Portrait d'Henri Calet | Les Arts décoratifs | Centros de arte, Arte,  Ilustraciones

Henri Calet

POUSSIÈRES DE LA ROUTE

(1945 – 1955)

Les mauvaises routes

L’homme des villes n’a pas l’habitude des routes, il les connaît peu ; il les emprunte seulement, quand on l’y oblige. S’il lui arrive, par accident, de s’y trouver, il se sent mal à l’aise, isolé, perdu, vulnérable, comme exposé à de nombreux dangers. Non, il n’est pas fait pour vivre sur les grands chemins. D’ailleurs, personne ne vit sur les routes. On n’y rencontre que des nomades, des trimardeurs, des gendarmes et quelques cantonniers maussades.

Une fois sorti d’un monde à sa dimension, l’homme découvre qu’il est petit, inutile, un peu ridicule même. Un arbre a plus d’importance que lui. Il se pose alors des questions : Qu’est-ce qu’il est ? D’où vient-il ? Où s’en va-t-il ? La nature est trop vaste pour sa personne ; il vague là-dedans comme dans un costume qui ne serait pas à sa taille. Sur la route, il n’est qu’un étranger.

Tandis qu’à la ville, il se croit chez lui, en sûreté. Ses routes sont des rues aux noms familiers. Il ne croise que des gens qui lui ressemblent. La solitude est plus supportable parmi d’autres solitudes. Des trottoirs, des passages cloutés, des signaux multicolores aux carrefours dangereux, des agents à bâtons blancs, des avertisseurs de toute sorte… On le protège. Il a une existence organisée, toute mâchée. Il lui est facile de se cacher dans la foule, de se rendre presque invisible. Il se laisse enfermer dans des usines, des bureaux ; il s’enferme lui-même dans son petit logement ; il ne veut rien voir. Ni les crépuscules du matin et du soir, ni le soleil, ni l’horizon. La terre tourne sans lui.

Il ne manque plus qu’un immense couvercle là-dessus, comme sur une marmite dans quoi l’on cuirait à petit feu. C’est, peut-être, la cité future.

*

J’ai beaucoup traîné par les routes, ces dernières années, contre ma volonté. Il me semble que je n’ai pas cessé de marcher en tous sens durant plus de quatre ans. À présent que j’ai rallié ma maison, je demande à n’en plus bouger. J’ai besoin de me ressuyer.

C’est depuis le printemps de 1940 que je n’aime plus les routes. Je ne suis pas encore tout à fait reposé de ma fatigue d’alors. Les routes étaient pleines d’une cohue de civils et de soldats fuyant droit devant eux à travers des contrées inconnues. Les routes nous brûlaient les pieds.

Après, nous avons suivi d’autres routes, en longues colonnes de prisonniers sans but et sans plus aucun courage.

Je me souviens aussi d’une route qui menait dans une France non occupée. Nous avions des allures de brigands. La neige nous montait aux genoux.

Ensuite, nous avons été nous réfugier, le plus loin possible, dans les Pyrénées, tout au bout de la France. Les habitants du petit village où nous étions installés se méfiaient de nous. Ils disaient entre eux que j’étais un espion ; ils disaient aussi que j’écrivais un livre intitulé : « Mes vacances à Cadéac. » Un jour, je le ferai peut-être (mais sous un autre titre).

Ma femme et moi allions une fois par semaine au marché de la ville. Nous descendions la route en lacets qui surplombe la Neste d’Aure, un torrent. La distance était de trois kilomètres. Je ne distingue plus rien nettement ; ce devait être très beau. Mais je me rappelle que nous parlions continuellement de la guerre et de la paix, et surtout de l’avenir, avec prudence. On essayait de croire qu’il serait semblable au passé. Nous ne voyions pas le présent, nous regardions ailleurs, nous roulions tout cela devant nous, comme une grosse boule d’espoir.

Cette route départementale, dont je ne sais plus le numéro, et que je suis empêché de décrire, nous l’avions appelée entre nous : la route de l’Avenir.

En remontant au village, nous tenions les mêmes propos, tout en coupant des branches d’acacia pour nos lapins. Ç’a été un hivernage interminable.

Mais les Allemands sont venus nous retrouver là. Et il nous a fallu partir encore.

Plus tard, nous avons habité dans la Drôme, près de la Route Nationale n° 7, et nous avons aussitôt repris notre manie de rêver en marchant. Chaque dimanche, nous allions nous balader sur la R.N. 7. C’était notre boulevard. D’abord, les amandiers faisaient leurs fleurs, puis les abricotiers, puis les pêchers. L’avenir demeurait notre souci.

Enfin, les Allemands ont commencé à fuir à leur tour sur cette route, poursuivis, bombardés, mitraillés par des avions, tout comme nous en 1940. C’est devenu une route dangereuse où l’on n’osait plus se risquer. Pendant quelque temps, nous avons dû interrompre nos promenades du dimanche. Un matin (un très beau matin), la route est redevenue libre…

Nous avons pu rentrer chez nous.

*

J’ai dit que je n’aime pas les routes ; j’ai eu tort. Car, maintenant que j’y repense, il me vient l’envie de revoir la route qui borde la Neste d’Aure (il doit y faire frais sous l’ombrage des acacias en ce moment), et la Route Nationale n° 7 (la saison des amandes est passée, on doit cueillir les pêches à cette heure)… Oui, je retournerais volontiers sur ces mêmes routes…

 

Réforme, juillet 1948.

Vienne

Il est bien agréable de refaire connaissance après une longue période de silence qui a ressemblé à la mort. Je vous envoie un premier message de Paris. De Paris à Vienne, d’une grande ville à une autre, par-dessus des contrées pareillement ravagées de cette terre des hommes sur qui vient de souffler une forte tempête. Itinéraire de ruines où ne pousse plus une fleur pour les yeux ni une herbe d’espoir à brouter, où le sang frais a laissé tant de traces pas encore écaillées. L’Europe entière est froide et nue.

 

On ne connaît pas votre ville. Ou plutôt on ne connaît qu’une ville d’opérette et de cinéma. Une ville de décors en carton-pâte qui serait peuplée de lieutenants à brandebourgs et à épaulettes, entraînant sur un air de valse sans fin d’élégantes dames de dentelle et de soie. Le Ring, le Prater et Grinzing. La capiteuse capitale où l’on ne ferait que chanter, boire, rire. Strauss, strass… Et sur tout cela flotterait, comme un nuage protecteur, la singulière barbe de François-Joseph. Notre temps aussi a ses légendes.

 

Mais on a toujours pensé que la vie véritable de millions d’hommes, de femmes, d’enfants doit être un peu moins frivole. On ne croit pas qu’à Vienne les garçons naissent dans les choux ni les filles dans les roses ni que le pain quotidien ne soit jamais tombé tout cuit dans la bouche. On croit, au contraire, que pour le peuple des ouvriers, des employés, des boutiquiers, c’est la même lutte que partout ailleurs pour les mêmes besoins, les mêmes espérances.

 

Et Vienne a vieilli d’un coup, il y a quelques mois à peine. Par les journaux, par les images du cinéma, on a vu, par la radio, on a entendu souffrir votre ville dans sa chair de briques, de fer, de plâtre et de ciment. Des murs croulaient comme du carton-pâte. Ce n’était plus le cinéma d’antan ; ce n’était plus une opérette. Aujourd’hui, Vienne est à demi morte.

 

Que dire ? Il n’existe pas de formule de condoléances pour une cité dans le malheur. On voudrait pourtant trouver des mots de réconfort, de compassion, des mots simples qui n’ont qu’une patrie qui n’est pas marquée sur les cartes et qui ont le même goût partout au monde. Vous rebâtirez Vienne.

 

Qui mieux que nous, Parisiens, comprendrait votre détresse ? Nous qui, cinq ans durant, avons tremblé pour notre ville. Paris allait-il disparaître ? Nous avons craint pour sa vie. Nous tous, ses petits, nous tenions autour de lui, nous songions à lui, nous rêvions à lui. Chaque fois que nous le quittions, nous nous demandions si nous le retrouverions encore debout. De loin, on l’aimait davantage. Le danger pouvait venir de tous côtés : d’en haut, d’en bas. Ces palais, ces pavés, ces coupoles et ces ponts, ces églises, ces tours, ces arcs, ces maisons, toute cette pierre pouvait sauter, cette pierre paraissait si fragile. On voyait la ville comme malade, on la voyait condamnée, rasée déjà.

 

Elle est intacte. Maintenant, elle respire, on respire de nouveau cette poussière d’air très fin. La Seine bat ainsi qu’une artère et porte un sang vert à l’Île qui pourrait être son cœur. Elle reprend ses couleurs ; elle n’a pas perdu sa beauté. Les nuages lui font un écrin à l’envers.

 

Et, ces jours-ci, le brouillard prend un parfum de liberté qui monte à la tête…

 

Décembre 1945.

Monsieur Daladier

Avignon, octobre. – J’avais passé une bien mauvaise nuit en chemin de fer et mon premier souci, en débarquant, fut de trouver un dentiste. Une vieille histoire : il s’agit d’une dent de devant à laquelle je tenais. Trois praticiens s’en étaient chargés successivement ; le dernier avait même oublié un de ses tire-nerfs dans le canal. Cette fois, j’avais pris la décision de la faire arracher. Aussi suis-je entré dans le premier cabinet rencontré aux abords de la gare. La bonne m’apprit que son patron était d’enterrement, mais qu’il n’allait pas tarder à rentrer. À partir de ce moment, tous les mots et toutes les idées ont pris comme un parfum d’ail et de soleil. Le dentiste est arrivé peu après et l’opération a commencé par une insensibilisation dont je n’ai pas senti les effets.

Cet homme travaillait avec une désinvolture remarquable et sans abandonner jamais sa cigarette. Ses mains sentaient fort le tabac américain. On l’a appelé au téléphone. Il a conversé longuement avec une dame qui – je le compris – lui faisait savoir qu’elle se trouvait à court de cigarettes. Très galamment, il lui promit de s’occuper sans retard de la question ; il lui promit même de prélever quelques paquets sur sa réserve personnelle. Ensuite, il a procédé à l’extraction. J’ai eu mal et je me suis mis à saigner abondamment. Après un temps, le dentiste parut s’inquiéter, il a voulu savoir si je n’étais pas hémophile. Craignant que je ne comprisse pas, il a ajouté qu’un hémophile est une personne sujette aux hémorragies. Eh bien ! non, je ne crois pas être hémophile.

Avant que je ne sorte, il m’a dit qu’il me ferait des piqûres dans la fesse si l’hémorragie persistait. J’ai trouvé cela assez inattendu. Mais pourquoi pas ? Peu avant, je lui avais demandé s’il savait où l’on pourrait rencontrer Daladier, car, en somme, j’étais venu pour l’entendre. Il m’a répondu sottement que la politique ne l’intéressait pas du tout. Bon. Un journaliste doit interroger tout le monde.

*

Dehors, j’ai fini par apprendre que Daladier ferait une réunion publique et contradictoire le soir même à Malaucène, chef-lieu de canton éloigné d’une cinquantaine de kilomètres. Le car partait à deux heures, au pied des remparts. J’y suis allé. En attendant, j’ai écouté ce qui se disait. Un homme en casquette discutait de la politique en général avec un mutilé de la face de l’autre guerre. Je me suis mis à hocher la tête pour montrer que je portais la plus vive attention aux propos qu’ils échangeaient. L’homme à la casquette, encouragé, s’échauffa. Il s’indigna contre les vieux politiciens et leurs méthodes surannées ; et il cita, pour preuve, une loi sur les accidents du travail qui était restée onze ans dans les cartons…

— Blum, Daladier, Herriot, Reynaud, ils sont tous allés là-haut pour revenir avec des têtes grosses comme des courges. Il n’en faut plus de ceux-là. C’est des hommes jeunes, des hommes nouveaux qu’il faut à la France.

Il a repris encore l’exemple de la loi qui était restée si longtemps dans les cartons. Le mutilé qui avait une coquille noire sur l’œil et un ruban rouge à la boutonnière a seulement déclaré d’une façon d’ailleurs énigmatique :

— C’est nous qui devrions nous présenter.

— Daladier, dit l’autre, il aurait mieux fait de rester tranquillement à Paris. Il a sûrement de quoi. Il est foutu ici, et moi je vous dis qu’il va se faire assassiner, s’il continue. À Bollène, ils ont coupé les fils des haut-parleurs et ils lui ont balancé des tomates. Ça finira mal.

*

Nous nous sommes entassés dans le car. À côté de moi, il y avait un soldat libéré qui a bavardé durant tout le voyage et d’une manière plutôt incommode, avec une dame qui se tenait derrière lui. Il se rendait également à Malaucène où il n’était pas allé depuis dix ans. La conversation roula d’abord sur un militaire qu’ils avaient connu tous deux et qui avait accompli son service à Saumur dans la cavalerie. La cavalerie, c’est dur. La dame s’apitoyait.

— Mais non, lui expliqua le soldat, y’a qu’à prendre de bons bains de siège tous les soirs…

Belle campagne toute pavoisée aux couleurs de l’automne. Des oliviers gris, une terre jaune, des rectangles rouges de vigne.

Une heure d’arrêt à Carpentras où j’ai tenté de faire parler un cabaretier maussade ou fatigué, tout autant que moi-même. Il m’a déclaré pourtant qu’il avait bien connu Daladier-le-père, qui était établi boulanger en ville et que le fils avait fait là ses premiers feux, en 1919.

On repartit. La dame de derrière s’adressa au soldat :

— Vous avez vu, Laval a crié : « Vive la France ! » avant d’être fusillé.

— C’est pas Laval, c’est Darnand.

— Ça ne fait rien, il a du culot, celui-là.

Le car peinait sur une route montante, au bord d’un précipice. Sans que je l’aie vu venir, le borgne s’est approché de mon oreille. Je n’ai rien pu comprendre de ce qu’il m’a confié, à cause peut-être du vacarme, de son accent et aussi d’une difficulté d’élocution certaine. Mais, il m’a semblé qu’il essayait de me glisser quelques paroles en faveur du président que son ami avait rudement houspillé devant le car.

*

Après quatre heures de voyage, nous sommes arrivés sur une vaste place entourée de grands platanes. Sur un mur, une affiche verte annonçait une réunion publique et contradictoire du parti communiste, pour le soir même, au « Casino ». Daladier ne viendrait donc pas ? La mairie était fermée déjà. Je pus voir la femme du secrétaire de mairie qui me conseilla de me rendre chez le propriétaire du moulin, l’ancien maire. Elle prit des airs mystérieux pour dire encore que M. Daladier était venu en visite la veille dans l’après-midi.

Le meunier m’a reçu courtoisement. En effet, le président était venu le jour d’avant, en ami. Il lui avait paru découragé par les événements de Bollène, de Valréas, de Vaison-la-Romaine. Et nous nous sommes mis aussitôt à parler de tomates et d’œufs pourris… Il me sembla que nous évoquions les temps lointains d’une folle prospérité. Un des colistiers du président lui avait montré son pantalon tout taché. Le meunier ne cachait pas son amertume.

— Il ne peut plus parler. À Vaison, il y a eu de la casse. Les gens ne veulent plus louer leurs salles. Il ne peut pas supporter davantage ces moqueries. On a tout de même sa dignité.

Le meunier me communiqua divers renseignements sur le pays. Malaucène compte 1 700 habitants ; des petits propriétaires pour la plupart. Pêches, abricots, raisin, truffes… Terres largement irriguées. Le pays est protégé du mistral. Il y fait bon les soirs d’été, quand souffle la brise du mont Ventoux. Le Pape Clément V aimait se retirer à Malaucène, près de la chapelle du Groseau. L’usine de papier à cigarettes marche maintenant au ralenti. Politiquement, Malaucène était, avant la guerre, un des fiefs du radicalisme. Dans le canton, les deux-tiers des électeurs votaient régulièrement radical-socialiste ; les communistes et les socialistes se partageaient le tiers restant. Alors, le conseil général de Vaucluse se décomposait ainsi : 16 radicaux, 5 socialistes, 1 communiste. Aujourd’hui, les rapports ont bien changé : 7 radicaux, 9 socialistes, 6 communistes. Le meunier citait ces chiffres avec accablement.

Il m’a accompagné jusqu’à la route. La nuit tombait et aussi une grande fraîcheur. Nous nous quittâmes.

*

J’ai bien mangé. La logeuse est venue s’asseoir familièrement à ma table.

— Il y aura du monde au « Casino », me dit-elle. Ici, ça manque de distraction.

À neuf heures et demie, j’entrais au « Casino ». La petite salle était presque pleine. Deux cents personnes environ ; moitié hommes, moitié femmes. Les hommes en vêtements de travail. Des murs d’un bleu déteint, des guirlandes de papier tricolore, deux lampes, une scène avec un décor en trompe-l’œil, sans prétention, représentant un intérieur bourgeois. Les gens me dévisageaient avec méfiance. Qu’est-ce que je faisais là ? J’aurais eu honte d’avouer que j’assistais à la première réunion électorale de ma vie. Mais j’y retournerai.

Trois orateurs se succédèrent. D’abord, un représentant des Jeunesses communistes, ensuite un grand blond frisé, puis la candidate numéro deux de la liste. Elle portait une pochette rouge et, durant toute cette soirée, l’auditoire put regarder une de ses cuisses nues. Sa jupe était trop courte. Le grand blond fit un très long exposé, dans lequel il fut question de Munich et de Daladier…

— Daladier devrait se présenter à genoux devant vous…

Il fut question aussi de Louis Bonaparte, du général Cavaignac, et l’on pensa au général de Gaulle. Il avait des gestes drôles : il plaisait. Il nous parla encore de la Muraille de Chine, du Mur de la peste que les Avignonnais édifièrent pour se défendre contre l’épidémie, et d’un autre Mur que l’on tâchait de dresser maintenant contre le flot de la démocratie. Ces métaphores ne provoquèrent point de grosses réactions dans notre public. Pour conclure, il a invoqué la justice, la paix, le progrès, la liberté. Nous n’avions qu’à répondre oui à la première question, non à la seconde et le bonheur nous venait par surcroît. Pour des hommes jeunes, des hommes nouveaux, comme le voulait le type de l’autocar. On a applaudi, sans excès. Il se faisait tard. La candidate dut abréger. Elle avait bâillé, souvent. Le secrétaire, enfin, a signalé que c’était une réunion contradictoire qui avait eu lieu. Aucun contradicteur ne se présentant, on put lever la séance.

À la porte, j’ai vu que le prochain spectacle du « Casino » serait Raphaël le tatoué avec Fernandel, un film désopilant. Je suis allé me coucher.

*

Le lendemain, à huit heures, départ dans le même autocar. Il y avait marché ce jour-là à Carpentras. Allais-je dénicher Daladier ? J’ai eu pour voisine une vieille paysanne dont l’œil était fermé et le dessus du nez horriblement crevé. Elle portait un petit chapeau de paille noire. On devisait. Les uns disaient qu’il n’y avait guère d’olives. D’autres qu’elles étaient en avance cette année. La bonne femme devait avoir la lèpre. Une jeune fille fit remarquer que l’huile serait certainement trop grasse. Je fus un peu surpris d’entendre qu’une huile peut être trop grasse. Sur la plaine s’étendait un grand brouillard blanc. Deux dames causaient entre elles d’un dentiste de Carpentras, chez qui elles se rendaient. Le sujet ne me laissait pas indifférent. Ensuite, l’une d’elles commenta les nouvelles qu’elle trouvait dans La Marseillaise du matin. Après qu’ils eurent fusillé Darnand, les soldats déclarèrent : « Au tour de Laval, mercredi ! » C’était écrit.

— Je voudrais bien y être, dit la dame.

Ma voisine se frottait vigoureusement le visage. Quand elle descendit à Carpentras, je pus la voir de face : son deuxième œil était fermé, elle avait une tache purulente qui allait de l’un à l’autre, large comme une main.

Avignon. Il me fallait rencontrer le président-fantôme ; j’étais prêt à parcourir le département entier. Dans les rues, de nombreux uniformes : Américains, Polonais, Indochinois, Français. Un marchand de journaux criait : « L’exécution de Paquisse ! » On exécute beaucoup ces jours-ci. Je devais également trouver une chambre pour la nuit.

Vers le soir, dans un café où je m’étais assis, j’ai reconnu mon dentiste. Il s’est enquis de ma santé avec un semblant d’intérêt. Là-dessus, il se remit à déchiffrer un problème de mots croisés d’un journal parisien. Ce doit être sa façon de se délasser. Il y avait quantité de jeunes femmes dans ce café, qui s’appelle, je crois, Regina. Peu après, le dentiste a acheté un autre journal de Paris qui venait d’arriver. Il ne cessait pas de fumer. Pour ma part, j’avais une chambre et ma dent absente me faisait moins souffrir. Mais je n’avais pas encore mis la main sur le président Daladier.

*

J’ai eu la bonne fortune de rencontrer ce qu’il est convenu d’appeler un vieux routier du journalisme, et qui est aussi un ami de M. Daladier. Il voulut bien s’entremettre pour tâcher de m’obtenir une audience du président. Mais il ne s’engageait pas. Le président, m’apprit-il, est d’humeur souvent tempétueuse.

Je vins au rendez-vous dans le hall d’un grand hôtel. Mon confrère me demanda si j’étais marié. Je répondis oui, sans bien comprendre la raison de sa curiosité. Il me dit alors que j’étais cocu. Plaisanterie. Le président acceptait de me recevoir…

M. Daladier se tenait assis devant un bureau. Il se leva et me tendit la main. Il est petit ; il a vieilli. Je ne l’avais jamais vu autrement qu’en images de cinéma ou de journaux, dans les temps anciens du Six-Février-au-poteau, du Front populaire, le poing tendu, ou plus tard, à son retour de Munich. Je savais qu’il fallait l’appeler « Monsieur le président ». Il commença par me déclarer qu’il n’avait consenti à poser sa candidature que sur l’instance de ses nombreux amis du département.

— Je n’ai pas d’ambition, et d’ailleurs un mandat de sept mois seulement.

Puis, il a commencé l’historique de sa campagne, courte mais tumultueuse. Au début, tout a été parfait : à Bédarrides, à Orange, gros succès. Dans le nord-est du département, du côté du mont Ventoux, cela a tourné à l’orage. Et il fut aussitôt question de tomates. On entrait dans le vif du sujet.

— À Bollène, un ami en a reçu trois en pleine poitrine. Il a dit : « Je n’ai guère de vêtements. » Je regardais. Il en a reçu trois autres. Moi, je n’en ai reçu qu’une sur le crâne.

Et il me désigna son front chauve.

— Nos amis les ont ensuite ramassées et s’en sont servis pour protéger notre sortie, « ils » avaient amené des soldats qui cantonnent par là, en attendant leur départ pour l’Indochine. Les femmes surtout étaient terribles. Je n’ai jamais vu de têtes pareilles. Des mégères exorbitées. Des Espagnoles, des Arméniennes naturalisées, des Gitanes (beaucoup se sont fixées dans la région ; elles tressent des paniers). Et cela m’a rappelé Taine, quand il parle des mégères du Tribunal révolutionnaire.

*

Mais, jusque-là, rien de très grave encore, des souvenirs plutôt amusants. À Vaison-la-Romaine, l’atmosphère a subitement changé. Une réunion était prévue à neuf heures du soir au théâtre antique. Dans la journée, des bruits alarmants n’avaient cessé de circuler : « C’est ce soir qu’on doit tuer Daladier. » Des amis (le président semble en compter beaucoup) tentèrent de le dissuader de se rendre à Vaison. Le président resta inébranlable dans son projet. On irait, soit.

Un plan astucieux fut dressé, avec le concours du patron de la « Clinique de la T.S.F. », qui monta secrètement une installation. Le microphone fut placé dans une maison amie, les haut-parleurs fixés sur un toit. La foule s’amassait sur la place.

Des équipes d’hommes à foulards rouges avaient établi des barrages sur les routes et visitaient les véhicules en répétant le mot d’ordre du jour : « Où est-il ? Où est-il ? On veut lui faire la peau. » Ils étaient armés de revolvers et de grenades. Seulement, le président et ses amis avaient eu la sagesse d’emprunter des chemins détournés. La température montait très vite. Le secrétaire du parti communiste fit, en public, la déclaration suivante : « Si le sang coulait, ce serait grâce aux Munichois. » Déclaration capitale. Il avait dit aussi que le Taureau de la Camargue se dégonflerait, qu’il n’oserait pas venir.

Il se trompait, car, tout à coup, la voix du Taureau tomba sur la foule stupéfaite. L’affaire avait été admirablement organisée par la « Clinique de la T.S.F. ». Le Taureau, bien calé dans son fauteuil, débrouillait les fils d’une politique qui le conduisit à Munich.

*

Le président sourit un instant. Sa tête, un peu rouge, se détache sur la tapisserie à fleurs du mur. Il roule une cigarette de tabac vert, dénicotinisé.

Il ne put discourir autant qu’il l’aurait voulu. On entendit un craquement et un grand bruit. Le patron de la « Clinique » vint en courant, annoncer que la foule avait arraché les haut-parleurs et qu’elle s’avançait vers la maison en suivant les câbles qu’il avait si soigneusement placés le matin même. Juste le temps de s’enfuir par une petite porte de derrière. L’hôte, le patron de la « Clinique » et son fils, restèrent courageusement pour faire face à la meute. La porte fut enfoncée, l’hôte rapidement assommé, des coups de feu claquèrent (les traces en sont encore visibles), le standard téléphonique brisé en morceaux. Et encore ce cri de : « Où est-il ? On veut lui faire la peau. » Auparavant, la maison du coiffeur Bastide avait été pareillement envahie. Ils cherchaient aussi un certain Marseille d’Orange, le tenancier du Café de Paris, un ami, pour lui faire également la peau. En bref, un climat d’émeute. (C’est le terme du président.)

— J’étais heureusement sorti de la fournaise et, pendant qu’ils me cherchaient, je me trouvais chez des amis, que je ne nommerai pas, en train de fumer une cigarette et de boire un verre de vin blanc.

Le président fait aller sa cigarette d’un coin à l’autre de sa bouche, d’une façon qui me paraît inimitable.

— La maison de notre ami fut cernée toute la nuit, ils croyaient que je m’y cachais. Pas un gendarme, pas un policier. Il aurait suffi de quatre gardes mobiles « d’autrefois » (c’est le président qui souligne).

*

Il a un mouvement des épaules comme pour chasser des visions obsédantes et le débat s’élève quelque peu.

— On me traite de traître, on placarde des affiches où je suis représenté donnant une poignée de main à Hitler. Mais j’ai aussi mes dossiers. Regardez cette photo…

Il me tend une photographie montrant Staline souriant et serrant la main de von Ribbentrop.

— Les communistes me poursuivent parce que j’ai pris des mesures contre eux. Un autre aurait agi de même à ma place. Les communistes ont saboté les fabrications de guerre. Je peux en fournir les preuves. On me reproche aussi de les avoir fait interner. Dernièrement, dans une réunion, l’un d’eux m’a accusé de l’avoir fait arrêter. Je lui ai dit : « Vous devez avoir conservé le mandat ; ce sont des papiers que l’on garde pour les transmettre à ses enfants et petits-enfants. » Il m’a répondu : « Parfaitement, le voici. » Je lui ai dit : « Lisez la signature. » C’était celle du pauvre Mandel : à ce moment, je n’étais même plus ministre. Et voilà, conclut-il d’un ton désabusé.

L’entretien touche à sa fin.

— Le communisme, continue monsieur Daladier, est au service d’un nationalisme étranger, comme le dit si bien Léon Blum dans son livre. On en parlait à Bourrasol par les grilles de nos cellules.

*

Il me faut poser au moins une question :

— Monsieur le président, quelles sont vos intentions ?

— Je voulais continuer jusqu’au bout, mais la Fédération radicale-socialiste de Vaucluse vient d’interdire à ses candidats d’organiser de nouvelles réunions, pour des raisons de sécurité. Mais, ajoute-t-il, j’ai l’intention de faire quelques réunions-surprises.

Puis, il se met à penser tout haut :

— Ils veulent avoir ma peau ; ils veulent refaire le coup du maréchal Brune. Avant-hier, le maire de Cavaillon m’a téléphoné : « Ne venez pas. Ils sont prêts. Rappelez-vous qu’on a failli assassiner Gambetta ici-même. » Qu’ils me tuent, ce serait en somme une mort honorable, mais ils pourraient atteindre un ou plusieurs de mes amis, des hommes plus jeunes que moi…

De nouveau, il me tend la main.

*

Dans l’après-midi, j’ai été à la découverte de la « Clinique de la T.S.F. ». Elle se trouve dans le quartier de la Belle-Croix, rue Carreterie. Le patron s’est montré des plus circonspects. Il m’a tout juste autorisé à écrire qu’il avait effectivement réalisé l’installation sonore de Vaison-la-Romaine. Cela ne pouvait lui causer aucun préjudice commercial. Et même au contraire, qui sait ? Dans les affaires, on a besoin de tout le monde : communistes, socialistes, radicaux et les autres. Je devais le comprendre. Il s’adressait à moi « en tant que commerçant » et non pas « en tant qu’homme ». Il était tout de même très ennuyé pour ses deux haut-parleurs qui valaient 15 000 francs pièce. Personne ne voulait prendre la casse en charge. Ils ont été piétinés et détruits. Chacun a tenu à en emporter un petit bout en guise de trophée de cette soirée mémorable.

— Ils pouvaient zigouiller le président, aussi sûr que six et six font douze, mais moi alors, c’était la catastrophe.

Il se consolait ainsi de la lourde perte qu’il venait de subir.

Dans la nuit, à la Belle-Croix, au bar Roméo, des soldats de la coloniale venaient d’abattre deux clients au revolver… Le maréchal Brune tué, Gambetta presque, Daladier en danger, des militaires supprimant des civils… Je trouve qu’on se canarde beaucoup en Avignon, et pas seulement à coups de tomates pourries.

 

Combat, octobre 1945.

Autour avec alentour

Dunkerque, mai. – J’avais connu Dunkerque il y a une quinzaine d’années ; je n’y ai rien retrouvé. Le train s’arrête parmi des ruines : on est arrivé. Il n’y a plus de gare. J’ai marché dans de vastes espaces, entre des tas de briques alignés. Il y avait eu là des maisons, des rues, je m’en souviens. Plus rien ne reste, que des caves à ciel ouvert, des tuyauteries crevées. Tout a été déblayé, mis en ordre, récuré ; on voit des fondations, comme si l’on avait gratté jusqu’à l’os. C’est un quartier soufflé.

Sur la place principale, les grands immeubles de jadis ont disparu. Jean Bart se dresse seul, sabre au vent. Il a tenu bon contre trois guerres et peut-être en verra-t-il d’autres. Il y a aussi des miracles laïques.

J’ai buté contre une pierre : c’était la tête d’un saint de la cathédrale.

*

Très peu de gens. Quelques prisonniers allemands en balade. Je suis arrivé au Minck. Il n’y a plus de port. Au lieu du Colombie, un beau bateau tout neuf que j’avais vu un jour là, rien que des carcasses retournées, des grues arrachées, des écluses ouvertes. Plus d’estaminets, ni de bars non plus. La place du « Cap Nord » est maintenant vide, la Maison rouge n’a plus de plafonds. Où sont les marins, où sont les femmes blondes qui servaient de la bière autrefois, où est parti le Colombie ?

La prison est intacte (encore un miracle), mais je n’ai pas revu le bistro qui avait pour enseigne : « On est mieux ici qu’en face ». Puis, j’ai été jusqu’à Malo-les-Bains. Un homme regardait la mer, j’ai fait comme lui. Ce devait être un vieux matelot. Il crachait au loin, ainsi qu’ils font tous. Il a parlé un peu :

— En mai 40, m’a-t-il dit, c’était tout jaune de soldats qui cherchaient à partir, depuis ici jusqu’à Zuydcoote (il montrait un endroit vague). Ils marchaient dans l’eau jusqu’au cou…

J’aurais aimé qu’il me donnât quelques renseignements sur les élections du dimanche à venir. En somme, j’avais fait ce voyage pour m’occuper de choses sérieuses. Il m’a répondu d’une façon un peu énigmatique :

— Dimanche dernier, congrès eucharistique et journées de Marine-Dunkerque ; demain, inauguration des baraquements de la place Jean-Bart ; samedi, le cirque Bouglione ; dimanche, les élections… Encore une semaine de foutue.

C’est tout ce qu’il m’a dit.

J’ai recherché la maison où j’avais vécu quelque temps, la rue entière avait été rasée, avec le restaurant où nous mangions à bon compte des moules et des frites, de petites moules de Boulogne. Quinze ans passés, une guerre, même plus un souvenir entre deux cailloux. La mer seule n’a pas changé. À quoi servent des élections dans une ville qui n’existe plus ?

*

À la permanence des républicains indépendants, j’ai rencontré les « supporters » de Paul Reynaud, qui m’ont appris que le président ferait le lendemain deux conférences, l’une à Bourbourg, l’autre à Gravelines. Cette dernière serait probablement mouvementée. Les communistes empêcheraient peut-être encore le président de parler, comme à Rosendaël ou à Merville.

Cependant, ces gens semblaient portés à la bonne humeur. Le président serait certainement élu. Et ils reprirent une partie animée de contrepèterie que ma venue avait interrompue. Leur chef me parut très vite imbattable à ce jeu. Il portait la rosette de la Légion d’honneur. La contrepèterie, ou même la simple devinette, n’a jamais été mon fort.

Du chahut, un président… cela me rappelait qu’aux élections de l’automne, j’avais eu affaire à un autre président, très chahuté, lui aussi. Je me spécialise un peu dans les ex-présidents du Conseil, dirait-on. Mais, là-bas, il y avait du soleil, des tomates, au lieu de ce ciel gris, du vin au lieu de bière, des robes claires, des rires… Paul Reynaud après Daladier, le Nord après le Midi. On n’allait pas s’amuser beaucoup dans la circonscription Dunkerque-Hazebrouck.

*

Le lendemain, je me trouvais à dix heures et demie, à Bourbourg. C’était un jour de marché. Une auto munie de haut-parleurs annonçait la réunion de Paul Reynaud. Je me suis promené par la petite ville. Sur les murs, des placards : « 1 500 000 prisonniers, résultats de la politique de Paul Reynaud. » L’église est en partie détruite, mais on en a rebâti une autre en carreaux de ciment à côté. Pourquoi répète-t-on que la France ne se refait pas ?

J’ai fait la connaissance du président de l’Union agricole des cantons de Bourbourg et de Gravelines, un chaud partisan de l’autre président. Il n’a plus qu’une dent sur le devant, mais très apparente : il porte toute la moustache, plus une mouche.

— Franc comme l’or, me dit-il, et juste comme la balance, c’est ma devise.

Il m’annonça là-dessus qu’il venait d’abandonner le M.R.P. pour passer chez les Républicains indépendants. Ensuite il me confia que Bourbourg était naguère une ville à franchises, comme toutes les cités entourées d’eau, et que les malfaiteurs y trouvaient un refuge…

— Vous me suivez ? Je ne veux pas dire que tous les Bourbouriens sont des brigands, non. Mais il en reste quelque chose…

Attroupement devant le Ciné Français. Les chapeaux étaient en majorité. À la même heure, Robert Prigent, ministre en exercice, faisait une conférence à la mairie. Deux grandes personnalités pour un bien petit endroit. J’avais choisi d’assister à la réunion de Paul Reynaud, et beaucoup d’autres avec moi. J’entendis une voix qui disait :

— Le cagoulard est derrière nous.

Paul Reynaud arrivait en voiture.

*

À l’intérieur de la salle, nous étions environ trois cents. Le transfuge du M.R.P. présidait. Un candidat agricole prononça quelques paroles sur le paysan courbé sur son sillon qu’il arrose de sa sueur. Et le président commença sa causerie, que les assistants suivirent avec attention. C’était plutôt un cours d’économie politique qu’une harangue électorale. Peu d’interruptions au début. Un vieux, qui ressemblait étonnamment à un de mes oncles, l’oncle Jules, cria :

— Vous n’êtes pas flamand, en tout cas.

C’est là un des principaux griefs que l’on adressa à Paul Reynaud : d’être un étranger. On approchait de la péroraison :

— Nous sommes embarqués, s’exclama le président, sur le même navire, et s’il coule, nous coulerons tous ensemble.

À quoi mon oncle rétorqua :

— Pas toi, tu sais nager.

Il s’était mis à le tutoyer. On s’agitait. Un autre, qui pratiquait aussi le tutoiement, s’écria :

— Avec toi, on aura encore la guerre dans vingt ans.

On est optimiste, à Bourbourg.

— Faut pas venir ici insulter les Flamands, dit une voix du fond.

Il n’y eut pas d’applaudissements à la fin. Boutiquiers, cultivateurs, la clientèle de Paul Reynaud est prudente. Le contradicteur socialiste monta sur la scène, acclamé par ses amis. Il évoqua la route permanente du fer, la semaine des deux dimanches pendant que le président souriait sur le fond blanc de l’écran.

— Je suis un tout petit, moi, dit Denvers, le socialiste.

Tous les tout-petits battirent des mains.

— On n’a pas besoin ici d’un surhomme, d’un génie extra-régional…

L’orateur parla de la guerre perdue, du mauvais état de nos finances et de notre armement. Il avait vu, lui, à Toulouse, après l’armistice, des quantités d’avions prêts à prendre l’air. Pourquoi avait-on empêché les pioupious de France de monter dans les carlingues et de voler à la rencontre de l’ennemi ? Pourquoi ?

Paul Reynaud répondit calmement à son antagoniste. Tout paraissait bien réglé. Il s’étendit sur le minerai de fer, sur le golfe de Botnie qui est, comme on le sait, bloqué par les glaces une grande partie de l’année. On se serait cru loin de Bourbourg.

— Vous confondez toujours autour avec alentour, lui dit alors Denvers de sa place.

— Et les bauxites de Provence ? demanda tout à trac un électeur bourbourien.

Mais il se faisait tard. Le phonographe joua La Marseillaise. En somme, séance satisfaisante pour le président et ses amis. D’autant plus que Robert Prigent, dans le même temps, n’avait eu que quarante-huit personnes, y compris lui-même.

*

À quinze heures, à Gravelines, j’ai vu un pareil spectacle. J’ai entendu de pareils discours, pareille contradiction. On a reparlé de la route permanente du fer et du pioupiou s’envolant dans la carlingue. Mais l’assemblée était plus nombreuse, moins tranquille, autrement composée. Cette fois, les casquettes bleues des marins étaient en majorité. On pêche à la baleine, à Gravelines.

Le président paraissait fatigué. Avant d’entrer, il fit pipi dans la cour, le plus simplement du monde, imité d’ailleurs par l’autre président, celui de l’Union agricole. Une jeune femme qui lavait du linge s’arrêta un instant pour les regarder faire. Deux présidents, cela n’arrive pas tous les jours. Moi, j’ai cherché un coin plus retiré.

Denvers se tenait dans les premiers rangs. Les communistes n’étaient pas venus. Le président déclara aux Gravelinois les mêmes choses qu’il avait déclarées aux Bourbouriens. Et Denvers eut aussi les mêmes apostrophes. Après le président, un certain Braque vint lire un long texte sur les assurances sociales et les allocations familiales. On eut du mal à le faire taire. Je ne pourrai donc rien dire de valable sur son projet d’amendement des assurances sociales, qu’il présente, paraît-il, à tous les candidats qui passent par Gravelines.

À partir de ce moment, la salle devint nerveuse. Une forte blonde ne cessa plus d’injurier le président. Un autre contradicteur voulut accéder à la tribune. Braque, de son côté, protestait. Le président fit alors se déclencher le phonographe. La Marseillaise immobilisa tout le monde. On enchaîna sur L’Internationale. Le président s’engagea dans la cohue. La grosse dame s’approcha de sa figure et lui lança :

— Faut que tu me fasses un enfant pour remplacer celui que j’ai perdu à la guerre… vendu !

Le président passa vivement ; il avait rougi.

Il poursuivait sa tournée, tandis que je pouvais rentrer à Paris.

*

Il semble que le président doive être élu. J’ai oublié de dire qu’il porte un gilet dont la doublure est tricolore : des raies bleues et rouges sur fond blanc.

J’oubliais encore d’écrire que la raie coûte 21 francs le kilo à Dunkerque, de la raie toute fraîche.

 

Combat, mai 1946.

La Vengeance d’une orpheline russe

Depuis quelque temps, on m’avait demandé, au pied levé, un article pour La Gazette. J’avais accepté de le faire. Il ne me déplaît pas d’écrire un article de temps en temps ; de plus, ma disposition naturelle me porte à répondre oui, à la légère, en toute circonstance et à tâcher à oublier aussitôt mes engagements. D’ailleurs, j’ai été très occupé dernièrement, de diverses façons. Peu après, on m’a téléphoné pour me rappeler ma promesse. J’ai alors avoué, confusément, que je manquais d’idées, en espérant que l’on ne penserait plus à moi. Mais je n’ai gagné ainsi qu’un jour ou deux. On m’a retéléphoné : on avait une idée…

— Allez voir, me conseilla-t-on, La Vengeance d’une orpheline russe ; vous aurez certainement quelque chose à dire là-dessus.

Rien ne m’a paru moins sûr. J’ai finassé, j’ai déclaré que j’ignorais où l’on représentait La Vengeance. La voix m’a renseigné, on avait même fait retenir ma place. Il fallait donc y aller.

*

La peinture du Douanier me plaît fort. Plus que cela : elle me rafraîchit le cœur, elle me fait du bien. À y songer seulement, il me vient un sourire aux lèvres.

Et Henri Rousseau est du XIVe (arrondissement). Je connais bien sa triste maison de la rue Perrel où je passe quelquefois, en voisin (et en ami). Cette rue va finir sur la ligne de chemin de fer.

*

Je ne me rends pas souvent au théâtre ; dix fois l’an, tout au plus ; lorsque l’on veut bien m’y inviter. Au vrai, je suis plutôt entiché de cinéma. Je crois que je ressemble en cela à la plupart des hommes de ma génération. Le cinéma, c’est l’invention qui est née avec nous au début du siècle. Nous l’avons vu grandir et se développer ; muet et sautillant d’abord, puis colorié, puis sonore, puis parlant…

Mon père, au contraire, n’a jamais pu s’intéresser vraiment au cinéma. Lui, il raffole de théâtre. J’ai raconté ailleurs qu’il a fait de la figuration dans sa jeunesse et qu’il a été à la « claque » dans les principaux théâtres de Paris. Ce que je n’ai jamais dit, c’est que sa violente passion des planches l’a conduit à usurper le titre de critique dramatique du journal Le National. On peut en parler aujourd’hui, Le National n’existe plus. On peut aussi révéler comment il s’y prenait : un de ses amis lui avait procuré du papier à en-tête et un paquet de bandes du National (les bandes qui servaient à l’expédition aux abonnés). Il suffisait, paraît-il, de faire sa demande accompagnée de l’une de ces bandes, le matin, pour recevoir, par retour du courrier, une invitation. C’était une époque débonnaire. Tout de même qu’une vieille enveloppe timbrée tenait lieu de papiers d’identité.

Grâce à ces « bandes », mon père a vécu de belles soirées dans des salles de son choix, et assis, au chaud, dans un fauteuil moelleux. À Ba-Ta-Clan, au Pôle Nord, au Divan japonais, à La Porte-Saint-Martin… Cela eût pu durer infiniment (aussi longtemps, du moins, que Le National), si mon père, dans un mouvement de dignité faussement professionnelle, d’ailleurs fort louable, n’avait, de lui-même, pris la décision de ne plus se faire passer pour un critique dramatique, le jour où ses vêtements et ses chaussures lui ont paru trop usés pour le journaliste qu’il était censé être.

Mais je crois que je m’écarte un peu de mon sujet.

*

Dans l’autobus qui me conduisait au Studio des Champs-Élysées, j’ai eu quelque distraction. Une dame a répandu par terre le contenu de son sac. Tout en l’aidant à ramasser les petits objets qui avaient roulé partout, nous nous sommes amusés à en faire l’inventaire. Il y avait quantité de cartes de toute sorte (une enveloppe, ce n’est pas assez) ; des lettres ; les morceaux d’une glace qui s’était cassée ; un flacon ; de minuscules tampons d’ouate ; et beaucoup d’épingles à cheveux que nous avions les plus grandes peines du monde à saisir dans les interstices du caillebotis. Tout cela était saupoudré d’une couche de poudre de riz rose. La dame est descendue précipitamment, sans même nous remercier. Nous nous sommes aperçus qu’elle avait oublié une lame de rasoir Gillette sous un des sièges.

C’est ainsi que le voyage m’a semblé très court. Mais pourquoi cette dame avait-elle besoin d’une lame Gillette ?

*

La salle a été remise à neuf. C’est un joli petit théâtre. Il y a une vingtaine d’années, j’ai vu là Têtes de rechanges, Maya…

Dans une loge, se tenait Françoise Rosay. J’ai une vive admiration pour elle, je le lui dis ici. Et je la connais bien, sans qu’elle le sache : nous avons eu le même coiffeur à Tarbes, en 1942 ; on nous faisait sécher les cheveux sous le même casque. C’est un de mes bons souvenirs du temps de l’exil.

*

Et maintenant, il ne me reste plus de place pour rendre compte du plaisir que j’ai goûté au spectacle de La Vengeance d’une orpheline russe. Je me suis trop attardé en route. Il se pourrait, d’ailleurs, que la pièce fût retirée de l’affiche lorsque cet article paraîtra. Je le déplorerais.

Un plaisir assez singulier, en vérité. On commence par se moquer un peu du pauvre Douanier, de sa phraséologie infantile, de ses sentiments pompeux, de sa drôlerie involontaire ; on se refuse d’abord à s’attacher aux péripéties de ce sombre mélodrame… et puis, tout doucement, on pénètre dans un monde périmé, candide et poétique…

— Vous m’aimez ! s’écrie la pure Sophie, s’adressant à l’infâme Henri, son suborneur. Qu’est-ce que cela veut dire ?

Ainsi s’expriment les personnages d’Henri Rousseau. Et l’on se prend alors à sourire, de même que devant ses tableaux…

 

La Gazette des Lettres, février 1949.

Envies folles

Voilà des années que je m’obstine à désirer une grande table… Une table en longueur, solide, massive, simple, d’allure un peu rustique de préférence. Je m’y vois assis, et travaillant : j’ai Paris dans le dos. Il me tient chaud.

