Wilkie Collins

 

 

 

LA PIERRE DE LUNE

 

 

 

(1868)

Traduction de
Mme la Comtesse Gédéon de Clermont-Tonnerre

 

 

 

Publication du groupe « Ebooks libres et gratuits » – http://www.ebooksgratuits.com/

 

 

 

Table des matières

 

PROLOGUE  L’ASSAUT DE SERINGAPATAM (1799)  (Extrait de papiers de famille). 5

I. 6

II. 7

III. 9

IV.. 12

L’HISTOIRE DU DIAMANT  PREMIÈRE PÉRIODE  PERTE DU DIAMANT (1848)  Ces événements sont relatés par Gabriel Betteredge, intendant au service de Julia, lady Verinder  13

CHAPITRE I. 14

CHAPITRE II. 16

CHAPITRE III. 20

CHAPITRE IV.. 26

CHAPITRE V.. 48

CHAPITRE VI. 59

CHAPITRE VII. 75

CHAPITRE VIII. 81

CHAPITRE IX.. 96

CHAPITRE X.. 105

CHAPITRE XI. 122

CHAPITRE XII. 151

CHAPITRE XIII. 168

CHAPITRE XIV.. 177

CHAPITRE XV.. 190

CHAPITRE XVI. 210

CHAPITRE XVII. 223

CHAPITRE XVIII. 234

CHAPITRE XIX.. 238

CHAPITRE XX.. 238

CHAPITRE XXI. 238

CHAPITRE XXII. 238

CHAPITRE XXIII. 238

SECONDE PÉRIODE  LA DÉCOUVERTE DE LA VÉRITÉ (1848-1849)  Les événements racontés par divers narrateurs. 238

PREMIÈRE NARRATION  Fournie par Miss Clack, nièce de feu sir John Verinder  238

CHAPITRE I. 238

CHAPITRE II. 238

CHAPITRE III. 238

CHAPITRE IV.. 238

CHAPITRE V.. 238

CHAPITRE VI. 238

CHAPITRE VII. 238

CHAPITRE VIII. 238

SECONDE NARRATION  Fournie par Mathieu Bruff, avoué de Gray’s Inn Square  238

CHAPITRE I. 238

CHAPITRE II. 238

CHAPITRE III. 238

TROISIÈME NARRATION  Écrite par Franklin Blake. 238

CHAPITRE I. 238

CHAPITRE II. 238

CHAPITRE III. 238

CHAPITRE IV.. 238

CHAPITRE V.. 238

CHAPITRE VI. 238

CHAPITRE VII. 238

CHAPITRE VIII. 238

CHAPITRE IX.. 238

CHAPITRE X.. 238

QUATRIÈME NARRATION  Extraite du journal d’Ezra Jennings. 238

CINQUIÈME NARRATION  Le récit repris par Franklin Blake. 238

SIXIÈME NARRATION  due au sergent Cuff. 238

I. 238

II. 238

III. 238

IV.. 238

V.. 238

SEPTIÈME NARRATION  Lettre écrite par M. Candy. 238

HUITIÈME NARRATION  fournie par Gabriel Betteredge. 238

ÉPILOGUE  LE DIAMANT RETROUVÉ.. 238

I  RAPPORT DE L’AGENT EMPLOYÉ PAR LE SERGENT CUFF (1849). 238

II  RAPPORT FAIT PAR LE CAPITAINE (1849). 238

III  EXTRAIT D’UNE LETTRE DE M. MURTHWAITE ADRESSÉE À M. BRUFF (1850). 238

À propos de cette édition électronique. 238

PROLOGUE

L’ASSAUT DE SERINGAPATAM (1799)


(Extrait de papiers de famille).


I

J’adresse ces lignes écrites dans l’Inde à mes parents d’Angleterre.

 

Mon but est d’exposer le motif qui m’a fait refuser ma main et mon amitié à mon cousin John Herncastle. La réserve que j’ai gardée jusqu’ici sur ce chapitre a été mal interprétée par plusieurs membres de ma famille, à la bonne opinion desquels je tiens. Je les prie de suspendre leur jugement jusqu’à ce qu’ils aient lu ce récit, et je déclare, sur l’honneur, que ce que je vais écrire ne renferme que la plus stricte vérité.

 

Le différend entre mon cousin et moi s’éleva lors d’un grand événement militaire auquel nous prîmes part tous deux : l’assaut livré à Seringapatam par le général Baird, le 4 mai 1799.

 

Pour aider à l’intelligence de l’histoire, il faut que je me reporte à l’époque qui précéda l’assaut, et aux bruits qui couraient dans notre camp sur l’or et les joyaux entassés dans le palais de Seringapatam.

 

II

Une de ces légendes, et la plus bizarre d’entre elles, se rapportait à un diamant jaune, pierre précieuse et célèbre dans les annales de l’Inde. À en croire les plus anciennes traditions connues, ce diamant aurait été enchâssé dans le front de la divinité indienne aux quatre mains qui est l’emblème de la lune. Le nom de Pierre de Lune, sous lequel il continue à être désigné jusqu’à ce jour dans l’Inde, lui vient de sa nuance singulière et aussi de la croyance superstitieuse en vertu de laquelle, placé sous l’influence de la déesse dont il était l’ornement, il était censé pâlir et reprendre son éclat suivant la croissance et la décroissance de la lune.

 

J’ai entendu raconter qu’une semblable croyance existait en Grèce et à Rome ; toutefois, elle n’avait pas pour objet, comme dans l’Inde, un diamant consacré à un dieu, mais une pierre d’un ordre inférieur, dont la transparence et les divisions intérieures rappelant celles de la lune, étaient supposées en suivre les variations ; de là serait venu à cette espèce d’onyx son nom de Pierre de Lune, sous lequel elle reste connue des amateurs modernes.

 

Les aventures du diamant jaune commencent au XIe siècle de notre ère.

 

À cette époque, le conquérant mahométan, Mahmoud de Ghizni, arrive dans l’Inde, s’empare de la cité sainte de Somnauth, et dépouille de ses trésors le fameux temple qui avait été depuis des siècles le lieu de pèlerinage des Hindous et la merveille de l’Orient.

 

De toutes les divinités révérées dans le sanctuaire, le Dieu de la Lune échappa seul à la rapacité mahométane.

 

Sauvé par trois brahmines, le dieu qui portait le diamant jaune sur son front fut enlevé pendant la nuit et transporté dans la seconde des cités sacrées de l’Inde, la ville de Bénarès.

 

Là, le dieu placé dans une salle incrustée de pierres précieuses, abrité sous un toit supporté par des pilastres d’or reçut les adorations de ses fidèles.

 

Dans ce sanctuaire, la nuit même où il fut achevé, Vischnou apparut en songe aux trois brahmines.

 

Le dieu dirigea son souffle sur le diamant de l’idole sacrée, et les brahmines prosternés se voilèrent la face. Vischnou ordonna que désormais le diamant de la lune serait gardé jour et nuit, alternativement par trois prêtres jusqu’à la fin des siècles. Et les brahmines l’entendirent, et ils s’inclinèrent devant sa volonté suprême.

 

Le dieu prédit un désastre au mortel assez présomptueux pour porter ses mains sur le joyau sacré, ainsi qu’à tous ceux de sa maison et de son nom, qui hériteraient du fruit de ce sacrilège. Et les brahmines font inscrire l’arrêt divin en lettres d’or sur la porte de l’enceinte consacrée.

 

Les siècles suivirent les siècles, mais de génération en génération les successeurs des trois brahmines veillèrent nuit et jour sur l’inestimable diamant de la lune.

 

Nous arrivons ainsi au XVIIIe siècle, dont les premières années virent, le règne d’Aureng-Zeyb, empereur des Mongols ; il donna le signal de nouvelles rapines et de la destruction des temples dédiés au grand Brahma.

 

Le sanctuaire du dieu aux mains multiples fut souillé par le massacre des animaux sacrés ; les images des divinités furent brisées, et enfin le diamant tomba entre les mains d’un officier supérieur de l’armée du Mogol.

 

Impuissants à ressaisir leur trésor à main armée, les trois prêtres gardiens se déguisèrent pour le suivre et le surveiller à distance. Les générations se succédèrent, le guerrier sacrilège périt misérablement ; le diamant, portant toujours sa malédiction avec lui, passa d’un Infidèle à un autre ; mais les prêtres ne se départirent jamais de leur mission, guettant patiemment le jour où la volonté de Vischnou les ferait rentrer en possession de leur joyau sacré. Le XVIIIe siècle s’achevait lorsque les pérégrinations du diamant le mirent aux mains de Tippo, sultan de Seringapatam, qui le fit enchâsser au manche d’un poignard, et placer dans son arsenal, comme une de ses armes les plus précieuses.

 

En ce lieu même, demeure du sultan, les trois brahmines veillèrent sur la Pierre de la Lune. On racontait que trois officiers de la maison de Tippo, étrangers et inconnus, avaient gagné sa confiance, en se conformant aux apparences du rite mahométan, et que ces trois hommes n’étaient autres que les prêtres déguisés.

 

III

Ainsi chacun se contait dans le camp l’histoire fantastique du diamant ; elle ne fit d’impression sérieuse que sur mon cousin, qui était disposé à y croire par son amour du merveilleux.

 

La nuit même de l’assaut donné à Seringapatam, il s’emporta ridiculement contre moi et contre d’autres camarades, pour avoir traité le tout de fable ; une dispute fâcheuse s’ensuivit, et l’irascible caractère d’Herncastle lui fit perdre son bon sens.

 

Il débita mille fanfaronnades, et dit que si l’armée anglaise prenait la ville, nous verrions tous le diamant à son doigt. Un éclat de rire général salua cette déclaration, et l’affaire en resta là, du moins à ce que nous crûmes tous alors.

 

Arrivons au jour de l’assaut. Dès le commencement de l’action, mon cousin et moi fûmes séparés ; je ne le vis ni au passage de la rivière, ni lorsque le drapeau anglais fut planté sur la brèche, ni enfin au moment où, passant le fossé, nous entrâmes dans la ville, disputant chaque pouce de terrain à nos ennemis.

 

À la tombée de la nuit seulement, Herncastle et moi nous nous rencontrâmes après que, la place étant conquise par nos troupes, le général Baird eut trouvé lui-même le corps de Tippo sous un amas de morts et de mourants.

 

Nous faisions partie tous deux d’un détachement chargé par le général d’empêcher le pillage et les scènes de désordre inhérentes à la prise d’une ville ; les traînards du camp se livraient à de déplorables excès ; enfin, les soldats découvrirent malheureusement, par une porte non gardée, le chemin de la salle du Trésor, et, une fois qu’ils y eurent pénétré, s’y gorgèrent de joyaux et d’or.

 

Herncastle et moi nous nous trouvâmes réunis dans la cour extérieure du Trésor, cherchant à faire respecter la discipline par nos soldats. Je m’aperçus sur l’heure que la violence de mon cousin était encore surexcitée par les scènes de carnage que nous venions de traverser ; à mon avis, il était tout à fait incapable de remplir la mission qui nous avait été confiée.

 

Il y avait passablement de désordre et de confusion dans la salle du Trésor, toutefois je ne remarquai aucun acte de violence ; on eût pu dire que nos hommes pillaient avec la gaieté d’enfants en vacances. Ils échangeaient des jeux de mots, des plaisanteries, et l’histoire du fameux diamant revenait en scène sous forme de lazzis. « Qui a pu trouver la Pierre de Lune ? » Ce refrain était incessant et ne s’arrêtait parfois que pour redoubler sur d’autres points non encore explorés.

 

Pendant que j’essayais vainement de remettre un peu d’ordre parmi cette troupe surexcitée, j’entendis des cris effroyables s’élever de l’autre côté de la cour ; j’y courus, redoutant que les soldats n’eussent trouvé sur ce point un nouvel élément de destruction.

 

Je parvins à une porte ouverte, et vis les corps inanimés de deux Indiens que, à leur costume, je reconnus pour être des officiers du palais.

 

D’autres cris partant de l’intérieur, je me précipitai dans une pièce qui paraissait être un arsenal. Là, un autre Indien, mortellement blessé, s’affaissait aux pieds d’un homme dont je n’apercevais que le dos. Celui-ci se retourna en entendant mes pas, et je reconnus John Herncastle, une torche dans une main, et dans l’autre un poignard ruisselant de sang.

 

Une pierre, disposée en pommeau à l’extrémité de la poignée, étincelait de mille feux à la lueur de la torche. L’Indien mourant se soutint sur les genoux, désigna le poignard tenu par mon cousin, et dit en langue hindoue :

 

« Le diamant de la lune tirera vengeance de vous et des vôtres. »

 

En proférant cette dernière menace, l’Indien retomba mort. Les hommes qui m’avaient suivi, en traversant la cour, envahirent l’arsenal. Avant que j’eusse pu prendre un parti, Herncastle s’élança vers eux comme un fou furieux. « Dégagez la porte, me cria-t-il, et mettez-y une garde ! » Les soldats reculèrent devant sa torche et son poignard.

 

Abasourdi de cette singulière scène, je plaçai pourtant à la porte deux sentinelles éprouvées et prises parmi les soldats de mon propre détachement. Pendant tout le reste de cette terrible nuit, je ne revis plus mon parent.

 

Dès l’aube, comme le pillage continuait, le général Baird fit annoncer au son du tambour que tout voleur pris sur le fait serait pendu, quel que fût son grade.

 

Afin de mieux en faire ressortir l’importance, le prévôt de l’armée appuyait de sa présence cet ordre du jour.

 

Parmi la foule qui écoutait la proclamation, Herncastle et moi nous nous trouvâmes face à face.

 

Il me tendit la main, comme de coutume, en me disant :

 

« Bonjour ! »

 

J’attendis avant de la prendre, et lui dis :

 

« Donnez-moi donc d’abord quelques détails sur ce qui a causé la mort de l’Indien dans l’arsenal, et sur ce que signifiaient ses dernières paroles lorsqu’il désignait du geste le poignard que vous teniez à la main ?

 

– Je pense, répondit Herncastle, que la mort de l’Indien est due à une blessure mortelle. Quant à ses dernières paroles, je ne sais rien de plus que vous. »

 

Je le regardai fixement ; son exaltation de la veille avait disparu. Je voulus lui laisser encore une chance de s’ouvrir à moi. « Est-ce bien tout ce que vous avez à me dire ? » lui demandai-je. « Oui, c’est tout ! » fut sa réponse. Je lui tournai le dos, et jamais depuis nous ne nous sommes parlé.

 

IV

Il est bien entendu que ce que j’écris ici sur mon cousin n’est destiné qu’à la famille, à moins que les circonstances n’en rendent la publication nécessaire. Herncastle n’a rien laissé échapper qui m’ait autorisé à instruire notre commandant des fortes préventions que j’avais conçues contre lui.

 

On l’a plaisanté plus d’une fois sur le diamant en lui rappelant ses fanfaronnades à ce sujet la veille de l’assaut ; mais la situation qu’il a vis-à-vis de moi, depuis la scène de l’arsenal, suffit à lui faire garder le silence. On assure qu’il demande à changer de régiment, dans le but avoué par lui de s’éloigner de moi.

 

Que ce bruit soit fondé ou non, je ne puis me résoudre à devenir son accusateur public, et chacun, je crois, appréciera mes motifs ; je n’ai que des présomptions contre lui ; je ne pourrais même affirmer qu’il a tué les deux premiers Indiens étendus à la porte, ni même le troisième dans l’arsenal, car je n’ai pas vu commettre le meurtre.

 

Il est trop vrai que j’entendis les paroles du mourant ; mais si mon cousin les attribuait au délire, comment pourrais-je contredire son assertion ? Je laisse donc nos parents communs se former une opinion d’après mon récit ; ils décideront si l’aversion que j’éprouve maintenant pour cet homme est bien ou mal fondée.

 

Bien que je n’attache aucune espèce d’importance à la fantastique légende du diamant, je dois avouer, avant de finir, que j’éprouve une frayeur superstitieuse à son sujet.

 

C’est chez moi une conviction ou une illusion, peu importe, que le crime entraîne avec lui son châtiment. Je me sens convaincu de la culpabilité d’Herncastle, et je reste persuadé qu’il regrettera pendant sa vie, s’il conserve le diamant, la part qu’il a prise dans cette mystérieuse transmission, et que d’autres subiront la fatalité attachée à la Pierre de Lune s’ils l’acceptent de sa main. Nous verrons.

 

L’HISTOIRE DU DIAMANT

PREMIÈRE PÉRIODE

PERTE DU DIAMANT (1848)


Ces événements sont relatés par Gabriel Betteredge, intendant au service de Julia, lady Verinder


CHAPITRE I

Dans la première partie de Robinson Crusoé, page 129, vous trouverez écrit :

 

« Alors je vis trop tard l’absurdité de tenter une entreprise avant d’en avoir calculé les charges et sans nous être rendu compte des moyens que nous avions de la mener à bonne fin. »

 

Pas plus tard qu’hier, j’ouvris mon Robinson Crusoé à cette place, et ce matin (21 mai 1850) le neveu de Milady, M. Franklin Blake, vint me trouver et eut avec moi la petite conversation qui suit :

 

« Betteredge, commença M. Franklin, je suis allé chez l’avocat pour traiter d’affaires de famille, et entre autres choses nous avons parlé de la perte du diamant indien, qui eut lieu dans la maison de ma tante, en Yorkshire, il va y avoir deux ans. M. Bruff pense, comme moi, que toute cette singulière histoire devrait, dans l’intérêt de la vérité, être mise par écrit, et que le plus tôt serait le mieux. »

 

N’apercevant pas encore son but, et pensant que, dans l’intérêt de la paix, il est toujours désirable de partager l’avis d’un avocat, je dis que je voyais comme lui. M. Franklin continua :

 

« Vous savez que, grâce à l’affaire du diamant, la réputation de plusieurs innocents a déjà souffert. Celle d’autres personnes peut dans l’avenir être de nouveau soupçonnée, faute d’un exposé des faits qui puisse éclairer l’intelligence de ceux qui viendront après nous. Enfin, Betteredge, je crois que M. Bruff et moi sommes tombés d’accord sur la meilleure manière de mettre la vérité en évidence. »

 

Tout cela pouvait les satisfaire infiniment, mais je ne découvrais pas en quoi cela me regardait.

 

M. Franklin reprit :

 

« Nous avons une série d’événements à raconter, et quelques-unes des personnes qui s’y trouvent mêlées sont en état d’en faire la narration. En partant de ce principe, nous avons songé que chacun de nous devrait écrire l’histoire de la Pierre de Lune en tant que nous y avons été mêlés, et rien de plus.

 

« Il faudrait montrer d’abord le diamant tombant entre les mains de mon oncle Herncastle lorsque, il y a cinquante ans, il servait dans l’armée des Indes.

 

« Je possède déjà une sorte de préface à notre récit : c’est un ancien papier de famille, où la rédaction des faits est certifiée par un témoin oculaire. Puis on raconterait comment le diamant arriva en la possession de ma tante, il y a deux ans, dans sa maison du Yorkshire, et comment il se fit que moins de douze heures après, la Pierre de Lune était perdue. Personne ne connaît aussi bien que vous, Betteredge, ce qui se passa dans la maison à cette époque. Nul n’est donc plus autorisé que vous à prendre la plume et à commencer notre récit. »

 

C’est ainsi que j’appris ce que j’avais à démêler dans l’affaire du diamant.

 

Si vous êtes curieux de savoir quel parti je pris à ce moment, je vous annoncerai que je fis ce que probablement vous auriez fait à ma place. Je me déclarai humblement incapable d’entreprendre la tâche requise, bien qu’au fond je fusse persuadé que je la remplirais fort bien si je laissais un libre essor à mes facultés personnelles. M. Franklin, j’imagine, dut lire sur mon visage mes sentiments intimes, car il refusa de croire à ma modestie et insista pour que je donnasse un libre cours à mon talent.

 

Deux heures se sont écoulées depuis que M. Franklin m’a quitté.

 

À peine a-t-il eu le dos tourné que je me suis assis à mon bureau, afin d’entreprendre ma narration.

 

Mais j’en suis encore là, bien perplexe, malgré mon intelligence naturelle ; je découvre ce qui apparut aux yeux de Robinson dans les lignes citées plus haut, c’est-à-dire la folie d’entreprendre une tâche avant de nous être bien rendu compte de ses difficultés !

 

Veuillez remarquer que j’ouvris le livre, par accident, à ce passage, et cela seulement la veille du jour où j’acceptai témérairement la difficile besogne que j’ai devant moi. Qu’est-ce qu’un pressentiment, si cela n’en est pas un ?

 

Je ne suis pas superstitieux, j’ai lu dans un temps une foule de livres, et je suis savant à ma façon. Bien qu’ayant dépassé soixante-dix ans, je possède une bonne mémoire et des jambes à l’avenant. Donc, ne regardez pas mon opinion comme celle d’un ignorant, lorsque je vous dirai qu’un livre comme celui de Robinson Crusoé est unique dans son genre, et que personne n’en écrira plus jamais un semblable. J’ai eu recours à ce livre depuis nombre d’années, en accompagnant sa lecture de la fumée de ma pipe, et j’y ai trouvé une consolation pour toutes les difficultés de cette existence mortelle. Lorsque mon esprit s’attriste : Robinson Crusoé ; ai-je besoin d’un conseil : encore Robinson. Autrefois, quand ma femme me tourmentait, maintenant, quand j’ai pris un petit verre de trop : toujours Crusoé. Le croiriez-vous ? j’ai usé six exemplaires de Robinson ; lors du dernier anniversaire de la naissance de Milady, elle daigna m’en offrir un septième ; prix : quatre shillings et six pence, un bel ouvrage relié en bleu, avec une gravure par-dessus le marché.

 

Tout ce bavardage n’avance pas l’histoire du diamant, N’est-il pas vrai ? J’ai l’air de divaguer. Allons, prenons une nouvelle feuille de papier, et commençons sérieusement en vous présentant nos respects.

 

CHAPITRE II

J’ai parlé précédemment de Milady. Le diamant n’eût jamais pu arriver dans notre maison où il fut perdu, si on n’en avait pas fait cadeau à la fille de Milady ; et la fille n’eût pas existé, si sa mère ne l’avait mise au monde, avec l’aide de Dieu, et beaucoup de peines et de soucis. Donc si nous débutons par parler de Milady, nous serons certains de faire remonter notre histoire assez loin, et c’est une rassurante consolation lorsqu’on est chargé d’une besogne comme la mienne.

 

Si vous avez quelque rapport avec le monde élégant, vous aurez entendu vanter les trois belles misses Herncastle : miss Adélaïde, miss Caroline et miss Julia ; celle-ci, la dernière des trois sœurs, était à mon avis la plus remarquable, et je pus en juger, comme vous le verrez.

 

J’entrai au service de leur père, le vieux lord ; il n’est pas mêlé à l’histoire du diamant, et Dieu en soit loué, car si son caractère était vif, son bavardage était intarissable au même degré ! J’entrai donc à l’âge de quinze ans dans la maison du vieux lord comme page attaché au service des trois jeunes demoiselles. Là, je vécus jusqu’au mariage de miss Julia avec sir John Verinder, homme excellent, mais demandant à être mené ; cela, soit dit entre nous, ne lui manqua pas ; et, qui plus est, il vécut heureux ainsi, y gagna d’engraisser et mourut satisfait ; cela dura à partir du jour du mariage jusqu’à celui où Milady reçut son dernier soupir et lui ferma les yeux.

 

J’ai oublié d’ajouter que je suivis la mariée sur les domaines de son époux. « Sir John, lui dit-elle, je ne puis me passer de Gabriel Betteredge. – Milady, repartit sir John, en ce cas, je ne saurais non plus vivre sans lui. » Ainsi agissait-il toujours avec elle, et c’est alors que j’entrai à son service. Du reste, il m’était indifférent d’être dans un lieu ou dans un autre, tant que je m’y trouvais avec ma maîtresse.

 

Voyant que Milady prenait intérêt à l’exploitation de ses biens et aux travaux du dehors, je m’y mis avec zèle, et cela d’autant plus aisément que je suis le septième enfant d’un petit fermier.

 

Lady Verinder me plaça sous les ordres du régisseur. Je fis de mon mieux, on fut content de moi et j’obtins de l’avancement en conséquence. Quelques années plus tard, un lundi, Milady disait : « Sir John, votre régisseur devient un vieil incapable, donnez-lui une bonne pension, et accordez sa place à Gabriel Betteredge. » Le mardi suivant, sir John répondait : « Chère lady Verinder, le régisseur a sa pension, et j’ai donné sa place à Betteredge. » Vous n’entendez que trop souvent parler de gens mariés qui vivent malheureux ensemble : voici un exemple du contraire ; qu’il serve d’avertissement à quelques-uns d’entre vous et d’encouragement aux autres.

 

Poursuivons notre récit :

 

On pourra me dire que rien ne manquait à mon existence.

 

Occupant un poste d’honorable confiance, vivant dans mon petit cottage, parcourant la propriété dans mes matinées, tenant mes comptes l’après-dînée, avec Robinson Crusoé et ma pipe le soir pour me distraire, que pouvais-je désirer de plus ? Qu’il vous plaise vous souvenir de ce qui manquait à Adam, seul dans le paradis terrestre ! et si vous approuvez Adam, ne me blâmez pas d’avoir cherché une compagne.

 

La femme sur laquelle se fixa mon choix était celle qui tenait mon petit ménage ; elle s’appelait Sélina Goby. D’après l’opinion de défunt William Cobbett sur les mérites d’une femme, celle-ci remplissait les principales conditions, elle jouissait d’un bon appétit et marchait avec une ferme allure ; mais j’avais, de plus, un motif tout personnel pour l’épouser. Sélina recevait de moi tant par semaine de gages, et je la nourrissais. Une fois devenue ma femme, elle ne me coûtait plus rien, et me rendait ses services gratuitement.

 

Tel fut le point de vue auquel je me plaçai : la considération de l’économie jointe à une pointe d’amour. Je soumis mon appréciation comme je la sentais à ma maîtresse.

 

« Je pense depuis un certain temps, lui dis-je, à Sélina Goby et décidément, Milady, je crois qu’il sera moins dispendieux pour moi de l’épouser que de la garder comme femme de ménage. » Lady Verinder éclata de rire, ne sachant ce qui la choquait le plus, ou de mes idées ou de ma manière de m’exprimer ; elle voulut bien me plaisanter comme ne peuvent se le permettre que les personnes de qualité. Je n’y compris qu’une chose, à savoir, que j’étais libre de suivre mon inspiration, et j’allai de ce pas me proposer à Sélina Goby. Que répondit Sélina ? Seigneur, comme vous connaissez peu les femmes si vous doutiez de sa réponse ! Naturellement elle dit oui.

 

Mais à mesure qu’approchait le moment où je devais me commander un habit neuf pour la cérémonie, le cœur commençait à me manquer ; j’ai du reste fait causer ou eu occasion d’observer bien des hommes sur le point de franchir ce pas, et tous m’ont déclaré que, huit jours avant, ils avaient désiré de se voir rendre leur liberté ! Moi, j’allai plus loin, et je fis un effort pour reprendre mon indépendance ; non pas certes sans compensation pour ma future, car rien n’est plus juste que la prévoyance de la loi anglaise qui offre des dommages-intérêts à la femme dont on veut se débarrasser.

 

Respectant donc les lois, et après entière réflexion, j’offris à Sélina Goby un lit de plumes et 50 shillings pour rompre le marché. Eh bien, non, elle fit la folie de refuser !

 

Le sort en était donc jeté ; j’achetai mon habit le meilleur marché possible, et me tirai de tout le reste le moins chèrement que je pus. Nous ne nous rendîmes pas fort malheureux ; mais nous n’étions pas non plus un ménage très-heureux. Tout cela se balançait ; par exemple, nous semblions toujours nous gêner mutuellement ; si l’un de nous montait, il rencontrait l’autre qui descendait, et toujours ainsi avec les meilleures intentions du monde ; c’est l’inconvénient de la vie des gens mariés.

 

Après cinq années de malentendus perpétuels, il plut à la Providence infinie de nous mettre d’accord en appelant ma femme dans un monde meilleur. Je restai avec ma fille Pénélope comme seule enfant.

 

Peu après, sir John mourût aussi, ne laissant à lady Verinder que sa fille miss Rachel. Je vous aurais bien mal fait connaître mon excellente maîtresse, si j’avais besoin de vous dire que ma Pénélope fut élevée sous sa surveillance, envoyée à l’école et enfin attachée au service de miss Rachel, lorsque son âge le lui permit.

 

Quant à moi, je continuai de remplir mon emploi de régisseur, d’année en année, jusqu’en 1847, époque à laquelle il se fit, à la Noël, un grand changement dans ma vie. Ce jour-là, Milady s’invita elle-même à prendre une tasse de thé seule avec moi dans mon cottage. Elle me fit remarquer qu’en calculant depuis l’année où j’avais commencé en qualité de page, du temps du vieux lord, son père, j’avais été plus de cinquante ans à son service, et elle me remit un beau gilet de laine, qu’elle avait tricoté elle-même, pour me tenir chaud pendant les froids piquants de l’hiver.

 

Je reçus ce présent magnifique, sans savoir comment remercier ma maîtresse de l’honneur qu’elle m’avait fait. À ma grande surprise, il se trouva pourtant que le gilet m’était offert non pour m’honorer, mais pour me séduire. Milady avait découvert que je devenais vieux avant que je l’eusse découvert moi-même, et elle était venue me voir pour m’enjôler, si le terme m’est permis, et me faire échanger mes durs travaux de régisseur qui me retenaient au dehors, contre les douces fonctions d’intendant qui m’assuraient mes aises à l’intérieur de la maison pour le reste de mes jours.

 

Je résistai aussi bien que je pus à l’indigne tentation de prendre mes invalides[1]. Par malheur, ma maîtresse connaissait mon côté faible ; elle me dit que c’était un service à lui rendre. La discussion se termina là-dessus. Je m’essuyai les yeux, comme une vieille bête, avec mon nouveau gilet de laine, et je dis que j’y réfléchirais.

 

Mais quand je me mis à y réfléchir, après le départ de Milady, mon esprit devint terriblement perplexe, et j’eus recours alors au remède qui m’a toujours réussi dans les cas douteux et critiques. J’allumai une pipe et j’ouvris mon Robinson Crusoé. Il n’y avait pas cinq minutes que je feuilletais ce livre extraordinaire, quand je tombai sur ce passage consolant (page 158) : « Nous aimons aujourd’hui ce que nous détestons demain. » Ce fut un trait de lumière pour moi. Aujourd’hui je voulais continuer d’être régisseur : demain, s’il fallait en croire le Robinson Crusoé, je serais tout autrement disposé. Je n’avais qu’à me transporter au lendemain, pendant que j’étais disposé à accepter le lendemain, et la chose fut faite. Mon esprit une fois soulagé de cette manière, je m’endormis ce soir-là avec la qualité de régisseur de lady Verinder, et je m’éveillai le lendemain matin avec la qualité d’intendant de lady Verinder. Tout alla à merveille, et cela grâce à Robinson Crusoé.

 

Ma fille Pénélope vient de regarder par-dessus mon épaule afin de lire ce que j’écris ; elle trouve le tout remarquablement rédigé et très-exact. Mais elle me soumet une observation juste. « On vous a demandé d’écrire l’histoire du Diamant, et c’est le seul point dont vous n’ayez pas parlé, vous n’avez fait encore que raconter votre propre histoire ! » C’est parfaitement vrai, et je ne puis m’expliquer comment je m’y suis pris pour cela. Je me demande si ceux qui font leur métier d’écrire des livres, se trouvent portés ainsi à faire l’histoire de leur vie ! en ce cas, je les plains. Voilà bien du papier de gâté, un début inutile, et qu’y faire pourtant, si ce n’est de vous prier, ami lecteur, de prendre patience, et pour moi d’aborder sérieusement mon sujet, bien que j’en sois à la troisième reprise ?

 

CHAPITRE III

La difficulté d’entrer en matière m’a amené d’abord et sans résultat à me gratter le front ; puis à consulter ma fille Pénélope ; de cet entretien il a surgi une idée nouvelle.

 

Pénélope pense que je devrais noter, jour par jour, ce qui s’est passé à la maison depuis le moment où nous apprîmes qu’on attendait une visite de M. Franklin Blake. Une fois que vous avez ainsi fixé votre mémoire avec une date, les événements viennent se grouper à cet appel avec une facilité merveilleuse. Mais comment retrouver toutes ces dates exactes ? Là, Pénélope offre de me les donner à l’aide de son journal qu’elle a appris à tenir régulièrement lorsqu’elle était à l’école. Là-dessus, je me proposais d’écrire l’histoire elle-même comme un extrait dudit journal ; mais elle rougit, prend un air offensé, et m’assure que ses souvenirs ne sont que pour elle seule, et que nul autre qu’elle n’y jettera les yeux ; je lui demande ce que cela signifie, elle me répond : « Bagatelle ! » et je traduis cela par amourettes de jeune fille.

 

Je commence donc, en suivant les indications de Pénélope ; je dirai que je fus appelé, le matin du 24 mai 1848, dans le boudoir de lady Verinder. – Gabriel, me dit Milady, voici des nouvelles qui vous surprendront : Franklin Blake est de retour de l’étranger. Il vient de passer quelque temps avec son père à Londres, et nous arrive demain pour jusqu’au mois prochain, afin de fêter le jour de naissance de Rachel.

 

Si j’eusse eu mon chapeau à la main, le respect seul m’eut empêché de le jeter au plafond. Je n’avais pas revu M. Franklin depuis son enfance, qu’il avait passée avec nous dans maison. Autant que je pouvais m’en souvenir, il était le plus charmant garçon qui eût jamais cassé une vitre, ou fouetté une toupie. Miss Rachel, qui était présente, et à laquelle je soumis ces remarques, me répondit que, quant à elle, il lui avait laissé le souvenir d’un tyran en herbe, qui torturait ses poupées, et n’épargnait ni le harnais ni le fouet aux petites filles devenues victimes de ses jeux.

 

« Je brûle d’indignation, fit en se résumant miss Rachel, et il me semble que j’ai encore une courbature lorsque je pense à Franklin Blake. »

 

Ceci admis, vous me demanderez peut-être comment il se fait que M. Blake eût passé toute sa jeunesse à l’étranger. Je vous dirai que son père avait eu le malheur d’être le légitime héritier d’un duché, et de ne pouvoir en fournir les preuves.

 

En deux mots, voici l’histoire.

 

La sœur aînée de Milady épousa M. Blake, également célèbre par sa fortune et son grand procès. Je ne pourrais jamais énumérer pendant combien d’années il fatigua les tribunaux anglais de ses tentatives pour déposséder le duc et se mettre en ses lieu et place ; que d’avocats il enrichit, et combien de disputes il occasionna parmi des gens inoffensifs d’ailleurs pour savoir s’il avait tort ou raison ! Sa femme mourut, puis deux de ses enfants sur trois qu’il avait, avant que les tribunaux se fussent décidés à ne plus prendre son argent et à le débouter de ses prétentions.

 

Enfin le duc alors en possession resta possesseur ! À dater de ce jour, M. Blake trouva que le seul moyen de témoigner son dédain pour un pays qui l’avait traité ainsi, était de le priver de l’honneur de contribuer à l’éducation de son fils. « Quelle confiance puis-je avoir dans les institutions de ma patrie, disait-il, après la manière dont les institutions de ma patrie se sont comportées envers moi ? » Ajoutez à cela que M. Blake ne pouvait souffrir la vue d’aucun enfant, y compris le sien, et vous comprendrez que dès lors il n’avait qu’un parti à prendre. M. Franklin nous fut enlevé et on l’envoya en Allemagne, pays dont les institutions et la supériorité intellectuelle offraient toutes garanties à son père ; remarquez que, pendant ce temps, M. Blake restait confortablement en Angleterre, pour augmenter le nombre des lumières du Parlement, et publier un mémoire contre la mise en possession du duc, mémoire qui est resté inachevé jusqu’à ce jour. Dieu merci, nous voilà au courant de l’affaire de M. Blake père, et nous pouvons arriver enfin à celle du Diamant.

 

Le diamant nous ramènera du reste à M. Franklin, qui fut la cause innocente de l’introduction de ce malheureux joyau dans la maison.

 

Notre cher garçon ne nous oubliait pas, malgré l’absence. Il écrivait de temps à autre, tantôt à Milady, tantôt à miss Rachel, et enfin à moi.

 

Nous avions fait ensemble une petite transaction par laquelle il m’avait emprunté une pelote de ficelle, un couteau à quatre lames, et sept shillings six pence, dont je n’ai jamais revu la couleur. Je dois avouer que toute sa correspondance avec moi roulait sur le désir de m’emprunter une somme plus forte. J’apprenais du reste par Milady comment il se conduisait sur le continent, à mesure qu’il prenait de l’âge et des forces.

 

Lorsque le séjour de l’Allemagne lui eut fourni tout ce qu’il pouvait apprendre, il tourna ses pas vers la France puis, se dirigeant sur l’Italie, il profita si bien de ces divers séjours qu’il devint une véritable merveille.

 

Il écrivait un peu, faisait un peu de peinture, chantait, jouait de divers instruments, et composait un peu de musique, je suppose, en empruntant légèrement au talent d’autrui, puisqu’il avait pris l’habitude des emprunts, même vis-à-vis de moi !

 

Il reçut à sa majorité la fortune de sa mère, sept cents livres de revenu, mais il la dissipa comme par enchantement. Il semblait que les poches de M. Franklin fussent à jour, car l’argent coulait à travers.

 

Par exemple, cette facilité de manières et de dépenses le faisait bien recevoir partout. Il vivait en tout lieu et nulle part, son adresse semblait être, comme il le disait fort bien : « Poste restante, Europe ; garder la lettre jusqu’à ce qu’on la réclame. » Deux fois, il se prépara à revenir en Angleterre, et les deux fois, des femmes peu recommandables (sauf votre respect) l’arrêtèrent en chemin.

 

La troisième fois fut la bonne, ainsi que vous l’apprend la conversation que Milady eut avec moi.

 

Le mardi 25 mai, nous devions enfin revoir notre jeune garçon devenu un homme fait. Il était d’un bon sang, courageux, et âgé, à mon compte, de vingt-cinq ans. Maintenant, je vous ai fait connaître M. Franklin Blake autant qu’il m’était connu à moi-même, avant le moment où il revint chez nous.

 

Le jeudi, il fit un admirable temps d’été, et Milady n’attendant M. Franklin que pour l’heure du dîner, partit avec miss Rachel pour aller goûter chez des amis du voisinage.

 

Après leur départ, je donnai un coup d’œil à la chambre qui avait été tenue prête pour notre hôte, et m’assurai que rien n’y manquait ; puis, comme je cumulais chez Milady les fonctions de sommelier avec celles d’intendant, et cela, sur ma demande instante, ne pouvant supporter de voir la cave du défunt sir John en d’autres mains que les miennes, je descendis prendre une bouteille de notre fameux bordeaux Latour, et la mis au soleil pour la réchauffer jusqu’au dîner. Cela fait, je me traitai comme le vieux bordeaux, et pensai à aller me reposer sur mon fauteuil dans la cour, lorsque mon attention fut attirée par un léger son de tambour, battant sur la terrasse, située devant l’appartement de Milady.

 

Je me dirigeai vers la terrasse, et j’aperçus trois Indiens reconnaissables à leur costume de mousseline blanche, occupés à examiner la maison. En m’approchant d’eux, je vis que les Indiens portaient à leur ceinture de très-petits tambours. Derrière eux se tenait un enfant délicat, dont les traits paraissaient ceux d’un Anglais, et qui portait un sac à la main.

 

Je jugeai que ces individus étaient des prestidigitateurs ambulants, et que le gamin tenait les objets du métier.

 

L’un de ces hommes se détacha du groupe et confirma mon opinion, en m’adressant la parole en anglais et avec les manières les meilleures. Il demanda l’autorisation de déployer son talent d’escamotage devant la maîtresse du logis.

 

Je suis loin d’être un vieillard morose, ennemi de la distraction ou plein de préjugés contre ceux qui ont le teint plus basané que le mien.

 

Pourtant, j’avoue ma faiblesse, lorsque toute l’argenterie d’une maison est étalée dans l’office, son souvenir se présente à moi très-vivement, à la vue d’étrangers inconnus, et dont les manières offrent l’apparence d’une si singulière supériorité ! Sous le coup de cette impression, je commençai par prier nos élégants escamoteurs de quitter les jardins, leur assurant que la dame était sortie. L’Indien m’honora d’un superbe salut, et disparut avec ses acolytes.

 

À mon tour, je regagnai ma chaise, m’assis au soleil, et tombai, sinon dans le sommeil, au moins dans un assoupissement qui y ressemblait fort. Je fus réveillé par ma fille Pénélope, qui accourait précipitamment vers moi comme si le feu était à la maison : devinez ce qui l’amenait ? Elle exigeait que les trois jongleurs indiens fussent immédiatement arrêtés, et cela parce qu’ils savaient de quelle personne nous attendions une visite, et qu’ils avaient l’air de machiner quelque chose contre M. Fr. Blake.

 

Pour le coup, le nom de M. Franklin acheva de secouer ma torpeur ; j’ouvris les yeux, et dis à ma fille de s’expliquer plus clairement.

 

Il ressortit ceci de son récit : Pénélope venait de quitter la maison du concierge où elle était à bavarder avec la fille de ce dernier. Ces deux jeunesses virent passer les Indiens suivis du petit garçon, après que je les eus renvoyés. S’étant mis en tête sans motif valable (sauf que l’enfant était joli et délicat) que le gamin était maltraité par ces étrangers, les jeunes filles s’étaient glissées le long de la haie qui nous sépare de la route, et avaient observé de là les allures des Indiens placés de l’autre côté du chemin. Elles avaient vu ces derniers se livrer aux tours les plus étranges.

 

D’abord, ils explorèrent la route afin de s’assurer qu’ils étaient bien seuls.

 

Cela fait, ils se retournèrent tous trois vers la maison, puis une sorte de discussion s’engagea entre eux, dans leur langue Ils semblèrent se consulter, hésiter, et enfin se tournèrent vers leur petit guide anglais, comme si lui seul pouvait les tirer d’embarras.

 

Alors l’Indien chef, qui parlait anglais, dit à l’enfant : « Étends la main. »

 

Ici, ma fille Pénélope affirma qu’en entendant ces terribles paroles, elle ne sut ce qui empêcha son cœur de bondir hors de sa poitrine ; je pensai à part moi que ce ne pouvait être que son corset ! Pourtant, je lui répliquai simplement : « Vous me faites frissonner. » Notez que toutes les femmes aiment ces petits compliments à sensation. – Eh bien, reprit-elle, lorsque l’Indien eut répété : « Étends la main, »l’enfant recula, secoua la tête, et dit qu’il n’aimait pas cela. Alors le jongleur lui demanda (sans aucune dureté) s’il aimerait mieux retourner à Londres, y être abandonné là où on l’avait recueilli, dormant sur un vieux panier dans le marché, en haillons et mourant de faim. Cela, paraît-il, trancha la difficulté, et le pauvre petit tendit sa main, quoique à regret. L’Indien, tirant une bouteille de ses vêtements, versa une sorte d’encre noire dans le creux de la main de l’enfant ; après quelques passes mystérieuses faites en l’air, il lui dit : « Regarde ; » le garçon devint immobile, et, raide comme une statue, regarda l’encre contenue dans sa main.

 

Jusqu’à présent, le tout me parut à moi une sorte de jonglerie avec perte de bonne encre, et le sommeil m’envahissait de nouveau, lorsque la suite du récit de Pénélope attira mon attention.

 

Les Indiens explorèrent encore une fois la route des yeux, puis, s’adressant à l’enfant, leur chef reprit : « Vois-tu le seigneur anglais qui vient de l’étranger ? » L’enfant répondit : « Je le vois. »

 

L’Indien demanda : « Est-ce sur le chemin de cette maison que voyagera aujourd’hui l’Anglais, et ne voyagera-il sur aucun autre ? »

 

Le garçon répond : « Oui, sur cette route et sur aucune autre. »

 

Alors l’Indien, après quelques moments de silence reprend : « Le seigneur anglais l’a-t-il sur lui ? » Après avoir à son tour laissé passer un instant, l’enfant dit : « Oui. »

 

Enfin le jongleur pose une troisième et dernière question : « Le voyageur anglais viendra-t-il ici aujourd’hui, et vers la chute du jour, comme il l’a promis ? »

 

L’enfant reprend : « Je ne puis le dire. »

 

L’Indien demande : « Et pourquoi ? »

 

Le petit ajoute : « Je suis fatigué, le brouillard s’élève dans ma tête, et me déroute ; je ne puis plus rien voir en ce moment. »

 

Ainsi finit cet interrogatoire mystérieux.

 

L’Indien parla à ses compagnons dans leur langue : il désignait le jeune garçon, et indiquait du geste la ville, où, comme nous le découvrîmes plus tard, ils étaient logés. Enfin, après quelques passes, il souffla sur le front de l’enfant, et celui-ci s’éveilla en sursaut. Ils s’acheminèrent ensuite tous ensemble vers la ville, et les jeunes filles ne les virent bientôt plus.

 

Toute chose contient, dit-on, sa moralité, pour peu qu’on se donne la peine de la chercher. Quelle était la morale de tout cela ?

 

Je pensai, premièrement, que le jongleur en chef avait entendu parler de l’arrivée de M. Franklin par les serviteurs du dehors, et qu’il cherchait à attraper de lui quelque argent.

 

Deuxièmement, que dans ce but, lui et ses acolytes, voulaient rôder sur le domaine, guetter le retour de Milady, et lui annoncer l’arrivée de M. Franklin, sous couleur de sorcellerie ; troisièmement, que Pénélope les avait surpris répétant leurs rôles pour la farce à jouer ; quatrièmement, que je ferais bien de veiller ce soir sur l’argenterie ; cinquièmement, que Pénélope ferait bien, elle aussi, de se calmer et de laisser son père se reposer au soleil.

 

Ces divers points de vue me semblaient tous rationnels mais si vous connaissez quelque chose à la manière de raisonner des jeunes femmes, vous ne serez pas surpris d’apprendre que Pénélope ne voulut accepter aucune de ces hypothèses. À en croire ma fille, la conclusion à tirer de l’incident était des plus graves.

 

Elle me ramena à la troisième question de l’Indien : « Le voyageur anglais l’a-t-il sur lui ? » Oh, mon père, dit Pénélope, joignant les mains, ne plaisantez pas là-dessus ! Que peut signifier l’a-t-il ?

 

Ma chère enfant, nous le demanderons à M. Franklin lorsqu’il sera ici, si vous pouvez attendre jusqu’à son arrivée.

 

Je pris un air moqueur pour lui faire voir que je riais, mais Pénélope ne perdant pas son sérieux, commença à m’agacer les nerfs. – Que voulez-vous que M. Franklin en sache, au nom du bon Dieu, lui demandai-je ?

 

– Informez-vous-en auprès de lui, poursuivit Pénélope, et nous verrons s’il traitera mon récit de plaisanterie.

 

Sur ce dernier avertissement, ma fille me laissa à mes réflexions.

 

Je me proposais de questionner M. Franklin, rien que pour satisfaire Pénélope.

 

Je dirai plus tard le résultat de notre entretien ; mais comme je ne veux pas jouer avec votre légitime impatience, je vous préviens d’avance que vous ne trouverez pas l’ombre d’une plaisanterie dans la conversation que nous eûmes au sujet des jongleurs. À ma grande surprise, M. Franklin prit la chose comme Pénélope, très-sérieusement ; et vous jugerez jusqu’à quel point lorsque vous saurez que, selon lui, le mot l’a-t-il sur lui ? se rapportait à la Pierre de Lune !

 

CHAPITRE IV

Je regrette vraiment de vous retenir près d’un vieillard assoupi, d’un fauteuil et d’une cour située au soleil, tous objets, je le sais, de mince intérêt ; mais il faut procéder par ordre : résignez-vous donc à me suivre encore un peu jusqu’à l’arrivée de M. Franklin Blake, qui n’eut lieu que dans le courant de la soirée.

 

Avant que j’eusse eu le temps de reprendre ma sieste interrompue par Pénélope, un bruit de vaisselle dans l’office des domestiques m’avertit que leur dîner était servi. Mangeant à part dans ma chambre, je n’avais qu’à leur souhaiter un bon appétit, et je me disposai encore une fois au repos ; j’étendais mes jambes, lorsqu’une femme se jeta de nouveau sur moi ! Non pas ma fille cette fois, mais Nancy, la fille de cuisine. Elle dut me demander de la laisser passer, car je me trouvais placé sur son chemin ; je remarquai alors son air grognon, chose que, comme chef de la domesticité, j’ai pour principe de ne jamais tolérer sans en demander le motif.

 

– Qu’y a-t-il donc, Nancy, lui dis-je, et pourquoi tourner le dos au dîner ?

 

Nancy essaya de passer sans répondre, mais je me levai, et lui pris le bout de l’oreille ; c’est une bonne grosse fille, et j’ai adopté cette petite familiarité pour indiquer que je suis personnellement satisfait d’une des femmes de la maison.

 

– Qu’y a-t-il ? répétai-je.

 

– Rosanna est encore en retard, fut la réponse, et il faut que j’aille la chercher pour dîner, Tout le gros de l’ouvrage tombe sur mon dos dans cette maison ; laissez-moi aller, monsieur Betteredge.

 

La personne en question était notre seconde housemaid.

 

Elle m’inspirait une sorte de pitié (vous saurez tout à l’heure pourquoi) ; aussi voyant à l’air de Nancy que cette fille lui parlerait plus rudement qu’il n’était nécessaire, je pensai que, puisque je n’avais rien à faire moi-même, je pourrais bien aller quérir Rosanna et l’engager à être plus exacte. Je savais que, venant de moi, cette petite remontrance serait bien accueillie.

 

– Où est Rosanna ? demandai-je.

 

– Sur le sable, comme de coutume, sans doute, dit Nancy, en haussant les épaules.

 

« Elle a eu encore un de ses évanouissements ce matin, et a demandé à aller prendre l’air. On perd patience avec toutes ses grimaces. – Allez dîner, ma fille, lui dis-je, moi qui me sens de la patience, je vais aller voir après elle. »

 

Nancy, qui a un bel appétit, parut très-satisfaite. Lorsqu’elle est contente, elle devient vraiment agréable. Aussi la pris-je sous le menton ; ce n’est point un penchant immoral chez moi : affaire d’habitude.

 

Je pris ma canne et partis pour les bancs de sable.

 

Eh non, nous ne partons pas encore. Je regrette de vous retenir, mais il faut que vous entendiez l’histoire des sables, et celle de Rosanna, par la raison que l’une et l’autre se lient à celle du diamant.

 

En vérité, je fais de mon mieux pour avancer dans ma narration, et toujours je suis arrêté en chemin ! Mais les gens et les choses semblent surgir pour vous contrarier, tous veulent être pris en considération ; donc, armez-vous de patience, moi je me hâterai, et je vous promets que vous serez bientôt parvenu au plus épais du mystère.

 

Vous saurez que Rosanna était la seule servante nouvelle de la maison. Environ quatre mois avant les événements que je raconte, Milady étant à Londres alla visiter une maison de refuge, où l’on s’appliquait à moraliser les femmes sorties de prison, pour les empêcher de retomber dans leurs mauvaises habitudes.

 

La directrice voyant l’intérêt que Milady prenait à l’établissement, lui désigna une jeune fille du nom de Rosanna Spearman, et lui raconta une triste histoire, que je n’ai pas le courage de répéter ici, car je n’aime pas, ni vous non plus sans doute, à chercher les impressions pénibles sans nécessité.

 

Bref, Rosanna avait volé, et comme elle n’appartenait pas à cette classe d’escrocs qui montent des compagnies dans la cité pour pratiquer le vol sur une vaste échelle, la loi put l’atteindre, la mettre en prison et ensuite l’abandonner au diable, auquel elle échappa par le moyen du Refuge. Dans l’opinion de la directrice, en dépit de sa faute, cette fille était une nature exceptionnelle, et il ne lui fallait qu’une occasion pour se montrer digne de l’intérêt qu’une femme chrétienne lui témoignerait. Milady, qui était une parfaite chrétienne, dit à la directrice : « Cette occasion, je me charge de la fournir à Rosanna Spearman en l’engageant à mon service. » Une semaine plus tard, Rosanna entra dans notre maison comme seconde housemaid.

 

Personne ne sut un mot du passé de Rosanna, sauf miss Rachel et moi, Milady me faisant l’honneur de me consulter sur beaucoup de points, je le fus sur celui-ci. J’avais pris de feu sir John l’habitude d’acquiescer toujours à ce que faisait Milady, aussi n’eus-je pas de peine être de son avis au sujet de Rosanna Spearman.

 

Jamais personne n’eut une plus belle chance de réformer sa vie passée que cette pauvre fille. Aucun des domestiques ne pouvait la lui reprocher, puisque tous l’ignoraient. Elle touchait ses gages, avait la même liberté que ses compagnes, et souvent un petit mot d’encouragement de Milady, donné en particulier. En retour, je dois dire qu’elle sut reconnaître ces bons traitements. Bien que peu forte, et sujette aux évanouissements qui impatientaient Nancy, elle accomplissait sa tâche modestement et tranquillement, sans jamais se plaindre et avec tout le soin possible.

 

Malgré tout cela, elle ne put se faire bien voir des autres femmes de la maison, sauf de ma fille Pénélope, qui fut toujours bonne pour elle, quoique sans intimité.

 

Je ne sais vraiment ce qui offensait de sa part ses compagnes.

 

Elle n’était certes pas belle, et ne pouvait exciter leur jalousie : outre qu’elle était la plus laide d’entre elles toutes, elle avait une épaule plus forte que l’autre. Je crois que ce qui agaçait tant nos domestiques, c’était son silence et ses goûts de solitude.

 

Elle lisait et travaillait dans ses heures de loisir, alors que les autres bavardaient, et quand arrivait son tour de sortie, neuf fois sur dix, elle prenait tranquillement son chapeau et allait se promener seule.

 

Elle ne se disputait ni ne se piquait aisément ; mais elle se tenait à distance, obstinément, bien que sans hauteur. Ajoutez-y que, quoique sa mise fût celle d’une domestique, il y avait dans sa personne un je ne sais quoi de vraiment distingué ; cela tenait-il à sa voix ou à l’expression de sa figure ? Tout ce que je puis dire, c’est que toutes les femmes tombèrent sur elle dès le premier jour (fort injustement, à mon avis) et déclarèrent que Rosanna Spearman se donnait des airs ridicules.

 

Maintenant que je vous ai raconté l’histoire de Rosanna, je n’ai plus qu’à signaler une des nombreuses bizarreries de cette étrange fille : j’y viendrai après avoir dit quelques mots des sables.

 

Notre maison est située sur la côte du Yorkshire et tout près de la mer. Les belles promenades se rencontrent dans tous les sens, sauf dans un, et ce chemin-là, j’en conviens, est abominable. Il vous mène pendant un quart de mille, à travers une chétive plantation de sapins, au bord de la plus triste petite baie de la côte, que longent des rochers bas et solitaires.

 

Les bancs de sable descendent vers la mer, et se terminent par deux pointes de rochers qui s’avancent vis-à-vis l’une de l’autre, jusqu’à ce que vous les perdiez de vue dans l’eau. L’un de ces rocs se nomme la Pointe du Nord et l’autre la Pointe du Sud.

 

Entre les deux, changeant d’arrière à avant pendant de certains temps de l’année, se trouvent les plus terribles sables mouvants des rives du Yorkshire. À la marée descendante, il se passe dans ces profondeurs inconnues quelque chose d’étrange qui fait frémir et bouillonner tout le sable mouvant d’une façon curieuse à observer, et qui a donné à ce lieu, parmi les gens du pays, le nom de Sables-Tremblants. Un grand banc, à un demi-mille de distance, près de l’ouverture de la baie, brise la force de l’Océan arrivant du large. Hiver comme été, lorsque le flux couvre les sables mouvants, la mer semble arrêter ses vagues sur le banc, et l’eau envahit silencieusement les Sables-Tremblants, agitée seulement d’un long frémissement. Endroit triste et désert, je vous l’assure ! Aucune barque ne s’aventure près de là ; les enfants du hameau de pêcheurs, nommé le Cobb’s Hole, n’y viennent point jouer, et les oiseaux même du ciel semblent fuir les Sables-Tremblants.

 

Ce qui passe croyance, c’est qu’une jeune femme, ayant cent promenades agréables à sa disposition, et de la compagnie pour se distraire, préfère ce vilain trou, et vienne là lire et travailler toute seule.

 

Il n’en est pas moins vrai, expliquez-le comme vous pourrez, que cette jolie retraite était la promenade favorite de Rosanna, sauf lorsqu’elle allait jusqu’à Cobb’s Hole, pour y voir la seule amie qu’elle possédât dans le pays, et sur laquelle nous reviendrons plus tard.

 

Je me mis donc en marche pour rejoindre Rosanna dans le lieu présumé de sa retraite et pour l’envoyer dîner ; nous voici revenus, vous le voyez, au point de départ de mon histoire des Sables.

 

Je ne vis aucune trace de la jeune fille sous les sapins. Lorsque j’arrivai sur le rivage, je la trouvai couverte d’un grand manteau gris qu’elle portait toujours pour dissimuler, autant que possible, la difformité de son épaule, la tête coiffée de son petit chapeau de paille. Elle était seule, occupée à contempler les sables mouvants et la mer.

 

Elle tressaillit à mon approche et détourna la tête. Je la retournai de mon côté, n’admettant pas plus cette manière de ne pas me regarder en face, que la mauvaise humeur sans cause, et je vis qu’elle pleurait. Je tirai gracieusement de ma poche mon mouchoir, un des six foulards hors ligne que m’avait donnés Milady, et le tendis à Rosanna, en lui disant : « Asseyez-vous sur le sable près de moi, ma chère, séchez vos yeux d’abord, puis veuillez m’apprendre la cause de vos larmes. »

 

Quand vous serez arrivé à mon âge, vous verrez que de s’asseoir sur le bord du rivage est un travail plus long que vous ne le croyez maintenant. Pendant le temps que je mis à m’installer, Rosanna avait déjà essuyé ses yeux avec un vulgaire mouchoir de cotonnade ; elle semblait tranquille, mais malheureuse ; elle s’assit pourtant près de moi. Si vous voulez consoler une femme qui pleure, prenez-la sur vos genoux. Ce moyen ne manque presque jamais son effet. Je songeai bien à cette méthode, mais vrai, là, Rosanna n’était pas Nancy ! Je lui dis alors : « Voyons, mon enfant, pourquoi vous désolez-vous ainsi ? – Je pleure les années passées, monsieur Betteredge, repartit doucement Rosanna ; ma vie d’autrefois revient si souvent à ma mémoire ! – Allons, allons, ma bonne fille, repris-je, votre vie passée est effacée : pourquoi vous obstiner à y songer ? »

 

Elle prit un des revers de mon habit entre ses mains ; je suis un vieillard un peu négligé dans ma mise, et souvent je donne à boire ou à manger à mes vêtements. L’une ou l’autre des femmes nettoie mes taches ; or, justement la veille Rosanna s’était chargée d’enlever une tache de graisse avec une nouvelle composition trop vantée. La graisse avait disparu, mais la tache se voyait, bien que légère. Rosanna me la montra du doigt en secouant la tête. « La tache a été enlevée, dit-elle, mais la trace se voit, monsieur Betteredge ! »

 

Une remarque si concluante laissait peu de chose à répondre ; d’ailleurs mon silence s’augmentait en voyant l’expression des yeux bruns de Rosanna, le seul de ses traits qui fût réellement agréable ; leur regard me rendait indulgent envers cette pauvre créature, qui semblait se dire que ma vieillesse heureuse et l’estime qu’on m’accordait ne seraient jamais son lot. Me sentant peu habile à la consoler, je pris le parti de l’engager à venir dîner.

 

« Aidez-moi à me soulever, lui dis-je, vous êtes en retard pour le dîner, et j’étais venu pour vous chercher. – Vous, monsieur Betteredge, répondit-elle ! – On avait envoyé Nancy près de vous, répliquai-je, mais j’ai pensé, ma chère, que vous aimeriez peut-être mieux subir ma remontrance que la sienne. »

 

Au lieu de m’aider à me lever, la pauvre femme prit timidement ma main, et la pressa ; elle fit de son mieux pour ne pas pleurer, et y réussit, ce dont je lui sus gré. « Vous êtes bien bon, monsieur Betteredge, fit-elle ; je ne me soucie pas de dîner aujourd’hui, laissez-moi rester encore un moment ici. – Qu’est-ce qui vous plaît ici, demandai-je, et que trouvez-vous donc d’attrayant dans cet éternel but de promenade ? – Quelque chose m’attire là, dit Rosanna, désignant les sinuosités des Sables ; je tâche de m’en défendre, et je ne puis. Parfois, ajouta-t-elle à voix basse, et comme effrayée de ses pensées, parfois, monsieur Betteredge, je crois que ma tombe m’attend ici.

