Blaise Cendrars

L’HOMME FOUDROYÉ

1945

 

« … le grand livre du monde… : Voyager, voir des cours et des armées, fréquenter des gens de diverses humeurs et conditions, recueillir diverses expériences, s’éprouver soi-même dans la fortune… ».

DESCARTES : Discours de la Méthode.




PREMIÈRE PARTIE

Dans le silence de la nuit

1.

« Mon cher Édouard Peisson, — ce matin, tu m’as raconté que l’officier allemand que l’on a logé chez toi, à la campagne, était venu te chercher dans ta cuisine la veille au soir pour te faire observer une belle éclipse de lune, puis qu’il t’avait plaqué là pour gagner sa chambre avec une grue invraisemblable qu’il avait ramenée de Marseille… et que tu étais resté là, seul, sur ta terrasse, fort avant dans la nuit, songeant à la défaite… Et tu as terminé, disant : — C’était inouï, ce silence, cette nuit, ce clair de lune, les oliviers argentés et noirs, cette nuit chaude parfumée par les herbettes et les pins des collines circonvoisines, cette nuit d’août, ce ciel constellé, cette nuit translucide, cette paix, ce silence, et l’occupant forniquant chez moi avec une poule. Quelle humiliation !…

« Dès que tu fus sorti, je ne sais pourquoi, mon cher Peisson, je me mis à penser à ce que tu venais de me raconter, et au sujet de tes réflexions nocturnes, je me mis à évoquer d’autres nuits, tout aussi intenses, que j’ai connues sous les différentes latitudes du globe, dont la plus terrible que j’ai vécue, seul, au front, en 1915…

« C’était également l’été et par une belle nuit étoilée ; non plus sous le ciel translucide de Provence mais devant Roye, dans une plaine du nord, toute en jachères et en herbes folles, vieilles de plus d’un an, et d’où montait une buée laiteuse, plutôt opaque… et qui allait s’effilochant… et que les étoiles criblaient comme des taches d’encre un papier buvard déchiré… et tout devenait fantomatique… Il n’y avait pas non plus de lune au ciel… Je mâchais un brin d’herbe… Et l’éclipse que j’eus alors l’occasion d’observer fut, comme tu vas le voir, une éclipse de ma personnalité, et je me demande comment je suis encore en vie… Cette peur, jamais je n’avais raconté cela à personne et je t’aurais tout dit à la minute si tu avais encore été là. Je me penchai à la fenêtre ; juste tu tournais le coin de la rue, juché sur ta bicyclette. Alors, n’ayant plus une chance de te rattraper, au lieu de te courir après, j’allai dénicher ma machine à écrire, l’époussetai et me mis incontinent à taper pour toi le présent récit, tu devines avec quelle émotion, mon cher Peisson, puisque, depuis juin 1940, et malgré ta chaleureuse et fréquente insistance, et toutes les sollicitations intéressées des éditeurs, des hebdomadaires et des journaux — sans parler du malaise qui découlait pour moi de mon inactivité — tu sais que je n’ai pas écrit une ligne.

« Mon cher Peisson, puisque tu es, quoique à ton insu, à la base de cette reprise d’activité, permets-moi, non seulement de te faire hommage de ce premier récit, mais encore de te considérer à partir d’aujourd’hui comme le parrain de ma production future, et j’espère bien que tu me feras l’amitié d’accepter ce titre qui n’est pas plus gratuit qu’honorifique car il comporte une grande part de responsabilité.

« Mais si, désirant partager la responsabilité que je te mets à charge, je me demande comment ta courte visite de ce matin a pu déclencher en moi un choc tel qu’immédiatement je me suis mis à écrire et pourquoi je me suis remis à écrire aujourd’hui même, je ne sais pas trop que répondre. Ce que tu m’as dit de ta nuit, du ciel, de la lune, du paysage, du silence a dû ranimer en moi des réminiscences similaires, attisées qu’elles étaient par les résonances de guerre que tu m’as laissé entendre derrière les réflexions amères que tu me rapportais et que tu m’as dit avoir faites, seul, sur ta terrasse et jusqu’à fort avant dans la nuit, au sujet du lieutenant allemand qui loge chez toi et qui abuse honteusement de ton domicile, violant non pas une ignoble putain mais ta retraite d’écrivain. Et alors, j’ai pris feu dans ma solitude car écrire c’est se consumer…

« L’écriture est un incendie qui embrase un grand remue-ménage d’idées et qui fait flamboyer des associations d’images avant de les réduire en braises crépitantes et en cendres retombantes. Mais si la flamme déclenche l’alerte, la spontanéité du feu reste mystérieuse. Car écrire c’est brûler vif, mais c’est aussi renaître de ses cendres.

« Ou ne crois-tu pas, tout simplement, que les marins comme les poètes sont beaucoup trop sensibles à la magie d’un clair de lune et à la destinée qui semble nous venir des étoiles, sur mer, sur terre, ou entre les pages d’un livre quand nous baissons enfin les yeux et nous détournons du ciel, toi, le marin, moi, le poète, que tu écris et que j’écris, en proie à une idée fixe ou victimes d’une déformation professionnelle ?

« Avec ma main amie

« BLAISE CENDRARS.

« Aix-en-Provence, le 21 août 1943. »

2.

Donc, la Légion était en ligne devant Roye. C’était un secteur admirablement bien aménagé et pour une fois notre position était dominante par rapport à celle des tranchées allemandes qui se trouvaient à contre-bas, presque invisibles, perdues dans la plaine qu’elles éraflaient à peine, à deux, trois kilomètres des nôtres, quelque part, au diable vauvert ! C’était le repos. Nous étions hors de la portée des coups de fusil.

Dans un précédent recueil d’histoires et à propos de la mort du légionnaire Griffith[1], l’égoutier de Londres, j’ai déjà parlé de ce secteur calme et de tout repos, où il ne se passait jamais rien, décrit le paysage, cette plaine désolée de Roye, toute plantée de betteraves montées en graine et dont nous gardions les confins verdoyants et boisés, face au nord, cité le château de Tilloloy qui avait été incendié au début de la guerre, évoqué son grand parc dévasté et le hêtre rouge, au milieu de la pelouse, à l’ombre duquel j’avais édifié mon gourbi à l’instar de mes camarades qui, dès le premier soir, avaient déserté tranchées et abris pour dresser la tente ou construire des petites huttes de branchages et ne se sentaient plus de joie à l’idée de pouvoir enfin dormir tranquilles, au sec, en plein air, et j’ai raconté comment nous, nous les rescapés du cloaque des ouvrages blancs et du bourbier de Carency, nous, les derniers survivants des combats rapprochés du cimetière de Souchez, nous, les vieux, j’ai raconté comment nous nous la coulions douce dans ce secteur. C’était le repos. On restait des vingt jours en ligne. On n’en foutait pas une datte. Des bourricots nous montaient de la boustifaille et, comme le régiment était en voie de reconstitution, non seulement nous touchions double et triple ration de vivres mais encore il nous arrivait beaucoup de bleusaille pour boucher les trous et nous, les vieux, nous la chargions de toutes les corvées, si bien que nous engraissions à vue d’œil à force de bouffer la ration des morts — leur jus, leur singe et de s’envoyer leur pinard — et de faire bosser les vivants, ces pauvres bleus qui venaient renforcer nos effectifs, des récupérés, de la raclure de dépôt, ce qui nous faisait rire, nous, les vieux. Les vieux !… Nous étions soldats depuis à peine un an, nous, les plus vieux… exception faite de deux, trois ancêtres de la véritable Légion d’Afrique, des phénomènes, comme Griffith en avait été un. Mais, justement, à propos de la mort de Griffith, j’ai également noté combien les misères de cette première année de guerre et l’esprit de corps, les traditions de la Légion — bravoure, chansons, j’m’en-foutisme, cafard, terribles saoulographies, discipline, propreté corporelle, coquetteries d’hétaïres, défi, héroïsme — nous avaient moralement dépravés, rendus cyniques au point que pour occuper leur farniente actuel certains se faisaient tatouer l’as de pique entre les deux yeux, des femmes nues sur les pectoraux, et des cochonneries dans le dos, par exemple : ce thème classique, que l’on retrouve sur des fragments de poteries antiques dédiées à Esculape et qui figure aussi parmi les « graffiti » catalogués de Pompéi, d’un serpent sortant des fesses. Moi, je lisais à loisir, et, comme je l’ai raconté, c’est un livre à la main que j’ai assisté à l’agonie de Griffith. Mais, au fond, cette oisiveté nous pesait.

3.

Arthur, c’est-à-dire l’égoutier de Londres, le dénommé Griffith était mort vers la fin juin, dans ma guitoune, à l’écart. Comme je le lui avais promis, je m’étais débrouillé pour qu’aucun gradé, et surtout pas le toubib de régiment, ne s’en doutât ni que personne ne vînt troubler son bienheureux délire. Selon son désir le bougre avait donc pu « se barrer en douce ». Eh bien, quelques jours plus tard, la chose n’eût plus été possible : le secteur grouillait et, moi, j’avais jeté mon livre.

Qu’on se rassure, le baroud n’avait pas recommencé ; on ne se battait toujours pas dans ce secteur où il ne se passait jamais rien ; mais à force d’ennui et las de ne rien faire les légionnaires, ces instables, ces éternels insatisfaits, étaient partis en vadrouille, et la vadrouille qui consistait à filer dans la soirée vers l’arrière, à la recherche du vin, se terminait, le vin bu, en tournées en premières lignes et en patrouilles hors des lignes, dans le no man’s land, tout cela sans raison, par pure gloriole et vantardise d’ivrognes, et aussi pour épater les bleus, la nuit. C’est le sergent van Lees qui avait inauguré ça, et je ne devais pas tarder à connaître tous les secrets de sa tactique pour arriver à chaparder le vin des artilleurs, le vin du génie et même le vin des civils et le « bouché » de MM. les officiers qu’il allait chercher dans des villages aussi éloignés des lignes que Bus et Conchy-les-Pots, où siégeaient les états-majors. Au retour de ces équipées tortueuses et de plus en plus fréquentes, on entendait des chansons d’Afrique et des refrains bachiques retentir entre les lignes, maintenant que nos maraudeurs étaient chaque nuit de sortie. Les types se baladaient bien en avant de nos barbelés, s’engueulaient, s’interpellaient, chahutaient, alertaient, provoquaient les régiments de culs terreux et de pétzouilles qui tenaient le secteur à gauche et à droite de la Légion — d’un côté, des Savoyards et de l’autre, je crois, des Landais — des biffins et de la coloniale qui lâchaient des fusées éclairantes et qui se mettaient à tirer des coups de fusil sur nos bravaches, et nos pochards de s’ensauver en rigolant de la bonne blague ! C’était alors une bousculade, une défilade rapide d’ombres fuyantes devant nos réseaux de fils de fer, une déroute de godillots, de rires, de chutes, de branchages cassés et nos drôles de se trotter en vitesse, mais non sans lancer derrière eux, tels les héros d’Homère, des injures retentissantes avant de s’évanouir dans un pli de terrain où ils culbutaient dans une espèce de faille transversale ou ravine pour se carapater et finalement se tenir cois, s’endormir, cuver leur vin. Au petit jour, on voyait nos lascars rentrer individuellement dans nos lignes, chacun se dissimulant de son mieux, rampant sur le layon, se faufilant entre les maigres branches d’un ancien tiré incendié qui reliait leur trou à nos avant-postes, se coulant à plat ventre pour passer un à un sous nos barbelés. Et c’est ainsi que petit à petit cette faille transversale ou ravine était devenue un lieu de rendez-vous pour tous les ivrognes du secteur, un repaire de joyeux loustics, un tripot, une cave où les soiffeurs se rendaient directement, maintenant que le sergent y débitait du vin au tonneau (sacré van Lees, je n’ai jamais pu comprendre comment il était arrivé à stocker du vin et à charrier des tonneaux dans cette cache du no man’s land !) et tous ceux qui ne pouvaient rentrer au petit jour avaient petit à petit aménagé leur repaire pour ne pas se laisser surprendre, pas plus par l’ennemi que par leurs victimes de l’arrière, si bien que peu à peu et sans que l’on s’en rendît compte cette taupinière — c’était un endroit sinistre, tout hérissé de souches carbonisées — s’était transformé en un petit poste, ma foi, fortement organisé et relié à nos lignes par un boyau bien profond, de plus d’un kilomètre de long qui se déroulait en zigzaguant, suivant pas à pas la piste primitive tracée par nos braves pochards, du trou initial au débouché dans nos tranchées.

Mais tout a une fin en ce monde, même la nouba, la grande orgie des légionnaires qui déborde facilement en folie des grandeurs, et, en vérité, van Lees devait pousser les choses trop loin le jour où, dans un accès de mégalomanie, exaspéré par le vin, le gain, les danses du ventre improvisées, ses succès de beau mâle mais de sale mec, sa réussite de tenancier, les crédits qu’il avait consentis, l’autorité qu’il avait acquise sur tous et qui se muait volontiers en tyrannie, tel un orgueilleux caïd partant en dissidence, il émit la prétention de proclamer son indépendance, d’enrôler des partisans, de hisser le drapeau noir, se croyant invincible parce qu’il venait de gagner deux mitrailleuses aux cartes sur Popoff, le sergent-mitrailleur. Cela dégénéra en rixe. Les deux sergents en vinrent aux mains. Van Lees écopa d’un coup de couteau dans l’aine. Ce qui provoqua une enquête et les deux sergents furent cassés. Et quand van Lees nous revint, sortant de l’infirmerie, il dut rentrer dans le rang et prendre son tour de garde au créneau, tout comme un bleu. C’est qu’entre temps, le renfort était arrivé, le régiment était au grand complet, le dur service avait repris, le bon temps était fini, cela bardait comme au bagne et les nouveaux officiers nous faisaient baver pour avoir les hommes bien en main. Quant à la cave de van Lees, elle avait été portée sur les cartes du secteur comme un ouvrage défensif avancé sous la dénomination de la position de La Croix, probablement à cause de sa configuration en forme de « T », vu le long boyau en zigzags coupé au sommet par la faille transversale ou ravine, mais jamais il n’y avait eu de croix ni de calvaire en ce lieu maudit qui ressemblait plutôt au chaudron de l’enfer.

La Croix n’était pas occupée dans la journée ; par contre, chaque nuit, un groupe de la section franche montait dans ce petit poste perdu que nous, les vieux, continuions à appeler la Cave, la Kasbah ou le Ratodrome des Bleus en souvenir du bon vin que nous y avions bu, ou pour honorer la foire qui y avait été faite, ou en mémoire de l’initiation des bleus, ces pauvres zigues que van Lees, l’instigateur de la nouba légendaire, avait su faire turbiner et exploiter jusqu’à la gauche dans le but de les dessaler, de les affranchir, bref, de les initier aux rites, de leur inculquer le rythme, la vie endiablée de la Légion. La grande nouba avait duré quinze jours.

Telle est l’origine de ce petit poste perdu où je devais connaître, par une belle nuit du mois de juillet, la plus grande peur de ma vie. Mais avant d’en venir là, je voudrais encore dire deux mots sur van Lees qui devait subir fin septembre, à l’attaque de la ferme Navarin, en Champagne, — où nos bleus devaient se distinguer et la Légion, une fois de plus, être citée à l’ordre des Armées, — van Lees devait subir la mort la plus effroyable qu’il m’ait été donné d’observer sur un champ de bataille. En effet, comme nous partions à l’assaut, il fut emporté par un obus et j’ai vu, j’ai vu de mes yeux qui le suivaient en l’air, j’ai vu ce beau légionnaire être violé, fripe, sucé, et j’ai vu son pantalon ensanglanté retomber vide sur le sol, alors que l’épouvantable cri de douleur que poussait cet homme assassiné en l’air par une goule invisible dans sa nuée jaune retentissait plus formidable que l’explosion même de l’obus, et j’ai entendu ce cri qui durait encore alors que le corps volatilisé depuis un bon moment n’existait déjà plus.

À part ce pantalon vide, je ne retrouvai rien d’autre de van Lees ; il n’y eut donc pas de mort à enterrer.

Que ce petit ex-voto de l’homme foudroyé lui serve d’oraison funèbre !

4.

La Croix. Les hommes n’aimaient pas monter à La Croix. Depuis que ce poste avait été miné par une section du génie, ils prétendaient que le génie voulait nous faire payer le vin volé en nous faisant, un beau jour, sauter en l’air sans crier gare et que, ce jour-là, les artilleurs, qui avaient également un vieux compte de vin à régler avec nous, en profiteraient pour tirer dans le tas et nous écraser par-dessus le marché sous un déluge d’obus. Tel était l’état d’esprit des légionnaires quand ceux du groupe franc montaient à la nuit tombante dans ce maudit petit poste perdu bien en avant du secteur, et jamais encore je n’avais eu affaire à une pareille bande de râleurs découragés.

La vérité était que le petit poste était condamné d’avance et la consigne, qu’en cas d’attaque de grand style, nous devions l’évacuer et nous replier sur notre ligne principale de résistance, et le génie avait l’ordre formel de faire sauter La Croix et le boyau des Zigzags. J’ai déjà dit combien ce secteur modèle était parfaitement organisé, aménagé au point que nous n’avions plus rien à y faire. Les tranchées étaient soigneusement défilées, les postes de mitrailleuses épatamment camouflés, les champs de tir bien dégagés et intelligemment distribués, les crapouillots ou mortiers en batterie derrière une crête dominante, des pièces de 75, montées en éclipse, flanquaient traîtreusement des redans en première ligne. Jamais on n’avait vu ça. L’ensemble de la position était truffé de pièges, farci de chevaux de frise et les réseaux de nos barbelés, touffus à souhait, s’étendaient sur une vaste profondeur. Vraiment, La Croix, qui était en l’air, ne comptait pas pour grand’chose dans un aussi puissant dispositif défensif, c’est tout juste si l’on pouvait se servir de cette excroissance comme d’un petit poste de guet, et c’est bien pourquoi on nous y envoyait chaque nuit ; mais allez faire entendre raison à des légionnaires qui se croyaient brimés par leurs officiers et dont l’imagination travaillait, hantés qu’ils étaient par la présence sous leurs pieds d’une mine formidable qui pouvait éclater d’une minute à l’autre, d’une fougasse qui devait fatalement jouer un jour en ébranlant tout le secteur, ce qui serait le signal de la grande attaque attendue mais dont eux, les légionnaires, et ils en étaient convaincus, feraient les premiers frais, feraient passivement les frais, et ils enrageaient.

— Alors bon, voilà maintenant qu’on est destinés au feu d’artifice. Tu parles d’un 14 Juillet quand on sautera tous en l’air et qu’on leur servira de cible, au secteur. Ils n’auront pas besoin d’illuminer. On sera tous là comme des cons, suspendus entre ciel et terre, avec notre pantet en feu pour faire lampions, tu parles d’une rigolade ! râlaient-ils en s’engageant dans le boyau des Zigzags qui aboutissait à la cave exécrée, et les nuits de garde se passaient sans rien faire d’autre que de sacrer et de jurer et de maudire son mauvais sort.

Pourtant, l’hiver précédent, à Dampierre, sur la Somme, où il y avait le plus grand cratère de mine de tout le front, de la mer du Nord à la Suisse, un entonnoir de 96 mètres de circonférence et de 28 mètres de profondeur, dont nous occupions la lèvre inférieure, j’avais déjà vu les hommes devenir fous ; mais on se battait, on luttait de vitesse, on se battait contre la montre, et l’imminence même du péril auquel on était exposé, et l’énormité et l’urgence du travail de sape à effectuer, et l’épuisement nerveux de cette lutte fiévreuse contre la montre empêchaient les hommes de désespérer. Ce n’était pas tant une bataille à mort entre deux adversaires acharnés à se faire périr qu’une lutte de vitesse d’où chacun des deux partis cherchait à se garer le premier pour avoir la vie sauve ou tout au moins la peau. Mines et contre-mines se succédaient ; il y avait toujours une chance de s’en tirer en agissant le premier, en faisant sauter l’autre. On ne restait que quatre jours en lignes, quatre jours sous terre, quatre jours à l’écoute. On avait le temps de se barrer. On entendait l’ennemi travailler sourdement, gratter, forer, se rapprocher dangereusement et, alors, on en faisait autant, on forait, grattait, fouinait, fouissait fiévreusement la terre, se portant à la rencontre de la galerie ennemie, creusant, s’enterrant, travaillant de la bêche et des ongles pour arriver sournoisement sous l’ennemi, bien dans son axe, et l’on faisait la pause avant de bourrer la chambre d’explosion… et l’on entendait au-dessus de soi l’ennemi en faire autant, entre deux pauses, des chocs sourds qui faisaient se détacher des blocs de terre de notre voûte souterraine…, comme nous, l’ennemi, qui n’en pouvait plus, se hâtait pour être le premier prêt… Dans l’une et l’autre sape les caisses d’explosifs et les sacs de terre passaient de mains en mains sans que les épaules fourbues et les reins cassés et les échines courbatues sentissent le poids écrasant des charges de mort dont les deux fourneaux de mine superposés se remplissaient jusqu’aux bords. Sauve qui peut ! Déjà l’on se ruait vers la sortie du tunnel ; le cordon Bickford se déroulait ; un sergent battait le briquet… C’était l’enfer, mais on avait une chance, la chance de faire vite, d’être le plus leste, d’être le premier à déguerpir. Cela créait une émulation, on avait son sort entre ses mains… une ultime chance… Ce n’était pas comme ici, dans ce secteur modèle où il ne se passait jamais rien mais qui était si dangereusement truqué et avait été conçu par un fort en thème en vue d’une éventuelle attaque allemande, secteur de malheur où l’on restait des vingt jours en ligne sans avoir rien d’autre à faire qu’à attendre… attendre… mais attendre quoi, bon Dieu !… « attendre, finissaient par conclure les hommes, attendre que ce cocu de sergent, le sergent du génie de service dans sa cagna comme un chef de gare dans son cagibi, bouffe la consigne et perde la tête en cas d’attaque et appuie une seconde trop tôt sur le bouton de contact électrique pour envoyer dinguer La Croix et semer les bonshommes dans les airs »…

C’est de cette idée ridicule d’une erreur de minuterie ou d’une fausse manœuvre d’appréciation dont ils seraient victimes que mes lascars se délectaient. Ils râlaient mais se complaisaient à l’idée de leur mort, une mort sans gloire mais due, ce qui était tout de même au comble de l’absurde pour ces insouciants, à je ne sais quelle monstrueuse erreur des bureaux de la guerre et des calculs des états-majors.

« … Et si le sergent s’endort et appuie comme en rêve sur le truc à ressort, nous n’en serons pas moins flambés, hein ?… » Ils râlaient et ils en avaient plein la gueule de considérations inédites et d’abracadabrantes théories sur la relativité du temps, l’automatisme des réflexes, la trouille, la mort et la combine des décomptes du vin en litige entre la popote du génie, des artilleurs, de MM. les officiers et nous. Je ne reconnaissais plus mes hommes. Ils me dégoûtaient. Je vous parle des gars du corps franc, des durs, des copains qui m’avaient désigné comme le caporal de leur choix, des sûrs, mes meilleurs camarades. Ces furieux me claquaient entre les mains. Et quand je voulus partir en patrouille ils me laissèrent sortir seul. Ça, ça ne s’était encore jamais vu à la Légion ! Les bougres, les sales bougres avaient le cafard. Il n’y avait plus rien à espérer. Ils flanchaient.

« … Attendre, mais, bon Dieu ! attendre quoi ?… »

C’était le coup de bambou.

Merde.

5.

Ce fut une curieuse épidémie, d’ordre mental, comme il doit s’en produire à bord d’un radeau de naufragés quand l’un après l’autre les rescapés se laissent glisser à l’eau beaucoup plus par lassitude et vanité d’espérer qu’épuisés par les privations et les souffrances endurées. On aurait encore les forces nécessaires pour supporter de nouvelles et de nouvelles misères, mais on n’a plus la patience d’attendre. À quoi bon ? On a peur du lendemain. Cet inconnu épouvante. Alors, on se fie aux requins. Il suffit qu’un premier donne l’exemple, se laisse aller, coule à l’eau, pour que les autres suivent. Dans mon groupe, le premier à disparaître fut Sawo. C’était le plus cher de mes légionnaires, le plus hardi, un petit gars que j’aimais tout particulièrement. Un beau matin il fut porté disparu. Certains affirmaient l’avoir vu franchir le parapet et s’en aller droit chez les Boches. Sawo déserteur à l’ennemi ! je n’en voulais rien croire. Ce jour-là, je ne partis pas avec la relève, mais restai toute la journée à La Croix, à explorer les alentours, et la nuit venue, et les nuits suivantes, je sortis seul en patrouille, fouillant tous les coins et les recoins du terrain, dont un petit bois, à deux cents mètres en avant de notre poste, petit bois dont je me méfiais depuis quelque temps déjà, les Allemands devant y avoir un poste de guet la nuit, mais je ne trouvai trace de mon légionnaire, sinon une boîte d’allumettes vide que certains affirmèrent avoir appartenu à Sawo. Le deuxième qui déserta, quelques jours plus tard, alors que nous étions dans un village, au repos, était un Suisse, dont j’ai oublié le nom, un grand et beau gaillard moderne, sportif et qui n’avait pas froid aux yeux. Il n’était pas avec nous depuis fort longtemps et il déserta au vu et au su de tous un dimanche matin, à la sortie de la messe, en enlevant la femme du maire, l’automobile de la Mairie et la caisse de la commune. Jamais plus nous n’avons entendu parler de ce garçon, mais son exploit est resté célèbre à la Légion. Puis ce fut le tour de Vieil, un joyeux mandoliniste, qui réussit à se faire reconnaître malade et à se faire évacuer sur Nice, d’où il nous envoya des cartes postales ; puis, Glandoff, qui devint fou, fou à lier, et que l’on emmena ; puis, notre bon hercule de foire, Rossi, le glouton, qui reçut une grenade dans le ventre et qui se vida dans sa gamelle ; enfin, la même nuit, Goy, le lunatique, surpris aux feuillées par une patrouille allemande.

Tant que nous avions fait la bringue à la Kasbah, mené grand train et fait la nuit un chahut de tous les diables, les Allemands ne s’étaient jamais occupés de notre cave, et même, ce fameux matin où van Lees avait cloué à une maîtresse souche son drapeau noir, ils n’avaient pas eu la curiosité de venir voir ce que cet emblème signifiait ni d’envoyer personne pour venir cueillir ce pavillon romantique dans les plis duquel flottait, sur un fond d’encre, une tête de mort grossièrement dessinée, ce qui aurait fait un joli trophée pour un collectionneur. Mais depuis que nous nous tenions tranquilles dans notre trou, ils venaient rôder autour de nous, inquiets de notre silence et intrigués par les nouveaux terrassements et les travaux que le génie avait effectués à La Croix. Dans la journée des petits obus de canon Maxim venaient sonder l’ouvrage et de temps à autre, la nuit, une patrouille, qui levait immédiatement pied, nous lâchait une volée de grenades à main. Mais c’était plutôt rare. Jamais il n’y eut d’accrochage sérieux à La Croix, et comme le secteur n’a jamais figuré au communiqué, je me demande si ce fameux secteur modèle, conçu par un fort en thème et si savamment agencé, a jamais servi à autre chose qu’à rendre mes hommes malades de cafard car dès que nous l’eûmes quitté, ils retrouvèrent leur cran et leur entrain et se firent tous tuer, en septembre, dans les tragiques barbelés de la ferme Navarin.

Mais avant de quitter ce secteur, il y eut encore une drôle d’histoire dans mon groupe, la plus honteuse de toutes. Je ne sais comment la raconter tellement elle est grotesque. Ce faux duel, la nuit, au clair de lune, ou, si j’ose dire, ce jugement de Dieu dans un pré, avoir imaginé une telle mise en scène, avoir fait appel à un tel recours prouve combien mes hommes étaient malades, ou, tout au moins, l’ambiance de La Croix malsaine. Je ne les condamne pas. Car moi-même, en dernière analyse, qu’est-ce qui me poussait à partir seul en patrouille ? Le goût du risque ? la bravade ? l’envie de me faire tuer ? Non, tout simplement, le cafard. J’étais tout aussi détraqué et profondément atteint qu’eux. Et c’est, de son côté, ce que me confirma également Sawo, le déserteur, quand je le rencontrai, avant la fin de la guerre, à Paris et que je lui demandai pourquoi il avait déserté ?

— J’avais le cafard, me répondit-il. C’était mon tour d’aller en permission. Je ne pouvais plus attendre. Alors, je suis rentré à la maison ; mais je n’ai pas déserté chez les Fritz comme tu as l’air de vouloir l’insinuer.

— On l’a dit, mon vieux Sawo, mais je ne l’ai jamais cru.

— Je te le jure ! caporal, je suis rentré directement chez ma mère.

— Tu as bien fait et je ne t’en demande pas tant. Mais sais-tu, mon vieux Sawo, que nous sommes aujourd’hui, avec Coquoz, les trois seuls survivants de l’escouade ?

— Coquoz ? Cette fausse couche ? Pas possible ! Mais où est-il ?

— Il est chasseur à l’Hôtel Meurice.

Nous étions attablés au Criterion et nous dégustions une pinte de stout. Le Criterion était le quartier-général de Sawo qui écumait le quartier de la gare Saint-Lazare. Il se livrait à je ne sais quel trafic de bijoux volés à Londres ou à Paris. Il était, comme dit Gavarni qui les a si incroyablement bien crayonnés, de la « race pâle des voyous de Paris ». Sawo était toujours aussi pâle de teint, mais il avait grossi. Il sortait de la prison de la Santé, où il venait de tirer son temps pour je ne sais plus quelle affaire d’escroquerie. Il me dit n’avoir jamais été inquiété pour sa désertion. Il me raconta des tas de bonnes blagues et il avait de l’argent plein les poches. Il m’emmena dans les roulottes de son oncle, qui était directeur d’un théâtre ambulant, installé du côté de Kremlin-Bicêtre. Je passai une charmante soirée en famille et je suis retourné souvent chez ces gens, dont j’ignore la nationalité mais qui sont de sang gitan. Sawo leur a tant parlé de moi qu’ils me considèrent comme son frère aîné. Et c’est un grand honneur. J’aurais pu me marier dans la tribu…

6.

Si j’évoque tout cela ce n’est pas pour parler des amours d’une gitana, mais parce qu’il est rare à la Légion de connaître les antécédents d’un type, son milieu, sa famille. Généralement les légionnaires sont secrets, ne parlent pas d’eux, ou se vantent. Ils se fabriquent une légende, finissent par y croire et se font des illusions. Leur vie est neuf fois sur dix une vie imaginaire. Seule leur mort est réelle parce qu’ils ne sont plus là pour la raconter. Autrement, tout est mensonge à la Légion. Ainsi les deux Gribouilles qui s’alignèrent une nuit dans un pré pour se tirer dessus à coups de fusil et, au commandement, se blesser mutuellement à trente pas, et appeler au secours pour se faire immédiatement évacuer sur un brancard réglementaire, imaginaient par ce moyen pouvoir « déserter légalement » et n’avaient pas prévu dans leur calcul astucieux que la trouille insensée de la mort qui les faisait agir était un sentiment humain, réel et, en somme, honorable dans leur désarroi, mais que la furieuse démonstration à laquelle ils venaient de se livrer était une fiction de déments qui ne pouvait les mener qu’au ridicule et à la honte, au tourniquet et à Biribi. Encore deux qui avaient pris leurs désirs pour la réalité. Mais faut-il être romanesque pour échafauder pareil scénario ! Ce romanesque est typiquement légionnaire.

Voici comment la chose s’est passée :

Je venais de mettre Coquoz en place. J’étais debout contre une souche noire et je faisais un tour d’horizon. C’était par une belle nuit du mois de juin. La pleine lune était au zénith. Rien ne bougeait. On aurait entendu planer un ange. On ne se serait pas cru au front. Coquoz était de garde au créneau. Mais au lieu de se tenir debout et de guetter, le pauvre gosse était à genoux comme s’ü eût été en train de faire ses prières. Selon son habitude il devait une fois de plus faire dans sa culotte car Coquoz était faible de l’anus. Ce n’était ni un mystique ni un trouillard ; il avait même un bon moral et était volontaire pour toutes les missions, mais chaque fois qu’on lui demandait un effort, il se conchiait. Que voulez-vous, c’était un gamin, il n’avait pas dix-sept ans. Il m’était très dévoué, mais à cause de cette faiblesse ou de cette habitude infantile, je ne pouvais compter sur lui et je n’étais jamais tranquille quand il était de garde. Comme il s’était engagé sous un faux nom et à l’insu de ses parents, dès que j’ai eu percé son incognito, je l’ai fait ramasser par la maréchaussée et rendre à ses père et mère. J’espère ainsi lui avoir au moins sauvé la vie, et de justesse, huit jours à peine avant l’offensive de Champagne. C’est tout ce que j’ai pu faire pour lui et j’ai été le seul à m’apitoyer sur son cas car avec cette maladie-là, il était notre souffre-douleur et les hommes le brimaient ferme, comme on le devine. Donc, Coquoz… priait. Les autres étaient avachis dans leur planque, chacun soignant son cafard comme un chiffonnier « chine » les ordures, c’est-à-dire avec entêtement, méticuleusement, dégueulassement, ne laissant rien perdre d’une poubelle, épluchant tout de son œil avide, fourrant ses doigts ignobles dans les immondices et les détritus. Quel genre de perles jetées aux cochons mes hommes épluchaient-ils au fond de leur âme avilie et quelles pouvaient bien être les pensées pourries qu’ils manipulaient ? Une bande d’onanistes, ils me dégoûtaient de plus en plus et je devais sérieusement m’attraper avec chacun d’eux et les secouer dans leur marasme pour leur faire prendre leur tour de garde quand c’était l’heure. Je venais de mettre Coquoz en place quand, soudain, un coup de feu retentit. C’était sur notre gauche, un peu en arrière de notre petit poste. Il était exactement 2 h. 10 du matin. Et une voix, celle de Tarasa, un Espagnol, se mit à beugler :

— Caporal !… Un brancard, caporal !… Je suis blessé !… je ne veux pas crever ici !… Caporal, un brancard !…

Nous nous précipitâmes à deux ou trois pour voir ce qui était arrivé.

Dans un carré de pré grand comme un court de tennis et délimité par nos barbelés, gisait, à un bout, ce braillard de Tarasa, qui avait une balle dans le genou gauche et, à l’autre bout du champ clos, immobile, muet, les yeux hagards, tremblant de tous ses membres, se tenait Faval, qui avait laissé choir son fusil.

— Caporal, caporal, un brancard, un brancard ! J’y ai droit ! Je suis blessé. Descendez-moi sur un brancard, je ne veux pas crever ici. Un brancard, un brancard ! braillait sans arrêt Tarasa, en tenant son genou à deux mains et en se tordant de douleur.

— Ta gueule ! lui fis-je. Dis-moi comment tout cela est arrivé ?…

Mais il me fut impossible de le faire parler. Il réclamait son brancard avec une insistance qui me parut suspecte et faisait des phrases d’avocat défendant une mauvaise cause pour me prouver qu’il était blessé et qu’il avait le droit d’être évacué immédiatement. Satané dialecticien, va ! Je lui fis une ligature et donnai ordre de le descendre au poste de secours. Mais dès qu’il fut installé sur son brancard, cet enragé d’Espagnol se tut et je vis ses traits crispés se détendre en un diabolique sourire.

— On dirait qu’il est content, dis-je à un homme qui était à côté de moi.

— Pardi, répondit cet homme avec envie, il a la bonne blessure, il sera sûrement réformé.

— Le salaud, le chien, ce n’est pas un homme ! murmura Faval avec son accent roumain quand je l’interrogeai à son tour. Il m’avait donné sa parole d’honneur et il n’a pas tiré ! C’est un lâche, je…

— Ramasse ton fusil, lui dis-je, et tais-toi !

Et je l’emmenai dans ma cagna, où je lui fis boire un coup de rhum. L’imbécile en avait grand besoin. Il était à plat.

J’étouffai l’affaire et cette sombre histoire n’eut pas les suites judiciaires qu’elle comportait.

Tarasa et Faval étaient deux bleus que j’avais fait monter à La Croix, en renfort, après la mort de Rossi et l’enlèvement de Goy. Comme les autres, ils n’aimaient pas La Croix, et ils avaient peur. Tarasa était un anarchiste de Barcelone. Je ne sais pas grand’chose de lui sauf qu’il était vindicatif et cruel. Il avait une bouche de tortionnaire et découvrait ses canines quand il souriait. Il voulait toujours avoir raison. C’était un théoricien à froid. C’est lui qui avait réglé le scénario : ils devaient se tirer dans les jambes, et à bonne distance, afin que la blessure, qui les ferait évacuer et peut-être réformer, paraisse « saine », c’est-à-dire sans trace ni pigmentation de poudre. Ainsi, ils ne pourraient être accusés d’automutilation. En visant bien leur blessure ne serait pas mortelle, tout au plus se feraient-ils sauter une patte. Je ne sais pas ce qu’ils auraient imaginé par la suite pour expliquer l’origine de leur blessure : qu’ils étaient partis en patrouille, qu’ils étaient tombés dans un traquenard, qu’on leur avait tiré dessus, etc., etc. Quoi qu’il en soit, Tarasa croyait avoir tout prévu, sauf, qu’une fois à terre, ayant une balle dans la peau, il flancherait et n’aurait pas la force de rendre pareil service à son camarade ni le courage de tenir sa parole d’honneur. À moins que… à moins qu’il ait même prévu la chose et qu’il ait laissé Faval tirer le premier pour s’assurer d’une « bonne blessure » et se foutant pas mal du sort de son complice. En tout cas cela eût bien été dans sa manière calculatrice de raisonneur déraisonneur, d’anarchiste égomiste. Paix à ce faux frère ! Tarasa est mort à l’hôpital. Il n’était pas sain, il a fait de l’infection, mais il est mort sans parler, comme un vieux légionnaire. Quant à cet idiot de Faval, qui avait marché à fond dans la combine, il avait tiré parce qu’il avait peur. Il avait peur de mourir. Un soldat qui n’a jamais eu peur au front n’est pas un homme. Je n’aime pas les juges des conseils de guerre qui envoyent un homme à Biribi pour une défaillance. Le soldat a le droit d’avoir peur. C’est pourquoi j’étouffai cette ridicule affaire.

Tarasa est mort sans parler. J’appris à Faval à se taire. Les hommes ne dirent rien. C’est ainsi que tout le monde sait se taire à la Légion quand un homme est passible de conseil de guerre.

Que chacun tire sa chance !

Tarasa passa pour un lâche et Faval pour un guignard.

7.

La peur de mourir. Jamais je n’ai vu quelqu’un avoir aussi peur de ça que Faval. Il en devenait extravagant et tout le monde se moquait de lui et le faisait marcher. Mais lui, comprenant très bien que les camarades lui jouaient des mauvais tours ou lui montaient des bateaux pour lui faire peur, ne se mettait jamais en colère et continuait à avoir peur, une peur bleue. C’était un être très simple, voire fruste, et le corps le plus drôlement fait qu’il m’ait été donné de rencontrer. Il était tortu, avait les jambes courtes et trapues, un torse démesuré et puissant, des bras formidables, une petite tête, pas de front, une tignasse de violoniste et des yeux souriant avec une candeur enfantine. C’était un être d’une force musculaire prodigieuse, sans aucune méchanceté et qui croyait tout ce qu’on lui disait. Il adorait sa femme, tout le monde savait au régiment que Faval adorait sa femme car, comme il ne savait ni lire ni écrire, il ennuyait tout le monde pour qu’on lui lise les lettres qu’il recevait de sa femme ou pour qu’on lui écrive les lettres qu’il voulait faire parvenir à sa femme ; or, comme la belle, elle non plus, ne savait ni lire ni écrire, de son côté elle devait courir toutes les ménagères du quartier pour qu’on lui lise les lettres de son homme au front et pour qu’on lui écrive les lettres qu’elle désirait faire parvenir à son homme au front, si bien que la correspondance amoureuse des deux époux passant par trente-six mains à l’aller comme au retour on s’imagine ce que cette correspondance donna quand les copains du mari eurent compris qu’il ne s’agissait pas tant de consoler dans ces babillardes une jeune épouse éplorée par la longue absence de son mari que d’émoustiller deux cents commères du faubourg et que les mégères du faubourg Saint-Antoine, où Faval avait sa forge, se rendirent compte que l’on pouvait rigoler et s’en payer de dire des cochonneries d’amour par l’intermédiaire de ces missives incendiaires qui ne s’adressaient plus au mari solitaire mais à une bande de poilus surexcités, et quels poilus, des légionnaires ! Faval recevait donc, dix, vingt, trente lettres par jour et il était heureux car ces lettres lui apportaient des nouvelles de sa femme. Mais il n’était pas dupe. Il me disait :

— Ce que vous êtes drôles, vous autres, Français, il faut toujours que vous disiez des cochonneries. Moi, j’aime ma femme, je l’adore et elle m’aime et m’adore également.

— C’est donc pour la revoir et aller la rejoindre plus vite que tu as voulu t’esbigner et que tu as marché dans la combine de ce salopard de Tarasa ?

— Non, caporal, non. Je sais que je ne reverrai jamais ma femme, je sais que je vais mourir.

— Mais pourquoi as-tu tiré ?

— Je ne veux pas mourir ici, dans ce trou. Je veux m’en aller. Je veux mourir dans une bataille en plein air.

— Alors, tu n’as plus peur ?

— Si, j’ai peur, j’ai peur de mourir.

Beaucoup de poilus avaient l’appréhension de mourir et beaucoup recevaient des signes prémonitoires. J’en connais de nombreux exemples. Mais cela ne se produisait que la veille ou l’avant-veille de leur mort comme j’en ai été souventes fois témoin ; alors que l’angoisse de Faval, la certitude de la mort et sa peur de mourir durèrent des semaines et des semaines. Et quand la mort le frappa, il fut servi à souhait. Il tomba dans la plaine de Champagne, en plein air, comme nous partions à l’attaque de la ferme Navarin, le quatrième jour de l’offensive.

Depuis quatre jours l’animal me tenait par un pan de ma capote.

— Caporal, disait-il, je n’ai plus peur. Je suis toujours là. Vous me sentez, hein ? Je ne vous lâche pas.

Quand il tomba, frappé d’une balle entre les deux yeux, je dus couper le pan de ma capote pour me libérer de son poids mort et continuer d’avancer.

Il ne m’avait pas lâché.

Pauvre Faval !… Et pauvre madame Faval !…

8.

La peur. Ils me font rire ceux qui racontent n’avoir jamais eu peur au front. Et moi aussi je le croyais quand je patrouillais tout seul en avant de La Croix, alors que la peur me tenait et non pas seulement le cafard, comme je le supposais. La peur m’avait intoxiqué car la peur est une drogue, je ne le sais que d’aujourd’hui. Il est vrai que la peur a plusieurs visages ; mais il fallait être fou ou tout au moins cinglé pour aller rôdailler entre les lignes comme je le faisais. Passe encore sortir à deux et partir à l’aventure comme je l’avais souvent pratiqué avec Griffith ou avec Sawo, mais seul ! Quel drôle de noctambulisme. C’est très grave. Un signe de détraquement nerveux. Mais que j’étais bien. La solitude était intégrale, et quelle paix entre les lignes ennemies par ces belles nuits d’été !…

Un morphinomane m’a fait un jour ses confidences. C’était un garçon très bien élevé, un lettré raffiné, riche, beau, élégant, mais comme dit le peuple c’était un homme à passion. Je n’ai jamais oublié ce qu’il m’a raconté : « … Dans mon esclavage, dans ma soumission à la drogue, il y avait des grands jours, le jeudi et le samedi, quand la drogue me poussait à aller me balader sous les arcades de la rue de Rivoli. C’était de l’automatisme ambulatoire et j’avais la sensation de planer, d’être porté, et pour résister à cette poussée, je comptais jusqu’à cent et allais cent fois heurter de mon genou gauche le dernier pilier des arcades de la rue de Rivoli, celui qui est du côté de la Concorde. Comme Restif de la Bretonne dans les pierres du quai de l’île Saint-Louis j’aurais pu graver dans ce pilier mon aventure, des inscriptions et des dates avec un fer spécial que j’aurais fait forger, par exemple ce modèle qui est de Restif : RUPTURE — RECONCILIATO — IRA FURIBUNDA — PORTA CLAUSA, qui est du 3 juin 1780 et qui est gravé, dit Restif, avec sa précision coutumière, « dans la pierre qui est la dixième pierre à gauche du Pont-Rouge, en y entrant par l’île » ; mais je préférais user mon genou gauche contre mon pilier, et quand le compte y était, que j’étais revenu cent fois dans le courant de l’après-midi me frotter contre mon pilier, j’étais pris d’une fringale subite, je sautais dans un taxi et je me faisais conduire dans une brasserie du boulevard des Batignolles, où je me faisais servir une choucroute et des bocks, attendant l’heure, l’heure de la piqûre. Et l’heure fatale venait avec la nuit tombante, les lumières versicolores du boulevard et une fine pluie. Je me rendais en hâte dans un hôtel borgne de la rue des Martyrs, où je prenais une chambre pour la nuit, toujours la même car, hélas ! on ne me connaissait que trop dans cette maison. Je montais les étages quatre à quatre et sitôt dans ma chambre je me déshabillais avec frénésie et je chargeais la seringue et je me remettais à attendre. J’attendais tout nu derrière la porte, la seringue à la main et dans une douleur indicible, j’attendais des heures, j’attendais que tout se soit tu dans cette maison de passe où les couples de rencontre montaient, descendaient, entraient, sortaient, s’ébattaient, sanglotaient, grondaient, râlaient, criaient, riaient, gémissaient derrière les cloisons et n’en finissaient pas de se soulager du mal de vivre, alors que j’attendais mon tour. Quand tout était calme, vers les trois, quatre heures du matin, j’entrouvrais ma porte et me glissais furtivement dans les corridors, essayant toutes les portes jusqu’à ce qu’une serrure, qui n’était pas fermée à clé, cédât sous ma poigne, et alors je pénétrais sur la pointe des pieds dans la chambre obscure, me dirigeant d’instinct vers le lit saccagé où un couple d’inconnus, mais sentant fort, dormait, caressais de la main gauche un dos en sueur, des fesses, un sein, un bras, une barbe tandis que de la droite je m’enfonçais l’aiguille dans le haut de la cuisse et recevais ma giclée de morphine qui me transportait de volupté. Et je me sauvais en claquant la porte, me réfugiant dans ma chambre où je m’enfermais, me vautrant dans mon lit en proie à des délices, alors que l’hôtel était réveillé par des cris de femme, des glapissements, une chaise renversée, des jurons, des menaces d’homme en colère, des portes qui claquaient, des cris de « Au voleur ! » et, une fois, une décharge de rigolo dans le corridor… »

Cette confession m’a bouleversé car je ne puis me comparer qu’à ce maniaque si je veux comprendre ce que j’allais faire entre les lignes. Mais allais-je véritablement y chercher des sensations ? Ce n’est pas mon genre et la guerre n’est pas un jeu à se faire peur. C’est de la démence. À moins qu’il ne soit pas paradoxal de conclure du particulier au général et d’affirmer que la guerre est pour les peuples un excitant, une drogue contre la peur de vivre. Quoi qu’il en soit de cette pensée je n’ai jamais oublié la leçon que ce malheureux dilettante m’a donnée.

Mais la peur a plusieurs visages et ce n’est là que son visage le plus insidieux.

Voici sa face brutale :

9.

Une nuit, donc, que j’étais dehors, j’allai m’installer à l’endroit le plus dangereux, à l’orée même du petit bois que j’ai déjà mentionné et où j’étais sûr que les Allemands dressaient une embuscade la nuit et d’où devaient fatalement partir leurs patrouilles quand elles venaient nous harceler à La Croix.

J’étais allongé sur le ventre, mes armes devant moi, bien à portée de la main.

La nuit était noire. Le ciel diamantin. Une grande clarté tombait des étoiles que tamisaient des vapeurs fantomatiques et des lambeaux et des traînes d’un léger brouillard laiteux qui montaient du sol. On n’entendait pas un bruit. De temps à autre, mon oreille attentive s’amusait à suivre la fuite précipitée d’un trotte-menu qui m’avait dépisté. Je mâchais un brin d’herbe. J’attendais. Je guettais. Quoi et pourquoi ? J’avais la sensation d’une sécurité parfaite. Et pourtant j’étais sur le qui-vive. Et puis, j’en avais tellement l’habitude d’être ainsi et d’être là.

C’est la guerre, ça, ce calme, ce repos, cette paix entre les lignes et cette canonnade continue et monotone qui descend du nord et que l’on n’entend plus tellement elle fait partie du grand paysage nocturne dont elle est comme la respiration, une force cosmique, depuis les mois et les mois qu’elle roule et se déverse avec la régularité, le bercement de l’océan ?

Le danger dans ma situation n’était pas de m’endormir mais de laisser mon esprit vagabonder de la feuille d’herbe aux étoiles, de suivre des yeux les convolutions silencieuses de la buée opaque qui se nouaient et se dénouaient en l’air, de me réciter des vers, comme je le faisais, des vers de Rilke :

Dies Haus ist das letzte Haus der Welt…

et de me croire transporté par l’incantation de ce beau poème allemand dans les steppes infinies de la Russie que le paysage réel au milieu duquel je me trouvais seul en contemplation évoquait avec d’autant plus de précision qu’il était à l’abandon et semblait désert.

Dies Haus ist das letzte Haus der Welt…

Que faisait Rilke, avec qui je m’étais battu, à la veille de la guerre, pour une jeune fille française hébergée chez des amis et que le grand poète avait malmenée, Rilke, qui avait voulu exciter sur moi son chien loup, mais je n’avais pas eu peur du chien et le maître ne s’est jamais vante de la raclée que je lui ai administrée sur le terre-plein de la Closerie des Lilas, Rilke, qu’était-il devenu alors que j’étais soldat ? Les journaux disaient qu’il s’était réfugié en Suisse. Comme si la place d’un poète n’est pas parmi les hommes, ses frères, quand cela va mal et que tout croule, l’humanité, la civilisation et le reste. Rilke, déserteur ?… Alors on explique que la poésie, la vraie, n’a pas de patrie…

Dies Haus ist das letzte Haus der Welt…

Écrivait-il en allemand, Rilke, oui ou non, et ce beau poème est-il en espéranto ? J’aurais voulu l’avoir en face de moi.

Tout à coup je saisis mon fusil, prêt à tirer. J’avais l’impression qu’un homme avait bougé, là, en face de moi.

Étais-je victime d’une illusion des sens ? Je ne voyais rien, mais j’étais sûr qu’un homme était là.

Je bandais toutes mes facultés. J’aurais crié de frayeur. Je ne voyais rien, je n’entendais rien, je ne percevais rien.

J’attendis longtemps.

Le sang me montait à la tête. Je sentais mon cœur battre. La vue, l’ouïe, le flair, tout commençait à me faire mal tellement ma tension était aiguë.

J’étais sûr qu’il était là.

Des gouttes de sueur me coulaient entre les omoplates.

Il était si proche qu’il devait m’entendre respirer puisque je m’entendais respirer, moi. Comme moi, il devait être saisi.

Je m’attendais à recevoir un coup de feu d’une seconde à l’autre.

Rien.

Toujours rien.

Rien.

Au bout d’un long moment, j’osai bouger. Je collai mon oreille au sol. Rien. Attention. Rien. Mais si… J’entends comme un bruit d’herbe froissée… On s’approche en rampant… Ils doivent être deux ou trois… Alors, je pousse un soupir de soulagement. S’ils viennent, si je les entends, le danger est moins proche que je ne le croyais, je ne suis plus en tête-à-tête dans le noir avec cet ennemi invisible dont j’ai cru deviner la présence, là, en face de moi, si près, si près que je craignais qu’il ne perçoive mon souffle. Les autres peuvent venir, je les attends, prêt à tirer… et c’est alors que concentrant toute mon attention sur mon index placé sur la gâchette, c’est alors que je me rends compte que ma main tremble nerveusement et que ce bruit d’herbe foulée que je prenais pour l’approche de deux ou trois Allemands rampant imperceptiblement vers moi était causé par la pointe de ma baïonnette à qui le tremblement nerveux de ma main, transmis par la longueur de mon fusil, faisait décrire un va-et-vient d’une certaine amplitude parmi les herbes folles où cette pointe était engagée.

— Pauvre Blaise, me dis-je, en me détendant, tu as eu une sacrée frousse !…

Et à l’instant même me partit en plein visage un coup de feu qui, si j’avais porté barbe ou moustache, m’eût roussi le poil. Et ce fut une galopade de bottes. Je tirai deux coups de fusil en direction de cette galopade et lançai quelques grenades, dont une grosse à manche, dans le petit bois.

… Et la belle nuit sereine reprit son cours…

Quand je rentrai à La Croix, avant le lever du jour, les hommes me dirent :

— Dis donc, caporal, tu nous as fait une belle peur, cette nuit. Qu’est-ce qui t’est arrivé ?

— Rien, leur dis-je.

Et je leur récitai tout au long le beau poème de Rilke.

Dies Haus ist das letzte Haus der Welt…

Et ce fut un joyeux éclat de rire.

Mais jamais je n’avais eu aussi peur et je me demandais comment j’étais encore en vie.




DEUXIÈME PARTIE

Le vieux port



Au Docteur

JEAN FIOLLE

en souvenir de sa visite familiale

qui ressemblait fort à une expédition dangereuse

par ce chemin casse-cou qui débouchait sur

ma terrasse

à La Redonne

en avril 1927

et

en souvenir

de mon arrivée intempestive

chez lui

à Marseille

rue Paradis

un soir tragique

de

juin 1940

Avec ma bonne, vieille et fidèle amitié

BLAISE CENDRARS

1

LA FÊTE DE L’INVENTION

C’est mon illustrateur, René Rouveret, un ancien matelot, qui me le disait :

— Quand on a franchi Gibraltar, cela sent comme chez nous. La Méditerranée sent l’armoire à linge et le placard à confitures. Les nuits de pluie, l’air est fruité…

Le soir tombait. Nous tirions des bordées à cinq, six milles au large de la côte, dans cette zone instable où les premières risées du vent de terre nous apportaient la fragrance des jardins et les dernières rafales du vent du large qui piquait dans la mer nous éclaboussaient d’un chaud et froid d’odeur de poisson frais et de relent de safran sur. Le petit garçon de Rouveret venait d’accrocher une lampe-tempête dans le gréement. Alors, je me mis à lui raconter ce que c’était que le bol de lait créole, ces poches d’air chaud, ces bouffées d’un parfum extatique et paralysant qui vous donnent le vertige et vous font tourner le cœur quand on voyage, le soir, sur les sentiers qui zigzaguent au pied des mornes, derrière les marais, à cinq, six milles à l’intérieur des terres, tout le long de la côte du Brésil, bol de lait créole qui, malgré son bouquet paradisiaque — acacia, mimosa, lis exalté, vanille sauvage, suc de cactus, euphorbe — n’est que l’exhalaison fiévreuse des lagunes et des lagons sur lesquels, toute la journée durant, le soleil du Capricorne a fait la roue, foulant, écrasant le dur chlorophylle du tropique comme olives au pressoir.

Je me suis souvent demandé quelle est la part de l’imagination dans la définition d’un parfum, et les industriels de la parfumerie d’aujourd’hui ont dû se poser la même question à en juger par l’habillage, le flaconnage dont ils parent leurs produits et les étiquettes suggestives, je dirai même mallarméennes, dont ils les nomment.

L’odorat est atavique. Est-ce un sens en voie de régression ? Un bon odorat, un odorat très développé est-il un signe de dégénérescence ? Certains psychiatres l’ont prétendu. Et pourtant, en dehors des poètes modernes qui seuls ont su parler convenablement de l’essence des parfums depuis Baudelaire et sa théorie des « correspondances », des physiologistes, des anatomistes, des médecins légistes, des chimistes se sont évertués à cataloguer, à définir la plupart des bonnes et des mauvaises odeurs pour en tirer des considérations générales d’ordre pratique, psychologique, criminel ou industriel. Mais que tout cela est primaire quand on songe au rôle planétaire que joue l’odorat dans la sexualité des animaux, dans la migration des oiseaux (et des poissons), dans le butinage des fleurs par les insectes en vue de la multiplication végétale et de leur propre reproduction. Et, qui sait, les infusoires eux-mêmes et les microbes ne sont peut-être que des ultra-myrophores ? À quand la transmission des parfums par radio et le télé-odorat au cinéma ? Je ne puis croire que l’olfactif soit un sens périmé ; c’est tout simplement un sens négligé depuis l’effondrement des civilisations de l’Orient. Mais il y a une culture du nez qui subsiste en Occident, par exemple chez les marins, surtout chez les anciens navigateurs portugais dont les livres de bord sont remplis de notations olfactives à l’usage des pilotes et des découvreurs. Je crois qu’il y aurait des observations très intéressantes à faire si l’on relevait dans les récits des premiers navigateurs les citations de ce genre car à défaut de boussole, cartes, portulans, tout comme l’ami Rouveret dirige son bateau à l’estime, le nez au vent, les vieux de la marine à voile faisaient usage du flair ; et cet usage n’a pas été aboli par la navigation à vapeur comme le prouvent les quelques citations suivantes tirées du récit dramatique d’Édouard Peisson : « À Destination d’Anvers[2] », publié en 1943 :

« Vivaldi (le commandant) se montra dans la timonerie. Il répondit au salut de l’homme de barre, gagna la passerelle, grogna quelques mots à Vabre, inspecta le ciel, huma le vent, renifla l’odeur de la mer, essuya de la main l’humidité de la lisse (page 12). »

« Le vent d’ouest-nord-ouest n’était qu’un souffle, la mer d’ouest-nord-ouest à peine formée luttait avec la houle ancienne, la brise qui était chassée apportait encore des odeurs de sable et de vase, l’haleine de terre était par moment chargée d’une chaleur humide. Maintenant, la mer et le vent d’ouest-nord-ouest étaient maîtres. Celui-ci, sec et sans odeur, hurlait comme une jeune bête lâchée (Page 29). »

« Le capitaine allait et venait d’un bord à l’autre de la passerelle, regardait l’eau, humait le vent, fouillait des jumelles l’horizon haché et fumeux vers l’ouest pour découvrir Borkum (page 38). »

« … Il sentait la vie s’écouler de lui comme s’il allait mourir écrasé, pris entre la masse du navire et la masse d’eau qu’il ne voyait pas, dont la froideur glaciale brûlait son visage et dont l’odeur forte, l’odeur des profondeurs, l’écœurait comme l’aurait écœuré l’odeur d’un fauve (page 70). »

« Puis il rejoignit au carré ses deux mécaniciens et son opérateur radio. Là même, par son odeur âcre, la brume se signalait (page 239). »

Interrogez un aviateur qui plafonne quotidiennement à 4.000 mètres d’altitude et demandez-lui ce que ça sent là-haut ? Indubitablement il vous répondra que cela ne sent rien du tout. Et si vous insistez, il ajoutera, dégoûté : « — Ça sent l’essence ! » Et il haussera les épaules. Jamais il ne vous dira comme le fera le moindre guide, le moindre porteur de la vallée de Chamonix, qui fréquente les mêmes altitudes que l’homme-oiseau (tous les chasseurs ont du nez) : « — Là-haut ? Mais ça sent l’ozone. » Et il se grattera la tignasse pour voir s’il a bien répondu et si on l’a compris.

C’est exact, cela sent l’ozone, c’est-à-dire la foudre, car j’ai pu le contrôler au sommet du Mont-Blanc. Mais ayant eu l’occasion de séjourner 26 jours consécutifs, avec Jicky, mon photographe, et Pierre, le porteur de Tête-Rousse, au refuge de l’Aiguille du Goûter, où nous tournions un film documentaire sur la formation des nuages (encore un passe-temps baudelairien !) sans jamais descendre au-dessous de 3.000 mètres, j’ai pu me rendre compte que ce n’est qu’exceptionnellement, au lendemain des jours de grand vent, que cela sent l’ozone, ce que j’attribue au brassage, à l’électrification et à la raréfaction de l’air, et que cela sent tout ce que l’on veut là-haut, les forêts, les pâturages, l’odeur sternutatoire du métro, la poussière des grandes villes, la fumée des usines selon la température, le baromètre, l’orientation du vent, et, selon les heures de la journée, la tourbe, l’ardoise mouillée ou la pierre à feu, mais que souvent, surtout la nuit, les nuits de très forte gelée et qu’il n’y a pas de vent, les glaciers, les neiges éternelles sentent l’océan, cette odeur mère, cette odeur vivifiante, mais fiévreuse à la longue car il s’en dégage un miasme méphitique, des algues dépeignées, secouées, arrachées par les tempêtes et qui flottent en pleine putréfaction à la surface des eaux en haute mer, qui est la même que cette odeur agaçante, curieuse, enivrante parce qu’elle est à base d’éther et finit par sembler sucrée, d’une bobine de pellicule cinématographique enroulée sur elle-même dans sa boîte de fer-blanc qui s’effluve (comme on dit en langage de laboratoire) et dont le subtil chloroforme filtre à travers la fermeture étanche pour vous toucher le cerveau ; l’une et l’autre, décomposition organique sur une vaste échelle et réaction chimique incontrôlable sur les sels d’argent des photo-cellules, sont des phénomènes de la lumière et ont, l’une et l’autre, comme la foudre, l’ozone, une odeur de ferment, une odeur sui generis que je ne puis comparer, dans mon jardinet de Provence, qu’à l’arome que dégage un placenta de lapin jeté parmi les fenouils : baume de la vie, encens de la mort, senteur qui, portée à la n-ième puissance, c’est-à-dire projetée sur le plan mystique, devait être cette suave odeur qui se répandit dans la crypte, le 12 décembre 1279, le jour de l’ouverture du tombeau, et le 18 du même mois, le jour de la découverte du corps, puis dans toute l’église de Saint-Maximin le 5 mai de l’année suivante, le jour de la translation et de l’élévation des reliques de sainte Marie-Madeleine, ainsi que le raconte Bernard de la Guionie : « Lorsqu’on ouvrit le tombeau, il se répandit une grande odeur de parfums, comme si on eût ouvert un magasin rempli d’essences aromatiques les plus suaves[3]. » Et le cardinal de Cabassole ajoute que « … avant même qu’on eût pu voir ce que renfermait le tombeau, un parfum d’une odeur merveilleuse qui en sortit embauma tous les assistants, et les invita à s’approcher pour voir ce que pouvait contenir un sarcophage d’où s’exhalait une senteur si extraordinaire[4]. » « On trouva, dit Bernard de la Guionie, que la langue de sainte Madeleine était encore inhérente à la tête et au gosier. Il en sortait une certaine racine, avec un rameau de fenouil assez long qui s’étendait au dehors : ce que ceux qui étaient présents admirèrent et considérèrent clairement de leurs propres yeux, et moi, qui écris ces choses, j’en ai entendu faire souvent le récit, avec fidélité et dévotion, par plusieurs de ceux qui en furent témoins[5]. » Et le cardinal de Cabassole précise que ce rameau était tout verdoyant. Et il insiste : « On trouva dans ce saint corps un signe très assuré de sa vérité, c’est-à-dire un rameau verdoyant qui sortait de sa langue sacrée, de cette langue avec laquelle l’Apôtre des apôtres annonça aux apôtres mêmes que Jésus-Christ était ressuscité des morts, et prêcha ce mystère aux nations[6]. » L’office, hymnes et proses chantés, que l’on composa peu après à Aix pour la fête de l’invention de sainte Madeleine contient les principales circonstances de cet événement historique et le répons de la IIIe leçon de l’office composé pour cette fête exprime avec jubilation le sens allégorique de cette découverte : la signature des choses, la signature de Dieu.

R/ SACRUM CORPUS

BALSAMUM

TRANCENDIT ODORE,

SEPULTURA THALAMUS,

VIRTUTEM SPLENDORE.

LINGUA SIGNAT CALAMUM

SPIRITUS VIRORE. ALLELUIA.

V/ VERITATIS ORGANUM

CANDET SUPER LIBANUM,

FRONDE, FRUCTU, FLORE.

« Sa langue, cet organe de la vérité, surpasse le Liban par sa feuille, sa fleur, son fruit, et la verdeur (qui y paraît) est (comme) la plume du Saint-Esprit[7]. »

« Dichtung und Warheit », écrivait Goethe.

« Le Rêve et la Vie », répondait Gérard de Nerval, son traducteur, qui, en outre, lui dédicaçait son portrait par Daguerre : « Je suis l’Autre[8]. »


2

SECRETS DE MARSEILLE

Je n’ai jamais habité Marseille et une seule fois dans ma vie j’y ai débarqué descendant d’un paquebot, le d’Artagnan, mais Marseille appartient à celui qui vient du large.

Marseille sentait l’œillet poivré, ce matin-là.

Marseille est une ville selon mon cœur. C’est aujourd’hui la seule des capitales antiques qui ne nous écrase pas avec les monuments de son passé. Son destin prodigieux ne vous saute pas aux yeux, pas plus que ne vous éblouissent sa fortune et sa richesse ou que ne nous stupéfie par son aspect ultra-ultra (comme tant d’autres ports up to date) le modernisme du premier port de France, le plus spécialisé de la Méditerranée et l’un des plus importants du globe. Ce n’est pas une ville d’architecture, de religion, de belles-lettres, d’académie ou de beaux-arts. Ce n’est point le produit de l’histoire, de l’anthropogéographie, de l’économie politique ou de la politique, royale ou républicaine. Aujourd’hui elle paraît embourgeoisée et populacière. Elle a l’air bon enfant et rigolarde. Elle est sale et mal foutue. Mais c’est néanmoins une des villes les plus mystérieuses du monde et des plus difficiles à déchiffrer.

Je crois tout simplement que Marseille a eu de la chance, d’où son exubérance, sa magnifique vitalité, son désordre, sa désinvolture. Oui, Marseille est selon mon cœur, et j’aime que sise dans une des plus belles assiettes du rivage de la Méditerranée, elle ait l’air de tourner le dos à la mer, de la bouder, de l’avoir bannie hors de la cité (la Canebière ne mène pas à la mer mais s’en éloigne !) alors que la mer est sa seule raison d’être, de travailler, de s’activer, de spéculer, de construire, de s’étendre, et que tout le monde en vit directement, du plus gros richard de la ville au plus famélique des pilleurs d’épaves.

C’est qu’à Marseille tout à l’air d’avoir été relégué, la mer, derrière des collines désertiques, le port, au diable vauvert, si bien que l’on peut aimer jusqu’à ses laideurs : le moutonnement interminable de ses tristes maisons de rapport, ses rues bancales, ses ruelles enchevêtrées, les quelques édifices insignifiants construits sous le IIe Empire ou la IIIe République disséminés de par la ville, les usines neuves et les raffineries et les vieux moulins à huile semés un peu partout, les palais à l’italienne des nouveaux riches ou leurs villas syriaques prétentieuses, l’outrageant style de Notre-Dame de la Garde et de la Cathédrale, la fausse façade et l’escalier faunesque de la gare Saint-Charles, ou le ridicule du gazomètre de la Viste, ou l’attendrissante silhouette du pont-transbordeur pour lequel les Marseillais, qui adorent les diminutifs familiers, n’ont jamais trouvé un petit nom tendre tel que La Toinette, ou La Guêpe ou La Veuve Joyeuse. C’est que cet immense portique, comme tout le reste, semble perdu en ville et que, réellement, tout cela n’a aucune espèce d’importance. D’ailleurs, personne n’y fait attention. J’ai peine à croire que le guide Michelin ou le Baedecker puissent en parler sérieusement. Jamais Marseille n’a essayé de se dépasser, et de faire grand, trop grand, voire grandiose. C’est une ville qui reste humaine. Il n’y a pas de ruines, et quelle leçon pour les urbanistes ! Marseille, presque aussi ancienne que Rome, ne possède aucun monument. Tout est rentré sous terre, tout est secret. Et c’est là l’image de la chance de Marseille, de la chance tout court, la chance, la chance qu’Henri Poincaré a vainement essayé de capter dans une formule mathématique ainsi que tous les joueurs savent qui ont tenté fortune sur le tapis vert en tablant sur cette formule que l’on trouve dans les Œuvres Complètes de l’éminent mathématicien[9]. La chance, cela ne s’enseigne pas. Mais c’est un fait. Une conjoncture. Voyez Marseille. On peut apprendre à jouer aux cartes. On peut même apprendre à tricher aux cartes. Mais la chance, cela ne s’apprend pas. On l’a. Et celui qui l’a ne s’en vante pas. Il se tait. C’est son secret. Cet air de secret sur lequel on bute partout à Marseille…

Le paquebot à peine accosté, j’avais sauté à quai, puis bondi dans un taxi pour me faire conduire dans un café du Vieux-Port comme si j’avais été un trafiquant d’opium pressé de se débarrasser de sa camelote, moi qui rapporte toujours de mes virées dans les pays d’outre-mer un bel éclat de rire, souvent un matelas de billets de banque et, le plus naturellement possible, mais à l’insu de tous, une pincée de poèmes. Cette fois-ci, c’était des poèmes sur la chasse à l’éléphant[10].

Traînant de bar en bar, déjà je m’étais fait de nombreux amis car, contrairement à Lisbonne, qui est la ville des adieux, Marseille est la ville de l’arrivée, de la bienvenue. Quelle liesse ! Quelle chaleur dans la réception et quelle cordialité ; mais on devine immédiatement que, tout comme les histoires marseillaises qui ont été inventées pour tromper les Parisiens, les touristes, les étrangers de passage qui veulent se mêler aux Marseillais et dont tout un monde d’affranchis vit en les exploitant jusqu’à la gauche et en les faisant marcher, sinon chanter, cette cordialité est une astuce de plus pour tromper les curieux car à Marseille on vit entre soi, et l’on n’a que faire des curieux ! Et cette mentalité d’insulaires dans une ville qui est la centrale de plusieurs réseaux officiels et occultes qui font plusieurs fois le tour du monde, est la chose qui me frappe le plus. Malgré leur bavardage, à Marseille les gens sont secrets et durs. Dieu, que cette ville est difficile !

J’arrivais d’Égypte et du Haut-Soudan. Avant de faire le tour du Vieux-Port, ce forum qui est un plan d’eau, pour me rendre à pied Chez Félix, quai de Rive-Neuve, un caboulot corse, dont Victor, le barman du d’Artagnan, m’avait donné l’adresse et où j’avais invité mes compagnons de voyage, j’avais voulu aller voir le chef de saint Lazare, cet homme qui me passionne parce qu’il est le patron des lépreux et que le premier homme que j’ai tué était un lépreux. Mais cela est une autre histoire…

Presque aussi antique que Rome, Marseille n’a aucun monument. Je sortais de l’ancienne cathédrale de la Majour, où est l’autel de Saint-Lazare et où l’on conserve son chef, mais dont je n’avais pu me faire montrer la châsse, le sacristain étant allé faire son marché, m’avait-on dit, je sortais de ce qui reste debout de cette humble et basse église romane que l’on a doublée d’une insolente cathédrale nouvelle, la Majeure, d’un style à la mode romano-Byzantin, donc très déconcertant. Je débouchais quai du Port, ayant trouvé l’issue d’un dédale de ruelles sans nom, me répétant : tout est rentré sous terre, tout est enseveli, l’histoire de Marseille est secrète. Sur le quai, je me retournai. Au fond d’une impasse sordide, au haut d’une rampe de pierres déchaussées, juché sur un terrassement, étayé de traviole, se détachant en noir sur les façades lépreuses, et d’autant plus malades que le soleil du matin les éclairait en plein, des maisons lézardées de la rue Caisserie qui le dominaient, j’aperçus le pauvre clocheton ajouré des Accoules. Et le fameux temple de Diane d’Éphèse, sous un des petits portiques duquel (portique latéral beaucoup plus tard transformé en oratoire et portant son nom) sainte Madeleine avait prêché pour évangéliser les Massaliotes ? Il ne reste rien, tout est oublié. Le petit oratoire chrétien a été jeté bas il y a moins de cent ans et de l’immense temple païen il ne reste pas une ruine. Tout est rentré sous terre, tout est enseveli. L’histoire de Marseille reste secrète. Je me retourne encore. Je vais m’asseoir sur une bitte, au bord de l’eau. J’allume une cigarette. Et de la mainmise royale et de sa forte tradition, que reste-t-il ? L’hôtel de ville ; une porte, une balustrade, un écusson, par ci, par là, dans le vieux quartier que je viens de parcourir ; ici, quai du Port, les pierres du quai ; au bout, l’épaulement d’un fort, et, en face, l’actuel bassin de carénage, une souille, l’ancien bassin des galères, l’enclos de la chiourme. La destinée de Marseille est merveilleuse. Assaillie, pillée, incendiée par les Sarrasins, les Normands, les Espagnols et les Bourguignons, plusieurs fois saccagée de fond en comble, Marseille subsiste à la même place, insolente, heureuse de vivre et plus indépendante que jamais.

Cette chance ! J’en reste rêveur. Quelle ville !

Après cette constante, la tradition du langage humain qui s’est maintenue depuis la nuit des temps, depuis l’origine de l’homme jusqu’au jour d’aujourd’hui avec la même surabondance géniale et l’inépuisable richesse poétique, ce qui me semble être, ainsi que je l’ai noté dans la préface de mon Anthologie Nègre[11], la plus belle illustration à la loi de constance intellectuelle entrevue par Rémy de Gourmont, en voici un autre et plus pathétique exemple : Marseille, Marseille, la grouillante, Marseille au vocabulaire populaire, fort en gueule et sonore comme un coup de mistral et dont le génie tutélaire semble être le génie de l’éloquence, qui est aussi le génie de l’intrigue, génie qui se manifeste au cours d’une lente, longue, singulière et sanguinaire et ininterrompue initiation qui va des mystères du culte de la Diane d’Éphèse aux conciliabules secrets de Carbone[12], sans oublier les réunions occultes des premiers chrétiens dans les catacombes du Paradis, autour de la confession Saint-Lazare, ce siège taillé en plein roc, monument souterrain de la confession auriculaire. Lazare, l’ami personnel de Notre-Seigneur ; qui mourut de maladie, la poitrine desséchée par les ardeurs de la fièvre, à 30 ans, et qui fut ressuscité quatre jours après par Jésus-Christ ; qui vécut encore trente ans après sa résurrection et mourut une deuxième fois, le 31 août de l’an 63 à Marseille, où il eut la tête tranchée sous Domitien[13] ; saint Lazare, premier évêque de Marseille, premier martyr des Gaules, dont le corps fut enfoui et caché profondément au fond d’une crypte et déposé dans un sarcophage anonyme, relique insigne autour de laquelle se constitue peu à peu un sanctuaire parmi les tombes par l’apport d’innombrables sarcophages de plus en plus riches, mais chrétiens du fait de nouveaux et de nouveaux martyrs (sarcophages de plus en plus riches mais de plus en plus barbares du fait que les nouveaux chrétiens ne fréquentaient pas les académies païennes de sculpture et de peinture parce que ces écoles étaient pleines d’idoles) ; cimetière dit Le Paradis ; lieu que le saint abbé Cassien choisit pour construire son monastère (le premier couvent en Europe) et dont l’église, qui date du Ve siècle, fut dotée par Charlemagne en 814, relevée de ses ruines après l’expulsion des Sarrasins et consacrée par le pape Benoît IX en 1040, fortifiée et envahie par les croisés lépreux retour de Terre-Sainte, l’église de Saint-Victor qui, elle, est toujours debout, justement derrière ce lieu maudit qui est l’ancienne chiourme, l’actuel bassin de carénage, Saint-Victor qui pourrait être la plus vénérable basilique de France si Viollet-le-Duc n’était passé par là pour camoufler, sous prétexte de restauration, ce haut-lieu de l’Esprit en « un vieux bâtiment d’aspect gothique[14]… » mais j’ai déjà dit que les monuments n’ont aucune espèce d’importance à Marseille.

Je me remets en marche pour me rendre à mon rendez-vous.

Dites-moi, que peuvent bien se communiquer de bouche à oreille ces gens qui flânent dans les cafés ou qui stationnent, par deux ou trois, au coin des rues et qui se taisent soudain à votre approche ou qui ont tous un bœuf sur la langue si vous entrez, — des ordres de Bourse, des secrets du trafic, des mots de passe, ou quoi ?

J’en donne ma langue au chat.

C’est une énigme.

Du grec.

« — Ô étranger, je t’expliquerai l’énigme de cette peinture dont tu sembles tout émerveillé. Vous autres, Grecs, vous faites Mercure dieu de l’éloquence ; nous, Gaulois, nous avons choisi Hercule comme plus vigoureux ; et il n’y a pas à s’étonner si nous le représentons vieux, car c’est dans la vieillesse que l’éloquence atteint sa force la plus complète. Un de vos poètes l’a dit avec raison : — « L’esprit de la jeunesse est obscurci ; c’est la vieillesse qui sait parler sagement. » — Ce vieil Hercule qui n’est pas autre chose que la faconde elle-même, traîne tout ce peuple attaché à sa langue par l’oreille ; or, tu n’ignores pas quelle relation existe entre l’oreille et la langue… En résumé, nous pensons que cet Hercule, homme sage et persuasif, a conquis le monde par la parole. Quant à ses flèches, ce sont les mots aigus, ingénieux, rapides, qui pénètrent dans l’âme ; d’où vient aussi que votre Homère met des ailes aux mots et les appelle empennés. »

C’est dans ces termes qu’un philosophe transalpin expliquait à Lucien, le satiriste, une peinture représentant une figure de vieillard armé, comme l’Hercule grec, de la massue et de l’arc, et qui était revêtu de la peau de lion, mais que ces captifs suivaient gaiement, attachés par l’oreille à des chaînes d’or et d’ambre qui sortaient de sa bouche. Cet immortel portait le nom d’Ormius, où certains ont cru reconnaître le mot gaélique oghatn, qui signifie : l’écriture[15].


3

UNE DRÔLE DE VIERGE

Chez Félix était un tout petit caboulot avec une magnifique terrasse sur le port. À l’intérieur, il y avait tout juste quatre petites tables carrées, seize chaises de paille, un lustre modern-style et un immense fourneau tout encombré de pots et de marmites de terre où mijotaient sur un feu doux et dans une bonne odeur d’huile, d’ail, d’oignon, de laurier et de thym quantités de petits plats et de sauces tomates ou safranées qui vous faisaient monter l’eau à la bouche. Ce n’était pas Félix qui faisait la cuisine, mais la patronne, la Tite, une belle femme plantureuse et rieuse, mais qui était muette, ayant eu la langue coupée, sans être défigurée, dans un accident d’auto. « Elle s’est mordu la langue », m’avait dit Victor. Avec Félix, on buvait le pastisse. Ils étaient trois autour d’une table, la première devant la porte. Au nom de Victor, deux des hommes se levèrent et sortirent ; le troisième, Félix, me reçut comme un frère. On but un pastisse, puis deux, puis trois, et je me mis à bavarder.

J’arrivais d’Égypte et du Haut-Soudan. J’avais tourné un film sur les éléphants avec Jicky, mon photographe, un as, le meilleur des opérateurs. On en avait tué le moins possible car nous ne tournions pas un film de chasse mais un documentaire sur la vie des éléphants. Mais de temps en temps on en tire un quand on ne peut pas faire autrement, quand affolée par votre présence ou inquiète du déclic de l’appareil la bête fonce sur vous et charge. Et il n’y a pas une seconde à perdre ! Souvent on bute dessus car pour pouvoir tirer ou photographier un éléphant il faut s’en approcher à 9, 8, 7, 6 mètres, tellement le terrain est difficile et sont hautes les herbes. On ne les voit pas. Mais on entend très bien leur digestion, les borborygmes du ventre. Ce sont les vieux solitaires que l’on piste et que l’on traque qui sont le plus dangereux, mais aussi les femelles qui allaitent encore leur petit. Il y a parfois des bandes d’une vingtaine d’individus de toutes tailles. J’aurais bien voulu tourner un couple en train de coïter, mais je n’en ai jamais découvert. On dit que la femelle se met à genoux sur les pattes avant, offrant sa cible au mâle. On dit qu’un bengala[16] d’éléphant pèse dans les 100 kilos. Vous parlez d’un bel étalon…

Félix se levait de temps en temps, remplissait nos verres, allait chercher une carafe d’eau glacée. C’était un beau mec, grand, maigre, noueux, habillé d’un bleu empesé et chaussé d’espadrilles. Ses manches étaient retroussées. Il avait des tatouages. Ses doigts étaient poilus. Il ne portait pas une bague. Il ne disait rien et m’écoutait et me jaugeait. Il en avait entendu bien d’autres car, m’avait raconté Victor, comme lui il avait été barman sur la ligne de Chine. De temps à autre des gamins, des gamines du quartier lui apportaient un panier de poissons, une bourriche de coquillages, des côtelettes d’agneau, un quartier de viande. Il sortait 10, 20, 50, 100 francs de sa poche, payait sans marchander et sans jamais réclamer de monnaie. « — Porte ça à la Tite », disait-il en congédiant le commis d’un geste brusque. Puis il se tournait vers moi, croisait ses jambes et me plantait les yeux dans les yeux. « — Tu nous embêtes ! » disait-il quand une des gosses trouvait qu’elle n’avait pas eu son compte ou insistait parce que Félix avait refusé sa marchandise. « — Allez, fous le camp ! » Et son œil se faisait dur.

J’enchaînais : « — Jicky va venir. C’est un as, vous allez voir. Il y a dix ans que nous travaillons ensemble. Il est allé à l’American Express Co pour expédier notre pellicule en Amérique, par avion, et l’assurer un million. Puis il doit passer aux Wagons-Lits retenir sa place dans le rapide de nuit car il est impatient de rentrer à Paris. Moi, je reste encore à Marseille. Je n’ai rien d’autre à faire. Vous ne connaissez pas quelqu’un qui aurait un bateau et qui voudrait me le louer ? Moi, je reste encore à Marseille, je n’ai rien d’autre à faire qu’à flâner pour tuer le temps jusqu’à la prochaine fois. Mais Jicky, il a son travail, on se l’arrache, c’est le meilleur opérateur de France, et puis, vous comprenez, c’est un type de boîtes de nuit, il lui faut des poules, du jazz, et, dame, en Afrique, avec moi, il ne rigole pas tous les jours, je le fais turbiner. À propos, je retiens une table et vous mettrez trois couverts. Jicky et moi…

— Vous êtes trois ?

— Oui, trois à déjeuner ; mais, ce soir, nous serons je ne sais pas combien. Je retiens encore une table pour dîner. J’ai invité Victor. Il viendra avec sa femme. Et si vous voulez dîner avec nous, cela me fera grand plaisir, vous savez, et il y aura bien une petite place pour la Tite, si vous le permettez ?

— Bien sûr, puisque la dame à Victor en est. Mais le menu ?

— Le menu ? Ah, diantre je l’avais oublié. Vous savez, moi, je licherais tous les petits plats de la Tite, tellement ils sentent bon. Mais vous avez raison, il faut songer au menu. Ce soir, vous nous ferez un bon gueuleton à la marseillaise, avec une bouillabaisse, des petits paquets, et tout, et tout. Je suis votre homme. Mais à déjeuner, diable, c’est beaucoup plus compliqué car j’ai une invitée et c’est un déjeuner d’adieu, una despedida. Oh, ne vous faites pas des idées, c’est un « faux-poids[17] » comme vous dites à Marseille. C’est une jeune fille du monde que j’ai dépannée en Afrique et que je renvoie à sa mère. C’est une vierge. Je vous raconterai ça ce soir. Ça n’est pas ordinaire. Mais je voudrais lui offrir un petit repas fin dont elle se souviendra. Voyons, qu’est-ce que vous avez ? Y a-t-il moyen d’avoir une belle poularde avec des champignons à la crème ? Oui ? alors c’est parfait car, vous savez, nous l’avons plutôt sauté, en Afrique, de la barbaque de chameau, de la came de singe et des conserves japonaises, on en a marre, Jicky et moi, et notre belle châtelaine aussi. Alors, nous disons, une poularde à la crème avec des champignons. Bien. Et comme poissons ? Vous avez bien des loups ? Faites-nous griller trois beaux loups. On leur passe des branches de fenouil dans les ouïes et on les fait flamber dans de la vieille chartreuse au moment de servir. Comme hors-d’œuvre, un bel étalage de coquillages, mais pas d’huîtres, ni de moules, et, pour moi, une douzaine de violets et une douzaine d’oursins. Du jambon de Parme, du fromage de tête et, si vous en avez, de ces petites saucisses corses, des rouges, qui sont puissantes. Avec ça, de ce petit vin de chez vous, dont Victor m’a parlé, et qui, paraît-il, se laisse boire, hein ? Il paraît qu’il est fameux et se boit frais, le traître ! Et beaucoup de champagne, du brut. Les vins bouchés, vous servirez ce que vous voudrez, moi, je n’en bois jamais. Voyons, où en sommes-nous de ce menu ? Du potage ? non, pas de potage. Mais une motte de beurre ! N’oubliez pas une belle motte de beurre, depuis six mois que nous en sommes réduits au karaté qui est une huile de palme que les négresses se fourrent également dans les cheveux, et qui est d’un rance et d’une odeur, je ne vous dis que ça ! Mais vous pourriez nous faire une bonne omelette bien baveuse, sans herbettes, sans lard, sans rien du tout, mais accompagnée d’une belle salade, bien pommée et bien blanche, et vous servirez en même temps un bon morceau de gruyère, à part, dans une assiette. Je crois que c’est tout. Mais l’omelette, ça c’est une trouvaille. Faites une omelette de douze œufs, avec un soupçon de ciboulette. Non, pas de ciboulette, des œufs, rien que des œufs, pour nous c’est un rêve ! et je vois d’ici la tête de Jicky, il va délirer de joie. Diable, j’oubliais le dessert. Qu’est-ce qu’elle va pouvoir nous faire comme entremets ou comme plat doux, la Tite, une crème au chocolat, une crème renversée, un flanc ou une tarte aux prunes ? Mais allons voir ce qu’elle fabrique, la Tite, allons voir ce qu’elle pense de mon menu… »

La Tite était affairée autour de son fourneau. Félix était descendu à la cave. Par la porte du fond laissée ouverte et qui donnait sur une courette vitrée j’apercevais une vieille femme éplucher des légumes, deux filles, une brune et une blonde, assortir les fruits dans les compotiers et préparer les couverts, un garçon revêtir sa blouse blanche, se donner un coup de brosse dans les cheveux en aspirant profondément les dernières bouffées d’une cigarette. C’était une bonne boîte. Cela sentait le linge frais et l’aïoli. Et je fus pris d’une fringale subite. Je me mis à tourner autour de la Tite et à soulever le couvercle des marmites et des pots.

— Qu’est-ce qui mijote là-dedans, Tite ? Ça sent rudement bon. Foutre, on dirait… mais c’est du calamaio ! Ah, j’adore ça. Il y a vingt-cinq ans que je n’en ai pas mangé. Donnez-m’en tout de suite une portion, Tite…

J’avais attrapé une louche et fouillant au fond du pot bouillant j’avais sorti d’une épaisse sauce brune très parfumée des petits morceaux d’une espèce de caoutchouc ratatiné sur lesquels se dessinaient des petites ventouses bleuâtres, morceaux qui étaient des bras sectionnés de poulpe.

