Arthur Bernède

 

 

 

JUDEX

 

 

 

(1917)

 

 

 

Publication du groupe « Ebooks libres et gratuits » – http://www.ebooksgratuits.com/

 

 

 

Table des matières

 

PREMIER ÉPISODE  L’ombre mystérieuse. 6

I  LE CHEMINEAU DU DESTIN.. 7

II  LE MESSAGE MYSTÉRIEUX.. 14

III  LE MARCHAND D’OR.. 22

IV  ET LORSQUE DIX HEURES SONNÈRENT.. 31

V  JACQUELINE.. 36

VI  LE DOSSIER RÉVÉLATEUR.. 44

VII  L’ARGENT INFÂME.. 48

VIII  VERS L’INCONNU….. 53

DEUXIÈME ÉPISODE  L’expiation.. 58

I  LA MAÎTRESSE DE PIANO.. 59

II  LE « ROI DU COTILLON ». 64

III  SINGULIERS PERSONNAGES. 72

IV  LE VERDICT.. 79

V  AU CALLYX-BAR.. 84

VI  DIANA MONTI. 92

VII  LES DEUX PIGEONS. 97

TROISIÈME ÉPISODE  La meute fantastique. 107

I  VIDOCQ.. 108

II  DIANA, MORALÈS ET CIE.. 115

III  L’HONNEUR… OU RIEN.. 125

IV  VISITEURS INATTENDUS. 134

V  AU-DESSUS DE LA HAINE.. 144

QUATRIÈME ÉPISODE  Le secret de la tombe. 157

I  PIERRE KERJEAN.. 158

II  FACE À FACE.. 166

III  LE CERCUEIL VIDE.. 173

IV  UNE TÉNÉBREUSE AFFAIRE.. 181

V  L’OBSESSION.. 192

VI  LE GUET-APENS. 198

CINQUIÈME ÉPISODE  Le moulin tragique. 206

I  EST-CE UN CRIME ?. 207

II  L’AMBULANCE URBAINE.. 214

III  AU BORD BU GOUFFRE.. 226

IV  LE PARDON DU FORÇAT.. 234

V  LE JUSTICIER PEUT VENIR.. 240

SIXIÈME ÉPISODE  Le môme Réglisse. 253

I  OÙ LE VOILE SE DÉCHIRE.. 254

II  LE CRIME EN MARCHE.. 265

III  LES DEUX FRÈRES. 280

IV  LE FRISSON DE LA PEUR ET CELUI DE L’AMOUR.. 286

V  LES EXPLOITS DU MÔME RÉGLISSE.. 293

SEPTIÈME ÉPISODE  La femme en noir. 304

I  L’ÉPOUSE.. 305

II  LA MÈRE.. 312

III  LA VEUVE.. 320

IV  LE FILS. 330

V  LE PETIT-FILS. 338

HUITIÈME ÉPISODE  Les souterrains du Château-Rouge. 352

I  LUI ! 353

II  L’ÉTERNELLE DALILA.. 360

III  LES OISEAUX DE NUIT.. 374

IV  LE NEZ RÉVÉLATEUR.. 384

V  UNE MANŒUVRE HARDIE.. 392

NEUVIÈME ÉPISODE  Lorsque l’enfant parut. 401

I  LA VILLA DES PALMIERS. 402

II  JACQUES ET JACQUELINE.. 411

III  LE BELVÉDÈRE.. 425

IV  GRAND-PÈRE.. 433

V  UN PLAN INFERNAL.. 443

DIXIÈME ÉPISODE  Le cœur de Jacqueline. 450

I  OÙ VALLIÈRES REPARAÎT.. 451

II  LA BAIGNEUSE.. 460

III  LA VÉRITÉ.. 466

IV  LE RENDEZ-VOUS. 476

V  LE GUET-APENS. 486

ONZIÈME ÉPISODE  L’ondine. 498

I  À BORD DE L’AIGLON.. 499

II  MENSONGE ET VÉRITÉ.. 507

III  LA FIANCÉE DE COCANTIN.. 518

IV  LA REVANCHE DE L’HONNEUR….. 527

V  JUDEX ! 537

DOUZIÈME ÉPISODE  Le pardon d’amour. 546

I  LES ANGOISSES DE COCANTIN.. 547

II  VERS LA GRANDE ÉPREUVE.. 556

III  RÉDEMPTION.. 563

IV  COCANTIN SAUVETEUR.. 575

V  L’ABSOLUTION.. 586

ÉPILOGUE.. 592

À propos de cette édition électronique. 593

 

PREMIER ÉPISODE

L’ombre mystérieuse


I

LE CHEMINEAU DU DESTIN


Sur les bords de la Seine, entre Mantes et Bonnières, presque en face du château des Sablons, dont la silhouette imposante se dessine somptueusement au milieu des frondaisons d’un parc immense, un chemineau, au visage ravagé par la fatigue et la misère, examinait d’un air sombre un vieux moulin, jeté sur un des bras du fleuve et qui, depuis longtemps abandonné, disparaissait aux trois quarts sous un inextricable fouillis de vigne vierge et de lierre.

 

Bientôt, un sanglot douloureux secoua la poitrine du vagabond.

 

– Dire que tout cela a été à moi ! s’écria-t-il. Ma pauvre femme !… mon fils… tout mon passé… tout mon bonheur ! Mieux vaudrait en finir tout de suite… Mais je n’ai pas le droit de me tuer. J’ai mon fils à sauver… Mon fils !… Allons, courage !… Il le faut… Oui, courage ! ! !

 

Après avoir enveloppé d’un regard noyé de larmes ce coin agreste qui éveillait en lui de si poignants souvenirs, l’inconnu traversa la route, s’arrêta devant une grille monumentale dont les dorures étincelaient sous les rayons d’un clair soleil de juin et se mit à contempler, à travers les barreaux, avec une sorte d’avidité farouche, les allées aux cailloux fins, les pelouses émaillées de fleurs rares, les belles statues toutes blanches, et la demeure vraiment princière devant laquelle, dans un vaste bassin de marbre, des cygnes nageaient majestueusement, parmi le jaillissement svelte et continu d’un jet d’eau digne du palais de Versailles.

 

Au lointain, c’était le murmure d’un orchestre au rythme enveloppant et tendre ; et dans l’intervalle des bosquets, des couples, tout de jeunesse et d’élégance, tournoyaient enlacés en une danse de printemps et d’amour.

 

Les larmes du chemineau s’étaient séchées.

 

Maintenant, ce n’était plus du désespoir que reflétaient ses yeux… c’était une haine grandiose, superbe, qui donnait à ses traits une expression de noblesse en même temps que de mystère et le faisait ressembler à quelque envoyé du destin venu pour troubler la fête.

 

Un homme d’un certain âge, à la barbe et aux cheveux blancs, d’allure distinguée, mais d’apparence frêle et délicate, s’approcha, demandant au vagabond, sur un ton de bienveillante pitié.

 

– Que voulez-vous, mon brave ?

 

– Parler au banquier Favraux.

 

– M. Favraux est très occupé… Je suis son secrétaire… et je puis peut-être…

 

Tirant de sa poche une pièce d’argent, Vallières la tendit au vagabond qui protesta aussitôt avec une énergie farouche :

 

– Je ne demande pas l’aumône… je vous répète qu’il faut que je parle à M. Favraux.

 

Comprenant qu’il se heurterait à une volonté inébranlable, Vallières s’en fut rejoindre le banquier.

 

À l’écart de ses invités, dans un discret berceau de verdure d’où l’on apercevait un panorama splendide auquel, presque au premier plan, le vieux moulin aux trois quarts ruiné ajoutait une note charmante et pittoresque, Favraux se penchait amoureusement vers une fort jolie personne à la mise très simple et au maintien réservé.

 

– Monsieur…, annonça le secrétaire, il y a devant le portail un homme que je ne connais pas, et qui insiste vivement pour vous voir.

 

Avec un geste d’impatience, M. Favraux dont la maturité robuste, la sobre élégance, le visage glabre et le regard d’acier en faisaient le prototype de nos grands marchands d’or modernes, demanda sèchement :

 

– Quel est cet individu ?

 

– Un chemineau… monsieur.

 

– Un chemineau !… et c’est pour ça… que vous me dérangez ?

 

– Ce malheureux paraît très excité ; et j’ai craint qu’il ne se livrât à quelque extravagance.

 

À ces mots, un nuage rapide passa sur le front du banquier… Puis, tout en enveloppant d’un regard de passion violente la très séduisante créature qui se trouvait près de lui, il fit d’une voix dont il s’efforçait d’atténuer la rudesse naturelle :

 

– Vous permettez… ma chère amie ?

 

– Je vous en prie…, répliqua la jeune femme en baissant avec modestie ses yeux qu’elle avait noirs et profonds.

 

Favraux, accompagné par son secrétaire, s’avança d’un pas résolu vers le portail, devant lequel le vieil inconnu attendait, et tout de suite, arrogamment, il interpella :

 

– Que me voulez-vous, bonhomme ?

 

Jetant à terre son chapeau de feutre jauni par les intempéries et découvrant un visage torturé par la plus atroce des douleurs, le chemineau s’écria :

 

– Vous ne me reconnaissez pas ?

 

– Je ne vous ai jamais vu !

 

– Je suis Pierre Kerjean.

 

– Pierre Kerjean ! répéta le banquier, qui ne put réprimer un léger tressaillement.

 

– Allons, continuait le vagabond, rappelez-vous, monsieur Favraux… J’étais jadis un honnête homme… Je possédais, tout près d’ici, de l’autre côté de la route, un moulin, quelques terres. Je vivais heureux, avec ma femme et mon enfant… Un jour, vous êtes arrivé dans le pays… Vous avez acheté cette propriété des Sablons… Pour agrandir vos domaines, vous m’avez demandé de vous vendre mon bien… Séduit par la somme importante que vous me proposiez, je vous ai cédé… Puis, endoctriné par vos belles paroles, je vous ai confié mon argent… Alors, non seulement vous m’avez ruiné, mais vous êtes cause que je me suis laissé entraîner, moi un brave homme, à des spéculations hasardeuses et même à des actes malhonnêtes… Seulement, je n’ai pas eu autant de chance que vous… Je me suis fait prendre… tout de suite… c’était fatal !… J’ai été condamné à vingt ans de travaux forcés… Ma femme est morte de douleur et de honte… Et je ne suis sorti du bagne que pour apprendre, à la mairie de ce village, que mon fils, laissé seul, livré à lui-même, était devenu un scélérat !…

 

– Et après ? bravait insolemment le banquier qui s’était ressaisi.

 

– Je ne vous réclame pas d’argent…, poursuivit le vieux. Je ne veux même pas me venger… J’exige simplement que vous m’aidiez à retrouver mon fils et à le sauver !

 

– Je ne sais pas ce que vous voulez dire…

 

– Tu ne sais pas ! rugit le chemineau en avançant le poing à travers les barreaux… Tu es donc encore plus misérable que je ne le pensais ?

 

– Si vous avez des droits à faire valoir, adressez-vous à la justice.

 

– La justice ! ricana l’ex-forçat. Ah ! je la connais, la justice ! Pendant vingt ans, elle a fait de moi un damné, tandis que toi, le vrai, le principal coupable, tu continuais à t’enrichir avec le bien des autres, accumulant sur ton passage toutes les ruines et tous les désastres ! Et quand je viens te réclamer un peu de pitié… tu me dis de m’adresser à la justice ! Tu veux donc m’écraser jusqu’au bout ?… Ah ! c’est lâche ! c’est abominable ! Puisqu’il en est ainsi, le peu de temps qui me reste à vivre, je veux le consacrer à te haïr ! Oui, chaque jour et à chaque heure, tu me verras me dresser devant toi, reproche vivant de tes crimes et de tes infamies !… Tu m’entendras te crier : « Tu n’es qu’un voleur et un bandit ! »

 

Tandis que Favraux, haussant les épaules d’un air méprisant, s’éloignait de la grille, et que Vallières avec des paroles pleines de mansuétude et de pitié s’efforçait de calmer la colère du vieux Kerjean, celui-ci eut un dernier rugissement :

 

– Sois maudit, banquier Favraux, sois maudit à jamais !

 

Puis, ramassant son chapeau et remontant sa besace, il reprit sa route… tout en grinçant entre ses dents :

 

– Je me vengerai… oui… je me vengerai !

 

Cet effort l’avait brisé…

 

À peine eut-il parcouru un demi-kilomètre, qu’il dut s’arrêter… S’effondrant sur un tas de pierres, laissant tomber près de lui son sac et son bâton… la tête entre les mains, il se mit à pleurer, évoquant comme à travers un lointain brouillard les années heureuses… hélas… si vite envolées !

 

Tout à coup, Kerjean tressaillit…

 

Le grondement rapproché d’une automobile venait de lui faire redresser la tête.

 

Un cri rauque lui échappa :

 

– Favraux !

 

Sur le siège d’une luxueuse 40 HP, au volant, à cinquante mètres de lui, le vieux Kerjean venait de reconnaître son ennemi.

 

Alors, affolé de la haine la plus terrible qui eût jamais ulcéré un cœur, il s’élança vers la voiture, en clamant, les bras tendus en avant :

 

– Canaille ! Canaille !

 

Le malheureux, happé par une des ailes du véhicule… tomba sous les roues… tandis que le banquier, qui n’avait même pas appuyé sur la pédale de frein… continuait son chemin, sans s’inquiéter le moindrement de celui qu’il venait d’écraser et qu’il laissait sur la route blanche, déserte, et bientôt tachée d’une mare de sang.

 

Presque aussitôt… le vieux Kerjean rouvrit les paupières.

 

Il eut encore la force de se soulever et d’apercevoir au loin, dans un nuage de poussière, l’auto qui emportait son bourreau, son assassin…

 

Le regard vitreux, la bouche tordue en un spasme suprême, il retomba en arrière, le visage tourné vers le ciel, et râlant en un cri d’agonie :

 

– Dieu te punira !… Dieu te punira !…

 

II

LE MESSAGE MYSTÉRIEUX


Dans son merveilleux cabinet de travail du plus pur Empire qui occupait le rez-de-chaussée entier de l’aile principale du château des Sablons, le banquier Favraux, toujours matinal, était déjà depuis plus d’une heure au travail, lorsqu’on frappa discrètement à la grande porte à deux battants qui donnait dans l’antichambre.

 

– Entrez…, fit le banquier, sur un ton de légère impatience.

 

Mais aussitôt, son visage s’éclaira.

 

La jolie femme brune, avec laquelle il causait si intimement la veille, s’avançait, tenant à la main un adorable garçonnet de cinq ans, véritable ange blond, que l’on eût dit échappé d’une fresque du Dominiquin ou d’Andréa del Sarto…

 

L’enfant, tout de suite, se précipita vers le financier, et, sautant familièrement sur ses genoux, il s’écria :

 

– Bonjour, bon-papa !

 

– Bonjour… Jeannot ! répondit Favraux qui, après avoir embrassé le petit, le posa à terre, tandis que ses yeux, brillants de désir, cherchaient ceux de l’institutrice.

 

Tandis que le bambin se précipitait vers une des larges fenêtres qui donnaient sur le parc, Favraux, avec l’accent de la passion la plus intense, murmura à la jeune femme qui semblait fort troublée :

 

– Marie, comme je vous aime !

 

– Monsieur…

 

– Je vous adore, et je veux… Oui, je veux que vous soyez à moi.

 

– Votre maîtresse, jamais !

 

– Et ma femme ?

 

– Monsieur Favraux…

 

– Aussitôt après le mariage de ma fille…, murmurait le banquier.

 

Mais une voix féminine demandait doucement de l’autre côté de la porte :

 

– Puis-je entrer, père ?

 

– Mais oui, maman chérie, répliqua spontanément le bambin en quittant la fenêtre.

 

Une jeune femme, radieusement jolie, au regard très doux, mais un peu triste, apparut sur le seuil, dans un seyant costume d’amazone qui faisait valoir ses lignes toutes de grâce harmonieuse et de frêle souplesse :

 

– Bonjour, Jacqueline, lança froidement Favraux.

 

– Bonjour, père…, répondit la fille du banquier, en s’avançant vers lui et en l’embrassant avec une visible expression de craintive déférence.

 

– Tu montes à cheval ce matin ? interrogea Favraux.

 

– Oui…, répliqua Jacqueline… Je m’en vais faire un tour en forêt avec M. de la Rochefontaine.

 

À ce nom, le petit Jean qui s’était emparé de la main de sa mère interrogea naïvement :

 

– Dis, maman… c’est vrai que je m’en vais avoir un nouveau papa ?

 

– Mais oui…, répondit la jeune femme, en rougissant légèrement.

 

– Comment faudra-t-il que je l’appelle ?…

 

– Père…

 

– Est-ce qu’il est aussi riche que bon-papa Favraux ?

 

Jacqueline, doucement, grondait :

 

– Mon chéri, ce sont des questions que ne doivent jamais poser les enfants bien élevés… Allons, va… mon petit… va prendre ta leçon avec Mlle Verdier ; et tâche, surtout, d’être bien sage et bien obéissant.

 

– Oui, maman… je te le promets.

 

L’enfant s’en fut avec son institutrice, tandis que Jacqueline soupirait tout en le regardant s’éloigner, avec cette expression de tendresse divine et d’orgueil souriant qui n’appartient qu’aux mères :

 

– Cher petit ange… comme j’aurais voulu me garder toute à toi !

 

– Allons, bon ! sursauta Favraux avec nervosité… Te voilà encore avec tes idées ridicules…

 

– Père… vous m’avez mal comprise… Laissez-moi vous expliquer…

 

– Tu ne sais pas ce que tu dis ! Tu es stupide, ma fille… stupide !

 

À cette phrase lancée brutalement, Jacqueline avait baissé le front, tandis que la tristesse grandissait sur son visage.

 

C’est qu’au milieu de tout le luxe qui l’entourait, Jacqueline n’avait jamais été heureuse…

 

D’abord, elle avait perdu très tôt sa mère, personne timide, effacée, que Favraux avait épousée aux heures difficiles et qui était morte écrasée par la fortune comme d’autres sont vaincus par la misère.

 

Puis, au sortir du couvent, son père qui, dans son égoïsme féroce, avait froidement résolu de se servir de sa fille comme d’un nouvel instrument de fortune, la mariait à un jeune ingénieur, Jacques Aubry, dépourvu de tout argent mais dénué de tout scrupule et doué du véritable génie des affaires…

 

Favraux, qui l’avait discerné entre tous, comptait en faire mieux que son associé, c’est-à-dire son complice. Mais au bout d’un an, Aubry périt dans un accident d’automobile, au cours d’un voyage d’études en Amérique pour le compte de son beau-père… Jacqueline, désireuse d’échapper à une tutelle dont elle avait déjà senti toute l’amertume, résolut de se consacrer entièrement à son enfant. Pendant plusieurs années, le banquier, absorbé en de nouvelles et formidables besognes, ne parut pas disposé à contrecarrer le désir de Jacqueline.

 

Mais, un jour, ayant senti la nécessité de pénétrer dans le monde aristocratique qui, jusqu’alors, lui était impitoyablement fermé, il attira fort habilement chez lui un jeune gentilhomme royalement fauché, mais en possession de toutes les relations dont le marchand d’or avait besoin pour grandir encore sa clientèle.

 

En quelques semaines, avec le despotisme d’un tyran devant lequel tout s’incline, Favraux bâcla ce mariage, imposant ainsi une seconde fois sa volonté à la pauvre jeune femme ; et celle-ci, comme la première fois, courba le front devant cette autorité de fer qui lui était toujours apparue comme une force de la nature.

 

Maintenant, en face de ce père qui n’avait jamais été pour elle qu’un tyran, elle s’effrayait déjà de lui avoir laissé entrevoir un peu du secret douloureux de son cœur ; et elle allait s’en excuser dans toute la timidité de son âme fragile et douce… lorsque le sifflet d’un tube acoustique retentit.

 

– Voici mon secrétaire, dit Favraux à sa fille. C’est l’heure du courrier… laisse-nous, et va faire ta promenade… Va ! et tâche d’être un peu gaie ce matin au déjeuner.

 

– Au revoir, père.

 

– Au revoir !

 

Jacqueline se retira toute dolente, mais soumise et résignée.

 

Comme elle passait devant Vallières qui venait d’apparaître et s’effaçait respectueusement devant elle, le banquier lui lança :

 

– Mes amitiés au marquis !…

 

Une fois seul avec son secrétaire, il fit en baissant la voix :

 

– Et cette affaire du chemineau, vous en êtes-vous occupé ?

 

– Oui, monsieur.

 

– Ah ! eh bien ?

 

Vallières, d’un ton posé, expliqua :

 

– J’ai acquis la certitude que personne ne vous soupçonnait d’être l’auteur involontaire de ce regrettable accident.

 

– Je préfère cela.

 

– Quant à Kerjean, quelque temps après votre passage, il a été relevé par des paysans qui l’ont transporté dans une charrette à Mantes, à la clinique du docteur Gortais.

 

– Il n’a rien dit, au moins ?

 

– Non, monsieur, et il ne dira rien.

 

– Il est mort ?

 

– Cette nuit, il est entré dans le coma, sans avoir repris connaissance ; et tout à l’heure, quand j’ai quitté la clinique, il ne donnait plus signe de vie.

 

– Allons, tout va bien !

 

Et, désignant le volumineux courrier qu’un valet de pied apportait sur un plateau d’argent, Favraux s’écria :

 

– Maintenant occupons-nous de choses un peu plus intéressantes.

 

Tandis que le domestique se retirait, le banquier, s’emparant d’un coupe-papier, commençait à dépouiller sa correspondance lorsque son attention fut attirée par une grande enveloppe jaune sur laquelle une adresse était tracée d’une écriture bizarre, aux caractères gothiques et tourmentés :

 

Au banquier Favraux

château des Sablons, près Mantes

(Seine-et-Oise)

Urgente Personnelle

 

Le père de Jacqueline, quelque peu intrigué, décacheta aussitôt l’enveloppe et lut à haute voix :

 

Non content de ruiner et de déshonorer les gens, il faut encore que vous les assassiniez. Je vous donne l’ordre, pour expier vos crimes, de verser la moitié de votre fortune à l’Assistance publique. Vous avez jusqu’à demain soir, dix heures, pour vous exécuter.

 

Le mystérieux message était signé d’un seul nom tracé en grosses lettres rouges et suivi d’un point d’exclamation qui ressemblait à une larme de sang :

 

JUDEX !

 

– Judex ! Judex !… répéta Favraux tout surpris…

 

– C’est un mot latin qui signifie « Justicier », traduisit le secrétaire.

 

– Oui, oui, je sais.

 

Et le banquier, d’un air qu’il voulait rendre méprisant, grommela entre ses dents :

 

– Qu’est-ce que cela veut dire ?

 

III

LE MARCHAND D’OR


Maurice-Ernest Favraux était un de ces caractères qui, soit qu’ils choisissent le bien, soit qu’ils optent pour le mal, deviennent fatalement un très grand homme ou une immense fripouille.

 

Favraux avait choisi la seconde route, uniquement parce qu’elle devait lui permettre d’atteindre plus facilement et plus rapidement le but vers lequel le portaient ses appétits effrénés.

 

Il y avait marché à pas de géant.

 

Fils de modestes négociants du Havre, qui s’étaient saignés aux quatre membres pour lui donner une instruction solide et complétée par plusieurs séjours à l’étranger, il se dit qu’il n’y avait plus guère qu’à la Bourse que l’on peut faire une fortune rapide et brillante.

 

À dix-huit ans, petit employé dans un établissement de Crédit, à vingt-cinq ans commis principal chez un agent de change, à trente, grâce à l’apport de capitaux importants dont la source était toujours demeurée mystérieuse, il fondait, boulevard Haussmann, la Banque moderne de l’Industrie et du Commerce qui, sous son impulsion vigoureuse, ne tarda pas à prospérer de la façon la plus éclatante.

 

D’une audace inouïe, d’une souplesse extraordinaire, doué d’une formidable puissance de travail et d’une force de persuasion incomparable, le marchand d’or avait toujours été assez habile, tout en manœuvrant sans cesse en marge du code, pour ne pas se mettre en défaut contre la loi.

 

Écrasant impitoyablement ceux qui le gênaient, sacrifiant sans vergogne tous ses complices devenus compromettants ou inutiles, sachant acheter sans marchandage les concours précieux et les silences indispensables, Favraux n’avait pas tardé à se créer dans le marché mondial une situation financièrement et moralement inexpugnable.

 

Et c’était en plein triomphe, à la veille de la véritable apothéose qu’était pour lui le mariage de sa fille avec le marquis de la Rochefontaine, que venait le surprendre le message mystérieux de Judex.

 

– Oui… qu’est-ce que cela veut dire ? répétait-il. Est-ce que par hasard cette étrange missive aurait quelque rapport avec mon aventure d’hier ?…

 

« Pourtant, personne n’est au courant… et vous venez de me dire vous-même, mon cher Vallières, que le vieux Kerjean n’avait pas pu parler. Reste Martial, mon chauffeur… Mais je suis sûr de lui ; il m’est très dévoué. Il tient beaucoup à sa place… en tout cas, s’il voulait me faire chanter, ce garçon qui sait à peine lire et écrire n’irait pas choisir ce pseudonyme latin de Judex.

 

– Évidemment, approuvait le secrétaire.

 

– Par conséquent, concluait Favraux, ce n’est qu’une mauvaise plaisanterie à laquelle j’aurais bien tort de m’arrêter.

 

Puis, il ricana :

 

– Fichtre, il va bien, ce cher monsieur Judex !… La moitié de ma fortune à l’Assistance publique !… Dites-moi, Vallières, vous qui êtes au courant de la plupart de mes affaires, vous ne soupçonnez pas qui pourrait bien être l’auteur de cette mystification ?

 

– Ma foi non ! déclara le secrétaire. C’est bizarre tout de même !

 

– Allons…, s’écria le banquier en affectant un calme parfait… Voilà bien du temps perdu pour des bêtises. Au travail !

 

Avec une grande tranquillité apparente, Favraux reprit le dépouillement de son courrier, dictant les réponses à son secrétaire d’une voix toujours impérieuse, mais où, par instants, il y avait un peu de tremblement, indice d’une sourde et vague inquiétude.

 

Quand il eut terminé, tandis que Vallières se retirait dans son bureau pour rédiger les réponses, le marchand d’or devenu tout à coup inquiet, nerveux, laissa échapper d’une voix angoissée :

 

– C’est égal ! je donnerais bien dix mille francs pour savoir ce que c’est que ce Judex !

 

*

* *

 

Quels n’avaient pas été la joie et l’orgueil de M. Cocantin, le récent héritier et successeur de M. Ribaudet, directeur de l’Agence Céléritas, 135, rue Milton, en voyant entrer dans son bureau, M. Favraux, l’un des rois de la Finance européenne !

 

Mais, bien plus grande encore fut sa surprise lorsque le banquier, sur ce ton bref, hautain, qui le caractérisait, lui déclara :

 

– Monsieur, j’ai eu plusieurs fois l’occasion de demander à votre prédécesseur certains renseignements confidentiels… J’ai toujours été très satisfait de ses services. J’espère qu’il en sera de même avec vous.

 

Et, tendant au détective privé le message de Judex, Favraux ajouta :

 

– Je viens de recevoir cette lettre. J’ai la conviction qu’elle est l’œuvre d’un mauvais plaisant. Mais comme je n’aime pas que l’on se moque de moi, je vous prie de faire l’impossible pour en démasquer promptement le signataire ; car je tiens à lui prouver qu’on ne s’attaque pas impunément à un homme de mon envergure.

 

– Cher monsieur, répliqua Cocantin, ravi de l’aubaine, veuillez me confier ce papier.

 

Et, avec l’ardeur d’un débutant, il déclara d’un air de confiance présomptueuse :

 

– Je me fais fort… avant vingt-quatre heures, d’établir l’identité de votre mystérieux correspondant.

 

– Je vous remercie.

 

– Où devrai-je, monsieur, vous faire parvenir le résultat de mon enquête ?

 

– Demain, je ne quitterai pas mon château des Sablons, où je donne le soir un grand dîner… Peut-être pourrez-vous me téléphoner ?

 

– Oh ! pas de téléphone, monsieur, je vous en prie !

 

« Si la prudence est la mère de la sûreté, le téléphone est l’ennemi de la police. Je viendrai donc vous apporter moi-même le fruit de mes recherches.

 

– C’est entendu.

 

Lorsque le lendemain, à deux heures précises, le directeur de l’Agence Céléritas arriva au château des Sablons, il fut immédiatement introduit dans le cabinet du banquier.

 

Celui-ci l’attendait avec une certaine impatience.

 

En effet, depuis qu’il avait reçu cette lettre signée Judex, bien qu’il s’efforçât de réagir avec son énergie habituelle, Favraux ne cessait de sentir grandir en son esprit la sourde et instinctive inquiétude qui s’était emparée de lui aussitôt que son regard s’était arrêté sur l’enveloppe.

 

Bien des fois, il avait reçu des missives anonymes contenant de pareilles menaces… Et toujours, en haussant les épaules, il les avait jetées au panier, sans y prêter la moindre attention.

 

Pourquoi celle-ci lui causait-elle une impression aussi désagréable ? Pourquoi, involontairement, tremblait-il chaque fois que ses doigts rencontraient l’étrange papier ?

 

Pourquoi… rien que ce mot « Judex », suffisait-il à le plonger dans un trouble tel qu’il n’en avait jamais ressenti ?

 

Le banquier avait beau faire appel à toute sa raison, analyser les sensations qui l’agitaient, interroger sa mémoire, qu’il avait prodigieuse, il n’obtenait de lui-même aucune explication plausible, aucune réponse satisfaite… Et malgré tous ses efforts pour se dégager de cette hantise pénible, de cette obsession qui finissait par devenir douloureuse, il se sentait de plus en plus gagné, envahi par une sorte de mystère, inexplicable autant qu’inattendu.

 

À chaque instant, sans qu’il le voulût, il se surprenait en train de murmurer :

 

– Judex… Judex… qu’est-ce que cela veut dire ?…

 

Il avait l’impression qu’un poids très lourd pesait sur ses épaules et qu’il en serait ainsi tant qu’il n’aurait pas déchiffré cette énigme.

 

Aussi, lorsqu’il vit apparaître Cocantin, une lueur d’espoir brilla en ses yeux. Et ce fut avec un accent de cordialité sympathique qu’il interrogea.

 

– Eh bien, monsieur Cocantin, avez-vous quelque chose de nouveau à me raconter ?

 

Le détective privé, qui n’avait pas découvert le plus petit indice capable de le mettre sur le chemin de la vérité, se crut cependant obligé de bluffer.

 

– Vous pouvez être tranquille, cher monsieur, absolument tranquille… Dans vingt-quatre heures, et même avant, j’aurai certainement démasqué ce Judex.

 

Mais un valet de pied apportait le courrier de l’après-midi.

 

Et le détective se préparait à se retirer lorsqu’il vit le banquier, visiblement troublé, se dresser d’un seul mouvement, et ordonner d’un accent impératif à son domestique qui se retirait :

 

– Qu’on me laisse seul avec monsieur, et que personne ne me dérange.

 

Cocantin venait de constater que Favraux tenait dans ses mains une grande enveloppe jaune semblable à celle qui contenait le premier message de Judex.

 

Le banquier la décacheta nerveusement.

 

Puis il lut, scandant chaque mot, chaque syllabe :

 

Si ce soir avant dix heures, vous n’avez pas versé à l’Assistance publique la moitié de votre fortune mal acquise, ensuite, il sera trop tard. Vous serez impitoyablement châtié.

 

JUDEX !

 

Cocantin crut devoir souligner en un sourire gouailleur :

 

– La plaisanterie continue.

 

– Mais moi, gronda le banquier en fronçant les sourcils, je trouve qu’elle a suffisamment duré !…

 

– Ne vous fâchez pas… monsieur Favraux…, suppliait Cocantin… Le coupable est peut-être plus près d’ici que nous le pensons. Je vais me livrer tout de suite à une inspection très sérieuse de votre maison et de ses alentours. Et je ne doute pas un seul instant que ce sinistre farceur ne tombe bientôt en mon pouvoir.

 

Cocantin, qui avait placé la seconde missive de Judex dans son portefeuille, à côté de la première, s’écria, en regardant d’un air protecteur le grand financier dont les yeux brillaient d’une flamme sombre :

 

– Rassurez-vous, monsieur… je veille !

 

Demeuré seul, le banquier se laissa tomber sur son fauteuil comme s’il eût été frappé d’un mal soudain ou saisi d’une profonde épouvante.

 

C’est que depuis un moment, il voyait devant ses yeux, et sans pouvoir s’en débarrasser, l’énigmatique signature, les lettres rouges, le mot terrible… Judex !… Judex !… que suivait le point d’exclamation sanglant et si ressemblant à une étrange et lancinante menace !

 

Le financier évoquait toutes les ruines qu’il avait accumulées autour de lui, tous les désastres qui avaient marqué chacune de ses ascensions vers la fortune, tous les cadavres qu’il avait laissés sur son chemin !

 

En proie à une terreur irrésistible, il se sentait envahi par l’intuitif pressentiment qu’il ne s’agissait plus, ainsi qu’il l’avait cru d’abord, d’une de ces farces stupides, comme en inventent les envieux ou les mauvais plaisants… mais d’un danger terrible qui l’enveloppait peu à peu d’une atmosphère de mystère et de mort…

 

Et cette question angoissante, terrible, se posa à son esprit :

 

– Si c’était vrai ?… Si réellement, parmi mes victimes, l’une d’elles se relevait… furieusement, implacablement révoltée… et me déclarait dans l’ombre une guerre atroce et sans merci ? La moitié de ma fortune ! songeait Favraux, dans le désarroi de tout son être… La moitié de ma fortune !… Si je cède, je suis perdu ! Tout le reste y passera !… Non, non ! c’est impossible… Je ne veux pas !… Et pourtant !…

 

Alors il eut l’impression affreuse qu’une main invisible le serrait à la gorge cherchant à l’étouffer, à l’étrangler…

 

Un cri rauque lui échappa :

 

– Marie !

 

L’image de la jeune institutrice aux yeux noirs, d’un noir d’enfer venait de lui apparaître en une vision de volupté indicible.

 

À la pensée de la femme tant désirée, il se ressaisit.

 

– Céder à une pareille injonction, se dit-il, ce serait une lâcheté, une folie ! Si vraiment cet ennemi existe… mieux vaut l’attendre de pied ferme… accepter le défi… engager la bataille.

 

Galvanisé par sa passion pour Marie Verdier, brave de toutes ses luttes passées, audacieux de tous les crimes impunis, conscient de la force indomptable que lui donnaient à la fois sa puissance acquise et sa volonté victorieuse, il s’écria :

 

– Maintenant, je ne te crains plus et j’accepte la lutte !… Eh bien, à nous deux, Judex !… Qui que tu sois, nous verrons bien si tu es de taille à m’abattre.

 

IV

ET LORSQUE DIX HEURES SONNÈRENT


Les salons du château des Sablons, ornés à profusion des fleurs les plus belles, tout étincelants de lumière et d’or, regorgeaient de l’élégante cohue que le marchand d’or avait cru devoir inviter aux fiançailles de sa fille.

 

Amaury de la Rochefontaine, superbe, magnifique et rayonnant de bonheur, ne quittait pas sa fiancée.

 

Jacqueline, qui ne songeait qu’à son fils adoré, écoutait d’une oreille distraite les paroles toutes de tendresse enveloppante que lui prodiguait le beau marquis.

 

Quant au banquier, il allait d’un groupe à l’autre, recevant les félicitations de ses invités, plastronnant suivant son habitude, lançant de temps en temps un coup d’œil rapide vers Mlle Verdier à laquelle il avait dû faire doucement violence pour qu’elle assistât au dîner.

 

La jeune institutrice se tenait modestement à l’écart, comme si elle s’effrayait de se trouver au milieu d’un monde trop brillant pour elle…

 

Favraux semblait avoir complètement oublié les menaces de Judex, lorsque Cocantin, qui, impeccable dans son frac de soirée, s’était mêlé aux invités, s’approcha du banquier.

 

Prenant un air solennel, il lui murmura à l’oreille, sur un ton d’énigmatique importance :

 

– Tout va bien !

 

La vérité était que le détective avait en vain fouillé le château de la cave au grenier, exploré les communs et les dépendances, sondé les buissons les plus épais du parc ; il n’avait absolument rien trouvé… sauf Favraux… qui, à l’abri d’un épais berceau de verdure, échangeait avec Mlle Marie les plus tendres propos.

 

Cocantin n’eut d’ailleurs pas le temps de bluffer davantage.

 

Une porte s’ouvrait à deux battants, laissant apercevoir un majestueux maître d’hôtel, qui lança d’une voix sonore :

 

– Monsieur est servi !

 

Les convives pénétrèrent dans la superbe salle à manger du château où les attendait une table merveilleusement décorée.

 

Dans cette atmosphère toute de plaisir et de bonne chère, promptement la conversation devint brillante, animée…

 

Par instants, un éclat de rire féminin, sonore comme un choc de cristal, dominait le ronronnement actif des bavardages emmêlés…

 

Compliments, potins, critiques, médisances allaient leur train habituel…

 

Dans un salon voisin un orchestre égrenait en sourdine tout un chapelet de valses lentes… lorsque Favraux se leva, la coupe à la main, pour porter le toast d’usage.

 

La pendule monumentale fixée à l’un des panneaux de la salle marquait exactement dix heures moins deux minutes.

 

Le silence s’établit non sans peine.

 

Puis, d’une voix quelque peu altérée, et dont les circonstances expliquaient l’émotion, Favraux commença :

 

– Mesdames, messieurs, permettez-moi de vous proposer la santé de ma fille, Mme Jacqueline Aubry, et du marquis Amaury de la Rochefontaine.

 

Un murmure approbateur circula dans l’assemblée.

 

Favraux continuait :

 

– C’est avec une joie d’autant plus grande qu’elle se manifeste au milieu de vieux amis, que je vous exprime, mon cher Amaury, ainsi qu’à toi ma chère enfant, tous les vœux de bonheur que je forme…

 

Soudain, le banquier s’arrêta comme si la parole lui manquait.

 

C’est qu’instinctivement ses yeux venaient de se porter vers l’horloge et de constater que les aiguilles touchaient presque à l’heure fatidique annoncée par Judex…

 

Alors le père de Jacqueline se rappela l’effroyable menace.

 

Une angoisse indicible le secoua d’un frisson mortel.

 

Toute son énergie, toute son audace l’abandonnèrent en une seconde ; car il se dit de nouveau :

 

– Si c’était vrai ? Si, en ce moment même, la main de ce justicier inconnu allait s’appesantir sur moi ?

 

Cependant, il luttait encore…

 

Avec une force contrainte, d’un ton nerveux, saccadé, il voulut reprendre, s’adressant aux jeunes mariés :

 

– Oui, tous les vœux que je forme pour votre bonheur.

 

Mais les mots s’étranglèrent dans sa gorge…

 

Une sueur froide apparut à ses tempes… Un tremblement convulsif agita ses mains… Pour dissimuler son trouble, il porta à ses lèvres la coupe de champagne qu’il vida d’un trait.

 

Dix heures sonnaient à l’horloge.

 

Alors, le visage de Favraux se contracta en une convulsion hideuse…

 

Sa coupe lui échappant des mains se brisa sur la table…

 

Par trois fois, il battit l’air de ses bras affolés, et tandis qu’un râle effrayant s’échappait de sa gorge, il s’effondra abattu, foudroyé.

 

Judex avait tenu parole !

 

En un tumulte indescriptible, on se précipite au secours de Favraux qui ne donne plus signe d’existence.

 

On le transporte au salon ; on l’étend sur un canapé. Malgré tous les soins qui lui sont prodigués, on ne peut le rappeler à la vie…

 

Un médecin, ami de la famille, qui assiste au dîner, constate que le financier a succombé à une embolie…

 

Jacqueline, que son fiancé, ainsi que Vallières ont en vain essayé d’arracher à ce triste spectacle, Jacqueline obligée de se rendre à l’horrible évidence, s’écroule à genoux, sanglotant éperdument auprès du corps de son père, tandis que Marie Verdier, l’institutrice du petit Jean, d’un regard où se lit à la fois l’amertume et l’épouvante, contemple, dissimulée derrière une tenture, le cadavre du marchand d’or dont le faciès conserve dans la mort un atroce rictus de mystérieuse terreur, de surhumaine épouvante !…

 

V

JACQUELINE


Cocantin, qui s’était empressé de quitter le château en emportant les deux lettres de Judex, était rentré chez lui littéralement affolé.

 

– Pour mes débuts, se disait-il, en voilà une histoire ! Que dire ? Que faire ! Je ne sais plus, moi !… C’est effrayant ! J’en suis malade !

 

Le fait est qu’il y avait de quoi bouleverser un homme qui, trois semaines auparavant, menait une vie des plus joyeuses en même temps que des plus banales, et que rien, d’ailleurs, ne prédisposait au métier de détective.

 

En effet, jusqu’à l’âge de quarante ans, Cocantin avait vécu d’une rente assez rondelette que lui faisait son oncle, le sieur Ribaudet, fondateur-directeur de l’Agence Céléritas.

 

Il avait partagé son existence entre deux passions : les femmes et Napoléon.

 

Il va de soi que la première lui avait coûté infiniment plus cher que la seconde.

 

L’héritage Ribaudet était venu fort à propos pour le tirer d’embarras. Mais l’oncle ayant exigé par testament que son neveu lui succédât effectivement dans ses fonctions, Prosper Cocantin avait été forcé, presque à son corps défendant, de prendre du jour au lendemain la direction de l’agence.

 

Et voilà que, pour sa première affaire, il tombait sur le drame le plus déconcertant et le plus redoutable que l’on pût imaginer !

 

– Si j’allais, se disait-il, raconter tout à la police, à la grande, à la vraie, à la seule qui devrait exister !

 

Mais, au moment de sortir, il se ravisa.

 

– Voyez-vous qu’à la Préfecture, on me prenne pour le complice de Judex… ou pour Judex lui-même ! Le mieux pour moi est de garder le silence sur cette ténébreuse affaire. C’est dit : je me tairai !

 

Il crut avoir retrouvé le calme et la paix… Mais pas du tout ! Pendant deux jours, il lutta contre la hantise de Judex… Pendant deux nuits, il ne cessa d’être en proie aux cauchemars les plus terrifiants…

 

Afin d’échapper à cette obsession, Cocantin se préparait à déchirer en tout petits morceaux les deux lettres auxquelles commençait à trouver une sorte de parfum diabolique, lorsqu’il songea :

 

– Favraux avait une fille… Ai-je le droit de la laisser dans l’ignorance des circonstances si troublantes qui ont précédé la mort de son père ?

 

Fort perplexe – car c’était un très honnête garçon –, il continuait à contempler les deux messages, lorsqu’il releva la tête.

 

Lentement, son regard se dirigea vers le buste de Napoléon placé sur le haut d’un cartonnier ; et le détective malgré lui se demanda :

 

– Qu’eût-Il fait à ma place ?

 

La réponse ne se fit pas longtemps attendre… Cocantin venait d’avoir l’impression que la voix du maître vibrait à ses oreilles, lui lançant impérieusement cet ordre :

 

– Préviens la famille !

 

Le directeur de l’Agence Céléritas n’avait plus qu’à obéir… Quelques heures après, il arrivait au château des Sablons et faisait prier Mme Aubry de bien vouloir lui accorder un entretien confidentiel au sujet d’une affaire très grave et très urgente.

 

Bien que Jacqueline, qui venait d’assister à l’enterrement de son père, fût toute brisée de chagrin et d’émotion, elle consentit à recevoir le détective qui, après s’être incliné respectueusement devant elle, attaqua :

 

– Madame, je vous demande pardon de venir vous troubler dans votre peine. Mais, en possession d’un secret de famille qui vous intéresse tout particulièrement, j’ai compris que je n’avais pas le droit de garder le silence.

 

Puis, avec la plus complète franchise, le successeur de Ribaudet raconta à Mme Aubry la démarche que le banquier avait faite à son agence, ainsi que tous les événements qui l’avaient précédée et suivie.

 

Et lui remettant les deux lettres de Judex à l’appui de ses dires, il conclut, satisfait de lui et la conscience en repos :

 

– Maintenant, madame, que j’ai fait tout mon devoir, il ne me reste plus qu’à vous adresser, avec tous mes regrets, l’hommage de mon profond respect.

 

Jacqueline, qui avait lu les deux messages, s’écria avec l’accent de l’indignation la plus vive :

 

– Ces lettres sont une infamie et préludent sans doute à quelque chantage !

 

– Madame…, protesta Cocantin, avec l’accent de la plus vive sincérité, je vous jure que je suis tout à fait incapable…

 

– Monsieur, interrompit la fille du banquier, je ne vous accuse nullement ; je vous remercie, au contraire, de votre si parfaite loyauté. Mais vous comprendrez que je sois bouleversée à la pensée que la mémoire de mon père puisse être un instant suspectée… Aussi, je tiens avant tout à éclaircir cette affaire.

 

– Vous avez raison, madame.

 

– Et si j’ai besoin de vos services ?…

 

– Vous pourrez entièrement compter sur moi, promit le directeur de l’Agence Céléritas qui se retira après avoir salué Mme Aubry jusqu’à terre.

 

Demeurée seule, Jacqueline relut d’abord la première sommation.

 

Non content de ruiner et de déshonorer les gens, il faut encore que vous les assassiniez. Je vous donne l’ordre, pour expier vos crimes, de verser la moitié de votre fortune à l’Assistance publique. Vous avez jusqu’à demain soir, dix heures, pour vous exécuter.

 

JUDEX !

 

Puis, ce fut l’autre, véritable glas d’avertissement suprême :

 

Si avant dix heures, vous n’avez pas versé à l’Assistance publique la moitié de votre fortune mal acquise, ensuite, il sera trop tard. Vous serez impitoyablement châtié.

 

JUDEX !

 

Et la jeune femme, envahie par une terreur indicible, songeait que c’était précisément lorsque dix heures sonnaient à l’horloge de la salle à manger, que le banquier était tombé foudroyé.

 

– Plus de doute ! s’écria-t-elle en un sanglot déchirant… Mon père a été victime d’un complot tramé dans l’ombre. Mon père a été assassiné !

 

Jacqueline qui, jusqu’à ce jour, n’avait jamais soupçonné l’intégrité du financier, traitant, comme tant d’autres, de mensonges odieux et de calomnies stupides les rares et vagues accusations qu’elle avait entendu çà et là porter contre lui, se demanda, avec un sentiment de sourde terreur si ces rumeurs ne reposaient pas sur un fond de vérité.

 

Aussitôt, elle se révolta contre elle-même.

 

– Mon père un voleur, un assassin ! Certes, il aimait l’argent… il était âpre au gain, et impitoyable envers ceux qui se jetaient en travers de ses projets. Mais de là à commettre des crimes aussi épouvantables… Non, non, c’est impossible !… Père, père chéri, pardonne-moi d’avoir pu effleurer ta mémoire d’un pareil soupçon !…

 

Tout en s’efforçant de redevenir maîtresse d’elle-même, Jacqueline sonna un domestique.

 

– Bontemps, interrogea-t-elle, M. le marquis de la Rochefontaine a-t-il quitté le château ?

 

– Oui, madame. Il est parti pour Paris, en auto, il y a environ un quart d’heure.

 

– Alors, dites à M. Vallières que je désire lui parler.

 

Quelques instants après, le secrétaire de Favraux se présentait devant Jacqueline.

 

Pâle, silencieuse, la fille du banquier le considéra d’un de ces longs et profonds regards qui expriment : « Êtes-vous vraiment un ami ? »

 

L’expression de bonté sincère et même attendrie qui se lisait sur les traits de Vallières la rassura aussitôt ; car tout de suite, elle fit sur un ton plein d’énergie :

 

– Monsieur Vallières, mon père avait pour vous beaucoup d’estime. La veille de sa mort, il me disait encore combien il était reconnaissant à son ami William Simpson – de New York – de vous avoir adressé à lui.

 

Comme Vallières s’inclinait d’un air grave, ému, Jacqueline continua :

 

– Je sais donc que l’on peut avoir entièrement confiance en vous.

 

Et, lui tendant les deux lettres de Judex, elle ajouta :

 

– Voici ce qu’un agent d’affaires vient de m’apporter… Lisez…

 

– M. Favraux m’avait mis au courant, répliqua le secrétaire, en reconnaissant les deux messages.

 

– Ah ! vous saviez ?

 

– Oui, madame, et je dois ajouter que Monsieur votre père n’avait prêté à ces lettres qu’une très médiocre importance.

 

– Et pourtant, s’écria Jacqueline, il a succombé juste à l’heure indiquée par elles !

 

– C’est exact !

 

– Voilà pourquoi je ne puis rester dans une aussi terrible incertitude… Je vous demanderai donc de m’accompagner à la Préfecture de police.

 

Vallières, considérant Jacqueline d’un air de douloureuse sympathie, reprenait :

 

– Voulez-vous, madame, me permettre de vous donner un respectueux conseil ?

 

– Je vous en prie.

 

– N’allez pas à la Préfecture.

 

– Pourquoi ?

 

– Ne me forcez pas à préciser.

 

– Au contraire, reprenait Jacqueline, je veux tout savoir.

 

– Contentez-vous de pleurer votre père, sans chercher à savoir ce que fut son passé.

 

– Son passé ! fit Jacqueline en un cri de terrible angoisse. Son passé ! Les accusations contenues dans ces lettres seraient donc vraies ? Alors pourquoi déjà m’avoir caché l’existence de ces deux messages ? Oui, pourquoi ces réticences et tout ce mystère ?… Monsieur Vallières, au nom du ciel, parlez !…

 

– Madame…, hésitait encore le secrétaire tout tremblant d’émotion.

 

– Vous ne voyez donc pas que vous me torturez affreusement…, s’écria Jacqueline en éclatant en sanglots. Oh ! je vous en supplie, dites-moi que mon père est innocent ! Au nom de mon fils, je vous en conjure, affirmez-moi, jurez-moi qu’il n’y a pas un mot de vrai dans cette histoire !

 

Tout en inclinant tristement le front, Vallières articula d’une voix dans laquelle il y avait des larmes :

 

– Hélas ! madame… C’est la vérité !

 

VI

LE DOSSIER RÉVÉLATEUR


Jacqueline, fléchissant sous le poids de cette nouvelle douleur, s’était laissée tomber sur un canapé, prête à s’évanouir.

 

– Ah ! madame ! s’écria Vallières sur un ton de respectueux reproche… Pourquoi m’avez-vous forcé à vous révéler ces choses ?

 

La jeune femme, faisant appel à toute son énergie, répliqua :

 

– Non ! laissez… je serai forte ! Ne vous excusez pas, monsieur Vallières. Vous avez bien fait… oui, très bien fait de me prévenir. Maintenant, achevez ! Je vous répète que je veux tout connaître… C’est à la fois mon droit et mon devoir !

 

– En ce cas, madame, veuillez me suivre, invita Vallières en offrant son bras à Jacqueline et en la conduisant jusqu’au cabinet de travail du banquier.

 

Tandis que la jeune femme s’asseyait devant le bureau de son père, Vallières s’approcha d’une boiserie sculptée qui ornait un angle de la muraille et fit jouer un ressort secret. Un panneau se déplaça, laissant apparaître une excavation pratiquée dans la muraille.

 

– C’est là, déclara le secrétaire, que M. Favraux dissimulait ses documents confidentiels. Il n’y a que très peu de temps qu’il m’avait révélé l’existence de cette cachette en me faisant lui jurer, s’il venait à disparaître, de brûler tous ces papiers… J’allais le faire, madame, au moment où vous m’avez appelé près de vous…

 

Jacqueline eut alors le sublime courage de se plonger dans l’étude du dossier volumineux que Vallières avait déposé devant elle et qui contenait la preuve indiscutable que Favraux, par ses manœuvres, aussi sournoises que criminelles, avait provoqué le krach du Continental Consortium, la banqueroute de la Rente universelle, la faillite des Phosphates du Delta, l’incendie des Docks de New-City. Le bilan effroyable se chiffrait par plusieurs milliers de familles ruinées, par de nombreux suicides et enfin par la mort, dans les flammes, de plus de cent travailleurs.

 

– Vous saviez tout cela, monsieur Vallières ? reprenait Mme Aubry, d’une voix lourde de sanglots. Comment, vous, un honnête homme, avez-vous pu rester le secrétaire de… M. Favraux ?

 

À ces mots, une lueur étrange passa dans le regard de Vallières qui, courbant le front, murmura d’une voix étranglée :

 

– Je n’ai pas toujours été un honnête homme…

 

Prise de vertige en face de l’abîme d’infamie et de honte qu’elle venait d’apercevoir tout à coup, Jacqueline articula simplement :

 

– Laissez-moi, monsieur Vallières.

 

– Madame…, exprima le secrétaire, je n’ai pas besoin de vous dire que tout ceci restera enfermé à jamais entre nous.

 

Et, l’air mélancolique d’un homme qui n’a plus rien à espérer sur terre, il se préparait à partir.

 

Jacqueline le retint.

 

– Monsieur, fit-elle, avec une expression de dignité admirable, je souhaite que la franchise un peu tardive dont vous avez fait preuve à mon égard vous assure le pardon des fautes que vous avez pu commettre.

 

Vallières s’inclina. Deux larmes discrètes, lointaines, apparaissaient au fond de ses yeux. Et il sortit, plus voûté que de coutume.

 

Alors, la fille du banquier put donner libre cours à son désespoir.

 

– Ainsi, se disait-elle, mon père que j’aimais et que je redoutais, tant il m’apparaissait supérieur aux autres, n’était qu’un misérable qui a causé la ruine de tant de braves gens… la mort de tant d’innocents ! Cette fortune qu’il nous a laissée à mon fils et à moi a été acquise dans le sang et dans les larmes ! Quelle chose abominable ! Il me semble que je vais entendre sans cesse monter à mes oreilles les malédictions et les plaintes des victimes. Oui, déjà ils me crient : « Tout cet or… il n’est pas à toi… ni à ton fils… il est à nous… Ton père nous l’a volé ! »

 

Alors un cri déchirant lui échappa :

 

– Mon fils… mon Jean bien-aimé !

 

C’est qu’une pensée encore plus atroce, une crainte encore plus épouvantable venait de lui broyer le cœur.

 

– Judex !… Judex !…, songeait-elle…

 

« Quel est cet homme assez puissant pour avoir frappé à l’heure fixée par lui, au milieu d’une fête, mon père que rien n’a pu arracher à son destin ? Qui sait si, poursuivant sa vengeance, il ne va pas me frapper à mon tour, ainsi que mon enfant ? Peu importe !… Je suis prête à tout ! Mais mon petit !… Pitié pour lui !… Pitié !

 

Une phrase terrible vibra soudain à l’oreille de l’infortunée :

 

– Est-ce que ton père, lui, a eu pitié des innocents ?

 

– Mon Dieu !…, sanglota-t-elle, éperdue… Comment détourner la menace que je devine suspendue sur nos têtes ?… Comment désarmer Judex ?

 

Tout à coup, le visage de Jacqueline cessa de refléter le désespoir et la terreur. Une sorte d’ardeur mystique illumina son regard. Une expression de volonté sublime et surhumaine se répandit sur ses traits, transformant miraculeusement la créature frêle et désemparée en une femme noblement vibrante de tous les courages et de toutes les énergies. Puis, s’emparant des dossiers révélateurs, elle les serra contre sa poitrine et les emporta dans sa chambre en murmurant sur un ton de résolution farouche :

 

– Je sais maintenant ce qui me reste à faire !

 

VII

L’ARGENT INFÂME


Dans sa garçonnière de la rue de Prony, le bel Amaury de la Rochefontaine, à demi étendu sur un divan, et tout en fumant une khédive parfumée, se laissait aller aux plus souriantes espérances.

 

Convaincu que la mort du banquier ne faisait que reculer de quelques semaines la date de son mariage, il échafaudait les projets les plus magnifiques… Dans son égoïsme de viveur invétéré, il laissait déjà au second plan, presque dans l’ombre, l’adorable silhouette de Jacqueline, dont il n’avait pas compris un instant le douloureux sacrifice, lorsque la sonnerie du téléphone strida.

 

Nonchalamment… Amaury se leva et, tout en saisissant le récepteur, il lança rudement dans l’appareil :

 

– Allô !

 

Mais sa voix s’adoucit aussitôt.

 

– Ah ! c’est vous, ma chère Jacqueline ? Comment va ?… Bien triste… Je le comprends… Vous désirez que je vienne tout de suite aux Sablons ?… Vous savez bien que je suis et serai toujours à vous… Rien de grave, j’espère ?… Vous ne pouvez pas me dire cela maintenant ?… Bien, j’accours…

 

Raccrochant l’appareil, Amaury devenu soucieux, se demanda :

 

– Qu’est-ce qui a bien pu se passer là-bas ?… Jacqueline avait la voix contractée de quelqu’un qui vient d’apprendre une catastrophe… Si son fils était malade, elle me l’eût dit certainement… Alors ?…

 

Pour la première fois depuis la disparition du banquier, une légère inquiétude s’empara du marquis.

 

– Ah ! ça, se dit-il, est-ce que la petite aurait changé d’avis ?…

 

Reprenant le téléphone, M. de la Rochefontaine demanda à son cercle une auto qui le conduisit directement et rapidement aux Sablons.

 

Jacqueline l’attendait dans un petit salon.

 

Tout de suite, au visage ravagé de la jeune femme, à l’expression de détresse que révélait toute sa personne, le marquis se dit :

 

– Il est certainement arrivé un malheur !

 

Troublé cette fois, il interrogea :

 

– Jacqueline, ma chère amie… votre petit Jean ?…

 

– Il va très bien, rassura aussitôt la jeune femme, qui résolument attaqua :

 

– Amaury, vous m’aimez, n’est-ce pas ?

 

– Si je vous aime ! répliqua aussitôt le gentilhomme avec effusion… La mort de votre pauvre père, en me créant de nouveaux devoirs envers vous, n’a fait que grandir le sentiment déjà si puissant que vous m’avez inspiré.

 

– Je vous remercie, reprit Jacqueline. Maintenant, écoutez-moi…

 

D’une voix ferme, assurée, elle poursuivit :

 

– Je viens d’apprendre une chose terrible : par des preuves, hélas ! sans répliques, par des documents terriblement accusateurs que j’ai mis en sûreté dans un lieu que seule je connais, j’ai acquis depuis hier la certitude que mon père avait gagné sa fortune d’une manière illicite… je devrais même dire d’une façon criminelle.

 

« Ne voulant rien garder d’un argent dont je n’ai, hélas ! que trop profité jusqu’à ce jour, j’ai décidé d’abandonner à l’Assistance publique toute la part qui me revient de l’héritage paternel… MVigneron, mon notaire, accompagné de deux témoins, attend dans le salon que je signe l’acte de donation qu’il a préparé sur mon ordre. Quant à la part de mon fils, je n’ai pas le droit d’en disposer… Mais elle restera déposée entre les mains du notaire qui en assurera la gestion légale. Lorsque Jean aura atteint sa majorité, je lui mettrai sous les yeux les raisons qui ont provoqué ma décision. J’espère – que dis-je ? –, je suis sûre que, comme moi, il ne voudra pas profiter de l’argent infâme et qu’il le donnera, lui aussi, aux pauvres. Voilà, mon cher Amaury, tout ce que j’avais à vous dire ! »

 

En écoutant cette déclaration si noble, si émouvante, qui brisait subitement et irrémédiablement ses espérances, M. de la Rochefontaine avait pâli.

 

Parvenant néanmoins à se dominer, il formula :

 

– Je ne puis, ma chère Jacqueline, que m’incliner très bas devant le geste généreux, je devrais dire l’acte sublime que vous vous préparez à accomplir… Cependant, me sera-t-il permis de vous donner un très affectueux conseil ?

 

– Parlez !

 

– Il me semble qu’avant de réaliser une décision aussi grave, vous pourriez peut-être prendre le temps de la réflexion. Somme toute, vous n’êtes en rien responsable des erreurs de votre père, et je trouve injuste que vous vous dépouilliez ainsi, au profit d’inconnus, de la totalité d’une fortune…

 

– Recueillie dans la boue et dans la honte ! interrompit violemment Jacqueline… Oh ! monsieur de la Rochefontaine, comment pouvez-vous penser un seul instant que je pourrais conserver la moindre parcelle d’un tel héritage ?

 

– Je vous en prie, calmez-vous !

 

– Me calmer !… Je m’attendais de votre part à une autre réponse… Je me figurais que vous alliez me dire : « C’est bien, ce que vous avez fait là… Je ne puis que vous en aimer davantage… Plus que jamais, je veux être le compagnon de votre vie… » Et au lieu de cela, après avoir blêmi de déception, et presque tremblé de colère devant ces millions qui vous échappent, vous osez me déconseiller un acte qui fera désormais tout mon orgueil de femme sans tache et de mère sans reproche !

 

– Jacqueline !…

 

– N’insistez pas, monsieur ! Je suis fixée sur la sincérité de vos sentiments à mon égard… Et puisque vous n’en voulez qu’à cet or que je repousse et que, malgré toute l’infamie dont il est entaché, vous eussiez volontiers accepté, moi qui ne vous ai jamais aimé…

 

– Madame !

 

– Moi qui ne vous épousais que pour obéir à la volonté d’un père devant lequel j’avais toujours tremblé, c’est avec un sentiment de soulagement profond que je vous rends votre parole… et votre liberté.

 

– Laissez-moi vous dire…

 

– Pas un mot… monsieur, je vous en prie ! Je vous quitte sans rancune et sans haine… Je vous ai déjà oublié !

 

Jacqueline passa dans le grand salon où l’attendait le notaire.

 

S’approchant de la table où Me Vigneron avait déposé l’acte de donation en bonne et due forme, la fille du banquier, dont le visage reflétait l’ardeur du sacrifice librement accepté et grandiosement accompli, signa d’une main qui ne tremblait pas l’abandon aux pauvres de toute sa fortune.

 

Quelques instants après, le bel Amaury, fou de colère, quittait le château.

 

VIII

VERS L’INCONNU…


Jacqueline avait résolu d’abandonner, sans délai, les Sablons.

 

Aussitôt le notaire parti, elle rassembla tous ses domestiques ; prétextant un revers de fortune inattendu, elle les congédia, non sans avoir gratifié chacun d’eux d’un souvenir particulier et d’affectueuses paroles.

 

Puis, elle reçut Vallières qui lui renouvela ses protestations de dévouement sincère et de discrétion absolue et se retira visiblement ému…

 

Elle fit ensuite ses adieux à Mlle Marie Verdier dont elle était à cent lieues de soupçonner l’intrigue avec son père ; et elle lui exprima avec beaucoup d’affabilité tous ses regrets d’être obligée de se séparer d’elle.

 

L’institutrice, qui s’était composé une attitude de tristesse simple et sans excès, ne sut prononcer que quelques paroles toutes de convenable banalité… Mais, lorsqu’elle franchit le seuil du salon, une expression de menace, de rancœur, se répandit sur ses traits…

 

L’instant le plus douloureux était venu pour Jacqueline…

 

Ayant appelé près d’elle le vieux valet de pied Bontemps et sa fille Marianne qui avait été la nourrice du petit Jean, elle leur dit avec l’accent de la plus touchante simplicité :

 

– Mon cher Bontemps, vous m’avez dit que vous comptiez vous retirer avec votre fille à la campagne… aux environs de Paris, dans une petite maison que vous avez achetée avec vos économies ?

 

– Oui, madame.

 

– Je suis ruinée, complètement ruinée. Il ne me reste plus rien ; je vais être obligée de travailler.

 

– Est-ce possible ?

