Blaise Cendrars

DAN YACK

1929

DAN YACK

LE PLAN DE L’AIGUILLE

À ABEL GANCE

C’est à toi, mon cher Abel, que je dédie ce roman, non pas de l’intelligence, ni même de la sensibilité, mais de la brute et de l’animalité.

N’y cherche pas une nouvelle formule d’art, ni un nouveau mode d’écriture, mais bien l’expression de l’état de santé général de demain : on déraisonnera.

« Qui veut faire l’ange, fait la bête. »

Vive l’homme !

BLAISE CENDRARS.

Peïra Cava, décembre 1919.

Post-scriptum. Toutes les philosophies ne valent pas une bonne nuit d’amour, comme a dit, je crois, Shakespeare.

B.C.

PREMIÈRE PARTIE

HEDWIGA

Un air beuglant de gramophone.

Mû par les ventilateurs du plafond, l’appareil à disque aspirait les couples, les rejetait de profil, trébuchants, vertigineux. Les voix de tous les pays de la terre, les hymnes de toutes les nations du monde retentissaient. Les lampes à arc éclataient dans les miroirs et les femmes tournoyaient comme des toupies mugissantes.

Les bouchons de champagne pétaradaient de toutes parts.

Dominant la mêlée des drapeaux agités et le clignotement livide des guirlandes électriques, les quatre pavillons en cuivre de la machine à fanfares se dressaient, formidables, astiqués, avides.

D’une seule glissade sur les omoplates et dans un immense éclat de rire, Dan Yack traversa le parquet ciré. Il y eut une belle bousculade ; puis, des valets chamarrés le sortirent de la salle, refermant sur lui les portes fulgurantes du bal.

Alors Dan Yack se vissa le monocle à l’œil et, s’agrippant des deux mains à la rampe, il descendit, sur les talons, le grand escalier du club.

Les tringles dorées qui maintenaient le tapis rouge lui poignardaient le cerveau, douloureuses comme des dards, et chaque marche se dérobait sous son pas comme un tremplin qui s’écroule. Il eut l’impression d’exécuter une acrobatie dangereuse, entre ciel et terre, au niveau des visages aériens et des projecteurs qui chavirent dans de l’éloignement ; il eut chaud, et il arriva au bas de l’escalier comme sortant d’une nuée, les yeux remplis de confetti multicolores, les tempes tambourinantes, la poitrine pleine du tintamarre de la fête, tout le corps inondé de sueur.

Il tremblait.

Des chasseurs, à l’uniforme orné de brandebourgs noirs et une plume de paon piquée dans la toque d’astrakan, l’entouraient. L’un lui tendait sa canne, l’autre son chapeau, un troisième ses gants. Il les remerciait, comme un idiot, avec exagération et, faisant de petits saluts de la tête, il applaudissait doucement du bout des doigts. Eux souriaient, se faisaient des clins d’œil amusés, lui bourraient amicalement les côtes, le poussaient vers la sortie. L’œil fixe, les gestes mous, les jambes floches, Dan Yack faisait semblant de résister. Renversé entre les bras qui le soutenaient, il chantait d’une petite voix de tête :

… et benedictus fructus ventris tui…

A-a-a-men.

Tout à coup, il se dégagea. Il se précipita sur la porte. Un aréca jaillissait des décorations de plantes vertes comme un héron sur une patte. Dan Yack le déchiqueta à coups de canne et sortit, tête nue, une palme à la main. En passant, il en donna par la figure au suisse ahuri, qui laissa choir son bâton, dont la pomme, touchant le sol, éclata comme une sarbacane. Un cheval de fiacre partit au galop, tandis que le rire de la valetaille ameutée déchirait, comme on viole, l’écharpe pure du matin.

Maintenant Dan Yack était assis au milieu de la chaussée, lamentable, au pied des hauts bâtiments de l’Arsenal tout noirs. Il baignait dans du pissat de cheval et ses deux mains roulaient des boules de crottin fumant.

La Néva coulait au niveau de son œil.

Obliques, menaçants, les trains de bois descendaient le courant à toute vitesse, déchiraient les flots pressés que le vent dur de l’aube redressait à rebrousse-poil et faisait remonter. Des frissons subits hérissaient la fourrure trempée du fleuve qui s’étirait nerveusement et faisait le gros dos. Des steamers norvégiens miaulaient à tue-tête. Les gueules à crémaillère des ponts tournants s’ouvraient silencieusement et les vedettes à vapeur s’enfuyaient, désordonnées, bondissantes, comme des dauphins terrorisés à l’approche d’un squale.

Soudain, le ciel se gonfla comme une voile.

Du coup, tout s’inclina, fit une embardée, grandit, s’approcha et se mit à courir, puis à tirer une bordée, vira sur place, frémit et repartit dans le vent, s’éloigna, embarquant des paquets d’eau. Tout noircit sous le grain, se tasse, se brouille. Des grosses bouées bringuebalantes passent en dansant, alors que la ville pontonne dans l’embrun.

Cinq minutes après, le fleuve est comme un grand corps en chair de poule, étalé la tête en bas, les jambes en l’air, les cuisses écartées et comme maintenues. Secourable, une île se penche au-dessus et s’agite en ses longs voiles de fumées. Le fleuve est pris de convulsions, des tenailles éclatantes forcent l’eau qui s’ensanglante ; enfin, le soleil vient au monde, bien constitué et rougeaud. Les nuées se précipitent, s’en emparent, le trempent dans un baquet d’amidon, et quand il sort de leur étreinte, il est soudainement plus haut et comme blanchi.

Dan Yack bondit.

Il a l’impression d’avoir assisté à un spectacle prodigieux. Il en est bouleversé. Il met sa palme en joue, et les nuages tombent, canardés.

Tout change encore une fois d’aspect et se fixe pour toujours dans sa mémoire. Dans une lumière crue. Le quai désert. L’humble linge qui sèche sur le pont du yacht impérial. Ces trois matelots qui chantent dans une barque.

Dan Yack éclate de rire et leur dit des injures.

Puis il repart en courant.

… et benedictus fructus ventris tui…

chante-t-il sur un air de gramophone qui lui revient.

Avec sa palme, il bat démesurément la mesure.

Les fiacres de nuit reviennent des Îles. Du côté de la Bourse, 50.000 sabots tambourinent de plus en plus fort sur le pont de bateaux et les pavillons de la marine claquent comme des castagnettes. Une automobile rare surgit.

Dan Yack, bondissant, traverse tout ce bruit. Il a l’impression de danser sur le rythme même de la ville qui s’éveille. Tout est joie à ses yeux, couleurs, lumière, vie : les ivrognes effondrés dans la caisse des fiacres, l’énorme demi-mondaine flanquée de deux minces officiers de la garde, le charroi pomponné, la limousine souriante.

… A-a-a-men !

clame-t-il, en traversant ce flot de véhicules qui menace de l’entraîner vers la Perspective Newsky où le premier tram grelotte dans le matin.

Et, débouchant derrière le Palais d’Hiver, Dan Yack se tait soudainement. Il se retourne inquiet. Ses jambes fléchissent. La fatigue l’envahit. Une tristesse infinie s’abat sur lui, le vide, le gonfle, l’alourdit. Il gagne chancelant le pont des Soupirs. Il se campe au beau milieu du dos d’âne, sans souci des équipages qui le frôlent. Un gardavoï se précipite, puis se retire discrètement en reconnaissant ce fêtard célèbre que tout Saint-Pétersbourg envie.

Dan Yack a la sensation de monter en l’air comme un ballon d’observation. Un câble douloureux le retient, quelque chose d’ancré au fond de ses moelles. Une pesanteur. Un treuil à vapeur grince. Ses nerfs se tendent à rompre. Ses talons quittent le sol, puis retombent et se soulèvent à nouveau, tout doucement.

Petit à petit, ce mouvement s’accentue. Les muscles du mollet y prennent part, les jarrets, les genoux, puis, enfin, les cuisses.

Maintenant Dan Yack piétine sur place, fait des mouvements des bras. Même sa tête dodeline, semble se détacher et enfler.

À nouveau il éclate de rire.

Et tous les bruits de la ville s’abattent encore une fois sur lui. Amplifiés, réveillés, ils arrivent à fond de train. Ils débouchent de toutes les rues, à chaque tournant, sans freiner. Un équipage en courant d’air, une voiture lancée, une machine qui glisse, une roue qui tourne. Au-dessus des toits le vent est une turbine.

Au fond de tout cela retentit le bruit d’un marteau-pilon. Son cœur. Son inquiétude. Dan Yack sait tout à coup pourquoi il est là, pourquoi il attend et ce qui l’attend. Une, deux. Une, deux. Il reconnaît les longues foulées de sa jument Iskra. Et il se retourne brusquement.

À cet instant précis une voiture lui arrive dessus. Une roue caoutchoutée écrase la pointe de ses souliers vernis. Il reçoit de la bave de cheval sur l’œil. Le coupé tombe déjà au creux du pont. Une main minuscule et lourdement baguée a laissé choir un fume-cigarette d’or. Quand Dan Yack ramasse l’objet, la voiture a déjà disparu.

— Quelle bonne bête que cette Iskra, se dit Dan Yack en secouant dans sa main le frêle bijou qu’il vient de ramasser.

Et tout en extrayant du tube d’ambre un mince papier qui y est inséré, il pense à cette jument qui maintenant n’est plus sienne. 25.000 roubles. L’œil aigu du dernier propriétaire. L’installation du box d’acajou. Samuel O’Dorne, le palefrenier. Vive l’Écosse ! Le sulky. La gerbe d’orchidées et les couleurs, vert et argent, de la casaque. Le grand Prix des trotteurs. La passion d’Hedwiga. La belle canne qu’elle lui a donnée.

— Tiens, j’ai oublié ma canne au club, je vais téléphoner, se dit Dan Yack en relisant pour la troisième fois le petit billet froissé.

Puis, au bout d’un moment, tout en lisant, il pense encore :

— Quelle garce, Hedwiga, elle ne s’est même pas montrée pour me dire au revoir. Elle aurait bien pu se pencher un peu…

Et en relisant pour la centième fois le billet d’Hedwiga, il ne pense plus qu’à son cheval de course, à sa belle jument Iskra qu’il ne reverra jamais plus. Car il doit partir. Maintenant, il en est sûr. Il se souvient avoir pris cette résolution. Il a tout préparé pour partir à deux. Il doit partir aujourd’hui même. Il ne changera rien à son programme. Il partira seul. Tant pis. Il se souvient aussi avoir envoyé un télégramme annonçant son arrivée en réponse au télégramme du notaire lui apprenant la mort de son vieil oncle Carlos, de la firme William and William, armateurs, Liverpool.

« Mon cher Dany,

« Bien-Aimé,

« Le prince sait tout. Je lui ai tout raconté. Il m’emmène aujourd’hui dans ses terres. Nous nous marions dans trois mois. J’y ai bien réfléchi. Je suis sûre que l’enfant que je porte dans mon sein est de lui. N’oublie pas que je t’ai beaucoup aimé. Tu m’as fait faire mille folies. D’ailleurs, et c’est l’avis de tout le monde et de tous tes amis, tu es un peu trop fou. Je te pardonne tout. Réellement, je ne pouvais pas partir avec toi aujourd’hui. Je n’en avais pas le droit. Je n’avais pas le droit de faire souffrir le prince qui est un homme bon et qui m’attendait, sans rien me demander, depuis longtemps. On peut au moins avoir confiance en lui. On dit que tu as encore perdu au jeu. Une fortune. Crois-moi et écoute les conseils d’une amie qui t’aime toujours tendrement et qui t’a toujours défendu et qui continuera toujours à le faire envers et contre tous, ne joue plus, tu finiras par te ruiner. Il te faut enfin être sérieux. Le prince est sérieux, lui. Il dit même que tu es un bon garçon. Moi, je ne le sais que trop, hélas ! Je t’en supplie, ne fais pas tes yeux douloureux d’enfant gâté et ne dis pas que je te rends inconsolable. Je ne pourrais pas résister à l’envie de venir t’embrasser. Je compte sur toi pour ne jamais chercher à me revoir.

« HEDWIGA.

« P.S. – Je reporte tout notre amour sur ta jument. Ça, ç’a été chic de me faire cadeau d’Iskra. Je pars aujourd’hui avec elle. Le prince n’y voit pas d’inconvénient. Il n’y a encore que toi pour faire de pareilles folies. Ô mon chéri !

« Ta dwidwi. »

« EDIMBURGH. M.O. 2889,2 SEP. 04.11 A.M. DAN YACK WILLIAM ESQ. BRITISH EMBASSY… S-PETERSBURG. ANNONÇONS AVEC REGRETS CONDOLÉANCES LA MORT DE VOTRE ONCLE CARLOS YACK WILLIAM DE LA FIRME WILLIAM AND WILLIAM STOP OBSÈQUES VENDREDI STOP VOTRE PRÉSENCE INDISPENSABLE ÊTES SEUL HÉRITIER

« STRAITH, ATTRONEY »

— Bonjour. Qu’est-ce que vous faites-là ?

— Est-ce que je puis entrer téléphoner ?

— Mais entrez donc. Attention, il y a une marche.

La porte du Chien Errant s’ouvre. Pronine s’efface pour laisser passer Dan Yack. Il n’y a plus grand monde au cabaret. Des fourrures en tas sur une table et une flottille de galoches. Des femmes dans les fauteuils. Peu d’hommes et tous vautrés par terre. La fumée du lieu vous affecte d’astigmatisme. La vision est trouble, inégale. Les personnages en scène s’agitent dans du lointain pour se rapprocher soudainement et apparaître déformés comme dans un aquarium. D’étranges poissons des tropiques montent des profondeurs, grimpent le long des murs pour aller s’iriser sous la rampe vitrifiée du plafond. Ce sont les tableaux lumineux de Jakovleff, de Ssoudaïkine, de Grigoriew. La chaleur dégouline comme du fard et une petite ampoule électrique nage au fond de chaque verre sur une bouée de citron. Comme les Indiens plongeurs de perles du lac Titicaca, les gens respirent à l’aide de deux chalumeaux de paille. Ils sont tous accroupis dans une vase de velours zinzolin et de peaux d’ours blanc. Des petits globules d’éther et de soda viennent crever contre leurs pommettes. Les yeux clignent. Tous les visages sont croustillés, fendillés et grésillent comme la goutte d’opium au bout de l’aiguille. Il y a des femmes en crème fouettée et dont la bouche, quand c’est la bouche qu’on voit, est comme un fruit confit, violacé ; d’autres moussent comme du champagne ou de la charpie. Leur rire vous donne mal au cœur et, comme il monte plus haut que la jambe, on lutte comme avec le mal de mer. Tangage et nausée. La belle Oletschka et cette immonde petite Kiki chavirent chatouillées. Les plateaux tournent, apportant encore des verres et des verres et des bouteilles ondulées. Les servantes qui se meuvent comme des algues silencieuses sont habillées de petites culottes collantes en gros reps de soie vert. Chacune porte une perruque vert véronèse. Pronine seul en a une d’un bleu perroquet. C’est justement Teffi qui est en scène. Ce que sa robe noire, à longue traîne, ne recouvre pas, ses seins, les ganglions de son cou, sa tête à gifles, sa sale frimousse qui gode, ses yeux pochés, ressemble à un paquet d’aulx. Elle chante le couplet à la mode : Polire ! Lustrare !

Quando fummo sulle scale, piccol’ moll’,

La mi prese il cazzo in mano, piccol’ moll’,

La mi disse, Capitano,

Sali ! Sali !

Sali, sali, sali, sali, sali, sul sofà piccol’ moll’.

Son succès, c’est sa voix nue qui répand la sacro-sainte odeur napolitaine.

Polire ! Lustrare !

Dan Yack qui n’a fait que traverser le local, en se bouchant le nez, comme s’il avait traversé une poissonnerie abandonnée sous le soleil de midi, un carré des halles plein de détritus, d’ordures, d’essaims de mouches, de relents de fromage, de poissons éventrés, de melons pourris, de flaques de chlore, s’est réfugié dans la cabine téléphonique, non sans avoir dans sa hâte glissé sur quelque pelure de fruit immonde et failli s’étaler de tout son long sur une horrible carcasse de vice nocturne, pleine comme une charogne et les quatre fers en l’air, exposée aux feux de trois projecteurs et faisant la bête à deux dos. Sa retraite précipitée a déchaîné le fou rire, et les verres et les bouteilles volent en éclats.

À travers la porte capitonnée de la cabine téléphonique, il entend la salle en délire hurler son nom sur l’air de :

Anglitschane maladiètze…

Il est d’autant plus furieux qu’Hedwiga, qu’il appelle au téléphone, ne lui répond pas.

Il s’impatiente, s’énerve, crie, pleure, supplie. En vain. Rien ne lui répond, sauf, à l’autre bout du fil, une sonnerie assourdie et précipitée qui se noie.

Il tombe à genoux.

Il se cramponne aux écouteurs.

— Hedwiga ! Hedwiga !

Il est très malheureux. Tout tourne autour de lui. Il sent son ivresse le reprendre. Il perd toute notion. Tout tourne. Il n’a qu’un seul sentiment, celui d’être malheureux.

Ses yeux errent sur les aquarelles obscènes d’Elena Petrowna qui tapissent les parois de la cabine. Cette femme écartelée sous quatre bananiers penchés, chaque membre solidement attaché à un tronc, et qu’un éléphant enragé viole avec sa trompe. Ces messieurs nus, monocle à l’œil, ayant tous le même tatouage sous le sein droit et qui font la chaîne, le colimaçon sur la plage nacrée d’un atoll. Cet adolescent qui se pâme sous le suçoir d’une étoile de mer dans un paysage de madrépores. Ces trois jeunes filles matinales qui sortent de la mer et qu’un long serpent aveugle compénètre, unit, lie, enlace en ressortant par tous leurs orifices naturels, ce qui les fait se tordre, grimacer, rire de douleur. Ces poissons, ces oiseaux sexués ; ces animaux vicieux et transparents, tragiques et humains ; ces plantes gourmandes, ces fleurs portant les pistils et les pustules du péché ; cette antilope hermaphrodite qui renifle de la cocaïne et ces innocentes girafes qui broutent des ampoules de morphine ; ce singe qui casse un phallus entre deux pierres pour en dévorer l’amande, tandis que sa guenon, qui a le cul cousu, cherche à dénouer l’agrafe pour s’amuser avec la banane qu’elle tient dans une patte.

— Dwidwi ! appelle Dan Yack gémissant.

Il n’en peut plus. Il sort. Quand il apparaît titubant sur le seuil du téléphone, désorienté, misérable, triste, et saoul, hébété, l’air absent, on lui fait une ovation générale. Le cabaret acclame son entrée. On l’interpelle, le hue, l’encourage. Et comme il ne fait pas un pas en avant, cette rosse de Kiki l’empoigne par les épaules et l’entraîne dans une valse chaloupée. Teffi, juchée sur une table, entonne (et tout le monde reprend au refrain) :

Il se fait taper dans les baguettes

Tous les soirs au fond d’un corridor…

C’est un chahut monstre que Dan Yack domine en hurlant de toutes ses forces pour se faire entendre du patron :

— Pronine ! hé, Pronine ! Prépare du vin chaud, oui, du vin chaud, pour tout le monde. Des saladiers, des écuelles, des soupières, des bassines de vin chaud. Tout ce qu’il y a de plus grand ! Remplis-en une tinette, un bidet. C’est moi qui régale. Je ne paie pas à boire, mais à dégueuler !

Et il éclate de rire, puis s’effondre, épuisé, sur une table. Et il s’endort.

Puis, roule à terre.

— Quel est donc ce type qui roupille sous la table ?

— Ça, c’est Dan Yack.

— Le millionnaire ?

— Le fameux noceur ?

— L’amant de la belle Hedwiga ?

— Lui-même.

— Il est dans un bel état !

— Quel salaud !

— On dit que la belle Hedwiga va le quitter.

— Oui, j’ai entendu parler de ça, cette nuit. Il paraît qu’elle épouse Ephrim Michaëlowitch, vous savez, le dernier fils du vieux prince Dobrolioubov, celui qui a une écurie de courses.

— Quels cochons que tous ces riches, dit Goischman.

L’orgie est terminée. Tout le monde s’en est allé. Dans le cabaret en désordre, jonché de verres cassés, de serviettes maculées, de gros tas de cigarettes et de cendres, d’innombrables bouteilles vides, l’infatigable Pronine devise avec trois jeunes gens qui viennent d’entrer. Assis autour d’une table ronde, derrière un paravent, ils boivent la vodka du matin.

Les trois jeunes gens sont Arkadie Goischman, un poète juif ; Ivan Sabakoff, un solide paysan de la région de Tambow, élève de l’Académie des Beaux-Arts, et André Lamont, musicien, un gringalet saint-pétersbourgeois, de descendance française. Inséparables, enthousiastes, après avoir passé la nuit aux Îles, ces longues nuits blanches où le soleil ne se couche pas, où tout Saint-Pétersbourg est dehors, boit, bavarde, se débauche, a la fièvre, après avoir discuté toute la nuit art, esthétique, philosophie, livres, tableaux de France, d’Allemagne, d’Asie, d’Italie, d’Angleterre, d’Amérique, ils ont pris l’habitude de venir tous les trois le matin boire la Monopolka avec Pronine, et ce bon géant de Pronine les accueille volontiers, leur offre une première bouteille, suivie d’un grand plat de zakouskis et d’une infinité de petits verres, car Pronine les sait pauvres et est très fier de pouvoir obliger des artistes.

— Et dire que c’est pour ces cochons-là que nous travaillons ! ajoute Goischman, le poète.

— Mais jamais de la vie ! proteste Ivan Sabakoff. Moi, moi, je travaille pour l’Art. Je…

— Quelle blague ! l’interrompt Goischman avec vivacité. Mais dis-moi donc, Ivan, si c’est l’Art, l’Art, l’Académie et Phidias qui te font bouffer et non pas plutôt le vieux général Nicolas Linden qui t’a commandé le tombeau de sa femme ? Tiens, demande à André pour qui il travaille, lui.

— Moi ? répond froidement Lamont, je travaille pour ma petite amie.

— Vive Lulu la couturière ! s’écrie Goischman triomphant.

— Et pourquoi pas ? affirme André Lamont. Elle me donne à bouffer quand je lui fais peur.

— Qu’est-ce que tu dis ? demande anxieusement Sabakoff.

André Lamont avale un verre de vodka, puis il explique sans sourciller :

— Lulu est une grande nerveuse, un Allemand dirait une hystérique. Alors quand j’ai besoin d’argent, je vais la trouver dans sa belle boutique pleine de riches clientes tout aussi folles qu’elle, et je lui apporte un de ces Nocturnes pleins de clair de lune, de cloches, de revenants qui ont fait ma célébrité, et je leur fais peur à toutes. Vous savez que Lulu a installé un magnifique Steinway dans son salon d’essayage.

— Tu te fais entretenir ? insinue Goischman.

— Des fois, avoue Lamont.

— Lulu ?

— Lulu et ses clientes, et quelques-unes de ses ouvrières, énumère complaisamment Lamont.

— André ! s’écrie innocemment Ivan Sabakoff, dis que ce n’est pas vrai, dis que tu mens ! Je ne connais pas d’être aussi pur et aussi désintéressé que toi !

— Quels naïfs, ces sculpteurs ! jubile Goischman.

— Mon Dieu, avoue cyniquement André Lamont, notre plus grand musicien russe vit bien avec une grande couturière parisienne, pourquoi est-ce que je n’en ferais pas autant ici ?

— Surtout, si elle t’ébranle jusqu’au génie ! ajoute Goischman.

— Pour ça, répond Lamont, nous sommes encore plus cochons que les riches. L’art, et plus particulièrement la musique, est à double fin.

— Arkadie ! André ! proteste Sabakoff. Taisez-vous ! Vous me dégoûtez. Si je ne vous connaissais pas, je…

— Mais tu ne nous connais pas du tout, petit, l’interrompt encore une fois Arkadie Goischman, le poète. Tiens, ton ami, ton Dieu, Alexandre, oui, Alexandre Korolenko, dont tu nous as tant rebattu les oreilles, l’inventeur de la ligne, du cube, de la sphère, le rénovateur de la sculpture moderne, l’apôtre de la sculpture pure, de la sur-sculpture, il a toujours eu des belles femmes. Quelle tare ! Je me demande, entre parenthèses, comment un artiste, un grand artiste, peut vivre avec une belle femme et produire. L’art ne lui suffit donc plus ? Hé bien, ton Korolenko, qui vivait à Paris avec la plus belle femme de France, je l’ai rencontré dernièrement à New York, il avait épousé une Allemande (il paraît que c’est la plus belle femme d’Europe) et ne travaille plus que pour le dollar. En plus de ses deux maîtresses, sa femme et sa sculpture, il a encore trouvé un maître : le dollar. Quel génie !

— Mais toi-même, Arkadie, pour qui écris-tu ? demande ardemment Yvan. Tous ces beaux poèmes d’amour et ces pages magnifiques sur les malheureux des grandes villes ?

— Moi, dit Goischman, je travaille pour de l’argent, il faut bien vivre.

— Et vous en avez beaucoup gagné, monsieur Goischman ? interroge Pronine, que cette discussion entre les trois amis amuse beaucoup.

— Pas un radis, avoue humblement le poète. Et c’est bien ce qui me fait enrager. Même pas de quoi acheter un paquet de cigarettes ! Pronine, passez-moi un de vos cigares. Merci. Je suis tellement démuni, que je deviens un animal de luxe, il ne me faut plus que des havanes, et si ça continue, je ne pourrai bientôt plus me passer de ma misère, elle me sera comme un opium, un stimulant. J’ai la nausée rien qu’à l’idée d’un bifteck. Déjà, je ne vois pas comment j’écrirais ces beaux poèmes dont tu parles, mon bon Ivan, si je n’avais le ventre creux. Pronine, versez-moi encore à boire !

— Je le savais bien, je le savais bien ! clame Ivan ivre de joie.

— Attends un peu, mon petit, dit Goischman amer. Attends seulement que l’occasion se présente et tu verras si je ne sais pas en faire tomber de l’argent.

— Tu peux toujours te prostituer, insinue André Lamont à son tour.

— C’est ce que je vais faire, André, c’est ce que je vais faire, hurle le poète.

— Et que ferez-vous de votre argent ? demande Pronine.

— Monsieur, lui répond Arkadie Goischman, quand un poète, comme moi, aura autant d’argent que vous ou que cet immonde imbécile qui pionce sous la table, je n’écrirai plus que pour la Madone du Cimabué et j’irai brûler mes poèmes devant Son Portrait à Sienne.

— C’est un sale Juif qui dit ça, murmure Lamont en se penchant vers Pronine.

— Arkadie, Arkadie ! crie Sabakoff enthousiaste. Que ce que tu viens de dire est beau ! Répète-le, répète-le ! Tu as raison, nous devrions tous travailler pour la Madone. Je ne vais plus travailler que pour le saint Basile du Mont-Athos. Comme mon père qui peignait des icônes dans son village et qui l’avait appris de son père. Je ne vais plus travailler que selon la tradition.

— Mais il n’y a jamais eu de sculpture en Russie ! ricane André Lamont.

— Peut-être à Saint-Pétersbourg, lui répond Ivan Sabakoff, dans ce pays de tourbières et de marais ! Mais dans mon village, il y a une vieille pierre dressée par les anciens. Elle est tout arrondie. On dirait une Vénus préhistorique à gros ventre et à trois seins. Les paysans dansent autour d’elle dans la nuit de Saint-Jean. D’ailleurs, chez nous, tout le monde est sculpteur. Chacun travaille le bois et c’est dans le bois que je vais travailler dorénavant. En plein chêne, en plein cœur de chêne ! Ô douba, doubina, ô bonnes gens de mon village, vous allez me voir travailler dans la forêt, je vais vous tailler un saint Basile plus haut que la tour de l’église du monastère ! Et c’est toi, Arkadie, qui vas poser, tu as le front de ce grand saint, son autorité méprisante et son cœur pitoyable pour les misérables !

— Moi ? proteste Arkadie, le poète. Je ne sais pas poser. Je ne puis pas tenir en place.

— Et pourquoi ?

— Je n’ai jamais eu de domicile. Je ne saurais me tenir tranquille.

— C’est comme moi, dit Lamont, je compose ma musique en flânant dans les rues et j’écris dans les brasseries et les maisons de thé.

— Moi non plus je n’ai pas d’atelier, dit Ivan. Je travaille en plein air, au cimetière, pour le général. Mais je viens de louer un court de tennis abandonné ; j’y ferai transporter une vieille poutre et tu y viendras bien poser, pas, Arkadie ?

— Des chiens, je vous dis que nous sommes lotis comme des chiens, affirme Goischman en frappant du poing sur la table.

— Ou des catins, dit André aigre-doux.

— La Néva coule tout auprès de mon terrain, dit Ivan rêveur. Allons-y. Je vais me mettre immédiatement au travail. Le saint se tient rigide. Sa tête est dix fois plus grosse que son ventre. Mon père peignait selon la règle, il ne se souciait jamais des volumes.

— Déjà l’auteur de l’Imitation l’a affirmé, dit Goischman en tirant sur son cigare, la Terre n’est pas plus grosse qu’une tête d’épingle.

— Quand pourrai-je rentrer chez moi ? soupirait André Lamont en pensant à une chambre bien close, à un clavecin, à une plume d’oie, à une rame de papier glacé. Je voudrais tant travailler !

— Et moi donc ! disait Arkadie Goischman. Foutons le camp, va. Il n’y a plus que les sales bourgeois pour se payer une tour d’ivoire.

— Restez, mes amis, restez, protestait Pronine. Attendez, je vais vous chercher une bouteille.

Il y avait déjà un bon moment que Dan Yack s’était réveillé sous la table. Tout en percevant quelques fragments des discours qui se tenaient bien au-dessus de sa tête et qui lui parvenaient comme à travers un tamis, blutés par l’épaisseur du meuble, si bien que son éveil était comme enfariné par une fine fleur de paroles sans queue ni tête, ce qui l’intéressait surtout et le faisait loucher, c’étaient les quatre paires de chaussures qui gravitaient toutes proches de son œil. Il fixa son monocle et les examina. Il y avait une paire de bottines en daim qui gigotaient chaque fois que s’élevait une voix de fausset autour de laquelle Dan Yack imaginait un visage terreux, plein de points noirs et de boutons de fièvre. Il y avait des grosses bottes dépareillées en cuir fauve, elles étaient éculées, mais impassibles et anonymes, quoique crottées. Il y avait deux souliers vernis, détournés, crevés, sans lacets, l’empeigne fendue, dont émergeaient des chaussettes de soie couleur chair, deux souliers qui montaient l’un sur l’autre, qui se marchaient dessus quand une voix passionnée emplissait le local et dont le talon gauche écrasait la pointe du pied droit chaque fois qu’un coup de poing ébranlait la table. Enfin, il y avait à son chevet, tout contre ses oreilles, les deux bottes souples, en maroquin rouge incrusté de décorations bleues, que Dan Yack reconnaissait appartenir à Pronine. Il vit ces deux bottes disparaître un instant, puis rentrer silencieuses, énormes, menaçantes, dans son champ visuel.

Alors, il fit un effort et appela :

— Pronine, mon ami, donne-moi la main, s’il te plaît. Je suis ankylosé. Là, ça y est, merci, ajouta-t-il en émergeant de dessous la table.

Dan Yack s’installa confortablement dans un fauteuil, se vissa le monocle à l’œil, puis ayant dévisagé impertinemment les trois artistes, il leur dit :

— C’est curieux, je ne vous reconnais pas. Je vous avais imaginés tout autres, en examinant vos chaussures. Excusez-moi, messieurs, de me mêler à votre conversation ; j’étais là, couché sous la table, et c’est bien malgré moi, je vous assure, que j’ai pu suivre une partie de vos discours. Je n’affirmerai pas que j’en ai saisi toute la portée et tout le sens ; mais j’ai cru démêler que vous vous plaigniez tous les trois d’être sans domicile. C’est curieux, à partir d’aujourd’hui, je suis moi-même dans le même cas ; sauf, que si vous en cherchez un, moi, je n’en veux plus. Vous êtes des artistes, n’est-ce pas ? Permettez-moi de me présenter, peut-être avez-vous déjà entendu parler de moi, je suis Dan Yack, le millionnaire anglais dont tout Saint-Pétersbourg s’est occupé. Hé bien, cette vie-là est finie, m’entendez-vous ?

Dan Yack, qui s’était levé, se rassit et, ayant sorti un carnet de chèques de sa poche, il ajouta :

— Tenez, je pourrais vous donner à chacun un million de roubles.

Puis, se tournant vers Pronine ahuri, il dit :

— Apporte-moi de quoi écrire et va nous chercher une bouteille de champagne que tu choisiras dans mon panier à moi.

— C’est du Rœderer brut grande cuvée, de ma réserve personnelle, expliquait-il en se retournant vers les trois jeunes gens. Il n’y a rien d’aussi sain à boire le matin, à jeun. Vous ne connaissez pas la France ? Quel pays !

Durant tout le temps que Pronine fut absent, Dan Yack ne dit plus une parole. Il avait posé le carnet de chèques grand ouvert devant lui. Il jouait avec son monocle.

Tout à coup, il éclata de rire, entonna le refrain qu’il avait toujours en tête :

et benedictus fructus ventris tui…

plongea sous la table, se redressa en beuglant :

… Amen !

ravala son rire, fit une affreuse grimace et dit :

— Je voulais voir si c’étaient bien là vos chaussures !

Pronine rapportait triomphalement un magnum. Puis il alla chercher de quoi écrire.

Dan Yack raffermit son monocle, apposa sa signature sur trois chèques, vida son verre d’un trait et reprit :

— Tenez, j’ai laissé la somme en blanc. Vous pouvez les remplir et les libeller à votre convenance. Ma signature est bonne. J’ai personnellement de cinq à sept millions de livres sterling et suis depuis hier au soir le seul propriétaire de la firme William and William, armateurs, Liverpool, 25 millions de livres de capital, nous avons trusté les pêcheries des océans arctique et antarctique, et il n’y a pas un guichet de banque au monde qui ne vous paye ces bouts de papier, pourvu qu’il soit ouvert et que vous vous présentiez à l’heure. Vous pouvez aussi bien les déchirer, ajouta Dan Yack en bâillant.

Il y eut un long silence.

Dan Yack essuya son monocle, le replaça devant son œil gauche, crispa le sourcil, sourit bêtement, bâilla encore une fois et reprit :

— Je vous demande pardon, j’ai sommeil. Mais avant d’aller prendre mon bain, j’ai encore une proposition très sérieuse à vous faire. Tu serais bien gentil, Pronine, d’aller prévenir Billy, mon valet de chambre, que je ne rentrerai pas à la maison. Dis-lui de m’apporter mon nécessaire de toilette à la piscine du Club du Turkestan, ainsi que ma valise n° 3, celle qui contient mon complet de flanelle gris perle. Dis-lui de venir me rejoindre au bain avec une bonne voiture caoutchoutée pour me mener directement à la gare. Avant, qu’il passe au Petit Club de la Noblesse, quai des Anglais, pour y chercher ma canne à pommeau d’ambre que j’ai oubliée cette nuit, et qu’il se dépêche, ce lambin, je ne tiens pas à manquer le train aujourd’hui.

Et comme Pronine était déjà sur le seuil, posant un grand bonnet caucasien sur sa perruque bleue, il lui cria :

— Tu sais où j’habite ? C’est au 7 de la Moïka, au premier, à gauche. Maintenant, à nous, messieurs, reprit Dan Yack en s’adressant aux trois jeunes gens, et dépêchons, car j’ai hâte d’aller faire mon temps de crawl. Vous en avez assez de la vie que vous menez ? Moi aussi. Voici ce que je vous propose. Nous sommes aujourd’hui le 3 septembre. Le 17 novembre, vieux style, donc dans un peu plus de deux mois, j’ai un schooner à vapeur de 192 tonneaux, The Old William, qui lève l’ancre à Liverpool, entre 5 et 7 heures du matin. Je serai à bord. Rejoignez-moi. The Old William ravitaille nos flottes de baleiniers dans les mers du Sud. Là-bas, au Sud, où ne vont jamais les vaisseaux ; quelque part entre le talon de la Nouvelle-Zélande et le Pôle Sud, comme écrivait, l’autre jour, je ne sais plus quel âne dans le Times. Eh bien, moi je vous y mène. Cela vous va-t-il ? Je vous offre un voyage autour du monde et un établissement, mettons d’un an, dans une île qui ne sera qu’à nous quatre. Frais d’équipement, etc., à ma charge. Aucune condition que l’engagement pris par chacun de nous de laisser chacun vivre à sa guise dans les limites de notre île. Cela vous va-t-il ? Ne répondez pas immédiatement, vous avez le temps de vous décider. Mais, ma parole, je compte absolument sur vous le 17 novembre. Ne vous embarrassez pas de bagages, tout sera aménagé à bord de l’Old William pour vous recevoir et vous faire faire une confortable traversée, et moi, je me tiendrai, de 5 à 7, à l’échelle pour vous souhaiter la bienvenue. Que chacun de vous n’apporte que les outils de son métier. Encore un mot à ce sujet et je me sauve, le Nord-Express part à midi une et n’attend pas. Vous êtes des artistes. Je tiens à vous prévenir que je ne suis ni collectionneur, ni amateur, ni mécène. Je n’entends rien aux Beaux-Arts et j’ai toujours trouvé ridicule la passion qu’avait ma tante Régula pour les tableaux et les vieux meubles. Je n’ai jamais lu un livre et je n’ai jamais compris la raison d’être des statues qui arrêtent la circulation dans les rues animées des grandes villes. La musique m’embête. Je n’aime que le ronron nasillard des phonographes et les cris géants des gramos. Ça, je vous le garantis, j’emmènerai avec moi une pleine cargaison de rouleaux et de disques, ainsi qu’une demi-douzaine d’appareils perfectionnés. J’emmène aussi Bari, mon chien, un Saint-Bernard à long poil et, naturellement, le plus grand flacon du dernier parfum à la mode. Sur ce, au revoir, mes amis, à bientôt !

Et Dan Yack sortit du Chien Errant en courant.

Dans la rue, il chantait.

Il chantait encore dans la piscine en faisant un over-arm-stroke impeccable.

Et quand, quelques heures plus tard, le Nord-Express quittait Saint-Pétersbourg, Dan Yack chantait dans son wagon-lit :

et benedictus fructus ventris tui…

… A-a-a-men !

Trois visages, collés aux vitres du buffet, regardaient démarrer le train.

DEUXIÈME PARTIE

LONGITUDE 164° 3’ E
(de Greenwich)

LATITUDE 67° 5’ S

Le 4 mars 1905, le Green-Star, ex-The Old William, que Dan Yack avait débaptisé, quittait Hobart-Town et descendait le Derwent.

Il était près de cinq heures du soir.

Le pilote qui le reconduisait au large était un colosse qui avait eu un jour la fantaisie de se tuer d’un coup de pistolet. La balle avait fait masse et l’explosion lui avait emporté la mâchoire inférieure, creusant une effroyable cicatrice qui défigurait cette tête énorme dont le sourire épouvantait.

Le courant entraînait rapidement le schooner vers l’île Bruni, que le tronc gigantesque d’un arbre mort signale sur la droite, à peu près à la hauteur de l’îlot des Lapins sur lequel se dresse un phare à éclipses de cinquante-neuf secondes.

Ces îlots dépassés, on entre dans la Storm-Bay, la baie des Tempêtes, et comme le tangage commençait, le Green-Star se mit à lâcher une épaisse fumée noire que le vent du sud-est rabattait par méchanceté sur les baies et les montagnes de la Tasmanie comme pour en voiler les contours.

Le passage est difficile et nécessite un bon pilote.

La Baie Mauvaise, la rivale de Storm-Bay, s’étend entre la tête de Tasman et l’île Bruni. On range de près l’île Pingouin, on pointe entre le cap Fluted et le cap Frédéric-Henry et quand on a dépassé le cap Raoul, en laissant à droite le détroit d’Entrecasteaux, le cap Raoul avec ses curieuses masses basaltiques, taillées en colonnades, qui ressemblent de loin à un temple grec qui aurait perdu ses murailles et sa toiture, au temple du cap Sunium par exemple, le pilote vous quitte et l’on gagne le large en perdant de vue Pedra Bianca, Nossa Senhora do Pilar, et le rocher d’Eldystone, les dernières vigies de la terre de Van Diémen.

Le soleil couchant était livide. Il faisait froid. Le pôle antarctique envoyait une brise glacée. Le thermomètre était descendu à 2 degrés au-dessous de zéro.

Le lendemain, même froid, même houle venant du Sud ; brume épaisse sans éclaircies ; pas de soleil à midi, et, par conséquent, pas de latitude.

Les 6,7, 8,9, 10,11 et 12, tempête. Ajoutez à ces sept jours de tempête, treize jours de navigation dans des brumes quotidiennes, un froid noir et triste et des houles formidables, car dans ces solitudes, l’Océan Pacifique roule des vagues de deux mille lieues d’étendue, c’est-à-dire depuis la péninsule de Banks jusqu’aux rivages du Chili, sans qu’une île, un îlot, un rocher viennent affleurer à sa surface.

L’hiver s’annonçait.

Sous la lueur blafarde des lampes à roulis, le capitaine Deene, commandant du schooner, Dan Yack, Arkadie Goischman, André Lamont et Ivan Sabakoff sont réunis autour de la table de la grande chambre.

Le maître du bord, Deene, un petit homme maigrelet, bronzé, la mine souffreteuse, effacée et triste occupait la place d’honneur. En face de lui, à l’autre bout de la table, Dan Yack préparait le punch. Ses gestes étaient maniérés. Il était habillé d’un complet en grosse ratine bleue dont le veston à larges revers s’agrémentait par-devant d’une double rangée de boutons dorés. Quand il tournait la tête, son monocle scintillait sous la visière bordée d’une ample casquette marine. Un grand chien Saint-Bernard était couché à ses pieds. À droite, sur le banc, le long de la cloison était étendu Ivan Sabakoff qui avait adopté la tenue des matelots, la chemise en laine rouge des baleiniers, le pantalon en « peau de diable » et les longues bottes caoutchoutées qui lui montaient jusqu’aux hanches. Il agaçait le chien sous la table, puis s’accoudait, la tête en pleine lumière, pour rejeter ses longs cheveux châtains en arrière. À gauche, à cheval sur une chaise, les mains jointes, les yeux clos et le menton au dossier, Arkadie Goischman tirait sur un mince cigare de Sumatra. Son visage pâle, glabre, au front agrandi par une calvitie naissante, à la bouche amère, semblait être moulé en plâtre. Soit mépris, soit orgueil, il portait les mêmes vêtements sales, trop grands, négligés qu’il avait déjà à Saint-Pétersbourg et affichait les mêmes vernis crevés et les mêmes chaussettes de soie couleur chair, dont il n’avait pas voulu se défaire, ni changer, et dans lesquels il venait d’accomplir la moitié du tour du monde. Au fond de la cabine, debout contre le poêle de fonte, André Lamont arrogant, grelottant, était en train de se chauffer. Il était d’une rare élégance. Il s’était fait faire un costume de voyage en toile blanche, à veston cintré et à culotte bouffante, genre knickerbockers à pont. Il était fier de ses beaux souliers de golf achetés à Bombay et de ses leggins en peau de crocodile dénichées dans une boutique de Colombo. Il arborait une cravate jaune à pois rouges et verts. Il fumait cigarette sur cigarette, toussait beaucoup et crachait dans un grand foulard de madras qu’il sortait d’une de ses nombreuses poches. Un casque colonial était enfoncé sur son crâne.

Un globe terrestre suspendu au plafond se balançait entre les lampes.

Dehors, il pleuvait à verse.

Dan Yack parlait.

— Je crois, disait-il en déployant une carte marine au milieu des verres et des cruchons d’arack qui encombraient la table, je crois qu’il est temps de mettre notre commandant au courant de nos intentions et de lui demander son avis. Aujourd’hui, tout dépend de lui. Seulement, avant d’entendre l’opinion de M. Deene et de suivre ses bons conseils dictés par l’expérience, je voudrais, pour rester jusqu’au bout dans la logique de notre équipée, je voudrais m’en remettre au sort pour préciser le lieu de notre séjour. Jouons notre île déserte sur la chance, sur un coup d’adresse ou de maladresse. Vous n’avez pas fait votre choix, n’est-ce pas ? Moi, non plus. C’est pourquoi j’ai fait suspendre ce globe terrestre au plafond, bien au milieu des lampes. Il est accroché par sa ceinture équatoriale. Sa partie la plus vivement éclairée, et qui fait face à la porte, est l’hémisphère sud. Venez, là, sur le seuil de la chambre. C’est parfait. Voyez, à trois pas on ne distingue plus rien qu’une grande tache blanche au milieu : c’est le Pôle Sud. Les joues bleues sont les océans. En haut, cette langue jaune qui s’avance, c’est le cap Horn que nous doublerons l’été prochain, au retour. Un peu plus bas, à droite, cette tache brune, c’est le cap de Bonne-Espérance que nous avons doublé il y a trois mois. Plus bas encore, ce vert qui émerge de la pénombre, c’est l’Australie que nous venons à peine de quitter. Maintenant, revenez au centre, regardez. Tout autour du Pôle et au milieu de la tache blanche des banquises, il y a une petite couronne de terres. De même, sur la droite et plus haut, dans le bleu de l’océan, il y a quelques petits points qui sont des îles. Voici mon browning. Attention. Chacun de nous va tirer un coup à tour de rôle, puis M. Deene nous dira si les terres atteintes sont habitées ou habitables et nous nous rangerons à son avis pour occuper la plus confortable. Il s’agit donc de viser de préférence les terres australes ou les quelques îlots perdus de l’Atlantique ou de l’océan Indien, et non pas de faire mouche sur le pôle, le pôle sera pour une autre fois, si notre association tient toujours et si le cœur vous en dit. Que pensez-vous de ma trouvaille, messieurs ? Remarquez que tous les pays connus, et l’Europe, se trouvent sur l’autre face, dans l’ombre, donc aucun danger de les toucher. Qui commence ? Je propose que ce soit le plus mauvais tireur qui ouvre le feu.

— Moi ! dit Goischman. Donnez-moi votre machin, je n’ai jamais tenu une arme en main, je ne sais pas comment ça fonctionne. Tout cela me laisse tellement indifférent, qu’il m’est absolument égal où je la touche, si seulement j’arrivais à la crever, la Terre !

Et Goischman appuya sur la gâchette en fermant les yeux.

— Trop bas, trop bas ! dit le capitaine Deene qui jugeait des coups. Vous avez tiré beaucoup trop bas, monsieur. Tenez, regardez. Voici le point de pénétration de votre balle. En plein dans les îles Antipodes ! Nous y passions, au large, il n’y a pas dix jours. Et tenez, regardez de l’autre côté, passez-y le doigt. Votre balle a fait tomber Paris. Vous sentez la craquelure ? Et voici l’enduit qui s’est détaché, on lit encore… ris. C’est tout ce qui reste de Paris.

— Mince, fit Goischman, dire que j’ai fait sauter Paris, c’est rien farce ! Il est rigolo votre jeu, Dan Yack. Qu’en dis-tu, André, tu vois la tête des Montmartrois en recevant mon pruneau ?

— Je m’en fiche, dit André. Passe-moi le pétard.

— Permettez, dit Dan Yack, je crois que ce coup ne compte pas ; ces îles sont habitées ; n’est-ce pas, monsieur Deene ?

— Oui, répondit le capitaine, il y a une demi-douzaine de fonctionnaires qui…

— Alors, dit André, je vais faire mouche, je suis champion.

— André, dit Ivan Sabakoff, laisse-moi tirer avant toi. J’ai choisi une île dans l’océan.

— Votre jeu est parfaitement idiot, monsieur, dit André Lamont à Dan Yack en remettant le revolver à Ivan.

Sabakoff visa longtemps. Il était gaucher. Son coup partit, éraflant la mappemonde.

— Raté ! constata le capitaine. Trop à droite. Il vous faut rectifier votre tir. Quelle est l’île que vous visiez ? Je crois bien que c’était Tristan da Cunha. Elle aussi est habitée. Un clergyman et 180 Irlandais. J’y ai fait relâche autrefois quand…

— Zut ! murmura André Lamont entre ses dents.

Il prit l’arme et tira au jugé.

La Terre vint s’écraser sur la table et le Saint-Bernard s’enfuit épouvanté.

André Lamont riait aux larmes. La balle avait coupé la ficelle qui suspendait le globe.

— Monsieur, vous l’avez fait exprès, protestait Dan Yack.

— Mais bien sûr que je l’ai fait exprès, puisque je vous avais prévenu que j’allais faire mouche ! Ça n’est pas plus malin que le tir à l’œuf, vous savez.

Et Lamont de se verser un grand verre de punch.

Dan Yack était navré et pour ne pas accuser hautement Lamont d’avoir triché, il sortit sur le pont en sifflant son chien.

— Quel crétin ! fit André rageur.

Et il alluma une cigarette.

Dehors, il pleuvait.

— Goddam ! sacrait Dan Yack qui n’arrivait pas à allumer sa pipe.

Alors il se décida à aller rejoindre son chien qui avait déjà regagné sa niche, derrière la chambre de veille.

Dan Yack n’avait même pas la ressource de se promener sur le pont du petit bâtiment.

Au pied de chaque mât un tas de charbon montait jusqu’aux vergues. Des caisses, des tonneaux encombraient le pont, où il n’y avait plus un seul passage libre, car les grands panneaux d’une maison démontable, que l’on n’avait pas pu descendre à fond de cale, étaient arrimés dans tous les sens, selon leurs formes et leurs dimensions. Maintenant le tout, un réseau de cordes, de chaînes, de filins tendus se croisait et se recroisait pour se boucler, se nouer à toutes les hauteurs et former un obstacle sensément infranchissable. C’est tout juste si Dan Yack arriva à se couler au travers ; un coup de mer lui fit perdre pied et l’envoya rouler contre la grande chaloupe qui barrait presque tout l’arrière du bateau, puis le tangage l’envoya la tête en avant dans le rouf de l’équipage. Enfin, il atteignit la niche de Bari et s’installa à califourchon sur le toit.

La nuit était épaisse et froide. Le Green-Star était lourdement secoué dans les ténèbres. Même la lumière du fanal du grand mât semblait gluante sous sa paupière de brouillard. Une longue houle comme un serpent invisible, dont Dan Yack apercevait de temps en temps une écaille blanchâtre, enlaçait traîtreusement le navire. À bâbord et à tribord, incessamment, retentissaient les cris plaintifs des pingouins. D’autres oiseaux sanglotaient dans le vent. La machine cognait sourdement, gémissait, poussait un râle continu. La voilure claquait, trempée.

Dan Yack était furieux de ne pas avoir vu son jeu aboutir. Il n’avait eu aucun succès. Il avait l’impression que quelqu’un l’avait frustré de son plaisir. Il avait été si fier de sa trouvaille ! L’idée lui en était venue à Londres, aux bureaux de sa Compagnie, alors qu’il prenait toutes dispositions utiles à une absence prolongée. Immédiatement il s’était levé, était sorti, plantant là son fondé de pouvoirs. Un quart d’heure plus tard, il était aux Army and Navy Stores et achetait un grand globe terrestre. Il y avait des centaines de globes dans le magasin. Jamais il n’aurait cru qu’il y en eût autant.

— Au fond, je suis vexé, se disait-il, vexé parce que j’avais déjà choisi mon île et que j’étais sûr de mon coup, vexé parce qu’on ne m’a pas laissé tirer, vexé parce que j’imaginais que ces gens-là ne savaient pas manier une arme à feu et que ce petit, comment s’appelle-t-il donc ? André ? André Lamont est très fort, et, surtout, vexé parce que j’escomptais une maladresse quelconque de l’un de nous pour nous faire faire quelque chose d’extraordinaire et nous envoyer à tous les diables. Il est terriblement excitant d’avoir la chance contre soi et ce malheureux musicien a tout gâché avec son coup d’adresse. Belle prouesse, va ! Il aurait aussi bien fait de tirer dans les lampes. Peut-être aurions-nous eu un bel incendie à bord. Au fond, je boude, je boude comme quand j’étais petit garçon, pensait encore Dan Yack.

Et cette pensée le fit rire.

Alors il se mit à jouer avec son monocle.

Il joua longtemps.

Et de temps en temps il s’arrêtait de jouer pour se dire : « Il faut que je trouve autre chose, il le faut. »

Et il cherchait, les jambes ballantes et la tête dans les mains.

— Pique huit ! cria soudainement le second qui était de quart. Et le mousse frappa sur la cloche les huit coups de minuit.

— Tu ne viens pas, Bari ? dit Dan Yack à son chien, il est l’heure d’aller s’emboîter dans son cadre. Alors, bonne nuit, mon gros, je rentre.

Et comme il s’acheminait vers sa cabine :

— Quelle guigne, aujourd’hui, murmurait-t-il. Rien ne va. Rentré chez lui, il remonta un gramophone, dévida quelques douzaines de disques et finit par s’endormir.

Le lendemain matin de bonne heure, Dan Yack prenait son tub quand le capitaine Deene pénétra chez lui. Deene dut attendre un bon moment avant de pouvoir placer un mot parce qu’un petit gramophone nasillard lançait dans l’étroite cabine une jeune voix de femme, fausse à souhait. Dan Yack prétendait que c’était une blonde grassouillette qui chantait en se dandinant.

— Je vois ses jambes nues, commandant. Elle a de petits plis aux genoux. Elle porte des chaussettes à carreaux et elle fait comme ceci et comme cela avec les talons. Les autres, ses compagnes, celles qui ne chantent pas, mais qui sont tout de même dans la machine, ont toutes des jambes cagneuses et se trémoussent derrière la première sur les planches. Entendez-vous la cadence ?

Non, je ne marche pas,

Non, je ne marche pas,

J’suis la petite Nana du Canada-a-ah-â !

— Monsieur, insistait le capitaine. Je…

— Attendez, faisait Dan Yack, je vais changer de rouleau. Vous allez voir comme c’est épatant. Nous quittons les Folies-Bergère pour entrer au Tiergarten. Écoutez :

Fischerin die Kleine,

Zeig’ mir deine Beine,

Zeig’ mir was dazwischen ist

Oder ich erwürge dich !

— Vous voyez la poule qui chante ça ? affirmait Dan Yack. Commandant, elle secoue ses grosses fesses et son triple menton. La sueur coule de son chignon ridicule. Elle pince sa jupe entre deux doigts, la retrousse en souriant et désigne d’un coup d’œil goguenard son mollet dodu et rond. Elle porte de gros bas bleus attachés au genou. J’adore ça. Quelle merveille d’invention ! Est-ce assez ingénieux ? Attendez, je vais vous faire entendre les cris d’une otarie qu’on égorge. C’est Dumfries, votre collègue du Young William, aujourd’hui The Black-Star, qui m’a enregistré ça sur les rochers de Wrangel, vous savez, lors de la fameuse affaire des 60.000 phoques assommés et dépouillés à la barbe du stationnaire russe. Pourtant, ils faisaient un beau charivari, vous allez voir ; il faut croire que Dumfries l’avait rudement dopé, l’équipage du Russe ! À propos, commandant, pourquoi ne m’avez-vous jamais rien enregistré dans vos croisières ?

— Monsieur Dan Yack William, commença le capitaine, je…

— Dan Yack, Dan Yack tout court ! intervint Dan Yack en criant. Vous ne savez donc pas que le vieux Carlos est mort et que j’ai changé le nom de tous mes bateaux ! Il n’y a plus de William aujourd’hui. J’ai changé de vie, de nom, de famille, de pays et de tout !

— Mais monsieur Yack, je…

— Il n’y a plus de monsieur, il n’y a plus de milord, criait Dan Yack en trépignant dans son tub. Je m’appelle Dan Yack ! Dan Yack ! Dan Yack ! Dan Yack !

Bien qu’entièrement nu, il apparaissait énorme, déformé, boursouflé et changeant dans la vapeur d’eau chaude qui tourbillonnait. Deene se croyait atteint de myopie et de presbytie et se frottait les yeux. Il n’arrivait pas à saisir son interlocuteur. Accroupi, debout, pirouettant, Dan Yack se frictionnait, se versait des brocs d’eau sur la tête, étendait les bras, fléchissait les genoux, bondissait, glissait tout humide à travers la cabine, éclaboussant, moussant, fumant, plein de savon et de vie. Il débouchait des flacons, remontait le phonographe, se flagellait avec une serviette éponge, mettait un nouveau rouleau sur l’appareil, s’administrait un shampooing.

Enfin, il appuya sur un ressort.

Dan Yack se souriait dans un miroir convexe grossissant qui lui renvoyait son œil animal.

Sans monocle.

Deene était gêné.

Il se taisait.

Un linge autour des reins, Dan Yack se faisait la barbe.

Dans le silence on entendit le rasoir passer dans les poils, puis le déclic du phonographe, puis un ronronnement assourdi et soudain un hurlement épouvantable remplit la cabine. C’était l’otarie qu’on égorgeait. Son hurlement allait crescendo. Puis il y eut un million d’aboiements lointains. Puis une longue plainte. Puis on entendit une voix d’homme qui criait à bout portant : « Tue-la, John, tue-la ! » On entendit un coup de feu. Puis plus rien. Puis encore des aboiements, mais qui s’éloignaient. Et la sirène d’un bateau, comme enrouée.

C’était peut-être le dernier cri de la bête.

Dan Yack s’était remis dans son tub. Une odeur de vétyver se répandit dans la cabine. L’aiguille à bout de course s’érailla. Des pinces à ongle brillaient par terre.

— Ça y est, cria Dan Yack, j’ai trouvé !

Et il se retourna.

— Commandant, dit-il, commandant, je voudrais savoir si nous…

Mais Deene était parti.

Depuis plusieurs jours déjà des glaçons et des icebergs s’en allaient à la dérive. Le Green-Star tirait des bordées.

Il faisait beau ce matin-là.

La surface de la mer crépitait blanche de driffts et de flœs et de grandes étendues d’eau étaient déjà saisies autour d’un pack léger et cassant. Mais on sentait encore les ondulations de la houle. Dans le sillage, l’eau était noire. Il ventait frais. On avait hissé toutes les voiles pour soulager l’effort de la machine.

Il était déjà près de midi quand Dan Yack apparut sur le pont. Son chien vint lourdement à sa rencontre et faillit le faire tomber en frottant son museau contre ses jambes.

— La paix, Bari, assez, oui, tu es une bonne grosse bête, ça suffit.

Un lambeau de vieux ciel bleu reparaît. Sur le banc, Deene attend un petit rayon de soleil. Il tient son sextant tout prêt. L’équipage s’est groupé autour de lui et garde respectueusement le silence. Ivan Sabakoff est dans leur cercle.

André Lamont, les lèvres crevassées et pelant déjà du visage, écrit fébrilement sur ses genoux. Il s’est accoté à la grande chaloupe, le corps roulé dans la couverture de sa couchette.

Il tousse.

Dan Yack s’approche d’Arkadie Goischman, installé entre deux caisses et qui lit.

— Qu’est-ce que vous lisez là, Goischman ?

— Tenez, regardez.

Dan Yack prend le livre et lit le titre : Sur la Découverte du Rapport constant entre l’Apparition et la Disparition, le Travail ou le Repos, le Plus ou Moins d’Étendue des Toiles et des Fils d’Attache des Araignées des différentes Espèces, et les Variations atmosphériques, 1795.

— Mon Dieu, qu’est-ce que c’est que ça ? demande Dan Yack à Goischman en le regardant par-dessus le livre.

— Des poèmes, lui répond Goischman.

— De vous ? lui demande Dan Yack.

— Mais non, d’un nommé Quatremère-Disjonval, mort il y a plus de cent ans.

— Et ça signifie quelque chose ? demande encore Dan Yack.

— C’est l’histoire d’un homme qui a été condamné à 25 ans de prison et qui, pour adoucir les rigueurs de sa captivité, se livre à l’étude et à des observations sur différents sujets. C’est écrit dans un style bizarre et c’est plein de paradoxes et d’idées piquantes et ingénieuses. Il y a aussi de véritables découvertes, entre autres celle des araignées comparées à l’hygromètre.

— Comme c’est amusant, dit Dan Yack. Et vous avez beaucoup de livres semblables, monsieur Goischman ?

— J’ai acheté quelques caisses de livres dépareillés en passant par Amsterdam, répond Goischman.

— Il faudra que je lise un jour un livre, dit Dan Yack avec un beau sourire. Je me demande si c’est aussi amusant que mon phonographe. Ainsi, vous voyez cet homme mort il y a si longtemps s’entourer d’araignées qui lui indiquent le beau et le mauvais temps dans sa prison ? Comme c’est curieux ! Mais pourquoi le beau temps l’intéressait-il puisqu’il ne pouvait pas sortir ?

— Mon Dieu, lui répond Goischman, c’était une distraction comme une autre.

— Oui, oui, je comprends et vous devez avoir raison. Tenez, monsieur Goischman, lui dit Dan Yack en lui rendant le livre, il faudra un jour que je vous fasse entendre mon rouleau de l’otarie, et que vous me prêtiez ce livre. J’essayerai de lire, là-bas ; car, vous savez, il n’y a même pas d’araignées dans notre île.

Et Dan Yack s’en fut rejoindre le capitaine.

Le point était fait.

— Hé bien ? demanda Dan Yack.

— Nous louvoyons par 65°latitude sud et 165°longitude est, lui répondit Deene.

— C’est-à-dire ?

— C’est-à-dire que nous arrivons, affirma le capitaine. C’est une année extraordinaire, jamais je ne suis venu dans ces parages sans rencontrer la banquise.

— Tant mieux, fit Dan Yack.

— L’hiver sera terrible, ajouta le capitaine.

— Alors ?

— C’est l’avis de tout le monde, ce soir nous serons en vue de la banquise. Vous voyez ces brumes jaunâtres à l’horizon ? C’est le champ de glace.

— Alors ?

— Alors, il nous faudra attendre à demain matin pour chercher un chenal ouvert.

— Et vous croyez que nous en trouverons un ?

— Il y a beaucoup de chances après tout le mauvais temps que nous avons eu et ces dernières tempêtes. La banquise doit être en miettes. Et si ce vent du sud-est ne tombe pas, nous pourrons passer. Pourvu que l’embellie dure.

— Que dit le baromètre ?

— Il est au beau fixe ; mais ça ne signifie rien par ici.

— Et derrière, croyez-vous que nous trouverons l’eau libre ?

— Dame, répondit le capitaine, on ne sait pas. La saison est bien avancée et je crois que c’est la première fois qu’un navire rôde encore sous ces latitudes en ce moment de l’année. Généralement ils mettent le cap au nord et se trouvent dix bons degrés plus bas. Il ne faudra pas trop s’attarder dans l’île. Une tempête, une saute de vent et en une seule nuit la mer peut être prise. Et alors, dame.

— Quand pensez-vous que nous pourrons arriver ?