À ma droite, se trouve ma machine à écrire, dont je sais bien que je n’arriverai jamais à prononcer convenablement le nom :

« Underwood standard portable typewriter ».

Elle est d’un modèle ancien ; c’est une des premières machines portatives que l’on ait fabriquées. Le maniement en est assez difficile, car elle n’a que trois rangées de signes. Mais on s’y fait.

À gauche de la grande table, il y a le tas de vieilles notes écrites sur toutes sortes de petits bouts de papiers. Certaines d’entre elles sont illisibles, ou incompréhensibles. Je ne me décide pourtant pas à m’en séparer. Au contraire, j’ai du plaisir à les feuilleter, à les toucher plutôt. Il me semble que j’ai là plusieurs romans en vrac.

Il y a aussi mon cendrier, mon encrier… Bref, tout l’attirail d’un écrivain. J’allais oublier un classeur métallique et pliant que l’on m’a donné, et sur quoi il est gravé deux mots que j’ai lus, par force, des centaines de fois : CHOPYTOL CYNUROL… Ces deux mots m’intriguent et m’obsèdent ; ils me font penser à une formule incantatoire, à quelque diablerie… CHOPYTOL CYNUROL… Qu’est-ce que cela veut dire ? Il ne s’agit peut-être que d’une réclame d’un produit pharmaceutique… CHOPYTOL… C’est joli.

Et, au centre, mon réveille-matin ; un gros mangeur de temps sous toutes ses formes : en secondes, en minutes, en heures… Il le croque impassiblement depuis plus de quinze ans ; il est plein de temps. Oui, il y a déjà quinze ans, à peu près, que je l’ai acheté dans un Uniprix. Il ne m’a coûté que douze francs. C’est un de ces réveille-matin de fabrication japonaise dont on disait avec mépris qu’ils se vendaient au kilo. On parlait de « dumping ». Eh bien, je déclare que mon réveille-matin fonctionne avec la précision d’un chronomètre. J’y suis très attaché. Il me fait rêver à des pays lointains, à des Samouraïs, à des geishas en kimonos chantant le grand air de Madame Butterfly… Il s’est, peu à peu, piqueté de rouille ; il vieillit à sa manière, mais il ne montre aucune défaillance. Je le veille, je l’observe, je l’écoute, je l’entends respirer, je me demande s’il va marcher ainsi encore longtemps. Il se pourrait qu’il vive plus vieux que moi.

*

J’ai l’impression que, sur une telle table, je ferais une œuvre importante, solide, massive aussi, calme, ordonnée. Par malheur, je ne l’aurai jamais. En réalité, je ne possède qu’une toute petite table en bois blanc que nous avons passée au brou de noix et que j’ai, dernièrement, recouverte d’une espèce de moleskine grenue, d’un rouge assez fascinant. C’est une table à la mesure de mon logement qui n’a – je viens de l’apprendre – que trente et un mètres carrés de surface réelle (placards compris). En revanche, je dispose d’un gros cubage. Mon propriétaire m’a appris également que la soupente où je me tiens d’habitude s’appelle une « loggia », et qu’elle mesure six mètres carrés. Non, ma grande table ne peut entrer là-dedans. Je suis tout de même bien content de savoir que je travaille dans une « loggia ».

 

Combat, mars 1949.

Vacances « extra-muros »

Je m’octroie, en ce moment, quelques vacances à Antony (Seine). Des demi-vacances, en réalité ; je veux dire un jour sur deux. Le voyage me plaît. J’ai choisi jusqu’ici de m’y rendre en autobus (ligne 188), mais je pourrais aussi bien prendre le chemin de fer électrique. Nous verrons plus tard… Les premiers arrivés ont une place côté glace ouverte, dans le sens de la marche, ce qui est bien agréable. En tout cas, l’air circule dans la voiture lorsqu’elle roule. Un air presque pur, c’est du moins ce que nous pensons, la porte d’Orléans à peine franchie.

 

La dernière fois que j’étais allé là-bas, j’ai eu pour compagne de route une jeune fille blonde, assez jolie. Le vent, par instants, faisait gonfler sa robe. Il me semblait que nous mettions la voile pour une longue traversée. Ses cheveux volaient aussi… Mais, ne parlons plus de cela. D’ailleurs, elle m’a quitté en chemin. Ce n’a été qu’une idylle fugace, et secrète. Pour quatre tickets d’idylle, tout au plus.

Le parcours m’est devenu, peu à peu, familier. Je connais même certains receveurs de la ligne. Ils sont plus accorts qu’à Paris. Ce n’est point la presse ; on prend son temps. N’est-on pas un peu en province déjà ?

On suit la R.N. 20 par Montrouge, la Vache Noire, la Croix d’Arcueil, Bagneux, Cachan, Bourg-la-Reine (buste de Condorcet qui est mort là, je crois), Sceaux (on aperçoit la toiture du château, sur la droite), la prison-modèle de Fresnes, à gauche (je n’aime pas les prisons, en général), la Croix-de-Berny (stade)… Je descends à l’arrêt dénommé : Florian.

Aussitôt que l’on s’écarte de la grand-route, on respire le calme. Ce n’est pas tout à fait la campagne, bien sûr. Pourtant, j’ai rencontré dernièrement un bonhomme costumé en paysan qui conduisait une voiture chargée de vin. On ne voit personne ; chacun reste chez soi, parmi ses légumes. Vers le soir seulement, une grande voix s’élève, celle de la T.S.F. Il est bon de se sentir de nouveau au milieu des hommes. Et c’est grâce à l’appareil de la voisine que j’ai pu me tenir à peu près au courant du « Tour ».

La maison est reconnaissable : elle n’a qu’une moitié d’étage. Le propriétaire a probablement changé d’idée au cours de la construction. Il a dû estimer soudain que le rez-de-chaussée lui suffisait. Dommage, car c’était une maison qui s’annonçait bien. Pour ma part, j’avoue que j’ai un penchant pour les choses inachevées.

Et quel beau jardin ! Je viens de faire la cueillette des abricots (treize abricots en tout) ; je tiens le poirier en observation.

Au début, nous avons organisé une petite excursion jusqu’à la Bièvre qui coule au bout de la rue, à ciel ouvert. Un peu plus loin, elle entre dans une sorte d’égout pour n’en ressortir qu’au pont d’Austerlitz où elle se jette (de désespoir !) dans la Seine. Je me souviens de l’avoir vue aux Gobelins, il y a une vingtaine d’années. On m’assure qu’elle est recouverte aujourd’hui.

Jean-Jacques Rousseau raconte qu’il allait herboriser le long de cette petite rivière, et rêver. À présent, l’eau n’est plus claire, les bords sont encombrés de lits-cages inutilisables, au fond reposent des poêles à frire hors d’usage. Le boucher m’a dit qu’avant la guerre il y avait là deux rangées de beaux arbres qui ont été abattus pour en fabriquer des allumettes.

Oui, c’est le repos, la tranquillité, la rêverie… Toutefois, on aurait tort d’imaginer qu’il ne se passe jamais rien dans ces coquets pavillons. Les journaux parisiens ont relaté dernièrement la mort mystérieuse d’une débitante de tabac, sous le titre : « Meurtre à Antony » et, plus récemment, le chien saint-bernard de notre rue a renversé une dame des environs qui a eu deux fractures du bras (ou de la jambe). C’est d’habitude un animal très doux et l’on suppose que c’est dans un élan d’affection qu’il a bousculé la dame.

En attendant l’autobus du retour, ces jours-ci, j’ai été abordé par une femme en tablier et qui tenait un panier au bras. Je lui ai trouvé des allures vaguement normandes. Elle m’a montré le contenu de son panier : c’étaient des andouillettes qui grouillaient en grande quantité. Je n’ai pu refuser de goûter une tranche qu’elle m’a tendue à la pointe de son couteau. Après quoi, j’ai été forcé de lui acheter une andouillette en entier. Elle m’en a cherché une petite, à cent francs, bien fraîche. Ce qui m’a porté à la croire normande, c’est sans doute son haleine qui rappelait l’odeur du cidre.

 

Je me suis ensuite félicité de cet achat que j’ai apporté en présent à des amis chez qui j’étais, le soir même, prié à dîner. L’andouillette nous a paru délectable. Mais on sait que les Parisiens ont toujours un faible pour les produits de la campagne.

*

Antony, ce n’est pas la campagne véritable, je m’en aperçois aujourd’hui. Au fond, je m’en doutais bien, mais je cherchais sans doute à m’en faire accroire. C’étaient des vacances pour rire. Tandis qu’ici l’on est au grand air, à l’écart des routes et des chemins de fer, parmi les prés tout parsemés de vaches et piqués de pommiers. C’est bien ainsi que je me représentais la Normandie : fraîche et verte. Au bas de la pente coule une rivière : la Soulle. Je repense, non sans quelque tristesse, à la Bièvre, que je viens de quitter. Tout de même qu’en voyant les bonnes joues roses des enfants du pays, je pense à des gosses, que je connais, qui demeurent à Paris. Il y a des cours d’eau et des enfants qui n’ont pas de veine.

La mer n’est pas loin ; le vent nous apporte son parfum salé à l’heure de la marée haute. Ordinairement, il a plutôt une odeur d’herbe et comme un arrière-goût de noisette. Il est très bon.

 

On est au bourg en quelques minutes. Je m’y rends journellement pour y mettre mes lettres à la poste et pour y faire des omelettes chez les demoiselles Hélaine qui tiennent le débit de tabac. On trouve aussi chez elles des journaux, de l’épicerie, de la parfumerie. Je lis maintenant Ouest-France (de Rennes), un quotidien intéressant, et, une fois par semaine, Le Réveil (de Saint-Lô) ; j’ai ainsi une vue complète sur les événements de la région.

J’ai déjà observé que je suis assez prodigue en voyage. Ce doit être dans le but de me faire bien voir. Actuellement, par exemple, je me livre à des dépenses exagérées dans la boutique des demoiselles Hélaine ; je leur achète cent petites choses dont je n’ai pas grand besoin : pierres à briquet, lames de rasoir, cartes postales, un quart de dragées de temps en temps… Je crois que je leur deviendrai peu à peu sympathique.

 

La place a été entièrement écrasée par des bombes, ce qui la rend plus vaste qu’avant. On remarque encore, par endroits, le dallage et le tracé des maisons sur le sol ; cela pourrait rappeler une sorte de marelle ; d’autant plus que les joueurs sont, effectivement, les uns au ciel, les autres en enfer.

Dans ma jeunesse, quand j’étais à Berck, nous aimions à construire ainsi sur le sable une habitation idéale, à une seule dimension. Nous inscrivions la destination des pièces au moyen d’un morceau de bois effilé : ici, la cuisine ; là, le salon… Et nous circulions là-dedans, en ouvrant et fermant des portes abstraites. Où était le plaisir ? Je n’arrive plus à le comprendre.

 

Le cantonnier a été enterré samedi dernier. Il y avait un concours de personnes en noir à l’église et ensuite au cimetière. J’ai observé que la plupart des hommes portaient des chapeaux melon. Depuis bien longtemps, il ne m’avait pas été donné de voir une telle quantité de chapeaux melon. J’ai toujours eu une certaine admiration pour ce genre de coiffure. Mon père en mettait un, le dimanche. Le chapeau melon me paraît être un des attributs de la puissance, de la virilité. J’aspirais à en arborer un, à mon tour. Mais, lorsque j’ai atteint l’âge d’homme, la mode masculine était aux feutres mous. Il me semble que si j’avais une fois possédé un melon, ma vie eût été mieux réglée… Je me trompe peut-être.

 

J’ai parcouru le cimetière ; j’y ai vu un tertre sans ornement surmonté d’une simple croix en bois blanc ; il est écrit dessus :

 

Ici repose un inconnu, dit Fenouillet

Victime de la guerre 1940.

 

D’où sortait-il, ce personnage dépourvu d’état civil ? Que cherchait-il en cet endroit ? Fenouillet ? Fenouillet, c’est un sobriquet dérisoire qui, à mon avis, ne peut qu’attirer les bombes.

À deux pas, il y a une tombe collective à sept croix, du même bois blanc que celle de Fenouillet. On y a mis des aviateurs : un Américain, six Anglais. L’Américain s’appelait F.J. Knight ; je n’ai retenu que son nom. Ils sont là, serrés, tous ensemble, sous une terre un peu rose, les uns contre les autres, comme dans leur appareil avant qu’il ne s’abatte en flammes.

Jusqu’à ces derniers jours, leur avion se trouvait encore dans un champ des environs, mais on a jugé prudent de le faire enlever, car une vache s’était étranglée avec un bout de ferraille.

Nous avons, en somme, de nombreuses distractions : le croquet, le billard Nicolas où je deviens de première force ; dimanche, nous avons assisté à un concours hippique tout à fait passionnant (j’en reparlerai), et, en fin de semaine, les coureurs du Tour de l’Ouest doivent, me dit-on, passer dans les parages…

*

Il y a eu une « coquille » dans ma dernière chronique. Un linotypiste (à tête de linotte) a composé un mot pour un autre : « omelettes », au lieu d’« emplettes », ce qui a eu pour résultat de donner à entendre que j’allais quotidiennement confectionner des omelettes chez les demoiselles Hélaine. Ce n’est pas vrai. Il n’est point dans mes habitudes d’aller cuisiner chez des personnes que je ne connais pas. D’ailleurs, je confesse, à cette occasion, que je suis incapable de faire une omelette en quelque endroit que ce soit. Le jour où je déciderai de m’y mettre, ce sera chez moi, sans témoins inutiles, et non pas publiquement dans un bureau de tabac, en Normandie.

Me voilà bien ennuyé. Je me demande ce que pensent maintenant de moi les deux demoiselles. Elles vont me prendre pour un maniaque, et cela va se propager dans le bourg. On en fait certainement des gorges chaudes, chez Piedagnel, le quincaillier, à la Grande Auberge (je ne vais plus y boire l’apéritif), aux Petites Galeries et chez les demoiselles Michel (modes, café, cidre)… Moi qui, jusque-là, avais cherché à gagner la confiance de tout le monde… J’ai hâte, à présent, de rentrer à Paris, où je passerai, de nouveau, inaperçu.

 

Mais je me suis peut-être attardé exagérément sur cette affaire d’omelette. Revenons au concours hippique de dimanche, dont j’avais promis de parler. Ç’a été un succès. Les gens étaient venus des environs. On a enregistré plus de 1 600 entrées. Il faisait beau temps. La fête a eu lieu dans un grand pré, à quelques centaines de mètres du village. Des estaminets en plein air s’étaient montés. J’avais conduit là mes petites amies Édith, Armande et Tineke. On devait penser que j’étais le père de trois gentilles filles. Nous avons choisi de bonnes places sur l’herbe.

Des notables présidaient du haut d’une tribune. La musique municipale jouait des airs entraînants. Un jeune paysan de Lison, montant « Vérone », a remporté la première épreuve. La seconde, réservée aux amazones, a été gagnée par Mlle Anne-Marie Lebas, sur « Pompon ». Nous l’avons beaucoup encouragée au passage, d’autant plus qu’elle est joliment blonde.

Pendant la pause, nous avons été boire de la limonade et manger des choux à la crème. Édith a fait éclater le sien : la crème s’est répandue sur sa petite robe et sur sa jambe, ce qui nous a divertis.

Le programme a recommencé avec une course comique : les cavaliers devaient monter à l’envers. Cela aussi nous a amusés. Ensuite, une dernière épreuve, où un concurrent sur trois était tenu de s’arrêter net au milieu du « parc à moutons » et d’y allumer une cigarette.

J’ai oublié de dire qu’il a été distribué quarante mille francs de prix et qu’une dame en chapeau à plume verte a remis aux vainqueurs un flot de rubans.

Puis, les écuyers et écuyères, tous ensemble, ont exécuté un galop d’honneur autour de la piste. Quelle belle journée ! Pas une seule chute grave, aucun incident notable, sauf la perte, annoncée par le haut-parleur, d’un peigne dans un étui décoré d’une vue du Mont-Saint-Michel qui, je crois, a été finalement rendu à son propriétaire. En revanche, il a été trouvé une chaussure d’enfant.

Évidemment, ce n’était ni la cohue d’Auteuil, ni non plus les raffinements du Grand Palais (où je ne suis jamais allé) mais nous ne songions pas à analyser notre plaisir.

 

Eh bien, il va falloir quitter tout cela. On est pourtant bien ici. De ma fenêtre, je vois, en ce moment, une cavale blanche qui court dans la prairie. Je vois les frondaisons des vieux tilleuls et du gros chêne, et, plus loin, la campagne. À Paris, ma fenêtre donne sur un mur.

*

Les vacances sont terminées (pour moi), mais non pas oubliées déjà. J’ai encore la tête pleine d’herbes folles. Il me vient parfois un élancement de nostalgie, presque semblable aux premiers signes d’une rage de dents. Mais il ne s’agit pas de dents, c’est à la Normandie que j’ai un peu mal. Oui, je m’étais mis à l’approcher lentement, sans excès, et nous avions fini par nous plaire. Je l’ai broutée, mâchée à la manière des vaches ; elle est entrée en moi. Et voilà maintenant que je la rumine.

 

J’ai vu la terre toute nue et habillée ; j’ai vu le soleil, la lune, des arbres, des villages, des paysans, des animaux domestiques et sauvages, des châteaux, des églises, des jardins publics et privés ; j’ai vu la mer (une seule fois) ; j’ai vu une abbaye en ruine ; j’ai vu le Mont-Saint-Michel ; j’ai vu des villes détruites…

 

La cathédrale d’Avranches est belle. À l’heure où nous passions par là, elle entrait dans un écrin de pénombre qui mettait ses lignes en valeur. Je déplore pourtant que l’on ait cru devoir placer une grande Vierge de pierre entre les deux tours ; je n’ai aucun mauvais sentiment à l’encontre de la Vierge – Dieu m’en garde ! – c’est sa statue que je n’aime pas beaucoup en cet endroit. Elle est de trop.

À deux pas de l’église il y a un des plus jolis jardins publics que je sache, un des plus frais, des plus soignés, des plus hauts en couleur, des plus parfumés (à l’héliotrope). Il est dans un cadre de murs écroulés, de décombres.

D’une terrasse on a une large perspective sur le Mont-Saint-Michel, l’île de Tombelaine, la baie, et, au premier plan, le Séminaire… Nous aurions voulu rester là.

 

On doit avoir tout dit sur le Mont-Saint-Michel. N’insistons pas. D’ailleurs, je le connaissais de longue date pour l’avoir contemplé à loisir, et d’un œil, dans l’étroite ouverture d’un porte-plume en nacre. Il me paraissait merveilleux. On a intérêt – ce semble – à ne regarder les monuments (et les gens ?) que par un petit trou, à bonne distance, et en fermant un œil.

Les oiseaux entrent et s’en vont à volonté de l’abbaye de Hambye, car elle est à ciel ouvert. C’est plutôt un squelette d’abbaye. Elle fait penser à une carcasse de poulet (un énorme poulet) grattée, récurée par les pluies et le vent. Il me paraît recommandable de jeter ainsi un os à ronger au temps, dans l’espoir qu’il nous laisse en paix.

 

Mais la campagne, c’est l’exception qui confirme la règle. Et la règle c’est de vivre ici. On rentre dans ses habitudes comme dans de vieux vêtements assez commodes en vérité.

L’autre jour je me trouvais, songeant à tout cela, sur la plate-forme d’un autobus de la ligne 58. Paris ne se parfume pas à l’héliotrope ; il se sert de quelque chose de plus compliqué, à base de benzine. J’y reprends goût… Le receveur, un rouquin, était d’humeur enjouée…

— Voilà Duvernet et ses moutons ! a-t-il annoncé. Allons-y, les moutons !

 

Combat, août-septembre 1949.

Un métier difficile

Mme Maria Montessori a séjourné dernièrement à Paris. Je crois que le gouvernement français en a profité pour lui décerner un grade dans la Légion d’honneur. À cette occasion, il a été longuement question dans la presse du problème de l’éducation moderne. Cela m’a remis en mémoire une expérience personnelle – un peu courte – que je voudrais relater ici.

*

Il y a une vingtaine d’années… Voilà un début de phrase qui m’est devenu maintenant familier. Ai-je assez aspiré naguère à pouvoir m’en servir, tout de même que l’on désire quelque objet qui ne vous appartient pas ? J’avais la plus sincère considération pour les personnes qui s’exprimaient de telle sorte. Devant elles, je me sentais un jeune homme sans consistance. Je n’oublie pas avec quelle fierté j’ai dit un jour : « Il y a cinq ans… » Mais cela ne me suffisait pas, j’étais insatiable : il me fallait un passé lointain à m’y perdre. Ensuite, j’ai pu dire : « Il y a dix ans… », puis « quinze ans… », sans que mon autorité s’en accrût pour autant. J’espérais que tout changerait lorsque j’aurais le droit de mettre le poids de vingt ans dans la conversation. Eh bien, c’est arrivé ! Seulement, je m’aperçois que cela ne m’amuse plus du tout. À ce jeu, qui gagne perd.

*

Je m’excuse de m’être éloigné de mon récit ; j’y reviens : il y a une vingtaine d’années, je me trouvais à Berlin, où les fortunes de l’existence m’avaient conduit. L’Allemagne traversait alors une crise économique, et moi aussi. Il me souvient que j’ai mangé des épinards et des harengs de la Baltique durant tout un hiver. C’était monotone, mais peu coûteux. D’ailleurs, j’aimais encore beaucoup les épinards. J’étais en quête d’un emploi. On m’a proposé un poste de professeur de langue française dans un « jardin d’enfants » où les méthodes s’inspiraient des idées montessoriennes. En vérité, je n’avais que des notions vagues là-dessus.

L’établissement, de peu d’importance, était dirigé par une dame sympathique et douce d’ordinaire. Toutefois, avec une pointe de fanatisme, elle s’animait lorsque la discussion tournait autour de la pédagogie nouvelle. À nous deux, nous formions tout le personnel enseignant. L’école était située dans un quartier riche de l’Ouest. La dame et moi étions « de gauche » ; peut-être même communistes d’opinion, l’un et l’autre. Nos élèves provenaient de familles bourgeoises.

En une séance, j’ai été sommairement initié au système qu’il allait falloir mettre en pratique. De prime abord, cela m’a paru simple : éveiller l’intérêt sans fatiguer ni ennuyer, donner parfois l’impression de se laisser diriger par les enfants, les distraire, les aider à dégager leur personnalité, sans jamais aucune contrainte et, surtout, avec optimisme. À cette époque, l’optimisme me faisait déjà grand défaut. Naturellement, nous nous interdisions de faire du prosélytisme politique, à cause des parents. Mon rôle consistait à inculquer des mots de français sans, bien entendu, trop insister. J’étais un peu inquiet en me rendant à l’école pour la première fois.

*

Les locaux se composaient de deux pièces claires, au rez-de-chaussée, meublées d’une table basse et de petits tabourets. Pas de pupitres ni d’encriers, pas d’estrade ni de tableau noir, pas de chaire pour le professeur : rien qui rappelât la classe habituelle. Mais pas non plus de jardin ; j’en ai été surpris. Le professeur (moi) devait s’asseoir à la table, sur un des petits tabourets, ce qui avait pour but de tendre à créer une atmosphère d’égalité, de confiance, si j’ai bien interprété l’intention.

Nous n’avions encore que sept ou huit élèves dont l’âge s’échelonnait de trois à douze ans ; il n’y avait qu’une seule fille : Elsie. La directrice m’a quitté en m’adressant un signe de la main pour me donner du courage.

Jouer avec eux ? Bon. Mais à quoi ? Je leur faisais des mines enjouées tout en leur débitant quelques propos en français, timidement. Ils me regardaient d’une façon plus méprisante, au vrai, qu’inamicale. Je savais que plusieurs d’entre eux entendaient mes paroles ; Elsie, en particulier, parlait le français parfaitement, mais aucun d’entre eux n’en laissait rien voir. J’ai fini par me sentir très seul, et comme en détresse, au milieu de ces garçons et de cette fille aux allures hostiles.

Ce qui me gênait, au surplus, c’était de ne pas trouver une position commode pour mes jambes. Je me sentais assez ridicule. Les principes d’éducation moderne, s’ils mettent en valeur l’individualité de l’enfant, négligent peut-être celle du professeur.

Ils ont l’air de vouloir entamer une partie de cartes. Enfin, j’allais pouvoir m’introduire dans leur univers. Mais ils ne m’ont pas donné de cartes. J’ai tout de même essayé d’émettre des avis sur les coups, au hasard ; c’était assez difficile car je ne connaissais pas les règles de ce jeu qui me faisait penser par quelque façon à « feuille-au-pot ». La plupart de mes appréciations tombaient à plat, je m’en rendais bien compte. Ils m’ont fait promptement comprendre que je les dérangeais dans leurs calculs. En attendant qu’ils terminent, je me suis rabattu sur le plus jeune, un bambin qui se tenait à l’écart, juché sur la seule chaise normale de l’établissement. Il avait devant lui une grosse motte de terre glaise à laquelle il ne touchait pas. J’avais trouvé un compagnon attentif. Du moins, je le supposais. Je me suis mis à tripoter l’argile avec énergie. Lui ai-je déplu ? Je ne sais. Il commence à pleurer. C’était ce que, d’une manière générale, il fallait empêcher à tout prix. La directrice est accourue pour tâcher de le calmer. Pas de larmes ! C’était en quelque sorte la devise de notre joyeux petit foyer.

Il valait mieux que j’aille de nouveau à la grande table. Je me suis installé au bas bout et j’ai nommé en français les objets qui me venaient sous les yeux, à tort et à travers ; je tenais à justifier ma présence ; j’épelais : table, tabouret… d’une voix engageante, tandis qu’ils bavardaient entre eux. Le français ne les touchait pas. Il se peut aussi qu’ils fussent élevés dans un milieu familial francophobe.

La directrice s’est déclarée très satisfaite de mes services ; elle m’a affirmé que j’avais conquis les enfants. Je n’en étais pas sûr. La directrice était une bonne personne. Cette après-midi m’avait semblé bien longue.

Sur le chemin du retour, il m’a fallu quelque temps pour me défaire de l’espèce de rictus que je m’étais involontairement collé sur la figure, et aussi de l’engourdissement des genoux provoqué par la posture anormale que j’avais eue pendant des heures.

*

La nuit suivante a été tourmentée. Ces enfants me rendaient malheureux : j’en rêvais. Mon nouveau métier ne me réussissait pas.

Le lendemain, je suis pourtant retourné au jardin d’enfants, avec encore moins d’optimisme que précédemment.

Mes élèves paraissaient m’ignorer davantage que la veille ; je n’existais probablement pas pour eux. Pourtant, je m’étais assis par terre dans l’espoir de donner un tour plus familier à nos relations. Il semblait certain que ces enfants s’embêtaient là ; ils se fussent sans doute mieux divertis sans moi.

À un certain moment, Bubi, le plus âgé des garçons, a sorti un paquet de cigarettes de sa poche, puis une boîte d’allumettes, il a allumé une cigarette dont il a tiré des bouffées de fumée qu’il expulsait avec élégance. Les autres trouvaient cela naturel, apparemment. Moi, j’étais pris de court. Cela n’avait pas été prévu. Était-ce grave ? Était-ce contraire au protocole ? Fallait-il montrer de la désapprobation ? J’ai décidé d’aller prendre conseil de la directrice dans la chambre voisine. Elle a jugé que l’affaire était délicate. Nous en avons discuté avec sérieux. En conclusion, il a été convenu qu’il était préférable de ne rien dire. En effet, si nous avions formulé quelque observation, il est vraisemblable que Bubi s’en serait allé fumer aux cabinets, en paix. Nous aurions ainsi stimulé ses instincts profonds à la dissimulation. Du point de vue psychologique, l’incident était résolu au mieux. Cette odeur du tabac me donnait bien envie de fumer aussi.

Les résultats des préceptes que nous expérimentions ne sont pas perceptibles sur l’instant ; j’en avais été informé par la directrice. C’est une entreprise en profondeur et dans le temps : on sème au plus secret de l’âme de l’enfant ; le fruit ne germe que plus tard, ou jamais. D’autre part, l’exemple que l’on donne aux petits est, en soi, primordial. À ce sujet, je me suis souvent demandé si mes élèves berlinois ont, par la suite, resongé à leur chétif professeur de français. Et en quoi ma conduite à leur égard a pu leur être profitable.

Vers la fin de cette curieuse leçon de français, un nouveau problème s’est posé : Bubi, qui avait achevé sa cigarette, s’était rapproché d’Elsie. Et ils se livraient tous deux à un manège bien étonnant. Bubi lui avait enlacé la taille. C’était embarrassant. D’autant plus qu’Elsie paraissait avoir plus de douze ans, tout à coup ; elle était très développée sous son pull-over rouge.

En cette circonstance, je n’ai pas consulté la directrice, estimant que les décisions prises dans le cas de la cigarette s’appliquaient cette fois encore. Que serait-il advenu si j’avais fait une remarque ? Ils seraient allés s’embrasser ailleurs, en dehors de toute surveillance. Après tout, il s’agissait peut-être d’une manifestation d’exubérance juvénile. Je m’exposais à leur donner des mauvaises pensées qu’ils n’avaient pas. N’était-il pas plus raisonnable de s’efforcer de fixer son attention sur les choses environnantes et de les désigner successivement : table, tabouret… au risque de se répéter ? Cependant, j’aurais été fort ennuyé si les enfants avaient été plus loin dans leurs embrassements.

*

Il n’y a pas eu de troisième leçon : j’ai démissionné, par écrit ; je redoutais d’avoir à trancher (?) d’autres litiges d’ordre éducatif. Il m’a manqué de la constance. Mon opinion – si j’en ai une – sur l’école Montessori est donc dépourvue de valeur. J’ajoute que ma directrice a fermé son jardin d’enfants, quelques jours après mon départ ; elle s’en est allée répandre ses enseignements aux Indes.

 

Le Figaro littéraire, mars 1950.

River Cruise

Je commence à être un peu las – je l’avoue – de répondre invariablement à tous mes interlocuteurs que je ne pars pas en vacances cette année. D’autant plus que je ne puis me retenir de sourire d’une façon résignée, à chaque fois, comme si j’étais à plaindre ; je ne peux m’empêcher non plus de me lancer dans des explications confuses et superflues qui mettent les gens dans l’embarras, du moins je le suppose.

À vrai dire, je me trouve fort bien ici. Cet été est agréable, changeant surtout ; il pleut souvent. Ce n’est peut-être pas ce que l’on appelle un temps sain. Mais qu’est-ce que c’est qu’un temps sain ? Un temps qui se porte bien ? D’ailleurs, j’aime beaucoup la chaleur également. Sur l’article du climat, je suis assez facile à satisfaire.

Au surplus, en cette année du Bimillénaire, les amusements de toute nature nous ont été prodigués : bals, défilés, illuminations, feux d’artifice… Qui eût cru à nous voir si joyeux que nous étions un peuple sans gouvernants, livré à lui-même depuis longtemps ?

Chez nous, au quatorzième arrondissement, on avait mis sur pied un programme de réjouissances très variées. Malheureusement, la plupart d’entre elles n’ont pas eu lieu. Pourquoi ? Je n’en sais rien, bien que je sois membre d’honneur du comité du Bimillénaire du quatorzième. Oui, membre d’honneur… les distinctions vous viennent, peu à peu ; il suffit de savoir attendre. Ce qui m’a le plus touché dans l’affaire, c’est de recevoir des plis de la mairie sur lesquels mon titre était mentionné. Me voilà, enfin, membre de quelque chose.

Pour être exact, je dois reconnaître que j’ai été invité en qualité de figurant à une manifestation d’un haut intérêt : la commémoration du cent cinquième anniversaire de la gare de Denfert-Rochereau. Les personnes de marque étaient nombreuses : le préfet de la Seine, un ou deux députés, des conseillers municipaux, les maires des communes desservies par la ligne de Sceaux, etc. L’Harmonie du Métropolitain a joué des airs entraînants ; nous avons écouté plusieurs discours des plus instructifs. Nul doute que ç’aurait été une petite réunion pleinement réussie s’il n’avait plu sans discontinuer et si le toit n’eût été crevé en plusieurs endroits. Mais, somme toute, l’édifice est vieux de plus d’un siècle et c’est pour fêter cela que nous nous étions assemblés. Pour terminer, nous aurions pu avoir le spectacle d’une démonstration ouvrière. Quelques délégués du personnel ont essayé de déployer une banderole sur quoi étaient probablement résumées leurs revendications. Mais ils n’en ont pas eu le temps. Des agents de police en grand nombre leur ont dit que c’était défendu et que, de plus, les notables étaient déjà partis. Les cinq ou six manifestants s’en sont allés, avec leur banderole mouillée, car il pleuvait de plus en plus…

*

Je me suis aussi diablement diverti sur l’esplanade des Invalides, où s’est tenue, le mois dernier, une sorte de foire des plus réjouissantes, organisée par l’armée française. Nous avons vu des sapeurs jetant un pont sur la Seine ; nous avons applaudi à des exercices de chiens de gendarmes… Au risque de paraître pointilleux, je formulerai une critique sur ce point : pourquoi ces chiens sont-ils tous d’origine allemande (c’est ce que j’ai cru comprendre) ? N’existe-t-il pas en France de ces animaux qui, après un dressage approprié, pourraient devenir des chiens de gendarmes ? Je pose la question. En tout cas, il est un peu humiliant, tout le monde sera de mon avis, que des chiens boches, disons le mot, servent dans nos rangs, sous les plis de notre drapeau. Non, pas ça !

Mais le reste était parfait. Des canons antiaériens tournaient dans toutes les directions sans que personne soit là pour les manier. La dame qui était avec nous a voulu mettre la main dans la gueule d’un de ces prototypes, ou dans son âme : elle a taché son gant blanc ; ce qui prouvait encore, d’une certaine manière, que rien n’est négligé : les armes sont graissées. Nous allons bientôt être prêts.

Mon contentement était double, du fait que je pilotais des amis étrangers. En réalité, c’est eux qui m’avaient conduit là. N’importe, c’était réconfortant de pouvoir leur montrer où nous en étions, dix ans seulement après les mauvais jours de 1940. Nous avons, de nouveau, une armée toute neuve. Au stand de l’intendance, on nous a forcés à manger un bout de pain qui était excellent, certes, mais cela nous a coupé l’appétit. Nous avons contemplé de glorieuses reliques dans une baraque ; nous sommes entrés dans un camion-atelier ; nous avons même grimpé sur un grand char d’assaut et touché à des manettes en compagnie de quelques gamins. En somme, encore une bien belle journée, les chiens allemands mis à part.

Toutefois, je regrette vivement de n’avoir pu voir de près un de ces fantassins portant la nouvelle tenue, qui est, comme on le sait, chauffée électriquement à l’intérieur au moyen de piles individuelles. Ce doit être d’un effet fort gracieux.

Ah ! voilà un demi-siècle qui s’achève on ne peut mieux. Je me demande parfois ce que la deuxième tranche nous réserve. N’y pensons pas en ce moment.

*

On a beau dire… Les départs en masse se succèdent, grâce aux congés payés. Les journaux vous répètent que les Parisiens quittent la ville par centaines de mille. Et, en effet, avec eux, vos amis partent les uns après les autres. Soudain, un jour, il vous semble que vous êtes seul.

C’est ce qui m’est arrivé alors que je me baladais sur l’avenue des Champs-Élysées. J’ai été pris subitement d’un grand besoin d’air et d’espace. Peut-être parce que je m’étais arrêté devant la vitrine d’une agence de voyages où des affiches représentaient des paysages lointains… Le soleil de minuit… les fjords… Un tout petit écriteau, rédigé en deux langues, a retenu mon attention :

 

CROISIÈRES EN BATEAUX-MOUCHES

RIVER CRUISE

Durée : environ 2 h 30.

30 km de croisière.

Prix : 450 F.

Service compris – Service included.

 

Une croisière sur la Seine, une « river cruise » de deux heures et demie environ, c’était ce qu’il me fallait. Au vrai, ce projet me tenait secrètement au cœur depuis des années.

J’ai étudié le problème, j’ai su patienter, j’avais fixé mon choix sur la « croisière commentée » – on n’en sait jamais assez sur Paris – sans repas coûteux, sans thé, sans musiques inutiles. Et, l’autre jour, entre deux orages, je me suis présenté au ponton d’embarquement du pont de Solferino, vers trois heures.

Il y avait beaucoup de monde. J’éprouvais une douce émotion. Notre bateau, L’Hirondelle, était à quai. L’Hirondelle, joli nom… De prime abord, c’était bien le bateau parisien de naguère : même fragilité, même légèreté ; aux allures de volière. Mais il n’est plus enveloppé par les panneaux-réclames de Paris-Tailleur et de l’Amer Picon, comme alors…

Les passagers étaient assis en rang sur des chaises de jardin. J’ai eu bien de la peine à trouver une place à l’avant, au milieu de deux dames blondes, l’une maigre et d’aspect sévère, l’autre assez corpulente et dormant déjà à moitié. Je me suis rapidement rendu compte que je devais être l’unique Français à bord, exception faite des hommes d’équipage, bien entendu. L’anglais était la langue dominante. Il y avait cependant un groupe important de Néerlandais, plus quelques ressortissants de pays peu connus. Il en résultait une agréable sensation de dépaysement. Au fond, je suis un cosmopolite.

Trois coups de sirène, ou, plus exactement, de klaxon. On larguait les amarres. À Dieu vat ! Nous nous écartions de la rive.

Qu’est-ce que j’étais allé chercher là ? Un peu de fraîcheur et de calme ? Des points de vue inhabituels ? J’allais voir Paris du dedans ; j’étais dans sa grande artère, dans son sang… C’était bien mon tour, il y a plus de quarante ans que j’ai Paris dans le sang. N’espérais-je pas aussi, dans ma barbe, qu’il se présenterait quelque folle et fugace aventure ? Ne dit-on pas que les voyages sur l’eau disposent les femmes à l’abandon ? Ce qui paraît plus certain, c’est que, une fois de plus, j’allais faire une sorte de reportage dans le souvenir ; je suis enclin de plus en plus à retourner sur mes pas. Petit Poucet grisonnant en quête des cailloux blancs qu’il a semés autrefois.

En fait, je ne voyais pas grand-chose, car j’étais mal placé. Il m’était impossible de bouger sans déranger plusieurs personnes. Un toit nous cachait même le ciel. Il faisait chaud, mais je me disais que cela changerait lorsque le bateau aurait pris de la vitesse. Je me trompais. On avait laissé la gare d’Orsay à tribord, le Louvre à bâbord : nous contournions les îles ; j’ai entr’aperçu Notre-Dame à l’ancre… Mais qu’attendait-on pour donner le commentaire promis ? Ou, à défaut, de la musique ? Rien… Le haut-parleur était-il détraqué ?

Avant le pont d’Austerlitz, nous avons viré de bord et mis le cap sur Saint-Cloud.

Cette sourde vibration, cette odeur d’huile, je les reconnaissais… Quand j’avais vingt ans, j’ai maintes fois pris le bateau-mouche. Il y avait alors un service régulier ; il ne s’agissait pas encore de croisière. L’initiative ne venait pas de moi, évidemment. C’est une dame de mes relations qui, pour des raisons que je ne révélerai point, se souciait fort de mon état de santé ; elle tenait, entre autres choses, à ce que je respire le plus possible d’air pur. Et nous allions presque tous les soirs dîner à Suresnes, à la terrasse d’un petit restaurant que j’aimerais bien retrouver, et nous rentrions à la nuit, avec le dernier bateau, celui qui semblait s’enfoncer dans la mélancolie.

*

Bien avant cela, au début du siècle, vers 1908, ou 1909, j’avais déjà suivi ce parcours quand nous revenions de Longchamp, le dimanche, mes parents et moi. Quels beaux dimanches ! Pas très nombreux, d’ailleurs. Mon père souriait, il avait gagné. Nous avions été manger du saucisson et boire du cidre sous une tonnelle. Je crois que nous sommes allés trop souvent à Longchamp, quand j’étais petit.

C’est à peu près à cette époque que j’ai eu la coqueluche. En ce cas-là, on conseillait aussi l’air pur, ou plutôt le changement d’air. Le bateau parisien était indiqué. Ma mère en a fait, des croisières, des « river cruise », de Charenton à Suresnes, et vice versa, durant des journées entières, avec un enfant qui imitait involontairement le chant du coq ! On a tort de médire des remèdes de l’ancien temps : j’ai guéri.

Les usines à gaz étaient également recommandées aux coquelucheux, ainsi que la haute montagne. À ce propos, il me souvient que j’ai rencontré un jour dans le funiculaire du pic de Ger, aux environs de Lourdes, une maman tenant un poupon quinteux dans les bras. Elle nous a dit qu’elle montait et descendait les mille mètres du matin au soir, depuis plus d’une semaine, ce qui explique qu’elle ne prenait aucun plaisir à la « vue unique sur les Pyrénées françaises et espagnoles » dont parlait le prospectus. Il n’y a que les mères pour avoir une telle patience, que ce soit à Paris ou à Lourdes, en bateau-mouche ou en funiculaire.

On voit que ma liaison avec la Seine ne date pas d’hier.

L’Hirondelle filait ses huit ou dix nœuds, d’un pont (bridge) à l’autre. Un voyageur a montré à son épouse le « French Parliament ». Plus loin, une Hollandaise a pris le Musée d’art moderne pour le Palais de Chaillot. Je n’ai pas osé intervenir ; après tout, ce n’était pas à moi de faire le commentaire.

Beaucoup de pêcheurs à la ligne, mais plus aucun bateau-lavoir. Un batelier nous a salués de la main. Pris dans notre ensemble, nous étions mornes et guindés. C’est seulement au pont d’Iéna que nous nous sommes quelque peu animés. Il y a là une espèce de plage très fréquentée. Des baigneuses prenaient le soleil en « bikini » (si c’est ainsi que l’on nomme maintenant un soutien-gorge et une culotte). On a fait des photographies.

 

La grosse Hollandaise, ma voisine, dormait. Il n’est rien de plus fatigant que de visiter une ville étrangère. Un des Anglais, ou Américains, ou Australiens, qui étaient devant moi, de dos, a enlevé son veston. Il avait de belles bretelles, minces, bicolores, rouge et bleu, comme un ruban de machine à écrire. Depuis longtemps, je projette de m’acheter des bretelles ; il me plairait d’en trouver de semblables.

La statue de la Liberté éclairant le monde a eu aussi un vif succès : elle a rappelé New York à un grand nombre d’entre nous. Photos. Et – pour le même motif – le bonhomme à casquette blanche, mi-steward, mi-loup de mer, a été bien accueilli lorsqu’il nous a proposé des bouteilles de Coca-Cola.

 

La brise ne se levait pas ; il ne se passait rien. Est-ce que je n’en étais pas venu à appeler intérieurement un incident quelconque, un abordage, une mutinerie, un grain ?…

Mais les usines Renault ont beaucoup plu. J’en ai ressenti de la fierté. Mes compagnons admiraient tout de même quelque chose. J’aurais souhaité que le commandant ralentît imperceptiblement notre marche ; les bâtiments eussent paru plus immenses encore. Cosmopolite, certes ; mais, en même temps, un peu chauvin…

Puis nous sommes entrés dans la verdure jusqu’à Saint-Cloud, où nous avons tourné. Alors, même pas une escale ? J’aurais pourtant bien volontiers tiré une bordée, comme on dit, dans un des cafés que l’on apercevait. C’est peu après que nous avons assisté à une scène intéressante, que, pour ma part, je n’avais encore jamais vue : un pêcheur attrapant un poisson.

Et, de nouveau, la tour Eiffel ; de nouveau, les baigneuses du Trocadéro… J’aurais voulu me lever, arpenter le pont en tous sens, ou m’accouder au bastingage, ou rêver au fil de l’eau, romantiquement, mais comment eussé-je pu m’y prendre sans réveiller la grosse blonde ?

Finalement, nous avons accosté au pont de Solferino après deux heures et demie de croisière comme convenu. J’étais ankylosé. En résumé, je suis bien sûr que c’était plus gai quand nous revenions de Longchamp, tous les trois. Je n’ai conservé aucune impression du temps où j’avais la coqueluche.

 

Le Figaro littéraire, août 1951.

Une belle carrière dans la basoche

Est-ce que je m’abuse ? Il me semble que les nouvelles ne sont pas très bonnes depuis quelque temps. En tout cas, la lecture des journaux est chose assez attristante. Que ce soit dans le domaine économique, ou politique, ou météorologique, il ne nous arrive rien de bon. Rien non plus à la rubrique sportive d’où nous venaient quelquefois, naguère, des raisons d’espérer. Où sont nos champions ? Pas la moindre victoire de nos couleurs en boxe ni en basket-ball ni en vol à voile ni dans le lancer du marteau… Il se peut, d’ailleurs, que je me trompe, car je m’aperçois que je suis en train de parler de ce que je ne connais pas… N’empêche que rien n’est plus émoustillant et, en fin de compte, plus remontant que la photographie d’une grosse tête d’étranger défigurée par un poing français. Mais cela est, malheureusement, de plus en plus rare. On voudrait y être, on s’excite, on se prend à dire à part soi : « Vas-y, travaille-le au foie. » Je suis de ceux qui confondent pugilisme, cyclisme et nationalisme. En réalité, le sport ne me passionne pas ; la violence me déplaît ; et, autant l’avouer, je n’ai de ma vie assisté à un match d’aucune sorte.

Il y a peut-être plus grave : voilà-t-il pas que, dernièrement, un cheval allemand, du nom de Neckar, si j’ai bonne mémoire, a remporté un prix de je ne sais combien de francs, à Longchamp. Et l’animal appartient à un baron sorti depuis peu de prison. Après cela…

*

Les grands hommes meurent ; il est certain que les autres en font autant sans que cela se sache. Pas de scandales importants. Il convient de signaler, toutefois, au chapitre des faits divers, une tentative intéressante qui pourrait modifier profondément les méthodes actuelles de meurtre collectif : il s’agit de l’assassinat au pain. Ce qui m’amène à noter que le pain a renchéri, tout comme l’électricité ; en revanche, on nous assure que le prix de la viande diminue, mais il n’y en a plus. Décidément, c’est une mauvaise période ; on ne me contredira pas.