 

– Allez donc dîner, lui dis-je, c’est le rôti de mouton et le pudding qui vous attendent là-bas ; voilà les belles idées, Rosanna, qui sortent d’un estomac vide ! » Je parlais sévèrement, car je m’indignais, à mon âge, qu’une jeune femme de vingt-cinq ans parlât de sa fin comme prochaine !

 

Elle ne parut pas m’entendre ; sous l’empire d’une sorte de rêverie, Rosanna mit sa main sur mon épaule, et me contraignit à rester assis près d’elle.

 

« Je crois que ce lieu, poursuivit-elle, a une étrange influence sur moi. J’en rêve toutes les nuits ; j’y pense lorsque je travaille. Vous savez, monsieur Betteredge, si je suis reconnaissante envers Milady et envers vous, si j’ai cherché à me montrer digne de votre estime. Eh bien, je me demande si cette vie n’est pas trop douce, trop unie pour une femme comme moi, après tout ce que j’ai traversé !

 

« Je me sens plus isolée au milieu des domestiques, me sachant si différente d’eux, que lorsque je suis seule ici. Milady ne peut le deviner, la directrice du Refuge ne soupçonne pas tout ce que la vue d’honnêtes gens contient de reproches pour une créature tombée. Ne me grondez pas, là, vous serez bien bon. Je fais bien mon ouvrage, n’est-ce pas ? Je vous en prie, ne dites pas à Milady que je me déplais ici ; cela n’est pas. Mon esprit est troublé, voilà tout. »

 

Tout à coup sa main quitta mon épaule, et elle montra d’un geste rapide le sable mouvant. « Voyez, s’écria-t-elle, n’est-ce pas bien étrange ? J’ai vu cela cent fois, et le spectacle en est aussi nouveau pour moi qu’au premier jour ! »

 

Je regardai ce qu’elle me désignait.

 

La marée montait, et le sable commençait à frémir. Sa large et sombre étendue se souleva lentement, puis se rida et enfin se mit à trembler. « Savez-vous ce que cela me représente, dit Rosanna, qui me ressaisit par le bras ? Il me semble voir des milliers d’infortunés, suffoquant sous le sable, cherchant à remonter, et s’enfonçant de plus en plus dans l’abîme ! Jetez-y une pierre, monsieur Betteredge, jetez la et voyons le sable l’attirer, puis la couvrir, et l’étouffer ! »

 

En voilà un bavardage malsain pour l’esprit ! et tout cela, parce que l’estomac vide excitait le cerveau !

 

Dans l’intérêt même de cette pauvre enfant, je m’apprêtais à lui répondre d’une façon assez rude, lorsque je fus arrêté net par une voix qui m’appelait par mon nom à travers les Sables : « Betteredge, criait-on, où êtes-vous ? – Ici, » répondis-je, sans soupçonner qui me hélait.

 

Rosanna sauta sur ses pieds, et se mit à regarder du côté d’où partait l’appel.

 

Je me disposais à me lever aussi quand je fus frappé du changement soudain qui s’était opéré sur le visage de cette fille.

 

Son teint devint d’un rouge vif, que je ne lui avais jamais vu auparavant ; sa physionomie s’éclaira en quelque sorte d’une surprise inouïe. « Qui est-ce donc ? » dis-je. Rosanna répéta ma question, se parlant doucement à elle même : « Oh ! qui est-ce ? »

 

Je me retournai et je regardai derrière moi. J’aperçus, venant à nous à travers les collines, un jeune gentleman, aux yeux brillants, vêtu d’un costume de couleur fauve, une rose à la boutonnière, et avec un sourire qui eût dû désarmer les Sables-Tremblants eux-mêmes. Avant que je pusse me mettre debout, il se jeta sur le sable près de moi, me passa les bras autour du cou, et, selon la mode étrangère, me donna une embrassade à m’étouffer.

 

« Mon bon vieux Betteredge ! dit-il, je vous dois sept schillings six pence. »

 

« Savez-vous maintenant qui je suis ? »

 

Le bon Dieu nous bénisse ! c’était M. Franklin Blake que nous avions sous les yeux quatre heures plus tôt qu’on ne l’attendait !

 

Avant que j’eusse retrouvé la parole, je vis M. Franklin, avec l’apparence de la surprise, porter ses regards de moi sur Rosanna. Je suivis ses yeux à mon tour, et la considérai. Elle rougissait de plus en plus, sans doute depuis que M. Franklin l’envisageait : puis, tout à coup, elle se retourna et nous laissa là subitement, en proie à une émotion incompréhensible sans même faire la révérence au gentleman, ni m’adresser un mot. Cette manière insolite d’agir était bien extraordinaire chez elle, car j’ai rarement rencontré une servante plus convenable et plus polie.

 

« Singulière fille, dit M. Franklin, je ne sais ce qui lui a paru si bizarre en moi ! – Je suppose, monsieur, répliquai-je en faisant allusion à son éducation étrangère, que c’est le vernis des pays lointains ! »

 

Je note ici la question banale de M. Franklin ; et ma niaise réponse, comme pouvant servir de consolation à tous les gens sans esprit ; car j’ai remarqué qu’il y a une certaine satisfaction pour les gens inférieurs à voir qu’en beaucoup d’occasions leurs supérieurs ne déploient pas plus de finesse qu’eux ; or, ni M. Franklin, avec sa brillante éducation reçue à l’étranger, ni moi avec mon âge, mon expérience et mon esprit naturel, n’eûmes un soupçon de ce que signifiait la singulière attitude de Rosanna Spearman.

 

Nous ne songions plus à elle, pauvre fille, alors que son manteau gris avait à peine disparu derrière les sables. Que nous importe enfin ? direz-vous avec quelque raison. Continuez à me lire aussi patiemment que possible et peut-être vous plaindrez Rosanna Spearman, comme je la plaignis quand je découvris la vérité.

 

CHAPITRE V

Mon premier soin, dès que nous nous trouvâmes seuls, fut de chercher pour la troisième fois à me mettre sur mes pieds ; M. Franklin m’arrêta.

 

« Cet affreux site a au moins un avantage, dit-il, nous y sommes parfaitement seuls ; restez en place, Betteredge, j’ai à vous parler. » Pendant ce temps, je regardais l’homme que j’avais devant mes yeux, et je cherchais à retrouver en lui quelque trace de l’enfant que j’avais connu, mais l’homme fait me déroutait ; j’avais beau le considérer, je ne revoyais, pas plus les joues roses du gamin que sa petite jaquette. Son teint pâle, la barbe et les moustaches brunes qui couvraient la partie inférieure de son visage, excitaient ma surprise. Il avait des manières agréables, dégagées, mais qui ne pouvaient se comparer avec sa franche gaieté d’autrefois. Pour compléter ma déception, il promettait d’être grand, et n’avait pas tenu cet espoir. M. Blake était mince, bien fait, mais à peine au-dessus de la taille moyenne. En somme, les années qui s’étaient écoulées n’avaient rien laissé subsister de lui, sauf des yeux francs et brillants.

 

Ce trait me rendant notre bon garçon d’autrefois, je m’arrêtai dans mes investigations.

 

« Vous êtes le bienvenu dans la vieille demeure, monsieur Franklin, dis-je, et d’autant plus le bienvenu, que vous êtes arrivé quelques heures plus tôt que l’on ne vous attendait.

 

– J’avais une raison pour devancer le moment, reparut M. Franklin : je soupçonne, Betteredge, que j’ai été épié, puis suivi à Londres pendant trois ou quatre jours ; j’ai donc voyagé le matin au lieu de prendre le train de l’après-midi, parce que je tenais à dépister un certain étranger à la peau bistrée. »

 

Ces mots me frappèrent de surprise.

 

Les trois jongleurs, l’opinion émise par Pénélope qu’ils agissaient contre M. Franklin Blake, tous ces souvenirs passèrent devant moi avec la rapidité de l’éclair, et je m’écriai :

 

« Qui peut vous suivre, monsieur, et dans quel but ?

 

– Parlez-moi des trois Indiens qui sont venus ici aujourd’hui, dit M. Franklin sans relever ma question, il est plus que probable que mon étranger et vos trois jongleurs ne sont qu’une tête dans un même bonnet.

 

– Comment avez-vous appris l’existence des Indiens, monsieur ? » insistai-je.

 

J’entassais question sur question, ce qui est d’un homme mal élevé, mais, vous le savez, on pêche faute de savoir-vivre suffisant : donc, excusez-moi.

 

« J’ai vu Pénélope à la maison, me dit M. Franklin, et c’est d’elle que je tiens mes informations ; votre fille promettait d’être jolie, Betteredge, et elle a tenu parole ; elle a une charmante oreille et un petit pied. Tient-elle ces avantages extérieurs de Mrs Betteredge ?

 

– Défunte Mrs Betteredge possédait surtout des défauts, monsieur, répondis-je ; l’un des plus considérables (si vous me permettez de le signaler) était de ne jamais suivre une idée ; elle semblait plus tenir de la mouche que de la femme, et ne pouvait se fixer un seul instant.

 

– Comme ce caractère m’eût convenu ! repartit M. Franklin ; je ne puis non plus m’arrêter sur quelque point que ce soit ! Betteredge, vos facultés sont plus actives que jamais. Aussi votre fille me disait-elle, lorsque je lui demandais des détails sur les jongleurs : « Mon père vous les donnera, monsieur, car il raconte admirablement, et sa mémoire est surprenante pour son âge. » Ce sont les propres paroles de Pénélope, qui rougissait à ravir. Mon respect pour vous ne m’a pas empêché de…, enfin, passons ; je l’ai connue enfant, et elle ne s’en trouvera pas plus mal pour cela. Voyons, redevenons sérieux ; que faisaient ces Indiens ? »

 

Je me sentais assez mécontent de ma fille, non parce qu’elle s’était laissée embrasser par M. Franklin, ce n’était pas là une affaire, rien de plus naturel, mais je trouvais ridicule qu’elle se fût avisée de me mettre en demeure de raconter moi-même sa sotte histoire. Je ne pouvais maintenant y échapper. La gaieté de M. Franklin s’éteignit à mesure que mon récit se déroulait. Il fronçait les sourcils et tourmentait ses moustaches. Lorsque j’eus fini, il me fit répéter deux des questions que le chef des jongleurs avait posées au jeune garçon, comme s’il eût voulu les graver dans sa mémoire : « Est-ce sur cette route, et sur aucune autre, que le gentleman anglais doit voyager aujourd’hui ? Le gentleman l’a-t-il sur lui ? »

 

« Je soupçonne, poursuivit M. Franklin, tirant de sa poche un petit paquet cacheté, que l’a-t-il se rapporté à ceci, et ceci, Betteredge, signifie le fameux diamant de mon oncle Herncastle.

 

– Grand Dieu ! monsieur, m’écriai-je, comment vîntes-vous à être chargé du diamant du méchant colonel ?

 

– Par une clause de son testament, le méchant colonel a légué son diamant comme cadeau de jour de naissance à ma cousine Rachel, répondit M. Franklin, et mon père, en qualité d’exécuteur testamentaire du colonel, m’a donné la mission de l’apporter ici. »

 

Si la mer, qui alors caressait doucement les sables mouvants, se fût changée en terre ferme sous mes yeux, je ne crois pas que j’eusse éprouvé plus de surprise qu’en entendant M. Franklin.

 

« Le diamant du colonel laissé à miss Rachel ! dis-je, et votre père son exécuteur testamentaire ! Mais j’aurais parié qu’il n’eût pas voulu toucher le colonel avec des pincettes !

 

– L’expression est un peu forte, Betteredge ; qu’y avait-il à dire contre le colonel ? C’était un homme de votre temps et non du mien. Dites-moi ce que vous savez de lui ; moi, je vous conterai comment mon père devint son exécuteur testamentaire, et quelque chose de plus. J’ai fait à Londres des découvertes, au sujet de l’oncle Herncastle et de son diamant, qui ne sont pas belles à mes yeux, mais j’ai besoin de votre témoignage. Vous venez de le nommer « le méchant » colonel. Fouillez un peu votre mémoire, mon vieil ami, et dites-moi pourquoi ? »

 

Je vis qu il parlait sérieusement, et je lui racontai ce que je savais.

 

Ici se place ce que j’ai écrit précédemment pour vous mettre bien au courant de l’histoire du colonel. Veuillez y porter toute votre attention, ou vous ne pourriez suivre le fil de cette aventure ; mettez de côté les préoccupations, quelles qu’elles soient, du dîner, des enfants, ou d’une nouvelle toilette. Voyez si vous pouvez oublier la politique, les chevaux, la bourse et vos discussions de club.

 

Ne prenez pas ma liberté en mauvaise part, il ne s’agit pour moi que de réveiller mes aimables lecteurs. Seigneur ! est-ce que je ne vous ai pas vu tenant un volume des auteurs les plus célèbres entre vos mains ? Est-ce que je ne sais pas combien votre attention est mobile quand il s’agit d’un livre et non d’une personne ?

 

J’ai parlé, en commençant ma narration, du père de milady, le vieux lord à la langue si longue et à la patience si courte. Il eut cinq enfants.

 

D’abord deux fils, puis longtemps après sa femme lui donna les trois jeunes ladies dont la naissance se suivait de fort près, d’aussi près que la nature le permet.

 

Ma maîtresse, comme je l’ai déjà dit, était la plus jeune, mais aussi celle qu’on trouvait la plus agréable des trois sœurs.

 

L’aîné des fils, Arthur, hérita du titre et des terres ; le second, l’honorable John, reçut d’un parent une belle fortune, et entra dans l’armée.

 

C’est, dit-on, un vilain oiseau que celui qui salit son nid. Je considère la noble famille des Herncastle comme mon nid : aussi je demande la permission de ne pas entrer dans trop de détails au sujet de l’honorable John.

 

Il était, j’en ai la conviction, un des plus grands coquins qui aient existé, et je ne puis vraiment le juger autrement. Il débuta dans l’armée par entrer dans la garde ; il lui fallut quitter ce corps à vingt-deux ans, peu importe pour quel motif ! il suffira de savoir qu’on est fort sévère dans l’armée, et que cette rigidité ne put convenir à l’honorable John. Il passa dans l’armée des Indes, afin d’essayer du service actif, et aussi afin de savoir si l’on y était plus coulant sur la discipline.

 

Quant à la bravoure, rendons lui justice, il réunissait l’audace du bouledogue à celle du coq de combat, avec quelque chose de la ruse du sauvage.

 

Il se trouvait à la prise de Seringapatam. Peu après, il changea de régiment et, par la suite, permuta encore pour un autre. Dans ce dernier, il acquit le grade de lieutenant-colonel, fut frappé en plus d’une fièvre cérébrale, et revint enfin en Angleterre.

 

Il était précédé d’une réputation qui lui ferma les portes de sa famille ; milady, après avoir pris l’avis de sir John, déclara que son frère ne mettrait jamais le pied chez elle. Plus d’une tache ternissait le caractère du colonel, mais les vilaines actions qu’il commit pour obtenir la possession du diamant sont les seules qui doivent m’occuper ici.

 

On prétendait qu’il avait acquis ce diamant par des moyens que, si cynique qu’il fût, il n’osait pas avouer lui-même. Il ne chercha jamais à le vendre, car il n’avait point besoin d’argent, et d’ailleurs, disons-le, il n’attachait pas de prix à la fortune. Il ne le donna point non plus et ne le montra jamais à qui que ce soit. Quelques-uns disaient qu’il craignait que ce souvenir ne lui occasionnât des difficultés avec l’autorité militaire ; d’autres, et ceux-là ne le connaissaient guère, que le colonel craignait, s’il le montrait, qu’il lui en coûtât la vie.

 

Comme toujours, un peu de vérité se mêlait pourtant à ce dernier bruit.

 

C’eût été se tromper que de l’accuser de peur ; mais un fait exact, c’est que sa vie avait été menacée deux fois dans les Indes, et chacun restait convaincu que la Pierre de Lune était la cause de ces embûches.

 

Lorsqu’il revint en Angleterre et qu’il se trouva repoussé par toute sa famille, on attribua cette sévérité à l’histoire du diamant. Le mystère de la vie du colonel pesait sur cette existence, et la rendait celle d’un paria au milieu des siens et du monde.

 

Les hommes lui fermaient l’entrée des clubs ; parmi les femmes, plus d’une qu’il rechercha en mariage le refusa ; enfin, parents et amis eurent tous la vue basse pour éviter de le reconnaître dans la rue.

 

Beaucoup d’hommes eussent cherché à sortir de cette impasse ; mais courber la tête, même lorsqu’il était dans son tort, et qu’il avait tout le monde contre lui, cela n’était guère le fait de l’honorable John. Dans l’Inde, il avait conservé le diamant pour braver les assassins ; en Angleterre, il le garda comme un défi à l’opinion publique.

 

Vous avez ainsi le portrait moral d’un homme dont le caractère défiait tout, et dont la figure, quelque belle qu’elle fût, semblait pourtant possédée du diable.

 

Bien des bruits sur son compte arrivèrent jusqu’à nous. Parfois on le disait mangeur d’opium et amateur de vieux bouquins ; d’autres fois il passait pour se livrer à d’étranges expériences de chimie, puis on le vit adonné aux plus grossiers plaisirs, dans la plus mauvaise société de Londres. En résumé, la vie du colonel était solitaire, vicieuse et dégradée. Une fois seulement, après son retour en Angleterre, je le vis moi-même face à face.

 

Environ deux ans avant l’époque que je raconte ici, et dix-huit mois avant sa mort, le colonel arriva inopinément à la maison occupée par milady, à Londres. C’était le soir du jour de naissance de miss Rachel, le 21 juin, et, comme de coutume, une réunion avait lieu en son honneur. Le valet de pied vint me prévenir qu’un gentleman désirait me parler. J’allai dans l’antichambre, et là je trouvai le colonel, vieilli, usé, l’air misérable, mais conservant une expression sauvage et méchante.

 

« Allez dire à ma sœur, fit-il, que je suis venu pour souhaiter à ma nièce de fréquents retours de ce jour de fête. »

 

Il avait déjà fait maintes tentatives par lettres pour se réconcilier avec sa sœur, uniquement, j’en suis sûr, dans le but de la contrarier. Mais c’était la première fois qu’il osait venir jusque chez nous. Je fus tenté de lui dire qu’il y avait de la compagnie ce soir, et qu’on ne pouvait le recevoir, mais l’expression diabolique de ses traits me décida à porter son message : je montai, le laissant, à sa demande expresse, dans l’antichambre.

 

Les domestiques le dévisageaient, mais de loin, comme une arme dangereuse, chargée à mitraille, et qui eût pu, d’un instant à l’autre, éclater au milieu d’eux.

 

Milady avait gardé dans son caractère quelque chose de la vivacité des Herncastle.

 

« Dites au colonel Herncastle, me répondit-elle lorsque je lui eus fait part de la commission de son frère, que miss Verinder est occupée, et que, quant à moi, je refuse de le voir. »

 

Je m’efforçai d’obtenir une réponse plus polie, sachant combien le colonel serait peu retenu par les bornes qu’impose habituellement l’éducation. Mais ce fut absolument en vain ! le caractère de la famille s’attaqua sur-le-champ à moi.

 

« Quand je désire votre opinion, me dit milady, vous savez que je vous la demande ; je n’en ai pas besoin dans cette occasion. »

 

Je descendis avec ce message, dont je pris sur moi de faire une édition revue et corrigée de la manière suivante :

 

« Milady et miss Rachel regrettent de n’être pas libres, et prient le colonel d’agréer leurs excuses ; elles ne peuvent le recevoir. »

 

Je m’attendais à le voir éclater, même en entendant cette version adoucie.

 

À ma grande surprise, il n’en fut rien, et je me sentis effrayé du calme avec lequel il accueillit ma réponse. Ses yeux, d’un gris étincelant, s’arrêtèrent un instant sur moi, Il se mit à rire, non pas franchement, mais d’une sorte de ricanement intérieur, peu bruyant et plein d’infernale malice.

 

« Merci, Betteredge, me dit-il, je me souviendrai du jour de naissance de ma nièce. »

 

Sur ce, il tourna sur ses talons, et quitta la maison.

 

Quand revint l’anniversaire, nous apprîmes qu’il était malade et alité. Six mois après, c’est-à-dire six mois avant le moment où j’écris, arriva une lettre adressée par un respectable pasteur à milady.

 

Il lui mandait deux événements de famille vraiment extraordinaires.

 

Premièrement, il lui apprenait que le colonel avait pardonné, sur son lit de mort, à sa sœur ; en second lieu, qu’il avait pardonné à tous ses ennemis sans exception, et fait la fin la plus édifiante. J’éprouve personnellement, et cela nonobstant les travers des évêques et du clergé, le plus grand respect pour l’Église ; mais, en même temps, je reste fermement convaincu que le diable était demeuré en possession de l’honorable John, et que le dernier et abominable acte de ce vilain homme a été, passez-moi l’expression, de mettre dedans le vénérable pasteur !

 

Voilà le résumé de ce que j’eus à conter à M. Franklin. Je remarquai qu’il m’écoutait avec une attention croissante à mesure que j’avançais dans mon récit. J’observai également que l’histoire du renvoi du colonel, le soir du jour de naissance, le frappa singulièrement ; et bien qu’il n’en convînt pas, il était aisé de voir que ce point de mon récit le rendait sérieux et soucieux.

 

« Vous avez achevé votre récit, Betteredge, me dit-il ; à mon tour maintenant. Pourtant, avant que je vous fasse part de mes découvertes à Londres, et que je vous apprenne comment je fus mêlé à l’affaire du diamant, j’ai besoin de savoir une chose. Vous paraissez, mon vieil ami, ne pas bien saisir le but de cette conversation entre nous. Les apparences seraient-elles trompeuses ?

 

– Non, monsieur, répondis-je, ma physionomie en ce cas dit vrai.

 

– En ce cas, reprit M. Franklin, supposons que je vous soumette mon point de vue sur l’affaire avant d’aller plus loin. Je vois, moi, que le don fait par le colonel à ma cousine Rachel soulève trois questions très-sérieuses. Suivez-moi avec soin, Betteredge, et comptez sur vos doigts : cette occupation vous aidera, dit M. Franklin, avec une certaine satisfaction de me montrer la justesse de son esprit, ce qui me rappela tout à coup sa nature d’enfant.

 

Première question : Un complot a-t-il été formé dans l’Inde contre le diamant du colonel ? Seconde question : Les conjurés ont-ils suivi le diamant en Angleterre ? Troisième question : Le colonel a-t-il su que les conjurés suivaient le diamant ; et, en ce cas, ne l’a-t-il pas légué comme une source de trouble et de danger pour sa sœur, par l’intermédiaire innocent de sa fille ? Voilà où je me proposais d’en arriver, Betteredge ; je ne veux pourtant pas vous effrayer. »

 

Il était charmant de dire cela, lorsqu’il m’avait parfaitement alarmé.

 

Ainsi, à l’en croire, notre paisible demeure britannique, envahie soudainement par ce diabolique diamant indien, allait devenir le centre des intrigues d’une bande de coquins actifs, vivants et déchaînés par la vengeance d’un mort ! Voilà quelle serait notre situation, telle que les derniers mots de M. Franklin venaient de me la révéler.

 

A-t-on jamais entendu parler de rien de pareil, et cela en plein XIXe siècle, dans un temps de progrès, et au milieu d’un pays comblé des bienfaits de la législation anglaise !

 

Non, personne n’a jamais entendu parler de cela, et personne par conséquent n’y croira. Je n’en continue pas moins mon histoire malgré tout.

 

Lorsque vous éprouvez une émotion subite du genre de celle qui s’était emparée de moi, neuf fois sur dix, c’est à l’estomac que vous la ressentez.

 

Il s’ensuit que votre attention faiblit et que vous ne tenez plus en place. Je m’agitais donc, assis sur le sable sans mot dire. M. Franklin s’aperçut que je luttais contre le trouble de mon estomac ou de mon esprit (ce qui revient absolument au même) et, s’arrêtant juste au moment où il allait reprendre son histoire, il me dit brusquement :

 

« Qu’avez-vous donc ? »

 

Ce qui me manquait et ce que je ne pouvais vraiment lui dire ; c’était une bouffée de ma pipe et le secours de Robinson Crusoé.

 

CHAPITRE VI

Tout en gardant pour moi mes sentiments intimes, je priai respectueusement M. Franklin de poursuivre. Il me répondit : « Ne vous agitez pas, Betteredge, » et continua.

 

Ses premiers mots furent pour m’apprendre que l’origine de ses découvertes concernant le colonel et son diamant remontait à une visite qu’avant de venir chez nous il avait faite à l’avocat de la famille à Hampstead.

 

Un mot que laissa échapper M. Franklin, lorsqu’ils étaient tous deux seuls après le dîner, apprit à l’avocat qu’il était chargé par son père de porter un souvenir de jour de naissance à miss Rachel. Un mot en amène un autre : la conclusion de l’entretien fut que l’avocat lui raconta quel était ce présent et comment avaient pris naissance les rapports entre le colonel et M. Blake père.

 

Les faits ici sont si extraordinaires que je douterais de mon habileté à les bien présenter ; je préfère donc laisser, autant que ma mémoire me le permettra, la parole à M. Franklin.

 

« Vous devez bien vous souvenir, Betteredge, du temps où mon père essayait d’établir ses droits à la possession de ce malencontreux duché ? Eh bien ! ce fut aussi l’époque où mon oncle Herncastle revint des Indes. Mon père apprit que son beau-frère avait entre les mains des titres qui pouvaient lui être utiles pour son procès. Il passa chez le colonel, sous prétexte de lui souhaiter la bienvenue en Angleterre. Mais le colonel ne fut point la dupe de son empressement.

 

« Vous désirez quelque chose, lui dit-il, autrement vous n’auriez jamais risqué votre réputation en venant me faire une visite à moi ! »

 

« Mon père vit bien que sa seule chance était de jouer cartes sur table, et il convint qu’il avait besoin de certains papiers.

 

« Le colonel demanda un jour de réflexion. Sa réponse arriva le lendemain ; elle était consignée dans une lettre des plus étranges que mon ami l’homme de loi me montra.

 

« Le colonel commençait par prévenir mon père qu’à son tour il avait besoin de M. Blake, et il lui proposait un échange de services mutuels. La fortune de la guerre (telle était son expression) avait, disait-il, fait tomber entre ses mains un des plus gros diamants connus ; il avait de fortes raisons pour croire que ni lui ni son précieux joyau n’étaient en sécurité dans quelque lieu ou quelque point du globe qu’ils occupassent ensemble.

 

« En présence d’une situation aussi grave ; il était résolu à mettre son diamant sous la sauvegarde d’une tierce personne. Celle-ci ne devait courir aucun risque. Elle pouvait déposer la pierre précieuse dans tout endroit destiné à ces sortes de dépôts, coffre-fort de banquier ou de joaillier, reconnu sûr et approprié à cet usage. La responsabilité de ce tiers serait uniquement d’un ordre passif. Il devait seulement, par lui-même ou par un représentant accrédité, prendre ses mesures pour recevoir à une adresse convenue, et à certains jours fixés chaque année, un mot du colonel, établissant qu’il était encore en vie.

 

« Dans le cas où l’on ne recevrait pas de lettre à la date indiquée, le silence devrait être considéré comme une preuve de la mort violente du colonel. Alors, et seulement alors, on devait ouvrir, lire et suivre implicitement les instructions jointes au diamant, et qui disposaient du joyau. Si mon père consentait à accepter ces diverses conditions, le colonel tenait en échange ses papiers à sa disposition.

 

– Que fit votre père, monsieur ? demandai-je.

 

– Ce qu’il fit, répondit M. Franklin, vous allez le savoir. Il appela à son aide cette incomparable qualité nommée le bon sens pour peser les termes de la lettre de son beau-frère.

 

« Tout cela, déclara-t-il, était absurde. Dans ses pérégrinations à travers l’Inde, le colonel était sans doute tombé sur un misérable morceau de cristal qu’il avait pris pour un diamant.

 

« Quant à ses craintes d’assassinat, à ses précautions pour sauvegarder sa vie et son prétendu joyau, tout homme ayant son bon sens n’avait qu’à s’adresser à la police et à ne pas oublier qu’il vivait en plein XIXe siècle !

 

« Le colonel avait depuis des années la réputation d’un mangeur d’opium ; son rêve était un des résultats de ce vice, Mais si le seul moyen d’obtenir d’importants papiers était de se prêter à cette fantaisie, mon père en acceptait volontiers le ridicule, d’autant plus que sa responsabilité ne serait vraiment engagée en rien. Le diamant, avec ses instructions bien cachetées, fut donc transporté dans la caisse de son banquier, et les lettres périodiques du colonel furent ouvertes par l’avocat de la famille, M. Bruff, représentant mon père. Il est clair que toute personne sensée eût agi de même dans cette occasion. Rien en ce monde, Betteredge, ne nous semble devoir exister que si notre infime expérience admet le fait, et nous ne croyons à la réalité d’un roman que s’il est imprimé en toutes lettres dans une gazette ! »

 

Il ressortait évidemment de cette réflexion que M. Franklin trouvait téméraire et faux le jugement porté par son père sur le colonel !

 

« Quelle opinion vous êtes-vous faite, monsieur, sur cette affaire ? lui dis-je.

 

– Terminons d’abord l’histoire du colonel, me répondit M. Franklin. L’esprit anglais, mon cher Betteredge, pèche singulièrement par l’absence de système, et votre question, mon ami, en est une nouvelle preuve. Lorsque nous ne construisons pas des machines, nous sommes, intellectuellement parlant, le peuple le moins ordonné de l’univers.

 

– Voilà, me dis-je intérieurement, le bon résultat d’une éducation étrangère ; c’est sans doute en France qu’on lui aura appris à nous railler ainsi. »

 

M. Franklin reprit le fil interrompu de sa narration et poursuivit en ces termes :

 

« Mon père reçut les papiers désirés, et jamais il ne revit son beau-frère depuis ce moment. Chaque année, les lettres arrivaient au jour convenu et étaient ouvertes par M. Bruff.

 

« J’ai vu le paquet de ces lettres, toutes uniformément de la même teneur et d’un style d’affaires : « Monsieur, celle-ci est pour certifier que je suis encore en vie. Laissez le diamant en paix. JOHN HERNCASTLE. » Il ne variait jamais sa formule, jusqu’au moment où, il y a environ six mois, la lettre contint ces mots : « Monsieur, on me dit que je suis près de mourir. Venez me voir et m’aider à faire mon testament. » M. Bruff alla le trouver dans sa petite villa de la banlieue, entourée d’un jardin, et où il avait vécu seul depuis son retour des Indes. Il avait des chiens, des chats, des oiseaux autour de lui, mais aucun être humain, sauf la femme qui venait chaque jour faire l’ouvrage de la maison ; en ce moment, le docteur se tenait près de son chevet. Son testament fut fort simple. Le colonel avait dissipé la plus grande partie de sa fortune en expériences chimiques ; ses dernières volontés se réduisirent à trois clauses, qu’il dicta de son lit, dans la plénitude de ses facultés. La première pourvoyait l’entretien de ses divers animaux. La seconde fondait une chaire de chimie expérimentale dans une université du Nord. Enfin la troisième léguait la Pierre de Lune à sa nièce, comme cadeau de jour de naissance, à la condition que mon père serait exécuteur testamentaire. Mon père commença par refuser. Après réflexion, il résolut d’accepter, d’abord parce qu’on lui affirma qu’il n’en subirait aucun ennui ; ensuite parce que M. Bruff lui fit comprendre, qu’au point de vue de l’intérêt de Rachel, ce diamant pouvait après tout avoir une valeur.

 

– Le colonel donna-t-il une raison, monsieur, pour laisser le diamant à miss Rachel ? demandai-je.

 

– Non-seulement il donna une raison, mais le motif fut inscrit dans son testament, dit M. Franklin. J’en possède un extrait que vous verrez tout à l’heure. Un peu de méthode, Betteredge ! chaque chose en son temps. Maintenant que vous connaissez le testament, il faut que vous sachiez comment les choses se passèrent après la mort du colonel. Il devint nécessaire de faire légaliser le testament, mais auparavant on dut procéder à l’estimation du diamant. Tous les joailliers que l’on consulta confirmèrent l’assertion du colonel, et dirent qu’il possédait un des plus gros diamants connus. L’estimation exacte présenta plusieurs difficultés sérieuses Par sa taille, il pouvait passer pour un phénomène, mais sa couleur le plaçait dans une catégorie particulière ; et comme pour ajouter à tant de causes d’incertitude, un défaut, une paille, se trouvait au cœur même de la pierre.

 

« Tout en comptant avec cette dernière cause de déchet, le plus bas mot des évaluations montait pourtant à 20,000 livres.

 

« Je vous laisse à penser la stupéfaction de mon père ! Il avait été sur le point de refuser sa mission, et eût ainsi laissé sortir de la famille ce joyau hors ligne. L’intérêt qu’il portait dès lors à cette affaire le décida à décacheter les instructions déposées avec le diamant. M. Bruff me montra ce document, avec les autres papiers, et, à mon avis, cette lecture permet de se faire une idée de la conspiration qui menaçait la vie du colonel.

 

– Ainsi donc, monsieur, lui dis-je, vous croyez que la conspiration existait ?

 

– Ne possédant pas l’incomparable bon sens de mon père, reprit M. Franklin, je crois fermement que la vie de mon oncle était en danger, comme lui même l’affirmait. Les instructions que je lus expliquent, à mon avis, comment, malgré cela, il finit par mourir dans son lit.

 

« Dans l’hypothèse d’une mort violente, signalée par l’interruption des lettres à date régulière, mon père était chargé d’envoyer secrètement la Pierre de Lune à Amsterdam. Elle devait y être remise entre les mains d’un célèbre tailleur de diamants, et coupée par lui en quatre ou six pierres. Ces diamants auraient été vendus au meilleur prix possible et la somme appliquée à fonder la chaire de chimie, que depuis lors le colonel avait dotée par son testament. Maintenant, Betteredge, faites usage de votre perspicacité, et lisez la conclusion qui résulte des instructions du colonel ! »

 

Je fis appel à mon intelligence. Elle se ressentait du désordre inséparable des esprits anglais, et tout y était confusion, jusqu’à ce que M. Franklin prit la peine de guider mon esprit, et m’amena à voir ce que je ne pouvais découvrir à moi tout seul.

 

« Remarquez, dit-il, que le colonel a eu l’habileté de protéger ses jours contre toute violence en faisant dépendre de sa propre conservation l’intégrité du diamant.

 

« Il ne lui suffit pas de dire aux ennemis qu’il redoute : « Tuez-moi, et vous n’en serez pas plus avancés qu’à l’heure présente, où le diamant est hors d’atteinte dans le coffre-fort d’un banquier. » Au lieu de cela, il leur dit : « Tuez-moi, et le joyau ne sera plus la Pierre de Lune ; son identité sera perdue pour vous à jamais… Que veut dire cette clause ? »

 

Ici, j’eus, à ce que je crus au moins, un éclair digne de la vivacité étrangère.

 

« Je comprends, dis-je, c’était un moyen de diminuer la valeur du diamant, et ainsi de tromper les calculs de ces coquins !…

 

– Rien de tout cela, reprit M. Franklin ; je me suis enquis de cette question. Comme le diamant restant dans son intégrité est déparé par une paille, s’il était coupé en morceaux, il vaudrait plus d’argent, ainsi divisé, que sous sa première forme, et cela par la simple raison que les quatre ou six diamants qu’on en tirerait seraient bien plus parfaits que l’énorme pierre déparée par un défaut.

 

« Donc, si le vol seul avait été au fond de la conspiration, les instructions du colonel n’eussent servi absolument qu’à rendre le larcin plus tentant. On en eût trouvé une somme plus importante, et il eût été d’une défaite plus facile après l’opération que lui eussent fait subir les ouvriers d’Amsterdam.

 

– Dieu vous bénisse, monsieur ! m’écriai-je, mais alors, qu’était donc ce complot ?

 

– Un complot organisé parmi ceux des Indiens qui possédaient primitivement le joyau, répondit M. Franklin, et dont l’origine remonte à une antique superstition hindoue. Telle est mon opinion, corroborée par la lecture d’un papier de famille que j’ai sur moi en ce moment. »

 

Je compris alors pourquoi l’apparition des trois Indiens avait frappé M. Franklin comme un fait digne de remarque.

 

« Je ne tiens pas, reprit M. Franklin, à vous imposer mon opinion personnelle.

 

« L’hypothèse de quelques sectaires hindous profondément dévoués à une croyance religieuse, bravant toutes les difficultés, tous les dangers, et guettant sans se lasser l’occasion de ressaisir leur joyau sacré, m’apparaît à moi comme parfaitement d’accord avec la patiente ténacité des races orientales, et ce que nous savons de l’influence des religions asiatiques ; mais je conviens que je suis un homme d’imagination, et que le boucher, le boulanger et le percepteur des contributions ne sont pas les seules réalités qu’admette mon esprit. Laissons mes conjectures pour ce qu’elles valent, et revenons à la seule question pratique qui nous concerne. La conspiration survit-elle à la mort de mon oncle ? et le colonel avait-il cette conviction, lorsqu’il légua ce souvenir à sa nièce ? »

 

Je commençai à apercevoir milady et miss Rachel au fond de toute cette diablerie, et dès lors je fus tout oreilles.

 

« Quand je découvris l’histoire de la Pierre de Lune, dit M. Franklin, je ne me souciais guère de lui servir d’introducteur ici. Mais M. Bruff me rappela qu’il fallait que quelqu’un remît le legs de ma cousine entre ses mains, et qu’autant valait que je fusse cette personne. Après avoir retiré le diamant de la banque, je m’imaginai être suivi dans les rues par un homme misérablement vêtu et à la peau basanée. J’entrai chez mon père pour prendre mes bagages, et y trouvai une lettre qui me retint inopinément à Londres. Je retournai à la banque avec le bijou, et je crus apercevoir de nouveau l’homme au teint sombre. Quand je repris le diamant le lendemain matin, je revis l’individu pour la troisième fois, mais je lui échappai adroitement, et avant qu’il eût pu retrouver mes traces, je pris le train du matin, au lieu de celui de l’après-midi. Me voici arrivé à destination, avec le diamant sain et sauf ; quelles sont les premières nouvelles qui m’accueillent ? J’apprends que trois vagabonds indiens ont été vus rôdant aux alentours de la maison, que mon arrivée et quelque chose de tout particulier que je dois porter sur moi, sont l’objet d’investigations spéciales pour ces gens, alors qu’ils se croient seuls. Je ne m’arrête pas à la représentation qu’ils donnent de l’encre versée sur la main de l’enfant, ni à leur injonction de regarder si un homme vient au loin, et s’il porte quelque chose dans sa poche ; je dis comme vous, cette jonglerie que j’ai souvent vu pratiquer en Orient ne signifie rien. La question à décider présentement est de savoir si je n’attache pas trop d’importance à ce qui peut n’être qu’un accident, ou bien si nous tenons réellement là une preuve que les Indiens suivent la trace du diamant de la Lune depuis le moment où il a quitté l’abri tutélaire de la banque. »

 

Ni lui ni moi ne semblions venir à bout de cette partie de notre enquête.

 

Nous nous regardâmes, puis nous considérâmes la mer, qui, montant doucement, couvrait graduellement les sables mouvants.

 

« À quoi pensez-vous, dit tout à coup M. Franklin ?

 

– Je songeais, monsieur, répliquai-je, que j’aimerais à précipiter le diamant dans les sables tremblants, et à mettre fin ainsi à toutes nos préoccupations !

 

– Si vous avez en poche la valeur de la Pierre de Lune, Betteredge, me répondit M. Franklin, dites-le vite, et ainsi sera-t-il fait ! »

 

Il est curieux d’observer combien, lorsque l’esprit est trop tendu, la moindre plaisanterie réussit à l’alléger. Nous trouvâmes très-divertissante l’idée de disposer ainsi du bien de miss Rachel, et de mettre M. Blake, l’exécuteur testamentaire, dans un si terrible embarras, quoique, à l’heure présente, je me demande encore ce qu’il y avait là de si divertissant !

 

M. Franklin fut le premier à ramener la conversation à son sujet principal.

 

Il prit une enveloppe dans sa poche, l’ouvrit, et me tendit le papier qu’elle renfermait.

 

« Betteredge, dit-il, il faut que nous envisagions nettement, et cela dans l’intérêt de ma tante, la question des motifs secrets qu’eut le colonel pour faire ce legs à sa nièce. Ne perdez pas de vue la façon dont lady Verinder traita son frère depuis le moment de son retour en Angleterre jusqu’à celui où il vous promit de se souvenir du jour de naissance de sa nièce ; puis lisez ceci. » Il me remit l’extrait du testament du colonel : je l’ai sous les yeux pendant que j’écris, et j’en prends copie à votre intention.

 

« Troisièmement, et finalement, je donne et lègue à ma nièce, Rachel Verinder, fille unique de ma sœur Julia Verinder, veuve, si ladite dame est encore en vie lors du prochain jour de naissance de Rachel Verinder, c’est-à-dire au premier anniversaire qui suivra ma mort, mon diamant jaune, connu en Orient sous le nom de diamant de la Lune, ce legs est soumis à la condition que ladite Julia Verinder sera en vie à cette époque. À cet effet, je désire que mon exécuteur testamentaire remette mon diamant, par ses mains ou par celles d’un intermédiaire digne de sa confiance et désigné par lui, en la possession personnelle de ma nièce Rachel, au prochain jour de sa naissance qui suivra ma mort, et cela, si faire se peut, en présence de ma sœur Julia Verinder. Je désire aussi qu’on informe ma sœur, par une copie légalisée, de cette troisième et dernière clause de mon testament, à savoir, que je donne le diamant à sa fille Rachel, en signe de pardon absolu du tort que ses procédés envers moi ont causé à ma réputation durant ma vie, et tout particulièrement comme preuve que je pardonne, ainsi qu’il convient à un gentilhomme et à un officier, l’insulte qui me fut faite, lorsque son valet de chambre, agissant par ses ordres, me ferma sa porte le soir du jour de naissance de sa fille… »

 

D’autres détails suivaient, ordonnant en cas du décès de milady ou de miss Rachel, lors de l’ouverture du testament, l’envoi du diamant en Hollande, où on en disposerait suivant la teneur des instructions cachetées que M. Franklin nous a fait connaître précédemment.

 

Je rendis le papier à M. Franklin, trop troublé pour exprimer mon opinion. Jusqu’à ce moment je restais convaincu, vous le savez, que le colonel était mort aussi réprouvé qu’il avait vécu. Je ne pourrais dire que cette lecture me convertit complètement ; mais enfin elle m’ébranla, je l’avoue.

 

« Eh bien, dit M. Franklin, maintenant que vous avez pris connaissance des propres paroles du colonel, qu’en pensez-vous ? En introduisant la Pierre de Lune dans la maison de ma tante, suis-je ici l’instrument inconscient de la vengeance du colonel, ou est-ce que je réhabilite son caractère de chrétien repentant, et pardonnant ?

 

– Il semble dur, monsieur, répondis-je, d’affirmer qu’il mourut avec une affreuse vengeance dans le cœur et un horrible mensonge sur les lèvres. Dieu seul connaît la vérité ! Ne me la demandez donc pas ! »

 

M. Franklin continua à tourner l’extrait du testament entre ses doigts, comme s’il eût espéré en voir jaillir la vérité ; pendant ce temps, sa physionomie changeait singulièrement.

 

De vif et animé qu’il était jusqu’ici, il devint tout à coup réfléchi et solennel.

 

« La question a deux points de vue, dit-il, le côté objectif et le côté subjectif. Lequel adoptons-nous ? »

 

Il avait reçu une éducation allemande aussi bien qu’une éducation française.

 

Cette dernière avait pris possession de lui jusqu’à ce moment, à ce qu’il me sembla, et l’autre influence arrivait maintenant à son tour.

 

Une de mes règles favorites est de ne jamais m’arrêter à ce que je ne comprends pas. Je pris donc un juste milieu entre l’objectif et le subjectif dont on me parlait ; à vrai dire, j’ouvris mes yeux démesurément et ne dis mot.

 

« Extrayons de la chose sa signification intérieure, insista M. Franklin ; pourquoi mon oncle laissa-t-il le diamant à Rachel ? pourquoi ne le légua-t-il pas à ma tante ?

 

– Ceci, monsieur, répondis-je, n’est pas au-dessus de ma pénétration : le colonel Herncastle connaissait assez milady pour savoir qu’elle aurait refusé tout legs venant de lui.

 

– Comment était-il assuré, que Rachel ne le refuserait pas également ?

 

– Vit-on jamais une jeune dame, monsieur, capable de résister à la tentation d’accepter un présent semblable à celui du diamant de la Lune !

 

– Le point de vue rentre dans le subjectif, dit M. Franklin, Il vous fait honneur, Betteredge, et dénote beaucoup d’intelligence de votre part. Mais il plane sur le legs du colonel un autre mystère qui n’est pas encore éclairé ». Comment expliquerons-nous que ce don ne doive être remis à Rachel que du vivant de sa mère ?

 

– Je ne voudrais pas calomnier un homme défunt, monsieur ; mais s’il a tant tenu à l’existence de sa sœur dans cette occasion, ne serait-ce pas dans l’espoir que ce devienne une source de trouble et de chagrin pour elle par l’entremise de sa fille, et qu’étant encore en vie elle puisse ressentir toutes ces peines ?

 

– Oh ! oh ! c’est donc là votre interprétation ? Vous voici derechef dans le mode subjectif ! Avez-vous jamais été en Allemagne, Betteredge ?

 

– Non, monsieur ; mais quelle serait votre interprétation s’il vous plaît ?

 

– J’admets, dit M. Franklin, que le but du colonel a pu être, non pas d’avantager sa nièce qu’il n’avait jamais vue, mais de prouver à sa sœur, de la façon la plus gracieuse qu’il lui avait pardonné, en faisant un magnifique présent à son enfant. Voilà une interprétation toute différente de la vôtre, Betteredge, et également admissible au point de vue subjectif. Je crois l’une aussi plausible que l’autre. »

 

Ayant résolu nos difficultés d’une façon aussi satisfaisante pour chacun, M. Franklin parut croire qu’il n’y avait plus rien à lui demander. Il s’étendit sur le sable, et manifesta le désir de savoir ce qui restait à faire.

 

Il s’était montré si fin et si intelligent dans toute cette affaire (avant d’adopter le jargon étranger), et il avait si bien pris la haute main dans la direction de notre conversation, que je fus frappé de surprise en le voyant soudain changer de rôle et faire appel à mon aide. Plus tard seulement, j’appris par miss Rachel, qui fut la première à le remarquer, que ces brusques variations étaient chez M. Franklin une suite de son éducation étrangère. À l’âge où nous recevons nos impressions des autres, où nous sommes plutôt un reflet qu’une personnalité, cet enfant, envoyé à l’étranger, ballotté d’une nation à une autre, n’avait pas eu le temps d’acquérir une manière d’être définitive. Le résultat fut qu’il rapporta du continent un caractère fait de mille nuances diverses et toutes plus ou moins discordantes, si bien qu’il semblait passer sa vie dans un état de perpétuelle contradiction avec lui-même.

 

Tantôt il était plein d’activité, tantôt la paresse le dominait ; parfois ses idées pouvaient être claires et sûres, parfois elles étaient brumeuses ; il se montrait un modèle de décision, puis il offrait le spectacle de l’impuissance ; bref, il réunissait en lui l’humeur française, l’humeur allemande, l’humeur italienne, et, brochant sur le tout, le fond anglais reparaissait toujours à point nommé comme pour dire : « Me voici étrangement travesti, ainsi que vous le voyez, mais pourtant il reste encore quelque chose de moi. »

 

Miss Rachel prétendait que c’était le côté italien qui prédominait, dans les moments où il affectait un laisser-aller complet et vous demandait de la façon la plus indolente d’assumer tout le fardeau de la responsabilité sur vos propres épaules. Je pense que nous pouvons dire, sans être taxés d’injustice, qu’on ce moment c’était le côté italien du caractère qui se manifestait.

 

« N’est-ce pas à vous, monsieur, repris-je, de savoir ce qu’il va falloir faire ? à coup sûr, cela ne me regarde pas. »

 

M. Franklin était étendu dans une position à ne voir que le ciel, et ne parut pas se soucier de ma question.

 

« Je ne me soucie pas d’alarmer ma tante sans raison, dit-il ; et je ne veux point non plus la quitter sans la prévenir de ce qu’il peut lui être utile d’apprendre. Voyons, Betteredge, si vous étiez à ma place, en deux mots, que feriez-vous ? »

 

Je lui dis sans hésiter :

 

« J’attendrais.

 

– De tout mon cœur, répondit M. Franklin, mais pendant combien de temps ? »

 

Je me mis à expliquer mon opinion.

 

« Autant que je puis le comprendre, monsieur, il est indispensable que quelqu’un remette ce maudit diamant entre les mains de miss Rachel, à l’occasion de son prochain jour de naissance, et, en ce cas, autant vaut que ce soit vous qui vous en chargiez qu’un autre. Nous voici au 25 de mai, et l’anniversaire tombe le 21 juin ; il reste donc près de quatre semaines devant nous. Attendons, et voyons ce qui surviendra pendant ce laps de temps ; alors nous préviendrons milady ou non, suivant les circonstances.

 

– Admirable, Betteredge, dit M. Franklin, la position est ainsi sauvegardée ; mais, d’ici là, que ferai-je de la Pierre de Lune ?

 

– Vous agirez comme votre père le fit ! repartis-je ; votre père l’avait mise en sûreté dans une maison de banque à Londres ; vous la logerez dans le coffre-fort de la banque de Frizinghall. (Frizinghall est la ville la plus voisine de chez nous, et la banque d’Angleterre elle-même n’est pas plus sûre que celle de ce lieu.) Si j’étais de vous, monsieur, ajoutai-je, je monterais à cheval et je me dirigerais incontinent sur Frizinghall avant le retour de ces dames. »

 

La perspective de faire quelque chose, et de le faire à cheval, remit M. Franklin sur ses pieds avec la rapidité de l’éclair ; bien plus, il me releva sans la moindre cérémonie.

 

« Vous valez votre pesant d’or, Betteredge ! Allons vite, et faisons seller le meilleur cheval des écuries. »

 

Il me rappelait le bon vieux temps !

 

Dieu soit loué ! voici bien le vrai fond anglais, perçant malgré la couche de vernis des civilisations étrangères ! je retrouvais le petit Franklin d’autrefois, transporté d’aise à la pensée d’une promenade à cheval ! Lui faire seller un cheval ! mais j’en aurais fait préparer une douzaine, s’il avait pu les monter tous à la fois !

 

Nous rentrâmes à la hâte, nous fîmes seller le cheval le plus rapide de l’écurie, et M. Franklin partit au grand galop, pour déposer encore une fois le maudit diamant dans le coffre-fort d’une banque.

 

Lorsque j’entendis s’éloigner le bruit du cheval, et que je me retrouvai seul dans la cour, je fus tenté de me demander si je ne sortais pas d’un rêve.

 

CHAPITRE VII

Tandis que, dans le trouble de mon esprit, j’aurais eu besoin d’un peu de repos pour me remettre d’aplomb, ma fille Pénélope se rencontra sur mon chemin exactement comme feu sa mère avait coutume de me croiser sur les escaliers ; et à l’instant même elle me somma de la mettre au courant de ce qui s’était passé entre M. Franklin et moi. Dans la situation présente, ma seule ressource était de mettre fin instantanément à la curiosité de Pénélope. Je lui répondis en conséquence que M. Franklin et moi nous étions entretenus de politique étrangère, jusqu’à ce que, fatigués tous deux, nous nous fussions endormis sous l’ardeur du soleil.

 

Essayez de ce genre de réponse près de votre fille ou de votre femme la première fois qu’elles vous ennuieront de questions embarrassantes, et il y a dix à parier contre un qu’avec la douceur caressante des femmes, elles s’empresseront de reprendre la même question à la plus prochaine occasion, tout en vous embrassant.

 

Milady et miss Rachel rentrèrent à la fin de la journée. Inutile de dire leur surprise en apprenant à la fois l’arrivée de M. Franklin et sa course subite à cheval. Bien entendu, elles aussi me posèrent des questions embarrassantes, et là, les discussions politiques et le sommeil nous surprenant sous l’ardeur du soleil, étaient un genre d’explications qui ne pouvait plus servir. À bout d’imagination, je me permis de dire que l’arrivée de M. Franklin par le train du matin ne devait être attribuée qu’à une de ses excentricités habituelles. Alors survint la question de savoir si cette chevauchée intempestive était aussi une autre de ses excentricités ; je répondis : « Oui » sans hésiter et m’en tirai ainsi fort habilement, à ce que je crois.

 

Sorti de cette passe difficile, je me trouvai dans un embarras bien plus grand quand je rentrai dans ma chambre. Pénélope, aussi fidèle à la douceur innée des femmes qu’à leur curiosité naturelle, vint m’embrasser et me poser des questions ; mais cette fois-ci, elle désirait seulement, m’interroger sur le compte de notre housemaid Rosanna Spearman.

 

Il paraît qu’après nous avoir quittés, M. Franklin et moi, aux Sables-Tremblants, Rosanna était revenue dans l’état d’esprit le plus étrange. Elle avait passé, à en croire Pénélope, par toutes les couleurs de l’arc-en-ciel ; gaie sans cause, triste tout à coup, elle faisait cent questions sans désemparer sur M. Franklin Blake, et du même coup se montrait mécontente de Pénélope, parce que celle-ci se permettait de témoigner quelque étonnement du subit intérêt qu’elle prenait à un étranger.

 

On l’avait surprise occupée à graver en souriant le nom de M. Franklin dans l’intérieur de sa boîte à ouvrage ; elle avait été vue de nouveau pleurant et considérant dans la glace son épaule contrefaite.

 

M. Franklin et elle se connaissaient-ils avant ce jour ? Cela semblait impossible. Avaient-ils entendu parler l’un de l’autre ? Cela paraissait non moins inadmissible. Je pouvais répondre de la surprise réelle de M. Franklin à la vue des regards que fixait sur lui cette fille. Pénélope affirmait également que les questions de Rosanna sur M. Franklin avaient un tour naturel, bien qu’elles devinssent excessives. Cette consultation fatigante et sans issue se termina brusquement par la plus singulière hypothèse du monde de la part de Pénélope.

 

« Père, dit Pénélope sérieusement, il n’y a qu’un moyen d’expliquer cela ; Rosanna sera tombée amoureuse de M. Blake à première vue ! »

 

Vous avez ouï parler de charmantes jeunes ladies qui prennent une passion à première vue, et vous avez trouvé cela admissible. Mais qu’une housemaid sortant d’un refuge, laide et contrefaite, tombe amoureuse dès le premier moment d’un monsieur qui vient en visite dans la maison, essayez donc de trouver dans toute la chrétienté le pendant de cette absurdité ! Je ris jusqu’aux larmes à cette pensée.

 

Pénélope fut froissée de mon accès de gaieté, et me l’exprima d’une façon inattendue pour moi.

 

« Père, me dit-elle doucement, je ne vous avais jusqu’ici jamais connu si cruel. » Puis elle sortit.

 

Ces paroles agirent sur moi comme si je venais de recevoir une douche d’eau froide ; je me sentis furieux contre moi-même dès qu’elle les eut prononcées, mais enfin, il en était ainsi. Changeons donc de sujet ; je regrette d’avoir abordé cette question, et cela non sans cause, comme vous le verrez par la suite.

 

La soirée arriva, et le premier coup du dîner était sonné, lorsque M. Franklin revint de Frizinghall. Je lui montai son eau chaude moi-même, pensant qu’après un pareil laps de temps j’apprendrais du nouveau. À mon grand désappointement et sans doute au vôtre, ami lecteur, il ne s’était rien passé d’extraordinaire. Il n’avait rencontré d’Indiens ni à l’aller ni au retour. Il avait déposé la Pierre de Lune à la Banque, sans la désigner autrement que comme un objet de grand prix, et il en tenait le reçu dans sa poche. Je descendis, un peu dérouté, car je m’étais attendu à mieux après une journée si pleine d’agitation.

 

Je ne puis vous dire comment se passa la première entrevue de M. Franklin avec sa tante et sa cousine.

 

J’aurais volontiers donné quelque chose pour servir à table ce jour-là ; mais sauf à de rares solennités de famille, ma position comme intendant en eût été diminuée aux yeux des domestiques, et milady ne me trouvant déjà que trop disposé à la familiarité n’admettait pas que j’en multipliasse les occasions. J’eus quelques détails par le valet de chambre et par Pénélope.

 

Ma fille me dit qu’elle n’avait jamais vu miss Rachel si recherchée dans sa coiffure, si jolie et si animée que lorsqu’elle descendit ce soir-là au salon. Le valet de chambre m’assura, lui, qu’il avait eu une peine infinie à réunir dans son service l’attitude d’une respectueuse indifférence et l’attention due à M. Franklin Blake ; plus tard dans la soirée, nous les entendîmes chanter des duos. M. Franklin donnait toute sa voix et miss Rachel la dominait. Milady les accompagnait sur le piano, allant de difficultés en difficultés et leur faisant passer haies et fossés avec une habileté merveilleuse. C’était charmant à entendre le soir sur la terrasse par les fenêtres ouvertes.

 

Peu après, je montai le soda-water et l’eau-de-vie au fumoir, et je vis que la soirée passée près de miss Rachel avait complètement chassé la pensée du diamant de la tête de M. Franklin.

 

« C’est la plus ravissante fille que j’aie rencontrée depuis mon retour en Angleterre ! » voilà tout ce que j’en pus tirer quand j’essayai de ramener l’entretien sur des sujets plus sérieux.

 

Vers minuit, je fis ma ronde de surveillance autour de la maison, accompagné, comme de coutume, par mon second, le valet de pied Samuel. Lorsque toutes les portes furent fermées, sauf celle de côté qui donnait sur la terrasse, j’envoyai Samuel se coucher, et je pris l’air sur le pas de la porte avant de me mettre moi-même au lit.

 

La nuit était chaude et calme, et la lune donnait dans son plein ; il y avait un tel silence au dehors que j’entendais parfois vaguement le murmure de la mer lorsqu’elle venait mouiller le banc de sable de la petite baie. D’après l’emplacement de la maison, le côté de la terrasse se trouvait dans l’ombre, mais la lune éclairait entièrement l’allée sablée parallèle à la terrasse. Tandis que je regardais de ce côté, après avoir levé les yeux vers le ciel, je vis distinctement l’ombre d’une personne, projetée par la lune et partant du coin de la maison.

 

Je suis vieux, mais malin, et je me gardai de crier ; malheureusement l’âge m’a fort alourdi, et le bruit de mes pas sur le gravier me trahit. Avant que je pusse atteindre le coin, des jambes plus alertes que les miennes, et plusieurs paires d’entre elles, à ce qu’il me sembla, décampèrent à la hâte. Quand je gagnai le coin, les rôdeurs, quels qu’ils fussent, s’étaient jetés dans le taillis qui longe l’allée, et se dérobaient à la vue parmi les arbres et les buissons de ce bois ; ils pouvaient aisément arriver à la route, en franchissant notre haie. Si j’avais eu quarante ans de moins, j’aurais eu la chance de les attraper avant qu’ils eussent quitté notre enceinte ; dans la conjoncture actuelle, il ne me restait d’autre ressource que d’aller chercher un renfort plus jeune.

 

Sans déranger personne, Samuel et moi nous nous munîmes de fusils, et nous fîmes le tour de la maison en passant par le taillis.

 

Nous nous assurâmes que personne ne rôdait sur le domaine, puis nous revînmes vers la maison. Pendant que je traversais l’allée où j’avais vu une ombre, j’aperçus sur le gravier un petit objet qui brillait au reflet de la lune. Je le ramassai, et je découvris que c’était un petit flacon, contenant une liqueur épaisse et odorante, aussi noire que de l’encre.

 

Je ne dis rien à Samuel ; mais me rappelant ce que Pénélope m’avait conté des jongleurs indiens, et de la cérémonie de l’encre versée dans le creux de la main de l’enfant, je soupçonnai sur-le-champ que j’avais dû déranger les trois Indiens dans quelque diabolique manœuvre, dont le but était de découvrit où se trouvait logé cette nuit le diamant.

 

CHAPITRE VIII

Je dois m’arrêter ici pour un moment. En rassemblant mes propres souvenirs, aidés du journal de Pénélope, je vois que nous pouvons passer rapidement sur l’espace de temps compris entre l’arrivée de M. Franklin et le jour de naissance de miss Rachel. La plupart de ces jours n’ont rien qu’on puisse citer.

 

Donc, avec votre permission et avec le secours de Pénélope, je noterai seulement quelques dates ainsi que les faits qui s’y rapportent, me réservant de reprendre mon journal quotidien dès que j’arriverai au moment où la Pierre de Lune devint l’occupation principale de tout le monde dans la maison.

 

Je reprends au lendemain matin (26) de ma trouvaille dans l’allée. Je montrai à M. Franklin cette pièce de conviction, et lui racontai comment j’en étais devenu possesseur. Son opinion fut que non-seulement les Indiens poursuivaient la recherche du diamant, mais encore qu’ils avaient la niaiserie de croire à leurs jongleries, entre autres à celle de l’encre versée sur la main de leur jeune acolyte, dans l’espoir qu’il verrait ainsi les personnes et les objets qui dépassaient la portée de la vision humaine.