— Dans quatre, cinq jours, si nous trouvons l’eau libre.

— Et si elle ne l’est pas ?

— Alors, jamais, car jamais je n’aventurerai mon navire dans la banquise dans des conditions pareilles. Je ne veux pas courir le risque de rester bloqué dans les glaces.

— Et qu’annonçaient les baleiniers des Macquarie ?

— Ils signalaient eau libre jusqu’à la terre Victoria.

— Alors ?

— C’est justement cela qui m’inquiète. Eau bleue, hiver rigoureux.

— C’étaient des hommes de la Compania Gonzalo Hortalez, n’est-ce pas ?

— Oui.

— Alors vous n’avez pas confiance en eux ?

— Mais si. Il est d’usage de se passer ces sortes de renseignements entre marins ; nous n’entrons pas dans la rivalité des armateurs.

— Alors, qu’est-ce qui vous inquiète ?

— Ce beau temps. Il n’est pas naturel pour la saison.

— Vous êtes trop difficile, commandant.

Et Dan Yack d’ajouter en éclatant de rire :

— Il vous faudrait des araignées.

— Comment ?

— Garçons ! s’écria Dan Yack en s’adressant à l’équipage qui écoutait ce dialogue, 100 livres à chacun de vous si vous nous débarquez à Balleny avant huit jours !

— Vive Dan Yack ! cria l’équipage.

— Et a partir d’aujourd’hui, commandant, triple boujaron de tafia ! Vive le Green-Star !

— Hurrah ! répondit l’équipage en brandissant ses bonnets.

Le capitaine haussa les épaules et disparut dans sa cabine.

Il était inquiet.

— Sale corvée ! grommelait-il.

Le Green-Star venait d’appareiller.

Il portait de la toile pour s’éloigner au plus vite de cette terre de désolation. Un ouragan s’annonçait.

Le capitaine Deene surveillait la pression de la vapeur. Mettant ses mains en porte-voix il criait :

— Vous êtes parés ? Combien ?

— Onze ! répondait quelqu’un de la machine.

Un œil sur la voilure, Deene houspillait ses hommes.

Le capitaine était grincheux.

L’équipage ne boudait pas à la besogne ; mais il n’était pas en train. Tout en prenant un ris dans la grande voile, les hommes pensaient à Dan Yack et à ses trois compagnons débarqués. Ils se demandaient :

« Mais qu’est-ce qu’ils peuvent bien vouloir fiche dans leur île, l’Œil-Volant et les trois zigues ? »

Et chacun de regarder la terre.

Il n’y avait personne sur le rivage, sauf Bari qui aboyait au bout du promontoire.

— Y a du mauvais derrière cette histoire-là, conclut un vieux quartier-maître entre deux coups de sifflet et en crachant le jus de sa chique.

On bourlinguait dur. On lofait et gouvernait au plus près pour s’écarter des îles. Le vent était à peine maniable. La banquise canonnait de plus en plus proche. Il fallait passer.

Deene pointa encore une fois sa lunette en arrière. La baie s’assombrissait. Le toit en tôle de la maison démontable reluisait, tout neuf. Il n’y avait personne sur la plage de Balleny, sauf un petit point blanc qui gravissait le sentier de la falaise. C’était Bari qui rentrait lentement.

La foudre ricoche sur la côte. Les nuages grandissent à toute vitesse. Puis, tout se brouille.

— Tonnerre de Dieu ! sacrait Deene dans la bourrasque, pourvu que nous puissions nous en tirer cette nuit ! J’ai bien peur que non !

Dan Yack rangeait ses effets dans son cadre. Ivan Sabakoff allumait les lampes. André Lamont et Arkadie Goischman s’étaient couchés, cafardeux. Bari léchait les assiettes. Dehors, la tempête faisait rage. Une plaque de tôle fut arrachée de la toiture. Puis une pile de barriques vint s’effondrer contre la porte. La maison était assiégée par le vent.

Cela dura des jours et des nuits.

C’était le premier blizzard.

Un chasse-neige.

L’hiver.

TROISIÈME PARTIE

HIVERNAGE

Naturellement cela ne pouvait pas aller.

La maison édifiée à l’abri de la falaise de l’île Struge, le principal îlot des Balleny, celui que les phoquiers qui fréquentaient autrefois ces parages durant le court été austral ont surnommé, on ne sait pas pourquoi, peut-être à cause de sa forme en rondebosse, de sa structure tripartite, de sa calotte de glace ou de son piton volcanique, le pic Brown, le Pou, comportait trois divisions.

C’était une maison basse et allongée.

La porte était à l’un des bouts. L’entrée, un local noir, contenait le combustible, du charbon pour chauffer la maison durant huit longs mois d’hiver et des touques de pétrole pour alimenter six grosses lampes durant les nuits, dont une nuit de près de 65 jours. À l’autre bout était le magasin des vivres, caisses de biscuits, de conserves, tonneaux de lard et de choucroute, barriques de beurre salé, de haricots, de pois, de pâtes, sacs de farine, de riz, de thé, pains de sucre, seaux de confitures, couffins de chocolat, bonbonnes d’eau-de-vie, ballots de vêtements de rechange, de couvertures, de fourrures, cantines, armes et munitions. La division du milieu, la salle commune, assez vaste pour servir de logement à tout un équipage, était trop étroite pour quatre hommes.

Le poêle se trouvait au centre de la grande chambre. Il y avait quatre tables en bois blanc. Quatre chaises. Quatre couchettes. Quatre étagères. Quatre lampes. Chaque angle de la pièce formait en somme une cellule pour une seule personne, qui pouvait être là comme chez soi, méditer, penser, vivre, lire, écrire ou dormir et digérer en s’isolant derrière un pan de voile goudronnée qui glissait sur une tringle. Il n’y avait en commun que les quatre fauteuils de cuir autour du poêle (quatre fauteuils trapus et rembourrés comme des petits monstres), la grande table (poussée dans la journée contre la fenêtre), deux lampes-tempête, le râtelier d’armes et le porte-manteau muni de patères et de champignons à gauche et à droite de la porte.

La cuisine se faisait sur une lampe « Primus ».

Chacun avait sa gamelle pliante en aluminium, son assiette, sa cuillère et son gobelet.

Chacun avait un bon couteau.

Il n’y avait pas un seul instrument pour mesurer le temps ; même pas une montre qui rappelât l’heure.

Ainsi le temps était long, ce qui est dans sa véritable nature, et si l’on rêvait beaucoup dans cette maison, l’on n’y dormait pas.

C’est André Lamont qui avait détruit les montres.

Un mois s’était à peine écoulé, qu’il ne pouvait plus tenir. Son sommeil était agité. Il se tournait et se retournait sur sa couche. Il était inondé de sueurs et plein de frissons. Il se mettait sur son séant, ses couvertures en capuchon sur la tête. Il écoutait.

C’était le vent qui arrachait le toit et mille souffles inhumains qui s’engouffraient à faux dans les gaufrures de la tôle ondulée comme dans des tuyaux d’orgue et qui s’en retiraient en les tire-bouchonnant. Quelle violence ! Des gosiers, des cordes vocales étaient déchirés et une voix retombait seule dans une poche de silence comme une tête tranchée dans le panier de son. Balbutiements. Quelle est cette parole qui n’a pas été dite et qui est-ce qui fait des efforts pour parler ? La porte vibrait pendant des jours, des heures comme une peau acoustique surtendue, ou alors, un million de petites langues molles venaient mourir en geignant contre la fenêtre.

La cheminée ronflait.

Le gel resserrait son étau gémissant. Tout craquait d’un cran, occultement. Le sous-sol. Le cœur de la falaise. La mer. Le ciel. La moelle des os. La table. Il fallait une hache pour couper son pain et une paire de gants fourrés pour tenir son porte-plume. Le papier lui-même devenait cassant comme une pâte feuilletée.

Un coup de cymbales.

André Lamont relève la tête. C’était la lune qui décalquait les vitres. Un diamant découpait l’espace. Des petites pointes enclouaient la froidure. Des rivets givrés maintenaient le ciel, uni et dépoli comme un gros cristal. Le froid reculait dans l’immensité. Un thermomètre se cassa net. La flamme des lampes s’épurait.

Dans le silence, c’était Bari qui se grattait, qui faisait trois pas dans la chambre, qui venait le flairer en agitant la queue, qui retournait devant le feu et qui s’y laissait tomber. Ou c’était Sabakoff qui sautait rapidement de son cadre pour aller tisonner le poêle ou le recharger. Et c’étaient le dégringolement du charbon, le bruit de la pelle et du pique-feu, la vidange du cendrier comme un accès de toux. Quand l’autre avait fini, André Lamont toussait à son tour. La quinte le déchirait. Il retombait sur son lit.

La bouilloire sifflait.

André travaillait à sa symphonie.

Souvent il pleurait.

Il avait froid aux pieds.

Il sentait un courant d’air aussi ténu qu’un fil lui couper les poumons.

Il se remettait à tousser.

Quand il avait fini, un craquement. C’était Arkadie Goischman qui allumait un cigare dans un coin.

— Arkadie, hé, tu ne dors pas ?

Arkadie ne répondait pas. Arkadie ne répondait jamais. La braise de son cigare rougeoyait longtemps, s’éteignant ou s’intensifiant comme un œil muni d’une taie à déclic.

André entendait se rapprocher le pas de mammouth des brumes. Un être velu, à franges, venait se racler l’épiderme contre la maison. Sa respiration était comme une éponge et son haleine empestait.

La glotte bouge. Bruits intestinaux. La lourde bête s’endort debout. Elle transpire, puis elle gèle sur place, opaque. Jamais, jamais plus on ne pourra sortir. La maison est morte.

— André, André, viens manger, c’est l’heure !

On lui disait qu’il faisait jour. C’était toujours la nuit, sans aucune empreinte. Il se levait. Il mangeait. Il retournait dans son coin. Il revenait manger. Il se remettait à écrire. Il se refusait à toute corvée. « Pourquoi de l’eau ? on n’a pas besoin d’eau ! » Et il ne sortait pas. Il fumait des cigarettes. Il travaillait. Le sang lui montait à la tête. Des larmes, des petites gouttes de sueur tombaient sur les portées. Il les noircissait à l’encre de chine. Bécarre. Un si bémol. Un ut à la clef. Fa dièze. Il avait la fièvre. Il travaillait à sa symphonie. Il s’endormait épuisé. Il se réveillait en sursaut. Les oreilles lui tintaient. Il croyait entendre des cloches.

C’était Dan Yack qui remontait un de ses phonographes.

« Ah ! celui-là… »

Alors, il pensait à Lulu, la couturière.

Son auditoire habituel lui manquait.

Pas une femme ! Et petit à petit, il se mit à avoir peur.

Arkadie Goischman ne travaillait pas. Pourtant il ne bougeait pas beaucoup. Il ruminait. Toutefois il allait de temps en temps à la corvée de neige ou de glace, car il faisait ses ablutions ; mais il ne se rasait pas. Sa barbe lui poussait sur les deux joues et devenait longue, longue. C’était une belle barbe de sémite.

Il avait aussi une manie qui devenait un tic. Il se portait la main gauche au milieu du visage et se grattait le nez, puis il se le pinçait entre le pouce et l’index, enfin il se mit à se tirer dessus pour se l’allonger.

De sa main droite, Goischman ne lâchait jamais son cigare. Il ruminait. Il était devenu très gros. Son visage était bouffi. Et comme sa calvitie allait s’agrandissant, il s’était noué un mouchoir à damier sur le crâne. Sur la cloison, son ombre immobile était une tête de nègre extravagante, avec les quatre nœuds du mouchoir et le nez allongé, ce nez qu’il tirait sans cesse. Et sa main et son bras faisaient trompe sur la paroi. Son coin était rempli par une masse énorme qui bougeait rarement et que trouait un œil. Un œil allumé. L’œil de son cigare. Arkadie Goischman ruminait.

Il était victime d’un phénomène psychique, assez fréquent durant la longue nuit australe, auquel succombent les êtres les plus fins comme les plus grossiers, un savant bactériologiste aussi bien qu’un rude matelot. C’est un mal contre lequel il est difficile de lutter. Subitement, sans raison, au milieu d’une occupation qui peut absorber toute l’attention et demander toute votre présence d’esprit, on est distrait par une image quelconque qui monte dans la conscience et s’impose avec une intensité, une apparence de réalité, une minutie dans le détail presque pénibles. C’est de préférence une scène de son passé, de son chez soi, et presque toujours une scène de la vie en famille, récente ou éloignée. On ne peut non seulement en détacher les yeux, mais on est réellement au milieu des siens. On tourne les pages d’un livre lu dans son enfance, on est sur les genoux de sa mère, on se rappelle le son de sa voix, et l’on entend une parole, une inflexion, un soupir qui vous fait se retourner. Cette sorte de dédoublement ne dure que quelques secondes et l’on reprend rapidement contact avec la réalité ambiante. Mais il peut également obnubiler un esprit qui s’y livre avec mélancolie.

Où le cas d’Arkadie Goischman devenait curieux, c’est que le poète n’avait pas d’autre occupation que justement celle de provoquer ces retours inattendus du passé, de s’y complaire, et de ne plus vouloir s’en détacher. Il n’en était déjà plus maître, car, comme il n’avait jamais eu de chez soi et qu’il n’avait jamais connu les siens, il s’efforçait de reconnaître les visages qui s’imposaient à lui et que son attention regroupait anxieusement pour retrouver un nom, un nom propre, au moins un, un seul, un nom de famille, le sien, à y opposer comme une digue aux flots tumultueux des associations d’images et de visages qui l’entraînaient. Ses efforts étaient vains. Son passé était déchiré comme sa vie. Tout n’était que lambeaux éparpillés, taches et déchirures. Ô misérable vagabondage ! Solitude intégrale.

Longue nuit.

Ainsi, il se voyait dans un petit café d’un faubourg. Dans quelle ville ? Il ne le savait pas. Ce devait être l’hiver, car des vieillards à barbe et à fourrures l’interrogeaient. Il était tout petit, petit au milieu d’eux. Il n’était pas rassuré. On lui demandait qui il était, le nom de ses parents, le sien, et il ne savait pas et il pleurait, ses petites mains sur les yeux. Il pouvait avoir quatre, cinq ans. Tout à coup une gifle formidable l’envoya rouler parmi les tables. Les vieillards se battaient entre eux. Il entend leurs voix aiguës, criardes. En quelle langue se disputaient-ils et où se passait cette scène ? Tout ce que Goischman peut préciser, c’est qu’alors il était tout petit enfant et qu’il avait toujours faim. Une faim terrible.

Il se tirait le nez par saccades en cherchant où situer cette scène et en cherchant la raison de sa présence chez les vieillards. Il avait tant de souvenirs de famine ! La sensation de la faim le fait revenir à soi. Il ouvre les yeux et allume un nouveau cigare.

Arkadie Goischman, grâce à la munificence de Dan Yack, avait une provision de cigares à portée de la main, des cigares de Sumatra qu’il avait achetés lui-même, à Padang, lors d’une escale du Green-Star. C’était une vague Suissesse ou une Hambourgeoise ou une Hollandaise qui tenait boutique. Elle avait un œil crevé. Elle lui avait demandé avec un hideux sourire s’il ne voulait pas entrer boire dans l’arrière-boutique. L’arrière-boutique était pleine de cris monosyllabiques comme une volière et des yeux de femmes crépitaient sur les nattes comme des colliers de verroteries qu’on défait et éparpille. Goischman s’était sauvé, car il était encore vierge ; mais il avait bien cru entrevoir André Lamont faisant l’amour avec six petites filles indigènes.

Goischman tire sur son nez. Il regarde autour de lui. Bari est là qui aboie. Lamont est à sa table à écrire. Ivan mange des haricots dans son lit. Dan Yack renouvelle l’air de la chambrée avec un petit vaporisateur.

Arkadie tire sur son cigare et lâche une grosse bouffée de fumée bleue.

Il la suit des yeux.

La salle est pleine de fumée. Il est à New York. Il vient de prendre la parole dans un meeting. Comme il descend de la tribune un volubile ouvrier tailleur juif s’empare de lui et l’entraîne dans la rue en s’élevant contre les contremaîtres qui débauchent les ouvrières dans les ateliers. Il gesticule beaucoup, sa voix est enrouée ; mais comment s’appelle-t-il donc et pourquoi se sont-ils installés tous les deux sur un banc dans un square ? Ce devait être à l’Union-Square ou n’était-ce pas plutôt à Brooklyn ou au bout de Bovery, en face les Jews-Foolie’s ! Il ne sait plus.

Goischman se tire le nez par saccades. Il se tourne contre la cloison. Son cigare s’est éteint. Il le mâche. On l’appelle. Il ne répond pas. Il ne peut pas répondre. Il cherche. Il cherche où il se trouve, quand et pourquoi il est là ? Oui, pourquoi ? Il est tout nu devant un miroir. Il a au moins dix ans et c’est un jour de fête, car toutes les bougies sont allumées dans la chambre et la veille on a tué une oie. Il est tout nu devant un miroir, debout sur une commode, et il n’ose pas bouger de peur de renverser un flacon d’eau de Cologne qui est entre ses pieds. Une femme d’une quarantaine d’années se peigne devant lui. C’est cette femme qui l’a déshabillé, lavé et posé tout nu sur la commode devant le miroir (le papier de la chambre est à gros bouquets de roses grenat). Elle a de longs cheveux noirs. Ce doit être une vieille fille, pense-t-il, puisqu’elle ne porte pas perruque comme les femmes mariées. Il a vaguement l’idée que c’est sa tante ou une parente éloignée de sa tante ou quelque amie retrouvée de sa famille. Il y a un lien quelconque, très lâche, mais qui subsiste et qui fait qu’ils sont ensemble dans cette chambre illuminée. Elle s’appelle… mais comment s’appelle-t-elle ? Bella… ou Léna… ou Mi… ou No ?… Elle se met tout contre lui. Son visage est graisseux. Son front sent l’huile de noisette. Mais que fait-elle ? Dieu, que lui veut-elle ? Il crie. Il se sauve. Il tombe dans la cuisine pleine de monde. On y célébrait un mariage. On le jette dehors. Puis son pantalon. Puis sa chemise.

— Sale goï ! crie-t-on.

« C’est peut-être pourquoi on m’appelle Goischman ? » se demande-t-il maintenant avec angoisse. Donc, je ne serais pas juif ? Tout cela se passait il y a bien longtemps, quelque part dans un village juif de Galicie, du côté de Wyszenka, dans la Suisse polonaise ; mais comment s’appelaient ces gens qui ne m’ont jamais rendu mes bottes et pourquoi étais-je chez eux ? Et que lui voulait No… ou Mi… ou Léna… ou Bella… que lui voulait-elle ? Oui, quoi ?

Il se tire le nez.

Longtemps.

Il cherche.

Il cherche le sujet d’un roman. Oui, c’est ça.

— Il faut que je trouve un lien de parenté entre toutes les personnes que j’ai rencontrées dans ma vie de vagabond. Les asiles de nuit, les fermes, les châteaux, les émigrants à fond de cale, les cocottes des grands cafés, les anarchistes, les riches. Des bougres de tous les pays et qui ne seront qu’une seule et grande famille, dont je raconterai l’histoire.

Onze mille visages le hantent. C’est sa famille.

Il va écrire le roman de sa vie. Il va raconter sa vie. C’est ça. Ses poèmes ne sont que mensonges. Il va enfin raconter sa vie. La vérité. Tout ce qu’il imagine au sujet des autres, comment il les a rencontrés et pourquoi ils font partie de son cœur, de sa mémoire, de son être le plus intime. Tout est communion. Il n’y a plus de juifs, plus d’étrangers. Il ne veut plus être seul au monde.

Ah !

Confraternité.

Il s’endort. Paisible.

À son réveil, il parle pour la première fois depuis quarante jours :

— André, je suis ton exemple, tu peux me donner un cahier de papier blanc ?

En disant cela, son œil tombe sur Dan Yack.

« À propos, que vais-je faire de celui-là ? C’est un ennemi… »

Il se remet à rêver.

Il se retourne.

Il ne veut plus sortir.

Il ne fume pas et ne se lave pas.

Ivan Sabakoff bougeait beaucoup. Il allait et venait. Il lui fallait s’occuper. Il s’était imposé bénévolement la corvée de charbon et avait pris l’entretien du feu à cœur. De temps à autre, il sortait.

Malgré cela, il ne pouvait pas dormir. Alors, il mangeait. Il mangeait dix, vingt, trente fois en dehors des repas préparés par Dan Yack. Il y avait toujours un fond de gras dans sa gamelle, une espèce de gelée prise qui se fondait rapidement sur le poêle et à laquelle il ajoutait une cartouche de cacao ou un cube de bouillon, des macaroni, du café, du sucre, du sel, un morceau de lard, une pincée de thé, une bonne poignée de haricots, un biscuit de mer. Il avalait cette bouillie brûlante, sans s’occuper d’un fort relent de pétrole qui s’en dégageait. Souvent il y avait aussi des brins de tabac ou un fond de pipe. Il mangeait tout. Jamais Ivan ne s’était aussi bien porté. Il avait toujours bon appétit.

Ivan avait trouvé une grande occupation. Elle consistait à astiquer les lampes.

Assis dans un des fauteuils du centre de la pièce, il prenait une lampe entre les genoux. La lampe était en cuivre, grosse, ronde et joufflue. Ivan la passait au papier d’émeri, puis il la frottait longtemps au tripoli, enfin, muni d’une peau de chamois, il la faisait luire et reluire. Il n’y en avait jamais assez. Il s’y appliquait.

« Ô Seigneur Dieu, pensait-il avec reconnaissance, que le monde est beau ! »

Il allait chercher son cahier de croquis qui ne l’avait jamais quitté à bord du Green-Star. Il le feuilletait. Tous ses dessins, toutes ses esquisses, toutes ses pochades étaient insolentes de jeunesse. Quelle confiance en la vie ! À peine relevées par quelques légères touches d’aquarelle, toutes ces pages étaient matinales. Ses personnages s’étiraient, bâillaient, souriaient, se réveillaient. Ils vivaient pour la première fois. Un matelot qui fumait sa pipe adossé au grand mât et qui avait l’air du conquérant du monde. Une bayadère qui dansait, nacrée et rose. Une négresse, pleine, lourde, ronde, les fesses enduites de soleil comme la déesse même de la brousse. Un bal de matelots avec, au premier plan, un accordéon céleste qui riait de toutes ses touches, de toutes ses dents. Et encore des jeunes femmes et des jeunes filles, de Ceylan ou de Sumatra, légères et voluptueuses comme la végétation stylisée de leurs pays. Puis des pages et des pages d’enfants, trop sains, trop riches pour ne pas être déguenillés, des petits nègres souriants, des petits Malais souriants, des petits Hindous souriants, des enfants noirs, des cuivrés, des rouges, des bruns, des jaunes, cuits et recuits au soleil, métissés, extraordinaires, sperme synthétique que les Blancs sèment dans toutes leurs escales, écume des plages qui fleurit, rire qui enguirlande, acclamations folles qui accueillent tout bateau qui touche au port, grand pavois vivant que les femmes indigènes ont dressé autour des mers du globe pour embellir la lourde civilisation industrielle qui s’avance et veut débarquer, divins enfants de l’insouciance.

Ivan reprenait une lampe, se remettait à l’astiquer et se perdait dans une rêverie confuse d’avenir, de bonté et de joie de vivre.

Il était un mineur au fond de sa mine. Des tonnes de minerais s’amoncelaient à la surface du monde. Armé d’une pelle géante et d’un énorme pique-feu il entretenait un brasier ardent dans lequel se consumaient les quatre éléments de l’univers. Il se forgeait un marteau, un ciseau, des outils. Il s’attaquait à une immense montagne pyramidale, volcanique, basaltique, dure et noire, dont la pierre résonnait sous ses coups comme une phonolithe et dont tous les éclats étaient à l’équerre. Quel labeur épuisant ! Il devait s’y reprendre un million de fois avant d’arriver à dégager une épaule, un cou flexible, la chute des reins, l’entrejambe, une cheville arrondie, une forme fuselée. Une mêlée d’êtres cyclopéens constituaient le soubassement de son monument. Des hommes perpendiculaires s’échappaient de cette mêlée, gravissaient le premier étage de la montagne, étreignant dans leurs bras musclés des femmes de toutes les races. Les femmes jaillissaient rieuses des étreintes, légères, effarouchées ; comme un essaim de papillons ou d’oiseaux elles voltigeaient en spirale autour de la montagne, dont elles atteignaient presque le faîte. Mais ce sommet était renflé. Un nuage d’enfants joufflus s’y accrochait, des garçons et des filles qui tournaient en chantant. Au milieu de cette ronde était assis un adolescent. Il se levait. Il faisait le tour du dernier pic de la montagne en s’élevant graduellement. Marche par marche, il montait de face, de trois quarts, de dos. Toujours plus haut, toujours plus haut. Enfin, il se détachait seul sur le vide. Il avait atteint le sommet. Une boule, une sphère, un globe, la terre, une lampe, le soleil, qu’il tentait d’arracher, de soulever et de maintenir, haut, très haut en l’air, à bout de bras, sans faiblir. Prométhée !

« Je vais sculpter l’éclair ! » pensait Ivan Sabakoff.

Il lui fallait un modèle pour son jeune dieu. La plus belle académie d’homme dans toutes les poses.

« Je ne puis pas poser moi-même, bien que je sois de beaucoup le plus jeune », se disait Ivan.

« Comme le monde est grand ! »

Bari venait le tirer de sa méditation en se frottant contre lui. Alors Sabakoff se levait, se dressait sur la pointe des pieds pour atteindre la suspension. Il remettait la lampe en place. Il l’allumait. Son visage s’éclairait par en haut. Il souriait heureux et fier comme un Olympien. Puis il prenait sa gamelle sur le poêle et se mettait à manger avec appétit. Il avait besoin de se refaire.

« Des haricots, comme un berger grec », pensait-il.

Il jetait une bouchée au chien.

Il regardait autour de lui.

Dans son coin, André Lamont, maigre, convulsionné comme un maudit, travaillait à sa symphonie. Il semblait par instant s’envoler sur un instrument invisible et insonore dont ses pieds activaient alternativement la pédale et qui le balançait, le secouait à mesure, comme un métronome ou un pendule, en dehors du temps et de l’espace. Dans l’autre coin, immobile, balourd, épais, galeux comme une bête enfermée, Goischman mordait rageusement sur son porte-plume comme sur le barreau de sa cage. Ses yeux étaient criblés de taches d’encre, comme ses doigts, sa table, son papier, le plancher autour de son cadre. Quelle impuissance ! il n’avait pas encore écrit une ligne.

Ivan Sabakoff se mettait à observer Dan Yack.

« Oui, se disait-il, celui-ci ferait bien mon affaire. Tous ses mouvements sont précis. Comme il est beau ! Il n’y a qu’un Chinois ou un Anglais pour être aussi à l’aise dans la vie. Mais pourquoi porte-t-il ce monocle qui le défigure ? »

Et Ivan étudiait Dan Yack.

Il en subissait également l’influence à son insu.

Ainsi, quand il sortait, il s’habillait avec soin, méticuleusement.

Pour aller inspecter les environs de la cabane, choisir et trouver la montagne dans laquelle il allait sculpter son grand œuvre dès le retour du soleil, Ivan Sabakoff portait l’anorak avec une grâce, une coquetterie petites-russiennes.

Bari était triste.

Pourquoi ?

Bien qu’il aimât son maître, Bari détestait sortir et avait horreur du froid. Il y avait encore une autre raison qui l’éloignait de Dan Yack. Dan Yack lui rappelait l’Angleterre, tout son confort, à lui, chien, la grande pelouse où il allait se purger, le perron ensoleillé d’où il était si commode de surveiller la grille, la maison paisible où il avait élu domicile, le larbin qui lui apportait une bonne et copieuse pâtée, l’épais tapis du petit salon où il avait l’habitude de faire la sieste, Mrs. Darwin, la gouvernante, qui le choyait et lui donnait des toasts à cinq heures, des toasts beurrés, trempés dans de la confiture aux groseilles. Tout cela lui revenait maintenant obscurément à la mémoire, dès que Dan Yack l’appelait et qu’il sentait de près cette odeur de vétyver qui lui chatouillait le nez et dans laquelle il retrouvait le parfum de la bonne vie calme au pays tranquille qui était naguère son royaume encaustiqué. C’est pourquoi Dan Yack lui donnait le cafard. Il retournait au plus vite se recoucher devant le feu, où, s’il fermait les yeux, il ne dormait néanmoins pas.

Bari était triste.

Il cherchait d’abord à mettre un peu d’ordre dans sa cervelle.

Le voyage en mer était pour lui un mauvais souvenir comme s’il avait rêvé avoir été contraint de voler dans un ciel d’orage.

Quel cauchemar !

Bon. Voilà le sol.

Bari s’étale de tout son long sur le côté.

Ça ne bouge pas ? Non. Alors on va pouvoir se mettre à l’aise et tâcher de comprendre un peu ce qui se passe dans cette maison.

Ici ?

Bari reniflait.

Il y a avant tout cette odeur de charbon humide comme dans les sous-sols de la maison à Londres, quand il était tout petit chien et qu’il courait après les rats.

Bari ouvre un œil.

Primo, il n’y a pas de rats ici. Secundo, un gros chien ne court pas après les rats.

Bari flaire encore un peu.

Cette bonne odeur de vivres comme à l’office !

Bari se lève et se dirige vers la porte du magasin. En route, voici encore une fois une pointe de vétyver qui lui chatouille les narines. Il éternue et fait un crochet vers son maître. Mais Dan Yack ne s’occupe pas de lui.

« Allons, bon, que dois-je faire et où suis-je ? »

Bari retourne devant le poêle.

Il dresse les oreilles.

Il entend au loin le froid qui se promène sur la glace.

Il devient hargneux.

D’abord, pourquoi y a-t-il tant de personnes ici ?

« Je n’en ai pas l’habitude quand je veux dormir. Il y a là, à droite, derrière moi, cet individu qui sent la pouille, comme les vagabonds et les chenapans. »

Il se dirige vers Goischman, le flaire à trois pas, croit ne pas se tromper et aboie après lui.

L’autre ne bouge pas.

Bari retourne se coucher. Son poil du cou reste longtemps hérissé. Il songe que cet homme sent le froid, le gel, la nuit, la mort.

« C’est à cause de lui que nous sommes ici. »

Bari grogne.

Quand il grogne, il a l’habitude d’être caressé, apaisé. Il regarde son maître. Il ne comprend plus. Dan Yack ne bronche pas (que fait-il ? il est couché, mais il ne dort pas et ne bouge pas). Bari va trouver Sabakoff qui est un ami simple et bon.

Ivan se lève, prend sa gamelle, lui donne quelque chose à manger et lui passe la main dans le cou.

« C’est ça. C’est ainsi qu’il faut faire, pense le chien. Cet homme sent gras. Le pétrole, le charbon, le graillon, je connais ça. C’est un paysan. »

Il se laisse lourdement tomber sur le ventre.

Il se chauffe.

Le feu.

Quelle chose curieuse et inquiétante !

C’est radieux.

Des morceaux de viande rouge qui vous allèchent.

De la chair saignante qui monte au ciel.

Le soleil.

Une assiette toujours pleine qu’on ne peut pas manger, mais dont il se dégage une vapeur succulente qui donne sa saveur aux choses qui vous tombent sous la dent.

Le soleil c’est le fumet.

La vie.

Un fumet de charogne.

C’est pourquoi trop de soleil fatigue comme une indigestion.

Il est souvent amer comme la bile.

Jaune et vert avec des mouches.

Urine.

Ça le démange.

Bari se gratte derrière l’oreille, puis sous l’aisselle, enfin il se mordille à la naissance de la queue, ce qui le fait presque tomber en pâmoison.

Non, ce n’est pas ça.

Toute son attention est éveillée.

Il y a bien des puces qui se nichent sous sa peau, qui pondent, s’accouplent, fourmillent, s’irritent ; mais ce qui le démange, c’est…

C’est un fumet charognard, un léger fumet de soleil, un parfum de vanille relevé d’une pointe d’urine, quelque chose qui sent chaud, qui sent sucré, qui sent amer.

Bari est devant André Lamont. Frétillant. Il agite sa queue. Il en bave. Il ne s’est pas trompé. C’est ici que cette odeur s’est répandue sur le plancher. C’est ici qu’elle fait flaque. Elle est humide. Elle coule le long des jambes de cet homme. Elle sort de son pantalon. C’est sirupeux. Il voudrait bien la lécher. Cela sent la moelle, la moelle malade et légèrement pourrie. Comme c’est bon.

Mais encore une fois, une vague de vétyver vient frapper son odorat. C’est aussi violent qu’un coup de fouet. Bari retourne auprès de son maître. Il le surveille. Il l’interroge. (Que fait Dan Yack immobile, comme parti en voyage ?) Il retourne se coucher devant le feu. Il songe encore à l’encaustique de l’Angleterre.

Des meubles.

Un beau parquet ciré.

C’est glissant.

Il se perd.

Il est désorienté.

Alors, il rêve, fatigué.

Il rêve que Dan Yack le siffle, qu’il le fait courir derrière le vent, qu’il lui fait franchir des crevasses, qu’il l’abandonne dans la neige.

« Non, je n’obéirai pas. »

Bari a horreur de la neige.

Il n’en avait jamais vu avant de venir aux Balleny et il n’arrive pas à s’y faire.

Pourquoi ?

C’était pourtant un animal primé, un champion.

Bari était un Saint-Bernard anglais à poil long et frisé, le produit d’une sélection rationnelle, une victime, la victime d’une mode. Sa tête était busquée comme chez le mouton, le stop n’était presque pas accusé, le nez était pointu, les oreilles petites et faiblement attachées, le regard un peu éteint, les yeux trop rouges. Il mesurait 0 m. 95 au garrot, ce qui faisait que son dos était légèrement ensellé et que ses pattes antérieures paraissaient faiblardes, rachitiques. Il manquait un peu d’énergie et de vigueur et ne se mouvait que mollement comme tous les géants albinos. Sa robe était toute blanche. Dan Yack l’avait payé 1.000 guinées. Il semble que, depuis 1887, les éleveurs anglais ont toujours cherché à créer de véritables phénomènes par la taille et par le poids, et qu’ils n’arrivent à ce résultat qu’au détriment de la santé du sujet. Ainsi sont sacrifiées toutes les caractéristiques du type pur de l’Hospice, dont la première est une vivacité éveillée.

Bari n’était pas joueur.

Mais ce qui est plus grave, c’est qu’il n’avait jamais connu la chienne.

Il avait vainement essayé.

Tout de même, André Lamont sentait bon.

Il sentait la chienne.

Bari retourne auprès de lui.

En agitant sa queue.

Alors, quoi ?

Dan Yack n’avait que trois soucis, celui de l’heure, la crainte de casser son monocle et cette chasteté encombrante dont il ne savait pas que faire.

Le plus pressant des trois était l’heure ; le plus inquiétant, la fragilité du monocle ; le plus nouveau, la chasteté.

Depuis qu’André Lamont avait jeté par terre et piétiné son chronomètre qu’il aimait tant à faire sonner dans la nuit, Dan Yack se préoccupe de l’heure ou plutôt c’est la fuite du temps qui le préoccupe.

« Quelle bonne chose que l’habitude ! Toujours je me suis réveillé à 7 heures du matin. Donc, il est 7 heures ! » se dit-il chaque fois qu’il saute de son cadre.

Et il fait une grimace à Lamont, ce qui le met de bonne humeur pour toute la journée, car il a l’impression de l’avoir roulé et il en est fier.

« J’avais une revanche à prendre », se disait chaque fois Dan Yack.

Dan Yack a encore bien d’autres façons de compter les semaines, les mois qui s’écoulent, et quel beau, quel joyeux calendrier il s’est constitué avec les boîtes, avec les piles de conserves et de vivres !

Dan Yack met sa casquette à oreillettes, enfile ses bottes de feutre, une paire de grosses mitaines et pénètre dans le magasin aux vivres noir et glacé.

Il y est tout seul.

Quel almanach amusant !

La lampe-tempête qu’il tient à la main éclaire une rangée de 24 pains de sucre dont les pics blancs émergent d’un gros papier d’emballage bleu, comme des cimes neigeuses insoupçonnées que l’on découvre en s’enfonçant dans un nouveau continent.

Des boîtes de fer-blanc brillent dans l’ombre comme des filons d’argent, des bocaux de pickles, qu’on dirait en malachite, et d’asperges, comme des stalagmites. Au plafond pendent des jambons d’York comme des renards volants, des roussettes qui hivernent et, comme d’absurdes coléoptères dont les élytres seraient de zinc et les ailes diaphanes imprimées, de belles étiquettes voltigent partout dans les rayons de la lanterne, apportant en pleine lumière, en gros plan, un ananas colorié ou une langue de bœuf rouge et orangé. Les paysages civilisés déposent tranquillement au fond des bouteilles.

« Dire que j’ai rassemblé les meilleurs produits du monde et que l’on ne mange guère là-dedans, se dit Dan Yack. J’avais tablé sur deux pains de sucre par mois et il y en a encore quatre de trop ! C’est comme pour la viande, il y a encore beaucoup trop de boîtes ! Je vais jeter tout cela, sinon je vais m’y perdre avec mes comptes et mes calculs. »

Dan Yack compte et recompte les boîtes de viande en conserve et refait une fois de plus les piles.

« Une boîte par tête et par jour.

« En voici 28 pour la semaine. Et 4 pour Bari font 32. Un, deux, trois, quatre, cinq, six tas de 32 nous mènent au retour du soleil. Demain doit être le 23 juin, le solstice d’hiver. J’en ajoute encore deux fois 384, mettons 800 pour six mois, c’est largement suffisant, jusqu’à l’arrivée du Green-Star. »

Dan Yack fourre 4 pains de sucre et 60 boîtes de viande dans un sac, chausse ses raquettes et sort de la maison, en sifflant son chien.

Le sac sur le dos, il s’en va parfois très loin.

Neuf fois sur dix, le temps est bouché ; mais quand il ne l’est pas, la nuit dehors est féerique. Toujours le grand froid vous enivre. Et c’est avec une espèce d’exaltation que Dan Yack vide son sac dans quelque crevasse du rivage.

Ce n’est pas une cache secrète qu’il constitue. Non. Il joue son va-tout. Il risque. Avec une fureur et une joie insubordonnées.

« Absurde pays, se dit-il en riant aux éclats. Ici, l’été c’est l’hiver et la Noël tombera en pleine chaleur ! »

Il y a six lunes au ciel, un parhélie avec des cercles, des demi-cercles, une croix de Malte chancelante et des crosses d’évêques qui s’évanouissent et réapparaissent avec rapidité, ou c’est une aurore australe qui secoue ses draperies crépitantes au ras des glaces, jaunes, vertes, lueurs fugitives, flammes de punch.

Dan Yack rentre en courant. « Tiens, Bari n’est pas venu ! Quel cancre ! »

Si Sabakoff erre dans les environs, Dan Yack lui criera de loin un grand bonjour !

Dan Yack tombe dans la maison comme une bombe.

46°au-dessous de zéro, dit souvent le thermomètre.

Il faut faire le repas. Dan Yack s’affaire autour du « Primus ». Il confectionne ses menus selon la trichromie des étiquettes et en se laissant séduire par les inscriptions gourmandes qui révèlent le pays d’origine.

« Tant de races, tant de climats, tant d’hommes ont pris soin de nous, pense-t-il. J’ai encore 160 pots de marmelade aux oranges. Aujourd’hui, je vais rompre l’ordinaire en leur offrant un buisson de guayamù. »

Il retourne au magasin des vivres.

17 bocaux de pêches de Tiflis le regardent.

Il en a envie.

« Et si je me suis trompé ? se demande-t-il soudainement avec angoisse. Si le Green-Star n’arrive pas pour la Noël ? Mettons qu’il reste un mois de plus dans la banquise ? Que les glaces soient plus abondantes cette année ? Qu’elles remontent beaucoup plus haut dans le Nord ? Que le Green-Star n’arrive pas à les franchir ? Qu’allons-nous devenir ? »

« Bah, se dit-il avec insouciance, on crèvera de faim et on souffrira un peu comme une véritable expédition polaire ! Ce soir je leur ferai une omelette au rhum. »

Alors, il emporte de la marmelade d’orange et un grand bocal de pêches.

« J’ai encore quatre caisses de macaroni en trop, je les viderai demain dans la neige. »

Pile ou face ?

Quelle partie !

« Il n’y a que mon monocle qui m’inquiète.

« Je suis maladroit et je n’ai pas l’habitude de faire la cuisine. Il est si fragile, et avec tout ce remue-ménage de caisses et de casseroles, un malheur serait vite arrivé.

« Bah, je le joue, tant pis ! Si je le casse, nous sommes foutus et si je ne le casse pas, le Green-Star arrivera à temps. »

Comme d’habitude le repas est morne. Personne ne souffle mot. Dan Yack pense à Billy, son valet de chambre, qui a oublié de lui empaqueter une demi-douzaine de monocles de rechange.

« Je vais le savonner d’importance, se dit-il. Sans monocle, que deviendrais-je ? »

Aussitôt le repas expédié, le café bu, un cruchon d’anisette vidé, Dan Yack retourne dans son local et compte.

« 6 et 6,12. Trois fois 12,36. Deux fois 36,72. Nous avons encore 72 dimanches à passer dans l’île. Non, je me trompe, nous n’en avons que 36.36. Bon. Puis c’est Noël. »

Alors, il caresse la grande caisse soudée qui contient, dans une triple enveloppe d’étain, le plum-pudding de 60 livres qu’il a fait confectionner et embarquer secrètement.

« Quelle surprise ! pense-t-il, quelle belle surprise pour l’équipage du Green-Star qui sera là ! Car les gens d’à côté s’en fichent un peu. Rien ne leur fait plaisir. »

Dan Yack pense à ses compagnons. Il est intrigué. Que peuvent-ils faire ?

« L’autre qui se prétend musicien, qui n’aime pas mes phonos et cet hirsute de Goischman qui ne parle pas, qui ne mange pas et qui suce un porte-plume en se tirant le nez. »

« Le petit Russe est gentil, se dit Dan Yack. Il faudra un jour que je lui parle, dehors. Je me demande ce qu’il va faire, lui. Il doit peut-être s’ennuyer !

« Mais Bari ? Pourquoi est-il toujours aux pieds de Lamont ? Quelle trahison ! »

Dan Yack devient triste.

Il rentre dans la chambrée en catimini.

Il ne veut déranger personne.

Il se couche sur son cadre. Il remonte un tout petit phonographe qu’il a apporté, un microphone de poche, précis et discret, qui ne fait pas beaucoup de bruit. Dan Yack s’enfonce les écouteurs dans les oreilles et dévide un disque qui lui parle de sa chasteté, qui la chante et qui la baigne, qui la roule comme galets dans la mer.

rererererererererererererer erererererererer erererererrrrrrrrrr rrrrrrrrrrrrrrrr. Je n’ai dansé qu’une fois avec ell-le leurleurleur leureurreureurerererrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrr. Ce n’est pas une femme qui est faite pour toi-oi ouarouarouaroua roiroiroiroiroirrrererere rrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrr rrrrrrrrrrrrrrrr rrrrrrrrrr J’ai senti son corps fou. Elle m’embrassait dans le cou our our our ourererererrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrr rrr Un jour pour elle ça pourrait mal tourner erererererererererrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrr Sur les bords de la Riviéra

Où les femmes sont toutes si joli-ies ieuresieuresieuresieuresererererererrerrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrr

Dan Yack ne bouge plus. Deux tuyaux de caoutchouc blanc lui entrent dans les oreilles. De temps en temps son cœur se gonfle comme celui d’un noyé qu’on vient de repêcher et sur qui on pratique les tractions rythmées de la langue.

Quel gros soupir !

Bari, qui observe son maître, se recouche déçu.

Plus rien ne bouge.

Sauf parfois le charbon qui dégringole sur la grille.

Ou l’accordéon du vent.

Ou le gel qui craque.

Un grand soupir.

« Quelle bonne chose que l’habitude ! se dit Dan Yack en sautant soudainement de son cadre. Toujours je me suis réveillé à sept heures du matin. Donc, il est 7 heures. »

Et il fait une grimace à Lamont.

Il est de bonne humeur.

Mais a-t-il réellement dormi ?

QUATRIÈME PARTIE

LE SOLEIL

Depuis une huitaine déjà, Dan Yack et Ivan Sabakoff faisaient ensemble l’ascension du pic Brown pour aller guetter le retour du soleil. C’est Dan Yack qui avait fait les premières avances, et ils avaient eu de longues conversations dehors et avaient découvert sans surprise qu’ils sympathisaient tous deux.

— Dites-moi, se plaignait Dan Yack, dites-moi pourquoi mon chien Barri ne m’accompagne plus, pourquoi il ne veut pas sortir, pourquoi il reste couché aux pieds de cet être que je déteste ? Je le tuerai !

— Mais non, intervenait Ivan Sabakoff en tâchant de l’apaiser, ne faites pas ça. Bari est une bonne grosse bête que je gâte autant que je peux et qui vous aime bien, vous savez.

— Naturellement, reprenait Dan Yack. Mais dites-moi pourquoi il reste toujours avec ce triste sire qui est aussi votre ami…

Touchant André Lamont, leur conversation dégénérait facilement.

— Je lui dois tout, expliquait Sabakoff à Dan Yack. C’est-à-dire, Arkadie et lui m’ont dégrossi, ils m’ont beaucoup aidé.

— Ils vous ont prêté de l’argent ? Vous savez que ma bourse vous est toujours ouverte.

— Oh ! je le sais bien ! proteste Sabakoff avec feu. Mais ce n’est pas cela que je veux dire. Sans Arkadie et sans André, explique-t-il encore, je me serais longtemps cherché. Ils m’ont facilité mes débuts. Aujourd’hui…

— Aujourd’hui ?

— Assurément qu’aujourd’hui je ne pense plus comme eux et même que je les méprise un peu.

— Pourquoi ?

— À cause de leurs paradoxes et à cause de vous.

— À cause de moi ?

— Oui, à cause de vous. Vous m’avez fait voir combien le monde était grand. Je ne m’en doutais pas. C’est vous qui m’avez ouvert les yeux. Vous savez, j’ai pensé à beaucoup de choses ici. Vous ne m’avez jamais humilié, vous. L’art n’est pas un paradoxe, l’art n’est pas un jeu d’esprit, ni une mode plus ou moins spirituelle, ni une pose. C’est une réalité profonde, obscure, un besoin à satisfaire, comme la faim, comme l’amour, et qu’il est bien difficile de contenter ; c’est un phénomène aussi complexe que la vie, et pour vivre il faut peiner, aimer, souffrir.

— Je vous demande pardon, l’interrompt Dan Yack ; mais je ne comprends pas du tout ce que vous voulez dire. Je vous demande pourquoi Bari aime Lamont ?

— Sait-on jamais ? lui répond Sabakoff. En effet, pourquoi aimer ?

Long silence.

— Vous aimez votre ami ? demande Dan Yack.

— Oui… non… c’est-à-dire que depuis que je vous connais…

— Et Goischman ?

— Arkadie est malade. Je ne sais pas ce qu’il lui arrive. Sait-on jamais avec un poète ? Mais je vous assure qu’André est un grand artiste !

— Vous croyez ?

— Mais vous ne voyez donc pas le mal qu’il se donne ! Il n’en dort plus. Il travaille à sa symphonie. Il m’en avait déjà parlé à Saint-Pétersbourg. C’est une œuvre formidable !

— Et vous-même, vous ne vous êtes pas trop ennuyé ici ?

— Moi ? s’écrie Ivan Sabakoff, mais jamais de la vie ! Je n’en ai pas eu le temps. Vous allez voir ce que je vais faire dès le retour du soleil. Un monument grandiose. Je suis prêt. Ça sera votre apothéose !

— Qu’est-ce que vous dites ?

— Oui, un monument où je vous glorifierai.

— Moi, et pourquoi ?

— Parce que.

— Je ne comprends pas.

— Un monument plein d’hommes, de femmes, d’enfants. Et vous, vous êtes au sommet. Vous tenez le soleil dans vos bras. Vous l’élevez bien au-dessus de votre tête. Vous éclairez le monde !

— Moi ? dit Dan Yack en éclatant de rire.

— Oui, vous ! Oh ! vous savez, je vous ai bien étudié, j’ai suivi tous vos mouvements, tous vos gestes. Vous êtes beau.

— Comment ? s’exclame Dan Yack qui ne sait s’il doit rire ou se fâcher.

— Oh ! rien, dit Ivan contrarié.

Les deux hommes se taisent, gênés.

Du haut du pic Brown l’œil découvre l’île Buckle, l’île Borrodaille, l’île Young comme des baleines échouées ; c’est à peine si elles forment trois petits nunataks sombres dans l’immensité des glaces.

— Le soleil tarde bien à venir, dit Dan Yack.

— Il ne viendra pas aujourd’hui, affirme Sabakoff.

Les deux hommes s’en retournèrent.

En chemin, Dan Yack reprit son idée.

— Alors, d’après vous, pourquoi est-ce que mon chien s’est attaché à votre ami ? demanda-t-il à Ivan Sabakoff.

Ivan répondit :

— Bari est un chien intelligent. Une bête est souvent plus sensible qu’un être humain. D’autre part, André est un artiste, c’est-à-dire un être humain beaucoup plus proche de la véritable nature des choses que le commun des hommes. Et n’oubliez pas qu’en ce moment-ci, il travaille. Certainement, beaucoup d’effluves émanent de sa personne. La pensée musicale porte au loin, même non encore formulée, embryonnaire. Déjà dans cet état, quelque chose de physique doit entrer dans sa constitution, quelque chose d’analogue et de parallèle aux lois d’interférences qui régissent la vitesse de la propagation de la lumière, les vibrations de l’éther, toutes les ondes du mouvement et de la chaleur dont la plus élémentaire est sonore. L’ouïe du chien est très fine. C’est un de ses sens les plus développés. Peut-être que Bari entend déjà la musique, c’est-à-dire les rythmes élémentaires qui se condensent autour de cet esprit en gestation, phrases et triolets qui s’accumulent sur cette tête en travail, tonalités et modalités qui se pressent et se bousculent pour toucher le tympan de Lamont, et se rajeunir. Certains rythmes sont très anciens, les ternaires par exemple, datent du commencement du monde. Ils sont éternels. Ils doivent faire frémir l’air sur leur passage comme font les prières. J’ai remarqué que Bari dressait fréquemment les oreilles, comme s’il entendait passer quelque chose que nous ne percevions pas. Il aime probablement la musique.

— Mon cher ami, lui dit Dan Yack, parlez-moi russe, si vous voulez, je vous comprendrai ; mais ne me parlez pas chinois, je ne suis pas assez savant. Quant à la musique, je puis vous garantir que vous vous trompez. Bari, tout comme votre grand ami le musicien, a horreur de mes phonos. C’est triste à dire, mais c’est ainsi, jamais je n’ai pu lui jouer un air.

— Chez nous, en Russie, on est très superstitieux. Dans mon village j’ai toujours entendu dire que le chien est un animal mystique, expliquait Ivan. On prétend que Dieu l’a placé auprès de l’homme pour supporter la mauvaise humeur de son maître temporaire, voire ses coups. Toujours est-il qu’en caressant un chien vous lui passez votre nervosisme. C’est une décharge. Aujourd’hui encore les sorciers, les rebouteux emploient beaucoup le chien dans les cas de possession. Et jusqu’aux bergers, qui sont toujours un peu noueurs d’aiguillette, ils ne jurent que par leur chien en vous jetant un sort. Toutes les paysannes de chez nous attribuent de grandes vertus amoureuses à certains excréments du chien. Personnellement, je suis convaincu que le chien est un être intermédiaire entre les autres animaux et l’homme, une espèce d’ange inférieur, comme il y a des anges supérieurs qui sont les intermédiaires entre les hommes et Dieu, les gardiens vigilants de la prière, les chiens du paradis. Et comme les anges aiment la musique, les chiens ne doivent pas la détester. Ce sont peut-être nos instruments, à vent, à cordes, à percussion, qui ne leur plaisent pas.

— Oui, ça leur fait mal aux dents, dit Dan Yack. Vous êtes amusant, Ivan, mais ne continuez pas à me parler russe, je ne comprends plus. Moi, je n’aime pas la musique, j’aime mes phonos. Y a-t-il un phonographe dans votre village ?

— Le fils du pope en avait rapporté un de la ville de Tamboff. Mais son père l’a porté au monastère pour le faire exorciser. Il croyait qu’il y avait un démon dans l’appareil.

— Non !

— Si ! Les moines ont exorcisé la machine parlante, puis l’ont enterrée au fond du cimetière, dans le coin des suicidés.

— Ils n’avaient peut-être pas tort, vous verrez. Il faudra que je vous fasse entendre un jour mon disque de l’otarie, promit Dan Yack. Mais dites-moi, mon ami, moi, je passerais pour un diable dans votre pays ?

— Oh ! vous ! dit Ivan rougissant.

— Oui, moi, qu’est-ce qu’on ferait de moi dans votre village, dites ?

— Vous, je vous aime ! avoua Sabakoff.

Un jour, les ombres de la terre projetées sur le ciel par le soleil, à mesure qu’il se déplaçait au-dessous de l’horizon nord, étaient très nettement visibles du sommet du pic Brown. Une raie foncée, inclinée à gauche et formant un angle aigu avec l’horizon, apparaissait à l’ouest de l’île Young, très haute, avec, à droite, le pic Freeman, en partie voilé par des nuages violets. Peu à peu, cette raie devint verticale, pour s’incliner et tomber, en formant un angle de plus en plus petit. En même temps deux autres ombres étaient visibles, l’une verticale, l’autre inclinée vers l’est. Le phénomène ressemblait alors à une flèche renversée.

— C’est extraordinaire ! s’écria Ivan Sabakoff. On dirait une leçon figurée de la mécanique céleste avec, comme démonstration de la théorie du mouvement des astres, une bougie qui se promènerait derrière des corps en papier. C’est admirable !

— Je crois que l’île Strown doit être pour quelque chose dans ces lignes d’ombre opaque, dit Dan Yack. Elle doit se trouver en face de nous, devant le soleil. Elle est trop basse pour que nous l’apercevions d’ici. Les phoquiers l’appelaient l’île Noire.

— Et dire que nous n’avons vu bouger que des ombres et que c’est le soleil ! s’écria Ivan.

— Vous verrez le soleil demain, dit Dan Yack.

— Demain, vous en êtes sûr ?

— Oui, c’est…

— Vous me le promettez ?

— Oui. D’ailleurs voici venir le printemps.

— À quoi voyez-vous ça ?

— Ma provision de vétyver s’épuise.

— Quel bonheur ! s’écria Ivan Sabakoff. Dan Yack, permettez-moi de vous embrasser ! Le soleil ! Le soleil ! Je vais pouvoir travailler !

Après une longue étreinte les deux hommes rentrèrent en courant à la maison.

Le soleil ! Le soleil !

Le lendemain matin, Dan Yack s’était levé d’un bond.

« Il est plus de sept heures, pensait-il. J’ai dû dormir longtemps, il est tard. »

Il regardait autour de lui, ennuyé.

Bari était étendu sur la couchette de Lamont. André était à sa table à écrire. Dans son coin, Goischman, énorme et dégonflé comme un édredon. Ivan était déjà sorti, en emportant ses outils de sculpteur.

Le soleil ! Le soleil !

« Attendez un peu, pensait Dan Yack, je vous réserve une surprise. »

Et il s’affaira.

Il remonta tous ses phonographes, tous ses gramophones et les installa par rang de taille sur la grande table. Puis il les équipa d’un disque ou d’un rouleau. Puis, passant aussi rapidement que possible de l’un à l’autre, il les mit tous en branle. Le déclic eut lieu presque simultanément. Les appareils se mirent à tourner. Il y eut un multiple ronron et une voix nasillarde cria :

— La Marseillaise !… exécutée par la fanfare de la Garde républicaine !…

Mais avant que cette phrase fût achevée, et la couvrant, deux appareils entonnèrent, à un quart de tour, lourdement, comme une décharge d’artillerie un matin de fête : Bojé Tzara chranî. Alors la Garde républicaine commença la Marseillaise avec une grande démonstration de clairons et de tambours, tandis que d’un autre appareil sortaient à l’instant même les cornemuses du God save the King !

Tout cela faisait un joli charivari. Les appareils gueulaient à qui mieux mieux.

— Le soleil ! Le soleil ! hurlait Dan Yack.

Il était radieux.

Il déclencha un dernier phono et la voix langoureuse de Fragson criait dans le tumulte :

Manon, – voici le – sssoleil !

Bari avait sauté du lit. André Lamont s’était levé comme mû lui aussi par un ressort. Il se tenait la tête à deux mains. Il trépignait.

— Ah ! le salaud, le salaud !

Goischman ne bronchait pas.

C’est l’amour-maître des cho-ô-ses,

braillait Fragson enroué. Les machines luttaient de force et de vitesse ; elles recommençaient toujours ; elles n’étaient pas encore aphones comme Dan Yack qui hurlait quand même :

— Le soleil ! le soleil !

Bari aboyait.

Goischman ne bronchait toujours pas.

— Taisez-vous ! taisez-vous ! criait Lamont à Dan Yack.

Les appareils repartaient de plus belle. On entendait les cris des foules, des applaudissements, des milliers de voix, des trompettes, le brouhaha des cortèges, un million de pas traînards.

Enfin le tsar mourut sur une dernière cadence de pfoû-pfoû ; puis ce fut au tour du King de se taire ; la Marseillaise roulait toujours, guerrière et démocrate ; elle s’arrêta net sur un coup de grosse caisse.

rrrrrrrerererererârârârârârârâ… faisaient les disques à l’agonie.

Seule, la voix de plus en plus langoureuse de Fragson s’attardait encore dans :

Laisse-moi dans tes bras blancs

Bercer des rêves troublants

Et mon dés-ir qui se pâ-â-â-me.

— Mais qu’est-ce qui vous prend, vous êtes fou ? hurlait maintenant Lamont.

Il était rageur. Ses mains voltigeaient autour de lui avec des envies d’étrangler, de déchirer, de détruire. Bari était sur ses talons. Lamont s’avançait sur Dan Yack, menaçant.

— Salaud, misérable, crapule ! apostropha-t-il Dan Yack en secouant la table, ce qui fit glisser un disque qui se cassa par terre. Mais qu’est-ce qui vous prend, vous êtes fou ?

— Le soleil ! le soleil ! lui répondit Dan Yack essoufflé.

— Quel soleil ?

André Lamont se passa la main sur le front. Son visage était ravagé. Ses yeux sales. Sa main bleue. Il paraissait avoir grandi et s’être fané comme ces plantes que l’on sèche dans du papier buvard, à l’ombre, au fond d’un placard. Il n’avait plus que la peau sur les os. Ses oreilles étaient décollées, avec des touffes de poils. C’était l’effet de la longue nuit polaire.

— Quel soleil ? répéta-t-il hagard.

Il chancelait.

Dan Yack épouvanté lui avança un fauteuil.

André s’y laissa tomber.

Il suait à grosses gouttes et tremblait.

— Je ne comprends pas, qu’est-ce que vous voulez dire ? demanda-t-il encore. Quel soleil ?

— Mais… mais… le soleil, ânonnait Dan Yack. Le grand soleil du dehors. C’est aujourd’hui le 31 août.

— Moi qui croyais l’avoir supprimé, dit André Lamont accablé.

Et il se mit à geindre :

— Tout est à recommencer. Ma symphonie est ratée… Ah ! Lulu, Lulu ! gémissait-il.

Il se mit à pleurer.

Long silence.

Dan Yack l’observait. André Lamont était renversé dans le fauteuil, la tête en arrière, ses longues jambes étendues, ses mains pendantes. Il avait tout d’un mort, le cou décharné, les attaches flétries, et, comme chez un cadavre, ses cheveux, ses cils, les touffes de poils qui lui sortaient des oreilles, ses ongles semblaient avoir poussé. Il était effrayant. Dan Yack fut frappé d’une subtile odeur de pourriture qui se dégageait de ce corps étendu.

— Qu’est-ce que vous avez ? lui demanda-t-il. Vous êtes malade ?

— Oui, répondit André Lamont.

Dan Yack alla chercher la boîte de pharmacie.

— Vous souffrez ? lui dit-il. Attendez, j’ai là tout ce qu’il faut pour vous soulager. Dites-moi ce que vous avez ?

André Lamont éclata de rire.

— Imbécile, répondit-il, j’ai la syphilis.

Et il rit encore.

Puis il eut un accès de toux.

Et il se tut.

— La syphilis ? dit Dan Yack consterné.

André Lamont ne répondit pas.

« Qu’est-ce que je puis faire pour lui ? » pensait Dan Yack en fouillant dans la pharmacie.

Tout à coup il appela Bari :

— Bari, viens ici.

Bari ne bougea pas.

« En effet, pensait Dan Yack honteux, il ne sent pas bon, voilà pourquoi Bari ne le quitte pas. Je le tuerai. Sale bête ! »

Il lut une étiquette : calomel. Et il se demanda si le calomel n’était pas bon pour la syphilis ?

« Tiens, j’ai aussi des ampoules antiscorbutiques. Si je lui faisais une piqûre ? »

— Vous ne voulez pas que je vous fasse une piqûre ? demanda-t-il à haute voix.

— Inutile, dit André Lamont, j’ai déjà des gommes dans le cerveau.

Il pensait :

« Je suis foutu, il y a des années que je traîne ça. »

Et il demanda à haute voix :

— Pardon, qu’est-ce que vous disiez ?

Dan Yack pensait :

« Le malheureux, il était malade et je lui faisais des grimaces tous les matins. »

Il répondit à haute voix :

— Venez avec moi. Allons voir le lever du soleil.

Lamont ne lui répondit pas.

Les deux hommes n’avaient plus rien à se dire.

Dan Yack ne sortit pas.

Par terre, gisaient les morceaux du disque cassé. Dan Yack les poussa doucement du pied.

Un grand malaise régnait dans la pièce.

Les lampes se mirent à blêmir, pour la première fois depuis de longs mois. C’était enfin l’aurore attendue qui remplissait l’unique fenêtre.

Quelques secondes plus tard un rayon de soleil vint frapper Dan Yack à la tête et le monocle se mit à flamboyer.

Cela fut aussi rapide que bref. Mais aucun de ces trois hommes réunis dans la chambre ne s’en aperçut, car, derrière le monocle, l’œil était fermé. Dan Yack pensait avec amertume :

« Jusqu’à Bari qui a opté entre nous et qui s’est attaché à la maladie, pouah ! »

Lamont était toujours comme mort et Arkadie Goischman contemplait son nez sur la cloison.

Seul, Bari remarqua cette abeille lumineuse qui s’envola aussi rapidement qu’elle était entrée.

Déjà le crépuscule tirait le rideau sur la fenêtre et, dehors, il faisait de nouveau tout noir.

Les lampes remontèrent d’un cran.

