le sentait bien, était ce qui, jusques aujourd’hui, sommeillait en elle, et voici que ses rêves nuageux prenaient une forme distincte, pleine de douceur et de charme.

 

Depuis longtemps déjà le soleil avait tourné par-delà le Tibre et s’abaissait au-dessus du Janicule. Une lueur rouge baignait les cyprès immobiles et embrasait tout le ciel. Les yeux bleus de Lygie semblaient sortir d’un songe, alors qu’elle les leva vers Vinicius ; et lui, auréolé des reflets du couchant, lui, soudain penché vers elle, lui dont les yeux frémissaient et priaient, parut plus beau que tous les hommes et que tous les dieux de la Grèce et de Rome, dont elle voyait les statues aux frontons des temples. Doucement, il lui prit entre ses doigts le bras au-dessus du poignet et demanda :

 

– Ne comprends-tu pas, Lygie, pourquoi je te dis ces choses, à toi ?…

 

– Non ! – murmura-t-elle, si bas que Vinicius l’entendit à peine.

 

Il n’en crut rien, et, pressant plus fort son bras, il l’eût attirée sur son cœur battant comme un marteau, tant était puissant le désir qu’éveillait en lui l’adorable jeune fille, il l’eût grisée de paroles brûlantes, si, dans le sentier bordé de myrtes, n’était apparu le vieil Aulus, qui s’approcha d’eux et leur dit :

 

– Le jour décline ; prenez garde à la fraîcheur du soir et ne plaisantez pas avec Libitina[4].

 

– Mais, – répondit Vinicius, – j’ai quitté ma toge, et je ne sens pas le froid.

 

– Pourtant, la moitié du disque est déjà cachée derrière le mont, – reprit le vieux guerrier. Ce n’est pas le doux climat de Sicile où, le soir, le peuple s’assemble sur les places pour saluer par des chœurs le coucher de Phœbus.

 

Déjà, ne se souvenant plus qu’il venait d’évoquer la dangereuse Libitina, il se prit à les entretenir de ses biens de Sicile, et de la vaste exploitation agricole qui lui tenait au cœur. Il rappela que souvent lui était venu le désir de se transporter dans cette contrée et d’y achever paisiblement ses jours. Celui dont la tête est blanche n’aime plus les frimas de l’hiver. Aujourd’hui, les feuilles tiennent encore aux arbres, et sur la ville rit un ciel clément ; mais quand jaunira la vigne, que la neige s’étendra sur les sommets albains, quand les dieux souffleront sur la Campanie un vent qui glace, qui sait si alors, avec toute sa maison, il ne gagnera pas ses pénates champêtres ?

 

– Songerais-tu donc à quitter Rome, Plautius ? – demanda Vinicius déjà inquiet.

 

– J’y songe depuis longtemps, – répondit Aulus ; là-bas, on est plus tranquille et plus en sécurité.

 

Il vanta de nouveau ses vergers, ses troupeaux, sa maison enfouie dans la verdure, et les collines tapissées de thym et de serpolet, où bourdonnent des essaims d’abeilles. Mais cette note bucolique laissait froid Vinicius, trop absorbé par la pensée qu’il pouvait perdre Lygie et regardant vers Pétrone, comme vers le seul être capable de lui prêter aide en ce cas.

 

Assis près de Pomponia, Pétrone savourait le spectacle du soleil couchant, du jardin et des personnes debout près de la pièce d’eau. Le rideau sombre des myrtes faisait repoussoir à leurs vêtements blancs, dorés par l’éclat du couchant. D’abord coloré de pourpre, puis de violet, le ciel prit une teinte d’opale. Le zénith se nuança de lilas. Les silhouettes noires des cyprès s’accusèrent davantage que sous la lumière du jour ; sur les hommes, sur les arbres, partout dans le jardin, s’épandit la paix du soir.

 

Ce calme frappa Pétrone ; et plus encore l’étonna celui des êtres humains. Les visages de Pomponia, du vieil Aulus, de leur fils et de Lygie, respiraient ce quelque chose qu’il n’était point accoutumé de trouver sur la face de ceux avec qui il passait ses jours, ou bien plutôt ses nuits : et ce quelque chose était comme une lumière, une placidité sereine résultant du genre de vie qui était ici celui de tous. Et, plein d’étonnement, il songea, – lui toujours en quête de beauté et de douceur, – qu’il pouvait exister une douceur et une beauté qu’il ignorait.

 

Aussi ne put-il garder plus longtemps cette impression, et il se tourna vers Pomponia pour lui dire :

 

– Je pense combien votre monde est différent de celui que gouverne notre Néron.

 

Elle leva son délicat visage vers la lueur du crépuscule et, simplement, répondit :

 

– Ce n’est pas Néron qui gouverne le monde, c’est Dieu. Il se fit un silence. Dans l’allée qui longeait le triclinium, on entendit les pas du vieux chef, de Vinicius, de Lygie et du petit Aulus. Mais, avant qu’ils parussent, Pétrone eut encore le temps de demander :

 

– Ainsi, tu crois aux dieux, Pomponia ?

 

– Je crois en Dieu, Un, Juste et Tout-Puissant, – répondit la femme d’Aulus Plautius.

 

Chapitre III.

– Elle croit en un dieu unique, tout-puissant et juste, – répéta Pétrone quand il fut réinstallé dans sa litière, en tête à tête avec Vinicius. Si son dieu est omnipotent, il dispense la vie et la mort ; et s’il est juste, il envoie la mort avec justice. Alors, pourquoi Pomponia porte-t-elle le deuil de Julia ? Pleurer Julia, c’est blâmer son dieu. Il faudra que je répète ce raisonnement à notre singe à la barbe d’airain ; car, je me crois en dialectique aussi fort que Socrate. Quant aux femmes, j’admets que chacune possède trois ou quatre âmes, mais pas une n’a une âme raisonnable. Pomponia devrait méditer avec Sénèque, ou avec Cornutus, sur ce qu’est leur grand Logos… Ils pourraient évoquer ensemble les ombres de Xénophane, de Parménide, de Zénon et de Platon, qui, comme des serins en cage, s’ennuient là-bas, au pays des Cimmériens. C’était pourtant d’autre chose que je voulais leur parler, à elle et à Plautius. Par le ventre sacré d’Isis l’Égyptienne ! si, sans aucun préambule, je leur avais dit pourquoi nous venions, il m’est avis que leur vertu aurait retenti comme un bouclier d’airain sous le choc d’une massue. Mais, je n’ai pas osé ! Le croirais-tu, Vinicius ? je n’ai pas osé ! Les paons sont de beaux oiseaux, mais leur cri est trop strident. Et j’ai eu peur du cri. Je dois cependant louer ton choix. Une vraie « aurore aux doigts de roses »… Et sais-tu ce qu’elle m’a rappelé aussi ? Le printemps ! Non pas notre printemps d’Italie, où à peine çà et là un pommier se couvre de fleurs, pendant que les oliviers gardent éternellement leur teinte grise, mais ce printemps que j’ai vu jadis en Helvétie, jeune, frais, vert clair… J’en jure par cette pâle Séléné, je ne m’étonne plus, Marcus ; sache pourtant que c’est Diane que tu aimes, et qu’Aulus et Pomponia sont prêts à t’écharper, comme jadis les chiens firent d’Actéon.

 

Vinicius, tête baissée, demeurait songeur. Soudain il s’écria, d’une voix vibrante de passion :

 

– Avant, je la désirais ; maintenant, je la désire plus encore. Quand j’ai pris sa main, j’ai senti comme du feu m’embraser… Je la veux, toute à moi. Si j’étais Zeus, je l’envelopperais d’une nuée, comme il fit d’Io, ou bien je tomberais sur elle en pluie, comme il tomba sur Danaé. Je voudrais lui baiser les lèvres jusqu’à la souffrance. Je voudrais l’entendre crier sous mon étreinte. Je voudrais tuer Aulus et Pomponia, et l’enlever, elle, l’emporter entre mes bras dans ma maison… Cette nuit je ne dormirai pas. Je vais faire fouetter un esclave pour l’écouter geindre.

 

– Calme-toi, – dit Pétrone, – tu as les goûts d’un charpentier de Suburre.

 

– Que m’importe ! Il me la faut. Je suis venu te demander conseil ; si tu ne trouves rien, je trouverai moi-même… Aulus tient Lygie pour sa fille ; pourquoi, moi, la tiendrais-je pour une esclave ? Puisque toute autre issue m’est fermée, qu’elle entoure d’un filet la porte de ma maison, qu’elle l’enduise de graisse de loup, qu’elle vienne, à titre d’épouse, présider à mon foyer.

 

– Calme-toi, impétueux rejeton des consuls. Si nous traînons ici des Barbares, corde au cou, derrière nos chars, ce n’est pas pour épouser leurs filles. Garde-toi des extrêmes. Va jusqu’au bout des moyens simples et honnêtes et laisse-nous à tous deux le temps de réfléchir. Chrysothémis, à moi aussi, m’a semblé fille de Jupiter, et pourtant je ne l’ai pas épousée ; Néron n’a pas davantage épousé Acté, qu’on disait fille du roi Attale… Calme-toi… Songe que si elle veut quitter pour toi les Aulus, ils n’ont pas le droit de la garder… Sache bien, de plus, que tu n’es pas seul à être enflammé ; car, en elle aussi, Éros a porté le feu… Je l’ai bien vu, et l’on peut se fier à moi en la matière… Patiente. Il y a moyen pour tout. Mais aujourd’hui, j’ai trop pensé, et cela me fatigue. Par contre, je te promets de songer demain à ton amour, et Pétrone ne serait plus Pétrone s’il ne trouvait quelque arrangement.

 

Ils se turent encore ; enfin, après un moment, Vinicius dit, plus calme :

 

– Je te remercie, et que la Fortune te soit propice.

 

– Sois patient.

 

– Où te fais-tu porter ?

 

– Chez Chrysothémis…

 

– Heureux ! Tu possèdes la femme que tu aimes.

 

– Moi ? Sais-tu ce qui m’amuse encore chez Chrysothémis ? Eh bien, c’est qu’elle me trompe avec mon propre affranchi, le luthiste Théoclès, et qu’elle croit que je n’en sais rien. Je l’ai aimée, jadis ; à présent, ses mensonges et sa bêtise m’amusent. Accompagne-moi chez elle. Si elle te fait la cour et trace pour toi, avec son doigt mouillé de vin, des lettres sur la table, sache que je ne suis pas jaloux.

 

Ils se firent porter chez Chrysothémis. Mais, dans le vestibule, Pétrone dit à Vinicius en lui posant la main sur l’épaule :

 

– Attends, je crois avoir trouvé un moyen.

 

– Que tous les dieux t’en récompensent !

 

– Oui ! le moyen me paraît infaillible… Sais-tu, Marcus ?

 

– Je t’écoute, mon Athéné…

 

– D’ici quelques jours, la divine Lygie goûtera dans ta maison le grain de Déméter.

 

– Tu es plus grand que César ! – s’écria Vinicius enthousiasmé.

 

Chapitre IV.

Pétrone avait tenu sa promesse.

 

Le lendemain, après sa visite à Chrysothémis, il avait, c’est vrai, dormi tout le jour ; mais, le soir, il s’était fait porter au Palatin, et, d’un entretien confidentiel qu’il avait eu avec Néron, il résulta que, le troisième jour, un centurion escorté d’une section de prétoriens parut devant la maison de Plautius.

 

Les temps étaient durs et incertains. Bien souvent, ces sortes d’envoyés étaient des messagers de mort. Aussi, quand le centurion eut heurté du marteau à la porte d’Aulus, et que le surveillant de l’atrium annonça la présence des soldats dans le vestibule, l’effroi envahit la maison entière. Aussitôt, toute la famille entoura le vieux chef, personne ne doutant que lui seul fût menacé. Pomponia, les bras noués au cou de son mari, se pressait contre lui, et de ses lèvres bleuies et agitées s’échappaient des paroles indistinctes ; Lygie, le visage pâle comme un linge, lui baisait les mains ; le petit Aulus s’accrochait à sa toge. Des corridors, des chambres supérieures réservées aux servantes, de l’office, des bains, des sous-sols, de la maison entière, sortaient en foule des esclaves des deux sexes.

 

Heu ! heu ! me miserum ! – entendait-on de tous côtés. Les femmes sanglotaient ; déjà quelques-unes se lacéraient le visage ou se couvraient la tête de leur voile.

 

Seul, habitué depuis nombre d’années à braver la mort en face, le vieux chef demeurait impassible ; son court visage d’aigle était comme pétrifié. Après un instant, où il fit cesser les cris et donna l’ordre aux serviteurs de se disperser, il dit :

 

– Laisse, Pomponia, si ma fin est arrivée, nous aurons le temps de nous dire adieu.

 

Comme il l’écartait doucement, Pomponia s’écria :

 

– Dieu fasse que ton sort soit aussi le mien, Aulus !

 

Puis, tombant à genoux, elle se mit à prier, avec cette ferveur que seule peut donner la crainte éprouvée pour un être cher.

 

Aulus se rendit dans l’atrium, où l’attendait le centurion. C’était le vieux Caïus Hasta, son subalterne d’autrefois dans les guerres de Bretagne.

 

– Salut, chef, – fit celui-ci. – Je t’apporte, de la part de César, un ordre et un salut ; voici les tablettes et le sceau garantissant que je viens en son nom.

 

– Je suis reconnaissant à César de son salut et j’exécuterai ses ordres, – répondit Aulus. – Salut Hasta ; dis-moi quel est ton message.

 

– Aulus Plautius, – fit Hasta, – César a appris la présence chez toi de la fille du roi des Lygiens, remise par celui-ci, du vivant du divin Claude, aux mains des Romains, comme gage que les Lygiens ne franchiraient jamais les bornes de l’empire. Le divin Néron te sait gré, ô chef, de l’hospitalité donnée par toi depuis si longtemps à cette jeune fille ; mais ne voulant pas t’imposer plus longtemps cette charge et considérant que, comme otage, elle doit être prise sous la protection de César lui-même et du Sénat, il t’ordonne de la remettre entre mes mains.

 

Aulus était trop soldat et de trop forte trempe pour opposer à cette injonction de vaines paroles de chagrin ou de récrimination. Néanmoins, un pli de colère et de souffrance se creusa sur son front. Jadis, ce froncement de sourcils faisait trembler les légions de Bretagne, et, en ce moment encore, le visage d’Hasta pâlit d’effroi. Mais, à l’heure présente, Aulus Plautius était désarmé devant la volonté impériale. Il examina les tablettes, le sceau, puis, regardant le vieux centurion, il dit, déjà maître de lui :

 

– Attends dans l’atrium, Hasta, on va te remettre l’otage.

 

Sur ces mots, il se rendit à l’autre extrémité de la maison, dans l’œcus, où Pomponia Græcina, Lygie et le petit Aulus l’attendaient, tremblants d’inquiétude et de crainte.

 

– Personne n’est menacé de mort, ni d’exil dans les îles lointaines, – dit-il. – N’empêche que l’envoyé de César soit un messager de malheur. Il s’agit de toi, Lygie.

 

– De Lygie ? – s’écria Pomponia avec surprise.

 

– Oui ! – confirma Aulus.

 

Et, tourné vers la jeune fille, il dit :

 

– Lygie, tu as été élevée dans notre maison comme notre propre enfant, et Pomponia et moi t’aimons comme notre fille. Mais tu sais que tu n’es pas réellement notre fille ; donnée par ta nation en otage à Rome, c’est à César qu’il appartient de veiller sur toi. Or, César te retire de notre maison.

 

Le chef paraissait calme, mais il parlait d’une voix étrange, inaccoutumée. Lygie, avec une palpitation des paupières, l’écoutait sans paraître comprendre ce qu’il disait ; les joues de Pomponia pâlirent.

 

De nouveau, à la porte du corridor qui menait à l’œcus, apparurent les visages terrifiés des esclaves.

 

– La volonté de César doit être obéie, – dit Aulus.

 

– Aulus ! – s’écria Pomponia, en serrant la jeune fille dans ses bras comme pour la défendre, – mieux vaudrait la mort pour elle.

 

Lygie, pressée contre elle, répétait : « Mère, mère ! » seuls mots qu’elle pût exprimer à travers ses sanglots. Sur le visage d’Aulus se peignirent encore la rage et la souffrance.

 

– Si j’étais seul au monde, – gronda-t-il d’une voix sombre, – je ne la livrerais pas vivante, et mes proches pourraient porter aujourd’hui même des offrandes à « Jupiter libérateur »… Mais, je n’ai pas le droit de vous perdre, toi et notre fils, qui peut voir un jour des temps meilleurs. Je vais me rendre chez César, le supplier de revenir sur son ordre. M’écoutera-t-il ? Je ne sais. En attendant, adieu, Lygie, et sache bien que Pomponia et moi, nous avons béni le jour où, pour la première fois, tu t’es assise à notre foyer.

 

Sur ces mots, il lui imposa les mains ; mais, malgré tous ses efforts pour conserver son calme, quand il la vit tourner vers lui ses yeux inondés de larmes, quand il la sentit prendre sa main et la baiser de ses lèvres, sa voix se mit à trembler d’une douleur immense, de la douleur d’un père.

 

– Adieu, notre joie, lumière de nos yeux ! – murmura-t-il.

 

Et, vivement, il regagna l’atrium, pour ne pas se laisser terrasser par une émotion indigne d’un Romain et d’un chef.

 

Pendant ce temps, Pomponia conduisait Lygie au cubiculum, et là, elle s’efforçait de la rassurer, de la consoler, de lui inspirer du courage par des paroles qui résonnaient étrangement dans cette maison où tout près, dans la pièce contiguë, se dressaient le lararium et le foyer sur lequel Aulus Plautius, respectueux des coutumes, consacrait des offrandes aux dieux domestiques. Le temps de l’épreuve était arrivé. Jadis, Virginius avait percé la poitrine de sa propre fille, pour qu’elle ne tombât pas dans les mains d’Appius ; en un temps plus reculé, Lucrèce avait fait le sacrifice volontaire de sa vie pour échapper à la honte. Et la maison de César était l’antre de la débauche, du vice et du crime. – « Mais nous, Lygie, et nous en savons la cause, il ne nous est pas permis de lever la main sur nous… » C’était ainsi. Cette loi à laquelle toutes deux se soumettaient était autre, plus grande, plus sainte. Toutefois, elle permettait de se défendre contre le mal, contre la honte, dût cette défense être payée de la vie et entraîner le supplice. Sortir pur de cet antre de corruption, c’était acquérir plus de mérite. La terre était cet antre ; mais, par bonheur on n’y vivait que la durée d’un clin d’œil, pour ne ressusciter qu’au sortir du tombeau, là où ne règne plus Néron, mais la Miséricorde, là où la souffrance fait place à la joie et les pleurs à l’allégresse.

 

Puis, Pomponia se mit à parler d’elle-même :

 

Oui, elle était calme, mais en son cœur il était aussi de douloureuses blessures. Les yeux d’Aulus étaient encore recouverts d’une taie : la source de lumière n’avait pas jailli jusqu’à lui. Elle ne pouvait non plus élever son fils dans la vérité. Ainsi pouvait-il en être jusqu’à la fin de sa vie, ainsi pouvait venir l’heure d’une séparation bien plus longue et bien plus terrible que celle dont toutes deux souffraient pour l’instant, et, quand elle y songeait, il lui était même impossible de concevoir comment elle pourrait être heureuse sans eux, fût-ce dans le ciel. Elle avait passé bien des nuits en larmes et en prières, à implorer la grâce et la miséricorde divines. Mais elle offrait sa souffrance à Dieu, et, confiante, elle attendait. Aujourd’hui même qu’un nouveau coup la venait frapper, que l’ordre d’un tyran lui ravissait une tête chère, celle qu’Aulus appelait la lumière de leurs yeux, elle avait confiance malgré tout, elle croyait à une force plus grande encore que celle de Néron, à une Miséricorde plus puissante que lui n’était méchant.

 

De nouveau et avec plus d’énergie elle pressa sur sa poitrine la tête de la jeune fille : et celle-ci, à genoux, les yeux cachés dans les replis du peplum de Pomponia, demeura longtemps silencieuse ; elle ne releva son visage que pour le montrer plus calme :

 

– Je souffre de te quitter, mère, de quitter mon père et mon frère ; mais je sais qu’y résister ne servirait à rien et vous perdrait tous. Du moins je te promets que, dans la maison de César, je n’oublierai jamais tes paroles.

 

Elle lui jeta de nouveau ses deux bras autour du cou, et toutes deux entrèrent dans l’œcus, où elle fit ses adieux au jeune Plautius, au vieil esclave grec qui avait été leur précepteur à tous deux, à la carriériste qui l’avait élevée, et à tous les esclaves.

 

L’un de ces derniers, un Lygien aux puissantes épaules, connu dans la maison sous le nom d’Ursus et qui jadis, avec les autres serviteurs, avait accompagné au camp des Romains Lygie et sa mère, tomba à ses pieds, puis ensuite aux genoux de Pomponia, en disant :

 

– Ô domina ! permets que je suive ma maîtresse, pour la servir et veiller sur elle dans la maison de César.

 

– Tu es le serviteur de Lygie, non pas le nôtre, – répondit Pomponia Græcina ; – mais te laissera-t-on franchir la porte de César ?… Et comment veilleras-tu sur elle ?

 

– Je n’en sais rien, domina ; ce que je sais bien, c’est que le fer se brise entre mes mains comme du bois…

 

Aulus Plautius revint et, loin de s’opposer au désir d’Ursus, déclara qu’il n’avait aucun droit de le retenir. Obligés de renvoyer Lygie comme un otage réclamé par l’empereur, ils étaient tenus de renvoyer aussi toute sa suite, qui passait avec elle sous la protection de César. Et tout bas, il dit à Pomponia que, sous prétexte de donner une suite à la jeune fille, on pouvait lui adjoindre autant d’esclaves qu’on le jugerait utile, le centurion ne pouvant se refuser à les prendre.

 

Pour Lygie, c’était une consolation ; et Pomponia, de son côté, était heureuse de l’entourer de serviteurs de son choix. Aussi, indépendamment d’Ursus, lui adjoignit-elle sa vieille camériste, deux habiles coiffeuses de Chypre, et deux jeunes filles de Germanie qui servaient aux bains.

 

Elle limita strictement son choix à des adeptes de la nouvelle doctrine, Ursus lui-même y étant attaché depuis plusieurs années. Pomponia pouvait non seulement compter sur leur fidélité, mais se flatter que le bon grain serait ainsi semé dans la maison même de César.

 

Elle écrivit aussi quelques mots en vue de mettre Lygie sous la protection d’Acté, l’affranchie de Néron. Pour dire vrai, Pomponia ne l’avait jamais rencontrée aux réunions des adeptes de la doctrine nouvelle, mais elle savait par ouï-dire, que jamais elle ne leur refusait ses services et qu’elle lisait avec avidité les lettres de Paul de Tarse. Elle savait, au reste, que la jeune affranchie vivait dans une perpétuelle tristesse, qu’elle était d’un tout autre caractère que les autres femmes de la maison de Néron et qu’en général elle était le bon génie du palais.

 

Hasta se chargea lui-même de cette lettre pour Acté. De plus, il trouva tout naturel qu’une fille de roi eut des serviteurs à sa suite et ne fit aucune difficulté pour les emmener au palais ; sa surprise fut plutôt de les voir si peu nombreux. Il hâta pourtant le départ, pour éviter le reproche de manquer de zèle à exécuter les ordres.

 

L’heure était venue de se séparer. Les yeux de Pomponia et de Lygie s’emplirent de larmes. Une dernière fois, Aulus posa les mains sur la tête de la jeune fille ; un instant après, accompagné par les cris du petit Aulus qui voulait défendre sa sœur et menaçait le centurion de ses poings d’enfant, les soldats emmenèrent Lygie vers la maison de César.

 

Le vieux chef se fit préparer une litière, et, dans l’intervalle, s’enferma avec Pomponia dans la pinacothèque, contiguë à l’œcus.

 

– Écoute-moi, Pomponia, – lui dit-il, – je vais chez César, tout en jugeant la démarche inutile. Et, bien que pour lui la parole de Sénèque ait peu de poids, j’irai aussi chez Sénèque. Toute l’influence, aujourd’hui, est à Sophonius, Tigellin, Pétrone ou Vatinius… Quant à César, peut-être qu’il n’a jamais de sa vie entendu parler des Lygiens ; s’il a exigé qu’on lui remît Lygie comme otage, c’est à l’incitation de quelqu’un : et de qui ? c’est facile à deviner.

 

Pomponia leva brusquement les yeux sur lui :

 

– Pétrone ?

 

– Oui.

 

Après un silence, Aulus reprit :

 

– Il faut s’y attendre, lorsqu’on laisse un de ces êtres sans honneur ni conscience franchir le seuil de votre demeure ! Maudit soit l’instant où Vinicius entra sous notre toit ! C’est lui qui nous a amené Pétrone. Malheur à Lygie, car ce qu’ils veulent, ce n’est pas un otage, mais une concubine.

 

La colère, une rage impuissante, la douleur de se voir ravir sa fille adoptive, rendaient sa parole plus sifflante encore que de coutume. Et seuls, ses poings crispés montraient la violence du combat qui se livrait en lui.

 

– Jusques aujourd’hui, – dit-il, – j’ai honoré les dieux. Mais en ce moment j’estime qu’il n’en est pas au-dessus de nous, si ce n’est un seul, méchant, furieux, un monstre, qui s’appelle Néron.

 

– Aulus ! – s’écria Pomponia. – Devant Dieu, Néron n’est qu’une poignée de vile poussière !

 

Aulus se mit à arpenter à grands pas la mosaïque de la pinacothèque. Sa vie avait été marquée de grandes actions, mais non de grands malheurs : contre ces derniers il n’était pas endurci. Le vieux guerrier s’était plus attaché à Lygie qu’il ne le croyait lui-même et ne pouvait admettre qu’elle était perdue pour lui. De plus, il se sentait humilié. Une main qu’il méprisait s’était appesantie sur lui ; mais, en présence de cette force, il sentait l’impuissance de la sienne.

 

Enfin, quand il eut dompté la colère qui bouleversait ses pensées, il reprit :

 

– J’ose croire que Pétrone ne nous l’a pas enlevée pour César, car il redouterait la colère de Poppée. C’est donc pour lui qu’il l’a prise, ou pour Vinicius… Je le saurai aujourd’hui même.

 

Un instant après, sa litière le transportait vers le Palatin. Restée seule, Pomponia alla retrouver le petit Aulus, qui ne cessait de pleurer sa sœur et de maudire César.

 

Chapitre V.

Aulus avait bien prévu qu’il ne pourrait pénétrer jusqu’à Néron. On lui répondit que César était occupé à chanter avec le joueur de luth Terpnos et qu’en général il ne recevait pas ceux qu’il n’avait pas convoqués. C’était dire qu’Aulus ne devait pas essayer de le voir, même dans l’avenir.

 

Par contre, Sénèque, tout souffrant qu’il fût de la fièvre, reçut le vieux chef avec tout le respect qui lui était dû ; mais, après l’avoir écouté, il eut un rire amer et dit :

 

– Je ne puis te rendre qu’un service, noble Plautius : c’est de ne jamais laisser voir à César que mon cœur compatit à la douleur et que je voudrais t’aider ; car, au moindre soupçon qu’il aurait à cet égard, il ne te rendrait pas Lygie, ne fût-ce que pour me faire de la peine.

 

Il lui déconseilla, en outre, d’aller voir Tigellin, ou Vatinius, ou Vitellius. Avec de l’argent, peut-être qu’on en pourrait tirer quelque chose, mais sans doute voudraient-ils faire du tort à Pétrone, dont ils s’efforçaient de saper l’influence ; plus probablement, ils iraient rapporter à César combien Lygie était chère aux Plautius, raison de plus pour que César ne la rendît pas. Et le vieux philosophe se mit à parler avec une ironie amère qu’il se plut à tourner contre lui-même :

 

– Tu es resté muet, Plautius, muet pendant tant d’années, et César n’aime pas ceux qui se taisent. Comment as-tu osé ne pas glorifier sa beauté, sa vertu, son chant, sa déclamation, son habileté à conduire un char et ses vers ! Comment as-tu osé ne pas te réjouir de la mort de Britannicus, ne pas te répandre en un élogieux discours pour célébrer son matricide, ne pas lui apporter tes félicitations pour avoir fait étouffer Octavie ! Que n’es-tu, Aulus, aussi prévoyant que nous tous qui avons le bonheur de vivre à la cour !

 

Il prit, tout en parlant, une coupe qu’il avait à sa ceinture, l’emplit au jet d’eau de l’impluvium et, après y avoir rafraîchi ses lèvres brûlantes, il reprit :

 

– Ah ! c’est que Néron a le cœur reconnaissant ! Il t’aime, pour ce que tu as bien servi Rome et porté la gloire de son nom jusqu’aux confins du monde. Moi, il m’aime aussi, parce que je fus son maître en sa jeunesse. C’est pourquoi, vois-tu, je suis certain que cette eau n’est pas empoisonnée, et je la bois en toute sûreté. Chez moi, je serais moins sûr du vin ; mais, si tu as soif, bois hardiment de cette eau. Elle vient, par des aqueducs, des montagnes albaines, et, pour l’empoisonner, il faudrait empoisonner toutes les fontaines de Rome. Tu le vois, on peut encore vivre sans peur dans ce monde et jouir d’une paisible vieillesse. Certes, je suis malade, mais ce qui souffre en moi, c’est l’âme plus que le corps.

 

Il disait vrai. Ce qui faisait défaut à Sénèque, c’était la force d’âme que possédaient, par exemple, Cornutus ou Thraséas ; par là, sa vie n’était qu’une suite de concessions et de complaisances pour le crime. Lui-même le sentait : il comprenait que là n’était pas la voie d’un disciple de Zénon de Citium, et il en souffrait plus que de la crainte même de la mort.

 

Le chef interrompit ses réflexions amères :

 

– Noble Annæus, – dit-il, – je sais comment te récompensa César pour les soins dont tu entouras ses jeunes années. Mais celui qui nous a fait ravir notre enfant, c’est Pétrone. Indique-moi les moyens dont il faut user avec lui, les influences auxquelles il peut obéir, enfin, sers-toi auprès de lui de toute l’éloquence que ta vieille amitié pour moi pourra t’inspirer.

 

– Pétrone et moi, – répondit Sénèque, – appartenons à deux camps opposés. Je n’ai sur lui aucune influence, ni moi, ni personne. Il est possible qu’avec toute sa corruption il vaille encore mieux que les coquins dont s’entoure Néron. Mais essayer de lui démontrer qu’il a commis une mauvaise action, c’est perdre son temps : depuis longtemps il n’a plus la notion du bien et du mal. Prouve-lui que son acte est de mauvais goût, peut-être en sera-t-il honteux. Quand je le verrai, je lui dirai : « Ce que tu as fait est digne d’un affranchi ». Si cela ne réussit pas, rien ne réussira.

 

– Merci quand même, – répondit le chef.

 

Il se fit, de là, porter chez Vinicius, qu’il trouva occupé à faire des armes avec son laniste. En voyant le jeune homme se livrer si paisiblement à ces exercices, alors qu’un attentat venait d’être commis sur la personne de Lygie, Aulus entra dans une violente colère ; à peine le rideau fut-il retombé derrière le laniste, qu’elle jaillit en un débordement d’amers reproches et d’invectives. Mais, à la nouvelle que Lygie venait d’être enlevée, Vinicius pâlit si affreusement qu’Aulus dut aussitôt repousser tout soupçon de complicité de sa part. Des gouttes de sueur inondèrent le front du jeune homme ; son sang lui reflua au cœur, puis, en un flot brûlant, envahit son visage ; ses yeux projetèrent des éclairs et de ses lèvres jaillirent des questions sans suite. La jalousie et la rage le secouaient tour à tour avec une violence d’ouragan. Il lui semblait que, sitôt franchi le seuil du palais de César, Lygie était à jamais perdue pour lui. Mais, Aulus ayant prononcé le nom de Pétrone, un soupçon, comme un éclair, traversa l’esprit du jeune soldat. Pétrone s’était joué de lui : il voulait, ou s’attirer de nouvelles faveurs de César en lui offrant Lygie, ou la garder pour soi ; il était inconcevable pour Vinicius qu’on pût voir Lygie sans être aussitôt captivé.

 

La violence héréditaire de sa famille l’emportait maintenant comme un cheval affolé et lui faisait perdre tout sang-froid.

 

– Chef, – fit-il d’une voix tremblante, – rentre chez toi et attends-moi… Pétrone fût-il mon père, sache bien que je vengerai sur lui l’outrage fait à Lygie. Retourne chez toi et attends-moi. Ni Pétrone ni César ne l’auront.

 

Il tendit ses mains crispées vers les figures de cire debout dans leurs vêtements en un coin de l’atrium et s’écria, le poing menaçant :

 

– Je le jure, par ces masques des ancêtres, je la tuerai plutôt, et moi avec elle !

 

Et, jetant encore à Aulus ces mots : « Attends-moi ! » il s’élança comme un fou hors de l’atrium et courut chez Pétrone en bousculant sur son chemin tous ceux qu’il rencontrait.

 

Aulus rentra chez lui avec un vague espoir. Il songeait que si, sur le conseil de Pétrone, César avait fait enlever Lygie pour la donner à Vinicius, celui-ci la ramènerait dans la maison de ses parents adoptifs. Enfin, la consolation était grande pour lui de penser que si Lygie n’était pas sauvée, du moins elle serait vengée et que la mort la préserverait de l’outrage. Car il ne doutait pas que Vinicius tint toute sa promesse. Il avait vu sa fureur et connaissait son emportement héréditaire. Lui-même, bien qu’il l’aimât comme un père, eût préféré tuer Lygie que de l’abandonner à César, et, n’eût été la crainte pour son fils, dernier rejeton de sa race, il n’eût pas hésité un instant.

 

Aulus était un soldat ; il ne savait presque rien des stoïciens, mais, par son caractère, il avait des affinités avec eux ; pour ses sentiments, pour sa fierté, la mort lui apparaissait plus facile et meilleure que la honte.