 

À ce que m’apprit M. Franklin, chez nous aussi bien qu’en Orient, il y a des gens qui pratiquent ces momeries, sans addition d’encre magique, toutefois ; ils appellent cela d’un nom français qui signifie quelque chose comme le don de seconde vue.

 

« Croyez-le bien, ajouta M. Franklin, les Indiens étaient convaincus que le diamant reposait ici, entre nos mains, et ils avaient amené leur jeune voyant afin d’être bien renseignés par lui sur le lieu précis ou se trouvait le diamant dans le cas où ils seraient parvenus à pénétrer la nuit dernière dans la maison.

 

– Pensez-vous qu’ils tenteront d’y entrer de nouveau, monsieur ? dis-je.

 

– Cela dépend, répondit M. Franklin, du degré d’initiation du jeune garçon ; s’il peut apercevoir le diamant enfermé à l’abri de toute atteinte dans la caisse de la banque de Frizinghall, nous ne serons plus, pour le moment, troublés par les visites des Indiens ; s’il ne possède pas le don de seconde vue, nous avons plus d’une chance de les revoir ou de les attraper dans le taillis, et cela avant peu. »

 

J’attendais donc et avec assez d’intrépidité une nouvelle apparition ; mais, chose étrange, elle n’eut jamais lieu.

 

Soit que les jongleurs eussent appris en ville la visite de M. Franklin à la Banque, et qu’ils en aient tiré leurs conclusions ; soit que l’enfant eût réellement vu le diamant et ses pérégrinations, ce que pour ma part je ne croirai pas un seul instant ; soit enfin que le hasard seul s’en mêlât, nous n’aperçûmes plus l’ombre d’un Indien pendant les semaines, qui s’écoulèrent jusqu’au jour de naissance de miss Rachel.

 

Les jongleurs continuèrent à exhiber leurs tours dans la ville ou aux environs ; M. Franklin et moi restâmes dans l’attente, décidés à ne pas mettre les coquins trop sur leurs gardes en dévoilant hâtivement nos soupçons.

 

Sur cet exposé de nos situations respectives, je finirai tout le récit de ce que j’ai à dire des Indiens pour le moment.

 

Le 29 de ce mois, M. Franklin et sa cousine découvrirent une manière nouvelle de passer le temps qui eût pu, sans cet amusement, leur sembler un peu long. J’ai des raisons qui se développeront plus tard de vous faire particulièrement remarquer quel genre d’occupation ils adoptèrent.

 

Les gens du monde en général ont un grand élément d’ennui dans leur existence : c’est leur paresse.

 

Leur vie se passe la plupart du temps à la recherche d’une occupation, et il est curieux de les voir souvent se divertir à quelque chose de bizarre, de laid ou de sale. Ceux qui ont ce qu’on appelle des goûts intellectuels semblent surtout atteints de cette manie ; neuf fois sur dix ils tourmentent quelqu’un, ou bien ils abîment quelque chose et restent convaincus qu’ils ajoutent beaucoup à la culture de leur esprit, quand la vérité tout unie est qu’ils ne font que salir et déranger une maison. J’ai vu des dames (je le dis à regret), aussi bien que des messieurs, sortir, les poches pleines de vieilles boîtes à pharmacie, pour aller à la chasse des lézards, des escargots, des araignées et des grenouilles. De retour au logis, on transperce ces pauvres bêtes avec des épingles ou bien on les coupe en petits morceaux sans éprouver le moindre remords.

 

Vous trouvez l’un de vos jeunes maîtres en extase devant une araignée qu’il contemple au travers d’une loupe ; ou bien vous vous butez contre une malheureuse grenouille qui descend l’escalier sans sa tête ; et lorsque vous vous récriez contre ces inutiles cruautés, on vous répond que votre jeune maître ou votre jeune maîtresse montre ainsi son goût pour l’histoire naturelle.

 

D’autres fois, ils gâteront une belle fleur en la lardant de vilains instruments sous le prétexte d’apprendre sa structure. Sa couleur en sera-t-elle pourtant plus belle ou son parfum plus doux, lorsque votre stupide curiosité sera satisfaite à ses dépens ? Mais qu’importe ? il faut, entendez-vous, il leur faut tuer le temps ! Enfant, vous tripotiez de la boue, et vous faisiez de franches saletés ; arrivé à l’âge d’homme, vous vous plongez, croyez-vous, dans la science, en disséquant des fleurs et des insectes ! Cela revient toujours à dire que vous n’avez pas d’idées dans votre pauvre cervelle vide, et rien à faire de vos pauvres mains oisives. Parfois cette agitation stérile aboutit à couvrir une toile de peinture dont l’odeur empeste la maison ; ou bien vous gardez des larves et d’autres horreurs dans des bocaux pleins d’eau sale qui soulèvent le cœur à vos voisins ; puis, vous semez des débris de cailloux en guise d’étude géologique dans tout le logis ; ou bien encore vous vous tachez les doigts avec le collodion, et aucun visage ami ne trouve grâce devant votre appareil photographique.

 

Il est clair qu’il est souvent dur aux gens qui ont leur vie à gagner, d’être obligés de travailler pour se procurer les vêtements qui les couvrent, le toit qui les abrite et le pain qui les nourrit ; mais comparez le métier du plus pénible à cette existence d’oisiveté qui s’en prend aux animaux et aux fleurs et vous remercierez encore le ciel que votre tête soit forcée de penser et vos mains obligées de se remuer.

 

Quant à M. Franklin et à miss Rachel, je leur dois la justice de dire qu’ils ne torturaient rien ; ils se bornaient à gâcher, et n’abîmèrent que les panneaux d’une porte. Le génie universel de M. Franklin lui faisant tout entreprendre, il se lança dans ce qu’il nommait la peinture décorative. Il avait inventé, daigna-t-il nous dire, un nouveau procédé de détrempe, et il attribuait à cette composition les qualités d’un agent actif. Quels ingrédients y figuraient, je l’ignore, mais l’effet qu’elle produisait, je puis vous le dire en deux mots, elle infectait.

 

Miss Rachel n’ayant pas de cesse qu’elle n’eût essayé cette nouvelle merveille, M. Franklin fit venir les matières premières de Londres, opéra le mélange, qui tout d’abord réussit à faire éternuer bêtes et gens ; puis il orna la robe de miss Rachel d’un tablier à bavette, et se mit de concert avec elle à décorer son petit salon que, faute d’un nom élégant, en anglais, on nommait : « le boudoir. »

 

Ils commencèrent par l’intérieur des portes. M. Franklin enleva tout le vernis neuf avec de la pierre ponce, et obtint une surface unie pour son travail futur. Miss Rachel alors se mit en demeure de couvrir sous sa direction l’espace libre de devises ingénieuses, griffons, oiseaux, fleurs, amours, et autres gentillesses à l’imitation d’un célèbre peintre italien, dont le nom m’échappe ; je sais seulement que c’est celui qui a rempli l’univers de Vierges Marie et dont la bonne amie était boulangère. Comme occupation, ces décorations étaient un ouvrage peu propre et n’avançaient que lentement. Mais nos jeunes gens n’en semblaient jamais fatigués ; tout le temps qu’ils ne donnaient ni à la promenade, ni aux visites, ni aux repas, ni à leurs duos de chant, ils l’employaient à abîmer cette porte, aussi appliqués à leur besogne que des abeilles dans une ruche.

 

Pourtant qui a donc écrit que Satan trouve encore le moyen de perdre les gens les plus occupés ? S’il avait été à ma place dans la famille et qu’il eût vu les deux cousins, qui avec sa brosse, qui avec son agent actif, il eût pensé que jamais plus grande vérité ne trouva ici à être appliquée !

 

La première date digne d’être notée est celle du dimanche 4 juin.

 

Ce soir-là, dans la salle des gens, nous débattîmes entre nous une question qui, comme, celle de la décoration du petit salon, se rattache à des faits à venir.

 

Remarquant le plaisir que M. Franklin et sa cousine semblaient trouver dans la société l’un de l’autre, et voyant quel joli couple ils feraient à tout égard, nous discutâmes les nombreuses chances qu’ils avaient d’être réunis pour autre chose que pour l’ornementation d’un salon.

 

Plusieurs d’entre nous prédirent que la maison verrait un mariage avant la fin de l’été. D’autres, dont je faisais partie, admirent qu’en effet il y avait des probabilités pour que miss Rachel fût mariée ; mais, pour des raisons que la suite vous apprendra, nous doutions que son futur fût M. Franklin Blake.

 

Ce qui était hors de doute, c’est que M. Franklin était pour sa part fort amoureux. La question était de découvrir les sentiments de miss Rachel ; permettez-moi de vous faire connaître ma jeune maîtresse, et puis vous verrez si vous parvenez à bien comprendre son caractère.

 

Le dix-huitième anniversaire de miss Rachel devait tomber au 21 de juin prochain. Si par hasard vous aimez les femmes brunes (lesquelles ont cessé depuis peu, m’a-t-on dit, d’être en faveur dans le monde élégant) et que vous ne teniez pas absolument à la taille, je vous réponds de miss Rachel comme d’une des plus jolies personnes que vous eussiez pu voir. Elle était mince et petite, mais parfaitement proportionnée des pieds à la tête. En la voyant s’asseoir, se lever, surtout en la voyant marcher, tout homme de sens aurait été convaincu qu’elle devait le charme de son extérieur à la nature et non à ses vêtements.

 

Ses yeux et ses cheveux rivalisaient du plus beau noir ; son nez paraissait trop petit, j’en conviens, mais (pour emprunter les paroles de M. Franklin) la bouche et le menton étaient des morceaux de dieux ; toujours selon la même autorité, son teint chaud comme un rayon de soleil avait sur celui-ci l’avantage de ne pas brûler ceux qui le regardaient. Ajoutez-y qu’elle portait la tête haute et d’un air vraiment distingué, qu’elle possédait une voix claire, d’un timbre métallique, et un sourire qui commençait dans les yeux pour arriver aux lèvres ; vous aurez dès lors un portrait complet et aussi frappant que j’ai pu le décrire.

 

Maintenant, que dirai-je du caractère ? Cette charmante créature avait-elle des défauts ? Mon Dieu, oui ! elle en avait juste autant que vous, madame, ni plus ni moins.

 

Pour parler sérieusement, ma chère miss Rachel avait, au milieu de tant d’attraits et de qualités, un défaut capital, que la stricte impartialité m’oblige à reconnaître. Elle différait des autres filles de son âge, et en un point surtout, c’est qu’elle avait des idées à elle et toutes faites, et que si ses opinions allaient à l’encontre des usages reçus, elle se moquait des usages ! Pour des bagatelles, ce travers importait peu ; mais dans les circonstances graves, milady trouvait comme moi, que cet esprit de défi allait bien trop loin.

 

Elle jugeait par elle-même, chose bien rare chez des femmes deux fois plus âgées qu’elle ; jamais elle ne demandait votre avis et ne vous prévenait de ce qu’elle allait décider. Elle ne mettait personne, pas même sa mère, dans la confidence de ses secrets. Dans les moindres choses comme dans les plus grandes, avec ceux qu’elle aimait comme avec ceux qu’elle détestait (sentiments dont elle s’acquittait également bien), miss Rachel suivait un petit système personnel qui suffisait aux peines et aux joies de son existence intime.

 

Que de fois n’ai-je pas entendu répéter à milady :

 

« Le meilleur ami et le pire ennemi de Rachel sont tous deux… Rachel elle-même. »

 

Un mot encore, et j’ai fini.

 

Avec ce caractère concentré et cette volonté inflexible, il n’y avait pas un atome de fausseté en elle. Je ne me souviens pas de l’avoir vue manquer à sa parole : dire oui pour elle ne signifiait jamais qu’elle pensât à faire le contraire. Plus d’une fois dans son enfance, je la vis supporter une réprimande ou un châtiment à la place d’une amie plutôt que de l’accuser. Personne ne put jamais lui faire avouer ni nier en ce cas la faute dont elle se laissait accuser à tort ; elle vous regardait bien résolument en face, secouait son petit minois et vous disait nettement :

 

« Vous ne me ferez pas parler. »

 

Punie de nouveau pour son obstination, elle voulait bien demander pardon pour avoir dit : « Je ne veux pas parler. » Mais on avait beau la mettre au pain et à l’eau, elle ne répondait rien de plus. Entêtée, volontaire comme un démon, j’en conviens, mais une créature parfaite à travers tout cela. Peut-être voyez-vous ici une certaine contradiction ? eh bien ! je vais vous glisser un mot dans le tuyau de l’oreille. Étudiez votre femme pendant vingt-quatre heures, et si durant ce temps vous ne découvrez chez la bonne dame aucune contradiction, que le Ciel ait pitié de vous ! vous avez épousé un monstre.

 

En vous faisant le portrait de miss Rachel, j’ai trouvé une transition pour vous parler des intentions matrimoniales de la jeune personne.

 

Le 12 juin, ma maîtresse adressa à un gentleman de Londres une invitation pour venir passer le jour de naissance de miss Rachel à la maison.

 

C’est à cet heureux personnage que je croyais le cœur de ma jeune maîtresse attaché ; de même que M. Franklin, il était son cousin et se nommait M. Godfrey Ablewhite.

 

La seconde sœur de milady (n’ayez pas peur, cette fois nous ne nous étendrons pas trop longtemps sur les affaires de famille) eut un désappointement dans ses affections de jeunesse ; lorsqu’à la suite de ce chagrin, elle prit un mari, elle fit ce qu’on appelle une mésalliance.

 

Il y eut un grand tapage dans la famille, quand l’honorable Caroline persista à épouser M. Ablewhite, le simple banquier de Frizinghall.

 

Il était fort riche, respecté et entouré d’une famille bien posée ; le tout parlait en sa faveur. Mais enfin il s’était permis de s’élever à cette position en partant des rangs inférieurs de la société, et on ne pouvait tolérer cette audace.

 

Toutefois avec le temps, et grâce au progrès des lumières modernes, la mésalliance finit par être acceptée. Nous devenons si libéraux ! Personne ne se soucie guère, pourvu que les droits de chacun soient égaux, de savoir si tel membre, soit du parlement, soit de la société moderne, est un balayeur des rues ou un duc. Voilà le point de vue moderne, et je l’admets. Les Ablewhite demeuraient dans une belle maison entourée d’un parc et située à la porte de Frizinghall ; ils étaient fort respectés dans leur voisinage et dignes de l’être. Ils ne nous occuperont guère par la suite, à l’exception de M. Godfrey, second fils de M. Ablewhite, qui tiendra une place considérable dans mon récit, surtout par rapport à miss Rachel.

 

Malgré l’esprit, les talents et toutes les qualités de M. Franklin, je lui trouvais peu de chances de l’emporter sur M. Godfrey dans l’estime de ma jeune maîtresse.

 

En premier lieu, M. Godfrey était, au point de vue de la tournure le plus bel homme des deux ; il mesurait près de six pieds de haut, avait de belles couleurs roses et blanches, la figure bien ronde et rasée, et de superbes cheveux blonds flottant négligemment sur son cou.

 

Mais pourquoi continuerais-je cette description de sa personne ? Si vous avez jamais souscrit aux œuvres de charité féminine à Londres, vous connaissez M. G. Ablewhite aussi bien que moi.

 

Sa profession était celle du barreau ; ses goûts le rendaient l’homme des dames, et par choix il vivait en bon Samaritain.

 

Il était le bras droit de la philanthropie féminine et la providence des femmes malheureuses.

 

Sociétés maternelles pour les femmes en couches ; refuges destinés aux Madeleines repentantes ; associations d’esprits forts instituées pour donner aux faibles femmes les places appartenant aux hommes, sauf à laisser ceux-ci se débrouiller sans appui, toutes les entreprises philanthropiques l’avaient pour président, pour caissier, ou pour directeur.

 

N’importe où se réunissait un comité de dames, on était sûr d’y voir M. Godfrey, adoucissant l’humeur des unes et des autres, dirigeant ces chères créatures à travers les épines de la discussion, avec mille formes de politesse. Je soutiens que l’Angleterre ne possédait pas de philanthrope au petit pied plus accompli. Comme orateur dans les meetings de bienfaisance, il n’avait pas son pareil pour vous tirer des larmes et de l’argent ; il était devenu un personnage populaire.

 

La dernière fois que j’allai à Londres, ma maîtresse me régala de deux divertissements. L’un fut d’aller voir au théâtre une danseuse à la mode ; l’autre d’entendre M. Godfrey parlant à Exeter-Hall. La femme produisit son effet, accompagnée d’un orchestre.

 

Le gentleman obtint son succès à l’aide d’un mouchoir et d’un verre d’eau ; vous trouviez la même foule aux deux représentations, l’une des jambes, et l’autre de la langue. Malgré tant de succès, M. Godfrey restait l’homme le plus doux, du caractère le plus facile et le plus aisé à satisfaire : il aimait tout le monde, et était aimé de chacun.

 

Quelle chance restait à M. Franklin, quelle chance avait un homme d’une réputation même supérieure, contre un personnage aussi accompli ?

 

La réponse de M. Godfrey nous parvint le 14.

 

Il acceptait l’invitation, à partir du mercredi jusqu’au vendredi soir, jour où ses devoirs de charité l’obligeraient à rentrer eh ville. Il joignait à sa lettre une jolie pièce de vers sur le jour de naissance de miss Rachel ; celle-ci, à ce que j’appris par Pénélope, se réunit à M. Franklin pour les tourner en ridicule, et ma fille, toute portée vers M. Franklin, me demanda triomphalement ce que je pensais de cela. « Miss Rachel vous a mise sur une fausse piste, ma chère, lui dis-je, mais mon nez n’est pas si facile à mystifier ; attendez que M. Ablewhite soit ici pour juger la position. »

 

Ma fille répliqua que M. Franklin pourrait bien se déclarer avant que les vers fussent suivis du poète ! À cela je ne pouvais rien opposer, car j’avoue que M. Franklin ne perdait aucune occasion de se mettre dans les bonnes grâces de sa cousine.

 

J’en donnerai pour preuve que, quoique fumeur invétéré, il renonça au cigare, dès qu’elle eut dit qu’elle détestait l’odeur qui en restait dans les habits. Il dormit si mal après cet acte de soumission, par suite de la privation de son narcotique habituel, et il souffrit tellement de ce changement d’habitudes, que miss Rachel fut la première à le prier de reprendre ses cigares. Mais il persista dans sa résolution ; jamais il ne reprendrait rien de ce qui pouvait lui causer un instant d’ennui, et sa volonté l’aiderait à se vaincre, et même à retrouver le sommeil.

 

Tant de dévouement, ainsi pensait chacun, ne pouvait manquer de faire impression sur miss Rachel, sans compter encore le travail en commun de la décoration du boudoir. Tout cela est très-joli, mais enfin elle avait dans sa chambre à coucher une photographie de M. Godfrey, qui le représentait dans la pose d’un orateur de meeting, ses cheveux jetés en arrière par le feu de son éloquence, et ses beaux yeux forçant l’argent à sortir des poches. Que direz-vous de cela ? Chaque matin, de l’aveu même de Pénélope, l’homme incomparable que toutes les femmes s’arrachaient assistait en effigie à la toilette de miss Rachel, et je persistais à croire qu’ayant peu il aurait le droit de voir en réalité ces beaux cheveux peignés par Pénélope.

 

Le 16 juin survint un événement qui diminua encore selon moi les chances de M. Franklin.

 

Un monsieur à l’air assez bizarre, parlant l’anglais avec un accent étranger, vint ce matin-là demander M. Franklin Blake, pour lui parler affaires.

 

Ces affaires ne pouvaient regarder le diamant pour deux motifs : d’abord, parce que M. Franklin ne m’en parla pas ; secondement, parce qu’il s’en entretint avec milady ; celle-ci en toucha sans doute quelques mots à sa fille. En tout cas, il paraît que miss Rachel, le soir au piano, fit de sévères remontrances à M. Franklin sur la compagnie dans laquelle il avait vécu et les principes relâchés qu’il avait puisés à l’étranger. Le lendemain, pour la première fois, on négligea la décoration de la porte. Je soupçonne qu’il s’agissait pour M. Franklin de liquider quelque imprudence commise sur le continent, dette ou affaire de femme, qui était venue le relancer en Angleterre ; tout ceci n’est qu’une supposition ; car dans cette occasion, chose étrange, milady et M. Franklin me laissèrent dans l’ignorance.

 

Le 17, les nuages semblèrent se dissiper. Les deux jeunes gens reprirent la décoration de la porte et parurent bien ensemble comme avant. S’il faut en croire Pénélope, M. Franklin aurait saisi l’occasion de la réconciliation pour faire sa demande, et n’aurait été ni repoussé ni agréé. Ma fille affirmait que miss Rachel avait éloigné M. Franklin en affectant de ne pas le croire assez sérieux, et qu’un instant après elle avait regretté son procédé. Bien que Pénélope, élevée dès son enfance avec sa jeune maîtresse, fût pour cette raison plus familière avec elle que ne le sont d’ordinaire les femmes de chambre, je connaissais trop la réserve de miss Rachel pour admettre qu’elle s’ouvrît ainsi, et je crois que ma fille prenait ses espérances pour des réalités.

 

Le 19, il survint un autre événement ; le docteur fut appelé pour soigner une personne que vous connaissez ; je veux parler de notre seconde housemaid, Rosanna Spearman.

 

Cette pauvre fille qui, comme vous le savez, m’avait tant intrigué par sa manière d’être aux Sables-Tremblants, me causa encore plus d’un étonnement jusqu’au moment dont je vous entretiens ici. L’idée de ma fille (et qu’elle garda strictement pour elle, d’après mes ordres), que Rosanna fût tombée amoureuse de M. Franklin me paraissait toujours aussi absurde ; mais je conviens aussi que ce que nous vîmes tous deux de sa conduite commençait à avoir l’air mystérieux, pour ne pas dire plus !

 

Ainsi, sans faire semblant de rien et de la manière la plus naturelle du monde, elle se plaçait sans cesse sous les pas de M. Franklin. Il y faisait à peu près autant attention qu’au chat de la maison, et il ne pensait jamais à regarder une figure aussi ordinaire. Pendant ce temps, cette pauvre fille, qui n’avait jamais eu beaucoup d’appétit, le perdit tout à fait et se mit à dépérir, tandis que le matin ses yeux indiquaient qu’elle avait passé la nuit à pleurer au lieu de dormir.

 

Un jour, Pénélope fit une déplaisante découverte que nous tînmes secrète.

 

Elle surprit Rosanna devant la table de toilette de M. Franklin, enlevant une rose que miss Rachel venait de donner à ce dernier pour mettre à sa boutonnière, et y substituant une rose semblable, cueillie par elle.

 

Depuis cet incident, elle fut à plusieurs reprises insolente vis-à-vis de moi, lorsque je lui donnai un avis général sur sa conduite ; et, chose plus grave encore, elle se montra peu respectueuse dans plusieurs occasions envers miss Rachel.

 

Milady remarqua ce changement, et me demanda ce que j’en pensais.

 

Je cherchai à excuser notre housemaid, en attribuant son aigreur à son état maladif ; le résultat fut qu’on demanda le docteur. Il parla de ses nerfs et dit qu’il la croyait peu propre à continuer un service. Milady offrit de l’envoyer dans une des fermes, afin de changer d’air. Elle supplia les larmes aux yeux qu’on la laissât dans la maison, et moi, bien mal inspiré, j’engageai milady à en essayer encore pendant quelque temps. Les événements se chargèrent de prouver que je n’aurais pu donner un plus mauvais conseil ; car certes, si j’avais pu prévoir l’avenir, j’aurais mis Rosanna Spearman à la porte de la maison séance tenante.

 

Le 20, on reçut un mot de M. Godfrey, qui devait passer cette nuit chez son père à Frizinghall, où il avait à s’entendre avec lui au sujet de quelques affaires. Dans l’après-midi du lendemain, il viendrait à cheval avec ses deux sœurs et resterait à dîner. Une jolie boîte en porcelaine accompagnait ce billet. C’était un souvenir qu’il priait sa cousine Rachel d’accepter avec son amour et ses meilleurs souhaits. M. Franklin ne lui avait offert qu’un médaillon sans valeur ; malgré tout, et avec l’obstination naturelle aux femmes, Pénélope pariait toujours pour son succès.

 

Dieu soit loué ! Nous voici à la veille du jour de naissance ! Vous conviendrez, j’espère, que je ne vous ai pas trop fait, languir cette fois pour y arriver ! Prenez courage, je vous promets un nouveau chapitre plein d’intérêt et qui vous fera pénétrer au cœur même de notre histoire.

 

CHAPITRE IX

Le 21 juin se leva brumeux et incertain, mais vers midi le temps s’éclaircit. Tous les gens de la maison inaugurèrent cet heureux anniversaire en offrant leurs modestes présents à miss Rachel, avec le discours habituel débité par moi comme chef de la domesticité. Je suis en cela l’usage de notre reine à l’ouverture du Parlement : je répète tous les ans presque les mêmes banalités, et avant que je prononce mon discours, on attend mes paroles avec autant d’impatience (tout comme celles de la reine) que si j’allais dire quelque chose de nouveau. Lorsque j’ai achevé, et qu’on voit qu’il ne s’y trouve rien que de connu, ils grognent un peu, mais commencent déjà à espérer mieux pour l’année prochaine. La morale de ceci, c’est que le Parlement et la Cuisine sont vraiment gens aisés à gouverner !

 

Après le déjeuner, M. Franklin et moi eûmes une conférence au sujet de la Pierre de Lune, car le temps était venu de la retirer de la Banque, et de la remettre en mains propres à miss Rachel.

 

Avait-il essuyé une rebuffade en essayant de nouveau de faire la cour à sa cousine, ou bien fallait-il attribuer à ses fréquentes insomnies les incertitudes et les contradictions croissantes de son caractère ? Toujours est-il que M. Franklin ne se montra pas à son avantage dans cette matinée. Il changea d’avis sur le diamant plus, de vingt fois en vingt minutes. Pour ma part, je m’en tins purement et simplement aux faits que nous connaissions.

 

Rien n’était survenu qui nous autorisât à inquiéter milady au sujet de ce joyau, et rien ne pouvait dispenser M. Franklin de l’obligation légale de le remettre à sa cousine. Il eut beau retourné mon appréciation dans tous les sens, il était forcé de l’adopter. Nous convînmes qu’après le goûter, il irait à cheval à Frizinghall, et en rapporterait le diamant ; il aurait probablement, pour revenir, la compagnie de M. Godfrey et des deux jeunes dames.

 

Cela décidé, M. Franklin retourna près de miss Rachel.

 

Ils passèrent la plus grande partie de la journée à l’interminable œuvre de décoration : Pénélope aidant à préparer les couleurs, milady allant et venant, vers l’heure du goûter, son mouchoir sous le nez, (car l’agent actif avait été ce jour-là fort employé), et cherchant, en vain, il est vrai, à arracher les artistes à leur travail.

 

Il était trois heures lorsqu’ils ôtèrent leurs sarraux, rendirent la liberté à Pénélope et allèrent se nettoyer, mais ils en étaient venus à leurs fins, et la fameuse porte se trouvait achevée pour le jour de naissance, ce dont ils étaient bien fiers.

 

Les amours, les griffons et le reste étaient, j’en conviens, fort jolis à voir ; mais tout cela, au milieu des devises et des fleurs, formait un tohu-bohu de figures si nombreuses, si bizarres de gestes et d’attitudes, qu’après avoir eu le plaisir de les contempler, vous en gardiez plusieurs heures durant une impression désagréable dans la tête.

 

Si j’ajoute à cette critique que Pénélope paya de la migraine sa collaboration à l’œuvre d’art, ce n’est pas en vue de dénigrer l’agent actif que je le dis ; non, car il cessa d’infecter en séchant, et si l’amour de l’art demande quelques sacrifices, eh bien, je consens à ce que ma fille en prenne sa part.

 

M. Franklin goûta à la hâte, et partit pour Frizinghall, sous le prétexte de se joindre à ses cousins, et en réalité pour en rapporter le diamant.

 

Cette solennité étant de celles où je prenais ma place comme maître d’hôtel en titre, j’eus assez à faire pour m’absorber pendant l’absence de M. Franklin. Lorsque j’eus monté les vins et passé la revue des domestiques mâles et femelles qui devaient servir le dîner, je me retirai pour prendre un peu de repos avant l’arrivée des invités.

 

Une bouffée de vous savez quoi et une petite lecture de mon livre favori me reposaient l’esprit et le corps. Un bruit de chevaux me tira de ce que je crois avoir été plutôt une rêverie que de la somnolence ; j’allai à la porte et j’y reçus une cavalcade composée de M. Franklin, et de ses trois cousins accompagnés par un des grooms du vieux M. Ablewhite.

 

L’aspect de M. Godfrey me frappa ; comme M. Franklin, il n’était pas, lui non plus, dans son assiette ordinaire. Il me donna une bienveillante poignée de main, et, avec beaucoup de politesse, témoigna sa satisfaction de voir son vieil ami Betteredge supportant si bien le poids des années. Mais il semblait que quelque chose pesait sur son esprit, et lorsque je lui demandai comment allait son père, il répondit brièvement : « Comme à l’ordinaire. » Il est vrai que ses deux sœurs avaient de la gaieté pour vingt, et c’était plus qu’il n’en fallait pour rétablir la balance. Ces demoiselles étaient presque de la taille de leur frère ; de grandes filles aux cheveux jaunes, et dont le teint rose et l’exubérance de formes respiraient la santé et l’épanouissement. Les jambes des pauvres chevaux pliaient sous leur poids ; lorsque, sans le secours de personne, elles sautèrent à bas de leur selle, elles rebondirent comme une balle de caoutchouc ! Tout ce qu’elles disaient débutait par un grand Oh ! tout ce qu’elles faisaient était bruyant, enfin elles s’agitaient et criaient à tout propos et hors de propos, sous le plus léger prétexte ; bref, je les appellerai des sauteuses, sauf votre respect.

 

Le tapage des jeunes personnes couvrant ma voix, je pus demander à M Franklin :

 

« Avez-vous le diamant ? monsieur. »

 

Il me fit signe que oui, en frappant sur la poche intérieure de sa redingote.

 

« Avez-vous aperçu les Indiens ?

 

– Nullement ! » fut sa réponse. Il s’enquit alors de milady, et alla aussitôt la retrouver dans le petit salon. Un instant après, la sonnette manda Pénélope, et elle reçut l’ordre de dire à miss Rachel que M. Franklin Blake désirait lui parler. Traversant le hall une demi-heure plus tard, je fus arrêté net par une explosion de cris qui parlaient du petit salon. Je ne m’alarmai pas une minute, car je reconnus les Oh ! et les exclamations des misses Ablewhite. Pourtant, sous le prétexte de demander quelques ordres pour le dîner, j’entrai afin de voir ce qui se passait d’extraordinaire.

 

Je vis miss Rachel près de la table, paraissant fascinée par le diamant du colonel, qu’elle tenait dans sa main. À ses côtés, les deux sauteuses se tenaient agenouillées, dévorant le joyau des yeux, et jetant les hauts cris d’émotion à chaque nouveau reflet de la précieuse pierre. À l’autre bout de la table, M. Godfrey frappait doucement dans ses mains comme un grand enfant, et laissait échapper d’une voix suave : « Parfait, incomparable ! »

 

Assis sur une chaise près de la bibliothèque, M. Franklin tiraillait sa barbe, et regardait anxieusement vers la fenêtre. À cette fenêtre se tenait l’objet de sa contemplation, milady, qui, l’extrait du testament à la main, tournait le dos à toute la compagnie.

 

Elle se retourna lorsque je lui demandai mes instructions ; au froncement de ses sourcils et à la contraction de ses lèvres, je reconnus l’humeur héréditaire des Herncastle.

 

« Rendez-vous à ma chambre dans une demi-heure, j’aurai à vous parler. » me dit-elle.

 

Sur ces mots, elle quitta la pièce ; il était clair qu’elle se sentait troublée par la même difficulté qui nous avait arrêtés M. Franklin et moi lors de notre conférence aux Sables.

 

Le legs de la Pierre de Lune était-il une preuve qu’elle avait traité son frère trop sévèrement ? ou fallait-il y voir l’œuvre d’une nature plus perverse encore qu’elle ne l’avait supposé ?

 

Franchement, ces questions étaient bien sérieuses à résoudre pour une mère, pendant que sa fille, ignorante de tout ce passé, tenait le présent de son oncle entre ses mains. Avant que je sortisse de la pièce, miss Rachel, toujours pleine d’égards pour le vieux serviteur qui l’avait vue naître, m’arrêta en me disant : « Admirez donc ceci, Gabriel, » et elle plaça la pierre sous mes yeux dans la direction d’un rayon de soleil qui arrivait par la fenêtre entr’ouverte.

 

Dieu nous bénisse ! certes c’était là un diamant ! et presque aussi gros qu’un œuf de pluvier ! La lumière qui en jaillissait avait la teinte d’une lune d’été. En regardant la pierre, vos yeux étaient attirés par une nuance jaune, dont la profondeur inconcevable n’était pas en rapport avec la grosseur d’un joyau qui, en réalité, pouvait tenir entre vos deux doigts. Nous le plaçâmes d’abord au soleil ; puis après avoir banni, de l’appartement la lumière du jour, nous le vîmes briller d’un éclat incroyable dans l’obscurité de la chambre.

 

Rien d’étonnant après cela, ni à la fascination qu’il exerçait sur miss Rachel, ni aux exclamations de ses cousines.

 

Le diamant me causa une telle impression, qu’il m’échappa un Oh ! aussi emphatique que celui des misses Ablewhite. Le seul d’entre nous dont le sang-froid ne se démentit pas était M. Godfrey. Un bras passé autour de la taille de ses sœurs, il regardait avec une douce compassion tous les assistants, et se penchant vers moi, il murmurait : « Du carbone, Betteredge ! seulement du carbone après tout, mon vieil ami ! »

 

Je pense que c’était à mon instruction qu’il songeait ! mais il ne réussit qu’à me rappeler le dîner ; je rejoignis donc promptement mon bataillon de serviteurs ; comme je sortais, j’entendis M. Godfrey qui disait : « Bon vieux Betteredge, je me sens une bien réelle estime pour lui ! » Il embrassait au même moment ses sœurs, faisait les yeux doux à miss Rachel et m’honorait de ce témoignage d’affection.

 

On pouvait avec une pareille nature compter sur une immensité incalculable d’affection ! M. Franklin se montrait un vrai sauvage en comparaison !

 

Au bout de la demi-heure indiquée, je me rendis auprès de milady.

 

Entre ma maîtresse et moi se reproduisit la même discussion qui avait eu lieu aux Sables entre M. Franklin et moi ; à cette seule différence près, que je passai les jongleurs sous silence, rien n’étant survenu qui me forçât à causer cette inquiétude à milady.

 

Lorsque je me relirai, j’étais certain qu’elle envisageait les intentions du colonel sous l’aspect le plus sombre, et qu’elle chercherait le plus tôt possible à enlever à sa fille la dangereuse possession de la Pierre de Lune.

 

Je rencontrai M. Franklin sur mon chemin ; il désirait savoir si j’avais vu sa cousine Rachel ; je ne pus le satisfaire. Savais-je où était le cousin Godfrey ? je l’ignorais, mais je soupçonnais qu’il n’était pas éloigné de sa cousine Rachel. La pensée de M. Franklin fut sans doute la même ; car il tourmenta ses moustaches, puis entra dans la bibliothèque, dont il ferma la porte avec une violence significative.

 

Rien n’interrompit plus mes préparatifs pour la solennité du jour de naissance jusqu’à ce qu’il fût temps de songer à ma toilette : au moment où je venais de passer mon gilet blanc, Pénélope m’arriva sous prétexte de donner un coup de brosse au peu de cheveux qui me restent et de perfectionner mon nœud de cravate.

 

Ma fille était de la meilleure humeur du monde, et je vis qu’elle avait quelque chose à me confier. Elle embrassa mon vieux crâne chauve et me dit :

 

« Bonne nouvelle, père, miss Rachel l’a refusé.

 

– Qui cela ? lui dis-je.

 

– L’homme des sociétés féminines, père, reprit Pénélope, le vilain sournois ! je le déteste pour avoir cherché à supplanter M. Franklin. »

 

Si j’avais eu la respiration plus libre, j’aurais certainement protesté contre cette inconvenante manière de traiter un digne philanthrope.

 

Mais ma fille s’occupait à nouer ma cravate, et la vivacité de ses sentiments avait passé dans ses doigts ; jamais je ne fus plus près d’être étranglé !

 

« Je l’ai vu l’emmener, dans le parterre aux roses, continua Pénélope ; et j’ai attendu derrière les houx pour les voir revenir. Ils étaient sortis de la maison bras dessus bras dessous en riant tous les deux. Au retour, ils marchaient séparément, aussi sérieux qu’on peut l’être, et il n’y avait pas à se tromper sur l’expression de leurs regards. Je n’ai jamais été plus satisfaite, cher père ! il y aura donc eu au moins une femme capable de résister à M. Godfrey Ablewhite, et, si j’étais une dame, je ferais certes la paire avec elle ! »

 

Ici, j’eusse protesté de nouveau ; mais cette fois ma fille tenait la brosse à cheveux, et ses impressions se traduisaient encore dans cette opération. Si vous êtes chauve, vous comprendrez le supplice que j’endurais ; si vous ne l’êtes pas, remerciez Dieu d’avoir laissé une défense entre votre tête et une brosse irritée.

 

« Juste le long des houx, poursuivit Pénélope, M. Godfrey s’arrêta. « Vous préférez, dit-il, que je reste ici comme si « rien ne s’était passé ! » Miss Rachel se retourna, prompte comme un éclair : « Vous avez accepté l’invitation de ma mère, et vous devez vous réunir à nos amis. À moins que vous ne vouliez causer un scandale, il est évident que vous êtes tenu à rester ! » Elle fit encore quelques pas, puis parut se radoucir. « Oublions ce qui s’est passé, Godfrey, dit elle, et restons cousins et amis. » Elle lui donna sa main qu’il baisa, ce que j’eusse trouvé fort ridicule pour ma part, puis elle le quitta. Il demeura encore un instant en place à creuser le sable avec son talon et vous n’avez jamais vu un homme aussi déconfit. « Gauche, très-gauche, » marmottait-il en regagnant la maison. Si c’est lui qu’il qualifiait ainsi, il avait bien raison ! car il est gauche et maladroit. Et la fin de tout cela, père, sera que M. Franklin l’emportera ! »

 

Dans son enthousiasme, Pénélope m’administra un dernier tour de brosse plus chaud qu’aucun autre.

 

Je repris le malencontreux objet, et me mis en demeure de reprocher sévèrement à ma fille une liberté de langage et d’opinion des plus déplacées, vous en conviendrez avec moi.

 

Mais avant que je pusse parler, le bruit des voitures m’arrêta ; les invités arrivaient. Pénélope s’enfuit. Je passai mon habit et me regardai dans la glace. Ma tête était rouge comme la carapace d’un homard ; quant à la mise, je ne pouvais être plus convenablement habillé. J’arrivai dans le hall encore à temps pour annoncer les deux premiers invités qui vous intéresseront peu, car il ne s’agissait que des parents de l’estimable philanthrope, M. et Mrs Ablewhite.

 

CHAPITRE X

Tout le reste de la compagnie suivit de près les Ablewhite, et le nombre des convives fut bientôt complet. Je vous assure que la table présentait un fort beau coup d’œil, lorsque les vingt-quatre personnes ayant pris leurs places, le recteur de Frizinghall, avec une éloquence rare, se leva et dit les grâces.

 

Peu vous importe de connaître le nom de tous les invités que vous ne retrouverez plus dans cette histoire, à l’exception pourtant de deux d’entre eux. Ces deux personnages étaient assis près de miss Rachel, qui, comme reine du jour, était le centre de toutes les attentions ; elle attirait encore plus les regards que de coutume, car elle portait sur elle, à la grande contrariété de milady, son merveilleux présent, la Pierre de Lune.

 

Lorsqu’elle reçut ce diamant, il était sans aucune monture ; mais M. Franklin, ce génie universel, avait trouvé moyen avec un peu de fil de laiton argenté de le fixer en broche sur sa toilette blanche. Chacun s’extasiait comme de raison sur la dimension et la beauté de ce bijou. Mais les deux seules personnes qui dirent là-dessus autre chose que des lieux communs furent les deux invités dont j’ai parlé, et qui étaient assis à la droite et à la gauche de miss Rachel.

 

À gauche était M. Candy, le docteur de Frizinghall, bon petit homme, serviable, agréable, mais auquel on pouvait reprocher de trop faire durer ses plaisanteries, qu’elles fussent placées bien ou mal à propos, et aussi de causer à tort et à travers avec les étrangers sans tâter préalablement son terrain.

 

En société, il ne cessait de commettre des bévues, et à son insu semait les querelles parmi les gens. Dans l’exercice de sa profession, il montrait beaucoup plus de prudence, et, bien que, suivant ses ennemis, l’instinct suppléât chez lui au talent, il lui arrivait souvent de réussir là où échouaient des médecins plus savants et plus circonspects.

 

Ce qu’il dit du diamant avait, comme toujours, l’apparence d’une plaisanterie ou d’une mystification. Il supplia miss Rachel de lui laisser, dans l’intérêt de la science, emporter la pierre et de lui permettre de la brûler. « Nous la chaufferons d’abord, miss Rachel, à tel degré ; puis nous l’exposerons à un courant d’air, ainsi nous ferons évaporer le diamant et nous vous épargnerons toute anxiété future pour la conservation de ce précieux bijou ! » Milady, qui écoutait avec une figure soucieuse, semblait désirer que le docteur parlât sérieusement, et que miss Rachel eût su faire à la science l’héroïque sacrifice de son diamant.

 

L’autre invité placé à la droite de miss Rachel était le célèbre voyageur dans l’Inde, M. Murthwaite, qui avait au péril de ses jours, et sous un déguisement, pénétré là où aucun autre Européen n’avait encore osé mettre les pieds.

 

Il était long, maigre, basané et silencieux. L’expression fatiguée de sa physionomie, un regard attentif et fixe le distinguaient tout d’abord. Le bruit courait qu’il était déjà las de la vie méthodique et uniforme de nos contrées, et qu’il songeait à reprendre ses dangereuses pérégrinations vers l’Orient. À l’exception de ce qu’il dit à miss Rachel sur son diamant, je doute qu’il ait prononcé six paroles ou qu’on lui ait vu boire un verre de vin pendant toute la durée du dîner. La Pierre de Lune eut seule le don de réveiller son intérêt. Sa renommée était venue jusqu’à lui lors d’un de ses séjours dans la patrie de ce diamant. Après avoir considéré le joyau si longuement que miss Rachel commençait à se sentir embarrassée, il lui dit de son ton froid et impassible : « Si jamais vous alliez dans l’Inde, miss Verinder, je ne vous engage pas à y montrer le présent de votre oncle ; un diamant chez les Hindous fait souvent partie intégrante de leur religion, il est telle cité sacrée de ma connaissance, et dans cette cité tel temple où, si vous vous présentiez avec l’ornement que vous portez là, votre existence ne serait pas assurée pendant cinq minutes. » Miss Rachel, se sachant en sûreté en Europe, fut charmée d’entendre parler des dangers qu’elle pourrait courir dans l’Inde. Les deux sauteuses l’étaient encore plus ; elles laissèrent tomber avec fracas leurs fourchettes et leurs couteaux, et s’exclamèrent : « Oh ! combien c’est intéressant ! » Milady s’agitait sur sa chaise et changea le sujet de la conversation.

 

À mesure que le dîner s’avançait, je sentis qu’il n’aurait pas le même succès que celui des réunions précédentes.

 

En pensant depuis à cette soirée, je suis tenté de croire que le maudit diamant avait jeté un sort sur toute la compagnie. Je ne laissais jamais les convives manquer de vin, et comme je pouvais tout me permettre, lorsque je remarquais qu’un mets était peu goûté, j’adressais, en guise d’encouragement, à la personne près de laquelle je me trouvais, quelques petits mots tels que : « Prenez-en, le plat est vraiment fort bon ; » ou encore : « Essayez, je suis sûr que cela vous fera du bien. » Neuf fois sur dix on suivait l’avis de ce vieil original de Betteredge, pour lui être agréable, disait-on, mais cela n’arrangeait rien ; le silence s’établissait, et on sentait un malaise régner sur tous les invités. Lorsqu’ils parlaient, il semblait qu’ils eussent juré de le faire maladroitement et hors de propos. M. Candy, par exemple, dit plus de choses malencontreuses que je ne lui en avais jamais entendu prononcer. Vous en aurez ici un échantillon qui vous fera comprendre le sentiment de dépit que j’éprouvais, étant donné mon vif désir de voir notre festin se passer le mieux du monde.

 

Une des dames présentes était l’honorable Mrs Threadgall, veuve du défunt professeur de ce nom. En parlant de son mari, la bonne dame omettait toujours de parler de son décès.

 

Elle croyait, je le pense, que toute créature sensée devait en être instruite. Pendant un des temps d’arrêt de la conversation, quelqu’un mit sur le tapis le déplaisant sujet de l’anatomie ; aussitôt la bonne Mrs Threadgall entama le chapitre de son mari, toujours comme s’il s’agissait d’un être vivant, et elle représenta l’anatomie comme le passe-temps favori du professeur dans ses moments de loisir.

 

Pour notre malheur, M. Candy, assis en face d’elle et ignorant absolument ce qui concernait feu le professeur, l’entendit. Il était le plus poli des hommes ; aussi saisit-il tout de suite l’occasion de venir en aide aux goûts anatomiques de M. Threadgall.

 

« On vient d’acquérir à l’École de chirurgie des squelettes curieux, dit-il d’une voix claire et enjouée ; je les recommande particulièrement à l’intérêt du professeur, madame ; lorsqu’il aura une heure de loisir, cette visite en vaut la peine. »

 

Vous auriez entendu une mouche voler ; les invités, par respect pour la mémoire du professeur, restèrent sans voix. Je me trouvais derrière Mrs Threadgall, occupé à lui servir du champagne. Elle baissa la tête et dit d’une voix très-basse :

 

« Mon mari bien-aimé n’est plus de ce monde. »

 

L’infortuné M. Candy, qui ne saisissait aucun mot et qui était à cent lieues de la vérité, continua sur un ton plus élevé et avec un redoublement de politesse :

 

« Le professeur pourrait ignorer, dit-il, que la carte d’un des membres de l’École le fera admettre chaque jour, sauf le dimanche, de dix heures à quatre. »

 

La tête de Mrs Threadgall s’abaissa sur sa pèlerine, et elle reprit d’une voix encore plus sourde :

 

« Mon époux bien-aimé n’est plus. »

 

Je fis des signes à M. Candy ; miss Rachel lui toucha le coude, milady lui jetait des regards irrités ; peine perdue ! son aménité ne connaissait plus de bornes :

 

« Je serais charmé, ajouta-t-il, d’envoyer ma carte personnelle au professeur ; voudriez-vous me faire l’honneur de me donner son adresse ?

 

– Son adresse actuelle, monsieur, c’est la tombe, » fulmina Mrs Threadgall, à bout de patience, et parlant avec une exaspération qui fit résonner tous nos cristaux. « Le professeur est mort depuis dix ans !

 

– Ah ! ciel ! » fit M. Candy.

 

À l’exception des misses Ablewhite qui éclatèrent de rire, un tel froid tomba sur les invités qu’on aurait dit qu’ils allaient suivre le professeur vers le tombeau !

 

Voilà pour M. Candy. Tous les autres furent aussi agaçants chacun dans son genre. Lorsque ces gens auraient dû parler, ils se taisaient, ou, s’ils parlaient, ils ne pouvaient s’entendre. M. Godfrey lui-même, si éloquent en public, ne daigna pas faire montre de sa faconde dans cette occasion privée.

 

Était-il maussade ou mal à l’aise depuis son aventure du jardin ? Je ne sais. Il réserva ses paroles pour sa voisine, une des parentes de la maison. Elle faisait partie des comités de bienfaisance féminine ; c’était une personne pleine de piété, avec une charpente osseuse et une forte inclination pour le vin de champagne, qu’elle aimait sec et pris à larges doses. Me trouvant près d’elle, je puis assurer que les assistants perdirent fort à ne pas profiter de cette sérieuse conversation.

 

Je ne pus, occupé que j’étais à découper le mouton et à déboucher le vin, entendre tout ce qu’ils dirent à propos de leurs charités ; lorsque mon attention leur fut rendue, il n’était plus question des femmes en couche et des âmes à racheter ; ils dissertaient sur les sujets les plus élevés. « La religion, disait M. Godfrey, est l’amour, et l’amour signifie la religion. La terre pourrait être un paradis un peu matérialisé ; le ciel serait la vie terrestre renouvelée et idéalisée. On voit certainement sur la terre quelques individus bien réprouvés, mais comme compensation destinée aux âmes pures, toutes les femmes dans le ciel formeront un comité de paix et d’union, où les hommes ne seront que des anges chargés de les servir. » Admirable ! incomparable ! Quel malheur que M. Godfrey n’ait pas fait part au reste de la table de ces éloquentes théories !

 

Mais enfin M. Franklin, me direz-vous, pouvait secouer toute cette torpeur et rendre le dîner agréable ? Il n’en fit rien ; il était plein d’animation et d’esprit, Pénélope l’ayant, je soupçonne, instruit de l’insuccès de M. Godfrey ; mais il avait beau parler, il tombait toujours sur un sujet fâcheux, ou s’adressait tout de travers ; bref, il ne réussissait qu’à piquer les uns et à abasourdir les autres. Ce mélange d’éducation étrangère, de français, d’allemand, d’italien, se manifesta à cette table hospitalière sous la forme la plus incompréhensible. Que penserez-vous par exemple de ses paradoxes sur le goût qu’une femme mariée peut entretenir pour un autre homme, sans offenser son mari ? Il proposait cette thèse avec une légèreté toute française, à une vieille fille, tante du vicaire de Frizinghall ! Ou bien encore, entraîné par les rêveries allemandes, il répondait au plus grand propriétaire du pays, autorité reconnue dans la question de l’élevage des bestiaux, que l’expérience, à proprement parler, ne comptait pour rien, et que la meilleure manière d’avoir un taureau parfait, c’était d’en créer le type dans sa tête et de le réaliser.

 

Que direz-vous encore de la réponse qu’il fit à notre député au parlement ? Au moment du fromage et de la salade, celui-ci s’échauffait à propos des progrès de la démocratie en Angleterre, et il finit par s’écrier : « Une fois que nous aurons perdu nos anciens privilèges, que nous restera-t-il, monsieur Blake, je vous prie ? » M. Franklin, entraîné par la tendance italienne, s’avisa de lui répondre :

 

« Il nous restera trois choses, monsieur : l’amour, la musique et la salade. »

 

Non-seulement il stupéfia la compagnie par ces étranges sorties, mais, qui plus est, quand l’éducation anglaise reprit le dessus, il tomba sur le sujet de la médecine, et tourna si crûment les docteurs en ridicule, que le bon M. Candy en suffoquait de colère.

 

Le point de départ de la dispute fut l’aveu fait, je ne sais à quel propos, par M. Franklin, qu’il dormait très-mal depuis un certain temps. M. Candy lui dit sur-le-champ que ses nerfs étaient en désarroi et qu’il devrait se soigner en conséquence.

 

M. Franklin lui rétorqua qu’un traitement médical et une promenade à tâtons dans les ténèbres, c’était à ses yeux exactement la même chose. M. Candy, piqué au jeu, lui répliqua que, puisqu’il passait ses nuits à s’agiter dans l’obscurité, il n’y avait que la médecine qui pût remédier à son aveuglement.

 

M. Franklin répondit qu’il avait souvent entendu parler d’aveugles ayant la prétention de conduire d’autres aveugles et qu’il voyait le proverbe se réaliser ici. Ils continuèrent à se taquiner ainsi jusqu’à ce que s’échauffant mutuellement, M. Candy, le premier perdit tout sang-froid au service de la défense de ses collègues, et milady dut intervenir pour arrêter net la suite de la discussion ; mais cet acte d’autorité rendu nécessaire acheva de refroidir la gaieté des convives. Vainement, on essaya plusieurs fois de reprendre la conversation ; elle ne cessa de languir et finit par tomber si bien, que ce fut un soulagement pour tout le monde lorsque milady donna le signal de se lever de table et laissa les hommes dégustant leur vin et voués peut-être aussi à la fatalité que le diable sous la forme de ce maudit diamant avait jetée sur eux tous.

 

Je venais de placer les bouteilles devant M. Ablewhite, qui représentait le maître de la maison, lorsqu’on entendit venir de la terrasse des sons qui à l’instant même me firent oublier tout décorum. M. Franklin et moi nous nous regardâmes ; le son était celui du tambourin des Indiens. Aussi vrai que j’existe, nous étions de nouveau aux prises avec les jongleurs, et cela, dès l’entrée de la Pierre de Lune dans notre maison !

 

Ils tournaient le coin de la terrasse, lorsque, les apercevant j’allai les rejoindre afin de les renvoyer. Mais, pour mon malheur, les deux sauteuses m’avaient devancé. Elles s’élancèrent sur la terrasse comme des fusées endiablées pour voir les tours exécutés par les Indiens, Tous les autres invités les suivirent, d’abord les dames, puis les messieurs. Avant que vous eussiez pu dire : « Dieu nous bénisse ! », les coquins faisaient leurs salamalecs, et les misses Ablewhite caressaient l’intéressant petit garçon.

 

M. Franklin se plaça près de miss Rachel, et moi, je me tins derrière elle. Si nos soupçons étaient bien fondés, il était effrayant de la voir là, ignorante du danger réel qu’elle courait, et étalant devant ces Indiens le diamant posé au milieu de son corsage ! Je ne saurais vous dire quels tours ils firent, car j’avais la tête perdue. Au dépit que me causait l’insuccès du dîner se joignait l’ennui de voir ces drôles arriver juste à point nommé pour contempler de leurs yeux le bijou dont ils poursuivaient la possession : cela suffisait pour m’enlever toute présence d’esprit. Je me souviens pourtant de la soudaine apparition de M. Murthwaite, le voyageur oriental. Tournant autour du cercle des assistants, il arriva sans bruit derrière les jongleurs, et leur adressa inopinément la parole dans l’idiome de leur pays.

 

Il les aurait piqués avec la pointe d’un poignard, que les Indiens ne se seraient pas redressés plus vivement, avec l’agilité de tigres surpris, en entendant sortir ce langage de sa bouche.

 

Une minute après, ils le saluaient de leurs courbettes les plus humbles.

 

Après quelques phrases échangées dans cette langue inconnue, M. Murthwaite s’éloigna aussi tranquillement qu’il s’était approché. L’Indien chef qui servait d’interprète, se tournant alors vers le public, s’inclina devant milady en l’informant que le spectacle était clos. J’avais remarqué que la figure basanée de cet homme était devenue d’une teinte presque cendrée depuis que M. Murthwaite lui avait parlé.

 

Les sauteuses, on ne peut plus désappointées, lancèrent un Oh ! formidable contre M. Murthwaite, devenu ainsi un trouble-fête. Mais l’Indien mit avec un air d’humilité la main sur sa poitrine, et répéta que ses jongleries étaient terminées. Le petit garçon fit la quête dans son chapeau. Les dames rentrèrent au salon, et les messieurs regagnèrent la salle à manger, à l’exception de M. Franklin et de M. Murthwaite. Le valet de pied et moi, nous nous chargeâmes de voir si les Indiens étaient bien et dûment hors du parc.

 

Comme je revenais par le taillis, je sentis l’odeur du tabac, et je trouvai se promenant sous les arbres, M. Franklin et M. Murthwaite, ce dernier un cigare de Manille aux lèvres. M. Franklin me fit signe de les rejoindre.

 

« Voici, dit-il en me présentant au célèbre voyageur, notre vieil ami et serviteur, Gabriel Betteredge, dont je vous entretenais tout à l’heure. Veuillez prendre la peine de lui répéter ce que vous venez de me dire. »

 

M. Murthwaite quitta son cigare, et s’appuyant avec son air fatigué contre le tronc d’un arbre :

 

« Monsieur Betteredge, me dit-il, ces trois Indiens ne sont pas plus des jongleurs que vous et moi. »

 

C’était là une nouvelle surprise ! Je demandai naturellement si M. Murthwaite avait déjà rencontré ces Indiens précédemment.

 

« Jamais, répondit-il, mais on ne peut me tromper sur les vrais jongleurs indiens ; toute la représentation de ce soir n’en était qu’une mauvaise imitation. « Il faudrait que ma longue expérience fût bien en défaut pour ne pas dire que ces hommes sont des brahmines de castes supérieures. Je leur ai reproché de s’être déguisés, et malgré l’empire habituel des Indiens sur eux-mêmes, vous avez pu voir que le coup a porté juste. Il y a pourtant dans leur conduite un mystère que je ne m’explique pas. Ils ont doublement sacrifié leur caste, d’abord en passant la mer, puis en se déguisant ainsi. Dans le pays qu’ils habitent, ce sacrifice est effrayant à faire. Il faut qu’il y ait un motif des plus importants au fond de cette détermination, ainsi qu’une justification évidente qui leur permette de recouvrer un jour leur caste lorsqu’ils rentreront dans leur pays natal. »

 

J’étais muet de surprise. M. Murthwaite reprit son cigare. M. Franklin, après une sorte de petite consultation intérieure entre ses diverses tendances, rompit le silence en ces termes :

 

« J’éprouve quelque hésitation, monsieur Murthwaite, à vous importuner d’affaires de famille, dont vous n’avez que faire et sur lesquelles j’eusse préféré me taire. Mais après votre appréciation des jongleurs, je me sens forcé, dans l’intérêt de lady Verinder et de sa fille, de vous donner tous les détails qui peuvent éclairer cette mystérieuse affaire. Je vous parlerai sous le sceau du secret, vous me permettrez de vous le rappeler ? »

 

Après ce préambule nécessaire, il raconta au voyageur tout ce qu’il m’avait dit aux Sables-Tremblants. L’impassible M. Murthwaite lui-même fut si frappé du récit qu’il laissa s’éteindre son cigare.

 

« Maintenant, fit M. Franklin lorsqu’il eut achevé, qu’en conclut votre expérience ?

 

– Mon expérience, dit le voyageur, répond que votre existence, monsieur Franklin Blake, a échappé à de plus grands dangers que la mienne, et ce n’est pas peu dire. »

 

Ce fut au tour de M. Franklin d’être étonné.

 

« La situation est-elle vraiment aussi sérieuse que cela ? demanda-t-il…

 

– Telle est mon opinion, dit M. Murthwaite. Je ne puis plus douter, d’après tous les détails, que vous m’avez donnés, que la réintégration de la Pierre de Lune sur le front de l’idole indienne ne soit le mobile et l’explication du sacrifice de caste auquel j’ai fait allusion. Ces gens guetteront l’occasion avec la patience de la race féline, et ils en useront avec la férocité des tigres. Comment vous avez pu leur échapper, répéta l’éminent orientaliste en rallumant son cigare et en regardant attentivement M. Franklin, je ne saurais encore le comprendre. Quoi ! vous aviez le diamant sur vous dans les rues de Londres, vous l’avez transporté ici, et vous êtes encore en vie ! Cherchons à pénétrer les causes de ce miracle ! C’est en plein jour, je pense, que vous avez retiré le joyau de la banque de Londres ?

 

– En plein jour, en effet, répondit M. Franklin.

 

– Les rues étaient pleines de monde ?

 

– Oui.

 

– Vous vous étiez arrangé naturellement pour arriver chez lady Verinder à une certaine heure ? le pays, est bien désert d’ici à la station, Êtes-vous arrivé exactement ?

 

– Non, j’ai pris un train partant quatre heures plus tôt que je ne l’avais annoncé.

 

– Je ne puis que vous féliciter de cette heureuse inspiration ! À quel moment avez-vous porté le diamant à la banque voisine ?

 

– Une heure après mon arrivée, et trois heures avant que personne comptât sur moi ici.

 

– Je vous fais de nouveau mon sincère compliment ! Étiez-vous seul quand vous rapportâtes ici le diamant ?

 

– Non ; le hasard voulut que je fusse accompagné de mes cousins et d’un groom.

 

– Troisième sujet de félicitations ! Si jamais vous avez la fantaisie de voyager dans des contrées non civilisées, monsieur Blake, faites-le-moi savoir, et je serai heureux de m’associer à vous. Vous êtes un homme né sous une heureuse étoile. »

 

Ici, j’intervins, car mes idées anglaises ne pouvaient admettre cette manière de voir.

 

« Vous ne voulez pas nous faire entendre, n’est-ce pas, monsieur, que ces hommes eussent réellement assassiné M. Franklin, s’ils en avaient eu l’occasion, afin de ressaisir le diamant ?

 

– Fumez-vous, monsieur Betteredge ? me répondit le voyageur.

 

– Oui, monsieur.

 

– Avez-vous grand souci des cendres de votre pipe lorsque vous la videz ?

 

– Non, monsieur.