Un grand malaise régnait dans la pièce où l’on n’entendait même pas le tic-tac d’une horloge.

En effet, André Lamont et Dan Yack n’avaient plus rien à se dire ; quant à Arkadie Goischman, il louchait des deux yeux. Il contemplait son nez.

— Le soleil ! le soleil ! cria Ivan Sabakoff en pénétrant comme un fou dans la chambre. Dany, tu l’as vu ?

Cette voix frappa Dan Yack en plein cœur. Il se leva d’un bond. Il voulut parler. Il laissa choir son monocle qui s’étoila sur le sol comme une grosse larme.

Dan Yack se rassit.

Il était tout étourdi.

Il ne pouvait rien dire.

À partir de ce jour-là, la vie ne reprit jamais plus son trantran accoutumé dans la petite maison de la falaise.

Et il y avait encore trois mois jusqu’à la Noël !

Dan Yack commençait à s’impatienter.

D’autant plus que son monocle était cassé et qu’il ne s’y retrouvait plus du tout dans son décompte des jours et des semaines écoulés ou à venir.

André Lamont, laissant sa symphonie inachevée, avait renoncé au travail pour faire main basse sur les bouteilles et, maintenant, chaque fois que Dan Yack pénétrait derrière lui dans le magasin aux vivres, il trouvait le local en désordre, les piles de conserves effondrées, des bocaux entamés, des caisses ouvertes, des barriques défoncées, des sacs crevés et la réserve du mois ou la portion du jour éparpillées.

Ce désordre lui faisait mal.

— Jamais nous n’arriverons jusqu’à la Noël, murmurait Dan Yack en refaisant ses piles et en rangeant soigneusement ses bocaux. Un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept… Non, jamais nous ne pourrons tenir. Ma foi, tant pis, on verra bien ; mais ce type est agaçant, il doit toujours brouiller mon jeu.

Et Dan Yack s’en allait, navré.

Il n’avait plus aucun point de repère.

« C’est la guigne », pensait-il, car il ne croyait plus à rien depuis que son monocle s’était cassé.

Mais sur le seuil, il faisait une fois de plus demi-tour et rentrait au magasin.

— Elle est toujours là et il ne la trouvera pas, jubilait-il en remuant des sacs sous lesquels il avait enterré la fameuse caisse contenant le plum-pudding de soixante livres dont il se promettait tant de joie pour la Noël. Quelle surprise je vais leur faire, s’ils arrivent !

Et il se remettait à espérer, mais il ne comptait plus les jours.

Il était libre.

Enfin !

Un homme qui n’a plus de soucis.

« Je suis comme ça.

« Tant pis.

« Tout m’amuse. »

Les jours avaient grandi à vue d’œil et maintenant le soleil ne se couchait plus.

Ivan Sabakoff qui avait déserté la maison de la falaise pour élire domicile dans la fissure d’un rocher où il habitait sous la tente, ne se souciait plus du tout de ses camarades.

Il n’en avait pas le temps.

Il travaillait à tour de bras.

À perte de vue tout n’était que suaire glacé, ruines blanches, table rase.

Il n’avait pas une minute à perdre.

Il allait peupler tout ça.

Au large, la banquise chaotique était constituée par une barrière d’icebergs et d’iceblocks amoncelés contenant les débris ou les ébauches de toutes les filles du monde. C’était un entassement fou de campaniles, de remparts, de bourgs féodaux, d’églises byzantines, de palais étrusques, de cirques romains, de pagodes chinoises, de frises et de chapiteaux assyriens, de rues louis-philippardes, de places, d’obélisques, de colonnades. Et tout cela était en pure glace, désertique et inhabitable. Une carrière. Un cimetière. Un chantier.

Par au-dessus, le ciel, presque toujours surchargé de nuages ou barbouillé de brumes, se zébrait facilement des couleurs les plus violentes ou se tachait vineusement comme un mauvais papier buvard.

Le soleil était tantôt rond, tantôt ovale, rouge ou orangé ou même violet, mais toujours bas, très bas. Comme il ne descendait pas de l’horizon, il s’usait en dent de scie sur les bords et finissait par rouler à plat comme un pneu crevé. Ses rayons étaient presque horizontaux, ils éclairaient les objets et les choses par en-dessous, exagéraient artificiellement les plans et les volumes, déroulaient démesurément les ombres pour donner à tout ce qu’ils frappaient cette apparence d’irréalité qui stupéfiait chaque jour Ivan.

Nature dépouillée, cristallisation, tout est réduit géométriquement, la plus belle image, les sens, l’instinct, tout est intelligible, rien ne vient obscurcir la vision lumineuse de la véritable nature des choses, grand art dont la vie n’est pas absente, mais latente !

— Oh ! mon Dieu, quelle leçon !

Ivan errait parmi les sastrugi accidentés d’un immense champ de glace qui s’étendait devant l’île. Il était armé de son ciseau et de son maillet. Il se dirigeait vers de petits iceblocks dressés dans ce champ comme des columelles. Il passait d’un bloc à l’autre et quand il repartait, il laissait derrière lui un buste, une stèle, un cippe, un monument, une statue monolithique, une borne humanisée, un glaçon anthropomorphique.

Il parachevait rapidement son œuvre, car Ivan avait acquis un fameux tour de main.

Quelle dextérité et quelle belle matière que la glace, fragile, pure, lumineuse, transparente, à peine opaque !

Ivan Sabakoff était heureux.

Toutes ses figures étaient toujours à l’image de Dan Yack.

Son amour.

Ivan avait abandonné l’idée d’un monument grandiose et chimérique, « plein de chichis », se disait-il maintenant. Il ne procédait que par synthèse. Il arrondissait voluptueusement un fût de colonne. Il plaçait dessus, la pointe en bas, une boule ovoïde en équilibre instable. Et aux deux tiers de cette boule, il collait un disque de glace polie.

« L’œil ! » se disait-il.

— Non, le monocle ! rectifiait-il aussitôt à haute voix.

Et il l’orientait de façon à capter le soleil.

Il reculait d’un pas pour l’admirer.

« Ce n’est pas l’œil qu’il faut sculpter, mais le regard, le regard de l’éternité.

« La matière est pure, pensait-il encore. Mes formes sont pures. Mon œuvre est pure. »

Ses outils lui brûlaient les mains tellement le froid était intense. Ses doigts étaient gercés, crevassés, à vif, Ivan continuait à travailler.

Une ardeur mystique dévorait son âme. Un besoin de pureté. D’intimité.

« Il me faut serrer la réalité de plus près encore et la réalité c’est Dieu.

« Un cercle, un carré, un cube, une sphère, un disque, une ellipse sont les manifestations de sa perfection. »

Il parlait tout seul.

À haute voix :

— Gloire à Dieu ! J’ai retrouvé la Tradition. J’ai retrouvé la voie de mon père : la Vérité. Je n’ai plus le droit de m’arrêter. Bientôt, tout sera à recommencer. L’été ou le plus prochain orage mettra mon œuvre par terre. C’est juste, je n’ai pas le droit de m’arrêter. Le mouvement perpétuel est d’essence divine, c’est le seul travail créateur. Il procède par élimination. Inlassablement. L’erreur, pour l’artiste, c’est de vouloir se reposer le septième jour et de vouloir compter sur une matière impérissable. Il ne faut s’attacher qu’à l’Esprit et l’Esprit souffle où il veut.

Ivan Sabakoff songeait à une sculpture immatérielle tant son désir de simplification, de purification était grand.

Ah ! se consumer en émettant des formes, comme le soleil, par rayonnement !

Ne plus sculpter la main, mais l’espace infini qui circule entre les doigts écartés.

Tous les mouvements des astres.

« Ce n’est plus une effigie qu’il faut faire, pensait-il secrètement, mais l’Être lui-même et mieux encore, l’Essence de cet Être. »

Et il ne taillait plus dans la paroi des icebergs que d’immenses rondelles de glace qu’il polissait et faisait miroiter au soleil.

— Comme Dan Yack avait raison de porter un monocle, disait-il encore. Le monocle c’est tout.

L’homme.

Une cristallisation.

Un gel.

Un micelle.

Dieu.

Il se mettait à neiger légèrement et Ivan portait ses lèvres sur chaque flocon qui lui tombait sur les mains.

— Dieu ! Dieu ! murmurait-il. Ta Croix ! Ton Étoile ! Tes Ramifications ! Tes Veines ! Tes Cils ! Ton Hostie !

Et il se réfugiait sous la tente en pleurant d’émotion.

Mais quand la neige tournait à la pluie, quand la pluie s’épaississait en brumes compactes, quand le temps se bouchait pour de bon et quand dans les ténèbres soudaines la tempête éclatait avec une rage pleine de proches fracas et de lointains tumultes, Ivan Sabakoff chaussait ses skis à la hâte et rentrait à la maison de la falaise. Aveuglé, ébloui, Sabakoff ne luttait pas contre les éléments déchaînés. L’ouragan était à tel point saturé d’électricité que des feux de Saint-Elme jaillissaient de la pointe des skis pour entourer toute la personne d’Ivan d’une pâle auréole d’aigrettes crépitantes. Il se laissait porter par le vent. Il pivotait, il tournoyait dans les tourbillons ; mais un instinct très sûr, qu’il prenait pour une Protection particulière, le menait chaque fois à la cabane, où il se laissait choir dans son cadre et dormait aussitôt comme un bienheureux.

Il faisait des rêves givrés ; mais à la première éclaircie, il repartait dehors, travailler. Il partait comme une flèche dans le matin vierge. L’air s’était raréfié, sentait l’ozone. Le soleil était un peu plus haut que de coutume. Ivan s’engageait sur sa piste montante. Il allait enfin le capter. Il en était sûr. Quelle belle audace quand on est jeune et pur et que l’on vient de communier !

Ivan ne se souciait plus du tout de ses compagnons et, sans monocle, la face de Dan Yack lui paraissait diabolique.

— Brrr ! faisait-il en polissant une nouvelle rondelle de glace fraîche qui scintillait au soleil, réfléchissait ses rayons et jetait des flammes. La seule sculpture possible, c’est la lumière.

« J’y arriverai.

« Comme un ange. »

Et dressant sur sa jante la roue de glace qu’il venait de profiler, il la faisait rouler au bas d’une pente.

— Adieu ! Yack ! criait-il. Mon amour !

Dévalant à vitesse accélérée, le disque de glace battait des étincelles avant d’éclater et de voler en morceaux.

Le terrible vent du sud-est avait beau faire tomber souvent la température et provoquer des ouragans d’une violence inégalable, c’était tout de même l’été. Les périodes de plusieurs jours consécutifs de beau temps étaient assez fréquentes.

Alors Dan Yack ouvrait la fenêtre.

Par la fenêtre ouverte, la canonnade discontinue de la banquise venait du large, et le tonnerre tout proche d’immenses icebergs tabulaires qui venaient s’échouer sur les rives mêmes de l’îlot. Ce vacarme grandissant et qui se faisait chaque jour plus intense annonçait lui aussi la débâcle prochaine et était encore un signe précurseur et grandiose de l’été.

Ce ne sont pourtant ni les bruits, ni les pétarades, ni les explosions retentissantes, provoqués par la première houle, qui tirèrent Arkadie Goischman de sa torpeur. Dans le silence de cette longue nuit d’hiver où, comme un ours ou une marmotte, il s’était tenu coi, dans son coin, se réfugiant au plus profond de son être pour se nourrir de sa propre substance, en se rongeant le cœur, le tonnerre des invectives, des injures, des sarcasmes, des malédictions, des blasphèmes qu’il s’adressait lui-même, avait bien autrement outragé sa pauvre tête et ébranlé sa raison.

Et il le tenait, son nez, dans sa main, et il le tenait fort, et il s’y cramponnait, Arkadie Goischman, quand dans l’évanescence d’un million de scrupules sans cesse renaissant, il songeait à son impuissance et qu’il désespérait de sa propre vie.

Quelle injustice ! il ne pouvait pas se raconter.

Il se sentait mourir.

Il se glaçait.

Il avait toujours froid.

Jusque dans les os.

Quelle misère !

Maintenant, ce qui le tirait peu à peu de ce cauchemar, c’était le soleil qui donnait en plein sur son lit, quand Dan Yack ouvrait la fenêtre.

Le soleil tombait sur lui, l’enveloppait comme d’une douce couverture ouatée, puis il le ligotait et lui soufflait son haleine ardente dans le cou. Mais bientôt le soleil devenait cruel, il s’étendait de tout son long sur son corps épuisé, lui pressait les tempes dans ses griffes de feu et le regardait dans les yeux, de tout près. Une brûlure insupportable pénétrait sous ses paupières closes, les veines de ses yeux ardaient comme des aiguilles chauffées à blanc et quand Arkadie Goischman voulait ouvrir la bouche, il ravalait son cri de douleur, suffoqué par un brasier qui lui desséchait les poumons, qui lui coupait le souffle, qui lui arrêtait le cœur comme d’un coup de lance ou une gorgée de verre fondu.

Quand il ouvrait enfin les yeux, c’était pour contempler son nez.

Il louchait des deux yeux.

Il était horrible.

Dieu, dans quel pitoyable état il revenait à la vie !

Quelle misère, il se sentait mourir.

Il se glaçait.

Lentement.

Jusque dans les os.

C’était une brûlure atroce, intolérable, que le soleil ravivait.

Ces souffrances physiques le dressèrent un jour sur son séant. La fenêtre était ouverte. La chambre pleine de soleil. Arkadie Goischman, qui par un effort de volonté considérable avait réussi à faire franchir à ses yeux l’arête busquée de son nez, regardait de droite et de gauche dans la pièce. Ses yeux, ses pauvres yeux sanguinolents, trébuchaient autour d’eux et se cognaient comme aveugles contre les objets. Dans une espèce de brouillard coloré, ils reconnurent deux vagues formes humaines, Dan Yack, de dos, entouré d’un triple halo, à contre-jour devant la fenêtre, et André Lamont éblouissant, à facettes, irisé plus que le carafon de kummel qu’il était en train de déboucher.

Arkadie Goischman voulut se lever. Il ne put mouvoir ses jambes. Ses jambes étaient enflées, énormes, inertes, parcourues d’un million de picotements, rongées de démangeaisons et n’obéissaient plus à sa volonté ; elles étaient comme détachées de son corps, étrangères, deux saucissons de mortadelle saupoudrés de pellicules, bleuissants, livides, insensibles, ficelés et ravagés par l’œdème..

L’effort qu’Arkadie venait de faire pour rejeter ses couvertures l’avait épuisé. Son cœur battait la breloque, puis il s’arrêta net et les battements ne reprirent qu’au bout d’un moment, irréguliers, accélérés, tachycardiques, douloureux.

Goischman devenait fou de peur. C’était insensé. Il sentait le froid l’envahir, ses reins se paralyser. Et pourtant tout ce soleil dans la chambre aurait dû le…

Quelle terreur !

« Ceux attaqués du scorbut se privent de la conversation d’autrui et se réduisent à une vie solitaire », avait-il lu jadis dans un très vieil ouvrage de Corneille Falconnet, médecin lyonnais. La phrase s’imprimait dans son esprit comme sur un transparent. Il reconnaissait les gros et nobles caractères typographiques du vieux bouquin et une odeur fade de moisissures et de taches de mouillure lui montait au cerveau.

— André, je meurs ! cria-t-il de toutes ses forces.

Il avait à peine murmuré et trois dents lui étaient tombées de la bouche.

Et il glissa sur le dos.

André Lamont n’avait rien entendu ; mais Dan Yack qui suivait à la lunette les crevasses transversales qui se formaient à la surface de la glace, se retourna, ayant entendu comme un râle et une chute mate sur le plancher.

Goischman gisait sur le ventre.

— Ah ! c’est vous, grogna-t-il quand Dan Yack se pencha sur lui et l’eut embrassé. Aidez-moi à me relever, je ne puis pas bouger. J’ai froid, dit-il encore.

Dan Yack le porta dans un fauteuil, poussa le fauteuil contre le poêle, attisa le feu qui était tombé, comme cela arrivait souvent depuis qu’Ivan n’était plus là.

Bari aboyait autour d’eux.

— Va coucher ! lui criait Dan Yack.

Et comme le chien ne lui obéissait pas, il s’en prit à André Lamont :

— Dites donc, vous, vous ne pouvez pas faire taire votre sale bête !

André leva la tête et sourit, mais ne fit rien. Alors Dan Yack saisit son couteau, visa de haut en bas et le jeta après le chien. Le couteau manqua Bari d’un rien et alla se planter dans le plancher, entre les pieds tordus de Goischman. Arkadie le regardait vibrer au soleil.

— Ce n’est rien, dit Dan Yack. Restez tranquille, je vais vous faire un grog.

Il s’affaira, alluma le « Primus », sortit chercher une marmitée de neige, revint, la plaça sur la flamme de pétrole, disparut encore dans la chambre à vivres.

— Il n’y a déjà plus de citrons, murmura-t-il, et bientôt il n’y aura plus de rhum. Tant pis.

Il tira un quart de rhum et revint auprès de Goischman.

Goischman était seul dans la grande pièce dont la porte était ouverte. Lamont était parti. Bari non plus n’était plus là.

Dan Yack jeta le quart de rhum qu’il tenait à la main et se précipita dehors.

Lamont avait déjà atteint le pied de la falaise. Dan Yack le voyait gravir les petits séracs festonnés de la rive pour s’engager sur le champ de glace. C’était la première fois qu’il s’y aventurait et le plus petit mauvais pas à franchir paraissait trop dur pour lui. Bari était passé devant. Dan Yack remarqua que Lamont était tête nue et qu’il tenait une bouteille à la main.

— André, cria-t-il en mettant ses mains en porte-voix, André ! Rentrez ! Prenez votre bonnet et mettez vos lunettes, sinon gare à l’ophtalmie !

Lamont ne lui répondit pas. Peut-être n’avait-il rien entendu car, au même moment, il partait sur le derrière sur un névé.

— Attention ! lui cria encore Dan Yack. C’est plein de crevasses, ne vous y engagez pas !

Mais Lamont, qui s’était remis sur pieds, franchit la moraine et s’engagea résolument sur la banquise côtière. Il suivait Bari qui le précédait et qui s’arrêtait tous les dix pas pour l’attendre.

C’est ainsi que Dan Yack le vit s’éloigner, pataugeant péniblement dans la glace spongieuse, franchissant maladroitement des fissures, zigzaguant, contournant des icebergs, disparaissant derrière une bosse, s’engouffrant dans un long vallonnement blanc. De plus en plus chancelant. Un petit point noir. Une mouche. Dan Yack le perdit de vue.

« Il est ivre, pensa-t-il. Mais pourquoi est-il sorti aujourd’hui ? Il faudrait aller prévenir Ivan. Il va sûrement lui arriver malheur. »

Il interrogeait le ciel avec inquiétude.

L’horizon nord était tout noir.

— L’eau ! L’eau libre ! L’eau libre ! Il y a de l’eau libre ! cria-t-il.

Il ne se tenait plus de joie.

L’eau libre !

De son poste, il ne pouvait pas voir la mer. Jusqu’à l’extrême horizon la banquise s’étendait, immobile. Mais juste au-dessus de cette extrême limite, une marge noire bordait le ciel. Il n’y avait pas à s’y tromper, c’était bien le reflet profond des eaux. L’océan !

« La mer a dû se former dans la matinée, pensait Dan Yack. Je la verrai peut-être du sommet du Pic Brown. »

Et il se mit à faire l’ascension du pic.

Il était plein d’ardeur.

« Il faudra que j’annonce la nouvelle à Ivan. Ce qu’il va être content, ce gamin. »

Dan Yack ne s’élevait que lentement, pas à pas. Il montait collé au roc. La roche était friable et glissante. Par endroit, la neige fondait et la réverbération était étourdissante. À cheval sur une arête perpendiculaire pour éviter les cascades qui glougloutaient pour la première fois sur ce versant exposé au soleil, il se hissait à la force des poignets. Dan Yack regardait en haut, craignant une avalanche. Il avait encore une cheminée à escalader, pleine de pierres croulantes qui se détachaient à cette heure, puis un col et enfin le sommet.

Tout à coup, il pensa à Goischman.

« Je l’ai abandonné ! »

Il était suspendu dans le vide, sans crampons, tout près du sommet, le nez contre la pierre chaude.

« Je ne lui ai pas donné son grog ! »

Et il se laissa couler dans les éboulis. Ce fut une vertigineuse glissade qui le mit vite de niveau avec le terre-plein de la maison.

Avant d’entrer, il jeta un dernier coup d’œil au ciel. L’horizon sud, net, diamantin fixa son attention. Une brumaille comme une buée imperceptible et ténue se condensait au zénith et tournoyait très haut en l’air. Il n’y avait pourtant pas de vent. Mais on voyait cette brumaille galoper, s’épaissir par bouffées brusques et voiler rapidement un quart de cercle. C’était comme si un nuage de poussières impalpables était venu ternir l’éclat du ciel. Le soleil jaunissait et les longues ombres des icebergs se faisaient vertes.

« C’est le blizzard. Il sera là dans une heure. La grande débâcle est pour cette nuit », se dit Dan Yack en pénétrant dans la maison.

Derrière lui retentissaient les premiers sifflements du vent, puis un coup sec, comme une détonation. C’était le champ de glace qui bougeait.

Goischman était toujours au coin du feu. Dan Yack ne le distinguait pas très nettement, la pièce était pleine de fumée, car, sur le « Primus », l’eau s’était évaporée et la marmite norvégienne était en train de griller.

Une odeur délétère vous prenait à la gorge, d’étain fondu, de gaz asphyxiants, de pétrole.

Dan Yack toussait, les yeux injectés, il appelait :

— Goischman, vous dormez ?

— Ah ! c’est vous ? répondit Goischman. Je vous attendais. Venez, approchez, j’ai un cadeau à vous faire. Tenez, voilà mon nez.

Et il lui tendait quelque chose de sale dans un chiffon sanglant.

Alors seulement Dan Yack remarqua le couteau que Goischman tenait à la main et son visage crevé comme un tambour, avec un trou au milieu.

— Je me suis coupé le nez, je me suis coupé le nez, comme Van Gogh, expliquait Arkadie Goischman. Je vous le donne, ô mon a…

Dan Yack s’était sauvé.

Il courait.

Les premières rafales de la tempête se prenaient dans ses jambes.

Il courait de toutes ses forces.

— Ivan, Ivan, murmurait-il, regarde ce qu’ils veulent faire de moi !

Il s’arrêta au bout du promontoire.

Déjà il devait lutter, se cramponner, tant les coups de vent étaient brusques. D’immenses nuages pendaient du ciel comme des frises et se secouaient comme des vélums, et parmi leurs déchirures, leur agitation et leurs trous, le soleil explosait dans de la couleur crépitante, éclaboussante comme celle d’un millier de projecteurs qui s’entre-déchirent et tournent, virent. Au-dessus de ce vertige de taches tourbillonnantes, délirantes et emportées comme de folles toupies, le vent montait son diapason de seconde en seconde. Maintenant, il glissait comme un rasoir continu, de long en large, tout au travers du champ de glace, et de longues fissures couraient derrière lui, des lézardes zigzagantes, des craquelures, des coupures qui allaient s’élargissant comme des plaies et dont les lèvres fendues laissaient gicler immédiatement une eau noire et bouillonnante. Des jets d’écume bavaient. D’énormes icebergs culbutaient. Des champs de glace montaient les uns sur les autres, s’abordaient, s’écrasaient avec fureur. Dans les éperonnements, le pack était projeté en l’air et des blocs retombaient en ronflant comme des gros obus et en faisant rejaillir une trombe d’eau. Tout se concassait, se rompait, s’émiettait, se disloquait et, pris de frénésie, se mettait hystériquement en branle. Tout se lâchait, se vidait, par en haut ou par en bas, tout partait à la dérive, tumultueux, éperdu, désordonné, défaillant, aspiré, refoulé, tohu-bohu, fuite, cohue, panique des éléments en pagaïe, panique de la nature mise en déroute par la lanière claquante et cinglante du blizzard.

Dans cet abîme universel, Dan Yack ne cherchait qu’Ivan. Il voulait l’atteindre, l’atteindre à tout prix, le rejoindre, lui serrer la main. Il avait tant de choses à lui dire, il avait tant de choses à se faire pardonner. Peu lui importait la débâcle, l’eau libre, la prochaine venue du bateau. Il voulait se justifier, s’expliquer, faire comprendre que…

Il chercha Ivan partout, sous la tente, dans une faille du rocher, sur un glaçon qui s’en allait ; en l’air, sur terre, au large ; au fond de son cœur.

— Ivan, Ivan, murmurait-il.

Et parfois, il s’arrêtait pour crier de toutes ses forces :

— Ivan ! Ivan !

L’ouragan le faisait tomber sur les genoux ; alors il se traînait à quatre pattes. Il cherchait. Il rampait à plat ventre. Il prenait son élan pour sauter une crevasse. Par des prodiges d’énergie et d’audace, il réussissait à franchir des chenaux pleins de remous et à gagner des glaçons submergés que le flot entraînait. Des paquets d’aiguilles lui crevaient les yeux, les embruns le glaçaient, l’appesantissaient, le vent le ligotait de plus en plus étroitement, lui lançait lasso sur lasso, serrait les nœuds qui lui pénétraient dans les chairs, l’étranglaient, Dan Yack avançait toujours. Il cherchait. Sans cesse.

Il lui fallait trouver Ivan, il devait s’épancher, c’était une question de vie ou de mort ! Il voulait se justifier, s’expliquer, faire comprendre que…

Vas-y, marche. En avant. Tu le trouveras. Il comprendra, lui… Ivan !

Le ciel était devenu livide. La lumière crépusculaire. La banquise avait des reflets d’incendie. Dan Yack, juché sur un monticule branlant, cherchait au loin. Il crut distinguer une vague forme noire. Quelque chose d’étendu à quelques milles. Quelque chose d’estompé par le lointain. Il s’orienta. Il avait deux larges bras de mer à franchir, puis à traverser un champ de bataille où le bombardement des glaçons, l’explosion des icebergs, les mines sous-marines, la destruction, le massacre étaient particulièrement intenses. Cataclysme. Séisme. Le cœur de l’ouragan.

La mer, le vent, les nues déchaînés et la catapulte des glaces.

Dan Yack franchit tous les obstacles.

Il y mit des heures ; peut-être une journée entière.

Mais il y parvint.

Quand il y parvint, il se trouva sur un frêle glaçon qui dansait comme un bouchon dans le déluge.

Dan Yack appela vainement Ivan.

Ce qu’il avait pris de loin pour un être humain étendu était en réalité un bloc de glace noire, de cette glace terreuse que les spécialistes en glaciologie désignent sous le nom de « glace fossile ».

Mais quelle drôle de forme avait ce bloc. On eût dit une statue renversée par la tempête.

Le bloc noir avait des bras, des jambes, un torse. Il était tombé sur le ventre. La tête s’était détachée.

Dan Yack ramassa cette tête. C’était la sienne propre. Son nez. Son front. Son menton. Sa bouche.

D’une ressemblance frappante.

L’œil n’avait pas de monocle et l’œil souriait.

Méticuleusement.

Dan Yack resta atterré. Puis il chercha encore et regarda de plus près. Il ramassa encore un maillet de bois, puis un ciseau. Une longue lime. Enfin, il découvrit sous le ventre même de la monstrueuse statue, Ivan Sabakoff écrasé.

Ivan était tout petit.

Ivan ne vivait plus.

Quelle ironie ! Question de vie ou de mort ? Dan Yack n’avait plus rien à lui dire.

Chacun pour soi.

L’ouragan fait rage depuis des jours.

Le vent vient de sauter. Il souffle un mélange de neige et de verglas.

Il y a un petit lac, formé par la fusion de la glace pendant les premiers jours d’été, qui vient de se vider comme une tasse renversée.

Lumière crépusculaire, bouffie.

Il pleut.

Tout danse dans une ornière d’eau.

Tout se secoue et remonte.

Il neige.

Accalmie.

Une nouvelle glace s’est formée, des fleurs et des boutures, des rivages nacrés comme sur une aquarelle, des plages trop fragiles pour s’y aventurer.

Mirage.

Flœs translucides.

Le soleil se brouille.

Il pleut, il neige, il vente. Le vent saute encore. L’ouragan reprend de plus belle.

Tout est noyé de larmes salées.

Tout aboie.

La mer brise avec furie.

Il gèle à pierre fendre.

L’ouragan l’emporte.

Il gèle.

Arkadie Goischman n’a jamais été aussi lucide.

Il y a longtemps que le poêle s’est éteint et qu’un géant destructeur bouscule tout dans la maison.

L’ouragan est entré par la porte ouverte, et immédiatement, il a abattu les lampes. Puis il a défoncé la fenêtre. Il casse et saccage tout. Il s’arc-boute contre les parois, bande ses muscles, tempête, trépigne, hurle et éclate d’un rire déchirant. Il a des bruits de vaisselle et de portes. Mille sifflements, mille ronflements. Des meubles se déplacent en tournant. Des planches s’arrachent. Une plaque de tôle épouvantée. Des livres qui battent des ailes.

La maison enfle.

Elle cède.

D’abord le toit qui s’envole puis la paroi du fond qui s’effondre. Puis à droite et à gauche, les cloisons qui s’en vont, disparaissent, définitivement. Il ne reste debout que cet absurde panneau percé d’une fenêtre et, devant cette fenêtre, Arkadie Goischman dans son fauteuil. Le vent le fait pivoter, mais le ramène toujours face à cette fenêtre inutile. La neige et les frimas le recouvrent, en tas.

Arkadie Goischman reste impassible.

Il voit le « Primus » se renverser et des flammes de pétrole couler jusqu’à lui, lécher ses jambes et son fauteuil.

Jamais Arkadie n’a été aussi lucide.

Il se porte les mains au nez.

Il pense avec orgueil.

« La mort d’un homme de lettres :

— Je meurs dans un plagiat et ce plagiat est raté.

« En effet, Van Gogh ne s’était coupé que l’oreille droite, et encore, c’était pour une femme. Mais moi… ! »

Il se méprise avec orgueil.

Inutilité.

Lucidité spirituelle.

Il brûle.

Il gèle.

Il flambe.

Un iceberg se renverse et s’abat. Il entraîne dans sa chute des pannes de brouillard déchirées.

Un rond de ciel bleu, puis une fente lumineuse qui descend jusqu’au ras de l’eau agitée.

Un rayon de soleil asperge les montagnes de glace flottantes qui décomposent et distillent sa lumière.

Tout n’est qu’éblouissement. L’iris se noie dans un tourbillon de saphirs, d’émeraudes, de rubis et dans le plus mouvementé kaléidoscope des changements à vue qui craquent et se disloquent.

André Lamont étendu est entraîné au large.

Il est perdu.

Bari saute à l’eau et nage désespérément dans les remous.

Il veut s’en retourner.

Il aboie. Il aboie.

Il lutte.

Le pack lui répond lugubrement par des mugissements, des beuglements, une voix humaine, les cantiques des anges, les soupirs infernaux.

Bari dresse les oreilles et coule à pic.

Le brouillard poisse.

La mer brise.

Tout clapote.

Dan Yack est abruti.

Le glaçon qui le porte tourne sur lui-même, va et vient, jouet de tous les courants qui le grignotent, victime de tous les heurts qui usent ses bords, qui le morcellent ou le fendent en le rompant.

Le glaçon est, une fois de plus, brutalement tamponné. Il recule. Il reçoit un dernier choc par en-dessous qui le soulève et le départage. Et tandis que Dan Yack s’éloigne déjà sur le tronçon qui flotte et qu’un tourbillon ramène en arrière, il voit l’autre tronçon se cabrer, le bloc de glace fossile se dresser, la statue noire faire quelques pas en l’air, être déportée, osciller avec sa proie, le corps inerte d’Ivan Sabakoff qui adhère toujours à elle, et aller se fracasser contre une tête de roche qui affleure. C’est aussi violent qu’une explosion. Le ventre de la monstrueuse statue est pulvérisé. Une grêle d’éclats de glace (ils sont ronds et polis comme des monocles) fuse dans toutes les directions et le cadavre d’Ivan fait une grande trajectoire avant d’aller retomber au loin. Le vent saute encore une fois, et il se remet à neiger.

Grande accalmie.

Il neige toujours.

Dan Yack secoue le suaire blanc qui le recouvre.

Il est échoué au bout du promontoire. Il gravit péniblement le raidillon qui mène au terre-plein. Là-haut, plus trace de maison.

Des poutres noircies se dressent sur un tas de décombres ensevelis sous la neige.

Il neige toujours.

Tout est blanc.

Le vent s’est enfin tu.

Quel silence !

Dan Yack ne cherche pas.

Il ne veut rien.

Il ramasse simplement quelques planches éparses, les ajuste et les cloue en croix. Puis il plante cette croix au milieu des décombres carbonisés.

Comme cette croix est faite de bouts de planches et que ces planches proviennent de vieilles caisses abandonnées, on peut lire en travers, de dos ou de face, en haut ou en bas, les mots : PICON, VERMOUTH, la marque du whisky BLACK BULL, ainsi que le grand nom d’un champagne.

Le jour le plus long de l’année.

CINQUIÈME PARTIE

PORT DÉCEPTION

L’île était complètement déserte ; Dan Yack en avait fait plusieurs fois le tour.

Il ne s’y passait jamais rien.

Il n’y avait que le grand écoulement de la nature, des orages, des coups de vent et, par temps calme, sensibles, le flux et le reflux qui entraînaient et ramenaient les glaces flottantes, la flottille des iceblocks ou l’escadre des icebergs. Tout allait et venait dans un mouvement perpétuel, l’équipe en maillot des grands nuages continentaux dans le ciel incurvé comme un vélodrome désert, le dos arrondi de l’onde qui se creuse, le soleil régulier qui tournait, tournait, muet comme un disque de gramophone sur lequel rien n’était enregistré, muet comme un disque vierge.

Il n’y avait pas d’animaux dans l’île. Seul un petit pétrel des neiges survolait l’îlot à heure fixe, planait en rond, à faible hauteur, décrivait des huit en remuant sa tête dans tous les sens, en faisant pivoter son œil sans paupière, puis s’en retournait au large, à grands coups d’aile mélancoliques, à grands coups d’aile cadencés, comme il était venu, sans même avoir poussé un cri.

Un jour ce tout petit pétrel laissa tomber un duvet et Dan Yack suivit longtemps des yeux cette frêle plume blanche, trop légère pour arriver à se poser.

Ça, c’était un événement qui portait.

Dan Yack avait encore une autre distraction qui se produisait une fois par jour vers le soir. C’était la venue d’un éléphant de mer, une vieille femelle solitaire, qui s’ébrouait sur les bas-fonds du promontoire et qui, de temps en temps sortait la tête hors de l’eau et regardait Dan Yack en renâclant.

Lui la contemplait de la rive, sans bouger.

S’amusait-il ? L’amusait-elle ? Oui, non. Oui, non. Il ne le savait pas lui-même. En tout cas, il ne s’ennuyait pas.

Il n’avait aucun souci. D’aucune sorte. La seule chose qui lui pesait parfois était sa chasteté. Elle devenait de plus en plus lourde, écrasante, et, malgré lui et bien qu’il s’en défendît, certains jours il se mettait à penser à Hedwiga. Dès le matin.

Hedwiga…

Et pas un phono pour se distraire en donnant un autre tour à sa pensée.

Hedwiga…

Heureusement qu’il avait sa barbe qui l’agaçait, cette barbe qui lui poussait au menton et dont il ne savait comment se défaire vu qu’il n’avait plus de rasoir, cette barbe, comme de la mauvaise herbe, la seule végétation de l’île.

À part ça, l’île Struge était volcanique, nue, épilée.

Depuis la mort de ses compagnons, Dan Yack habitait sous la tente. Il avait élu domicile dans cette même faille du rocher occupée naguère par Ivan et il y avait fait une découverte.

Il y avait découvert son propre smoking et, dans la poche-revolver du pantalon, tout un jeu de monocles enveloppés dans du papier de soie.

Ainsi Billy, son valet de chambre modèle, ne les avait pas oubliés. Après les avoir comptés et recomptés, Dan Yack jeta les monocles à l’eau.

Et il enfila son smoking.

Il le portait tous les jours et c’est dans cet accoutrement qu’il faisait maintenant le tour de l’île. Une seule fois il était retourné sur l’emplacement de la maison de la falaise. Il avait déterré la fameuse caisse contenant le plum-pudding géant et il avait été assez heureux pour retrouver intact un lot de bouteilles de whisky. Le whisky lui servait pour sa toilette et il se nourrissait de trois tranches de plum-pudding par jour.

C’était tout.

Il n’avait pas de feu, pas de tabac, et rien ne lui manquait !

Il ne désirait rien. Il mangeait son plum-pudding consciencieusement, en l’émiettant dans le creux de sa main et, sérieusement, il se lavait au whisky, à fond. Il ne voulait pas penser à Hedwiga et il s’en prenait à sa barbe pour se distraire. Il était très fier de son smoking. L’uniforme d’un civilisé. Il ne se sentait pas perdu. Il se faisait les ongles avec un silex. Il n’attendait rien.

Tout s’écoulait autour de lui.

Par temps calme et exceptionnellement clair une colonne de fumée montait très haut en l’air au-dessus de l’horizon sud. C’était le panache de fumée de l’Erebus.

Jamais Dan Yack n’examinait l’horizon nord, jamais il ne cherchait au large l’arrivée du bateau.

Il n’épiait rien.

C’eût été indigne.

Il était sûr de lui et saurait attendre.

Tout.

Quel enjeu !

Bien que Dan Yack n’y pensât pas, le Green-Star arrivait à toute vapeur.

C’était déjà le déclin de l’été.

Tous les jours des guirlandes de petits cristaux se nouaient et se dénouaient au fil de l’eau, ainsi que ces curieuses formations de la jeune glace qui ressemblent à des feuilles de nénuphar et que les matelots appellent des « crêpes », s’en allaient à la dérive, chaque jour plus denses, chaque jour plus compactes.

Tout se refroidissait et le soleil devenait vitreux, granuleux. La brume s’épaississait davantage et il tombait fréquemment de la neige. Les nuits devenaient rapidement de plus en plus longues.

Des millions de tout petits débris d’icebergs passent le long du bord ; tous sont usés par la fonte et par leurs mouvements continuels dans la mer ; ils affectent des formes bizarres, souvent élégantes, de longs cous de cygnes, de fantastiques pattes de crabes, des bras tordus, romantiques.

Le thermomètre descend lentement. On passe en longeant un iceberg d’une hauteur formidable, à l’aspect d’une immense bastille, avec des tourelles, des meurtrières, une porte ogivale et qui émet une sorte d’atmosphère bleutée, lumineuse.

La mer est hachée et fatigante, malgré le vent du nord-ouest.

Souvent la nuit est extrêmement dure ; la mer très grosse brise avec violence ; elle « écaille », comme disent les marins. Mais avec le fixe, la trinquette, un foc et la misaine de cape et en veillant bien pour prendre les coups de mer, le bateau fuit sans trop sortir de sa route.

Le silence est absolu, imposant.

Absorbé par cette navigation en plein rêve, émerveillé par les architectures des glaces, aux styles outrés de Magic-City, de Luna-Parc et d’Alcazar, distrait par les clapotis et les chocs sourds de la mer dans les crevasses et les grottes, le bruissement cristallin de la glace qui gémit et pousse des soupirs inattendus, les échos surprenants qui répercutent soudain les bruits familiers du bord, les emmènent au large et vous les rapportent amplifiés, méconnaissables, l’esprit de l’équipage est loin de tout danger possible et le navire continue sa route zigzagante dans l’ombre colorée de cet étrange monde tout en labyrinthes.

Une grande baleine vient à quelques mètres du bateau et, plongeant en plomb de sonde, laisse pendant quelques instants sa queue bien verticalement hors de l’eau. On voit les coquillages qui y sont fixés en grande abondance comme à la carène d’une vieille barque et l’équipage salue d’un rugissement de joie et d’innombrables commentaires la défécation couleur safran que l’énorme bête expulse sans aucune pudeur.

Par temps calme et ciel sans nuages les étoiles sont extraordinairement brillantes.

Ou alors c’est l’iceblinck qui scintille et, peu après, le bateau vient donner du nez dans une fausse banquise et la navigation devient passionnante. On recherche les quelques chenaux libres ou les points faibles de la glace quelquefois on l’attaque de vive force. On écarte, on chavire les gros blocs plats ou on grimpe dessus et le poids du bateau détermine une fente qui gagne en serpentant et permet de passer à travers l’obstacle. Dans cette lutte le bateau vibre jusqu’à la pomme des mâts et sa coque craque, mais l’on passe quand même, laissant derrière soi un sillage de glaces pivotantes, écrémées, écumeuses et toutes vertes de la belle peinture verte du soufflage.

Dans sa hâte d’arriver, Deene fonçait tout droit. Le capitaine du Green-Star n’était pas de bonne humeur. La saison de pêche n’avait pas été fameuse et avec cette rude corvée que lui imposait la recherche de Dan Yack et de ses compagnons, il avait peur de rater au retour la clôture de la pêche, d’arriver en retard et d’être forcé de louvoyer encore tout un hiver sur les côtes du Chili pour compléter sa cargaison.

Deene ne décolérait pas.

« Les patrons et les fils de patrons n’en font jamais d’autre, grommelait-il en inspectant l’horizon. Tout de même, je voudrais bien être arrivé. »

— Droite toute ! criait-il du haut de la vergue où il était perché pour mieux choisir sa route.

— Droite toute ! répétait l’homme de barre.

— Zéro !

— Zéro ! répétait le timonier.

— Machine en arrière !

Un choc. L’arrière se soulève un peu, puis retombe. Le glaçon a passé.

— En avant, droite toute !

— En avant, droite toute ! répète calmement l’homme de barre, tandis que la roue du gouvernail tourne dans un sens, tourne dans l’autre, sans repos ni trêve.

Autour des grands icebergs sous le vent il y a toujours un peu d’eau libre qui se continue pendant une distance souvent assez grande, c’est un sillage qui se termine en pointe ; on profite bien entendu de ces sortes de chenaux et on les gagne en rasant au plus près les grands monstres de glace dont on voit, tant l’eau est transparente à leur pied, les grottes, les arceaux, les couloirs sous-marins qui composent leur énorme éperon.

Le 3 février, au matin, la vigie vient à peine de signaler « Terre, à bâbord ! » que le temps s’embrumaille et qu’il se met à tomber une sorte de neige fondue ; puis l’ouragan se déchaîne, implacable, inattendu dans sa violence et sa férocité.

La mer est énorme et déferle méchamment ; le vent hurle et la brume épaisse qu’il chasse vous tombe dessus et vous entraîne comme une masse solide. La neige, en petits cristaux durs et serrés, en paquets de fines aiguilles, pénètre dans la peau, dans les yeux, provoquant une douleur insupportable et l’effort qu’il faut faire pour ouvrir les yeux, pour tâcher d’y voir clair est un supplice. Le matelot qui est à la barre, un des plus courageux et des plus énergiques, pleure de misère, il frappe rageusement ses pauvres mains engourdies, tape ses pieds que le froid brûle. À la lueur rose de la lampe de l’habitacle qui fait briller la neige on distingue sa figure tourmentée et les grosses larmes qui la sillonnent.

À l’avant le cadavre d’un phoque accroché dans les gréements est comme le corps d’un supplicié dans le vent.

Le jour grisâtre qui entoure le navire devient du noir le plus épais, c’est la nuit. On entend le bruit des vagues géantes qui passent sous le bateau, qui le soulèvent et le recouvrent d’embruns qui gèlent aussitôt ; durant quelques fractions de seconde, on distingue leurs crêtes écumantes qui se dressent pour disparaître dans les ténèbres. Le Green-Star monte, descend, s’incline, se relève, esquivant au mieux les paquets de mer.

Le baromètre est descendu à 721.

Le 4 février le vent saute au sud-ouest en mollissant. Deene en profite pour se rapprocher de la côte entrevue dans une éclaircie ; mais le temps reste bouché toute la journée.

Le soir il calmit un peu, la nuit est relativement claire et, au lever du jour, on distingue la terre et Deene croit reconnaître certains détails relevés précédemment. Ça doit être l’île Struge.

Le 5 février, le temps est de nouveau bouché et mauvais ; vent, neige, grésil et brume, mer houleuse, horriblement fatigante. La journée et la nuit se passent à piquer vers la terre, puis à regagner le large. Jusqu’à quand cela va-t-il durer ?

Le 6 février, toujours la même chose. À 7 heures du matin dans une éclaircie trop fugace, beaucoup d’icebergs par l’avant. On vire de bord et la tempête du sud-est reprend de plus belle. Jamais le vent n’a soufflé aussi fort. La nuit qui suit est pénible au-delà de toute expression.

Le 7 février, brume intense, le vent tombe, on est durement secoué par le ratingage et on ne peut faire aucune route. Depuis quatre jours Deene ne s’est pas déshabillé, il n’a même pas retiré ses bottes. La nuit est passable, mais toujours de la brume et des rafales de vent et de neige.

Le 8 février, le temps claircit vers les trois heures du soir ; le vent tombe peu à peu ; la terre est bien visible. C’est bien l’île Struge. On relève le pic Brown, puis la falaise du promontoire. Il faut essayer d’arriver à l’île avant la nuit, en profitant de la dernière clarté. Le Green-Star s’avance d’iceberg en iceberg. La tempête a heureusement dispersé le pack-ice. Le peu de vent qui persiste est debout et retarde la marche déjà si lente à cause de la machine fatiguée.

La nuit vient rapidement, la nuit noire. On entend le clapotis des vagues sur les récifs, par-devant, par-derrière, de tous les côtés. Faut-il stopper, avancer, reculer ?

Tout à coup le pic Brown dresse sa silhouette sur un ciel lumineux ; une grande lueur pâle, mais vive, semble s’en détacher ; le disque magnifiquement clair de la lune apparaît, transformant ce menhir gigantesque en un phare féerique. Tout s’éclaire autour du navire. La mer, la neige, les glaciers scintillent doucement comme de la matière précieuse.

On entre lentement dans la baie où s’ouvre le petit port. Une demi-heure après on est amarré. L’anse paraît toute déformée par le clair de lune qui en garnit le fond de glaces alternativement mates et brillantes.

Faut-il attendre le lever du jour dans ce calme inouï qui surprend et auquel plus personne n’est habitué ? Non, malgré le repos dont chacun a besoin, Deene fait armer la baleinière et se dirige à force de rames vers le rivage. L’officier de quart fait joyeusement retentir la sirène du bateau et les hommes restés à bord se groupent tous sur le pont pour pousser dans les intervalles, en chœur, un grand cri :

— Ohé ! L’Œil-Volant ! nous voilà ! nous voilà !

Qui s’est muni d’une cloche et qui d’un porte-voix, d’un cornet de brume.

Il fait beau et froid.

L’aube tarde à venir. Dans le nord-est deux petits nuages arrondis présentent chacun à leur extrémité une ébauche d’arc-en-ciel formant une double arche de pont en amorce sur une cataracte fumante de brouillards verts, violets, orangés. La calotte du ciel est absolument noire et une splendide bande azurée rejoint l’est à l’ouest. Dans le sud se dresse un éventail gigantesque, un pied de vent rouge et rose s’éparpillant en cirro-stratus ocre-rouge et bleu sombre. Le large est un immense cercle d’eau libre où flottent les icebergs comme des tampons d’ouate colorée.

La sirène hurle, appelle, les hommes du bateau crient. Deene et son équipe sont sur l’emplacement de la maison de la falaise et fouillent parmi les poutres calcinées. Ils ne trouvent rien et aucun d’eux n’ose élever la voix.

Dan Yack se réveille comme d’habitude. Il entend la sirène du bateau et les cris des marins à bord parviennent jusqu’à lui. Il n’est pas surpris. Il ne manifeste aucune joie et ne se hâte pas de sortir de la tente. Au contraire, il s’attarde à sa toilette et le soin plus particulier qu’il prend en ce moment de sa personne témoigne seul de son anxiété. Au fond, il est troublé. Tout en époussetant son smoking, il se demande : « Qu’est-ce que je vais bien pouvoir leur dire ?

« Parler, quelle gêne et à quoi bon ? Pour dire quoi ?

« Il faudra leur donner des explications ; quelles explications ?

« — Merci, je me porte bien. Je vous assure, messieurs, qu’il ne m’est rien arrivé, rien d’extraordinaire.

« — Bonjour, monsieur Deene. Bonjour, commandant. Avez-vous fait bon voyage ?

« Et patati et patata.

« Ou encore : Je… »

Quelle honte que d’avoir à se présenter à des hommes.

Il était si bien tout seul.

Ah !…

Il se prend la tête à deux mains. Dan Yack sent son cœur battre. Il est forcé de s’asseoir. Il se recouche. Non, il ne sortira pas, jamais. Jamais il ne fera le premier pas. Ils n’ont qu’à venir le trouver.

Il sort brusquement de la tente. Il a besoin de toute son énergie.

Que ce premier pas lui coûte et il en veut à Deene, il lui en veut à mort.

Il fait encore un pas en avant.

Il tremble de tous ses membres.

Le ciel est vide, ce n’est pas encore l’heure du petit pétrel des neiges et là, au pied du promontoire, parmi les brisants où venait se prélasser la vieille femelle d’éléphant de mer, se balance doucement le Green-Star.

Dan Yack se roidit pour ne pas pleurer. C’est maintenant qu’il regrette avoir jeté les monocles.

Trois coups brefs de sirène et un long hourra lui donnent le vertige. On l’a aperçu du bord. Dan Yack ne sait pas ce qui lui arrive. Il voit des hommes sortir des décombres de la maison, courir à sa rencontre, puis rester interdits. Le commandant se détache sur un fond givré comme une immense silhouette gesticulante qui se précipite à sa rencontre en sautant comme un cabri. Tout tourne. Des mugissements lui déchirent la cervelle, des voix grondent au fond de ses oreilles orageuses. Dan Yack porte la main à son bonnet.

— Bonjour, commandant, dit-il d’une voix nette. M’apportez-vous mon courrier ?

Il est extraordinairement rouge.

— Votre…

— Oui, mon…

— Votre courrier est à bord. Je pensais…

— C’est un tort. Vous auriez dû me l’apporter, commandant.

Il a parlé. Lui-même ne sait pas ce qu’il dit. Des visages font cercle autour de lui, se chevauchent, enflent, et les yeux en jaillissent par paquets, le blessent, lui picotent la peau, s’éloignent, reviennent comme des guêpes, comme les aiguilles de neige dans la tourmente.

— Alors, commandant, rentrons à bord, dit-il en se retournant brusquement.

Dan Yack a l’impression que quelqu’un vient de se glisser derrière lui.

Derrière lui il n’y a personne, personne d’autre que les empreintes de ses propres pas dans la neige.

Il les suit des yeux, ahuri. Quelle distance ! Quel éloignement !

Jamais plus il ne rentrera sous cette tente. Non, jamais.

« J’ai gagné la première manche, pense-t-il soudain. Attention à la suivante ! »

— Alors, on monte ? demande-t-il encore à Deene.

— Mais, fait Deene hésitant, vous n’emportez rien ?

— Je n’ai rien.

— Et… et… (Deene est de plus en plus gêné) et vos compagnons ?

Dan Yack jette un regard circulaire sur les hommes qui l’entourent.

Maintenant seulement il les reconnaît. Voici le vieux quartier-maître à la chique. Ce grand rouquin qui soignait Bari à bord. Batty, le moussaillon. Et tant d’autres qui le regardent. Et Deene, Deene au naturel et non plus gigantesque comme il vient de lui apparaître, ce pauvre petit patron de Deene qui le faisait sauter enfant sur ses genoux.

Dan Yack bat rapidement des paupières. Il sourit.

— Alors, les gars, ça va-t-il ?

Et, s’adressant à Deene :

— On embarque, mon vieux ?

Deene fit un signe à ses hommes, tout le monde embarqua dans la baleinière et bientôt on fut à bord du Green-Star.

— – Avez-vous un phono à bord ? Les miens sont perdus, dit Dan Yack en mettant le pied sur le pont.

— …

— Non ? Alors prêtez-moi votre rasoir.

Et il descendit dans sa cabine.

— Vous savez, il est fou, confia Deene à son second.

— C’est possible, répondit celui-ci. J’ai fait tamponner les tubes de la chaudière tribord, la machine est parée.

— Tant mieux, lui dit Deene. On va pouvoir appareiller cette nuit, le temps est au beau. Envoyez le plus de monde possible à terre et faites-leur élever un cairn à la pointe du promontoire. Tonnerre de Dieu, je vais me coucher.

Et tout en s’en allant il ronchonnait :

— Il est fou, je vous dis qu’il est fou. Sale corvée ! soupirait-il en se couchant.

Dans sa cabine Dan Yack s’est mis tout nu. Puis, fébrilement, il a fait sauter sa barbe. Maintenant il se contemple dans un miroir, de tout près, le plus près possible.

Les misères endurées se lisent nettement sur son visage, mais il a l’air bigrement solide et bien décidé.

Il ne reconnaissait ni son regard, ni son œil.

Il est vrai que c’était la première fois qu’il se voyait sans monocle. Depuis tant d’années. « Quelle victoire, pense-t-il. Attention ! »

On lui a apporté son courrier. Des paquets et des paquets de lettres. Et il n’y en a pas une d’Hedwiga !

Pas une seule.

Non, pas une seule.

Il voudrait pleurer.

Et il pleure longuement sur lui-même.

Mais sans une larme.

Les yeux ouverts.

Les yeux ouverts sur tout un monde qui s’écroule.

« Ça ne fait rien, pense-t-il, ça ne fait rien. Tout m’est égal. » Et il rit.

La journée s’écoule.

Et la nuit.

Au matin il fait appeler le commandant. Il y a déjà un bon moment qu’il se rend compte que le bateau tangue et que la machine fait vibrer la cloison derrière sa tête. Il est là les yeux ouverts et ne pense à rien.

— Que me veut Hortalez ? demande-t-il à Deene dès que celui-ci entre dans sa cabine.

Et il lui montre une dizaine de lettres qu’on lui a réexpédiées de son bureau de Londres et portant toutes l’en-tête de la Compania Gonzalo Hortalez. Que me veut-il ?

— Mais je ne sais pas, monsieur.

— Dan Yack ! tonne Dan Yack furieux. Je vous ai déjà dit que je m’appelais Dan Yack, Dan Yack tout court, et que tous les William sont partis à tous les diables.

— Bien, monsieur.

— Dan Yack ! hurle Dan Yack hors de lui.

Il se calme subitement.

— Commandant, dit-il, mettez le cap sur Chiloé, on va faire la bombe.

— Mais…

— Il n’y a pas de mais ; je vous dis qu’on va faire la bombe.

Vingt-neuf jours plus tard le Green-Star rentrait dans des parages plus fréquentés par les navigateurs et pour la première fois depuis de longs mois rallumait la nuit ses feux de position.

Tout fier, le petit Batty, chargé de la lampisterie, apportait ses fanaux astiqués pour la circonstance.

Un rouge. Un vert. Un blanc.

« Peigne de buis,

« Peigne de bois,

« Peigne de corne,

« Qui crèvent les yeux à ceux qui dorment.

« Cuir de peau,

« Sous-pieds de guêtres,

« Talons de bottes,

« Traversent montagnes, perruques, et catogans !

« Arrive cinq cents pieds au-dessus du soleil levant,

« Dans un pays charmant,

« Où les enfants de quatre ans

« Jouent au petit palet avec des meules de moulins à vent

« Et où quatre hommes et un caporal font lever le soleil à grands coups de perche… »

C’est par cette série de coq-à-l’âne et de combles que le maître-queux commence une histoire dans la fumée des pipes.

Au poste avant, on rigole, car on rentre et bientôt ce sera la terre.

La terre pour les marins !

Il y a cent ans Chiloé était ce paradis des pêcheurs baleiniers où, au retour, les équipages allaient danser le fandango avec les belles filles de San-Carlos avant de doubler le cap Horn ou venaient se refaire, en pleine croisière, et se ravitailler en pommes de terre (détail curieux : la pomme de terre est originaire de Chiloé) et en citrons, quand le scorbut faisait de trop grands ravages à bord. Aujourd’hui, 1906, la ville est bien déchue – elle s’appelle Ancud à cause de son évêché, de sa vieille cathédrale espagnole, de son séminaire, de ses couvents – quelques sales baraquements et quelques entrepôts puants, des toits de tôle au bord de l’eau, posés là par le progrès, et, de guingois, une rue unique de vieilles maisons coloniales, un faubourg habité par les pêcheurs, et tout un fouillis, paillotes, huttes, taudis, une zone infecte où vit une population flottante de misérables Indiens qui travaillent irrégulièrement dans les exploitations de guano. La race « chilote » est renommée par son intelligence et son intellectualité ; mais, en ville, les habitants se partagent en plusieurs castes selon leur degré de métissage, araucanien, linare puelche et espagnol ; ils ne frayent point entre eux, mais tous se livrent à l’élevage des phoques à fourrure pour le compte de deux compagnies, une anglaise et une allemande. Il y a encore une voie ferrée en construction, quatre, cinq bars repeints à neuf et éclairés à l’acétylène, un casino de style arabe et un quartier de femmes ; mais les belles Chiliennes qui faisaient jadis le délassement des baleiniers et la renommée de San-Carlos ont bel et bien déserté le pays pour aller meubler les premières maisons de San-Francisco, vers 1850, au moment de la découverte de l’or en Californie, et ne sont jamais revenues. Depuis, elles ont été remplacées par des Basquaises qui ont fait souche ou par des Patagonnes avachies et d’horribles mégères Fuégiennes. Parmi ces femmes magellaniques, les plus fières et les seules belles, célèbres d’ailleurs pour leur impassibilité et leur froideur au déduit, sont les filles de la noble tribu des Eoas que leur fiancé, leur frère et leur mari louent volontiers aux Européens, cela n’ayant aucune espèce d’importance, les marins de passage ignorant l’emploi du guesquel et n’arrivant pas à faire jouir leurs femmes ; c’est pourquoi les Eoas méprisent profondément les Blancs et les empilent tant qu’ils peuvent et les saignent facilement à l’occasion quand ils en trouvent un, isolé, vautré sur un tarala ou lit de joncs, épuisé par ses excès sexuels ou cuvant son vin dans une case. Quel tombeau de marins que San-Carlos et combien y sont-ils portés disparus ! Que de sinistres histoires on se chuchote, de quoi donner la chair de poule aux mousses.

Malgré cela et bien avant que la terre ne soit en vue, les hommes du Green-Star sont déjà à la joie.

Il faut qu’un baleinier

Parte

Ayant mangé son dernier

Denier

chante un loustic. Et Dieu sait si cette terre qui émerge est accueillante ! Ce qu’on en découvre en venant du large, les montagnes, les combes, les mornes, ainsi que les rives des canaux par lesquels on passe pour se rendre au mouillage entre les îles, est recouvert de forêts tropicales, malgré l’excessive latitude sud et le voisinage des grands froids du pôle. Les pluies sont quotidiennes. La végétation est magnifique et des fougères arborescentes croissent jusqu’au bord de l’eau. C’est un véritable Éden pour des yeux qui n’ont vu que la mer durant des mois. Et il y a les émanations du rivage, un baume sucré qui se mêle aux relents des parcs à phoques et à l’idée des filles !

Dan Yack le leur avait demandé, aux hommes : « Qu’est-ce que vous désirerez le plus, à terre ? »

Et après quelque conciliabules hésitants, l’aveu avait été unanime : « Une bonne cuite ! » Aussi le bateau une fois bien amené dans son mouillage, les ancres jetées, les voiles bien soigneusement carguées, la machine parée, le launch du gouvernement à peine éloigné après la visite de santé, tout le monde se rendait à terre. C’est Dan Yack qui menait la bande et la tournée des bars de commencer. D’abord chez Fulanita, puis À la Baleine qui fume, puis Au Char à bancs, à la Hermosa Pesca, À la belle Nantaise, au Novo-York Bar et enfin chez Pourquoi Pépita ?

Il faisait beau soleil ce jour-là. Les patrons des bars avaient été prévenus, c’était Dan Yack qui payait ; partout il y avait donc du vin à discrétion, du vin, des liqueurs, des mélanges à toutes les doses absorbés dans des verres de toutes les dimensions, des bouteilles de toutes les formes, et les flacons les plus rares, qui faisaient l’honneur d’un comptoir, étaient descendus, époussetés, vidés d’un trait, emportés et fracassés dehors sous les pieds nus des curieux.

Quelles bonnes blagues ! Quel chahut et quelle virée ! Mais aussi quelle aubaine pour les femmes qui n’avaient encore jamais assisté à une telle ribouldingue et qui pour la première fois sortaient de leur quartier en plein jour, envahissaient l’unique rue de la ville, les bars, les boutiques, se faisaient payer tout ce dont elles avaient envie, ralliaient toutes, en savates, à moitié nues, cet équipage de plus en plus cabochard et entreprenant. Ne s’était-il pas mis en tête d’enfermer au calabozo le sergent et les cinq malheureux soldats qui assuraient la police de la ville et de libérer une demi-douzaine d’indiens pouilleux ! Des musiciens s’étaient improvisés et maintenant on dansait en pleine rue, par couples, en tas, en ronde, en bande. Tous les fainéants, les débardeurs, los ladrones, los rateros faisaient cortège aux marins qui s’amusaient, eux, à saouler les Indiens extraits du cachot et que l’on portait en triomphe. Des types bien louches, mais quelle bombe !

Parfois une fille demandait à son matelot :

— Mais qu’est-ce que vous avez donc, chéri, vous avez attrapé le serpent de mer ?

— Mieux que ça, ma belle, répondait-il, nous avons repêché le fils du patron.

— C’est ce grand blond qui rigole tant ?

— Tu l’as dit, c’est ce chérubin !

Et la fille de s’approcher craintivement de Dan Yack.

En effet, Dan Yack rigolait comme un forban, mais un forban débonnaire que la boisson amenuisait. Il ne s’occupait pas plus de la fille que des autres. Il était complètement ivre et, petit à petit, il se retrouvait tout seul, fragile. Alors, il s’amusait tout seul comme dans son enfance, s’attardant de plus en plus dans un bar quand les autres étaient déjà partis, jouissant jusqu’à épuisement complet, jusqu’à détraquement de l’appareil des phonos, des vues stéréoscopiques, de la carabine automatique, du boxeur en pied, d’un jeu de massacre monstre. Il n’avait jamais assez de sous et réclamait à tue-tête de la monnaie ou des jetons. Pendant qu’on lui échangeait un gros billet, il en profitait pour boire et pour réfléchir comment violer les appareils à sous. Il voulait gagner, gagner à chaque coup, gagner à coup sûr, c’est-à-dire réussir que la machine déclenchée ne s’arrête jamais. Une véritable idée d’ivrogne et quelle partie ! Il se remettait aussitôt à glisser de l’argent dans les fentes, il doublait, il triplait sa mise, tirait sur les anneaux, appuyait la main ou la laissait aller brusquement, envoyait en douce une bourrade, tâchait île déglinguer l’appareil, bref, s’amusait divinement.