Et nous avons, en outre, des motifs de mécontentement d’ordre local. Au bout de la rue, il y avait jusqu’à ces derniers jours un petit café-restaurant. On y mangeait mal ; on s’y empoisonnait parfois, mais à bon compte. L’enseigne était jolie : « À la meilleure des plantes », on y voyait une grappe de raisin dorée. C’était de la peinture sous verre, comme on en fait de moins en moins. Encore une petite industrie qui périclite.

Le restaurant est fermé. On ira s’empoisonner ailleurs. La devanture est repeinte : l’enseigne vient de disparaître ; il est écrit sur une bande de calicot : « Prochainement ouverture d’une laverie automatique. »

Heureusement qu’il nous reste un endroit agréable dans les parages : le restaurant du Moulin-Vert. J’y suis allé dîner par un soir de beau temps. C’est une maison basse, en retrait, à un carrefour. On monte une marche ou deux pour accéder au jardinet aménagé en terrasse. Des dahlias, des plantes grimpantes formant tonnelles, des parasols multicolores, du gravier sous le pied ; on est, pour ainsi dire, en villégiature ; en province, à tout le moins. Les trois autres coins sont occupés par : un épicier, un boulanger-pâtissier, une petite usine métallurgique ; à l’arrière-plan, le Grand-Hôtel de Russie, qui n’est grand que de nom. J’y ai rencontré des voisins en escapade ; il faisait exceptionnellement doux ; une légère brise s’est levée ; une feuille fraîchement morte tombait de temps en temps, mais ce n’était pas triste ; au contraire. J’étais heureux, bien enroulé dans ma solitude ; la patronne est jeune et souriante ; le bœuf gros sel ne coûte que 90 francs ; un avion pacifique a passé au-dessus de nous. Ce n’était certes pas encore le bonheur, mais il semblait qu’il était tout près et qu’on eût pu l’attraper au vol sans grand effort.

*

Hier, j’ai reçu l’intérieur de la basilique de Vézelay en carte postale. Deux mots au dos : « Doux souvenirs ! », signés : Frédéric. C’était en 1940, en juin, que j’ai vu cette église pour la première fois. Onze ans déjà ! Nous étions, Frédéric et moi, en compagnie de quelques milliers de touristes forcés, habillés d’un même uniforme sale, et conduits par des guides portant eux aussi l’uniforme, mais d’une autre couleur que le nôtre. Quelle époque curieuse : c’étaient des Allemands qui nous obligeaient à visiter nos monuments ; nous allions d’une église à l’autre. On a compris que nous étions des soldats prisonniers, qu’ils ne savaient où nous mettre ; nous étions trop. Je me rappelle que nous sommes arrivés à Vézelay, à la nuit tombante. Il y a une côte. Nous avions faim, nous nous sommes couchés à même les dalles et nous avons dormi sous cette voûte romane, là où saint Bernard avait prêché, un jour, la seconde croisade à des hommes qui étaient probablement moins fatigués que nous.

Je me propose depuis longtemps de faire ce pèlerinage de la défaite ; Frédéric l’a réalisé avant moi.

*

Parmi les informations diverses qui ont paru récemment dans les journaux, il en est une relative aux nouveaux « sens interdits » qui n’avait pas retenu mon attention. J’avais jugé que ces innovations ne me concernaient pas ; je me trompais. Les autobus ont aussi changé leur itinéraire et, l’autre soir, me trouvant sur les Grands Boulevards, j’ai dû chercher longtemps le « 38 », entre la porte Saint-Denis et la porte Saint-Martin. À la réflexion, je ne le regrette pas car cela m’a donné l’occasion de revoir des lieux animés, bruyants, où je ne vais pas souvent. Il m’a fait plaisir de reconnaître les cafés, les boutiques… Au Petit Pot, Au Vrai Petit Pot, Aux Brioches de la Lune, Au Nègre… J’aurais dû aller voir si l’échoppe de la « Mère Coupe-Toujours » existe encore ; j’ai été un de ses clients, dans mon adolescence. Car j’ai passagèrement travaillé par là, en qualité de petit clerc, de saute-ruisseau, dans une étude d’huissier, au troisième étage sur une cour étroite et sombre. J’y suis retourné ; j’ai été pris de tristesse. C’était mon tout premier emploi, aux appointements de début de cent vingt francs par mois. La pièce où nous nous tenions était froide ; deux lampes à gaz brûlaient toute la journée. Les clercs me rudoyaient un peu. Je me dis aujourd’hui que leur existence ne devait pas être facile. L’un d’eux avait constamment la goutte au nez ; il tachait les « congés » qu’il rédigeait. Moi, je n’avais pas encore le droit d’écrire ; j’étais seulement chargé d’y apposer des cachets et de les porter à domicile. J’étais amoureux de la caissière dont je puis tout juste dire à présent qu’elle était blonde. On envoyait alors des congés par milliers ; la guerre venait de finir ; on rattrapait le temps perdu.

Maître Boyard était très âgé, il avait une barbe blanche en éventail. Nous le craignions tous. Il a voulu, lui aussi, s’occuper de mon avenir ; il me prédisait une belle carrière dans la basoche ; il me faisait suivre des cours de droit, le soir. J’ai bien mal récompensé sa sollicitude.

C’est l’instant de passer les aveux complets. D’ailleurs, qu’est-ce que je risque ? Maître Boyard doit être mort à présent. Un après-midi, il m’est arrivé de jeter tout un paquet de congés dans la bouche d’égout qui est au coin du boulevard et du faubourg Saint-Denis. J’ai tenu à repasser devant. Oh ! je suis sûr que je n’ai pas commis ce geste coupable sans un long débat intérieur préalable ; je me connais. J’ai dû me répéter que mes congés n’étaient pas attendus avec impatience par leurs destinataires, ce qui est vraisemblable. Je m’étais acheté une portion de galette chez la « Mère Coupe-Toujours » et j’ai été m’enfermer pour deux heures dans le petit cinéma qui est sous le vocable du saint du quartier. Mais quels remords j’ai soufferts par la suite. Me voici, enfin, soulagé.

 

Opéra, septembre 1951.

Monsieur Joseph

Mende est, comme chacun sait, le chef-lieu de la Lozère, un des départements les plus pauvres et les moins peuplés de France. C’est ce que l’on dit, mais personne n’y va voir. Dommage, car Mende est une des plus belles petites villes que je connaisse. Elle n’est pas seulement loin de nous dans l’espace, mais aussi loin de tout dans le temps : elle est restée au moyen âge. La pauvreté a du bon. Mais je n’étais pas allé là pour le pittoresque ni pour l’archéologie, malheureusement.

Il bruinait lorsque je suis sorti de la gare. J’étais à la recherche d’un homme. Au premier Mendois rencontré, j’ai demandé son adresse ; il m’a dirigé sur l’Hôtel de Paris et de la Poste, où j’ai été accueilli, assez mal, par une jeune dame ; la patronne, je l’ai appris plus tard.

— Ah, c’est encore du journalisme ! m’a-t-elle dit avec un dégoût très apparent.

J’ai répondu : oui. Qu’avait-on contre les journalistes, dans la Lozère ? Elle m’a tout de même fait conduire au « 4 », mais il était évident que c’était parce qu’elle ne pouvait faire autrement.

Peu après, j’étais assis à ce que nous conviendrons de nommer le « bar » de l’hôtel. Un homme s’est approché ; il m’a examiné, puis il m’a souri. C’était lui : M. Joseph.

De petite taille, plutôt gros, dans la quarantaine, entre le roux et le châtain, la tête collée aux épaules, sans cou. Son nez est assez singulier : charnu, exubérant, un peu difforme ou, plus précisément, asymétrique. Il portait un pantalon dans les tons verts et un gilet de laine grenat, reprisé à l’épaule.

Et, immédiatement, il s’en est pris, lui aussi avec véhémence, aux journalistes en général. Qu’avait-on contre eux, dans la Lozère ?

— Ils m’ont fait beaucoup de mal, m’a-t-il dit. Mais, vous avez l’air d’un homme droit et honnête, vous.

Tout comme la patronne, il a un accent, mais pas le même évidemment. M. Joseph est originaire de Moldavie ; il vit en France depuis vingt-six ans. Par exemple, il emploie souvent le mot : humain, qu’il prononce : youmain. « C’est youmain » répète-t-il. On s’y habitue.

Nous avons passé près de deux jours ensemble à l’Hôtel de Paris et de la Poste. Il pleuvait sans arrêt. Et, des heures durant, il a parlé, de lui, de son « affaire ». Je voudrais ne pas donner mon opinion là-dessus ; j’ai réussi jusqu’à présent à vivre sans avoir à juger un être humain, ni surtout à le punir…

J’ai vu un homme agité, nerveux, anxieux ; je l’ai écouté tandis qu’il ressassait minutieusement la même histoire. Il semble que rien d’autre ne l’intéresse plus. C’est encore un prisonnier ; il en a les gestes des mains, les regards et aussi la manie de l’explication. Somme toute, il a quitté la prison, il y a un mois et demi à peine.

Quatre ans de prison. Il m’en a parlé comme d’autres énumèrent leurs états de service : quatre ans au régime cellulaire, c’est-à-dire dans l’isolement ; à la Santé, cellule 145, au quartier bas ; quatre cent vingt-six jours d’interrogatoire ; une heure et demie de promenade par semaine…

— J’étais un prisonnier modèle.

Les rats, la saleté, le froid…

— C’est là que j’ai pris l’habitude de dormir les fenêtres ouvertes par tous les temps.

Il ne garde qu’un seul souvenir heureux : les vingt jours qu’il a passé à Fresnes, vingt jours de « bonne vie ». Pourquoi l’en a-t-on fait partir ?

— J’ai fait ma peine, j’ai payé. Mais maintenant qu’on me laisse travailler.

Cette phrase, il l’a redite vingt fois ; celle-ci également :

— Au lieu d’une petite cellule, on m’en a donné une grande.

Et il montrait le paysage, sans le regarder, à travers la verrière : l’école maternelle, le grand Christ en croix, les affiches électorales, la campagne et, au fond, le Mont Mimat… Cependant, je m’efforçais de déchiffrer le texte des affiches :

 

La Lozère se meurt !

Mende se meurt !

 

Il y avait eu ballottage ; on votait de nouveau ce dimanche-là. Peu à peu, je me sentais moi aussi en prison. Ces petits carreaux rectangulaires encadrés de plomb de la baie rappelaient les barreaux de la cellule 145…

— Pourquoi m’a-t-on envoyé dans ce trou, sans industrie, où je ne peux rien faire ?

Oui, cela faisait penser à un trou, à une fosse ; il faisait penser à un ours, ou un lion, tournant en rond au fond d’une fosse.

— On m’a saisi, pillé. Il ne me reste rien. Ce veston, je l’ai acheté en Allemagne, ce pantalon à Mende, ces chaussures aussi. Il m’en reste une autre paire, celle que je portais en prison. On n’use pas beaucoup là-bas… Comment pourrais-je payer l’État ? Des amis – des industriels – m’ont avancé neuf millions que j’ai remis immédiatement à la Douane, mais après ?

M. Joseph a été condamné à payer à des titres divers une somme d’environ quatre milliards et demi. Je n’avais encore approché personne qui fut à la tête d’une pareille dette. Je trouve cela assez encourageant : à côté de cela, mon découvert est fort peu de chose. Pour le moment, il doit verser un million par mois ; à partir de 1952, deux millions. S’il ne s’acquitte pas régulièrement, ce sera la Santé, derechef.

En somme, il voudrait être autorisé à se rendre dans une région moins éloignée de Paris que le Gévaudan, moins jolie peut-être ; moins intéressante, qu’importe. Il m’a paru que M. Joseph n’a pas d’inclination pour les beautés naturelles ni pour les vieilles pierres. Il est spécialisé dans les vieux métaux.

— Je n’ai pris dans ma vie que deux jours de vacances… à Bandol.

En fait de vacances, il est à craindre qu’il n’ait l’occasion de rattraper le temps perdu. Plus de quatre ans déjà.

Il est deux fois grand-père ; il a, à Paris, deux petits-fils : Frank et Édouard qui ont six mois l’un et l’autre ; il n’a pu que les entrevoir. Ils sont trop petits pour faire le voyage de Mende.

La veille, il avait joué à la belote avec le patron, ce qui lui a rappelé les bonnes soirées d’avant la guerre, chez Dessirier, place Pereire.

— J’étais un homme simple, je faisais des affaires.

Joanovici m’a montré des lettres contenant des propositions ; l’une d’elles vient de l’Angola, une autre de la presse Hearst qui lui offre 5 000 dollars, je crois, pour ses Mémoires…

— J’ai encore un crédit énorme sur la place.

C’est possible… Pourtant, à cet instant, M. Joseph m’inspirait de la pitié. Maintenant encore… Je le vois prenant ses repas, seul dans la petite salle à manger, faisant chaque jour son tour de ville par le boulevard du Soubeyran, l’allée Piencourt, l’allée des Soupirs, le boulevard du Palais de Justice (il y en a un, là aussi), en suivant le tracé des anciens remparts de la ville, ce qui fait que, sans risque d’erreur, on revient à son lieu de départ. Petit homme poursuivant une seule idée, toujours la même, petit homme en pantalon vert qui n’a plus que quatre milliards de dettes et que tout le monde regarde à cause de son passé mystérieux… Et tous les quinze jours, il se rend à la Sûreté pour y demander le renouvellement de son permis de séjour. De temps en temps, une belote, quand le patron se sent disposé. Il fume, il boit beaucoup de café noir.

C’est ainsi que le temps passe.

Et il y a le téléphone. Il sonne pour lui vingt fois par jour. La sonnerie fonctionne, la patronne l’appelle, il dit : « Pardon », et il va s’enfermer dans la petite cabine. C’est de là, de cette cabine vitrée, par ce fil, que viendra la bonne nouvelle qu’il espère, qu’il ne cessera pas d’espérer.

— J’attends, m’a-t-il dit.

*

En m’en allant par des ruelles tortueuses, j’ai croisé des jeunes filles en rangs qui allaient à la grand’messe sous la conduite de religieuses, et des hommes endimanchés qui allaient au bureau de vote. En descendant la rue de l’Ange, j’ai entendu crier :

— Hé, Joseph !

Il s’agissait de Joseph Paradis, un boucher. Il y a donc deux Joseph à Mende.

À la gare, alors que le train se formait, une jeune femme a dit à son mari :

— C’est languissant, d’attendre, hein ?

J’ai pensé à Joseph, non pas à celui de la rue de l’Ange, celui qui se nomme Paradis, Joseph Paradis, non, mais à l’autre, celui de Kichinev, ou d’ailleurs, l’apatride…

 

Octobre 1951.

Un petit réaliste

Il est fait grand bruit, en ce moment, autour de l’œuvre de Jules Verne et de sa personne. Pas de journal qui n’en parle, ces jours-ci ; la Radio a suivi ; tout le monde se remet à la lecture de Cinq semaines en ballon ou des Enfants du capitaine Grant ; une exposition vient d’avoir lieu à la librairie de La Hune, à Saint-Germain-des-Prés, « en hommage au grand écrivain, à son éditeur, à ses illustrateurs » ; un film a été fait par Annick Le Gall et Jean Aurel… N’ai-je rien oublié ?

J’ai tâché de découvrir le pourquoi de cette soudaine poussée d’intérêt. Voulait-on commémorer un cent-cinquantenaire, comme pour Victor Hugo ? Non. Ni un centenaire ; pas même un cinquantenaire… Après tout, peu importe.

En vérité, je n’avais gardé de Jules Verne que des souvenirs vagues et un peu désuets ; des souvenirs à favoris. J’ai tenu à visiter l’exposition de La Hune ; j’y ai vu des choses intéressantes : maquettes, agrandissements photographiques, documents, gravures, lettres, objets… C’était très bien organisé ; il y avait foule, rien que des gens sérieux, pas un enfant.

*

En sortant de là, je me suis retrouvé sur le boulevard ; il faisait déjà presque nuit, il pleuvait légèrement. Il n’est pas meilleur temps pour rentrer en soi-même, au chaud. C’était une bonne occasion de remettre au jour d’anciennes impressions recouvertes d’une couche de poussière. On a grand tort de ne pas faire cela plus souvent.

C’est vers douze ans que j’ai lu les livres de Jules Verne, presque tous. Toujours est-il que je ne les ai pas aimés – à l’exception du Tour du monde en quatre-vingts jours et de Michel Strogoff. Mais pourquoi ? Parce que l’on m’avait imposé cette lecture instructive, peut-être. Aujourd’hui encore, la science m’ennuie.

*

Mes goûts littéraires allaient ailleurs. Où ? Il me serait difficile de me le rappeler précisément. En tout cas je ne me sentais pas attiré par ce qui se passait sous les mers ou dans la lune, pas plus qu’au centre de la terre. Un petit réaliste, voilà ce que j’étais. J’avais mon content d’émerveillements avec ce qui est. Somme toute, je n’ai guère changé depuis lors. Les voyages interplanétaires ne m’intéressent pas du tout. Cette planète-ci suffit à m’occuper. Je n’ai pas voulu dire que je m’y plais, ni que je m’y trouve à l’aise. Mais puisque j’y suis, j’y reste…

Du reste, à l’époque dont je parle, les inventions de Jules Verne étaient dépassées, pour la plupart. Le Nautilus et l’Excelsior prêtaient à rire. Des avions, des tanks avaient remplacé ces appareils aux formes singulières. C’était la guerre, et les petits garçons et les petites filles avaient sous les yeux un spectacle des plus captivants : les « grands » s’entretuaient sur terre, dans les airs, sous les mers… En fait de fantastique, nous avons été comblés. Jules Verne n’avait même pas prévu les lance-flammes ni les gaz asphyxiants…

Quels étaient donc mes auteurs préférés ? Il me faut confesser qu’ils n’étaient pas très bons. Je vais en citer quelques-uns, au hasard : Jean Lorrain, Pierre Mille, Michel Zévaco, Xavier de Montépin, René Maizeroy, Paul Féval, Gyp, Paul Adam, Pierre Decourcelle, Richard O’Monroy (c’est un nom qui m’a frappé)… Au sortir des Contes de Perrault et des Fables de La Fontaine, c’était assez déconcertant. Il n’y avait rien pour moi là-dedans. J’ai lu tous les livres que lisaient un monsieur et une dame chez qui l’on m’avait mis en dépôt. Quel régime. Je suis entré dans les lettres par les bas-côtés. Ce n’est pas ma faute.

Pourtant, je ne suis pas près d’oublier Fausta vaincue ni Carot Coupe-Tête.

*

Hier soir, j’ai remis la main sur le deuxième tome de Vingt mille lieues sous les mers. Je me demande ce qu’est devenu le premier. En dépit de la couverture rebutante, j’ai ouvert mon volume, par curiosité : j’ai passé une partie de la nuit en compagnie du mystérieux capitaine Nemo… C’est peut-être à quarante-huit ans qu’il convient de lire Jules Verne, et non pas à douze.

 

Liens, mars 1952.

L’Opéra à pied d’œuvre

Un conseil : si d’aventure, il vous arrive d’être autorisé à pénétrer dans les coulisses du Théâtre national de l’Opéra, prenez, au préalable, une bonne nuit de sommeil et mettez à vos pieds ce que l’on nomme, si je ne me trompe, des chaussures de fatigue, ou d’usage. Car il s’agit surtout de marches, de contre-marches, d’ascensions, de descentes… Oui, il convient d’être dans de bonnes dispositions physiques, en forme, comme disent les gens de sport. Vous êtes au commencement d’une dure épreuve…

Après avoir gravi je ne sais combien d’étages, vous vous trouvez généralement devant une porte fermée ; il vous faut alors retourner sur vos pas, en quête d’une personne qui détient peut-être la clef de cette porte. Vous pouvez aussi tenter de découvrir une autre issue, par vos propres moyens. Dans tous les cas, cela devient très vite assez excitant.

Vous êtes dans les dessous d’un grand navire. Et quels dessous ! Dans les cuisines. Mais quelle cuisine il s’y fait !

*

C’était la seconde fois que je visitais l’Opéra. Je ne prétendrai point que je parviens à m’y bien orienter, mais je suis en bonne voie… Le couloir des Cordonniers, le Patinage, la Californie, le Labyrinthe… On pourrait se croire perdu dans une caserne vide – peu avant l’arrivée de l’ennemi ; j’ai connu cela – ou dans les greniers d’un internat silencieux, à l’époque des grandes vacances – j’ai connu cela aussi. Dans ces corridors sans fin, dans ces escaliers larges et déserts, aux degrés usés, on a parfois la bonne fortune de rencontrer une jeune femme à la démarche particulière, sourde, souple, aux dehors de souris d’hôtel : une danseuse.

Mais, ce jour-là, l’Opéra n’était ni vide ni silencieux ; tout résonnant, au contraire. On répétait Les Indes galantes, depuis des semaines : sur le plateau, dans les studios, dans les classes, et même au foyer ; on peignait les décors, on cousait les costumes. J’allais au hasard ou, plus précisément, je marchais au son de même que ces généraux qui marchent au canon ; je me laissais mener par la musique ; je m’arrêtais devant une porte, puis une autre, avec des allures de malfaiteur qui eût volé une note par-ci, par-là.

À la Rotonde, Maurice Lehmann, le directeur, faisait chanter des choristes.

— Ce sont « les Jeux et les Ris », me dit quelqu’un.

Enfin, sous les combles, je trouvai la classe A qui m’intéressait : une vaste salle au parquet déclive, pareille à un hangar. Au fond, un très grand miroir. Là, Serge Lifar dirigeait les répétitions du ballet des Incas du Pérou.

Les Incas étaient des hommes et des jeunes gens, habillés de diverses façons, en maillots, en chandails, en pantalons… Ils couraient, s’arrêtaient subitement sur un pied, ce qui me rappelait le jeu des postures, si l’on s’en souvient ; ils voltaient, pirouettaient, se prosternaient, au son d’un piano et surtout au rythme de la voix de Serge Lifar :

— Un, deux, trois, quatre, cinq…

Il se balançait nonchalamment sur une chaise ; il portait un tricot beige, un peu sale et une sorte de long caleçon de laine d’une même couleur vague ; aux pieds des chaussons avachis. Ses cheveux noirs étaient retenus par un ruban.

— Recommençons… Un, deux, trois, quatre…

Recommençons, c’est un mot que j’ai entendu bien souvent à l’Opéra. J’eus le sentiment que Lifar cherchait…

— Je crois, disait-il fréquemment.

Qu’il ne savait pas encore, qu’il improvisait…

— Faites voir ce que vous pourriez faire tous les deux.

Au lieu de « faire », il utilisa un verbe plus familier.

— Je ne sais pas comment il faut mettre vos bras… Recommençons… Un, deux, trois… Derrière ? Voyons… Quatre, cinq, six… C’est bon.

Il sourit. Je me demandais à quoi me faisait penser son visage basané, à l’expression par instants sauvage. Soudain, il se fâcha…

— Fichez le camp, si vous voulez ! Je ne vous ai pas dit : « Merci les hommes. »

De nouveau, il employa un terme très énergique. Il se leva, d’un bond il fut dans le groupe, il fit quelques pas, il s’immobilisa… et ce fut très bien, à mon avis. Ensuite, il reprit sa place sur la chaise branlante et il se remit à battre la mesure de la main sur la cuisse.

— Recommençons… La main, n’oubliez pas la main !

Encore une fois, il s’intégra aux Incas, il toucha un corps, le palpa, comme on peint ou comme on modèle une argile, et aussitôt, sous ses doigts, cela s’anima et devint harmonieux.

— Voilà, c’est parfait.

J’eus grande envie d’applaudir.

Puis, entrèrent les « filles ». Je m’étais peu à peu habitué aux « hommes ». Tous comptes faits, les « filles » étaient plus plaisantes à mon œil. Les unes en maillot collant, d’autres un pull-over noué à la taille, ou couvertes de lainages. J’observais que certains maillots étaient troués ou rafistolés à l’aide d’épingles anglaises. Une grande fille tenait son sac à main, ce qui était d’un effet singulier. La plupart avaient passé des bas de laine blanche que l’on appelle des « guêtres ». En attendant que vienne leur tour, elles s’assirent par terre le long du mur, pour lire, ne rien faire ou tricoter. L’une d’elles mit ces quelques minutes à profit pour raccommoder son chausson.

— Un, deux, trois, quatre…

C’est à un Inca, un Inca du Pérou que ressemble Serge Lifar ; l’idée m’en vint tout à coup.

*

Dans le salon vénitien, parmi les ors des murs et du plafond, sous la lumière douce du lustre, un couple d’étoiles évoluait, entraîné légèrement par un maître à danser. C’était gracieux, joli, désuet.

*

Me retrouvant, je ne sais comment, aux derniers étages, je me risquai sur un plancher métallique ajouré qui surplombe la scène, à une soixantaine de mètres de hauteur. La dame qui m’accompagnait fut prise de violents vertiges. Nous ne nous attardâmes pas en ce lieu.

Tout cela ne me donnait qu’une impression fort indécise, et, comment dire ? un peu débraillée, des Indes galantes, mais j’en avais assez vu pour ce jour-là.

*

Le lendemain, à deux heures, j’étais sur le plateau. On y répétait le prologue.

Le décor, un peu tremblant encore, représentait un temple au sommet d’une colline ; sur les côtés, des loggias, des colonnes brisées ; au ciel, des nuages. Nous étions à Paphos.

Maurice Lehmann, coiffé d’un grand chapeau gris clair, s’affairait. Une chanteuse, emmitouflée dans un ample manteau noir, se posta sur les marches d’une loggia, des fillettes vêtues de rose vinrent s’asseoir tout autour d’elle, dans des poses qui devaient exprimer le ravissement.

— Et l’on sourit, mesdemoiselles, répétait M. Lehmann.

Elles souriaient.

— Les musettes entrent après : « Accourez à ma voix… », dit encore M. Lehmann.

Cela semblait logique.

« Accourez à ma voix… », chanta la dame en manteau.

Et les musettes débouchèrent, par l’escalier du fond, qui, l’on s’en aperçut, n’était pas des plus solides, ce qui causa quelque bousculade. Des menuisiers le consolidèrent immédiatement à coups de marteau.

— Souriantes, mesdemoiselles, souriantes. Vous vous appelez « les Jeux et les Ris », ne l’oubliez pas.

Elles ne cessèrent pas de sourire durant plus de deux heures.

La plus charmante fantaisie régnait dans l’accoutrement des acteurs, des danseuses, des danseurs et des choristes : peignoirs, tutus, guêtres, vestons de velours, maillots noirs, tailleurs… Il faisait extrêmement chaud, à cause des projecteurs. Pourquoi la chanteuse n’enlevait-elle pas son manteau noir ? Elle eût pu, tout au moins, le dégrafer un peu.

On criait de toutes parts :

— Les guerriers !

— Les nations !

— Où sont les Espagnoles ?

Il manquait une Espagnole. M. Lehmann ne trouvait pas le compte. Finalement, elle fut retrouvée au milieu des Polonaises.

— Allez, les Italiennes !

— Mais non, mais non, dit M. Lehmann, ce n’est pas cela. « Sans offenser le mystère », c’est toute la pudeur de la femme. Comme ceci.

Et il se tourna pudiquement à demi, la figure cachée dans les mains.

— Toute la pudeur de la femme.

C’était très justement observé, si j’en juge d’après mon expérience.

Puis, s’adressant à la chanteuse :

— Plus près, plus près, coco.

Nul ne fut étonné de cette marque de familiarité. C’est là, me dis-je, le langage du monde des planches.

Tôt après, il y eut une contestation sur un point entre M. Aveline, le maître de ballet et M. Fourestier, le chef d’orchestre. Tour à tour, ils esquissèrent un pas, une manière de bourrée… Un, deux… chacun suivant son tempérament, ce qui amena une légère détente.

Il y avait plus de cent personnes en scène. Bellonne, en tailleur noir et petit béret blanc, entra avec précaution par l’escalier fragile, et chantant :

 

La gloire vous appelle, écoutez ses trompettes.

 

Là-dessus, les hommes devaient se mettre en branle.

— Les musettes ont peur, expliqua M. Lehmann. Les hommes partent pour la guerre, les femmes tentent de les retenir. Mais non, ce n’est pas comme ça que l’on retient un homme, mademoiselle.

Il lui montra comment l’on doit s’y prendre pour retenir un homme. Mais la femme ne semblait pas entièrement convaincue ; c’était une Française.

— Comme ça ? demanda-t-elle en écartant bras et jambes.

— Oui.

Mais il était évident que, dans son for intérieur, elle avait des opinions personnelles sur la méthode à employer en telle occurrence.

— Silence ! On recommence !

Le menuet n’était pas au point.

J’eus très peur, à un certain moment, alors que je me trouvais mêlé à des dames et qu’elles se mirent brusquement à crier toutes ensemble :

 

Traversez les plus vastes mers.

 

Après ce premier sentiment de frayeur, c’est de la gêne que j’éprouvai. M. Lehmann me regardait-il sévèrement ? Eût-il fallu que je chante avec elles :

 

Traversez les plus vastes mers.

 

Mais tout se termina assez gaiement par la montée des petits rats vers le temple dont j’ai déjà parlé.

Je tins à voir cela de près derrière le décor. Les enfants étaient placés par rang de taille sur un tapis roulant qui les menait, les bras levés, vers je ne sais quelle divinité. À l’arrivée, un machiniste les saisissait ; après quoi, elles descendaient par une échelle.

— Ah ! ce que j’ai eu le trac ! s’exclama une toute petite sur un ton faussement effrayé.

— Recommençons ! ordonna M. Lehmann.

— Chic ! On le refait ! dit une fille.

— C’est comme au jardin d’acclimatation, fit remarquer une deuxième.

Combien de fois l’ont-elles refait ?

Je l’ignore. Il est probable qu’elles doivent être à présent un peu blasées du tapis roulant.

*

Mais, avant de quitter l’Opéra, j’eus envie de revoir la classe A, tout en haut, chez les Incas. Après l’agitation du plateau, l’endroit me parut calme, reposant, ensoleillé.

Les Incas faisaient les mêmes gestes que la veille ; Serge Lifar se balançait sur la même chaise, dans le même costume.

— Un, deux, trois, quatre…

Le même accent triste, les mêmes sauts inattendus.

— Les mains ! les mains ! C’est minable.

Au fond, il devait être satisfait, car il riait.

— Merci les hommes. Merci les filles.

C’était fini. Il vint vers moi :

— Est-ce que vous avez une cigarette ? Une bonne. Une bleue.

*

En dernier lieu, j’entrai, par désœuvrement, dans le musée de l’Opéra. Un musée minuscule qui contient quelques belles choses. Je me souviens d’un portrait de Rameau, d’un portrait de Wagner par Renoir, et, plus particulièrement, d’une vitrine devant laquelle je rêvai un peu tristement : il se trouve là l’éventail de la Argentina et ses castagnettes polies par ses longs doigts qui savaient si bien s’en servir ; des fleurs fanées, des plumes, des bijoux lui ayant appartenu. Elle ne possède plus rien aujourd’hui ; elle nous a tout donné. Il y a aussi son masque mortuaire, sévère, secret. Ce n’est plus qu’une femme morte parmi tant d’autres…

 

L’Opéra de Paris, 1952.

Stock-cars

Aux environs de huit heures et demie, je me suis trouvé à la porte d’Orléans. Un homme en blouse m’a poussé dans un autocar bleu en hurlant : « Buffalo ! trente balles ! » Bon. Il y avait déjà beaucoup de monde à l’intérieur. Je me demande comment j’ai réussi à m’asseoir. On continuait à monter dans le véhicule. Trente balles, ce n’est pas cher. En route ! Une dame, sur les conseils de plusieurs personnes, est venue se mettre sur mes genoux. Elle était un peu forte, mais j’ai trouvé pourtant que cela s’annonçait bien agréablement. Il y avait fort longtemps que je n’avais eu en public une inconnue, corpulente ou non, sur les genoux. J’étais tout de même assez confus ; j’avais tort, car mes compagnons avaient d’autres soucis en tête. Au vrai, nous étions tous un peu énervés à la pensée du spectacle exceptionnel qui nous attendait. On s’est battu à l’autre bout de la voiture. Par bonheur, le trajet est court. Oui, nous étions entre gens avides de sensations violentes.

*

Il y avait de longues queues à tous les guichets. J’ai été rabroué, bousculé, mais j’ai pu obtenir un des derniers billets. Peu après, les portes ont été fermées. J’avais eu de la chance. Une fois dans l’enceinte, j’ai appris qu’il ne restait plus une place. Le spectacle avait commencé, on entendait les clameurs de la foule qui nous aiguillonnaient davantage. Car je n’étais pas seul à courir follement d’un vomitoire à l’autre tout autour du stade Buffalo. Nous tenions à voir ces courses de stock-cars qui avaient fait courir aussi toute l’Amérique, ainsi que nous l’avions lu sur le programme. À tout hasard, je présentais ma carte de presse à tout venant, mais nul ne portait le moindre intérêt à ce document officiel. En cette circonstance, j’ai compris qu’un journaliste est peu de chose. Je me sentais perdu. Ce n’était plus, m’a-t-il semblé, qu’une question de force physique, d’audace et d’agilité. L’affaire était à peu près perdue pour moi, comme d’habitude. Ah ! j’avais bien du chagrin.

Quand soudain je me suis senti enlevé, porté par un courant irrésistible qui m’a déposé sur un escalier. J’y étais enfin, grâce à Dieu ; j’avais bien fait de ne pas me laisser aller au désespoir ; j’entr’apercevais un morceau de la piste où passait, de temps en temps, un stock-car aux vives couleurs. Il faut toujours avoir de la ténacité, me disais-je. Mais j’ai été pris aussitôt à partie par des spectateurs qui m’ont intimé durement l’ordre de m’asseoir aussi : « Assis ! » criaient les uns. Je le voulais bien, mais sur quoi ? « À la porte ! » clamaient les autres. Allais-je devoir m’en aller à peine arrivé ? Je me suis décidé à m’agenouiller sur le ciment. Ce n’était pas tenable, d’autant plus qu’une mère avait placé son petit garçon sur une de mes épaules.

— Est-ce que tu vois bien, Jean-Pierre ?

Il est probable que Jean-Pierre voyait bien. Ce n’était pas mon cas. En général, j’aime beaucoup les enfants. À la fin de la troisième course, Jean-Pierre a trouvé une autre épaule et j’ai pu inventer une nouvelle position, enfin. Le corps penché en avant, la tête basse, tantôt sur le pied droit, tantôt sur le pied gauche, dans la posture approximative d’un fidèle durant l’élévation ; je m’excuse de ce rapprochement qui peut paraître irrespectueux.

*

Ainsi, nous étions parvenus à la quatrième série, disputée sur vingt tours, entre une dizaine de concurrents. Je me familiarisais, peu à peu, avec les règles des courses de stock-cars ; je connaissais certains conducteurs par leur nom : Paul Dua, l’Américain, « un grand crack », comme le disait le monsieur de haute taille qui me cachait une bonne partie de la piste ; le Français Albert Croes, pour qui nous montrions un faible, c’était, je crois, notre seul compatriote ; et celui qui pilotait l’auto que nous appelions, entre nous, la « tête de mort » parce qu’elle portait cet emblème peint sur sa carrosserie… Encore deux ou trois séances et nous serions là comme chez nous.

C’était intéressant : la musique, les pompiers, l’ambulance, les photographes, le haut-parleur :

— Allo ! allo ! la grande vedette Roland Toutain offre une prime de cent mille francs.

Bravo Roland !

— Allo ! allo ! le propriétaire de la voiture (un numéro minéralogique) est prié de se rendre d’urgence au parc : sa voiture est en flammes.

— Oh ! avons-nous fait tous ensemble.

— Allo ! allo ! le propriétaire de la voiture (même numéro) peut regagner sa place en toute tranquillité ; le feu est éteint… grâce à l’extincteur Morfeu.

*

Nous avons ri. Alors le départ du Grand prix de la Victoire a été donné par le starter à casquette plate. Douze finalistes se sont rangés : Paul Dua au volant de la superbe 201, une Mercury noire et blanche, Albert Croes dans une Lincoln… Ç’a été passionnant tout de suite. L’Allemand Franz Wolf a pris la tête. Et les autos ont commencé à se tamponner l’une l’autre, un peu comme à la foire, à vrombir, à s’accrocher, à se renverser « fond sur fond », ainsi que l’on dit en Suisse romande.

Passionnant ? Le mot n’est pas assez fort. L’une d’elles a pris feu vraiment. J’ignore si l’on a utilisé l’extincteur Morfeu pour éteindre l’incendie. La 69, une vieille Chevrolet jaune, a perdu son capot, puis une porte ; une autre a perdu deux roues en même temps. La 6 et la 11 se sont abordées, elles sont restées collées l’une à l’autre indissolublement et n’ont plus formé qu’un seul bloc de ferraille jusqu’à la fin de l’épreuve. À chaque collision, nous criions :

— Oh !

— On dirait qu’ils sont montés sur patins à roulettes, a remarqué une jeune femme à ma droite.

C’était justement observé. La 201 caracolait, dérapait gracieusement aux virages, glissait, roulait en marche arrière ou sur le côté, tel un crabe, virait, se cabrait… C’est tout juste si elle ne se dressait pas sur ses membres postérieurs pour saluer la société. Paul avait largement mérité la prime de Roland Toutain. On ne nous avait pas trompés : ce sont bien là les pilotes de l’ère atomique où nous avons le plaisir de vivre.

— Ah ! dis donc ! répétait un de mes voisins qui portait un étrange bonnet de laine qui lui donnait de vagues allures de trappeur canadien.

Oui, ah ! dis donc. Il avait grandement raison. Les odeurs d’essence et la poussière nous montaient au cerveau. Nous grimacions involontairement, nous serrions les dents, nous devions avoir une pareille expression de sauvagerie et de méchanceté lorsque l’on nous montrait, naguère, des chrétiens dévorés par des fauves. Nous accédions aux plus purs sommets de l’exaltation.

C’est Paul Dua qui a remporté le Grand Prix de la Victoire.

En rentrant chez moi, je me suis pris d’abord à regretter les courses de vaches landaises auxquelles j’ai assisté en ce même stade, il y a fort longtemps déjà, vers 1925, avant l’ère atomique. J’aimais bien ces petites vaches. Nos plaisirs étaient alors encore bien innocents et, en tout cas, peu bruyants.

*

Et, somme toute, il n’y avait pas eu de collisions terribles, ni même aucune mort d’homme à enregistrer ce soir-là. N’étions-nous pas venus à Montrouge pour cela ? Des accidents d’automobile, n’en voit-on pas journellement à chaque carrefour ? Et n’y a-t-il pas mieux dans le genre tous les matins dans le journal ?

Plus tard, je me suis reproché ces réflexions qui dénotent un tempérament foncièrement sanguinaire. En vérité, j’étais recru et sale, cela me rendait injuste. Il s’agissait d’un mouvement passager. J’avais surtout besoin de prendre un bain. Et je crois bien que rien ne m’empêchera de retourner aux courses de stock-cars, à la toute première occasion.

 

Carrefour, mai 1953.

Une journée à la mer

Ou, ainsi que l’annonçait le prospectus : « A day tour to the smartest beach »… Enfin, c’était décidé : je m’en allais, j’avais acheté le billet, mon rêve était plié en quatre au fond de ma poche, un rêve qui me revenait à mille quatre cent quatre-vingt-quinze francs, toutes taxes comprises. Il est assez rare d’arriver à connaître le prix exact d’un rêve. Avant même de prendre la route, je goûtais une première satisfaction.

Assez de journalisme assis, pour ne pas dire accroupi, me répétais-je dans le vieux taxi qui me conduisait de bon matin place de la Madeleine. Du nerf ! De l’action ! En route pour Deauville ! Car c’est là que je me rendais. Et ce n’était, dans mon esprit, que le premier chapitre d’une longue série de « grands » reportages. Ensuite ? Des contrées toujours plus lointaines, des régions encore moins connues.

J’avais dû me lever à cinq heures, mais cet effort avait tout de suite été récompensé par de nombreux plaisirs inhabituels. D’abord les cris de quelques oiseaux dont je n’avais pas, jusque-là, soupçonné l’existence dans mes parages, et puis la fraîcheur de l’air matinal, sa transparence. Fraîcheur due en partie, sans doute, aux arroseuses municipales, que nous croisions. Le calme des rues à peu près vides, festonnées de poubelles en rang. Et des spectacles inattendus comme cette chasse au rat, à coups de balai, devant la haute maison blanche où n’habite plus Léon-Paul Fargue. Il a déménagé. Il a pris ses quartiers d’un éternel hiver dans des régions moins tapageuses que les nôtres, sinon moins peuplées. À un de ces jours !

Au fond du cœur, je ressentais bien une petite inquiétude. Serions-nous assez nombreux ? Ne roulais-je pas au-devant d’une déconvenue ? N’allait-on pas m’apprendre que le voyage était annulé, faute de participants ? N’étais-je pas seul à avoir eu l’idée, qui m’apparaissait quelque peu saugrenue à cette heure, de me rendre au bord de la mer ce pluvieux dimanche de juin ?

Mais pas du tout : l’autocar stationnait à l’endroit convenu. Il avait une jolie teinte jaune tirant sur le canari. À l’intérieur, se tenaient déjà une vingtaine de personnes qui, tout comme moi, avait perçu l’appel de l’océan avec quelque avance sur l’ensemble de la population parisienne. Tant mieux, plus on est de fous… Mais ces gens avaient l’air bien sévères. Peut-être étaient-ils seulement un peu fatigués ? On ne sort pas impunément ainsi de son tran-tran quotidien. Je me dis que notre humeur se rabonnirait probablement en chemin.

D’ailleurs, je n’étais pas venu là dans l’unique intention de m’amuser. Je pus tout de même opter entre deux ou trois fauteuils à l’arrière ; je me rendis compte plus tard que j’avais mal choisi. Et j’éveillai aussitôt ma curiosité professionnelle. Qui étaient mes compagnons ?

Il y avait deux Asiatiques, à ma droite, qui parlaient entre eux très vite. Plus loin, un vieux ménage d’ouvriers, me sembla-t-il. Devant moi, me tournant le dos, un monsieur et une dame d’allure correcte ; le monsieur fumait des Camel. À l’avant, une famille espagnole composée d’un homme et de trois femmes. Derrière moi, un jeune couple. Je décidai qu’ils étaient en voyage de noces. Pourquoi pas ? Mais, par la suite, je m’aperçus avec un certain regret que l’épousée était déjà enceinte. Il ne s’agissait donc pas d’un voyage de noces. À moins que… Derrière moi encore, deux femmes. À tort ou à raison, je jugeai que c’étaient des chambrières et je ne changeai plus d’avis.

À sept heures dix, nous partîmes : Paris, Boulogne, Saint-Cloud, l’autoroute de l’Ouest… Tout allait se dérouler suivant le programme.

— Ça sent la campagne, ça sent le frais, dit ma voisine de derrière qui semblait être sensible aux odeurs.

C’était vrai : nous étions dans la campagne et les acacias en fleurs. En montrant une vaste étendue d’herbe verte, elle dit encore :

— Le blé est beau.

Toutes deux paraissaient avoir une parfaite connaissance des travaux agricoles et de la vie rurale en général. De plus, elles devaient avoir fait au moins une fois déjà le même circuit. Quoi qu’il en soit, elles me furent très utiles, elles me tinrent lieu de guide. J’en avais d’autant plus besoin que, de ma place, je voyais très peu de chose du paysage.

Soudain, une voix au timbre étrange se fit entendre :

— Nous traversons la ville de Mantes.

C’était le chauffeur qui s’adressait à nous par le moyen de haut-parleurs placés au-dessus de nos têtes. Les renseignements ne nous feraient pas défaut.

Nous entrevîmes un petit lapin. La route était bordée de panneaux publicitaires assez gênants. Sans la lumière du jour, on se fût cru dans le métropolitain. C’est peu après Bonnières que se place le premier incident notable qu’à part moi, je l’avoue, je n’avais cessé d’espérer : un long et maigre jeune homme blond qui accompagnait ses parents se leva pour aller parler bas au conducteur. Il avait, à mon sens, un type germanique très accentué. La voiture s’arrêta, l’Allemand descendit, très pâle. Il y eut, parmi nous, des sourires. Le jeune homme était malade et lorsqu’il remonta, le chauffeur l’installa près de lui.

À la suite de cela, une dame blonde était venue s’asseoir à côté de moi. C’est ainsi que se font les relations en voyage. Elle était assez forte, ses cheveux étaient raides, elle portait un tailleur à carreaux blancs et noirs et des chaussures neuves ; elle avait une tache violâtre sur la joue gauche. Je l’ai bien examinée, sans en avoir l’air, ce qui m’empêcha temporairement de porter toute mon attention sur la campagne.

Il y avait aussi une grande dame et une autre plus petite que les deux femmes de chambre avaient surnommée « la dame aux pompons ». Des Anglaises, si je ne m’abuse.

À Pacy-sur-Eure, eut lieu la première halte, à l’hôtel du Soleil Levant où nous prîmes un café au lait. Auparavant, il y avait eu de la bousculade devant la porte du petit endroit qui était vraiment petit. À ce point de vue particulier, le chemin de fer offre des avantages sur l’autocar. En attendant, je vis de nouvelles têtes : un jeune homme à moustache et à lunettes noires… Au moment du rassemblement, les quatre Espagnols manquaient. On eut de la peine à les retrouver. Ils adoptèrent jusqu’au bout une attitude de francs-tireurs.

En avant ! Le monsieur aux Camel avait déployé une carte routière. J’aurais dû en prendre une, moi aussi.

— Le soleil va être de la partie, annonça la bonne.

C’était exact : il se levait. Mais cela ne nous rendait pas plus gais.

Le jeune homme blond, qui n’était pas allemand ainsi que je l’avais supposé mais plus sûrement normand, continua à nous donner des soucis. Nous surveillions sa mine, ses moindres gestes. Allait-il supporter longtemps le voyage ?

On parcourait la « riche campagne normande » qui nous avait été promise. Des vaches, des pommiers neigeux depuis la veille. À Évreux, nous eûmes, en plus, des ruines de guerre.

Je me demandais pourquoi nous étions là.