La Tite me tendait une assiette. Je la remplis jusqu’au bord, trempant la louche jusqu’au fond du pot pour attraper les meilleurs morceaux de seiche, et des gros oignons fondus, et des piments doux, et une feuille de laurier, et des noirs grains de poivre qui flottaient dans la lourde sauce en ébullition. Et, armé d’un quignon de pain, comme un pauvre je me mis à avaler ça à la première table venue. Dieu, que c’était bon !

— Vous aimez ça ? me demanda Félix en remontant de la cave. Ça n’est pas un plat de Parisien.

— Si j’aime ça, Félix ? Mais c’est un souvenir de mon enfance ! À Naples, dès que je pouvais m’échapper du collège, j’allais m’en régaler chez le traiteur du coin. Ça se mangeait sans cuillère, avec un quignon de pain, voyez, comme je le fais, et ça s’appelait du calamaio[18]. Comment appelez-vous ça en marseillais ?

— À Marseille ça s’appelle…

Mais je venais d’apercevoir mon invitée qui descendait de taxi. Mademoiselle de la Panne avait son visage des mauvais jours.

— Hello, boy ! lui criai-je en me portant à sa rencontre.

— Ah, Blaise ! fit-elle en me voyant sur le seuil du caboulot.

— Cela ne va pas ?

— Non.

— Qu’est-ce qui vous arrive ?

— On ne me laisse pas dédouaner mes bagages.

(Ah, zut, encore ses bagages !… quel casse-couilles que cette fille !)

— Ne vous en faites pas, mon petit, lui répondis-je. On arrangera ça. Entrez donc. Venez boire un verre.

J’adore les femmes qui boivent et mademoiselle de la Panne buvait sec, c’est pourquoi je la traitais en copain. Mais aujourd’hui Diane ne paraissait pas en train.

— Si vous avez besoin d’argent, Diane, tenez, voici mon portefeuille, prenez ce qu’il vous faut. Avez-vous télégraphié à votre mère ? J’ai dit à Jicky de vous retenir un wagon-lit, un single.

— Vous êtes bien gentil, mon petit Blaise, j’ai télégraphié à maman et j’attends son chèque.

— Alors vous ne partez pas ce soir ?

— Non.

— Mais qu’allez-vous faire à Marseille ?

— Je ne sais pas.

— Mais encore ?

— Rien.

— C’est tout un programme !

Mademoiselle de la Panne vida son verre d’un trait. Je lui fis servir un autre pastisse. J’achevai mon assiettée de calamaio et me fis servir une bouteille du fameux petit vin de la maison. Diane avait fait pivoter sa chaise et regardait les gens qui passaient sur le quai. Décidément l’enfant boudait.

Le matin, en quittant le bord, je l’avais laissée en tête à tête avec une montagne de bagages exactement comme je l’avais rencontrée au centre de l’Afrique en tête-à-tête avec la même montagne de bagages sous laquelle sa Chrysler avait rendu l’âme, le pont-arrière effondré pissant une huile noire. Le matin je m’étais dit en la voyant une fois de plus inventorier son barda et en l’entendant tancer, gourmander, bousculer son garçon de cabine : « Qu’elle se débrouille ! » mais là-bas, en Afrique, je l’avais dépannée et je l’aurais — presque — regretté par la suite tellement elle nous en avait fait voir sur la piste avec ses sacs et ses valises, sa malle-armoire, sa malle-bibliothèque, ses boîtes à disques, sa cantine-lit, sa cantine-bain et tous les ballots contenant ses derniers trophées de chasse, impedimenta qu’il fallait sans cesse charger et décharger à l’étape car mademoiselle désirait changer de tenue, faire tourner un disque de musique de chambre, s’isoler pour lire du Proust et n’hésitait pas à vouloir faire décharger toute notre camionnette pour mettre la main sur un album de photographies de famille qu’elle tenait absolument à nous montrer, et Jicky était pressé de rentrer à Paris où l’attendaient ses petites amies de Montmartre et de Montparnasse, sans parler d’un beau contrat dont l’échéance approchait, et avant de l’avoir rencontrée, nous brûlions les étapes, marchant bon train. Six mois d’éléphants, nous avions marre du pays ! Et voilà qu’elle n’en avait pas encore fini avec ses bagages. Très sincèrement je la vouais à tous les diables et j’avais envie de lui dire : « Mais qu’attendez-vous, mademoiselle, mademoiselle Diane de la Panne, pour vous en retourner là-bas, au bord du marigot où je vous ai trouvée ! » Quoi que j’en dise, je suis obligé d’avouer que notre enquiquineuse était un des meilleurs fusils d’Europe, était très sport, avait un cran magnifique, montait divinement bien à cheval, savait s’habiller, avait de l’abatage et de la conversation, bref, que c’était une fille épatante, et je m’empresse d’ajouter que ce nom ridicule de Diane de la Panne n’était pas le sien, mais que je l’en avais affublée à l’occasion du hasard de notre rencontre où je l’avais si opportunément dépannée : « Mademoiselle de la Panne » pour me moquer d’elle, et « Diane » pour rendre hommage au plus grand de ses talents, ce coup de fusil infaillible dont j’aurais pu être jaloux. Chère fille, va !

Je me levai de table en m’excusant pour passer au téléphone, puis je revins et lui dis :

— Souriez, Mademoiselle, votre affaire est arrangée. J’ai pris rendez-vous pour vous avec un ami qui vous attend dans son bureau à 3 heures. Il vous accompagnera à la Douane et fera transporter vos bagages par camion.

— Vous croyez ?

— Comment, si je le crois ? Mais je vous dis que c’est fait. C’est un jeune poète qui est dans une compagnie de navigation et dont c’est le métier que de s’occuper du transit en douane. Il connaît tout le monde sur le port. Votre affaire sera réglée en cinq secs, vous allez voir. J’avais l’intention de le prier de venir prendre le café avec nous, mais je préfère que vous alliez le trouver vous-même pour voir les choses de près. Telle que je vous connais, vous n’auriez pas été tranquille. Mais méfiez-vous, c’est un séducteur. À propos, j’ai aussi retenu une chambre à l’Hôtel Beauvau. Si jamais vous changez d’idée et si vous vous décidez tout de même à partir ce soir, je garderai cette chambre pour moi. Croyez-moi, ne restez pas à Marseille.

— Vous y restez bien, vous.

— Oh, moi, ce n’est pas la même chose. Je n’ai pas une maman qui…

— Mais qu’allez-vous faire ?

— Moi ? Rien.

— C’est tout un programme !

— Oui, c’est tout un programme car j’y resterai et je n’y resterai pas. J’ai déjà loué un bateau et j’ai envie de faire de la voile le long de la côte, d’aller peut-être en Corse ou aux Baléares. C’est tout un programme.

(Je mentais. Mais je n’avais pas à lui dire que si je voulais rester seul à Marseille c’était pour me documenter et préparer un film sur saint Lazare dont l’idée m’était venue le matin même et que flâner, bayer aux corneilles, avoir l’air de ne rien faire c’est ma façon de travailler, ça ne l’aurait pas intéressée ou elle n’aurait pas compris.)

— Et après ?

— Quoi, après ?

— Oui, après, vous allez encore faire du cinéma, tourner un film ?

— Mais bien sûr ! J’ai l’intention d’aller au Brésil tourner un documentaire sur les boas. Il y a longtemps que j’y pense. C’est peut-être le moment. Il faudra que j’en parle à Jicky.

— Et vous ne voulez pas m’emmener, Blaise ?

— On en reparlera. Vous savez, ce n’est pas pour demain matin. On n’improvise pas une expédition de ce genre-là. Je dois faire un voyage préliminaire, aller sur place, voir le pays, me mettre en rapport avec les autorités locales, interroger des chasseurs, des trappeurs, des pisteurs, lire tout ce qui a été écrit sur les boas pour bien connaître les mœurs et les habitudes des serpents, m’entendre au moins un an à l’avance avec Jicky, avec lequel j’ai l’habitude de travailler et pour être sûr qu’il soit libre au moment voulu et non pas accaparé par une star qui lui fait enregistrer des idioties comme il sera en train de le faire dès la semaine prochaine, à Paris, avec l’ex-belle Liane de Pougy dont il doit tourner la vie avec machin. Et puis, je n’ai pas le sou, moi. Il me faudra trouver un commanditaire pour financer cette entreprise et ce n’est pas commode d’intéresser une banque de cinéma à une affaire de boas, et quand je m’adresse à une firme de Hollywood, j’ai toujours peur que les Américains me volent mon idée et aillent la réaliser de travers avec tous les moyens dont ils disposent. Il n’y a pas plus pilleurs et prosaïques que ces gens-là. Il faut donc que je trouve le phénomène qui veut risquer 2-3 millions dans une affaire aussi chimérique, aléatoire et pleine de risques bien réels. Vous n’avez pas ça dans vos relations, par hasard ? Et comme garantie, vous direz que je suis poète[19] ! Croyez-moi, nous aurons le temps d’en reparler, rentrez chez votre mère et suivez son conseil, mariez-vous. Ne m’aviez-vous pas parlé d’un ambassadeur qui vous attendait et que votre famille, et notamment l’oncle Paul, le banquier, consentirait à tous les sacrifices pour vous assurer une belle dot ? Je trouve cela très raisonnable. Je vous vois très bien en ambassadrice, fière et belle comme vous savez l’être quand vous le voulez. Vous n’allez pas assumer plus longtemps le rôle ridicule d’une Miss la Panne et retourner, même en ma compagnie, sur les rives d’un marigot, qu’on appelle en Amazonie un pourrissoir tant l’antre d’un boa est fétide.

— Vous n’êtes pas gentil, Blaise.

— Au contraire, mon petit. Je vous dis les choses comme elles sont. Ne pensez plus à faire du cinéma…

Pan ! Le grand mot a été lâché. Qu’allait-il en sortir, de la haine ou de la rancune ?

Ce n’était pas la première fois que je déconseillais à une femme de vouloir faire du cinéma. Jamais aucune d’elles ne me l’a jamais pardonné, même la plus inconnue.

Nous y étions. La bouderie allait recommencer. Pis que cela. Pour elle, la désillusion.

Félix était venu me dire que le déjeuner était prêt. Notre table était dressée au coin de la terrasse où les premiers clients s’installaient. Jicky n’arrivait toujours pas. Ma bouteille de vin était vide. Diane avait bu je ne sais combien de pastisses. Mais elle tenait le coup. Nous n’avions plus rien à nous dire.

Je la regardais.

Elle avait le front barré.

Je me mis à fredonner mentalement :

… Elle ne l’aimait pas. Lui non plus.

Quelle drôle de chose que l’existence !

Ils auraient pu faire connaissance,

Mais ils ne s’étaient jamais vus[20]…

Nous deux, nous nous étions rencontrés, mais trop tard.

Tout cela ne rimait à rien.

Un gag[21].

Elle ne me connaissait pas, sinon par ma légende parisienne qui est bien la plus fausse de toutes. Et moi, que savais-je d’elle ? En réalité pas grand’chose car elle ne m’avait pas fait de confidences ; mais par ce qu’elle m’avait laissé entendre dans la conversation, ou par ce qui lui avait échappé durant le voyage, surtout à bord, au bar, en prenant le whisky jusqu’à fort avant dans la nuit, ou par ce que j’avais cru pouvoir deviner d’elle ou pouvoir déduire de son comportement et des photographies de famille qu’elle avait la manie de montrer, plutôt que mademoiselle Diane de la Panne, j’aurais aussi bien pu la surnommer mademoiselle de la Guigne.

Elle était née dans un vieux manoir breton. Elle avait été élevée chez les Sœurs, où elle avait surtout joué la comédie, puis envoyée dans un pensionnat aristocratique en Angleterre, où elle avait pris le goût de s’habiller en garçon et s’était fait de ferventes amitiés féminines. Un télégramme lui apprenant la mort subite de son père l’avait rappelée au manoir familial. Ne s’entendant pas, mais pas du tout avec sa mère, dont elle parlait fort peu et qu’elle nommait la Dame Blanche, elle se serait fait émanciper et serait alors venue à Paris manger son héritage — chevaux, autos, garçonnière rue de la Faisanderie, mondanités, Jockey-Club, parties de chasse dans l’est européen, hautes relations internationales, courses, Bourse et golf. Mais selon une autre version, je situe la mort de son père quelques années plus tard, vers l’époque de sa majorité car comme elle avait un amour passionné pour son père (dont elle portait en Afrique les bottes et les culottes de cheval) elle en parlait à tout propos et se coupait souvent. Donc, selon cette autre version, à son retour d’Angleterre elle aurait passé quelques années à la maison, chassant à courre, tirant les canards sauvages, invitée dans tous les châteaux de la région ; recevant beaucoup au manoir, s’entourant d’une cour de jeunes hobereaux, buveurs, avides, bruyants, creux, mal dégrossis mais ayant de la branche, jouisseurs et de bon appétit, mais très serrés d’argent car, si elle a beaucoup d’armoiries, la vieille noblesse bretonne est plutôt miteuse et pingre. Diane était fille unique. Son père était notaire. Un soir de juin, chez des amis, sortant de table, pris de malaise, le vieux monsieur aurait basculé par une fenêtre et se serait noyé dans les douves d’un château. Selon la première version, à son retour d’Angleterre, elle aurait appris d’un garde-chasse que son père se serait suicidé dans un étang. Quoi qu’il en soit de la vérité et de la date de cette histoire, le notaire avait laissé derrière soi une situation on ne peut plus obérée. À la mort de son père, elle avait eu un chagrin immense et serait partie à Paris pour l’oublier. Elle parlait aussi beaucoup d’un sien cousin, marchand de champagne, qui à la veille de son départ en Afrique, l’avait initiée à la vie parisienne, la menant au théâtre et au cabaret, au « Bœuf sur le Toit » et au cirque, lui présentant pêle-mêle Carpentier, Cocteau, le duc de Westminster, Foujita, Antoine, le coiffeur, ou Tzara, le dadaïste, (on aurait dit une chronique du Figaro, rendant compte d’une bousculade au « Lido ! ») lui payant des robes chez Chanel, la couvrant de bijoux, de livres, de bouteilles et de fleurs, remplissant son sac à main de billets de banque et de câbles portant des ordres de Bourse à son nom.

Tout cela elle me l’avait raconté sans que je lui demandasse rien. La seule et unique fois que je lui posai une question ce fut pour lui demander pourquoi elle était venue en Afrique et là aussi j’eus comme réponse plusieurs versions qui s’échelonnent aux différents stades de notre voyage de retour.

Il y eut une version qui cadrait avec la toute première version, celle de sa dissipation. Quand elle eut mangé son héritage, sa mère, la Dame Blanche, le frère de son père, l’oncle Paul, un banquier très riche et très sévère, devant qui elle tremblait de comparaître, réunirent un conseil de famille et lui signifièrent d’avoir à choisir un époux ou de se voir juridiquement interdite car elle commençait à faire des dettes et à signer des traites. C’est alors qu’elle leur parla d’un vieil ambassadeur dont elle avait fait la connaissance à un déjeuner au « Ritz », qui lui faisait une cour des plus respectueuses et qui lui avait dernièrement demandé l’autorisation de se faire présenter à sa famille pour solliciter sa main.

Une autre version avait trait à la succession de son père. Elle avait trouvé dans les papiers du notaire les titres de propriété d’une mine d’or située au Mozambique et elle avait obtenu l’autorisation de sa mère (l’argent du voyage de l’oncle Paul, mais bien difficilement, l’oncle était dur à la détente) que sous prétexte de chasses en Afrique, que l’on annoncerait dans les journaux mondains, elle se rendît sur place voir ce que valait cette affaire de mine d’or, cependant que l’on oublierait ses fredaines à Paris, que l’oncle réglerait ses dettes au meilleur compte et que la Dame Blanche s’aboucherait avec le vieil ambassadeur. (C’est au retour de cette expédition, dont elle revenait bredouille, la mine d’or appartenant à des forbans Portugais, que nous l’avions rencontrée en panne au bord du marigot.) À tout cela s’ajoutait l’histoire du cousin qu’elle ne savait comment fuir autrement depuis qu’elle avait commis l’imprudence d’accepter tant d’onéreux cadeaux et qui se faisait pressant, exigeant, tyrannique, ne lui laissant plus une minute de liberté, lui téléphonant jour et nuit, la surveillant, l’accaparant, l’exhibant à l’Opéra, au « Café de Paris », dans les boîtes de nuit, au « Sablons », dans les tripots, un ogre généreux, mais un ogre.

L’avant-veille de notre arrivée à Marseille, Diane avait le cafard, (elle avait souvent des accès de noire mélancolie), elle m’avoua dans un élan — de sincérité ? — qu’elle avait été mariée, un mariage blanc : (« Je vous le jure, mon petit Blaise ! ») et que l’annulation de son mariage était pendante à Rome… C’était la troisième version des raisons de son départ en Afrique.

Ce n’était usse pas une mythomane. Et que d’actes inachevés !… Il faut savoir prendre les gens comme ils sont. Les mensonges aussi font partie de la personnalité. Peut-être que je déteignais sur elle, oui, là, au cœur de l’Afrique, en pleine mer, et que, d’instinct, la chère fille pensait intéresser le romancier. Il y a bien des animaux qui se mimétisent ! Et pourquoi pas la psychologie d’une femme ? Que dis-je d’une femme, d’une vierge, et d’une vierge folle !

La pauvre. Elle rentrait bredouille de son périple africain et avec moi, elle avait manqué le coche. Si encore je l’avais rencontrée quand je montais au Soudan. Elle aurait pu nous rendre de fiers services pour les besoins de notre prise de vues. Et je l’aurais lancée. Avec son fusil, elle aurait pu se faire une belle carrière de Diane chasseresse au cinéma. Mais sur le chemin du retour, alors qu’elle avait dû s’imaginer rencontrer sa dernière chance et avoir une belle occasion de couper à tous les ennuis qui l’attendaient à Paris, je ne pouvais rien d’autre pour elle, après l’avoir dépannée que lui offrir ma camaraderie. De l’argent ? je lui aurais donné tout l’argent des éléphants, je ne tiens pas à l’argent ; des conseils ? je ne suis pas donneur de bons conseils, ce n’est pas mon genre, à chacun sa destinée ; m’amouracher ? je crois que Jicky était sur le point de prendre feu, c’était assez dans sa manière, à ce coureur de cotillon, mais moi ?… si j’avais dû m’amouracher de toutes les femmes que j’ai connues comme metteur en scène !… quand on a termine un film, la plus belle femme du monde que l’on vient de mettre en vedette est une vieille lune[22]…

Diane avait vingt-deux ans. Elle était plutôt petite, courte sur jambes, chaussait du 42, mais portait divinement bien la toilette lorsqu’elle daignait s’habiller en femme. Elle avait la poitrine plate, une voix de garçon, des épaules splendides, les bras longs, les mains fines. Elle était d’un naturel entreprenant, hardi et fier qui se reflétait dans toute sa physionomie. Son visage était légèrement asymétrique et très mobile, mais la masse de ses cheveux flous, d’un châtain très clair, lumineux, qui lui faisait une auréole, rétablissait l’équilibre de ce visage qui sans cela eût paru par trop autoritaire car la bouche était dure et le sourire tendu. En effet, front et plantation des cheveux répondaient aux exigences les plus sévères de Wally Westmore, le pape du « sex-appeal » à la « Paramount », qui a fixé en ces termes la ligne idéale des cheveux, ligne qui fait tout le charme du visage d’une star d’aujourd’hui : « Un front ni trop haut ni trop bas. Il s’infléchit légèrement vers le centre, ce qui donne à la ligne de plantation des cheveux une double courbe en forme de cœur, noble dessin dont la pureté est encore accentuée — et avec quelle grâce ! — Westmore dit le « sex-appeal » — par l’étroitesse palpitante des tempes[23]. » Le front et la ligne de plantation des cheveux de Diane correspondaient exactement à ce canon. Ajoutez à la noblesse du haut du visage les plus beaux et les plus grands yeux du monde, des yeux extraordinaires mais de névrosée, d’un bleu par trop intense et chavirant comme dans du noir les jours de mélancolie et de colère, des yeux que j’aurais qualifiés yeux de femme insatisfaite et insatiable si Diane n’eût été vierge et folle !…

« — Vous ne trouvez pas, patron, m’avait dit un jour Jicky, vous ne trouvez pas que la petite de la Panne a des yeux qui vous font sauter les boutons de la braguette ? »

Oh, le gros nigaud ! Par définition, une vierge est sexuellement capable de tout. Un ange ou un démon ? Et c’est ce point d’interrogation qui trouble les hommes.

Justement, le voilà qu’il s’amenait sur le quai, Jicky.

Immédiatement nous passâmes à table.

Ce déjeuner !

Je m’en souviendrai toute ma vie. C’est une date. Non pas à cause du menu. Je pensais faire un déjeuner d’adieu. C’était mes adieux au cinéma.

Dieu soit loué !

Mais je ne l’avais pas prévu.

Dès que je vis Jicky plonger le nez dans son assiette, je compris qu’il se passait quelque chose.

Un, deux, trois, et j’avais deviné.

Il n’était pas arrivé malheur à notre pellicule car Jicky me l’aurait dit. Il tenait à cette bande comme à la prunelle de ses yeux. Plusieurs fois il m’avait assuré au cours de la prise de vues que jamais il n’avait eu l’occasion d’enregistrer des photographies aussi saisissantes. C’était le garçon le plus consciencieux qui soit dans son métier, et il était fier de nos éléphants. Du moment que Jicky ne disait rien, je pouvais être tranquille de ce côté-là, il n’était pas arrivé malheur à notre pellicule. Et d’une.

Mais Jicky faisait une tête !…

Or, depuis dix ans qu’il travaillait avec moi, je n’étais pas sans connaître cette tête-là. C’était la bougie qu’il faisait chaque fois qu’il venait de commettre une bêtise et qu’il avait des embêtements. Les bêtises de Jicky, tout le monde le savait, c’étaient toujours des histoires de poules, et ses embêtements, des ennuis d’argent car n’importe quelle gourgandine le faisait marcher et tous ses démêlés avec les artistes ou les figurants du studio et les petites grues de Montmartre ou de Montparnasse qu’il fréquentait se terminaient par un embobinage, voire un entôlage, dont Jicky revenait honteux et se tortillant, mais plus sournois que jamais. C’est curieux comme un garçon peut être un as dans son métier et un âne dans la vie ! Mais Jicky n’avait pas besoin d’argent en ce moment. Contraint et forcé il avait fait des économies en Afrique, où je le défrayais, et la veille je lui avais encore signé un gros chèque. Et il n’avait pas non plus d’histoire de femme sur les bras. L’Afrique n’est pas un pays qui porte à folichonner, ni les éléphants. Et notre travail avait été dur. À se crever. Et de deux.

Alors ?…

… Non, pas ce matin, montre en main il n’avait pas eu le temps de faire des bêtises…

— Jicky, vous avez bien retenu vos places aux « Wagons-Lits » ?

— Oui, patron, les dernières, deux « singles », communiquants.

Et de trois !

J’avais touché juste.

Jicky était le fils d’un paysan. Jamais je n’avais pu lui faire perdre cette habitude de m’appeler patron. Dix ans de collaboration, dix ans de camaraderie, dix ans d’aventures dans vingt studios et de travail sérieux dans la grande nature de Dieu, rien ne lui avait fait perdre cette habitude mesquine et cette gaucherie de m’appeler patron.

J’avais deviné ! Et comme pour me convaincre de mon soupçon, je surpris Diane envoyer à son complice un coup de pied sous la table.

Jusque-là j’avais été seul à faire honneur au bon déjeuner ; mais à partir de ce moment-là, ce fut délicieux. Littéralement je vis Diane s’épanouir, rosir, et ce n’était pas du fait des vins généreux ou du champagne qu’elle mélangeait sans s’en rendre compte, c’était sa féminité, sa duplicité qui l’enivraient, et bientôt elle éclata de rire. Jicky n’avait plus le nez dans son assiette, le coup de pied lui avait fait relever la tête. Et comme un fait exprès, c’est à cet instant précis que Félix vint offrir à mademoiselle de la Panne une grosse botte d’œillets rouges, ces œillets qui sentaient le poivre de la Jamaïque et qui embaumaient Marseille depuis le matin.

Puis on servit la poularde à la crème et aux champignons et nous nous mîmes à manger comme des Africains privés depuis trop longtemps de si bonnes choses. Mais nous n’étions plus copains, elle, lui et moi. La vie est une sacrée partie. Il n’y a pas de dupe. Le gagnant, le perdant, tous meurent. Il s’agit de crever dans sa peau. Comme dit un proverbe nègre : Le léopard meurt avec ses couleurs.

J’en ai assez dit de Diane de la Panne ou de la Guigne pour ne pas avoir à rechercher encore jusqu’à quel point elle ne se leurrait pas elle-même. Une intrigante sans imagination n’aboutit pas.

J’ajouterai quelques mots pour esquisser le portrait de Jicky. Ce n’est pas une charge. C’est une photo de cet as défunt de la photographie.

De son vrai nom Jicky s’appelait Jean Lheaulme. Il était originaire des environs de Reims. J’ai déjà dit que c’était le fils d’un paysan. Mais la capitale, le milieu très spécial où il évoluait et le bel argent que son métier et sa renommée lui faisaient gagner l’avaient perverti, comme l’on disait au XVIIIe siècle.

Son surnom lui venait d’une mèche de cheveux décolorée qu’il portait au milieu du front, juste au-dessus d’une petite cicatrice, et dont il était fort vain. Cette mèche, il l’avait acquise dans les circonstances suivantes : ayant plaqué une de ses folles maîtresses, une danseuse espagnole qui se produisait aux « Bouffes du Nord », l’Espagnole vindicative était venue le relancer au studio et, au lieu de le vitrioler comme elle le lui avait promis, elle lui avait cassé sur le crâne un grand flacon de « Jicky », un parfum corrosif qui lui avait décoloré les cheveux plus sûrement que les éclats du flacon ne lui avaient entaillé le cuir. En souvenir de quoi Jicky portait toujours un litre d’eau oxygénée dans la sacoche de sa caméra, eau dont il s’aspergeait plusieurs fois par jour, au vu et au su de tout le monde, pour entretenir, lustrer, fignoler, friser, coller sa mèche morte. C’était un fat. D’ailleurs ce don Juan du plateau s’habillait comme un parvenu, toujours vêtu de neuf, bottines vernies, chapeau de couleur, veston en tweed poilu de coupe exagérée, pantalon marquant non seulement le pli mais aussi le triangle sacré, cravate de Chicago sur le plexus, fume-cigarette de chez « Kirby-Beard », bijoux à la gangster.

… Aujourd’hui, après tant d’années, quand je pense à lui je ne puis le comparer qu’à ce grand singe du nord du Brésil, ce dandy des clairières de la forêt vierge, habillé de peluche mordorée, avec une touffe de poils blancs entre les yeux, des cernes noirs, les bajoues bleues et ayant, comme Jicky, le nez de Cyrano. C’est le plus maniéré des singes, le plus svelte, il se tient droit, est drôle et familier, se laisse séduire par les femmes, mais court facilement à quatre pattes en faisant des cabrioles et se sauve de peur en faisant sous lui si on lui tend la main. C’est un être instable. Jugez de sa sournoiserie ! Il est si friand du lait des femmes que les indigènes racontent qu’il s’approche en tapinois d’une nounou endormie, écarte la tête de l’enfant pour prendre sa place au sein de la nourrice et, pour que le poupon ne crie pas, il lui donne le bout de sa longue queue à téter, sa longue queue prenante qui fait plusieurs tours autour du cou de l’enfant, et se tortille, et frémit, et se réentortille. Ce singe est si goulu qu’alors il se laisse prendre…

Que puis-je encore ajouter ? Vers les 3 heures je rappelai à Diane qu’elle avait ses bagages à dédouaner et je priai Jicky de bien vouloir l’accompagner chez mon ami qui l’attendait dans son bureau.

— C’est à la « C°Fraissinet », dis-je à Jicky. Vous demanderez Mr. Gaillard, Mr. André Gaillard.

— Méfiez-vous, Diane, et n’oubliez pas ce que je vous ai dit ce matin, ajoutai-je encore. C’est un jeune poète et un grand séducteur. Attention !

On leur fit avancer un taxi. Ces deux, je devais rester des années sans savoir ce qu’ils étaient devenus, ces deux je les vis s’éloigner sans regret car il y avait déjà un bon moment que je ne m’occupais plus d’eux.

Marseille appartient à qui vient du large. Avec nos gueules, nos mains rouges, notre peau crevée par les coups de soleil et ce je ne sais quoi d’exotique que l’on porte toujours sur soi quand on revient des pays d’outre-mer, notre trio ne pouvait rester longtemps inaperçu à la terrasse de « Chez Félix » et il y avait un bon moment déjà que les mendiants du quartier, aveugles, vieux couples délabrés et mal assortis, bambins, fillettes sales, agités, scrofuleux, épileptiques, infirmes, béquillards, bossus, nains, escogriffes défilaient à notre table sans discontinuer, marmonnant, chevrotant, pleurnichant, bénissant, bonimentant, sifflotant, chantonnant, braillant, cascadant, exécutant des numéros, des pas de danse, des contorsions, des grimaces et des jongleries. Or, si Marseille est la seule ville de France où il n’y ait pas de pauvres honteux, je ne puis supporter l’exhibition de la misère dans une grande ville sans avoir le cœur étreint car j’ai trop crevé la faim à Pékin et à New York et trop longtemps battu la dèche sur le pavé gluant de Paris… Je m’étais mis à distribuer des piécettes blanches, à interroger les uns, à bavarder avec les autres, à payer à boire et encore à boire aux ivrognes, et à manger, à manger, à manger aux crève-la-faim, et à distribuer aux enfants toutes les friandises de la Tite. Inutile d’insister. Bientôt j’eus tous les phénomènes du Vieux-Port autour de moi puisqu’aussi bien je tenais table ouverte et cette cour des miracles me tint compagnie jusqu’au soir…

Néanmoins, à l’heure du train, je fus à la gare pour constater que « leur » compartiment était vide et je passai à l’hôtel occuper la chambre où « elle » n’était pas venue, ce qui me ramena fort tard « Chez Félix ».

Victor me présenta sa femme, la Berthe, qui ressemblait à la Tite comme une sœur.

Mais Félix n’était pas content.

— Vous n’auriez pas dû faire ça ! me dit-il. On n’invite pas la racaille.

Mais la Berthe, déjà au courant de ce qui s’était passé l’après-midi et excitée par la Tite qui gesticulait pour me défendre, prit la parole pour elles deux :

— … Ô Bonne Mère ! alors on n’a plus le droit de…

Le dîner fut des plus animés.

— N’empêche, il y a des choses qui ne se font pas, monsieur Cendrars, me disait Félix moins convaincu que jamais par l’intervention des deux femmes en ma faveur.

— Excusez-moi, Félix, si vous avez vu votre établissement envahi par tous ces malheureux. Mais je n’y peux rien. C’est plus fort que moi et ils me reconnaissent…

Et je me mis à lui raconter que quand on a connu la misère, on en porte la marque, et que rien ne peut l’effacer par la suite.

— … C’est comme les bagnards évadés qui se sont refait une situation et refait une vie. Ils sont à la merci d’un ancien compagnon de chaîne qui les reconnaît au flair. Je ne puis débarquer dans une ville inconnue sans être tôt ou tard repéré par un type qui m’aborde au coin d’une rue, non pas pour me taper mais pour m’exposer ses emmerdements, comme à un pote, un frère. Je ne sais pas à quoi ils me reconnaissent. Mais cela m’a valu bien des rencontres et des plus curieuses… Ah, la vie…

Il était 2 heures du matin. Nous avions fait la tournée de toutes les boîtes de nuit, où j’avais dansé à corps perdu avec la Tite, avec la Berthe, et nous remontions la Canebière pour nous rendre au « Nain Jaune », le tripot du jour, où, enfermés dans un bar secret, les plus fameux barmen de Marseille se réunissaient une fois par mois pour régler leurs comptes entre eux. Pour moi, étranger, c’était un honneur insigne que de pénétrer en pareille compagnie dans un milieu aussi fermé ; après quoi je pouvais me considérer comme affranchi à Marseille.

Félix et Victor, élégants comme des princes, marchaient devant, parlant de leurs affaires. À quelques pas derrière eux nous les suivions, les deux femmes ayant revêtu leurs plus beaux atours et couvertes de bijoux, moi, ayant glissé mon bras gauche sous le bras de la Tite et appuyant mon bras coupé sur l’épaule de la Berthe, heureux entre ces deux femmes, grasses et rieuses, que leur soirée surexcitait et qui ne savaient comment me faire entendre leur reconnaissance de la bonne aubaine que je leur valais d’aller pour la première fois de leur vie finir la nuit au « Nain Jaune », car à Marseille un barman qui se respecte n’emmène pas sa femme avec soi, sauf le dimanche au cabanon ou un mois sur la Côte d’Azur en fin de saison, mais jamais en ville. On s’imagine donc leur jubilation. Berthe parlait, parlait et la Tite me serrait contre elle, riant la tête renversée, sa belle bouche charnue mais vide entr’ouverte, les yeux parlants pour me faire comprendre combien elle était contente et combien elle me voulait du bien. La voix sonore de la Berthe et son vocabulaire étaient un enchantement.

Notre arrivée au « Nain Jaune » fit sensation. C’est ainsi que l’automne précédent j’avais vu entrer « À la Rose » à Biarritz le prince de Galles incognito entre deux belles filles qu’on lui avait jetées dans les bras et une bande de jeunes fous en délire. Mais le « Nain Jaune » était une maison sérieuse. C’était un tripot doublé d’une fumerie clandestine et l’on ne plaisante pas avec la drogue. Immédiatement on nous conduisit au petit bar privé, où d’autres gentlemen, tout aussi élégants et réservés que Félix et que Victor, les confrères avec qui ils avaient affaire, nous reçurent sans marquer aucune espèce d’étonnement. Il y avait une femme parmi eux, la patronne du « Nain Jaune », une grande latte astiquée, lustrée, calamistrée, avec des dents de jument et des yeux glauques. Elle me bouscula dans un fauteuil profond et se mit à m’interroger en anglais, mais sans en avoir l’air d’y toucher, poussant des hennissements et me faisant boire. De temps en temps un homme se détachait du groupe où l’on chuchotait et venait trinquer avec nous.

Ce bar secret est l’endroit le plus extraordinaire que j’aie jamais visité. Le grand, l’éclatant solitaire que la patronne portait au médius semblait avoir servi de modèle à l’architecte et au décorateur. Comme ce beau diamant le bar jetait des feux, était taillé à facettes, sol, plafond, parois revêtus de plaques de cristal de roche éclairées d’une façon surnaturelle car il n’y avait pas une ombre dans la petite pièce.

L’ivresse aidant, j’avais l’impression d’être installé à l’intérieur d’un bouchon de carafe et Félix, Victor, les hommes lointains qui gravitaient autour d’eux, la Tite, la Berthe, dont j’entendais mourir le rire mélodieux, la patronne en face de moi, cette étrange femme qui s’exerçait à pratiquer je ne sais quel art magique, tous et toutes me paraissaient irisés, revêtus des couleurs de l’arc-en-ciel et plus absurdes que les personnages d’une fantasmagorie.

Cependant, une idée fixe me hantait.

Je voulais savoir comment j’étais arrivé là, placé en pleine lumière dans ce fauteuil focal, au centre d’un jeu de miroirs et de lentilles qui me dépouillaient de ma personnalité.

Quelle mixture m’avait-on fait boire pour me réduire à cet état évanescent ?

Et comme sous le chloroforme je fis un effort désespéré pour retrouver dans ma mémoire le fil qui m’avait égaré dans ce labyrinthe éblouissant.

La Canebière, les escaliers du tripot, l’enfilade des salons de jeu, un long corridor, un tapis rouge qui se déroulait, et au bout de ce tapis, un tunnel qui donnait sur deux portes rondes, l’une de cristal, l’autre de bronze. Mais ce tunnel était un trompe-l’œil. Je l’avais bien remarqué, il était fait de cannes de bambou taillées et disposées en perspective comme on construit avec des lattes vernissées en face d’un balcon sans air ou d’un jardin sans profondeur donnant sur un mur mitoyen des perspectives illusoires censées donner sur l’infini. Au centre de chacune des deux portes rondes était pratiquée une petite niche circulaire, où siégeait, sous verre, dans un bain de néon, bleu sur la porte de cristal et vert sur la porte de bronze, un petit dieu en or, un petit dieu aztèque, le fameux « Nain Jaune », difforme et grimaçant[24].

Nous avions poussé la porte de cristal, celle de droite, pour entrer dans le bar particulier de la patronne. Mais si j’avais poussé la porte de gauche, celle de bronze ? Ce n’est pas dans la chambre à coucher de la patronne que je serais entré car la porte de bronze donnait dans la fumerie, et soudain j’eus l’intuition que si j’avais poussé cette autre porte j’aurais trouvé Jicky à la renverse sur une natte et La Guigne en panne dans les ténèbres de l’opium…

Donnez-moi du vin, du champagne, du cognac, du whisky, mais je n’aime pas le gin, ni tous ces breuvages à base de gin dont le monde entier s’étourdit et qui me jouent des mauvais tours.

Je n’aime pas perdre le nord.

Il faisait grand jour quand je rentrai à l’hôtel. J’ouvris la fenêtre de ma chambre qui donnait sur le Vieux-Port. Je poussai ma table devant la fenêtre. Je tombai la veste. J’allai déballer mes armes à feu et c’est en bras de chemise que je me mis à astiquer mes carabines, à les astiquer et à les graisser sérieusement, ma fine Winchester, ma Jupiter à lunette, ma Mauser 9,3 et mon fusil à éléphant, mon gros Maennlicher, calibre 22[25].

… C’est Restif de la Bretonne qui remplaça tous les saints du calendrier par les noms de ses maîtresses, en en marquant trois le dimanche et cinq ou sept à l’encre rouge les jours des plus grandes fêtes liturgiques. Gavarni tenait un agenda tout aussi complexe et embrouillé. Moi, un alphabet de 24 lettres me suffit pour faire revivre toutes les femmes que j’ai connues, connues selon la Bible ou tout simplement imaginées, sans parler des femmes de l’histoire et de la légende, les amoureuses peintes dans les musées, les phantasmes nocturnes, les inconnues que j’ai baisées en vitesse sur le pont des embarcations ou derrière une porte, les hermaphrodites, les succubes, mes filles illégitimes, mon ex-épouse, mon Amour et Hélène-la-morte, celles dont j’ai tout oublié, la couleur des yeux, le ventre, le sourire, celles qui ne sont pas venues à un rendez-vous, celles dont on a pris congé pour toujours sans leur avoir plaqué, tant la hâte de la séparation était grande, un baiser d’adieu dans les jarrets, et toutes les muses, les oaristys, les égéries, les hamadryades de la poésie et les reines de l’écran d’argent. 24 lettres, cela me paraît bien suffisant car avec un alphabet de 24 lettres on peut faire

620448401733239439360000

combinaisons[26], ces trillions de billions de milliards de millions de combinaisons qui sont autant de noms propres qui me sont chers…

Toutes les cheminées fumaient. Marseille sentait le bois de pin enflammé et le four à boulanger.

Une nouvelle journée commençait.


4

LA REDONNE

Quelques années plus tard je me trouvais à la campagne en train d’écrire les aventures de Dan Yack[27]. J’avais passé l’hiver dans ma petite maison de Seine-et-Oise et j’étais sur le point de terminer le premier volume dont il ne me restait plus qu’un chapitre à écrire. Mais l’hiver 1926-27 avait été pluvieux, il n’y avait pas eu de gelées et quand j’allais faire un tour à travers champs avec ma chienne, j’étais fatigué de patauger en sabots dans la terre spongieuse de l’île de France. Le ciel aussi était beaucoup trop bas et trop sale. Un matin de février, comme la pluie ne cessait pas, j’embarquai mes valises, fermai la maison, mis ma voiture en marche et sifflai ma chienne.

— Volga, lui dis-je comme nous venions de dépasser le calvaire à la sortie du village et que nous attaquions la côte du bois du Temps Perdu, Volga, direction générale : le Midi ! Cela te va-t-il ? Non ? Alors, nous allons toujours légèrement appuyer à droite. Ainsi, rassure-toi, nous n’aboutirons pas à la Côte d’Azur.

Et c’est en appliquant ce programme que je m’arrêtai le soir à la droite de Marseille, ayant foncé à toute allure par Rambouillet, Étampes, Gien, Moulins, Roanne, Saint-Étienne, franchi le col de la République dans un mètre de neige, descendu la vallée du Rhône jusqu’en Arles par la rive droite pour éviter la « route bleue » trop fréquentée et la cohue des Parisiens et des snobs aux étapes, et que je découvris, à la nuit tombante, au bas d’un mauvais chemin en à-pic et très casse-gueule avec ses pierres roulantes sur lesquelles les freins n’avaient pas de prise, la calanque de La Redonne, encombrée de barques tirées sur les galets et sa placette rocailleuse, pour moi infranchissable, vu les filets que l’on avait mis à sécher à même le sol.

J’ai un respect superstitieux du travail humain, j’entends du travail des humbles, et je ne puis jamais oublier que les premiers évangélistes furent choisis parmi les pêcheurs. Bien que je fusse éreinté par ma randonnée et impatient de mettre pied à terre, aucune force au monde ne m’aurait fait franchir en roulant en auto sur ces filets étalés les quelques mètres qui me séparaient de l’auberge. J’actionnai mon klaxon. Quelqu’un vint accrocher un fanal sur le seuil et rentra dans l’auberge en refermant la porte. Où étais-je tombé ? Quel bled ! J’actionnai encore et encore mon klaxon. Personne ne bougeait. Alors, je me décidai à aller prier ces gens de bien vouloir venir retirer leurs filets. J’ordonnai à Volga, qui elle aussi avait envie de s’étirer les pattes, de ne pas bouger et je franchis avec mille précautions les quelques mètres qui me séparaient de la maison. J’évitai de justesse une escarpolette qui pendait de la maîtresse branche d’un platane.

— C’est moi ! dis-je en poussant la porte. J’arrive de Paris. Je voudrais dîner et avoir une chambre. Est-ce qu’on ne pourrait pas retirer ces filets ? Je ne voudrais pas les déchirer en roulant dessus. Est-ce que vous avez un garage, sinon je remiserai l’auto sous le platane… Je suis vanné…

Les gens paraissaient ahuris. Il y avait là une demi-douzaine de pêcheurs, une femme avec un bébé au sein derrière le comptoir et une bonne vieille habillée de noir qui tricotait au coin du feu. J’étais en sabots et en culotte de cheval, les mollets moulés dans d’éblouissants bas écossais, le torse dans deux, trois chandails versicolores, la tête engoncée dans une casquette à carreaux dont la visière était tournée sur la nuque et j’étais crotté jusqu’aux yeux pour avoir roulé toute la journée à tombeau ouvert.

— Attendez, dis-je aux hommes qui se remuaient, je paie d’abord le pastisse. C’est ma tournée. À la vôtre !

Et je me présentai et l’on trinqua.

— Et puis, il y a aussi mon chien.

Et j’allai sur le seuil siffler Volga.

— Donne la patte, dis-je à Volga.

Volga fit le tour de la société. La glace était rompue.

Je donnai un coup de main aux hommes pour replier leurs filets. Ils m’aidèrent à remiser la voiture sous un hangar dans la cour, derrière la maison. On déchargea mes valises. On but encore une tournée. Les hommes s’en allèrent. Je me mis à table et fis un bon repas. La jeune femme me présenta à son mari qui venait d’entrer par une porte de derrière et qui sortait d’un sac cinq ou six lapins pris au collet dans les collines et la vieille me mena dans ma chambre un chandelier à la main.

Je me couchai, prêt à m’endormir, mais Volga tourna longtemps en rond, cherchant un bout de tapis.

La pièce était meublée d’un étroit lit de fer et d’un pot de chambre ébréché. J’avais accroché mes vêtements à des grands clous plantés dans les planches mal équarries qui formaient cloisons et dont on avait fait sauter tous les nœuds du bois, ce qui faisait autant de voyeurs qui donnaient dans les pièces de gauche et de droite. Mais, cette nuit, j’étais seul à l’étage. Il y avait des inscriptions à la craie et au crayon-encre et des initiales, des dates, des cœurs percés d’une flèche gravés au couteau et, naturellement, quelques symboles obscènes et des dessins érotiques.

Comme je devais l’apprendre plus tard cette auberge était une ancienne cantine et l’étage avait servi de dortoir aux carriers et aux mineurs qui avaient travaillé à la construction de la voie ferrée dont un viaduc tout neuf enjambait La Redonne. Il n’y avait aucun confort, même pas un pot à eau. Je n’avais pu faire ma toilette. Je soufflai la camoufle. Comme Volga, je dormis mal. Plusieurs fois, les trains qui passaient sur ma tête me réveillèrent en sursaut. Mais, au matin, quelle joie ! Le soleil remplissait la chambre et la mer la fenêtre. Je courus faire une pleine eau. Et comme je m’ébattais dans cette conque parfaite qu’est la Redonne, un cercle d’eau bleue comme le lac intérieur d’un attoll, je vis passer sur le viaduc un train lancé à toute vapeur et se composant exclusivement de fourgons longs comme des wagons-lits, le train du courrier bi-hebdomadaire, la malle des Indes…

Sorti de l’eau, j’achetai dans l’unique boutique du pays un blouson de matelot et deux paires de ces espadrilles montantes qui permettent aux chasseurs du pays de grimper dans les rochers. J’avais adopté l’endroit. Ce train à la Jules Verne m’avait conquis et il est bon, quand on vient dans la solitude pour travailler à un livre, de se fixer à proximité d’une voie ferrée et de voir par sa fenêtre passer les trains. Ce trafic marque le temps et crée un lien entre la marche silencieuse de la pensée et l’activité bruyante du monde. On communie. On se sent moins seul. Et l’on comprend que l’on écrit pour les hommes.

J’avais loué le « château » de l’Escayrol, ce qui était une erreur à tous les points de vue, sauf au point de vue de la joie de vivre.

Sis au sommet d’une montagne d’où l’on découvrait la mer jusqu’aux extrémités de l’horizon et surplombait la côte ébréchée de 400 mètres de hauteur, je pouvais, à droite, compter de sa terrasse les calanques de Carry-le-Rouet au cap Couronne et, France, suivre à l’œil nu les fumées noires de Port-Saint-Louis et les côtes blanchâtres et jaunâtres de la Camargue qui s’estompaient en direction du Grau-du-Roi ; à gauche, jusqu’au promontoire de Niolon, un désordre fou de montagnes pelées, de rochers abrupts, de ravines, de crêtes, de plis d’ombre, de coups de soleil qui rabotaient les plans et, de l’autre côté de la baie qui s’évasait derrière la chaîne en accordéon de l’Estaque, à une vingtaine de kilomètres à vol d’oiseau, Marseille avec son rocher de Notre-Dame de la Garde en silhouette et, plus loin encore, un grand bloc cubique qui masquait l’entrée du petit port de Cassis. Derrière moi, un cirque de pierre aux parois verticales, chauffées à blanc dans la journée et d’où montaient la nuit, comme d’une cassolette, le baume des pins et les bouquets des lavandes, des romarins, de la myrte et des genêts. À mes pieds, dure et à contre-jour sur la luminosité des vagues, la côte festonnée — presqu’îles, îlots, plages biscornues, criques, éboulis, roches glissantes, écueils dentelés, — ourlée de pins tordus, d’un enchevêtrement d’yeuses, de lentisques, de tamaris, de grands cactus échancrés, sertie d’écume blanche. Et en face de moi, la double sphère du ciel et de la mer avec, au centre, le phare de Planier.

De château, l’Escayrol n’en avait que le nom. C’était une simple maison carrée, à un étage, au toit plat, solidement bâtie, massive, trapue, aveuglée sur trois faces à cause du mistral, mais percée d’une porte et de grandes fenêtres jumelées au midi, ouvertures qui se fermaient avec des volets de fer. Au rez-de-chaussée il y avait une cuisine provençale, à gauche en entrant, et une salle à manger à droite. À l’étage, il y avait deux chambres, une grande et une plus petite. J’installai ma machine à écrire dans la grande et mon lit dans la petite. Je poussai la table devant la double-fenêtre et me mis immédiatement à écrire, trois lignes, les trois premières lignes de mon dernier chapitre, histoire de me souhaiter la bienvenue et bon travail dans cette maison. Puis je bouclai tout et descendis à La Redonne chercher une femme de ménage car la maison n’avait pas été habitée depuis vingt-cinq ans.

Ce furent là les seules et uniques lignes que je devais écrire à l’Escayrol malgré les sommations de mon éditeur qui s’impatientait… Un écrivain ne doit jamais s’installer devant un panorama, aussi grandiose soit-il. J’avais oublié la règle. Comme saint Jérôme un écrivain doit travailler dans sa cellule. Tourner le dos[28]. On a une page blanche à noircir. Écrire est une vue de l’esprit. C’est un travail ingrat qui mène à la solitude. On apprend cela à ses dépens et aujourd’hui je le remarque. Aujourd’hui, je n’ai que faire d’un paysage, j’en ai trop vu ! « Le monde est ma représentation. » L’humanité vit dans la fiction. C’est pourquoi un conquérant veut toujours transformer le visage du monde à son image. Aujourd’hui, je voile même les miroirs. Tout le restant est littérature. On n’écrit que « soi ». C’est peut-être immoral. Je vis penché sur moi-même. « Je suis l’Autre. »

Quand la bonne madame Roux — c’était la vieille propriétaire de l’auberge de La Redonne — apprit que j’allais m’installer à l’Escayrol, elle se mit à pousser des cris et à se lamenter.

— Ah, mon bon Monsieur, n’allez pas habiter le château, vous allez vous faire assassiner !

— Et pourquoi donc, ma chère dame ?

— C’est qu’il est inhabité depuis vingt-cinq ans !…

— Alors, il est hanté ?

— Mais non, mon bon Monsieur, mais tous les mauvais garçons de Marseille qui ont maille à partir avec la justice et des comptes à régler avec la police viennent s’y réfugier. C’est une cache.

— Vous exagérez, madame Roux. Je vous assure que je n’en ai trouvé aucune trace. La maison était bien fermée. Les volets sont de fer. La maison était sale, pleine de toiles d’araignée, mais tout était en place aussi bien à la cave qu’à la cuisine. On voit bien que personne n’y est venu depuis vingt-cinq ans !

— Ne croyez pas ça. Ils ont une fausse clé.

— Alors ?

— Alors, ils vous assassineront une nuit. N’y couchez pas !

— N’en croyez rien, madame Roux, je leur offrirai à boire. Je vais faire monter du vin. Ça se saura. Mais, dites-moi, qui a fait construire cette maison ?

— M. Louis.

— Et qui était ce M. Louis ?

— Louis Reybaud ? Mais c’était le chef des portefaix de Marseille.

— Il était donc riche, ce portefaix ?

— Dame, c’était le bon temps.

— Et il n’a pas laissé de famille ?

— Non, c’était un bon vivant.

— Mais pourquoi a-t-il fait construire cette maison ?

— Il avait la passion de la chasse et de la pêche. Il venait tous les samedis soir au château, et souvent la nuit. Mais M. Louis aimait surtout la pêche. Il avait son bateau, ici, à La Redonne. Et il descendait le dimanche matin, avec des amis et des femmes. Ah, ils en ont fait des parties ! Souvent, ils ne repartaient que le mardi ou le mercredi matin. Il n’y avait pas encore de chemin de fer en ce temps-là. Jean, le cocher, venait les chercher. Ils partaient à Marseille en voiture. M. Louis avait les plus belles mules du pays. Et ça piaffait, et ça galopait. Et, eux, ils riaient. Ah, il en a fait une vie ! C’est M. Louis qui a fait construire la route de ses propres deniers, et le chemin du vallon, qui d’Ensuès monte au château. Avant, on venait ici en barque et il n’y avait pas grand monde, ce n’est pas comme aujourd’hui, le dimanche…

— Oui, ça devait être un monsieur. Savez-vous que j’ai de l’eau, là-haut ?

— Oui, je sais.

— Et qu’il y a même une salle de bain sous la terrasse ?

— J’en ai entendu parler mais je ne suis jamais montée là-haut.

— Et vous ne voudriez pas que j’aille habiter un aussi beau « château » ?

— Croyez-moi, monsieur Cendrars, n’y allez pas. Personne ne voudra vous servir.

— Mais je n’ai pas besoin de serviteurs, madame Roux. Je viendrai prendre mes repas chez vous. J’ai tout juste besoin d’une femme de ménage. Vous n’en connaîtriez pas une ?

— Oh, vous n’en trouverez pas. Personne ne voudra venir chez vous !

— Pourquoi, madame Roux ?

— Pour ce que je vous ai dit. Et puis, c’est beaucoup trop haut, c’est beaucoup trop loin. Vous ne trouverez pas de femme.

La maman Roux avait raison. Je ne trouvais personne. Je vis passer trois, quatre fois la malle des Indes, toujours avec la même allégresse et la même fougue. Mais le temps s’écoulait. Cela faisait déjà près d’une quinzaine que j’étais là et, chose stupéfiante pour moi, je n’arrivais pas à m’organiser ni à me remettre au travail.

J’avais nettoyé la maison. Dès l’aube, je me mettais à ma machine à écrire. Mais aussitôt j’étais distrait par le bruit d’un canot à moteur. Je me mettais à la fenêtre. C’était des types qui visitaient toutes les anfractuosités de la côte. Je bourrais ma pipe. Je les voyais se détacher comme sur un miroir, en noir sur la transparence de l’eau ou en couleur dans les rayons frisants du soleil levant. Leur barque se faufilait entre les rochers. De temps en temps retentissait une sourde explosion. Ils pêchaient à la dynamite. Je courais sur la terrasse pour ne rien perdre de leur manège. Des chocs, des coups de gaffe ou d’aviron contre la coque de leur bateau ou dans l’eau montaient jusqu’à moi et parfois aussi l’écho de leurs voix ou un juron. Ils ne tardaient pas à prendre le large. Il m’aurait fallu une longue-vue pour les suivre au bout de leur sillage scintillant, en direction de Marseille. Mais déjà le premier train ouvrier entrait en gare dans un grincement de freins, repartait, s’époumonait, passait à mi-côte, décrivait une courbe et disparaissait en sifflant dans un tunnel, sous mes pieds.

Peu après Volga se mettait à aboyer. Des gens s’acheminaient par la tranchée du chemin de fer qui était la meilleure voie de communication dans cette région accidentée pour passer d’une calanque à l’autre sans avoir ni à monter ni à descendre et pour ne pas avoir à franchir les crêtes, ils n’hésitaient pas à s’engager dans les tunnels comme ils s’engageaient sur les ponts et les viaducs pour ne pas avoir à dégringoler au fond des combes et des ravins par des sentiers de chèvres. C’étaient pour la plupart des braves gens chargés de paniers et de colis qui se rendaient dans les cabanons éparpillés dans la région, des familles de Marseillais qui venaient passer la journée dans « leur » sauvagerie pittoresque, des amateurs de pêche, des solitaires qui connaissaient les bons coins et que je suivais longtemps des yeux quand ils s’aventuraient dans les brisants et escaladaient des roches couvertes d’algues, se livrant à une dangereuse acrobatie encombrés qu’ils étaient de leurs lignes et de leurs autres engins et accessoires de pêche. Ou alors c’étaient des amoureux, errant sans but parmi les genêts et les bouquets de pins, cueillant des brins de mimosa ou des tiges de romarin, s’arrêtant à chaque pas pour s’embrasser longuement sur la bouche, avançant lentement, mais tournant imperceptiblement le dos à la mer comme attirés par ce plus de solitude ou de liberté que l’on espère trouver sur les hauteurs. J’en voyais sur toutes les pentes, dans tous les sentiers, grimpant parmi les rochers, les failles, les fentes, les gradins, souvent embarrassés et désespérant dans les éboulis, mais convergeant sûrement vers moi, si bien qu’avant la fin de la matinée j’en voyais un couple ou deux déboucher sur ma terrasse dont ils s’éloignaient déçus en la trouvant occupée. Les plus hardis me demandaient la permission d’admirer « la vue ». Je leur tirais une photo et leur offrais une bouteille de vin, leur abandonnant la place car, pour moi, c’était l’heure de redescendre à La Redonne.

Je bouclais la lourde et les fenêtres du rez-de-chaussée. Je me laissais couler par un raccourci, cascadais dans les rochers, sautais d’un bloc à l’autre dans une carrière abandonnée qui ressemblait à un escalier de géants, longeais sur un petit parcours la voie ferrée, puis, à l’entrée du grand viaduc de La Redonne, je dégringolais le haut talus de la Compagnie, entraînant les éclats de caillasse dans ma glissade et m’écorchant aux fils de fer et aux piquants des jeunes plants des acacias et aux tranchants des agaves. En moins d’une demi-heure j’étais arrivé et à table, et Volga, qui durant cette folle descente courait devant moi, poursuivant des gros lézards à crête jaune ou des petits serpents noir et vert, jappant derrière les lapins, trouvait son assiettée toute prête, la bonne maman Roux étant l’exactitude en personne. « — Midi c’est midi », avait-elle coutume de dire. « C’est l’heure de la soupe. » Comme soupe c’était un concentré de poissons dont madame Roux avait le secret, ou une bouillabaisse, ou une soupe de pêcheur, sans croûtons mais avec de longs macaronis dedans, ou un riz safrané avec des cigales de mer, ou une langouste grillée, ou un homard à l’américaine, ou des loups ou des rougets de roche, ou des pieds-paquets. Suivait une belle entrecôte, ou un poulet rôti, ou un agneau à la broche, ou un civet de lapin, ou une brochette de rognons entremêlée de champignons de pin ou un salmis de petits oiseaux au moment des passages. Très souvent j’avais une bonne omelette aux truffes. Les fromages, les fruits étaient quelconques, mais le café était bon et la blanche de la maison râpeuse, juste comme je l’aime. J’arrosais mes repas de deux, trois bouteilles de ce fameux vin d’Ensuès que l’on ne récoltera bientôt plus, les vignes en balcon dans les rochers environnants étant trop difficiles d’accès et trop pénibles à travailler, vin riche que je ne puis comparer qu’au vin de Samos tant par son goût fruité que par sa bonté en alcool, et je me levais de table chargé comme une cartouche de dynamite. Et l’après-midi commençait…

La Redonne n’était même pas un village de pêcheurs ou un hameau car cela sous-entend au moins une ébauche de municipalité. Derrière l’ancienne cantine, l’actuelle auberge de la famille Roux, qui avait une certaine allure de par sa vétusté et parce qu’elle tenait tout le front de l’eau en bordure de la placette qui faisait port et était plantée de deux beaux platanes et d’un grand pin maritime, s’étaient édifiées cinq, six constructions en pierre, étagées sous le viaduc du chemin de fer, où se tenait l’unique boutique et habitaient les huit pêcheurs du pays. Aux abords de la petite crique et perchés en équilibre instable mi en l’air et mi-basés sur les roches en accore qui tombaient à pic dans la calanque, de la pointe de la passe aux sommets des petits pitons en couronne, parmi les pinèdes censément inaccessibles, étayés par des murettes et stabilisés par des gros quartiers de roche, cent à cent cinquante cabanons, à la population flottante et hétéroclite qui venait à jours plus ou moins fixes de Marseille, miraient dans l’eau bleue, que jamais un souffle d’air ne ridait, leur architecture improvisée d’agglomération polynésienne. Le tout était clos par l’enceinte que formaient les murs de soutènement et les ouvrages d’art de la voie ferrée dominés par les bâtiments de la gare, commune à La Redonne et au village d’Ensuès, perché au col, sur l’autre versant de la montagne. À mi-chemin de la gare et face à ses constructions en pierres de taille se dressait la carcasse inachevée d’un hôtel en béton armé, dont le chantier et les matériaux laissés à l’abandon s’éboulaient jusqu’à la mer. Briques, tuiles, charretées de ciment, tas de sable, amas de ferrailles rouillées, coulée de gravats, pièces de bois et débris de toutes sortes revêtus de carton goudronné écrasaient un semblant de plage aménagée où subsistaient les restants d’un débarcadère sur pilotis. C’est là que le fils Roux amarrait ses viviers. Il était d’ailleurs en procès avec la Société qui avait voulu construire un hôtel moderne à La Redonne.

Après l’heure de la sieste, qui est sacrée dans le Midi, la petite place du pays se peuplait.

Malgré son étroitesse, son encombrement, les barques qui y étaient tirées à sec, sa déclivité, la roche qui l’affleurait et la bossuait de partout, ce terre-plein était suffisant pour y jouer aux boules. Et c’est à ce jeu que je passais tous mes après-midi, invité par les uns, invité par les autres, toujours perdant avec ces bougres qui jouent au « pétang » depuis le berceau et, comme perdant, condamné à payer la tournée, naturellement des tournées de pastisse, on ne connaissait rien d’autre à La Redonne, et, le soir, j’avais bu mes quarante, j’avais bu mes soixante verres de pastisse avec tous ces bons bougres, selon le nombre de parties que j’avais faites dans mon après-midi et le nombre de tournées de politesse que les uns ou les autres m’avaient rendues. Et cela allait bon train. Il m’arrivait même de coucher à l’auberge pour continuer la partie dès le lendemain matin car certaines parties n’avaient pas de fin. Ah, les enragés joueurs ! Les Marseillais des cabanons finissaient bien par rentrer. Leurs femmes leur envoyaient leurs gosses les chercher. Mais les huit pêcheurs de La Redonne, quelle équipe ! Ils jouaient encore au clair de lune et quand il n’y avait pas de lune, on posait des fanaux sur le sol, autour du cochonnet. Enfin, quand ils cessaient, c’était pour aller boire une dernière tournée chez les Roux, où l’on trouvait leurs femmes et leurs enfants qui les attendaient sans rien dire, entassés dans le fond de la buvette, les femmes les yeux mornes, les plus petits enfants endormis dans le giron de leur mère, les garçons et les fillettes se chamaillant ou en train de licher les plats à la cuisine car maman Roux avait bon cœur.

Quand je n’avais pas envie de jouer aux boules, j’allais faire la sieste dans un cagnard ensoleillé, entre les racines d’un pin, au creux d’un rocher, au fond d’une anse secrète ou dans un de ces petits postes de guet toujours nichés dans une situation inattendue mais d’où l’on peut surveiller les passes des calanques et les sentiers serpentant dans les collines dont les douaniers ont jalonné cette côte et ce maquis et où il fait si bon dormir sur un épais matelas de varech. Je rêvassais, je fumais, je contemplais la mer, j’écoutais l’eau, le vent, les galets roulés par les vagues, rien ne m’échappait, pas plus le saut d’un poisson hors de l’onde, le manège d’un pic-bois sur un tronc, le glissement d’un lézard furtif, une araignée trahie par un rayon de soleil sous une feuille, que le plongeon d’une roche qui s’éboule, le battement lointain d’une hélice dans l’eau, la fumée d’un cargo piquée sur l’horizon. Je rêvassais, je fumais, je contemplais la mer, j’écoutais l’eau, le vent, les galets roulés par les vagues, je caressais Volga distraitement ou je la pouillais, lui arrachant les tiques et les langastes, et je la flanquais à l’eau, et j’y sautais moi-même, la tête la première.

Nous vagabondions par monts et par vaux, toujours au bord de mer pour jouir du soleil et du ciel, et je découvrais des poches d’outremer, des golfes en miniature, des îlots, des bosquets sacrés, des roches, des tables à l’antique, un cirque, un désert de pierres en amphithéâtre, des maisons en ruines, d’humbles chaumières mais chacune ennoblie par la présence d’un cyprès qui frissonnait dans la brise de mer comme un ange qu’on chatouille sous ses plumes, des maigres olivaies, des petites vignes à l’abandon, toute une région peu et mal fréquentée et d’une beauté incomparable qui m’appartient spirituellement puisque je l’ai baptisée le petit Péloponnèse.

Entre autres sites, un étroit canon, tout planté de chênes verts et qui allait se rétrécissant sur cent à cent cinquante pas entre les dentelles d’une roche rouge qui se déchirait finalement pour donner par une fissure sur la mer et laisser couler dans sa pénombre, sous les yeuses, le bleu et la grande lumière du large, m’attirait particulièrement et si j’avais encore fait du cinéma c’est là que je serais venu tourner « Ali-Baba et les Quarante Voleurs » car ce défilé débouchait au fond d’une calanque tout aussi étroite et secrète sur les eaux de laquelle, se balançant à peine, flottait le jour où je découvrais par hasard cette merveille, un fin voilier prêt à appareiller à la moindre alerte, une grande barque sicilienne faisant la contrebande des hommes des Lipari à Barcelone et qui s’était réfugiée là pour je ne sais quel motif, attendant probablement la nuit. Je tiens des douaniers que je rencontrais parfois allant par couple par les sentiers, qu’ils étaient au courant de ce trafic, mais qu’ils n’intervenaient pas, non pas par ordre, mais par sympathie politique. Tous les éléments, décor et intrigue, étaient réunis, peut-être d’un mauvais roman mais assurément d’un très bon film, et j’avais les personnages les plus invraisemblables mais les plus authentiques sous la main, à La Redonne, et j’aurais su les mettre en scène dans toute leur vérité et leur pittoresque ingénu. Mais voilà, Jicky m’avait lâché et je ne faisais plus de cinéma depuis des années, n’ayant jamais trouvé à le remplacer, ce qu’il m’arrivait encore de regretter à l’époque car tourner un film c’est tout le contraire que d’écrire un roman, c’est aussi passionnant à réaliser dans le vif qu’ennuyeux à en affubler le scénario 99 fois sur cent d’un conventionnel béat alors que matérialiser un roman par l’écriture est une corvée de tâcheron, aussi sombre et fastidieuse au bout de 400 pages qu’il était un trouble divin et une ivresse de créateur d’en imaginer, souvent durant des années, les péripéties gratuitement.

Quoi qu’il en soit du temps perdu puisque je ne faisais rien, je n’ai jamais été aussi heureux qu’à La Redonne.

Ma voiture était là-haut, au débouché du chemin en casse-cou qui menait au « château ». Je ne m’en servais pas, n’ayant nulle envie d’aller à Marseille. J’avais passé un câble dans les roues arrière et ce câble était solidement tendu entre deux pins, ceci afin d’éviter qu’un coup de mistral n’emportât l’auto ou que durant mes absences un mauvais plaisant ne fût tenté de débloquer les freins pour la faire capoter dans le vide. Quand je remontais le soir au « château », chargé d’un dîner froid et d’autant de bouteilles de vin que je pouvais en fourrer dans mon havresac, Volga sautait dans la voiture qui lui servait maintenant de niche, se roulait en boule sur le siège avant, sous le volant, faisait beaucoup de chichis avant de faire semblant de dormir, mais chaque fois que dans mes allées et venues entre la terrasse et la maison mon œil tombait par hasard sur elle, je la voyais agiter doucement la queue. C’était sa façon de sourire. La vie que nous menions lui convenait. Comme moi, elle aussi était contente. J’allais, je venais, j’entrais dans la cuisine, j’en ressortais, je faisais le tour de la maison, je revenais m’installer sur la terrasse, je débouchais une bouteille, je bourrais ma pipe, je cassais lentement la croûte. Je me levais. Je me rasseyais. Pour la première fois de ma vie je ne lisais rien. À part mon petit « Larousse de Poche » sur papier bible sans lequel je ne saurais écrire une ligne sans faire au moins dix fautes d’orthographe, je n’avais emporté aucun livre. Un remorqueur, venant de Port-de-Bouc et tirant derrière lui un chapelet de chalands vides, longeait la côte en direction de Marseille. Marseille s’estompait dans la brume. Des grands paquebots prenaient le large. Je rentrais à la cuisine chercher des allumettes. Je m’abritais contre le mur pour allumer ma pipe. Il y avait toujours de l’air. Je me retournais. Déjà la mer tirait sur le noir. Planier allumait ses feux à éclipse et le ciel se piquait d’étoiles. Dans le grand silence qui tombait avec la nuit, le ressac montait d’un cran et chaque pin se muait en harpe d’éole. Mais les nuits de mistral chaque bouquet de pins hurlait comme un possédé et chaque promontoire était ébranlé comme par des explosions sous-marines qui se répercutaient espacées dans la montagne, loin derrière mon dos. Volga ne bougeait pas. Je descendais de la terrasse pour aller m’installer un peu plus bas, à l’abri du vent, derrière la crête. Il y avait des poches d’air chaud dans les creux et des nappes de lavande. Si les nuits n’avaient été si froides, voire glacées, comme au Brésil j’aurais tendu mon hamac entre deux arbres et j’aurais allumé un feu sous mes pieds, comme on le fait là-bas, si je n’avais craint d’incendier les collines circonvoisines. Je finissais par rentrer. Je m’étendais sans me déshabiller sur mon lit car la nuit je ne dormais pas. Je guettais Volga. En effet, elle ne tardait pas à sauter légèrement de la voiture et, au bout d’une demi-heure, je l’entendais aboyer au fond du cratère de rochers, derrière la maison. Je n’ai jamais compris par où elle passait pour descendre dans ce gouffre de lune d’où soufflait le vent. Volga chassait pour son compte, en s’éloignant en direction de l’hinterland. Je sortais. Je prenais sa place dans la voiture. Par les nuits calmes il m’arrivait d’allumer mes phares pour répondre aux feux de Planier, mais par les nuits de mistral il m’arrivait de faire tourner mon moteur et d’appuyer à fond sur l’accélérateur pour accompagner les rafales et de faire hurler mon klaxon dans les coups de vent. C’était un merveilleux mélisme qui sentait l’huile de ricin. Ma joie de vivre ! D’autres nuits, bien avant l’aube, je suivais Volga par les crêtes, en direction de l’Étang de Berre. Cela faisait bientôt un mois que je hantais la région.


5

LA FEMME À MICK

Au déclin d’une nuit, bien avant l’aube, j’errais dans les collines, en bordure du val Ricard, à la recherche de Volga que j’entendais chasser dans la combe, quand au détour d’un sentier je me trouvai nez à nez avec une luronne qui poussa un cri :

— Ô !…

— Je t’ai fait peur ?… Tu me connais ?…

— Ô !… ô vous !…

— Eh bien, quoi, ma belle ?

— Ô !… vous… vous êtes le m’sieû du château… Bien sûr que j’vous connais, et j’vous connais bien, j’vous guette !

— Comment ça, ma belle ?

— Hé ben, j’rôde, j’rôde autour du château.

— Et pourquoi ?

— Ben… parce que vous cherchez une femme !

— Ah, bon ! C’est donc ça. Tu veux venir travailler chez moi, tu veux venir faire mon ménage ?

— Ô… ô !…

— Qu’est-ce que tu veux gagner ?

— J’n’sais pas, moi…

— Comment t’appelles-tu ?

— J’suis la femme à Mick !

— Qui ça, Mick ?

— Ô !… c’est mon vieux !

— Tiens, assieds-toi là. Causons. Qu’est-ce que tu as dans ton sac ?

La garce avait plutôt l’air d’une chapardeuse que d’une bergère. Elle jeta son baluchon sur le sol, s’assit dessus et se mit à me regarder en souriant d’une oreille à l’autre. Elle avait des dents de louve, une petite tête ronde, le cheveu maigre avec un chignon pas plus gros qu’une crotte de pigeon et une mèche dans l’œil. L’œil était niais avec je ne sais quoi d’observateur, quel tour de malice quand il vous fixait. La physionomie était tout à la fois stupide et rusée. Le visage était flétri, les traits lourds, le buste fatigué. Elle était sale, vêtue d’un casaquin plein de taches de vinasse et d’un jupon de flanelle rouge. Elle avait les jambes nues, avec des varices dans les mollets, et ses pieds nus disparaissaient dans d’énormes godillots bâillants. Ses mains étaient enflées, gourdes.

— Tu fumes ?

— Ô !…

Je m’assis à côté d’elle sur son baluchon qui était rempli d’herbe. Elle n’avait donc pas dévalisé un clapier ou une basse-cour comme je le supposais.

— Tu ne fumes pas ?

— Si… mais pas dehors…

— Ah, tu es comme ça, toi ? Et qu’est-ce qui t’empêche de fumer ici, personne ne te verrait ?

— Ô !… c’est Mick, i’ ne veut pas !

— Tiens… et tu fumes à la maison ?

— Oui… i’m’donne une pipe, Mick.

— Vous êtes mariés ?

— D’l’an dernier.

— Et qu’est-ce que tu lui as apporté comme dot à ton homme ?

— 120 petits poulets, mais j’n’ai pas eu d’chance, i’z-ont tous crevé, l’choléra…

— Et quel âge a-t-il, Mick ?

— Septante…

— Et toi, tu en as vingt, hein ?

Elle éclata cyniquement de rire. Elle en paraissait quarante.

Je repris :

— Et qu’est-ce que tu foutais à cette heure-ci dans les collines ?

— J’suis allée à l’herbe.

— T’as des lapins ?

— Ô !… c’est des herbes pour les herboristes…

— Pour les herboristes ?

— Oui, j’vas livrer ça à Marseille, c’est d’l’hysope.

— Fais voir…

— Ô !

Elle eut un instant d’hésitation, puis me tendit une poignée d’herbette et se mit à rigoler sournoisement.

— Vous savez c’que c’est ? me demanda-t-elle.

— Oui, je sais ce que c’est, ma belle. Ce n’est pas de l’hysope, c’est de la fausse, c’est de la rue. Dans mon village on appelle cette herbe de la traverse ou de la traversette. Les femmes…

— Ô !…

— … les femmes en prennent…

— Ô !… ô !…

— … c’est pour l’hystérie !

— À Marseille, me confia-t-elle en se penchant vers moi et en baissant la voix, à Marseille elles en boivent une « décoguitation », et puis elles sautent à la corde, et ça leur passe…

Les étoiles se diluaient une à une dans la clarté grandissante qui envahissait le ciel. Je voyais Volga au bout du sentier se dissimuler derrière une broussaille et me guetter, un lapin dans la gueule. Comme je n’étais pas seul, elle n’osait s’approcher.

— Et ils t’en donnent combien, les herboristes de Marseille ?

— Ô !… un sou les cinq brins.

— Et tu prends le tram ou tu vas à pied ?

— J’prends le tram, pardine !

— Tu le paies ?

— Des fois.

— Et tu en as pour combien dans ton baluchon ?

— Ô !… ô !… pour une pièce de vingt francs…

— Bon. Écoute ce que je vais te dire. Tu vas venir au « château ». Je te donnerai vingt francs tous les matins, plus un paquet de cigarettes et une bouteille de vin. Mais, fais bien attention, je n’aime pas les voleuses, tu as bien compris ?

— Appelez donc votre chien. I’chasse bien, le toutou. Mais vous devriez le surveiller. Un jour i’se f’ra prendre ou recevra un coup de fusil.

— Alors, tu viens ?

— Ô !… j’sais pas… c’est pas moi qui décide… faut qu’j’en parle à Mick…

— Tu dis ça, mais…

— Ô !… ô !… j’n’dis pas non… je viendrai ou je n’viendrai pas !

Nous étions debout. Dans un instant le soleil allait jaillir.

Un vol de perdreaux s’abattit dans la combe. Je sifflai Volga. Je lui pris le lapin qu’elle m’apportait pour le donner à la femme à Mick.

— Toi, ma belle, tu n’es pas de par ici, tu n’as pas l’accent ?

— Non, j’suis du Nord.

— De quel pays ?

— Ô !… j’suis Parisienne !

— Sans blague ?

— Ô !… ô !

Je suis toujours prêt à faire n’importe quelle besogne, mais pas le ménage, ce n’est pas que ça me dégoûte, mais ça m’ennuie prodigieusement. D’où la vie simplifiée que je mène. J’habite presque toujours à l’hôtel. Une semaine venait de s’écouler. La femme à Mick ne se montrant pas au « château », je me décidai à l’aller chercher. J’en parlai en bas, à La Redonne, et ce fut une clameur de protestations :

— Vous n’allez pas faire ça, monsieur Cendrars, vous n’allez pas prendre cette femme ! C’est une gourgandine et une sorcière, s’écria la bonne maman Roux, indignée.

— C’est une voleuse, elle sort de prison ! surenchérit la bru.

Quant au fils Roux, il précisa :

— C’est une trimardeuse que le vieux a ramassée sur le port à Marseille. On ne sait pas d’où elle sort.

— Comment s’appelle-t-elle ? demandai-je.

— Ça, personne ne le sait, me répondit le fils Roux. On l’appelle la femme à Mick !

— Mais ils sont mariés ! m’exclamai-je. La femme me l’a dit.

— C’est exact, constata le fils Roux. Même que le vieux est venu me chercher pour lui servir de témoin avec le boucher d’Ensuès, et il lui a fait établir un certificat de notoriété. Mais comme personne ne la connaissait, elle a pu raconter tout ce qu’elle a voulu. Elle n’avait pas de papiers. C’est une roulure.

— Elle est de Paris ?

— C’est elle qui le dit !

— Et le vieux, qui est-ce ?

— Mick ? C’est un brave homme, mais un joyeux drille. Je crois qu’il n’a jamais dessoûlé. Il a bu tout le bien qui lui venait de ses parents avec des drôlesses et, maintenant, il a fallu qu’il en épouse une à son âge !

— De quoi vit-il ?

— Il bricole. Il a une petite pension de navigateur. C’est lui qui peint les barquettes de La Redonne. Mais on ne le voit plus. Depuis son mariage, il a ouvert une petite guinguette et il ne dépense plus rien chez les autres. Il doit se soûler à domicile. Il boit son fonds.

— Hé, ça n’est pas si bête que ça ! Où habite-t-il ?

— Au Val de Tendre. C’est pas loin du château. Si vous montez par Ensuès vous ne pouvez pas le manquer. C’est à 200 mètres avant d’arriver au village, au sommet de la côte, à gauche. Vous avez dû passer cent fois devant sans le remarquer. Il y a une pancarte à l’entrée d’un sentier. Leur cabanon est à dix minutes. Il y a un acacia mort planté devant la porte et une grande table bleue qui fait le tour du tronc.

En bordure de la route, presque au sommet de la côte, cloué à un poteau téléphonique, un bout de planche taillé en forme de flèche indiquait en capitales bleues : LE VALLON DU TENDRE. Sous cette inscription était fixée une pancarte portant le tarif suivant, grossièrement crayonné :

« Montée : 100 sous

« Saillie : 40 centimes.

Je m’engageai dans le sentier qui, après une chute brusque, une grimpette et une nouvelle descente en dos d’âne, me conduisit dans un des lieux les plus retirés du monde, une cluse toute plantée d’amandiers en fleurs. Enchaîné à l’un d’eux, un vieux bouc, talmudique et puant comme le sont ces animaux, se mit à bêler à mon approche et à présenter les cornes à Volga qui tournait autour de lui en aboyant. Le cabanon était accoté à une table de rocher qui le préservait du mistral et l’enclos abrité par des bois de pins. Je vis l’arbre mort planté devant la porte mais pas trace de la table ronde de la guinguette. L’aire devant la porte était encombrée d’ustensiles domestiques hors d’usage et de pots de peinture vides. La porte elle-même était fermée. J’appelai, je frappai. La porte était vitrée. À l’intérieur, je voyais la clé sur la serrure. Les bougres y étaient, mais n’ouvraient pas. Drôle de bistro ! Je fis le tour de la maison. Il n’y avait pas d’autre ouverture. Sous un appentis, un bourricot pelé souriait d’un œil et remuait ses longues oreilles. Il envoya une ruade à Volga et se mit à braire comme je retournais sur le devant de la bicoque voir de plus près l’enseigne inachevée qui était accrochée au-dessus de la porte. Cela ressemblait à ces toiles peintes représentant des scènes de continent perdu que l’on trouve déroulées à l’entrée de certaines boutiques foraines exhibant à l’intérieur la femme-singe, l’homme-boa, la fille-hyène, un canard à quatre pattes ou un veau à deux têtes. Il y avait là un trois-mâts, avec un pavillon noir à la corne, et, parmi les cocotiers, des femmes de couleur et des hommes armés, probablement des pirates faisant la nouba avec des indiennes ; mais tout cela n’était qu’ébauche, sauf la barque dont le gréement était soigneusement dessiné. Le tout était signé : « Mick, le navigateur. » J’appelai, je frappai derechef et, de guerre lasse, je finis par m’en aller non sans m’empêtrer les pieds dans un treillage dissimulé dans l’herbe, ce qui fit s’envoler un nuage de plumes et de duvet. « Quel choléra ! fis-je en pensant à la femme à Mick, cela ne m’étonne pas que tous ses poulets soient crevés… » Mais le lendemain matin, la femme à Mick fit son apparition au « château ». Elle avait dû se donner un coup de torchon sous le nez et avoir fait un brin de toilette, mais je la reçus fort mal.

J’étais en train de moudre du café quand, tout à coup, elle fut là, plantée sur le seuil de la cuisine.

— Ô !… ô !…, fit-elle.

Je ne l’avais pas entendue venir et Volga n’avait pas aboyé.

— Tu ne vas pas venir ici faire tes simagrées ! lui dis-je. Je t’ai déjà dit que je n’aimais pas les voleuses. Comment cela se fait-il que Volga n’ait pas aboyé ?

— Allez, réponds !…

— C’est… c’est qu’i’m’connaît votre chien…

— Tiens ! C’est encore un truc de voleur. Je connais ça.

— Oui…, mais c’est une belle bête. I’doit attraper beaucoup de langastes avec ce long poil ?…

— Eh bien, tu t’en occuperas.

— Comment s’appelle-t-il ?

— Volga.

— Olga ? C’est un beau nom. Je…

— Allez, ouste, va travailler, et dépêche-toi. C’est en haut. Si tu as besoin que je te donne un coup de main pour retourner le matelas, tu m’appelleras. Je vais faire le jus.

Et je la poussai hors de la cuisine en lui tendant le balai, la pelle et les brosses. Je la vis monter à l’étage. Elle avait un objet dissimulé dans son corsage, quelque chose de long, pas très volumineux, un rouleau, qui lui faisait une petite bosse ronde sur la hanche et dans le dos, juste au-dessus de la ceinture, et qui, à chaque bout, tendait le corsage à le crever.

— Au jus, là-haut ! lui criai-je au bout d’un moment, mais elle ne se pressa pas de descendre et quand elle descendit enfin sur la terrasse, il y avait longtemps que le train du matin était passé.

— Tu as fini ? lui demandai-je, et comme elle acquiesçait de la tête, j’ajoutai : « — C’est bien, ça. Alors, il ne te reste plus qu’à t’en aller. Je t’attends demain matin, oui ? Tiens, voilà tes vingt francs, et le paquet de cigarettes, et la bouteille de vin. Adieu, ma belle ! Bien le bonjour à ton homme. Et la prochaine fois que je viendrai vous voir, tâchez de m’ouvrir… »

Mais elle ne bougeait pas.

— Si tu veux du jus, il en reste, mais il est froid. Tu peux ranimer le feu, il y a encore de la braise à la cuisine.

Elle ne bougeait toujours pas et ne disait rien.

— Tu veux un verre de schnick ? lui demandai-je.

Alors elle fit demi-tour et se sauva en courant, appelant « Olga ! Olga ! » jetant des pierres dans le sentier pour faire courir ma chienne devant elle et l’entraîner avec soi, et je l’entendais glousser comme une idiote :

— Ô !… ô !…

Je montai à l’étage juger de son travail. Les deux pièces étaient faites. Le carrelage était astiqué et brillait comme un miroir. Il n’y avait pas un grain de poussière sur la commode et mes papiers n’étaient pas dérangés. Jusqu’à la machine à écrire qui avait été époussetée ! Cette garce avait aussi vidé mes valises et placé mon linge sur les rayons de l’armoire à glace. Il y avait une pile de mouchoirs, les chaussettes étaient appareillées, les chemises assorties selon leur nature. Mes vêtements accrochés à des cintres dans l’alcôve. Mes vieux sabots reluisaient. Elle les avait décrottés ! « Mais c’est une perle ! » pensais-je en relisant les trois premières lignes du dernier chapitre de mon livre écrites le jour de mon arrivée à l’Escayrol. « Je me demande où cette vieille radeuse a appris ça ? Certainement pas avec moi. Peut-être en prison… » Je bourrai ma pipe. Je n’avais aucune envie de me remettre au travail et de noircir jusqu’au bout la page prise dans le rouleau de ma machine à écrire et qui commençait à jaunir depuis plus d’un mois que le soleil du Midi lui tapait dessus par la fenêtre grand’ouverte. Je frottai une allumette. Je tirai une grosse bouffée de fumée. « … Diantre ! et mon tabac ?… » Mon fourre-tout était vide, mais je retrouvai ma provision de tabac et tous mes paquets de cigarettes soigneusement rangés dans le dernier tiroir de la commode. « Dommage qu’elle ne sache pas écrire, je lui ferais finir mon roman, à cette drôle de pute. » Et je me remis devant ma machine à écrire. Je relus encore une fois ces trois fameuses lignes. Puis, je levai les yeux. Un grand paquebot blanc suivait comme un joujou de publicité la ligne même de l’horizon. Un anglais ou un hollandais ? En tout cas il arrivait de l’Extrême-Orient ! Je courus sur la terrasse et là je me heurtai à la femme à Mick qui était revenue.

— Ô !… fit-elle comme la première fois que je l’avais rencontrée.

— Qu’est-ce que tu veux ? Tu as perdu ton fric en jouant avec Volga ?

— Ô !… ô !…

— Voyons, qu’est-ce qu’il y a ?

— Ô !… vous !…

— Vas-y, ma belle, accouche !

Elle se dandinait, debout devant moi, souriait d’une oreille à l’autre. Elle avait des dents de louve.

Et, tout à coup, elle dégrafa son corsage et me tendit l’objet Qu’elle y portait dissimulé depuis le matin.

C’était une longue-vue !

— Tenez, fit-elle, c’est Mick qui vous envoie ça.

— Sans blague ? Tu ne la lui as pas volée ?

— J’n’suis pas une voleuse !

— Ne te fâche pas, ma belle. Tiens, voilà ma clé. Ainsi tu pourras venir quand tu voudras, même l’après-midi quand je n’y suis pas. Tu sais, je voudrais bien que tu me fasses également la cuisine et la salle à manger. Et que ça brille ! Qui c’est qui t’a dressée ? C’est Mick, et avec une corde à nœuds ?… Attends, on va trouver une cachette pour y mettre la clé. Là…, là…, tu ne crois pas qu’elle serait bien dans ce vieux cactus, là, au fond, près de la tige, personne n’ira la chercher là, hein ?…

Elle trépignait de joie.

— Ô !… ô !…

La femme à Mick était-elle folle ? J’aurais pu le croire, mais elle était par trop roublarde. En tout cas c’était un numéro.