 

Il rassura donc Pomponia, lui fit part de ses espérances, et ils attendirent des nouvelles de Vinicius. Chaque fois que les pas d’un esclave résonnaient dans l’atrium, ils s’attendaient à voir paraître Vinicius leur ramenant leur fille bien-aimée, et ils se préparaient à les bénir tous deux du fond de l’âme. Mais le temps passait sans apporter aucune nouvelle. Vers le soir seulement, on entendit résonner le marteau de la porte.

 

L’instant d’après, entra un esclave, qui remit une lettre à Aulus. Le vieux chef, malgré son désir de montrer qu’il était maître de lui, la prit d’une main tremblante et se mit à la lire avec autant de hâte que si, d’elle, eût dépendu le sort de sa maison entière.

 

Soudain, son visage s’assombrit, comme si eût passé sur lui l’ombre d’un nuage.

 

– Lis, – dit-il – en se tournant vers Pomponia.

 

Pomponia prit la lettre et lut ce qui suit :

 

« Marcus Vinicius à Aulus Plautius. Salut. Ce qui est, est arrivé par la volonté de César, et devant elle il faut vous incliner, comme nous nous inclinons, moi et Pétrone. »

 

Un pesant silence s’établit.

 

Chapitre VI.

Pétrone était chez lui. Le portier n’osa pas arrêter Vinicius, qui entra en coup de vent dans l’atrium et, apprenant qu’il fallait chercher le maître de la maison dans la bibliothèque, y courut en toute hâte. Pétrone était en train d’écrire ; Vinicius lui arracha le roseau de la main, le brisa et en jeta les morceaux ; puis il lui enfonça ses doigts dans l’épaule et, visage contre visage, lui cria d’une voix rauque :

 

– Qu’en as-tu fait ? où est-elle ?

 

Il se produisit une chose singulière : l’élégant, l’efféminé Pétrone, saisit la main que le jeune athlète lui incrustait dans l’épaule, l’autre ensuite, et les enserrant toutes les deux dans une seule des siennes comme dans un étau, il dit :

 

– Je ne suis faible que le matin, mais le soir je retrouve ma vigueur. Essaye de te dégager ! tu as appris la gymnastique à l’école d’un tisserand et les usages chez un forgeron.

 

Ses traits n’exprimaient même pas la colère. Dans ses yeux seulement passa un pâle reflet de fermeté et d’énergie. Après quelques instants, il lâcha les mains de Vinicius, qui resta devant lui humilié et furieux.

 

– Tu as une main d’acier ; mais, par tous les dieux infernaux, si tu m’as trahi, je jure de te plonger un couteau dans la gorge, et cela jusque dans les appartements de César.

 

– Causons tranquillement, – répliqua Pétrone. – Tu le vois, l’acier est plus résistant que le fer. Bien que, de chacune de tes mains, on pût faire deux des miennes, je ne saurais te craindre. En revanche, ta grossièreté me chagrine. Si l’ingratitude humaine pouvait encore m’étonner, je m’étonnerais de la tienne.

 

– Où est Lygie ?

 

– Au lupanar, c’est-à-dire dans la maison de César.

 

– Pétrone !

 

– Prends un siège et calme-toi. J’ai demandé deux choses à César, qui me les a promises : d’abord de retirer Lygie de la maison des Aulus ; ensuite, de te la remettre. Ne dissimules-tu pas un couteau dans les plis de ta toge ? et ne vas-tu pas me frapper ? Toutefois, je te conseille d’attendre quelques jours, car on te mettrait en prison, tandis que Lygie se morfondrait chez toi.

 

Un silence suivit. Vinicius regarda quelques instants Pétrone avec des yeux étonnés et lui dit :

 

– Pardonne-moi ; je l’aime, et l’amour me fait perdre la tête.

 

– Admire-moi, Marcus. Avant-hier, j’ai dit ceci à César : « Mon neveu Vinicius est si amoureux d’une maigre fillette élevée chez les Aulus, que ses soupirs transforment sa maison en un bain de vapeur. Ni toi, César, – ajoutai-je, – ni moi, amateurs de la seule vraie beauté, n’en donnerions mille sesterces, mais toujours ce garçon-là fut aussi sot qu’un trépied. »

 

– Pétrone !

 

– Si tu ne comprends pas qu’en parlant de la sorte je voulais préserver Lygie, je suis prêt à croire que j’avais dit vrai ! J’ai donc persuadé Barbe-d’Airain qu’un esthète de sa trempe ne pouvait tenir cette fille pour une beauté ; Néron n’ose voir que par mes yeux ; il ne s’apercevra donc pas qu’elle est belle et, par suite, il ne la convoitera pas. Il fallait bien se garder de ce singe et le tenir en laisse. Ce ne sera plus lui qui appréciera la beauté de Lygie, mais Poppée, et, sans nul doute, elle cherchera à la faire au plus tôt évincer du palais. Négligemment, je continuai à dire à Barbe-d’Airain : « Prends Lygie et remets-la à Vinicius : tu en as le droit, car c’est un otage et, du même coup, tu joueras un bon tour à Aulus. » Il y consentit, d’autant plus volontiers que je lui fournissais ainsi le moyen de faire de la peine à de braves gens. Tu seras le tuteur officiel de l’otage, on remettra entre tes mains ce trésor lygien, et toi, allié des braves Lygiens et fidèle serviteur de César, non seulement tu ne dissiperas rien de ce trésor, mais tu feras en sorte qu’il multiplie. Par convenance, César la retiendra pendant quelques jours au palais, puis il l’enverra dans ton insula. Heureux homme !

 

– Rien, vraiment, ne la menace dans la maison de César ?

 

– Si elle devait y rester à demeure, Poppée ne manquerait pas de parler d’elle à Locuste ; mais, pour quelques jours, rien n’est à craindre. Il y a dix mille personnes dans le palais de César. Peut-être que Néron ne la verra même pas. Tout à l’heure, il m’a fait mander par un centurion qu’on avait amené la jeune fille au palais et qu’on l’avait remise entre les mains d’Acté, une bonne âme ; aussi, c’est à elle que je l’ai fait confier. Pomponia Græcina doit être du même avis, puisqu’elle lui a écrit. Demain, il y a un festin chez Néron. Je t’ai fait réserver une place auprès de Lygie.

 

– Caïus, pardonne-moi mon emportement, – dit Vinicius. – Je croyais que tu l’avais enlevée pour toi ou pour César.

 

– Je puis te pardonner ton emportement ; mais ces gestes vulgaires, ces cris grossiers et cette voix de joueur de mora, voilà ce qu’il m’est plus difficile d’oublier. Je n’aime pas cela, Marcus, et sois plus prudent à l’avenir. C’est Tigellin qui est le pourvoyeur de César. Souviens-toi aussi que, si je voulais prendre pour moi cette fille, je te dirais franchement, en te regardant bien en face : Vinicius, je t’enlève Lygie, et je la garderai tant que je n’en serai pas fatigué.

 

Ce disant, il dardait ses prunelles couleur noisette dans les yeux de Vinicius, avec une expression de froide assurance qui acheva de troubler le jeune homme.

 

– La faute est à moi, – dit celui-ci. – Tu es bon et généreux, et je te rends grâce. Permets-moi seulement de te poser encore une question. Pourquoi n’as-tu pas fait envoyer Lygie directement chez moi ?

 

– Parce que César veut sauver les apparences : l’aventure fera du bruit et on en parlera dans Rome : mais, puisque nous reprenons Lygie comme otage, tant qu’on en clabaudera, elle restera dans le palais de César. Ensuite on te l’expédiera sans bruit et tout en sera dit. Barbe-d’Airain est un chien poltron. Il sait que sa puissance est illimitée, mais il n’en cherche pas moins un prétexte à l’appui de chacun de ses actes. Es-tu suffisamment apaisé pour philosopher un peu ? Souvent je me suis demandé pourquoi le crime, bien qu’aussi puissant que César et, comme lui, sûr de l’impunité, cherche toujours à se couvrir de légalité, de justice et de vertu… À quoi bon cette peine ? À mon avis, tuer son frère, sa mère et sa femme, c’est là chose plus digne d’un roitelet d’Asie que d’un empereur romain ; si cela m’arrivait, à moi, je ne prendrais pas la peine d’écrire au Sénat des lettres justificatives…, et Néron en a écrit. Néron veut sauver les apparences, parce que Néron est lâche. Tibère, par exemple, ne l’était pas, et pourtant il a cherché à justifier chacun de ses forfaits. Pourquoi en est-il ainsi ? Pourquoi cet hommage étrange et involontaire du vice à la vertu ? Sais-tu ce que je crois ? C’est que le crime est laid, tandis que la vertu est belle. Ergo, le véritable esthète est en même temps un homme vertueux. Ergo, moi je suis vertueux. Il me faudra faire une libation aujourd’hui aux ombres de Protagoras, de Prodicus et de Gorgias. C’est à croire que les sophistes mêmes peuvent servir à quelque chose. Mais écoute, je continue. J’ai enlevé Lygie aux Aulus pour te la donner. Parfait. Or, Lysippe eût fait de vous un groupe admirable. Vous êtes beaux tous deux : donc mon action est belle, et, étant belle, elle ne peut être mauvaise. Regarde bien, Marcus ! Tu vois, assise devant toi, la vertu incarnée en Pétrone ! Si Aristide vivait encore, il devrait venir me trouver et m’apporter cent mines pour prix d’un abrégé de philosophie sur la vertu.

 

Mais Vinicius, plus intéressé de la réalité que par toutes ces considérations sur la vertu, dit :

 

– Demain, je verrai Lygie, et ensuite je l’aurai dans ma maison tous les jours, sans cesse et jusqu’à ma mort !

 

– Toi, tu auras Lygie, et moi, j’aurai Aulus sur le dos. Il appellera sur moi la vengeance de tous les dieux infernaux. Si au moins l’animal prenait d’abord une bonne leçon de déclamation !… Mais non, il se mettra à m’invectiver, comme mon ancien portier injuriait mes clients, si bien que j’ai été forcé de l’expédier aux ergastules.

 

– Aulus est venu chez moi. Je lui ai promis de lui donner des nouvelles de Lygie.

 

– Écris-lui que la volonté du « divin » César est la loi suprême et que ton premier fils s’appellera Aulus. Il lui faut bien quelque petite consolation, à ce vieux. Je suis tout prêt à demander à Barbe-d’Airain d’inviter demain Plautius à son festin. Il pourrait te contempler au triclinium à côté de Lygie.

 

– Ne fais pas cela, – protesta Vinicius. – Ils me font de la peine, surtout Pomponia.

 

Il s’assit et écrivit au vieux chef la lettre qui devait lui ôter son dernier espoir.

 

Chapitre VII.

Devant Acté, quand elle était la maîtresse de Néron, les têtes les plus altières de Rome s’étaient jadis inclinées. Même alors, elle ne se mêlait en rien des affaires de l’État, et si parfois elle usait de son influence sur le jeune empereur, c’était pour obtenir la grâce de quelqu’un. Douce et résignée, elle s’était attiré la gratitude de beaucoup et n’avait provoqué contre elle-même aucune animosité. Octavie même n’avait pu la haïr. Ses rivales la tenaient pour insignifiante. On savait qu’elle continuait à aimer Néron d’un amour triste et douloureux, sans espoir, alimenté par le seul souvenir du temps où il était non seulement plus jeune et plus aimant, mais aussi meilleur. On la savait tout entière, âme et pensée, absorbée dans le passé et n’attendant plus rien de l’avenir. Et, comme il n’était pas à craindre que César revint à elle, on la considérait comme absolument désarmée, et on la laissait en paix. Poppée voyait en elle une servante docile, si inoffensive qu’elle n’avait même pas demandé son renvoi du palais.

 

En considération de l’amour que Néron avait eu autrefois pour Acté, et de ce qu’il s’était séparé d’elle sans haine, presque amicalement, elle restait entourée de certains égards. César, en lui rendant sa liberté, lui avait réservé dans le palais un cubiculum et des serviteurs particuliers. Comme jadis Pallas et Narcisse, eux aussi des affranchis, étaient non seulement admis à la table de Claude, mais encore y occupaient, en tant que ministres puissants, des places d’honneur, ainsi l’on invitait parfois Acté à la table de César, où peut-être bien son charme était l’un des ornements du festin.

 

César, d’ailleurs, était devenu depuis longtemps peu scrupuleux sur le choix des convives. Souvent une compagnie des plus mêlée, d’hommes de toutes classes et de toutes conditions se réunissait à ces festins. On y trouvait des sénateurs, ceux-là surtout qui consentaient à jouer le rôle de bouffons ; des patriciens, vieux et jeunes, assoiffés de plaisirs, de luxe et de débauche ; des femmes pourvues d’un grand nom et qui, le soir venu, s’affublaient de perruques fauves pour aller courir aventure dans les ruelles sombres ; des pontifes qui, la coupe pleine, raillaient leurs propres dieux. Parmi eux, un ramassis de chanteurs, de mimes, de musiciens, de danseurs et de danseuses ; des rimeurs qui, en déclamant leurs vers, calculaient de combien de sesterces seraient rétribuées leurs louanges aux vers de César ; on y voyait aussi des philosophes affamés qui suivaient les plats avec des regards de gloutons ; des cochers en renom, des prestidigitateurs, des thaumaturges, des conteurs, des baladins, une foule de charlatans et de gueux, dotés par la mode ou par la sottise d’une notoriété éphémère, et parmi lesquels un certain nombre dissimulaient sous des boucles un peu longues leurs oreilles percées, marque de l’esclavage.

 

Le dessus du panier prenait place à la table ; le menu fretin, lui, servait aux interludes, guettant le moment où les gens de service jetteraient en pâture à son avidité les restes des mets et des boissons. Cette catégorie d’invités était recrutée par Tigellin, Vatinius et Vitellius, obligés souvent de fournir à cette racaille des oripeaux qui fussent dignes de figurer dans le palais de César. Celui-ci, d’ailleurs, aimait cette société, parmi laquelle il se sentait à l’aise. Le luxe de la cour dorait tout, couvrait tout de splendeur. Grands et petits, descendants de nobles familles et tourbe de la rue, artistes véritables et pitoyables scories du talent, tous affluaient au palais pour rassasier leurs yeux du luxe aveuglant qui dépassait toute imagination, pour approcher de ce dispensateur de tous les bienfaits, de toutes les richesses, dont un caprice pouvait, ou les précipiter dans l’abîme, ou les porter au faîte.

 

C’est à un tel festin que Lygie devait ce jour-là prendre place. La crainte, la timidité, si naturelles après le choc soudain qu’elle venait de subir, luttaient dans son cœur avec le désir de la révolte. Elle avait peur de César, peur des hommes, peur de ce palais en rumeur, peur de ces fêtes dont les conversations d’Aulus, de Pomponia Græcina et de leurs amis, lui avaient révélé l’ignominie. Malgré sa jeunesse, elle n’était pas une ingénue : en ces temps troublés, la notion du mal arrivait de bonne heure jusqu’aux oreilles des enfants. Elle n’ignorait donc pas que dans ce palais on comploterait sa perte ; Pomponia l’en avait avertie déjà au moment de leur séparation. Mais l’âme juvénile de Lygie n’avait pu être dissolue encore, et, ayant accueilli la haute doctrine que lui avait enseignée sa mère adoptive, elle jura de se défendre, à sa mère, à elle-même, et à ce divin maître en qui non seulement elle avait foi, mais qu’elle aimait de tout son cœur d’enfant, pour la douceur de son enseignement, l’amertume de sa mort et la gloire de sa résurrection.

 

Certaine maintenant que ni Aulus, ni Pomponia Græcina, ne pouvaient être rendus responsables de ses actes, elle se demandait s’il ne valait pas mieux résister et ne point paraître au festin. Elle ressentait, d’une part, de la crainte et de l’inquiétude ; de l’autre, naissait en elle le désir de montrer son courage, sa fermeté, son mépris des souffrances et de la mort. Le Divin Maître a dit de faire ainsi et donné l’exemple. Et Pomponia elle-même lui avait dit que les adeptes les plus ardents avaient, de toute leur âme, soif de cette épreuve et la demandaient dans leurs prières. Chez Aulus, elle avait déjà été altérée de ce même désir. Elle se figurait martyre, les pieds et les mains saignant par des plaies béantes, blanche comme la neige, belle d’une beauté céleste, emportée vers l’azur par des anges immaculés. Et cette vision, alors, la séduisait. Il y avait là beaucoup d’enfantine rêverie, mais aussi une parcelle de contemplation de soi-même que Pomponia avait désapprouvée. À présent que la résistance à la volonté de César pouvait provoquer quelque horrible châtiment et que, d’imaginaires, les tortures pouvaient devenir réelles, aux visions ravissantes, à l’admiration de soi-même, venait s’ajouter une vague curiosité mêlée d’effroi : savoir comment on la châtierait et quel genre de torture lui serait appliqué.

 

Ainsi, son âme hésitait entre les deux partis à prendre. Mais, lorsqu’elle eut confié son indécision à Acté, celle-ci la regarda avec stupeur, comme si la jeune fille eût déliré. Contrecarrer la volonté de César ? Dès le premier jour, s’exposer à sa colère ? Pour agir de la sorte, il fallait être une enfant inconsciente. Lygie, comme il résultait de ses propres paroles, n’était pas, en somme, un otage, mais une fillette oubliée par ses compatriotes, c’est-à-dire nullement protégée par le droit des gens. Et, si même elle eût pu s’en réclamer, César était assez puissant pour ne pas craindre de le fouler aux pieds, en un moment de fureur. Il avait plu à César de la prendre ; désormais, il disposait d’elle ; désormais, elle était en son pouvoir au-dessus duquel rien n’existait au monde.

 

– Oui, – poursuivit-elle, – j’ai lu, moi aussi, les lettres de Paul de Tarse, et je sais que par-delà la terre, il y a Dieu, et le Fils de Dieu, ressuscité d’entre les morts. Mais, sur terre, il n’y a que César. Ne l’oublie pas, Lygie. Je n’ignore pas non plus qu’il t’est défendu par ta doctrine d’être ce que je fus moi-même, et que, semblables aux stoïciens dont Épictète m’a souvent parlé, entre le déshonneur et la mort, vous ne pouvez choisir que la mort. Mais es-tu certaine que la mort seule t’attende, sans être accompagnée du déshonneur ? Ignores-tu le sort de la fille de Séjan ? À peine était-ce une fillette. Or, pour ne pas violer la loi, qui défend de punir de mort les vierges, elle fut, sur l’ordre de Tibère, violée elle-même avant d’être mise à mort. Lygie, Lygie, n’irrite point César ! Quand sera venu l’instant décisif où tu seras forcée de choisir entre le déshonneur et la mort, tu feras alors ce que te prescrit ta Vérité ; mais, ne provoque pas ta perte et, pour une cause futile, ne va pas irriter un dieu qui est terrestre, mais impitoyable.

 

Acté, pleine d’une compassion profonde, parlait avec chaleur. Un peu myope, elle rapprochait son doux visage de celui de Lygie, pour mieux y suivre l’effet de ses paroles.

 

Lygie, avec une confiance enfantine, lui noua ses bras autour du cou et lui dit :

 

– Tu es si bonne, Acté !

 

Touchée de cet élan flatteur et confiant de Lygie, Acté la pressa contre sa poitrine et répondit :

 

– Mon bonheur est passé, passée aussi ma joie, mais je ne suis point méchante.

 

À grands pas précipités, elle se mit à arpenter la pièce, tout en se parlant à elle-même avec une sorte de désespoir.

 

– Non, il n’était pas méchant, lui non plus. Il se croyait même bon, il voulait être bon. Je le sais mieux que personne. Il n’est devenu autre que plus tard… quand il a cessé d’aimer. D’autres l’ont fait ce qu’il est, oui, d’autres, et Poppée.

 

Des larmes perlèrent à ses cils. Lygie l’observa quelque temps de ses yeux d’azur, et enfin lui demanda :

 

– Tu le plains donc, Acté ?

 

– Je le plains… – répondit la Grecque d’une voix sourde.

 

Puis, les mains crispées, le visage navré, elle reprit son va-et-vient.

 

Lygie continua à la questionner avec timidité :

 

– Tu l’aimes encore, Acté ?

 

– Je l’aime…

 

Et, un instant après, elle ajouta :

 

– Personne ne l’aime… que moi.

 

Il y eut un silence pendant lequel Acté s’efforça de maîtriser l’émotion provoquée en elle par ces réminiscences. Enfin son visage reprit son expression de douce mélancolie et elle dit :

 

– Parlons de toi, Lygie. Il ne faut même pas songer à s’insurger contre la volonté de César. Ce serait de la folie. D’ailleurs, tu peux te rassurer : je connais bien cette maison et je pense que, de la part de César, aucun danger ne te menace. Si Néron t’avait fait enlever pour son propre compte, on ne t’aurait pas amenée au Palatin. C’est Poppée qui règne ici, et, depuis qu’elle lui a donné une fille, Néron subit plus que jamais son influence… Non… Il a bien donné des ordres pour que tu assistes au festin ; mais il ne t’a pas vue encore et n’a questionné personne à ton sujet : donc tu ne l’intéresses pas. Peut-être t’a-t-il enlevée par animosité contre Aulus et Pomponia ?… Pétrone m’a écrit de te prendre sous ma protection ; et, comme Pomponia m’a fait la même demande, il est probable qu’ils se sont concertés. Peut-être même l’a-t-il fait sur la prière de Pomponia, et si, par suite, il te prend sous sa protection, alors rien ne te menace. Qui sait s’il ne persuadera pas Néron de te renvoyer chez Aulus ? Je ne crois pas que Néron aime fort Pétrone, mais il est rare qu’il ose ne pas être du même avis.

 

– Ah ! Acté ! – répondit Lygie, – Pétrone est venu chez nous avant qu’on m’en emmène, et ma mère a la conviction que c’est lui qui a poussé Néron à me réclamer.

 

– Alors, ce serait de mauvais augure, – fit Acté. Et, après un instant de réflexion, elle continua :

 

– Peut-être qu’à quelque souper, devant Néron, Pétrone a simplement raconté qu’il avait vu chez les Aulus l’otage des Lygiens ; et Néron, jaloux de ses prérogatives, t’aura réclamée uniquement parce que les otages appartiennent à César. De plus, il n’aime pas Aulus et Pomponia… Non, je doute que Pétrone eût usé d’un moyen semblable s’il eût voulu t’enlever. Je ne sache pas qu’il soit meilleur que le reste de l’entourage de César, mais il est différent… Enfin, outre Pétrone, peut-être trouveras-tu encore quelqu’un qui consente à prendre ta défense. N’as-tu pas connu, chez les Aulus, quelque familier de César ?

 

– J’y ai vu Vespasien et Titus.

 

– César ne les aime pas.

 

– Et Sénèque.

 

– Il suffit à Sénèque de conseiller une chose pour que Néron fasse tout l’opposé.

 

Le clair visage de Lygie prit une teinte rose :

 

– Et Vinicius…

 

– Je ne le connais pas.

 

– C’est un parent de Pétrone. Il est revenu dernièrement d’Arménie…

 

– Penses-tu que Néron soit bien disposé pour lui ?

 

– Vinicius est aimé de tout le monde.

 

– Et il consentirait à intercéder en ta faveur ?

 

– Oui.

 

Acté sourit avec tendresse et poursuivit :

 

– Alors tu vas le voir au festin. Il te faut donc y assister, avant tout parce que tu y es obligée… Seule, une enfant comme toi pouvait espérer faire autrement. Ensuite, si tu veux retourner dans la maison des Aulus, ce festin te fournira l’occasion de demander à Pétrone et à Vinicius qu’ils emploient dans ce but leur influence. S’ils étaient ici, ils te diraient ce que je dis moi-même : toute résistance serait folle et causerait ta perte. Il pourrait certes se faire que César ne s’aperçût pas de ton absence, mais dans le cas contraire, s’il lui venait à l’idée que tu eusses l’audace de contrecarrer sa volonté, il n’y aurait plus de salut pour toi. Viens, Lygie… Entends-tu dans le palais ce bruit de voix ? Déjà le soleil descend à l’horizon ; bientôt les invités vont venir.

 

– Tu as raison, Acté, – répondit Lygie. – Je suivrai ton conseil.

 

Que prédominait dans cette résolution ? était-ce le désir de voir Pétrone et Vinicius, ou la curiosité bien féminine de contempler au moins une fois dans sa vie une telle fête, d’y voir César, sa cour, la fameuse Poppée, d’autres beautés, et toute cette splendeur tant vantée à Rome ? Lygie elle-même n’aurait pu le dire. Elle comprenait seulement qu’Acté disait vrai. Il fallait donc s’y rendre, et puisque la nécessité et la raison renforçaient sa tentation intime, la jeune fille cessa d’hésiter.

 

Acté la conduisit alors vers son unctorium, pour la frotter d’aromates et la parer ; et, bien que les esclaves féminines ne fissent pas défaut dans la maison de César et qu’Acté en eût un certain nombre à son service, celle-ci, touchée de la beauté et de la candeur de la jeune fille, décida de l’habiller elle-même. Il fut aussitôt visible que, malgré son affliction et la lecture assidue des épîtres de Paul de Tarse, la jeune Grecque avait gardé beaucoup de l’ancienne âme hellène, qui, par-dessus tout, vénère la beauté du corps. En voyant nu celui de Lygie, aux formes à la fois graciles et pleines, pétries de nacre perlide et de roses, elle ne put retenir un cri d’admiration et se recula de quelques pas pour contempler, tout enthousiasmée, cette éblouissante incarnation du printemps.

 

– Lygie ! – s’exclama-t-elle enfin – tu es cent fois plus belle que Poppée !

 

La jeune fille, élevée dans la maison de l’austère Pomponia où, même entre femmes, on observait la pudeur, restait là, splendide comme un rêve merveilleux, harmonieuse comme un marbre de Praxitèle, comme un hymne, toute rose et pudique, les genoux rapprochés, les mains croisées sur la poitrine, les cils baissés. Enfin, elle leva les bras d’un geste brusque, ôta les épingles qui maintenaient ses cheveux et, d’un mouvement de tête, les épandit pour s’en couvrir toute, ainsi que d’un peplum.

 

Acté s’approcha et caressa la sombre toison :

 

– Oh ! quels cheveux tu as !… Je ne les poudrerai pas d’or : leurs ondes ont déjà des reflets dorés… Peut-être ajouterai-je seulement çà et là un soupçon de poudre, pour les irradier d’un rayon de soleil… Il doit être enchanteur, ton pays lygien, où poussent de telles filles.

 

– Je ne m’en souviens plus. Ursus m’a dit que chez nous il y a des forêts, des forêts, des forêts.

 

– Et dans ces forêts des fleurs… – poursuivit Acté, trempant ses mains dans un vase rempli de verveine, pour en humecter les cheveux de Lygie.

 

Puis elle lui frotta légèrement le corps d’huiles odorantes d’Arabie, et la revêtit d’une tunique dorée, souple et sans manches, sur laquelle devait être posé le neigeux peplum. Mais, comme il fallait la coiffer d’abord, elle enveloppa Lygie, en attendant, d’un ample vêtement appelé synthèse, la fit asseoir et la remit aux mains des esclaves qu’elle surveillait de loin. Pendant ce temps, deux autres esclaves chaussaient Lygie de cothurnes blancs brodés de pourpre et liés de tressés d’or jusqu’à la hauteur de ses mollets d’albâtre. La coiffure achevée, on drapa sur elle les plis légers d’un peplum. Acté lui mit des perles au cou, lui effleura les cheveux d’un peu de poudre d’or, et se fit elle-même habiller par ses femmes, mais sans cesser de suivre Lygie de son regard émerveillé.

 

Bientôt elle fut prête. Dès que les premières litières firent leur apparition devant la porte principale, les deux jeunes femmes se dirigèrent vers un cryptoportique latéral d’où l’on dominait du regard l’entrée, les galeries intérieures et la cour, entourée d’une colonnade de marbre de Numidie.

 

La foule devenait plus épaisse à mesure qu’elle s’engouffrait sous la voûte élancée du péristyle, surmonté du superbe quadrige de Lysias qui semblait emporter vers le firmament Apollon et Diane. Lygie contemplait avec des yeux étonnés ce spectacle, dont jamais elle n’avait pu se faire une idée dans l’austère maison des Aulus. Le soleil dérivait au couchant. Ses derniers rayons caressaient le marbre jaune des colonnes qui s’allumait d’un reflet tout à la fois d’or et de rose. Sous la colonnade, frôlant les blanches statues des Danaïdes, des dieux et des héros, roulait le flot des hommes et des femmes, tous semblables à des statues, drapés dans des toges, des peplums, des stoles, qui tombaient en plis pittoresques et sur lesquels achevaient de s’éteindre les rayons mourants. Un Hercule gigantesque, la tête encore éclairée et, à partir du torse, noyé dans l’ombre projetée par les colonnes, contemplait de sa hauteur cette cohue.

 

Acté signalait à Lygie les sénateurs, avec leurs toges à larges bords, leurs tuniques de couleur et leurs sandales ornées de croissants ; puis les patriciens, les artistes en renom, les dames drapées à la romaine ou à la grecque, ou parées des étranges costumes de l’Orient, coiffées comme de tours ou de pyramides, ou bien à la façon des statues de déesses, très bas sur le front et les cheveux enguirlandés de fleurs ; elle nommait nombre de ces hommes, de ces femmes, et parfois ajoutait des commentaires brefs et effrayants, qui terrifiaient sa compagne, l’étonnaient et la déconcertaient. À Lygie se révélait un monde étrange, dont la beauté enchantait son regard, sans que son jeune esprit pût cependant en concilier les contrastes. Dans cette lumière défaillante du couchant, devant ces rangées de muettes colonnes qui se perdaient dans le lointain, parmi ces hommes semblables à des statues, se dégageait un indicible apaisement. Mais, tandis qu’il eût semblé que, parmi ces marbres aux lignes pures, dussent vivre des demi-dieux exempts de soucis, calmes et heureux, la douce voix d’Acté dévoilait les secrets toujours nouveaux et toujours plus terribles de ce palais et de ces hommes. Là-bas, c’est le cryptoportique où se voient encore les traces de sang dont furent éclaboussées les blanches colonnes quand Caligula tomba sous le poignard de Cassius Chéréas ; c’est là aussi que fut égorgée sa femme ; un peu plus loin que son enfant eut la tête fracassée sur le pavé. Là-bas, sous cette aile du palais, se creuse une oubliette où le plus jeune des Drusus, torturé par la faim, se rongea les poignets ; là, son frère aîné mourut empoisonné ; ici, rugit de peur Gemellus ; là, se tordit dans des convulsions Claude, et là Germanicus !… Ces murs ont entendu les hoquets et les râles des mourants : et ces hommes, qui maintenant se hâtent vers le festin en tuniques chatoyantes ornées de bijoux et de fleurs, sont à la veille peut-être d’être condamnés. Le sourire, sur maint visage, cache peut-être l’incertitude et la peur du lendemain. Peut-être que la passion, la cupidité, l’envie rongent le cœur de ces demi-dieux couronnés et impavides.

 

L’esprit épouvanté de Lygie ne parvenait pas à suivre les paroles d’Acté. Et, tandis que ce monde merveilleux fascinait ses regards avec une puissance croissante, son cœur se serra d’effroi, son âme fut poignée soudain du regret infini de la très aimée Pomponia Græcina, et de la maison paisible d’Aulus où régnait, non pas le crime, mais l’amour.

 

Cependant, les vagues sans cesse renouvelées des invités affluaient du Vicus Apollinis. Derrière la porte montaient le brouhaha et les exclamations des clients qui avaient escorté leurs patrons jusqu’au palais. La cour et les colonnades étaient sillonnées par de nombreux esclaves de César, hommes et femmes, par des enfants et des prétoriens de garde au palais. Çà et là, parmi les visages blancs ou hâlés, ressortait la face noire d’un Numide au casque empenné, aux oreilles adornées de grands anneaux d’or. On transportait des luths, des cithares, des gerbes de fleurs cultivées artificiellement, en dépit de l’automne avancé, et des flambeaux d’argent, d’or et de bronze. Le bourdonnement croissant des conversations se mêlait au clapotis de la fontaine dont les jets, rosés par les rayons du couchant, tombaient en se brisant sur le marbre des dalles avec l’accent d’une plainte.

 

Acté avait cessé de parler. Lygie regardait toujours, semblant chercher quelqu’un dans la foule. Soudain, son visage se teinta de rose : entre les colonnes venaient d’apparaître Pétrone et Vinicius, qui s’avançaient vers le grand triclinium, beaux, calmes, en leurs toges blanches, tels des dieux.

 

Quand Lygie aperçut, parmi tous ces étrangers, ces visages connus et amis, quand surtout elle regarda Vinicius, il lui sembla que son cœur s’allégeait d’un poids énorme. Elle se sentit moins seule. Son douloureux regret de Pomponia et de la maison d’Aulus perdit de son acuité. Le désir de voir Vinicius, de lui parler, dissipa en elle tous les autres soucis. En vain, elle se remémora les sinistres récits qui lui avaient été faits sur la maison de César, et les paroles d’Acté, et les avertissements de Pomponia ; elle sentit qu’elle irait au festin, non seulement pour obéir à la nécessité, mais encore à un irrésistible entraînement. À la pensée que, dans un instant, elle allait entendre de nouveau cette voix si chère qui lui avait parlé d’amour, de bonheur digne des dieux, et qui résonnait encore comme un chant à ses oreilles, elle fut transportée de joie.

 

Mais bientôt cette joie même l’épouvanta. Elle se crut parjure à la pure doctrine dans laquelle on l’avait élevée, à Pomponia, à elle-même. C’était autre chose de céder à la contrainte, ou bien de se réjouir de la violence qui lui était faite. Elle se sentit en faute, indigne et perdue. Un désespoir immense s’empara d’elle. Des larmes montèrent à ses yeux. Si elle eût été seule, elle fût tombée à genoux et se fût frappé la poitrine en répétant : C’est ma faute, c’est ma faute !