Que signifiait cette équipée ? Eh bien, nous étions trente prévillégiaturistes, nous allions en éclaireurs, en volontaires… Dans le dessein de vous dire ensuite si l’eau est déjà bonne.

Il était beaucoup question dernièrement de l’étalement des vacances. Voilà : nous étions en train d’étaler nos vacances.

En somme, j’occupais la plus mauvaise place de l’autocar, près d’une glace qui ne fermait pas (je parlerais volontiers d’un vent coulis, si je ne craignais pas de me tromper). Par surcroît, je me trouvais sur les roues.

Ici, je voudrais ouvrir une parenthèse : je crois pouvoir garantir que c’est dans le même autocar que j’ai fait, il y a deux ou trois ans, un circuit d’un caractère tout différent de celui-ci, pour un prix à peu près pareil. Cela s’appelait « Paris by night ». Ah, nous nous sommes alors bien divertis ! Des apaches et des danseuses nues, des girls, comme nous disions. Quelle nuit de folie ! Toutes taxes comprises également. J’ai bien changé en ces quelques années. Mais chut ! Nous arrivions à Lisieux.

Des ruines, encore une fois. Puis, la visite du Carmel où nous entrâmes, à l’exception de certains esprits forts, parmi lesquels, Dieu merci, je ne me comptai pas. Ce fut rapide. Nous avions la préoccupation de demeurer groupés, de ne jamais nous perdre, un lien semblait nous attacher les uns aux autres.

Tout était prévu. On nous accorda le temps d’allumer quelques cierges et d’acheter des cartes postales. Il en est une montrant sainte Thérèse en première communiante qui me parut fort intéressante. La petite sainte a là-dessus une expression de précoce maturité. C’est cette carte-là que j’ai adressée à de nombreuses connaissances.

En me promenant un peu, sans toutefois m’écarter trop de notre groupe, je remarquai dans une vitrine une aube « en réclame » au prix de quatre mille cinq cents francs. Est-ce cher, ou non ? Je ne sais.

Lorsque nous fûmes de nouveau dans le car, la camériste me dit :

— Elle est belle dans sa châsse, hein ?

Oui. À la basilique, nous profitâmes d’une fin de messe dans la crypte ornée de mosaïques. Cette fois, ce furent les deux Annamites qui se firent attendre. Ils étaient égarés. Je regrettai fort, je regrette encore, de n’avoir pu admirer le diorama de sainte Thérèse. L’entrée y est permanente, ai-je lu sur un calicot. Ce sera pour une autre fois. Et ainsi, comme par un fait exprès, la liste des choses qu’il me reste à voir avant de mourir s’allonge tous les jours un peu, à mesure que mon temps diminue. Ne nous attristons pas davantage.

Au lieu de la dame à la chevelure crépue, j’avais à mon côté une personne âgée que je n’avais pas vue encore. Pourquoi ce changement ? En quoi avais-je déplu à ma précédente voisine ?

Plus que vingt-huit kilomètres avant d’atteindre la « Reine des plages ». Nous devions être dans la vallée de la Touques. À un certain moment, je vis dans le lointain un grand vide gris qui eût pu être la mer. Non, pas encore. J’étais fort impatient de la revoir.

*

Je m’aperçois que je me suis peu étendu jusqu’ici sur le paysage. C’est l’occasion de tâcher de m’expliquer, une fois pour toutes, sur mes rapports avec la nature, en général. Si je ne trouve jamais rien, ou à peu près, à en dire ni à lui dire, c’est sûrement pour les mêmes raisons profondes qui vous font demeurer coi dans l’intimité d’un être bien-aimé. On reste là, muet – comme un peu engourdi – mais bourré de sentiments intransmissibles et dans une pareille qualité de silence. C’est lorsque l’on se tait qu’on a le plus à dire.

— Regardez à droite ! nous ordonna le chauffeur.

Ce que nous fîmes tous aussitôt. Nous étions à la sortie de Touques, nous pûmes entr’apercevoir un étrange jardin peuplé d’animaux de faïences de tous genres et de toutes couleurs. Certains étaient grimpés dans les arbres. Il me fut donné ultérieurement de noter que l’on semble avoir un penchant, en Normandie, pour ce genre de décoration.

Nous dépassâmes Trouville. Je vis enfin la mer, je vis aussi une chose assez inhabituelle pour l’époque : de nombreux écriteaux portant les mots « chambre ou appartement à louer ». Agréable pays où l’on ne connaît pas la crise du logement. Pourquoi n’irions-nous pas nous installer là-bas ?

Et l’on nous déposa devant un restaurant où un maître d’hôtel nous accueillit très accortement. Je consultai mon prospectus ; il y était écrit : « Après-midi libre pour le bain et la promenade. À 18 h 45, regroupement pour le retour. » J’étais donc libre ; je m’écartai délibérément de la troupe et m’en allai à l’aventure. Il m’arrive de faire montre d’esprit de contradiction, ce qui me met parfois en difficulté.

Dans un mouvement irréfléchi, je m’offris incontinent un paquet de cigarettes américaines, de la marque Embassy. Ce fut la première chose que je fis en mettant le pied sur le sol de la « smartest beach », dans l’intention probable de me mettre dans un état de réceptivité à l’atmosphère de luxe où j’allais évoluer durant tout un après-midi. Embassy ? C’était très précisément ce qu’il me fallait.

Puis, sans plus de retard, la mer… Je ne l’avais pas vue depuis trois ans. Ah, chère mer !

Ensuite, je contemplai longuement le bar du Soleil. Quelques personnes prenaient l’apéritif en tournant le dos à la plage. Dans les jardins, je m’attardai devant le buste de Cornuché qui fait maintenant face à son casino.

Car ce grand bâtiment surmonté d’un immense drapeau français que j’avais pris pour la mairie, c’était le fameux casino de Deauville ! Ai-je dit déjà que je n’étais jamais allé à Deauville ?

Je me suis mis à errer dans des rues désertes, j’avais faim, j’avançais d’un menu à l’autre, ne me décidant pas, prévoyant ce qui allait arriver, comme d’habitude, songeant à mes compagnons qui se restauraient, tandis que moi…

À force de marcher droit devant moi, j’étais, sans le vouloir, revenu à Trouville. J’eusse poursuivi longtemps ma quête imprécise – qu’est-ce que je voulais ? – si une serveuse désœuvrée sur le pas de sa porte ne m’eût regardé avec insistance. Il me sembla voir de la détresse dans ses yeux ; je résiste mal à cela ; j’entrai au Restaurant du Midi sans avoir consulté la carte. C’était ce que j’avais redouté. Il suffit que l’on me dévisage d’une certaine manière, je suis encore capable des plus grandes folies.

Quelle surprise ! Il n’y avait que deux clients dans la salle et c’étaient mes deux petits Chinois de l’autocar ; ils en étaient au dessert.

Déjeuner à Deauville au Restaurant du Midi… J’eusse mieux aimé une enseigne normande, comme j’en avais vu tant. Il m’advient souvent des mésaventures de cette sorte. Étant à Marseille dernièrement, après une déambulation assez semblable, je me suis retrouvé dans un établissement du Vieux-Port qui s’appelle La Guinguette de Nogent. Je ne suis guère chanceux pour ce qui concerne la couleur locale.

J’étais d’ailleurs aussi seul à Deauville qu’à Marseille. Le repas à prix fixe achevé, je m’en fus prendre le café au bar des Planches, sur la plage de Trouville. Peu de monde. Deux jeunes femmes s’exposaient courageusement aux bourrasques et aux rares soleillées de cette fin de printemps assez particulière. L’une de ces pionnières portait un deux-pièces, l’autre, qui était sur le ventre, la moitié du bas de ce vêtement seulement, un « une pièce », mais cela ne doit pas se dire.

C’était à marée basse, je ramassais quelques coquillages que je destinais à mes parents, comme avant, et à des amis. Et cette petite récolte d’objets rejetés là du passé m’émouvait. Des couteaux, c’est ainsi que nous les appelions, et ces flaques dans lesquelles des petits étaient occupés à pêcher la crevette, nous les nommions des bâches. Et cent souvenirs tendres en forme de pâtés de sable, de châteaux d’enfance. Ce vent, ce sel avaient gardé le même goût et c’était bien la même solitude qu’il y a quarante ans.

Cette jetée où je tenais à aller, que je voyais là, tout près, je ne parvenais pas à en trouver l’accès. Je fis de nombreux détours et, cependant, il y avait toujours un bras d’eau entre elle et moi. En désespoir de cause, je me promenai dans la poussière d’une foire commerciale aux accents, disons entraînants, des cuivres de la Lyre trouvillaise.

Passant devant le marché au poisson, je fus interpellé par des harengères :

— Qu’est-ce qu’il cherche, le monsieur ?

Qu’est-ce que je cherchais, au juste ?

— De la belle crevette ?

On me proposa aussi une promenade en mer sur La Petite-Éliane. Non, ce n’était rien de tout cela que je cherchais ; je n’avais pas fait ce déplacement exceptionnel pour rapporter des souvenirs pour aussi agréables qu’ils fussent. C’est du faste, de la grandeur qu’il me fallait.

Entre-temps, j’avais trouvé la jetée. Les deux Chinois y étaient déjà. Ils me devançaient partout. Nous suivîmes le manège d’un pêcheur qui attrapa, devant nous, deux petites limandes. Le flot était agité. En revenant sur mes pas, je croisai les deux gentilles soubrettes. Celle qui parlait beaucoup me sourit. Je me sentis passagèrement moins esseulé.

Enfin, j’étais revenu à Deauville. J’éprouvais une singulière impression dans cette ville aux volets tirés, ville dépeuplée, trop grande pour elle, abandonnée par ses habitants. Mais pas à l’abandon. Tout est repeint, prêt. Ville entrouverte seulement et qui attend son heure. Je n’aime pas du tout le style normand, ou plutôt deauvillais, il me rappelle trop certaines cités allemandes, Düsseldorf, par exemple.

Quelques Parisiens venus là en auto, quelques familles des environs tâchaient de donner un semblant d’animation. Une voiturée d’Américains aux costumes bizarres allaient et venaient en poussant des cris de sauvages. Ils s’employaient aussi de leur mieux à créer une illusion de gaîté. Mais ils avaient des dehors de figurants. Je tins à parcourir plusieurs fois les « planches » dans toute leur longueur. Ces planches qui avaient été, qui allaient être bientôt foulées par les plus célèbres pieds de l’univers, orteils et plantes couronnés, ou titrés, si l’on préfère.

Et, peu à peu, ce que je n’avais cessé de ressentir se précisait : nous n’avions pas le droit d’être là ou, plus exactement, nous étions tolérés en ce début de saison, à titre exceptionnel. Ces planches ni le reste ne nous étaient point destinés : elles allaient servir à des rois ou des reines, détrônés ou non, à des milliardaires provisoires ou définitifs, à des stars… Nous n’étions que des intrus, des serviteurs mettant à profit l’absence des maîtres. Toutes les cigarettes Embassy du monde n’y changeront jamais rien.

L’après-midi tirait à sa fin. Il me parut que l’on rencontrait, à Deauville, beaucoup de femmes enceintes. Mais, comme on le sait, la mode, cette année, est aux vestes du type marinière, qui prête souvent à confusion. Je suivis aussi quelque temps les péripéties d’une partie de golf miniature.

Une faute de goût, du moins je le pense : pourquoi a-t-on érigé en bordure de ces planches un monument à la mémoire des six Français fusillés par les Allemands le 25 juillet 1944 ? Vieilles histoires… et sanglantes.

Bien qu’étant fatigué, je tins à rester jusqu’au bout à mon poste. Pour une fois que je m’octroyais une journée à la mer ! Je tournai un peu autour du casino qui, je ne le cache pas, m’attirai, en essayant d’imaginer de fabuleuses parties de baccara, telles que le cinéma nous en montre trop rarement. Banco ! Sur une pancarte, il était écrit : « Ce soir, le dîner est servi dans le salon des ambassadeurs. »

Ce qui me rappela que j’avais très faim. Mais il était à peu près l’heure du rendez-vous. Un vieillard amenait les uns après les autres, et pliait soigneusement, les pavillons multicolores qui avaient jusque-là flotté aux mâts le long de la plage. La fête était près de se terminer.

Nous étions tous en avance au lieu dit. C’est avec contentement que nous retrouvâmes notre car. La femme enceinte et son mari étaient très hâlés. Comment avaient-ils fait ? Le jeune homme qui nous avait donné tant de tracas à l’aller paraissait être en très bonne santé : il tint même à prendre une photo de l’autocar. Nous étions las et, soudain, pressés de rentrer avant que tous ces souvenirs en formation ne se défassent ; repliés sur nous-mêmes, pleins de pensées diverses et, en vérité, tristes un peu, tels des évadés repris.

La voiture se mit en route. Il n’y avait plus personne à côté de moi. Qu’étaient donc devenues les deux dames ? La nuit tombait. Somme toute, cette excursion ne nous avait pas rendus plus allègres. Et même la demoiselle de derrière ne disait plus rien.

En rase campagne, nous eûmes une panne. Des jets de vapeur s’échappaient du radiateur. Le chauffeur alla chercher de l’eau dans une mare. Alors le jeune homme maigre nous montra sa vraie nature : empressée, serviable. Il s’efforça vainement de se rendre utile. C’est ainsi, à la faveur de cette anicroche, que je finis par connaître la nationalité du fumeur de Camel et de son épouse.

— On sait dire que c’est un chauffeur qui chauffe trop, hein ? dit le monsieur.

La construction de la phrase et aussi l’accent ne trompaient pas : c’étaient des Bruxellois et, qui plus est, des Bruxellois « zwanzeurs ».

On repartait. À Pacy-sur-Eure, il y eut un nouvel arrêt, devant le même hôtel que le matin. Tout en me défendant de xénophobie, je dois signaler que les Belges nous firent attendre un quart d’heure. Ils avaient voulu faire un vrai repas.

Peu après, ce fut la seconde panne. Par chance, un autre car, à moitié vide, passa par là.

— Mesdames et messieurs, nous annonça le chauffeur, je ne peux plus repartir. L’autre car va pouvoir charger dix personnes.

Comment se fait-il que je me sois trouvé parmi ces dix rescapés, je ne saurai jamais l’expliquer. Je trouve cela proprement incroyable. Il n’est, dans mon passé, aucun événement semblable. Je suis toujours de ceux qui restent à la traîne. C’est bien curieux.

L’autocar nous emportait vers Paris à une vitesse folle et tant soit peu inquiétante. De ma place, je voyais d’innombrables autos qui nous suivaient, qui nous pourchassaient telle une meute de fauves aux yeux fulgurants. J’ai omis de préciser que j’étais assis à même le plancher, ce qui communiquait à tout mon corps des vibrations jusque-là inconnues.

En plus de moi, il y avait, parmi les élus, le ménage d’ouvriers, les deux boniches, la dame aux pompons, la femme enceinte… Mais les Annamites n’étaient pas les mêmes qu’avant. D’ailleurs, ils étaient en compagnie de jeunes Alsaciennes, des bonnes également, qu’ils embrassaient à pleine bouche, tout comme l’eussent fait des Français.

Pourquoi ne pas confesser que je souffrais quelque remords d’avoir abandonné mes camarades en perdition : les Chinois, la famille castillane et le brave jeune homme qui avait eu bien mal au cœur à l’aller. Que leur était-il advenu ? C’était, pour eux, une journée à la mer qui allait sans doute se doubler d’une nuit aux champs. Mais, l’aventure commençait peut-être…

À minuit moins le quart, je débarquai place de l’Opéra.

Aujourd’hui que j’y repense, je me demande déjà si tout cela n’a pas été un rêve, un rêve véritable, si je puis dire… Mais non, j’ai devant moi un coquillage, un joli portrait de sainte Thérèse…

 

Les Nouvelles littéraires, juin 1953.

Déjà l’heure du souvenir

Grande envie me prend aujourd’hui de parler un peu de l’Algérie, où je me trouvais il y a encore six ans. Il me faut pourtant avouer que je ne l’ai pas bien vue, ni même à vrai dire, bien regardée.

Peut-être aurais-je dû tenir un journal, ou prendre à tout hasard quelques notes…

En vérité, je comprends que j’étais – encore une fois – resté à la traîne (par l’esprit). Mes pensées ne m’avaient pas suivi là-bas. Cela ne m’étonne point : j’ai fréquemment constaté chez moi ce petit décalage interne. On me croit ici, je suis autre part. J’ai toujours eu les plus grandes peines du monde à me mettre en branle ; je suis un appareil qui fonctionne lentement. Dans le dessein de mieux m’expliquer, j’aimerais écrire que j’ai souvent la sensation vertigineuse d’être en perte de vitesse, mais n’ayant jamais volé, je ne suis pas sûr de comprendre vraiment cette expression.

Quoi qu’il en soit, il n’est pas rare que l’on s’aperçoive tardivement que l’on a oublié d’emporter quelque chose en voyage. Par exemple, ma femme avait laissé son manteau à la maison. Eh bien, moi, c’est mes idées que j’avais égarées en route. Elles étaient restées sur le continent européen, du côté de la place Denfert-Rochereau, probablement.

Je dois également confesser que, d’une façon générale, j’ai adopté peu à peu l’habitude paresseuse de laisser venir à moi les paysages, au lieu de leur courir après. Pas de zèle. J’ai cessé de me prendre pour un appareil photographique ; je ne chasse plus les jolis points de vue, les panoramas inoubliables, etc. Non, j’attends que le paysage fasse les premiers pas, qu’il me séduise doucement. Telles sont, présentement, mes relations avec la nature. C’est l’aboutissement d’une expérience toute personnelle.

Mais, à la longue, je ne suis nullement insensible à la climature, aux influences telluriques, ni aux odeurs, aux couleurs, et ni surtout à une certaine démarche des choses, si je puis dire.

*

À ma décharge, je puis encore invoquer que, durant mon séjour à Sidi-Madani, je terminais un livre. Un livre où il était question de Paris, où Paris était mon principal personnage. Et je crois que j’ai tâché tout le temps – consciemment ou non – à me défendre contre cette nouvelle atmosphère. Je ne tenais pas à faire un roman africain.

Aussitôt arrivé, je m’étais agencé un coin à mon goût. Une table, une chaise, mes papiers, des souvenirs, de quoi écrire (tout l’attirail d’un littérateur), de quoi fumer (j’avais porté mon choix sur la marque « Crème d’herbes divines », à cause de son nom poétique). Et, avec cela, un petit Paris de poche que je trimbale dans tous mes déplacements, à la manière de ces dames qui ont constamment leur flacon de sels sous la main.

Pour ces raisons, je quittais peu ma chambre d’où j’avais d’ailleurs un beau spectacle par la fenêtre, sans que j’eusse à me déranger. De l’eau, des arbres, des fleurs, des montagnes, des taches de neige, du ciel, dans un rectangle. Un tableau dont les couleurs, et les formes même, se modifiaient suivant les heures. De ma fenêtre, je voyais aussi la Chiffa.

*

Tout d’abord, j’ai aimé son nom de danseuse : la Chiffa. Il me fait encore divaguer un peu. J’étais à l’âge des plus grandes folies ; j’aurais voulu la lancer, comme on dit, la faire connaître, qu’on affichât partout en grosses lettres sur tous les murs :

 

La Chiffa

dans son numéro de danse de serpentine

 

Je suis bien persuadé qu’elle aurait remporté un succès fou. Il y a eu tout de suite une sorte de liaison entre elle et moi. Non, je ne l’ai pas oubliée. Elle coule en contrebas du piton rocheux sur quoi est bâtie la maison ; elle l’entoure presque entièrement. Couler n’est pas le verbe qu’il convient d’employer ici ; couler évoque un cours tranquille : la Seine coule, tandis que la Chiffa…

La Chiffa serpente, oui, mais avec violence. Elle mousse aussi, elle bouillonne à froid, elle tourbillonne, elle est cascadante (et cascadeuse), elle est torrentueuse, limoneuse… J’ai passé des heures à la regarder se contorsionner dans son lit en désordre ; j’ai fait le voyeur.

Elle est surtout changeante, abandonnant une robe après l’autre, la reprenant ensuite… Elle avait alors une préférence pour les beiges, les grèges un peu rouillés, ou un peu rosés… Je l’ai vue une fois en rose buvard, un jour de grand soleil. Elle avait toujours dix ou vingt jupons d’écume… Quelle comédie !

En quoi est-elle faite ? À quoi ressemble-t-elle ? À du mercure ? Elle est brillante et dense, ou trouble et épaisse. À du mastic liquide ? À du cuivre en fusion ? Mais pas à de l’eau, certainement.

La nuit, elle devient blanche de lune, et elle se met à hurler follement, aussi fort que le vent qui sort de ses gorges. Un vent particulier, au souffle court, rapide, claquant sec. On eût dit, à travers le sommeil, une troupe de cavaliers numides à la charge, attaquant, puis tournant bride, puis repartant… On entendait distinctement le bruit des sabots des petits chevaux nerveux sur la pierraille. Notre maison en tremblait.

*

La gare est à droite. Chaque matin arrivait le petit train d’Alger qui nous apportait le courrier. Avant d’entrer dans le tunnel, il sifflait à plusieurs reprises : il était dix heures et demie. Un peu plus haut, sur une plate-forme se trouve le village de Sidi-Madani où je n’ai pu pénétrer. Il est généralement couvert d’un léger nuage de fumée. Plus haut encore, il y a le marabout. Et, comme fond, l’Atlas. Tout cela tenait dans ma croisée.

Ce qui m’intéressait le plus, c’était le « Kabyle ». On appelait ainsi un pauvre paysan qui s’était établi depuis peu de temps sur la pente de l’autre versant du défilé. Nous n’étions séparés que par la Chiffa. Je n’ai jamais vu travailler personne avec autant de ténacité. De l’aube au crépuscule, il se tenait penché sur sa terre. Il la grattait, il la touchait. De loin, c’était comme de l’amour. Il coupait les broussailles, il les mettait en tas, il les brûlait, ce qui faisait des taches de cendre grise. Sa parcelle grandissait de jour en jour. Il avait déjà défriché une longue bande de montagne qui tranchait sur le vert sombre de la végétation. Joli tableau.

Le Kabyle avait construit une cabane pour lui, sa famille et ses bêtes : sa femme, ses enfants, sa chèvre, son chien. Il possédait tout cela, et il allait avoir bientôt une montagne à lui.

Il avait aussi des figuiers qui, le matin, paraissaient givrés, mais ce n’était qu’une brume qui restait accrochée aux branches jusqu’à ce que la lumière descendît.

Quelquefois, une forme blanche apparaissait et disparaissait dans les sentiers montants : c’était la femme du Kabyle.

Nous avons travaillé de conserve, lui et moi. Mais qu’est-ce que je défriche ? J’ai achevé mon livre, il a paru ; j’en ai fait d’autres. Où est-il le Kabyle maintenant ? S’est-il approprié toute la montagne enfin ? Une tempête n’a-t-elle pas emporté son domaine ?

*

Du côté nord, je retrouvais la Chiffa, mais une Chiffa transformée et comme assagie dans un lit devenu trop large pour elle. Tout en se tortillant encore un peu, elle allait se perdre dans la Mitidja, la plaine, pour se noyer quelque part dans la mer.

L’horizon est fermé par les monts du Sahel et par le ciel. Sur la crête des monts, il y a, vers l’occident, une construction qui forme une éminence mamillaire, c’est le Tombeau de la Chrétienne. À distance, et surtout le soir, on eût dit parfois une grande femme étendue sur le dos et qui n’eût plus eu qu’un seul sein, mais un sein immense. J’ai passé aussi de longues heures à regarder cette chrétienne mutilée, à penser à elle.

*

En somme, je n’ai rapporté qu’un minuscule morceau d’Afrique (une Afrique d’hiver, verte). Je me suis contenté de circuler quelque peu sur les bords ; j’ai visité des villes en touriste distrait ; Alger, Blida, Cherchell, Tipasa, Médéa, Oran…

Ai-je au moins élargi ma connaissance touchant les questions nord-africaines ? Oui, certes, car je dois reconnaître qu’en arrivant là-bas mon savoir n’était pas très important. Tout au plus avais-je conservé, depuis l’école, quelques notions assez creuses sur la « plus grande France ». J’étais mieux ferré sur l’histoire de la « Conquête », ayant reçu jadis un prix qui s’intitulait : « Les suites d’un coup d’éventail ».

En outre avant que de partir, j’avais consulté mon Cours de Géographie, au chapitre « Aspect physique et climat » :

« L’Afrique a une forme régulière et des côtes sans découpures. L’équateur la traverse vers le milieu, et c’est la plus chaude des parties du monde. Les côtes en sont très fertiles ; mais l’intérieur renferme les plus affreux déserts qu’il y ait sur le globe… L’Afrique nourrit la gigantesque girafe, l’élégante gazelle, le zèbre au pelage agréablement rayé… »

Je n’ai rencontré aucun de ces animaux. Mais j’ai vu une fois douze dromadaires en file sur la piste. De son côté, ma femme affirmait avoir entrevu un petit chacal qui fuyait. Nous avions les singes à proximité de la maison. Il eût fallu pousser plus loin, dans les affreux déserts, pour trouver les gigantesques girafes.

*

En direction du sud, nous n’avons pas dépassé Boghari. J’ai vu des étendues de terre toute nue, vieille, sèche, crevassée, verdâtre, un peu moisie. Rien encore qu’une promesse de désert.

C’est à Boghari que j’ai eu une des plus grandes peurs de ma vie : j’ai pensé être étouffé par des enfants avides. Une meute folle de garçons et de filles qui m’avaient entouré, qui s’agriffaient à moi, j’en étais couvert. J’ai senti qu’ils pourraient me renverser, me piétiner, me déchirer… De petits loups.

— Donne cent sous ! Donne cent sous !

Ils avaient pourtant tous de beaux yeux.

J’ai essayé de m’enfuir, mais l’un des garçons m’a suivi en me demandant :

— Qu’est-ce que tu veux ?

Il était doux, celui-là, mais son regard malin, sa gentillesse m’effrayaient encore plus que la sauvagerie des autres.

C’est sur le chemin du retour que ma femme a cru avoir entr’aperçu le chacal.

*

En écrivant ces pages, à l’heure du souvenir, je repense à Sidi-Madani, à la Chiffa… à la Chrétienne… ce qui me donne le plaisir d’un autre voyage. Je tire l’Algérie à moi, je m’en couvre les épaules… Il fait bon…

 

Preuves, janvier 1955.

L’État-mère

Le matin même de mon cinquante et unième anniversaire, j’ai reçu, des mains de ma concierge, entre autres lettres et babioles, une carte postale qui a retenu mon attention. Une carte imprimée d’avance sur carton jaune ; elle m’était adressée par le Service des examens de santé. C’était inattendu, car je n’avais, jusque-là, jamais bénéficié des bienfaits de la Sécurité sociale ; mais, en revanche, je lui avais donné, peu à peu, beaucoup d’argent.

Il était écrit :

« Nous vous prions de vouloir bien vous présenter, ainsi que les membres de votre famille qui le désireraient, à la séance d’examen de santé organisée au dispensaire Furtado-Heine… » En outre, on précisait que les examens sont entièrement gratuits et qu’ils comportent une consultation clinique minutieuse, une radioscopie et des analyses.

J’étais attendri au plus haut point par cette sollicitude. Enfin, la société s’intéressait à ma personne, à mon état de santé. Et cette marque d’attention me parvenait précisément le jour de mes cinquante et un ans. On a donc bien raison de dire que la patrie est votre mère. En ce qui me concerne, pourquoi avait-elle tant tardé, pourquoi avait-elle attendu que je fusse devenu un vieil enfant pour me prouver ses sentiments maternels ?

Pour comble d’attention, j’étais convoqué à deux pas de mon domicile.

Ah, nous coûtons cher à la France ! Nous sommes une lourde charge pour elle. Déjà, lorsque j’ai été soldat, elle a dû m’habiller, me nourrir, me loger, veiller à mon instruction militaire. Comment y arrive-t-elle avec des enfants aussi dépensiers ?

Et c’est peut-être une bonne occasion de définir quelles étaient, jusqu’au moment de mon anniversaire, les relations entre la France et moi.

De son côté, une attitude assez rude, bourrue même ; du mien, une réserve un peu boudeuse.

À plusieurs reprises, par voie d’affiches ou par l’entremise d’un gendarme, elle m’avait appelé à la servir. Je m’étais battu (à peine) pour elle ; j’avais même fait de la prison. Bref, des rapports pas très heureux, plutôt distants.

C’est là seulement l’aspect officiel des choses. Car, d’autre part, quelles joies n’avons-nous pas connues ensemble ! C’est une liaison amoureuse qui ne finit pas. J’éprouve depuis l’adolescence, avant peut-être, une violente passion pour sa beauté naturelle, pour tout ce qui pourrait être son corps si c’était une femme. Et je suis bien payé de retour. J’aime ses coteaux, ses mamelons, ses rivières et ses fleuves, ses montagnes et ses plaines, ses courbes, ses couleurs et ses odeurs changeantes, ses contours, ses forêts et ses mers, ses champs, ses sous-bois, ses chemins… Mais je ne puis tout écrire ici. Il est des paroles qui ne se disent qu’en privé.

*

Au jour dit, je me suis levé de bonne heure. Je ressentais en moi une légère inquiétude. Qu’est-ce que cela me rappelait ? Les conseils de révision que j’ai passés, autour de mes vingt ans, dans les locaux de la mairie du VIe arrondissement, place Saint-Sulpice.

Détails curieux, je ne connaissais pas la petite rue, qui est pourtant dans mes parages, ni le dispensaire où je me rendais. Au préalable, je m’étais quelque peu renseigné : j’avais appris dans le dictionnaire Larousse que Cécile-Charlotte Furtado-Heine était une femme philanthrope française, fille du riche banquier Furtado, qu’elle avait épousé un cousin d’Henri Heine et qu’elle avait consacré vingt millions de francs à des œuvres diverses.

Je portais une vive et soudaine sympathie à Mme Furtado-Heine, qui avait si judicieusement employé la fortune gagnée, sou à sou, par son papa. Le monde est bien fait, décidément.

En règle générale, l’odeur des dispensaires me déplaît. Il y avait beaucoup de monde, mais, quand j’ai présenté ma carte, une dame m’a gentiment dirigé sur un couloir où il m’a suffi de suivre un chemin marqué de flèches rouges placées d’endroit en endroit. Je suis arrivé dans un sous-sol où j’ai trouvé deux autres dames qui conversaient sur un sujet qui m’a échappé. Sans interrompre complètement le dialogue avec sa collègue, la plus sévère d’entre elles s’est mise à me poser quelques questions : quel âge avais-je ? Cinquante et un ans révolus. Ma profession ? Sur ce dernier point, j’ai toujours un certain embarras à répondre. Ah ! que ne suis-je menuisier, ou serrurier, ou garçon de café ! Puis l’assistante m’a remis un bulletin à souches perforées rappelant de loin les cartes d’alimentation du temps de guerre. La deuxième dame, qui était vêtue de noir, m’a dit poliment, mais non sans autorité :

— Enlevez votre pardessus, votre veston et vos chaussures.

J’aime beaucoup obéir aux femmes. Elle m’a fait passer sous la toise. Il y avait longtemps que cela ne m’était pas arrivé. J’ai été heureux d’apprendre que je mesure actuellement 1 m 64, en chaussettes. Ce n’est pas beaucoup, je le sais. Qu’y puis-je changer ? Ensuite la bascule :

— Soixante-huit kilos.

Tout cela s’annonçait bien. J’ai un peu maigri dernièrement. Tant mieux. Je me suis rhabillé. Qu’allait-il se passer encore ? La dame m’a conduit vers un petit réduit obscur.

— Fermez le verrou, vous aurez de la lumière, et déshabillez-vous jusqu’à la ceinture.

N’aurait-il pas mieux valu ne point me laisser remettre mes vêtements ? Je me croyais dans une cabine de bains-douches. Il y faisait, à peu près, aussi chaud. Je ne me sentais plus très en train. Il est désagréable d’être ainsi séquestré soudainement dans un placard sans air. Il y avait bien une seconde issue, mais elle était verrouillée à l’extérieur. J’étais prisonnier. Il ne venait aucun bruit du dehors. Ne m’avait-on pas oublié ? Tout est possible. Ah ! si l’on m’avait fait attendre un quart d’heure de plus, j’aurais été capable de donner du poing dans la porte. Mais laquelle choisir ?

La porte s’est ouverte d’elle-même. Un monsieur, qui devait être le médecin, m’a prié d’entrer dans son cabinet. Il m’a fait remarquer que je ne m’étais pas dévêtu jusqu’à la ceinture. Cela m’était sorti de l’idée. Tandis que je me dénudais rapidement, il m’interrogeait sur mon passé médical. Avais-je eu la coqueluche, la scarlatine, la typhoïde ? À tout hasard, je lui ai montré quelques cicatrices de vieilles opérations. Il a beaucoup insisté à propos de la jaunisse. Si je l’avais eue, il me semble que je m’en souviendrais. Mais je suis sûr d’avoir eu la rougeole…

Tension : 12/7. Le médecin m’a allumé brusquement une petite lampe de poche devant les yeux. Il m’a fait tirer la langue ; je lui ai montré mes dents. Nous nous sommes passagèrement bien amusés. C’était vraiment la consultation clinique minutieuse que l’on m’avait promise. Puis il m’a fait étendre sur une table métallique pour me tapoter d’abord et me pétrir ensuite le corps. Je suis d’une assez bonne pâte.

Après quoi, il a consigné ses observations sur de grandes feuilles de papier. Il portait de jolies chaussettes grenat. C’était terminé, du moins je le pensais. Je m’en suis allé par la petite cabine où j’avais passé quelques mauvaises minutes peu auparavant.

Une fois rajusté, je me suis retrouvé dans le corridor. La dame en noir m’y attendait. Quelle belle organisation ! Elle m’a aussitôt enfermé dans une seconde petite cabine :

— Déshabillez-vous jusqu’à la ceinture.

Je ne suis pas particulièrement fier de ma nudité, mais j’estime pourtant qu’il eût été préférable de me laisser circuler nu (jusqu’à la ceinture) d’un service à l’autre. Mais on tenait sans doute à ce que je ne prisse pas froid.

Un jeune homme à barbe m’a placé entre deux planches.

— Toussez ! Ne toussez plus ! Respirez fort ! Ne respirez plus !

Bon. Cela, c’était l’examen radioscopique. Chaque fois, l’on détachait un petit bout de ma fiche. Je pouvais m’accoutrer de nouveau.

Dans le couloir, j’ai rejoint la dame, qui devait sûrement me suivre en pensée. Elle m’a emmené dans une cuisine désaffectée. C’était un véritable labyrinthe, ce dispensaire Furtado-Heine. Si j’avais voulu m’en évader par mes propres moyens, j’aurais été bien empêché, mais je n’y songeais nullement ; je me trouvais très bien sous la garde de la dame.

À peine étais-je dans la cuisine qu’un autre jeune homme m’a désigné une sorte de verre de forme spéciale, très évasé et gradué…

— Montez à l’étage au-dessus et revenez ici…

Cela devenait un peu fatigant. En tout cas, je n’avais plus à me déshabiller. À l’étage supérieur, j’ai croisé une femme de couleur, à cheveux grisonnants, qui tenait un récipient pareil au mien à la main et qui avait les mêmes allures furtives. Nous aurions pu trinquer tous deux à la santé de la bonne Cécile-Charlotte. J’ai remis mon verre au jeune homme.

— Par ici ! m’a dit une infirmière blonde qui portait une croix d’or au cou. Enlevez votre pardessus, votre veston et retroussez vos manches.

Il s’agissait d’une prise de sang. Après quelques tâtonnements, la demoiselle a pu me soutirer une éprouvette de sang. Elle m’a pris le dernier morceau de ma fiche. Ce devait être terminé.

— Dans trois semaines, on vous enverra les résultats.

Cette fois, je pouvais me revêtir. Je n’ai plus revu la dame en noir. Bientôt, je vais savoir comment je me porte.

 

Le Figaro littéraire, avril 1955.

Une grande dame

Par quel bout la prendre ? Pour bien faire, il eût sûrement fallu aller la chercher à sa source au bas du plateau désert du mont Gerbier-de-Jonc ainsi qu’on nous l’a appris à l’école. (Ce que nos maîtres ne nous ont pas dit, c’est qu’elle sourd chétivement par un robinet, dans un baquet, au fond d’une cour de ferme.)

Mais je préférai la saisir au début de sa grande courbe, lorsqu’elle est déjà un peu lasse de toutes les folies qu’elle a commises jusque-là – folies d’ailleurs bien de son âge. Lorsqu’elle a cessé de cabrioler, de sauter, de se tortiller, de se faufiler – elle était encore toute jeunette – lorsqu’elle en a fini, ou presque, avec les écarts et les espiègleries de l’enfance, quand elle s’assagit enfin. Mais c’est à peine une demoiselle, sans passé : elle ne sait pas encore ce qui va lui arriver, elle va être bientôt une grande dame.

La Loire est, on le sait, le plus long fleuve français ; c’est le plus nonchalant aussi. Elle fait cent détours avant que de se jeter dans la mer. Il semble qu’elle se trouve bien partout où elle passe. Elle traîne, elle tournille, elle s’étale sur la France pendant plus de mille kilomètres, telle une immense couleuvre. Il est juste de dire ainsi qu’on le fait communément : paresseux comme une loire, ou à peu près.

*

C’est donc dans le Nivernais, à La Charité précisément, que je la surpris. À ce moment, elle a tout oublié de ses origines cévenoles, un peu rustres, de ses escapades montagnardes, lyonnaises, bourbonnaises, et même bourguignonnes. Je me promettais mille joies de cette rencontre. N’était-ce pas mon premier rendez-vous avec un fleuve ? Par surcroît, la saison était des plus propices. Cela se fit un après-midi, aux environs de cinq heures… Le coup de foudre ? Non. Elle est de ces femmes dont le charme et la grâce n’agissent sur vous qu’à la longue. Je m’approchai d’elle, non sans quelque timidité, au vrai.

Elle était calme et comme fatiguée de tous ses excès, de ses grands débordements du dernier hiver : elle avait bien des choses à se faire pardonner. C’est un fleuve sans bateaux ; ils sont remplacés par des bancs de sable. Je l’ai laissée à l’heure grise et brillante du crépuscule. Il devait être temps qu’elle se couchât.

Je fis alors une promenade dans la ville. En montant la Grande Rue, je remarquai une « gerbe de saint Éloi », au-dessus de la porte d’un quincaillier. Aimable coutume, pensai-je. Sur le cours du Prieuré, entre l’auberge, le logis du prieur et la Grande Infirmerie, il y a une maison à vendre. L’envie me vint aussitôt de m’établir au milieu de ce bourg tranquille, dans le proche voisinage de ma nouvelle amie. Je suis souvent sujet à ces caprices sans conséquence. Là-dessus, j’entrai dans l’église Sainte-Croix qui était, lors de sa construction, la plus grande de France, après celle de Cluny. Pour l’instant, on lui fait subir des travaux de rajeunissement, on gratte la pierre jaune, elle paraît toute neuve. Ensuite, j’allai jusqu’aux remparts par des ruelles aux noms plaisants : la rue des Hôtelleries, la rue du Chapelain, la rue des Quatre-vingt-quatre-Marches… Et j’arrivai sur la place Misère, l’appellation est moins réjouissante. Parmi les chênes, il y a une statue de Jeanne d’Arc. La Pucelle a attaqué les remparts de La Charité. Ultérieurement, je ne devais plus cesser de la croiser sur mon chemin.

Au dîner, je bus une demi-bouteille de pouilly, bien rafraîchi, à la santé de la Loire et comme pour fêter notre bonne accointance. Après quoi, je me retirai dans ma chambre. J’oublie de préciser que j’étais descendu à l’hôtel du Bon Laboureur, dans l’île appelée faubourg de Loire. Ainsi, j’étais entouré d’elle ; elle me tenait serré entre ses deux bras. C’était une fort heureuse entrée en matière, toute pareille à des fiançailles, je n’ai pas honte de le dire.

Quelques heures plus tôt, je me trouvais encore dans la presse de Paris et voilà que j’étais couché dans une petite île inconnue. Rien ne pouvait mieux me convenir que cette première nuit que j’allais passer contre elle. De son côté, il ne venait plus aucun bruit : elle dormait. Sur les cinq heures, je fus réveillé par un extraordinaire concert d’oiseaux. C’était déjà une gentille attention de sa part.

*

Et au petit matin, la randonnée commença. Un voyage de noces ? Pourquoi pas ! Elle coulant, moi roulant au galop de mes quatre chevaux de fer. Je m’étais promis de rester près d’elle le plus possible ; je la vis ouvrir les yeux. Ah, je crois bien que je l’aimais déjà ! Il faisait beau, il faisait vert, il faisait frais. Mon Dieu, qu’elle était agréable cette course côte à côte. À partir de là, nous ne nous sommes pour ainsi dire plus quittés.

Première halte, sur la hauteur, à Sancerre. De l’esplanade de la porte César, on a une large vue sur la vallée berrichonne, sur le fleuve et son large pont, sur les coteaux de vignes, sur le damier des champs aux couleurs encore modestes du mois de mai.

Le livre d’Histoire s’ouvrait : Jules César serait passé par là. Et plus tard, un certain Thibault-le-Tricheur, comte de Blois, qui vécut centenaire, et le connétable de Sancerre, frère d’armes de Du Guesclin… Nous aurons l’occasion de revoir Thibault-le-Tricheur.

Chez le papetier, je fus témoin de menues tractations autour d’un chapelet, entre une Sancerroise et le patron. L’acheteuse n’arrivait pas à fixer son choix sur la teinte de l’objet. De plus, le prix de mille deux cents francs lui paraissait un peu élevé. Je n’ai pas d’opinion sur cette question. Pour ma part, je fis l’achat de deux spécialités locales : des lichous de Sancerre et des croquets du Berry. Avec cela, je m’attablai au soleil, à la terrasse d’un café de la place de la Halle. Un cinéma annonçait un film italien : Sensualità. Intéressante soirée en perspective pour les habitants du lieu.

De jolis noms de rues encore ! Rue du Serre-Cœur, rue du Pavé-Noir, rue des Trois-Barbeaux, le puits des Fins, le rempart des Dames, la rue Fangeuse… J’avançais entre les tours à poivrières, les vieux hôtels, égaré en plein moyen âge. Rue des Juifs, je découvris une seconde maison à vendre. Il ne m’aurait point déplu de m’arrêter quelque peu à Sancerre… D’autant plus que dans un opuscule vendu par le papetier, j’avais lu ceci : « La ville a retrouvé du côté du tourisme une partie de sa prospérité d’antan et grâce à la présence d’une caserne de C.R.S. qui groupe plusieurs centaines de personnes, elle peut confier à l’avenir ses meilleures espérances. »

Oui, je me serais volontiers fait adopter par cette cité confiante, heureuse, bien défendue par les C.R.S.

*

Sur la rive adverse, je vis Cosne. Au milieu de la Loire, il y avait des bancs de sable semblables à d’énormes crocodiles ensommeillés. Elle fait des îles sur son passage, comme d’autres font des enfants. C’est à Saint-Firmin que je la rejoignis vraiment. Un paysan pensif grattait lentement le ventre de son cheval. La Loire avait pris des tons vaguement bleutés qui ne lui sont pas habituels.

De loin, j’aperçus la ville de Gien étagée, et son vieux château. On peut y aller par un joli pont de pierre en dos d’âne. Des petites filles cueillaient des fleurs jaunes dans les champs. La Loire était devenue orléanaise.

Près de la moitié de la ville de Sully a été détruite. Je longeai les premiers baraquements de la vallée ; j’allai en voir beaucoup encore par la suite. Le château gris, en partie éventré, est entouré de douves. Charles VII et Jeanne d’Arc y ont demeuré ainsi que Sully, le duc qui donna deux mamelles à la France. Et Voltaire, qui a fait quelques fredaines dans le parc…

Je traversai le fleuve, sur le pont suspendu, laissant deux châteaux après moi, mais partant au-devant de vingt autres.

Il eût fallu regarder un à un les chapiteaux du porche de la basilique de Saint-Benoît-sur-Loire – je le sais – et le narthex et le chœur. Tout cela est d’une grande beauté. La façade est dans une tonalité générale ocre rose, légèrement recouverte de moisissure. Philippe Ier est inhumé là, Jeanne d’Arc y a prié…

En sortant, mon regard s’arrêta sur une grande pancarte :

 

W.-C. à proximité, rue Max-Jacob, en face la poste.

 

Muni de cette indication précise, je partis sur les traces du poète. Je me souvins qu’il datait ses lettres de Saint-Benoît-les-Ennuis, Saint-Benoît-la-Colique, Saint-Benoît-les-Gouaches, selon ses humeurs. Au bout de la rue Orléanaise, je débouchai sur une vaste place où il y avait – cela devenait troublant – une troisième maison à vendre, pour cause de décès, cette fois. Mais le désir d’élire domicile à Saint-Benoît ne me vint pas. La localité me sembla assez triste, ennuyeuse, ainsi que l’a dit un jour Max Jacob. La rue qui lui a été dédiée est courte : elle était déserte à l’heure où j’y passai. Je ne pense pas qu’elle soit jamais très fréquentée. Par qui ? Elle est coupée par des voies aux noms anachroniques : rue Louis-le-Débonnaire, rue Charles-le-Chauve… Il s’est promené par là, remuant et jetant son cornet à dés, et gagnant à tous coups. Où vivait-il ? Dans une de ces deux maisonnettes basses ? Celle qui est ornée d’un lilas ou celle devant laquelle se trouve un banc de bois ? On entendait des sonneries de cloche sur un fond de grésillements dans les fils télégraphiques. C’est sur cette musique qu’il a dû composer plusieurs de ses poèmes. La rue se perd très vite dans la campagne. Je m’éloignai avec peine de la ville de Saint-Max-les-Regrets…

*

Des campagnards courbés sur leur terre travaillaient à je ne sais quelles semailles.

Orléans. J’avais pensé retrouver quelques souvenirs vieux déjà de vingt-cinq ans. Quelle folie ! Surtout après ce qui s’est produit par là. Les souvenirs et le reste ont été détruits au canon, à la bombe, par le feu. Je cherchai des maisons qui étaient anéanties. Elles avaient été soufflées par un vent terrible. Des baraques, des chantiers, des rues partiellement reconstruites… Je saluai une statue de Jeanne d’Arc. Monseigneur Dupanloup a été évêque d’Orléans.