Une longue-vue à la main, j’étais perdu. Pas un bateau qui ne passât au large que je ne l’eusse identifié ; pas une barque sur la côte que je n’y plongeasse du haut des 400 mètres de ma terrasse. Je suivais la manœuvre des cargos qui entraient au port de Marseille, la lunette vissée sur la passerelle, et je suivais les paquebots qui sortaient du port, me déplaçant en demi-cercle autour de mon point d’appui pour ne pas les perdre de vue quand ils remontaient l’horizon, voir de près comment ils se comportaient quand ils franchissaient cette ligne idéale et ne point les quitter de l’œil avant qu’ils ne soient engloutis de l’autre côté, lentement, pesamment, morceau par morceau et pièce détachée par pièce détachée comme si un mauvais génie, réfugié dans la boule de fumée noire qui seule planait entre le ciel et la mer avant de s’étirer, de s’effilocher et de se dissoudre dans l’azur, les eût démantibulés magiquement. C’était passionnant, avec des effets d’éclairage dignes d’une tragédie, des lames de lumière qui transperçaient la coque de part en part, des micassures qui déboulonnaient les ponts, les superstructures comme des cristallisations, la cheminée en tire-bouchon, les agrès et les mâts kaléidoscopés dans la rondelle irréelle de la lunette et les rayons orangés et bleutés ou soulignés de rouge de ses prismes qui venaient s’inscrire dans ma prunelle, impressionner mon nerf optique et bouleverser mon cerveau[29]. À ce jeu, les matinées passaient vite et il m’arrivait d’être en retard à La Redonne ou de ne pas descendre du tout, ou de n’arriver qu’à la nuit m’étant absorbé tout l’après-midi au ravitaillement et à la relève des gardiens du phare de Planier, ou n’ayant pas voulu déposer la lunette avant d’avoir vu un pétrolier jeter l’ancre dans l’avant-port d’Arenc, ou un train de barcasses disparaître entre jetée et brise-lames du canal du Rove, ou s’allumer les feux et les lumières de Marseille, ou établir un rapport entre la chute de l’astre du jour et le relief soudain durci de la surface de la mer, tout cela pour mon plus grand dam car maman Roux me boudait, non pas de mes retards de plus en plus fréquents et de mon inexactitude qui l’énervaient et compliquaient singulièrement son service à la cuisine, mais parce qu’elle s’imaginait que depuis que la femme à Mick venait au « château », qu’elle y régnait et qu’il devait s’y passer des choses, mais des choses !…

Chère maman Roux, elle se faisait du mauvais sang pour moi et ne vivait plus à cause des nervis qui devaient venir m’assassiner une nuit et à cause de la gourgandine.

Cela dura ce que cela devait durer, quinze jours, trois semaines, et jamais je n’ai eu une demeure aussi bien tenue, même pas ma cabine de luxe à bord du « Normandie », lors de la première traversée qui nous valut le « Ruban Bleu ». La femme à Mick venait tous les matins avant l’aube, lavait, récurait, brossait, fourbissait, astiquait comme un mousse bien dressé sans mot dire l’habitacle de son commandant et elle ne relevait la tête que quand je l’appelais pour venir prendre le café avec moi sur la terrasse. Elle se défendait toujours de boire la goutte mais s’était maintenant enhardie au point de fumer en plein air.

— … Ô !… ô si Mick savait ça !…

— Alors, quoi ?

— I’m’battrait… ô !…

Et ses yeux chaviraient.

La cuisine, le rez-de-chaussée étaient faits en un tournemain et la folle disparaissait sous la terrasse, dans la salle de bain, où elle allait se mettre en tenue, gloussant de plaisir.

J’en ris encore après vingt ans ! Un jour, je lui avais donné une paire de bas blancs, achetés dans le maquis à un colporteur de rencontre, et un beau matin, je détachai l’auto, mis ma « Sun-beam » en marche et filai sans même avoir sifflé Volga. De cette unique escapade à Marseille j’avais rapporté à la donzelle une tenue irréprochable de gouvernante de bonne maison, une robe noire avec une collerette et des manchettes blanches plissées en forme de ruche et des escarpins de curé à talon plat et à boucle d’argent. Je lui avais aussi acheté une broche, une torsade en or, et un grand flacon de patchouli. Avec sa trogne de gouape, son chignon ridicule, ses yeux tour à tour vagues ou suraigus, son sourire en tire-lire, ses dents de carnassier elle était impayable dans cette tenue sévère, le mégot au coin de la lèvre, la démarche hommasse, mais la femme était heureuse, inondée de patchouli. Que voulez-vous, elle ne tenait plus en place et jacassait comme une pie. Note-t-on tous les propos d’une pie, et ses sauts et son humeur d’étourdie, ses faux envols de vagabonde qui revient toujours au même endroit toucher à tout parce qu’elle est curieuse de nature et que tout ce qu’elle ne connaît pas l’attire ? « Ô !… ô !… ô !… », j’y renonce… elle me courait dans les jambes, elle me suivait comme mon ombre quand je braquais la longue-vue sur les bateaux… « ô !… ô !… ô !… », je renonce à reproduire nos conversations si l’on peut appeler conversation mon dur, mon brutal interrogatoire, et mes brusqueries, et les échappatoires et les détours que cette gueuse empruntait, et tous ses idiotismes, pour me répondre à côté et ne rien laisser deviner de son passé, de son origine, de son enfance, ni de la vie qu’elle menait avec son homme, et pourquoi elle ne voulait pas me l’amener alors que je le lui demandais avec insistance, et pourquoi les deux ou trois fois que je m’étais encore présenté à leur cabanon, ils rentraient et s’enfermaient à clé ?… Les matinées passaient vite, mais je finis tout de même par apprendre que depuis qu’elle rapportait des sous au logis le navigateur la battait, ne dessoûlait pas, mais s’était remis à la peinture. À ma dernière visite j’avais d’ailleurs remarqué que si l’enseigne, le paysage exotique, les pirates, les femmes de couleur, en étaient toujours au même point, les pots éparpillés sur l’aire devant la maison étaient remplis de peinture. À part ce détail infime rien n’avait changé aux alentours, la cluse était toujours ussii déserte, l’âne bruyant, le bouc puant et je me pris encore une fois les pieds dans ce sacré treillage de poules dissimulé dans l’herbe. Ah, je me souviens, les amandiers avaient défleuri.

La femme à Mick tenait encore par deux traits de la pie. Comme l’oiseau cocasse et sans gêne, elle adorait jouer avec Volga et lui faire des niches pour la désorienter ; comme la volatile voleuse qui surveille son nid dans lequel elle a déposé un objet brillant et s’en écarte à la moindre alerte pour donner le change, dès que j’avais tourné les talons, cette folle remontait au « château » et passait tout l’après-midi à couver des yeux la clé que nous avions dissimulée dans le fond, entre les coutelas du vieux cactus et s’éloignait pour les surveiller sans avoir l’air de rien quand des gens passaient à proximité. Ce n’est pas qu’elle n’eût pas envie de s’en emparer, mais je puis certifier qu’aussi longtemps qu’elle est restée à mon service, jamais elle ne s’est servie de cette clé pour pénétrer dans le « château » durant mon absence. Elle couvait la clé des yeux. Parfois, elle devait tout de même céder à la tentation car j’ai pu remarquer que la clé était astiquée à neuf, brillante… Quelle drôle de fille ! Que voulait-elle ?… La dernière fois qu’elle vint chez moi elle avait un œil au beurre noir. Mick l’avait encore battue. Faisait-elle tout ce jeu pour moi ou pour surexciter le vieux ? Misère de l’homme !

Ce matin-là, elle arriva très en retard et pas par le sentier habituel, mais par un éboulis dans lequel elle grimpait en se hâtant. Arrivée au pied du mur de soutènement, elle ne se hissa pas pour le franchir ni le contourna pour gagner la terrasse, mais la tête au niveau du terre-plein, elle se mit à crier, tout essoufflée :

— Ô !… ô !… C’est Mick !… Sauvez-vous !… Il… ô !…

L’œil poché, la bouche grand’ouverte, échevelée, cette tête suante posée au fin bord de la terrasse avait l’air d’une courge entamée. J’eus l’impression que cette tête roulait dans le vide tant la femme à Mick s’était écartée soudainement en faisant demi-tour, se sauvant déjà, après m’avoir crié, dégringolant, bondissant dans la pierraille :

— Le v’là !… Il va vous tuer !…

Par le sentier que sa femme empruntait habituellement montait en effet un homme long, dégingandé, armé d’un bâton avec lequel il se défendait contre Volga qui s’était précipitée à sa rencontre et qui aboyait furieusement après lui.

J’appelai Volga. La femme à Mick avait disparu au bas de la pente. L’homme approchait gesticulant. En bas et déjà fort éloignée je vis l’affolée qui courait le long de la voie ferrée. Pourvu que cette toquée n’aille pas ameuter toute La Redonne ou téléphoner de la gare aux gendarmes ! Volga grondait derrière moi. L’homme débouchait sur la terrasse.

— Va coucher, Volga !

Volga sauta dans la voiture, où elle se pelotonna, toujours grondante et montrant les dents.

— Tais-toi, sale bête !

— Bonjour ! dis-je à l’homme qui paraissait très agité. Excusez mon chien. Nous n’avons pas l’habitude de voir du monde ici. Vous êtes bien Mick, hein ? Depuis le temps que j’avais envie de faire votre connaissance ! Ça n’est pas trop tôt.

L’homme gesticulait.

— La garce ! dit-il. Je l’ai ligotée au pied du lit. Elle ne courra plus. Je crois bien que je l’ai tuée…

— Allons, remettez-vous, lui dis-je. On va boire le coup.

L’homme qui brandissait toujours son bâton, en asséna un grand coup sur le banc et alla s’asseoir en jurant des « nom de Dieu de nom de Dieu » ! et des « garce de putain de garce ».

Puis il retira sa casquette de navigateur, s’épongea le front avec un bout de chiffon tout rempli de taches de couleur qui devait lui servir à essuyer ses pinceaux quand il travaillait, et s’écria :

— C’est une voleuse !…

J’entrai dans la maison chercher une bouteille et deux verres. On n’a pas fréquenté durant des années un Utrillo ou un Modigliani, qui étaient des sacripants et les plus foutus ivrognes de Montmartre et de Montparnasse, sans savoir comment traiter un pochard. Mais ce qui m’avait le plus frappé c’est que, comme moi, sauf qu’il portait crochet, Mick était amputé du bras droit et que personne ne me l’avait dit, pas plus le fils Roux que cette coquine de pouffiasse qui était peut-être en train de préparer un malheur… « ô !… ô !… ô !… »

Quand je remontai de la cave, Mick était debout au bord de la terrasse.

— Vous admirez la vue ? lui demandai-je.

— Non, je regarde la mer, me répondit-il.

— Vous avez navigué ?

— Si j’ai navigué !

— Longtemps ?

— Durant dix ans.

— À bord d’un transat ou sur la ligne de Chine ?

— Je n’ai jamais foutu les pieds sur un bateau à vapeur !

— Bon, lui dis-je. Venez boire un verre et vous me raconterez ça. Vous avez fait le tour du monde ?

— Le tour du monde !… Tenez, me dit-il et Mick m’empoigna par l’épaule, tenez, là, là, cette pointe, c’est la pointe du Riche, derrière, c’est Port-de-Bouc qu’on ne peut pas voir d’ici, eh bien, dans mon jeune temps, j’ai poussé jusqu’à Port-de-Bouc, en voyageant dans l’ouest, et dans l’est, tenez, et Mick m’entraîna à l’autre bout de la terrasse, dans l’est, vous voyez ce grand rocher carré, oui, ce… ce grand cube là-bas, ce grand cube noir, attendez, celui qui est tout incliné qu’on dirait qu’il va glisser à la mer, eh bien, il masque l’entrée du port de Cassis, il a toujours été ainsi, et j’ai poussé jusqu’à Cassis. C’était le bon temps, on a bien rigolé…

— Vous avez perdu le bras à la pêche ?

— Non, dans le tramway. Je suis tombé du tram. J’étais fin rond. Je n’ai pas de pension. Heureusement que j’avais mes états de navigateur. Sinon, je serais mort de faim. Je passe tous les trois mois à l’inscription maritime à Marseille…

— Et la peinture, ça ne paie pas ?

— La peinture ? le vieux se retourna saisi. Ah, vous savez ? On vous l’a dit… Eh bien, vous pouvez le leur dire, je ne descendrai jamais plus à La Redonne, rapport aux mauvaises langues…

Mick recommençait à s’agiter.

— Mais non, mais non, lui dis-je, ce n’est pas de ça que je veux parler. Les barquettes, ça ne m’intéresse pas. J’ai vu votre enseigne. Vous faites bien des tableaux ?

— Des toiles peintes, que vous voulez dire… Eh bien, ça non plus ça ne regarde personne ! Je peins pour faire plaisir à Sophie et pendant ce temps-là elle ne bouge pas, elle ne court pas, je l’ai devant moi, elle fait semblant de poser. Ah, la garce !…

Et Mick se remit à gesticuler.

— Allons boire un verre !

Et je le ramenai au banc.

Je débouchai une bouteille de cognac. Le vieux me tendit son verre. Sa main tremblait. Un joyeux drille, m’avait dit le fils Roux. Peut-être bien, autrefois. La bouche était malicieuse, les oreilles faunesques, la barbiche en pointe, le nez gourmand, malgré sa vie de bamboche pour ne pas dire de débauche les traits du visage étaient restés fins, mais ses yeux bleus étaient ternes, le regard éteint, la prunelle fixe comme rongée sur son pourtour, une paupière détendue. Aujourd’hui Mick n’était plus qu’un alcoolique. Il vida son verre d’un trait et me le retendit. Sa main était moins agitée. Encore deux, trois verres et il serait calmé et je le descendrais dans mon auto jusque chez lui.

— Je ne pourrais pas les voir, vos toiles peintes ?

— Non, elles sont pour Sophie.

— Vous avez dit Sophie, mais qui est-ce ?

— C’est ma femme.

— Ah !

— Vous ne le saviez pas ?

— Non.

— Et comment l’appeliez-vous quand elle venait chez vous ?

— Madame Mick, lui répondis-je sans hésiter.

Le vieux parut flatté. « Madame Mick, madame Mick », murmurait-il, et soudain il se leva, faillit renverser le tabouret sur lequel j’avais posé la bouteille et les verres, esquissa quelques pas de valse, éclata d’un furieux accès de rire, se précipita sur moi, son crochet menaçant :

— Madame Mick ! hurlait-il. Mais vous vous foutez de moi, c’est une voleuse !…

J’eus du mal à le maîtriser et à le ramener à sa place, sur le banc. Je lui fis avaler deux, trois verres de cognac.

— Mais non, lui disais-je, ce n’est pas une voleuse. C’est une travailleuse. Elle ne m’a jamais rien pris.

Le vieux était étalé contre le banc, la tête à la renverse, les yeux clos.

— Ah, elle ne vous a jamais rien volé, me dit-il, cela m’étonne. À moi, elle m’a tout pris et je l’ai tuée, jamais plus elle ne reviendra chez vous !…

Et Mick se mit à pleurer.

Que pouvais-je faire ? J’avais déjà vécu une scène semblable, dix ans auparavant, une nuit, à Montparnasse, sur un banc du boulevard Raspail, entre Modigliani, Noix de Coco et moi. « C’est la fin, me disais-je. Il va clamecer. C’est la dernière crise. Il y passe. » Je hissai le vieux dans ma voiture. J’envoyai un coup de pied à Volga qui lui aboyait après et qui l’aurait mordu. Je déliai la « Sunbeam », la mis en marche et descendis le plus lentement possible, à cause des cahots, le mauvais chemin de crête qui rejoignait la côte d’Ensuès et devait me permettre de ramener Mick chez lui. Peut-être y retrouverait-il « sa » Sophie ?…

Il était pâle et respirait à peine. Mais arrivé sous la pancarte, au détour de la route où s’amorçait le sentier du cabanon et où la voiture ne pouvais s’engager, il était tout ragaillardi, refusa mon aide et m’interdit absolument de le raccompagner. Alors, je lui remis « sa » longue-vue.

— Vous voyez bien, vous voyez bien, me dit-il, c’est une voleuse !

Et il s’éloigna en chantant.

Je desserrai les freins et me laissai rouler, par le raidillon, jusqu’à La Redonne, espérant des nouvelles.

Quelques jours plus tard, nous étions tous au cabanon, à ses funérailles. C’est même à ce propos que j’ai eu l’occasion de voir la peinture du vieux Mick, quelque chose comme deux cents grandes toiles de format forain et que je fis dérouler. Il y avait là des vues de forêt vierge et de fleuve géant rempli d’alligators, des scènes de la vie des bagnards à Cayenne, une chasse à l’ours blanc dans les banquises polaires, l’ascension du Mont-Cervin, une chasse à la baleine au large du Cap de Bonne-Espérance, la construction de la Tour Eiffel, les mystères de l’inquisition en France, l’éruption du Vésuve et le tremblement de terre de Lisbonne, un naufrage, l’histoire du chien Saint-Bernard, la conquête de Mexico par les troupes françaises, etc., etc. Par rapport au Douanier Rousseau la peinture de Mick était ce que le Douanier est par rapport à Ghirlandajo. Mais si les marchands de tableaux de la rue La Boétie avaient connu cette mine, ils auraient fait un sort au Navigateur.

Quant à la femme à Mick, elle n’était pas là. Elle avait repris le trimard.


6

GENS DE MON COMMERCE

Mon livre était fichu. Jamais je ne le terminerais à La Redonne. Depuis deux ans déjà j’étais sur une affaire de carburant national. L’invention, l’outillage étaient au point. Il était temps de m’en occuper sérieusement. Je voulais réaliser cette affaire au Brésil où l’on brûle des millions d’hectares de forêt vierge par an pour étendre les défrichements et où l’on importe tous les ans des millions de tonnes d’essence pour faire tourner la machinerie nécessaire à l’extension et à l’exploitation de ces défrichements. Lors de mes précédents voyages dans ce pays je m’étais fait les relations nécessaires et assuré les concours financiers pour la réalisation de cette entreprise. Ce n’était pas la quadrature du cercle. Tout au contraire, il s’agissait de nouer élégamment une boucle. J’avais su convaincre jusqu’au président de la République. Mais j’avais besoin d’un correspondant, d’un relais à Marseille pour expédier mes câbles dans les Amériques et recevoir et me transmettre les réponses. Je songeai au poète André Gaillard qui disposait d’un bureau en ville au siège d’une compagnie de navigation, d’un code Bentley et qui, de par ses fonctions à la compagnie qui l’employait, avait l’habitude des transactions faites sur une vaste échelle internationale. Je lui écrivis pour lui demander s’il lui était loisible de me rendre ce service et le prier de venir déjeuner à La Redonne le prochain jour qu’il serait libre. Jusque-là, à part La Minoune qui me faisait suivre mon courrier de Paris, personne ne savait où j’étais. J’étais parti sans donner d’adresse et je n’avais répondu à aucune lettre. Dès le lendemain, André arriva par le train de midi. Depuis près de deux mois que j’étais à La Redonne, c’était la première fois que je recevais un invité à ma table. Après déjeuner, nous montâmes au « château » et le jeune poète marseillais tomba en extase devant le panorama. « — Vous en avez de la chance, me dit-il, c’est ici que je voudrais vivre, c’est-à-dire écrire ! »

André Gaillard était le premier visiteur qui montait à l’Escayrol depuis que j’habitais là. Mais à partir de ce jour et jusqu’à mon départ pour le Brésil, à croire qu’en gare de Marseille une agence de tourisme avait délégué un employé en casquette pour indiquer aux Parisiens de passage le « point de vue » que l’on découvrait du haut de ma terrasse, ce fut un défilé ininterrompu de gens qui poussaient des cris d’admiration, se disaient mes amis, discutaient du paysage, de la mer, des vertus de la Provence, de la solitude et de l’inspiration que je devais y puiser, me regardaient comme une bête curieuse (surtout les femmes) et dont la plupart m’étaient inconnus. Aussi ne tardai-je pas à réintégrer ma petite chambre inconfortable dans l’ancien dortoir de l’auberge Roux dont les cloisons, maintenant que la belle saison s’avançait, résonnaient toutes les nuits de chansons, de sanglots et de baisers que laissent filtrer, avec un rayon de chandelle, les voyeurs pratiqués dans les nœuds du bois et les interstices des planches mal jointes, abandonnant le « château », et ma machine à écrire, et la page prise dans son rouleau, et les trois lignes commencées et que je n’avais pas su mener jusqu’au bout devant la fenêtre grand’ouverte du premier étage, aux snobs et aux piqués de la littérature, jetant, une fois de plus, la clé dans le cactus. À moi, des nouvelles parties de boules et des pastisses avec les bons bougres de La Redonne ! à Volga et à moi, des nouveaux et d’incessants vagabondages et des découvertes dans le maquis du bord de mer ! Cette vie était trop belle, je voulais profiter de ma liberté jusqu’à la dernière minute avant de me lancer dans la grande bagarre qui m’attendait au Brésil, bagarre avec certains membres du Gouvernement, bagarre avec les intérêts de certains clans politiques, bagarre avec les agents et les représentants des gros marchands d’essence, campagne de presse contre les trusts et les monopoles des États-Unis et les leaders de l’industrie automobile de Détroit qui avaient, comme en France, partie liée avec la « Standard » et les banques de Wall-Street pour n’apporter aucun changement accessoire à la fabrication des moteurs des voitures destinées à l’Amérique du Sud. Cela promettait. Mais j’étais en forme et je me réjouissais d’avance de cette lutte où je devrais employer toutes mes facultés de séduction, de diplomatie, d’intelligence et de violence, mon sang-froid et ma capacité de travail. Cela promettait d’être plus animé qu’un film. Et pas sur l’écran. Mais terre à terre. Et pour remuer un fric énorme. Je n’avais plus d’argent. J’avais plus dépensé à La Redonne que si j’avais été passer la saison sur une plage mondaine et dans le dernier né des palaces à la mode. Mais voilà, je n’étais pas venu en vacances. J’étais venu pour écrire. Seulement, je n’avais pas travaillé à mon livre. Dans le subconscient quelque chose de beaucoup plus formidable que mon roman m’avait travaillé, et cela m’emportait maintenant de l’autre côté de l’Atlantique.

Un des grands avantages de La Redonne était que les automobiles n’y descendaient pas et quand je vis le sort qui attendait celles qui s’y risquaient, je compris l’indifférence dont les pêcheurs avaient fait montre le soir de mon arrivée et pourquoi personne n’avait réagi à mes appels de klaxon. En effet, sur dix autos qui descendaient neuf ne pouvaient remonter la côte, ce dur raidillon qui menait à la gare et qui ressemblait beaucoup plus au lit desséché d’un torrent qu’à un chemin, même mauvais, et c’était la croix et la bannière pour se procurer un attelage de renfort, les huit pêcheurs de La Redonne ne possédant pas d’animal de trait et les vignerons d’Ensuès ne prêtant leurs mulets que de très mauvaise grâce pour concourir au dépannage des touristes citadins, dont tout le pays se gaussait en les voyant partir penauds, Monsieur au volant, Madame rougissant de honte, derrière cinq ou six baudets attelés en flèche qui tiraient à hue et à dia, excités par les cris de petits loqueteux qui faisaient claquer leur fouet parmi les jurons, les lazzis et les rires, démarrant enfin, souvent après des journées et des journées d’attente, d’énervement, de jérémiades, de vains coups de téléphone à Marseille où tous les garagistes se méfiaient connaissant de renommée le grimpaillon de La Redonne, de courses éplorées dans la région pour trouver un cheval de renfort, le porte-monnaie à la main et des promesses de récompense pour qu’on les hisse là-haut, jusqu’à la route bénie ! Ma popularité et, finalement, mon adoption par les huit, je le devais à ma voiture, dont ils me faisaient compliments à voir avec quelle aisance elle m’arrachait, m’enlevait, gravissait la côte funeste sans renâcler. « — Ça, c’est un moteur ! disaient-ils. On dirait un avion. » Je pense bien, la « Sunbeam » développait près de 200 chevaux au frein.

Les huit pêcheurs de La Redonne, quels braves gens, mais quels flémards ! Ils ne sortaient pas souvent. Ils avaient tous un poil dans la main. Ils trouvaient toujours une bonne raison, le mistral, l’absence des poissons (sic) pour ne pas jeter leurs filets, discuter longuement le coup devant un pastisse et, enfin, tous d’accord, recommencer une de leurs sempiternelles parties de boules. Maintenant qu’ils me connaissaient, je faisais partie de leur équipe, étant assez bon pour « pointer », et le fils Roux, qui était un « tireur » émérite, se joignait de plus en plus fréquemment à nous, laissant sa mère se débrouiller seule à la cuisine, sa femme tenir le comptoir, si bien qu’à dix, loin de se compliquer, chaque partie devenait d’autant plus passionnante qu’elle restait indécise jusqu’au bout et, avec une équipe aussi homogène que la nôtre, n’eût été ma gaucherie parmi tant d’as, elle aurait menacé de ne jamais prendre fin. Alors, on allait boire un pastisse de plus. Comme c’était toujours moi qui payais, à la longue, ces braves gens trouvèrent la chose indécente, et ne voilà-t-il pas qu’ils se mirent à sortir plus fréquemment en mer, histoire de faire des sous et de pouvoir à leur tour me régaler plus souvent ! Alors, je sortais avec eux. On était copains. Des amis. Ils ne m’appelaient plus que « Monsieur Blaise », et Volga aussi était contente car, comme chien samoyède, elle adorait ces parties de pêche.

À part Fernand, qui était engagé pour la saison, ces pêcheurs étaient tous originaires de La Redonne, comme les Roux. Ils payaient patente, s’étaient associés pour armer une barque et vivotaient tant bien que mal en commun en ravitaillant l’auberge du produit de leur pêche. Somme toute leur matérielle était assurée toute l’année et ils n’avaient pas à s’en faire. Seul Fernand, l’engagé, faisait des heures supplémentaires, tendait des lignes de fonds ou partait, godillant sans bruit debout à l’arrière d’un bachot, visiter des trous sous roche où il prenait des pièces de choix qu’il donnait à Valentin, un grand diable de Marseillais marqué de petite vérole, qui se disait marchand de nougat, avait une barquette à moteur et allait deux, trois fois par semaine vendre ses sucreries douteuses en ville devant le préau des écoles, après avoir satisfait certaine clientèle bourgeoise, gourmande de beau poisson frais : mulets, rougets, surmulets, loups, daurades, turbots, raies bouclées, sipillons, toutênes, vives, et, selon les premiers passages, sardines ou maquereaux.

J’étais plus particulièrement ami avec ces deux hommes. Avec Fernand parce que c’était un taciturne et avec Valentin parce que c’était un fieffé bavard, observateur, misogyne et cynique comme tout ex-ramasseur de mégots. L’un avait traîné dans tous les ports du globe, l’autre n’avait jamais quitté le pavé de Marseille dont il connaissait toutes les grilles d’égout. L’un se rongeait de nostalgie parce qu’il avait abandonné une femme et son gosse à San-Francisco, l’autre crachait dans le dos de chaque femme qui passait à portée de son jet de salive. L’ex-matelot, un Cévenol, était grand et beau, du type de ces Italiens qui venaient à Paris poser pour les peintres romantiques ; le philosophe haineux aurait pu servir de modèle à Gavarni pour camper son Thomas Virloques, cette incarnation immortelle du produit de la crapule de la zone d’une grande ville. Tous les deux étaient fiers et démunis d’argent. Tous les trois nous pouvions boire sans soif et nous passions le dimanche sur le plancher suspendu à l’entrée de la passe, devant le cabanon de Valentin, Fernand surveillant ses lignes de fond, mais l’esprit, le cœur perdus, Valentin, observant le manège de Marie-la-Sagouine qui du haut d’un plancher exactement pareil au nôtre, mais juché de l’autre côte de la passe, devant son cabanon d’ex-belle Hélène aguichait les gigolos qui venaient faire trempette dans les flots bleus, moi, débouchant les bouteilles apportées, rédigeant des câbles et échafaudant tout un plan de campagne pour gagner la partie au Brésil, car le dimanche c’était une calamité. La Redonne était envahie et des trains et des trains supplémentaires déversaient sans discontinuer une foule de festivants qui venaient passer la journée au bord de la mer, foule endimanchée dont nous avions une commune horreur, tous les trois.

Au début, André Gaillard ne venait que le dimanche ; mais quand mes câbles, qu’il déchiffrait, et les réponses, qu’il avait l’obligeance de m’apporter en clair, lui parurent de plus en plus pressants, voire urgents, il prit l’habitude de venir plusieurs fois par semaine et à des heures tout à fait irrégulières, mais dépendant du chemin de fer car il n’avait pas de voiture. Comme plusieurs fois je l’avais trouvé en train de se morfondre à l’auberge, attendant mon retour quand j’étais en mer ou dans le maquis et ne jouais pas aux boules sur la place, et qu’il venait rarement seul, mais presque toujours accompagné d’une nouvelle amie, un jour je lui indiquai la cache du cactus, le priant de disposer du « château » à sa convenance, que je n’y couchais plus, que je me contentais d’y monter de temps à autre voir si ma voiture était toujours solidement amarrée, il ne se le fit pas dire deux fois, nous convînmes d’une nouvelle cache où mettre les câbles qu’il m’apportait, un pot à tabac, dans lequel il trouverait ceux que j’y aurais déposés, et désormais André fut maître d’écrire des vers sur ma terrasse ou de faire l’amour dans mon lit.

Quand je montais et qu’André n’y était pas je n’avais pas besoin de me rendre compte que le lit était défait, les draps froissés, les oreillers tachés de fard ni d’aller explorer le pot à tabac pour savoir si André était venu la veille ou l’avant-veille, je n’avais qu’à lire ce que ce gentil garçon avait tapé à ma machine à écrire à la suite des trois phrases que je n’avais su poursuivre et auxquelles, dès la première fois qu’il était monté seul au « château » et avait pu disposer, il avait ajouté une phrase, puis une autre phrase, et ainsi de suite aussi souvent qu’il eut l’occasion de fréquenter l’Escayrol. Ces phrases d’André Gaillard, je ne les ai jamais biffées, et elles furent publiées, noyées dans mon texte, quand mon roman parut enfin en librairie, en 1929. (Avis aux chercheurs et aux curieux. Je note cette fleurette comme une idylle bien rare entre poètes.)

En somme je connaissais fort peu ce charmant et nouvel ami. C’était un de ces Méridionaux séducteurs du type secret et mélancolique. Ils peuvent vous parler beaucoup d’eux-mêmes et même avec faconde, ils peuvent se vanter de mille prouesses, dire des blagues, être drôles, mais ils vous laissent tout ignorer de leur vie intime et de ce qu’ils pensent en vérité. Ils vous présentent leurs maîtresses, mais jamais à leur sœur, à leur femme ou à leur fille. Ils vous invitent au café, mais jamais chez eux. André était bruyant, bavard, mais discret ainsi que ses exploits à ma machine à écrire le prouvent, souvent timide, volontiers silencieux, avait de soudaines distractions que je prenais pour une envie, chez un poète amoureux, d’aller faire des vers.

J’avais rencontré André Gaillard pour la première fois à Trébizonde, où il faisait escale en qualité de subrécargue, je crois à bord d’un vapeur de la Cie Paquet, et où j’étais venu par avion, au lendemain de l’autre guerre, pour assister à une vente de bijoux comme représentant de Lebedeff, le grand joaillier de Constantinople. Nous avions parlé poésie, et comme André m’avait fait l’aveu qu’il avait l’intention d’aller séjourner quelque temps à Paris, je lui avais donné quelques lettres d’introduction comme si un poète de talent avait besoin de ça à Paris, mais le jeune négociant-navigateur qui avait encore beaucoup d’illusions, avait insisté, je m’étais exécuté de bonne grâce, bien que me moquant de lui. Je n’étais pas à Paris lorsqu’il y était venu. Nous nous perdîmes de vue pour nous rencontrer par hasard sur la Canebière, lors de l’un de mes nombreux passages à Marseille, où je m’arrêtais souvent quand je faisais encore du cinéma. André me raconta qu’il avait surtout fréquenté les surréalistes à Paris, mais devinant que si j’aimais la poésie pure je n’aimais pas ces jeunes gens que je traitais d’affreux fils de famille à l’esprit bourgeois, donc arrivistes jusque dans leurs plus folles manifestations, André n’insista pas et m’entraîna visiter les boîtes de nuit et les fumeries de Marseille. Or, la drogue c’est tabou. On ne joue pas avec. On s’y adonne et elle vous prend. Moi, j’ai horreur de ça. J’ai vécu en Chine sans avoir jamais eu la curiosité de porter une pipe à ma bouche. Ce n’est pas de la vertu. Je n’aime pas la pharmacopée. J’aime ma lucidité. C’est mon étoile. Je n’ai que faire des vertiges de l’opium qui à une seule exception près, celle de Quincey, n’est pas amie de la poésie. C’est un sale poison. J’ai assisté à trop de déchéances autour de moi, à des agonies lentes et lamentables, à la mort, toujours ignoble, des intoxiqués pour avoir conservé le moindre doute à ce sujet. La drogue, c’est bon pour les Jaunes. Pas pour un Chrétien.

Après cette deuxième rencontre nous nous étions de nouveau perdus de vue. Une fois, je m’étais adressé à André Gaillard pour dédouaner les bagages d’une amie, La Guigne, ainsi que je l’ai raconté. Une autre fois, André m’avait demandé de lui envoyer de la copie, prose ou vers, et comme les « Cahiers du Sud » qu’il dirigeait à Marseille étaient une bonne et brave revue littéraire indépendante comme il en paraissait à l’époque une ou deux en province et n’était pas encore l’outil de chantage poétique que cette Revue est devenue aujourd’hui[30], je lui avais adressé sans façon des poèmes ou de la prose.

Et voici que les circonstances faisaient que j’avais encore une fois recours à ce poète qui ne m’avait jamais envoyé ses vers et dont en résumé je ne savais pas grand’chose, sauf que j’avais entendu raconter (mais que ne raconte-t-on pas dans les milieux littéraires, les plus jobards de tous !) qu’une femme du monde, la femme d’un banquier, « la Dame en Bleu » était tout à la fois sa muse inspiratrice et la principale commanditaire de sa revue, ce dont je le taquinais gentiment le voyant toujours avec de nouvelles et de nouvelles amies, et ce garçon complaisant, qui connaissait si bien son affaire, dont je ne pouvais que me louer pour le grand service qu’il me rendait en chiffrant et déchiffrant sans bougonner mes câbles brésiliens, ripostait en se moquant de moi pour ne pas avoir su terminer mon livre dans un cadre qui aurait dû m’inspirer et me mettait à défi de publier les phrases-amorces qu’il avait eu la gaminerie de taper à la suite de mon manuscrit.

— Prenez garde, André, je les publierai telles que !

— Je vous en défie bien, elles sont idiotes !

— Raison de plus, André. Je les signerai !…

— Tant pis pour vous !… me répondait-il.

Nous ne parlions plus de poésie, mais nous étions devenus bons amis. Et André se passionnait pour mon affaire de carburant.

Quel précieux collaborateur ! J’étais tenté de l’emmener au Brésil.

André était flottant.

— C’est trop tôt, me disait-il. J’ai encore une expérience à faire. Reparlez-m’en dans deux ans, voulez-vous ?

— Une femme ?

— Oh, Cendrars, tout le monde n’est pas comme vous !

Qu’en savait-il ?

Et moi ?

André était souvent glacial.

Je n’ai jamais connu son secret et je n’ai connu ses vers que longtemps, longtemps après sa mort.

Ce secret est une meule sur laquelle André Gaillard a longtemps affûté son talent comme une lame, scalpel ou bistouri.

C’est du suicide.

« Quand on aime il faut partir[31]… »

Tout me pressait. Tout me poussait. Ayant mis cette affaire brésilienne en marche, il était temps de m’exécuter. Je devais partir. La date de mon départ était fixée. J’avais retenu ma place à bord d’un « Blue Star ». J’embarquais à Boulogne dans la deuxième quinzaine de mai. Je n’avais plus qu’un mois à passer à La Redonne.

— Oui, ma vieille, disais-je à Volga. Nous allons nous séparer. Tu reverras Raymone et tu vas partager sa vie de théâtre. Puis, je reviendrai…

Je lançai des invitations à des amis très chers, leur annonçant mon prochain départ pour le Brésil, les priant de venir passer les vacances de Pâques à La Redonne. J’adressai le manuscrit inachevé du « Plan de l’Aiguille » à mon éditeur, lui promettant de terminer le dernier chapitre de mon roman à bord du bateau, durant la traversée du Sud-Atlantique et de le lui mettre à la poste à Rio, c’est pourquoi d’ailleurs j’avais choisi un « Blue Star Liner », ces gros bateaux-frigo, confortables et pas trop rapides, n’acceptant qu’un nombre limité de passagers de luxe, j’avais dix-huit jours devant moi pour parachever mon livre dans une solitude relative, et comme compensation pour ce retard, je lui annonçai un deuxième volume, les « Confessions de Dan Yack » qui faisaient suite au premier, que je lui adresserais dans six mois du Brésil et dont l’idée m’était soudainement venue[32].

Il y avait longtemps que maman Roux ne me boudait plus, mais, à Pâques, elle eut le sourire : toutes les chambrettes si sommairement meublées d’un lit de fer et d’un pot de chambre ébréché de l’ancien dortoir des mineurs et des carriers étaient occupées par des couples, venus de Paris ou de la Côte d’Azur et dans chaque cellule on entendait les rires et les éclats des vedettes plus ou moins connues de la scène ou de l’écran que ce campement amusait et que les trous dans les cloisons, les inscriptions, les dessins obscènes, les initiales gravées au couteau faisaient pouffer. À table, c’était la cohue. André et quelques littérateurs menaient le train. L’équipe des pêcheurs était de la fête, sans oublier Valentin, le cynique, qui faisait s’esclaffer ces dames. On ripaillait du matin au soir. Ce fut une semaine de liesse, d’ébats dans l’eau, de bains de soleil, de parties de pêche, de danses jusqu’au petit jour, de brouilles, de raccommodements et de deux, trois écarts de passion.

— Vous en avez de belles amies, me disait la maman Roux. Et dire que je croyais que vous en repinciez pour la femme à Mick. Excusez-moi. On peut se tromper…

Mais moi, qui présidais à tout cela sans dégoût, j’y assistais sans plaisir. Il y avait trop longtemps que j’avais quitté le monde du théâtre et du cinéma et que je m’étais mis en marge de la littérature pour vivre intensément sur un autre plan dans la grande nature de Dieu que j’embrassais amplement dans les pays du nouveau monde, et, sans les mépriser encore, je me sentais détaché de mes amis, engagé à fond dans une voie qui s’éloignait d’eux. Je tournais le dos. Jamais je ne me suis senti aussi seul. Tout un récent passé n’existait plus. Personne ne pouvait me suivre…

Dès que je pouvais filer à l’anglaise, je remontais au « château », dont j’avais repris la clé, et Volga ne gambadait plus devant moi sur le sentier, mais me suivait pas à pas, inquiète, comme un chien qui sent que quelque chose est mort.

Et Volga ne me quittait pas pour aller chasser. Elle se couchait à mes pieds pendant que j’écrivais.

Je passais la nuit à écrire des articles pour les journaux du Brésil que j’allais porter à l’aube à Marseille et que j’expédiais en « différé ». Je n’avais pas besoin d’André Gaillard pour rédiger ces télégrammes de presse. Puis je rentrais en faisant des crochets par Aix ou par Martigues, et de la vitesse. Volga appuyait sa tête sur ma main qui tenait le volant.

Dans les journaux du Brésil ma campagne de presse battait son plein.

À La Redonne…

À La Redonne…

J’ai dit qu’aucun de mes amis ne pouvait me suivre dans la voie où je venais de m’engager.

Si je croyais à la psychanalyse je serais tenté d’interpréter les derniers jours de La Redonne. Déjà, une légende s’était formée. Tous mes amis voulaient monter au « château », non pas pour jouir du « point de vue » et admirer le panorama unique que l’on découvrait de là-haut, mais pour voir (surtout les femmes que les racontars qu’elles avaient pu apprendre surexcitaient et que surprenait ma froideur apparente) voir de leurs yeux la fameuse tanière dans laquelle, chuchotait-on, j’avais tenu séquestrée la femme à Mick.

Je conduisais tout le monde à l’Escayrol par les raccourcis les plus rapides, et comme personne n’avait mon rythme (ni les chaussures appropriées), nombreuses furent les chutes et les entorses dans les sentiers de chèvre et les mauvais pas. C’est la belle V… T…, du Théâtre des Champs-Élysées, qui devait ouvrir la fatale série par une chute grave et ce pauvre ami, André Gaillard, le plus fin de tous, devait la clore par une chute tragique[33]. Mais comme je ne crois pas à la psychanalyse, je n’ai plus rien à dire de mon « château ».

J’ajoute que je ne suis jamais retourné à La Redonne.

Il paraît que c’est devenu depuis une plage comme les autres, un ex-petit trou pas cher, avec une bonne route, et que l’hôtel moderne est construit.


7

LA FEMME EN NOIR

Le moteur tournant rond, les bagages dans la voiture, Volga à sa place, la maison fermée, la clé rendue à l’agence de location, mes adieux faits à maman Roux, l’épisode de la Femme en Noir mériterait lui aussi d’être interprété psychanalytiquement si je croyais à cette clé, à ce passe-partout des songes. En effet, je n’avais pas encore quitté le territoire de La Redonne que le continent sud-américain, sous la forme d’une « Rolls-Royce » qui obstruait l’étranglement du chemin de La Redonne à son débouché sur la G.C. 30, entre la boucherie et la boutique du coiffeur, à Ensuès, vint s’insinuer entre mon élan de départ et mon lointain but d’arrivée, agir comme frein prémonitoire et m’obliger à stopper, seulement ce n’était pas un rêve, mais un obstacle physique que ma « Sunbeam » faillit emboutir, et ce n’est pas moi qui délirais, mais bien cette chère et tendre et belle et douce et roucoulante et ardente madame de Pathmos[34] qui se jeta à mon cou et que j’emmenai à Marseille dans ma voiture. J’ose espérer que la nuit d’amour que je lui accordai à « l’Hôtel Noailles » lui épargna une séance médicale car, à moi, elle ne me fit pas rater mon bateau à Boulogne. Néanmoins, symboliquement, cette rencontre inattendue et cette nuit inespérée de passion brûlante mise à nu signifiaient que j’aurais mieux fait de ne pas partir et m’avertissaient des déboires et des désordres qui m’attendaient de l’autre côté de l’eau. Mais comment imaginer qu’une aussi faible, une aussi aimable créature, et par surcroît la plus riche des Argentines, annonçât dans son délire amoureux la révolution au Brésil et le désordre économique qui devait aboutir à la crise financière mondiale de 1929 !

C’est elle qui était folle en se donnant et non pas moi en la prenant, ni en refusant sa main, sa fille, sa fortune.

Primum vivere, deinde philosophari.

L’interprétation est toujours un arrangement posthume. D’où l’inutilité de la psychanalyse qui coupe les cheveux en quatre et dont l’acrobatie symbolique ne séduit que les âmes malades. La vie c’est plus simple que cela et beaucoup, beaucoup plus compliqué. C’est toujours de l’action, de l’action directe et l’action directe ne laisse pas prise au remords malgré ses chocs en retour. On vit, on a vécu. Voyez l’exemple du Christ qui vit même dans la mort et qui défie toute la charlatanerie de la confusion et des refoulements. Car le Christ c’est l’amour et non la libido. Il a triomphé de Satan.

— Tajito !

— Cajita[35] !

— Oh, chéri, il y a deux ans que je te cherchais !

— Oh dis-moi, chérie, comment cela se fait-il que je te rencontre à Ensuès ?

— J’arrive de Venise… Mais je suis folle… Je t’aime, je t’aime !… Le prince… Dis à ton chien de changer de place, je voudrais me frotter contre toi…

Volga n’était pas trop contente mais, enfin, elle se résigna et obéit, et ma belle amie me passa une main derrière le cou, m’enlaça, m’embrassa sur les yeux, me fit faire une embardée qui faillit nous faire entrer dans le décor, croisa ses longues jambes gantées de soie sur les miennes, m’écrasait de tout son poids, cependant que d’une voix essoufflée et rauque, dans un français plein de barbarismes et avec son divin accent instable de Sud-Américaine non encore acclimatée elle me racontait passionnément sa vie depuis deux ans que nous ne nous étions vus : que depuis son arrivée à Paris son mari la négligeait pour courir les maisons de rendez-vous, les femmes à la mode et les demi-mondaines ; que l’année dernière, à Vienne, où elle croyait qu’il s’était rendu pour affaires, elle l’avait surpris à l’hôtel avec une danseuse américaine et qu’après une scène violente qu’elle lui avait faite, au nom de sa fille, il l’avait abandonnée pour suivre sa danseuse et un jazz féminin dans toutes les capitales d’Europe ; qu’elle avait cru devenir folle ; qu’elle avait écrit et télégraphié à son père à Buenos Ayres mais qu’en même temps elle s’était mise à penser à moi pour se venger de son mari, mais aussi par amour ; que cela était devenu une hantise qui la rendait folle, qui l’empêchait de dormir, de penser à autre chose qu’à moi, son amour, l’homme qui lui avait révélé l’amour une première fois, à qui elle ne pouvait penser sans honte et sans une joie qui la bouleversait car notre unique rencontre avait été son unique et seul péché de chair ; qu’elle était prête à divorcer pour moi malgré sa famille et l’énorme scandale que cela susciterait dans la société de Buenos Ayres ; que son père l’adorait ; que son père ferait tout pour elle pour la savoir heureuse ; que j’étais son seul bonheur ; que son père qui était tout-puissant irait personnellement voir le Patriarche d’Athènes pour arranger notre mariage quand elle le lui demanderait, que son père le lui avait promis et qu’elle lui avait tout avoué ; qu’elle savait bien que cela m’agacerait de l’apprendre mais qu’elle médirait tout, qu’elle n’avait rien de secret pour moi, que je devais tout savoir ; ainsi depuis un an elle me cherchait partout, à Paris et à Londres, qu’elle savait que j’étais retourné au Brésil, qu’elle avait failli devenir folle, enragée de jalousie, et que depuis qu’elle avait appris mon retour d’Amérique, depuis six mois elle courait les sports d’hiver et les plages me cherchant partout de Font-Romeu à Sestrières et de Biarritz à la Riviera, que la vie n’était plus possible…

— Imagine-toi, Tajito, que je suis même allée au Tremblay.

— Au Tremblay, fis-je suffoqué…

— Oui, Tajito, au Tremblay. Mais William, c’est le chauffeur de la Rolls à papa, le « coche » qui reste à Paris quand papa est en Argentine, William m’a conduite au Tremblay des courses et j’étais si folle de rage que je lui ai donné trois jours pour trouver l’autre Tremblay, le tien, chéri, sinon que je le mettais à la porte et il y a dix-huit ans que William est le chauffeur de papa…

— Alors ?

— Alors, Tajito, William a trouvé l’autre Tremblay. J’ai vu ta petite maison fermée, et la vieille dame qui tient l’hôtel m’a dit que tu étais parti la veille pour le Midi…

— Ce n’était pas de chance !

— Ne te moque pas de moi, sinon je t’arrache les yeux, chéri. Non, ce n’était pas de chance et j’ai pleuré toutes les larmes de mon cœur…

— Pauvre Cajita !

— Pauvre, non ! puisque je t’ai enfin trouvé. Mais je te déteste…

— Tout cela ne me dit pas comment tu m’as trouvé, chérie. Dieu, ce que tu es belle ! Sais-tu qu’il s’en est fallu de peu que tu me manques encore cette fois-ci.

— Ne me dis pas cela, sinon je te tue ! Ne crois pas que je suis une pauvre femme, bien à plaindre. Pendant que je te cherchais de Biarritz au bout de La Riviera, partout où je me montrais les hommes m’entouraient et tout dernièrement, à Venise, le prince Barberini…

— Le jeune ou le vieux ?

— Mais qu’est-ce que cela peut te faire, chéri ?

— Cela me fait beaucoup, Tajita. Le jeune est un idiot, mais le vieux c’est un charmeur.

— Que je t’aime pour cette parole, cher ! Eh bien, tu sauras tout. Le vieux prince me faisait une cour assidue et j’aurais cédé à ses belles manières si je n’avais fait un vœu le dimanche de Pâques…

— Un vœu, Tajita ?

— Oui, un vœu, ô mon cruel, celui de quitter la vie et d’entrer au couvent si je ne te retrouvais pas dans le mois.

— Mais tu es folle, ô belle amie !

— Plus que tu ne le crois, chéri, et tu dois me le pardonner. Par amour je me suis adressée à une agence de détectives… Tu peux te vanter de me coûter cher…

— Puis-je savoir combien, sans indiscrétion ?…

— … plus de cent mille francs, fit-elle.

— Ce n’est pas trop, dis-je au bout d’un moment. Non, ils ne t’ont pas volée. Ils connaissent leur métier, les bougres. M’avoir découvert à La Redonne, ça c’est fort ! Tous mes compliments…

Le soir tombait. La voiture se faufilait silencieusement entre les lourds fardiers d’Arenc. Les bassins, les usines se vidaient. La chaussée était encombrée d’une multitude de piétons, des cyclistes pédalaient dans tous les sens et aux tramways pendaient des grappes humaines. Les petits bars débordaient sur le trottoir et l’odeur du pastisse se mêlait aux relents des savonneries. Une poussière chaude vous tombait dans le cou. Des femmes en cheveux poussaient des exclamations à notre passage. La « Rolls-Royce » de ma belle amie nous suivait roue à roue.

— Où dois-je te déposer ? lui demandai-je.

— Tu es fâché ? me dit-elle.

— Non, lui dis-je. Mais, ce soir, je ne suis pas libre. Je dîne avec des amis.

— Oh ! fit-elle en me pinçant jusqu’au sang. Tu ne vas pas faire ça, tu ne vas pas me quitter !

— Je ne puis faire autrement. C’est un dîner d’adieu arrangé depuis longtemps. Mais ne pleure pas, chérie…

Et je tâchai de lui faire comprendre que mes invités étaient les huit pêcheurs de La Redonne et qu’ils arrivaient par mer, qu’ils étaient déjà dans leur barque, au large, et que je ne pouvais les décommander.

— Ce sont des pauvres gens, des humbles, on ne pose pas un lapin aux pauvres. Souviens-toi du vieux Baberini et de sa politesse exquise.

— Oh ! fit-elle en sanglotant.

— Cajita !

— Bon, fit-elle. Conduis-moi au « Noailles ». Bébé m’attend.

Madame de Pathmos était passée dans sa chambre avec Lili, sa femme de chambre. Je bavardais au salon avec Bébé. Mademoiselle de Max, son chaperon, une rieuse Luxembourgeoise que Bébé surnommait très drôlement Charlemagne tellement son système pileux était développé, servait le thé. J’avais demandé du whisky. Bébé était le portrait de sa mère et avait la même flamme. Mais, comment dirai-je, elle paraissait plus fragile, plus délicate, plus raffinée. Chez les Pathmos de Buenos Ayres, d’origine grecque, on se mariait entre cousins pour ne pas avoir à changer de nom. Le grand-père, qui avait fait souche en Amérique, était le plus gros marchand de blé de l’Argentine. Morbidezza, cette radieuse jeune fille était une fin de race, le dernier bourgeon. Ses yeux lui mangeaient le visage. Sa bouche était mince, les mains fluettes, les chevilles grêles. Une lassitude insidieuse que l’on devinait jetait comme un voile fiévreux sur son esprit pétillant et malicieux. Quel genre d’ardeur la dévorait, une lésion pulmonaire ou ce sentiment de désolante solitude qui frappe certains êtres d’élite qui ont eu le malheur de naître dans un milieu fermé par trop de richesse ? Cette vierge ardente ressemblait beaucoup plus à une fine princesse byzantine qu’à la plus riche héritière de la cité de La Plata et je la voyais bien plutôt alanguie dans un baldaquin qu’à califourchon, comme ses condisciples millionnaires, sur un étalon argentin. Immédiatement j’éprouvai une immense tendresse pour cette enfant. Bébé était très à l’aise avec moi.

— Excusez-moi, monsieur Cendrars, de vous traiter comme un vieil ami de la maison, mais maman nous a tellement parlé de vous !

— Moi, je vous aime déjà, Bébé.

— Mais qu’est-ce que vous lui avez fait ? J’ai bien vu qu’elle a pleuré.

— C’est de joie, Bébé, la joie de m’avoir retrouvé. Vous devriez lui dire de venir dîner avec moi. Je pars demain au Brésil.

— Comment, vous partez déjà ! Et moi qui me promettais une telle joie de notre subite amitié. Ce n’est pas gentil pour moi ni pour maman.

— Hélas, il le faut, Bébé. Ma place est retenue et j’ai une immense affaire qui m’attend là-bas. Mais je vous écrirai et quand je reviendrai, nous serons encore plus amis qu’avant.

— De cela, j’en suis sûre. Mais, néanmoins, vous me décevez, monsieur Cendrars. Alors, vous êtes comme grand-papa, il n’y a que les affaires qui comptent ?

— Ne soyez pas injuste envers votre grand-père. Votre mère n’a que lui au monde et vous, il doit vous adorer.

— C’est juste. Mais comment savez-vous cela, monsieur Cendrars ? Il paraît que je ressemble à sa petite sœur, sa petite sœur qui est morte dans les îles de l’Archipel quand il est parti pour les Amériques.

— Il y a des choses que je devine, Bébé.

— Alors, dites-moi pourquoi je m’ennuie ?

— Ça aussi, je l’avais deviné. C’est l’argent.

— L’argent ?

— Oui, vous êtes trop riche. Attendez mon retour et je vous apprendrai.

— Vous m’apprendrez quoi ?…

— Oh, Bébé, à ne pas être esclave. Mais, chut, voici votre mère…

Madame de Pathmos entrait en grande toilette noire.

— Oh !… c’est pour vous, monsieur Cendrars, que maman a mis sa plus belle robe !… me chuchota Bébé.

— Je le sais bien, enfant, c’est la robe qu’elle portait la première fois, quand nous avons fait connaissance à bord.

— Que les hommes sont bêtes ! C’est une robe toute neuve, voyons !

— Oui, Bébé, à la mode d’aujourd’hui, mais faite sur le modèle de l’ancienne, je la reconnais bien.

— Oh !… Maman ne m’avait pas dit ça !

Et comme tout à l’heure madame de Pathmos dans la voiture, Bébé me pinça jusqu’au sang.

— … et vous la reconnaissez ! murmura-t-elle outrée. C’est bon pour maman. Moi, on ne m’y prendra jamais à porter deux fois la même robe. C’est trop bête !…

— Que complotez-vous, vous deux ?

— Chère amie, dis-je à madame de Pathmos. Je vous quitte et je vous confie à Bébé qui va plaider ma cause. Venez donc dîner avec moi. Je vous assure que ce ne sont pas des amis comme les autres. Ce sont des braves gens comme les gens de chez vous à l’hacienda. Je ne puis les décevoir. Ce serait un véritable crève-cœur pour eux. Les pêcheurs c’est comme les gauchos, Bébé, dites-le à votre mère et envoyez-la moi. C’est « Chez Félix », sur le port, quai de Rive-Neuve. Elle ne peut pas se tromper.

J’avais hâte de redescendre parce que, tout à l’heure, en traversant le hall de l’hôtel j’avais remarqué un couple qui buvait des cocktails, deux têtes blanches, André Gaillard, la tête entourée d’un pansement, qui me tournait le dos et n’avait pu me voir passer avec madame de Pathmos, et, en face de lui, une femme qui avait baissé la tête, une tête outrageusement platinée, quand elle m’avait vu entrer au « Noailles », une femme jeune mais ravagée, drôlement accoutrée d’une robe pompadour rose-rose, une maniaque…

Mais quand je redescendis le hall était vide.

Avais-je vu la fameuse Dame en Bleu quoique habillée de rose ? Cela en avait tout l’air car cette femme entr’aperçue avait tout d’un bas bleu. Pas possible ! J’ai bon œil et l’habitude de m’en servir, de tout enregistrer sur le vif. C’est le cinéma, la chasse, le reportage qui veut ça. Et je me trompe rarement. Enfin, l’erreur n’est pas exclue. Mais en passant j’avais bien cru reconnaître Miss… La Guigne !

… et zut, après tout !

Mais quelle coïncidence si je ne m’étais pas trompé…

J’étais en retard. Ils étaient tous là, « Chez Félix », qui m’attendaient en buvant le pastisse : Simon, Jean, Jacques, Dominique, Anatole, Louis, Émile et Fernand, il n’y avait que Valentin qui n’était pas encore arrivé. Je fis les présentations. Félix constatait :

— Vous pourrez dire ce que vous voudrez, monsieur Cendrars, mais ce n’est pas chic, vous ne nous avez pas gâtés cette fois-ci. On ne vous a pas vu et il paraît qu’il y a des mois et des mois que vous êtes dans la région.

— Excusez-moi, Félix. Mais je n’ai pas pu. J’ai été très pris, très occupé, pas une minute à moi…

— On dit ça !

— Mais je vous assure…

— Une femme ?

— Une femme !

— On peut la voir ?

— Elle va venir tout à l’heure. Ajoutez un couvert à côté de moi.

— J’ai mis la table à l’intérieur, dit Félix détendu, car avec vous on ne sait jamais. Je me souviens de la dernière fois. Vous êtes un farceur…

Et il cligna de l’œil en me désignant les pêcheurs :

— Des collègues, hein ?…

J’allai voir la Tite à son fourneau, plus riante et plus appétissante que jamais. Mais la Berthe était en deuil. Victor avait été assassiné à Shanghaï et depuis elle travaillait chez ses amis. Je m’assis à l’écart avec elle pour l’écouter me raconter le drame et me donner mille détails qu’elle tenait d’un copain de son mari. La Tite vint m’apporter une assiettée de « calamaio » et un bout de pain fendu en deux.

— Ah, ce que vous êtes gentille, vous ! Mais ce sera pour tout à l’heure, Tite, j’attends une amie…

Mais madame de Pathmos n’arrivait pas et Valentin n’était pas là non plus. Dans la voiture, sur le quai, j’entendais Volga qui aboyait après les rares passants. Il se faisait tard. On se mit à table. Cela manquait d’entrain. L’atmosphère n’y était pas. J’étais préoccupé. Quelle journée ! Cajita, cette exquise Bébé et cette revenante que j’avais cru voir dans le hall du « Noailles ». « … Tiens, j’ai oublié de retenir une chambre. Tant pis. Je coucherai n’importe où. Mais ce n’est pas toujours commode à Marseille… » Et ma journée du lendemain. Et Paris, Boulogne, le bateau, mon roman, le Brésil. J’oubliais de manger. Les plats défilaient. Une fois de plus la Tite s’était distinguée. Chère créature ! La Berthe changeait les couverts, versait à boire. Les hommes mangeaient presque sans parler et de temps en temps l’un de ces bons bougres me coulait un regard plein de reproche et soulevait son verre. Je trinquais, le cœur absent. Jamais ils ne m’avaient vu comme ça. Moi, non plus. Mais je n’arrivais pas à réagir. Je tendais l’oreille. Pour donner le change je les interrogeais au sujet de Valentin et pourquoi il n’était pas encore là ? Ne lui serait-il pas arrivé malheur ? Non, il était en ville depuis le matin. Fernand l’avait accompagné faire sa tournée chez sa clientèle. Valentin n’allait pas tarder. Il avait promis de venir. Et quand un taxi s’arrêta enfin devant la porte, je ne bougeai pas. J’étais curieux de voir l’entrée de Cajita et la réaction que son élégance et sa beauté allaient produire sur mes amis…

Ce fut très simple.

La porte s’ouvrit. Madame de Pathmos resta un instant interdite sur le seuil. Elle portait sa grande robe noire décolletée et son collier de perles célèbre en Europe comme en Amérique. Son œil fit le tour de mes convives, souriant à chacun, puis elle me sauta au cou, me murmurant à l’oreille : « — Tajito ! qu’as-tu fait à ma fille ? Tu l’as ensorcelée !… » cependant que tous les hommes s’étaient levés, que ces braves gens l’entouraient, se bousculant, et que Félix débouchait le champagne.

La Berthe et la Tite étaient accourues. Même la vieille de la cuisine, un torchon à la main.

— Que vous êtes belle, Madame ! Asseyez-vous à côté de M. Blaise, il est brave ! disait Berthe avançant une chaise.

Et la Tite pour marquer son admiration caressait les bras de mon amie et lui baisait les mains en riant.

— Ils ne vont pas s’embêter cette nuit ! ironisait Félix en catimini et remplissant les coupes.

Et à haute voix :

— À vos amours, Madame !

Ce fut une ovation.

Le dîner continua dans la joie.

Fernand dévorait madame de Pathmos des yeux.

Cajita était heureuse.

Comme une femme qui affiche son amant et qui se compromet.

— Ce qu’ils sont gentils tes amis, je t’adore, Tajito ! me disait madame de Pathmos tout bas, entre deux cuillerées de « calamaio », et que cette cuisine est bonne !

Les gens riches ont souvent des perversions de goût, des envies qui les font se jeter avec avidité sur la nourriture des pauvres, deux sous de frites dans un cornet, ou une assiette de mironton, ou une tartine de fromage blanc persillé de ciboulette, mais la jouissance de Cajita devant ce plat napolitain si populaire n’était pas due à une envie ou à une perversion, c’était son atavisme de Grecque qui se réveillait à la saveur de la cuisine à l’huile et fortement épicée de la Tite et qui la faisait s’exclamer, battre des mains comme une petite fille.

Par ailleurs, elle se conduisait comme une midinette. Comme dans la voiture, elle avait embrouillé ses longues jambes dans les miennes, me tenait par la taille, m’embrassait sur l’œil, se jetait dans la conversation qui était devenue générale et assez décousue, avait des drôles de reparties, riait aux éclats en demandant à Fernand de lui rouler une cigarette, suffoquait en voulant aspirer la fumée de ce fort tabac de marin, se renversait dans mes bras, m’embrassait encore, me murmurant, langoureuse : « — Tu vois, Tajito, je ne me suis pas maquillée. C’est pour mieux faire l’amour… On va faire l’amour, dis ?… » Et elle se serrait contre moi, joue contre joue, soudainement sérieuse, lointaine, les yeux perdus, souriant silencieusement à chacun de ces hommes qui l’admiraient et buvaient verre sur verre avec un gentil petit salut à son adresse. Mais si Cajita touchait sa coupe pour trinquer, elle ne buvait pas. Elle était ivre d’amour et de temps à autre son sein se déchargeait d’un gros soupir. Elle s’alanguissait et se faisait plus lourde, la tête sur mon épaule. Sa chaleur m’envahissait et je respirais l’odeur de sa peau, une odeur légèrement vanillée comme le beurre de cacao. Je puis dire que tout le monde s’attendrissait et que je m’attendais à ce que tous ces bons amis nous fassent la conduite comme à la fin d’un repas de mariage, oui… mais dans quel lit ?… je n’avais même pas une chambre à Marseill ! J’avais envie d’emmener cette femme dans la barque de La Redonne et de la posséder au fond du bateau, devant témoins, entre le ciel et la mer, et sous les yeux consentants de mes huit compagnons, sous les étoiles… Berthe nous caressait les cheveux en passant et la Tite, qui en avait fini à la cuisine et qui était venue s’installer sur une chaise en face de nous, nous donnait tacitement sa bénédiction.

— Dommage qu’il soit si tard, dit Félix, j’aurais envoyé chercher le photographe. Mais on s’en souviendra !

Il était près de minuit…

Il était près de minuit. Volga n’avait pas aboyé quand la porte du caboulot s’ouvrit avec fracas et qu’une voix de rogomme poussa un vigoureux : « — Bonsoir, M’sieuz-et-dames ! » et que Valentin entra, ô stupeur ! en compagnie d’une fille.

— Pardon ! fit-il en apercevant madame de Pathmos et en lui faisant une révérence de pochard, pardon, belle dame, mais c’est cette citoyenne-ci qui veut parler à M’sieu Blaise. Quel crampon, y a plus d’une heure qu’elle me tanne et il n’y a pas moyen de lui faire entendre raison. Oh, les femmes ! quand elles ont quelque chose dans la tête, elles ne l’ont pas ailleurs ! c’est moi, Valentin, qui vous le dis. Et méfiez-vous, m’sieu Blaise, je ne sais pas ce qu’elle vous veut, il paraît qu’il s’agit de l’un de vos copains, sinon je ne l’aurais pas amenée, vous pensez bien, une pareille grue, mais méfiez-vous, c’est un poison. Salut, les amis, vous n’avez pas l’air de vous embêter. Il n’y a pas moyen de me faire une petite place, non ? hé, poussez-vous, j’ai soif, et, nom de nom, patron, j’ai la dent ! Cette mijaurée m’a tenu la jambe, j’ai bien cru arriver en retard et trouver la lourde bouclée. À votre santé, m’sieu Blaise et excusez-moi, avec les femmes on ne fait que des gaffes ! c’est moi qui vous le…

— À votre santé, Valentin ! Et je vous remercie…

La fille était debout sous le lustre de la petite salle. Je me levai.

— Vous désirez, Mademoiselle ?… Tenez, mettons-nous là, nous serons mieux pour causer…

Et je l’entraînai vers une petite table d’angle.

— … Asseyez-vous… Vous venez de la part de qui ?…

C’était une fille en cheveux. Elle portait une vieille robe de Paul Poiret, toute défraîchie et reprisée. Elle avait un teint blafard, des poches sous les yeux, une coiffure galante mais les boucles lasses qui redevenaient noires vers la racine, l’œil vif et inquiet, un très beau nez mais comme rongé par en-dessous, des dents impeccables, pas de sourire, du menton, le cou déformé par les scrofules, les seins qui pointaient, le pied cambré dans des chaussures de luxe éculées, les mains nerveuses, le pouce très écarté comme l’ont les danseuses à castagnettes, elle ne portait pas un bijou, était sans âge et paraissait agitée.

— Remettez-vous, Mademoiselle. Puis-je vous offrir une coupe de champagne ou préférez-vous, comme l’ami Valentin, manger quelque chose ?

— Merci, Monsieur, mais je n’ai envie de rien. C’est un ami, un grand ami à vous, qui m’a priée de venir vous voir et de vous dire de venir immédiatement le voir. Il est à la clinique…

Cette voix, aux fortes intonations espagnoles, je l’avais déjà entendue quelque part. Où ?… Quand ?… Ce visage terne et souffreteux ne me rappelait rien, mais cette voix me disait quelque chose… C’est une fille que je devais avoir entendue chanter… mais quand ?… mais où ?…

— Je vous demande pardon, Mademoiselle, il me semble que nous nous sommes déjà rencontrés… Vous venez de la part de qui ?

— Je viens de la part de votre ami Jicky…

— Jicky ! il est ici, à Marseille ?…

— Oui, Monsieur, c’est de lui qu’il s’agit. Il vous prie de venir. Il ne lui est pas arrivé un accident, il est dans une maison de santé, dans un état bien lamentable et il n’a plus d’argent. Je voulais…

— Jicky ! Mais…

— Je voulais vous dire que nous avons appris par hasard que vous étiez dans la région et que nous avons cherché d’avoir votre adresse pour vous écrire. Je voulais…

— Mais où est-il ?

— Dans une maison de santé et ça ne va pas du tout. Je voulais…

— Une maison de santé ?

— La maison de santé du docteur Lelong. Je…

— Mais où est-ce ?

— À Saint-Barnabé. Je voulais vous dire, Monsieur, que je…

— Vous me raconterez cela dans la voiture. Allons-y. Filons…

— Cajita, dis-je à madame de Pathmos, Cajita, partons. Dépêchez-vous. Allez-vous installer dans la voiture avec Mademoiselle. Prenez Volga sur vos genoux. Elle ne vous dira rien. Maintenant elle vous connaît. Il y a de la place pour trois sur la banquette. Je vous rejoins dans un instant. Je vais prendre congé de tout le monde. On va voir un ami dans une maison de santé. Ça ne sera pas long et il fait beau. Il y a clair de lune. Dépêchons.

Je priai les bons bougres de La Redonne de ne pas se déranger. Je leur expliquai qu’il s’agissait d’un copain à moi que l’on venait de transporter dans une clinique, que son état était grave, que je devais aller le voir, qu’il m’avait demandé, que c’était urgent, que je reviendrais et que si je ne revenais pas qu’ils n’avaient pas à se gêner, qu’ils pouvaient festoyer toute la nuit : « — Pas vrai, Félix ?

— D’accord ! On est là pour ça. »

Puis je remis un chèque en blanc à Félix, lui disant de le remplir pour couvrir la dépense.

— D’accord ! fit-il, ne vous en faites pas, on est entre amis. Mais vous la connaissez cette traînée ?

Et il me planta les yeux droit dans les yeux, à sa façon.

— Je crois bien qu’oui, lui répondis-je. C’est une Espagnole. J’ai dû l’entendre chanter jadis aux « Bouffes du Nord ». Ce doit être la femme à Jicky, mais je croyais que c’était fini entre eux, depuis longtemps. Un jour, elle lui avait cassé une bouteille sur la tête. Vous vous souvenez bien de Jicky, vous savez, le copain qui était avec moi la première fois que je suis venu déjeuner chez vous, celui qui avait une mèche décolorée.

— Je vous croyais plus dessalé que ça, monsieur Cendrars.

— Pourquoi, Félix ?

— Vous oubliez que vous êtes à Marseille.

— Pourquoi, Félix ?

— Je ne me fierais pas à cette fille. C’est de la pourriture. Elle pue la drogue.

— Je m’en suis bien rendu compte, Félix. Mais ce n’est pas d’elle qu’il s’agit, mais de mon opérateur. Nous avons travaillé dix ans ensemble… C’était un ami…

— Il y a des amis qui sont de fameuses crapules. Demandez-le plutôt à la Berthe. Elle en sait quelque chose, la pauvre.

Dehors, le klaxon m’appelait. C’était Cajita qui s’impatientait. Je courus embrasser la Tite et la Berthe et les réembrassai. Elles paraissaient consternées.

— Bon voyage ! me dit la Berthe. On ne vous reverra plus…

— Mais si, voyons ! Il faut que je vous embrasse encore une fois toutes les deux. Et merci de tout ! À l’année prochaine ! quand je reviendrai. À bientôt, mes amis. Au revoir à tous ! Salut, Félix !

— Salut !

Et je courus sur le quai, sautai sur le marchepied, embrassai Cajita à pleine bouche, caressai Volga qui était sur ses genoux.

— Vous permettez, Mademoiselle ? Serrez-vous un peu, je vous prie. Là, merci. Vous êtes bien ? confortable ? Et toi, Cajita ?

La voiture démarra.

Il y a dans la banlieue accidentée de Marseille des coins qui me rappellent Rio-de-Janeiro, même ciel, même genre de rochers, même lumière. Il est vrai qu’il y manque des palmiers. Mais, cette nuit, le clair de lune égalait celui du tropique. Il était féerique. La vieille bastide provençale est l’équivalent de la « chaccara » brésilienne et au quartier de Saint-Barnabé qui en est truffé comme le quartier de l’Orangerie à Rio tous ces domaines de famille et vieilles maisons de campagne qui ne sont pas encore lotis, se sont transformés peu à peu en cliniques modernes, maisons de repos, de retraite ou de santé agrestes, sises généralement dans des vieux parcs abandonnés mais machinés et truqués avec des fontaines, des jets d’eau, des vasques, des cascades, des grottes, des rocailles, des socles, des urnes, des statues, des balustres, des terrasses, des marches, des balcons, des escaliers, des petits ponts, des kiosques, des vérandas, des marquises, des serres-chaudes, le tout déglingué, rouillé, fendu, crevé, renversé, déchaussé, par terre ou à sec emmi les herbes folles ou rongé de mousse.

Le chemin de Saint-Barnabé est tout en côte, avec des tournants brusques. Cajita me souriait, la tête de Volga dans son giron. Entre elle et moi, assise en lapin sur l’extrême bout des fesses, prête à sauter, la fille inconnue tendait son visage malade dans la vitesse et me dirigeait par signes, me tapant sur l’avant-bras pour me faire tourner à gauche, à droite et finalement m’engager dans une traverse étroite, bordée de murs, tortueuse et très raide, où la voiture arrivait de justesse à se faufiler. Depuis notre démarrage cette fille n’avait pas soufflé mot. Je préférais ça. Je la surveillais. Je la sentais à bout de nerfs. La voiture s’élevait à flanc de coteau. Au sommet de la dernière rampe, la fille me fit signe de ralentir, se dressa et cramponnée au pare-brise rabattu, m’indiqua de la tête de franchir une grille grand’ouverte qui avait beaucoup d’allure, flanquée qu’elle était de deux lanternes monumentales mais éteintes et entourée de bornes enchaînées, plantées en rond-point. Je virai et pénétrai lentement sous des platanes centenaires tout argentés et tout noircis par le grand clair de lune. Toujours debout l’étrange fille qui me pilotait tremblait visiblement et frappait du pied d’impatience. « — À droite ! » me cria-t-elle, à la croisée de deux allées que séparait une conciergerie vide, flanquée elle aussi de deux grandes lanternes hors d’usage. L’allée de droite était bordée de cyprès et descendait doucement dans un vallon parfumé. Il y avait un bruit d’eau courante. À mesure que nous nous approchions de la maison dont la façade blanche apparaissait maintenant entre la claire-voie des cyprès, l’énervement de la fille était de plus en plus manifeste. Elle avait ouvert son sac à main et porté à sa bouche un mouchoir qu’elle déchirait rageusement. Je m’arrêtai sans bruit devant le perron. Les volets étaient tirés. Il ne filtrait aucune lumière. Tout dormait à l’intérieur. Rien ne bougeait que le bercement de mon moteur qui tournait au ralenti. Un rossignol s’égosillait dans un saule-pleureur. La nuit était enchantée. Le bruit lointain de la cascade était une transposition musicale du clair de lune qui dégoulinait à tous les étages des branches et faisait nappe au seuil de cette maison.

— C’est ici ? demandai-je à la fille.

— Oui, murmura-t-elle.

Je remarquai que ses paupières étaient closes.

Elle avait une tête à gifles.

— Vous venez ? lui dis-je en descendant de voiture et en lui tendant la main. Dépêchez-vous, je suis pressé.

Je pensais rompre le charme de la nuit qui nous engourdissait tous. Cajita était renversée dans la voiture, les bras ouverts étendus sur le dossier de la carrosserie, le visage levé au ciel. Volga occupait sa place favorite, c’est-à-dire la mienne, au volant.

— Allons-y ! dis-je à la fille et je la pris par le bras.

Nous gravîmes trois marches. Le perron en comportait une dizaine.

— Je ne vais pas plus loin ! déclara la fille. Non ! Je ne peux pas…

— Comme vous voudrez ! lui dis-je et je gravis le perron pour aller appuyer le doigt sur un bouton de sonnette encastré dans une plaque de faïence. Cela déclencha un timbre à l’intérieur, timbre qui ne s’arrêta plus et qui avait, chose inattendue, la résonance d’un gong.

Quand je me retournai la fille roulait les quelques marches du perron et allait s’immobiliser au bas, allongée tout du long, Volga sautait de la voiture et Cajita accourait, se jetant sur moi, me disant :

— Amour ! tu n’es pas blessé ? Je crois que cette fille t’a tiré dessus. J’ai cru entendre une détonation et je l’ai vue faire un geste. Tu n’es pas blessé ?

Je n’avais rien entendu et rien vu.

Je me penchai sur la fille. Elle paraissait évanouie. Elle ne saignait pas. Dans le gravier, à portée de sa main, brillait un petit revolver de dame, un petit bijou nacré qui n’aurait pas fait de mal à une mouche.

Le gong vibrait toujours. Enfin il se tut et la porte s’ouvrit.

— Vous désirez ? demanda un infirmier mal réveillé.

— Je venais voir le docteur Lelong au sujet de l’un de ses malades, mon ami Jicky. Mais occupez-vous de Mademoiselle, elle vient de se trouver mal.

Nous transportâmes la malheureuse à l’intérieur de la maison et l’étendîmes sur un canapé dans un salon.

Je lui pris le pouls, j’écoutai son cœur.

— Ce n’est rien, dis-je à l’infirmier de nuit. Faites-lui une piqûre. Elle n’attend que ça…

— Oh ! fit l’infirmier.

— Vous la connaissez ?

— C’est une ancienne pensionnaire du docteur. Madame Lheaulme…

— Et son mari, je pourrais le voir ? Il m’a fait prier de venir d’urgence. Ça ne va pas ?

— M. Lheaulme ?… mais il est mort la semaine dernière !…

— Ah !…

— Oui… et ce n’était pas beau… c’était un tel toqué…

— Ah !… Et le docteur Lelong, je pourrais le voir ?

— Le docteur ?… mais il n’est jamais là la nuit.

— Bon, bon… Vous avez une chambre de libre ?

— Oui, Monsieur.

— Alors, conduisez-y cette malheureuse. C’est combien par mois ?

— Dix mille. C’est le tarif.

— Bon. Tenez, voici un chèque de dix mille francs et mille balles pour vous.

— Oh !

— Dites-moi, mon ami, vous savez faire les piqûres ?

— Oui, Monsieur.

— Alors, qu’attendez-vous ? Madame Lheaulme est dans les transes, et ne la laissez plus sortir sans une bonne dose de morphine ! Elle pourrait faire un malheur. Bonsoir. Dites au docteur que je lui écrirai.

Et prenant Cajita par la taille :

— Viens, lui dis-je, c’est une maison de fous…

Un peu plus tard, comme nous roulions vers le centre de Marseille :

— Tiens ! lui dis-je et je plongeai ma main dans ma poche et lui tendis le petit revolver nacré. On ne sait jamais, il peut te servir. Mais n’oublie pas, une cartouche est percutée. Il n’en reste que cinq. Où allons-nous, chérie ?

— Mais, au « Noailles ».

— Allons au « Noailles ». J’ai soif. Et toi ?

À peine installés dans le hall de l’hôtel devant un whisky, nous nous mîmes à nous chamailler. Je ne sais plus pourquoi. C’était probablement par réaction, par détente.

Hasard et coïncidence, nous occupions les places mêmes qu’occupaient les deux têtes blanches entrevues en fin de soirée. Cajita dans le fauteuil du poète et moi dans celui de sa compagne.

Quelle folle journée ! oui, mais elle n’était pas encore terminée…, il restait la nuit.

— Cajita chérie, puisque vous êtes énervée, montez donc vous coucher. J’ai horreur des chamailleries. C’est trop bête…

Sans un mot, madame de Pathmos se leva et l’instant d’après elle disparaissait happée par l’ascenseur comme un personnage d’opéra enlevé au cintre du théâtre.

Quand la cage dorée redescendit vide, je fis signe au portier de nuit d’approcher et lui dis de se débrouiller pour m’avoir une chambre à l’hôtel. Je lui donnai un bon pourboire et pris un dernier whisky, le nightcap.

Il était deux heures du matin.

« Oui, mon vieux, le dernier, tu n’en boiras pas à bord. Il te faudra faire des économies, me disais-je en pensant au chèque que j’avais rempli au nom du docteur Lelong. Tu n’as plus le rond. C’est gai ! Mais c’est en souvenir de Jicky que tu as fait ça, du bon camarade, et non pour entretenir cette larve… » Et pensant à Jicky, je me disais : « Encore un qui a fini en perdant la face… C’est moche !… »

Le portier de nuit vint m’annoncer qu’il me caserait au 87.

— C’est une belle chambre, me dit-il, avec salle de bain, mais ce n’est que pour la nuit et je prierai Monsieur de ne toucher à rien. C’est la chambre d’un client qui doit rentrer demain dans la journée, toutes ses affaires sont là. À quelle heure dois-je réveiller Monsieur ?

— Soyez sans inquiétude, lui répondis-je. Vous n’aurez pas d’ennuis. Je pars demain matin à la première heure. J’embarque après-demain à Boulogne, à bord de « l’Almanzora » et je dois m’arrêter à Paris, où j’ai encore à faire. Vous voyez, je ne vais pas m’éterniser.

— Bien, Monsieur. Je vais accompagner Monsieur.

La chambre sentait le tabac blond.

— Dites, fis-je au portier qui s’éloignait. J’ai laissé la voiture en stationnement devant l’hôtel. Mon chien fait bonne garde. Mais jetez-y un petit coup d’œil de temps à autre, à Marseille on ne sait jamais, vous seriez bien aimable.

— Bien, Monsieur.

Je poussai la porte.

Comme un étourdi j’étais monté sans bagage. Je fis couler un bain. Il y avait un pyjama propre dans un placard, des serviettes éponges, un flacon d’eau de Cologne, une savonnette intacte. Sans scrupule je me mis à me savonner et pris un bain sans fausse honte.

Puis, j’allumai des cigarettes anglaises qui ne m’appartenaient pas.

J’ai dit au début du présent chapitre que la nuit que j’accordai à madame de Pathmos fut une nuit d’amour qui devait la libérer psychiquement d’une hantise bien mieux qu’une séance d’analyse, ce que j’espère, et que, de sa part, cette nuit d’amour fut l’exposition d’une passion brûlante mise à nu. Sans jamais m’y attarder car je ne suis pas sujet à la délectation morose, ce vice secret de tant d’hommes et clé de leur impuissance, j’y ai souvent pensé depuis et chaque fois avec une joie sans mélange et un sentiment très vif de reconnaissance. C’est une des rares heures de ma vie qui vaille la peine d’avoir été vécue et qui, je le sais bien, au moment de ma mort me fera regretter l’existence et bénir cette nuit qui m’a comblé. J’associe le souvenir de cette nuit passionnée où je vis une femme se livrer à l’amour avec frénésie, sans grimaces et sans fard, souvent soulevée et plus souvent encore culbutée par la plénitude du mouvement qui la portait à se donner, à prendre, à s’anéantir, à se fondre dans l’étreinte de son conjoint jusqu’à s’oublier à crier, se plaindre, gémir, roucouler, rire, pleurer et murmurer un nom, qui n’était plus le mien ni celui de personne mais un saint nom comme dans une prière ou une action de grâce où l’on invoque l’Être, au spectacle d’un trois-mâts retour du cap Horn[36] rencontré un jour au milieu de l’Atlantique, par très grosse mer, ciel d’airain, soleil implacable et un vent soufflant en ouragan, qui fuyait dans la tempête, les voiles pleines, dangereusement incliné, soulevé par, plongeant dans les vagues monstrueuses de l’océan et qui fila à contre-bord tout ruisselant d’écume, vision ailée de puissance, de fatalité et de grâce, et qui est un des plus beaux souvenirs du monde que j’emporterai de chez les hommes.

 

Elle entra sans frapper. Je l’attendais. Quand elle entra dans cette chambre qui n’était pas la mienne, elle était nue sous son manteau de fourrure. Elle avait dû gravir deux étages et demander par téléphone le numéro de la chambre au portier de nuit. Gêne, coquetterie, pudeur ou oubli, elle portait sur son nu son collier de perles noué en torsade. Elle se donna dans un râle. Elle eut des curiosités de petite fille et des pratiques de dévergondée. Impudique dans sa pudeur et des paroles d’innocence dans son impudicité. Beaucoup de questions troublantes comme si elle eût désiré s’instruire ou contrôler des renseignements appris par ouï-dire. J’avais par moments l’impression qu’elle se vengeait franchement de son mari et à d’autres qu’elle voulait essayer ses charmes pour se rendre compte de la nature et de la puissance des rets dont son mari était prisonnier ou qu’elle obéissait à des mauvaises habitudes, des vices bas qui lui venaient de lui et auxquels elle se laissait aller par à-coups. J’avais alors le sentiment qu’elle était la proie d’un fantôme ou d’un démon, d’où ses cris. Extrême sensibilité des seins et de la peau du cou derrière les oreilles, particulièrement l’oreille gauche. Incontinence de paroles tendres. Mignonneries. Orgasmes abondants. Insatiable de baisers et de caresses et de chatouilles. Sa fureur apaisée, quand elle eut bien connu quel genre d’homme j’étais et qu’elle m’eut reconnu, « son Tajito chéri », alors ce fut un roucoulement de colombe poignardée et une effusion de tendresses enfantines et émues, de sourires mouillés de larmes de bonheur, de sanglots, de regrets, d’éclats de rire, d’humbles complaisances, de provocations pour rattraper le temps perdu et de nouveaux délires et emportements pour aller plus vite que le temps qui fuyait. Entr’actes pénibles où elle se montrait exaspérée et même grossière de langage, m’insultant parce que je ne voulais pas céder à ses propositions absurdes de divorce et de mariage, allant comme une maquerelle jusqu’à me proposer sa fille pour ne pas avoir à se séparer jamais de moi, puis rage, désespoir et menaces, — de mort, de suicide, et tout le tremblement, — quand elle apprit de ma bouche que de toute façon je la quittais au petit jour et que, probablement, je ne la reverrais jamais parce qu’une nuit pareille ne peut se recommencer, que cette chance que nous avions eue de nous conjuguer était unique, que l’on ne gagne pas deux fois de suite le gros lot et que le malheur des hommes venait de ce qu’ils voulaient faire durer ce qui ne dure pas, la chair, qu’il n’y avait rien d’autre entre nous que cette joie, que ce bonheur, que cette révélation, réciproque, certes, mais païenne, donc sans lendemain.

— Profitons-en, chérie, le jour approche…

Alors ce fut un duo où chacun donnait à l’autre ce que chacun voulait ravir à l’autre de ses jouissances les plus secrètes qu’il désirait garder jalousement pour soi mais qu’il se voyait contraint de livrer sous l’aiguillon du plaisir né d’un échange ininterrompu et sans cesse renouvelé d’effluves, d’épidermes et de volupté.

La séparation fut comique. Sous l’action d’un dernier baiser derrière l’oreille gauche et comme Cajita se contorsionnait, la torsade de perles se rompit et son célèbre collier s’éparpilla dans la pièce. Je passai plus d’une heure à ramasser ces perles, fourrageant sous les meubles et déplaçant les malles et les valises de l’inconnu qui avait loué la chambre, déclouant les tapis, passant l’ongle dans les rainures du parquet, cependant que mon amante épuisée souriait aux anges. Enfin, je les eus toutes rassemblées, sauf une. Il y en avait je ne sais plus combien ni je ne sais plus pour combien de millions. Je les mis dans ma casquette.

— Tiens ! Sauve-toi. Il fait grand jour. On remue déjà dans l’hôtel. Il n’en manque qu’une. Je dirai en bas, à la Direction, de la rechercher et de te la remettre discrètement. Il faut que je parte. Adieu, Cajita, adieu, mon amour, adieu pour toujours !

Je lui jetai sa fourrure sur les épaules. Je la poussai vers la porte. Je l’embrassai une toute dernière fois. Elle se laissait faire inconsciente. Elle s’en alla comme une somnambule sans dire un mot, emportant ses perles et ma casquette à carreaux.

 

En bas, je dis au portier de nuit qui était sur le point de s’en aller et qui passait les consignes, de monter au 87, de chercher la perle de madame de Pathmos et de reclouer les tapis et de tout remettre en place.

Je lui dis de changer les draps.

Et je lui donnai un nouveau pourboire, mais royal, pour trouver la perle et envoyer le pyjama au blanchissage.

— Ainsi, vous n’aurez pas d’ennuis, votre client ne rentrant que dans la journée. Au revoir et merci !

— Bon voyage, Monsieur.

Et le portier de nuit souleva sa casquette dorée et rabattit la portière.

Je démarrai en quatrième.

J’étais tête nue.

Je bifurquai avant Avignon pour passer par Montfavet, Le Pontet, Sorgues et m’arrêter après la traversée de Châteauneuf-du-Pape et sauter dans une vigne où Raymone venait faire les vendanges pendant les vacances quand elle était enfant.

Acagnardé contre une murette, à l’ombre tendre d’un pêcher, je fis la leçon à Volga :

Amour, délice et orgue sont féminins au pluriel.