 

– Eh bien, dans le pays d’où viennent ces gens-là, la vie d’un homme importe aussi peu qu’à vous les cendres de votre pipe. Si un millier de vies les gênaient dans l’accomplissement de leur œuvre, et qu’ils pussent les sacrifier sans crainte d’être découverts, ils le feraient sans le plus mince scrupule. Le sacrifice de la caste est immense dans l’Inde, celui de la vie humaine n’est regardé que comme un détail insignifiant. »

 

Je lui représentai qu’en ce cas ce pays n’était qu’un repaire de voleurs et d’assassins ! M. Murthwaite, lui, m’assura que c’était un peuple admirable, et M. Franklin, n’exprimant aucune opinion, s’occupa de nous ramener à la question principale.

 

« Maintenant qu’ils ont vu miss Verinder, parée de la Pierre de Lune, dit-il, que reste-t-il à faire ?

 

– Il reste à réaliser la menace de votre oncle. Le colonel Herncastle connaissait parfaitement ces gens-là. Envoyez dès demain le diamant à Amsterdam sous la garde de plusieurs personnes sûres, et faites-le tailler en une demi-douzaine de pierres séparées. Ainsi cessera l’identité de la Pierre de Lune ; son caractère sacré sera détruit, et vous verrez la fin de la conjuration fanatique. »

 

M. Franklin se tourna vers moi.

 

« Il n’y a plus, à hésiter, dit-il ; il faut que dès demain je parle à lady Verinder.

 

– Et pour cette nuit, monsieur ? lui demandai-je. Supposons que les Indiens reviennent ? »

 

M. Murthwaite me répondit avant que M. Franklin eût pris la parole :

 

« Les Indiens ne se risqueront pas à revenir cette nuit ; les moyens directs ne sont pas ceux de leur choix, même en admettant l’importance qu’ils attachent à faire réussir une affaire aussi délicate et où ils savent que la moindre erreur peut être fatale à leur entreprise.

 

– Mais ces coquins peuvent être plus hardis que vous ne le supposez, monsieur, insistai-je.

 

– En ce cas, répliqua M. Murthwaite, lâchez les chiens. Y en a-t-il de solides à la basse-cour ?

 

– Deux, monsieur, un mâtin, et un lévrier.

 

– Cela suffira. Dans la circonstance présente, monsieur Betteredge, ces animaux ont un grand mérite, celui de n’avoir aucun de vos scrupules consciencieux sur le respect dû à la vie humaine. »

 

Le murmure du piano arrivait du salon, pendant qu’il me lançait ce trait.

 

Il jeta son cigare, prit le bras de M. Franklin, et se dirigea vers la maison.

 

Je les suivis et je remarquai que le ciel se couvrait ; M. Murthwaite fit la même observation, et me dit en me regardant de son air sarcastique : « Les indiens auront besoin de parapluies pour cette nuit, monsieur Betteredge. »

 

Mes graves inquiétudes pouvaient ne lui paraître qu’une charmante plaisanterie ; mais moi je n’étais pas un voyageur célèbre, habitué à jouer sa vie et à lutter de ruse avec les coquins dans des contrées sauvages. Je rentrai dans ma petite chambre, je m’assis fort perplexe et me demandai avec effroi ce qu’il fallait faire. Dans l’état d’agitation où j’étais, bien d’autres seraient arrivés à se donner un accès de fièvre ; moi je pris un moyen fort différent, j’allumai ma pipe, et j’ouvris Robinson Crusoé.

 

Je ne lisais pas depuis cinq minutes que je tombai sur le passage suivant, page 161 :

 

« La crainte du danger est mille fois plus effrayante que le danger lui-même ; quand il s’offre à nos yeux, nous trouvons le poids de l’anxiété bien plus grand que le malheur que nous redoutons. »

 

L’homme qui, ne croira pas en Robinson Crusoé après cela, sera dépourvu d’intelligence, ou aveuglé par la présomption. Il devient inutile d’argumenter avec lui, et la compassion peut même être réservée pour des gens plus dignes d’intérêt.

 

J’étais près d’achever ma seconde pipe lorsque encore plein d’admiration pour ce merveilleux livre, je vis entrer Pénélope qui, après avoir servi le thé, était disposée à me faire son rapport sur la soirée du salon.

 

Elle avait laissé les Ablewhite chantant un duo qui commençait par d’énormes Oh ; elle avait remarqué que milady pour la première fois depuis que nous la connaissions faisait des erreurs au whist ; le voyageur dormait dans un coin. Pendant ce temps, M. Franklin s’égayait aux dépens des œuvres de charité féminines en général ; Pénélope observa que les répliques de M. Godfrey étaient plus aiguisées qu’il ne convenait à ses vertus philanthropiques. Elle vit aussi miss Rachel qui, tout en ayant l’air de montrer des photographies à Mrs Threadgall, échangeait avec M. Franklin des regards parfaitement clairs aux yeux de toute femme de chambre intelligente. Enfin, n’ayant plus vu M. Candy, qui avait disparu mystérieusement et qui était revenu de même, elle le retrouva en conversation avec M. Godfrey. En somme, les choses marchaient mieux que ne pouvait le faire espérer la tristesse du dîner ; pour peu que cela se soutînt encore une heure ainsi, le bonhomme Temps viendrait à notre aide en faisant avancer les voitures, et en nous rendant à tous notre liberté.

 

Tout s’use en ce monde, et l’influence consolante de Robinson disparut elle-même lorsque Pénélope m’eut quitté. Je me sentis nerveux, je voulus jeter un coup d’œil sur les jardins avant que la pluie tombât. Au lieu du valet de pied, je pris avec moi le lévrier dont le nez m’inspirait plus de confiance que le peu de flair des humains dans la plupart des cas ; lui au moins distinguerait un étranger. Nous parcourûmes les alentours, nous allâmes sur la route, et nous revînmes aussi peu avancés qu’avant, n’ayant pas découvert l’ombre d’un rôdeur. La pluie se mit à tomber dès l’arrivée des voitures ; il pleuvait à flots et sans doute pour toute la nuit. Sauf le pauvre docteur qu’attendait son cabriolet, toute la société était à l’abri dans de bonnes voitures fermées.

 

Je dis à M. Candy que je craignais qu’il ne se mouillât ; il me répondit qu’arrivé à mon âge, je devrais savoir que la peau d’un médecin est imperméable. Il partit donc par la pluie, riant de sa petite facétie. Ainsi vîmes-nous la fin de notre réunion. Il me reste à raconter l’histoire de la nuit.

 

CHAPITRE XI

Lorsque le dernier des invités eut disparu, j’allai retrouver Samuel à l’office. Milady et miss Rachel sortaient du salon, suivies des deux cousins. M. Godfrey demanda de l’eau-de-vie et du soda-water, M. Franklin ne prit rien. Il s’assit dans le hall intérieur, paraissant mort de fatigue, je pense que ses efforts de conversation pendant le cours de la soirée y étaient pour beaucoup.

 

Milady au moment de leur dire bonsoir considéra le legs du colonel, qui brillait de tout son éclat sur la robe de sa fille.

 

« Rachel, demanda-t-elle, où comptez-vous déposer le diamant pour cette nuit ? »

 

Miss Rachel fort animée se trouvait justement dans cette situation d’esprit qui vous pousse à dire des sottises, à y persévérer, comme si vous étiez en plein bon sens. On peut souvent observer cette disposition chez les jeunes filles surexcitées par une journée trop agitée. D’abord, elle déclara ne savoir que faire de son diamant. Puis elle dit qu’elle le déposerait tout simplement sur sa toilette parmi ses autres bijoux. Après cela, elle se souvint que le diamant pourrait bien briller de son infernale lumière à travers l’obscurité, et qu’elle aurait peur. Alors elle pensa à un meuble en bois des Indes placé dans son petit salon, et se décida à y mettre le diamant indien, afin, disait-elle, de donner à deux merveilles du même pays le loisir de se contempler. Ayant laissé d’abord s’évaporer son petit babil, sa mère l’arrêta.

 

« Ma chère, dit milady, votre meuble ne ferme même pas à clef !

 

– Bon Dieu, maman, reprit miss Rachel, sommes-nous donc dans un hôtel garni ? et y a-t-il des voleurs dans la maison ? »

 

Sans relever cette manière de parler, milady souhaita le bonsoir à ses neveux, puis se tournant vers miss Rachel, elle l’embrassa. « Pourquoi ne pas me laisser garder votre diamant pour cette nuit ? » lui demanda-t-elle.

 

Miss Rachel reçut la proposition comme elle eût pu le faire quelques années avant si on lui avait demandé de se séparer d’une poupée favorite. Milady vit qu’il n’y avait pas moyen de raisonner avec elle ce soir-là : « Venez dans ma chambre demain matin, Rachel, j’ai à causer avec vous… » Sur ces derniers mots, elle nous quitta, paraissant absorbée par ses propres pensées, et nullement enchantée des objets qu’elles lui offraient.

 

Miss Rachel nous souhaita ensuite une bonne nuit ; elle donna une poignée de main à M. Godfrey, qui debout à l’autre extrémité du hall, regardait un tableau. Puis elle se retourna vers M. Franklin, assis dans un coin, fatigué et silencieux.

 

Je ne puis dire quels mots ils échangèrent. Mais tandis que je me trouvais près de la grande glace, je la vis tirer mystérieusement de son corsage le médaillon qu’il lui avait donné, et le lui montrer avec un sourire qui certainement dénotait une intention, puis elle se dirigea légèrement vers son appartement. Cet incident ébranla un peu la confiance que j’avais eue jusque-là dans mon propre jugement. Je commençai à croire que Pénélope pouvait ne pas s’être trompée sur les préférences de sa jeune maîtresse. Dès que le départ de miss Rachel lui eut rendu l’usage de ses yeux, M. Franklin m’aperçut ; la mobilité de son esprit qui le faisait passer sans cesse d’une préoccupation à une autre, le ramenait en ce moment sur le chapitre des Indiens.

 

« Betteredge, me dit-il, je suis tenté de croire que j’ai pris M. Murthwaite ce soir par trop au sérieux. Peut-être a-t-il voulu essayer sur nous l’effet d’un de ses contes de voyageur. Allez-vous vraiment lâcher les chiens ?

 

– Je vais enlever leurs colliers, monsieur, répondis-je, et une fois libres pendant la nuit, je peux m’en rapporter à eux s’il en est besoin.

 

– Fort bien, dit M. Franklin ; nous verrons ce qu’il y a à faire demain. Je me sens peu porté à effrayer ma tante, Betteredge, sans qu’une raison péremptoire m’y oblige. Allons, bonsoir. »

 

Il avait l’air si pâle et si défait que, lorsqu’il prit son bougeoir de mes mains pour monter à sa chambre, je me permis de lui conseiller un peu d’eau-de-vie dans de l’eau avant de s’endormir. M. Godfrey, revenant à nous de l’extrémité du hall, appuya mon avis et engagea M. Franklin de la façon la plus amicale à prendre quelque réconfortant.

 

Si j’insiste sur ces menus détails, c’est qu’après avoir vu et su tous les incidents de la journée, je fus aise de remarquer que ces messieurs étaient en aussi bonne intelligence qu’auparavant. La discussion entendue par Pénélope et leur rivalité près de miss Rachel semblaient n’avoir laissé aucun souvenir entre eux. Il est vrai que tous deux avaient le caractère bien fait, et que, de plus, ils étaient aussi des gens du monde, et il faut avouer qu’en ce cas l’éducation ne vous rend jamais aussi querelleur que lorsqu’en fait de position, on n’en possède aucune digne d’être ménagée. !

 

M. Franklin refusa le grog et monta avec M. Godfrey, leurs chambres étant contiguës. Sur le palier, soit que M. Godfrey l’eût persuadé, ou par suite de sa mobilité d’esprit, il changea, d’avis. « Peut-être en aurais-je besoin pendant la nuit, dit-il ; envoyez-moi de l’eau-de-vie dans ma chambre. »

 

Je la fis monter par Samuel, et je sortis pour lâcher les chiens. Ils ne se connurent plus dans leur surprise de se voir détachés pour la nuit et sautèrent sur moi comme des enfants.

 

La pluie se chargea de les calmer. Ils humèrent un peu l’eau qui tombait, puis ils rentrèrent dans leurs niches. La pluie tombait sans relâche, la terre était trempée, mais je crus voir que le temps s’améliorerait dans le courant de la nuit.

 

Samuel et moi nous fermâmes la maison après avoir fait notre ronde habituelle. J’examinai tout par moi-même, et ne voulus point en cette occasion m’en rapporter à mon lieutenant. Tout était dans un ordre parfait lorsque j’allai reposer mes vieux os entre minuit et une heure du matin.

 

Les fatigues du jour avaient été un peu fortes pour un homme de mon âge. En tout cas, l’agitation me donna un accès de la même maladie que M. Franklin, et il était plein jour lorsque je parvins à m’endormir. Tout le temps que je restai éveillé, la maison fut aussi silencieuse qu’un tombeau ; pas un bruit ne se fit entendre sauf celui de la pluie et du vent qui s’éleva vers le matin à travers les arbres.

 

Je m’éveillai vers sept heures et demie, et j’ouvris ma fenêtre, par laquelle entra un beau soleil.

 

Huit heures sonnaient et j’allais rattacher nos chiens, lorsqu’un frou-frou de jupons se fit entendre sur l’escalier, derrière moi. Je me retournai à temps pour voir Pénélope courant après moi comme une folle.

 

« Père, criait-elle, montez vite, pour l’amour de Dieu, le diamant a disparu !

 

– Avez-vous perdu l’esprit ? lui demandai-je.

 

– Disparu, répéta Pénélope, disparu, et personne ne sait comment ! Venez, montez, vous verrez ! »

 

Elle m’entraîna à sa suite jusque dans le petit salon qui ouvrait sur la chambre de notre jeune lady. Miss Rachel se tenait sur le seuil, presque aussi pâle que le peignoir blanc qui l’enveloppait. Les deux battants du meuble indien étaient tout ouverts. Un des tiroirs intérieurs avait été tiré jusqu’au bord autant qu’on pouvait le tirer.

 

« Regardez, dit Pénélope, j’ai moi-même vu miss Rachel mettre le diamant dans ce tiroir la nuit dernière. »

 

Je m’approchai. Le tiroir était vide en effet.

 

« Est-ce exact, miss ? » lui dis-je.

 

Avec un regard et un son de voix qui ne lui appartenaient pas, miss Rachel répondit comme ma fille l’avait fait :

 

« Le diamant a disparu. »

 

Ayant dit ces mots, elle rentra dans sa chambre et ferma la porte à clef.

 

Avant que nous eussions repris nos esprits, milady entra. Elle avait entendu le son de ma voix dans l’appartement de sa fille et voulait savoir ce qui se passait. La nouvelle de la perte du diamant la pétrifia.

 

Elle alla aussitôt vers la chambre de miss Rachel, et insista pour entrer.

 

Miss Rachel ouvrit sa porte.

 

L’alarme se répandit dans la maison comme une traînée de poudre, et les deux gentlemen ne tardèrent pas à nous rejoindre.

 

M. Godfrey fut le premier qui sortit de sa chambre. Tout ce qu’il put faire à l’annonce de cet événement fut de lever les mains au ciel, en proie à une consternation qui ne parlait guère en faveur de sa force morale. M. Franklin, sur le jugement duquel j’avais compté pour nous donner un conseil, sembla aussi inutile et aussi ahuri que son cousin. Chose étonnante, il avait enfin passé une bonne nuit, et ce bienfait, auquel il n’était plus accoutumé, l’avait, nous dit-il, presque engourdi.

 

Lorsqu’il eut avalé sa tasse de café noir, boisson que, suivant l’usage étranger, il prenait, toujours, plusieurs heures avant son déjeuner, son esprit sembla s’ouvrir ; le côté pratique se réveilla en lui, et il prit l’affaire en main avec netteté et résolution, comme vous l’allez voir.

 

Il fit d’abord comparaître les domestiques, et leur donna l’ordre de laisser tout l’étage inférieur, à l’exception de la porte d’entrée que j’avais ouverte moi-même, dans l’état où je l’avais mis la veille au soir. Il proposa ensuite à son cousin et à moi qu’avant de prendre d’autres mesures nous nous assurassions si la diamant n’aurait pas glissé accidentellement dans quelque autre tiroir, ou bien derrière le meuble, ou encore sous la table. Nous cherchâmes partout sans rien trouver ; puis, après avoir interrogé Pénélope qui ne put nous en apprendre plus que le peu qu’elle m’en avait déjà, dit, M. Franklin songea à questionner miss Rachel, et envoya Pénélope frapper à sa porte.

 

Milady répondit, et referma la porte sur elle. Un instant après, nous entendîmes miss Rachel donner un double tour à la clé.

 

Notre maîtresse était troublée et affligée. « La perte du diamant semble avoir accablé Rachel, répondit-elle aux demandes de M. Franklin ; elle évite d’en parler, même à moi, et cela de la manière la plus étrange. Il lui est impossible de vous voir en ce moment. »

 

Ces mots ajoutèrent à notre perplexité. Milady, après un instant d’effort, retrouva son sang-froid et agit avec sa décision accoutumée.

 

« Je pense qu’il n’y a plus d’espoir à conserver, dit-elle tranquillement, et qu’il ne nous reste qu’à faire demander la police ?

 

– Certes oui, et la première chose que devra faire la police, répondit M. Franklin engageant tout de suite sa tante dans cette voie, sera d’arrêter les trois jongleurs indiens qui sont venus hier soir sur la terrasse. »

 

Milady et M. Godfrey, qui n’étaient pas au courant de la conspiration autant que nous, tressaillirent de surprise.

 

« Je ne puis, continua M. Franklin, m’expliquer en ce moment. Je n’ai que le temps de vous dire que le diamant a été certainement volé par les Indiens. Donnez-moi, dit-il en s’adressant à sa tante, une lettre pour un des magistrats de Frizinghall, lui disant seulement que je représente vos intérêts dans cette occasion, et je vais monter à cheval sur l’heure, car notre meilleure chance consiste à ne pas perdre un seul instant. »

 

Que ce fût le côté français ou le côté anglais qui prédominât en ce moment chez M. Franklin, ce qui est sûr c’est qu’il se montrait alors tout à son avantage. Seulement cela durerait-il ?

 

Il plaça plume, encre et papier devant sa tante, qui, me sembla-t-il, écrivit la lettre presque à contre-cœur. S’il avait été possible de rester indifférent à la perte d’un joyau qui valait vingt mille livres, je crois qu’avec les mauvais pressentiments qui agitaient milady, et ses doutes sur l’intention attachée au legs de son frère, elle eût vraiment éprouvé une sorte de soulagement à savoir les voleurs et la Pierre de Lune à l’abri des poursuites.

 

J’accompagnai M. Franklin aux écuries, et j’en pris occasion de lui demander comment les Indiens auraient pu pénétrer dans la maison : mais notez bien que je les soupçonnais au moins aussi vivement que lui !

 

« L’un d’eux, me répondit-il, pourrait s’être glissé dans le hall pendant le mouvement de la sortie du dîner. Le coquin était peut-être caché sous le canapé, lorsque ma tante et Rachel discutèrent le lieu où il convenait de déposer le diamant. Alors il n’aurait eu qu’à attendre que chacun fût bien endormi, pour enlever le diamant renfermé dans le tiroir du meuble. »

 

Sur ces mots, il se fit ouvrir la grande porte par le groom et partit au galop.

 

Cela semblait la seule explication plausible, Mais alors comment le voleur avait-il réussi à s’échapper de la maison ? J’avais trouvé ce matin même la porte d’entrée barricadée comme je l’avais laissée la veille au soir, et cela au moment où j’allais l’ouvrir.

 

Quant aux autres portes et fenêtres, n’ayant pas été touchées par moi, ni par aucun autre, elles parlaient d’elles-mêmes. Puis les chiens ? À supposer que le voleur fût sorti par une fenêtre de l’étage supérieur, comment leur aurait-il échappé ? Avait-il prévu le danger de ces sentinelles incommodes et pour le conjurer s’était-il muni d’une viande préparée ad hoc ?

 

Ce doute entrait dans mon esprit, lorsque les animaux en question arrivèrent sur moi se roulant dans la rosée avec de tels accès de gaîté que je pus à peine venir à bout de les calmer et de les remettre à la chaîne. Plus je retournais la chose dans mon esprit, moins l’explication de M. Franklin me paraissait satisfaisante.

 

Nous déjeunâmes ; car, quoi qu’il arrive dans une maison, vol ou meurtre, vous savez que, peu importe, il faut que chacun prenne ses repas. Quand nous eûmes fini, milady m’envoya demander, et je fus forcé de lui faire le récit complet du petit drame que nous lui avions dissimulé jusqu’alors, avec le détail des menées exercées par les Indiens contre le diamant. C’était une femme d’un courage supérieur à son sexe ; elle surmonta promptement la première sensation d’effroi ; son esprit paraissait bien plus préoccupé de l’état de sa fille que de la conspiration de ces gueux de païens. « Vous savez, me dit milady, combien Rachel est peu semblable aux autres filles de son âge ; mais jamais, depuis que je la connais, je ne l’ai vue si bizarre et si renfermée qu’aujourd’hui ; la perte de son bijou semble lui avoir troublé le cerveau. Qui eût jamais pu croire qu’en si peu de temps ce misérable diamant aurait pris un pareil empire sur elle ? »

 

Oui, c’était étrange ; car pour ce qui est des bijoux et des frivolités en général, miss Rachel était loin d’en être aussi affolée que bien d’autres jeunes personnes de son âge. Et pourtant elle était là, inconsolable et enfermée dans sa chambre à coucher. Soyons justes, toutefois : elle n’était pas la seule qui ne fût pas dans son état habituel.

 

M. Godfrey, par exemple, né pour être un consolateur universel, était tout désorienté.

 

Comme il n’était pas libre d’essayer sur miss Rachel ses moyens de persuasion philanthropique, et que personne ne lui tenait compagnie, il parcourait la maison et les alentours, en proie à une pénible indécision. Son esprit flottait entre deux partis à prendre à la suite du malheur qui nous était arrivé. Devait-il délivrer la famille de sa présence comme invité ? Ou devait-il plutôt rester et lui offrir ses humbles services dans le cas où ils seraient de quelque utilité ? Il jugea en fin de compte que ce dernier parti était peut-être le plus naturel et le plus convenable dans la triste situation où nous nous trouvions. Ce sont les circonstances qui permettent d’apprécier de quel métal un homme est fait. Soumis à cette épreuve, le caractère de M. Godfrey se montra moins bien trempé que je ne l’aurais supposé. Quant aux servantes, à l’exception de Rosanna Spearman qui se tenait à part, elles se mirent à chuchoter ensemble dans tous les coins, et à promener partout des regards défiants, comme le fait toute la gent féminine d’une maison, dès qu’il survient quelque chose d’insolite dans un intérieur.

 

Je conviens que je fus moi-même agité et de méchante humeur tout le jour ; la maudite Pierre de Lune nous avait tous mis sens dessus dessous.

 

M. Franklin revint un peu avant onze heures. Le côté résolu de sa nature semblait avoir déjà cédé sous le poids de l’anxiété. Il était parti au galop, il revenait au pas ; il avait débuté par être ferme comme l’acier, et nous le retrouvions mou comme du coton.

 

« Eh bien, lui dit milady, la police vient-elle ?

 

– Oui, répondit son neveu ; ils me suivent dans une voiture de louage ; l’inspecteur Seegrave, de votre police locale, amène deux de ses hommes ; pure formalité, du reste ! l’affaire est sans espoir.

 

– Quoi, demandai-je, les Indiens ont-ils échappé ?

 

– Les pauvres Indiens ont été appréhendés bien injustement, fut la réponse. Ils sont aussi innocents qu’un enfant dans le sein de sa mère. Ma pensée que l’un d’eux avait pu se cacher dans la maison a eu le sort de toutes mes autres idées : elle s’est évanouie en fumée. Il a été prouvé, poursuivit M. Franklin qui paraissait insister avec un plaisir extrême sur son incapacité, il a été prouvé que c’était tout simplement impossible. »

 

Après avoir pu juger de la surprise que nous causait ce nouvel aperçu de l’affaire du diamant, notre jeune gentleman s’assit, à la demande de sa tante, et commença à s’expliquer.

 

Il paraît que le côté résolu de sa nature tint bon jusqu’à Frizinghall.

 

Il mit les faits sans commentaires sous les yeux du magistrat et celui-ci fit sur-le-champ demander la police. La première enquête faite au sujet des Indiens démontra clairement qu’ils n’avaient même pas tenté de quitter la ville. De nouvelles questions lui apprirent que la police les avait vus rentrer tous trois avec le jeune garçon, la nuit précédente, entre dix et onze heures ; ce qui, en calculant les distances, prouvait qu’ils étaient revenus tout droit à Frizinghall, après avoir cessé leur représentation sur la terrasse. Plus tard encore, à minuit, la police ayant eu occasion de pénétrer dans le garni où ils logeaient, les avait revus tous trois avec l’enfant. Peu après minuit, j’avais fermé moi-même toutes les portes de la maison ; il ne ressortait donc de tout ceci aucun indice contre les jongleurs. Le magistrat convint qu’il ne pouvait planer même l’ombre d’un soupçon sur eux. Mais comme les recherches ultérieures auxquelles les agents de police allaient se livrer pouvaient amener des découvertes compromettantes pour ces vagabonds, il les ferait arrêter sous prévention, et les tiendrait pendant une huitaine de jours à notre disposition. Ils avaient commis par ignorance je ne sais quel mince délit qui les mettait sous le coup de la loi ; toute institution humaine (y compris la justice) peut devenir élastique dans un intérêt quelconque. Le magistral était un vieil ami de milady, et les Indiens furent arrêtés préventivement le lendemain matin.

 

Tel fut le récit que nous fit M. Franklin de l’emploi de sa matinée. La clé du mystère n’était plus aux mains des Indiens seuls, et si ces derniers étaient réellement innocents, qui au monde avait pu enlever le diamant de miss Rachel de son tiroir ?

 

Dix minutes plus tard, à mon grand soulagement, arriva l’inspecteur Seegrave. Il avait, nous apprit-il, rencontré sur la terrasse M. Franklin qui se chauffait au soleil (souvenir du Midi) et qui avait prévenu la police que les recherches seraient vaines, avant même qu’elles eussent commencé.

 

Pour une famille placée dans notre situation, l’inspecteur de la police de Frizinghall était le choix le plus rassurant qu’on pût souhaiter. Grand, de belle prestance et de tournure militaire, M. Seegrave joignait à une superbe voix de commandement un regard fier et assuré. Il portait une longue redingote sévèrement boutonnée jusqu’au menton.

 

Tout en lui disait : « Je suis l’homme qu’il vous faut. »

 

Le ton péremptoire avec lequel il donnait ses ordres à ses deux subordonnés indiquait qu’avec lui il n’y avait pas à plaisanter.

 

Il commença par visiter les alentours extérieurs et intérieurs : le résultat de ses investigations le convainquit qu’aucun voleur n’avait pénétré chez nous par effraction, et qu’en conséquence le vol avait dû être commis par quelqu’un de la maison. Je vous laisse à penser l’agitation où furent les domestiques lorsque cette déclaration officielle parvint à leurs oreilles. L’inspecteur décida qu’il visiterait d’abord le petit salon et qu’ensuite il interrogerait les gens. En même temps il posta un de ses hommes sur l’escalier qui menait aux chambres des domestiques, en lui enjoignant de ne laisser monter personne jusqu’à nouvel ordre.

 

Cette dernière mesure porta au comble l’exaspération du sexe faible ; les femmes s’élancèrent en masse, entraînant Rosanna Spearman avec elles, vers le boudoir de miss Rachel, et sommèrent M. Seegrave, ayant toutes l’air de coupables, de leur dire laquelle d’entre elles il soupçonnait.

 

M. Seegrave ne faiblit point dans cette occasion et leur imposa par sa voix et sa contenance décidée. « Vous autres femmes, faites-moi maintenant le plaisir de redescendre toutes tant que vous êtes ; je ne veux supporter la présence d’aucune de vous ici ; voyez de quoi déjà vous êtes cause ? » Et il désignait un coin de peinture endommagé situé à la partie extérieure de la porte de miss Rachel, juste sous la serrure. « Voyez ce qu’ont fait vos jupons ! Videz la place. »

 

Rosanna, qui se trouvait la plus rapprochée de lui, et aussi de l’accident de la porte, donna la première l’exemple de l’obéissance, et partit faire son ouvrage. Les autres la suivirent. L’inspecteur acheva d’examiner la pièce, et n’y découvrant rien de nouveau, me demanda qui avait eu la première connaissance du vol. C’était ma fille. Elle fut mandée devant M. Seegrave.

 

Le chef de la police se montra un peu trop tranchant d’abord dans ses allures vis-à-vis de Pénélope. « Jeune fille, lui dit-il, veuillez me prêter toute votre attention, et prenez garde de ne dire que la vérité ! »

 

Pénélope prit feu à cette injonction :

 

« Je n’ai jamais appris à mentir, monsieur l’inspecteur ! Si mon père est d’humeur à rester là paisiblement pour entendre sa fille soupçonnée de vol et de mensonge, ayant la porte de sa propre chambre fermée à son nez, et sa réputation attaquée, lorsque c’est sa seule et légitime fortune, je ne le reconnais plus pour être le bon père que je croyais ! »

 

Un mot de conciliation dit à propos par moi mit le chef de la police et Pénélope sur le pied d’une meilleure entente. Les questions et les réponses se suivirent, et s’achevèrent sans amener aucun éclaircissement. Ma fille affirmait avoir vu miss Rachel déposer le diamant, dans le meuble indien un instant avant d’aller se coucher. Elle était venue à huit heures du matin lui apporter son thé, et avait trouvé le tiroir ouvert et vide. Là-dessus, elle avait donné l’alarme, et elle ne pouvait rien dire de plus.

 

Le chef de police demanda ensuite à voir miss Rachel. Pénélope transmit la demande à travers la porte. La réponse nous parvint de même : « Je n’ai rien à dire à la police, et je ne veux voir personne. » Notre inspecteur parut surpris et offensé dans son importance.

 

Je lui dis que miss Rachel étant malade, je le priais de prendre patience et de la voir un peu plus tard. Nous redescendîmes après cela, et nous croisâmes M. Godfrey et M. Franklin dans le hall.

 

Ces deux messieurs, comme habitants de la maison, comparurent devant M. Seegrave, qui espérait tirer d’eux quelque lumière. Ni l’un ni l’autre ne savait rien. Avaient-ils entendu quelque bruit pendant la nuit précédente ? Rien que la pluie tombant sans relâche. Avais-je, moi, qui m’étais endormi tard, entendu remuer quelqu’un ? Personne !

 

L’interrogatoire achevé, M. Franklin, qui persistait à croire le cas désespéré, me dit tout bas : « Cet homme est un âne, et ne nous sera bon à rien. » M. Godfrey, à son tour, me murmura à l’oreille : « Betteredge, cet agent entend bien son affaire, il m’inspire beaucoup de confiance ! » Autant de personnes, autant d’opinions, un ancien l’a dit longtemps avant moi.

 

M. Seegrave retourna ensuite au boudoir, ma fille et moi ne quittant point ses talons. Il tenait, à s’assurer qu’aucun meuble n’avait été déplacé pendant la nuit, sa précédente investigation, paraissait-il, ne lui avait point suffi.

 

Pendant que nous tournions autour des chaises et des tables, la porte de la chambre s’ouvrit brusquement, et après s’être refusée si peu de temps avant à nous voir, miss Rachel elle-même, à notre grand étonnement, arriva au milieu de nous. Elle prit son chapeau de jardin de dessus une chaise, et s’adressant à Pénélope, lui demanda :

 

« M. Franklin vous avait chargée ce matin d’un message pour moi ?

 

– Oui, miss.

 

– Il désirait me parler, n’est-ce pas ?

 

– Oui, miss.

 

– Où est-il maintenant ? »

 

Un bruit de voix sur la terrasse éveilla mon attention, je regardai par la fenêtre et vis ces deux messieurs qui se promenaient. Je répondis alors pour ma fille :

 

« M. Franklin est sur la terrasse, miss. »

 

Sans ajouter un seul mot, sans s’occuper de l’inspecteur de police qui cherchait à lui parler, pâle comme une morte et perdue dans ses pensées, elle quitta la chambre, et alla rejoindre ses cousins sur la terrasse.

 

Je sentis que je manquais aux convenances, à la bonne éducation, en agissant ainsi, mais je crois qu’au prix de ma vie je n’eusse pu m’empêcher de regarder par la fenêtre quelle allait être l’entrevue de miss Rachel et des gentlemen. Elle s’approcha de M. Franklin sans paraître voir le moins du monde M. Godfrey, qui se retira en conséquence et les laissa à eux-mêmes. Ce qu’elle avait à dire à M. Franklin fut prononcé avec véhémence. Cet entretien ne dura qu’un moment ; mais à en juger par l’expression de la figure de son cousin, il sembla frappé d’un étonnement indicible. Pendant qu’ils étaient encore ensemble, milady parut sur la terrasse. Miss Rachel la vit, adressa un dernier mot à M. Franklin, et regagna vivement la maison, avant que sa mère eût pu la joindre. Surprise elle-même, et remarquant la stupéfaction de M. Franklin, milady alla vers lui. M. Godfrey se rapprocha et tous deux lui parlèrent. M. Franklin fit quelques pas entre eux, leur racontant, je pense, ce qui venait de se passer, car ils s’arrêtèrent court, comme des gens au comble de la stupéfaction. Je regardais toute cette scène, lorsque la porte du boudoir s’ouvrit violemment. Miss Rachel traversa le petit salon à pas précipités pour se rendre à sa chambre ; elle avait les yeux et les joues en feu et paraissait transportée de colère. Le chef de la police tenta encore une fois de lui parler, elle se retourna et s’écria avec rage : « Je ne vous ai pas fait venir, moi, je ne veux pas de vous ! mon diamant est perdu, ni vous, ni personne ne le retrouvera jamais ! » Sur ces mots elle entra et nous ferma la porte au nez. Pénélope, qui se trouvait près de la chambre l’entendit fondre en larmes dès qu’elle se vit seule.

 

Furieuse tout à l’heure, en larmes maintenant ! que signifiait tout cela ! Je dis à M. Seegrave que cela pouvait s’expliquer par l’exaspération dans laquelle la perte de son bijou avait jeté miss Rachel.

 

Toujours désireux de sauvegarder l’honneur de la famille, je souffrais de voir ma jeune maîtresse s’oublier ainsi, même devant un officier de police, et je tâchai de l’excuser de mon mieux. Dans mon for intérieur, j’étais plus troublé du langage inouï et de l’attitude de miss Rachel que je ne puis le dire. En la jugeant d’après sa dernière apostrophe, je supposai qu’elle était offensée de l’intervention de la police, et que M. Franklin ayant été l’auteur de cette mesure, ceci pouvait expliquer sa colère contre lui et la surprise qu’il avait dû en éprouver. Pourtant si ma supposition était exacte, pourquoi alors s’opposait-elle à l’emploi du seul moyen qui pût efficacement lui faire retrouver l’objet dont la perte la mettait dans un pareil état ?

 

Enfin, au nom du ciel, comment pouvait-elle affirmer que jamais on ne reverrait la Pierre de Lune ?

 

Dans l’état actuel des choses, je ne pouvais espérer recevoir aucune réponse à mes questions.

 

M. Franklin sembla se faire un point d’honneur de ne pas répéter à un serviteur, même aussi ancien que moi, ce que lui avait dit miss Rachel sur la terrasse. Il s’ouvrit probablement à M. Godfrey qui était un gentleman et un parent, mais celui-ci garda pour lui cette confidence, comme c’était son devoir de le faire. Milady, qui était sans doute aussi dans le secret, et qui seule avait accès auprès de miss Rachel, avouait ouvertement ne rien comprendre à sa fille ! « Vous me rendez folle lorsque vous me parlez du diamant ! » Toute l’influence de sa mère ne put jamais rien obtenir de plus.

 

Nous restions donc dans l’obscurité relativement au diamant, et sans plus d’éclaircissement au sujet de la conduite de miss Rachel. Sur ce dernier point, milady ne pouvait nous venir en aide. Quant au premier, vous jugerez vous-même que M. Seegrave approchait du moment où il pourrait s’avouer au bout de son latin.

 

Après avoir bouleversé sans résultat tout l’ameublement du boudoir, cet agent expérimenté me demanda si les domestiques avaient pour la plupart connu le lieu où se trouvait le diamant pendant la nuit.

 

« À commencer par moi, monsieur, lui dis-je, je le connaissais, ainsi que le valet de pied Samuel, car il était dans le hall pendant qu’on discutait sur l’endroit où déposer le bijou. Ma fille l’y vit mettre également, comme elle vous l’a dit. Elle ou Samuel peut en avoir parlé à l’office ; d’ailleurs, les gens auraient encore pu entendre eux-mêmes cette conversation, si la porte était ouverte sur l’escalier de service. En somme, chacun peut avoir eu l’occasion de savoir où reposait le diamant la nuit dernière. »

 

Ma réponse ouvrait un large champ aux investigations du chef de police ; il essaya de le limiter en m’interrogeant sur les domestiques et sur leur réputation individuelle.

 

Je songeai tout de suite à Rosanna Spearman. Mais il ne convenait ni à ma position, ni à mes sentiments personnels, de diriger les soupçons sur une pauvre fille, dont l’honnêteté avait été sans reproche depuis que je la connaissais.

 

La directrice du refuge l’avait donnée à milady comme étant sincèrement repentante, et parfaitement digne de sa confiance. C’était l’affaire de l’agent de police de trouver des motifs pour la soupçonner, et alors seulement, s’ils paraissaient s’établir, mon devoir serait de lui parler du passé de Rosanna et de lui dire comment elle était entrée à notre service. « Tous nos gens ont une excellente moralité, et tous méritent la confiance que ma maîtresse leur témoigne. » Telle fut ma réponse, après laquelle il ne restait à M. Seegrave qu’une chose à faire, c’était de sonder lui-même chacun des domestiques.

 

Il les examina les uns après les autres. Chacun d’eux assura qu’il n’avait rien à dire ; pour ce qui concerne les femmes, ce rien fut détaillé avec force perte de temps, et des plaintes amères de la confiscation momentanée de leurs chambres à coucher. Elles furent toutes renvoyées à leur ouvrage, et alors Pénélope ayant été rappelée, M. Seegrave se remit à l’interroger séparément.

 

L’impatience que ma fille avait montrée dans le « boudoir » et sa promptitude à se croire l’objet des soupçons parurent avoir produit une impression défavorable sur le chef de police. Il semblait aussi frappé de cette circonstance qu’elle était la dernière personne qui eût vu le diamant.

 

Lorsque ma chère petite me revint après ce second interrogatoire, elle était parvenue au comble de l’exaspération. Il n’y avait plus à en douter ! l’agent de police l’avait pour ainsi dire accusée du vol ! J’eus peine, même en pensant à l’opinion de M. Franklin, à le croire un âne aussi bâté ! Mais quoiqu’il ne se prononçât pas, le fait est que ses regards n’avaient rien d’agréable pour Pénélope ; je pris le parti d’en rire avec elle, comme d’une aberration par trop ridicule pour être prise au sérieux, ce qui était vrai ; mais au fond je me sentais en colère, et il y avait bien de quoi, lorsque je voyais cette enfant assise dans un coin, le cœur gros, et pleurant sous son tablier ramené sur sa figure. C’est une sotte, direz-vous, elle aurait pu attendre qu’on l’accusât ouvertement. J’en conviens parce que je suis un homme juste et d’humeur égale ; mais aussi M. le chef de police eût pu se rappeler que… enfin, peu importe qu’il se rappelât ou non. Que le diable l’enlève !

 

La dernière phase de l’instruction amena ce qu’on peut nommer une crise. Le chef de police eut, moi présent, une entrevue avec milady. Après lui avoir appris que le diamant ne pouvait avoir été volé que par quelqu’un de la maison, il lui demanda l’autorisation de faire fouiller toutes les malles des gens par lui et ses hommes. Ma bonne maîtresse, en femme généreuse et bien née qu’elle était, se refusa à nous voir traités comme des voleurs. « Je ne consentirai jamais, dit-elle, à payer d’une pareille humiliation les fidèles services que j’ai reçus de mes domestiques. »

 

M. l’inspecteur s’inclina d’un air qui disait clairement :

 

« Pourquoi m’employer, si vous devez me lier les mains ainsi ? »

 

Placé comme je l’étais à la tête de la maison, je sentis aussi tôt que nous nous devions à nous-mêmes de ne pas abuser de la bonté de milady. « Nous remercions milady, et nous lui sommes très-reconnaissants, dis-je ; mais nous lui demandons la permission de faire notre devoir en cette occasion, et d’offrir nos clés. Lorsque Gabriel Betteredge donne l’exemple, ajoutai-je en arrêtant M. Seegrave à la porte, tous les autres domestiques l’imiteront, je vous le promets ; voici mes clés pour commencer. » Milady me prit la main et me remercia les larmes aux yeux. Seigneur ! que n’eussé-je pas donné en ce moment pour avoir le droit d’assommer M. le chef de police !

 

Comme je l’avais annoncé, les domestiques suivirent tous mon impulsion, la plupart de fort mauvaise grâce, mais tous partagèrent ma manière de voir. C’était un spectacle curieux d’observer les femmes pendant que les agents fourrageaient dans leurs effets, la cuisinière faisait une mine à croire qu’elle eût voulu rôtir M. Seegrave tout vivant dans son four, et toutes ses camarades le regardaient comme si, en ce cas, elles en eussent volontiers mangé un morceau !

 

Les recherches achevées, et bien entendu sans qu’on eût retrouvé le moindre atome du diamant, l’inspecteur se retira dans ma chambre pour mieux peser ce qu’il lui restait à faire. Lui et ses hommes venaient de passer des heures dans la maison, sans que l’affaire eût avancé d’un pouce. Ils n’avaient recueilli aucun indice ni sur la manière dont le vol avait été commis, ni sur la personnalité du voleur.

 

Pendant que l’agent mûrissait ainsi de nouveaux projets, M. Franklin me fit demander dans la bibliothèque.

 

Au moment où j’ouvrais la porte de cette pièce, quelle ne fut pas ma surprise de la sentir poussée du dedans, et d’en voir sortir Rosanna Spearman !

 

Lorsqu’on avait balayé et rangé dans la bibliothèque, et cela dès le matin, ni la première ni la seconde housemaid n’avaient quoi que ce soit à y voir à aucune autre heure du jour. J’arrêtai Rosanna et lui fis un reproche de cette dérogation à toutes les coutumes de la maison.

 

« Qu’est-ce qui peut vous amener dans la bibliothèque à cette heure de la journée, lui demandai-je ?

 

– M. Franklin Blake avait laissé tomber dans sa chambre une de ses bagues, et je suis entrée dans la bibliothèque pour la lui remettre. »

 

Elle rougissait tout en me faisant cette réponse, et elle me quitta avec un air de tête et une affectation d’importance que je ne m’expliquai pas. Toutes les servantes avaient été plus ou moins révolutionnées par ce qui s’était passé dans la maison ; mais aucune n’avait perdu le sens commun, qui paraissait faire défaut à la tête de Rosanna Spearman.

 

Je trouvai M. Franklin en train d’écrire. Il me demanda tout d’abord un moyen pour se transporter au chemin de fer. Au premier son de sa voix, je me vis en présence du côté résolu et pratique de l’individu, l’homme de coton avait disparu : c’était l’homme de fer qui était maintenant assis devant moi.

 

« Vous allez à Londres, monsieur ? demandai-je.

 

– Je vais y télégraphier, me répondit M. Franklin. J’ai fait partager à ma tante la conviction où je suis qu’il nous faut ici une plus forte tête que celle de ce Seegrave, et elle m’a autorisé à envoyer un télégramme à mon père. Il connaît le directeur en chef de la police, et celui-ci peut nous donner l’homme fait pour débrouiller cette mystérieuse aventure. À propos de mystères, ajouta M. Franklin en baissant la voix, j’ai encore un mot à vous dire avant que vous alliez aux écuries. N’en laissez rien échapper devant personne, mais il faut que Rosanna Spearman ait la tête dérangée, ou j’ai grand’peur qu’elle en sache plus long qu’elle ne le doit sur la Pierre de Lune. »

 

Je ne puis me rendre compte si je fus plus saisi qu’effrayé en l’entendant s’exprimer ainsi. Si j’avais été encore jeune, j’eusse fait cet aveu à M. Franklin ; mais si la vieillesse conserve un avantage, c’est celui de vous apprendre à vous taire dans les occasions où vous ne voyez pas votre route clairement tracée.

 

« Elle est entrée ici sous le prétexte de me rapporter une bague que j’avais laissée tomber dans ma chambre, continua M. Franklin ; lorsque je l’eus remerciée, je m’attendais naturellement à ce qu’elle s’en irait. Au lieu de cela, elle se place en face de moi de l’autre côté de la table où j’écrivais, et me regarde d’un air moitié familier, moitié effrayé, mais enfin le plus singulier du monde, et auquel je ne comprenais rien.

 

« – Quelle étrange histoire que celle de ce diamant, n’est-ce pas, monsieur ? » me dit-elle tout à coup, comme une personne qui prendrait son parti tête baissée de dire une folie.

 

« Je répondis oui, me demandant ce qui allait s’ensuivre.

 

« Sur ma parole, Betteredge, je suis convaincu que sa tête est détraquée, car elle reprit :

 

« – Ils ne retrouveront jamais le diamant, monsieur, n’est-il pas vrai ? pas plus qu’ils ne sauront quelle est la personne qui l’a enlevé, j’en réponds bien. »

 

« En disant cela, elle me souriait et faisait des gestes de tête ! Avant que j’eusse eu le temps de lui demander quelque explication, on entendit vos pas du dehors ; je crois qu’elle avait peur que vous la vissiez ici ; en tout cas, elle changea de couleur, et quitta la pièce. Que diable tout cela peut-il signifier ? »

 

Je ne pus prendre sur moi, même alors, de lui conter l’histoire de cette fille, car je sentais qu’autant valait la désigner tout de suite comme ayant volé le bijou.

 

En outre, quand même je me fusse ouvert à lui, et en supposant qu’elle eût commis le vol, il restait à chercher pourquoi elle paraissait vouloir confier son secret à M. Franklin plutôt qu’à tout autre.

 

« Je ne puis me résoudre à mettre cette fille dans un embarras sérieux, et cela uniquement parce que ses discours et son attitude touchent à l’extravagance, continua M. Franklin, et pourtant si elle s’était adressée au chef de police dans les mêmes termes qu’à moi, j’avoue que, tout sot qu’il est, il n’eût pu… »

 

Il s’arrêta là, et n’acheva pas sa phrase.

 

« Le mieux sera, monsieur, d’en dire un mot en particulier à ma maîtresse dès la première occasion. Milady porte un sincère intérêt à Rosanna, et celle-ci peut après tout n’avoir été que sotte et trop hardie.

 

« Un événement quelconque survient-il dans une maison, les femmes qui en font partie aiment toujours à l’envisager du côté le plus sombre ; il semble que ces pauvres créatures en acquièrent de l’importance à leurs propres yeux…

 

« Si vous avez un malade à soigner, rapportez-vous-en à elles pour prédire sa mort certaine. Si un bijou vient à être perdu, soyez-en certain, elles prédiront qu’on ne le retrouvera jamais. »

 

Ces réflexions parurent faire une impression favorable sur M. Franklin. : il plia son télégramme et changea de sujet de conversation.

 

Je me rendis aux écuries afin de commander le poney-chaise, et en y allant je jetai un coup d’œil sur l’office où les domestiques étaient à déjeuner.

 

Rosanna Spearman n’était pas parmi eux. Je demandai pourquoi ; on m’apprit qu’elle s’était trouvée subitement souffrante, et qu’elle était montée se coucher dans sa chambre.

 

« C’est bizarre, observai-je ; elle avait l’air assez bien lorsque je l’ai vue il n’y a qu’un instant ! »

 

Pénélope me suivit. « Ne parlez pas ainsi devant eux, père, me dit-elle ; vous ne les rendrez que plus acharnés contre elle. La pauvre fille a évidemment le cœur pris par M. Franklin Blake. »

 

Considérées de la sorte, les allures de Rosanna prenaient une autre signification. Si Pénélope voyait juste dans cette occasion, le langage et la conduite de notre housemaid pouvaient s’expliquer par son désir irrésistible de parler à M. Franklin et d’attirer quand même son attention sur elle. Alors je pouvais aussi comprendre son air agité et satisfait lorsqu’elle me rencontra à la porte de la bibliothèque.

 

Bien qu’elle n’eût guère prononcé plus de quatre paroles, elle était arrivée à ses fins et M. Franklin lui avait parlé.

 

Je fis atteler le poney ; dans l’infernal et inextricable gâchis au milieu duquel nous nous agitions, je vous assure que j’éprouvais une satisfaction matérielle à observer combien toutes les parties du harnachement s’accordaient entre elles ! car enfin, le poney bien et dûment attelé, vous aviez sous les yeux un fait avéré, une certitude, et cela devenait une précieuse rareté au milieu des complications qui nous assaillaient. Quand je fus arrivé à la porte d’entrée avec le poney-chaise, j’y trouvai M. Franklin, et en plus M. Godfrey avec l’inspecteur qui m’attendaient sur les marches.

 

Les réflexions de M. Seegrave, après l’insuccès de ses recherches dans les chambres et les malles des domestiques, l’avaient conduit, paraît-il, à une conclusion toute nouvelle. Tenant toujours à sa première opinion, à savoir que le bijou avait été volé par quelqu’un de la maison, le policier expérimenté exprimait maintenant la pensée que le voleur (il eut le bon goût de ne pas nommer la pauvre Pénélope, quoi qu’il pût penser d’elle intérieurement) avait dû s’entendre avec les trois jongleurs ; il proposait donc de diriger l’enquête sur les Indiens détenus dans la prison de Frizinghall.

 

À ces mots, M. Franklin offrit de reconduire l’inspecteur à la ville, d’où il expédierait son télégramme aussi bien que de la station. M. Godfrey, toujours plein d’admiration pour M. Seegrave, et désireux d’assister à l’interrogatoire des Indiens, demanda à accompagner ces messieurs. Un des agents devait se joindre à eux, l’autre restait avec nous en cas de besoin ; ainsi les quatre places de la petite voiture se trouvèrent remplies.

 

Avant de prendre les rênes, M. Franklin fit quelques pas avec moi, afin d’être hors de la portée des oreilles étrangères.

 

« Je suspendrai l’envoi de mon télégramme, dit-il, jusqu’à ce que j’aie vu ce qui ressortira de l’interrogatoire des Indiens. Ma conviction, est que cet imbécile d’agent nage en pleine ignorance, et ne cherche qu’à gagner du temps. Supposer qu’un de nos domestiques est en connivence avec ces Indiens, c’est à mon avis le comble de l’absurdité. Veillez sur la maison, Betteredge, jusqu’à mon retour, et voyez si vous pouvez tirer quelque chose de Rosanna Spearman. Je ne vous demande rien qui vous répugne à faire ni qui soit trop dur envers cette fille ; je vous prie seulement d’être plus attentif que jamais, nous traiterons l’affaire légèrement devant ma tante, mais elle est plus sérieuse que vous-même ne le croyez.

 

– Il s’agit de vingt mille livres sterling, monsieur, dis-je en songeant à la valeur du diamant.

 

– Il s’agit de calmer l’imagination de Rachel, me répondit gravement M. Franklin ; je suis très-inquiet d’elle. »

 

Il me quitta aussitôt, comme désireux de couper court à la conversation.

 

Je pense que je le compris bien, en supposant qu’il craignait de laisser échapper devant moi le secret de l’apostrophe de miss Rachel sur la terrasse.

 

Ils partirent donc pour Frizinghall ; dans son intérêt même, je cherchai l’occasion de parler à Rosanna en particulier ; mais la circonstance ne se présenta pas. Elle ne descendit qu’à l’heure du thé, excitée et bizarre ; elle eut une attaque de nerfs, prit une dose de sel volatil par ordre de milady et retourna se coucher.

 

La journée s’acheva péniblement, et nous parut interminable. Miss Rachel continua à garder la chambre, se disant trop souffrante pour descendre dîner, et milady était si attristée de l’état de sa fille, que je ne pus me résoudre à lui causer un souci de plus, en lui rapportant ce que Rosanna Spearman avait dit à M. Franklin. Quant à Pénélope, elle nourrissait l’agréable conviction qu’elle serait jugée, condamnée et transportée pour vol.

 

Les autres femmes de la maison se plongèrent dans la lecture de la Bible et de leurs livres de prières, ce qui les rendit plus aigres que du verjus ; j’ai remarqué que, particulièrement dans notre sphère, les démonstrations de piété hors de saison amènent infailliblement ce fâcheux résultat moral. Je n’eus même pas le cœur, pour ma part, d’ouvrir mon Robinson Crusoé. J’allai dans la cour, je plaçai ma chaise près du chenil, et je demandai à la société des quadrupèdes un peu de la gaieté qui manquait absolument à celle des humains.

 

Une demi-heure avant le dîner, nos deux messieurs revinrent de Frizinghall. Il était convenu que le retour de l’inspecteur aurait lieu le lendemain. Ils avaient été chercher le voyageur. M. Murthwaite à sa maison de campagne, et à la demande particulière de M. Franklin, celui-ci leur avait facilité l’interrogatoire des Indiens, en les questionnant dans la langue hindoue, puisqu’un seul d’entre eux comprenait l’anglais. L’enquête conduite avec tout le soin possible n’aboutit à rien, et on ne put établir la plus légère présomption d’un accord tenté par eux avec un de nos domestiques.

 

En voyant ce résultat, M. Franklin expédia son télégramme à Londres, et nous dûmes attendre au lendemain pour plus ample informé.

 

Vous voilà entièrement édifiés sur l’issue négative de cette longue journée de trouble et d’agitation ; deux jours après, un rayon de lumière commença à jeter une faible clarté dans ces ténèbres. Vous allez voir comment.

 

CHAPITRE XII

La nuit du jeudi se passa sans amener aucun fait nouveau ; mais le vendredi nous apporta deux nouvelles :

 

En premier lieu, le garçon boulanger dit avoir rencontré dans l’après-midi précédente Rosanna Spearman, couverte d’un voile épais, et se dirigeant vers Frizinghall par le sentier de la lande.

 

Il aurait été étrange que quelqu’un eût pu se tromper sur la personne de Rosanna que son épaule contrefaite rendait bien reconnaissable, la pauvre fille, et pourtant l’erreur ici était évidente, puisque ce jeudi-là Rosanna était restée malade et enfermée dans sa chambre.

 

La seconde nouvelle nous fut apportée par le facteur. Le digne M. Candy n’avait pas été plus heureux dans sa plaisanterie sur son propre compte que dans celles qu’il faisait sur le prochain, et lorsqu’il avait comparé la peau d’un docteur à un tissu imperméable, le cher homme était tombé dans l’erreur.

 

La preuve en était que, mouillé jusqu’aux os, la fièvre l’avait pris, et le facteur nous le dépeignit comme ayant le délire et bavardant autant dans cet état que dans la vie habituelle. Nous fûmes tous affligés pour le docteur, mais M. Franklin parut surtout contrarié de sa maladie à cause de miss Rachel. D’après ce qu’il dit à milady en ma présence au moment du déjeuner, il semblait craindre que sa cousine n’eût besoin de soins très-sérieux, pour peu qu’elle n’eût pas promptement l’esprit mis au repos en ce qui touchait à l’aventure du diamant.

 

Peu après le déjeuner arriva par dépêche télégraphique la réponse de M. Blake père. Il annonçait à son fils qu’avec l’aide de son ami le directeur en chef de la police, il avait mis la main sur l’homme qu’il nous fallait dans les circonstances présentes. Ils nous envoyaient le sergent Cuff, et nous pouvions compter sur son arrivée chez nous pour le lendemain matin.

 

En lisant le nom de cet officier de police, M. Franklin fit un brusque mouvement.

 

Il paraîtrait que l’avocat de son père lui avait déjà raconté, durant son séjour à Londres, de curieuses anecdotes sur le sergent Cuff.

 

« Je commence à croire que nous verrons la fin de toutes nos incertitudes, dit-il ; si la moitié des bruits qui courent au sujet de Cuff est vraie, il n’a pas son pareil en Angleterre pour débrouiller une affaire. »

 

Tout cela nous rendit impatients de voir apparaître cette célébrité.

 

L’inspecteur Seegrave revint à l’heure fixée, et lorsqu’il apprit qu’on attendait l’arrivée du sergent, il s’enferma sur-le champ, armé de plumes, d’encre et de papier, pour se mettre en devoir de rédiger le rapport qui lui serait certainement demandé. J’eusse désiré aller moi-même chercher M. Cuff à la station. Mais le poney-chaise étant requis pour M. Godfrey, il ne pouvait être question des chevaux et de la voiture de milady, même pour ramener une célébrité telle que le sergent. M. Godfrey exprima ses regrets très-affectueux à sa tante de se voir contraint de la quitter dans un pareil moment ; il remit même gracieusement son départ à l’heure du dernier train, afin d’être à même d’entendre l’opinion de l’habile officier de police envoyé de Londres.

 

Mais il lui fallait d’urgence être rendu à Londres vendredi soir, car samedi matin un comité charitable avait à le consulter pour sortir de graves embarras.

 

Lorsque le moment de l’arrivée du sergent approcha, j’allai jusqu’à la grille afin de le recevoir.

 

Un cab du chemin de fer arrivait à la loge en même temps que moi ; il en sortit un homme d’âge mûr, aux cheveux grisonnants, et d’une maigreur telle qu’il ne possédait certes pas une once de chair sur les os. Ses vêtements étaient propres et noirs ; il portait une cravate blanche.

 

Sa figure en lame de couteau, était recouverte d’une peau jaune et sèche comme les feuilles d’automne, et ses yeux gris d’acier vous fixaient d’une façon gênante, comme s’ils eussent voulu lire dans vos pensées plus avant que vous même.

 

Sa démarche était silencieuse, sa voix mélancolique, et ses longs doigts maigres vous faisaient penser à des griffes. Il eût pu être un pasteur, un officier des pompes funèbres ou tout autre employé que vous voudrez, sauf ce qu’il était en réalité. Je ne crois pas possible de trouver un contraste plus frappant que celui qui existait entre lui et l’inspecteur Seegrave, et certes, pour une famille affligée, son apparence était peu consolante !

 

« Suis-je chez lady Verinder, demanda-t-il ?

 

– Oui, monsieur.

 

– Je me nomme le sergent Cuff.

 

– Veuillez me suivre, monsieur. »

 

Pendant le trajet, je me crus obligé de lui apprendre ma position dans la famille afin de le mettre à l’aise, et pour qu’il pût s’entretenir avec moi de l’affaire qui allait l’occuper. Mais il n’en souffla pas mot. Il admira les jardins, et observa qu’on sentait le voisinage de la mer à la vivacité de l’air.

 

Je m’étonnai dans mon for intérieur de la réputation faite à M. Cuff. Nous atteignîmes la maison, dans l’aimable disposition de deux dogues attachés à la même chaîne pour la première fois de leur vie.

 

Je demandai milady. Sur la réponse qu’on me fit qu’elle était dans les serres, j’envoyai un domestique la prévenir, et nous entrâmes dans les jardins à fleurs. Pendant que nous attendions ma maîtresse, M. Cuff, regardant à travers la voûte de verdure à sa gauche, aperçut notre parterre de rosiers, et se dirigea immédiatement de ce côté avec la première apparence de vivacité que je lui eusse vu. Ce qui étonna beaucoup le jardinier et excita secrètement mon mépris, ce fut que le fameux agent de police se trouva être un puits de science sur l’article ridicule de la culture des roses.

 

« Ah ! vous avez ici la bonne exposition, sud et sud-ouest, » dit le sergent en balançant sa tête grise et en donnant à sa voix mélancolique une intonation presque joyeuse. « Pour un parterre de rosiers, rien de mieux que cette forme-ci : un cercle contenu dans un carré. Oui, c’est bien cela, des allées entre chaque plate-bande. Mais elles ne devraient pas être sablées comme celles-ci. Du gazon, monsieur le jardinier, des allées de gazon entre vos arbustes ; le gravier est trop sec pour les roses. Voilà un joli carré de roses blanches et de roses aurore. C’est un mélange qui fait toujours bien, n’est-ce pas ? Voici la rose blanche musquée, monsieur Betteredge, notre vieille rose anglaise qui tient bien sa place au milieu de toutes ces jolies nouveautés, la belle petite ! » fit le sergent tournant la rose musquée entre ses doigts, et lui parlant avec câlinerie comme à un enfant.

 

Voyons, était-ce là l’homme qui ferait rentrer miss Rachel en possession de son diamant, et qui parviendrait à mettre la main sur un voleur ?

 

« Vous paraissez fort aimer les roses, sergent ? lui dis-je.

 

– Je n’ai guère le temps d’aimer beaucoup quoi que ce soit, me répondit M. Cuff. Mais quand j’ai un moment à donner à la tendresse, le plus souvent, monsieur Betteredge, ce sont les roses qui en profitent. J’ai commencé la vie au milieu d’elles, chez mon père qui était horticulteur, et j’espère bien finir mes jours en leur compagnie. Un de ces matins, s’il plaît à Dieu, je cesserai de découvrir des voleurs, et j’essayerai d’élever des rosiers. Mais, jardinier, il y aura des sentiers gazonnés entre leurs rangs, reprit le sergent, auquel les allées de gravier de notre parterre laissaient une impression défavorable.