Il me tardait de remettre la main, et les yeux, sur la Loire. Nous étions au plus creux de sa boucle. Je la suivis jusqu’à Meung. Aux approches de ce bourg, le moteur du véhicule se mit à renâcler. Il devait avoir besoin d’une petite réparation. Mon entrée dans la ville fût quelque peu remarquée : j’étais, comme on dit, sur trois pattes. Il me sembla que deux ou trois Magdunois se moquaient de mon équipage, ce qui me remit en mémoire l’arrivée en cette même localité, un lundi du mois d’avril 1625, d’un jeune homme de dix-huit ans venant de Gascogne par la porte de Beaugency. Il se nommait d’Artagnan. C’était son vieux bidet jaune de robe, sans crins à la queue, qui portait à rire les gens d’alentour.

Il eût été amusant de descendre comme lui à l’auberge du Franc Meunier, mais elle n’a jamais existé. J’allai donc au Grand Turc. Tandis que l’on s’occupait de la voiture, je marchai par les rues jusqu’aux restes du vieux donjon accolé au clocher de l’église de Saint-Liphard. C’est dans cette tour qu’un autre poète, plus grand que le précédent, et, en tout cas, plus près de mon cœur, a été enfermé pour on ne sait quels méfaits ; c’est là-dedans que le « mauvais garnemen » a subi la question ordinaire ; c’est là qu’il a été condamné à mourir, alors qu’il avait trente ans. Mais Charles VI lui accorda un sursis et Louis XI l’absolution pleine et entière…

 

Escript l’ay, l’an soixante et ung,

Que le bon Roy me délivra

De la dure prison de Mehun,

Et que la vie me recouvra…

 

Je cheminai dans les venelles escarpées, pensant toujours au cher « escolier de povre et de petite extrace » qui avait tant souffert dans ces parages, loin de la belle Heaulmière, de la grosse Margot et des neiges d’antan. Près de la Halle, je fus dépassé par un facteur porteur d’une moustache noire qui paraissait fausse tant elle était fournie.

En passant, je voudrais citer les noms de personnages illustres, à divers titres, qui sont nés ou qui ont vécu à Meung, ou qui y sont morts comme Salisbury, Jehan de Meung, Alméric, Ingres (marguillier d’honneur de Saint-Liphard), Victor Hugo, Madame de Thèbes, Gaston Coûté… Jeanne d’Arc a délivré la place, en compagnie de Gilles de Retz, autrement dit Barbe-Bleue, qui s’est acquis, lui aussi, une durable renommée.

La promenade des Mauves est bien belle ; elle doit l’être encore plus aujourd’hui. Au Grand Turc, je m’offris un « soufflé d’Artagnan », en souvenir de l’ancien temps où je me prenais, moi aussi, pour un des trois mousquetaires.

*

Le lendemain, j’étais à Cléry, de l’autre côté ; je voulais voir la basilique vouée à Notre-Dame par Louis XI. Il sera certainement beaucoup pardonné à ce roi parce qu’il a gracié François Villon. Un prêtre de belle figure était en train de poser des tentures mortuaires devant le porche, aidé par des garçons pour qui c’était une sorte de récréation. Des oisillons volaient dans le haut de la nef. Le cœur de Charles VIII est enfermé dans un de ces piliers. Le glas se mit à sonner. Ce n’était ni pour la première ni pour la dernière fois. L’impression était plutôt gaie.

*

Une façade classique sur le front de la Loire, une longue allée de tilleuls, un jardin à la française, des terrasses descendant jusqu’aux berges, c’est Ménars, le château de la marquise de Pompadour.

Il me parut que le courant du fleuve était plus fort qu’avant. Une mouette volait. Au-delà d’un pont tubulaire cassé en deux, les toits d’ardoise de Blois brillaient joliment au soleil couchant. Je pénétrai dans la ville par le pont en dos d’âne, orné en son milieu d’une fine pyramide. Mais ce pont-là, ainsi que les autres, a été détruit durant la guerre. Ils ont tous sauté, presque ensemble, mais pas d’eux-mêmes. Les hommes y ont mis la main. C’est le malheureux sort des ponts d’être ainsi coupés très souvent. On les a tout de même reconstruits, en attendant…

Un escalier monumental mène à la ville haute. Avant tout, je tenais à revoir le château, cet étonnant « précipité » de différentes époques, depuis la salle des États du XIIIe siècle, jusqu’à l’aile Gaston d’Orléans. C’est peut-être la petite galerie de Charles d’Orléans que je préfère ; mais comme on l’a déjà vu, j’ai un faible pour les poètes. Le fait historique important qui s’est déroulé dans le château est évidemment l’assassinat du duc de Guise. Les guides le narrent en détail lorsqu’on est arrivé à « l’étage du crime ». Pour mon compte, je garde très vivaces en moi les images du film aux violentes couleurs que je vis aux environs de l’année 1910. Je vois nettement ce qui s’est passé ce matin de décembre 1588 quand les « Quarante-Cinq » poursuivirent, d’une pièce à l’autre, le duc, cet homme qui ne voulait pas mourir. Le bon roi Henri III fit également assassiner le cardinal, frère du duc ; tous deux furent brûlés et leurs cendres jetées à la Loyre (on l’appelait ainsi). Après quoi, le monarque alla entendre une messe d’actions de grâces à la chapelle Saint-Calais.

La Loire a emporté les cendres des Guises, elle avait déjà, avant cela, reçu le sang des Armagnacs et des Bourguignons, des Huguenots et des Papistes et, plus tard, elle allait boire le sang mêlé des royalistes et des républicains. Le tout se perdant dans l’océan.

J’aime beaucoup les jardins du roi d’où l’on a une bien jolie perspective sur la ville, la toiture de Saint-Nicolas et, en se retournant, sur le château lui-même ; j’aime aussi la gracieuse fontaine de marbre blanc aux armes de Louis XII et d’Anne de Bretagne.

De la reconstruction des villes en général, je ne voudrais rien dire. C’est fait, ce semble, avec assez de goût. Il est cependant regrettable, à mon avis, que le style adopté soit à peu près le même partout, ce qui fait que l’on ne sait plus au juste si l’on est à Pontoise, à Coutances, à Orléans ou bien à Blois…

Ronsard vécut à la cour de Blois. C’est là qu’il fit la connaissance de Cassandre, « une beauté de quinze ans enfantine ». Jeanne d’Arc y séjourna. Marie de Médicis s’en évada. La Fontaine s’y plut… Ce fleuve est un boulevard de rois, de reines et de poètes ; on y coudoie Max Jacob, Charles d’Orléans, Villon, Ronsard, La Fontaine… et ce n’est pas fini.

Je décidai de passer la nuit en ces paradis accueillants. À peine étais-je arrivé à l’hôtel que la femme de chambre me demanda si je « faisais Chambord illuminé ». Pourquoi pas ?

De l’autre rive, dans la nuit, j’eus grand plaisir à voir les cent alvéoles éclairées en rose du château de Blois. Plus à droite, la masse claire et la toiture chaudron de la cathédrale Saint-Louis, et plus à droite encore, le rideau vert des arbres des jardins de l’Évêché. Il en est des villes comme des personnes : certaines sont encore plus belles la nuit que le jour.

Par la route en bordure de l’eau, j’atteignis le parc de Chambord alors que le spectacle « Son et Lumière » allait commencer. L’énorme château se détacha d’abord en blanc sur le fond sombre de la forêt solognote. Et des voix puissantes, mais harmonieuses, accompagnées de musique, se mirent à nous conter l’histoire de Chambord, depuis les grandes chasses de Thibault-le-Tricheur que nous connaissons déjà… François Ier, Charles-Quint, Henri II, Ronsard…

Soudain, la façade s’éteignit et l’on ne distingua plus que la toiture. Jamais je n’avais vu de spectacle plus étrange ni plus dépaysant. En quel conte étions-nous tout à coup insérés ?

Sous l’effet de lumières changeantes ces cheminées, ces arcades, ces campaniles, ces belvédères, ces clochetons innombrables, ces fenêtres, ces flèches, ces girouettes et, dominant tout cela, la Lanterne… Sous le feu des lumières, on croyait à une cité insolite, nocturne, ou bien à quelque ville italienne haut perchée, ou bien c’était, si l’on veut, un temple hindou, un monument khmer, où, pour une minute, Angkor se trouvait transporté dans le Blésois… Tout un délire de pierre… Ou un village nègre habité de formes animales, jamais vues encore. Ou bien des vestiges incasiques.

Et cela se doublait à nos pieds, dans l’eau d’un étang. Une femme nous parlait encore : de Louis XIV, de Molière, du maréchal de Saxe… Ses paroles se répercutaient curieusement dans la Loire, derrière nous. Le ciel s’en mêlait : nous avions toutes les étoiles par-dessus. Il y eut même, pour marquer la fin, une étoile filante. Une dernière fois, je me retournai : le château en pleine lumière apparaissait à travers une dentelle de feuillages et de branchages.

Chambord, c’est un régal, un dessert somptueux, une pièce montée fantasmatique, qui serait l’œuvre d’un facteur Cheval aux moyens illimités.

Une soirée merveilleuse, à moins que ce ne fût un rêve.

*

Le jour suivant, je me rendis de bonne heure dans le faubourg de Vienne. Il m’importait de surprendre la Loire à tout moment, dans toutes les tenues, et partout où elle allait.

Je restai assez longuement à l’intérieur de l’ancien charnier Saint-Saturnin. Je déambulai dans le cloître, seul, dans le plus grand calme. Deux lilas fleurissaient. Des têtes de pierre étaient dispersées, comme après un massacre, sur l’herbe folle du carré central. Une tête triforme retint mon attention, avec son même sourire trois fois répété. Les statues ont cet avantage sur les hommes : lorsqu’on leur coupe le cou, elles n’éprouvent aucune souffrance. Du moins leurs traits n’en laissent rien paraître. J’en comptai une dizaine, éparses.

En face, les maisons de Blois, en espaliers, mûrissaient au soleil matinal. Belle ville au coucher, belle ville à l’aurore, en dépit des crimes de toute nature qui s’y sont perpétrés, des épidémies, des incendies, des bombardements ; toujours belle.

Désormais, et sur des lieues et des lieues, la Loire ne sera plus qu’un miroir à castels, à donjons, à manoirs, à clochers, à palais, qui sont sa parure. Sans parler de quelques nuages. Un fleuve d’agrément qui arrose et qui rafraîchit le jardin de la France. Et dans quoi se reflètent des scènes de l’Histoire. Tous les soirs ce ne sont que fêtes d’un bord à l’autre. La Loire reçoit.

Cependant, nous faisions tous deux plus ample connaissance. Je m’arrêtais ici ou là, puis je la rattrapais, elle se laissait faire, je la traversais parfois. C’était devenu une manière de jeu entre nous. Nous nous sommes bien divertis. Je la buvais comme un vin, à petites gorgées ; elle finissait par me monter un peu à la tête.

En route de nouveau ! Sur une colline, la forteresse de Chaumont ; je la dépassai : je n’en étais plus à un château près. Au village de Mosmes, une petite fille aux joues rouges sautait à cloche-pied avec application.

À Amboise, je résolus de faire la visite complète du château, sur le vu du gardien qui ressemblait étonnamment à un très bon ami, qui s’occupe des arts lui aussi, mais sous un angle différent. Je m’instruisis grandement. C’est en allant voir jouer à la paume dans les fossés que Charles VIII, le roi d’Amboise, heurta du front contre une porte. Il mourut peu après, sur une paillasse. Nous avions laissé son cœur dans un pilier de pierre de Cléry.

Nous grimpâmes au sommet de la cour des Minimes, de dessin hélicoïdal, « si spacieuse et artificieusement faite, écrit Commynes, que charrettes et litières y peuvent monter librement ». C’est assez étonnant. Dommage que nous ne nous servions plus de litières. Le gardien nous montra le balcon de fer où furent pendus mille cinq cents des conjurés durant le Tumulte d’Amboise. Haut et court. Dieu merci, aujourd’hui cela ne se fait presque plus du tout. Comme il se doit, les Huguenots avaient été préalablement torturés : ce qui ne se pratique plus non plus. D’autres furent décapités à la hache. Le surplus fut noyé en Loire, qui n’en était plus à quelques cadavres près. Sur ce point, elle n’a jamais fait la petite bouche. Tout cela se passait un jour de mars de l’an 1560. Le petit roi François II, sa gracieuse épouse Marie Stuart, ainsi que Catherine de Médicis avaient tenu à contempler ce spectacle sortant de l’ordinaire. Peu après, François II mourait à son tour, puis Marie, fort loin d’Amboise.

Il me fut désagréable de donner un pourboire au gardien, en raison de sa ressemblance physique avec cet ami dont je parle plus haut.

En 1940, un éclat d’obus a emporté la tête de l’Enfant Jésus du linteau de la chapelle. À l’intérieur se trouve le tombeau de Léonard de Vinci. Je me promis d’aller ensuite voir le Clos Lucé, où il avait quelque temps habité et où il était mort.

Entre-temps, j’allai déjeuner en bordure de l’eau que je tenais à ne pas perdre de vue. Non sans quelque hésitation, je commandai une entrecôte amboisienne. N’aurais-je pas dû goûter de l’escalope vouvrillonne ? Ou du brocheton au beurre blanc ? Je bus du vin de Chinon, me mettant ainsi en avance sur mon programme. Une phrase de Rabelais était imprimée sur le menu : « Buvez toujours, ne mourez jamais. » Je n’en demandais pas tant ; il m’importait surtout, à cette heure, de tâcher d’oublier les pendus, les noyés, tous les décapités du château.

*

Léonard ne passa que ses trois dernières années au Clos Lucé. Le bâtiment est en briques, avec un pignon à redans de genre flamand, si je me souviens bien. La dame qui nous conduisait, et qui était plus vraisemblablement une vieille demoiselle, avait les cheveux tirés et portait des lunettes, ce qui lui donnait un air de sévérité. Elle était en pantoufles. Il lui déplaisait d’avoir à discourir pour un seul visiteur, moi. Je me sentais confusément coupable. Quoi qu’il en fût, je savourais son langage châtié, précis, assez monotone au demeurant. Elle utilisait le passé simple avec facilité. Mais pourquoi ne cessait-elle point de me regarder dans les yeux d’une façon qui m’embarrassait fort ? Elle me fit voir quantité d’objets précieux : une page d’évangéliaire illustrée par Fouquet, trois plats de Bernard Palissy, et même des petits automates qu’elle fit distraitement fonctionner. Rien ne la déridait.

Ce qui m’intéressa le plus fut l’atelier où Vinci aurait peint le Saint-Jean-Baptiste du Louvre, et sa chambre… Il s’est chauffé auprès de cette cheminée, de la fenêtre il avait vue sur la chapelle où sont à présent ses ossements. Une vue sur sa mort, en quelque sorte.

Notre tournée prit fin devant l’emplacement d’une couleuvrine dont un seigneur du Clos se servait pour tirer sur les cabanes des serfs qui ne payaient pas régulièrement la dîme. C’est une idée qu’il vaut mieux ne pas répandre.

*

Voilà que la Loire est tourangelle. Je ne fis que traverser Tours. Les plâtras, les tas de pierres, les baraquements commençaient à me devenir familiers. Est-ce que cette reconstruction sera jamais tout à fait terminée ? Partout, les hommes travaillent à rebâtir, à réparer ce que d’autres ont détruit. Mais on ne fait plus de châteaux. Parmi les immeubles démolis, il y a la maison où naquit Balzac. Je voulus faire un tour du côté de la place Plumereau qui n’a guère changé, heureusement. Elle a, tout au plus, un peu vieilli. La plus détériorée de toutes les maisons est soutenue par des étais, sans quoi elle s’affaisserait sur le côté. Chose curieuse, une bonne femme se tenait postée à la lucarne, sous les combles. Un beau jour, murs, toit et locataire s’écrouleront ensemble.

Il me fut malaisé de trouver Saint-Cosme que je tenais vivement à voir. Jadis, le prieuré se trouvait dans une île. Maintenant, il est entouré de bicoques, près de la voie ferrée, au milieu d’une sorte de « zone ».

L’église est toute déchiquetée, curée, telle la carcasse d’un gigantesque volatile. Elle a été bombardée, mais, avant cela, les gens s’étaient chargés pour leur part de commencer à la détruire. Une femme-guide me conduisit au réfectoire des moines. Elle aussi avait un parler raffiné. Mais comment s’expriment les guides en privé ? Dans un recoin, un squelette de religieux datant du XIe siècle, il lui reste quelques dents.

Le tombeau de Ronsard, qui fut prieur commanditaire en ces lieux, est en plein air, à l’endroit du chœur. Puis, nous passâmes par sa chambre et par son cabinet. Il aimait à s’occuper de son ménage, à jardiner. Lorsqu’il se portait bien, il allait, un livre à la main, parmi ses fleurs préférées. Le jardin est encore très beau.

Quelques reliques dans une vitrine : deux ou trois clous rouillés de son cercueil, des débris de porcelaine… Il a écrit là, il a même rédigé son épitaphe :

 

Amelette Ronsardelette,

Mignonnelette, doucelette ;

Très-chère hostesse de mon corps,

Tu descens là-bas faiblelette,

Pasle, maigrelette, seulette,

Dans le froid royaume des mors ;

Toutesfois simple, sans remors

De meurtre, poison ou rancune,

Méprisant faveurs et trésors

Tant enviez par la commune.

Passant, j’ay dit : suy ta fortune,

Ne trouble mon repos, je dors.

*

Sur la droite, les vestiges du château de Cinq-Mars aux tours rasées « à hauteur d’infamie » sur ordre du Grand Cardinal. En face, les trois étages du jardin de Villandry. À peu de distance, Azay-le-Rideau, entouré d’eau. Il m’eût fait plaisir de me rendre à Saché, rien que pour voir la maison où Balzac écrivit Le Lys dans la vallée, mais je n’en avais pas le temps. La liste s’allonge : Voltaire, Molière, Léonard de Vinci et Balzac… Les plus grands sont venus à ce rendez-vous.

Peu après, j’étais à Chinon sur les quais de la Vienne. Premièrement, je fis une excursion dans le passé : au Grand Carroi. Jeanne d’Arc s’y est arrêtée, avant de se rendre auprès du roi de Bourges ; elle a, dit-on, posé le pied sur la margelle de ce puits en descendant de cheval. C’est dans cette boulangerie que Richard Cœur de Lion serait venu expirer. Ce pont conduit à l’île, où, en 1321, furent brûlés tous les Juifs de Chinon. Combien étaient-ils ? « Son et Lumière » au goût de ce temps. Agnès Sorel, un Borgia ont vécu dans le château. Il est démantelé, c’est une ruine, mais il a encore grande allure.

J’avais besoin de me détendre un peu. L’Histoire de France, écrite en rouge d’un bout à l’autre, est trop sanglante pour mon goût. Par un sentier qui monte, j’allai à la découverte de l’Écho, la curiosité locale. Un cantonnier qui cultivait son jardinet m’avait dit, un peu métaphoriquement :

— C’est le seul homme du monde qui parle toutes les langues.

Un poteau du T.C.F. indique : « Ici l’Écho ». J’essayai ma voix, trop craintivement sans doute ; un peu plus fort ensuite, je criai « Hou ! » à deux reprises. Rien ne me revint. Pourtant il est déclaré dans tous les guides : « L’Écho répétera jusqu’à dix syllabes. On sera frappé de la netteté de la répétition. » Eh bien, l’écho ne me rendit pas une de mes syllabes. Peut-être n’avais-je pas parlé assez haut ni distinctement ? N’aurait-il pas mieux valu chanter ? Mais quoi ? Bref, c’était raté. Ou bien dire quelque plaisanterie rabelaisienne. Il y a un remarquable rondeau au chapitre XIII de Gargantua ; je n’ose le reproduire ici.

— Il y avait sans doute trop de vent, m’a dit le cantonnier.

C’était plausible. Il m’aurait été agréable de dîner à Chinon d’une omelette Gargantua (pas trop grande), accompagnée d’une fillette (entendons-nous bien) de vin de pays. Mais je voulais voir encore la Devinière, maison natale de Rabelais. Par malheur, elle était fermée lorsque j’y arrivai. Alors, je poussai jusqu’à Candes, un village que je connais bien. Avant la nuit complète, je montai sur une éminence d’où l’on peut apercevoir la Vienne et la Loire confluer sans bruit, interminablement.

L’église fortifiée est fort belle. Elle semble tout entière reposer sur le mince pilier central du porche. C’est à Montsoreau que je m’arrêtai pour l’étape de la nuit, tout près du château.

J’avais passé là des vacances l’année même de la déclaration de la guerre : je m’y étais fait un ami, le père Frelon, âgé alors de quatre-vingt-dix ans. Assis sur le parapet, tournant le dos au fleuve, il m’avait longuement raconté ses pêches au brochet dans les « bouillés » des alentours ; il m’avait montré ses trophées : de grosses têtes de poissons desséchées clouées au mur. Il avait vu l’empereur, l’impératrice, Bazaine…

— Je suis le dernier vétéran jusqu’à Saumur, disait-il.

Aujourd’hui, il n’est plus un seul vétéran, ni à Montsoreau ni ailleurs.

Tandis que j’étais au restaurant, un homme entra. Jeune encore, grand ; il portait une casquette, un pantalon de velours de terrassier. Il nous offrit, sans insistance, des tire-bouchons d’aspect fragile à cinquante francs la pièce. Ce devait être un interdit de séjour qui sortait de la maison centrale de Fontevrault toute proche. Il avait l’accent parisien.

— C’est vous la dame de Montsoreau ? demanda-t-il à une femme qui dînait près de moi. Ah, vous êtes parisienne ! Ne me parlez pas de Paris, vous me feriez pleurer.

J’avais commandé une friture de la Loire. Une arête me resta longtemps dans la gorge. Allais-je mourir à Montsoreau, tout de même que Bussy d’Amboise, l’amant de la célèbre Dame ? Mais dans des conditions et pour une cause moins romanesques. D’ailleurs, le drame ne s’est pas déroulé là.

Très tôt, je fus tiré du sommeil par un coq, l’angélus et des chiens. Plus tard, j’explorai minutieusement une grotte qui sert de champignonnière ; je vis aussi des habitations de troglodytes, creusées dans la roche ; je fis un détour pour passer devant l’abbaye-prison de Fontevrault, d’où venait sûrement le marchand de tire-bouchons de la veille. J’eus aussi une pensée rapide pour Jean Genet, qui a séjourné naguère dans une de ces cellules.

Partout et incessamment, des hommes, des femmes s’affairaient dans la campagne à de petits travaux d’entretien, de ravaudage, eût-on dit, de cette tapisserie très ancienne, afin qu’aucun accroc ne vînt choquer le regard.

La forteresse de Saumur, qui appartint à Henri de Navarre, se découvre à distance. Elle a été construite par notre vieil ami Thibault-le-Tricheur. Aux portes de la ville, une pancarte : « Cavaliers, attention au train ». Nous sommes dans la cité du cheval. Je signale un musée qui devrait intéresser les derniers tenants de l’éperon, de la botte, du mors et de l’étrier. On y contemplera le squelette glorieux de Flying Fox.

Autre particularité saumuroise : l’industrie du chapelet et de la médaille religieuse. Nous approvisionnons l’univers entier. C’est, je l’ignorais, un chapitre important de nos exportations. À certaines heures du jour, on peut voir des cavaliers noirs à longs fume-cigarettes d’argent, chevauchant dans des attitudes désinvoltes et légèrement démodées. Mousseux, moustaches, dolmans, dolmens…

Après le pont Cessart, j’eus, derechef, quelques difficultés d’ordre mécanique. Il eût peut-être été bon de verser dans le réservoir une bouteille de l’excellent vin blanc que je venais de boire dans un café de la place de la Bilange : cela m’avait fort bien réussi.

La Loire à ma droite, la Loire à ma gauche. Elle s’évase, elle fait des méandres. Nous nous livrions à cent folâtreries. N’étais-je pas heureux ?

Les chapiteaux de Cunault, la plus belle des églises romanes de l’Anjou, valaient bien une pause. Mais, il était l’heure de manger. Je traversai Saint-Mathurin. Un écriteau recommandait le restaurant de la Cure. Après quelque temps, je me trouvai devant une maison fermée. À tout hasard, je sonnai. Une soubrette vint m’ouvrir la porte. Déjeuner ? Oui, ce n’était pas impossible. Elle me fit entrer dans un salon des plus bizarres. Il y avait, entre autres curiosités, des fresques de style montparnassien aux murs. Sur un piano, je remarquai une pile de livres. C’étaient de nombreux exemplaires d’un même recueil de poèmes intitulé Grains du Val, et signé Yanette Lecomte. J’étais tombé chez une poétesse. Une dame apparut, ce devait être l’auteur de Grains du Val. Ainsi je voulais déjeuner ? Voulais-je que l’on me dressât une table dans le petit salon ? J’optai pour la salle à manger. Dans ce cas, il me fallait attendre un peu. Tout cela me paraissait bien mystérieux. Qu’allait-il se passer ? Quel singulier restaurant que cette Cure ! Enfin, une aventure, pensai-je, non sans quelque inquiétude. M’étais-je fourvoyé dans le mauvais lieu de Saint-Mathurin ?

Au bout d’un quart d’heure, je pus pénétrer dans la salle à manger. À une grande table ronde se tenaient cinq vieilles dames et un vieux monsieur. La plus âgée des cinq, aux cheveux blancs frisottés, tout enveloppée de châles, paraissait présider le repas. Elle avait le verbe haut. On lui avait placé un coussin sous les pieds. Elle jetait des os de poulets à deux chats et à un chien qui se tenaient à ses côtés. Après chaque distribution, elle se léchait les doigts. Je sus, par la suite, que c’était la veuve d’un gouverneur des colonies. En résumé, et au contraire de ce que j’avais follement imaginé, l’atmosphère était on ne peut plus familiale. Peut-être trop, même.

Au café, Mme Yanette vint deviser avec moi. Nous causâmes littérature. Le Courrier régional venait de publier un de ses sonnets. Puis, nous en vînmes à la région…

— Tout le monde est riche. Les emprunts sont couverts avant même d’être annoncés. On boit, on mange. C’est le pays où l’on vit le plus vieux.

À titre d’exemple, elle me cita le cas du vieux monsieur de la grande table : il avait quatre-vingt-quatre ans, il faisait le projet de se remarier. Pas avec la femme du gouverneur.

*

Aux approches d’Angers, la belle pierre blanche, bien riflée, se raréfie. Je demeurai à Angers (patrie de René Bazin) jusqu’au soir. Sans tarder, je me rendis à la cathédrale Saint-Maurice. Elle était fermée. Mais j’eus la joie d’admirer longuement les huit grandes statues du portail. L’une d’elles surtout m’enchanta. C’est une femme au nez coupé, mais qui a dû être fort séduisante. Elle est toute noire, de granit, je pense. Deux fines nattes lui descendent aux genoux. Son ajustement, délicatement drapé, garde des traces de polychromie. Elle est d’une sveltesse, d’une vénusté, d’une élégance peu communes. Le type asiatique, kalmouk même, du visage est encore accusé par sa défiguration. Quand la reverrai-je ?

De la promenade du Bout du Monde, on a un panorama sur la Maine et les toits. Le château est une construction sévère. Les dix-sept tours sont rayées horizontalement en gris et blanc. Auparavant, j’avais noté que la plupart des filles d’Anjou portaient des vestes rayées de la même façon, aux mêmes couleurs, ce qui donnait l’illusion d’autant de petites tours déambulant de par la ville. Ce doit être la mode angevine de l’heure.

Vers le soir, j’allai au restaurant de L’Entracte, sur la place du Ralliement. J’eus là une bonne surprise : l’établissement est orné de vitraux de conception moderniste. Dans une certaine mesure, ils remplaçaient ceux de la cathédrale qu’il ne m’avait pas été donné de voir. Au fond, je me sentais à l’aise dans cette salle assez quelconque. Où étais-je ? Momentanément, il n’y avait rien à admirer. Cela me reposait. J’avais trop de chapiteaux, de statues, de tympans, de flèches, de tapisseries derrière moi. Plus le milieu est laid et plus on est tranquille. Il est certain que j’aurais dû demander au garçon qu’il m’apportât des gogues ou des fressures, spécialités culinaires régionales. Le premier mot ne passait pas. Mais le cabernet était bon.

*

Le jour d’après, je m’engageai sur la corniche angevine, au milieu d’un bien doux paysage. Des calvaires, des femmes en coiffe. La Loire aussi avait pris des allures bretonnantes. Les beaux châteaux blancs s’éloignaient. À Saint-Florent-le-Vieil, j’entrevis deux gentils petits veaux liés ensemble par les pattes. Plus loin, une demoiselle à bicyclette, portant en équilibre une large tarte, me dépassa : c’était dimanche. D’autres jeunes filles se rendaient en groupes à l’église. À Ingrande, j’assistai à la sortie d’une messe de baptême. Les parents lançaient des dragées et des sous à des gosses qui se les disputaient. À deux pas de là, est né Joachim du Bellay, à Liré.

 

Plus me plaît le séjour qu’ont bâti mes aïeux

Que des palais romains le front audacieux,

Plus que le marbre dur me plaît l’ardoise fine,

 

Plus mon Loire gaulois que le Tibre latin,

Plus mon petit Liré que le mont Palatin,

Et plus que l’air marin la douceur angevine.

 

Un arrêt à Ancenis, au Café du Rêve, à l’entrée du pont suspendu. La patronne me donna des tartines de beurre salé. De ma place, j’eus un spectacle assez attristant : le vent enleva le beau chapeau blanc, et sûrement tout neuf, d’une dame du pays. Je suivis longtemps des yeux le petit couvre-chef emplumé que la Loire se faisait un malin plaisir d’entraîner avec elle. Le Café du Rêve porte le millésime de 1903. Pour ce qui concerne le retrait, il s’agit incontestablement d’un rêve du début de ce siècle.

J’appréciai vivement, à Oudun, le « poilu » de la place du village, qui est peint en couleurs naturelles : le casque, les molletières et la capote en bleu horizon, le visage rose ; il ne manque pas un poil de sa moustache dans les tons acajou. À la sortie de Champtoceaux, je déchiffrai une inscription : « Merci, revenez-y, vous nous ferez plaisir. » C’est entendu. J’étais tout conquis par la gracieuseté angevine.

*

Me trouvant rue Crébillon, à Nantes, je fis, en moi-même, une première observation, d’ordre ethnique : les Nantaises sont très parfumées, ce qui n’est pas pour me déplaire. C’est encore une ville à échafaudages. Je continuai à crébillonner, c’est ainsi que s’appelle là-bas la flânerie. À Paris, nous n’avons pas de terme équivalent. Au cours de ma balade, je rencontrai un tramway nommé : Liberté, d’extérieur assez dégradé, du reste.

Les enfants illustres de Nantes sont Anne de Bretagne, le corsaire Jacques Cassard, Cambronne, Jules Verne et Aristide Briand. Gilles de Retz, que nous avons laissé guerroyant à Meung et à Beaugency, aux côtés de Jeanne d’Arc, fut pendu au gibet de Biesse, tandis que l’on fouettait les enfants de la ville afin qu’ils se souvinssent de l’événement. En 1661, arrestation de Fouquet par d’Artagnan, autre connaissance. Sous la Terreur, Carrier ordonna les fameux « mariages républicains ». Pour la circonstance, la Loire devint « baignoire nationale ». Tournons cette page.

De la fenêtre de mon hôtel, je dominais un grand vide. Au fond, une énorme cage métallique, transparente, et comme abandonnée. L’ensemble me rappelait Rotterdam par certains côtés.

Où était l’eau, la Loire ? Où donc était le port ? Je me renseignai à ce sujet auprès de la serveuse du Café du Commerce. Elle me répondit qu’elle ne savait pas, mais que j’avais quelques chances de la retrouver dans les alentours du pont transbordeur.

Tout en la remerciant, je ne pus m’empêcher de penser que cette personne manquait de curiosité. À moins qu’elle ne menât, depuis toujours, une existence résolument sédentaire. Je n’abandonnai pourtant pas l’idée de rencontrer le port.

En chemin, je m’attardai devant la statue à favoris du général Cambronne. C’est à partir de là que je me mis à cambronner, à l’aventure. Je ne voudrais pas omettre les bâtiments de l’usine des petits-beurre Lu, pleine réussite architecturale de l’homme de 1900. Jamais, à ma connaissance, le cauchemar d’un enfant gourmand n’a été aussi parfaitement réalisé.

À force de vagabonder, j’aboutis enfin sur le quai de la Fosse, sur le port et la Loire. Une Loire travailleuse, depuis peu, utile, usinière et, naturellement, assez sale. Ce n’était plus le fleuve de sang royal que j’avais connu la veille encore. Il y avait, hélas ! peu de bateaux ce jour-là. Mais il m’était loisible de me représenter ce qu’avait dû être la Fosse aux jours de la plus grande époque nantaise, aux temps de la pêche à la baleine, des voyages au long cours, aux « Isles d’Amérique », aux « Isles du Pérou », à la Louisiane, aux « Isles du Cap Vert », pour prendre les tortues.

Les voiliers rapportaient de là-bas du sucre brut, du sucre terré, du cacao, du gingembre, du coton en laine, du rocou de Cayenne, du cassé, de l’indigo, du café, du cuir de bœuf en poil…

Il y avait, subitement, de fortes senteurs d’épices, et aussi d’autre chose, difficilement définissable, comme une odeur de sueur… Il se faisait alors à Nantes ce que, par euphémisme, les armateurs appelaient le « trafic américain ». En ces années-là, Nantes était au premier rang des ports négriers. De 1714 à 1721, 11 833 Noirs furent transportés aux Amériques. Achetés pour 105 600 livres, 338 nègres étaient revendus pour 303 975 livres. Il ressort de cela que le « trafic américain » laissait d’appréciables profits, aux armateurs bien entendu, et matériellement parlant.

Mon itinéraire touchait à son terme. Il me restait à voir comment tout cela finissait. Je me dirigeai vers l’embouchure avec quelque chagrin déjà : je savais que j’allais bientôt perdre la Loire. Insensiblement, je m’étais accoutumé à elle, à son parfum, à sa virilité changeante, à ses coquetteries, à ses façons d’être, indifférentes parfois. J’étais entré dans son intimité, du moins je le pensais. Peut-être étions-nous faits l’un pour l’autre (mais il est possible que j’aie déjà murmuré de semblables déclarations à la Seine, ou à d’autres rivières).

À Sautron, j’eus le temps d’entr’apercevoir une jeune épousée en blanc, souriante, confiante comme on l’est généralement en cette occasion.

À l’horizon, ce fut brusquement un décor métallique : des grues, des ponts roulants, des usines. Je fis mon entrée dans Saint-Nazaire à l’heure de la sortie des chantiers et je fus pris dans une foule d’ouvriers à vélo. À la porte d’un établissement de douches, il y avait une file d’attente : nous étions samedi.

J’étais content de me trouver dans un port véritable. L’Iliade était en cale sèche. L’Isidore était en construction. L’Anjou, un pétrolier blanc, appareillait. L’air sentait le naphte.

La ville a été rasée consciencieusement et au plus près. Là, comme ailleurs, on reconstruit, lentement. Pendant quelques minutes, je stationnai devant le monument commémoratif de l’attaque du 28 mars 1943. Un bloc monolithique, humide d’embruns, au bas duquel sont gravés deux cents noms, anglais en majorité. Il y a dix-huit Français parmi eux.

L’instant de l’adieu est arrivé. Je me portai au bout de la jetée, près du phare. Cette eau agitée de vaguelettes, ou plutôt de frissons, à mes pieds, c’était elle encore. Quelle transformation en peu de temps ! Elle était devenue saumâtre, boueuse même. Où étaient nos beaux châteaux de la Touraine ? Il n’en restait plus un reflet. Elle affluait dans la mer. Mais un fleuve ne meurt point vraiment. Ce mouvement qui ne finit pas, c’est celui d’une artère qui porte le sang à son cœur. Et il se trouve que le cœur de la Loire, c’est l’Océan. Une histoire qui n’aura probablement pas de fin.

Mais il fallait se séparer. Ainsi s’est achevée notre trop brève, notre printanière liaison.

 

Avril-mai 1955.

Entre deux chaises

Qu’est-ce que je faisais, hier, avenue des Ternes, en ce début d’après-midi, parmi d’autres promeneurs désœuvrés du dimanche. Ah ! ce jour est difficile à vivre. On ne sait par quel bout le prendre.

J’ai beaucoup aimé les dimanches. Si, à présent, je les aime moins, c’est peut-être parce que j’en ai trop vu ou bien que, d’une manière générale, je ne sache plus rien aimer autant qu’auparavant.

Oui, je me rappelle d’anciens dimanches du temps où j’étais encore employé aux écritures dans je ne sais quelle société anonyme. C’était peut-être le bon temps. Je me souviens plus précisément de l’orée un peu ombreuse du dimanche, lorsque je m’éveillais par habitude – car le réveille-matin n’avait sûrement pas sonné – et que je m’autorisais à ne pas bouger, à me renforcer dans la tiédeur, à fermer les paupières et à continuer de m’abstenir de penser dans un sous-bois de rêve pour quelques minutes encore. Est-il rien au monde de plus agréable ni de plus doux que ce moment exceptionnel ? J’aimais aussi beaucoup le rêve…

Et d’autant plus délicieux qu’il me venait l’impression indécise de commettre un acte prohibé, ou plutôt une sorte de refus d’obéissance.

Bref, un instant de joie d’un prix inestimable – il avait la douceur et aussi la légèreté de la plume – un instant de félicité véritable, je veux dire de non-existence totale.

Sans me vanter, je puis dire que je connais l’avenue des Ternes dans son entier. Une bonne partie de mon enfance s’est écoulée par là. Écoulée, le mot est tout à fait juste : il ne m’en reste plus une goutte. Mais c’est peut-être à ce petit tronçon qui va de l’avenue Mac-Mahon à la rue de Montenotte que je suis le plus attaché.

Tout a beaucoup changé. Je ne dis rien de moi. La devanture des chaussures Raoul a été modernisée. La forme des chaussures n’est plus la même que naguère. Des magasins que j’ai oubliés ont disparu. Ils sont remplacés par un cinéma et un Prisunic. En vérité, il n’y a que les gens que l’on n’arrive jamais bien à moderniser. À côté de Raoul, dans cette maison à façade étroite, se tenait Jim’s le tailleur où je me suis fait faire mon premier pardessus d’homme sur mesures. Ç’a été un moment important de ma vie. Il a coûté deux cent cinquante francs, je crois, payables en plusieurs versements. À l’heure actuelle, je continue à m’habiller à crédit, mais à des prix différents. Je trouve sans doute amusant de porter des vêtements qui ne sont pas payés.

Le bar où nous allions souvent existe encore. Il ne s’appelait pas Les Pinsons comme aujourd’hui. Au vrai, il n’y avait aucune enseigne, on disait simplement : « Chez Ducoup ». Mes parents ont cessé brusquement de fréquenter cet établissement pour des raisons qui m’échappent. Je me rappelle de belles soirées d’été qui n’en font plus qu’une – passées à l’un des deux ou trois guéridons de marbre de la minuscule terrasse, éclairée par deux superbes globes enveloppés d’un fin treillage. C’étaient des lampes à arc – une invention nouvelle – qui donnaient une lumière laiteuse. Oh ! rien de commun avec notre lampe à pétrole. Des dizaines de papillons nocturnes tournaient et se cognaient contre ces boules d’où venait un léger crépitement causé par les crayons invisibles. Mes parents parlaient doucement entre eux. Le bleu turquoise du siphon d’eau de Seltz, le rouge de ma grenadine… je m’engourdissais un peu. C’était un bien merveilleux et mystérieux spectacle pour l’œil, pour le cœur. J’ai fait chez Ducoup mon plein de rêves.

*

Pour une fois, vous n’êtes pas tenu de vous lever, de vous débarbouiller, de courir dans les rues du petit matin à la poursuite d’un autobus avec un regard égaré qui pourrait faire croire à de la concupiscence.

C’est le septième jour, celui qui nous est donné entièrement sans qu’il nous soit demandé du travail en échange : le jour du seigneur et de la liberté, un jour à regarder passer sans rien faire de ses dix doigts.

La suite est un peu moins heureuse : un sentiment assez mélancolique va progressivement vous envahir ; il ne vous quittera plus. Ce dimanche, à peine cueilli, va vous échapper des mains ; voilà qu’il se fane déjà.

Le lundi vous attend, tout près ; il ouvre sa grande gueule de fer aux dents pointues, elle a la forme d’une porte d’usine bien connue. Vous allez vous engouffrer dedans, vous êtes en retard de nouveau, dépêchez-vous avant qu’elle ne se referme sur le dernier prisonnier volontaire…

À l’angle de la rue de Montenotte et de l’avenue, se trouvait aussi une grande épicerie-poissonnerie. Elle y est toujours, mais elle aussi s’est placée sous un autre vocable. Elle s’appelait Au Port du Havre.

« Viens, nous allons au port du Havre », me disait ma mère.

D’une façon générale, j’aimais beaucoup faire des courses avec elle. Cela aussi, c’était merveilleux. Marcher près d’elle, sentir ma main dans la sienne, lui parler, l’entendre parler…

De plus en plus, je vis dans un décor qui n’est dressé que pour moi.

Quel bel étalage de poissons, de coquillages ! Les commis en blouse bleue nous interpellaient. Je n’avais pas encore vu la mer, ni Le Havre, ni aucun port, mais j’apprenais à en connaître approximativement le parfum. C’était animé, vivant. Est-ce que je n’étais pas plus vivant encore ? Je m’intéressais à tout, je n’avais pas les yeux dans ma poche, comme à présent.

*

Tout le jour, on est ainsi mal à l’aise dans du linge trop propre, entre le marteau et l’enclume, dans ce costume inusable qui vous donne une allure démodée, entre la plume et l’encrier. Il semble que tout craquerait au premier faux mouvement.

Les uns vont au stade, au cinéma ou aux courses, ou bien à la pêche ; la pêche à la ligne, non pas la pêche en haute mer, bien entendu. Il y a aussi les cartes, les dominos, le découpage à la scie pour les gens d’âge mur. À moins que l’on aille contempler quelque vieille relique familiale qui se détériore doucement au fond d’un quartier excentrique.

Le plus embêtant est, assurément, de s’avoir ainsi à charge pour une journée. D’ordinaire, il est des directeurs, des contremaîtres, des chefs en un mot, pour s’occuper de nous. Tandis que le dimanche, on est son maître.

Cette liberté provisoire a quelque chose d’embarrassant et même d’inquiétant. On est nu, sans défense parmi la solitude. Il vous prend des envies extravagantes. On se pose des questions auxquelles il est à peu près impossible de répondre : on s’examine. Pour un peu, on se livrerait à l’introspection. Tout cela est insolite et, pour commencer, ces manières nonchalantes, presque sybaritiques, que l’on prend comme à son insu. Vous ressentez une vertigineuse sensation de vide, vous allez tomber…

Mais assez de fantaisies. Demain va revenir. Et demain tout comme hier, c’est la vie assurée, tranquillisante, dans de vieux vêtements… Les A.S., la S.S., les congés payés, le treizième mois, le mois double autrement dit, celui que l’on vous paie et qu’il ne faut pas vivre – c’est tout profit – et, au bout, la R.V.T… Autrement dit, la bonne vie…

*

Voilà ce que me rappelait ce petit secteur de l’avenue des Ternes. J’ai bien d’autres souvenirs encore attachés à ces lieux. Par exemple, à deux pas de là, rue Troyon, il y avait une laiterie. Lorsque nous revenions du mont-de-piété qui se trouve rue Brey, je priais ma mère de faire un détour pour passer devant la porte cochère. Quand elle était ouverte, j’apercevais une ou deux vaches dans la pénombre – et quand elles n’étaient pas à paître sur les fortifications, l’une d’elles se mettait à beugler.

« N’aie pas peur », me disait ma mère.

Cette chaude odeur de ferme me plaisait. On pouvait consommer sur place un bol de lait frais. C’est rue Troyon que j’ai fait mon éducation de paysan. Nous allions, hélas, très fréquemment, ma mère et moi, au mont-de-piété, rue Brey, et cela m’a donné l’occasion de voir souvent quelques-unes des dernières vaches laitières de Paris.

« Elles te regardent », me disait ma mère.

C’était vrai ; tout ce qu’elle me disait était vrai.

*

Et tandis que ce dimanche va lentement vers son terme, il vous tombe dessus une fine poussière d’ennui, mais un ennui d’une qualité particulière qui, après tout, pourrait bien être ce qu’il est convenu d’appeler le bonheur.

 

Bien-Être, juillet-août 1955.

Une plage du tonnerre

Le temps est venu de songer aux vacances. C’est une aventure. Il convient de s’y préparer progressivement, par la pensée autant que par la pratique. Les changements d’air trop brusques sont souvent dangereux. L’homme de Paris ne peut être, du jour au lendemain, repiqué en pleine terre, comme un simple poireau. De la prudence, procédons par étapes…

L’autre jour, j’ai pris la décision de faire les premiers pas vers la nature. Pas trop loin, pour commencer : je me suis rendu à Levallois-Perret.

Il m’a beaucoup plu de me retrouver dans cette localité où j’ai cru reconnaître, en marchant, plusieurs souvenirs d’enfance. J’ai été banlieusard, moi aussi, et levalloisien précisément, aux environs de ma dixième année. Nous demeurions, ma mère et moi, dans un petit entresol de la rue Cormeille (ou de Cormeilles). Cette rue n’existe plus, à moins qu’elle n’ait changé d’appellation. C’est peut-être, aujourd’hui, la rue Anatole-France. Peu importe. Rue Jules-Guesde, rue Édouard-Vaillant, rue Camille-Pelletan, rue Paul-Bert… J’ai grandi parmi les noms, à présent presque oubliés, des illustrations de la troisième République. Nous avons eu une enfance un peu sévère et comme étouffée sous les battements de pans de redingote de nos grands tribuns.