Le clou des automates se trouvait chez Pourquoi Pépita ? et tous les quarts d’heure Dan Yack revenait en courant dans ce bar remettre inlassablement en branle ce chef-d’œuvre de l’ingéniosité humaine, une machine pneumatique, déposée et patentée dans tous les pays du monde par les Gebrüder Fugger, Münster, Germany, comme l’affirmait la marque de fabrique encadrée par une ribambelle de Médailles d’Or, deux Grands Prix aux Expositions Universelles, Paris 1878 et Paris 1889, Hors Concours et Membres du Jury, etc., etc. C’était un orchestre mécanique, composé de chats empaillés montés sur un câble sans fin qui les faisait agir, ouvrir les yeux, dodeliner de la tête, remuer des pattes, s’agiter comme de véritables musiciens pris de danse de Saint-Guy. Et avec quelle furia le morceau était enlevé, et une fois le peso glissé dans la fente, quel charivari il déclenchait ! Le chef d’orchestre, un grand matou noir dégingandé, piquait soudainement une crise d’épilepsie et battait rageusement la mesure. Le trompette trompettait, le violoniste violonait, la grosse caisse était un véritable virtuose d’énergie et de trépidation. Deux gentilles petites chattes blanches, deux danseuses en tutu avec des faveurs roses autour du cou, se trémoussaient sur leur ressort à boudin et, à la fin de chaque morceau, un petit oiseau sortait de sa cage de verre, sautait sur le pupitre du chef d’orchestre, s’égosillait, battait des ailes et rentrait vite dans sa cage quand, comme finale, l’instrument lâchait une grosse vesse de miaulements diaboliques. Dieu, que c’était beau et surprenant, inimaginable et pourtant réel ! Dan Yack y aurait dépensé toute sa fortune !

Ah ! se procurer cet automate. Il interrogeait le patron, prenait note de l’adresse des fabricants, se faisait expliquer le fonctionnement de l’appareil, se le faisait ouvrir, regardait ce qu’il avait dans le ventre et recommençait sans cesse à le faire jouer.

Tous les morceaux. Tout le programme.

Il était en extase.

Et c’est là que le soir il fut enfin rejoint par un petit homme jovial et rond comme une orange de Valence.

L’orchestre des chats jouait justement les Cloches de Cornevïlle.

Et derrière le petit homme rond et jovial venait Deene.

Comme c’était drôle !

Deene avait l’air plus maussade et plus inquiet que jamais et le petit homme rond et jovial s’inclinait, faisait plusieurs fois de suite des petites courbettes rebondissantes, en claquant chaque fois des talons, et disait très rapidement :

— Dan Yack (Deene avait dû lui faire la leçon), Dan Yack, permettez-moi de me présenter. Je suis Hortalez, Gonzalo Hortalez junior, de la Compania Gonzalo Hortalez de Punta Arenas. C’est moi qui vous ai écrit. J’ai fait le voyage de Londres, aller et retour, pour vous trouver et j’ai une proposition très intéressante à vous faire de la part de notre compagnie.

Dan Yack éclata de rire.

— Qu’est-ce que vous me voulez, vous ?

Mais il ne le laissa pas parler. L’instrument n’avait pas encore fini ses miaulements que Dan Yack glissait encore une nouvelle piécette d’argent dans l’appareil et l’orchestre des chats d’attaquer avec brio la Marche nuptiale de Lohengrin.

— Asseyez-vous. N’est-ce pas que c’est magnifique ? Qu’est-ce que vous buvez ? Moi, je les ferais tous habiller. Garçon, une bouteille de champagne et du caviar ! Que dites-vous de petits habits noirs commandés à Londres, chez Meyer et Mortimer, car ils sont un peu miteux, mes chats. Deene, est-ce que vos hommes sont rentrés à bord ce soir ? Non ? Alors, ça va bien. Moi, je ferais cette machine électrique, comme ça, elle ne s’arrêterait jamais. Alors, qu’est-ce qu’on dit de moi à Londres ?

Et Dan Yack éclata encore une fois de rire. Puis il toisa Hortalez avec insolence. Il avait complètement oublié qu’il ne portait plus de monocle…

Ah ! ces chats !…

Et il rit encore.

— Allons dîner, dit Dan Yack.

Ils s’en allèrent dîner au Casino.

En se levant Dan Yack bouscula la table et fit se casser les coupes à champagne.

— Ce n’est rien, dit-il en riant encore plus fort. C’est du verre blanc ; ça porte bonheur.

Dan Yack venait de faire sauter la banque. Il s’approcha de Gonzalo Hortalez fils, les mains pleines de bonnes galette et semant derrière lui des liasses de bank-notes qui lui tombaient des poches.

— Alors, vous voulez toujours risquer votre chance ? lui demanda-t-il. Vous savez, je suis en veine, ce soir.

— Ça va, répondit Hortalez à Dan Yack. Asseyez-vous.

Deene le regardait, ahuri.

Il n’y avait pas d’orchestre dans la salle. On n’était pas à Monte-Carlo ; la roulette de San Carlos était une longue table recouverte d’une toile cirée sur laquelle on avait peint, en jaune sale, des chiffres dans des rectangles. Un croupier faisait tourner un tourniquet portatif qui désignait le numéro gagnant. Une foule hétéroclite entourait cette longue table, ainsi que celle du chemin de fer et la petite table du baccara que Dan Yack venait de quitter. Il n’y avait que des hommes dans cette pièce mauresque dénommée pompeusement le Grand Salon, et comme tous ces hommes fumaient, la fumée épaisse des cigares obnubilait les quatre œufs d’autruche suspendus au plafond, un œuf dans chaque angle, accroché dans une crinière de cheval comme l’œil de Dieu dans les nues. Dans le dos, de longs couteaux faisaient saillie sous le veston des joueurs. Par-ci, par-là, entre deux gestes, on apercevait aussi la crosse d’un revolver sortir de la poche d’un croupier.

— Allons-nous-en, dit Dan Yack. Retournons chez Pourquoi Pépita ? Je m’ennuie ici. On va faire un peu de musique et vous me raconterez vos histoires.

Ils se levèrent tous les trois, mais Deene ne voulut pas les accompagner. Il avait les yeux en boules et était congestionné. Il avait trop bu, et surtout, trop copieusement dîné.

— Faites comme vos hommes, lui dit Dan Yack en s’en allant, ne rentrez pas à bord cette nuit.

Deene lui fit un beau sourire reconnaissant ; il était enfin rassuré, Dan Yack n’était pas fou, ce bon dîner et cette partie de baccara, ah ! cette partie ! Il fit quelques pas titubants et alla risquer pour la première fois de sa vie, dix livres sterling à la roulette ; mais il ne s’occupa pas de savoir s’il avait perdu ou gagné, il se dirigea directement vers les cabinets particuliers. Il y avait un escalier à gravir et au sommet, dans une espèce de loge suspendue, il y avait des femmes nues sur un canapé rouge. Ces femmes le zyeutaient.

— Je monte, fit Deene, en se cramponnant des deux mains à la rampe.

Et il grimpa le méchant escalier, en trébuchant, comme on monte une échelle d’anges, ébloui.

À peine arrivé chez Pourquoi Pépita ? Dan Yack commanda des huîtres et des cocktails. Il avait amené avec lui un petit va-nu-pieds ramassé dans la rue et il le chargeait maintenant de nourrir l’instrument des pièces d’argent dont il lui remit un rouleau.

— Alors, je vous écoute, dit Dan Yack à Hortalez au milieu du déchaînement furibond de l’orchestre. Vous entendez mes chats ? Je suis tout oreilles. Qu’avez-vous à me dire ?

L’orchestre des chats jouait le Postillon de Longjumeau.

Une merveille !

Dan Yack se balançait sur sa chaise.

— Alors dites, qu’est-ce que vous me voulez, vous ?

— Je veux vous acheter votre île, dit Hortalez en gobant une de ces huîtres grasses qui sont la spécialité de Chiloé.

— Quelle île ?

— Mais celle d’où vous venez.

Dan Yack éclata de rire.

— Vous désirez m’acheter mon île ? Mais savez-vous ce qu’il y a dans mon île, Hortalez ?

— C’est bon, c’est bon, fit Hortalez en riant. Ne jouez pas au plus fin, Dan Yack, nous avons pris nos renseignements.

— Vous avez pris vos renseignements (Dan Yack n’en pouvait plus), et que disent-ils vos renseignements ?

— On dit à Londres, répliqua Hortalez, on dit que vous avez découvert un…

— Je ne veux pas savoir ce que vous a appris l’agence Schimmel-pfennig à Londres, l’interrompit Dan Yack. Voulez-vous me jouer mon île contre…

— Contre une part de 50 % dans les bénéfices de notre compagnie, proposa sérieusement Hortalez fils.

— Ah ! voilà où vous voulez en venir ? remarqua Dan Yack narquois.

Hortalez fils se mordait les lèvres.

— Un zanzi ? demanda Dan Yack.

— Un zanzi, acquiesça Hortalez.

Dan Yack se fit apporter le cornet et les dés et commanda une nouvelle tournée de cocktails.

— Je vous parie que vous avez perdu, dit Dan Yack en retournant le gobelet sur la table. Regardez, un zanzi d’as. Et maintenant voulez-vous savoir ce qu’il y a dans mon île ?

— Dites, fit Hortalez penaud.

— Une vieille femelle d’éléphant de mer et c’est tout. Je vous offre la revanche.

— Et dire qu’à Londres tout le monde s’imagine que vous avez découvert de nouveaux parages de pêche, s’exclama Hortalez. Ça n’est pas possible, un William ! Mais qu’alliez-vous faire là-bas ?

— Ça, c’est mon affaire, répondit Dan Yack. Primo, je m’appelle Dan Yack, tout court, il n’y a plus de William, et, secundo, je suis parti là-bas pour m’amuser.

— Vous amuser ? souligna Hortalez incrédule.

Dan Yack se balançait sur sa chaise et regardait Hortalez en souriant. L’orchestre des chats n’arrêtait pas, le gosse ramassé dans la rue faisait consciencieusement son devoir, il prenait même un tel intérêt à son occupation qu’il s’évertuait à singer tous les mouvements des chats qui jouaient maintenant Carmen. C’était parfait, il ne manquait qu’un ténor italien.

— Vous amuser ? insista Hortalez. Mais savez-vous, Dan Yack, que nos affaires vont très mal et que notre industrie est fichue ! Il s’est formé une nouvelle société, en coin entre nos deux trusts, des Norvégiens, ils ont fait pour 7 millions de couronnes de prises l’été dernier ! Vous n’avez donc pas lu mes lettres ?

— Non, je les ai déchirées, reconnut naïvement Dan Yack.

— Bon sang de bon sang ! Alors, nous sommes frits, fit Hortalez en bondissant de sa chaise. Mais, Dan Yack, nous ne comptions plus que sur vous ; une entente entre nos deux compagnies ; pensez, 7 millions de couronnes la première année ! Nous ne pouvons plus lutter séparément, nous y mangerions de l’argent, je voulais vous proposer…

— Vous me raconterez tout ça plus tard, dit Dan Yack en riant. Calmez-vous, mon ami, et ne faites pas cette mine, que diable ! Vous ne trouvez pas que c’est très excitant tout ce que vous me racontez là ? Et n’oubliez pas que je vous offre votre revanche au zanzi, voulez-vous ?… Nous jouons… nous jouons… au fait, que jouons-nous ? Tenez, on pourrait jouer les 50 %… Après tout, non… Savez-vous à quoi je passais le temps dans mon île ?

— ?…

— À m’exercer à jouer aux dés. Je fais des zanzis d’as à chaque coup. Ainsi vous seriez sûr de perdre. Dites-moi, Hortalez, est-ce que vous aimez la lecture ?

— Non, pourquoi ?

— C’est comme moi, je n’ouvre jamais un livre. Ainsi vous ne connaissez pas l’histoire du prisonnier qui dressait des araignées dans sa prison ? Il était condamné à vie et les araignées venaient lui annoncer le temps qu’il faisait dehors. Et savez-vous pourquoi il avait dressé ces araignées ? C’est une devinette que l’on m’a posée un jour.

— Non, pourquoi ?

— Ah ! je vous croyais plus fort que ça, mon ami. C’était pour tuer le temps, voyons. Moi, durant tout mon séjour là-bas, je me suis amusé à vouloir dresser la chance pour tuer le temps. Vous savez, je suis entraîné aujourd’hui, je suis en forme et j’ai la main. Dites-moi, combien avez-vous de bateaux ?

— Soixante-dix.

— Moi, j’en ai cent vingt. Il faut les vendre.

— Comment, les vendre ? protesta Hortalez.

— Oui, mon cher, dit Dan Yack. Nos compagnies ne doivent pas fusionner. Il faut tout liquider, se mettre en faillite, nous faire sauter, tout nettoyer, faire le vide. Je suis ravi d’avoir fait votre connaissance, Hortalez.

— Mais vous êtes fou ! s’écria Hortalez malgré lui. Oh ! pardon, ajouta-t-il tout rouge.

Mais le mot était lâché.

— Il est vrai que Deene le prétend, avoua Dan Yack. Il est encore vrai que je ne sais plus très bien ce que je dis en ce moment mais ne vous en inquiétez pas, j’ai mon idée. Et j’ai trop le sens des affaires (un fichu héritage de famille, vous savez) pour ne pas savoir qu’on ne voit jamais grand, jamais assez grand, au début d’une nouvelle entreprise, surtout après un premier succès, et c’est par là que nous les aurons, vos Norvégiens. Ils ne pensent pas tant aux baleines, qu’à nous couler, et nous allons leur tendre l’appât, l’appât de nos flottilles, de notre vieux matériel, de tout l’acquis, même de nos concessions de pêche séculaires et épuisées. Quelle belle transaction à faire ! Dites-moi, quel âge ont-ils vos bateaux, 50 ans de moyenne ?

— Pas tant que ça, 30 et 40.

— Les miens ont plus de 70 ans de moyenne. Encore un héritage de famille, quoi, en bois de teck, impérissable ; raison de plus pour nous en défaire. Vous ne tenez pas aux vôtres pour des raisons sentimentales, n’est-ce pas ? Il faut nous moderniser, c’est de notre âge. Notre génération doit tout recommencer. Ce que les vieux avaient fait était bien, mais est trop étroit pour nous ; ils étaient toujours retenus par toutes espèces de considérations d’honneur, de richesse et de respectabilité ; et puis, ils tiraient toujours la porte derrière eux. Où l’un de nous force son chemin, aujourd’hui, le monde entier doit se précipiter ; n’est-ce pas votre avis ? Les affaires ne sont pas les affaires, elles sont ce que nous voulons qu’elles soient, nos aventures, nos amours, nos désirs, nos pensées et nos besoins les plus obscurs, nos rêves les plus fous. Est-ce que vous tenez beaucoup à l’argent, vous ? Et à vous embêter ? Et ne voulez-vous pas vous amuser, c’est-à-dire, détruire, créer, réussir, perdre ? bref, faire quelque chose de nouveau et de gai, sans autre arrière-pensée que de jouir, jouir de la minute présente, flottante, incertaine, fugitive, et pourtant violente comme un explosif ? Ne voulez-vous pas toujours mettre le feu aux poudres ? Sinon, pourquoi êtes-vous venu me trouver ? Ce n’est pas seulement pour renflouer votre compagnie, je pense, puisque vous me parlez des Norvégiens ? Vous voulez lutter, non ? donc, risquer le paquet ? risquer ? tenter la chance ? c’est bien ça ? Dites-moi, Hortalez, si c’est votre conseil d’administration qui a vous a adressé à moi ou si vous n’êtes pas venu me trouver de votre propre chef ?

— Oh ! dit Hortalez, nous n’avons pas de conseil d’administration, tout au plus un conseil de famille et encore ! Notre affaire est une affaire de tout repos. C’est généralement le doyen de la famille qui prend toutes les décisions importantes. Ainsi, depuis la mort de mon père, c’est sur moi que repose toute la responsabilité de l’entreprise. Aussi je n’ai eu à consulter personne pour prendre l’initiative de venir vous trouver. Je…

— C’est ce que je pensais, s’écria Dan Yack. Eh bien, suivez mon conseil, bazardez tout, l’honorabilité et l’orgueil de votre maison, puisque vous avez déjà eu le courage de venir me trouver et de vouloir mettre fin à la vieille rivalité entre nos deux compagnies. Tenez, je vous serre la main, vous me plaisez, et vos Norvégiens tombent à pic. Vous en avez assez, hein, de passer pour un fils de famille ? C’est comme moi, je ne veux même plus porter mon nom ! Tenez, aux yeux de tous, je ne suis toujours que le fils du patron, même aujourd’hui, où il n’y a pas d’autre patron que moi, je suis le fils, c’est-à-dire un incapable, un impuissant, un veinard qui profite d’une situation créée par d’autres, un paresseux qui jouit de la fortune et du rang de son papa, toujours le papa. Eh bien, oui, je suis un jouisseur et je vais leur prouver ce dont je suis capable. Je fiche tout en l’air et je mets toute ma fortune personnelle dans cette nouvelle affaire. Suivez-moi, Hortalez, ou, plutôt, marchez avec moi. Je risque tout sur une seule carte. Vous avez bien fait de venir me trouver, Hortalez, et ils n’ont qu’à bien se tenir, vos Norvégiens. Vous me disiez que notre industrie était fichue, eh bien, elle n’est pas encore née ! Attention, gare, je vais leur montrer ce qu’elle peut rendre aujourd’hui, la baleine. Et, naturellement, ils sont bien équipés, vos Norvégiens ?

— Oh ! pour cela, s’écria Hortalez avec feu, ils le sont merveilleusement. Ainsi, ils ont une flottille de petits vapeurs tout acier d’une quarantaine de tonneaux spécialement construits pour la chasse à la baleine dans les régions antarctiques, d’excellents manœuvriers, rapides et qui tiennent bien la mer par les plus gros temps. Naturellement, les Norvégiens ne chassent qu’au canon ; mais la nouveauté, c’est que leur harpon porte-amarre est automatique comme une torpille ; quand il frappe la baleine, les deux branches du harpon s’écartent et font fuser un petit obus asphyxiant. Le cadavre de l’animal est alors ramené au moyen d’un treuil à vapeur, il est amarré le long du bord, gonflé au moyen d’un gros trocard en communication avec la machine pour l’empêcher de couler et remorqué jusqu’à la fonderie. Il paraît qu’un seul de ces petits bateaux rentre avec trois, parfois même avec six baleines.

— C’est ça qui vous épate ? dit Dan Yack. Mais, mon cher, c’est une invention française que nous n’avons jamais voulu appliquer chez nous (toujours l’orgueil de famille, doublé d’une question d’honneur national, qui ne veut pas s’en laisser remontrer par l’étranger). C’est l’invention d’un certain M. Devisme, de Nantes, dont le harpon était assaisonné à l’acide prussique ou autrement. Nous avons son dossier dans nos archives depuis 1877. Le projectile pénètre dans la couche de graisse, la traverse, éclate, se divise et s’égrène en quelque sorte par toute la cavité du thorax, perforant, dilacérant, déchirant, détruisant les organes essentiels à la vie. Autant de fragments, autant de causes de mort auxquelles viennent se joindre l’asphyxie ou l’empoisonnement du sang par l’oxyde de carbone que dégage la déflagration de la poudre ou par l’acide cyanhydrique qui s’effuse. Nous n’avons jamais pris ce projet au sérieux ; ils ont tout de même du culot, ces Norvégiens, pour inaugurer une méthode aussi nouvelle et de la chance pour obtenir, du premier coup, un aussi beau résultat. Mais nous allons faire mieux, nous deux, vous verrez. Dites-moi, Hortalez, quels sont les parages qu’ils ont fréquentés cet été ?

— Leur centre d’opérations était à Port-Déception.

— Dans les Shetland du Sud ? Mais c’était le rendez-vous de pêche de mon arrière-grand-père ! Il y a belle lurette qu’il n’y a plus rien par là, depuis la fameuse extermination des phoques à fourrure, et surtout pas de la baleine franche.

— C’est exact, mais il y a des baleinoptères par troupeaux, répartit Hortalez. Comme on ne les a jamais chassés, il y a de la noueuse et de la bossue, du gibbar et de la jubarte, du rorqual et du museau pointu à profusion. Et voilà bien la véritable révolution qu’apportent ces sacrés Norvégiens, ils attaquent toutes les foncières, puisqu’ils les gonflent après coup pour les empêcher de couler. Et puis, ils ont un bateau-usine, amarré à l’entrée de Port-Déception, qui dissèque et triture tout, qui travaille à plein régime, sans arrêt, tout l’été, quel gâchis !

— En effet, ça c’est fort, constata Dan Yack.

— C’est un véritable scandale, oui ! s’emporta Hortalez. Il paraît que la baie était pleine de carcasses éventrées qui s’amoncelaient jusqu’à Pendulum-Cove. Un bateau qui serait venu chercher refuge par gros temps n’aurait pas pu entrer et se faire place ! C’est…

— Garçon, une bouteille de fine ! cria Dan Yack. Il n’y a rien de tel, confia-t-il mystérieusement à Hortalez, pour vous rafraîchir les idées quand on a un peu trop bu. Goûtez-y, vous allez voir. Une bouteille de fine équivaut à une nuit de bon sommeil ou à une journée de longues réflexions. Mon plan est tout tracé et vos Norvégiens sont refaits. Quelle belle partie ! On va s’amuser ! Tenez, passez-moi votre stylo et du papier, je vais jeter les bases de la S.B.C. Ltd, de la Societad Ballenera Chilotes, c’est bien ainsi que l’on dit en espagnol ?

Il but coup sur coup six verres de fine, puis il continua :

— Siège social, Londres. Port d’attache, San-Carlos-de-Ancud, société en participation, par conséquent occulte, comme s’exprime la loi. Mais il n’y a plus de musique, bon Dieu ! tonna Dan Yack en colère. Hé ! petiot, qu’est-ce que tu fiches donc ?

L’enfant dormait. L’orchestre s’était tu depuis un bon moment. À la longue l’appareil s’était détraqué et les chats, surpris par l’arrêt brusque du mécanisme, restaient qui la patte en l’air, qui brandissant son attribut musical, qui le museau incliné sur le violon ou la flûte appliquée à l’œil, ridicules et saisissants, comme ces cadavres de Romains mis à jour à Pompéi et qui s’adonnent encore à leur occupation ou à leur plaisir, qui pétrissant son pain ou qui faisant l’amour, chacun figé dans le geste ou la grimace qu’il faisait au moment où le cataclysme dut lui ravir le souffle avant même de l’épouvanter. Comme eux, les chats avaient peut-être encore agi durant un dix-millionième de seconde, c’est pourquoi ils paraissaient tous déhanchés.

— Hé ! petiot !

Mais Dan Yack s’attendrit sur l’enfant qui dormait tranquillement.

— Patron, dit-il en se dirigeant sur la pointe des pieds vers le comptoir, vous avez bien des chambres, pas ? Je les retiens toutes. Je préfère ne pas avoir de voisins ; mettez-moi tous vos locataires à la porte, si vous en avez, et demain matin vous irez me chercher mes bagages à bord, ils ne sont pas lourds ! Je reste six mois chez vous et tâchez de réparer au plus vite votre orchestre, n’est-ce pas ? Sinon, je déménage. Maintenant, fourrez-moi donc ce gamin dans un lit et allez-y doucement, ne le réveillez pas. Attendez, je monte avec vous. Hortalez, buvez donc de la fine, je reviens à l’instant.

Hortalez ne toucha pas à la fine car il avait déjà trop bu. Il attendit longtemps. Il était légèrement hébété ; « est-ce l’alcool ou cet idiot de Dan Yack ? pensait-il. En tout cas c’est un type. »

Il s’assoupissait.

Ordinairement, Gonzalo Hortalez junior était trop vif, il se remuait beaucoup, parlait beaucoup, s’agitait beaucoup, avait beaucoup trop d’énergie qu’il ne savait comment employer. Il se dépensait facilement à tort et à travers. C’était ce qu’on appelle un bourreau de travail. Dans ses bureaux à Punta-Arenas, on l’avait surnommé le Trépidant.

Comme beaucoup de Latins bavards, agités et intelligents, Hortalez était avant tout un esprit passif. Les Latins sont facilement routiniers, presque toujours par convenance. Neuf fois sur dix, ce n’est que par simple opportunisme qu’ils sont entreprenants et optimistes ; ils ont beaucoup de temps devant eux, étant d’une très vieille race, et leur jovialité cache le plus souvent une grande lenteur dans les idées. Ils aiment leurs aises, c’est pourquoi ils sont traditionalistes malgré toutes leurs belles inventions. En dépit du feu qu’ils y mettent, leurs paradoxes ne jaillissent jamais dans le domaine de l’action, c’est l’ultime fleur de la rhétorique classique, du verbalisme, pure complaisance vis-à-vis de soi-même, une espèce d’aérophagie ; il n’y a que l’Anglo-Saxon pour se jeter délibérément dans l’absurde et agir sans perte de temps ni perdre l’équilibre, alors il passe pour un homme pratique et le Latin l’admire.

Hortalez n’admirait pas encore Dan Yack, il en était plutôt effrayé.

« Il est sans éducation, pensait-il, et il boit trop.

« Il est fou, mais il voit juste.

« Que dois-je faire ? »

Hortalez commençait à s’inquiéter.

« Pourquoi suis-je venu ? » se disait-il.

Le bar était désert.

Hortalez bâillait.

Il commençait à s’ennuyer.

La tête lui tournait.

Il était veule.

« Que peut-il bien faire là-haut ?

« J’ai trop bu. »

Le temps passait.

Dan Yack ne revenait pas.

Alors Hortalez monta à l’étage. Il vit de la lumière sous une porte. Il entra sans frapper. Dan Yack était en train d’écrire devant une bougie plus qu’à moitié consumée et par la fenêtre ouverte arrivait le chant des oiseaux. Un pépiement fou. C’était l’aube.

— Excusez-moi, dit Dan Yack, j’ai fini. Voici ma procuration, un contrat d’association, des actes de cession et de vente, signez, nous avons toute la journée pour faire enregistrer et légaliser ces papiers chez un notaire et au consulat. Vous partez ce soir avec Deene et vous prenez à Buenos-Ayres le premier paquebot en partance. Voici mon plan d’action et mes instructions, vous aurez le temps d’étudier tout cela à bord. Ah ! vous n’allez pas vous embêter en Europe, vous.

— Et vous ?

— Moi non plus, j’aurai du travail par-dessus la tête. Je reste encore six mois ici pour réceptionner, puis je pars au printemps surveiller le montage de l’usine à…

— Quelle usine ?

— Une usine en béton armé, mon cher, qui s’élèvera à l’entrée de Port-Déception, à l’endroit même où vos Norvégiens amarraient leur bateau-usine. Ils en feront une tête quand ils verront la place prise. Une usine permanente, qui travaillera nuit et jour, été comme hiver.

— Comment, l’hiver ?

— Oui, l’été on exploitera les pêcheries et l’hiver on récupérera. Ainsi rien ne sera perdu : on récupérera tous les déchets, vous m’entendez, tous. On fabriquera des cordages avec les nageoires, des vêtements avec la peau, les tendons et du linoléum avec les boyaux.

— Du linoléum ?

— Parfaitement, du linoléum. J’ai acheté les brevets autrefois. Tenez, voici une lettre d’introduction pour l’inventeur. Tâchez de me l’expédier, c’est un fameux chimiste, il nous sera très utile. Il s’appelle Herr Doktor Sch…

— Mais que ferez-vous des os ?

— Les os ? On les concassera, on les réduira en poudre, on en fera de la colle et des engrais.

— Oh ! vous ne doutez de rien, vous.

— Au contraire ! Aujourd’hui il faut douter de tout, c’est pourquoi tout est devenu possible. J’ai même pensé à faire des conserves alimentaires.

— Des conserves à la baleine, pas possible !

— Et pourquoi pas ? Au dire des Esquimaux la chair du gibbar, par exemple, a le goût de l’esturgeon. Quel débouché, si nous arrivions à lancer ce produit et à le faire figurer dans l’ordinaire du soldat ! C’est un aliment complet. Il faudra que vous vous occupiez de ça auprès des gouvernements d’Europe.

— Vous êtes un homme extraordinaire ! s’écria Hortalez emballé.

— Alors, vous marchez ?

— Je marche.

— Tope-là, dit Dan Yack en lui tendant la main.

Les deux hommes riaient.

— Quelle heure est-il ? demanda Dan Yack. Je voudrais envoyer un câble qui va proprement leur raser la plante des pieds, à vos Norvégiens. Quelle tuile ! Le diable, s’ils s’y attendent !

— Qu’est-ce que c’est ?

— J’adresse à l’Amirauté une demande en concession de 99 ans avec droits de pêche exclusifs dans les Shetland du Sud. Ce soir j’ai la concession dans ma poche, et pour un morceau de pain, on ne peut pas me refuser ça à Londres. Les Shetland du Sud sont anglaises et je suis Anglais, donc…

— Ah ! ça, c’est fort ! s’écria Hortalez.

— Oui, c’est fort, dit Dan Yack. Vous n’y auriez pas pensé, vous.

— Mais jamais de la vie. Je croyais que les Shetland…

— Sont anglaises depuis que mon arrière-grand-père y a été. Pour une fois la famille me servira à quelque chose. Allons-nous-en à l’office du câble.

Mais avant de sortir Dan Yack se pencha sur le lit. Le petit va-nu-pieds ramassé dans la rue y dormait. Il était tout nu, sale et beau dans les draps en désordre. Il avait dû beaucoup s’agiter en dormant et souriait comme devant l’orchestre des chats. Dan Yack rabattit les couvertures, borda l’enfant et fourra dans le lit tout l’argent qu’il avait gagné le soir au baccara, des poignées de bank-notes, sous l’oreiller, sous les aisselles, entre les bras, entre les jambes, partout où il y avait un creux à rembourrer.

— C’est mon fétiche, je crois que j’ai gagné la deuxième manche, murmurait-il.

— Qu’est-ce que vous dites ? demanda Hortalez intrigué par ce manège.

— Rien, répondit Dan Yack en souriant. Vous savez, il m’arrive de parler tout seul. Descendons.

Dans la rue, il pleuvait. Il faisait déjà lourd et les oiseaux s’étaient tus. Dan Yack se cramponnait au bras d’Hortalez. Il se sentait mortellement fatigué.

— Je crois n’avoir rien oublié, expliquait-il machinalement. Il y a beaucoup de commandes de matériel. Faites toutes vos démarches bien secrètement. Que rien ne transpire de notre nouvelle combinaison. J’attendrai ici l’arrivée de nos premiers bateaux. Peut-être feriez-vous bien d’aller à Chicago commander la machine de l’usine sur le modèle de celles des abattoirs. Je pense pouvoir partir deux bons mois avant la flotte habituelle des baleiniers, c’est une question d’organisation et de chance, et la chance, je la tiens et ne la lâche plus. Abonnez-moi à un service météorologique. Il vous faudra également aller en Allemagne, il n’y a que les Allemands pour venir ravitailler dans ces parages perdus…

Il parlait, il parlait, et toute cette affaire ne l’intéressait déjà plus. La partie lui semblait gagnée d’avance. Dan Yack avait l’impression de s’entretenir avec un homme de paille, avec quelqu’un momentanément hors jeu, comme au whist et comme au bridge, avec le mort.

Les deux hommes faisaient les cent pas devant le télégraphe en attendant l’ouverture du guichet.

Enfin, comme Dan Yack était en train d’expédier son câble à William Aspinwall, Lord Bradley, de l’Amirauté, un grand brouhaha s’éleva dans la rue. Dan Yack se précipita à la fenêtre. C’était l’équipage du Green-Star qui rentrait à bord, dépenaillé, harassé, en débandade, semant des traînards dans chaque flaque d’eau. Les hommes chantaient, ils chantaient à tue-tête, un air du pays, une de ces rengaines de matelots, sottes et sentimentales, qui ne signifient rien mais qui vous font rire de détresse et de fatigue.

Dites, enfants, où sont nos armes ?

Nos armes sont avec nos femmes.

Dites, enfants, où sont nos femmes ?

Nos femmes sont avec nos armes.

Dites, enfants, etc., etc.

— Ah ! les braves gens ! s’écria Dan Yack soudainement ranimé. J’espère avoir une belle note à payer et qu’il y aura eu beaucoup de casse !

Alors commença pour Dan Yack une vie absurde et délicieuse qui dura six mois, tout le temps de son séjour à San-Carlos. Jamais il n’avait été aussi heureux et jamais encore il ne s’était autant amusé.

Tout ce qu’il faisait était tellement imprévu et gauche que sa vie lui semblait tenir du merveilleux et que toutes ses journées étaient pleines, comme dans un conte de fée, d’instants précieux qui lui réussissaient et se renouvelaient sans cesse.

Et pourtant sa conduite n’était marquée d’aucune bizarrerie.

Au contraire, tous les jours il faisait la même chose, aux mêmes heures et de la même façon.

Parce qu’il s’était saoulé le premier jour, Dan Yack continuait à se pocharder copieusement ; parce qu’il avait entendu les oiseaux le premier matin, tous les jours Dan Yack sortait avant l’aube faire un tour dans les collines ; parce qu’il avait monté une nouvelle affaire, Dan Yack continuait à envoyer des câbles tous les jours, aux mêmes heures et au même guichet, au point que sa régularité était devenue légendaire et qu’on aurait pu régler l’horloge du télégraphe sur son arrivée au bureau ; il continuait à faire jouer l’orchestre des chats et à révolutionner jour et nuit le bar de chez Pourquoi Pépita ? Mais ce qui bouleversait sa vie de fond en comble et lui donnait une saveur inespérée et lui faisait découvrir des trésors de sensations sous son apparente monotonie, c’était une habitude prise, l’emploi du guesquel[1].

C’est grâce à une indiscrétion du petit José-Pinto que Dan Yack avait connu l’usage de cet instrument sexuel.

José-Pinto était ce gamin qu’il avait ramassé dans la rue et qu’il avait bourré d’argent. L’enfant ne le quittait plus. Il prenait ses fonctions de factotum au sérieux. Il continuait toujours à animer l’orchestre des chats, l’après-midi au bar et très tard dans la nuit, et Dan Yack continuait à le farcir d’argent, seulement il lui donnait maintenant des pièces d’or et José-Pinto lui amenait les plus belles filles des Eoas. C’était un gamin déluré et taciturne, archipatelin. Il suivait Dan Yack comme un chien.

« Que la vie est magnifique et quel dépaysement qu’une volupté nouvelle ! » pensa Dan Yack.

Il était dérouté, comme on l’est toujours quand on trouve l’occasion de satisfaire naturellement un besoin longtemps refoulé. Lui qui aimait tant à faire plaisir aux gens et dont les prévenances étaient toujours mal interprétées !

Il était foncièrement désintéressé.

Il s’attendrissait sur ces Indiennes anonymes qui lui permettaient de leur donner du plaisir.

Sans honte.

Une joie cruelle, mais une joie.

Quelle émotion !

Il buvait plusieurs verres de fine d’enfilade et se remettait à rédiger des câbles. L’alcool aiguisait son flair, lui donnait de la lucidité, de l’audace et le sens des spéculations. Assis à sa table, devant une mauvaise bougie, Dan Yack compulsait le Bentley. Dans le fond de la pièce, dans le grand lit espagnol ravagé, l’Indienne qu’il venait de besogner durant toute là fin de la nuit, se tordait, gémissante, heureuse, le corps encore parcouru de frissons ou arqué par les crampes ou, au contraire, les membres dénoués. Le ventre moite, le cœur débordant, la gorge pleine, elle s’enfouissait dans sa couche, laissant échapper sur un mode mineur une kyrielle de paroles lasses et troublées. C’étaient des paroles d’amour. Beaucoup étaient bisyllabiques, et toutes profondément musicales et curieusement accentuées, les phrases pleines de doublettes comme certains trilles d’oiseaux.

MAI-MAI – CARA-CARA – CACA –

CACA – MOU-TCHI.

Je t’aime (plus que tout). Je veux (absolument) mon (celui qui n’est à personne d’autre) grand mâle.

IABOA CHARCOT FOUZKAOOS

JYLONEXWEY

Circonvenez membres expédition Charcot stop obtenez nouveaux renseignements,

écrivait Dan Yack en consultant son code télégraphique.

MINCHIMAUIDA – – RUCULHUEN –

RUCUL – TATA-TATA-POO-OO-CUM.

Salut, ô salut à toi (toi, divinité), amour (de la grande volupté) encore, assez, je n’en puis plus (jamais plus), moi (à toi)

reprenait l’Indienne.

JILUBEIZLA AJAURWKALE EXE –

GNIZZMA

Jouez à la baisse toutes valeurs industrie baleinière.

BIHYOVEPZO WISAZDIZIF AHZYK-

GUBRO COFRA HEAVERS ENGKE

Accaparez contractuellement tous les charbonniers allemands disponibles

télégraphiait Dan Yack à Hortalez.

TAROSHEHUEN – TARO – QXI-QXII-I

Grand poisson qui pénètre (Dieu qui nage en entrant), celui qui a fait tout, tout et moi avec (en y participant).

L’aube pointait. Dan Yack se levait pour sortir. Il se penchait encore une fois sur l’Indienne anonyme qui ronronnait dans son lit et qu’une espèce de délire menait doucement au sommeil.

Il se penchait sur la femme nue.

Il admirait beaucoup ces filles de la nature dont la peau reluisait comme un beau cuivre jaune.

Une étoile en tatouage ornait leur front. Une bande de laine rouge encerclait leurs cheveux noirs et de bizarres linéaments bleus marquetaient leur poitrine et leurs épaules.

— Quelle découverte ! se disait Dan Yack en pensant aux effets surprenants du guesquel et en écoutant le roucoulement de l’Indienne en extase.

« C’est presque aussi beau que mon disque de l’otarie », ajoutait-il en s’en allant.

Il sortait songeur.

Et comme, par excès de reconnaissance, il ne détachait jamais le guesquel qu’il portait, à chaque pas les coquillages sonnaient comme des grelots : Glinn-glinnglinn-crataca-glinn.

Il était songeur.

Les rares métis qui se rendaient à cette heure matinale au travail se retournaient intrigués sur son passage. José-Pinto le suivait de loin.

Dan Yack montait dans les collines. À mesure qu’il s’éloignait de la côte la nature redevenait vierge. Les oiseaux voltigeaient moins craintivement, les ramiers ne s’enfuyaient pas au bruit de ses pas et les philédons, cachés dans les bosquets d’acacias, ne cessaient de déverser dans l’aube naissante leur mélodieux ramage. Toujours en habit noir, à reflets bleus et brillants, une gaze de plumes blanches, soyeuses et frisées, ornant son cou comme d’une cravate brodée et d’un jabot à plis, les indigènes ont bien nommé cet oiseau en l’appelant le toui-toui, car il commence toutes ses vocalises par ce premier motet : toui-toui, touitouitouitoui, toui.

D’espace en espace des troncs de nahuelhuelpis, immenses podocarpes démâtés par la vieillesse, gisaient sur le sol. Une clairière entourait toujours les débris de ces arbres gigantesques. Les pins et les platanes des environs y étaient bien en vue et la carnassière pouvait facilement s’y remplir de pigeons. Les ramiers de Chiloé sont magnifiques. Un plastron blanc les trahit aux yeux du chasseur quand ils s’abritent dans le feuillage, et ils ont une gorge plus gorge-de-pigeon que la plus chatoyante des étoffes. Sur un signe de Dan Yack, José-Pinto lâchait des coups de fusil.

Pif, paf, pâff.

Dan Yack s’en allait songeur, pliant le dos à chaque détonation.

— Phapph ! répétait l’écho venant de la mer.

Dan Yack s’en allait songeur. Il pensait aux hommes qu’il allait entraîner là-bas, à Port-Déception.

— Il faut que je leur fasse leur vie. Il faut que je leur fasse leur fortune. J’en ai assez de gagner de l’argent.

Il était prêt à partager tout ce qu’il possédait.

— Il faut, que j’établisse un nouveau modèle de contrat d’engagement, au prorata de chacun et assurant aux hommes une participation de 25 % dans les bénéfices nets de notre nouvelle compagnie, pensait-il encore.

Il descendait au télégraphe et, au guichet, il rédigeait encore un dernier télégramme, en clair :

ACHETEZ DANS TOUS PAYS PHONOGRAPHES PERFECTIONNÉS EXPÉDIEZ DISQUES VIERGES AI TOUTE MA VIE À ENREGISTRER

Tac-tactac-tactac-tac-tac-tac, traduisait l’appareil Morse.

Dan Yack rentrait chez Pourquoi Pépita ? se remettait à boire et se remettait à faire jouer l’orchestre des chats.

Puis, vers minuit, au lieu d’aller au Casino, il remontait dans sa chambre et se remettait à faire l’amour.

Ushu – a-i-a – ushu

sanglotait l’Indienne accablée.

TUEBDEOFRA MYOJKRHAR

câblait Dan Yack.

Cependant, de l’autre côté de l’eau, Gonzalo Hortalez junior agissait ; il suivait les instructions de Dan Yack à la lettre, et tout ce qu’il entreprenait lui réussissait.

Déjà le premier baleinier nouveau modèle était en route pour Chiloé, ainsi que deux grands cargos amenant le matériel pour la construction de l’usine. À New York on embarquait la fameuse machine à dépecer les baleines, et à la bourse de Londres les valeurs baleinières tombaient vertigineusement.

Quelqu’un raflait tout dans les coulisses.

Un krach sensationnel était en perspective.

La partie était engagée.

L’établissement de Dan Yack à Port-Déception fut favorisé par un printemps hâtif cette année-là. On précipita la débâcle des glaces en faisant sauter au fulmicoton celles qui encombraient la passe et en minant la banquise côtière autour du grand bassin intérieur.

Habituellement, les baleiniers arrivent à Port-Déception vers la fin du mois de novembre. Cette année-là, dès le 15 novembre, l’usine était prête à fonctionner et les 200 ouvriers qui avaient travaillé à son assemblage aplanissaient maintenant le terrain où devait s’édifier Community-City.

Dès le premier décembre les baleiniers de Dan Yack se mirent en campagne et quand les Norvégiens arrivèrent à leur tour, ils trouvèrent Port-Déception en pleine activité. Six charbonniers allemands déchargeaient des montagnes de charbon et les trois cheminées de la fonderie fumaient.

Le soir de la Noël, Dan Yack inaugurait officiellement sa ville.

Une petite dynamo alimentait provisoirement l’unique lampadaire à l’entrée de l’usine. C’était une surprise que Dan Yack faisait à ses hommes pour remplacer le traditionnel sapin de Noël. L’ampoule clignait à peine dans le soleil de minuit.

Un gramophone agenouillé au ras de l’eau beugla toute la nuit les airs connus.

Puis l’on se remit au travail.

L’été est court à Port-Déception. Les baleinoptères étaient nombreux, on les poursuivait très loin dans le sud. Rien ne venait interrompre l’activité fiévreuse de la petite colonie, sauf, de loin en loin, une bataille avec les équipages des Norvégiens. Ces batteries avaient surtout lieu le dimanche matin, quand les hommes allaient à la corvée d’eau.

Fin février déjà, les flottilles se séparèrent, celles de la S.B.C., la nouvelle compagnie de Dan Yack, allant pêcher, comme par le passé, sur les côtes du Chili et dans les eaux magellaniques et les Norvégiens, dans les mers du Cap de Bonne-Espérance. Il ne resta à Port-Déception qu’une soixantaine d’ouvriers. Dan Yack et Herr Doktor Schmoll, pour mettre sur pied l’atelier de récupérage et réaliser cette folie : la création d’une industrie dans les mers antarctiques, et encore, d’une industrie nouvelle ! Et Herr Doktor Schmoll fit des merveilles.

C’était un génie d’invention et d’adaptation, un esprit alerte, toujours à l’affût. Ingénu et pratique, il abordait crânement tous les problèmes et trouvait toujours une solution enfantine et élégante. Il ne reculait devant aucune difficulté. C’était encore un beau joueur et Dan Yack professait pour lui la plus grande admiration.

Grâce à lui, l’usine fonctionna. On fabriqua surtout de la colle et du compost durant ce premier hiver, et des échantillons de linoléum de première qualité. Schmoll perfectionna son procédé de fabrication et réalisa une sérieuse économie de combustible pour l’éclairage et le chauffage de la ville et de l’usine en utilisant les manifestations volcaniques de l’île. Il y avait de nombreuses sources d’eau chaude dont la température montait à 8o°; elles furent captées, de même que trente et une fumerolles avec des projections violentes de vapeurs et de gaz, dont Schmoll sut tirer une infinité de partis. Ainsi, les émissions dégageant du gaz sulfhydrique, il eut l’idée de s’en servir comme vulcanisateur pour traiter le blanc de baleine, dénommé erronément « sperma ceti », et fabriquer avec cette adipocire un ivoire artificiel, dur, solide, ininflammable, malléable et transparent comme de la corne chauffée, bien meilleur marché et beaucoup plus luxueux que le celluloïd, et remplaçant très avantageusement cette substance dans la fabrication des reliures de livre, album, missel, psautier, des coupe-papier, passe-partout, crucifix, des isolateurs électriques, des joints étanches pour moteur, des peignes, pipes, colliers, bracelets, dominos, billes de billard, pièces d’échecs, des cadrans lumineux, des pare-brise, des transparents, des manches de couteau, brosses à dents, etc., des poignées de canne, de parapluie, etc., des fournitures pour appareils téléphoniques, orthopédiques, etc., etc., des articles de carrosserie.

Avec le retour du printemps revinrent les baleiniers qui déchargèrent un matériel immense et qui apportèrent à Dan Yack son premier courrier d’Europe. Il n’y avait toujours pas de lettre d’Hedwiga, mais, par contre, on lui adressait un lot de gramophones, les derniers disques parus et un grand automate de chez Gebrüder Fugger. Hortalez lui apprenait entre autres que, fort de la première concession obtenue du gouvernement anglais, il venait d’intenter un procès à la Compagnie Norvégienne, à seule fin de lui voir interdire définitivement l’accès des pêcheries de Port-Déception.

En effet, quand les Norvégiens arrivèrent, la plus grande partie de leur flottille alla prendre ses quartiers dans la baie de l’Amirauté de l’île George Ier et à la pointe Morrel de l’île Clarence. De ce fait, les batteries furent beaucoup moins fréquentes entre marins et, même, en fin de saison, quarante-sept matelots norvégiens avaient déserté leur compagnie pour venir hiverner avec Dan Yack et travailler à l’usine.

On n’eut pas le temps de s’apercevoir de la longueur du deuxième hiver à Community-City. L’usine ronflait et la fabrication du linoléum battait son plein. Schmoll installa une boyauderie, un atelier de corderie et de filets, et inaugura la confection de gros vêtements imperméabilisés, taillés dans la peau des baleines. Il réussit également à tirer un beau colorant jaune, bouton d’or, du résidu de digestion des baleines. Dan Yack suivait ces travaux avec émerveillement.

La troisième année, les Norvégiens ne firent qu’une courte apparition à Port-Déception. Leur compagnie était en pleine déconfiture, Hortalez avait gagné son procès en première instance. Il avait pu faire la preuve que la Compagnie Norvégienne n’avait jamais versé, entre les mains du gouverneur des Malouines, la redevance de pêche que l’Angleterre prélève sur les Shetland du Sud, les Orcades et une partie de la Terre de Graham. De ce fait, la Compagnie Norvégienne, sérieusement handicapée, n’avait aucun intérêt à vouloir continuer le procès ; déjà elle était entrée en conciliation et les pourparlers étaient engagés.

Les baleiniers qui avaient apporté ces bonnes nouvelles au printemps s’en retournèrent en automne en emportant des ordres, des plans, des suggestions pour une nouvelle campagne de pêche intensive et méthodique, des nouvelles manœuvres de Bourse, l’adjonction de nouvelles industries, l’extension et la bonne marche générale des affaires. Entre autres suggestions, Dan Yack recommandait à Hortalez d’étendre la concession de la S.B.C. à tous les archipels de ce secteur de pêche, de l’île de l’Éléphant au nord aux îles Biscoë à l’ouest, et à la côte de Föyn à l’est, en prenant comme limite sud de son activité le cercle polaire antarctique ; il insistait sur l’urgence de l’envoi dans ces nouveaux parages de nouvelles flottilles équipées à la moderne et dont le centre premier de rayonnement serait provisoirement un grand bateau-usine en station à Port-Lockroy, que Charcot venait de découvrir. Dans ce courrier, Dan Yack annonçait encore que Schmoll venait d’établir la synthèse industrielle de l’ambre gris et qu’il abordait sérieusement la question des conserves alimentaires à la viande de baleine.

La quatrième année de la fondation, les Norvégiens entrèrent en composition et, la cinquième année, leur compagnie était complètement absorbée.

La sixième année, Gonzalo Hortalez junior vint passer l’été à Port-Déception.

Du large on ne découvrait d’abord qu’un gros nuage noir renversé sur l’île ; en s’en rapprochant, on distinguait les trois cheminées de la fonderie qui traversaient ce nuage de part en part comme trois longues aiguilles à tricoter plantées dans un écheveau de laine sale ; de près, on ne voyait plus que l’usine. L’usine, la gueule ouverte sur le port, les entrailles à nu, coléreuse, rageante, avec des explosions brusques de vapeur, des renâclements, le bruit continu de ses formidables mâchoires et les envols assourdissants d’un milliard d’oiseaux de mer. Autour d’elle, en fer à cheval, à l’écart, aplatie, basse, vide et comme abandonnée, la petite ville toute neuve et déjà salie disparaissait derrière des tas de charbon, des pyramides de tonneaux, des montagnes de caisses et les gros dos arrondis des tanks.

Community-City comptait 711 habitants, dont zéro femme. Comme Hortalez, qui venait de se marier et qui était en voyage de noce, avait amené la sienne, ce fut un triomphe inespéré pour sa jeune épouse, Dona Heloisa Dolorès Concepcion Nazarea, née Ojanguren y Hijos, pensionnaire à peine licenciée du couvent du Sacré-Cœur de Rœhampton, sur la Tamise, près de Londres, une frêle poupée de grande ville, en robe entravée et en chapeau à plumes de la rue de la Paix, acclamée aujourd’hui par une bande de rudes lascars, des ouvriers et des matelots délirants, qui se bousculaient pour saluer la première femme à mettre pied sur une terre antarctique, lui faire fête et une bruyante ovation.

Dan Yack, qui était parmi ses plus enthousiastes admirateurs, fut bouleversé par la visite inattendue de cette jeune femme. Tout à coup il se sentit seul, désespérément seul. Que faisait-il dans la vie ? Il avait beau rire, bavarder, dire des drôleries, être charmant, faire montre d’une séduction insouciante, promener la femme de son associé dans la rockerey des pingouins, lui montrer ses essais de jardinage, trois maigres plates-bandes de choux de Kerguélen, de cresson, de mousses alimentaires, de plantes alpestres qui ne venaient pas, lui cueillir l’unique fleur de ce jardinet polaire, une algue visqueuse, mollette, un fucus brunâtre, plein d’épouti, sentant la pourriture et laissant de vilaines taches au bout des doigts, lui faire les honneurs de l’usine dont il se disait si fier, lui en expliquer la disposition pratique, le fonctionnement utilitaire, le mécanisme ingénieux, la mener au bureau des statistiques, pérorer devant les graphiques coloriés accrochés aux murs, les courbes savantes des saisons de pêche, embrouillées et élégantes comme la trajectoire des comètes, les zigzags continus de la production de l’usine qui dessinaient sur les bleus, avec leurs angles alternativement saillants et rentrants, des mâchoires grandissantes, munies de dents plus serrées, plus féroces, plus nombreuses, mieux aiguisées, plus menaçantes que les crocs des scies circulaires de l’équarrisseuse géante qui disséquait sans arrêt les baleines à la fonderie, lui faire suivre du doigt le tableau de la marche progressante de l’entreprise et lui en faire admirer les résultats obtenus, lui montrer sur une mappemonde hachurée la diffusion des produits de la S.B.C. dans les différents pays du globe, lui faire planter sur une carte de la vieille Europe des petits drapeaux multicolores indiquant la campagne de propagande, l’étendue de la publicité et de l’affichage, la distribution des nouveaux marchés, la constitution d’entrepôts et de magasins dans les ports et dans les centres ferroviaires, encercler telle ou telle ville d’un trait au crayon rouge, la numéroter pour y marquer l’ouverture prochaine d’une organisation de vente s’adressant directement au public dans le but d’écouler les futurs stocks et de répandre la consommation universelle des conserves à la baleine dont la fabrication n’allait plus s’arrêter à partir de l’hiver prochain (on mettrait surtout en boîtes les nageoires dénommées filets de baleine), Dan Yack avait beau briller, jongler avec les chiffres comme avec des aphorismes, tracer un éblouissant avenir de la Compagnie, parler avec feu de ses directives, de ses idées personnelles et de sa vie, cent fois par jour Dona Heloisa l’interrompait pour lui demander, tout en usant son bâton de rouge à lèvres, s’il ne s’ennuyait pas dans cette île ?… et, chaque fois, Dan Yack de rester interdit.

… non… non, il ne s’ennuyait pas, mais…

Il s’était fait construire un casino. La maison qu’il habitait à Community-City contenait une collection d’automates unique au monde. Dès l’entrée, tous les appareils possibles et imaginables s’alignaient le long des murs, dans le corridor, dans toutes les chambres. Le rez-de-chaussée était un grand salon ripoliné, toujours éclairé a giorno, avec, au milieu, une table de jeu, une roulette au grand complet, un billard. À l’un des bouts se dressait un bar anglais et à l’autre, la fameuse réplique de l’orchestre des chats de chez Pourquoi Pépita ? Des gramophones étaient distribués partout à la place des fauteuils, car dans toute la maison il n’y avait pas un seul siège pour s’asseoir. C’est là dedans que Dan Yack allait et venait durant les longues nuits d’hiver, ne recevant jamais personne, vivant sans domestiques, se faisant des cocktails au bar, buvant seul, jouant seul à la roulette et au billard, se tirant des réussites, vidant une bouteille de champagne, imaginant de nouvelles combinaisons de cartes, de chiffres, de chances et d’autres carambolages. Quand il était bien ivre et que l’orchestre des chats battait son plein, il s’essayait à faire sauter la banque, sa propre banque, et il riait aux éclats de voir échouer toutes ses martingales, même les plus inédites, sans arriver à savoir s’il était en veine ou en déveine ou s’il trichait, comme il était à la fois juge et partie !

… non, non, il ne s’ennuyait pas, mais… mais il n’attendait rien, mais rien de rien…

Le sixième hiver fut particulièrement long et rigoureux.

Durant son séjour à Port-Déception, on avait donné des fêtes populaires à Dona Heloisa, des bals en plein air auxquels tout le monde avait pris part et dans lesquels la jeune femme s’était beaucoup dépensée. La veille du jour fixé pour son départ, soixante-neuf hommes étaient venus trouver Dan Yack dans son bureau, ils avaient demandé leur compte et désiré s’embarquer en même temps que le couple Hortalez, « pour aller chercher femme », disaient-ils.

Dan Yack les avait laissés partir. Mais, cette fois-ci, au lieu de continuer à s’amuser au casino, il se mit à rêvasser et, pour la première fois de sa vie, le temps lui paraissait trop long, insupportable.

Dan Yack aimait.

Il se trouvait terriblement las de toujours gagner de l’argent. Il venait justement de mettre au point son grand programme de la participation de ses ouvriers aux bénéfices de la Compagnie. Malgré l’avis qui venait d’en être fait, il y avait quelque chose de changé à Community-City. L’esprit n’était plus le même, ni l’ambiance, et il n’y avait plus la même bonne volonté chez les hommes qui manquaient complètement d’enthousiasme.

Jusqu’au Dr Schmoll qui avait demandé à s’en aller !

Celui-là, Dan Yack ne l’avait pas laissé partir, il avait encore tant de choses à lui faire réaliser et à lui faire mettre au point pour assurer la fortune des hommes qui étaient venus habiter son île.

Dan Yack aimait.

Les bénéfices monstrueux qu’il escomptait de la vente des conserves à la baleine n’intéressaient pas plus Dan Yack que naguère il n’avait attaché une importance particulièrement avide à la déconfiture de la Compagnie Norvégienne. Ces deux faits étaient prévus depuis longtemps et tombaient, chacun à son échéance, dans un plan tracé d’avance, mathématiquement, sans aucune surprise possible.

En somme, que voulait-il ?

Il désirait instaurer une espèce de bonheur universel en créant dans son île une industrie nouvelle, en fournissant du travail à tous, en assurant à chacun le maximum de confort, des machines, de l’argent, un crédit moral illimité, c’est-à-dire, la chance de tenter individuellement fortune tout en collaborant, le plus longtemps possible, au bien-être de la communauté.

Dan Yack aimait.

Donc, les hommes qui étaient partis chercher femme avaient eu raison. Comment n’y avait-il pas pensé lui-même ? Il allait organiser un service d’immigration féminine, ouvrir une école, aménager un terrain de jeux. Au fond, tout le monde ne pensait qu’à ça, à Community-City, on attendait avec impatience ceux des hommes qui avaient promis de revenir au printemps avec leur femme. Des femmes allaient venir. Que l’hiver paraissait long, on n’en voyait pas la fin !

De plus en plus souvent, Dan Yack téléphonait au laboratoire et demandait au Dr Schmoll de bien vouloir venir lui tenir compagnie au casino.

Le temps se passait à boire.

Les deux hommes pensaient probablement à Mme Hortalez.

— Patientez encore un peu, disait Dan Yack au Dr Schmoll qui se plaignait volontiers d’érections douloureuses, d’une espèce de priapée qui ne lui laissait aucun repos, qui, bien que ne troublant en rien sa lucidité spirituelle, l’empêchait de consacrer toute son attention à un sujet donné et était cause de mille distractions dans son travail. Patientez encore un peu, nous produisons aujourd’hui 150.000 boîtes de conserve par jour, quand nous aurons atteint la cadence de 500.000, je vous rendrai votre liberté. En attendant, vous voudrez bien vous consacrer à deux, trois petites choses que je vais encore vous demander pour le bonheur de mes hommes.

Dan Yack s’était remis à aimer. Il ne se l’avouait pas encore ; mais, lui, si tendre, si reconnaissant de nature, était une fois de plus dans cet état de plénitude et de bonheur qui lui faisait se prodiguer, distribuer sa fortune à pleines mains, s’effacer, choisir d’emblée le rôle le plus humble, accepter d’être le dernier des derniers parmi une foule de gens dont il aurait fait des heureux.

— Vous allez bien encore m’aider à monter une pouponnière modèle, n’est-ce pas, docteur ? Des femmes vont venir, et après ce premier arrivage d’épousées, d’autres, beaucoup d’autres débarqueront ici, choisies par mon service d’immigration, des femmes simples, saines, jeunes, vigoureuses. Il est impardonnable que je n’y aie pas pensé plus tôt, moi, qui ne veux que le bien-être de mes hommes. Mais avez-vous songé, Herr Schmoll, que nous allons avoir beaucoup d’enfants à Port-Déception et que je veux une race forte, rieuse, optimiste, et que cela encore ne dépend que de nos services et de notre organisation ! À ce propos, que pensez-vous pour nos poupons d’un régime alimentaire rationnel, basé, aussitôt après le sevrage, sur l’huile de foie de phoque ? Entre parenthèses, vous pourriez encore gagner des millions, et en faire gagner d’innombrables autres à la communauté, en ajoutant, à tous nos produits extraits de la baleine, un département de spécialités pharmaceutiques, dont l’usine serait à Punta Arena, chez Hortalez, qui se plaint que nous abandonnons un peu trop son ancien siège social et les installations de son ancienne compagnie. Est-ce que cela ne vous amuserait pas ? Saviez-vous qu’autrefois les baleiniers ne connaissaient pas le cancer, qu’ils attribuaient aux humeurs de la baleine franche, à sa « sueur d’angoisse » comme ils disaient, des vertus antispasmodiques et qu’ils se guérissaient de tout mal blanc, bobos, tumeurs, plaies chancreuses et syphilis en pourfendant la vessie d’une baleine mâle et en prenant un bain dans cette poche ? Ah, si vous vouliez étudier tout cela de plus près, vous en feriez des découvertes, vous ! Donc, comme les enfants des Esquimaux, qui sont les plus beaux bébés du monde, nous alimenterons nos poupons à l’huile de foie de phoque et je serai leur père nourricier, car c’est moi qui irai les tirer, les phoques.

Dan Yack jubilait.

— Et nous appellerons notre pouponnière Pouponnière Santa Heloisa ! N’avez-vous pas remarqué que Mme Hortalez était enceinte ? Mais où aviez-vous les yeux, cher ami ? Moi, je l’ai vu !

Jusqu’à la fin de l’hiver, Dan Yack resta dans un état inimaginable d’exaltation, de fièvre, de délectation morose, de hâte.

Aimer, aimer en secret, sans aveux, sans aucun désir, sans aucune sorte d’espérance est un mal insinuant, une brûlante incubation qui prend lentement possession de l’âme pour la démoraliser. Cela débute par une nausée, une bouffée de chaleur qui étouffe et contre les effets engourdissants de laquelle on se débat plus ou moins. Mais bientôt on se laisse aller, car il n’y a rien à faire et l’on se trouve en être la proie insensibilisée. L’insensibilisation n’est ni un repos réparateur, ni un sommeil coupé d’éclairs, ni même un long interrègne de la conscience que l’on pourrait comparer à une chute brusque de la personnalité ou à une coupure, comme un col abrupt, dans la longue chaîne des états de veille ; c’est plutôt votre propre poids qui vous entraîne, comme si votre double s’accolait à vous pour vous alourdir et vous faire couler au fond de vous-même, dans un remous auquel on s’abandonne et qui vous dépose au milieu d’herbes et de mousses mouvantes sur un fond instable que les courants de l’inconscient drainent, déplacent et creusent sans cesse, tout en vous recouvrant de sables et de lustres et en vous retournant d’un côté sur l’autre. On est en train de se noyer dans sa propre profondeur, et tant que dure ce temps de plongée, toutes les ophélies et toutes les sirènes des sens viennent vous mordiller. Des milliers de petites bouches rondes vous agacent ; des éponges se pressent contre vous, vous moulent, vous épousent un monde de petites bêtes molles, apodes, acaudes, extravagantes vous chatouillent partout et vous caressent avec leurs crêtes ondoyantes, leurs ombelles baveuses, leur ventre transparent en chair d’anémone qui bourgeonne, leur estomac baladeur, leurs tentacules en gélatine, leurs yeux articulés ; on est en butte à tous les malaises et à tous les spasmes. Pour ce patient qui suffoque entre deux eaux, chaque pensée est un buisson de corail noir ou un polypier. Sa conscience n’éclaire que par fragments ce paysage sous-marin où son instinct s’atrophie, où son sexe devient monstrueux. Quand on émerge enfin, quand on revient à soi, on n’est plus le même homme : on peut se suicider, être ravi ou même continuer à vivre terre à terre, mais alors, dans une sorte d’extase qui n’a plus rien de commun ni avec le désir, ni avec la volupté. On est heureux, mais, personnellement, on ne sait plus que faire de ce bonheur, tellement on se sent dépaysé, étranger, seul au monde.