 

– Cela ne m’effraie pas, au contraire ; mais comme je ne pourrai plus m’occuper de mon fils, je viens vous demander de le prendre avec vous… Ah ! c’est un rude sacrifice que je m’impose… Me séparer de ce petit être que j’adore par-dessus tout… C’est affreux, voyez-vous… mais il le faut ! Écoutez-moi, Bontemps, et vous aussi Marianne. Je veux que mon fils soit avant tout un honnête homme… Je sais qu’il ne peut pas tomber en de meilleures mains que les vôtres, voilà pourquoi je vous le confie et je vous remercie d’avance de ce que vous ferez pour lui.

 

– Croyez, madame, affirmait le vieux Bontemps que nous sommes très touchés…

 

– Oh ! oui, alors…, déclarait Marianne tout près de pleurer.

 

– Vous acceptez ?

 

– De grand cœur, fit Bontemps…, et comptez sur nous… Nous l’aimons tant ce cher petit… Il est si doux, si bon et si beau !

 

Jacqueline qui sentait son cœur se briser, ajouta :

 

– Emmenez-le dès ce soir… Cela vaudra mieux. Dès que j’aurai trouvé un logement, je vous enverrai mon adresse. Oh ! j’irai voir souvent mon chéri… Et puis, vous me l’amènerez aussi, n’est-ce pas ?

 

– Oh ! oui madame…, sanglotait Marianne, gagnée par le chagrin de sa maîtresse…

 

Courageuse jusqu’au bout, Jacqueline achevait :

 

– Me Vigneron vous fera parvenir régulièrement la pension du cher petit. Allons, embrassez-moi, Marianne, et vous aussi, mon cher Bontemps… Vous, au moins, vous êtes de vrais amis.

 

Puis, appelant son fils, qui jouait dans une pièce voisine, Jacqueline le prit sur ses genoux ; et, dissimulant l’atroce douleur qui la déchirait, elle fit :

 

– Mon mignon, je vais être obligée de partir en voyage…

 

– Tu m’emmènes avec toi, maman chérie ? s’écria aussitôt le bambin.

 

– Non, mon petit, c’est impossible.

 

– Tu seras longtemps partie ?

 

– Quelques jours seulement… Pendant ce temps-là, tu t’en iras à la campagne avec Bontemps et ta nourrice.

 

Et Marianne intervenant, promit :

 

– Vous verrez, monsieur Jean, comme vous serez heureux avec nous… Vous vous amuserez bien… Il y a un petit âne avec une belle voiture…

 

– Un petit âne ! s’écriait l’enfant, avec l’adorable versatilité de son âge. Oh ! je veux partir tout de suite, tout de suite… Tu veux bien, maman ?

 

– Oui, oui, mon ange… Va, amuse-toi, sois heureux.

 

Et l’étreignant une dernière fois contre son cœur, elle fit toute pantelante :

 

– Je t’aime et je te bénis !

 

Puis, se tournant vers Bontemps et sa fille, elle ajouta :

 

– Emmenez-le ! Je n’en peux plus ! c’est trop ! À bientôt ! À bientôt !

 

La fille du banquier, demeurée seule au château, commença ses préparatifs de départ, puisant dans la beauté de son acte l’héroïsme dont elle avait besoin pour aller jusqu’au bout de sa tâche.

 

Comme vers le soir, elle se disposait à se rendre à la gare… une sonnerie retentit dans le petit salon…

 

– Qui peut téléphoner à cette heure ? se demanda la jeune femme.

 

Et se rendant à l’appareil, elle saisit le récepteur et écouta…

 

Soudain… son visage se convulse.

 

Un cri étouffé s’échappe de sa gorge…

 

Jacqueline vient d’entendre et de reconnaître la voix de son père qui lui clamait :

 

– Ma fille… ma fille… pardonne-moi !

 

Convaincue qu’elle était l’objet d’une atroce hallucination, elle s’enfuit à travers les grandes pièces vides… gagna le parc… et disparut sous les arbres, s’enfonçant peu à peu dans la nuit qui s’était refermée sur elle.

 

*

* *

 

Le lendemain matin, de très bonne heure, une jeune femme, en grand deuil, et qui semblait brisée de fatigue, suivait, une valise à la main, une rue déserte de Neuilly.

 

À plusieurs reprises, haletant, oppressée, elle avait dû s’arrêter pour reprendre haleine.

 

Or, depuis un moment déjà… une ombre… dont il lui eût été impossible de s’expliquer l’origine… s’était attachée à ses pas… s’arrêtant avec elle, fluide, impalpable, étrange, mystérieuse…

 

Était-ce quelque protecteur envoyé de là-haut ?

 

Était-ce la menace de nouveaux malheurs et de pires détresses ?

 

Quelle était cette ombre ?

 

DEUXIÈME ÉPISODE

L’expiation


I

LA MAÎTRESSE DE PIANO


– Une lettre pour vous, madame Bertin.

 

– Merci, madame Chapuis.

 

– Comment cela va-t-il, ce matin ? Pas trop fort, n’est-ce pas ? En voilà des yeux rouges !… Je parie que vous avez encore pleuré toute la nuit.

 

– Mais non, j’ai très bien dormi…

 

– Il ne faut pas me dire cela, mon enfant. Vous avez du chagrin, ma pauvre petite…

 

Et Mme Chapuis, personne d’une quarantaine d’années, à la tenue extrêmement correcte, à la physionomie avenante et sympathique, ajouta, tout en enveloppant d’un regard de bienveillance émue, une ravissante jeune femme qui, vêtue d’une robe noire toute simple, demeurait debout dans l’entrebâillement d’une porte :

 

– Il n’y a pas très longtemps que vous êtes chez moi… Eh bien, je ne vous le cacherai pas, rien qu’en vous voyant, j’ai deviné que vous étiez une brave créature ; et si jamais vous avez besoin de moi je ne vous en dis pas davantage.

 

– Moi aussi, je me suis aperçue combien vous étiez bonne, répliquait la jeune femme d’une voix aux vibrations harmonieuses.

 

– Allons, bon ! le téléphone ! Il faut que je redescende au bureau… Au revoir, mon enfant, et bon courage.

 

Celle que Mme Chapuis venait d’appeler « mon enfant » avec tant d’insistance, rentra aussitôt dans une chambre des plus simples, mais très propre, et presque gaie… Puis, s’asseyant devant une table à ouvrage, elle décacheta la lettre que venait de lui remettre Mme Chapuis et lut ce qui suit :

 

Chère Madame,

 

Tout d’abord, laissez-moi vous dire que nous avons été bien heureux d’avoir de vos nouvelles et que votre petit Jean se porte à merveille. Les premiers jours, le soir surtout, il a pleuré en demandant sa maman… Mais nous l’avons consolé de notre mieux en lui promettant que nous le conduirions bientôt vous voir. Il a dansé de joie quand je lui ai lu votre lettre ; et j’ai dû la lui donner pour qu’il la garde sur son cœur ! C’est un vrai chérubin du bon Dieu ! Nous sommes satisfaits de savoir que vous êtes tombée à Neuilly sur une bonne pension de famille et que vous avez déjà trouvé quelques leçons de piano et d’anglais. En tout cas, chère madame, vous pouvez compter entièrement sur notre dévouement ainsi que sur notre discrétion.

 

Mon père se joint à moi pour vous adresser tous ses respects.

 

MARIANNE BONTEMPS.

 

au Verger… Loisy (Seine-et-Oise).

 

Un post-scriptum à la grosse écriture mal formée suivait ces lignes :

 

Marianne me tient la main pour t’envoyer mille caresses… en attendant de te voir bientôt, toi… ma vraie petite maman.

 

Ton petit garçon qui t’aime,

 

Jean.

 

La jeune femme approcha de ses lèvres la tendre et naïve missive… Puis ses yeux se dirigèrent vers le portrait de son fils.

 

– Mon Jeannot chéri, murmura-t-elle. Oh ! oui, comme je t’aime ! Désormais, tu es tout pour moi… mon bien-aimé !

 

Réconfortée par l’amour maternel, la jeune femme se coiffa d’un modeste chapeau autour duquel s’enroulait un long voile de crêpe… et, prenant un carton à musique, elle partit après avoir envoyé un long baiser à l’image radieuse de son enfant. Vite, elle gagna la rue, marchant d’un pas rapide, assuré, lorsque soudain, elle s’arrêta, tandis qu’un nom lui échappait :

 

– Monsieur Vallières !

 

Un homme d’une soixantaine d’années s’approchait d’elle, son chapeau à la main en une attitude pleine de déférence affectueuse.

 

– Madame, fit-il, je vous demande pardon de vous aborder ainsi. Mais puisque j’ai l’avantage de vous rencontrer en ce lointain quartier où j’avais une course à faire, me sera-t-il permis de vous demander de vos nouvelles et de celles de votre cher petit Jean ?

 

– Mon fils est à la campagne, chez les Bontemps, répliquait la maman du petit Jean. Quant à moi, je vais aussi bien que possible… Et vous, cher monsieur ?

 

– J’ai eu la chance de trouver une situation, qui, sans valoir celle que j’occupais auprès de Monsieur votre père…

 

– Monsieur Vallières, interrompit la jeune femme en pâlissant… vous m’avez donné, récemment, dans de bien cruelles circonstances, une preuve d’amitié loyale que je n’ai pas oubliée !… Eh bien, laissez-moi vous dire que pour vous comme pour tous, Jacqueline Aubry, la fille du banquier Favraux, a cessé d’exister pour faire place à Mme Jeanne Bertin… professeur de piano et d’anglais… Vous voyez… je me suis tenu parole… je travaille… Et j’en suis toute fière et très heureuse…

 

– Vous êtes la plus noble femme que j’aie jamais connue… affirma Vallières en s’inclinant respectueusement devant Jacqueline qui reprit :

 

– Excusez-moi, monsieur Vallières… je suis attendue et je ne voudrais pas être en retard… Donnez-moi de temps en temps de vos nouvelles. Je demeure tout près d’ici, à Neuilly, 10, impasse Saint-Ferdinand… Mais pas un mot à personne, je vous en prie.

 

– Je vous le promets.

 

*

* *

 

La fille du banquier continua sa route. Absorbée par les souvenirs douloureux et angoissants que sa rencontre avec Vallières venait de réveiller en son cœur, elle n’avait pas remarqué que, depuis un moment, elle était suivie par un jeune homme à la silhouette élégante, aux allures aristocratiques, mais dont l’air de morgue et d’arrogance révélait à la fois le cerveau étroit et l’âme ingrate.

 

Au moment où Jacqueline atteignait l’avenue de Neuilly, l’inconnu accéléra le pas, comme s’il voulait dépasser Jacqueline. Mais il s’arrêta, songeant :

 

– Décidément, ce n’est pas une femme que l’on peut aborder dans la rue.

 

Et, contemplant d’un regard flambant de passion malsaine, l’exquise et frêle créature qui, toute à ses pensées, c’est-à-dire rien qu’à son devoir, traversait la chaussée pour se diriger vers la station du tramway à vapeur Saint-Germain-Porte-Maillot, il murmura, sur le ton de la plus insolente fatuité :

 

– Quelle adorable maîtresse je vais avoir !

 

Regagnant une auto fermée, très basse et très puissante, et qui stationnait à l’angle de la rue Saint-Pierre et de l’avenue, il lança impérieusement au wattman impeccable en sa livrée marron aux boutons d’or, où s’incrustait largement une couronne de marquis :

 

– Teddy, rue de Varennes, et très vite n’est-ce pas ?

 

Puis, tout en s’installant sur les coussins gris perle de la voiture, il grommela :

 

– Quoi qu’il arrive, et quoi qu’il m’en coûte, cette femme sera à moi !

 

II

LE « ROI DU COTILLON »


Celui qui venait ainsi de décréter avec tant de cynique désinvolture la conquête ou plutôt le déshonneur de Jacqueline n’était autre que le jeune marquis César de Birargues, vice-président du Polo-Club, trésorier du cercle des Sports et des Arts, champion de golf, prince du tennis et « roi du cotillon » !

 

Tous ces titres, d’ailleurs, ne l’empêchaient nullement d’être le snob le plus insupportable et le personnage le plus inutile de la terre.

 

Le duc, son père, excellent gentilhomme, avait en vain cherché à éveiller dans l’âme de son fils les sentiments d’honneur chevaleresque de tradition dans la famille. La duchesse, noble femme toute de vertu souriante et de charme captivant, avait dû, elle aussi, renoncer à lui prodiguer ses excellents conseils.

 

À sa majorité, quittant la somptueuse demeure que, depuis le XVIIe siècle, les Birargues occupaient au faubourg Saint-Germain, César s’était installé avenue Henri-Martin, dans un luxueux appartement de garçon… où il menait depuis près de deux ans… l’existence la plus désordonnée, ne rendant aux siens que des visites rapides et intéressées.

 

Aussi, grandes furent la surprise et la joie de sa sœur, la jolie et délicate Gisèle, lorsque, vers dix heures du matin, elle vit entrer le marquis dans le vaste salon où, depuis un moment déjà, elle s’exerçait sur un magnifique piano aux gammes chromatiques et aux arpèges les plus ardus.

 

– Bonjour, César ! s’écria-t-elle en courant embrasser son frère qu’elle ne pouvait juger qu’à travers la limpidité de son cœur virginal.

 

– Bonjour, mignonne, répondit le champion de tennis… Tu es en train d’étudier… Aussi, je te laisse.

 

– Non, reste…, suppliait gentiment Gisèle. Les instants que tu nous consacres sont si rares que je m’en voudrais de te les disputer même pour Beethoven ou pour Mozart.

 

César ripostait, cherchant à se mettre à l’unisson :

 

– J’en suis d’autant plus charmé que tu adores la musique.

 

– C’est un art si admirable.

 

– Es-tu en progrès ?

 

– Mme Bertin m’affirme que oui.

 

– Mme Bertin ? questionnait le « roi du cotillon » avec l’hypocrisie d’un « roué ».

 

– Mon nouveau professeur…, expliquait Gisèle. Je l’attends d’un moment à l’autre… et je suis persuadée qu’elle se fera un plaisir de te dire elle-même ce qu’elle pense de moi…

 

– Je suis très pressé…, affirmait César de Birargues.

 

– Oh ! Reste un peu, insistait Gisèle, je tiens beaucoup à ce que tu voies Mme Bertin… C’est une personne très distinguée, très douce… qui a eu, paraît-il, de gros revers de fortune… Elle nous a été recommandée par M. l’abbé Villetot… le premier vicaire de Saint-Philippe-du-Roule. Si tu pouvais lui procurer quelques leçons, je t’assure que tu ferais une bonne action… car cette jeune femme est tout à fait intéressante.

 

– Oh ! moi, les leçons de piano, ce n’est guère mon affaire, ripostait le « roi du cotillon » d’un air d’indifférence affectée… lorsqu’une porte s’ouvrit, livrant passage à une femme de chambre qui annonça :

 

– Mme Bertin.

 

Simplement… modestement… Jacqueline s’avançait, vite rejointe par Gisèle qui, gracieusement, présentait :

 

– Mon frère le marquis César de Birargues… Mme Bertin, mon professeur.

 

Saluant avec déférence, César fit aussitôt :

 

– Ma sœur, madame, m’a tant dit de bien de vous que je ne puis être que très flatté de faire votre connaissance.

 

– Mlle Gisèle me connaît depuis très peu de temps, répliquait la fille du banquier… Je crains qu’elle ne s’aperçoive très tôt combien elle exagère mes mérites.

 

– Je suis sûr, au contraire, protestait César, que ma sœur ne se trompe pas et que chaque heure que vous lui consacrez lui permettra de découvrir en vous de nouvelles et précieuses qualités.

 

À ce compliment, un peu trop direct pour une première rencontre, Jacqueline rougit légèrement ; et, après s’être inclinée avec une aisance discrète qui révélait une parfaite éducation mondaine, elle s’en fut déposer son carton de musique sur le piano.

 

– C’est cela, travaillons ! s’écria joyeusement Mlle de Birargues.

 

– Suis-je de trop ? demanda César, en esquissant un geste de sortie.

 

– Pas du tout ! lança Gisèle.

 

– Alors, commençons, fit gracieusement la fille du banquier.

 

Jacqueline, qui avait suivi jadis en bénévole les cours du Conservatoire, se montra non seulement excellente maîtresse, mais aussi véritable et vibrante artiste, achevant ainsi, sans s’en douter, d’exacerber la passion qu’elle avait inspirée à César.

 

La leçon était presque terminée, lorsque la femme de chambre reparut, prévenant que la baronne d’Orsel demandait Mlle Gisèle au téléphone.

 

La jeune fille déclara :

 

– C’est pour notre vente de charité… Vous permettez, madame Bertin ?

 

– Certainement, mademoiselle.

 

– Mon frère va vous tenir compagnie.

 

À peine avait-elle disparu que César, incapable de se maîtriser davantage, se levait brusquement, s’en allait droit à Jacqueline, et attaquait d’une voix que le désir faisait trembler :

 

– Madame, vous allez dire que je suis le plus maladroit et le plus insensé des hommes… mais je suis incapable de vous dissimuler plus longtemps le sentiment que vous m’avez inspiré.

 

À cette déclaration, aussi brutale qu’inattendue, Jacqueline était restée toute interdite.

 

– Monsieur, balbutia-t-elle, en se levant à son tour, je vous prie de cesser une plaisanterie qui m’est d’autant plus pénible…

 

Elle n’acheva pas…

 

Cédant à la fougue d’un tempérament naturellement emporté, César s’emparait de force des mains de la jeune femme et s’écriait avec un accent de passion véritablement insultante et sans vergogne :

 

– Écoutez-moi… je vous en supplie. Le premier jour où vous êtes venue ici… vous avez produit sur moi une impression tellement foudroyante que j’ai attendu que vous sortiez… Alors, je vous ai suivie, sans que vous vous en doutiez, jusque là-bas, à Neuilly… oui, jusqu’au seuil de cette pension de famille où vous demeurez, dans une chambre dont se contenterait à peine une ouvrière… Toujours à votre insu, je me suis attaché à vos pas… J’ai vécu avec vous ce véritable enfer qu’est l’existence à Paris d’une femme jeune, jolie, dénuée de ressources et qui se croit obligée de gagner sa vie par son travail… Votre courage tranquille, votre résignation touchante n’ont fait que grandir l’irrésistible sentiment que vous m’avez inspiré… Car je vous aime, madame, je vous adore à un point que je ne saurais vous exprimer… c’est-à-dire… à en devenir fou… à en perdre la tête… Voilà pourquoi, puisque les préjugés du monde auquel j’appartiens ne me permettent pas de vous donner mon nom, je vous conjure de me laisser faire de vous la femme la plus heureuse et la plus adorée.

 

Superbe d’honnêteté sereine, Jacqueline avait écouté sans un mot, sans un geste, la tirade classiquement enflammée du snob. Ce fut seulement quand il eut terminé qu’elle reprit, non plus de sa voix si naturellement douce et enveloppante, mais sur un ton de mépris glacial :

 

– Vous êtes gentilhomme, monsieur de Birargues ?

 

– De vieille race et je m’en vante.

 

– Alors, pourquoi vous conduisez-vous comme un manant ?

 

– Vous dites ? s’exclama César, cinglé par cette virulente apostrophe.

 

– Je dis, monsieur, qu’en abusant de ma situation pénible pour me faire une déclaration aussi outrageante, et cela dans la maison de vos parents, vous avez agi d’une façon indigne d’un homme d’honneur.

 

– Ne soyez pas implacable, et laissez-moi…

 

– Retirez-vous, monsieur… ou c’est moi qui m’en vais !

 

Intimidé par l’autorité souveraine qu’exprimaient le verbe et l’attitude de Jacqueline, César de Birargues balbutia :

 

– Je n’insiste pas, madame, mais rien ne m’empêchera de penser à vous, et d’espérer quand même.

 

Gisèle revenait souriante… César, reprenant instantanément sa physionomie habituelle, fit d’un air dégagé :

 

– Cette fois, petite sœur, je te laisse. Mais je tiens à te dire que le peu de temps que j’ai passé auprès de Mme Bertin n’a fait que grandir en moi le désir de la connaître davantage.

 

Et il s’en fut, un mauvais sourire aux lèvres, tandis que Gisèle, s’installant à son piano, modulait les premiers accords de l’adorable « Clair de lune », de Werther, où Massenet, notre Musset lyrique, semble avoir voulu faire passer en un frissonnement divin toute la douceur et la tendresse humaine… À mesure que les notes s’égrenaient et que son élève, toute à la musique, laissait errer sur ses lèvres un sourire de joie contemplative et chaste, Jacqueline, dont le visage reflétait une indicible tristesse, demeurait penchée vers son élève, au-dessus du clavier ; et comme deux larmes tombaient sur les touches blanches, Gisèle releva la tête.

 

Effrayée par cette manifestation subite de déchirante détresse, elle eut un cri d’effroi… Instinctivement, ses bras se nouèrent autour du cou de la jeune femme, et plongeant son regard clair dans les yeux noyés de la malheureuse, elle interrogea :

 

– Qu’avez-vous, chère madame ?

 

– Je pense à mon fils ! murmura Jacqueline en laissant retomber sa tête sur l’épaule de son élève.

 

*

* *

 

Ce soir-là, Jacqueline, après avoir couru le cachet toute la journée, rentrait à Neuilly, vers sept heures du soir… Avant de descendre à la table d’hôte prendre son repas du soir, elle monta dans sa chambre.

 

Comme elle ouvrait sa porte, un cri de surprise lui échappa. Sur une table, au milieu de la pièce, dans une cage en osier, deux jolis pigeons blancs la saluaient d’un roucoulement de bon augure.

 

La jeune femme s’aperçut qu’une lettre était attachée à l’un des barreaux de la cage… Elle la décacheta, et lut ces quelques mots, qui la plongèrent aussitôt dans la stupéfaction la plus vive :

 

Madame, si quelqu’un vous menace, rendez la liberté à ces pigeons… J’accourrai à votre secours… Je veille sur vous !

 

JUDEX.

 

– Judex. Encore Judex !… murmurait la fille du banquier, oppressée. Quel est ce nouveau mystère ? Oh ! savoir ! Oui, tout savoir !… Mais, à quoi bon ?… Mieux vaut oublier ! Le coupable a subi un châtiment terrible… Je n’ai plus qu’à prier pour lui… Quant à ce justicier inconnu qui, après avoir frappé mon père, se fait aujourd’hui mon défenseur, je ne veux et ne dois rien accepter de lui… Quoi qu’il puisse m’arriver, ces oiseaux resteront à jamais enfermés dans leur cage.

 

Et, tout en enveloppant d’un regard de bonté attendrie les deux pigeons qui, simultanément, eurent un léger et gracieux battement d’ailes, Jacqueline se prit à murmurer :

 

– C’est étrange ! Il me semble que me voilà plus tranquille !

 

Et joignant les mains, elle ajouta, sublime en sa résignation de martyre volontaire :

 

– Merci, mon Dieu. Faites que mon fils soit heureux. Je n’ai pas le droit de vous en demander davantage !

 

III

SINGULIERS PERSONNAGES


Dans la nuit qui suivit les obsèques du banquier Favraux, une automobile, sans phares ni lanternes, s’arrêtait, vers une heure du matin, en face du petit cimetière des Sablons.

 

Deux hommes en descendaient aussitôt. L’un, très grand, à l’allure aristocratique, aux traits d’une beauté étrange et à l’expression d’indomptable volonté, se drapait dans une ample cape noire. Il était coiffé d’un chapeau de feutre mou, dont l’un des bords se relevait d’une façon cavalière.

 

L’autre, plus petit, mais nerveux, robuste, bien musclé, portait un élégant costume de sport en velours gris. Une casquette de même teinte surmontait une figure toute de jeunesse ardente en même temps que de précoce maturité.

 

– Roger, fit à voix basse le premier des deux personnages, tu es bien sûr que nous n’avons pas été suivis ?

 

– Absolument sûr.

 

– Tu n’as rien oublié ?

 

– Rien… Jacques.

 

– Alors… viens !

 

La route était déserte… Aucun bruit ne s’élevait aux alentours… De gros nuages voilaient la lune et les étoiles… et l’on distinguait à peine, à deux cents mètres de là, quelques maisons isolées, révélant la présence d’un village endormi.

 

L’homme à la cape noire gagna la grille du cimetière, dont il fit jouer la serrure à l’aide d’une clef toute neuve, choisie dans un trousseau abondamment garni. Puis, suivi de son compagnon, qui s’était emparé d’un sac de voyage en cuir jaune et d’un paquet, long, étroit, enveloppé dans de la serge verte, il pénétra dans le champ de l’éternel repos.

 

Après un rapide salut aux morts, qui montrait que les deux mystérieux individus n’étaient nullement de vulgaires bandits ou d’immondes violateurs de tombes, ils s’avancèrent sans la moindre hésitation vers une petite chapelle qui servait de sépulture à la famille Favraux…

 

Après en avoir ouvert la porte à l’aide d’une seconde clef, également neuve et empruntée au même trousseau, ils s’enfermèrent mystérieusement dans le monument funéraire… Au bout d’une demi-heure environ, ils en ressortaient emportant un corps enveloppé d’un blanc linceul qu’ils s’en furent déposer avec précaution sur les coussins, à l’arrière de la voiture…

 

L’homme au complet de velours gris rentra dans le cimetière… où il demeura un assez long instant…

 

Puis il reparut, son sac et son paquet à la main ; et, regagnant l’auto où son ami avait pris place, il murmura d’une voix qui n’était pas sans trahir une légère émotion :

 

– Tout est en ordre et nul ne se doutera jamais…

 

– Alors… filons ! coupa net l’homme au manteau noir qui semblait exercer sur son associé un ascendant considérable.

 

Après avoir mis le moteur en marche, Roger sauta sur le siège, s’empara du volant, et démarra avec l’adresse tranquille d’un chauffeur accompli… La voiture qui filait tous feux éteints, à une allure raisonnable, disparut bientôt dans la nuit.

 

Une heure après, elle s’arrêtait au pied d’une colline assez élevée dominant la vallée de la Seine et surmontée par les ruines d’une vieille et vaste demeure historique que la tradition, en souvenir des drames sanglants qui s’y déroulèrent au moyen âge, a surnommée le Château Rouge.

 

Après avoir remisé leur voiture dans une sorte de garage aux trois quarts dissimulé sous un épais manteau de lierre, et dont la fermeture métallique, réglée par un mécanisme secret, apparaissait d’une solidité à toute épreuve, Jacques et Roger, qui semblaient doués tous deux d’une remarquable vigueur physique, s’emparèrent à nouveau du corps et entreprirent l’ascension d’un sentier rocailleux, escarpé, qui aboutissait aux ruines encore imposantes de l’antique repaire féodal…

 

Ils traversèrent ensuite plusieurs salles dont il ne restait plus que de vagues pans de murs aux trois quarts écroulés et quelques arceaux brisés au milieu desquels nichaient de nombreuses corneilles…

 

Enfin, ils arrivèrent devant une sorte d’anfractuosité où se dressaient de robustes piliers de granit soutenant une lourde voûte encore solide et qui devait abriter jadis les sous-sols du château.

 

Sans doute l’un des deux hommes appuya-t-il sur quelque ressort invisible, car une dalle assez large bascula sur elle-même laissant apercevoir les montants d’une échelle en fer qui, solidement fixée à la muraille, se perdait dans le sol.

 

Jacques et Roger s’y engagèrent avec leur fardeau ; la dalle, automatiquement, se referma derrière eux.

 

– Frère…, fit Roger sur un ton qui révélait une affection sans bornes et une déférence absolue. Tu as donc résolu de laisser la vie à ce misérable ?

 

– Peut-être ! répliqua énigmatiquement l’homme à la cape noire, tandis qu’au lointain, parmi les ruines, une chouette, en un vol éperdu, rythmait son sinistre hululement.

 

*

* *

 

Le lendemain soir, dans un vaste et lumineux laboratoire où se trouvaient rassemblés, à côté d’appareils électriques aux formes les plus étranges, tous les instruments nécessaires à un chimiste expert en son art, Jacques et Roger considéraient le corps du banquier Favraux qui, toujours inerte dans son suaire, était étendu sur un chevalet à la forme de table opératoire.

 

– Tout est prêt ? demanda Jacques, dont le visage était empreint d’une sorte d’autorité mystique.

 

– Oui, frère, répliqua Roger.

 

– Tu crois qu’il va revenir à la vie ?

 

– J’en suis sûr !

 

– Bien !

 

Roger, encore hésitant, demandait d’une voix grave, émue :

 

– Pourquoi veux-tu soustraire ce misérable au châtiment qu’il a cent fois mérité ? Pourquoi veux-tu qu’au lieu de se réveiller entre les planches de son cercueil… ses yeux aperçoivent encore la lumière et ses poumons aspirent librement l’air pur de la vie ?

 

– Parce qu’il le faut !

 

– Pourtant… rappelle-toi notre serment !

 

– Roger, déclara gravement, solennellement, l’aîné des deux frères, auquel un costume de velours noir au dolman boutonné jusqu’au col donnait presque l’allure d’un héros légendaire… Mon ami… mon frère… je t’en prie… pour l’instant, ne m’interroge pas… Bientôt, tu sauras, et tu m’approuveras !… Mais quoi qu’il arrive, je prends tout sur moi… tout ! Réveille cet homme !

 

Sans rien répliquer, Roger se dirigea vers une armoire en verre… Il y choisit une fiole qui contenait un liquide laiteux dont il remplit une seringue Pravez, et, s’emparant du bras glacé de Favraux, il y pratiqua une forte injection…

 

Dix minutes s’écoulèrent sans que le banquier donnât le moindre signe de vie. Puis, lentement, en imperceptibles soubresauts, le cœur recommença à battre, le sang circula de nouveau… Un long soupir s’exhala de la bouche, qui, avidement, s’était entrouverte… Les paupières se soulevèrent, se refermèrent, battirent plus fort découvrant enfin un œil atone et bientôt éclairé d’une lueur vague… Le cerveau se réveillait à son tour.

 

Favraux ne se rappelait rien encore ; mais il commençait à percevoir les objets… La silhouette altière et menaçante de Jacques se dessinait de plus en plus précise dans l’énigme qui l’entourait… Enfin, le père de Jacqueline, qui avait l’impression de sortir d’un sommeil sans rêve, bégaya d’une voix étouffée :

 

– Où suis-je ?

 

– En mon pouvoir…, répliqua Jacques d’une voix terrible.

 

– Qui donc êtes-vous ?

 

– Je suis Judex !

 

À ce nom, le banquier eut un cri d’épouvante…

 

Instantanément, il se souvenait de la minute effroyable où tout s’était brisé en lui… Ce toast aux fiancés… les dix heures sonnant à l’horloge… puis… plus rien… le néant… la mort !… Et voilà que tout à coup, il revivait, il ressuscitait face à face avec Judex… en tête à tête avec son bourreau !

 

Il voulut réagir… entamer une lutte… mais l’étreinte puissante de Roger l’immobilisa aussitôt… tandis que Jacques, après avoir appuyé sur un bouton électrique, approchait de son visage un appareil téléphonique, branché sur quelque poste lointain, inconnu, et lui ordonnait sur un ton impérieux :

 

– Favraux !… Demandez pardon à votre fille !…

 

– Non, non… laissez-moi…, écumait le banquier. C’est un guet-apens… un attentat abominable… Vous n’avez pas le droit…

 

– Demandez pardon à votre fille ! insistait l’implacable justicier…

 

Dompté par cette force qu’il devinait formidable, hypnotisé par la flamme qui brillait dans le regard de Judex, le père misérable, désarmé, impuissant, hurla, dans la véhémence d’un désespoir inutile :

 

– Ma fille !… ma fille !… je te demande pardon !

 

Jacqueline n’avait donc pas été comme elle le croyait, le jouet d’une hallucination étrange.

 

C’était bien son père qui, ce soir-là, avait parlé à son enfant !

 

IV

LE VERDICT


Moralement écrasé par cette formidable épreuve, en même temps que brisé physiquement par les efforts qu’il avait tentés pour se dégager, Favraux avait de nouveau perdu connaissance.

 

Combien de temps demeura-t-il ainsi, prostré, anéanti, privé de toute notion de vie ?… Quand il reprit ses sens, il eût été lui-même parfaitement incapable de le préciser.

 

Il constata d’abord avec stupeur, puis avec épouvante, qu’il était étendu sur une sorte de lit de camp, dans une étroite cellule pénitentiaire, à la porte en chêne plein, percée d’un étroit guichet grillagé puis, détail étrange, qu’il était vêtu du costume réglementaire des détenus de l’État.

 

– Je suis perdu…, songea-t-il avec terreur. Cet homme me tient… Il ne me lâchera jamais.

 

Un soupir immense gonfla sa poitrine. Un cri rauque s’échappa par trois fois de ses lèvres qui s’étaient recouvertes d’une écume sanglante :

 

– Judex !… Judex !… Judex !…

 

Retombant sur sa couche, le banquier, repris d’un désir intense de liberté, mordu, tenaillé par sa passion pour Marie Verdier dont il revoyait le regard profond, dont il entendait la voix troublante, eut alors un éclair d’espérance…

 

– Qui sait…, se demanda-t-il, si ces gens non point pour me châtier de mes prétendus crimes mais pour se livrer sur moi à quelque chantage, m’ont ainsi séquestré ?

 

Ignorant que pour tous, sauf pour ses deux geôliers, il reposait au fond d’une tombe dans le cimetière des Sablons, le marchand d’or raisonnait :

 

– Oui… ce doit être cela… Tout cet appareil romanesque n’a été inventé que pour me frapper, m’influencer, me terroriser… et me priver des moyens dont un homme de ma force dispose encore même au fond du cachot le plus solidement cadenassé. Mais nous allons bien voir… Si c’est une question de rançon, je suis prêt à la discuter… je paierai un million… deux… trois, si c’est nécessaire… quitte ensuite à les récupérer par la force… Mais je sortirai vivant d’ici !…

 

Alors… il sembla au misérable que de l’autre côté de la muraille s’élevait un ricanement fait de moquerie sans pitié et de sinistre défi.

 

Le père de Jacqueline tressaillit… dressant l’oreille. Puis, se levant, il promena son regard autour de lui… Bientôt, il recula, repris de frayeur, la gorge serrée… la sueur aux tempes. En haut de la muraille, au-dessus d’une table garnie d’un pot à eau et d’une cuvette en grès, tel un œil implacable et décidé à ne pas lui laisser un instant de répit, un miroir métallique, manœuvré par une main invisible, l’épiait, le suivait dans tous ses mouvements, dans ses moindres gestes, sans qu’il pût échapper à son inexorable surveillance.

 

Le banquier eut un rugissement de bête traquée… Il avait compris que ce miroir était là pour permettre à ses bourreaux de se repaître de ses souffrances… de triompher férocement de son immense douleur et de sa lente agonie !

 

Sa captivité se compliquait d’une nouvelle et atroce torture, celle qui consiste, pour un prisonnier, à sentir peser sur soi la perpétuelle observation d’un geôlier… non seulement le jour, mais la nuit, pendant le sommeil sans trêve… et après s’être vu retrancher de toute espèce de commerce humain, de se replier en soi-même, de se réconforter dans l’isolement total de son être, il allait donc lui être interdit de pleurer tout à son aise sur l’amertume d’un désespoir atroce !

 

L’être violent qu’était Favraux se rebella contre cette nouvelle épreuve.

 

– Non, non, pas ça, pas ça ! clama-t-il, en une crise de furie orgueilleuse.

 

Et, s’emparant d’une serviette placée sur la table, il se haussa sur la pointe des pieds et voulut en recouvrir le miroir… Mais le linge s’embrasa en une flamme rapide qui, en un clin d’œil, le volatilisa.

 

Le banquier, ivre de rage, s’élança en un bond formidable vers le miroir dont il chercha à s’emparer pour le détruire en miettes. Mais une très forte décharge électrique le renversa, tandis que tout près s’élevait, pour la seconde fois, le ricanement diabolique qui le fit frémir cette fois… d’une indicible épouvante.

 

– C’est l’enfer… l’enfer ! bégaya le père de Jacqueline avec un rictus de damné.

 

Mais tout à coup, un nouveau cri lui déchira la gorge. En face de lui… sur le mur… tandis qu’un crépitement léger se faisait entendre, des lettres fulgurantes apparaissaient sur le pan de muraille près de la porte… et voici ce qu’il lut :

 

Banquier Favraux,

 

Je vous avais condamné à mort… Votre fille, en abandonnant généreusement sa part d’héritage à l’Assistance publique, vous a sauvé la vie ; mais je vous condamne à la réclusion perpétuelle.

 

JUDEX !

 

– À la réclusion perpétuelle ! répéta le marchand d’or en claquant des dents.

 

Évoquant la silhouette énigmatique de cet étrange personnage qui s’était proclamé le justicier de ses crimes, Favraux comprit toute l’horreur de sa situation, toute l’étendue de sa misère… Il ne pouvait plus douter… Il ne pouvait plus espérer… Il n’était pas, ainsi qu’il l’avait cru un instant, l’otage de bandits audacieux et prêts à le remettre en liberté, moyennant finances ; il se trouvait entre les mains d’un homme, d’un inconnu qui s’était donné, ou bien avait reçu la mission de venger ses victimes !

 

– C’est fini… bien fini…, songeait le misérable. Plus de marchandage équivoque… Pas d’évasion possible… C’est la prison jusqu’au bout… la réclusion perpétuelle… entre ces quatre murs… et sous le regard du terrible miroir !

 

Alors, il se mit à pleurer, le fier agioteur… le voleur doré… l’assassin sans scrupules… Il pleura, non pas de remords et de honte… mais de colère et de rage… Il pleura sur cette vie de vanité, de luxe, de volupté et de puissance… Il pleura sur cette femme tant désirée… sur la seule créature qui eût réussi à lui inspirer une de ces passions morbides qui suffisent à pervertir les cœurs les plus dignes, à entamer les cerveaux les mieux résistants… Ce fut à peine si, dans son désarroi, il s’arrêta à la pensée de sa fille, sacrifiée par lui à ses intérêts et à ses appétits… Un instant, l’image exquise de l’adorable petit Jean sembla devoir purifier ses larmes… Mais ce ne fut qu’un éclair… Égoïstement, férocement, il en revint presque aussitôt à lui-même, à sa douleur à lui… à sa détresse affreuse… et, tendant le poing vers le mur où les lettres de feu s’étaient évanouies, il s’écria… tout en s’effondrant sur le sol :

 

– Judex !… Judex !… Je sais maintenant pourquoi tu ne m’as pas tué tout à fait !

 

De l’autre côté, dans le vaste et lumineux laboratoire, Judex, quittant la machine électrique qui lui a permis de projeter dans la cellule le verdict dont il a frappé Favraux, a rejoint son frère…

 

Grâce au miroir mobile que Roger fait habilement manœuvrer à l’aide d’une manette à arc concentrique, tous deux contemplent le marchand d’or… qui gît sur la dalle de son cachot… les épaules secouées par des soubresauts convulsifs et râlant sans arrêt son effroyable désespoir.

 

Judex se penche vers son compagnon et lui demande sur un ton plein de gravité :

 

– Eh bien, Roger ?

 

– Frère, tu as raison, répond le jeune homme d’un ton mystérieux. Elle ne pourra pas nous en vouloir !…

 

V

AU CALLYX-BAR


Le Callyx-Bar, situé dans une rue toute proche de la place de la Madeleine, est un de ces établissements au luxe criard et à l’aménagement ultra-moderne tels que, depuis plusieurs années, il s’en est fondé dans les quartiers de Paris où l’on s’amuse. Dirigé par une tenancière sans scrupule et fréquenté par une clientèle interlope, il est l’un des endroits où se retrouvent de préférence les rastas chics et les métèques inquiétants à l’affût de fructueuses aventures.

 

On y rencontre aussi quelques fêtards qui, par snobisme inconscient, se plaisent en ces compagnies regrettables, en ces promiscuités dangereuses, et trouvent « bien parisien » de s’entretenir dans le plus hideux argot avec les demoiselles aux mœurs faciles qui, juchées sur de hauts tabourets, semblent rechercher l’oubli de leur misère morale dans la dégustation de boissons fortement alcoolisées.

 

Ce jour-là, vers trois heures, le Callyx-Bar était presque vide… Dans un coin, à l’écart, un homme de vingt-huit à trente ans, assez joli garçon, vêtu avec une élégance d’un goût douteux, les doigts chargés de bagues clinquantes, et la cravate ornée d’une perle trop grosse pour être vraie, était attablé auprès d’une jeune femme brune d’une rare beauté, et qui… immobile… le regard sombre et le visage anxieux, semblait plongée dans une profonde rêverie que son voisin, visiblement préoccupé lui-même, semblait décidé à respecter.

 

Machinalement, celui-ci s’était emparé d’un journal qui traînait sur la banquette et s’était mis à le parcourir d’un air détaché, distrait, indifférent… Mais bientôt, son attention parut s’éveiller… Ses sourcils se froncèrent, sa bouche prit une expression d’amertume encore plus grande ; et, passant la feuille à sa compagne, il fit, tout en lui désignant un écho de première page :

 

– Lis… c’est très intéressant.

 

Avec un geste nerveux, la jeune femme s’empara du journal… Presque aussitôt ses traits reflétèrent une expression d’émotion farouche, haineuse… tandis que ses lèvres remuaient automatiquement, répétant chaque mot de l’entrefilet :

 

La mort du banquier F… a eu un mystérieux épilogue… Rompant ses fiançailles avec M. de la R…, la fille du regretté financier a disparu après avoir donné toute sa fortune aux pauvres… Les uns la disent entrée dans un couvent… les autres partie en Amérique. Mystère !…

 

– Tout cela, fit la belle créature en haussant les épaules, ne ressuscitera pas Favraux et ne nous rendra pas ses millions.

 

– En attendant, je me demande ce que nous allons devenir, scandait l’homme, visiblement désemparé.

 

– Dire que notre plan a failli réussir, reprenait Marie Verdier… L’avais-je assez affolé, ce cher Favraux ! Il allait m’épouser, moi, l’institutrice de son petit-fils… Je me faisais assurer par contrat les deux millions qu’il m’avait offerts de lui-même ! Six mois après, j’étais veuve !…

 

Puis, enveloppant son amant d’un regard qui était tout le crime, elle soupira :

 

– On peut le dire : nous avons passé à côté du bonheur !

 

Mais, redevenant soudain ce qu’elle était encore un an auparavant, c’est-à-dire, la belle, l’impérieuse Diana Monti, l’habituée des tripots cosmopolites et la soupeuse des casinos méditerranéens, elle fit :

 

– Il ne s’agit pas de se laisser abattre. Dès à présent, il faut songer à l’avenir. Tu viens de me dire que tu avais rendez-vous ici avec le marquis César de Birargues ?

 

– Je l’attends.

 

– Qu’est-ce que ce marquis ?

 

– Un jeune snob que j’ai connu il y a quelque temps au cercle mixte de la rue Washington, une nuit qu’il perdait gros… J’étais en fonds ; je lui ai prêté cinquante louis qu’il m’a rendus le lendemain… Nous sommes devenus une paire d’amis… Il me prend pour le baron Moralès et ne m’a jamais demandé ni mon extrait de naissance ni mon casier judiciaire. C’est un très gentil garçon… pas fier… fêtard en diable… bien fils à papa… colossalement riche et suffisamment poire pour qu’en s’y prenant adroitement, nous en tirions la forte somme.

 

– Parfait ! Parfait ! scandait la Monti, fort intriguée.

 

Moralès poursuivait :

 

– Il m’a confié l’autre soir qu’il était fort épris d’une jeune et « honneste » dame qui affiche une inattaquable vertu.

 

Il n’acheva pas…

 

César de Birargues s’avançait vers lui, daignant atténuer l’expression volontairement impertinente de son visage, par un sourire quelque peu familier.

 

Moralès se levant fit avec effusion :

 

– Cher marquis… voulez-vous me permettre de vous présenter mon amie… Mademoiselle Diana Monti… l’artiste lyrique dont je vous ai déjà parlé ?

 

– Mademoiselle… tous mes compliments, ravi… enchanté…, affirma le « roi du cotillon » en dévisageant Diana derrière son monocle, d’un air connaisseur et satisfait.

 

– Veuillez vous asseoir… marquis…, invitait gracieusement la Monti.

 

Tandis que César s’installait en face d’elle, Moralès attaquait sur un ton d’égalité parfaitement familière :

 

– Et ces amours ?

 

– Eh bien, justement, ça ne va pas, répliquait le « roi du cotillon » dont la naïveté égalait parfois l’orgueil.

 

Fort habilement, l’aventurière déclarait :

 

– Messieurs, si vous avez à parler de choses intimes, permettez-moi de me retirer.

 

Mais César, galamment, protestait :

 

– Du moment que vous êtes l’amie du baron Moralès, je ne dois pas avoir plus de secrets pour vous que je n’en ai pour lui.

 

Encouragé par un rapide coup d’œil de sa maîtresse, le rasta insinua aussitôt :

 

– Vous avez raison cher ami, car Diana peut nous être d’un excellent conseil.

 

– J’en suis persuadé, acquiesçait César qui, poussant l’inconscience jusqu’à son extrême limite, fit à Diana et à Moralès le récit de sa rencontre avec Jeanne Bertin, terminant par cette déclaration emphatique : Vous me direz que je suis complètement idiot… c’est fort possible… Mais je suis amoureux comme un collégien… et je sens très bien que si cette femme me repousse, la vie me deviendra absolument insupportable.

 

– Vous dites que cette personne est professeur de piano de Mademoiselle votre sœur ? interrogeait Diana.

 

– Parfaitement.

 

– Par qui lui a-t-elle été présentée ?

 

– Par l’intermédiaire de l’abbé Villetot, vicaire de Saint-Philippe-du-Roule. J’ai su également qu’elle avait fait passer quelques annonces dans les journaux…

 

– Et elle demeure ?

 

– 10, impasse Saint-Ferdinand, à Neuilly.

 

Avec un aplomb inouï, Diana formula :

 

– Si vous voulez m’écouter, marquis, avant quarante-huit heures, cette femme vous appartiendra.

 

– Est-ce possible ? sursauta César.

 

– Vous pouvez avoir confiance en Diana, insinuait Moralès, c’est une femme extraordinaire.

 

Le « roi du cotillon » reprenait :

 

– J’en suis persuadé… Cependant, je suis curieux de savoir comment mademoiselle va s’y prendre.

 

– Cela vous coûtera dix mille francs, posa cyniquement la Monti.

 

Et, considérant avec une expression d’ironie discrète César de Birargues qui semblait complètement ahuri, elle poursuivit :

 

– Vous allez voir combien c’est simple… Nous faisons enlever la belle… Laissez-moi vous expliquer… Nous faisons enlever la belle… tout doucement… tout gentiment… par des gens qui s’y connaissent… Je réponds de leur tact et de leur discrétion… Je vous préviens… Vous arrivez… Vous la sauvez… La reconnaissance la jette dans vos bras… et le tour est joué.

 

– Vous voyez ! faisait constater Moralès, ce n’est pas bien difficile…

 

César, devenu songeur, gardait un silence hésitant, partagé entre la crainte des responsabilités et l’acuité de son désir.

 

– Peut-être, observa Moralès, trouvez-vous que dix mille francs c’est trop cher ?

 

Piqué au vif dans sa vanité, César regimba.

 

– Pas du tout… Il n’y a pas de question d’argent pour moi… Mais… un enlèvement, c’est grave !

 

– Premièrement, la personne est majeure, rassurait Diana… Secondement, je puis vous affirmer que tout sera si bien réglé et si bien mis en scène, que nul ne soupçonnera que vous êtes l’instigateur du complot. D’ailleurs, je ne vois que ce moyen. Il est classique… Neuf fois sur dix, il réussit, vous auriez bien tort de refuser.

 

– Je verrai.

 

– Ces choses-là demandent à être exécutées promptement…, pressait la Monti. Et il ne tient qu’à vous que, dès demain, tout soit terminé.

 

– Dès demain ?

 

– Si vous acceptez, nous vous téléphonerons l’endroit où nous aurons emmené la belle.

 

– J’ai besoin de réfléchir.

 

– Soit, acquiesça l’ancienne institutrice qui comprenait que mieux valait ne pas brusquer les choses.

 

Et, tendant la main à César, elle ajouta :

 

– Vous pouvez, marquis, compter sur nous comme sur vous-même.

 

… Le soir, vers dix heures… dans sa garçonnière de l’avenue de Villiers, où Diana Monti était venue se réfugier après son départ des Sablons, Moralès recevait le billet suivant :

 

Mon cher baron,

 

Comme convenu, je vous envoie ci-joint un chèque de cinq mille francs pour l’exécution de mes projets. Je vous remettrai pareille somme… à la livraison.

 

Très cordialement vôtre.

 

CÉSAR DE BIRARGUES.

 

– Et maintenant, fit Diana, à l’ouvrage !

 

VI

DIANA MONTI


Vers quatre heures de l’après-midi, Jacqueline, ses leçons terminées, était rentrée à Neuilly. Après avoir embrassé à plusieurs reprises le portrait de son cher petit Jean, elle était en train de changer l’eau et de renouveler les graines des deux pigeons, lorsqu’on frappa à sa porte.

 

C’était la bonne Mme Chapuis, qui, la figure toute réjouie, venait lui annoncer qu’il y avait en bas une dame très élégante qui demandait à lui parler pour des leçons de piano.

 

– Je n’ai pas voulu la laisser monter sans vous prévenir, ajouta-t-elle. Mais ce doit être une personne très bien, car elle est venue en auto de maître.

 

– Veuillez, chère madame, lui dire que je l’attends.

 

Quelques instants après, la porte s’ouvrait, livrant passage à Diana.

 

Deux noms vibrèrent en un accent de surprise simultanée :

 

– Mademoiselle Marie !

 

– Madame !

 

Tout de suite, avec une bienveillance exquise, la fille du banquier s’avançait les mains tendues vers l’ancienne institutrice de son petit Jean… stupéfaite de se retrouver en présence de Mme Aubry.

 

– Mademoiselle Marie…, reprenait celle-ci, que je suis heureuse de vous revoir !… Mais… comment avez-vous pu découvrir mon adresse ? Seuls, M. Vallières et les Bontemps la connaissaient… et je m’étonne qu’ils se soient permis…

 

Diana, qui s’était déjà ressaisie, reprenait sur un ton d’hypocrisie affectueuse et déférente :

 

– Chère madame, je vous en prie, n’incriminez personne… Je n’ai revu ni les Bontemps… ni M. Vallières. Je suis en ce moment dame de compagnie chez de riches Américains qui viennent de se fixer à Paris. Chargée par eux de rechercher pour leurs enfants, un professeur de piano, sachant parler l’anglais… mon attention a été attirée par l’une des annonces que vous avez fait insérer dans un journal ; et je me suis empressée de me rendre chez cette Mme Jeanne Bertin afin de m’entendre avec elle… Vous avez dû voir combien vives ont été ma surprise et ma joie en me trouvant en face de vous.

 

L’aventurière, plus décidée que jamais à mener jusqu’au bout sa besogne infâme, continua, nullement désarmée par tant de noble courage et de touchante infortune :

 

– Vous ne pouvez vous imaginer combien je bénis la Providence qui m’a conduite jusqu’à vous.

 

Et, mettant le comble à son hypocrisie, la maîtresse de Moralès dont le regard venait de se poser sur la photographie du petit Jean, s’écria :

 

– Ce cher ange adoré !… Excusez-moi, madame, dans mon trouble, j’avais oublié de vous demander de ses nouvelles.

 

– Il va très bien, je vous remercie, répondait Jacqueline, entièrement dupe des menées de l’ex-institutrice.

 

Celle-ci insistait, jouant avec un art infini son rôle abominable :

 

– Que je suis heureuse de pouvoir reconnaître enfin toutes les bontés que vous avez eues pour moi !… En effet, les Hopskings sont excessivement riches… Vous pourrez leur demander vingt francs l’heure… Mais rassurez-vous, je respecterai votre incognito… Ils ne sauront rien… je vous le promets… pas plus eux que personne… Les enfants sont fort bien élevés… très gentils… Ils seront ravis de vous connaître… Ah ! tenez, chère madame, je suis tellement contente, que je vous demande la permission de vous embrasser.

 

– Très volontiers…, acceptait franchement Jacqueline qui, tout en rendant à la misérable son baiser de traîtrise, fit aussitôt dans l’élan spontané de son cœur généreux :

 

– Croyez, chère mademoiselle Marie, que je n’oublierai jamais la preuve d’affection que vous venez de me donner.

 

– N’est-ce pas tout naturel ?

 

– Quand me présenterez-vous ?

 

– Tout de suite ; les Hopskings demeurent à Auteuil… Nous y serons dans quelques minutes et dans une demi-heure, tout sera réglé… Venez !

 

Un peu étourdie par ces paroles que l’aventurière exprimait avec une volubilité cordiale et persuasive, Jacqueline hésitait.

 

– Allons, chère petite madame, s’écria la Monti, décidez-vous, ou bien je vous enlève de force.

 

– En ce cas, je vous suis, consentait Jacqueline, pleine de gratitude envers la perfide créature qui avait imaginé le lâche guet-apens où, à force de fourberie et de ruse, elle avait si bien réussi à entraîner la pauvre jeune femme.

 

Moralès, en costume de sportsman de la plus correcte élégance, faisait les cent pas sur le trottoir… Aussitôt qu’il aperçut Diana et Jacqueline, il s’avança vers elles, sa casquette à la main.

 

– Mme Jeanne Bertin, présenta aussitôt l’aventurière, M. James Hopskings qui a bien voulu m’accompagner.

 

Très empressé, Moralès aida la jeune professeur à monter dans la luxueuse limousine qui stationnait devant la porte de la pension Chapuis.

 

Diana s’assit près de Jacqueline… Moralès s’installa en face d’elle… L’auto gagna rapidement le bois de Boulogne, traversa l’allée de Longchamp, s’engagea dans la route des Lacs… Mais presque aussitôt, au lieu de continuer sa route, le wattman bifurqua à droite, dans une allée déserte.

 

Alors, Diana bondit sur Jacqueline et appuya fortement contre ses lèvres et ses narines un tampon de ouate chloroformée.

 

La malheureuse jeune femme n’eut pas le temps de pousser un cri… Ce fut en vain qu’elle voulut se débattre… Moralès l’immobilisait de toutes ses forces, tandis que le narcotique faisait son œuvre, et bientôt ce ne fut plus qu’une pauvre petite chose inerte… que, triomphalement, sauvagement, Diana et son amant emportaient.

 

– Sais-tu quelle est cette femme ? demanda la Monti à son amant.

 

– Non.

 

– Eh bien, c’est Jacqueline Aubry, la fille du banquier Favraux !

 

– Mais elle a dû te reconnaître ?

 

– Elle m’a reconnue.

 

– Et tu as osé ?

 

– Tais-toi ! Maintenant que nous sommes embarqués, ricana l’aventurière, il faut que nous allions jusqu’au bout du voyage !

 

VII

LES DEUX PIGEONS


– Dites papa Julien, quand est-ce dimanche ?

 

– Dans quatre jours, mon enfant.

 

– Et avant, je ne verrai pas maman ?…

 

– Hé, non… mon petit Jeannot.

 

– Pourquoi ne vient-elle pas plus tôt ?

 

– Parce qu’elle travaille, la pauvre chère dame !

 

– Oui… mais vous, pourquoi ne m’emmenez-vous pas la voir ?

 

Et le brave père Bontemps qui était en train de remplir de choux une voiture de maraîcher, expliquait avec un accent de bonhomie affectueuse :

 

– Nous aussi, mon mignon, nous avons beaucoup d’ouvrage… Mais ne vous tourmentez pas, quatre jours, c’est vite passé.

 

– Quatre jours ! quatre jours ! répétait le bambin, en comptant sur ses doigts.

 

Et il ajouta, tandis que deux grosses larmes, voilaient ses beaux yeux si doux :

 

– Pauv’petite maman chérie !

 

Tout le restant de l’après-midi, malgré les efforts répétés de Bontemps et de sa fille pour l’égayer, Jeannot demeura triste. Ce ne fut qu’au moment d’aller se coucher que sa physionomie reprit son expression de joie enfantine ; et lorsque après l’avoir bordé maternellement, puis tendrement embrassé, Marianne se retira chez elle, le regard de Jeannot se remplit d’une expression de satisfaction malicieuse et presque provocante. Puis le petit, fermant les yeux, parut s’endormir presque aussitôt, au lumignon d’une veilleuse qui répandait autour d’elle une discrète et rassurante clarté.

 

Or, M. Jeannot était parfaitement éveillé… L’oreille aux aguets, il entendit chaque bruit de la maison s’éteindre peu à peu ; et lorsque autour de lui tout devint silencieux, il se dressa sur son séant, demeura un instant immobile ; puis, se glissant hors de son lit, marchant sur la pointe des pieds, il s’en fut coller son oreille à la porte qui faisait communiquer sa chambre avec celle de Marianne.

 

Rassuré sans doute, il s’habilla entièrement, évitant avec soin de déranger inutilement les objets et de heurter imprudemment les meubles ; puis, marchant à pas de loup, il descendit au rez-de-chaussée, pénétra dans la cuisine dont il ouvrit la fenêtre avec les précautions les plus minutieuses, sauta dans la cour, se dirigea tout droit vers la voiture du maraîcher qu’il escalada non sans peine, disparut aussitôt au milieu des énormes choux qui allaient lui procurer la plus sûre des cachettes, s’y installa, s’y cala, avec le calme et le sang-froid de quelqu’un qui sait très bien ce qu’il fait et où il va… et lorsque, vers une heure du matin, le père Mathieu, un cultivateur du pays qui conduisait la charrette aux Halles, partit comme chaque nuit pour la capitale, il ne se douta pas, un seul instant, qu’il emmenait avec lui, enfoui sous un tas de légumes, un garçonnet de cinq ans paisiblement endormi, et rêvant à sa maman.

 

Le maraîcher arriva vers l’aube aux portes de la ville. Après avoir franchi les fortifications, il s’arrêta à proximité d’un marchand de vins où il pénétra aussitôt pour y boire un coup en cassant la croûte.

 

À peine eut-il disparu, qu’un de ces types de gamins de Paris, nichant on ne sait où et vivant on ne sait de quoi, haut comme une botte, vêtu d’un vieux paletot déchiré, une musette de toile en bandoulière, et coiffé d’un énorme melon gris qui lui entrait jusqu’aux oreilles, s’en vint rôder autour de la charrette. Constatant bientôt que la rue était déserte, brusquement, il s’empara du plus beau chou qui s’offrait à lui, et il se préparait à s’enfuir avec son butin, lorsqu’un cri lui échappa… Un bel enfant blond venait de lui apparaître.

 

– Mince, alors ! s’écria-t-il. On m’avait bien dit que les gosses venaient dans les choux… Mais j’aurais jamais cru ça !

 

Et tout de suite, d’un air important, il demanda à Jeannot :

 

– Quèque tu fais-là, le Momignard ?

 

– Je viens voir ma maman…, répliqua aussitôt le petit Jean…

 

– Dans c’te carriole ? reprenait le gosse à la musette.

 

– Je me suis sauvé cette nuit de la campagne.

 

– T’as donc pas le moyen de prendre le train ?

 

– Non… et puis mes parents nourriciers, ils ne m’auraient pas laissé m’en aller tout seul à Paris.

 

– Alors, tu t’es trotté ?

 

– Je m’ennuyais trop sans maman !

 

– Comment c’est-y que tu t’appelles ?

 

– Jean… et toi ?

 

– Le môme Réglisse.

 

– Le môme comment ?

 

– Réglisse, quoi ! C’est ceux du quartier qui m’ont donné ce nom-là, rapport que je suis noir comme une taupe… Et puis, c’est pas tout ça, mon vieux, s’agit de pas rester là et de te débiner en douce… car si un flic nous voyait là, il serait capable de nous demander not’livret militaire ou not’quittance de loyer ! Allez, ouste !

 

Après avoir aidé Jeannot à descendre de la charrette, le môme Réglisse le prit par la main et l’entraîna rapidement jusqu’au fond d’un terrain vague ; et, tout de suite, il lui demanda :

 

– Où c’est-y qu’elle demeure, ta mère ?

 

– Je ne me rappelle pas… Mais tu sais lire ?

 

– Un p’tit peu… pas beaucoup, et toi ?

 

– Je connais mes lettres.

 

Et Jeannot sortit de sous son gilet le message de sa mère, qu’il avait gardé précieusement sur lui… Assis côte à côte, penchés vers le papier dont ils tenaient un bout chacun, tous deux se mirent à épeler chaque mot, s’entraidant de leurs mutuelles lumières.

 

Mon enfant chéri,

 

J’ai été bien contente d’apprendre que tu étais bien sage. Aussi, pour te récompenser, je viendrai passer mon prochain dimanche avec toi et tes bons parents nourriciers, auxquels tu feras toutes mes amitiés. Voici le nom sous lequel je suis connue, et mon adresse : Madame Jeanne Bertin, chez Mme Chapuis, 10, passage Saint-Ferdinand, Neuilly-sur-Seine.

 

– Neuilly ! Neuilly ! répétait le môme Réglisse après un travail de déchiffrage qui n’avait pas duré moins d’une demi-heure. C’est pas la porte en face, mon colon. Ici, on est à la Villette. S’agit donc de traverser presque tout Paris. As-tu du pognon ?

 

– Du pognon ?

 

– De l’argent, quoi ?

 

Jeannot fouilla dans sa poche et en tira triomphalement une pièce de deux sous.

 

– C’est pas « besef », constatait le môme Réglisse. Avec ça, pas mèche de se payer le tram, ni même le métro… et encore moins un taxi… Te v’là frais, mon pauv’lapin.

 

Jeannot, tout désemparé, se mit à pleurer.

 

– Chiâle pas comme ça mon gosse…, fit son compagnon… C’est moi qui vais te conduire auprès de ta maman.

 

– Bien vrai ? s’écria le bambin.

 

– T’as une tête qui me revient, affirmait le gavroche… Tu ne fais pas de magnes (manières) et t’as l’air d’un bon fieu… Tu vas voir, on va se débrouiller… Le système D… ça me connaît… On mettra le temps qu’il faudra… Mais t’en fais pas, on y arrivera à Neuilly… et de bonne heure encore… et en carriole, comme des « bourgeois » !

 

Regardant son nouvel ami qui, grâce à son aplomb et à son bagout, lui inspirait la plus entière confiance, Jeannot demanda :

 

– Mais tes parents à toi… qu’est-ce qu’ils vont dire ?

 

– Mes parents ?… D’abord, j’en ai pas… j’en ai jamais eu… Je suis « empoyé » chez des zoniers… qui demeurent près des fortifs et qui m’ont ramassé quand j’étais tout petit, même que je m’en rappelle plus.

 

Et, baissant la voix, il ajouta :

 

– C’est des feignants qui n’en fichent pas un coup… Moi, dès le matin, faut que je parte au marché… Et quand je ne leur rapporte pas plein mes bras de légumes que j’ai barbotés dans les voitures ou aux étalages… qu’est-ce que je prends pour mon rhume… Et pis, je dégringole en ville, je ramasse des bouts de mégots aux terrasses des cafés… Aussi, depuis des ans que ça dure, je peux tout de même bien de temps en temps prendre un jour de sortie… Allons, viens, mon gosse… As pas peur… le môme Réglisse est un peu là !

 

Et passant son bras sous celui de son protégé, il ajouta, avec un accent de touchante envie :

 

– T’en as de la veine, mon gosse, d’avoir une maman !

 

*

* *

 

Quel ne fut pas l’étonnement de Mme Chapuis en voyant un gamin presque en guenilles auquel donnait la main un petit bonhomme vêtu en paysan, sonner à sa porte vers six heures du soir et lui demander sur un ton plein de politesse comique :

 

– S’cusez-moi, madame, c’est bien vous, la pension de famille ?

 

– Oui, mon enfant. Qu’est-ce que vous désirez ?

 

– Mâme Bertin, si ou plaît ? J’y amène son gosse.

 

– Comment ! c’est le petit Jean ?

 

– Oui, madame, répliquait le fils de Jacqueline qui, bien que fatigué par son escapade, gardait un petit air crâne qu’il avait pris au contact de son intrépide compagnon.