 

Acté, la prenant par la main, la conduisit, à travers les appartements intérieurs, vers le grand triclinium, où se tenait le festin. Les yeux de Lygie étaient troubles, ses oreilles bourdonnaient et les battements de son cœur arrêtaient sa respiration. Elle vit comme en un songe, sur les tables et aux murs, des milliers de lampes vacillantes ; comme en un songe, elle perçut les acclamations dont on saluait César ; et, comme à travers un brouillard, elle vit César lui-même. Ces cris l’assourdissaient, elle était aveuglée par l’éclat des lumières, enivrée par l’odeur des parfums. Presque défaillante, elle distinguait à peine Acté qui l’installait à table et prenait place à son côté.

 

Peu après, de l’autre côté, une voix connue l’interpella doucement :

 

– Salut à la plus belle des vierges terrestres, à la plus belle des étoiles célestes ; salut à la divine Callina !

 

Reprenant un peu ses esprits, Lygie tourna la tête : près d’elle s’était étendu Vinicius.

 

Il était sans toge, l’usage étant, pour plus de commodité, de l’ôter avant le festin ; il portait seulement une tunique écarlate, sans manches, brodée de palmes d’argent ; ses bras nus, cerclés au-dessus du coude de deux larges bracelets d’or, à l’orientale, étaient plus bas soigneusement épilés, lisses, mais trop musculeux peut-être : vrais bras de guerrier, faits pour le glaive et le bouclier. Il était couronné de roses. Avec ses sourcils d’un seul arc, ses yeux magnifiques, son teint hâlé, il incarnait la jeunesse et la force. Lygie le vit si beau que, son premier trouble s’étant cependant évanoui, elle put à peine balbutier :

 

– Salut à toi, Marcus…

 

Et lui disait :

 

– Heureux mes yeux qui te contemplent ! heureuses mes oreilles qui écoutent ta voix plus douce que flûtes et cithares ! Si j’avais eu à choisir qui, de Vénus ou de toi, viendrait à cette table reposer à mes côtés, c’est toi que j’aurais élue, ô divine !

 

Il la contemplait, comme s’il eût voulu rassasier sa vue de sa beauté ; de son regard il l’incendiait, lui en caressait tantôt le visage, tantôt le cou, les bras nus, les traits délicieux ; il s’en délectait, l’enveloppait, la dévorait ; et il s’enflammait pour elle, non seulement de désir, mais de bonheur, de tendresse et d’adoration infinie.

 

– Je savais te retrouver dans la maison de César, – reprit-il. – Pourtant, en te revoyant, j’ai été remué d’une joie telle qu’il m’a semblé en ressentir un bonheur imprévu.

 

Lygie eut la sensation que dans cette multitude, dans ce palais, lui seul lui était proche, et elle se mit à l’interroger sur tout ce que, pour elle, il y avait ici d’incompréhensible et d’effrayant. Comment savait-il qu’il l’y retrouverait ? Pourquoi l’y avait-on amenée ? Pourquoi César l’avait-il retirée de chez Pomponia ? Tout ici lui faisait peur. Elle voulait retourner auprès de sa mère. Sans l’espoir que Pétrone et lui, Vinicius, intercéderaient pour elle auprès de César, elle fût morte de regret et d’angoisse.

 

Vinicius lui expliqua que la nouvelle de son enlèvement lui avait été donnée par Aulus lui-même.

 

Pourquoi était-elle là ? Il l’ignorait, César n’ayant pas coutume de rendre compte à qui que ce fût de ses décisions ni de ses ordres. Qu’elle ne craignît rien, pourtant, puisque lui, Vinicius, était et resterait près d’elle. Il eût préféré perdre la vue que de ne pas la voir, sacrifier sa vie que de l’abandonner. Elle était devenue son âme, il veillerait sur elle comme sur son âme à lui. Il lui élèverait, comme à une divinité, un autel dans sa maison ; il lui apporterait, en offrande, de la myrrhe et de l’aloès et, au printemps, des primevères et des fleurs de pommier… Et, si la maison de César lui faisait peur, il pouvait lui affirmer qu’elle n’y resterait pas.

 

Bien qu’il parlât de façon évasive, ou même qu’il rusât par instants, sa voix vibrait cependant de l’accent de la vérité, car ses sentiments pour elle étaient vrais. Une sincère compassion s’était emparée de lui et les paroles de Lygie pénétraient jusqu’à son cœur. Aussi, comme elle lui exprimait sa gratitude, l’assurait que Pomponia l’aimerait pour sa bonté et qu’elle-même lui serait reconnaissante jusqu’à son dernier souffle, il en fut plus profondément remué encore, et il lui sembla que jamais il ne se résignerait à contrarier la volonté de la jeune fille. Son cœur se fondait dans la félicité. La grâce de Lygie exacerbait sa passion et, en même temps, elle lui devenait plus chère que tout au monde, et il se sentait capable de l’adorer comme une vraie divinité. Il éprouvait un irrésistible besoin de lui parler de sa beauté, de son amour. Et, comme le brouhaha du festin redoublait, il se pencha vers elle pour lui murmurer de bonnes et douces paroles venues du fond de l’âme, harmonieuses comme une musique, enivrantes comme le vin.

 

Elle, s’enivrait de ses paroles. Environnée de tous ces étrangers, elle le sentait, lui, toujours plus proche, plus cher, plus sûr, et si dévoué ! Il la rassura, promit de la tirer de la maison de César, de ne pas l’abandonner, mais de la servir. Jadis, chez les Aulus, il lui avait parlé de l’amour, comme du bonheur qu’il peut donner en général ; à présent, il lui disait sans détours qu’il l’aimait, qu’elle lui était plus séduisante et plus précieuse que tout au monde. Pour la première fois, elle entendait de telles paroles sortir de la bouche d’un homme, et à mesure qu’elle les écoutait, attentive, quelque chose s’éveillait en elle, tout son être était rempli d’une félicité inconnue, une immense joie se confondait en elle avec une incommensurable angoisse. Ses joues s’enflammèrent, son cœur battit à coups précipités, ses lèvres étonnées s’entr’ouvrirent. Elle avait peur d’écouter de pareils aveux et plus peur encore d’en perdre une syllabe. Par instants, elle baissait les yeux, pour relever bientôt sur Vinicius son regard lumineux, à la fois timide et interrogateur, comme pour lui dire : « Parle encore ! » Le bruit des conversations, la musique, l’arôme des fleurs et le parfum des encens l’enivrèrent de nouveau. Auprès d’elle était étendu Vinicius, la coutume étant, à Rome, de se coucher auprès de la table. Mais jusqu’alors, Lygie avait occupé une place entre Pomponia et le petit Aulus, tandis qu’à présent il était là, lui, jeune, athlétique, amoureux, et tout enflammé de désir. Elle-même, pénétrée par l’ardeur de la passion qui se dégageait de lui, en éprouvait à la fois honte et plaisir. Elle se laissait aller à une douce langueur, faiblissait et s’oubliait, comme envahie par le sommeil.

 

Mais le voisinage de Lygie avait aussi son action sur Vinicius. Son visage était pâle, ses narines dilatées comme celles d’un coursier d’Arabie. Sans nul doute, son cœur sursautait sous sa tunique pourpre, car son souffle était haletant et sa voix saccadée. Jamais il n’avait été aussi près d’elle. Ses idées se brouillaient et dans ses veines coulait du feu, qu’il essayait vainement de noyer dans du vin.

 

Ce qui l’enivrait de plus en plus, ce n’était pas le vin, mais ce merveilleux visage, ces bras nus, cette gorge virginale qui soulevait la tunique d’or, et ce corps qu’il devinait sous les plis du neigeux peplum. Soudain, il prit la main de Lygie au-dessus du poignet, comme déjà il avait fait dans la maison d’Aulus, et, l’attirant vers lui, il lui murmura, les lèvres frémissantes :

 

– Je t’aime, Callina, ma divine !

 

– Marcus, laisse-moi, – balbutia Lygie.

 

Mais lui, les yeux voilés de passion :

 

– Ma divine, aime-moi !…

 

À cette minute s’éleva la voix d’Acté :

 

– César vous regarde.

 

Une brusque colère contre César et contre Acté s’empara de Vinicius. Ces seuls mots avaient rompu le charme. En un tel moment, même une voix aimée eût déplu au jeune homme ; et il jugea qu’Acté avait volontairement interrompu l’entretien.

 

Levant la tête et toisant la jeune affranchie par-dessus les épaules de Lygie, il lui dit avec colère :

 

– Ils ne sont plus, Acté, les temps où, dans les festins, tu te couchais aux côtés de César, et l’on prétend que tu es en voie de devenir aveugle : alors, comment peux-tu voir César ?

 

Acté lui répondit d’une voix attristée :

 

– Je l’aperçois, pourtant. Lui aussi a la vue basse, mais il vous observe à travers son émeraude.

 

Chacun des actes de Néron inspirait l’inquiétude même à son plus proche entourage ; aussi Vinicius s’inquiéta-t-il ; il se maîtrisa, et se mit à suivre à la dérobée les mouvements de César. Lygie qui, au début du festin, ne l’avait vu qu’à travers un brouillard, et ensuite, absorbée dans son entretien avec Vinicius, n’avait pas songé à le regarder, tourna vers lui des yeux effrayés et en même temps curieux.

 

C’était bien vrai, ce qu’avait dit Acté. Accoudé sur la table, un œil mi-clos, l’autre rapproché de l’émeraude ronde et polie dont il se servait d’ordinaire, César les examinait.

 

Son regard rencontra celui de Lygie, et le cœur de celle-ci se glaça. Jadis, dans la propriété d’Aulus, en Sicile, alors qu’elle était enfant ; elle se faisait conter, par une vieille esclave égyptienne, des histoires de dragons, habitants des gorges. Il lui sembla qu’en ce moment c’était l’œil glauque d’un de ces dragons qui la fixait. Comme un enfant craintif, elle s’empara de la main de Vinicius, et dans sa tête se heurtèrent des impressions rapides et confuses : c’était donc lui, l’effroyable, le tout-puissant ? Jamais encore elle ne l’avait vu, et elle se le figurait tout autre. Son imagination lui représentait une face horrible et des traits où serait figée la méchanceté. Or, elle apercevait une énorme tête plantée sur un cou puissant, une tête terrifiante, c’est vrai, mais presque grotesque et, de loin, semblable à une tête d’enfant. Une tunique améthyste, interdite aux simples mortels, jetait un reflet bleuâtre sur sa face large et courte. Ses cheveux sombres étaient, suivant la mode inaugurée par Othon, séparés en quatre rangs de boucles. Il n’avait point de barbe, l’ayant tout récemment offerte à Jupiter. Pour cela, Rome entière lui avait décerné des actions de grâces, bien que tout bas on attribuât ce sacrifice à ce qu’il avait la barbe rouge, comme tous ceux de sa famille. Pourtant, dans son front saillant vigoureusement au-dessus des sourcils, il y avait quelque chose d’olympien, et ses sourcils froncés le révélaient pénétré de sa toute-puissance ; mais, sous son front de demi-dieu s’écrasait une face de singe, d’ivrogne et de cabotin, insignifiante, reflétant sans cesse des désirs inconstants, maladive et, quoique jeune encore, déjà bouffie de graisse. Lygie le vit sinistre, et surtout hideux.

 

Il posa son émeraude et cessa de la regarder. Alors elle distingua deux yeux bleus à fleur de tête, papillotants à la crudité des lumières, vitreux, stupides, tels les yeux d’un cadavre.

 

César se tourna vers Pétrone et lui demanda :

 

– Est-ce là l’otage dont Vinicius est amoureux ?

 

– Oui, c’est elle.

 

– Quel est le nom de son peuple ?

 

– Lygien.

 

– Vinicius la trouve belle ?

 

– Habille un tronc d’olivier pourri d’un péplum de femme, et Vinicius l’admirera. Mais sur ton visage, ô juge incomparable de la beauté, je lis déjà ton opinion sur son compte. Tu n’as pas à prononcer ta sentence. Oui, tu as raison, elle est trop maigre, trop sèche, en effet, telle une tête de pavot sur sa tige trop grêle. Or, toi, divin esthète, ce qui t’intéresse dans la femme, c’est la tige ; et tu as trois fois, quatre fois raison. À lui seul, le visage ne signifie rien. J’ai beaucoup appris en ta compagnie, sans que pour cela mon coup d’œil ait acquis la sûreté du tien. Et je veux parier avec Tullius Sénécion, sa maîtresse étant l’enjeu, que toi, en ce festin où tout le monde est couché et où il est fort difficile de juger de l’ensemble d’une femme, tu t’es déjà dit : « Hanches trop étriquées ».

 

– Hanches trop étriquées, – répéta Néron, les yeux mi-clos.

 

Un sourire imperceptible plissa les lèvres de Pétrone, tandis que Tullius Sénécion, qui jusqu’alors avait causé avec Vestinus, ou plutôt avait raillé la croyance de ce dernier aux songes, se tournait vers Pétrone, et sans rien savoir de ce dont il était question, s’écriait :

 

– Tu te trompes. Je tiens avec César.

 

– Parfait, – riposta Pétrone. – Je prétendais justement que tu avais quelque lueur d’intelligence. César, au contraire, affirmait que tu es un âne tout pur.

 

Habet ! – dit Néron en riant et le pouce tourné vers le sol, comme au cirque, lorsque doit être achevé le gladiateur vaincu.

 

Vestinus, croyant qu’on parlait toujours des songes, intervint :

 

– Eh bien ! moi, je crois aux songes, et Sénèque de même ; il me l’a dit un jour.

 

– La nuit dernière, j’ai rêvé que j’étais devenue vestale, – dit Calvia Crispinilla en se penchant sur la table.

 

Néron se mit aussitôt à applaudir, et tout le monde après lui, car le dévergondage de Crispinilla, femme maintes fois divorcée, était légendaire dans Rome entière. Mais, sans se déconcerter, elle ajouta :

 

– Eh bien quoi ? elles sont toutes vieilles et laides. Seule, Rubria a figure humaine. Ainsi, nous serions deux, encore que, l’été, Rubria soit mouchetée de taches de rousseur.

 

– Admets pourtant, très pure Calvia, – fit Pétrone, – qu’il te serait difficile de devenir vestale autrement qu’en rêve.

 

– Mais, si c’était l’ordre de César ?

 

– Alors, je croirais réalisables les songes les plus fantastiques.

 

– À coup sûr, ils se réalisent, – appuya Vestinus. – Je comprends qu’on ne croie pas aux dieux ; mais comment ne pas croire aux songes ?

 

– Et les prédictions ? – questionna Néron. – On m’a prédit autrefois que Rome cesserait d’exister et, par contre, que je régnerais sur tout l’Orient.

 

– Les prédictions et les songes, tout s’enchaîne, – dit Vestinus. – Un jour, un proconsul des plus sceptiques envoya au temple de Mopsus un esclave porteur d’une lettre scellée, avec ordre de ne pas la décacheter, afin d’éprouver si la divinité saurait répondre à la question qui y était posée. L’esclave passa la nuit dans le temple, pour y avoir un songe prophétique. À son retour, il raconta : « J’ai vu en songe un jeune homme resplendissant comme le soleil et qui m’a dit un seul mot : Noir. » À cette nouvelle, le proconsul pâlit et, tourné vers ses invités, aussi sceptiques que lui, il leur dit : « Savez-vous ce qu’il y avait dans cette lettre ? »

 

Vestinus suspendit un instant son récit, leva sa coupe et se mit à boire.

 

– Que contenait cette lettre ? – interrogea Sénécion.

 

– La question suivante : « Quel taureau dois-je offrir en sacrifice : un blanc ou un noir ? »

 

Mais l’intérêt provoqué par ce récit fut coupé par Vitellius, déjà allumé en arrivant au festin et qui, tout à coup, sans motif aucun, éclata d’un rire idiot.

 

– De quoi rit donc cette barrique de suif ? – demanda Néron.

 

– Le rire distingue les hommes des bêtes, – dit Pétrone. – Celui-là n’a pas d’autre moyen de nous prouver qu’il n’est pas un sanglier.

 

Mais Vitellius ne riait plus. Faisant claquer ses lèvres luisantes de graisse et de sauces, il considérait, abruti, les assistants, comme s’il les voyait pour la première fois.

 

Enfin, il leva une main épaisse comme un coussin et dit, la voix éraillée :

 

– J’ai perdu mon anneau de chevalier, l’anneau que je tiens de mon père…

 

– Lequel était savetier, ajouta Néron.

 

De nouveau, Vitellius fut secoué d’un rire absurde, et on le vit chercher son anneau dans le peplum de Calvia Crispinilla.

 

Ce fut prétexte à Vatinus de simuler des cris de femme effarouchée, cependant que l’amie de Calvia, Nigidia, jeune veuve aux yeux pervers dans un visage d’enfant, s’écriait :

 

– Ce qu’il cherche, il ne l’a point perdu.

 

– Et s’il le trouve, il est fort incapable de s’en servir, ajouta Lucain.

 

Le festin s’animait. La foule des esclaves apportait sans répit de nouveaux plats. Des flancs de grands vases pleins de neige et festonnés de lierre, on tirait sans cesse des cratères de vins variés. On buvait ferme. De la voûte, il pleuvait des roses sur la table et sur les convives.

 

Avant que ceux-ci fussent tout à fait ivres, Pétrone pria Néron de rehausser le festin de son chant, ce qui fut appuyé en chœur. Néron refusa tout d’abord. Il ne s’agissait pas seulement de son assurance, bien qu’elle lui fît assez souvent défaut… Les dieux savaient ce qu’il lui en coûtait, chaque fois qu’il paraissait en public… Toutefois il ne se dérobait pas, car l’art a ses exigences. Et, puisque Apollon l’avait doué de quelque voix, il ne convenait pas de négliger le don des dieux. Même, il se rendait compte que c’était là un devoir vis-à-vis de l’État ; mais, aujourd’hui, il était réellement enroué. La nuit, il s’était mis des lingots d’étain sur la poitrine, et le moyen ne lui avait pas réussi… Aussi songeait-il à partir respirer à Antium l’air marin.

 

Alors, Lucain le supplia, au nom de l’art et de l’humanité. Le monde entier savait que le poète, le chanteur divin, avait composé un nouvel hymne à Vénus, auprès duquel celui de Lucrèce n’était que vagissement de louveteau. Que ce festin fût donc un festin véritable ! Lui, souverain si bon, ne pouvait infliger de telles souffrances à ses sujets :

 

« Ne sois point cruel, César ! »

 

– Ne sois point cruel ! répétèrent les assistants les plus proches.

 

Néron étendit les mains, pour marquer qu’on le contraignait à céder. Sur tous les visages se peignit la gratitude ; tous les regards se tournèrent vers lui. Alors il donna l’ordre d’annoncer à Poppée qu’il allait chanter, et il informa les convives qu’une indisposition avait empêché celle-ci de paraître au festin. Or, comme aucun remède ne lui procurait un aussi grand soulagement que son chant, il regretterait de la priver d’un tel bienfait.

 

Poppée vint aussitôt. Elle régnait encore sur Néron, autant que lui sur ses sujets ; mais elle n’oubliait pas, cependant, qu’il eût été dangereux d’irriter César dans son amour-propre de chanteur, de poète ou de conducteur de chars. Belle comme une déesse, elle entra, vêtue, elle aussi, d’une tunique améthyste, avec, au cou, une rangée d’énormes perles provenant du butin fait sur Massinissa ; elle avait des cheveux d’or, souriait, et, bien que femme deux fois divorcée, elle avait conservé le regard et le visage d’une vierge. Elle fut saluée par des acclamations, où revenait sans cesse le nom de « Divine Augusta ». De sa vie, Lygie n’avait vu pareille beauté. Elle avait peine à en croire ses yeux, car elle savait que Poppæa Sabina était la plus vicieuse des femmes. Elle avait appris de Pomponia que c’était à l’instigation de Poppée que César avait fait assassiner sa mère et sa femme. Elle savait ce dont elle était capable par les récits des visiteurs et des esclaves d’Aulus. Elle avait entendu dire que, la nuit, on renversait dans la ville les statues de Poppée et que des inscriptions, pour lesquelles les coupables étaient cruellement punis, reparaissaient quand même chaque matin sur tous les murs. Et malgré cela, à la vue de la fameuse Augusta, qui, aux yeux des adeptes du Christ, incarnait le mal et le crime, la jeune fille songea que seuls les anges et les esprits célestes pouvaient être aussi beaux. Elle ne pouvait détacher d’elle ses yeux et, involontairement, elle s’écria :

 

– Ah ! Marcus, est-ce possible ?…

 

Lui, animé par le vin et mécontent que l’attention de sa voisine se détournât constamment de lui et de ce qu’il disait, répondit :

 

– Oui, elle est belle : mais toi, tu l’es cent fois plus. Tu ignores ta beauté, sans quoi tu deviendrais, comme Narcisse, amoureuse de toi-même… Elle se baigne dans du lait d’ânesse : Vénus a dû te baigner, toi, dans son propre lait. Tu ne te connais pas, ocelle mi !… Ne la regarde pas ! Tourne vers moi tes yeux, ocelle mi !… Touche de tes lèvres le bord de cette coupe, pour que j’applique les miennes au même endroit.

 

Et il s’approchait toujours plus, tandis que Lygie se reculait vers Acté. À ce moment, le silence se fit, car César venait de se lever. Le chanteur Diodore lui mit dans la main un luth delta, tandis que, pour l’accompagner, le chanteur Terpnos se munissait d’un nablium. Néron, son delta appuyé sur la table, leva les yeux vers le ciel. Le silence qui planait dans le triclinium ne fut plus troublé que par le bruit soyeux des roses qui tombaient de la voûte.

 

Il chanta, ou plutôt il déclama, d’une voix chantante et rythmique, avec l’accompagnement des deux luths, son hymne à Vénus. Sa voix, bien que voilée, et ses vers n’étaient pas sans mérite. Et de nouveau, le remords s’empara de la pauvre Lygie : cet hymne à la gloire de l’impure et païenne Vénus ne lui semblait que trop beau, et César lui-même, couronné de lauriers, les yeux au ciel, lui apparaissait plus majestueux, moins terrifiant et moins repoussant qu’au début du festin.

 

Un tonnerre d’applaudissements retentit. « Ô voix céleste ! » s’exclamait-on de partout. Des femmes qui, pendant le chant, avaient levé les bras, restaient ainsi, en extase, après qu’il eut cessé. D’autres essuyaient leurs yeux en larmes. Dans la salle entière, ce fut comme un bourdonnement de ruche. Poppée, inclinant sa tête dorée, colla ses lèvres sur la main de Néron, qu’elle tint longtemps ainsi, sans parler. Pythagore, un jeune Grec d’une merveilleuse beauté que plus tard, à demi fou, César devait épouser en grande cérémonie par-devant les flamines, s’agenouilla à ses pieds.

 

Mais Néron, sensible avant tout à la louange de Pétrone, regardait avec attention de son côté. Et Pétrone lui dit :

 

– Pour ce qui est de la musique, Orphée doit être aussi jaune d’envie que Lucain ici présent ; quant aux vers, je les eusse préférés moins bons : cela m’eût permis de trouver une louange qui ne fût pas indigne d’eux.

 

Lucain ne se vexa point de ce mot ; au contraire, il adressa à Pétrone un regard de reconnaissance ; néanmoins, il feignit l’humeur et répliqua :

 

– Maudit soit le Destin, qui me fait contemporain d’un tel poète ! On aurait eu sa place dans le souvenir des hommes et sur le mont du Parnasse, si l’on n’était éclipsé par César comme une veilleuse par le soleil !

 

Cependant Pétrone, dont la mémoire était fidèle, se mit à répéter des passages de l’hymne, à en citer des vers isolés, tout en examinant et en faisant ressortir les expressions les plus heureuses. Lucain, semblant dédaigner la jalousie devant le charme d’un tel poète, partagea l’admiration de Pétrone. Le visage de Néron reflétait une ivresse et une vanité incommensurables, non seulement toutes proches de la sottise, mais qui se confondaient complètement avec elle. Il signala lui-même les vers qu’il regardait comme les plus beaux ; il s’efforça ensuite de consoler Lucain, en l’invitant à ne point perdre courage, personne, en effet, ne pouvant acquérir des facultés dont il n’a pas été doué ; ce qui n’empêche que, faute d’adorer Jupiter, on puisse avoir le culte des autres dieux.

 

Il se leva pour reconduire Poppée, réellement malade, et qui désirait se retirer. Toutefois, il priait les convives de ne point quitter leur place. Un instant après il revenait, prêt à s’étourdir à la fumée des encens et à jouir du spectacle qu’il avait préparé lui-même, de concert avec Pétrone et Tigellin, en vue de compléter le festin.

 

On lut encore des vers, on récita quelques dialogues où l’affectation tenait lieu d’esprit. Puis, le célèbre mime Pâris interpréta les aventures d’Io, fille d’Inachos. Les convives, et Lygie surtout qui n’était point habituée à ce spectacle, croyaient voir des miracles et des sortilèges. Par des mouvements de ses bras et de son corps, Pâris savait exprimer des choses qu’il paraissait impossible de rendre par la danse. Ses mains battaient l’air, créant comme un nuage lumineux et animé, frémissant de volupté, enveloppant une forme virginale qui défaillait dans l’extase. C’était un tableau, non une danse, un tableau éloquent qui dévoilait le mystère même de l’amour fascinateur et lubrique. Et ensuite, quand entrèrent les corybantes qui, avec des jeunes filles syriaques, exécutèrent, au son des cithares, des flûtes, des cymbales et des tambourins, une danse bachique accentuée par des cris sauvages et pleine d’un cynisme plus sauvage encore, Lygie crut que le feu du ciel allait la consumer, le tonnerre frapper cette maison et la voûte s’effondrer sur la tête de ces gens en liesse.

 

Mais, de l’épervier d’or tendu sur eux, ne tombaient que des roses… Et Vinicius, à demi ivre, disait à Lygie :

 

– Je t’ai vue dans la maison d’Aulus, auprès de la fontaine, et je t’ai aimée. C’était à l’aube ; tu croyais n’être vue de personne, et je t’ai vue, moi !… Et je te vois toujours ainsi, malgré ce péplum qui te dérobe à mon regard. Laisse-le glisser, comme Crispinilla. Vois, les dieux et les hommes ont soif d’amour. Il n’y a rien autre en ce monde ! Pose ta tête sur ma poitrine et ferme les yeux.

 

Le sang affluait et battait avec violence aux tempes et aux poignets de Lygie ; elle eut peur, se sentit comme précipitée dans un abîme ; et ce même Vinicius, qui lui avait paru tout d’abord si proche et si dévoué, au lieu de venir à son secours, l’attirait maintenant vers cet abîme. Elle eut un regret, fut peinée de ce changement. De nouveau, elle eut peur de ce festin, de Vinicius et d’elle-même. Une voix qui lui rappelait celle de Pomponia s’élevait dans son âme : « Reprends-toi, Lygie ! » Mais quelque chose aussi lui criait qu’il était déjà trop tard. Quiconque a brûlé d’une pareille flamme, a assisté à tout ce qui se passait dans ce festin, a senti battre son cœur comme battait celui de Lygie quand elle écoutait les paroles de Vinicius, a été secoué d’un frisson semblable à celui qu’elle avait ressenti quand il s’était approché d’elle, est perdu sans retour.

 

Elle se sentait faiblir. Il lui semblait par instants qu’elle allait perdre ses sens et qu’il en résulterait quelque chose de terrible. Elle savait que, sous peine de s’attirer la colère de César, personne ne pouvait se lever avant lui ; d’ailleurs, même sans cette interdiction, elle n’eût pas eu la force de s’éloigner.

 

Cependant, le festin n’était pas près d’être achevé. Les esclaves apportaient toujours de nouveaux mets et remplissaient de vin les coupes.

 

Devant la table, disposée en fer à cheval, parurent deux athlètes prêts à donner aux convives le spectacle de la lutte.

 

Ils commencèrent aussitôt. Leurs torses puissants, luisants d’huile, se fondirent en un seul bloc vivant, tandis que leurs os craquaient sous l’effort de leurs bras de fer et que de leurs mâchoires s’échappait un grincement sinistre. Les dalles, poudrées de safran, résonnaient par instants du choc sourd de leurs pieds. Puis, soudain, ils s’immobilisèrent, impassibles, et il sembla aux spectateurs qu’ils avaient devant eux un groupe taillé dans de la pierre. Les Romains suivaient avec délices le mouvement des échines affreusement bandées, des mollets et des bras. Toutefois, la lutte fut de courte durée, Croton, maître et chef de l’école des gladiateurs, passant à bon droit pour l’homme le plus fort de l’Empire. Bientôt le souffle de son adversaire devint haletant ; il se mit à râler ; sa face bleuit ; un filet de sang jaillit de sa bouche, et il s’affala sur le sol.

 

On salua par des applaudissements la fin de cette lutte. À présent Croton, un pied sur l’épaule du vaincu et croisant ses bras énormes, promenait sur toute la salle un regard triomphant.

 

Ensuite se succédèrent des imitateurs de cris d’animaux, des jongleurs et des bouffons. Mais personne n’y fit attention, car le vin brouillait déjà tous les regards. Le festin se transformait graduellement en une orgie d’ivresse et de débauche. Les jeunes Syriaques, qui avaient pris part aux danses bachiques, s’étaient mêlées aux convives. La musique s’était déchaînée en un vacarme discordant de cithares, de luths, de cymbales arméniennes, de sistres égyptiens, de trompes et de cors. Mais, comme certains convives tenaient à causer, ils forcèrent à grands cris les musiciens à s’en aller. L’atmosphère du triclinium était saturée du parfum des fleurs, des huiles dont se servaient des éphèbes de merveilleuse beauté pour asperger sans cesse les pieds des soupeurs, de l’odeur du safran, d’effluves humains, et elle devenait pesante. Les lumières brûlaient d’une flamme terne, les couronnes chaviraient sur les têtes, les visages étaient blêmes et emperlés de sueur.

 

Vitellius roula sous la table ; Nigidia, ivre, le torse nu, laissa choir sa tête enfantine sur la poitrine de Lucain, ivre lui-même, qui se mit à souffler sur la poussière d’or dont elle avait les cheveux saupoudrés, et il suivait avec un extrême intérêt l’envol des paillettes d’or. Vestinus, avec un entêtement d’ivrogne, rabâchait pour la dixième fois la réponse de Mopsus à la lettre close du proconsul, tandis que Tullius raillait les dieux et disait d’une voix éteinte, secouée de hoquets :

 

– Si l’on admet que le Sphéros de Xénophane est un dieu tout rond, alors, comprends bien, ce dieu-là, on peut le faire rouler du pied devant soi, comme une barrique.

 

Mais de tels propos indignèrent Domitius Afer, vieux coquin et délateur, qui, d’indignation, inonda de Falerne sa tunique. Lui était toujours croyant. On disait que Rome devait périr. D’aucuns même prétendaient qu’elle périssait déjà. Et cela n’était pas surprenant !… Si la chose devait arriver, la faute en serait à la jeunesse, qui n’avait plus la foi ; et, sans la foi, il n’y a plus de vertu. On mettait au rancart les coutumes sévères de jadis, et personne ne songeait que les épicuriens étaient incapables de tenir tête aux Barbares. Quoi alors ?… Quant à lui, il regrettait d’avoir vécu jusqu’en des temps pareils et d’en être arrivé à demander au plaisir l’oubli des chagrins qui le terrasseraient.

 

Sur quoi il agrippa une des danseuses syriaques dont il se mit à baiser, de sa bouche édentée, le cou et les épaules. À cette vue, le consul Memmius Regulus éclata de rire et, la couronne de travers sur sa calvitie, s’écria :

 

– Où sont ceux qui prétendent que Rome va périr ? Quelle sottise !… Moi ; consul, je le sais mieux que personne… Videant consules !… Trente légions sauvegardent la paix romaine !…

 

Les tempes entre ses poings, il beugla à tue-tête :

 

– Trente légions ! Trente légions !… De la Bretagne à la frontière des Parthes !

 

Soudain, il se mit à réfléchir et, le doigt au front, il conclut :

 

– Après tout, peut-être bien qu’il y en a trente-deux…

 

Il s’effondra sous la table, où il se mit incontinent à expectorer les langues de flamants, les cèpes rôtis, les champignons glacés, les sauterelles au miel, les poissons, les viandes, tout ce qu’il avait mangé ou bu.

 

Pourtant, le nombre des légions qui sauvegardaient la paix romaine ne rassurait pas Domitius : « Non, non, Rome devait périr, puisque la foi aux dieux et les mœurs austères avaient péri ! Rome devait périr !… Pourtant, quel dommage !… car la vie était bonne, César magnanime, le vin excellent. Ah ! que c’était dommage ! »

 

Alors, la tête enfouie entre les omoplates de la danseuse syriaque, il se mit à larmoyer.

 

– Et puis, que m’importe je ne sais quelle vie future ?… Achille disait avec raison qu’il vaut mieux être le dernier des bouviers en ce monde sublunaire, que roi dans les régions cimmériennes. À savoir encore, si les dieux existent, bien que le doute soit funeste à la jeunesse.

 

Pendant ce temps, Lucain en avait fini de disperser les dernières paillettes d’or des cheveux de Nigidia, qui dormait, complètement ivre. Il détacha le lierre qui ornait une amphore voisine, pour en enguirlander la dormeuse. Sur ce, il se mit à promener sur l’assistance un regard interrogateur et béat ; puis, se parant de lierre à son tour, il déclara sur un ton de conviction profonde :

 

– Je ne suis pas du tout un homme ; je suis un faune.

 

Pétrone n’était point ivre ; quant à Néron, soucieux de sa voix céleste, il avait bu d’abord avec modération, mais après, il avait vidé coupe sur coupe et s’était grisé. Il voulait même chanter encore de ses vers, cette fois des vers grecs, et il ne les retrouvait plus dans sa mémoire ; par erreur, il entonna une chanson d’Anacréon. Pythagore, Diodore et Terpnos l’accompagnèrent, mais, cela ne leur réussissant point, ils y renoncèrent.