Cette règle grammaticale a tout fait pour me pervertir l’esprit et me livrer à la débauche poétique car je me la suis répétée des millions de fois depuis les bancs du collège et dans toutes les circonstances de la vie dont je me récréais ou qui me souriaient. Elle m’est apparue très tôt comme la règle d’or de la poésie et un merveilleux entraînement musical quand je compris que cela pouvait également se réciter en mineur, et jusqu’à satiété, et s’écrire :

Amours, délices et orgues sont masculines au singulier,

et se chanter à l’infini et à l’éternité comme l’hymne à la joie de la « IXe Symphonie » :

Seidt umschlungen, Milionen !

cette grandiose et pathétique projection sonore du ciel nocturne, des astres qui roulent par couples et de la chute du soleil dans l’espace où nous tombons à la suite,

ô Néant !

Je finis par m’endormir. La terre sentait bon. Volga veillait.

Aix-en-Provence,

du 29 février au 7 avril 1944.





TROISIÈME PARTIE

Rhapsodies gitanes



À LA COMTESSE DE CASTRIES

en souvenir

de Calaoutça

de Casa Sedano

du 102 de la rue de Grenelle

de Saint-Bertrand de Comminges

du souper de la Ferme Basque

de l’Abbé Aveugle

du Minotaure Historique — du Crocodile Sacré

du pauvre Gourmand mort à Genève

sans parler du Fils du sergent de ville

ni de l’Homme couvert de femmes

CES MEDIANOCHES

avec

ma tendre et bavarde amitié

BLAISE CENDRARS



PREMIÈRE RHAPSODIE

Le fouet


DIEU

— Acré, la rousse !…

Nous étions à peine sautés du tram et engagés de cent pas dans le marché aux puces de Kremlin-Bicêtre que devant et derrière nous des coups de sifflet retentissaient et qu’aux cris de « Acré, acré !… voici la rousse !… » les marchands à la sauvette ramassaient leur pacotille pour s’enfuir à toutes jambes et que le vide se faisait devant nous entre les attroupements hostiles et goguenards.

— Tu vois bien, dis-je à Léger, c’est raté pour aujourd’hui.

Il nous faudra revenir jeudi prochain. Mais, je t’en supplie, ne te déguise plus. On n’a pas idée de se faire une tête pour venir chez les chiffonniers. À force d’avoir voulu passer inaperçu, on ne remarque que toi dans la foule. Ma parole, tu as une tête de bourrique et les gens t’ont pris pour un pierrot de la préfecture. Et tous ces types me connaissent ! Néanmoins ils ont donné l’alerte. Je ne puis rester sur cet affront. Ça aurait l’air de quoi ? Viens avec moi. On va aller boire un verre. Je vais te mener à l’académie des « Petits Charlots »…

Ce pauvre Léger, un quart d’heure auparavant, place d’Italie où je lui avais donné rendez-vous pour prendre le tramway, je lui avais déjà fait des remontrances au sujet de son déguisement. C’est de Fernand Léger, le peintre cubiste, que je parle. Cela faisait des mois que Fernand, ce gros lambin si sympathique, me tannait pour que je le mène voir les gitanes.

— Puisque tu dis que tu es affranchi partout dans la zone, tu ne pourrais pas m’introduire à Saint-Ouen, chez les gitanes ? Je voudrais voir ça de près…

— C’est entendu, vieux, tu viendras un de ces jours avec moi, mais pas à Saint-Ouen, à Kremlin-Bicêtre…

— Ah !

— … non, je ne connais pas les gitanes de Saint-Ouen mais je connais bien ceux du Kremlin, c’est là que perchent mes amis. C’est une famille bath. Le vieux Grêlé a un théâtre. Et il y a trois filles. Les Trois Maries qu’on les appelle. Leur frère était avec moi à la Légion Étrangère.

Léger paraissait tout réjoui, mais, je ne sais pourquoi, je n’avais aucune envie de l’emmener chez les gitanes et je m’étais empressé d’ajouter pour le morfondre :

— … De toutes façons ne te bile pas. On ne pourra pas y aller avant les élections.

— Quelles élections ?

— Mais les élections du roi de la Sicile, du roi de la zone sud, et c’est à Kremlin-Bicêtre que ça se passe.

— Et c’est quand ces élections ?

— Dans trois mois.

— Et il n’y a pas moyen d’y aller avant ?

— Non, mon vieux. Tu comprends, la zone est en effervescence. Ce n’est pas le moment de t’y présenter. Les types sont encore plus méfiants que de coutume. Tu pourrais y recevoir un mauvais coup. C’est qu’ils ne rigolent pas, les mecs. Ils n’aiment pas les curieux. Et il n’y a pas plus chatouilleux et plus vindicatifs que ces zèbres-là. Tu t’en apercevras quand tu les connaîtras mieux…

Cela se passait en octobre 1923, à mon retour de Rome où j’avais tourné un grand film « La Vénus noire » avec Dourga, la danseuse hindoue de l’Opéra-comique, comme vedette, et tous les animaux du jardin zoologique, la plus belle collection Hagenbeck après Hambourg, et dont je rentrais bredouille, victime du krach du « Banco di Sconto », ce scandale financier international soigneusement monté par le baron F… qui devait empocher d’un seul coup, à l’aube du régime de Mussolini, tous les capitaux de l’industrie cinématographique italienne si opportunément amassés durant la Grande Guerre et porter à cette industrie un coup dont le cinéma italien ne s’est jamais relevé. Personnellement, je trinquais pour 8.000 livres Sterling, soit 1.250.000 francs en chiffres ronds, le change étant à 160, mon premier million gagné par mon travail depuis que j’avais dit adieu, non pas à la poésie, mais aux poètes et à Paris, et pour toujours. La septième année de ma vie d’homme commençait. Et j’étais de retour à Paris. Et je repartais de zéro.

Le comput de ma vie d’homme commence en octobre 1917 le jour où, pour de nombreuses raisons dont je vous fais grâce mais dont la principale était que la poésie qui prenait vogue à Paris me semblait devenir la base d’un malentendu spirituel et d’une confusion mentale qui, je le devinais, ne tarderaient pas à empoisonner et à paralyser toutes les activités de la nation française avant de s’étendre au restant du monde, je clouai dans une caisse en bois blanc et déposai dans une chambre secrète à la campagne un manuscrit inédit : « Au cœur du monde », volume de poésie que je venais de parachever selon une technique nouvelle et une inspiration qui m’avait surpris à force d’actualité, seule source éternelle de la poésie, en dehors de toute école ou Académie, et que je quittai mes amis les poètes sans qu’aucun d’eux ne se doutât que je m’éloignais pour m’épanouir et me fortifier dans l’Amour, sur un plan où tout : actes, pensées, sentiments, paroles, est une communion universelle, après quoi, chose que j’ignorais moi-même alors, comme on entre en religion et franchit le cloître dont la grille se referme silencieusement sur vous, sans avoir prononcé de vœux, on est dans la solitude intégrale. En cage. Mais avec Dieu. C’est une grande force. Et l’on se tait par désir du Verbe…

« … Les hommes qui sont obligés de se servir de la parole pour découvrir leurs pensées, n’expriment qu’une seule chose à la fois.

« Mais si je pouvais m’exprimer autrement, dit saint Augustin, je dirais à la fois d’un seul mot tout ce que je pense.

« C’est ce que Dieu fait toujours en produisant France de lui-même son Verbe, sa parole substantielle. Car ce que Dieu dit en lui-même, ce que prononce cette poitrine immense (comme s’exprime Mr. Olier) est toujours infini, Dieu disant tout ce qu’il est et tout ce qu’il sait ; et c’est aussi, par proportion, ce qu’il fait en produisant en dehors quelques petites syllabes de ce même Verbe, lorsqu’il instruit les hommes par la parole articulée ou allégorique. De là la multiplicité des sens que présentent les mêmes paroles des saintes Écritures, et les significations diverses des figures vivantes ou insensibles dont Dieu a voulu se servir pour nous faire connaître ses desseins[37]. »

Mais trêve à cette confidence qui n’est pas le sujet de mon récit. J’ai signalé cette expérience, banale au XIe ou au XIIe siècle, non pas parce qu’elle a été celle, inattendue, d’un poète moderne qui n’a pas la foi mais parce qu’aujourd’hui, 1944, certains de mes amis les plus intimes commencent à s’en douter et à en parler[38]. Je tenais à leur fournir une date marquant le début de mon aventure d’homme, d’auteur des « Histoires Vraies » et d’amant du secret des choses.


L’ACADÉMIE DES « PETITS CHARLOTS »

Donc, le vide continuant à se faire devant nous, j’entraînai Léger à travers le marché, puis je pris une sente qui zigzaguait entre les cagnas, les courettes, les poulaillers, les jardinets, les terrains vagues des zoniers, clôturés de pans de murs crêtés de tessons de bouteille, délimités par des barbelés, des pieux, des vieilles traverses de chemin de fer, remplis de chiens furieux, le collier hérissé de clous, à la chaîne mais coulissante le long d’un gros fil de fer ou quelques mètres de câblé tendu leur permettant de se démener comme des démons d’un bout à l’autre de leur enclave pelée, bondissant, aboyant, bavant de rage parmi les bidons vides et défoncés qui s’écroulaient, les tonneaux crevés, les plaques de tôle déchiquetées, les ressorts de sommier qui jaillissaient du sol fait de crassier, de débris de vaisselle ou de poterie, de boîtes de conserves fendues, de monticules d’ustensiles de ménage hors d’usage, de véhicules démantibulés, de tas d’ordures éventrés, entourés d’épinettes, de maigres touffes de lilas ou dominés comme un golgotha d’un squelette d’arbre, sureau rabougri, acacia torturé, avorton de tilleul, le moignon des branches engagé dans l’anse d’un pot de chambre ou la cime étêtée couronnée d’un vieux pneumatique, je traversai la rue Blanqui pour m’engager en face dans une nouvelle sente descendant le fossé des fortifs au pied desquelles était installée l’académie des « Petits Chariots » cinq, six cabanes oblongues servant de dortoir aux enfants et de niches aux ours que l’on dressait pêle-mêle dans cette sinistre institution, par surcroît bistro de nuit et coupe-gorge des maraudeurs et des rôdeurs.

Le ciel était bas. Il pleuvotait. Une ourse malade, qui fientait dans toutes les flaques d’eau, faisait les cent pas devant le baraquement, conduite par un marmot qui la tenait en laisse, une gourmette passée dans l’anneau qui perforait le naseau de l’animal. Le cul-de-poule sur la tête, les yeux maquillés, la petite moustache charbonnée sous le nez, le veston noir étriqué, aux manches trop courtes, étroitement boutonné, l’immense falzard en forme de double besace lui tombant sur les pieds, les pieds engoncés dans d’énormes godasses d’homme, l’enfant s’évertuait à marcher très en dehors comme un pied-plat et parfois il s’arrêtait pour faire des moulinets avec la petite badine de jonc qu’il tenait de la main gauche, faisait demi-tour par saccades après avoir ébauché une glissade sur une jambe, remonté son pantalon, redressé son chapeau melon, et reprenait son va-et-vient en houspillant l’ourse qui s’accroupissait dans les flaques, l’œil vague, l’échine parcourue de frissons, la nuque dégarnie comme par la pelade derrière les oreilles, les pattes molles.

Cet élève était l’un des petits « Charlots ». C’était un gosse de six ans, sérieux comme un pape ; mais l’apprenti-comique se mit à pleurer à chaudes larmes quand je l’interrogeai.

Il baragouinait je ne sais trop quoi en ruthène et je lui parlais russe. Je finis par comprendre que le pauvre môme s’ennuyait, qu’il était de corvée et qu’il en avait marre de monter la garde devant la baraque et de faire le manège avec cette sale bête galeuse alors que ses petits camarades couraient la ville et que c’était jour de marché au Kremlin, et qu’ils le battraient en rentrant parce qu’ils seraient saouls.

— Et Marco ? demandai-je au gitanelle, où est Marco ?

— Marco-le-Transylvanien ?

— Oui, ton patron.

— Mon patron, il est chez le roi.

— Chez le roi ?… Il est donc élu ?

— Oui.

— Qui est-ce ?

— Je ne sais pas. Mais qu’est-ce que vous me donnez, Monsieur, si je vous le dis ?

— Tiens, voilà cent sous. Dis-moi vite qui est le roi ?

— C’est Sawo.

— Sawo ? fis-je stupéfait. Mais lequel, le Balafré ou le Grêlé ?

Le gosse tendait sa main avec la pièce de cent sous.

— Ajoutez encore une pièce, me dit-il avec le sourire, et je vous le dirai…

J’ajoutai encore une pièce de cent sous.

— C’est… ?

— C’est le Balafré.

— Le Balafré ! Il est donc sorti de prison ?…

— Ajoutez encore une pièce, dit le gosse, et je vous le dirai…

— Viens, fis-je à Léger. Foutons le camp. Cela va barder.

Et j’entraînai Léger sur la sente qui contourne le cimetière de Gentilly, en direction de la poterne des Peupliers.

Le gosse courait derrière nous sur la butte, traînant son ourse.

— Monsieur, Monsieur ! criait-il, ajoutez encore une piécette…

— Veux-tu bien t’en retourner, espèce de Charlot à la manque, sinon je le dirai à Marco !

Immédiatement le gosse devint sérieux et s’éloigna sans plus insister.

— Ce qu’il est drôle ! dit Léger le suivant des yeux.

— Oui, fis-je. Mais trottons-nous. Heureusement que ce coin-ci de la zone est désert sinon, avec ses cris, ce sacré gamin aurait ameuté du monde et nous aurions une vilaine histoire sur les bras. Filons.

— Mais que se passe-t-il ? me demanda Léger.

— Je ne puis pas te le dire. Mais à partir de demain matin, et durant huit jours, achète le « Petit Parisien ». C’est le journal le mieux informé sur ce qui se passe dans la zone et le seul qui y consacre plus de trois lignes. C’est mon ami Lerouge qui tient cette chronique. C’est un as. Mais il connaît surtout la zone nord et je me demande s’il va parler de ces élections du roi de la Sicile et du drame de la zone sud ?…

— Quel drame ? me demanda Léger.

Nous débouchions boulevard Kellermann. Je me hâtai vers la station de taxis au coin de la rue de l’Amiral-Mouchez.

— Puis-je te déposer à Montparnasse en passant, j’ai rendez-vous gare Saint-Lazare ? demandai-je à Léger.

— Non, je vais boire un demi porte d’Orléans. Mais que se passe-t-il ?

— Il s’agit d’une vendetta, dis-je à Léger. Achète le journal.

— Je te revois quand ?

— Je ne sais pas.

— Et quand me ramèneras-tu dans la zone ?

— Quand tout cela sera réglé.

— Je ne comprends rien à tout ce mic-mac, fit Léger.

Il était vexé.

— Achète le journal, lui dis-je. Après, je t’enverrai un pneu. Nous y retournerons. Au revoir !…

Et je montai dans un taxi en stationnement.

— Au « Criterion » ! dis-je au chauffeur. En face la gare Saint-Lazare. Je suis pressé.

Léger resta tout ébahi sur le trottoir. Puis, comme le taxi virait pour prendre par la rue Gazan, je le vis s’éloigner de son pas d’herbager normand en direction de « L’Acropole », la célèbre brasserie de la porte d’Orléans. Avec sa casquette et son imperméable et sa solide carrure, il n’y avait pas d’erreur, il avait tout d’un roussin, d’un détective.

« Il est impossible, pensais-je. Jamais plus je ne l’emmènerai avec moi. »


GUSTAVE LE ROUGE

Durant huit jours je hantai le « Criterion » sans avoir la chance de rencontrer Sawo, mon copain de la Légion Étrangère[39]. Je lisais tous les journaux. Aucun d’eux ne parlait des élections du roi de la Sicile ni d’un drame dans la zone sud. J’avais la certitude de ne pas me tromper. L’absence de Sawo, pour ne pas dire sa disparition, me paraissait suspecte. Il est vrai qu’il pouvait être en Angleterre où il se rendait souvent pour ses trafics de bijoux. Un soir je me décidai de passer au « Petit Parisien » voir si Le Rouge était au courant de quelque chose.

Pas plus que Paul Léautaud on ne présente Gustave Le Rouge ; mais je ne résiste pas à l’envie de tracer ici le portrait de cet homme de lettres curieux et de ce curieux homme avec qui j’ai frayé durant une trentaine d’années. D’ailleurs, comme Marthe, sa compagne, était bohémienne d’origine, de ces familles blondasses, filandreuses, boursouflées, molles, poussives des bords de l’Aisne et des marais de la Somme qui forment les vanniers et les écumeurs de rivière, le portrait de Lerouge qui, lui, était Breton, ne m’écarte pas de mon sujet et explique l’intérêt que mon ami portait à la connaissance anecdotique des tribus et des clans de cette gent vagabonde.

Gustave Le Rouge, mort il y a quelques années, à la veille de la deuxième guerre mondiale, est l’auteur de 312 ouvrages (en tout cas, c’est le nombre de ceux que je tenais de sa main et qui figuraient dans ma bibliothèque pillée en juin 40) dont beaucoup en plusieurs volumes et l’un, « Le Mystérieux Docteur Cornélius », ce chef-d’œuvre du roman d’aventures scientifico-policières, en 56 livraisons de 150 pages, et d’autres, ne sont même pas signés, Gustave Lerouge travaillant souvent pour les éditeurs de 17e ordre. Comment définir ce polygraphe à l’érudition vivante et spontanée, jamais à court d’arguments ? Ce n’était ni un nègre ni un tâcheron car ce laborieux, même dans d’obscures brochures anonymes qui ne se vendaient que dans les kiosques, les dépôts de journaux, les papetiers, les merciers de quartier ou de province n’a jamais démérité de son métier d’écrivain, qu’il prenait fort au sérieux et dont il était fier. Au contraire, c’est dans ces publications populaires qu’il ne signait pas — des gros volumes dont une « Clef des Songes », un « Livre de Cuisine » (que j’ai recommandé à tous les gourmets de ma connaissance), un « Miroir de Magie » — et dans des cahiers à peine brochés, souvent une simple feuille imprimée pliée en quatre, en huit, en seize, qui se vendaient deux, quatre, dix sous et étaient criés par des camelots aux bouches du métro le samedi soir (je parle du temps antédiluvien d’avant 1914 !) — « Le langage des Fleurs », « Choisis ta Couleur, je te dirai qui tu es ! » « Comment coller les Timbres-Poste pour exprimer ses sentiments… » « L’Art de se tirer les Cartes », « Les Lignes de la Main », « Le Grand Albert », « Le Petit Tarot », etc., etc. — qu’il se laissait aller à son démon, faisant appel à la science et à l’érudition, non par vain étalage encyclopédique — Lerouge avait lu tous les livres et annotait toutes les thèses d’université et les revues techniques ou spécialisées dont il recevait journellement une quantité prodigieuse — mais pour détruire l’image, ne pas suggérer, châtrer le verbe, ne pas faire style, dire des faits, des faits, rien que des faits, le plus de choses avec le moins de mots possible et, finalement, faire jaillir une idée originale, dépouillée de tout système, isolée de toute association, vue comme de l’extérieur, sous cent angles à la fois et à grand renfort de télescopes et de microscopes, mais éclairée de l’intérieur. C’était de l’équilibrisme et de la prestidigitation. Ce jongleur était un très grand poète anti-poétique, et je donne la prose et les vers de Stéphane Mallarmé pour, notamment, une de ses plaquettes éphémères qui était intitulée « 100 Recettes pour accommoder les Restes » qui se vendait cinq sols, petit traité domestique à l’usage des banlieusards, précis d’ingéniosité utilitaire, parfait manuel du système « D » et, en outre, le plus exquis recueil de poèmes en prose de la littérature française. Mais Lerouge s’en défendait ! Il ne l’avait pas fait exprès, me disait-il quand je l’en complimentais et portais cette petite merveille aux nues, le menaçant de la faire figurer un jour dans une anthologie. Il était maladivement timide. Et j’ai mis des années à comprendre que cette timidité qui empoisonnait sa vie et qui se manifestait par une absence complète de sens pratique qui frisait l’inconscience, le masochisme, les interdits infernaux, le malheur où une âme atteinte se délecte, un cœur cachottier jouit avec amertume, était l’expression d’un orgueil monstrueux.

Exemple : Lui ayant rapporté de voyage une édition japonaise de son « Mystérieux Docteur Cornélius », ce roman du monde moderne où par les tableaux de la nature exotique, son amour des aventures, son goût policier de l’intrigue, son penchant métaphysique, son don de visionnaire scientifique mon ami a fait la somme du roman du XIXe siècle, de Bernardin de Saint-Pierre à Wells, en passant par Poe, Gustave Aymard, le Balzac de « Seraphita », le Villiers de l’Isle-Adam de « L’Ève future », l’école naturaliste russe et le théâtre d’épouvante, dans sa surprise Lerouge m’avoua que le « Mystérieux Docteur Cornélius » avait été traduit déjà en trente-deux langues et que l’édition française publiée au Canada avait été vendue à 800.000 exemplaires et qu’un nouveau tirage la porterait à un million. Lui ayant alors fait observer qu’il cachait son jeu et qu’il devait être le plus riche des hommes de lettres, il m’avoua avec orgueil avoir vendu ses droits pour le prix forfaitaire de 400 francs, en toute propriété et qu’il n’avait plus rien à toucher et pas un sou à réclamer sur les innombrables éditions françaises, traductions en toutes langues, versions, deuxième et troisième moutures, remoulures, feuilletons, adaptations tirés de son roman qui faisait le tour du monde. Et de cela, Lerouge qui n’avait pas de quoi, se rengorgeait comme d’un bon tour qu’il eût joué aux éditeurs qui faisaient fortune à ses dépens mais n’arrivaient pas à lui mettre le grappin dessus.

— Je suis libre, affirmait-il, ma plume n’est pas à vendre !

Et le lendemain, pour célébrer la joie que je lui avais faite en lui apportant cette édition japonaise, mon don Quichotte m’invitait à venir partager avec lui le plat de Lucullus dans une guinguette de Saint-Ouen qu’il venait de découvrir, et ce fameux plat, dont Lerouge était l’instigateur et le cuisinier, n’était rien moins qu’un saladier rempli de langues de merles cuites au beurre blanc et parfumées à la rose et à la violette, qui se mangeait avec des petits croûtons à la liqueur de céleri et qui s’accompagnait de longues lampées d’alicante, cependant que le patron de la chigana, un gitane espagnol, tournait autour du plat sur ses espadrilles, s’excusant sur un ton de complainte :

— Ce ne sont que des langues de merles, ce n’est pas la saison des rossignols…

Il y avait plus de 2.000 langues et cela devait coûter une fortune à ce brave Lerouge qui ne roulait pas sur les ors.

Autre exemple : C’est à ce déjeuner, comme j’allais prochainement partir à Rome faire du cinéma, que j’entrepris l’ami Lerouge pour qu’il me cédât les droits cinématographiques d’adaptation du « Mystérieux Docteur Cornélius » à l’écran. Ce n’est pas que je tenais personnellement à tourner ce film, j’avais bien autre chose à faire ; mais on réalisait encore à l’époque des films à épisodes, les firmes étaient à court de sujets à longue haleine, l’œuvre mouvementée de Lerouge s’y prêtait admirablement, cela pouvait faire un « money-maker » et lui apporter beaucoup, beaucoup d’argent et j’étais admirablement placé auprès du consortium anglais qui avait la haute main sur les studios en France pour rendre ce service à mon ami. Lerouge se montra excessivement difficile, dur à convaincre, réticent, méfiant, disant oui et non, finaudant, faisant l’idiot, têtu, buté, émettant des prétentions prohibitives de contrôle sur la gestion financière du film, ne voulant céder sur aucun point, bien que brûlant d’envie de voir son œuvre portée à l’écran. À la longue je finis par le persuader.

Mais il me fallait une signature pour pouvoir traiter en son nom.

Je la lui demandai.

Alors il recommença à se faire retors et de plus en plus indécis, prétextant son horreur des contrats qui vous lient, sa hantise de la chicane et son besoin d’indépendance.

Cela tournait à la phobie.

— Justement, vous n’aurez à vous occuper de rien. Si je vous demande une signature, Lerouge, c’est pour pouvoir traiter avec ces messieurs. Il me faut votre procuration, un bout de papier légal, pour que je puisse agir en votre nom. Ayez confiance. Je vous garantis que vous n’aurez pas à vous déranger. J’agirai pour le mieux comme s’il s’agissait d’un bouquin à moi. Les Anglais sont corrects en affaires et tous les grands trusts de cinéma ont un bureau spécial de contentieux qui se charge de débrouiller les droits de l’auteur vis-à-vis les marchands de papier imprimé et les agents littéraires. Vous vous êtes fait voler toute votre vie durant. Profitez de l’occasion pour retrouver votre liberté, je vous y aiderai de toutes mes forces, sinon un de ces requins qui vous ont fait signer des papiers à la mords-toi le doigt, traitera l’affaire et vous n’aurez pas un sou du cinéma comme pour les traductions et les reproductions. Votre partenaire est de mauvaise foi, à preuve les 400 francs qu’il vous a donnés pour le « Docteur Cornélius ». S’il faut plaider, ces messieurs plaideront pour vous. Je me charge de les convaincre. Je prends cette affaire à cœur. Je me fais fort de vous faire avoir comptant le petit million que vous demandez.

Enfin Lerouge céda. Il me signa une procuration sur l’envers d’une vieille enveloppe. Ce bout de papier était suffisant. Je n’avais qu’à le faire enregistrer et légaliser à l’ambassade. J’étais fier de moi. J’allais faire avoir à Lerouge une montagne d’argent et il pourrait m’en payer des saladiers de langues de merles, de rossignols, d’alouettes et, même, de colibris ! Mais, rentré chez moi, j’y trouvai un pneu de Lerouge me suppliant de bien vouloir lui rendre la procuration qu’il venait de me signer. Cela était dit en termes extravagants : qu’il ne pouvait plus vivre, qu’il en perdrait le boire et le manger, qu’il n’en dormirait plus, qu’il se faisait des cheveux, etc. ; et comme j’étais en train de lire ce billet symptomatique, voilà que l’on sonne et que Lerouge entre, tend la main, déchire sa signature que je lui rends sans un mot, me prend dans ses bras, m’embrasse, pleure, rit, jubile et me dit :

— Allons boire un verre, Cendrars, jamais je n’oublierai ce que vous avez voulu faire pour moi. Merci, merci. Mais je ne peux pas… je n’ose pas… j’en ai le vertige[40] !…

Lerouge était mon aîné de vingt-cinq ans.

Cette scène me laissa rêveur…

Mystère de l’homme, aberration de l’homme de lettres, cet homme de génie que la timidité rendait humble avait le génie féroce de la destruction, de la destruction de soi qu’il poussait jusqu’au sadisme dans sa vie privée. Il suffisait d’aller une seule fois chez lui pour s’en rendre compte et s’en aller au plus vite en proie au malaise, malgré la cordialité de la réception.

Lui, qui signait indifféremment Gustave Lerouge ou Gustave Le Rouge quand il signait ses écrits, était pour tout de bon Le Rouge chez lui, un tyran, un maniaque, rouge sang.

Il faisait peur.

Et prenait plaisir à faire peur.

À se faire peur…

Mais avant d’en venir à ce chapitre si curieux pour la psychologie de l’écrivain sur les artifices qu’il employait pour se mettre en transes et écrire, je voudrais raconter dans quelles circonstances mélodramatiques, et surtout bouffonnes, je fis la connaissance de cet homme qui aurait pu exercer sur moi une si grande influence, mais qui me détourna de la fréquentation des gens de lettres, ces animaux malades de la peste comme je les nomme aujourd’hui en mon for intérieur quand il m’arrive de penser à eux dans la solitude, à la vie qu’ils mènent devant les glaces pleines de reflets des grands cafés de Paris, à leur déformation professionnelle, à leurs grimaces, à leur vanité inégalable, à leur mesquinerie, à leurs hochets esthétiques ou honorifiques, à leur concurrence déloyale, à leurs poses, à leurs parlottes, à leurs phobies, en un mot : à leur folie des grandeurs, ce qu’un psychiatre allemand appellerait : le Kaffee-Wahn, cette emprise du café ne remontant qu’à Diderot.

Pourtant Lerouge n’était pas le premier écrivain que je rencontrais, loin de là ; mais c’était le premier vers qui mon admiration me portait ; j’avais toujours dans mes poches l’une ou l’autre de ses publications et la dernière livraison d’un de ses grands romans à épisodes, dont le simple aspect de la couverture en couleurs me réjouissait d’un samedi à l’autre : « L’Astre d’Épouvante », etc., etc ?…

Au physique, Gustave Lerouge correspondait exactement à cette notation de Balzac si porté à réduire à des phénomènes d’ordre morphologique externe la formation, le comportement, l’activité cérébrale des hommes de génie, au point qu’il tente à différentes reprises dans son œuvre géante, où il met tant de personnages extraordinaires en scène, des conquérants, des philosophes, des artistes, et plus particulièrement des écrivains, par exemple Louis Lambert, à Montoire, dans le Vendômois (France) ou Emmanuel de Swedenborg, à Jarvis, sur le Stromflord (Norvège), d’en esquisser le prototype physiologique : « … sa taille était médiocre, comme celle de presque tous les hommes qui se sont élevés au-dessus des autres : sa poitrine et ses épaules étaient larges, et son col était court comme celui des hommes dont le cœur doit être rapproché de la tête… » Lerouge avait les yeux en boules, à fleur de tête. Il était cardiaque. Entre deux voyages, je ne manquais jamais d’aller le voir. Il enflait en vieillissant. Il est mort œdémateux. Sa mort a été atroce. Il a beaucoup souffert, surtout moralement à cause du régime, de la diète rigoureuse, du jeûne presque absolu auquel il était astreint : « sept grains de blé crus, une cuillerée à café de blé cuit, et une minuscule feuille de salade, une demi-cuillerée à soupe de lentilles cuites dans trois eaux, pruneaux dessucrés, une demi-pomme de terre cuite avec des traces de sel, une tasse à thé de riz, une quantité parcimonieusement mélangée de fromage sur une biscotte misérable, de la banane, des pruneaux crus, ou bien des amandes comptées à l’unité, ou de ces fameux gâteaux dits à l’œuf qui contiennent un vingtième d’œuf réservé pour la reprise de certaines albumines, la nuit deux tiers de tasse à thé d’eau bouillie avec la valeur d’un quart de morceau de sucre de chocolat[41] », lui, Lerouge, un des plus gros mangeurs que j’aie connus !

Mais quand je l’ai connu, vers 1907, Lerouge était surtout un gros buveur d’absinthe. Il en avait le teint blafard, la peau du visage qui s’écaillait, l’œil morne. Verlaine avait été son maître et il était inépuisable d’anecdotes d’ivrognerie à son sujet. Taciturne en société, quand il se sentait en confiance ses yeux bleus s’illuminaient, Lerouge devenait loquace, spirituel, enflammé et sa conversation était pleine de visions, de prophéties, du langage des sphères, de correspondances occultes et de sous-entendus cocasses et réalistes qui faisaient rire. Ces impromptus en fusée qui montaient droit au ciel et qui interrompaient soudainement leur trajectoire dans un éclatement et un éblouissement étaient d’un grand poète et Lerouge était un charmeur quand il réussissait à rattraper au vol leurs éclaboussures féeriques qui retombaient, leurs étincelles fulgurantes qui pétillaient en s’éteignant, leurs palmes de feu qui s’évasaient en déclinant et à offrir à chacun de ses convives ou auditeurs bénévoles une braise étoilée, une fumerolle magique, un parachute en papier de soie enchanteur, une tige brisée de raquette-lyre, un disque en carton doré qui était l’envers de ce qui avait été un brillant soleil pétaradant, bref les débris qui venaient au sol du bouquet du feu d’artifice qu’il venait de tirer pour sa joie particulière de pochard en fête devant des verres d’absinthe, maintenant vides, hélas ! dans un lointain bistro de banlieue…

Et bien, bien des années plus tard, alors qu’en toute candeur le polygraphe vieillissant, qui toute sa vie durant avait été à la traîne de l’école symboliste et comme tenu en marge du « Mercure de France », voyait son ambition se réaliser d’être enfin pris au sérieux et d’entrer de plain-pied dans la littérature (la littérature avec un grand « L », ce rêve de tous les feuilletonistes et de milliers et de milliers de journalistes !) les « Nouvelles Littéraires » lui ouvrant ses colonnes en première page (tout comme à Paul Léautaud), j’eus la cruauté d’apporter à Lerouge un volume de poèmes et de lui faire constater de visu en les lui faisant lire une vingtaine de poèmes originaux que j’avais taillés à coups de ciseaux dans l’un de ses ouvrages en prose et que j’avais publiés sous mon nom ! C’était du culot. Mais j’avais dû avoir recours à ce subterfuge qui touchait à l’indélicatesse — et au risque de perdre son amitié — pour lui faire admettre, malgré et contre tout ce qu’il pouvait avancer en s’en défendant, que, lui aussi, était poète, sinon cet entêté n’en eût jamais convenu.

(Avis aux chercheurs et aux curieux ! Pour l’instant je ne puis en dire davantage pour ne pas faire école et à cause de l’éditeur qui serait mortifié d’apprendre avoir publié à son insu ma supercherie poétique.)

Cependant que je riais, j’entraînai l’ami Lerouge boire « mes » droits d’auteur chez « Francis », place de l’Alma, près de chez moi, chacun un magnum de champagne, du bon.

Mais durant toute la soirée Lerouge resta rêveur…

C’était bien son tour !

Je l’avais sacré poète, lui, le timide handicapé.

Il n’en revenait pas.

………………

………………

………………

Mais où sont les… feux d’antan ?

………………

Au-dessus de sa tête, une affiche annonçant le spectacle que l’on donnait à côté, à la « Comédie des Champs-Élysées », portait en capitales grasses : « Je suis trop grand pour moi », le titre de la pièce de Jean Sarment qui faisait courir tout Paris, c’est-à-dire le Paris des snobs.

Et nous restions là sans plus parler, le vieil homme de lettres fatigué, qui avait enfin le sourire, et moi.

— Barman, encore une bouteille !


LE PÈRE FRANÇOIS

Nous étions couchés dans l’herbe

Et nous avions vingt ans.

Les épinards sont superbes !

Voici venir le printemps…

……………….

À une époque de ma vie où je m’occupais d’apiculture dans le Meldois, j’étais amoureux de la fille d’un scaphandrier. Les abeilles ne me donnaient pas beaucoup de tintouin, la fille du scaphandrier non plus. Le début de l’été était admirable. Je passais le plus clair de mes jours avec mon amoureuse, tous les deux couchés dans l’herbe du talus en bordure du canal de l’Ourcq, ne pensant à rien de mal, sinon qu’à nous faire des papouilles dans les oreilles avec de longs brins d’herbe, à compter, la tête à la renverse, les milliards de feuilles des trembles et à nous aimer comme les petites bêtes à bon Dieu, nos deux têtes joue contre joue, les joues en feu, soufflant les points noirs des coccinelles pour faire s’envoler les ravissantes bestioles et les voir venir se replacer sur nos mains, les ailes déployées et nous courir au bout des doigts comme gouttes de sang dans un rayon de lumière. Parfois, nous nous empoignions par le cou et nous embrassions à en perdre haleine.

Quelle merveille, elle s’appelait Antoinette et, moi, Blaise !…

J’avais vingt ans, elle, dix-sept.

Nous nous roulions dans l’herbe.

Je la serrais dans mes bras car j’avais encore mes deux bras…

Nous nous embrassions à bouche que veux-tu. Les rouliers qui passaient sur la route, derrière nous, nous houspillaient. Nous éclations de rire. Les grognards faisaient claquer leur fouet. Et les gens des chalands qui remontaient à vide de Paris, nous interpellaient et nous invitaient à monter à leur bord.

Tout le monde nous connaissait sur les deux rives du canal et quand nous entrions dans un des bouchons de la berge manger une friture, boire une chopine de vin blanc ou faire une partie d’escarpolette, on nous y accueillait avec des sourires de complicité.

Partout on ne nous appelait que « les Amoureux » et nous étions connus aussi loin que jusqu’à Lizy, en amont, et jusqu’à Pavillons-sous-Bois, en aval, pousser plus loin eût été compromettre Antoinette car seule une gourgandine franchit cette dernière écluse. Les filles de la batellerie ont leur honneur et la marine fluviale est jalouse. Les amoureux ne descendent pas jusqu’à Paris, cela ferait scandale, ou alors par le chemin de fer ou par la route et, alors, ils sont perdus. On faisait bien une exception pour ceux qui s’y risquaient en automobile, ces sacrées mécaniques étaient encore si rares à l’époque que « voyager dedans » faisait sensation et que c’était une gloire pour une population riveraine d’avoir eu des jeunesses qui avaient perdu la tête en teuf-teuf. Quand le couple fautif rentrait de la capitale sa fugue était pardonnée et les jeunes gens, qui le savaient, ne revenaient pas tête basse mais en s’en vantant. Ainsi, plus d’une belle marinière « l’a » perdu en auto.

Une des mécaniques qui faisaient le plus de bruit sur la route de Meaux était la chignolle du père François. Le père François, toujours entre deux mominettes, était une brute grondante et tempêtante, mais son teuf-teuf faisait encore plus de boucan que lui quand il s’agissait de démarrer. Des pièces détachées plein sa casquette, sa trousse à outils éparpillée autour de lui sur le sol, noir de cambouis, son crâne dégarni ruisselant de sueur, l’œil injecté, le père François, qui n’en avait pas beaucoup, perdait complètement patience, invectivait son clou, flanquait des coups de pied à son zinc, en faisait le tour en l’insultant, envoyant des beignes à la carrosserie, martelant sa voiture avec une clé anglaise, lui flanquait derechef des coups de pied par en dessous et dans les roues, compissait le moteur de rage et, pris de furie, se ruait sur la bagnole, sortait un gros fouet de charretier de dessous le siège avant et se mettait à la battre à coups de lanière, faisant claquer la mèche comme une pistolade avant de travailler l’automobile avec le manche du fouet comme s’il se fût agi d’une rosse ou d’une vieille carne refusant d’avancer, et il tirait sur une bride imaginaire, poussant des « hue… hô !… » des « diâ… diâ !… », des « carogne ! », des « cent mille diables ! », prenant le ciel à témoin de la mauvaise volonté de cette « sale bête ! », gueulant, tonitruant, avalant et recrachant sa longue moustache gauloise imbibée du jus de sa chique et décolorée par l’absinthe. Et quand l’engin gazait et était lancé, au lieu d’en profiter pour filer en ligne droite le père François, qui avait ses habitudes sur cette route qu’il avait fréquentée comme ancien roulier chargé du courrier de camionnage entre Meaux et Paris, s’arrêtait à la porte de toutes les auberges (« Sacrée grenouille, va ! » disait-il en descendant de voiture et contemplant d’un œil attendri son outil tressautant et haut perché sur roues dont il hésitait à stopper le moteur poussif) pour boire le coup, casser la croûte et raconter des histoires d’un autre temps, parlant des chevaux qu’il n’avait plus, de ses bonnes fortunes avec des bourgeoises dans les maisons isolées du bord de la route (les premières villas qui s’édifiaient dans la région), des mauvaises rencontres qu’il avait pu faire la nuit au coin d’un bois et dont il s’était toujours tiré grâce à son fouet, de cuites mémorables et de ses démêlés avec les gabelous de l’octroi qui le tenaient à l’œil aux portes de Paris et avec qui il avait joué au plus fin durant cinquante ans.

Antoinette et moi, nous connaissions fort bien le père François pour l’avoir rencontré des centaines de fois sur la route et, loin de nous faire peur, ses colères nous faisaient rire. Or, personne ne résistait au rire d’Antoinette l’orpheline, même pas le terrible père François qui passait pour une terreur, si bien que l’enfant rieuse et moi nous étions souvent montés dans sa voiture, jamais en direction de Paris, grands dieux ! mais pour nous faire conduire dans le chantier lointain, France de Couilly, où Gustave le scaphandrier, le père d’Antoinette, travaillait cet été-là avec son équipe de beaux gars à la consolidation de la maîtresse pile d’un pont de chemin de fer.

Notre arrivée intempestive faisait chaque fois sensation sur le chantier. Les gars de l’équipe, qui me jalousaient secrètement, entouraient Antoinette, un si beau brin de fille à qui ils faisaient du plat ; Gustave le scaphandrier et le père François discutaient, avec des arguments massue, du mérite d’être veufs, cependant que je brûlais d’envie de revêtir le scaphandre et d’aller faire une fois de plus un tour au fond du Grand-Morin, ce qui m’était déjà arrivé deux ou trois fois, le père d’Antoinette me voulant du bien puisque cela faisait plaisir à sa fille. Puis, le gardien du chantier, un vieux rigolo avec un pilon, apportait des litrons qu’il avait été quérir dans un estaminet des environs, avec du pain, du saucisson, des boîtes de sardines à l’huile et du fromage de Brie, ou alors, faisant cercle autour d’une matelote d’anguilles qui mijotait sur un feu de broussaille, on devisait jusqu’au soir en fumant des pipes, et souvent fort avant dans la nuit.

C’était généralement le père François qui tenait le crachoir pour nous dire ses fredaines ou pour nous raconter les noces villageoises qu’il avait conduites par tous les chemins de la région, habillé en postillon, haut-perché sur le siège d’un grand break à roues jaunes, le fouet enrubanné et fleuri, dominant son attelage de trois ou de six chevaux caparaçonnés de grelots tintinnabulants, et quand il parlait de ses chevaux le père François ne savait plus comment faire pour s’arrêter tellement il en avait eu dans la vie, chaque cheval lui rappelant un monde d’événements et une foultitude d’anecdotes où vivaient des gens avec leurs qualités ou leurs tares mais toujours saisis dans des situations réjouissantes et mis en évidence le soir de leurs noces ou au levé de la mariée, et le père François de nous répéter des propos de table ou de lit, de nous chanter des refrains d’autrefois, de nous siffler des airs de contredanses et de se mettre à valser avec Antoinette !…

C’était le bon temps. On parlait d’autre chose que de politique. Ces ouvriers étaient encore des hommes libres. Ils avaient du temps à perdre. Gustave le scaphandrier traitait à forfait avec les compagnies et les entreprises qui l’employaient et les gars qu’il choisissait s’engageaient avec lui pour la saison. Beaucoup avaient fait leur tour de France. C’était des gais lurons. Le travail n’était pas une corvée. C’est la guerre de 1914 qui a mis fin à cet état de choses, tuant tous les braves petits gars indépendants pour ne laisser vivre que les saligauds de politiciens et les braillards débrouillards des syndicats. Quelle perte pour la poésie !

Depuis, on ne peut plus s’entretenir avec un homme du peuple ni échanger trois mots avec un ouvrier. On ne parle plus le même langage. C’est la guerre des classes en France, la guerre des mots. L’accent y est, mais pas l’esprit. On est dans les abstractions. Il s’en dégage de la haine. Mais les soirs où je prenais ma leçon de scaphandre, ceux-ci plaisantaient avec moi, ils s’amusaient. Celui qui me fixait le casque sur la tête blaguait. « — Méfie-toi, me disait-il en me retirant la cigarette sur laquelle je tirais une dernière bouffée avant qu’il ne vissât la rondelle de verre sur mon visage, méfie-toi de ta mie ! Le père François tourne autour de l’orpheline. Il a des idées de derrière la tête. Il finira par l’épouser ! » Et le type me poussait à l’eau…

Quelle merveille que de marcher au fond de la rivière avec des chaussures de cent livres et de faire des enjambées comme avec des bottes de sept lieues !…

La seule chose qui me donnait envie de resurgir à la surface c’était d’entendre le rire d’Antoinette car on n’entend rien sous l’eau.

Le temps passait.

Et quand la machine voulait bien repartir, on remontait dans la bagnole, le père François, Antoinette et moi, et Gustave le scaphandrier et son équipe regagnaient le ponton et le chaland qui leur servaient d’atelier et de dortoir.

Le père François nous reconduisait au bord de notre cher canal de l’Ourcq et rentrait à Meaux, alors que nous allions, la taille enlacée, flânant, par le chemin de halage, nous arrêtant au pied de chaque arbre pour nous dire notre amour, Antoinette rentrant dans sa chaumière d’orpheline au bord de l’eau, à l’entrée de Charmentry, sur la rive droite, où je la laissais à sa porte, chuchotant jusqu’au petit jour tellement nous avions du mal à nous séparer, et moi, m’en retournant à mon clos des abeilles, du côté de Trilbardou, sur la rive gauche, où je vaquais toute la matinée à mes ruchers en écoutant zinzinuler les mésanges et les fauvettes.

Je faisais pour 8.000 francs de miel par an.

J’étais riche.

Et je lisais et j’écrivais des vers. Les premiers[42] !

Aimer est doux.

Rien faire aussi.

Nous étions couchés dans l’herbe

Et nous avions vingt ans.

Les épinards sont superbes !

Voici venir le printemps[43]…


LA « CARAVANE-MISÈRE »

Depuis qu’il était veuf, qu’il avait pris sa retraite, qu’il avait vendu son écurie pour acheter son singulier coucou le père François avait cent et une bonnes raisons pour continuer à parcourir la route, la première étant qu’il ne pouvait rester en place et la dernière, que depuis qu’il n’était plus roulier, il s’était fait tôlier, et tôlier dans la zone de Saint-Ouen !

Il tenait de la succession de sa femme un terrain en bordure de la zone de Saint-Ouen, un terrain difficile d’accès, tout en longueur, d’une étroitesse ridicule, un terrain qui n’avait jamais rien rapporté. C’est sur cette espèce de ruban coincé entre les terrains militaires et le derrière d’une quinzaine de pavillons qui faisaient partie du lotissement du Ratodrome que le père François avait eu l’idée d’installer à même le sol une cinquantaine de vieux wagons de marchandise achetés à la réforme des chemins de fer et de les louer à la journée ou à la semaine 50 centimes et 100 sous aux sans-abri, aux sans-logis, aux errants, aux clochards, aux vagabonds, à toute cette population instable qui vit en marge du grand Paris, les rafistoleurs de faïence et de parapluies, les rempailleuses et les matelassières, les chineurs et les mendigots, les chanteurs des rues et les ménages de poivrots avec leur lardon, leurs morveux, leurs pisseuses empruntées, leurs clebs, leurs fouillis, leurs frusques pouilleuses et leurs vieux.

— Tu comprends, mon petit, me disait le père François, c’est entendu, j’aime les gros sous. Mais ce n’est pas pour faire du fric que j’ai installé ma caravane-misère. Je n’ai pas besoin d’argent. Dieu merci, madame François m’a laissé de quoi. Mais, tu comprends, je ne puis pas rester sans rien faire. J’ai besoin de m’occuper, de gueuler et de vitupérer. J’ai le sang chaud. Si je ne foutais rien, je crèverais. Tiens, regarde mon fouet. C’est le compagnon de toute ma vie. Je ne puis le mettre au rancart. Il faut que je le fasse claquer. Et c’est pour l’entendre que je me suis fait tôlier. Je ne comprends pas comment tu peux vivre là, tranquille, au milieu de tes abeilles, toi qui m’as dit avoir eu des aventures en Sibérie et en Amérique. Tu ne meurs pas d’ennui, non ? C’est bien vrai ? Il est vrai que tu as maintenant ta petite. Mais tu devrais venir voir ça avec l’orpheline quand je fais des manières avec mon fouet et que je le fais claquer sur le dos des pauvres. C’est beau. Tu n’aimes pas le cirque ? Et bien, c’est bien mieux ! Tu devrais venir un jour avec moi. Amène Antoinette, cela l’amusera. Elle me verra travailler du fouet. Cela plaît aux femmes. Je vous y mènerai en auto. Venez…

Je ne savais pas où le père François voulait en venir mais chaque fois que je le rencontrais il me parlait de sa « caravane-misère » comme le père François appelait sa crèche de Saint-Ouen.

C’était un fourbi arabe que de mener ça. Il n’y avait pas encore de sidis dans la zone, mais ses locataires parigots lui donnaient un tintouin de tous les diables. C’était des batailles, des types qui déménageaient à la cloche de bois, des convocations au commissariat de police, des gosses qui allaient à la maraude dans les jardins et les potagers circonvoisins, des poulaillers pillés, du linge volé, des pavillons cambriolés dans le lotissement du Ratodrome, les propriétaires de ces pavillons qui portaient plainte, des procès de mitoyenneté, le gérant de la caravane qui levait le pied avec la recette de la semaine, et le père François était dans la joie, il plaidait en justice de Paix, se bagarrait, tapait dans le tas, prenait parti pour ses locataires vis-à-vis de la police, les couvrait dans tous leurs démêlés avec les propriétaires du lotissement, s’abouchait avec des avocats marrons, se débrouillait pour avoir toujours gain de cause dans les affaires de mitoyenneté, engueulait, houspillait les bourgeoises des pavillons, leur faisait servir un charivari de nuit par ses locataires à qui il payait à boire, puis se retournait contre son populo, lui secouait les puces, lui faisait rendre gorge, cavalait après des pauvres diables à travers Paris pour leur remettre le grappin dessus, pistait son gérant malhonnête jusqu’à ce qu’il l’ait saisi et roué de coups, et il rentrait triomphant à Meaux, sa journée bien remplie, débordant d’absinthe, de vantardises qu’il racontait à tout venant si les auberges étaient encore ouvertes le long de la route, ou, s’il était trop tard, qu’il clamait dans la nuit par l’intermédiaire de la voix enrouée de la pompe de son invraisemblable automobile qui pétaradait et ferraillait sur le mauvais pavé dans la traversée des villages endormis et dont les phares brossaient les façades comme un décor de panorama giratoire.

— Hé, le père François, vous n’avez pas peur de vous faire assassiner ? lui demandais-je un jour qu’il m’avait raconté l’expulsion mouvementée de trois locataires récalcitrants, trois anarchos qui avaient joué de la lame et qu’il avait désarmés d’un seul coup de fouet.

— Nom de Dieu ! m’avait répondu le vieux. Je préfère crever d’un coup de couteau que d’un coup de sang. Je suis heureux. Je me dépense…

Ces buveurs d’absinthe ! C’étaient des drôles de gens. Des furieux, certes, mais ils avaient du cœur. Ainsi, quand il est mort d’apoplexie, le père François avait légué son terrain et tous les wagons de la caravane-misère à ses locataires qui occupaient les lieux. De son vivant il n’en avait jamais rien dit. Il faisait parler son fouet et riait. Content.


UN CHINOIS !

Un matin que j’étais dans le clos, en train de faire tomber un essaim d’abeilles dans un sac, le père François vint me trouver, sa rossinante trépidante à la porte.

— Hé, petit, cria-t-il, laisse ça là, viens vite, c’est le grand jour, on va aller casser la gueule au Chinois !

Et le père François de faire claquer son fouet.

Du coup mon essaim s’envola. Je lançai une poignée de poussière en l’air pour apaiser les abeilles.

— Grouille-toi ! On va prendre Antoinette en passant. C’est le grand jour, que je te dis. Ah, le Chinois, il ne sait pas ce qui l’attend, qu’est-ce qu’il va prendre !

Un Chinois ! Justement paraissait le dernier roman à épisodes de Gustave Lerouge : « Sië-Thao[44] ou La Fille du Pêcheur de Perles du Fleuve Bleu », la plus délicieuse chinoiserie et la plus truculente shanghaïerie qu’il m’ait jamais été donné de lire sur une idylle exotique et les aventures des trafiquants d’opium. Contrebandiers de perles. Jonques en haute mer. Cargos fluviaux. Pirates du centre de la Chine. Franc-maçonnerie thibétaine. Culte des morts. Superstitions paysannes. Cérémonial pour la préparation du thé. Tortures et crapuleries d’assassins et de bourreaux inventifs. Curieuses applications de la loi du talion par des mandarins scrupuleux et extravagants. Symbolique de la calligraphie. Musique et poésie. Mœurs et pratiques des prostituées, des banquiers, des généraux, des fonctionnaires, de la corporation des mendiants, de la pègre américaine qui grouille dans les bas-fonds de Hang-Kéou. Bandits et matelots. Les mystères du Yang-tsé-Kiang, ce fleuve de 3.900 kilomètres qui n’est qu’une longue rue mouvante bordée de villes populeuses et de grandes capitales antiques : Han-Yang, Ou-Tchang, Nnang-King, etc., etc.

Un Chinois ! Cela promettait. Comme toujours, le matin, le père François était saoul mais fringant. Je me laissai faire. Je montai dans sa voiture pour aller cueillir Antoinette au passage et, pour ne pas compromettre l’orpheline en prenant la direction de Paris, le Père François nous mena dare-dare à Saint-Ouen en faisant le grand tour par Charny, Messy, Mitry, Villepinte et le Bourget. Cela gazait. Contrairement à l’accoutumée le père François ne s’arrêta nulle part en route pour boire le coup. Il était pressé d’arriver. Mais comme c’était un samedi, le jour que j’attendais avec impatience pour me procurer la suite du roman de Gustave Lerouge, je le fis stopper au Bourget pour acheter le dernier fascicule que je fourrai dans ma poche.

Le père François haussa les épaules :

— Des foutaises ! Dépêche-toi donc, je te dis qu’on va casser la gueule au Chinois !

Et le père François d’appuyer sur le champignon. Antoinette était aux anges. C’était alors une nouveauté, on filait comme le vent sur la grand’route. Nous arrivâmes à Saint-Ouen sans avoir eu de panne. Jamais la voiture du père François n’avait si bien marché.

Alors, on but le coup au bar du Ratodrome. Puis, nous enfilâmes à la queue-leu-leu l’impasse qui menait au terrain de la caravane-misère. C’était une mauvaise sente qui se faufilait entre des haies d’épines et des barrières de lattes et de fils de fer, et puis qui longeait un petit fossé servant d’égout aux pavillons du lotissement que l’on découvrait par derrière. À cette heure les jardinets étaient déserts. Des literies étaient aux fenêtres. On voyait des femmes faire leur ménage à l’intérieur. Toutes les fenêtres étaient ouvertes. C’était vers le milieu de la matinée. Il faisait beau, et le père François marchait en tête, son fouet autour du cou.

— La paix ! fit-il à son gérant qui se précipita à notre rencontre quand nous débouchâmes sur le fameux terrain où les wagons sans roues du père François s’alignaient dans les mauvaises herbes. Ne fais pas le mariol, Jules. Aujourd’hui on loge gratis ! Tu peux le leur dire. Je ne suis pas venu pour encaisser bien que ce soit samedi. Je veux qu’on me foute la paix, compris ?… et que personne ne me suive ! Vous venez, vous autres ?…

Et le père Fr nçois nous entraîna, Antoinett  et moi, à l’autre bout d  son terrain où nous pénétrâmes sans bruit dans le dernier de ses wagons qui était déglingué et inhabité.

— Tenez-vous tranquilles !… Tu le vois ? me dit le père François. C’est lui !… Mais qu’est-ce qu’il peut bien fabriquer ?… Bon Dieu ! il en connaît des trucs…

À travers les planches disloquées du wagon on pouvait suivre les allées et venues d’un homme qui se livrait en effet à une étrange besogne dans le jardinet d’en face.

L’homme ne nous avait pas entendus venir.

C’était un homme carré d’épaules, d’une forte encolure, mais court sur pattes. Il était vêtu d’une robe de chambre à ramages et avait le chef ombragé par un de ces grands chapeaux de paille comme en portent les paysannes à l’époque de la fenaison. Une rangée de lis épanouis était plantée en bordure de l’égout qui formait limite entre son petit jardin tiré au cordeau et l’horrible terrain de la caravane-misère semé de mâchefer, constellé de chardons, embroussaillé d’orties. L’homme allait de fleur en fleur, se penchait sur chaque lis armé d’une grosse loupe à manche, puis avec un doigté délicat et beaucoup de dextérité il injectait à la base de chaque calice à l’aide d’une seringue Pravaz un liquide incolore qu’il puisait dans des petites ampoules décapitées au fur et à mesure qu’il se déplaçait le long de la rangée des lis virginaux et, immédiatement, chaque calice devenait d’un bleu intense pour, au bout d’un moment, tourner au noir. À chaque transmutation l’homme souriait de joie. Puis, il faisait un pas et opérait la fleur suivante. Cela faisait mal à voir. 9, 10, 11, 12, 13 lis avaient déjà été opérés. Toute la rangée allait y passer…

C’est alors que le père François intervint en sautant du wagon par la porte à glissière et faucha d’un coup de fouet la rangée des lis noirs.

— Cochon ! hurla-t-il.

Puis il avança de deux, trois pas sur l’homme et d’un cinglement il décoiffa l’homme de son grand chapeau de paille qui voltigea cependant que les claquements se multipliaient et que la lanière du fouet encageait l’homme dans un dédale de paraphes aériens, sifflants, pétaradants, plus dangereux qu’une revolverade, et qui le frôlaient sans le toucher et qui lui auraient fendu la face si l’homme surpris avait bougé la tête à droite ou à gauche.

Mais l’homme ne bronchait pas.

Ce n’était pas un Chinois, mais un rouquin au poil rare, au teint pâle, aux yeux globuleux, aux grandes oreilles décollées, au bas du visage lourd qui ne tiquait pas, les épaules à peine rehaussées sous l’averse. Il avait l’air d’un blaireau pris au piège, nullement résigné mais dont la fureur va bondir d’un instant à l’autre, dont on voit les forces se tendre, les muscles se bander, la rage s’allumer.

Cependant le fouet redoublait de violence et sa lanière de virtuosité et de vitesse. Mais au bout de trois minutes de ce travail de bravoure le père François laissa choir son bras pour s’éponger le front. Il n’en pouvait plus.

— Bravo ! dit l’homme en faisant deux, trois pas en avant. Vous avez fort bien exécuté la figure de la Rose. Laissez-moi maintenant vous enseigner la figure de l’Œillet. Vous permettez, Monsieur ?

Et s’emparant rapidement du fouet du père François, l’homme recula d’une vingtaine de pas, courut une dizaine de pas en avant pour prendre son élan, s’arrêta net et de loin, comme avec une longue chambrière à la lanière rasante, zigzagante et dont le bout claqua comme un coup de pistolet, il déchargea au-dessus de la tête du père François une maîtresse cinglade qui envoya le feutre du roulier voler en l’air, puis bondissant de quatre, cinq pas en avant, il cribla la nuque, le crâne, le front, le visage du vieux matamore d’un crépitement de petits coups à répétition, la mèche claquant devant les yeux, aux oreilles, au bout du nez du père François sidéré, la lanière de cuir, vipérine et fulgurante venant se nouer autour de son cou en risquant de lui arracher ses longues moustaches gauloises, le tout exécuté avec brio par l’homme, le bras tendu, d’un simple mouvement rotatif du poignet. Cela ne dura qu’un clin d’œil. Je croyais que le père François avait trouvé son maître. Mais déjà l’homme disait, rendant le fouet :

— Excusez-moi, Monsieur, je n’ai aucun entraînement et ne puis rivaliser avec votre fougue et votre maestria. Mais je suis enchanté de cette rencontre qui m’a valu l’honneur de faire votre connaissance…

Dès le début de l’algarade Antoinette s’était enfuie, s’imaginant que les deux hommes allaient s’entre-tuer. L’incident heureusement terminé, grâce au sang-froid et à l’élégante riposte du type, je courus à sa recherche. Je trouvai Antoinette éplorée, au milieu des gosses et des mégères de la caravane-misère qui contemplaient de loin ce qui allait se passer. Les claquements du fouet avaient également attiré des commères, dont toutes les fenêtres des pavillons étaient garnies. On ne voyait plus les deux hommes. Ils s’étaient retirés au fond du jardinet. J’eus beaucoup de mal à convaincre Antoinette et à la faire revenir sur ses pas. Elle marqua beaucoup de répugnance à m’accompagner. Arrivés à la jonchée des lis noirs que le premier coup de fouet du père François avait fauchés, elle se mit à trembler et refusa de pénétrer dans le jardinet du « Chinois ». Mais le père François nous interpella :

— Hé ! les amoureux, venez donc, qu’on vous présente !…

Les deux hommes étaient installés devant une table ronde et sirotaient une absinthe bien tassée.

Au-dessus de la table était suspendue une boule de verre qui mirait le jardinet de notre faux-Chinois.

Ce jardinet était planté de cactus en pot et de plantes grasses dans des rocailles disposées autour de petits lacs artificiels étagés les uns au-dessus des autres. Le sol des sentiers qui circulaient entre ces paysages composés était fait d’un sable rouge à gros grain comme du corail et parsemé de coquillages. Des poissons exotiques naviguaient dans ces petits, tout petits lacs emmi les montagnes minuscules.

Devant le pavillon, dans une vaste volière équipée comme une salle de gymnastique, sautait, courait, se balançait infatigablement, superbe et cocasse, un toucan éblouissant de couleurs, au grand bec ridicule et à l’œil noir comme bouton de bottine, cet œil cerclé du toucan qui est bien l’œil le plus stupide de l’univers.

Ce Chinois à qui nous devions casser la figure pour je ne sais quel motif — obscure jalousie du père François, litige de mitoyenneté ou simple lubie d’ivrogne — n’était personne d’autre que Gustave Lerouge et cette première visite que je lui fis, visite qui aurait pu facilement dégénérer en bagarre, et à laquelle je me serais mêlé avec joie, tellement l’opération des lis m’avait horripilé, fut à l’origine de notre longue amitié littéraire.

Je n’étais rien ni personne à l’époque, et lui déjà un maître. Mais il était lunatique et surtout ivrogne et avait trouvé compagnie à lui tenir tête le verre à la main comme lui-même venait de tenir bon le fouet au poing[45]. Il se montra ravi de sa matinée. Et comme il était près de midi, il nous retint tous les trois à déjeuner.

— Marthe ! cria-t-il les mains en porte-voix du côté du pavillon. Marthe j’ai des invités !…

Et il se frotta les mains et il nous chuchota, l’air sardonique :

— Elle va en faire une tête, Marthe !

Et il offrit cérémonieusement son bras à Antoinette pour entrer dans la maison.

Quel drôle de type !

Mais comment pouvait-il avoir le cœur de faire allusion à la tête de sa compagne ?

C’était du sadisme.


MARTHE

Ce chapitre est cruel et désobligeant pour une femme. Je crois qu’elle est morte. Si elle ne l’était pas, je souhaite que les circonstances actuelles ne lui permettront pas de lire ces lignes qui la concernent. De son vivant je ne l’ai jamais vue un livre à la main. Mais je ne voudrais pas l’accabler si par malheur l’âge et la maladie n’ont pas encore eu raison d’elle. Je dis raison et non pas pitié d’elle car la pitié l’eût exaspérée. Les gitanas ont leur orgueil. J’ai beau maquiller cette personne, je crains que certains ne la reconnaissent. Alors, je les prie de ne pas interpréter ce que je vais raconter et surtout pas de croire que j’obéis à une rancune ou que je me livre à une vengeance posthume en traçant ce portrait. Aujourd’hui (1944) que nous écrivons dans une atmosphère de fin du monde, que d’une heure à l’autre une bombe peut venir mettre le point final au milieu de mon manuscrit, que demain il n’y aura peut-être plus de lecteurs faute de livres et de bibliothèques le moment serait mal choisi de faire étalage de grands sentiments ; l’heure est venue d’être vrai ; mon dernier espoir n’est pas d’entrer à l’Académie mais d’être enfin couché dans cette terre de France qui s’entr’ouvre et pour laquelle j’ai versé mon sang bien avant toute ambition d’écrire. D’ailleurs, les personnages dont je parle sont si lointains et si morts dans le temps qu’aujourd’hui, selon la forte parole de saint Paul : « je vois ces choses comme dans un miroir ». C’est dire qu’elles sont dépouillées de tout sentiment d’amour ou de haine. Je ne suis poursuivi par aucun fantôme. C’est tout juste si les cendres que je remue contiennent des cristallisations donnant l’image (réduite ou synthétique ?) des êtres vivants et impurs qu’elles ont constitué avant l’intervention de la flamme. Si la vie a un sens cette image (de l’au-delà ?) a peut-être une signification. C’est ce que je voudrais savoir. Et c’est pourquoi j’écris… Et c’est pourquoi les écrivains sont des hommes publics dont la postérité fouille la vie plus que les contemporains n’analysent les écrits… Pourquoi ?… Qu’est-ce que cela signifie ?… Oui ou non, la vie a-t-elle un sens ?… Je réponds : non. Mais l’homme, l’homme ?… Regardez comment ils vivaient. Je vais tâcher de les faire revivre pour vous. J’écris. Lisez. Je ne puis faire plus. Je n’en sais pas plus. Et, moi-même, je suis foudroyé. Il n’y a donc pas de rancune dans ce que j’écris. Mais il y a trace de vie. Et c’est la vie qui a été cruelle et désobligeante pour cette femme. Morte ou vive, je n’y peux rien, cela a été. Ainsi soit-il. J’écris…

Marthe était écuyère de cirque. C’était une femme altière et orgueilleuse. Comme Lerouge elle était trapue, avait de l’encolure et les pattes courtes, mais elle se cabrait, portait les seins haut et son profil d’impératrice faisait contraste avec le profil fuyant, comme celui d’un blaireau, de Lerouge qui, lui, avait tendance à se voûter. Il y avait une différence de vingt ans d’âge entre les deux amants. Mais voilà, Marthe avait le visage fendu en deux.

J’ai rencontré trois femmes dans la vie qui avaient un faciès de chien. J’ai esquissé l’histoire de la première dans « Une Nuit dans la forêt[46] » et j’ai raconté tout ce que je savais de la deuxième dans « D’Oultremer à Indigo[47] », mais des trois malheureuses disgraciées que leur blessure faciale troublait jusqu’au plus profond de leur féminité, Marthe, la plus courageuse des trois, était la plus horrible à voir. Les deux premières avaient été défigurées par des éclats de verre, avaient été victimes d’un accident ; Marthe, je ne pouvais m’empêcher d’y penser dès la première rencontre, Marthe avait dû être victime d’une vengeance, par exemple recevoir un coup de fouet, coup qui lui aurait été assené avec une grande violence, fouet qui lui aurait coupé le visage en deux, le front, le nez, les lèvres et son glorieux menton, — Marthe était tellement provocante !

Par la suite, chaque fois que j’ai rencontré Marthe chez Lerouge — et j’ai fréquenté Lerouge durant trente ans — j’avais un mouvement de recul et j’étais intrigué par cette femme volontaire que ni la disgrâce ni la maladie ni la vieillesse n’arrivèrent à faire abdiquer, pas plus que les avanies que Lerouge pendant tout ce temps-là lui avait fait subir dans l’intimité, tant cette femme entreprenante était avide et conquérante. Huit jours après notre première rencontre elle quittait Lerouge pour se mettre en ménage avec Antoinette qu’elle avait séduite et à qui elle enseignait les arts mineurs du cirque. Par hasard, en 1910, je retrouvai les deux partenaires exécutant un numéro de fouet dans un music-hall de Londres, où le fameux Charlie Chaplin, alors un inconnu ! recevait des coups de pied au cul, Lucien Kra, plus tard éditeur, triomphait comme champion du monde au diabolo et, moi-même, je jonglais des deux mains[48]. Marthe se présentait en femme du monde avec un loup sur le visage et faisait sensation en encaissant savamment les coups et Antoinette déguisée en mineur californien de 1848, lui administrait le fouet avec beaucoup d’application. Ma pauvre petite orpheline de Charmentry avait perdu son sourire et son insouciance et, moi aussi, il y avait belle lurette que je ne m’occupais plus de mes abeilles !… J’étais retourné en Russie l’année auparavant ; à Moscou, on avait publié de moi une plaquette de vers non signée et, ce soir-là, je paraissais sur les tréteaux sous un faux nom !… Est-ce ça, la vie ? Oui, si l’on veut. Une page ou trois lignes spectaculaires ou anecdotiques. Mais c’est aussi autre chose : l’énigme de Marthe sous le masque, le secret qu’Antoinette cachait sous ses jupes, la question du sexe qui est si sérieuse, le mystère du couple… Il faut se hâter d’en rire pour ne pas avoir à pleurer car la vie est par trop étrange.

Marthe. Je n’ai jamais su comment elle avait été blessée mais, vu son métier et son comportement dans la vie, dès notre première rencontre à Saint-Ouen l’idée qu’elle avait été victime d’une vengeance qui s’imposa à moi devait être juste, et, par la suite, plus j’eus l’occasion de la voir de près plus je me persuadais qu’elle avait dû recevoir un coup de fouet d’un professionnel. Son atroce cicatrice était large d’un demi-doigt ; cette fente semblait contenir entre ses bordures mal jointes et qui souvent se distendaient une bourre sanguinolente, une étoupe de squames formant cordon, l’empreinte même de l’instrument du supplice : la lanière tressée d’un fouet de charretier ; et, avec le temps, l’aspect de cette chose sans nom devenait de plus en plus ignoble, débordante, genre c ête de coq purpuracée et plus ou moins déchiquetée et pendante, et, avec la maladie, cela se mit à puruler et à répandre une odeur nauséabonde. Dans sa vieillesse Marthe portait un visage de lépreux au mufle léonin de singe à crinière médiane, et, néanmoins, elle n’abdiquait pas encore. Impotente, elle fit front jusqu’au bout à Lerouge devenu œdémateux qui, de son côté, continua à la traiter jusqu’à sa mort avec un sadisme méprisant et raffiné. Amour ou haine, jouissance ou jalousie, détraquement réciproque ou mutuelles complaisances, maladie de l’âme, trouble des sens, épouvante ou extase, qui le dira, qui a la clé ? Mystère des couples. Incantation et hypnotisme, qu’est-ce qui les tient, les unit, les confond, les rive l’un à l’autre ces deux damnés solitaires qui ne peuvent procréer que monstres : ses livres, à lui et à elle, ses scandales ; les uns et les autres n’étant que débordements de l’imagination d’un homme de lettres ou du derrière d’une écuyère ; lui, l’intellectuel, s’évertuant diaboliquement à glacer sa frénésie de femme fatale et, elle, la sensuelle, avec une malice satanique, tâchant d’assouvir l’homme par le prestige de ses perversités de vieille rouée expérimentée. Il y avait également une question de race entre eux. Mais qui était dupe de l’autre, ou victime, ou bourreau, et lequel des deux entraînait l’autre, posait pour lui et trompait ? Amour et littérature. (À l’autre bout de Paris, à l’autre bout de l’échelle littéraire, un drame similaire se jouait entre Rémy de Gourmont, madame de C… et Miss B… ; dans l’île Saint-Louis, sur un autre plan, entre Marcel Schwob et Marguerite Moreno[49]. Quelle décadence depuis Pétrarque et Dante dans la longue série des muses inspiratrices, Laure et Béatrix !) Mystère des couples. Gravitation. Répulsion. Jupiter et Saturne.

J’espère que les mânes de mon ami se réjouissent de voir son nom mêlé à celui des deux maîtres, ses contemporains, auxquels l’obscur folliculaire Le Rouge n’eût jamais songé à s’égaler, pas plus qu’il n’eût pu imaginer voir évoquer jamais les sept lettres de son nom entre le Dante et Pétrarque comme je le fais pour apaiser le démon qui le poussait à écrire et l’âme de la gouge qui le tourmentait dans sa vie privée.

Aux maléfices domestiques venaient encore s’ajouter le poison de l’absinthe, jusqu’en 1914, et, après la guerre, les empoisonnements de l’argent.


L’ARGENT

J’ai toujours connu Gustave Lerouge dans la gêne. (Il avait bien une petite rente qui lui venait de je ne sais où, mais qui était à peine suffisante pour l’entretien de sa bibliothèque et couvrir les frais de son petit laboratoire où il se livrait à des expériences chimiques dont jamais personne n’a connu les résultats.) Lors de notre premier déjeuner à Saint-Ouen (Marthe était un cordon-bleu et comme Lerouge était gourmand et gros mangeur, cette femme le tenait aussi par la reconnaissance du ventre) il semblait régner une certaine aisance — oh, une aisance toute relative : le jardinet chinois, les poissons exotiques, le toucan, le service de table, l’argenterie, la verrerie, la propreté méticuleuse de la maison — dans le pavillon de Saint-Ouen. Mais cela ne dura pas. Huit jours plus tard, à peine Marthe en ménage avec Antoinette et Lerouge abandonné, le toucan mourut. Dans les semaines qui suivirent les poissons exotiques flottèrent le ventre en l’air, les petits, tout petits lacs n’étaient plus que vase desséchée, les montagnes des tas affaissés, le jardinet, envahi par les mauvaises herbes et les orties, ne se distinguait plus du terrain de la « caravane-misère », et la boule de verre était crevée. Peu à peu, cet intérieur propret se recouvrit d’une couche de crasse qui avec les ans gagna tout, jusqu’aux piles des livres et des papiers qui s’effondraient dans un nuage de poussière, poussière qui allait se déposer et remplir les verres de Bohême rangés sur le dressoir de la salle à manger empestée par les relents sulfuriques qui filtraient du laboratoire interdit, la puanteur des W.-C. toujours entr’ouverts, à quoi vint s’ajouter, quand Marthe réintégra les lieux à la déclaration de la guerre en 1914, puis devint impotente vers 1926, cette odeur caractéristique et écœurante du lupus qui lui rongeait la face et cette atmosphère d’urinal et de drogues rances que dégage une femme valétudinaire dès qu’elle se remue dans son fauteuil. (Il m’est arrivé en sortant de chez Lerouge de courir au bout du lotissement, d’entrer en trombe dans le bar du Ratodrome, de me vider une bouteille de rhum ou de cognac sur les mains et le visage, de m’en vider une autre dans la gorge pour me désinfecter et me laver intérieurement et extérieurement tant j’avais l’impression d’avoir respiré la peste et le choléra durant ma visite.) Naturellement cette déchéance dans le privé ne vint pas d’un seul coup. Cela fut beaucoup plus insidieux. Il y eut des hauts et des bas. (Lerouge collaborait régulièrement quoique anonymement au « Petit Parisien », ce qui lui faisait de l’argent de poche.) Cela demanda des années et des années pour devenir un absolu. Et cela n’était pas tant dû à des difficultés financières qu’à la misère morale de ces deux êtres qui ne savaient plus quoi inventer en vieillissant pour continuer à se faire secrètement du mal. Qu’est-ce qui avait pu se passer entre eux pour que leur haine fût aussi tenace ? Je l’ignore. Peut-être un crime ? Toutes les suppositions sont permises, mais je crois surtout à de la littérature qui aboutit à du sadisme.

Chez un être aussi timide et imaginatif que Lerouge ce sadisme s’exprima de deux façons : primo, jusqu’en 1914 (et probablement aussi sous l’influence de l’absinthe) dans les assassinats inédits et toujours sanglants qui ont fait la renommée de ses grands romans d’aventures qu’il signait Le Rouge ; puis, secundo, après le retour de Marthe au bercail, ses rapports avec l’argent dans sa conduite vis-à-vis de sa compagne.

Marthe, de son côté, à l’époque des grands jours, quand elle travaillait encore au cirque, l’écrasait d’un luxe tapageur, puis, quand elle eut des engagements à l’étranger avec Antoinette, lui envoyait des chèques et des mandats, des coupures de journaux, des affiches et des photographies pour humilier le vieil homme et lui prouver son indépendance.

Marthe était propriétaire du pavillon et du terrain de Saint-Ouen. Je crois qu’elle possédait d’autres pavillons dans le voisinage. En tout cas elle touchait des loyers. Elle n’a donc jamais été entièrement à la charge de Lerouge, sauf en ce qui concerne le superflu dont une femme ne saurait se passer. Mais quand l’ex-écuyère ne put plus travailler ni se produire Lerouge refusa de faire de l’argent avec ses livres pour lui faire payer son ancien luxe très cher et pour se venger des humiliations que l’inconduite de la femme lui avait fait subir durant tant d’années, et, lui, dont l’imagination n’était jamais à court d’invention, avait trouvé le joint de se contenter de 400 francs d’honoraires pour un roman qui comme « Le Mystérieux Docteur Cornélius » était un succès mondial et de refuser à la dernière minute le million qu’il m’avait demandé pour l’adaptation cinématographique de ce seul ouvrage, 400 francs parce qu’une armoire à glace coûtait en ce temps-là 400 francs, et quand l’homme de lettres eut eu cette idée, chaque fois que Lerouge pouvait disposer de pareille somme, il envoyait à Marthe une armoire à glace, et ceci jusqu’à sa mort, où je comptai 19 armoires à glace dans le pavillon encombré de Saint-Ouen entourant la saltimbanque clouée dans son fauteuil qui attendait, en se mirant, son tour. Déjà un anthrax lui découvrait les dents de la rangée supérieure…

« Mon os s’est attaché à ma peau, mes chairs sont consumées, et il ne me reste que les lèvres autour des dents. » (Job, XIX, 20.)

Ce qui m’étonne c’est que Lerouge n’ait pas acheté des miroirs déformants, probablement de crainte qu’ils ne déforment en bien ce qui est mal et en mal ce qui est bien comme lui piquait les lis de son jardin pour les noircir et, à table, les œufs frais qu’on lui servait « pour les parfumer et leur donner de la saveur » disait-il en allant chercher dans son laboratoire des ampoules étiquetées « goût anglais », « à la caraïbe », « prairie du Minnesota », « nuit d’été russe », « gras chinois », « jambon turc », « datura ».

Il est probable que son hérédité était très lourde, mais j’ignore tout de son hérédité.

Ce timide ne m’a jamais parlé de soi.

Aix-en-Provence,

16 avril-21 juin 1944.



DEUXIÈME RHAPSODIE

Les ours



À la Mémoire

de

l’infante EULALIE

……………….

Maintenant que tu es

dans

l’Au-delà

redonne-moi

ta main, belle

pâtissière enfarinée,

afin que je te refasse les lignes de la main

ou

que nous jouions aux osselets

maintenant que tu as l’éternité devant toi

et, moi, la mer à boire pour m’excuser de te faire attendre,

ô Impatiente !

……………….

BLAISE


JOURNAUX

Quand j’arrivai au « Petit Parisien » je dus serrer bien des mains avant de parvenir à Lerouge qui occupait une petite table, au fond, dans la grande salle de rédaction. Il en était chaque fois ainsi quand je montais dans un journal. Fernand Divoire à « L’Intransigeant », René Delange à « Excelsior », Paul Lombard à « L’Homme Libre », Gaston de Pawlowsky à « Comœdia », qui ne pouvaient pas se sentir mais avaient été mes premiers admirateurs dans la presse en 1917, à eux tous j’avais l’impression, d’apporter la liberté en entrant, ou tout au moins l’air du large car ce n’est qu’à cinquante ans, quand on est sûr de soi et que l’on sait ce que l’on a à dire, que contrairement à la plupart de mes confrères je me suis mis à écrire dans les journaux pour gagner ma vie en toute indépendance, appréciant l’esprit d’équipe d’un journal comme « Paris-Soir » mais n’en faisant pas partie. Au « Petit Parisien » c’était à M. Collet, le secrétaire général de rédaction, que j’allais serrer la main et avec qui je taillais une bavette dans son cagibi où le pauvre a passé toutes les nuits de sa vie entre un litre de blanc et une pile de poètes latins qu’il dégustait aux minutes creuses entre les télégrammes, les coups de téléphone, la copie, l’édition de « Province » qui sortait à minuit et les dernières épreuves de la « Une » qui tombait à cinq heures du matin. Ce cher M. Collet ! Jamais il n’a essayé de m’attacher à son journal. Tout au contraire : « — Vous avez beaucoup trop de talent et besoin de respirer en liberté. Je ne vous prends pas chez nous. Gagnez votre maîtrise. Ici, on étouffe. Ne cherchez pas à vous caser », me disait-il à mon retour du front. Mais comme je crevais la faim, chaque fois que le « Petit Parisien » avait besoin de faire traduire les documents ou identifier les photographies que Claude Anet, son correspondant de guerre civile, lui adressait de Russie M. Collet m’envoyait chercher par la voiture du patron, me faisait faire ce travail dans un petit bureau particulier, puis montait bravement à la Direction arracher un billet de mille « pour l’expert russe » à la rapacité d’Élie Bois, ce crocodile que je n’ai jamais voulu rencontrer. C’est ainsi que j’avais retrouvé Lerouge au « Petit Parisien » durant la guerre et pris l’habitude de venir le voir au journal plutôt que d’aller dans sa lointaine banlieue. Lerouge y collaborait régulièrement et s’y était fait une petite place bien personnelle, tenant la chronique de la zone de Paris avec beaucoup de bonhomie et une malice à la Jules Renard. Les temps étaient durs et il n’y avait plus d’absinthe.

— N’avez-vous pas remarqué, Cendrars, me dit-il quand j’arrivai ce soir-là enfin à sa petite table, n’avez-vous pas remarqué ces chenapans qui font depuis quelque temps la pirouette à la terrasse des cafés sur les boulevards, surtout du côté de la porte Saint-Denis, des petits tziganes qui singent Chariot ? J’en ai interrogé quelques-uns et je suis en train de faire un papier. Ils sont drôles, ces gosses. On dirait qu’ils ont tous été à la même école. C’est peut-être leur déguisement qui fait ça. Je me demande, d’où ils sortent ? Mais ce sont des petits voleurs…

— Justement, Lerouge, je venais vous demander si vous saviez quelque chose ?

— Quoi ?

— Ne faites pas le malin. Je veux parler de l’élection du roi de la zone sud, du Roi de la Sicile. Avez-vous appris quelque chose ? Il y a eu meurtre…

— Qu’est-ce que vous me dites là, Cendrars ? Qu’est-ce qui a été assassiné ?

— Je suppose que c’est Marco…

— Marco ? ça ne me dit rien.

— Marco-le-Transylvanien !…

— Connais pas.

— Le dresseur d’ours !…

— … ?…

— Mais c’est le patron de vos gosses, le directeur de l’académie des « Petits Charlots » !…

— L’académie des « Petits Charlots » ? Tiens, c’est intéressant ça, fit Lerouge en prenant une note. Et votre Marco aurait été assassiné ?

— Je n’en sais rien, Lerouge, mais je le suppose. Il doit s’agir d’une vendetta. Le Balafré et lui ne pouvaient pas se blairer. Question de clans. Et c’est le Balafré qui a été élu. Alors…

— Alors ?

— … alors Marco est un homme mort ou ne vaut guère mieux ! Il y a huit jours que je cherche à apprendre quelque chose. Sawo, mon copain de la Légion, a disparu. Le Balafré est son oncle. Vous ne savez rien ?…

Comme toujours quand on lui parlait d’un crime, surtout d’un meurtre sanglant, par exemple d’un assassinat dans un escalier avec du sang, beaucoup de sang dégoulinant sur le palier, sous une porte et gouttant de marche en marche, Lerouge, qui n’avait déjà pas beaucoup de couleurs, devenait livide. Sa main gauche était prise d’un tremblement et des doigts de sa main droite il se tirait nerveusement sur les lèvres qu’il pointait, ou il suçait un crayon-encre. Ses yeux globuleux s’effaraient. Il voyait la scène et, petit à petit, un sourire s’irradiait sur tout son visage. Alors il se mettait à vous interroger fébrilement, il ne tenait plus en place, se faisant préciser mille et mille détails.

— Non, je ne sais rien, me dit-il. Mais c’est bougrement intéressant, Cendrars, ce que vous m’apprenez là. Et ce roi, le Balafré, qui est-ce ? Et ce Marco, vous le connaissez ? Un dresseur d’ours. Et vous dites qu’il est le patron des petits tziganes qui jouent du violon, font le grand écart et le tour des reins, jonglent et dansent à la terrasse des cafés, et qu’il a une académie. Mais c’est épatant. Quel papier ! Je croyais que les académies des petits voleurs n’existaient plus depuis Dickens. Vous cr yez qu’il a été exécuté, Marco ? Quand ça ?

— Il y a une huitaine de jours.

— Vous en êtes sûr ?

— Non. Mais…

— Mais vous en avez la conviction, Cendrars ?

— Exactement, Lerouge.

— Et si je téléphonais à la P.J. ?

— Ne mêlez pas la police à une vendetta de la zone.

— Vous avez raison, Cendrars. Mais s’il est tombé dans un piège, à votre idée comment l’ont-ils exécuté ?

— Vous savez bien, Lerouge, que les gitans règlent leurs comptes à coups de couteau.

— C’est passionnant.

— D’ailleurs, ils s’étaient déjà mesurés une fois sur les fortifs, il y a quelques années. Le Balafré avait eu la joue fendue, d’où son surnom. Et Marco était borgne de l’œil droit. C’est le Balafré qui le lui avait crevé. Le…

— Il y a une femme là-dessous. Une rivalité. De la jalousie. Et je…

— Une femme et de la politique. Point d’honneur et vengeance. Vous connaissez la justice sommaire des gitanes : œil pour œil, dent pour dent, tête pour tête. Roumanis et Siciliens. Rivalité de clans. Haine d’hommes. Prestige…

— Oh, racontez !

— Je ne puis pas vous raconter ça ici, Lerouge. Venez avec moi. On va aller passer la nuit à Montparnasse et, demain matin, on ira voir le roi à Kremlin-Bicêtre. Je voudrais en avoir le cœur net et vous, vous pourriez peut-être l’interviewer…

— Allons-y !


LE ROI

Nous avions passé la nuit à la « Coupole » à boire des petits verres de kirsch. J’avais raconté à Lerouge tout ce que je croyais savoir sur cette sombre histoire des élections de la zone sud. À l’aube, nous prîmes le premier tram d’Arcueil-Cachan et descendîmes rue Jean-Jaurès, derrière l’hospice, au coin de la rue de l’Haÿ, qui débouche en plein cœur de la zone de Kremlin-Bicêtre. C’est un paysage farouche et désolé digne des pinceaux d’Utrillo, si Utrillo était un homme et non pas une mazette se contenant de peindre d’après des cartes postales pour satisfaire le goût morbide d’amateurs parisiens, de collectionneurs-marchands et sa fausse famille à l’affût qui le patronne et l’exploite comme un consortium d’Arméniens, une affaire de yaourt ou une association de Grecs, les cartes. D’ailleurs, il n’y a pas de vieille église banlieusarde au débouché de la route de l’Haÿ, mais bien, au premier plan, un bistro triomphant, à l’enseigne « Aux Trois Coins », la route de l’Haÿ se scindant en deux tronçons : à droite, la rue Blanqui, qui mène à la porte d’Italie, avec ramifications de venelles qui se faufilent par derrière jusqu’au cimetière d’Ivry, sur le plateau, à gauche, la rue de Verdun, qui donne rue Raspail et mène à la poterne des Peupliers, bordant ainsi des terrains vagues que parcourent des sentes enchevêtrées jusqu’au cimetière de Gentilly, dans le dénivellement de la Bièvre. Ce carrefour est très agité. Je le connais bien. J’y venais tous les jours à l’époque où j’avais noué une intrigue avec la sœur de mon copain Sawo, la cadette des Trois Maries, le vieux Grêlé, le chef de la caravane, venant chaque hiver remiser son théâtre ambulant dans ces parages. Comme dans tout pays frontière les échanges de coups de revolver n’y étaient pas rares d’un bistro à l’autre. C’étaient là mœurs nouvelles introduites par les Roumanis, ces envahisseurs. Les Siciliens se battaient au couteau. Le flamboyant bistro « Aux Trois Coins » était neutre. Mais « O Sole Italie !… », le louche bistro qui occupe le coin de droite, était le bastion le plus avancé des Roumanis, ces nouveaux venus, et « Au Soleil d’Italie », le petit bistro classique qui lui fait front, au coin de gauche, était depuis toujours le siège de l’état-major des Siciliens, les premiers occupants de la zone.