 

Et tout de suite, le môme Réglisse ajouta :

 

– Il s’embêtait de ne pas voir sa mère, c’pauv’lapin… Ça se comprend… Alors, il a pris le train des maraîchers – la voiture à choux, quoi ! Je l’ai rencontré ce matin à la barrière, même qu’il ne savait plus où aller… Alors, on s’est débrouillé. On en a mis… C’est rien loin, chez vous. Pas commode à dégotter, votre boîte, même que si on n’avait pas trouvé en route une auto-taxi qui chargeait pour Neuilly… on ne serait arrivé que demain… Mais moi, mariolle… j’ai fait grimper mon copain sur un ressort, je me suis installé sur l’autre, et nous voilà !

 

– C’est très vilain, de se sauver comme ça, reprenait Mme Chapuis… Votre maman mon petit Jean, va vous gronder…

 

– Mais non, ripostait le bambin, puisque c’est pour l’embrasser… Où est-elle ? Je veux la voir… vite… bien vite.

 

– Elle est sortie, mais elle va rentrer.

 

Il y avait, en effet, une heure environ que Jacqueline, cédant aux perfides instances de la Monti, était partie en auto avec elle.

 

S’emparant alors de Jeannot, Mme Chapuis lui dit :

 

– Venez, mon mignon… ne restez pas dans la rue…

 

Mais le petit hésitait.

 

– Et lui ? demanda-t-il en montrant son ami.

 

Le môme Réglisse ripostait :

 

– Pas la peine, mon gosse… Va avec la dame… J’aime pas raser le monde… je retourne dans mon patelin… j’ai mon billet de retour. Bonsoir la « soce ».

 

– Au revoir, Réglisse ! s’écria le petit-fils du banquier, qui, en un élan charmant et spontané, lui sauta au cou.

 

– Au revoir, mon « pote », et t’en fais pas pour moi, fit le petit ramasseur de mégots qui s’en fut, fier de son exploit, conscient de son importance, tandis que Mme Chapuis, encore toute stupéfaite de cette aventure, conduisait Jeannot jusqu’à la chambre de Jacqueline.

 

Avec une franchise touchante, le bambin lui raconta tout…

 

Émue jusqu’aux larmes, la digne personne, qui n’avait pas le courage de le gronder davantage, l’embrassa avec bonté… Puis, comme une sonnerie stridente se faisait entendre, elle fit :

 

– Mon chéri, je suis obligée de descendre. Votre maman va revenir… Tenez-vous là bien tranquille…

 

Et Jeannot resté tout seul… regarda autour de lui… songeant :

 

– C’est pas si beau que chez grand-papa Favraut, mais c’est beau tout de même, puisque c’est la chambre de ma maman.

 

Puis, il se dirigea vers la fenêtre entrouverte, afin de guetter le retour de celle qu’il attendait avec une si adorable impatience.

 

Soudain, un cri de joie lui échappe :

 

– Oh ! les beaux petits pigeons !

 

L’enfant vient en effet d’apercevoir, dans leur cage, les deux oiseaux devenus les compagnons de sa mère.

 

Il s’avance vers la cage et contemple les pigeons qui, nullement effarouchés, le regardent en roucoulant avec douceur, comme s’ils devinaient en lui un ami.

 

– Oh ! oui, ils sont beaux…, admire-t-il. Je voudrais les caresser.

 

Mais, tout à coup, il cesse de sourire… il devient presque grave, tandis que ses yeux reflètent une expression d’exquise bonté.

 

– Maman, murmure-t-il, m’a dit bien des fois que les oiseaux n’étaient pas faits pour vivre en prison.

 

Et, tout doucement, il ouvre la porte de la cage en disant :

 

– Partez, mes petits, partez… Allez-vous-en vite, bien vite, retrouver vos parents.

 

Les deux pigeons se sont élancés au dehors… en un joyeux bruit d’ailes…

 

Après s’être orientés un instant, ils s’envolent bientôt vers les ruines du Château-Rouge… Jeannot les suit des yeux. Et sans se douter que son geste d’instinctive miséricorde va peut-être sauver sa mère, éperdu de ravissement, tout en frappant l’une contre l’autre ses menottes roses, il crie aux fidèles messagers de Judex :

 

– Bon voyage, mes petits pigeons blancs. Bon voyage !

 

TROISIÈME ÉPISODE

La meute fantastique


I

VIDOCQ


Vers huit heures du matin, un homme de haute taille, d’allure aristocratique, drapé dans une ample cape noire et tenant en laisse un superbe chien policier, se présentait dans une pension de famille de Neuilly, sise impasse Saint-Ferdinand, et demandait aussitôt à parler à Mme Bertin.

 

– Mme Bertin n’est pas ici, répondit la propriétaire, l’excellente Mme Chapuis dont les traits tirés, les yeux rouges et les paupières gonflées, attestaient une nuit sans sommeil, et toute d’inquiétude.

 

– Comment… elle n’est pas ici ? s’exclama l’inconnu avec un étonnement qui aurait pu paraître factice à un observateur.

 

– Non, monsieur ! fit l’excellente femme qui, étonnée par le grand air de son interlocuteur, en même temps que rassurée par son regard de lumineuse intelligence et de loyale franchise, questionna avec une indication d’immédiate confiance :

 

– Vous êtes peut-être son parent ?

 

– Je suis un ami de sa famille, précisa Judex sur un ton plein de noblesse qui eût suffi à dissiper immédiatement toute équivoque.

 

– Entrez donc, monsieur, invita aussitôt la brave hôtelière qui, tout en faisant pénétrer le visiteur dans le petit salon du rez-de-chaussée, exprimait avec l’accent de la plus vive angoisse : Je vous demande pardon, monsieur, de vous recevoir ainsi ; mais je suis toute bouleversée. Je crains un malheur… Une personne si aimable et si sérieuse, qui était si facile à vivre et qui ne se plaignait jamais de rien !…

 

Et l’excellente créature, éclatant en sanglots, s’écria :

 

– Ah ! la pauvre petite femme !…

 

– Calmez-vous, madame, conseillait Judex avec bonté ; et veuillez m’expliquer ce qui s’est passé.

 

– Voilà, monsieur… Hier… vers la fin de l’après-midi, une dame que je n’avais jamais vue est venue demander Mme Jeanne Bertin pour des leçons de piano… Mme Bertin l’a reçue dans sa chambre, et, au bout d’un quart d’heure environ, elles sont redescendues toutes les deux. Elles devaient se connaître depuis longtemps, car elles semblaient très bonnes amies. Quand Mme Bertin est passée devant le bureau, elle m’a dit en accrochant sa clef au tableau : « Je vais faire une course ; mais je serai certainement de retour avant dîner. » Et elle n’est pas rentrée… Je l’attends encore ! Si elle avait été retenue au-dehors, elle m’aurait certainement prévenue. C’est donc qu’elle a eu un accident, Paris devient si terrible avec tous ces tramways et ces autos qui filent un train d’enfer dans tous les sens… Aussi, moi, depuis hier soir, je ne vis plus… j’ai passé toute ma nuit à attendre ma pensionnaire… J’espérais toujours la voir revenir… Mais rien !… Et, pour comble de malchance, son petit garçon nous est arrivé hier soir. Figurez-vous qu’il s’est sauvé de la campagne où sa mère l’avait placé chez de très braves gens, paraît-il… Il n’a que quatre ans et demi… Croyez-vous ?… Je ne savais qu’en faire… Il ne voulait pas se coucher avant d’avoir embrassé sa maman… Enfin, il a fini par s’endormir, le pauvre mignon… Mais quand il va se réveiller, et qu’il ne va encore voir personne, je me demande ce que je vais lui dire ! J’en suis malade d’avance !… En voilà des émotions !

 

Judex, qui avait écouté Mme Chapuis avec la plus sympathique attention, reprenait :

 

– Voulez-vous me permettre, madame, de vous poser quelques questions ?

 

– Volontiers, monsieur. Je ne vous connais pas ; mais du moment que vous êtes un ami de Mme Bertin…

 

– Avez-vous prévenu la police de la disparition de votre pensionnaire ?

 

– Non, monsieur, j’espérais toujours que la pauvre petite rentrerait… Mais, si vous le voulez, nous pourrions aller ensemble au commissariat…

 

– Attendez encore un peu. Mme Bertin recevait-elle des visites ?

 

– Aucune, monsieur.

 

– Avez-vous jamais vu des gens suspects rôder autour de chez vous ?

 

– Jamais… c’est-à-dire qu’à présent, je crois me rappeler qu’un jeune homme assez élégant s’est arrêté à plusieurs reprises devant la maison.

 

– Et cette personne qui est venue demander Mme Bertin, comment était-elle ?

 

– Très jolie fille, avec des bandeaux noirs, de grands yeux… et bien habillée, élégante, même. Enfin, si cela peut vous intéresser, Mme Bertin l’a appelée devant moi : Mlle Marie…

 

« Mlle Marie… » nota mentalement Judex qui reprit aussitôt :

 

– Avez-vous fait d’autres remarques ?

 

– Je ne sais pas… Je cherche… Faut pas m’en vouloir ; je n’ai pas très bien ma tête à moi… Attendez, mon bon monsieur… Cette demoiselle Marie est arrivée dans une belle auto de maître qui a attendu devant ma porte… Il y avait aussi un monsieur… un jeune homme… qui a fait les cent pas… sur le trottoir… et qui est monté dans la voiture avec Mme Bertin et la femme brune.

 

– Ce jeune homme était-il le même que celui que vous avez vu stationner en face de chez vous ?

 

– Non, monsieur !… Je puis même vous affirmer qu’ils ne se ressemblaient pas du tout.

 

Judex, qui avait enregistré les déclarations de Mme Chapuis avec la plus apparente impassibilité, continuait toujours sur ce ton de politesse parfaite qui révélait un vrai gentleman :

 

– Vous m’avez bien dit que le fils de Mme Bertin était ici ?

 

– Oui, monsieur. Je l’ai installé dans la chambre de sa mère.

 

– Pourriez-vous me conduire auprès de lui ?

 

– Très volontiers ! acceptait la brave hôtelière sur laquelle l’homme à la cape noire semblait avoir conquis un entier ascendant.

 

Cependant, comme elle jetait un regard anxieux sur le superbe chien que le visiteur tenait en laisse :

 

– Rassurez-vous…, fit Judex, Vidocq n’est méchant qu’avec les méchants… Autrement, c’est un animal, ou plutôt un être humain d’une intelligence et d’une bonté extraordinaires.

 

– Alors, venez, monsieur.

 

Quelques instants après, Judex pénétrait dans la chambre de Jacqueline.

 

Jeannot venait de s’éveiller.

 

En apercevant cet étranger, l’enfant eut un mouvement de frayeur. Mais la présence de Mme Chapuis le rassura aussitôt, en même temps que la vue du chien policier lui arracha ce cri d’admiration spontanée :

 

– Oh ! le beau toutou !

 

– Tu peux le caresser, mon mignon, invitait Judex en s’approchant du lit… Il est très doux et il aime beaucoup les enfants, surtout quand ils sont gentils.

 

Jeannot promenait sa main sur la tête du bel animal… qui le considérait déjà d’un air de protection affectueuse, lorsque, redevenu subitement anxieux, il demanda à Mme Chapuis, qui avait peine à retenir ses larmes :

 

– Dites, madame, est-ce que maman est revenue ?

 

– Pas encore !

 

– Mais elle ne tardera pas, déclara Judex en approchant ses lèvres du front d’ange qui s’offrait à lui, tandis que, gravement, comme s’il prenait envers lui-même le plus sacré des engagements, il déclarait :

 

– Je te le promets, mon enfant…, tu reverras bientôt ta maman.

 

Puis, se tournant vers l’hôtelière, il lui confia à voix basse, mais avec un accent d’autorité souveraine :

 

– Votre pensionnaire est vivante !

 

– Que le bon Dieu vous entende !

 

– Je m’en vais partir à sa recherche… Mais pas un mot, n’est-ce pas… à personne, vous m’entendez !… Le salut de Mme Bertin dépend de votre silence.

 

– Comptez sur moi !

 

Judex s’emparant d’un gant que Jacqueline avait laissé sur la table le fit flairer à son limier qui, les oreilles dressées et les prunelles en feu, sembla répondre aussitôt à son maître : « J’ai compris ! »

 

– Au revoir, madame, saluait poliment le mystérieux visiteur.

 

– Où pensez-vous qu’elle puisse bien être ? interrogeait avidement l’hôtelière…

 

– C’est Vidocq qui va me le dire…, répondit Judex, en désignant son chien qui, tout frémissant, les muscles du cou tendus, et le nez humant le sol, l’entraînait vigoureusement, dans sa hâte d’entrer en chasse.

 

Tandis que l’homme à la cape noire gagnait la rue, Mme Chapuis, le regardant s’éloigner, se prit à murmurer :

 

– Je n’ai pas osé lui demander comment il s’appelait : mais rien qu’à la façon dont il a embrassé le petit, j’ai tout de suite deviné que c’était un brave homme.

 

… Et Judex, tout en regagnant une automobile où l’attendait son frère, songeait, les sourcils froncés et en proie à une réelle angoisse :

 

– Pourquoi Diana Monti a-t-elle enlevé Jacqueline ?

 

II

DIANA, MORALÈS ET CIE


Étendue, ou plutôt prostrée sur un banc rustique, au fond d’une pièce voûtée, où le jour pénétrait par une sorte d’œil-de-bœuf hors de portée et garni de solides barreaux de fer, une jeune femme, dont le visage reflétait une expression de stupeur profonde, laissait errer autour d’elle un regard profondément douloureux.

 

C’était Jacqueline Aubry, qui venait de reprendre connaissance.

 

Ne saisissant pas bien, tout d’abord, la réalité, elle voulut se lever, se diriger vers une porte massive… à l’énorme serrure toute neuve et visiblement fermée du dehors…

 

Mais… elle n’en eut pas la force… Elle retomba sur le banc… et, comme elle voulait appeler, sa voix s’étrangla dans sa gorge en proférant cette phrase qui se termina en un déchirant sanglot :

 

– Je suis prisonnière !…

 

Tout de suite, une question d’autant plus tragique qu’elle se sentait incapable d’y répondre, se posa à son esprit :

 

– Pourquoi ?

 

Se souvenant à présent de toutes les péripéties de son enlèvement, elle se demandait :

 

– Oui, pourquoi cette demoiselle Verdier envers laquelle je n’ai jamais eu que de bons procédés et qui, elle-même, ne m’a jamais témoigné que beaucoup de déférence et de sympathie, m’a-t-elle attirée dans un aussi odieux guet-apens ?… Je suis pauvre… on ne peut donc rien espérer de moi… Je ne vois pas… je ne comprends pas…

 

Mais bientôt un nom s’échappa de ses lèvres :

 

– Judex !

 

Et la fille du banquier, envahie d’une torpeur irrésistible, se demandait :

 

– Si c’était lui qui m’avait fait conduire ici ? Si poursuivant jusqu’au bout son œuvre de vengeance implacable, après avoir endormi ma défiance par l’envoi de ces deux pigeons et de cette lettre où il se déclarait mon protecteur, il avait pris l’institutrice de mon fils pour complice ? Qui sait si ce n’est pas grâce à cette femme qu’il a pu frapper mon père ?

 

Incapable de soupçonner César de Birargues d’une pareille félonie, s’exaltant à ces soupçons terribles qui n’étaient pas loin de devenir pour elle la plus atroce des certitudes, Jacqueline cherchait à reconstituer dans son cerveau enfiévré toute la suite des événements tragiques qu’elle venait de traverser.

 

Ressuscitant en elle un tas de détails qu’elle avait jusqu’alors négligés, elle en arriva à conclure qu’elle était à son tour la victime de Judex et que Marie Verdier n’était que l’exécutrice des volontés de ce terrible et mystérieux personnage.

 

De nouveau, elle trembla pour son enfant.

 

– Mon petit Jean adoré ! s’écria-t-elle, en un accès de navrant désespoir… Ils vont me le prendre aussi… Car, je le sens, rien ne pourra désarmer ce bourreau… Rien ! pas même un innocent, pas même le regard d’un ange, pas même le sourire d’un enfant !… Qui te défendra, mon chéri, contre les attaques de nos ennemis ? Que ne suis-je près de toi pour te protéger !… J’aurais dû te garder à mes côtés ! Mon Dieu ! c’est effroyable… Je ne croyais pas qu’il y eût au monde de pareilles souffrances… Pourquoi me les avoir imposées… à moi qui n’ai jamais fait le mal…, à moi qui n’ai jamais été heureuse…, à moi qui suis prête à sacrifier pour mon petit mon dernier souffle de vie ?…

 

« Oui, mon Dieu, si, dans votre justice, vous avez décidé que moi aussi je devais expier les fautes de mon père, frappez-moi… sans pitié… Mais que votre colère s’arrête là… Ne soyez pas aussi cruel que le Jehovah des Juifs… Ne nous poursuivez pas jusque dans la troisième génération. Par pitié, épargnez mon enfant !…

 

Et, glissant à genoux sur le sol… la tête courbée… les mains jointes, elle pria de toutes les forces de son âme bouleversée, et jamais supplication plus ardente ne jaillit d’un cœur maternel…

 

Mais une fièvre intense s’était emparée d’elle… Quand elle se releva, elle était toute frissonnante… La soif lui desséchait les lèvres… Sur une lourde table de bois… comme on en voit à la campagne… il y avait une carafe d’eau… et un verre, que la jeune femme n’avait pas encore remarqués… Elle but à larges traits… avidement, quelques gorgées…

 

Presque aussitôt, une détente bienfaisante se produisit en elle. Ses larmes se remirent à couler, en même temps qu’une torpeur de plus en plus envahissante la ramenait vers le banc où elle se laissa choir ; et, brisée, meurtrie, mais calmée, apaisée, elle s’endormit en murmurant en un vague sourire fait d’un intuitif et inconscient espoir :

 

– Mon Jeannot… mon bien-aimé !

 

Quelques instants après… la porte s’ouvrait sans bruit… laissant apercevoir la silhouette de Diana Monti et de Moralès.

 

– Elle dort, fit celui-ci à voix basse.

 

– Oui, répliqua l’aventurière ; et elle n’est pas près de se réveiller… car j’ai un peu forcé la dose… Mieux vaut qu’elle ne nous voie pas… Cela nous évitera des explications ennuyeuses. Allons, tout va bien. D’ailleurs, ton ami a dû recevoir notre télégramme et ne saurait tarder !

 

Et elle ajouta, sarcastique, mauvaise :

 

– Laissons cet ange reposer en paix !

 

Après avoir soigneusement refermé la porte du caveau, les deux complices regagnèrent le rez-de-chaussée d’une petite villa qui s’élevait à l’orée de la forêt de Chevilly (Seine-et-Oise), un peu en retrait de la route si pittoresque qui va de Médan à Vernouillet.

 

Suffisamment isolée, elle servait de retraite au couple de bandits qu’étaient Diana et Moralès, chaque fois qu’à la suite d’aventures un peu trop corsées, il attirait sur lui l’attention de la police. Hâtons-nous de dire que, grâce à leur audacieuse adresse autant qu’aux précautions prises, ils avaient toujours réussi à échapper à toutes recherches.

 

Une fois au salon, meublé et décoré avec une élégance quelque peu tapageuse et dont les deux larges fenêtres formant baie donnaient sur un jardin superficiellement entretenu, Diana s’installa dans un rocking-chair et, allumant une cigarette, elle dit à son amant qui, le front collé aux vitres, semblait guetter l’arrivée d’un personnage impatiemment attendu :

 

– Tu m’as bien comprise… n’est-ce pas ?… Je puis compter sur toi ?

 

– Oui, oui, c’est entendu… mais ne crains-tu pas que notre ami ne trouve que nous allons un peu fort ?

 

L’ex-institutrice eut un haussement d’épaules méprisant et agacé.

 

– Mon petit Mora, lança-t-elle d’une voix mordante, tu devrais savoir que je n’aime pas les trembleurs… Et, si tu tiens à ce que nous restions bons amis, j’entends que tu sois un homme comme je te veux… c’est-à-dire… prêt à tout risquer sans peur, et à tout réaliser sans faiblesse.

 

– Diana… tu sais bien que je me ferais tuer pour toi, s’écria Moralès qui s’était rapproché de sa maîtresse et voulut, passionnément, s’emparer de sa main.

 

Mais celle-ci l’écarta d’un geste brusque.

 

– Bas les pattes ! fit-elle. En ce moment, il s’agit d’affaires sérieuses. As-tu bien retenu tout ce que je t’ai dit ?

 

– Je suis sûre que tu seras contente de moi.

 

– À la bonne heure !

 

– Une simple question, tu permets ?

 

– Parle.

 

– Une fois délivrée, la fille de ton banquier ne manquera pas de nous accuser.

 

– Et après ?

 

– Mais c’est très grave.

 

– Imbécile…, ricana l’ex-institutrice, nous avons de quoi nous défendre.

 

– Précise…

 

– D’abord la lettre de César… et je crois que ça compte…

 

– Puis ?…

 

– Je te dirai cela si l’occasion s’en présente.

 

– Diana, Diana, scanda sourdement Moralès effrayé, jusqu’où veux-tu donc m’entraîner ?

 

La Monti eut un sourire terrible… Mais elle n’eut pas le temps de répliquer. Une portière se soulevait, laissant apercevoir un singulier valet de chambre qui, sous sa livrée douteuse, dissimulait mal ses allures de bandit, et qui annonça d’une voix grasseyante :

 

– Le v’là qui arrive !…

 

En effet, une auto s’arrêtait devant la villa.

 

– Va lui ouvrir, et fais-le entrer tout de suite, ordonna l’aventurière.

 

– Bien… « dussèche », accentua le hideux personnage qui disparut aussitôt.

 

Quelques instants après, il introduisait César de Birargues dans le salon de la villa.

 

Le « roi du cotillon » était visiblement ému… Non point qu’il regrettât son geste aussi lâche que stupide… Dans l’enivrement de son désir, il n’avait pu mesurer encore toute la bassesse de sa conduite… Mais il était inquiet, très inquiet sur la suite de l’aventure.

 

Il se demandait s’il allait être éloquent pour convaincre et toucher la jeune femme, et si, devinant l’infâme comédie, elle n’allait pas l’accabler de son mépris…

 

Mais il était trop tard pour reculer…

 

D’ailleurs, le sourire de triomphe qui se dessinait sur les lèvres de la Monti et l’air nettement satisfait que s’était composé Moralès, le rassurèrent aussitôt.

 

– Eh bien, chère amie…, fit César de Birargues en embrassant galamment la main que lui tendait la belle Diana, tout s’est bien passé ?

 

– Admirablement.

 

– Elle est ici ?

 

– Elle est ici.

 

– Elle ne se doute pas, au moins, que je suis d’accord avec vous ?

 

– En rien…, affirmait Diana. L’affaire a été menée si rapidement que la chère enfant n’a même pas eu le temps de se reconnaître… En ce moment, elle dort paisiblement, en attendant que son prince Charmant vienne la réveiller.

 

– Vous êtes non seulement des gens très habiles, mais aussi des amis très sûrs…, remerciait sottement le beau César.

 

Et prenant cinq billets de mille francs dans son portefeuille, il ajouta :

 

– Voici le reliquat de la somme convenue… Maintenant, conduisez-moi auprès de la belle…

 

– Un instant ! fit Moralès stimulé par le regard expressif de sa maîtresse.

 

– Pourquoi, un instant ? questionna vivement le jeune de Birargues.

 

– Les frais ont été plus considérables que je ne le pensais…, développait cyniquement le rasta. Ce n’est pas tout ; nous courons de gros risques… nous avons dû nous assurer des complicités très coûteuses. Il me faut encore dix mille francs si vous voulez que je vous livre votre captive.

 

– Dix mille francs ! répéta César ahuri par cette complication imprévue.

 

– C’est à prendre ou à laisser…, conclut froidement Moralès.

 

M. de Birargues eut un frémissement de rage. En un seconde, la lumière s’était faite dans son esprit.

 

– Je suis roulé…, se dit-il au comble de la rage.

 

Puis tout haut, il reprit d’un air de dignité offensée :

 

– Vous êtes deux gredins !

 

– Marquis !

 

– Oui, deux gredins… et je vous donne cinq minutes pour remettre Mme Jeanne Bertin en liberté… sinon, je vais immédiatement porter une plainte au procureur de la République.

 

– Une plainte ! Contre qui ? interrogeait ironiquement Diana.

 

– Contre vous deux.

 

– Et ça ? fit Moralès, en mettant sous les yeux de César la lettre que celui-ci lui avait si imprudemment adressée la veille :

 

Mon cher baron,

 

Comme convenu, je vous envoie ci-joint un chèque de cinq mille francs pour l’exécution de mes projets. Je vous remettrai pareille somme… à la livraison.

 

Très cordialement vôtre.

 

CÉSAR DE BIRARGUES.

 

En relisant cette missive, à laquelle, en l’écrivant, il n’avait accordé aucune importance, le jeune snob comprit l’effroyable guêpier dans lequel il était tombé.

 

Pâle de fureur, secoué d’une sorte de frisson nerveux, il eut un geste de menace comme pour se jeter à la gorge du baron de pacotille, du rasta sans scrupules qui l’avait si impudemment floué.

 

– Canaille ! hurla-t-il. Tu vas me rendre cette lettre… ou bien…

 

– Viens la prendre…, riposta flegmatiquement Moralès, en sortant un browning de la poche de son veston.

 

Puis il ajouta… conciliant… ironique :

 

– Mon cher marquis, si vous ne voulez pas être inquiété vous-même… je vous engage à ne pas mêler la police à nos affaires… Si vous êtes à court d’argent, nous vous donnerons tout le temps nécessaire pour vous exécuter… N’avons-nous pas un otage ?

 

– C’est bien, riposta César, d’une voix sifflante… Attendez-moi ici… le temps d’aller à Paris et d’en revenir… et je vous rapporte la somme.

 

– À la bonne heure ! ponctua Moralès.

 

Et Diana, qui avait appuyé sur le bouton d’une sonnette électrique, dit au valet de chambre dont l’horrible silhouette apparaissait dans l’entrebâillement de la porte :

 

– Crémard, reconduisez M. le marquis jusqu’à sa voiture !

 

– Diana…, fit Moralès, lorsque César eut disparu… es-tu contente de moi ?… Ai-je bien récité ma leçon ?

 

– Pas mal !… Pas mal du tout ! reconnut l’aventurière qui, le regard perdu dans une mystérieuse et sombre rêverie, ajouta : Décidément, je commence à croire que je ferai quelque chose du petit Moralès !

 

III

L’HONNEUR… OU RIEN


– Mariette, demandait Mlle Gisèle de Birargues à sa femme de chambre, vous êtes sûre que Mme Bertin n’a pas téléphoné ?

 

– Oui, mademoiselle.

 

– C’est extraordinaire ! Je l’attendais à dix heures… Il est onze heures et demie passées… Comme elle est toujours d’une exactitude scrupuleuse, je crains qu’elle ne soit malade ou qu’elle n’ait eu un accident.

 

– Mademoiselle veut-elle que je demande au valet de pied ?

 

– C’est inutile. Si Mme Bertin ne vient pas, je vous enverrai cet après-midi prendre de ses nouvelles.

 

Et Gisèle, vraiment adorable dans sa toilette dont la fraîcheur exquise et le goût parfait évoquaient un de ces gracieux tableaux de Latour, le pastelliste merveilleux du XVIIIe siècle, gagna le grand salon où, en attendant le déjeuner, elle se préparait à déchiffrer un délicieux rigodon de Lulli, lorsqu’elle s’arrêta sur le seuil…

 

Elle venait d’apercevoir son frère, qui, écroulé sur un canapé, la tête entre les mains, semblait en proie à une douleur extrême.

 

– César, mon ami…, fit-elle au comble de l’émotion et de la surprise.

 

– Gisèle… toi ! s’écria M. de Birargues, en faisant apparaître un visage ruisselant de larmes.

 

– Pourquoi pleures-tu ? interrogea la jeune fille, de plus en plus émue… Il est donc arrivé un malheur ?… Est-ce que notre père ou notre mère ?

 

– Oh ! non, rassure-toi, fit aussitôt le jeune marquis… C’est moi… c’est moi seul…

 

Il s’arrêta… reculant devant la honte d’un aveu à l’être si adorablement chaste qui s’avançait les mains tendues vers lui, comme pour lui offrir sans condition tout l’appui de sa tendresse.

 

– Parle, je t’en prie, invitait Gisèle… Tu sais bien que tu peux entièrement compter sur moi… Je t’ai toujours raconté mes petites peines, toi, tu peux bien me confier tes gros chagrins !

 

– Non pas à toi !… pas à toi !

 

– Pourquoi ?

 

– Parce que c’est impossible !

 

– Je ne peux pas rester dans une pareille incertitude… Allons, réponds-moi. Qu’y a-t-il ?

 

– Il y a… eh bien, il y a que je suis un misérable !

 

– Toi, mon frère !…

 

– Oui… moi !

 

– Ce n’est pas possible !

 

– Ah ! ma pauvre petite, si tu savais…, bégaya le malheureux garçon, fou de remords et de honte…

 

Avec cette distinction d’âme, ce tact de cœur et cette noblesse de caractère qui n’appartiennent qu’aux êtres d’exception, aux natures d’élite, Gisèle reprenait aussitôt :

 

– César, écoute-moi. Je n’ignore pas que depuis un certain temps tu mènes une existence qui n’est pas sans causer beaucoup d’inquiétude à nos parents… Mais je sais également que tu n’es pas mauvais… et que, surtout, tu m’as gardé toute ton affection… Si tu as commis une vilaine action et que je puisse t’aider à la réparer… ton devoir est de tout me dire ; car tu aggraverais encore ta faute en me la cachant… Je ne suis plus une enfant à laquelle on dissimule jalousement toutes les laideurs de la vie… J’ai vingt ans… et je suis ta meilleure amie… Quoi que tu aies pu faire – et je me refuse à croire que tu sois aussi coupable que tu t’en accuses –, je suis là pour te pardonner, pour te conseiller et pour te sauver… Tu es Birargues comme moi… Nous sommes du même sang, de la même race. Notre devise est : Aut honor aut nihil. L’honneur ou rien. Au nom de cet honneur que chaque génération des nôtres a grandi aux yeux du monde, je te somme, mon frère, de me dire toute la vérité !

 

Vivement impressionné par cette apostrophe à la fois si fière et si touchante, César de Birargues s’était ressaisi.

 

– Ah ! Gisèle ! Gisèle ! reprit-il. C’est en t’écoutant que je comprends mieux encore toute mon indignité – oui, toute mon infamie !… Tu veux savoir ce que j’ai fait ?… Eh bien, soit, je vais parler ; car je sens bien à présent que le récit de ma faute ou plutôt de mon crime ne saurait ternir ton inaltérable pureté.

 

– Mon pauvre ami !

 

– Ne me plains pas ! Je souffre, oui, je souffre atrocement ; mais j’ai mérité de souffrir cent fois davantage !…

 

Et d’une voix haletante, saccadée, le marquis poursuivait :

 

– Follement épris d’une jeune femme respectable entre toutes, et ne pouvant réussir à vaincre sa résistance, je l’ai fait enlever… par des gens auxquels j’avais versé cinq mille francs d’avance, et qui, aujourd’hui, m’en réclament quinze mille pour me rendre ma victime.

 

– Malheureux !

 

Tandis que Gisèle se sentait envahie de la plus déchirante angoisse, César poursuivait avec l’exaltation d’un criminel qui se décide tout à coup à entrer dans la voie des aveux :

 

– Cette somme de quinze mille francs, je ne l’ai pas… Peu importe, je me fais fort de la trouver en quelques heures… Mais ce qu’il y a de terrible, c’est que ces bandits ont en leur possession une lettre de moi établissant nettement que j’ai été l’instigateur du rapt accompli par eux, c’est-à-dire leur complice. Grâce à cela, ces gredins vont me faire chanter abominablement. Ils ont déjà commencé… Il faut donc à tout prix que je me tire de leurs griffes… et que je sauve cette femme devenue par ma faute plus que leur prisonnière, leur otage !…

 

– Quelle est cette infortunée ? demanda Gisèle, avec un accent de pitié infinie.

 

– Jeanne Bertin…, laissa échapper le ravisseur en baissant la tête.

 

– Oh ! c’est horrible ! s’exclama Gisèle en un sanglot… cette pauvre créature si douce, si bonne !… Frère, qu’as-tu fait là ?

 

– Tu vois bien que je suis un misérable ! reprit César, qui ajouta… bouleversé à la vue de l’abîme qui s’ouvrait devant lui : Maintenant que je t’ai tout dit… conseille-moi… Je ne sais plus, moi… j’ai peur de devenir fou… Tout à l’heure, quand tu es entrée, je me demandais si je ne devais pas me tuer… oui, me tuer !

 

– Frère, ne parle pas ainsi… Tu dois vivre pour réparer, pour racheter…

 

– Je suis prêt à tout pour cela ! Mais… quelle honte pour moi, si je suis obligé d’étaler mon infamie devant un étranger !… Où aller ?… À qui m’adresser ? Parmi nos amis, quel est l’homme assez sûr pour recevoir mes confidences… et assez fort pour m’aider à venir à bout de ces malfaiteurs ?… Moi, je n’en vois pas.

 

– Et moi, j’en vois un ! riposta énergiquement Gisèle.

 

– Qui donc ?

 

– Notre père !

 

– Notre père ! frémit César… Il est le dernier auquel je devrais m’adresser.

 

– Il est le seul qui puisse encore te secourir.

 

– Il me chassera !

 

– Il te sauvera… Viens !

 

*

* *

 

Lorsque le duc de Birargues vit entrer ses deux enfants dans son cabinet de travail, tout de suite, à la physionomie bouleversée de Gisèle et à l’attitude déprimée de César, il comprit que celui-ci avait commis quelque méfait et que, conseillé par sa sœur, il venait implorer sa pitié. Mais il était loin de soupçonner que son fils s’était rendu coupable d’un acte aussi inqualifiable et qu’en ce moment son honneur et celui des siens était à la merci de deux maîtres chanteurs de la pire espèce.

 

Le duc de Birargues était la noblesse même. Son existence n’était pas seulement celle d’un homme de bien, il en avait aussi consacré une grande partie à l’étude des questions sociales importantes de notre temps. Ses belles qualités naturelles s’en étaient enrichies d’une grande hauteur de vue, d’une sincère humanité et d’un parfait esprit de justice. S’il était fier de son titre et de son rang, c’était uniquement parce qu’il avait le droit de s’en estimer digne.

 

Toujours très maître de lui, il regarda successivement César avec sévérité et Gisèle avec tendresse. Puis il attaqua :

 

– Monsieur mon fils a encore fait des siennes et veut faire plaider sa cause par sa sœur… Je vous avertis, monsieur, que c’est la dernière fois que je vous viens en aide. J’en ai assez… Combien vous faut-il ?

 

César, se jetant aux pieds de M. de Birargues, bégaya d’une voix étouffée :

 

– Mon père… pardonnez-moi.

 

– Sauvez-le, supplia Gisèle.

 

À ces mots, saisi de la plus poignante inquiétude, le duc de Birargues s’était dressé d’un seul mouvement.

 

– Monsieur, ordonna-t-il à son fils… Relevez-vous et parlez… Je vous l’ordonne !

 

César, vibrant de la plus terrible émotion et du plus ardent repentir, fit à son père le récit de l’horrible aventure.

 

Le duc de Birargues eut la force admirable d’écouter son fils jusqu’au bout, sans l’interrompre et sans laisser apparaître sur son visage un autre sentiment que celui de la douleur.

 

Quand César eut terminé, il reprit, sur un ton d’autorité vraiment souveraine :

 

– Où se trouve Mme Bertin ?

 

Le front bas et n’osant regarder son père en face, César répondit :

 

– À Chevilly-sur-Seine… Villa Brossard… sur la route de Médan à Vernouillet.

 

– Bien… Cela me suffit.

 

Puis, dominant sa colère, le duc de Birargues poursuivit, avec un accent de dignité incomparable :

 

– J’ose espérer, monsieur, que vous tiendrez à réparer par une conduite exemplaire l’acte abominable que vous avez commis. Votre tort a été de croire que votre naissance et votre fortune vous donnaient tous les droits… lorsque, au contraire, elles vous imposent tous les devoirs… Plus on est haut, monsieur, moins on doit chercher à descendre… Plus on doit, au contraire, s’efforcer de se grandir… Car le seul moyen de se faire pardonner le bonheur que l’on n’a pas conquis soi-même est de le faire servir à celui de son prochain… Si les nôtres avaient toujours mis cette maxime en pratique, peut-être eût-on moins guillotiné d’aristocrates sous la Révolution et peut-être aussi occuperions-nous une autre place dans le monde et dans l’État !

 

« Vous me dites que votre sœur vous a conseillé de vous adresser à moi… Elle a bien fait… Car seul, je suis en pouvoir d’éviter un scandale qui rejaillirait sur toute notre famille. J’ajouterai que tout ceci restera entre nous… Votre mère, elle-même, ignorera votre conduite… et je m’efforcerai même d’en effacer peu à peu en moi le souvenir. Quant à vous, monsieur, vous allez quitter cette maison et partir pour notre terre des Cévennes où vous attendrez mes ordres… Là, face à face avec votre conscience, vous pourrez mesurer la profondeur de l’abîme où vous avez failli tomber. Et vous vous rappellerez notre devise : Aut honor aut nihil. L’honneur… ou rien.

 

« Maintenant, retirez-vous, monsieur. Je vous ai parlé comme on se le doit entre gentilshommes. Prouvez-moi par votre obéissance et votre respect que vous êtes encore mon fils ! Allez !

 

– Mon père, reprenait César… Je n’ose vous exprimer ma reconnaissance infinie… Car je sais que je n’ai pas le droit de rien ajouter aux paroles que vous venez de prononcer. Cependant laissez-moi vous dire un mot, un seul…

 

– Parlez !

 

– Cette jeune femme ?

 

Alors… le duc de Birargues fit avec une simplicité admirable qui acheva de bouleverser le jeune marquis :

 

– C’est moi seul, maintenant qui ai le droit de la sauver !

 

IV

VISITEURS INATTENDUS


Bien que très tranquilles sur l’issue de la grosse partie qu’ils avaient engagée, Diana et Moralès attendaient avec une certaine impatience le retour de César, lorsqu’un violent coup de sonnette les précipita l’un et l’autre vers la fenêtre-baie qui donnait sur le jardin.

 

– C’est lui ! s’exclama le rasta.

 

– Qu’est-ce que cela veut dire ? s’exclamait l’aventurière, qui venait d’apercevoir, suspendu par les dents à une chaîne extérieure descendant le long de la porte d’entrée, un jeune fox blanc à tête jaune qui agitait la cloche avec une obstination frénétique.

 

– Quelle est cette plaisanterie stupide ? fit la Monti d’une voix courroucée.

 

Elle se préparait à sortir, mais le pseudo-valet de chambre Crémard l’avait devancée… et, tout en invectivant de loin le chien farceur qui n’avait pas lâché la poignée, il s’avança vers la porte qu’il ouvrit toute grande.

 

Un hurlement de terreur lui échappa.

 

En un clin d’œil, tandis que le fox s’éclipsait avec la rapidité de l’éclair, une meute composée de vingt-cinq chiens vendéens, splendides de force et de vaillance, se précipitait à l’intérieur du jardin, en poussant des hurlements qui ne laissaient aucun doute sur leurs belliqueuses intentions, et cela, sans être conduits ni excités par personne… comme s’ils obéissaient à l’ordre mystérieux d’un maître invisible.

 

Quelques-uns de ces redoutables cabots entourèrent le valet de chambre qui eut à peine le temps, en une fuite éperdue, de se mettre à l’abri de leurs crocs singulièrement menaçants et redoutables ; et le reste de la bande se précipita vers la maison avec l’intention manifeste de lui livrer le plus impétueux assaut.

 

– Qu’est-ce que cela signifie ? demandait à son tour Moralès qui avait pâli.

 

– Je n’en sais rien, ripostait nerveusement Diana… qui, elle aussi, avait l’intuition qu’un danger aussi extraordinaire qu’inattendu les menaçait tous les deux.

 

– Aurions-nous été trahis ?… s’inquiétait le faux baron.

 

Un bruit de vitres brisées suivi d’aboiements furieux retentit dans l’antichambre.

 

Moralès s’écria en sortant son browning :

 

– Ah ! par exemple ! c’est par trop violent ! et nous allons bien voir…

 

D’un geste énergique, Diana l’arrêtait.

 

– Pas d’imprudence, Moralès… Il y a là-dessous quelque machination ourdie contre nous, par Birargues sans doute… mais il nous le paiera !

 

Et comme les chiens commençaient à ébranler de leurs pattes vigoureuses et à ronger de leurs crocs acérés la porte du salon, Diana s’écria :

 

– Assurons, avant tout, notre sécurité !

 

Se dirigeant vers une assez vaste cheminée en bois sculpté, elle appuya le pouce à un endroit connu d’elle seule.

 

La cheminée, pirouettant sur elle-même, découvrit l’amorce d’un escalier qui s’enfonçait dans les sous-sols.

 

– Allons, viens…, fit l’aventurière.

 

– Et la jeune femme ? fit Moralès.

 

– Nous d’abord, elle ensuite…, conclut la misérable en entraînant son amant… derrière la cheminée qui reprit automatiquement sa place.

 

Au même instant, la porte s’ouvrait avec fracas… livrant passage à Judex et à son frère, que précédait Vidocq… et que suivait un magnifique caniche blanc… dont la bonne tête narquoise contrastait avec l’aspect fiévreux, agité du limier.

 

– Trop tard ! murmura Roger… Nos vilains oiseaux se sont envolés…

 

– Et par là ! déclarait Judex, en montrant la cheminée devant laquelle Vidocq et le caniche s’étaient simultanément arrêtés.

 

Quant aux autres chiens, devenus subitement muets et immobiles, ils attendaient dans l’antichambre, laissant apparaître à travers la porte ouverte leurs bonnes grosses gueules cordialement sympathiques.

 

Alors, se tournant vers son frère, Judex lui dit de sa belle voix grave :

 

– Frère, occupe-toi tout de suite de cette malheureuse…

 

Et il fit flairer de nouveau le gant de Jacqueline à Vidocq, qui s’élança aussitôt au dehors, suivi de Roger.

 

S’approchant de la cheminée, après avoir constaté que les deux bandits n’avaient pu fuir par le tablier, Judex découvrit assez facilement le mécanisme secret qui dissimulait l’escalier d’évasion… dont il s’apprêtait à descendre les marches, suivi de son caniche, lorsque Roger revint, annonçant :

 

– Je l’ai trouvée !

 

– Où est-elle ? interrogea vivement l’homme à la cape noire.

 

– Dans un caveau aménagé en prison.

 

– Elle t’a vu ?

 

– Non, car elle est encore sous l’influence du narcotique que ces misérables lui ont fait absorber.

 

– Conduis-moi.

 

Comme le caniche s’apprêtait à emboîter le pas derrière son maître, celui-ci lui ordonna :

 

– Maxime… reste là ! J’aurai besoin de toi tout à l’heure.

 

Docilement, Maxime s’assit sur son postérieur, montant une garde vigilante devant la cheminée.

 

Pendant ce temps, après avoir descendu un étroit escalier en colimaçon dont l’entrée se dissimulait dans un placard de la cuisine, les deux frères arrivaient jusqu’au caveau que Vidocq avait aisément repéré.

 

Judex demeura un instant sur le seuil, contemplant Jacqueline qui, étendue sur la banquette, reposait paisiblement, comme si elle attendait, en la douceur d’un calme sommeil, la venue de son sauveur.

 

Alors, se penchant vers elle, il déposa une enveloppe cachetée sur sa poitrine.

 

Puis, s’adressant à son limier qui ne le quittait pas des yeux, il fit simplement en désignant la jeune femme.

 

– Garde-la !

 

Tandis que Vidocq se couchait en rond aux pieds de la jeune femme, Judex dit à son frère :

 

– Maintenant qu’elle est sauvée… occupons-nous des autres !…

 

*

* *

 

Lorsque Jacqueline sortit de l’anéantissement dans lequel Diana et Moralès l’avaient plongée, un spectacle aussi étrange qu’inattendu frappa ses yeux… Un jeune fox, assis près d’elle la regardait d’un air à la fois intelligent et amusé. Un superbe chien policier, la tête sur ses genoux, semblait lui dire : Je veille sur toi !… et groupés autour d’elle, les plus beaux chiens de la meute fantastique la contemplaient avec l’expression de la plus touchante et fidèle bonté.

 

Tout d’abord, la jeune femme crut qu’elle était le jouet d’une hallucination ; mais sa main venait de rencontrer la lettre que son sauveur lui avait laissée… et il lui sembla en même temps que tous ces yeux braqués sur elle lui exprimaient :

 

– Lis, mais lis donc… bien vite !

 

Elle déchira l’enveloppe… La lettre était ainsi conçue :

 

Madame, vous êtes libre, et vous n’avez plus rien à craindre de vos ravisseurs, car je veille sur vous… Laissez-vous conduire par les bons chiens qui vous entourent… Ils vous mèneront, à travers la forêt, jusqu’à ce que vous soyez à l’abri.

 

JUDEX.

 

– Je me trompais… Il m’a tenu parole, se disait Jacqueline au comble de la surprise et de l’émotion… Et pourtant… les pigeons sont toujours dans leur cage… Par quel prodige a-t-il pu retrouver ma trace ?… Oui, quel est donc cet homme qui, après avoir frappé mon père… se montre si généreux envers moi ?

 

Tandis que la jeune femme se livrait à ces réflexions si troublantes, elle se sentit tout à coup tirée par le bas de sa jupe.

 

Jacqueline, guidée par Vidocq qui marchait en éclaireur, entraînée par le fox qui ne la lâchait pas, et suivie des beaux vendéens… dont les longues oreilles avaient comme des frémissements d’allégresse, quitta aussitôt sa prison… traversa la maison, le jardin, gagna la route, puis la forêt, avec sa vaillante escorte, et cela sans apercevoir la trace d’un être humain.

 

L’air pur et parfumé des grands bois lui rendit peu à peu ses forces… Tous ces bons chiens qui jappaient et gambadaient joyeusement autour d’elle achevaient de lui rendre la confiance et l’espoir…

 

Toute à la joie de sa liberté reconquise, elle s’avançait avec ses sauveurs… ne pensant plus qu’à son fils, à son Jeannot chéri, lorsque, à un croisement d’allées, elle se trouva en face d’une luxueuse automobile, qui, brusquement, s’était arrêtée à quelques mètres d’elle.

 

Jacqueline allait continuer sa route, mais une jeune fille, sautant légèrement à terre, se précipita vers la jeune femme tout en disant avec une effusion charmante :

 

– Oh ! madame Bertin, que je suis heureuse de vous revoir.

 

Le duc de Birargues qui avait rejoint sa fille, ajoutait, en saluant respectueusement la maîtresse de piano :

 

– Tout d’abord, madame, laissez-moi vous dire que, dès que nous avons su que vous étiez en danger, nous nous sommes empressés d’accourir à votre aide…

 

Gisèle interrogeait :

 

– Chère madame Bertin, comment avez-vous pu vous échapper ?

 

– Ce sont ces braves chiens qui m’ont délivrée… C’est un vrai mystère… Et puis je ne sais même pas quel est leur maître. Et vous comment avez-vous su que j’étais prisonnière ?

 

Sans la moindre hésitation, avec une noblesse incomparable, M. de Birargues déclarait :

 

– C’est mon fils, qui, en proie au plus violent repentir, nous a fait l’aveu de son crime… Je vous demande humblement pardon pour lui… Soyez miséricordieuse… Laissez à moi seul le devoir de châtier le coupable… Épargnez le déshonneur à un nom jusqu’alors sans reproche et sans tache… et je vous jure, madame, que je n’aurai pas assez des jours qui me restent à vivre, pour vous respecter et vous bénir.

 

– Monsieur, répondit Jacqueline avec une incomparable dignité, soyez entièrement rassuré… Aucun scandale n’éclatera… je garderai le silence… Quant à votre fils, puisqu’il se repent, de grand cœur je lui pardonne, mais à la condition qu’il m’oublie…

 

– Oh ! merci ! merci ! s’écria Gisèle, en tombant dans les bras de la noble créature…, tandis que M. de Birargues s’écriait au comble de l’émotion :

 

– Ah ! madame ! madame ! combien je serais fier de vous appeler ma fille.

 

Jacqueline répliquait :

 

– Ici-bas, monsieur, il ne me reste qu’un droit et un devoir : être mère… Je n’appartiens plus qu’à mon enfant ! C’est désormais le seul but et l’unique objet de ma vie.

 

S’inclinant respectueusement devant cette créature d’abnégation et de sacrifice qui se drapait si noblement dans le mystère d’une douleur que l’on pressentait insondable, le duc de Birargues fit simplement :

 

– Veuillez me dire, madame, où je dois vous conduire ?…

 

– À Neuilly !

 

Au même instant, un coup de sifflet strident retentit à quelque distance. Instantanément, tous les chiens, fox, limiers et vendéens, bondirent dans la forêt et disparurent dans les halliers.

 

Deux hommes, cachés derrière un épais buisson qui bordait la route, avaient tout entendu… et tandis que l’auto du duc de Birargues reprenait la route de Paris, Judex, haletant d’émotion, Judex transformé, bouleversé, méconnaissable, Judex, enfin, que Roger avait dû retenir pour l’empêcher de s’élancer sur les traces de la voiture, murmura d’une voix frémissante :

 

– C’est un ange !…

 

Cependant, à travers un dédale de souterrains formé par d’anciennes carrières et qui communiquait avec la villa Brossard, Diana et Moralès avaient gagné la campagne… afin d’échapper aux visiteurs inattendus et menaçants qui avaient tout à coup surgi devant eux.

 

Ils atteignaient la sortie, sorte d’anfractuosité au milieu des roches, recouvertes de lierre… lorsque tout à coup un bruit provenant du couloir qu’ils venaient de quitter… se fit entendre…

 

– Ah ! ça, firent-ils, en même temps… le passage secret aurait-il été découvert ?… Aurions-nous été suivis ?

 

Après s’être consultés du regard, tous deux s’armant de leurs revolvers, se placèrent de chaque côté de l’entrée du souterrain, le doigt sur la détente, et prêts à vendre chèrement leurs existences…

 

Le bruit se rapprochait peu à peu, sans qu’il fût possible d’en préciser la nature ni l’origine… lorsque tout à coup une exclamation de surprise échappa aux deux bandits… Un caniche blanc, dressé sur ses pattes de derrière, venait d’apparaître, portant entre ses crocs une large enveloppe… qu’il laissa tomber devant Moralès…

 

Le rasta s’en empara aussitôt… Elle était adressée à Mme Diana Monti, et ainsi conçue :

 

Si vous ne voulez pas partager le sort du banquier Favraux, ne vous trouvez jamais sur le chemin de sa fille.

 

JUDEX.

 

Et voilà que Diana et Moralès… aperçoivent au loin… véritable boule blanche lancée à toute vitesse, le caniche qui s’enfuit.

 

Furieux… ils s’élancent… et tirent sur lui plusieurs coups de revolver…

 

Mais Maxime a de l’avance… Les balles ne sauraient l’atteindre, et, lorsqu’il se sent tout à fait hors de portée, il se retourne sur ses adversaires et leur lance successivement plusieurs ouah ! ouah ! ouah ! d’ironie joyeuse, et disparaît derrière un talus, les oreilles au vent et le pompon en l’air.

 

– Judex !… Judex ! rage Moralès… Quel peut bien être cet homme ? Et pourquoi s’intéresse-t-il ainsi à la fille du banquier ?

 

Alors avec un calme terrible et une énergie farouche, la Monti murmure lentement :

 

– Il faut le savoir… et je le saurai !

 

V

AU-DESSUS DE LA HAINE


Il était environ deux heures de l’après-midi lorsque Jacqueline, que le duc de Birargues et sa fille avaient reconduite dans leur auto jusqu’à Neuilly, sonna à la porte de la pension de famille.

 

En l’apercevant, Mme Chapuis, dont l’attente avait encore grandi l’anxiété, eut une exclamation de joie spontanée :

 

– Vous, mon enfant ! Ah ! vous pouvez vous vanter de m’en avoir causé une frayeur… Je tremblais que vous n’ayez eu un accident… Enfin, vous voilà, c’est l’essentiel… Ah ! ça, d’où venez-vous donc comme ça ?… Mais entrez donc, je vous laisse là sur la porte… Je ne sais plus ce que je dis, ni ce que je fais… Je suis si contente, si heureuse !… C’est que… moi, je vous aime bien. Je le disais encore ce matin à mes pensionnaires : « Mme Bertin, c’est comme une jeune sœur que le bon Dieu m’a envoyée là !… »

 

Faisant pénétrer Jacqueline dans son bureau, elle lui offrit avec le plus vif empressement :

 

– Voulez-vous prendre quelque chose ? Vous êtes toute pâle… vous avez votre pauvre petite figure toute tirée… toute chiffonnée… Peut-être bien que vous n’avez pas déjeuné ?

 

– Merci, chère madame… Tout à l’heure, je verrai… En ce moment, j’ai besoin de me remettre un peu de toutes les émotions que je viens de traverser.

 

– Faites comme vous voudrez… Vous êtes chez vous. Ma pauvre petite, qu’est-ce qui a donc bien pu vous arriver ?

 

D’une voix encore un peu tremblante, la fille du banquier reprenait :

 

– Je viens de vivre des heures tellement étranges que je me demande si je n’ai pas rêvé.

 

Mme Chapuis reprenait avec la plus confiante bonté :

 

– Je me disais bien aussi que pour que vous ne soyez pas rentrée à l’heure, c’est qu’il avait dû se passer quelque chose de pas ordinaire.

 

Et, songeant à la femme qui l’avait attirée dans l’abominable guet-apens auquel elle n’avait échappé que par miracle, la fille du banquier s’écria… tandis que de grosses larmes lui montaient aux yeux :

 

– Ah ! la misérable !… la misérable !… Si vous saviez ce que j’ai souffert !…

 

– Ma pauvre enfant !

 

– Figurez-vous que j’étais tombée entre les mains de gens abominables !… Ah ! j’ai bien cru que j’étais perdue.

 

– C’est cette femme brune, n’est-ce pas, qui vous a tendu un piège.

 

– Oui, c’est elle.

 

– Et c’est ce grand monsieur au chien policier qui vous a retrouvée ? observait Mme Chapuis.

 

– Quel monsieur au chien policier ? questionnait Jacqueline avec le plus vif étonnement.

 

– Celui qui est venu ici… vous demander… Un bel homme, de vingt-cinq à trente ans, l’air très distingué. Il m’a raconté qu’il était un grand ami de votre famille… Quand je lui ai dit que vous aviez disparu depuis la veille… son visage a changé… Je lui ai demandé de venir avec moi au commissariat, mais il n’a pas voulu, et il m’a dit d’une voix grave que j’entendrai toute ma vie : Pas un mot… à personne, le salut de Mme Bertin dépend de votre silence. Alors… moi, je n’ai pas bougé… et j’ai eu raison, puisque vous voilà !

 

Jacqueline, au comble de la surprise, se demandait :

 

– Cet homme ne serait-il pas le mystérieux Judex ?… comment aurait-il su que j’étais en danger, puisque je n’avais pas rendu la liberté aux pigeons ?

 

Mme Chapuis continuait avec volubilité :

 

– Ce monsieur… Oh ! je ne saurais trop vous le dire… un monsieur très bien, même qu’il m’en a tellement imposé que je n’ai pas osé lui demander son nom… Ce monsieur a exigé de moi un tas de détails que je lui ai donnés… J’avais bien vu tout de suite que c’était dans votre intérêt… Il a fallu que je le fasse monter dans votre chambre… même qu’il a embrassé bien gentiment votre petit garçon…

 

– Mon petit garçon ?

 

– Mais oui… Jeannot.

 

– Jeannot !

 

– Il est ici !

 

– Comment ! Il est ici ?…

 

– Depuis hier soir… Il s’ennuyait sans vous… Il s’est sauvé de Loisy.

 

– Mon Dieu !

 

– Il est venu à Paris caché dans une voiture de choux… À la barrière, il a fait connaissance d’un petit gamin des rues, qui a l’air bien gentil, ma foi, très débrouillard surtout, et qui l’a amené jusqu’à la maison.

 

– Où est-il ? interrogeait Jacqueline, galvanisée par l’amour maternel.

 

– Je vous le dis, mon enfant : dans votre chambre, en train de jouer avec une boîte de soldats que je lui ai donnée, car il ne voulait plus rester tranquille.

 

D’un bond, la jeune femme, oubliant toutes ses émotions et ses fatigues, gravit l’escalier… et ouvrit la porte.

 

Jean, qui alignait ses fantassins sur la table, en apercevant sa mère, se précipita dans ses bras en un cri fait d’allégresse et d’exquis reproche :

 

– Maman, maman, c’est pas bien de faire attendre comme ça ton petit garçon.

 

Jacqueline n’eut pas le courage de briser tout de suite cette joie exquise…

 

Elle prit son chéri dans ses bras et le serra ardemment contre son cœur…

 

Plus que jamais elle sentait que toute sa vie n’était plus que dans ce beau chérubin qui avait passé ses deux petits bras autour de son cou et l’embrassait… l’embrassait dans l’adorable élan de la plus céleste tendresse.

 

– Maman chérie, disait-il, c’était trop long, quatre jours… je voulais te voir… moi… Papa Bontemps n’avait pas le temps de m’emmener. Alors je suis parti… J’étais très bien dans la charrette… J’ai presque aussi bien dormi que dans un dodo. Seulement… ça m’a bien ennuyé quand la dame m’a dit que tu n’étais pas là… Aussi, maintenant que te voilà je suis content… Regarde les beaux soldats que la dame d’ici m’a donnés… Elle est presque aussi bonne que Marianne… Viens voir les soldats… Ils ont des fusils… regarde !…

 

Et avec cette mobilité charmante des enfants, Jeannot narrait :

 

– Et puis, tu sais, j’ai fait la connaissance d’un petit garçon très gentil… Il s’appelle Réglisse… le môme Réglisse… Il m’a promis de venir me voir… Il est drôlement habillé… Il a un grand chapeau gris, comme en avait bon papa quand il allait aux courses… et il est amusant… tout le temps il rit… je voudrais bien l’avoir toujours avec moi… Dis, maman, tu voudras bien qu’on joue tous les deux ?

 

Mais Jacqueline reprenait :

 

– Maintenant, Jeannot, il faut que je te gronde.

 

– Moi, maman… pourquoi ?

 

– C’est très vilain ce que tu as fait là, reprenait Jacqueline. Te sauver de chez tes parents nourriciers !… Oui, c’est très vilain… Tu n’as donc pas songé à l’inquiétude de ces braves gens… quand ils se seront aperçus que tu étais parti… Je suis sûre qu’en ce moment ils te cherchent partout… et qu’ils ont beaucoup de chagrin… Et puis, songe, mon pauvre petit Jean, que tu aurais pu te perdre en route… te faire écraser par une voiture, ou te faire voler par de mauvaises gens… Et moi, alors, qu’est-ce que je serais devenue ?

 

Jacqueline qui avait toutes les peines du monde à garder un ton sévère, continuait, s’adressant à son fils qui baissait le front, ne montrant plus à sa maman que la jolie masse blonde de ses cheveux bouclés :

 

– Monsieur Jeannot, vous avez mérité une punition sérieuse… Pour cette fois, je veux bien vous pardonner ; car je vois bien que vous n’avez pas réfléchi aux conséquences de votre incartade… Mais sachez que, si vous vous avisiez de renouveler une pareille escapade, au lieu de vous laisser à Loisy, je me verrais obligée de vous mettre pensionnaire dans un collège de province où je ne vous verrais plus que trois fois par an aux vacances… Vous m’avez bien comprise ?

 

– Oui, maman.

 

– Vous ne recommencerez plus ? jamais plus ?

 

– Jamais, jamais, jamais !

 

Et l’enfant essuyait du revers de son petit tablier les pleurs de repentir qui commençaient à couler sur ses joues, lorsque Jacqueline eut une exclamation de surprise.

 

Elle venait seulement d’apercevoir, dans un coin de la pièce où Mme Chapuis l’avait rangée, la cage vide… et dont la petite porte aux barreaux d’osier était restée encore entrouverte.

 

Jeannot releva la tête… et, surprenant le regard de sa mère, il s’exclama tout d’un trait :

 

– Maman, maman, c’est moi qui ai lâché les pigeons !

 

– Comment, c’est toi ?

 

Et craignant sans doute d’être grondé encore, le bambin commençait, tout décontenancé, craignant de nouveaux reproches presque honteux :

 

– Oui, maman, tu m’avais dit souvent qu’il ne fallait pas…

 

Il ne put continuer.

 

Jacqueline l’avait pris dans ses bras, et, folle de bonheur, éperdue de reconnaissance, elle clama, les yeux ruisselant des larmes les plus nobles et les plus douces :

 

– Ne te défends pas, ne t’excuse pas, mon enfant bien-aimé ; car c’est toi qui as sauvé ta maman !

 

*

* *

 

Le lendemain, Jacqueline, décidée plus que jamais à reprendre son existence de labeur et d’abnégation maternelle, reconduisait à la gare Saint-Lazare son fils que Marianne Bontemps, prévenue par un télégramme, était venue chercher.

 

À peine la voiture s’était-elle arrêtée dans la cour du Havre que la portière s’ouvrait et qu’un petit bonhomme à l’accoutrement bizarre, à la figure franche et malicieuse, apparaissait sur le marchepied, lançant un joyeux :

 

– Salut… m’sieur et dames.

 

Cette interpellation inattendue arracha un geste de surprise à Jacqueline.

 

– Le môme Réglisse ! s’écria Jeannot en tapant joyeusement ses mains.

 

C’était lui, en effet, qui, au moment où il venait rendre visite à son petit camarade, l’avait aperçu montant en taxi avec sa mère et sa nourrice.

 

Alors, utilisant le système de transport en commun qui lui était familier c’est-à-dire grimpant sur l’un des ressorts arrière de l’auto, il était arrivé en même temps que son jeune ami auquel tout de suite, délibérément, il lançait :

 

– Comment ça va, mon vieux lapin, depuis qu’on s’est vu ?

 

Vite, Jeannot avait rejoint son compagnon et, après l’avoir embrassé, présentait sur le ton de la plus enthousiaste amitié :

 

– Maman… maman…, c’est le petit garçon qui m’a conduit à Neuilly.

 

– Ah ! c’est lui !

 

– Oui, maman.

 

Tout en regardant avec bienveillance ce brave gosse auquel elle devait sans doute que son fils ne se fût pas égaré dans Paris, la fille du banquier prit son porte-monnaie et en tira une pièce blanche qu’elle offrit au môme Réglisse.

 

Mais celui-ci, montrant à Jacqueline la musette qu’il portait en bandoulière et qui était déjà à moitié pleine de bouts de cigares et de cigarettes, répliqua, plein de dignité comique :

 

– Madame, je ne demande pas l’aumône, je suis commerçant !

 

Jacqueline qui avait souri à cette boutade, continuait à examiner l’enfant et l’interrogeait avec intérêt :

 

– Alors, c’est vrai que tu es seul au monde ?

 

– Oui, madame.

 

– Tu n’as jamais connu ni ton papa ni ta maman ?

 

– Jamais !

 

– Et les gens qui t’ont recueilli ?

 

– C’est des rosses !

 

– Ils te battent ?

 

– Et comment !

 

– Tu serais heureux de les quitter ?

 

– J’comprends !

 

Jacqueline se sentit pleine de compassion pour ce pauvre petit déshérité qui, malgré les promiscuités fâcheuses de l’atmosphère de méchanceté et de hideur au milieu de laquelle il avait toujours vécu, semblait avoir gardé intacte la bonté de son cœur ; et elle allait continuer son interrogatoire, lorsque Jeannot, cédant à un des mouvements primesautiers qui lui étaient habituels, dit à sa mère :

 

– Puisqu’il n’a plus de parents, et qu’il est seul au monde, tu veux bien être un peu sa maman ?