C’est ce qui arrivait à Dan Yack à la fin de ce pénible hiver. Il était heureux. Il aimait. Maintenant il se l’avouait. Mais il n’avait plus envie de rien. Il ne voulait plus rien entreprendre.

Rien n’est plus lourd, plus dur, plus difficile, plus intolérable, et bien que cela vous impatiente, vous énerve, vous écorche, vous tienne secrètement à vif, rien ne ressemble plus à la mort, à la mort spirituelle, et à l’autre, que ce sentiment solitaire d’être heureux. Il n’y a aucune distraction possible, et l’âme a beau vouloir être avide, chercher à s’emparer brutalement de tout, sortir d’elle-même, elle est tellement pleine de bonheur qu’elle fait perpétuellement le vide autour de soi, retombe sur elle-même, dépérit, et que plus rien ne la soutient que ce feu même qui se dégage d’elle-même et qui va la consumant avant de la réduire en cendres. On ne peut plus rien posséder, ni étreindre sans perdre pied. Le bonheur ennuie, fatigue, rassasie, mais le sentiment d’être heureux blase et vieillit rapidement un homme. Il le paralyse comme la foudre et l’isole. Dans la solitude tout lui devient étranger. Il ne peut plus se mêler à la vie de ses semblables, sinon que par habitude ou par corvée, ou par devoir, et sans vouloir les mépriser en rien, il leur fait alors des aumônes ou leur distribue des largesses, mais sans philanthropie, sans amour, sans charité, comme ces seigneurs du temps jadis qui par condescendance daignaient figurer à la fête villageoise et tutoyer le vilain et lui jeter des bourses, ou comme ce voyageur d’aujourd’hui qui se laisse aller à visiter un village nègre, par ennui ou par indifférence ou pour remplir tout simplement le programme d’une escale, sans plus rien attendre ni du spectacle, ni des hommes, et sans curiosité ni pour la couleur locale, ni pour l’exotisme, tellement il en est saturé, car c’est toujours et partout la même chose, et cette distraction l’accable au lieu de le délasser.

Dieu, ce que Dan Yack en avait assez ; mais il ne pouvait pas partir ! Il n’y avait pas d’issue possible. Et tout lui était égal maintenant, oui, tout lui était égal. Il ne pouvait pas quitter Port-Déception pour aller où, et faire quoi ?

Partir ? À quoi bon !

Dan Yack subissait l’emprise de l’Antarctique, son attrait inhumain, sa grandeur ; il chérissait sa solitude et, surtout, ces longues nuits d’hiver interminables où il pouvait déraisonner et ces nuits blanches, où il fait si bon vivre, comme sur une autre planète, ces interminables nuits d’été qui allaient recommencer.

Depuis le retour du soleil, et bien avant la venue des baleiniers pour la septième saison de pêche, Dan Yack partait quotidiennement à la chasse aux phoques. Il embarquait seul dans son canot électrique, franchissait la passe avant l’aube pour se perdre immédiatement dans la brumaille.

La grande houle le recouvrait d’embruns.

Il était seul et ne pensait à rien, assis au gouvernail, sa carabine de précision sur les genoux.

Un grain lui tombait dessus. Un glaçon frôlait son bord. Il appuyait imperceptiblement sur les commandes, son canot s’inclinait légèrement ou accélérait à peine. Il entendait braire les pingouins. Malgré les coups de vent, les tourbillons de neige, un crachin de soleil, les bancs de brumes qui fusaient ou qui dégringolaient à sa rencontre comme une avalanche opaque, des giclées de couleurs dans le ciel ou au ras de l’eau, Dan Yack pointait droit devant lui, comme en rêve, bercé par le ronronnement de son moteur. Neuf fois sur dix, il rentrait bredouille, n’ayant même pas songé à tirer un coup de fusil, ayant tout oublié, même d’allumer sa pipe, ne rapportant du large que des images de pannes, de déchirures, de trous, d’un immense écoulement, d’un perpétuel recommencement, d’un formidable laisser aller où tout partait à la dérive, l’air, le vent, l’eau, d’un courant continu tournant en rond, d’une bousculade insensée, d’un aller et venir de flux et de reflux qui lui donnaient le vertige. Il mettait pied à terre, mais il ne savait pas pourquoi il était encore revenu à Community-City.

Il était là comme un idiot.

On lui faisait des rapports.

L’usine avait produit tant ; un tel s’était fait prendre le bras dans le volant de la fourbisseuse ; la première flottille était arrivée ; trois couples mariés étaient débarqués ; une femme était déjà enceinte ; un mercanti s’installait en ville ; il y avait eu un bal et une bataille, des hommes avaient pris un baleinier d’assaut et étaient partis pour le continent, le Dr Schmoll s’était embarqué avec eux… Dan Yack écoutait tout cela distraitement et y répondait, et donnait des ordres machinalement. Il n’avait qu’une seule hâte, repartir !

Il surveillait la recharge de ses accumulateurs et sautait dans son canot dès que tout était paré.

On n’avait qu’à s’adresser au bureau pour la bonne marche de l’usine, il avait laissé des instructions à Jeffries pour la nouvelle campagne de pêche ; quant au blessé, il serait évacué en fin de saison et toucherait la pension d’invalide selon le nouveau barème ; d’ailleurs, cet été, tout le monde bénéficierait d’une prime à la production ; il ne fallait pas s’inquiéter du départ du Dr Schmoll qui allait revenir ; un deuxième baleinier serait dérouté pour établir la liaison entre l’île et Ushuaia ; tous ceux qui avaient envie d’aller faire un tour sur le continent n’avaient qu’à s’inscrire au bureau pour qu’on puisse établir un roulement et lui, Dan Yack, donnerait cent livres à tout homme qui rentrerait marié ; il s’engageait aussi à être le parrain de chaque nouveau-né ; la femme enceinte n’avait qu’à s’installer chez lui, au casino ; on allait s’occuper d’une pouponnière qui s’appellerait Pouponnière Santa Heloisa ; tout avait été prévu… Ouf ! le voici de nouveau au large.

Il longe de nouveau la côte toute tonnante de ressacs.

Les jours sont maintenant beaucoup plus longs et la lumière grandit quotidiennement. Il profite des éclaircies pour se glisser dans l’anse de la Corbeta où s’amorce un champ de glace qui descend très loin au sud. C’est le séjour de prédilection d’un immense troupeau de phoques. Dans la neige les phoques endormis sont comme des taches sales dans un drap. Chaque pli est souillé de déjections cristallisées comme du sucre candi. Dan Yack, qui a amarré son canot, se promène parmi le troupeau. Il agace les bêtes en choisissant ses victimes. Il y a des phoques qui clignent à peine de l’œil quand il passe ; d’autres, dont la mâchoire est cariée et la crinière déplumée comme le chef d’un vieux philosophe, hurlent à sa rencontre ; des femelles se précipitent pour défendre leur poupard, les adolescents gambadent devant lui, jouent à saute-mouton en se tortillant de la queue ; les solitaires et les célibataires endurcis pivotent sur place et l’escortent lentement de loin. Dan Yack décharge sa carabine à bout portant. Il choisit les individus les plus gras, les femelles pleines ou de gros puceaux bien dodus. Quand il en a étendu raide à peu près un cent, il les fend de bas en haut, leur ouvre le ventre et leur arrache le foie. Il fait plusieurs voyages pour embarquer tous ces viscères dans son canot. Il pue le sang chaud et la bile.

Il repart.

Maintenant Dan Yack s’attarde au large, car, avec le prolongement, chaque jour plus marqué, de la lumière crépusculaire, voici que l’abondance de la vie marine devient extrême et contraste d’une façon saisissante avec la pauvreté de la côte désertique et encore encapuchonnée de neiges et de frimas. Des algues microscopiques, des radiolaires, fournissent l’alimentation des organismes innombrables qui composent le plancton, cette lactescence des formes larvaires de tous les animaux. Ces organismes, crustacés, cœlentérés, échinodermes, sont à leur tour la proie des poissons. La surface de la mer est agitée par le passage des bancs d’anchois, poursuivis par les espèces carnassières, que poursuivent à leur tour les phoques, les lions de mer et les orques en fureur. Les poissons nourrissent aussi les colonies d’oiseaux pêcheurs qui blanchissent les falaises et les îles, pingouins plongeurs, adélies et papous, mégalestris, grands pétrels effrontés, mouettes, cormorans et sternes de toutes espèces. Des baleines nagent par couples et un petit schooner de la S.B.C. lâche, par-ci, par-là son obus porte-harpon. À chaque coup de canon répond la sirène de l’usine, son halètement lointain, son grincement ahurissant de crémaillère, de chaîne sans fin, son bruit intestinal, assourdi de tremblement de terre.

Ivresse ! Dan Yack se laisse flotter à la dérive. Il se laisse emporter, non plus en imagination seulement, comme quand à bord du Green-Star il écoutait le disque de l’otarie qui le chatouillait d’aise et réveillait en lui tous ses instincts de chasseur, mais emporter pour de bon, dans un mouvement physique, où le grand rythme saisonnier de la nature, se mêlant à une cadence d’industrie, l’entraînait, lui faisait faire des embardées, décrire des huit, des cercles, des spirales, pour le ballotter, pour le secouer, et Dan Yack lâchait ses commandes, gesticulait, se mettait à chanter, à hurler dans le vent, à crier à tue-tête, à siffler entre ses doigts, à pousser des hourras, grisé, mais mortellement atteint de solitude.

Oui, tout lui était égal maintenant sauf, toutefois, cette communion avec le foisonnement de la vie au large, cette richesse vivante, aussi surabondante qu’incompréhensible, que les flottilles de la S.B.. C. avaient mission de massacrer pour lui, que son usine réduisait à outrance et que, lui-même, traquait personnellement à mort ; tout lui était égal, oui, sauf cette communion avec la mort.

La mort.

Dan Yack y pensait souvent.

« Dona Heloisa ? je ne puis que la tuer », se disait-il.

L’idée du meurtre dardait en lui comme ce soleil sur les champs de glace, comme ce soleil qui maintenant ne se couchait plus.

Tuer.

Se tuer.

Tout se décomposait.

On était déjà sur le déclin de l’été.

C’était par une de ces journées diamantines comme il n’y en a qu’une seule par saison sous ces hautes latitudes. L’horizon était insondable.

Les eaux pélagiques étaient d’une transparence indéfinissable, avivée dans les bas-fonds par une luminosité de néol qui scintillait, circulait pour s’épanouir soudainement avec l’éclat insoutenable, douloureux de l’air liquide. L’œil ne pouvait rien fixer. Tout était bleu-bleu et le ciel d’une grande profondeur. Le soleil bâillait comme une écaille avec une perle dans sa charnière.

Tout fondait.

Il faisait chaud. Même lourd.

Tout se nacrait, s’irisait, avant de tourner au violet décomposé, dans des vapeurs d’un bistre de plombagine striées de longues veinures orangé et rouge sombre.

Tout se faisait tache colorée, raie lumineuse, cible mate.

Dan Yack pensait à la mort.

Un iceberg arrivait à la dérive, éclatant comme le foyer d’une lentille, concentrant sur lui tous les feux obliques de l’espace. Ses arêtes étaient vives, biseautées, et malgré ses surfaces pleines de crevasses ardentes et ses plans gercés de grottes glauques, c’était le plus lumineux des cristaux. Il y avait déjà un bon moment que Dan Yack le suivait hypnotiquement des yeux quand il le vit tout à coup osciller sur sa base et se retourner. La masse entière s’effondra dans des geysers d’écume, plongea, s’immergea complètement avant de réapparaître la quille en l’air, sale, immonde, rongée par l’eau de mer, boursouflée, fendue, pleine de dents cariées et de chicots noirs, d’un vilain aspect de maladie honteuse et d’une coloration vénéneuse, sanglante, due aux diatomées qui la souillaient par en dessous.

Quelle révélation !

Dan Yack eut immédiatement l’impression d’avoir vu chavirer sa propre vie, et tout ce qui jusqu’à présent l’avait porté, ses sentiments, sa fierté, son insouciance, sa joie, tout s’en allait à vau-l’eau, tournoyait sous ses yeux, flétri, terni, pourri, emporté dans un magma de boues et de débris putrescents.

Envers des choses, aspect nocturne de la nature et de l’âme humaine, jamais, jamais plus il ne reprendrait pied, non, jamais plus il ne retrouverait son équilibre, sa stabilité, sa personnalité triomphante, sa lucidité, ses angles, il s’en irait, dorénavant lui aussi, la quille en l’air pour se fondre lentement, s’émietter peu à peu et disparaître d’un seul coup dans de la glairure saumâtre et pleine de puanteur.

Mourir, oui, mourir.

Se disperser, se disloquer, et, comme cet iceberg spongieux, s’anéantir soudainement par déliquescence.

S’évanouir.

Dan Yack reprenait machinalement son gouvernail pour rentrer au port.

Il acceptait tout.

Oui.

Même l’idée du crime.

Et que pouvait-il faire d’autre, il n’avait plus d’espérance !

D’ailleurs, ce serait bientôt l’hiver.

Quand Dan Yack eut emmagasiné dix mille foies de phoques, il s’enferma au labo et n’en sortit plus.

Tout pouvait aller au diable !

Il éclatait de rire et se mettait à boire.

Il buvait.

Il ne voulait voir personne.

Sa seule distraction consistait à faire sa préparation d’huile de foie de phoque pour les nouveau-nés. Il surveillait ses cornues, les tubulures de verre dans lesquelles les vapeurs de sang refroidissaient goutte à goutte avant d’aller se coaguler sous un filtre. Il remuait des récipients, débitait son produit, une gelée concentrée d’un brun roux, par petits cubes, cubes qu’il plaçait dans des fers en forme de gaufre pour les réduire en tablettes et les marquer d’une double empreinte, sur une face, S.B.C., les initiales de sa compagnie, sur l’autre, en effigie, la grosse tête d’un poupon joufflu.

Dan Yack ne pensait à rien, hanté qu’il était par une idée fixe : la mort.

Oui, la mort.

Alors, Dan Yack buvait.

À quoi bon vouloir autre chose, à quoi bon ?

Boire.

… (C’est ainsi que l’on se découvre tout à coup des habitudes de fainéantise, de débauche, de pochardise dans une ville nouvelle ou dans un pays où l’on débarque pour la première fois. Une simple impression de dépaysement a suffi pour vous faire trébucher, hésiter et vous pousser, plutôt par telle rue fréquentée que par tel chemin détourné, pour vous perdre. On va, on se promène, on regarde en flânant. On trouve innocemment ces crépuscules les plus beaux ou les plus malsains du monde. On passe tous les jours devant telle fontaine et l’on s’arrête toujours sous la même touffe de palmiers, ou l’on stationne durant des heures au coin d’une rue, sous la pluie ou en plein soleil, à cause d’une femme devinée ou d’une odeur sur lesquelles la vie populaire se pose comme un essaim de mouches. À quoi pense-t-on tout à coup et quel est ce souvenir invraisemblable qui monte, ce sentiment de « déjà vu » ? Quelle impression ! Quel choc en retour ! Plus cela a été inattendu, plus cela ne demande qu’à se répéter des centaines de fois, et cela se répète toujours identique, et de plus en plus impératif, tyrannique, quoique de plus en plus troublant, obscur. On ne peut qu’obéir. Il faut céder à cette titillation qui vous porte à la découverte et qui vous mène, à la mode des ânes, d’un trot menu, coupé de beaucoup d’écarts et d’un nombre incalculable d’arrêts, avant de vous vider, de vous désarçonner, de vous abandonner là sur le coup, seul, vis-à-vis de vous-même. Que peut-on faire d’autre ? On est surpris, indigné, honteux au point qu’on en perd le sentiment ; alors on va s’asseoir devant un verre d’alcool, et le lendemain, on se trouve encore assis au même endroit, et le surlendemain, et ainsi de suite durant des jours et des jours. On s’observe. On se tâte. Quel rabâchage ! Cette adorable flânerie du début, cette griserie, cette nouveauté est déjà un vieux truc, c’est une espèce d’intoxication, c’est un état de paresse, c’est une abdication totale de la volonté, un lâchage complet. À quoi peut-on bien réfléchir devant son verre ? À rien. On est plein de murmures. On s’écoute. On en a déjà pris l’habitude. On est en plein marasme, en plein désarroi, en plein laisser aller. On en a déjà pris l’habitude, et l’habitude étant une seconde nature, de nouvelles habitudes prises sont comme une deuxième nature démultipliée ; c’est pourquoi tout penche et tout fléchit insensiblement, sans heurts, sans frictions, ce qui permet au rêve d’empiéter sur la vie, d’y empiéter d’une façon inavouable. Cela vous charme ou vous séduit, ou vous éveille, ou vous épouvante, ou vous paralyse. Dans tous les cas, il est trop tard pour freiner. On se laisse vertigineusement aller comme dans un ascenseur qui monte et qui descend dans un puits sans issue. Le passé et l’avenir défilent à toute vitesse. On en a mal au cœur. Les jarrets sont coupés. Tout glisse. On n’a pas un seul point de repère. Tout est creux. Tout tourne. Tout déborde. On est ivre. Tout est prodigieusement proche. Tout est monstrueux, vous tombe dessus, vous sourit, vous dévore et se consume dans un immense éclat de rire. Ce rire dévoyé est le nouveau régime de la personnalité ; rares sont ceux qui peuvent s’y adapter, c’est pourquoi il y a tant de lamentables épaves parmi les gens qui s’expatrient. Ce sont des victimes de lésions nerveuses que l’on attribue généralement au climat pernicieux des pays d’outre-mer ou à la dépravation des grandes villes, au contact démoralisant des indigènes ou à la promiscuité des taudis et des palaces, à l’indolence, aux voluptés gratuites, à une insolation, à une sur ou à une sous-alimentation, à une inaptitude organique, à une impossibilité physique d’adaptation, à un achoppement moral, alors qu’il s’agit neuf fois sur dix de la sournoise piqûre d’une première impression, piqûre semblable à celle du moustique qui déclenche la fièvre jaune, piqûre qui empoisonne, stupéfie, enfle la personnalité au point de vous remplir de malaise et de dégoût. Il s’agit de « déjà vu » et de dépaysement, il s’agit de ressouvenance, de cafard et de tristesse, d’une impression qui devient une idée fixe pour vous priver de tous vos moyens en posant devant votre conscience anxieuse l’angoissant problème de l’atavisme. On est perdu. Tout est lourdeur. Était-ce dans une vie antérieure ? Où ? Pourquoi ? Comment ? Qui ? L’esprit cherche. Quand cela est-il déjà arrivé ? On s’est déjà vu dans ce paysage, sous cet arbre, devant cette vitrine ; on a déjà entendu les sonorités de cette langue étrangère dont on ne comprend rien, mais dont on devine le sens ; les circonstances étaient identiques bien qu’on ne se souvienne d’aucun détail précis et que tous vous reviennent au fur et à mesure que les mêmes accidents se reproduisent. Déjà on s’est senti opprimé, écrasé, sur ce banc, devant cette mer, devant ce verre, vide, vide, vide, et déjà on s’est posé ici-même la même question qui ? comment ? pourquoi ? On sent fébrilement qu’il faudrait agir, se secouer, mais on reste engourdi, car on a déjà agi, ailleurs…)

À quoi bon ! j’ai déjà connu la mort, j’ai déjà donné la mort, j’ai déjà fait le mort.

À quoi bon !

— Mes ancêtres n’étaient que des bouchers ! se disait Dan Yack en songeant à son père qui s’était suicidé à Wiesbaden après une partie de baccara ; mon oncle, l’armateur, n’était qu’un boucher, mon grand-père qui chassait n’était qu’un boucher ; mon arrière-grand-père, le plus entreprenant des baleiniers, n’était qu’un boucher, tous, tous, tous ceux de ma famille, les premiers navigateurs, les découvreurs, les pilotes, les plus hardis pêcheurs, tous, nous n’avons fait que tuer, toujours, toujours, et mon plus lointain ancêtre était probablement un assassin. Pourquoi ne puis-je en faire autant et d’où me vient cet attendrissement, cette reculade, cette faiblesse ?

Ô Dona Heloisa !

Songe-creux ganté de caoutchouc, Dan Yack vaquait à ses occupations dans le laboratoire, l’esprit paralysé par la hantise de la mort et les mains machinalement occupées à façonner des milliers et des milliers de tablettes de foie de phoque à l’effigie d’un gros bébé souriant. Et c’est ainsi que se passa le septième hiver, sans que Dan Yack pût se décider à quoi que ce soit.

Il était mortellement navré d’amour.

Il ne pouvait pas réagir.

À quoi bon !

Il buvait.

Boire.

Tout pouvait aller au diable !

LES CONFESSIONS DE DAN YACK

À RAYMONE

B.C.

Le Tremblay-sur-Mauldre, juin 1929.

Que puis-je ajouter d’autre à cette dédicace, Raymone ? Ton nom suffit.

BLAISE.

NOTE

Ce livre deuxième n’a pas été écrit.

Il a été entièrement dicté au DICTAPHONE.

Quel dommage que l’imprimerie ne puisse pas également enregistrer la voix de Dan Yack et quel dommage que les pages d’un livre ne soient pas encore sonores.

Mais cela viendra.

Pauvres poètes, travaillons.

B.C.

ROULEAU UN

Le Plan de l’Aiguille, le 21 janvier 1925. – En effet, pourquoi « Pourquoi Pépita ? » Je me le suis souvent demandé. Quelle belle enseigne et quel beau bar, et comme je m’y suis amusé ! C’est peut-être la plus belle époque de ma vie. Cet orchestre des chats ! Un jour, sur le boulevard, je m’arrête pour me demander à haute voix pourquoi, mais pourquoi « Pourquoi Pépita ? » J’avais soudainement envie de la connaître, cette Pépita, et de monter avec elle dans une chambre d’hôtel. Une femme me tire par la manche. Elle se met à marcher devant moi. Elle se retourne de temps en temps pour voir si je la suis. Je la suis, je la suis et me demande tout le temps : qui est Pépita, Pétipa de Chiloé ? La femme qui m’entraîne s’arrête soudain devant une vitrine et comme je me penche sur elle pour mieux saisir ce qu’elle me dit, mon œil tombe par-dessus son épaule, son cou, sa nuque nue sur un gramophone entr’ouvert : « La voix de son maître ».

Je fais demi-tour.

La femme me suit.

Oui, en effet, quel maître ? quelle voix ? Le petit fox lui obéit ; mais Pépita ?

Un peu plus loin, j’entre chez Pathé. J’y vais chaque jour. Je glisse un franc dans l’appareil et je me mets les écouteurs dans les oreilles. Les appareils jouent, jouent, jouent je ne sais quoi. J’écoute l’air du voisin. Mon œil tombe sur la femme qui stationne maintenant devant la vitrine de Pathé, dehors. J’occupe toujours l’appareil le plus rapproché de la vitrine, car j’aime à regarder le boulevard tout en écoutant mon disque.

La femme s’éloigne, elle glisse, glisse, elle se retourne. Elle avait un visage éteint comme un phare d’auto. Je m’en souviens aujourd’hui, elle a dû laisser tomber quelque chose en s’éloignant. Pourquoi ne me suis-je pas précipité derrière elle pour le ramasser et le lui rendre ? Je me souviens d’avoir ramassé son regard. Elle avait de beaux grands yeux. Mais son regard était…

… J’ai souvent pensé à des tas de choses. Qu’est-ce ? J’adore m’en aller. J’ai passé la nuit à chercher ce que j’aurais bien voulu être dans les différents pays du monde. J’aurais beaucoup voulu être…

Chalet du Plan, le 1er février 1925.

Tout.

Ce matin, les choucas sont venus croasser devant ma porte. Depuis quelques jours j’entends beaucoup mieux le sifflet du chemin de fer de Chamonix, ainsi que les coups de frein. C’est le train de midi qui fait le plus de bruit. C’est signe de pluie. Le dégel. Il me va falloir aller un de ces jours à Chamonix. J’irai voir quel train je pourrais bien prendre pour rentrer à Paris ; mais je ne tiens pas à rentrer à Paris. Pas encore. Rien ne presse. Je descendrai par la Blaitière. Je me laisserai glisser dans le névé. Il va ramollir avec le dégel. Je ne puis pas toujours rester là à bourrer ma pipe et à parler à haute voix.

Les choucas sont venus encore une fois.

Il y a des coups de vent.

Je lis le petit cahier de Mireille devant l’appareil, je le lis à haute voix. Je change chaque fois de rouleau, car j’alterne. Il y en a un pour elle et un pour moi. Je remets le mien en place et j’enlève le sien. J’enlève le mien, je remets le sien. Je change encore. C’est fastidieux et cela va peut-être tout embrouiller. Pauvre demoiselle qui devra taper tout ça. Comment dire ce que je voudrais dire, dire que…

Je ne puis pas toujours bourrer ma pipe. Je pense à trop de choses à la fois. Je n’ai jamais pu lire. Je ne sais pas lire. Je n’y arrive pas. Tout me distrait. Je tourne la tête. Je regarde derrière et devant moi. Je fais quelques pas dans la chambre. Je retourne m’asseoir à la petite table devant la fenêtre. Je rebourre ma pipe. Je reprends le petit cahier de Mireille. Je m’applique. Je voudrais dire que… Je trouve un prétexte pour me lever à nouveau et faire encore quelques pas dans la chambre. Je retourne m’asseoir. Je me lève. Cette fois-ci, c’est pour aller tisonner le feu. Puis je vais chercher du coke dans la pièce d’à-côté. Je remplis le seau. Je m’attarde. Je ne veux rien oublier. Mais j’oublie de fumer. Je veux bourrer ma pipe. Le paquet de tabac est dans la grande chambre. J’y vais. Je me lave d’abord les mains. J’allume ma pipe en regardant par la fenêtre. Je retourne chercher le coke. Je retourne m’asseoir à la petite table devant la fenêtre. Je m’applique, mais je n’y arrive pas. Je voudrais lire le petit cahier de Mireille. Je voudrais dire que… Les choucas sont encore là. Il y en a trois. Je vais ouvrir la porte. Il n’y a plus qu’un seul oiseau. Il est posé sur la barrière. Avant qu’il ne s’envole, avant qu’il ne se laisse choir dans le vide, j’ai encore eu le temps d’entendre le sifflet du train qui entre en gare. Le grincement des freins est encore beaucoup plus proche qu’hier, non, que ce matin. Il va pleuvoir cette nuit. Quand je me suis penché derrière l’oiseau, le fond de la vallée était tout noir.

Là, en bas, il pleut déjà.

C’est encore une fois midi.

Donc, c’était bien hier que les freins paraissaient beaucoup plus proches que de coutume.

Je n’ai plus envie de descendre. La vallée est sale. Le sommet de l’Aiguille est livide. Non, ce n’est pas encore le printemps, malgré cette pluie.

Je rentre.

Je suis à la petite table devant la fenêtre. Il fait nuit depuis longtemps. Je fume. Je.

Je suis tout de même descendu à Chamonix. Je voulais mettre les premiers rouleaux à la poste. Je ne sais pas pourquoi, je les ai encore rapportés ici. Et maintenant, je recommence. Je dicte encore à haute voix. Je dicte à la machine qui ronronne. Je recommence tout, mais je n’alterne plus les rouleaux. Tout va sur le même. Dehors, il gèle, il regèle.

Je fais marcher l’appareil à reculons. Je presse sur un bouton et j’entends aussitôt ma voix sortir du cornet. Je suis en train de lire à haute voix le petit cahier de Mireille et l’appareil enregistre. Ainsi je m’entends deux fois, primo, quand je dicte, et puis, quand l’appareil me répète ce que je viens de lui dicter. Cette nuit il gèle dur.

J’aurais dû me procurer cet appareil quand Mireille était malade. Moi, je n’avais plus rien à lui dire. Les malades m’impressionnent. Je ne sais pas que leur dire. Je suis gêné. Je ne sais pas les plaindre. Je n’ai jamais été malade. Et, même maintenant que je voudrais tant parler, je ne sais pas comment dire que… Alors, je dicte ce que Mireille écrivait dans son petit cahier. J’aurais dû lui acheter cet appareil. Elle écrivait dans son lit. Avec cet appareil elle aurait pu parler dedans. Et aujourd’hui, c’est moi qui entendrais sa voix, sa voix sortant de l’appareil, sa voix à elle, au lieu d’entendre deux fois la mienne, qui parle dans le cornet ou qui dicte à haute voix.

La voix de Mireille.

« La Voix de son Maître »…

Comment dire que Mireille est morte ? Je ne veux rien oublier. Mais comment le dire ? Je vais. Je viens. J’allume la lampe. Je ne peux pas lire. Je fume. L’appareil ronronne.

Moi qui aimais tant les gramophones, maintenant, c’est cet appareil qui m’emballe. C’est un dictaphone. Une belle invention. Qui m’amuse et me rend fou… mais comment le dire ?…

Mireille est morte. Je lui ai fait la promesse de lire tous les jours son petit cahier pour bien penser à elle. Mais je ne peux pas penser à elle. Je ne peux rien oublier. Tout me distrait. C’est rien. C’est pourquoi je m’applique. Je dicte et je redicte et recommence et redis toujours les mêmes passages et je gâche les rouleaux. Je n’essaye même pas à imiter la voix de Mireille. L’appareil ronronne…

Quelle drôle de voix j’ai !

« La Voix de son Maître ».

Je n’arrive pas à penser à elle, à elle seule. Je pense à Mireille et à Hedwiga. Je pense tout à coup à mon fils. Comment s’appelle-t-il ? L’appareil ronronne……………………

J’ai oublié de presser sur le bouton pour l’arrêter.

Il tournait à vide.

Je ne parle plus.

J’aurais beaucoup voulu connaître Pépita.

Je me demande souvent qui est le maître du petit chien qui reconnaît la voix de son maître ? Quelle voix ? Quel maître ?

Tout m’appelle, moi.

Moi. Je.

Je ne veux plus de chien.

J’aime mon dictaphone. Je le fais marcher toute la journée. Même la nuit. Il arrive à enregistrer des bruits. L’autre nuit, je l’ai mis sur le seuil de la porte pour enregistrer le bruit de la pluie. Je lui ai dit : « – Écoute s’il pleut ? » Et il a écouté, et il l’a entendue.

La nuit.

Toute la nuit.

Je l’ai fait marcher dans la chambre. J’avais collé mon oreille tout contre. Ainsi, il pleuvait dans la chambre et pendant ce temps-là je me taisais, je retenais mon souffle, je pensais à tout, c’est-à-dire à Mireille, à elle seule, c’est-à-dire, non, à tout. À tout. Oui.

Peut-être qu’à force de dicter et de redicter à la machine et de faire répéter l’appareil à haute voix je finirai par réciter le petit cahier de Mireille par cœur et à articuler entre ses mots, mes pensées. Il faudrait enregistrer simultanément ma voix lisant le texte de Mireille et mes pensées en écho, comme un dialogue de ventriloque. Ainsi j’aurais l’impression de raconter à mon tour à Mireille tout ce qui me distrait en m’écoutant.

Je pouvais lui dire tout ce que je voulais, n’importe quoi, toujours je la faisais rire, Mireille. J’ai toujours été heureux. Tout m’amuse. Et maintenant que je m’amuse avec le dictaphone, elle est morte. Et justement j’aimais Mireille parce que tout ce qui lui venait de moi, tout ce que je pouvais bien faire, tout ce que je lui racontais, l’amusait. Dieu, ce que nous avons pu rire ensemble ! Jamais elle ne me prenait au sérieux. Je pouvais tout dire sans arrière-pensée et rire par-dessus le marché de bon cœur. C’était bien la première fois ! Et Mireille aussi riait, riait de bon cœur. Ah ! si j’avais son rire, son rire et le mien dans l’appareil ! Il n’y avait pas de méchanceté entre nous. C’était tout notre amour.

Ainsi, je voulais être professeur d’auto. Je le disais à Mireille. Apprendre à conduire à ceux qui ne savent pas conduire, comme c’est amusant ! Ces sortes de séances ont lieu dans des quartiers déserts qui ne ressemblent pas aux autres. Avez-vous remarqué que les maisons ne sont là que pour le décor et que le boulevard est spécialement aménagé pour multiplier les obstacles ? Il y a des autobus en file à la station, quelques voitures à bras qui circulent, un tram qui tourne à contremain, un cycliste qui fait paisiblement de la voltige. Méfiez-vous, tout est truqué et va se déclencher à la venue de la petite auto ridicule de l’école. Attention ! la petite automobile arrive, s’arrête sans raison, avance par à-coups, fait marche arrière, tourne, repart en vitesse car le débutant qui est cramponné au volant ignore encore tout de la vitesse et appuie de tout son poids sur l’accélérateur en s’imaginant freiner. Il a l’impression d’être en aéroplane ! Plus il a le vertige, plus la rue s’anime. La petite automobile klaxonne d’elle-même. Le professeur fait des gestes des bras. Tout défile à fond de train, saute à saute-mouton et c’est l’instant précis, calculé par l’unique piéton pour traverser la chaussée en courant et venir se jeter au devant de la voiture. Un jour, j’ai vu un passant aller défoncer une immense affiche du Bébé Cadum et la petite auto de l’école descendre les escaliers du métro, cela, pour s’éviter mutuellement. Et il n’y a jamais de casse. On dirait que tout est réglé d’avance, est à ressort, comme un joujou et que tout est remonté, comme un joujou, tous les matins. Une autre fois, Mireille m’a montré boulevard Péreire, M. de Max, de la Comédie-Française, qui apprenait à conduire. Mireille connaissait tout le monde. Je désignais quelqu’un à Mireille.

— Et ce monsieur-là, n’est-ce pas le président de la République, qui prend une leçon incognito ?

— Celui-là lui ressemble, mais ce n’est pas lui ; c’est le directeur de l’institution des Sourds-Muets ; c’est monsieur…

— Ah ! bon ! voilà pourquoi il oublie de corner et qu’il allume ses phares !

Mireille et moi, éclations de rire.

Nous nous amusions de tout.

Paris est grand comme les cinq parties du monde. Un jour, j’irai habiter le quartier Montsouris qui ressemble à la campagne de mon pays. Il y a au croisement d’une rue un groupe de sapins et une couche d’aiguilles sur le pavé. Même le bruit de ferrailles des grandes poubelles automobiles qui passent par là est absorbé par ce tapis, à croire que l’engin s’est enfoncé sous terre en émettant, au lieu d’une traînée de pétrole puant et des relents d’ordures, une bonne odeur de résine écrasée. C’est là que j’irai habiter avec mon fils.

Aujourd’hui, c’est le 7.

ROULEAU DEUX

…… Mademoiselle,…………………………

faites bien attention, ce rouleau est fêlé. Ne croyez pas que c’est ma voix qui tremble, ou que j’ai un vice de prononciation, c’est le rouleau qui est fêlé. Il m’a échappé des mains. Je l’ai laissé tomber. Il s’est fendu de bout en bout. Faites bien attention. Quant à mon accent anglais, il n’est pas si prononcé que mon débit devienne incompréhensible. Vous en jugerez par vous-même, Mademoiselle. Mais, parfois, je ne sais plus ce que je dis, ni si je me tais ou si je pense à haute voix, tellement je l’ai récité, le petit cahier de Mireille, des centaines de fois. Je le savais tellement bien par cœur que je ne pensais plus du tout à ce que je disais devant l’appareil et que je me mettais à penser à autre chose. Enfin, vous le verrez bien. Je vous envoie ce rouleau fêlé parce qu’il est le plus complet. À tous les points de vue.

J’ai glissé un chèque en blanc à l’intérieur du rouleau. Vous pourrez très bien l’atteindre avec vos doigts ou à l’aide de votre crayon. Je vous demande pardon, Mademoiselle, j’aime tellement à faire plaisir alors, n’est-ce pas, vous aurez la gentillesse d’aller vous acheter quelque chose, un petit rien à la mode, un tom-pouce, ou une petite robe, ou un petit chapeau, ou un grand flacon de parfum, cela me ferait tellement plaisir. Il y a également le briquet Dunhill, si vous fumez, qui est une chose charmante qui n’abîme pas les doigts, ou la montre Erméto, ils en font en style chinois, que vous trouverez rue de la Paix, dans n’importe quelle boutique. Si vous préférez des produits de beauté, allez voir mon ami, le docteur Ferral, 102, rue de l’Université, qui a les meilleurs produits du monde, cosmétiques, pâtes, eaux, rouges à lèvres, allez le voir, c’est un homme charmant, il vous fera des produits individuels, spécialement pour votre épiderme. Merci. Excusez-moi.

Vous pouvez également vous mettre entre les mains de Ferral pour une cure de rajeunissement. Mais vous êtes jeune, n’est-ce pas ? Vous êtes dactylo. C’est un charmant métier. Je voudrais bien être dactylo. Si j’étais femme, j’aurais voulu être conductrice de tramway dans une ville populacière, ou alors, actrice en tournée. Oui, Sarah Bernhardt. Ou, non, plutôt une danseuse célèbre, oui, une danseuse. Mais être conductrice de tramway ! C’est être commandant à bord tout en restant matelot par son vocabulaire d’injures. Et puis, j’aurais su faire le vide devant ma voiture en jouant sur un air d’opéra sur mon signal avertisseur. J’en connais une, elle ne s’appelle pas Pépita, c’est une virago farouche et souriante, qui conduit le petit tram bouton d’or, ridicule, haut perché sur ses roues, qui contourne le port de Malaga, eh bien ! elle joue des fandangos sur son timbre et quand elle traverse la Calle Mayor, elle mène sa voiture doucement, ou à fond de train, selon l’air qui lui passe par la tête, comme on fait tournoyer sa danseuse selon les cadences de la musique quand on en est fou !

Ne vous moquez pas de moi, Mademoiselle, je suis bavard, comme tous ceux de ma nation. Les Anglais passent pour taciturnes sur le continent. Mais ne vous y fiez pas. Quand l’Anglais se tait au milieu de ses semblables, c’est qu’il soliloque en sourdine. C’est la ratiocination qui donne à chaque Anglais cet air de vieille fille désagréable. Au fond, l’homme est attendri. Toute l’Angleterre déraisonne. Si vous aimez le gramophone je vous ferai envoyer les derniers disques à la mode, mais que pensez-vous de cet appareil, Mademoiselle ? Pour moi, le dictaphone est un appareil qui réveille tous les échos.

« — Je vous aime ! » que je lui fais dire. Puis, je lui fais répéter à l’accéléré, au ralenti : « J’v’zaime ! » et « JJJJJJJJeeeeeeeûûûûûûûûvououououououououzzzzzzzzzzzzzzzèèèèèèèèèèèèèè è è m m m m mmmmmmmmmmeù ! »

Je bouche aussi l’entonnoir avec du papier buvard et je l’entends nasiller et bégayer cette phrase de la façon la plus comique ou la plus tragique. Je puis également jouer avec le voltage ou faire des crescendo et des decrescendo en chatouillant le diaphragme. De quoi dépend la joie ou la tristesse, d’une pression du doigt sur un ressort ! C’est irrésistible.

Cela ne doit pas, Mademoiselle, vous empêcher d’aller chez Chanel choisir la plus belle robe. Allez-y de ma part. Chanel est une amie. Elle m’a fait des quantités de robes, quand je faisais du cinéma. Je dois vous avouer maintenant que, moi aussi – et il y a de cela des années et des années, mais je ne l’ai tout de même pas oublié –, que moi aussi, j’ai trouvé un jour un petit papier froissé à l’intérieur d’un conduit ; ce n’était pas un chèque à l’intérieur d’un rouleau de cire, c’était une lettre de femme introduite dans le tuyau d’un fume-cigarette. J’ai eu du mal à l’avoir ce bout de papier. Le fume-cigarette était d’ambre et richement orné d’or et de pierres précieuses ; je ne sais même pas ce que j’en ai fait. Quant à la petite lettre froissée, elle a changé ma vie. Depuis… D’ailleurs, vous le verrez bien.

Enfin bref.

Voilà ce que je voulais vous recommander, Mademoiselle. Les rouleaux sur lesquels j’ai enregistré le petit cahier de Mireille sont fêlés. Comme je vous l’ai dit. Un m’a échappé des mains, le deuxième est rayé, le troisième est presque inintelligible, à cause… parce que je ne sais pas lire et encore moins lire à haute voix. Puis, je me suis mis très souvent à siffler pour penser à autre chose ou en pensant à autre chose je sifflais ou me mettais à chanter ou à parler d’autre chose à haute voix. Vous savez bien que l’appareil enregistre tout. Moi je n’y comprends plus rien. C’est pourquoi, débrouillez-vous. Mademoiselle, vous trouverez ci-joint le texte de Mireille. Veuillez vous y référer le plus souvent possible pour tâcher de le reconstituer dans son intégrité sans tenir compte de tout ce que j’ai pu omettre ou ajouter. Ne tapez donc pas mes commentaires, ni mes interventions, ni mes coups de sifflet, ni mes bégayements. C’est inutile. Et ne perdez pas ce petit cahier. C’est un simple cahier de classe, avec la table de multiplication au dos. C’est moi qui suis allé l’acheter à l’épicerie. Mireille l’a écrit à Saint-Gervais, un printemps. J’y tiens. Ayez l’obligeance de me le renvoyer avec votre photographie……………………………………………………………………………… Vous savez peut-être, Mademoiselle, que Mireille est morte ?………… C’est justement ce que je voulais dire………………………………………………. Oui……………

ROULEAU DEUX BIS

LE PETIT CAHIER DE MIREILLE

Juchée sur deux chaises, en robe de percale blanche, Mireille répète la Saint-Auguste, qu’elle doit souhaiter à son père. Elle a un gros bouquet de belles-de-nuit dans chacune de ses petites mains. Elle fait la révérence et chante :

Petit papa, c’est aujourd’hui ta fête ;

Maman m’a dit que tu n’étais pas là.

J’ai pris des fleurs pour couronner ta tête,

Petit papa ! Petit papa !

et chaque jour rappelle une belle journée d’enfance.

Une autre fois.

On l’a menée à la vieille église : – Monsieur le Curé, Mireille ne voulait pas monter et il faut qu’elle se confesse. Dis tes péchés à M’sieur le Curé, dis-les donc. Alors je vais les dire pour elle. Monsieur le Curé, elle vole le sucre à la cuisine et ne sait pas remettre le couvercle. Alors on s’en aperçoit. La bonne lui apprend de gros mots : les Sœurs sont toutes des bêtes ou Cambronne.

Un autre jour, c’est la crèche où elle doit figurer. On apprend à petite Mireille à faire le signe de la croix de la main droite. Elle s’entête à vouloir le faire de la main gauche. Monseigneur arrive au couvent. Le petit Jésus est dans la crèche. C’est Mireille qui fait le petit Jésus de la pastorale. Elle est toute nue, et au moment de la bénédiction elle se signe encore de la main gauche. Monseigneur la gronde avec attendrissement. Quelle petite innocente !

La Sainte-Baume, Simiane, les belles promenades à Roquefavour. On est avec grand-mère. Grand-mère vous mène voir la bénédiction des Saintes Reliques à Saint-Sauveur. On va goûter chez tante Marie qui est si grosse et qui distribue les belles tranches dorées. Tante Marie s’affaire à la cuisine pour préparer le chocolat. On l’entend tomber. Mireille court voir ce qui se passe. Tante Marie est là comme une vieille barque couchée sur le côté. Elle est morte. Comme c’est drôle la mort de tante Marie. On lui fait couler des bougies allumées sur les mains. Mais c’est bien fini, va, elle ne bougera plus. Le soir, on envoie coucher Mireille chez Marie Fébron. J’aurais bien voulu rester.

Maintenant, je ne me souviens pas de tout. Maintenant, je suis à la campagne, tous les jours !

Les belles journées !

Le dimanche, on va voir tante Marie au cimetière. On m’a prêté un petit arrosoir et j’arrose, et avec une petite balayette, faite des petites branches des cyprès, je balaye les petites allées. Pendant que grand-mère rend visite aux autres tombes, je cours vite sur celles du jardinier. Derrière son pavillon, il y a trois tombes abandonnées qu’il cultive. Il y pousse des artichauts qui sont plus gros que ma tête. J’ai beau nous mesurer, ils sont plus gros que ma tête. Grand-mère m’apprend le fuseau. Les belles journées, si chaudes, si longues ! Quand maman vient me voir, alors on me bourre de pralines au chocolat pour que je ne pleure pas.

J’oublie beaucoup, beaucoup de choses. Je me souviens que papa aimait bien m’avoir avec lui. Toujours. Le plus souvent possible. Moi aussi, j’aimais bien partir avec lui.

— Quand tu seras grande, on se mettra dans deux grands sacs et on se laissera embarquer sur un bateau à voile, me disait-il. Alors, on partira tous les deux.

Voilà ce que me disait mon papa pour quand je serais grande.

En attendant, nous partons tous les matins en voiture. Papa va faire sa tournée de médecin de campagne. À Roquevaire, à la Bouilladisse, à Puits-Léonie, à Saint-Pons, aux Milles, à la Barque-Fuveau, à Septèmes, à Simiane, à Luynes, au Pey-Blanc, aux Aygalades, partout il y a des malades qui l’attendent. Des femmes agitées qui ne sont ni lavées, ni peignées et qui ont toutes mal dans le ventre, des enfants avec des boutons et des croûtes, des gens au lit, des hommes qui ne vont pas travailler, un poupon qui ne bouge plus, des vieux qui geignent, beaucoup de vieilles femmes qui pleurent et qui sont méchantes. Moi, je n’ai pas peur, car papa chante. Il est toujours gai, ou alors il siffle entre ses dents et, moi, je suis heureuse, heureuse d’être mêlée à toutes ces choses, et de dérouler des bandes et de la charpie. Quand on rentre, je rapporte ordinairement un couple de pigeons dans un panier que les bonnes gens nous ont prêté, ou une belle poule qui a peur de moi, ou des fruits, du beurre, des œufs, des légumes, un bouquet de fleurs. Les paysans donnent toutes sortes de choses à papa car tout le monde l’aime bien, mon papa. Moi aussi, et je suis bien fière. Seulement, je ne comprends pas pourquoi il flâne en rentrant, s’arrête volontiers, se met à me conter une histoire et n’est jamais pressé de retourner à la maison. Moi, j’ai faim.

Maintenant, je suis déjà une grande fille. Je ne plante plus du saucisson devant la maison comme Félicien, mon petit cousin, m’avait dit de le faire, car je sais bien que le saucisson, ça ne pousse pas.

J’ai mon petit jardin à moi. J’arrache des herbes. Je l’arrose. Je sème des sous et tout ce qui me tombe sous la main, une fois, même la tête de ma poupée. Mon beau petit jardin de petite fille, comme je l’aime encore aujourd’hui ! J’y ai semé tous les sous de ma tirelire, de ma cachemagne, j’y ai semé tous mes souvenirs ! Les sous, c’est Félicien qui les déterrait derrière moi et je ne m’en suis jamais aperçue, mais mes souvenirs sont encore dans le jardin. Je me demande si les enfants du nouveau propriétaire les ont jamais déterrés ?

Mon petit jardin était devant la maison. Un beau jour, on y amène un mineur dans une brouette. Il s’était enfoncé sa pioche dans la tête. Je cours vite à la cuisine lui chercher un verre de vieux marc ; j’espérais le voir se lever et retirer lui-même cette pioche de sa tête. Quand je reviens, papa et les hommes sont affairés autour du blessé. Tous crient très fort. On me renvoie. Papa est en colère. C’est la première fois. De dépit je bois le verre que j’ai encore à la main et je monte me coucher. Je boude, je suis malade, je m’endors.

Je suis chez tante Fanny, à Riez. Sa maison est sous un grand pont. On y entre par le grenier. Le grenier est plein de fumier. On a pris la diligence pour venir, puis le train, puis une autre diligence à Valensole, et on est à Riez. Comme ça sent bon, les lilas, sous les colonnades du pont ! Chez tante Fanny, la maison est beaucoup trop grande pour elle. La tante est trop maigre pour sa maison. Ça sent le moisi et elle y vit toute seule, avec une vieille bonne qui ne se couche jamais et qui s’appelle Marie. Marie ne s’amuse jamais. Les deux vieilles femmes ne sortent jamais. Quand elles mangent, tante Fanny pile son fromage avec des noix dans un mortier, puis verse son potage dedans pour le manger ; Marie, la bonne, n’a qu’une grosse assiettée de soupe. On ne lui donne ni noix, ni fromage. Elle n’a pas non plus de petit mortier. On mange avec des cuillères en bois. Les deux vieilles boivent une bonne bouteille de vin rouge, et, le soir avant d’éteindre, un petit verre de vieille Chartreuse. On ne mange qu’une fois par jour, à cinq heures, et l’on croque des beignets toute la journée, des beignets au miel.

Dans l’escalier, il y a une grosse corde qui sert de rampe. Toute la maison est fermée. Le poulailler est au cinquième et il y a deux lapins et un cochon d’Inde au salon. Les ruches sont dans une grande chambre d’angle au troisième, sur le balcon. La porte-fenêtre est toujours ouverte. C’est sur ce balcon qu’un petit enfant de chœur m’apprend la chanson : « Viens poupoule, viens poupoule, viens ! » tandis que les processions passent dans la rue ou qu’un mariage défile entre les murs des jardins et que les mouches à miel tourbillonnent autour de nous. Tante Fanny me fait manger beaucoup de truffes et beaucoup de choux à la crème le dimanche ; quand il en reste, on va le porter aux Capucines. Quand il tonne, la vieille Marie se couche à plat ventre sous la table de la cuisine et quand il fait beau, on va jeter des lettres avec un gros caillou dans la rivière. Beaucoup de gens font comme nous. Je m’amuse beaucoup.

C’est avec l’oncle André et mes cousins que je reviens encore une fois à Riez. Il pleuvait. Au sommet de la colline passe un petit enterrement, tout petit, tout noir, que l’on voit de la diligence. Nous sommes arrivés trop tard. Tante Fanny est déjà partie. La vieille Marie pleure à plat ventre sous la table. Je cueille pour la dernière fois ce lilas. Je ne revois pas mon petit enfant de chœur. Je fredonne Viens poupoule toute seule. J’ai des abeilles mortes dans mes cheveux mouillés.

Boulette Frite est mon fiancé, le grand Urbain est mon fiancé, le chef de gare est mon fiancé, Albert, Jacques, Pierre, Grégoire, Philibert, tous, tous sont mes fiancés. Carlotta, la vache qui est au pré, avec qui je fais le baptême, l’âne de M. Martin qui vient dormir dans la serre quand je suis seule, et Milord, mon vieux Milord, qui est perclus de rhumatismes et qui vient se faire gratter le dos. Je cours après le chat.

Mon premier chagrin.

Boulette Frite part au Soudan. Il envoie des cartes postales, des photographies de négresses. Moi aussi j’ai acheté une carte postale illustrée : un beau jeune homme avec un bouquet de muguet. Je l’envoie au Soudan. Tiens ! c’est ton rival, sois jaloux, vilain, vilain ! Et beaucoup, beaucoup plus tard, quand Boulette Frite reviendra au pays, il n’obtiendra même pas un petit regard de moi. Tout est fini.

Marseille, Menton. J’aime mieux mon petit jardin.

Vichy. J’ai deux robes brodées, dont une Empire ; Dieu que je suis belle ! Mais j’aime encore mieux le lilas de Riez.

Le lycée. Grand-mère m’y conduit. Que je m’ennuie !

Ma seule distraction c’est d’aller tous les jours à cinq heures chez les fous. Ma grande amie Madeleine est la fille du directeur de l’hospice départemental. On a le droit d’aller partout. On peut jouer dans toutes les cours, sauf dans les endroits où les murs sont trop rapprochés. Un jour je monte dans un figuier pour voir ce qu’il y a derrière les murs et je tombe et je reste accrochée par les cheveux. Quelle peur ! mais ce que nous avons pu rire après ! Il y en avait qui étaient dehors. On leur parlait. S’ils vous disent : « – Bonjour, mon cousin » on doit répondre : « – Bonjour, mon cousin » et avec Lucie et Yvonne qui vivent toujours avec eux ils parlent toujours d’eux. Louise, la bonne du directeur qui est une ancienne folle, mais qui est toujours fadade, elle va toujours chercher des œufs qu’elle apporte à la maison et qu’elle rapporte toujours au poulailler. Comme c’est drôle ! Il y a beaucoup de fous qui savent très bien jardiner.

J’ai fait ma première communion. Je deviens grande. Je vais tous les jours à Aix prendre mes leçons de piano. Je prends le train tous les jours et je suis si jolie, si jolie que tous les jours j’ai des nouveaux amoureux, des amoureux de cinq minutes, les pauvres ! « – Mademoiselle !… Mademoiselle !… » On me parle. Je rougis, je rougis, je suis confuse, mais bien contente. Je parle d’amour le soir dans le train qui me ramène à la maison. « Aujourd’hui mon amoureux, c’est… c’est… » Juliette et moi, nous le surnommons Bouton de Rose. Juliette est la nouvelle bonne qui m’accompagne dans le train. Elle est ma seule confidente. Elle est amoureuse du jeune chauffeur du nouveau médecin qui est venu s’établir dans le pays. Nous surnommons son amoureux Flocon de Neige, à cause de sa casquette blanche et parce qu’il passe si vite. Le mien s’appelle Bouton de Rose parce qu’il est beau.

Maintenant nous avons toujours peur d’être en retard, nous courons toutes les deux quand nous allons prendre le train, surtout au retour, car ce n’est que le soir que je puis voir Bouton de Rose monter dans le train. Dans la journée, il est déjà à la Faculté. Il fait son droit. Il doit être de Marseille car, quand je descends, lui continue. Nous ne voyageons qu’un petit quart d’heure ensemble. Dans le même train. Je me penche à peine à la portière. Il est là. Il est toujours là. Il fait semblant de fumer une cigarette. Son wagon précède le mien. Quelle émotion ! Vite, vite, je dois descendre, je suis déjà arrivée. Juliette me pousse. Elle rit aux éclats. Mon chapeau est tout de travers. Mon beau chapeau du dimanche. Un chapeau de chez Reboux. Le train a déjà disparu dans le tunnel. Il n’y a qu’un nuage de fumée.

Un jour, je voyage seule. Bouton de Rose, qui voyage toujours en deuxièmes, quitte son wagon à Luynes pour monter dans mon compartiment de premières. Nous avons juste quelques minutes, moins un tunnel pour nous regarder. Comme ses yeux parlent ! Je me sens émue. Je me murmurais son petit nom dans le tunnel : Bouton de Rose, Bouton de Rose.

— Juliette, ma bonne Juliette, dis-moi comment on a un petit bébé ? C’est par le ventre, hein ? Non ? Tu ne veux pas parler ? Si tu ne me le dis pas, je ne te dirai pas où j’ai vu Flocon de Neige aujourd’hui ! Il n’était pas seul, ton ami.

Mais Juliette ne veut rien dire. Elle garde tous ses secrets pour elle.

ROULEAU DEUX TER

LE PETIT CAHIER DE MIREILLE (SUITE)

Qu’est ce qui se passe depuis quelque temps ?

Il vente. C’est l’hiver. Papa est malade. La maison est triste.

Juliette et moi parlons encore un peu d’amour à la cuisine. Comme papa est alité, j’en profite pour aller lire dans ses livres. Je monte dans son cabinet de docteur. J’ouvre un gros bouquin de médecine. Je lis. Je lis. Je ne comprends pas de quoi il s’agit. Un mot m’est resté de tout cet hiver, le mot emménagogue. Je ne sais pas au juste ce qu’il signifie. Je sais seulement qu’il a trait à la façon d’avoir des enfants. Je l’ai trouvé dans un gros livre de papa.

Papa est toujours malade. Maman, si vaillante, ne peut pas venir. C’est moi qui soigne papa. Maman est à Paris. Elle travaille. De temps en temps, elle envoie de l’argent qu’on lui renvoie. Je m’ennuie. Je n’en puis plus. Je pense à Bouton de Rose qui peut-être me cherche chaque soir dans le train. Je ne vais plus à Aix. On est venu chercher le piano que papa avait loué pour moi.

Il n’y a jamais eu d’argent à la maison. Papa était trop bon. Il ne se faisait jamais payer. Et maintenant qu’il est malade, les malades ne viennent plus le voir. Il ne vient jamais personne à la maison. Juliette aussi, va nous quitter pour entrer chez le nouveau docteur du pays. Il a une automobile et son chauffeur, Flocon de Neige, est le calignari de Juliette.

Un jour, je vais à Marseille, sans rien dire à papa. J’ai peur d’y rencontrer Bouton de Rose, car je vais chez un antiquaire vendre deux assiettes anciennes pour faire un peu d’argent. C’est la première fois que je suis toute seule dans une grande ville. Je n’y connais personne, sauf cet antiquaire sur la place devant la Préfecture, où j’ai accompagné une fois grand-mère qui voulait acheter un vieux Christ en ivoire. Grand-mère aussi est morte depuis longtemps. Je ne voudrais pas rencontrer Bouton de Rose. Je ne voudrais pas qu’il sache que j’ai besoin d’argent. J’entre comme une folle chez cet antiquaire qui m’avait une fois tapoté les joues en disant, devant grand-mère, que j’étais une gentille, jolie petite fille. Je suis dans la boutique. Comment lui dire que je veux vendre deux assiettes anciennes ? Comment lui demander de l’argent ? J’ai très peur. Un gong chinois sonne dans mon dos. Comment lui montrer mes assiettes ? Chaque fois qu’un tramway passe dans la rue des porcelaines et des cristaux tremblent dans une vitrine. L’antiquaire se tient debout devant moi. Il est très grand. Il a une longue barbe noire. Je ne puis pas parler. Je fais un effort. Je pleure. L’homme me prend soudainement dans ses bras et m’embrasse sur la bouche. Quelle horreur ! Je laisse tomber mes assiettes. Je me sauve. Sans même refermer la porte.

Quelle horreur !

À la maison, papa ne me parle pas. Nous sommes fâchés. Quelle tristesse !

Je suis vraiment toute seule.

Juliette nous revient, grosse, grosse, bête et triste. Pourquoi ?

J’ai oublié Bouton de Rose.

Ici, ça finit là.

J’ai bien d’autres soucis avec Juliette, qui est la risée du pays. On raconte partout qu’elle va avoir un bébé. Moi, je suis convaincue qu’elle va avoir la typhoïde ; je voudrais lui couper les cheveux comme on fait aux typhiques.

Papa va mieux.

Bientôt il pourra sortir.

Il me mène à Marseille, au cinéma, au théâtre. Cela ne m’amuse pas du tout, car papa non plus n’a pas l’air de s’amuser. Il ne chante plus et jamais non plus il ne siffle. On dirait qu’il veut oublier qu’il a été malade. Maman non plus, ne donne jamais plus de ses nouvelles. Comme c’est triste à la maison ! J’aime autant rester à la cuisine que d’aller au théâtre à Marseille. Avec Juliette nous nous lançons dans la poésie triste. « L’Amour à Saint-Denis », une si belle poésie, avec un renvoi à l’ingrat :

Elle t’abandonnera

Comme tu as

Toujours vu s’abandonner à la souffrance

Ceux qu’on abandonne dans la souffrance.

Adieu !

N’aime jamais !

Mon Dieu, comme nous sommes mélancoliques !

Maintenant nous avons tout quitté, tout vendu, la maison, le jardin et le reste. Je ne sais pas ce que Juliette est devenue. On dit qu’elle a eu un bébé, même deux à la fois, même trois. On se moquait de moi dans les rues, parce que j’aimais toujours Juliette ; même Flocon de Neige me tirait la langue en passant.

Papa a tout abandonné ; il a vendu la carriole qui nous servait dans ses tournées. Papa a vendu jusqu’à la Traviata, sa vieille jument, le dernier rejeton de Turco, le fameux cheval, qui avait fait la campagne de 70 avec lui.

Maintenant, papa me mène l’été à Vichy et l’hiver à Menton. Le casino, les petits chevaux, les bals, les grands hôtels déserts, les trains, les malles, mais j’aimais bien mieux mon petit jardin, avec son jasmin de Mirande, ses giroflées de Simiane, son carré de chiendent, ses fourmis, son crapaud et ses folles herbes qui me connaissaient toutes.

Un jour, il m’entraîne à Paris. Nous ne pûmes pas voir maman. Il paraît qu’elle était en voyage, en voyage d’affaires. J’ai trouvé Paris triste, les rues grises, avec tant de gens inquiets dans les rues. Tout le monde semble pressé et la vie doit être dure. Il n’y avait que papa qui chantait. Il me menait toujours rue Montorgueil. Il était content, cela lui rappelait sa jeunesse, quand il était étudiant. Nous montions dans les omnibus. « – Tu vois là, au coin, il y avait un marchand de cresson de mon temps, un marchand qui chantait : Cresson de fontaine, santé du corps ! » Et papa chantait dans la rue. Il se remettait aussi à fredonner sa chanson d’étudiant : « Un jour, un léopard… » comme quand nous allions faire la tournée des malades dans nos villages. Une nuit, papa n’est pas rentré de toute la nuit…

Je revis encore une fois ma libre enfance en plein été, puis je ne retournerai jamais plus en Provence.

C’est à Eyrargues durant le mois de Marie ; c’est durant quinze jours que nous passons dans la Crau ; c’est durant les vendanges chez des cousins en Vaucluse ; c’est à Avignon les fougassons que l’on trempe dans son café au lait, le matin ; c’est à Château-Neuf-des Papes où je fais une cure de raisin ; c’est à Saint-Rémy-de-Provence où papa soigne ses rhumatismes. Mon Dieu, mon Dieu, je redeviens petite fille. Mon Dieu, mon Dieu, comme je voudrais rester dans mon pays. On chante à minuit sous les platanes :

Dans le mitan de mon verger…

et ce sont des rondes interminables qui rentrent dans l’église du mois de Marie. Avec quelle ardeur nous faisons le répons dans le chœur des vieilles femmes évangéliques, Paul et Marguerite, d’autres petits cousins et moi. « Ora pro nobis. » Nous n’y manquons pas une seule fois. Cent génuflexions. Nous les faisons toutes. Et quelles douces salutations devant les reposoirs ! C’est la Césarine, la grande femme brune du mas, qui apporte les roses d’amour pour garnir l’autel de la Vierge, et le matin de bonne heure, quand nous n’allons pas aux vendanges à cause du grand vent ou que l’on nous fait patienter un peu parce qu’il y a une trop abondante rosée dans les vignes et qu’on ne peut pas encore y monter, nous nous amusons, nous autres les filles, à soigner ce petit jardin secret, ce petit jardin clos, où il n’y a que des roses, des roses d’amour, que la Césarine ne cultive que pour la Vierge et auxquelles il est défendu de toucher.