Attenant à chacun de ces deux derniers bistros, au 1 bis et au 2 bis de la route de l’Haÿ, se faisant exactement face, sont deux portes charretières. Celle du 2 bis, qui n’a pas de battants, donne dans la cour du « Sole Italie », pleine de marmaille, et sert d’entrée aux roulottes qui s’égaillent en désordre le long des venelles du plateau, flanquées de cabanes et de pavillons, les bêtes de trait au piquet ou entravées. Les vantails du 1 bis sont toujours soigneusement clos. Quand on réussit à franchir cette porte, on ne se trouve pas dans la cour du « Soleil d’Italie », mais on pénètre dans un carré formé par les roulottes des Siciliens disposées comme un camp retranché dominant la cuvette de la Bièvre, l’écheveau embrouillé des sentes et, au milieu des terrains vagues, un semblant de pré inondé où sont parqués les chevaux de la tribu sous la surveillance des enfants qui font le guet.

Il brillait un triste soleil d’hiver. Le pavé était gluant. En sautant du tramway j’avais failli m’étaler. Lerouge serrait son cache-nez, les bronches prises par l’humidité. Des pannes de brouillard pendaient dans les branches effeuillées des acacias dont chaque épine pissait une lourde goutte d’eau. La façade des maisonnettes était éclaboussée de boue par le charroi. Le paysage était encore plus sinistre qu’à l’accoutumée. Il y avait des années que je ne fréquentais plus ces parages : quand je débouchai route de l’Haÿ, je ne fus pas frappé par la désolation du carrefour mais stupéfait de ne pas entendre le gramophone provocant des « Trois Coins » dont j’avais gardé souvenir ni de voir son entonnoir de cuivre rutiler sous les lampes à arc. En effet, le grand bistro était fermé. Quelques types piétinaient devant la porte. Le « Soleil d’Italie » était barricadé. « O Sole Italie !… » était pillé de fond en comble. La vitrine béait. La porte gisait hors des gonds. Des tessons de bouteilles, des éclats de vitre, des morceaux et de la poussière de verre jonchaient la chaussée.

— On dirait un lendemain d’émeute, dis-je à Lerouge. Nous arrivons trop tard. Nous ne saurons rien. Ils ne parleront pas. L’affaire a dû se régler cette nuit…

Et je l’entraînai chez le roi.

Je dus parlementer longuement à la porte du 1 bis avant d’être admis. Nous entrâmes. Le carré était formé comme à l’habitude. Il n’y avait pas âme qui vive en dehors du Sicilien maussade qui nous escortait. Les roulottes semblaient endormies. On ne voyait pas un enfant à la traîne, pas une femme à l’ouvrage. Aucun feu n’était allumé. On n’entendait pas une voix. Mais je remarquai que sous chaque roulotte, entre les essieux, un ours était étroitement garrotté.

« … Les ours de Marco, me dis-je, son compte est bon… »

— Attendez là ! nous dit notre guide. Le roi est en conseil. Il va venir.

Et il pénétra dans la roulotte bleue, nous laissant debout devant une espèce d’estrade qui prolongeait l’arrière de la voiture et qui était soutenue comme la planche mobile d’un van par deux chaînes descendant de la toiture.

Un grand quart d’heure s’écoula.

Tant d’embarras m’amusait.

Lerouge paraissait très impressionné.

Je me demandais ce que j’allais apprendre. Pas grand’chose probablement. Les gitanes savent se taire. J’avais beau être affranchi. J’aurais tout à deviner. N’en savais-je déjà pas trop ?… Et mon copain Sawo, trempait-il dans le coup ?…

Deux hommes apportèrent un fauteuil en peluche rouge qu’ils installèrent sur l’estrade arrière. Alors c’était une audience officielle ?… Sa Majesté se moquait de moi ou avait-elle deviné que je lui amenais Lerouge avec l’arrière-pensée de la faire interviewer ? Les gitanes sont malins comme des peaux-rouges et comme tous les primitifs ils connaissent l’art de lire dans la pensée. Ce ne sont hommes de notre sphère ni de notre temps.

Enfin le Balafré parut.

C’était un bel homme car les Sawo sont d’une bonne souche. Quand je faisais partie de la famille, j’ai toujours penché à croire que leur origine lointaine devait remonter à la race des Guanches, ces premiers habitants des îles Canaries, dont la beauté, la force, et l’aisance physiques (et plus particulièrement la vivacité et l’air passionné des femmes) frappèrent d’admiration les compagnons de Jean de Béthencourt, leur conquérant normand au début du XVe siècle. Le terme « Siciliens » n’est en usage qu’aux abords de la porte d’Italie et l’élection du « Roi de la Sicile » n’est qu’une coutume locale. Mais cela donne un titre qui compte et qui confère de l’autorité à Kremlin-Bicêtre et accorde le privilège de prélever des impôts sur l’ensemble de la zone sud. Eux-mêmes, les Sawo, se disent de famille noble et tout leur clan était fier d’appartenir aux tribus du sud-ouest, des marches de Camargue, d’Italie et du Italie, des hommes de la mer ou de l’océan, contrairement aux Roumanis, originaires de l’est, venus du Danube, et qu’ils méprisent, les dénommant les « riverains », les « païens », les « souffleurs », les « marchands d’eau » parce qu’ils suivent les cours des fleuves et des rivières alors qu’eux, le « peuple de l’écume » comme ces gitanes se nomment dans leur langage imagé, ont tracé leurs cheminements d’ouest en est, de Saint-Jacques de Compostelle[50] à Jérusalem prélevant sur leur passage la dîme qui leur est due partout sous forme d’ambre, d’or et… d’étoiles, campant à la belle étoile, leur pérégrination aux sanctuaires chrétiens et leur stage aux cryptes royales de l’Occident, à Nazaréa, à N.-Sra. Do Pilar, aux Saintes-Maries-de-la-Mer (ces dernières années à Lourdes), à Alcobaça, à l’Escurial, à Saint-Denis restant mystérieux.

— Salut, le Balafré ! Je suis venu aux nouvelles…

— C’est bien gentil à toi.

— Monsieur est un ami. Je crois que l’heure est venue de t’interviewer. Tu paraîtras dans le journal « Le Petit Parisien » et, si tu le veux bien, on y mettra ta photographie grande comme ça !…

— C’est bien gentil à lui.

Le roi n’était guère accueillant.

Le Balafré trônait, posait comme si le photographe du journal eût déjà été là. Ses cheveux noirs soigneusement calamistrés, sa petite tête en forme de boule, rasé de près, la moustache luisante, le menton bleu, il se tenait rigide dans son fauteuil, nous regardant d’un œil sévère. Il n’avait pas eu un sourire et ne m’avait pas tendu la main. Ses mains étaient gantées. Il les tenait devant soi, sur les genoux, et je faillis partir d’un fou rire quand je constatai qu’il les avait dissimulées, ses mains, dans une énorme paire de gants à crispin, genre mousquetaire, véritable accessoire de théâtre que son frère, le Grêlé, avait dû lui prêter pour la circonstance, à lui, qui sortait de prison.

— Tu me fais grise mine, le Balafré, qu’y a-t-il ? Tu peux parler devant Monsieur. Lerouge est un ami. Il sait se taire et ne dira dans son papier que ce que tu voudras bien. Mais si tu ne veux rien dire nous pouvons aussi bien nous en aller. Mais je voudrais voir le Fils. (Le Fils, c’était son neveu, mon copain de la Légion Étrangère, le fils unique de sa sœur, La Mère.) Il y a huit jours que je le cherche.

— Je sais, fit le Balafré.

Et il se mit à m’interroger. Et je me souvins tout à coup que le fauteuil rouge n’était pas tant le trône du roi que le fauteuil de Justice que l’on sort en plein air quand le chef du clan a à juger un des membres de la horde vagabonde. Ainsi le Balafré me considérait comme faisant encore partie de la famille ! Que me voulait-il ? Cela devenait sérieux. Mais je préférais ça. Peut-être que le Balafré allait tout me raconter…

— Quand as-tu vu le Fils pour la dernière fois ?

— Il y a plus d’un an. Avant mon départ en Italie. Mais je te l’ai dit, il y a huit jours que je le cherche.

— Pourquoi ?

— Mais pour avoir de vos nouvelles et savoir comment ça se passe ici.

— Et quand es-tu venu au Kremlin pour la dernière fois ?

— Il y a une huitaine, avec un ami.

— Pourquoi ?

— Cet ami est peintre. Il voulait faire des croquis. Alors je l’ai baladé dans la zone pour lui montrer des coins. C’est même ce jour-là que j’ai appris ton élection de la bouche d’un des petits « Charlots ». Alors, j’ai décampé, pensant bien qu’il se passerait des choses par ici et ne désirant pas que mon ami en fût témoin.

— Il y a huit jours. Je sais. Mais alors, pourquoi n’es-tu pas venu nous voir plus tôt ?

C’était donc ça ! Le Balafré était vexé. Il trouvait que j’avais trop tardé à venir lui présenter mes congratulations ou, dans son idée, lui rendre hommage.

— Mais, le Balafré, j’ai attendu huit jours espérant que les choses allaient se tasser. C’est pourquoi je tenais tant à rencontrer le Fils, savoir comment les choses s’étaient passées ici et si tu te portais bien. Tu vois, je suis venu aujourd’hui avec la presse.

— Aujourd’hui, c’est un mauvais jour pour Monsieur. Je n’ai rien à dire. L’affaire n’est pas finie…

— Oh, tu n’as pas besoin de rien dire à l’ami Lerouge, mais tu peux toujours lui raconter comment Marco s’y prenait pour dresser ses petits « Charlots ». Vous vous souvenez de « L’Homme qui rit », Lerouge, et de ce que Victor Hugo raconte du martyre infâme que dut subir le malheureux enfant chaque fois qu’on lui malaxait la face pour faire la mise en pli du sourire ? Imaginez-vous, Victor Hugo n’a rien inventé et le Balafré peut vous dire qu’aujourd’hui encore, dans certains villages de Hongrie, on se livre toujours à ces pratiques sur des petits d’un âge très tendre afin de fabriquer des monstres sur commande et fournir aux desiderata des cirques, comme Barnum en Amérique, qui ont besoin de compléter leur collection de phénomènes vivants. N’est-ce pas, le Balafré ?

— C’est vrai, dit le Balafré.

— Non ? s’écria Lerouge. J’en avais entendu parler mais je ne voulais pas y croire. Et vous pouvez me donner des noms et des détails ?

— Et même des adresses et des prix ! fis-je. On traite à forfait. Marco se livrait à ce genre d’affaires. Il servait d’intermédiaire entre les opérateurs dans les misérables villages de la « pousta » et les managers des cirques.

— Ne parlons pas du Transylvanien, dit le Balafré. Il est parti.

— J’ai vu ça en arrivant, dis-je. Les Roumanis ont levé le pied. Leurs roulottes ont disparu. Il n’y en avait pas une dans le terrain d’en face. Les venelles sont vides. Quand sont-ils partis ?

— Il y a huit jours. Le jour de l’élection, me répondit le Balafré d’un air sombre.

Le roi parut soudain soucieux.

— Tu peux aller voir la Mère, me dit-il au bout d’un moment, et ton ami peut me poser toutes les questions qu’il voudra pour son journal concernant le vol des petits enfants dans les villages de Hongrie, à condition de ne pas parler de mon élection, cette affaire n’étant pas terminée… et vous reviendrez plus tard, beaucoup plus tard, avec le photographe. Ce n’est pas l’heure de m’afficher. J’ai d’autres soucis. Si tout va bien ici, nous allons lever le camp dès la semaine prochaine. Va voir la Mère, elle te dira ce qu’elle a à te dire, mais avant je voudrais encore te poser deux ou trois questions…

Et moi qui croyais en avoir fini avec ce fâcheux interrogatoire ! Ce qui m’étonnait, c’est que le Balafré ne faisait pas un geste en parlant. C’était inimaginable. Je ne l’avais jamais vu ainsi. Immobiles, ses mains gantées reposaient toujours sur ses genoux. Je ne les quittais pas des yeux. Et l’interrogatoire que je croyais avoir détourné, en parlant des infamies hongroises qui se perpétraient, recommença, avec la même sévérité, le même entêtement, la même défiance qu’au début, et cette défaillance de la langue qui m’énervait au fur et à mesure que la séance se prolongeait et qui égayait parfois Lerouge, ce labdacisme propre à toute la famille Sawo qui m’agaçait tant chez les femmes dans l’intimité de la roulotte et qui avait le don de m’horripiler quand les Trois Maries étaient en scène, cette ballation insupportable dans les confidences d’amour, ce qui m’avait fait fuir la cadette après un an. Mais Lerouge ne pouvait pas savoir…

— Quand as-tu vu Marco pour la dernière fois ?

— Marco ?… et pour la dernière fois ?… il y a deux, trois ans, après que vous avez eu votre première affaire ensemble.

— Et quand es-tu allé pour la dernière fois à l’académie ?

— Ah, bon… à l’académie… J’y suis descendu il y a huit jours, avec le peintre, mon ami.

— Je sais. Et qu’est-ce que vous alliez y faire ?

— Je voulais lui montrer les ours de Marco et boire un verre. D’ailleurs la baraque était fermée et Marco n’y était pas. C’est d’ailleurs là que j’ai appris ton élection. D’un gamin de garde. Je te l’ai déjà dit.

— Je sais. Je sais. Mais, dis-moi, pourquoi est-ce que ce type y est revenu ?

— Qui ça, Léger ?

— Oui, ton peintre.

— Je ne le savais pas !

— Depuis huit jours qu’il rôdait par ici, m’a-t-il assez ennuyé ! Il était toujours fourré avec Marco.

— Non ?

— Si ! Alors, hier au soir, pour m’en débarrasser, parce que cela faisait une semaine qu’il me gênait, qu’il m’empêchait d’agir, qu’il se trouvait toujours entre mon ennemi et moi, je l’ai fait bâtonner, et si tu vas le voir, tu le trouveras dans son lit. Dis-moi donc ce qu’il venait chercher par ici, ce n’est pas une créature de police ?

— Léger, m’exclamai-je, mais tu veux rire ! Il n’y a pas plus innocent… C’est un gars normand. Il est bien balancé. J’avoue qu’il a l’air d’un costaud de la Tour Pointue. C’est d’ailleurs ce qui s’est produit l’autre jour quand je suis venu avec lui, dès le tramway les camelots du Kremlin se carapataient. Mais c’est un artiste ! Je parie que s’il est revenu à l’académie de Marco c’était pour faire des croquis des gosses. Comme Lerouge, Léger trouvait les petits « Charlots » très drôles ; mais il ne se doutait de rien, parole d’honneur ! alors que Lerouge a tout de suite deviné que ces loupiots étaient des petits voleurs…

— C’est bien ce que le Fils m’a dit. Alors, excuse-moi. Et dis-lui qu’il a eu de la chance. On ne l’a pas trop esquinté, ton ami, mais il a peut-être deux ou trois côtes d’abîmées. J’avais donné l’ordre qu’on ne le tue pas parce que j’ai toujours eu confiance en toi…

— Merci, le Balafré…

Le roi appela. Il n’avait pas frappé dans ses mains. Deux hommes vinrent enlever le fauteuil de peluche rouge. L’audience officielle était terminée.

— Va voir la Mère, me dit le Balafré. Elle t’attend.

Et il emmena Lerouge faire le tour du campement.

Il ne lui avait pas donné le bras. Il ne m’avait pas serré la main. Ses mains pendaient inertes dans ses gants.

Je montai dans la roulotte couleur courge, le gynécée des femmes où ma fille, la petite Mariamnê, alors âgée de sept ans et élevée en Angleterre, était née.

— Mère, dis-je, qu’est-ce qu’il a le Balafré ? Il ne m’a pas serré la main et il a l’air de souffrir… Avez-vous des nouvelles du Fils ?…


LA PIERRE

« L’abondance du cœur fait parler la bouche. » Ainsi parlait la Mère, et sa vie indépendante de gitane maîtresse de sa roulotte sur les routes, était la plus belle illustration de sa parole passionnée, son seul, son incessant entraînement. Elle avait eu onze enfants, quatorze maris, un fils. Il lui restait les Trois Maries, ses filles, et mon copain de la Légion Étrangère, son fils, et elle vivait entre ses deux frères, le Grêlé et le Balafré, depuis que le Fils lui était né. Et les filles vivaient maintenant sur les planches comme la Mère avait fait sur les routes, mais sous sa tutelle et la surveillance jalouse des oncles, faisant des enfants, et de pères inconnus… Si la Mère était un cœur abondant qui ne pouvait toujours pas se taire, évoquant le passé et prédisant l’avenir, les Trois Maries n’étaient que bouches, ou plutôt langues, langues, langues, mauvaises langues qui allaient, et la roulotte-gynécée était une caquetante volière de perruches assourdissantes, un enfer féminin où l’on entendait brailler les petits bébés jour et nuit et nuit et jour aller les langues, aller, aller, crescendo dans le parler caractéristique de la tribu des Sawo, ce grasseyement, ce zézaiement exotique qui m’agaçait chez les hommes et qui, chez les oiselles, si j’avais pu l’endurer plus longtemps, m’eût certainement rendu enragé.

C’était en 1916, à mon retour du front. J’avais suivi la caravane du théâtre ambulant. Le Grêlé en était le chef. Je ne connaissais pas encore le Balafré qui était pour lors en prison. Une affaire de trafic d’or, m’avait expliqué mon copain Sawo, qui nous accompagnait un bout de chemin, sans plaisir ; n’aimant que le pavé de la capitale, la vie des roulottes (« — Tabou et ridicules superstitions, quelle barbe ! Mais je t’ai affranchi, hein, vieux frère, et te voilà content, avait-il coutume de me dire en rigolant de travers. Mais pour moi, oh, là, là !… ») l’exaspérait, bien qu’il y fût prince, la Mère et les Trois Maries en adoration devant lui, et qu’on le choyât à dévotion, et qu’il n’y en avait que pour lui d’un bout à l’autre de la caravane. Le théâtre installé à Anger-ville (Eure-et-Loir), Sawo disparut une belle nuit, rentrant à Paris par le train, sans un mot d’explication, sans un mot d’adieu, laissant ses sœurs en larmes et la Mère se lamentant comme une pleureuse corse un jour de mort, une « vocifératrice », et me laissant, moi, me débrouiller parmi les jupes à volants de la tribu, et je ne tardai pas à suivre son exemple, en ce sens que je partis un beau jour droit devant moi à travers champs, l’attrait de ma gitana ne pouvant me retenir plus longtemps tant j’étais las de ses charmes et de son pittoresque, yeux, ongles, coups de croupe, pieds mutins, rien ne s’usant aussi vite que la pommade, les falbalas et le clinquant des baisers. D’ailleurs, mon copain et moi, chacun dans son genre, portions la même flétrissure, l’estampille de la Légion qui fait que l’on ne supporte pas plus la vie (lui, par exemple, la vie de tribu ou de famille) que l’art ou l’esthétique (moi). Un ancien légionnaire est un bouc puant, ou un ivrogne, ou un mauvais ange, ou tout simplement un sale bougre. Mon copain Sawo étant devenu par la suite un voleur international pour ne pas dire un criminel notoire et, moi, un poète, mettons un « poète maudit » comme disait l’autre, tous les deux plus ou moins célèbres, voire légendaires, tous les deux également déchus et usés par la guerre…

… Plan, rataplan, rataplan… boûm, boûm !… faisaient la grosse caisse et le tambour de la parade sur la place du marché…

… C’était en plein midi par un brûlant jour d’été. Je marchais à travers champs dans un océan de blés dont les ondes se mouvaient jusqu’à l’horizon et se refermaient sur mes pas avec un bruit d’eau. Pas un arbre, pas un clocher ne venait interrompre cette somptueuse monotonie profonde comme celle du ciel où j’avançais en m’enfonçant dans les épis, et j’allais, et j’allais quand, tout à coup, le pied me fit défaut, et je roulai au fond d’une faille qui s’amorçait dans les blés, descendait, s’élargissait, se creusait, s’ouvrait, découvrant une Suisse en miniature au-dessous du niveau de la plaine de l’Orléanais, tout un menu relief accidenté, une combe secrète avec une épine dorsale et un semblant de chaîne transversale, des sablières, des gravières, des glissières et, au bas, des tourbières noires, un filet d’eau, des herbes humides à ombelles géantes imitant par leur nombre et leur verdeur les forêts des cryptogames antédiluviennes et la touffeur et la chaleur de cette flore hydrohygrométrique si portée à la prolifération. Un filet d’eau clapotait. Je le suivis de mare en mare, de poche en poche d’eau moussues et de nappes vibrantes du vol magique des libellules en étangs de plus en plus étendus sous le couvert des saules, des joncs, des jeunes trembles et dans les trouées de la ramée, les feuilles rondes, les feuilles nageantes des nénuphars et les envols des petits papillons jaune de chrome qui s’égouttaient dans le glauque. J’écartais des ramures prises dans des chenillères solides comme nids d’étoupe, j’écrasais des herbes spongieuses pour gagner un sol un peu plus ferme et, bientôt, les cheveux mêlés aux toiles d’araignée, je me coulai entre des tiges pleines de suc et gagnai sur la gauche un petit bois de bouleaux nains où, tout blanc sur un terreau noir, entouré de quelques touffes d’une herbe vénéneuse et hostile, était posé, rare comme une grosse boule d’ivoire mais à la surface feutrée, pulvérulente, un œuf d’autruche du volume d’une tête de mort, trouvaille très impressionnante dans la nature de cette solitude, ce champignon géant que nos paysans appellent une vesse de loup et, à quelques pas de là, se dressait un autre champignon, tout aussi rare, et plus bizarre encore parce qu’obscène, que nos savants ont catalogué : le phallus nauséeux, vu sa forme, sa couleur congestionnée et sa mauvaise odeur. Je fis encore quelques pas et dans un autre bosquet, mais de pins, une jeune plantation, je découvris trois, quatre ruchers d’abeilles. À partir de là je longeai un sentier et suivis des caniveaux clapotants. Le vallon rétréci prenait plus d’ampleur, les arbres plus de taille, de roideur. J’enjambais d’étroites planches qui franchissaient des tranchées pleines d’eau et une verdure cultivée et je me heurtais sur les talus et les remblais à des barrages constitués par des hottes pleines de cresson. Et j’arrivai au bout d’une demi-heure dans un hameau, La Pierre (Petra : une dalle romaine jetée sur une rigole), la capitale des cressonniers. Le soir même et absolument emballé par la féerie de ma découverte, je louais pour la somme exorbitante de 26 francs par an une grange abandonnée. Je venais de faire la guerre à un sou par jour. Je n’avais pas le rond.

C’est dans cette grange, où je suis resté près d’un an, que j’écrivis pour M. Doucet, le couturier de la rue de la Paix, « L’Eubage », ce voyage « aux Antipodes de l’Unité » et, en une nuit (c’était celle de mon 29e anniversaire, un 1er septembre) « La Fin du Monde filmée par l’Ange Notre-Dame », ma plus belle nuit d’écriture (comme on se rappelle sa plus belle nuit d’amour) dont j’ai déjà évoqué le souvenir émerveillé dans un récit, resté jusqu’à ce jour inédit, tellement j’y tiens : « Le Sans-Nom. »

M. Doucet m’envoyait 100 francs par mois pour recevoir chapitre par chapitre mon manuscrit (mon premier manuscrit écrit de la main gauche, ce qui en faisait toute l’originalité dans cette célèbre collection d’autographes, léguée aujourd’hui à la Bibliothèque Sainte-Geneviève) ; à la moisson, je travaillai comme charretier dans les riches fermes de la Beauce (ces fermes étaient menées par les femmes, tous les hommes étant au front) ; à l’automne, je me mis à chasser au filet perdreaux et faisans qui pullulaient dans la plaine au crépuscule et que je remettais au passage du train du soir, en gare de Méréville (Loiret), à un serre-frein de la Compagnie qui me les payait à vil prix, lui-même les vendant très cher à Paris (à des gens dont je lui avais donné l’adresse) ; et, l’hiver, je tirai du cresson un sel pour l’estomac, le « Camosel » dont je vendis la formule à un pharmacien de la rue Jacob qui venait en villégiature dans la région (un brave Juif) qui y mit sa firme, le lança comme spécialité et fit fortune. Cependant, certains de mes amis s’inquiétaient, se demandant ce que j’étais devenu, les bruits les plus erronés circulant à mon sujet à Montparnasse, et, moi, je vivais dans la féerie, pauvre, mais en fils de roi, en « calender » selon l’originale définition du comte de Gobineau dont je n’avais pas encore lu « Les Pléiades », ce chef-d’œuvre, alors que je connaissais bien « Le Titan » de Jean-Paul (Richter), livre d’un romantisme échevelé qui a servi de modèle au roman si clairvoyant et si désabusé du comte. Mais tout s’apprend. Tout arrive à son heure. (L’année suivante je fis lire « Les Pléiades » à Radiguet.) Et tout ce que j’ai connu dans la vie, heurs et malheurs, m’a extraordinairement enrichi et servi chaque fois que je me suis mis à écrire. Je ne trempe pas ma plume dans un encrier, mais dans la vie. Écrire, ce n’est pas vivre. C’est peut-être se survivre. Mais rien n’est moins garanti.

En tout cas, dans la vie courante et neuf fois sur dix, écrire… c’est peut-être abdiquer. J’ai dit.

Je ne reçus qu’une seule visite durant cette période, et encore par hasard. Un soir que je rentrais chez moi, je croisai sur la route de Méréville un cycliste auquel je ne fis pas attention et qui sauta de machine quand il m’eut dépassé pour m’appeler par mon nom. Je me retournai. C’était Charles-Albert Cingria en tenue de routier à la mode d’Alfred Jarry, c’est-à-dire les pantalons maintenus dans les chaussettes par tout un jeu de ficelles. Je l’emmenai dans ma grange partager ma maigre pitance et boire du bon vin. Puis, nous nous couchâmes dans le foin. Impressionné par ce qu’il crut deviner de la vie que je menais, gagné par la solitude de cette cluse, intéressé par ce que je lui racontais sur les mœurs des loutres pendant qu’il m’accompagnait au matin lever mes pièges dans les cressonnières inondées (on était à la fin de l’hiver), Charles-Albert loua une chaumière dans le hameau, convaincu qu’il avait trouvé l’ambiance favorable pour rédiger enfin l’œuvre de sa vie : son grand traité du rythme (œuvre que j’attends toujours). Durant deux, trois jours, donc, Cingria me parla musique, poésie, pneumatique, non pas cerceau en caoutchouc mais le pneu de Notker Balbulus, l’émission du souffle, cette unité prosodique des séquences du bègue de l’abbaye de Saint-Gall, le plus grand des poètes de la chrétienté et le père de la poésie moderne. Mais le troisième jour, sans souffler mot, mon Charles-Albert était remonté sur sa bécane et pédalait sur la route de Paris sans esprit de retour, incapable de garder plus longtemps pour soi un si grand secret et impatient d’accoucher d’une nouvelle aussi sensationnelle : Je sais ce que fait Cendrars ! Et de pondre des cancans à Montparnasse, et de se glorifier !…

Ah, ces pédérastes[51], le pauvre et génial raté ! Que savait-il de moi et qu’avait-il cru découvrir quand le hasard le mena par mon chemin, Cingria ? Je ne lui avais rien dit d’essentiel, et pouvait-il se douter qu’en pensant à la roulotte pleine de femmes et d’enfants que j’avais abandonnés j’avais l’impression d’avoir connu les femmes des Écritures et qu’en vivant avec elles, ces bohémiennes que l’on traite vulgairement de prostituées prenaient pour moi allure de personnages, et que dès cette époque — hiver 1916-17 — je me mis à vouloir percer le mystère de Marie-Madeleine, l’amante de Jésus-Christ, la seule femme qui ait fait verser des larmes à Notre-Seigneur ?… Et c’est parce que la cadette des sœurs de mon copain Sawo avait un défaut dans l’œil, ce qu’en médecine on appelle un colobome, un défaut de l’iris en forme de trou de serrure, qu’appliquant mon esprit à ce trou je crois aujourd’hui avoir pénétré dans l’âme même de la pénitente de la Sainte-Baume et pouvoir écrire le livre de ses noces mystiques et de sa vie contemplative, si Dieu le veut bien et si les bombardiers anglo-saxons m’en laissent le temps et les loisirs, ce livre secret auquel je travaille depuis un an : « La Carissima », et dont je tirerai un film que je réaliserai en plein ciel aussitôt la guerre finie et que je pourrai me procurer au rabais, à la liquidation des stocks, les merveilleux avions, planeurs, gyroscaphes, hélicoptères et autres engins indispensables de la technique ultra-moderne qui seuls me permettront d’accompagner, de précéder, de tourner autour pour l’enregistrer sous tous les angles de la prise de vues et selon les possibilités du vol à incidence variable quand dans ses ravissements Marie-Madeleine est élevée dans les airs par les anges, ainsi qu’on le peut voir représenté, dans le chemin creux de Saint-Maximin, au sommet d’une vieille borne de quatre pieds de hauteur, dite le Saint-Pilon, car il faut bien que ces engins de guerre, de meurtre, de destruction et d’horreur sans nom servent enfin à quelque chose d’autre, les aviateurs ne sachant pas encore s’en servir pour sanctifier… Mais qui n’a pas mérité le feu du ciel ?… Sanctus ! Sanctus ! crient ces vieilles pierres… Et que nous chaut la rivalité des idéologies contraires ! C’est du pareil au même. Et l’économie, politique ou dirigée, n’intéresse pas l’humanité. Bo rsouflure des cerveaux. Vivre c’est mourir… Sanctus ! Sanctus ! Mon escadrille chantera comme les grandes orgues et disparaîtra dans l’essaim des anges qui transportent Marie-Madeleine au ciel, nue sous ses adorables cheveux… Sanctus !… Oui… En plein ciel… Redescendrai-je ou seulement, comme un message, ma pellicule parachutée ?… Je crois, je crois que je reviendrai… Oui… Vivre, d’abord vivre. Je suis de la Terre.


LA MÈRE

Revenant de la guerre je ne pouvais avoir plus grande chance que de connaître ces femmes vaillantes qui sont toujours sur la brèche et qui comme les poilus ignorent le sens, le but de leurs pérégrinations. Marche ou crève ! c’est le mot d’ordre et partir, le verbe des vagabonds. Vouloir tracer les itinéraires de la Mère c’est pour moi comme de feuilleter la Bible, chaque station de la roulotte fait image et de toute cette imagerie se dégage un sentiment de profonde et mystérieuse humanité, ce qui manque si souvent aux estampes classiques qui ornent l’Ancien ou le Nouveau Testament.

Comme toutes les gitanes la Mère avait pris la route de très bonne heure pour fuir la tyrannie de ses frères, l’aîné, ce grand fou, ce rêveur de Grêlé, qui ne respectait aucune tradition et n’avait pas fondé de famille par paresse, oubli et baguenauderie de qui baye aux corneilles et est dans la lune ; le cadet, le Balafré, qui n’y avait pas songé non plus ni rien entrepris par orgueil, cupidité, avarice, jalousie, cruauté, uranisme, goût de s’enrichir, envie de régner, passion de l’intrigue et besoin de dominer ; l’un et l’autre ayant déjà prostitué leur sœur plusieurs fois. Naturellement, elle avait été vendue au berceau et, naturellement, dès sa nubilité elle s’était donnée dans l’herbe des fortifs, s’abandonnant sans fausse pudeur au mystère du sang. Elle avait donc fui avec son premier mari, poussant une lourde roulotte à bras, sorte de maison du berger à deux roues, de Paris jusqu’aux rives de l’Allier, où elle cala sa maison roulante en bordure d’un chemin défoncé, tout au bord de la rivière, à l’ombre d’une rangée de peupliers marquant la limite entre deux communes et prenant bien garde de fixer une roue de son véhicule sur chaque territoire, donc à cheval sur le règlement interdisant le stationnement des nomades et à l’abri de l’intervention des gardes-champêtres puisqu’elle n’était bivouaquée entièrement dans aucune de leurs zones respectives de surveillance, et se moquant des arrêtés affichés n’ayant qu’une seule roue d’engagée sur chaque terre communale. Et voilà à quel genre de malice et d’astuce il faut avoir recours cent fois par jour pour réussir à vivre en marge. Cela délie singulièrement l’imagination et le don et la pratique de l’observation. Cela développe l’instinct de rapine. Vivre au jour le jour vous remplit d’insouciance. C’est pourquoi les gitanes sont joyeux, pillent, braconnent, raflent tout ce qu’ils peuvent attraper, mendigotent avec insistance mais se fichent du résultat, quêtent pour avoir l’air d’en avoir l’air, les femmes disant la bonne aventure pour soutirer des sous et des blancs écus, tout en se payant la tête du client et en éclatant joyeusement de rire, sauf quelques rares exceptions, comme la Mère dont les consultations étaient sérieuses et les prédictions se payaient d’une pièce d’or.

Le mari d’une gitane, qui est-ce ? Qu’on ne s’attende pas à ce que je réponde clairement à cette question. Ce que je crois avoir pu apprendre à ce sujet par observation in anima vili est d’une telle complexité qu’il me faudrait faire appel à l’ethnogénie pour débrouiller ce complexe de mœurs, de coutumes, d’usages, de superstitions, résidus de tous les âges et dont l’origine lointaine se perd dans la nuit des temps et la répartition géographique des tribus et des clans s’étendant de l’Amérique centrale aux abords de Zanguebar pour la seule nation des gitanes occidentaux (les orientaux descendant des hauts-plateaux d’Asie). Ajoutez à cela la décadence actuelle des familles et des hordes et le trouble qu’apportent aux traditions aveugles des derniers nomades en Europe les dures nécessités de la législation sociale — hygiène, école, sports, service militaire — et l’influence démoralisatrice de la vie moderne. Or, l’ethnogénie n’est pas mon fait. Ce que je rapporte et jette en vrac, je le sais pour avoir traîné sur les routes avec la famille Sawo, et parce que je n’ai pas les yeux dans ma poche. Je n’ai jamais interrogé personne, et c’est miraculeux que sur les quatorze maris de la Mère je puisse citer le nom de cinq d’entre eux : le dernier, un nommé Xavier, le père de mon copain Sawo, guillotiné au bagne et dont le souvenir flotte comme un fantôme, ses exploits n’étant pas oubliés et l’on parle de lui à la veillée comme d’une espèce de fou religieux, tombant en transes subites, comparables à celles d’un Malais saisi par « l’amok », enragé et voyant rouge ; et le premier, un petit gitan tranquille, voleur de poules, mort de phtisie dans la prison de Bourg-en-Bresse, un dénommé Rufus Faber. Entre ces deux s’échelonnent les pères des Trois Maries qui, comme les trois Maries de la Barque (elles ne sont que deux sur le faîte de la vieille église à bord de la « Navis In Pela go » comme le porte l’antique inscription, car selon la tradition de la Provence Marie-Madeleine, la sœur de saint Lazare, l’amie spéciale du Fils de Dieu, la première des servantes de Jésus de Nazareth et l’apôtre des apôtres pour avoir annoncé la résurrection du Christ est morte à Saint-Maximin, où l’on conserve son chef dans une châsse — sa fête est célébrée le 22 juillet) se distinguent entre elles par l’adjonction à leur saint nom du nom de celui de l’homme qu’elles ont connu, mis au monde ou aimé, sainte Marie Jacobé, mère de Jacques-le-Mineur, évêque de Jérusalem (elle fut enterrée à Santa-Maria de Ratis, où ses reliques sont conservées avec la tête de son fils Jacques — sa fête se célèbre le 25 mai) et sainte Marie Salomé, « dont il est parlé dans l’Évangile », dont le Bréviaire Romain (elle fut enterrée à Santa-Maria de Ratis, où ses reliques sont conservées avec les têtes de trois des saints Innocents, probablement des proches parents à elle, petits cousins, neveux, peut-être un fils — sa fête se célèbre le 22 octobre) et Marie-Madeleine (sainte Madeleine, on dit que son mari était originaire de Magalon), les trois Maries « qui le premier jour de sabbat, vinrent avec des parfums pour voir le tombeau du Sauveur » (Marc, XVI, I), les Saintes-Maries-de-la-Mer comme on les appelle aujourd’hui, les Trois Maries des roulottes accolaient chacune à son prénom le surnom de son père comme signe distinctif : Marie-Koçoï, Marie-Morgatch, Marie-Mancebo, Koçoï, Morgatch et Mancebo ou Le Mence se traduisant par le Mordu, le Cligneur et l’Amant, le doux amant, l’Apprivoisé[52]…

Le mari d’une gitane, qui est-ce ? D’abord le chef de la horde à qui elle a été vendue dès le berceau et qui lui donnera son nom, ce qui intègre l’enfançonne à un clan et l’attribue surnumérairement à une famille de la tribu. C’est dans cette famille nominale, à quoi ne la rattache aucun lien de sang, que la fillette en voie de formation élira son fiancé ou « dorloteur » ou « calignare » comme compagnon de jeu et c’est de cette famille tutélaire, qui l’aura nourrie et formée, que l’adolescente s’efforcera de s’évader à sa nubilité pour conquérir son affranchissement et faire souche, car seul compte le mariage précédé du rapt, cette antique coutume guarani qui procède par violence ou par séduction. S’il y a eu violence, neuf fois sur dix la fille retombe entre les mains du chef de la horde ou sous la coupe de ses frères et cousins de sang qui la prostituent ; mais neuf fois sur dix c’est le « voleur » qui a été séduit, la fille lui a jeté un charme, c’est son sort, son destin ; et quand il l’enlève, s’il lui doit aide et protection envers et contre tous, une fois qu’il l’a possédée, il ne lui doit plus rien ; et il devient son esclave ; et comme il est venu d’un clan rival, voire ennemi, elle le domine et a rang de maîtresse-femme et titre de commère si son premier-né est un fils. Et le fils porte le nom de la mère, donc le nom de la famille tutélaire de la mère à qui le chef de la horde l’avait confiée. Il y a dans cette coutume un rappel lointain du totem, l’ancêtre protecteur du clan et un relâchement manifeste de l’autorité, voire de la notion du père ou du mari en faveur de l’instauration du matriarcat et, en fait, dans chaque tribu gitane une Mère est vénérée et dirige tout, sauf les pérégrinations.

À cette situation si compliquée de fond que sont les règles ou lois du matriarcat vient s’ajouter pour certaines femmes une situation exceptionnelle du fait qu’elles sont désignées ou marquées. La Mère l’était. Ce signe ou cette marque n’est rien d’autre que l’infibulation des filles, ou tout au moins, chez les gitanes des Canaries, de certaines d’entre elles dont je ne saurais expliquer ni motiver le choix ou la sélection par des raisons d’ordre médical, hiérarchique, racial, religieux, culturel ou magique, cette pratique remontant également à la nuit des temps et pouvant s’observer aujourd’hui encore chez des peuplades aussi différentes de race et de mentalité que les riverains théocrates du bord du Nil, entre la deuxième et la troisième cataractes, et ceux anthropophages du Paraguay, dans les plaines inondées des Campos de Parecis, où ce fleuve géant qui coule du nord au sud prend sa source, au cœur même de la sauvagerie. Parlant un jour avec Lerouge de cette question que j’avais tendance d’interpréter médicalement en établissant en parallèle la trépanation dont tant de crânes préhistoriques portent trace et considérant l’une et l’autre de ces interventions chirurgicales comme opérations de décongestion, l’une mentale, l’autre sexuelle, Lerouge me répondit : « — L’infibulation se rattache au mythe de Lilith, c’est une simple pratique érotique, comme le guesquel, Cendrars, dont vous parlez dans le « Plan de l’Aiguille[53] ou la mutilation des pieds chez les Chinoises ! » J’en doute, et cette opinion me paraît par trop simpliste, vu les quatorze maris successifs de la Mère car il eût fallu chaque fois la coudre et la découdre pour rétablir une mensuration adéquate, ce qui eût été risible, et l’eût déconsidérée aux yeux de tous. Or la Mère était vénérée et jouissait d’une autorité absolue. Je crois donc à une coutume totémique, une intervention chirurgicale dans le but d’apaiser une fureur utérine, un acte symbolique, un rappel ou un interdit ancestral concernant l’inceste, d’où le groupement de tous les aristos du clan autour d’une femme ainsi marquée, le chef de la horde qui ne la perd pas de vue, ses frères de sang qui la surveillent de très près, ses frères de nom qui montent la garde dans les environs afin qu’elle ne leur échappe pas une deuxième fois (sans oublier le premier « fiancé » ou « cajoleur » de la Mère qui se tient toujours à proximité), et l’éloignement, la fuite, finalement la disparition du mari, son exil ou sa mort, et la prédestination du Fils Unique, son rôle de chargé de mission (ce qui ennuyait tant mon copain Sawo), je le répète, tout cela à l’état embryonnaire ou déliquescent vu l’état actuel, la vie traquée, les conditions misérables d’existence, la décadence de la nation gitane, l’extinction des nomades dans l’Europe contemporaine, et la promiscuité navrante des « Roumanis » venus de l’est.

C’est avec étonnement que je découvrais ces mystères comme je traînais par les chemins à la suite de la famille Sawo, et mon esprit était tout préoccupé de ces énigmes vivantes ; mais ce qui me surprenait le plus c’était la paresse des hommes, leur passivité, leur défaut complet de jalousie sentimentale, leur âpreté au gain, leur amour de l’or, l’absence, l’éloignement du mari, la présence du « fiancé », l’existence du « cajoleur » qui rôde toujours dans les environs d’un campement (der ewige Geliebter, cet amoureux transi dont le rôle est indéfinissable et dont, vingt ans plus tard, je constatai également la présence chez les Indiens du Guatemala, où il se charge d’exécuter les amants d’une femme et est toujours en surveillance, en embuscade[54]), la mission déférée au Fils Unique, qui est celle d’un exécuteur des hautes-œuvres, d’un entraîneur d’hommes, du mainteneur à jour de la comptabilité de la vendetta collective, bref, du héros du clan : le Vengeur ! Le chef de la horde thésaurise (certains sont millionnaires, ainsi que le Balafré l’était) ; les frères de sang ou de nom exploitent leur sœur (et ses filles) ; le mari est un chaud lapin, lâche comme un lièvre et qui détale à la moindre alerte (les frères, les oncles, les neveux, les cousins et autres proches parents du disparu cherchent à épouser la jeune veuve pour lui remettre le grappin dessus) ; le Fils Unique, l’orgueil du clan, est un prince (sans descendance) ; les autres membres de la tribu, hommes, femmes, garçons, filles et petits-enfants sont les « meskines », un ramassis qui ne compte pas, gens de métier, artisans ou truandaille.

Telle est la constitution de chaque tribu gitane, entièrement axée sur une Mère, ainsi que j’ai pu l’observer grâce à la situation privilégiée que j’occupais dans la famille Sawo. J’étais l’amant de la cadette des Trois Maries, ce qui n’avait aucune espèce d’importance aux yeux de personne, mais j’étais tabou, sous la protection particulière de la Mère pour avoir — je ne sais pas ce que mon copain Sawo avait pu lui raconter sur mon action dans mon escouade à la Légion Étrangère (il est vrai que je passais pour porte-bonheur au régiment n’ayant jamais eu de blessés en patrouille et mes petits gars de la section franche se chamaillaient pour sortir avec moi) — pris le Fils sous ma protection et lui avoir sauvé la vie, prétendait-elle. En quoi elle exagérait. Sawo était un bon soldat. À 19 ans il avait mérité la Médaille Militaire (ce qui le faisait rigoler dans le civil car il ne portait pas sa décoration, la fourrant au fond de sa poche pour embêter les gendarmes quand on le coffrait. « — Tu ne peux pas t’imaginer la tête qu’ils font quand je la sors de ma poche, avec le papelard et ma citation, me disait-il. Il y a de quoi se tordre ! C’est tout juste s’ils ne se mettent pas au garde-à-vous. Si je l’avais su, je n’aurais pas déserté et j’aurais dégoté la croix ! C’est trop marrant… »).

— Non, me disait la Mère en me prenant la main (ma main unique), tu es né sous une bonne étoile. Tu as du cœur. Beaucoup d’ennemis, mais dans l’impuissance de nuire. Tu arriveras. Tu exerceras une grande influence autour de toi, mais avant tu iras en prison…

— Comment ça, en prison, Mère ?

— Hé, je ne sais pas. Une prison volontaire. Quel est ton métier ? Méfie-toi de la richesse. Tu es trop libre. Une femme viendra…

— Une femme, vous croyez ?

— Oui, et qui changera ton âme. C’est ton destin…

Un dernier trait de mœurs, mais qui marque bien la toute-puissance de la Mère dans la vie gitane : les enfants parlent la langue de la Mère. Ainsi dans tout mariage mixte, par exemple, à Kremlin-Bicêtre, entre « Roumanis » et « Siciliens », l’enfant issu d’une telle union parle toujours la langue de la Mère, jamais du père, d’où les rixes, ces règlements de comptes perpétuels qui conditionnent et motivent les pérégrinations incessantes des roulottes. Tout tourne autour d’une Mère et c’est à cause d’elle que les couteaux s’aiguisent. (Les juges d’instruction y perdent leur latin.)

Il est des saisons où à chaque croisée de chemin, à proximité d’une source ou au bord d’une rivière, stationne une roulotte qui est un nid, puis un berceau. De toutes parts des hommes s’en approchent, souvent venus de fort loin, et le couteau à la main. C’est leur instinct.

— Pourquoi ?

Mais pourquoi est-ce que les anguilles durant leurs mystérieuses migrations reconnaissent le seuil géologique des fleuves et remontent en masse leur thalweg sous-marin avant d’émerger dans des eaux plus connues, rivières, canaux, étangs d’où elles se précipitent à la mer en vue de leur reproduction et disparaissent pondre dans la mer des Sargasses ? Leur instinct les guide aveuglément. Est-ce que leurs cheminements particuliers et leurs  uerelles intestines et sanglantes ne seraient pas la « mésogée » des gitanes, sur terre, une des plus vieilles figures de l’amour ?


DIALOGUE

MOI.  — Mère, qu’est-ce qu’il a le Balafré ? Il ne m’a pas serré la main et il a l’air de souffrir… Avez-vous des nouvelles du Fils ?

LA MÈRE. — Dieu soit loué ! Te voici, te voilà.

MOI. — Mère, qu’est-ce qui se passe ?

LA MÈRE. — Quoi ?

MOI. — Mais encore ?

LA MÈRE. — Rien.

MOI. — Et le Fils ?

LA MÈRE. — Il est en mission.

MOI. — Je l’avais deviné.

LA MÈRE. — Tu es trop intelligent. On ne peut rien te cacher.

MOI. — Marco ?

LA MÈRE. — Marco !

MOI. — Quand ?

LA MÈRE. — Cette nuit.

MOI. — Qui ?

LA MÈRE. — Nos jeunes gens.

MOI. — Ils sont combien ?

LA MÈRE. — 32.

MOI. — Et les filles ?

LA MÈRE. — Les Trois Maries sont parties avec les jeunes gens pour leur faire la cuisine.

MOI. — Alors, ils sont sur la piste ?

LA MÈRE. — Je ne sais pas.

MOI. — C’est une longue expédition ?

LA MÈRE. — Peut-être bien.

MOI. — Je ne peux pas les aider ?

LA MÈRE. — Ne te mêle pas de ça.

MOI. — Pourquoi ?

LA MÈRE. — Ça ne te regarde pas et tu as mieux à faire.

MOI. — Peut-être. Mais enfin, la Mère, il y a le Fils. C’est mon copain.

LA MÈRE. — Il a son couteau.

MOI. — Bon.

LA MÈRE. — Le Fils a emporté ma navaja. C’est une bonne lame. Je la lui ai confiée cette nuit.

MOI. — Bon.

LA MÈRE. — Et toi, ça va, petit ? Tu sais, tu as beaucoup changé depuis la dernière fois. Tu es content ?

MOI. — Oh, Mère, vous savez, vous aviez vu juste. Je crois que j’ai rencontré mon destin.

LA MÈRE. — Tu es heureux ?

MOI. — Trop.

LA MÈRE. — Fais voir ta main.

MOI. — Voilà. Mais vous savez, Mère, c’est extraordinaire, mes amis disent que je deviens triste. Aussi, je ne les vois plus. C’est tellement rare le bonheur dans la vie que j’en suis gêné. Je crains que ça se voie…

LA MÈRE. — C’est extraordinaire, ta main est en train de changer. Des tas de lignes s’effacent. Mais je vois toujours ta prison, là, ces barreaux…

MOI. — Vous me l’aviez déjà dit, Mère. Qu’est-ce que c’est ?

LA MÈRE. — C’est extraordinaire. Il n’y a pas deux mains qui soient pareilles, mais je n’ai encore jamais vu ça. Je ne comprends pas. C’est comme si tu te construisais un palais, non, un monde, un monde à part pour vous deux. Dans dix ans tu auras fini ta construction. Ce n’est pas de l’argent, de la richesse, de la fortune, non. C’est mieux que ça. Du bonheur ? C’est bien mieux que le bonheur. Mais prends garde ! dans vingt ans tu auras construit ta prison…

MOI. — Prisonnier de mon amour…

LA MÈRE. — Ne dis pas de bêtise. C’est bien mieux et c’est plus terrible que l’amour. Dans vingt ans, tu seras tout seul, et ça me fait mal pour toi.

MOI. — La mort ?

LA MÈRE. — Non, ce n’est pas la mort. C’est bien pire. C’est la solitude. Et tu vivras longtemps…

MOI. — Et elle, Mère ?

LA MÈRE. — Elle ?… Elle se sera égarée comme on perd une clé et alors tu ne pourras plus sortir… Mais tu devrais me l’amener.

MOI. — Elle ne voudra jamais.

LA MÈRE. — Pourquoi ?

MOI. — Elle n’aime pas les gitanes.

LA MÈRE. — Elle est jalouse ?

MOI. — Non, elle n’est pas jalouse. Elle croit à son ange gardien.

LA MÈRE. — Ah, elle est comme ça, celle-là ? Eh bien, je lui ferai croire au diable, prends garde !

MOI. — Vous n’en ferez rien, Mère. Je suis là.

LA MÈRE. — Ô toi, toi, tu te crois tout permis, toi. Mais prends garde !

MOI. — Ne soyez pas méchante, Mère.

LA MÈRE. — Alors, amène-la-moi !

MOI. — Cette année ou l’année prochaine, aux Saintes-Maries. C’est promis. Mais, dites-moi, qu’est-ce qu’il a aux mains le Balafré, qu’est-ce que c’est que ces gants ?

LA MÈRE. — Le Balafré ?

MOI. — Oui. Il avait l’air de souffrir…

LA MÈRE. — Ce sont les ours…

MOI. — Les ours ?

LA MÈRE. — Oui, les ours.

MOI. — Les ours à Marco ?

LA MÈRE. — Bien sûr. Il nous les a lâchés dessus.

MOI. — Quand ça ?

LA MÈRE. — Cette nuit. Le Balafré en a étranglé trois dans sa roulotte. Il a eu les mains déchiquetées. Mais c’est un homme…

MOI. — Oui, un homme fini.

LA MÈRE. — Tu es trop libre. Tu te crois tout permis. Prends garde ! Qu’est-ce que tu oses insinuer ?

MOI. — Jamais deux sans trois, Mère. Je viens de le voir. Je veux dire qu’il l’a encore laissé échapper et que Marco prendra sa revanche…

LA MÈRE. — Tais-toi. Tu oublies que le Fils est sur le chemin.

MOI. — Le Fils, oui ; mais le roi ?…

LA MÈRE. — Je sais que vous n’avez jamais sympathisé.

MOI. — C’est vrai, Mère. Mais il ne s’agit pas de cela. Dites-moi, pourquoi est-ce le Fils qui doit se charger de venger le roi ?

LA MÈRE. — Tais-toi. Tu n’entends rien à ces choses-là. Tiens, va-t’en !

MOI. — Le Balafré m’a dit que vous aviez à me parler.

LA MÈRE. — Qui ça, moi ?

MOI. — Il paraît. Qu’est-ce que vous aviez à me dire ?

LA MÈRE. — Moi ? Rien.

MOI. — Mais encore ?

LA MÈRE. — Je voulais te voir, eh bien, je t’ai vu.

MOI. — Alors ?

LA MÈRE. — Alors, va-t’en !

MOI. — Dites-moi où il est allé ? Je puis rejoindre le Fils avec ma voiture.

LA MÈRE. — Va-t’en, va-t’en ! Tout cela ne te regarde pas…

MOI. — Mais je puis vous le ramener, Mère !

LA MÈRE. — Va-t’en !


UN PNEU DE LE ROUGE

Au lendemain de notre visite chez le roi, dont il s’était montré enchanté, je croyais, j’étais même persuadé que Lerouge allait faire un magnifique papier sur les gitanes de Kremlin-Bicêtre. Mais le lendemain matin je reçus le pneu suivant du « Petit Parisien » :

« Mon cher Cendrars, — je n’écrirai rien sur notre visite d’hier chez vos amis. C’était passionnant. Mais d’après ce que j’ai cru comprendre l’affaire n’est pas terminée. Or, il faut une fin à une œuvre d’art. C’est même le principe essentiel de « L’Assassinat considéré comme un des Beaux-Arts ». Relisez de Quincey. Je n’écrirai rien tant que je ne connaîtrai pas la fin du sinistre Marco. Mon papier reste en panne. Songez-y et faites-moi signe en temps opportun.

« Bien cordialement vôtre

« GUSTAVE LE ROUGE. »


LE GRÊLÉ

Mais la veille au soir un mystérieux coup de téléphone m’avait annoncé la mort du roi, tué d’un coup de revolver dans sa roulotte, à peine un quart d’heure après notre départ ! C’est Marco qui avait fait le coup. Profitant du désarroi créé dans le camp par l’attaque inopinée des ours la nuit précédente, il avait réussi à se dissimuler dans la roulotte même du Balafré, attendant le moment propice pour abattre son ennemi mortel à bout portant et pouvoir s’ensauver. Comme ces détails que le Grêlé me donnait (tout au moins j’avais cru reconnaître sa voix au bout du fil) ne cadraient pas avec l’idée que Lerouge se faisait d’un papier bien écrit, que la mort du roi de la Sicile n’était ni la fin ni même le commencement d’une œuvre d’art mais la suite logique d’une vieille et sanglante querelle, dont la fatalité, maintenant, chargeait seul mon bon copain Sawo de poursuivre la vendetta, je jugeai inutile de faire part au « Petit Parisien » de cette nouvelle, qui eût été sensationnelle si Lerouge avait publié son papier.

À part « L’Écho des Forains », qui se publie à Aubervilliers et auquel j’étais abonné, aucun journal de l’époque ne mentionna le règne éphémère du Balafré et c’est également le même numéro de « L’Écho » qui m’apprit que le théâtre du Grêlé était parti en tournée dans le Midi. Cette information se terminait par la question : « Les Sawo vont-ils prendre la succession des Pitaluga ? » Suivait un long et intéressant article sur la dynastie des Pitaluga, cette famille de comédiens ambulants, traditionnels et populaires dans tout le Midi, « … dont le dernier de la lignée venait de mourir au Thor (Vaucluse), sans avoir fait d’élève ni laissé de successeur, ses héritiers se bornant à mettre en vente publique le matériel et les accessoires du théâtre, dont une collection des costumes de cour flamboyants et de haut goût comme ceux des images d’Épinal et dont on n’a jamais vu l’équivalent nulle part, même pas en Sicile, où le théâtre populaire plonge par tant de racines du cœur dans la féérie du romancero espagnol et fait retentir sous ses portiques les échos du plus gros comique grec… »

Le Grêlé prenant la succession de Pitaluga ! Non, ce chroniqueur voulait rire ou alors il ne connaissait pas le théâtre du Grêlé qui était souvent d’une cocasserie sans nom, n’avait rien de traditionnel et tendait, Dieu merci, vers le mimodrame ou théâtre muet. Je n’étais pas sans avoir eu quelque influence dans cette évolution qui ne gênait en rien l’inspiration débordante du Grêlé, lequel avait le génie des situations qu’il nouait et dénouait avec une aisance miraculeuse et une rare vraisemblance dans l’absurde. Aujourd’hui, après tant d’années, je ne me souviens plus de l’affabulation de « La Peau de l’Ours, tragédie réaliste et vécue » comme le Grêlé intitulait et qualifiait sur l’affiche le spectacle que l’attaque de nuit du camp des roulottes par les ours de Marco et la mort de son frère lui avaient inspiré. Je vais tâcher d’en rétablir grosso modo le scénario. Il est plein de trouvailles. La pièce eut un immense succès de fou rire. Elle fourmille de traits de mœurs qui témoignent du plus grand don d’observation, mais qui démarrent et vont jusqu’au bout, dépassant de beaucoup la satire classique pour se nouer et se dénouer sur des plans impossibles où le destin de l’homme vise à l’absurde. C’est à proprement parler la seule pièce « sur-réaliste » que je connaisse. Mais le Grêlé n’était pas de ce bord-là. C’était un analphabète et, comme tout le restant de sa troupe, sauf mon ex-amante, la Marie-Mancebo ou Le Mence qui croyait savoir lire et déclamait prétentieusement, tout en grasseyant, zézayant, trébuchant sur les « l », glissant sur les « j », les « ch », ravalant les « p », les « v », s’étranglant avec des syllabes entières, escamotant la moitié des mots, un illettré. Mais c’était un rêveur, un vrai, et comme tous les rêveurs, un impitoyable ironiste.


« LA PEAU DE L’OURS »

— Gnâ !… criait un petit bébé.

— Gneû-eû-eû !… lui répondait son petit frère ou sa petite sœur, jumeau ou jumelle.

La jeune mère arrivait, se dépoitraillait et offrait un de ses globes laiteux à chacune de ces petites créatures gourmandes.

Et c’était alors une scène de succion avide sur accompagnement de musique syncopée, les glissendo de la trompette pour marquer les satisfactions goulues de la tétée, les borborygmes du saxophone pour accompagner la déglutition, le débordement et le rattrapage des lèvres, les trilles, les chromatismes, les trémolo de la clarinette, les accords cristallins de la guitare et les improvisations imitatives de la batterie pour souligner les singeries amusantes, les mignardises, les sourires enchantés des deux petits et de leur mère, la digestion bienheureuse, la béatitude du ventre, du gros ventre, les yeux clos, le sommeil.

Ce lever de rideau déclenchait déjà le fou rire, tellement c’était réussi.

Cela se passait à l’avant d’une roulotte arrêtée dans une clairière. Une vieille jument aveugle et un petit âne gris, à rebours dans les brancards, jouaient des dents.

Des oiseaux gazouillaient.

Et tout à coup déboulait un gros ours brun. Il accourait sur le fin bout des pattes pour ne pas faire de bruit. S’arrêtait. Se retournait. S’avançait encore en catimini. S’arrêtait à trois pas de la jeune mère. S’asseyait sur son gros derrière et se mettait à contempler avec envie les seins, les nourrissons. Il avançait encore d’un demi-pas en prenant mille précautions. Il levait une patte. Il bavait de gourmandise. Il se dressait. Il tirait la langue. Il se passait la patte sur les yeux, se grattait derrière l’oreille. Hésitait. Regardait encore une fois autour de soi de peur d’être surpris, avançait encore d’un demi-pas mais en tremblant de désir et s’enfuyait à toute vitesse, cul par-dessus tête dans son désarroi, quand la jeune femme ouvrait les yeux et éclatait de rire en voyant l’ours culbuter dans la bruyère.

Le vieux cheval et le petit âne s’étaient enfuis épouvantés.

La femme riait à gorge déployée.

— Viens ! criait-elle à l’ours en lui tendant ses enfants au bout des bras. Tiens, attrape !…

Et l’ours revenait sur ses pas, nigaud et balourd, attiré et gêné, et comme honteux, le nez au sol, dodelinant sa grosse tête, se dressait, retombait de tout son poids, se traînait au pied de la femme, séduit et maté, ne bougeait plus, l’œil amoureux, l’œil gourmand. Et comme la jeune femme lui faisait une papouille sous le menton et lui frisait le poil derrière les oreilles, secoué de frissons d’aise et de chatouilles, il se coucha à ses pieds.

— Tiens, voilà pour toi, puisque tu es sage ! dit la femme en se penchant sur la grosse bête immobile et pâmée.

Et empoignant ses seins à pleine main, elle lui envoya une giclée dans chaque œil.

Et elle rentra dans la roulotte en riant de plus belle.

C’est à cet instant précis que l’ours abasourdi était assailli par derrière par le mari de la jeune femme, qui lui passait une chaîne au cou, lui tapait sur les pattes avec son gourdin, lui fourrait le nez dans une muselière, lui mordait l’oreille, lui bourrait les côtes, le faisait avancer à coups de bottes et à grand renfort de trique, le poussait, le tirait, le traînait et allait l’amarrer étroitement entre les brancards.

— Hé, la Mère ! criait l’homme. C’est ainsi que tu surveilles l’attelage ? Que le diable t’emporte !…

Et la jeune femme qui accourait reçut un coup de poing entre les deux yeux qui la fit pivoter sur elle-même et s’étaler de tout son long. Alors, l’homme se retourna contre l’ours enchaîné :

— Ah, tu as fait s’enfuir mon cheval et mon âne, eh bien, tu me le payeras, je vais te caresser !…

Et jurant, sacrant l’homme se mit à travailler l’ours avec son bâton ; puis il lui fendit l’oreille gauche avec son couteau ; puis il lui ligota les pattes étroitement ; puis il lui rogna les ongles ; puis il lui perfora le naseau pour lui passer l’anneau et la gourmette ; puis il le roua encore une fois de coups ; enfin il s’éloigna, cracha sur sa femme en passant et lui criant :

— Ouvre donc l’œil, pie borgne, et surveille le campement. Je retourne au cabaret puisque la soupe n’est pas prête !…

Et on le voyait s’en aller, la veste sur l’épaule, le chapeau sur l’oreille, se frisant les moustaches, brandissant son gourdin et entonnant un refrain d’ivrogne.

L’homme parti, la femme se relevait. Elle avait une beigne sur l’œil. Elle s’approchait de l’ours humilié. Elle lui détachait les pattes. Elle lui épongeait le museau avec son fichu. Elle le caressait. Elle le prenait dans ses bras.

— Pauvre Martin, disait-elle, ce qui t’arrive est ma faute. Nous n’avons pas de chance !…

Elle lui donnait le sein.

L’ours grognait de satisfaction mélancolique.

À la vie et à la mort !

Ces deux-là avaient l’air de vouloir échanger des serments. L’ours était séduit et capté.

 

Des années et des années s’étaient écoulées depuis l’assassinat du Balafré. Était-ce en 1933 ou 1934 ? J’étais à Brignoles (Var), au « Château de Tivoli », tenant compagnie à mon éditeur Bernard Grasset qui faisait une crise aiguë de neurasthénie exaspérée par un traitement de psycho-analyse qui durait depuis des années, ce qui rendait ce pauvre Bernard fou et lui mangeait tout son argent (« plus d’un million, affirmait-il, que le psychiatre traitant m’a soutiré en bonnes espèces sonnantes et trébuchantes et sans me signer quittance… »), quand un après-midi je vis passer sur la route une caravane qui n’était pas fière : quelques voitures de guingois et grinçantes, quelques attelages hybrides et à bout, et, en queue, quelques tristes comparses marchant dans la poussière. C’était mes amis les gitanes et je ne tardai pas à mettre la main sur le Grêlé que j’accompagnai à la Mairie pour lui faire avoir l’autorisation de monter sa tente sur la petite place de la cité et de donner le soir même une représentation, puis je l’entraînai boire un anis au bistro du coin.

Le Grêlé n’était pas reluisant. Comme Grasset il traversait une mauvaise passe et était plutôt découragé. Il avait pris un fameux coup de vieux depuis que je ne l’avais vu. Mais contrairement à Grasset qui n’arrêtait pas de chialer, il ne se plaignait pas. Jamais je n’ai rencontré vieillard plus fier et mieux campé dans sa défroque. Il avait toujours son air génial, un port de tête sublime, des gestes définitifs et distants, prenait la pose en parlant, avait des intonations qui ne s’adressaient pas à vous, des regards inspirés qui ne vous voyaient pas, et plus que jamais il ressemblait à Paganini, quoique ayant les cheveux blancs. Il avait plutôt l’air négligé que misérable.

Le Grêlé n’était guère causant. Nous restâmes là jusqu’au soir, attendant l’heure du spectacle dont je viens de résumer le 1er tableau, échangeant quelques rares paroles, quelques rares nouvelles, comme naguère, chacun plein de sympathie pour l’autre mais n’ayant jamais éprouvé le besoin de le manifester, chacun se remémorant silencieusement le passé. Depuis que la Mère était morte (morte d’un cancer de la langue en 1925) la tribu s’était disloquée. Des Trois Maries, il n’en restait que deux dans la troupe, la Marie-Mancebo ou Le Mence s’étant fait épouser par un lord en Angleterre (l’Angleterre est le seul pays d’Europe où il n’est pas rare de voir un gitane afficher une surface financière et dans la haute société de Londres on peut voir briller plus d’une gypsy). La fortune du roi avait été perdue pour la famille, personne n’ayant jamais pu apprendre où le Balafré avait pu placer ses millions. Sawo, mon copain, s’était libéré, avait quitté tribu et famille, tout plaqué, ne voulant plus rien savoir de ces histoires de la horde après avoir vengé son oncle et exécuté Marco-le-Transylvanien. Tout cela je le savais depuis longtemps… Si j’avais des nouvelles du Fils ? Oui, j’avais de ses nouvelles… De temps en temps mon copain m’envoyait une carte postale pour me demander un mandat quand il était en prison. Il continuait sa vie de voleur international, de gangster. La même vie. Et, moi-même, qu’étais-je devenu ?

Moi-même ?…

(Une dizaine d’années s’étaient écoulées ; et, depuis, deux nouveaux lustres se sont encore écoulés ; et aujourd’hui je me rends compte qu’à l’époque, à Brignoles, la première partie de la prédiction de la Mère était en voie de se parachever, que j’étais maître, maître de mon univers, de ce que la Mère avait appelé un palais aérien, un monde à deux, un univers imaginaire, quelque chose de mieux ou de plus fort que l’amour ou que la mort. J’étais alors heureux et j’en avais conscience, ce qui me paraissait souvent monstrueux ; néanmoins je ne négligeais rien pour perfectionner encore ce bonheur d’aimer, le porter au point culminant, l’exposer non pas hors du monde, « n’importe où, hors du monde » comme a dit le poète, mais au cœur du monde, sachant bien que ce jeu était dangereux, espérant que si ce bonheur venait à se consumer soi-même mon univers éclaterait et que tout serait fini, que tout succomberait et que jamais, au grand jamais je ne serais mon propre prisonnier, comme la Mère l’avait entrevu et me l’avait maladroitement annoncé dans son appréhension. Hélas ! j’ignorais, jamais je n’aurais pu croire que l’on renaît de ses cendres, que la mort du cœur peut être un stimulant de l’esprit, une force de création, et que si l’on a su un jour se créer un univers, comme Dieu on l’habite pour l’éternité car la création est indestructible. L’erreur c’est de faire peser le poids de la création sur la créature, ou de le lui faire sentir, ou de l’écraser sous son propre poids. Il eût fallu la munir d’une paire d’ailes car on ne crée que dans la joie et la créature aussi doit participer à cette joie et danser dans la lumière. Est-ce que Dieu rit ? On a peine à l’imaginer. Alors, tant pis pour la doctrine ou le dogme. Moi, je ris ; car aujourd’hui je sais. Je sais que la création est belle. Dans cette prison où je vis aujourd’hui et dont je ne puis sortir (maintenant je sais ce que la Mère entendait en m’annonçant ma prison) je sais que je suis heureux. Il n’y a rien à pardonner car il n’y a pas de mal dans le bonheur et seule l’action libère. Mais l’accoutumance a été dure, ce climat étant inhumain. Je sais que je porte ma création, et je plane. C’est ce qu’on appelle être seul. Mais planer c’est décrire un cercle en spirale et la spirale est la figure d’une chute. Or, on tombe de quelque part vers quelque part. On n’est donc pas seul. C’est le coup de foudre. Je te retrouverai dans l’abîme de la lumière. Mais n’anticipons pas. La Bible, ce livre des livres, est à récrire. « Au commencement l’Esprit planait sur les eaux… » Non, au commencement était le Sexe. Le sexe n’est pas un attribut. Et, à la fin, il y aura encore le Sexe… Mais j’en ai déjà trop dit. Amen.)

 

— Gnâ !…

— Gneû-eû-eû !…

Les jumeaux braillaient. Et pour les faire taire, le père leur plantait alternativement soit sa pipe soit sa gourde dans le bec et faisait claquer joyeusement son fouet.

La roulotte roulait. Sur la toile de fond défilaient en sens inverse les arbres d’une route nationale, des poteaux télégraphiques et des bornes kilométriques.

L’homme faisait joyeusement claquer son fouet. Installé à l’avant de la roulotte, les jambes allongées sur les brancards, il tirait sur sa pipe ou vidait sa gourde, une peau de bique, à la régalade quand l’un ou l’autre de ces accessoires n’était pas accaparé par l’un ou l’autre des jumeaux, et il claquait de la langue pour stimuler son attelage. Et la roulotte roulait. Les roues tournaient. Et le paysage d’arbres, de poteaux et de bornes défilait bon train. Mais, parfois, tout s’arrêtait. L’homme poussait alors un juron et d’un coup de fouet bien appliqué remettait tout en marche, et la course reprenait de plus belle.

Entre les brancards l’ours et la femme trottinaient, attelés à l’invraisemblable véhicule noir et or, haut perché sur roues, brimbalant dans les ornières et gémissant dans les cahots. L’ours allait bon train, d’un petit pas rapide et démultiplié, tirant sans effort ; mais c’est la femme qui parfois s’effondrait entre deux enjambées trop longues, pliant sous le harnais, se prenant dans ses jupes, ruant, et c’est elle qui recevait le grand coup de fouet et était stimulée d’une bonne cinglade, l’homme se contentant d’entretenir l’allure régulière de l’ours en lui piquant les fesses avec le gros bout du manche.

Et tout repartait, claquements du fouet, roues tournantes, toile de fond.

Et quand la femme renversait son visage vers le public, son masque était ridiculement tragique, défiguré qu’il était par un bout de taffetas noir appliqué sur l’œil droit, œillère qui l’empêchait de voir ses petits.

L’ours filait droit, sans broncher.

 

— Gnâ !…

— Gneû-eû-eû !…

Étape sur la place du village.

L’homme revêt sa tenue d’homme-orchestre et pénètre rapidement dans le cercle des badauds, cependant que l’ours fait le tour de la société, habillé en nourrice, les poupons dans les bras et la sébille dans la gueule, que la femme danse, pirouette, fait le tour des reins, un saut périlleux, pirouette sur un pied, fait le grand écart, est relayée par l’ours qui se dandine, fait la culbute sans lâcher les jumeaux, se balance drôlement, donne le biberon aux petits sans sourciller, les berce, les lèche, leur fait des mamours, trépigne d’un pied sur l’autre, que la femme se remet à danser, à pirouetter selon le rythme endiablé de la grosse caisse mue avec le pied, des sonnailles attachées aux chevilles de l’homme, des grelots du chapeau chinois qu’il porte sur la tête et qu’il secoue, des cymbales qui s’entrechoquent attachées à ses genoux, la cadence du triangle qu’il frappe avec son coude, les czardas enragées qui jaillissent de son violon, les coups de pompe qui partent de dessous ses aisselles, les roulements de tambour dans le dos quand il lève les talons où les baguettes sont montées comme des éperons à ressort, les plaintes de l’harmonica qu’il porte devant la bouche. Et quand la séance est terminée, la quête faite, le boniment dit, l’on rattelle en vitesse et l’on repart, toujours d’un bon train, roulant jusqu’au soir, où l’on campe dans une nouvelle clairière.

 

— Gnâ !… criait un petit bébé.

— Gneû-eû-eû !… lui répondait son petit frère ou sa petite sœur, jumeau ou jumelle.

La jeune mère arrivait, sortant de la roulotte, se dépoitraillait et offrait un de ses globes laiteux à chacune de ses petites créatures gourmandes.

L’ours était en extase devant ce tableau, mais l’homme le tirait de là en lui envoyant un énorme coup de pied dans le derrière.

— Allez, Martin, va travailler !

Et l’homme le houspillait :

— Allez, Martin, va chercher de l’eau !

Et quand l’ours revenait avec un seau d’eau :

— Allez, Martin, va chercher du bois !

Et quand l’ours revenait avec un fagot :

— Allume le feu maintenant !

Mais l’ours avait un mouvement de recul.

Alors l’homme se levait du tas de fougère sur lequel il était assis comptant ses sous, rebouclait sa ceinture, battait le briquet, allumait le feu, puis, s’emparant d’un brandon, il se jetait inopinément sur l’ours et lui roussissait le poil. Martin s’enfuyait épouvanté et courait se réfugier sous la roulotte, derrière le dos de la jeune mère.

— Pauvre Martin, disait la femme. Tiens, prends les gosses, je vais faire la soupe.

L’ours, les jumeaux embrassés dans son giron, suivait tristement la femme des yeux. Il la voyait s’affairer autour du feu ; puis les bohémiens s’installaient et se mettaient à manger sans mot dire ; enfin, l’homme se renversait pour boire à la régalade, s’essuyait la moustache du revers de la main, rotait satisfait, allumait sa pipe avec un tison, défaisait sa ceinture, recomptait avaricieusement ses sous, soupesait les pièces blanches qui reluisaient dans le creux de sa main, enfouissait son magot sous sa chemise et se mettait à lutiner sa femme, et bientôt il l’emportait brutalement dans la roulotte.

L’ours grognait de déplaisir. Il allait rôder maladroitement autour de la roulotte, flairant par en dessous les fentes du plancher, dressant l’oreille, essayant d’atteindre l’unique fenêtre, de monter sur le toit du véhicule, gêné dans ses mouvements par les jumeaux qui l’encombraient et, ne sachant que faire, il allait s’installer devant la porte close, berçant par habitude les poupons endormis, contemplant longuement la porte vitrée, puis sans brusquerie ni colère, comme la chose la plus naturelle du monde, d’un double coup de mâchoire il fracassait le crâne des deux jumeaux, et se mettait à gémir et à se plaindre doucement, le cou tendu vers la porte, la tête allongée au ras du seuil, reniflant fortement.

Dans la clairière, le feu était tombé.

Un peu d’air agitait les branches.

La lune se mirait dans les vitres de la porte close.

L’ours était désorienté.

La femme lui apparaissait.

Elle était dévêtue.

— Oh, Martin, qu’as-tu fait ? demandait-elle.

— Oh, Marguerite, disait l’ours penaud, excusez-moi, j’ai oublié que j’étais un ours apprivoisé.

— Fuyons ! disait la femme. Il va te tuer.

— Oui, disait l’ours. Fuyons. Mais ne vous désolez pas, Marguerite, je vous en ferai d’autres.

Et comme ces deux-là allaient franchir la clairière en courant, un coup de feu partit de la roulotte.

L’ours foudroyé alla rouler au pied d’un chêne.

 

Le lendemain matin.

La carcasse de Martin est suspendue dans une branche basse du chêne, la tête pendante, les pattes arrière largement écartées par un solide bâton incurvé. L’homme éventre la bête d’un trait sûr qui va de l’anus au bout du menton. Il travaille joyeusement, les manches retroussées, dépouillant l’ours, jouant du couteau pour détacher les adhérences et faire couler toute la tripaille d’un seul coup dans un baquet posé à même le sol.

Sa femme le regarde faire consternée.

— Ne fais pas cette tête, Marguerite, on t’en fera d’autres, dit l’homme de bonne humeur. Regarde cette viande, hein, qu’en dis-tu, on reste camper ici ? Et cette fourrure ! Cela te fera une belle couverture de lit, sous laquelle on sera bien à l’aise cet hiver pour faire l’amour, qu’en penses-tu ? Tiens, attrape le baquet et va le porter au ruisseau. Mais ne le jette pas. Vide tout ça dans un fagot que tu caleras au fond de l’eau avec des grosses pierres et, ce soir, on aura des écrevisses, elles aiment la charogne. Allez, grouille-toi !

La femme empoigne le baquet. Elle s’éloigne. Mais elle n’a pas fait trois pas que le baquet devient si lourd, si lourd que la femme est obligée de s’arrêter. Elle dépose le baquet devant sot et voilà que sort du baquet, jaillissant de l’informe tripaille, un bel homme, un peu lourd mais parfaitement constitué, sauf qu’il est borgne de l’œil droit. L’homme lui dit :

— Je suis Martin. Viens vite, ma belle. Sauvons-nous !

Et la jeune femme s’enfuit avec son nouveau mari.

 

Au petit jour. Un terrain vague au pied des fortifs. La toile de fond représente le panorama de Paris, coupé par le remblai du chemin de fer de ceinture. Le seul astre au ciel est le disque rouge d’un sémaphore qui fait pendant à la tour Eiffel. Dans l’encoignure que forme ce qui reste d’une mauvaise haie une grande roulotte blanche dételée. On entend les coups de sifflets répétés d’une locomotive qui demande la voie libre. Le disque ne bouge pas. C’est à peine s’il cligne. La locomotive s’impatiente. Et c’est dans cette attente excentrique que l’attention est tout à coup attirée sur la roulotte où une lumière vient de s’allumer éclairant les trois fenêtres de l’intérieur.

Une vitre vole en éclats. On entend les criailleries d’une femme. La roulotte est secouée. On se bat. On voit les deux antagonistes se profiler en silhouette successivement devant les trois fenêtres éclairées, et la porte s’ouvre, et l’homme est jeté dehors. Il tient son pantalon des deux mains. La femme, debout sur le seuil, est dévêtue.

— Dehors, paresseux, crie-t-elle. Allez, ouste !

Des dizaines de voix d’enfants se mettent à pleurer et à crier dans la roulotte.

— Oui, mes chérubins, dormez mes petits anges, je viens, dit la femme en se retournant vers l’intérieur de la roulotte. Puis, se penchant, elle crie encore à l’homme qui a fini de se boutonner :

— Allez, Martin, va chercher de l’eau !

Et quand Martin revient avec un seau d’eau :

— Allez, Martin, va chercher du bois !

Et quand Martin revient avec un fagot :

— Maintenant, allume le feu !

Alors Martin s’installe et s’affaire, met le bois en tas, accroche une marmite à un trépied, bat le briquet.

La femme est rentrée. Les gosses se sont tus les uns après les autres. On entend la femme chanter une berceuse pour rendormir les tout petits.

— Gnâ-â-â !…

— Gneû !…

Martin est assis devant le feu, fait le gros dos et tourne un moulin à café qu’il tient entre les genoux.

Le soleil bondit au ciel et c’est à ce moment, alors que personne n’y pensait plus, que le disque rouge tourne et que passe à toute vitesse un train sur le remblai. C’est un ridicule train[55] de banlieue qui fait beaucoup plus de bruit qu’un express. Surpris, Martin s’est dressé et, ce faisant, il a renversé la marmitée d’eau.

Alors les gosses jaillissent de la roulotte, des plus grands et des plus petits, des gamins et des gamines, des garçons et des filles, plus ou moins habillés, et même tout nus, il y en a une bonne douzaine :

— Papa, papa ! crient-ils. Hi-i-i !…

Et ils se mettent à danser une ronde autour du feu éteint d’où monte un gros nuage de vapeur.

— Laissez votre père tranquille, il n’est bon à rien ! dit la mère qui arrive à son tour, deux beaux jumeaux, les derniers nés, aux seins.

— Gnâ-â-â !…

— Gneû !…

Mais les plus grands, espiègles, garçons et fillettes, dansent de plus belle en frappant sur leur quart d’étain comme sur un tambour de basque et sur un rythme de tarentelle.

— Au jus ! au jus !… chantent-ils en riant. Le café ! le café !… hi, hi, hi !…

La mère accroupie au milieu des enfants les attrape dès qu’ils passent à portée de sa main, les assortit deux par deux selon leur taille comme autant de jumeaux, leur fait un brin de toilette et les envoie mendier en ville.

— Amusez-vous bien, mes anges, mes chérubins, et rapportez-des sous, beaucoup de gros sous, dit-elle à chaque couple en lui désignant Paris.

On voit les enfants s’éloigner, qui faisant la cabriole et qui faisant la roue, les grandes filles faisant des pointes et les plus grands garçons jouant du violon.

Ils chantent :

— Au jus, au jus !… Le café, le jus, le café !…

 

Dans ce terrain vague plat comme la main Martin fait le gros dos comme un ours dans sa fosse.

La matinée s’avance. Martin ne sait que devenir. La femme s’est enfermée dans la roulotte. On ne la voit ni ne l’entend, pas plus que les jumeaux.

Martin tourne en rond. Fait les cent pas. Va et vient. Retourne sur place. Enfin, il s’approche hésitant de la roulotte.

— Hé, la Mère ! appelle-t-il.

— Tu veux ? demande la femme de l’intérieur.

— Viens voir ! je veux te parler.

La femme passe la tête par une des fenêtres de la roulotte. Ses nattes sont défaites et elle tient un peigne à la main.

— Qu’est-ce que tu veux ? demande-t-elle.

— Je m’ennuie, dit Martin. Je ne sais rien faire.

— Tu es trop bête, mon pauvre homme. Eh bien, va danser ! lui répond la femme.

— Justement, dit Martin, je voulais te demander. Tu te souviens quand nous dansions ensemble ?

— Oui, répond la femme. Eh bien ?

— Eh bien, je voudrais faire l’homme-orchestre. Tu permets ?

La femme éclate de rire.

— Essaye toujours, gros patapouf ! lui crie-t-elle en se retirant dans la roulotte pour se remettre à sa toilette. Mais tu sais bien que tu n’es bon à rien…

Martin resta interdit. Puis, il se précipita sous la voiture, fourragea dans un coffre dont il sortit de nombreux accessoires, qu’il se mit à revêtir.

 

… Commence alors un numéro désopilant, d’une clownerie de virtuose et qui ne peut se parachever que par une catastrophe musicale et matérielle.

C’est le Grêlé qui interprétait cette scène où il atteignait le plus haut comique et arrachait à l’auditoire des larmes de joie, des cris, des trépignements, des rires à en être malade, à s’en tenir les côtes, des ovations inextinguibles.

Imaginez une grosse bête prise au piège, et qui se secoue, et qui se débat, et qui s’affole en sentant les liens se resserrer, et qui, plus elle s’agite, s’étrangle. Tel était le mauvais sort de Martin se démenant dans l’attirail de l’homme-orchestre. Ajoutez à cela les surprises goualantes de la musique que ses moindres gestes déchaînaient quand il mettait à son insu tel ou tel instrument en branle. Cela est inénarrable car tout ce numéro n’était fait que d’improvisations et d’impromptus. L’homme n’y était pour rien. Il n’intervenait pas. Il n’existait plus. On le sentait victime des choses qu’il trimbalait. On le voyait s’effondrer dans le tintamarre burlesque qu’il déclenchait comme l’apprenti sorcier qui n’est plus maître de son outil. Il perdait la tête. Toute fuite lui était impossible. Tout mouvement de recul ne faisait qu’ouvrir de nouvelles chausse-trapes dans cette musique diabolique. Il perdait l’équilibre. Cela avait commencé comme une pavane et ne pouvait se terminer que par une espèce de suicide dans la grosse caisse, dans laquelle, en effet, Martin finissait par tomber les fesses en avant, et ne pouvant, et n’osant plus bouger, écoutant mourir le dernier grelot de son chapeau chinois. Mais c’est le crescendo, la folie musicale, la furie de l’orchestre prenant le mors aux dents et devenant enragé, l’épouvante mortelle de l’homme qui ne sait plus ce qu’il fait, qui s’abandonne et qui se laisse emporter, traquer, étrangler comme par les Euménides, c’est ce drame sonore de la conscience que je ne puis raconter et que le Grêlé réussissait à rendre évident, même à son public de simples, par la cacophonie. On assistait à cela hilarant mais effrayé. Socrate avait son démon. Pascal aussi. Et le Grêlé. « Diabolus in musica », disait-on au moyen âge, époque où l’on croyait au diable. Ce soir-là, je l’ai vu, le diable, de mes yeux vu…

Durant toute cette scène la femme se montrait tantôt à l’une, tantôt à l’autre, tantôt à la troisième des fenêtres de la roulotte blanche. Elle faisait sa toilette, nattait ses cheveux, se parfumait les seins, changeait de robe, se faisait une beauté. Elle n’avait plus son visage tragique ni un emplâtre sur l’œil comme du temps de son premier mari. Mais elle était sans pudeur et chaque fois qu’elle se montrait, elle éclatait de rire. Durant toute cette scène aussi des passants s’étaient massés derrière la haie et assistaient amusés au supplice de Martin empêtré dans ses instruments. Au moment de l’effondrement final ces gens le huaient. Alors, la femme sortait en courant de la roulotte. Elle avait mis ses plus beaux atours. Sa robe voltigeait autour d’elle. Elle était chaussée de bottes rouges, à hauts talons. Elle brandissait une cravache. Et quand la dernière huée s’était tue et éteint le dernier grelot, elle flanquait à Martin une tournée qui achevait le pauvre homme aplati au sol et qui ne parait même pas les coups.

… C’est ainsi que se terminait cet extraordinaire tableau d’une tragédie que j’aurais baptisée, d’après Nietzsche, « La Tragédie de Dionysos », si le Grêlé ne l’eût tout simplement appelée « La Peau de l’Ours », un des derniers tableaux du spectacle qui en comportait 18.

La Peau de l’Ours ? Nous y arrivons…

 

Suite de la même journée. L’après-midi. Toujours dans le même terrain vague.

La femme est assise devant le seuil de la roulotte. Elle est sous les armes, pommadée, astiquée, avec des accroche-cœur et le sourire en éventail, en grande tenue gitane. Elle s’est passé autour du cou un lourd collier fait de pièces d’or. Sa bouche est comme une fleur rouge. Les jumeaux dorment dans un panier à ses pieds.

Martin fait la lessive.

Il frotte, savonne, fait la navette entre la bassine qui est sur le feu, le cuveau où il bat le linge et la haie où il va étendre à sécher les langes des bébés, les chemisettes déchirées des garçons et des filles et sa propre chemise, une chemise à carreaux bariolés. Martin a le torse nu.

La patronne le surveille du coin de l’œil et dès qu’il a le dos tourné, commence un étrange manège dont seule la répétition est cocasse quoique d’un cru réalisme.

Comme tranche de vie, c’est bien observé.

Donc, sitôt que le Martin a le dos tourné et s’en revient de la haie pour plonger ses mains dans la lessive qui mousse, la patronne se lève et va faire faire pipi à l’un des deux jumeaux. Elle en profite pour tenir un court conciliabule avec quelqu’un de dissimulé derrière la haie et dont on ne voit que la casquette ou le chapeau, ou l’épaule ou une jambe, puis qui tend son bras à travers la haie et remet à la patronne une pièce de cent sous ou un louis d’or.