 

Néron, en tant qu’esthète et connaisseur, s’extasiait à présent sur la beauté de Pythagore et, dans son admiration, lui baisait les mains. D’aussi belles mains, il en avait vu jadis… chez qui ?…

 

Portant la main à son front moite, il fouilla dans ses souvenirs. Brusquement, son visage s’effara :

 

– Ah oui, chez ma mère, chez Agrippine !

 

Aussitôt de sombres visions le hantèrent.

 

– On affirme, – dit-il, – que la nuit, aux rayons de la lune, on la voit errer sur la mer, près de Baïa et de Baula… Et rien autre… Elle erre, elle erre, comme si elle cherchait quelque chose… Elle s’approche parfois d’une barque, la regarde et disparaît. Et le pécheur que son regard a fixé meurt.

 

– Pas mal, le thème, – fit Pétrone.

 

Vestinus, allongeant son cou de héron, balbutia d’un air mystérieux :

 

– Je ne crois pas aux dieux ; mais je crois aux spectres. Oh !…

 

Sans prêter aucune attention à ce qu’ils disaient, Néron continua :

 

– J’ai pourtant célébré les Lemuralia ! Je ne veux plus la voir ! Il y a cinq ans déjà ! J’ai été forcé, forcé de la condamner : elle avait soudoyé un assassin, et si je n’avais pris l’avance, vous n’auriez pas entendu mon chant ce soir.

 

– Grâces te soient rendues, César, au nom de Rome et de l’univers entier ! – s’exclama Domitius Afer.

 

– Du vin ! et que les tympanons résonnent !

 

Ce fut un nouveau vacarme. Lucain, tout enguirlandé de lierre, essaya de le dominer, se dressa et hurla :

 

– Je ne suis pas un homme ! Je suis un faune, hôte des forêts. É… cho… oooo !

 

Puis, César fut ivre aussi ; hommes, femmes, tous étaient ivres. Vinicius l’était autant que les autres. Outre son excitation passionnelle, montait en lui une rage de querelle, ce qui lui arrivait toujours quand il avait bu plus que de raison. Son visage hâlé avait encore pâli, et, la langue pâteuse déjà, il ordonnait à voix haute et impérieuse :

 

– Donne tes lèvres ! Aujourd’hui, demain, qu’importe ?… J’ai assez attendu !… César t’a reprise aux Aulus pour te donner à moi, comprends-tu ? Demain au soir, je t’enverrai prendre, comprends-tu ?… Avant de te réclamer, César t’a promise à moi… Tu dois être à moi ! Donne tes lèvres ! Je ne veux pas attendre demain… Vite, tes lèvres !

 

Il l’entoura de ses bras. Mais Acté la défendait et elle-même se débattait de toutes les forces qui lui restaient, car elle sentait qu’elle allait succomber. En vain elle s’efforçait, de ses deux mains, de rompre l’étreinte de ces bras épilés ; en vain, la voix tremblante d’effroi et d’amertume, elle le suppliait de ne point être ainsi, d’avoir pitié d’elle. L’haleine avinée de Vinicius lui arrivait de plus en plus forte, son visage, à lui, touchait presque le sien. Ce n’était plus le Vinicius de naguère, bon et presque cher à son cœur, mais un satyre méchant, ivre, qui ne lui inspirait plus que terreur et répulsion.

 

Cependant, ses forces faiblissaient de plus en plus. Vainement elle reculait et détournait la tête pour échapper aux baisers, Vinicius se souleva, la saisit des deux bras, lui amena la tête sur sa poitrine et, d’une bouche haletante, se mit à lui écraser ses lèvres blêmies.

 

Mais soudain une force effroyable lui dénoua les bras aussi aisément que des bras d’enfant, et lui-même fut repoussé comme un fétu ou une feuille sèche. Que s’était-il passé ? Stupéfait, Vinicius se frotta les yeux et vit se dresser au-dessus de lui la gigantesque stature du Lygien Ursus qu’il avait rencontré autrefois dans la maison d’Aulus.

 

Le Lygien demeurait impassible. Mais ses yeux bleus fixaient sur Vinicius un regard si aigu que le jeune homme sentit son sang se glacer. Ursus, prenant alors sa reine dans ses bras, sortit du triclinium d’un pas ferme et assuré.

 

Acté le suivit.

 

Un instant, Vinicius resta comme pétrifié. Puis il se leva d’un bond et s’élança vers l’issue en criant :

 

– Lygie ! Lygie !

 

Mais la violence de sa passion, la stupéfaction, la rage et l’ivresse lui fauchèrent les jambes. Il trébucha, se raccrocha aux épaules nues d’une bacchante et demanda, les paupières clignotantes :

 

– Que s’est-il passé ?

 

Elle, avec un sourire dans ses yeux troubles, lui tendit une coupe.

 

– Bois, – dit-elle.

 

Vinicius but et roula à terre.

 

Les convives avaient, pour la plupart, disparu sous la table ; quelques-uns titubaient par le triclinium ; d’autres dormaient sur les lits de repos, au long de la table, ronflant ou, dans le sommeil, expectorant leur trop-plein de boisson ; et sur les consuls ivres, sur les sénateurs, les chevaliers, les poètes, les philosophes ivres, sur les danseuses et sur les patriciennes, sur tout ce monde tout-puissant encore et déjà privé d’âme, couronné et licencieux, et déjà sombrant à son déclin, sans trêve, de l’épervier d’or tendu sous la voûte, s’égrenaient des roses.

 

Dehors, pointait l’aube.

 

Chapitre VIII.

Personne n’arrêta Ursus, personne ne lui demanda ce qu’il faisait là. Les convives qui n’étaient pas encore sous la table avaient déserté leurs places ; aussi les serviteurs, en voyant l’une des invitées aux bras du géant, avaient-ils songé à quelque esclave emportant sa maîtresse prise de vin. D’ailleurs, la présence d’Acté auprès d’eux avait écarté tout soupçon.

 

Ils passèrent ainsi du triclinium à une salle contiguë, puis, de là, dans une galerie qui menait chez Acté.

 

Lygie était si faible qu’elle gisait sur les bras d’Ursus comme une morte. Néanmoins, à la fraîcheur de la brise matinale, elle rouvrit les yeux. Peu à peu croissait la clarté du jour. Ils suivirent la colonnade et tournèrent vers un portique latéral donnant, non sur la cour, mais sur les jardins, où déjà les flèches des pins et des cyprès se rosaient d’aurore. Cette partie du palais était déserte ; la musique et les bruits du festin y parvenaient à peine. Lygie se crut arrachée aux enfers et transportée au jour du bon Dieu. Ainsi, il y avait autre chose au monde que cet abject triclinium : il y avait le ciel, l’aurore, la lumière et le calme. Soudain, des sanglots secouèrent la jeune fille, qui se serra contre l’épaule du géant, en répétant à travers ses larmes :

 

– À la maison, Ursus ! À la maison ! Chez les Aulus !…

 

– Partons ! – fit Ursus.

 

Ils avaient atteint le petit atrium des appartements d’Acté. Ursus ayant déposé Lygie sur un banc de marbre, à l’écart de la fontaine, la jeune femme s’efforça de l’exhorter au calme et au repos, lui affirmant qu’elle n’avait à redouter aucun danger, les convives devant dormir jusqu’au soir. Lygie mit longtemps à se calmer. Se comprimant les tempes avec ses mains, elle répétait comme un enfant :

 

– À la maison ! Chez les Aulus !…

 

Ursus était prêt. Aux portes, il est vrai, veillaient des prétoriens, mais cela ne pouvait les empêcher de s’en aller, les soldats n’arrêtant pas ceux qui partaient. Devant l’arc de l’entrée fourmillaient les litières, et bientôt les invités allaient sortir en masse. On n’arrêterait personne. Ils se mêleraient à la foule et iraient droit à la maison. Et puis, quoi ? Sa reine ordonnait, il n’avait qu’à obéir. Il était là pour cela.

 

Lygie répétait :

 

– Oui, Ursus, allons-nous-en.

 

Mais Acté comprit qu’elle devait avoir de la raison pour eux deux. Sortir, oui ! Personne n’empêcherait leur départ. Mais s’enfuir de la maison de César était chose défendue, tenue pour crime de lèse-majesté. Ils s’en iraient ; et, dès le soir, un centurion escorté de ses soldats apporterait la sentence de mort à Aulus, à Pomponia Græcina, et ramènerait Lygie au palais. Alors, plus rien ne la sauverait. Si les Aulus la recevaient, leur mort était certaine.

 

Lygie en fut au désespoir : aucune issue. Il lui fallait choisir entre la perte des Plautius et la sienne. En allant au festin, elle avait eu l’espoir que Pétrone et Vinicius intercéderaient pour elle et la rendraient à Pomponia. À présent, elle savait que c’était eux-mêmes qui avaient persuadé César de la reprendre aux Aulus. Aucune issue. Un miracle pouvait seul la tirer de cet abîme, un miracle et la toute-puissance divine.

 

– Acté, – gémit-elle avec désespoir, – as-tu entendu ce qu’a dit Vinicius, que César m’a donnée à lui et que ce soir il m’enverra chercher par ses esclaves pour me prendre dans sa maison ?

 

– J’ai entendu, – fit Acté.

 

Elle écarta ses bras en signe d’impuissance et demeura silencieuse. Le désespoir qui étreignait la voix de Lygie n’éveillait pas d’écho dans son cœur. Elle-même n’avait-elle pas été la maîtresse de Néron ? Bien que foncièrement bonne, elle n’en était pas moins incapable de sentir la honte d’une telle liaison. Naguère esclave, elle ne pouvait se défaire de la coutume d’esclavage. Et puis, elle aimait toujours Néron. Qu’il daignât revenir à elle, et elle tendrait les bras vers ce bonheur. Elle voyait bien maintenant que Lygie devait devenir la maîtresse de ce jeune et beau Vinicius, ou bien se vouer elle-même, avec la famille qui l’avait élevée, à une perte certaine. Acté ne pouvait donc comprendre les hésitations de la jeune fille.

 

– Dans la maison de César, – dit-elle, – tu ne serais pas plus en sûreté que dans celle de Vinicius.

 

Elle ne songeait nullement qu’en dépit de leur exactitude, ses paroles voulaient dire : « Résigne-toi à ton sort et sois la concubine de Vinicius ». Mais Lygie, qui sentait encore sur ses lèvres les baisers brûlants et pleins d’un bestial désir, devint pourpre de honte.

 

– Jamais ! – s’écria-t-elle avec indignation. – Je ne resterai ni ici, ni chez Vinicius, jamais !

 

Sa surexcitation étonna Acté.

 

– Tu hais donc tant Vinicius ? – demanda-t-elle.

 

Mais une nouvelle explosion de sanglots secoua Lygie, qui ne put répondre. Acté l’attira contre sa poitrine et s’efforça de l’apaiser. Ursus haletait lourdement et crispait ses formidables poings : avec son amour de chien fidèle, il ne pouvait se résigner à voir sa reine en pleurs. Dans son cœur de Lygien à demi sauvage grondait le désir de retourner au triclinium pour y étrangler Vinicius, et au besoin César. Il hésitait pourtant à en faire part à sa maîtresse : cette action, si simple en apparence, conviendrait-elle à un adepte de l’Agneau crucifié ?

 

Acté, après avoir un peu calmé Lygie, lui répéta sa question :

 

– Alors, tu le hais donc bien ?

 

– Non, – répondit Lygie, – il m’est défendu de haïr, je suis chrétienne.

 

– Je sais, Lygie ; je sais aussi, par les lettres de Paul de Tarse, que vous devez ne pas vous soumettre au déshonneur, et craindre le péché plus que la mort. Mais, dis-moi, ta doctrine permet-elle de causer la mort d’autrui ?

 

– Non.

 

– Alors, comment oserais-tu attirer la colère de César sur la maison des Aulus ?

 

Un silence se fit. Le gouffre béant s’ouvrait de nouveau devant Lygie. La jeune affranchie reprit :

 

– Je te pose cette question parce que j’ai pitié de toi, de la bonne Pomponia, d’Aulus et de leur enfant. Depuis longtemps j’habite cette maison, et je sais ce que vaut la colère de César. Non ! Vous ne pouvez vous enfuir d’ici. Un seul moyen te reste : supplie Vinicius de te rendre à Pomponia.

 

Mais Lygie tomba à genoux, afin d’adresser une prière à quelqu’un d’autre. Ursus l’imita, et tous deux, à la lueur de l’aube, priaient dans la maison de César.

 

Pour la première fois, Acté assistait à une telle invocation, et elle ne pouvait détacher ses regards de Lygie qui, tournée de profil, la tête et les mains levées, implorait le ciel, comme si elle n’eût attendu le salut que de là. Les rayons de l’aurore caressaient ses cheveux sombres, son peplum blanc, et se reflétaient dans ses yeux ; toute en clarté, elle semblait clarté elle-même. Son visage pâli, ses lèvres mi-closes, ses mains tendues vers le ciel, ses yeux, révélaient une exaltation supra-terrestre. Acté comprit alors pourquoi Lygie ne pouvait devenir une concubine. Devant l’ancienne maîtresse de Néron un voile s’entrouvrit sur un monde absolument différent de celui qui lui était familier. Une telle prière, dans ce palais du crime et de l’infamie, la stupéfiait. L’instant d’avant, elle était persuadée qu’il n’existait pour Lygie aucune issue ; à présent, elle commençait à croire à une intervention surnaturelle, à une aide formidable devant laquelle César lui-même serait impuissant, ou bien que descendraient du ciel pour porter secours à la jeune fille, des cohortes ailées, ou encore que le soleil lui ferait un lit de rayons et l’attirerait à lui. Déjà, elle avait entendu parler des nombreux miracles qui s’accomplissaient parmi les chrétiens, et, malgré elle, elle les tenait pour vrais en voyant Lygie prier de cette façon.

 

Enfin, celle-ci se releva, le visage illuminé d’espoir. Ursus se releva de même et alla s’asseoir sur ses talons, près du banc, regardant sa maîtresse et attendant qu’elle parlât.

 

Les yeux de Lygie se voilèrent, et deux grosses larmes roulèrent lentement sur ses joues.

 

– Dieu bénisse Pomponia et Aulus ! – dit-elle. – Je n’ai pas le droit de causer leur perte ; ainsi, plus jamais je ne les reverrai.

 

Puis, se tournant vers Ursus, elle dit qu’il était seul à lui rester en ce monde et qu’il devait lui tenir lieu de père et de protecteur. Ils ne pouvaient chercher un refuge chez les Aulus, sous peine d’attirer sur eux la colère de César ; mais ils ne pouvaient davantage rester chez César, ni chez Vinicius. Ursus la prendrait, la mènerait hors de la ville, la cacherait quelque part où ne la découvriraient ni Vinicius ni ses gens. Elle le suivrait partout, même au-delà des mers, au-delà des monts, jusque chez les Barbares, où jamais n’aurait retenti le nom romain, ni pénétré la puissance de César.

 

Ainsi, Ursus la sauverait, car nul ne lui restait que lui.

 

Le Lygien était prêt. En signe d’obéissance, il lui entoura les genoux de ses bras. Mais le visage d’Acté, qui s’était attendue à un miracle, exprima la désillusion. Ainsi, la prière n’avait pas d’autre effet ? S’enfuir de la maison de César, c’était commettre un crime de lèse-majesté qui serait châtié ; et, même si la jeune fille parvenait à se cacher, César s’en vengerait sur les Aulus. Si elle voulait fuir, mieux valait le faire de chez Vinicius. De cette façon, César, qui n’aimait pas à s’immiscer dans les affaires des autres, se refuserait peut-être à aider les recherches de Vinicius. En tout cas elle ne pourrait plus être accusée de lèse-majesté.

 

Lygie avait déjà eu cette pensée. Les Aulus ne sauraient pas où elle se trouverait, même Pomponia… Elle s’enfuirait, non de chez Vinicius, mais pendant le trajet. Sous l’influence de l’ivresse, il lui avait dit que, le soir, il l’enverrait chercher par ses esclaves. Ce devait être vrai, car, à jeun, il ne se fût point trahi ainsi. Sans doute que, seul ou avec Pétrone, il s’était entretenu avec César avant le festin, et qu’il avait obtenu de lui la promesse de la lui livrer dans la soirée du lendemain. Mais Ursus la sauverait. Il viendrait, l’enlèverait de la litière comme il l’avait enlevée du triclinium, et ils s’en iraient à l’aventure. Personne ne pouvait tenir tête à Ursus ; le terrible lutteur du triclinium lui-même était incapable de lui résister. Mais, comme il était probable que Vinicius aurait l’idée de la faire escorter par ses esclaves, Ursus allait se rendre sur-le-champ chez l’évêque Linus, pour lui demander conseil et assistance. L’évêque aurait pitié d’elle, ne l’abandonnerait pas à Vinicius, et il ordonnerait aux chrétiens d’aider Ursus à la délivrer. Celui-ci trouverait ensuite le moyen de la faire sortir de la ville et de la soustraire à la puissance romaine.

 

Le visage de Lygie devint rose et souriant. Elle reprit courage, comme si son espoir de salut était déjà une réalité. Se jetant au cou d’Acté, elle lui appliqua sur la joue ses lèvres exquises en balbutiant :

 

– Tu ne nous trahiras pas, Acté ? N’est-ce pas ?

 

– Sur l’ombre de ma mère, – répondit l’affranchie, – je te jure de ne pas vous trahir ! Prie ton Dieu qu’Ursus trouve le moyen de te délivrer.

 

Les yeux du géant, bleus et naïfs comme ceux d’un enfant, rayonnaient de bonheur. Il ne trouvait rien, bien qu’il torturât sa pauvre tête. Cependant, il saurait bien accomplir une chose aussi simple. Le jour, la nuit, qu’importe ? Il irait trouver l’évêque, qui sait lire au ciel ce qu’il faut faire et ce qu’il ne faut pas faire. Il est vrai que même sans lui, il pourrait bien rassembler les chrétiens. Il connaissait assez de gens : des esclaves, des gladiateurs, des hommes libres, à Suburre et de l’autre côté des ponts. Il en pourrait réunir un millier, et même deux ; il enlèverait sa reine et saurait bien lui faire quitter la ville, ainsi que la guider dans le voyage. Il irait jusqu’au bout du monde, ou dans son pays, là où jamais personne n’a même entendu parler de Rome.

 

Il regardait fixement devant lui, comme s’il eût évoqué des choses d’un temps infiniment lointain. Et il murmurait :

 

– Vers nos forêts… Ah ! ces forêts, ces forêts…

 

Mais il secoua ses visions.

 

Il irait donc sans tarder chez l’évêque ; le soir venu, il se posterait, avec cent hommes, à l’affût de la litière. Et non seulement des esclaves, mais même des prétoriens, pouvaient faire escorte ! Il ne conseillait à aucun homme de se risquer sous ses poings, fût-il cuirassé de fer ! Le fer n’est pas déjà si résistant. En frappant bien sur du fer, la tête qu’il recouvre n’est guère en sûreté.

 

Mais Lygie, avec une gravité enfantine, sentencieusement leva un doigt et dit :

 

– Ursus ! « Tu ne tueras point. »

 

Le Lygien passa derrière sa tête son bras semblable à une massue et, tout en se frottant la nuque avec perplexité, il se mit à grommeler qu’il fallait pourtant bien qu’il la reprit, elle, « sa clarté »… N’avait-elle pas dit elle-même que son tour à lui était venu… Il s’efforcerait, autant que possible, de… Mais si, involontairement ?… Il fallait pourtant qu’il la reprit ! Enfin, s’il arrivait malheur, il ferait tant pénitence, il implorerait tellement l’innocent Agneau, que l’Agneau crucifié aurait pitié de lui, pauvre homme… Il ne voudrait pas offenser l’Agneau ! Seulement il avait la main lourde…

 

L’expression de son visage s’adoucit, et, pour cacher son émotion, il salua sa reine et dit :

 

– Je m’en vais donc chez le saint évêque.

 

Acté noua ses bras autour du cou de Lygie et fondit en larmes… Une fois encore, elle avait compris qu’il était un monde où même la souffrance était plus féconde en bonheur que tous ces excès et ces voluptés dans la maison de César. Une fois encore, pour elle, s’était entrebâillée une porte sur la lumière. Mais, en même temps, elle se sentait indigne d’en franchir le seuil.

 

Chapitre IX.

Lygie regrettait Pomponia Græcina, qu’elle aimait de toute son âme, elle regrettait toute la maison d’Aulus ; pourtant, son désespoir s’était apaisé. Elle éprouvait même une douce satisfaction à la pensée qu’elle allait sacrifier à sa Vérité le bien-être, pour se condamner à une vie errante et incertaine. Peut-être y avait-il là aussi quelque enfantine curiosité de cette existence dans des régions lointaines, parmi les Barbares et les fauves, mais plus encore la foi profonde qu’en agissant ainsi elle accomplissait le commandement du « Divin Maître », qui veillerait désormais sur elle, son enfant soumise et dévouée. En ce cas quel mal pouvait en résulter pour elle ? Si des souffrances l’assaillaient, elle les supporterait en Son nom. Si la mort l’emportait brusquement, il la prendrait auprès de Lui et un jour, quand mourrait Pomponia, elles seraient réunies pour l’éternité. Souvent, chez les Aulus, elle avait ressassé dans son cerveau d’enfant la pensée que, chrétienne, elle ne pouvait rien sacrifier pour ce Crucifié, au souvenir de qui Ursus lui-même s’attendrissait tant. Et voici que le moment était venu ; Lygie se sentait presque heureuse, et elle se mit à entretenir Acté de ce bonheur. Mais la jeune Grecque ne pouvait la comprendre : tout abandonner, la maison, le confort, la ville, les jardins, les temples, les portiques, tout ce qui est beau, quitter ce pays ensoleillé, ses proches, et pourquoi ? Pour fuir l’amour d’un jeune et beau patricien ?… La raison d’Acté se refusait à admettre une telle action. Par instants, il est vrai, elle sentait la justesse de cette décision, qui peut-être même recelait un bonheur inconnu, infini ; mais elle pouvait d’autant moins la comprendre que Lygie s’exposait à une périlleuse aventure, où sa vie même pouvait être menacée. Par nature, Acté était timorée. Elle songeait avec terreur à ce que pouvait amener cette soirée. Cependant, elle ne voulait pas faire part de ses craintes à Lygie.

 

Voyant que, pendant ce temps, le jour s’était levé, et que le soleil avait pénétré dans l’atrium, Acté engagea Lygie à prendre, après cette nuit d’insomnie, un repos nécessaire. Lygie y consentit, et toutes deux gagnèrent le cubiculum, luxueusement aménagé, par égard pour les anciennes relations de la jeune Grecque avec César. Elles se couchèrent côte à côte ; mais, malgré la fatigue, Acté ne put s’endormir. Il y avait longtemps déjà qu’elle se sentait triste et malheureuse ; aujourd’hui s’y mêlait une certaine inquiétude que jamais encore elle n’avait ressentie. Jusqu’ici, la vie lui avait paru écrasante et sans lendemain, aujourd’hui, tout à coup, elle lui apparaissait vile.

 

Sa conscience se troublait de plus en plus. Tour à tour, la porte donnant accès à la lumière s’entr’ouvrait et se refermait ; et quand elle s’ouvrait, elle était éblouie par la lumière sans pouvoir rien discerner. Pourtant, elle devinait que ce rayonnement celait quelque immense félicité, auprès de laquelle s’effaçaient à tel point les autres, qu’en admettant que César revînt à elle, après avoir exilé Poppée, cela même ne serait en comparaison que peu de chose. Et aussi, elle songea que César lui-même, malgré qu’elle l’aimât et, involontairement, le tînt pour une sorte de demi-dieu, était chose aussi pitoyable que le premier esclave venu, et que ce palais aux colonnades de marbre de Numidie ne valait pas mieux qu’un simple tas de pierres. Tous ces sentiments, qu’elle ne pouvait démêler, en vinrent à la tourmenter. Elle eût voulu s’endormir, mais son inquiétude était telle qu’elle ne pouvait fermer les yeux.

 

Jugeant que Lygie, sur qui pesait une incertitude lourde de menaces, ne pouvait davantage dormir, Acté se tourna vers elle pour l’entretenir du projet de sa fuite. Mais la jeune fille sommeillait, paisible. Dans le cubiculum obscur, à travers les rideaux mal tirés, filtraient quelques rayons, dans le sillon desquels se jouait une poussière dorée. Dans cette demi-lueur, Acté pouvait distinguer le tendre visage de Lygie, posé sur son bras nu, ses yeux clos, ses lèvres légèrement empourprées. Son souffle avait la régularité que seul donne le sommeil.

 

« Elle dort, elle peut dormir ! – se dit Acté. – C’est encore une enfant. »

 

Néanmoins, un instant après, elle songea que cette enfant aimait mieux fuir que devenir la maîtresse de Vinicius, préférait la misère à la honte, la vie errante à la splendide maison des Carines, aux parures, aux bijoux, aux festins, aux mélodies des cithares et des luths.

 

« Pourquoi ? »

 

Acté observait la dormeuse, comme pour lire la réponse sur son visage ensommeillé. Et quand elle eut contemplé son front pur, l’arc fin de ses sourcils, ses cils sombres, sa bouche entr’ouverte, sa poitrine virginale soulevée en un rythme paisible, elle songea :

 

« Combien elle diffère de moi ! »

 

Lygie lui semblait une merveille, une apparition divine, un rêve de Dieu, et cent fois plus belle que toutes les fleurs du jardin de César, que tous les chefs-d’œuvre de son palais.

 

Mais, dans le cœur de la Grecque il n’y avait pas de place pour l’envie. Au contraire, à la pensée des dangers qui menaçaient la jeune fille, elle fut prise d’une pitié profonde. Une sorte de sentiment maternel s’éveilla en elle. Lygie ne lui parut pas seulement belle comme un songe délicieux, mais aussi infiniment chère à son cœur, et, approchant ses lèvres de la sombre chevelure de Lygie, elle la couvrit de baisers.

 

Lygie dormait aussi paisiblement qu’elle l’eût fait à la maison, sous la garde de Pomponia Græcina. Et elle dormit longtemps. L’heure de midi était déjà passée, quand elle rouvrit ses yeux bleus : elle promena dans le cubiculum un regard étonné.

 

Visiblement, elle parut surprise de ne pas se trouver chez les Aulus.

 

– Est-ce toi, Acté ? – demanda-t-elle enfin, en distinguant dans l’ombre le visage de la jeune femme.

 

– C’est moi, Lygie.

 

– Est-ce le soir déjà ?

 

– Non, mon enfant, mais il est plus de midi.

 

– Et Ursus est-il de retour ?

 

– Ursus n’a pas promis qu’il reviendrait ; il a dit qu’avec les chrétiens il guetterait ce soir la litière.

 

– C’est vrai.

 

Elles quittèrent le cubiculum, et Acté mena Lygie prendre un bain. Ensuite, après avoir déjeuné, elles se rendirent dans les jardins du palais, où aucune rencontre n’était à craindre, car César et ses familiers dormaient encore. Lygie voyait pour la première fois ces magnifiques jardins plantés de cyprès, de pins, de chênes, d’oliviers et de myrtes, où s’érigeait tout un peuple de blanches statues, scintillait le miroir immobile des étangs, fleurissaient des bosquets de rosiers arrosés par la poussière des jets d’eau ; l’entrée des grottes pittoresques était masquée par du lierre et de la vigne ; sur les eaux voguaient des cygnes argentés ; parmi les statues et les arbres erraient des gazelles, ramenées des déserts africains, et des oiseaux au plumage éclatant, rapportés de tous les points du monde connu alors.

 

Les jardins semblaient déserts. Çà et là, quelques esclaves bêchaient en fredonnant ; d’autres, autorisés à se reposer, étaient assis au bord des étangs, sous l’ombrage des chênes, dans le miroitement des rayons qui transperçaient le feuillage ; d’autres enfin arrosaient les roses et les fleurs mauve pâle des safrans.

 

Les deux amies se promenèrent longuement, admirant les diverses merveilles des jardins ; et, bien que Lygie fût absorbée par d’autres pensées, elle avait conservé trop d’impressionnabilité juvénile pour ne pas s’intéresser et s’étonner à ce spectacle. Elle songeait même que si César eût été bon, il eût pu vivre heureux dans un tel palais et de pareils jardins.

 

Un peu fatiguées, elles s’assirent enfin sur un banc presque noyé dans la verdure des cyprès et se mirent à parler de ce qui étreignait le plus leur cœur, c’est-à-dire de la fuite de Lygie le soir même.

 

Acté était bien moins certaine que sa compagne du succès de l’entreprise. Parfois même il lui semblait que c’était là un projet insensé. Aussi, sa compassion pour Lygie ne faisait que s’en accroître. Elle songeait maintenant qu’il eût été cent fois plus sûr d’essayer de fléchir Vinicius.

 

De nouveau, elle questionna Lygie pour savoir si elle connaissait depuis longtemps Vinicius et si elle ne croyait pas pouvoir le décider à la rendre à Pomponia.

 

Mais Lygie secoua tristement sa mignonne tête aux cheveux sombres.

 

– Non. Dans la maison des Aulus, Vinicius était tout autre ; il était très bon. Mais, depuis le festin d’hier, j’ai peur de lui et je préfère m’en aller chez les Lygiens.

 

Acté continua à l’interroger :

 

– Pourtant, chez Aulus, il te plaisait ?

 

– Oui, – répondit Lygie en baissant la tête.

 

– Tu n’es pas une esclave ainsi que je fus moi-même, – dit Acté comme songeant tout haut. – Vinicius aurait donc pu t’épouser. Tu es une otage, et fille du roi des Lygiens. Les Aulus t’aiment comme leur enfant et je suis persuadée qu’ils t’adopteraient. Vinicius pourrait t’épouser, Lygie.

 

Mais elle répondit à voix basse et plus tristement encore :

 

– J’aime mieux fuir chez les Lygiens.

 

– Veux-tu que j’aille sur-le-champ chez Vinicius, que je le réveille, s’il dort encore, pour lui dire ce que je te dis en ce moment ? Oui, ma chérie, j’irai chez lui et je lui dirai : « Vinicius, elle est fille de roi, l’enfant chérie de l’illustre Aulus ; si tu l’aimes, rends-la aux Aulus, et ensuite, va la chercher chez eux pour en faire ta femme. »

 

La jeune fille répondit d’une voix si sourde qu’Acté l’entendit à peine :

 

– J’irai chez les Lygiens…

 

Et deux larmes perlèrent sur ses cils abaissés.

 

Un faible bruit de pas interrompit leur entretien, et, avant qu’Acté eût pu voir qui s’approchait, apparut devant le banc Sabina Poppæa, suivie de quelques esclaves. Deux d’entre elles tenaient au-dessus de sa tête des écrans de plumes d’autruche, fichés au bout de roseaux dorés ; elles l’en éventaient et en même temps la garantissaient contre le soleil d’automne. Devant elle, une Éthiopienne, noire comme de l’ébène, les seins raides, comme gonflés de lait, portait sur ses bras un enfant dans un maillot de pourpre frangé d’or.

 

Acté et Lygie se levèrent, espérant néanmoins que Poppée passerait devant leur banc sans les remarquer ; mais elle s’arrêta et dit :

 

– Acté, les clochettes que tu as cousues sur l’icuncula[5] tenaient mal ; l’enfant en a arraché une et l’a portée à ses lèvres ; par bonheur, Lilith l’a vu à temps.

 

– Pardonne-moi, divine, – fit Acté, les mains croisées sur sa poitrine et la tête baissée.

 

Poppée considéra Lygie et demanda :

 

– Qu’est-ce que cette esclave ?

 

– Ce n’est pas une esclave, divine Augusta : c’est l’enfant adoptive de Pomponia Græcina et la fille du roi des Lygiens, qui l’a donnée en otage à Rome.

 

– Elle est venue te faire visite ?

 

– Non, Augusta. Depuis avant-hier elle habite au palais.

 

– Elle a assisté hier au festin ?

 

– Elle y a assisté, Augusta.

 

– Par ordre de qui ?

 

– Par ordre de César.

 

Poppée examina plus attentivement Lygie, qui demeurait devant elle, la tête inclinée, et tantôt, mue par la curiosité, relevait ses yeux limpides, tantôt les abaissait. Alors une ride se creusa entre les sourcils de l’Augusta. Jalouse de sa beauté et de sa suprématie, elle vivait dans une perpétuelle angoisse de se voir supplanter et perdre par quelque rivale heureuse, comme elle-même avait supplanté et perdu Octavie. Aussi, toute jolie femme qui paraissait à la cour provoquait-elle sa défiance. D’un coup d’œil expert, elle avait jugé combien étaient parfaites les formes de Lygie et apprécié chacun des traits de son visage. Et elle eut peur. « C’est une nymphe, tout simplement, – se dit-elle. – Vénus lui a donné le jour. » Soudain, une pensée lui vint, que jamais n’avait suggérée à son esprit la beauté d’aucune autre femme : « Je suis bien plus âgée. » L’amour-propre et la crainte s’éveillèrent en elle : « Peut-être que Néron ne l’a pas encore remarquée. Mais qu’arriverait-il s’il la voyait en plein jour, si merveilleuse à la clarté du soleil ?… Et puis, ce n’est pas une esclave : c’est une fille de roi, bien que d’origine barbare, mais fille de roi quand même !… Dieux immortels ! elle est aussi belle que moi, et plus jeune ! » Et la ride se creusa plus profondément encore entre les sourcils de Poppée, tandis que, sous leurs cils dorés, ses yeux s’allumaient d’un froid éclair.

 

Se tournant vers Lygie, elle lui demanda avec un calme apparent.

 

– Tu as parlé à César ?

 

– Non, Augusta.

 

– Pourquoi préfères-tu être ici que chez les Aulus ?

 

– Je ne préfère pas, domina. Pétrone a poussé César à me reprendre à Pomponia. Je suis ici contre mon gré, ô domina !…

 

– Et ton désir est de retourner auprès de Pomponia ?

 

À cette question, posée d’une voix plus douce et plus bienveillante, Lygie eut une lueur d’espoir.