 

– Beaucoup même !…

 

– Alors, je l’emmène avec moi.

 

– Mais, mon petit…

 

– Si, si, je ne veux plus le quitter ! Nous resterons ensemble !

 

– Bath !… s’écria le môme Réglisse. Me v’là avec toute une famille !

 

Jacqueline hésitait… Certes, il lui eût été pénible de séparer à présent ces deux petits êtres qu’une instinctive affection, une mutuelle confiance nées d’un hasard de la rue avaient jetés dans les bras l’un de l’autre.

 

Mais, d’autre part, elle redoutait pour son Jeannot, si charmant et si pur, le contact d’un gamin qui, certes, au premier abord, avait l’air d’un brave petit bonhomme, mais qui n’en était pas moins un enfant du pavé.

 

La bonne Marianne se chargea de tout concilier. Elle sut faire vibrer chez Jacqueline la corde sensible.

 

– Madame, fit-elle à l’oreille de la jeune mère, vous pouvez être tranquille. La leçon que nous venons de recevoir nous profitera. Jour et nuit, nuit et jour… Jeannot restera près de moi… je vous le jure !… Aussi, je crois que nous pouvons emmener avec nous son petit ami… sauver un gosse… ça porte toujours bonheur !

 

– Vous avez raison, Marianne, approuva Jacqueline.

 

– Alors… on m’embauche ? réclamait le môme Réglisse.

 

– Où demeurent les gens chez lesquels tu vivais ?

 

– Tout là-bas près des fortifs…

 

– Comment s’appellent-ils ?

 

– L’homme, c’est Tortillard et la femme… tout le monde l’appelle Pomme-Cuite…

 

– En attendant…, décidait Jacqueline fixée, tu vas partir avec madame et ton ami Jeannot. Mais si tu n’es pas sage…

 

Alors, le gamin, tirant son chapeau et embrassant la main de sa bienfaitrice, répondit du fond de son pauvre petit cœur qui, pour la première fois en contact avec de la bonté, se gonflait de la plus douce reconnaissance.

 

– Oh ! si, madame, je serai bien sage, puisque je serai heureux !

 

– Pauvre enfant ! murmura Jacqueline, touchée jusqu’au fond du cœur.

 

Quelques minutes après… sur le quai de la gare, Jacqueline répondait aux baisers que lui envoyaient Jeannot et le môme Réglisse, dont les deux figures joyeuses apparaissaient dans l’encadrement de la portière, tandis que le train, lentement, se mettait en marche…

 

*

* *

 

Tandis que les ténèbres enveloppaient les ruines du Château-Rouge, Judex, seul dans son laboratoire, grâce au miroir mouvant placé dans la cellule du prisonnier, regardait obstinément Favraux qui, prostré, anéanti, semblait avoir définitivement succombé sous le poids du châtiment qui l’avait frappé en plein triomphe.

 

Bientôt Judex, abandonnant son poste d’observation, s’en vint s’asseoir devant une table… et, faisant manœuvrer le mécanisme d’un tiroir secret, il s’empara d’une photographie qu’il se mit à contempler avec une étrange insistance.

 

C’était le portrait de Jacqueline.

 

Comment cette carte-album, qui se trouvait quelques jours auparavant sur un piano, dans le grand salon du château des Sablons, avait-elle pu tomber entre ses mains ?… Seul il eût pu le dire… En attendant, ses yeux, tout à l’heure encore si durs, si implacables lorsqu’ils se dirigeaient vers son ennemi, étaient adoucis en une expression indéfinissable et qu’on eût dit faite à la fois d’une incommensurable pitié, d’un regret hésitant et d’une mystérieuse mélancolie.

 

De sa bouche des paroles s’échappaient en un murmure :

 

– Oui, c’est un ange… un ange !…

 

Au bout d’un long instant… il renferma le portrait dans sa cachette… et il demeura énigmatique… immobile, le regard perdu dans son rêve…

 

Par un caprice du destin, Judex allait-il aimer la fille du banquier ?

 

QUATRIÈME ÉPISODE

Le secret de la tombe


I

PIERRE KERJEAN


Le Dr Gortais, directeur d’une importante clinique aux environs de Mantes, venait comme chaque matin d’arriver à neuf heures précises à son bureau. Après avoir pris connaissance de son courrier et revêtu sa blouse et son tablier blanc d’hôpital, il s’apprêtait à se rendre au chevet de ses malades, lorsque son garçon vint lui apporter une carte de visite ainsi libellée :

 

M. ROGER-JACQUES

 

avocat

 

Rue Michel-Ange, Paris.

 

Le praticien, impatienté, grommela :

 

– Qu’est-ce qu’il me veut encore, celui-là, juste à l’heure de ma visite ? Dites à ce monsieur de repasser à cinq heures.

 

Mais, se ravisant aussitôt, il reprit :

 

– Attendez donc ! Roger-Jacques ! Mais j’y suis ! C’est bien cela ! J’allais faire une belle gaffe ! Joseph, faites entrer ce monsieur.

 

Tandis que le Dr Gortais, un peu bourru d’aspect, mais au fond brave homme et bon médecin, tout dévoué à ses malades, s’installait devant son bureau et prenait dans un dossier à portée de sa main une feuille de papier qui avait toutes les apparences d’un relevé d’honoraires, Joseph introduisait auprès de son patron un jeune homme fort élégant, complètement imberbe, à la figure sérieuse, intelligente et sympathique.

 

– Veuillez donc vous donner la peine de vous asseoir, maître Roger-Jacques, invitait fort aimablement le directeur de la clinique.

 

Le frère de Judex, après s’être incliné légèrement, attaqua :

 

– Docteur, j’ai reçu un mot de votre économe m’annonçant que le nommé Pierre Kerjean était complètement rétabli. En même temps vous me faisiez parvenir votre note pour frais d’hospitalisation et soins médicaux qui s’élèvent à ce jour à 945 francs 75 centimes.

 

– Parfaitement, monsieur.

 

– Voici mille francs, docteur.

 

– Je vais vous rendre…

 

– Inutile. Le surplus servira de gratification aux infirmiers qui se sont occupés de mon protégé.

 

– Vous êtes mille fois aimable !

 

– Et maintenant, docteur, permettez-moi de vous féliciter de l’habileté dont vous avez fait preuve en arrachant ce malheureux à la mort.

 

– Le fait est que lorsque vous m’avez amené ce pauvre diable, il était joliment mal en point et j’étais bien convaincu qu’il ne passerait pas la nuit… Enfin, on a fait ce qu’on a pu.

 

– Au delà, docteur.

 

– Je dois dire que le gaillard, bien que sexagénaire, est doué d’un de ces tempéraments de fer dont rien ne semble pouvoir venir à bout !…

 

– N’empêche que Kerjean vous doit la vie !…

 

Très sensible à ces félicitations, le Dr Gortais poursuivait :

 

– Vous allez voir comme il est beau… Un vieux chêne qui aurait retrouvé ses feuilles… Voulez-vous que je l’envoie chercher ?

 

– Auparavant, docteur, j’aurais besoin de vous demander quelques renseignements.

 

– Je suis à votre entière disposition.

 

– Kerjean ignore toujours mon nom ?

 

– Vous m’aviez recommandé de le taire. J’ai suivi rigoureusement vos instructions…

 

– A-t-il fini par se rappeler les circonstances dans lesquelles il avait failli périr ?

 

– Il a fini par nous dire qu’il était tombé mourant de fatigue sur la route et qu’il n’avait pu se garer à temps d’une automobile qui arrivait à toute vitesse. Mais il nous a déclaré qu’il n’avait même pas eu le temps d’apercevoir les auteurs de l’accident.

 

– Je vous remercie, docteur… Vous pouvez me présenter à ce brave homme.

 

– Vous l’emmenez ?

 

– S’il y consent.

 

Quelques instants après, Pierre Kerjean, complètement revenu à la santé, vêtu d’un costume modeste, d’une propreté méticuleuse, la barbe taillée, les cheveux bien peignés, entrait dans le bureau du praticien.

 

– Mon ami, fit celui-ci, je vous présente M. Roger-Jacques, avocat à Paris… qui, après vous avoir recueilli sur la route, vous a conduit dans sa voiture jusqu’à ma clinique et m’a demandé de vous guérir. C’est à lui, encore plus qu’à moi que vous devez, Kerjean, d’être encore de ce monde.

 

Le vieux chemineau avait d’abord enveloppé d’un regard plein de méfiance le jeune homme qu’il voyait pour la première fois…

 

Mais, presque aussitôt, ses traits se détendirent et ce fut d’une voix où perçait une réelle émotion qu’il répondit :

 

– Bien souvent, monsieur, depuis que je suis revenu à moi, j’ai demandé à M. le docteur le nom de la personne généreuse à qui je devais tous les soins dont j’étais entouré. M. le docteur me répondait toujours qu’il ne pouvait pas me le dire, et je me contentais de bénir en moi-même mon bienfaiteur inconnu… Puisque enfin vous voulez bien vous révéler à moi, croyez, monsieur, que je suis profondément heureux de vous exprimer ma vive gratitude.

 

Roger tendit la main à Kerjean en disant :

 

– Soyez certain que chaque jour je me félicite de vous avoir sauvé la vie.

 

– Vous êtes un homme de cœur, monsieur, et je vous remercie.

 

– Je tâche simplement d’être humain…

 

– Encore merci.

 

– Maintenant, monsieur Kerjean, reprenait le frère de Judex, que comptez-vous faire ?

 

– Je n’en sais trop rien…, répondit l’ancien meunier des Sablons… d’un ton mélancolique… À mon âge, ce n’est pas très commode de trouver de l’ouvrage.

 

– Si je vous offrais une bonne place bien tranquille, où non seulement vous seriez à l’abri du besoin jusqu’à la fin de vos jours, mais où l’on vous laisserait encore le temps de vaquer à vos affaires de famille ?…

 

À ces mots, Kerjean considéra, cette fois, son interlocuteur d’un air stupéfait.

 

– Monsieur, fit-il, vous me voyez confus de toutes les bontés que vous avez pour moi. Puis-je savoir comment je les ai méritées ?

 

– Parce que vous êtes malheureux.

 

– C’est vrai ! fit le vieillard.

 

Et avec un accent de douloureuse amertume, il ajouta d’une voix sourde, en courbant le front :

 

– Vous ne me connaissez pas ?

 

Le frère de Judex le fixant alors bien en face répliqua d’une voix aux vibrations étranges :

 

– Vous vous trompez, Kerjean, je vous connais ; et c’est parce que je vous connais que je veux vous emmener avec moi.

 

Kerjean qui, à ces mots, avait redressé la tête, demeura un instant silencieux, immobile, soutenant avec force le regard de Roger.

 

Puis, d’un ton résolu, il répliqua :

 

– C’est entendu, monsieur. Je vous suis !

 

Après avoir pris congé du Dr Gortais, le frère de Judex et son protégé quittèrent la clinique et montèrent dans une rapide et puissante automobile qui les emmena directement au Château-Rouge.

 

En route, Roger avait prévenu Kerjean :

 

– Vous allez voir des choses qui vont vous surprendre et vous réjouir… Pour l’instant je ne puis vous en dire davantage. Ayez confiance en moi, comme j’ai confiance en vous…

 

Le chemineau, de plus en plus intrigué, suivit docilement Roger…

 

Celui-ci, après l’avoir fait monter aux ruines, le conduisit à travers le dédale de couloirs et de souterrains au milieu desquels il était impossible de se reconnaître et l’introduisit auprès de son frère qui travaillait dans son laboratoire.

 

À la vue de Kerjean, Judex se leva, superbe, imposant, plus énigmatique que jamais dans son dolman de velours noir… qui faisait ressortir l’élégance de sa stature, en même temps que l’étrange beauté de son visage.

 

– Kerjean…, attaqua-t-il, en dehors de mon frère et de moi… vous êtes le seul être vivant qui ait pénétré librement dans cette salle. Ainsi que mon frère a dû vous le dire, j’ai résolu de faire votre bonheur.

 

– Le bonheur…, croyez-vous que cela me soit encore possible ? fit l’ancien bagnard.

 

– Je veux tout mettre en œuvre pour vous l’assurer…

 

– Qui vous dit que je l’aie mérité ?

 

– J’en suis sûr, parce que vous avez souffert, parce que vous souffrez.

 

– Vous savez donc ?

 

– Je sais que vous êtes une victime du banquier Favraux et cela me suffit.

 

– Vous le haïssez donc ?

 

– Plus que vous ne pouvez le haïr vous-même.

 

Alors Kerjean s’écria en un rugissement de rage :

 

– Pourquoi ne puis-je plus me venger de lui ? Pourquoi faut-il que la mort me l’ait volé ?

 

– Favraux n’est pas mort ! laissa échapper solennellement Judex.

 

– Favraux n’est pas mort ? répétait Kerjean avec un accent de doute. Pourtant, monsieur, j’ai lu dans un journal qu’il avait succombé subitement au milieu d’un grand dîner.

 

– Et moi je vous dis que Favraux est vivant !… fit Judex d’une voix éclatante…

 

Et, saisissant Kerjean par le bras, il l’amena jusqu’au miroir métallique qui donnait dans la cellule du banquier, et que Roger fit lentement manœuvrer.

 

À la vue de son ennemi, gisant, en costume de prisonnier sur les dalles d’une cellule et prostré dans le désespoir d’une morne épouvante, le vieux Kerjean s’écria, les poings crispés, le sang aux tempes, saisi à la fois d’une joie et d’une fureur indicibles :

 

– C’est lui ! je le reconnais… C’est bien lui !… le bandit !… le monstre !… Il est vivant… vivant… vivant !

 

Tandis que Roger remettait le miroir en place, Kerjean se tourna vers Judex, qui, superbe de dignité imposante et de calme vengeur… les bras croisés… attendait.

 

Et le vieux meunier des Sablons, dominé lui aussi par la majesté émanant du mystérieux personnage qui le considérait avec une expression d’indicible bonté, s’écria :

 

– Qui donc êtes-vous ?…

 

Judex répondit :

 

– Ce que vous allez être vous-même, Kerjean… Je suis un justicier !

 

II

FACE À FACE


Peu à peu, au cri strident qu’avait poussé Kerjean en l’apercevant dans le miroir métallique, Favraux était sorti de l’état de prostration dans lequel, depuis de longues heures, il était plongé.

 

En même temps que la pensée lui revenait, il se rendait compte à nouveau de toute l’horreur de sa situation…

 

Cette cellule… ce costume de détenu, cette porte massive et si solidement verrouillée, ce mur sur lequel il avait lu en lettres de feu sa condamnation à la réclusion perpétuelle, et surtout ce miroir… lancinant, implacable… telle était désormais la destinée qu’il lui fallait subir !…

 

Or, le banquier ne se faisait aucune illusion… Judex tiendrait parole… Il ne pardonnerait pas… Il ne pardonnerait jamais… Le châtiment ne finirait qu’avec le condamné !

 

Le misérable, qui se sentait encore capable de vivre plusieurs années entre les quatre murs de cette geôle transformée pour lui en instrument de torture morale véritablement effroyable, se rappelait l’histoire de ces prisonniers d’État qui, enfermés depuis leur jeunesse dans les cachots de la Bastille, de Pignerol ou de Sainte-Marguerite, en étaient sortis ou y étaient morts avec des cheveux blancs.

 

Il se rappelait un livre qu’il avait lu récemment et où étaient retracés, avec une abondance de détails vraiment terrifiants, les supplices de ces condamnés à la détention perpétuelle dans les pays où la peine de mort est abolie…

 

Avec l’auteur de cette étude, il avait conclu : mieux vaut cent fois la mort qu’une pareille existence.

 

Cependant, un dernier espoir subsistait en lui, espoir horrible, qui lui était inspiré par son ardent amour de la vie et par la crainte instinctive d’un au-delà auquel son orgueil et son manque de scrupules lui avaient jusqu’alors interdit de songer…

 

Lorsque vaincu, anéanti, Favraux était resté plongé dans une sorte d’agonie morale dont il venait seulement de s’évader, son cerveau n’était pas demeuré inactif.

 

Le banquier, au contraire, pour la première fois de sa vie, s’était livré à un véritable examen de conscience.

 

La liste de ses crimes s’était dressée à ses yeux… et lui qui, jusqu’à ce jour, avait marché sur les ruines et sur les cadavres amoncelés par lui avec le plus cruel sang-froid, la plus odieuse indifférence, en avait frémi à un tel point qu’en présence de ces larmes, de ce sang, de ces douleurs, de ces misères dont la responsabilité retombait sur lui, il se demandait, lui l’incrédule, le matérialiste, si au-dessus de la justice des hommes il n’existait pas aussi la justice de Dieu.

 

Toutes ces pensées l’avaient plongé dans un émoi indescriptible et n’osant se tuer… il en était arrivé à formuler ce vœu effroyable :

 

– Si je pouvais devenir fou !

 

Cet état de démence, il l’avait appelé de toute l’avidité de son désir d’oublier…, quand bien même tout eût sombré en lui, dans la dégradation de son intellectualité et de son être physique.

 

Mais bientôt Favraux s’était dit :

 

– Je n’aurai même pas cette consolation. J’ai le cerveau trop solide pour qu’il s’y produise jamais une lésion libératrice… Je suis rivé à ma douleur par une chaîne que seul le temps peut user. Combien cela durera-t-il ?… Dix ans, quinze ans… vingt ans !… Le sais-je ? Eh bien, non, non, cela ne sera pas ! Quand bien même il y aurait un autre monde, et dans ce monde d’autres juges, il n’est pas possible qu’on m’y fasse souffrir davantage… Et puis… pourquoi une pareille pensée ? C’est bon pour les faibles d’esprit. Mais moi qui n’ai jamais cru à rien, moi qui, à quinze ans, faisais déjà fi de toutes ces croyances dont on avait entouré ma jeunesse, pourquoi en ce moment m’attarderais-je à un retour stupide vers des idées qu’avant d’être homme j’avais déjà reniées ? Non, après nous il n’y a pas de Dieu, il n’y a pas de juges, il n’y a pas d’enfer ! Il n’y a rien. C’est la fin de tout, dans le sommeil éternel… l’oubli dans le néant… Mieux vaut donc mourir !

 

Longtemps Favraux chercha le moyen avec lequel il en finirait avec l’existence.

 

Se laisser périr de faim ? Il ne fallait pas y songer.

 

Ses geôliers lui feraient, au besoin, prendre des aliments de force.

 

S’étrangler avec un morceau d’étoffe arraché à ses vêtements ?

 

Cela nécessiterait de longs préparatifs que le miroir métallique ne manquerait de révéler à ceux qui le guettaient…

 

Favraux allait recourir au seul moyen qu’il possédait d’en finir vite et une bonne fois pour toutes, c’est-à-dire se briser le crâne contre le mur de sa cellule… Déjà ramassé sur lui-même, rassemblant toutes ses forces, il se préparait à se précipiter la tête en avant, en un bond férocement énergique contre le granit plusieurs fois séculaire de son cachot, lorsqu’un rugissement lui échappa :

 

– Oui, ce sera plus sûr ! grinça-t-il. Même s’ils me voient j’aurai le temps de me tuer, avant qu’ils n’arrivent !

 

Lentement, il se releva et s’en fut s’asseoir sur sa couchette en planches.

 

Puis au bout d’un quart d’heure de réflexion qui n’avaient fait que renforcer davantage sa résolution, il se leva… se promena un instant de long en large… comme il en avait parfois l’habitude ; puis, tout à coup, en un mouvement rapide, il se dressa sur la pointe des pieds… et, levant le bras vers le plafond, il s’empara d’une tulipe de verre, qui servait d’abat-jour à l’ampoule électrique éclairant sa cellule, et, la brisant contre la table, il essaya, avec un morceau, de se couper la gorge.

 

Il n’en eut pas le temps.

 

Brusquement la porte s’était ouverte, livrant passage à Pierre Kerjean qui, se précipitant sur le banquier, l’immobilisa aussitôt en une vigoureuse étreinte… en disant :

 

– Me reconnais-tu ?

 

– Kerjean !… s’écria Favraux au comble de l’épouvante.

 

– Oui, c’est moi…, reprenait l’ancien meunier des Sablons.

 

Et superbe de colère hautaine, écrasant le marchand d’or sous son regard de mépris et de haine, Kerjean poursuivit :

 

– Je t’avais bien dit que Dieu te punirait, misérable ! Enfin, tu as donc rencontré sur ta route un homme plus fort que toi, et qui a vengé toutes tes victimes ! Ton règne est fini, banquier Favraux, celui de la justice est arrivé… et pour toi vont commencer les minutes longues comme des jours, les jours pesants des années, les années interminables comme des siècles. Le remords commence-t-il à t’empoigner ?

 

« Non ; car tu es incapable d’un tel sentiment.

 

« Ce que tu regrettes, ce ne sont pas les bonheurs que tu as flétris, les infortunes que tu as causées…, les drames dont tu as été l’instigateur, les foyers que tu as détruits, les morts que tu as cloués dans leurs cercueils, la corruption que tu as semée sur ton passage !… Qu’est-ce que cela peut te faire que ta fille – une noble et vaillante créature, qui, après s’être volontairement ruinée de dégoût et de honte, abandonnée par le fiancé que tu lui avais choisi, et qui n’en voulait qu’à son argent – en soit réduite à gagner péniblement sa vie et celle de son enfant, ton petit-fils, au milieu de toutes les embûches et de toutes les difficultés qui menacent une jeune femme belle, honnête, et jetée seule sur le pavé de Paris ?… Oui, tout cela t’est bien égal… Toi, toi seul, tu comptes à tes yeux, misérable !…

 

– Je compte si peu pour moi…, ripostait Favraux, que je voudrais mourir.

 

– Comme un lâche !… Pour fuir le châtiment… pour t’évader de ta douleur.

 

Kerjean, redressant encore sa haute taille, apostrophait le banquier :

 

– Moi aussi, j’ai été arraché à ce qui faisait mon bonheur à moi… c’est-à-dire à ma femme, à mon enfant… à ce vieux moulin, à ce coin de terre, à ce bord de rivière que je chérissais et que tu avais réussi à me dérober… Moi aussi j’ai été en prison… Mais moi je n’ai pas voulu mourir… non pas dans l’espoir de reconquérir ma liberté…, car, jamais, je le jure, je n’aurais cru que je pourrais supporter ces vingt années de bagne auxquelles j’avais été condamné… mais parce que j’avais compris la nécessité d’expier, non seulement pour les autres, mais pour moi-même…

 

« J’ai donc vécu dans le repentir de la faute commise… et quand, peu à peu, j’ai reconquis le sommeil que j’avais perdu…, pas un soir, tu m’entends, je ne me suis endormi sans avoir demandé pardon à Dieu et aux hommes !

 

« Aussi, lorsque j’ai été libéré… je me suis cru le droit de regarder le monde en face…, je me suis considéré comme purifié de mon crime…, j’étais redevenu un honnête homme !…

 

« Eh bien, pourquoi… seul en face de toi… dans l’isolement de cette cellule, à l’abri des tentations, délivré des appétits qui t’ont perdu, ne cherches-tu pas à te refaire une âme ?… Oui pourquoi ne t’efforces-tu pas, en revenant à un sentiment meilleur, de ramener en ton cœur ulcéré un peu de repos et de bonté ?

 

– C’est que toi tu avais l’espoir, la certitude d’être libre un jour, s’écria Favraux d’un accent désespéré. Tandis que moi !… Non, non, tu ne peux pas comparer tes souffrances aux miennes !

 

– Pas plus que tu ne peux comparer tes crimes à ma faute.

 

– Puisque je te supplie de me laisser mourir !

 

– Puisque nous ne voulons pas…

 

– Pitié !

 

Alors, Kerjean, superbe de colère légitime, reprit d’une voix éclatante :

 

– Est-ce que tu as eu pitié de moi, quand sciemment, et uniquement afin de t’emparer plus facilement des biens que je ne voulais pas te céder, tu as profité de mon ignorance pour m’entraîner dans des spéculations malhonnêtes ?…

 

« Est-ce que tu as eu pitié de moi, lorsque toi, qui, d’un seul mot pouvais me faire absoudre par les juges, tu es venu m’accabler devant le tribunal, transformant le demi-faussaire que j’étais en un criminel de la plus vile espèce ?

 

« Est-ce que tu as eu pitié de moi, quand je suis venu te supplier de m’aider à retrouver mon fils ?

 

« Non !… alors pourquoi voudrais-tu que je pardonne… Car te laisser mourir, ce serait te pardonner. Tu vivras, banquier Favraux… ; tu vivras…, misérable…, sous ma garde, encore… Judex a fait de moi ton geôlier… et tant que Kerjean sera là… jamais tu ne t’évaderas, ni dans la vie… ni dans la mort !

 

À ces mots, proférés d’une voix terrible, le banquier, comprenant que désormais il ne pourrait plus échapper à son supplice, s’effondra sur les dalles de sa cellule.

 

III

LE CERCUEIL VIDE


Aussitôt après leur mésaventure de la villa Brossard, Diana et Moralès, désireux de mettre une certaine distance entre eux et la meute de Judex, avaient regagné Paris… dans un état de rage indescriptible… Somme toute, leur expédition était manquée…

 

Les cinq mille francs qu’ils avaient touchés d’avance du marquis de Birargues allaient à peine suffire à payer les dettes criardes de Moralès.

 

– Qu’allons-nous faire ? demandait anxieusement le rasta à sa maîtresse qui, songeuse, s’était étendue sur un divan, et suivait d’un œil vague les volutes bleutées de la fumée de sa cigarette. Nous voilà dans de jolis draps ! Qu’est-ce qui nous dit, à présent, que les Birargues ne vont pas porter une plainte contre nous ?… Nous vois-tu dénoncés, arrêtés… envoyés en prison ?… Moi surtout, avec ce que tu sais, je ne m’en tirerais pas à moins de dix ans, et peut-être davantage. Écoute-moi, Diana… Le moment n’est pas venu de rêver, mais d’agir… Je crois donc qu’il serait prudent, et même indispensable de mettre la frontière entre la police et nous… Profitons de ce que nous avons un peu d’argent pour filer sans bruit et sans retard. Préparons nos malles et, ce soir, nous filons… L’Espagne, l’Italie, le Maroc, l’Amérique, je m’en moque, pourvu que je sois avec toi.

 

– Imbécile ! ricana la Monti en se relevant, et en lançant sa cigarette dans un cendrier.

 

Et, venant à Moralès, elle se campa devant lui, tout en disant :

 

– Tu as donc oublié que nous sommes en possession d’un document qui prouve que César est notre complice. Aussi, je suis persuadée qu’au lieu de porter plainte contre nous, il sera trop heureux de négocier avec nous le rachat de ce document si compromettant pour lui.

 

– C’est possible ! mais cette jeune femme ?…

 

– Jacqueline ? Je ne pense pas que nous ayons à la craindre. En effet, si elle portait une plainte contre nous, il faudrait qu’elle avouât que Mme Bertin n’est autre que Mme Jacqueline Aubry, la fille du banquier Favraux… Or, elle a, en ce moment, de trop bonnes raisons de conserver rigoureusement son incognito pour s’amuser à nous créer des ennuis.

 

Et, avec un accent de menace terrible, Diana ajouta :

 

– D’ailleurs, je l’engage fortement à se tenir tranquille, sinon…

 

Puis, d’un air grave, préoccupé, l’aventurière formula :

 

– Il y a en ce moment quelque chose qui me préoccupe beaucoup plus que tout le reste.

 

– Quoi donc ?

 

– C’est la lettre de Judex.

 

Et, tirant de son corsage le billet mystérieux que le caniche blanc avait apporté aux deux bandits, la Monti lut à haute voix, lentement, en scandant chaque mot :

 

Si vous ne voulez pas partager le sort du banquier Favraux, ne vous trouvez jamais sur le chemin de sa fille.

 

JUDEX.

 

– Eh bien ! lança Moralès, il n’y a qu’à laisser cette femme tranquille.

 

– Relis attentivement la première phrase, insinuait l’aventurière.

 

Moralès, s’emparant du papier, répéta :

 

Si vous ne voulez pas partager le sort du banquier Favraux…

 

Il s’arrêta, songeur à son tour… puis il reprit :

 

– Je devine ta pensée. Selon toi, Favraux aurait été assassiné…

 

– N’allons pas si vite…, arrêtait la Monti. Maintenant, écoute-moi, avec la plus grande attention… sans m’interrompre… et avec calme, si toutefois cela t’est possible.

 

– Parle ! invita le rasta, en s’installant sur le divan que venait de quitter sa maîtresse.

 

La Monti, rallumant une cigarette, vint s’asseoir sur un tabouret en face de lui et, avec une sagacité de raisonnement qui révélait une intelligence d’autant plus dangereuse qu’elle ne s’embarrassait d’aucun scrupule, elle poursuivit :

 

– D’abord… quel est ce Judex ?…

 

– Oui, quel est ce Judex ?

 

– Je l’ignore. Tout ce que je constate, c’est qu’il possède de puissants moyens d’actions et d’information, puisque, après avoir réussi à savoir que nous avions enlevé et séquestré la fille de Favraux, il est parvenu à nous découvrir et a même failli nous prendre au gîte… Mais pour l’instant, laissons ce personnage de côté. De sa lettre, je ne veux retenir qu’une chose, c’est qu’il nous affirme nettement que Favraux a été frappé de sa main, en même temps qu’il semble insinuer qu’il pourrait bien être l’assassin !

 

– Peut-être tout cela est-il fait pour nous effrayer…, hasardait Moralès.

 

– C’est d’abord ce que je me suis dit…, convenait Diana. Mais en rapprochant les termes de ce billet de certains événements qui se sont déroulés au château des Sablons dans les quarante-huit heures qui ont précédé la mort du banquier, j’en arrive à conclure que Judex pourrait bien avoir dit la vérité.

 

– Que s’est-il donc passé de si extraordinaire ?

 

– D’abord, j’ai remarqué que Favraux, contrairement à son habitude, était soucieux, agité… et cela, au moment où la vie plus que jamais semblait lui sourire… Puis, j’ai su qu’il s’était rendu secrètement à Paris, à l’Agence Céléritas, demander une consultation à son directeur, le sieur Cocantin, qui, le lendemain, s’est rendu aux Sablons et a passé son temps à se promener dans la maison, dans le parc, avec toutes les allures d’un détective en quête d’une piste… Enfin, détail beaucoup plus grave, parce que beaucoup plus précis… Favraux, dont la gaieté, la bonne humeur m’avaient paru factices… m’a glissé à l’oreille au moment où nous allions passer dans la salle à manger :

 

– Ma chère Marie, je voudrais bien être plus vieux de deux heures. Il était huit heures quand il a prononcé cette phrase… Il était dix heures quand il est tombé foudroyé ! Et maintenant, poursuivait Diana, si tu rapproches de tous ces détails l’attitude de Jacqueline abandonnant au lendemain des funérailles de son père toute sa fortune aux pauvres, répudiant son nom, changeant son existence, et confiant son enfant qu’elle adore à d’anciens domestiques, tu en concluras comme moi qu’un mystère extrêmement troublant plane sur la mort de Favraux.

 

– C’est juste ! approuvait Moralès.

 

– Eh bien ! ce mystère, je veux l’éclaircir.

 

– Pourquoi ?

 

– Parce que j’ai la conviction que la possession d’un pareil secret peut nous rendre très forts, en nous donnant contre ceux qui ont fait disparaître le banquier des armes dont nous saurons faire un utile usage.

 

– Ne crains-tu pas, Diana, que nous nous lancions dans une bien dangereuse aventure ?

 

– Qui n’ose rien n’a rien, riposta la Monti, dont les yeux fulguraient d’un rayonnement de tragique audace. Faut-il te rappeler ce que je t’ai déjà dit ? Je n’aime pas les trembleurs… C’est à prendre ou à laisser… Marche ou va-t’en !

 

– Diana, ne me parle pas ainsi !

 

– Alors, montre-toi digne de moi.

 

– Je te l’ai déjà dit, je suis prêt à mourir…

 

– Il ne s’agit pas de mourir… mais de vivre… et vivre heureux…

 

– Aurais-tu déjà trouvé le moyen de percer ce mystère ?

 

– Je le trouverai ! s’écria Diana.

 

Et elle ajouta avec un accent de résolution farouche et de volonté diabolique :

 

– Oui, je saurai comment Favraux est mort, quand je devrais moi-même interroger sa tombe !

 

*

* *

 

Vers une heure du matin, devant le petit cimetière des Sablons, une automobile qui contenait quatre hommes et une femme, stoppait à l’endroit précis où nous avons vu descendre de voiture Judex et son frère Roger.

 

Sauf le wattman qui demeura à son volant, tous les voyageurs sautèrent à bas de la voiture…

 

Deux d’entre eux, un solide gaillard à la carrure athlétique et qui portait sous le bras un volumineux paquet… et un petit brun à la barbe en pointe, à l’aspect malingre, mais vif, nerveux, les yeux pétillants derrière un binocle, se dirigèrent aussitôt vers le cimetière, dont ils escaladèrent le mur de clôture… tandis que Diana et Moralès se dissimulaient dans un épais fourré que surmontait le talus de la route, et que le chauffeur s’en allait dissimuler sa voiture dans un chemin de traverse, situé à cent mètres de là.

 

La nuit était sombre, orageuse… Sauf, quelques abois espacés, lointains, de chiens… c’était partout le silence.

 

Au bout d’un instant, Moralès dit tout bas à sa maîtresse :

 

– Tu es sûre de ces hommes ?

 

– Tu es assommant avec tes questions… tes doutes… tes craintes…

 

– C’est que nous jouons une telle partie.

 

– Crois-tu donc que j’aurais été me confier aux premiers venus ?… Tu connais Crémard…

 

– Crémard… je ne dis pas… mais l’autre ?

 

– Le docteur Pop… Je te le garantis, lui aussi… Il sait que je connais son histoire de San-Remo… et qu’il suffirait que je dise un mot, non seulement pour que je lui fasse perdre sa clientèle, mais encore pour que je lui fasse prendre un chemin qui n’est pas précisément celui de la liberté.

 

– Et tu crois qu’il est capable de nous renseigner exactement sur les causes de la mort du banquier ?

 

– Lui ! Un des plus brillants élèves de la faculté de Montpellier… Mais taisons-nous, j’entends du bruit.

 

– On dirait que ce sont eux qui reviennent.

 

– Déjà !… Ce n’est pas possible !

 

– Mais si… ce sont eux !

 

En effet, Crémard et le docteur Pop, après avoir franchi de nouveau le mur du cimetière, regagnaient la route. D’un bond, Diana, suivie de Moralès, s’élança vers eux.

 

– Eh bien ? interrogea anxieusement l’aventurière.

 

– Vous m’avez fait me déranger pour rien ! lança l’étrange docteur d’une voix pointue, ironique.

 

– Comment ! pour rien ?… s’exclamèrent simultanément les deux bandits.

 

Alors de sa voix traînante, à l’accent des fortifs, Crémard précisa :

 

– Le cercueil est vide !

 

IV

UNE TÉNÉBREUSE AFFAIRE


Cette révélation avait plongé dans la stupeur non seulement l’hésitant Moralès mais l’audacieuse Diana.

 

Celle-ci s’était naturellement ressaisie la première. Tandis que l’auto la ramenait à Paris avec ses compagnons, après avoir impérativement fait taire son amant qui cherchait à la questionner, elle s’était plongée dans une méditation profonde.

 

Sans doute le fruit de ses réflexions avait-il été satisfaisant ; car, lorsqu’elle rentra chez elle avec Moralès, après avoir remis à chacun des membres de l’expédition une enveloppe cachetée qui contenait le montant de leurs honoraires, Diana laissait errer sur ses lèvres un sourire énigmatique. Ses grands yeux noirs avaient comme des lueurs étranges.

 

– Qu’est-ce que tu dis de tout cela ? interrogea anxieusement Moralès, lorsqu’il se retrouva seul avec sa maîtresse.

 

– Pour l’instant, ne me demande rien. J’ai besoin de mettre en ordre toutes les idées qui bouillonnent dans ma tête. Qu’il te suffise de savoir que tout va bien, beaucoup mieux que tu ne saurais le penser, et que je ne l’espérais moi-même… Mais je suis brisée de fatigue… j’ai besoin de repos… Demain matin, nous entrerons en campagne, et retiens bien ceci, mon petit Moralès : si tu m’obéis, il se pourrait fort bien qu’avant peu… les millions de Favraux passent de la caisse de l’Assistance publique dans la nôtre.

 

– Que me dis-tu là ?

 

– La vérité.

 

– Favraux est mort…

 

– Favraux est vivant !…

 

– Vivant ! vivant ! scandait Moralès bouleversé. Allons donc !…

 

– Les gens qui ont enlevé son corps du cimetière des Sablons n’ont pas fait disparaître le cadavre d’un homme assassiné, mais le corps d’un homme endormi.

 

– Qui te fait supposer une chose aussi extraordinaire ?

 

– Maintenant, je me souviens d’un détail auquel je n’avais accordé jusqu’alors qu’une très faible importance… Le jour où en secret, afin de tâcher de découvrir les raisons qui avaient amené Jacqueline à renoncer à la fortune… Eh bien, je l’ai surprise au téléphone… pâle, tremblante, en proie à l’épouvante… claquant des dents et bégayant : « La voix de mon père, de mon père qui me demande pardon. » Je me suis vite cachée croyant qu’elle était devenue folle… ou qu’elle était victime d’une hallucination. À présent, rapproche tous ces faits… et tu en tireras la même conclusion que moi, c’est-à-dire que le banquier n’est pas enseveli au fond d’un tombeau, mais bel et bien entre les mains de gens qui avaient intérêt à le faire disparaître… Certains renseignements nous manquent encore… pour étayer ma conviction d’une façon inébranlable, mais je sais où les trouver et dès demain, je les aurai… Bonsoir, mon petit Moralès, je tombe de sommeil… Dors tranquille… Tu as le droit de faire un beau rêve… Moi, je me charge de le réaliser.

 

*

* *

 

Le lendemain matin, vers dix heures, les deux bandits, qui avaient eu un long et mystérieux conciliabule, se présentaient rue Milton, à l’Agence Céléritas.

 

Cocantin qui, depuis son entrée en fonctions, voyait, et pour cause, la clientèle de son oncle Ribaudet diminuer d’une façon progressive, donna l’ordre que l’on fît entrer immédiatement les visiteurs.

 

Diana, qui avait revêtu une toilette des plus élégantes, attaqua d’un ton fort aimable :

 

– Monsieur Cocantin, je vois que vous ne me reconnaissez pas…

 

– Mais si, très bien, au contraire : Mlle Marie Verdier… l’institutrice des Sablons…, affirmait Cocantin, qui, plein d’admiration pour la beauté de la jeune femme, ne se rassasiait pas d’en détailler les charmes.

 

Avec beaucoup de désinvolture, l’aventurière reprenait :

 

– Cher monsieur Cocantin, puisque nous sommes appelés, je l’espère, à entretenir de longs rapports ensemble, je dois vous déclarer que je ne m’appelle plus Marie Verdier… Décidée à embrasser la carrière du théâtre, j’ai pris le nom de Diana Monti.

 

– Très joli, très joli, approuvait le détective de plus en plus subjugué.

 

– Et maintenant, reprenait la dangereuse créature, permettez-moi de vous présenter mon ami le baron Moralès qui a tenu à m’accompagner dans la démarche très délicate que je suis venue tenter près de vous.

 

– Chère madame… monsieur le baron, invitait le détective avec le plus vif empressement, croyez que je vous écoute avec le plus vif intérêt et la plus parfaite attention.

 

– Monsieur Cocantin ! déclara la Monti, avec vous j’irai droit au but.

 

– Vous avez raison, madame, répliqua le neveu du sieur Ribaudet.

 

Et, désignant à sa cliente le buste impérial placé sur un cartonnier, il fit en prenant un air doctoral :

 

– Ayant appliqué à la police privée moderne les principes et la méthode de la police napoléonienne…

 

Mais il ne put continuer… D’un mouvement brusque, Diana s’était levée et, s’appuyant des deux mains sur le bureau, le buste penché en avant, sa tête presque au niveau de celle du détective, elle interrogea d’une voix âpre et presque menaçante :

 

– Monsieur Cocantin, où est Favraut ?

 

– Favraut ! s’exclama l’excellent Prosper, qui était à cent lieues de s’attendre à une question pareille. Favraut ?… mais il est mort !

 

– Alors, objectait Diana, comment se fait-il que son cercueil soit vide ?

 

– Son cercueil vide ?

 

– Je l’ai constaté moi-même, cette nuit, au cimetière des Sablons.

 

– Madame, permettez-moi de vous déclarer que je n’aime pas beaucoup ce genre de plaisanterie…

 

– Je parle très sérieusement… M. Favraut n’est plus dans son cercueil.

 

Et Cocantin, qui n’avait d’ailleurs aucune disposition pour le métier qu’il accomplissait… par héritage, balbutia en écarquillant les yeux :

 

– C’est inouï… c’est fou… c’est insensé ! Vous devez faire erreur…

 

– Je vous répète, insistait l’aventurière, que Favraut n’est plus dans sa tombe.

 

Alors Moralès, que sa maîtresse avait dûment stylé, s’écria en s’avançant vers le détective épouvanté :

 

– Celui qui a enlevé Favraut c’est Judex, et Judex, c’est vous !

 

– Moi !… Judex ! s’exclama l’infortuné Prosper, auquel cette accusation avait achevé de faire perdre la tête.

 

– Oui, vous, vous, vous ! scandait le rasta… tandis que Diana martelait :

 

– Cocantin, qu’as-tu fait de Favraut ?

 

Le détective privé était un peu trop neuf dans le métier et surtout beaucoup trop naïf pour se douter un seul instant du piège qui lui était tendu.

 

Incapable de dissimuler les sentiments qui l’agitaient, il laissa échapper :

 

– Je donnerais bien deux ans de ma vie pour n’avoir pas été mêlé à cette ténébreuse affaire.

 

Puis, lançant un regard désespéré vers le buste de Napoléon, il lui sembla entendre la voix du maître qui lui criait :

 

– Cocantin, défends-toi !

 

Quelque peu réconforté, le directeur de l’Agence Céléritas, tout en s’efforçant de prendre un air digne et offensé, fit d’une voix qui tremblait encore :

 

– Je proteste, baron, je proteste, baronne… Prosper Cocantin n’est ni un vampire, ni un assassin.

 

– C’est vous Judex ! insistaient les deux bandits.

 

– Je suis si peu Judex, affirmait Prosper, que j’ai été chargé de le rechercher.

 

– Par qui ? interrogeait Moralès.

 

– Par le banquier Favraut.

 

– Allons donc !

 

– Je vais vous en donner la preuve.

 

Alors le détective malgré lui, décidé à tout pour s’innocenter de la terrible accusation qui pesait sur lui, prit une petite clef attachée à sa chaîne de montre et, ouvrant un tiroir de son bureau, il en retira deux feuilles de papier tout en disant d’une voix qu’il s’efforçait de raffermir :

 

– Monsieur Favraut avait reçu, la veille et le jour de sa mort, deux lettres que j’ai cru devoir restituer à la famille ; mais j’en ai gardé copie. Les voici… veuillez en prendre connaissance.

 

En homme sûr de son fait et en paix avec sa conscience, il tendit les papiers aux deux bandits, tout en ajoutant :

 

– Vous constaterez, baron, et vous aussi, madame, que si j’avais été Judex, je me serais bien gardé de rapporter les originaux de ces deux lettres à la fille de cet infortuné banquier.

 

– Certainement, monsieur Cocantin, s’empressèrent de déclarer les deux bandits, qui avaient appris ce qu’ils voulaient savoir.

 

Enchantée d’être arrivée à ses fins, Diana ajoutait :

 

– Nous vous devons toutes sortes d’excuses… Nous sommes désolés !… Comment réparer nos torts envers vous ? Mais, que voulez-vous ? Nous avons été trompés par les apparences, influencés par certains racontars…

 

– Ah ! ça… par exemple…, s’effrayait Prosper. On dit…

 

– On dit tant de choses…, glissait perfidement l’aventurière, redevenue aimable. On ne peut pas empêcher les potins de se former, ni les gens de les faire circuler…

 

– M’accuser, moi… d’une pareille chose, s’indignait Cocantin. Tous ceux qui me connaissent savent très bien que je suis incapable de faire du mal même à une mouche.

 

– Le monde est si méchant.

 

– Me faire passer pour un homme qui se cache pour tuer les gens et qui enlève ensuite leur cadavre, mais c’est abominable ! Que dois-je faire pour mettre fin à une pareille calomnie ?…

 

– Il n’y a qu’un moyen insinuait la Monti : « Nous aider à retrouver Judex ! »

 

– Moi qui avais juré de ne plus m’occuper de cette affaire.

 

– Dans votre intérêt, encore bien plus que dans le nôtre, appuyait Moralès, j’estime que pour faire cesser tous ces commérages stupides, la première chose à faire pour vous est de découvrir ce mystérieux personnage.

 

– Le baron a complètement raison, appuyait Diana. D’autant plus qu’il est infiniment probable que ce gredin n’en restera pas là… Il est donc indispensable de couper le mal par la racine. En nous y aidant, monsieur Cocantin, non seulement vous vous serez rendu service à vous-même, mais vous aurez encore bien mérité de la société.

 

– Vous avez sans doute raison, reconnaissait Prosper, très ébranlé par les arguments de ses deux interlocuteurs.

 

– Nous pouvons donc compter sur vous ? demandait Moralès.

 

– Avant de m’embarquer dans une affaire aussi grave, j’ai besoin d’étudier encore le dossier.

 

– Cher monsieur Cocantin, reprenait la Monti, en se faisant très chatte et en enveloppant le détective privé d’un coup d’œil incendiaire…, je suppose que vous ne vous figurez pas un seul instant que je m’en vais vous faire travailler pour… mes beaux yeux ?

 

– Cela suffirait pour me décider…, ripostait galamment l’inflammable Prosper.

 

– Toute peine mérite salaire, poursuivait l’intrigante créature, qui, affectant une grande netteté, définit :

 

– Il y a cent mille francs pour vous, monsieur Cocantin, si vous réussissez.

 

Vaincu beaucoup plus par le regard prometteur dont l’ex-institutrice accompagnait son offre que par la promesse de cette forte somme, Cocantin s’écria en s’emparant des mains de l’aventurière et en les embrassant avec un peu plus d’ardeur qu’il n’eût peut-être convenu en présence du « baron » Moralès :

 

– C’est entendu… Comptez sur moi. Désormais, je vous suis tout acquis.

 

– À la bonne heure…, approuvait Diana… Discrétion absolue.

 

– Discrétion et célérité !

 

– Parfait !

 

– Que dois-je faire ? interrogeait naïvement le détective malgré lui.

 

– Attendre mes ordres ! déclara l’aventurière en achevant d’ensorceler Cocantin par son regard et son sourire.

 

– Tout va bien, fit Diana d’un air de triomphe, lorsqu’elle se retrouva dans la rue avec son amant.

 

Et, se penchant à l’oreille de son amant, elle ajouta :

 

– Tu vois bien que je ne bluffais pas quand je te disais que nous pourrions « récupérer » les millions du banquier.

 

– Ce qu’il faut avant tout, émettait Moralès, c’est retrouver Judex.

 

– Naturellement.

 

– Et tu crois que ce Cocantin est capable ?

 

– Lui ! ricana cyniquement la Monti. Il n’est pas plus fait pour être détective que moi pour être une honnête femme… Je me suis servie de lui pour me procurer les renseignements dont j’avais besoin pour marcher à coup sûr… Il me les a fournis. Je ne lui en demande pas davantage.

 

– Alors, pourquoi l’avoir mis dans notre jeu ?… Pourquoi surtout cette promesse de cent mille francs ?

 

– Tout simplement parce que j’ai besoin d’un homme qui, tout en me servant avec la plus docile fidélité, ne soit pas assez intelligent pour pénétrer mes secrets desseins et se laisse compromettre suffisamment pour qu’au cas échéant, je puisse faire retomber sur son dos toutes les responsabilités… Cocantin est le type rêvé de l’emploi… Sois sûr qu’il nous servira !

 

– Tu as du génie.

 

– Non, mais j’ai très faim… Emmène-moi déjeuner dans un bon restaurant. Nous rentrerons ensuite à la maison pour « travailler » ! Car, mon petit ami, je prévois que nous allons avoir beaucoup d’ouvrage !

 

V

L’OBSESSION


À plusieurs reprises, Diana Monti, qui semblait en proie à une vive anxiété, s’était rendue à l’une des fenêtres du salon qui donnait sur la rue… et, chaque fois, elle s’était prise à murmurer avec agacement :

 

– Pourvu qu’il ait trouvé Crémard ! Ce serait bien désagréable s’il l’avait manqué… Si nous voulons réussir, il n’y a pas un moment à perdre.

 

Visiblement obsédée par une idée qui semblait s’être incrustée en elle, elle fit entre ses dents.

 

– Oh ! les millions de Favraut… les tenir, enfin !… Quelle revanche !

 

L’aventurière, rapidement, se faisait à elle-même le résumé de sa vie… Elle était le fruit d’un de ces ménages interlopes qui n’exercent aucune profession définie, et ne doivent la plupart du temps leur existence qu’à des expédients qui leur font chaque jour risquer la police correctionnelle et même la cour d’assises… Ses parents remarquant sa précoce beauté voulurent en faire une danseuse et l’envoyèrent en Italie apprendre ce métier. À seize ans elle fut enlevée par le prince Martelli, l’un des plus grands seigneurs de Rome qui, follement épris de la jeune ballerine, l’arracha définitivement au milieu où elle vivait, et non seulement la combla de cadeaux magnifiques, mais lui fit encore donner une éducation et une instruction très complètes… Diana mena pendant plusieurs années une existence des plus brillantes et des plus heureuses… Mais, un jour, le prince Martelli mourut subitement sans avoir eu le temps d’assurer l’avenir de sa maîtresse.

 

Celle-ci dut liquider sa situation… L’argent qui lui resta ne tarda pas à lui fondre dans les mains… et, ses mauvais instincts reprenant le dessus, elle devint promptement l’une de ces « fleurs de vice » qui, sans souci du lendemain, ne demandent au jour qui vient que l’assurance de cette vie d’oisiveté honteuse et de factice plaisir que volontairement elles ont choisie… Cela dura jusqu’au jour où un hasard la mit en présence du banquier Favraut, à Nice… sur un banc de la Promenade des Anglais, où complètement décavée au jeu, sans le sou, n’ayant même plus la ressource de vendre des bijoux depuis longtemps engagés au Mont-de-Piété, elle était venue s’échouer.

 

Favraut, voyant une petite femme simplement mise, et en proie à une profonde tristesse, s’était approchée d’elle… et l’avait questionnée… Diana, reconnaissant le célèbre marchand d’or qu’elle avait croisé plusieurs fois au casino, sans qu’il fît le moindrement attention à elle, se dit que si elle avouait la vérité au puissant financier, qu’elle s’appelait Marie Verdier… (c’était d’ailleurs son vrai nom)… qu’elle était institutrice, sans place, sans relations, sans espérance… que certes il ne tiendrait qu’à elle de sortir, et promptement de cette situation douloureuse… mais qu’elle aimait mieux mourir que de devoir son bonheur à de pareils moyens… Bref, elle manœuvra si habilement que Favraut qui, pour la première fois de sa vie, avait senti vraiment battre son cœur d’amour, l’installait chez lui comme institutrice de son petit-fils.

 

Trop épris pour entrevoir un seul instant tout ce qu’il y avait de choquant dans cet acte, rassuré par les excellents certificats que Marie Verdier s’était fabriqués elle-même, le marchand d’or se passionna d’autant plus pour la belle Diana que celle-ci, se cuirassant de la plus austère vertu, s’était toujours opiniâtrement refusée.

 

Désormais, elle ne voulait plus être la maîtresse, mais la femme.

 

L’on sait qu’elle avait été sur le point d’atteindre son but… Et maintenant qu’après la désillusion de cette splendide affaire manquée, elle sentait revivre son rêve, toute sa volonté, qu’elle avait formidable, se tendait dans le désir le plus inouï qui eût pu avoir germé dans le cerveau d’une aventurière : reconstituer l’édifice écroulé… en remettant la main sur l’homme qu’elle avait déjà amené à sa merci… Le plan machiavélique qu’elle avait déjà forgé se déroulait dans son esprit… tel que seul un être de l’envergure de cette femme pouvait l’accepter. Il se résumait en ces quelques mots : retrouver Judex… le contraindre à lui rendre Favraut… faire réclamer à l’Assistance publique les millions abandonnés à celle-ci par la fille… l’épouser… et achever son œuvre en se faisant assurer par lui une véritable fortune.

 

Pour en arriver là, plus que jamais elle était résolue à tout…

 

Quiconque l’eût aperçue à ce moment, vautrée sur son divan, la tête appuyée entre les mains, la bouche entrouverte en un rictus d’ambition affreux, les yeux hypnotisés par l’abîme d’infamie dans lequel délibérément elle allait se plonger, eût reculé comme à l’aspect d’un monstre ou d’une bête féroce !

 

Un coup de sonnette l’arracha à cette horrible méditation… C’était Moralès qui rentrait.

 

– Tu as été bien longtemps, reprocha aussitôt Diana avec nervosité.

 

– Ce n’est pas de ma faute, répliqua le rasta, qui semblait plier de plus en plus sous le joug de son impérieuse maîtresse. Crémard n’était pas chez lui. J’ai dû le chercher pendant deux heures. J’ai fini par le découvrir, en train de faire une partie de cartes avec quelques amis, dans un petit estaminet aux environs de la gare du Nord.

 

– Viendra-t-il ?

 

– Ce soir, il m’a promis d’être à six heures précises à la maison avec le « Coltineur ».

 

– Tout va bien, je te remercie.

 

Il y eut entre les deux amants un de ces instants de silence lugubre dans lesquels il semble planer comme de la mort.

 

Puis, Moralès, qui avait enlevé son chapeau et son pardessus, s’approcha de sa maîtresse… et, lui prenant la main, il fit d’une voix où perçait de l’inquiétude.

 

– Diana, tu vas encore dire que je suis un trembleur.

 

– Pourquoi ?

 

– Certes, je ne doute pas que tu réussisses entièrement dans tes projets… J’ai la conviction, comme toi, que fatalement nous découvrirons Judex et que nous retrouverons Favraut… Mais as-tu bien réfléchi à une chose ?

 

– À quoi donc ?

 

– Favraut a une fille… Elle te connaît… Elle peut parler…

 

– Elle ne parlera pas.

 

– Pourquoi ?

 

– Parce que ce soir elle aura cessé de vivre !…

 

– Non, non, pas cela ! Je ne veux pas ! s’écria Moralès, devenu blême.

 

– Hein, quoi, qu’est-ce que tu dis ? Tu ne veux pas !… sursauta la misérable.

 

– Je suis un voleur, c’est entendu…, ripostait le rasta en un réveil subit de conscience qui semblait sincère… Mais devenir un assassin, jamais !

 

– Qui te demande de tuer ?

 

– Toi !

 

– Tu es fou ! Puisque Crémard et le « Coltineur » seront là, tu n’auras pas besoin de mettre la main à la pâte.

 

– Qu’importe !… je serai toujours complice… Et puis… demain qui me dit que tu n’exigeras pas que je frappe moi-même ?

 

– Mon petit Mora… prends garde ! fit l’aventurière sur un ton de calme effrayant… Tu sais que je n’ai pas l’habitude de perdre mon temps en paroles inutiles. Tu feras ce que tu voudras… Tu resteras ou tu t’en iras… Mais, sache une chose… c’est que si tu refuses de m’obéir, on saura immédiatement que le baron Moralès s’appelle Robert Kerjean… qu’il est le fils du meunier des Sablons, condamné à vingt ans de bagne, pour vols, faux, abus de confiance, etc., et qu’il est lui-même recherché par la police pour avoir dévalisé…

 

– Tais-toi !…

 

– Choisis !

 

Accablé, l’amant de Diana se laissa tomber sur un siège.

 

Alors, dans l’effroi de l’expiation d’une faute qui lourdement, pesait sur lui, dans la veulerie de son âme sans caractère, de son cœur sans ressaut, de sa volonté sans énergie, il murmura d’un air abattu.

 

– Eh bien, c’est dit ! La fille de Favraut disparaîtra cette nuit.

 

*

* *

 

À la même heure, Judex, à cent lieues de soupçonner le nouveau danger qui menaçait Jacqueline, et laissant son prisonnier sous la garde du vieux Kerjean et de son frère, quittait le Château Rouge pour une destination inconnue.

 

VI

LE GUET-APENS


En attendant l’heure du dîner, Jacqueline Aubry lisait avec une douce émotion la lettre de Gisèle de Birargues qu’elle avait reçue le matin…

 

Château des Aigles près Florac

 

Chère Madame et amie,

 

Aussitôt arrivée ici, après un long et pénible voyage, je m’empresse de vous donner de mes nouvelles.

 

Mon frère n’avait pas exagéré. Maman et moi, nous l’avons trouvé très changé… Il avait une forte fièvre… Le médecin, sans être absolument inquiet, déclare que son état demande de grands soins… Il m’a priée de vous dire qu’il s’inclinait bien bas devant votre admirable générosité…

 

Aussitôt qu’il sera guéri, il demandera à notre père l’autorisation de faire un grand voyage en Extrême-Orient…

 

Et vous, chère madame, que devenez-vous ? Écrivez-moi… je serai si heureuse de vous lire… de passer quelques instants avec vous… Dès mon retour…

 

Jacqueline ne put continuer… On frappait à la porte… C’était la bonne madame Chapuis, qui, toute essoufflée et brandissant à la main un papier bleu, annonçait :

 

– Une dépêche pour vous, madame Bertin.

 

– Une dépêche ! fit Jacqueline surprise.

 

Aussitôt un cri douloureux lui échappa ; le télégramme était ainsi rédigé :

 

Venez vite, le petit’Jean est très gravement malade.

 

– Il ne me manquait plus que cette épreuve, s’écria Jacqueline en un sanglot. Mon Dieu, je vous avais donc remercié trop tôt !

 

Puis, dominant l’angoisse qui s’était emparée d’elle, elle décida :

 

– Il est six heures un quart… Il doit y avoir un train vers sept heures pour Loisy… J’ai encore le temps de le prendre… Dites, ma bonne madame Chapuis, pendant que je mets mon chapeau, voulez-vous m’envoyer chercher une voiture ?

 

– Très volontiers, mon enfant ! s’empressait l’hôtelière… Je regrette bien de ne pas pouvoir vous accompagner… Ce pauvre mignon, pourvu que ce ne soit pas grave.

 

Jacqueline, le cœur brisé, se demandait si cette dépêche laconique et brutale ne cachait pas une partie de la vérité… et si elle ne lui avait pas été adressée pour la préparer à une nouvelle encore plus mauvaise.

 

Tout en montant dans le taxi qui allait la conduire à la gare, elle songeait, rongée d’anxiété :

 

– Pourvu qu’il ne se soit pas livré à quelque nouvelle escapade, avec ce petit garçon, qui est habitué à rôder seul dans les rues… Pourtant, Marianne m’avait bien promis de les surveiller… Mais un accident est si vite arrivé… Ah ! oui, maintenant, je le sens plus que jamais, si je perdais mon fils, ce serait mon arrêt de mort !

 

Tout en s’efforçant de refouler ses larmes, la fille du banquier murmurait, comme si elle parlait déjà à son enfant.

 

– Me voilà, mon ange…, oui, voilà ta maman, mon bien-aimé.

 

Oh ! combien le trajet lui semble long… combien elle a hâte de le voir… d’entendre sa voix… d’être là près de lui… fixée… rassurée… Aussitôt le train arrêté, elle se précipite hors de la gare… Elle marche vite, très vite… Si elle osait, elle se mettrait à courir… La voici sur le pont qui traverse la Seine et qu’il lui faut franchir pour arriver jusqu’au village de Loisy… Le soir tombe… Tout est calme, silencieux en ce coin, généralement désert… D’ailleurs, c’est l’heure du dîner… Personne… Si… deux hommes qui s’avancent là-bas… les mains dans les poches, avec toutes les allures de tranquilles promeneurs… Ils se sont arrêtés au milieu du pont… Ils regardent avec une certaine insistance deux enfants qui pêchent à la ligne dans un bateau accroché à la rive.

 

– On y va tout de même, Crémard ?

 

– Oui, Coltineur.

 

– Mais les gosses ?

 

– Ils ne nous voient pas, et c’est toujours pas eux qui la tireront d’affaire.

 

Jacqueline, tout à la pensée de son fils, arrive à la hauteur des deux bandits… Elle va les dépasser, mais voilà qu’ils se jettent sur elle… Ils lui recouvrent la tête d’une sorte de voile noir… et avant que la malheureuse ait eu le temps de se défendre… ils la précipitent dans la Seine, par-dessus le parapet…

 

Tandis que la mère du petit Jean disparaît dans les flots, Crémard et Coltineur, leur audacieux et immonde exploit accompli, s’en vont vite rejoindre Diana et Moralès, qui, de l’autre côté du pont, les attendent anxieusement dans une rapide automobile.

 

*

* *

 

… Or, Jeannot ne s’était jamais si bien porté.

 

Devenu l’inséparable du môme Réglisse, il s’en allait chaque jour avec lui à l’école du village.

 

Les deux enfants étaient très sages… Si Jeannot avait profité de la leçon que lui avait donnée sa mère, le môme Réglisse se montrait lui-même très raisonnable… Pour rien au monde, il n’eût voulu se livrer à la moindre incartade qui eût compromis sa nouvelle situation dont il appréciait énormément les avantages… Bien couché, bien nourri, ayant troqué son fantaisiste costume pour des vêtements de petit paysan dans lesquels il se trouvait tout à fait à son aise, il éprouvait une vive reconnaissance envers son jeune ami auquel il devait tout ce bonheur. Cette gratitude s’était traduite en une affection et un dévouement qui ne demandaient que l’occasion de se manifester de toutes les manières.

 

Or, un samedi que Jean était revenu de l’école avec la croix et que le môme Réglisse avait rapporté lui-même une ample moisson de bons points, le père Bontemps et sa fille Marianne, occupés tous deux au jardin, et complètement rassurés sur l’état d’esprit de leurs deux pensionnaires, avaient cru pouvoir se départir quelque peu de leur surveillance habituelle et les autoriser à aller jouer une partie de cache-cache avec leurs petits camarades…

 

Sans doute, les deux bambins ruminaient-ils depuis quelque temps déjà un de ces complots enfantins qui font sourire les papas et trembler les mamans… Car après avoir échangé un rapide coup d’œil d’intelligence, tous deux, sans dire un mot, au lieu de se rendre sur la place de la Mairie, où avaient lieu les ébats ordinaires et extraordinaires de la jeunesse dorée de Loisy, se faufilèrent dans un chemin creux qui conduisait jusqu’à la Seine…, et, après avoir coupé dans une haie deux gaules de dimensions modestes, ils pénétraient dans une petite boutique en planches achalandée par les nombreux pêcheurs qui, le dimanche, s’en viennent de Paris se reposer de leurs fatigues en déclarant une guerre acharnée aux ablettes et aux goujons.

 

En sa qualité de directeur-administrateur-caissier de l’association, le môme Réglisse auquel Jeannot avait remis la pièce de vingt sous qu’au nom de sa maman la bonne Marianne venait de lui donner en récompense de sa sagesse, fit l’emplette de deux lignes et d’une poignée d’asticots… Puis, revenant vers son compagnon qui l’attendait sur la berge, il le fit monter avec lui dans un petit bateau amarré à la rive, à quelques mètres du pont qui traverse la Seine en cet endroit… Fort adroitement, Réglisse eut vite fait de monter les deux lignes et de les amorcer… Passant l’une à son ami et lançant l’autre d’une main exercée, il s’exclama :

 

– Maintenant, les poissons n’ont qu’à bien se tenir !