 

– Cela me semble un assez singulier goût, monsieur, me hasardai-je à lui dire, dans la carrière que vous avez adoptée ?

 

– Si vous regardez tout autour de vous (ce que la plupart des gens ne font pas), reprit M. Cuff, vous serez convaincu que presque toujours les goûts d’un homme sont en contradiction avec la nature de ses occupations : ainsi en est-il pour moi ; si vous trouvez une opposition plus forte que celle des voleurs et des roses, je tâcherai de modifier mes goûts, bien qu’il soit un peu tard, à mon âge. Vous vous servez de la rose incarnate pour greffer les espèces tendres, n’est-ce pas, monsieur le jardinier ? je le pensais bien. Ah ! voici une dame qui s’avance vers nous ; est-ce lady Verinder ? »

 

Il l’avait aperçue avant que ni moi ni le jardinier nous fussions doutés de son approche, et cependant nous savions, nous, de quel côté elle pouvait venir, tandis que lui l’ignorait ; je commençai à le croire plus intelligent qu’il ne le paraissait à première vue.

 

L’aspect du sergent ou la mission qu’il venait remplir – peut-être l’un et l’autre – semblèrent causer à milady quelque embarras. Je la vis pour la première fois depuis que je la connaissais ne sachant que dire à un étranger ; mais M. Cuff sut la mettre à l’aise presque aussitôt.

 

Il demanda si un autre de ses collègues avait été chargé avant lui d’éclaircir l’affaire du vol ; quand il eut appris qu’un autre personnage avait été mandé et se trouvait encore dans la maison, il exprima le désir de causer avec lui avant de prendre aucune mesure nouvelle.

 

Milady marcha en avant pour rentrer. Avant de la suivre, le sergent ne put s’empêcher d’adresser une injonction finale au jardinier. « Décidez milady à essayer des sentiers gazonnés, lui dit-il, jetant un regard sévère vers les allées sablées ; pas de gravier ! pas de gravier surtout ! »

 

Je serais bien en peine d’expliquer le pourquoi, mais toujours est-il que, présenté au sergent Cuff, M. Seegrave parut avoir perdu plusieurs pouces de sa taille naturelle.

 

Tous deux se retirèrent, et restèrent enfermés ensemble fort longtemps, loin des intrus.

 

Lorsqu’ils sortirent de la chambre, M. l’inspecteur était très-animé, et le sergent bâillait.

 

« Le sergent désire visiter le boudoir de miss Rachel, me dit avec solennité M. Seegrave. Le sergent peut avoir des questions à faire, veuillez l’accompagner. »

 

Pendant qu’on disposait ainsi de moi, je regardais le célèbre Cuff. Le célèbre Cuff examinait, lui, M. l’inspecteur avec ce regard tranquille et expectant dont j’ai déjà parlé. Je ne puis affirmer qu’il attendit le moment où son collègue se manifesterait sous la forme d’un âne, mais j’ai tout lieu de ne pas croire mes soupçons téméraires.

 

Je lui montrai le chemin. Le sergent parcourut sans bruit le boudoir et visita le meuble en bois des Indes, questionnant rarement M. Seegrave, s’adressant à moi à tout instant, mais avec une intention que ni l’inspecteur ni moi ne pénétrions. Le cours de ses investigations l’amena devant la porte ornée de la peinture décorative que vous savez.

 

Il posa un doigt interrogateur sur la petite tache faite sous la serrure, tache que l’inspecteur avait déjà remarquée, lorsqu’il blâma l’attroupement de nos servantes réunies dans la chambre.

 

« Voici qui est regrettable, fit le sergent ; comment cela s’est-il fait ? »

 

C’est à moi que la question s’adressait. Je racontai la petite scène de la matinée, ajoutant que le frôlement des jupons des femmes était la cause du dommage.

 

« L’inspecteur Seegrave les a renvoyées avant que le mal devint plus considérable.

 

– Exact, fit M. Seegrave d’un air militaire ; je leur donnai l’ordre de sortir. Ce sont les jupes, sergent, les jupes qui ont fait cela.

 

– Avez-vous remarqué lequel des jupons a causé l’accident ? dit le sergent, sans cesser de s’adresser à moi.

 

– Non, monsieur. »

 

Là-dessus, M. Cuff se tourna vers l’officier de police. « Vous avez dû le remarquer, je présume ? » lui dit-il.

 

M. l’inspecteur parut vexé, mais il s’en tira de son mieux. « Je ne saurais répondre de ma mémoire à ce sujet, sergent, répondit-il ; ce n’est qu’une bagatelle, une vraie bagatelle. ».

 

Le sergent Cuff fixa M. Seegrave avec le même regard dédaigneux qu’il avait eu pour les allées sablées dans le parterre des rosiers, puis d’un ton mélancolique il nous donna le premier échantillon que nous eûmes de ses talents si vantés :

 

« J’ai fait la semaine dernière, monsieur l’inspecteur, une enquête privée ; le motif de l’enquête était un meurtre, et dans le cours de l’instruction on trouva sur une nappe de table une tache d’encre dont personne ne pouvait expliquer l’origine ; ma longue expérience de la triste vie de ce triste monde, ne m’a jamais encore fait rencontrer une chose qui pût être traitée de bagatelle ; avant de faire un pas de plus dans cette affaire-ci, il faudra examiner celui des jupons qui a causé la tache, et nous assurer avec certitude du moment précis où cette peinture était encore humide. »

 

L’inspecteur, sous le coup de l’humeur que lui causait la leçon, demanda s’il fallait rappeler toutes les femmes. M. Cuff réfléchit un instant, soupira, et secoua la tête.

 

« Non, dit-il ; éclaircissons d’abord la question de la peinture ; il n’y a là qu’à répondre par oui ou par non, ce ne pourra être long. Le chapitre des jupons féminins, lui, sera interminable. Quelle heure était-il hier matin, lorsque les femmes se trouvaient réunies ici ? Environ onze heures, n’est-ce pas ? Y a-t-il une personne de la maison qui sache si la peinture était sèche ou humide, hier matin à onze heures ?

 

– Le neveu de milady, M. Franklin Blake, le sait, répondis-je.

 

– Ce monsieur est-il dans la maison ? »

 

M. Franklin était autant à notre portée que nous pouvions le désirer, et il n’attendait que l’occasion de faire connaissance avec l’éminent Cuff. Une minute après, il nous rejoignait, et faisait la déposition suivante :

 

« Cette porte, sergent, a été peinte par miss Verinder, avec mon aide, et au moyen d’un siccatif de ma composition. Ce siccatif sèche n’importe quelles couleurs dont on se serve, dans l’espace de douze heures.

 

– Vous rappelez-vous le moment où vous avez exécuté la partie qui est abîmée actuellement ?

 

– Parfaitement, répondit M. Franklin ; c’est la dernière partie que nous achevâmes. Nous tenions à finir notre travail pour mercredi dernier, et je le terminai moi-même vers trois heures de l’après-midi, ou très-près de cette heure-là.

 

– Nous sommes aujourd’hui à vendredi, dit le sergent en s’adressant à M. l’inspecteur. Faisons notre compte, monsieur. Mercredi, à trois heures, la peinture se trouvait achevée. Le siccatif la sèche en douze heures, c’est-à-dire qu’elle était séchée vers trois heures du matin, jeudi. Vous faites la visite de cette pièce jeudi à onze heures. Ôtez trois de onze, reste huit. Cette porte était donc parfaitement sèche depuis huit heures, monsieur l’inspecteur, quand vous supposiez que le dommage venait d’être causé par les jupons des femmes de la maison. »

 

Premier coup de grâce porté à M. Seegrave ! S’il n’avait été assez sot pour soupçonner Pénélope, j’eusse pu le plaindre !

 

La question de la peinture jugée, M. Cuff dès ce moment laissa là son collègue comme un sujet incapable et s’adressa à M. Franklin, lequel parut lui offrir infiniment plus de ressource.

 

« Vous avez doublé nos chances, monsieur, en nous donnant une indication aussi précieuse. »

 

Comme il disait ces mots, la porte de miss Rachel s’ouvrit, et celle-ci s’avança au milieu de nous. Elle s’adressa au sergent, sans paraître se souvenir qu’il lui était absolument étranger.

 

« Ai-je bien entendu ? demanda-t-elle, en désignant M. Franklin, c’est LUI qui a servi à vous fournir des indications ?

 

– C’est miss Verinder, glissai-je dans l’oreille du sergent.

 

– Mademoiselle, dit le sergent, – et son œil gris d’acier s’attacha attentivement sur le visage de ma jeune maîtresse, – ce monsieur a peut-être mis dans nos mains le fil conducteur. »

 

Elle essaya de fixer M. Franklin ; je dis essaya, car elle détourna brusquement les yeux avant qu’ils eussent pu rencontrer les siens. Son esprit semblait étrangement troublé. Elle rougit, puis pâlit affreusement, et sa physionomie prit avec ce dernier changement une expression qui m’alarma.

 

« Maintenant que j’ai répondu à votre question, miss, dit le sergent, je me permettrai de vous en poser une à mon tour. Voici une partie de la peinture de cette porte qui a été écorchée, savez-vous quand ou par qui cet accident a eu lieu ? »

 

Au lieu de lui répondre, miss Rachel continua ses questions, comme s’il n’eût pas parlé ou qu’elle ne l’eût pas entendu.

 

« Êtes-vous encore un officier de police ? demanda-t-elle.

 

– Je suis le sergent Cuff, du bureau des recherches.

 

– Croyez-vous que l’avis d’une jeune fille vaille quelque chose ?

 

– Je serai toujours heureux, miss, de l’entendre.

 

– Faites votre devoir à vous tout seul, et ne permettez pas à M. Franklin Blake de vous aider en quoi que ce soit ! »

 

Elle prononça ces mots avec un accent presque sauvage. Il y avait dans sa voix et son regard une animosité si marquée contre M. Franklin, que, quoique j’eusse vu naître miss Rachel et que je l’aimasse presque à l’égal de milady, je me sentis honteux d’elle pour la première fois de ma vie.

 

Le regard fixe du sergent ne la quittait pas.

 

« Merci, miss, lui dit-il. Pourriez-vous nous donner quelque éclaircissement au sujet de cette tache ? peut-être l’auriez-vous causée vous-même par inadvertance ?

 

– Je ne sais rien sur la tache. »

 

Sur cette réponse, elle nous quitta, et s’enferma dans sa chambre ; cette fois comme les autres, je l’entendis fondre en larmes dès qu’elle fut seule.

 

Je ne pus me résoudre à regarder le sergent. Je levai les yeux sur M. Franklin, près duquel je me trouvais. Il paraissait encore plus affligé que moi de ce qui se passait.

 

« Je vous avais bien prévenu que je me sentais inquiet sur son compte, me dit-il ; vous voyez que j’étais dans le vrai.

 

– Miss Verinder est un peu agacée de la perte de son diamant, observa M. Cuff ; c’est un joyau d’un grand prix, et cela se comprend ; très-naturel, très-naturel ! »

 

C’était identiquement là l’excuse que j’avais donnée pour elle à l’inspecteur, lorsque le jour précédent elle s’était déjà oubliée devant lui ; et sa conduite se trouvait jugée de même par un étranger qui ne lui portait aucun intérêt ! Une sorte de frisson me saisit, que je ne pus m’expliquer.

 

Je me rends compte maintenant qu’il faut que j’aie eu alors pour la première fois le pressentiment d’une lumière nouvelle et terrible, qui n’éclairerait que trop tôt l’affaire, et l’intuition que le sergent eut dès lors fut due uniquement à ce qu’il vit et entendit de miss Rachel pendant cette première entrevue.

 

« Une jeune fille peut se permettre bien des choses, monsieur, dit le sergent à M. Franklin ; donc, oublions ce qui vient d’avoir lieu, et continuons nos affaires. Grâce à vous, nous savons l’heure où la peinture devait être sèche. Le second point à élucider, c’est celui du dernier moment où quelqu’un a eu occasion de voir la porte avant qu’elle fût endommagée. Vous êtes un homme intelligent et vous me comprenez. »

 

M. Franklin fit un effort pour détacher sa pensée de miss Rachel et pour la ramener à ce qu’on lui demandait.

 

« Si je saisis bien votre intention, dit-il, plus nous précisons la question de temps, plus nous resserrons aussi le champ des investigations.

 

– C’est cela même, reprit le sergent. Eûtes-vous occasion de revoir votre œuvre depuis son achèvement dans l’après-midi du mercredi ? »

 

M. Franklin secoua la tête négativement, et répondit :

 

« Je ne puis en répondre.

 

– Et vous ? demanda le sergent en m’interpellant.

 

– Je n’y ai pas pris garde non plus, monsieur.

 

– Quelle est la dernière personne qui ait quitté cette chambre le mercredi soir ?

 

– Miss Rachel, je pense, monsieur. »

 

M. Franklin m’interrompit :

 

« Ou peut-être votre fille, Betteredge. »

 

Il se mit en demeure d’expliquer au sergent la position qu’occupait Pénélope auprès de miss Verinder.

 

« Monsieur Betteredge, veuillez demander à votre fille de monter – attendez » dit le sergent : il m’emmena à la fenêtre de façon à n’être entendu que de moi et continua à voix basse :

 

« Votre inspecteur, me dit-il, m’a remis un rapport volumineux de ses faits et gestes dans la présente occasion. Entre autres choses, il a, de son propre aveu, réussi à exaspérer les domestiques. Il est fort important de les calmer. Transmettez-leur à tous, ainsi qu’à votre fille, ce qui suit, avec mes compliments. D’abord, que je n’ai encore aucune preuve même que le diamant ait été volé ; je constate seulement qu’il est perdu. Puis, que je n’ai d’autre mission à remplir ici que de prier les gens de la maison d’aider de tout leur pouvoir les recherches que je fais pour le retrouver. »

 

Le souvenir du ressentiment des femmes, lorsqu’on mit l’interdit sur leurs chambres, vint promptement à mon secours.

 

« Puis-je me permettre, sergent, de vous soumettre la teneur d’un troisième message de paix à porter aux femmes ? demandai-je. Sont-elles libres de courir à travers les escaliers, d’entrer dans leurs chambres et d’en sortir lorsque l’idée leur en prendra ?

 

– Parfaitement libres, fut la réponse.

 

Cela vous les conciliera toutes depuis la cuisinière jusqu’à la laveuse de vaisselle, dis-je.

 

– Allez, et ne tardez pas, monsieur Betteredge. »

 

Tout fut arrangé en cinq minutes. Il ne me resta qu’à user de mon autorité, comme chef de maison, pour empêcher toute la troupe féminine de nous suivre, Pénélope et moi, tant leur ardeur à aider le sergent de leurs dépositions volontaires allait devenir gênante. Le sergent parut apprécier ma Pénélope. Il devint même un tant soit peu moins triste, et la regarda à peu près du même air que je lui avais vu lorsqu’il contemplait la rose musquée au jardin ; voici la déposition de ma fille, reçue par le sergent, et faite à mon avis très-gentiment ; mais, voyez-vous ! elle était ma fille en tout point. Il n’y avait rien de sa mère en elle, elle n’avait rien au monde, Dieu merci, de la mère !

 

Pénélope répond « qu’elle a pris l’intérêt le plus vif à cette porte, ayant toujours aidé à mélanger les couleurs ; qu’elle a justement remarqué la partie qui était près de la serrure, parce qu’elle a été la dernière achevée ; l’a vue quelques heures après dans un état parfait d’intégrité, et l’a laissée n’ayant aucun dommage vers minuit ; souhaité à cette heure le bonsoir à sa jeune maîtresse dans sa chambre à coucher ; dit avoir entendu l’horloge sonnant minuit lorsqu’elle rentrait dans le boudoir ; qu’elle posait au même moment la main sur la poignée de la porte, savait que la peinture ne pouvait être sèche, puisqu’elle avait assisté à toutes les préparations ; s’était donc gardée d’y toucher, et pouvait jurer avoir ramassé tous ses jupons, et que rien n’était endommagé sur la porte à ce moment-là ; qu’elle ne jurerait pas que sa robe n’eut frôlé la porte ; se souvenait bien de la robe qu’elle portait ce soir-là (parce qu’elle était neuve et lui avait été donnée par miss Rachel), son père s’en souviendrait bien aussi et la reconnaîtrait ; qu’elle pouvait et désirait la montrer ; est allée la chercher, son père reconnaît la robe ; on examine toutes les jupes ; ceci demande du temps, vu leur dimension ; on n’y peut découvrir l’apparence d’une tache de peinture. Fin de la déposition de Pénélope. – Très-naïve et empreinte du caractère de la vérité. Signé : Gabriel Betteredge. »

 

Le premier soin du sergent fut ensuite de me demander s’il y avait de grands chiens dans la maison, et si l’un d’eux n’aurait pas pu causer l’accident par le frôlement de sa queue.

 

Apprenant que c’était impossible, il demanda une loupe et essaya de se rendre ainsi compte de la nature de la tache. Cet examen ne révéla aucune trace d’empreinte laissée par des doigts. Tout ce qu’on pouvait distinguer se rapportait au vêtement d’une personne ayant frôlé la porte. Cette personne (d’après l’ensemble des dépositions de M. Franklin et de Pénélope) avait dû se trouver dans la pièce entre minuit et trois heures du matin pendant la nuit de mercredi à jeudi.

 

Lorsqu’il en fut arrivé là de son enquête, le sergent Cuff parut se douter pour la première fois de la présence de l’inspecteur Seegrave, et résuma ses impressions dans les termes suivants pour l’instruction de son collègue :

 

« Cette bagatelle, comme vous la qualifiez, monsieur l’inspecteur, dit le sergent en désignant le dégât de la porte, a pris une sensible importance depuis le moment où elle a attiré votre attention. Dans l’état présent de l’enquête, je vois trois recherches à poursuivre en partant de cette tâche. S’assurer premièrement s’il y a dans la maison un vêtement qui porte une trace de peinture. Découvrir secondement à qui il appartient. En troisième lieu savoir comment le possesseur du vêtement peut expliquer sa présence dans cette pièce et le dégât causé à la porte entre minuit et trois heures du matin. Si l’individu ainsi mis en cause ne peut fournir de réponse satisfaisante à ces deux questions, on n’aura pas loin à aller pour trouver l’auteur du vol. Je me charge par moi-même de cette partie du travail, et ne vous retiens pas plus longtemps. Vous avez ici, à ce que je vois, un de vos agents. Veuillez le laisser à ma disposition, et permettez-moi de vous saluer. »

 

Le respect de l’inspecteur pour M. Cuff était grand, mais son amour-propre plus considérable encore. Vivement attaqué, il riposta de son mieux avant de quitter la place.

 

« Je me suis abstenu d’exprimer une opinion qu’on ne me demandait pas, dit l’inspecteur de sa voix de commandement bien timbrée ; mais il me reste une observation à faire avant de remettre la conduite de cette affaire entre vos mains. On a vu des gens ; monsieur le sergent, qui donnaient à une taupinière les proportions d’une montagne. Je vous souhaite le bonjour.

 

– On a vu aussi des gens qui ne savaient pas distinguer une taupinière parce qu’ils étaient de trop haute taille pour l’apercevoir. »

 

Ayant ainsi riposté, le sergent Cuff tourna sur lui-même, et marcha vers la fenêtre.

 

Nous attendîmes, M. Franklin et moi, pour voir ce qui allait se passer. Le sergent se tenait à la fenêtre, les mains dans ses poches, sifflotant doucement l’air de la Dernière Rose d’Été. À mesure que je le connus mieux, je découvris qu’il ne s’oubliait à siffler ainsi que lorsque son esprit travaillait assidûment à débrouiller une difficulté ou à tracer un plan de recherches ; et que dans ces occasions-là la Dernière Rose d’Été servait évidemment à l’encourager et à l’aider.

 

Je suppose que cela cadrait avec ses goûts en lui rappelant sans doute ses roses favorites, mais cet air, siffloté par lui, devenait la romance la plus mélancolique qui pût exister.

 

Au bout de quelques minutes, le sergent quitta la fenêtre, marcha jusqu’au milieu de la chambre, puis s’arrêta absorbé dans ses réflexions et les yeux fixés sur la porte de miss Rachel. Un instant après, il sembla se réveiller, balança la tête, comme pour dire : « Cela sera bien ainsi ; » et s’adressant à moi, il me pria de demander pour lui un quart d’heure d’entretien à lady Verinder.

 

En sortant de la pièce, j’entendis M. Franklin qui faisait une question au sergent et je m’arrêtai pour entendre la réponse.

 

« Commencez-vous à deviner qui a pu voler le diamant ? demandait M. Franklin.

 

Personne n’a volé le diamant, » répondait M. Cuff.

 

Nous tressaillîmes tous deux en entendant cette extraordinaire assertion, et le conjurâmes de nous en donner l’explication.

 

« Attendez un peu, nous répondit le sergent ; les pièces de ce casse-tête ne sont pas encore toutes réunies. »

 

CHAPITRE XIII

Je trouvai milady dans son petit salon. Elle eut l’air très-contrarié lorsque je lui transmis la demande du sergent.

 

« Est-il indispensable que je le voie ? demanda-t-elle ; ne pourriez-vous me suppléer, Gabriel ? »

 

J’étais fort en peine de la comprendre, et ma figure exprimait, je crois, ma surprise.

 

Milady fut assez bonne pour s’ouvrir à moi. « Je crains que mes nerfs ne soient un peu malades, me dit-elle. Il y a quelque chose dans cet officier de police qui m’éloigne ; j’ai comme un pressentiment qu’il apporte le malheur avec lui dans cette maison. C’est absurde, je ne me reconnais pas moi-même dans cette frayeur pusillanime, mais enfin… cela est. »

 

Je ne trouvai rien à lui répondre ; car plus je voyais le sergent, plus il me plaisait.

 

Milady se remit un peu, après s’être ainsi épanchée, car elle était, comme je l’ai déjà dit, douée d’infiniment de courage moral.

 

« Si je dois subir sa présence, il faut me décider, dit-elle. Mais je ne puis supporter l’idée de le voir en tête-à-tête. Amenez-le-moi, Gabriel, puis restez ici avec nous. »

 

C’était le premier accès de faiblesse que j’eusse vu chez ma maîtresse, depuis son enfance. Je retournai au boudoir ; M. Franklin alla au jardin rejoindre M. Godfrey, qui allait bientôt nous quitter. Nous nous dirigeâmes, le sergent et moi, vers le petit salon de milady. Ma maîtresse, je le déclare, pâlit en apercevant le sergent ! Elle sut pourtant se maîtriser et lui demanda s’il avait quelque objection à ce que je restasse présent. Elle eut la bonté d’ajouter que j’étais son fidèle conseil plus encore que son vieux serviteur, et que dans nos questions d’intérieur surtout il y avait toujours avantage à me consulter.

 

Le sergent répondit poliment qu’il se regardait comme honoré par ma présence, d’autant plus qu’ayant à parler à milady de nos domestiques en général, il avait déjà eu l’occasion de profiter de mon expérience à leur sujet. Milady nous désigna deux chaises et la conférence s’établit.

 

« Je me suis déjà formé une opinion sur l’affaire, dit le sergent Cuff, et je prie milady de me permettre de la garder pour moi, quant à présent. Je ne m’occupe en ce moment que de ce que j’ai découvert dans le boudoir de miss Verinder, et de ce qu’avec votre autorisation je compte faire maintenant. ».

 

Il détailla alors l’importance de la tache faite sur la porte, et indiqua les conclusions qu’il en tirait ; c’était, sous une forme plus respectueuse, le langage qu’il avait tenu à l’inspecteur Seegrave. « Une chose est certaine, ajouta-t-il. Le diamant a disparu du tiroir où il était enfermé. Un autre fait est également avéré. Les traces du dommage causé à la peinture doivent se retrouver sur un vêtement appartenant à quelqu’un de la maison. Il faut que nous découvrions cet objet de toilette avant de procéder à d’autres recherches.

 

– Et cette découverte, observa ma maîtresse, entraînera, je le présume, celle du voleur ?

 

– Je demande pardon à milady, mais je n’ai point dit que le diamant fût volé. Je dis seulement qu’à cette heure le diamant manque, et que la découverte du vêtement taché de peinture peut nous le faire retrouver. »

 

Lady Verinder me regarda. « Comprenez-vous ceci ? me dit-elle.

 

– Le sergent Cuff, lui, le comprend, milady, répondis-je.

 

– Comment comptez-vous arriver à la découverte de ce vêtement ? demanda ma maîtresse à M. Cuff, mes serviteurs, éprouvés par de longues années de service, ont, je m’en sens honteuse pour eux, déjà subi la vexation des perquisitions dans leurs chambres, dans tous leurs effets. Je ne saurais permettre qu’ils soient soumis de nouveau à la même humiliation. (C’était là une bonne maîtresse, n’est-ce pas ? Sur dix mille femmes, on n’aurait pas trouvé sa pareille !)

 

– Voilà le point délicat que je voulais poser à milady, reprit le sergent. L’officier de police précédent a fait un mal infini à nos recherches, en laissant voir aux domestiques qu’on les soupçonnait. Si je les traitais ainsi une seconde fois, ils pourraient, les femmes surtout, me susciter mille embarras. Et pourtant, il faut que leurs effets soient visités, pour la raison toute simple, que la première recherche ne tendait qu’à trouver le diamant, et que la seconde s’appliquera à trouver le vêtement taché. Je partage entièrement votre désir de ménager les sentiments de vos gens, mais je n’en suis pas moins convaincu qu’il faut que leur garde-robe soit visitée. »

 

Cela ressemblait fort à une impasse ! Milady en jugea ainsi, d’accord avec moi.

 

« Je crois avoir trouvé un moyen de sortir de cette difficulté, dit le sergent, si milady y consent. Je propose de réunir les domestiques et de leur soumettre la question.

 

– Les femmes vont encore se croire suspectées, l’interrompis-je.

 

– Non, M. Betteredge, me répondit-il, elles ne jugeront pas ainsi, si je puis leur dire que je vais examiner les effets de tout le monde, même ceux de milady, enfin de toute personne ayant couché ici dans la nuit du mercredi. C’est une pure formalité, ajouta-t-il en jetant un regard de côté à ma maîtresse, mais les domestiques l’accepteront, placés ainsi sur un pied d’égalité avec leurs supérieurs, et au lieu de s’opposer aux recherches, ils se feront un point d’honneur de m’y aider. »

 

Je convins de la justesse de cette appréciation. Milady, le premier moment de surprise passé, se rangea aussi de cet avis.

 

« Vous affirmez que l’investigation est nécessaire ? dit-elle.

 

– C’est le moyen le plus rapide d’atteindre le but que nous nous proposons. »

 

Milady se leva pour sonner sa femme de chambre. « Vous vous adresserez aux domestiques, dit-elle, avec les clés de mes armoires dans vos mains. » M. Cuff l’arrêta par une question inattendue.

 

« Ne vaudrait-il pas mieux, lui dit-il, nous assurer d’abord pour cette visite du consentement des dames et des gentlemen habitant la maison ?

 

– La seule dame de la maison après moi est miss Verinder répondit ma maîtresse avec l’accent de la surprise ; quant aux gentlemen, il n’y a ici que mes deux neveux, M. Blake et M. Ablewhite ; il ne saurait donc y avoir de refus à redouter d’aucun d’eux trois ! »

 

Ici, je rappelai à milady que M. Godfrey était sur le point de partir. Au même moment, il frappait à la porte pour venir lui faire ses adieux, suivi de M. Blake qui l’accompagnait jusqu’au chemin de fer. Milady les mit au courant de la situation, que M. Godfrey contribua tout de suite à faciliter.

 

Il appela Samuel par la fenêtre et lui dit de remonter sa malle, dont il remit la clé au sergent Cuff.

 

« Mes bagages me suivront à Londres, dit-il, lorsque la perquisition sera achevée. » Le sergent reçut la clé, non sans s’excuser, comme il convenait : « Je regrette, monsieur de vous causer cet ennui, et cela pour une simple formalité, mais l’exemple donné par vous et les autres, sera d’un effet excellent sur l’esprit des domestiques. »

 

M. Godfrey prit congé de milady dans des termes très-affectueux, et lui laissa pour miss Rachel un message dont le sens m’indiquait clairement qu’il n’acceptait pas le refus comme définitif, et qu’il comptait lui poser une seconde fois la question du mariage.

 

M. Franklin, avant de nous quitter, prévint le sergent que tous ses effets étaient à sa disposition, et que rien de ce qui lui appartenait n’était sous clé.

 

Le sergent le remercia. Vous voyez que ses désirs avaient été secondés avec la meilleure volonté du monde par milady et nos deux gentlemen. Il ne restait que miss Rachel qui eût à suivre leur exemple, avant qu’on assemblât les gens pour commencer les recherches.

 

L’aversion incompréhensible de milady pour le sergent sembla s’accroître lorsque nous nous retrouvâmes tous les trois seuls. « Si je vous envoie les clés de miss Verinder, dit-elle, je suppose que j’aurai fait tout ce que vous me demandez actuellement ?

 

« Je prie milady de m’excuser, fut la réponse. Avant tout je voudrais, s’il est possible, examiner le livre du blanchissage Le vêtement taché peut être un article de lingerie. Si la recherche n’aboutit à rien, je veux pouvoir relever tout le linge de la maison, et tous les objets qui ont été envoyés au blanchissage. Si un seul manque à l’appel, il y aura au moins une forte présomption pour que ce soit celui qui est taché de peinture, et pour que le possesseur l’ait fait disparaître exprès hier ou avant-hier.

 

« L’inspecteur Seegrave, ajouta le sergent en se tournant vers moi a attiré l’attention des femmes sur l’accident de la peinture dès jeudi matin. Il se pourrait que ce fût encore là une de ses nombreuses bévues, monsieur Betteredge. »

 

Milady me pria de sonner, et de demander le livre du blanchissage. Elle resta avec nous pour le cas où le sergent désirerait lui faire quelque question après l’avoir parcouru.

 

Le livre fut apporté par Rosanna Spearman. Cette fille était venue le matin au déjeuner, pâle et défaite à faire pitié, mais assez remise de son indisposition pour pouvoir reprendre son travail Le sergent examina attentivement notre housemaid, sa figure lorsqu’elle entra, et son épaule à sa sortie.

 

« Avez-vous encore besoin de moi ? » demanda milady, plus impatiente que jamais d’être délivrée de la société du sergent.

 

Le célèbre Cuff ouvrit le livre, en comprit l’arrangement en un instant, et le referma.

 

« J’oserai vous importuner, milady, d’une dernière question. La jeune femme qui nous a apporté ce livre est-elle à votre service depuis aussi longtemps que les autres domestiques ?

 

– Pourquoi me le demandez-vous ? dit milady.

 

– Parce que la dernière fois que je la vis, répondit le sergent, elle était en prison pour vol. »

 

Après cela, il ne nous restait qu’à lui dire la vérité. Ma maîtresse insista fortement sur la bonne conduite de Rosanna depuis son entrée à notre service, et sur l’excellente opinion qu’en avait la directrice du refuge.

 

« Vous ne la soupçonnez pas, j’espère ? dit très-sérieusement lady Verinder, en achevant son récit.

 

– J’ai déjà eu l’honneur de dire à milady que jusqu’à présent je ne soupçonnais du vol aucune personne de la maison. »

 

Après cette réponse, milady se leva pour monter demander ses clés à miss Rachel.

 

Le sergent me devança pour lui ouvrir la porte, et la salua profondément. Je vis milady frissonner en passant près de lui. Nous attendîmes, et attendîmes encore : pas de clés. M. Cuff ne fit aucune réflexion. Il tourna son mélancolique visage vers la fenêtre, mit ses longues mains dans ses poches, et sifflota à mi-voix la Dernière Rose d’Été.

 

Samuel entra enfin, mais au lieu des clés, il m’apportait un bout de papier.

 

Je cherchai mes lunettes, et cela tout de travers, car je sentais les yeux du sergent braqués sur moi. Le papier contenait deux ou trois lignes écrites au crayon par milady.

 

Elle me faisait savoir que miss Rachel avait refusé net de laisser visiter sa garde-robe. Interrogée sur les motifs de ce nouveau caprice, elle s’était mise à sangloter.

 

Sa mère ayant insisté de nouveau, elle avait répondu :

 

« Je ne veux pas, parce que je ne veux pas. Je ne céderai qu’à la force si vous m’y contraignez. »

 

Je compris que milady se souciât peu de communiquer elle-même cette réponse de sa fille au sergent Cuff. Si je n’avais dépassé l’époque de la jeunesse, je crois vraiment que j’eusse eu la faiblesse de rougir au moment de m’adresser à lui.

 

« Y a-t-il là quelque nouvelle des clés de miss Verinder ? demanda-t-il.

 

– Miss Rachel refuse de laisser visiter ses effets.

 

– Ah ! » fit le sergent.

 

Il n’était pas tout à fait aussi maître de sa voix que de sa physionomie. Lorsqu’il dit « Ah ! », il prononça ce mot du ton d’un homme qui entend annoncer un fait auquel il s’attendait. Il m’effraya et me mit en colère ; pourquoi, je ne pourrais le dire, mais il en fut ainsi.

 

« Faut-il renoncer à l’investigation ? dis-je.

 

– Oui, répondit le sergent, elle doit être abandonnée, parce que votre jeune dame refuse d’agir comme tout le reste de la maison. Nous devons examiner tous les effets ou n’en examiner aucun. Renvoyez la malle de M. Ablewhite par le premier train, et veuillez rendre le livre du blanchissage avec mes remercîments à la personne qui nous l’a apporté ici. »

 

Il posa le registre sur la table, et sortant un canif de sa poche, se mit à se gratter les ongles.

 

« Vous ne paraissez pas très-surpris, lui dis-je.

 

– Non, répondit le sergent, je suis peu surpris. »

 

Je cherchai à en tirer une explication.

 

« Pourquoi miss Rachel met-elle donc une entrave à votre action ? dis-je ; son intérêt ne serait-il pas de nous aider ?

 

– Attendez un peu, monsieur Betteredge, attendez donc. »

 

Des esprits plus sagaces que le mien eussent saisi son intention. Peut-être aussi eût-elle été comprise d’une personne moins attachée à miss Rachel que je ne l’étais. L’aversion de milady pour le sergent (comme j’y ai pensé plus tard) aurait dû m’avertir qu’elle voyait son but comme s’il se reflétait dans un miroir. Moi, je ne découvris rien encore et je l’avoue à ma honte.

 

« Qu’allons-nous faire ? » demandai-je.

 

Le sergent acheva la toilette de l’ongle sur lequel il opérait, le considéra un instant avec un mélancolique intérêt, puis rentra son canif dans sa poche.

 

« Venez au jardin, dit-il, et faisons une petite visite aux rosiers. »

 

CHAPITRE XIV

Le chemin le plus court pour aller au jardin à fleurs en quittant le salon, était de prendre par le petit taillis que vous connaissez déjà. Pour l’intelligence de ce qui va suivre, il faut que vous sachiez que ce sentier était la promenade favorite de M. Franklin. Lorsqu’il restait aux alentours de la maison, c’était là que nous étions presque toujours sûrs de le trouver.

 

Il faut que je m’accuse d’être un vieil entêté. Plus le sergent s’obstinait à me cacher sa pensée, plus j’étais décidé à essayer de la pénétrer. Comme nous entrions dans le taillis, je cherchai à le circonvenir d’une autre manière.

 

« Dans l’état où les choses paraissent être à l’heure qu’il est, dis-je, je me sentirais, à votre place, au bout de mon latin !

 

– Si vous étiez à ma place, repartit le sergent, vous vous seriez déjà formé une opinion, et dans l’état actuel des choses, les doutes que vous auriez pu concevoir seraient levés. Ne vous inquiétez pas du résultat possible de mes réflexions, monsieur Betteredge. Je ne vous ai pas amené pour que vous cherchiez à me faire parler, mais bien dans le but de tirer de vous quelques informations. Vous auriez pu, sans doute, me les fournir dans la maison tout aussi bien qu’ici, mais les portes ont souvent des oreilles et, dans notre profession, nous avons un goût décidé pour le grand air. »

 

Qui aurait pu circonvenir ce diable d’homme ? J’y renonçai et me préparai à l’écouter aussi patiemment que je le pourrais.

 

« Nous ne discuterons pas les motifs de votre jeune dame, continua le sergent ; nous dirons seulement que c’est grand dommage qu’elle refuse de m’aider, parce qu’en agissant ainsi, elle augmente de beaucoup les difficultés de l’investigation. Il s’agit maintenant de pénétrer de quelque autre manière le mystère de l’accident de la porte, mystère qui, croyez-en ma parole, renferme celui de la disparition du diamant. Je suis décidé à parler aux domestiques et, à faire en sorte de pénétrer leurs pensées et leurs actions, au lieu de fouiller leurs effets. Pourtant, avant de commencer, j’ai besoin de vous adresser quelques questions. Vous êtes un esprit observateur ; avez-vous remarqué quelque chose d’insolite chez un des domestiques (en faisant bien entendu la part de la frayeur et de l’agitation) depuis la perte du diamant ? s’est-il élevé des disputes entre eux ? l’un d’eux a-t-il changé ses habitudes ? auriez-vous, par exemple, été frappé de la mauvaise humeur sans motif, ou de la maladie soudaine d’un de vos subordonnés ? »

 

Je songeais justement à l’indisposition subite de Rosanna Spearman hier à dîner, mais je n’avais pas eu le temps de répondre, lorsque je vis les yeux du sergent Cuff se diriger vers le taillis et je l’entendis se dire à voix basse :

 

« Tiens, tiens !

 

– Qu’y a-t-il ? demandai-je.

 

– Une de mes maudites douleurs de rhumatisme qui me prend dans le dos, répondit le sergent à haute voix, comme s’il parlait à l’intention d’un troisième interlocuteur. Nous aurons sous peu un changement de temps. »

 

Nous fîmes quelques pas de plus qui nous amenèrent au coin de la maison. Tournant vers la droite, nous entrâmes sur la terrasse, et descendîmes, par les marches du milieu, au jardin situé en dessous. Là, M. Cuff s’arrêta ; les alentours étaient découverts et l’on voyait autour de soi de tous côtés.

 

« Il s’agit de cette jeune fille, Rosanna Spearman, dit-il ; il est peu probable qu’avec son extérieur, elle ait trouvé un amoureux. Mais dans son intérêt, il est nécessaire que vous me disiez si elle est parvenue, comme beaucoup d’autres, à avoir un amant ? »

 

Quelle pouvait être son intention en me posant une pareille question, et dans un semblable moment ? Je le dévisageai au lieu de lui répondre.

 

« Je viens de voir Rosanna qui se cachait dans le taillis, au moment où nous y passions, dit le sergent.

 

– Lorsque vous fîtes une exclamation ?

 

– Oui, lorsque je dis : Tiens, tiens. S’il y a une amourette sous jeu, ce que j’ai vu ne signifie pas grand’chose. S’il n’en existe pas, au point où en sont les choses dans votre maison, cette cachotterie serait des plus suspectes, et mon devoir me forcerait à agir en conséquence. »

 

Au nom du ciel, que devais-je faire ? Je savais que le taillis était la promenade favorite de M. Franklin ; je savais que ce serait son chemin le plus court pour revenir par là de la station ; Pénélope avait surpris mainte et mainte fois sa camarade rôdant de ce côté, et m’avait toujours affirmé que le but de Rosanna était d’attirer l’attention de M. Franklin, à tout prix. Si ma fille ne s’abusait pas, elle guettait sans doute le retour de M. Franklin lorsque le sergent l’avait aperçue. J’étais placé dans le dilemme, soit de communiquer au sergent la bizarre supposition de Pénélope comme étant mienne, soit de laisser une malheureuse créature sous le coup de soupçons qui pouvaient entraîner de graves conséquences.

 

Je me décidai donc, sur mon âme et conscience, par pure pitié pour cette fille, à donner au sergent les éclaircissements nécessaires, et je lui dis que Rosanna avait été assez extravagante pour tomber amoureuse de M. F. Blake.

 

Le sergent Cuff ne riait jamais. Dans les rares occasions où il s’égayait, les coins de sa bouche se retroussaient un peu, rien de plus ; ici, je le vis donc se dérider à sa façon.

 

« Ne serait-il pas plus juste de dire qu’elle est assez folle pour être une fille laide et une servante ? demanda-t-il. Le fait d’être éprise d’un homme aussi agréable que M. Blake ne me paraît pas, à moi, le côté le plus extravagant de sa conduite. En tout cas, je suis aise que l’affaire soit éclaircie : c’est un repos d’esprit. Oui, monsieur Betteredge, je garderai le secret de cette pauvre fille. J’aime à pouvoir me laisser aller à l’indulgence envers les faiblesses humaines, bien que j’aie peu l’occasion de pratiquer cette vertu dans l’exercice de ma profession !

 

« Vous croyez que M. Franklin n’a aucun soupçon de la passion qu’il inspire ? Ah ! il l’aurait bien vite devinée si la femme avait été jolie ! Les femmes laides ont vraiment une triste destinée ici-bas ; espérons qu’on leur en réserve une meilleure dans un autre monde !

 

« Vous avez là un joli jardin et des mieux tenus, continua le sergent, mais jugez vous-même combien les fleurs gagnent en agrément à être entourées de gazon au lieu de sable. Non, merci, je ne veux pas que vous cueilliez de roses pour moi ; cela me va au cœur de voir briser leur tige, exactement comme vous vous sentez attristé lorsque les choses vont de travers dans votre domaine intérieur.

 

« N’avez-vous rien vu qui fût digne d’être remarqué parmi les domestiques, lorsqu’ils apprirent la perte du diamant ? »

 

Je m’arrangeais très-bien du sergent jusqu’alors. Mais l’astuce avec laquelle il insinua cette dernière question, me mit sur mes gardes. Pour dire le mot, je ne goûtai nullement l’idée de seconder son inquisition contre mes camarades, menée avec l’insidieuse allure d’un serpent.

 

« Je n’ai rien observé, dis-je, sauf que nous perdîmes tous la tête, et moi tout le premier.

 

– Oh ! dit le sergent, c’est là tout ce que vous avez à me dire ? » Je répondis sans broncher, je m’en flatte : « C’est tout. »

 

Le sergent leva ses yeux étranges sur moi et me considéra attentivement.

 

« Monsieur Betteredge, me dit-il, auriez-vous quelque objection à me donner une poignée de main ? je me sens singulièrement attiré vers vous. »

 

(Il me sembla incompréhensible qu’il choisît le moment précis où je le trompais de mon mieux, pour m’offrir un témoignage de son estime ! mais je me sentis fier, très-fier, dirai-je, d’avoir été plus fin que le célèbre Cuff !)

 

Nous rentrâmes ; le sergent me demanda de lui ouvrir une chambre, et d’y envoyer ensuite tous les domestiques les uns après les autres, dans l’ordre de leurs positions respectives, depuis le premier jusqu’au dernier.

 

Je cédai au sergent ma propre chambre, puis je réunis les gens dans le hall.

 

Rosanna Spearman s’y rendit avec eux. Elle était presque aussi fine à sa manière que le sergent l’était à la sienne, et je soupçonne qu’elle l’avait entendu me questionner sur nos domestiques en général, avant qu’il l’eût aperçue dans le taillis. En tout cas, elle était là, ne paraissant pas se douter qu’il existât une promenade de ce côté-là !

 

J’envoyai nos gens un par un, comme on me le demandait. La cuisinière fut la première à passer devant la cour de justice, autrement dit, ma chambre. Rapport fait en sortant : « Le sergent Cuff a une tendance aux idées noires, mais c’est un parfait gentleman. » La femme de chambre de milady suivit, et resta beaucoup plus longtemps ; impression de ladite personne : « Si le sergent Cuff n’a pas confiance dans la parole d’une honnête femme, il pourrait au moins garder son opinion pour lui ! » Pénélope vint après ; rapport : « Le sergent est bien à plaindre, père ; il a dû dans sa jeunesse souffrir d’un amour contrarié. »

 

La première housemaid succéda à Pénélope, elle sortit après une longue entrevue en m’apostrophant ainsi : « Je ne suis pas entrée au service de milady, monsieur Betteredge, pour m’entendre donner un démenti en face par un homme qui n’est qu’un officier de police, après tout ! » Ce fut le tour de Rosanna Spearman. Celle-ci demeura plus longtemps avec lui qu’aucune autre, elle ne dit pas un mot lorsqu’elle revint, mais elle avait les lèvres pâles comme celles d’une morte.

 

Samuel le valet de pied entra après elle, et fut retenu une ou deux minutes ; il communiqua ses impressions en ces termes : « Qui que ce soit qui cire les bottes de M. Cuff, il devrait avoir honte de lui-même. »

 

La dernière à passer au tribunal fut Nancy la fille de cuisine ; elle ne resta qu’une minute ; rapport : « Le sergent Cuff montre du cœur ; ce n’est pas lui, monsieur Betteredge, qui ferait des plaisanteries déplacées sur une pauvre fille surmenée d’ouvrage. »

 

Quand ce défilé eut cessé, j’entrai à mon tour dans la cour de justice pour savoir si je pouvais rendre quelque service. Je trouvai le sergent tout à ses manies, regardant par la fenêtre et chantonnant la Dernière Rose d’Été.

 

« Avez-vous fait quelques découvertes, monsieur ? demandai-je.

 

– Si Rosanna Spearman demande à sortir, dit le sergent, laissez-la faire, mais que j’en sois instruit. »

 

J’aurais aussi bien fait de retenir ma langue sur le compte de Rosanna et de M. Franklin ! Il était clair que cette pauvre fille était devenue victime de la méfiance du sergent, malgré tous mes efforts pour l’en garantir.

 

Je m’aventurai à dire : « j’espère que vous ne croyez pas Rosanna mêlée à l’affaire du diamant ? »

 

Les coins de la bouche du sergent se retroussèrent, et il me regarda bien en face, justement comme il l’avait fait au jardin.

 

« Je crois que je ferai mieux de me taire là-dessus, monsieur Betteredge, dit-il, vous n’auriez, vous savez, qu’à perdre la tête pour la seconde fois ! »

 

Il me vint à l’esprit que je n’avais peut-être pas aussi bien dupé le célèbre Cuff, que je m’en étais flatté ! et je me sentis aise lorsque nous fûmes interrompus par un coup frappé à la porte et par un message de la cuisinière. Rosanna demandait à sortir, sous le prétexte habituel d’un mal de tête et du besoin de prendre l’air.

 

Sur un signe du sergent, je dis « oui. »

 

« De quel côté est la sortie des domestiques ? » demanda-t-il dès que nous fûmes seuls. Je la lui montrai. « Fermez la porte de votre chambre, et si quelqu’un me demande, répondez que je suis ici à me reposer. » Sa bouche exécuta son mouvement d’ascension et il quitta la chambre.

 

Une dévorante curiosité me poussa, dès que je fus seul, à tenter quelques découvertes pour mon compte.

 

Il était clair que les soupçons du sergent au sujet de Rosanna avaient été éveillés par des indices recueillis pendant l’interrogatoire des domestiques.

 

Or, les deux seuls (Rosanna exceptée) qui eussent été retenus pendant un certain temps, étaient la femme de chambre de milady et la première housemaid. Ces deux personnes étaient aussi celles qui n’avaient cessé de persécuter leur infortunée compagne ; mes conclusions furent prises en conséquence. Je les rejoignis comme par le fait du hasard dans l’office où elles prenaient le thé et je m’invitai à en prendre une tasse avec elles. (Nota bene, une goutte de thé est pour la langue d’une femme ce qu’est une goutte d’huile pour une lampe qui s’éteint !)

 

L’espoir que j’avais de trouver une alliée dans la théière ne fut pas déçu ; en moins d’une demi-heure, j’en sus aussi long que le sergent lui-même.

 

Les deux femmes en question n’avaient, paraît-il, pas cru un mot de la maladie subite de Rosanna, la veille. Ces deux diablesses (passez-moi l’expression, car laquelle employer pour qualifier une paire d’esprits haineux comme les leurs !) étaient montées sans bruit et à plusieurs reprises dans l’après-dînée de jeudi ; elles avaient essayé d’ouvrir la porte de la chambre de Rosanna et l’avaient trouvée fermée à clé ; elles s’étaient mises à frapper ; pas de réponse ; puis à écouler, mais sans entendre le moindre bruit.

 

Lorsque Rosanna descendit, nerveuse et hors d’elle-même, et qu’elle fut forcée de retourner se coucher, nos deux démons avaient recommencé leur manège à la porte sans plus de succès ; alors elles regardèrent par le trou de la serrure et la trouvèrent bouchée ; puis à minuit, elles virent une lueur qui se projetait par-dessous la porte, et entendirent les craquements de la flamme vers quatre heures du matin. (Je laisse à vos réflexions ce que vous penserez d’un feu à cette heure-là, dans le mois de juin et chez une servante !)

 

Elles avaient communiqué tout cela au sergent, qui, en retour de leur empressement à l’éclairer, les avait regardées de travers, et ne leur avait pas dissimulé qu’il ne les croyait ni l’une ni l’autre.

 

C’était là la cause des impressions hostiles que ces deux femmes avaient manifestées à leur sortie de l’interrogatoire ; et je devais à leur colère, aidée de l’influence du thé, la promptitude avec laquelle elles m’apprirent tous leurs griefs contre M. Cuff.

 

Ayant acquis quelque expérience des habitudes cauteleuses du célèbre Cuff, et voyant son empressement à suivre à lui seul et en secret les promenades de Rosanna, je ne mis pas en doute qu’il jugeât inutile de laisser deviner aux deux femmes combien elles l’avaient secondé par leur bavardage.

 

Et bien lui en prenait ! car elles étaient précisément d’une espèce capable de se rengorger et de se vanter de l’importance donnée à leur témoignage, si le sergent s’y était prêté ; ce qui n’eût pas manqué de mettre Rosanna sur ses gardes. J’allai prendre l’air par ce beau temps d’été, attristé pour notre pauvre housemaid, et inquiet de la tournure que les choses avaient prise.

 

Un peu plus tard, comme je me dirigeais vers le taillis, j’y rencontrai M. Franklin, qui, après avoir vu partir son cousin, venait d’avoir un long entretien avec milady.

 

Elle lui avait raconté l’inconcevable refus de miss Rachel, et l’avait tellement attristé en lui parlant de sa cousine, qu’il paraissait redouter d’aborder ce sujet. L’humeur de la famille se manifestait chez lui pour la première fois à ma connaissance.

 

« Eh bien, Betteredge, me demanda-t-il, comment vous plaisez-vous dans l’atmosphère de mystère et de suspicion qui nous enveloppe maintenant ? Vous souvient-il du matin où j’arrivai porteur de la Pierre de Lune ? Plût à Dieu que nous l’eussions jetée dans les Sables-Tremblants ! »

 

Après cette échappée, il s’abstint de parler, jusqu’à ce qu’il se sentit plus calme. Nous marchâmes en silence pendant quelques instants, puis il me demanda ce que devenait le sergent Cuff. Il était oiseux d’essayer de le tromper en répondant que M. Cuff rassemblait ses facultés intellectuelles dans la solitude de ma chambre. Je le mis donc franchement au courant, et j’insistai particulièrement sur ce que la femme de chambre et la housemaid avaient surpris à la porte de Rosanna Spearman.

 

L’esprit si net de M. Franklin saisit en un clin d’œil la direction qu’avaient prise les soupçons du sergent.

 

« Ne me disiez-vous pas ce matin, me demanda-t-il, qu’un des fournisseurs assurait avoir rencontré Rosanna hier dans le sentier menant à Frizinghall, alors qu’on la croyait malade et dans sa chambre ?

 

– Oui, monsieur.

 

– Si les femmes ont dit vrai, vous pouvez être certain que le garçon boulanger l’a en effet rencontrée. L’indisposition de cette fille était simulée pour nous mieux tromper, et elle avait quelque raison grave de cacher sa course en ville. Soyez sûr que le vêtement taché de peinture est à elle, et que le feu dont on a entendu la crépitation chez elle pendant la nuit, a dû servir à le détruire. Rosanna Spearman est l’auteur du vol du diamant. Je vais rentrer tout de suite, et prévenir ma tante de la tournure que prend l’affaire en question.

 

– Pas encore, monsieur, je vous prie. » fit une voix plaintive derrière nous.

 

Je me retournai, et j’aperçus alors le sergent Cuff.

 

« Pourquoi pas tout de suite ? demanda M. Franklin.

 

– Parce que, monsieur, si vous prévenez lady Verinder, elle en parlera à sa fille.

 

– Eh bien, quand elle le ferait, quel mal y aurait-il à cela ? »

 

M. Franklin prononça ces mots avec une chaleur excessive et un emportement subit, comme si le sergent venait de l’offenser mortellement.

 

« Croyez-vous prudent, monsieur, reprit le sergent avec calme, de me poser cette question ici et en ce moment ? »

 

Il y eut un silence ; puis M. Franklin s’avança vers le sergent, et les deux hommes se regardèrent face à face. M. Franklin reprit la parole le premier, d’une voix aussi contenue qu’il l’avait élevée tout à l’heure.

 

« Je suppose, monsieur Cuff, que vous savez jusqu’à quel point vous abordez un sujet délicat ?

 

– Ce ne serait pas la première fois sur mille peut-être que je marcherais sur un terrain aussi délicat, répondit l’autre, toujours impassible.

 

– Je dois entendre alors que vous me défendez de parler à ma tante de ce qui se passe ?

 

– Vous avez à entendre, monsieur, je vous prie, que je refuse de continuer à m’occuper de l’affaire, si vous parlez à lady Verinder ou à qui que ce soit, de l’état de l’affaire sans que je vous y aie autorisé. »

 

Il ne restait plus rien à dire, et M. Franklin sentit qu’il n’avait qu’à se soumettre.

 

Il se détourna avec colère et nous quitta.

 

J’avais assisté à ce colloque, en proie à une vive perplexité, sans savoir ni qui on soupçonnait ni ce qui allait s’ensuivre. Au milieu de mon trouble, deux points pourtant ressortaient clairement pour mon esprit. Le premier, c’est que ma jeune maîtresse était, d’une façon incompréhensible, au fond des phrases aigres qui venaient de s’échanger. Le second, que les interlocuteurs se comprenaient parfaitement, sans qu’aucune explication préalable fût nécessaire entre eux.

 

« Monsieur Betteredge, me dit le sergent, vous avez agi sottement en mon absence, car vous avez voulu faire un peu de police pour votre compte particulier. À l’avenir, vous voudrez bien avoir l’obligeance de ne toucher à ce métier qu’en ma compagnie. »

 

Je méritais cette verte remontrance, je le sais ; mais, n’importe, je savais aussi que je ne l’aiderais pas à tendre des pièges à Rosanna ; voleuse ou non, qu’elle fût dans une situation légale ou illégale, cela m’était indifférent, je la plaignais. M. Cuff me prit le bras, et m’emmena du côté de la route qu’il quittait.

 

« Que me voulez-vous ? lui dis-je, me dégageant et m’arrêtant au milieu du chemin.

 

– Je désire seulement vous demander quelques renseignements sur les environs. »

 

Je ne pouvais guère me refuser à contribuer à l’instruction géographique du sergent.

 

« Y a-t-il quelque sentier, dans cette direction, allant de la maison au rivage ? » demanda le sergent. Il désignait du doigt, comme il parlait, la sapinière qui menait jusqu’aux Sables-Tremblants.

 

« Oui, dis-je, il y a un chemin.

 

– Montrez-le-moi. »

 

Nous partîmes, côte à côte, par le crépuscule de cette soirée d’été, pour les Sables-Tremblants.

 

CHAPITRE XV

Le sergent garda le silence, absorbé dans ses réflexions, jusqu’à ce que nous nous trouvassions dans le bois de sapins. Là, il se secoua, comme un homme qui a pris un parti, et il m’adressa de nouveau la parole.

 

« Monsieur Betteredge, dit-il, puisque vous m’avez fait l’honneur de vous embarquer sous mes ordres, et dans ma barque, et que votre concours peut m’être précieux, je ne vois aucune raison pour continuer à nous tromper mutuellement ; je vais donc vous donner pour ma part l’exemple de la franchise… Vous êtes décidé à ne me donner aucune information contre Rosanna Spearman, parce qu’elle s’est montrée bonne fille vis-à-vis de vous, et que vous la plaignez sincèrement. Ces considérations pleines d’humanité vous font infiniment d’honneur, mais, dans les circonstances actuelles, elles se trouvent perdre de leur valeur.

 

« Rosanna Spearman ne court aucun danger, non, aucun, quand même j’acquerrais la preuve de sa complicité dans la disparition du diamant, et cela aussi clairement que je vois votre nez au milieu de votre visage !

 

– Entendez-vous par là que milady ne poursuivrait pas sa mise en accusation ? demandai-je.

 

– Je veux dire que milady ne pourra pas poursuivre, répondit-il ; Rosanna n’est qu’un instrument passif entre les mains d’une autre personne, et on l’épargnera en faveur de cette même personne. »

 

Il parlait avec le plus grand sérieux, on ne pouvait le nier, et je sentis quelque chose en moi qui bouillonnait en l’écoutant. « Ne pouvez-vous donc mettre un nom sur cette personne ? insistai-je.

 

– Ne le pouvez-vous pas vous-même, monsieur Betteredge ?

 

– Non. »

 

Le sergent resta immobile, et me considéra de la tête aux pieds avec un mélancolique intérêt.

 

« C’est toujours avec plaisir que je pratique l’indulgence envers les faiblesses de notre nature humaine, dit-il ; j’éprouve une indulgence toute particulière pour les vôtres, surtout en ce moment, monsieur Betteredge, c’est sans doute par des motifs tout aussi louables, que vous vous sentez porté vers Rosanna Spearman, n’est-il pas vrai ? Sauriez-vous par hasard si cette fille vient de renouveler une partie de son linge ? »

 

Je ne pus deviner pourquoi il arrivait ainsi, sans transition, à cette bizarre question.

 

Ne voyant aucun mal pour Rosanna à répondre la vérité, je dis qu’elle était arrivée chez nous avec une garde-robe très-mal pourvue, et que milady, comme récompense de sa bonne conduite (j’appuyai là-dessus), venait de lui donner un trousseau, il n’y avait pas plus de quinze jours.

 

« Comme tout va de travers dans ce bas monde ! fit le sergent ; la vie humaine semble une cible sur laquelle la mauvaise fortune frappe incessamment ! sans l’affaire du trousseau, nous aurions trouvé un jupon ou une robe de nuit toute neuve dans le linge de Rosanna, et elle eût été découverte ainsi. Vous suivez aisément ma pensée, n’est-il pas vrai ? Puisque vous avez questionné les femmes vous-même, vous êtes au courant des incidents bizarres que deux d’entre elles ont appris à la porte de Rosanna, et vous devinez sûrement à quelle occupation se livrait cette fille lorsqu’elle se disait malade ? Comment, vous ne vous en doutez point ? C’est pourtant aussi clair que le rayon de soleil qui brille là-bas autour des arbres ! Jeudi à onze heures du matin, l’inspecteur Seegrave, lequel réunit en lui toutes les infirmités de l’esprit, attire l’attention des femmes sur la tache de la porte. Rosanna a des raisons à elle connues pour se méfier de ses vêtements ; elle prend un prétexte pour regagner sa chambre, trouve la trace de la peinture sur sa robe de nuit ou sur un vêtement quel qu’il soit, voit que la tache reparaîtra toujours ; elle part subrepticement pour la ville afin d’y acheter l’étoffe semblable à celle de l’objet endommagé. Elle le confectionne seule dans sa chambre pendant la nuit du jeudi, allume un feu pour sécher et repasser le nouveau vêtement après l’avoir lavé (car elle se serait gardée de détruire l’autre : en effet, elle savait deux de ses camarades en train de l’espionner, elle pouvait aussi craindre d’être trahie par l’odeur du brûlé et par le bois qu’il lui faudrait monter chez elle) ; elle conserve donc l’objet taché, peut-être sur elle, et cherche en ce moment à s’en débarrasser dans quelque endroit sûr et commode, le long de ce rivage désert que vous connaissez.

 

« Je l’ai suivie ce soir jusqu’au hameau de pêcheurs, et jusqu’à un des cottages que nous allons sans doute visiter avant de nous en retourner. Elle est restée un certain temps dans cette maison, et en est sortie, dissimulant, à ce qu’il m’a semblé, un paquet sous son manteau. Un manteau sur des épaules féminines est un emblème de la charité, il couvre bien des fautes ! Je l’ai vue ensuite se diriger le long de la côte vers le nord.

 

« Vos côtes sont-elles considérées comme un des jolis paysages maritimes, monsieur Betteredge ? »

 

Un « Oui » assez sec fut ma réponse.