Mais il y avait de bons moments. Le jeudi après-midi, par exemple, lorsque je me rendais en compagnie de je ne sais quel petit camarade au cinéma de la rue Fazilleau. (Comment se nomme-t-elle maintenant ?) Je me rappelle assez vaguement certains films que j’ai vus là (c’était en 1913 ou 1914) : Les Pâques rouges, Fantômas… et les acteurs célèbres d’alors : Bout d’Zan, Max Linder… Le cinématographe avait à peu près mon âge.

Pour tout cela, Levallois-Perret me tient au cœur plus qu’aucune autre agglomération de la périphérie.

Mais voilà que je me suis de nouveau égaré. Je ressemble à ces chevaux, qui, dès que l’on n’y prend garde, s’en retournent toujours par les mêmes chemins à l’écurie. Là où ils savent trouver les meilleures pâtures à se mettre sous la dent. Lorsque l’on me voit ainsi tourner bride, il ne faut pas hésiter à me remettre aussitôt dans la bonne voie, d’un coup de fouet bien appliqué, si cela est nécessaire. J’obéis tout de suite.

*

Où allais-je donc ce jour-là ? Sur le vu d’un prospectus illustré, je me rendais à la piscine de plein air de Levallois. « Elle est du tonnerre ! » était-il écrit sur le papier. « Le Palm-Beach parisien vous offre trois bassins d’eau filtrée, cinq plongeoirs, des plages, des jeux, un grand solarium, une kermesse, une piste de danse, un bar et sa salle de culture physique, son restaurant et son golf miniature… »

Je me suis encore un peu perdu autour du cimetière et des abattoirs ; j’avançais d’une usine à l’autre, j’ai contourné des gazomètres pour déboucher enfin sur le quai dans un terrible charroi d’automobiles et de camions. L’air sentait très fort le « gas-oil ». J’avais hâte de me ressuyer au Palm-Beach parisien.

C’est une vaste installation en bordure de la Seine, tout contre le pont de chemin de fer dont je reparlerai. L’entrée coûte cent cinquante francs. Un petit écriteau à la porte indiquait : « Température de l’eau : vingt-deux degrés ».

Une terrasse, quelques tables de fer, des parasols, d’ailleurs inutiles car il n’y avait pas de soleil. Peu de monde. À peine étais-je là qu’un gros monsieur en caleçon de bain et tout couvert de poils sur le devant, sauf sur la tête, m’a interpellé avec nervosité :

— Qui est-ce qui sert ici ? Et mon sandwich ?

Que pouvais-je lui répondre ? Il devait me prendre pour le directeur – ce qui était en quelque sorte plutôt avantageux pour moi. Il y a des jours où l’on aimerait être directeur de n’importe quoi, d’une piscine ou de tout autre commerce.

D’ailleurs, de mon côté, je cherchais aussi à rencontrer le directeur.

*

M. Noël, le concessionnaire, est maître nageur d’état. Il a une tenue et des allures sportives. La visite a commencé sous sa conduite.

— L’établissement a trois cent trente-trois mètres de longueur, il couvre une superficie d’un hectare.

Le golf miniature, le bar-restaurant, les salles de culture physique…

— Mes clients sont des gens de trente-cinq à quarante ans. Après chaque séance, ils ont dix ans de moins.

C’était à noter. J’en suis arrivé à un stade de la vie où j’ai le sentiment d’avoir beaucoup trop d’années à moi. Si je le pouvais, j’irais très fréquemment en perdre quelques-unes au Palm-Beach de Levallois.

La piste de danse (sans danseurs), le tas de sable, le « pataugeoir » pour les enfants de moins de six ans…

— L’année prochaine, il y aura un toboggan et des balançoires. La « kermesse » : six tables de ping-pong, des billards-golfs. Le vestiaire (pour deux mille personnes), les douches. Des arbres nouvellement plantés, des pétunias, des géraniums…

— Nous avons pour un demi-million de fleurs par an, m’a dit M. Noël.

Il a poursuivi :

— Ici, on a le maximum de liberté, on n’est pas enfermé entre quatre murs. Je veux créer un esprit de plage, une ambiance gaie. Vous avez la Seine au premier plan ; cette Seine, on essaie de l’habiller…

C’était bien intéressant. Comment s’y prenait-il pour habiller la Seine ?

— On voit des péniches, des pêcheurs, les petits pavillons d’en face. Il y a parfois des courses de kayaks, de hors-bord…

Nous avons franchi le « pédiluve ».

— Notre clientèle ? Peu de Levalloisiens. Les gens viennent plutôt d’Asnières, de Bécon, de Courbevoie… Beaucoup de femmes et d’enfants. Des princes hindous, l’ambassadeur de Suède, Georges Brassens, Mouloudji… J’ai compté l’autre jour quinze autos marquées « C.D. » devant la porte.

Cela m’a paru des plus importants. En ce lieu se coudoyaient, peau à peau, et se baignaient dans la même eau des diplomates, sans bicorne, des chanteurs, sans guitare, des potentats orientaux, sans couronnes, et des « métallos » de petite banlieue… Tous en slip. Ainsi se trouvaient réalisés le brassage, la fusion même d’individus de toutes conditions sociales. On peut avoir là – par temps chaud – l’image heureuse d’une société sans classes dont on nous a souvent parlé.

— Notre entreprise est conditionnée par la température. On vit l’œil fixé sur le baromètre. Lorsqu’il fait beau, nous avons de trois à quatre mille entrées. L’année dernière, il n’y a eu que quatorze jours de beau temps. Cette année…

Il faudrait souhaiter, avec M. Noël, qu’une forte vague de chaleur s’abattît durablement sur les régions occidentales de Paris.

— Le baromètre monte sans cesse depuis ce matin.

En effet, le temps s’améliorait et les gens arrivaient peu à peu.

— Maintenant, je vais vous faire voir l’âme de la piscine.

J’étais curieux de voir de près l’âme d’une piscine. Nous sommes entrés à la station de filtrage.

— Nous nous servons d’eau de ville. La Seine est trop polluée. Elle nous sert d’égout.

L’âme de la piscine faisait penser à une petite usine ; des filtres, des pompes, des moteurs, des produits chimiques.

— L’eau des bassins est renouvelée toutes les cinq heures. Quand l’eau est propre, il y a des clients. Quand elle est sale, il n’y a personne. Nous avons pour huit cent mille francs d’eau par saison… et autant d’électricité.

Oui, il faudrait une période de sécheresse, une longue canicule sur Levallois-Perret et les communes avoisinantes.

Le maître nageur m’a confié encore quelques-uns de ses projets d’avenir : une patinoire à glace en hiver, du ski nautique sur la Seine. Éclairage du bassin jusqu’à minuit. Le jardin d’enfants, des jeux de boules… Incidemment, j’ai appris que Levallois-Perret est la capitale des boulistes de France… Puis, en conclusion, des chiffres encore : l’établissement compte soixante-douze W.-C. ; par beau temps, on fait de quinze à vingt pansements par jour… M. Noël m’a quitté. Les baigneurs étaient de plus en plus nombreux.

*

Une fois seul, je me suis attardé près de la fosse de plongeon, unique à Paris, d’après M. Noël. Durant quelques minutes, j’ai admiré les évolutions des plongeurs : coups de pieds à la lune, sauts de l’ange ou carpés… C’est du moins ce qu’il m’a semblé. J’ai suivi également avec intérêt les ébats d’une jeune femme-grenouille.

L’eau était d’un beau vert d’émeraude. Sur les gradins et autour de la piscine, des corps, gros et maigres, par douzaines, étaient étendus. J’avais choisi un point surélevé pour bien voir cet aimable champ de bataille. Des dos, des cuisses, des torses, des verrues, des poils, des grains de beauté. (Nous avons tous nos petites imperfections.) Quelques dames avaient des maillots sans épaulettes, mais le « deux-pièces » est encore très en faveur à Levallois.

Que faire ? Devais-je, moi aussi, me dévêtir ? J’éprouvais de la gêne à circuler en veston au milieu de ces personnes de tout sexe presque nues. Le contraire eût été aussi embarrassant. Les efforts physiques m’étant interdits – ce qui, en vérité, n’est pas pour me déplaire –, il n’était pas question pour moi de nager. Mais regarder ne m’est pas encore défendu.

Il y avait alentour une grande activité fluviale, industrielle et ferroviaire. Il est passé successivement sous nos yeux une péniche arborant le pavillon belge et trois chalands charbonniers. À côté, au port, des grues chargeaient incessamment de la ferraille. Sur le pont de chemin de fer, des trains roulaient dans les deux sens : trains de banlieue ou express électriques ou à vapeur, ou de marchandises. À un certain moment, il y en a eu trois ensemble sur le pont. Ah ! c’était un joli spectacle qui m’était donné ; je ne regrettais pas d’être venu jusque-là. En passant, une locomotive sifflait, une autre lâchait de la fumée. Un mécanicien nous a salués de la main. Le vacarme était extraordinaire. Entre deux convois, il nous arrivait des airs de musique diffusés par haut-parleur. Pour s’entendre, il fallait crier très fort.

Les usagers des trains de banlieue devaient éprouver de l’envie en nous voyant ; ceux qui s’en allaient vers l’océan, ou plus loin, devaient nous mépriser un peu. Quoi qu’il en fût, nous nous sentions pris dans une atmosphère et un décor de voyage, de départ, d’espace.

On était bien là, à paresser, on avait presque tout sous la main, pour cent cinquante francs : l’air, le soleil, l’eau et, par-dessus nous, un beau ciel de banlieue. À quoi bon chercher midi à quatorze heures ? Pourquoi partir quand on a Biarritz, Juan-les-Pins et Dinard à sa porte ? Le bruit des vagues étant remplacé par le fracas des trains. Une plage du tonnerre, on avait bien raison de le dire. Un petit vent marin s’était levé. Près de moi, quatre jeunes filles se bronzaient systématiquement, une face d’abord et puis l’autre. Elles se retournaient en même temps. Peut-être rêvaient-elles aussi… Les rêves, cela fait partie des vacances, comme le sport et le flirt. D’un riche mariage avec un prince hindou rencontré à la kermesse…

À cet instant, un autre vieux monsieur tout habillé également, et portant un chapeau, est venu s’accouder à mes côtés, à l’espèce de bastingage d’où je surplombais toutes les nudités environnantes. Je me suis senti soudain mal à l’aise. Deux, c’était trop.

*

Il m’a fallu prendre trois autobus pour rentrer chez moi, ce qui me donnait l’illusion de revenir vraiment de villégiature. Durant tout le parcours, j’avais la tête pleine d’impressions confuses, mais agréables, balnéaires, et mécaniques par certains côtés. J’avais déjà un avant-goût des lointains.

 

Le Figaro littéraire, juillet 1955.

Le tour de l’île en voiture à âne

Le Corsaire II venait d’appareiller. Nous voguions sur une mer calme, laissant derrière nous la côte pornicaise.

Ce n’est jamais sans quelque chagrin que je quitte la terre. Qui sait quand je reviendrai ? Après tout, c’est notre seul domicile. Elle est plus ou moins faite pour nous, quoi qu’on en dise, et nous pour elle. C’est là que tout se passe du commencement à la fin. Ah ! chère petite machine ronde… Que ferions-nous si elle nous était enlevée ? Où irions-nous ? N’y a-t-il déjà pas assez de clochards dans les plaines célestes ?

Je pensais confusément à cela tandis que le Corsaire II nous emportait vers l’île de Noirmoutier. En vérité, la traversée ne dure qu’une heure environ. On n’a donc pas le temps de prendre des dehors de navigateur. Ce Corsaire est un bateau minuscule et nous étions quatre-vingts personnes de tout poil serrées là-dedans. Sans le vent du large, on eût pu se croire encore dans le métro. Mais aucun de nous ne se rendait à son atelier ou à son bureau, ce matin-là. Nous étions en vacances. Le Guide bleu rappelle bien inopportunément que c’est dans les parages que le Saint-Philibert coula en 1931, avec ses cinq cents occupants. Il me souvint que la presse parla longuement et avec émotion de cette catastrophe. En 1931, cinq cents morts, c’était un événement important. Depuis lors, nous nous sommes accoutumés à voir plus grand en ce domaine : cent mille morts ne nous font pas peur…

À cette heure, il n’y avait aucune tempête en vue, grâce à Dieu. N’empêche que, à peine embarquées, deux dames furent prises de malaise. Au moment du départ, un prêtre s’était assis à côté de moi. Cette marque de sympathie m’avait fait plaisir. Il y a longtemps que je suis sorti de ma période d’anticléricalisme violent. Insensiblement, je suis devenu on ne peut plus tolérant, indifférent presque. Quoi qu’il en soit, les occasions de converser avec un ecclésiastique ne me sont pas données très souvent. Les voyages favorisent les rapprochements inhabituels. Au vrai, nous n’échangeâmes rien que des propos très ordinaires.

Groupés sur l’estacade, des enfants se mirent à pousser des vivats lorsqu’ils aperçurent mon voisin. Nous débarquâmes. Un peu à l’écart, un petit garçon m’attendait…

*

Il y avait des années que je n’avais mis le pied sur une île, et je gardais des époques où j’ai été entouré d’eau une impression d’esseulement, d’existence érémitique, quasi barbare. Les îles ne conviennent guère à ma nature. Je m’y sens, plus qu’ailleurs, en exil. Il me déplaît d’être sous la menace constante de quelque raz de marée. Qui dit que l’on ne va pas partir soudain à la dérive ? Pourquoi pas un iceberg ? Non, il me faut un terrain solide, un pieu, une bonne chaîne…

*

Lorsque j’arrive en pays inconnu, mon premier souci est toujours d’essayer de me documenter. J’eus la chance de trouver un livre des plus instructifs : L’Île de Noirmoutier, par l’abbé J. Raimond, aumônier de la Légion d’honneur. Je fus séduit d’entrée : « Vous êtes pressé, mon cher Lecteur ? C’est bien dommage ! Vous pensez sans doute, comme tant d’autres, qu’on peut en quelques heures avaler à son aise la petite côtelette qu’est notre île, dont le manche de 12 kilomètres n’offre à mettre sous la dent que des bourgades sans relief, et dont la noix de 6 kilomètres doit faire à peine quelques bouchées ? »

Voilà qui me mettait en appétit. Et tout l’ouvrage est écrit dans un pareil style poétiquement hardi et imagé.

« Voulez-vous, dit-il plus loin, prendre ces courtes pages pour les ailes d’un petit avion qui nous permettra de survoler les siècles dont nous ne saisissons que les plus hauts reliefs ? »

Après la côtelette, l’aéroplane… Nous ne savons plus utiliser la métaphore, nous manquons d’imagination.

« J’arrête mon moteur pour survoler sans bruit, comme il convient, la belle histoire littéraire et artistique de mon pays. »

Puis, en conclusion :

« Après cette course échevelée à travers cinq cents ans d’histoire, notre petit avion éprouve le besoin d’atterrir. Mesdames, Messieurs, tout le monde descend ! »

J’étais amplement renseigné. Mais c’est avec regret que je me séparais de mon curé-aviateur.

Je conseille vivement la lecture de ce petit livre ; j’ajoute que l’abbé est également l’auteur de Froc et Épée (épuisé), des Petits Français de Hollande (100e mille), de Soyez des hosties, Retraite de jeunes filles (épuisé)… etc… Je souhaite que l’on réimprime rapidement Froc et Épée, ainsi que Soyez des hosties et je vais tâcher de me procurer Les Petits Français de Hollande, sans retard.

*

C’est au bord de la noix de l’île que je m’installai, au bois de la Chaise, plus précisément. Et, tout doucement, je pris des habitudes. Chaque matin, j’allai prendre un café sur une terrasse donnant sur l’océan. Je mangeai là un de ces petits gâteaux à la noix de coco desquels je me suis dernièrement assoté ; j’en viens aux passions de mon âge. Précisons que le gâteau à la noix de coco, appelé aussi : rocher, n’est pas une spécialité de l’île. Je retrouvai avec joie le journal Ouest-France, dont je suis un lecteur fervent lorsque je me trouve dans les régions occidentales de la France. Ce sont principalement les faits divers locaux qui retiennent mon attention. Je fus comblé : la veille de mon arrivée, à 15 h 15, le feu s’était déclaré à la Guérinière, dans la buanderie de Mme Gendron, 65 ans, qui eut les cils et les cheveux brûlés, ainsi que de légères blessures à la face. « Nos vœux de prompt rétablissement à Mme Gendron », écrivait mon confrère. J’y joignis mentalement les miens.

Le même jour, à 12 h 45, une collision de voitures s’était produite entre un automobiliste et un « vélomotoriste » dans l’allée des Soupirs. À 13 h 45, à l’Herbaudière, un « cyclomotoriste » avait fait une chute « spectaculaire », un chien ayant traversé la route devant lui. « Dégâts matériels au cyclomoteur, son propriétaire a les deux pouces démis. Fort heureusement, le propriétaire du chien était assuré. »

Et cela continuait… À 0 h 45, un motocycliste, cette fois, avait « heurté avec son guidon une jeune fille circulant à l’extrême droite de la route. Celle-ci (?) fut projetée à terre, atteinte d’une plaie dans la région occipitale ; elle se plaignait, en outre, de douleurs à la jambe gauche. Le motocycliste a déclaré n’avoir pas vu la jeune fille. »

Un autre jour, je lus :

« À la Guérinière, beaucoup de personnes portent le même nom et le même prénom, même des maris et des femmes. Il résulte de cet état de choses que de nombreuses confusions dans les correspondances viennent compliquer les distributions de lettres, télégrammes, colis postaux etc… Il existe en outre des homonymies compliquant encore davantage la situation ; on trouve par exemple des nombreux Frioux Marie, des Fouassou Pierre, des Frioux Pierre, des Gendron Marie (j’en connaissais une)… Il existe même des ménages portant les mêmes noms patronymiques pour les maris comme pour les épouses… Il serait souhaitable que toutes les voies de communications, routes nationales ou départementales, chemins vicinaux ou ruraux reconnus ou non, reçoivent un nom, les erreurs seraient alors moins grandes. Il est aisé de trouver des noms pouvant être appliqués aux différentes artères de la commune, soit pour honorer la mémoire de grands hommes, de grands marins, de grands généraux, soit pour rappeler le souvenir des pays lointains où nos marins et soldats ont lutté contre les éléments ou contre des ennemis… »

Je passai de bien douces minutes, le matin, en prenant mon petit déjeuner ; il me semblait pénétrer quelque peu dans l’intimité des habitants de Noirmoutier.

*

En réalité, Noirmoutier n’est une île que par intermittences. À marée basse, on y accède à pied sec par le passage du Gois[1]. À l’heure de la marée montante, des touristes, par douzaines, se rassemblent sur la digue en attendant que la mer recouvre la chaussée. « C’est une des curiosités géographiques de la France », dit encore le Guide bleu. En très peu de temps (un quart d’heure, paraît-il), l’eau recouvre le passage et des bateaux naviguent alors par-dessus la route submergée.

Un camion arriva au tout dernier moment, de l’eau jusqu’aux moyeux. Mais cela n’était rien. Des estivants qui avaient apporté des jumelles – des habitués, sans doute – nous firent, seconde par seconde, la relation d’un accident que nous ne pouvions voir à l’œil nu : à mi-chemin du passage, un vélo ou cyclomotoriste surpris par la montée du flot, avait dû grimper sur une des trois balises à cages en abandonnant son véhicule. C’était assez excitant.

Deux jours auparavant, ç’avait été plus terrible encore : deux dames avaient quitté leur auto pour se réfugier sur un des mâts de perroquet. L’une d’elles, se souvenant qu’elle avait oublié son sac, était descendue ; elle avait glissé ; sa compagne s’était portée à son aide, et toutes deux s’étaient noyées.

Il est évident que nul ne peut garantir au touriste sa double noyade quotidienne. C’est un risque à courir : il lui faudra peut-être retourner plusieurs fois au passage du Gois, s’il veut bénéficier du spectacle, assurément unique en France, d’un drame de la mer sans danger et aux moindres frais – tout au plus une paire de jumelles.

*

Pour entreprendre l’exploration méthodique de l’île, il m’eût fallu une auto, ou, à défaut, un « scooter ». N’ayant ni l’un ni l’autre, je conçus le projet de louer une voiture à âne. Ai-je dit que l’on fait l’élevage des ânes à Noirmoutier ? À ce propos, mon hôtelière, une aimable dame de quatre-vingt-deux ans, me cita, un jour, une phrase – une boutade certainement – de Pierre l’Ermite, son chroniqueur favori : « Il y a plus d’ânes que de chrétiens à Noirmoutier. » Cette personne était pleine d’attentions à l’égard de ses pensionnaires. À l’heure des repas, elle allait de table en table, et c’était chaque fois une bonne surprise : tantôt elle nous montrait un objet précieux, tel que la fourchette d’Henri IV, tantôt elle nous racontait une histoire comme celle de la nuit de noces du beau gitan de l’Herbaudière que je ne crois pas pouvoir rapporter ici ; ou bien elle décrochait Le Rêve du Marin qu’elle nous donnait à lire. C’est un poème sous verre, qu’elle a composé autrefois.

 

Là-bas, bien loin, hélas, près du pays breton

Pays des contes bleus qui bercent les enfants

Existe bien caché, doré par les ajoncs,

Un véritable éden qui charme les passants.

 

Ce pays enchanteur que vous livre ma muse,

C’est l’île vendéenne entourée par les eaux

La terre où mes enfants s’amusent

C’est Noirmoutier, enfin, il y fait toujours beau…

 

Malheureusement, je ne puis citer cette jolie chose dans son entier. Pour fêter son anniversaire, la patronne avait convié tous les octogénaires de la commune : il y en avait quatre-vingt-treize sur deux mille habitants. Ce qui tendrait à prouver que l’on vit vieux à Noirmoutier. À la fin de la cérémonie, chaque vieillard avait reçu un exemplaire du Rêve…

Lorsque le temps était mauvais, elle prédisait :

— Ça va se lever avec la marée.

Parfois, elle se laissait aller à philosopher un peu :

— On a tort de plaindre les vieux, ils s’en vont sans chagrin.

On mangeait bien chez elle : du poisson très fréquemment. Et, à plusieurs reprises, elle nous présenta un plat que je ne connaissais pas encore, en nous recommandant d’en faire grand cas : des joues de raie. Progressivement, je me familiarisai avec ces joues et, vers la fin, j’en faisais mon régal. Vais-je pouvoir trouver des joues de raie à Paris ?

*

Et, par un beau matin, je montai dans une carriole tirée par un petit âne nommé Mousse. Sa robe était d’un beau gris. C’est un nain qui tenait les rênes, un nain triste, qui ne dit pas son nom. Ce mode de transport m’agrée tout à fait. On a sous les yeux une campagne presque immobile. Le seul inconvénient, lorsque l’on circule en tel équipage, est que l’on attire un peu trop le regard. Mousse et le nain y paraissaient accoutumés. Nous longions de petits champs de maïs ou de pommes de terre ornés de quelques meules… Parmi cela, de temps à autre, une femme à « quichenotte » et portant sous la jupe un singulier pantalon noir étroit, non sans rapport avec le « collant » des danseuses – la ressemblance n’allant pas plus loin. Mais ce qui me frappa le plus, ce sont les marais salants et les monticules blancs de sel, les « muions ». On avance entre de grands miroirs horizontaux.

Des maisons basses, blanchies à la chaux, aux tuiles rondes, prenaient un gentil air flamand.

— On les blanchit une fois par an, sauf s’il y a eu un deuil.

C’est tout ce que m’apprit le nain au cours de notre équipée. Il s’adressait plus volontiers à Mousse qu’à moi.

Nous rentrâmes lentement par un sentier bordé de genêts.

*

Le lendemain, je pris l’autocar pour parcourir le « manche », comme on dit, dans toute sa longueur, jusqu’à la pointe de la Fosse, à l’extrémité de l’île. De là, il me fut agréable d’apercevoir tout près le continent : c’était en quelque sorte rassurant.

Ce « manche » est étroit, bordé de digues. On voit la mer à droite et à gauche. À la Guérinière, pays de l’infortunée Mme Gendron, il y a trois moulins à vent. Oui, on se serait cru en Flandre. Près de Barbâtre, il y en a un autre : le moulin de la Cornière. Les ailes tournaient. Pourquoi aimons-nous tant les moulins à vent ? Parce qu’il n’en reste presque plus, probablement.

Le meunier m’accueillit de façon amène. Assis sur un sac, il réparait son briquet. La mécanique marchait sans qu’il eût à s’en occuper. La farine coulait dans un bac. Il y avait là une bonne odeur de blé…

— Non, c’est de l’orge, me dit-il.

Peu importe. J’avais l’illusion de me trouver enfermé à l’intérieur d’une énorme horloge. L’homme avait un visage très rouge, légèrement saupoudré de poussière blanche comme tout ce qui l’entourait ; il était vêtu d’un bourgeron de l’armée. Par la suite, il me dit qu’il était un gendarme en retraite. Il avait repris le moulin de son grand-père.

— Le métier n’est pas bon.

Tout de même, c’est, à mon sens, une assez belle fin de vie pour un gendarme, reposante et pacifique, et qui laisse le loisir de resonger longuement à d’anciennes bravoures.

*

Il y a de nombreuses colonies de vacances à Noirmoutier. À tout instant, on croise des troupes d’enfants conduites par des religieuses à cornettes qui sont autant de lents et silencieux oiseaux blancs dans le paysage.

On fait également du camping à Noirmoutier, comme partout. Il existe plusieurs camps. J’en visitai un, situé en bordure d’un marais salant, mais pas trop éloigné de la mer cependant. C’était peu après une averse. À la porte, un tableau où sont affichés le règlement, des avis, des ordres. Il y a un parc pour les véhicules, un magasin d’alimentation, quatre cabinets, une pompe où des gens attendaient en file, un seau à la main. Le boucher, le boulanger passent à heure fixe. Tout cela me parut des mieux organisé : mêmes tentes, mêmes matelas pneumatiques, mêmes casseroles en aluminium…

L’enclos est entouré de fil de fer. Des enfants pataugeaient dans la boue. Quelques vieux couples d’indiens à l’allure fatiguée se tenaient accroupis à l’entrée de leurs huttes. La coutume est prise maintenant, ce semble, de jouer ainsi aux « personnes déplacées ». Il suffit de payer une petite cotisation pour avoir tous les droits d’un condamné volontaire.

*

Je fis le tour des diverses plages : la plage des Dames qui est la plus fréquentée, l’Anse Rouge où nous fîmes de bien merveilleux châteaux de sable, la Blanche, la Claire, la Conche des Normands, l’Anse du Cob, les Sableaux, la Côte de l’Épine qui, une nuit de lune, me parut d’une beauté sauvage, le Vieil, un hameau d’apparence calme ; pourtant, dans la matinée, je devais lire :

« Pour éviter les formalités, une fille-mère fait brûler dans la cheminée le cadavre de son deuxième enfant. Le Parquet a été saisi, hier, d’une affaire particulièrement délicate. Au mois de septembre 1954, Mlle Madeleine C…, 26 ans, qui vit avec ses deux frères célibataires au hameau du Vieil, ayant accouché à terme d’un enfant de sexe masculin, a incinéré le corps du bébé dans la cheminée de la maison familiale. Il paraît que ses deux frères ne se sont aperçus de rien. Déjà mère d’une fillette de trois ans, Mlle Madeleine C… a déclaré à la gendarmerie de Noirmoutier que l’enfant était mort-né. Étant donné le laps de temps qui s’est écoulé depuis le sombre événement, il sera difficile de contrôler les faits ; néanmoins le Parquet retiendrait le délit de suppression d’enfant. »

La Grotte de Saint-Philibert est fermée par une grille peinte au minium. Une pancarte y est apposée : « Touristes, respectez ce lieu saint. » Je donne la parole à l’abbé Raimond :

« Recueillez-vous, mon cher Lecteur. Sachez qu’avec saint Philibert venaient ici prier ses deux fidèles disciples, saint Saëns et saint Viaud, puis son émule saint Adhalard et enfin notre glorieuse compatriote sainte Rose-Virginie Pelletier. Or connaissez-vous beaucoup de coins, en ce bas monde, où cinq au moins de saints canonisés aimaient à prier le Seigneur ! Mais me croirez-vous si j’ose vous avouer que pendant près d’un siècle cette grotte vénérable servit, aux touristes et aux baigneurs des Dames, de fosse d’aisances et fut le réceptacle de détritus innommables ! »

Un peu partout, dans les dunes, sur les rochers, des corps inanimés en partie nus, blancs, roses ou cuivrés. J’eus fugitivement l’illusion de la vie édénique, avec ce que cela comporte d’ennui.

Au petit port de l’Herbaudière, j’eus une impression toute différente. J’y fus à l’heure du retour des bateaux de pêche, à la marée montante, quand les poissons sont transbordés dans des charrettes tirées par des chevaux qui avancent dans l’eau jusqu’au poitrail. Hommes, femmes et bêtes sont au travail.

Quelques jours plus tard, je découvris les Souzeaux, la plage des gens « bien » de l’île. Même pas la plage entière, mais seulement un triangle de sable, à droite, contre le mur de « La Lyre », une villa d’un type assez répandu sur notre littoral.

C’est en ce lieu choisi, qui s’appelle tout simplement le Mur, que l’on se retrouve tous les jours entre « copains ». Ce Mur tient une grande place dans les préoccupations des estivants de qualité. On ne se baigne, on ne bronze que le plus près possible du Mur. Si l’on veut, c’est, à l’échelle des valeurs mondaines, l’équivalent de la Butte aux Lapins, vers 1895, ou de la banquette de gauche chez Maxim’s, aujourd’hui. Il importe, avant toute chose, d’obtenir de l’oncle Sam, le propriétaire de « La Lyre », l’autorisation de se dévêtir et de se rhabiller derrière son Mur. On n’est accepté dans la gentry noirmoutrine qu’à cette condition.

Un petit monde sympathique au demeurant, et généreux, et bienveillant, où l’on s’octroie l’un l’autre du galon, à tout hasard. Au Mur, un professeur est toujours agrégé, un artiste est forcément plein de talent. Si vous n’êtes pas né quelque chose, vous devez être (ou avoir été) extrêmement riche. À moins que vous ne soyez le petit-neveu d’un général ou le cousin d’un académicien. On fait toujours bon poids.

Par exemple, dès que l’on me vit paraître aux abords du Mur, le bruit se répandit qu’un grand diplomate venait de débarquer dans une somptueuse voiture américaine, marquée « C.D. ». Je fus très flatté. Il faut dire que j’étrennais un pantalon gris perle en toile de lin, acheté le jour de mon départ. En revanche, j’étais coiffé d’un ridicule chapeau d’enfant en paille, pointu, à rubans flottants. Mais on passe bien des fantaisies à un homme de la Carrière.

À partir de là, mon train de vie se trouva totalement modifié. Je fus invité à prendre un verre chez l’un, chez l’autre. Sur les huit heures, je dus aller tous les jours au Saint-Pierre, le bar chic. Une gracieuse fillette me demanda même un autographe pour son bel album, où je mis quelques mots hésitants après Bernard Blier et Gérard Boutelleau. On ne m’avait jamais montré tant de prévenances. Je fus enfin présenté à l’oncle Sam. Il ne tenait plus qu’à moi d’aller me déshabiller derrière le Mur.

On venait me prendre en auto. Un jour qu’elle m’avait vu descendre d’une voiture de marque anglaise, la comtesse V… (que nous appelions : la petite V…) me dit sur un ton dépité :

— Je sais bien que je n’ai qu’une vulgaire voiture de série.

Par bonheur, ma randonnée dans la voiture à âne, en compagnie du nabot, était passée inaperçue.

Le dimanche, lorsque l’île est envahie par la foule qui vient de partout en autocar, nous nous réunissions, pour une longue bouderie, sur un petit piton rocheux, en espérant que notre Mur fût libéré.

*

Avant de m’en aller, je tins à me rendre au bourg de Noirmoutier. Par la Grande Rue, j’arrivai sur la place d’Armes. Quelques hôtels du dix-huitième, peu de monde à cet instant. Cela me fit impression de me trouver là où, en 1794, fut exécuté le chef vendéen d’Elbée, mourant déjà, assis dans son fauteuil. Et beaucoup d’autres, après lui. En ce lieu, la Terreur écrivit, à sa manière, une des dernières pages de l’histoire de la guerre de Vendée.

La place est redevenue paisible, un peu morne même. Qui penserait qu’il s’y est tenu trop longtemps une sorte de carnaval permanent ? Les feux de salve ont cessé. Fusilleurs et fusillés sont morts.

Le vieux château est à présent un musée. La femme qui nous guidait par de belles salles blanchies, aux murs épais, attira d’abord notre attention sur un grand tableau représentant, je crois, l’intérieur d’une maison de pêcheur, avec une fenêtre ouverte sur la mer. Après nous avoir placés le dos à une cheminée, elle insista pour que nous fermions un œil et que nous mettions la main en lorgnette devant l’autre : la scène devient soudain saisissante, les vagues viennent sur vous…

— C’est un effet d’optique, dit notre guide.

Puis elle nous fit admirer de la vaisselle anglaise de grand prix et quantité de pièces curieuses à des titres divers : un paon empaillé, des papillons de la Guyane, une amphore brisée, une carapace de tortue de mer pesant quatre cent quatre-vingt-quatorze kilos, des œufs d’autruche… Il me sembla que tout cela ne se rattachait pas directement à l’histoire de Noirmoutier, mais un portrait de M. de Charette nous y ramena. Ainsi qu’un œuf de forme étrange rappelant celle du chiffre 6, pondu récemment par une poule de M. le Doyen. Tout en nous instruisant, la dame essuyait les vitrines au moyen d’un chiffon de laine. Elle nous retint encore devant des cartes à jouer, aux figures inaccoutumées, pour nous expliquer les règles du « jeu de la vache ». Je me souviens qu’il faut être quatre et que l’on doit faire des grimaces, à certains moments.

Du haut de la tour du donjon, nous eûmes une large perspective sur les alentours, les marais, les muions comme autant de tas de neige au soleil, la mer et quelques voiliers…

— Est-ce qu’on peut voir Paris ? me demanda le petit garçon qui m’accompagnait.

*

C’est dans la nuit précédant mon départ que fut perpétré l’audacieux coup de main contre le Mur. Quand, sur les 10 heures, les habitués arrivèrent, ils s’aperçurent que les agrès avaient été détruits, le filet de volley-ball déchiré : bref, ce que l’on appelait le Mur avait été saccagé. Et, à la place même où, la veille encore, les « copains » paressaient, quatre individus, tout habillés, jouaient triomphalement à la belote – à moins que ce ne fût au jeu de la vache – sur une table pliante.

J’ignore la suite de l’affaire. Où en est actuellement la situation à Noirmoutier ? Serait-ce de nouveau la Terreur là-bas ?

 

Août 1955.

Nostalgie

Il y a très peu de temps, j’accompagnai à la gare de l’Est une dame de mes amies qui s’en retournait en Suisse. J’ai toujours aimé les gares ; les hommes s’y montrent généralement plus tendres qu’ailleurs ; on les voit pleurer quelquefois. Et puis, c’est joli en tant que spectacle, le soir surtout. L’odeur de la fumée me plaît aussi, depuis toujours.

La locomotive était sous pression, le tender plein de charbon ; tout était prêt pour le départ. Le mécanicien avait l’air sympathique. Je ressentis une courte envie de monter dans le wagon avec la dame, de m’engouffrer également dans cette nuit aux yeux verts et rouges.

D’autant plus que je venais de lire sur une affiche de propagande touristique :

 

VACANCES EN SUISSE

Santé – Joie de vivre – Optimisme

 

Quelques heures de route et je remettais la main sur tout cela que j’ai perdu je ne sais où et qui me manque un peu à présent… la santé, la joie de vivre et l’optimisme…

Mais, me disais-je, n’avait-on pas gardé là-bas le plus mauvais souvenir de ma personne, à la suite d’un petit séjour que j’y ai fait, il y a sept ou huit ans. J’en ai bien du regret. Depuis lors, j’entends souvent une voix en moi qui crie à tue-tête : « Vive la Suisse ! »

Dans un compartiment, des jeunes filles robustes, à tresses blondes – des Suissesses, probablement – chantaient des chœurs montagnards. Le train s’en alla, vers l’optimisme et la santé.

*

Par un hasard curieux, deux jours plus tard, j’étais appelé dans la Confédération. Vers les six heures du soir, j’arrivai en gare de Lausanne. Il y avait plusieurs endroits que je tenais à revoir. Je me promettais mille plaisirs. Mais il me fallait d’abord une chambre. J’allai d’un hôtel à l’autre : ils étaient tous complets. On m’apprit que je ne sais quel congrès international se tenait dans les murs et l’on me conseilla de retourner à la gare où se trouve un bureau de logement. C’est ce que je fis.

Il y avait une longue file d’attente devant le guichet : des gens de toute nationalité, aux allures lasses d’émigrants. De quelque façon, cela me rappela le temps de guerre. Heureusement, j’avais pu me procurer des journaux. J’ai de longue date une très vive inclination pour la presse helvétique et peut-être plus particulièrement pour la rubrique des annonces. On y découvre chaque fois des offres assez surprenantes, sinon tout à fait indéchiffrables. Par exemple, ce jour-là, il y avait dans La Feuille d’avis de Lausanne une courte réclame ainsi rédigée :

 

Cuissettes blanches

Klopfer 3

 

Aujourd’hui encore, j’ignore tout de ces cuissettes blanches à trois francs suisses (la pièce ou la paire) ? Mais j’y songe bien souvent. Dans le même journal, une demoiselle O. Wyler offrait « une génisse grise portante » ; un commerçant proposait un « nouveau pousse-pousse combiné, modèle luxe, carrosserie tôle entièrement fermée ; au prix de cent cinquante-cinq francs. Pare-soleil offert gratuitement ».

Un autre placard attira mon attention :

« On cherche partenaire sympathique, sans connaissances spéciales, pour une longue croisière autour du monde, sur voilier de type nouveau. »

Il y a quelques années encore, une telle invite m’eût fort intéressé. J’étais en train de rêver vaguement là-dessus, lorsqu’une femme s’approcha de moi avec des manières furtives. Que me voulait-elle ? D’instinct, j’ai peur des inconnues.

Elle me demanda si je cherchais une chambre. Allait-elle me sauver ? Mais elle ajouta :

— Pour deux personnes seulement.

En moi-même, je regrettai de n’être pas deux. Peu après, la femme disparut, suivie d’un couple d’Allemands. Je pus reprendre ma lecture, c’est alors que mon regard s’arrêta sur un petit article des plus étranges :

 

« MÉFIEZ-VOUS DES INVITATIONS VENANT D’INCONNUS »

 

« À la fin de la semaine dernière, deux jeunes gens de passage en notre ville, se trouvaient peu après minuit, à la gare ; ils furent invités à aller coucher chez un individu qui prétendait avoir une chambre gratuite pour eux. Sans méfiance, cette invitation fut acceptée ; en taxi les jeunes gens furent conduits dans un immeuble du quartier est de la ville.

« Ce n’est que lorsqu’ils furent couchés que les deux garçons se rendirent compte que leur hôte leur avait offert l’hospitalité dans un but particulièrement immoral et quittèrent rapidement les lieux. Mise au courant de ces faits, la Police judiciaire municipale n’a pas tardé à identifier, puis à arrêter ce dégoûtant personnage, qui a reconnu les faits et qui a été placé sous mandat d’arrêt par le juge informateur. Il s’agit d’un Vaudois, âgé de 32 ans, qui n’en est pas à son coup d’essai. »

J’avais peut-être échappé au dégoûtant Vaudois en question.

*

Finalement, j’accédai au guichet.

Un aimable jeune homme se mit à téléphoner activement pour moi. Je commençais à m’inquiéter. Où donc allais-je passer la nuit ? Par bonheur, il me trouva une chambre dans une pension de famille située à l’autre bout de la ville.

Je pris un taxi à « petit tarif » qui me déposa rue Riant-Mont – je n’ai pas oublié le nom – où je fus reçu par une grande femme blonde, au long fume-cigarette à la bouche. Elle avait ce type d’ex-belle espionne nordique qui m’a toujours profondément troublé. Ma chambre était très modeste.

Sur ce, j’allai dîner au rez-de-chaussée d’un gratte-ciel – ce qui n’a pas grand sens – dans un décor disons : luxueux et pour un prix peu élevé. Une des choses qui me séduisent le plus en Suisse, ce sont les chauffe-plats au restaurant. On n’a pas de ces attentions en France. Après quoi, je me rendis comme en pèlerinage au Brésilien pour y prendre un café crème. D’entrée, je renversai sur mon pantalon tout le contenu du petit pot de lait. Je dus me contenter d’un café noir, d’ailleurs excellent. Ici, il me faut relater l’aventure qui m’advint : durant le temps que je passai au Brésilien, je fus sans cesse regardé par une étrangère, je crois, qui se tenait à une table voisine. Il me sembla voir dans ses yeux une sorte de concupiscence assez étonnante. J’étais pris au dépourvu. Quelle singulière soirée !

*

Au matin, je voulus prendre un bain…

— C’est très simple, me dit l’espionne. Vous mettez quatre sous dans le compteur à gaz. Si vous avez des difficultés, lisez le mode d’emploi.

J’étais en présence d’un impressionnant chauffe-bain de la marque « Piccolo ». Comme il était prescrit, j’appuyai successivement sur le bouton W, puis sur le bouton K – c’était on ne peut plus amusant… – puis sur le bouton Z… C’est alors que l’appareil se défit dans un grand bruit, comme une bête qui se fut d’un coup débarrassée de sa carapace. La mécanique n’a jamais été mon fort. Et pourtant, elle m’attire…

Je partis craintivement à la recherche de la patronne qui remit vite son « Piccolo » en état. La suite se passa sans difficultés. Je revis une dernière fois cette personne blonde, et qui fumait déjà, au moment de payer la note ; elle me remit une facture :

« Une nuitée et un petit déjeuner : 10 francs 20. Avec remerciements. »

Des sous, une nuitée, des remerciements… Ce langage, ces coutumes quelque peu archaïques m’étaient bien agréables.

*

Ayant une matinée devant moi, je décidai d’aller à Ouchy. Un trolley-bus me conduisit doucement, en silence jusqu’au bord du lac. Au passage, je reconnus les sulkys à pédales tirés par des chevaux de fer ou de carton : Grisette, Bella… C’étaient les mêmes qu’avant. Mais mon petit driver n’était pas avec moi et je ne pouvais plus courir derrière lui. Je m’assis à la terrasse de l’hôtel d’Angleterre. Une plaque commémorative est scellée sur la façade :

 

In this house – June 1816 – Lord Byron writes

The Prisoner of Chillon

 

Sur l’eau, des cygnes, des voiliers. Tout autour de nous, des parterres fleuris. Le bateau à roues, Le Rhône, siffla et partit. Il faisait un temps merveilleux. Ah ! non, les cartes postales en couleurs ne mentent pas ! Et les montagnes, que j’allais oublier !

Des serveuses à tablier blanc s’affairaient. On parlait toutes les langues. Des dames à ombrelles, à demi aériennes, allaient et venaient, tels des personnages de rêve. Deux Françaises, en robes légères, très parfumées, vinrent s’asseoir à côté de moi. Leur bavardage était futile. Mais tout me paraissait un peu futile, ce matin-là. Il me semblait que j’avais cessé de vivre vraiment. L’air même que nous respirions était tout à fait inodore.

En vérité, je glissais peu à peu dans le tourisme à l’état pur : cartes postales, photographies, rafraîchissements, souvenirs, promenades… J’aime beaucoup la Suisse.

 

Septembre 1955.

La Garonne m’appelait.

Un beau matin, je me trouvai sur la rive gauche de la Garonne, à quelques lieues en aval de Bordeaux, dans un endroit inhabité, près d’un hameau portant la curieuse appellation de « Gratte qui n’a ». Derrière moi, des vaches parsemées dans des terrains marécageux.

Elle est large de 500 mètres environ. C’est donc à « Gratte qui n’a » que nous nous rencontrâmes, elle et moi. Je savais que la suite de nos relations dépendait de ce premier moment. Il en est toujours ainsi, du moins entre les personnes. Qu’allait-il se produire ? Me séduirait-elle d’emblée ? Mais il me parut que l’instant n’était pas propice aux effusions : à cette heure, elle semblait totalement indifférente, un peu nerveuse même et comme pressée d’en finir, de quitter la terre. Il se peut que j’eus tort de la surprendre ainsi, au terme de son cours. C’est peut-être ce qui lui déplut.

Sa couleur m’étonna d’abord ; ou plus précisément, sa chair – il ne me vient pas d’autre mot –, dense, opaque. Elle n’a pour ainsi dire, de l’eau rien que le nom ; elle est faite d’une matière liquide, il est vrai, mais c’est plutôt une vase fluide, miroitante et dorée en surface. L’or en fusion pourrait ressembler à cela, mais une fusion à froid, si la chose est possible.

Par un chemin qui longe le fleuve d’un côté et les marais de l’autre, j’arrivai au petit port de Macau. Trois barques sur le flanc, des filets séchant au soleil et, près d’eux, trois pêcheurs dans une pareille attitude d’abattement. Nous causâmes :

— On prend des carrelets, des anguilles, des mulets…

Lorsque le compagnon qui m’escortait amena l’entretien sur l’esturgeon, ils montrèrent de la réserve.

— Il n’y en a pas beaucoup en ce moment, répondit l’un d’eux.

C’est un peu plus loin, au Bec d’Ambès, que la Garonne rencontre sa sœur d’origine auvergnate, la Dordogne. Et que, toutes deux, elles forment un estuaire appelé la mer de Gironde. En face, on ne voyait que les roseaux de l’île Cazeau. À notre gauche, les vignes désertes du Haut-Médoc. Le paysage doit être tout différent au temps des vendanges.

*

À la hauteur de Blaye, la Garonne a subitement grossi, elle est mi-vineuse, mi-maritime, elle a pris trois kilomètres de largeur, j’allais dire de tour de taille.

Il m’aurait plu de m’embarquer sur le bac Les Deux Rives. Une pancarte disait : « Traversée agréable, reposante, d’environ 20 minutes. » Par malheur, Les Deux Rives était en réparation.

Un petit vent léger s’était levé. Nous nous réfugiâmes dans une sorte de baraque à l’enseigne de L’Escale (dancing). Il venait de là un fumet de cuisine. Sur le menu, il était indiqué : « Nos spécialités : crevettes au fenouil, huîtres aux saucisses… » Une serveuse frisée nous demanda si nous voulions danser. Je crois que nous n’en avions pas l’envie. Nous lui posâmes quelques questions : était-elle médocaine ?