 

La séance durait déjà depuis un bon moment, sans autre résultat, d’ailleurs, que deux ou trois emmêlages de fils que le môme avait débrouillés avec une dextérité remarquable… lorsque tout à coup… Réglisse poussa un cri :

 

– Mince alors ! une dame dans le bouillon !

 

Les deux petits, qui, l’œil sur leurs bouchons, n’avaient rien aperçu du drame atroce qui venait de se dérouler sur le pont, virent tous deux en même temps une forme humaine s’enfoncer dans le fleuve.

 

Jeannot avait poussé un cri de terreur… Mais le môme Réglisse, avec une rapidité de décision remarquable, lançait aussitôt :

 

– T’en fais pas, mon gosse… bouge pas surtout, et laisse-moi me débrouiller… Quand je travaillais du côté d’Auteuil, j’ai aidé des mariniers à retirer des macchabées de la flotte… C’est pas malin… Et puis, on est costaud ou on ne l’est pas !…

 

Enlevant l’amarre qui retenait le bateau à la berge le môme Réglisse sauta sur les avirons et se mit à « nager » avec une vigueur et une régularité qui révélaient un réel entraînement vers l’endroit où la victime du drame avait disparu.

 

Au moment où le petit bateau arrivait à la hauteur de la première pile du pont, Jacqueline revenait à la surface.

 

– La vlà…, s’écria Réglisse… Et, saisissant une gaffe qui se trouvait au fond de la barque, il eut le temps d’accrocher par ses vêtements la malheureuse, au moment où pour la seconde fois, elle allait couler à pic.

 

– À toi, Jeannot…, ordonna le merveilleux petit bonhomme, cramponne-toi au morceau de bois… et ne lâche pas la rampe… Sans ça la « poule » boirait encore la goutte, et y aurait pas moyen d’aller la chercher.

 

Le petit Jean, entraîné par l’énergie de son camarade, saisit la gaffe… employant tout ce qu’il avait de force, le pauvre mignon… à exécuter les instructions de son ami qui sans perdre une seconde avait saisi les avirons et regagnait la rive distante à peine de trois ou quatre mètres…

 

Enfin, grâce à ses efforts, le bateau entraînant le corps de l’infortunée, s’en vint échouer sur la rive…

 

Ce fut alors seulement qu’inconscients de leur acte héroïque… ils songèrent à appeler au secours… Comme personne ne leur répondait, Réglisse voulut enlever le voile qui recouvrait le visage de la pauvre femme…

 

Un cri lui échappa…, tandis que, du geste, il écarta le petit Jean et lui ordonna :

 

– Va à la maison chercher du secours… Cavale, mon gosse… Cavale !

 

C’est que le môme avait reconnu dans la noyée la maman de son petit ami. Alors, dans l’intuition exquise de son cœur excellent, il ne voulut pas que Jeannot la vît comme ça, tout de suite… avant qu’il fût certain lui-même qu’elle était encore vivante.

 

Et… le petit héros, ainsi qu’il l’avait vu faire aux mariniers, s’empressa de pratiquer les mouvements rythmiques destinés à rétablir la respiration de la noyée.

 

Oh ! le brave enfant… il suait sang et eau… Tout essoufflé, il n’en pouvait plus de l’effort inouï qu’il venait de fournir, mais n’importe… il allait… toujours…, allait jusqu’au bout… et, lorsqu’un premier souffle s’échappa des lèvres de Jacqueline, le môme Réglisse demanda :

 

– Ça va t’y mieux, ma bonne dame ?

 

Puis, il s’écria avec un accent de triomphe :

 

– Il va être rien content, mon gosse, que je lui aie rendu sa maman !…

 

CINQUIÈME ÉPISODE

Le moulin tragique


I

EST-CE UN CRIME ?


 

– Messieurs, j’ignore qui vous êtes, et je ne veux pas chercher à le savoir… Non contents de me sauver, vous m’avez vengé de celui qui m’a pris l’honneur, qui a détruit mon foyer… Cela me suffit pour que je vous appartienne corps et âme… Disposez de moi… Je veux être votre serviteur… au besoin, votre esclave.

 

C’est en ces termes que le vieux Kerjean, en sortant de la cellule de Favraut, avait remercié Judex et son frère.

 

Judex lui avait tendu la main et lui avait dit :

 

– Je veux que vous soyez notre ami.

 

Tremblant de la plus forte émotion qu’il eût peut-être jamais ressentie, le vieux forçat libéré, saisissant la main qui, si généreusement, s’offrait à lui, la porta jusqu’à ses lèvres en disant :

 

– Merci !

 

Mieux que de longues phrases, cette simple expression de son infinie gratitude prouvait à Jacques et à Roger qu’ils avaient trouvé dans l’ancien meunier des Sablons, l’homme capable de se faire hacher au besoin pour défendre la porte de son maître. Et c’était avec la plus parfaite sérénité que, pendant leur absence du Château-Rouge, ils lui avaient confié la garde de leur prisonnier…

 

Kerjean s’était acquitté de sa tâche avec un scrupule qui se doublait de l’âpre joie de voir l’homme qu’il exécrait le plus au monde, livré à un châtiment si terrible.

 

Plusieurs fois par nuit, il se relevait, quittant la chambre qu’il occupait dans les souterrains près de la geôle du banquier, écoutant avec avidité la respiration, les plaintes de l’emmuré… Chaque matin, il se levait de très bonne heure… pénétrait dans le laboratoire de Judex, faisait manœuvrer le miroir métallique et regardait Favraut, qui, dans un coin de son cachot, telle une bête traquée, semblait compter les minutes de plomb… les heures d’éternité.

 

Un matin… Kerjean prit au hasard un livre qui se trouvait sur la table de Judex.

 

Comme il l’ouvrait, une carte-album s’en échappa. C’était la photographie de Jacqueline que Judex, surpris sans doute par son frère, avait placée dans ce volume, et avait oublié de remettre ensuite dans sa cachette.

 

– Quelle est cette jolie personne ? se demandait Kerjean, intrigué, et même captivé par l’expression de bonté charmante et de touchante mélancolie que révélaient les traits de Jacqueline.

 

Et regardant de plus près cette image, toute de grâce radieuse et d’inaltérable pureté…, il se prit à murmurer :

 

– C’est étrange… On dirait qu’on a pleuré sur ce portrait.

 

Et il le garda entre ses mains… comme s’il se sentait attiré vers cette jeune femme inconnue par une de ces irrésistibles sympathies qui naissent tout à coup sans qu’on sache ni comment, ni pourquoi et qui réveillent les affections mortes dans des cœurs que l’on pourrait croire à jamais flétris…

 

Kerjean, très intrigué, se demandant : « Quelle est cette femme ? », venait de serrer le portrait dans le volume… lorsque la porte secrète qui donnait accès à l’escalier de fer s’ouvrit, livrant passage à Jacques et à son frère.

 

– Tout s’est bien passé ? interrogea aussitôt Judex.

 

– Très bien, monsieur, répliqua Kerjean.

 

– Le prisonnier ?

 

– De plus en plus prostré.

 

Judex s’en fut jeter un coup d’œil au miroir ; puis il revint vers Kerjean tout en disant d’une voix étrange :

 

– Il peut vivre longtemps ainsi !…

 

Et comme s’il avait hâte de chasser de son esprit la pensée de celui dont il s’était fait le juge, il dit à l’ancien meunier sur un ton plein de cordialité :

 

– Kerjean, êtes-vous heureux ?

 

– Oui, monsieur, car maintenant, grâce à vous, l’espoir est revenu en moi…

 

– Mon frère s’est déjà occupé de votre fils…, reprenait Judex.

 

– Ah ! que vous êtes bon !

 

Roger expliquait :

 

– Je n’ai rien encore de précis à vous dire… Mais courage et confiance… Nous vous le rendrons certainement !

 

– Oui, nous le sauverons…, affirmait Judex avec énergie.

 

Violemment ému, le forçat libéré regardait Jacques et Roger avec une sorte de ferveur religieuse.

 

– Vous êtes bons, vous autres ! fit-il… Il n’y a pas en vous que de la justice… mais un sentiment profond de fraternité humaine… Et moi qui ne croyais plus en rien, parce qu’il n’y avait plus en moi que de la haine, je me reprends à être meilleur puisque je m’aperçois, par vous, qu’ici-bas on peut encore trouver de l’amour !

 

Kerjean s’arrêta un moment… Puis, encouragé par l’attitude bienveillante des deux frères à son égard, le pauvre vieux, s’abandonnant tout à fait, reprit :

 

– Je voudrais bien revoir mon vieux moulin où mon fils est né, où ma femme est morte… Ce n’est pas très loin d’ici… Il me semble que maintenant que vous avez fait renaître l’espoir en moi, cela me ferait du bien… de me retrouver dans cette maison où j’ai laissé mon âme… de m’asseoir un instant auprès de la roue silencieuse et de rêver qu’ils sont encore là, le petit et sa maman, et que je vais les voir apparaître tous les deux…

 

– Allez, mon bon Kerjean, allez, autorisait Judex.

 

– Quand cela ?

 

– Quand vous voudrez !

 

– Tout de suite, vrai, vous me permettez ?

 

– De grand cœur.

 

– Je serai revenu ce soir.

 

– Ne vous inquiétez pas, Kerjean… Partez, mon ami…

 

Et l’ancien meunier s’en fut tout joyeux ; son bâton à la main… tandis que dans ses yeux semblait déjà passer l’image de ce vieux coin de campagne où jadis avait fleuri puis s’était flétri si vite son paisible bonheur.

 

– Quel brave homme ! dit Roger à son frère. Tu l’avais bien jugé… Nous pouvons avoir confiance en lui. Il ne nous trahira pas.

 

Mais Judex n’écoutait plus son frère… D’une main qui semblait distraite et qui, en réalité, était guidée par la plus forte volonté, il avait entrouvert le volume… et considérait le portrait de Jacqueline… longuement, saintement… avec une intraduisible expression d’adoration sans mélange, d’admiration sans limites…

 

Et ce n’était pas l’amoureux qui contemplait tendrement, voluptueusement la femme aimée : on eût dit plutôt le religieux en extase devant l’image d’une sainte.

 

Roger, après avoir jeté un regard furtif vers Jacques, s’était discrètement retiré dans un des angles du vaste laboratoire… Installé dans un fauteuil, il avait pris dans la poche de son veston un journal du matin et en commençait la lecture lorsque tout à coup une exclamation lui échappa :

 

– Frère !

 

– Qu’y a-t-il ? fit Judex.

 

– Écoute ce que je viens de lire en deuxième page, aux faits divers :

 

Est-ce un crime ? À Loisy-sur-Seine, deux petits garçons retirent du fleuve une femme en deuil… Madame Jeanne Bertin…

 

– Que dis-tu ? s’écria Judex, qui, prenant le journal des mains de son frère, achevait l’article qui se terminait ainsi :

 

Jeanne Bertin, institutrice à Paris… La malheureuse, encore dans le coma, n’a pu être interrogée.

 

– C’est affreux !… s’écria Judex d’une voix que l’émotion étranglait. Ainsi, il a suffi que nous nous absentions quarante-huit heures, pour que cette infortunée que je croyais avoir sauvée… fût encore victime d’un abominable attentat. Quels sont les gens assez misérables, assez ignobles pour s’acharner après cette innocente et noble créature ? Les mêmes sans doute qui ont voulu la livrer à César de Birargues et qui, pour se débarrasser de leur victime, ont lâchement résolu sa mort !

 

Magnifique d’indignation, terrible de colère, Judex, beau comme l’archange qui terrassa le démon, s’écria d’une voix frémissante :

 

– Il faudra donc que je les écrase, eux aussi… les bandits !… Mais pour ceux-là, pas de pitié… pas de circonstances atténuantes… la mort… Roger, tu m’entends, n’est-ce pas ?… La mort… la mort !…

 

Et, avec une sorte d’exaltation mystique, il poursuivit :

 

– Il faut que j’aille à son secours à elle… Peut-être pourrai-je la sauver ?… Dieu, qui a fait le miracle de ressusciter Kerjean pour le faire servir à nos desseins, ne voudra pas qu’elle meure. Car ce serait effroyable… Oui… Il me semble que nous aurions tous deux sur la conscience le meurtre de cette innocente… Notre œuvre si haute, notre geste de justice sacrée en demeureraient à jamais ternis d’une tache ineffaçable… Il faut donc à tout prix, que, désormais, elle soit à l’abri de toute attaque, exempte de tout danger… Écoute-moi, Roger… tu vas rester ici… tu vas m’attendre… Je te téléphonerai… bientôt… Au revoir !

 

– Comme tu l’aimes ! s’écria Roger en s’emparant des mains de son frère, toutes brûlantes de fièvre.

 

– Tais-toi…, fit Judex au comble de l’émotion.

 

– Frère… je te connais…, reprenait Roger… Je te sais l’âme trop haute pour redouter de ta part la moindre défaillance… Oui, tu seras fidèle au pacte de vengeance… et au serment sacré !… Cependant… laisse-moi te dire un mot… un seul…

 

– Parle !

 

– Que l’amour que t’a inspiré la fille ne te fasse jamais oublier l’horreur que doit nous inspirer le père…

 

– Rassure-toi… s’écria Judex, en attirant son frère dans ses bras… Et puisque tu as lu en mon cœur, laisse-moi te dire à mon tour : ne crains rien. Je ferai mon devoir… rien que mon devoir… quand je devrais m’arracher le cœur… J’ai juré…

 

Et s’échappant, après une longue étreinte, des bras de son frère, Judex disparut par la porte secrète et escalada nerveusement les degrés de l’échelle de fer, tout en murmurant :

 

– Je veux qu’elle vive ! Elle vivra !

 

II

L’AMBULANCE URBAINE


– Réveille-toi, ma petite maman chérie.

 

Et Jeannot qui avait réussi à se hisser sur le lit de sa mère… à genoux près d’elle, ses petites mains jointes, et tout en sanglotant, ne cessait de supplier :

 

– Réveille-toi vite… réveille-toi…

 

Mais Jacqueline, que Marianne et son père, aidés par deux voisins, avaient transportée chez eux, ne revenait toujours pas à elle.

 

Marianne avait grand-peine à contenir sa douleur ; et le môme Réglisse, consterné, lui aussi, se disait :

 

– J’ai pourtant fait ce que j’ai pu !…

 

Mais tout à coup, Jean eut un cri de joie… Jacqueline, qui, depuis un instant, faisait entendre quelques gémissements douloureux, entrouvrit légèrement les paupières… Ce ne fut qu’un éclair…, mais sans doute suffisant pour lui permettre d’apercevoir son enfant.

 

Une plainte très douce s’exhala de ses lèvres… Ses bras se soulevèrent légèrement comme s’ils voulaient se tendre vers l’être charmant qui déjà couvrait de baisers le visage glacé de sa mère… Et Jacqueline a refermé les yeux.

 

Le môme Réglisse qui s’approchait doucement du lit, dit à voix basse à son petit camarade :

 

– Viens… descends… laisse-la dormir maintenant… Tu vois bien qu’elle est guérie.

 

Précisément le médecin du pays, le docteur Pelet, arrivait avec Bontemps qui avait été le chercher en toute hâte et l’avait mis en route au courant du drame qui venait de se dérouler.

 

Le praticien examina aussitôt la jeune femme avec la plus grande attention…

 

Quand il eut terminé… se tournant vers Marianne et lui désignant les deux enfants qui, blottis dans un coin de la pièce, n’avaient pas bronché, le docteur Pelet interrogea avec bonhomie :

 

– Alors ce sont ces deux jeunes héros qui ont empêché cette malheureuse de se noyer ?

 

– Oui, docteur.

 

– C’est superbe, ça, mes petits, déclarait le médecin en tapotant les joues des deux bambins. Cette femme vous doit la vie… Si elle était restée immergée quelques instants de plus… c’était fini… Mes plus sincères félicitations !…

 

Et s’adressant à Jeannot, il ajouta :

 

– Tu as déjà la croix, toi… Eh bien, je compte que d’ici peu, on vous donnera à tous les deux une belle médaille de sauvetage… Vous ne l’aurez pas volée.

 

– Et Mme Bertin… ? interrogeait Marianne.

 

– Je la crois sauvée, déclarait le docteur… Mais elle est encore bien faible… Je vais lui faire suivre un traitement, que vous exécuterez avec le plus grand soin… et qui, je l’espère, lui rendra bientôt ses forces.

 

Tout en rédigeant son ordonnance, l’excellent homme continuait :

 

– Ces deux gamins… c’est magnifique… ce qu’ils ont fait là ! Ce sont ses fils, peut-être ?

 

– Celui-là, fit Marianne, en lui désignant Jeannot.

 

– Et moi, je suis son enfant trouvé…, définit le môme Réglisse, tout ragaillardi à la pensée que sa maman d’adoption allait mieux.

 

– Voilà ! concluait le docteur Pelet, en remettant son ordonnance au père Bontemps… Je reviendrai demain matin de bonne heure pour voir l’effet qu’auront produit les médicaments… Au revoir, mes braves gens… Au revoir, jeunes héros… Tiens, il faut que je vous embrasse !

 

La nuit fut très mauvaise… Veillée tour à tour par Bontemps, Marianne et le môme Réglisse, Jacqueline eut un accès de fièvre terrible avec délire…

 

La malheureuse revivait en un cauchemar d’épouvante les épreuves terribles qu’elle venait de traverser.

 

Tour à tour, c’était la voix lointaine de son père, la voix d’outre-tombe qui implorait son pardon… Diana et Moralès qui l’emportaient dans leur auto… et enfin ces deux inconnus qui la précipitaient dans la Seine.

 

Des paroles de supplication, des cris de terreur, des appels désespérés s’échappaient de ses lèvres ardentes… pour se terminer en sanglots déchirants :

 

– À moi… mon Jean… mon enfant !…

 

Vers le matin, grâce à une potion que, non sans peine, la dévouée Marianne avait réussi à lui faire absorber, la fille du banquier s’assoupit et parut se calmer…

 

Cependant, lorsque le docteur Pelet revint, ainsi qu’il l’avait promis, constater l’état de la malade, il fit, en hochant gravement la tête :

 

– Hum… Tout cela n’est pas très brillant !

 

– Pourtant, docteur, observait Marianne, nous avons bien fait tout ce que vous nous avez commandé.

 

– Je m’en aperçois… Aucune menace de congestion… ni de pleurésie… Mais je constate un état de dépression nerveuse très inquiétant… et qui, en provoquant chez la malade un affaiblissement général considérable, la prédispose à… à… oui, enfin, à un tas de vilaines choses que j’aime mieux ne pas vous nommer.

 

Tandis que Marianne essuyait deux larmes, le docteur réfléchit un instant ; puis il reprit :

 

– Je ne doute pas un seul instant que Mme Bertin ne soit entourée ici de tous les soins les plus vigilants… Cependant, j’estime que son état est suffisamment grave pour nécessiter son transfert à l’hôpital.

 

– Mon Dieu !

 

– Ne vous désolez pas, ma brave femme… Ce n’est pas une condamnation que je prononce… C’est une mesure de précaution urgente que je vous conseille.

 

– Monsieur le docteur a raison, intervenait le père Bontemps qui venait d’entrer dans la pièce… Vois-tu, Marianne, il faut toujours écouter ce que disent les médecins. Au moins, comme ça, on n’a rien à se reprocher…

 

Le docteur déclarait :

 

– Je vais téléphoner immédiatement à Paris, au directeur de l’hôpital Beaujon qui est un de mes amis, de vous envoyer une ambulance urbaine… Je lui expliquerai en même temps la situation… Soyez tranquille, votre amie sera soignée comme une princesse.

 

Marianne reconduisit le médecin jusque dans la cour, tout en lui disant :

 

– Encore merci, monsieur le docteur. Nous aimons tant Mme Bertin !… C’est une si bonne créature !… Songez quel malheur, si elle venait à disparaître !…

 

– Courage et confiance…, fit le docteur Pelet en serrant la main de Marianne.

 

Celle-ci le regarda s’éloigner… et comme, tristement, elle s’essuyait les yeux, un homme d’une quarantaine d’années, de haute taille, et correctement vêtu… s’approcha d’elle… lui demandant sur un ton de sympathie cordiale :

 

– Vous avez donc des malades, chez vous ?

 

– Oui, monsieur.

 

– Votre mari peut-être ?

 

– Non, une amie.

 

– Ne serait-ce pas cette jeune femme que deux enfants ont repêchée hier soir dans la Seine ?

 

– Parfaitement, monsieur.

 

– Et elle est si mal que ça ?

 

– Elle ne va pas du tout… Aussi M. le docteur Pelet va téléphoner à Paris pour qu’on envoie une voiture d’ambulance afin de la transporter à l’hôpital Beaujon.

 

– Pauvre femme !… plaignait le passant. Encore une malheureuse que le chagrin ou la misère auront poussée à se tuer.

 

– Oh ! monsieur, je suis sûre que non !…

 

– Alors… que s’est-il passé ?

 

Marianne eut un geste évasif.

 

– Vous croyez plutôt à un accident ? interrogea l’inconnu.

 

– Je ne sais pas, monsieur… Mme Bertin n’a pour ainsi dire pas repris connaissance.

 

– Espérons que, ça va s’arranger… Allons, au revoir, madame.

 

– Au revoir, monsieur.

 

Tandis que Marianne rentrait chez elle, son interlocuteur se dirigeait vers le bureau de poste où, se croisant avec le docteur Pelet qui en sortait, il grommela entre ses dents :

 

– Oh ! oh ! si nous voulons arriver bons premiers, il n’y a pas une minute à perdre.

 

Vers dix heures, la voiture d’ambulance demandée par le docteur Pelet stoppait dans la cour des Bontemps.

 

Un infirmier en descendit aussitôt.

 

Après avoir conféré avec les Bontemps il s’en fut, aidé du wattman chercher Jacqueline, qui, pâle, immobile, les yeux clos avait entièrement perdu notion de ce qui se passait autour d’elle.

 

Avec beaucoup de précautions, les deux hommes l’emportèrent sur un brancard jusqu’à la voiture où, à l’intérieur, les attendait une infirmière.

 

Bontemps, Marianne, le môme Réglisse et le petit Jean formaient, derrière la civière, un bref et triste cortège.

 

On avait dit à Jeannot que sa maman dormait… et qu’on l’emmenait chez elle, afin qu’elle reposât plus tranquille.

 

Mais l’enfant subissait malgré tout l’impression de toute cette navrance.

 

Il marchait, sa petite tête penchée en avant, ne quittant pas des yeux, la malade ; et lorsque les infirmiers posèrent la civière à terre, avant de la glisser à l’intérieur de l’ambulance, Jeannot se précipita vers sa maman… et mit sur son front tout blanc un très long et très doux baiser.

 

Lorsque le cortège, quelques minutes après, s’éloigna, le pauvre petit, n’y tenant plus, éclata en larmes.

 

– T’en fais pas… mon gosse…, consolait le môme Réglisse en prenant son petit ami dans ses bras… Tu la reverras, ta maman !

 

Mais Jeannot eut cette parole qui trouva un écho douloureux dans le cœur de Bontemps et de Marianne :

 

– Ils l’emportent comme ils ont emporté bon papa… Et bon papa… il n’est jamais revenu !

 

Le môme Réglisse, qui s’était emparé de son petit ami, l’entraînait en disant :

 

– Allons, viens… on va jouer avec les beaux soldats que t’a donnés Mme Chapuis.

 

– Je ne veux pas jouer, refusait Jeannot, je veux pleurer.

 

– Alors quoi ! t’es pas un homme, t’es une petite fille.

 

– Non, je suis un grand garçon.

 

– Eh bien, un grand garçon, ça ne chiale jamais.

 

Mais, désignant Bontemps qui venait d’essuyer furtivement une larme, Jeannot s’écria :

 

– Regarde papa Julien, il pleure, lui aussi. C’est pourtant pas une petite fille.

 

– Qu’t’es bête, mon gosse ! soulignait le môme Réglisse… Allons, viens ! Si tu ne veux pas jouer aux soldats, on va aller chercher de l’herbe pour les lapins… et puis, des carottes pour le bourricot.

 

Et, passant son bras sous la taille de son ami, le môme Réglisse l’entraînait déjà vers le hangar… lorsque Jeannot eut une exclamation :

 

– Oh ! Monsieur Vallières !

 

La silhouette austère et sympathique de l’ancien secrétaire venait, en effet, de se profiler sur le seuil du portail.

 

Tout de suite Bontemps et Marianne s’empressèrent vers lui… Vallières, après avoir embrassé Jeannot, leur tendit la main avec bienveillance.

 

– J’ai lu ce matin dans le journal, fit-il que Mme Bertin avait été victime hier d’un grave accident.

 

– Ce n’est que trop vrai… hélas !…, répondit Bontemps.

 

– Je viens de croiser à l’instant une voiture d’ambulance…

 

– C’était madame qu’on emmenait.

 

– C’est donc si grave ?

 

– Jeannot, invitait Marianne, allez jouer avec votre camarade, allez…

 

Les deux petits s’éloignèrent… et Marianne fit à M. Vallières visiblement ému le récit de ce qu’elle savait… concluant ainsi, nettement approuvée par son père :

 

– Pour moi, madame a sûrement dû avoir affaire à des malandrins, à des sales rôdeurs… à des assassins, quoi !

 

– Cette nuit, appuyait Bontemps, quand elle avait le délire, elle disait qu’elle était poursuivie par des hommes… Elle parlait aussi de Mlle Verdier, l’ancienne institutrice du petit Jean… Elle mélangeait tout ça… On n’y comprenait pas grand-chose… Enfin, l’essentiel est qu’elle en revienne.

 

– Le docteur a de l’espoir…, soulignait Marianne. Mais vrai, depuis quelque temps, elle n’a guère de chance…

 

La brave fille venait à peine de prononcer cette phrase qu’une seconde voiture d’ambulance, quelque peu différente de la première, mais portant comme elle un large pavillon blanc marqué d’une croix rouge, pénétrait dans la cour… Un infirmier qui se trouvait à côté du wattman sauta à bas du siège, demandant :

 

– C’est bien ici, M. Bontemps ?

 

– Oui, monsieur, fit le papa Julien en s’avançant.

 

– Nous venons de l’hôpital Beaujon pour chercher une dame Bertin.

 

– Ce n’est pas possible ! s’exclama Bontemps… Mme Bertin vient de partir… il y a un quart d’heure dans une autre ambulance, qui, elle aussi, venait de Beaujon.

 

– Voyons, monsieur, ce n’est pas possible !

 

– Je vous assure que c’est l’exacte vérité.

 

– Ah ! par exemple, c’est trop fort…, s’étonnait l’infirmier auquel s’était jointe une jeune et gracieuse infirmière qui, toute surprise, elle aussi, exprimait :

 

– Le directeur ne peut cependant pas avoir désigné deux voitures à la fois.

 

L’infirmier interrogeait :

 

– Vous a-t-on remis un bulletin ?

 

– Rien du tout.

 

– On vous a bien dit qu’on venait de Beaujon ?

 

– Parfaitement.

 

– Ça, c’est raide ! ponctuait l’infirmier. Je vous demande pardon, messieurs et dames… Nous allons rentrer à Paris et rendre compte à l’Administration…

 

Vallières, pensif, troublé, regardait s’éloigner la voiture. Puis, se tournant vers les Bontemps qui n’étaient pas revenus de leur étonnement, il leur dit :

 

– Ne vous inquiétez pas… Je vais me rendre tout de suite à l’hôpital Beaujon… Je vous ferai parvenir immédiatement des nouvelles de Mme Jacqueline.

 

Comme il s’éloignait, Jeannot courut vers lui avec son petit camarade :

 

– Au revoir, monsieur Vallières, fit-il.

 

– Au revoir, mon cher petit.

 

– Il y a aussi mon petit camarade qui veut vous dire bonjour. Vous voulez bien ?

 

– Mais, très volontiers.

 

Franchement, le môme Réglisse tendit la main à l’ancien secrétaire du banquier.

 

– Alors, fit-il, vous aussi, monsieur… vous êtes un ami à sa maman ?

 

Et Vallières répondit avec un sourire où il y avait en même temps qu’une infinie douceur une étrange mélancolie :

 

– Oui, mon petit… et son meilleur ami peut-être…

 

III

AU BORD BU GOUFFRE


En quittant le village de Loisy, la voiture d’ambulance qui emportait Jacqueline toujours inanimée, au lieu de reprendre la route de Paris, s’était engagée sur la route qui suit les bords de la Seine jusqu’à Meulan, tournant le dos à la capitale…

 

Un peu avant d’arriver à Bonnières, la voiture s’arrêta.

 

L’infirmier qui se trouvait sur le siège à côté du wattman se retourna vers l’infirmière demeurée auprès de Jacqueline, et lui demanda :

 

– Tout va bien ?

 

– Oui…, répondit une voix impérieuse…

 

– Tu tiens toujours à ce que nous allions jusqu’au moulin ?

 

– Plus que jamais.

 

– C’est que moi j’aimerais mieux…

 

– Fiche-moi la paix… et en route.

 

Tout en embrayant, Crémard se prit à grasseyer :

 

– Pas de bonne humeur, ce matin, la patronne… Pourtant, elle devrait plutôt être à la rigolade !… car, vrai, on en a mis !…

 

Et tandis que Moralès, songeur, se taisait, Crémard poursuivit :

 

– Pour du beau travail, c’est du beau travail ! Ah ! elle s’y connaît, la sœur… et avec elle, pas moyen de tirer au flanc !… Faut se patiner… Elle vous met le feu au ventre… C’est une gaillarde !

 

Diana, en effet, venait de tenter et de réussir un de ces coups d’audace digne des plus grands criminels des temps passés, présents et futurs.

 

Aussitôt reçu le coup de téléphone du docteur Pop qu’elle avait envoyé aux renseignements à Loisy et qui lui avait textuellement répété l’entretien qu’il venait d’avoir avec Marianne, l’aventurière avait pris sa décision.

 

– Moralès, avait-elle ordonné… Va tout de suite trouver Crémard… Il est sûrement à son hôtel… Dis-lui qu’il me faut une voiture d’ambulance automobile… à ma porte avant une heure d’ici.

 

– Avant une heure… Mais il me semble que tu lui demandes là…

 

– C’est un débrouillard, lui, et je suis certaine qu’il se tirera d’affaire. Toi… tu reviendras aussitôt près de moi…

 

– Je serais curieux de savoir…

 

– Il faut que nous soyons à Loisy avant onze heures du matin… Là, es-tu content ? Et maintenant, file… nous n’avons pas une seconde à perdre.

 

Moralès avait exécuté ponctuellement les instructions de sa maîtresse.

 

Crémard, toujours prêt à ce genre de besogne, avait promis d’être exact…

 

En effet, à dix heures sonnant, il se trouvait à la porte de Diana sur le siège d’une ambulance automobile qu’il avait été « emprunter », suivant son expression, dans un garage de Passy où, depuis longtemps, il avait su se ménager ses petites et grandes entrées.

 

Tandis que Moralès, en infirmier, s’installait à ses côtés, Diana, en infirmière, prenait place à l’intérieur…

 

Et c’était bien cette voiture qui, devançant d’un quart d’heure celle de l’hôpital Beaujon, avait emporté Jacqueline.

 

Encore une fois, les bandits s’étaient emparés de la malheureuse…

 

La voiture, toujours à une allure très rapide, suivait la route de Mantes à Bonnières.

 

Un peu avant d’arriver devant le château des Sablons, l’ancienne propriété du banquier Favraut, Crémard ralentit considérablement sa marche… pour s’engager dans un petit chemin qui aboutissait directement au vieux moulin de Kerjean.

 

L’auto s’arrêta en face de la cour envahie par les ronces et les mauvaises herbes… Crémard, l’air gouailleur, cynique et Moralès, légèrement pâle et visiblement ému, sautèrent à bas du siège… et, après avoir rejoint Diana, qui avait déjà quitté l’ambulance, descendirent sur son brancard Jacqueline qui, toujours inanimée, semblait déjà frôlée par la mort.

 

– Prends-la et emporte-la où je t’ai dit, ordonna l’aventurière.

 

Moralès saisit la jeune femme dans ses bras… et, traversant la cour, il s’engagea dans un escalier en bois vétuste et dont la rampe était à moitié brisée.

 

Pénétrant dans une chambre du premier étage, triste, froide, abandonnée, il déposa son fardeau sur le vieux banc de bois oublié qui en formait l’unique mobilier.

 

Diana se pencha vers elle, écoutant son souffle.

 

Alors, elle murmura férocement :

 

– J’espérais qu’elle « passerait » en route… Mais non… elle respire, elle est encore vivante… Tant pis… nous allons employer les grands moyens.

 

Suivie de son amant, elle passa dans la pièce voisine…

 

C’était une sorte de petit grenier qui avait dû jadis servir de resserre aux sacs de farine.

 

Elle se pencha vers une trappe qu’elle souleva et qui découvrit une assez large excavation donnant sur le fleuve qui coulait très profond à cet endroit en un bruit de remous sinistre.

 

Puis, sans prononcer un mot, elle referma la trappe et revint vers Jacqueline, toujours accompagnée de Moralès qui observait avec une inquiétude sans cesse grandissante tous les faits et gestes de sa maîtresse.

 

– Moralès, attaqua celle-ci, après avoir lancé un regard terrible à Jacqueline, dont l’accablement aurait dû inspirer de la pitié au bourreau le plus cruel et le moins pitoyable.

 

Mais remarquant la pâleur de son complice, elle s’écria :

 

– Qu’est-ce que tu as encore ?

 

– Diana, fit le misérable, pourquoi m’as-tu conduit dans ce moulin ?

 

Brutalement, l’aventurière répliquait :

 

– Parce que… je l’avais remarqué lorsque j’étais institutrice au château des Sablons. Je comptais m’en servir plus tard pour supprimer Favraut quand le moment en serait venu. J’ai pensé qu’il nous serait très utile pour nous débarrasser de sa fille… Je ne vois donc pas pourquoi tu fais en ce moment une tête pareille… Tu es plus blanc, qu’un linge… C’est à se demander vraiment si tu as du sang dans les veines !

 

– Songe à tout ce que me rappelle cette maison, reprenait le fils de Kerjean… Mes parents… mon enfance… On était heureux chez nous…

 

– Une romance… Oh ! non, très peu, mon petit Mora… tu devrais savoir que je n’aime pas ce genre de musique-là !

 

– Diana !

 

– Fiche-moi la paix… Nous ne sommes pas ici pour nous attendrir sur le passé… mais pour veiller au présent. Cette femme nous gêne… finissons-en avec elle une bonne fois pour toutes !

 

En un geste tout de barbarie cynique infâme, la Monti, s’emparant d’un couteau à virole qu’elle tenait caché dans son corsage, l’arma au cran d’arrêt et le passa à Moralès en lançant cette affreuse parole :

 

– Travaille !

 

Mais Moralès, en un sursaut de révolte, repoussa la main de Diana qui ordonna sur un ton impérieux dominateur… avec lequel, souvent, elle était venue à bout des scrupules de son associé :

 

– Allons, frappe !… Nous nous débarrasserons du corps en le jetant par la trappe ! Voyons… c’est simple comme bonjour. Qu’est-ce que tu attends ?

 

Moralès hésitait toujours.

 

Cédant à la violente colère qui, depuis un moment bouillonnait en elle, la Monti s’écria :

 

– Toi, si tu flanches… prends garde !

 

Tout à coup, le fils de Pierre Kerjean se transforma. Une flamme d’indignation s’alluma dans ses yeux. Saisissant la main de l’aventurière qui tenait le couteau dans ses doigts crispés, il s’écria :

 

– Diana, je ne tuerai pas cette femme… Surtout ici, dans cette maison où je suis né… dans cette chambre qui était celle de mes parents… où est morte ma mère…

 

– Alors…, rugit la misérable, laisse-moi faire la besogne moi-même.

 

– Non, non, tu m’entends… pas ici… je ne veux pas… je te le défends…, clamait Moralès, en resserrant son étreinte.

 

– Laisse-moi… laisse-moi…, grinçait Diana, l’écume aux lèvres.

 

– Lâche ce couteau.

 

– Non.

 

– Diana !

 

– Je n’ai pas peur de toi.

 

– C’est ce que nous allons voir.

 

Une lutte sauvage s’engagea entre les deux amants…

 

Tandis que Moralès s’efforçait de la désarmer… Diana, véritable furie déchaînée, cherchait à le mordre au poignet, au visage… et c’étaient des cris rauques, mêlés d’ignobles injures, véritable bataille de fauves, acharnée, atroce…

 

Les deux bandits qui s’étreignaient furieusement, roulèrent sur le plancher, lorsque la porte s’ouvrit toute grande livrant passage à un vieillard encore robuste… qui lança d’une voix éclatante, tout en séparant brusquement les deux combattants :

 

– Je suis l’ancien propriétaire de cette maison que vous ne souillerez pas d’un crime.

 

Et dominant Diana et Moralès qui, à cette intervention inattendue, s’étaient séparés et le considéraient avec stupeur, il ajouta :

 

– Je m’appelle Pierre Kerjean !

 

À cette révélation, tandis que la Monti courait s’enfermer dans le grenier voisin. Moralès, en proie à une indicible épouvante, murmurait d’une voix morte :

 

– Mon père !

 

IV

LE PARDON DU FORÇAT


Tandis que Diana qui, pour la première fois peut-être de son existence mouvementée, avait senti le frisson de la peur lui glacer les veines, collait son oreille contre la cloison, Kerjean, sans perdre une seconde, poussa le puissant mais grossier verrou qui fermait la porte du réduit.

 

– Celle-là, je la tiens !… grommela-t-il… Maintenant, à l’autre !

 

Et revenant vers Moralès qui s’était relevé… il allait, se plaçant entre Jacqueline et lui, subir vaillamment le choc auquel il s’attendait, lorsque, à sa grande surprise, il se trouva en face d’un homme effondré, à l’attitude douloureuse… au visage bouleversé, au regard chargé de larmes…

 

Tout tremblant… n’osant lever les yeux… Moralès questionna… timidement… faiblement :

 

– Monsieur… vous êtes Pierre Kerjean ?

 

– Oui !

 

Alors, après avoir hésité… l’amant de la Monti laissa échapper :

 

– Je suis votre fils !

 

– Toi… Robert ! fit le vieux meunier en un cri de désespoir.

 

Puis, maîtrisant son indicible émotion, il poursuivit d’une voix sourde, haletante :

 

– C’était donc vrai… ce qu’on m’avait dit à la mairie du village ? Mon fils ! mon Robert !… Toi que je revois encore si doux, si aimant… toi pour qui ta mère et moi nous avions fait de si beaux rêves, je te retrouve ici, sur le point d’accomplir un crime abominable !

 

– Père ! s’écria Moralès, avec un accent déchirant… Père, je vous en prie, pardonnez-moi.

 

Avec un accent de douleur poignante, Kerjean reprenait :

 

– Je n’ai pas le droit… mon fils… de t’adresser de reproche, car tu pourrais me répondre : « Si je suis devenu un bandit, c’est de votre faute ; c’est vous qui m’avez montré le mauvais exemple… c’est vous qui, après avoir fait mourir de chagrin ma mère, m’avez laissé seul… sans appui, sans conseils… avec cette seule étiquette qui m’a poursuivi dans la vie : « Fils de faussaire… enfant de bagnard ! »

 

« Certes, je pourrais te prouver que je n’ai pas été aussi misérable que tu peux le croire… et que, subissant l’influence d’un homme cent fois plus coupable que moi… de ce banquier Favraut dont tu as dû entendre prononcer le nom et que sa situation formidable mettait à l’abri, lui, des atteintes de la justice, j’ai été surtout la victime de mon ignorance et de ma crédulité.

 

« Mais mieux vaut nous éviter une explication aussi atroce. Je te dirai seulement que si j’ai supporté ma peine, si je ne me suis pas laissé aller aux idées de suicide qui me hantaient, depuis surtout que j’avais appris la mort de ta pauvre mère, c’était pour toi, rien que pour toi !… mon fils ! car aussitôt ma peine terminée… je voulais revenir en France… pour te retrouver… J’espérais tant que tu étais resté un honnête homme… Tu le promettais si bien… et je me disais : Quand il verra son vieux père venir à lui… rongé de remords… quand il entendra sa défense… quand il connaîtra toutes les circonstances dans lesquelles il a été condamné, c’est-à-dire tous les pièges qu’on a tendus à sa faiblesse, toutes les tentations qu’on a fait miroiter à ses yeux, peut-être alors ne le repoussera-t-il pas tout à fait… peut-être consentira-t-il même à ce que de temps en temps, à l’insu de tous, il vienne s’asseoir à son foyer ?

 

« Oui, je me berçais de cette douce espérance… Et c’est moi, l’ancien forçat, qui arrive à temps… pour t’empêcher d’être un assassin !

 

– Non, père, non, je vous le jure, je ne suis pas un assassin !

 

– Pourtant !…

 

– Vous n’avez donc pas entendu ?

 

– J’étais tout au fond de notre ancien jardin… isolé dans ma douleur… lorsque des cris qui partaient de l’intérieur du moulin m’ont arraché à mon rêve. Alors, je me suis précipité… je t’ai vu te battant avec une femme… cherchant à arracher un couteau… sans doute pour frapper cette malheureuse que voilà !

 

Et Kerjean désignait Jacqueline qui, plongée dans une sorte de sommeil cataleptique, toute blanche et toute glacée, ne semblait plus tenir à l’existence que par un fil.

 

Moralès protestait avec véhémence :

 

– Non, père, je n’ai pas voulu la tuer… Je voulais au contraire la défendre… contre cette misérable que tu as vue là, tout à l’heure, et qui, devant mon refus de frapper une innocente avait décidé de la frapper elle-même.

 

– Pourquoi ?

 

– Père… ne me forcez pas… surtout en ce moment, à vous découvrir l’abîme effroyable dans lequel j’ai failli tomber… Plus tard, bientôt… je vous dirai tout… Mais pas maintenant… je vous en supplie… pas maintenant !…

 

Moralès, ou plutôt Robert, avait proféré ces mots avec un accent tellement déchirant et sincère, que Kerjean ne crut pas devoir insister.

 

– Quelle est cette malheureuse ? fit-il en s’approchant de Jacqueline.

 

– C’est la fille du banquier Favraut, révéla aussitôt Moralès.

 

– La fille du banquier Favraut ! répéta l’ancien meunier… la fille de…

 

Mais tout à coup, il se tait… En même temps qu’une vive stupeur se lit dans ses yeux, une expression étrange se reflète sur tout son visage.

 

Kerjean vient de reconnaître dans la jeune femme étendue sur le banc… l’inconnue dont il a trouvé le portrait, caché dans un volume sur le bureau de Judex.

 

Alors, dissimulant son trouble, il revient vers son fils… et plongeant son regard dans le sien, il lui dit :

 

– Robert… tu ne m’as pas menti ?

 

– Non, père, je vous ai dit la vérité !…

 

« J’ai commis des actes coupables… Oui, je l’avoue, j’ai fait de bien vilaines choses… Mais, si je suis devenu un malhonnête homme… c’est surtout parce que j’ai été entraîné par cette femme qui est là… derrière cette cloison… et qui certainement nous écoute.

 

« Oui, je ne crains pas de le crier… très haut… devant elle… C’est elle qui a été mon mauvais génie… C’est elle qui m’a entraîné sur la pente fatale… C’est elle qui, abusant de la passion qu’elle m’avait inspirée… a fait de moi l’être méprisable et dégradé que je suis.

 

« Mais, père, je ne saurais trop vous l’affirmer de toutes mes forces… je me suis ressaisi à temps… Oui, au moment où, mettant le comble à son infamie, elle a voulu placer dans ma main le couteau d’un assassin… oh ! alors… j’ai vu clair en moi-même, j’ai compris… je me suis révolté… Ce couteau, je n’ai plus songé qu’à le lui arracher pour le lui enfoncer dans le cœur… et si vous n’étiez pas entré… je la tuais… je la tuais… sans pitié… Ensuite, j’aurais été me livrer à la justice… qui aurait fait de moi ce qu’elle aurait voulu. Mais au moins j’aurais eu la consolation de penser que je n’étais pas tout à fait infâme !

 

Comme un ricanement diabolique arrivait du grenier, Moralès fou de rage autant qu’exaspéré de colère, s’écria :

 

– Ah ! mon père, laissez-moi en finir avec cette gueuse, laissez-moi écraser cette vipère…

 

– Non, reste là !… ordonnait le vieux Kerjean avec autorité. Tu n’as pas le droit, toi, d’être un justicier. C’est une besogne qui n’appartient qu’à ceux qui en sont vraiment dignes. Écoute-moi… Ce que je vais te dire est très grave… De ta réponse dépendent toute ta vie et la mienne.

 

– Parlez, mon père, répliquait Robert avec la plus respectueuse soumission.

 

– Es-tu vraiment bien décidé à ne plus revoir cette femme ?

 

– Jamais !

 

– Es-tu prêt à redevenir un honnête homme ?

 

– Je vous le jure !

 

Le vieux Kerjean considéra un instant son fils avec une fixité puissante, comme s’il voulait pénétrer jusqu’au plus profond de son cœur.

 

– Je te crois…, fit-il au bout d’un instant.

 

Et désignant Jacqueline à Moralès, il fit :

 

– Je te confie cette malheureuse… Tu m’en réponds comme de toi-même ?

 

– Oui, père !

 

– Je m’en vais prévenir celui qui seul, à mes yeux, représente la justice.

 

– Père ! s’écria Robert… dont le visage s’était baigné de larmes… Père, qu’allez-vous faire de moi ?

 

Et Kerjean ouvrant ses bras à son fils, en un geste large, spontané, superbe, s’écria :

 

– Ma pauvre femme, si tu nous vois de là-haut… pardonne-moi comme je lui pardonne !

 

V

LE JUSTICIER PEUT VENIR


Quelques instants après que l’ancien meunier des Sablons eut disparu, laissant son fils sous l’une des impressions les plus formidables qui puissent bouleverser un être humain, un léger coup, frappé contre la porte du grenier, fit tressaillir Robert Kerjean.

 

En même temps, une voix qui cherchait à se faire très persuasive et très tendre, s’élevait, disant :

 

– Mon petit Mora, je ne t’en veux pas d’avoir été aussi brutal envers moi… ni même de ce que tu as dit tout à l’heure à ton père. Car, j’ai tout entendu.

 

– Eh bien ? répliquait durement Moralès, qui, les bras croisés sur la poitrine, écoutait, d’un air farouche, implacable, les paroles de sa maîtresse.

 

Celle-ci poursuivait, de plus en plus douce, enveloppante :

 

– Écoute-moi, je t’en prie… Tu sais bien que je t’aime et que c’est ton bonheur autant que le mien que j’ai voulu réaliser.

 

– Inutile de m’en dire davantage.

 

– Pourquoi ?

 

– Parce que, maintenant, je vois clair en ton jeu, clair en moi-même. Tu ne m’as jamais aimé.

 

– Mora…

 

– Non, tu ne t’es donnée à moi que pour m’imposer ta volonté… afin de te servir de moi pour exécuter les crimes que tu imaginais et pour pouvoir, si nous étions arrêtés, faire tout retomber sur moi.

 

– Comme tu es injuste !

 

– En voilà assez !

 

– Je ne te demande qu’une chose : laisse-moi partir.

 

– Jamais !…

 

– Mora !… Mora ! suppliait l’aventurière avec des sanglots vrais ou factices… C’est mal, c’est lâche, ce que tu fais là… songe qu’il y a quelques heures à peine, tu me tenais encore dans tes bras… tu te grisais de mes baisers… tu me jurais que tu étais prêt à tout sacrifier, à mourir au besoin pour moi.

 

– J’étais fou !

 

– Ouvre-moi… je t’en conjure… Ne me livre pas, toi, mon amant… toi que j’aime.

 

– Allons donc !

 

– Oui, que j’aime encore… puisque je suis toujours prête à m’enfuir avec toi… toi, mon amant… Ne me livre pas à ce justicier mystérieux dont nous a menacés ton père !

 

Et comme Moralès, fort de son repentir récent et décidé à étouffer en lui à tout jamais la passion qui l’avait entraîné si bas, gardait un silence glacial et méprisant, Diana Monti, frappant contre la porte, continuait à implorer :

 

– Ouvre-moi, je t’en supplie !… Non, ce n’est pas possible que tu me trahisses ainsi… Ces gens sont capables de me tuer… C’est affreux… Puisque je te jure que je ne ferai aucun mal à cette femme… Je n’ai plus qu’un désir : m’en aller… loin, très loin, avec toi… si tu le veux… avec toi seul… Pitié, pour ton amie… pour la femme que tu as adorée… que tu adores encore… car je le sens, je le devine, tu es encore et tu seras toujours à moi… Tu n’oses pas m’ouvrir… parce que tu as peur que je ne te ressaisisse… Tu trembles à la pensée que, devant mes larmes, tu risquerais de t’attendrir et de manquer au serment que vient de t’arracher ton père… Et quand cela serait, mon pauvre Mora ?… En me sauvant, ne serait-ce pas te sauver toi-même ? En effet, réfléchis… Quelle sera désormais ta vie ?

 

« Tu devras te cacher… t’expatrier, ou tu seras obligé de te livrer toi-même à la justice. Tu veux donc te faire arrêter, passer les plus belles années de ton existence entre les quatre murs d’une prison, ou t’en aller mourir dans quelque colonie malsaine… loin de tout… loin de moi… qui, à mon tour, suis prête à me sacrifier entièrement à ton bonheur ? Mora, Mora, non, il n’est pas possible que tu ne m’entendes pas ; que tu restes insensible à mes prières. Nous avons quelque argent devant nous… et nous pouvons encore tirer gros parti de la lettre du baron de Birargues… dix, vingt, cinquante mille francs peut-être… Avec cela nous partirons pour l’étranger… Nous sommes intelligents… Nous travaillerons… Tu veux redevenir honnête ?… Eh bien, je le veux, moi aussi… car je le reconnais à présent, c’est toi qui as raison…

 

« Va, en quelques minutes, je viens de réfléchir cruellement, sagement. Il s’est produit un grand changement en moi… Je reconnais que j’ai eu tort d’être si ambitieuse… Les millions de Favraut m’avaient rendue folle. Mais maintenant, tout m’est égal ! pourvu que tu me restes… pourvu que nous soyons libres tous deux, oui, libres de nous aimer, en refaisant notre vie.

 

« Mora, Mora… mon ami… mon amant…

 

Et comme le fils de Kerjean s’obstinait dans son silence, l’aventurière s’écria avec un accent vraiment désespéré :

 

– Tu ne me réponds même pas… C’est épouvantable !

 

Et Moralès qui s’était éloigné de la porte, tant il craignait que repris, subjugué, vaincu par la voix fascinatrice, il ne lui vînt la tentation affreuse de délivrer Diana, entendit le bruit que fait un corps en se laissant choir lourdement sur le plancher…

 

Comme des cris étouffés, accompagnés de plaintes douloureuses, s’élevaient du grenier, Moralès s’éloigna encore, se bouchant les oreilles pour tâcher de ne plus entendre… car il avait compris que sa passion n’était pas tout à fait morte et que s’il cédait à sa maîtresse, s’il la revoyait ne fût-ce que quelques secondes, il était irrémédiablement perdu…

 

Malgré cela il se sentait remué en entendant ces sanglots de navrance qui se faisaient de plus en plus désespérants et de plus en plus faibles ; mais il s’efforça d’absorber entièrement sa pensée en cette jeune femme, en la fille du banquier Favraut, comme il l’appelait, et qui, dans la chambre abandonnée du vieux moulin, étendue sur ce banc… toujours immobile… ses cheveux dénoués autour de sa tête de madone endormie, semblait déjà ne plus appartenir à la terre.

 

Alors, une crainte terrible angoissa soudain cette âme nouvellement régénérée, se traduisant par ces mots tombant lentement de ses lèvres fiévreuses, tremblantes :

 

– Si elle était morte ?

 

Et tout de suite, il songea :

 

– Autant que Diana j’aurais contribué à l’assassiner !

 

Comprenant mieux encore toute l’étendue de sa lâcheté, il se rapprocha de Jacqueline… n’osant pas la toucher… tant il avait peur de sentir une main glacée… mais cherchant à voir si elle respirait… guettant avec avidité le moindre souffle qui s’exhalerait de ses lèvres…

 

Ah ! que n’eût-il donné pour qu’elle rouvrît les yeux… pour qu’il pût lui dire le premier :

 

– Rassurez-vous, je ne vous veux plus aucun mal… c’est moi au contraire qui vous protège et qui vous garde !

 

Mais rien… aucun signe de vie…

 

La prostration… complète… absolue… le néant peut-être.

 

Alors, incapable de maîtriser la douleur que lui causaient ses remords tardifs et sa honte de lui-même, Robert Kerjean se laissa tomber à genoux auprès de Jacqueline.

 

Puis, s’enhardissant, il saisit doucement la main de la jeune femme et la garda dans les siennes.

 

Bientôt, il lui sembla qu’elle se réchauffait. C’était donc que le sang n’avait pas cessé de circuler tout à fait dans ce pauvre corps pantelant et inanimé…

 

N’était-ce pas une illusion ?…

 

Non. Car Moralès sentit bientôt quelques pulsations, légères, intermittentes…

 

Elle était donc vivante… vivante… On pourrait donc chercher à la sauver… on la sauverait.

 

Et ce malheureux… ce dévoyé… qui, bien dirigé, eût fait un brave garçon, un honnête homme, sentit son cœur s’attendrir à la première joie vraiment pure, qui, depuis son enfance, avait fait battre son cœur…

 

Avec une sorte de ferveur, il goûta la douceur d’une rénovation tardive, mais possible… Il se crut, il se vit sauvé… Il ne pensa plus au mal qu’il avait causé que pour l’exécrer et que pour le maudire… Et, tandis que les plaintes de Diana s’apaisaient dans l’enveloppement d’un mystérieux silence, Moralès, demeuré à genoux devant Jacqueline, gardait sa main dans la sienne, l’implorant d’un regard poignant et qui semblait demander grâce.

 

Ce fut ainsi que le vieux Kerjean le trouva… quand il reparut dans la chambre tragique.

 

Il le regarda un instant avec une expression de joie intense et profonde…

 

– Oui, se dit-il rassuré… j’ai eu raison d’avoir confiance en lui. Ses yeux ne pouvaient pas mentir… Quand ils ont pleuré, il m’a semblé que c’étaient les yeux de sa mère.

 

S’apercevant seulement de la présence de son père, Robert se releva… et le fixant bien… il lui dit :

 

– Maintenant, mon père… je suis tranquille… Le justicier peut venir… je l’attends !…

 

Judex venait à peine d’arriver au Château-Rouge… et d’apprendre à son frère que, croyant avoir découvert une piste, il allait s’élancer à la poursuite du ravisseur de Jacqueline, lorsque la sonnerie du téléphone retentit.

 

– Allô… allô ! disait la voix de Kerjean… Venez vite au moulin des Sablons, vous y trouverez la fille de Favraut.

 

Telle était la communication sensationnelle que le bagnard envoyait à son maître.

 

Judex eut dans les yeux un rayonnement d’allégresse.

 

Prudemment, au lieu de demander des détails, il raccrocha le récepteur.

 

– Je me doutais bien, fit-il, que cette malheureuse n’était pas loin d’ici… Marie Verdier… parbleu… connaît ce moulin.

 

Et reconstituant tout de suite, avec sa lumineuse intelligence, le drame tel qu’il s’était déroulé, tandis que l’indignation la plus terrible se lisait sur son visage, il ajouta :

 

– Cette femme et son complice, résolus à l’assassiner, l’auront transportée là, afin de se débarrasser plus facilement de son cadavre… Les misérables ! j’espère bien que cette fois ils ne m’échapperont pas !… Et ce brave Kerjean !… Sans lui, je serais peut-être arrivé trop tard ! Ah ! frère, vois-tu, cela porte bonheur d’être généreux ! Mais je pars. Car il n’y a pas une minute à perdre et j’ai hâte…

 

– De la revoir, fit Roger.

 

– Peut-être !…

 

Judex, après avoir serré fiévreusement la main de Roger, quitta les souterrains et gagna la Seine… Montant dans un rapide canot automobile, amarré à un ponton au bord de la rive, il mit lui-même le moteur en marche et partit, descendant la Seine dans la direction du moulin des Sablons… dont il n’était éloigné que de quelques kilomètres.

 

L’embarcation, que Judex conduisait avec beaucoup d’aisance, glissait rapidement sur le fleuve… au milieu de cet admirable paysage qu’offre l’une des plus belles vallées de France.

 

Le justicier songeait :

 

– Voilà déjà deux fois que Jacqueline manque d’être assassinée et qu’elle est sauvée, la première fois par des enfants, la seconde par un vieillard… et non point parce que je l’ai voulu, mais parce que le hasard s’en est mêlé. Cette fois, j’y suis bien décidé, quoi qu’il arrive… c’est moi, et moi seul qui veillerai sur Jacqueline.

 

Lorsqu’au lointain le vieux moulin lui apparut dans tout le rayonnement d’un beau soleil d’été, Judex… sentit son cœur battre à la fois d’inquiétude et d’espérance… Vite, il sauta à terre… amarra son canot à un arbre… et courut au moulin, où Kerjean l’attendait avec impatience.

 

Tout de suite, il se précipita vers Jacqueline… sans même apercevoir Moralès qui, dans une attitude toute d’effacement craintif et douloureux, s’était retiré dans l’angle le plus obscur de la pièce ; puis il approcha de la jeune femme un flacon en argent ciselé qui contenait un puissant révulsif… Bientôt, une légère coloration se répandit sur le visage de l’infortunée… dont la respiration se fit à la fois plus forte et plus régulière. Ses lèvres s’agitèrent d’un imperceptible frémissement… ses paupières s’entrouvrirent, et ses yeux tout hagards errèrent lentement autour d’elle.

 

Eut-elle le temps d’apercevoir Judex qui, penché au-dessus d’elle, guettait avec une anxiété aiguë son retour à l’existence ?… En tout cas, cette image dut certainement s’estomper aussitôt dans la brume qui enveloppait sa pensée encore engourdie…

 

Cependant, elle dut avoir l’intuition que c’était un protecteur, un ami qui était auprès d’elle, car ses traits contractés se détendirent en une expression de sérénité… et lentement, ses yeux se refermèrent, non plus cette fois sur la mort… mais sur la vie.

 

– Nous allons l’emporter tout de suite, fit Judex en s’adressant à Kerjean…

 

Mais, apercevant Moralès, sur lequel la vue du mystérieux personnage avait produit une impression intense, il fit d’un ton d’autorité menaçante :

 

– C’est vous, n’est-ce pas, qui avez enlevé cette jeune femme ?

 

Moralès, courbant le front, avouait :

 

– Oui, c’est moi.

 

– Bandit !

 

Mais Kerjean, se plaçant devant lui, révélait sur un ton de telle amertume que le bras vengeur du justicier s’arrêta :

 

– C’est mon fils. C’est mon fils… qu’une mauvaise femme a entraîné au bord de l’abîme, mais qui s’est ressaisi à temps ! J’ajouterai que, honteux de ses crimes, et repentant de ses fautes, il s’est jeté à genoux pour implorer de moi un pardon que je n’ai pas cru devoir lui refuser et qu’enfin il m’a donné une preuve de sa sincérité, en restant à veiller sur cette malheureuse et empêchant cette gueuse qu’est Diana Monti de s’enfuir.

 

– Où est-elle ? interrogeait âprement Judex tout en dévisageant de son regard scrutateur Moralès qui avait tout de suite compris qu’il était en face d’une de ces forces auxquelles rien ne résiste.

 

Désignant la porte du grenier, Robert Kerjean répliqua :

 

– Elle est là !

 

Comme Judex poussait le verrou, Moralès prévint :

 

– Prenez garde ! Elle est armée ; et, pour se défendre, elle est capable de tout.

 

Judex eut un sourire dédaigneux… et calme, impassible, ouvrit la porte.

 

Le grenier était vide.

 

Diana avait disparu.

 

*

* *

 

Comment l’aventurière avait-elle réussi à s’évader de ce grenier où elle semblait prise comme dans une souricière ?

 

Il fallait pour cela, toute son audace et toute sa hardiesse, décuplées par son ardent désir d’échapper à ce justicier dont elle avait entendu le vieux Kerjean annoncer la prochaine venue.

 

Comprenant qu’elle ne parviendrait pas à attendrir Moralès, Diana, avec une rapidité qui montrait de quel esprit de décision elle était douée, en même temps qu’elle envisageait la situation, en avait trouvé le dénouement.

 

Aucun autre moyen d’évasion ne s’offrait à elle que la trappe.

 

Certes, elle risquait fort de se briser les os ou de se noyer.

 

Mais la partie valait la peine qu’on la jouât.

 

Souple comme une panthère en même temps qu’excellente nageuse, le double danger qu’elle allait courir n’était nullement fait pour l’arrêter. Elle n’eut même pas une hésitation. Du moment qu’elle avait pris son parti, elle ne songea plus qu’à s’exécuter… Tout en continuant à geindre et à sangloter, feignant même dans la force de son désespoir de se laisser tomber à terre, l’aventurière commença à enlever ses vêtements, gardant seulement un maillot de corps qu’elle avait l’habitude de porter et qui allait, en l’occurrence, remplacer à merveille le classique costume de bain.

 

Alors… après avoir gradué, en habile comédienne, les manifestations de sa douleur, elle se tut complètement ; et, tout en évitant avec soin le moindre bruit, elle s’engagea dans la trappe, atteignit avec une adresse infinie l’une des larges palettes de la roue du moulin ; puis, avec une crânerie effarante, elle piqua une tête dans le fleuve, et, nageant entre deux eaux, elle gagna l’autre berge… où elle se cacha parmi les roseaux.

 

… En constatant la fuite de Diana, Judex avait d’abord dirigé son regard soupçonneux vers Moralès… Mais celui-ci, désignant au milieu de la pièce les vêtements et les bottines de l’aventurière, s’écria :

 

– Elle s’est jetée à l’eau.

 

– C’est évident, reconnaissait Judex.

 

Avec un accent de franchise qui acheva de convaincre le justicier, le fils de Kerjean poursuivait :

 

– Je n’aurais jamais pensé cela… Quelle terrible femme !… Il va falloir veiller, monsieur… car elle est capable de tout… Et dites-vous bien que vous allez avoir désormais en elle une ennemie qui ne reculera devant rien pour se défendre, et au besoin pour vous abattre.

 

Alors Judex mettant simplement la main sur l’épaule de Robert dit au vieux Kerjean :

 

– Vous voyez que j’avais raison de vous dire d’espérer. Ce garçon me semble sincère…

 

– Je le suis, monsieur, je vous le jure, interrompit vivement Moralès… Je n’ai qu’un désir : rencontrer l’occasion de le prouver à mon père ainsi qu’à vous, monsieur.

 

– Peut-être, fit énigmatiquement l’homme à la cape noire, oui, peut-être cette occasion se présentera-t-elle plus tôt que vous ne le pensez. En attendant, je vous remets à votre père… Vous allez pouvoir nous accompagner… Mais retenez bien ceci : Judex n’oublie pas plus ceux qui le servent que ceux qui le trahissent. Il sait punir aussi implacablement qu’il sait grandement récompenser.

 

– Monsieur, affirmait Moralès avec un profond respect, soyez sûr que vous aurez en moi le plus fidèle et le plus dévoué des serviteurs.

 

– Je l’espère.

 

– Et moi, fit le vieux Kerjean, je m’en porte garant… car si jamais mon fils manquait à son serment, ce n’est pas vous, monsieur, qui auriez à le châtier, ce serait moi !

 

– Père… vous n’aurez pas ce triste devoir, fit Robert en prenant les mains du vieillard et en les portant à ses lèvres.

 

Judex, qui était revenu à Jacqueline et l’avait enveloppée dans son manteau, l’emportait jusqu’à son canot… suivi de Kerjean et de son fils.