 

« Comme les goûts diffèrent ! dit le sergent ; en jugeant ce rivage à mon point de vue, je n’en ai jamais trouvé que j’admirerais moins : si vous avez à suivre quelqu’un dans cette direction, et que cette personne se retourne par hasard, vous ne rencontrez pas un seul endroit abrité où vous puissiez vous dissimuler. J’avais le choix d’arrêter Rosanna sous prévention ou de la laisser poursuivre en liberté son petit manège. Pour des raisons dont je vous épargne l’exposé, je me décidai à ne reculer devant aucun sacrifice afin d’éviter de donner trop tôt l’éveil à une autre personne dont nous tairons le nom entre nous. Je suis donc revenu à la maison vous prier de me conduire au nord du rivage par un autre chemin.

 

« Le sable est, par rapport aux empreintes de pas, un des meilleurs agents de police que je connaisse. Si nous ne joignons pas Rosanna Spearman en allant ainsi à sa rencontre, le sable nous mettra au courant de ce qu’elle a fait pour peu que le jour ne baisse pas trop rapidement. Voici le sable. Permettez-moi de vous engager à vous taire d’abord et à me laisser faire. »

 

S’il existe une maladie, une fièvre qu’on puisse nommer la fièvre de délation, celle-ci avait envahi votre très-humble serviteur. Le sergent passa à travers les monticules de sable, et gagna le rivage. Je le suivis, tout agité, et j’attendis un peu à l’écart ce qui surviendrait.

 

Le hasard fit que je me trouvais arrêté à la même place où je me souvenais d’avoir causé avec Rosanna, lorsque M. Franklin nous apparut soudain, arrivant de Londres. Pendant que mes yeux suivaient le sergent, ma pensée se reportait à ce qui m’avait été dit par Rosanna dans cette occasion-là. Je crus encore sentir cette pauvre enfant glissant sa main dans la mienne, et la serrant amicalement avec un élan de reconnaissance pour l’intérêt que je lui montrais. Il me semblait encore entendre sa voix, lorsqu’elle me disait que les Sables-Tremblants l’attiraient malgré elle ; enfin, je vis passer devant moi le rayonnement de sa figure lorsqu’elle aperçut M. Franklin arrivant gaiement vers nous à travers les monticules de sable.

 

À mesure que j’évoquais ces souvenirs, la tristesse m’envahissait de plus en plus, et, lorsque je levais les yeux pour secouer ces pensées, la vue de cette petite baie solitaire ne servait guère à me réconforter.

 

Le jour achevait de baisser, et un calme presque sinistre régnait sur cette plage déserte. Le mouvement de la mer s’élevant et s’abaissant au large sur le banc s’opérait sans bruit ; et dans l’espace qui était le plus rapproché de nous, l’eau gisait silencieuse, obscure, et sans un souffle de vent pour l’animer, des masses de varech à l’aspect verdâtre flottaient à la surface des flaques d’eau ; l’écume stagnante apparaissait de loin en loin, éclairée par les dernières lueurs du jour, qui s’éteignaient sur les grandes pointes de rochers, sortant hors de l’eau, au nord et au sud.

 

Nous étions à l’heure de la marée ; pendant que je regardais ainsi vaguement et dans l’attente, la face roussâtre des affreux Sables-Tremblants commença à frissonner et à s’agiter, seul et lugubre indice du mouvement dans ce lieu désolé.

 

Je vis le sergent tressaillir lorsqu’il aperçut le frémissement du sable : il l’observa en silence pendant quelques instants, puis revint vers moi.

 

« Voilà un endroit traître et déplaisant, monsieur Betteredge, me dit-il ; on ne distingue aucune trace de Rosanna Spearman sur le rivage, à quelque place que vous regardiez. »

 

Il m’emmena un peu plus bas, et je m’assurai moi-même que ses pas et les miens étaient les seuls dont l’empreinte fût visible.

 

« Dans quelle direction est le hameau de pêcheurs par rapport à l’endroit où nous sommes ?

 

– Cobb’s Hole, dis-je (c’est le nom du hameau), se trouve près de nous au sud.

 

– J’ai vu cette fille ce soir, reprit M. Cuff, marchant le long du sable vers le nord ; donc, elle devait se diriger vers cet endroit-ci. Cobb’s Hole est-il derrière cette pointe de terrain et pouvons-nous y arriver, maintenant que la marée est basse, par le rivage ? »

 

Je répondis affirmativement aux deux questions.

 

« Veuillez m’excuser, dit le sergent, si je vous demande de nous acheminer vivement : je désire, avant que la nuit soit close, découvrir l’endroit où elle a quitté la berge. »

 

Nous avions parcouru environ deux cents mètres, lorsque le sergent tomba sur ses genoux comme saisi du désir de faire sa prière.

 

« Je reviens un peu sur le compte de votre paysage marin, dit-il, voici les pas d’une femme ! appelons-les ceux de Rosanna jusqu’à preuve contraire.

 

« Ce sont des pas bien embrouillés, veuillez le remarquer, mais embrouillés à dessein. Ah ! la pauvre créature, elle se rend compte aussi bien que moi de la délation du sable ! Mais elle paraît avoir été trop pressée pour effacer ses pas avec un complet succès…

 

« Voici une empreinte qui vient de Cobb’s Hole, et l’autre qui y retourne.

 

« Ne voyez-vous pas la pointe de son soulier allant droit vers l’eau, et plus bas deux talons tournés dans la direction opposée ? Je ne voudrais pas vous blesser dans vos sentiments, mais je crains que Rosanna ne soit fort rusée. Il semble qu’elle ait été décidée à gagner le lieu que nous venons de quitter, sans laisser aucune trace de sa marche sur le sable. En conclurons-nous qu’elle s’est mise dans l’eau d’ici à la pointe de rochers qui se trouve derrière nous, qu’elle est revenue par le même chemin, et a repris le rivage là où l’empreinte de deux talons est marquée ? Oui, c’est bien cela. Cela correspond à la pensée que j’avais qu’elle cachait quelque chose sous son manteau en quittant le cottage. Non pas un objet à détruire ! car, en ce cas, de quelle utilité seraient toutes ces précautions pour m’empêcher de connaître le but final de sa promenade ? Non, il faut plutôt supposer qu’elle avait quelque chose à cacher pour le conserver. Peut-être en nous rendant au cottage découvrirons-nous quelle était cette chose. »

 

Devant cette proposition, ma fièvre de recherches se calma soudain.

 

« Vous n’avez nul besoin de moi, dis-je, à quoi puis je vous servir ?

 

– Plus je cultive votre connaissance, monsieur Betteredge, repartit le sergent, plus vos vertus me frappent. De la modestie ? quelle rare qualité en ce monde ! et à quel degré vous la possédez ! Mais, en admettant que j’entre seul au cottage, la langue de ces bonnes gens ne se déliera jamais pour répondre à mes questions ; tandis que, présenté par vous, si justement estimé ici, la conversation marchera comme par enchantement. Cela saute aux yeux, qu’en dites-vous ? »

 

Ne trouvant à faire aucune réponse aussi piquante que je l’eusse désirée, j’essayai de gagner du temps en lui demandant dans quel cottage il voulait aller.

 

À la description du sergent, je reconnus qu’il s’agissait d’un cottage habité par un pêcheur du nom de Yolland avec sa femme et sa famille composée d’un fils et d’une fille déjà sortis de l’enfance.

 

Si vous voulez jeter un coup d’œil en arrière, vous verrez que, lorsque je vous fis connaître pour la première fois Rosanna Spearman, je vous dis qu’elle ne variait sa promenade vers les Sables-Tremblants que pour aller voir des amis à Cobb’s Hole. Ces amis étaient les Yolland, dignes gens, respectés et considérés de leur voisinage. Rosanna les avait connus d’abord par leur fille qui avait un pied estropié et qu’on désignait de nos côtés sous le nom de Lucy la Boiteuse. Ces deux filles avaient peut-être puisé dans leur difformité un penchant mutuel. En tout cas, les Yolland et Rosanna étaient au mieux ensemble.

 

La découverte du sergent touchant le but de promenade de cette fille me mit beaucoup plus à l’aise pour répondre à ses questions. Rosanna n’avait fait que se rendre là où elle avait l’habitude d’aller : prouver que son temps s’était passé avec la famille du pêcheur, équivalait à établir l’innocence de ses occupations.

 

Donc, bien loin de lui faire tort, c’était lui rendre service que de m’avouer persuadé par la logique du sergent ; j’usai de ce moyen.

 

Nous partîmes pour Cobb’s Hole, en suivant les pas de Rosanna sur le sable, tant que le jour dura. Quand nous arrivâmes au cottage, le pêcheur et son fils se trouvèrent être sortis en bateau, et Lucy la Boiteuse, toujours faible et fatiguée, se reposait sur son lit. La bonne Mrs Yolland nous reçut seule dans sa cuisine ; lorsqu’elle apprit que le sergent Cuff était une célébrité de Londres, elle étala une bouteille de gin hollandais avec des pipes neuves sur la table, et se mit à contempler M. Cuff comme si elle ne pouvait se rassasier de le voir.

 

Je m’assis tranquillement dans un coin, curieux de savoir comment le sergent s’y prendrait pour aborder le sujet de Rosanna Spearman. Ses manières détournées devinrent encore plus rusées dans cette occasion.

 

Je ne saurais me rappeler par quel chemin il s’approcha de son but. Ce qu’il y a de certain, c’est qu’il commença par la famille royale, continua par les méthodistes, puis vint le prix du poisson, de là, il arriva, sans paraître y toucher, à la perte du diamant, à la méchanceté de notre première housemaid et à la dureté générale des servantes de la maison envers Rosanna.

 

Parvenu à ce point de son discours, il raconta qu’il s’occupait de la recherche de la Pierre de Lune, en partie pour la retrouver, et aussi dans le but charitable de disculper Rosanna des injustes soupçons que faisaient peser sur elle ses ennemies.

 

Un quart d’heure après notre entrée, la bonne Mrs Yolland était persuadée qu’elle parlait au meilleur ami de Rosanna, et elle pressait le sergent de soutenir son moral et de réconforter son estomac par un verre de la liqueur hollandaise.

 

Dans la conviction où j’étais que le sergent perdait son temps auprès de Mrs Yolland, je m’amusai de leur conversation, exactement comme si j’eusse assisté à une comédie. Le grand Cuff fit preuve d’une patience surprenante, tirant un coup de feu de temps à autre au hasard, et courant après la chance de tomber une fois juste. Quoi qu’il fît, il ne ressortit de la conversation de Mrs Yolland que des faits à l’avantage de Rosanna, et aucun à son préjudice ; le tout était débité avec une volubilité à en perdre haleine par Mrs Yolland, qui mettait toujours toute sa confiance en M. Cuff. Il tenta son dernier effort lorsque nous regardâmes nos montres, et que nous nous préparâmes au départ.

 

« Je vais vous souhaiter le bonsoir, madame, dit le sergent, et je dirai seulement en parlant que Rosanna Spearman a en votre serviteur quelqu’un qui lui veut sincèrement du bien. Mais là, croyez-moi, elle ne pourra jamais rester dans sa place actuelle, et mon avis serait qu’elle la quittât.

 

– Que Dieu vous bénisse ! mais elle va la quitter, » s’écria Mrs Yolland.

 

Rosanna Spearman songeait à quitter la maison ! À ce mot, mes oreilles se dressèrent ; il semblait étrange, pour ne rien dire de plus, qu’elle n’en eût prévenu ni milady ni moi. J’eus la pensée que le dernier effort de M. Cuff pourrait bien avoir atteint son but, et que ma participation à son entreprise n’était pas inoffensive comme je m’en flattais.

 

Ce pouvait être l’affaire du sergent de tromper une honnête mère de famille en l’enlaçant dans un réseau de mensonges ; mais, quant à moi, mon devoir m’ordonnait comme bon protestant de me souvenir que le père du mensonge est le démon, et que le mal et le diable vivent toujours de compagnie. Aussi, pressentant de nouvelles noirceurs, j’essayai d’emmener le sergent.

 

À l’instant même il se rassit et demanda un verre du réconfortant hollandais.

 

Mrs Yolland s’assit en face de lui et lui offrit sa petite goutte. J’allai vers la porte, de fort mauvaise humeur, en disant que je pensais qu’il était temps de leur souhaiter le bonsoir. Pourtant je ne m’en allai point.

 

« Alors, vraiment elle compte quitter sa place ? reprit, le sergent ; mais que fera-t-elle après cela ? C’est triste, bien triste, car cette pauvre fille n’a pas un ami en ce monde, sauf vous et moi !

 

– Ah mais, si pourtant, elle en a, repartit Mrs Yolland, car elle est venue ce soir ici comme je vous l’ai dit, et, après un bout de conversation avec ma fille Lucy et moi, elle nous a demandé à monter dans la chambre de celle-ci : il faut vous dire que c’est le seul endroit où il y ait des plumes et de l’encre, « J’ai besoin d’écrire une lettre à une amie, me dit-elle, et je ne puis jamais le faire à la maison par suite de l’espionnage des domestiques. » À qui la lettre était-elle adressée, je ne saurais vous le dire, mais il faut qu’elle ait été d’une fameuse longueur, à en juger par le temps qu’elle a passé en haut. Je lui ai offert un timbre, mais en redescendant elle n’avait pas sa lettre à la main, et n’a pas accepté le timbre.

 

« Elle est un peu trop réservée, cette pauvre créature, comme vous le savez, sur son compte même et sur ses affaires ; mais il est certain qu’elle a des amis quelque part et c’est chez eux, n’en doutez pas, qu’elle doit aller.

 

– Sera-ce bientôt ? demanda le sergent.

 

– Aussitôt qu’elle le pourra, » dit Mrs Yolland.

 

Ici, je quittai de nouveau la porte : moi qui étais à la tête de la maison de milady, je ne pouvais permettre sans le relever la continuation de ce bavardage sur un de nos domestiques.

 

« Vous devez vous tromper sur le compte de Rosanna Spearman, dis-je ; si elle avait dû quitter sa place, je pense qu’elle se serait adressée d’abord à moi.

 

Me tromper, cria Mrs Yolland ! quand il n’y a pas une heure, elle achetait chez moi des articles de voyage ! Oui, monsieur Betteredge, chez moi, et dans cette même chambre. Tiens, ceci me rappelle autre chose, continua cette insupportable femme, qui se mit à fouiller dans ses poches, quelque chose que j’ai à vous dire à propos de Rosanna et de son argent. Y a-t-il des chances pour que l’un de vous la voie en rentrant à la maison ?

 

– Je me chargerai de votre commission pour elle avec le plus grand plaisir, » dit M. Cuff, avant que je pusse placer un mot.

 

Mrs Yolland sortit de sa poche quelques pièces de menue monnaie qu’elle se mit à compter dans sa main, avec la plus exaspérante lenteur ; puis elle tendit l’argent au sergent, non sans paraître désolée de s’en séparer.

 

« Puis-je vous prier de remettre ceci avec toutes mes amitiés à Rosanna ? dit Mrs Yolland ; elle a tenu à me payer le peu d’objets dont elle a eu la fantaisie ici ce soir, et certes l’argent est le bienvenu dans cette pauvre maison !

 

« Pourtant, je me reproche presque d’avoir accepté les maigres épargnes de cette fille ; et, à vous dire la vérité, je ne crois pas que mon mari soit content, quand il reviendra demain de son ouvrage, d’apprendre que je me suis laissé rembourser par elle. Dites-lui donc, je vous prie, que je lui fais cadeau de ce qu’elle m’a acheté ; mais, voyons, ne laissez pas cet argent traîner ainsi sur la table, fit Mrs Yolland avec insistance en remettant la somme devant le sergent comme si les pièces lui eussent brûlé les doigts. Non vraiment ; soyez donc un brave homme ! car les temps sont durs, et la chair est faible ! et je pourrais bien être tentée de le réintégrer dans ma poche !

 

– Allons, parlons, dis-je, je ne puis attendre davantage, il faut que je rentre.

 

– Je vous suis immédiatement, » dit le sergent.

 

Pour la troisième fois, je gagnai la porte, et je ne pus cette fois encore en passer le seuil.

 

« C’est une affaire très-délicate, entendis-je dire au sergent, que de lui faire reprendre l’argent, car vous lui aviez sans doute vendu ces objets bon marché ?

 

– Bon marché ! s’exclama Mrs Yolland, tenez, et jugez-en plutôt par vous-même ! »

 

Elle prit sa chandelle et mena le sergent vers un coin de la cuisine. Se fût-il agi de sauver ma vie, je n’eusse pu m’empêcher de les suivre. Là, gisait à terre dans un coin, un amas de vieilles ferrailles et de débris que le pêcheur avait dû ramasser à la suite des naufrages assez fréquents sur ces côtes, et dont il n’avait pu encore se défaire. Mrs Yolland plongea dans ce capharnaüm et en sortit serrant une vieille boîte en étain laqué, avec son couvercle, et une patte servant à l’accrocher : c’était justement le genre de coffres dont se servent les marins pour protéger contre l’humidité leurs cartes et leurs papiers à bord du navire.

 

« Là, reprit-elle, Rosanna m’a acheté ce soir le pendant de celle-ci : « Elle fera très-bien, disait-elle, pour y mettre mes cols et manches et leur éviter d’être écrasés dans ma malle. » – Un shilling neuf pence, monsieur Cuff ; pas un demi-sou de plus, aussi vrai que je suis en vie !

 

– C’est donné. » soupira le sergent.

 

Il se mit à soupeser la boîte, et je crus en même temps saisir quelques notes de la Dernière Rose d’Été. Plus de doute maintenant il venait d’acquérir une nouvelle preuve de la culpabilité de Rosanna, et cela dans le lieu même où je croyais sa réputation le plus à l’abri, et cela encore par mon intermédiaire ! Je vous laisse à penser ce que j’éprouvai, combien je pus regretter d’avoir servi d’introducteur au sergent Cuff auprès de Mrs Yolland.

 

« En voilà pourtant assez, dis-je, nous ne pouvons plus tarder. »

 

Sans faire la moindre attention à moi, Mrs Yolland courut de nouveau vers le capharnaüm, et en ressortit, cette fois, une chaîne à chien à la main.

 

« Pesez donc un peu ceci, monsieur, dit-elle au sergent ; nous en avons trois, et Rosanna en a emporté deux. « Que pourrez-vous faire, ma chère, d’une paire de chaînes pareilles ? lui ai-je demandé. – En les réunissant, me répondit-elle, elles entoureront bien mon coffre. – La corde est moins chère. – Oui, dit Rosanna, mais la chaîne est plus sûre. – Enfin qui a jamais vu une boîte ficelée avec du fer ? – Oh, mistress Yolland, ne faites pas tant d’objections, et laissez-moi prendre ces chaînes ! » Singulière fille, monsieur Cuff, solide comme l’or, et aussi dévouée qu’une sœur à ma Lucy ; mais vraiment étrange. Bref, j’en ai passé par sa fantaisie ! Trois shillings six pence, foi d’honnête femme, trois shillings six pence, monsieur Cuff !

 

– Chacune ? demanda le sergent.

 

– Toutes les deux, fit Mrs Yolland, toutes les deux.

 

– C’est pour rien, répondit le sergent, hochant la tête, c’est vraiment pour rien !

 

– Voici l’argent, reprit cette bavarde, en regagnant le côté de la table où le petit tas était déposé, comme s’il exerçait sur elle une attraction irrésistible ; le coffre et les chaînes sont tout ce qu’elle a acheté et emporté. Total, cinq shillings trois pence. Dites-lui, avec bien des amitiés de ma part, que ma conscience me défend d’accepter les épargnes d’une pauvre fille qui peut en avoir grand besoin.

 

– Eh bien, ma conscience à moi ne me permet pas de reporter cet argent, repartit le sergent ; le marché conclu avec elle est presque un cadeau que vous lui avez fait ; cela est évident.

 

– Est-ce votre opinion sincère, monsieur ? dit Mrs Yolland, dont le visage se rasséréna à ces paroles.

 

– Il ne peut y avoir un doute là-dessus, dit le sergent, demandez plutôt à M. Betteredge. »

 

C’était peine perdue que de s’adresser à moi, dont ils ne purent tirer rien autre chose que « Bien le bonsoir. »

 

« La peste soit de cet argent ! » dit Mrs Yolland ; sur ces mots elle parut abandonner tout respect humain, et saisissant d’un seul coup la pile tout entière, elle la jeta sans plus de façon dans sa poche. « Cela vous fait mal au cœur de voir cette somme rester là sans que personne veuille la prendre ! » cria cette déraisonnable créature ; après quoi elle s’assit brusquement, et regardant le sergent comme pour dire : « La somme est dans ma poche, tâchez donc un peu de la ravoir. »

 

Cette fois, non-seulement je pris la porte, mais je gagnai la route et marchai vers la maison. Expliquez ceci comme vous pourrez : je me sentais mortellement offensé par les deux êtres que je quittais. Je n’avais pas fait dix pas que le sergent me rejoignait.

 

« Merci de votre présentation, monsieur Betteredge, me dit-il ; grâce à vous, je connais une sensation nouvelle ; Mrs Yolland m’a parfaitement dérouté. »

 

Je fus sur le point de lui lancer une réponse impertinente, et cela par l’unique raison que, me sentant de si méchante humeur, je la déversais sur tout le monde. Mais lorsqu’il me fit cet aveu, j’éprouvai une sorte de satisfaction et je me demandai si le mal n’était pas moins grave que je ne le craignais. Je gardai un silence prudent tant que je n’étais pas mieux mis au courant.

 

« Oui, reprit le sergent qui semblait lire mes pensées à travers l’obscurité, votre intérêt pour Rosanna vous fera apprendre avec plaisir qu’au lieu de me mettre sur la piste vous avez servi à me la faire perdre entièrement. Ce que cette fille a fait ce soir est assez clair : elle a réuni les deux chaînes, les a attachées à la hampe de la boîte, et a plongé celle-ci dans l’eau de la baie ou dans le sable mouvant, puis elle aura fixé le bout de la chaîne à quelque rocher connu d’elle seule. Elle laissera cette caisse ainsi amarrée et soustraite aux regards, jusqu’à ce que l’affaire du diamant soit apaisée ; alors elle pourra la retirer à son aise et quand il lui plaira ; tout ceci apparaît nettement. Mais, poursuivit le sergent sur un ton d’impatience que je ne connaissais pas encore à sa voix, le mystère à pénétrer est de savoir que diable elle a pu cacher dans cette boîte. »

 

Je pensai intérieurement : la Pierre de Lune ! mais je me bornai à dire au sergent :

 

« Ne sauriez-vous le deviner ?

 

– Ce n’est pas le diamant, dit M. Cuff ; l’expérience de toute ma vie est en défaut, si Rosanna Spearman possède le diamant. »

 

À ces mots, la maudite fièvre d’enquête me ressaisit de nouveau, et je m’oubliai, dans mon ardent désir de deviner cette nouvelle énigme ; aussi m’écriai-je inconsidérément : « Le vêtement taché ! »

 

Le sergent fit halte dans l’obscurité, et posa sa main sur mon bras.

 

« Un objet jeté dans les sables mouvants reparaît-il jamais à la surface ? demanda-t-il.

 

– Jamais, lui répondis-je ; pesant ou léger, ce qui descend dans les sables y est englouti et on ne le revoit plus.

 

– Rosanna Spearman connaît-elle cette particularité ?

 

– Elle le sait aussi bien que moi.

 

– Alors, dit M. Cuff, que ne se bornait-elle à placer une pierre dans ce vêtement, et à jeter le tout dans le gouffre ? On ne voit même pas l’ombre d’une raison pour l’avoir caché, et pourtant elle n’a voulu manifestement que le cacher et non le perdre ! Voilà une énigme à deviner ! continua le Sergent, marchant toujours. Le vêtement sali par la peinture était-il un jupon ou une robe de chambre ? ou bien est-ce quelque autre objet qu’il faille conserver à tout prix ? Monsieur Betteredge, s’il ne survient pas d’empêchement, il faut que je me rende demain à Frizinghall, et que je découvre ce qu’elle a acheté en ville lorsqu’elle y est allée furtivement et a rapporté l’étoffe nécessaire pour faire le vêtement qu’il devenait urgent de remplacer. Il y a quelque inconvénient à quitter la maison dans les circonstances présentes, mais celui d’agir dans l’obscurité, sans avoir de nouveaux renseignements, est encore plus grave. Pardonnez-moi d’être aussi agacé, mais je me sens amoindri à mes propres yeux, car Rosanna Spearman est parvenue à m’embarrasser sérieusement. »

 

Lorsque nous revînmes, les domestiques soupaient. La première personne que nous aperçûmes fut l’agent de police que l’inspecteur Seegrave avait laissé à notre disposition. Le sergent lui demanda si Rosanna était rentrée. Oui. Quand cela ? Depuis une heure environ. Qu’avait-elle fait ? Elle était montée ôter son manteau et son chapeau, et soupait maintenant tranquillement avec les autres domestiques. Sans faire de réflexions, le sergent Cuff, qui tombait de plus en plus bas dans sa propre estime, s’éloigna et gagna le revers de la maison. Les ténèbres l’empêchèrent de voir l’entrée de ce côté et, j’eus beau l’appeler, il continua sa marche jusqu’à ce qu’il fût arrêté par une petite porte donnant accès au jardin. Lorsque je le rejoignis pour lui montrer la véritable entrée, je le surpris en contemplation devant une des fenêtres de l’étage occupé par les chambres à coucher, sur la façade de derrière la maison.

 

Je levai les yeux à mon tour, et je vis que ce qu’il considérait si attentivement était la fenêtre de la chambre de miss Rachel où des lumières allaient et venaient comme s’il s’y passait quelque chose d’inusité.

 

« N’est-ce pas là la chambre de miss Verinder ? » demanda M. Cuff.

 

Je répondis que oui, et je l’engageai à rentrer souper avec moi. Le sergent ne bougea pas, sous prétexte qu’il éprouvait du plaisir à humer pendant la nuit les senteurs du jardin. Je le laissai tout à ses plaisirs ; au moment où je rentrais, j’entendis près de la petite porte treillagée siffloter la Dernière Rose d’été. Le sergent venait de faire une nouvelle découverte ! Et la fenêtre de ma jeune maîtresse lui servait cette fois d’auxiliaire !

 

Cette dernière pensée me ramena grès du sergent, avec une phrase polie sur le regret que j’aurais à le laisser seul.

 

« Y a-t-il là quelque chose que vous ne compreniez point ? » lui dis-je en désignant la fenêtre de miss Rachel.

 

À en juger par le son de sa voix, le sergent avait sensiblement regagné dans sa propre estime, « Vous êtes de forts parieurs en Yorkshire, n’est-il pas vrai ? demanda-t-il.

 

– Eh bien, à supposer qu’il en soit ainsi ? répondis-je.

 

– Si j’étais un Yorkshireman, fit le sergent, en posant sa main sur mon bras, je parierais avec vous un joli souverain que votre jeune dame vient de se décider subitement à quitter la maison ; et si je gagnais là-dessus, j’en offrirais encore un pour soutenir que l’idée ne lui en est venue que depuis une heure. »

 

La première supposition du sergent me fit tressaillir de surprise ; la seconde se mêla dans ma tête avec le rapport du policeman, d’après lequel Rosanna était rentrée depuis environ une heure. Ces deux idées réunies produisirent un singulier effet sur moi. Je quittai le bras du sergent, et, oubliant les usages, je le poussai afin de passer le premier, et de prendre moi-même mes informations.

 

Le valet de pied, Samuel, fut la première personne que je trouvai dans le passage. « Milady vous attend ainsi que M. le sergent, » me dit-il, avant que je pusse lui poser aucune question.

 

– Depuis combien de temps nous a-t-elle fait demander ? dit la voix du sergent derrière moi.

 

– Depuis environ une heure, monsieur. »

 

Encore la même coïncidence ! Rosanna était revenue, miss Rachel avait formé quelque projet extraordinaire, milady nous avait mandés ; et tout cela dans la dernière heure. Il n’était pas agréable de voir tant d’éléments divers se réunissant ainsi à point nommé. Je montai sans regarder le sergent, et sans lui parler, et ma main fut prise d’un tremblement quand je frappai à la porte de ma maîtresse.

 

« Je serais peu surpris, me dit tout bas le sergent, s’il survenait quelque esclandre cette nuit dans la maison. Ne vous effrayez pas ! j’ai mis une sourdine à bien d’autres esclandres de famille dans le temps ! »

 

Sur ces consolantes paroles, j’entendis la voix de lady Verinder, qui nous disait d’entrer.

 

CHAPITRE XVI

Nous trouvâmes milady sans autre lumière que celle de sa lampe à lire, dont l’abat-jour était baissé de façon à cacher sa figure.

 

Au lieu de nous regarder en face selon sa coutume, elle ne quitta pas la table, et tint ses yeux fixés sur un livre ouvert devant elle.

 

« Sergent, dit-elle, est-il important pour la perquisition que vous faites, d’être prévenu à l’avance qu’une personne habitant la maison désire la quitter ?

 

– C’est très-important, milady, répondit-il.

 

– Je dois alors vous dire que miss Verinder a l’intention d’aller passer quelque temps chez sa tante, Mrs Ablewhite, de Frizinghall. Elle compte nous quitter de très-bonne heure demain matin. »

 

M. Cuff me regarda. Je fis un pas en avant pour parler à ma maîtresse, mais le cœur me manqua, je l’avoue, et je reculai sans rien dire.

 

Le sergent poursuivit : « Puis-je me permettre de demander à milady quand miss Verinder lui a communiqué ses résolutions ?

 

– Il y a à peu près une heure, » répondit milady.

 

Le sergent Cuff me regarda derechef. On dit que le cœur des vieillards ne s’émeut pas facilement. Mon cœur n’aurait pourtant guère pu battre plus fort à l’âge de vingt-cinq ans !

 

« Je n’ai aucun droit, milady, reprit le sergent, de contrôler les actions de miss Verinder. Tout ce que je puis vous prier de faire, c’est de remettre son départ, s’il y a moyen, à une heure de la journée un peu plus avancée. Je suis forcé d’aller moi-même à Frizinghall demain matin, et je serai de retour à deux heures au plus tard. Si vous pouviez empêcher miss Verinder de quitter la maison avant cette heure-là, je désirerais lui dire deux mots, et cela à l’improviste, avant son départ. »

 

Milady me chargea de transmettre au cocher l’ordre de ne point faire avancer la voiture pour miss Rachel avant deux heures.

 

« Avez-vous quelque chose à ajouter, dit-elle ensuite au sergent.

 

– Un mot encore, milady. Si miss Verinder éprouvait quelque surprise de cette modification à ses projets, veuillez bien ne pas me nommer moi comme étant la cause de ce changement. »

 

Ma maîtresse leva la tête vivement de dessus son livre, comme si elle allait parler ; mais elle se contint par un effort de volonté, baissa de nouveau les yeux, et nous congédia d’un geste de la main.

 

« Voilà une femme bien remarquable, me dit le sergent, lorsque nous fûmes revenus dans le hall ; sans son empire sur elle-même, le mystère qui vous intrigue tant, monsieur Betteredge, eût été dévoilé ce soir. »

 

À ces mots, la vérité pénétra tout d’un coup dans mon vieil esprit obtus ; je crois que j’eus un moment d’égarement absolu. Je saisis le sergent par le collet de son habit, et le jetai contre la muraille.

 

« Dieu vous damne ! criai-je, il y a dans cette affaire des soupçons fâcheux contre miss Rachel, et pendant tout ce temps-là vous avez osé me le cacher ! »

 

Le sergent Cuff, que je tenais toujours aplati contre le mur, me regarda sans qu’aucun muscle de son mélancolique visage tressaillît, sans bouger d’une ligne.

 

« Ah ! fit-il, vous avez enfin pu deviner. »

 

Ma main lâcha son collet, et ma tête retomba sur ma poitrine. Pour expliquer mon emportement, veuillez-vous souvenir que j’étais de la famille depuis cinquante ans ; miss Rachel avait été élevée à grimper sur mes genoux, à tirer mes favoris, enfin elle était presque mon enfant. Avec tous ses défauts, miss Rachel me semblait le type de la plus aimable et de la plus charmante jeune fille qu’eût aimée et choyée son vieux serviteur, Je fis mes excuses au sergent, je le crains, peu convenablement et avec les yeux humides.

 

« Ne vous affligez pas, monsieur Betteredge, me dit le sergent, plus affectueusement que je n’étais en droit de m’y attendre. Si dans notre carrière nous étions prompts à prendre la mouche, nous ne vaudrions pas deux grains de blé ! Si même cela vous soulage, colletez-moi de nouveau. Il est vrai de dire que vous ne savez nullement vous y prendre ; mais je passerai sur votre maladresse en faveur de la vivacité de vos sentiments. »

 

Il releva les coins de sa bouche, et crut à sa manière avoir accouché d’une excellente plaisanterie.

 

Je l’emmenai dans mon petit bureau, dont je fermai la porte. « Dites-moi toute la vérité, sergent, il n’y aurait aucun avantage maintenant à me la dissimuler. Que soupçonnez-vous ?

 

– Je ne soupçonne pas, dit le sergent, je sais. »

 

Pour la seconde fois, je ne pus maîtriser la violence de mon caractère.

 

« Entendez-vous me dire, en bon anglais, que miss Rachel a volé elle-même son diamant. – Oui, répondit le sergent, c’est ce que je veux dire en deux mots. Dès le début, miss Verinder est restée secrètement en possession de son diamant, et elle a fait de Rosanna Spearman sa confidente, parce qu’elle a prévu que cette fille serait soupçonnée du vol ; voilà l’affaire dans toute sa simplicité Prenez-moi de nouveau au collet, monsieur Betteredge ; si votre indignation y trouve quelque soulagement, ne vous en privez pas ! »

 

Dieu me vienne en aide ! mon chagrin ne pouvait être adouci de cette manière. « Donnez-moi vos motifs, » fut tout ce que je trouvai à lui dire.

 

« Vous connaîtrez demain mes raisons, me répondit le sergent. Si miss Verinder refuse (et vous verrez qu’il en sera ainsi) de renoncer à aller chez sa tante, je serai contraint d’exposer toute la situation à lady Verinder. De plus, comme je ne puis prévoir ce qui résultera de cet entretien, je vous demanderai d’y assister, afin de juger les deux côtés de la question. Laissons ceci en paix pour cette nuit ; non, monsieur Betteredge, vous n’obtiendrez plus un seul mot de moi ce soir au sujet de la Pierre de Lune. Notre souper est là qui nous attend, et c’est une des faiblesses humaines que je traite avec le plus de respect. Si vous voulez sonner, je dirai les grâces.

 

– Je vous souhaite un bon appétit, sergent, dis-je, mais le mien a disparu. Je vais attendre pour m’assurer qu’on vous serve bien, puis je vous demanderai la permission de vous laisser, afin de tâcher de reprendre mon calme à moi tout seul. » Je veillai à ce qu’il fût bien pourvu de toute chose, mais je n’aurais pas été fâché que le souper l’eût étouffé. Le jardinier en chef (M. Begbie) entra à ce moment avec son compte de semaine ; aussitôt le sergent l’entreprit sur les gazons et les mérites des roses diverses. Je les laissai ensemble, et sortis le cœur serré. Je me trouvais pour la première fois, depuis bien des années aux prises avec un chagrin que ma pipe ne pouvait dissiper, et qui était même rebelle aux consolations de Robinson Crusoé.

 

Dans cet état d’agitation fébrile, ne possédant même pas une chambre que je pusse me réserver entièrement, je fis un tour sur la terrasse, et je réfléchis à fond. Mes pensées seraient de peu d’intérêt à faire connaître, mais je me trouvai vieux, cassé, peu propre à mon emploi, et me demandai, pour la première fois de ma vie, s’il ne plairait pas à la Providence de me rappeler à elle. Et pourtant, malgré tout, je conservais ma foi en miss Rachel. Si le sergent Cuff eût été Salomon en personne, et qu’il eût accusé ma jeune maîtresse d’être mêlée à cette basse et vile intrigue, je n’aurais eu qu’une réponse au service de Salomon, tout sage qu’il était : « Vous ne la connaissez pas, tandis que moi je la connais. »

 

Mes réflexions furent interrompues par Samuel, qui m’apportait un message écrit de la part de ma maîtresse.

 

Comme je rentrais dans la maison pour le lire à la lumière, Samuel observa que le temps allait changer, ce que mon esprit troublé m’avait empêché de remarquer plus tôt. Maintenant que mon attention était attirée là-dessus, j’entendis bien les chiens se démener, et le vent sifflant déjà ; je regardai le ciel, il était chargé de nuages noirs, qui couraient avec une vitesse croissante sur une lune mouillée : Samuel avait raison, un orage menaçait.

 

J’appris par le billet de lady Verinder que le magistrat de Frizinghall lui avait écrit pour rappeler à son attention les trois Indiens. Ces coquins devaient être relâchés au commencement de la semaine, et laissés libres de suivre leurs mauvaises inspirations. Si nous avions à les interroger de nouveau, il ne restait pas de temps à perdre. Ma maîtresse avait oublié de parler de cet incident au sergent, et elle me priait de réparer son omission. Les Indiens étaient complètement sortis de ma mémoire, et sans doute de la vôtre. Je ne voyais guère d’utilité à m’occuper d’eux ; pourtant, je suivis sur-le-champ mes instructions.

 

Je trouvai le sergent et notre jardinier en face d’une bouteille de whiskey écossais, et absorbés par une discussion sur les roses ; le sergent y mettait un tel feu que, quand j’entrai, il me fit signe de ne pas l’interrompre. Autant que je pus le comprendre, le débat roulait sur la question de savoir si la rose mousseuse blanche a besoin, pour bien réussir, d’être greffée sur églantier. M. Begbie disait oui, le sergent disait non. Ils en appelèrent à moi avec une vivacité juvénile.

 

Dans mon ignorance absolue du point en litige, je pris un terme moyen, ainsi que le font les juges de Sa Majesté, lorsque l’arrêt à rendre les embarrasse et que leur jugement tient à un fil ; je répondis ; « Messieurs, il y a beaucoup à dire pour et contre. » À la faveur de l’apaisement momentané qui suivit une sentence aussi impartiale, je plaçai le message de milady sous les yeux du sergent.

 

J’en étais arrivé à prendre ce dernier en aversion, et presque à le haïr ; mais la vérité m’oblige à reconnaître qu’en fait de présence d’esprit, cet homme était merveilleux.

 

Une demi-minute après qu’il eut lu le message, sa mémoire avait retrouvé le rapport de l’inspecteur, se fixait sur ce qui concernait les Indiens, et sa réponse était prête. Un voyageur célèbre, qui entendait, et parlait la langue hindoue, ne figurait-il pas dans ce rapport ? Très-bien. Savais-je le nom et l’adresse de ce monsieur ? Parfait. Prière de l’écrire sur le dos du billet de milady. Bien obligé. Le sergent Cuff verrait ce gentleman en allant le lendemain matin à Frizinghall. :

 

« Croyez-vous que cette démarche aboutira à quelque chose ? demandai-je. M. Seegrave a déclaré les Indiens aussi innocents que l’enfant dans le sein de sa mère.

 

– L’inspecteur Seegrave a prouvé qu’il s’était trompé d’un bout à l’autre dans son appréciation de l’affaire, articula le sergent ; et il pourra être intéressant, de voir s’il a fait fausse route aussi par rapport aux Indiens. » Sur ce, il se tourna vers M. Begbie, et reprit la discussion juste au point où il l’avait laissée. « La question entre nous, monsieur le jardinier chef, est toute de sol, de saisons et de patience ; maintenant, laissez-moi la placer à un autre point de vue. Vous prenez votre rose mousseuse blanche… »

 

Mais, cette fois, j’avais refermé la porte, et je n’entendis pas la suite de la dispute.

 

Je trouvai Pénélope dans le passage, et je lui demandai ce qu’elle attendait là.

 

Elle attendait que la sonnette de sa jeune maîtresse la rappelât pour continuer les emballages.

 

Mes questions m’apprirent que miss Rachel avait motivé son désir d’aller chez sa tante, sur ce que la maison n’était plus tenable pour elle mise sous la surveillance de cet odieux officier de police. En apprenant que son départ était retardé jusqu’à deux heures, elle était entrée dans la plus violente colère. Milady, présente à cet éclat, l’avait sévèrement réprimandée, puis, ayant sans doute à lui parler en particulier, elle avait renvoyé Pénélope de la chambre. Ma fille était au désespoir de tous ces bouleversements de la maison. « Rien ne va bien, père, disait-elle, rien ne marche comme par le passé ; j’ai comme le pressentiment qu’un grand malheur plane sur nous tous. »

 

J’éprouvais la même impression, mais devant ma fille je fis contre fortune bon cœur. Pénélope monta par l’escalier de service reprendre son ouvrage, et moi j’allai vers le hall voir ce qu’annonçait le baromètre comme changement de temps. Au moment où j’approchais de la porte battante qui menait du hall aux offices des domestiques, on l’ouvrit violemment de l’autre côté, et Rosanna passa près de moi, la figure altérée par la souffrance et une de ses mains pressée contre son cœur, comme si son mal venait de là. « Qu’avez-vous donc, ma fille ? lui demandai-je en l’arrêtant ; êtes vous malade ? – Pour l’amour de Dieu, ne me parlez pas, » répondit-elle. À ces mots elle se dégagea de mes mains et courut vers l’escalier des gens. J’appelai la cuisinière et lui dis de prendre soin d’elle. Deux autres personnes se trouvèrent à portée de nous entendre. Le sergent Cuff s’élança prestement de ma chambre et demanda ce qui se passait. Je répondis : « Rien. » M. Franklin, d’un autre côté, tira la porte battante, me fit signe d’entrer dans le hall, et me demanda si j’avais vu Rosanna Spearman.

 

« Elle vient de me croiser, monsieur, et dans un état d’agitation mentale bien extraordinaire.

 

– J’ai peur d’être la cause innocente de ce désordre, Betteredge.

 

– Vous, monsieur ?

 

– Je ne puis me l’expliquer, dit M. Franklin ; mais si cette fille est inculpée dans la disparition du diamant, je crois vraiment qu’elle était sur le point de s’en ouvrir à moi qui, de toutes les personnes imaginables, ai le moins de droit à ses confidences, et cela il n’y a pas deux minutes. »

 

Pendant qu’il achevait de parler, je regardai du côté de la porte battante et crus la voir s’entrouvrir légèrement.

 

Quelqu’un était-il là aux écoutes ? la porte se referma avant que je pusse m’en assurer ; mais quand je l’ouvris un instant après, il me sembla voir disparaître au coin du passade les basques de l’habit noir du respectable Cuff.

 

Il savait aussi bien que moi qu’il n’avait maintenant aucune aide à espérer de ma part depuis que j’avais découvert de quel côté ses soupçons s’étaient portés.

 

Dans ces circonstances, son caractère le portait à s’aider lui-même et à le faire par des moyens tortueux.

 

Toutefois, comme je n’étais pas absolument sûr d’avoir vu le sergent, et que je ne voulais pas amener inutilement un scandale (il n’y en avait eu, hélas ! que trop déjà), je dis à M. Franklin que j’avais cru entendre un des chiens pénétrer dans la maison ; puis je le priai de me donner quelques détails sur ce qui s’était passé entre Rosanna et lui.

 

« Passiez-vous par le hall, monsieur ? lui demandai-je, et votre rencontre était-elle accidentelle lorsqu’elle vous adressa la parole ? »

 

M. Franklin montra le billard.

 

« Je m’amusais à pousser des billes, dit-il, et j’essayais de chasser de ma tête cette misérable aventure du diamant. Le hasard me fit lever les yeux, et quelle ne fut pas ma surprise en voyant Rosanna Spearman tout debout devant moi comme un spectre ! La façon silencieuse dont elle était arrêtée là, semblait si étrange, qu’au premier moment je ne sus que dire. Voyant une expression d’anxiété peinte sur sa figure, je lui demandai si elle désirait me parler. Elle répondit : « Oui, si je l’osais. » Comme je connaissais les soupçons dirigés contre elle, je ne pus attacher qu’un seul sens à un pareil langage, et j’avoue que je me sentis fort gêné. Je ne désirais nullement provoquer les confidences de cette fille ; d’autre part, dans les difficultés qui nous environnent, je n’avais guère non plus le droit de refuser cette ouverture, si elle était dans l’intention de me la faire. Ma situation était assez fausse, et j’en sortis maladroitement, en lui disant : « Je ne vous comprends pas bien ; désirez-vous que je fasse quelque chose pour vous ? » Remarquez, Betteredge, que je ne lui parlais pas avec dureté ! ce n’est pas de la faute de cette fille si elle est si laide, et tout en lui répondant, je m’en rendais compte. La queue de billard était encore entre mes mains, et je continuais à heurter les billes pour me donner une contenance. Je ne réussis par là qu’à gâter la position et je crains de l’avoir mortifiée sans le vouloir.

 

« Elle se détourna soudain, et je l’entendis murmurer à voix basse : « Il regarde les billes de billard ; tout lui est bon plutôt que de me regarder ! » Avant que je pusse l’arrêter, elle avait quitté la pièce.

 

« Ce malentendu me trouble assez, Betteredge.

 

« Pourriez-vous dire à Rosanna que je ne voulais nullement me montrer désobligeant vis-à-vis d’elle ? j’ai peut-être été rude à son égard dans le fond de ma pensée, car j’ai presque souhaité qu’on pût lui imputer la disparition du diamant. Ce n’était certes pas par un sentiment de malveillance à l’endroit de cette fille, mais… »

 

Il s’arrêta là, et se tournant vers le billard, recommença à pousser les billes.

 

Après ce qui s’était passé entre le sergent et moi, il ne me fut pas difficile de comprendre la signification de cette phrase inachevée.

 

Rien ne pouvait innocenter miss Rachel dans l’esprit du maudit sergent, si on ne parvenait pas à acquérir la certitude que la Pierre de Lune fût entre les mains de notre housemaid. Il n’était plus question de calmer l’état nerveux de ma jeune maîtresse ; il fallait avant tout prouver la fausseté des allégations de M. Cuff. Si Rosanna ne s’était compromise par aucun de ses actes, le fait seul du souhait de M. Franklin eût ressemblé à un jugement téméraire et calomnieux ; mais il n’en était pas ainsi. Elle avait simulé une indisposition, elle allait pendant ce temps en secret à Frizinghall et elle était restée debout toute la nuit, faisant ou détruisant quelque chose en cachette. Puis sa course le soir même aux Sables-Tremblants, dans des conditions aussi suspectes, prêtait à bien des soupçons. Quelque regret que j’en éprouvasse pour Rosanna, je ne pouvais, en réunissant toutes ces raisons, m’empêcher de trouver que la manière de voir de M. Franklin n’était ni déraisonnable ni sans motifs plausibles, et je lui répondis dans ce sens.

 

« Oui, oui, reprit-il ; il ne reste qu’une chance, quoique bien faible, pour que la conduite de Rosanna puisse se prêter à quelque autre explication que nous ne découvrons pas en ce moment. J’évite toujours de blesser une femme, dans quelque position qu’elle soit, Betteredge. Répétez donc à cette pauvre créature ce que je vous ai prié de lui dire, et si elle désire me parler, peu m’importe de me créer quelque nouvel embarras, envoyez-la-moi dans la bibliothèque. » Il déposa la queue de billard, et me quitta, me laissant sous l’impression des paroles que lui suggérait son bon cœur.

 

Les questions que je fis aux autres domestiques m’apprirent que Rosanna était dans sa chambre. Elle avait refusé leurs soins, tout en en témoignant sa reconnaissance, et elle demandait seulement à se reposer en paix. S’il y avait une confession de sa part à faire, elle ne pouvait plus être provoquée pour cette nuit. Je rendis compte de la position à M. Franklin qui, après m’avoir entendu, quitta la bibliothèque et monta se coucher.

 

Je faisais éteindre les lumières et fermer les fenêtres, lorsque Samuel vint me donner des nouvelles des deux hôtes qui occupaient ma chambre.

 

La dispute sur la rose mousse blanche avait apparemment pris fin, car le jardinier était retourné chez lui, mais on ne trouvait le sergent à aucun des appartements inférieurs de la maison.

 

Je regardai dans ma chambre ; on n’y pouvait découvrir que deux verres vides et une forte odeur de grog chaud. Peut-être le sergent s’était-il retiré dans la chambre qu’on lui avait préparée ; je m’y rendis.

 

Lorsque j’atteignis le second étage, je crus entendre à ma gauche le bruit d’une respiration régulière et paisible. Le côté gauche menait à un corridor communiquant avec la chambre de miss Rachel. Je regardai, j’y entrai, et que vis-je ? Couché sur trois chaises placées juste en travers du passage, un foulard rouge noué autour de sa tête grise, et sa respectable redingote noire roulée en guise d’oreiller, le sergent Cuff reposait et dormait ! Il s’éveilla à l’instant où j’approchai, et aussi tranquillement que l’eût fait un gros chien. « Bonne nuit, monsieur Betteredge, me dit-il. N’oubliez pas, si jamais la passion des rosiers vous saisit, que la rose mousse blanche ne s’en trouvera que mieux pour n’être pas greffée sur églantier, quoi que le jardinier affirme sur cet article-là !

 

– Que faites-vous donc ici ? lui dis-je ; pourquoi n’êtes-vous pas dans votre lit qui vous attend ?

 

– Je ne suis pas dans mon lit, répliqua le sergent, parce que je fais partie de la foule trop nombreuse qui ne saurait gagner son pain à la fois honnêtement et aisément. Il y a eu ce soir une coïncidence entre le moment du retour de Rosanna, revenant des Sables, et celui où miss Verinder a annoncé sa résolution de quitter la maison. Quelque chose que Rosanna soit allée cacher, il est clair pour moi que votre jeune maîtresse ne pouvait s’absenter avant d’avoir appris que cela était fait. Ces deux personnes doivent par suite avoir déjà communiqué ce soir ensemble ; si elles tentent de reprendre l’entretien, je désire me trouver à même de les en empêcher. Ne me blâmez donc pas de déranger vos combinaisons d’intérieur, monsieur Betteredge, prenez-vous-en au diamant. » Il m’échappa de dire : « Je voudrais pour l’amour de Dieu que le diamant ne fût jamais entré dans la maison ! »

 

Le sergent Cuff contempla tristement les trois chaises sur lesquelles il se condamnait à passer la nuit, et me dit d’un ton grave :

 

« Je le souhaiterais aussi. »

 

CHAPITRE XVII

La nuit se passa sans incident nouveau, et je suis heureux d’avoir à dire qu’aucune tentative de communication entre Rosanna et miss Rachel ne vint récompenser la vigilance du sergent.

 

Je pensais que ce dernier n’aurait rien eu de plus pressé que de se rendre dès le matin à Frizinghall. Il tarda pourtant, comme s’il eût eu à vaquer avant cela à quelque autre soin.

 

Je le laissai à ses occupations et j’entrai peu après dans les jardins où je rencontrai M. Franklin, près de sa promenade favorite du taillis.

 

Avant que nous eussions échangé deux mots, le sergent nous rejoignit inopinément.

 

Il s’approcha de M. Franklin qui l’accueillit, j’en conviens, d’une manière très-hautaine.

 

« Avez-vous quelque chose à me dire ? fut la seule réponse qu’il reçut en échange du bonjour très-poli qu’il adressait à M. Franklin.

 

– Oui, monsieur, j’ai à vous parler, répondit le sergent, au sujet de l’enquête que je dirige ici ; vous avez pressenti hier la voie dans laquelle entrait cette enquête ; vous vous en êtes senti tout naturellement blessé et mécontent. Naturellement encore votre colère devant la menace d’un scandale de famille se porte contre moi.

 

– Enfin, où voulez-vous en venir ? interrompit brusquement M. Franklin.

 

– Je voudrais vous rappeler, monsieur, qu’en tous cas, vous ne pourriez, jusqu’à présent, me prouver que j’ai eu tort ; cela posé, veuillez bien vous souvenir également que je suis un officier public agissant ici avec la sanction de la maîtresse de la maison. Dans ces conditions, est-ce ou n’est-ce pas votre devoir de bon citoyen de seconder mon mandat, en me communiquant telle information particulière dont vous pourriez être en possession ?

 

– Je ne possède aucune information particulière, » dit M. Franklin.

 

Le sergent tint cette réponse pour non avenue et continua :

 

« Vous pourriez, monsieur, m’épargner la perte de temps qui va être dévolue à une enquête lointaine, si vous vouliez me comprendre et vous expliquer.

 

– Je ne vous comprends pas, repartit M. Franklin, et n’ai rien à vous dire.

 

– Une des servantes de la maison (je ne veux nommer personne) vous a parlé hier soir en particulier, monsieur. »

 

Une fois de plus M. Franklin coupa court aux questions en répondant : « Je n’ai rien à dire. »

 

Pendant que je les écoutais en silence, je me rappelai tout à coup le mouvement de la porte battante et les basques d’habit que j’avais vues disparaître dans le corridor. Avant que j’eusse interrompu son occupation, le sergent en avait sans doute entendu assez pour s’assurer que Rosanna avait été près de décharger sa conscience en faisant quelque aveu à M. Franklin Blake.

 

Cette idée venait d’entrer dans ma cervelle quand j’aperçus Rosanna en personne au bout du taillis. Elle était suivie de Pénélope qui cherchait évidemment à la faire rentrer dans la maison. Lorsqu’elle vit que M. Franklin n’était plus seul, elle s’arrêta sur place, comme embarrassée du parti qu’elle avait à prendre. Pénélope resta près d’elle. M. Franklin les aperçut aussi promptement que moi, mais le sergent, avec son infernale ruse, feignit de ne les avoir pas remarquées. Tout ceci se passa en un clin d’œil, et avant que M. Franklin et moi eussions pu ouvrir la bouche ; le sergent reprit la conversation de l’air d’un homme qui continue un entretien simplement interrompu.

 

« Ne craignez pas, monsieur, de nuire à cette fille, dit-il à haute voix de façon à être entendu de Rosanna ; au contraire, je vous engage à m’honorer de votre confiance si vous portez de l’intérêt à Rosanna Spearman. »

 

M. Franklin fit alors, lui aussi, semblant de n’avoir pas aperçu les deux jeunes filles, et répondit sur le même ton élevé :

 

« Je ne m’intéresse en rien à Rosanna Spearman. »

 

Je regardai vers l’extrémité de l’allée. Tout ce que je pus voir de si loin fut que Rosanna se retourna subitement dès que M. Franklin eut cessé de parler. Au lieu de résister à Pénélope comme elle l’avait fait jusqu’à présent, elle laissa ma fille la prendre par le bras et la ramener vers la maison.

 

La cloche du déjeuner sonnait lorsque les deux amies disparurent, et le sergent fut forcé d’abandonner son jeu. Il me dit tranquillement : « Je vais aller à Frizinghall, monsieur Betteredge, et je serai de retour avant deux heures. » Il nous quitta sans ajouter un mot de plus et nous fûmes délivrés de lui pendant quelques heures.

 

« Il est indispensable que vous me raccommodiez avec Rosanna, me dit M. Franklin quand nous fûmes seuls. La fatalité veut que je dise ou fasse toujours quelque maladresse devant cette malheureuse fille. Vous aurez bien compris que le sergent Cuff nous avait tendu un piège de sa façon. S’il avait pu me troubler ou l’exaspérer, elle, peut-être l’un de nous eût-il laissé échapper quelque parole utile à ses desseins. Sous le coup du moment je n’ai rien vu de mieux à faire que ce que j’ai l’ait ; j’ai réussi en ce sens que Rosanna s’est tue et que le sergent a vu que je le pénétrais. Il devait écouter hier, Betteredge, lorsque nous causions ensemble. »

 

Il avait fait, selon moi, bien pis que d’écouter, car il s’était rappelé ce que je lui avais raconté de la passion de Rosanna pour M. Franklin, et il comptait là-dessus lorsqu’il lançait son insidieux appel à l’intérêt de M. Franklin pour Rosanna, de façon à être entendu de celle-ci.

 

Je gardai cette réflexion pour moi.

 

« Quant à écouter, monsieur, lui dis-je, nous arriverons à user tous des mêmes moyens si nous continuons encore longtemps cette existence-là. Espionner, prêter l’oreille, c’est l’occupation naturelle de personnes embarquées sur une pareille galère. Sous peu de jours, voyez-vous, nous serons tous frappés de mutisme, par la bonne raison que nous tâcherons d’épier mutuellement nos secrets, et que nous nous en rendrons tous compte mutuellement. Pardonnez-moi cette sortie, monsieur ; l’odieux mystère qui règne sur cette maison me met dans un état d’exaspération, mais je n’oublierai pas ce dont vous me chargez, et je chercherai la première occasion pour m’expliquer avec Rosanna.

 

– Vous ne lui avez pas encore parlé au sujet de la soirée d’hier, dites-moi ?

 

– Non, monsieur.

 

– Alors, n’en faites rien. Il est peut-être préférable que je ne provoque pas les confidences de cette fille avec la surveillance qu’exerce le sergent sur nous. Ma conduite doit vous paraître dépourvue de logique, Betteredge ? C’est que, pour sortir de cette triste histoire du diamant, je ne vois aucun moyen qui ne soit vraiment désastreux, à moins que l’on ne puisse prouver la culpabilité de Rosanna ; et pourtant je ne puis ni ne veux aider M. Cuff dans ses recherches contre elle. »

 

C’était insensé sans doute, mais je ne sympathisais que trop bien avec M. Franklin, puisque j’éprouvais les mêmes sentiments que lui. Si dans votre vie vous avez eu occasion de vous conduire comme un simple mortel, peut-être nous comprendrez-vous tous deux !

 

Voici, en résumé, comment les choses se passèrent chez nous, pendant l’absence du sergent Cuff :

 

Miss Rachel attendit, obstinément renfermée dans sa chambre, le moment où la voiture la conduirait chez sa tante. Milady et son neveu déjeunèrent ensemble ; aussitôt après, M. Franklin, avec cette soudaineté de résolution qu’on lui voyait quelquefois, sortit afin de calmer ses nerfs par une longue promenade.

 

Je fus la seule personne qui le vît partir, et il me dit qu’il rentrerait avant le retour du sergent. Le changement de temps prévu avait eu lieu ; après une nuit pluvieuse, le vent s’était élevé, et augmentait pendant la matinée ; pourtant, bien que les nuages menaçassent, la pluie ne tombait pas ; en somme, la journée rendait la promenade tolérable pour quelqu’un de jeune et de robuste, qui pût braver les raffales[2] du vent de mer.

 

Je suivis milady après le déjeuner, et l’aidai à régler les comptes de la maison. Elle ne fit allusion qu’une fois à la Pierre de Lune, et cela pour défendre qu’il en fût question entre nous.

 

« Attendons le retour de cet homme, me dit-elle, entendant par là M. Cuff ; lorsqu’il reviendra, il faudra bien en parler, maintenant rien ne nous y oblige. »

 

Après avoir quitté milady, je trouvai Pénélope qui m’attendait dans ma chambre.

 

« Je voudrais bien, père, que vous vinssiez parler à Rosanna ; je suis très-tourmentée à son sujet. »

 

Je devinais aisément ce que cela pouvait signifier. Mais j’ai pour système que les hommes, étant supérieurs aux femmes, ont le devoir de travailler à améliorer celles-ci, lorsqu’ils le peuvent. Quand une femme (que ce soit ma fille ou toute autre) veut me faire faire quelque chose, j’insiste toujours pour savoir le pourquoi. Plus vous forcerez une femme à fouiller dans sa tête pour trouver une raison, plus vous la trouverez aisée à diriger dans toutes les occasions de sa vie. Ce n’est par leur faute, pauvres créatures, si elles agissent d’abord et ne pensent qu’après. C’est la faute des imbéciles qui leur passent toutes leurs fantaisies.

 

Les raisons de Pénélope furent données en ces termes :

 

« Je crains, père, que M. Franklin n’ait à son insu cruellement blessé Rosanna.

 

– Qu’est-ce qui a pu conduire Rosanna vers la promenade du taillis, demandai-je ?

 

– Sa propre folie, pas autre chose, me répondit ma fille. Elle était décidée, coûte que coûte, à parler ce matin à M. Franklin. Je fis de mon mieux pour l’arrêter, vous avez pu le voir. Plût au ciel que j’eusse réussi à l’emmener avant qu’elle eût entendu ces vilaines paroles !

 

– Là, là, l’interrompis-je, ne nous montons pas la tête ! je ne vois vraiment rien qui ait pu agiter Rosanna à ce point.

 

– Comment, rien qui ait pu l’agiter, père ! Quand M. Franklin dit qu’il ne lui porte pas le moindre intérêt, et cela prononcé d’une voix si cruelle !

 

– Il a parlé ainsi pour arrêter net le sergent.

 

– C’est ce que je lui ai dit, reprit Pénélope ; mais, père, vous savez bien que, quoique M. Franklin n’y soit pour rien, il n’a cessé malencontreusement de la blesser, de la fuir depuis des semaines, et voici maintenant qu’il comble la mesure ! Elle n’a aucun droit, il est clair, de s’attendre à des preuves d’intérêt de sa part, et c’est choquant au dernier point de la voir pousser jusque-là l’oubli d’elle-même et de sa position. Mais elle semble avoir perdu tout sentiment de fierté, de dignité, je ne la comprends plus, et elle m’a effrayée, père, lorsque M. Franklin a prononcé cette malheureuse phrase ; elle a eu l’air d’être pétrifiée. Un calme soudain s’est emparé d’elle, et elle continue son ouvrage depuis lors comme si elle suivait un rêve. »

 

Je commençai à être inquiet. Ce que me racontait Pénélope faisait taire mes raisonnements ; je récapitulai mentalement, maintenant que mon attention était éveillée, tout ce qui s’était passé entre Rosanna et M. Franklin, pendant la soirée précédente. Elle avait paru blessée au cœur dans cette occasion, et le malheur voulait que derechef elle fût frappée par la même main ! Triste histoire, et d’autant plus triste, que la pauvre fille n’avait aucune bonne raison à alléguer, et n’avait même pas le droit de sentir ainsi ! J’avais promis à M. Franklin de parler à Rosanna, et le moment me semblait opportun.