La patronne s’en retourne comme si de rien n’était, couche le petit ou la petite à côté de son frère ou de sa sœur, se rassoit devant le seuil, compte et recompte les pièces dont elle a déjà la poche pleine, cependant que la chemise bariolée de Martin étendue sur la haie se déplace imperceptiblement, tourne l’angle et, arrivée au seuil de la roulotte, dévoile un garnement, ou un vieux, ou un fougueux tzigane qui se faufile prestement à l’intérieur de la roulotte.

La femme se lève, appelle Martin :

— Tiens, Martin, relave ta chemise, le vent l’a encore fait tomber ! Elle jette la chemise en boule dans le cuveau avant de pénétrer à son tour dans la roulotte se livrer à un amant de passage.

Au cinquième ou sixième amateur, la femme a une surprise. L’homme qui veut s’introduire chez elle n’est personne d’autre que son premier mari.

La femme lui barre le passage.

— Ah, non ! fait-elle.

— Marguerite ! fait l’homme. Marguerite, reprenons la vie commune.

— Je veux bien, chuchote la femme. Mais à une condition.

— Et laquelle ?

— C’est que tu me rapportes ma peau d’ours.

— C’est entendu, dit l’homme.

— Alors, reviens ce soir, dit la femme. Et, sans faute, rapporte-la-moi.

Pendant ce temps, Martin lave et relave sa chemise et va encore l’étendre sur la haie.

Un cocu fait toujours rire en scène. Surtout celui-ci, le torse éclaboussé et avec des bulles de savon sur les yeux.

 

Le soir du même jour. Les gosses rentrent de Paris par couples las mais rieurs. La mère leur prend leurs sous et les envoie se coucher. Elle compte la recette. C’est une belle recette. La femme fait glisser les pièces et les piécettes d’une main dans l’autre et les fait sonner. La nuit tombe. Les lumières de Paris s’allument dans la toile de fond, ainsi que dans le ciel le disque du chemin de fer.

— Tiens, Martin, dit la femme, va coucher les jumeaux et s’ils pleurent, tu leur donneras le sein, tu sauras bien ?

— C’est pas malin ça, dit Martin. Je saurai le faire…

Et il rentre lourdement dans la roulotte.

Un coup de sifflet retentit derrière la haie. La femme y court comme l’homme en bondit.

— Marguerite ! Sauvons-nous…

— Tu as ma fourrure ?

— La voici !

Et l’homme lui jette la fourrure sur les épaules.

— Chéri !…

Mais l’homme n’a pas plutôt enveloppé la femme dans la peau de l’ours qu’un effroyable rugissement retentit. La roulotte est ébranlée. Par la porte se rue un gros ours brun et par les fenêtres sautent une ribambelle d’ours de toutes tailles qui se bousculent et se mettent à courir derrière le gros mâle.

La femme et son premier mari s’enfuient abandonnant la peau. Le vieil ours fonce à travers la haie et se lance à leurs trousses. Les plus jeunes s’attardent à mettre la peau en lambeaux, puis détalent pour prendre part à la poursuite. Un train traverse la scène dans un grand tintamarre et une traînée de lumières vives…

Quand le train est passé, le sémaphore rouge se remet en place et son feu clignote seul.

… Au bout d’un moment, deux petits oursons paraissent sur le seuil de la roulotte abandonnée. Ce sont les jumeaux. Ils n’ont pas le courage de sauter.

— Rgnâ-â-â !…, fait l’un.

— Rgneû-eû-eû ! fait l’autre.

 

Une peuplade du Kamtchatka, les Aïnos, célèbre l’équinoxe du printemps par la grande fête de l’Ours, sa divinité, qui symbolise le retour du soleil après son long hivernage.

Bernard Grasset n’avait pas voulu venir avec moi voir le spectacle, il préférait bouder dans sa chambre et se plaindre du monde entier.

Raymone, qui m’accompagnait à Brignoles, préféra m’attendre chez le glacier, sur la place, et manger en m’attendant des tranches napolitaines qui font la renommée du pays pour les automobilistes de passage. Il est vrai qu’elle avait une dure saison théâtrale derrière elle et qu’elle était en vacances. Les vacances, quelle drôle de chose ! Je n’ai jamais pris de vacances dans la vie.

J’entrai donc seul sous la tente foraine.

Et le lendemain matin, le Grêlé et sa troupe avaient décampé.

Aix-en-Provence,

23 juin-17 juillet 1942

TROISIÈME RHAPSODIE

La grand’route



À la Marquise de VILLA-URUTIA

en souvenir des montagnes de votre pays,

Anita,

les volcans qui bordent la côte du Guatemala

plus étroite qu’un cilice et plus brûlante

que la planche avaricieuse qui servait de lit

à sainte Thérèse,

à qui je pensais, ainsi qu’à vous

cependant que le cargo fendait de son étrave les eaux du Pacifique

et que les grandes tortues de mer endormies à sa surface

portées par un courant indolent

venaient se cogner contre la coque du vapeur

BLAISE CENDRARS


UN PNEU DE FERNAND LÉGER

« Mon cher vieux, — Tu es un lâcheur ! Tu devais me venir prendre un de ces jours pour retourner chez les gitanes… Il n’y a pas moyen, non ?… Je t’ai attendu et tu n’es pas venu ! Alors j’y suis retourné seul et j’ai eu une anicroche qui me fait garder la chambre sinon le lit. Pour tuer le temps j’ai peint un grand Charlot. Viens le voir ! C’est un à-plat. Sur une feuille de contre-plaqué. Je vais le faire découper à la scie et monter avec des ficelles comme un polichinelle. Ce sera très rigolo. On pourrait le fabriquer en série et de toutes les dimensions. Et gagner beaucoup d’argent ! Cela ne t’intéresse-t-il pas ? Il y a urgence ! C’est la Noël. N’as-tu pas parmi tes relations un gros industriel qui voudrait lancer ça : UN JOUJOU MODERNE ! Les enfants n’en ont pas. On ne leur donne que du toc, du déjà vu. Il serait temps de réagir. Monte donc jusqu’à mon atelier. Je t’attends.

« FERNAND.

« P.-S. — Je lis « Le Petit Parisien » mais je n’ai encore rien vu du drame dont tu m’as parlé. Ah, ces poètes !… »

Je n’ai jamais répondu au pneumatique de Léger car lorsque ce pneu me toucha cela faisait des nuits et des jours… trois, quatre mois déjà… que je ne passais plus chez moi, à Paris, même pas pour aller chercher mon courrier. J’étais installé chez Paquita, en banlieue. Et voilà pourquoi le beau Charlot de Léger n’a jamais paru dans les grands magasins de nouveautés ni amusé la nursery et est resté tableau de chevalet, digne du musée des Beaux-Arts de Hollywood à défaut du Louvre. Léger ne s’en est jamais consolé… et me battit froid (comme si toute tournée de grands-ducs — car c’en était une, dans son esprit, que d’aller flâner, sous prétexte d’aller au peuple, autour des gitanes — devait se terminer fatalement en une bonne affaire d’argent sinon d’honneur, car il avait été battu, et par les filles de Kremlin-Bicêtre, ainsi que me devait l’apprendre mon bon copain Sawo quand il me raconta froidement la vengeance horrible qu’il avait su tirer de Marco).


« NOTRE PAIN QUOTIDIEN »

J’étais chez Paquita, dans le château que Paquita avait acheté et restauré pour l’offrir à son mari. 997 hectares clos de murs, en pleine banlieue, entre les berges de la Seine et de la Marne, le parc de la Belle au bois dormant percé d’allées centenaires et rectilignes, un terrain mouvementé à souhait avec des fonds, des vallons, des belvédères, des étangs, des cascades, des moulins, des fontaines, des terrasses avec des jets d’eau, un jardin à la française, un lac artificiel et, au milieu du lac, dans une île également artificielle et sur un rocher truqué, le château du plus beau Louis XV baroque, avec ses ponts-levis, ses élégantes passerelles en filigrane, ses balcons renflés, ses triples fenêtres en dentelles, ses tourelles ajourées, son escalier à double circonvolution rococo, sa gondole d’or et d’ébène qui menait à la grille d’honneur, sa flottille de cygnes blancs et noirs, ses armoiries répétées à foison, ses grottes : architecture, ferronnerie d’art, lanternes, balustres, toitures polychromes, jardins, statues, le tout, avec la géométrie des vitres et du carrelage et l’immensité du ciel, inversé dans un grand miroir d’eau, voilà ce que Paquita avait réussi à fourrer dans la corbeille de son mariage pour le rendre à son mari (c’était son troisième ou quatrième mari), en échange de quoi celui-ci, son blason redoré et redevenu maître de la seigneurie de ses ancêtres, l’autorisait à porter un des plus grands noms de France. Mon Dieu, encore une rastaquouère au Gotha ! Mon Dieu, oui, et quelle ! la plus riche du faubourg Saint-Germain, une gitane, et une gitane de Mexico, ce qu’on n’avait encore jamais vu !… Mais ce n’est pas parce que le cas est unique en France que je parle aujourd’hui d’elle, mais parce que Paquita a été une de mes plus chères, vieilles et tendres amies et une des femmes avec qui je m’entendais le mieux, dépravée qu’elle était du fait de sa fortune colossale qu’elle gérait avec cynisme et le joyeux sens pratique d’une qui a trop vécu mais n’a jamais été esclave ni victime de l’argent, vu l’expérience qu’elle en a ; aussi, je parle d’elle, parce que durant ce premier séjour dans son château féerique j’ai redécouvert Paris par la misère de sa banlieue et que je me suis mis à écrire (et durant dix ans je devais revenir bien régulièrement passer trois, quatre mois à écrire dans ce château) « Notre Pain Quotidien[56] », chronique romancée de la société parisienne, comment on vivait à Paris pour se procurer de l’argent et paraître durant l’entre-deux guerres, la lutte pour la vie, politique, vanité, jouissance, jazz et krach, dix volumes que je n’ai pas signés et dont j’ai déposé anonymement les manuscrits dans les coffres de différentes banques de différents pays de l’Amérique du Sud au fur et à mesure que je les écrivais et voyageais, manuscrits que l’on trouvera un jour si le cataclysme qui ébranle le monde d’aujourd’hui s’arrête à temps, et que l’on publiera alors avec surprise ou que l’on ne publiera alors pas, ce dont je me fiche pas mal puisque je serai mort et enterré alors depuis longtemps quand on ouvrira, de par la loi, ces coffres-forts dont j’ai jeté les clés en haute mer. (Ce qui m’amusait de mon vivant, moi, que l’on taxe à Paris de poète exotique, c’était justement d’écrire cette chronique de Paris, et de porter cruel témoignage sur les choses et les gens, — c’est pourquoi j’ai essayé de mettre non pas la chance sur mon nom mais du côté de mon écrit et d’en assurer la durée… MATÉRIELLE, la seule immortalité possible pour un écrit de ce genre. Rimbaud s’est tu. Socrate, cet homme de lettres, n’a jamais écrit. Ni Jésus, le poète du surréel. Je voudrais rester l’Anonyme[57].)


LES NUITS ET LES JOURS (à suivre).

LES NUITS

J’ai toujours été surpris de constater combien rares étaient parmi les écrivains modernes, pourtant sensibles au pathétique de notre époque, ceux qui se sont penchés sur la banlieue, ce visage exsangue de Paris, tombé sur son épaule, la couronne d’épines de traviole. Et si ce n’est pas le visage du Christ, c’est celui de Lazare, « Domine, jam fetet » (Jean, XI, 39).

Seigneur, quelle agonie ! Et si ce n’est une agonie, est-ce le lent, le long, le sourd, l’irrémédiable, l’épouvantable tombeau en travail, travail de la pourriture ou de la résurrection ? Encore une poussée et tout craque !… Un paquet de vers dans les orbites ou la lumière de la prunelle de Dieu ? Gloire ou phosphorescence ? Aveuglement ou éblouissement ? Mort éternelle ou vie éternelle à celui qui souffre et dont l’agonie se prolonge au delà du tombeau ?… Encore une poussée et tout craque… C’est la terrible banlieue en travail… Misère, ô ma mère !… Agonie ou gésine ?… Mort ou révolution ?…

« Révolution… révolution », respiraient les machines. C’était l’haleine même de la nuit. Le cri des locomotives du « Train Bleu » ou de la « Flèche d’Or » qui filaient à toute vapeur parmi les signaux et les sémaphores, sursautant sur les aiguillages, se fracassant dans les tranchées maçonnées, s’engouffrant en coup de poing sous les ponts : « Révolution ! » Et « Ré-Ré-Ré !… » répétait le sifflet lointain des locomotives des grands express internationaux qui s’évanouissaient en coup de vent au fond de la nuit dans une grande traînée de roues : « volution-volution-volu-tion… », et ce même mot était balbutié, était balbutié dans le tintamarre du cortège qui n’en finissait pas des poubelles automobiles qui remontaient de l’autre rive de la nuit apportant l’aube à Paris, « Révolution ! » faisaient-elles dans chaque cahot, le train avant, le train arrière, leur lourd châssis et leur coffre de fer ébranlés dans les « nids de poule » des routes mal pavées de la banlieue. On eût dit une onomatopée. Ce mot se déchiffrait l’oreille béante. « Ré-vo-lu-tion » ânonnaient les moteurs râlant. Et dans la puanteur des champs d’épandage qui se fait plus agressive à l’aube, dans l’aube livide, sous la pluie, quand, se mirant dans toutes les flaques d’eau à travers champs, on pouvait déchiffrer sur chacun des panneaux de publicité qui déshonorent les routes qui convergent vers Paris, des grandes inscriptions au minium, au goudron, pleines de bavures et même tracées avec de la boue que la pluie diluait lentement et faisait goutter comme des larmes épaisses avant de les effacer à moitié, inscriptions qui répétaient des milliers et des milliers et des milliers et des milliers de fois ce même mot « Révolution » comme un article de foi. Mort ou Résurrection ?… Encore une poussée et tout craque… La terrible banlieue en travail.

Je n’en étais séparé que par l’épaisseur d’un mur.

Foi ou Désespérance ?…

Je ne dormais pas la nuit.

Quelque part, au-dessus de ma tête, une goutte d’eau s’égouttait goutte à goutte avec un bel entêtement.

…

Couché seul dans mon lit, bien à plat, étendu sur le dos, comme une momie dans ses bandelettes étroitement serré dans mon drap, le talon gauche reposant sur le cou-de-pied droit ou la jambe gauche croisée plus haut, au mollet ou à hauteur du genou droit ou à mi-cuisse comme sur les pierres tombales de la rotonde du Temple, à Londres, ces seigneurs du temps jadis qui par cette pose indiquent qu’ils se sont croisés une ou deux ou trois fois pour aller combattre en Terre Sainte, les yeux fermés, les bras clos sur le cœur, tout circuit bouclé sur moi-même, m’appliquant la théorie et les règles de Cardan pour contrôler ma respiration et m’identifier à ma vie cérébrale dont les associations d’idées et d’images m’entraînaient au fond de la nuit, dans un trou, dans du vide, dans un entonnoir vertigineux au fond duquel je m’aventurais dans le silence, seul, bien seul, mon esprit finissait par passer malaisément comme à travers un filtre pour tomber goutte à goutte et se frayer un chemin et proliférer comme un ver dans ce tonneau débordant de foi et de désespérance qu’est la misère en banlieue.

Quelque part, au-dessus de ma tête, une goutte d’eau s’égouttait goutte à goutte avec désespérance.

La Petite, la Grande Ceinture, cette couronne d’épines à double tortil posée sur la grâce émaciée de Paris. Des hospices dans des terrains vagues plantés d’acacias maigrelets comme des manches à balai et des lotissements dans les labours inondés délimités par des piquets et des barbelés aux alentours des grandes usines sur rade qui vomissent des fumées noires et des scories et qui engloutissant des trains de chalands de charbon qui glissent dans leurs entrailles surchauffées sur une eau fétide et huileuse. Maisons de retraite pour vieux comédiens, maisons de fous, orphelinats, maladreries. Abattoirs modernes, grandes centrales électriques, postes de T.S.F., terrains d’aviation. Des centaines et des centaines de kilomètres de voies de triage. Des ponts de fer, des passerelles en ciment armé, des dizaines de milliers de lampes à arc sous la pluie, des petits bistros de nuit sous la pluie, des centaines de milliers de kilowatts sous la pluie, et chaque goutte qui tombe, c’est du cambouis. Les premiers gratte-ciel du plus grand Paris sont des hôpitaux. Du haut des solariums noyés on découvre des lotissements, des lotissements, des lotissements à perte de vue et tout autour, comme des carrières de craie, les cimetières. On patauge. Il pleut. Le ciel bas, comme une éponge imbibée de fiel tamponne le paysage parisien. Il dégouline de la rouille. Immondices et détritus. Des étincelles courent le long des câbles à haute tension, des lueurs sortent de la gueule des fours, les vitrages des ateliers et des salles d’opération se teintent d’une lueur bleue. Tango, pourriture, phosphorescence. Il y a des feux follets qui s’allument et s’éteignent par les chemins et les fondrières. Le grelot des vélos. Les usines à gaz empoisonnent l’atmosphère, les distilleries puent et les enclos des équarrisseurs. C’est la mort lente et les jappements enragés de la fourrière. « — Encore une poussée, Madame, et c’est la vie. » Dans toutes les maternités on accouche en série. Encore une poussée et tout craque…

Quel tremblement !

De l’autre côté du mur quelque chose se retournait comme pour changer de place. Non, ce n’était pas les frondaisons du parc bouleversées par une rafale d’hiver, mais quelque chose d’énorme et de sournois, en tout cas, un être vivant, un être abattu prêt à s’appuyer au mur et à écraser le château pour se mettre debout et faire un pas comme un ivrogne :

Y a d’la goutte à boire, là-haut !

Y a d’la goutte à boire…

La terrible banlieue en travail dont je n’étais séparé que par l’épaisseur du mur.

…

Quelque part, au-dessus de ma tête, la goutte ne finissait pas de s’égoutter, sans cesse une autre, toujours la même : goutte… goutte… gou-goutte… goutte… goutte…

Je ne bougeais dans mon lit.

La mort.

Comment est-ce que Paquita pouvait vivre là ?

…

Encore une pensée et tout craque.

…

La terre tourne sur elle-même.

Seule.

Dans la boue.

Comme une toupie sur le flanc.

Je n’ai pas la Foi.

La mort…

… gou-goutte… goutte… goutte…

 

Comment est-ce que Paquita pouvait vivre là ?

Mais Paquita était une espèce de messagère de la mort, une petite fourmi industrieuse qui n’arrêtait pas d’aménager, d’aménager le château, et quand elle aurait fini d’aménager le château de son mari, elle irait probablement ailleurs installer un autre château et choisir un autre mari (le quatrième ou le cinquième, — Paquita est veuve tous les dix ans). Que voulez-vous, elle est comme ça. Cette femme est une bonne ménagère. Elle ne peut rester sans rien faire. Et comme avec tout son argent elle n’a rien à faire, il faut qu’elle s’occupe.

Ô misère !


PAQUITA

Mais Paquita était une espèce de messagère de la mort, une petite fourmi industrieuse, luisante, corsetée de noir, les cheveux plaqués, la jambe courte, de mignonnes petites chaussures à haut talon, toujours tirée à quatre épingles, un lourd bijou au doigt, une torsade de perles pour dissimuler son double menton (Paquita avait alors 68 ans), pas de profil, les traits effacés par l’éclat de sa dentition un peu forte de Gitane et ses yeux insondables de Mexicaine. Quand elle se chapeautait elle avait l’air casquée. Une fourmi noire et pas plus haute que ça ! Active, industrieuse, ayant l’œil à tout. Et intelligente jusqu’au bout des ongles ! On pouvait tout lui dire. Elle comprenait tout, adorant se mêler des choses d’autrui, enquêter, éplucher le Gotha, intriguer, conseiller et prendre une affaire en main à condition qu’elle fût compliquée et nécessitât la convocation d’un conseil de famille. Alors elle éclatait férocement de rire quand elle avait tiré au clair une situation que tous jugeaient inextricable. « — C’est le bon sens même, voyons ! C’est évident ! Cela ne peut pas être autrement ! », avait-elle coutume de dire d’un air triomphant. Comme elle souffrait d’une maladie des reins, elle était souvent alitée, alors elle dévorait des livres dont elle usait une énorme quantité pour ne pas rester inactive. Toutes les nouveautés y passaient. « — Que les gens sont drôles, Blaise ! me disait-elle, son lit jonché de romans anglais et de romans français. La vie des autres est passionnante… » Mais comme elle n’était ni snob ni bas-bleu, Paquita avait comme livre de chevet toujours un vieux chroniqueur du Mexique ou un ouvrage de mystique espagnole. (C’est pour elle que j’ai traduit « L’Hymne de l’Anéantissement » de Tauler.)

J’ai dit que Paquita était une espèce de messagère de la mort et elle l’était par son goût du fini, du parachevé, du méticuleusement mis au point, du luxe qu’elle apportait dans les détails, du définitif. Or, la perfection, c’est un arrêt de mort. La mort. Qu’on en juge :

À l’époque, Paquita était déjà grand’mère. Des huit enfants qu’elle avait eus de ses deux, trois premiers lits et qui portaient tous des patronymes différents, six vivaient encore auprès d’elle, non pas au château, certes, car Paquita aimait beaucoup trop ses aises et était une trop sage administratrice pour s’exposer aux scènes, rivalités, jalousies qu’une telle collection de rejetons orgueilleux et bien-nés eût fatalement comportées si elle eût admis ses enfants dans son intimité, aussi les tenait-elle à distance, ayant octroyé à chacun, du plus grand au plus petit, un apanage, un domaine dans le parc, une maison, avec son train, ses gens, sa domesticité, ses précepteurs, professeurs, maîtres d’équitation, institutrices, dames et demoiselles de compagnie, gouverneur et gouvernante, majordome, cuisinier, cocher, chauffeur, et chacun d’eux, du plus petit au plus grand de ses enfants, était tenu d’avoir son jour, si bien que la semaine se passait en visites, réceptions et invitations réciproques et, selon l’âge du maître ou de la maîtresse de maison, en déjeuners, collations, thés ou dîners de famille, mais officiels et pleins de décorum, de morgue, de gentillesses ou de politesses par lesquels chacun de ces enfants tâchait d’en imposer ou de séduire ou de charmer ou d’éblouir ou d’éclipser ses frères et sœurs, demi-frères et demi-sœurs, ainsi que les personnages à la suite, sans paraître vouloir toucher le cœur de leur mère, et les plus grands, sa bourse, à force de belles manières qui seraient rapportées.

Le mari de Paquita était un fat à qui ce mariage inespéré avec cette richissime Mexicaine avait tourné la tête. Aussitôt rentré en possession du château de ses ancêtres, ce noble vaniteux, ce cercleux ruiné qui n’avait jamais pu disposer que d’une chiche pension alimentaire que lui allouait je ne sais quelle parente éloignée, fut pris d’une ambition dévorante et, chose stupéfiante, cet ennuyeux, ce bavard creux qui n’avait jamais eu une idée jusqu’à ce jour et qui n’avait jamais rien entrepris de sa personne, dans les dix années suivantes, réussit dans toutes les combinaisons où il se risqua : spéculations, politique, journalisme. Il est vrai que Paquita était de bon conseil ; mais comme Paquita le tenait serré, pour se rendre indépendant c’est lui qui eut l’idée de faire lotir des hectares de mauvais terrains incultes ou marécageux qui s’étendaient de l’autre côté des murs, sur le plateau, à l’est du parc, et autant d’hectares à l’ouest, toujours hors des murs du château, un site agreste qu’il transforma en terrain de golf. Lotissement et golf connurent un succès prodigieux. Une cité ouvrière s’édifia et se multiplia sur les terrains malsains et prit rapidement une telle extension qu’elle absorba une commune voisine et que le châtelain-propriétaire du lotissement fut porté à la mairie de cette commune, bientôt élu conseiller général et quelques années plus tard député. Si du lotissement initial les voix populaires avaient fait en très peu de temps un fief électoral des plus importants de la banlieue parisienne (un bloc de 45.000 voix !) du jeu de golf devait issir d’abord un bulletin mensuel réservé aux membres du club, puis un hebdomadaire d’initiative et de défense des intérêts de toute la banlieue, enfin un grand quotidien parisien, bien pensant, démagogique et mondain, où, épaulé par quelques solides commanditaires, tous membres du club de golf et intéressés à la carrière politique de leur président qui portait un si grand nom de France, le mari de Paquita se livrait tous les dimanches à des élucubrations qui faisaient pouffer Paquita de rire et d’indignation[58].

— Comment avez-vous pu épouser une pareille teste vuide, vous, Paquita, une femme de tête ? me hasardai-je à lui demander un soir que nous bavardions à cœur ouvert, en bas, devant « l’Hermaphrodite », à la Cornue, « l’Hermaphrodite », groupe de cire qui avait failli me faire prendre sa maison en horreur et me brouiller avec Paquita dès le premier jour de mon installation chez elle.

— D’abord, promettez-moi, Blaise, de ne jamais collaborer au journal de mon mari, vous, un ami que j’estime entre tous, car j’en mourrais de dépit.

— C’est promis, Paquita.

— Ah ! cela me soulage… Et maintenant je vais vous dire, Blaise, pourquoi j’ai épousé Monsieur mon mari. C’est pour le cadre…

— Pour le cadre, Paquita ?

— Oui… comprenez-moi bien, Blaise. Quand j’eus visité le château qui était à vendre et dont j’eus tout de suite une envie folle, une envie de petite fille, parce que son site, les parterres, le lac, les cascades, les pièces d’eau me rappelaient la « cassine » de ma mère, à Mexico, où j’ai été élevée loin du monde, jouant seule avec ma famille de petites poupées indiennes, quand je me suis décidée à acheter ce château, j’ai été prise de scrupules me disant qu’il était malséant qu’un aussi mince personnage que moi, en somme une rasta, habitât cette noble demeure française échappée aux injures du temps et miraculeusement à la Révolution (songez, aux portes de Paris !), je m’en retournai chez le notaire qui m’avait signalé la chose à vendre et le chargeai d’enquêter discrètement s’il ne restait pas un dernier descendant de la famille des ducs qui avait construit cette merveille et qui en était depuis si longtemps dépossédée. C’est ainsi que j’ai épousé Monsieur mon mari. Je n’ai pas agi par bienfaisance, mais par bienséance. C’est évident, voyons ! Il me fallait un être de sang bleu dans ce cadre. Vous avez compris, Blaise ?

Pauvre Paquita !… si j’ai compris ?… Dix ans plus tard, c’est ce même sentiment nostalgique de miroir d’eau, de terrasses, de fontaines, de biefs, et d’étangs et ce besoin logique de placer (comme dans chaque lettre de l’alphabet aztèque dans lequel, petite fille, Paquita avait appris à lire, à Mexico) un personnage réel dans un cadre idéal qui lui firent acheter un petit bijou de manoir Renaissance perdu dans les bois de Sologne, du côté de Romorantin, et offrir cette chasse, sa meute, son écurie à un petit employé qu’elle avait distingué au guichet de la banque Morgan, place Vendôme, un rouquin, et qui serait beau comme un diable en habit de courre ! jeune Anglais, sportif et buveur, dont elle se coiffa comme elle venait d’être arrière-grand’mère.

« … J’ai honte, c’était mon premier amant, m’écrivait-elle dans sa lettre d’adieu. Je suis entrée en clinique malgré l’avis contraire de mon vieux médecin. Je sais que cette opération est désespérée. Oh, mes reins ! Bob m’a finie. Il n’est monté que trois fois dans mon lit et chaque fois pour me dégobiller dessus. À vous, on peut tout dire. Gardez mon secret… »

Personne n’a jamais su que Paquita s’était fait suicider par un chirurgien. Même le chirurgien, qu’elle a bluffé, n’en sait rien.

Misère de l’argent !


L’ABÉCÉDAIRE DE PAQUITA

Étant donné une caverne demi-circulaire, on pose à l’intérieur de ce cadre le buste d’un personnage mortel que l’on déplace, que l’on interprète et que l’on lit par rapport à l’évolution des éléments de la nature qui ont pris pied, racine, ou reposent, ou s’écoulent sur la voûte de la caverne, à l’extérieur, et qui sont les attributs éternels de la vie : le soleil, l’eau vive, le maïs et le yucca (qui sont le pain et le vin du pays) et le serpent à plumes perché sur un nopal ou oponce qui est la mort posée sur la folie des sens. Tel est le principe fondamental de l’abécédaire aztèque dans lequel Paquita avait appris à lire, chaque lettre étant à l’image d’une grotte et finissant par être surpeuplée car le buste initial n’est jamais seul mais s’accompagne de son double et de son plus proche voisin (la trinité de l’homme : le corps, l’esprit et le cœur), également figurés en buste, si bien que chaque grotte s’adjoint des grottes adjacentes (comme une grande ville ses banlieues), ce qui complique terriblement l’écriture chaque buste satellite étant à son tour spécifié par une caverne secondaire dont il est le personnage central, où il évolue à son tour en compagnie de son double propre et de son plus proche voisin à lui et par rapport aux éléments permanents qui encadrent la nature, et ainsi de proche en proche et d’image en image, à l’infini, le microcosme se mire dans le macrocosme et, dans un mouvement contraire, le macrocosme dans le microcosme, et ce jusqu’à la notion de Dieu, et c’est pourquoi chaque lettre de cette écriture est appelée « une ville sainte » et le livre entier « Le Livre Sacré des Villes Saintes de la Lagune », coté dans le jargon des savants américanistes : « Codex du Yucatan ». La calligraphie maya est un des plus anciens systèmes d’écriture du globe et quand on déroule ce papyrus on a réellement devant les yeux le Miroir de l’Univers. Vouloir le déchiffrer c’est vouloir s’hypnotiser, et le lire, le manger. « Manger le livre », cette plus haute opération de la magie blanche. Après, on est Dieu. Ou fou, ô Paquita[59] !


LA CORNUE

J’ai dit, et j’ai cru longtemps que Paquita avait été dépravée par sa colossale fortune qui lui permettait de réaliser le moindre de ses caprices, mais quand elle m’eut appris à déchiffrer son abécédaire, j’ai compris que Paquita était victime du cruel concept aztèque : que le triomphe de la vie est un mal sans rémission. J’ai souligné son goût du fini. Toute sa vie durant Paquita n’a fait que jouer à la poupée. Je sais peu de choses de l’installation qu’elle fit à ses deux, trois premiers maris, mais l’éducation « en vase clos » qu’elle donna à leurs enfants, le château dont elle fit retour, parce qu’il en était issu, à celui de ses maris que je lui ai connu, et parce qu’il « cadrait », le don d’un décor et d’une ambiance appropriée — chiens, chevaux, chasse à courre, manoir, mangeailles, beuveries, bruyante compagnie, tapageuses comtesses, courses par monts et par vaux, forêts, étangs, hallali — à son premier et dernier amant, sa fin payée dans une clinique payante, tout me prouve que Paquita divaguait dans un monde imaginaire, elle, la femme la plus réaliste, la plus terre à terre que j’ai connue et avec qui je m’entendais le mieux parce que je ne la croyais dupe de rien.

Comme on peut se tromper sur le compte d’un ami intime que l’on a fréquenté quotidiennement durant des années et dont le commerce était des plus agréables et des plus sûrs parce que sans arrière-pensée !… Et ainsi va-t-il des quelques rares personnes que l’on aura réellement aimées dans la vie. Elles trompent ou l’on se trompe…

Et Paquita se trompait tout autant sur mon compte ! Et j’en eus la preuve manifeste le jour où Paquita m’invitant pour la première fois à venir m’installer au château, me pressa une petite clé d’argent dans la main et me dit :

— Venez, Blaise, venez quand vous voudrez, sans prévenir. C’est la clé de La Cornue, la maison de l’astrologue. Je l’ai installée spécialement pour vous. Elle est à vous. Vous serez chez vous, absolument indépendant du château, avec madame Blanc, la reine des intendantes, pour diriger votre ménage et qui veut bien s’occuper de vous pour me faire plaisir. Personne ne vous dérangera. Venez. Je suis seule à avoir une autre clé de la maison si vous le permettez car j’aurai tout de même envie de venir bavarder avec vous. Vous serez bien pour travailler. Je sais que vous n’aimez pas les surprises-parties. Tranquillisez-vous, on vous laissera en paix, vous pourrez écrire…

J’aime les vieilles pierres. Un mur entourait les 997 hectares du parc, un mur que Paquita avait fait restaurer avec des vieilles pierres provenant des démolitions du quartier du Marais pour ne pas faire taches, un mur que Paquita devait faire renforcer et rehausser plus tard (toujours avec des vieilles pierres) pour mieux isoler parc et château quand son ridicule de mari eut l’idée de faire faire de la publicité pour son lotissement populaire et son golf distingué. Dans cette puissante enceinte qui n’était tout de même point la muraille de Chine mais qui dévalait, grimpait et bordait les crêtes qui menaient au plateau, enceinte pleine de redans, de tours et de détours et de zigzags tout comme le mur rouge du Kremlin qui suit et domine la rive de la Moskova pour isoler palais et cathédrales de la cité tartare, le cœur de Moscou, enrobée dans cette enceinte bleutée et grise des vieilles pierres de France, éloignée du château, à l’opposite de la grille d’honneur, donnant, à l’intérieur du parc, sur une dérivation du lac et, à l’extérieur du mur, sur les terrains incultes où devaient surgir comme des champignons les pavillons du fameux lotissement de « M’sieû le Duc » comme disaient ses électeurs, dominant la plantation du château, l’île, le lac, les canaux, les allées qui se lisaient comme sur un plan, se dressait une construction antique en pierres de taille, haute et étroite, avec des fenêtres à meneau, un cadran solaire sur la façade, un porche surmonté d’un écusson représentant une cornue au-dessus d’une salamandre dans les flammes, d’où le nom de la maison : « La Cornue », espèce de fausse tour recouverte de lierre, genre logis de l’astrologue par en haut, avec sa lunette aménagée dans le grenier et son toit pointu à girouettes, et, par en bas, genre de laboratoire de l’alchimiste avec ses communs évasés et ses anciens fours.

L’extérieur de cette curieuse demeure était bien, bien sympathique et son pittoresque aurait fait grand effet si j’avais dû tourner un film (surtout qu’une famille de nomades campait à quelques pas de la porte et avait allumé un feu qui léchait le mur d’enceinte ; c’était un rétameur, entouré d’autant de gosses que de vieux chaudrons ; sa femme me fit un salut complice quand j’introduisis la petite clé d’argent dans la serrure ; c’était une grande femme qui portait haut, elle était enceinte jusqu’aux dents). Mais je n’étais pas venu tourner un film et j’eus une première déception avant même d’avoir ouvert la porte. « Tiens, tiens, me disais-je, comme une sotte Paquita s’imagine qu’un écrivain à besoin d’un site approprié pour recevoir la visite de la Muse inspiratrice et autres connes académiques. Je la croyais plus à la page !… » J’entrai de mauvaise humeur. Mais comment dire ma stupeur, une fois la porte repoussée et que je fis trois pas et pénétrai dans le décor que Paquita m’avait destiné !…

Quelle garce dépravée que cette femme !

La porte poussée, je me trouvai dans le décor d’un bistro de par son carrelage en damier, son crachoir, sa sciure de bois sur le sol et ses guéridons de marbre, son zinc et son étalage de bouteilles d’apéritifs qui occupaient le côté gauche de la pièce ; et dans le décor d’un mauvais lieu très « fin de siècle » de par son plafond capitonné d’un satin bleu piqué de grosses étoiles à matelas, son lustre de chez Lalique et ses appliques opales, ses grands miroirs égratignés de prénoms de femmes : « Adrienne », « Flore », « Eugénie », « Béatrice », « Irma », tracés avec un diamant, et les encorbellements, se terminant par un petit palmier, autour de chaque guéridon de sa longue banquette, également en satin gros bleu mais garni de rosettes mauves et d’un galon assorti, qui courait le long de la cloison, du côté droit. Le local était long et étroit comme un wagon-lit. Face à la porte, devant un œil-de-bœuf aveuglé, dans une niche formée d’une lourde draperie cramoisie doublée d’une étoffe d’or, la tenture retombant d’une gueule de guivre fixée au plafond, un dandy grandeur nature, debout derrière une bordure d’hortensias bleus qui dissimulait un diffuseur encastré dans le plancher et éclairant discrètement le groupe par en dessous, un dandy moderne violentait un (ou une ?) hermaphrodite habillé (e) en matelot (et quand on pressait certain bouton secret ce groupe de cire s’animait…) Ces tristes poupées m’eussent indigné si dans un cartouche placé sous verre et tracé dans une bâtarde caractéristique je n’avais pu lire :

« Les Travaux et les Jeux : Mr. de Charlus (jeune)

à Marcel Proust

(Fra Baratollo)

son reconnaissant dévoyeur, voyeur et pourvoyeur

(signé) ROBERT DE MONTESQUIOU.

En souvenir de la Fête Vénitienne sur le Lac d’Enghien,

la nuit du 1er mai 1900. »

Tant de littérature ! Je pris le parti d’en rire. Mais où est-ce que Paquita avait bien pu dénicher ça, dans une vente de charité en faveur des filles repenties, dans les démolitions d’une garçonnière ou au rancart dans un garde-meubles ? Petite énigme parisienne qui reste entière car comme Paquita prit bientôt l’habitude de venir tous les soirs bavarder à l’heure de l’apéro au « Bar de l’Hermaphrodite » comme elle disait, moi, j’appelais ça « le Saloon » (Paquita ne buvait rien, « oh ! mes pauvres reins… » mais fumait de longs cigares) nos conversations devinrent rapidement si intimes et si particulières et donnèrent naissance à tant de milliers d’autres petites poupées de cire qui envahirent la maison (surtout dans la salle à manger, où je n’ai jamais pris un seul repas, salle qui devint leur musée) que j’oubliai, comme j’en avais eu l’intention, de poser la question sur l’origine, l’histoire, les aventures et la dédicace du premier couple, ces deux grandes effigies obscènes qui avaient failli me faire faire demi-tour à ma venue dans la maison. D’ailleurs, au début de nos relations à la Cornue, une autre question m’obsédait au sujet de Paquita : était-elle dépravée de tête ou de nature profondément perverse ? avait-elle obéi à une impulsion de férocité mexicaine ou à une inspiration satanique visant mon être spirituel en dressant le piège que je découvris un peu plus tard dans mon logis ? Comme invention, cela me fit presque peur. À quoi cette femme voulait-elle en venir ? Quel cynisme !… Seule une Gitane pouvait avoir le cran de me faire un tel affront… ou un inquisiteur… femelle !

J’étais arrivé à la Cornue sans prévenir. J’en profitai pour visiter la maison de fond en comble. Je ne dirai rien des communs installés comme seule une Américaine sait faire ces choses-là. Luxe et confort, trop de luxe, trop grand confort, surchauffage, débauche d’électricité, poste radio dans tous les coins, trois téléphones dans chaque pièce — intérieur, inter-urbain, ligne spéciale avec le château, — climatisation, filtre, douches, salle de bain excessive, cabinet de toilette pareil à un salon de soins de beauté, tout cela va de soi dans une installation faite par une milliardaire dont l’automatisation du train domestique ne pouvait que me réjouir. Je n’en demandais pas tant. J’étais venu à la Cornue avec l’idée de mettre un peu d’ordre dans les pellicules que j’avais rapportées de mon séjour à Rome. J’en avais pour une quinzaine à projeter et à classer tout ça. Je ne parle pas des films artistiques et commerciaux que j’avais tournés dans les studios et remis à mes commanditaires, films qu’on exploitait déjà en Angleterre et en Europe centrale, mais bien des dix boîtes de pellicule que j’avais là, dans ma voiture, avec un appareil de projection et ses accessoires, ce qui formait tout mon bagage avec mon fourre-tout. 3.000 mètres de pellicule impressionnée à mes moments perdus à la bibliothèque du Vatican, où ne pouvant en prendre copie, grâce à l’extrême obligeance et à la compréhension d’un Père Jésuite qui m’en avait donné l’autorisation, j’avais pu tourner sur place et enregistrer et emporter un double, sous forme de photographies animées, des 128 papyrus pré-colombiens que conserve la célèbre Bibliothèque sur les 132 manuscrits mexicains connus dans le monde entier, et que le Père Jésuite avait fait dérouler devant les objectifs de mon appareil de prise de vues. (Ce sont là les menues satisfactions du métier quand on fait du cinéma.) J’avais besoin de cette documentation pour établir mon « Anthologie Aztèque, Inca, Maya » annoncée depuis 1919. Quel travail que d’étudier ces écritures dont la clé est souvent perdue, sans parler de la traduction des textes ! C’était rechercher la difficulté. Mais je n’étais pas pressé.

Pour l’instant, je ne voulais que classer tout cela et établir les alphabets dans le calme et la sérénité me fiant à une illumination que j’avais eue et à une explication (un véritable guide-âne !) qui m’avait été donnée en rêve. J’étais sûr d’être sur la bonne voie. Il ne s’agissait pour moi que d’avoir constamment ces papyrus sous les yeux et de pouvoir les comparer dans toute leur étendue. C’est pourquoi l’idée m’était venue d’aller les filmer au Vatican. Je ne sais pas comment travaillent les savants. Je ne suis pas un érudit. Je me méfie des références qui, quand on les contrôle, sont, neuf fois sur dix, fausses ou inexactes, et erronées et mal interprétées dans les commentaires dont on les accompagne pour émettre ou défendre une théorie, sans parler des rivalités d’école et de la vanité des personnalités en cause et de leurs titres : Membre de l’institut, Correspondant des Sociétés Savantes de… et de… etc., etc. Souvent des coquilles, des lapsus, des oublis, des distractions ou la simple ignorance des copistes ou des secrétaires à qui l’on dicte (et qui sont souvent un peu durs d’oreille) ont fait loi à force d’avoir été cités et répétés et reproduits tels que. Je n’en veux pour preuve que cette ineptie manifeste que l’on trouve dans tous les manuels d’archéologie et les dissertations sur la civilisation pré-colombienne : il n’y a pas un de ces savants américanistes qui n’ait affirmé que les Indiens ne connaissaient pas l’emploi de la Roue, alors que sur les 132 manuscrits connus et conservés dans les bibliothèques du monde depuis la destruction de la civilisation du Mexique et du Pérou au XVIe siècle, il n’y en a pas un où la Roue ne figure pas ! Il est vrai que c’est la roue du potier. Mais qu’est-ce que cela prouve, la poterie n’est-elle pas une des plus anciennes manifestations du génie et de la civilisation de l’homme et une des plus fines fleurs du cerveau et de la main ? Il suffit d’avoir regardé durant cinq minutes travailler un potier indigène assis devant sa roue pour l’envier, tellement son art est un prodige. Ne s’être pas servi de la roue pour rouler n’est pas un signe de barbarie, d’impuissance ou d’imbécillité, au contraire ! Ces gens préféraient se servir naturellement de leurs jambes, quand ils étaient pressés, plutôt que d’aller se casser la figure en auto et d’entrer dans le décor comme nous le faisons pour rien et pas même pour rire, au XXe siècle, quand le XXe siècle est en paix ! (Je rappelle, pour mention, que les grandes pierres zodiacales si réputées pourtant dans toutes les collections d’antiquités américaines, sont également des roues, et souvent géantes, puisque les roues du Ciel. — N.-B. Crooks prétend même que les grands prêtres Incas connaissaient l’emploi de l’aéroplane !) Je ne sais pas comment travaillent les savants. Moi, je dois voir les choses de mes yeux, les toucher de mes doigts pour les aimer et les comprendre, et me confondre en elles en pensée et les réinventer pour les animer et les faire vivre et revivre. Sans le don de création la science est lettre morte. Tout est actuel. Je cherchais donc une salle pour projeter mes vieux papyrus du Vatican.

À la Cornue j’avais le choix entre deux salles qui se prêtaient admirablement à mon projet. Au rez-de-chaussée, le logis de l’alchimiste, une grande salle voûtée, mais trop encombrée de vieux meubles mexicains de l’époque coloniale, de tableaux religieux espagnols, de portraits des vice-rois (de Cortez à l’empereur Maximilien), de consoles dorées, de candélabres en argent, de vaisseliers remplis de vieille argenterie, et de miroirs ; au grenier, le logis de l’astrologue, une pièce toute en longueur, sobrement meublée en studio, une grosse natte sur un parquet bien astiqué, des vitrines, des bibelots exotiques, des casiers débordants d’atlas et de cartes géographiques, un planisphère, un escalier à vis menant à la lunette, une librairie vitrée ne contenant que des relations de voyages, une grande table, une bibliothèque tournante avec des dictionnaires, dont « l’Encyclopédie Britannique », un fauteuil de bureau à bascule et à pivot, deux profonds fauteuils de club, un sopha grand comme un lit, une cheminée. Immédiatement je choisis cette pièce, l’autre me paraissant trop près de l’office, et j’y fis mon installation de cinéma portatif : écran, appareil de projection, rhéostat et, sur la table, cet outil indispensable au montage et si pathétique parce qu’on y mesure le rythme des images : la colleuse-monteuse avec son fenestron où l’on fixe la séquence choisie. Je n’eus pas à aveugler les six fenêtres du studio, elles l’étaient déjà, ainsi que toutes les fenêtres dans le restant de la maison qui recevait le jour par tout un réseau de tubulures au néon ; de même que les portes intérieures s’ouvraient et se fermaient seules, munies qu’elles étaient toutes d’une cellule photo-électrique, comme mon appartement personnel était isolé par des cloisons, des plafonds, des planchers de liège ne laissant filtrer ni bruit ni odeur. J’ai déjà dit que la maison était climatisée (« Around the World. — Chicago. — Air-Equipment Patent N° 17.141. — U.S.A. » — Et dire que j’ai écrit le présent livre dans une cuisine sans feu, où je vis depuis quatre ans confiné. Comme tour d’ivoire, on ne fait pas mieux !).

Mon appartement privé se composait de deux bonnes douzaines de petites chambres réparties dans trois étages très bas de plafond, alvéoles bourrés de livres, suspendus comme un nid d’abeilles sauvages au roide escalier de moulin qui reliait le rez-de-chaussée au grenier. Et c’est à l’intérieur de cette espèce de grand cube sans portes ni fenêtres, compartimenté en petites cellules rectangulaires, elles-mêmes divisées en casiers à livres, livres qui portaient tous mes initiales « B.C. » au dos de leur reliure (Paquita faisait bien les choses : la minutie, le luxe dans le détail, le fini, la mort), c’est dans ce lieu exquis que m’attendait le piège satanique que Paquita m’avait dressé. Car si dans la cellule centrale, qui était ma chambre à coucher, au chevet de mon lit étroit et bas, bien à portée de la main, était un casier rempli des principaux ouvrages que messieurs les auteurs ont écrits contre les femmes, ce qui n’était pas pour me déplaire (j’aime trop la femme pour ne pas être misogyne), les autres casiers dans les innombrables petites chambres qui se succédaient entassées les unes sur les autres et où je me glissais sentant mon malaise croître au fur et à mesure que j’inspectais tous ces beaux livres rangés sur des rayons du plancher au plafond, ne contenaient que des ouvrages mystiques, à gauche, et, à droite, que des ouvrages érotiques illustrés…

Roulure !… Je renâclais comme une bête en colère. Mais j’étais appâté. Le truc était trop bien calculé. Je n’allais pas fuir… Aussi bien, j’étais pris.

La curiosité.

Un poète c’est le ciel et l’enfer.

Quelle profonde connaissance du cœur humain n’avait-elle pas, cette femme, ce poison, cette… cette…

Je ne trouvais pas d’injure assez forte.

… Mais, comment m’avait-elle deviné, Paquita, et touché… juste !

Les femmes sont étonnantes…

Donc, je restais à la Cornue. Mais je décidai de ne pas annoncer au château que j’étais là.

Je remontai au grenier et je me mis à mon travail.

Je projetais mes films. J’étudiais mes papyrus. Je[60]…

 

J’ai déjà dit que je ne dormais pas la nuit.


LES NUITS ET LES JOURS (suite et fin).

LES JOURS


Quand j’accompagnais en 1910 les émigrants de Libawa à New York je me disais que parmi tous les malheureux parqués dans l’entrepont, certains auraient de la chance et feraient fortune en Amérique et, en effet, au retour, si nous ramenions une belle cargaison de malchanceux dans l’entrepont, des accidentés du travail, des malades, des criminels, des louftingues que les autorités américaines refoulaient et que l’on ramenait dans leur pays d’origine, les cabines de luxe étaient toujours occupées par deux, trois types qui avaient fait fortune et qui s’en retournaient chez eux millionnaires, — et ce n’était pas toujours les plus sympathiques…

En 1908, Rémy de Gourmont me disait qu’en consacrant deux heures par jour à la lecture, à une lecture systématique, on épuiserait non seulement la Bibliothèque Nationale en moins de dix ans, mais encore qu’on aurait fait le tour de toutes les connaissances humaines, tellement les livres se répètent, les auteurs se copiant les uns les autres au point que des secteurs entiers de l’univers des imprimés sont inutiles et que des pans entiers du continent que forme cette immense bibliothèque avec ses millions et ses millions de volumes s’effondrent quand on y fait son trou avec l’entêtement et l’appétit d’un rat ou d’un ver intelligent !…

J’ai rapporté du front de la guerre de 1914 une habitude de soldat qui est de me lever avant l’aube et de me mettre immédiatement au boulot. Il est vrai que je n’astique pas des armes. J’écris. Et me remémorant l’avis de Rémy de Gourmont, j’écris deux heures par jour. Deux heures qui ne doivent rien à personne. Ceci fait, je suis libre, libre pour toute la journée, et je puis flâner, rêvasser, perdre, perdre mon temps à cœur que veux-tu, imaginer des romans, lire peu ou à en perdre le souffle, jouir de la paresse qui est le fond de mon tempérament, ne me refuser à aucune aventure ou entrer en contemplation et rompre les liens qui me rattachent au monde, voire à ma propre vie…

C’était la vie que je menais à la Cornue. Le soir je faisais une séance de projection. La nuit je ne dormais pas. Je travaillais à mes écritures durant deux heures avant l’aube. Et au petit jour je filais, autant pour ne rencontrer personne de la maison ou du château que pour aller me perdre en banlieue, flâner, baguenauder, rêvasser et composer des poèmes en marchant comme je le faisais du temps où je conduisais les malheureux émigrants de la vieille Europe en Amérique, et que je bavardais avec eux, les interrogeant, les faisant parler pour deviner qui, mais qui parmi eux était désigné d’avance pour faire fortune et avait une chance, une seule chance de s’en tirer, je me demandais ce que venaient chercher en banlieue parisienne tous ces damnés voués à la géhenne et pour qui, je le constatais tous les jours, il n’y a aucun espoir et d’aucune sorte.

La banlieue de Paris ! Il y a longtemps que je la connaissais. Mais comme elle avait évolué en mal depuis mes amours avec Antoinette !

D’abord, c’est la guerre qui l’avait défigurée en mettant la zone à ban, puis elle l’avait ravagée par ses destructions, ses abattages, ses travaux du génie pour établir un glacis de tir et des tranchées, enfin avec ses dépôts, ses enclos, ses parcs de toutes sortes, ses manutentions et ses panifications, ses cartoucheries et ses poudreries, ses terrains interdits et dangereux, ses amoncellements de débris et de matériel avarié, châssis, canons, aéroplanes, et ses longues files de baraques goudronnées s’étendant sur des kilomètres et des kilomètres et recouvrant des centaines et des centaines d’hectares à l’est, au sud, au nord et à l’ouest pour loger la main-d’œuvre exotique, les éclopés, les vérolés, les gâleux, les mutilés dans les centres de réforme improvisés, les fous dans les hospices qui regorgeaient comme si la folie eût été une épidémie contagieuse au même titre que la fièvre aphteuse affichée aux abords de toutes les communes où les pauvres chevaux au piquet crevaient par centaines rongeant l’écorce des arbres en bordure de toutes les routes qui fuyaient entre les montagnes de scories, les fosses des vétérinaires et les croix de bois des cimetières où l’on menait en promenade des longues théories d’aveugles de guerre, et jusqu’à perte de vue des alignements et des alignements de nouvelles rangées de baraquements et l’étendue des nouvelles et des nouvelles usines à munition.

Ces usines fermées, la banlieue se trouva être envahie par les sidis, et, comme la guerre terminée, les États-Unis d’Amérique se concertèrent pour interdire l’accès de leurs ports de débarquement à l’immigration, tout ce que la « Quota » ne laissait pas passer de cet immense afflux d’émigrants de la vieille Europe, surtout des pays de l’Est et du Sud européens plus particulièrement victimes des suites de la guerre, ce flot reflua en France et son écume submergea la banlieue de Paris, des Polonais, des Ukrainiens, des Juifs de Galacie, des heimatlos, des Russes blancs, des farouches Esthoniens, des cosaques du Don ou du Kouban, des Grecs, des Macédoniens, des Bulgares, une nuée d’italiens, d’Espagnols et de Levantins, hommes, femmes, enfants sans argent et sans métier, sans aucune chance de trouver du travail et de se débrouiller, sans aucun espoir de s’en tirer jamais, même pas à la force du poignet, comme en Amérique, dans un vieux pays épuisé, saigné à blanc, durement policé et de petite bourgeoisie en chômage.

C’était la ruée, non pas vers l’or comme en 1848 en Californie, c’était la ruée vers la misère, dans la boue où l’on patauge mais qu’on ne lave pas car elle ne contient que de la merde, dans les trous que l’on creuse non pour y trouver des pépites mais pour s’y loger. On vivait dans des baraquements effondrés et des huttes faites de trois plaques de tôle ondulée, dans des campements en plein champ dignes du Far-West, et dans les wigwams les sidis, maîtres des quartiers qu’ils terrorisaient en bandes, prostituaient les femmes et les filles étrangères. Pour ne pas avoir à faire la queue et pour avancer d’une place les hommes s’entretuaient à la porte des rares chantiers d’embauchage ou de déblaiement. Des bistroquets, d’ignobles rince-gueule où l’on débitait un alcool frelaté, des cantines où l’on servait de la barbaque, du chien crevé qui chlinguait, s’édifiaient un peu partout, au début installés dans des vieilles caisses d’avion, puis consolidant leur fragile installation par des murs en carreaux de plâtre, en briques creuses, en aggloméré, en pichepain, le toit fait de feuilles de carton bitumé, de plaques de tôle, de mauvaises planches maintenues par des pavés, et le succès venant, quand un gramophone braillait à l’intérieur la plupart du temps éclairé à l’acétylène, se recouvrant de tuiles et d’ardoises.

Ces premiers établissements, où petit à petit on trouvait à se loger dans des soupentes à courants d’air et où l’on se mit à danser le samedi soir (déjà les premiers partouzards s’y risquaient amenés par des taxis de nuit[61]) sont à l’origine de la plupart des lotissements qui s’esquissèrent alors sous forme d’îlots de misère encerclés de barbelés ou d’un mince quadrillé de sentes piétinées parmi les orties, les ordures, les tessons de bouteille, les fondrières des agglomérations furieusement particularistes et divisées en nations qui virent alors le jour en bordure des champs d’épandage.

Et ce fut une nouvelle ruée conduite par les caïds et les mastroquets groupés en syndicats rivaux, et tout le monde se mit à remuer cette terre jalonnée jusqu’à l’invraisemblable, des tchinques, des pollaks, des boulgres, des babis, des cassanes à peine dégrossis qui s’improvisaient maçons, entrepreneurs, architectes, agents d’assurance, géomètres car tout le monde voulait en être, tout le monde voulait construire, et lotir, lotir, lotir, les nouveaux arrivants, refoulés d’Amérique, ne cessant d’affluer en banlieue, et comme la crise des logements sévissait à Paris, la couche la plus pauvre de la population suivit le mouvement qui drainait en banlieue toute la misère de l’étranger.

Alors ce fut la fièvre, et tout le monde se mit à spéculer. Les entrepreneurs de la capitale, les grandes compagnies de construction des habitations à bon marché, les sociétés de publicité, les financiers, les banques, tous les vautours et les requins, les urbanistes et les auteurs de slogans, et les politiciens qui transformèrent les syndicats initiaux des bistrots et des tôliers en comités d’initiative, tous d’accord pour lancer des lotissements de plus en plus considérables et de plus en plus prétentieux dans le genre de celui de « M’sieû le Duc », vogue qui n’est pas encore passée chez les petits bourgeois (ni même chez les grands et les nouveaux riches qui ont transporté cette tare sur la côte d’Azur) bien que ces fameux lotissements soient une sale blague, œuvres de camouflage, la plupart sans aucune viabilité et que l’on y dépérit de froid, d’humidité et d’inconfort en en essuyant les plâtres et que citadins, petits et grands qui y ont englouti leurs économies tremblent de peur à cause du voisinage toujours inquiétant des sidis devenus gangsters ou, au contraire, à cause de l’isolement qu’on y subit.

J’ai assisté à l’exode des Parisiens se transplantant en banlieue et à leur installation dans les pavillons et c’est bien un des spectacles les plus décourageants qu’il m’ait été donné de voir dans ma carrière mouvementée de reporteur ; mais cela n’intéressait personne et il ne me serait pas venu à l’esprit de faire des articles ou des photos pour les journaux, pas un n’en aurait voulu, les journaux tout comme les politiciens et autres Topazes étant directement intéressés à ce dernier exode, hypocritement encouragé par l’État, la Ville de Paris, les communes de banlieue et leurs sous-soumissionnaires et agents et rabatteurs électoraux. Ce déménagement de toute une population de gagne-petit, d’artisans, de bricoleurs, de pauvres petits fonctionnaires et vieux retraités, de pensionnés et de veuves de guerre qui y perdaient leurs derniers sous était une affaire d’or.

…

Un canapé rouge dans une clairière de la forêt vierge, un piano à queue qui se balade sur les crêtes, monte par les mauvais sentiers et descend à pic dans les ravins et les précipices des montagnes pelées de la Cordillère des Andes, une antenne de T.S.F. tendue entre deux palmiers dans la solitude du sertão, la brousse, le bled du Brésil, sont des signes de la civilisation, de la prospérité, de la joie de vivre ; mais une machine à coudre et une armoire à glace et des bahuts normands, un lit en palissandre et des agrandissements de photographies de famille dans leur cadre doré, un lustre et un poste de radio posés à même le sol dans le jardinet d’un pavillon de la banlieue parisienne sont des signes de décrépitude, de dégénérescence, d’ivrognerie, de pauvreté, de misère définitive et sans issue car il s’agit d’un déménagement de citadins aux portes de Paris ou d’une saisie. Contrainte et pusillanimité. La loi ! Légalité. Papiers timbrés. Quittances du gaz, quittances de l’électricité (quand il y en a), quittances de loyer, ou billets venus à échéance quand on a eu le malheur d’acheter le terrain et de faire construire son foyer à crédit. « La propriété c’est le vol ! »

Durant les dix, douze années que j’ai hanté la Cornue pas un jour ne s’est passé sans que j’aille rôder à pied, à cheval, en voiture entre la Petite et la Grande Ceintures, c’est-à-dire que je me suis fait des amis dans cette sinistre banlieue et que j’ai assisté à bien des agonies, désespérantes parce qu’on ne peut pas intervenir et que chaque tragédie individuelle est régie par la fatalité ; mais de 1924 à 1936 pas une année ne s’est écoulée sans que j’aille passer un, trois, neuf mois en Amérique, surtout en Amérique du Sud (quand d’autres allaient à Moscou), tellement j’étais fatigué de la vieille Europe et désespérais de son destin, et de la race blanche (les autres croyaient à l’avènement du socialisme parce qu’ils sont de formation universitaire, moi pas. Je ne prévoyais que l’antique tuerie… la guerre sophistiquée par la science).

…

Je me souviens que le canapé rouge était installé au bord de la piste, dans un tournant, et que je m’arrêtai pile tellement cette rencontre était inattendue. Le bruit de mes engrenages n’était pas encore apaisé ni le nuage de poussière que ma vieille « Ford » avait soulevé, retombé, que je vis la femme qui me tenait en joue abaisser son arme et je l’entendis me dire émerveillée :

— … ô, j’ai tout de suite compris qu’il n’était pas un bandit de grand chemin quand j’ai vu une si belle voiture…

J’étais éberlué.

Dans un coin du canapé, une négresse toute réjouie, qui avait un mauvais fusil de chasse entre les genoux, donnait le sein à un magnifique négrillon nu, qui pouvait avoir dans les quatre ans et qui tétait comme un glouton. À côté d’elle, trois fillettes, six, huit et dix ans, revêtues d’une longue chemise blanche, sages comme des images mais mourant de vergogne, me dévoraient des yeux à travers leurs doigts écartés, les mains plaquées sur le visage. Autour de ces innocentes sur leur canapé rouge, la solitude, la menace d’une clairière tropicale.

— … ô, le Monsieur est le premier à passer. Est-ce qu’ils ont terminé la route, les hommes ?…

— Mais… mais… qu’est-ce que vous faites là, donzella ? lui demandai-je retrouvant mes esprits.

— Ô, on nous a promis une route, et depuis la fin de la saison des pluies je viens ici voir passer la route avec mes chérubins à qui j’ai promis de leur montrer des merveilles. Est-ce que la route arrive bientôt ? C’est long…

En effet, une route était jalonnée quelque part, du côté de Santa-Rita, à 300 kilomètres de là, et seule ma vieille « Ford », qui en avait vu bien d’autres durant mes vagabondages au Brésil, avait pu franchir les embûches et les mauvais pas de la piste qui m’avait mené bon premier dans cette clairière.

— Mais où habitez-vous, grand Dieu ?

— Ô, par là, me répondit la négresse, en pointant son pouce derrière son dos, par là-bas, de l’autre côté de la corne du bois, dans les collines d’Arraraquârà[62]. C’est à six lieues d’ici, mais on s’ennuie…

— Et votre mari ?

— Ô, mon homme ? Il y a deux ans que nous l’attendons, les chérubins et moi. Il travaille à la route et c’est la route qui va nous le ramener. Avant, il travaillait au pont…

— Quel pont ?

— Ô, le pont, le pont qui lui a donné le « canapompé », pas vrai mes chérubins ? Il est beau, rouge, hein, Monsieur ?

— Il est très beau.

— Ô, c’est moi qui l’ai installé là et nous sommes bien, là, avec mes chérubins pour voir venir cette route et toutes les belles choses qu’elle doit nous apporter… Alors, cette route, elle est encore loin d’ici, elle flâne, oui, elle se repose ?… Ô la vilaine qui fait du chagrin au petit cœur de mes chérubins !… Mais vous êtes bien venu, vous, le premier, et c’est gentil !

…

Je me souviens que chevauchant dans la Cordillère des Andes à la recherche des ruines d’un temple (ou d’une forteresse ?) inca, dans l’ouest de la Bolivie, dans une région où les montagnes sont les plus désolées, les plus plissées, les plus pelées et le pays le plus arriéré, et le plus désertique du globe, je vis durant une semaine un piano à queue évoluer sur le terrain, franchir les crêtes, descendre les pentes souvent à pic, tantôt devant, tantôt derrière mes trois mulets, à ma droite, à ma gauche, sans que jamais dans ces éboulis de trois mille ou ces tas de cailloux de deux mille mètres, pressant ma mule ou la retenant je ne pus rejoindre ce piano déambulatoire qui m’intriguait furieusement ni faire étape avec lui, les bougres qui le portaient sur la tête (sept Indiens que je distinguais très nettement dans ma lunette) prenant par des raccourcis vertigineux ou faisant au contraire des détours à croire qu’ils avaient mission spéciale de m’éviter. De guerre lasse j’interrogeai un jour José, mon muletier :

— Dis donc, José, qu’est-ce que c’est que ce piano ?

— On ne voulait pas le croire, c’est le piano de mon compère Pedro qu’il a fait venir de l’étranger.

— Il est donc riche, ton compère, qu’il fasse venir un piano à queue de l’étranger ?

— Non, c’est un pauvre muletier comme moi. Mais il est amoureux…

— Ah, bon.

— Oui. Comme il entend pleurer sa dulcinée jour et nuit, il a juré à ses parents qui ne le laissent pas pénétrer auprès d’elle qu’il ferait le siège de leur maison avec un grand piano pour accompagner nuit et jour les pleurs de sa fiancée.

— Elle est donc bien belle ?

— Non, c’est une naine qui fait honte à ses parents…

— Alors, elle a une voix d’or, elle sait chanter ?

— Non. Elle est butée. Elle ne fait que sangloter.

— Je ne comprends pas, pourquoi ce piano ?

— Je ne sais pas, moi. C’est une idée à lui. Il dit qu’un piano c’est le meilleur remède pour l’âme.

— Mais dis-moi, José, tu n’as pas l’impression que ces hommes font tout pour nous éviter depuis huit jours ? J’ai idée qu’ils ne tiennent pas à nous rencontrer.

— C’est l’ordre de mon compadre.

— Je ne comprends pas. Explique-toi.

— Il a peur que son remède s’évente. Pedro a dit comme ça qu’il ne faut pas que personne ne touche au piano. Et surtout pas un étranger.

— Et il sait jouer du piano, lui, Pedro ?

— Non, il n’en a jamais vu. C’est le premier. Mais il a entendu dire que le piano guérit de la mélancolie. Il paraît que c’est une machine qui est faite pour ça.

Nous arrivions à Fortalezza, au sommet de la passe du Condor. Sur notre gauche, sur l’autre versant, le piano avait l’air en difficulté.

— Et ils vont encore loin ces hommes, José ?

— À cinq journées.

— Et ils viennent d’où ?

— De la côte. Il y a trois mois qu’ils sont en route.

— Tu sais que c’est lourd, un piano ?

— Je le vois bien, mais ça ne fait rien. C’est leur métier. Les hommes sont faits pour les poids lourds.

— Et comment fera-t-il pour payer son piano, Pedro ?

— On dit que mon collègue a trouvé un trésor caché. Dans un lac de la montagne. Vous savez, c’est un malin, Pedro…

Je ne doute pas, la prochaine fois que je retournerai dans ce pays, de voir des Indiens porter des automobiles sur leur tête dans ces montagnes impraticables, des automobiles commandées à Callao ou à Valparaiso par des amoureux transis qui auront dans l’idée non pas d’enlever leur belle mais de se procurer le remède spécifique contre la noire mélancolie : des autos pour guérir du mal d’amour. Mais ils n’avaient pas encore entendu parler d’automobiles dans ce bon Dieu de pays perdu.

…

Je me souviens que comme nous approchions des deux longs fins palmiers entre lesquels une antenne de T.S.F. était tendue comme entre deux pylônes, le grand air de « Carmen » retentissait de plus en plus fort, dominant les cris assourdissants des oiseaux aquatiques qui s’ébattaient et faisaient un dernier circuit en plané dans le ciel pur avant de regagner leur abri nocturne. Déjà quelques diamants scintillaient au zénith. La nuit tombait rapidement. Nous pataugions dans l’eau jusqu’à mi-jambe, Jicky, mon opérateur, Santiago, le guide et moi. Nous étions harassés après une dure journée passée dans les marais à vouloir surprendre des aigrettes au nid, — ah, le métier décevant que celui de chasseur d’images ! — et nous étions fiévreux et de mauvaise humeur, tous les trois, en traversant obliquement la plaine inondée de Bébédouro, nous dirigeant vers le petit peuplement de la berge d’où nous venait le grand air de « Carmen » jaillissant d’un taillis de bananiers, de cédrats sauvages et de québrachos, les fameux arbres tonneaux, gibbeux et pansus.

Le défrichement était mince, un rideau de maïs, trois, quatre pieds de manioc, deux, trois tiges de papayers, des calebassiers dans lesquels on butait, une touffe de bambous prestigieuse comme une brassée de lances noires à l’oriflamme piquée de lucioles, de l’herbe à moustiques, une claie avec des peaux de bêtes qui séchaient, des peaux de serpents de toutes les dimensions qui pendaient du rebord du toit de six misérables huttes à claire-voie, une puanteur de pourriture, un feu à boucan et, fixé au tronc de l’un des deux palmiers qui portaient l’antenne de T.S.F. le damné pick-up qui chantait « Carmen » à tue-tête pour un homme qui se balançait dans un hamac. C’était le seul habitant de cette plaine inondée, royaume de la malaria, un chasseur de serpents, Pierre-le-Métis, un intellectuel. Dès que cet homme nous eut vus, il bondit de son hamac pour nous souhaiter la bienvenue avec une volubile incontinence de paroles et sans reprendre haleine il se lança dans le récit de la vie qu’il menait depuis trois ans dans ces solitudes, nous racontant son passé, ses projets d’avenir et l’encouragement que cela représentait pour lui d’avoir réussi à capter le jour même et pour la première fois l’Opéra de Buenos Ayres et d’entendre cette voix théâtrale, le grand air de « Carmen », le chant de la civilisation, de la gloire, de l’amour et de la fortune, juste comme il commençait à désespérer, parlant, gesticulant, se trémoussant comme un qui a un accès de fièvre ou a été depuis trop longtemps privé de la présence de ses semblables.

Indifférent comme à l’ordinaire Santiago était allé s’accroupir devant le boucan, où il fumait cigarette sur cigarette en sirotant à petits coups sa bombilla de maté. Jicky selon son habitude s’occupait de son « Bell-Howel » et inventoriait une fois de plus ses accessoires pour voir s’il ne manquait rien dans sa sacoche et s’il n’avait rien oublié sur le terrain, à la chasse aux images. J’écoutais le chasseur de serpents en me bourrant de quinine car je ressentais des frissons. Il faisait une chaleur insoutenable. On avait des démangeaisons sous la peau. La nuit se doublait d’une buée humide, poisseuse qui suintait du sol, mais au-dessus de nos têtes le ciel grouillait d’étoiles. On eût dit une grande ville inversée. À proximité les grenouilles-taureaux beuglaient comme des autobus en marche. D’un ponton sur la rivière nous parvenait le teuf-teuf lointain d’un moteur à explosion et le sourd ronronnement d’un électrogène. C’était la génératrice qui alimentait le poste de Pierre-le-Métis. « Carmen » m’assommait.

Le Métis était un garçon qui était venu une fois en Europe offrir au vieux Bata de Tchécoslovaquie ses peaux de serpents du Brésil, mais il avait été éconduit par le célèbre roi de la chaussure élégante et bon marché qui lui avait affirmé que les serpents du Brésil ne valaient rien et que lui, Bata, imperator, se ravitaillait en matière première exclusivement à Bornéo et à Java. « — Sur cet affront, j’ai câblé au Président de la République, m’expliquait Pierre avec véhémence, pour lui annoncer que je rentrais au Brésil créer une industrie nationale ! Et je suis venu m’installer ici chasser les serpents, mettre au point un nouveau procédé de tannage et d’apprêt de nos peaux de serpents nationales qui sont les plus délicates et variées du monde. Je fournis déjà les chausseurs les plus renommés de Londres et de Paris car nos serpents du Brésil ont une peau de luxe qui n’est pas destinée, je l’ai enfin compris, aux pieds plats de l’Europe centrale mais aux pieds exquis des élégantes raffinées des capitales de la Vie Véritable et de l’Amour. Ici, je devenais fou à me représenter tous ces mignons petits pieds de femmes trottinant sur les trottoirs sonores de Londres et de Paris, claquant dans les dancings de New York et éclairés et mis en vedette dans les studios de Hollywood, et de m’avouer que c’est moi qui modelais tout ça, qui leur donnais du lustre et de l’éclat grâce au triomphe de mes peaux de serpents aristocratiques et inimitables, mes peaux du Brésil. Le Brésil est un grand pays, nous avons l’Étoile de l’Humanité dans notre drapeau. C’est Auguste Comte, Monsieur le Français, qui nous l’a dessiné et nous a donné notre devise : « Ordre et Progrès ». Nous sommes une nation civilisée, humaine et fraternelle. Des usines du vieux Bata en Tchécoslovaquie il ne peut sortir qu’un bruit de bottes cloutées qui s’élève, en effet, de l’Europe centrale et qui est menaçant, mais des millions de petits pieds de femmes que j’habille de mes peaux lisses et glissantes, de ces millions de petits pieds qui s’agitent et qui dansent et qui frétillent il s’élève une harmonie, tenez, aussi douce et plus troublante que la musique des sphères dans le ciel nocturne de mon pays et, relevez la tête, regardez, ils vont par paires comme les étoiles doubles qui criblent ici ma solitude. Vous comprenez, Monsieur ? Heureusement que j’ai mon diplôme d’ingénieur car je commençais à me ronger de nostalgie ! Alors, j’ai improvisé mon poste de T.S.F., accroché l’antenne, acheté un vieux moteur de bateau, une dynamo, réparé, combiné tout ça (je fabrique mon essence moi-même) et non seulement j’ai une ampoule électrique dans ma hutte, mais aujourd’hui et pour la première fois j’ai pu capter le grand opéra de Buenos Ayres, à 2.000 kilomètres d’ici ! Vous entendez « Carmen » ? C’est la joie, l’amour, le succès, la fortune, qui sont entrés aujourd’hui dans mon peuplement. Dorénavant tout va me réussir et je n’en veux pour preuve que votre visite porte-bonheur aujourd’hui… »

Tous les métis sont grandiloquents, mais celui-ci était pathétique n’ayant même pas un camarada.

…

Je me souviens. Je me souviens que la première fois que je vis les meubles de madame Caroline, machine à coudre, armoire à glace et bahuts normands, lits de palissandre et agrandissements photographiques dans leur cadre (des bonnes têtes de paysans de chez nous), lustre, radio étaient posés par terre, sur le gravier d’un jardinet de banlieue, devant un pavillon pimpant et tout neuf. Madame Caroline emménageait. De temps en temps elle apparaissait à l’une ou l’autre fenêtre ouverte, un foulard sur les cheveux, un plumeau à la main, époussetant un objet ou secouant un tapis, souriant à ses enfants qu’elle n’avait pas le courage de gronder sérieusement parce qu’ils cueillaient les premières capucines ou piétinaient les plates-bandes. « — Marie ! — Madeleine ! criait-elle à ses filles, vous devriez donner le bon exemple. Laissez ces fleurs tranquilles. Venez me donner un coup de main… — Paul ! — Henri ! faites donc attention, vous abîmez l’herbe… — Ah, ces enfants, me fit-elle, à moi, étranger planté dans la rue et qui regardait, ces enfants, ils abîmeraient tout, des grandes filles et des gentils garçons, on dirait qu’ils n’ont jamais été à la campagne ! » Elle appelait ça la campagne, un pavillon dans un lotissement. Elle avait un beau sourire. C’était une Parisienne. Elle avait mis des gants pour ne pas s’abîmer les mains. Elle pouvait avoir 40 ans. Elle était active. Dès le lendemain elle avait mis une pancarte sur la porte du jardinet : « Caroline, couturière. Modes à façon. Prix modérés. » Déjà elle était à sa machine à coudre. C’était une laborieuse. Durant une dizaine d’années toujours je l’ai vue derrière sa fenêtre, dont les rideaux étaient retroussés et maintenus par des épingles anglaises, penchée sur sa machine à coudre dont on entendait le ronronnement. Elle s’esquintait. Elle n’avait pas une seule pratique dans le lotissement car entre voisines on se déteste, on se jalouse, on s’espionne, on se débine, on jaspine, on critique le mari d’une telle, ou son chapeau, ou sa démarche, ou son ménage, ou son linge intime qui sèche sur une corde derrière la maison, et il y a les démêlés des gosses et les manigances des filles qui sortent le soir pour aller au cinéma. Pauvre madame Caroline faisait de la confection à domicile pour les grands magasins. Je la rencontrais parfois dans la rue chargée d’un lourd paquet de petites culottes d’enfants enveloppées dans une serge verte. Je la saluais au passage. La femme avait perdu son sourire. Des mèches lui pendaient dans le cou. Elle ne portait plus de gants. Ses mains étaient criblées de piqûres d’aiguille. Elle avait presque toujours un dé au doigt et des jeux d’épingles sur le devant de son corsage. Ses yeux clignotaient. L’électricité n’était pas encore installée dans la maisonnette, pas plus que dans le restant du lotissement qui lui aussi était déjà tout décrépit. La mère Caroline car c’est ainsi que ses voisines l’appelaient maintenant, la mère Caroline. Ah, cette crâneuse, elle avait voulu le faire à l’épate quand on a un mari pareil. Elle n’avait jamais eu assez de chichis à mettre sur le dos de ses filles. Et ses garçons, ah, parlons-en, des frappes. Les gens pauvres ne sont jamais très charitables entre eux ou alors il faut être tombé dans le gouffre du malheur et être sur le point de crever pour qu’on vous tende la main, et on le fait avec gêne, avec honte, et en ricanant pour ne pas avoir l’air d’en avoir l’air. On n’a pas de pitié entre pauvres. On se méprise cordialement. Et dans les lotissements l’on est féroce car l’on n’est plus rien qu’un transplanté, qu’un déclassé, sans attaches, sans racines, pas plus en ville qu’au village natal que l’on a désertés. Et même la parenté ne vous connaît plus comme si l’on était pareil à tous ces étrangers qui vous entourent et qui sont venus de Dieu sait où, entrés en fraude ! Sans rien lui dire j’étais intervenu auprès de la Direction d’un grand magasin de Paris pour qu’on fournisse à madame Caroline un travail moins tuant que d’assembler des milliers de culottes d’enfant coupées d’avances, et plus rémunérateur. Cela ne servit à rien. Madame Caroline avait un foutriquet de mari, vague gratte-papier dans une compagnie d’assurance, mais beau parleur et enragé de politique. Cela n’était pas sérieux. Les filles se débauchèrent. Les garçons tournèrent mal. Et depuis le temps, la petite maison n’était toujours pas payée. Madame Caroline n’y arrivait pas. Le ronron de la machine à coudre ne suffisait pas, et même si elle avait tourné toute la nuit, et durant cent ans. Le dos de la couturière se voûtait. Elle perdait la vue. Ses mains maigrissaient. Elle souffrait de terribles migraines. Que de soucis, mon Dieu, que de soucis. Et il restait encore des billets à payer, deux ou trois, les derniers qu’on s’était vu dans l’obligation de faire renouveler. Et brusquement ce fut la saisie. Je me souviens. Je me souviens que la dernière fois que je vis les meubles de madame Caroline, machine à coudre presque hors d’usage à force d’avoir servi, armoire à glace salie et bahuts normands non astiqués, lit de palissandre avec traces de punaises et agrandissements photographiques pleins de chiures de mouches (des bonnes têtes de paysans de chez nous dans leur cadre doré), lustre rouillé et poste-radio détérioré parce que n’ayant jamais servi à cause du courant électrique qui n’arrivait toujours pas au lotissement, après tant d’années et de belles promesses, tout cela était posé dans la boue, sur le mâchefer d’un jardinet de banlieue où il n’y avait pas une fleur, pas un brin de gazon, devant un pavillon béant, faisant partie d’un lotissement d’épouvante, tout cela était vendu à la criée, sous la pluie d’hiver. Les voisins rigolaient. Le mari n’était pas là, cette grande gueule. Les enfants étaient absents. Je ne sais pas ce que les garçons étaient devenus. Ils avaient disparu. Marie, elle était entraîneuse dans un bouiboui près de la Porte Saint-Denis. Madeleine, je l’avais bien inutilement relancée à Buenos Ayres l’année d’auparavant (« — Je ne veux pas rentrer, na ! je ne veux pas rentrer… Je me plais ici… cette vie me plaît… Pour rien au monde je ne veux retourner dans le pavillon de maman, vous pouvez le lui dire, et que pour rien au monde je ne voudrais revoir les sales binettes des voisines… Merde… Ici, j’ai un bel avenir et je fais la noce… Ça paye !… C’est pas comme ce pauvre papa… Tiens, comment va-t-il, il fait toujours de la politique ?… Bien sûr, hein, comme il parle bien, papa… ») Enveloppée dans un méchant manteau la mère Caroline pleurait à chaudes larmes sous un parapluie. Personne ne faisait attention à elle. On la vendait. À la criée. À la va-vite…

…

Je connaissais aussi fort bien un immense lotissement créé par la Compagnie du Nord, l’œuvre d’un urbaniste d’avant-garde et fort réputé. Le plan en était d’une prétention inégalable avec des avenues aux noms patriotiques ronflants qui se lovaient autour d’une pièce d’eau pompeusement dénommée « LE LAC » comme les talus plantés d’herbe et de rangées de saules pleureurs s’intitulaient « LE PARC » (on avait abattu je ne sais combien d’hectares d’un vrai parc, dont une chênaie célèbre, celle où Diderot donnait rendez-vous à Sophie, probablement transformée en traverses de chemin de fer à la suite de toute une série de tractations secrètes et de combinaisons louches et de pots-de-vin pour pouvoir construire du nouveau sur table rase !) J’attrapais un torticolis chaque fois que je voulais déchiffrer ce plan dressé comme un arc de triomphe à l’entrée de cette cité-modèle réservée aux cheminots. Il y avait là de 12 à 15.000 âmes. Une cité pour les célibataires et une pour les gens mariés, et entre les deux une place en forme d’étoile. Les terrains de sport abondaient entre ses branches qui portaient chacune, en façade sur la place, un bâtiment d’intérêt public : le « FROEBENALIA », qui était tout simplement une crèche pour enfants ; le « FEMINARIUM », qui n’était rien d’autre qu’une salle de visite pour les femmes enceintes où se tenait une infirmière appelée « Assistante Sociale » ; le « REFECTORIUM » était la cantine des célibataires ; chose étonnante l’école s’appelait « L’ÉCOLE », mais le cinéma était baptisé « SALLE DES FÊTES ». À cause de cette curieuse disposition en forme d’étoile de la grande place de l’endroit et de l’emmêlement en spirale du tracé des grandes avenues c’était tout un voyage que de se rendre d’un quartier à l’autre. Les centaines, les milliers de pavillons étaient d’une architecture déséquilibrée, aux formes extravagantes, avec des portes et des fenêtres absurdes ou inutiles et des marches superfétatoires et des fausses vérandas et des angles rentrés et des balcons soufflés et des profils en accordéon et des façades en redans et des toits en damier et des perspectives en trompe-l’œil. Démence et prolification, mais on avait voulu faire moderne et pour aller jusqu’au bout de son esthétique l’hurluberlu officiel et diplômé qui avait conçu cette foutaise n’avait pas craint de lâcher les couleurs en liberté en n’employant que des badigeons criards : jaune canari, bleu de Prusse, sang de bœuf, vert épinard, ce qui faisait très Salon d’Automne, assurément, mais hurlait d’autant plus fort que ce lotissement était édifié aux confins de l’Île-de-France, là où le paysage s’harmonise dans les gris, les bleusailles argentées et les verts tendres. Mais il n’y a pas pire ganache que les pompiers de l’avant-garde, surtout en architecture ! et pour montrer son savoir-faire et prouver qu’il n’était pas en retard sur les conceptions de l’étranger en matière de confort et d’hygiène notre fervent urbaniste avait même prévu un circuit d’eau chaude qui alimenterait tous les pavillons des cheminots, mais dont la distribution ne se faisait que deux fois par jour, matin et soir, et à la sonnerie d’un clairon (sic), restriction française et sens poussé à l’extrême de l’économie, cette vertu nationale. Je ne charrie pas. Je jure que j’étais chaque fois étonné de voir évoluer dans un milieu aussi factice pour ne pas dire abstrait des personnages bien réels, des gens de chez nous, des cheminots retour du travail, qui sont des gars plutôt costauds, des lourdes maritornes, avec des ventres, des pétassons et des nichons, et je me demandais avec inquiétude comment ces braves gens faisaient pour arriver à s’adapter ou à s’accommoder d’un pareil échantillonnage de foire ou d’exposition. Au bout d’un an ou deux, j’eus la réponse. La compagnie du Nord avait risqué des millions dans cette cité-modèle. Les journaux en avaient parlé. Tous les jours c’était un défilé de visiteurs officiels et de délégations. L’architecte-urbaniste inondait la presse de communiqués et encombrait les revues d’articles et de photographies. Il faisait des conférences. On avait même tourné un documentaire qui avait passé dans tous les cinémas. Mais malgré ce tam-tam qui montait chaque détail en épingle, l’ensemble n’était que tape à l’œil, frime et camelote. Les matériaux ne tenaient pas. Les maisons n’avaient pas de fondations. « LE LAC », « LE PARC », le circuit embrouillé des avenues et des plantations de saules-pleureurs, tout cela n’était que camouflage pour masquer que le lotissement était établi sur le fond malsain d’un ancien marécage. L’eau suintait de partout, giclait au moindre coup de bêche dans les jardinets, et gagnait les murs. C’était de l’escroquerie. Il n’y avait pas de caves. Les planchers se gondolaient. Les brillants badigeons s’écaillaient et les surfaces ripolinées champignonnaient. Les portes se coinçaient dans leur chambranle et les fenêtres ne jointaient plus. (En 1935, j’ai trouvé des manques du même ordre à bord du « Normandie ».) Comme l’architecte diplômé avait oublié les buanderies chaque pavillon était maintenant affligé sur l’une ou l’autre de ses faces d’une verrue : appentis, lavoir improvisé, hangar, construction branlante faite de n’importe quoi et maintenue en équilibre n’importe comment, de même que dans chaque jardinet du lotissement on avait édifié au moins une guitoune en planches ou en carton pour les lapins, les poules, le chien, l’outillage, la barrique de vin (puisqu’on n’avait pas de cave !) et pour pouvoir bricoler à l’abri quand l’envie vous en prenait le dimanche après-midi. À défaut d’une plaque de tôle pour former auvent, les ménagères collaient leur lessiveuse et leurs chaudrons sur deux briques, les accotaient au mur de leur maison et allumaient un feu par en-dessous. Toutes les façades cubistes des pavillons modernes sont aujourd’hui noircies de suie et salies par des traces de fumée. Toutes les poignées des portes sont arrachées, les cheminots ayant de trop grosses pattes pour les élégantes serrures de style qu’on y avait placées. Manier toute la journée le tire-fond, le cric, la pelle et la pioche ou tirer sur les leviers de commande des aiguillages alourdit la main, on n’a pas le doigté délicat dans la corporation, un bec-de-cane en métal non-ferreux ne résiste pas, pas plus que n’ont pu résister au poids des mécaniciens et des chauffeurs de locomotive qui sont de gros gaillards, mais qui ont besoin de se détendre après leur tournée d’éreintant, d’épuisant labeur, et l’on se laisse tomber tout d’une pièce dans son fauteuil, les fauteuils en contre-plaqué du cinéma, pardon, de la « SALLE DES FÊTES ». Au bout de peu d’années cette cité-modèle édifiée à si grands frais par la Compagnie et réservée aux cheminots, qui sont une des élites du prolétariat, ressemblait aux autres amoncellements de décombres et de saletés de la zone. Ce n’était plus une cité viable, nouvelle, mais une pouillerie de plus. Est-ce que cette scandaleuse aventure a au moins servi de leçon à notre urbaniste décoré ? Non, puisqu’il récidive ailleurs et que dix ans plus tard il pérorait encore à la tribune des « Ambassadeurs ». Il est vrai qu’il affirmait qu’il fallait éduquer le peuple, alors que c’est lui qui a tout à apprendre du peuple, ses besoins et sa façon de vivre, et, primo : qu’un lotissement doit être construit pour les hommes et non pas que les hommes doivent se plier aux règlements d’une Administration anonyme qui leur distribue l’eau chaude parcimonieusement et… au commandement d’un clairon ! La malhonnêteté intellectuelle qui mène droit à l’Académie ou à l’institut est encore une de ces vertus bourgeoises pour ne pas dire nationales. Ah, les salauds !… Au cœur et aux portes de Paris.