 

Avec mille précautions, il installait dans l’embarcation la jeune femme qui, maintenant, semblait doucement reposer… et bientôt… tandis que le soleil commençait à décroître à l’horizon, le canot s’éloigna rapidement dans la direction de Château-Rouge… à travers ce sublime décor de nature… dans la paix reposante d’une de ces fins de journées lumineuses qui semblent lancer à leur déclin sur les êtres et sur les choses une part du bonheur rayonnant dont elles étaient magnifiquement parées.

 

Bientôt, le frêle esquif ne fut plus qu’un point noir là-bas… puis, plus rien.

 

Alors Diana Monti reparut d’entre les roseaux… À nouveau, elle s’élança à la nage… regagna le moulin tragique… et se rhabilla tranquillement dans le grenier… Puis revenant à la fenêtre d’où l’on pouvait contempler le splendide panorama de la Seine et fixant obstinément de son regard de flamme la direction que la barque avait prise, elle murmura, d’une voix sifflante :

 

– Diana Monti n’a pas dit son dernier mot !

 

SIXIÈME ÉPISODE

Le môme Réglisse


I

OÙ LE VOILE SE DÉCHIRE


Devant une table-coiffeuse élégamment et minutieusement garnie, une jeune femme, délicieusement jolie, dont les traits légèrement tirés et le teint encore pâle révélaient une récente maladie, achevait de procéder à sa toilette… lorsqu’une gentille camériste, au regard plein de malice, souleva une portière, demandant sur un ton plein de sympathie respectueuse :

 

– Madame n’a besoin de rien ?

 

– Mon Dieu non, Mariette, répondit Jacqueline Aubry qui, avec un accent plein de douceur et de bienveillance, ajouta aussitôt :

 

– À moins que vous ne vous décidiez enfin à me dire où je suis ?

 

– Madame ne tardera pas à le savoir.

 

– Alors, pourquoi tout ce mystère ?

 

– Je ne puis rien dire à madame.

 

Et, mettant un doigt mystérieux sur ses lèvres, Mariette disparut… avec un sourire énigmatique.

 

Jacqueline, très intriguée, se mit à récapituler tous les événements des jours précédents et dont elle avait gardé le souvenir.

 

Tout d’abord, elle se rappelait très nettement qu’ayant reçu un télégramme lui annonçant que son petit garçon était très malade… elle s’était empressée de prendre le train pour Loisy… et qu’au milieu du pont qui traverse la Seine, elle avait été assaillie par deux malandrins et précipitée par eux dans le fleuve.

 

À partir de ce moment, ses souvenirs devenaient extrêmement confus… Il lui semblait bien qu’elle s’était retrouvée chez les Bontemps… étendue sur un lit… que son petit garçon, à genoux près d’elle l’avait embrassée… et qu’ensuite elle avait perdu connaissance… Elle croyait également se rappeler qu’on l’avait emmenée dans une voiture très rapide… puis qu’auprès d’elle on criait, on se disputait… on se battait… sans qu’elle pût faire un mouvement… lancer un appel… figée dans une sorte de torpeur dont rien n’aurait pu la tirer.

 

Tout à coup, elle avait la sensation fulgurante d’un retour à la vie… Près d’elle se tenait un homme vêtu de noir… dont elle ne pouvait distinguer les traits… et dont elle apercevait seulement les deux grands yeux qui la considéraient dans un véritable rayonnement de bonté infinie et de profonde pitié.

 

Puis, la nuit s’était faite de nouveau en elle… Elle était retombée dans ce sommeil de plomb qui ressemble tant à la mort…

 

Lorsqu’elle avait repris connaissance, elle se trouvait dans une chambre élégante et claire… Mais les objets qui l’entouraient, elle ne les avait jamais vus… Aussi, dès qu’elle eut la force d’articuler quelques mots, demanda-t-elle à Mariette qui s’était installée à son chevet :

 

– Où suis-je ?

 

– Chez des amis qui ont juré de vous sauver, et vous sauveront, répondit la femme de chambre.

 

– Et mon fils ?

 

– Vous le verrez bientôt. Mais ne parlez pas… Reposez-vous… Ne vous inquiétez de rien… Laissez-vous soigner… Laissez-vous guérir… Vous saurez alors toute la vérité, et je crois, madame, que ce sera pour vous un bien beau jour !

 

Jacqueline, encore très faible, avait obéi à sa garde-malade, qui lui témoignait de plus en plus de dévouement.

 

Chaque jour, c’étaient de nouvelles et délicates attentions. Un matin, Jacqueline avait trouvé sur sa table de nuit le portrait de son Jeannot bien-aimé… Une autre fois ce fut une petite lettre :

 

Ma maman chérie,

 

Je sais que tu es guérie et que nous nous reverrons bientôt… Je suis heureux, je suis sage et je t’aime…

 

Ton Jeannot.

 

Le môme Réglisse t’embrasse bien fort.

 

Chaque jour, Jacqueline avait vu les plus belles roses, ses fleurs préférées, se renouveler en bouquets splendides dans les vases de Sèvres qui ornaient la cheminée.

 

Dans cette atmosphère de calme rassurant et de mystérieuse sympathie, la fille du banquier, plus moralement atteinte que physiquement, était revenue assez vite à l’existence.

 

Et voilà qu’enfin elle allait savoir qui l’avait conduite là… Elle allait connaître le bienfaiteur inconnu sur lequel aucun indice ne lui permettait de fixer ses soupçons… Un instant elle avait songé aux de Birargues… Mais elle avait réfléchi aussitôt que d’abord ils devaient se trouver encore dans les Cévennes… et qu’en admettant qu’elle eût été recueillie par eux, ils n’avaient aucune raison de se tenir systématiquement éloignés d’elle.

 

Un moment, le nom de Judex avait tinté à son oreille… Vite, elle l’avait écarté… Mais, de nouveau, il s’était imposé avec une certaine insistance… Cette pensée qu’elle devait peut-être une seconde fois son salut à celui qu’elle considérait comme le meurtrier de son père, l’avait douloureusement affligée… provoquant même chez elle une sorte de crise morale, qu’un regard au portrait de son fils avait vite apaisée.

 

Enfin, Mariette venait de le lui dire… Elle allait savoir !…

 

Un coup discret frappé à sa porte la fit tressaillir.

 

– Entrez ! fit-elle, tout émue à la pensée qu’elle allait se trouver en face de la vérité.

 

Un cri de surprise extrême et de joie spontanée lui échappa. Le bon Vallières, l’ancien secrétaire de son père, était devant elle.

 

– Vous, vous !… fit-elle. Oh ! que je suis heureuse de vous revoir, mon bon ami… car j’espère bien que vous, au moins, vous allez me dire où je suis.

 

– Madame… vous êtes chez moi.

 

– Chez vous… comment ?

 

Vallières, tirant une lettre de sa poche, la tendit à Jacqueline, en disant :

 

– Voilà qui vous expliquera tout.

 

La fille du banquier s’empara de la lettre et lut :

 

Madame,

 

Vous êtes entourée de tant de pièges que j’ai cru devoir vous confier à votre ami le plus sûr qui vous remettra cette lettre. Il exécutera toutes vos volontés.

 

Je n’ose me présenter à vous, et pourtant, il n’est personne au monde qui vous soit plus dévoué que moi.

 

JUDEX.

 

À cette lecture, les yeux de Jacqueline s’étaient assombris…

 

Son visage révélait un émoi profond : et ce fut d’une voix toute frémissante qu’elle interrogea :

 

– Quel est ce Judex ?

 

– Je l’ignore, répondit Vallières.

 

– L’avez-vous vu ?

 

– Non ! c’est un de ses serviteurs qui vous a conduite ici et m’a demandé, au nom de son maître, de veiller désormais sur vous. Maintenant, chère madame… vous voilà à l’abri de tout danger… Je suis obligé de m’absenter assez souvent… car ainsi que je vous l’ai dit, j’ai eu la chance de retrouver une très bonne situation qui me prend du temps et me demande beaucoup de travail. Mais, vous connaissez Mariette et ma gouvernante, Mme Fleury… Vous êtes sûre d’être entourée par elles de tous les soins dont vous avez encore besoin… et de toutes les attentions que vous méritez. La seule chose que je vous demanderai, sera de ne pas quitter cet appartement, jusqu’à ce que j’aie acquis la certitude que vous n’êtes plus menacée… ce qui ne tardera pas, je l’espère.

 

– Et mon fils ?

 

– Dès demain, il sera près de vous.

 

– Oh ! merci, mon bon Vallières… merci de toute mon âme !… s’écria Jacqueline en saisissant la main de son protecteur.

 

Puis, sur un ton d’affectueux reproche, elle questionna :

 

– Pourquoi ne pas m’avoir dit cela plus tôt ? Pourquoi tout ce mystère ?

 

– Il le fallait, répondait l’ancien secrétaire… Vous souffriez surtout d’une commotion nerveuse que la moindre émotion pouvait aggraver… C’est d’accord avec mon médecin, sur lequel vous pouvez compter comme sur moi-même, que nous vous avons tenue, jusqu’à présent, dans l’ignorance de la réalité.

 

– Mon ami…, reprenait Jacqueline, toute vibrante de la plus douce des gratitudes, jamais je n’oublierai ce que vous avez fait pour moi.

 

Mais Vallières protestait :

 

– Je n’ai fait que vous accueillir… et c’est…

 

Il n’acheva pas, comme s’il avait peur de blesser la jeune femme en prononçant devant elle le nom fatidique.

 

Mais Jacqueline fit elle-même :

 

– Judex, n’est-ce pas ?

 

– Oui… Judex, fit simplement le secrétaire.

 

– Et… vous ne connaissez rien de lui ?

 

– Non… madame.

 

L’ancien secrétaire, après avoir hésité, fit, d’une voix qui avait pris une gravité impressionnante :

 

– Il paraît que vous l’avez vu ?

 

– Moi ?

 

– Oui… Ne vous souvient-il pas d’un homme qui s’est penché sur vous, quand vous avez ouvert les yeux, dans le moulin de Kerjean ?

 

– Non…, affirmait Jacqueline, en faisant les plus grands efforts pour rassembler ses souvenirs. Je ne me souviens pas.

 

Puis, tout en enveloppant de son magnifique et clair regard de loyauté l’ancien collaborateur de son père, elle fit :

 

– Vous ne me dites pas la vérité.

 

– Oh ! madame.

 

– Ou du moins vous en savez beaucoup plus long que vous ne voulez m’en révéler.

 

– Cependant…

 

– Comment seriez-vous au courant de tous ces détails, si ce Judex ne vous avait pas fait ses confidences ?

 

– Je vous l’ai déjà dit, chère madame… Je n’ai vu que son serviteur…

 

– Je veux bien vous croire… mais une autre, une dernière question à laquelle je vous adjure de me répondre avec la plus entière franchise : Avez-vous le moyen de communiquer avec Judex ?

 

– Oui, madame, répondit nettement Vallières.

 

– Eh bien, veuillez avoir l’obligeance de lui écrire une lettre que je m’en vais vous dicter.

 

– Très volontiers.

 

Et Vallières, qui semblait non moins ému que sa protégée, s’installa devant une table où se trouvaient tous les objets nécessaires à une correspondance, trempa sa plume dans un encrier d’une main qui tremblait légèrement et fit :

 

– Madame, je suis à vos ordres…

 

Jacqueline s’était entièrement ressaisie. En pleine possession de sa pensée, toute vibrante de la dignité la plus pure en même temps que de la volonté la plus forte, elle commença à dicter d’une voix ferme, assurée :

 

Monsieur,

 

M. Vallières vient de me mettre au courant des circonstances à la suite desquelles je me trouvais en ce moment chez lui.

 

C’est très volontiers que j’accepte l’hospitalité de ce bon, de cet excellent homme… Mais je ne veux la tenir que de lui… et encore est-ce à la condition que mon fils vienne la partager avec moi.

 

– Ceci a toujours été entendu…, interrompait Vallières doucement.

 

Jacqueline continuait à dicter :

 

Quant à vous, monsieur, si vrai soit-il que je vous doive la vie, votre nom mystérieux évoquera toujours en moi le sombre drame de la mort de mon malheureux père.

 

Je n’ose le répéter, et je ne le lis plus qu’avec effroi.

 

Je demanderai donc à M. Vallières de ne plus le prononcer devant moi…

 

– C’est fini ? demanda Vallières à Jacqueline qui s’était arrêtée.

 

– Oui… c’est fini.

 

D’un geste impassible et froid, Vallières tendit la lettre à la jeune femme, qui signa et la remit à son hôte, en disant :

 

– Croyez, mon ami, que je n’oublierai jamais la nouvelle preuve de dévouement que vous me donnez là.

 

– Je n’ai fait que mon devoir…, fit l’ancien secrétaire en s’inclinant… et en embrassant respectueusement la main que lui tendait Jacqueline.

 

Puis, il regagna l’antichambre qu’il traversa dans toute sa longueur, et pénétra aussitôt dans son cabinet de travail.

 

Appuyant sur le bouton d’une sonnerie électrique, il attendit un instant… regardant avec fixité la lettre de Jacqueline à Judex… qu’il avait déposée devant lui, sur son bureau jusqu’au moment où, après avoir frappé à la porte, apparut une femme d’une cinquantaine d’années… vêtue d’une robe noire, et à la physionomie aimable et intelligente.

 

C’était la gouvernante, Mme Fleury.

 

– Gabrielle, fit M. Vallières… je vais probablement être obligé de m’absenter… Je vous recommande de redoubler de surveillance… et surtout de ne laisser pénétrer ici personne en dehors des gens dont je vous ai donné les noms.

 

– Monsieur peut compter entièrement sur moi.

 

– Vous surveillerez attentivement Mariette… C’est une fille très sérieuse… et dont j’ai pu apprécier les qualités… Mais elle est jeune… elle est jolie… Elle peut être tentée… Au moindre soupçon qu’elle vous inspirerait, n’hésitez pas à la renvoyer sur-le-champ… et téléphonez-moi comme toujours, à l’endroit indiqué.

 

– Monsieur peut compter sur moi…, répliqua Mme Fleury, qui semblait avoir pour son patron une vénération sans bornes.

 

– Et maintenant, Gabrielle… laissez-moi et surtout que personne ne me dérange…

 

– Pas même M. Roger ?

 

– J’ai dit personne.

 

– Bien, monsieur.

 

La gouvernante tourna les talons et disparut.

 

Alors, Vallières se leva… fit quelques pas saccadés à travers la pièce, s’en fut fermer sa porte au verrou ; puis revenant à sa table, il se laissa tomber sur son fauteuil… et, plongeant la tête entre ses mains, il parut s’absorber en une profonde rêverie… de profonds soupirs gonflaient sa poitrine, ses épaules eurent quelques tressaillements douloureux… tandis que ce nom… prononcé avec un accent déchirant, s’étranglait dans sa gorge !

 

– Jacqueline !

 

Et voilà que tout à coup… Vallières se relève… sa taille courbée s’est redressée… ses yeux brillent d’un feu étrange… et dans un geste brusque arrachant la perruque et la barbe postiche qui, véritable chef-d’œuvre de camouflage, le rendent méconnaissable, il laisse apparaître le visage austère et superbe de Judex… tandis que cette phrase s’échappe de ses lèvres :

 

– J’en étais sûr… Elle ne m’aimera jamais !…

 

II

LE CRIME EN MARCHE


Après l’aventure qui lui était arrivée au moulin de Kerjean, Diana Monti avait jugé utile de disparaître pendant quelque temps, afin, comme elle le disait, de voir venir les événements ; et elle était allée se cacher dans un modeste hôtel des environs de Paris… où elle s’était fait inscrire sous un nom d’emprunt.

 

Mais au bout de quelques jours, aucun événement fâcheux pour elle ne se produisant et les deux « exécuteurs » de ses hautes œuvres, c’est-à-dire Crémard et le docteur Pop, lui ayant fait savoir que tout semblait assoupi, Diana, qui n’était pas femme à rester longtemps tranquille, avait promptement regagné la capitale.

 

La terrible aventurière, en effet, n’avait pas renoncé à ses projets. Extrêmement opiniâtre et remarquablement intelligente, elle avait très bien saisi que, désormais, une lutte à mort était engagée entre elle et Judex.

 

Froidement, elle avait pesé en même temps que les dangers qu’elle courait, les atouts qu’elle avait dans son jeu.

 

Les dangers… D’abord Judex, ennemi puissant, formidable même, et d’autant plus à redouter qu’il s’enveloppait d’un mystère qu’elle n’avait pas encore réussi à percer.

 

Secondement : Jacqueline qui, en admettant qu’on retrouvât et qu’on délivrât le banquier, pourrait d’un mot la démasquer et la perdre à tout jamais aux yeux de Favraut…

 

Enfin, Moralès, qui, par peur autant que par remords, allait maintenant faire cause commune avec son père et devenir à la fois contre elle un accusateur et un indicateur.

 

Les atouts : le fait certain que Favraut était vivant… et qu’il était entre les mains de Judex… et enfin, par-dessus tout, sa volonté pour vaincre d’employer tous les moyens, même les plus effroyables, de ne se laisser intimider par personne, en un mot de jouer la partie jusqu’au bout… lutte féroce, lutte à mort… dont les millions du banquier demeuraient l’enjeu. Rien, désormais, en face d’un pareil but, ne pouvait l’arrêter.

 

Déjà, son cerveau diabolique avait imaginé un nouveau plan, encore plus infâme que ceux qu’elle avait déjà élaborés ; et sans doute lui fournissait-il de fortes garanties, car bientôt un sourire d’ange déchu erra sur ses lèvres… un éclair de triomphe cruel, implacable, illumina ses yeux profonds ; et, après avoir revêtu l’une de ses plus élégantes toilettes, elle se fit conduire rue Milton, à l’Agence Céléritas.

 

De nouveau, le crime était en marche !

 

Un matin, vers dix heures, Diana Monti se présentait chez Cocantin.

 

Le détective, dans l’ignorance complète non seulement du drame qui s’était déroulé au moulin tragique, mais encore de toutes les circonstances qui l’avaient suivi, accompagné et précédé, reçut avec d’autant plus d’amabilité l’ex-institutrice qu’il était incapable de résister à la fascination qu’exerçait sur lui toute jolie femme.

 

– Eh bien, cher monsieur Cocantin, attaqua résolument l’aventurière, avez-vous découvert quelque chose qui nous mette sur la piste de Judex ?

 

À ces mots, le visage du détective se rembrunit.

 

Ce nom de Judex avait, en effet, le don de le plonger dans les transes les plus effroyables… et même l’appât de la forte somme, que les deux bandits lui avaient promise, n’avait pas réussi à stimuler son zèle.

 

– Chère madame, balbutia-t-il, dans ces sortes d’histoires, vous n’ignorez pas…

 

Diana interrompit aussitôt :

 

– Cher monsieur Cocantin, vous n’avez pas besoin de m’en dire davantage… Vous ne vous êtes occupé de rien…

 

– C’est-à-dire que…

 

– Inutile de rien me cacher, je suis fixée… Eh bien, ce n’est pas gentil de votre part… Je dirai même que ce n’est pas délicat… Quand on a promis…

 

À ces mots, Prosper redressa fièrement la tête, tout en lançant un coup d’œil vers le buste de Napoléon :

 

– Madame, avant tout, je suis un honnête homme et toutes ces histoires me lassent.

 

– Vous savez pourtant bien, rappelait l’ex-institutrice, qu’il y a cent mille francs pour vous si nous découvrons Judex et si, par lui, nous retrouvons Favraut.

 

– Cent mille francs, c’est une somme. Mais mon honneur… ma conscience…

 

– Ni votre honneur, ni votre conscience n’ont à voir dans tout ceci, ripostait l’aventurière en enveloppant d’une de ses plus savantes œillades l’excellent Prosper qui avait cessé de regarder Napoléon. Voyons… réfléchissez… Qu’est-ce que nous vous demandons ? Nous aider à retrouver un homme arbitrairement séquestré… Qu’est-ce que vous risquez ? Absolument rien… si ce n’est de gagner honnêtement cent beaux billets de mille, en accomplissant une bonne action et en obligeant une femme qui, liée à vous par une reconnaissance infinie… n’aura plus rien à vous refuser.

 

– Madame… que me dites-vous là ?

 

– Monsieur Cocantin, vous me plaisez beaucoup, minaudait astucieusement la Monti… et il serait dommage que deux êtres comme nous, si bien faits pour s’entendre…

 

On frappait malencontreusement à la porte… C’était le garçon de bureau qui apportait à Cocantin une carte de visite.

 

– Amaury de la Rochefontaine…, s’écria Cocantin avec impatience… Dites-lui d’attendre, je le recevrai tout à l’heure.

 

– Amaury de la Rochefontaine, l’ancien fiancé de Jacqueline se demandait l’aventurière… Que vient-il faire ici ?

 

Puis tout haut, elle reprit… d’une voix caressante qui fit agréablement tressaillir le galant détective privé :

 

– Vous connaissez ce monsieur ?

 

– Ne m’en parlez pas !

 

– Pourtant, c’est un homme très chic.

 

– Je ne vous dis pas…

 

– Très argenté !

 

– Détrompez-vous !

 

Et, devenant confiant jusqu’à l’indiscrétion la plus absolue, Cocantin, complètement affolé par le savant manège de son interlocutrice, laissa échapper :

 

– Il est fauché… royalement fauché… la preuve, c’est qu’il vient me demander si je ne lui ai pas trouvé un bailleur de fonds.

 

À ces mots, Diana, comme prise d’une inspiration subite, s’était levée.

 

– Monsieur Cocantin, lançait-elle à brûle-pourpoint, laissez-moi recevoir M. de la Rochefontaine.

 

– Comment cela ?…

 

– Je suis à même de vous rendre, à tous deux, un grand service.

 

– Mais…

 

– Il n’y a pas de mais… Laissez-moi faire… Vous n’aurez pas à le regretter.

 

– Vous connaissez donc mon client ? questionnait Cocantin tout interloqué.

 

– Bien mieux que vous ne le connaissez vous-même… Je suis précisément à même de lui rendre le service qu’il vous demande… Il va de soi que la moitié de la commission sera pour vous…

 

– Cependant…

 

– Voulez-vous les trois quarts ?

 

– Ce n’est pas cela que je voulais dire.

 

– Eh bien, pour la troisième fois, je vous le répète, laissez-moi faire…

 

– Vous êtes gentille…, cédait le fantoche inflammable qu’était le neveu du sieur Ribaudet.

 

– Mais, par exemple… veuillez donc passer dans une pièce voisine.

 

– C’est indispensable ?

 

– Il le faut, mon cher ami… car vous voulez bien être mon ami ?

 

– Vous êtes exquise.

 

Et, tout en conduisant elle-même Cocantin dans un cabinet de débarras attenant à son bureau, la Monti ordonna :

 

– Entrez là, et n’en sortez que quand je vous le dirai.

 

– Vous êtes divine ! admirait Prosper, complètement subjugué.

 

Pour plus de précautions, Diana poussa le verrou qu’elle avait remarqué à la porte du cabinet ; puis, comme chez elle, elle sonna le garçon, et lui ordonna avec autorité :

 

– Faites entrer M. de la Rochefontaine.

 

En apercevant, seule, dans le bureau de Cocantin, l’ex-institutrice des Sablons, Amaury eut un mouvement de vive surprise.

 

Mais l’aventurière s’avançait vers lui gracieuse, affable, souriante :

 

– Cher monsieur, disait-elle, vous ne vous attendiez guère à me retrouver ici ?

 

– Je l’avoue, mademoiselle.

 

– Croyez que je suis enchantée de vous revoir.

 

– Et moi de même.

 

– D’autant plus que je me préparais à vous écrire.

 

Et Diana, baissant la voix, ajouta :

 

– J’ai une communication très intéressante à vous faire.

 

Très à son aise, entièrement maîtresse d’elle-même, la Monti continuait :

 

– Voilà pourquoi j’ai demandé à mon cher ami Cocantin de nous laisser seuls… Veuillez donc vous asseoir, cher monsieur, et me prêter cinq minutes d’attention… La chose en vaut la peine.

 

Quelque peu méfiant, et surtout très intrigué, Amaury obéit tout en se disant :

 

– Tenons-nous bien… car cette gaillarde doit être joliment forte.

 

Puis, avec un ton de parfaite courtoisie, il reprit :

 

– Mademoiselle, croyez que je vous écoute avec beaucoup d’intérêt.

 

– Tout d’abord, votre parole d’honneur que tout ceci restera entre nous.

 

Amaury eut un signe d’acquiescement.

 

Alors, en femme qui a pour principe d’aller droit au but, l’aventurière attaqua :

 

– Que répondriez-vous, monsieur de la Rochefontaine, à quelqu’un qui viendrait vous dire : Je viens de découvrir une mine d’or… voulez-vous l’exploiter avec moi ?

 

De plus en plus étonné, Amaury répliquait :

 

– Permettez-moi, mademoiselle, de trouver votre question quelque peu étrange…

 

– Allons, reprit la Monti, je vois qu’avec vous il faut mettre tout de suite les points sur les i.

 

Et, s’approchant d’Amaury, elle lui dit à voix basse :

 

– Entre nous, n’est-ce pas ?… Tout à fait entre nous… Secret absolu…

 

– Oui, oui… c’est entendu.

 

– Le banquier Favraut est vivant.

 

– Vous dites ? s’exclama M. de la Rochefontaine, incrédule.

 

Avec un accent de sincérité qui le fit tressaillir, Marie Verdier poursuivit :

 

– Je vais vous confier une chose terrible : j’ai acquis la preuve, comme vous pouvez l’acquérir vous-même, que Favraut ne reposait plus dans son tombeau.

 

– C’est inouï !

 

– Favraut a été plongé dans un sommeil cataleptique, puis enlevé de son cercueil par un personnage mystérieux qui le tient en ce moment en son pouvoir.

 

– Quel est ce roman ?

 

– Ce n’est pas un roman, c’est la réalité… j’en ai la certitude absolue… la preuve irréfutable… Écoutez-moi jusqu’au bout…

 

Et Diana… après avoir mis au courant M. de la Rochefontaine de tout ce qu’elle savait au sujet de Judex, conclut, d’un air de triomphe :

 

– Dites-moi maintenant si ce n’est pas une mine d’or que nous avons à exploiter ensemble ?

 

Encore un peu méfiant, M. de la Rochefontaine objectait :

 

– Pourquoi, madame, ne l’exploitez-vous pas vous-même ?

 

– Parce que seule, je ne puis mener à bien une entreprise qui, je ne vous le cache pas, et vous vous en doutez bien vous-même, ne va pas sans danger.

 

« Or, je sais ce qu’il en coûte de se confier au premier venu… tandis qu’avec vous, je serai tranquille… Et voici pourquoi : la rupture de votre mariage avec la fille du banquier vous a replongé dans une situation plus qu’obérée… Excusez-moi de vous parler avec une aussi brutale franchise…

 

– J’aime mieux cela.

 

– À la bonne heure, je vois que nous allons nous entendre. Ce ne sont point les quelques milliers de francs que vous procurera Cocantin qui pourront vous remettre d’aplomb. Je vous offre l’occasion inespérée de remettre la main sur une fortune énorme. Ne la laissez pas échapper… Marchons au contraire la main dans la main… unis étroitement dans la même pensée… dans le même but… et je vous garantis qu’à nous deux, nous amènerons bien Judex à se démasquer et à nous rendre Favraut. Je joue avec vous cartes sur table, monsieur de la Rochefontaine… Non seulement je vous ai dévoilé mon secret, mais je ne vous ai rien caché de mes intentions. À vous de me répondre !…

 

Amaury qui, maintenant, avait compris la femme qu’il avait devant lui, fit avec un air de grand seigneur, tout à fait détaché des choses d’ici-bas :

 

– Permettez-moi maintenant, mademoiselle, de vous parler avec autant de franchise que vous m’avez parlé vous-même.

 

– Je vous en prie.

 

– Vous ne m’avez pas dissimulé que l’aventure en question n’irait pas pour vous comme pour moi sans de graves périls.

 

– C’est l’évidence même.

 

– Certes, je ne mets pas en doute le succès…

 

– Moi non plus.

 

– Mais alors… Si vous… vous êtes sûre de toucher votre récompense… qui me garantit un bénéfice dans cette affaire ?

 

– Croyez-vous donc que Favraut ne sera pas trop heureux de payer sa liberté au prix de plusieurs millions ?

 

– Vous ignorez donc ce qui s’est passé entre sa fille et moi ?

 

– Je ne sais qu’une chose…, rugit Diana, en laissant éclater sa haine, c’est que Jacqueline est ma plus mortelle ennemie.

 

– Si encore nous savions ce qu’elle est devenue ? reprenait Amaury.

 

– Je le sais, riposta farouchement l’aventurière… et je ne vous cacherai pas que pour moi, bien plus que pour vous, elle est un obstacle terrible à mes projets. Mais cet obstacle, j’ai le moyen de le supprimer et je le supprimerai.

 

La Monti avait lancé cette phrase avec un accent tellement terrible qu’Amaury répliquait, effrayé :

 

– Je suppose que vous n’allez pas me proposer de l’assassiner ?

 

– Vous êtes fou ! ricana la maîtresse de Moralès, en haussant les épaules.

 

Et avec la plus hypocrite des adresses, elle déclara :

 

– Voyons, est-ce que des gens comme nous se font assassins ? Il y a cent autres façons de s’y prendre. Mais parlons plus bas… cet imbécile de Cocantin – car c’est un imbécile, vous le savez aussi bien que moi – n’a pas besoin de connaître nos secrets.

 

Et, se rapprochant tout à fait du gentilhomme ruiné qu’elle était en train de circonvenir si adroitement, la terrible créature se mit à lui parler à voix basse… achevant de briser les indécisions d’Amaury… l’enveloppant, le persuadant, le gagnant à sa cause… à force d’infernale audace… de séduction perverse… de fascination irrésistible…

 

Puis, quand elle s’aperçut que de la Rochefontaine lui était acquis, elle reprit un peu plus haut :

 

– Somme toute, ce que je vous propose est d’une exécution facile… et ne peut pas nous entraîner bien loin.

 

– Et… comme vous me le dites, approuvait Amaury, repris d’une véritable soif de richesse, ce sera une arme avec laquelle nous tiendrons Judex aussi bien que Jacqueline.

 

– Je n’ai jamais voulu vous proposer autre chose, affirmait Diana, avec un accent d’ingénuité dont l’expression factice eût certainement inquiété tout esprit plus scrupuleux que celui de M. de la Rochefontaine.

 

– En ces conditions, accédait Amaury, l’affaire me semble acceptable.

 

– Alors, nous sommes d’accord ? fit l’aventurière, en fouillant de son regard celui de son futur complice.

 

– Entièrement, consentait le gentilhomme décavé, déclassé, amoral et sans scrupules que si habilement l’aventurière venait de prendre dans ses filets.

 

Et Diana conclut :

 

– La réussite de notre plan dépend de sa prompte exécution… Il s’agit donc d’en réaliser immédiatement la première partie… où vous êtes appelé à jouer le rôle que vous savez.

 

– Parfaitement.

 

– Donc, filons vite… Le temps de délivrer Cocantin, et en route.

 

Diana, dont les yeux brillaient d’une lueur de joie malsaine et cruelle, s’en fut pousser le verrou… et Cocantin apparut, légèrement congestionné et visiblement impatient de reconquérir sa liberté…

 

Sans lui donner le temps d’articuler un mot, la Monti s’écria sur le ton de la plus aimable volubilité :

 

– Excusez-moi, cher monsieur Cocantin, de vous avoir fait attendre… mais M. de la Rochefontaine et moi nous avions des choses très importantes à nous dire. Inutile d’ajouter que nous nous sommes entendus à merveille… Nous allons faire une course très pressée, mais nous repasserons ici dans la soirée… ou demain matin au plus tard… pour en terminer avec vous…

 

Et foudroyant le détective d’un regard passionné, l’aventurière ajouta :

 

– Inutile de vous dire que je ne vous oublierai pas… cher ami… et que vous pouvez entièrement compter sur moi, plus que jamais, vous m’entendez, plus que jamais !

 

Puis, s’adressant à M. de la Rochefontaine, elle fit, toujours souriante :

 

– Venez, cher ! À tout à l’heure, monsieur Cocantin.

 

– À tout à l’heure, répliqua le directeur de l’Agence Céléritas, en se confondant en salutations empressées…

 

Quel forfait inédit avait encore imaginé Diana Monti ?

 

Quels nouveaux périls allaient planer sur Jacqueline ?

 

En attendant, Cocantin, qui avait reconduit ses deux clients jusque dans l’antichambre, les regardait s’éloigner d’un air intrigué.

 

– Drôle de femme, se disait-il, mais qu’elle est capiteuse !… Si elle tient ses promesses, je crois, mon vieux Prosper, que tu ne seras pas à plaindre.

 

Galvanisé par ses espérances amoureuses, Cocantin retourna dans son bureau.

 

Mais comme, suivant son habitude, ses yeux se dirigeaient vers le buste de Napoléon, il tressaillit…

 

Il venait, en effet, d’avoir l’impression directe, immédiate, que son maître le regardait d’un air menaçant… et qu’il semblait lui dire :

 

– Cocantin, je ne suis pas content de toi !

 

Alors, devenu perplexe, il s’assit à son bureau et songea…

 

Puis, au bout d’un moment, il murmura, envahi par une inquiétude mal définie.

 

– Je ferais peut-être bien de ne pas m’emballer… Cette femme, maintenant, me fait plutôt peur. Ah ! mon oncle !… Mon oncle !… Pourquoi m’as-tu laissé ton agence en héritage ?

 

III

LES DEUX FRÈRES


Judex, en proie à une des luttes les plus poignantes qui aient jamais bouleversé un cœur humain, était demeuré longtemps enfermé dans son cabinet de travail, comme perdu dans une douloureuse rêverie qui mettait sur son beau visage un voile de navrante tristesse.

 

– Et il n’y a rien à faire, rien ! murmura-t-il d’une voix angoissée. Quelle chose affreuse que la fatalité !

 

S’emparant de sa perruque et de sa fausse barbe, il allait sans doute reconstituer, grâce à un maquillage atteignant la perfection même, le personnage de Vallières qu’il avait joué d’une façon si extraordinaire auprès du banquier et de sa fille… et qui avait nécessité de sa part de longues préparations et de minutieuses études, lorsqu’on frappa légèrement à la porte :

 

– Qui est là ? fit Judex sur un ton d’impatience.

 

– Roger…

 

– Qu’y a-t-il ?

 

– J’ai besoin de te voir tout de suite.

 

Judex s’en fut ouvrir.

 

En l’apercevant sous ses traits naturels, Roger sursauta :

 

– Quelle imprudence ! murmura-t-il.

 

– Tais-toi…, imposa le faux Vallières en faisant pénétrer son frère dans son bureau dont il referma soigneusement la porte.

 

Roger attaquait sur un ton où perçait une légère inquiétude :

 

– Qu’as-tu donc ? Tu sembles bouleversé, malheureux même. Pourquoi, tout à coup, au risque de te trahir, as-tu arraché le masque sous lequel tu te cachais pour accomplir à la fois une œuvre de bonté et un devoir de justice ?

 

– Lis cela…, fit simplement Judex en lui tendant la lettre que deux heures auparavant lui avait dictée Jacqueline.

 

Roger en prit connaissance et, l’air mélancolique, la rendit à son frère qui reprit aussitôt :

 

– Tu as lu ?

 

– Oui… j’ai lu !

 

Répétant les propres termes de la missive qu’il savait déjà par cœur, l’ennemi du banquier scanda d’une voix sourde, étouffée :

 

Quant à vous, votre nom mystérieux évoque toujours pour moi le sombre drame de la mort de mon malheureux père. Je n’ose le répéter et ne le lis qu’avec effroi… Je demande à Vallières de ne pas le prononcer devant moi.

 

Et Judex ajouta, avec un accent de désespoir :

 

– Frère, toi qui sais… comprends-tu ce que je peux souffrir ? N’est-ce pas que c’est une chose affreuse ?

 

– Jacques… courage…, reprenait Roger.

 

– Courage !… C’est ce que je ne cesse de me répéter à moi-même. Mais en aurai-je assez pour aller jusqu’au bout ?

 

– Que dis-tu là ?

 

– Écoute-moi, reprenait Judex… Lorsque je me suis attelé à la tâche sacrée qui nous avait été ordonnée… j’ai pris, comme toi d’ailleurs, la résolution de fermer mon cœur à tout amour, tant que nous n’aurions pas accompli notre œuvre, non de vengeance, mais de justice.

 

« Comme toi, mon frère… j’ai réussi à me tenir à l’abri de toute passion… jusqu’au jour où, sous les traits de Vallières, j’ai réussi à pénétrer dans l’intimité du banquier Favraut.

 

« Et voilà que bientôt je me suis aperçu que peu à peu, malgré moi, un sentiment que je prenais pour de l’amitié, de la sympathie, m’était inspiré par cette douce jeune femme… qui, dès le premier jour, m’était apparue – et je ne me trompais pas – comme une des victimes de l’égoïsme tyrannique de son père.

 

« Ce sentiment qui aurait pu affaiblir ma volonté, je l’ai combattu avec un tel acharnement que je suis parvenu à le dominer assez victorieusement, pour qu’il ne m’entravât pas dans la terrible besogne que j’avais à accomplir… Mais… à la suite d’une scène profondément émouvante avec Jacqueline, scène où j’ai pu mesurer toute la noblesse de son âme en même temps que la pureté de son cœur, je t’ai dit :

 

« Frère, cette malheureuse, sans s’en douter, vient de sauver l’existence de son père… Après ce qu’elle a fait, nous ne pouvons plus laisser ce misérable se réveiller entre les quatre planches d’un cercueil… Si grands soient ses crimes, si juste soit notre ressentiment, nous n’avons plus le droit de lui imposer la plus atroce des agonies, le plus hideux des supplices, mourir enterré vivant !… Alors tu m’as répondu : « Frère, tu es l’aîné ! Tu es le maître… Ordonne, j’obéirai. » Et tu m’as dit cela, n’est-ce pas, mon Roger, parce que ta conscience te dictait aussi ce verdict de souveraine pitié.

 

– Et surtout ! reprit Roger, parce que j’avais compris que tu aimais.

 

– Frère, tu te trompes ! protestait Jacques avec une sombre énergie… À ce moment-là, je ne l’aimais pas encore d’amour, tandis qu’aujourd’hui, où je la connais mieux, où j’apprécie encore plus hautement son âme, où je sais tous les dangers qu’elle a courus, où je l’ai recueillie pantelante, aux trois quarts morte, dans ce moulin des Sablons… je l’admire et l’adore avec toute la ferveur d’un cœur à jamais conquis… eh bien… Roger c’est terrible… Roger… tu vas me blâmer, tu vas peut-être me maudire… mais il faut bien pourtant que cet aveu sorte de moi, parce qu’il m’étouffe.

 

Et Judex, saisissant son frère dans ses bras, lui dit :

 

– Il y a des moments où je me demande si je ne vais pas lui rendre son père.

 

– Jacques ! s’écria Roger en pâlissant… souviens-toi que nous sommes liés par le plus sacré, le plus solennel des serments.

 

– Et si je m’en faisais délier ?

 

– Ne te berce pas d’une pareille illusion.

 

– Si j’essayais ?

 

– Tu te briseras contre la plus noble des haines.

 

Jacques se taisait, courbé sous le poids de la plus grande des afflictions. Roger, doucement, voulut reprendre :

 

– Mon ami…

 

Mais, soudain, Judex releva la tête :

 

– Frère, dit-il, tandis qu’une flamme d’espoir illuminait son visage… je vais être obligé de te quitter… pendant vingt-quatre heures… Je suis tranquille au sujet de notre prisonnier… Kerjean fera bonne garde.

 

« Pendant ce temps, tout en continuant à veiller sur Jacqueline, je te prie en grâce d’aller chercher son enfant, et de le ramener au plus tôt près d’elle.

 

– Je pars tout de suite… pour Loisy, consentait aussitôt Roger, qui souffrait de la douleur de son frère.

 

– Merci…

 

– Et toi… courage !

 

Les deux frères qui semblaient marqués tous deux par un destin, longuement s’étreignirent.

 

Et Roger prononça cette phrase mystérieuse à l’oreille de Judex, qui tressaillit :

 

– Tu l’embrasseras pour moi !

 

– Je te le promets !

 

Une heure après, Jacqueline encore sous l’impression de son émouvante entrevue avec l’ancien secrétaire de son père, recevait le message suivant :

 

Madame,

 

Obligé de m’absenter brusquement, je crois pouvoir vous annoncer que conformément à votre désir votre enfant sera auprès de vous ce soir ou demain. Je vous supplie de ne pas bouger de votre chambre avant mon retour qui ne saurait tarder.

 

Veuillez agréer, madame, l’expression de mon respectueux dévouement.

 

VALLIÈRES.

 

– Le brave homme ! fit simplement Jacqueline en portant la lettre à ses lèvres.

 

IV

LE FRISSON DE LA PEUR ET CELUI DE L’AMOUR


Jeannot et le môme Réglisse, bras dessus bras dessous, leurs petits cartons d’école sur le dos… se rendaient tous les deux, comme chaque jour, à l’école… située à l’autre bout du pays… lorsque, tout à coup, une voix de femme vibra tout près d’eux.

 

– Mais c’est Jeannot ?…

 

Aussitôt le môme Réglisse vit son petit compagnon se précipiter vers une jeune femme très élégante… et un monsieur non moins chic qui se tenaient à côté d’une automobile arrêtée au bord du chemin.

 

Déjà l’aventurière avait saisi le bambin dans ses bras et le comblait de caresses… en disant :

 

– Que je suis donc heureuse de vous revoir, mon petit Jean.

 

Amaury, de son côté, interrogeait :

 

– Où allais-tu donc comme ça ?

 

– À l’école.

 

– Eh bien, proposa joyeusement Diana, nous allons t’y conduire en voiture.

 

– Je veux bien…, acceptait le bambin. Seulement, faut emmener aussi mon camarade.

 

– C’est entendu. Allons hop… montez tous les deux…

 

– Mince alors ! s’extasiait le môme Réglisse, v’là qu’on se fait carrioler comme des ambassadeurs.

 

La voiture démarra à belle allure… et Jean commençait déjà à bavarder joyeusement lorsque le chapeau du môme Réglisse, astucieusement poussé par Amaury, qui avait tout de suite deviné dans le bambin un témoin gênant, s’envola emporté par la brise.

 

La voiture stoppa aussitôt, et, tandis que le môme descendait pour rattraper son couvre-chef, le wattman, qui n’était autre que Crémard, repartit aussitôt à toute allure, laissant Réglisse en panne sur la route…

 

– Attendez-le ! criait en vain Jeannot.

 

Mais quand il vit que l’auto dépassait l’école et s’éloignait à fond de train dans une direction de lui inconnue, pris à la fois de frayeur et de colère, il se mit à crier :

 

– Je ne veux pas m’en aller avec vous !

 

– Voyons, mon chéri, clamait Diana, n’aie pas peur ! Tu sais que nous t’aimons bien…

 

– Où m’emmenez-vous ? questionnait le fils de Jacqueline.

 

– À Paris.

 

– Voir maman ?

 

– Oui, c’est cela, voir ta maman.

 

– Alors, pourquoi n’avez-vous pas attendu le môme Réglisse ?…

 

– Tais-toi ! fit sèchement Amaury.

 

L’enfant se mit à pleurer… tout en appuyant sa petite tête sur l’épaule de l’infâme Diana qui osa encore le caresser.

 

Lorsque l’auto stoppa devant l’Agence Céléritas… Jeannot était un peu apaisé… Diana et son nouveau complice le firent monter avec eux jusque chez Cocantin.

 

– Vous voyez que nous vous avons tenu parole ! dit l’aventurière.

 

– Quel est ce bel enfant ? interrogeait le détective.

 

L’aventurière s’empressa de déclarer :

 

– Un très gentil petit garçon que nous ramenons à sa maman.

 

Et après avoir fait un signe à Amaury, qui prit le bambin par la main et l’emmena vers la fenêtre, elle expliqua à voix basse au directeur de l’Agence Céléritas :

 

– C’est le fils de Jacqueline Aubry… Je commence par vous dire que nous ne lui voulons aucun mal… Nous allons seulement vous prier de le garder pendant quarante-huit heures. Pendant ce temps… M. de la Rochefontaine et moi, nous ferons savoir à Judex que ce petit est ici. Nul doute qu’il ne vienne le réclamer.

 

– Et alors ?

 

– Le reste nous regarde…

 

– Je vous avoue que je ne comprends pas très bien, déclarait Cocantin sans enthousiasme.

 

– Rappelez-vous qu’il y a cent mille francs pour vous… si nous arrivons à savoir qui est Judex…

 

Et cherchant à enivrer Cocantin de l’un de ces regards ardents qui semblent déjà mieux qu’une promesse, elle ajouta :

 

– Allons, c’est entendu !… Amaury… nous allons prendre congé de M. Cocantin.

 

En même temps, Jeannot se précipitait vers le détective en suppliant :

 

– Oh ! non, m’sieu, m’sieu… gardez-moi… Ils sont méchants !

 

– Vous voyez ! ricana l’ex-institutrice… Lui-même préfère rester avec vous… Ne le contrariez pas, cher ami.

 

– Au revoir… et à bientôt, lança Amaury en rejoignant la Monti, qui avait déjà gagné l’antichambre.

 

Cocantin tout ahuri, demeuré seul avec le fils de Jacqueline, le considéra avec une expression de pitié, bientôt attendrie.

 

– Pauvre petit bonhomme ! murmura-t-il tout ému.

 

Et l’attirant à lui, il demanda :

 

– Dis, tu veux bien que nous soyons bons amis ?

 

– Oui, monsieur, répondit Jeannot… Je veux bien… Seulement vous me rendrez à ma maman.

 

– Où demeure-t-elle ?

 

– À Neuilly… chez Mme Chapuis… je ne sais plus bien la rue… mais je retrouverai bien la maison.

 

Un vrai drame se jouait dans le cœur de Cocantin qui songeait :

 

– Décidément, je crois que je me suis embarqué dans une très mauvaise affaire. Cette Diana est une femme terrible… terrible !

 

Et tandis que Jeannot, flairant dans le détective un protecteur naturel, sautait sur ses genoux, le regard de Cocantin se dirigea vers le buste de Napoléon.

 

– Il n’y a pas d’erreur, se dit-il… Je ferais beaucoup mieux de le ramener à sa mère.

 

Mais, tout à coup, le frisson de la peur fit tressaillir Prosper…

 

En effet… le successeur de Ribaudet, tout en caressant le chérubin qui lui témoignait une si rapide et si entière confiance, venait de se dire tout à coup :

 

– Si je manque de parole à ces gens-là, ils sont capables de me jouer tous les tours possibles et imaginables… D’ailleurs, ce petit n’a rien à craindre… D’abord, ils m’ont promis qu’ils ne lui feraient aucun mal et il n’y a pas besoin d’avoir inventé la poudre, même de riz, pour comprendre qu’ils ne veulent s’en servir que pour amorcer Judex et délivrer Favraut, but honnête et louable entre tous. Somme toute, je ne serais pas fâché de voir un peu la tête qu’il a, ce nommé Judex… Puis, il y a cent mille francs pour moi, et dame ! on a beau être à son aise, cent mille francs c’est une somme respectable.

 

Tout en faisant sauter sur ses genoux le petit Jean, qui commençait à lui parler du bourricot et des canards de son papa Julien, Cocantin dirigea de nouveau ses yeux vers le buste impérial.

 

Contrairement à son attente, il n’y rencontra pas l’approbation espérée.

 

– C’est singulier, se dit-il, le Patron n’a pas l’air de marcher. C’est donc qu’il faut que je restitue ce gosse à sa famille.

 

Mais voilà qu’un nouveau frisson le saisit… Cette fois ce n’est plus le frisson de la peur, c’est celui de l’amour…

 

L’image de Diana vient de lui apparaître…

 

De nouveau, il entend cette voix qui si délicieusement chantait à ses oreilles.

 

Il revoit ce sourire ensorceleur, ces regards de feu…

 

Il respire avec délice le parfum subtil dont il hume encore la trace… Et le voilà bouleversé, ne sachant plus qui va l’emporter : Diana ou Napoléon.

 

Hélas ! ce fut pour l’empereur un second Waterloo… car, Cocantin, étouffant en lui la voix du remords… Cocantin désarmé par le brillant mirage qu’il venait d’évoquer… Cocantin amoureux comme il ne l’avait peut-être encore jamais été… céda fatalement à la passion et conclut :

 

– Je garde l’enfant !

 

Et pour étouffer les derniers scrupules qui persistaient en lui, il se tourna pour la troisième fois vers le buste de son idole et maître… tout en promettant solennellement :

 

– Sire, je vous garantis que le premier qui osera seulement toucher à un de ses cheveux… eh bien ! eh bien, il aura de mes nouvelles.

 

Tout le restant du jour, Cocantin, pensant qu’il avait concilié son devoir, son amour et ses intérêts, s’occupa de Jeannot, jouant avec lui, le comblant de friandises et achevant ainsi sa conquête.

 

Et quand arriva le soir, il le coucha lui-même dans son grand lit… tandis que, vêtu d’une robe de chambre, il s’étendait près de lui sur deux chaises, s’endormant bientôt, lui aussi, du sommeil de l’innocence.

 

V

LES EXPLOITS DU MÔME RÉGLISSE


Lorsque le môme Réglisse, après avoir couru après son chapeau, vit l’automobile de Diana et d’Amaury lui brûler la politesse, en proie à une violente et subite colère, il s’exclama :

 

– Zut ! ils ont mis les voiles !

 

Aussitôt, il s’élança en criant sur les traces de la voiture…

 

Comprenant bientôt qu’il n’avait aucune chance d’être entendu et encore moins de rattraper le véhicule… il prit le parti très sage, après avoir montré le poing aux fuyards qui disparaissaient dans un nuage de poussière, de rentrer directement chez ses parents nourriciers et de leur raconter ce qui venait de se passer.

 

Précisément, le frère de Judex venait d’arriver en auto, apportant aux Bontemps une lettre signée Vallières et dans laquelle celui-ci les priait de lui remettre le petit Jean afin de le reconduire près de sa mère.

 

Surpris, effrayé par le récit du môme Réglisse, Roger qui avait immédiatement tout deviné, dit à Marianne et à son père qui, bouleversés d’inquiétude, parlaient d’aller prévenir immédiatement la police :

 

– Gardez-vous bien de tenter aucune démarche qui pourrait indiquer à ces gens que nous sommes déjà sur leurs traces. Laissez-nous faire, M. Vallières et moi… Et si vraiment cette Marie Verdier et ce M. de la Rochefontaine ont enlevé le petit Jean, je vous garantis que nous ne tarderons pas à le rendre à sa mère.

 

– Que le bon Dieu vous entende ! fit Marianne.

 

Et comme Roger regagnait sa voiture, le môme Réglisse, implora :

 

– M’sieu, emmenez-moi avec vous pour retrouver le gosse !

 

Le frère de Judex considéra un instant le petit bonhomme… Puis, il décida :

 

– Si tes parents y consentent… soit !

 

– Mais oui, mon bon monsieur, acceptait le papa Julien.

 

– Surtout donnez-nous vite des nouvelles, fit Marianne.

 

– Dans vingt-quatre heures nous serons fixés, fit Roger, qui, après avoir installé le môme dans la voiture, s’assit près de lui et donna l’ordre à son wattman de le conduire à l’élégante garçonnière qu’il possédait, rue du Cirque, tout près des Champs-Élysées.

 

Sans perdre un seul instant, Roger se mit en campagne… Il s’agissait avant tout de retrouver la piste de Diana et d’Amaury. À son vif désappointement, il apprit que depuis plusieurs jours ni l’un ni l’autre n’avaient reparu chez eux…

 

Comment les rejoindre ?

 

Roger qui, malgré tous ses efforts, n’avait découvert aucun indice capable de le mettre sur la piste des bandits, se demandait avec une anxiété douloureuse ce qu’avait bien pu devenir le pauvre petit Jean… nouvel otage entre les mains de cette misérable femme, capable des crimes les plus abominables…

 

Car il ne doutait pas un seul instant que l’aventurière ne se servît de cet innocent comme d’un puissant instrument de chantage, pour se défendre et au besoin pour attaquer !

 

Après une nuit d’angoisse et d’insomnie, Roger, qui se préparait à mener son enquête de la façon la plus sérieuse, prenait son premier déjeuner en face du môme Réglisse et s’apprêtait à lui faire recommencer le récit de l’enlèvement de son petit camarade, lorsqu’un valet de chambre apporta les journaux…

 

Roger, distrait se mit à les parcourir, et il allait les abandonner, lorsque son attention fut attirée par l’annonce suivante :

 

JUDEX

 

Si vous désirez des nouvelles de l’enfant,

 

adressez-vous à l’Agence Céléritas,

 

135, rue Milton. Central 86-45.

 

– Cette fois, se dit-il, je tiens quelque chose…

 

Puis après avoir examiné le môme Réglisse qui, après avoir pris une cigarette dans une boîte, l’avait délibérément allumée et la fumait avec une satisfaction évidente, il murmura :

 

– Hé parbleu, oui, c’est cela !… il avait raison, ce petit, de venir avec moi… Décidément, je vois qu’il va m’être très utile…

 

Et s’emparant d’un appareil téléphonique, Roger demanda aussitôt la communication avec l’agence.

 

– Allô… allô… c’est vous, Céléritas… Monsieur Cocantin… très bien… C’est Judex qui vous téléphone… parfaitement, Judex.

 

Une exclamation effarée dut certainement vibrer dans le récepteur, car Roger eut un léger sourire d’ironie. Puis il reprit sur un ton qui n’allait pas sans une certaine solennité mystérieuse :

 

– Allô… monsieur Cocantin… Allô !… Vous êtes toujours là ? Oui… Eh bien Judex sera chez vous aujourd’hui à quatre heures.

 

Coiffé d’un chapeau de gendarme en papier, Cocantin était en train de jouer au cheval fondu avec Jeannot, lorsque Diana et Amaury apparurent dans son bureau.

 

Un peu confus de se trouver surpris dans cette posture, Cocantin renvoya doucement le petit Jean dans une pièce voisine ; puis, prenant un air grave et compassé, il annonça à ses redoutables clients :

 

– J’ai l’honneur de vous annoncer que j’ai reçu un coup de téléphone de Judex.

 

– Ah ! ah ! firent simultanément les deux associés… Et que vous a-t-il dit ?

 

– Qu’il serait ici à quatre heures.

 

– Diable ! constata Amaury, il n’y a pas un instant à perdre.

 

Et, sonnant délibérément le garçon de bureau, il l’envoya sur un ton péremptoire faire une course à l’autre bout de Paris.

 

– Qu’est-ce que cela veut dire ? protestait Cocantin. Je suppose que vous n’avez pas l’intention de… d’organiser un guet-apens chez moi ?

 

– Voyons, cher ami…, calmait perfidement l’aventurière, rappelez-vous ce que je vous ai dit.

 

– Je ne prends conseil que de ma conscience.

 

– Allons, Cocantin, ne parlez pas des absents, raillait Amaury… Maintenant, d’ailleurs, il est trop tard pour reculer… il faut être avec nous ou contre nous… Décidez !…

 

– Il est avec nous, ce cher Prosper, minaudait l’ancienne institutrice.

 

Mais, cette fois, Cocantin semblait s’être cuirassé de vertu, et peut-être Napoléon allait-il reprendre sa revanche sur la femme, lorsqu’un coup léger, discret, retentit à la porte du cabinet.

 

– C’est lui ! firent les deux complices, persuadés que Judex, après avoir vu sur la porte l’inscription : Entrez sans sonner, avait pénétré dans l’antichambre et, n’y trouvant pas de garçon, s’annonçait lui-même au détective.

 

– Entrez ! fit Cocantin d’une voix blanche… tandis que d’un seul bond Diana et Amaury, sortant chacun un revolver de leur poche, s’embusquaient de chaque côté de la porte.

 

Cette fois, Cocantin, complètement terrorisé, s’abattit sur son fauteuil.

 

Lentement, la porte s’ouvrit… livrant passage à un petit bonhomme haut comme trois crêpes et portant une large enveloppe à la main.

 

Sans s’inquiéter du cri de déception et de rage que poussaient les deux complices, le môme Réglisse, un sourire malicieux aux lèvres, demandait :

 

– Monsieur Cocantin, s’il vous plaît ?

 

– C’est moi… mon petit… garçon, bégayait le détective.

 

– Voici une lettre pour vous.

 

Et le directeur de l’Agence Céléritas lut d’une voix que l’émotion assourdissait :

 

Monsieur Cocantin,

 

Judex est méfiant. Rien ne lui prouve que l’enfant qu’il cherche est bien entre vos mains. Que cet enfant se montre au balcon de votre appartement, que je le voie ; et, quelques minutes après, je viendrai négocier son rachat.

 

JUDEX.

 

En proie à une violente colère… Diana et Amaury menaçaient de se précipiter sur le jeune messager qui, d’ailleurs, les narguait avec la plus insolente bravoure.

 

Sans doute, dans leur fureur, allaient-ils le brutaliser ; mais Cocantin, faisant appel à toute son énergie, avait saisi l’enfant et clamait :

 

– Je vous défends d’y toucher !

 

Et avant que ses deux clients, démontés par cet excès d’audace inattendu, aient eu le temps de protester, Prosper, empoignant le môme Réglisse, le faisait disparaître dans la chambre où se trouvait déjà le fils de Jacqueline… Enhardi par ce premier coup de force, il revenait à Diana et Amaury et leur lançait la phrase classique qui revient dans tous les importants mélodrames :

 

– L’heure est grave !…

 

Puis… fier de lui, et se sentant soutenu par l’ombre du maître, il fit, en mettant sa main dans l’échancrure de son veston et en prenant une attitude quasi napoléonienne :

 

– Bas les armes, je vous prie.

 

Et comme Amaury et Diana, de plus en plus décontenancés, déposaient rageusement leurs revolvers sur le bureau, Cocantin, qui peu à peu sentait palpiter en lui un cœur de héros, posa avec une autorité inquiétante :

 

– Et maintenant, causons !

 

*

* *

 

En apercevant le môme Réglisse, Jeannot avait eu un cri de joie.

 

– Toi ici ! Toi !

 

– Oui, mon pote !

 

Et comme le bambin l’embrassait à l’étouffer, le gamin des fortifs reprit tout bas :

 

– Assez, mon gosse, assez ! Il y a du turbin à la clef… Seulement, s’agit d’en mettre et de ne pas avoir le trac.

 

Et le môme Réglisse, exécutant avec une intelligence égale à sa hardiesse, les instructions de Roger, expliquait :

 

– S’agit pour toi de déguerpir d’ici, et au trot… Sans ça, mon pauvre lapin… y aurait des chances… que tu ne la revoies pas de sitôt ta maman !

 

– Oh ! alors… je veux m’en aller tout de suite.

 

– Attends… Ça ne va pas traîner… mon gosse, t’en fais pas… le système D, il y a encore que ça, mon fiston.

 

Se dirigeant vers une fenêtre qui s’ouvrait sur un balcon donnant sur la rue, le môme Réglisse l’ouvrit tout doucement… et se penchant au dehors fit un signe rapide à Roger, qui, accompagné de trois individus, stationnait en face, sur le trottoir.

 

Puis, revenant à Jeannot qui suivait d’un œil intéressé tous ces préparatifs, il le prit par la main et lui dit :

 

– Voilà le moment, mon frangin, de montrer que tu n’as pas les foies blancs.

 

Et, l’entraînant sur le balcon, il fit en lui désignant la balustrade :

 

– Grimpe ! Allez, pas de chichi !… T’as rien à craindre… Bon sang ! Aie pas peur, p’tit gas ! Saute carrément dans la rue… Y a du monde en bas pour te recevoir.

 

Et, tandis qu’un coup de sifflet retentissait au dehors, Réglisse, saisissant le petit Jean qui avait fermé les yeux, le poussa dans le vide… Jeannot, après avoir tournoyé deux ou trois fois dans l’espace, s’en vint tomber, sain et sauf, dans une couverture que Roger et ses acolytes avaient fortement tendue.

 

Au même instant, la porte de la chambre s’ouvrait, livrant passage à Cocantin et aux deux bandits.

 

– Vous pouvez le chercher…, annonçait triomphalement le môme Réglisse… maintenant, il est cavalé !

 

Se précipitant à la fenêtre, Diana et Amaury purent voir une automobile qui disparaissait à l’angle de la rue, emmenant leur otage.

 

Cette fois, leur fureur ne connut plus de bornes… Saisissant le môme Réglisse, ils l’avaient ramené dans le cabinet de Cocantin écumant de rage et commençaient à houspiller le brave gamin en le harcelant de questions :

 

– Quel est ce Judex ?…

 

– Où demeure-t-il ? Parle…

 

– Parle… ou nous te faisons ton affaire.

 

Mais le môme Réglisse se défendait de son mieux, offrant une résistance désespérée aux deux bandits qui, au paroxysme de la colère, allaient peut-être se livrer à quelque folie… lorsque Cocantin, qui avait senti gronder de plus en plus en lui son ardeur belliqueuse, s’empara brusquement des deux revolvers laissés sur le bureau et s’écria en les braquant sur ses deux clients :

 

– Haut les mains !… monsieur et dame…

 

Trouvant que Diana et Amaury ne s’exécutaient pas assez vite, il tira en l’air un coup de semonce.

 

Les deux aventuriers n’insistèrent pas davantage et s’empressèrent de gagner l’antichambre, puis l’escalier, toujours sous la double menace des brownings que l’héroïque Prosper dirigeait vers eux…

 

Après avoir fermé sa porte à double tour, Cocantin revint vers le messager de Judex…

 

– C’est bien, fit-il… Je suis content de toi.

 

– Moi aussi, répliquait le gosse, je suis content de vous.

 

– Comment t’appelles-tu ?

 

– Le môme Réglisse.

 

– Ton vrai nom ?

 

– J’en ai pas.

 

– Tu es donc sans famille ?

 

– Probable.

 

Alors, Cocantin très ému le prit sur ses genoux comme il avait pris Jeannot ; et, plein d’admiration pour le merveilleux gamin qui venait de lui donner une si belle leçon d’habileté et de vaillance, il le considéra avec bonté, sans rien dire et avec une expression de profonde émotion.

 

– À quoi que vous pensez ? demanda bientôt le môme.

 

– Je pense, fit Prosper, que je pourrais avoir un enfant de ton âge.

 

– Et moi…, dit Réglisse, je pense que je pourrais avoir un papa comme vous.

 

Alors, Cocantin, qui l’avait embrassé, jetait un coup d’œil triomphal vers le buste de l’empereur, puis il murmura :

 

– Il ressemble au roi de Rome !…

 

*

* *

 

Une demi-heure après, Roger remettait à Jacqueline… le petit Jean… qui se réfugiait tout joyeux dans les bras maternels…

 

Quant à Judex, il n’avait pas reparu…

 

Quel était le but de son mystérieux voyage ?

 

SEPTIÈME ÉPISODE

La femme en noir


I

L’ÉPOUSE


Le château de la Ferté, qui s’élève à la lisière de la forêt de Dreux, au fond d’une longue avenue bordée de chênes de haute futaie, avait été construit vers le milieu du XVIIIe siècle par un de ces riches financiers qui, après avoir mené une existence des plus fastueuses, éprouvaient, au déclin de leurs jours, le besoin de se retirer dans leurs terres, parfois pour s’y préparer plus tranquillement au salut de leur âme, mais le plus souvent pour y réparer les ruines de leur santé compromise par des excès de toutes sortes.

 

En pleine campagne, à douze kilomètres de la ville, complètement isolé, il était devenu, sous la Révolution, la propriété d’un certain citoyen Poussard, fournisseur aux armées… Sous la monarchie de Juillet, il avait passé entre les mains du comte de Mériel qui en avait fait un rendez-vous de chasse… Puis… bientôt abandonné, il était tombé dans un état de ruine et de délabrement vraiment lamentable… jusqu’au jour, c’est-à-dire quinze ans environ avant que ne commence ce récit, où une femme en deuil, à l’allure de grande dame et dont le visage demeuré extrêmement jeune contrastait avec une magnifique chevelure blanche comme la neige, l’avait acquis de son dernier propriétaire, M. Forois, fabricant de produits chimiques, qui avait reculé devant les frais qu’entraîneraient la restauration et l’entretien d’un pareil domaine.