Papa est encore malade. Malade à mourir. Cette fois-ci c’est sérieux. Il a fait lui-même son diagnostic, et comme je suis maintenant une très grande fille, il me dit : – Mon enfant, j’en ai pour quatre jours.

Nous sommes comme par hasard dans une chambre d’hôtel, quelque part dans une triste ville de province, où papa s’était arrêté parce qu’il se sentait trop mal.

Quatre jours. Durant ces quatre jours je ne le quitte pas. Et alors qu’il divague déjà, j’envoie des télégrammes à ma mère qui doit être à Paris, à mon grand frère qui est dans une banque à Mexico, à une sœur aînée qui est mariée en Italie et que je n’ai jamais connue. Papa divague. Quel crève-cœur que de le voir ainsi. Je ne puis que chanter en retenant mes larmes :

Dans un coffret j’ai trois bijoux.

…………………….

Dans un coffret j’ai trois bijoux.

…………………….

Dans un coffret j’ai trois bijoux.

Je ne puis rien dire. Papa me fait peur. Il a ouvert ses yeux. C’était au milieu de la nuit. J’étais en train de piler de la glace dans une cuvette. Papa m’appelle. Mon cœur s’arrête. Ses yeux me dévorent.

— Mon enfant, ma chère petite fille, me dit-il, tu connais mon secret, cet été, à Vichy, je t’ai pris 300 francs dans ta tirelire.

Et il se met à pleurer.

Il me semble que je vais tomber. Je voudrais le faire taire.

— Monte sur la chaise, me dit-il. Là, sur l’armoire à glace, dans la doublure de mon chapeau melon, tu trouveras encore cent francs c’est tout ce que je puis te donner…

J’ai froid.

Le chef de gare a mis papa dans la salle d’attente des premières. Je connais tous les paysans qui sont là. On attend la correspondance de Paris qui doit débarquer de la famille. Je me ronge de chagrin dans un grand fauteuil de peluche rouge. J’ai ramené papa au pays. Il y a au mur une affiche du P. -L. -M. qui m’invitait jadis au voyage… On marche sur des fleurs écrasées… Maman est enfin arrivée par le rapide. On passe la nuit chez de vagues cousines. Toute la nuit, j’entends sonner le glas de l’église. C’était le 12 juillet. Le 13, je me suis habillée de noir et j’ai passé mon chapeau de paille d’Italie à l’encre de Chine. Le 14 juillet, je suis à Paris. J’ai 15 ans. Maman m’a aussitôt conduite chez les sœurs de la rue N. -D. -des-Champs. Depuis, il pleut sur le mur. Depuis, l’unique marronnier s’effeuille toute l’année dans la cour. Depuis, le ciel a l’air de rouille. Depuis, maman ne vient me chercher qu’un seul jeudi par mois. Elle me promène une heure au jardin du Luxembourg qui est plein de blessés. Nous allons prendre le chocolat et je rentre. Je ne sais rien. Je ne sais pas prier. J’entends des chuchotements dans les longs couloirs de l’ancien couvent, le cliquetis des chapelets et parfois comme un bruit de chemin de fer qui passerait au loin dans les caves. On dit que la France est en guerre. Il y a un crucifix au mur. J’ai froid. Parfois toute la vieille maison branle. Je suis toute seule dans ma longue chemise de nuit. Je froisse un papier sur mon cœur. Les derniers cent francs de papa.

ROULEAU TROIS

Chalet du Plan, le 1er mars 1925.

La nuit est bleue.

Je ne dors pas.

Je regarde par la fenêtre.

La nuit est de plus en plus bleue.

C’est l’aube. Ou presque.

Durant février il pleuvait. Maintenant la grande tempête de fœhn est tombée. L’hiver recommence. Il neige.

La nuit est bleue.

Durant février il pleuvait. Durant tout le mois de février j’ai dicté le petit cahier de Mireille. Des avalanches roulaient dans la vallée. La première s’est détachée du Brévent. Je l’ai très bien vue. Une autre, qui venait de Bel-Achat, a coupé la voie ferrée aux Gaillants. J’ai poussé un jour jusqu’à Pierre Pointue. Le Taconnaz et le glacier des Bossons écumaient. La Jonction était pleine de tonnerres. En face de moi le mont des Corbeaux était tout emmitouflé de nuages sales, qui pissaient dans la vallée. Ils pissaient sans s’arrêter. Seules, les cimes du haut étaient pures. Les brouillards arrivaient juste à la hauteur du Plan, au niveau de ma porte. De partout, j’entendais l’eau dégouliner dans la vallée, l’eau et de furieux coups de vent. Mais la nuit il gelait dur. Des roches se détachaient la nuit du flanc de l’Aiguille.

Je suivais tous ces bruits la nuit.

À la première accalmie, je descendais à Chamonix, d’où je remontais par n’importe quel temps, dès que j’en avais assez, même en pleine tempête, même la nuit. J’y suis allé une demi-douzaine de fois. Peut-être plus. Je sais bien que les guides disent que je suis fou et que l’on se raconte toutes espèces d’histoires sur moi dans les auberges. On me montre du doigt quand je passe. « – C’est le fou ! » On prétend que je vais me tuer. Moi, moi j’aime lutter avec les éléments ; la tempête, la nuit ne me font pas peur, ni la dure grimpée l’hiver, par les Tissours et le chalet du Trois. Cela me rappelle la plus belle époque de ma vie, aux Balleny et à Port-Déception quand… Je, je sais bien que je n’irai jamais plus surprendre les baleines quand elles s’accouplent. Ce spectacle, ah !

Fin de saison. On ferme. Il n’y a plus personne à Chamonix. C’est fini. Le dernier train direct avec un wagon-salon est parti. Les pistes des bobs sont abandonnées. Les sports d’hiver terminés, il n’y a donc plus de concours sur les patinoires, plus d’oriflammes, plus de voix, ni de cris qui montaient jusqu’à moi, plus de fanfares. C’est peut-être ce trou que fait soudainement dans ma vie le départ de la foule et des musiciens qui me fait quitter le chalet et descendre si souvent en ville. Merci, merci donc aux mondains et aux amateurs, maintenant qu’ils sont partis.

Le Majestic est désert. On boucle. On met des housses dans les salons et les mille chambres se ferment à clé l’une après l’autre. Chaque jour, les volets d’un nouvel étage sont cloués. Il y a des monceaux de matelas dans les corridors et c’est par faveur spéciale que l’on me réserve encore pour quelque temps mon appartement d’angle au premier étage qui me sert de pied-à-terre quand je descends en ville. Mais je sais bien que je suis un gêneur. Les domestiques partent également. On les rencontre aux alentours de la gare. Ils attendent l’heure. Ils boivent du vin blanc dans les auberges. Devant chaque café il y a des valises sur le trottoir, de vieilles valises gonflées, bâillantes, dépareillées, dont les étiquettes se décollent. Elles se mouillent. Après le dernier train de luxe, il y a maintenant tous les jours un train qui est pris d’assaut par des femmes de chambre en chapeau et des garçons d’étage qu’on ne reconnaît pas parce qu’ils vous offrent à boire et vous tutoient. Le portier vient encore, tous les matins, fumer sa pipe dans le dernier fauteuil du hall. Quand il y a une éclaircie, il braque le télescope de l’hôtel sur le Mont-Blanc. Il le fait fonctionner sans mettre un sou dans la fente de l’appareil. Maintenant qu’il n’y a plus de clients, c’est gratuit. Il m’appelle chaque fois que j’arrive pour me montrer la fumée qui sort de mon chalet. Là-haut, j’ai du feu.

— Alors, vous êtes encore descendu, monsieur Jacques ? Vous vous ennuyez tout seul. Mais il n’y a plus personne ici. On ferme.

Le portier est en civil et ne se rase plus. Il fume une vieille pipe culottée. Je lui demande du feu. Il m’appelle toujours M. Jacques parce qu’il croit que je m’appelle Jacques. En bon Suisse, il n’a jamais su prononcer mon nom.

On ferme. Il pleut. On ferme. Tout est détrempé. On patauge dans la neige boueuse et le fer des traîneaux grince souvent sur un pavé. Comme toujours en fin de saison, il y a quelques retardataires. Cette année, ce sont trois femmes qui n’ont pu régler leur compte d’hôtel. La direction du Majestic les a refoulées du palace sur le petit hôtel Payot. Je vais souvent au petit hôtel Payot. Comme par hasard les trois femmes s’appellent toutes les trois Bella. La baronne Bella Przybiszuilska ; une aventurière, Bella Pharaon, de Londres, qui attend son mandat de fin du mois pour régler sa note et filer ; Bella Fridricks, beau petit cochon rose. J’ai couché avec les trois Bella pour leur rendre service et leur permettre de s’en aller. (Bella Fridricks me racontera qu’on lui a volé son auto). Mais ce qui m’attire au petit hôtel Payot, c’est une fille de salle, qui ne s’appelle pas Bella, mais Lucienne, Lucie, Lucia, Luce, Lucette, Suzette, Lulu ou Zézette. Elle est aussi belle que bête. Elle ne veut pas venir avec moi à Paris. Elle dit que je lui fais peur. Je me demande pourquoi. Elle dit que je suis trop riche et qu’elle ne comprend pas pourquoi j’ai passé l’hiver tout seul dans la haute montagne. Elle a peut-être raison puisqu’elle est originaire de Saint-Nicolas-de-Véroce et qu’elle connaît bien la montagne. Enfin, j’irai la voir cet été dans son village, dans les champs. Lucienne ne se place que l’hiver ; l’été elle reste à la maison pour faire les foins. Elle a trois frères, dont un qui est soldat. Elle se donne à moi très tendrement, mais elle a toujours un peu peur et elle n’accepte aucun cadeau. Rien. Comme le portier du Majestic, elle m’appelle M. Jacques. Elle n’a jamais pu prononcer Yack, Dan Yack. Ça la faisait rire. La nuit, elle miaule, doucement, tout doucement.

La nuit est bleue.

La nuit est bleue.

La nuit est bleue.

Lucienne aussi est partie. Je n’ai pas eu besoin de lunette pour la voir passer. À mes pieds, à deux mille mètres, elle agitait son mouchoir par le train, comme je lui avais dit de le faire. Moi, j’ai déchargé mon fusil. Deux coups.

Tout cela est bien fini.

La nuit est bleue.

La nuit est bleue comme à Paris.

C’est l’aube. Ou presque.

Autrefois j’allais faire la noce à Paris.

La nuit est bleue comme quand on sort d’un mauvais lieu et qu’on descend de Montmartre à l’aube.

La nuit est bleue.

Combien de fois je l’ai vue bleuir, la nuit. À travers une porte de bar ou par la fenêtre ouverte d’une maison de femmes, place des Victoires.

C’était durant la guerre.

Chaque fois je me chamaillais avec Théréson, à propos de cette fenêtre ouverte. Théréson prétendait que j’allais lui faire avoir une contravention et lui attirer une vilaine histoire des voisins. Les fenêtres devaient être fermées à Paris, à cause des zeppelins. Ni Théréson, ni ses clients, ni ses pensionnaires, ni même la négresse n’avaient peur des zeppelins, puisque aucune alerte n’a jamais fait descendre personne à la cave. Mais Théréson s’entêtait. Elle ne voulait pas avoir d’ennuis et je devais fermer ma fenêtre. J’avais beau lui montrer ma voiture sur la place, avec son fanion d’état-major, ce n’est pas la police qu’elle craignait, Théréson, puisqu’elle payait patente, mais les voisins, à cause des histoires d’espionnage.

Ah ! cette voiture ! C’était une grosse Studebaker. Une nuit j’étais monté sans même arrêter le moteur, tellement j’étais pressé de revoir la bonne Théréson, la patronne, qui ronronnait, comme dernièrement Lucienne, en me serrant dans ses bras et qui me grattait le dos avec son annulaire, chose que Lucienne n’a jamais su faire : Théréson me grattait dans le dos, juste entre les omoplates, durant des heures et des heures, pour faire, défaire et refaire encore l’amour.

Je me souviens de cette fameuse nuit, je m’en souviens. Je m’en souviens à cause de la voiture, à cause de Théréson, à cause de la fenêtre ouverte, à cause de notre dispute, à cause des agents qui stationnaient sur la place, qui faisaient cercle autour de ma voiture et qui ne voulaient pas s’en aller tant que le moteur marchait, à cause de Théréson qui voulait descendre en chemise le faire stopper, à cause de moi qui ne voulais pas descendre et qui me tordais de rire dans le lit à voir l’indignation de Théréson qui perdait de plus en plus la tête, à cause de la maison mise en rumeur par ce moteur qui tournait toujours au ralenti, à cause des bons amis qui étaient venus avec moi et qui maintenant se moquaient de moi, de Théréson, des agents, du moteur, et qui me criaient des blagues à travers les cloisons, à cause de la journée qui devait suivre.

Il pleuvait.

Par la fenêtre ouverte, la nuit était bleue.

La nuit était bleue.

Quand la voiture s’arrêta en panne d’essence, c’était l’aube.

Une aube bleue.

C’était le 11 novembre 1918.

Le jour de l’Armistice.

Comment oublier cette journée. Paris en délire. Midi. Théréson, les femmes sortent. Le canon tonne. Je fais le plein. Je trimballe tout le monde dans ma voiture d’état major. Nous faisons les grands boulevards. Nous chantons, nous crions, nous hurlons. La foule nous acclame, mes amis et moi. Chacun y va d’une caisse de champagne. On achète une brassée de drapeaux. Et, tout à coup, Théréson va chercher sa fille au couvent. Nous y allons tous. Elle se jette dans les bras de sa fille en pleurant :

— Ah ! cette journée ! Ah ! ma pauvre fille ! Ah ! si ton père était là !

Théréson sanglotait.

La jeune fille nous regardait, interdite. Mes camarades devenaient sérieux. Les femmes arrangeaient leur coiffure. Je rectifiai ma tenue. La jeune fille nous dévisageait les uns après les autres. Je la vis pâlir, se mordre les lèvres, battre des paupières. Je m’attendais à la voir fondre en larmes, quand elle me sauta au cou et se mit à rire, à rire.

— Partons, Théréson, partons !

Je poussai tout le monde dans la voiture. On démarra. La jeune fille était assise à côté de moi, au volant.

C’était Mireille.

Du pont du Gard à la Durance,

De Barbentane à Tarascon,

De toutes les filles de la Provence,

La plus belle c’était Théréson.

Elle ne savait dire qu’un mot :

Quès aco ?

Digo li qué vengué,

Mon bon !

 

Oui. Théréson Chastelas est la mère de Mireille. Comment expliquer la chose. Elle ne m’avait jamais parlé de sa fille. Enfin, voilà :

Mireille était assise à côté de moi, au volant, presque sur mes genoux. Théréson était à côté. Elle pleurait toujours. Je conduisais très lentement à cause de la foule dans les rues. Derrière moi, je voyais dans le rétro Merle l’Agenais, embrasser la Juive à pleines lèvres. Deux autres femmes étaient dans la voiture avec mes compagnons d’armes, Taylor et Brown. Ils chantaient, ils hurlaient. Ils répondaient aux ovations de la foule qui nous acclamait au cri de : « Vive les Anzacs ! » Des gens montaient sur les marchepieds, s’accrochaient aux ailes. On avançait par à-coups. Il y avait des remous insensés. Quelle joie ! Quels chants ! Ah ! ces refrains ! Tous ces hommes, toutes ces femmes en délire. Paris était magnifique. Place de la Concorde, un matelot américain s’installa à califourchon sur le capot et déploya une immense bannière étoilée. Il y avait déjà longtemps que quelqu’un avait cueilli mon petit fanion d’état-major. Devant le cinéma Marivaux une femme en cheveux monta dans la voiture et m’embrassa violemment sur la bouche. Elle le fit une dizaine de fois. Puis elle sauta en me chipant mon casque et cria à Mireille en se retournant et en esquissant quelques pas de valse :

— Eh ! la môme, j’l’ai eu, ton bel officier, hein ! t’en as d’la veine, toi !

Paris était magnifique. Des cortèges passaient, nous croisaient, nous précédaient, nous suivaient. On stationnait durant des heures sous les fenêtres des cercles et des journaux. On se lançait des fleurs comme au Corso ou comme au Carnaval à Nice. Les gens n’avaient plus de voix tellement ils avaient chanté, toujours les mêmes refrains :

V’là le Poilu,

Tire-lire-lire,

V’là le Poilu revenu !…

ou

Ah, il n’fallait pas, il n’fallait pas qu’il y aille,

Ah, il n’fallait pas, il n’fallait pas y aller !…

On avait accroché un 77 à l’arrière de la voiture et je ne m’en étais même pas aperçu. Mireille me murmurait à l’oreille :

— Alors, ami, vous êtes Australien ?

— Mais non, Mademoiselle, je suis Anglais.

— Ah !

Elle reprenait :

— Et vous venez de loin ?

— De l’autre côté du monde.

— Ah !

— Oh ! je ne peux pas vous expliquer d’où, c’est trop loin.

— Et vous êtes venu vous battre pour la France ?

— Oui, Mademoiselle, je suis venu me battre.

— Mon pauvre ami ! Et vous en avez tué beaucoup ?

— Oui, Mademoiselle, beaucoup.

— Mon pauvre ami ! répétait Mireille tendrement.

Je lui racontai comment j’avais tué 28 Boches, un jour, avant déjeuner, pour m’amuser, comme on tire les pigeons à Monte-Carlo.

— Mon pauvre ami, comme j’ai peur pour vous, murmurait Mireille en me serrant le bras.

Elle restait songeuse.

Je l’observais du coin de l’œil.

Dieu ! ce qu’elle était belle !

Mireille reprenait :

— Dites, ami, c’est horrible la guerre, n’est-ce pas ?

— Non, pourquoi ?

— Je ne sais pas, moi, toutes ces horreurs…

— Oh ! vous savez, Mademoiselle, j’en ai vu bien d’autres, moi.

— Ah ! Et qu’est-ce que vous faisiez avant la guerre ?

— J’étais chasseur de baleines, Mademoiselle.

Et je me mis à lui raconter mes chasses, ma vie, là-bas, à Port-Déception, comment on part à bord d’un petit bateau armé d’un canon, comment on surprend les baleines qui vont très souvent par couple, ou alors, c’est une mère avec son petit. On harponne d’abord le baleineau et la mère vient s’exposer à tous les coups. Quand elle est atteinte à mort, elle sue d’angoisse, elle écume, elle sue du sang. C’est ce que nous appelions la faire « fleurir ». Je lui parlais aussi de mes randonnées quand j’allais tirer les phoques et de mes longues flâneries dans le rockerey des pingouins. Les groupes des pingouins ressemblent à des troupeaux de religieuses. Ils sont noir et blanc. Les petits sont jaunes comme des poussins, puis deviennent rapidement marron. Ils ont des yeux comme des gros boutons cousus. Il n’y a pas de bêtes plus absurdes et plus drôles, drôles et raisonnables. Les pingouins partent à la pêche de grand matin et parcourent parfois de grandes distances. Ils traversent les champs de neige en se laissant glisser sur le ventre. Ils font beaucoup de chichis avant de plonger, s’encourageant, s’entraînant, se poussant. Au retour, ils escortent, ils portent les blessés, les malades et la nuit ils mettent des sentinelles aux quatre coins de leur camp. Ces sentinelles braient comme les ânes. Elles poussent un cri et se répondent tous les quarts d’heure. Leur cri est celui d’une trompette mal embouchée, il ressemble aussi au cri du paon, mais est moins aigu, plus creux. Il a quelque chose d’enroué. Quand on se promène parmi leurs nids, les pingouins vous disent quantité de sottises. Ils vous regardent ahuris, battent des ailerons, vous envoient des coups de bec dans les bottes, déjectent longuement, vous insultent, se taisent, vous contemplent. Ils sentent terriblement mauvais. Ils collectionnent les pierres.

— Ô ami, je vous aime, me disait Mireille en se serrant contre moi, se faisant lourde.

— Moi aussi, je…

— Ami, il y a longtemps que je vous attendais !

— Moi aussi !

D’émotion, je soulignai cet aveu d’un coup d’échappement libre.

La nuit tombait.

Autour de nous des lampions, des guirlandes électriques, des girandoles s’allumaient à tous les balcons. Loin de s’éclaircir, de s’écouler, la foule devenait de plus en plus compacte. On ne pouvait plus avancer. Nous étions quelque part derrière la Madeleine. Alors, abandonnant l’auto, j’entraînai tout le monde dans le petit Tabac de la rue Tronchet. Nous eûmes beaucoup de mal à nous frayer un chemin.

Dans ce Tabac, c’était du joli. On marchait sur des coquilles d’huîtres, des verres cassés, on pataugeait dans des confettis, on se prenait les pieds dans les serpentins dont le sol était jonché, on s’enlisait dans une boue de vinasse, de fleurs, de sciure. Les tables étaient prises d’assaut, et la rue entrait et sortait par les fenêtres ouvertes, avec des drapeaux, des chants, des bombes, des pétards. Les hommes étaient en bras de chemise et les femmes étaient saoules de fatigue, d’enthousiasme, de champagne. Tout le monde était aphone, mais tout le monde chantait, quand même. La grande Marcelle, la patronne, une maîtresse femme qui me vendait des cigares de contrebande, qui me faisait des plats spéciaux et qui m’avait à la bonne, nous mena à l’entresol. Elle nous ouvrit sa chambre à coucher. C’est là que nous nous mîmes à table. Toute la bande mourait de faim. Sauf moi.

Je n’avais plus aucune envie de manger.

Pourquoi ?

Parce que.

Parce que avant de nous mettre à table, Théréson s’était éclipsée. Mais avant de s’éclipser, elle m’avait fait signe de la suivre. La toilette étant occupée nous descendîmes donc à la cuisine. Et c’est là, dans un étroit boyau, au milieu des marmites et des casseroles fumantes, parmi les appels et les commandes, bousculés par les garçons, poussés par les filles de service, et sous les yeux moqueurs de la grande Marcelle qui nous préparait justement un homard à l’américaine, que Théréson éclata une fois de plus en sanglots et que je dus calmer ses nerfs.

Elle pleurait sur ma poitrine, dans mes médailles.

— Mon bon, elle t’aime ! Que vais-je devenir ? Comment faire ?

Elle était affolée.

— Que faire de ma fille, maintenant qu’elle sait tout ? Je ne puis pas la ramener chez les sœurs. Il est beaucoup trop tard, et puis, et puis, j’ai ma maison. Je ne puis pas m’absenter par une nuit pareille !

Elle était dans tous ses états.

— Voyons, voyons, Théréson, ne t’affole pas, lui disais-je. Je te donne ma parole d’honneur…

— Et Mireille qui sait tout ! Moi, qui ne voulais pas qu’elle apprenne jamais… moi qui ne voulais pas qu’elle sache jamais que sa mère… est… est… une…

— Théréson ! Je t’assure que Mireille n’a rien remarqué. Laisse-moi faire. Je te jure que…

— Mireille ! mais c’est une fine mouche ! Ah ! mon mari, mon pauvre mari ! Un ancien militaire ! Un jour pareil ! Moi qui ai tout fait pour que…

— Théréson, calme-toi ! Écoute, tu vas rentrer, en douce, sans rien dire à personne. Tu as confiance en moi ? Je…

— En toi ? oui, mais en toi seul ! Aide-moi, je t’en supplie ! Je mourrais de honte si… Emmène-la, cache-la, qu’elle ne me revoie jamais !

— Voilà. Tu vas filer. Je remonte là-haut. On dîne. Puis j’emmène Mireille. Elle ne se doutera de rien. Je lui prends un appartement au Ritz. Je la gâterai, tu sais. Tu peux être tranquille. Tu as confiance, n’est-ce pas ? Elle pourra rester au Ritz jusqu’à mon retour, car je dois rejoindre mon régiment, tu sais. Après, après je lui expliquerai tout. Je… Je… Théréson, je te demande la main de ta fille. Madame Chastelas, me donnez-vous votre fille en mariage ?

— Non !… c’est sérieux ?

— C’est sérieux, tu le sais bien.

— Et que vas-tu lui dire ?

— On verra… on verra… je… je… je lui dirai que… que… je…

— Viens, que je t’embrasse, tu es le plus brave, viens !

Théréson m’étreignait.

Tout tournait autour de moi.

Il arrivait du café un chahut épouvantable.

Des canons roulaient sur la chaussée tirés par la jeunesse des écoles. Des midinettes, des gamins, des vieillards, des blessés, un aveugle, tout le monde s’y attelait. On scandait la Marseillaise sur les assiettes, sur les verres. Des permissionnaires sifflaient dans des bouteilles vides. Des chaises, des tables croulaient sous le poids de ceux qui montaient dessus pour voir défiler dans la rue. Un instant nous faillîmes être séparés par un monôme de fous qui pénétraient dans la cuisine, braillaient, hurlaient, tapaient sur les chaudrons, renversaient des piles d’assiettes.

— Je te la donne, me soufflait Théréson à l’oreille, je te la donne à toi, mon trésor !

Je la poussai doucement vers le comptoir et lui versai à boire. Théréson reprit un peu d’aplomb. Ce n’était plus une mère éplorée, mais une amoureuse qui balbutiait, qui disait des phrases sans suite.

— Tu es un chic type, toi, un chic type… Quelle idée !… Il faut s’attendre à tout avec toi, à tout… Personne n’aurait trouvé ça… Quelle surprise ! Et dire que tu es sérieux, toi, toi… toi qui es toujours prêt à la rigolade… Je sais bien qu’elle sera heureuse avec toi… Et Mireille ne saura jamais, jamais rien ?…

— Je te le jure, Théréson.

— Ah !

Avant de disparaître dans la foule, elle eut un dernier scrupule.

— Et tu crois que Mireille acceptera ?

— Je ne sais pas… je…

— Et que lui diras-tu ?

— Je te téléphonerai.

J’ai téléphoné ; mais avant, je suis remonté à l’entresol enlever Mireille.

Nous sommes sortis dans la rue.

Nous riions comme des enfants.

Paris était magnifique.

Ah ! cette nuit.

ROULEAU QUATRE

Au chalet, le 17 mars.

La nuit est bleue. Le jour je parle dans ma machine. La nuit je sors.

Je ne dors pas.

Depuis quinze jours, les nuits sont bleues, d’un bleu extraordinaire. Depuis quinze jours il fait beau. Depuis quinze jours, il gèle. C’est l’hiver. Le vrai. Naturellement, les amateurs ne reviennent pas et c’est pourtant maintenant qu’il ferait bon de luger. En février, quand il pleuvait, il y avait encore des concours de skis dans la vallée. Pourquoi ? Tous les hôtels sont fermés. Chamonix est vide, vide. Même les habitants du pays restent enfermés chez eux. Probablement qu’ils dorment. C’est aujourd’hui une race dégénérée. Par ces belles journées ensoleillées et ces belles nuits si froides, si divinement froides, je ne vois personne dans la vallée. Jamais personne sur les routes, même à la lunette. Je n’entends pas le moindre bruit. J’ai beau me pencher sur la vallée, rien ne bouge. Je crois même que les trains n’arrivent plus. Je fume ma pipe. Pas un oiseau. Pas un cri.

Personne ne vient.

De tout l’hiver je n’ai eu qu’une seule fois une visite, ici.

Naturellement, c’était un Anglais.

Quelques jours après le Nouvel-An, je vois monter une cordée de trois. J’éclate de rire en les voyant. C’était tellement inattendu ! Et voilà qu’ils s’arrêtent sur le terre-plein, devant ma porte. L’Anglais me salue en portant la main à son passe-montagne en poil de chameau, moi, j’éclate encore une fois de rire, car j’étais tête nue. Naturellement, nous ne nous adressâmes pas la parole. L’Anglais m’envoya son guide comme intermédiaire. C’était le Géant, un arrière petit-neveu du grand Jacques Balmat, dit le Mont-Blanc, de cet homme fameux qui s’est perdu dans ces montagnes en cherchant de l’or dans les glaciers.

Le Grand Balmat n’était pas fou. J’ai vu quelques petits grains d’or ramassés aux sources de la Diosaz et j’ai entendu dire que c’est dans ces parages-là, mais de l’autre côté de la montagne, dans le glacier du Ruan, que Jacques Balmat disparut. D’ailleurs il ne s’agit pas de l’or, mais des pruneaux du Grand Balmat.

Je me suis souvent fait raconter cette histoire par les guides et les porteurs.

Quand le Grand Balmat eut atteint en premier et tout seul la cime du Mont-Blanc, il paraît qu’il avait trois pruneaux dans sa poche et qu’il les ensevelit dans la neige du sommet pour laisser un témoignage de son exploit. Tous les guides qui atteignirent par la suite le sommet cherchaient ces trois pruneaux, mais pas un seul n’eut la chance de mettre la main dessus. Cent et quelques années plus tard, quand on creusa un puits dans la calotte de glace du sommet pour atteindre la roche de l’aiguille qui est en dessous afin d’établir solidement les fondations de l’observatoire Janssen, on trouva à une quarantaine de mètres de profondeur, trois noyaux de pruneau. Il n’y avait pas de doute, c’était ceux du Grand Balmat. Cette trouvaille déclencha immédiatement une terrible bataille entre les hommes qui travaillaient là. Chacun voulut s’approprier ces reliques auxquelles ces montagnards attribuaient des vertus de protection et de chance. Par la suite, tous les hameaux de la vallée vécurent sur le pied de guerre. Il y eut des vendettas farouches dans la région, des haines de clan, des frères ennemis, des crimes compliqués, de bizarres accidents de montagne, des incendies de chalets, une lutte sourde autour de la possession des trois noyaux. Le premier possesseur fut François Coutet, tué à Sixt, à l’affût au chamois ; puis, jusqu’en 1914, donc en moins de vingt ans, les trois frères Dévouassou qui périrent ensemble au Mont-Maudit ; Lombard, dit Jorasse, que l’on trouva pendu dans la chapelle des Tines ; un Cachat, mort en montagne ; un Tournier, mort en montagne ; un François Ravenet, disparu dans une crevasse. Les guides et les porteurs qui sont tous gens superstitieux accusent de ces « malheurs » la science et ce maudit savant qui alla établir un observatoire au Mont-Blanc. Il est certain que Janssen a laissé une très mauvaise réputation dans les paroisses. J’ai vu des femmes se signer en m’entendant prononcer son nom. Quand on parle de lui, on l’appelle encore couramment « Le Diable ». En dernier lieu, c’était de nouveau un Coutet, Marie Coutet, qui possédait ces fameux noyaux. Il les détenait depuis 14. Il me les a montrés en me sous-louant le chalet du Plan pour l’hiver. Il les a toujours dans son gousset. C’est un homme méfiant, grimaçant, sauvage, le seul guide non-assermenté, mais le plus fin connaisseur de la montagne. Tout le monde le craint. Je le soupçonne d’aller à l’or, comme le Grand Balmat, quand il prétend chercher des cristaux. On l’épie. Un jour il m’a fait atteindre le sommet de l’Aiguille du Plan en grimpant par le Passoir de l’Aiguille, contre la face sud-ouest qui est à pic et, depuis toujours, réputée impraticable.

La construction de l’observatoire du Mont-Blanc m’intéressant, à cause de l’usine que j’avais fait construire à Port-Déception, dans les glaces antarctiques, j’aimais à faire parler Marie Coutet du « Diable ». Marie Coutet l’a bien connu, car c’est Coutet qui fut unanimement désigné pour monter la grosse lentille du télescope au sommet. On escomptait qu’il se tuerait. C’était une charge qu’on ne pouvait pas diviser. Bien qu’excessivement fragile, la lentille pesait 90 kilos. Marie Coutet l’accepta. Mais quelle ne fut pas sa stupeur quand il eut chargé la lentille sur ses crochets et ses crochets sur son dos, de voir Janssen, une espèce d’avorton qui sautillait à cloche-pied, venir à lui, armé d’une longue chaîne en acier et lui nouer cette chaîne autour de la taille, et l’entortiller dedans, lui, Marie Coutet, l’homme le plus fort, le plus indépendant des montagnards. La chaîne lui passait sous les bras, se croisait sur sa poitrine, faisait dix tours autour de la précieuse lentille, s’enchevêtrait dans les crochets, lui repassait sur les épaules, bref, l’arrimait, lui, le porteur, à sa charge. Il était ficelé à bloc. Un gros cadenas ramenait les deux bouts de la chaîne sur son ventre. Janssen y donna un tour de clé.

Tel que je l’ai connu, j’imagine facilement la fureur, l’indignation de Marie Coutet.

Cependant il partit de l’avant.

Ce qui le consolait c’était de penser que ses camarades n’étaient pas mieux partagés que lui. En effet, Janssen n’avait qu’une confiance très limitée en ses hommes. Tous étaient enchaînés à leur charge, cadenassés de peur qu’ils ne se débarrassent des précieux instruments dans un mauvais pas. Janssen lui-même qui était infirme – je n’ai jamais pu savoir au juste s’il était réellement cul-de-jatte, bancroche, bancal, tordu, atteint du mal de Pott ou tout simplement nabot – s’installait dans une espèce de traîneau-fauteuil-chaise-à-porteurs de son invention, et il se faisait hisser, porter, tirer jusqu’au sommet. L’équipe chargée de ce véhicule était la plus étroitement enchaînée ; par surcroît, Janssen la houspillait tout le long du chemin. C’était une espèce de crapaud méchant. Il était détesté.

Tout alla bien jusqu’à la Pierre à l’Échelle, mais quand il s’agit de former les cordées, personne ne consentit à courir le risque d’avoir Marie Coutet dans la sienne. Il était trop lourdement chargé. Il pouvait faire un faux pas. C’était trop dangereux. Alors, il partit seul, bravement, en tête.

Il franchissait les crêtes. Il se laissait glisser sur le ventre dans les crevasses pour ne pas endommager sa charge. Il s’était fait un point d’honneur de déposer sa charge intacte au sommet. Il sacrait, il jurait, il peinait, il maudissait la vie, les hommes, la montagne, mais il montait toujours. Il voulait arriver grand premier. Quand il n’en pouvait plus, il se laissait tomber tout du long, enfouissait sa tête dans la neige, respirait comme un ours. Cent fois il crut crever il avait la sensation que son cœur, que tout son être allait se rompre cent fois il surmonta ces défaillances. Il ne voulut pas s’arrêter aux Grands Mulets. Il campa la nuit sur le Plateau, au pied des Rochers Rouges, toujours enchaîné à sa charge. Tout seul. Il m’avoua, qu’en franchissant le lendemain la longue crête du Dromadaire, qui ressemble à un double toit de neige, il eut envie de se jeter dans le vide avec la lentille, tellement il haïssait cet astronome qui n’avait pas eu confiance en sa parole, tellement il haïssait ses collègues, tellement il se haïssait lui-même. Arrivé au sommet et ne sachant comment exprimer sa colère, son mépris, il tailla avec son piolet dans la neige gelée, le mot MERDE en lettres géantes. Puis il tomba sur les genoux et il s’évanouit.

Jamais Marie Coutet n’a voulu se faire payer cette course, mais il se jura de se venger.

Voilà le genre d’homme que c’était.

Je crois qu’il a tenu parole en se rendant enfin maître des trois noyaux du Grand Balmat.

Il n’y a pas trois semaines qu’on l’a trouvé écrasé sous un sapin qu’il venait d’abattre. On a conclu à un accident. Personne ne sait ce que les trois noyaux sont devenus. Son gousset était vide…

Donc, le Géant vient me proposer de la part de son Anglais, de les accompagner au Mont-Blanc.

— Dites à monsieur, dis-je au Géant, que j’en descends.

— Comment, aujourd’hui ?

— Oui, justement, j’en arrive.

— Tout seul ?

— Tout seul.

— Mais vous êtes fou !

— On me l’a déjà dit, le Géant. Maintenant décampez, je vous ai assez vus.

Je les vois encore déguerpir et je ris à haute voix devant ma machine comme je riais ce jour-là.

Je ne dors pas. Alors je sors la nuit. Le jour, je parle dans ma machine. Mais la nuit, je sors, comme un voleur.

Quelles longues errances !

Le clair de lune est immense.

Tout est transparent.

Je marche, la pipe au bec, un bâton ferré à la main. Rien ne me trouble dans mes pensées, pas même l’aboiement lointain d’un chien. Je ne supporte plus les chiens, c’est pourquoi je n’en ai pas ici. Je n’en veux plus.

Je suis seul.

Je traverse le lac du Plan, à cette saison recouvert d’énormes débris tombés de l’Aiguille. Je vais jusqu’à Blaitières-dessus, ou même, je pousse jusqu’à la moraine des Nantillons.

Il y a là une corniche qui surplombe le vide. Je m’y installe souvent. Je fume.

Rien ne me trouble dans mes pensées. Rien ne me distrait. Les sources, les torrents, les cascades, les chutes d’eau sont gelés.

Je suis tout seul.

Je me lève pour faire rouler un bloc de la moraine. Je choisis un granit de forme à peu près cubique, et me servant de mon bâton comme d’un levier, j’arrive à le mettre en branle. Le bloc glisse d’abord lentement sur la glace, puis il s’abat sur sa face antérieure. Il oscille, puis il se met peu à peu à rouler. Il semble prendre son élan, la pente devient plus rapide, il fait un bond immense et disparaît dans le vide. Je suis la chute en voyant jaillir des éclats et en entendant se fracasser un torrent de rochers. Tout cela s’en va écraser la forêt des Planaz. En bas. À plus de mille mètres.

Quand le silence se rétablit, je retourne m’installer à mon observatoire. J’écoute. Je fume. Rien ne me trouble dans mes pensées.

Tout est bleu. Les crêtes sourcilleuses. Les glaces. Le clair de lune. Le ciel. La nuit. Ah ! la nuit.

C’est l’heure où les étoiles palpitent.

C’est l’heure où l’on entend à Paris le pas des chevaux sur le pavé de bois. Les premières voitures de livraison reviennent déjà des halles. Il y a un cliquetis de bouteilles à lait qui annonce l’aube prochaine. Un peu plus tard, quelqu’un siffle en bicyclette. Je suis à ma fenêtre qui donne sur la place Vendôme. Je fume une cigarette à ma fenêtre. Je me mets en pyjama à ma fenêtre. J’ai déjà pris mon bain. Je ne me suis pas couché, car déjà je ne dors pas. Je suis parfumé au vétyver. Le frisson de l’aube me hérisse la peau en chair de poule. Dehors, tout devient d’un bleu intense. Au Ritz aussi ma chambre était bleue.

Je me penche. En bas, le portier de nuit passe la consigne au portier de jour. Je les entends rire. Les valets battent les tapis. Les arroseuses automobiles de la Ville de Paris tournent autour de la colonne comme des insectes sur une mare. Les premiers journaux se déploient. Dans la chambre d’à côté Mireille dort dans un grand lit. Son ciel de lit aussi était bleu.

Elle est là.

Nous nous sommes mariés.

Mais avant ?

Avant je suis revenu de la guerre. Avant, j’ai été démobilisé. Avant, j’ai été mis aux arrêts de rigueur pour cette automobile perdue dans le grand Paris en fête. Avant, j’ai téléphoné à Théréson. Je lui ai téléphoné : « Oui, Mireille le veut bien. »

Avant, c’était la noce, les femmes. Avant, c’était la guerre. Les nuits de guerre. Bapaume, la Somme, la bataille de Saint-Quentin, le bois de la Vache. Avant…

C’est l’aube.

Je rentre au chalet.

Je bois un bon coup et je me remets à parler devant ma machine.

Je ne dors plus du tout.

Mon insomnie.

Il a fallu la guerre pour changer ma vie.

Non, il a fallu la guerre pour me retrouver tel que j’étais, tel que j’ai toujours été, c’est-à-dire innocent et plein d’enfantillages.

J’aime m’amuser.

À Port-Déception, je m’étais embarqué dans une affaire sans issue. Je commençais à m’ennuyer. J’étais démoralisé. Je n’avais plus le courage de partir. Il a fallu la guerre pour…

Ah ! Mireille !

Avant, avant, eh bien, tant pis !

Comme maintenant, l’hiver tirait à sa fin. Il y avait déjà eu une grande débâcle au large. C’était, je crois, la huitième ou la neuvième année que j’étais là. J’étais prêt à abandonner l’entreprise à Hortalez, à lui faire tout simplement cadeau de la S.B.C. Je voulais partir et ne plus jamais entendre parler ni de lui, ni de Mme Héloïse. J’en avais assez.

Un jour, on signale l’arrivée de la flottille. Elle arrivait beaucoup plus tôt que de coutume. D’innombrables fumées l’annonçaient, dont des grosses. À Community-City, l’émotion était à son comble. Le premier à mettre pied à terre fut le docteur Schmoll, qui débarqua d’un youyou battant pavillon de la marine allemande. Personne ne comprenait rien à cette manifestation. Au contraire, j’étais très heureux de revoir notre docteur, car j’avais imaginé un gramophone géant, dont l’aiguille eût été aussi grosse qu’un tire-fond. Je comptais sur le docteur pour construire ce magnifique appareil, destiné à être dressé sur la place publique de Community-City comme kiosque à musique. C’était une dernière surprise que je voulais faire à mes hommes avant de m’en aller. Je ne serais pas parti avant de voir réaliser ce vœu. Je voulais également demander à Schmoll si l’on ne pourrait pas extraire de nos résidus de la baleine une matière similaire à l’ébonite pour la fabrication des disques. Je rêvais de disques aussi grands que le plancher d’une salle de bal.

275 bateaux, dont 37 gros charbonniers avaient jeté l’ancre dans notre port. Ainsi que le youyou de Schmoll, tous avaient hissé leurs couleurs. Des canons étaient braqués sur la ville. Si parmi les hommes qui débarquèrent quelques-uns étaient en uniforme, tous étaient armés.

Comme je l’ai dit, personne ne comprenait rien à cette manifestation et c’est bien inutilement que Schmoll me menaça d’un gros revolver lorsque je me portai à sa rencontre. Ce déploiement de forces était souverainement ridicule ici. Personnellement, je ne voyais dans toute cette affaire qu’une occasion inespérée de changer de vie.

Quand Schmoll me déclara qu’il prenait possession de l’île et que, par conséquent, mon entreprise de pêche, l’usine, la ville, les bateaux, tout était confisqué, je lui éclatai de rire au nez. Il paraît que j’étais ruiné. Quelle veine !

La première tâche des Allemands fut d’installer une station de T.S.F. dans l’île et de mettre deux pièces de canon en batterie à l’entrée de la passe. Ils avaient débarqué un matériel énorme. Le poste et son antenne furent vite montés. Les Allemands étaient toujours aux écoutes. Il paraît qu’ils se tenaient en permanence en communication avec les Falkland et qu’ils brouillaient tous les messages de cette station. Ils émettaient également des faux signaux, avec des indicatifs de navire, pour qu’on ne puisse pas les repérer. Quand ils sortaient du poste, ils étaient toujours fort excités, et riaient entre eux. Je ne m’occupais pas d’eux ; personnellement, je n’ai pas eu à me plaindre d’eux ; je croyais avoir affaire à une vulgaire bande de pilleurs d’épaves, supérieurement organisée, il est vrai, ce qui me surprenait un peu, ainsi que m’étonnaient l’autorité que Schmoll semblait exercer sur eux, la discipline qu’il leur imposait, le prestige dont il jouissait. Schmoll paraissait s’attendre à de graves événements ; mais comme il ne se passait toujours rien, les Allemands se mirent eux aussi à la pêche à la baleine et à prendre des dispositions pour un long séjour, car dans ces climats, il faut toujours être paré pour un hivernage forcé. La pêche rendait comme jamais. Ce fut un curieux été.

À Port-Déception la pêche avait toujours été bonne. Les baleinoptères étaient nombreux. Il y en avait d’immenses troupeaux. Parfois, il y avait de la baleine franche, surtout des femelles avec leur petit qui remontaient des mers du Cap, où elles séjournent volontiers durant la gestation. Malgré cela il n’était pas rare de voir les flottilles s’en aller très loin dans le sud. L’année précédente, j’avais même envoyé un bateau-usine stationner à Port-Charcot, au-delà de la terre de Graham. Cette année la pêche eut lieu dans les eaux mêmes de Port-Déception, sans jamais perdre l’île de vue. On ne pouvait pas s’éloigner. Primo, les Allemands ne l’auraient pas permis et, secundo, les champs de glace nous enserraient de très près.

Ce fut un curieux été, pas bleu, mais rouge, rouge. Tout le monde était rouge de sang.

Après une première période de beau temps et une débâcle hâtive qui avait permis l’arrivée intempestive de la flotte Schmoll, le froid avait repris une vigoureuse offensive. Les champs de glace s’étaient reformés. La banquise nous assiégeait. Il restait à peine un chenal d’eau libre, en forme de demi-cercle étoilé, dont une branche sinueuse s’étendait vers l’ouest. Toutes les baleines des mers australes semblaient s’être donné rendez-vous dans cette poche d’eau. On s’en donnait à cœur joie.

Quel massacre. Les baleines foisonnaient. Elles étaient si nombreuses qu’on n’avait pas le temps de les viser et qu’on les éperonnait. On fonçait dedans à toute vapeur. De l’évent jaillissait soudain une colonne de sang au lieu d’une colonne d’eau. Hourra ! hourra ! En quelques secondes les hommes avaient les bras, les mains, le visage aussi rouges que leur chemise de laine rouge.

Ce n’était que cris, coups de sifflet, ordres rauques, manœuvres improvisées, courses folles, baleines râlantes, cadavres géants échoués sur la banquise côtière ou ballottés dans la houle, en remorque. Des milliards d’oiseaux de mer s’abattaient sur nos victimes et nous les disputaient jusque dans les ateliers de dépeçage. Quel carnage ! Les hommes étaient ivres de sang, de surmenage, de joie. Ils faisaient du beau travail. Je travaillais avec eux.

J’avais tiré un mauvais numéro. Je travaillais à bord du baleinier 116 qui avait un équipage allemand, des novices, des maladroits, qui faillirent causer plus d’un accident. Malgré cela j’ai conservé un excellent souvenir de cette période ; ces quelques mois de travail intense, de travail manuel, abrutissant, éreintant, de surmenage, de fatigues, de risques que je partageais avec mes hommes font sûrement partie de la plus belle époque de ma vie.

N’avez-vous jamais eu envie de franchir la rampe et de monter en scène, d’entrer dans l’arène du cirque ou de retrousser vos manches et d’empoigner un outil quand vous vous arrêtez devant un chantier pour regarder travailler ? Moi, j’aime mettre la main à l’ouvrage. Il y a tant de joie dans l’action. Je ne peux pas me retenir. Peu importe ce que l’on fait. Je sais conduire une locomotive et je suis déjà descendu en scaphandre. Quel travail pénible ! On ne pense à rien. Il faut savoir respirer sous le casque en contretemps avec la cadence de la pompe qui vous envoie l’air pur. Et puis, on n’est jamais assez lourd. On a toujours tendance à remonter. C’est curieux. Les scaphandriers ont une bonne paie. Ce sont des gens silencieux. Ils mangent et ils boivent beaucoup.

À bord du 116 je m’étais spécialisé dans le maniement du trocart. Il y faut beaucoup de force et encore plus d’adresse pour atteindre la baleine juste au creux de l’aisselle gauche, là où les couches de graisse sont moins épaisses, et enfoncer le trocart d’un seul coup, jusque dans les profondeurs de la cage thoracique. Si on atteint l’os, l’instrument glisse sur l’omoplate et l’on court le risque de tomber à l’eau. Une fois, nous nous étions amarrés à un gros glaçon. J’étais descendu dans la chaloupe pour enfoncer le trocart dans une baleine en train de couler. L’opération était pénible. La baleine se présentait mal. On lui avait passé un câble sous le ventre et on la manœuvrait du bateau, au cabestan, pour la faire pivoter sur moi. J’allais prendre mon élan, viser et enfoncer le trocart quand à la suite d’un coup de vent, le bateau talonna sur le glaçon et le câble du cabestan vint à rompre. Une extrémité de ce câble m’atteignit comme un ressort, s’entortilla autour de mon cou et me projeta à une très grande hauteur. Ce jour-là j’ai failli être étranglé, noyé, décapité, pendu. J’ai encore une longue cicatrice derrière l’oreille.

Je menais donc la vie de mes hommes, cette vie ahurissante, où l’on mange, où l’on dort quand on peut, où l’on est surmené, où l’on boit beaucoup d’alcool pour ne pas sentir la déperdition de ses forces, où l’on se dépense intégralement, où l’on est tellement abruti que l’on n’arrive pas à penser. Je ne pensais plus à rien. Cela aurait pu durer longtemps. J’étais content. Mort de fatigue, mais content. Sans envie. On chique. On crache. On bougonne. On se remet à l’ouvrage. On repart à la pêche. On se passe le bouteillon. Il y a tout de même la satisfaction de tuer la baleine. On aime tuer. Les hommes sont fiers. Ils l’ont eue. Il y a une rivalité entre les équipages. C’est à celui qui en tuera le plus. On bat des records. On tue.

Tout le monde était couvert de sang.

Quel curieux été que cet été-là.

Un été venteux. Avec des coups de vent terrifiants et des brouillards tellement épais que l’horizon n’était jamais complètement dégagé. Port-Déception était réellement au bout du monde. On se sentait perdu.

Un matin de fin janvier un bateau blanc vint jeter l’ancre parmi nous. C’était un drôle de corps, mâté en brick-goélette. Il battait pavillon américain. À son bord tout était en bois ou en métaux non magnétiques. La coque est en chêne et pin d’Orégon, assemblés par des chevilles ou gournables d’acacia, avec de rares boulons de bronze. La machine elle-même est en bronze ou en cuivre. C’est dans sa construction que réside l’originalité de ce bâtiment entièrement non-magnétique et qui ne comprend aucune particule d’acier ou de fer susceptible d’influencer l’aiguille aimantée. Il se livrait dans nos parages à l’étude des phénomènes du magnétisme terrestre. Sa croisière scientifique devait le mener jusqu’en Nouvelle-Zélande. C’était le Carnegie.

C’est donc à bord du Carnegie que je quittai Port-Déception, y ayant été embarqué d’office par Schmoll et c’est à bord du Carnegie que j’appris que l’Europe était en guerre, que le monde était en guerre, en guerre depuis plus de six mois.

Débarqué en septembre à Wellington, je m’engageai immédiatement dans un corps d’Anzacs.

En janvier 1916, j’étais sur la Somme.

Au bois de la Vache.

On dit que la guerre a tout bouleversé, je crois qu’elle a surtout bouleversé l’amour.

ROULEAU CINQ

Tenez, Mademoiselle, voici encore un petit cahier de Mireille, je l’ai trouvé aujourd’hui dans sa mallette à maquillage, dans la poche secrète où Mireille cachait ses trésors : notre certificat de mariage, son permis de conduire, la carte postale illustrée représentant le portrait de sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus avec les bras pleins de roses, son engagement au cinéma, un fer à cheval, un petit clou, un grand clou, un trèfle à quatre feuilles, la photographie de ma mère que je lui avais donnée, un médaillon vide, un carnet de chèques à son nom et dont elle ne s’est jamais servi. Il y a aussi un billet de cent francs sur lequel Mireille a écrit : « Papa me l’a rendu le 8 juillet 1914 ».

Mireille avait toujours peur de manquer d’argent, c’est pourquoi j’avais fait établir ce carnet de chèques à son nom et lui ouvrir un compte personnel chez mon banquier. Jamais Mireille ne toucha à cet argent. Elle n’avait besoin de rien. Elle n’aimait pas dépenser. Ce n’est pas comme moi qui lui achetais des autos, des robes et tous les bijoux à la mode. Mais elle n’aimait pas les bijoux ; comme ma mère, elle n’aimait que les fleurs. Jamais je ne lui en aurai assez acheté !

Pas plus que de son carnet de chèques, jamais Mireille ne s’est servi de son permis de conduire. Elle aimait bien les autos, pourtant. Je lui avais fait découvrir les autos grand-sport. Elle ne savait pas que ça existait et que l’on pouvait rouler à 140 à l’heure. Mais elle préférait les taxis. Au début, elle se laissait emporter parce qu’elle m’aimait bien et que ça me fait plaisir d’aller vite ; mais dans les voitures vites elle luttait. Elle luttait avec elle-même. Elle avait le vertige. Des palpitations. Une fois, une crise de larmes. Je dus stopper. Je croyais que c’était l’émotion de la vitesse ; mais un jour elle s’évanouit dans son baquet. Moi qui voulais lui acheter un aéroplane, je la conduisis chez un médecin.

Quelle catastrophe ! Il paraît qu’elle était condamnée.

On me parla d’une lésion au cœur, mais ce n’est pas de cela qu’elle est morte. Elle est morte d’une autre maladie, d’une maladie bizarre dont j’ai oublié le nom et que je ne saurais décrire, d’une maladie que l’on découvrit beaucoup plus tard, beaucoup trop tard et devant laquelle les médecins restèrent désarmés, ne la connaissant pas. C’était tout à la fois maladie mentale, mystique et physique, horriblement physique. Ah ! si j’avais su, moi qui croyais que c’était de la pureté, comme une brute j’aurais pris cette maladie sur moi, si j’avais su ! J’en serais bien venu à bout. Mais voilà, on ne sait jamais, et les médecins me l’avaient déjà condamnée à mort, ma pauvre Mireille, je ne pouvais rien faire d’autre que de la gâter comme un grand frère. Fini, les autos. Je la dorlotais comme une pauvre petite chose fragile. C’était d’ailleurs mon bien le plus précieux. Je lui évitais toute émotion. Je l’adorais. Je la faisais rire. Toujours je la faisais rire.

Naturellement, Mireille ignorait tout. Elle ne savait pas qu’elle était malade. Elle ne se sentait pas malade. Quoique souvent inquiète, voire soudainement anxieuse, elle était gaie, toujours gaie. Et quelle douceur ! On se baladait maintenant en taxi, tout doucement, tout doucement, et je la menais au cinéma. Elle avait la passion du ciné. C’est pourquoi je lui en ai fait faire, malgré l’avis des médecins qui ne voulaient pas qu’elle se fatigue.

Un jour, on me présente un type à cheveux longs. Il faisait de la mise en scène, et cherchait justement une commandite. Cela se passait chez le coiffeur du Ritz. J’avais dit à Mireille de m’attendre dans le hall. Nous devions aller déjeuner à Bagatelle. Nous n’avions rien à faire, rien d’autre à faire. Comme aujourd’hui c’était un premier avril.

— Mademoiselle, ajoutez en tête de ce rouleau, que c’est aujourd’hui le premier avril et que je suis toujours dans mon chalet du Plan.

Donc, c’était un premier avril et je voulais faire une surprise à Mireille. J’étais descendu chez le coiffeur et j’avais l’intention de passer chez Cartier, choisir je ne sais quoi. On me présente ce type à cheveux longs qui cherchait une commandite pour une affaire de cinéma. Il était gentil. Je l’entraîne au bar. Depuis que je savais Mireille malade, je ne buvais plus. J’avale une demi-douzaine de cocktails et je signe un chèque de 600.000 francs. Puis je présente ce bonhomme à Mireille et nous allons déjeuner.

Mireille était folle de joie. Elle allait faire du cinéma ! Durant tout le repas, ce monsieur lui expliqua un scénario. Est-ce que je sais, moi ? Il lui parlait d’Edgar Poe, il voulait tourner la vie romancée de cet homme, Mireille devait être une femme qui s’appelait tantôt Éléonora, tantôt Ligéia et Ulalume. C’était encore un artiste. Il m’intimidait. Sa conversation était brillante. Je souriais de voir Mireille aussi contente. Elle battait des mains. Elle était toute rose. Elle était particulièrement bien habillée ce jour-là, avec un tout petit chapeau. Je commandai du champagne pour conclure l’affaire.

Est-ce que vous allez au cinéma, Mademoiselle ? Oui, n’est-ce pas ? Alors vous avez vu Mireille, vous savez bien, la vedette des Films Mireille. Je lui ai constitué une société, la Société des Films Mireille. C’est une jolie surprise pour un premier avril, n’est-ce pas ? Dire qu’aujourd’hui on peut constituer une société pour faire plaisir à une femme. Cela n’a d’ailleurs aucune importance pourvu qu’elle soit contente.

Le monsieur m’avait demandé 600.000 francs pour un premier film achevé, le film me coûta 6 millions. Cela n’avait aucune espèce d’importance, Mireille était contente. J’ai versé trente à quarante millions en tout et Mireille a pu tourner trois films avant sa mort. Cela devenait de plus en plus cher, somptueux, magnifique et le monsieur se faisait couper les cheveux de plus en plus court. Tout cela n’a aucune espèce d’importance, Mireille était contente. Est-ce que vous vous souvenez au moins d’elle, Mademoiselle ? Elle tournait des rôles de muse, d’inspiratrice, des rôles d’Ophélie. Je ne comprenais pas grand-chose à tout cela, mais je dois avouer que ce monsieur avait assez bien compris le côté lumineux, gracilement pur du caractère de Mireille. Mais pourquoi l’engoncer dans des tuniques antiques, elle qui portait de si jolies robes à la ville et pourquoi lui mettre toujours des fleurs de lys à la main et des couronnes sur la tête ? À mon avis, Mireille était beaucoup trop enjouée pour ces rôles-là. Je ferai encore un reproche à ce monsieur, jamais il ne la faisait rire, Mireille ; elle avait toujours l’air sérieux à l’écran, sérieux voire triste ; or, le rire de Mireille, c’était ma vie.

Mais, enfin, je ne serai pas injuste, je confesse ne pas aimer le genre artiste, et cet homme, avec ses cheveux… Enfin, enfin… je n’aime pas les artistes parce que… parce que… J’en ai connu trois à Saint-Pétersbourg… Déjà une fois… mais ceci est toute une histoire… J’allais partir à… Enfin, bref, Mademoiselle, vous pouvez travailler. Cette fois-ci, je ne vous envoie pas le cahier de Mireille, il lui appartient, c’est un petit cahier rouge que je ne lui connaissais pas, je le remettrai dans sa cachette, aussi je vous l’ai lu tout d’une traite dans l’appareil, comme en me dépêchant. Que cela ne vous empêche pas de m’envoyer votre photographie. Je vous remercie, Mademoiselle.

ROULEAU CINQ BIS

LE PETIT CAHIER DE MIREILLE
(CAHIER ROUGE)

QUAND JE L’AI CONNU

Quand je l’ai connu, j’étais une pauvre petite fille, toute meurtrie, défaite, malade et comme perdue. J’étais un pauvre petit être abandonné et je faisais semblant de vivre dans mon coin. Mon papa était mort. Je m’ennuyais. On disait que c’était la guerre. Quand maman venait me chercher, le jeudi, j’attendais toujours autre chose. J’attendais tous les jours quelque chose, quelque chose d’autre. Je pleurais souvent dans ma longue chemise de nuit. Je ne pouvais pas prier. J’avais froid chez les sœurs. Je m’arrêtais dans les longs corridors et je me mettais à trembler. J’avais peur, mais je tremblais souvent d’émotion en me disant que quelqu’un allait venir me chercher. Ce n’était pas maman qui me menait toujours à la même pâtisserie prendre le chocolat ; mais qui ? Quelqu’un de grand, de fort. J’avais bien peur ; alors je cherchais dans l’Annuaire du Téléphone qui cela serait ? J’ouvrais le gros livre au hasard et je piquais du doigt un nom en fermant les yeux… Quelle émotion ! Je rêvais à tout ce qui allait m’arriver…

Quand il est venu, il n’y a rien eu. Nous nous sommes regardés. C’était lui ! Nos mains se sont touchées. Tout Paris était en fête. Il m’a prise et déposée dans sa grande automobile des Armées. Nos bras se sont liés et nous sommes partis. Je me faisais lourde contre lui. Nous sommes partis ensemble. Nous aurions pu partir pour toujours. Nous n’étions plus qu’un seul être, fait pour vivre ou mourir.

Nous avons d’abord, dîné ensemble avec les autres, puis, nous sommes partis tout seuls, à pied, par les rues. Plus rien n’existait.

Il m’a acheté un petit cochon en pain d’épice.

Un autre soir il m’a menée au théâtre et je lui ai donné mon programme de l’Apollo. Je n’ai rien vu du spectacle qui pourtant était très beau. Avant, il était reparti au front et il était en permission quand il m’a menée à l’Apollo. Quand nous étions ensemble, nous étions loin. Nous étions deux, deux pour vivre cette vie qui nous avait tant fait souffrir ; sans savoir si l’on se reverrait, quand il rejoignait son régiment.

Avoir eu tant envie de mourir un jour et le rencontrer ! et se dire : je peux encore vivre et souffrir ! Oui, je puis encore supporter la vie grâce à lui. Et quelle vie, quelle vie inouïe, nous menions alors ! Nous ne nous sommes jamais rien dit, non, nous ne nous sommes jamais rien raconté sur nous-mêmes. Il a fallu des années pour que je sache son vrai nom. Il se faisait appeler Dan Yack, mais il avait un autre nom, qu’il a fini par me dire et dont il m’a fait également cadeau. Toujours il me fait des cadeaux. Comme il est bon ! Mais il ne veut pas que je lui parle de ma vie. Aussi ne lui ai-je, moi non plus, jamais rien raconté sur moi. – Ne me dis rien, je sais déjà tout, je ne veux plus rien savoir ! affirme-t-il. C’est ainsi que je ne lui ai jamais rien dit. Il n’y a jamais eu d’aveux entre nous. Il n’y a jamais eu de mensonges. Nous nous sommes trouvés ensemble, voilà tout, au moment où nous n’attendions plus rien, ni l’un ni l’autre, tellement le temps était devenu long durant la guerre… Mon Dieu, avoir une vie sans mensonges, sans dégoût, sans rien qui ne soit de l’amitié, de l’amitié toute pure… Peu importe que cela dure longtemps, pourvu que cela soit. Et cela est ! Nous ne nous sommes que regardés, et c’est tout, dès le premier jour. Il n’y a jamais rien eu d’autre entre nous. Et il n’y a pas de mal dans cette tendresse, ô mon amour !

Mon Amour

Mon amour ! Avec toi je suis redevenue une petite enfant, avec toi j’ai apaisé ma peine. Je m’endors sans penser à rien d’autre qu’à m’endormir, et à chanter, demain, et à revivre encore avec toi, demain, toute notre enfance. Nous faisons des jeux. Combien de fois avons-nous chanté ensemble l’Ave ou le Gloria in excelsis Deo ! Il n’y avait plus un bruit dans l’hôtel quand nous nous mettions à chanter et nous chantions bien sérieusement, malgré que tu imitais en sourdine les accompagnements de l’orgue pour me faire rire. Je finissais par rire parce que tu n’arrivais pas à me faire rire, ô mon amour ! Tu m’apprenais également des chansons à toi. Tu mettais une lampe électrique sous les draps et tu me chantais toutes tes chansons. Il y en avait des drôles ; il y en avait beaucoup que je ne comprenais pas parce qu’elles étaient en étranger, alors tu me les traduisais en français, en imitant toutes sortes d’instruments bizarres et en tirant la musique d’accompagnement de ma jarretelle, de ta cravate de soie, des deux cuillères à thé dont tu te servais comme de castagnettes, du dossier de la chaise que tu frappais avec la tringle plus ou moins longue des rideaux. Les sommiers, les tapis, les fauteuils, les tiroirs, ton trousseau de clés, les bouteilles vides, les verres, ma pince et ma lime à ongles, tout t’était bon pour faire de la musique. Comme tu étais content et comme je me fâchais quand tu faisais chanter les robinets de la salle de bains ou aboyer les malles et les valises ! J’avais toujours peur que tu ne réveilles tout le monde à l’hôtel. Mais on ne nous a jamais rien dit ; seulement, le matin, devant la femme de chambre qui contemplait le désordre que tu avais mis dans la chambre, je mourais de honte.