… Et quand je songeais aux villages des singes dans la forêt vierge, pleins d’éclats de rire et de joie de vivre[63], cela me foutait le cafard et j’avais envie de partir, de repartir…

Mais il faut faire la révolution.

 

Le soir, quand je rentrais à la Cornue, il y avait toujours une famille de romanichels devant la porte. Si ce n’était le rétameur du premier soir, c’était le vannier, ou le tondeur de chiens, ou l’herboriste qui est aussi rebouteux. Un feu brûlait contre le mur et sur une centaine de mètres à droite et à gauche l’enceinte du château portait traces des foyers anciens. Paquita les tolérait, ces nomades, et même se chamaillait avec son mari à ce sujet. La marmaille s’ensauvait à mon approche car ces enfants vagabonds sont farouches, mais les femmes me souriaient quand j’introduisais la petite clé d’argent dans la serrure. Elles avaient l’air complice…

Ces nomades…

Eux aussi me fichaient le cafard. J’avais envie de reprendre la route, la grand’route…

 

Partir. Repartir.

Et la guerre qui se préparait ?

Je serai de retour pour refaire la guerre.

Mais je ne bougerai pas un doigt pour défendre la bourgeoisie. Ah, les salauds…

Au cœur et aux portes de Paris.


ROUE… ROUES

— On peut entrer ?

— Entrez, Paquita.

— Mais… qu’est-ce que vous faites, Blaise ? Oh, que c’est amusant ! C’est du cinéma… Excusez-moi, Blaise, je n’y avais pas pensé… Je suis impardonnable d’avoir oublié que vous vous occupez aussi de cinéma, je vous aurais installé une salle de projection… Il y a longtemps que vous êtes là ?

— Cela fait trois semaines. On ne vous l’avait pas dit, Paquita ?

— Non. Je viens de l’apprendre d’une bohémienne. Mais qu’est-ce que c’est que ce film ? Je…

— Un papyrus du Vatican. Je…

— Oh !… mais, mais… je connais ça… Je ne savais pas, Blaise, que vous vous…

— Oh… j’apprends à lire, Paquita. C’est un manuscrit aztèque. Je…

— Mais je le vois bien, Blaise. Je connais ça. On ne m’avait pas dit que vous vous…

— Je n’en suis encore qu’à l’alphabet. C’est tout juste si j’ai pu établir les trois premières lettres. Le temps passe et mon travail n’avance pas vite et me fiche le cafard. C’est difficile. Je voudrais…

— Mais je puis vous aider.

— Sans blague !

— Mais certainement, Blaise. J’ai appris à lire dans un vieux manuscrit de famille qui me venait de…

Et Paquita de m’expliquer que par sa mère elle descendait de la vieille famille des Cruz (d’où sa fortune incommensurable qui comme toutes les fortunes des familles patriciennes de Mexico tirait son origine du latifundia de ce prodigieux et inépuisable pays et de l’exploitation des mines ; les fortunes d’origine industrielle sont beaucoup plus récentes quoique aussi grosses, puits de pétrole, chemins de fer, électrification ; les dernières nées, dans les villes, toujours fantastiques, tramways, distribution d’eau, téléphones ; — moi, je savais tout simplement par une de ces indiscrétions comme il en circule à Paris, que le père de Paquita était El Sevilhano, le toréador de réputation mondiale avec qui une grande dame, une très grande dame mexicaine, Dona Carolina Vivaldo y Cruz, chuchotait-on, avait fauté, que Paquita avait donc du sang gitan dans les veines), qu’elle avait du sang indien dans les veines, non seulement du sang bleu, mais du sang des Dieux, que par les femmes l’instruction du collège sacré des prêtres de Montézuma Xocojotzin n’avait jamais été interrompue dans sa famille et que, pour preuve, elle m’apporterait un manuscrit inédit dans lequel elle avait appris à lire (quelle bonne fortune ! j’allais pouvoir disposer d’un papyrus inconnu et non catalogué, le 133e sauvé de la destruction sur 200 mille et quelques que contenaient les archives des temples, la pyramide du Mâle, avant la conquête de Cortez et l’incinération « des œuvres de Satan » par les moines fanatiques de l’inquisition, une révélation que Paquita connaissait par cœur).

Et dès le lendemain soir j’eus ce précieux papyrus sur ma table. Que dirai-je de plus ? Paquita m’apprit à lire là-dedans comme ma mère m’avait appris à lire dans les grands albums peinturlurés qui contenaient la faune et la flore du monde, albums dont j’ai parlé ailleurs[64]. Mais[65]…

 

Mais vers la même époque, une autre Sud-Américaine, celle que j’ai appelée dans un poème « la sauvageonne de l’Hôtel Meurice », m’enseignait à parler le langage de son pays, a linguageral, grâce à laquelle on peut se débrouiller à l’intérieur de cet immense continent qui s’étend de l’embouchure du Maddalena au débouché du détroit de Magellan.

— On peut entrer ?

— Entrez, Blaise.

— Oh, Daïdamia…

J’étais amoureux.

Mais en 1929, à la suite du krach de New York, les financiers se jetant du haut des gratte-ciel dans la rue, Daïdamia avait dû retourner dans son pays perdu et j’avais envie d’aller lui rendre visite, la surprendre dans son exil, lui apporter une bouffée d’air de Paris.

Partir. Prendre la route. Rouler à tombeau ouvert sur la grand’route, de Paris au cœur de la solitude, de l’autre côté du monde, au volant de mon engin, le pied sur l’accélérateur, rouler sur mes quatre roues à 160 à l’heure, foncer droit devant moi, de borne kilométrique en borne kilométrique, déchirer le monde en deux comme on déchire un prospectus « en suivant le pointillé ».

 

J’avais le cafard.

Le soir, quand je rentrais à la Cornue, il y avait toujours une famille de romanichels devant la porte. Si ce n’était pas le rétameur du premier soir, c’était le vannier, ou le tondeur de chiens, ou l’herboriste qui est aussi rebouteux. Un feu brûlait contre le mur. Les femmes avaient l’air complice…

 

Les gitanes sont :

belluaires

dompteurs

toréadors (comme le père de Paquita)

châtreurs

voleurs de bestiaux

dresseurs de chevaux

maquignons

vétérinaires

rebouteux

guérisseurs

jeteurs de sort (cartes, astres)

herboristes (simples, filtres d’amour)

empoisonneurs

charmeurs d’oiseaux

écumeurs

vanniers

potiers

forgerons

fondeurs de métaux

faux-monnayeurs

voleurs

recéleurs

financiers occultes

passeurs

contrebandiers

braconniers (collets, filets, nœuds et pièges)

maraudeurs

indicateurs (cambriolages, évasions)

bourreaux (chiffons et friperie)

assassins (vendetta politique, mutilations)

tatoueurs (maquillage des cicatrices)

joueurs de couteau.

Ils font aussi de la musique, chantent et dansent (les Tziganes venus de l’Est) et les femmes se prostituent. Mais on ne cite pas un seul marin, même pas parmi les anciens Guanches (comme mes amis Sawo) venus de l’Ouest[66]. Mes pélagiens…

 

On lit dans le chapitre IV de la Genèse :

« … 16. Alors Caïn sortit de devant la face de l’Éternel, et habita au pays de Nod, vers l’orient de l’Héden. — 17. Puis Caïn connut sa femme qui conçut et enfanta Hénoc ; et il bâtit une ville, qu’il appela Hénoc, du nom de son fils. — 18. Puis Hirad naquit à Henoc, et Hirad engendra Méhujaël, et Méhujaël engendra Métusçaël, et Métusçaël engendra Lémec. — 19. Et Lémec prit deux femmes : le nom de l’une était Hada, et le nom de l’autre Tsilla. — 20. Et Hada enfanta Jabal, qui fut le père de ceux qui demeurent sous les tentes, et des pasteurs. — 21. Et le nom de son frère fut Jubal, qui fut père de tous ceux qui touchent le violon et les orgues. — 22. Et Tsilla aussi enfanta Tubal-Caïn, qui forgeait toutes sortes d’instruments d’airain et de fer ; et la sœur de Tubal-Caïn fut Nahama. — 23. Et Lémec dit à Hada et à Tsilla, à ses femmes : Femmes de Lémec, écoutez ma parole : JE TUERAI UN HOMME SI JE SUIS BLESSÉ, MÊME UN JEUNE HOMME SI JE SUIS MEURTRI. — 24. Car si Caïn est vengé sept fois au double, Lémec le sera soixante-dix-sept fois. — 25. Et Adam connut encore sa femme, qui enfanta un fils et l’appela Seth ; car Dieu, dit-elle, m’a donné un autre fils au lieu d’Abel que Caïn a tué. — 26. Et un fils naquit aussi à Seth, et il l’appela Enos. Alors on commença à appeler du nom de l’Éternel. »

Aix-en-Provence,

du 11 août au 1er septembre 1944.

QUATRIÈME RHAPSODIE

Les couteaux



À la Duchesse d’Albe

……….

…….

…………….

…………….

..

et

de la rue de Lappe

………………

………

…

tibi

BLAISE


LE CHEMIN BRÛLÉ

Au Tremblay-sur-Mauldre (Seine-et-Oise) la N 10 passe devant ma porte. Un jour, je n’y tins plus, je mis en marche et me voici parti dans le ronflement de mon moteur.

Qui connaît la N 10 d’un bout à l’autre, du parvis Notre-Dame à son terminus, de l’autre côté de l’Atlantique, au delà de l’Yguassù et jusqu’au rio Parana, en plein cœur des solitudes sud-américaines, sur la frontière, la frontière du Paraguay, où elle donne dans des marais que ma voiture ne sut franchir et où je passai la nuit en proie aux maringouins et au désespoir le plus noir, écoutant toute la nuit un oiseau se moquer de moi : « — Ou-â, ou-â, hahaha ! kete-keto-keteu… » ? Ce n’était pas le Serpent à plumes perché sur un nopal, mais un échassier nocturne qui péchait dans le marais. Au matin, je pleurais à chaudes larmes. Les maringouins m’avaient dévoré les yeux. À travers les larmes brûlantes (saleté de maringouins !) j’entrevis, vibrant d’amour, la pampa qui m’était interdite, là-bas, sur l’autre rive du bourbier qui datait des premiers âges, au fond de la plaine, un océan d’herbes et quelques étoiles de palmiers à l’horizon… Alors, je fis demi-tour, roulant toute la matinée dans le bourbier avant de rejoindre le terminus de la route que j’avais quitté la veille pour pousser le plus loin possible, accompagné sur des kilomètres et des kilomètres par des hordes de cochons sauvages curieux du bruit de mon moteur qui les attirait hors des marais, des centaines et des centaines de bêtes peu farouches qui m’accompagnèrent une partie de la matinée sur le chemin du retour, stupides, grognantes, sentant fort, prêtes à fuir si prises de panique subite ou à se ruer, ivres de fureur, sur moi pour m’assaillir.

C’était folie que de vouloir rejoindre Asunción-de-Paraguay par la route. Primo, je savais que la route n’y aboutissait pas ; secundo, j’aurais pu prendre l’avion. Oui, mais je n’aurais pu passer inaperçu et je devais arriver en ville à l’insu de tous. J’avais compté sur le hasard, sur un concours de circonstances favorables pour pouvoir passer par la voie de terre, arriver incognito et me présenter, voire sous le déguisement d’un gaucho après avoir abandonné la voiture dans un rancho de la pampa, à mon amour. Amour, quand tu nous tiens !… Il y avait plus de sept ans que je ne l’avais vue et nous nous étions juré de ne jamais nous écrire… Daïdamia.

Et me voici reparti dans le ronflement de mon moteur, mais sur le chemin du retour…

… Je suis surpris qu’aucun romancier d’aujourd’hui n’ait encore consacré une œuvre à l’auto, à la route moderne, aux auberges du bord de route, à la galanterie comme Casanova l’a fait dans ses « Mémoires » pour la route, les chaises-postes, les hôtelleries à propos de l’honnête société de la fin du XVIIIe siècle en voyage ou comme George Borrow dans « The Bible in Spain » au sujet des aventures de route et des rencontres qu’on y pouvait faire, en Espagne, au début du XIXc siècle (un peu dans le genre de « L’Itinéraire Espagnol » de t’Serstevens, sauf que Borrow ne s’était pas rendu en Espagne pour écrire un livre, cela ne lui serait jamais venu à l’esprit, mais pour répandre le livre des livres, La Bible, en Espagne, et plus particulièrement la distribuer, idée saugrenue, aux Gitanes [67] !). Je suis surpris qu’aucun poète d’aujourd’hui n’ait encore chanté l’automobile comme j’ai chanté le chemin de fer dans le « Transsibérien » à la veille de l’autre guerre (heureusement que des aviateurs, pris par leur métier dangereux et nouveau, se mettent à écrire et que l’avion entre tout naturellement — et non comme un thème — dans la littérature et la poésie ; mais je crains fort que l’auto saute à l’as car ce n’est pas, n’est-ce pas, le « Guide Michelin » qui fera comprendre à nos petits neveux la découverte que furent pour nous la route et l’automobile et l’entraînement qui s’en suivit dans notre ligne de conduite et dans nos mœurs clandestines !) Je suis surpris que parmi ces messieurs les peintres d’aujourd’hui pas un comme Constantin Guys de son temps, qui nous a laissé des documents uniques sur l’élégance des femmes et des équipages au Bois (il était aussi correspondant-illustrateur de guerre en Crimée et de révolution en Espagne, — c’était un Monsieur, je lui tire mon chapeau), pas un de ces messieurs les peintres d’aujourd’hui, pourtant bien rentés, n’ait daigné croquer les élégantes de notre époque (sans parler de guerre ni de révolution) et leurs somptueuses voitures assorties comme un écrin pour un bijou (je fais exception des afficheurs dont les œuvres sont dans la rue, mais que l’on collectionnera plus tard dans les musées car c’est dans l’éphémère d’une époque que la postérité trouve la tradition de l’art vivant !). Je ne dirai rien des musiciens d’aujourd’hui. (Il suffit de tourner le bouton de la radio pour se rendre compte combien les nôtres sont endormis dans un genre désuet quand, un cran plus loin, — que dis-je un cran, l’épaisseur d’un cheveu suffit, — le même bouton fait se déverser sur vous les sonorités réjouissantes et les rythmes à la fois exaltants et consternants des jazz américains qui vous arrachent à votre fauteuil. Enfin de la musique propre, inédite et anonyme[68] !) Que font tous ces artistes, mes contemporains ? Ma parole, on dirait qu’ils n’ont jamais vécu ! Et pourtant, il n’y a qu’une seule chose de sublime au monde pour un créateur : l’homme et son habitat. Dieu nous en a donné l’exemple qui s’est mêlé à nous ; eux, n’ont jamais dû prendre un taxi. Pourquoi vivez-vous, dites ? Et foin du cubisme, du futurisme et de l’art social ! Si les grandes putains (ni les petites madames) et le décor contemporain n’ont pas su inspirer les artistes d’aujourd’hui, comment voulez-vous que, soudainement, à cause du changement d’un régime et parce que les officiels mettent la chose au concours, comment voulez-vous que ce peintre, ce poète, ce romancier[69] sache camper un ouvrier devant sa machine, une cité future autour de l’usine ou les grands routiers, ces gars splendides qui assurent le ravitaillement de Paris et qui, on peut le dire, sont les représentants les plus qualifiés, en France, d’une humanité nouvelle ! La N 10 je la connais de bout en bout et sur tout son parcours j’y ai mes habitudes. Jusqu’à Biarritz j’en connais chaque cahot et je puis y rouler les yeux fermés. En Espagne et au Portugal j’y ai eu des histoires. Au Brésil, des aventures. Et, au bout de son dernier, de son ultime tronçon sud-américain, là où elle n’est encore que jalonnée, en projet, j’ai subi toute une nuit le rire énorme de cet échassier de nuit qui se moquait de mon chagrin et que rien ne pouvait faire taire, ni la projection de mes phares, ni mes coups de klaxon, ni mes coups de fusil, Daïdamia : « — Ou-â, ou-â, hahaha ! kete-keto-keteu… »

« Déchirez en suivant le pointillé. » Cette rupture avec Paris et son « intelligentzia » me faisait parfois peur car je ne suis pas un contempteur du monde, tout au plus de la connerie, et encore, parfois elle me réjouit ! Peut-on reculer dans le futur ? L’éloignement dans l’espace est comme un recul dans le temps. J’ai si souvent vécu aux antipodes que j’en suis arrivé à juger des œuvres de mes contemporains sans indulgence. Ce n’est pas du mépris. Je ne suis pas pion. Mais lire à l’ombre d’une termitière ou installé le plus confortablement possible entre les racines aériennes d’un pilocarpe (tout en se méfiant des serpents) c’est lire comme la postérité le fera avec beaucoup de détachement et une soif ardente de connaissance. Ce n’est pas de la simple curiosité ou le désir de nouveauté. On veut savoir. Qu’est-ce que l’homme ? Comment vivait-on ? J’emporte non seulement mes vivres, mes armes et mes munitions et deux, trois tonnes d’essence dans ma voiture, mais avec ma provision de cigarettes aussi une caisse de livres, toutes les nouveautés de la saison et que je sème tout le long de la route à l’aller ou distribue dans les fazendas perdues pour reprendre sur le chemin du retour les deux, trois tomes qui ont leur place dans ma carrosserie et que je me suis constitués en arrachant une page par ci, une page par là dans tel ou tel volume à cause de l’intérêt de la chose dite ou la précision de l’écriture, les poèmes, de la Cantilène de Sainte Eulalie à l’Ascenseur Dada, qui sont une anthologie à mon usage personnel, un chapitre bien tassé sur les femmes (Brantôme, Schopenhauer, Odon de Cluny) et les aveux troublants (genre : Mon cœur mis à nu) ou extraordinaires (comme la maladie de Jack London) arrachés dans des confessions ou des journaux de bord et des rapports médicaux, scientifiques ou judiciaires, en tout 2-3.000 pages dépareillées, sanglées dans une peau de chien rouge, la même que celle inusable de ma carrosserie.

Mais il n’y a pas que l’éloignement pour accentuer ma rupture avec Paris et la rendre sensible. Au début, en 1917, quand je m’éloignais pour cacher ma joie de vivre car mon amour était tel, Raymone, que je craignais de tomber foudroyé, je ne poussais pas plus loin que la forêt des Landes. Ce n’est que petit à petit et par une longue pratique de l’automobile, au fur et à mesure que les voitures se perfectionnaient et que la route s’améliorait, quand on put enfin faire de la vitesse, de la vitesse pure, que je compris que je me dépouillais insensiblement de tout en fonçant dans l’inconnu car à quoi peut-on comparer la vitesse sinon à la poussée lente de la pensée qui progresse sur un plan métaphysique, pénétrant, isolant, analysant, décomposant tout, réduisant le monde à un petit tas de cendres aérodynamisées (les angles s’usent au vent de l’esprit !) et reconstruisant magiquement l’univers par une formule fulgurante qui claque entre deux guillemets (comme on bat un record entre deux mises au point), cette illumination qui redonne vie : « Le monde est ma représentation. »

D’autres parleront de l’ivresse de la vitesse. Je sais bien que l’on peut faire corps avec son engin et que c’est une douce euphorie, voire une volupté des Dieux quand on a la sensation physique que les organes de la machine sont une prolongation, un perfectionnement des sens. Mais si le moteur tourne rond qui m’emporte, ma tête ronronne et je n’oublie jamais qu’au volant je vise le cœur de la solitude, assis dans la joie de la contemplation, le pied sur l’accélérateur. Mes pensées volent. Je n’ai aucun regret et plus de désir. Mon sourire abrasé par le vent de la vitesse fait s’écarter les hommes, frappe les femmes de stupeur, tombe parmi les poules, effraye les oies et les cochons, fait se cabrer les chevaux et détaler les mulets qui ruent et les ânes hilares, et je passe, ramassant tout cela des yeux, car ce qu’il y a d’admirable dans l’automobile, et ce que ne donne pas l’avion, c’est que la route, aussi triomphale soit-elle, ne s’écarte pas des hommes, se faufile au milieu d’eux, relie leurs villes à leurs villages, et que la N 10 en particulier, de Notre-Dame au Paraguay, d’un bout à l’autre ne cesse pas d’être quotidienne, c’est-à-dire utile, pratique, terre à terre, encombrée d’obstacles et pleine d’imprévu. La grâce de la vitesse. Je passais. Dépaysé dans un décor familier. C’est ainsi que passe l’ange de l’Annonciation qui frappe Marie d’un éblouissement au seuil de son humble masure. Il passe en vitesse. Mystère de l’incarnation. Dieu s’est fait chair. Le fruit de l’amour est un petit enfant. Cette vérité humaine. Mais les bourgeois qui ne sont sensibles qu’à leurs aises et qu’à leur bien-être usent de la motorisation pour satisfaire leurs besoins sexuels (la vitesse qui est aussi un stimulant est un aphrodisiaque pour les énervés) et on les voit partir saisonnièrement et rentrer à dates fixes comme des troupeaux en transhumance obéissant à un obscur besoin d’appétit et de reproduction. C’est pourquoi j’ai horreur des autostrades. Bientôt les routes seront revêtues de caoutchouc au lieu de macadam. On les gonflera comme des matelas. Les voitures seront démunies des pneus (plus de crevaison, ni d’éclatement) et des moteurs (plus de panne). La force motrice sera groupée par secteurs dans des centrales productrices d’énergie. Et… et sur un coup de sifflet un employé en casquette galonnée et agitant un petit drapeau rouge mettra en branle ces semblants d’automobiles en embrayant un levier unique dans la centrale et elles partiront toutes ensemble et rouleront bien sagement mais à une honnête moyenne sur ce mol matelas à sens unique. Je crois même que l’on remplacera les simili-autos par des bancs et par des lits de repos et que c’est la route qui sera tractrice comme les tapis roulants. Et pourquoi pas ? C’est ainsi que je vois l’avenir. Après le chemin de fer le chemin de caoutchouc. Une voie de tout repos. Le progrès aussi a ses hérésies. Durant toutes mes randonnées sur la N 10 je n’ai rencontré qu’une seule fois un jeune homme qui, comme moi, avait l’air d’être épris de la vitesse. Comme moi, il était seul et sa voiture avait belle allure. Mais lorsqu’il se mit à vouloir faire la course avec moi, je compris qu’il en était encore au stade de l’ivresse physique et qu’il ignorait tout de la vitesse pure. Je lui cédai la route car j’ai également horreur des compétitions. La sagesse est le premier acquis de la vitesse. Les sages sont des gens vites. Les saints sont plus vites encore qui bénéficient de la lévitation. Voyez saint Joseph de Coupertine, cet as, qui devrait être le véritable patron de l’aviation. Il m’arrive de chanter tant je suis heureux d’aller vite. Ce matin-là, au milieu des cochons sauvages de la grande fondrière préhistorique sur les confins du Paraguay, troupeaux de pécaris qui ne me laissaient pas passer, je n’allais pas vite. Ces hordes qui débouchaient de partout en grognant m’évoquaient le grouillement des automobiles klaxonnantes qui débouchent de tous les chemins pour embouteiller le dimanche soir les grandes routes qui ramènent aux portes de Paris si bien que l’on n’avance que par à-coups. C’est ce qui m’arrivait au milieu de mes cochons musqués, et loin de m’impatienter, je riais et chantais, tellement le contraste était drôle :

La chanson d’un dadaïste

Qui avait dada au cœur

Fatiguait trop son moteur

Qui avait dada au cœur

L’ascenseur portait un roi

 

Lourd fragile autonome

Qui coupa son grand bras droit

L’envoya au pape à Rome

………….

Mangez du chocolat

Lavez votre cerveau

Dada

Dada

Buvez de Veau

(TRISTAN TZARA.)

Donc, je m’en revenais à petite allure…

Les estradas de rodagem, le réseau routier brésilien qui vient s’embrancher sur la section ultratlantique de la N 10, sont des routes en terre battue et non macadamisées. Il ne s’agit pas d’y faire de la vitesse comme en Europe, mais, par compensation, on peut s’y abandonner au démon de la solitude dans les solitudes effarantes des campos. On peut y rouler des jours et des jours sans y rencontrer âme qui vive et sans même faire lever un oiseau tellement la chaleur est accablante. Je rentrais par petites étapes, sans me presser, explorant les trous de tatou dans les remblais pour m’assurer le ravitaillement de la journée. On attrape le tatou en lui enfonçant une baguette dans le derrière, au défaut de la cuirasse. La chair du tatou est blanche et délicate et a l’aspect et le goût de celle du lapin de garenne. Le tatou pullule comme le lapin chez nous. C’est en somme un lapin à carapace. C’est un rôdeur nocturne qui, au petit jour, fait un trou dans le premier talus venu pour s’y rouler en boule dans sa carapace et faire la sieste toute la journée. Ces trous sont si peu profonds que souvent la queue de l’animal dépasse. Au moindre bruit le tatou rentre sa queue et enfonce ses ongles, qu’il porte longs, dans le sol. En rentrant sa queue, il se découvre le derrière et c’est par là qu’on l’a. De saisissement il lâche prise. On n’a qu’à le tirer à soi. Il ne réagit pas. On le fait cuire dans sa carapace, sous la cendre, comme un hérisson dans ses piquants. Cette petite bête est succulente arrosée de caxaça ou de caninha, les deux eaux-de-vie du pays. Après, je buvais le café et fumais cigarette sur cigarette en pensant à la première section de la N 10, celle de Paris à Rambouillet, où tant de jeunes gens et de jeunes femmes, dont je pourrais dire le nom, se sont tués en automobile pour avoir trop bien déjeuné ! Moi-même, je faillis y être tué. Par deux fois j’y eus un accident. Un emboutissage et un accrochage dus non pas à mes excès de vitesse (rouler vite n’est pas dangereux quand on a une bonne voiture faite pour ça) mais, le deuxième, à la maladresse d’un banquier et, le premier, à la stupidité d’un chauffeur de camion fort de son droit de priorité que lui accordait, en effet, le code de la route. On ne peut pas exiger d’un pauvre type abruti par douze heures de boulot par jour d’avoir des réflexes de gentleman-driver. Armé à l’avant d’un pare-choc fait d’une traverse de chemin de fer l’homme fonçait comme un sourd en débouchant sur la nationale. Il venait de droite. À cette époque d’interrègne — le code de la route était changé tous les six mois, je n’étais pas toujours à la page — c’était légal. Il avait donc raison. Mais le gaillard se savait le plus fort avec son 10-tonnes. Heureusement que c’était un camion-citerne de vidange. 10 tonnes de merde, il ne m’en fallait pas tant pour me porter bonheur, mais j’en eus le souffle coupé quand, par surcroît, tout cela se répandit sur la chaussée. Cela se passait aux Essarts-le-Roi, avant le petit pont en dos d’âne où mon ami da Silva s’est tué en se fracassant le crâne contre le toit « tout acier » de sa conduite intérieure, ayant abordé ce petit pont de nuit, à plus de 100 à l’heure et ayant, sur ce dos en arête, été soulevé hors de son siège. Un peu plus loin c’est Chartres… la cathédrale de Chartres qui, pour moi, quand je quitte Paris, par ses dimensions, ses proportions, le clair-obscur qui règne à l’intérieur, sa crypte, par la multiplication et la diversité des formes architecturales qui grouillent derrière son abside, à croire que le maître-d’œuvre et le maître-maçon et tous les bons compagnons tailleurs de pierre qui ont coopéré à l’édification du nouveau temple de Dieu se faisaient en douce la main et essayaient en petit, derrière le chevet de l’antique basilique — aujourd’hui cet endroit non balayé est un pauvre et triste square — ce qu’ils allaient réaliser dans le grandiose monument de la Beauce à l’échelle des tours, de la façade, du porche, des piliers, des colonnes et du chœur, la cathédrale de Chartres est, pour moi qui m’y rends, la première évocation de la forêt vierge, de ses arbres architecturaux, de sa façade rongée d’ombres et de soleil, des trouées de ses frondaisons, du silence religieux et plein d’échos mourants et de longs murmures qui rognent sous la voûte des branches, des fûts de colonne moussus, des contreforts et des architraves d’où pendent les lianes jusqu’à terre, les tapisseries des verdures, les bouquets des orchidées qui rutilent dans la pénombre comme des verrières, les coulées fauves des plantes parasitaires et, au niveau du sol ou à hauteur d’homme le fouillis des feuilles, des herbes, des fougères arborescentes dans la mosaïque des racines et des surgeons et l’odeur entêtante des pollens, des champignons, de la pourriture végétale et son humidité de crypte, de cave, de même qu’à l’autre extrémité de la N 10 la rencontre de Manolo Secca, qui tient la première pompe à essence quand on sort du sertao, du bled, de la brousse du Brésil, de ces solitudes inhumaines et sauvages pour rentrer par cette voie normale — c’est un chemin brûlé ! — dans la civilisation et refaire son plein d’essence, Manolo évoque pour moi le premier de nos saints de France dont on ne se soucie pas plus chez nous que des pompes à essence, ces petites idoles barbares accessoires indispensables de la modernité, tout le long de la N 10, à Neuilly, à Chartres, à Poitiers, à Bayonne, saint Expédit, la Vierge Noire, sainte Radegonde, le petit curé de la Solitude d’Anglet…

L’Anhangabahù, le rio Paranahyba, le Morro de Favella et le cinéma « Poussière » à Rio-de-Janeiro, le caminho do Mar, la plage de Guarujà (Brésil), la plage de Nazaréa (Portugal), la Maceira à Lisbonne (ô Ville des Adieux, adeus, adeus !) et Dona Mercedes (Bonjour, toi !) les anges du tombeau de D. Inès dans l’église d’Alcabaça (surtout celui qui tire amoureusement le suaire sur le visage de l’infante), Saint-Jacques de Compostelle (Espagne), Pampelune, la jaune Navarre, les contrebandiers qui passaient le trésor des Jésuites, les truites de Raparicida ou la chambre hantée de Zarauz, les chiens de Xavier, tout le Guipúzcoa, les passages de la frontière durant la révolution, ma rencontre avec la voiture de la « POUM » ou de la « PHALANGE », Aïnoha (France), Claude à Saint-Jean-de-Luz, Biarritz, Eugénia, l’Angustura, les Artigaux, la Mimoseraie où Volga est enterrée au pied d’un magnolia (même, Rosita, les équipées à Saint-Bertrand de Comminges !) sont des étapes de la N 10 dont je ne dirai rien, plus de la moitié des trois volumes de mes « Histoires vraies[70] » étant branchées sur la N 10 et cette série n’étant pas terminée, mais je tiens à crayonner ici le portrait de Manolo Secca. C’est un saint. À l’aller, je n’ai fait que passer, après avoir fait le plein à sa pompe ; au retour, je suis resté huit jours chez lui, plongé dans une barrique de pétrole pour me débarrasser de la vermine : carapates, morpions, chiques, œufs, larves que l’on rapporte quand on sort de la brousse, du bled, des marais, de l’océan des herbes et qui vous grouillent sous la peau ; puis je refis le plein et je repartis. Je ne pense pas que je retourne jamais là-bas. Mais je n’oublierai jamais cet homme. Je lui écris régulièrement. Je lui envoie des cartes postales illustrées, les photos des saints de nos cathédrales et tout ce que je puis trouver de plus sensationnel et de plus excitant comme reproductions en couleurs d’automobiles de luxe car il ne voit pas passer trois automobiles par an. Manolo ne me répond jamais. Il ne sait ni lire ni écrire. Cela n’a aucune importance. J’écris quand même.

Je sais que le vieux prie pour moi. C’était un vieillard. Il y a des années de cela. Je sais que Manolo Secca n’est pas mort. Je le sens. Je continue à lui écrire…

Quand on vient par le chemin brûlé on voit une pompe à essence. Quelle émotion, c’est la première ! Mais c’est aussi la seule et l’unique au monde surmontée d’une croix… Et ce bon Manolo est là, comme un ermite, qui vous sourit sans rien dire.

Manolo Secca est un nègre espagnol, originaire de l’île de Cuba où il a fait la guerre contre les États-Unis et y a laissé une jambe, la jambe gauche. Je ne sais à la suite de quel vœu ni quand il est venu tenir cette pompe à essence perdue au fin fond des immensités du Brésil. Je ne le lui ai pas demandé et probablement que si je le lui avais demandé, il ne m’aurait pas répondu car Manolo Secca est taciturne et ne raconte rien. Tout le long du jour depuis les années, les années, les années et les années qu’il est là, à la frontière du monde possible, une zone désertique que j’ai mis quinze jours à franchir en auto, il taille des statues dans des billes de bois qu’il débite lui-même, des statues noires et des statues blanches, selon le bois qu’il a choisi, bois de cajù et bois de palissandre, des personnages grandeur nature dans des petites automobiles, si petites que chaque personnage a la sienne. Il travaille à douze chantiers à la fois dispersés en cercle autour de la pompe à essence et lorsque je séjournais chez lui j’ai compté exactement 308 personnages, dont certains étaient terminés et d’autres à peine ébauchés ou dégrossis. Ce sont les douze stations de la Croix. La scène représentant l’arrestation du Christ au Jardin des Oliviers comportait 40 personnes, chacune debout dans sa petite automobile. Il n’y avait que deux exceptions : Ponce-Pilate se lavant les mains ne se les lavait pas dans une bassine, mais il était debout en uniforme d’amiral sur un cuirassé battant pavillon américain et se lavait les mains en les laissant pendre directement dans la mer ; pour l’entrée du Christ à Jérusalem, Notre-Seigneur, comme il est classique de le représenter, cheminait sur un âne, mais tous les autres personnages, les disciples à sa suite et le peuple qui se portait à sa rencontre, étaient chacun debout dans une petite automobile et sur la porte de Jérusalem il était gravé maladroitement au couteau un mot que je crus pouvoir déchiffrer : « XAXAZE », probablement « GARAGE » (?). Chose curieuse, toutes ces ridicules petites voitures étaient à conduite intérieure et les personnages étaient debout sur leur toit. Manolo Secca se montra si émerveillé de ma voiture découverte, une torpédo de grand tourisme, qu’il en prit les mesures en me promettant de faire ma statue debout dans ma voiture grandeur nature et de nous placer devant la pompe à essence. « — Vous m’avez ouvert les yeux », zézaya-t-il. Nul doute que le vieux bonhomme n’ait tenu parole et peut-être bien qu’il me taille en plein cœur de cajù comme je lui écris des lettres car en partant je lui avais bien recommandé de me faire en noir, en bois noir. Sur ce, il m’a béni. J’ai oublié de dire que toutes les nuits, Manolo Secca les passait en prière. À part ça, il ouvre rarement la bouche. Mais il sourit continuellement, continuellement, comme il travaille sans arrêt. Tout à ses pensées.

… D’où me vient ce grand amour des simples, des humbles, des innocents, des fadas et des déclassés ? Est-ce par atavisme ? Je ne le crois pas. Mon père était tolérant et bon au point d’en être bête. Beaucoup d’idées. Aucun esprit de suite. Ma mère s’imaginait être une incomprise. Beaucoup de sentiment. Le goût du malheur. Mon grand-père maternel était un riche, dur et autoritaire. Tout le monde le craignait. Je l’aimais bien, il me gâtait. Je ne sais rien de mon grand-père paternel, sauf qu’il était vigneron. Travaillait-il dans sa vigne ou à la louée ? Je l’ignore. On ne parlait jamais de lui à la maison et je ne l’ai jamais vu. Ma grand’mère maternelle était une sainte femme, un cordon-bleu qui avait toujours un livre à la main dans sa cuisine et quelques ouvrages de mysticisme (Madame Guyon) dissimulés derrière les bocaux dans son placard de confitures. Ma grand’mère paternelle était une vieille femme qui prisait beaucoup et je ne me souviens de rien d’autre d’elle. Mon père lisait Balzac. C’est lui qui m’a donné « Les Filles du Feu » de Gérard de Nerval. Je n’avais pas dix ans. Ma mère étudiait Linné. Elle adorait les fleurs. Elle savait un peu de latin, juste ce qu’il en faut savoir pour s’y reconnaître dans les classifications de la botanique. J’ajoute pour mémoire que l’on compte dans ma famille le fameux naturaliste, anatomiste et écrivain Albert de Haller, l’illustre mathématicien Léonard Euler, appelé à la Cour de Catherine II et Lavater[71], le philanthrope bien connu, l’inventeur de la physiognomonie, cette science fantaisiste qui devait tant troubler Edgar Allan Poe, E.-T.-A. Hoffmann et Charles Baudelaire. Tout cela, je crois, du côté de maman. Et rien du côté de mon père qui devait être de souche paysanne. Tout cela est bien vague et me paraît bien incertain. Je ne le sais que par ouï-dire. Est-ce mon début dans la vie, ma fugue en Chine, en Sibérie, en Russie — je n’avais pas 17 ans — qui m’a si profondément marqué ? Aujourd’hui, j’en doute aussi. Aujourd’hui, ma véritable famille se compose des pauvres que j’ai appris à aimer non par charité mais par simplicité, de quelques très grandes dames que j’ai rencontrées dans la vie et à qui je suis resté fidèle comme elles me le sont restées elles-mêmes, ces chères amies, de deux, trois têtes brûlées, comme mon vieux copain Sawo de la Légion Étrangère, que j’ai connu au front et qui, depuis, s’est fait gangster. La guerre m’a profondément marqué. Ça, oui. La guerre c’est la misère du peuple. Depuis, j’en suis…

Des braves gens il y en a tout du long de la N 10, d’un bout à l’autre ; j’entends des pauvres, des vrais pauvres, de ceux qui sont honteux et qui n’ont pas perdu l’espérance, des pauvres comme ceux dont parlent les Évangiles, et non pas des nouveaux pauvres plus arrogants encore que les nouveaux riches, et pleins de revendications, et qui connaissent leurs droits, qui n’ont que ce mot à la bouche, qui intriguent, se groupent et se faufilent dans tous les Comités, victimes de ceci, victimes de cela, de la Guerre, des Inondations, etc., etc., et qui depuis vingt ans, en France, reprennent du poil de la bête et prennent rang dans la politique. Ce sont d’ignobles cafards, mais pas autant que les chômeurs intellectuels, pouah ! qui sont des arrivistes professionnels, hypocrites et pharisiens, qui frappent et attendent patiemment derrière toutes les portes[72]…

Je l’ai dit, j’ai mes habitudes sur la route et surtout celle de m’entretenir tout seul et de suivre jusqu’au bout mes raisonnements car rien ne s’allie aussi bien à la vitesse que les démarches de l’esprit et les associations d’idées un peu plus lentes que la fragmentation du paysage qui se décompose et se recompose comme un puzzle. Un pont. Une rangée de peupliers. Une, deux, trois bornes qui sautent. Un coup de klaxon. Je prends le virage à la corde. J’attaque une côte et je sais très bien qu’en ralentissant au sommet je me livre à une démonstration gratuite pour donner à mon ami Jacques-Henry Lévesque une leçon inutile de conduite et de bonne tenue de route, à lui, qui n’a pas de voiture, et jusqu’au bout de la ligne droite je m’entretiendrai avec lui tout en accélérant, en accélérant. Cher Jacques, durant une dizaine d’années je vous ai ainsi donné des leçons à votre insu et je suis tout surpris que vous ne sachiez pas encore conduire ! Mais nous parlons aussi poésie sur la route, poésie, art, cinéma, inventions, Paris, toujours aux mêmes endroits et toujours à partir du sommet des côtes et jusqu’au fin bout de la ligne droite, où tout à coup vous disparaissez dans un cahot pour sauter à nouveau plusieurs fois de suite à côté de moi en cours de route parler voyance ou démonologie et je vous réponds en vous exposant mes ennuis domestiques sans plus vouloir discuter avec vous de certaines données métaphysiques. Dans mes meilleurs moments je vous récite mes tout derniers poèmes. Que l’imagination est une belle chose ! Cela me prend toujours aux mêmes passages, entre Loire et Indre, quand la N 10 monte et descend comme les montagnes russes de « Luna Park » et traverse un des plus chers paysages de la France. C’est ainsi que je vous mêle à mes lubies de voyageur-éclair et ne soyez pas surpris si, au retour, je n’ai plus rien à vous dire, Jacques. Vous ignoriez cette manie, ne m’en veuillez pas. C’est un passe-temps, un compte-tours. Mon moteur ronfle. Ma tête ronronne. Je fonce en avant et je me vois dans le rétro. À chaque bout de la route j’ai un amour. Paris. Asunción. La N 10. Nord — Nord-Est — Sud — Sud-Ouest. Sur la carte, une droite de 10.000 kilomètres. Ma vie. Un mouvement armillaire. Durant vingt-cinq ans j’ai circulé sur cette route. Mon amour à chaque bout.

MEMENTO ET MEMORABILIA. — En mai 1940, subissant la fortune des armées, je suivais le G.H.Q. britannique d’Arras à Louvain, à Bruxelles, à Lille, à Amiens et, en juin, je suivais le sort des A.A.S.F. — R.A.F. — H.Q. (Forces Combattantes Avancées de l’Air de la Royale Air-Force — Quartier Général) que j’avais été rejoindre après Dunkerque et qui sans cesse alertées s’envolaient de Reims à Troyes, s’installaient à Blois, déménageaient à Nantes, avant d’aller réembarquer à Brest.

Roulant dans ma voiture personnelle je traversai une première fois la N 10, d’est en ouest, au sud de Tours, le 13 juin, venant de Chenonceaux et me rendant à Bressuire embrasser des amis en passant par la petite route de Chinon, et une deuxième fois, d’ouest en est, au nord de Bordeaux, le 17 juin, à Barbezieux, venant de Cognac, où je n’avais pas eu le courage d’aller embrasser d’autres amis (il y avait trop de jeunes femmes et de petits enfants réfugiés dans cette vieille maison) et me rendant à Marseille pour tâcher de rejoindre la dernière base britannique en France et désirant aller jusqu’au bout de ma mission de correspondant de guerre.

La N 10, une et deux fois, et je ne la parcourais pas dans le sens de la longueur !

Deux dates fatidiques : le 13 juin, au sud de Tours, nous étions en corps et j’avais l’impression que nous allions faire un nœud au débouché de la petite route de Chinon et ligaturer la N 10 dont le sang artériel s’écoulait à flot, venant de Paris, à gros bouillons pressés, de Paris qui se vidait, le cœur cessant de battre… ; le 17 juin, à Barbezieux, j’étais seul, la route vidée et noire, et j’eus une impression d’asphyxie, de mort, la mort de la France…

C’est à Barbezieux que j’appris, des gendarmes qui parlaient de m’arrêter parce que je portais uniforme et casque étrangers, que Pétain avait demandé l’armistice à midi et quart.

Le lendemain soir, à Marseille, on me menait au commissariat de police. Je n’avais pas de chance. Il n’y avait plus de base. Elle avait été incendiée. Les Britanniques avaient réembarqué la veille ou l’avant-veille au soir. Sur le port, je me trouvais être le dernier Anglais en uniforme !…

On pourra lire mes aventures durant « la drôle de guerre » dans « 101.000 kilomètres pour rien », si jamais j’écris ce livre dont le titre m’a été donné par le compteur de ma voiture, chiffre qui indique le kilométrage que j’ai parcouru seul, au volant, du 3 septembre 1939 au 14 juillet 1940, jour où j’ai remisé la voiture dans un garage d’Aix-en-Provence. C’était la même, celle qui m’avait déjà ramené du Paraguay. En 1942, elle a échappé seule sur 86 voitures à l’incendie du garage d’Aix. En 1944, huit jours avant la libération, les « Miliciens » ont démantibulé les pneus, la capote, le tableau de bord, le moteur. Aujourd’hui c’est une épave. C’était une « Alpha-Roméo » dont Georges Braque avait dessiné la carrosserie. J’ai toujours eu des voitures étrangères. Une voiture française ne me fait pas trois jours entre les mains. Il me faudra une « Jeep »… pour aller à Berlin… le jour de la Victoire… quand les Alliés défileront !


LE DIABLE

C’est encore sur la N 10, durant mon voyage incognito au Paraguay, qu’au retour, étant en panne au bord d’une rivière dont j’ai oublié le nom et que je ne retrouve pas sur la carte, ce qui est fréquent au Brésil, l’orographie de l’intérieur du pays étant mal relevée, les cartes routières inexistantes et les rivières si nombreuses et si compliquées de méandres qu’on les confond souvent avec leurs affluents — il faut être natif de ces rives désolées pour s’y reconnaître — que je fis une rencontre qui m’eût bouleversé, et peut-être épouvanté si je n’avais su de source certaine, de la bouche même de son meurtrier, que Marco était mort (je n’ajouterai pas « et enterré » car Marco ne l’était pas et « qu’il » aurait très bien pu venir me surprendre au bord de cette rivière inconnue où j’étais en panne), mort depuis un très grand nombre d’années, oui, Marco-le-Transylvanien, et le plus fantastique de cette soudaine apparition fut que le double de Marco n’était pas seul mais multiplié à quatre exemplaires, oui, comme dans je ne sais plus quel conte des « Mille et une Nuits », quatre borgnes du même œil, vêtus de cuir, chapeau, blouson, pantalon, foulard rouge autour du cou, large éperon au pied droit ou au pied gauche selon la mode de la Prairie, carabine sur les genoux, la gueule aduste, les mains sales, les doigts bagués, quatre vaqueiros en rut ou quatre bandits de grand chemin prêts à rançonner les voyageurs, quatre hors-la-loi dans une auto invraisemblable pilotée par le sosie de Marco en personne, quatre types qui se ressemblaient comme des frères.

Je n’étais pas en panne mécanique, mais arrêté depuis l’aube par cette rivière dont les eaux souillées par des trains de débris végétaux et des plantes flottantes, des arbustes debout, des îlots qui passaient à la dérive, dégageaient d’épaisses vapeurs jaunâtres que le soleil amenuisait lentement et faisait lentement tourbillonner. Je suais à grosses gouttes. Il faisait chaud et suffocant entre les talus de la route qui descendait jusqu’à la berge et depuis des heures que je hélais à la voix et au klaxon le passeur qui habitait sur la rive opposée et qui ne répondait et ne bougeait pas, j’en avais marre et commençais à désespérer quand, tout à coup, dans un nuage de poussière rouge et un bruit de ferraille, un boucan de tank, une auto vint stopper entre ma voiture et le bord de l’eau et que les quatre hommes en sautèrent et se mirent à tirer une salve sur l’habitation du passeur qui ne m’avait pas répondu ; et une voix se mit à hurler dans le brouillard matinal :

— Diable ! diable ! Ne tirez pas ! Je viens, je viens !…

Les quatre hommes s’étaient réinstallés dans leur voiture. Je descendis de la mienne pour aller faire le tour de la leur. C’était une vieille « Buick » déglinguée qui n’avait pas de pneus. Les bougres roulaient sur la jante. D’où pouvaient-ils venir ainsi, de loin ? Je les regardais. Ils se tenaient immobiles. Ils ne parlaient pas. Ils ne fumaient pas. Ils faisaient semblant de ne pas me remarquer mais quand je remontai dans ma voiture je sentis quatre fois un œil, leur œil gauche, me peser sur la nuque. Diable, qui étaient-ils ? Sûrement des étrangers. Des Brésiliens m’auraient salué. Des Syriens (ce sont les colporteurs dans le pays) m’auraient offert quelque chose à vendre. Et cette ressemblance ! Marco, quatre fois Marco. Des Gitanes ? Je ne savais pas qu’il y en eût dans la région. On y rencontre parfois des Hindous. Probablement des marchands de mulets ou des éleveurs, des acheteurs de bétail ? Seuls les acheteurs vont armés. Peut-être avaient-ils une vieille valise bourrée d’argent dans leur bagnole. Ils se tenaient tranquilles, leur carabine sur les genoux. Ils ne parlaient pas. Ils ne fumaient pas. Ils ne se retournaient pas. Je n’existais pas pour eux. Ils m’ignoraient. Des voleurs ? Ils en avaient la mine.

Une demi-heure s’écoula avant que le passeur vînt accoster sa double pirogue. Il leur fallut un bon quart d’heure pour embarquer et amarrer la « Buick » que je vis s’éloigner, puis disparaître dans le brouillard plus dense vers le milieu de la rivière, légèrement inclinée sur la droite et en équilibre instable. Il était dix heures du matin. Vraiment, j’en avais marre. Que le diable remporte Marco, le faux Marco et sa clique, et qu’ils chavirent tous les quatre ! Ce culot, me passer sous le nez. J’étais furieux. Mais, réellement, cette ressemblance était par trop extraordinaire…

Dès que je débarque dans un pays nouveau ou une ville inconnue, j’ai l’habitude de me rendre chez les photographes où je traîne des heures et des journées entières devant les vitrines, comparant les photographies exposées, les petits bébés tout nus sur une peau de bête, les couples des fiancés, les nouvelles mariées en grande toilette, les militaires, les agrandissements des ancêtres, les photos d’identité qui se ressemblent dans tous les pays du monde (on a toujours l’air d’un voyou ou d’un imbécile), les célébrités de la ville, les beautés locales et, classant dans mon esprit tous ces visages encadrés sous verre et montés sur ingre ou sur bristol dans les mirages de l’électricité des vitrines, j’arrive à me faire une idée du type populaire, type que je complète en allant flâner dans les librairies de quartier et les papetiers du coin voir ce que les gens du pays lisent, non pas les grands auteurs, mais les romans d’aventure, les feuilletons sentimentaux, les clefs des songes, les brochures de colportage et autres imprimés de même acabit comme Gustave Le Rouge en a tant signé. C’est ainsi que la première fois que j’étais venu à Rio j’avais acheté un gros bouquin sur les Fantômes, les Apparitions, les Évocations, les leurres de la fée Morgane, les amours macabres de la Dame Blanche, les méfaits de la Mule sans Tête, les mœurs des Abis-Homem qui sont les loups-garous, les dangers des Sirènes et qui contenait des recettes de Magie et de médecine Homéopathique (très répandue au Brésil), des chansons d’Amour, des refrains Bacchiques, des nouvelles de Fleurs et d’Oiseaux merveilleux et enchantés et tout un chapitre intitulé : « Comment l’on trompe nos braves caboclos », les petites gens des faubourgs et des campagnes, qui était un appendice d’anecdotes, d’incongruités, de bons et de mauvais tours, de charades et de proverbes, d’escroqueries plus ou moins célèbres, de quelques cas d’amour-passion ou de coups de foudre connus de tous et de quelques crimes et assassinats notoires ou légendaires dans la capitale ou au sertão. Ce gros ouvrage anonyme et de compilation, où il y a à boire et à manger, que l’on réédite tous les ans à Rio mais que l’on ne trouve dans aucune bibliothèque distinguée, m’a fait pénétrer plus avant dans l’âme du Brésil que n’importe quelle autre publication d’un membre de l’Académie brésilienne, poème, drame, roman, thèse historique ou étude folklorique. C’est le seul bouquin brésilien que j’aie fourré dans un des soufflets de ma carrosserie. Je l’ai feuilleté mille et mille fois, lu à l’endroit et à l’envers, et c’est grâce à lui que je puis m’entretenir avec les gens du pays, parler leur langue, c’est-à-dire les pénétrer, les deviner, me faire entendre d’eux à demi-mot, être en sympathie, les aimer, en rire en m’attendrissant car leur sort n’est pas digne d’envie, surtout pas pour ceux de l’intérieur, les pauvres, coupés de tout et en butte aux traquenards du tropique…

Il était passé midi quand le passeur revint charger ma voiture sur sa double pirogue.

C’était un chétif mulâtre, au front bas, au crâne ensellé avec une forte proéminence postérieure, la nuque creuse et le visage tavelé de petite vérole. Il paraissait de méchante humeur.

— C’était Comem-Orelhas[73], pas vrai, ce sale type et ses hommes ?

— Ne m’en parlez pas, senhor, c’est le diable…

— Qui est-ce ?

— Je vous l’ai dit, c’est le diable !

— Oui. Mais encore, comment s’appelle-t-il ?

— Le Diable !

— C’est son nom ?

— On l’appelle le Diable !

— Il est de la région ? Vous le connaissez ?

— Qui ne connaît pas le Diable ! S’il n’est pas d’ici il est de partout…

— Où habite-t-il ?

— Au diable vauvert !

— Ils venaient de loin ?

— Du diable…

— Et l’autre, celui qui était devant, à côté de lui, à côté du drôle au volant ?

— C’est encore un diable !

— Et les deux autres, derrière ?

— Deux autres diables !

— Ce sont quatre frères, n’est-ce pas ?

— Oui, quatre beaux diables qui n’en font qu’un…

— Je croyais que c’était des éleveurs de mules ou des dresseurs de chevaux ou des marchands de bétail ?

— Travailler, ces gens-là, vous n’y pensez pas, senhor, ce sont des salauds, oui, ils ne m’ont pas payé de ma peine et m’ont menacé de me fiche à l’eau ! Que le diable les emporte tous les quatre… Mais, dites-moi, pourquoi est-ce que vous m’interrogez, vous, vous n’êtes pas de mèche avec eux ?

— Police ! lui dis-je par manière de plaisanterie. Et grouille-toi. Je suis pressé…

Le pauvre passeur eut un large sourire.

Sur la rive opposée, j’eus beau accélérer, je ne rattrapai pas l’autre voiture, ni ne l’entendis, elle qui faisait un tel tintamarre en roulant. Je ne vis pas davantage traces de ses jantes labourant le sol, pas plus sur la chaussée en terre battue que je suivais que dans la poussière d’une ou deux pistes transversales. Où avaient-ils bien pu disparaître ? À croire que ces quatre diables se sont évanouis pour toujours dans la brousse… À moins qu’ils n’y sévissent aujourd’hui. Des enfants perdus. Des desperados. C’est de tradition au Brésil. Avec Comem-Orelhas dans le sud et Lampéôa[74] le roi du maquis dans le nord ; Maximilhano, le brigand mystique, qui fomenta la révolte des sertão neijos dans le désert et l’hinterland de Bahia en 1889 ; sans parler de beaucoup d’orgueilleux tous plus extraordinaires, furieux, cruels et singulièrement débonnaires ou abrutis les uns que les autres, pour la plupart des sangs mêlés dont, chronologiquement, le premier de tous, ce vieil homme blanc, aussi âgé que Mathusalem, qui sortit des bois et vint sur la plage se porter à la rencontre de Pedro Alvarez Cabrai lors de la découverte du Brésil, quand l’amiral portugais vint pour la première fois jeter l’ancre dans cette baie bien abritée qu’il nomma Saint-Vincent en l’honneur du saint du jour, on était en effet le 22 janvier 1501, et qui aujourd’hui s’appelle Santos, le port du café, le légendaire Maripurù, entouré de ses 75 fils et de ses 75 filles, blancs et blanches, mais qui allaient tout nus comme les Indiens sauvages, les filles cependant « une main sur leur vergogne », précise le vieux chroniqueur portugais. Encore un livre à écrire !…

Diable, mais te voilà pris, mon pauvre Blaise, et par le Démon de l’écriture, le pire de tous.

Quand la voix de Dieu clame dans le désert, le Démon l’écrit et… s’en vante.

Il n’a pas la vergogne des filles.

Il le montre.


« CHEZ JEAN »

Un spectacle sans vergogne est la montre permanente « Chez Jean » de ces rangées de cuisses gauches, de ces rangées de cuisses droites, de ces centaines de longues jambes tendues d’un bas de soie, de ces centaines de pieds féminins aux ongles carminés, de ces rangées de cuisses jointes et assorties et accrochées par des onglets métalliques et des charnières de nickel à des hanches, à des ventres, à des bustes dont les seins ne sont pas encore mis en place mais déposés par deux dans de la ouate sur des rayons qui filent jusqu’au fond des magasins éclairés par des rampes de néon versicolores mais aux tons tendres qui font rutiler les yeux en série, des séries de bouches peintes, de dents éclatantes, de sourires niais, des crânes sans cervelle, creux, chauves ou curieusement piqués de mèches stylisées, de boucles de cheveux teintes ou déteintes, qui vont du noir d’ébène ou du bleu de l’aile de corbeau au blond platiné, au roux poil-de-carotte, à l’auburn ou à l’acajou pur sang, des têtes coupées ou vissées sur de longs cous penchés ou équipant déjà des bustes debout que l’on complète d’une paire de bras articulés, aux poignets rotatifs, aux mains alanguies, gantées ou baguées ou nues, les doigts étirés dans des poses plus contournées, affectées, précieuses que les sonnets artificiels de Luiz Gongora y Argote, le tout en chair de cire ou de paraffine modelée à la main ou peinte au pistolet, vernie, glacée, lustrée et pleine de reflets et de micasures rose-rose.

Marc Klark, le roi de la gabardine en Angleterre, était à Paris. Il m’avait demandé de l’accompagner « Chez Jean » choisir quelques centaines de mannequins pour l’exposition dans ses vitrines de Christmas, au coin de Piccadilly et de Bond Street, de ses derniers modèles de manteaux imperméables qu’il allait jeter négligemment sur les épaules de ces mannequins parisiens, affriolants, audacieux et ultra-modernes comme on n’en avait encore jamais vu à Londres. Ce serait sensationnel et Marc Klark escomptait beaucoup de l’événement.

Marc est un ami que j’ai souvent accompagné à Monté-Carle quand il va essayer sa martingale, si compliquée qu’il faut s’y mettre à deux pour la jouer. C’est un homme de cheval. Il n’est jamais monté en automobile. Si pour ses affaires sur le continent il ne se déplace que dans son avion particulier, pour le reste il va à pied ou en voiture attelée. C’est un bon vivant, un gourmet, un voluptueux. Il aime les femmes presque autant que les chevaux. « Chez Jean » il était à la joie et comme un pacha il ne se lassait pas de se faire présenter de nouvelles et de nouvelles séries de grandes poupées et de leur faire prendre les poses les plus désossées.

— Si vous n’étiez pas là, Blaise, me disait-il, jamais je n’arriverais à faire un choix convenable. Alors, vous ne voulez toujours pas venir à Londres ?

C’était sa marotte, à Marc, de vouloir me faire entrer dans son affaire.

— Vous feriez mes vitrines et ma publicité. Vous avez le sens du public et le génie de l’actualité. Le tape à l’œil. Le ra… raccrochage. C’est bien comme cela que l’on dit, n’est-ce pas ?… (Comme beaucoup d’Anglais Marc se piquait de parler l’argot, des tournures de parisianisme qu’il prenait pour de l’argot.) Je vous ferai une belle situation. Je ne reculerais devant aucun sacrifice pour vous avoir. Combien voulez-vous gagner ?… (Encore une question qu’il ne m’aurait pas posée devant témoins en Angleterre ; mais Marc se sentait à Paris, et comme beaucoup d’Anglais à Paris, il se croyait tout permis.) 1.000, 2.000 livres par semaine ?…

Les commis et les commises de « Chez Jean » écoutaient ces propositions avec envie. Ils étaient les jeunes gens et les jeunes femmes les plus aimables et les plus sportifs que j’aie jamais rencontrés à Paris, un choix extraordinairement jeune et plein d’allant, une sélection qui faisait contraste et la concurrence la plus déloyale aux grandes poupées inertes du patron et je m’étonnais que Marc Klark, qui avait un goût si vif de la séduction se complût, s’attardât à choisir des mannequins mort-nés. Il y a belle lurette que je lui aurais installé des êtres vivants dans ses vitrines désertiques de Londres, quitte à lui faire payer un pont d’or pour leur faire passer l’eau ! Je le disais. Mais Marc ne me croyait pas et ces Parisiens et ces Parisiennes qui riaient aux éclats, étaient au fond bien marris de ne pas aller à Londres.

— On ne peut pas avoir Monsieur pour du flouss, leur disait Klark en me désignant, Monsieur est un poète…

Mais ce qui m’intéressait « Chez Jean », ce que je ne quittais pas des yeux, ce qui m’obsédait dans cette ambiance de femmes artificielles que faisaient pivoter des jeunes gens séduisants mais qui en vivaient, les vendeurs et les vendeuses « Chez Jean » touchaient une ristourne sur les ventes, ce qui m’hallucinait c’était le patron lui-même, M. Jean.

M. Jean était cul-de-jatte de naissance. Il circulait dans ses immenses magasins dans une petite voiture à roues caoutchoutées (« ma Bugatti », disait-il), filait à fond de train au ras du plancher, se glissait entre les jambes des mannequins, bousculait ses vendeuses, houspillait ses vendeurs, avait l’œil à tout et comme un bonimenteur ne cessait pas une seconde de faire l’article. Il avait un bagout intarissable et était fier de ses créations, si aiguës et si modernes.

C’était un homme dans la cinquantaine, un bourreau de travail, qui avait le génie des affaires et qui avait réussi. Il connaissait l’article sur le bout du doigt, ayant fait ses débuts chez madame Tussaud à Londres et ayant travaillé longtemps pour le musée Grévin. Il n’avait pas son pareil au monde pour traiter de la question des figures de cire. C’était un expert. Avenue du Bois, où il habitait, il avait la plus belle collection de poupées et de mannequins de Paris. Cet infirme entreprenant avait toutes les manies d’un collectionneur. Il s’absentait facilement de ses magasins du faubourg Saint-Denis pour courir les ventes publiques et mettre la main sur un bel automate. Il n’hésitait pas, toutes affaires cessantes, de filer à l’étranger si la pièce était rare. Les automates, c’était sa passion. On sait qu’un collectionneur est un refoulé. M. Jean l’était doublement puisque infirme. D’où son goût de la belle jeunesse sportive dont il s’entourait et qu’il menait à la baguette et la conception audacieuse et l’exécution risquée des mannequins qui portaient sa signature. En matière d’esthétique publicitaire il ne reculait devant aucun excès de modernisme, allant jusqu’au sacrilège dans la recherche des matières plastiques employées. Dans le privé, sa conversation était du plus haut goût et souvent assez scabreuse. Ses aphorismes insolents étaient tirés des théories sexuelles de Franz von Baader, ce contempteur de la France, pilier de la Sainte-Alliance, conseiller intime de Metternich au congrès de Vienne et le précurseur de Freud[75], Franz von Baader, esprit étonnamment réaliste pour son temps, aux vues de cent ans en avance sur son époque, dont M. Jean avait les œuvres complètes, 32 volumes in-8°, dans son bureau. En politique et sous l’égide d’un tel maître M. Jean était plutôt raciste. J’eus souvent des discussions homériques avec cet avorton réduit à sa petite voiture et qui se prenait souvent pour un surhomme, ce qui, psychologiquement, était excusable malgré l’arrogance qu’il déployait pour vous convaincre. À ce dada près, M. Jean était de bonne compagnie, émoustillant, pétillant, renseigné, vif d’esprit, ayant la répartie inattendue et souvent cinglante. Son vocabulaire était inédit et drôle. Il avait une voix chaude et discutait avec feu. C’est dans ces conditions que je fus amené à lui parler, puis à lui vendre le groupe de l’Hermaphrodite de la Cornue et toute la collection des poupées de Paquita que Paquita m’avait légués par testament et dont je ne savais que faire, n’étant pas collectionneur et n’ayant pas de domicile fixe. Le groupe de l’Hermaphrodite passionna M. Jean plus que je ne saurais dire. Il ne se lassait pas de le faire fonctionner.

— C’est du travail anglais, me dit-il. Je vais écrire à Lord Seymour pour lui demander s’il connaît cette pièce rarissime mais qui doit faire partie d’une série à en juger d’après l’étiquette jointe.

Mais les poupées de Paquita l’enthousiasmèrent.

— Ah, si j’avais connu cette dame, regrettait-il, je l’aurais fait travailler en grand. Elle avait le don de la figure de cire.


LES POUPÉES DE PAQUITA

J’ai fait allusion entre parenthèses aux poupées de Paquita qui encombrèrent à la fin la salle à manger de la Cornue où je n’ai jamais pris aucun repas, malgré l’insistance de madame Blanc, la reine des intendantes, et le chagrin que je savais faire à Giordano, le chef, et à ses marmitons, tous à mon service. (« — Paquita, qu’est-ce qu’ils pensent de moi, vos gens, que je suis fou ? — Non, Blaise, tout au contraire, ils sont navrés. — Et madame Blanc ? Vous avez été si gentil pour elle, Blaise. Vous avez fait opérer son fils par le docteur Martel. Elle est convaincue que vous êtes un grand d’Espagne… — Sans blague ! — Oui, que vous vivez incognito. Mais ce sont surtout les nomades de la porte qui chantent vos louanges. — Je sais, Paquita. Les vôtres aussi… »)

Enfant, je voulais toujours jouer avec les fillettes de mon âge qui m’attiraient mais celles-ci me trouvaient trop petit pour partager leurs jeux ; il n’y avait que les grandes filles pour me prendre avec elles et m’initier à leurs jeux, et c’était sérieux, j’étais le fiancé ou le mari, et l’on me choyait et l’on me gâtait. Avec Paquita, et sous le prétexte de m’apprendre à lire les papyrus aztèques, je pus enfin partager en toute innocence les jeux d’une petite fille, qui sont des illusions qui durent bien au delà de l’âge mûr puisque Paquita était une vieille femme quand elle est morte, c’est pourquoi le groupe obscène de l’Hermaphrodite et les grands pans coupés de littérature mystique et de livres érotiques qui meublaient mon appartement à la Cornue (et Dieu sait dans quel but !) ne jouèrent jamais entre nous et qu’il n’en fut jamais question (et je le regrette presque aujourd’hui). J’entraînais Paquita dans ma soif d’apprendre et, je crois, que cela l’amusa beaucoup (tout au moins au début) de m’initier à ses jeux.

D’abord elle descendit dans la salle à manger les poupées de sa plus tendre enfance, des poupées indiennes, des personnages de la rue, le marchand d’eau, le marchand de pastèques, l’ânier, le marchand de braises, la marchande de farine, celle de fleurs, l’astrologue aux piments, les cochers, les commissionnaires, les duègnes, le zapatero, les policiers, les soldats, un pendu, les marchandes de beignets ou d’ananas confits, l’aveugle, les mendiants, le guitariste, les beaux cavaliers et les belles dames, le sonneur de cloches, les communiants et les communiantes, le curé, l’évêque, les moines en cagoule, les nonnes, des chevaux, des chiens, des mulets chargés de petit bois, des ânes ployant sous le faix des fruits et des légumes, le jardinier, le balayeur, l’arroseur et ses baquets, le gosse qui ronge un épi de maïs, des Indiens vagabonds roulés dans leur sérapé, des nounous, les flâneurs, les officiers moustachus, les promeneuses, le sereno, le veilleur de nuit, autant de petites poupées indiennes en terre cuite, bariolées de vives couleurs, des types populaires de la rue de Mexico, dans le genre des santons de Provence mais mille fois plus pittoresques. À quoi elle avait ajouté, étant un peu plus grande, le chat Murr, Miss je ne sais plus comment, son professeur d’anglais, M. du Bois-Colombes, son professeur de littérature française, Herr Schulz, son professeur de tennis, Williams, son professeur d’équitation, mademoiselle Sainte-Nitouche, son professeur de maintien, Isabelle, sa jument, Tonio, le nègre, son palefrenier, Chienchien, un boule, Roméo et Juliette, ses perruches dans une cage dorée et Maman, sa maman qu’elle chérissait tant. Vers sa première communion les domestiques de la maison lui avaient donné des grandes poupées en étoffe représentant les dieux de la mythologie aztèque et des tantes et d’autres vieilles parentes lui avaient apporté des saints et des martyrs, le Christ en Croix, des statuettes de cire, un peu trop précieuses, encombrantes et effrayantes parce que surchargées d’or, de perles et de bijoux, volumineuses et fragiles, sérieuses, saignantes, le cœur à nu, consternées comme Marie-Madeleine ou le regard plein de reproches comme la Sainte-Vierge qui vous regarde. Ce n’est qu’au pensionnat, en Angleterre, que Paquita mourant de nostalgie, regrettant de tout son cœur son beau pays de Mexico, la « cassine » où elle avait été élevée, les terrasses, le plan d’eau et sa mère, sa Mammita chérie, malheureuse comme une exilée, ce n’est qu’au pensionnat, en Angleterre, que Paquita se mit à jouer sérieusement avec ses poupées, mettant en scène les petits et les grands personnages qu’elle extrayait de ses malles pour essayer de se créer une ambiance, imaginant des intrigues entre eux, les faisant évoluer dans un paysage, toujours le même, son grand jardin de Mexico où elle avait toujours été seule, petite fille, et le recomposant de toutes pièces avec des accessoires qu’elle inventait ou improvisait, fabriquant des personnages nouveaux dont elle n’avait jamais entendu parler, s’inspirant de ses anciennes poupées et selon le besoin des histoires qu’elle se racontait sur chacun d’eux, leur donnant un état-civil, une famille, une maison, une chambre, une tombe ou un berceau, une descendance, des aïeux.

Tout cela était follement amusant et touchant parce que très pur d’intention et extraordinairement adroit de réussite et d’exécution. Les tables, les meubles de la salle à manger de la Cornue grouillaient d’une foule de personnages carnavalesques, de dix centimètres de haut, modelés dans de la cire, taillés dans du bois, du carton, des bouts d’étoffe, cousus comme les poupées de son, découpés dans des papiers de couleurs, émaillés, vernis, habillés, ornés, pomponnés avec un goût très sûr et cet amour du détail vrai que Paquita appliquait avec minutie et sans rien négliger de luxe dans tous les détails de sa vie courante.

— Ce n’est qu’après mon premier mariage, m’expliquait Paquita, que j’ai compris, Blaise, que tout cela n’était pas sérieux et qu’il était ridicule pour une femme mariée de vouloir continuer de jouer à la poupée, je remballai donc tout mon petit monde dans ses malles. Mais après la naissance de mon premier et surtout de mon deuxième enfant, je fus reprise de nostalgie et pour oublier le pays et les gens de ma terre, je crus bien faire en voulant illustrer des romans, des vrais romans. C’est ainsi que j’ai illustré « Mr. Pickwick » de Dickens et, après mon deuxième mariage et la naissance de mon troisième enfant, « Madame Bovary » de Flaubert.

Et Paquita de faire transporter et accrocher aux murs de la salle à manger qui se transformait ainsi en la salle du plus étrange musée que l’on pût visiter, des centaines et des centaines de petites caisses en bois blanc, pas plus grandes que des cages d’oiseaux chez un oiseleur, faites sur une face d’un morceau de vitre par laquelle on avait vue dans une chambre en miniature ou un paysage lilliputien, où se tenaient les personnages jouant les scènes principales de ces deux chefs-d’œuvre littéraires.

J’en étais émerveillé. Tout cela était d’un réalisme féerique. Mais Paquita, désenchantée :

— Depuis on a fait mieux, Blaise, et vous en savez quelque chose. Au cinéma…

— Mais c’est admirable, Paquita ! D’où vous vient cette veine ? C’est votre sang mexicain qui parle…

— Cela représente vingt ans d’assiduité quotidienne. Je dois vous avouer que je m’ennuie dans la vie, Blaise. J’ai beau m’occuper. Oh, que les journées sont longues ! J’ai dessiné, cousu, modelé ces figurines en m’attachant à la lettre à toutes les indications des auteurs et en me réjouissant de leurs trouvailles. Je crois que je n’ai oublié aucun détail et je puis dire que je n’en ai pas trahi l’esprit. J’ai fait ça avec beaucoup d’application comme vous quand vous déchiffrez les papyrus du Vatican. Vous faites des progrès, vous savez, Blaise. Je les ai fait habiller par les plus grands tailleurs de Londres et les premières couturières de Paris. Je n’ai épargné ni peine ni argent. Les meubles, les équipages et les paysages ont été faits par de vrais ébénistes, carrossiers et décorateurs d’après des documents de l’époque que je recherchais pour eux et les éclairages ont été réglés par mon électricien qui est ingénieur diplômé, un grand artiste, ainsi que vous avez pu vous en rendre compte dans cette maison où rien ne cloche. Vingt ans. J’ai donc pu tuer le temps et me remarier encore et faire encore des enfants, des enfants qui viennent d’où, comme mes poupées de beaucoup plus loin que moi-même… Mais tout cela n’est pas drôle… Je ne comprends pas… Ça n’est pas de moi. Ça se sent, n’est-ce pas ? Vous êtes beaucoup trop indulgent, Blaise. C’est le travail appliqué d’une étrangère. C’est intelligent, je ne dis pas, mais le cœur n’y est pas. Je pensais à autre chose. Ça n’a pas d’âme. Il n’y a que la tête des personnages qui est bien. C’est que Mr. Pickwick m’amusait. Emma Bovary, c’est mon portrait, je ne pouvais pas la rater. Mais, aujourd’hui, j’ai horreur de cette femme ! D’ailleurs la vie des femmes n’est pas drôle. Nous sommes condamnées à attendre. Toujours. Et attendre quoi ?… que ça vienne !…

Les années passaient. Au fur et à mesure que je confectionnais mon Anthologie pré-colombienne et que je progressais pas à pas dans mes traductions, surmontant des difficultés terribles de vocabulaire, j’entendais une fêlure s’accentuer dans les confidences de Paquita (Je dis des confidences, mais Paquita ne m’en a jamais faites. Nous bavardions, tout simplement. Seulement, après tant d’années, les propos que nous avons pu échanger ont pris une singulière résonance dans ma mémoire. Peut-être que je n’entends aujourd’hui que les paroles qui n’ont jamais été prononcées dans la réalité, des propos d’outre-tombe…) et à chacun de mes retours de voyage, quand je venais passer quelque temps à la Cornue, je trouvais ma vieille amie de plus en plus lasse de vivre, sentiment que je percevais avec acuité mais contre lequel Paquita luttait héroïquement, réussissant à donner le change à tout son entourage. Je vous ai dit que c’était une petite fourmi noire et personne ne va s’imaginer qu’une fourmi soit sentimentale ! Sur la route je pensais souvent à Paquita. Qu’est-ce qui peut ainsi ronger le cœur d’une femme comblée par la vie sinon la vie elle-même qui ronge et qui use et qui fatigue ? Le cheminement secret de la vieillesse que toutes les femmes ressentent profondément depuis la première rencontre avec les émois de l’amour et contre quoi, contre toute raison, toutes les femmes se défendent en secret. Des jeunes, des belles, des vaines, des glorieuses, des aimées font subitement de la neurasthénie. Qu’est-ce qui gonfle le cœur des femmes et le rend si lourd à porter ? N’est-ce pas, inhérente à la nature féminine, la marque de la bête, la déperdition, le sang, le sang qui circule plus ou moins impur et les travaille selon les lunaisons ? Se sentir périodiquement freinée et par ce frein à la merci d’un corps étranger qui vous pénètre et vous cloue et dont on n’est libérée que par un accouchement, en expulsant l’étranger, beaucoup de femmes succombent à ce sentiment, à cette humiliation, surtout parmi les modernes, les toquées qui veulent « vivre leur vie », comme elles disent, et comme si les femmes avaient une vie propre ! les autres ne pouvant perdre l’esprit puisqu’elles n’en ont jamais eu, accomplissant leur fonction passivement, d’où le faciès stupide de la plupart des femmes quand on sait le dépouiller de ses attiferies, de ses minauderies, de ses grâces empruntées, de son maquillage à la mode et que l’on ferme l’oreille à leur babillage, les yeux à leur étourderie. Qu’est-ce que c’est ça, qui reste ? Un sac congestionné, une outre percée. Que font-elles sur terre ? Elles attendent. Elles attendent quoi ? Elles ne savent pas, qu’on les choisisse, qu’on les prenne. Elles chient des gosses. Et quoi encore ? Elles saignent… Ce sont des chiennes. Pas une qui ne le soit pas. Même la plus discrète, Véronique, qui montrait l’empreinte de la face du Christ sur son linge ensanglanté comme après une noce juive on expose le drap souillé des traces de la virginité perdue… Mais on peut aimer une chienne et elle vous le rend bien, et avec usure et soumission… Même Schopenhauer avait un caniche.

… Pour fouetter Paquita je lui parlais non pas de mes voyages mais de mes expéditions en banlieue, des mauvais garçons des fortifs, du père François, de Sawo, de l’humanité qui grouillait dans la zone toute proche, de la misère qui faisait maintenant rage entre les deux Ceintures, du sort lamentable de madame Caroline, la couturière, qui venait d’être saisie, et, pensant l’intéresser d’une façon plus particulière, des deux, trois délicats que j’avais fini par découvrir en banlieue où l’on lotissait, massacrait, démolissait les derniers nobles domaines, parcs, châteaux, vieilles demeures de famille : la marquise C…ti, cette cavale blême tombée du ciel, qui avait distribué, un jour de manifestation, pour 800.000 francs de roses en or massif aux ménagères communistes de Bobigny ; madame de L…z, qui venait de mourir oubliée dans sa grande maison qui tournait le dos à la route de Versailles, aussi abandonnée que Napoléon à Longwood, et qui avait légué toute sa fortune nommément aux victimes de son mari, un des plus avides requins de la grande banlieue, un Topaze, directeur d’une banque de prêts et d’hypothèques ; Marie C…c, la divorcée en fanfare, cette folle qui avait couru durant vingt-cinq ans tous les bals-musette de Paris et qui faisait construire à Argenteuil le Palais des Asperges, à la gloire de la corporation des marchands de primeurs du carreau des Halles où elle avait choisi tous ses gigolos, un palais de style hindou, où chacun de ces gentils commis en blouse ou en tablier avait sa niche, sa statue, ce qui engloutissait les derniers débris de sa fortune. À la fin, Paquita ne réagissant toujours pas et pour lui porter un grand coup, je me mis à lui annoncer la Révolution, la révolution qui se préparait, là, derrière les murs du château. Mais mon dernier coup portait à faux bien que Paquita bondît :

— La Révolution, Blaise, mais je ne la souhaite pas, je ne l’attends pas, j’y participe et de tout mon cœur ! Enfin, je puis l’avouer à quelqu’un ! Le peuple, le peuple de mon pays ! Venez, Blaise, vous allez voir…

Le soir, après la leçon de lecture et après avoir déchiffré à deux un nouveau passage d’un manuscrit aztèque, avant de s’en retourner au château où je l’accompagnais le plus rarement possible pour ne pas tomber sur son mari et les invités de son mari qui m’assommaient, Paquita aimait bien venir tuer une heure au « Bar de l’Hermaphrodite » comme elle disait et que j’appelais plus brutalement « Le Saloon ». C’est là que nous bavardions. À cause de ses reins, Paquita ne buvait pas, mais fumait de longs cigares odorants. J’avalais un verre, j’en avalais deux car j’ai toujours soif le soir. Avant de lui annoncer la révolution qui se préparait en banlieue, je lui avais posé la question de Dieu ce soir-là :

— Et que pensez-vous de notre Père qui est aux cieux, Paquita ?

— Pour nous, riches, il n’y a pas de royaume de Dieu, Blaise. Pensez à la parole : « Il est plus facile à un chameau de passer par le trou d’une aiguille qu’à un riche… etc., etc.… » J’en ai pris mon parti, Blaise. Jamais je n’accéderai auprès du Père.

— Mais votre père, Paquita…

— Chut ! Ne parlons pas de ça, Blaise. Je ne l’ai pas connu…

— Mais je croyais…

— Chut ! Je ne l’ai pas connu… sinon par la renommée populaire des arènes et la chronique scandaleuse de la longue liste des femmes du monde qu’il a séduites. C’est une honte…

— Mais non, Paquita…, c’est la vie. Mais je croyais…

— Mon père était un enfant du peuple.

— Justement, Paquita, vous avez de son sang dans les veines.

Vous devriez m’accompagner, sortir de vos murs. Il était d’une race vagabonde. Cela vous inspirera. C’est plein d’histoires et de drames hors les murs. La banlieue est une mine inépuisable. Vous vous remettrez à faire des poupées. Venez demain avec moi. Vous paraissez fatiguée. Le peuple prépare la Révolution…

Et c’est là que Paquita avait bondi :

— Mais la Révolution, je l’ai faite ! Ça sera un joli scandale quand ça se saura ! Je meurs de honte, Blaise. Venez voir. J’ai fait ça par amour de lui… Je crois que je suis ruinée…

Il y avait déjà des années que la Révolution battait son plein au Mexique baladant ses légions d’indiens pouilleux à cheval, les pieds nus dans les étriers, le grand chapeau de paille glorieux et déguenillé fièrement campé sur la tête ou pendu dans le dos, la carabine au poing ; baladant ses longs trains de troupes, les locomotives beuglantes, les wagons-lits pleins de généraux muets, d’états-majors jaloux, de politiciens rivaux, d’avocats, d’orateurs passionnés, de libéraux convaincus, de mercenaires, les plateformes surchargées d’hommes, des soldats équipés par l’étranger, la carabine au poing ; baladant ses cohortes de caciques réactionnaires et de grands propriétaires fonciers, les escadrons des « Chemises Dorées » et des braves et farouches péons, des sangs-mêlés, la carabine au poing ; bouleversant tout sur son passage du nord au sud du pays ; tuant, massacrant, pendant, fusillant, pillant dans les bourgs et les églises ; implantant des idées nouvelles entre les deux Océans ; débaptisant les campos et les sierras ; convertissant la bourgeoisie des villes à l’indianisme et les Indiens des sitios les plus reculés à l’esprit nouveau. Tout ce que cette prodigieuse aventure politique dans cet immense Mexique, terre de feu et de volcans, terre de cultures tropicales et de neiges éternelles, pays païen, pays chrétien, sanguinaire et indolent, sauvage et modernisé représenta de passion, d’héroïsme, de sacrifice et de sanglantes scènes de dol, de destruction et d’incendies pour les hommes et les femmes pris dans la tourmente, de massacres des otages et de batailles d’extermination pour les armées engagées dans cette guerre fratricide le public de France a pu le lire dans un livre véridique comme « L’Aigle et le Serpent[76] » ou le voir dans un film spectaculaire comme « Pancho Villa » mais, moi, je le découvris d’impromptu ce soir-là, et exécuté de la façon la plus crue et la plus réaliste et la plus impitoyable, dans une vingtaine de vitrines qui s’illuminèrent, les figurines saisissant de vie, hurlant de vérité, quand Paquita ouvrit la porte de l’appartement secret dont elle avait seule la clé et qui lui servait d’atelier de modelage. Moi qui la croyais lasse et fatiguée, mais elle avait le droit d’être exténuée, cette femme, après une pareille création de génie !…

C’était la première fois que je pénétrais dans cet appartement du château. L’atelier. Il y avait des piles de journaux mexicains, des monceaux de photographies, des paquets de câbles. Je… j’allais parler… j’allais dire que… Mon admiration était… Mais Paquita n’était pas venue me montrer ses dernières, ses toutes dernières poupées…

— Regardez, Blaise, me dit-elle en me tendant le carnet de son compte-courant en banque (« Banque Morgan, place Vendôme, Paris — N° 17.099 »), regardez… Je crois que je suis ruinée… J’ai commandité la Révolution dans mon pays… J’ai fait ça par amour de lui… Bob.

« … J’ai honte, c’était mon premier amant… » m’a-t-elle écrit, la chère et vieille femme, dans sa lettre d’adieu, lettre qui me parvint à Hollywood. Mais je sais que Paquita n’est pas morte de honte. Elle est morte de dépit, craignant d’avoir été dupe dans cette affaire de financement de la révolution mexicaine, Bob, devait-elle apprendre un jour, étant sinon un agent de l’Intelligence Service du moins un agent secret de la « Shell » ou d’un groupe de pétroliers internationaux…

 

Ainsi, voici Paquita « cadrée », à son tour et selon la méthode, la pure méthode de l’alphabet aztèque.

Je me défends de l’avoir mise sur la sellette mais je l’ai placée au milieu de la Roue pour l’interroger, de la Roue des Choses, de la Roue de l’Univers, comme elle m’avait enseigné de le faire pour m’aider à déchiffrer les papyrus du Vatican. Et si je replie la Roue, elle est dans une caverne jusqu’à la fin des temps.

Mais peut-on déchiffrer une femme ?

« … oh, mes reins !… »


LE SERPENT À PLUMES SUR LE NOPAL

Un été, j’avais accompagné des amis brésiliens d’Évian à Ouchy, ces amis offrant un déjeuner d’adieu au consul du Brésil à Lausanne, ainsi qu’à son épouse, le consul ayant été nommé de Lausanne à Assomption-du-Paraguay. Comme la plupart de ses confrères qui jouissent des privilèges diplomatiques et qui crient à l’injustice dès que leur gouvernement touche à leurs aises et à leurs habitudes de fainéantise, Monsieur le Consul du Brésil à Lausanne et son épouse ne se montraient pas enchantés, mais pas enchantés du tout de leur nouvelle affectation, craignant, disaient-ils, de voir leur séjour se prolonger indéfiniment dans un pays perdu, dans une ville démunie de confort et de bonne société, où, d’ailleurs, ils ne connaissaient personne. Pour couper court à ces doléances et aussi pour ranimer ce déjeuner qui languissait, j’offris au consul de lui faire une lettre d’introduction pour une dame de mes amies qui habitait Assomption, était d’une vieille famille du pays, avait une belle maison moderne en ville et, ce qui ne gâtait rien, était la plus charmante des Paraguayennes, « a mais mimosa Paraguaya » que j’avais eu l’occasion de connaître à Paris, où elle avait longtemps résidé, et qui se ferait un plaisir d’introduire Monsieur le Consul du Brésil et Madame dans la meilleure société de l’endroit, qui était tout de même une capitale et pas tout à fait démunie de charme et de distractions si pas tout aussi mondaine que Rio-de-Janeiro, bien sûr…

Deux années plus tard j’avais accompagné les mêmes amis brésiliens de Paris à Liverpool, où ils embarquaient pour rentrer chez eux, et au déjeuner d’adieu qu’ils m’offrirent à cette occasion assistaient le consul du Brésil à Liverpool et son épouse, qui faisaient leur début dans ce poste et qui se trouvèrent être les mêmes dont j’avais fait la connaissance à Ouchy, déjà de retour du Paraguay et qui n’arrêtaient pas de se plaindre de leur trop long séjour à Assomption, de l’ennui qui y régnait, de la mauvaise compagnie et des fièvres qui rendaient cette ville insalubre, sans parler du peu de pratiques au Consulat.

— C’est un trou, disait Madame.

— Un poste pour débutant, affirmait Monsieur le Consul du Brésil en vissant son monocle. J’ai fait un rapport dans ce sens à notre Ministre des Affaires Étrangères. C’est un scandale que d’y envoyer quelqu’un qui a déjà fait ses preuves dans la carrière.

À la fin du déjeuner, comme cet égoïste déposait son cigare pour se verser un verre de vieux porto, je me permis de lui demander discrètement s’il avait fait usage de ma lettre d’introduction et comment il avait trouvé cette dame amie ?

— À propos, oui, je vous demande pardon, monsieur Cendrars, je l’avais complètement oublié. Vous savez, cette dame, mais comment s’appelait-elle ? excusez-moi, je n’ai pas de mémoire, eh bien, cette dame, vous savez, quand je lui eus remis la lettre de votre part, elle est tombée raide morte à mes pieds. Vous vous imaginez… cette histoire désagréable… on n’a pas idée de ça… cette inconvenance… Morte d’émotion, a dit le médecin. N’est-ce pas, chérie, tu te souviens, la dame, le jour de notre présentation à Assomption ? Ah, mes amis, quelle ville ! Je ne veux plus en entendre parler. Jamais.

Et jusqu’à l’heure du départ du bateau, elle et lui, Monsieur le Consul du Brésil à Liverpool et Madame, continuèrent à se plaindre.