 

Six mois après, la comtesse de Trémeuse – c’était le nom de l’acquérante – s’installait dans sa nouvelle résidence, dont elle avait ordonné, réglé elle-même l’aménagement sobre, sévère même, transformant l’ancienne et brillante résidence du fermier général de Louis XV en un véritable lieu de recueillement et de prière…

 

Entourée de trois vieux serviteurs, un cocher, un valet de chambre et une cuisinière, ne recevant aucune visite, vivant dans l’isolement le plus absolu, ne manifestant sa présence dans ce coin de terre que par les nombreuses aumônes qu’elle faisait distribuer aux pauvres, ne sortant de sa maison que pour se promener seule dans les vastes allées de son parc ou pour s’asseoir, durant les beaux jours, sur une vaste terrasse qui domine la plaine, Mme de Trémeuse semblait, dans ses vêtements de deuil qu’elle ne quittait jamais, la personnification de la douleur qui veut rester cachée…

 

Dans le pays on l’appela bientôt la Femme en noir…

 

Comme on ne savait rien d’elle, quelques commères de village s’efforcèrent d’interroger ses serviteurs… Mais ceux-ci s’étaient toujours renfermés dans un mutisme qui n’avait fait qu’exacerber les curiosités… Puis, les années avaient passé. Les commères s’étaient lassées de voir leurs questions rester sans réponse… et autour de l’étrange châtelaine de la Ferté, un silence respectueux s’était établi… et nul ne s’était plus inquiété de cette femme si douloureuse et si belle.

 

Un matin qu’elle cheminait lentement dans un sentier obscur, son domestique, qui la cherchait depuis un certain temps, s’approcha d’elle. Après s’être excusé avec beaucoup de déférence de la déranger dans ses méditations, il lui remit un télégramme qu’elle s’empressa de décacheter.

 

La dépêche ne contenait que ces mots :

 

Serai auprès de vous… onze heures

 

Tendresses de votre fils.

 

JACQUES.

 

Un sourire fugitif erra sur les lèvres de la comtesse, apportant une brève détente à ce visage qu’un secret déchirement semblait avoir figé à tout jamais dans l’immobilité de la plus mortelle tristesse…

 

Puis, reprenant son air grave de femme qui a renoncé à tout ici-bas, elle regagna le château… et, pénétrant dans une pièce ornée de beaux meubles de haut style, elle prit sur la table une photographie qui représentait deux garçons de quatorze et douze ans… ses fils… qu’elle se prit à contempler avec une expression faite à la fois de tendresse, d’admiration et d’orgueil.

 

Elle reposa le portrait sur la table, et immobile… hautaine… farouche, une expression singulière dans les yeux qui, fixes, brillants de fièvre intérieure, semblaient depuis longtemps ne plus connaître de larmes, la femme en noir parut s’absorber de nouveau dans une sombre rêverie…

 

*

* *

 

Voici quel avait été le drame atroce qui avait brisé sa vie : Dernière descendante de l’une des plus anciennes et illustres familles de Corse, Julia Orsini avait épousé à vingt ans le comte de Trémeuse, excellent gentilhomme qui ne s’était pas contenté de naître riche… mais qui avait encore voulu que sa fortune devînt pour lui et pour ceux qu’il employait une source d’énergie, de travail et de profits. Détenteur d’importantes concessions minières en Amérique et au Transvaal, ses nombreuses occupations ne l’avaient nullement empêché de se montrer envers Julia, qu’il adorait, un mari incomparable.

 

Deux fils… Jacques et Roger, étaient venus, à deux ans d’intervalle, compléter ce bonheur ; et plusieurs années s’étaient écoulées… sans que le moindre nuage troublât l’harmonie idéale de cette famille qui semblait avoir mis en commun les plus précieux trésors d’affection, de joie et de tendresse…

 

Or… un soir que le comte de Trémeuse donnait un grand dîner, il y eut parmi les invités le banquier Favraut, qui avait trouvé le moyen de se faufiler dans une maison où il espérait rencontrer l’occasion de drainer d’importants capitaux.

 

Venu pour extorquer de l’argent à de Trémeuse… le gredin sortit de chez son hôte avec d’autres intentions : il avait résolu de lui voler sa femme.

 

Subjugué par la beauté pure et classique de la comtesse, le misérable se mit en devoir de commencer aussitôt ce qu’il appelait dans son cynisme de goujat sa campagne amoureuse et financière.

 

Mais dès sa première entrevue avec Mme de Trémeuse, il put se rendre compte combien son calcul était faux… À peine eut-il risqué une déclaration aussi banale que grossière, que Julia, lui désignant la porte de son salon, lui imposait :

 

– Sortez, monsieur !… et si jamais vous osez reparaître en ma présence, c’est monsieur le comte de Trémeuse qui se chargera de vous jeter lui-même dehors !…

 

Favraut qui savait le gentilhomme de première force à l’épée et au pistolet… se garda bien d’insister… Mais, à partir de ce jour, la famille de Trémeuse compta en lui un ennemi féroce, implacable… Elle n’allait pas tarder à s’en apercevoir.

 

En effet… quelque temps après, une malchance obstinée s’abattait sur le gentilhomme. Plusieurs affaires qu’il avait en préparation lui échappèrent… sans qu’il parvînt à découvrir qui le desservait ainsi.

 

Trois gros marchés, base de ses opérations, ne lui furent pas renouvelés… Lui, dont le crédit avait paru jusqu’alors illimité, vit peu à peu la circulation de son papier se faire de plus en plus difficile.

 

Un jour, ce fut la nouvelle que les ouvriers d’une de ses plus importantes exploitations avaient brusquement cessé le travail.

 

Bien qu’il eût cédé sur tous les points, quelques jours après, son représentant lui télégraphiait :

 

Tous les mineurs ont adhéré à la grève… On redoute des violences.

 

L’ingénieur en chef,

 

BERNARD.

 

Le lendemain… il apprenait que son industrie avait été « sabotée » à un tel point qu’il faudrait au moins un million et six mois de travail pour réparer le désastre.

 

Obligé de faire face à des échéances pour lesquelles il n’était pas en mesure de payer, il chercha des capitaux… Ignorant la scène qui s’était passée entre Favraut et sa femme – car par respect pour elle-même autant que par affection pour son mari, la comtesse de Trémeuse avait préféré garder pour elle seule le secret de cette vilaine chose –, il s’était adressé au banquier qui l’avait reçu avec toutes les marques de la plus hypocrite sympathie.

 

Trois jours après, le gredin lui adressait la dépêche suivante :

 

N’ai pu décider mon groupe à s’intéresser à votre Société minière. Vifs regrets.

 

FAVRAUT.

 

Enfin, le jour même, M. de Trémeuse recevait la nouvelle que la mine, qu’à force d’énergie et de sacrifices, il était arrivé à reconstituer, avait été inondée… et que les dégâts étaient incalculables.

 

Cette fois c’était la ruine !

 

Le comte, à cent lieues de soupçonner les menées ténébreuses de Favraut, se crut la victime de la fatalité.

 

Dans une scène déchirante, il révéla à sa femme toute la vérité, concluant par ces mots :

 

– Un seul homme, s’il le voulait, pourrait encore nous sauver, c’est Favraut. Je lui ai déjà demandé son concours… il me l’a refusé… Mais peut-être aujourd’hui, en acceptant toutes ses conditions, pourrai-je me tirer d’affaire ou tout au moins ne pas connaître les affres d’une liquidation judiciaire ou la honte du failli. Sans Favraut… nous sommes perdus… et je ne vous le cache pas, ma chère Julia, je me demande si j’aurai le courage de survivre à un écroulement pareil !

 

Le nom de Favraut avait été pour Mme de Trémeuse la lueur de vérité.

 

Maintenant, elle comprenait tout.

 

C’était ce misérable qui, avec une habileté infernale, et ne reculant devant rien pour accomplir son ignoble tâche, se vengeait de son méprisant dédain en ruinant son mari et ses enfants…

 

Cachant soigneusement à l’époux adoré les sentiments qui s’agitaient en elle…, elle répondit avec un accent d’incomparable tendresse en même temps que de calme sublime :

 

– Mon ami… vous avez bien fait de me dire la vérité… Maintenant que je connais la situation, je puis vous être d’une aide beaucoup plus efficace.

 

– Que comptez-vous faire ? interrogea de Trémeuse tout vibrant d’admiration et d’amour pour cette noble femme qui acceptait sans la moindre défaillance le coup terrible qui la frappait.

 

Avec une dignité magnifique, Mme de Trémeuse déclarait :

 

– Vous avez eu assez de confiance en moi pour ne rien me cacher de la catastrophe qui nous menace. Je vous en sais un gré infini. Maintenant, laissez-moi faire, et peut-être serai-je assez heureuse pour vous sauver.

 

– Puis-je vous demander ce que vous comptez faire ?

 

Alors, sans la moindre hésitation, avec une flamme d’héroïsme dans le regard, la comtesse répliqua :

 

– C’est moi qui verrai le banquier Favraut !

 

II

LA MÈRE


En prenant une aussi grave décision, la fière descendante des Orsini n’avait nullement cédé à la crainte… Elle obéissait au contraire à une voix intérieure qui lui conseillait :

 

– Va trouver cet homme… Loin de t’humilier devant lui, présente-toi la tête haute, non pas en timide suppliante, mais en grande dame qui vient demander des comptes à un homme qui l’a outragée… Fais-le rougir de son indignité. Force-le à te demander pardon, et à réparer le mal qu’il a causé… Et si vraiment ce Favraut n’est pas un monstre, s’il garde en lui un restant d’honneur, une parcelle de pitié, il reconnaîtra certainement qu’il n’a pas le droit, parce qu’une femme l’a dédaigné, de causer le malheur de plusieurs innocents !

 

Mme de Trémeuse, née Orsini, qui se faisait de l’idée de vengeance une conception si haute, quelque chose comme un de ces dogmes traditionnels qui ne souffrent point d’être diminués par la plus petite mesquinerie et encore moins salis par une hypocrite lâcheté, comptait qu’elle serait assez forte pour faire rentrer en lui-même le banquier, en lui démontrant tout l’odieux de sa conduite.

 

Sûre d’elle comme elle ne l’avait jamais été, prête à combattre jusqu’au bout, armée d’une énergie sans limites, forte de l’amour de son mari et de ses fils, elle se présentait le lendemain chez Favraut qui, troublé par l’annonce d’une visite qu’il n’eût jamais espérée, s’empressa de recevoir la comtesse.

 

Tout en lui témoignant la plus respectueuse politesse, il la conduisit jusqu’à un fauteuil placé à la droite de son bureau ; et, avec une correction déférente qui pouvait faire croire qu’il avait renoncé à ses odieux projets, il questionna :

 

– Quel heureux événement… me procure, madame la comtesse, le grand honneur de votre visite ?

 

– Vous ne vous en doutez pas ?… répliquait aussitôt Mme de Trémeuse…

 

– Nullement, madame.

 

– Vous n’ignorez pas que mon mari se trouve depuis quelque temps dans une situation difficile.

 

– Je le sais.

 

– Je suis venue à vous pour vous demander de nous aider.

 

– M. de Trémeuse ne vous a donc pas dit qu’il avait déjà sollicité mon appui… et qu’à mon vif regret, j’avais dû le lui refuser ?

 

– Il me l’a dit.

 

Favraut, qui faisait tous ses efforts pour dissimuler la passion ardente que n’avait pas cessé de lui inspirer la belle Corse, posa d’une voix sournoise :

 

– Madame la comtesse, quel que soit mon désir d’être agréable à M. de Trémeuse, ainsi qu’à vous-même, il m’est absolument impossible de revenir sur ma décision. En ce moment, toutes mes disponibilités sont engagées… L’Europe traverse une crise financière très grave… Les capitaux se cachent… et je ne vois pas… d’ici un temps assez éloigné, moyen pour moi de vous obliger… Je le regrette d’autant plus qu’il m’eût été tout particulièrement agréable de vous prouver toute ma profonde sympathie !

 

– Alors…, fit Mme de Trémeuse, mon mari est perdu… mes enfants sont ruinés !…

 

Le banquier eut un geste évasif.

 

Tout à fait grande… et incapable de dissimuler davantage sa pensée, Mme de Trémeuse s’écria :

 

– Allons, monsieur Favraut, vous ne trouvez donc pas que vous vous êtes suffisamment vengé en me voyant, moi, après ce qui s’est passé entre nous, franchir le seuil de votre bureau ?

 

– Comtesse, je ne comprends rien à ce que vous me dites.

 

– Vous le comprenez d’autant mieux que l’auteur responsable de la catastrophe qui est à la veille de fondre sur nous… c’est vous !

 

– Moi !

 

– Oui, monsieur Favraut… c’est vous qui êtes l’instigateur de cette campagne odieuse dirigée contre mon mari… C’est vous qui, par vos menées souterraines, après avoir compromis son crédit, avez organisé les grèves… soudoyé des gens pour inonder les mines… Oui, c’est vous, en un mot, qui avez tout mis en œuvre pour le briser… et cela, parce qu’un jour que vous osiez m’insulter d’une déclaration d’amour, je vous avais chassé de ma maison…

 

« Ne cherchez pas à nier… Ne vous dérobez pas… La preuve de ce que j’avance, c’est vous-même qui venez de me la donner… Je la lis dans vos yeux… Tenez, vous tremblez, monsieur Favraut, vous pâlissez… Ah ! si c’était de remords… comme je vous pardonnerais !…

 

Transfigurée par la beauté de la cause qu’elle défendait avec toute son ardeur de mère sublime et d’épouse immaculée, Mme de Trémeuse poursuivit :

 

– Avez-vous mesuré, monsieur, toute l’étendue des conséquences que pouvait avoir votre geste ? Je ne le crois pas ; car si vous aviez réfléchi aux douleurs imméritées qu’il entraînerait, je suis convaincue que vous n’auriez pas eu l’atroce courage d’entreprendre une pareille œuvre de haine et de mort !

 

« Vous avez obéi à une de ces impulsions fiévreuses qui vous grisent, qui vous exaltent, qui vous aveuglent. Mais maintenant que vous êtes en présence de la réalité et que vous saisissez tout ce qu’il y a d’injuste dans votre haine, vous ne pouvez pas ne point vous dire : « En voilà assez… Je n’irai pas plus loin… Je ne briserai pas ce mari parce que sa femme s’est refusée à moi… Je ne ruinerai pas ces enfants parce que j’ai insulté leur mère… »

 

– Comtesse, vous êtes corse, reprit Favraut, qui avait écouté Mme de Trémeuse avec une impassibilité beaucoup plus factice que réelle.

 

– Oui, je suis corse.

 

– Vous me permettrez donc de vous dire que je suis très surpris de vous entendre me parler ainsi. Je me figurais que vous compreniez mieux la vengeance.

 

– Monsieur Favraut !

 

Alors… éclatant tout à coup…, le misérable s’écria :

 

– Eh bien, oui… votre mari est perdu… vos enfants sont ruinés !… Vous avez deviné juste… c’est moi qui ai tout fait.

 

– Et vous ne regrettez rien ?

 

– Rien !

 

Très pâle, Mme de Trémeuse s’était levée.

 

Alors… s’avançant vers elle… le banquier scanda tout frémissant de désir et furieux :

 

– Vous m’avez trop fait souffrir !… On ne méprise pas impunément un homme tel que moi… Vous ne me connaissiez pas… Vous ne vous doutiez pas jusqu’où pouvait aller mon orgueil blessé… Vous le voyez maintenant… Et ce n’est pas fini. Car la morale… je m’en moque… l’honneur… je ne connais pas… Je n’ai eu qu’un guide, mes instincts… mes appétits… si vous le voulez… Mon seul principe, c’est ma volonté… quand on la heurte, je me révolte… et je renverse tout… Voilà !

 

– Vous êtes un monstre !

 

– Si c’est ainsi que l’on appelle un être qui veut tirer de la vie tout ce qu’elle peut donner, eh bien, oui, je suis un monstre !

 

– Et pour nous sauver, s’écria Julia Orsini, il faudrait que je me déshonore !

 

– Pourquoi êtes-vous ici ?

 

– Vous n’avez donc pas compris ?…

 

– Que vous vouliez sauver votre mari.

 

– En vous faisant honte à vous-même.

 

– Et c’est ainsi que vous croyiez me désarmer ?

 

– Oui, car je vous croyais un restant de cœur.

 

– Je n’en ai jamais eu.

 

– Vous êtes implacable.

 

– Comme vous l’avez été vous-même.

 

À ces mots, Mme de Trémeuse, malgré sa prodigieuse énergie, ne put retenir un sanglot.

 

Alors, d’une voix rauque… Favraut, qui était tout près d’elle… lui dit :

 

– Vous l’aimez donc bien cet homme ?…

 

– Oui… je l’aime !

 

– Et vos enfants ?…

 

– Je les adore !…

 

– Eh bien ?…

 

Brutalement… cyniquement, le banquier voulut s’emparer des mains de la comtesse, tandis que des paroles abominables montaient à ses lèvres, amorce du plus honteux des marchés.

 

Mais Favraut ne continua pas.

 

Mme de Trémeuse s’était dégagée de son odieuse étreinte… et comme le marchand d’or voulait la ressaisir, la grande dame, en un sursaut d’indignation superbe, le frappa au visage.

 

Alors, au paroxysme de la rage, le banquier bondit sur elle… les mains en avant, comme pour l’étrangler.

 

Puis… soit qu’il se fût ressaisi à temps, soit qu’il eût été tout à coup intimidé malgré lui par le regard de mépris foudroyant que lui lança la fille des Orsini, le banquier grinça :

 

– Sortez… allez-vous-en… je ne veux plus vous voir… je vous hais, je vous exècre… je vous maudis !

 

Et, ouvrant lui-même la porte de son bureau, il attendit que la comtesse, toujours fière et refoulant noblement ses larmes… quittât cette pièce où venaient de se jouer, dans le plus tragique des conflits, l’honneur d’une femme et celui d’une famille… Et quand elle passa devant lui… il osa murmurer, lâcheté suprême :

 

– À bientôt… madame la comtesse !

 

Mme de Trémeuse ne trembla pas sous la menace. Elle s’en fut fière et digne.

 

Comme elle disparaissait dans l’antichambre… le marchand d’or eut un ricanement de hyène…

 

S’il avait aperçu le regard terrible de la comtesse, peut-être eût-il hésité à continuer, à achever son œuvre infernale ; car les yeux de Julia Orsini ne pleuraient pas.

 

Fixes, brillants, terribles, ils reflétaient tout ce que peut contenir de haine un cœur humain…

 

Mais, tout à sa fureur, Favraut revint à son bureau… Et, s’emparant de son téléphone, il se mit à hurler dans l’appareil, en ponctuant chaque phrase de violents coups de poing sur le bureau :

 

– Allô… allô… Meyer… C’est vous !… Eh bien, lâchez sur le marché tout le paquet Trémeuse… Lâchez tout, tout, tout !

 

III

LA VEUVE


Le jour même, l’effondrement en Bourse de M. de Trémeuse était un fait accompli…

 

Après la débâcle, le comte était rentré chez lui…

 

Sa femme, qui l’attendait, lui ouvrit tout grands ses bras… car elle avait lu sur son visage l’atroce réalité.

 

– Courage…, fit-elle avec une sublime simplicité… Nous travaillerons et nous lutterons ensemble pour élever nos deux fils et en faire des hommes dignes du nom qu’ils portent.

 

– Merci…, répondit M. de Trémeuse en serrant tendrement la comtesse contre lui.

 

Puis, tout en s’efforçant d’être calme, il reprit :

 

– Pardonnez-moi, Julia, de vous entraîner dans mon propre malheur.

 

– Ne parlez pas ainsi.

 

– Il ne nous reste plus rien… jusqu’à cette maison qui va être vendue.

 

– Qu’importe ! Ne serons-nous pas toujours ensemble ?

 

Mais, d’une voix sourde, M. de Trémeuse poursuivait :

 

– Oui, ensemble… à porter le poids de la honte.

 

– De la honte ?

 

– Ma pauvre amie… vous ne connaissez pas l’opinion publique. Non seulement on ne me pardonnera pas d’avoir succombé, mais les nombreux et modestes actionnaires de mes sociétés minières resteront à jamais convaincus que je suis un malhonnête homme.

 

– Non, non, ce n’est pas possible, protestait violemment Mme de Trémeuse. Vous, l’être le plus loyal qui soit au monde ! Vous, la victime d’une machination infâme !…

 

Mais la noble femme s’arrêta.

 

Pour rien au monde elle n’eût voulu ajouter aux tortures de son époux en lui laissant soupçonner la démarche qu’elle avait tentée auprès de Favraut, et surtout la scène abominable qui s’était déroulée dans le bureau du banquier.

 

Et… cherchant à communiquer au comte toute la belle flamme d’énergie qu’elle sentait flamber en elle, elle l’enveloppa d’un de ces admirables regards qui sont à la fois tout l’amour et toute la volonté ; puis elle ajouta :

 

– Rappelez-vous que vous vous devez à vous-même autant qu’à vos enfants.

 

Sur un ton farouche… le gentilhomme répondit simplement :

 

– Je ferai mon devoir !…

 

Et mettant un long baiser au front de son épouse… il fit simplement :

 

– Merci… mon amie…

 

Sous prétexte d’écrire quelques lettres, il se retira dans son cabinet de travail.

 

À ce moment, Jacques et Roger, accompagnés par leur précepteur, revenaient du collège.

 

Mme de Trémeuse, avec cette fermeté d’âme qui la caractérisait, jugea qu’il était inutile de laisser ses deux fils dans l’ignorance de la catastrophe.

 

Elle les fit venir près d’elle.

 

Avec une grande simplicité d’expression, elle les mit au courant de la situation, terminant ainsi :

 

– Vous êtes assez grands tous deux pour comprendre quel est votre devoir.

 

À ces mots, Jacques et Roger s’étaient précipités dans les bras de leur mère et de leurs cœurs généreux un seul cri avait jailli :

 

– Pauvre père !

 

Et voilà qu’au même instant une détonation sourde retentit au premier étage.

 

Mme de Trémeuse a blêmi, et tandis que ses enfants, tremblants d’une instinctive épouvante, demeuraient figés sur place, elle gravit quatre à quatre l’escalier qui conduit au premier étage…

 

Elle va droit au bureau de son mari… Elle entre… M. de Trémeuse est étendu à terre… tenant encore, dans sa main crispée, le revolver avec lequel il vient de se frapper…

 

La comtesse affolée se jette sur lui… C’est en vain qu’elle cherche à le ranimer… La balle a traversé le cœur…

 

C’est fini !…

 

Sur la table, une lettre bien en évidence est adressée à Mme de Trémeuse ; et lorsque celle-ci, revenue de son premier anéantissement, a la force de la décacheter, voici ce qu’elle lit :

 

Ma chère Julia,

 

Je meurs, parce que je ne veux pas que l’on puisse dire que le comte de Trémeuse a survécu à son déshonneur.

 

Vous me comprendrez, vous m’approuverez, j’en suis sûr ! Car je ne fuis pas en lâche, je tombe en gentilhomme.

 

Dites-le à nos fils… Et puisse ce terrible exemple forger leur cœur à toutes les épreuves !

 

Je leur adresse ma bénédiction suprême en même temps que je vous envoie mon dernier baiser.

 

COMTE PIERRE DE TRÉMEUSE.

 

… Une heure après, la jeune veuve, prenant ses fils par la main, les conduisait jusqu’au chevet du lit funèbre où reposait le corps de leur père.

 

Tous trois s’agenouillèrent… et longtemps prièrent en silence.

 

Mais en face du mort, la fille des Orsini s’était retrouvée tout entière.

 

Lorsqu’elle se releva… il n’y avait plus place en elle que pour la vengeance.

 

Désignant à ses fils celui qui avait été le meilleur des époux, elle leur dit d’une voix stridente :

 

– Votre père est la victime d’un bandit nommé Favraut. C’est lui qui, après l’avoir ruiné, a encore voulu son déshonneur. C’est lui qui lui a placé dans la main l’arme fatale. C’est lui qui l’a assassiné !

 

Et vibrant de toute la douleur humaine, elle imposa :

 

– Mes fils, jurez à votre père que vous le vengerez.

 

Dans un geste tout de résolution farouche, Jacques et Roger qui, eux aussi, avaient du sang corse dans les veines, s’écrièrent :

 

– Oui, mère… nous le jurons !

 

Quelques jours après ce drame horrible, au moment où Mme de Trémeuse se préparait à disparaître avec ses fils dans la plus modeste des retraites, un jeune homme qui se faisait appeler M. Bianchini, ingénieur, faisait demander à Mme de Trémeuse de lui accorder une entrevue pour une affaire extrêmement urgente.

 

À ce nom, la jeune veuve eut un mouvement de surprise.

 

Elle se rappelait que, quelques jours auparavant, elle avait entendu son mari dire à son secrétaire :

 

– Voilà trois mois que je suis sans nouvelles de Bianchini… Il a certainement dû lui arriver malheur… C’est mon dernier espoir qui s’envole.

 

Mme de Trémeuse donna l’ordre d’introduire immédiatement l’ingénieur en sa présence.

 

– Madame la comtesse… fit-il, je viens d’apprendre seulement la fatale nouvelle. J’en suis d’autant plus bouleversé que je vous apportais une très heureuse nouvelle. M. de Trémeuse m’avait envoyé, il y a deux ans, prospecter des terrains aurifères en Afrique. Après de longues et patientes recherches, au cours desquelles j’ai risqué cent fois ma vie, j’ai découvert une mine d’or d’une richesse fabuleuse…

 

Un cri déchirant échappa à la comtesse.

 

– Ah ! monsieur… monsieur… pourquoi ne pas nous avoir prévenus plus tôt ? Mon mari serait encore vivant !

 

– Madame, reprenait Bianchini qui avait peine à dominer son émotion, ne me condamnez pas avant de m’avoir écouté. Là-bas, j’avais acquis la certitude que j’étais épié, guetté, par un certain Debord, agent d’un banquier nommé Favraut.

 

– Encore… toujours cet homme, scandait la comtesse… dont le visage avait revêtu une expression de haine indicible.

 

– J’ai donc voulu, avant de câbler et d’écrire, m’entourer de toutes les précautions nécessaires… Car une indiscrétion, et dans ce pays lointain c’est chose courante, eût tout perdu… Ces misérables m’auraient certainement assassiné, afin de bénéficier de ma découverte et de nous la voler. Voilà pourquoi, ignorant les terribles événements qui se déroulaient ici, au lieu d’envoyer à M. de Trémeuse un message qui aurait pu être surpris en route, j’ai trouvé plus prudent et plus sage de venir moi-même lui apporter la nouvelle. Mais, sachez-le, madame, jamais je ne me consolerai de n’être pas arrivé à temps. Ce sera l’éternel chagrin de ma vie !

 

– Monsieur Bianchini, reprenait Mme de Trémeuse, vous avez agi suivant votre conscience… Je ne saurais vous en vouloir.

 

Et, tout en étouffant un sanglot, elle ajouta :

 

– Alors, nous voilà riches ?

 

– À plus de cinquante millions.

 

– Monsieur…, reprenait Julia Orsini, dont les yeux brillaient d’une ardeur étrange, le dévouement dont vous venez de faire preuve à notre égard vous indique comme notre associé dans cette affaire. Dès demain, j’entends que tout soit régularisé en ce sens… Vous repartirez aussitôt en Afrique avec pleins pouvoirs. Je compte que mes fils auront en vous l’appui dont ils ont besoin.

 

Bianchini s’inclinait devant la noble femme, en disant :

 

– Leur fortune est faite… madame… J’en prends devant vous l’engagement solennel.

 

L’ingénieur n’avait nullement exagéré ; sa découverte était vraiment prodigieuse…

 

Grâce à son intelligence qui était égale à sa loyauté, il sut en tirer promptement un parti encore plus considérable qu’il ne le soupçonnait lui-même… tenant vis-à-vis de la veuve et des fils du comte de Trémeuse bien au-delà de ses promesses.

 

Alors, en même temps qu’elle se consacrait entièrement à l’éducation de ses fils, la comtesse s’efforça d’intensifier en eux l’idée de vengeance qu’elle avait semée en leurs jeunes cerveaux… et ce fut ainsi qu’elle parvint à faire de Jacques et de Roger non pas seulement deux hommes de premier ordre, mais deux implacables justiciers…

 

Elle développa avec un art infini les aptitudes particulières de chacun… Jacques, que sa vaste intelligence prédisposait aux études approfondies, devint une sorte de savant, ouvert à toutes les idées modernes les plus hardies en même temps qu’un vrai philosophe dédaigneux de tout ce qui ne l’élevait pas au-dessus des misérables contingences humaines… Roger fut au contraire le type accompli du sportif infatigable, du plein-airiste intrépide, utilisant les merveilleuses qualités physiques dont il était doué…

 

Jacques fut la tête… Roger le bras… Tous deux s’adoraient… Unis par le même serment, ils eussent considéré le moindre différend entre eux comme un véritable sacrilège… D’ailleurs, ils s’étaient si bien assimilé la volonté de leur mère, qu’ils ne formaient plus avec elle qu’une véritable trinité de la vengeance unie en une seule pensée et ne vivant plus que par un même cœur… Parfois la comtesse sut modérer leur impatience. Elle voulait en effet frapper à coup sûr… Non seulement, il ne fallait pas que Favraut échappât au châtiment qu’elle lui réservait, mais elle tenait essentiellement que la peine fût aussi terrible que le crime avait été infâme…

 

Jacques et Roger qui avaient pour leur mère une vénération toute proche du fanatisme se laissèrent guider comme ils s’étaient laissé convaincre. Et lorsque la comtesse jugea que ses fils étaient suffisamment préparés et armés pour la lutte, après avoir dit à Roger : « Tu obéiras à ton frère comme ton frère m’obéira à moi-même »… du fond de son austère résidence, elle donna le signal des hostilités.

 

Pour la première fois depuis la mort tragique de son mari, elle eut un tressaillement de joie quand elle reçut de Jacques cette première lettre :

 

Chère maman,

 

Désormais, je m’appelle Vallières, je suis vieux, voûté, blanchi… Je rentre comme secrétaire chez Favraut… Nous serons vengés !

 

JACQUES.

 

Au bout d’un an seulement, elle recevait ce billet, encore plus bref que le précédent :

 

Le moment que j’attends depuis des années va venir… Favraut sera frappé le soir des fiançailles de sa fille.

 

Et enfin ce télégramme, si terrible dans son laconisme voulu :

 

C’est fait !

 

Alors Mme de Trémeuse s’était levée… et, les mains jointes… les yeux vers le ciel, elle avait remercié Dieu de lui avoir permis de devancer sa justice.

 

Chaque jour, la fille des Orsini avait relu les trois messages de Jacques attendant avec une impatience fébrile qu’il vînt lui-même avec Roger lui faire le récit de l’événement en vue duquel, tant d’années, elle n’avait cessé de vivre…

 

… Et voilà que son fils lui écrivait que dans quelques heures, il serait près d’elle !

 

Oh ! comme elles lui parurent longues, ces heures… tant elle avait hâte de le serrer dans ses bras et de lui dire : « Merci ! » au nom de la victime… au nom de l’époux enfin vengé… au nom du père qui, du fond de sa tombe, avait sans doute entendu les cris terribles d’agonie poussés par Favraut se réveillant, cloué pour l’éternité, entre les planches d’un cercueil !

 

IV

LE FILS


– Qu’as-tu, mon fils ?…

 

Telles furent les premières paroles de la comtesse lorsqu’elle vit apparaître dans le vaste hall de son château, Jacques de Trémeuse, soucieux et grave… comme un annonciateur sinon de mauvaises nouvelles, mais tout au moins de graves événements.

 

– Mère, reprit Judex, après avoir embrassé tendrement la noble femme, vous m’avez toujours élevé dans un sentiment si puissant de la droiture et de l’honneur… qu’il me semble que je ne serais plus digne d’être votre fils, si je trompais plus longtemps la confiance que vous avez mise en moi.

 

– Jacques, reprenait Mme de Trémeuse très intriguée… que veux-tu dire ?

 

Alors, avec le plus loyal des courages, Judex définit tout d’un trait :

 

– Je viens vous demander de me délier de mon serment.

 

Julia Orsini eut un sursaut de stupeur :

 

– Ton serment…, répéta-t-elle. Tu ne l’as donc pas tenu ?… Pourtant, tu m’as écrit que justice était faite ! M’aurais-tu donc menti, toi, un Trémeuse, toi, mon fils ?

 

– Favraut n’est pas mort !

 

– Tu dis ?

 

– Favraut est en mon pouvoir… Enfermé dans un cachot dont nulle puissance humaine ne saurait le faire sortir et dans l’impossibilité de communiquer avec qui que ce soit au monde.

 

– Mais il est vivant ! scandait la comtesse, avec un accent d’une âpreté farouche.

 

Puis tout de suite, elle ajouta, tandis que ses yeux étincelaient de haine :

 

– Pourquoi avoir eu pitié de ce bandit… A-t-il eu pitié de ton père, lui ? Oui, pourquoi avoir manqué, ton frère et toi, à la foi jurée ?

 

– Roger n’est pour rien dans ma décision… Je l’ai prise seul et de mon plein gré… Je veux, ma mère, en assumer devant vous l’entière responsabilité.

 

– Pourquoi ? Pourquoi ? haletait la comtesse, au comble de l’indignation.

 

– Ma mère, répondit Jacques, avec un accent d’incomparable noblesse… J’ai bien voulu être un justicier, mais à présent, je le vois, je n’ai pas l’âme d’un bourreau.

 

– Jacques, tu m’as trahie.

 

– Mère !

 

– Tu as trahi ton père !

 

– Laissez-moi vous dire…

 

– Tu as failli à ta tâche !… Tu as oublié que tu étais mon fils… Je ne te le pardonnerai jamais !

 

– Mère ! suppliait Jacques, avec la plus respectueuse, mais la plus véhémente des fermetés : je vous adjure de m’écouter.

 

– Parle ! consentait la grande dame, en se laissant tomber sur une chaise gothique et en s’immobilisant en une sorte de morne désespoir.

 

D’une voix grave, solennelle, Judex commença :

 

– C’est seulement lorsque Favraut a été descendu dans sa tombe que je me suis demandé si j’avais le droit de l’y laisser. Jusqu’alors, je vous l’affirme, pas un instant je n’avais hésité, pas une minute je n’avais été troublé par la moindre arrière-pensée. Mon âme était demeurée de bronze, mon cœur d’airain. J’étais le juge inflexible que rien ne pouvait toucher. Mais un événement inattendu n’allait pas tarder à apporter en moi le doute et l’inquiétude. La fille du banquier Favraut, à la suite d’une conversation où je dus lui mettre sous les yeux la preuve des crimes de son père, abandonna généreusement sa fortune à l’Assistance publique. Alors il me sembla entendre une voix intérieure qui me disait : « Après un tel geste, tu n’as pas le droit d’imposer à Favraut le supplice atroce auquel tu l’as condamné. Je l’ai donc retiré de son cercueil et je l’ai rappelé à la vie…

 

– Et, maintenant, tu veux le sauver tout à fait ?

 

– Peut-être…

 

– Malheureux !

 

– Oui, ma mère, vous avez raison de m’appeler malheureux ! Je le suis au plus profond de mon être… Malheureux… parce que je suis épouvanté de ce que j’ai fait moi-même… Malheureux parce que, frappant un coupable qui l’avait cent fois mérité, j’ai entraîné dans la plus pitoyable des infortunes une innocente qui se double d’un être charmant… d’une mère incomparable… je devrais dire d’une sainte.

 

– Sa fille !

 

– Oui, sa fille…, répétait avec force Jacques de Trémeuse, sa fille dont les larmes m’avaient inspiré une pitié que j’avais réussi à vaincre, mais dont l’abnégation, le courage et l’esprit de sacrifice ont brisé en moi une volonté que je croyais d’acier, puisque cette volonté, ma mère, était la vôtre… sa fille, enfin, qui m’est apparue depuis quelques jours, avec une auréole de martyre touchante et qui vous attendrirait vous-même… puisqu’elle m’a fait pleurer…

 

– Tu l’aimes !… s’écria Julia Orsini en revenant vers son fils.

 

Et, tout en le contemplant avec une expression tragique, elle ajouta, tandis que sa voix s’assombrissait de la plus amère des déceptions :

 

– Et moi qui croyais avoir atteint mon but… Moi qui croyais avoir trempé vos cœurs d’une telle haine que rien ne pourrait avoir de prise sur eux… Voilà où j’en suis, voilà où nous en sommes ! Qu’attends-tu donc pour ouvrir la porte de son cachot à l’ennemi de ton père ?… Oui, qu’attends-tu pour le rendre à sa fille ?

 

– Que vous me releviez de mon serment, déclarait loyalement Judex.

 

– Jamais ! Je suis liée moi-même ! rugit la Corse. Et tant que je vivrai, ou tu m’obéiras, ou tu seras parjure… Choisis !

 

– Ah ! Mère ! vous me brisez !

 

– Crois-tu donc que toi, tu ne me brises pas davantage ?

 

Alors… en un mouvement de désespoir effrayant, Jacques s’écria :

 

– C’est affreux ce qui m’arrive ; car depuis que j’ai vu pleurer cette femme, je me demande si, comme je l’avais cru jusqu’à ce jour, la vengeance est bien un devoir !… Oui, j’en arrive à douter que nous ayons le droit d’exercer encore la justice.

 

– Cette passion criminelle t’a fait perdre la raison… clamait Mme de Trémeuse, toujours dévorée de ce feu intérieur que rien n’aurait pu apaiser.

 

Mais Judex ripostait :

 

– Qui sait si elle ne m’a pas plutôt conduit vers la lumière ?… Qui sait si elle ne m’a pas ouvert les yeux sur la vérité ?

 

– Jacques… tu blasphèmes…

 

– C’est ma conscience qui parle devant vous.

 

– Songe à ton père !

 

– Je ne l’oublie pas ! Et plus je pense à lui, plus je me demande si l’être si profondément généreux, si sincèrement humain qu’était le comte de Trémeuse, eût approuvé, en ce monde, l’acte de sa veuve et de ses fils.

 

– Tais-toi ! Je ne t’ai pas dit toutes les nuits où je me réveillais en sursaut, au cours d’affreux cauchemars j’entendais la voix de la victime me crier avec un accent qui me faisait peur : « Quand donc enfin le misérable qui m’a abattu sera-t-il frappé à son tour ?… Quand donc cessera de triompher ce bandit insolent, ce monstre infâme ? Son exécution est d’autant plus sacrée qu’elle ne fera pas que me venger, mais qu’elle arrêtera le cours de ses crimes… qu’elle préservera tous ceux dont il causerait encore la ruine, dont il ferait le désespoir. Jacques, mon fils… mon enfant… que de fois l’ai-je entendue, cette voix ! Non, tu ne voudrais pas qu’elle retentît de nouveau à mon chevet… pour me reprocher d’avoir failli à la tâche, pour me rendre responsable de ta faiblesse et de ton égarement. Je le sens bien, je ne supporterais pas une pareille épreuve… oui, j’en mourrais ! »

 

– Mère chérie, mère bien-aimée !…

 

Superbe à la fois de haine et de tendresse, emportée par ces sentiments qui, depuis de si longues années, s’étaient exclusivement partagé sa vie, Julia Orsini s’écria :

 

– Aurais-je enfin retrouvé mon enfant ?

 

Et en proie à une fièvre ardente, la comtesse continua :

 

– Écoute-moi, mon fils. Ressaisis-toi vite… Oublie le mirage trompeur d’un amour qui ne peut pas exister en ton cœur, tant il est en dehors de la nature, tant il devrait t’indigner toi-même ! Redeviens ce que tu as été jusque-là, le justicier dans tout ce que ce mot comporte d’immense et de surhumain. Raffermis dans ta main tremblante le glaive prêt à s’en échapper. Frappe sans pitié, frappe sans faiblesse… ou bien, j’y consens, garde cet homme prisonnier pour toujours dans ce cachot qui doit être pour lui le tombeau du désespoir. Mais te relever de ton serment, ainsi que tu me le demandes… permettre à ce bandit de reparaître sur la scène du monde, jamais ! Ce serait de ta part un crime et une folie… Un crime… parce que tu serais parjure au serment dont aucune puissance ne me fera te relever… une folie, parce qu’en rendant la liberté à Favraut, tu me trahirais, moi, ta mère, en me livrant de nouveau à sa haine !

 

Comprenant que rien ne désarmerait sa mère, Jacques, courbant le front devant l’implacable volonté à laquelle il venait si cruellement de se heurter, fit d’une voix forte :

 

– Favraut restera prisonnier jusqu’à la fin de ses jours.

 

– Merci, mon fils.

 

– Ne me remerciez pas, ma mère ! Vous venez de me rappeler à mon devoir… C’est moi qui dois plutôt vous demander pardon de l’avoir oublié…

 

La fille des Orsini redressa sa haute taille ; et, dans sa robe noire, sous sa chevelure blanche, avec son visage tourmenté, elle apparut telle la personnification de la Némésis antique, fille de la Nuit, dispensatrice de toutes les vengeances et de toutes les justices.

 

– Jacques…, fit-elle d’une voix profonde, je te pardonnerai lorsque je serai sûre que tu auras arraché de ton cœur la fleur vénéneuse qui a failli l’empoisonner.

 

Jacques s’inclina devant sa mère…

 

Aucune autre parole ne fut échangée entre eux.

 

Le pacte que Jacques voulait briser sortait de cette tragique épreuve plus intangible que jamais.

 

L’âme en proie aux tortures les plus douloureuses… rivé à une chaîne qui, maintenant, à chaque pas, allait lui entrer dans la chair, le justicier s’éloignait ressaisi, dominé par la Fatalité.

 

Et quand il se fut éloigné, Julia Orsini, essuyant deux larmes de colère, qu’elle avait contenues jusqu’alors avec le plus fier courage, s’approcha du portrait de son mari, et en le contemplant avec un regard qui était tout elle-même, elle s’écria en la fascination impérieuse d’une tâche qu’elle croyait inéluctable et sacrée :

 

– Puisque tes fils ont trahi leurs serments, c’est moi qui te vengerai !

 

V

LE PETIT-FILS


– Dis, monsieur Vallières… quand me rendras-tu le môme Réglisse ?

 

C’est en ces termes plutôt familiers que Jeannot s’adressait à l’ancien secrétaire de son grand-père.

 

Jacques de Trémeuse qui, de retour à Paris, avait repris de nouveau la personnalité de Vallières, répondit à l’enfant avec un bon sourire :

 

– Le plus tôt possible, mon mignon.

 

Et comme Jacqueline lui adressait un regard plein de reconnaissance émue, il reprit :

 

– Tu sais bien que ton vieil ami est toujours trop heureux quand il te fait plaisir, ainsi qu’à ta maman.

 

… Quelques instants après, Cocantin recevait un mystérieux coup de téléphone, qui eut le don de le plonger dans une perplexité voisine de l’inquiétude… ce qui ne l’empêcha nullement de lancer dans l’appareil :

 

– Oui, oui, c’est entendu… à cinq heures, place Armand-Carrel… j’y serai !

 

Cocantin, après avoir, à plusieurs reprises, consulté le buste de Napoléon, se plongea dans une profonde rêverie.

 

Puis, se levant, il s’en fut à la fenêtre qui donnait sur le balcon, l’ouvrit toute grande… se pencha au-dessus de la balustrade… et constata qu’à l’angle des rues Lamartine et Hippolyte-Lebas… stationnait une auto dans laquelle se trouvait un homme d’une trentaine d’années, dont le chapeau enfoncé sur les yeux et le col de pardessus, strictement relevé, empêchaient de distinguer les traits.

 

– Ils sont là, se dit-il. C’est parfait. Rira bien qui rira le dernier.

 

L’air encore plus satisfait de lui-même que des autres, le détective privé rentra dans son bureau… et, sonnant son garçon, il lui dit :

 

– Allez me chercher ma grande malle en osier… Apportez-la sur le balcon, afin de lui faire prendre un peu l’air… Elle doit en avoir besoin depuis qu’elle est au grenier.

 

Au moment où le garçon revenait avec l’objet demandé, le môme Réglisse qui, après l’évasion du petit Jean, était resté par prudence à l’Agence Céléritas, faisait irruption dans le cabinet de l’excellent Prosper.

 

Inutile d’ajouter que la plus grande cordialité n’avait cessé de présider aux relations du détective malgré lui et de Réglisse.

 

– Hé, Coco…, interpellait le gamin, tu pars donc en balade, que tu fais des malles ?…

 

– Écoute-moi, fit Cocantin… Ton petit ami Jean te fait demander.

 

– Ça c’est chic !

 

– Je vais donc te reconduire près de lui.

 

– C’est encore, plusse bath !

 

– Seulement, après tout ce qui s’est passé ici, nous allons être obligés de prendre de très sérieuses précautions.

 

Et, avec un air solennel, Prosper définit :

 

– Il est indispensable que nos ennemis ignorent l’endroit où je te conduis… Sans quoi, il pourrait en résulter pour eux, pour toi et pour moi… de terribles conséquences.

 

– J’ai pus un poil de sec ! blaguait le Môme.

 

Tout en le prenant par la main, Cocantin l’emmena sur le balcon ; et, ouvrant le couvercle de la malle-panier, il lui ordonna :

 

– Cache-toi là-dedans.

 

– Alors, quoi ? interrogeait Réglisse toujours gouailleur, vous allez me trimballer là-dedans comme du linge sale ? C’est-y que vous m’emmenez chez la blanchisseuse ?

 

– Laisse-toi faire… et ne crains rien, commandait gentiment Prosper.

 

– Ça c’est rigolo…, fit le gosse en disparaissant dans la malle.

 

Cocantin, après avoir glissé un coup d’œil vers l’auto qui n’avait pas bougé de place, ramena le panier en osier dans son bureau.

 

Quelques minutes après, aidé par sa femme de chambre, il le déposait avec d’infinies précautions sur le siège d’un taxi auto à l’intérieur duquel montait la bonne ; et, après avoir lancé une adresse au wattman, il rentrait chez lui en se frottant les mains.

 

À peine le taxi eut-il démarré que la voiture qui attendait rue Hippolyte-Lebas se lançait à sa poursuite…

 

Le taxi-auto, après avoir gagné et traversé les boulevards extérieurs, suivit le boulevard Barbès… puis le boulevard Ornano et, tournant à gauche à la hauteur de la porte de Clignancourt, il s’engagea sur le boulevard Ney, qui longe la ligne des fortifications de Paris.

 

Alors… il se passa un fait vraiment inouï d’audace… et d’adresse.

 

La voiture de maître qui, jusqu’alors, s’était contentée d’accompagner la voiture de place à une distance relativement respectueuse, accéléra tout à coup son allure… tandis que l’homme qui se trouvait à l’arrière, et n’était autre qu’Amaury de la Rochefontaine, se dressait armé d’un solide gourdin à manche recourbé. Au moment où il arrivait à la hauteur du taxi, il empoigna, avec la crosse de son bâton, la corde très solide qui ficelait le panier en osier la tira à lui avec une force et une dextérité prodigieuses, et, avant que le brave conducteur du taco ait eu le temps de revenir de sa surprise, la malle, et son contenu, littéralement harponnés au passage…, se trouva, en un clin d’œil, transportée du siège du taxi à l’intérieur de la 24 HP d’Amaury qui, pilotée par Crémard, disparut dans la direction du boulevard Berthier… brûlant à toute allure la chaussée presque entièrement déserte.

 

– Bravo, patron, approuvait le chauffeur ordinaire et extraordinaire de Diana Monti… Vrai, on dirait que vous n’avez fait que cela toute votre vie.

 

– Vite à la maison ! ordonna M. de la Rochefontaine tout essoufflé par le formidable effort que lui avait occasionné cette opération aussi hardie que difficile.

 

Après avoir zigzagué dans diverses rues, afin de dérouter toute poursuite, Crémard stoppa devant la garçonnière d’Amaury où, depuis les derniers événements, Diana Monti, qui comprenait que plus que jamais elle avait besoin d’une protection efficace, avait élu domicile.

 

Crémard, lâchant sa voiture, chargea la malle sur son épaule… tout en disant :

 

– Il est joliment sage là-dedans, le môme Réglisse.

 

– C’est ce qu’il a de mieux à faire, répliqua sèchement M. de la Rochefontaine auquel il répugnait de se familiariser avec des serviteurs de l’acabit de Crémard.

 

Celui-ci se contenta, tout en gravissant l’escalier, de risquer ce facile à-propos :

 

– Il ne dit rien, mais il n’en pèse pas moins… Le petit bougre, je ne le croyais pas si lourd.

 

– Eh bien ?… demanda anxieusement l’aventurière qui semblait attendre avec impatience le retour d’Amaury.

 

– Il est là-dedans ! répliqua sèchement Amaury en désignant à sa nouvelle associée le panier d’osier que Crémard avait déposé au milieu du salon.

 

– Vous en êtes sûr ? interrogeait Diana.

 

– Parbleu ! J’ai vu Cocantin l’y cacher.

 

– Si vous aviez « zieuté » le patron, flattait Crémard, tout en défaisant les cordes qui sanglaient la malle… Il vous a enlevé ça comme un goujon… C’est épatant !…

 

– Petite vermine, grinça l’ex-institutrice, tu vas nous payer ça !

 

– Je crois qu’il ne doit pas en mener large, insinuait Crémard tout en continuant son déballage… La preuve c’est qu’il n’a pas soufflé mot depuis que le patron l’a pêché à la ligne.

 

Et, ouvrant le couvercle de la malle, il lança brutalement :

 

– Allez, dehors, espèce de sale crapaud, et plus vite que ça, ou je te débarbouille à la potasse !

 

Et comme rien ne bougeait, Diane, nerveusement, saisit la vieille couverture rapiécée qui devait dissimuler l’enfant. Un cri de colère lui échappa… Le volumineux colis ne contenait qu’un pavé renfermé dans de vieux effets auxquels était épinglé le mot suivant :

 

Le Môme Réglisse n’est pas un ballot.

 

– Roulés par Cocantin, s’écria la Monti, pâle de fureur. Ah ! c’est trop fort !

 

Et, avec un accent de violence inouïe, elle scanda :

 

– Mais j’aurai ma revanche… oui, je l’aurai… je l’aurai !…

 

Pendant ce temps, le directeur de l’Agence Céléritas, qui avait attendu que les deux voitures se fussent suffisamment éloignées, sortait de chez lui avec le môme Réglisse… et se rendait directement place Armand-Carrel, où il remettait le gamin à Roger de Trémeuse, auquel il fit naturellement le récit du bon tour qu’il venait de jouer à ses adversaires… Et comme Roger le félicitait de sa ruse, l’excellent Prosper, qui rayonnait, n’en déclara pas moins, avec une modestie charmante :

 

– Oh ! monsieur, ce n’est rien, croyez-le, à côté de ce que je peux faire.

 

Et il ajouta en lui-même :

 

– Si Napoléon revenait sur le trône, il me nommerait ministre de la police… comme Fouché !…

 

*

* *

 

– Eh bien, frère, es-tu un peu moins malheureux ? demandait Roger à Judex qui, sous les traits du vieux Vallières, pouvait se laisser aller plus facilement à la douloureuse amertume qui s’était emparée de lui…

 

Jacques eut un geste évasif qui ressemblait à l’expression d’un découragement profond…

 

Puis, lentement, il reprit :

 

– Je m’efforce de me raisonner, de me combattre… et surtout d’étouffer en moi ce terrible amour. Quel sera le plus fort de nous deux, je n’ose y songer… Je m’abstiens d’interroger l’avenir… C’est déjà bien assez d’imposer silence à mon cœur.

 

– Pauvre ami !

 

– Tu as raison de me plaindre…, soupira l’aîné des Trémeuse. Tu es heureux, toi, de n’avoir pas à subir l’épreuve d’un pareil combat…

 

– Surtout pas de défaillance…

 

– Je n’en aurai pas… La douleur de notre mère, dont j’entends toujours les accents terribles… a suffi pour me dicter mon devoir. Je n’ai pas à savoir si elle a tort, ou si elle a raison. Je m’incline devant sa volonté… et dussé-je en mourir, je serai fidèle à mon serment.

 

– Je n’en attendais pas moins de toi, reprit Roger, en enveloppant son frère d’un regard tout d’admiration et de tendresse… et je suis sûr d’ailleurs que tu puiseras dans l’accomplissement de ta promesse le réconfort dont, à certaines heures, tu auras besoin.

 

– Je l’espère !

 

– D’ailleurs… n’as-tu pas déjà remporté sur notre mère une incontestable victoire en obtenant d’elle la vie de Favraut ?… Qui sait… si notre mère ne s’attendrira pas un jour… et ne se décidera pas à cheminer avec toi, avec nous… sur la route du pardon !

 

– Ne nous berçons pas d’illusions pareilles…, reprit Jacques… Notre mère… ne cédera jamais… Elle a trop vécu de sa haine… pour ne pas vouloir mourir avec elle… Et quand même, chose impossible… miracle que je ne veux pas prévoir…, consentirait-elle à ce que je rendisse un jour Favraut à sa famille… jamais celle-ci ne pardonnera à Jacques de Trémeuse d’avoir été Judex. Ma seule consolation sera de continuer à veiller sur elle… sous les traits de ce Vallières, de ce vieillard auquel toute passion est interdite… Je tâcherai de me prêter son âme comme je me suis façonné son corps… Et l’amitié que j’inspirerai sous ces traits à Jacqueline me fera peut-être oublier à la longue la haine qu’elle a vouée au justicier de son père !…

 

– J’aime à t’entendre parler ainsi…, s’écria Roger en serrant fortement la main de Jacques… car… Sans fermer la porte à l’espoir… je sais que tu resteras debout, fier, inflexible sur le seuil du devoir.

 

Tandis que les deux frères échangeaient leurs confidences, la porte du bureau s’ouvrait doucement, laissant apercevoir la silhouette troublante, austère, de la femme en noir.

 

En écoutant les dernières paroles de Roger, elle eut un étrange sourire…

 

Tout en s’approchant, elle fit simplement d’une voix grave et complètement apaisée.

 

– Me voici, mes fils !… J’ai pensé que ma présence était utile ici, et je suis venue.

 

Et s’adressant à Jacques… elle reprit avec un accent de l’au-delà qui fit frissonner les deux frères figés en une attitude de crainte respectueuse :

 

– J’ai réfléchi longuement à ce que m’a dit Jacques. Loin de revenir sur ce que j’avais décidé, je ne puis que vous blâmer tous deux de m’avoir désobéi.

 

Et sur un ton d’autorité suprême, la grande dame demanda :

 

– Où se trouve Favraut ?

 

Jacques répondit sans hésiter :

 

– Près des Andelys… au bord de la Seine… dans ce fameux Château-Rouge que vous avez acheté vous-même pour nous y aménager à mon frère et à moi une retraite où nous pourrions en toute sécurité préparer la mystérieuse besogne que vous nous avez confiée.

 

– Où est-il enfermé ?

 

– Dans un cachot pratiqué dans l’une des anciennes oubliettes du château…

 

– Qui le garde ?

 

– Un homme dont nous répondons comme de nous-mêmes.

 

– Demain, vous me conduirez près de mon ennemi…, ordonnait impérieusement la fille des Orsini qui ajouta d’une voix rauque tandis que ses yeux s’agrandissaient en une sorte d’hallucination mystique : Puisque vous avez été au-dessous de votre tâche, je veux venger moi-même votre père.

 

Et comme, terrifiés, Jacques et Roger gardaient le silence, elle reprit :

 

– J’espère que vous ne me refuserez pas la chambre qui m’est réservée dans cet appartement.

 

Sans attendre la réponse de ses fils, elle gagna le vestibule et se dirigea d’un pas automatique vers la porte de la pièce qu’occupait Jacqueline.

 

Mais Jacques l’avait devancée.

 

– Ma mère, fit-il, je vous en supplie… n’entrez pas ici.

 

– Pourquoi…

 

– Il y a quelqu’un…

 

– Qui donc ?…

 

– La fille de Favraut.

 

– Elle !… Comment tu as osé l’amener près de toi ! Le mal est donc plus grand encore que je ne le pensais ?

 

– Mère, laissez-nous vous expliquer !

 

– Je veux la voir !… exigeait la Corse.

 

Se retournant vers les deux frères qui la considéraient muets et consternés, elle fit d’une voix stridente :

 

– Je suppose que vous n’avez pas l’intention de me faire violence.

 

Et, le visage contracté de haine, elle ouvrit délibérément la porte.

 

Mais elle s’arrêta aussitôt.

 

Agenouillés sur le bord de leur lit, Jeannot et le môme Réglisse, en chemise de nuit, les mains jointes, répétaient d’une voix claire et les yeux levés au ciel la prière que Jacqueline, penchée vers eux leur soufflait avec ferveur :

 

Donnez-nous aujourd’hui notre pain quotidien.

Pardonnez-nous nos offenses

Comme nous pardonnons

À ceux qui nous ont offensés.

 

Ce spectacle était si délicieusement simple, si poétiquement émouvant, que, pour la première fois depuis de longues années, la Corse implacable sentit comme un souffle de douceur passer sur son front brûlant de fièvre…

 

Lorsque, la prière terminée, Jacqueline aperçut en se retournant cette femme en grand deuil qui la fixait d’un air étrange… elle eut vers Vallières un regard d’interrogation qui semblait dire :

 

– Quelle est cette dame… et pourquoi me regarde-t-elle ainsi ?

 

Mais la comtesse de Trémeuse qui, tout de suite, avait lu dans le cœur de Jacqueline, s’approchait d’elle en disant d’une voix que ses fils ne lui connaissaient plus, tant elle leur semblait être redevenue tout à coup humaine :

 

– Je suis… la sœur de M. Vallières… Je suis venue à Paris pour quelques jours… Pardonnez-moi d’être entrée dans cette chambre.

 

Comme Jacqueline allait lui répondre, brusquement, elle s’en fut en disant à ses deux fils qui l’avaient rejointe dans l’antichambre :

 

– Laissez-moi… j’ai besoin d’être seule.

 

Et, dans le bureau de Judex, elle demeura plongée dans une profonde rêverie.

 

À l’acuité étrange de son regard, aux tressaillements nerveux de ses lèvres… aux soupirs douloureux qui s’échappaient de sa poitrine, il était évident qu’un combat violent se livrait en elle.

 

Ces deux enfants adorables et cette jeune femme toute rayonnante de bonté pure et de noblesse féminine… que soudain elle trouvait priant pour ceux qui les avaient offensés… ces paroles de miséricorde transmises de cœur de martyre à ces cœurs innocents… Ce « pardonnez-nous nos offenses » tombé de ces lèvres de tout-petits… tout cela semblait l’avoir fortement émue.

 

L’ange de la pitié allait-il l’emporter sur le dieu de la vengeance ?

 

Non sans doute…

 

Quelque vision funèbre, une tragique évocation des heures terribles, irréparables, avait dû surgir devant la comtesse. Ses traits un instant détendus exprimèrent une résolution frénétique… inébranlable… tandis que ces mots lui échappaient :

 

– Il faut qu’il meure, oui, il le faut ! Je le veux. Et c’est moi qui le frapperai !…

 

Mais voilà que deux chérubins apparaissent soudain dans l’entrebâillement de la porte qui s’est ouverte sans bruit.

 

Embarrassés dans leurs longues chemises blanches, Jeannot et le môme Réglisse, envoyés par Jacqueline, Vallières et Roger qui sont restés dans l’antichambre, s’avancent sur la pointe de leurs pieds nus… vers la femme en noir… toujours prostrée dans sa méditation funèbre.

 

Jeannot interloqué s’arrête, mais le môme Réglisse, qui discrètement s’est effacé, l’encourage d’un geste énergique. Les bras tendus, l’enfant s’avance de nouveau :

 

– Madame, fait-il de sa jolie voix si câline et si tendre. Madame…

 

Julia Orsini redresse la tête.

 

En apercevant ce chérubin blond qui lui sourit… elle tressaille… Elle lutte encore, se défendant contre la pitié qui, de nouveau, l’envahit.

 

Mais Jeannot insiste :

 

– Madame, dit-il, vous ne voulez pas m’embrasser ?

 

Oh ! alors, devant cette apostrophe adorable, en face de cette innocence qui ne veut encore savoir qu’aimer… émue par ce regard divin de tendresse et de douceur, Mme de Trémeuse se sent tout à coup transformée.

 

Comme la veille, deux larmes coulent sur ses joues… Ce ne sont point des larmes de colère… mais des larmes de bonté.

 

– Viens, mon petit, s’écrie-t-elle en attirant contre elle le fils de Jacqueline.

 

Le petit enfant a remporté une victoire qui eût semblé impossible au bon Dieu !

 

HUITIÈME ÉPISODE

Les souterrains du Château-Rouge


I

LUI !


– Je veux le voir !

 

– Mère !

 

– Je vous dis que je veux le voir… Conduisez-moi près de lui… Je l’exige !

 

C’est en ces termes, prononcés avec un accent d’âpreté farouche que Mme de Trémeuse avait imposé sa volonté à ses fils.

 

Jacques et Roger n’avaient qu’à obéir.

 

Quelques instants après, ils partaient en automobile avec leur mère, pour le Château-Rouge.

 

Durant tout le trajet, Mme de Trémeuse demeura enfermée dans la plus tragique des méditations.

 

Ainsi, elle allait se trouver en face de cet homme… où plutôt de ce monstre, qui, avec la cruauté d’un tigre, avait jadis si implacablement mis son honneur en pièces !

 

Toutes ces idées de vengeance, un instant apaisées par le baiser si pur du petit Jean, l’empoignaient de nouveau.

 

Mais cette fois, ce n’était plus pour reprocher à ses fils d’avoir failli à l’exécution de leur tâche… d’avoir manqué au serment qu’elle avait exigé d’eux… et de s’être écartés de la route sanglante qu’elle leur avait elle-même tracée. Au contraire, une sorte de joie féroce faisait battre son cœur de Corse…

 

Bientôt, n’allait-elle pas assister au spectacle de son ennemi à terre, emmuré vivant dans un cachot, dont rien au monde ne pourrait le faire sortir ?… Et elle sentait en elle le rayonnement du plus terrible des orgueils, à la pensée qu’elle pourrait enfin clamer à ce misérable, effondré devant elle :

 

– C’est moi qui t’ai brisé à mon tour !

 

Lorsque, au lointain, les ruines majestueuses du château, qui dominait la vallée de la Seine, apparurent à ses yeux, un sourire étrange erra sur ses lèvres… Elle touchait au but de son voyage, prête à vivre l’heure la plus formidable peut-être de son existence. Guidée par ses fils, elle s’engagea dans le dédale de sentiers accédant à la vieille forteresse, puis elle pénétra dans les souterrains et parvint jusqu’au laboratoire de Judex… où Kerjean, gardien vigilant, ne cessait d’observer le prisonnier.

 

– Quel est cet homme ? interrogea la femme en noir.

 

Judex répondit aussitôt :

 

– Il s’appelle Pierre Kerjean… Après avoir été la victime de Favraut, il est devenu son geôlier. Il l’exècre autant que nous le haïssons… Nous pouvons compter sur lui comme sur nous-mêmes.

 

Comme Kerjean s’inclinait respectueusement devant la grande dame, celle-ci reprit d’une voix frémissante :

 

– Et lui ?… Où est-il ?

 

– Venez, ma mère, reprit Jacques en conduisant sa mère jusqu’au miroir qui permettait de suivre rigoureusement tous les mouvements du captif dans sa cellule.

 

La fille des Orsini ne put réprimer un cri de surprise.

 

Dans l’être tassé, recroquevillé sur lui-même et gisant sur un lit de sangle, il était impossible de reconnaître celui qui, quelques semaines auparavant était encore un des maîtres de la finance, un des plus opulents marchands d’or de la capitale.