— Non, je suis de la capitale…

Elle en avait perdu l’accent.

— Près de la piscine des Tourelles.

— Et de la Porte des Lilas, ajoutai-je.

— Ah, oui, dit-elle dans un soupir lourd de nostalgie parisienne. Qu’est-ce qu’il y a de nouveau par là ?

Sur ce, elle me pria de lui acheter un billet de la Loterie nationale de la tranche « Double Chance ».

— Si vous gagnez, pensez à moi.

À présent, je puis déclarer que j’ai perdu ; en l’occurrence, il s’agissait plus exactement d’une double malchance. Ce qui ne m’empêche pas de repenser avec sympathie à l’exilée de L’Escale. Une fois cette négociation inespérément menée à bien, la contrée lui apparut soudain sous les plus riants dehors.

— On ne s’ennuie jamais ici. Il y a de grands bateaux qui passent souvent. Et des aviateurs qui volent très bas et qui nous saluent de la main.

De plus, elle nous apprit quantité de choses… que l’on chassait le canard et la tourterelle dans les parages… que l’eau de la Garonne était à demi salée. Mon ami ne put, hélas ! rien obtenir d’elle touchant l’esturgeon. Elle nous dit, en outre, que le bac devait reprendre son service le mercredi suivant. Malheureusement, nous ne pouvions faire relâche jusque-là, en dépit des joies multiples que nous auraient certainement données le passage des bateaux et des aviateurs, sans parler des huîtres aux saucisses…

Nous roulâmes durant quelque temps parmi les vignobles célèbres : Saint-Estèphe, Château-Lafite, Château-Latour, Saint-Julien… Jusqu’à Margaux. On dépassait parfois quelques maisons trapues.

*

Un parc à la française, des camélias, des magnolias, des rhododendrons, des roses… Au milieu de cela, un château Empire de haute taille. On devait me dire par la suite qu’il avait été fait par Victor Louis, l’architecte du Grand Théâtre de Bordeaux. C’est la châtelaine, en personne, qui nous guida, une énorme clef à la main.

Le chai aux colonnes blanches a cent mètres de long. Ce pourrait être une chapelle, il y règne une même fraîcheur, mais l’odeur est tout autre. La dame nous dit qu’elle donne parfois là des concerts. C’est propre, net. Douze cents barriques de vin nouveau étaient alignées.

— La barrique doit être en chêne, et neuve.

Elle fit glisser la porte du « caveau ». Des milliers de bouteilles étaient classées dans des casiers, par années. Nous étions dans un haut lieu : chez un des quatre « Grands ». Cette fois, on se serait cru dans une bibliothèque. Voilà une lecture recommandable, à mon avis, sans en abuser toutefois. Quelques pages par jour. Magnums, doubles-magnums, impériales… J’en touchai une datée de 1865, presque centenaire, emmitouflée dans ses toiles d’araignée.

— On prétend, me déclara la propriétaire, que 55 va être une très grande année ; elle va ressembler à 1873. La température et l’ensoleillement sont à peu près les mêmes. Mais on n’a pas fini de trembler, à cause de la grêle, du mildiou. On vit avec le baromètre à côté de soi.

Sur le livre d’or, je mis ma signature au-dessous de celle du comte de Paris et de Georges Duhamel, le plus simplement du monde.

— À moi, on ne me donne à boire que le fond des tonneaux, la lie, l’extrait de l’année, m’avait encore dit la dame.

On comprend ce que peut avoir de monotone une vie tout entière vouée au Château-Margaux ; on comprend que cette personne éprouve quelquefois le besoin de boire comme tout le monde un vin rouge quelconque, ou de l’eau peut-être, pour changer.

De nouveau, nous étions dans les vignes. Depuis peu, j’examinais ces ceps, ces feuilles, ces petits grains, d’un œil de calculateur. C’était tout alentour une fortune à l’état naissant, c’étaient des millions de francs qui poussaient et qui ne demandaient qu’à grossir encore. À moins que la grêle ou le mildiou…

*

Un homme inanimé, étendu sur la chaussée, à côté de sa motocyclette… tel fut le premier spectacle que nous eûmes en pénétrant dans Bordeaux. Autour de la tête du blessé, s’étaient éparpillées les marguerites qu’il avait apportées de la campagne. Il y a des gens qui pensent à tout : ils se déplacent avec leurs fleurs et leurs couronnes. Par bonheur, il n’était pas mort.

Il me tardait de revoir la Garonne. J’allai au pont de pierre : entre les quais, elle était limoneuse encore, mais plus du tout dorée, comme au bac d’Ambès. Des cageots, des détritus, des caisses flottaient à la dérive. Elle est portuaire à Bordeaux.

De frêles grues se repaissaient de quelques navires amarrés. Justement, un groupe de Bordelais partait pour une vague et peu lointaine croisière à bord d’une ancienne péniche de débarquement. En dépit du grand pavois et du phonographe qui jouait Les Gars de la Marine, ce départ avait quelque chose d’affligeant. J’ai oublié de dire que la pluie s’était mise à tomber.

Stendhal aimait cette ville. J’en fis une « visite rapide » comme il était écrit dans mon guide. Sur la place des Quinconces, la plus vaste d’Europe, se tenait une foire plus ou moins commerciale. C’est là que jadis, était le Château-Trompette, ce qui me rappela un roman que j’ai lu par fascicules illustrés au temps de mon adolescence : La Juive du Château-Trompette. L’intrigue est maintenant sortie de ma mémoire, mais la Juive en question a fortement marqué mon esprit. En flânant ainsi, je découvris la maison où mourut Goya, le 16 avril 1828 ; je déchiffrai l’inscription murale : « Francisco Goya y Lucientes civitati burdigalas… »

La cathédrale Saint-André, le jardin public, les sévères hôtels des Chartrons, les quais… La place de la Bourse, ci-devant Royale, à trois côtés seulement, le quatrième étant formé par du vide et par l’eau ; elle est fort belle, elle m’a fait souvenir de quelque façon de la Praça do Comércio, à Lisbonne.

Aux allées de Tourny, je fis l’observation que les Bordelais ont la bonne fortune – d’ailleurs contestable – de posséder encore un Léon Gambetta tous pans de redingote dehors, alors que le nôtre a disparu Dieu sait où.

*

Il m’était revenu que l’historien italien César Cantu avait vanté la joliesse des femmes de la métropole de la Guyenne. Nous nous engageâmes, mon ami et moi, dans l’animation du Cours de l’intendance et de la rue Sainte-Catherine, en quête de beautés locales. Je fus surtout frappé par le grand nombre de soldats américains, noirs ou blancs, que je rencontrai ; j’eus l’impression, qu’à l’instar de M. Cantu, ils goûtaient vivement le charme des jeunes Bordelaises. Ce rapprochement international aura au moins pour résultat de répandre l’usage de la langue anglaise dans cette province. Renseignements pris, les demoiselles de Bordeaux étaient pour la plupart sur la plage d’Arcachon, ce jour-là.

Le Grand Théâtre est fort beau. Je m’attardai à regarder les colonnes du péristyle, les douze déesses et muses colossales qui forment le savant artifice connu sous le nom de « Clou de M. Louis ». Et nous choisîmes d’aller déjeuner au restaurant de la Comédie qui forme une enclave dans ce bâtiment. À la section « Hommes » des toilettes, je fis une remarque : la serviette portait une empreinte de lèvres nettement dessinées en rouge. Ce sont là mœurs d’artistes, pensai-je.

Sur la fin du repas, le garçon vint me demander discrètement si nous étions des comédiens. En quel cas, la direction nous accorderait une remise de dix pour cent sur l’addition. Qu’étions-nous donc en somme ? Avions-nous une dégaine de baladins ? Je dois reconnaître que mes cheveux étaient un peu longs, ceux de mon compagnon également. Il me faut bien ajouter qu’il portait un seyant pantalon noir très étroit, de la marque « Casanova » pour tout dire, et qu’il avait pour habitude de se nouer de charmants foulards de soie au cou. Tout bien considéré, on pouvait donc nous prendre : moi, pour un père noble, lui, pour un jeune premier en tournée.

Le patron nous fit bénéficier quand même de la remise ; nous allâmes le remercier de cette attention imméritée. C’était une occasion de parler de la ville. Par lui, nous apprîmes que Victor Louis avait été obligé de mettre son théâtre sens devant derrière, par la faute du propriétaire obstiné d’une maison voisine. L’amène restaurateur nous poussa à aller voir de près le porche de l’église Sainte-Croix où sont sculptées dans la pierre des scènes ayant pour thèmes l’avarice et la luxure, d’après lui des plus enseignantes.

Si nous en avions fait le vœu, il nous eût montré sa cave où se trouve une véritable cheminée Louis XVI et où, pendant la guerre, des maquisards étaient journellement torturés, tandis que l’orchestre du théâtre jouait Tannhäuser et la Walkyrie.

Alors, mon jeune ami lança l’esturgeon dans le débat. Ce poisson lui tenait au cœur ; je me demande pourquoi. Il tombait bien.

— Voyez le patron du restaurant Saint-Martin à Langoiran, il en pêche. Mais il n’est pas sûr qu’il veuille vous répondre. Il est comme le temps. On dit que ça rapporte une fortune. Les œufs sont envoyés en Russie et ils reviennent ici en boîte.

L’affaire prenait corps.

*

Peu après, nous étions devant le tympan de l’église Sainte-Croix, aux voussures desquelles se trouvent ce que le Guide bleu nomme « de curieuses sculptures ». Je serais bien en peine d’en dire davantage, car l’ensemble me parut assez confus.

De là, nous nous dirigeâmes sur la tour Saint-Michel. Le vieux gardien du « caveau des momies » se tenait prostré dans une échoppe. On est déjà en présence d’un spécimen bien intéressant de momification anticipée. Il était triste, cet après-midi-là ; il consentit cependant à nous précéder dans la crypte. Là, il prit un fanal à pétrole dont il dirigea le rayon sur les premiers de ses soixante-dix personnages adossés au mur.

Son discours est des plus étranges. Il s’exprime avec une sorte d’automatisme. Et l’élocution gasconne accentue encore le caractère insolite de la scène. Il y avait dans ce souterrain une senteur singulière qui est, peut-être, après tout, celle des momies.

— … sans bandelettes… 196 ans… la terre les a conservés… Les six cadavres que nous traversons ne sont pas intéressants, ils sont en mauvais état… Un tout petit enfant…

Qui ressemblait à un bébé indien. D’ailleurs, toutes ces momies avaient des airs d’Indien.

— Une femme que l’on suppose morte d’un cancer : voyez son sein gauche.

Il le souleva et le laissa retomber, pour nous, cela fit une sorte de clappement plutôt désagréable.

— Une femme, remarquez l’œil bien conservé. Un portefaix, mort en portant une charge plus forte que lui, à la suite d’un pari. Remarquez son cuir plus épais que le cuir de bœuf.

Nous dûmes en convenir.

— Encore un enfant… Une famille empoisonnée par les champignons. Remarquez la contraction des visages… Le général, tué dans un duel. Remarquez le trou à l’épaule gauche.

Où il enfonça consciencieusement tout son index, qui avait, d’ailleurs, la même teinte que la peau du général.

— Une femme en nourrice, on suppose. Remarquez les seins pendants.

Même manœuvre familière que pour la dame morte d’un cancer. Puis, d’un geste inattendu, assez doux, il tira la langue d’un sujet voisin.

— Très bien conservé. Un bossu… Celle-là a gardé toutes ses dents… Celui-là porte une fausse perruque : c’était un homme… Celle-là, c’était une femme, remarquez la dentelle de son jupon.

Insensiblement, il commençait à sortir de sa torpeur : il apparaissait qu’au fond il aimait ses cadavres, comme d’autres aiment leurs enfants ; il les connaissait bien ; il était indulgent à leurs anciennes faiblesses. Tout au plus, pourrait-on lui reprocher de vivre quelque peu à leurs crochets.

Après cela, il nous fallut pourtant dîner. Mais où ? Poussé presque inconsciemment, par un certain goût de cosmopolitisme, je me retrouvai au Shanghaï, un restaurant chinois. Une atmosphère peu garonnaise, dira-t-on : mais n’étions-nous pas dans un port ?

Le Grand Théâtre était délicatement illuminé. Je débouchai enfin sur une place circulaire. Au centre, un marché couvert. Ce rond-point s’appelle la place des Grands Hommes. C’était attirant. J’avisai un hôtel portant le même nom, et, en toute modestie, je louai une chambre à l’Hôtel des Grands Hommes.

— La maison est très calme, m’avait assuré le patron, on se croirait à la campagne.

De ma fenêtre, j’avais vue sur la halle ronde, sur la toiture de verre et de zinc. Et sur son clocheton pointu. De grands rideaux rayés, rouge et blanc, verticalement, étaient relevés. Cela me fit songer à un théâtre et, sans que je puisse préciser bien ma pensée, à un théâtre chinois.

Dès cinq heures du matin, un couple qui logeait dans la chambre contiguë se mit à discuter à haute voix en patois. Puis, un de leurs congénères vint les rejoindre pour casser la croûte. Je pouvais les entendre mastiquer.

Il venait également un grand vacarme de la place et aussi des effluves divers, campagnards. L’hôtelier avait eu bien raison de me dire que je pourrais me croire transporté à la campagne.

*

Nous nous dirigeâmes de bonne heure sur Labrède, dans la région de Graves. De la route, on ne voit pas le fleuve.

Le château est comme posé sur la pelouse dans un admirable parc. C’était un château en miniature entouré de douves d’eau vive. Oui, ce qui m’enchanta le plus, ce sont ses proportions modestes. On y accède par des ponceaux. C’est comme un jeu qui va commencer. Tout est aimable, innocent et quelque peu enchanté dans ce domaine. Sur une pancarte, il est écrit :

« Ne coupez pas les fleurs, elles ont une âme. »

Nous vîmes successivement la chambre de Montesquieu avec son lit à baldaquin. Un pot d’étain, sa plume d’oie, la bibliothèque, un meuble à secret où, nous assura le guide, il cachait sa correspondance amoureuse. Et quantité d’objets hétéroclites de temps plus rapprochés de nous : des lampes à abat-jour fanfrelucheux, des vases, des portraits…

Mais un guide impertinent avait gâché mon plaisir. N’a-t-on pas remarqué que ces gens tendent trop souvent à s’identifier avec les morts illustres dont ils ont la garde ? Les uns (à Versailles) se prennent pour le Roi-Soleil ; d’autres (aux Invalides) pour Napoléon. Certains mêmes, dans les églises, se croient Dieu en personne. Le gardien de la tour Saint-Michel, lui, s’était transformé en momie… Quant à celui de Labrède, il ne doutait pas qu’il fut pour le moins l’auteur des Lettres persanes.

Mais comme j’étais loin du fleuve dans tout cela ! Nous passâmes d’un bord à l’autre, à Portets, pour arriver à Langoiran où nous déjeunâmes au restaurant Saint-Martin, ainsi qu’il était prévu, en bordure de la Garonne. De la terrasse, je pus l’observer assez longuement. Elle est terrienne. Elle s’est considérablement resserrée. Sa couleur tournait au vert, mais un vert sombre. Elle se garnit de roseaux. Pour ce qui est de sa nature profonde, je notai, à ce moment, qu’un de ses traits essentiels est la sauvagerie, ou la timidité. Nous en étions au stade indécis des approches. Le patron était absent. À la pêche à l’esturgeon, sans doute. J’avoue que je prenais goût à cette poursuite du poisson fabuleux.

Nous tentâmes d’interroger un vieux pêcheur ; il répondit évasivement et s’écarta de nous aussitôt qu’il le pût.

La Garonne se tient toujours le plus loin possible des chemins. Je l’avais encore très peu vue jusque-là. En vérité, nos rapports n’étaient pas des meilleurs. Je la sentais distante. Il eût convenu sûrement que je fisse les premiers frais. Mais pouvais-je lui courir après, à mon âge ? Non, le plus sage était d’attendre encore. En moi-même, j’étais bien inquiet.

À Cadillac, des remparts ébréchés, des platanes, la porte de la Mer et un énorme château qui sert à présent d’école de préservation de jeunes filles. Il est bien revêche d’aspect, les murs sont épais, il n’arrivera rien à ces pauvres filles.

Et, de nouveau, nous traversions une contrée de grands vins : Barsac, Sauternes, Château-Yquem… Puis, nous fîmes un détour par le village de Verdelais au creux d’un joli vallon. C’est le lieu d’un pèlerinage à une Vierge ramenée de Terre Sainte, au XIe siècle. J’aurais voulu savoir quelles sont les vertus de cette Vierge miraculeuse, sa spécialité en un mot, et je me renseignai là-dessus auprès d’une fillette qui tenait un éventaire d’images pieuses, de scapulaires, de cartes postales. Elle ne put que me dire :

— Elle est en bois de châtaignier. On lui a mis une robe parce qu’elle est laide depuis qu’elle a brûlé.

Les murs de la basilique sont recouverts d’ex-voto, témoignages de guérisons diverses. Il y en a un offert par l’Association des sages-femmes de Bordeaux, en remerciement d’une cure collective, sans aucun doute. Des vases de Chine, des fleurs desséchées, des vitraux neufs, des dons de toutes sortes font de ce sanctuaire une espèce de bric-à-brac, somme toute des plus touchants. Et moi, n’avais-je pas quelque supplique à déposer aux pieds de la petite Vierge rustique, simplette, malgré sa couronne et sa belle robe de soie bleu clair ?

Sous le porche quelques livres étaient exposés, parmi lesquels une Histoire du Pèlerinage de Verdelais, préfacée par François Mauriac, ce qui me rappela que Malagar se trouve très près de là.

Dans le tout petit cimetière en pente où je me hasardai, j’eus, après quelques pas, la douce émotion de découvrir la tombe de Toulouse-Lautrec. Il est mort avant ma naissance, mais nous nous sommes cependant rencontrés bien des fois. Et c’est à Verdelais que je faisais enfin vraiment sa connaissance. Non pas en chair et en os, mais en os, seulement, et encore…

 

Henri de Toulouse-Lautrec-Monfa. 1864-1901

 

Le grand nom de ce petit homme est gravé sur une dalle monumentale, d’un vilain gris sale, surmontée d’une croix à crochets très surchargée, ornée d’un Christ qui se rouille, entourée de chaînes. Aux quatre coins, de faux troncs d’arbres évidés, en ciment, sans aucune fleur. C’est encore le même abandon qu’avant. La farce continue… Il semble qu’on l’ait voulu grotesque après sa vie dans ce tombeau trop vaste pour son corps et trop pompeux pour lui. Il nage là-dedans comme il a nagé toujours dans ses frusques.

Mon attention fut attirée par une affiche bariolée, collée contre la grille : dans quelques jours le cirque Farina allait dresser sa tente à Verdelais. Cela lui eût fait plaisir.

— Malagar ? me dit une paysanne, c’est tout près. Vous verrez, il y a un ange sur la droite.

L’ange indicateur était là, à un croisement de chemins. Il avait une main coupée.

De Malagar, la vue est très belle sur la vallée, les pays de Sauternes et vers l’Entre-deux-Mers, sur les toits et les tours de Saint-Macaire… Mais François Mauriac n’a-t-il pas parlé lui-même de tout cela ?

À partir de Castets, la Garonne n’est plus navigable. À cet endroit, s’amorce le canal latéral qui va jusqu’à la Méditerranée. Je me donnai un temps d’arrêt à la Réole pour regarder la Garonne du haut de l’esplanade. Elle était tranquille. Quel changement d’allure depuis Macau ! Mais la voilà déjà qui repart !

Dans la Grande Rue de la commune de Mongauzy, au crépuscule, nous fûmes les témoins d’une rixe entre deux jeunes garçons à la porte d’un bal. La foule semblait se divertir à cette joute impromptue. Personne n’intervenait. Les filles couraient, de-ci, de-là, visiblement énervées. Un des combattants avait le visage ensanglanté. C’était jour de fête…

Peu après, nous quittions le département de la Gironde pour entrer dans le Lot-et-Garonne. Des arbres fruitiers, des vignes, des plantations de tabac : la Garonne devient maraîchère.

À force de lambiner, nous fîmes une entrée très tardive à Marmande, à l’heure où la ville commençait à s’assoupir.

Au restaurant, nous bûmes une bouteille de Château-Margaux qui me porta à mille pensées souriantes tandis que sans m’en rendre compte, je faisais inlassablement le tour du kiosque à musique dans la capitale de la tomate. Je m’endormis alors que l’Harmonie Marmandaise, à moins que ce ne fût l’Orphéon de Marmande, répétait avec une certaine virtuosité la Danse des vers luisants, en vue de festivités à venir.

Au matin, j’allai par les rues. Un homme réparait la cloche du campanile de l’église Notre-Dame, où j’entrai. C’était la fin de l’office des morts. Un Marmandais ou une Marmandaise venait de trépasser dans les jours précédents. Son nom commençait par un R. Je ne sais rien de plus. On meurt à Marmande aussi facilement qu’ailleurs. Les parents de M. ou Mme R. se placèrent en rang près de la porte. Comment sortir de là ? Il m’eût paru déplacé de serrer les mains des membres de cette famille que je ne connaissais pas. Heureusement une issue se présenta qui donnait sur un cloître de la Renaissance. Par l’entrecolonnement, j’eus une perspective verte et légèrement mamelonnée. Mais pas de Garonne. Où se cachait-elle ? Elle était de plus en plus insaisissable.

En route vers Tonneins. Chacun de son côté : moi entre de hauts platanes tout droits, la Garonne ondulant à l’écart, loin des hommes. C’est le fleuve le plus secret que je connaisse. J’avais pris mon parti de ses sautes d’humeur. Un moment viendrait où je l’aurais à moi, plus tard. Il ne se pouvait pas que tant de constance de ma part ne fût point, à la longue, récompensée.

Premières vaches blondes accouplées et portant voilette, êtres aveugles, avant-courrières des Pyrénées, incurieuses, pas plus d’ailleurs que les gens qui les conduisaient. Un paysan semait par poignées une sorte de poussière devant lui.

Accoudé au parapet d’un beau pont ocré de Tonneins, je suivis quelques minutes le vol d’une dizaine d’hirondelles qui traçaient des portées fugitives sur l’eau. Lanturlu… lanturlu… Elle commence à s’ensabler.

Du sommet du calvaire de Pech-de-Berre, j’assistai à la rencontre du Lot et de la Garonne, deux verts qui se mêlent pour n’en faire plus qu’un seul. Longtemps je demeurai là à regarder le mâle se laissant dévorer par la femelle. La Garonne est aussi une mante religieuse.

Les cours d’eau ont généralement pour habitude de se cacher pour confluer – ce qui peut se comprendre. Tenant à voir mieux cela, je descendis sur la berge à proximité d’un hameau : deux ou trois maisons, des peupliers, deux palmiers… Un vieillard, assis au soleil, nous laissa passer sans lever la tête. Une famille se mit à nous observer. Que venaient faire ces étrangers chez eux ? Deux ou trois chiens nous flairèrent avec gentillesse.

Je mis la main dans l’eau. Elle était très froide. On voyait le lit de graviers et de sable fin. Je montai à bord d’un bac délabré. Un dôme en roseaux lui donnait des tournures de sampang. Ne nous égarons point, nous étions à Monluc (Lot-et-Garonne).

À deux pas de là, une vieille femme, toute vêtue de noir et portant un chapeau d’homme, lavait des écheveaux de laine dans le courant. Il ne lui restait plus que deux dents sur le devant de la bouche, mais ses yeux étaient d’un bleu extraordinaire. Je m’aperçus alors que ce bleu-là m’avait grandement manqué depuis que je battais l’estrade dans la vallée.

Au retour, nous longeâmes un cimetière de dimensions minuscules, mais somme toute, bien suffisantes. À Thouars, nous étions derechef dans le voisinage de la Garonne. L’auto s’arrêta près d’une maisonnette isolée. Une forte femme se tenait sur le seuil. Elle portait une chaussure à un pied, une pantoufle à l’autre. Je crus d’abord que c’était pour son amusement. En outre, elle se servait d’un manche à balai comme d’une canne. Nous eûmes une courte et gentille conversation. Elle était volubile et curieuse ; elle demanda au photographe qui opérait sur elle :

— Qu’est-ce que vous faites ?

Puis à moi :

— C’est votre fils ?

J’ai un fils, mais il est encore trop petit pour exercer la profession de photographe, et, d’ailleurs, il veut être philosophe plus tard.

De son bâton, elle montra un point de l’encadrement de la porte…

— Cet hiver, elle est montée jusque-là. Oh ! Malheureux !

Jamais elle ne nommait le fleuve ; elle l’appelait : « Elle » amicalement, mais non sans crainte. Elle évoqua les dernières grandes inondations : 1930 ; 1952 ; 1954…

— On ne dirait pas ça d’elle aujourd’hui ; elle est bien maigre, maintenant. Il faut la voir alors. Oh ! Malheureux ! Elle est toute blanche.

Elle me fit entrer dans sa cuisine pour me montrer un trait de crayon fait par son fils sur l’escalier en 1952.

— Elle est venue jusqu’aux saucisses du plafond. Elle a fait sauter les marches. On m’apportait le pain par la fenêtre au bout d’une fourche. Elle est restée trop longtemps. Oh ! Malheureux !

Qu’elle me traitât ainsi constamment de malheureux me donnait à réfléchir.

Je m’étais attaché à la contemplation d’un singulier tableau représentant des danseuses d’opéra en tutu. Il était surprenant de trouver dans cette cuisine une toile non dépourvue de grâce naïve.

— C’est espagnol, mais celui-là est plus beau, dit la vieille, en désignant un chromo enfumé.

— La prise de la Bastille. Nous n’étions pas nés, ni vous ni moi.

Là-dessus, elle se mit à m’entretenir d’elle-même.

— J’ai perdu mon pauvre mari, j’ai glissé avec mes sabots et je me suis coupé la jambe. Je ne peux même plus me chausser. La maison est trop grande pour moi, il y a quatre cheminées.

Oh ! Malheureuse ! Elle m’apprit encore que dans la région, on cultive le tabac et le blé.

— Le tabac, ça rapporte maintenant… Mais la récolte de blé est fichue.

Par sa faute à « Elle » qui, pour l’instant, coulait tout benoîtement à nos pieds.

*

J’aime beaucoup les vieilles maisons à pans de bois et à balcons de Port-Sainte-Marie, ses ruelles également. Son église est lourde et sombre.

Halte un peu forcée à Agen, car nous étions très près de la panne d’automobile. J’aurais bien voulu déjeuner au Restaurant Espagnol. Les prix avaient quelque chose d’anachronique et de captivant : vermicelle 10 francs. Cœur rôti aux haricots 60 francs. Couenne aux haricots 60 francs. Ah ! si j’avais eu vingt ans de moins… Mon grand fils ne parut pas très tenté non plus par le cœur et la couenne, ni par les haricots.

Puisqu’il nous fallait séjourner l’après-midi entier dans cette ville plaisante, au demeurant, pourquoi n’en profiterions-nous pas pour nous cultiver ? Le musée occupe trois vieux hôtels en brique et pierre (la brique toulousaine apparaît). Un guide des plus affables, coiffé d’une remarquable casquette plate en forme de galette, nous montra ses trois Vénus, en insistant avec raison sur la plus belle, la Vénus du Mas, un marbre grec sans main. Il nous fit savoir que d’une main elle devait se mirer dans une glace et « qu’elle faisait quelque chose avec l’autre » – c’était l’opinion des personnes qualifiées. Que deviendrions-nous si nous étions livrés à nous-mêmes dans les musées et sans aucun guide ?

Au fond d’une salle, il y a quatre Goya : une scène des Caprices, un autoportrait très beau. Il m’aurait plu de m’attarder un peu… Mais, le gardien se laissa soudain aller à une exaltation, contenue jusque-là. C’était le point culminant de la visite – son clou à lui – et je dus écouter la relation détaillée du vol du portrait par un étudiant en pharmacie de nationalité autrichienne. Du doigt, il me fit suivre la trace du découpage au rasoir, opération qui eut lieu tandis que la « dame au singe » faisait le guet. Oui, que ferions-nous sans les guides ?

Ensuite, je me livrai à une longue promenade entre les anciennes maisons ventrues de la rue Beauville, sous les cèdres de la place Armand-Fallières, par la rue de Strasbourg où se trouve la prison et qui, de façon assez paradoxale, conduit au boulevard de la Liberté.

Sans nous être concertés, le photographe et moi, nous croisions à intervalles presque réguliers de demi-heure en demi-heure, sur la place du Marché au Blé.

Je m’absorbai longuement dans l’étude de ce marché, une construction imposante qui porte le millésime de 1874. On a bâti d’innombrables marchés couverts, casernes, bureaux de poste en France dans ces années 70 qui ont suivi la défaite. À l’entrée principale du marché d’Agen, se tiennent deux statues de fonte badigeonnées de rouge : le Commerce et l’Agriculture. Ce qui prouve qu’en 1874, on avait encore confiance en les destinées du pays. Je m’intéressai aussi aux boutiques environnantes. Et plus particulièrement, à deux magasins d’articles de ménage. L’un, moderne, peint en couleurs claires et portant une enseigne triomphante : « À la terreur commerciale ». Et l’autre, tout petit, vieillot, sans aucune enseigne, tenu par un M. nommé Baquier. On y trouve encore de ces lampes Pigeon qui ont illuminé les meilleures années de mon enfance.

Vers 7 h, M. Baquier, en blouse grise et le béret sur la tête, se mit à rentrer tout doucement, un par un, les cent objets de l’étalage, les seaux, les arrosoirs galvanisés, les garde-manger… sans se hâter.

C’est sur l’entrefaite qu’il faillit m’advenir une aventure – une ébauche seulement. Et pourquoi pas ? Par ma faction persistante, je finis par attirer les regards charbonneux et encore ardents d’une Agenaise à chapeau rose, plus très jeune, à vrai dire, et légèrement vacillante. Nous nous rapprochions du Sud, de l’Espagne… Mais la voiture était enfin réparée. M’est-il interdit d’imaginer que j’ai laissé quelques regrets au cœur d’une quadragénaire de la cité du pruneau fourré ?

*

Et nous reprîmes notre navigation terrestre, à rebrousse-courant, le plus possible contre à contre avec la Garonne. On l’apercevait rarement, mais on sentait venir jusqu’à nous sa fraîcheur.

Le pays est plat. Il s’y fait d’heureux mélanges de coloris. Nous étions dans le Tarn-et-Garonne. Après les grands crus, le gros rouge. Au passage, j’observai que les débits de tabac se signalaient par une pipe et non plus par un cigare. À Lamagistère (quel joli nom !) une famille nombreuse était assise sur le rebord du trottoir. La fille aînée, une brune au teint rose, au tablier rose également, m’adressa un sourire auquel je ne répondis pas. D’ici et maintenant je lui fais un salut tardif.

Je pus entr’apercevoir la Garonne à Valence-d’Agen. Le soir venu, elle s’était habillée de lamé d’argent. Je me rappelle qu’elle était bien séduisante ainsi.

*

Depuis la veille la Garonne me brûlait les veines (depuis que je l’avais vue en robe du soir). Je tenais à me rapprocher d’elle, mais prudemment. C’était, je l’avais compris, une histoire tout en pudeur, tout en délicatesse.

Il m’importait de savoir comment elle s’y prend pour mettre le grappin sur ses affluents, les uns après les autres… Le Lot, puis le Tarn… cette mangeuse d’hommes.

Sur la crête de Boudou, parmi les vignes de chasselas pas encore mûrs, d’un point marqué par une croix de pierre, on embrasse une grande portion de nature, la vallée en vert et jaune. Au loin, la plaine de Gascogne. Oui, ce matin-là, j’aurais embrassé la nature à pleine bouche.

Le Tarn est pacifique – à cet instant et en ce lieu – et d’un sang plus épais que la Garonne. Elle n’en fait qu’une lampée.

Les premières oies du Languedoc apparurent à Castelferrus. Nous laissions la Guyenne derrière nous. Un arrêt à Verdun où nous prîmes un café sur la vaste place, fermée par une vieille porte fortifiée. Je m’intéressai passagèrement au manège d’un poilu verdâtre chargeant à la baïonnette une Vierge à l’Enfant en plâtre qui se tient à quelques mètres de lui. Que faut-il penser de cela ? Simple hasard ? Anticléricalisme militant ?

Nous entrions dans la Haute-Garonne. Mais pour moi, il ne s’est agi du début à la fin, d’aval en amont, que d’un seul département, ou d’une seule province, ou d’un seul pays qui s’étire tout en longueur des Pyrénées à l’Océan.

De plus en plus, tout tourne au rose jusqu’à l’air même qui en est teinté.

*

Je ne voulais pas rester longtemps à Toulouse où il y avait déjà grande cohue sur la place du Capitole en cette fin de matinée. Le marché allait fermer. Un certain désordre aussi, des bruits de toute sorte, sifflets, klaxons ; une nervosité générale due possiblement à l’orage menaçant. N’empêche que cette place rouge, grande, chaude et vivante me plaît. Elle est faite pour les hommes.

Assis à la terrasse d’un café désuet, je suivis momentanément l’aimable défilé de filles et de garçons sortant d’un lycée ou d’une faculté proche. Cahiers, queues de cheval, petits chignons, quelques pantalons du type « Casanova »… C’est peut-être sur le Pont des Demoiselles qu’il eût fallu aller pour en voir un plus grand nombre.

De chaque côté du terre-plein, on avait dressé un mât. De l’un à l’autre, un fil d’acier était tendu, au-dessus d’un filet. Je me renseignai auprès du garçon. Ce soir encore Anita Stanik exécuterait le numéro du mouchoir et la Marche à la Mort. Elle était habillée d’une blouse blanche et d’une jupe bleue.

— Elle se défend pas mal, me déclara le garçon.

Ce serait sûrement merveilleux de voir cette femme de vingt-deux ans, seule dans l’immensité vide du ciel sous les projecteurs.

C’était l’heure du cassoulet. En cours de route, je vis le tramway n° 16 qui va à Moscou. Et, un peu plus tard, l’autobus qui va à Salonique – ce qui me parut assez dépaysant.

Après le déjeuner, la ville se mit à rougeoyer. L’orage approchait. En tournant autour de la basilique Saint-Sernin, je remarquai un vieillard de pauvre mine qui dormait contre la porte des Comtes où sont placés, dans un enfeu, trois ou quatre sarcophages. À sa place, j’eusse choisi un endroit plus égayant.

L’église est immense, grandiose, froide, nue. J’aurais dû demander à voir les reliques et, tout particulièrement, une épine de la couronne du Christ, mais cet après-midi-là, je ne souffrais pas de mon habituelle boulimie archéologique. La Garonne m’appelait…

Du Pont-Neuf, qui est vieux, et qui est rose aussi et en dos d’âne, je pus, tout à l’aise, contempler une Garonne citadine. En résumé, jusque-là, je ne l’avais bien vue que dans les villes où elle est maintenue prisonnière. À Toulouse, elle fait un coude. C’est en ce lieu qu’elle prend définitivement le chemin de l’Atlantique.

Je me promenai encore dans des rues bordées d’hôtels de la Renaissance. L’église Notre-Dame-du-Taur me plut. J’entrai boire au Café des Américains, « le plus grand café de France ». Mais je crois bien que j’étais un peu las des briques.

En sortant de la ville, dans un faubourg, il y a trois usines côte à côte : la R.A.P., l’O.N.A., et une poudrerie nationale. Le pétrole, l’azote et la poudre. On avait réuni là un bon mélange détonant. Une allumette suffirait peut-être. Mais je ne veux pas donner de mauvaises pensées aux incendiaires virtuels.

À Fortet, rencontre et absorption de l’Ariège qui descend également des Pyrénées, mais qui n’a pas un aussi beau destin que la Garonne. Il fallait à Muret tâcher d’apercevoir, sinon le président, du moins sa demeure. Un ruisseau coule en contrebas. Est-ce la Louge ? Une maison basse, rose, une pergola, des volets clos, des fleurs, du feuillage. Le président n’était pas chez lui.

Peu à peu, le pays se transforme, les habitations sont faites avec les galets du fleuve, les collines deviennent des montagnes. C’est vers Carbone que l’orage éclata.

*

Martres-Tolosane est une curieuse bourgade toute ronde, entourée d’un mur bas, au long duquel on a placé des sarcophages gallo-romains trouvés sur place. On semble avoir une inclination pour les sarcophages dans cette région. Des jeunes filles s’étaient abritées sous la marquise d’un café. Cela ne parut pas les divertir du tout de nous voir tourner en rond autour de leurs murailles.

M. Cabaré, maître artisan faïencier, est établi à Martres-Tolosane, tout comme son père et son grand-père.

— J’ai débuté à quinze ans. J’en ai soixante. Ça commence à faire quelques années.

Mais il est à craindre que le four ne s’éteigne un jour.

— Mon fils est dans l’armée. Ma fille aux P.T.T. C’est plus sûr. Le métier est trop long à apprendre.

Il travaille seul. Il fait une fournée toutes les trois semaines. L’argile calcaire provient des coteaux avoisinants. Depuis quarante-cinq ans, il peint l’emblème de Martres-Tolosane qui est la rose.

Mme Cabaré gère le magasin, au coin de la route de Toulouse.

— Ça ne rapporte plus beaucoup, nous dit-elle. L’État ne s’occupe guère de nous.

Il serait bon que l’État, s’il a des yeux, regarde du côté de Martres-Tolosane. Un ancien et joli métier s’étiole et va disparaître, en même temps que la rose de Martres.

Nous avancions dans le Comminges. La campagne sous la pluie paraissait absurde. Nous montions vers la grotte d’Aurignac « une des premières où l’on ait constaté la coexistence de l’homme avec le mammouth ». Je me réjouissais d’avance à l’idée de visiter l’antre de cet homme aurignacien qui jouait avec de petits mammouths comme nous avec des chiens. Lorsque j’interrogeai sur ce point le jeune « pompiste » d’Aurignac, il eut une moue dégoûtée :

— Il n’y a rien à voir, me dit-il.

Il nous fallut chercher patiemment pour trouver un reste de plaque d’émail sur quoi on peut encore lire :

 

ION… HOM… URIGN… LEBR… PRIST…

 

Nous y étions, indiscutablement. Non sans peine, nous trouvâmes une ouverture. Les mammouths locaux ne devaient pas être de grosse taille s’ils parvenaient à se faufiler par là. Trois lapereaux prirent la fuite. C’est à la poursuite de notre ancêtre de Père quaternaire que le photographe fit une déchirure mal placée à son pantalon « Casanova ». À partir de ce moment, il adopta une démarche un peu raide et assez spéciale qui attirait l’attention. Des personnes non prévenues eussent taxé son maintien de guindé.

À Boussens, la vallée se rétrécit brusquement pour entrer dans le défilé rocheux de Plantaurel. La Garonne devient torrentueuse et, pour la première fois, elle montre ses dessous d’écume. Elle fait grand bruit. On dirait qu’elle est en colère. Peu après, à Boussens même, autre changement : la voilà pétrolière.

En bordure de la route, il y a la belle usine de la R.A.P. Des réservoirs de toute forme, sphériques, argentés, des tubes, des lyres, des colonnes… J’avais fait le projet de remonter à la source de ce gaz de pétrole dont on se sert jusqu’à Bordeaux. Nous avions d’ailleurs suivi, plus ou moins, le parcours d’un « pipeline ».

Avant cela, nous fîmes une pause à Saint-Martory. Penché sur la balustrade d’un pont du XVIIIe, je m’attardai à l’examiner de nouveau. Il me sembla que je commençais à la mieux pénétrer. C’est une montagnarde. Elle souffre d’être domestiquée, elle ne se plaît que contre la peau des rochers. Il lui faut rouler des pierres. Elle doit bouger toujours et bouillonner, tourbillonner ainsi. Ce que j’avais pris pour de la colère, c’était au contraire de la joie. À Saint-Martory, elle dansait, cotillon haut, tout en falbalas et dentelles, et s’accompagnant même du talon. C’est un fleuve qui eût dû rester petite fille.

Il reste des piles d’un pont romain. En face, un château. Le photographe prit langue avec un pêcheur à la ligne qui lui dit qu’il prenait « de tout », des truites quelquefois. Le nom de l’esturgeon, de plus en plus fabuleux, ne fut pas mentionné de part ni d’autre. Des vaches en liberté vinrent sur la berge boire de longues goulées d’eau de la Garonne.

*

Par une contrée vallonnée, nous atteignîmes Saint-Marcet, chantier d’exploitation de la R.A.P. Nous dépassâmes un « derrick ».

La terre ne produit plus de vins réputés, mais du gaz. Dans les deux cas, les hommes en tirent de l’argent. De temps en temps un disque rouge : « Danger », de petits murs de béton. Mais personne. J’étais déçu. C’était cela le pays de l’or noir ? Où étaient les « saloons » comme il en est au Texas, où des hommes hirsutes applaudissent des chanteuses à robes pailletées ?

Finalement, nous nous trouvâmes devant des baraquements. Un ingénieur fort sympathique nous reçut dans un petit bureau en planche tout nu. Sur la table, un téléphone archaïque. Au plafond, une ampoule électrique. Aux murs des graphiques épinglés. C’était l’Eldorado français.

Le puits n° 1 a été foré le 14 juillet 1939. Il y a 22 puits dans le gisement de Saint-Marcet. La production durera encore une vingtaine d’années. Actuellement, elle est de 800 000 mètres cubes de gaz par jour. L’ingénieur nous montra l’orifice de réglage par où passent ces 800 000 mètres cubes. Il sort là du sol un demi-million de francs à l’heure, par ce petit trou. À 1 600 mètres de profondeur, on trouve le gaz. À 1 800, le pétrole.

Comme on le sait, le sous-sol en France appartient à l’État. La loi des mines date de Napoléon (il avait tout prévu). Pourtant, une partie des bénéfices est versée aux communes intéressées, proportionnellement à la surface bâtie ; ce qui a permis à la municipalité de Boussens de faire construire une nouvelle gare, un stade, une cité. La ville de Saint-Gaudens a un budget de 15 millions.

Il y a eu deux incendies au gisement de Saint-Marcet.

— Nous les avons éteints par nos propres moyens, nous dit l’ingénieur. En juin 1941, il y a eu une flamme de 35 mètres.

L’ingénieur ajouta :

— Jamais deux sans trois.

*

L’étape du soir se fit à Saint-Gaudens. Nous éprouvions le besoin de nous ressuyer quelque peu. Du boulevard Jean-Bepmale, on a, en règle générale, un beau panorama sur la chaîne de montagnes. Mais ce jour-là, il était bouché. Nous avions beau avoir le nez sur les Pyrénées, nous ne les voyions pas. Pour une description plus ample et plus lyrique, on consultera avec fruit des écrivains plus chanceux que moi. Ils ne manquent pas.

Nous nous amusâmes quelques minutes autour de la table d’orientation. Où étions-nous ? À 5 300 km du Pôle Nord, à 10 000 km de Tokyo, à 660 km de Paris… Pour l’heure, je me trouvais on ne peut mieux à Saint-Gaudens, petite ville apparemment prospère, grâce au pétrole, sans grand intérêt, bref reposante. Près de la table, un monument massif à la mémoire des trois maréchaux pyrénéens : Joffre, Foch, Gallieni. (Le pétrole.)

Au Central-Hôtel, on demande une bonne. À côté, la maison Ferrère expose une chambre en ronce de noyer au prix de 115 000 francs (avec facilités de paiement). Le couvre-pied très rose est compris ou non dans la somme, je ne puis le dire. Je fis l’emplette d’objets inutiles, j’eus toujours affaire à des commerçants très amènes.

Si, par aventure, je m’établissais à Saint-Gaudens, j’aimerais avoir enfin une chambre à coucher véritable et, si possible, en ronce de noyer. Et je m’offrirais, en tout cas, le couvre-pied ouatiné. Je ne sais pourquoi je me sentais tout à coup une âme saint-gaudinoise. Ne pourrait-on pas là-bas utiliser les services d’un écrivain consciencieux qui vouerait sa plume au pétrole et au gaz ?

À l’hôtel qui était agréablement démodé, confortable en même temps, on nous donna des chambres démesurées. Peu de clients ce soir-là. Mon attention fut fréquemment attirée par une dame en veste bleue à boutons dorés et à casquette d’amiral qui avait l’âge de son grade.

Dans la nuit, je rêvais d’Anita Stanik, la belle funambule du Capitole qui devait être en train de marcher à la mort, entre ciel et terre dans une lumière rose.

*

Au petit jour, je fus tiré du sommeil par des cris d’animaux. L’hôtel est près de la halle toute neuve. (Toujours le gaz.) Des paysans tiraient leurs moutons par une patte. On pesait des veaux qui prenaient déjà des allures de taurillons. L’Espagne est si proche.

C’est avec chagrin que je quittai la frêle, blonde et mélancolique hôtelière qui se tenait pensive près de ses rosiers.

Cent ans plus tôt, il y avait encore une cinquantaine de filatures à Saint-Gaudens et aux alentours. Il n’en reste plus qu’une seule à Miramont, sur la rive droite. Le tissu que l’on fait là s’appelle le « Cadis ».

Le patron de la fabrique de Miramont me reçut affablement.

— Je suis tout : directeur, contremaître, inventeur… La laine est apportée par les paysans. Il faut une laine mère, c’est-à-dire qui est arrivée à maturité.

La fabrique existe depuis 150 ans, elle va de père en fils, elle occupe une vingtaine d’ouvrières. M. Sauné-Reulet vend directement aux clients dans toute la France…

— Des tissus lavables et irrétrécissables.

Dans toute la France, mais peut-être plus particulièrement dans le Comminges, la Gascogne et le Languedoc. Je me rappelai avoir rencontré nombre de dames ou de demoiselles à Toulouse et ailleurs, vêtues de « cadis ».

Les teintes étaient un peu violentes pour mon goût.

— Je travaille dans l’esprit actuel de la mode.

Il se peut même qu’il le devance. Mais ces questions ne sont pas de mon ressort.

*

À Montréjeau, la Garonne fait un angle presque droit. Elle reçoit la Neste d’Aure, une autre sauvageonne que j’ai fréquentée naguère. Là, nous vîmes les Pyrénées. Les sommets étaient d’un blanc rose, le bas ennuagé. L’Espagne se cachait derrière.