 

Nous la trouvâmes balayant le corridor des chambres, pâle, très-calme, et mise proprement comme toujours avec sa modeste robe d’indienne. Je remarquai une singulière expression dans ses yeux. On y voyait une fatigue qui n’était pas celle des larmes, mais ils avaient de la lourdeur, comme si elle eût fixé quelque chose trop longtemps de suite ; l’objet de sa contemplation était sans doute quelque évocation de son esprit, car parmi les choses qui l’entouraient, il n’y avait rien, qu’elle n’eût vu mille fois et qui ne fût dénué de tout intérêt.

 

« Remettez-vous, Rosanna, lui dis-je ; ne vous rendez pas malheureuse ainsi par votre propre imagination. J’ai quelque chose à vous dire de la part de M. Franklin. »

 

Je lui exposai alors mon message dans les termes les plus conciliants et les plus affectueux ; car, voyez-vous, mes principes sont très-sévères vis-à-vis du sexe féminin, mais, je ne sais comment cela se fait, au moment même d’appliquer, mes théories, la présence d’une femme suffit pour m’en démontrer l’impossibilité pratique.

 

« M. Franklin est bien bon et a beaucoup d’égards pour moi ; veuillez prendre la peine de le remercier. »

 

Ce fut toute la réponse qu’elle me fit.

 

Ma fille avait déjà observé que Rosanna agissait comme sous l’influence d’un rêve, et j’ajouterai qu’elle écoutait et parlait comme une somnambule. Je me pris à douter si son intelligence la mettait en état de me comprendre.

 

« Êtes-vous bien sûre de m’entendre, Rosanna ? lui demandai-je.

 

– Parfaitement sûre. »

 

Ces mots qui faisaient écho à mes paroles semblaient proférés moins par une personne vivante que par un automate. Pendant tout ce temps, elle continuait à balayer le corridor. Je lui enlevai le balai des mains aussi doucement et affectueusement que je le pus.

 

« Voyons, voyons, mon enfant, dis-je. Je ne vous reconnais point là. Vous avez quelque chose sur le cœur, je suis votre vieil ami, et je le resterai, quand même vous auriez mal fait. Ouvrez-moi votre âme, Rosanna, confiez-vous à moi ! »

 

Naguère encore de semblables encouragements de ma part l’eussent fait fondre en larmes. Aucun changement ne se manifesta chez elle.

 

« Oui, dit-elle, j’avouerai tout.

 

– À milady ? dis-je.

 

– Non.

 

– À M. Franklin ?

 

– Oui, à M. Franklin. »

 

Je ne sus que répondre à cela ; elle n’était pas en état de comprendre la recommandation de ne pas lui parler en particulier, que M. Franklin m’avait chargé de lui faire. Tâtant mon terrain, petit à petit, j’en vins à lui dire que M. Franklin était parti se promener.

 

« Cela ne fait rien, répondit-elle, je n’ennuierai pas M. Franklin de moi aujourd’hui.

 

– Pourquoi ne pas vous ouvrir à milady ? repris-je avec insistance ; rien ne vous ferait plus de bien que de vous confier à la maîtresse si chrétienne et si charitable qui vous a toujours témoigné tant de bonté. »

 

Elle me regarda avec une attention soutenue, comme si elle eût voulu graver mes paroles dans sa tête ; puis elle reprit le balai de mes mains, et se dirigea lentement vers une autre partie du corridor.

 

« Non, dit-elle, en continuant à balayer, et se parlant à elle-même, je sais un moyen plus sûr de me mettre l’esprit en repos.

 

– Quel est-il, ce moyen ?

 

– Ayez la bonté de me laisser continuer mon ouvrage. »

 

Pénélope la suivit, et lui offrit de l’aider.

 

Elle répondit :

 

« Non, je préfère travailler ; merci bien, Pénélope. »

 

Et se tournant vers moi :

 

« Je vous suis bien reconnaissante, monsieur Betteredge. »

 

Rien ne pouvait l’émouvoir, et il ne me restait guère autre chose à lui dire. Je fis signe à Pénélope ; elle me suivit, et nous la laissâmes, comme nous l’avions trouvée, balayant avec l’air d’une personne qui rêve.

 

« Cet état demande les soins d’un médecin, dis-je ; il dépasse mes connaissances. »

 

Ma fille me rappela alors la maladie de M. Candy, due, si vous vous en souvenez, au froid qu’il avait pris lors de la soirée de notre grand dîner. Nous avions son aide, un certain M. Ezra Jennings, à notre disposition ; mais on ne le connaissait guère ; M. Candy l’avait pris sous d’assez singuliers auspices, et, à tort ou à raison, il ne possédait ni la sympathie ni la confiance d’aucun de nous. Il y avait bien d’autres médecins à Frizinghall, mais tous nous étaient étrangers, et Pénélope doutait avec raison que des étrangers pussent soigner Rosanna avec efficacité.

 

Je pensai à m’adresser à milady ; mais en songeant à la part d’anxiété et de chagrin qu’elle portait déjà, j’hésitai à venir y ajouter mes propres soucis.

 

Pourtant il était urgent de faire quelque chose ; je jugeais l’état de Rosanna des plus alarmants, et, en ce cas, mon devoir voulait que j’en informasse ma maîtresse. Quoique à contre-cœur, je m’acheminai vers son salon, mais il était vide. J’appris que milady était enfermée avec miss Rachel, et que je ne pourrais la voir que lorsqu’elle sortirait de la chambre.

 

J’attendis en vain jusqu’à ce que l’horloge de l’escalier sonnât le quart avant deux heures. Cinq minutes après, je m’entendis appeler du dehors, et je reconnus tout de suite la voix du sergent qui arrivait de Frizinghall.

 

CHAPITRE XVIII

Je descendis et rencontrai le sergent sur le perron. Il est bien peu croyable qu’avec les sentiments que j’entretenais contre lui, je prisse encore quelque intérêt au résultat de ses démarches ; et pourtant, en dépit de moi-même, je grillais d’apprendre ce qui s’était passé. Aussi fis-je abstraction de toute dignité, et mes premiers mots furent :

 

« Eh bien ! quelles nouvelles de Frizinghall ?

 

– J’ai vu les Indiens, répondit le sergent, et j’ai fini par découvrir ce que Rosanna a été acheter jeudi dernier en ville. Les Indiens seront mis en liberté mercredi prochain. Je suis persuadé, comme M. Murthwaite, qu’ils sont venus ici dans le seul but de voler la Pierre de Lune. Tous leurs calculs ont été déjoués par l’événement de la nuit de mercredi dernier, et ils n’ont pas plus de part à la perte du joyau que nous n’en avons vous ou moi. Mais ce que je puis vous affirmer, monsieur Betteredge, est ceci : si nous ne parvenons pas à rentrer en possession de la Pierre de Lune, soyez certain qu’eux la retrouveront. Vous n’en avez pas fini encore avec les trois jongleurs ! »

 

M. Franklin rentrait de sa promenade au moment où j’entendais cette consolante prédiction. Plus maître de sa curiosité que je ne l’avais été de la mienne, il passa près de nous sans dire un mot et il entra dans la maison.

 

Quant à moi, comme j’avais déjà fait abandon de ma dignité, je résolus d’en avoir au moins le plein bénéfice.

 

« Voilà pour les Indiens, dis-je ; après cela venons à Rosanna. »

 

Le sergent Cuff hocha la tête.

 

« De ce côté, le mystère est plus épais que jamais. J’ai suivi sa trace jusqu’à la boutique d’un nommé Maltby, marchand de linge à Frizinghall. Elle n’y a acheté qu’un aunage de toile, et n’a pris quoi que ce soit d’autre chez les tailleurs, modistes ou autres fournisseurs. Elle a fort insisté pour rassortir une certaine qualité de toile, et quant à la quantité on lui en a vendu ce qu’il en faut pour une robe de chambre.

 

– Une robe de chambre pour qui ? demandai-je.

 

– Mais pour elle sans doute. Il est probable que le jeudi entre minuit et trois heures du matin, elle se sera glissée chez votre jeune maîtresse pendant que vous dormiez tous, afin de discuter le lieu où elle cacherait le diamant. Lorsqu’elle est retournée à sa chambre, sa robe de nuit aura frôlé la peinture humide. Elle n’aura pu enlever la tache, ni détruire avec sécurité le vêtement avant d’en avoir substitué un tout semblable, afin que la liste de son linge restât complète.

 

– Qu’est-ce qui prouve que ce fût une robe de nuit appartenant justement à Rosanna ? objectai-je.

 

– L’étoffe qu’elle a achetée pour aviser à la substitution, répondit le sergent, S’il s’était agi d’un vêtement de miss Verinder, il eût fallu y ajouter l’achat de dentelles, de garnitures, enfin Dieu sait quoi en plus ; elle n’eût pas eu non plus le temps de le confectionner en une nuit ; tandis que de la toile unie constitue le vêtement très-modeste d’une simple servante. Non, non, monsieur Betteredge, rien n’est plus clair. La difficulté qui subsiste toujours est de découvrir pourquoi, après avoir remplacé le vêtement, elle a caché et conservé celui qui était taché, au lieu de le détruire. Si cette fille ne veut absolument pas s’expliquer, il reste un moyen, et il faudra l’employer. La cachette des Sables-Tremblants devra être fouillée, et là nous trouverons la solution du mystère.

 

– Et comment connaîtrez-vous la place ? demandai-je.

 

– Je suis fâché de ne pouvoir vous satisfaire, dit le sergent, mais ceci est un secret que je compte me réserver. »

 

Afin de ne pas irriter votre curiosité autant que la mienne était piquée, vous saurez qu’il était revenu de Frizinghall muni d’un mandat de perquisition ; son expérience lui disait que Rosanna portait sur elle, selon toute probabilité, un plan de l’endroit, pour se guider, dans le cas où elle voudrait retourner à la cachette. Mis en possession de ce guide, le sergent serait armé de tous les renseignements nécessaires.

 

« Maintenant, monsieur Betteredge, si nous mettions de côté les suppositions, continua le sergent, et si nous faisions nos affaires ? J’ai donné l’ordre à Joyce de surveiller Rosanna. Où est Joyce ? »

 

Joyce était l’agent de police de Frizinghall laissé à la disposition du sergent Cuff. Comme il faisait cette question, deux heures sonnèrent, et la voiture arriva ponctuellement au perron, pour emmener miss Rachel.

 

« Une seule chose à la fois, dit le sergent, qui m’arrêta au moment où je me mettais en quête de Joyce ; il faut que je m’occupe d’abord de miss Verinder. »

 

La pluie menaçait toujours, aussi avait-on attelé la voiture fermée. Le sergent Cuff fit signe à Samuel de descendre du siège de derrière.

 

« Vous verrez un de mes amis, lui dit-il, en observation parmi les arbres, près de la loge d’entrée ; sans arrêter la voiture, mon ami montera sur le siège près de vous. Vous n’avez rien à faire qu’à tenir votre langue et fermer les yeux ; sinon, vous en aurez des ennuis. »

 

Une fois cet avis donné, il fit remonter Samuel sur son siège. Je ne sais ce que celui-ci dut penser, mais il sautait aux yeux que miss Rachel allait être soumise à une surveillance secrète, dès qu’elle quitterait notre maison – si elle la quittait.

 

L’idée d’un espion attaché aux pas de miss Verinder, d’un espion assis sur le siège de la voiture de sa mère, me révoltait, et je me serais volontiers coupé la langue pour m’être oublié jusqu’à causer avec un M. Cuff.

 

Milady fut la première qui sortit de la maison ; elle se mit de côté, placée sur la marche du haut, afin de bien voir ce qui se passerait. Elle ne dit pas un mot au sergent ni à moi. Les lèvres serrées, les bras croisés sous son manteau de jardin, elle attendait immobile comme une statue que sa fille parût.

 

Un instant après, miss Rachel descendit l’escalier ; sa mise était très-soignée. Elle portait une robe serrée à la taille et dont la nuance d’un jaune tendre s’harmoniait parfaitement avec son teint brun. Sur sa tête un petit chapeau de paille autour duquel s’enroulait un voile blanc ; à ses mains des gants couleur de primevère qui en faisaient valoir l’exquise finesse. Ses beaux cheveux noirs s’échappant de dessous son chapeau semblaient avoir la douceur du satin. Quant à ses oreilles, on les eût prises pour deux coquillages aux teintes rosées avec la perle qui ornait l’extrémité de chacune d’elles. Elle vint lestement vers nous, droite comme la tige d’un lis ; chacun de ses mouvements respirait la souplesse d’un jeune chat. Rien n’était altéré dans sa figure, sauf l’expression de ses yeux et de sa bouche. Ses yeux brillaient d’un éclat dur qui me fit mal à voir, et j’eus peine à reconnaître ses lèvres décolorées et dépourvues de sourire. Elle embrassa sa mère sur la joue d’une manière précipitée, en lui disant : « Tâchez de me pardonner, maman ! » puis elle ramena son voile sur sa figure, et cela si brusquement qu’il se déchira.

 

Une seconde après, elle descendait les marches en courant, et s’élançait dans la voiture comme vers un lieu de refuge. Le sergent Cuff fut aussi alerte qu’elle ; il poussa Samuel de côté, et se trouva près de miss Rachel, la main sur la portière ouverte, au moment où elle se plaçait dans le coin de la voiture.

 

« Que voulez-vous ? dit miss Rachel sous son voile.

 

– Je désire vous dire un mot, miss, avant votre départ. Je ne puis me flatter d’empêcher votre visite chez votre tante ; je dois seulement vous prévenir que votre départ, dans les circonstances actuelles, mettra un obstacle de plus à nos efforts pour retrouver le diamant ! Soyez-en bien persuadée, et décidez ensuite ce qu’il vous convient de faire. »

 

Miss Rachel affecta de ne l’avoir même pas entendu. « Partez, James, » cria-t-elle au cocher. Sans ajouter un mot, le sergent referma la portière. Juste à ce moment, M. Franklin arriva rapidement au bas des marches.

 

« Adieu, Rachel, dit-il, en lui tendant la main.

 

– Partez donc ! » cria miss Rachel sur un ton plus haut que la première fois, et sans prêter plus d’attention à M. Franklin qu’elle n’en avait accordé au sergent.

 

M. Franklin fit un pas en arrière, abasourdi et à bon droit. Le cocher, ne sachant quel parti prendre, regarda du côté de milady, toujours immobile sur la première marche. Celle-ci laissait voir sur son visage un mélange de peine, de honte et de colère ; elle fit signe à l’automédon de laisser aller les chevaux, et rentra précipitamment dans l’intérieur de la maison. M. Franklin, après avoir recouvré l’usage de la parole, rappela sa tante dès que la voiture fut partie et lui dit :

 

« Chère tante, vous aviez raison. Agréez mes remerciements pour toutes vos bontés, et laissez moi partir. »

 

Milady tourna la tête, fut sur le point de lui parler ; puis, comme si elle eût redouté sa propre émotion, lui fit un signe affectueux de la main.

 

« Ne partez pas sans que je vous aie revu, Franklin, » dit-elle d’une voix tremblante, puis elle regagna sa chambre.

 

« Rendez-moi un dernier service, Betteredge, me dit M. Franklin les larmes aux yeux, faites-moi mener au chemin de fer aussitôt que vous le pourrez. »

 

Lui aussi entra dans la maison ; il était en ce moment absolument anéanti, et par l’émotion qu’il ressentait de la conduite de miss Rachel envers lui, je pus juger de la force de son amour pour elle.

 

Le sergent et moi restâmes face à face au bas des marches ; le sergent fixait une éclaircie entre les arbres, par laquelle on distinguait les tournants du chemin d’arrivée de la maison ; il tenait ses mains dans ses poches et sifflotait, pour son plaisir particulier, la Dernière Rose d’été.

 

« Il y a temps pour tout, dis-je brutalement ; et ce moment-ci n’est pas bien choisi pour siffler ! »

 

On apercevait alors la voiture près de la loge du concierge ; un homme était assis près de Samuel sur le siège de derrière.

 

« Tout va bien, » dit le sergent entre ses dents.

 

Il se tourna vers moi :

 

« Vous dites, monsieur Betteredge, que ce n’est pas le moment de siffler ? Non, mais le moment est venu d’accomplir son devoir sans plus ménager personne. Nous allons commencer par Rosanna Spearman. Où est Joyce ? »

 

Nous l’appelâmes tous deux, personne ne répondit. J’envoyai un des palefreniers le chercher.

 

« Vous avez entendu ce que je disais à miss Verinder ? observa le sergent, pendant que nous attendions ; et vous avez vu comment elle l’a reçu ? Je la préviens que son départ entravera nos recherches, et elle nous quitte, au mépris de cet avertissement ! Votre jeune dame a un compagnon de route dans la voiture de sa mère, monsieur Betteredge, et ce compagnon se nomme : la Pierre de Lune ! »

 

Je ne répondis rien, mais je conservais ma ferme croyance en miss Rachel.

 

Le palefrenier revint, suivi, fort à contre-cœur nous sembla-t-il, par Joyce.

 

« Où est Rosanna Spearman ? demanda le sergent.

 

– Je ne puis vous le dire, monsieur, commença par dire Joyce. Mais d’une façon ou d’une autre… »

 

Le sergent l’interrompit brusquement :

 

« Avant mon départ pour Frizinghall, je vous ai chargé d’avoir l’œil sur Rosanna Spearman, sans lui laisser voir qu’elle fût surveillée. Auriez-vous à me dire que vous lui avez permis de vous échapper ?

 

– Je crains, monsieur, dit Joyce peu rassuré, je crains d’avoir peut-être pris trop de précautions pour qu’elle ne se doutât pas de ma surveillance. Et il y a tant d’entrées et de sorties dans le bas de cette maison, que…

 

– Depuis combien de temps ne l’avez-vous pas revue ?

 

– Il y a près d’une heure, monsieur.

 

– Vous pouvez aller reprendre vos occupations habituelles à Frizinghall, dit le sergent, de son même ton calme et monotone. Je vois que la mesure de vos talents ne peut nous convenir, monsieur Joyce ; ce que nous demandons se trouve être un peu trop au-dessus de vos facultés. Bonjour. »

 

L’homme s’éloigna piteusement. Il me serait difficile de rendre compte du sentiment que me fit éprouver la disparition de Rosanna ; je changeai cinquante fois d’opinion en un instant ; dans cet état je ne cessais de dévisager le sergent, et j’avais complètement perdu l’usage de la parole.

 

« Non, monsieur Betteredge, me dit le sergent, comme si ce diable d’homme lisait précisément ma pensée intime et y répondait, non, votre jeune protégée, Rosanna, ne glissera pas si aisément entre mes mains. Tant que je saurai où est miss Verinder, je serai en mesure de retrouver son associée. Je les ai empêchées de se rejoindre la nuit dernière, cela est, pour le mieux ; mais elles se verront à Frizinghall au lieu de communiquer ensemble ici. Il faudra donc, un peu plus tôt que je ne le pensais, transporter l’enquête de cette maison à celle où séjournera miss Verinder. En attendant, je vais vous donner l’ennui de réunir de nouveau les domestiques. »

 

Je l’accompagnai au hall des domestiques. Il est honteux d’avoir à en convenir, mais il n’en est pas moins vrai que j’étais repris de la fièvre d’enquête ! J’oubliai que je détestais le sergent, car je le pris amicalement par le bras, en lui disant :

 

« Pour l’amour de Dieu, qu’allez-vous encore faire avec les gens ? »

 

Le célèbre Cuff s’arrêta court, et s’écria en aparté avec un mélancolique enthousiasme :

 

« Si cet homme (l’homme signifiait ma personne, je suppose) entendait seulement la culture des roses, il offrirait un des types les plus accomplis de la création ! »

 

Après cette manifestation de sentiment, il soupira et passa son bras sous le mien ; puis revenant au côté pratique il me dit :

 

« Voici où nous en sommes, Rosanna a pris un des deux partis suivants ; ou bien elle sera à Frizinghall avant que je puisse l’y devancer, ou bien elle est allée visiter sa cachette des Sables. Le premier point à vérifier est donc celui de savoir lequel des domestiques l’a vue en dernier, avant sa sortie. »

 

Nos questions nous apprirent que la dernière personne qui eût aperçu Rosanna était Nancy, la fille de cuisine.

 

Nancy l’avait vue se glisser dehors et remettre une lettre aux mains du garçon boucher qui venait d’apporter la viande par la porte de derrière.

 

Nancy l’avait également entendue demander à cet homme de mettre sa lettre à la poste à Frizinghall ; celui-ci regarda l’adresse, et dit qu’il était bizarre de mettre à la poste de Frizinghall une lettre destinée à un voisinage comme celui de Cobb’s Hole, et cela surtout un samedi, puisqu’elle ne serait ainsi distribuée que le lundi. Rosanna avait répondu que cela lui était indifférent ; elle tenait seulement à être assurée que sa lettre serait mise à la poste.

 

Le boucher le lui promit et partit. Nancy avait été rappelée à la cuisine, et personne depuis n’avait revu Rosanna Spearman.

 

– Eh bien ? dis-je, quand nous fûmes seuls.

 

– Eh bien, il faudra que j’aille à Frizinghall.

 

– Au sujet de cette lettre, monsieur ?

 

– Oui, l’indication de la cachette doit se trouver dans cette lettre, et il faut que je voie son adresse à la poste. Si elle est telle que je la soupçonne, je rendrai dès lundi une visite à notre amie, Mrs Yolland. »

 

J’allai avec le sergent commander la chaise à poney ; mais aux écuries nous apprîmes un fait qui jetait un nouveau jour sur la disparition de cette fille.

 

CHAPITRE XIX

La nouvelle de la disparition de Rosanna s’était déjà, paraît-il, répandue parmi les domestiques du dehors. Eux aussi prenaient leurs informations ; ils avaient mis la main sur un petit gamin vif et malicieux connu sous le sobriquet de Duffy ; on l’employait parfois à sarcler le jardin ; cet enfant avait vu Rosanna Spearman pendant la dernière demi-heure qui venait de s’écouler. Duffy affirmait qu’elle avait passé par la plantation de sapins ; elle courait, disait-il, plutôt qu’elle ne marchait, dans la direction du rivage.

 

– Ce garçon connaît-il bien la côte des environs ? demanda le sergent.

 

– Il est né et a été élevé sur les côtes, répondis-je.

 

– Duffy, dit le sergent, voulez-vous gagner un shilling ? En ce cas, venez avec moi.

 

– Tenez toujours la chaise toute prête, monsieur Betteredge, jusqu’à ce que je revienne. »

 

Il partit pour les Sables-Tremblants, et se mit à marcher si vite que mes jambes (quoique encore lestes pour mon âge) ne pouvaient tenter de le suivre.

 

Duffy, selon l’usage des petits sauvages de nos contrées, lorsqu’ils sont excités, jeta en partant une sorte de hurlement dans l’air, et ne quitta plus les talons du sergent.

 

Ici encore je ne saurais décrire l’état d’esprit dans lequel me laissa M. Cuff.

 

Je fus pris d’une agitation sans but, qui me portait à faire vingt choses inutiles tant dans l’intérieur de la maison qu’au dehors, et dont je ne saurais me rappeler une seule.

 

Je ne puis même pas dire combien de temps s’était écoulé depuis le départ du sergent lorsque Duffy arriva tout courant, et porteur d’un message pour moi. M. Cuff avait donné à l’enfant un feuillet déchiré de son agenda, sur lequel il avait écrit au crayon : « Envoyez-moi un brodequin de Rosanna Spearman, et ne perdez pas de temps. »

 

J’appelai la première femme que je rencontrai, pour chercher des brodequins dans la chambre de Rosanna, et je dis au garçon de partir en avant et d’annoncer que je le suivais moi-même avec l’objet demandé.

 

Ce n’était pas, il faut l’avouer, le moyen le plus prompt de remplir les intentions du sergent ; mais j’étais décidé à juger par moi-même, avant délivrer la chaussure, quel était le nouveau piège tendu à Rosanna. Ma manie de garantir cette fille, autant que je le pourrais, me ressaisit, j’en conviens, assez mal à propos : ce sentiment, joint, je le crains, à la fièvre de curiosité, me donna des ailes, si tant est qu’on puisse trouver bien agile la marche d’un homme de plus de soixante-dix ans. Comme j’approchais du rivage, les nuages s’amoncelèrent, et la pluie, chassée par le vent, commença à tomber.

 

On entendait le grondement de la mer sur les bancs de sable à l’entrée de la baie, un peu plus loin je rencontrai notre petit messager qui cherchait un abri sous l’avance des collines de sables de la côte. Enfin m’apparut la mer en fureur ; je vis les vagues se briser sur les bancs de sable ; la pluie, fouettée par l’ouragan, volait au-dessus de l’eau et de la morne solitude de la plage ; une seule figure se détachait dans ce lugubre tableau, et je reconnus, debout sur le rivage, le sergent Cuff.

 

Il agita sa main dans la direction du nord en m’apercevant.

 

« Appuyez de ce côté, cria-t-il, et venez ensuite vers moi. »

 

Je le joignis, la respiration haletante et sentant mon cœur qui battait à se rompre.

 

Je ne parvenais pas à parler ; cent questions arrivaient à mes lèvres et je ne pouvais articuler un son. La figure du sergent m’effraya, car je lus dans ses yeux une sensation d’horreur. Il m’arracha le brodequin des mains, le plaça dans une empreinte du sable venant du sud par rapport à nous, et poussant droit vers la chaîne de rochers nommée l’Aiguille du Sud. L’empreinte n’était pas encore effacée par la pluie, et la chaussure de la jeune fille s’y adaptait complètement.

 

Le sergent montra le brodequin placé sur le sable, sans ajouter un seul mot.

 

Je m’accrochai à son bras, et fis un effort pour parler ; je ne pus y réussir. Il suivit les pas sur le sable l’un après l’autre jusqu’au point où le sable et les rochers se rejoignaient. Le flot montant battait l’Aiguille du Sud, et l’eau se soulevait au-dessus du gouffre.

 

Le sergent Cuff gardait un silence glacial au milieu de ses recherches obstinées qui le faisaient se porter tantôt d’un côté, tantôt d’un autre. Il plaça le brodequin dans toutes les empreintes, et les trouva toutes invariablement dirigées vers un seul point, celui qui aboutissait aux rochers et à l’abîme ; il eut beau regarder, chercher avec toute sa pénétration, il ne put découvrir une seule empreinte, en revenant !

 

Il s’arrêta vaincu, me regarda en silence, puis contempla les flots qui couvraient d’instant en instant les sables mouvants. Mes regards se portèrent du même côté, et je lus sa pensée dans la pitié empreinte sur sa figure. Un tremblement affreux s’empara de tout mon être, et je tombai agenouillé sur la plage.

 

« Elle aura voulu revenir à la cachette, entendis-je le sergent se dire à lui-même, et la pauvre fille aura été victime de quelque terrible accident. »

 

L’expression étrange que j’avais vue à Rosanna, l’altération de son regard, de sa voix, la façon automatique dont elle avait répondu à mes avances affectueuses, cette scène du corridor peu d’heures auparavant, tout cela se retraça à ma pensée avec la promptitude de l’éclair, et j’eus, pendant que le sergent parlait encore, l’intuition qu’il était loin de l’affreuse vérité. J’essayai de lui faire part de l’effroi qui me glaçait. J’essayai de dire :

 

« Sergent, elle a été chercher la mort volontairement. »

 

Non, je ne pus ; ma langue était devenue muette, et un frisson agitait tous mes membres. Je ne sentais pas la pluie, je ne distinguais plus les flots ; cette pauvre créature se dressait devant moi comme à travers un rêve. Je la revis dans le passé, au jour où je la fis entrer chez nous ; je crus l’entendre encore quand elle me disait que les Sables-Tremblants l’attiraient malgré elle, et qu’elle se demandait si sa tombe ne serait pas là. L’horreur de cette mort me pénétra par le souvenir de mon enfant ; ma fille et elle étaient du même âge ; soumise à d’aussi dures épreuves, ma fille eût pu mener cette triste existence, et périr de cette affreuse mort !

 

Le sergent me souleva obligeamment, et eut l’attention de me tourner du côté où je ne pouvais voir la place qui avait dû engloutir Rosanna.

 

Un peu remis, grâce à ces soins, je pus reprendre ma respiration, et voir les choses telles qu’elles étaient réellement. Je portai mes yeux vers les collines de sable, et j’aperçus les domestiques et le pêcheur Yolland qui couraient vers nous, tous saisis d’alarme, et nous demandaient si nous avions trouvé Rosanna. En très-peu de mots, le sergent les mit au courant par le témoignage des pas empreints sur le sable, et leur dit qu’un malheur avait dû avoir lieu. Ensuite il prit le pêcheur à part et lui posa une question, en faisant face de nouveau à la mer.

 

« Dites-moi, lui demanda-t-il, si un bateau a pu, par un temps comme celui-ci, ramener une personne venant de ces rochers jusqu’à l’endroit où s’arrêtent les empreintes de pas ?

 

Le pêcheur montra le roulis causé par l’amoncellement de l’eau qui se pressait sur le grand banc de sable, ainsi que les vagues formidables dont l’écume venait blanchir les rochers environnants, puis il répondit :

 

« Jamais on n’a construit de bateau qui ait pu traverser cela. »

 

Le sergent contempla une dernière fois les marques de pas que la pluie effaçait rapidement.

 

– Voilà, reprit-il, la preuve irrécusable qu’elle n’a pu revenir par la voie de terre, et là, dit-il en désignant le pêcheur, nous avons l’affirmation de M. Yolland que le retour n’était pas possible par eau. »

 

Il s’arrêta, et réfléchit en silence.

 

« On l’a vue courir vers cet endroit-ci environ une demi-heure avant que je quittasse la maison, dit-il à Yolland ; un peu de temps s’est écoulé depuis lors ; mettons une heure en tout. À quelle hauteur pouvait alors être l’eau de ce côté-ci des rochers ? »

 

Il désignait le côté du sud, celui que n’occupaient pas les sables mouvants.

 

« Telle qu’est la marée d’aujourd’hui, répondit Yolland, il ne pouvait pas il y a une heure y avoir la profondeur nécessaire pour noyer un chat de ce côté-ci de l’Aiguille. »

 

Le sergent se tourna du côté du nord et des Sables-Tremblants.

 

« Et par là ? demanda-t-il.

 

– Encore moins, dit l’homme ; les Sables-Tremblants pouvaient être baignés par l’eau, rien de plus. »

 

Le sergent revint vers moi, et me dit que l’accident avait dû avoir lieu sur le bord des Sables-Tremblants. À ce moment ma langue se délia :

 

« Ce n’est pas un accident, m’écriai-je ; elle est venue ici, lasse de l’existence ; elle désirait mettre fin aux misères de sa vie ! »

 

« Qu’en savez-vous ? » demanda-t-il.

 

Les assistants m’environnèrent aussitôt. Le sergent retrouva son sang-froid, et les éloigna.

 

« C’est un vieillard, leur dit-il ; ce tragique événement l’a bouleversé, laissez-le seul un instant. »

 

Puis il se tourna vers Yolland, et lui demanda :

 

« Avons-nous quelque chance de la retrouver à l’heure où la marée descendra ?

 

– Non, aucune, fut la réponse du pécheur ; ce que le sable dévore, il le garde. »

 

Après cet arrêt, Yolland se rapprocha ; et s’adressant à moi :

 

« Monsieur Betteredge, dit-il, j’ai une réflexion à vous communiquer au sujet de la mort de cette jeune fille. Environ à quatre pieds de l’Aiguille du Sud gît un pan de rocher placé dans sa largeur, précédant les sables, et sortant à moitié de l’eau ; ma question est celle-ci : pourquoi ne s’y serait-elle pas raccrochée ? Si par accident elle a glissé et est tombée du haut de l’Aiguille, sa chute a eu lieu dans un endroit où elle n’aurait eu de l’eau que jusqu’à la taille, et dont le fond vous permet de prendre pied. Il faut donc en ce cas qu’elle soit ressortie de là, et ait été se rejeter dans l’abîme mouvant ; sans quoi elle se fût aisément sauvée, et nous la retrouverions en vie. Il n’y a pas eu là d’accident, monsieur ! les profondeurs du gouffre l’ont reçue, et elle s’y est jetée volontairement ! »

 

Après une pareille affirmation, émanée d’un homme compétent, le sergent se tut. Nous imitâmes tous son silence ; et d’un commun accord, nous nous mîmes en marche pour regagner la berge de sable.

 

Arrivé aux dunes, je fus rejoint par un des garçons d’écurie, qui courait de la maison vers nous. Ce garçon est un honnête enfant et plein de déférence pour moi : il me présenta un petit billet, tandis que sa figure exprimait un chagrin sincère.

 

« Pénélope m’a chargé de vous donner ceci, monsieur Betteredge, dit-il ; elle l’a trouvé dans la chambre de Rosanna. »

 

C’était un dernier adieu adressé au vieillard qui avait toujours fait de son mieux, grâces en soient rendues à Dieu ! pour se montrer son ami et son appui !

 

« Vous avez eu souvent besoin de me pardonner dans le passé, monsieur Betteredge, Lorsque vous reverrez les Sables-Tremblants, essayez de me pardonner encore une fois. J’ai trouvé mon tombeau là où je sentais qu’il m’attendait. J’ai vécu et je meurs, monsieur, bien pénétrée de vos bontés. »

 

Le billet ne contenait rien d’autre.

 

Si peu que ce fût, cela suffit pour m’enlever tout courage. Les pleurs vous gagnent aisément, dans la première jeunesse, alors que la vie s’ouvre devant vous ; les larmes viennent aisément aussi dans la vieillesse, lorsque vous êtes faible et près de quitter cette vie ; je fondis en larmes.

 

Le sergent se rapprocha de moi, dans une intention affectueuse, je l’ai compris depuis ; mais en ce moment je reculai à son contact.

 

« Ne me touchez pas, m’écriai-je, c’est la terreur que vous lui causiez qui l’a menée là.

 

– Vous avez tort, monsieur Betteredge, me dit-il avec douceur ; il sera temps de vous en convaincre quand nous serons sortis d’ici. »

 

Je le suivis soutenu par le groom ; nous rentrâmes sous une pluie battante à la maison, où nous attendaient le trouble et la terreur.

 

CHAPITRE XX

Ceux qui nous précédaient avaient répandu la lamentable nouvelle ; aussi toute la maison était-elle bouleversée.

 

Quand nous passâmes devant l’appartement de milady, sa porte s’ouvrit violemment. Ma maîtresse sortit de sa chambre, la tête perdue, bien que M. Franklin qui la suivait essayât de la calmer.

 

« Vous êtes responsable de ce malheur ! s’écria-t-elle en menaçant le sergent de la main. Gabriel, donnez à cet homme son argent, et délivrez-nous de sa vue ! »

 

Le sergent était le seul d’entre nous en état de lui tenir tête, car il était le seul qui fût resté en possession de lui-même.

 

« Je ne suis pas plus responsable de ce funeste événement que vous ne l’êtes, milady, dit-il. Si dans une demi-heure d’ici, vous insistez encore pour que je quitte la maison, je subirai votre renvoi, mais je n’accepterai pas le payement. »

 

Ces paroles, prononcées d’un ton aussi respectueux que ferme, produisirent leur effet tant sur ma maîtresse que sur moi. Elle permit à M. Franklin de la ramener chez elle. Comme la porte se refermait sur eux, M. Cuff, dont le regard observateur s’était promené sur les femmes de la maison, remarqua que pendant que toutes les autres ne manifestaient que du saisissement, Pénélope seule pleurait.

 

« Quand votre père aura quitté ses vêtements mouillés, lui dit-il, venez nous parler dans la chambre de M. Betteredge. »

 

Avant que la demi-heure fût écoulée, j’avais changé d’habits et prêté au sergent les vêtements dont il avait également besoin. Pénélope vint alors nous retrouver. Je crois que je n’avais jamais autant senti qu’en ce moment le bonheur de posséder une fille respectueuse et aimante comme la mienne ; je l’assis sur mes genoux, et demandai à Dieu de la bénir. Sa tête se posa sur ma poitrine ; elle jeta ses bras autour de mon cou, et nous restâmes ainsi en silence. Il est probable que la pauvre Rosanna était de moitié entre nous pendant cet intervalle de recueillement. Le sergent alla à la fenêtre et regarda au dehors ; je fus touché de sa délicatesse, et je crus devoir l’en remercier.

 

Les gens du monde ont toutes les jouissances, celle, entre autres, de pouvoir donner un libre cours à leurs sentiments. Le peuple ne connaît point ce privilège. La nécessité qui épargne nos supérieurs est sans pitié pour nous. Nous apprenons à refouler nos émotions au dedans de nous-mêmes, pour qu’elles ne contrarient point l’accomplissement de nos travaux journaliers. Je ne m’en plains pas, je me borne à le constater. Par l’effet de cette habitude, Pénélope et moi nous nous mîmes à la disposition du sergent aussitôt qu’il le désira.

 

Il demanda à ma fille si elle savait ce qui avait pu pousser sa compagne au suicide.

 

Pénélope répondit, comme je devais m’y attendre, qu’elle s’était tuée par amour pour M. Franklin Blake. À la demande suivante, si elle avait fait part de son opinion à d’autres personnes qu’à nous, Pénélope répondit :

 

« Non, je me suis tue dans l’intérêt de Rosanna. »

 

Ici, je crus utile d’ajouter :

 

« Et dans l’intérêt aussi de M. Franklin, mon enfant ; car si Rosanna a perdu la tête pour lui, il ne l’a pas su et en est tout à fait innocent. S’il quitte la maison aujourd’hui, laissons-le du moins partir sans emporter le chagrin de connaître la cruelle vérité. »

 

M. Cuff ajouta : « C’est parfaitement juste, »puis retomba dans le silence ; Il comparait intérieurement (à ce que je crus) l’opinion de Pénélope avec d’autres données qu’il gardait pour lui seul.

 

Au bout de la demi-heure, ma maîtresse me sonna. En me rendant chez elle, je rencontrai M. Franklin qui sortait du salon de sa tante. Il me prévint qu’elle désirait voir le sergent Cuff (en ma présence), et il ajouta qu’il avait lui-même deux mots à lui dire auparavant. Nous retournâmes à ma chambre, mais à mi-chemin il s’arrêta pour regarder un indicateur de chemins de fer placé dans le hall.

 

« Est-ce que vous songez vraiment à nous quitter, monsieur ? demandai-je ; miss Rachel reviendra à la raison, donnez-lui seulement du temps.

 

– Elle rentrera dans son bon sens, répondit M. Franklin, lorsqu’elle saura que je suis parti et qu’elle ne me verra plus. »

 

Je crus qu’il parlait ainsi par un ressentiment assez légitime des procédés de miss Rachel, mais j’étais dans l’erreur. Ma maîtresse avait remarqué dès le premier moment de l’arrivée des agents de police dans la maison, que le seul nom de M. Franklin suffisait pour exaspérer l’humeur de miss Rachel. Il aimait trop sa cousine pour n’avoir point cherché à se le dissimuler, mais il dut se rendre à l’évidence le jour où elle partit pour aller s’établir chez sa tante. Une fois ses yeux dessillés par la dureté de miss Rachel, il avait pris le seul parti qui convînt à un homme de cœur, celui de quitter la maison.

 

Ce qu’il avait à dire au sergent fut dit en ma présence, il lui fit savoir que lady Verinder était prête à reconnaître qu’elle s’était exprimée trop vivement ; qu’elle demandait si, après cette excuse offerte au sergent Cuff, celui-ci voudrait consentir à accepter ses honoraires et à abandonner l’affaire du diamant en la laissant dans son état actuel. M. Cuff répondit :

 

« Non, monsieur. Je reçois un salaire pour remplir mon devoir ; et je me refuse à le toucher avant que ma tâche soit accomplie.

 

– Je ne vous comprends pas, dit M. Franklin.

 

– Je vais alors m’expliquer, monsieur. Lorsque je fus appelé ici, j’entrepris de jeter quelque lumière sur la mystérieuse perte du diamant. Je suis prêt à dégager ma parole, mais seulement lorsque j’aurai soumis à lady Verinder la position telle qu’elle est actuellement, et que je lui aurai dit nettement les moyens à prendre pour assurer la réussite de nos recherches ; je serai alors déchargé de ma responsabilité. Lady Verinder décidera d’après cela ce qu’elle veut faire, et si elle m’autorise ou non à aller de l’avant ; alors seulement j’aurai rempli la mission que j’ai acceptée, et je recevrai mes honoraires. »

 

Le sergent Cuff nous fit souvenir ainsi en peu de mots que même un officier de police peut avoir une réputation à conserver ou à perdre ; son appréciation était d’ailleurs si juste qu’elle coupait court à toute discussion. Je me levai pour le conduire chez milady ; il demanda à M. Franklin s’il voulait assister à l’entrevue ; celui-ci répondit que non, à moins que lady Verinder n’en exprimât le désir. Puis se tournant vers moi, il me dit à l’oreille, pendant que le sergent me précédait :

 

« Je sais ce que cet homme va dire à ma tante au sujet de Rachel, et mon attachement pour elle me rend incapable à la fois de l’entendre et de rester maître de moi ; je préfère donc être seul. »

 

Je le laissai accoudé à ma fenêtre, le visage caché dans ses mains, malheureux et troublé, tandis que Pénélope guettait à la porte, toute prête à aller le consoler. À la place de M. Franklin je l’eusse fait entrer. Quand une femme vous a fait de la peine, il y a une certaine satisfaction à ouvrir votre cœur à une autre femme parce que neuf fois sur dix, celle-ci prendra parti pour vous. Après cela, peut-être appela-t-il ma fille lorsque je ne fus plus là ! et il faut rendre à Pénélope la justice de dire, qu’en ce cas, elle n’aura rien épargné pour arriver à consoler M. Franklin.

 

Pendant ce temps, le sergent Cuff et moi, nous arrivions chez milady.

 

À notre dernière conférence, elle était restée les yeux obstinément baissés sur un livre placé devant elle. Maintenant un changement heureux se manifestait dans son attitude. Le regard qu’elle dirigea sur le sergent ne le cédait pas en fermeté à celui de M. Cuff lui-même. Le caractère de la famille perçait dans toute sa physionomie : bref, je vis que le sergent allait avoir à faire à forte partie, du moment que ma maîtresse était résolue à affronter cette dure épreuve.

 

CHAPITRE XXI

Ce fut milady qui ouvrit la conversation après que nous nous fûmes assis.

 

« Sergent, dit-elle, j’ai peut-être bien des excuses à invoquer pour la manière inconsidérée dont je vous ai parlé il y a une demi-heure ; je ne désire pourtant pas diminuer mes torts, et je vous assure que, si je vous ai blessé, je le regrette. »

 

La bonne grâce de ces paroles et l’intention qu’y mettait ma maîtresse firent impression sur le sergent. Il demanda comme un acte de respect dû à lady Verinder la permission de se justifier. Il n’était pas admissible, dit-il, qu’on pût le rendre responsable de la catastrophe qui nous frappait tous, par la raison péremptoire qu’il avait le plus grand intérêt, pour son enquête, à ne rien dire ni faire qui pût inquiéter Rosanna Spearman. Il fit appel à cet égard à mon impartialité, et je ne pus que corroborer son affirmation. Là eût dû raisonnablement se terminer cette discussion.

 

Mais le sergent se décida à aller de l’avant avec la volonté, bien arrêtée, comme vous en pourrez juger, de forcer milady à subir l’explication la plus pénible qu’il pût lui donner.

 

« J’ai entendu, continua-t-il, attribuer le suicide de la pauvre fille à un motif plausible et qui pourrait être le vrai. Ce motif n’a aucun rapport avec l’affaire qui me concerne ici, mais je dois avouer que mon opinion penche d’un autre côté. Je persiste à croire qu’une inquiétude trop lourde pour son esprit, et relative au diamant, a seule poussé Rosanna au suicide. Je ne prétends pas connaître toute l’étendue et le détail de ces préoccupations, mais je crois qu’avec votre permission, milady, je puis vous indiquer la personne seule en état de décider si je me trompe ou non.

 

– Cette personne est-elle actuellement à la maison ? dit lady Verinder au bout d’un instant.

 

– Elle a quitté la maison, milady. »

 

On ne pouvait désigner plus clairement miss Rachel ; et il s’ensuivit un silence dont je crus ne jamais voir la fin.

 

Seigneur ! comme le vent et la pluie faisaient rage, pendant que j’attendais que l’un d’eux reprît la parole !

 

« Soyez assez bon pour vous exprimer plus clairement, dit lady Verinder. Faites-vous allusion à ma fille ?

 

– Oui, milady, » répondit le sergent brièvement.

 

Ma maîtresse avait son livre de chèques posé sur la table devant elle, lorsque nous étions entrés, sans doute pour s’acquitter envers le sergent. Elle le repoussa dans un tiroir. J’eus le cœur serré lorsque cette main, qui avait comblé son vieux serviteur de ses bienfaits, cette main que je demande à Dieu de tenir dans la mienne quand mon heure sera venue, je la vis trembler d’émotion !

 

« J’avais espéré, reprit doucement milady, que je pourrais récompenser vos services, et que vous nous auriez quittés en évitant que le nom de miss Verinder fût prononcé aussi ouvertement entre nous qu’en ce moment. Mon neveu vous a probablement parlé de mes intentions avant que vous vinssiez dans ma chambre ?

 

– M. Blake m’a transmis votre message, milady, et j’ai donné ma réponse à M. Blake.

 

– Je ne désire pas connaître les motifs de votre insistance ; après ce que vous venez de me dire, vous comprenez aussi bien que moi que vous avez été trop loin pour ne pas achever cette explication entre vous et moi. Je dois à ma fille, je me dois à moi-même, d’exiger que vous parliez, et cela ici même. »

 

Le sergent regarda l’heure à sa montre.

 

« Si j’avais eu le temps nécessaire, milady, j’eusse préféré vous communiquer ma pensée par écrit et non de vive voix. Mais si l’enquête doit se poursuivre, le temps est trop précieux pour le perdre à écrire. Je suis prêt à parler ; néanmoins le sujet sera pénible à traiter pour moi et il sera dur pour vous de m’entendre. »

 

Ici, ma maîtresse l’interrompit encore une fois.

 

« Je rendrai cette tâche moins pénible à vous et à mon fidèle serviteur et ami, dit-elle en me désignant, si je vous donne l’exemple de parler sans détour. Vous soupçonnez miss Verinder de nous tromper tous, en dissimulant la possession de son diamant, et cela dans quelque dessein tout personnel et secret. Est-ce vrai ?

 

– Parfaitement vrai, milady.

 

– Fort bien. Maintenant, avant que vous parliez, je puis affirmer, moi qui suis la mère de miss Verinder, qu’elle est absolument incapable de faire ce dont vous l’accusez. Vous ne la connaissez que depuis un jour ou deux ; moi je la connais depuis sa naissance. Établissez aussi fortement que vous le voudrez votre opinion sur elle, il vous sera impossible de m’offenser. Je suis sûre d’avance que, malgré toute votre habileté, vous avez été fatalement trompé par des circonstances qui ont égaré votre jugement. Remarquez-le bien, je ne possède aucune donnée particulière ; je suis aussi exclue que vous pouvez l’être de la confiance de ma fille. La seule raison que j’aie pour m’exprimer aussi positivement est celle que je viens de donner : « Je connais mon enfant. »

 

Elle se retourna vers moi, et me tendit sa main, que je baisai en silence. Puis :

 

« Vous pouvez continuer. » dit-elle au sergent avec un regard aussi assuré que jamais.

 

M. Cuff s’inclina. Les paroles de ma maîtresse n’avaient eu d’autre effet que d’adoucir l’expression de ses traits anguleux où semblait peinte maintenant une sorte de commisération. Quant à ébranler sa conviction, on voyait aisément que c’était peine perdue. Il s’établit dans son fauteuil, et commença son odieuse attaque contre la réputation de miss Rachel en ces termes :

 

« Il faut, milady, que je vous demande de bien vouloir envisager la question à mon point de vue en même temps qu’au vôtre. Pouvez-vous vous mettre pour un instant en mon lieu et place, moi qui me sens fort de mon expérience ? et voulez-vous me permettre de vous faire connaître en très-peu de mots ce que cette même expérience m’a appris ? »

 

Ma maîtresse fit un signe d’assentiment. Le sergent continua :

 

« Depuis vingt ans, j’ai eu à m’occuper de bien des cas de scandales domestiques, et cela sur un pied de confidence intime. Un des résultats de la connaissance du cœur humain que j’y ai acquise, et qui touche à ce qui nous occupe actuellement, peut se traduire en deux mots. Il n’est pas rare de voir des jeunes filles du rang le plus élevé avoir des dettes qu’elles n’osent avouer à leurs parents ou amis. Parfois le bijoutier et la marchande de modes en sont la cause. Souvent aussi, l’argent dont elles ont besoin a une destination que je ne veux pas spécifier par égard pour vos oreilles, et que d’ailleurs rien ne m’autorise à soupçonner ici. Veuillez ne pas perdre de vue ce que je viens de dire, et voyons si les événements auxquels j’ai assisté dans cette maison n’ont pas dû, de gré ou de force, réveiller ces souvenirs de ma longue expérience. »

 

M. Cuff sembla se recueillir un instant, puis il poursuivit sa démonstration avec une infernale clarté qui vous forçait à le comprendre, et une odieuse impartialité qui ne faisait grâce à personne.

 

« Mes premières informations relatives à la perte du diamant m’ont été fournies par l’inspecteur Seegrave. Il ne me laissa aucun doute sur son incapacité à mener l’affaire Une seule chose me frappa dans son rapport, c’était que miss Verinder eût refusé de se laisser interroger par lui, et lui eût parlé avec tant de dédain et de dureté. Ceci me parut assez étrange, mais je l’attribuai au manque de tact dont l’inspecteur avait dû faire preuve vis-à-vis de miss Verinder. Je mis cet incident dans un des coins de ma mémoire, et je commençai seul mon instruction de l’affaire.

 

« Elle se termina, s’il vous en souvient, par la découverte de la tache faite à la peinture de la porte, et par les renseignements que me fournit M. Franklin, lesquels me prouvèrent que la tache et la perte du joyau tenaient au même problème. Jusqu’alors je soupçonnais seulement que la Pierre de Lune avait été volée et qu’un des domestiques pouvait être l’auteur de ce vol. Fort bien ! mais arrivés à ce point, que se produit-il ? Miss Verinder sort à l’improviste de sa chambre et m’adresse la parole ; je remarque alors trois choses d’apparence suspecte contre cette jeune personne. Sa violente agitation, bien que vingt-quatre heures se soient écoulées depuis la disparition du diamant. Elle me traite comme elle avait traité déjà l’inspecteur Seegrave, et se montre mortellement irritée contre M. Franklin Blake. Je fais mentalement la réflexion suivante : Voici une jeune dame qui perd un joyau de grand prix, dont le caractère, ainsi que j’en puis juger moi-même, est impétueux et violent. Avec sa nature, et dans cette circonstance, que fait-elle ? elle manifeste la plus forte aversion contre M. Blake, contre l’inspecteur et contre moi, autrement dit contre les trois personnes qui toutes font de leur mieux pour lui faire retrouver son diamant ! Mon enquête arrivée là, ce n’est qu’alors, milady, que les leçons de mon expérience me reviennent ; car elle seule peut m’aider à comprendre l’inexplicable attitude de miss Rachel, et je la rapproche de celle de diverses autres jeunes dames auxquelles j’ai eu affaire. J’en conclus qu’elle a des dettes qu’elle n’ose avouer, et qu’il faut payer ; il s’ensuit que je me demande si la perte du diamant ne signifierait pas qu’il est secrètement mis en gage comme moyen de les acquitter. Qu’oppose milady à ces conclusions qui me sont suggérées par les souvenirs de ma carrière et d’une longue expérience ?

 

– Je répète ce que j’ai déjà dit, répondit ma maîtresse ; toutes ces circonstances vous ont bien naturellement induit en erreur. ».

 

Je ne disais rien de mon côté ; je ne sais par quel bizarre association d’idées Robinson Crusoé m’était revenu à l’esprit ; si le sergent Cuff avait pu en ce moment se trouver transporté dans une île déserte, et sans avoir même un Vendredi pour lui tenir compagnie, ni surtout un vaisseau pour le ramener, il se serait trouvé dans l’exacte situation où je souhaitais de le voir alors ! Remarquez que je suis pourtant un parfait chrétien, lorsque vous ne me demandez pas de pousser la pratique de mes vertus par trop loin ! mais ce qui me console, c’est que sous ce rapport beaucoup d’entre vous font absolument comme moi.

 

Le sergent reprit en ces termes :

 

« À tort ou à raison, milady, mon opinion une fois formée, la première chose à faire était de justifier cette opinion. Je demandai donc à examiner toutes les garde-robes de la maison ; c’était un moyen de découvrir le vêtement qui, selon toute probabilité, avait reçu la tache ; c’était aussi un moyen de vérifier l’hypothèse à laquelle j’étais arrivé. À quoi cela a-t-il abouti ? Ma proposition avait obtenu votre assentiment, celui de M. Blake et celui de M. Ablewhite. Miss Verinder seule a tout arrêté par son refus obstiné de suivre l’exemple général. Ce résultat me confirma dans mon jugement ; et il faut avouer que si M. Betteredge et vous, milady, refusez de vous ranger à mon opinion, c’est que vous restez singulièrement aveugles à ce qui s’est passé aujourd’hui même sous vos yeux. Comme vous l’avez entendu, j’ai dit à la jeune dame que son départ de la maison, dans les circonstances actuelles, mettrait un obstacle au succès de notre enquête. En dépit de cet avertissement, elle a persisté dans son étrange résolution. Chacun a pu voir également qu’au lieu de pardonner à M. Blake son active intervention pour faciliter mes recherches, elle l’a offensé publiquement sur le seuil de la maison de sa mère ! Quelle conclusion tirerons-nous de ces faits ? Si miss Verinder n’est pas impliquée dans la perte de la Pierre de Lune, que veut dire tout ce que je rappelle ici ? »

 

Cette fois, il regarda de mon côté. J’étais réellement effrayé de l’entendre accumuler ainsi preuve sur preuve contre miss Rachel, lorsque je sentais que, malgré mon ardent désir de la défendre, il m’était impossible de contester l’exactitude de ses assertions. Je me mets, Dieu merci, au-dessus des raisonnements, lorsque mes affections sont en cause ; cette bonne habitude m’aida à conserver ma croyance et à partager les convictions de milady qui étaient aussi les miennes ; j’y puisai une énergie nouvelle et je pris un air assuré vis-à-vis du sergent.

 

Profitez de mon exemple, je vous en conjure, mes bons amis ; vous surmonterez ainsi bien des menues vexations et bien des épreuves dans la vie. Placez-vous au-dessus des lois ordinaires de la raison pure, et vous verrez que vous parerez les coups de griffe de tous ces gens sensés qui vous égratignent sans merci, tout en vous assurant que c’est pour votre bien !

 

Ma maîtresse et moi, nous restions silencieux ; le sergent poursuivit. Seigneur Dieu ! quel agacement j’éprouvai en voyant le peu d’impression que lui faisait notre silence !

 

« Voilà les faits, milady, tels qu’ils se présentent contre miss Verinder seule. Il s’agit maintenant d’établir ceux qui s’élèvent à la fois et contre miss Verinder et contre la pauvre Rosanna Spearman. Revenons, si vous le voulez bien, au refus que fit votre fille de laisser examiner ses effets personnels ; après cet incident qui fixa mes soupçons, j’eus à me demander d’abord comment je dirigerais l’enquête, puis si miss Verinder n’avait pas quelque complice parmi les servantes de la maison. Après de longues réflexions, je me décidai à mener l’affaire d’une façon contraire aux traditions accoutumées de la police, et cela par le motif suivant : j’étais en présence d’un scandale domestique, et je me devais à moi-même de le circonscrire dans le cercle de la famille. Faire le moins de bruit possible, et y mêler le moins d’étrangers que je le pourrais, c’était le mieux. Quant à la marche habituelle qui consiste à arrêter les gens préventivement, à les traduire devant les magistrats, et le reste, il ne fallait pas y songer, du moment que, comme je le croyais, la fille de lady Verinder était au fond de toute cette affaire. Dans cet état de choses, je pensai qu’avec sa position dans la maison, sa profonde connaissance des domestiques, son zèle pour les intérêts de la famille, M. Betteredge serait l’agent le plus sûr et le plus convenable dont je pusse me servir.

 

« J’avais songé d’abord à M. Blake, mais là je rencontrai un obstacle imprévu. Il découvrit, lui, presque dès le début la portée de mes soupçons, et son attachement pour miss Verinder rendit impossible notre entente mutuelle. Si je vous fatigue, milady, par tant de détails, c’est afin de bien vous prouver combien je tenais à ce que l’affaire ne sortît pas du cercle de votre famille ; je suis le seul étranger initié à ces particularités, et ma carrière tout entière dépend de ma discrétion. »

 

Ici, je sentis que ma carrière demandait au contraire que je ne gardasse pas le silence. À l’âge où j’étais parvenu, être représenté à ma maîtresse comme une sorte d’agent de police subalterne, encore une fois, c’était plus que ma charité chrétienne n’en pouvait supporter.

 

« Je désire affirmer devant milady, dis-je, que je n’ai jamais à ma connaissance trempé un seul moment dans ces abominables manœuvres de police, et cela en aucune façon ! Je défie le sergent Cuff de me contredire ! »

 

Ayant donné ainsi un libre cours à mon indignation, je me sentis plus satisfait. Milady m’honora d’une petite tape amicale sur l’épaule ; je dirigeai sur le sergent le regard de l’honnêteté indignée, curieux de juger de l’effet que lui ferait enfin une pareille déclaration ! M. Cuff me regarda avec la douceur d’un agneau, et parut m’apprécier mieux que jamais !

 

Milady l’engagea à poursuivre son maudit informé.

 

« Je vois que vous avez fait de votre mieux, dit-elle, et dans le sens de ce qui vous semblait être mon intérêt évident. Je suis prête à entendre ce qu’il vous reste à dire.

 

– Le point que j’aborderai maintenant, reprit le sergent, concerne Rosanna Spearman. Milady peut se rappeler que je reconnus tout de suite cette jeune fille, lorsqu’elle nous apporta le livre de blanchissage. Jusqu’alors, je doutais que miss Verinder se fût confiée à quelqu’un de la maison ; je changeai d’avis en voyant Rosanna, et je soupçonnai cette dernière d’être mêlée à la disparition de la Pierre de Lune. La pauvre créature a péri misérablement, et, maintenant qu’elle n’est plus, je désire vous convaincre que je n’ai pas usé envers elle d’une sévérité excessive. S’il s’était agi d’un vol ordinaire, je n’en aurais pas, dans ma pensée, accusé Rosanna plus qu’aucun autre des domestiques de la maison, car notre expérience des femmes sorties des refuges nous, apprend que, mises à l’épreuve dans un service régulier, bien traitées par leurs maîtres, elles se conduisent pour la plupart honnêtement, ont un repentir sincère et se rendent dignes de l’intérêt qu’on leur témoigne.

 

« Mais ici il y avait, selon moi, une fraude préméditée au fond par le détenteur du diamant. Je fis donc, en suivant toujours mon point de vue, cette réflexion-ci par rapport à Rosanna : miss Verinder se bornerait-elle (milady m’excusera) à nous laisser croire à la perte du diamant ? ou bien pousserait-elle la duplicité plus loin et ferait-elle naître en nous la conviction que le joyau avait été volé ? Dans ce dernier cas, le passé de Rosanna la désignait entre tous à nos soupçons ; vous, milady, et moi, nous nous trouvions ainsi amenés sur une fausse piste. »

 

Était-il possible, me demandai-je à moi-même, de présenter les choses sous un aspect plus affreux contre miss Rachel et Rosanna ? Oui, c’était possible, comme vous allez le voir.