Ô mon amour ! Après ces jeux, nous n’avions plus rien à nous dire. Nous n’avions pas besoin de parler. Nous étions comme frère et sœur, comme si nous avions été élevés ensemble, avec des tas de souvenirs en commun. Je m’endormais sur tes genoux. Tu me portais au lit. Je m’endormais une deuxième fois toute seule dans mon grand lit et tu me regardais dormir. Quelle chose que le sommeil ! Je me laissais aller à l’abandon, tu pouvais même t’en retourner fumer dans ta chambre, à côté, dans mon sommeil je savais que tu veillais sur moi. Je n’avais pas peur ; jamais je ne faisais un mauvais rêve ; je ne savais plus ce que c’était que l’angoisse. Mon esprit s’entretenait avec toi. Dans mon sommeil, je te disais tout ce que je n’arrivais pas à te dire au long du jour. Mon souffle errait dans tes cheveux, dans mon sommeil. Dans mon sommeil, je te confiais toutes mes secrètes inquiétudes et toutes mes peines s’évanouissaient, dans mon sommeil. Je reposais. Une nuit, je t’ai vu partir en courant, je te suivais dans les rues, dans mon sommeil. Tu es allé jusqu’aux Halles, acheter des fleurs. Il y avait déjà un bon moment que, dans mon sommeil, je sentais que tu avais envie de me dire quelque chose, quelque chose de très important et que tu n’osais me parler par crainte de me réveiller. Je ne me suis pas réveillée ; mais quand tu es revenu avec quatre bottes d’œillets, des jaunes, des blancs, des crèmes, des mauves, je t’attendais sur le seuil de ta chambre. Je t’ai vu revenir en courant. Tu avais envie de me dire quelque chose et, dans mon sommeil, j’étais venue à ta rencontre. En te voyant rentrer avec ces fleurs, l’ai-je rêvé ou ne me suis-je pas réellement rendormie, dans mon sommeil ? C’était là toute ma réponse à la chose que tu voulais me demander, ô mon amour ! Tu es mon repos, mon sourire.

LES TAXIS

Les taxis sont comme des petits écrins avec des amoureux dedans. Les taxis sont comme des petites boîtes à musique avec des petits oiseaux dedans. Les amoureux ne parlent pas, ils gazouillent avec les yeux et ils se taisent. Ils vivent l’un contre l’autre, c’est pourquoi ils sont si bien en taxi.

On ne rit pas en taxi. On ne chante pas en taxi. On est sérieux. On se regarde. On est loin. On se serre mystérieusement la main comme si on allait se donner quelque chose de très précieux. Tout est surprise quand on s’aime. C’est pourquoi, quand votre taxi s’arrête, c’est toujours devant une vitrine en fête. Alors, tu m’achètes toute la boutique, ô mon grand fou !

LES CINÉS

Quand nous n’étions pas perdus en taxi, nous nous perdions dans les cinémas. Comme j’avais peur ! Je ne connaissais pas Paris et les taxis nous menaient parfois beaucoup trop loin ; mais lui, mon grand, comment connaissait-il tous les cinés dans lesquels il m’entraînait ?

Le soir, nous allions souvent dans des petites salles de quartier. Mon grand prenait des places tout en haut avec les ouvriers. Mon grand aimait beaucoup le populaire. Il allumait sa pipe, il parlait avec les femmes, avec les mioches. Moi aussi, j’aimais bien ce peuple, ces gens me rappelaient les bonnes gens que j’allais visiter en tournée avec mon papa, quand j’étais toute petite fille. Mon grand connaissait tout le monde, c’était vraiment extraordinaire. Il causait avec la caissière, l’ouvreuse et distribuait aux enfants les joujoux qu’il avait apportés dans ses poches. À l’entr’acte il descendait toujours avec des hommes payer une tournée. Vrai, tout le monde l’aimait bien, dans tous les quartiers, j’aurais pu en être jalouse.

Dans la journée nous allions dans les grands cinémas des boulevards. Il prenait toujours une loge pour nous deux, une loge qu’il louait pour toute la journée et nous restions souvent à toutes les séances, de trois heures de l’après-midi à minuit. Quand c’était un film de Louise Fazenda qui passait, on louait la loge pour huit jours et nous venions tous les jours l’applaudir. Mon grand avait une véritable passion pour la Fazenda, il la dénichait dans tous les films, même dans ceux où elle ne faisait que de la figuration. Il disait que c’était la femme la plus comique du monde parce qu’elle ne faisait pas comique, mais qu’elle était naturellement gauche. Il aurait bien voulu la connaître. Je n’étais pas jalouse. Il aurait pu y aller.

J’aimais beaucoup le cinéma. On donnait beaucoup de films à épisodes où nous allions tous les vendredis et c’était magnifique, parce que nous avions la suite d’une bonne douzaine de films à aller voir ce jour-là. Entre autres passait La Fin de la Gloire, avec une si jolie, jolie femme et un type de légionnaire canaille et épatant qui enthousiasmait mon grand, à cause de ses tatouages. Nous avons également beaucoup admiré ensemble Vernon Castle qui, dans un film très compliqué, faisait le rôle d’une milliardaire. Mon grand me disait qu’il n’avait jamais vu une femme porter aussi bien la toilette. Vernon n’a jamais reparu à l’écran, mais je n’ai pas oublié ses yeux noisette, ni sa démarche. Elle traversait un salon ou Broadway comme un cygne ride un étang, toujours majestueuse, solitaire, simple. Mon grand disait qu’elle glissait comme un voilier. Dans un tout petit ciné de la rue des Blancs-Manteaux nous avons vu une fois un film sans titre, sans nom d’auteur, sans noms d’interprètes, film qui avait dû être tiré de l’histoire de la Fausta, mais il s’agissait d’une Fausta de zoniers, qui habitait dans une roulotte, dans un paysage du nord, sous la pluie. Dieu, que ce film était beau et que cette femme m’a fait pleurer ! Mon grand aussi l’aimait beaucoup, mais elle le faisait rire, parce que dans une scène pathétique, elle mâchonnait un cigare éteint et que dans une autre, elle rouait sa sœur de coups de fouet (elle se servait d’un gros fouet qu’elle maniait comme un charretier, et c’est ça qui faisait l’admiration de mon grand). Sa sœur était une vilaine petite teigne noire qui lui voulait toujours du mal et qui était jalouse, jalouse ; la Fausta était grande, un peu fatiguée, un peu trop mûre, avec, dans un visage flétri, un œil qui louchait légèrement comme Réjane, mais elle était bien mieux que Réjane dont on venait de donner Miarka, la Fille à l’Ours dans un cinéma des boulevards, bien mieux, parce que anonyme. Mon grand prétendait que c’était une Danoise parce qu’elle ressemblait à un matelot danois qu’il avait eu autrefois à son service. C’est vrai que cette femme avait quelque chose d’un homme. Elle buvait beaucoup et elle vous regardait comme un homme. Les films de Charlot, nous allions les voir dans un cinéma proche de la gare de Lyon. C’était un ancien bouillon, une grande salle en bois qui ressemblait à l’intérieur d’une caisse à piano et qui en avait la résonance quand Charlot y déclenchait le fou rire. Le public qui riait si fort, avec un bruit de locomotive entrant en gare, se composait essentiellement de cheminots en vadrouille et de filles en cheveux. Là aussi, mon grand trinquait avec tout le monde. Une consommation donnait droit à un numéro du programme et il fallait en prendre plusieurs pour voir le programme jusqu’au bout. On y donnait toujours des Documentaires et des Actualités qu’on ne voyait dans aucune autre salle de Paris. Les films de Charlot passant en extra, il fallait prendre une double consommation supplémentaire pour pouvoir y assister en fin de séance. Nous prenions toujours des cerises à l’eau-de-vie, deux portions chacun. Ah ! si Charlot l’avait su ! il serait venu trinquer avec nous pour applaudir avec les cheminots délirants, au triomphe de M. Nouvel-An, son sosie.

M. Nouvel-An était le directeur de ce cinéma-bistro. Sur le programme il s’intitulait :

Monsieur BENJAMIN NOUVEL-AN

Propriétaire Marchand de vins Directeur

Enfant trouvé

Ex-chef de CLAQUE (au Châtelet),

Ex-chef de CLIQUE (à la caserne)

Scaphandrier des Clics et des Clacs

ex-plongeur au Claridge

Soliste-Klaxon Homme-orchestre

inimitable dans ses imitations des bruits

CHALOT, son sosie parlant

!!! EN CHAIR ET EN OS !!!

Mon grand qui aimait beaucoup cet homme l’invita un jour à déjeuner. À la ville c’était un homme triste, taciturne, à l’œil fixe, à l’œil d’oiseau, un homme qui buvait sans rien dire mais chez lui, il était déchaîné : jonglant avec cinquante instruments de musique dont il jouait tous à la fois, il faisait un vacarme, un tintamarre réjouissants. Dans ses imitations des bruits, c’était un véritable virtuose, c’est pourquoi son programme se composait de films d’actualité et de films documentaires qu’il choisissait lui-même, ce qui lui permettait de donner libre cours à son talent et à sa fantaisie. Il faisait le vent, la pluie, le clair de lune, la nuit, l’orage, la tempête, le bruit des machines, le télescopage d’un train en marche, le ronflement d’un moteur d’avion, le brouhaha de la foule dans la rue, la sortie du métro, l’incendie, tous les animaux, mâles et femelles, tous les oiseaux, à volonté, la mer ou l’océan, et imitait comme pas un le téléphone, sa sonnerie, sa friture, son dialogue coupé ou une bataille de revolvers. Pour les films de Charlot il improvisait des sketches vertigineux et irrésistibles. Sa voix imitait toutes les contorsions, toutes les acrobaties de Charlot et de ses comparses, et dans les moments pathétiques, quand l’action marquait un temps d’arrêt pour laisser apparaître en gros plan sur l’écran la face consternée de Charlot, figé, hébété, foudroyé, avec ce sourire si triste, à retardement, désarmé, qu’il a devant la méchanceté du sort, quand il est désemparé, qu’il tombe de son haut, que la vie lui a rogné les ailes. M. Nouvel-An trouvait des mots d’un drôle qui vous tirait les larmes. Le petit chapeau, le large pantalon, la petite canne, la fuite, la chute, les glissades, l’équilibre instable, la soif, la faim, l’amour, chacune des particularités de Charlot avait sa voix propre, son intonation spéciale, son accent et son timbre. Il y avait des grimaces, des gifles, des coups, d’affreux retours sur soi-même, un étonnement angélique dans les intonations que M. Nouvel-An savait prendre ; sa voix arrivait même à rendre la démarche, les pieds en dehors de Charlot. Son chef-d’œuvre était le sketch qu’il brodait sur Charlot Noctambule, où sans aucune parole, sans aucune phrase, sans un seul commentaire, rien qu’avec des bruits, le grincement de la serrure, le tic-tac de l’horloge, le glissement des tapis, les craquements des meubles, le bris de la vaisselle, la chute d’un objet, la désarticulation de l’escalier, des hoquets, des frôlements, des soupirs, l’écho de pas furtifs et une galopade, il arrivait à vous faire partager le détraquement mortel, le désespoir, l’impuissance, la terreur de l’ivrogne. Comme le dit mon grand, M. Nouvel-An aura été le précurseur, le véritable inventeur du cinéma parlant et du film sonore. Il est mort l’année dernière dans une crise de délire furieux, mon grand a été le seul à suivre son enterrement. C’est bien triste. Dans les grands cinémas des boulevards, nous allions voir Rio Jim, Charles Ray, Louise Glaum, Fatty, Pauline Frédérick, Bessy Love, la Liliane Gish du Lys Brisé, les premières comédies de Mack Sennett qui, avec l’inoubliable Louise Fazenda, sa passion, étaient les seules vedettes américaines que mon grand admirait. « – Tous les autres, disait-il, sont des menteurs, ils trompent. C’est du truc. »

Un autre petit cinéma, que j’allais oublier, était installé dans une église des Batignolles. On y donnait des films anglais qui étaient absurdes, mais mon grand aimait beaucoup y aller, non pour voir le film, mais pour dormir. C’est d’ailleurs le seul endroit où je l’ai jamais vu dormir. Nous prenions une stalle, occupée le dimanche par le révérend de je ne sais plus quelle secte méthodiste qui louait en semaine cette église au cinéma, mon grand me serrait dans ses bras et ne tardait pas à s’endormir, bercé par les tangos, les fox-trott, les shimmies, toutes les danses à la mode qu’un aveugle jouait sur l’harmonium. Mon grand ne se réveillait qu’aux entr’actes pour assister à des intermèdes de chiens savants ou de pauvres petites chanteuses. Un soir un matelot vint boxer avec un kangourou et mon grand tint absolument à acheter ce kangourou. Nous le promenâmes toute la nuit, pour le lâcher en liberté, place Vendôme, avant de rentrer chez nous, hôtel Ritz.

Le dernier film que nous avons vu ensemble – peu après je devais faire moi-même du cinéma et nous ne retournâmes plus voir les films des autres, on n’en avait plus le temps – fut le Défilé de la Victoire. Je me souviens qu’en sortant du ciné nous nous mîmes à chanter en taxi. À haute voix. Nous étions heureux comme des gosses, heureux d’être ensemble, heureux d’avoir échappé à tout cela, heureux de vivre. On s’embrassait.

MON GRAND

Tu es mon repos, mon sourire.

Depuis que je te connais, je ne souffre plus.

Je n’ai plus mal.

Je ne sais pas comment tu as fait, mais comme tu me l’avais promis tu as pris mon mal sur toi. Tu as réussi. Je ne sens plus mon cœur, ce cœur qui me faisait si, si mal. Je n’ai plus d’angoisse, je respire.

Il ne me reste plus qu’une seule crainte, toi, toi qui bois trop. Je n’ose pas t’en parler mais je sais bien qu’un jour tu ne boiras plus, comme tu as déjà vendu toutes tes automobiles de course pour me faire plaisir.

Quand je te regarde, je demande… non, je ne sais pas demander, pas plus que je ne sais prier… je t’aime !

ROULEAU CINQ TER


LE PETIT CAHIER DE MIREILLE
(CAHIER ROUGE SUITE)

MES FILMS

Il avait monté une société à mon nom, la Société des Films Mireille, pour que je puisse faire du cinéma et il m’avait aussi donné une tortue. Cette tortue, il l’avait appelée Chewing Gum et je la portais toujours avec moi. C’était mon fétiche. Dans le sleeping, en partant pour Séville ou pour Vienne, où nous allions tourner, je la mettais dans le filet, avec sa salade, à elle, et ses cigarettes, à lui. Malgré cela, je recommençais, moi, à avoir peur dans la vie. Je n’aimais pas beaucoup aller à l’étranger, je n’étais bien que quand nous rentrions à Paris, chez nous, au Ritz, mais enfin, il fallait bien partir pour les besoins de la prise de vues, dont l’exécution m’amusait tant. J’étais en passe de devenir une vedette, quelle joie !

Tout le monde était bien gentil avec moi : M. Lefauché, mon metteur en scène ; Marc Sévère, mon protagoniste à l’écran ; l’adorable Madeleine Yveline, de la Comédie des Champs-Élysées, ma partenaire.

À Séville, nous avons tourné un épisode de la Vie d’Edgar Poe dans les jardins de l’Alcazar et à Vienne, les Contes d’Hoffmann dans le palais de l’ex-empereur. J’aimais bien ce film sur Edgar Poe qui était mon début à l’écran et qui m’a promenée dans les plus beaux jardins d’Europe, d’abord dans ceux de l’Alcazar, puis chez Lord Stuff, à Londres, qui a un jardin artificiel plus grand que nature, dans les jardins romans du banquier Otto Kahn, au cap Martin et dans le jardin enclos de l’Hôtel de ville de Coutances, dans les jardins suspendus de l’Isola Bella et dans le jardin japonais, tout en miniature, appartenant à Mme Sterne, Danita Sterne. Dans ce film, je n’avais rien d’autre à faire qu’à me promener dans tous ces jardins. C’était difficile et pas monotone du tout. Dans mes robes, mes longues robes traînantes ou transparentes, j’étais la pensée d’Edgar Poe et tous ces jardins, ses états d’âme. Mon grand me disait : « – Si tu es pressée, marche comme ta tortue, avec naturel, regarde-la bien, elle se dépêche ; si tu es lente, ta grâce doit faire songer à un éventail. N’oublie pas Vernon Castle et son glissement de voilier, ni Louise Fazenda, l’étourdie, bondissante comme une balle de tennis. »

Dans ce film, je devais également me promener au fond de la mer ; on m’avait fait visiter l’aquarium de Monaco et celui de Naples pour étudier l’ondoiement des poissons, des algues ; je devais descendre au fond de la mer dans une anse secrète de Capri, une anse à l’eau pure, avec une belle végétation d’algues et d’éponges, et M. Lefauché avait déjà fait construire de beaux, de grands coraux lumineux qu’on avait déjà mis en place entre les touffes des végétations sous-aquatiques autour desquelles je devais danser, quand prise d’une peur irraisonnée et d’affreux battements de cœur, je refusai absolument de tourner cette scène. Toute la troupe dut une fois de plus déménager, les électriciens, les opérateurs, les artistes, les spécialistes qui étaient venus équiper le fond de l’eau, tout le monde rentra à Paris, travailler au studio, qui fut rapidement transformé en jardin sous-marin, avec un aménagement spécial de piscines à double fond, munies d’écrans de verre déformant, permettant une prise de vue et des éclairages latéraux et par en dessous, et d’une machine à faire les vagues. Un dispositif spécial permettait l’embranchement instantané du ralenti ou de l’accéléré. Il paraît que tout cela coûta un argent fou. Tout le monde m’en voulait et M. Lefauché tout particulièrement. Il se montra très dur, même injuste envers moi, prétendant que je lui sabotais ses idées et que j’étais incapable de comprendre et de matérialiser ses plus géniales inspirations. J’en restais confuse ; mais j’ai peur de l’eau, moi, j’ai toujours eu peur de l’eau, une peur innée. Je crois bien que je serais morte de saisissement si j’avais dû entrer là-dedans. J’ai oublié de dire qu’à Capri, j’aurais dû tourner à l’intérieur d’une cloche à plongeur en cristal, éclairée et mue à l’électricité, et qu’au studio, Anna Kellermann m’a doublée dans toutes les scènes d’eau. J’étais un peu honteuse en la regardant plonger, nager, s’ébattre comme dans son élément et m’interpréter mon rôle, mais il paraît que cela se pratique couramment au cinéma ; on ne la montrait que de dos ou dans des plans flous, car si nous avons à peu près la même silhouette, le visage d’Anna est rond, le mien, d’un bel ovale, et il y a une grande différence d’âge entre nous deux. Seul mon grand, qui n’aimait pourtant pas le jeu de la Kellermann, mais qui est très bon envers moi, trouva que tout allait très bien ainsi. J’étais tout de même dépitée d’avoir eu peur, si bien que toute la fin de ce film me causa beaucoup de chagrin.

Dans les Contes d’Hoffmann c’était plus gentil, on ne me demandait pas de pareils tours de force. J’étais la Folle du logis, c’est-à-dire que je personnifiais la fantaisie, un esprit follet, un petit démon familier et espiègle, un petit lutin moqueur qui persiflait toujours Hoffmann. J’étais censée hanter ses instruments de musique, ses livres, ses partitions, ses papiers, troubler ses habitudes de sédentaire et de casanier, le faire voyager au loin sur un rayon de soleil, l’entraîner à ma suite dans les volutes de la fumée de sa pipe, lui sourire, le faire tomber et le noyer au fond de son verre comme si je l’avais fait monter au ciel et lâché en pleine folie. C’était charmant et parfois assez drôle. J’étais en sylphe, en reine de Saba, en princesse lointaine, en Cendrillon, en fée, en magicienne, en bonne petite servante, insaisissable et agaçante, essuyant ses vitres pour qu’il voie la vie en bleu, lui prêtant des lunettes armées de verres à double vue pour saisir les êtres par les sentiments, lui passant sa tabatière remplie d’un tabac à priser si fort, si fort que chaque éternuement le faisait sauter de l’autre côté, sur le plan nocturne du monde, lui donnant sa plume qui se transformait en archet et lui mettant en main un violoncelle qui, s’il avait le malheur d’en jouer, devenait une pleine lune ensanglantée, alors que l’archet lui perçait le cœur et que lui-même se voyait transformé en oiseau, en un rossignol s’égosillant devant une rose, et c’est encore moi qui faisais la rose.

Ce beau film romantique m’aurait fait grand plaisir s’il ne m’avait troublée à la longue. Vienne était à l’époque une ville chlorotique et pleine de fantasmagories. Ce peuple qui souffrait de la faim, les vertiges de l’inflation et tout ce qui subsistait de trouble, de louche, d’amours sanglantes, de passions tragiques, de drames, de solitude, d’ombre, de lourdeur, et tout ce qu’on en entendait raconter dans ce palais impérial, fraîchement déserté et qu’on louait déjà à une troupe de cinéma, tout, jusqu’à ce flacon de parfum débouché que je trouvai un jour dans un placard vide de la chambre de l’infortunée Zita, tout m’affligeait, m’attristait, me rendait inquiète, nerveuse. Le soir, mon grand, malgré toute son affection et sa tendresse, avait beaucoup de mal à me faire dormir. Il avait beau me border ou me prendre dans ses bras –, nos belles séances musicales de nuit étaient finies depuis longtemps – j’avais la fièvre. Je me tournais et me retournais dans mon lit. Dans un demi-sommeil angoissé je voyais Hoffmann se promener entre mes paupières. Ce n’était plus Marc Sévère qui tenait son rôle, mais un tzigane déluré, beau, noir, la peau brillante, qui me jouait du violon avec passion et dont les yeux illuminaient ma chambre par saccades, comme les « Jupiter » du studio quand les charbons collent. Il m’hypnotisait. Je finissais par m’endormir, mais pour lui tendre la main dans mon sommeil, et ce grand diable de Bohémien, de plus en plus noir, de plus en plus brillant, de plus en plus dégingandé, de plus en plus passionné, fougueux, pressant, tout en sourires et en yeux, s’en emparait pour me faire les lignes de la main. Nous étions étroitement serrés, nos deux têtes penchées sur ma main dont nous suivions le palpitant réseau, je lui demandais… je lui demandais… : « – Vais-je mourir bientôt, Carol (il s’appelait Carol dans mes songes, Carol, et encore d’un autre nom beaucoup plus tendre, beaucoup plus doux, que j’ai toujours sur la langue dans mon sommeil, mais que je suis incapable de retrouver à l’état de veille même pas en faisant des efforts prodigieux de mémoire, car si tout me revient de mon rêve, mon angoisse, mon émotion, ma fièvre et jusqu’au sentiment très vague de la présence de mon grand qui fume dans la pièce à côté, seul ce petit nom de miel, ce petit nom fondant m’échappe), Carol, vais-je mourir bientôt ?… »

Je vois le tzigane hilare opiner de la tête, remonter ses sourcils, grimacer, je l’entends distinctement faire claquer sa langue, sa langue malsonnante, tandis que son ongle dur et noir, c’est l’ongle du pouce, égratigne en croix ma ligne de vie, me chatouille et me fait frissonner. Au réveil, je suis régulièrement malade et je suis convaincue que je vais bientôt mourir. Je n’ai jamais rien dit de ce rêve à mon grand, mais c’est à partir de cette époque, un peu avant la fin du film, que je m’imaginai être réellement malade.

Après ce film, M. Lefauché fut de nouveau très gentil avec moi, il avait repris confiance ; il prétendait même que j’étais d’une sensibilité extraordinaire et que, si on le laissait faire, il allait tirer de moi des accents surhumains. J’étais, disait-il, son interprète rêvée.

M. Lefauché exagérait assurément, il exagérait parce qu’il me faisait la cour et il me faisait la cour parce qu’il tournait maintenant avec moi. C’était mon troisième film. Je faisais une femme artificielle. M. Lefauché faisait l’inventeur, c’est pourquoi il tournait avec moi. Il s’agissait de réaliser à l’écran l’Ève Future, de Villiers de l’Isle-Adam, un chef-d’œuvre. Ce rôle de femme artificielle qu’un inventeur met au point et anime petit à petit jusqu’à lui insuffler la vie, déplut beaucoup à mon grand. Pourtant j’avais fait des prodiges, c’était l’avis unanime, non seulement de M. Lefauché qui, lui, était enthousiaste, et de mes camarades et du personnel de la troupe qui, eux, m’avaient vu peiner, recommencer des centaines de fois, non pas une scène dramatique, mais l’ébauche d’un humble geste ou d’un mouvement emprunté, et encore moins que cela, l’essai d’une simple pulsation, par exemple l’esquisse du premier mouvement des paupières et de la première dilatation des pupilles que j’avais su faire précéder d’une larme avant d’en laisser couler un regard (j’ai souffert le martyre durant des mois et des mois, je devais retenir mon souffle, la circulation de mon sang, freiner tous mes sens pour paraître blême, inanimée, sentimentalement amorphe tant que durait la mise au point de la femme artificielle, et sans ma maladie de cœur et sans ce détraquement intime qui me gagnait de plus en plus, je n’aurais jamais pu atteindre ce dépouillement complet de ma personnalité, cette neutralisation de tout mon être, cette inanimation latente, cette préfiguration d’une espèce de mort mystique que j’ai su réaliser à l’écran), mais encore, du public de toutes les capitales du monde qui fit de ce film un triomphe.

Il est juste que j’associe M. Lefauché à ce triomphe. D’un bout à l’autre de la bande, sa technique, sa photo étaient impeccables. Sans lui, je n’aurais peut-être jamais su toucher le grand public dans les scènes d’inconscience, de passivité, d’attente, d’égarement tant que l’automatisme de l’Ève Future n’avait pas encore embrayé la vie de la pensée, puis, celle-ci déclenchée, dans les scènes d’inassouvissement, d’entraînement, d’entêtement, de sensualité, de tristesse quand l’Ève artificielle s’animait, se mettait à vivre pour de bon avec un cœur de femme ; mais il m’avait aussi esquintée, car M. Lefauché exagérait. Ainsi, il savait me tirer des larmes, me faire verser des véritables larmes pour ses gros plans. Dès qu’il eut découvert cette faculté, il en abusa. Mes larmes ne lui suffisaient plus, il lui fallait des pleurs, des sanglots, des hoquets nerveux. Il obtenait une prostration intime de tout mon être, une profonde désolation. Ces séances m’exténuaient. Alors il s’acharnait, et quand je n’en pouvais plus, que j’allais m’évanouir, il me retenait encore un instant au tournant de ma défaillance, M. Lefauché, pour faire braquer sur moi un objectif monstrueux, les plus cruels éclairages du studio et fouiller ainsi impitoyablement mon malaise jusqu’au dernier degré de l’exténuation. Si je tombais à genoux, il me faisait me traîner à genoux et je l’entendais crier dans son mégaphone : « – C’est très bien, mon petit, très bien ainsi ! » Il était sincère et criait si fort que j’en aurais eu le plus légitime orgueil sans ma fatigue qui, elle, n’était pas simulée, mais s’insinuait de plus en plus profondément en moi.

Je sais bien que l’interprétation de tout rôle comporte une grosse part d’exagération, surtout dans l’expression des sentiments auxquels le vulgaire est le plus sensible. Devant les foules immenses que l’écran attire à soi, les metteurs en scène se croient obligés de faire grandiose à tout prix pour attirer l’attention. Aujourd’hui, un film est une compétition d’argent, de dépenses, de recettes, de publicité et une débauche de voltage, d’accessoires somptueux, de figuration nombreuse, de vedettes à sensation, de scènes à grand spectacle. Cette conception arbitraire et fictivement commerciale du cinéma crée chez les metteurs en scène une déformation professionnelle qui s’exprime, aussi bien dans l’ensemble que dans les plus infimes détails de leurs œuvres par toute une série de coq-à-l’âne, des monstruosités, des sublimités, des incongruités, des fausses situations, des invraisemblances, des prodiges tellement abracadabrants et absurdes que la raison humaine en semble bannie à jamais. Un film est un pot-pourri où le meilleur voisine par hasard avec le pire. Ces critiques sont de mon grand, qui avait l’habitude d’ajouter que M. Lefauché, malgré tous ses mérites, n’était pas dépourvu de cette mégalomanie qui semble être l’apanage, le travers d’esprit des gens de sa corporation. J’ai déjà dit que mon grand n’aimait pas beaucoup M. Lefauché. Il lui reprochait une certaine boursouflure, une certaine grandiloquence, beaucoup de lourdeur, trop de lenteur, une absence complète du sens de la réalité. Il me disait : « – Toute sa symbolique cache sa pauvreté d’idées. Tout ce qu’il te fait faire est faux. »

Mon grand aimait à me faire rire et à me voir insouciante et joyeuse dans la vie. Il avait horreur de ces rôles compliqués. Il aimait ma simplicité, ma sobriété natives. « – Tout cela est idiot, me disait-il encore en me parlant de ces rôles extraordinaires que M. Lefauché me faisait interpréter avec prédilection, tout cela est idiot et malsain. Tu devrais tourner dans la vie. » Je ne sais pas qui avait raison, car si la gaieté, l’insouciance, l’enfantillage partagent naïvement mon cœur, je crois que le fond de ma véritable nature est très sincèrement la tristesse. J’ai toujours été triste, mortellement triste quand j’étais petite fille, avec des accès d’angoisse qui me serraient soudainement le cœur, et quand je sentais que j’allais me pâmer, vite, vite j’éclatais de rire. C’est pourquoi je sais rire à volonté, mais mon rire me fait toujours mal, chose que j’ai toujours cachée à mon grand.

Il s’était montré si bon envers moi ! Il m’avait inspiré confiance. Il avait su me prendre dans ses bras. Il avait su me calmer. Il avait su prendre sur lui ma maladie. Je ne sentais plus mon cœur. Je ne craignais plus rien. Avant de faire du cinéma j’étais devenue très forte. Il me faisait manger et boire. Il savait me faire dormir. Je respirais. J’étais calme. Et tout cela grâce à mon grand.

D’ailleurs, je lui dois tout. Tout ce que je sais, c’est lui qui me l’a appris. Il m’a appris à m’habiller. Il m’a appris à marcher. Il m’a appris à me maquiller. Je dois avouer que sans lui, je n’aurais jamais su rendre tout ce que j’ai fait dans l’Ève Future. Le soir, après le travail du studio, il revenait sur tous les conseils, toutes les indications, toutes les recommandations de M. Lefauché, prétextant que ce n’étaient que des trucs de métier, et se mettait à mimer les scènes que j’avais déjà ou que j’avais encore à interpréter ; tout ce qu’il m’indiquait était radieux, plein d’aisance, c’était la vérité même, toujours en pleine réalité. Il était inouï. Il menait à sa perfection un geste que je n’avais pas su parachever. Je lui expliquais la situation telle que M. Lefauché me l’avait analysée et mon grand trouvait immédiatement non seulement l’expression, la composition du visage, l’éclat des yeux, le déroulement du sourire qui traduisaient le mieux tel ou tel sentiment à rendre, mais les mouvements du corps, la mobilité ralentie des muscles, l’accélération des nerfs qui vivifient le maintien d’un être, au point de lui donner une allure imperceptiblement parlante et même dansante. « – L’équilibre est dans le mouvement, disait-il, si tu ne bouges pas, tu poses. Tout est là. C’est tout le secret du ciné. »

Quand je lui demandais où il avait appris tout ça, il me répondait qu’il n’avait pas eu besoin de passer par le métier de comédien, mais qu’il avait observé tous les sentiments, toutes les expressions chez les hommes, dans la vie courante. « – Il suffit de se retourner dans la rue, me disait-il, pour voir que chaque passant est un frère. Suis cet homme, singe-le, imite sa démarche, adopte ses tics, habille-toi comme lui et tu verras qu’il n’y a pas de mystère, tu seras surprise de voir que tu finis par penser comme lui. Pour les femmes, elles sont toutes dissimulées ; il suffit de faire exactement le contraire de ce qu’elles font pour savoir ce qu’elles sont. Je n’en connais que deux qui soient désintéressées, la Fazenda et toi. Tu devrais tourner autre chose. »

Il se mettait à rejouer tous les rôles que nous avions admirés ensemble au cinéma. Il faisait celui-ci, il faisait celui-là et il m’expliquait pourquoi Charles Ray avait glissé de telle façon sous la table et non de telle autre, après s’être tiré un coup de revolver dans la bouche, chez la « Vampe » qui le mettait à la porte : « – C’était, disait-il, afin de ne pas mourir sur le coup, et de pouvoir encore errer un instant à quatre pattes comme une bête sur les tapis, et d’avoir la force de se traîner encore jusque dans les jupes de cette femme qui avait été son destin, et de lever encore une fois sur elle son œil atteint de mort, et d’ébaucher encore un dernier sourire avant de vomir tout son sang par sa bouche déchirée : il ne veut pas vomir du sang, il veut rendre l’âme. »

« — Ce n’est qu’une question d’angle », ajoutait-il après un moment de réflexion.

« — Maintenant, il faut te mettre à la hauteur de cette machine », me disait mon grand en me parlant de l’appareil de prise de vues. Et il me réapprenait à marcher, géométriquement, pour le cristallin gradué des objectifs et non plus pour la sensibilité des yeux.

« — Nous allons te faire faire quelque chose de très simple ! » jubilait-il.

Aussi, quand après le grand succès de l’Ève Future, M. Lefauché vint le trouver pour l’entretenir de mon prochain film, il avait l’intention de réaliser Le Songe d’une Nuit d’Été de Shakespeare, mon grand se mit en colère.

— Vous n’avez pas encore fini de vouloir tourner des idioties, lui cria-t-il. Vous voulez donc me la tuer ! Vous ne voyez pas que vos rôles l’épuisent, cette enfant !

Et devant l’ahurissement de M. Lefauché qui ne s’attendait pas à cette sortie, mon grand lui dit en souriant :

— Il nous faut quelque chose de très simple, mon ami. Tenez, j’ai trouvé. Que penseriez-vous de Gribouille ?

GRIBOUILLE

Maintenant que je suis couchée, maintenant que je suis malade, je sais très bien que je ne terminerai jamais ce film de Gribouille. Dès les premières scènes, j’ai compris que je ne pourrais pas continuer. C’était tellement moi que j’avais l’impression de tourner nue, toute nue, moralement nue.

Non, non, non, je t’en supplie, va-t’en, je ne peux pas, je ne veux pas !

Tu ne m’aimes pas, tu es un monstre, ton amour n’est que de la pitié.

L’écran ne ment pas, je me suis vue.

Assez ! Je comprends maintenant ce que tu voulais.

Ô mon grand, tu m’as fait tellement peur !

Mon Dieu, comment pouvait-il savoir que je mourais d’envie de tourner en travesti ! Comment a-t-il pu me deviner à ce point-là ? Jamais je ne lui en ai parlé et je croyais cette envie si bien cachée, au plus profond de mon être.

Depuis ma plus tendre enfance, toujours j’ai eu envie d’être un garçon. Je n’ai jamais su jouer à la poupée, je n’ai jamais eu de poupée ou alors, quand on m’en donnait une par hasard, vite je la passais à la tondeuse et l’habillais en homme, puis j’allais la cacher, toute honteuse, dans un des placards du grenier. J’avais tellement peur que papa ne découvre mon secret. Et voilà que mon grand l’a fait ! Je ne veux plus le voir, j’en mourrais de honte.

Mon papa était grand et fort, d’un beau blond, avec des yeux bleus. En tout je m’efforçais de lui ressembler. Il ne me traitait pas en petite fille, non, j’étais sa camarade, c’est pourquoi je l’aimais tant. Il m’appelait son « mousse », ce dont j’étais très fière. Qu’il était grand et pur l’amour que j’avais pour mon papa ! Maman, elle, ne s’est jamais occupée de moi. Elle ne me comprenait pas, elle ne savait pas qui j’étais. Je l’ai bien vu quand, après la mort de papa, elle m’a menée, quel crève-cœur ! dans un couvent de filles. Je n’ai jamais aimé ma mère. Je ne veux pas savoir ce qu’elle faisait. Si j’avais été un garçon, jamais je ne serais sortie avec elle, le jeudi, quand elle venait me chercher. Chez les sœurs, la nuit, je m’habillais en homme. Je m’improvisais un costume d’homme avec tout ce qui me tombait sous la main et je me faisais une coiffure tirée, tirée, avec une raie cosmétiquée sur le côté. Comme il n’y avait pas de miroir dans ma chambrette, je ne pouvais pas m’admirer, par contre, j’étais radieuse de pouvoir rester là, assise dans le noir, habillée en homme, et de pouvoir m’inventer des amis, des camarades, un fiancé. Je passais en revue tous les noms que j’avais choisis dans l’Annuaire du Téléphone et mon fiancé était toujours une espèce de grand frère qui ressemblait à mon papa. D’avance, je l’aimais beaucoup. Aussi, quand il est venu me chercher avec tous les autres, j’ai immédiatement choisi Dan Yack. Il était grand, fort, d’un blond très tendre, avec de beaux yeux bleus. C’était lui mon grand, mon ami, mon sauveur.

Ô mon amour !

Toi aussi tu m’as toujours traitée en camarade ; mais je ne veux plus te voir, parce que j’ai honte et que tu me fais peur.

Ô mon amour, j’ai peur de toi !

Tu es bon. Rien ne te décourage, ni mes nerfs, ni mes idées butées, ni mes craintes irraisonnées, ni mes maladresses. Tu es gentil avec moi parce que tu es bon. Tu me distrais parce que tu es bon. Tu m’amuses parce que tu es bon. Tu me gâtes. Mais tout cela, ce n’est pas de l’amour, sinon tu ne m’aurais pas fait tourner Gribouille, toi qui me connais si bien que maintenant j’ai peur de toi. Oh ! que je suis misérable. Pauvre Mireille !

Comme j’avais l’air gauche, comme j’étais honteuse, traquée à l’écran ! J’avais pitié de moi-même : et plus l’étourderie, la gaucherie, l’imbécillité de Gribouille étaient manifestes, plus mon grand jubilait, et toute la troupe, qui assistait également à la projection de ces premiers bouts d’essai, applaudissait ; j’étais seule à m’attendrir sur ce pauvre hère et à comprendre qu’il était irrémédiablement perdu. La vie le blessait, tout tournait mal, rien n’avait de sens pour lui. Tout ce qu’il avait l’intention d’entreprendre s’abattait sur lui, l’écrasait, l’étranglait, chacune de ses pensées devenait une idée fixe contre laquelle il se cognait la tête, et pourtant il était animé de grandes intentions ! Tout le monde se moquait de sa malchance, lui seul trouvait qu’il n’y a rien de drôle à cela. C’est pourquoi, comme il se jette à l’eau pour ne pas se mouiller un jour de pluie, quand les autres rient et s’amusent de lui, il se jette à corps perdu dans de grandes actions imaginaires, héroïques, ridicules, qui avortent toujours, mais dont la dernière le tue. Je pleurais à chaudes larmes. Ce n’était pourtant pas la première fois que je me voyais à l’écran. Mais cette fois-ci je n’interprétais plus un rôle, je me voyais révélée à moi-même, c’était moi-même que je voyais évoluer, moi, moi, telle que je suis et telle que je ne m’avoue pas être, loufoque, éperdue, maladroite, craintive, butée, avec un besoin fou de grandeur et de pureté, et si désarmée, incapable, impuissante, bête. Pauvre Gribouille ! Espèce de fille manquée, va ! J’en mourrai de honte.

Ô mon grand, pardonne-moi ! Je ne suis qu’une fille manquée. Je ne pensais pas mal faire quand je me refusais toujours à toi, au contraire, j’étais très fière de moi, et je m’imaginais être si grande et si forte.

Quelle imbécile !

Pauvre Mireille !

Je comprends tout. Tout t’amuse, toi. Tu ris. Je pleure. Ta force et ta grandeur ne sont qu’un jeu. Je ne veux plus que tu aies toujours l’occasion d’avoir pitié de moi et que tu te prêtes encore par bonté d’âme à mes moindres caprices de petite fille désorientée. Pourquoi m’aimer si tu te mets au niveau de mes pires faiblesses ? Je ne suis qu’une fille manquée.

Assez !

Je ne veux pas, je ne veux pas, je ne veux pas.

ROULEAU SIX

Chalet du Plan, le 21 avril 1925.

Il fait nuit. Il pleut. Il pleut depuis huit jours. Depuis huit jours je ne fais rien. Je reste debout devant ma fenêtre et je regarde dehors. Dehors, il pleut. Le vent rabat par rafales la fumée dans ma chambre. Alors, j’ouvre ma porte, je fais une dizaine de pas dehors, sous la pluie, et je rentre, et je referme ma porte, et je retourne me planter devant ma fenêtre. Je regarde dehors. Dehors, il pleut.

Je m’étends deux, trois fois dans la journée. Je suis très las. Je m’endors immédiatement. J’entends des oiseaux dans mon sommeil. Je me réveille immédiatement. Je retourne me planter devant ma fenêtre. Je regarde dehors. Dehors, il pleut.

Puis, c’est la nuit. La nuit noire. Je n’allume pas ma lampe. Je reste debout dans le noir à regarder dehors. Il pleut toujours. Je l’entends. J’entends le vent.

La nuit est noire, noire comme les nuits du front, quand je restais planté dans la boue à regarder par mon créneau. La nuit était noire, la nuit était longue, j’entendais le vent, la pluie finissait par me dégouliner dans le cou et, quand je sommeillais, j’entendais également des oiseaux. Je me réveillais en sursaut. J’étais là, planté dans la boue. Je regardais par le créneau. On ne voyait rien. Il faisait noir. J’entendais le vent. La pluie cinglait.

Ô ma mère, vous que j’aurais tant aimée ! Je pense à vous. Je ne vous ai pas connue. J’avance ma chaise et m’installe à califourchon, les bras au dossier et le menton dans mes mains. Je colle mon front à la vitre et je regarde dehors. Sur le fond velours de la nuit vos traits se dessinent un à un et ressortent comme sur une vieille photographie. D’abord, la bouche, grande, sinueuse et légèrement asymétrique ou de travers. Au-dessus, il y a un grand nez et, au-dessous, un menton allongé, avec une fossette. Le poids de votre chevelure, noire, lourde, épaisse comme les limbes d’où vous sortez, vous tire la tête en arrière, ce qui vous fait tendre le cou, qui est d’une blancheur de nébuleuse, blancheur dans laquelle je retrouve une ressemblance avec la peau blanche de mon cou. Votre front est extraordinairement pur, d’une innocence transparente : mais ce sont vos yeux qui m’inquiètent, vos yeux, vos pommettes et vos tempes. Vous avez ces yeux obliques que j’ai également, avec l’œil gauche, plus petit, qui scrute et l’œil droit grand ouvert qui ne semble pas voir, mais écouter, ce qui donne à l’ensemble de notre physionomie un air, non pas hautain, mais absent et à notre regard quelque chose de lointain ; mais alors que je n’ai presque pas de pommettes et que j’ai les tempes battantes, avec de grosses veines apparentes, entortillées, embrouillées, salies, ce qui donne à toute cette partie de mon visage un aspect ravagé, sans parler des poignées de taches de rousseur que la vie au grand air m’a jetées dans la figure, surtout autour des yeux, et de quelques cicatrices, vos tempes à vous sont lisses, nettes, inclinées et relevées comme un virage, et vos pommettes sont saillantes. Tout le haut de votre visage en paraît émacié, froid et brûlant, rayonnant et blême, comme si vous portiez je ne sais quel demi-masque, un loup intérieurement de cendres, de flammes, de passion et extérieurement d’une sérénité dure, quoique fiévreuse (une sérénité dure, parce que probablement, durement conquise et fiévreuse, parce que fiévreusement défendue), ce qui donne de la sévérité à votre sourire qui jaillit, juste où votre demi-masque s’arrête, pour affûter tous vos traits apparents, sourire qui atténue par de l’humilité vraie ce que cette sévérité pourrait avoir de trop tranchant. Un tel dénuement, une telle réserve, une si pleine connaissance de soi, de tous ses moyens, un si complet accueil, corrigé d’une pointe de malice dans l’œil et d’une virgule d’ironie aux coins des lèvres, une aussi farouche résolution, un aussi complet abandon à la maladie qui vous mine, tant de froideur, un tel parti pris de mutisme, une indifférence aussi absolue à l’égard des injures de la vie, jusqu’à présent je n’avais déchiffré tout cela que sur les visages parcheminés de ces faméliques pêcheurs qui font les côtes du Maroc à bord des langoustiers et qui sont tout à la fois des saints, des damnés, des philosophes, des canailles. Quel est le secret de cette résignation railleuse ? Est-ce le châtiment d’une âme rassasiée qui connaît le goût de toutes choses, qui a joui de tout et qui a tout méprisé ou est-ce l’irritabilité d’un organisme insatiable et déchu ? Est-ce tourment ou béatitude ? Chez les langoustiers cette ambiguïté est un indice de leur profonde misère physiologique, mais vous, ô ma mère, étiez-vous mystique ? Je ne sais rien de vous, sauf quelques anecdotes inconséquentes du temps où vous étiez petite fille et cette bizarrerie de votre tempérament qui vous faisait vivre sous le soleil d’Italie, mais à l’ombre, cloîtrée dans votre appartement.

C’est notre vieux Christie qui m’a raconté ça. Il paraît que vous ne supportiez plus la lumière du jour. Le soleil vous travaillait les nerfs. Vous faisiez tirer vos persiennes. Vous viviez à l’hôtel, à Florence, étendue sur un grand canapé en cuir de Russie, entre des chandeliers surchargés de bougies et vos fleurs bien-aimées. Votre vie était secrète. Jamais personne n’a su pourquoi vous viviez ainsi. Vous êtes morte d’une maladie de la moelle épinière. Quand on a fait l’inventaire de ce que vous laissiez, on a trouvé dans un fichier une nomenclature complète de toutes les plantes que vous aimiez. Personne ne se serait jamais douté que vous vous adonniez à des études de botanique et que vous connaissiez par cœur la classification de Linné. Était-ce un besoin d’oubli, simple curiosité de votre esprit ou un tic de malade qui vous faisait accoler un nom latin au nom de chacune de vos fleurs chéries ou n’était-ce pas une dernière tromperie, une attitude pour donner le change, pour faire croire que vous vous livriez à l’étude et non pas que vous cherchiez peut-être le suicide au milieu de toutes les exhalaisons vénéneuses, les essences embaumantes, les tenaces parfums qui vous donnaient la migraine, des transes et des transports ?

Que votre chambre d’hôtel est funèbre, éclairée aux bougies, avec ces bouquets qui se fanent dans tous les coins, tous ces pétales qui tombent sans bruit sur les tapis, cette avalanche de fleurs qui s’éboulent dans l’ombre de votre appartement ! Dehors, c’est le soleil sur l’Arno et les cris dans la rue. Vous mourez solitaire et muette, sans une seule plainte durant votre lente agonie. Étiez-vous résignée ou folle ? Ô mère, que signifie cette liste interminable de noms latins ?

Des oiseaux me réveillent en sursaut. Je m’étais donc endormi ? Je regarde par la fenêtre. Dehors, il pleut. Ici, comme au front, l’aube tarde à venir. Des avalanches tonnent. Il pleut. Des ombres comme des fumées de suie montent lourdement. C’est l’aube qui s’effiloche. Des nuées déchirées tourbillonnent dans des lambeaux de lumière mouillée. Et c’est tout de même le printemps, car un oiseau vient de se poser sur une pierre. C’était une corneille à bec rouge qui a poussé son cri aigre et qui s’est envolée. Voici maintenant trois ortolans des neiges qui viennent devant ma porte. Ils piaillent. Je ne bouge pas. Ils piaillent et ils s’envolent. Il pleut. Il vente. C’est tout. Je souris. C’est le printemps.

Au front aussi, des petits oiseaux venaient se poser sur les barbelés et ils chantaient, malgré la pluie, malgré la bise. Ils nous annonçaient le printemps. Alors que même les fleurs des champs ne paraissaient pas, tellement le sol était bouleversé entre les lignes, les oiseaux chantaient. Je me souviens que lorsque nous emportâmes d’assaut la crête de Vimy, une alouette s’égosillait. Moi, je me suis arrêté dans ma course, alors que mes camarades culbutaient déjà dans les tranchées allemandes pleines d’explosions et de cris de carnage, je me suis arrêté dans cette course à la mort, je me suis arrêté pour écouter chanter cette alouette. Elle restait suspendue en l’air, à portée de caillou. La trajectoire des balles, des shrapnells, des obus, des feux de barrage des mitrailleuses tissait une cage invisible autour d’elle. L’oiseau battait des ailes et chantait. Je souriais, ébloui. C’était des trilles d’amour. Le printemps.

S’il est quelque part au monde un pays de Tendre, c’est, à première vue, en Nouvelle-Zélande. Dans ces deux îles fortunées, de grands troupeaux de bêtes de choix paissent l’herbe tendre des vallons. D’un bout de l’année à l’autre, rien ne vient les troubler. On peut voyager en auto durant des jours ou à cheval durant des semaines, sans jamais rencontrer âme qui vive ; on peut franchir des crêtes, descendre dans de nouveaux vallons, sans jamais sortir des herbages. À part une cataracte pétrifiée, un coin sauvage aménagé en Suisse en miniature et réservé aux jeunes mariés qui viennent y passer leur lune de miel ou aux vieux couples qui viennent y célébrer leurs noces d’or, quelques bosquets de plantes tropicales, curieuses, rares et aussi vivaces qu’à Ceylan, notamment des fougères crucifères géantes qui sont tout ce qui reste de la flore primitive de la contrée, aucun pittoresque ne vient frapper l’œil. Tout l’intérieur du pays est divisé rectangulairement par les hautes barrières à quintuple fil de barbelé qui séparent les pâturages ; les vallons s’emboîtent mollement aux vallons, les collines succèdent aux collines, rien ne vient rompre l’uniformité, la monotonie de l’herbe luisante partout répandue, cette herbe d’un vert sombre, qui reflète le ciel comme l’eau, qui envahit le paysage et qui lui donne cet aspect de calme, de repos, de paix, de chaud silence.

Par hasard, et si l’on a un peu de chance, on peut tomber sur un bouquet de grands eucalyptus qui abritent sous leur ombrage tout plein du roucoulement des tourterelles, une ferme, si l’on peut encore dénommer ferme ce bungalow flambant neuf, où un colon, et non pas un paysan, où une bourgeoise, et non pas la femme d’un fermier, s’habillent régulièrement le soir, lui, en smoking, elle, en robe de dîner, pour s’installer ensemble au pianola ou se pencher sur leur appareil de radio.

Ce couple est toujours très jeune d’aspect, bien que ce soit souvent un vieux ménage, dont les garçons s’initient passionnément aux sports et les jeunes filles superstitieusement aux conventions de la société et aux arcanes de la politesse française dans les collèges et les clubs de la côte. Des dizaines de mille de couples semblables disséminés dans la solitude du pays, mènent exactement cette même vie respectable et cossue, sans que jamais, d’un bout de l’année à l’autre, aucun événement extérieur vienne interrompre le cours monotone et sublime de leur sentimentalité. Le temps s’est écoulé. On a vieilli sans s’en apercevoir. Mais on a conservé toutes les illusions du cœur et la santé des sens. On vit à deux. Pour soi. Égoïstes et satisfaits.

Ainsi, la mentalité de chaque Néo-Zélandais est plusieurs fois insulaire, parce que chaque couple s’isole dans son sentiment personnel du bonheur, que chaque ferme est une robinsonnade dans la solitude des herbes et que les îles jumelles, qui apparaissent comme une double oasis sur les eaux, ne sont pas accueillantes, mais se ferment et se défendent farouchement contre toute immigration. La Nouvelle-Zélande a rompu les amarres et ne reste en relation avec le restant du monde que par un lien moral qui la rattache à la Grande-Bretagne, dont chaque Néo-Zélandais est incommensurablement fier d’être un lointain descendant, ce qui ajoute encore un sentiment d’orgueil à son insularité et le confirme dans son refus de toute fraternisation humaine.

Cette situation de fait qui ressemble à une utopie a créé une race qui se croit pure et d’essence supérieure, parce que sévèrement sélectionnée et sans aucun métissage de sang. Mais justement, tout ce qui semble venir donner raison à ces sentiments de supériorité, de pureté et tout ce qui constitue les convictions mêmes de ce petit clan exclusif de la race blanche, n’était-il pas également l’apanage et ne formait-il pas les caractéristiques les plus saillantes de l’ancienne race primitive des insulaires australiens, de ces tribus sauvages, que dans son fol orgueil le Néo-Zélandais a exterminées, en moins de vingt-cinq ans, par le fer et par le feu ? Cette réussite, ce maintien d’une civilisation précaire aux confins du monde, cette activité spécialisée et d’ordre matériel, cette absence totale de grandeur morale, ce manque d’ambition, cette pratique extravagante des jeux et des sports, ce culte, cette adulation des corps, cet horizon volontairement borné, cette intransigeance, ce manque de tolérance dans les manifestations de la vie sociale, ces seules concessions au bien-être et à la confortabilité personnels, ce manque d’humanité, ces préjugés étroits et ce cérémonial compliqué qui légifèrent les différents degrés de l’honorabilité, cette situation de tout un groupe humain à l’écart du monde, cette insularité volontaire, recherchée, individuelle, cet optimisme à deux, cette adulation réciproque au sein de la famille, cette complaisance vis-à-vis des choses de l’amour, cette commune salacité, cette curiosité érotique qui joint les jeunes gens de très bonne heure et qui secoue encore les couples jusque dans l’extrême vieillesse, ce contentement de soi, cette fierté, cet orgueil, cette sélection, ce non-métissage, cette belle santé du corps, bref, tout ce que le Néo-Zélandais d’aujourd’hui considère être sa conquête, signes manifestes de son indépendance à l’égard de la vieille Europe, et jusqu’à cette indépendance elle-même, quand on y regarde de près, et que l’on sait abstraire de sa vision un certain aspect moderne que la vie tend à prendre de plus en plus dans toutes les régions du globe, et surtout dans les plus éloignées des centres où cet aspect moderne d’uniformité et de grandeur s’élabore au jour le jour, il appert que rien n’est changé chez les habitants de ces deux îles, que la Nouvelle-Zélande n’est nullement en progrès et que la vie y continue comme du temps des anthropophages et se manifeste par toute une série de lois, d’interdictions, de refoulements et de rêves cruels sous l’égide du grand dieu Tabou. Comme celle des sauvages, la vie idyllique des Néo-Zélandais est farouche, avec cette seule différence, que l’on engraisse aujourd’hui des bœufs dans les pâturages délimités par les fils de fer barbelés et qu’autrefois, dans des huttes à barreaux de bambou tranchant, on engraissait des hommes, victimes de choix destinées aux festins nationaux de chair humaine. Il manque que les Néo-Zélandais n’ont pas encore eu l’occasion de faire la guerre chez eux, une guerre fratricide, pour que ce parallèle soit parfait. Autour de moi, il est vrai, ils se montraient bons soldats.

Je pensais à toutes ces choses au front en regardant par un créneau. Je rentrais de patrouille. L’aube tardait à venir. Les fusées se faisaient rares. Notre ligne restait muette, mais celle d’en face crépitait, les Allemands commençant de bonne heure leur tirs de réglage sur nos créneaux. Chez nous tout le monde dormait encore. La tranchée était déserte. Je contemplais les barbelés, les chevaux de frise enchevêtrés, le no man’s land, cherchant de l’œil une chicane dans le réseau ennemi tout en songeant à ces pays immenses, déserts que je connais dans les différentes parties du monde, pays dont l’intérieur n’est encore habité par personne, n’appartient en somme à personne, mais est déjà divisé par des réseaux de fils de fer. Comme dans ces solitudes perdues le jacassement des canards sauvages et des poules d’eau me faisait battre le cœur. Le colonel Butcher ne se réveillait que très tard ; en attendant l’heure du rapport, je préférais guetter l’aube devant un créneau abandonné plutôt que de descendre sous terre voir mes camarades dormir.

Mes plus affreux souvenirs de guerre sont ces nuits passées obligatoirement dans un abri blindé, à regarder mes camarades dormir. L’un est vautré, l’autre à plat, les uns sont en chien de fusil, d’autres bras, jambes, pantalons ouverts, les uns ronflent, les autres geignent comme s’ils étaient tourmentés par les vers, il y en a qui se réveillent pour manger, d’autres pour aller uriner, l’un serre les poings dans son rêve et pousse des hurlements, un autre se bat, un autre se débat comme pris dans une toile d’araignée, un autre encore se mord silencieusement la langue. Tous grimacent. Tous s’agitent, se tordent, prennent des attitudes déhanchées, des poses tourmentées. Les membres déjetés, les mâchoires pendantes, le visage plein de trous d’ombre et la peau du ventre, du dos ou de la poitrine en train de moitir dans des flaques de nu, ils ont l’air de demi-matérialisations avortées, d’un grouillement d’êtres, la tête aux jambes et les fesses sur les épaules, d’ectoplasmes bourgeonnant dans l’éclairage d’une bougie qui sursaute, que la force des explosions du dehors souffle à tout bout de champ et qu’il me faut sans cesse rallumer. Le désordre des armes éparses dans la paille pouilleuse, des musettes, des paquetages éventrés dans la boue, des pièces de vêtements, des linges, des pansements défaits qui flottent dans l’eau qui suinte, ajoutait je ne sais quelle sanguinaire confusion au spectacle de leur sommeil.

Je fermais les yeux.

Dans le silence terrifiant, entre deux explosions, j’entendais le souffle lointain de mes camarades monter du plus profond de leur être, s’emballer dans leur poitrine, mugir, s’approcher, grandir en sifflant avant d’écarter par leur bouche sous forme de toux rauques, de renâclements lugubres, de hoquets et de soupirs comme ces obus qui nous tombaient dessus crachés par des bouches d’airain, obus qui venaient de loin et dont beaucoup foiraient avec un étrange bâillement. J’avais l’impression d’avoir déjà enregistré une fois dans ma vie cette symphonie singulière, où les plus furieuses détonations n’avaient pas plus d’ampleur qu’un gémissement étouffé et où la plainte secrète d’un cœur angoissé écrasait la voix des canons. La tête me tournait d’écouter tout cela retentir au fond de moi-même et, insensiblement, je me mettais à évoquer ces longues nuits d’hiver dans la baraque de l’île Struge, quand le blizzard faisait rage au dehors et que je faisais du bruit, le plus de bruit possible, en déclenchant tous mes phonographes et tous mes gramophones pour ne pas percevoir, dans le vacarme universel de la tempête, la plainte dominante de mes silencieux compagnons. C’était ma façon à moi de me défendre, car je veux vivre ! Arkadie Goischmann, André Lamont et toi, petit Ivan, que me voulez-vous ? Je ne partage pas plus aujourd’hui vos souffrances, que je n’ai jamais compris vos angoisses, vos rêves, et pourquoi vous êtes morts d’impuissance en voulant vivre votre vie.

Je me secouais.

La cagna devenait irrespirable.

Aucune hésitation ne m’effleurait.

Je sortais.

Dehors, le pilonnage battait son plein avec la violence d’une débâcle. Si je dois être tué, bien, mais je veux vivre.

Je trébuchais, plié en deux et louvoyant entre les éclatements et les trombes de terre et de cailloux projetées par les déflagrations. J’avançais lentement. Le sol se dérobait sous moi. J’entendais des cris, des appels, des plaintes. Le champ d’entonnoirs se mettait à tourner à une vitesse folle et il me semblait qu’une fulgurante épée tombait du haut du ciel et battait des étincelles rugissantes, et sabrait et massacrait tout à la surface du monde comme une aiguille de gramophone qui érafle, égratigne, raie à tort et à travers un vieux disque déjà usé, remonté à fond et dont toutes les voix humaines sont définitivement condamnées.

Il fait nuit. Il pleut. Je regarde dehors. Il fait noir. Pas un bruit. Je parle tout seul. Ma voix me gêne. Je prends mon dictaphone sur mes genoux et je lui parle tout bas, tout bas, comme à l’oreille.

Écoute, les intonations du vent sont-elles toujours pareilles ? Est-ce que la mer qui déferle sur les basaltes du cap Tasman mugit comme mugit l’océan sur les côtes d’Amérique ou contre les falaises de Douvres ?

Qu’est-ce qui se passe cette nuit ?

C’est que je conserve le souvenir de tant de nuits passées sans sommeil, en plein air ou enfermé, et sous différentes latitudes, que même ici je suis encore à l’affût.

Il y a dans l’air quelque chose qui me trouble.

J’ouvre souvent ma porte.

Si j’étais un oiseau, je m’envolerais.

Cette neige fondue qui tourbillonne, cette pluie qui tombe en cataractes, ce vent qui pouffe, qui se plaque, qui souffle par rafales dans tous les sens sont autant de signes annonciateurs. Il n’y en a plus pour longtemps. C’est le printemps. Je ne me trompe pas. S’il n’est pas encore dans cette vallée-ci, il rôde déjà dans les plaines. C’est par des nuits pareillement bouchées que l’on entend en mer passer très haut dans le ciel noir les bandes invisibles des oiseaux migrateurs.

Si aux îles Malouines, dépourvues de collines et d’arbres, la tempête du printemps n’a qu’un rythme et fonce dans l’espace comme un express lancé à toute vapeur, ce qui agite les pingouins et les fait crier, jour et nuit, comme s’il arrivait une catastrophe, au Brésil, les brises du renouveau sortent mystérieusement de la profondeur des forêts vierges qui entourent la baie de Santa-Catharina pour errer sur les flots et se mêler au souffle des lamantins et des cachalots.

Dans le golfe de Talcahuano, au Chili, on entend les vagissements des veaux marins de la Quirine, les remous de la Mocha et l’appel des grands oiseaux de proie nocturnes qui se cherchent pour la pariade.

Quelle infinité de chansons d’amour, de mélodies, de voix dans l’infinie variété des oiseaux !