 

Une barbe inculte envahissait son visage… Ses cheveux hirsutes retombaient sur son front… et le costume de forçat dont il était revêtu achevait de lui donner une allure sinistre entre toutes… Une plainte incessante qui commençait en un souffle pour devenir bientôt une sorte de rugissement sourd, de grondement rauque, effrayant, s’échappait de ses lèvres, frangées d’écume…

 

L’œil était fixe, blanc, atone… et les mains demeuraient obstinément crispées sur les genoux, presque ramenés à la hauteur du menton.

 

– Lui !… Lui !… répétait Mme de Trémeuse qui n’aurait jamais soupçonné jusqu’à quel état de dégradation physique et morale peut tomber un criminel qui est incapable de se repentir et se voit tout à coup plongé dans la plus affreuse des désespérances.

 

Et pourtant cette vision terrifiante ne suffit pas à Julia Orsini… car se retournant vers Jacques, elle lui dit, toujours hautaine, impérieuse :

 

– Je veux lui parler.

 

– Suivez-moi…, fit simplement Judex qui sortit du laboratoire et précéda sa mère dans le dédale des couloirs.

 

Et voilà que tout à coup Favraut voit apparaître devant lui la silhouette imposante, altière, de la dame en noir, de la créature tant désirée, de celle dont le refus indigné l’a bouleversé au point de lui faire commettre la plus lâche et la plus odieuse des infamies.

 

Elle s’avance vers le misérable… Ce n’est plus une femme qui parle, c’est la Vengeance elle-même qui laisse tomber cette simple phrase qui résonne sous la voûte, comme un écho de justice suprême, comme une voix de l’au-delà :

 

– Favraut, me reconnaissez-vous ?

 

Le banquier, lentement, relève la tête… roule autour de lui des yeux hagards. Un hideux sourire erre sur ses lèvres.

 

La grande dame insiste :

 

– Favraut, regardez-moi bien… Je suis madame de Trémeuse.

 

À ces mots, aucun tressaillement ne fait vibrer le misérable… Rien sur son visage ne révèle la stupeur, la colère ou l’épouvante… C’est toujours la même attitude, la même prostration, la même indifférence.

 

Voit-il seulement celle qui l’interpelle et le contemple ?

 

Peut-être… Mais aucun souvenir ne s’éveille en son cerveau en loques… Ses mains abandonnent ses genoux… Il les ramène vers sa poitrine… en une suite de gestes rythmés, similaires… tandis qu’il imprime à son buste un dodelinement régulier et qu’une sorte de bourdonnement nasillard accompagne cette atroce pantomime.

 

Et voilà que tout à coup Favraut aperçoit un morceau de chaîne incrusté dans la muraille… En un geste saccadé, il s’en empare… il lui sourit… il lui parle… il le caresse…

 

– Il est fou ! murmure la comtesse.

 

D’un geste, elle indique à son fils qu’elle veut quitter la cellule.

 

Elle regagne le laboratoire, et, vaincue par l’émotion que vient de lui causer l’épouvantable scène, elle se laisse tomber sur un fauteuil… tandis que Judex, d’une voix respectueuse et tendre, lui demande :

 

– Ma mère, ne sommes-nous pas assez vengés ?

 

Mais la fille des Orsini ne répond pas.

 

Elle songe…

 

C’est que, pour la première fois depuis la mort de son époux, l’implacable femme, placée devant la réalisation de ses formidables desseins, vient de se demander si la vengeance humaine n’a pas ses limites…

 

Mais deux visions se succèdent en elle : la première, le bourreau sans pitié, le maître chanteur féroce, l’assassin moral, avili dans l’abêtissement le plus absolu, sombrant dans le plus ignominieux des désastres.

 

La seconde : l’être aimé étendu dans son cabinet de travail… figé dans l’immobilité de la mort volontaire.

 

Et cela suffit pour chasser de son cœur toute velléité de compassion… toute idée de miséricorde.

 

Oui, le coupable expiera… Il demeurera là – bête féroce enchaînée – jusqu’à ce que l’autre justice, celle d’en haut, décide que le châtiment doit finir… et elle, la justicière d’ici-bas, viendra souvent… très souvent, se repaître de ce spectacle… assister à la lente agonie de son ennemi… compter, avec lui, les minutes de torture… recueillir, avec la plus âpre des ferveurs, les plaintes qui s’exhalent de ses lèvres… intarissable mélopée de détresse… écho inconscient de joies passées et à jamais flétries !…

 

Mme de Trémeuse se lève… Elle va retourner au miroir… Elle veut revoir Favraut… être bien sûre qu’il souffre encore, qu’il souffre toujours. Mais elle s’arrête… Il lui semble qu’un baiser très doux vient d’effleurer son front… et, dans la plus divine des hallucinations, elle a l’impression que l’enfant de la veille, le petit-fils de son ennemi, s’est encore approché d’elle, s’est jeté dans ses bras et qu’il approche sa bouche si tendre de son front brûlant de fièvre.

 

L’évocation de cette caresse enfantine, survenant au moment précis où elle ne pense plus qu’à se rassasier de sa vengeance, met en elle un trouble étrange… Cette maternité qu’elle n’avait jusqu’alors dirigée que vers la vengeance se réveille en une sorte de crise de mystique tendresse… Plus fort que la haine, un sentiment nouveau l’envahit… irrésistible et doux… Les beaux yeux clairs de Jeannot la poursuivent… Sa voix chante à son oreille : « Voulez-vous m’embrasser, madame ? » Et ce baiser… elle l’a accepté… elle l’a rendu… N’était-ce pas déjà du pardon ?… N’était-ce pas déjà une promesse… un pacte… entre elle et ce petit ?… Des larmes montent à ses yeux, son cœur ne bat plus de la même manière… Malgré cela, elle retourne au miroir… elle regarde Favraut… qui maintenant semble bercer un tout-petit dans ses bras… Alors, vaincue, désarmée… elle s’en va vers Judex… et lui dit d’une voix que son fils ne lui connaissait plus :

 

– On ne peut laisser cet homme dans ce tombeau !

 

II

L’ÉTERNELLE DALILA


Après un long et mystérieux conciliabule avec Kerjean, Judex avait quitté le Château-Rouge en compagnie de sa mère et de son frère.

 

L’ancien meunier des Sablons, après avoir apporté à son prisonnier sa nourriture quotidienne, rejoignit son fils qui l’attendait dans une chambre aménagée pour lui dans l’un des souterrains du château.

 

Depuis la scène terrible qui s’était déroulée au moulin tragique, Moralès, ou plutôt Robert Kerjean, n’avait cessé de manifester le plus sincère repentir.

 

Cependant, malgré le pardon de son père et l’accueil si favorable de Judex, il restait plongé dans une profonde mélancolie… Pendant de longs instants, il demeurait silencieux, la pensée perdue dans un rêve… la tête cachée entre les mains… Ce fut ainsi que le vieux Kerjean le trouva.

 

– Robert, fit-il, je suis inquiet de toi… cette tristesse que tu ne sembles pas pouvoir surmonter me cause une vive anxiété… J’ai peur que la confession que tu m’as faite ne soit pas aussi complète que j’étais en droit de l’espérer.

 

– Pourtant…, déclarait Moralès, je vous ai dit toute la vérité.

 

– Tu aurais tort de te défier de moi… Je t’ai pardonné de tout mon cœur ; et Judex me disait hier encore qu’il était prêt à te procurer tous les moyens dont tu aurais besoin pour te refaire une existence de travail et de probité.

 

– Mon père, reprenait l’ancien amant de Diana Monti, jamais je n’oublierai la preuve d’admirable affection que vous m’avez donnée ; et je resterai toujours reconnaissant envers Judex de ce qu’il a fait pour vous et de ce qu’il veut faire pour moi… Mais…

 

Et Robert Kerjean s’arrêta en proie à un trouble qu’il ne pouvait maîtriser davantage.

 

– Mais ? reprenait l’ancien bagnard… Voyons, mon fils, parle… explique-toi.

 

Et comme Moralès gardait le silence, le vieux Kerjean reprit :

 

– Je crois comprendre… Cette femme… Tu l’aimes encore… n’est-ce pas ?

 

Sans répondre à la question que lui posait son père, le jeune homme déclara d’une voix tremblante :

 

– Mon père, je ne puis pas rester davantage ici… Il faut que je m’éloigne, que je m’en aille loin… très loin, emporté dans une existence faite à la fois d’action et de devoir.

 

– Moi qui espérais tant te garder près de moi !

 

– Je vous répète qu’il faut que je m’en aille.

 

– Tu es donc plus atteint que je ne le pensais ?

 

– Peut-être…, soupira Moralès.

 

Et, tendant à son père une lettre qu’il venait de terminer et qui portait l’adresse de Judex, il dit simplement :

 

– Lisez !

 

C’était un de ces billets laconiques… mais expressifs, qui paraissent avoir été dictés par la plus inébranlable résolution :

 

Pardonnez-moi de quitter le Château-Rouge sans vous prévenir. Mon père vous remettra cette lettre. Mon intention est de m’engager dans la Légion étrangère pour me réhabiliter. Laissez-moi vous remercier encore, et me dire à jamais votre dévoué serviteur.

 

ROBERT KERJEAN.

 

– Mon pauvre enfant ! reprenait Kerjean, qui avait peine à retenir ses larmes… Je n’ai pas le droit de chercher à te faire revenir sur ta décision… Si tu l’as prise, c’est que tu l’as jugée indispensable.

 

– Oui, père.

 

– Eh bien ! va… et tâche de revenir avant que moi je sois parti pour toujours. Mon seul désir, à présent, est que ce soit la main d’un honnête homme, la tienne, mon Robert, qui me ferme les yeux.

 

– Soyez tranquille, affirma Moralès… vous serez content et fier de moi…

 

– Alors, embrasse-moi, mon fils… au revoir, et bon courage !

 

Robert Kerjean avait donc regagné Paris…

 

Il était trop tard pour qu’il se rendît au bureau de recrutement où il devait contracter l’engagement qui allait faire de lui un nouvel homme ; il avait remis cette formalité au lendemain… et, après avoir fait le choix d’un modeste hôtel, il était allé, pour tuer le temps, flâner sur le boulevard.

 

Bientôt, se sentant envahi par une lassitude physique et morale indéfinissable, il entrait dans un café, s’asseyait à une table, commandait un porto, et réclamait les illustrés… qu’il se mit à feuilleter, machinalement, sans intérêt… pour les abandonner presque aussitôt… comme s’il eût été entièrement absorbé par une pensée unique, prédominante.

 

Cet établissement où le hasard l’avait fait entrer, en évoquant en lui le plus brûlant des souvenirs, venait de raviver l’incendie qui, intérieurement, le dévorait.

 

Là, en effet, quelques jours auparavant, il s’était arrêté avec Diana.

 

Il revoyait la table devant laquelle ils s’étaient installés côte à côte.

 

Il se rappelait que jamais sa maîtresse n’avait été plus belle, plus voluptueuse et captivante.

 

Que de beaux projets ils avaient échafaudés !… Il l’entendait encore lui dire de sa voix qui savait si bien le prendre, lui murmurer :

 

– Tu verras que lorsque nous serons heureux, nous nous aimerons mieux encore.

 

Par un phénomène d’autosuggestion, beaucoup plus fréquent qu’on ne le pense, Moralès retrouvait Diana à la place qu’elle occupait… Enveloppé par son regard, fasciné par son sourire, il fut même, tel un halluciné, sur le point de se lever, d’aller vers elle… Mais la réalité le ressaisit un instant… Il régla sa consommation, partit, toujours obsédé par l’image de l’adorée… qui le précédait, et semblait le guider… ou plutôt l’attirer sans qu’il pût s’en défendre, tant elle exerçait sur lui une de ces attractions auxquelles nulle volonté humaine ne saurait résister.

 

Et ce fut ainsi que, presque involontairement, il arriva jusqu’à la maison où demeurait Diana et où elle était revenue depuis la veille.

 

Alors, il eut un éclair de raison.

 

– Si j’entre, se dit-il, je suis perdu !

 

Il voulut fuir… Mais on eût dit qu’une puissance fantastique, infernale, le clouait sur le sol ; et il demeura là… les yeux tendus vers les fenêtres de l’aventurière comme s’il espérait apercevoir une dernière fois, avant de s’en aller pour toujours, la silhouette adorée… afin de la graver à jamais en lui, dans le renoncement de son amour, dans l’adieu de tout son être.

 

Et voilà que tout à coup un rideau se soulève… C’est elle !… Le cœur de Moralès bat à se rompre… Oh ! cette femme !… cette femme, comme il l’aime encore… comme il la désire toujours ! Mais il lutte encore. Et il va s’éloigner à jamais, cette fois, brisé… à moitié fou ; mais purifié par le plus déchirant des renoncements, le plus cruel des sacrifices… lorsqu’il aperçoit distinctement une autre silhouette près de Diana, un gentleman élégant, distingué… qui sourit amoureusement à sa maîtresse.

 

– Elle a un amant… un amant ! s’écrie Robert Kerjean, fou de rage.

 

Mordu par la plus atroce des jalousies, il sent tout à coup s’effondrer ses bonnes résolutions… Emporté par un souffle de tempête, il se précipite dans la maison, gravit, quatre à quatre les escaliers, sonne violemment à la porte de l’aventurière et, bousculant la femme de chambre qui est venue lui ouvrir… il pénètre dans le salon où la Monti est en train de « flirter » audacieusement avec sa nouvelle conquête.

 

– Toi ! s’écria la Monti, vivement surprise et mécontente.

 

– Diana, dit le fils de Kerjean, d’une voix sifflante, je voudrais te parler seul à seul.

 

En même temps qu’elle a compris les difficultés de la situation, la fine mouche a trouvé le moyen d’y faire face.

 

Avec son plus aimable sourire, elle présente immédiatement :

 

– Monsieur le vicomte Amaury de la Rochefontaine… Monsieur le baron Moralès, mon ami, dont je vous ai souvent parlé.

 

Et sans donner le temps à Robert de placer un mot, elle explique, prévenant ainsi tout éclat :

 

– Monsieur de la Rochefontaine qui, ainsi que tu le sais, était fiancé à Mme Jacqueline Aubry, et que j’ai connu aux Sablons… Il était venu me demander quelques renseignements au sujet de la mort de ce pauvre M. Favraut.

 

Un peu calmé, Moralès s’incline légèrement devant Amaury qui, après lui avoir rendu son salut, déclare, sur un imperceptible clignement d’œil de Diana qu’il a saisi au passage et dont il a deviné la signification :

 

– Je vous laisse, chère madame… et à bientôt, j’espère.

 

Après avoir baisé la main que lui tend la Monti, il s’éloigne, laissant les deux amants en présence.

 

Alors… au lieu d’éclater en véhéments reproches, ainsi que s’y attend Robert, l’ensorceleuse s’avance vers lui et, plus séductrice que jamais, elle lui dit, tout en l’entourant de ses bras souples… caressants :

 

– Je t’attendais… J’étais tranquille ! Je savais bien que tu reviendrais près de moi.

 

Moralès répond :

 

– J’ai voulu te dire un dernier adieu avant de partir pour toujours.

 

– Partir pour toujours ! reprend l’aventurière en feignant un vif et douloureux étonnement.

 

– Oui, après ce qui s’est passé, nous ne pouvons plus nous revoir.

 

– Pourquoi ?

 

– Parce que je ne veux pas devenir un assassin !

 

À ces mots, Diana Monti, en habile comédienne, dégagea lentement son étreinte et murmura sur un ton de regret amer, de tristesse infinie :

 

– C’est vrai… j’ai été folle… Empoignée par la volonté d’être riches et de nous créer à nous deux une existence de bonheur et de joie, j’ai perdu toute notion du bon sens, je me suis laissée aller aux plus imprudentes extravagances… Je le reconnais, j’ai failli t’entraîner avec moi dans l’abîme. Mais je n’ai pas eu besoin de te revoir pour me rendre compte combien j’avais été insensée. J’ai compris tout de suite, et je ne t’en ai même pas voulu d’avoir eu la pensée de me livrer à Judex… Tu étais dans ton droit. N’avais-je pas manqué te conduire à l’échafaud ?

 

Et se laissant tomber sur un divan, sachant avec une habileté infernale trouver les larmes qui trompent, les mots qui aveuglent, elle poursuivit :

 

– Je me suis bien transformée en quelques jours… Je ne suis plus la même femme… Maintenant, je n’ai plus qu’un désir, vivre en paix… ignorée… loin du monde… dans un coin perdu de la terre… Eh bien ! mon ami, cette tranquillité après laquelle j’aspire, c’est toi, c’est toi seul qui peux me la donner.

 

– Moi !… s’effarait Robert Kerjean, qui luttait violemment pour ne pas se laisser reprendre par cette femme.

 

Et il ajouta déjà avec moins d’énergie :

 

– Puisque je m’en vais pour toujours !…

 

– Tu ne m’aimes donc plus ?

 

Moralès se tut.

 

Ce silence était plus éloquent qu’un aveu enflammé.

 

Diana, sentant qu’elle reprenait l’avantage, chercha sa main, la prit, l’attira vers elle, et de plus en plus câline, diaboliquement fascinatrice, elle insinua :

 

– Moi, je t’adore… Crois-moi, je ne t’ai jamais autant aimé que depuis le moment où je me suis aperçue du mal que je t’avais fait… Et toi aussi, tu m’aimes… Allons, ne t’en défends pas… Tu as été vivement impressionné par l’apparition subite de ton père… Mais je suis bien certaine que, lorsque tu t’es retrouvé seul en face de ton cœur, tu m’as regrettée, tu m’as désirée… comme tu me regrettes et me désires en cet instant… Comme toujours, tu hésites, tu trembles… Dans ton âme, dans ta pensée, tu n’oses même pas te demander si tout cela n’est pas réparable… et il faut que ce soit moi qui te rende encore le courage, non plus cette fois pour frapper Jacqueline, mais pour m’aider à sauver son père.

 

– Que veux-tu dire ? tressaillit Moralès.

 

– Je te le répète… ta tranquillité, la mienne… je ne veux pas dire notre amour… puisque tu sembles t’être détaché de moi…

 

– Diana ! protesta Robert en un cri de détresse.

 

– Notre amour… soit…, triompha l’aventurière, dépend désormais de ta volonté.

 

– Explique-toi.

 

– Promets-moi de m’écouter avec calme, et de me répondre avec franchise.

 

– Parle !

 

– Tu sais où est Favraut !

 

– Mais…

 

– Tu le sais !… Si… Nous le délivrerons… c’est la fortune pour nous deux.

 

– Diana !

 

– Laisse-moi finir ! Devenus riches… nous partirons loin… très loin… pour mener une vie heureuse… la vie rêvée… N’avais-je pas raison de te dire que désormais notre avenir, notre bonheur dépendaient uniquement de toi ?

 

Moralès, les sourcils froncés, l’œil inquiet, le front barré d’un pli, répondait :

 

– Ce que tu me demandes là… est impossible…

 

– Impossible… et pourquoi ?

 

– Parce que j’ai promis.

 

– Promis quoi ?… Promis à qui ?

 

– À mon père… de ne jamais révéler à qui que ce soit au monde l’endroit où Judex retient Favraut prisonnier.

 

Diana eut un tressaillement d’allégresse.

 

Maintenant qu’elle était entièrement fixée, elle n’avait plus qu’à manœuvrer en conséquence, et elle s’y connaissait.

 

– Ton père, fit-elle aussitôt… je ne voudrais pas te dire du mal de lui… Mais enfin, permets-moi de trouver un peu excessif et singulièrement étrange… ton profond respect et ta subite tendresse pour un homme loin duquel tu as si longtemps vécu… et qui, pour te prouver son affection, n’a pas trouvé d’autre moyen que de se faire condamner à vingt ans de travaux forcés.

 

– Je t’en prie, ne raille pas le sentiment qui m’a fait redevenir un honnête homme !

 

– Je ne raille pas… je constate… et c’est dommage ! Si j’exigeais de toi une chose périlleuse ou malhonnête… je comprendrais… Mais, somme toute, manquer de parole à un père pareil, et cela pour délivrer un malheureux que l’on séquestre arbitrairement, ce n’est pas une action assez répugnante pour qu’en t’y refusant tu nous sacrifies tous les deux.

 

Les yeux baissés, de plus en plus indécis, prêt à faillir, Moralès demeura silencieux. Tout en se levant, l’aventurière fit d’un ton dégagé :

 

– Tu ne veux pas !… C’est bon, n’en parlons plus… Je connais quelqu’un qui se chargera de la besogne.

 

– Qui donc ?… sursauta le fils du vieux Kerjean.

 

– Amaury de la Rochefontaine.

 

À ce nom, Moralès eut un sursaut de colère.

 

– Lui ! fit-il.

 

– Pourquoi pas ?

 

– Je ne veux pas !

 

– De quel droit m’imposerais-tu désormais ta volonté… puisque nous ne sommes plus rien l’un à l’autre ?

 

– Plus rien !… éclata Robert en saisissant à son tour la main de sa maîtresse. Plus rien !… mais tu ne vois donc pas que je souffre toutes les douleurs ?

 

– Quand tu pourrais être si heureux !

 

– Diana !

 

– Où est Favraut ?

 

– Il est… il est…

 

Mais Moralès s’arrêta…

 

Une crainte terrible venait de l’empoigner.

 

– Et Jacqueline ? reprit-il d’une voix blanche.

 

– Jacqueline ? fit la Monti en haussant les épaules…

 

– Elle sait bien des choses… elle en sait même tellement que tu voulais la supprimer.

 

– Et après ?

 

– Alors… j’ai peur…

 

– De quoi ?

 

– J’ai peur que tu ne veuilles encore…

 

– Ne dis donc pas de bêtises !…

 

Avec un sang-froid extraordinaire, une présence d’esprit incomparable, l’aventurière posa :

 

– J’ai trouvé un intermédiaire qui se chargera de traiter toutes ces questions, sans que nous ayons besoin de nous y mêler ostensiblement.

 

– Cocantin, sans doute ?

 

– Non… il est trop bête.

 

– Alors… qui ?

 

– L’homme qui était là tout à l’heure.

 

– La Rochefontaine ?

 

– Oui… La Rochefontaine, que tu as si stupidement pris pour mon amant, et qui n’est, en réalité, pour nous, qu’un associé d’autant plus précieux que je le tiens, et que je le mets au défi de me glisser dans les mains… Allons… Mora, sois raisonnable… ce que je te demande est peu de chose ; et cependant, de ton refus ou de ton acceptation dépend toute notre existence. Aide-moi à délivrer Favraut… Tu le peux ! Cela même t’est facile, très facile… et je suis à toi pour toujours. Réponds-moi, Moralès… Pourquoi tes yeux fuient-ils les miens ?… Pourquoi ta bouche se dérobe-t-elle à mes baisers ?… Tu préfères donc t’expatrier… t’en aller dans un pays meurtrier… chercher une mort cruelle autant qu’inutile ? Mais à peine aurais-tu signé cet engagement que tu le regretterais amèrement… Car tu m’as dans le sang… C’est bien fini, tu ne pourras pas m’oublier, pas plus que je ne t’oublierai moi-même… Mora… mon ami… tu veux donc à tout prix deux malheureux ?… Non, non, cela ne sera pas. Nous nous aimons trop, nous avons été trop l’un à l’autre pour ne pas nous rapprocher aujourd’hui en une étreinte qui ne nous permettra plus de nous séparer !

 

La terrible ensorceleuse, qui n’avait jamais été plus enveloppante, ni plus belle, se suspendait au cou de son amant… cherchant ses lèvres… Et ce fut le baiser ardent… auquel rien ne résiste… baiser de volupté, de traîtrise et de mort…

 

La gueuse avait reconquis le dévoyé.

 

Maintenant, Moralès était bien à elle, prêt de nouveau à toutes les lâchetés, à toutes les trahisons, à toutes les infamies.

 

Toutes ses bonnes résolutions avaient fondu sous les caresses de Diana, comme la neige au soleil.

 

Et d’une voix rauque, étranglée… secouée par le frisson du crime, le parjure articula :

 

– Donne-moi trois hommes sûrs et une auto rapide… et je jure que Favraut sera ici cette nuit !

 

III

LES OISEAUX DE NUIT


Vers une heure du matin, une puissante automobile s’arrêtait aux alentours de Château-Rouge.

 

Quatre hommes en descendirent.

 

C’étaient Moralès, Amaury de la Rochefontaine, le docteur et le Coltineur.

 

Tandis que Crémard restait sur le siège de sa limousine, Moralès, suivi des trois autres, s’engageait dans le sentier qui conduisait aux ruines.

 

Après avoir fait promettre à ses complices qu’aucune violence ne serait exercée contre son père, l’amant de Diana s’apprêtait à réaliser la promesse que lui avait si astucieusement arrachée sa maîtresse.

 

Son plan, qui lui avait d’ailleurs été entièrement suggéré par la Monti, était d’une grande simplicité et d’une remarquable audace…

 

Emporté par sa passion, il allait l’accomplir sans la moindre hésitation.

 

Désormais aucun remords ne pouvait l’arrêter.

 

L’aventurière l’avait trop entièrement ressaisi pour qu’il s’embarrassât d’aucun scrupule.

 

Tout d’abord… il s’en fut écouter à la porte de la chambre où couchait son père.

 

Il n’entendit que le bruit d’une respiration régulière, indice d’un profond sommeil.

 

– De ce côté-là, fit-il, tout va bien…

 

Néanmoins, pour plus de tranquillité, il donna un tour à la clef qui était demeurée dans la serrure.

 

Et il s’en fut rejoindre ses collaborateurs qui avaient déjà pénétré dans la cellule de Favraut… d’autant plus facilement que, par une incroyable négligence, le verrou extérieur n’en avait pas été tiré.

 

Sans s’arrêter à ce détail, qui d’ailleurs facilitait sa besogne, le docteur aperçut, étendu sur le lit de sangle et enroulé dans une couverture, une forme humaine semblant dormir…

 

En un clin d’œil et avec une dextérité qui semblait révéler une longue pratique, l’étrange médecin appuya contre la bouche du prisonnier un bâillon fortement chloroformé, tandis que le Coltineur, qui s’était muni de tous les accessoires nécessaires, le ligotait rapidement… solidement, dans sa couverture.

 

Moralès demeuré dans le couloir et l’oreille toujours aux aguets avait assisté de loin à cette scène, qui s’était passée en moins de temps qu’il n’en faut pour la décrire.

 

Très satisfait de la rapidité avec laquelle ce hardi coup de main avait été exécuté, l’amant de Diana guida et éclaira la marche de ses deux associés qui emportaient le banquier, et les accompagna jusqu’à la voiture.

 

– Maintenant, fit-il, vite à Paris.

 

– Et vous, patron ? interrogea Crémard, qui avait remis son moteur en marche.

 

– Moi, je reste.

 

– Pourquoi ? interrogèrent simultanément le docteur et le Coltineur.

 

– C’est mon affaire ! répliqua sèchement Moralès. La besogne est faite. C’est l’essentiel. Le reste me regarde.

 

– Alors en route ! fit le sinistre wattman en démarrant.

 

La vérité était que, son forfait une fois accompli, Moralès venait seulement d’en comprendre l’infamie et d’en mesurer les conséquences.

 

Par un dernier vestige de respect humain et surtout par crainte des représailles que Judex ne manquerait pas d’exercer contre lui lorsqu’il découvrirait sa trahison, Robert Kerjean avait résolu de se créer un alibi aux yeux de son père.

 

De nouveau, il gravit le sentier qui conduisait aux ruines… pénétra dans le souterrain et s’en fut frapper à la porte de la chambre du vieux Kerjean.

 

Celle-ci s’ouvrit presque aussitôt…

 

Moralès eut un moment de surprise… Il était en face de Roger de Trémeuse… qui s’exclama :

 

– Je vous croyais parti !… Votre père m’avait dit que vous alliez vous engager dans la Légion étrangère.

 

– En effet…, répliquait Robert et je n’ai nullement changé d’avis… mais j’ai été mis sur les traces d’un complot ayant pour but d’enlever le banquier Favraut… Alors, vite, je suis revenu ici en toute hâte, afin de vous prévenir.

 

– Vous avez donc revu la Monti ? interrogea nettement le frère de Judex.

 

– Oui… articula… Moralès… un hasard je vous le jure… mais un hasard que je bénis, puisqu’il m’a permis de déjouer le nouveau projet de cette misérable.

 

Et, hypocritement, il ajouta :

 

– Voilà pourquoi je n’ai pas hésité un seul instant à me rendre au Château-Rouge. Je vous devais bien cela à tous… et je ne voulais pas surtout en cas d’accident que ni mon père, ni Judex, ni vous, vous puissiez croire un seul instant que j’avais été son complice.

 

– Vous avez très bien fait…, approuvait Roger, non sans une certaine réticence.

 

Car il n’avait pas été sans remarquer le trouble de Moralès, malgré tous les efforts que faisait celui-ci pour le dissimuler.

 

Puis, il ajouta avec la force paisible d’un homme qui se sent entièrement sûr de lui :

 

– D’ailleurs, nous n’avons rien à craindre, je fais bonne garde.

 

Et, désignant un homme entièrement dissimulé sous la couverture de son lit, il fit :

 

– Le banquier Favraut n’est pas prêt à sortir d’ici.

 

– Le banquier Favraut ! répéta Robert au comble de la stupéfaction.

 

– Mais oui, fit Roger en découvrant le visage du prisonnier endormi.

 

– Comment ! C’est lui qui est couché là !

 

– Vous le voyez bien… Devant son triste état, mon frère et moi nous avons eu pitié de lui… et nous l’avons transporté dans cette chambre… où il sera mieux que dans son cachot.

 

– Et mon père ?

 

– Pour cette nuit, il est allé dormir dans la cellule de Favraut.

 

Moralès sentit une sueur froide l’inonder des pieds à la tête.

 

Ainsi l’homme qu’il venait d’expédier à Paris sous bonne garde n’était autre que le malheureux Kerjean !…

 

Pour ne pas s’effondrer, Robert dut faire sur lui-même un effort inouï.

 

– Ah ! très bien…, bégaya-t-il, très bien… Maintenant, je n’ai plus qu’à me retirer… qu’à partir…

 

– Un instant ! fit simplement Roger qui le considérait avec attention et anxiété. Il faut que j’aille jusqu’au laboratoire jeter un coup d’œil sur une préparation chimique… qui m’intéresse vivement… Attendez-moi en veillant Favraut… Je reviens dans quelques minutes.

 

Moralès n’osant refuser se laissa tomber sur une chaise, envahi par une indicible épouvante, se demandant, si, en face de l’atroce réalité, il n’allait pas en finir avec la vie.

 

Car il sentait bien que, désormais, il lui serait impossible d’arriver à temps pour sauver son père.

 

L’auto devait être loin déjà… Il n’existait pas de train pour Paris avant six heures du matin.

 

Un seul moyen lui restait… Tout avouer à Roger.

 

Mais n’était-ce pas se condamner lui-même ?

 

Après tout, cela ne valait-il pas mieux que de devenir, même inconsciemment, un assassin, un parricide !

 

Et Moralès allait sans doute se décider à implorer le secours et la pitié du frère de Judex, lorsqu’un gémissement suivi d’un cri sourd, atroce, lui fit relever la tête.

 

Favraut, assis sur son séant, le regardait de ses yeux hagards et hallucinés.

 

À la vue de ce spectre vivant, l’amant de Diana eut un frisson d’épouvante…

 

Le banquier fit alors entendre un ricanement sinistre.

 

Puis… farouche… effrayant…, il sauta en bas de son lit ; et, les bras en avant, les mains agitées par un mouvement nerveux, ses forces décuplées par le délire qui l’agitait, il s’avança vers Moralès qui, pâle de terreur, s’était levé… cherchant à gagner la porte.

 

– Je veux en tuer un, râlait le fou. Je veux en tuer un !… C’est bon de tuer… oui, c’est bon… c’est bon !…

 

Pour échapper à l’horrible étreinte, Robert Kerjean s’élança dans le couloir et s’enfuit dans les souterrains pleins d’ombre.

 

Favraut eut un instant d’hésitation… Dans la hantise de son idée de meurtre, allait-il s’élancer à la poursuite de sa victime ?

 

Le banquier fit quelques pas pour gagner à son tour le couloir…

 

Mais presque aussitôt, il s’arrêta, chancelant… étourdi…

 

Son visage changea d’expression… exprimant le reflet d’une sorte de joie lointaine, enfantine… et, tombant sur la chaise que venait de quitter Moralès, il se mit à chantonner une sorte de mélopée traînarde… tandis que ses bras faisaient le geste de bercer un enfant.

 

L’image radieuse de son petit-fils venait-elle de surgir tout à coup au regard du dément ?…

 

Sans doute… car… bientôt… à la chanson sans paroles succéda un nom :

 

– Jeannot !

 

Et deux larmes, suivies de nombreuses autres, coulèrent sur les joues ravagées du prisonnier… qui, calmé et douloureux, demeura là, esquissant faiblement son même geste protecteur et caressant d’aïeul attendri.

 

Pour la première fois, l’ange du remords venait de le frôler de son aile.

 

*

* *

 

Les trois bandits, c’est-à-dire Crémard, le docteur et le Coltineur, étaient arrivés à Paris avec leur prisonnier.

 

Diana et Amaury attendaient avec impatience le résultat de l’expédition.

 

Crémard était tout de suite monté leur dire :

 

– Ça y est ! Le typard est en bas… on va vous le monter en douce.

 

– Et Moralès ? interrogea la Monti.

 

– Il est resté au château.

 

– Ah ! par exemple ! Pourvu qu’il n’ait pas encore fait quelque sottise !

 

– Qu’importe ! observait M. de la Rochefontaine tandis que Crémard s’éloignait. Nous tenons le banquier… c’est l’essentiel… Le reste est peu.

 

– Et me regarde…, acheva l’aventurière tandis que sa prunelle s’éclairait d’une lueur de meurtre.

 

Et elle ajouta :

 

– Il faudra à tout prix que je me débarrasse de ce Moralès… Il devient par trop insupportable.

 

Et comme Amaury de la Rochefontaine avait un signe de tête approbatif, elle observa :

 

– Laissons-le tranquille pour l’instant. Et préparons-nous à recevoir de notre mieux le brave banquier qui va être à la fois bien heureux et très surpris de nous devoir sa liberté !

 

Le docteur et le Coltineur apportaient leur homme toujours étroitement ligoté… qu’ils déposèrent au milieu du salon dans une vaste et confortable bergère.

 

– Je lui ai donné la dose massive…, expliquait le médecin. Cela valait mieux ! De cette façon il n’a pas bronché… et il nous a laissés bien tranquilles pendant la route.

 

Tout en parlant, le praticien desserrait les liens et dégageait la tête du soi-disant Favraut… lorsqu’un cri de colère se fit entendre :

 

– Ce n’est pas lui ! s’exclamait Diana en dévisageant l’ancien meunier des Sablons qui, sous l’action du puissant soporifique que lui avait administré le docteur, demeurait plongé dans une torpeur absolue.

 

Et en proie à une rage folle, l’aventurière hurla :

 

– Cet homme, je le reconnais ! C’est Pierre Kerjean… C’est le père de Moralès !

 

– Nous avons été trahis ! reprit Amaury, non moins furieux que sa terrible associée.

 

– Trahis !… Par qui ? ripostait la Monti. Voyons… ce n’est certainement pas Moralès qui nous aurait livré son père à la place de Favraut. Quant à Judex, même pour nous jouer un mauvais tour, il n’irait pas s’exposer à perdre un si dévoué serviteur… car il sait très bien que quand je tiens ma proie, je ne la lâche jamais ! Il y a là certainement un quiproquo, que je renonce à m’expliquer. Est-ce que la fatalité s’acharnerait contre nous ? Eh bien, quoi qu’il en soit… je ne me tiens pas pour battue. Je continue la lutte !

 

Et, désignant Kerjean d’un geste plein de menace, elle s’écria :

 

– Pour commencer, il va falloir faire disparaître cet homme. Si, demain, on trouvait dans la Seine son cadavre débarrassé de ses liens, tout le monde croirait à un accident ou à un suicide.

 

– Diana ! voulut interrompre Amaury.

 

– Vous ! silence ! imposa la Monti… On est avec moi ou contre moi. Il n’y a pas de milieu… et je ne connais pas les demi-mesures. Choisissez !

 

Dominé par l’aventurière, M. de la Rochefontaine courba la tête.

 

Le gentilhomme décavé acceptait de se faire complice de ces bandits.

 

Pierre Kerjean était irrémédiablement condamné.

 

IV

LE NEZ RÉVÉLATEUR


Depuis la scène comico-tragique qui s’était déroulée dans son bureau, Cocantin avait senti s’opérer en lui une étrange et salutaire transformation morale.

 

Attendri par la douceur naïve de Jeannot, stimulé par le courage intelligent du môme Réglisse, il était devenu en quelques heures un autre homme…

 

Il ne lui en fallait pas davantage pour que, toujours sous les auspices de celui qu’il s’était donné pour maître, c’est-à-dire de Napoléon, il se mît à rouler dans son esprit les plus nobles et les plus audacieux projets.

 

Rassuré par ses rapports encore mystérieux mais excellents avec Judex, il se demandait si, lui aussi, n’avait pas à jouer un rôle dans toute cette affaire… et s’il n’était pas de son devoir d’honnête homme et de citoyen respectueux des lois de son pays de déclarer la guerre, de son côté, à ces gens qui avaient failli faire de lui le complice plus ou moins inconscient de toutes leurs turpitudes.

 

Comme il le disait, « il commençait à voir clair en lui-même » et à se rendre compte du rôle aussi ingrat que dangereux que la bande Diana Monti, Moralès, la Rochefontaine et Cie avait cherché à lui faire jouer dans le drame auquel un fâcheux hasard l’avait si intimement mêlé…

 

S’épouvantant devant les conséquences qu’aurait pu avoir pour lui un pareil entraînement, il se félicitait cordialement d’y avoir échappé, mettant d’ailleurs modestement sur le compte d’une intervention providentielle, ou plutôt napoléonienne, les événements heureux qui l’avaient fait dévier de la route où bien malgré lui, il s’était engagé.

 

Or, si Cocantin s’enflammait rapidement, il s’éteignait avec non moins de spontanéité. Ses passions n’étaient jamais de longue durée… Dès qu’il s’apercevait que ses aventures amoureuses pouvaient faire de lui une dupe… ou l’exposer à de graves ennuis et surtout à de réels dangers, toujours, suivant son expression, il « savait couper le mal par la racine ». Or, ce n’était nullement chez lui affaire de volonté, mais bien de tempérament…

 

Voilà pourquoi, après avoir brûlé pour Diana du feu le plus incandescent, il en était arrivé subitement et sans transition aucune, à la détester furieusement… résumant ainsi son nouvel état d’âme par cette phrase qui sous son « pompiérisme prudhommesque », révélait néanmoins le fond excellent de son cœur :

 

– Une femme qui est capable de battre des enfants ne saurait être vraiment une amoureuse !…

 

À partir de ce moment qui allait être une heure décisive dans sa vie, le directeur de l’Agence Céléritas avait voué une haine sans merci à la Monti et à toute sa bande.

 

S’armant d’une farouche résolution, et se cuirassant de toutes les intrépidités, Prosper avait ainsi formulé les grandes lignes de son plan de campagne.

 

– Désormais, se dit-il, je n’aurai pas un instant de repos tant que je n’aurai pas démasqué ces bandits… tant que je ne les aurai pas livrés moi-même à la justice. Pour atteindre ce but, je suis décidé à tous les sacrifices d’argent et autres. Oui, quand je devrais risquer cent fois ma vie, rien ne m’arrêtera. Jour et nuit, nuit et jour, je serai sur leurs traces, je m’acharnerai à leur piste, et, s’il le faut, j’irai les relancer jusque dans leurs tanières.

 

Et Cocantin, très loyalement, très énergiquement, se mit aussitôt en devoir de réaliser ce plan qui, bien que très vague, n’en reposait pas moins sur les meilleures intentions.

 

Mais cette fois, au lieu de s’adresser uniquement à son habituel inspirateur, le directeur de l’Agence Céléritas résolut de prendre modèle sur les policiers passés et présents qui ont illustré leur profession de leurs exploits sensationnels.

 

Pendant quarante-huit heures, il se documenta… se bourrant littéralement le crâne de tous les récits plus ou moins authentiques, de toutes les légendes plus ou moins fabuleuses qui environnent d’une auréole si glorieuse nos Vidocq anciens et modernes.

 

Un peu effaré… étourdi même par tout ce fatras documentaire, Prosper n’en retint qu’une chose… c’est que, pour être un bon détective, il fallait avant tout savoir se camoufler.

 

Cocantin s’acheta donc une garde-robe aussi complète que variée et dans laquelle les professions les plus hétéroclites étaient représentées. Il adapta tour à tour à son crâne les perruques les plus disparates… il se colla successivement au menton les barbes les plus extraordinaires, mais, au bout de deux jours, il dut renoncer à ce genre de transformation grâce auquel il se croyait si bien à l’abri de toute indiscrétion.

 

En effet, soit qu’il eût revêtu la tenue classique du plombier qui se rend à son travail, soit qu’il se fît la tête, se donnât l’allure d’un vieux marcheur en quête d’une jeune proie facile… il rencontrait toujours dans la rue quelqu’un de connaissance qui lui lançait au passage, sur un ton naturellement ironique :

 

– Hé ! bonjour monsieur Cocantin… Quelle drôle d’idée vous avez de vous déguiser ainsi !

 

– On me reconnaît donc ? se demandait le détective privé…

 

En rentrant chez lui, il s’examinait longuement dans la glace… cherchant à se composer un nouveau travestissement capable de dérouter les yeux les mieux exercés.

 

Mais tous ces efforts étaient dépensés en pure perte.

 

En effet, Cocantin avait beau essayer les camouflages les plus déroutants, chaque fois qu’il sortait… il était infailliblement salué par ce : « Bonjour, monsieur Cocantin »… qui avait le don de l’affoler.

 

– Ah ça ! se demandait-il… qu’est-ce que j’ai donc… pour que tout le monde me reconnaisse quand je ne me reconnais pas moi-même ?

 

Ce qu’il avait, le bon Prosper… ce dont il ne s’était d’ailleurs jamais aperçu, c’était un nez… un nez immense… un nez personnel… un nez original… qui aurait pu prendre place avantageusement dans la si brillante et si lamentable tirade de Cyrano de Bergerac… un nez vaste, un nez puissant, solidement attaché au front, qu’il abandonnait pour se courber en un arc de cercle très caractérisé, se continuer en une ligne droite imposante, et se terminer en un double renflement, ayant tendance à se porter de travers vers la gauche… côté du cœur, ce qui faisait dire à ses amis :

 

– Cocantin est un garçon économe !… Pour ses vieux jours, il met son nez de côté.

 

Or, à force de chercher, en se contemplant devant la glace, la cause de son infortune policière, Cocantin finit par se rendre compte de la vérité.

 

– Mon nez !… s’écria-t-il. C’est mon nez… parbleu !

 

Ce fut en vain que, par un patient travail de maquillage, il s’efforça d’en diminuer la proéminence et d’en atténuer le caractère.

 

Toujours il surgissait, révélateur, au milieu de son visage.

 

– Je ne peux pourtant pas le couper ! s’écria Prosper désespéré.

 

Ce nez… indice de flair… allait-il le contraindre à abandonner sa tâche ?

 

Non… car une réflexion historico-psychologique s’en vint bientôt calmer les scrupules et les craintes de Cocantin.

 

– Je n’ai jamais lu nulle part, se dit-il, que Fouché, le célèbre ministre de la Police de Napoléon, éprouvât la nécessité de se camoufler… ce qui, d’ailleurs ne l’a nullement empêché d’être le premier détective du monde. Hé bien, imitons-le !… faisons de la police à visage découvert. Ce sera plus chic, plus crâne, et plus français ! Mais ce n’est pas une raison pour ne pas me munir de tous les engins de protection et d’attaque que la science moderne met à la disposition de tous ceux qui veulent affronter un péril.

 

Cocantin fit donc l’acquisition d’un plastron cuirasse destiné à le mettre à l’abri des balles et des coups de couteau de ses ennemis.

 

Il acheta également quatre brownings… un pour chacune des poches de son veston et de son pantalon… Il glissa dans sa ceinture un poignard à la lame triangulaire et affilée… Il se munit d’un coup-de-poing américain avec pointe et d’un casse-tête capable d’assommer un bœuf ; et, véritable arsenal en marche, le col de son paletot relevé et les bords de son feutre rabattu sur les yeux, il repartit en guerre, après avoir juré au buste de Napoléon qu’il en reviendrait vainqueur… ou les pieds devant !…

 

Tout d’abord… il commença par « repérer » Diana et Amaury.

 

Cela lui fut facile…

 

Cette première formalité accomplie, Cocantin se trouva quelque peu embarrassé.

 

L’ère des difficultés s’ouvrait pour lui… Que devrait-il faire ?

 

Une phrase banale à force d’être classique lui fournit bientôt une ligne de conduite :

 

– Le hasard est le dieu des policiers.

 

Prosper, qui jugeait cette formule d’autant plus excellente qu’il n’en avait pas trouvé d’autre, se dit avec beaucoup de philosophie :

 

– Attendons le hasard !

 

Mais, tout de suite, il décida fort sagement :

 

– Ne le laissons pas échapper !

 

Sans désemparer, prenant à peine le temps de dormir et de manger, il s’en vint rôder aux alentours de la maison où demeurait Diana, guettant l’occasion désirée qui allait lui permettre de faire à son tour œuvre de justice.

 

Elle n’allait pas trop le faire attendre.

 

En effet, une nuit que posté devant la fenêtre de l’aventurière, il cherchait à travers les persiennes qui laissaient filtrer une lueur atténuée, à découvrir quelque indice favorable, son cœur se mit à battre, tout à coup, avec une certaine émotion…

 

Une automobile, où se trouvaient trois hommes aux allures qu’il considéra immédiatement comme inquiétantes et patibulaires, s’était arrêtée à quelques pas de lui devant l’immeuble habité par Diana… et Amaury.

 

Il vit tout d’abord le wattman sauter à terre, entrer dans la maison… revenir au bout d’un bref instant, faire un signe mystérieux à ses compagnons, qui s’emparèrent d’un corps enveloppé d’une couverture autour de laquelle s’enroulait une corde étroitement serrée, le transportèrent vivement à l’intérieur de la maison.

 

– Ça y est…, se dit Cocantin, en proie à un « trac » que, vaillamment, il chercha aussitôt à surmonter… Ça y est… les grands événements vont commencer.

 

Dès que les deux hommes eurent disparu avec leur fardeau, et que la porte se fut refermée derrière eux… Cocantin, sortant de l’encoignure où il se dissimulait, se dirigea vers l’automobile à seule fin d’en prendre le numéro.

 

Tout à coup, il tressaillit.

 

Une main, qu’instantanément il devina vigoureuse entre toutes, venait de se poser sur son épaule.

 

Cocantin se retourna.

 

Un homme de haute stature, drapé dans une ample cape noire et coiffé d’un chapeau en feutre, se tenait devant lui, l’air grave, sévère, énigmatique.

 

– Ah ça ! monsieur…, balbutia le directeur de l’Agence Céléritas, violemment décontenancé… Qui êtes-vous ? et que me voulez-vous ?

 

– Je suis Judex ! répliqua simplement Jacques de Trémeuse.

 

V

UNE MANŒUVRE HARDIE


À ces mots, Cocantin eut un sursaut, qui montrait toute l’influence qu’exerçait sur lui ce nom mystérieux.

 

Mais, tout de suite, au regard rempli de bienveillance que dirigeait vers lui l’énigmatique personnage, le détective se sentit d’autant plus rassuré qu’il avait la conscience absolument tranquille et que, par conséquent, il n’avait rien à redouter de son étrange et puissant interlocuteur.

 

Se ressaisissant aussitôt, il reprit d’une voix qui tremblait encore un peu, non plus de frayeur, mais d’émotion :

 

– Vous êtes monsieur Judex ?… Eh bien ! moi, je suis monsieur Cocantin.

 

– Je le savais.

 

– Croyez, monsieur Judex, que je suis enchanté de faire votre connaissance.

 

– Me permettrez-vous de vous serrer la main ?

 

– Je n’osais vous le demander.

 

Et dans un mouvement spontané, le brave Prosper tendit les deux mains à Judex qui s’en empara en disant :

 

– J’ai su, monsieur, que vous aviez fort bien servi mes intérêts… je vous en remercie…

 

– J’ai agi suivant ma conscience.

 

– Je vous en félicite.

 

– Croyez que je vous suis et que je vous serai toujours entièrement acquis.

 

– En ce cas, reprenait Judex… Vous me mettez fort à mon aise pour vous demander ce que vous faites ici…

 

– Je travaille ! murmura Cocantin, en prenant un air important et confidentiel…

 

Et tout de suite, il ajouta :

 

– Je me suis juré de démasquer Diana Monti et sa bande.

 

– Ce qui fait, soulignait Jacques, que nous poursuivons le même but.

 

– Et ce qui prouve, ajoutait Prosper, que les honnêtes gens sont faits pour se rencontrer !

 

Passant son bras sous celui du détective, Judex l’entraîna vers une auto qui stationnait dans l’ombre à quelques mètres de là :

 

– Vous déplairait-il, monsieur Cocantin, demanda-t-il, que, pour cette nuit du moins, nous mettions nos efforts en commun ?

 

– Croyez, monsieur, que j’en serais très flatté et très enchanté.

 

– Alors… c’est une collaboration ?

 

– Dont je suis profondément honoré.

 

Et, avec un accent de légitime amour-propre, Cocantin ajouta aussitôt :

 

– D’autant plus, monsieur Judex, que j’ai idée que je ne vous serai peut-être pas tout à fait inutile.

 

– J’en suis persuadé.

 

Le successeur du sieur Ribaudet, qui n’avait jamais vécu de pareilles minutes, reprit, avec un accent de gravité qui amusa beaucoup Jacques de Trémeuse :

 

– Il doit se passer, en ce moment, chez Diana Monti des choses tout à fait extraordinaires. Tout à l’heure, quelques instants avant que je n’aie l’honneur de vous rencontrer, une auto s’est arrêtée devant la maison de cette gueuse… car c’est une gueuse, monsieur Judex… Il n’y a pas d’autre expression…

 

– Veuillez poursuivre, monsieur Cocantin.

 

– Trois hommes sont descendus de la voiture… que vous voyez toujours là… et dont je me préparais à repérer le numéro quand vous vous êtes si aimablement présenté à moi.

 

– Ensuite ?

 

– Ensuite… ces hommes ont transporté à l’intérieur de la maison un volumineux paquet qui avait toutes les apparences d’un être humain, enveloppé dans une couverture et solidement ligoté… Alors, moi…

 

– Monsieur Cocantin… interrompit Judex… ne m’en dites pas davantage… Sachez seulement que vous venez de me rendre un très grand service… et que je ne l’oublierai jamais !

 

Voyons maintenant comment et pourquoi Judex se trouvait là.

 

Vers le milieu de la nuit, Judex, qui était à Paris, dans son cabinet de travail, assis devant sa table, avait en vain cherché à échapper, par la lecture, à la torture lancinante de son impossible amour…

 

Toujours l’image de Jacqueline apparaissait à ses yeux ; et toujours il entendait la voix de la jeune femme proclamer l’arrêt terrible : « Je ne veux plus que l’on prononce son nom devant moi. »

 

Plus que jamais, il comprenait tout ce qu’avait d’effroyablement tragique cette situation que lui avait imposée la loi de vengeance, le serment inéluctable, lorsque la sonnerie du téléphone qui le reliait directement au Château-Rouge vibra tout à coup.

 

Judex s’empara du récepteur… C’était Roger qui lui téléphonait :

 

– Moralès vient de rentrer… sous prétexte de parler à son père… Intrigué par le trouble qu’il manifestait, et qu’il cherchait en vain à dissimuler, je suis allé pour réveiller Kerjean qui, selon tes instructions, était allé se coucher dans la cellule de Favraut… Et j’ai constaté que Kerjean avait disparu… Une forte odeur de chloroforme régnait encore dans la pièce… La porte qui défend le couloir principal et qui ne se manœuvre que par un mécanisme secret, avait été ouverte… Quand je suis revenu vers Moralès pour lui demander des explications, il avait également disparu… Je l’ai cherché en vain… Affolé par le résultat de son acte, il a dû regagner Paris en toute hâte. Pour moi, il n’y a aucun doute, Moralès nous a trahis… Croyant nous arracher Favraut, il a fait enlever son père.

 

Judex, sans perdre un instant, avait téléphoné au garage voisin, où, nuit et jour, une puissante auto pilotée par un wattman d’une adresse et d’une fidélité à toute épreuve, était prête à accourir au premier appel.

 

Reconstituant dans son esprit toutes les péripéties du drame qui venait de se dérouler… Judex s’était fait conduire immédiatement chez Diana… pensant bien que c’était là que les ravisseurs avaient dû conduire celui qu’ils avaient pris pour Favraut… et espérant bien arriver à temps pour sauver le malheureux Kerjean des représailles que la terrible aventurière ne manquerait d’exercer contre lui…

 

Les renseignements que venait de lui fournir Cocantin prouvaient à Judex que, comme toujours, il avait du premier coup d’œil envisagé nettement et compris tout à fait la situation.

 

Il n’y avait aucun doute à garder… Kerjean était chez Diana…

 

Pour le sauver, il n’y avait pas une minute à perdre.

 

Or, si Judex était la prudence même, et s’il avait pour principe de ne jamais risquer inutilement sa vie, il savait mieux que tout autre prendre, au cas échéant, la décision rapide et nécessaire et se livrer à ces attaques dites brusquées qui, en paralysant l’adversaire, le mettent d’un seul coup aux trois quarts à merci.

 

C’était à l’une des opérations de ce genre qu’avec la rapidité de décision qui le caractérisait, il avait résolu de se livrer.

 

– Monsieur Cocantin, reprit-il sur un ton de cordiale autorité.

 

– Monsieur Judex…, fit le détective qui avait respecté le silence, d’ailleurs bref, du justicier.

 

– Êtes-vous armé ?

 

– Jusqu’aux dents…

 

– Eh bien, il n’y a pas à hésiter… Nous allons faire irruption tous deux chez Diana… et lui enlever sa proie… Cela vous convient-il ?

 

– Monsieur Judex ! répliqua Prosper, sur un ton de bravoure qui l’étonna lui-même… avec un homme tel que vous, que ne ferait-on ?… Où n’irait-on pas ?… Qui ne battrait-on pas ?

 

– Alors… en avant !

 

Judex, accompagné de Cocantin qui, après avoir assuré son poignard entre ses dents, avait pris dans chaque main un revolver, s’acheminait déjà vers la porte de l’immeuble… lorsqu’il s’arrêta.

 

Un bruit de voix s’élevait dans le vestibule…

 

– Ce sont eux, fit Jacques, qui se jeta aussitôt avec Prosper dans l’encoignure de la porte cochère qui avait déjà abrité le directeur de l’Agence Céléritas.

 

La porte s’ouvrit, livrant passage à Crémard, qui sauta sur son siège… puis au docteur et au Coltineur, qui étendirent sur les coussins le vieux Kerjean, de plus en plus étroitement ligoté… et enfin à Amaury de la Rochefontaine, qui prit place à côté du wattman.

 

À peine celle-ci démarrait-elle… que Judex, sans perdre une seconde, courait vers son auto, y faisait monter Prosper ; et, après avoir murmuré quelques brèves paroles à l’oreille de son chauffeur, s’installait près du détective tout en lui disant :

 

– Je crois, cher monsieur Cocantin, que je vais vous faire assister à un spectacle peu ordinaire…

 

*

* *

 

L’auto des bandits filait à une belle allure. Celle de Judex n’avait d’ailleurs aucun mal à la suivre à une distance suffisante pour ne point se faire remarquer… sans toutefois la perdre un instant de vue.

 

Mais il était facile de deviner que son mécanicien était entièrement maître de la route et qu’il n’aurait qu’un très léger effort à faire au cas où il voudrait la rejoindre et même la dépasser.

 

Le chauffeur de Judex, qui obéissait certainement à des instructions très nettes, semblait pour l’instant uniquement décidé à conserver ses distances. Ce fut ainsi que les deux voitures, après avoir traversé une partie de la capitale, franchirent la porte Maillot et traversèrent le bois de Boulogne, se dirigeant vers la Muette pour gagner les bords de la Seine, où, suivant les instructions de Diana, les sinistres coquins qui s’étaient fait ses complices, comptaient précipiter l’infortuné Kerjean…

 

Mais… Judex n’allait pas leur en donner le temps…

 

En effet, tandis que les deux voitures roulaient sur la vaste chaussée déserte qui descend vers le fleuve, Jacques de Trémeuse lança un simple mot dans le cornet acoustique dont l’autre extrémité aboutissait près de l’oreille du chauffeur.

 

Celui-ci accéléra aussitôt son allure… En quelques instants, il arriva à la hauteur de l’auto poursuivie, la dépassa… et alors, dans une manœuvre extraordinaire, après avoir couvert une cinquantaine de mètres… le wattman donna un violent coup de volant à gauche… barrant carrément la route à Crémard qui, stupéfait, fit instinctivement manœuvrer ses freins… s’arrêtant à quelques centimètres de la première voiture.

 

Judex et Cocantin avaient aussitôt bondi à terre… Revolver au poing, ils se préparaient à donner l’assaut à leurs adversaires. Mais ceux-ci n’étaient pas hommes à se laisser prendre sans opposer une vive résistance. Déjà, Amaury, sautant en bas de l’auto, fonçait sur eux… déchargeant son browning dans la direction de Judex… qu’il avait, sinon reconnu, tout au moins deviné. Mais presque en même temps plusieurs autres détonations retentirent.

 

C’était Cocantin qui « donnait » avec toute son artillerie.

 

L’un des coups, tout au moins, avait porté ; car M. de la Rochefontaine s’effondrait sur la chaussée, le front troué d’une balle, tandis que le docteur et le Coltineur se défilaient prudemment dans la nuit… vite rejoints par Crémard qui avait jugé prudent d’abandonner sa voiture et son colis. Aidés par leur wattman, Judex et Cocantin transportèrent aussitôt Kerjean dans leur voiture et reprirent la route du Château-Rouge.

 

Judex, après avoir dégagé l’ancien meunier des Sablons, s’efforça, aidé de son mieux par le détective, de le ramener à la vie. Bientôt, le père de Moralès rouvrit les yeux… En voyant Jacques près de lui, une expression de sérénité se répandit aussitôt sur son visage.

 

Mais presque aussitôt ce fut une angoisse douloureuse, mortelle, qui se révéla dans son regard.

 

Un nom… un cri… un sanglot… jaillit de ses lèvres toutes blanches :

 

– Mon fils !

 

– Rassurez-vous, mon ami, fit Judex avec un accent de bonté infinie : Favraut est toujours dans les souterrains de Château-Rouge.

 

À ces mots, Kerjean parut respirer plus librement… Sa main étreignit fiévreusement celle de l’homme qu’il s’était donné pour maître… puis ses paupières se refermèrent, et il parut retomber dans une profonde torpeur.

 

– Le pauvre homme ! fit M. de Trémeuse… comme il va souffrir quand il saura toute la vérité !

 

Et Cocantin, qui ne cessait de regarder Jacques avec l’admiration la plus illimitée, fit à voix basse, mais avec une expression de ferveur touchante :

 

– C’est étonnant ce que ce Judex ressemble à Bonaparte !…

 

NEUVIÈME ÉPISODE

Lorsque l’enfant parut


I

LA VILLA DES PALMIERS


Vers dix heures du matin, sous l’éblouissante clarté d’un soleil radieux, une vaste et confortable berline automobile, toute couverte de poussière, stoppait devant l’entrée principale d’une riche villa de la côte méditerranéenne, située en plein golfe de Saint-Tropez, à une brève distance du joli petit port de Saint-Maxime.

 

Un jeune homme de haute taille à l’allure aristocratique, vêtu avec la plus sobre élégance et qui, depuis un moment, semblait guetter avec impatience l’arrivée de la voiture, se précipita, demandant au wattman qui lui souriait affectueusement :

 

– Eh bien… frère ?

 

– Tout s’est admirablement passé.

 

– Aucun incident ?

 

– Aucun.

 

– Et lui ?

 

– Il va aussi bien que possible.

 

Tandis que l’habile chauffeur qu’était Roger de Trémeuse, sautait à bas de son siège, Judex, d’un geste brusque, ouvrait la portière… et se trouvait en face d’un homme d’un certain âge, aux traits accentués, énergiques, à la barbe et aux cheveux presque blancs. Celui-ci fit aussitôt, en lui désignant un homme qui, vêtu d’un costume d’intérieur en drap sombre, coiffé d’une casquette de voyage, était étendu sur une sorte de lit-couchette et semblait dormir paisiblement :

 

– Vous voyez, monsieur, que nous avons entièrement suivi vos instructions, et que nous vous ramenons votre prisonnier dans le meilleur état possible.

 

– Avec mon frère et vous, Kerjean, j’étais tranquille.

 

Et regardant Favraut, dont le visage soigneusement rasé révélait un calme parfait, l’ancien meunier des Sablons ajouta :

 

– Grâce au stupéfiant que nous lui avons fait prendre au départ, il a été très sage… D’ailleurs, depuis qu’il a pleuré, il n’est plus le même homme… Sa folie est devenue très douce… Plusieurs fois, il est revenu à lui en cours de route… Il n’a fait entendre aucune protestation… Il ne s’est livré à aucun mouvement de colère… Il nous a simplement demandé s’il verrait bientôt son petit-fils. Nous lui avons répondu que oui… Alors, il n’a plus rien dit et il s’est tenu tout à fait tranquille.

 

– Durant le trajet, vous n’avez fait aucune rencontre fâcheuse ?

 

– Nous avons scrupuleusement suivi l’itinéraire que tu nous avais indiqué, intervenait Roger… Évitant les grandes agglomérations, nous avons roulé principalement la nuit, et choisi dans la journée, pour nous reposer, des coins isolés qui nous mettaient à l’abri de toute indiscrétion possible.

 

Favraut… venait de rouvrir les yeux.

 

En apercevant la silhouette de Judex, qui se profilait devant lui, il eut un léger tressaillement, tandis qu’une expression de crainte se répandait sur ses traits.

 

– Nous sommes arrivés… monsieur Favraut, fit Kerjean avec une certaine douceur.

 

– Arrivés…, bégaya le dément, qui contemplait Judex… avec une terreur sans cesse grandissante.

 

– Rassurez-vous, fit celui-ci, il ne vous sera fait aucun mal. Vous allez être, au contraire, entouré de tous les soins que réclame votre état.

 

Et, comme surpris par le ton de cette voix qui, hier encore si menaçante, se faisait aujourd’hui presque miséricordieuse, le banquier qui s’était assis sur sa couchette mettait dans son regard tout l’émoi hésitant de son cerveau désemparé. Judex reprit lentement, et en cherchant à réveiller la compréhension en cette âme plongée dans le plus tragique et le plus obscur des désarrois :

 

– De même que vous avez dû la vie au sacrifice de votre fille, vous devrez cette amélioration de votre sort à la tendresse de votre petit enfant.

 

– Jean ! murmura le prisonnier en joignant instinctivement les mains.

 

Jacques de Trémeuse venait de rallumer la seule lueur capable de briller encore au milieu de ces ténèbres…

 

– Venez…, fit-il avec autorité.

 

Docilement, Favraut se leva… et, s’appuyant au bras de Kerjean, il descendit de l’auto et pénétra à la suite de Judex dans un jardin entouré de hautes murailles et au milieu duquel s’élevait un assez vaste pavillon… dans lequel les trois hommes pénétrèrent.

 

Après avoir enfermé son prisonnier dans une chambre d’ailleurs très confortable, mais dont la fenêtre qui donnait sur la mer était garnie de solides barreaux, Judex emmena Kerjean dans une pièce voisine et lui dit :

 

– J’ai toujours eu pour princ