Remarqué un marché-champignon en briques, ciment et verre. Le pétrole (j’allais écrire le pactole) coule-t-il jusque-là dans les caisses municipales de Montréjeau ? Belle réussite quoi qu’il en soit. Notre avenir est là, préfiguré sous les espèces de ces champignons singuliers. Félicitations à l’architecte.

*

Au détour d’un chemin, la cathédrale de Saint-Bertrand-de-Comminges surgit soudain. Et la ville un peu renfrognée dans ses remparts. L’ancienne capitale, qui comptait 60 000 habitants, n’en a plus que 392. Où sont passées les 59 608 âmes qui manquent ? Saint-Bertrand-de-Comminges se dépeuple… Hérode Antipas, le tétrarque de Galilée, y vécut en exil – celui qui condamna Jésus-Christ au supplice de la croix – ainsi que son épouse Hérodiade, celle qui voulait la tête d’Iokanaan, et qui l’obtint.

Sur le chambranle de gauche, dans le marbre de l’étroite porte Cabrol, je lus une inscription :

 

Taxe du poisson en care – 1661

les truites à 5 s. la livre,

les sièges à 3 s. la livre,

les loches à 3 s. la livre,

les cabiiax à 2 s. la livre.

 

Je fis une balade dans la ville : plusieurs vieilles demeures des XVe et XVIe, la porte Lyrisson, la porte Majou, ancienne prison. D’en bas, j’eus une belle vue sur la cathédrale au chapeau de bois.

La lumière y était très douce. Ma première impression fût qu’elle est encombrée, trop meublée par le jubé, le chœur clôturé, les stalles, la chaire, le buffet d’orgues. Le tout est d’ailleurs travaillé joliment. Il y avait un fort parfum de fleurs presque fanées. Le crocodile qui fut, dit-on, terrassé par saint Bertrand, est cloué à un mur.

Je me retrouvai dans un petit cloître, en grande partie roman. Des épitaphes dans la pierre, des sarcophages, des chapiteaux que je regardai attentivement, amoureusement même, un à un, le pilier des évangélistes… J’ai de longue date un penchant pour les cloîtres. Comment cela finira-t-il ? Il est situé au bord d’un ravin : les monts du Comminges se drapaient coquettement dans les nuages. J’entendis un léger bruit d’ailes, c’étaient deux jeunes nonnains qui traversaient la pelouse.

Après avoir vagué entre les ruines d’une importante cité romaine, j’allai déjeuner.

Sur une table, il y avait un vieux stéréoscope. Dans les années de mon adolescence, j’étais très porté sur ce genre d’appareil dans quoi l’on voyait des images pas toujours des plus décentes. À Saint-Bertrand, il ne s’agissait pas de cela, bien sûr. C’étaient des vues des grottes de Gargas. Nous serions peut-être plus heureux qu’à Aurignac.

En attendant, j’admirais « le joli rideau de stalactites et autres stalagmites, les belles masses en forme de minarets », dans un étonnant éclairage violâtre. J’avais été instantanément conquis par le style des légendes explicatives, mais l’histoire qui suivit me bouleversa :

« En 1780, un célèbre bandit du comté de Comminges, Blaise Ferrage, petit de taille mais d’une force extraordinaire, se serait aménagé, à la manière des fauves, une retraite dans les grottes ; il y entraînait les jeunes filles et les femmes dont il voulait s’emparer et qui devenaient victimes de sa brutalité : quatre-vingts de ces malheureuses périrent sous le poignard de ce monstre, qui, en outre, était anthropophage. »

Ce qui m’a le plus touché dans cette région, c’est la vieille église isolée de Valcabrère au clocher de tuiles, entourée de son cimetière, encadré d’élégants cyprès. L’intérieur est soutenu par des morceaux de piliers antiques, grossièrement superposés. Un petit corbillard y était remisé. Dans les murs sont encastrés de nombreux fragments de pierres gallo-romaines. Devant le porche, il y avait un grand feu de branchages. Un paysan, qui menait ses vaches, nous montra un sarcophage trouvé dans un champ il y a vingt ans.

Les grottes de Gargas étaient fermées lorsque nous y arrivâmes. Du côté des cavernes, nous n’avions pas été comblés. Heureusement que j’avais fait provision d’impressions dans le stéréoscope. Mais je déplorai tout de même de n’avoir pu faire un tour dans la « cuisine de Blaise Ferrage » où ce Landru du XVIIIe siècle dévorait ses victimes infortunées.

*

Cette fois nous nous dirigions droit sur les Espagnes. La route ne quitte pour ainsi dire plus la Garonne. Je la tenais enfin. Mon heure allait venir…

Un petit train de trois wagons roulait comme nous vers la frontière. Il fait tous les jours ce trajet le long du fleuve. Des liens d’amitié ont dû se nouer entre eux.

Saint-Béat fut longtemps surnommé « la clef de la France », car cette place forte commandait la vallée. Aujourd’hui, la porte est ouverte…

Le marbre est partout. Les carrières aux dimensions colossales font songer à un cirque à ciel ouvert, un cirque réservé à des jeux de géants. Lorsque j’y passai, il était vide. Seul, le soleil y faisait des taches blanches, grises, bleues ou rousses.

Cette pierre a servi à faire la colonne Trajane de Rome et les bassins de Versailles. Gallieni est né à Saint-Béat, dans une modeste maison grise.

*

À la frontière, au Pont-du-Roi précisément, je m’arrêtai pour un ultime tête-à-tête avec la Garonne. C’est là qu’elle opte pour la nationalité française. Plus haut, elle change de patrie et même de nom, on l’appellera : Garona. Au fond, c’est une métisse. Cela n’expliquait-il pas certaines des étrangetés de son comportement antérieur ?

Elle est dans toute la force de l’âge, elle entraîne des troncs d’arbres avec elle, à une vitesse folle, dans un froissement assourdissant de taffetas. Elle est écumante, un peu terrifiante… Pourtant, j’eus alors le sentiment que nous étions sur le point de nous entendre ; me voyait-elle de tous ses yeux laiteux ? Peu à peu, elle avait dû admettre que je ne suis qu’un inoffensif Neptune d’eau douce. La barbe blanche viendra…

Depuis le village de Las Bordas, nous montions vers la source par un chemin étroit qui longe un vallon tortueux. De chaque côté, des prairies. Au lointain, des pics neigeux.

Puis, ce fut une forêt de hêtres et de sapins. La Garonne est au fond d’une gorge. Il fallut mettre pied à terre. Mon cœur avait bien du mal à la suivre si haut, sur ce sentier glissant et abrupt. Sur un écriteau, je lus : « Goueil de Jouéou », ce qui signifie : Œil de Jupiter, nous étions près du but… Brusquement, tout s’assombrit. Qui donc avait éteint la rampe ? Il y eut un silence, du moins je le crois, auquel succéda un long roulement de tambours. Et soudain, je la vis faire un bond de trente mètres dans le vide, sans filet. On eût dit une explosion glacée. C’était pour que j’admire son numéro – le « clou » de la señorita Garona – qu’elle m’avait entraîné en ce lieu désert. On aurait dû en faire une danseuse, ou une funambule, comme Anita Stanik.

Après, elle se répand en désordre, brisant, déracinant les arbres, cognant sur les rochers, hurlant une espèce de chant incompréhensible. L’eau est partout. C’est une hémorragie aqueuse. Tout est vert, à part qu’elle n’a pas de couleur. Il y a une forte odeur de mousse. La végétation est un peu folle aussi.

Et nous nous en allâmes tous deux, nous tenant presque par la main. Ce n’est plus qu’un courant mince et rapide d’un gris bleuté. Finies les acrobaties ! À part moi, je pensais que les petites filles sont bien imprudentes de se confier au premier homme venu. Il n’y avait qu’à se laisser aller dans la bonne direction. Je l’accompagnai ainsi jusqu’en France où elle espérait faire sa vie. Fallait-il lui dire que des déceptions l’attendaient, qu’elle serait matée, salie ? En deux mots, qu’on allait lui apprendre à vivre. À quoi bon ?

 

Mai-juin 1955.

Une heure espagnole

Depuis quelques jours, nous roulions à petite allure en bordure de la Garonne, contre à contre, d’aval en amont. Et c’est ainsi qu’un certain après-midi, nous butâmes sur les Pyrénées. Nous étions arrivés au bout de la France. Une barrière fermait le défilé. L’endroit se nomme Fos.

Que faire ? Allions-nous broncher sur l’obstacle ? Il est toujours tentant de s’expatrier temporairement. En vérité, l’Espagne d’aujourd’hui ne m’attire pas ; peut-être parce que j’ai trop aimé l’autre, naguère.

Nous entrâmes dans une auberge malpropre. Près de nous, étaient assis deux hommes noirs, hirsutes, silencieux, que nous primes d’emblée pour des contrebandiers, en raison de leurs mines inquiètes. Il se peut que cela nous décida. Nous résolûmes de franchir le pas.

J’eus le sentiment que nous dérangions les trois ou quatre douaniers qui suivaient le radio-reportage d’un match de football, dont ils ne voulaient rien perdre. Ils nous dirent qu’il ne fallait pas de visas pour visiter le Val d’Arán. Nous fûmes légèrement déçus. En route vers les Espagnes, quand même !

Plus loin, nous fûmes arrêtés par une nouvelle barrière. Au bout de quelque temps, apparurent deux gardes qui se montrèrent fort peu aimables (à cause du match probablement). Ils nous laissèrent pourtant passer. C’est le Pont-du-Roi qui marque la frontière entre les deux pays. D’un côté comme de l’autre, la Garonne est semblable : les fleuves n’ont pas de patrie.

À Lès, nous fîmes halte à la douane espagnole. À l’intérieur du poste, cela sentait le remugle militaire tout comme chez les douaniers français – j’en fis à part moi la remarque. Il est possible qu’il en soit ainsi dans tous les corps de garde du monde entier. Nous fûmes plutôt mal reçus également par les Espagnols. Mais il convient de dire à leur décharge qu’ils s’intéressaient eux aussi aux péripéties d’une partie de ballon. Visiblement, ils avaient hâte de retourner à leur appareil de radio. Il ne s’agissait sûrement pas du même match qu’en France. En résumé, cela tendrait à prouver qu’en plus d’une commune odeur, les douaniers, qu’ils soient français ou espagnols, ont un pareil penchant pour le sport par T.S.F.

À l’entrée du village, sur le mur d’une maison, là où nous plaçons généralement les panneaux de publicité, je vis le très grand portrait en noir, fait au pochoir, d’un homme plutôt souriant, à moustache, au front dégarni, au col de chemise ouvert… Je reconnaissais ce visage… Il était écrit au-dessous en grosses lettres :

 

¡ FRANCO ! ¡ FRANCO ! ¡ FRANCO !

 

Oui, c’était lui, rajeuni de vingt ans. Nous étions tous plus jeunes en 1936. Près de vingt ans ont passé déjà sur les vivants et sur les morts. L’oubli pousse vite.

Je le revis à la sortie de la localité, je l’avais retrouvé au bureau de police, en face d’une reproduction en couleurs de la Vierge ; je devais le revoir encore.

Dans les boutiques de Lès, je rencontrai de nombreux Français, des habitués venus là pour faire leurs emplettes de fruits, de légumes, de cigarettes, de chaussures… Nous sommes un peuple économe.

La Garonne s’appelle : Garona ; je lus sur une pancarte :

 

Prohibido de pescar con asticot.

 

Peu avant Bosost, j’eus une émotion assez vive : un homme en vêtements d’ouvrier nous barra soudain la route, un drapeau rouge à la main. Aussitôt après, on entendit le bruit d’explosions proches. Était-ce le signal de la révolution ? Nous allions y être mêlés… Non, il ne s’agissait que de travaux dans une carrière avoisinante.

À Bosost même, nouveaux portraits, mais les textes étaient différents :

 

¡ Arriba España !

¡ España una, grande, libre !

 

Cela aussi me rappelait des souvenirs. Tout de même que les noms de villes que je déchiffrais sur les cartes : Jaca, Huesca, Barbastro… Autant d’anciennes batailles perdues.

*

Viella, capitale du Val, se trouve dans une sorte de cuvette au bord du rio Negro. C’est là que nous passâmes la nuit.

Le lendemain était un dimanche. De bonne heure, je me promenai dans la calle Mayor. À la devanture d’une épicerie, je remarquai un livre de François Mauriac : Galigaï, parmi des bondieuseries et des photographies de « stars » américaines. Le plus important édifice de cette localité est une banque, sur la plaza San Antonio.

Un petit marché se montait, des forains installaient leurs éventaires : cotonnades, pantalons de velours, chemises de coloris crus, portefeuilles, chaussettes… Des paysans se tenaient autour, à distance, dans une attitude hésitante. Je continuai ma promenade en lisant les enseignes des boutiques : Zapateria, Fonda, Sastre, Barberia… Chez le zapatero, je fis l’achat d’une paire d’espadrilles noires, à élastiques, d’un type hybride, dont je suis, au demeurant, très content. Au réveil, je m’étais promis de me faire couper les cheveux. J’avais conservé la meilleure impression des coiffeurs espagnols. Mais le « salon de coiffure » de Viella, bien que très achalandé ce matin-là, me parut un peu trop rustique ; le barbier fumait en tondant ses clients.

Au commencement, je me donnai du mal pour ânonner le castillan, à l’aide de mon vieux dictionnaire de poche. Mais je m’aperçus vite que la plupart des commerçants parlaient couramment ma langue et qu’ils usaient entre eux d’un dialecte gascon :

— Buenos dias, disais-je.

— Bonjour, me répétait-on.

Tous ces gens étaient très sympathiques.

Peu à peu, à force de me voir tourner dans les deux ou trois rues, les habitants de Viella se familiarisaient avec ma personne. C’est, du moins, ce que je pensais. Je m’égarai dans des ruelles mal pavées, escarpées, souillées. J’y croisai des vaches sortant de l’étable, des mules, un petit poulain tout crotté qui suivait sa mère à l’abreuvoir, une fille en robe grenat qui allait chercher de l’eau à la rivière, des femmes portant des charges sur la tête… Quelques vieilles maisons de pierre grise, de deux tons, aux toits d’ardoises moussus.

Bien sûr, ce n’était pas l’Espagne telle qu’on se la représente généralement. Ni Tolède ni Grenade ni Séville… Une minuscule bourgade montagnarde, rude, un peu froide, automnale.

Ensuite, je fis quelques pas dans la campagne. L’air était agréable, il avait un goût frais, d’amande – je m’en souviens. Les montagnes portaient toutes un ruban de nuage à leur sommet, par coquetterie. Au loin, deux ou trois hameaux…

Un petit cycliste d’une douzaine d’années me dépassa, puis il s’arrêta pour m’attendre.

Nous essayâmes de causer un peu. Il me regardait avec une grande curiosité ; il paraissait vouloir me demander beaucoup de choses. Je le trouvai gentil. Il avait les oreilles sales.

— Si señor, si señor…

Sur le chemin du retour, je vis une pauvre roulotte sur laquelle il était écrit :

 

Cia de Circo Extranjero.

 

Puis les baraques d’un camp militaire :

 

¡ Todo por la Patria !

¡ Viva el ejercito español !

 

L’église, simple, de style roman, se trouve à l’angle d’une place bordée de petits platanes. Quand j’y arrivai, quatre garçons étaient en train de jouer à la marelle. La mairie occupe tout un côté de cette place. Une plaque rappelle le passage, en 1924, de Don Alfonso XIII, Rey de España.

À l’entrée de l’église, un Christ fruste, et une seconde plaque de marbre encadrée de noir :

 

Caidos por Dios y por España

José Antonio Primo de Rivera

Ricardo Abadia Cabiro, falangista

Joaquin Rella Triscusa, soldado

Juan Adema Abadia, alferez medico

¡ Presentes !

 

Tout à coup, la cloche se mit à sonner la grand’messe – je m’écartai. Les fidèles arrivaient : des femmes à mantille, des gardes civils en uniforme verdâtre, des officiers bottés, gantés de blanc et leurs señoras, une demi-douzaine de soldats chaussés d’espadrilles…

*

J’allai m’asseoir dans un café ; je commandai un malaga.

Des affiches aux couleurs violentes annonçaient des courses de taureaux à Pampelune. Je pris le journal La Vangardia Española qui était sur la table ; en première page, il y avait deux photographies récentes de la personne dont j’ai parlé plus haut. La veille de ce jour, le thermomètre marquait 38 degrés à Séville et à Cordoue.

La messe devait être finie car des hommes entraient. En apparence, rien n’avait changé, me disais-je : ils buvaient debout au comptoir, parlaient haut… aucune femme avec eux ; ils continuaient à acheter des cigarettes qu’ils défont pour les rouler de nouveau dans un autre papier, plus fin…

Dans un angle de la salle, se tenait un individu gras, grand et blafard, le chapeau sur la tête. Il était le seul à avoir un chapeau ; les autres avaient un béret. Ce devait être le richard de Viella. Il avait à la bouche un cigare et un cure-dents en même temps. Ou un terrateniente ou un fonctionnaire ? Il s’était placé tout contre le poste de radio ; il écoutait une chanson avec un air d’ennui.

*

Au retour, nous avons suivi la Garonne qui se précipite torrentueusement vers la France.

Pour notre part, nous respirions après elle aussi. Et les douaniers purent nous accorder beaucoup de temps. Il ne devait pas y avoir de match intéressant à cette heure.

 

Preuves, décembre 1955.

Monte-Carlo à la paresseuse

L’annonce des épousailles de Rainier III, de Monaco, avec Mlle Grace Kelly, de Hollywood, me remet à l’esprit une incursion que j’ai faite dernièrement dans la principauté. Rien ne marque précisément la frontière si ce n’est un bel étendard jaune, à la pointe d’un grand mât (au retour, je devais m’apercevoir que c’est le drapeau publicitaire d’une pompe à essence). Plus loin, un panneau sur quoi il est écrit :

 

Bienvenue. Courtoisie. Silence.

 

Cela ne m’a point paru très clair : on vous souhaite la bienvenue, on vous propose la courtoisie et l’on vous impose le silence. N’y a-t-il pas là une contradiction ?

Les agents de police sont jeunes, aimables, gantés, guêtrés de blanc et vêtus très élégamment. Des esclaves des deux sexes, un balai d’une main, une petite boîte à ordures de l’autre, maintiennent une propreté exemplaire. On se croirait dans une Suisse méditerranéenne.

Des écriteaux, de place en place, indiquent le chemin du casino. J’avais bien l’intention de m’y rendre, mais au préalable, j’ai voulu monter à la capitale : Monaco, sur la hauteur d’où l’on surplombe les maisons étagées, le port, quelques bateaux, la mer ; où l’on voit les montagnes… Il faisait beau. Vapeur rouge des toits, vapeur bleutée de l’eau. Et tout autour de soi, des jardins, des fleurs. Ah, c’est une nature de luxe ! Que l’on se figure être dans une carte postale en couleurs ; il n’est pas d’autre comparaison possible. Mon Dieu, que ne sommes-nous tous monégasques !

À première vue, le palais du prince souverain peut sembler laid, et même horrible, mais cela tient à ce que l’on n’est pas accoutumé encore à l’architectonique montécarlienne. Pour cent francs, j’aurais pu le visiter. Je me suis borné à acheter un portrait de S.A.S. Rainier III, à titre de souvenir. C’est un jeune homme d’aspect séduisant et un peu rêveur. Sans effort apparent, il porte sur le cœur dix croix et médailles. Comme l’on comprend qu’il ait su charmer une étoile.

Ce qui amusait le plus les touristes dans leur ensemble, c’est le manège du carabinier de garde, tout habillé de blanc et coiffé d’un casque vaguement colonial. Soudain, il se mettait en mouvement, faisait un certain nombre de pas – toujours le même – puis un demi-tour pour regagner l’endroit ombreux qu’il venait de quitter. De toutes parts, on le prenait en photo, à bout portant.

Et, plus tard, la sentinelle immaculée, ensoleillée, dans un costume et un décor africano-balkaniques, rappellerait à chacun de nous une heure de congé plus ou moins payé, passée, sinon rêvée, en terre étrangère. De mon côté, j’avais le prince.

D’ailleurs, nous étions pris d’une sorte de nervosité : nous nous entre-photographiions au moyen d’appareils de tous modèles : assis sur le parapet, à cheval sur une couleuvrine, debout sur un tas de boulets de canon, têtes baissées, le doigt sur le déclic, Kodak contre Kodak.

*

De l’extérieur, le casino est déjà fort impressionnant. Par ses dimensions d’abord, mais surtout par ce qu’il faut bien appeler son style. C’est infiniment plus riche que le palais princier. On est, sans conteste, devant le chef-d’œuvre de l’ordre monégasque – et c’est assez troublant. Il est malaisé de saisir tout de suite dans sa totalité cette énorme masse peinte dans les tons crème, avec, de-ci, de-là, quelques touches chocolat.

C’est le plus prodigieux amalgame qui se puisse voir. Et quelle générosité de conception et de moyens, que de raffinements !… Des mosaïques, des statues ailées en bronze, des dômes, des coupoles, des pilastres, des balcons, des mascarons, des marquises, des clochetons, des candélabres, des balustres, des obélisques, des piliers, des bas-reliefs, des belvédères, des colonnades, des cariatides, des mezzanines, des astragales, des médaillons, des corniches, des chapiteaux… des œils-de-bœuf aussi…

Que dire de plus ? On peut penser, à tort où à raison, à une gare importante. Mais la superstructure du bâtiment ressemblerait un peu à l’Opéra de Paris, avec on ne sait quoi de turc et de langoureux dans les détails.

Tournant autour de cela, j’ai découvert gravé dans la pierre :

« A. Demerlé, arch. 1906. »

En mon for intérieur, j’ai rendu un hommage mérité à l’auteur de ce Panthéon modern style. On voyait grand il y a cinquante ans. C’était une époque au gousset bien garni.

*

Nous étions très nombreux. C’est un endroit célèbre dont il a été beaucoup parlé et qu’il faut avoir vu, un haut lieu de l’imagination. On y va en caravane, comme à Lisieux ou comme au Mont-Saint-Michel, au château d’If ou à la chapelle de Matisse.

Pour le plus illettré d’entre nous, ce casino fameux est peuplé de fantômes livresques et cinématographiques. C’est là où se rejoignent finalement maints héros de romans populaires ; c’est là où sont allés se ruiner d’innombrables fils de famille et qui se sont ensuite brûlé romanesquement la cervelle. Nul ne franchit ce seuil sans émotion.

Pour mon compte, j’y avais perdu quelque argent naguère. Pourtant, j’avais grande envie de monter de nouveau les marches du large perron. Il me semblait me rappeler que l’on ne pénètre pas très facilement dans cet établissement. J’avais dû montrer des papiers d’identité, prouver, en outre, je crois bien, que je n’exerçais pas une profession manuelle et que je n’étais pas domicilié dans la région.

L’amie qui m’accompagnait ce jour-là a bien voulu aller aux renseignements. Allais-je être admis ? Aujourd’hui, les formalités sont simplifiées. Contre cent cinquante francs, on délivre des cartes de « touristes » à tout le monde, sous la seule réserve d’être majeur. L’amie a donc demandé deux cartes. Le caissier a voulu savoir à qui était destinée la seconde :

— Ce n’est pas un mineur ?

— Il a cinquante ans.

— C’est encore jeune, a fait gentiment observer l’employé.

Première manifestation de la courtoisie locale. Nous avons parcouru une galerie dorée, à colonnes en stuc, au sol de marbre noir. De stuc et noires également étaient les odalisques-torchères. C’est beau, ainsi que l’a dit une grosse visiteuse.

La carte verte nous donnait droit aux seuls « salons ordinaires » et non pas aux salons privés. Il y avait des tables de roulette, de trente-et-quarante, et de « craps » : cela suffisait à mon plaisir.

Pour ce qui est de l’élégance ou du faste, j’ai été assez déçu, je l’avoue. La plupart des gens étaient très simplement mis. Pas d’habits ni de smokings, pas de spencers, pas de robes du soir, pas de pierreries étincelant sous les lustres. Plusieurs femmes étaient en « short ».

À chaque table, des personnes, âgées en général, se tenaient penchées sur des feuilles de papier couvertes de chiffres, avec un air sévère et studieux de comptables à la recherche d’une erreur. Tandis que des croupiers méprisants répétaient des formules :

— Rouge, pair et passe… Noir, impair et manque… Messieurs, faites vos jeux.

La petite boule blanche tournait dans la cuvette…

— Rien ne va plus !

Ils comptaient en « louis » : nous étions en 1906.

J’hésitais. Allais-je me lancer ? Il y a vingt ans, je ne me posais pas de telles questions. J’étais posté sous une pancarte où il est dit que le maximum d’enjeu est de six cent mille francs. Plusieurs fois, j’ai été sur le point de jouer le numéro trois (c’est le jour de ma naissance).

En vérité, cela me paraissait compliqué. Le « craps », en particulier, m’a tout à fait dérouté.

Il m’est revenu en mémoire une aventure assez récente arrivée à une de mes connaissances qui s’est toujours vivement intéressée à la roulette. Son épouse était concierge à Montmartre et lui était « régleur » dans une entreprise de pompes funèbres, après avoir été douanier, journaliste, graisseur d’ascenseurs… Je pourrais donner de nombreuses précisions sur la profession de régleur, mais ce serait en dehors de mon propos. Un jour, l’ami a résolu d’aller se fixer avec sa femme à Monte-Carlo. J’ai oublié de dire qu’il avait, des années durant, mis au point une martingale qui, appliquée sérieusement, devait rapporter un gain quotidien régulier de trois mille francs, modeste mais certain. Ils ont donc quitté, d’un commun accord, la loge montmartroise et les pompes funèbres.

Au bout de fort peu de temps, la méthode s’étant révélée trompeuse, le malheureux s’est trouvé dépourvu de son capital. Mais ce que je tenais surtout à raconter ici, c’est que dans la nuit qui a précédé son retour à Paris, un rat d’hôtel (nous sommes à Monte-Carlo) lui a volé tout son petit bagage. Et, au matin, il n’avait même plus un pantalon à se mettre. Le patron de l’hôtel lui en a prêté un. Qui ne connaît l’expression : perdre sa culotte ? Je ne l’avais jamais vue illustrée de façon si frappante.

*

Je tenais dans la main un billet de mille francs que je ne me décidais pas à convertir en jetons. Au vrai, je n’avais pas grand désir de jouer, ni même de gagner. Qu’aurais-je fait si le numéro trois était sorti ? En plein ? Trente-cinq fois la mise ? Si j’avais fait sauter la banque ? L’attention générale se serait portée sur moi ; j’aurais été bien ennuyé. Non, cela n’eût pu m’apporter que des complications inutiles. À présent, ma vie est réglée d’une certaine manière et un subit arrivage de millions ne ferait que me gêner considérablement. Il me faudrait tout reconsidérer d’un œil riche. Pourtant, j’ai été joueur étant jeune. On change ou, plus exactement, on s’use.

C’est ce que je pensais en m’éloignant du salon de la roulette. Mais, peu après, j’ai été attiré par un violent bruit de mécanique venant d’une petite salle, à droite. Il y avait là une dizaine d’appareils semblables à des caisses enregistreuses et, devant chacun d’eux, un monsieur ou une dame les manipulant avec force. Je me suis approché ; j’ai attendu qu’un des pontes ait perdu son viatique. Et alors, je m’y suis mis à mon tour. C’est facile : on introduit vingt francs dans une fente et l’on appuie sur la manette. À cet instant, il se fait un vacarme excitant ; après quoi, apparaissent, derrière un petit carreau, des images coloriées représentant le plus souvent des fruits, si je me souviens bien, des oranges, ou des prunes. Des cloches également. Parfois, une sonnerie retentit et il vous tombe trois pièces de vingt francs dans une sébile. C’est du moins ce qui m’est advenu à deux ou trois reprises. Le but à atteindre est, bien sûr, de vider complètement la tirelire. Je suppose qu’alors il en coule des pièces de vingt francs par centaines. Des louis en cupro-nickel, qui ont tout de même la couleur de l’or. Des « monacos », ainsi que l’on disait vers 1906. Très rapidement, tous mes vieux instincts étaient revenus. Il faisait extrêmement chaud dans cette salle et le maniement des leviers était très fatigant pour moi. J’ai été assez vite démuni de pièces de vingt francs. À la caisse, on m’en a fourni d’autres, mais quand je suis revenu, ma place était prise par une Scandinave énergique. N’importe, j’avais retrouvé un quart d’heure de jeunesse véritable au casino de Monte-Carlo.

En sortant, nous avons vu un portier refouler deux jeunes Anglais roses :

— Vous êtes trop jeunes, leur répétait-il.

Voyant qu’ils ne comprenaient pas, mon amie leur a dit :

— Too young !

*

Puis, nous sommes descendus sur la terrasse, parmi les palmiers, les pelouses, les aloès, les lauriers-roses… J’ai reconnu les bustes de Massenet et de Berlioz. Du banc où nous étions assis, nous avions une large et merveilleuse perspective sur la mer, la côte, le ciel.

À quoi, à qui sert cette vue que personne ne regarde, me demandais-je, en songeant aux hommes et aux femmes qui étaient enfermés tout près de là, les regards fixés sur une bille aveugle, sur des chiffres, sur de l’argent en jetons et en plaques ?

Combien de joueurs malchanceux n’étaient-ils pas venus sur ce même banc, avec des pensées tristes ? Il n’est pas interdit de supposer que mon infortuné « régleur » a médité là, quelque peu, lui aussi.

La station de chemin de fer est en contrebas. Sur un fil, séchait un soutien-gorge rouge qui devait appartenir à la femme du chef de gare.

 

Les Nouvelles littéraires, avril 1956.

Aucuns droits de douane

Il ne faut prendre dans un pays que ce qui fait plaisir.

Stendhal

 

Durant ce très bel après-midi d’été, nous avons lentement festonné la côte, au moyen d’une petite automobile : le cap d’Antibes, le cap Ferrat, le cap d’Ail, le cap Martin… C’était une journée toute vouée aux promontoires, aux golfes et aux baies. Presque à la pointe du cap Martin, nous nous sommes assis à la terrasse d’un bar, tout au bord de l’eau. De là, on voyait les rochers, la mer, la montagne, Menton et, plus loin, l’Italie. Mais, à vrai dire, de façon assez particulière : dans un cadre de forme triangulaire, dans deux cadres plutôt… Je m’explique : deux pêcheurs à la ligne se tenaient sur la rive, à quelques pas de nous, de dos, au premier plan, et nous ne pouvions apercevoir le paysage que dans l’ouverture de leurs jambes écartées. Ces silhouettes étaient un peu gênantes.

Mais bien intéressantes pourtant. J’ai eu le loisir de les observer à mon aise. Ils étaient grands tous deux et, détail étonnant, ils portaient un pareil costume : chapeau de toile imperméabilisée, culotte de cheval, bas blancs. Au fond, c’eût pu être aussi bien une tenue de chasseur. Leurs gestes étaient semblables. C’étaient probablement deux frères et, peut-être même, des jumeaux. Ils ne pêchaient rien…

À la longue, il nous a paru que, pour curieuse qu’elle fût, la perspective était par trop restreinte. Nous nous sommes éloignés des élégants jumeaux.

*

Peu après, nous étions à Menton. Il reste encore de-ci, de-là, des traces des bombardements d’il y a quinze ans. Des poteaux indicateurs montraient le chemin de la frontière : « Italie 3 km »… « Italie 2 km »… C’était obsédant.

Il m’arriva dernièrement une chose que je juge fort singulière ; soudain que je suis près d’une frontière, l’envie me prend de la franchir. Qu’est-ce que cela signifie ? Est-ce que cette maladie a un nom ? Est-ce une maladie ? Ou bien rien qu’une résurgence de vieilles théories internationalistes ? Quoi qu’il en soit, dès que je vois une de ces barrières, un désir violent me prend aussitôt de sauter par-dessus, tel un pur-sang devant l’obstacle. Je n’aime pas ce qui est fermé. Ne serait-ce pas dû également au fait que nous avons été longtemps claquemurés en France ?

Inconsciemment, nous étions pris déjà dans ce sortilège frontalier… « Italie 1 km »… Et c’est ainsi que nous nous sommes trouvés en présence d’une manière de gendarme qui barrait la chaussée. Il nous a demandé où nous voulions aller. Nous lui avons répondu que nous ne le savions pas précisément, ce qui l’a surpris ; il nous a enjoints d’avancer ou de reculer. Il était évident que nous ne pouvions demeurer là, au milieu de la route internationale, car nous formions un petit caillot qui gênait la circulation.

En vérité, à part nous, c’était fait : nous entrions de bon gré dans l’engrenage, nous allions quitter le pays. Bornes, pancartes, drapeaux… Comment résister à l’impressionnant appareil des frontières ? Nous nous sommes mis entre les mains des douaniers et des policiers.

*

Une fois de l’autre côté, j’ai réalisé une petite opération de change : on m’a donné 3 300 lires contre mes 2 000 francs français. Il m’a fait plaisir sur l’instant – je le reconnais – de constater qu’il existe une devise au cours plus bas encore que la nôtre ; qu’il y a plus malheureux que nous.

De prime abord, l’Italie m’a été des plus agréables et tout de suite familière. Un jeune employé des douanes nous a fait part de ses ennuis : il avait un excédent de caisse. Je lui ai proposé de revoir quelques-unes de ses additions de la journée. Nous avons ainsi travaillé ensemble pendant une demi-heure, sans résultat. N’empêche que j’étais très heureux de me rendre utile : j’ai toujours raffolé des additions. En réalité, je comprenais mal pourquoi nous nous donnions tant de mal pour un excédent. C’est le contraire qui eût été inquiétant, mais ce devait être un jeune homme extrêmement consciencieux. Il fallait cependant se séparer, nous ne pouvions passer la soirée au bureau de la douane. L’aimable commis nous a vivement recommandé un restaurant de Bordighera, le Commercio, où, d’après lui, nous pourrions dîner pour 900 lires par personne. Nous nous sommes serré les mains avec chaleur.

Juste au moment de partir il nous a présenté un de ses collègues qui désirait rentrer à Vintimille. Tout cela était très gentil. Il aurait pu porter son choix sur une autre voiture que la nôtre.

La route était encombrée de véhicules. Quantité de Français semblaient souffrir comme moi d’une même claustrophobie. Nous nous sommes engagés dans la via Aurélia. La première chose que j’ai vue a été une madone en plâtre ; peu après, nous avons croisé un prêtre et puis une grosse femme en noir conduisant une voiture à âne… La nuit commençait à tomber.

Notre nouvel ami se croyait forcé de nous donner mille renseignements sur la province d’Isaperia, où nous venions de pénétrer. De mon côté, je me sentais comme obligé de lui poser diverses questions. J’ai retenu que l’on pratique, dans cette région, la culture des fleurs et des artichauts. Il est toujours avantageux de s’instruire.

La différence entre la Riviera française et l’italienne m’a paru très grande : tout à coup, beaucoup moins de monde, le paysage lui-même devient plus sévère. Moins d’hôtels, de villas. De temps en temps, quelques maisons simples, de bon goût.

Nous sommes arrivés à Vintimille. J’étais frappé par les nombreuses ruines que l’on dépassait. Le fonctionnaire nous a expliqué de bonne grâce qu’elles étaient dues à « nos » bombardements terrestres, maritimes et aériens de 1940. C’était pour moi assez gênant ; mais je dois faire maintenant l’aveu que je ressentais en mon for intérieur un assez vilain sentiment de satisfaction. Cela tient certainement à ce qu’au cours d’une vie déjà longue, il m’a été donné de subir, de pâtir, de bombardements de toute provenance et d’en constater les effets, mais que, jusque-là, jamais encore je n’avais vu ce que nous étions capables de faire dans ce genre. Eh bien, nous ne nous y prenons pas plus maladroitement que d’autres, quand l’occasion nous échoit.

Le douanier est descendu à sa porte. Il est probable qu’il répétait son manège tous les jours. Nous avons traversé Bordighera sans nous arrêter au restaurant du Commercio que nous avait recommandé le caissier. Là aussi, il y a encore beaucoup de maisons détruites. La nuit était tout à fait venue. J’ai entr’aperçu un moine suivi d’une religieuse. C’est, pensera-t-on, une idée saugrenue que de visiter une contrée inconnue dans l’obscurité. Le tourisme nocturne a pourtant du charme. L’étrangeté des gens et des choses s’en trouve souvent accentuée.

À Ospedaletti, nous avons croisé un petit garçon qui s’était mis un grand panier d’osier vide sur la tête en guise de casque et qui chantait à tue-tête, là-dessous.

Et nous avons atteint San Remo, qui a été le terme de notre voyage. Je crois que c’était le nom de cette cité qui nous avait attirés jusque-là. Oh ! nous n’avons pas vu grand-chose : une fontaine lumineuse, une stèle aux morts de la Libération (tout de même que chez nous), de jolis agents de police guêtrés de blanc, la statue d’un notable en redingote, une citadelle, beaucoup de ces « vespas » qui m’avaient tant effrayé au cours d’un raid antérieur.

La rue principale de la ville s’appelle la via Matteotti, ce qui m’a désagréablement rappelé d’anciennes histoires. Des bars très éclairés, des magasins encore ouverts, des groupes d’hommes parlant avec animation. De quoi ? De cyclisme ? De la loterie ? De rien ? J’aime les rues italiennes. On s’y trouve pris malgré soi dans une perpétuelle comédie.

Il eût sûrement fallu monter à la vieille ville, dont on devinait les tons roses, les venelles, les odeurs, le linge pendant aux fenêtres. Mais nous n’en avions pas le loisir. Nous sommes partis à la recherche d’un restaurant qui fût dans nos prix. Nous l’avons découvert dans la via Palazzo, une rue sans trottoir, très fréquentée. La salle d’auberge était voûtée. Le menu, qui se composait de trois plats, coûtait 400 lires, vin et pain compris.

Bien que plutôt porté à l’enthousiasme par un italianisme profond, il me faut dire que la cuisine n’était pas remarquable. Quant aux gabinetti, ils étaient très sales. Après ce dîner, nous nous sommes encore un peu promenés au hasard. Avec les lires qui nous restaient, nous avons acheté des cigarettes, qui ne sont pas bonnes et qui sont chères, et aussi du chocolat, qui était, nous l’avons remarqué plus tard, de fabrication suisse. J’ai noté que les Italiens achètent leurs cigarettes à la pièce.

Puis, dans une nuit légèrement bleue, nous avons repris le chemin du retour : Ospedaletti, Bordighera, Vintimille…

À la frontière, un douanier français nous a interrogés. Il semblait ne pas croire que nous n’ayons rien rapporté d’Italie.

— Pas même une bouteille de vermout ? Pas un petit souvenir ?

Si, de ce voyage, qui, en somme, n’avait duré que trois heures un quart, nous rentrions intimement chargés de souvenirs de toute sorte, mais qui, à ma connaissance, n’ont jamais été passibles d’aucuns droits de douane.

*

Dans le lointain, Monte-Carlo, Nice étaient illuminés comme si, en France, ce n’était jamais qu’une fête sans fin.

 

Le Figaro littéraire, janvier 1956.

Poussières de la route

Voilà donc un été à mettre par-dessus les autres. J’en ai déjà une pile qui fait plaisir à voir : elle grandit… elle finira par s’écrouler. Mais, en attendant, je me monte…

Cette année, j’ai beaucoup voyagé ; j’ai parcouru des centaines de kilomètres (peut-être des milliers) ; j’ai traversé la France en tous sens : des Pyrénées aux Alpes, d’une mer à l’autre, du Nord au Midi, de l’Est à l’Ouest. Je l’ai coupée en je ne sais combien de tranches… Quel merveilleux gâteau ! Et tout cela arrosé de jolis cours d’eau. Ah ! nous avons la bonne part ; ne nous plaignons pas.

En somme j’ai fait le tour du propriétaire, avant qu’il ne soit trop tard. J’ai vu bien des choses : en chemin de fer, en auto, sans avoir jamais, pour ainsi dire, quitté mon fauteuil roulant. Des villes, des villages, des plaines, des forêts, des églises, des vallées, des châteaux, des îles, des abbayes, des lacs, des ruines… toute la France considérée comme un spectacle. Après cela, me reprochera-t-on encore mon immobilisme ?

*

Au passage, j’ai noté des curiosités, des coutumes régionales, et quelques bizarreries qui me reviennent maintenant à l’esprit, en désordre.

D’abord, les demi-gâteaux de Grasse. C’est là, à mon sens, une réalisation heureuse et démocratique qui met enfin la pâtisserie à la portée de presque toutes les bourses françaises. Les demi-gâteaux en question ont toutes les apparences d’un gâteau véritable ; ils sont seulement d’un volume moindre ; ils se vendent là-bas 20 francs la pièce.

C’est à Grasse encore que, pour la première fois de ma vie, j’ai vu les cartes postales parfumées. Ces cartes représentent soit des fleurs du pays, soit de jeunes dames fort dévêtues qui s’offrent aux caresses du soleil, en espérant peut-être mieux. Le tout est violemment colorié.

J’en viens à la particularité qui m’a frappé : chacune de ces cartes recèle un parfum : rose, lilas ou jasmin, dans une sorte de petite capsule recouverte de cellophane. C’est très ingénieux. Mais que se passe-t-il lorsque le destinataire ouvre cette capsule ? Je l’ignore. Reçoit-il un jet de liquide en pleine figure, ou bien se dégage-t-il alors un gaz odorant ? À titre d’expérience, j’ai adressé une de ces cartes (brevetées S.O.D.G.) sur laquelle une créature était mollement étendue dans une barque, à Roger Nimier, en le priant de me faire savoir par retour du courrier ce qui s’était produit au moment de l’ouverture. Il ne m’en a jamais rien dit. Par la suite, j’ai trouvé déplacé de le questionner là-dessus. Ma baigneuse sentait l’héliotrope, si je me souviens bien.

Toujours à Grasse, qui est une cité bien intéressante, j’ai remarqué une autre singularité : à l’entrée de la ville, j’ai lu sur une immense pancarte-réclame :

 

Galimard, master-parfumer.

Founded en 1747.

 

S’agit-il d’un ancêtre du Gallimard à qui j’ai quelquefois affaire et qui est lui, sans conteste, un master-editor ? Pourquoi pas ?

*

Un jour à Bidart, sur la côte basque, j’ai assisté à la bénédiction, sous la pluie, du golf miniature par le curé de la paroisse. Peu après, dans une région différente, j’ai été témoin d’une pareille cérémonie, mais, cette fois, c’étaient des automobiles et autres véhicules à moteur qui étaient bénis. On aurait tort de dire que l’Église de France n’est pas dans le mouvement.

Dans les environs d’Auxerre, j’ai retrouvé les vestiges d’un camp où j’ai été détenu prisonnier avec quelques milliers d’autres soldats français.

À Sennecey-le-Grand (Saône-et-Loire), j’ai revu le petit bureau de poste où, par un après-midi de l’hiver 1941, j’ai mis à la boîte une carte « interzone » – ainsi qu’on les appelait – pour avertir discrètement mes parents que j’avais réussi à franchir la ligne de démarcation. C’était au temps déjà lointain où il y avait deux Frances au lieu d’une.

À Andance (Ardèche), j’ai cherché le tronçon de voie ferrée que j’avais été chargé de garder la nuit, armé d’un bâton, requis pour cela par le maréchal Pétain.

À Saint-Claude, dans le Jura, j’ai longuement examiné un monument sur quoi il est gravé : « Saint-Claude à ses enfants morts pour la France », au-dessus d’une très longue liste de noms. Au milieu de cette construction assez importante qui a la forme d’un portique, se trouve un escalier à double révolution qui vous conduit à un W.-C. public. Tout est dans tout. Ne plaisantons pas. Il faut sûrement et chaudement applaudir à cette initiative d’une municipalité dont le budget n’était sans doute pas suffisant pour que fussent édifiés deux bâtiments séparés. C’est là un bel exemple d’économie des deniers de l’État.

*

Dans le même ordre d’idées, je signale qu’il existe à Draguignan une bâtisse officielle au fronton de laquelle on peut lire : « Maison d’arrêt, de justice et de correction ». Tout en un. On vous arrête, on vous juge, on vous emprisonne sans allées et venues inutiles. Un modèle à suivre de centralisation administrative. À côté de cet édifice-gigogne s’élève le Théâtre municipal, où, lors de mon séjour, on jouait une pièce intitulée Le Tampon du Capiston.

Dans un bureau de tabac niçois, j’ai observé un vieux monsieur qui s’obstinait à vouloir un timbre-poste de 40 centimes pour affranchir une carte postale. Il semblait ne pouvoir admettre que cela coûtât 8 francs ; il n’avait pas dû envoyer de cartes postales depuis une vingtaine d’années. C’était touchant. « Ah, je ne savais pas, répétait-il, vous êtes sûre ? » Et il s’en est allé, sans acheter son timbre.

*

À l’heure qu’il est, je me prélasse encore dans mes souvenirs. J’ai pris l’habitude de les manger froids, c’est bien meilleur – comme la vengeance, à ce que l’on prétend.

 

Septembre 1955.

 

À propos de cette édition électronique

Texte libre de droits.

Corrections, édition, conversion informatique et publication par le groupe :

Ebooks libres et gratuits

https://groups.google.com/g/ebooksgratuits

Adresse du site web du groupe :
http://www.ebooksgratuits.com/

Mai 2024

– Élaboration de ce livre électronique :

Les membres de Ebooks libres et gratuits qui ont participé à l’élaboration de ce livre, sont : YvetteT, PatriceC, Coolmicro

– Dispositions :

Les livres que nous mettons à votre disposition, sont des textes libres de droits, que vous pouvez utiliser librement, à une fin non commerciale et non professionnelle. Tout lien vers notre site est bienvenu…

– Qualité :

Les textes sont livrés tels quels sans garantie de leur intégrité parfaite par rapport à l'original. Nous rappelons que c'est un travail d'amateurs non rétribués et que nous essayons de promouvoir la culture littéraire avec de maigres moyens.

Votre aide est la bienvenue !

VOUS POUVEZ NOUS AIDER À FAIRE CONNAÎTRE CES CLASSIQUES LITTÉRAIRES.



[1] De « goiser », en patois : marcher dans l’eau. (Guide bleu)