 

– Domina, – dit-elle, les mains tendues, – César m’a promise, comme une esclave, à Vinicius. Mais tu intercéderas pour moi et tu me rendras à Pomponia.

 

– Ainsi, Pétrone a poussé César à te reprendre à Aulus pour te livrer à Vinicius ?

 

– Oui, domina. Vinicius a dit qu’il m’enverrait chercher aujourd’hui même. Mais toi, magnanime, tu auras pitié de moi.

 

Ce disant, elle se baissa, saisit le bord de la robe de Poppée et, le cœur palpitant, attendit. Poppée la regarda quelques instants avec un sourire mauvais et dit :

 

– Alors, je te promets qu’aujourd’hui même tu seras l’esclave de Vinicius.

 

Sur ces mots, elle s’éloigna, comme une vision splendide, mais fatale. Aux oreilles de Lygie et d’Acté parvinrent les cris de l’enfant qui, sans qu’on sût pourquoi, s’était mis à pleurer. Les yeux de Lygie étaient pleins de larmes. Elle prit la main d’Acté et lui dit :

 

– Rentrons. Il ne faut espérer d’assistance que d’où elle peut venir.

 

Elles se rendirent dans l’atrium, qu’elles ne quittèrent plus jusqu’au soir. Lorsqu’il fit sombre et que les esclaves apportèrent des lampadaires à quatre branches et à haute flamme, toutes deux apparurent très pâles. La conversation s’interrompait à tout moment et elles prêtaient l’oreille au moindre bruit. Lygie ne cessait de répéter que, pour si pénible qu’il lui fût de se séparer d’Acté, elle préférait cependant voir tout se terminer ce soir-là ; car, certainement, Ursus l’attendait déjà dans l’obscurité. Néanmoins, l’émotion rendait son souffle précipité et haletant. Acté rassemblait fiévreusement tous les bijoux qu’elle pouvait trouver, et les nouant dans un pan du peplum de Lygie, l’adjurait de ne pas refuser ce don qui lui serait utile dans sa fuite. Par instants planait un morne silence, mais il leur semblait entendre murmurer derrière le rideau, ou les pleurs lointains d’un enfant, ou l’aboiement des chiens.

 

Soudain, la portière de l’antichambre s’écarta sans bruit, et dans l’atrium apparut, tel un spectre, un homme de haute taille, au visage bronzé et grêlé. Lygie l’avait vu chez Pomponia et le reconnut aussitôt : c’était Atacin, un affranchi de Vinicius. Acté poussa un cri ; mais Atacin s’inclina très bas et dit :

 

– Salut à la divine Lygie, de la part de Marcus Vinicius qui l’attend pour le festin, dans sa maison ornée de verdure.

 

Les lèvres de la jeune fille blêmirent davantage encore :

 

– J’y vais, dit-elle.

 

Et Lygie, pour faire ses adieux à Acté, lui noua ses deux bras autour du cou.

 

Chapitre X.

La maison de Vinicius était, en effet, ornée de myrte et de lierre, dont les festons agrémentaient les murs et les portes ; autour des colonnes serpentaient des guirlandes de vigne.

 

Dans l’atrium, dont l’ouverture était protégée contre la fraîcheur de la nuit par un rideau de pourpre, il faisait clair comme en plein jour. Dans des lampadaires à huit et à douze branches, affectant la forme de vases, d’arbres, d’animaux, d’oiseaux, ou de statues portant des lampes, brûlait de l’huile parfumée. Sculptés en albâtre, en marbre, ou coulés en bronze doré de Corinthe, tout en étant moins beaux que les fameux lampadaires du temple d’Apollon dont se servait Néron, ils n’en étaient pas moins remarquables, et l’œuvre d’artistes en renom. Quelques-unes des lampes atténuaient leur éclat sous des globes de verre d’Alexandrie, d’autres à travers des gazes de l’Indus, rouges, bleues, jaunes, violettes, si bien que l’atrium reflétait toutes les nuances. L’air était saturé de nard, parfum auquel Vinicius s’était accoutumé en Orient. Le fond de la maison était de même éclairé, et on y voyait se mouvoir les silhouettes des esclaves des deux sexes. Dans le triclinium, quatre couverts étaient mis, car, outre Vinicius et Lygie, Pétrone et Chrysothémis devaient prendre part au festin.

 

Vinicius avait suivi le conseil de Pétrone, qui l’avait engagé à ne pas aller lui-même chercher Lygie, mais à en charger Atacin, muni de l’autorisation de César, tandis que lui, Vinicius, la recevrait dans sa maison avec affabilité, et aussi avec égard.

 

– Hier, tu étais ivre, – lui disait-il. – Je te regardais : tu agissais envers elle comme un carrier des Monts Albains. Ne sois pas trop entreprenant et souviens-toi qu’un bon vin demande à être dégusté à petits coups. Sache aussi que s’il est doux de désirer, il est plus doux encore d’être désiré.

 

Chrysothémis, sur ce point, était d’un autre avis ; mais Pétrone, tout en l’appelant sa vestale et sa colombe, lui montra la différence qu’il fallait établir entre un cocher rompu au métier du cirque et un adolescent qui dirige pour la première fois un quadrige.

 

Puis, se tournant vers Vinicius :

 

– Tâche de gagner sa confiance, mets-la en bonne humeur, sois généreux ! Je n’aimerais point assister à un festin funèbre. Jure-lui au besoin par Hadès que tu la rendras à Pomponia. Il dépendra de toi que demain matin elle préfère rester chez toi.

 

Et montrant Chrysothémis, il ajouta :

 

– Voici cinq ans que j’ai adopté cette ligne de conduite envers cette farouche tourterelle, et je n’ai point lieu de me plaindre de sa cruauté…

 

Chrysothémis le frappa de son éventail en plumes de paon :

 

– Ne t’ai-je donc point résisté, satyre !

 

– À cause de mon prédécesseur…

 

– Et tu n’étais pas à mes pieds ?

 

– Pour les sertir de bagues.

 

Chrysothémis jeta un coup d’œil involontaire sur ses orteils où, en effet, scintillaient des gemmes ; elle et Pétrone se mirent à rire. Mais Vinicius ne les écoutait point. Son cœur battait à coups irréguliers sous la robe festonnée de prêtre syriaque qu’il avait revêtue pour recevoir Lygie.

 

– Ils doivent déjà avoir quitté le palais, – murmura-t-il, comme se parlant à lui-même.

 

– En effet, – appuya Pétrone. – Veux-tu qu’en attendant je te parle des prophéties d’Apollonius de Tyane, ou bien que je finisse l’histoire de Rufin, cette histoire que je ne t’ai pas achevée, je ne sais plus pourquoi ?

 

Mais Vinicius s’intéressait aussi peu à Apollonius de Tyane qu’à Rufin. Sa pensée ne pouvait se détourner de Lygie, et, bien qu’il jugeât plus convenable de la recevoir chez lui que de l’aller chercher en maître au palais, il le regrettait, car il eût pu la voir plus tôt et s’asseoir auprès d’elle dans l’obscurité de la litière.

 

Cependant les esclaves apportèrent des trépieds ornés de têtes de béliers, et jetèrent sur les charbons des morceaux de myrrhe et de nard.

 

– Ils sont déjà au tournant des Carines, – dit de nouveau Vinicius.

 

– Il n’y tiendra pas et courra au-devant d’eux ; et il les manquera, c’est probable ! – s’écria Chrysothémis.

 

Vinicius eut un sourire inconscient :

 

– Point du tout.

 

Néanmoins, de ses narines dilatées, s’exhalait un souffle bruyant. Pétrone haussa les épaules.

 

– Pas philosophe pour un sesterce, – fit-il ; – jamais, de ce fils de Mars, je ne ferai un homme.

 

Vinicius ne l’entendit même pas.

 

– Ils sont déjà aux Carines !…

 

En effet, la litière de Lygie tournait vers les Carines. Des esclaves, appelés lampadarii, la précédaient, tandis que des pedisequi l’encadraient de chaque côté. Atacin suivait, veillant sur tout.

 

On avançait lentement, car les rues n’étaient pas éclairées et les torches des lampadarii étaient insuffisantes. De plus, les rues désertes avoisinant le palais, et où se glissait de-ci, de-là un homme avec sa lanterne, se peuplaient de façon inaccoutumée. De chaque ruelle émergeaient des groupes de trois ou quatre hommes, sans torches et vêtus de manteaux sombres. Les uns se joignaient aux esclaves qui escortaient la litière ; d’autres, par groupes plus imposants, allaient à sa rencontre. Certains titubaient comme des ivrognes. Par instants, il était si difficile d’avancer que les lampadarii étaient obligés de crier :

 

– Place pour le noble tribun Marcus Vinicius !

 

Par les rideaux entrebâillés, Lygie apercevait ces hommes en manteaux sombres, et elle se mit à trembler d’émotion. L’espoir et la frayeur alternaient dans son cœur.

 

– C’est lui, c’est Ursus avec les chrétiens ! C’est pour tout de suite, – balbutiaient ses lèvres frémissantes. – Ô Christ, aide-nous ! Christ, sauve-moi !

 

Atacin, qui, dès l’abord, n’avait prêté aucune attention à cette effervescence insolite, s’inquiéta tout à coup : il se passait quelque chose d’étrange. Force était aux lampadarii de répéter de plus en plus souvent leur : « Place pour la litière du noble tribun ! » La litière était serrée de si près qu’Atacin donna l’ordre d’écarter les intrus à coups de bâton.

 

Soudain, un tumulte se produisit en tête du cortège et, d’un seul coup, toutes les torches s’éteignirent. Autour de la litière, ce fut une bousculade, qui se transforma en bagarre.

 

Atacin comprit : c’était une agression !

 

Il prit peur. Chacun savait que César s’amusait souvent, avec les augustans, à livrer assaut dans Suburre ou dans d’autres quartiers. On savait même que, dans ces expéditions nocturnes, il récoltait parfois des bleus. Mais qui se défendait, fût-il sénateur, était un homme mort. Le poste des vigiles, qui avait pour mission de maintenir la paix, n’était pas loin de là. Mais, en de telles occasions, la garde devenait sourde et aveugle. Pourtant, autour de la litière, c’était une bagarre inextricable ; on luttait, on se renversait, on se piétinait. Atacin comprit que l’essentiel était, avant tout, de mettre hors de danger Lygie et lui-même. Quant aux autres, on pouvait les abandonner à leur sort. Il tira donc la jeune fille de la litière, la saisit dans ses bras et prit sa course, avec l’espoir de s’échapper à la faveur de l’obscurité.

 

Mais Lygie cria :

 

– Ursus ! Ursus !

 

Vêtue de blanc, elle était facile à distinguer. De son bras libre, Atacin cherchait à la couvrir de son propre manteau, quand de formidables pinces étreignirent sa nuque ; sur sa tête tomba comme un coup de massue.

 

Aussitôt, il croula, tel un bœuf abattu devant l’autel de Zeus.

 

La plupart des esclaves gisaient à terre ; le reste fuyait en se heurtant à l’angle des murs. La litière était sur le sol, brisée dans la bagarre.

 

Ursus emportait Lygie dans Suburre ; un moment, ses compagnons l’escortèrent, puis se dispersèrent par les ruelles.

 

Les esclaves se rallièrent devant la maison de Vinicius et se concertèrent, n’osant point entrer. Après avoir délibéré un instant, ils retournèrent sur le lieu de l’échauffourée. Ils y trouvèrent quelques cadavres et le corps d’Atacin. Celui-ci pantelait encore, mais il eut un dernier spasme, se raidit et devint immobile.

 

Les esclaves le soulevèrent et l’emportèrent vers la maison de Vinicius, mais ils s’arrêtèrent à la porte. Pourtant, il fallait annoncer ce qui venait d’avoir lieu.

 

– Que Gulon parle, – chuchotèrent quelques voix ; – il a, comme nous, du sang au visage, et le maître l’aime bien. Il y a moins de danger pour lui que pour nous.

 

Le Germain Gulon, vieil esclave, qui avait veillé sur les premières années de Vinicius et que le jeune tribun avait hérité de sa mère, sœur de Pétrone, leur dit :

 

– Je parlerai, mais nous irons tous, pour que sa colère ne tombe pas sur moi seul.

 

Durant ce temps, Vinicius s’impatientait. Pétrone et Chrysothémis s’en amusaient ; il arpentait l’atrium à pas précipités en répétant :

 

– Ils devraient déjà être ici !… Ils devraient déjà être ici !

 

Il voulut sortir, mais ils le retinrent.

 

Soudain, dans l’antichambre, des pas retentirent et une horde d’esclaves pénétra dans l’atrium ; rangés le long du mur, ils levèrent les mains et gémirent : « Aaaa !… Aa ! »

 

Vinicius bondit sur eux.

 

– Où est Lygie ? – cria-t-il d’une voix terrible et angoissée.

 

– « Aaaa ! ! !… »

 

Gulon s’avança, le visage ensanglanté et s’écria, d’une voix larmoyante :

 

– Vois le sang, seigneur ! Nous l’avons défendue ! Vois le sang, seigneur ! Vois le sang !…

 

Il n’en dit pas plus. D’un flambeau de bronze, Vinicius lui brisa le crâne. Puis, se prenant la tête à deux mains, s’enfonçant les doigts dans les cheveux, il râla :

 

Me miserum ! Me miserum !

 

Sa face bleuit, ses yeux se révulsèrent, sa bouche écuma.

 

– Les verges ! – cria-t-il enfin d’une voix sauvage.

 

– Seigneur ! Aaa !… Pitié ! – gémissaient les esclaves.

 

Pétrone se leva avec une moue d’écœurement.

 

– Viens, Chrysothémis, – dit-il. – Si tu veux voir de la viande, je ferai prendre d’assaut l’étal d’un boucher aux Carines.

 

Et ils quittèrent l’atrium.

 

Dans la maison parée de verdure et préparée pour le festin, les gémissements des esclaves et le sifflement des verges durèrent jusqu’au matin.

 

Chapitre XI.

Cette nuit-là, Vinicius ne se coucha point. Après le départ de Pétrone, les gémissements des esclaves fouettés n’ayant apaisé ni son chagrin, ni sa fureur, il se mit à la tête d’un autre groupe d’esclaves et, très avant dans la nuit, se lança à la recherche de Lygie. Il explora le quartier Esquilin, Suburre, le Vicus Sceleratus et toutes les ruelles avoisinantes. Puis, ayant contourné le Capitole, il traversa le pont de Fabricius, parcourut l’île, pénétra de là dans le Transtévère et le fouilla entièrement. C’était une poursuite désordonnée, et lui-même n’espérait point retrouver Lygie. Il ne la cherchait, en somme, que pour remplir le vide de cette horrible nuit. Il rentra seulement à l’aube, quand déjà apparaissaient les chariots et les mulets des maraîchers et que les boulangers ouvraient leurs boutiques. Il fit emporter le cadavre de Gulon, auquel personne n’avait osé toucher, et donna l’ordre que tous les esclaves qui s’étaient laissé enlever Lygie seraient envoyés aux ergastules de campagne, punition aussi terrible que la mort ; enfin, il se jeta sur une banquette de l’atrium et se mit à réfléchir confusément aux moyens de retrouver Lygie et de s’emparer d’elle.

 

Ne plus voir Lygie, renoncer à elle, lui semblait chose impossible ; à cette seule pensée, il entrait en fureur. La nature volontaire du jeune tribun se heurtait, pour la première fois, à une autre volonté inflexible, et il ne pouvait admettre que qui que ce fût s’opposât à ses désirs. Il eût préféré voir la perte de l’univers entier, Rome en ruines, plutôt que de ne pas en arriver à ses fins. La coupe de volupté lui avait été ravie au moment de toucher ses lèvres ; il lui semblait que ce qui s’était produit était extraordinaire et exigeait d’être vengé par toutes les lois divines et humaines.

 

Mais, ce qui le révoltait le plus contre sa destinée, c’est que jamais il n’avait rien désiré avec autant de passion que de posséder Lygie. Il se sentait incapable de vivre sans elle. Il n’arrivait pas à se figurer comment il ferait sans elle demain, comment il vivrait les jours suivants. Par moments, il sentait contre elle une rage voisine de la folie. Il eût voulu l’avoir, ne fût-ce que pour la frapper, la traîner par les cheveux jusqu’au cubiculum et la maltraiter. Mais de nouveau, son cœur s’emplit de la nostalgie de sa voix, de son corps, de ses yeux. Avec quelle joie il se prosternerait à ses genoux ! Il l’appelait, il se rongeait les doigts, il se serrait la tête entre ses poings. Il tentait, mais en vain, de forcer sa volonté à réfléchir avec calme aux moyens de la reprendre. Ces moyens, par milliers, se présentaient à son esprit, mais tous plus insensés les uns que les autres. Enfin, l’idée lui vint que la jeune fille n’avait pu être reprise que par Aulus et, qu’en tout cas, celui-ci devait savoir où elle se cachait.

 

Il se leva d’un bond pour courir chez les Aulus. S’ils ne la lui rendaient pas, s’ils ne tenaient pas compte de ses menaces, il irait devant César accuser le vieux chef de désobéissance et obtiendrait contre lui un arrêt de mort. Mais, auparavant, il lui arracherait l’aveu du refuge de Lygie. Et, quand même ils la lui rendraient volontairement, il se vengerait d’eux. Ils l’avaient accueilli, soigné dans leur maison, mais cela ne comptait plus ! Une telle offense le déliait de toute gratitude. Et son âme vindicative et féroce se délectait à penser quel serait le désespoir de Pomponia Græcina, quand le centurion apporterait au vieil Aulus la sentence de mort. Cette sentence, il était presque sûr de l’obtenir, avec l’appui de Pétrone. César, d’ailleurs, ne refusait rien à ses amis les augustans, quand surtout leur demande ne contrariait pas ses propres intentions.

 

Soudain, une supposition terrible arrêta les battements de son cœur.

 

« Et si c’était César lui-même qui eût ravi Lygie ? »

 

Nul n’ignorait que souvent César cherchait dans des attaques nocturnes un dérivatif à son ennui. Pétrone lui-même participait à ces escapades. Le principal but en était de capturer quelques jolies filles que l’on faisait sauter et ressauter sur un manteau de soldat jusqu’à ce qu’elles défaillent. Néron appelait parfois ces expéditions « la pêche aux perles », car il arrivait qu’au fond des quartiers populeux et pauvres on péchait une véritable perle de grâce et de jeunesse. Alors ce saut, ou sagatio, sur un manteau de soldat, se terminait par un rapt effectif, et la perle était envoyée au Palatin, ou dans l’une des innombrables villas de César, à moins que Néron la cédât à l’un de ses compagnons. Cette aventure avait pu arriver à Lygie. César l’avait regardée au festin, et Vinicius ne doutait pas un instant qu’elle n’eût semblé à Néron la plus belle de toutes les femmes qu’il eût jamais vues. Il est vrai que Néron l’avait eue au Palatin, où il aurait pu ouvertement la retenir. Mais, comme le disait Pétrone, César était lâche dans sa forfaiture. Ayant le pouvoir d’agir à son gré, il préférait toujours les manœuvres secrètes. Dans le cas présent, il avait pu encore y recourir, pour ne pas se trahir vis-à-vis de Poppée.

 

Vinicius réfléchit alors combien il était peu probable que les Aulus eussent osé reprendre de force une jeune fille que lui avait donnée César. Mais alors, qui donc l’avait osé ? Serait-ce le gigantesque Lygien aux yeux bleus, qui avait eu l’audace de pénétrer dans le triclinium et d’emporter Lygie dans ses bras hors du festin ? Mais où aurait-il pu se cacher avec elle, où aurait-il pu la conduire ? Non. Un esclave est incapable d’un tel exploit. Donc, Lygie n’avait pu être enlevée que par César lui-même.

 

À cette pensée, les yeux de Vinicius s’obscurcirent, et sur son front perlèrent des gouttes de sueur. S’il en était ainsi, Lygie était perdue à jamais. On pouvait l’arracher de toutes les mains, sauf de ces mains-là. À présent, il ne lui restait qu’à s’écrier, avec plus de raison encore : Vae misero mihi ! Son imagination lui représentait Lygie dans les bras de Néron. Et, pour la première fois, il comprit que certaines pensées sont impossibles à supporter. Il comprenait maintenant combien elle lui était chère. Tel un homme qui se noie et, dans un éclair, revoit tout son passé, Vinicius se remémorait le visage de Lygie. Il la revoyait, il entendait chacune de ses paroles : la voici près de la fontaine, la voici à la maison d’Aulus, la voici au festin. Il la sentait auprès de lui, il sentait le parfum de ses cheveux, la tiédeur de son corps, la volupté des baisers dont, à ce festin, il avait meurtri ses lèvres innocentes. Elle lui apparaissait cent fois plus belle, plus désirable, plus chère, cent fois plus que jamais l’unique, l’élue entre toutes les mortelles et toutes les divinités. Et rien que de songer que peut-être Néron avait possédé ce qui était l’âme de son âme, le sang de son sang, la source de sa vie, une douleur physique le tenaillait, si atroce qu’il eût voulu se heurter la tête, jusqu’à la briser, aux murs de l’atrium. Il sentait qu’il pouvait devenir fou, et qu’il le deviendrait si la vengeance ne l’en sauvait. Et comme il lui avait semblé tout à l’heure qu’il ne pourrait vivre sans avoir retrouvé Lygie, de même il voyait à présent qu’il lui serait impossible de mourir sans l’avoir vengée. Seule, cette idée de vengeance le soulageait quelque peu. « Je serai ton Cassius Chærea ! » répétait-il comme une menace mentale à Néron. Et, dans les vases à fleurs qui entouraient l’impluvium, il prit un peu de terre qu’il pressa dans sa main, et il fit à l’Érèbe, à Hécate et aux lares familiaux le terrible serment de satisfaire sa vengeance.

 

Il éprouva alors comme un soulagement. Du moins avait-il à présent une raison de vivre et de quoi occuper ses jours et ses nuits. Abandonnant donc son projet d’aller chez Aulus, il se fit porter au Palatin. En route, il réfléchit que si on l’empêchait de voir César, ou si on le fouillait pour s’assurer qu’il n’avait pas d’armes sur lui, ce serait la preuve que Néron aurait gardé Lygie. Armé, il ne l’était pas. D’ailleurs, il avait perdu toute conscience de ses actes et, – comme il arrive d’ordinaire à ceux qui sont hantés d’une idée fixe, – rien ne subsistait en lui que le désir de la vengeance. Or, il craignait que trop de précipitation l’empêchât de le satisfaire. En outre, et par-dessus tout, il voulait voir Acté, persuadé que par elle il saurait toute la vérité. Parfois aussi l’espoir lui venait que peut-être il verrait Lygie, et à cette pensée il était tout secoué de frissons. Il pouvait se faire que Néron l’eût enlevée sans savoir de qui il s’emparait et qu’il la lui rendît aujourd’hui même. Mais aussitôt il comprenait toute l’invraisemblance de cette supposition. Si on avait voulu lui rendre Lygie, on l’eût fait dès hier soir. Acté seule pouvait le renseigner et c’était elle qu’il fallait questionner tout d’abord.

 

Cette décision prise, il donna l’ordre aux porteurs de se hâter. Ses pensées continuaient à tourbillonner. Il songeait tantôt à Lygie, tantôt à ses projets de vengeance. Il avait entendu dire que les pontifes de Pacht, la déesse égyptienne, savaient provoquer des maladies : il les consulterait. On lui avait appris en Orient que les Juifs, grâce à des formules magiques, pouvaient couvrir d’ulcères le corps de leurs ennemis : il possédait une douzaine d’esclaves juifs ; sitôt rentré chez lui, il les ferait fouetter jusqu’à ce qu’ils avouassent leur secret. En même temps, il se délectait à songer avec un plaisir particulier au court glaive romain, qui fait couler le sang en torrent, comme par exemple avait jailli celui de Caïus Caligula, qui avait laissé des traces indélébiles sur les colonnes du portique. Il était prêt à inonder de sang Rome entière ; et si quelques dieux vindicatifs lui offraient d’anéantir toute l’humanité, sauf lui et Lygie, il y consentirait de même.

 

Devant l’arc du portail, il concentra toute son attention et se dit, en voyant la garde prétorienne, que si on lui opposait la moindre difficulté, ce serait la preuve que Lygie était confinée au palais de par la volonté de César. Mais le chef des centurions vint à lui avec un sourire amical :

 

– Salut, noble tribun ! Si tu désires présenter tes hommages à César, le moment est mal choisi ; je ne sais même si tu pourras le voir.

 

– Qu’est-il arrivé ? – demanda Vinicius.

 

– La Divine Augustule est tombée subitement malade. César et Augusta Poppée sont près d’elle, avec des médecins qu’on est allé chercher à tous les coins de la ville.

 

L’événement était, en effet, considérable. César avait accueilli la naissance de cette fille extra humanum gaudium. Avant les couches, le Sénat avait solennellement recommandé le sein de Poppée à la protection des dieux. Lors des relevailles, une cérémonie votive avait été célébrée à Antium ; on avait donné des jeux splendides et un temple avait été érigé aux deux Fortunes. Néron, qui ne savait en rien garder la mesure, aimait cette enfant sans mesure. Et celle-ci était également chère à Poppée, pour ce qu’elle avait consolidé sa situation et rendu inébranlable son influence.

 

De la santé et de la vie de la petite Augusta pouvait dépendre le sort de l’empire. Mais telle était l’exclusive préoccupation de Vinicius pour son amour, qu’il ne prêta aucune attention à la réponse du centurion.

 

– Je veux simplement voir Acté, – dit-il.

 

Et il entra.

 

Acté était aussi auprès de l’enfant, et il lui fallut l’attendre. Elle ne parut que vers midi, le visage fatigué et pâli, et qui blêmit encore quand elle aperçut Vinicius.

 

– Acté, – s’écria-t-il en la saisissant par les deux mains et en l’entraînant au centre de l’atrium, – où est Lygie ?

 

– J’allais te le demander, – lui répondit-elle en le regardant dans les yeux avec un reproche.

 

Bien que Vinicius se fût promis de la questionner avec calme, il se prit la tête à deux mains et, le visage contracté par le chagrin et la colère, il se mit à répéter :

 

– Elle a disparu. On me l’a enlevée en route !

 

Puis il se ressaisit, rapprocha d’Acté son visage et gronda, les dents serrées :

 

– Acté… si tu tiens à la vie, si tu ne veux causer des malheurs dont tu ne pourrais même soupçonner l’étendue, dis-moi la vérité : est-ce César qui l’a enlevée ?

 

– César n’est pas sorti du palais hier.

 

– Sur l’ombre de ta mère, par tous les dieux, on ne la cache point au palais ?

 

– Sur l’ombre de ma mère, elle n’y est point, Marcus, et ce n’est pas César qui te l’a ravie. Depuis hier la petite Augusta est malade et Néron n’a pas quitté son berceau.

 

Vinicius respira. Ce qu’il avait redouté de plus horrible cessait de le menacer.

 

– Ce sont donc les Aulus, – fit-il en s’asseyant sur un banc et en crispant ses poings ; – alors, malheur à eux !

 

– Aulus Plautius est venu ici ce matin. Il n’a pu me voir, car j’étais auprès de l’enfant ; mais il a questionné sur Lygie Épaphrodite et d’autres gens de César et m’a fait dire par eux qu’il reviendrait me voir.

 

– C’était pour détourner les soupçons. S’il avait ignoré ce qu’elle est devenue, c’est chez moi qu’il serait venu la chercher.

 

– Il m’a laissé quelques mots sur une tablette. En les lisant, tu pourras te convaincre qu’Aulus, sachant que Lygie lui a été reprise sur le désir de Pétrone et le tien, pensait qu’on l’avait envoyée chez toi ; il s’y est rendu ce matin et il y fut informé de ce qui est arrivé.

 

Acté passa dans le cubiculum et en revint avec la tablette laissée par Aulus.

 

Vinicius la lut et demeura silencieux. Sur son visage bouleversé Acté semblait deviner ses sombres pensées.

 

– Non, Marcus, – dit-elle. – C’est par la volonté de Lygie elle-même que cela est arrivé.

 

– Tu savais qu’elle voulait s’enfuir ! – s’écria Vinicius.

 

Elle le regarda presque sévèrement, de ses yeux songeurs.

 

– Je savais que jamais elle ne consentirait à être ta concubine.

 

– Et toi, qu’as-tu été toute ta vie ?

 

– Moi, j’avais été esclave.

 

Mais Vinicius continuait d’exhaler sa fureur : César lui avait donné Lygie, il n’avait donc pas à se préoccuper si, auparavant, elle était esclave ou non ; il la découvrirait, fût-elle cachée sous terre et ferait d’elle ce que bon lui semblerait. Oui ! elle serait sa concubine. Il la ferait fouetter autant qu’il lui plairait. Quand il aurait assez d’elle, il la donnerait au dernier de ses esclaves, ou bien il l’attellerait à un moulin à bras dans une de ses terres d’Afrique. À présent, il allait la rechercher, mais uniquement pour la châtier, l’écraser, la dompter.

 

Il s’affolait, avait tellement perdu toute mesure qu’Acté se rendait compte de l’exagération de ses menaces. Il était certainement incapable de les mettre à exécution et ne parlait que sous l’empire de la colère et du désespoir. Acté eût même pris ses souffrances en pitié, si de tels emportements n’eussent lassé sa patience, et finalement, elle lui demanda ce qu’il voulait d’elle.

 

Vinicius ne sut d’abord que répondre. Il était venu parce que tel était son désir, et parce qu’il croyait tirer d’elle quelque renseignement ; mais, en réalité, il se rendait chez César et c’est parce qu’il en avait été empêché qu’il était entré chez elle. Lygie, en fuyant, s’était insurgée contre la volonté de César. Il supplierait Néron de la faire rechercher par toute la ville, par tout l’empire, dût-on y employer toutes les légions et fouiller toutes les maisons, une à une. Pétrone appuierait sa requête et les recherches commenceraient dès aujourd’hui.

 

Acté lui répondit :

 

– Prends bien garde que, le jour où César l’aurait retrouvée, elle soit à jamais perdue pour toi.

 

Vinicius fronça les sourcils.

 

– Que veux-tu dire ?

 

– Écoute, Marcus ! Hier, dans les jardins du palais, Lygie et moi avons rencontré Poppée, avec la petite Augusta portée par la négresse Lilith. Le soir, l’enfant est tombée malade, et Lilith prétend que l’étrangère lui a jeté un sort. Si l’enfant recouvre la santé, ils oublieront ; autrement, Poppée la première accusera Lygie de sorcellerie, et, si on la retrouve, tout salut sera perdu pour elle.

 

Après un silence, Vinicius opina :

 

– Peut-être, en effet, a-t-elle jeté un sort à l’enfant… Elle m’a bien ensorcelé, moi.

 

– Lilith assure qu’aussitôt nous avoir dépassées, l’enfant s’est mise à pleurer. C’est vrai ! Je l’ai entendue pleurer. Sans doute elle était malade auparavant. Cherche donc Lygie, Marcus ! Mais ne parle pas d’elle à César tant que l’enfant ne sera pas guérie ; ce serait provoquer la vengeance de Poppée. Ses yeux ont déjà assez versé de larmes à cause de toi ; et que tous les dieux préservent sa tête infortunée.

 

– Tu l’aimes, Acté ? – demanda Vinicius d’une voix morne.

 

Des larmes perlèrent aux yeux de l’affranchie.

 

– Oui, j’ai appris à l’aimer.

 

– Parce qu’elle ne t’a pas, comme à moi, rendu haine pour amour !

 

Acté le regarda, hésitante, ou bien voulant s’assurer de sa sincérité, puis elle lui dit :

 

– Homme emporté et aveugle, elle t’aimait.

 

Vinicius bondit, comme rendu fou par ces paroles :

 

– Ce n’est pas vrai !

 

Elle le haïssait. D’où Acté pouvait-elle savoir ? Lygie, dès le premier jour d’intimité, lui avait-elle donc avoué ? Et qu’était-il donc, cet amour qui préférait la vie errante, l’incertitude du lendemain, peut-être même une mort misérable, à une maison décorée de verdure, où l’attendait l’amoureux en fête ? Qu’on ne lui dise pas cela, ce serait à en perdre l’esprit. Il n’eût pas donné cette jeune fille pour tous les trésors du Palatin, et elle s’était enfuie. Quel amour était-ce que celui qui avait peur de la volupté et soif de la souffrance ? Qui pouvait comprendre cela ? Qui pouvait l’expliquer ? S’il n’était soutenu par l’espoir de la retrouver, il se jetterait sur son glaive. L’amour se donne et ne se reprend pas. Chez les Aulus, à certains moments, il avait pu croire à un bonheur prochain. Mais il était maintenant convaincu qu’alors elle le haïssait déjà, comme elle le haïssait aujourd’hui, comme elle mourrait, avec la haine au cœur.

 

Acté, si craintive et si douce à l’ordinaire, s’indigna à son tour.

 

Qu’il songe seulement à la façon dont il avait tenté de se la gagner. Au lieu de s’incliner devant Pomponia et Aulus et de la leur demander, il l’avait enlevée par surprise à ses parents. Il avait voulu faire d’elle non sa femme, mais sa concubine, d’elle, enfant adoptive d’une famille honorable, d’elle, fille de roi ! Il avait amené Lygie dans cette maison du crime et de l’infamie ; il avait blessé ses yeux innocents du spectacle de l’orgie, il l’avait traitée comme une fille de joie. Avait-il donc oublié ce qu’étaient les Aulus ? qui était Pomponia Græcina, la mère adoptive de Lygie ? Avait-il donc si peu d’esprit pour ne pas avoir compris combien ces femmes différaient de Nigidia, de Calvia Crispinilla, de Poppée et de toutes celles qu’on rencontrait à la cour de César ? N’avait-il donc pas compris davantage, dès qu’il avait vu Lygie, que cette enfant à l’âme pure préférerait la mort au déshonneur ? Savait-il quels dieux elle adorait et si ses dieux à elle n’étaient pas meilleurs et plus grands que cette Vénus infâme, ou cette Isis vénérée par l’impudicité des Romains ? Non : elle n’avait reçu de Lygie aucun aveu, sinon qu’elle attendait le salut de lui, Vinicius. Elle espérait que, sur sa prière, César la laisserait retourner chez elle et qu’elle irait retrouver Pomponia. Et, quand elle parlait de lui, elle se troublait, comme une jeune fille qui aime et qui a confiance. Son cœur, à elle, avait battu pour lui, mais il l’avait indignée, l’avait épouvantée, l’avait offensée. À présent, il pouvait bien la chercher avec l’aide des soldats de César ; mais il ne devait pas oublier que si l’enfant de Néron mourait, elle en serait accusée, et sa perte serait certaine.