À Chiloé, dans les collines de San-Carlos, les oiseaux me donnaient de merveilleuses rhapsodies. Cela durait deux bonnes heures pour s’arrêter régulièrement juste comme le jour paraissait. Le philéton à cravate, qui est l’oiseau paille-en-queue, le toui-toui des indigènes, fait alors jaillir de sa gorge, éparpille, égrène des milliers de roulades rapides, souples, trillées, sonores, le kaou-kaou-pâ, la grosse palombe roucoule à contre-basse, la pie de mer, l’oiseau-moqueur, le perroquet Nestor jubilent et l’oiseau à sonnette fait retentir son tin-tin-tin pareil à celui d’un triangle.

Le printemps dernier, à Saint-Gervais, j’observais le vol des aigles. Il y en avait un couple qui nichait dans une paroi rocheuse, à gauche, au-dessus du désert de Platé. J’avais repéré leur aire à la lunette et tous les jours, je me promettais d’aller les dénicher, car le printemps était déjà fort avancé…

Oui, le printemps était déjà avancé, car on mourait beaucoup au sanatorium où Mireille se mourait ; tous les malades qui avaient duré l’hiver étaient emportés, ils ne résistaient pas au printemps. J’avais hâte de m’en aller.

« Que cela finisse, que je m’en aille ! » me disais-je. « Pauvre Mireille ! »

J’en avais le vertige.

J’attrapais des torticolis à suivre le vol plané des aigles qui décrivaient des cercles dans le ciel vide, qui tournaient en rond dans le champ de ma lunette. Tout oscillait autour de moi comme quand, allongé sur le dos, sur le pont d’un navire, on suit des yeux la pomme du grand mât qui décrit des cercles parmi les étoiles ; à la longue, c’est le ciel qui se balance et les étoiles bougent, vous enfièvrent, vous aveuglent, viennent se poser sur vous, repartent, reviennent bourdonner à vos oreilles comme ces essaims de mouches imaginaires qui tourmentent un mourant dont le regard épouvanté filtre déjà dans la tombe, mais dont les prunelles roulent égarées au plafond. Le silence tient du prodige. J’étais si loin et si proche de tout, si calme et si anxieux, et je m’appliquais tellement à suivre les aigles dans ma lunette pour donner le change aux infirmières qui passaient dans le couloir derrière moi, que j’entendais tous les bruits qui se produisaient dans la chambre de Mireille, une cuillère que l’on tournait dans un verre, le heurt d’un broc, un choc ténu de faïence, mais non pas le médecin ouvrir la porte de cette chambre devant laquelle je stationnais depuis l’aube attendant son verdict, ni les paroles qu’il m’adressait.

Chaque matin, il était obligé de me secouer par l’épaule.

Il était donc onze heures. J’avais encore le temps de filer dans la montagne.

— Alors, docteur ?

Le médecin était maussade.

— Quoi de neuf ?

— Rien.

— Cela ne va pas ?

— Non.

Je partais en jonglant avec ma lunette.

Dans la montagne j’étais libre. Dans la montagne j’étais seul.

Je respirais.

Je me roulais dans l’herbe. Je me couchais sous les sapins. J’allais m’asseoir à la pointe d’un rocher.

Le ciel était vide.

Je cherchais mes aigles.

J’étudiais la montagne d’en face à la lunette.

Un jour je monterai là-haut.

Après… après l’enterrement… j’achèterai un fusil à deux coups… je les tuerai.

ROULEAU SEPT

Le Plan de l’Aiguille, le 21 avril 1925 (suite).

J’étais libre. J’étais seul. Je respirais.

Au front aussi, je suivais mon instinct quand j’errais toute la nuit dans la démence.

Quelle étrange cacophonie ! J’écoutais délirer la mort. Une machinerie anonyme !

Mais à force d’attention, j’arrivais à dompter mes nerfs. Je finissais par repérer une série de petites notes dont je ne pouvais plus détourner l’oreille, et qui se répétaient inlassablement, et qui persistaient monotonement, et qui s’affirmaient discrètement dans le tumulte, doucement, avec la régularité d’une pulsation.

Cela ne venait-il pas de mon cœur ? Non !

Après cette dernière défaillance, je réussissais à m’orienter.

Cela retentissait librement. C’étaient de petits cris, faibles, espacés, que n’arrivait pas à couvrir la clameur des canons.

Les voix du passé ? du présent ? du futur ?

Je m’orientais.

Nous étions pour lors sur la Somme.

Cela venait de l’eau.

Je filais comme un rat dans les marais dont je connaissais tous les détours. Je plongeais entre les roseaux. J’atteignais un vieil affût de chasse abandonné depuis 14. Je m’y étendais tout du long. Je restais immobile. La vie était là, derrière un paillon. Je l’entendais jacasser, caqueter, rire. Canards, poules d’eau, plongeons, bécassines, pluviers, râles, s’ébattaient en toute innocence. J’écartais le clayonnage. J’étais seul à les voir. La nuit tirait à sa fin. Je vivais. Je respirais. Ah !

Je me souviens également d’un oiseau qui poussait, solitaire, un cri de balançoire. Personne n’a jamais su me dire son nom. On le voyait parfois au ras des marais rider l’eau du bout des ailes, tant son vol était bas. C’était un oiseau fuyant, en forme de faucille volante, zigzagante, rasante. Comme un boomerang, il revenait toujours à la même place et aussitôt posé, il jetait encore son cri mal huilé. C’était un oiseau brunâtre, bien galbé.

J’observais cet oiseau tout en écoutant distraitement les propos de mes compagnons de débauche.

Il y avait là le gros Kugelhopf, un ingénieur suisse qui avait fait une fortune immense en fournissant des traverses de chemin de fer pourries pour la construction du Transsibérien ; Susuce, lieutenant à la Garde, que les femmes surnommaient encore le Prince-Corset ou le Bel Oscar ; les banquiers Pantaléon Frères, plus connus en Bourse sous leur sobriquet de les Chemises sales ; la Vierge folle, une éthéromane ; Miss Pipi, une vieille écuyère toussotante, larmoyante, râlante ; deux, trois jeunes filles hongroises qui faisaient leur début dans la noce et qui n’avaient pas encore de surnoms ; moi, surnommé en ville le Veinard, à cause de mes trotteurs qui gagnaient toutes les courses, et dans l’intimité, le Roi Bluff, à cause des concessions de pêche que j’avais obtenues du Gouvernement Impérial (entre elles les théâtreuses m’appelaient Mille Livres et Une Nuit, à cause du tarif dont je payais leurs faveurs et parce que je ne voulais jamais passer plus d’une nuit avec aucune d’elles)…

C’était une de nos premières parties, car c’était encore une fois le printemps, ce printemps aigre-doux de Saint-Pétersbourg qui sent la poussière, l’ammoniaque, le crottin et, aux Îles, le bouleau, le jonc, l’airelle, puis, soudain, le cosmétique tzigane et la cuisine française des frères Cubas, ce qui émoustille et champagnise le rire des femmes, quand on descend de voiture pour pénétrer dans ce fameux restaurant.

Ah ! ce printemps saint-pétersbourgeois !

Ah ! ce premier rire féminin en plein air, ces baisers échangés, ces caresses goulues, ces plantureux soupers dans la lumière crépusculaire, douteuse et renaissante, cet appétit charnel, cette ivresse physique, ce bonheur visible des corps, cet épanouissement sensuel à table, on ne connaît ça que dans les pays du Nord, au printemps !

— En amour, il n’y a que la couleur des bas de soie qui varie, sinon, avec les femmes, c’est toujours la même chose.

Qui venait de lâcher cette ânerie ? Je ne l’ai jamais su car, comme j’allais protester, une femme vint se planter devant moi.

D’où sortait-elle ? Elle était grande, provocante et paraissait surexcitée. Avait-elle saisi au passage un mot de cette phrase creuse que l’un de nous venait d’émettre ? Je ne sais. Bref, elle se planta devant moi :

— Imbécile ! me dit-elle en faisant suivre cette apostrophe d’un typique juron russe, imbécile, regarde-moi !

Et, brusquement, elle écarta sa fourrure sous laquelle elle était nue.

Quelle étape dans ma vie !

Le lendemain, je me battais en duel avec le jeune Gargarine, son amant de cœur, et avec le prince Michel Tamamcheff, la plus fine lame de la garnison, son protecteur.

Beaucoup plus tard, Hedwiga, car Hedwiga, c’était elle ! Hedwiga m’avoua que toute cette absurde histoire était la suite d’un défi. Sa coterie habituelle la croyait incapable de faire un pareil scandale. Elle avait parié se donner publiquement à moi. Hélas ! elle ne savait pas alors, Hedwiga, qu’elle allait aimer. Ni moi non plus…

J’entends encore cet oiseau criard dont je ne sais toujours pas le nom et je me demande qui a pu prononcer cette phrase idiote sur l’amour et sur les femmes, phrase qui s’est gravée dans mon cerveau et qui me paraît aujourd’hui être la vérité la plus forte qui ait jamais été dite sur la société jugée si facilement frivole, mais en réalité si profondément épatante du défunt Saint-Pétersbourg.

J’ai fait une enquête à ce sujet. Aucune des personnes présentes à notre table, le soir où je devais rencontrer Hedwiga, ne se souvenait de cette phrase-là. Personne ne l’avait entendue. J’ai toujours soupçonné Kugelhopf de l’avoir dite, mais lui aussi me jura ne pas la connaître ; pourtant elle était bien dans son répertoire de Don Juan forçat et dans son genre d’esprit cynique et froid. Quand je lui en parlai, il se fit répéter la phrase, en prit note dans son carnet et me dit :

— Vous savez, mon cher, jamais vous ne me ferez croire que ce n’est pas vous qui avez trouvé ça !

Et il me quitta en se gargarisant de cette phrase comme s’il allait l’apprendre par cœur pour la réciter à tout venant. Quel fat !

J’ai revu Kugelhopf l’année dernière. Il était de passage à Paris et s’embarquait pour New York, où il allait lancer et commanditer les aéroplanes géants de Sirotsky. C’est par lui que j’ai eu enfin des nouvelles d’Hedwiga.

— La princesse Hedwiga, me raconta-t-il, est la femme qui a le plus souffert durant la Révolution en Russie. On raconte qu’enfermée dans une étable, par crainte des révolutionnaires, elle se laissa dévorer vivante par une truie affamée plutôt que d’appeler au secours.

— Mais… mais son mari ? demandais-je épouvanté.

— Le prince ? Le prince venait d’être nommé vice-roi du Caucase. Il fut une des premières victimes des bolcheviks.

— Et… et… son enfant ?

— Son fils ? Le petit Nicolas ? Il est porté disparu.

Kugelhopf se rengorgeait de pouvoir me donner ces détails.

Lui, il avait pu s’échapper à temps par la Finlande. Il était devenu énorme. Un érysipèle lui dévorait la face. Il me conta encore quelques anecdotes sur mes compagnons de débauche, tous absorbés, plus ou moins tragiquement, par les événements.

— Vous comprenez, mon cher, la Guerre, la Révolution. Il n’en reste plus. Je crois bien que nous sommes les deux derniers survivants de cette équipe de joyeux fêtards. Vous, vous, on vous a toujours surnommé le Veinard ; mais moi, une vieille fripouille, que voulez-vous que je devienne, moi ? je ne suis plus bon qu’à me faire casser les reins dans l’aviation, moi.

Et Kugelhopf me quitta en fredonnant un air d’opéra.

Mes promenades nocturnes sous le canon de Cambrai, parmi les tanks fracassés et les ruines fumantes, avaient déjà attiré l’attention sur moi maintenant que je passais des matinées entières dans les marais, on prenait cela pour de la bravoure.

De l’avis unanime de mon entourage, on ne tarda pas à me désigner pour l’organisation des patrouilles et le colonel Butcher me laissa carte blanche, quant à leur composition et à leur itinéraire.

L’armée française glissait sur la droite, l’armée anglaise, qui était restée cantonnée dans le Nord, était venue s’établir sur la Somme. Les Néo-Zélandais descendirent donc de Cambrai et de Bapaume pour relever les Français dans la boucle de Frise et c’est le corps des Anzacs auquel j’appartenais qui occupa le point même de la jonction. Ce point était d’une vulnérabilité extrême, car il était la charnière de l’immense tenaille dont une branche s’étendait jusqu’à la mer du Nord et l’autre, jusqu’à la frontière suisse ; aussi tout ce secteur était-il soumis à un bombardement intense. À vrai dire, il n’y avait plus de tranchées, ni d’un côté, ni de l’autre, car cette charnière était proprement dans les marais. D’une rive à l’autre, la liaison s’établissait la nuit par des patrouilles. Trois patrouilles anglaises venaient chaque nuit de Hurlu et six patrouilles d’Anzacs partaient chaque nuit de la Grenouillère. Les Allemands en envoyaient autant de leur côté, ce qui donnait lieu, plusieurs fois par nuit, à des rencontres émouvantes, à de furieuses mêlées à l’arme blanche, à des coups de main, des embuscades, des raids à la nage ou en bateau. C’était une guérilla de partisans, une espèce de petite guerre indépendante dans la grande, où il fallait dépenser autant d’adresse que de ruse, d’ingéniosité, d’allant, sans parler d’une folle témérité, pour surprendre une patrouille ennemie ou arriver à s’emparer de prisonniers, parfois fort loin derrière les lignes.

Ainsi, chaque nuit, tout cet immense effort de la guerre, qui tenait le monde entier en suspens, reposait sur une poignée d’hommes qui pataugeaient dans l’eau, perdaient pied dans les tourbières et ne réussissaient qu’à l’aveuglette à accomplir leur mission. Comme le généralissime perdu dans ses rêveries ou en proie à de difficiles calculs de probabilités, j’ai senti bien souvent tout le poids de la guerre peser sur mes épaules, à cette différence près, que si le généralissime restait au coin de sa cheminée, j’étais, moi, aux prises avec le vent, l’eau, les ténèbres, perdu dans les brouillards, rampant dans la boue, retenant mon souffle avant d’allumer un pétard, recevant des coups de feu à vous roussir le poil, faisant irruption dans un petit poste, clouant une sentinelle de ma main, jetant des bombes, déchargeant mon parabellum, me sauvant, neuf fois sur dix, à la nage, en emportant du matériel, des documents, un homme vif que je tenais à la gorge.

Nous autres, les patrouilleurs, nous avions encore d’autres compensations vitales que le généralissime ne connaissait probablement pas, nous touchions quintuple ration de rhum et avions droit à de nombreuses permissions de détente. Naturellement, ces permissions étaient bonnes pour Paris.

J’avoue non sans fierté, ne jamais avoir perdu un homme dans ces équipées. D’ailleurs, depuis mon arrivée au front, je passais pour une espèce de fétiche, de porte-bonheur dans ma compagnie ; les hommes se chamaillaient pour sortir avec moi, au point que m’accompagner en patrouille s’appelait aller à Paris, aller à Montmartre, aller faire la bombe, tellement ils étaient sûrs de ne pas y rester.

— Allons chercher notre perme pour Panam ; aujourd’hui, c’est le Boche qui la tient, disaient-ils.

Et ils sortaient en rampant, en se donnant le mot de passe : Nach Paris !

Les Amirautés de la Grande-Bretagne, de la France, de l’Italie, du Japon étaient sur les dents à cause d’un ennemi insaisissable, qu’on ne voyait nulle part, mais qui était signalé partout comme menaçant les convois des transports australiens.

Des nuées de torpilleurs, des escadres cuirassées et jusqu’à des divisions de dreadnoughts étaient alertées pour prendre en chasse cet ennemi fantôme qu’on disait être tantôt le Kœnigsberg, le Dresden, le Scharnhorst ou l’Emden, tantôt l’escadre de haute mer des croiseurs cuirassés de l’amiral von Spee, dont les vaisseaux devaient se faire couler aux Falkland peu après mon embarquement et certains se faire canonner jusque dans les extrêmes parages nord de ma concession de pêche, à Port-Déception (ce qui me fait admettre aujourd’hui qu’en débarquant dans mon île, le docteur Schmoll et son équipe étaient des émissaires de la marine allemande, venus préparer une base secrète pour cette escadre). Quand j’embarquai à bord du Worcestershire, on racontait que de nouveaux corsaires écumaient l’océan Indien, dont un, probablement le Wolf, s’était détaché pour venir jusque devant Wellington semer un champ de mines !

Personne ne voulait croire à cette fantastique histoire, malgré cela on ne savait prendre assez de précautions autour de notre précieux convoi. On multipliait les ruses, les fausses nouvelles, les faux départs, pour en garder l’itinéraire secret. On lui faisait parcourir des milliers de milles inutiles. On le faisait avancer, reculer, faire des crochets, mettre en panne, s’égailler, se rassembler, charbonner dans la tempête, se livrer à d’absurdes évolutions, des manœuvres étranges qui affolaient les États-Majors.

Ainsi les lourds transports australiens naviguaient à l’aveuglette, à la muette, venaient prendre terre, se faufilaient un à un dans les détroits, jouaient à cache-cache avec les îles, se groupaient inopinément très loin au large, voguaient de conserve très en dehors des routes de navigation habituelles.

Des cerveaux s’ingéniaient.

Chaque jour des sous-marins, des vedettes, des chalutiers, des aéroplanes, faisaient leur apparition dans des zones qui n’avaient encore jamais entendu le bruit d’un moteur à explosion. Jour et nuit, sans une seconde d’interruption, la télégraphie, l’espionnage, les Renseignements tendaient, sur le désert immense des eaux, leur filet aux mailles de plus en plus serrées. Nulle information n’était négligée : on tenait compte de tout indice. On dépensait des millions pour mettre au point un mode inédit de navigation permettant de sauvegarder ce renfort d’hommes, d’enthousiasme, de matériel arrivant tout camouflé d’outre-mer et dont l’apparition soudaine sur les différents champs de bataille d’Occident, l’effet de surprise, les forces fraîches, l’appoint avaient été escomptés d’avance par les Services compétents.

Les hommes, eux, se désintéressaient absolument de cette gigantesque partie d’échecs qui se jouait à la surface de trois océans et dont leur sécurité, leur vie étaient l’enjeu. Je les ai vus rire à l’annonce d’un danger, hausser les épaules quand on leur parlait de corsaires ennemis et se gausser de la crainte des torpilles ; mais je les ai aussi vus se précipiter, tous, sur le même bord, se pencher sur la rambarde et tendre le cou, au point que le paquebot prenait de l’inclinaison, à l’annonce d’une terre en vue.

C’est qu’ils vivaient chacun en proie à sa chimère, chacun évoquant des femmes, chacun écrivant à des femmes, chacun rêvant femmes, chacun parlant femmes, chacun imaginant des femmes, chacun attendant des femmes, chacun espérant des femmes, chacun se préparant à en jouir. De nouvelles, de nouvelles femmes à chaque escale ! Toutes leur étaient dues !

Mais quelle amère désillusion, partout on les tenait en quarantaine !

On passait au large, toujours au large.

Des îles entrevues, des villes, des ports, des touffes de palmiers se balançant mollement, des toits biscornus de pagodes, des bazars ajourés, des chants, des musiques, des appels, des gesticulations, des silhouettes indigènes sur la rive, des invites sur les docks ou au fond des barques, des effluves chauds la nuit, des rires, il ne restait rien, pas un souvenir, pas un baiser. Pourtant, comme Napoléon avait posé l’axiome qu’en guerre, il faut s’occuper du ventre des armées, le ravitaillement était bon, abondant, varié et renouvelé à chaque escale (on distribuait alors des oranges, des citrons, des ananas, des mangues, des pastèques, des avocats, des bananes, beaucoup de bananes) mais quel est le grand chef moderne parmi tant d’hommes remarquables, experts, spécialistes, savants, qui s’occupaient d’un million de détails, quel est le chef qui aurait eu l’audace et le génie de penser très humblement au bas-ventre de ses hommes ? Les quelques soldats qui réussissaient à filer en douce aux escales étaient ramenés à bord à coups de matraque, et ils nous revenaient tristes, ahuris, défaits, ivres, ivres, honteux, et encore plus insatisfaits que ceux qui n’avaient pas bronché.

Si, comme la migration saisonnière des oiseaux, des poissons et certains phénomènes de l’instinct chez les insectes le laissent supposer, l’irritation sexuelle est un fluide qui émet des radiations d’ordre physique qui se propagent à travers l’espace avec la concordance des ondes dans un milieu ébranlé, ne devait-il pas fatalement se produire que, durant la progression de ce voyage – ainsi que, dans un circuit électrique sous l’influence d’un aimant, sont produits des courants nommés en physique courants induits –, les désirs, les imaginations, les rêves de tous ces jeunes mâles, isolés en pleine mer, s’échauffassent au point de changer de nature et de fréquence pour donner des effets intenses de désorientation sexuelle et de détection érotique ?

J’ai assisté à cette débauche de l’imaginaire qui était, à proprement parler, un assouvissement massif, universel par la télépathie. (N’est-ce pas là qu’il faut chercher l’origine de ce dérèglement général des mœurs observé dans le monde entier, après guerre ?)

Le convoi fit une rapide apparition à Colombo, chargea des munitions à Bombay, alla se cacher dans le détroit de Bab-el-Man-deb, se scinda pour charbonner en vitesse à Aden ou à Djibouti, déversa pêle-mêle son chargement d’hommes, de canons, de bêtes en Arabie, au Sinaï, en Égypte.

Nous étions donc à terre, mais la vie y était tout aussi intenable qu’à bord.

On faisait l’exercice dans des camps, en plein désert. On nous faisait défiler par quatre dans la poussière, récapituler à fond l’Instruction du soldat pour nous inculquer dans l’âme les marques extérieures du respect ; mais j’ai vu, moi, des hommes pleurer de frénésie et de désir sur les rives du canal de Suez, quand on nous y faisait creuser des tranchées.

Après ce purgatoire dans les sables, ce fut l’enfer dans les pierres, la dernière étape avant l’arrivée en France.

On nous faisait exécuter des travaux de terrassement, bétonner des emplacements de batteries lourdes, sous le feu des forts, et j’ai vu, moi, des hommes devenir fous de rage et fous d’amour dans la fournaise de Gallipoli.

Qu’importait le Turc ? C’était des femmes, des femmes qu’il fallait !

La nuit, sous la tente, on ne parlait que de ça et on en parlait encore à l’aurore, sous les étoiles pâlissantes, quand des ombres se coulaient sous les barbelés du camp pour aller se perdre par couples dans quelque ravin écarté.

Les soldats n’étaient pas des cénobites, des anachorètes, ni des saints. Ils n’avaient pas prononcé de vœux. Ils rêvaient. Ils languissaient. Par ennui, ils se tatouaient. Chacun avait sa marotte. J’ai surpris, un matin, un homme en train de se violenter entre deux pierres. Il n’y avait pas une guenille à l’horizon, pas même une voile sur la mer. Le soleil était inhumain. S’il y a eu beaucoup de sang répandu à Gallipoli, le sol y a été surtout arrosé de sperme. Tout celui de l’armée y a coulé, inutilement d’ailleurs, comme le sang des hommes.

Ils se tatouaient des noms sur la peau, nos soldats, Marie, Louise, Sarah, Rose, mais c’est bien à Gallipoli qu’est le tombeau de la Femme Inconnue, au milieu de leurs tombes anonymes.

Ô Paris, une fois Gallipoli abandonné, c’est sur toi que devaient se cristalliser tous les désirs des survivants !

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ROULEAU HUIT

Saint-Gervais-les-Bains, le 11 juin 1925. –

J’ai quitté le Plan. Je rentre à Paris. C’est décidé. Je commence à en avoir assez. De quoi, je n’en sais rien. De tout. De rien. Je m’ennuie.

Aujourd’hui, c’est le 11 juin. C’est l’anniversaire de la mort de Mireille. C’est… Ah ! pourquoi est-ce que tout se répète, puisque rien ne revient ?… Comme l’année dernière, je grimpe dans la forêt de mélèzes, je monte jusqu’au Prarion et je me couche dans l’herbe.

Les pâturages sont superbes. Les fleurs printanières éclatent par touffes. Il y a encore des flaques de neige dans les creux et sous les derniers sapins. Les ardoisières du col de Voza sont pleines d’eau. Il y a des essaims de petits papillons, beaucoup de bourdons, beaucoup d’abeilles. Quand je me déplace, parce que dérangé par les fourmis, j’entends les marmottes siffler dans la combe de Tricot. Les gentianes et les marrubes me grisent. Je m’endors. Il est midi.

Dormir, quand ça m’arrive, c’est peut-être la meilleure chance de vivre ! Pourtant, en me réveillant, sur les trois heures, je suis d’une humeur sombre.

Alors, pour ne pas redescendre tout de suite, je pousse jusqu’au mont Lachat en suivant la tranchée du petit tramway du Mont-Blanc. Je marche en équilibre sur le rail ou alors, je fais de grandes enjambées pour ne pas rater les traverses. Je compte mes pas. Je m’ennuie. Je siffle. J’agite ma canne. Je bats la mesure. Je m’arrête pour allumer ma pipe.

La petite station du mont Lachat est encore enfouie dans la neige, seul le tuyau du poêle émerge. Peut-être qu’il y a quelqu’un là-dessous, quelqu’un qui me regarde comme on observe un ennemi au périscope ? Je crie dans le tuyau : « – Au jus, là-dedans ! » Et je me sauve en courant. Rien ne bouge.

Je grimpe un peu plus haut, sur le versant des Rognes, la montagne pourrie, et me hissant sur un rocher, je découvre la vallée de Chamonix.

Je la contemple pour la dernière fois.

Comme elle a changé d’aspect depuis cet hiver, comme elle s’est creusée, comme ses pentes se sont ridées, plissées, enflées ! Elle se présente tout du long devant moi, fendue comme une vulve ouverte entre les sommets qui l’entourent et les pics impudiques, étincelants qui la dominent et qui se dressent vertigineusement en l’air. Les longues coulées des névés blancs, la traînée des glaciers stagnent dans les sapins verts, sombres, massés, touffus, et aussi drus que du poil.

Pourquoi est-ce que ce spectacle me rend triste ?

Je fais demi-tour.

Je m’en vais, mélancolique.

Je redescends par Motivon en suivant toujours la voie ferrée.

À mi-côte, je tombe sur Pierre, le porteur de Tête-Rousse. Il cuve son vin. Il a jeté sa charge et s’est couché sur le ballast.

Je le secoue.

— Pierre, hé, Pierre, lève-toi, tu vas te faire écraser !

Il grogne.

— Mais réveille-toi donc, vieille vache, on va aller boire le coup !

J’ai soudainement une envie folle d’aller me saouler avec cette brute en compagnie de qui, l’année dernière, j’ai tant roulé dans les cafés du Fayet.

— Pierre, viens boire un coup !

Je l’aide à se mettre debout.

— Ah !… c’est vous, patron ?… À votre santé, à votre service…, me dit-il en retrouvant son équilibre. C’queu j’suis content !… c’queu j’suis content !…

Je prends sa charge, je l’empoigne par le bras, nous remontons la côte.

— Ah ! me dit-il, j’suis bien content d’vous voir, justement j’allais v’nir m’env’nir vous voir ! Tiens, prends par là…

Et empruntant un petit sentier qui tombait à pic dans un ravin, il ajouta :

— Les gensses d’Saint-Gervais, c’est tous des cons comm’on dit chez nous. Nous deusses, on va d’scendre à Bionnassay. Y sont bien plus costauds, les gars d’Bionnasse, on va t’leur foutre sur la gueule, et-pi, y-z-ont du bon vin, t’sais. Y sont tous communistes, là-d’dans, c’est une fière commune, va, tu l’verras bien ! Non, c’queu j’suis content, tu dis !

J’ai passé la nuit avec Pierre. Nous avons bu toute la nuit. J’ai bu toute la nuit sans arriver à me saouler. Cela aussi est fini. Il est temps que je parte.

J’ai envoyé Pierre chercher aujourd’hui Lucienne à Saint-Nicolas-de-Véroce et en lui disant de me la ramener coûte que coûte. Maintenant, je suis dans ma chambre, dans la même chambre que j’occupais l’année dernière, on me l’a encore donnée pensant me faire plaisir, c’est le n° 17. À Paris je déménagerai. Je suis encore descendu à l’hôtel du Mont-Joly, et comme l’année dernière, j’ai une bouteille de whisky sur la table et je fais les cent pas dans ma chambre.

Qu’est-ce que je fais en expédiant ce télégramme :

ESSOR-AUTO, 7, RUE DU RANELAGH, PARIS. ENVOYEZ-MOI PAR LA ROUTE ENGIN LE PLUS RAPIDE QUE VOUS AVEZ EN MAGASIN. AMITIÉS, DAN YACK, MONTJOLY, SAINT-GERVAIS, HAUTE-SAVOIE.

Je me demande ce que l’ami Machin… Chose, tiens, j’ai oublié son nom, va m’envoyer ?

La dernière fois que j’allai à Paris, ce fut dans une 3-litres Alfa-Roméo qui atteignait facilement le 140. Il n’y avait pas une minute à perdre. Je traversai toute la France comme un fou et j’eus le bonheur d’arriver encore à temps rue du Helder et de trouver Max Hyène à son bureau.

Pourquoi est-ce que je ne me serais pas adressé à lui ? Il pouvait m’être de bon conseil. S’il y avait encore quelque chose à tenter, il me l’indiquerait. Max n’est jamais dupe des mots. Il sait tout. Il connaît tout le monde. Et qui sait, l’histoire de sa femme est peut-être vraie ?

Mireille était abandonnée par les médecins. Cela n’allait pas du tout. Justement, un grand professeur venait de partir en laissant tomber les mots de « coprostase pithiatique ». Dès que j’eus saisi de quoi il s’agissait, le nom de Max Hyène m’était venu à l’esprit. Est-ce que sa femme ne souffrait pas d’une maladie similaire, dont Max aimait bien à se gausser, après table ? Il trouvait toujours moyen d’étonner son convive en lui racontant :

— Savez-vous, cher ami, que Mme Max Hyène et moi faisons chambre à part depuis plus de quarante ans ?… Et savez-vous pourquoi ?… Eh bien ! parce que Mme Max Hyène, mon cher, fait caca dans une balance !…

« Une balance de précision, s’empressait-il d’ajouter.

Et devant l’ahurissement de son hôte, Max, d’affirmer :

— C’est comme j’ai l’honneur de vous le dire, mon cher ami, dans une balance !

Et de continuer son persiflage :

— Pour vous dire toute la vérité, je suis bien forcé de vous avouer que Mme Max Hyène est une nature beaucoup trop délicate pour faire ces choses-là comme tout le monde, une balance de précision ne lui suffit même pas, il lui faut aussi la présence de son médecin.

Et en s’emballant :

— Elle fait ça avec son médecin comme elle me cocufierait à confesse !

Et solennel :

— Mais je ne marche pas, moi, je suis un vieux sacripant, un vieux païen, ce qu’on appelle un libre penseur, vous savez, ma génération est toute scientifique, nous n’abdiquons pas plus devant le prêtre que devant le médecin !

Sournoisement :

— Ces maladies-là, c’est comme la bigoterie, des simagrées de femmes pour ennuyer leur mari.

« Ah, ne vous mariez jamais, mon jeune ami, conseillait-il, pathétique et bonhomme.

Vulgaire :

— Une bonne blague, c’est que je fais semblant de prendre la comédie de Madame au sérieux.

Alors, en homme d’affaires :

— Il me faut des chiffres !

Puis, comme un collégien qui ruse :

— Tous les matins j’entr’ouvre la porte de Mme Max Hyène et : « Combien, Amélie ? » – « Un sixième, mon cher ami », ou « Un septième, mon cher », ou « Un neuvième », me répond l’hypocrite minaudant sur sa balance. « Alors, soignez-vous, ma chérie ! » et je file au bureau en me frottant les mains.

À ce point de son récit, Max est tout guilleret. Il vous offre habituellement un cigare, vous verse un verre de fine et vous demande, réjoui :

— Savez-vous ce que signifient ces chiffres d’1/6e, d’1/7e, d’1/9e ?

Et, devant l’ignorance de son invité, il déclarait doctoralement :

— Un sujet sain, soumis à un régime alimentaire normal, élimine dans les vingt-quatre heures une quantité de matières égale à 1/8e des aliments ingérés.

Et subitement confidentiel :

— Ce matin, madame a fait son septième !

Solennel :

— C’est pourquoi nous n’avons pas eu le plaisir de la voir apparaître au dîner.

En parfait homme du monde :

— Mme Max Hyène est malade, elle m’a prié de l’excuser.

Familier :

— Son hygiène, comprenez-vous, l’oblige à se servir également d’une balance pour manger.

En s’esclaffant :

— Gardez-vous en bien, ce n’est pas la même !

« Le métier d’ingénieur a du bon, c’est moi qui ai trouvé ces chiffres et qui lui ai fait cadeau de la deuxième balance, ajoutait-il en s’étranglant.

Enfin, vous prenant à partie, il concluait :

— Ne croyez-vous pas, cher ami, que j’ai su me payer la tête de son médecin ?

Quand j’arrivai rue du Helder, le bureau de Max était envahi, comme toujours après l’heure de la fermeture de la Bourse, par une aimable société de théâtreuses, d’acteurs, de gens du turf, de snobs, de ténors, de barytons et surtout, car cela a été la grande passion de Max, durant toute sa vie, d’en découvrir et d’en lancer, de chanteuses wagnériennes et de cantatrices.

Les amis de Max, c’est toute une époque finissante dont Max aura été tout à la fois l’instigateur et le soutien de voûte. Tout s’effondrera avec sa mort. Je ne puis pas imaginer le Paris des bons viveurs sans la table de Max Hyène, sans les dîners de Max, sans la cave de Max, sans les cigares de Max, sans les amies de Max, sans les concerts de Max et ses opéras, sans les histoires de Max, sans ses coups en Bourse, sans ses tuyaux, ses renseignements, ses combines, dont il sait faire profiter largement tout son entourage d’amis, de maîtresses, de protégées.

Max Hyène a aujourd’hui quatre-vingt-deux ans. C’est un vieillard immense, tout gonflé, tout boursouflé. Sa corpulence ne passerait pas sous le gabarit d’une locomotive. On a toujours peur que ses vêtements craquent sur lui, que son fauteuil s’effondre sous son poids, que son bureau s’écrase. Sans cette cataracte chronique qui lui ronge les deux yeux et qui l’oblige à porter un jeu de plus en plus compliqué de lunettes, on ne lui donnerait pas son âge. Il est toujours d’une féroce activité. À le voir s’agiter, plastronner, rire, mener dix conversations à la fois, interpeller tout le monde, chanter un air, dire des énormités, faire à une timide débutante des compliments de vieil ogre, on comprend que cet homme ait eu besoin d’éventrer les cinq continents pour satisfaire à son tempérament et aux exigences réalisatrices de son intelligence. Tous les bons restaurants du monde ont entendu son rire et admiré son magistral coup de gueule et de fourchette ; nombre de plats portent son nom ; mais il a aussi su conquérir les Alpes, perforer les Andes, enjamber le Niagara, animer le centre de l’Australie et de l’Asie, même le Chaco perdu d’un trafic ferroviaire quotidien, mettre Bagdad à trois jours de Berlin et construire ce chef-d’œuvre, cette ligne follement audacieuse qui boucle sa boucle en montant jusque dans l’extrême nord canadien et sur laquelle est lancé une fois par semaine un train de luxe qui est le dernier cri du confort et de la technique modernes. Max Hyène est sûrement le plus grand ingénieur du XIXe siècle.

Je dois dire, maintenant, que je suis un peu chez moi, chez lui, que Max a été l’ami le plus fidèle de mon père, son partenaire au baccara, qu’ils ont eu d’innombrables aventures ensemble, les mêmes maîtresses, les mêmes chevaux, les mêmes spéculations, que je m’étais adressé à lui pour les plans de mon usine, que Max me veut du bien et qu’il m’a toujours reçu avec indulgence et bonté. Aussi n’ai-je pas à me gêner avec lui, surtout qu’il a été témoin à mon mariage. Malgré cela, je ne savais pas comment l’aborder et lui parler de la chose pour laquelle j’étais venu.

Comment lui dire que Mireille se mourait ? Lui expliquer qu’elle refusait de manger, de boire, d’évacuer, qu’on la torturait, qu’elle ne voulait plus me voir ? Qu’elle se débattait depuis des mois et des mois en proie à un horrible cauchemar, qu’elle poussait des hurlements, qu’elle pleurait des nuits entières et que, soudainement dans la journée, elle se mettait à crier : « Je ne veux pas ! Je ne veux pas ! » Qu’elle passait des semaines assise tranquillement dans son lit, en disant : « Non, non, non ! » et en secouant la tête ? Qu’elle semblait m’avoir oublié, puis qu’elle avait des crises d’angoisse où elle m’appelait par mon nom, avec les mots les plus tendres, qu’on venait en hâte me chercher et qu’elle ne me reconnaissait pas quand j’arrivais, qu’elle était butée, qu’elle me repoussait, qu’elle s’agitait, se débattait, devenait furieuse, déchirait frénétiquement sa chemise et recommençait à faire : « Non, non, non ! » de la tête, mais en se tordant les bras de désespoir et de rage, qu’elle voulait se défigurer et qu’on la menaçait de la camisole ? Comment lui raconter tout cela ?

J’avais envie de m’en aller, mais je ne m’en allais pas. Je me disais : « Max va peut-être la guérir ; certainement, il connaîtra un cas semblable ; avec sa grande expérience des femmes et de la vie, il saura me dire ce que je dois faire ; dans sa mémoire prodigieuse, il retrouvera l’adresse, le nom d’un spécialiste, d’un médecin, d’un chirurgien, d’un aliéniste, d’un homéopathe, d’un masseur, d’un hypnotiseur, d’un vitaliste, d’un charlatan, d’un guérisseur, peut-être d’un prêtre qui saura faire quelque chose pour Mireille. Il est sans préjugés et il connaît tout le monde, même les mages ! »

En attendant de me confier à lui et comme son bureau ne désemplissait pas, que tout ce beau monde parlotait, caquetait, médisait, flirtait, souriait, fumait et buvait à qui mieux mieux, je faisais semblant de m’intéresser aux épures et aux photographies accrochées aux murs. Il y avait des coupes de locos, de pullman-cars, de wagons-grues, de chasse-neige perfectionnés. Il y avait la photographie d’un pont tout en fer qui franchissait d’une seule portée une grande rivière desséchée dans un désert aride tout planté de cactus candélabres et de touffes d’alfa à gros piquants. Cela devait se trouver quelque part dans l’Arizona ou le Colorado. Il y avait dans un cadre, sous verre, de petits kodaks jaunis, effluvés, piqués de moisissures, pris dans je ne sais plus quel chantier de l’Afrique du Sud. Des nègres nus ou habillés de défroques dansaient devant les wagonnets basculés d’une voie en construction, siégeaient héraldiquement autour d’un excavateur géant ou faisaient agir en chantant une bétonneuse ou un concasseur montés sur rail. Dans la galerie d’un tunnel, des ouvriers sans chemise, mais le chapeau de cuir armé d’une lampe à l’acétylène, posaient pour le photographe, qui avait dû être Max Hyène lui-même, car ils avaient tous le sourire. Les tuyaux monstrueux des perforatrices pneumatiques s’entortillaient tout autour de leurs torses nus comme les fils et les cordons d’un appareil tatoueur électrique. Ailleurs, c’était un scaphandrier qui dirigeait la mise en place de pilotis, une équipe de chauffeurs qui inauguraient une plaque tournante et une demi-lune pavoisée sous la neige, dans un paysage de montagnes, d’immenses échafaudages en forme de Z ajouré gagnaient le niveau des…

Je me répétais : « Peut-être que Max qui connaît tant de recettes de cuisine se souviendra d’un médicament ou d’une médecine de bonne femme, d’un baume, d’une poudre, d’un vermifuge, d’une racine, d’un onguent, d’une tisane américaine, d’une eau, d’un vomitif, d’une formule à réciter, d’un geste à faire, d’une conjuration, d’une prière ; il n’est pas possible qu’un homme qui a su résoudre tant de problèmes compliqués, créer des œuvres d’utilité publique, transformer la vie à la surface du globe, apporter le bien-être dans des régions jusqu’alors déshéritées, donner des habitudes de confort, d’hygiène à des peuplades abandonnées, leur imposer l’éclairage électrique, il n’est pas possible que cet homme ne sache pas me tirer d’affaire ! » Puis, je me mettais à douter : « Après tout, sait-on jamais, peut-être que l’histoire de sa femme est la vérité ? Mme Hyène est peut-être réellement malade, d’une maladie nerveuse dans le genre de celle de Mireille ou d’un déséquilibre mental inexplicable, et qu’elle traîne depuis des années et des années, et que Max est impuissant à la soulager, et qu’il est désespéré, et que tout ce cynisme qu’il affiche avec tant de complaisance n’est qu’un masque pour dissimuler son amour, et que ce gros homme est un tendre ? » Comme pour me démentir, au même instant, je l’entendais rire, trinquer, donner des rendez-vous et je me reprenais à espérer en lui et en sa science.

Tout de même, le bureau se vidait, il se faisait tard, les gens s’en allaient peu à peu. Pour ne pas avoir à saluer les derniers sortants, je me mis à inventorier les œuvres d’art que Max avait reçues en témoignage de sympathie et de reconnaissance à chaque nouvelle étape de sa glorieuse carrière. Il y en avait plein des tables, au moins 1.500 objets de fonderie d’art et, chose curieuse, pour la plupart, des encriers monumentaux. Des encriers de bronze ou d’airain, des encriers en or ou en argent, des encriers en galuchat, des encriers en maroquin, des encriers Bouddha, des encriers lion, des encriers fer à cheval, des encriers porte-bonheur, des encriers locomotive, tender, fourgon-postal, wagon-lits, des encriers en forme de tour, de pont, de chaudière, de gare, de sémaphore, de château-d’eau, des encriers composés de groupes de femmes nues, d’armes compliquées, de coquillages, de cristaux, de pépites, de boulons, surmontés de bustes de chefs d’État, de statues, ornés d’insignes corporatifs, d’emblèmes de sociétés, d’écussons communaux, de devises, de palmes, de couronnes, de victoires, de roues dentées, d’enclumes, de pinces et de marteaux.

J’étais en train de déchiffrer les inscriptions commémoratives dont, tels que des piédestaux, ces encriers d’honneur étaient surchargés sur leurs quatre faces ; les débardeurs de Santa-Fé, les employés de la gare de Bécon-les-Bruyères, le conseil municipal de Winnipeg, des Canadiens-Français, des Espagnols, des Anglais, des Allemands, des Brésiliens avaient tenu à y faire graver leurs signatures, et je m’ébahissais du grand nombre d’hommages en russe, grec, turc, arabe, chinois, copte que je n’arrivais pas à comprendre, quand Max me mit sa grosse patte sur l’épaule.

Je crus m’évanouir de saisissement. C’était l’heure. Je devais parler.

— Est-ce que vous ne voulez pas que je vous apporte aussi ma collection de décorations, de titres, de diplômes ? Sacré farceur, qu’est-ce que vous fichiez-là et comment va le cinéma ?

— Oh !… Max…, il y a longtemps que j’ai liquidé tout ça… Je…

— Alors, c’est pourquoi on n’entend plus parler de vous dans les journaux ! Mais, ne vous l’avais-je pas annoncé, hein, dès le début ? s’écria-t-il triomphant. Croyez-moi, il n’y a que Hollywood pour une vedette qui…

— Mais, Max, je…

— Je vous emmène, n’est-ce pas, vous venez dîner à la maison ?

— Impossible, Max, non, je… je repars tout de suite… ma voiture est en bas, je… je…

— Ce n’est pas celle de l’Armistice, au moins ? et Max d’éclater bruyamment de rire.

— Mais, qu’est-ce que vous avez ? me demanda-t-il soudain. Je ne vous reconnais plus…

… Saloperie, je deviens complètement aveugle, grognait-il en m’entraînant sous le lustre.

Puis, se penchant sur moi et me regardant de très près avec ses yeux morts :

— Ce que vous avez changé ! qu’y a-t-il ?

— Max… je voudrais… comment le dire ?… je vous demande pardon, Max… je voudrais, je voudrais… Comment va Mme Hyène ?

— Tonnerre de dieu, ma parole, mais vous êtes fou ? s’écria Max en me serrant les poignets. C’est bien la première fois qu’un ami, qu’un ami me demande des nouvelles de la santé de Mme Hyène ! Je vous remercie d’ailleurs, ajouta-t-il après avoir essuyé ses lunettes, je vous remercie, elle va très bien. Mais vous, qu’avez-vous, vous, dites, vous êtes malade ?

— Non… mais… je… la balance… Mme Hy…

— Assez plaisanté. Asseyez-vous là. Parlons sérieusement. Je vous écoute. C’est grave, hein ? Mireille…

— Justement, Max, ma petite fille se meurt !

Et je lui racontai tout, mes angoisses, ce drame, comment je l’avais connue, pourquoi j’étais venu, ce que j’attendais de lui. Je pleurais à chaudes larmes, sans honte, et pour la première fois de ma vie.

Max m’écoutait sans broncher.

Comme je parlais, parlais, parlais, car on n’en a jamais fini de raconter son malheur, et que je revenais sans cesse sur la maladie de Mme Hyène pour la comparer à celle de Mireille, et que je m’embrouillais en faisant une nouvelle allusion à la balance qui avait dû motiver ma visite, et que je m’enferrais en cherchant à me faire pardonner mon indiscrétion, Max m’interrompit, car cela devenait pénible, pour me déclarer :

— Vous faites absolument erreur, mon pauvre ami, ces deux cas n’ont absolument rien de commun. Mme Max Hyène n’est pas une intellectuelle, c’est tout au plus une constipée. Elle ne présente pas non plus ces symptômes mentaux que vous me dites avoir été constamment observés chez Mireille. Tout ce que je puis vous concéder dans ce sens, c’est qu’il s’agit chez Mme Max Hyène tout au plus d’hystérie, mais alors d’une hystérie déguisée et si strictement localisée qu’on lui administre actuellement des purges de mercure. Certes, comment dirais-je, cette non-activité, cette passivité, cet état de paresse de ses fonctions s’accompagne d’une grande paresse de l’esprit, au point que je ne saurais pas vous dire quelle est celle qui subjugue l’autre ; mais la torpeur morale, les habitudes infantiles, les raisonnements primaires et les préoccupations mesquines, tout cela est en somme assez normal chez une femme sans tempérament, sans curiosité, creuse et dont les seuls scrupules de conscience sont exclusivement d’ordre hygiénique. Il est assez excusable aujourd’hui, que la médecine est la religion des femmes qui n’en ont pas, il est assez excusable que le… j’allais dire le vice, mettons, la maladie, ou plus justement encore, disons, la manie, la douce manie de ma femme ne m’alarme pas outre mesure, Mme Max Hyène ayant toujours été une petite nature, une tête faible, étroite, quelqu’un d’éteint, aux antipodes de votre malheureuse petite fille, qui, elle, devait être une passionnée ?… Non ?… alors, je ne comprends plus…

« Ce que je ne comprends pas dans le cas de Mireille, si douce, si communicative, reprit Max après un instant de réflexion, c’est cette répulsion devant les fonctions de la vie, cette horreur qui monte en elle, ce dégoût, ce refrènement de toute sa sensibilité, ce refoulement qui la mène à se révolter, à vouloir se faire violence, cette frénésie. Qu’est-ce qu’on a bien pu lui faire ? Vous ne savez pas ce qui lui est arrivé ? Elle ne se possède plus et pourtant j’ai bien l’impression qu’elle se refuse. Si je vous ai bien compris, ses troubles physiques sont dus à des souffrances morales ; bien au contraire de Mme Max Hyène, son tourment est essentiellement d’ordre mental…

« C’est une imaginative. Vous me dites qu’elle ne veut pas, qu’elle dit non ; mais vous ne me dites pas à quel propos elle dit non et ce qu’elle ne veut pas faire ? Devant quoi recule-t-elle comme si elle allait faire une chute, je me le demande, et si elle se retient, à quoi se cramponne-t-elle ? Vous ne le savez pas ?… non ?… allons, mon pauvre ami, je vais vous faire avouer. Dites-moi, pourquoi est-ce que, tout au long du récit que vous venez de me faire, pourquoi est-ce que vous l’appelez votre petite fille et pas une seule fois votre femme ou Mireille, tout court ?

— ?…

— Oui, j’entends bien, est-ce là un petit nom d’amour, comme les amoureux ont coutume d’en échanger, ou est-ce une façon habituelle de penser ?

— Ô Max, nous étions comme frère et sœur !

— Justement, qu’entendez-vous par là ?

— Mais, Max…

— Répondez ! est-ce une façon de parler ou une façon habituelle d’être ensemble ?

— ?…

— Oui, je m’entends bien, répondez-moi franchement, comment était-elle quand vous faisiez l’amour, un volcan ?

— Mais Max…

— Frigide, alors ?

— Mais non, Max.

— Répondez !

— Elle ne voulait pas.

— Jamais ?

— Non.

— Pourquoi ?

— Elle avait peur.

— C’est bien ce que je pensais. Mais elle avait peur de quoi ?

— Je ne sais pas, moi.

— Et vous avez vécu ensemble ?

— Sept ans.

— Et vous ne l’avez jamais trompée ?

— Jamais.

— Et vous ne l’avez jamais prise ?

— Jamais.

— Et elle ne s’est jamais donnée ?

— Jamais.

— Vous auriez dû la violenter ; mais à quoi pensiez-vous, mon ami ?

— Je ne sais pas, moi, c’était une si belle petite fille !

— Et vous l’aimiez ?

— Oui.

— Et vous étiez heureux ?

— Oh ! oui.

Max Hyène méditait. Il faisait tourner un compas entre ses doigts. Il m’avait oublié.

— … l’amour… il y a des femmes qui piquent des crises de grossesse nerveuse, pourquoi est-ce qu’une cérébrale ne… un cas de combustion spontanée… c’est ainsi que naissent les monstres…

Qu’allait-il conclure ?

Il était passé minuit. Ma voiture m’attendait. Je me sauvai, consterné.

ROULEAU NEUF

Saint-Gervais, le 13 juin 1925.

— Qu’est-ce que je vais faire à Paris ?

Plus de boisson, plus de femmes, non, pas d’alcool.

Je reçois ce télégramme :

DAN YACK MONTJOLY SAINT-GERVAIS, HAUTE-SAVOIE. VOUS ENVOYONS AUJOURD’HUI TRACTA PAR LA ROUTE TOUJOURS À VOS ORDRES. ESSOR.

Qu’est-ce que c’est que ça, une Tracta et qu’est-ce que je vais en faire ?

Enfin, je partirai.

Pierre est également revenu, naturellement bredouille, de Saint-Nicolas-de-Véroce ; Lucienne ne veut rien savoir pour m’accompagner à Paris. Je m’y attendais. Tant mieux.

Ah ! tant mieux, tant mieux, tant mieux !

Je resterai chaste ; mais qu’est-ce que je vais faire à Paris ?

Pierre baragouinait, alors je l’ai mis dehors.

— C’est une garce qu’c’teu pute-là ! qu’il disait. Si j’étions vous, j’t’irais lui foutre sur la gueule pour lui apprendre. Mais tout d’même, c’est un beau brin, non ?

— Fiche-moi la paix, Pierre. Tiens, voilà un chèque. Je rentre demain à Paris. Tu n’as qu’à le remplir pour aller toucher des sous. Tu peux aussi prendre tout ce que j’ai laissé au chalet : mon fusil, mes godasses, tout le saint frusquin.

Et je lui tends un chèque en blanc.

— Qué qu’c’est qu’ça ? me demande-t-il en tournant et retournant le chèque. J’sais pas lire.

Je lui explique qu’il n’a qu’à aller se présenter à la banque, à la banque anglaise en face du Majestic, à Chamonix, et qu’on lui donnera de l’argent comptant.

— Mince alors, on va boire un coup ! s’écrie-t-il. Mais qué qu’y a d’ssus ?

— Ce que tu veux, Pierre, combien te faut-il ?

— Mets-y voir vingt francs d’ssus, patron, ça s’ra toujours pour la course !

Je libelle un chèque de deux cent mille francs à son nom et je le donne à Pierre.

— Vous n’v’nez pas ?

— Non, Pierre, adieu.

Et Pierre sort sans savoir ce qu’il emporte.

Est-ce que cet argent fera son bonheur ? Je lui veux du bien, à Pierre.

Pour moi, ma vie est finie, je le sens bien.

J’étais dans le café du coin en train de jouer aux quilles quand l’infirmier du sanatorium vint m’annoncer que Mireille était morte.

— À quelle heure ? lui demandai-je.

— À midi tapant, fit cet homme.

C’était un gros homme.

Qu’avais-je besoin de savoir l’heure ? C’était idiot.

Comme l’homme était tout essoufflé d’avoir couru et paraissait bouleversé ou feignait de l’être, en tout cas, il se faisait petit pour me parler et m’observait par en dessous pour voir comment j’allais réagir, et je n’aimais pas ça, je lui fis servir une chopine pour couper court à ses condoléances.

— Du blanc ?

— Du rouge.

— Alors, un litre de rouge, mademoiselle, et trois verres !

Le troisième verre était pour Pierre, mon partenaire aux quilles.

Ce litre de rouge !

La tonnelle était toute parfumée par un acacia qui laissait tomber ses fleurs blanches dans nos verres. Il y avait une toute petite brise. Des quilles volaient en l’air. Les joueurs d’à-côté, des employés de la gare obligés d’aller recevoir le train que l’on entendait gronder dans le fond de la vallée, s’entêtaient à vouloir faire des points. Ils jouaient avec violence.

Il y avait un litre de rouge sur la table, et trois hommes, trois hommes assis autour de la table, trois hommes qui ne se parlaient pas. Les verres étaient pleins, ils les vidaient. L’acacia secouait ses fleurs.

Les employés de la gare s’en furent en courant, dans une bousculade.

Je me souviens également d’une guêpe qui vint se poser sur ma joue.

Comme dans un accident d’auto, j’enregistrai tous ces menus détails en une fraction de seconde.

Tout cela est encore vivant en moi.

Parfaitement.

Mais je me souviens également de la stupeur qui se fit jour en moi quand je constatai que ce vin était bon.

La vie était donc encore possible et l’on ne mourait pas sur le coup ?

Ce litre de rouge !

Si l’on m’avait laissé faire, j’aurais continué. Je voulais en commander un deuxième, un troisième, un quatrième, mais l’homme, le gros homme que je me mis subitement à détester, ce sale infirmier qui venait de rincer son verre avant de boire le dernier coup, se leva et me dit :

— Je vous demande pardon, monsieur, mais, moi, j’ai terminé mon boulot, là-haut. Ma bourgeoise m’attend, c’est l’heure de la soupe.

Et il prit congé en me serrant chaleureusement la main.

Ce gros homme me faisait horreur.

Ainsi, c’était donc lui le dernier qui avait vu Mireille en vie ? Je le suivais des yeux. Il traversait la petite place sans se presser, le derrière ballant, les pieds plats très en dehors, son tablier d’infirmier roulé sous le bras, emportant toutes mes pensées. Il allait à la soupe.

Comme l’homme s’était arrêté deux, trois fois en se grattant la tête et en louchant de notre côté, dès qu’il eut tourné le coin, j’envoyai Pierre après lui, lui donner son pourboire.

Ainsi, tout était fini.

Je m’en allai à mon tour.

On ne devient donc pas fou, puisque je me retrouvai tout à coup à mon balcon, à ce même balcon, comme ce soir, et comme aujourd’hui encore, il faisait ce jour-là une soirée sereine. Mais alors j’inspectais le ciel. J’avais été prendre ma lunette. Je cherchais les aigles que je voulais aller tuer le lendemain. Aujourd’hui je regarde en moi-même. Il n’y a rien. Plus rien. Je suis fini.

J’avais dit à Pierre de préparer des cordes et des crampons. Je voulais atteindre l’aiguille de Varens avant l’aube, puis suivre la crête de la paroi rocheuse qui surplombe le désert de Platé entre le Coloney et la Pelouse, arriver au-dessus du nid d’aigles que j’avais repéré, me laisser glisser au bout d’une corde et surprendre les oiseaux au nid.

Cette expédition fut une des plus grosses déceptions de ma vie. Quand j’atteignis l’aire, les oiseaux s’étaient envolés. Le nid était saccagé. Quelqu’un avait dû passer par là. Il n’y avait même pas un œuf. Rien que de la fiente, rien que de la fiente.

Qu’est-ce que je vais faire à Paris ?

La Tracta est arrivée. C’est un engin très bas, d’une légèreté exceptionnelle, aux roues avant motrices, qui peut atteindre le 180.

Elle est puissante et souple, sa force de traction, son ardeur à fendre l’air vous donnent l’impression de voler. Cette sensation ne s’oublie plus, une fois qu’on l’a connue. Et elle prend les virages, c’est un rêve ! Ce n’est pas de la voiture, c’est un avion, l’avion de la route, me dit le mécano qui me l’a amenée de Paris.

Tant mieux, tant mieux.

Je donne à ce garçon de quoi rentrer par le train, par train spécial s’il le veut, et je m’installe seul à bord.

Il a l’air tellement malheureux, vexé de rester là que je lui fais mon plus beau sourire.

Mon dernier sourire.

J’empoigne le volant, j’appuie sur le démarreur, j’embraye et je démarre dans un tonnerre.

Je vais encore une fois courir ma chance.

Si seulement je pouvais entrer dans le décor et me casser la figure !

101, rue du Parc-Montsouris, le 1er septembre 1925.

Voilà.

Je suis à Paris.

Je ne savais pas que l’on pouvait vivre si simplement à Paris.

Je suis revenu à Paris et voici comment j’ai organisé ma vie.

J’ai acheté tout un étage, le sixième, dans un grand immeuble moderne de la rue du Parc-Montsouris, au 101. J’ai fait abattre des cloisons, car j’aime les grandes pièces vides.

Oh ! je campe. De tout le confort moderne, je n’ai conservé qu’une salle de bains. Sinon, je campe. Comme dans la brousse. J’ai suspendu mon hamac devant la cheminée du salon et toutes les pièces qui donnent par-derrière, sur la cour, sont remplies de bûches, de belles bûches rondes que je scie à deux ou trois traits. Je fais ma cuisine comme en plein air sur un feu de bois. Ma salle de bains est réellement magnifique, avec un système compliqué de douches et une belle piscine pour ma tortue. J’ai acheté une grande tortue quai de la Mégisserie.

Je me suis aussi payé un éclairage électrique épatant, des boîtes à lumière de cinéma, des lampes de chirurgien, une rampe au néon et une installation à la vapeur de mercure qui inscrit mon nom au plafond. Quand je veux dormir, j’accroche une lampe à arc sur ma tête. La nuit, il fait jour chez moi, je m’hypnotise. Parfois, je dors, parfois, je rêve, parfois, j’ai le vertige, alors je me balance dans mon hamac comme en pleine mer ; n’étaient les voisins, je m’installerais tout un jeu de sirènes ou, comme dans les sous-sols de Saint-Didier, un échantillonnage équipé de tous les modèles de klaxons électriques et je m’amuserais à les faire marcher la nuit. Mais la nuit, c’est tranquille chez moi, car la plupart du temps, je n’y suis pas.

Je sors.

Je marche.

Je suis dans les rues.

Je vais très souvent travailler aux Halles, où j’ai trouvé de l’embauche chez un fleuriste, ou alors, je débarque des caisses d’œufs ou des régimes de bananes.

Je ne bois plus, mais je fume toujours beaucoup.

Je fume toute la journée à mon balcon.

J’ai un balcon qui court sur toute la façade. Le matin, je fume tranquillement dans un coin, puis je glisse imperceptiblement à gauche, au fur et à mesure que le soleil se déplace.

J’aime bien fumer là-haut. Je suis tranquille. Ma rue est solitaire, avec les mêmes automobiles qui passent tous les jours aux mêmes heures, un semblant d’animation à midi et le défilé des nounous et des petites voitures d’enfant qui se rendent au parc dans l’après-midi. Le ciel est immense au-dessus de l’abondante frondaison. J’entends le coup de sifflet d’un rare train de Ceinture, la trompette du chef de gare de la ligne de Sceaux, le caquet de la volaille du lac. J’ai essayé de la radio, mais j’ai vite supprimé mon poste, de même que je vais me défaire de mon dictaphone. Cet appareil m’ennuie. Je n’ai plus rien à dire.

Aujourd’hui, c’est mon anniversaire.

J’ai 52 ans.

J’ai été me chercher mon fils.

Ce matin, en rentrant des Halles, je lui ai rapporté un petit lapin rose.

Il y a déjà longtemps que je rôdais autour des baraquements du boulevard Jourdan et que j’avais fait toutes les démarches pour l’adopter. Au refuge, les petits orphelins russes étaient nombreux. J’ai choisi un petit garçon de onze ans, pâlot, triste, avec des yeux comme ceux d’Hedwiga. Il s’appelle Nicolas.

Je l’appellerai Dan Yack, comme moi.

Je lui apprendrai à rire.

Je le ferai rire.

Et pour commencer, nous courons déjà tous les trois à quatre pattes sur les parquets, moi, mon fils et le petit lapin rose, dans mon grand appartement vide…

Paris 1917

Santos 1927

L’Escarayol – La Redonne 1927

Santos 1928

Rue des Marronniers 1928

Les Artigaux – Le Bastat 1928

Le Tremblay-sur-Mauldre 1929

Enregistré au Dictaphone quelque part à la campagne : été 1929.

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Juin 2025

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[1] Le guesquel est cet instrument dont les Indiens patagons se servent pour faire jouir leurs femmes.

Il se compose d’une petite couronne de touffes de crins de mulet, soigneusement montée sur une mince ficelle tricolore. L’homme s’attache cette ficelle derrière le gland, et durant le coït introduit l’instrument, les brosses en avant, dans le vagin de la femme. Ces crins sont raides et longs d’un bon doigt ; leur effet est si violent que la femme hurle, pleure, grince des dents, mord, éclate de rire, sanglote, s’agite, écume, bave, fait des soubresauts, se tortille (c’est pourquoi les Patagons appellent les femmes blanches qui n’ont pas besoin du guesquel pour prendre une part aussi active à l’amour, mais se tortillent naturellement, ce dont ils raffolent, des corcoveadores) ; l’orgasme est si puissant, qu’après la détumescence, la femme reste épuisée, râlante, rassasiée, satisfaite, comblée, étourdie de bonheur, bête à pleurer, n’en pouvant plus. On prétend qu’une fois qu’elles y ont goûté, les Indiennes ne peuvent plus s’en passer, même dans le mariage, et qu’un bon guesquel vaut de trois à six chevaux, selon le travail, le soin avec lequel il a été monté, l’abondance des brosses, la qualité des crins et les dessins, bleus, blancs, rouges, de la ficelle ; certains se terminent par des petits paquets de coquillages qui tintinnabulent entre les testicules, durant le coït, ce qui, dit-on, stimule l’homme. Les plus recherchés sont ceux fabriqués avec les crins d’une mule blanche parce qu’on leur attribue de grandes vertus prophylactiques.

Les Patagons font grand mystère de cet instrument et il est interdit aux femmes d’en prononcer le nom sous peine d’être répudiées, voire même chassées de leur tribu. (note de Blaise Cendrars)