L’ENFER

J’invite tous les amants désespérés, et celui qui a perdu la foi en Dieu mais qui continue à vouloir jouir d’une morte par delà le tombeau, et celui qui est à genoux sur son amour et qui doute de son amour, prosterné, se cognant le front, plaintif, gémissant, et celui qui se sait trompé et que le rire de celle qu’il aime et qui se moque de lui enchante et consterne tout à la fois car il ne peut se passer de son tourment, et celui, enragé, qui sent lâcher sa vie entre les bras d’une femme frigide que rien, même pas le plus profond labour ne peut émouvoir, pas plus que les mignardises de la porte, et celui qui sanglote abandonné, et celui qui maudit en triomphant, qui est condamné à toujours triompher de ce qu’il méprise, et celui qui s’est lassé et qui essaye de recommencer sous un œil attentif qui le jauge, et celui que l’on fait marcher, tous, je les invite tous à me suivre « Chez Jean », au fond des magasins, dans un long corridor où donnent les portes des ateliers de modelage, au bout du couloir, entre deux extincteurs bien astiqués, une porte vitrée, dont le verre dépoli porte l’inscription impérative et l’avis tapé à la machine :

C’est dans cette pièce que viennent s’échouer tous les mannequins de rebut dont on récupère la cire, et surtout les têtes, les têtes démodées. Il y en a des tas. Oh, l’opération est bien simple. On place sur un réchaud allumé une grande poêle en fer munie d’une longue queue et l’on jette dans l’ustensile une tête, comme pour frire ou fricasser, une tête, n’importe quelle tête du tas, prise au hasard, la première qui vous tombe sous la main, une tête de cire qui ne tarde pas à se mettre à fondre et à mijoter dans son gras, glissant sur le menton, se renversant sur une tempe, sur l’autre tempe, suant des gouttelettes d’angoisse, versant des grosses larmes de cire, s’animant, se ridant, riant, se fripant, fondant, fondant, passant par toutes les phases de la lune, se ratatinant, s’amenuisant, prenant des transparences, s’effondrant dans sa fragilité, ruisselant comme de la graisse chaude, dégoulinante, laissant parfois surnager pour un instant et dans une traînée d’écume nauséabonde un œil, une oreille, un sourire. C’est infiniment tragique, bouffon et réconfortant que ce spectacle d’une tête sans cervelle qui passe par tous les états d’âme d’une femme et les expressions d’un visage vivant, et c’est pourquoi j’invite tous les amants désespérés de franchir avec moi le seuil interdit et de m’accompagner à la fonte : ils retrouveront dans cette chambre tous les visages de leurs bien-aimées et apprendront que les têtes (et les corps) des femmes comme les mannequins « Chez Jean » sont interchangeables et récupérables à l’infini et qu’il n’y a pas de quoi faire un tel raffût, se désoler, s’affliger outre mesure, pondre des volumes de poésies quand on en perd une, soit que la mort emporte votre adorée soit que la divine vous lâche.

Prixhodi samnoï

I boudesch ti Tzaritza mira…

(LERMONTOV.)

(Mais Louis XIV, quand il croisait une accorte chambrière dans un couloir ou un escalier particulier du château de Versailles, esquissait une révérence dont il prolongeait plus ou moins le plongeon non selon la qualité de la dame, mais selon son minois…)


« LE CRITERION »

En 1923-24, « Le Criterion » était, je crois, le seul grand café de Paris qui n’admettait pas les femmes seules, pas plus à l’intérieur qu’à sa terrasse, face à la gare Saint-Lazare (il y avait bien encore le bar du « Chatham », rue Daunou, qui n’admettait pas les femmes, même accompagnées, mais le « Chatham » pouvait être considéré comme un club privé où des vieux messieurs, surtout des Américains sur le point de se retirer des affaires et d’être mis à la retraite et terrorisés à l’idée d’avoir à rentrer bientôt « in the States », dans cette horreur « d’Amérique sèche », se cramponnaient au bar, buvaient jusqu’à étourdissement pour prendre racine et dans l’espoir de se faire oublier avaient mis toutes les femmes à la porte, surtout les leurs qui préparaient déjà les bagages et avaient hâte de prendre le bateau menaçant).

À cette époque et à partir de trois, quatre heures de l’après-midi et jusqu’à huit, neuf, dix et même onze heures du soir — après on ne les trouvait plus, le dernier train pour Londres partant à minuit, via Le Havre, où l’on embarque dans cette caisse de whisky ou ce cercueil flottant, l’inénarrable « Normannia » et qui chaque fois que je suis monté à bord m’a fait l’impression d’être le bateau de je ne sais quelle entreprise de pompes funèbres appareillant pour nulle part comme dans je ne sais quel conte fantastique que je n’ai jamais lu nulle part et qui n’a jamais été écrit ! — « Le Criterion » était une succursale de la bourse clandestine des diamantaires du carrefour Châteaudun, et l’on y rencontrait le juif Chaïfetz de Varsovie qui s’était fait la tête du roi George, pérorant et portant beau, mais ne portant pas l’alcool, si bien que son tabouret était toujours très entouré car à partir du troisième cocktail on pouvait lui refiler la came la plus compromettante — autant que je sache il n’en a jamais pâti bien que ce fût un vieux cheval de retour qui avait dû pédaler et pédaler dans les prisons anglaises — ; Sleeth, le représentant de Sutton, le plus gros prêteur de Londres chez qui l’on pouvait engager les bijoux volés (les types prononçaient « pante » ou « ponte » je n’ai jamais pu bien saisir le mot « pawn » dans leur jaspinage), Sleeth solide et mouchard comme un palefrenier et qui entonnait sans sourciller de trente à quarante whiskies — on pouvait toujours lui payer à boire, il ne perdait pas le nord, mais son œil de coquin avait des lueurs de lynx et il n’était jamais si âpre au gain que quand il était gris ; Lili, un Grec, bookmaker, mais qui rêvait d’une écurie et de faire courir ses couleurs — il avait toujours plein ses poches des échantillons de casaquin — et qui venait au « Criterion » au sujet des colliers de ses clientes du turf, colliers perdus, empruntés, prêtés, loués, rendus, engagés, dégagés, rengagés, vendus, revendus, disparus, retrouvés, donnés, nantis, hypothéqués dont il réclamait le capital ou les intérêts ou la location et faisait le décompte sur ses manchettes laissant ses associés avec une belle migraine, sidérés et perplexes, tellement la comptabilité de Lili et ses reports étaient minutieusement établis et calculés, à un jour, une heure, une minute près ; le gros Smit, un Belge jovial, grand amateur de pipes, qui trimbalait sa marmotte contenant en strass tous les modèles de la taille des diamants, — c’était le premier maquilleur du monde et il était fort sollicité, il arrivait toujours de voyage, mais on ne savait jamais d’où — ; Bourgouroux, un Auvergnat, mal rasé et finaud, qui sur ses savates à clous et les coudes en dehors, glissait de groupe en groupe et sans en avoir l’air plaçait des tuyaux de bouche à oreille et touchait des commissions et des ristournes de la main à la main en se faisant rincer la dalle et en esquissant d’une table à l’autre un pas de bourrée qui le menait imperceptiblement vers d’autres tables, près de la sortie ou des W.-C., où siégeaient des figurants de la Tour-Pointue et, certains soirs, d’honnêtes délégués de Scotland-Yard, qui prenaient des notes, des croquis et probablement des photographies, le sergent Billy Andrew, cet as anglais, ayant un objectif dans son épingle de cravate et peut-être même un micro dans ses boutons de manchette, ce dont les petits barbots et les « indics » qui entraient et sortaient vendant aux barons du « gang » le produit de menus cambriolages et les complicités de grands coups en perspective, ne se doutaient même pas, — et je me complaisais fort à traînailler là, et même à y passer la nuit, quand toute la bande avait l’air atterré à la suite d’un ratage absolu ou d’un coup sensationnel d’esbroufe d’un escroc d’envergure ou de perceurs de muraille ou de souffleurs de coffre-fort que les journaux mettaient en vedette et qui venait fiche toutes leurs petites combinaisons en l’air et semer la panique parmi cette racaille de suppôts de tripot et de bobinard, moi, qui avais passé des perles en fraude, vingt ans auparavant, sur les frontières d’Arménie, de Perse et de Boukhara, par la passe de Mevr et les steppes de Tartarie et de Mongolie, où comme une fumée jaune au flanc des collines chinoises on voit passer les troupeaux d’onagres qui galopent en toute liberté — et où je me sauvais des coupeurs de têtes lancés à ma poursuite.

« Le Criterion », encore un de ces endroits sensibles comme la cheville ou le poignet où l’on peut prendre le pouls de Paris ou placer sa main comme sur un cœur, entre la chemise et la peau. C’est là que j’avais retrouvé Sawo, le déserteur, faisant partie et jouant son rôle dans la bande des « bijoutiers » et c’est là, une nuit, consommant un welshrabbit, arrosé d’innombrables mesures de stout qu’au « Criterion » on débite sous pression, qu’il me raconta l’exécution et la mort de Marco, la vendetta qu’il avait su en tirer et me donna tous les détails que je brûlais de connaître. J’étais déjà venu une dizaine de fois au « Criterion » sans le rencontrer. Aujourd’hui, je puis raconter cette vieille affaire qui doit être classée si jamais une instruction a été ouverte.

C’était par une chaude nuit de printemps. Sawo avait tombé la veste. D’autres noctambules mangeaient à des petites tables autour de nous. Sawo avait choisi une table près de la porte.

Des poules allaient et venaient sur le trottoir. On entendait des éclats de rire sur la chaussée. Des taxis de nuit passaient. Des enseignes lumineuses pissaient dans la rue. Du premier étage d’un immeuble voisin, où était installé un dancing, nous parvenaient les soupirs et les coups de reins d’un jazz qui n’en pouvait plus. Gustave, le barman que j’ai toujours connu au comptoir du « Criterion » et qui a une tête d’eunuque, s’étudiait dans la glace et lissait, avec une petite brosse à dents qu’il trempait dans de la gomme, ses trois derniers cheveux. Mon copain parlait avec monotonie et de cette voix froide, glacée qui lui est propre :


VENDETTA

« — Le soir même de l’élection du Balafré les Roumanis de Kremlin-Bicêtre levaient le camp. Le Roi, mon oncle, me donna l’ordre de les suivre et de les espionner. Je devais surveiller leurs allées et venues. Je partis dans la nuit avec trente-deux jeunes gens de chez nous. Tu trouveras peut-être que nous étions trop nombreux. Mais nous ne partions pas en patrouille, caporal. Tu vas piger. Rends-toi compte qu’il y avait plus de deux cents roulottes qui déménageaient. Mais pas en caravane. Les Roumanis filaient dans toutes les directions. Par les chemins de traverse plutôt que par les grand’routes. Comme si chacun tirait ses plans pour soi. Exactement comme nous aurions fait, de notre côté, dans les mêmes circonstances et pour donner le change. J’envoyai donc mes espions dans toutes les directions pour savoir quelle serait en définitive l’orientation que l’exode des Roumanis allait prendre. Au bout de deux, trois jours je fus fixé. Tous les rapports étaient unanimes. Les Roumanis se dirigeaient vers le Loiret. Je m’en doutais. L’oncle l’avait prédit. C’était la guerre. Tu ignores peut-être que pour nous, Gitanes, le Loiret est notre champ de bataille traditionnel. C’est toujours là que nous nous sommes mesurés entre tribus. Je ne sais pas pourquoi, par exemple. Mais il en a toujours été ainsi. Tous nos différends entre tribus se sont toujours réglés dans le Loiret. C’est notre champ d’honneur. Ce n’est pas que ses taillis soient particulièrement propices aux embuscades. Ce n’est pas comme nos histoires d’homme à homme, les différends entre tribu se règlent à la loyale. Autrement dit en bataille rangée. Comme il se doit. Cela n’a rien de commun avec une vendetta personnelle, comme tu vas le voir, et nos autres micmacs, femmes, enfants volés, jalousies, rivalités et tout et tout, dont j’ai marre. Les histoires de clan c’est de la politique. Je t’avoue que cela ne m’intéresse pas davantage et que je n’y pige rien, sinon que c’est une épreuve de force. Cela s’est toujours passé ainsi chez nous. Le premier parti arrivé range ses chars et attend le parti adverse. C’est régulier. On s’affronte dans un champ, à découvert, deux rangées d’hommes qui se font face et qui se ruent l’une sur l’autre, le couteau à la main. Après la bagarre, l’on décampe en emportant ses morts et ses blessés à cause de la maréchaussée. Nos histoires de gitanes ne regardent personne. Et c’est peut-être pourquoi le Loiret est notre champ de bataille de prédilection, c’est un pays désert et vaste avec des routes droites qui permettent de filer rapidement dans telle ou telle direction et tout un réseau de chemins de terre qui empruntent le maquis pour dépister la gendarmerie. Aujourd’hui, avec l’auto, tout cela a dû changer. Je sais que les grands règlements de comptes ont lieu maintenant dans le Béarn. Mais, aujourd’hui, je m’en fous. Ce qu’on vous en fait faire, des conneries, quand on est jeune, hein, caporal, toi aussi tu dois en avoir marre, non ? Je t’avoue que si je ne t’avais pas connu je serais peut-être encore en train de traîner sur les routes, « marcher la route » comme ils disent, nos gens, non, c’est rien farce, tu me vois, caporal, marchant derrière une roulotte, avec les femmes, les mômes, les chevaux maquignonnés, et puis encore quoi, peut-être avec un violon sous le bras et une mèche dans l’œil !

« Donc, voici la situation. J’avais pris les devants. Je m’étais établi dans une lande et j’avais étudié et délimité le futur champ de bataille. C’était un endroit épatant au fond d’une combe, un coin absolument désert et loin de tout mais à proximité des limites de trois départements qui jouxtent, ce qui est toujours important en vue de la fuite et de la poursuite des gendarmes après une affaire comme celle pour laquelle j’étais venu dans la région et pour quoi j’avais donné rendez-vous à nos adversaires. J’avais posté mes gars aux embranchements de tous les chemins pour rabattre les Roumanis sur moi, leur assignant comme point de ralliement la haute colonne ruinée au sud de Méréville[77] leur faisant savoir que j’avais également avisé le Roi et que les nôtres ne sauraient tarder. Tu vois, vieux, que cela ne se passait pas du tout comme à La Croix quand tu tendais des embuscades pour baiser les Boches. Nous n’avions pas non plus de grenades, mais nos couteaux. La Mère m’avait donné le sien. Et tu vas te rendre compte que nous avons su nous en servir. Comme de bien entendu, j’avais également envoyé un courrier au Balafré pour lui indiquer le lieu du rendez-vous. En outre je lui faisais savoir que j’avais dénombré à peu près toutes les roulottes des Roumanis mais que Marco, leur chef, n’était pas avec eux, et qu’il avait à se méfier. Le Balafré m’envoya les Trois Maries, soit disant pour nous faire la cuisine, mais qu’il tenait à éloigner momentanément de la zone, tu vas savoir pourquoi, et c’est par elles que j’appris ce qui s’était passé à Kremlin-Bicêtre depuis que j’en étais absent et que tu étais, toi, plus ou moins mêlé aux événements, à ma grande surprise, car je te croyais encore en train de faire du cinéma en Italie. Comme ciné, tu vas être servi, tu vas voir.

« Il paraît que le Balafré ne décolérait pas et qu’il t’en voulait à mort. Il paraît que tu le gênais. Il paraît que tu t’étais montré un soir dans la zone avec un type et que tu avais mené ce type chez Marco. Il paraît que ce type est revenu seul, dès le lendemain, et que durant huit jours il n’a pas cessé de rôder sur les fortifs, buvant le coup avec le Marco à « l’Académie », traînaillant avec les petits « Charlots » ou faisant du plat aux filles du vieux, au « Sole Mio ». Bref, le Balafré qui voulait se débarrasser de Marco et qui ne pouvait agir à cause de ce lascar qui était toujours aux alentours, rageait, pestait et aurait sûrement fait une bêtise sans l’intervention du Grêlé. Je ne sais pas ce que tu penses de mon autre oncle qui passe pour un fada, mais le Grêlé, tu sais, il t’aime bien. Tu sais que c’est un visionnaire et que parfois on l’écoute. « — Ne t’occupe pas de cet inconnu, conseillait-il au Balafré, il est venu avec l’ami du Fils, cela doit te suffire, n’est-ce pas la Mère ? Et ne quitte pas de l’œil le Transylvanien qui te prépare un tour à sa façon !… » C’est vrai. Qu’est-ce qu’il faisait encore là, le Marco, et pourquoi n’avait-il pas décampé avec les autres ? À la place du Balafré, je me serais méfié. Le Grêlé le lui répétait cent fois par jour et que le Transylvanien manigançait quelque chose de pas ordinaire avec ses ours. Il paraît que les bêtes rugissaient du matin au soir et que toute la nuit elles faisaient un boucan de tous les diables. Comme si elles n’avaient pas eu à manger, m’expliquaient les Trois Maries. Mais as-tu jamais vu un plus gros orgueilleux que mon oncle, le Balafré ? Et depuis qu’il était Roi, il en était stupide, m’ont encore dit les Trois Maries. Et c’est ainsi que le Balafré se décida de se débarrasser d’abord de ton espèce de copain et c’est sur l’intervention du Grêlé, qu’à la dernière minute, on envoya les filles. Elles m’ont dit qu’elles l’avaient assez mal arrangé, ton type. Cela s’est passé du côté de la Poterne. Marie-Mence lui a chipé son chapeau. C’est classique. Le zigue se jeta à sa poursuite. La Marie-le-Mordu lui fit alors un croc-en-jambe et Marie-la-Cligne s’est jetée sur lui une fois qu’il était par terre. Il faut croire qu’il n’était pas bien dégourdi. Encore un fils à papa, ton ami, non ? A-t-on idée de se laisser arranger de cette façon-là et par des filles ! Ça ce sont des trucs qui me dépassent. Il est vrai que ce sont des ménesses, mes frangines, et qu’avec moi, elles se sont battues comme des hommes, tu vas voir. Et c’est encore le Grêlé qui pour brouiller cette affaire de la Poterne et pour écarter l’enquête des Trois Maries dans le cas où ton type serait revenu avec les flics, eut l’idée d’aller faire piller « O Sole Mio ! » par nos pères, et tu peux croire que les Siciliens s’en sont donné à cœur joie. Il y avait déjà longtemps que l’on voulait lui régler son compte, à Métrani. Tu te souviens de ce salopard de Métrani, le vieux qui tenait leur bistro, rue Blanqui ? C’était le père ou l’associé de Marco. On ne l’a jamais su. En tout cas, c’est le vieux qui donnait l’argent pour faire venir les ours et les pauvres gosses de Hongrie. Si Marco dressait les ours, c’est le vieux qui dressait les gamins. Et à coups de bâton. Et vas-y, vas-y donc ! Un vrai dégueulasse. Eh bien, il en a eu pour son compte. On peut bien le dire. On lui a saccagé sa sacrée boutique et foutu en l’air tout le bastringue. C’est tout juste si on ne lui a pas mis le feu. Mais tout cela n’était pas sérieux. Cependant que nos pères s’en donnaient à Paname, nous, les jeunes, on allait jouer de malheur dans cette bondieu de cambrousse du Loiret. Je te jure que je vois rouge, rien que d’y penser. Ah, les salauds !

« Ah, les salauds ! La Mère m’a raconté plus tard que ce jour-là tu voulais venir me rejoindre. Et tu aurais bien fait car tel que je te connais, tu aurais rigolé et tu en aurais mis un bon coup car le boulot ne manquait pas. Ils étaient deux cents contre quarante. Il y eut dix-huit morts et quatre-vingts blessés. Les morts, rien que des nôtres, tous tués par traîtrise, à coups de revolver. Les blessés, quatre-vingts Roumanis que nous avons eus à coups de couteau pour nous tailler une voie de retraite. Des yeux crevés. Des estafilades. Des oreilles, des lèvres pendantes. Tous attaqués de front. On leur marchait droit dessus. On leur faisait sauter leur pétard des mains en leur coupant les doigts d’un coup sec. Et l’on est passé. Ensuite, on leur a volé leurs chevaux et l’on s’est trotté. Ah, si tu avais vu les Maries, surtout Marie-la-Douce, ça c’est des frangines ! Elles en ont mis un sacré coup, mon vieux. Elles n’ont pas eu peur. Imagine-toi que ces salauds nous étaient tous tombés dessus, à l’aube, sans crier gare et après nous avoir encerclés. Ils nous tiraient dessus, les vaches. Il n’y avait rien d’autre à faire qu’à se tailler un chemin pour se barrer. Ils étaient trop. Les Roumanis, c’est pas des hommes.

« Alors, tu nous vois nous cavalant ? Et il fallait en mettre car c’était une sacrée affaire avec des morts sur le terrain. Les journaux de Paris firent un raffût de tous les diables, tu te souviens ? Ils envoyaient les as du reportage. On croisait leurs voitures sur toutes les routes et la gendarmerie avait établi des barrages. Nous autres, on se cavalait. Il y eut pas mal de Roumanis d’arrêtés. Séances de cour d’Assises. Condamnations. Mais personne n’y comprenait que dalle. Nous autres, on s’est bien marré, pas un des nôtres n’a été pris. Tu comprends, j’avais dit à mes petits gars de s’égailler. D’en mettre et d’en mettre et de se trotter. Chacun pour soi, nom de Dieu. Tu piges, hein ? C’était le moment ou jamais. Mais je leur avais également dit de ne pas perdre le contact avec le gros des Roumanis pour savoir ce qu’ils allaient faire et surtout, et surtout, à tout prix, il fallait empêcher que le Marco les rejoigne. J’avais dit à chacun qu’on pouvait le zigouiller. Et à ce moment, je ne savais pas encore qu’il avait descendu le Balafré dans sa roulotte. Je l’ai appris un peu plus tard sur la route. Et après c’est la Mère qui m’a raconté tous les détails et comme par hasard tu étais encore une fois mêlé à tout ça. Je n’ai jamais compris comment ni pourquoi. Mais, enfin, j’étais content de savoir que tu étais rentré d’Italie et que comme par hasard tu t’intéressais à ce qui se passait chez nous. Tu peux pas savoir le courage que ça m’a donné et aussi du flair et de l’astuce, à ton exemple, pour finalement baiser le Marco, cette grande vache. Mais pour le moment on ignorait encore tout et on se cavalait, moi, mes frangines, Vania, Pietr, Miraud, Guines et le grand Fanchon, l’as de l’eustache. J’avais dit aux autres que j’allais tâcher d’établir le contact avec Paris, de ne pas s’en faire et, surtout, de ne pas se faire prendre, à aucun prix.

« On se cavalait, donc, comme je te l’ai dit et on en mettait, quand j’appris la nouvelle de l’assassinat du Roi par un courrier que le Grêlé m’avait envoyé. C’était du côté du Plessis. Le Grêlé me faisait savoir qu’il avait levé le camp et qu’il allait faire une tournée dans le Midi, avec son théâtre, histoire de détourner les soupçons. Il me priait de lui envoyer les Trois Maries dont il avait absolument besoin pour le spectacle qu’il comptait donner et pour faire voir que sa troupe était au grand complet et qu’il n’y manquait personne. La Mère me faisait dire de me trouver à minuit dans le bois des Verrières, au carrefour de l’Obélisque, et c’est par elle que j’ai eu tous les détails.

« Cette rencontre avec la Mère est le plus grand souvenir de ma vie. Je ne devais plus la revoir car déjà elle se sentait malade et moi, quand j’ai eu tiré vengeance du Marco, je n’ai jamais voulu retourner reprendre ma place dans la horde. J’en ai profité pour calter. J’en avais marre. Il y avait longtemps que j’en avais marre, tu le sais bien, je ne m’en suis jamais caché et plus d’une fois déjà j’avais foutu le camp sans esprit de retour, mais chaque fois le Balafré réussissait à me remettre le grappin dessus et à me faire marcher, chaque fois pour mon malheur. Mais tout de même je suis content d’avoir donné satisfaction à la Mère. Avant de mourir, elle m’a fait savoir qu’elle avait été contente de moi. Il paraît que j’ai fait ce qu’il fallait faire dans la circonstance. Mais je te jure, caporal, que j’ai fait tout juste ce qu’il fallait faire, et rien de plus. Déjà j’étais détaché de toutes ces histoires, et si j’ai été fier de réussir la vendetta et dans des conditions particulièrement difficiles, tu peux être assuré que je n’en ai ressenti personnellement aucune jouissance ni volupté et que je n’en ai tiré aucune gloriole ni bénéfice. Je t’avouerai même que les gens du clan m’en veulent aujourd’hui, qu’ils me craignent, me détestent et me maudissent. Naturellement, je ne te parle pas de la famille qui est foutue, les filles éparpillées, ta Marie mariée en Angleterre, à un lord, à ce qu’il paraît, et pour trois, six, neuf, autant dire jusqu’à la saint-glinglin, la Mère enterrée et le Grêlé, à ce qu’on m’a dit, plus timbré que jamais et purotino-purotin au point que c’est tout juste si les maires lui donnent l’autorisation de monter sa tente dans les trous invraisemblables où il donne son spectacle en passant. Il est plus pauvre que le Juif-errant. Il paraît qu’il a déraillé et que personne ne pige couic à ce qu’il fait, mais que l’on rigole. Ça me fait de la peine pour lui. Je lui ai souvent envoyé des sous. Il paraît qu’on ne mange pas tous les jours, que les costumes sont reprisés et les maillots crevés. Mes deux grandes frangines méritaient mieux que ça. Mais que veux-tu, les gitanas c’est des ânesses et les gitanos des mulets. On ne fait pas plus têtu. À preuve : le Roi.

« Malgré les avis, les cartes et les horoscopes, le Balafré n’a voulu agir qu’à sa tête. Il paraît, m’a dit la Mère, qu’il t’a très mal reçu quand tu es venu le voir un certain matin avec un photographe. Il paraît, m’a dit la Mère, que tu avais déjà tout deviné parce qu’il portait des gants. Non, sans blague, j’aurais bien payé cent francs pour voir ça ! Mais avoue que c’était un ballot de se méfier de toi. La vérité c’est qu’il était jaloux, non pas de la Mence, mais de moi. Il avait également échafaudé une combinaison, m’a dit la Mère, pour le cas où tu aurais réclamé ta fille. Faut pas lui en vouloir, vieux, mais les gens de chez nous sont ainsi. Ils n’ont jamais lu un livre, ils ne vont jamais au cinéma, mais ils sont plus romanesques et intéressés que les romanciers. Ils croient à des tas de combines. Tu sais, j’ai lu tous tes bouquins. Je ne les comprends pas tous, souvent je ne puis pas te suivre, mais au moins ça grouille, ça vit, ça voyage là-dedans. Je comprends que ça doit être épatant puisque ça me fait envie et souvent, je ne sais pas comment ça se fait et je ne saurais te le dire ou te l’expliquer, mais souvent j’ai suivi tes conseils quand je me trouvais coincé dans une sale affaire qui n’aboutissait pas ou pouvait mal tourner pour moi. Je lis un bouquin de toi, tiens, tes poèmes, et je sais comment agir et je m’en tire. Tu es un type épatant. Il n’y en a pas deux comme toi. Dieu sait si tu nous as souvent fait chier, au front, mais tous les copains, et ça je puis bien te le dire, s’ils râlaient, ils se seraient fait tuer pour toi, caporal. Parole d’honneur, et aussi vrai que je suis là et parle au nom de tous, tu ne nous l’as jamais demandé, au contraire, c’est toi qui te serais fait tuer pour nous, pour les foireux qui te faisaient baver et pour les autres. Dis, c’est-y vrai ou pas vrai, dis ? Mais toi, tu es trop fier pour l’avouer. Oh, maintenant, je te connais bien, tu sais.

« Où en étais-je donc ? Ah oui, la Mère qui m’attend au carrefour, dans les bois des Verrières, au pied de l’Obélisque. Je m’amène. J’étais crevé, tu penses, et j’avais une balle dans le gras du mollet. La Mère me raconte l’attaque des ours. Comment le Marco les avait lâchés sur le camp. Comment ils se ruèrent sur les roulottes. Comment ils furent d’ailleurs tous pris, le Grêlé, qui se méfiait, ayant tendu des pièges à l’insu du Balafré. Comment trois ours pénétrèrent dans la grande roulotte du roi et comment mon oncle arriva à les mater. C’était peut-être un grand politique que le roi mais mon oncle était un homme courageux. Déjà il s’était mesuré avec le Marco et lui avait crevé un œil. On avait envoyé le Balafré en prison. Il avait tiré son temps. Cette fois-ci, il s’en tirait avec des blessures aux mains. C’est pourquoi il t’a reçu avec des gants. Il devait être grotesque. Il paraît que tu es venu avec un journaliste ou un photographe, que le roi lui a fait visiter tout le camp pendant que tu t’entretenais avec la Mère et que tu voulais savoir où j’étais pour venir me rejoindre et que la Mère t’a raconté je ne sais quoi en te faisant les lignes de la main pour t’empêcher de venir. Et pendant que le roi comme un directeur de cirque faisait visiter le campement à ton photographe ou à ton journaliste, un monsieur décoré, qui professionnellement était payé pour tout voir et pour tout savoir, à eux deux ils n’ont rien vu, et pendant tout ce temps-là le Marco se tenait caché dans la roulotte du roi. Même le Grêlé ne se doutait de rien. Ni la Mère qui est voyante. Cela me paraît bien mystérieux. Mais rien ne m’étonne de Marco. C’était un bougre. Et il m’en a donné du fil à retordre, me glissant entre les pattes comme une anguille, inventant des ruses de sorcier pour m’échapper, mettant tout en œuvre pour me décourager et me faire abandonner sa piste. Je l’ai traqué durant six mois. À la fin je l’ai tout de même eu. Il paraît qu’il a abattu le Balafré à peine un quart d’heure après ton départ. C’est mystérieux. Une balle entre les deux yeux. À bout portant. Il attendait le roi dissimulé derrière la portière. Il n’a eu qu’à tendre le bras quand mon oncle est rentré dans sa grande roulotte. Le plus mystérieux c’est que personne ne l’a vu sortir. On l’a identifié à sa veste. Tu sais bien qu’il portait toujours sa veste jetée négligemment sur l’épaule. Sur l’épaule gauche. Il a dû la perdre en s’en allant. Ce qui prouve qu’il avait tout de même la trouille et qu’il s’enfuyait. Mais par où ? Mystère. La Mère a trouvé la veste de Marco par terre, bien en vue, au beau milieu de la roulotte. Le Balafré était étendu tout du long, la face sur le plancher. Il paraît qu’il avait beaucoup saigné. Sous la voiture un ours enchaîné grondait, très excité par l’odeur du sang. On n’avait rien volé au roi.

« Ne t’étonne pas si je te raconte tout cela par le menu détail. On a pesé ta conduite. Nous autres, nous sommes des conteurs. Rien ne nous échappe. On n’écrit pas. On se transmet tout oralement. Un courrier qui vous rapporte un message se l’est raconté tout le long de la route et quand il vous le récite il y ajoute des détails de son cru selon sa faculté d’élocution et son émotion, et pour donner plus de passion à la chose il insiste et revient mille fois sur ces détails vrais qu’il a trouvés en cours de route. La parole est beaucoup plus vivante que l’écrit. Et à son tour quand on raconte, on brode sur du déjà brodé. Ainsi on enserre la vérité dans un filet dont elle ne s’échappera jamais plus. Elle est ligotée. C’est ainsi que nous sommes et que nous faisons quand nous nous racontons les histoires de la tribu, le soir, à la veillée, et que nous restons bien souvent toute la nuit assis autour du feu à fixer par des paroles les faits et gestes de nos prédécesseurs dont la mémoire est vivante en nous à force de petits détails que l’on nous dit d’eux. C’est ainsi que je pourrais te parler comme un témoin oculaire de la vie de l’un ou l’autre des maris de la Mère, tu sais bien lequel, celui qui a été guillotiné à Cayenne ou le voleur de poules, dont je connais toutes les habitudes et toutes les manies, et jusqu’à l’intonation de leur voix et leurs gestes particuliers quand ils avaient trop bu, et pourtant ils sont morts avant que je ne vienne au monde. Nous avons de l’imagination, de la mémoire, un besoin intempéré, fiévreux de la parole, un don d’improvisation qui ressemble fort à une impulsion et qui jaillit souvent en racontars, vantardises et affabulations. Mais devant un juge d’instruction : motus !

Il n’apprendra jamais rien. On ne se donne même pas la peine de nier. On se tait. On se ferait plutôt arracher la langue que de rompre le silence. Ils le savent bien, va. C’est ainsi que nous sommes, têtus et farouches, nous, les Gitanes, les vrais, nous sommes des hommes, et non pas des complaisants et des mélodieux, des craintifs et des traîtres comme les Tziganes et les Roumanis. Ils font du charme. Nous sommes des durs. Et le Marco il tenait des deux. C’était un bel homme et un mec. Attaquer le camp avec ses ours, c’est d’un brave. Profiter du désarroi pour passer inaperçu et se faufiler dans la roulotte du roi, ça c’est d’un virtuose. Se cacher derrière un rideau et attendre des heures le moment propice pour abattre son ennemi mortel, c’est d’un lâche. Mais tu sais, ce qui m’épate le plus de lui, c’est de me dire que pendant tout ce temps-là, il avait sa veste sur l’épaule comme un flâneur qui n’a rien à faire, ça c’est crâne. Tu te souviens, il était coquet et toujours bien frusqué, avec des bijoux et des pochettes de soie, des bottines, un foulard bien noué et il se soignait les bacchantes. C’était un élégant. Je crois que c’est le trafic des enfants qui l’a pourri. C’est un métier de tortionnaire. À la fin, tout le monde le craignait sur la zone. Les Transylvaniens c’est une drôle de race. Tu connais leurs filles ? Elles ont de la classe.

« Tu sais si la Mère avait la parole facile. Tu te souviens, tu disais qu’elle avait le cœur dans la bouche vu qu’elle n’arrêtait pas de parler comme le cœur ne s’arrête pas de battre. Eh bien, cette nuit-là, au pied de l’Obélisque, au centre du carrefour en étoile du bois des Verrières, alors qu’elle me disait tout, elle fut épatante. Sans employer aucune parole véhémente mais avec beaucoup, beaucoup de précision la Mère me raconta l’assassinat de son frère et c’est avec beaucoup, beaucoup de précision et sans vaines recommandations et bénédictions que la Mère me chargea de venger le roi. J’acceptai la Vendetta. C’était mon rôle et ma raison d’être dans la tribu. Cela devait arriver un jour. Je le savais. C’est donc sans affliction aucune que nous nous séparâmes, la Mère et les Trois Maries allant rejoindre le Grêlé dans le Midi et moi, Vania, Pietr, Miraud, Guines et le grand Fanchon, l’as de l’eustache, pour aller traquer Marco.

« Il se trouva que les dispositions que j’avais prises après la tuerie de Méréville se prouvèrent être très efficaces et que le Transylvanien ne put jamais franchir la Loire pour passer en Espagne ni rejoindre le gros des siens dans l’Est pour rentrer dans son pays. Pour une fois le Marco avait enfilé et même boutonné sa veste. Il ne crânait plus, le bellâtre. Nous l’avons traqué de Nantes jusqu’à Saint-Quentin et c’est au mois d’août, dans la forêt du Paraclet[78], au nord de l’Aisne, qu’adossé à un chêne, j’eus la satisfaction de lui faire sauter son autre œil, puis de le voir cloué à l’arbre par l’eustache du grand Fanchon et les couteaux à cran de mes autres copains. Nous ne lui donnâmes pas de sépulture. Vania, Pietr, Miraud, Guines transportèrent une fourmilière à ses pieds. Aujourd’hui son squelette doit être bien nettoyé. Je te jure qu’il n’a pas pu faire ses paquets et qu’il ne mettra plus les cannes. Cela a dû le chatouiller jusque dans le troufignon. Comme nous avions brûlé ses frusques, ce mort n’a jamais été identifié et si on l’a trouvé, c’est un anonyme. Jamais plus on n’en a entendu parler, ni moi ni personne. Amen. »

Aix-en-Provence,

du 17 octobre au 13 décembre 1944

 


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[1] Blaise Cendrars : Histoires vraies, Paris, Grasset, 1937

[37] Monuments inédits par l’Auteur de La dernière Vie de M. Olier, t. I, col 321 D, 2 vol. in-4°, Parie, 1848

[38] Cf. l’Introduction de J. -H. Lévesque aux Poésies complètes de Blaise Cendrars, 1 vol., Éd. Denoël, Paris, 1944.

[39] Cf. pp. 59-61 du présent volume.

[40] Je sais qu’après cet incident Lerouge porta son ouvrage chez un nouvel éditeur, obtint un nouveau contrat dont il se montrait très satisfait, mais je constatai lorsque Lerouge m’apporta la nouvelle édition que « Le Mystérieux Docteur Cornélius » avait subi de nombreuses coupures et avait fondu de moitié.

[41] Cf. Dr. René Allendy : Journal d’un médecin malade, 1 vol., Denoël, Paris, 1944.

[42] Les premiers ! De ces vers auxquels l’on croit et que l’on brûle quelques années plus tard comme péchés de jeunesse car, réellement, c’est tout mais ce n’est pas ça : de la poésie. Rémy de Gourmont écrivait : « En France, on est poète jusqu’à vingt ans ; après on fait de la politique. » J’ajoute : Quelle honte que d’avoir vingt ans en poésie ! Avis aux moins de cinquante ans.

[43] Bien que deux fois cité, ce couplet n’est pas de moi. Tout le monde sait qu’il faut l’attribuer à Victor Hugo ! (Pierre Bertin, de la Comédie française, dixit.)

[44] Sië-Thao, en chinois mandarin : Baiser-Délicieux.

[45] En 1923, c'est en pensant à cette rencontre entre le père François et Gustave Lerouge que l'idée me vint de porter à l'écran « Le Chevalier Destouches » de Barbey d’Aurevilly. Que j'étais naïf! Déjà à cette époque aucune censure au monde ne pouvait tolérer de faire voir à la foule démocratique (qui est le public du cinéma) une poignée de nobles disperser et battre à coups de fouet la plèbe révolutionnaire. Quel précurseur que ce cavalier ! Je n'avais eu besoin que d’une escouade de chouans de Calabre pour réaliser ce tableau. Encore un de mes grands films qui n’a jamais vu le jour. Coût : 5 millions. N’empêche, je me suis bien amusé en tournant ça. Le père François étant mort, j'avais fait venir Faustino, le plus célèbre gaucho du Paraguay, un virtuose du fouet, pour enseigner et entraîner mes acteurs à Rome. L’art du maniement du fouet est en pleine décadence et sa tradition ainsi que sa terminologie françaises sont perdues. Un des derniers amateurs de cet art de haute époque était justement Lerouge. Il parlait et jugeait des coups comme un aficionado. Dommage qu'il n’ait jamais écrit le petit « Traité du Fouet » que je lui avais demandé en 1919 quand je m'occupais des « Éditions de la Sirène » et que je lançai la collection des « Tracts ».

 

[46] Éditions du Verseau, Lausanne, 1929.

[47] Chez Grasset, Paris, 1940.

[48] Cf. Blaise Cendrars : Aujourd’hui, pp. 221 à 225,1 vol., chez Grasset, 1931.

[49] Cf. Pierre Champion : Marcel Schwob et son Temps (1 vol., chez Grasset, Paris), livre terriblement révélateur en ce qui concerne ce couple. Le cas de Rémy de Gourmont n’a pas encore été élucidé publiquement (« Aux moments de la plus grande détresse ou de la plus belle exaltation, Rémy ne parla jamais de lui-même à personne », déclare son frère, Jean de Gourmont), mais les échos qui ont percé dans les milieux littéraires sont assez troublants. Le Dr. Voivenel ne révèle pas grand'chose si l’on ne sait lire entre les lignes. Cf. Dr. Paul Voivenel : Rémy de Gourmont vu par son Médecin, 1 vol., Édition du Siècle, Paris, 1924.

[50] Campus Stellae : Compostelle, le champ où l’étoile s’est posée.

[51] Pour la définition de ce terme voir les pages 671 et 672 du « Journal » d’André Gide (Bibliothèque de la Pléiade, N. R. F., Paris, 1941). Oh, chochotte, que de mensonges, de complaisance, de chichis, d’hypocrisie, de crises de nerfs, de vantardises, de poses, de vanité, de larmes de crocodile, d’esthétisme, d’art, de morale dans ce journal intéressé tenu par un hystérique qui écrit devant son miroir : « Chaque pensée prend un air de souci dans ma cervelle ; je deviens cette chose laide : un homme affairé » (page 195). Je sors ahuri de cette lecture de 1332 pages comme si j’avais relevé les inscriptions des 1332 pissotières de Paris que sont les chapelles littéraires. André Gide : le maquereau des grands hommes. Il lui faut tout le Panthéon : Gœthe, Shakespeare, Dostoïevsky, Stendhal l’Égotiste et l’exemple du « Journal » des Goncourt pour le mettre en train ; mais quand il y est, il enfilerait son piano, et vous le place. Quel maniaque !

[52] En 1357, Jean de Venette, carme du couvent de Paris, auteur d’une chronique de l’ordre du mont Carmel, composa ou plutôt acheva un immense poème français de plus de 16.000 vers : Histoire des Trois Maries (Ms. Bib. Nat. Fds. frçs. 7581, in-F°). C’est un roman spirituel, rempli de fictions, touchant sainte Anne et ses trois prétendus maris : saint Joachim, saint Jacobé, saint Salomé desquels elle aurait eu trois filles appelées les trois Maries, et dont les deux dernières auraient été surnommées Jacobé et Salomé, du nom de leur père… L’auteur y confond sainte Marie de Véroli avec sainte Marie Jacobé, honorée en Provence… Il est cependant assez exact dans les détails où il entre sur la situation du lieu de pèlerinage que l’on nommait en langage vulgaire : Nostre Dame de la Mar…

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Vous en yrez droit en Prouvence

Illec sont en grant reverence,

À trois lieues près de saint Gille

Et ne sont pas en moult grand ville,

Ains, sont dedans une chapelle,

Moult avenent devote et belle,

Illec les garde ly prieurs,

Avec plusieurs religieurs

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Souvent la mer à eux approche,

Mais leur fait mal ne grevance :

Ne point au lieu trop ne s’avance ;

Cils lieux se dit et fait nommer

Aux deux Maries de la Mer.

Illec sont près du rivage,

Mais qui bien vourrait le langage,

Du pays dire et la devise,

Il parlerait en cette guise :

Aux deux Maries de la Mar,

Ainsi se vol ce loc nommar.

Là reposent les deux Maries

Honourées et seignouries

C’est Jacobé et Salomé

Qui sont en grande renommée.

« … Et illec se hébergerent en lostel d’une bonne dame crestienne appelée dame Eve de la Ruolle, et illec maladie les print, et y trepasserent », raconte le vieil auteur, et il ajoute : « et Sarrette leur chambriere aussi… »

Cette Sarrette, la chambrière, n’est personne d’autre que Sara, leur patronne, que les gitanes viennent honorer dans la crypte des Saintes Maries-de-la-Mer, lors de leur assemblée nationale (?), fin octobre.

Sur cette question des saintes Maries consulter : Histoire des Saintes Maries Jacobé et Salomé, t. I, col. 1265 à 1430 des Monuments inédits, par l’Auteur de La dernière Vie de M. Olier, 2 vol. in-40, Paris, 1848. Sur l’identification des Saintes : Idem, t. I, col. 150 B, col. 1278 D ; t. II, col. 272, col. 602.

Sur les trois époux de sainte Anne et le poème de Jean de Venette : Idem, t. I, col. 1275 à 1279.

Toutes ces questions sont traitées à fond et définitivement. Il n’y a pas à y revenir. C’est probant. Et c’est le plus bel hommage que je puisse rendre au savant et humble sulpicien, l’abbé F…, dont je tiens à respecter l’anonymat auquel il s’était voué de son vivant en se vouant à la Bienheureuse Vierge Marie, Mère de Dieu, dans sa dédicace.

« Et cum transisset sabbatum, Maria Magdalene, et Maria Jacobi, et Salome emerunt aromata, ut venientes ungerent Jesum » (Marc, XVI, I).

[53] Cf. Blaise Cendrars : Le Plan de l’Aiguille, p. 216, 1 vol., Au Sans Pareil, Paris, 1929. [ …et aux éditions du groupe des Ebooks libres et gratuits : Dan Yack, 1ère partie, Le Plan de l’Aiguille]

[54] « Lorsqu’on annonça à Marie qu’elle devait quitter le Temple et prendre un époux, elle parut toute troublée ; elle répondit au prêtre qu’elle désirait demeurer au Temple ; qu’elle avait fait le vœu de n’appartenir qu’à Dieu, et que le mariage n’avait aucun attrait pour elle…

Dans le même temps, un prêtre d’une extrême vieillesse était porté par d’autres prêtres dans le Saint des Saints : c’était sans doute le grand pontife. Pendant qu’on offrait l’encens près de lui, il lisait des prières dans un rouleau. Tout à coup il est ravi en esprit : une main mystérieuse lui apparaît et lui montre sur le livre le passage suivant d’Isaïe : « Une branche sortira de la racine de Jessé, et une fleur naîtra de sa tige » (Isaïe, IX, I).

Bientôt on vit des messagers se rendre de tous côtés dans les pays environnants. Ils convoquaient au Temple tous les hommes de la race de David qui n’étaient pas mariés. Un grand nombre vinrent, et on leur présenta Marie. Parmi eux se faisait remarquer un jeune homme de Bethléem animé du plus vif désir d’obtenir la main de la jeune vierge…

Cependant Marie retourna dans sa cellule, où elle versa d’abondantes larmes…

Pendant ce temps, le grand prêtre, inspiré d’en haut, distribuait des branches à tous les prétendants : par son ordre chacun marqua de son nom propre le rameau qui lui était donné, et le tint à la main pendant la prière et le sacrifice. Toutes ces branches furent ensuite rassemblées et placées sur un autel devant le Saint des Saints, et il fut déclaré que celui dont la branche fleurirait était l’homme désigné par Dieu pour être l’époux de Marie de Nazareth…

Le jeune homme de Bethléem priait, les bras étendus et à grands cris, dans une des salles du Temple. Quelles larmes brûlantes ne versa-t-il pas lorsque, après le temps marqué, on leur rendit les branches, en leur disant qu’aucune n’avait fleuri, et qu’aucun d’eux n’était désigné par Dieu pour devenir l’époux de la jeune vierge ! Tous les autres retournèrent chez eux, mais le jeune homme prit le chemin du Carmel. Il y demanda asile aux anachorètes qui y vivaient depuis Élie, et il continua de prier avec eux pour l’accomplissement de la promesse.

La tradition le nomme Agabus, et dans le tableau de Raphaël appelé vulgairement Sposalizio, il est représenté sous la figure d’un jeune homme qui brise un bâton sur son genou. »

Visions d’Anne-Catherine d’Emmerich, t. I, p. 55.

Je pense qu’il n’est pas impie de vouloir oser un rapprochement entre le « calignare » d’une gitane et le « Sposalizio » Agabus qui fut évincé par saint Joseph à qui Dieu remit plus tard la verge fleurie.

B. C.

[55] Ce train, fait d’un assemblage de légères lattes entre-croisées et montées sur goupilles, se manœuvrait comme un grand accordéon par deux hommes installés un à chaque bout. C’était un chef-d’œuvre d’ingéniosité et de simplicité qui marque bien le sûr instinct que le Grêlé avait du théâtre et des possibilités de la mise en scène. Le mouvement de plus en plus rapide de l’accordéon qui s’étirait et se rétrécissait donnait aux wagons peints sur la toile qui se plissait dans le fond les mouvements mêmes et la perspective fuyante d’un train en vitesse. L’illusion était parfaite, surtout accompagnée de bruits caractéristiques.

[56] Cf. Une nuit dans la forêt (Éd. du Verseau, Lausanne, 1929) où je parle pour la première fois de mon roman-fleuve.

[57] En publiant sa chronique « Les Hommes de Bonne Volonté » de son vivant Jules Romains prouve qu’il n’adresse pas son témoignage à la postérité, mais à ses contemporains — et toute la perspective en est faussée du fait que ce témoignage devient intéressé : l’auteur cligne de l’œil à son lecteur comme à un compère : « — Nous faisons de l’histoire, hein, mon vieux ? » Je pense bien, tous les deux sont juge et partie.

[58] Heureusement qu’à l’époque les hommes du jour ne parlaient pas encore à la radio comme ils le font aujourd’hui, car je me serais suicidé s’il m’avait fallu entendre tous les dimanches le prêchi-prêcha du mari de Paquita. Le papier de journal, la pellicule, les haut-parleurs, peuvent dégoiser, mais l’oreille a des limites — et la patience humaine !

[59] Ô pauvre buste mortel inscrit dans le cadre de la caverne, énigmatiquement posé face à ton double et côte à côte avec ton plus proche voisin, cette première lettre, cette première « ville sainte » est-ce « utérus » ou « tombeau » ? — car, si je vous dessine tous les trois tels que vous êtes posés là dans la caverne, mais avec un peu plus de réalisme, c’est-à-dire, par exemple, votre statue en pied voici que je suis obligé de vous adjoindre votre sexe et, à votre sexe, son pôle contraire, si bien que vous n’êtes plus trois dans la caverne mais déjà neuf personnages, dont chacun est le principal personnage d’une caverne similaire habitée par autant de multiples de trois que la première caverne d’où a jailli cette multitude effrayante d’hommes qui va se multipliant, toujours régie par les forces élémentaires de la nature éternelle qui continuent à se manifester à l’extérieur de chaque cellule adhérente à la cellule mère, — ainsi chaque lettre de l’abécédaire sacré est aussi une table de multiplication, une chronologie et une dynastie. Or, si je ne veux pas perdre de vue aucun des innombrables personnages qui vont en se multipliant tout en diminuant de taille mais en augmentant de sens et de portée et, surtout, si je veux pouvoir suivre jusqu’à l’infiniment petit, jusqu’à l’infiniment éloigné dans le passé et dans l’avenir la signification essentielle de la présence de chacun d’eux dans la chaîne des êtres, je suis bien obligé, faute de place dans ma page d’écriture, d’abandonner la pictographie pour avoir recours à l’idéogramme et marquer chaque être d’un signe synthétique pour préciser son attribut, son rôle, sa place, sa grandeur, et ce signe est fatalement stylisé, un accent, un symbole, signe, accent, symbole qui pour marquer plus efficacement les conjonctions entre les désirs, les actes, la façon d’être, le comportement de l’homme terrestre peuvent se noter directement (et ils le sont comme des accents toniques) sous la représentation des forces élémentaires de la nature extérieure qui conditionnent ou influencent la vie de l’homme. La flore, la faune, le climat, l’espace et le temps représentés à l’extérieur de la voûte de chaque caverne par l’image de l’eau vive, du soleil, du maïs et du yucca et du serpent à plumes perché sur un nopal peuvent également être inscrits symboliquement. Alors le cadre de chaque lettre qui détient l’homme prisonnier est un signe du zodiaque, et cette écriture seconde, tout externe quoique hermétique, rayonne en éventail et s’inscrit dans les constellations, projection de la destinée, astrologie…

Pourquoi m’as-tu appris à lire ce livre, Paquita ? J’ai jeté dans ta tombe une petite obsidienne taillée en forme du serpent à plumes et du nopal. Il n’y a pas d’autre image de paix dans ton livre : la mort perchée sur la folie des sens.

[60] Édition spéciale. Le 21 août 1944. — Libération d’Aix-en-Provence par les Américains. — Les Boches ont foutu le camp. — Ce n’est pas trop tôt !

Je… j’ai toujours eu des mauvaises fréquentations. Ainsi durant les quatre années de mon dur exil à Aix, je n’ai fréquenté que le fils d’une servante avec qui je me suis fait ami au grand scandale de la ville. Je ne compte plus les boutiquiers, les affreux bourgeois, les dames peintres et les bas-bleu chez qui je n’allais pas prendre le thé, les intellectuels des « Deux Garçons » qui m’assommaient, les inconnus qui éprouvèrent le besoin de me mettre en garde contre cette fréquentation, le devoir de me prévenir des suites que cette amitié pourrait comporter pour moi. Jusqu’à un chef de la « Légion » qui bondit un jour hors de sa permanence pour me courir après sur le cours : « — Maître, je vous vois souvent passer avec un type qui marque mal. Méfiez-vous, c’est un individu dangereux. » Et l’inspecteur primaire : « — Je connais ce garçon. Je l’ai eu à l’école du soir. C’est un élément de trouble, de désordre ! » Oh, la province !…

Dangereux, mauvais, mon ami ? Tu parles. C’est lui, à la tête de son équipe de gosses, qui a abattu tous les salopards qui ont été tués depuis le mois de juin dans la bonne ville d’Aix-en-Provence, dont cet immonde Tunisien, capitaine dans l’armée allemande et chef de la Gestapo de la région, ce chien de « Maharadjah », abattu en plein midi et en pleine rue. Je pourrais ajouter que mon ami est peintre, le meilleur dessinateur que j’aie rencontré depuis longtemps, qu’il est amputé de la main droite, mais je n’en dirai pas plus long aujourd’hui : toute la ville en parle ! Mais je voudrais dire un mot des gosses avec qui il formait équipe. L’un, le plus jeune et le meilleur tireur de la quadrille (il mettait froidement un genou à terre pour mieux assurer son arme, un parabellum un peu lourd pour lui, et ceci en plein cours Sextius, sans se soucier des sentinelles allemandes postées à quelques pas de là, pour mieux viser et ne pas rater son homme, ce jour-là un officier en civil), est beau comme Rio Jim, le justicier des films de cow-boys du temps du cinéma muet. L’autre, que je nommerai Rodolphe de Rubempré, comme un dandy romantique est froid et empressé, et joue du revolver comme d’un stick. C’est un séducteur. Le dernier est un brave petit gars qui fonce droit devant soi avec sa mitraillette. C’est tout. J’ajoute que l’après-midi ces quatre-là ne figuraient pas dans le cortège patriotique qui défila cours Mirabeau et manifesta devant la Sous-Préfecture. Mais les bourgeois qui m’avaient mis en garde contre ma dangereuse fréquentation s’étaient également abstenus. Ils figuraient aux balcons et aux fenêtres pavoisées. Ils regardaient la rue et ils applaudissaient le peuple en armes, le peuple en chants, le peuple en drapeaux. Certains faisaient une drôle de gueule. Et c’est également tout.

[61] Cf. Le Bal du Comte d'Orgel par Radiguet.

[62] Arraraquârà : la pierre où le perroquet s*est posé (en toupi).

[63] Cf. Mes chasses, p. 81. Blaise Cendrars : D’Oultremer à Indigo, 1 vol., Grasset, 1940.

[64] V. pp. 261 a 263 dans « D ’Oultremer à Indigo ».

[65] Mais… Sans vouloir entrer dans les détails de cette lente et progressive initiation qui devait durer une dizaine d’années, pour en revenir au thème de la Roue, je suis obligé de constater que c’est Paquita qui me fit remarquer que chaque lettre de l’alphabet maya est mobile et que chaque « ville sainte » est un horoscope. Elle me disait : « — Si idéographiquement vous placez sous la caverne demi-circulaire par exemple le signe de l’eau, vous verrez que le buste premier, et les personnages secondaires, et l’extérieur de la caverne avec ses signes, ses accents, ses symboles éternels s’y mireront fatalement (ce qui est l’aspect nocturne de la nature des choses, et non pas le monde à l’envers !) ; mais si vous inscrivez tout cela plastiquement, c’est-à-dire en pictographie, vous fermez le cercle de la caverne et obtenez une roue, la roue de l’Univers, qui est la signature des choses. Voyons, c’est évident, Blaise ! »

Sans cette clef, logique certes mais qui est avant tout un truc technique-mnémotechnique, jamais je n’aurais rien compris aux papyrus que j’ai traduits.

[66] « Les Guanches, intrépides nageurs, dans aucune des îles sans exception ne connaissaient la navigation, sous quelque forme que ce fut. Au point que quelques mythographes, qui les font descendre des légendaires Atlantes, pensent pouvoir donner a cette étrange lacune le caractère d'un tabou religieux... ≫ (Roger Devigne : Jean de Bélhencourt, roi des Canaries, 1 vol., Didier, Toulouse, 1944.)

[67] Maitre-livre que j'ai traduit trois fois, en 1910 pour Pierre-Paul Plan (chez Payot) ; en 1914 pour Apollinaire (au Mercure de France ou a l’Édition des Curieux) ; en 1919 pour la N.R.F... Aucune de ces trois traductions n'a jamais paru. De la guigne, quoi !... car chaque fois j'avais besoin d'argent.

[68] J'ai fait commander par Abel Gance la musique de la « Roue » à Arthur Honegger. Ce fut un joli malentendu! Gance voulait une symphonie (pas moins) pour accompagner son film. Honegger composa ce morceau de bravoure qu’on donne depuis dans les salles de concert sous le titre de « Pacific 231 ». Et ce fut sans lendemain. Je raconterai un jour comment j’ai découvert « Les Six ». C’est une rigolade... — D'ailleurs, les musiciens d’aujourd’hui me dégoutent qui acceptent que les gens de la radio débitent leurs œuvres menu-menu pour en faire de la musique d’atmosphère. Leur maitre, Erik Satie, lui, avait au moins composé de la « Musique d’Ameublement », de la musique qui pouvait s’écouter sans se prendre la tête entre les mains. C’était plus honnête. Mais on n’en parle pas…

[69] Pour ne parler que de ceux dont on parle aujourd’hui (mi-octobre 1944) : ce peintre, par exemple, Picasso, qui depuis 40 ans et quoique guidé, conseillé, entouré durant des lustres par ses amis les poètes Max Jacob et Guillaume Apollinaire, n’arrive pas à se dépêtrer de l’esthétisme suranné et sans issue de Mallarmé ; ce poète, par exemple, Cocteau, le plus germanisé des Parisiens (Cf. Jean Epstein : La Poésie d’Aujourd’hui — Un nouvel état d’intelligence, lettre-préface de Blaise Cendrars. Éditions de la Sirène, 1921), qui hésite entre l’esthétique de Nietzsche et la poétique de cette vieille barbe de Laharpe (oui, ce fesse-mathieu mort en 1803) ; ce romancier, par exemple, Duhamel, qui pour complaire à ses concitoyens et les préserver de la contagion moderne voulut noyer du même jet l’incendie de Moscou et les feux-tournants de New York, ce qui devait mener ce pompier de secours directement à l’Académie. De qui se moque-t-on et que peut-on d’eux espérer d’autre ou de nouveau, aujourd’hui ?

[70] Histoires vraies » (1937), « La Vie dangereuse » (1938), « D’Oultremer à Indigo » (1940), 3 vol. chez Grasset.

[71] Note pour le Lecteur inconnu : « C’est par erreur que page 282 de mes « Poésies complètes » (Éd. Denoël, Paris, 1944) Pestalozzi est placé dans ma parenté. Il faut lire Lavater. À la suite des ennuis de l’occupation allemande je n’ai pas pu corriger les dernières épreuves à temps. »

B.C.

[72] À l'entendre, on dirait qu'ils se sont tous casés à la Radio Nationale.

[73] Comem-Orelhas, littéralement : bouffe-oreilles, à l’époque, le sobriquet d’un bandit du sud du Brésil, qui s’est fait une célébrité par sa férocité. Il coupait le nez aux gens et souvent leur mangeait les oreilles (sic).

[74] Si mes renseignements sont exacts Lampion, le roi du maquis brésilien, aurait été abattu par la police montée à la suite d’une trahison de femme durant la campagne 1937-38 que les autorités de Bahia se virent dans l’obligation d’entreprendre pour en venir à bout et en finir une bonne fois avec ce bandit populaire, qui terrorisa la région durant 25 ans. — Son sobriquet lui venait du fait que durant une bagarre il avait reçu un coup sur la tête qui lui avait fait voir 36 chandelles. Une illumination. Un lampion, quoi ! D’autres prétendent que « Lampion » est synonyme de coup de feu, la balle du chef de bande ne ratant jamais son homme, elle vous « brûle ». D’autres, que le surnom de « Lampion » est une moquerie, la mule du chef ayant pris le mors aux dents, fait demi-tour et ramené son maître au galop dans la brousse à la vue d’un réverbère allumé, un soir que la bande devait prendre une petite ville de l’intérieur d’assaut.

[75] Si la psychanalyse m’eût intéressé j'aurais pu faire un grand papier ou écrire une brochure pour vulgariser cette théorie en France. Mais je n’y croyais pas. À mon retour d’Allemagne, où j’avais pu constater de visu ses ravages dans les milieux intellectuels de Vienne et de Munich (sans parler d’Ascona, ce refuge des détraqués allemands au Tessin, Suisse, où quelques pacifistes notoires, des grandes têtes molles, par exemple : Émile Ludwig, Pierre-Jean Jouve, ont trouve refuge en 1914), j’en dis juste assez à Guillaume Apollinaire pour lui fournir la matière d’un écho abondant pour sa chronique de « La Vie anecdotique » au Mercure de France. Jusqu'à preuve du contraire je crois pouvoir affirmer que c’est dans cet écho que le terme « psycho-analyse » fut imprimé pour la première fois en France, tout au moins dans la presse extra-médicale (hiver 1911-12). Il doit être facile de pouvoir contrôler la date exacte.

[76] M. L, Guzman : L’Aigle et le Serpent, avec une Préface de Blaise Cendrars, 1 vol., Fourcade, éd., Paris, 1930.

[77] Cette colonne ruinée, en réalité une colonne rostrée est le monument du capitaine Cook, le navigateur. Elle se dresse à une demi-lieue de Méréville, sur le plateau, et se voit de fort loin. Des fragments de ce monument, dont la statue du grand navigateur, sont conservés au musée d’Étampes.

[78] La forêt du Paraclet. Ce nom de lieu me fait tiquer. Ne s’agirait-il pas de la solitude du Paraclet où Héloïse et Abailard furent enterrés dans les bras l’un de l’autre en 1163 ? Il est vrai que la sainte retraite du Paraclet, sur les rives de l’Ardusson, près de Clairvaux, au sud de Nogent-sur-Seine, n’est pas au nord de l’Aisne. Mais dans l’ardeur de la poursuite est-ce que Sawo ne s’est pas trompé sur la situation exacte du lieu ? (Sur les translations successives des cendres d’Héloïse et d’Abailard voir la Notice historique par M. Alex. Lenoir, imprimée à Paris en 1815, pages 4 et suivantes.) « Héloïse fut déposée dans le même tombeau qu’Abailard, et la légende raconte que l’époux, se soulevant de sa couche mortuaire, ouvrit les bras pour recevoir l’épouse vingt ans attendue. »



NOTES

(pour le Lecteur inconnu).

[2] Édouard Peisson : À Destination d’Anvers, 1 vol., Grasset, Paris, 1943

[3] « Anno gratiœ Jesu Christi M°CC°LXXIX… inventum est corpus sanctissimœ Magdalenœ… in tumulo marmoreo… cum ingenti odoris fragantia, tanquam si aperta fuisset suavium aromatum apotheca… Ex ejus lingua sacratissima, adhuc tunc suo capiti et gutturi inhœrente, radix quœdam cum ramusculo fernicli exibat et exterius prominebat in lungum ; quam qui praesentes erant admirantes, suis oculis clarius conspexerunt, et ab ipsorum aliquibus relatione fidelis et devota, ego ipse qui haec scribo, saepius audivi. »

Extrait de la Chronique des Papes et des Empereurs

de BERNARD DE LA GUIONIE ; Ms. de la Bibliothèque

du Roi (Bib. Nat.).

[4] « … ubi prius quam frui visione sacri corporis mererentur, mira fragantia inde progrediens, universos astantes, miro replevit odore, quæ latere non patitur, sed deducere cogit in publicum insigne thesaurum sanctissimi corporis, quod latebat introrsum… Repertis, igitur, sacratissimi corporis immenso praelibato thesauro, et signo tutissimo in eodem, videlicet virente ramusculo palmitis, progrediente de sacratissima lingua ejus, qua apostolorum apostola, Christum resurrexisse a mortuis, apostolis nunciavit, et gentibus praedicavit. »

Extrait de Libellus hystorialis Mariae beatissimae Magdalenae

du cardinal PHILIPPE DE CABASSOLE ; Ms. de la Bibliothèque

du Roi (Bib. Nat.).

[5] voir avant-dernière note.

[6] voir avant-dernière note.

[7] Office de l’invention de Sainte Madeleine (Bréviaire ms. d’Aix, Archives des Bouches-du-Rhône, Saint-Sauveur, n° 113).

Les trois textes cités dans les notes précédentes, et leur traduction le sont d’après :

Monuments inédits, tome I, col. 881, 882 et tome II, col. 778, 779, 792, 813 ; par l’Auteur de la dernière Vie de M. Olier, 2 vol. in-4°, Paris, 1848.

[8] Cf. « Un Porte-feuilles Romantique » (sic). Portefeuille conservé aux archives de la Bibliothèque Impériale de Saint-Pétersbourg (en 1907).

B. C.

NOTES

(pour le Lecteur inconnu).

[9] C’est intentionnellement que je n’indique ni le tome, ni la page où se trouve la mirobolante formule de la Chance dans les « Œuvres complètes » de Henri Poincaré. On peut se procurer cette formule mathématique dans tous les kiosques à journaux de la Principauté de Monaco, sous enveloppe fermée. Prix : 375 francs (en 1924).

[10] Cf. Blaise Cendrars : Poésies complètes, 1 vol., Denoël, Paris, 1944.

[11] Blaise Cendrars : Anthologie nègre, 1 vol., La Sirène, Paris, 1919.

[12] On peut lire sur Paul Ventura, alias Pedtelli, dit Carbone (né le 19 février 1894 à Propriano (Corse), mort le 16 décembre 1943 dans le rapide Nice-Paris, déraillé à la suite d’un attentat « terroriste » : « Rapport annuel 1932 du Bureau Central d’information des Narcotiques du Gouvernement Égyptien », 1 vol., Imprimerie Nationale, Le Caire, 1933 ; et Blaise Cendrars : Panorama de la Pègre, 1 vol. ill., Arthaud, Grenoble, 1935. Voici en quels termes « Le Petit Parisien » du 17 décembre 1943 rend compte de la fin tragique du célèbre Marseillais, baron de la drogue et roi du marché mondial de l’opium : « Dans la première voiture des wagons-lits qui se coucha sur la locomotive le feu prit rapidement et plusieurs voyageurs trouvèrent là une mort atroce. On en retira notamment un homme affreusement mutilé par une barre de fer qui lui avait broyé les deux jambes. C’était le fameux Carbone, le torse nu, couvert de tatouages. On s’empressait autour du moribond qui n’avait pas perdu connaissance. Il déclara très calmement : « Ce coup-là, je suis fait. » Puis s’adressant à un garde-mobile qui se trouvait près de lui, il demanda : « Passez-moi une cigarette !… » Et il eut encore la force d’ajouter : « Ce sera la dernière, mais ce ne sera pas celle de l’échafaud. » C’est sur cette plaisanterie atroce que le fameux Carbone devait rendre le dernier soupir… Il mourut pendant son transfert à l’hôpital. »

Ces propos sentent la salle de rédaction. La discrétion est une vertu élémentaire dans ce dangereux métier de trafiquant et, autant que je sache, Carbone n’a jamais rien avoué. Je tiens d’un témoin oculaire, une jeune femme qui lui alluma sa dernière cigarette, que Carbone est mort avec le sourire et sans faire aucune déclaration.

[13] « Nec est quod sibi quisquam persuadeat Lazarum subinde esse mortuum. Hoc enim Evangelium aperte declarat accubuisse postea Jesum, et cum eo Lazarum accubuisse. Quin et illud inter traditiones reperimus, triginta tum annos natum fuisse Lazarus, cum a mortuis excitatus est, atque idem ille triginta aliis annis vixit, atque ita mortuus est. »

S. Épiphane : lib. II, hœres 66,

cité dans Monuments inédits, t. I, col. 364 D.

« On ignore l’année de sa mort (de saint Lazare). Dans plusieurs anciens livres liturgiques on marquait qu’elle arriva sous Vespasien et Tite, dans d’autres sous Domitien, dans d’autres enfin sous d’autres princes. Mais les églises qui ont dû être mieux informées de cet événement le rapportaient au règne de Domitien ; c’était ce qu’on lisait dans les livres liturgiques d’Autun et de Marseille, ainsi que dans la relation des religieux de Béthanie. L’office en usage au prieuré de Saint-Lazare-les-Paris s’exprimait de la sorte : « Regnante Domitiano Caesare, qui Joannem Evangelistam Romae in ferventis olei dolio posuit » (Idem, t. II, col. 123). Mais selon saint Épiphane Lazare pouvait être mort l’an 63 (Idem, t. I, col. 637 D), ce qui situe son martyre sous Néron.

[14] « Jamais midi n’a sonné à Marseille comme ce lundi (le 1er février 1943) : un signal de clairon sur le quai : un officier allemand casqué sort en courant d’une des ruelles près du transbordeur et disparait dans la porte cochère d’un des bâtiments bas du port ; pendant quelques secondes, le quai reste désert ; puis, une détonation énorme. Les cloches du vieux bâtiment gothique au pied de Notre-Dame de la Garde commencent à sonner. Le déplacement de l’air les a mises en branle. Un nuage de poussière blanche s’élève de la ruelle, de petites ombres noires disparaissent vers la rive. Ce sont les rats qui fuient. Une grêle de morceaux de bois et de pierres tombe du ciel. L’exécution du quartier mal famé du Vieux-Port a commencé… »

Walther Kiaulehn : Signal, 1° n° d’avril 1943.

[15] Lucain : Herc. Gall. — Citation et traduction d’après Amédée Thierry : Histoire des Gaules, t. I, p. 479,2 vol., Paris, 1858.

B. C.

NOTES

(pour le Lecteur inconnu).

[16] Le « bengala » ; en ouolof : le membre viril.

[17] Un « faux-poids » ; dans l’argot de la traite des blanches : une fille qui n’est pas majeure.

[18] Le « calamaio » ; en napolitain : le poulpe ou, plus exactement la petite seiche que l’on pêche dans le golfe et que l’on mange, à Naples, frit ou à la sauce au piment doux et à l’oignon, comme je l’indique, chez des traiteurs en plein vent qui vous servent ça dans un quignon de pain fendu en deux, ce qui fait bol. Cela coûtait 2 sous en 1895 quand j’étais interne à la « Scuola Internazionale » du Dr Plüss.

À Marseille ce céphalopode s’appelle : calamare, comme en italien chez les traiteurs distingués, mais le vulgo l’appelle : sipio.

[19] Finalement ce film ne fut jamais tourné à cause du lâchage de Jicky. Mais on peut apprendre l’aventure que fut pour moi mon commerce avec les boas dans mon livre : D’Oultremer à Indigo, chap. IV, pp. 115 à 149 ; 1 vol., Grasset, Paris, 1940.

[20] Rengaine idiote qui était à la mode quand je rentrai à Paris, retour du front, en 1916. Je la trouve géniale et je regrette d’avoir oublié le nom de l’Auteur, un garçon long comme une perche à haricot, avec une pomme d’Adam proéminente, pas de menton et une petite voix de fausset. Il croyait que je me moquais de lui quand je lui disais qu’il avait du génie. C’était un garçon sans prétention. Merci au lecteur qui pourrait m’indiquer le nom et me dire ce que ce parolier est devenu ? A-t-il percé ? Je le lui souhaite ! Mais peut-être est-il déjà six pieds sous terre… il n’avait pas beaucoup de santé, et il y a eu la Grande Guerre et la Guerre Mondiale.

[21] Un « gag » ; dans l’argot des studios : une trouvaille irrésistible qui fait rebondir et cascader un film comique.

[22] Cf. Blaise Cendrars : Une nuit dans la forêt, pp. 42-43, 1 vol., Le Verseau, Lausanne, 1929.

[23] Cf. Blaise Cendrars : Hollywood, chap. V, p. 166 ; 1 vol. ill., Grasset, Paris, 1936.

On trouvera également dans ce chapitre tout ce que Westmore déclare au sujet du « sex-appeal » et la définition qu’il en donne.

[24] Sur le « Codex Borbonicus », un papyrus aztèque du XVIe siècle, qui relate la conquête du Mexique par Fernand Cortez, conquête racontée et exposée du point de vue Indien, par un pictographe contemporain (probablement un prêtre attaché à la personne de Montézuma II) Cortez est partout représenté avec un fil à la patte, un fil noué à la cheville gauche, et comme tenu en laisse par ce petit dieu grimaçant et roublard, le « Nain Jaune », qui a une tête de rat et symbolise le destin à l’affût. Sur la dernière image (la dernière « maison » de ce codex qui est un horoscope) quand Cortez tombe, percé de flèches à la suite d’une trahison et qu’un de ses affiliés tire son épée pour lui trancher le chef, le « Nain Jaune » ne lâche pas le bout du fil, mais, tout au contraire, tire dessus des deux mains pour faire choir le conquérant, le « Dieu Blond ». Cf. Bulletin de la Société des Américanistes de France, année 18... (?), n°… (?), p.… (?). — Je ne puis préciser ma référence ni donner le nom aztèque de ce malin petit dieu, mes papiers ayant été pillés en juin 1940. — Le « Codex Borbonicus » est conservé à la bibliothèque de la Chambre des Députés, à Paris, mss. de la Réserve.

Je me demande où les gens du « milieu » vont chercher et retrouvent ces symboles antiques ? Il est vrai que leurs tatouages remontent aussi à la nuit des âges.

[25] Ayant accompagné un jour chez un armurier de la place du Théâtre Français, à Paris, mon ami Pierre Morel, un ingénieur qui retournait diriger une mine d’étain dans une des régions les plus perdues des Andes boliviennes, c’est avec stupeur que je vis mon ami ne trouver aucun revolver d’un calibre assez gros pour l’usage qu’il voulait en faire. À l’armurier qui lui demandait pourquoi il lui fallait un revolver d’un aussi gros calibre, mon ami répondit : « Ce n’est pas pour tuer des hommes. Mais quand on est attaqué par un Indien qui se précipite sur vous le couteau au poing et ivre d’aya huasca (plante sacrée, qui porte différents noms chez les tribus des hauts plateaux de la Cordillère des Andes. Les Indiens en tirent une boisson enivrante et roulent les tambours pour appeler l’Esprit quand ils se livrent à leurs orgies religieuse) le dimanche soir, il faut que votre balle l’arrête net, l’assomme sur place ; sinon, s’il peut encore faire trois pas en courant, cet exalté vous perce de sa lame, même ayant reçu une balle en plein cœur. C’est pourquoi il faut du gros calibre. Seul le gros calibre cloue sur place. » J’avais pensé à l’expérience de Morel en achetant ce gros fusil dont le choc seul suffisait pour arrêter un éléphant en pleine charge. Ce fusil maousse est d’ailleurs une arme de haute précision, mais fatigante à manier, surtout d’une seule main.

[26] Cf. Max Muller : Lectures on Langage, cité dans Blaise Cendrars : Aujourd’hui, p. 237,1 vol., Grasset, Paris, 1931.

B. C.

NOTES

(pour le Lecteur inconnu).

[27] Le Plan de l’Aiguille, roman ; Les Confessions de Dan Yack, roman ; 2 vol., Au Sans Pareil, Paris, 1929 (épuisé). [ajout des éd. ELG : réédité aujourd’hui, également par les éditions Ebooks libres et gratuits]

[28] Le cabinet de travail de Rémy de Gourmont donnait sur une cour, 71 rue des Saints-Pères, à Paris. Au 202 du boulevard Saint-Germain, Guillaume Apollinaire, qui disposait d’un vaste appartement avec des grandes pièces et d’un belvédère avec une terrasse sur les toits, écrivait de préférence dans sa cuisine, à une petite table de bois blanc, où il était fort inconfortable ayant dû faire rétrécir cette petite table pour réussir à la glisser sous un œil-de-bœuf mansardé, qui donnait également sur une cour. Édouard Peisson, qui a une bonne petite maison dans les collines aux environs d’Aix-en-Provence, ne travaille pas dans une pièce du devant, d’où il pourrait jouir d’une belle vue donnant sur un vallon et des lointains où la lumière joue, mais il s’est fait construire un petit coin, par derrière, sa bibliothèque, dont la fenêtre donne sur un talus bordé de lilas. Et moi-même à la campagne, dans ma maison du Tremblay-sur-Mauldre, je n’ai jamais travaillé au premier qui donne sur des vergers, mais dans la pièce du bas, qui donne d’une part sur une impasse, derrière une étable, et d’autre part sur un mur qui ferme mon jardinet.

Parmi les très rares écrivains que j’ai eu l’occasion de fréquenter, seul un homme de lettres, célèbre pour son culte frénétique de Napoléon, s’était installé pour travailler bien en face d’un panorama… historique, la fenêtre de son cabinet donnant en plein sur l’Arc de Triomphe. Mais cette fenêtre était le plus souvent fermée car le spectacle vivant de la Gloire de son grand homme, loin de l’inspirer, lui coupait les ailes. On l’entendait à travers la porte aller et venir dans son cabinet, se battre les flancs, rugir des périodes, essayer des phrases et des cadences, gémir, pleurer, se démener à en être malade comme Flaubert dans son « gueuloir ». Sa femme disait alors aux domestiques : « N’y faites pas attention. C’est Monsieur qui châtie son style ! »

B. C.

NOTES

(pour le Lecteur inconnu).

[29] En tablant sur ce phénomène de la dislocation par la couleur, qui est aussi à l’origine du camouflage, Auguste Strindberg a fait la démonstration que la terre n’est pas ronde. — Cf. Auguste Strindberg : Ein Blaubuch, 1 vol., Eugen Diederich-Verlag, Iéna, 1912.

B.C.

NOTES

(pour le Lecteur inconnu).

[30] J’appelle « outil de chantage poétique » une revue littéraire dont le comité de rédaction publie sans rire la page suivante de l’un de ses chroniqueurs attitrés : « Je crois que c’est par mon humble truchement que Jean Lambert est entré aux Cahiers du Sud. Il s’y est fait depuis la place de l’amitié, c’est-à-dire du mérite puisqu’il n’est ici de complaisance. Il m’avait montré, en 1938 ou 39, ses Nourritures Célestes, qui font une page très pénétrante sur Gide… C’était une réussite à laquelle tous applaudirent, Gide y compris. Et Ballard accepta d’emblée le manuscrit.

« La présence de Lambert dans l’équipe des Cahiers n’en est pas moins légèrement paradoxale. Dans le climat lyrique de cette maison, où la poésie domine toute critique, où la lucidité serait de peu de prix si elle ne tentait de sonder la grande nuit des mystères du verbe, il introduit une sagacité presque académique. Il sera fine mouche de la littérature plutôt que risque-tout de la poésie. Il a le goût du subtil jusqu’à ne pas toujours refuser une pointe d’affectation. Il veut bien participer à toutes les audaces, mais sans y engager tout le cœur. Attiré par la complexité et la nuance psychologiques, sensible à tous les éclats, à toutes les fugacités et contradictions internes de la pensée moderne, mais soucieux de les entraîner vers un art sobre et vers des modes classiques de juger, Lambert serait mieux un fils de la N. R. F. qu’une recrue des Cahiers. Mais l’esprit de la N. R. F. est aujourd’hui partout, sauf rue Sébastien-Bottin… »

(Les Cahiers du Sud, n° de décembre 1943.)

Cette page est d’une prétention ridicule quand on sait que Paul Valéry fréquente la maison et que Ballard, pour ne citer que lui du comité de rédaction qu’il préside, est à plat ventre devant André Gide. Mais il faut croire qu’il y a longtemps que le ridicule ne tue plus en France !

Je suis d’autant plus à l’aise pour citer cette page et ces faits que l’on ne peut m’accuser de sympathie pour l’un ou l’autre de ces grands tartufes littéraires pas plus que l’on ne peut prétendre que je suis suspect de vouloir défendre l’esprit messianique * et la tenue janséniste ** de la N. R. F.

* L’esprit messianique : « Une idée très développée dans l’Ancien Testament admet la punition d’un intermédiaire : à la colère de Dieu qui exigeait du sang frais, on sacrifiait des animaux pour n’avoir pas à payer de son propre sang — ou bien on sacrifiait des prisonniers, des esclaves ou des enfants (sacrifice d’Abraham). Quand on ne les tuait pas, on les châtrait et quand on ne les châtrait pas, on les circoncisait. Cette idée de tricher sur le paiement, de tromper le créancier ou de faire payer les autres est spécifiquement juive. Elle s’épanouit dans la conception messianique. Avoir fait payer à Dieu lui-même (ou à son fils) les péchés des hommes, tel est le triomphe de la ruse sémitique, la bonne affaire par excellence. » Dr. René Allendy : La Justice intérieure, 1 vol., Denoël, Paris, 1931.

** La tenue janséniste : « Le Vieux Colombier avait rouvert ses portes : ruche littéraire qui allait essaimer et peupler de colonies actives les scènes où l’art de la présentation théâtrale devait se renouveler. Jacques Copeau y instituait le jansénisme du théâtre. La salle étroite et nue avec ses hauts murs sans balcons, la scène avec ses massifs de maçonnerie basaltique où s’insérait le chêne clair des escaliers et de la galerie en praticable ; le foyer-parloir, l’éventaire de librairie où s’offraient les derniers ouvrages de la Nouvelle Revue Française, toute l’ordonnance du lieu affirmait le sérieux de l’entreprise, l’esprit d’étude et de réforme qu’elle entendait faire prévaloir. Les vedettes étaient sévèrement bannies de l’affiche. Un principe de communauté et de soumission assidue au travail réglait la besogne de la troupe et la vie de la maison. Entre Saint-Sulpice et Lipp s’entr’ouvrait un vallon de Port-Royal où Copeau pouvait prétendre à l’emploi des de Sacy. » Pierre Brisson : Théâtre des Années folles, 1 vol., Éd. du Milieu du Monde, Genève, 1943.

[31] Cf. Blaise Cendrars : Poésies complètes, 1 vol., Denoël, Paris, 1944.

[32] Les deux volumes devaient paraître ensemble, en 1929. Ce qui explique les différentes dates de parution et le curieux « achevé d’imprimer » du « Plan de l’Aiguille » qui intriguèrent quelques lecteurs. En effet, la couverture de ce roman porte comme date : « MCMXXIX » ; la page titre : « MCMXXVII » ; et l’achevé d’imprimer est ainsi libellé : « … ce livre commencé d’imprimer le 14 avril 1927 et achevé le 28 février 1929. » L’imprimeur a souvent dû me maudire. Qu’il trouve ici mes excuses réitérées !

[33] « Dans sa préface aux « Œuvres complètes » d’André Gaillard, Gros parle d’une chute grave que fit Gaillard « aux environs de Cassis ». Cassis est une coquille. Il faut lire Carry. Coquille bienheureuse puisqu’elle nous a valu cette lettre de Blaise Cendrars chez qui Gaillard séjournait à cette époque et le ramena, blessé, sur son dos :

« Aix, le 1er novembre 1941.

« Mon cher Ballard,

« Je vous remercie de m’avoir envoyé le beau volume d’André Gaillard. Voulez-vous communiquer cette lettre à l’ami Gros ? En effet, page 28 de sa préface, il parle de la chute grave que Gaillard aurait faite et dont il ne se serait jamais remis. Or, il situe cette chute à Cassis.

« En vérité, cette chute a eu lieu chez moi alors que j’habitais le « château » de l’Escayrol, au-dessus de La Redonne. Elle se situe le dimanche d’après Pâques 1927. André était venu déjeuner pour rencontrer quelques amis à moi, dont Marcel Lévesque, dit Cocantin, que Gaillard mourait d’envie de connaître. Vers la fin de l’après-midi, André s’éloigna pour aller faire un tour, et, le soir, il n’était pas au dernier train. Je me mis alors à sa recherche et je le découvris au bord de l’eau, au bas d’une pente très raide. Il était inanimé. Il avait dû faire une chute d’une trentaine de mètres dans les rochers. Je le chargeai sur le dos et le hissai chez moi, où je le ranimai et lavai ses plaies au vin blanc, n’ayant rien d’autre sous la main. Tout cela se passait vers minuit. Je lui fis aussi un pansement de fortune car il avait l’épaule démise et son bras droit pendait lamentablement. Enfin, malgré ses plaintes, et parfois ses cris, je le chargeai derechef sur mon dos et le descendis à La Redonne. Comme il faisait un beau clair de lune j’arrivai sans encombre chez la mère Roux, la bistrote de La Redonne. Je suppose que vous connaissez la région et les mauvais pas dans les rochers. Il était plus de deux heures du matin quand j’arrivai au bistro et que je réveillai mon monde pour s’occuper de notre pauvre ami. Un médecin de Marseille était là par hasard. Il avait manqué le dernier train ; c’est donc lui qui soigna Gaillard toute la nuit, refit son pansement et l’emmena à Marseille par le premier train du matin. Je sais par un ami chirurgien que j’envoyai voir Gaillard et qui dès le lendemain me rendit compte de sa visite, qu’André avait été sérieusement touché. En plus des plaies au visage, aux jambes, aux mains et son épaule démise, il portait deux plaies profondes derrière la tête, et avait les côtes très mal arrangées ainsi que le révéla la radio — mais pas d’épanchement. De son propre aveu, André ne s’est jamais entièrement remis de cette chute.

« Vu l’endroit où je l’ai ramassé, à un pas des vagues, au bas d’une table de rochers, un plan incliné, j’ai la conviction que ce dimanche-là André a voulu se suicider…

« Croyez-moi bien vôtre

Blaise Cendrars. »

(Les Cahiers du Sud, n° de décembre 1941.)

B. C.

NOTES

(pour le Lecteur inconnu)

[34] Cf. Blaise Cendrars : D’Oultremer à Indigo, L’Amiral, pp. 155 à 251, 1 vol., Grasset, Paris, 1940, — et plus particulièrement les pages 182, 196, 201, 202, 203, 207, 238 qui éclaireront le présent épisode de « La Femme en Noir ».

[35] N. B. À propos de « Tajito » et de « Cajita », ces deux termes canailles et tendres de l’argot de la pègre des « casitas » (les loges où se tiennent les prostituées) de Buenos Ayres et dont je ne donne pas encore la traduction aujourd’hui, je déclare au Lecteur inconnu à l’intention de qui j’ai rédigé ces notes sans prétention pour le distraire, que je n’y dis pas tout. On a pu le remarquer. Je ne dis que ce que je veux bien dire. Prière de ne pas y chercher autre chose et surtout pas ce que je ne dis pas. Inutile d’écrire à mon Éditeur sous prétexte d’éclaircissements supplémentaires. Je ne répondrai pas.

[36] C’était un des trois-mâts Erickson, de Mariehamn, îles d’Åland (Finlande), les derniers voiliers à faire encore le tour du monde. Ils allaient chercher du grain en Australie par le cap de Bonne-Espérance à l’aller et doublaient le cap Horn au retour. Leur périple durait de 210 à 280 jours. Le voyage coûtait 100 livres Sterling et l’on disposait d’une cabine. J’avais versé des arrhes et retenu ma place sur l’une de ces dernières barques qui devait appareiller de Mariehamn le 7 septembre 1939. Hélas !… à cette date je me trouvais dans les Ardennes en qualité de correspondant de guerre et le trois-mâts n’a pas appareillé.

B. C.