 

Malgré la colère et le désespoir qui l’agitaient, Vinicius fut troublé de ces paroles. Il était tout bouleversé qu’Acté lui eût affirmé l’amour de Lygie. Il se rappelait la rougeur du visage et le scintillement des yeux de la jeune fille lorsqu’elle écoutait ses aveux dans le jardin des Aulus. Il lui semblait, en effet, avoir vu alors naître en elle quelque amour pour lui et, à cette seule pensée, son cœur débordait d’une joie cent fois plus grande que le bonheur dont il avait soif. Il songea que, réellement, il eût pu l’avoir sans violence et, mieux encore, aimante. Elle eût entouré sa porte d’un filet, l’eût enduite de graisse de loup, puis, épouse, se fût assise à son foyer, sur la toison de laine. Il eût entendu tomber de ses lèvres les paroles sacramentelles : « Là où tu es, Caïus, là je serai, Caïa ! » Et elle lui eût appartenu pour toujours. Pourquoi n’avait-il pas agi ainsi, puisqu’il était prêt à l’épouser ? Et voici qu’elle avait disparu, que peut-être il ne la retrouverait plus jamais, ou, s’il la retrouvait, qu’elle pouvait quand même être perdue pour lui.

 

Un nouvel accès de rage le saisit, fit hérisser ses cheveux ; mais, cette fois, il n’en voulait plus à Aulus, ni à Pomponia, ni à Lygie. Sa colère se tourna contre Pétrone. C’était à lui toute la faute. Sans lui, Lygie ne serait pas vouée à la vie errante ; elle fût devenue sa fiancée et aucun danger ne menacerait plus cette chère existence. À présent, c’était chose faite. Il était trop tard pour réparer le mal irréparable.

 

– Trop tard !

 

Il sentit comme un abîme s’entrouvrir sous ses pieds. Que faire ? Qu’entreprendre ? Où s’adresser ? Comme un écho, Acté répéta : « Trop tard ! » et ces mots, venant d’une autre bouche, résonnèrent à ses oreilles comme un arrêt de mort.

 

Il se disait pourtant qu’il fallait coûte que coûte retrouver Lygie, sans quoi il en résulterait pour lui quelque chose de terrible.

 

Refermant sa toge d’un geste inconscient, il allait s’éloigner sans même prendre congé d’Acté, quand, par la portière soulevée de l’atrium, Vinicius aperçut soudain en face de lui Pomponia Græcina, triste et en deuil.

 

Ayant appris, elle aussi, la disparition de Lygie et pensant qu’il lui serait plus facile qu’à Aulus de pénétrer auprès d’Acté, elle venait aux nouvelles. À la vue de Vinicius, elle tourna vers lui son pâle visage aux traits fins, puis dit :

 

– Marcus, que Dieu te pardonne le mal que tu nous as fait, à nous et à Lygie.

 

Lui, restait là, le front baissé, sentant tout le poids de son malheur et de sa responsabilité, incapable de comprendre quel était ce Dieu qui devait et pouvait lui pardonner, et pourquoi Pomponia parlait de pardon, alors qu’elle eût dû parler de vengeance.

 

Enfin il sortit, en proie à de tristes pensées, désespéré et perplexe.

 

Dans la cour d’honneur et sous la galerie, des groupes anxieux se pressaient. Parmi la foule des esclaves erraient çà et là des chevaliers, des sénateurs, qui venaient s’enquérir de la santé de la petite Augusta et en même temps se montrer au palais pour témoigner de leur fidélité, ne fût-ce même que devant les esclaves de César. Le bruit de la maladie de la divinité s’était bien vite répandu, car à la porte affluaient de nouveaux visiteurs et la multitude se tassait derrière l’arc.

 

Certains arrivants, rencontrant Vinicius qui sortait, l’abordaient pour en tirer quelque renseignement. Sans répondre, il put se frayer rapidement un passage, jusqu’au moment où Pétrone, accouru lui aussi en toute hâte aux nouvelles, l’arrêta en le heurtant de la poitrine. À sa vue Vinicius se fût certainement laissé aller à quelque esclandre dans le palais même de César si, en sortant de chez Acté, il n’eût été prostré et abattu au point que son irascibilité native s’effaçait. Néanmoins, il repoussa Pétrone et voulut passer. Mais l’autre le retint de force.

 

– Comment va la divine ?

 

Cette obligation de s’arrêter irrita Vinicius et ralluma de nouveau sa colère.

 

– Que les enfers l’engloutissent, elle et toute cette maison, – grommela-t-il, les dents serrées.

 

– Tais-toi, malheureux ! – fit Pétrone. Il jeta autour de lui un regard furtif, puis, très vite :

 

– Si tu veux savoir quelque chose de Lygie, suis-moi. Non, c’est inutile, je ne dirai rien ici ; accompagne-moi, je te ferai part dans ma litière de mes suppositions.

 

Il lui passa le bras autour de la taille et l’entraîna rapidement hors du palais.

 

C’était là son seul but, car il n’avait aucune nouvelle de Lygie. Cependant, esprit réfléchi et, malgré sa mauvaise humeur de la veille, plein de sympathie pour le malheur de Vinicius, se sentant d’ailleurs responsable de ce qui se passait, Pétrone avait déjà pris quelques mesures et une fois dans la litière, il dit :

 

– J’ai fait garder toutes les portes par mes esclaves, auxquels j’ai donné le signalement exact de la jeune fille et du géant qui, l’autre jour, l’a emportée de la salle du festin : c’est lui encore, à n’en pas douter, qui l’a enlevée hier. Écoute ! Peut-être que les Aulus essaieront de la cacher dans une de leurs campagnes. En ce cas, nous saurons de quel côté on la conduira. Au contraire, si mes gens ne la voient pas aux portes, ce sera la preuve qu’elle est demeurée en ville et nous nous mettrons en quête aujourd’hui nous-mêmes.

 

– Les Aulus ignorent où elle est, – interrompit Vinicius.

 

– En es-tu sûr ?

 

– J’ai vu Pomponia. Eux aussi la cherchent.

 

– Elle n’a pu quitter la ville hier, puisque les portes sont closes à la nuit. Devant chacune d’elles deux de mes hommes font le guet. L’un a pour mission de suivre Lygie et le géant, l’autre de venir aussitôt m’avertir. Si elle est à Rome, nous la trouverons, rien n’étant plus facile que de reconnaître la taille et la carrure du Lygien. Tu as de la chance que ce ne soit pas César qui l’ait enlevée ; mais je puis t’affirmer que ce n’est pas lui, car tous les secrets du Palatin me sont connus.

 

Vinicius eut un accès, non pas tant de colère que de douleur. Il raconta à Pétrone ce que lui avait dit Acté et quels dangers nouveaux menaçaient Lygie, ainsi que l’obligation, si on la retrouvait, de la cacher aussitôt à Poppée. Puis il se prit à récriminer. Sans Pétrone, il en serait autrement ; Lygie serait chez les Aulus ; lui, Vinicius, pourrait la voir chaque jour, et il serait, à présent, plus heureux que César. Tout en parlant, il s’exaltait davantage ; l’émotion le poignait ; enfin des larmes de chagrin et de rage coulèrent de ses yeux.

 

Pétrone n’eût jamais cru que le jeune homme pût aimer à ce point, et, à la vue de ces larmes, il songea, non sans quelque surprise :

 

– Ô toute puissante Cypris, toi seule règne sur les cœurs des mortels et des dieux !

 

Chapitre XII.

Quand ils descendirent de litière devant la maison de Pétrone, le gardien de l’atrium les informa qu’il n’était pas encore revenu un seul des esclaves envoyés aux portes. L’atriensis avait prescrit de leur porter des vivres et de leur confirmer l’ordre, sous peine du fouet, de surveiller attentivement tous ceux qui sortaient de la ville.

 

– Tu le vois, – fit Pétrone, – nul doute qu’ils soient encore à Rome, et nous les retrouverons. Envoie de ton côté tes gens veiller aux issues, surtout ceux qui ont fait partie de l’escorte de Lygie et qui la reconnaîtront plus facilement.

 

– J’allais les faire partir pour les ergastules de campagne, – dit Vinicius ; – mais je vais contremander ces instructions et les envoyer aux portes.

 

Il traça quelques mots sur une tablette enduite de cire et remit celle-ci à Pétrone, qui la fit sur-le-champ porter chez Vinicius. Ensuite, ils passèrent dans le péristyle intérieur et s’assirent sur un banc de marbre pour causer. La blonde Eunice et Iras leur glissèrent sous les pieds des escabeaux de bronze et, approchant d’eux une table, elles leur versèrent du vin contenu dans de belles amphores rapportées de Volaterre et de Cécine.

 

– Est-il un de tes hommes qui connaisse ce colosse lygien ? – questionna Pétrone.

 

– Atacin et Gulon le connaissaient. Mais Atacin a péri hier, et moi, j’ai tué Gulon.

 

– Je regrette Gulon, – dit Pétrone. – Il avait porté dans ses bras non seulement toi, mais moi-même.

 

– J’avais idée de l’affranchir, – fit Vinicius ; – mais assez là-dessus ! Parlons plutôt de Lygie. Rome est une mer…

 

– Dans la mer on pêche des perles… Très probablement, nous ne la retrouverons ni aujourd’hui, ni demain, mais il est certain que nous la retrouverons. Tu m’accuses de t’avoir conseillé un tel moyen : le moyen était bon, il n’est devenu mauvais qu’en raison des circonstances. Aulus lui-même t’avait fait part de son intention de se retirer en Sicile avec toute sa famille. Ainsi, elle eût été loin de toi.

 

– Je les aurais suivis, – répliqua Vinicius, – et, en tout cas, elle eût été en sûreté, tandis qu’à présent, si l’enfant vient à mourir, Poppée en accusera Lygie et finira par le faire croire à César.

 

– Tu as raison. Cela aussi m’a inquiété. Mais cette petite poupée peut guérir. Et si elle meurt, il n’y aura qu’à trouver un autre moyen.

 

Pétrone réfléchit, puis dit :

 

– On assure que Poppée professe la religion des Juifs et qu’elle croit aux esprits. César est superstitieux… Si nous lancions la nouvelle que les mauvais esprits ont enlevé Lygie, cette fable trouverait créance, attendu que l’enlèvement, n’étant le fait ni de César, ni d’Aulus, reste assez mystérieux. À lui seul, le Lygien n’eût pu mener à bien l’entreprise. Évidemment on l’y a aidé. Mais comment admettre qu’en une seule journée, un esclave ait pu réunir tant d’hommes ?

 

– Les esclaves s’entraident dans Rome.

 

– Qui un jour en pâtira de façon sanglante. Oui, ils agissent d’accord, mais pas au détriment d’autres esclaves. Or, dans le cas présent, on savait que la responsabilité de l’aventure retomberait sur tes esclaves à toi, et qu’ils en supporteraient les conséquences. Si tu leur suggères l’idée de l’enlèvement par les mauvais esprits, ils déclareront aussitôt qu’ils l’ont vu de leurs propres yeux, car cela les justifiera devant toi… Demande à n’importe lequel d’entre eux s’il n’a pas vu Lygie, escortée d’esprits, s’élever dans les airs, et il te jurera par le bouclier de Zeus qu’en effet Lygie s’est envolée.

 

Vinicius, qui ne laissait pas d’être superstitieux, regarda Pétrone avec inquiétude et surprise.

 

– Si Ursus ne pouvait ni l’enlever à lui seul, ni s’assurer le concours nécessaire, qui donc l’aurait prise ?

 

Pétrone se mit à rire.

 

– Tu vois, – dit-il. – Comment ne nous croirait-on pas, puisque toi-même y crois déjà à demi ? Tel est notre monde, qui raille les dieux ! On y croira donc, et on ne recherchera pas Lygie. Quant à nous, nous la cacherons loin d’ici, dans une de nos villas.

 

– Pourtant, qui donc a pu lui venir en aide ?

 

– Ses coreligionnaires, – répondit Pétrone.

 

– Quels coreligionnaires ? Quelle divinité vénère-t-elle ? Je devrais cependant savoir cela mieux que toi.

 

– Il n’est guère de femme à Rome qui n’ait ses divinités à elle. Certainement, Pomponia a élevé Lygie dans le culte de celle qu’elle adore elle-même. Quel est ce culte ? Je l’ignore. Une chose est certaine : jamais on ne l’a vue, dans aucun temple, sacrifier à l’un quelconque de nos dieux. On l’avait même accusée d’être chrétienne, mais c’est inadmissible : le tribunal de famille a fait justice de cette allégation. On raconte que non seulement les chrétiens adorent une tête d’âne, mais qu’ils sont encore les ennemis du genre humain et qu’ils commettent les crimes les plus infâmes. Or donc, Pomponia ne peut être chrétienne ; en effet, sa vertu est indiscutable, et une ennemie du genre humain ne traiterait point ses esclaves avec cette mansuétude dont elle use à leur égard.

 

– Ils ne sont, nulle part, aussi bien traités que chez les Aulus, – confirma Vinicius.

 

– Tu vois. Pomponia m’a parlé d’un dieu qui est un, tout-puissant et miséricordieux. Qu’a-t-elle fait de tous les autres ? c’est son affaire. Toujours est-il que son Logos ne serait qu’une piètre puissance s’il n’avait que deux fidèles, Pomponia et Lygie, avec leur Ursus par-dessus le marché. Les adeptes sont à coup sûr plus nombreux, et c’est eux qui ont prêté secours à Lygie.

 

– Leur religion commande le pardon, – dit Vinicius. – J’ai rencontré Pomponia chez Acté, et elle m’a dit : « Que Dieu te pardonne le tort que tu nous as fait, à Lygie et à nous. »

 

– Leur dieu, il faut croire, est un curator bien débonnaire. Soit ! qu’il te pardonne, et pour te le prouver, qu’il te rende la fillette.

 

– Je lui offrirais demain une hécatombe, s’il me rendait Lygie. Je ne veux ni manger, ni prendre de bain, ni dormir. Je vais mettre un manteau sombre et rôder par la ville. Peut-être qu’ainsi déguisé, je la retrouverai. Je suis malade !

 

Pétrone le regarda avec une certaine compassion. En effet, Vinicius avait les yeux battus et ses prunelles brillaient de fièvre ; une barbe de la veille ombrait d’une bande bleuâtre son menton saillant ; ses cheveux étaient en désordre ; réellement il avait mauvaise mine. Iras et Eunice, elles aussi, l’observaient d’un regard apitoyé. Mais, ainsi que Pétrone, Vinicius faisait moins attention à elles qu’à des petits chiens qui se fussent ébattus autour de lui.

 

– Tu as la fièvre, – lui dit Pétrone.

 

– Oui.

 

– Alors, écoute… J’ignore quelle serait la prescription d’un médecin, mais je sais ce que je ferais à ta place. En attendant de retrouver Lygie, je chercherais auprès de quelque autre une compensation à sa perte. J’ai vu de beaux corps dans ta maison… Laisse-moi parler… Oui, je sais ce qu’est l’amour et qu’au désir qu’on a d’une femme, une autre ne saurait suppléer. N’empêche qu’une belle esclave puisse donner une distraction passagère…

 

– Je ne veux pas, – protesta Vinicius.

 

Alors Pétrone, qui avait pour lui une réelle affection et qui désirait atténuer sa souffrance, chercha quelque moyen d’y réussir.

 

– Peut-être les tiennes n’ont-elles plus pour toi le charme de la nouveauté, – dit-il. – Mais… (il détailla tour à tour Eunice et Iras, et posa enfin la main sur la hanche de la blonde Grecque), regarde un peu cette Charite. Il y a quelques jours, le jeune Fonteius Capiton m’a offert d’elle trois splendides éphèbes de Clazomène, car Scopas lui-même n’a jamais créé de formes si parfaites. Il est incompréhensible que moi-même je sois resté jusqu’ici indifférent à ses charmes : ce n’est pourtant pas de penser à Chrysothémis qui m’aurait retenu ! Je te la donne, prends-la !

 

À ces mots, Eunice devint toute pâle, et fixant sur Vinicius ses yeux épouvantés, elle attendit sa réponse.

 

Mais il se leva précipitamment, se serra les tempes avec les mains, et se mit à parler très vite, comme un homme qui souffre et qu’on obsède.

 

– Non ! non !… Je ne veux pas d’elle, je ne veux de personne… Je te remercie, mais je n’en veux pas ! Je vais chercher Lygie par la ville. Fais-moi donner un manteau gaulois à capuchon. J’irai de l’autre côté du Tibre… Si au moins je pouvais découvrir Ursus !…

 

Et il sortit brusquement. Pétrone, voyant que réellement il ne pouvait tenir en place, n’essaya pas de le retenir. Toutefois, prenant son refus pour une répulsion momentanée envers toute autre femme que Lygie, et ne voulant pas que sa générosité fût en pure perte, il se tourna vers l’esclave :

 

– Eunice, – dit-il, – prends un bain, oins ton corps de parfums, pare-toi et va chez Vinicius.

 

Mais elle tomba à genoux, joignit les mains et l’adjura de ne point l’éloigner de la maison. Elle n’irait pas chez Vinicius ; plutôt être porteuse de bois pour l’hypocaustum, que la première des servantes là-bas ! Elle ne voulait pas ! Elle ne pouvait pas ! Elle le conjurait d’avoir pitié d’elle. Qu’il la fît fouetter chaque jour, mais qu’il ne la renvoyât point.

 

Telle une feuille frissonnante, Eunice tremblait à la fois de peur et d’extase, et tendait ses bras vers Pétrone, qui l’écoutait avec surprise. Une esclave osait répondre à un ordre par des supplications, elle osait dire « Je ne veux pas, je ne peux pas ! » C’était chose tellement inouïe à Rome, qu’il n’en pouvait croire ses oreilles. Enfin, il fronça les sourcils. Il était trop raffiné pour s’abaisser jusqu’à la cruauté. Ses esclaves étaient plus libres qu’ailleurs, surtout sur le chapitre du libertinage. On ne leur demandait qu’un service irréprochable et de révérer la volonté du maître à l’égal de celle des dieux. Toutefois, quand ils manquaient à l’un ou à l’autre de ces devoirs, Pétrone n’hésitait pas un instant à les soumettre aux châtiments en usage. De plus, il n’admettait ni contradiction, ni rien qui pût troubler sa tranquillité. Il considéra un instant l’esclave à genoux et en larmes, et lui dit :

 

– Va chercher Teirésias et reviens avec lui.

 

Eunice se leva, toute tremblante, les yeux en pleurs, et sortit. Elle rentra bientôt, ramenant l’atriensis, le Crétois Teirésias.

 

– Emmène Eunice, – commanda Pétrone, – et donne-lui vingt-cinq coups de verge, mais sans abîmer la peau.

 

Puis, il passa dans sa bibliothèque, s’assit à une table de marbre rose, et se mit à travailler à son Festin de Trimalcion.

 

Cependant, il était trop préoccupé de la fuite de Lygie et de la maladie de la petite Augusta pour astreindre son esprit à un travail soutenu. Il songea qu’au cas où César se laisserait convaincre que Lygie avait jeté un sort à l’Augustule, sa responsabilité serait fort engagée, puisque c’était sur ses instances que la jeune fille avait été amenée au palais. Mais, à la première occasion, il ferait entendre à César toute l’absurdité de ce grief. Il spéculait aussi sur un certain faible de Poppée à son endroit, sentiment qu’il avait deviné, bien qu’elle s’efforçât de le cacher. Il haussa les épaules à ses appréhensions, et décida de s’arrêter au triclinium, de déjeuner, de se faire porter au Palatin, de là au Champ-de-Mars, puis chez Chrysothémis.

 

En se rendant au triclinium, il aperçut parmi les autres esclaves, à l’entrée du couloir de service, la fine silhouette d’Eunice, et oubliant qu’il n’avait point donné à Teirésias d’autre ordre que de la fouetter, il le chercha des yeux, les sourcils froncés.

 

Ne le voyant point, il interpella Eunice.

 

– As-tu reçu les verges ?

 

Elle se jeta de nouveau à ses pieds et baisa le bord de sa toge.

 

– Oui, seigneur ! J’ai reçu les verges ! Oui, seigneur !…

 

Sa voix était vibrante de joie et de gratitude. Sans nul doute, elle pensait que ce châtiment était suffisant pour empêcher son départ. Pétrone le comprit, et s’étonna de la résistance éperdue de l’esclave. Mais il connaissait trop à fond l’âme humaine pour ne pas deviner que l’amour seul pouvait susciter une pareille obstination.

 

– Tu as un amant ici ? – demanda-t-il.

 

Elle leva sur lui ses yeux bleus baignés de larmes et murmura d’une voix presque inintelligible :

 

– Oui, seigneur !…

 

Ses yeux, sa chevelure d’or dénouée, son visage où se lisaient la crainte et l’espoir, étaient si beaux, son regard si suppliant, que Pétrone, en philosophe qui proclamait toujours la puissance de l’amour, et en esthète, admirateur de toute beauté, éprouva pour la jeune fille une sorte de compassion.

 

– Lequel est ton amant ? – demanda-t-il en désignant de la tête les esclaves.

 

Il n’obtint point de réponse. Eunice inclina son visage jusqu’aux pieds de son maître et demeura immobile.

 

Pétrone dévisagea les esclaves, dont plusieurs étaient jeunes, beaux et sveltes ; sur les traits d’aucun d’eux il ne put lire le moindre indice : tous avaient un sourire énigmatique. Un instant, il considéra Eunice étendue à ses pieds, puis, silencieux, il se rendit au triclinium.

 

Après son repas, il se fit porter au palais, puis chez Chrysothémis, où il resta fort tard dans la nuit. En rentrant chez lui, il fit venir Teirésias.

 

– Eunice a reçu les verges ? – lui demanda-t-il.

 

– Oui, seigneur. Mais tu avais prescrit de ne pas lui abîmer la peau.

 

– Est-ce là le seul ordre que je t’ai donné à son sujet ?

 

– Oui, seigneur, – répondit l’atriensis inquiet.

 

– C’est bien. Lequel des esclaves est son amant ?

 

– Aucun, seigneur.

 

– Que sais-tu sur son compte ?

 

Teirésias parla d’une voix mal assurée :

 

– Eunice ne quitte jamais la nuit le cubiculum, où elle dort avec la vieille Acrisione et avec Ifis. Après ton bain, seigneur, elle ne stationne jamais dans les thermes… Ses compagnes se moquent d’elle et lui ont donné le surnom de Diane.

 

– Assez, – dit Pétrone. – Mon parent Vinicius, à qui j’avais fait présent d’Eunice ce matin, ne l’a point acceptée ; elle restera à la maison. Tu peux t’en aller.

 

– Me permets-tu encore quelques mots au sujet d’Eunice, seigneur ?

 

– Je t’ai ordonné de dire ce que tu sais.

 

– Toute la familia, seigneur, parle de la fuite de cette jeune fille qui devait aller habiter chez le noble Vinicius. Après ton départ, Eunice est venue chez moi et m’a dit connaître un homme qui saurait la retrouver.

 

– Ah ! – fit Pétrone. – Et qui est cet homme ?

 

– Je ne le connais point, seigneur ; mais j’ai cru bien faire de t’en parler.

 

– Bien. Demain, cet homme attendra ici le tribun, que tu iras prier de ma part de venir dans la matinée.

 

L’atriensis s’inclina et sortit. Pétrone, involontairement, se mit à songer à Eunice. Le désir de la jeune esclave que Lygie fût retrouvée lui parut tout naturel : Elle ne se souciait pas de la remplacer dans la maison du tribun. Il songea ensuite que l’homme en question pouvait être son amant, pensée qui lui fut désagréable. Le meilleur moyen de connaître la vérité était de faire appeler Eunice. Mais il se faisait tard : Pétrone avait fait une trop longue visite chez Chrysothémis et le sommeil le gagnait. En passant au cubiculum, il se ressouvint, on ne sait pourquoi, que durant cette visite il avait découvert sur le masque illustre de Chrysothémis la fâcheuse patte d’oie. Il songea aussi que la beauté de celle-ci était inférieure à sa renommée dans Rome, et que Fonteius Capiton, en lui offrant trois jeunes garçons de Clazomène en échange d’Eunice, n’eût point fait un marché de dupe.

 

Chapitre XIII.

Le lendemain, Pétrone achevait à peine de s’habiller dans l’unctorium, quand arriva Vinicius, convoqué par Teirésias. Le jeune tribun savait déjà que rien de nouveau n’avait été signalé aux portes ; loin de s’en réjouir comme d’une certitude que Lygie était encore à Rome, cela l’inquiétait davantage. En effet, il pouvait supposer qu’Ursus avait fait sortir Lygie de la ville immédiatement après l’avoir enlevée et avant que les esclaves de Pétrone n’eussent été placés en surveillance aux portes. Il est vrai qu’en automne, lorsque les jours commençaient à raccourcir, on fermait ces portes d’assez bonne heure. Mais on les rouvrait pour les partants, qui étaient parfois assez nombreux. On pouvait aussi franchir les murs par d’autres voies bien connues surtout des esclaves qui voulaient s’enfuir de la ville.

 

Vinicius avait dépêché ses gens sur toutes les routes qui menaient en province et dans tous les postes de vigiles, avec l’ordre de donner aux chefs de ces gardes le signalement d’Ursus et de Lygie, esclaves fugitifs, et de promettre une récompense si on les arrêtait. Mais il était peu probable que cette poursuite les rejoignît ; car, à supposer que cela eût lieu, les autorités locales se refuseraient sans doute à les arrêter sur un ordre privé de Vinicius, non contresigné par le préteur. Or, le temps avait manqué pour obtenir ce contreseing. Pendant toute la journée de la veille, vêtu en esclave, Vinicius avait cherché Lygie dans tous les coins de la ville et n’était parvenu à découvrir aucune trace, ni le moindre indice. Il avait bien rencontré les esclaves d’Aulus ; mais ils semblaient, eux aussi, chercher quelque chose, nouvelle preuve que les Aulus ignoraient ce qu’était devenue la jeune fille.

 

Dès qu’il avait été avisé par Teirésias qu’un homme se faisait fort de la retrouver, Vinicius était accouru chez Pétrone où, prenant à peine le temps de le saluer, il s’était mis à le questionner.

 

– Nous allons le voir dans un instant, – lui dit Pétrone. – C’est un ami d’Eunice ; elle va venir plier ma toge et nous donnera sur cet homme de plus amples renseignements.

 

– C’est cette esclave que tu as voulu me donner hier ?

 

– Et que tu as refusée, ce dont je te remercie d’ailleurs, car c’est la meilleure vestiplice qui soit à Rome.

 

Il avait à peine fini de parler que la vestiplice entra, prit une toge posée sur un fauteuil incrusté d’ivoire et la déplia pour la mettre aux épaules de Pétrone. Son doux visage était radieux et la joie brillait dans ses yeux.

 

Pétrone la regarda et elle lui parut fort belle. La toge mise en place, Eunice la drapa ; tandis qu’elle se baissait pour en arranger les plis, il put constater que ses bras étaient d’une merveilleuse carnation rose pâle, que sa gorge et ses épaules avaient un reflet transparent de nacre et d’albâtre.

 

– Eunice, – dit-il, – l’homme dont tu as parlé hier à Teirésias est-il là ?

 

– Oui, seigneur.

 

– Comment le nomme-t-on ?

 

– Chilon Chilonidès, seigneur.

 

– Qu’est-il ?

 

– C’est un médecin, un sage et un diseur de bonne aventure, qui sait lire dans la destinée des hommes et prédire.

 

– Et il t’a dit l’avenir, à toi aussi ?

 

Eunice rougit jusqu’à ses oreilles et son cou.

 

– Oui, seigneur.

 

– Et que t’a-t-il prédit ?

 

– Qu’une souffrance et un bonheur m’attendaient.

 

– La souffrance t’est venue par la main de Teirésias ; la prédiction du bonheur doit également se réaliser.

 

– Elle s’est déjà réalisée, seigneur.

 

– Comment ?

 

Elle murmura :

 

– Je suis restée.

 

Pétrone posa sa main sur la blonde tête d’Eunice.

 

– Tu as bien disposé les plis aujourd’hui, et je suis content de toi, Eunice.

 

Dès que la main de Pétrone l’eût touchée, ses yeux se voilèrent d’une buée de félicité et sa gorge tressaillit.

 

Pétrone et Vinicius passèrent dans l’atrium, où les attendait Chilon Chilonidès qui, dès qu’il les aperçut, leur fit un profond salut. En songeant à son hypothèse de la veille, que ce pouvait être l’amant d’Eunice, Pétrone eut un sourire. L’homme qui se tenait debout devant eux ne pouvait être l’amant de qui que ce fût. Dans ce singulier personnage, il y avait quelque chose de repoussant et de ridicule. Il n’était point vieux : dans sa barbe malpropre et sa chevelure crépue apparaissaient à peine quelques poils blancs. Son ventre était cave, ses épaules voûtées, si bien qu’à première vue il paraissait bossu ; de cette bosse émergeait une tête énorme, dont le masque au regard aigu tenait du singe et du renard. Des pustules mouchetaient son cuir jaunâtre, et son nez, qui en était également tout couvert, témoignait de sa tendresse pour l’amphore. Ses vêtements négligés : tunique sombre, tissée de poil de chèvre, et manteau pareil, tout troué, trahissaient une misère vraie ou simulée. À sa vue, Pétrone songea aussitôt au Thersite d’Homère, et, répondant à son salut par un signe, il lui dit :

 

– Salut, divin Thersite. Comment vont les bosses que t’a faites Ulysse, sous les murs de Troie, et que devient-il lui-même aux Champs-Élyséens ?

 

– Noble seigneur, – répliqua Chilon Chilonidès, – le plus sage d’entre les morts, Ulysse, envoie par mon entremise à Pétrone, le plus sage d’entre les vivants, un salut, et la prière de recouvrir mes bosses d’un manteau neuf.

 

– Par la triple Hécate ! – s’écria Pétrone, – la réponse vaut un manteau…

 

Mais l’impatient Vinicius interrompit la conversation en demandant à brûle-pourpoint :

 

– Es-tu bien fixé sur ce dont tu veux te charger ?

 

– Quand deux familiæ, dans deux nobles maisons, ne parlent que d’une chose, répétée par la moitié de Rome, il n’est point difficile de le savoir, – répliqua Chilon. – Dans la nuit d’avant-hier, on a enlevé une jeune fille du nom de Lygie, ou plutôt de Callina, enfant adoptive d’Aulus Plautius. Tes esclaves, seigneur, la transportaient du palais de César dans ton insula. Je me porte garant de la découvrir à Rome, ou bien, si elle a quitté la ville, ce dont je doute, de t’indiquer, noble tribun, où elle a trouvé refuge.

 

– Fort bien, – dit Vinicius, à qui avait plu la concision de la réponse. – Et quels moyens as-tu ?

 

Chilon sourit malicieusement :

 

– Les moyens sont en ton pouvoir, seigneur ; moi, je n’ai que l’intelligence.

 

Pétrone marqua par un sourire qu’il était fort satisfait de son hôte.

 

« Cet homme pourra la retrouver », se dit-il.

 

Mais Vinicius avait froncé les sourcils :

 

– Misérable, si tu me trompes pour me soutirer de l’argent, je te ferai crever sous le bâton !

 

– Je suis un philosophe, seigneur, et le philosophe ne saurait être âpre au gain, quand surtout celui-ci est représenté par ce que tu viens de me faire entrevoir avec tant de magnanimité.

 

– Ainsi, « tu es philosophe ? – demanda Pétrone. – Eunice disait : médecin et devin. D’où connais-tu Eunice ?

 

– Elle est venue me demander un remède, car ma gloire est parvenue jusqu’à elle.

 

– Un remède pour quoi ?

 

– Un remède en matière d’amour, seigneur. Elle voulait se guérir d’un amour non partagé.

 

– Et tu l’as guérie ?

 

– Mieux que cela, seigneur, je lui ai donné une amulette qui assure l’amour réciproque. À Paphos, dans l’île de Chypre, il existe un temple où se trouve la ceinture de Vénus. Je lui ai donné deux fils de cette ceinture dans une coquille d’amande.

 

– Et tu t’es fait payer un bon prix ?

 

– On ne saurait assez payer un amour réciproque. Quant à moi il me manque deux doigts de la main droite, et je voudrais économiser pour m’acheter un scribe qui notât mes pensées et les transmit aux générations futures.

 

– De quelle école es-tu, divin sage ?

 

– Je suis un cynique, seigneur, attendu que je porte un manteau troué ; un stoïcien, étant donné que je supporte patiemment la misère, et un péripatéticien, puisque, n’ayant pas de litière, je déambule pédestrement de taverne en taverne, faisant, en route, profiter de mes leçons ceux qui promettent de payer une cruche.

 

– Et, devant une cruche, tu te transformes en rhéteur ?

 

– Héraclite a dit : « Tout est fluide ». Tu ne nieras pas, seigneur, que le vin aussi soit fluide.

 

– Héraclite a également déclaré que le feu est une divinité, laquelle divinité flamboie sur ton nez.

 

– Mais le divin Diogène d’Apollonie a enseigné que l’air était l’essence même des choses, que plus l’air était chaud, plus était grande la perfection chez les êtres qu’il suscite, et que l’air le plus chaud procrée les âmes des sages. Or, comme il commence à faire frais en automne, ergo le vrai sage doit réchauffer son âme dans le vin… Car, tu ne saurais nier, seigneur, qu’une cruche, fût-ce de piquette de Capoue ou de Télésie, véhicule la chaleur à travers tous les os de notre périssable enveloppe.

 

– Chilon Chilonidès, où est ta patrie ?

 

– Sur le Pont-Euxin. Je suis né en Mésembrie.

 

– Tu es grand, Chilon !

 

– Et méconnu ! – ajouta le sage avec mélancolie.

 

Vinicius perdit de nouveau patience. Il avait une lueur d’espoir, et il eût voulu que Chilon commençât immédiatement ses recherches. Ce temps perdu en conversation l’indisposait contre Pétrone.

 

– Quand commences-tu tes investigations ? – dit-il en se tournant vers le Grec.

 

– Elles sont déjà commencées. Et d’ici même je les poursuis, tout en répondant à tes bienveillantes questions. Aie foi en moi, noble tribun, et sache que, si tu perdais le lacet de ta chaussure, je saurais le retrouver, ou retrouver celui qui l’aurait ramassé dans la rue.

 

– On t’a déjà employé à semblables besognes ? – interrogea Pétrone.

 

Le Grec leva les yeux au ciel :

 

– La vertu et la sagesse sont si peu en honneur de nos jours que force est bien au philosophe lui-même de se chercher d’autres moyens d’existence.

 

– Auxquels as-tu recours ?

 

– Je cherche à savoir tout ce qui se passe et j’offre mes renseignements à ceux qui en ont besoin.

 

– On te les paie ?

 

– Ah ! seigneur, il faut que j’achète un scribe. Sinon, ma sagesse périra avec moi.

 

– Si tu n’as pu jusqu’ici trouver l’argent nécessaire pour un manteau neuf, tes mérites ne doivent pas être bien appréciés.

 

– Ma modestie m’empêche de les étaler. Mais daigne songer, seigneur, que les bienfaiteurs, foule autrefois, et qui jugeaient aussi agréable de couvrir d’or un homme de mérite que d’avaler une huître de Puteola, n’existent plus de nos jours. Ce ne sont point mes mérites qui sont infimes, mais la gratitude des hommes. Quand s’évade un esclave de prix, qui donc le retrouve, sinon le fils unique de mon père ? Quand apparaissent sur les murs des inscriptions contre la divine Poppée, qui donc signale les coupables ? Qui découvre chez les libraires des vers contre César ? Qui rapporte ce qui se dit dans les maisons des sénateurs et des chevaliers ? Qui porte les lettres qu’on ne veut pas confier à un esclave, qui prête l’oreille aux cancans des barbiers, qui recueille les confidences des taverniers et des marmitons, qui capte la confiance des esclaves, qui sait voir à travers une maison, de l’atrium au jardin ? Qui connaît toutes les rues, les ruelles et les cachettes ? Qui sait ce qui se dit dans les thermes, au cirque, dans les marchés, dans les écoles des lanistes, dans les baraques des marchands d’esclaves, et même dans les arenaria[6] ?…

 

– Par tous les dieux ! assez, noble sage ! – s’écria Pétrone, – car nous allons être submergés par les flots de ton mérite, de ta vertu, de ta sagesse et de ton éloquence ! Assez ! Nous voulions savoir qui tu es, nous le savons !

 

Vinicius était content ; il se disait que, tel un chien courant, cet homme, une fois mis sur la piste, ne s’arrêterait point avant d’avoir flairé le gîte.

 

– C’est bien, – dit-il, – as-tu besoin d’indications ?

 

– J’ai besoin d’armes.

 

– Quelles armes ? – demanda Vinicius étonné.

 

Le Grec tendit une main et fit de l’autre le geste de compter de l’argent.

 

– Les temps sont ainsi, seigneur, – fit-il avec un soupir.

 

– Alors, tu seras l’âne qui prend d’assaut la forteresse au moyen de sacs d’or, – remarqua Pétrone.

 

– Je ne suis qu’un pauvre philosophe, – riposta humblement l’autre ; – l’or, c’est vous qui en êtes chargés.

 

Vinicius lui lança une bourse ; il la cueillit prestement au vol, bien qu’il manquât deux doigts à sa main droite. Puis il leva la tête et dit :

 

– Seigneur, j’en sais plus que tu ne penses. Je ne suis point venu ici les mains vides. Je sais que la jeune fille n’a point été enlevée par les Aulus, car j’ai déjà causé avec leurs esclaves. Je sais qu’elle n’est pas au Palatin, où tous s’occupent de la petite Augusta souffrante, et je crois même me douter des raisons qui font que, pour chercher la fugitive, vous me préférez aux vigiles et aux soldats de César. Je sais que sa fuite a été l’œuvre d’un serviteur venu du même pays qu’elle. Il n’a pu trouver assistance auprès des esclaves, car les esclaves se soutiennent et ils n’auraient point pris son parti contre tes esclaves à toi. Il n’a donc pu être aidé que par ses coreligionnaires.

 

– Tu l’entends, Vinicius ! – interrompit Pétrone. – Ne te l’avais-je pas dit, mot pour mot ?

 

– C’est pour moi un grand honneur, – fit Chilon. – La jeune fille, seigneur, – poursuivit-il en s’adressant à Vinicius, – adore bien certainement la même divinité que Pomponia, la plus vertueuse des Romaines, la vraie matrone stolata. J’ai entendu dire également qu’on avait jugé secrètement Pomponia pour le culte qu’elle aurait voué à des divinités étrangères, mais je n’ai pu savoir par ses gens, ni ce qu’était cette divinité, ni comment on nommait ses fidèles. Si je l’apprenais, je me rendrais parmi eux, et, en devenant le plus fervent des adeptes. Je gagnerais leur confiance. Mais toi, seigneur, toi qui, à ma connaissance, as passé une quinzaine de jours dans la maison du noble Aulus, pourrais-tu me fournir là-dessus quelques indices ?

 

– Je ne le puis, – répondit Vinicius.

 

– Vous m’avez longuement questionné sur quantité de choses, nobles seigneurs, et j’ai répondu à vos questions. Permettez donc qu’à présent je vous questionne un peu à mon tour. N’as-tu point, digne tribun, remarqué quelque statuette, quelque offrande, ou bien encore des amulettes sur Pomponia ou sur ta divine Lygie ? N’ont-elles pas tracé devant toi des signes qu’elles seules pouvaient comprendre ?

 

– Des signes ?… Attends donc… Oui ! J’ai vu, certain jour, Lygie dessiner un poisson sur le sable.

 

– Un poisson ? Aah ! Oh ! Seulement une fois, ou plusieurs ?

 

– Une fois.

 

– Et tu es certain, seigneur, qu’elle a dessiné un poisson ? Oh !…

 

– Oui ! – dit Vinicius gagné par la curiosité. – Tu devines ce que cela signifie ?

 

– Si je le devine ! – s’écria Chilon.

 

Et, faisant un salut, comme pour prendre congé, il ajouta :

 

– Que la Fortune vous comble toujours de ses dons, vous, les plus dignes des seigneurs !

 

– Fais-toi donner un manteau, – lui dit Pétrone, comme il se retirait.

 

– Ulysse te remercie pour Thersite, – répondit le Grec.

 

Après un nouveau salut, il sortit.

 

– Que penses-tu de ce noble sage ? – demanda Pétrone.

 

– Je pense qu’il retrouvera Lygie ! – s’écria Vinicius ravi ; – mais je pense aussi que, s’il existait quelque part un royaume des canailles, il en serait le roi.

 

– C’est incontestable. Il faut que je fasse plus ample connaissance avec ce stoïcien ; en attendant, je vais faire brûler de l’encens dans l’atrium.

 

Chilon Chilonidès, drapé dans son manteau neuf, faisait, par-dessous les plis, sonner la bourse d’or que lui avait donnée Vinicius et dont il constatait avec délices le poids et le tintement agréable. Il marchait lentement et se retournait, pour s’assurer qu’on ne l’observait pas de la maison de Pétrone. Il dépassa le portique de Livie, et, au coin du Clivus Vibrius, il bifurqua vers Suburre.

 

« Il me faut aller chez Sporus, – se disait-il, – pour arroser de quelques gouttes de vin l’avènement de la Fortune. Enfin, j’ai trouvé ce que je cherche depuis si longtemps. Il est jeune, fougueux, généreux comme les mines de Cypre et, pour cette fauvette lygienne, il donnerait la moitié de ses biens. Oui, c’est bien là l’homme que je cherche depuis si longtemps. Cela n’empêche qu’il faille être circonspect avec lui, car sa façon de froncer les sourcils ne vous présage rien de bon. Ah ! les louveteaux commandent aujourd’hui à l’univers !… Ce Pétrone me ferait moins peur. Dieux immortels ! pourquoi le métier d’entremetteur est-il, de nos jours, mieux payé que la vertu ? Ah ! elle a dessiné un poisson sur le sable ? Si je sais ce que cela signifie, que je sois étranglé d’un morceau de cabrillon ! Mais je le saurai ! Et, comme les poissons habitent dans l’eau et que les recherches aquatiques offrent plus de difficultés que sur la terre ferme, ergo, il me paiera ce poisson à part. Encore une bourse comme celle-ci, et, débarrassé de ma besace de mendiant, je pourrai m’acheter un esclave… Et que dirais-tu, Chilon, si, au lieu d’un esclave, je te conseillais de t’acheter une esclave ?… Je te connais ! Je parie bien que tu accepterais !… Si, par exemple, elle avait la beauté d’Eunice, tu rajeunirais aussi auprès d’elle, et même elle serait pour toi une source d’honnêtes profits, sans aucun aléa. J’ai vendu à cette pauvre Eunice deux fils de mon vieux manteau… Elle est sotte ; mais, si Pétrone me la donnait, je ne la refuserais pas… Oui, oui, Chilon fils de Chilon… tu as perdu père et mère !… tu es orphelin ; offre-toi du moins la consolation d’une esclave. Il faut, il est vrai, qu’elle habite quelque part ; Vinicius lui louera donc un logis qui sera pour toi-même un refuge. Il faut qu’elle s’habille ; donc, Vinicius lui paiera des vêtements. Il faut qu’elle mange ; il la nourrira. Ah ! que la vie est dure ! Où sont les temps où, pour une obole, on pouvait avoir plein les deux mains de graisse de porc aux fèves, ou bien un morceau, long comme le bras d’un garçon de douze ans, de boudin de chèvre gonflé de sang !… Mais me voici arrivé chez ce gredin de Sporus ! C’est encore à la taverne qu’on se renseigne le plus facilement. »

 

Il y entra donc et se fit apporter une cruche de vin sombre. Sur un regard incrédule du patron, il tira de sa bourse une pièce d’or qu’il posa sur la table en disant :

 

– Sporus, aujourd’hui, depuis l’aurore jusqu’à midi, j’ai travaillé avec Sénèque, et voici ce que mon ami m’a donné pour ma route.

 

Les yeux ronds de Sporus s’arrondirent davantage et, sans tarder, le vin se trouva devant Chilon. Celui-ci y mouilla le doigt, dessina un poisson sur la table et dit :

 

– Tu sais ce que cela signifie ?

 

– Un poisson ? Un poisson, c’est un poisson !

 

– Et toi, un imbécile, bien que, dans ton vin, tu ajoutes assez d’eau pour qu’on puisse y trouver du poisson. Sache donc que c’est un symbole qui, en langage philosophique, veut dire : « Sourire de la Fortune ». Si tu avais deviné, tu aurais peut-être fait fortune. Honore la philosophie, te dis-je, sinon, je changerai de taverne, comme me le conseille depuis longtemps mon vieil ami Pétrone.

 

Chapitre XIV.

 

Pendant quelques jours, Chilon ne se montra nulle part. Vinicius, depuis qu’il avait su par Acté être aimé de Lygie, désirait cent fois plus ardemment la retrouver. Il commença des recherches par lui-même, ne voulant ni ne pouvant demander assistance à César.

 

Celui-ci était tout absorbé par la maladie de la petite Augusta. Mais rien n’y fit, ni les sacrifices, ni les prières, ni les vœux, ni l’art des médecins, ni toutes les pratiques de sorcellerie auxquelles on eut recours à la dernière extrémité. Au bout d’une semaine, l’enfant mourut. La cour et la ville prirent le deuil. Le délire de joie que César avait montré à la naissance de l’enfant s’était changé en délire de désespoir. Deux jours entiers, enfermé dans ses appartements, il refusa toute nourriture et ne voulut voir personne des sénateurs et des augustans qui assiégeaient le palais en foule pour apporter leurs condoléances. Le Sénat tint extraordinairement séance pour déifier l’enfant morte, lui voter un temple et affecter à son culte un prêtre spécial. On fit également, dans les autres temples, des sacrifices en l’honneur de la morte, on coula à son effigie des statues en métaux précieux, et, lors de ses funérailles d’une solennité incomparable, le peuple put admirer les transports d’infinie douleur que montra César ; le peuple, en pleurant avec lui, n’en tendit pas moins les mains pour recevoir des largesses et se réjouit fort de la rareté du spectacle.

 

Cette mort causait à Pétrone une certaine inquiétude. Tout Rome savait déjà que Poppée l’attribuait à des sortilèges. Les médecins, trop heureux de pouvoir justifier ainsi l’insuccès de leurs efforts, le répétaient, ainsi que les prêtres dont les sacrifices étaient demeurés impuissants, et les devins qui tremblaient pour leur vie, et le peuple. Pétrone se félicitait de la disparition de Lygie. Mais, en somme, attendu qu’il ne voulait aucun mal aux Aulus et qu’il se voulait du bien à lui-même, ainsi qu’à Vinicius, il se rendit, dès qu’eut disparu le cyprès placé devant le Palatin en signe de deuil, à la réception réservée aux sénateurs et aux augustans : il voulait se convaincre jusqu’à quel point l’idée des maléfices s’était enracinée dans l’esprit de Néron et prévenir les conséquences qui pourraient en résulter.

 

Pétrone, qui connaissait bien Néron, se rendait compte que, tout en ne croyant pas à la sorcellerie, il ferait semblant d’y croire, ne fût-ce que pour tromper son propre chagrin, ou s’en venger sur quelqu’un, et surtout dans le but de dissiper certaines rumeurs tendant à montrer que les dieux commençaient à châtier ses crimes. Pétrone ne pensait pas que César eût pu aimer sincèrement sa propre enfant, bien qu’il manifestât une douleur aussi vive. Dans tous les cas, il ne doutait pas qu’il exagérât son affliction, et en cela il avait raison. Néron, les yeux obstinément fixés vers un point de l’espace, écoutait, avec un visage de pierre, les condoléances prodiguées par les sénateurs et les chevaliers. Il était visible que, si même il souffrait, il avait surtout souci de l’effet produit par son chagrin sur son entourage. Il jouait le rôle de Niobé, tel un acteur qui incarne sur la scène l’affliction paternelle. Toutefois, il ne put garder jusqu’au bout l’attitude rigide de la douleur silencieuse. Par moments, il faisait le geste de se jeter de la poussière sur la tête, ou bien poussait de sourds gémissements. Quand il aperçut Pétrone, il se redressa et d’une voix tragique, afin que tous pussent l’entendre :

 

– Eheu !… Toi aussi, tu es cause de sa mort ! C’est sous tes auspices qu’est entré dans ces murs l’esprit malfaisant qui, d’un regard, a sucé la vie de son cœur… Malheur à moi ! Je voudrais que jamais mes yeux n’eussent contemplé la lumière d’Hélios… Malheur à moi ! Eheu ! Eheu !…

 

Élevant la voix, il fit retentir la salle de ses cris de désespoir. Mais Pétrone résolut tout à coup de jouer, comme aux osselets, son va-tout : étendant la main, il arracha prestement le foulard de soie que Néron portait toujours au cou et lui en couvrit les lèvres.

 

– Seigneur, – dit-il avec solennité, – mets, dans ta douleur, le feu à Rome, mets le feu à l’univers entier, mais garde-nous ta voix !

 

Les assistants en furent suffoqués. Un instant, Néron lui-même en demeura stupéfait. Seul, Pétrone resta impassible. Il savait fort bien ce qu’il faisait : il se souvenait de l’ordre formel qu’avaient reçu Terpnos et Diodore de fermer la bouche de César chaque fois que sa voix pourrait avoir à souffrir d’une tension excessive.

 

– César, – reprit Pétrone sur le même ton solennel, – la perte que nous avons éprouvée est immense. Mais que du moins ce trésor nous en console !

 

Le visage de Néron trembla et, aussitôt après, des larmes coulèrent de ses yeux. Il s’appuya des deux mains sur les bras de Pétrone, laissa tomber sa tête sur sa poitrine et répéta en sanglotant :

 

– Seul, tout seul, tu y as songé. Toi seul, Pétrone, toi seul !

 

Tigellin était jaune de dépit. Pétrone poursuivit :

 

– Pars pour Antium ! C’est là qu’elle a vu le jour, là que tu as connu la joie, là que se fera l’apaisement. Que la brise de la mer rafraîchisse ta gorge divine, que ta poitrine aspire l’humidité saline. Nous, tes fidèles, nous te suivrons partout, et, tandis que notre amitié s’efforcera d’apaiser ta douleur, ton chant nous consolera.

 

– Oui, – dit Néron d’une voix affligée, – en son honneur je ferai un hymne dont je composerai la musique.

 

– Et tu iras ensuite chercher le soleil à Baïes.

 

– Et puis j’irai chercher l’oubli en Grèce.

 

– Dans la patrie de la poésie et du chant !

 

Déjà l’abattement et la tristesse s’étaient dissipés peu à peu, comme des nuages qui cachent le soleil. La conversation qui s’engagea était pleine encore de mélancolie, mais aussi de projets pour l’avenir : tournées artistiques, réceptions en l’honneur de la visite que devait faire Tiridate, roi d’Arménie. Tigellin, il est vrai, tenta de revenir encore sur les sortilèges, mais, sûr de la victoire, Pétrone lia ouvertement partie.

 

– Tigellin, – dit-il – crois-tu que les sortilèges aient quelque pouvoir sur les dieux ?

 

– César lui-même en parlait, – répliqua le courtisan.

 

– C’est la douleur qui parlait, et non César. Mais quel est ton avis à toi ?

 

– Les dieux sont trop puissants pour donner prise aux sortilèges.

 

– C’est donc que tu n’admets point la divinité de César et de sa famille ?

 

Peractum est ! – murmura Eprius Marcellus, debout près de Pétrone et répétant l’exclamation usitée dans le peuple pour annoncer que le gladiateur était si bien touché qu’il était inutile de l’achever.

 

Tigellin rongea son frein. Entre Pétrone et lui, l’hostilité était depuis longtemps évidente, mais il avait cet avantage que Néron ne se contraignait pas devant lui. Néanmoins, à chaque engagement qui avait eu lieu jusqu’ici, Pétrone avait vaincu son ennemi par sa finesse et son esprit.

 

Tigellin se tut et nota seulement dans sa mémoire les sénateurs et les chevaliers qui entourèrent Pétrone lorsqu’il regagna le fond de la salle, persuadés qu’après ce qui venait de se passer il deviendrait à coup sûr le premier favori de César.

 

En quittant le palais, Pétrone se rendit chez Vinicius et, après lui avoir raconté sa joute avec César et Tigellin, il lui dit :

 

– Non seulement j’ai détourné le danger de Plautius et de Pomponia, mais aussi de nous deux, et même de Lygie qu’on ne poursuivra point ; en effet, j’ai persuadé à ce singe à la barbe d’airain qu’il lui fallait partir pour Antium et, de là, pour Naples et Baïes. Il partira, car, jusqu’ici, il n’a pas osé se montrer en public à Rome ; et je sais que depuis longtemps il a l’intention de s’exhiber à Naples. Puis il rêve d’aller en Grèce, d’y chanter dans toutes les villes de quelque importance et, ceint des couronnes offertes par les Græculi, de faire une entrée triomphale à Rome. Pendant ce temps, nous aurons toute liberté de chercher Lygie et la mettre en lieu sûr. Eh bien ? Notre honorable philosophe n’est pas venu encore ?

 

– Ton honorable philosophe est un filou ! Non, il n’est pas venu ; il ne s’est pas montré et ne se montrera plus !

 

– J’ai, moi, une meilleure opinion, sinon de son honnêteté, du moins de son intelligence. Il a réussi, une fois déjà, à faire une saignée à ta bourse, et il reviendra, ne fût-ce que pour la saigner encore.

 

– Qu’il prenne garde que je ne le saigne, lui, à coups de bâton.

 

– Ne fais point cela. Patiente, jusqu’au moment où tu auras des preuves indéniables de sa filouterie. Ne lui donne plus d’argent, mais, par contre, promets-lui une large récompense s’il t’apporte quelque chose de sûr. Et toi, as-tu entrepris quelque chose ?

 

– Mes deux affranchis, Nymphidius et Demas, avec soixante hommes, cherchent Lygie. J’ai promis la liberté à l’esclave qui la retrouverait. De plus, sur toutes les routes qui partent de Rome, j’ai envoyé des exprès pour s’informer, dans les auberges, du Lygien et de la jeune fille. Moi-même je bats jour et nuit la ville, dans l’espoir d’un hasard favorable.

 

– Quoi que tu découvres, fais-le-moi connaître, car il me faut partir pour Antium.

 

– Bien.

 

– Et si, t’éveillant un matin, tu te dis qu’une fille ne vaut ni tant de soucis, ni tant de chagrin, viens à Antium : tu n’y manqueras ni de femmes, ni de plaisirs.

 

Vinicius se mit à marcher rapidement de long en large. Pétrone le considéra un moment et lui dit :

 

– Réponds-moi sincèrement, non comme un écervelé qui s’excite et s’emballe sur une idée fixe, mais comme un homme raisonnable parle à son ami : y tiens-tu toujours autant, à cette Lygie ?

 

Vinicius s’arrêta un instant et regarda Pétrone comme s’il ne l’avait pas encore aperçu, puis se remit à déambuler. Évidemment il faisait des efforts pour ne pas éclater. Enfin, conscient de son impuissance, plein de regrets, de colère et d’une invincible tristesse, il sentit monter à ses yeux deux larmes qui impressionnèrent Pétrone plus que les paroles les plus éloquentes.

 

Après avoir réfléchi un instant, celui-ci dit :

 

– Ce n’est pas Atlas qui supporte le monde, mais une femme, et parfois elle s’en amuse comme d’une balle.

 

– Oui ! – fit Vinicius.

 

Ils prenaient congé l’un de l’autre, quand un esclave annonça que Chilon Chilonidès attendait dans le vestibule l’honneur d’être introduit devant le maître.

 

Vinicius donna l’ordre de le faire entrer sur-le-champ, tandis que Pétrone observa :

 

– Ne te le disais-je pas ? Par Hercule ! garde ton sang-froid, sinon, c’est cet homme qui commandera, et non pas toi.

 

– Salut et honneur au noble tribun militaire, et aussi à toi, seigneur, – dit Chilon en entrant. – Que votre bonheur égale votre gloire et que cette gloire se répande dans l’univers entier, depuis les colonnes d’Hercule jusqu’aux frontières des Arsacides.

 

– Salut, législateur de la vertu et de la sagesse, – répondit Pétrone.

 

Vinicius demanda avec un calme simulé :

 

– Qu’apportes-tu ?

 

– La première fois, seigneur, je t’ai apporté l’espoir ; aujourd’hui, je t’apporte la certitude que la jeune fille sera retrouvée.

 

– Ce qui signifie que tu ne l’as pas retrouvée encore ?

 

– Parfaitement, seigneur ; mais j’ai découvert le sens du signe qu’elle a tracé devant toi ; je sais qui sont les hommes qui l’ont enlevée et quel dieu adorent ceux qui la cachent.

 

Vinicius allait bondir du siège sur lequel il était assis, quand Pétrone lui posa la main sur l’épaule et dit :

 

– Continue.

 

– Es-tu absolument certain, seigneur, que la jeune fille a dessiné un poisson sur le sable ?

 

– Mais oui ! – exclama Vinicius.

 

– Alors, elle est chrétienne, et ce sont les chrétiens qui l’ont ravie.

 

Il y eut un moment de silence.

 

– Écoute, Chilon, – dit enfin Pétrone. – Mon parent t’a promis une forte somme d’argent si tu retrouves la jeune fille, mais une non moins forte quantité de coups de verges si tu cherchais à le tromper. Dans le premier cas, tu pourras t’acheter, non un scribe, mais trois ; dans le second, toute la philosophie des sept sages, en y ajoutant la tienne, ne serait pas un onguent suffisant pour te guérir.

 

– La jeune fille est chrétienne, seigneur ! – confirma le Grec.

 

– Voyons, Chilon, tu n’es pas un imbécile. Nous savons que Junia Silana et Calvia Crispinilla ont accusé Pomponia Græcina d’être une adepte des superstitions chrétiennes, mais nous savons aussi que le tribunal de famille l’a lavée de cette accusation. Voudrais-tu donc la reprendre à présent pour ton compte ? Voudrais-tu nous faire croire que Pomponia, et Lygie avec elle, font partie de la secte de ces ennemis du genre humain, des empoisonneurs des fontaines et des puits, des adorateurs d’une tête d’âne, de ces gens qui immolent les enfants et se livrent à la plus ignoble débauche ? Réfléchis, Chilon ; cette thèse que tu soutiens devant nous ne va-t-elle pas, comme antithèse, se répercuter sur ton dos ?

 

Chilon étendit les bras pour protester qu’il n’y avait rien de sa faute, puis il reprit :

 

– Seigneur ! prononce en grec la phrase suivante : Jésus-Christ, Fils de Dieu, Sauveur.

 

– Bien… Voilà ta phrase. Après ?

 

– Maintenant, prends la première lettre de chacun de ces mots et réunis ces lettres pour en former un seul.

 

– Poisson ! – dit Pétrone étonné.

 

– Voilà pourquoi le poisson est devenu l’emblème chrétien, – répondit Chilon avec fierté.

 

Ils se turent. Le Grec avait donné des arguments si irréfutables que les deux amis ne pouvaient dissimuler leur surprise.

 

– Vinicius, – demanda Pétrone, n’as-tu pas fait erreur, et Lygie a-t-elle bien réellement dessiné un poisson ?

 

– Par tous les dieux infernaux, c’est à devenir fou ! – s’écria le jeune homme avec fureur ; – si elle m’avait dessiné un oiseau, j’aurais dit que c’était un oiseau.

 

– Donc, elle est chrétienne ! – répéta Chilon.

 

– Donc Pomponia et Lygie empoisonnent les puits, immolent les enfants enlevés dans la rue et se livrent à la débauche ! – dit Pétrone. – C’est absurde ! Toi, Vinicius, tu as séjourné plus longtemps dans leur maison ; moi, je n’y ai passé qu’un instant, mais je connais assez Aulus et Pomponia, et même Lygie, pour affirmer : c’est une calomnie et une bêtise ! Si le poisson est l’emblème chrétien, ce qu’il me paraît difficile de nier, et si elles sont chrétiennes, alors, par Proserpine ! ces chrétiens ne sont pas ce que nous croyons.

 

– Tu parles comme Socrate, seigneur, – approuva Chilon. – Qui donc a questionné les chrétiens ? Qui connaît leur doctrine ? Il y a trois ans, durant mon voyage de Naples à Rome (pourquoi ne suis-je pas resté là-bas ?) j’ai eu comme compagnon de route un médecin, nommé Glaucos, qu’on disait chrétien et qui, j’en ai eu la certitude, était un homme bon et vertueux.

 

– N’est-ce pas de cet homme vertueux que tu viens d’apprendre ce que signifie le poisson ?

 

– Hélas ! non, seigneur ! Pendant ce voyage, dans une auberge, l’honnête vieillard fut frappé d’un coup de couteau, tandis que sa femme et son enfant furent emmenés en esclavage par des marchands ; moi, je perdis deux doigts en les défendant. Mais comme les chrétiens, à ce qu’on assure, sont favorisés par les miracles, j’espère que mes doigts repousseront.

 

– Comment ? Serais-tu devenu chrétien ?

 

– Depuis hier, seigneur, depuis hier ! C’est même ce poisson qui m’a fait chrétien. Admire sa puissance ! D’ici peu, je serai le plus fervent d’entre les fervents, afin d’être admis à tous leurs mystères, et, une fois admis, je saurai où se cache la jeune fille. Peut-être alors mon christianisme me rapportera-t-il plus que ma philosophie. J’ai fait vœu d’offrir à Mercure, s’il m’aidait à retrouver la jeune fille, deux génisses de même âge et de même taille, dont je ferai dorer les cornes.

 

– Alors, ton christianisme d’hier et ton ancienne philosophie te permettent de garder ta foi à Mercure ?

 

– J’ai toujours foi en ce qu’il est bon pour moi de croire. Telle est ma philosophie, qui doit être d’ailleurs du goût de Mercure. Malheureusement, vous n’ignorez pas, dignes seigneurs, combien ce dieu est méfiant. Les promesses, même celles des philosophes sans tache, lui sont suspectes : sans doute il préférerait avoir ses génisses d’avance, et c’est là une dépense considérable. Tout le monde n’est pas Sénèque, et mes moyens à moi ne me permettent pas cette libéralité ; à moins que le noble Vinicius, comme acompte sur la somme promise… quelque chose…

 

– Pas une obole, Chilon, – interrompit Pétrone, – pas une obole. La générosité de Vinicius dépassera tes espérances, mais pas avant que tu aies retrouvé Lygie ou que tu ne nous aies indiqué sa retraite. Mercure peut te faire crédit pour les deux génisses, bien que son manque de confiance ne me surprenne point ; je reconnais là son esprit.

 

– Écoutez-moi, dignes seigneurs. La découverte que j’ai faite est fort importante ; je n’ai pas encore retrouvé la jeune fille, mais la voie sur laquelle on peut la chercher. Pourtant, vous avez expédié vos affranchis et vos esclaves dans toute la ville et jusqu’en province. Vous ont-ils fourni le moindre indice ? Non ! Moi seul vous en ai donné. Je dirai plus : parmi vos esclaves, il peut, sans que vous le sachiez, exister des chrétiens, car cette superstition s’est déjà répandue un peu partout. Loin de vous aider, ceux-là vous trahiront. Je regrette même qu’ils m’aient vu ici ; c’est pourquoi, noble Pétrone, recommande le silence à Eunice, et toi aussi, noble Vinicius, fais accroire que je te vends un onguent qui assure la victoire dans le cirque aux chevaux qui en ont été frottés. Je chercherai seul et je retrouverai seul les fugitifs ; quant à vous, ayez confiance en moi, et sachez que tout acompte m’encouragera d’autant plus que j’aurai l’espoir d’obtenir davantage et une plus grande certitude que la récompense promise ne m’échappera pas. Oui, certes ! en tant que philosophe, je méprise l’argent, bien que Sénèque ne le dédaigne pas, non plus que Musonius ou Cornutus, eux qui, pourtant, n’ont pas perdu leurs doigts en défendant quelqu’un, peuvent écrire eux-mêmes et faire passer leurs noms à la postérité. Mais, indépendamment de l’esclave que je voudrais acheter et des deux génisses promises à Mercure (et vous savez combien le prix du bétail a augmenté), les recherches seules entraînent d’énormes frais. Écoutez-moi avec un peu de patience. Ces jours-ci, j’ai tant marché que j’y ai gagné des plaies aux jambes. Je suis entré dans des débits de vins, pour faire jaser les clients, puis chez des boulangers, chez des bouchers, chez des marchands d’olives et de poissons. J’ai parcouru toutes les rues et les ruelles ; j’ai fouillé les retraites des esclaves fugitifs ; j’ai perdu près de cent as à la mora ; j’ai été dans des lavoirs, des séchoirs et des tavernes ; j’ai vu des muletiers et des tailleurs de pierre ; j’ai vu aussi les gens qui soignent les maladies de la vessie et qui arrachent les dents ; j’ai questionné des marchands de figues sèches, je suis allé dans les cimetières ; et savez-vous pourquoi ? Pour tracer partout ce poisson, regarder les gens dans le blanc des yeux et voir ce qu’ils répondraient à ce signe. Je fus longtemps sans rien remarquer, quand enfin, près d’une fontaine, un jour, je rencontrai un vieil esclave qui puisait de l’eau et qui pleurait. Je m’approchai et m’enquis de la cause de ses larmes. Quand nous nous fûmes assis sur les marches de la fontaine, il me répondit qu’au cours de toute sa vie il avait amassé, sesterce par sesterce, de quoi racheter un fils bien-aimé, mais que le maître, un certain Pansa, lui avait non seulement pris l’argent, mais gardé le fils comme otage. « Et je pleure ainsi, ajouta le vieillard, parce que je me dis en vain : Que la volonté de Dieu soit faite ! il m’est impossible, à moi, pauvre pêcheur, de refouler mes larmes. » Alors, saisi d’un pressentiment, je trempai mon doigt dans le seau et dessinai le poisson ; et le vieillard dit à cette vue : « Mon espoir est aussi dans le Christ. » Je lui demandai : « Tu m’as reconnu à ce signe ? – Oui, – me répondit-il, – la paix soit avec toi ! » Alors, je le fis jaser, et le bonhomme me raconta tout. Son maître, ce Pansa, est lui-même un affranchi de l’illustre Pansa, et il amène par le Tibre, à Rome, de la pierre que des esclaves et des ouvriers déchargent des radeaux et portent, la nuit, jusqu’aux maisons en construction, afin de ne pas gêner dans la journée la circulation dans les rues. Il y a parmi eux beaucoup de chrétiens, dont son fils. Comme c’est là un travail au-dessus des forces du jeune esclave, son père voulait le racheter. Pansa a mieux aimé garder l’argent et l’esclave. Tout en parlant, le vieux se remit à pleurer et je mêlai mes larmes aux siennes, ce qui me fut facile en raison de la bonté de mon cœur et des élancements produits sur moi par l’excès de la marche. Je me plaignis qu’arrivé tout récemment de Naples je ne connaissais aucun de nos frères et ne savais où ils se réunissaient pour la prière en commun. Il s’étonna que les chrétiens de Naples ne m’eussent pas donné des lettres pour leurs frères de Rome, mais je répondis qu’elles m’avaient été volées en route. Il me dit alors de venir la nuit au bord du fleuve ; il me présenterait aux frères qui me conduiraient dans les maisons de prières et chez les anciens qui dirigent la communauté chrétienne. Ces paroles me causèrent une telle joie que je lui donnai la somme nécessaire pour racheter son fils, avec l’espoir que le généreux Vinicius m’en rendrait le double…

 

– Chilon, – interrompit Pétrone, – dans ton récit le mensonge flotte à la surface de la vérité, comme l’huile sur de l’eau. Il est certain que tu as apporté d’importantes nouvelles, et je crois même qu’un grand pas a été fait pour retrouver Lygie. Mais n’assaisonne pas de mensonges le résultat réel. Quel est le nom du vieillard par qui tu as appris que les chrétiens se reconnaissent au signe du poisson ?

 

– Euricius, seigneur. Le pauvre, le malheureux vieillard ! Il m’a rappelé le médecin Glaucos, celui que j’ai défendu contre les brigands, et c’est là surtout ce qui m’a ému.

 

– Je crois qu’en réalité tu as lié connaissance avec lui et que tu sauras tirer profit de cette rencontre, mais tu ne lui as pas donné d’argent. Tu ne lui as pas donné un as, tu m’entends ! Tu ne lui as rien donné.

 

– Mais, je l’ai aidé à porter ses seaux et j’ai parlé de son fils avec la plus vive compassion. C’est vrai, seigneur, rien ne peut échapper à la sagacité de Pétrone. Je ne lui ai pas donné d’argent, ou plutôt je lui en ai donné en intention, en mon for intérieur, ce qui devrait lui suffire, s’il était un vrai philosophe… Et je lui ai fait ce cadeau parce que je jugeais qu’un tel acte était indispensable et utile. Daigne considérer, seigneur, combien il me favoriserait auprès de ses coreligionnaires, quel crédit j’aurais sur eux, et quelle confiance j’éveillerais.

 

– C’est vrai, – dit Pétrone, – et tu aurais dû le faire.

 

– Je viens tout justement ici pour m’en procurer les moyens.

 

Pétrone se retourna vers Vinicius :

 

– Fais-lui compter cinq mille sesterces, mais en intention et dans ton for intérieur.

 

Vinicius dit :

 

– Je te donnerai un serviteur qui aura sur lui la somme nécessaire ; toi, tu diras à Euricius que c’est ton esclave et tu remettras l’argent au vieillard en présence de ce serviteur. Toutefois, comme tu m’as apporté une nouvelle importante, une somme égale te sera remise. Viens chercher ce soir le serviteur et l’argent.

 

– Voilà un véritable César, – dit Chilon. – Tu permettras, seigneur, que je dédie mon œuvre, et aussi que je vienne ce soir chercher l’argent qui m’est destiné. Euricius m’a dit que tous les radeaux étaient déchargés et que dans quelques jours seulement il en arriverait d’autres d’Ostie. La paix soit avec vous. Ainsi se saluent les chrétiens en se séparant… J’achèterai une esclave, je voulais dire un esclave. On prend les poissons avec une ligne et les chrétiens avec un poisson. Pax vobiscum ! pax !… pax !… pax !…

 

Chapitre XV

PÉTRONE À VINICIUS :

 

« Je t’envoie cette lettre d’Antium, par un esclave fidèle. J’espère que tu répondras au plus tôt, par ce même envoyé, bien que ta main soit plus rompue au maniement de l’épée et de la lance qu’à celui du roseau. Je t’ai quitté sur une bonne piste, en plein espoir, et sans doute que tu as déjà apaisé ta passion entre les bras de Lygie, ou du moins que tu l’apaiseras avant que descende sur la Campanie, des cimes du Socrate, le souffle de l’hiver. Ô mon Vinicius ! Que la déesse de Cypre, aux cheveux dorés, soit ton guide ; et toi, sois celui de cette Lygienne, petite étoile du matin qui se fond au soleil de l’amour ! Souviens-toi cependant que le marbre, même le plus précieux, n’est rien en soi et n’acquiert de valeur qu’une fois transformé en œuvre d’art par la main du statuaire. Sois ce statuaire, carissime ! Il ne suffit pas d’aimer, il faut savoir aimer et enseigner l’amour. La plèbe, les animaux eux-mêmes, éprouvent le plaisir, mais l’homme véritable diffère d’eux précisément en ce qu’il transforme ce plaisir en un art des plus élevés et qu’à le contempler, il a conscience de sa valeur divine ; ainsi, il ne satisfait pas seulement son corps, mais son âme. Maintes fois, en songeant à la vanité, à l’incertitude et aux soucis de notre vie, je me demande si tu n’as pas fait le meilleur choix et si c’est non la cour de César, mais la guerre et l’amour, qui sont les deux seules choses pour lesquelles il vaille la peine de naître et de vivre.

 

« Tu fus heureux à la guerre, sois-le aussi en amour. Maintenant, si tu es curieux de savoir ce qui se passe à la cour de Néron, je t’en informerai de temps à autre. Nous voici donc installés à Antium, dorlotant notre céleste voix ; nous avons toujours de la haine pour Rome, nous avons projeté de passer l’hiver à Baïes et de paraître en public à Naples, dont les habitants, en leur qualité de Grecs, sont plus aptes à nous apprécier que cette race de louveteaux des bords du Tibre. Les gens accourront de Baies, de Pompeï, de Puteola, de Cumes, de Stabies. Les applaudissements, les couronnes ne nous feront pas défaut : cela nous encouragera dans nos projets de voyage en Achaïe.

 

« Et le souvenir de la petite Augusta ? Oui, nous la pleurons encore. Nous avons composé et nous chantons des hymnes si merveilleuses que les sirènes, jalouses, se sont cachées au plus profond des abîmes d’Amphitrite. Par contre, les dauphins nous écouteraient volontiers si le mugissement de la mer ne les en empêchait. Notre douleur ne s’est pas encore apaisée ; aussi l’exhibons-nous dans toutes les poses qu’enseigne la sculpture, en observant avec soin à quel point le chagrin embellit notre visage et si les hommes savent en apprécier la beauté. Ah ! mon cher, nous mourrons en bouffons et en cabotins.

 

« Tous les augustans et les augustanes sont ici, sans compter cinq cents ânesses qui fournissent le lait pour les bains de Poppée, et dix mille serviteurs. On s’amuse parfois. Calvia Crispinilla vieillit : on dit qu’après maintes supplications, Poppée lui a permis de prendre son bain aussitôt après elle. Lucain a souffleté Nigidia, qu’il soupçonnait d’entretenir une liaison avec un gladiateur. Sporus a joué sa femme aux osselets avec Sénécion et l’a perdue. Torquatus Silanus m’a proposé de lui échanger Eunice contre quatre alezans qui seront assurément vainqueurs aux courses de cette année. J’ai refusé. À ce propos, je te remercie encore de ne l’avoir point acceptée. D’ailleurs, Torquatus Silanus ne se doute pas, le malheureux, qu’il est déjà plus une ombre qu’un être vivant. Sa mort est résolue. Et sais-tu quel est son crime ? D’être l’arrière-petit-fils du divin Auguste. Il n’y a pas de salut pour lui. Tel est notre monde !

 

« Comme tu le sais, nous attendions ici la visite de Tiridate, mais voilà que Vologèse a écrit une lettre impertinente. Comme conquérant de l’Arménie, il demande qu’on la lui laisse pour Tiridate ; sans quoi il la gardera malgré tout. C’est vraiment se moquer de nous. Aussi avons-nous décidé de faire la guerre. Corbulon sera muni de pouvoirs identiques à ceux du grand Pompée lors des guerres contre les pirates. Cependant, Néron a hésité un moment ; il craint sans doute la gloire qui, en cas de succès, en reviendrait à Corbulon. Il a même été question d’offrir le commandement en chef à notre Aulus. Poppée s’y est opposée : évidemment, la vertu de Pomponia n’est pas de son goût.

 

« Vatinius a promis de nous donner, à Bénévent, d’extraordinaires combats de gladiateurs. Vois un peu où parviennent les savetiers à notre époque, en dépit du proverbe : Ne sutor supra crepidam. Vitellius est un descendant, et Vatinius le propre fils d’un savetier : peut-être a-t-il lui-même tenu l’alêne. L’histrion Aliturus, hier, nous a merveilleusement représenté Œdipe. J’ai demandé à ce juif, si c’était la même chose d’être juif ou d’être chrétien. Il m’a répondu que la religion des juifs était très ancienne, tandis que la secte chrétienne a pris tout récemment naissance en Judée. Au temps de Tibère, on a crucifié là-bas un personnage dont les fidèles, qui le tiennent pour un dieu, se multiplient de jour en jour. Ils paraissent ne vouloir reconnaître aucuns autres dieux, surtout les nôtres. Je ne vois pas en quoi cela peut bien les gêner.

 

« Tigellin ne dissimule plus son hostilité à mon endroit. Jusqu’ici il n’a pas le dessus, malgré certaine supériorité qu’il a sur moi : il tient plus à la vie et il est plus canaille que moi, ce qui le rapproche d’Ahénobarbe. Tous deux s’entendront tôt ou tard, et alors viendra mon tour. Quand ? je l’ignore, mais cela devant arriver, inutile de s’inquiéter de l’échéance. En attendant, il faut s’amuser. La vie en elle-même ne serait pas désagréable, n’était Barbe-d’Airain. Il fait qu’on est parfois dégoûté de soi-même. Je compare volontiers la recherche de ses faveurs à quelque course du cirque, à un jeu, à une lutte se terminant par la victoire qui flatte l’amour-propre. Pourtant, il me semble être parfois une sorte de Chilon, rien de mieux. Lorsqu’il aura cessé de t’être utile, envoie-le-moi : j’ai pris goût à sa conversation instructive. Présente mes salutations à ta divine chrétienne, ou plutôt prie-la, en mon nom, de n’être pas pour toi un poisson. Instruis-moi de ta santé, de ton amour, sache aimer, apprends-lui à aimer, et adieu. »

 

 

M.-C. VINICIUS À PÉTRONE :

 

« Jusqu’ici, point de Lygie ! N’était l’espoir de la retrouver bientôt, tu ne recevrais pas de réponse, car on n’a guère envie d’écrire quand la vie vous dégoûte. J’ai voulu m’assurer que Chilon ne me trompait pas : la nuit où il est venu chercher l’argent pour Euricius, je me suis enveloppé d’un manteau de soldat, et sans qu’il s’en doutât, je l’ai suivi, ainsi que le jeune serviteur que je lui avais donné. Quand ils atteignirent le lieu indiqué, je les guettais de loin, embusqué derrière un pilier du port, et je pus me convaincre qu’Euricius n’était pas un personnage fictif. En bas, près du fleuve, une cinquantaine d’hommes, éclairés par des torches, déchargeaient des pierres d’un grand radeau et les rangeaient sur la berge. J’ai vu Chilon s’approcher d’eux et engager la conversation avec un vieillard qui bientôt se jeta à ses genoux : les autres les entourèrent, en poussant des cris de surprise. Sous mes yeux, mon serviteur remit le sac d’argent à Euricius qui se mit à prier, les mains tendues au ciel : à côté de lui quelqu’un s’était agenouillé, assurément son fils. Chilon prononça encore quelques mots qui ne vinrent pas jusqu’à moi et bénit les deux hommes agenouillés, ainsi que les autres, en traçant dans l’air des signes en forme de croix ; ils vénèrent certainement ce signe, car tous s’agenouillèrent. L’envie me prit de descendre jusqu’à eux et de promettre trois sacs de même valeur à qui me livrerait Lygie ; mais je craignis de contrecarrer la besogne de Chilon, et, après un instant de réflexion, je m’éloignai.

 

« Ceci se passait douze jours au moins après ton départ. Depuis, Chilon est revenu plusieurs fois chez moi. Il me dit avoir acquis une grande influence parmi les chrétiens et prétend que, s’il n’a pas encore retrouvé Lygie, c’est que, dans Rome même, ils sont déjà en quantité innombrable et, par suite, ne se connaissent pas tous et ne peuvent savoir tout ce qui se passe dans la communauté. De plus, ils sont, en général, prudents et discrets ; mais il affirme qu’une fois parvenu auprès des anciens, qu’ils qualifient de prêtres, il saura tirer d’eux tous les secrets. Il a déjà lié connaissance avec plusieurs et tenté de les questionner, mais prudemment, afin de ne pas éveiller leurs soupçons par trop de hâte et compliquer ainsi les choses. Si pénible que soit l’attente et bien que la patience me manque, je comprends qu’il a raison et j’attends.

 

« Il a appris également que, pour leurs prières communes, ils se réunissent à certains endroits, souvent hors des portes de la ville, dans des maisons désertes et même dans les arenaria. Là ils adorent le Christ, ils chantent et prennent part à des agapes. Ces lieux de réunion sont nombreux. Chilon pense que Lygie s’abstient volontairement de se rendre à ceux que fréquente Pomponia, afin que celle-ci, en cas de jugement et d’interrogatoire, puisse jurer qu’elle ignore la retraite de la jeune fille. Peut-être cette prudence a-t-elle été conseillée par les prêtres. Quand Chilon connaîtra ces endroits, je l’y accompagnerai, et, si les dieux m’accordent d’y apercevoir Lygie, je te jure par Jupiter que cette fois elle ne s’échappera pas de mes mains.

 

« Je ne cesse de penser à ces lieux de prières. Chilon ne veut pas que je l’y suive. Il a peur, mais moi je ne puis rester à la maison. Je la reconnaîtrais sur-le-champ, fût-elle déguisée ou voilée ; ils se réunissent la nuit, mais je la reconnaîtrais même la nuit ; je reconnaîtrais sa voix et ses gestes. J’irai, déguisé, et j’observerai moi-même tous ceux qui entreront et sortiront. Je pense toujours à elle, et, certes, je la reconnaîtrai. Chilon doit venir demain, et nous partirons. Je me munirai d’armes. Plusieurs de mes esclaves, dépêchés en province, sont revenus sans avoir rien trouvé. Mais, à présent, je suis certain qu’elle est ici, dans la ville, peut-être tout près. J’ai visité nombre de maisons, sous le prétexte de louer. Chez moi, elle se trouvera cent fois mieux : là-bas, grouille toute une fourmilière de miséreux, tandis que je n’épargnerai rien pour elle. Tu m’écris que j’ai choisi le bon lot : j’ai choisi les soucis et le chagrin. D’abord, nous fouillerons les maisons qui sont dans la ville, puis celles qui sont hors des portes. Sans l’espoir de quelque chose pour le lendemain, il serait impossible de vivre. Tu dis qu’il faut savoir aimer : j’ai su parler d’amour à Lygie, mais aujourd’hui, je me meurs de regrets, sans cesse j’attends Chilon et la maison m’est insupportable. Adieu. »

 

Chapitre XVI.

Chilon fut invisible pendant un certain temps, si bien que Vinicius ne savait qu’en penser. Vainement il se répétait que, pour arriver à des résultats favorables et certains, les recherches devaient être faites sans précipitation. Son sang et sa nature impétueuse résistaient à la voix de la raison. Attendre dans l’inaction, les bras croisés, était chose si incompatible avec ses habitudes qu’il ne pouvait s’y résoudre. Parcourir les ruelles de la ville sous un sombre manteau d’esclave lui paraissait, par son inutilité même, propre à tromper cette inaction, mais ne pouvait le satisfaire. Ses affranchis, des hommes cependant assez expérimentés, à qui il avait ordonné de chercher de leur côté, se montraient cent fois moins habiles que Chilon. Et, plus s’exaspérait son amour pour Lygie, plus s’ancrait en lui l’obstination du joueur qui veut gagner malgré tout. Tel il avait toujours été. Dès sa prime jeunesse, il avait poursuivi ses projets avec la passion de quelqu’un qui n’admet ni l’échec, ni le renoncement à ce qu’il veut. La vie militaire avait, il est vrai, discipliné son tempérament volontaire, mais, en même temps, elle lui avait inculqué la conviction que chaque ordre donné par lui à ses inférieurs devait être exécuté ; d’autre part, son long séjour en Orient, parmi des hommes veules et accoutumés à l’obéissance passive des esclaves, l’avait confirmé dans cette idée que son « je veux » était sans limites. Aussi, son amour-propre avait-il subi un terrible choc. Il y avait également, dans ces obstacles, dans cette résistance et dans la fuite de Lygie quelque chose d’incompréhensible, une énigme dont la solution torturait son cerveau. Il sentait qu’Acté lui avait dit vrai et qu’il n’était pas indifférent à Lygie. Mais alors, pourquoi avait-elle préféré l’existence vagabonde, les privations mêmes à son amour, à ses caresses, à sa demeure fastueuse ? Il ne trouvait pas de réponse à cette question. Il n’arrivait qu’à une vague notion qu’il existait entre lui et Lygie, entre leur conception, son monde, à lui et à Pétrone, et celui de Lygie et de Pomponia Græcina, une différence, un certain malentendu, profond comme un abîme, et que rien ne pouvait combler. Il s’imaginait alors que Lygie était perdue pour lui, et, à cette seule pensée, s’évanouissait en lui le reste de cet équilibre que voulait lui faire garder Pétrone. Il ne savait plus, à certains moments, s’il aimait ou s’il haïssait Lygie ; il se disait seulement qu’il lui fallait la retrouver, qu’il désirerait sentir plutôt la terre s’entrouvrir sous ses pieds que d’abandonner l’espoir de la revoir et de la posséder. Parfois, à force d’imagination, elle lui apparaissait aussi distinctement que si elle eût été près de lui ; il se rappelait chaque mot qu’il lui avait dit ou qu’il avait entendu d’elle. Il la sentait contre sa poitrine, dans ses bras, et une flamme de passion le consumait. Il l’aimait et il l’appelait. Et, quand il se disait qu’elle aussi l’aimait, qu’elle eût pu lui accorder de plein gré tout ce qu’il désirait d’elle, il était comme submergé par une vague énorme, une tristesse pénible, implacable et immense. À d’autres moments, il pâlissait de rage et songeait avec plaisir aux humiliations et aux supplices qu’il ferait subir à Lygie quand il la retrouverait. Non seulement il voulait la posséder, mais la traiter comme une vile esclave mordant la poussière ; en même temps il sentait que s’il avait à choisir entre devenir son esclave ou ne plus jamais la voir, il choisirait l’esclavage. Certains jours, il songeait aux traces que laisseraient les coups de bâton sur ce corps rose, et en même temps il eût voulu baiser ces traces. Il se figurait parfois aussi qu’il aurait du bonheur à la tuer.

 

En ce combat intérieur, ces souffrances, cette perplexité et cet énervement, sa santé, sa beauté aussi s’étiolaient. Il était devenu un maître dur et cruel. Les esclaves et même les affranchis ne l’approchaient qu’avec terreur, et, accablés sans raison de châtiments terribles et injustes, ils commencèrent à le haïr en secret. Il s’en rendait compte, et, sentant son isolement, il se vengeait sur eux avec plus de dureté. Il ne se retenait qu’avec Chilon, dans la crainte qu’il cessât ses recherches. Celui-ci, s’en étant aperçu, commença à prendre le dessus sur lui et à accroître ses exigences. Au début, il avait assuré Vinicius que les recherches seraient faciles et rapides. À présent, il forgeait lui-même des difficultés nouvelles, et tout en continuant à affirmer la certitude d’un résultat favorable, il ne cachait pas que cela pouvait durer longtemps.

 

Enfin, un jour, il arriva avec un visage si morne que le jeune homme pâlit et se précipita vers lui, avec juste assez de force pour lui demander :

 

– Elle n’est pas parmi les chrétiens ?

 

– Au contraire, seigneur. – répondit Chilon, – mais j’ai retrouvé parmi eux Glaucos, le médecin.

 

– Que dis-tu ? Qui est-ce ?

 

– Tu as donc oublié, seigneur, l’histoire du voyage que j’ai fait avec ce vieillard, de Naples à Rome, et où j’ai perdu deux doigts à le défendre, ce qui, précisément, m’empêche d’écrire. Les brigands qui enlevèrent sa femme et ses enfants le frappèrent d’un coup de couteau. Je l’avais laissé mourant dans une auberge près de Minturnes et je l’ai pleuré longtemps. Hélas ! j’ai acquis la conviction qu’il vit encore et fait partie de la communauté chrétienne à Rome.

 

Vinicius, ne pouvant démêler la vérité dans cette histoire, et comprenant seulement que ce Glaucos semblait être un obstacle aux recherches, domina sa colère et dit :

 

– Puisque tu l’as défendu, il doit t’en avoir de la reconnaissance et t’aider.

 

– Ah ! noble tribun ! les dieux eux-mêmes ne sont pas toujours reconnaissants ; que dire des hommes ! Oui, il devrait m’être reconnaissant. Malheureusement, c’est un vieillard dont la raison est affaiblie et obscurcie par l’âge et les malheurs, si bien que, loin de me savoir gré, j’ai appris par ses coreligionnaires qu’il m’accusait de complicité avec les brigands et d’avoir été la cause de ses malheurs. Voilà comment il me récompense des deux doigts que j’ai perdus pour lui !

 

– Je suis bien sûr, gredin, que les choses se sont passées comme il les raconte, – dit Vinicius.

 

– Tu en sais alors plus que lui, – répliqua Chilon avec dignité, – car lui suppose seulement qu’il en a été ainsi, et c’est assez pour qu’il fasse appel aux chrétiens et se venge cruellement. Il le ferait sans nul doute, et avec l’aide des autres. Heureusement, il ignore mon nom et ne m’a pas reconnu dans la maison de prières où je l’ai rencontré. Quant à moi, je l’ai reconnu aussitôt et peu s’en est fallu que je me jette à son cou. J’ai été retenu par ma prudence et mon habitude de ne pas accomplir un seul acte avant d’y avoir réfléchi. Au sortir de la maison de prières, j’ai pris mes renseignements, et ceux qui le connaissent m’ont dit que cet homme avait été trahi par un compagnon de voyage sur la route de Naples… Sans cela, j’ignorerais complètement ce qu’il raconte.

 

– Tout cela m’importe peu ! Dis-moi ce que tu as vu dans cette maison de prières.

 

– Cela t’importe peu, seigneur, il est vrai ; mais, en ce qui me concerne, c’est aussi important pour moi que peut l’être ma propre peau. Comme je souhaite que ma doctrine me survive, je préfère renoncer à la récompense promise plutôt que de sacrifier ma vie à Mammon[7], sans lequel, en vrai philosophe, je saurai vivre et rechercher la divine vérité.

 

Mais Vinicius, le visage menaçant, s’approcha de lui et, d’une voix sourde :

 

– Qui te dit que tu mourras de la main de Glaucos plutôt que de la mienne ? Sais-tu, chien, si dans un instant on ne t’enfouira pas dans mon jardin ?

 

Chilon était lâche ; il regarda Vinicius et jugea d’un coup d’œil qu’une parole imprudente de plus déciderait de sa perte.

 

– Je la chercherai, seigneur, et je la trouverai ! – s’écria-t-il vivement.

 

Il se fit un silence coupé seulement par le souffle haletant de Vinicius et, au loin, par le chant des esclaves travaillant au jardin.

 

Voyant que le jeune patricien devenait plus calme, le Grec reprit :

 

– La mort m’a effleuré, mais je l’ai regardée avec autant d’impassibilité que Socrate. Non, seigneur, je n’ai pas dit que je renonçais à retrouver la jeune fille, je voulais seulement te signaler le danger qui menacera désormais mes démarches. Jadis, tu as douté de l’existence d’Euricius, et t’étant convaincu de tes propres yeux que le fils de mon père te disait la vérité, tu me soupçonnes aujourd’hui d’avoir inventé Glaucos. Hélas ! que n’est-il un mythe ! Pour pouvoir aller en toute sécurité chez les chrétiens, comme auparavant, je céderais volontiers cette pauvre vieille esclave que j’ai achetée voici trois jours pour qu’elle prenne soin de ma vieillesse et de mon faible corps. Glaucos vit, seigneur, et s’il m’aperçoit une seule fois, toi tu ne m’apercevras plus jamais. Alors, qui te retrouvera la jeune fille ?

 

Il se tut, essuya ses larmes, puis reprit :

 

– Mais, puisque Glaucos vit, que je puis à tout instant le rencontrer, que cette rencontre peut me perdre et avec moi le résultat de toutes mes recherches, comment chercher la jeune fille ?

 

– Que penses-tu faire ? Quel remède à cela ? Que veux-tu entreprendre ? – questionna Vinicius.

 

– Aristote nous enseigne qu’il faut sacrifier les petites choses aux grandes, et le roi Priam tenait la vieillesse pour un fardeau pesant. Or, le fardeau de la vieillesse et des malheurs écrase depuis longtemps Glaucos, au point que la mort serait un bienfait pour lui. Qu’est la mort, suivant Sénèque, sinon une délivrance ?

 

– Fais le bouffon avec Pétrone, mais non avec moi ; dis carrément ce que tu proposes !

 

– Si la vertu est une bouffonnerie, fassent les dieux que je reste bouffon toute ma vie ! Je propose, seigneur, d’écarter Glaucos, car, tant qu’il vivra, ma propre vie et mes recherches seront en perpétuel danger.

 

– Engage des hommes pour l’assommer à coups de bâton. Je les paierai.

 

– Ils t’écorcheront, seigneur, et plus tard ils exploiteront le secret. Il y a autant de bandits à Rome que de grains de sable sur l’arène, mais tu ne saurais croire comme ils haussent leurs prix dès qu’un honnête homme a recours à leur savoir-faire. Non, digne tribun ! Et si les vigiles arrêtaient les assassins sur le lieu même du crime ? Ils diraient certainement qui les a engagés et tu aurais des ennuis. Tandis qu’ils ne pourront me désigner, moi, car je ne leur dirai pas mon nom. Tu as tort de ne pas avoir confiance en moi, car, indépendamment de mon intégrité, souviens-toi que deux choses encore sont en jeu : ma propre peau et la récompense que tu m’as promise.

 

– Combien te faut-il ?

 

– Mille sesterces : observe bien, seigneur, qu’il me faut des bandits honnêtes, incapables de disparaître sans laisser de leurs nouvelles aussitôt qu’ils auront empoché les arrhes. À bon travail, bon salaire. Il faudrait aussi quelque chose pour moi, afin de sécher les larmes que je verserai sur Glaucos. Les dieux savent combien je l’aime ! Si tu me donnes aujourd’hui ces mille sesterces, dans deux jours son âme sera déjà dans le Hadès, et, là seulement, si les âmes conservent la mémoire et la faculté de penser, il saura combien je l’aimais. Je trouverai les hommes aujourd’hui même et les avertirai qu’à dater de demain soir, pour chaque jour de vie laissé à Glaucos, je leur rognerai cent sesterces. J’ai en outre un projet dont la réussite est certaine.

 

Vinicius promit encore une fois à Chilon la somme demandée, mais avec défense de lui parler désormais de Glaucos ; puis il se mit à l’interroger sur les nouvelles qu’il apportait, où il avait été pendant ce temps et ce qu’il avait découvert. Mais Chilon avait peu de chose à lui apprendre. Il était encore allé dans deux maisons de prières, où il avait observé avec attention tous les assistants, surtout les femmes, mais sans en apercevoir aucune qui ressemblât à Lygie. Cependant les chrétiens le considéraient comme un des leurs et, depuis qu’il avait fourni la somme nécessaire au rachat du fils d’Euricius, ils le vénéraient comme quelqu’un qui marche sur les traces de Chrestos. En outre, ils lui avaient appris qu’un grand législateur, un certain Paul de Tarse, était emprisonné à Rome sur la plainte des juifs, et Chilon avait résolu de faire sa connaissance. Mais une autre nouvelle l’avait ravi plus encore, c’est que le pontife suprême de toute la secte, ancien disciple du Christ et chargé par celui-ci de la direction des fidèles du monde entier, devait arriver à Rome d’un jour à l’autre. À coup sûr, tous les chrétiens voudraient le voir et écouter son enseignement. Il y aurait de grandes assemblées, auxquelles assisterait Chilon, et, de plus, comme il était facile de se dissimuler dans la foule, il y conduirait Vinicius. Certainement ils y retrouveraient Lygie. Avec Glaucos, tout danger sérieux serait écarté. Quant à se venger, il était certain que les chrétiens le feraient, mais en général ils étaient gens paisibles.

 

Puis Chilon, avec un certain étonnement, se mit à raconter que jamais il n’avait vu les chrétiens se livrer à la débauche, empoisonner les puits et les fontaines, adorer un âne ou se repaître de chair d’enfant, en un mot, se montrer les ennemis du genre humain. Non, il ne l’avait pas remarqué. Sans doute il trouverait parmi eux ceux qui, pour de l’argent, feraient disparaître Glaucos ; mais ce qu’il savait de leur doctrine ne les incitait pas au meurtre : au contraire, elle leur prescrivait de pardonner les offenses.

 

Vinicius se souvint alors de ce que Pomponia Græcina lui avait dit chez Acté, et les paroles de Chilon le remplirent de joie. Bien que ses sentiments pour Lygie prissent parfois les apparences de la haine, il éprouvait un soulagement à entendre dire que la doctrine suivie par elle et par Pomponia n’impliquait ni crime, ni débauche. Cependant naissait en lui la perception obscure que cette mystérieuse adoration pour le Christ avait précisément creusé un fossé entre lui et Lygie : et cette doctrine commença à lui inspirer à la fois de la crainte et de la haine.

 

Chapitre XVII.

Chilon avait un réel intérêt à écarter Glaucos qui, bien qu’âgé, n’était nullement un vieillard décrépit. Dans le récit qu’il avait fait à Vinicius, il y avait une large part de vérité. Il avait jadis connu Glaucos, l’avait trahi, livré à des bandits, séparé de sa famille, dépouillé, lui-même étant l’instigateur et le complice du meurtre. Pourtant, le souvenir de ces événements lui était léger, car il avait abandonné Glaucos agonisant, non dans une auberge, mais en pleine campagne, près de Minturnes. Il avait tout prévu, sauf que Glaucos guérirait de ses blessures et viendrait à Rome. Aussi, en l’apercevant dans la maison de prières, et terrifié de cette découverte, son premier mouvement avait-il été d’abandonner la recherche de Lygie. Mais, d’autre part, Vinicius lui inspirait une terreur plus grande encore. Il comprit qu’il lui fallait choisir entre la peur qu’il avait de Glaucos et la vengeance du puissant patricien, secondé d’un autre plus puissant encore, Pétrone. Réflexion faite, il se décida. Il songea qu’il valait mieux avoir pour ennemis des petits que des grands et, bien que, d’un naturel pusillanime, il tremblât à la pensée de recourir à des moyens sanguinaires, il jugea indispensable de faire tuer Glaucos. Aussi n’était-il plus question que du choix des hommes qui consentiraient à se charger de cette besogne, et c’était ce projet qu’il avait laissé à entendre à Vinicius.

 

Habitué des tavernes, où il passait la plupart de ses nuits en compagnie de gens sans gîte, sans honneur et sans foi, il lui était facile de trouver des hommes qui fussent tout prêts pour cette besogne, mais il risquait d’en rencontrer qui, lui sentant de l’argent, commenceraient la besogne par lui, ou bien, après avoir empoché les arrhes, lui soutireraient la somme entière en le menaçant de le livrer aux vigiles. Au reste, il éprouvait depuis quelque temps de l’aversion pour la canaille, pour les figures ignobles et effroyables qui se nichaient dans les bouges de Suburre et du Transtévère. Mesurant tout à son aune et n’ayant approfondi qu’imparfaitement les chrétiens et leur doctrine, il les croyait capables de lui fournir des instruments dociles ; les jugeant aussi plus consciencieux, il avait décidé de s’adresser à eux en leur présentant l’affaire de telle façon qu’ils s’en chargeraient autant par zèle que par appât du lucre.

 

Dans ce but, il se rendit donc, dès le soir, chez Euricius, qu’il savait lui être dévoué corps et âme et prêt à tout faire pour lui être utile. Mais, prudent par nature, il ne songeait aucunement à lui dévoiler ses véritables intentions, en opposition complète, d’ailleurs, avec la confiance que le vieillard professait pour la vertu et la piété de son bienfaiteur. Ce qu’il lui fallait, c’étaient des hommes prêts à tout, avec lesquels il s’entendrait de façon, que dans leur propre intérêt, ils fussent obligés de garder sur l’affaire un silence éternel.

 

Après avoir racheté son fils, Euricius avait loué une de ces maigres échoppes qui foisonnaient aux alentours du Circus Maximus et où l’on vendait aux spectateurs des courses des olives, des fèves, du pain sans levain et de l’eau coupée de miel. Chilon le trouva occupé à ranger ses marchandises ; il le salua au nom du Christ et entama l’entretien sur l’affaire qui l’amenait. Puisqu’il leur avait rendu service, à lui et à son fils, il comptait sur leur reconnaissance. Il avait besoin de deux ou trois hommes solides et courageux pour détourner un danger menaçant, non seulement lui, mais tous les chrétiens. Il était pauvre, c’est vrai, car il avait donné à Euricius presque tout ce qu’il possédait ; néanmoins il payerait ce service, pourvu que ces hommes eussent confiance en lui et remplissent fidèlement ses ordres.

 

Après avoir écouté presque à genoux leur bienfaiteur, Euricius et son fils Quartus déclarèrent qu’ils étaient prêts eux-mêmes à exécuter toutes ses volontés, certains qu’un saint homme comme lui n’exigerait rien qui fût contraire aux enseignements du Christ.

 

Chilon leur assura qu’il en était ainsi ; et, les yeux levés au ciel, il semblait prier ; mais en réalité il réfléchissait sur l’opportunité qu’il y aurait à accepter leur proposition et à économiser par là mille sesterces. Toutefois, après un instant de réflexion, il y renonça. Euricius était vieux et, sinon accablé par l’âge, du moins usé par les chagrins et la maladie. Quartus avait seize ans : or, Chilon avait besoin d’hommes experts et surtout solides. Quant aux mille sesterces, il comptait bien, grâce au plan qu’il avait combiné, en économiser une bonne part.

 

Ils insistèrent encore, mais sur le refus définitif de Chilon, Quartus dit :