 

« J’avais, continua-t-il, une raison plus forte encore pour suspecter Rosanna. Qui eût pu faciliter à miss Verinder le moyen d’emprunter de l’argent sur la garantie de la Pierre de Lune ? Rosanna Spearman. Aucune jeune fille du rang de miss Verinder ne pouvait se risquer dans une pareille entreprise, et il lui fallait absolument un intermédiaire. Personne dès lors n’était plus propre à cet emploi que cette fille, car votre housemaid, lorsqu’elle était voleuse de profession, était une voleuse de haut parage ; je la savais en relations avec un des rares usuriers de Londres qui fussent en mesure d’avancer une somme importante sur un joyau aussi remarquable que l’était la Pierre de Lune, et cela sans faire de questions gênantes et sans imposer des conditions trop incommodes. Retenez bien cette particularité, milady, et laissez-moi vous démontrer jusqu’à quel degré les actes de Rosanna et les conséquences toutes simples à en tirer ont dû fortifier ma conviction. »

 

Le sergent passa alors en revue tout ce que vous connaissez déjà de la manière d’agir de Rosanna, et vous comprendrez aisément combien cette partie de son rapport était logiquement accablante pour la mémoire de la pauvre fille. Ma maîtresse elle-même fut réduite au silence, et ne trouva aucune réponse à lui opposer lorsqu’il eut fini. Cela parut importer fort peu à M. Cuff ; il continua à parler aussi tranquillement qu’avant. Le diable l’emporte avec son calme !

 

« Vous possédez maintenant, milady, tous les détails de l’affaire aussi bien que moi ; il me reste à vous soumettre ce que je compte faire ; je ne vois que deux moyens de conduire l’enquête à bonne fin. L’un d’eux me paraît certain ; l’autre, j’en conviens, n’est qu’une expérience hardie à tenter. Milady décidera ; faut-il parler d’abord du moyen le plus sûr ? »

 

Ma maîtresse lui laissa le choix.

 

« Merci, dit le sergent, milady me laissant libre de choisir, je commence par indiquer celui des deux procédés que je juge infaillible. Que miss Verinder séjourne à Frizinghall ou qu’elle revienne ici, je me propose de surveiller soigneusement tout ce qu’elle fera, les personnes qu’elle verra, ses promenades et les lettres qu’elle écrira et recevra.

 

– Après ? dit ma maîtresse.

 

– Je demanderai à milady la permission d’introduire ici, pour remplacer la défunte housemaid, une femme dont je puis garantir la discrétion, et qui est accoutumée à cette sorte d’enquêtes secrètes.

 

– Ensuite ? fit ma maîtresse.

 

– Enfin et pour finir, je compte charger un de mes collègues de faire quelques conventions avec le prêteur sur gages dont je vous ai parlé tout à l’heure, et dont l’adresse a dû être donnée par Rosanna à miss Verinder. Je ne nie pas que cette manière d’agir ne prenne du temps et ne demande de l’argent, mais le résultat en est certain ; nous formons un cercle autour de la Pierre de Lune, et le resserrons Jusqu’à ce que nous trouvions la Pierre de Lune entre les mains de miss Verinder, à supposer qu’elle ne s’en soit point dessaisie. Si, pressée par ses dettes, elle se décide à envoyer son diamant à l’usurier, alors nous avons un agent tout prêt, et le joyau n’est pas plus tôt arrivé à Londres qu’il s’en saisit. »

 

Blessée d’entendre parler de sa fille dans de pareils termes, ma maîtresse s’exprima pour la première fois avec colère.

 

« Regardez cette proposition comme absolument écartée, dit-elle ; et veuillez nous faire connaître votre second moyen de poursuivre l’enquête.

 

– L’autre moyen, répondit le sergent avec le même calme, c’est de tenter une épreuve assez hardie. Je crois me rendre compte de la nature de miss Verinder ; je la juge parfaitement capable de commettre un acte d’audacieuse dissimulation ; mais son caractère est trop vif (selon moi) et encore trop peu habitué à tromper, pour qu’elle soutienne son rôle dans de petites choses, et sache se contenir toujours et quand même. Dans l’affaire qui nous occupe, elle a, à plusieurs reprises, laissé éclater ses sentiments ? alors même qu’il était de son intérêt évident de les dissimuler. C’est sur cette particularité de son caractère que je compte agir ; je désire lui causer une violente émotion, et dans des circonstances qui soient de nature à la toucher au vif ; pour parler franchement, je veux apprendre à miss Verinder, sans qu’elle y soit préparée, la mort de Rosanna ; j’aurai peut-être la chance de voir ses bons sentiments se réveiller soudain et la pousser à un aveu spontané. Milady, acceptez-vous ma proposition ? »

 

À mon infinie surprise, ma maîtresse répondit sur-le-champ :

 

« Oui, je l’accepte.

 

– La chaise est attelée, dit le sergent ; j’ai bien l’honneur de saluer milady. »

 

Celle-ci l’arrêta d’un signe.

 

« On fera appel aux meilleurs sentiments de ma fille, comme vous le désirez, dit-elle ; mais je réclame le droit, moi sa mère, de la soumettre personnellement à cette épreuve. Vous voudrez bien rester ici ; moi je pars pour Frizinghall. »

 

Le célèbre Cuff resta pour la première fois de sa vie muet d’étonnement comme un simple mortel.

 

Ma maîtresse sonna et fit demander son waterproof. La pluie tombait toujours à flots, la voiture fermée était partie avec miss Rachel ; j’essayai donc de dissuader milady de braver un pareil temps, mais ce fut peine perdue ! Elle ne voulut même pas accepter l’offre que je lui fis de l’accompagner afin de la garantir avec un parapluie ; la chaise avança avec le groom.

 

« Vous pouvez compter, dit-elle en parlant au sergent, sur deux choses. Je tenterai l’épreuve sur miss Verinder aussi hardiment que vous pourriez le faire vous-même, et je vous en ferai connaître le résultat de vive voix ou par lettre, dès ce soir, avant que le dernier train parte pour Londres. »

 

Elle monta dans la voiture, prit les rênes en main, et se rendit à Frizinghall.

 

CHAPITRE XXII

J’eus le loisir après le départ de ma maîtresse de m’occuper du sergent Cuff. Je le trouvai assis bien à l’aise dans un coin du hall, consultant son agenda et retroussant malicieusement les coins de sa bouche.

 

« Vous prenez quelques notes sur l’affaire ? dis-je.

 

– Non, répondit-il ; je regarde quel est mon plus prochain engagement.

 

– Oh ! fis-je, vous regardez donc le vôtre ici comme terminé ?

 

– Je crois lady Verinder, répondit le sergent, une des femmes les plus habiles de l’Angleterre. Je crois aussi qu’une rose est plus agréable à contempler qu’un diamant. Où est le jardinier, monsieur Betteredge ? »

 

Il n’y eut pas moyen d’en tirer un seul mot de plus à propos de la Pierre de Lune ; il semblait ne plus porter le moindre intérêt à l’enquête, et il persista à ne s’occuper que du jardinier. Une heure après, je les entendis derechef disputer à haute voix dans la serre, et sur l’éternel sujet de l’églantier.

 

J’eus ensuite à demander à M. Franklin s’il comptait toujours nous quitter par le train de l’après-midi ; après qu’il eut appris les détails et le résultat de la conférence tenue chez milady, il se décida à attendre les nouvelles de Frizinghall. Ce changement de projet, si simple et sans importance, pour tout autre, tourna tout différemment pour M. Franklin. Il eut pour effet de le laisser incertain, inoccupé, et avec tout le loisir imaginable pour aider ses billevesées étrangères à ressortir de son cerveau comme feraient des rats cherchant à s’échapper d’un sac.

 

Tour à tour Anglo-Italien, Anglo-Allemand et Anglo-Français, il ne fit qu’entrer dans chaque pièce et en sortir, sans parler d’autre chose que des procédés de miss Rachel envers lui et sans avoir personne autre que moi à qui il pût s’adresser. C’est ainsi, par exemple, que je le trouvai dans la bibliothèque : il était assis sous une carte de l’Italie moderne, et s’étendait sur le détail de ses chagrins, seul moyen qu’il eût imaginé d’y remédier.

 

« Je me sens plein d’aspirations généreuses, Betteredge ; mais qu’en ferai-je maintenant ? Bien des qualités dorment au fond de moi que Rachel m’eût aidé à mettre en lumière. »

 

Il devint si éloquent sur le chapitre de ses facultés perdues, et de ses regrets à leur sujet, que je ne sus où trouver dans mon imagination de quoi le consoler, jusqu’au moment où j’eus l’heureuse inspiration de recourir à l’infaillible Robinson Crusoé. Je trottinai jusqu’à ma chambre ; quand j’en revins avec ce livre incomparable, plus personne dans la bibliothèque ! Je dus me contenter d’un tête-à-tête avec la carte de l’Italie moderne.

 

Je cherchai M. Franklin au salon. Son mouchoir de poche oublié sur le parquet témoignait de son passage, et la pièce vide, de sa sortie ; de là, j’en vins à la salle à manger ; je m’y rencontrai avec Samuel, armé de biscuits et d’un verre de Xérès, en arrêt dans le vide. Un instant auparavant, M. Franklin avait sonné à tout rompre, pour demander quelques rafraîchissements, et dès qu’ils parurent grâce à l’entremise empressée de Samuel, M. Franklin s’était éclipsé, pendant que la sonnette résonnait encore.

 

Je le trouvai enfin dans le petit salon du matin. Il était à la fenêtre, et traçait avec le doigt des hiéroglyphes sur les carreaux humides.

 

« Votre xérès vous attend, monsieur, lui dis-je. »

 

J’aurais aussi bien pu m’adresser aux quatre murs de la chambre ; il était plongé dans ses méditations, à ne pouvoir l’en faire sortir.

 

« Comment vous expliquez-vous la conduite de Rachel, Betteredge ? fut toute la réponse que j’en reçus.

 

Ne sachant que répondre à une pareille question, je tirai de ma poche Robinson Crusoé. J’étais convaincu que, si nous nous en donnions la peine, nous y trouverions l’explication demandée ; mais M. Franklin referma le livre, et se lança sur-le-champ dans son galimatias anglo-allemand.

 

« Pourquoi n’y pas jeter un coup d’œil ? disait-il, comme si je m’y fusse opposé ! Pourquoi diable perdre patience, Betteredge, quand la patience seule nous fera parvenir à la vérité ? Ne m’interrompez donc pas. La conduite de Rachel est très-facile à comprendre, si nous lui donnons le bénéfice du point de vue objectif d’abord, du subjectif ensuite, et de l’objectif-subjectif pour conclure. Que savons-nous ? Que la perte du diamant a eu lieu jeudi matin, et l’a jetée dans un état d’excitation nerveuse, dont elle n’est pas encore remise.

 

« Vous ne nierez pas le point de vue objectif jusque-là ! Très-bien, alors cessez de m’interrompre. L’état nerveux admis, comment espérer qu’elle eût agi différemment ? En argumentant de la sorte, c’est-à-dire en induisant des causes intérieures les effets extérieurs, où arrivons nous ? Nous arrivons au point de vue subjectif. Je vous défie de combattre le subjectif. Très-bien ; alors que s’ensuit-il ? Mon Dieu ! une chose bien simple, l’aperçu objectif-subjectif ! Rachel, à le bien prendre, n’est plus Rachel, mais une personne autre. Est-ce que je m’inquiète d’être maltraité par une autre personne ? Vous êtes assez peu raisonnable, Betteredge, cependant c’est une chose dont il vous sera difficile de m’accuser.

 

« Enfin à quoi aboutissent mes considérations ? À me rendre parfaitement heureux et satisfait, malgré votre maudite étroitesse d’esprit anglaise et vos préjugés. Où est mon xérès ? »

 

Une telle confusion s’était faite dans mon cerveau que je n’étais pas bien sûr de n’avoir pas sur mes épaules la tête de M. Franklin au lieu de la mienne. Sous cette déplorable influence, je me décidai pourtant à faire trois choses qui durent rentrer dans l’ordre objectif. Je donnai à M. Franklin son xérès ; je me retirai chez moi, et je demandai des consolations à la pipe de tabac la plus réconfortante que j’aie souvenir d’avoir fumée.

 

N’allez pas croire toutefois que je fus quitte à si bon marché de M. Franklin, Pendant qu’il continuait son manège d’allées et venues du salon au hall, il fut attiré du côté des offices par l’odeur du tabac. Alors il se rappela soudain qu’il avait été assez simple pour renoncer à fumer afin de complaire à miss Rachel, En un clin d’œil, il fit invasion chez moi avec son étui à cigares et repartit sur son inépuisable texte qu’il traita cette fois dans le goût français, c’est-à-dire d’une façon légère, piquante et sceptique.

 

« Donnez-moi du feu, Betteredge. Est-il croyable qu’un aussi vieux fumeur que moi n’ait pas su découvrir qu’un étui à cigares contient un spécifique infaillible contre tous les mauvais traitements des femmes ! Suivez mon raisonnement, je vous le prouverai en deux mots. Vous choisissez un cigare, vous l’essayez, et vous le trouvez mauvais. Que faire en ce cas ? Le jeter et en allumer un autre ; maintenant voici l’application du système ! vous choisissez une femme, vous l’essayez et elle vous brise le cœur. Imbécile, traitez-la comme vous avez traité votre mauvais cigare. Mettez-la de côté, et recommencez l’épreuve avec une autre ! »

 

Je hochai la tête ; tout cela était très-spirituel sans nul doute, mais mon expérience ne m’avait rien appris de semblable.

 

« Du temps de feu Mrs Betteredge, dis-je, je fus tenté plus d’une fois d’essayer de votre philosophie, monsieur Franklin ; mais la loi est formelle, elle vous oblige à fumer tout votre cigare, monsieur, une fois que vous l’avez choisi ! »

 

Je soulignai mon observation d’un clignement d’yeux ; M. Franklin éclata de rire, et nous fûmes aussi gais que des pinsons, jusqu’à ce qu’un nouveau côté de son caractère vint à surgir. Nous passâmes ainsi notre temps, pendant que le sergent et le jardinier disputaient sur les roses, et jusqu’à l’arrivée des nouvelles de Frizinghall.

 

La chaise revint une bonne demi-heure plus tôt que je ne l’attendais. Milady s’était décidée à rester quant à présent chez sa sœur. Le groom rapportait deux lettres de ma maîtresse, l’une adressée à M. Franklin et l’autre à moi. J’envoyai sa lettre à M. Franklin que ses pérégrinations venaient de conduire pour la seconde fois dans la bibliothèque, et j’allai lire la mienne chez moi. Un chèque qui en tomba m’apprit, avant de l’avoir lue, que la cessation de l’enquête relative à la Pierre de Lune était chose décidée.

 

Je fis prier le sergent de venir me trouver. Il arriva, l’esprit encore plein du jardinier et des églantiers, déclarant que jamais on ne tomberait sur une créature aussi entêtée que M. Begbie ; je dus le prier de mettre ces niaiseries de côté pour un moment, et de donner son attention à des affaires plus sérieuses. Sur ce, il fit un effort qui lui permit d’apercevoir la lettre que je tenais.

 

« Ah ! fit-il de son air indolent, vous avez eu des nouvelles de milady ; me concernent-elles, monsieur Betteredge ?

 

– Vous en jugerez par vous-même, sergent. »

 

Je lui lus donc la lettre suivante en l’accentuant de mon mieux :

 

« Mon bon Gabriel, je vous prie de faire connaître au sergent Cuff que j’ai tenu ma promesse vis-à-vis de lui, en ce qui touche Rosanna Spearman. Miss Verinder déclare sur l’honneur qu’elle n’a jamais dit un mot en particulier à Rosanna depuis que cette infortunée était entrée à mon service. Elles ne se sont pas rencontrées, même accidentellement, pendant la nuit où le diamant fut perdu, et aucune communication n’a eu lieu entre elles depuis le jeudi matin, où l’alarme fut donnée dans la maison, jusqu’au samedi, jour où miss Verinder nous quitta. Voilà donc l’affirmation qui a suivi la brusque annonce que j’ai faite à ma fille du suicide de Rosanna Spearman. »

 

Arrivé à ce point de ma lecture, je levai les yeux, et je demandai au sergent Cuff ce qu’il pensait de cette partie de la lettre.

 

« Je ne ferais que vous offenser si j’exprimais mon opinion, répondit le sergent ; continuez, monsieur Betteredge, dit-il avec la plus exaspérante résignation ; continuez. »

 

Quand je pense que cet homme avait l’audace de se plaindre de l’obstination de notre jardinier, la langue me démangeait pour continuer en d’autres termes que ceux employés par ma maîtresse. Cette fois-ci pourtant, mes sentiments chrétiens prirent le dessus. Je poursuivis la lecture de la lettre :

 

« Après avoir suivi le conseil de l’officier de police dans cette première tentative faite auprès de miss Verinder, je lui parlai ensuite de la façon que je crus la plus propre à l’émouvoir.

 

« En deux occasions différentes, avant que ma fille quittât mon toit, je l’avais avertie qu’elle s’exposait à des soupçons de la nature la plus fâcheuse. Je lui ai dit à cette heure que mes craintes ne s’étaient que trop réalisées. Sa réponse, conçue en termes aussi nets et aussi catégoriques que possible, a été celle-ci : d’abord elle ne doit d’argent à aucune créature humaine ; en second lieu, le diamant n’est pas entre ses mains et n’y a pas été un seul instant, depuis qu’elle l’a serré mercredi soir dans le tiroir du meuble indien. La confiance que ma fille m’a témoignée s’est arrêtée là. Elle se renferme dans un mutisme absolu lorsqu’on lui demande de s’expliquer sur le fait de la disparition du diamant ; elle refuse avec larmes, bien que je la conjure de parler par égard pour moi, « Un jour viendra où vous saurez pourquoi je reste indifférente aux soupçons, et pourquoi, même avec vous, je ne me dépars point de mon silence. J’ai largement mérité la pitié de ma mère, je n’ai rien fait pour mériter son mépris. »

 

« Ce sont là les propres paroles de ma fille.

 

« Après ce qui s’est passé entre M. Cuff et moi, je crois, convenable que, bien qu’il nous soit étranger, vous l’instruisiez du langage tenu par miss Verinder. Lisez-lui donc ma lettre et remettez-lui le chèque ci-inclus.

 

« En renonçant à ses services, j’ajoute que je suis pleinement convaincue de son honnêteté et de son intelligence, mais j’ai la persuasion aussi que les circonstances l’ont induit en erreur. »

 

La lettre finissait là. Avant de tendre le chèque au sergent, je lui demandai s’il avait quelque observation à faire.

 

« Mon devoir ne me force pas, monsieur Betteredge, répondit-il, à faire des remarques sur une affaire qui ne me regarde plus. »

 

Je lui jetai le chèque à travers la table.

 

« Admettez-vous au moins cette partie de la lettre de milady ? » demandai-je avec indignation.

 

Le sergent lut le montant du papier, et ses sourcils s’élevèrent sous l’impression qu’il reçut de la libéralité de milady.

 

« Le prix attaché à mon labeur est estimé ici trop généreusement pour que je ne cherche pas à m’acquitter. Je m’en souviendrai, monsieur Betteredge, lorsque l’occasion se présentera de ne pas l’oublier.

 

– Que voulez-vous dire ? demandai-je.

 

– Milady a fort habilement étouffé l’affaire pour le moment, dit le sergent. Mais un scandale de famille comme celui-ci est de ceux qui éclatent de nouveau, alors qu’on s’y attend le moins. Nous aurons plus de besogne sur les bras, monsieur, que vous ne vous en doutez, et cela avant que la Pierre de Lune soit de plusieurs mois plus vieille. »

 

Si ces paroles et la manière dont il les prononça avaient un sens, voici évidemment ce qu’il voulait dire. La lettre de ma maîtresse n’avait fait que lui prouver que miss Rachel était assez endurcie pour résister à l’appel le plus pressant qui pût lui être fait, et qu’elle trompait sa mère dans une circonstance aussi solennelle, par une série d’abominables mensonges. Je ne sais comment d’autres à ma place eussent répondu au sergent ; pour moi, je lui dis sans plus de détours :

 

« Sergent Cuff, je considère votre dernière observation comme une insulte faite à lady Verinder et à sa fille !

 

– Monsieur Betteredge, veuillez la considérer plutôt comme un avertissement pour vous-même, et vous serez ainsi plus près de la vérité. »

 

Si animé de colère que je fusse, l’infernale assurance avec laquelle il s’exprimait me ferma la bouche.

 

J’allai vers la fenêtre pour me calmer ; la pluie avait cessé, et qui vis-je dans la cour ? Le jardinier, M. Begbie, qui attendait là le moment de reprendre sa controverse avec le sergent.

 

« Mes compliments à M. Cuff, dit le jardinier dès qu’il m’aperçut. S’il compte aller à pied à la station, je me ferai un plaisir de l’accompagner.

 

– Quoi, s’écria le sergent, derrière moi, n’êtes-vous donc pas encore convaincu ?

 

– Du diable si je le suis le moins du monde ! répondit M. Begbie.

 

– Alors j’irai avec vous à la station !

 

– En ce cas, nous nous rencontrerons à la grille. »

 

J’étais, comme vous le savez, fort irrité, mais quelle colère tiendrait contre une interruption aussi comique ? Le sergent s’aperçut de mon changement d’humeur, et en profita pour placer un mot opportun.

 

« Allons, allons, dit-il, pourquoi ne pas porter sur mon opinion le même jugement que milady ? pourquoi ne pas dire que les circonstances ont servi à me tromper ? »

 

Partager sur un point quelconque le sentiment de milady, c’était une satisfaction à laquelle je ne pouvais rester indifférent, alors même qu’elle m’était offerte par un homme comme le sergent.

 

Je repris donc mon calme ordinaire, et traitai toute autre opinion que celle de milady et la mienne, sur miss Rachel, avec un souverain dédain. La seule chose que je ne pus faire fut de chasser de mon esprit la préoccupation de la Pierre de Lune ! Mon bon sens eût dû m’avertir de laisser dormir en paix ce sujet, mais non. Les vertus qui distinguent la présente génération n’étaient pas encore inventées de mon temps !

 

Le sergent m’avait piqué au vif, et bien que je le contemplasse avec mépris, je n’en sentais pas moins la blessure ; aussi je ne pus avoir ni cesse ni repos que je n’eusse ramené sur le tapis la lettre de milady.

 

« Ma conviction est pleinement formée, sergent, lui dis-je, mais n’y faites pas attention ; allez, allez, comme s’il s’agissait de me convertir. Vous trouvez que miss Rachel ne doit pas être crue sur sa parole, et vous dites que nous entendrons parler de nouveau de la Pierre de Lune. Développez votre opinion, sergent, fis-je en concluant de l’air le plus léger, développez-la. »

 

Au lieu de s’offenser, M. Cuff saisit ma main et la serra à me la briser.

 

« Je prends le ciel à témoin, dit sérieusement cet étrange personnage, que j’entrerais dès demain en maison, monsieur Betteredge, si j’étais assez heureux pour y vivre avec vous ! Dire que vous êtes aussi naïf qu’un enfant, c’est faire à ceux-ci un compliment que neuf sur dix ne mériteraient guère ! Là, là, ne nous disputons plus. Vous viendrez à bout de moi plus aisément que vous ne le croyez ; je ne dirai plus un seul mot sur lady Verinder ni sur sa fille. Je me ferai seulement prophète, et cela pour une fois et dans votre intérêt. Je vous ai prévenu que vous n’en aviez pas fini avec la Pierre de Lune : bien ; maintenant je vous ferai en partant trois prédictions qui se réaliseront dans l’avenir et qui, je crois, s’imposeront à votre attention, que vous le vouliez ou non. »

 

Sans me laisser émouvoir : « Continuez, » lui dis-je du même ton léger que j’avais pris auparavant.

 

« Premièrement, reprit le sergent, vous apprendrez quelque chose par le fait des Yolland, lorsque la poste aura distribué la lettre de Rosanna à Cobb’s Hole lundi prochain. »

 

Ces mots produisirent sur moi l’effet d’une douche d’eau froide. La justification de miss Rachel n’avait éclairci en rien la conduite de Rosanna ; la confection du nouveau vêtement, la disparition de celui qui avait été taché, enfin tout l’ensemble des faits suspects subsistait dans son entier.

 

Et dire que je n’y avais plus songé, jusqu’au moment où le sergent me le rappelait ainsi !

 

« En second lieu, reprit ce dernier, vous entendrez parler des trois Indiens ; et cela dans le voisinage, si miss Rachel y reste ; à Londres, si elle s’y rend. »

 

Comme je ne me souciais plus aucunement des trois jongleurs et que j’étais profondément convaincu de l’innocence de ma jeune maîtresse, je pris aisément mon parti de cette seconde prophétie.

 

« Nous voici édifiés sur deux des choses qui doivent arriver, dis-je ; voyons maintenant la troisième.

 

– En troisième et dernier lieu, dit M. Cuff, vous entendrez parler tôt ou tard du prêteur sur gages dont j’ai pris deux fois déjà la liberté de vous entretenir. Donnez-moi votre agenda, et j’y inscrirai son nom et son adresse, de façon qu’il ne puisse y avoir aucune erreur si ma prévision se réalise. »

 

Il écrivit en effet sur une feuille : « M. Septimus Luker, Middlesex-Place, Lambeth, Londres. »

 

« Voilà, dit-il en me montrant cette adresse, les derniers mots avec lesquels je vous importunerai au sujet de la Pierre de Lune. Le temps nous apprendra si j’ai tort ou raison. J’emporte, monsieur, un attachement sincère pour vous, et je crois que ce sentiment nous fait honneur à tous deux. Si nous n’avons pas l’occasion de nous rencontrer avant que je prenne ma retraite, j’espère qu’alors vous viendrez me voir dans une petite maison près de Londres, sur laquelle j’ai jeté mon dévolu. Il se trouvera des allées gazonnées dans mon jardin, vous pouvez bien y compter, monsieur Betteredge ; et quant à la rose mousseuse blanche…

 

– Le diable lui-même ne ferait pas pousser la rose mousseuse blanche, si vous ne la greffez pas d’abord sur l’églantier, » cria une voix sous la fenêtre.

 

Nous nous retournâmes tous deux, et nous vîmes l’éternel M. Begbie qui, dans son ardeur de controverse, n’avait pas eu la patience d’attendre plus longtemps à la grille.

 

Le sergent me serra la main, et s’élança dans la cour plus ardent que jamais, de son côté, à la discussion.

 

« Questionnez-le au sujet de la rose mousse, lorsqu’il sera revenu, et voyez si je lui aurai laissé un seul bon argument sur lequel s’appuyer, » me cria le célèbre Cuff, m’interpellant par la fenêtre ouverte.

 

Je voulus les calmer à l’aide du procédé qui m’avait déjà réussi une fois :

 

« Messieurs, fis-je, en ce qui concerne les roses mousseuses, il y a beaucoup à dire pour et contre. »

 

Bah ! autant eût valu se mettre à « siffler pour faire danser des pierres, » selon le proverbe irlandais !

 

Ils partirent ensemble, argumentant sans se rien céder ; au moment où je les perdis de vue, M. Begbie secouait sa tête obstinée et le sergent le tenait par le bras comme un prisonnier remis à sa garde.

 

Eh bien ! je ne pouvais me défendre d’aimer le sergent, quoique je l’eusse en grippe pendant tout ce temps-là.

 

Expliquez-vous un peu cela ! Vous allez au reste, ami lecteur, être bientôt à l’abri de mes contradictions. Une fois que je vous aurai narré le départ de M. Franklin, l’histoire de cet étrange samedi sera complète.

 

Il me restera à vous faire connaître certains événements qui survinrent dans le courant de la semaine suivante ; alors ma part contributive dans l’histoire du diamant sera achevée, et je passerai la plume à la personne désignée pour continuer mon travail.

 

Si vous êtes las de me lire autant que je le suis d’écrire, quelle joie ce sera pour vous et pour moi, Seigneur, de voir arriver la fin de ce récit !

 

CHAPITRE XXIII

J’avais fait tenir prête la chaise à poney pour le cas où M. Franklin persisterait à nous quitter cette nuit ; la vue de ses bagages, qui le précédaient lui-même, m’apprit qu’il avait su pour une fois prendre, puis tenir une résolution.

 

« Vous êtes donc bien décidé, monsieur ? lui dis-je, quand je le rencontrai dans le hall ; pourquoi ne pas laisser à miss Rachel le bénéfice de quelques jours de plus ? pourquoi ne pas attendre ici ? »

 

M. Franklin avait dépouillé tout vernis artificiel au moment de nous dire adieu.

 

Au lieu de me répondre, il mit entre mes mains la lettre que milady m’avait adressée pour lui ; elle ne contenait en grande partie qu’une répétition de ce que me disait la mienne ; mais quelques lignes relatives à miss Rachel la terminaient ; si elles n’éclaircissaient rien de plus, elles expliquaient au moins la persistance de M. Franklin dans sa détermination.

 

« Vous serez surpris, je n’en doute pas, disait sa tante, que je permette à ma fille de me tenir ainsi dans l’ignorance. Un diamant d’une valeur de vingt mille livres a été perdu, et j’ai lieu de supposer que le secret de sa disparition n’en est pas un pour Rachel, mais que l’obligation de se taire lui a été mystérieusement imposée par une ou plusieurs personnes à moi inconnues, et dans un but que je ne puis même deviner. Peut-on concevoir que je me laisse ainsi mystifier ? Oui, si l’on tient compte de l’état actuel de Rachel. Elle est en proie à une agitation nerveuse qui fait peine à voir, et je n’ose aborder le sujet de la Pierre de Lune avant que le temps ait eu le pouvoir de la calmer ; pour atteindre ce but, je n’ai pas hésité à renvoyer l’officier de police ; son habileté reconnue a été impuissante à pénétrer le mystère qui nous enveloppe ; un étranger ne peut plus rien pour nous, sa présence ajoute à mes souffrances morales, et Rachel est prise vertige à la seule mention de son nom.

 

« Mes projets sont fixés ; je compte en ce moment mener Rachel à Londres afin d’essayer ce que pourra sur elle un changement complet d’air et de vie, et aussi pour y consulter un médecin expérimenté. Puis-je espérer le plaisir de vous revoir en ville ? Mon cher Franklin, vous devez, de votre côté, imiter ma patience et attendre, comme je le fais, une occasion plus propice. Dans la triste situation d’esprit où elle se trouve, Rachel regarde encore comme une offense inouïe le concours précieux que vous nous avez prêté dans l’enquête du diamant. Involontairement, dans cette obscure affaire, vos démarches ont ajouté à ses anxiétés, car peu s’en est fallu, grâce à vous, que son secret ne fût découvert.

 

« Je ne saurais trouver une excuse pour la persistance malveillante avec laquelle elle s’ingénie à vous rendre responsable de circonstances qu’aucun de nous ne pouvait prévoir ; tout ce que je vous répète ici, c’est qu’il faut la plaindre ; on ne peut la raisonner, et il m’en coûte de le dire, pour un certain temps il est préférable que Rachel ne vous voie pas ; mon dernier conseil sera celui-ci : donnez-lui le temps de se remettre. »

 

Je rendis la lettre à M. Franklin ; j’étais sincèrement affligé, car je voyais la mesure de son affection pour sa cousine ; et les nouvelles que lui donnait lady Verinder l’avaient atteint au cœur.

 

« Vous connaissez le proverbe, monsieur, fut tout ce que je pus lui dire : « quand les choses vont par trop mal, il faut alors qu’elles s’améliorent, et certes, monsieur Franklin, elles ne peuvent guère aller plus mal que maintenant ! »

 

M. Franklin plia sa lettre et parut peu réconforté par le conseil que je me permettais de lui donner.

 

« Lorsque j’arrivai ici avec cet abominable diamant, dit-il, on eut trouvé peu d’intérieurs plus heureux que celui-ci ci. Regardez-le actuellement ! dispersé, désuni ; l’air même qu’on respire dans cette maison semble empoisonné par le soupçon et le mystère ! Vous souvient-il de cette matinée aux Sables-Tremblants, lorsque nous causâmes de oncle Herncastle et de son don à Rachel ? La Pierre de Lune a bien servi la vengeance du colonel et par des moyens qu’il ne prévoyait guère ! »

 

Là-dessus il me serra la main et se dirigea vers la voiture. Je le suivis ; il était triste de lui voir quitter ainsi la vieille demeure où les années les plus heureuses de sa vie s’étaient écoulées. Pénélope, toute bouleversée des événements, qui se succédaient, vint, lui dire adieu en pleurant. M. Franklin l’embrassa, et je lui fis signe qu’il avait mon assentiment. Les autres servantes de la maison se montraient, dans tous les coins, car il était un de ces hommes qui ont le don d’être aimés de toutes les femmes. J’arrêtai la chaise au dernier moment pour le prier de nous donner de ses nouvelles par une lettre ; il ne paraissait pas m’entendre, et promenait ses regards tout autour de lui comme pour dire un dernier « au revoir » à la maison et aux alentours.

 

« Faites-nous savoir où vous irez, monsieur, » répétai-je, m’appuyant sur la voiture et tâchant de pénétrer ainsi un peu ses projets.

 

M. Franklin enfonça brusquement son chapeau sur ses yeux.

 

« Où j’irai, dit-il comme un écho ; j’irai au diable ! »

 

Le poney fit un bond comme s’il avait horreur de ce langage peu chrétien.

 

« Dieu vous bénisse, monsieur, partout où vous serez. » fut tout ce que j’eus le temps de dire avant qu’il disparût.

 

Un aimable garçon, malgré ses défauts et ses excentricités, un aimable gentleman ! il nous laissa un grand vide en quittant la maison de milady !

 

Tout nous sembla triste et désert lorsque la nuit vint clore cette longue soirée d’été.

 

Je ne soutins mon moral qu’à l’aide de ma pipe et de Robinson Crusoé ; les femmes, à l’exception de Pénélope, passèrent leur soirée à discuter le suicide de Rosanna ; elles étaient toutes entêtées à maintenir qu’elle avait volé le joyau, et que la crainte d’être découverte l’avait poussée à se détruire. Naturellement, ma fille garda dans son for intérieur l’opinion qu’elle s’était formée. Chose bizarre, la version de Pénélope et la justification de miss Rachel étaient contredites par les mêmes faits. Si l’on admettait le point de vue romanesque de ma fille, on ne pouvait s’expliquer ni le voyage secret de Rosanna à Frizinghall, ni l’affaire des vêtements. Mais il n’y avait pas moyen de raisonner avec elle ; les objections glissaient sur son esprit comme des gouttes de pluie sur un manteau imperméable ; la vérité est que ma fille a hérité de mon heureuse disposition à me mettre au-dessus du raisonnement ; toutefois il faut convenir qu’en cela elle m’a fort dépassé !

 

Le lendemain, qui était un dimanche, la voiture fermée revint de chez M. Ablewhite. Le cocher rapportait un message pour moi, et des ordres par écrit à remettre à la femme de chambre et à Pénélope.

 

Le message était pour me prévenir que milady emmenait miss Rachel à sa maison de Londres le lendemain lundi ; elle envoyait aux femmes la liste des effets nécessaires à emporter et l’heure à laquelle elles retrouveraient leurs maîtresses en ville ; plusieurs autres domestiques devaient suivre. Milady avait rencontré chez miss Rachel une telle répugnance à rentrer dans la maison après tout ce, qui s’y était passé, qu’elle avait pris le parti d’aller directement de Frizinghall à Londres ; quant à moi, je devais rester à la campagne jusqu’à nouvel ordre, et m’occuper de divers travaux tant au dehors qu’à l’intérieur ; les domestiques restant avec moi se nourriraient eux de leur côté. Tout cela ne me rappelait que trop ce que M. Franklin me disait de notre intérieur dispersé, et servit à ramener ma pensée vers lui ; plus j’y songeais, plus je me sentais inquiet de ses projets. Aussi finis-je par écrire au valet de chambre de son père, M. Jeffco, que j’avais connu autrefois, pour le prier de me faire savoir ce que M. Franklin comptait faire en arrivant à Londres.

 

La soirée du dimanche fut, s’il est possible, encore plus lourde à passer que celle du samedi. Nous la terminâmes de la façon louable dont des milliers de personnes l’achèvent dans nos Îles Britanniques, c’est-à-dire que nous sanctifiâmes le jour du repos en nous endormant d’ennui sur nos chaises.

 

Comment le reste de la maison passa la journée du lundi, je n’en sais rien, mais je reçus pour mon compte une rude secousse. La première des prédictions du sergent se réalisa, et j’entendis parler des Yolland ce jour-là. J’avais embarqué Pénélope et la femme de chambre avec les bagages pour le chemin de fer, et je piétinais dans les jardins, lorsque je m’entendis appeler par mon nom.

 

En me retournant, je me trouvai face à face avec Lucy la Boiteuse, la fille du pêcheur.

 

Si on avait pu oublier sa claudication et son extrême maigreur (qui me paraît un terrible inconvénient chez une femme), cette fille possédait quelques avantages extérieurs pour des yeux masculins. Une figure brune et intelligente, la voix claire et belle, et une superbe chevelure châtain complétaient un ensemble qui n’était pas sans mérite ; quant au caractère, par exemple, il pouvait compter pour une forte part dans le côté défectueux de sa personne !

 

« Eh bien, ma chère, lui dis-je, que me voulez-vous ?

 

– Où est l’homme que vous nommez Franklin Blake ? » demanda Lucy. Cette question fut accompagnée d’un regard méchant qu’elle me lança, tout en s’appuyant sur sa béquille.

 

« Vous vous exprimez peu respectueusement sur le compte d’un gentleman, lui dis-je ; si c’est du neveu de milady que vous parlez, vous voudrez bien l’appeler M. Franklin Blake. »

 

Elle se rapprocha d’un pas, et me regarda comme si elle eût voulu me dévorer.

 

« Monsieur Franklin Blake ? répéta-t-elle en me parodiant ; le meurtrier Blake serait plutôt son vrai nom. »

 

Mon expérience de feu Mrs Betteredge vint ici à mon aide ; lorsqu’une femme cherche à vous faire perdre patience, tournez la position et tâchez de l’exaspérer ; elles sont en général préparées à vous voir vous défendre, mais non à être attaquées. Pour arriver à ce résultat, un mot peut suffire. Je me bornai donc à regarder gracieusement Lucy la Boiteuse, et je lui dis seulement :

 

« Ah bah ! »

 

Son aimable caractère prit feu sur l’heure. Elle s’établit sur sa bonne jambe, saisit son bâton, et en frappa la terre à plusieurs reprises avec fureur.

 

« C’est un meurtrier, un meurtrier ! Il a causé la mort de Rosanna Spearman ! »

 

Et elle proférait ces cris de sa voix la plus aiguë.

 

Quelques ouvriers qui travaillaient dans le jardin, non loin de nous, levèrent la tête ; mais à la vue de Lucy, ils surent à quoi s’en tenir de sa part, et reprirent leur ouvrage.

 

« Il est la cause de la mort de Rosanna ? répétai-je. Qu’est-ce qui vous fait dire cela ?

 

– Que vous importe ? quel homme se souciait d’elle ? Ah ! si elle les avait seulement tous jugés comme je le fais, elle serait encore en vie !

 

– Elle m’a toujours jugé son ami, pauvre fille, repris-je, et dans la mesure de mes moyens je n’ai cessé de lui montrer de l’affection. »

 

Je prononçai ces paroles d’un ton aussi conciliant que possible, car la vérité est que je n’avais plus le cœur d’irriter cette fille par une réplique piquante. Je n’avais remarqué d’abord que son mauvais caractère ; je vis maintenant qu’elle était malheureuse, et le chagrin dans les classes inférieures rend souvent insolent. Ma réponse toucha notre boiteuse ; elle haussa la tête et l’appuya sur le haut de sa béquille.

 

« Je l’aimais, dit-elle doucement, et elle a passé une vie misérable. Monsieur Betteredge, de vilaines gens l’avaient d’abord maltraitée, puis menée à mal, et rien n’avait pu gâter son aimable caractère ; c’était celui d’un ange. Elle eût pu être heureuse avec moi. J’avais formé le projet d’aller nous établir à Londres, et d’y vivre du produit de notre aiguille, en restant unies comme deux sœurs. Cet homme est survenu, qui a tout gâté ! Il l’avait ensorcelée ; ne me dites pas qu’il n’y était pour rien et qu’il l’ignorait. Il eût dû la deviner et prendre pitié d’elle. « Je ne puis vivre sans lui, Lucy, et jamais il ne me donne seulement un regard ; » voilà ce qu’elle me disait. Cet homme a été cruel, très-cruel. J’avais beau lui répéter : « Aucun homme ne vaut le chagrin, que vous vous faites. » Elle répondait : « Il y en a de dignes qu’on meure pour eux, et il est de ceux-là ! » J’avais quelques épargnes ; mes arrangements étaient pris avec mes parents, je voulais l’emmener pour faire cesser les humiliations qu’elle endurait ici. Nous aurions loué un petit logement à Londres et nous aurions vécu ensemble comme deux sœurs. Elle écrivait bien, et vous savez, monsieur, qu’elle avait reçu une bonne éducation, et qu’elle était adroite pour la couture. Moi aussi, j’ai été bien élevée, je n’écris pas mal, et quoique je manie l’aiguille moins adroitement qu’elle, nous nous serions tirées d’affaire. Hélas ! que m’a-t-on remis ce matin ? Une lettre d’elle me disant qu’elle s’est lassée du poids de la vie ; cette lettre m’apporte son éternel adieu ! Où est-il ? s’écria de nouveau Lucy, la figure enflammée à travers ses larmes. Où est-il, ce gentleman dont je ne dois parler qu’avec respect ? Ah ! monsieur Betteredge, le jour n’est pas éloigné où les pauvres se lèveront contre les riches ! Je prie Dieu qu’ils commencent leur œuvre de justice par lui, oui, par lui ! »

 

J’avais encore là un frappant exemple de ces personnes très-chrétiennes qui oublient absolument leurs principes chrétiens dès que les circonstances en rendent l’application trop difficile ! Le pasteur lui-même, et ce n’est pas peu dire ! n’eût pu sermonner cette fille dans l’état où elle était. Tout ce que je me hasardai à faire fut de la ramener à son sujet, dans l’espoir que je recueillerais de sa bouche quelque renseignement intéressant.

 

« Enfin que désirez-vous de M. Franklin Blake ? dis-je.

 

– Je veux le voir.

 

– Est-ce pour quelque chose de particulier ?

 

– J’ai une lettre à lui remettre.

 

– De Rosanna Spearman ?

 

– Oui.

 

– Que vous avez reçue dans la vôtre ?

 

– Oui. »

 

Le mystère allait-il enfin s’éclaircir ? Tout ce que je brûlais de découvrir venait-il s’offrir à moi par le fait du hasard ? Ce n’était pas impunément que j’avais vécu en contact avec le sergent Cuff. Certains symptômes me permirent de constater chez moi un nouvel accès de la fièvre de délation.

 

« Vous ne pouvez voir M. Franklin, lui dis-je.

 

– Il le faut, je veux le voir.

 

– Il est parti pour Londres la nuit dernière. »

 

Lucy me regarda entre les deux yeux, et vit que je lui disais la vérité. Sans un mot de plus, elle tourna du côté de Cobb’s Hole.

 

« Arrêtez lui dis-je ; j’attends demain des nouvelles de M. Franklin Blake. Remettez-moi cette lettre, et je la lui ferai parvenir aussitôt par la poste. »

 

Lucy s’affermit sur sa béquille, et me regarda par-dessus l’épaule.

 

« Je dois la lui remettre en mains propres, et ne la confierai à nul autre.

 

– Dois-je lui écrire et lui répéter ce que vous venez de dire ?

 

– Dites-lui que je le hais, et vous ne répéterez que la vérité.

 

– C’est bon, c’est bon ; mais la lettre ?

 

– S’il veut sa lettre, il faudra qu’il revienne ici, et qu’il me la demande, à moi personnellement. »

 

Sur ces mots, elle partit pour Cobb’s Hole. La fièvre de découverte m’ôta toute dignité ; je la suivis et j’essayai de la faire parler ; tout fut inutile ; j’avais le malheur d’appartenir au sexe qu’elle détestait, et cette boiteuse était ravie de me vexer. Dans le courant de la journée, je m’adressai à Mrs Yolland ; la bonne femme ne sut que pleurer, puis me recommander d’user des consolations de la bouteille hollandaise.

 

Je trouvai le pêcheur sur la berge, mais il répondit « que c’était une méchante affaire, » et continua à raccommoder ses filets. Il ne me resta donc que la chance d’écrire dès que je le pourrais à M. Franklin Blake.

 

Je vous laisse à penser si j’attendis avec impatience la poste du jeudi matin ; elle m’apporta deux lettres. L’une, de Pénélope, que j’eus à peine la patience de lire, m’annonçait que milady et miss Rachel étaient arrivées à Londres en bonne santé. L’autre, de M. Jeffco, m’informait que son jeune maître avait déjà quitté l’Angleterre.

 

M. Franklin, une fois à Londres, avait, paraît-il, été droit à la demeure de son père ; il arriva assez mal à propos. M. Blake père était absorbé par les affaires de la chambre des Communes, et la visite de son fils le surprit au milieu de ce passe-temps favori que l’on appelle en termes parlementaires « la lecture d’un bill. »

 

M. Jeffco fit entrer M. Franklin dans le cabinet de son père.

 

« Mon cher Franklin, pourquoi venez-vous me déranger ainsi ? Il y a donc quelque chose qui va mal ?

 

– Oui, et cela concerne Rachel ; j’éprouve une sérieuse inquiétude à son sujet.

 

– J’en suis désolé, mais il m’est impossible de vous entendre en ce moment.

 

– Quand pourrez-vous m’écouter ?

 

– Mon cher garçon, je ne veux point vous tromper. Je ne serai libre de mon temps qu’à la fin de la session, pas avant ; bonne nuit.

 

– Bonne nuit, mon père, merci. »

 

Telle fut leur conversation ; et M. Jeffco me l’écrivit textuellement. Celle qui eut lieu en dehors de la bibliothèque fut plus courte encore.

 

« Jeffco, voyez à quelle heure part le train correspondant à la marée de demain matin.

 

– À six heures quarante, monsieur.

 

– Qu’on m’éveille à cinq heures.

 

– Vous repartez pour l’étranger, monsieur ?

 

– Je pars, Jeffco, pour tel lieu où le chemin de fer voudra me conduire.

 

– Faut-il prévenir monsieur votre père ?

 

– Vous le lui direz à la fin de la session ! »

 

Le lendemain matin, M. Franklin était reparti pour l’étranger ; le pays dans lequel il se rendait, personne, à commencer par lui, ne pouvait le deviner. Nous pouvions aussi bien apprendre qu’il était en Europe, en Asie, ou dans toute autre partie du monde ; les chances en faveur de chacune d’elles étaient égales, d’après M. Jeffco.

 

Ces nouvelles m’interdirent l’espoir de faire d’autres découvertes, puisqu’elles rendaient impossible la rencontre de Lucy la Boiteuse et de M. Franklin. Un seul point restait acquis : Pénélope ne s’était pas trompée en prétendant qu’un amour malheureux avait poussé sa compagne au suicide. Quant à la lettre que Rosanna avait laissée pour M. Franklin, contenait-elle la confession qui avait paru plus d’une fois sur le point de s’échapper des lèvres de la pauvre fille, cela demeurait un secret impénétrable pour le moment. Cet écrit pouvait n’être qu’un adieu, confidence suprême de l’étrange passion que notre housemaid éprouvait pour une personne placée au-dessus d’elle. C’était peut-être aussi un aveu où l’on eût trouvé l’explication de la conduite mystérieuse de Rosanna depuis la disparition du diamant jusqu’au jour où elle était allée chercher la mort aux Sables-Tremblants.

 

La lettre avait été mise cachetée entre les mains de Lucy, et cachetée elle resterait pour chacun de nous, même pour les parents de cette fille. Nous savions qu’elle avait été la confidente de Rosanna ; j’essayai donc de la faire parler, mais mes efforts et ceux de bien d’autres échouèrent devant son obstination. Tantôt l’un, tantôt l’autre des domestiques, poussé par la conviction que Rosanna avait volé le diamant et l’avait caché, fouilla et refouilla tous les recoins des rochers vers lesquels on l’avait vue se diriger, mais leurs recherches restèrent vaines. Les marées montèrent et descendirent, l’été suivit son cours et l’automne vint, mais les sables qui avaient reçu la pauvre enfant gardèrent fidèlement son secret.

 

Les deux lettres que je reçus, celle concernant M. Franklin et celle qui m’annonçait l’arrivée de milady et de miss Rachel à Londres, m’étaient parvenues le mardi ; rien ne survint le mercredi, mais le jeudi m’apporta une seconde lettre de ma fille.

 

Elle m’apprenait qu’un célèbre docteur de la capitale, consulté au sujet de miss Rachel, avait gagné sa guinée en déclarant qu’elle avait besoin de distractions. On arrangeait donc pour elle une série de plaisirs tels qu’expositions d’horticulture, spectacles, bals, et à la grande surprise de milady, miss Rachel s’y prêtait avec empressement : M. Godfrey était venu les voir, il était toujours aussi aimable pour sa cousine, malgré la façon décourageante dont ses intentions matrimoniales avaient été accueillies le jour anniversaire de la naissance de miss Rachel.

 

Pénélope était désolée de la gracieuse réception qui lui avait été faite, et de l’autorisation donnée par sa jeune maîtresse d’ajouter son nom à la liste des Dames de charité patronnées par M. Godfrey. Elle me disait aussi que lady Verinder paraissait triste, et avait de longs entretiens avec son avoué. Suivaient quelques réflexions sur une parente pauvre, une certaine miss Clack, dont je vous ai déjà parlé comme étant la voisine de table de M. Godfrey le soir du grand dîner, et comme goûtant fort le vin de Champagne sec.

 

Pénélope se demandait comment miss Clack n’avait pas encore apparu, mais il ne pouvait se passer longtemps sans qu’elle s’accrochât à milady, comme c’était sa coutume ; ma fille continuait à bavarder ainsi, à la manière des femmes qui n’ont rien de plus à cœur que de se dauber l’une l’autre. Je ne vous aurais pas fait part de ces commérages insignifiants si je n’étais informé que vous êtes destinés à lire la prose de miss Clack à la suite de la mienne. En ce cas, faites-moi la grâce de ne pas croire un mot de ce qu’elle vous dira, si elle vous parle de votre serviteur.

 

Le vendredi s’écoula sans incident, sauf qu’un des chiens donna des signes de maladie. Je lui administrai une dose de sirop de nerprun[3] et je le mis au régime d’une soupe aux légumes jusqu’à nouvel ordre ; excusez-moi de vous entretenir de si peu de chose, je ne sais comment j’ai fait, veuillez donc l’oublier. Je n’en ai plus pour longtemps à commettre des écarts de plume qui offensent le goût éclairé du jour. Après tout, cette bête était un brave chien qui méritait d’être bien soigné ; les soins ne lui ont pas manqué.

 

Le samedi, dernier jour de la semaine, sera aussi celui qui clora ma narration.

 

La poste du matin m’apporta une surprise sous la forme d’un journal de Londres ; qui avait écrit l’adresse ? Après examen, je la reconnus pour être de la même main qui avait noté sur mon agenda le nom du prêteur sur gages, c’est-à-dire de la main du sergent Cuff. Cette découverte piqua ma curiosité et je parcourais la gazette avec assez d’impatience, quand un rapport de police marqué à l’encre attira mes yeux. Je le transcris ci-dessous ; lisez-le attentivement et vous apprécierez à sa valeur la gracieuseté que le sergent m’avait faite en m’envoyant ce journal :

 « Lambeth. Un peu avant la fin de la séance de la cour, M. Septimus Luker, commerçant bien connu en pierres précieuses, camées, gravures sur pierre, etc., vint demander conseil au magistrat présidant la séance. Le plaignant disait avoir été ennuyé pendant toute la journée précédente par les allures de quelques-uns de ces Indiens qui vagabondent dans les rues de Londres. Les gens dont il se plaignait étaient au nombre de trois. Après avoir été renvoyés par la police, ils étaient obstinément revenus, et avaient essayé de pénétrer dans la maison sous le prétexte de demander la charité. Expulsés de la maison, on les avait retrouvés rôdant dans les dépendances. Outre l’ennui qu’ils lui causaient, M. Luker avait des raisons pour craindre qu’un vol ne fût prémédité à ses dépens. Sa collection contient plusieurs joyaux uniques, tant de l’art grec que de provenance orientale. La veille même, il avait été obligé de renvoyer un de ses ouvriers, sculpteur sur ivoire des plus habiles dans son métier, qu’il soupçonnait d’une tentative de vol. Cet homme a été reconnu pour être natif de l’Inde, et M. Luker était persuadé que des intelligences existaient entre lui et les jongleurs. Le but de ceux-ci pouvait être de créer un rassemblement dans la rue et de profiter de la confusion qui en résulterait pour s’introduire dans la maison.

 

« En réponse à une question du magistrat, M. Luker déclare n’avoir à fournir que des présomptions morales quant à l’intention de vol, mais il ajoute que les importunités des Indiens et leurs tentatives pour pénétrer chez lui sont des faits positifs. Le magistrat répond que si les Indiens reviennent à la charge, M. Luker a le droit de les traduire devant la cour qui leur appliquera les peines portées par la loi. Quant aux valeurs dont la garde inquiète le plaignant, c’est à lui de veiller de son mieux à leur sûreté ; il serait peut-être prudent de sa part de s’entendre avec la police, dont l’expérience lui suggérerait quelques moyens de précaution, à prendre ; M. Luker remercie Sa Grâce et se retire. »

 

Un ancien dont j’ai oublié le nom recommande à ses semblables « de considérer en toutes choses la fin. » En me plaçant à ce point de vue, je serais bien embarrassé de mettre une conclusion au bout des pages que je viens d’écrire, si le simple énoncé des faits ne me dispensait de ce soin. Nous avons passé ensemble de surprise en surprise dans cette affaire de la Pierre de Lune, et nous finissons par quelque chose de plus inattendu que tout le reste, savoir, l’accomplissement des trois prédictions du sergent Cuff moins d’une semaine après qu’il me les eut faites.

 

J’avais entendu parler le lundi des Yolland, ensuite des trois Indiens, enfin le journal m’entretenait du prêteur sur gages, et remarquez encore que, pendant ce temps, miss Rachel était à Londres ; vous voyez que je déduis rigoureusement les faits, même lorsqu’ils sont contraires à mes désirs. Si vous désertez ma cause pour prendre le parti du sergent, si de toutes ces coïncidences vous concluez que miss Rachel s’entend avec M. Luker, et que la Pierre de Lune est en gage chez ce dernier, je ne pourrai vraiment vous donner tort. Je vous ai amenés à ce point de ma narration à travers une parfaite obscurité, et je regrette d’être obligé de vous abandonner ici avec mes meilleurs compliments en vous laissant dans cette même obscurité.

 

Qu’est-ce qui m’y oblige ? me dira-t-on, et pourquoi ne pas, conduire vos lecteurs qui vous ont accompagné jusqu’ici, vers les régions lumineuses qui se sont ouvertes à vous-même depuis lors ?

 

Je répondrai que j’agis en vertu d’ordres reçus, et que ces mêmes ordres m’ont été donnés dans l’intérêt de la vérité ; il m’est défendu de poursuivre ma narration au delà de ce que j’avais appris par moi-même à l’époque où je termine mon récit ; je ne dois donc pas vous instruire de ce que d’autres personnes m’ont appris, et je me borne à transcrire ici mes souvenirs personnels, les nouveaux narrateurs étant chargés à leur tour de vous mettre au courant de première main. Dans cette histoire de la Pierre de Lune, il s’agit avant tout de vous présenter la déposition de témoins oculaires. Je m’imagine voir un membre de la famille, lisant ces pages dans cinquante ans d’ici. Dieu ! combien il se sentira flatté de ne rien apprendre par ouï-dire et d’être traité sous ce rapport absolument comme un juge sur son banc !

 

Nous nous séparons donc, au moins dans le présent, après avoir voyagé longtemps ensemble, et je l’espère avec un sentiment de bienveillance mutuelle. C’est maintenant à Londres que ce diable de diamant indien fait des siennes ; il faut donc que vous l’y suiviez et que vous me laissiez dans la solitude de la campagne.

 

Veuillez excuser les défauts de mon récit : celui d’abord de vous avoir trop souvent parlé de moi, puis, je le crains, de m’être montré trop familier. Je n’ai jamais eu que de bonnes intentions, et, comme je viens justement de finir mon dîner, je bois avec respect à votre santé et à votre bonheur un verre de l’ale fabriquée chez milady. Puissiez-vous trouver dans ces pages le souvenir que Robinson Crusoé conserva de son séjour dans l’île déserte : « quelque chose qui vous y ait plu et qui fasse pencher la balance de vos sentiments en ma faveur, dans l’appréciation que vous ferez de mes mérites et de mes défauts. »

 

SECONDE PÉRIODE

LA DÉCOUVERTE DE LA VÉRITÉ (1848-1849)


Les événements racontés par divers narrateurs


PREMIÈRE NARRATION

Fournie par Miss Clack, nièce de feu sir John Verinder


CHAPITRE I

Je dois à mes chers parents (tous deux à cette heure dans le ciel) des habitudes d’ordre et de précoce régularité qui m’ont été inculquées dès mon bas âge.

 

Dans ces temps heureux, on m’apprenait à avoir mes cheveux bien lisses à toutes les heures du jour et de la nuit, et à plier soigneusement chacun de mes vêtements, dans le même ordre, sur la même chaise au pied de mon lit, avant de me livrer au repos.

 

Je ne me couchais qu’après avoir régulièrement noté dans mon petit journal les faits de la journée ; je répétais ensuite invariablement dans mon lit l’hymne du soir à laquelle succédait, toujours aussi uniformément, le doux sommeil de l’enfance.

 

Plus tard, hélas ! de tristes et amères méditations ont remplacé l’hymne du soir ; au lieu du doux sommeil, j’ai connu les veilles qui accompagnent les soucis.

 

Mais, d’un autre côté, j’ai continué à bien ranger mes vêtements et à tenir mon petit journal. La première de ces habitudes me rappelle le temps de mon heureuse enfance, avant que mon père fût ruiné ; la seconde, qui ne m’avait servi, jusqu’à présent surtout, qu’à discipliner la nature déchue que nous héritons tous d’Adam, vient d’acquérir subitement de l’importance pour mes humbles intérêts personnels. J’ai été mise par là en mesure de servir le caprice d’un membre opulent de notre famille, et j’ai eu le bonheur de me rendre utile (dans le sens mondain du mot) à M. Franklin Blake.

 

Depuis longtemps je suis laissée sans nouvelles de ceux de mes parents qui sont riches. Lorsque nous sommes pauvres et isolés, il arrive trop souvent qu’on nous néglige. Je vis maintenant par économie, dans une petite ville de la Bretagne, entourée d’un cercle d’amis anglais, qui sont des personnes graves. À l’avantage de la vie à bon marché, la localité joint celui de posséder un pasteur protestant.

 

Dans cette retraite (une île de Patmos au milieu du papisme déchaîné qui nous environne) une lettre d’Angleterre me parvient enfin, et je vois que M. Franklin se souvient tout à coup de ma chétive existence. Mon riche parent (que ne puis-je dire riche en biens spirituels !) m’écrit sans essayer même de déguiser qu’il a besoin de moi. Il lui a pris la fantaisie de réveiller le déplorable scandale de la Pierre de Lune, et je suis requise par lui pour écrire tout ce que j’ai vu et su par moi-même à ce sujet pendant que j’étais à Londres chez ma tante Verinder. Avec l’absence de délicatesse de tous les gens riches, on m’offre une rémunération pécuniaire.

 

Il me faudra rouvrir des blessures que le temps a à peine fermées ; je devrai raviver mes souvenirs les plus pénibles, et tous ces sacrifices on veut que je les considère comme suffisamment compensés par l’humiliation que m’impose le chèque de M. Blake ; ma nature est faible ; l’humilité chrétienne et l’orgueil coupable se sont livré en moi un rude combat ; enfin l’abnégation de moi-même a pris le dessus et m’a fait accepter mon payement. Sans mon journal, je doute, laissez-moi, je vous en prie, le dire en termes aussi crus que possible, que j’eusse pu consciencieusement gagner mon salaire. À l’aide de mon journal, la pauvre créature mercenaire (qui pardonne à M. Fr. Blake de l’avoir insultée) méritera son payement. Rien ne m’a échappé quand j’allais chez ma tante ; tout était noté (grâce à mes habitudes d’enfance) jour par jour, et les moindres incidents pourront être consignés ici. Mon respect sacré pour la vérité est, Dieu merci ! au-dessus des considérations personnelles ; il sera facile à M. Blake de retrancher de ces pages tout ce qui ne lui semblera pas assez flatteur pour la personne qui y est le plus souvent en question. Il a acheté mon temps, mais sa fortune même ne saurait me faire vendre ma conscience ![4]

 

Mon journal me rappelle que, le lundi 3 août 1848, je passais par hasard devant la demeure de ma tante Verinder, dans Montagu-Square. Les volets étaient ouverts ; je crus faire acte de déférence polie en frappant et en demandant des nouvelles. La personne qui répondit à mon appel m’apprit que ma tante et sa fille (je ne puis prendre sur moi de la nommer ma cousine !) étaient arrivées depuis une semaine de la campagne, et pensaient faire un séjour à Londres. Je leur envoyai dire que je ne voulais pas les déranger, mais que je serais heureuse de savoir si je pouvais leur être utile.

 

La personne qui m’avait ouvert reçut mon message avec une insolence muette, et me laissa tout debout dans le hall. C’était la fille d’un vieux mécréant nommé Betteredge, toléré depuis trop longtemps dans l’intérieur de ma tante. Je m’assis dans le hall en attendant la réponse ; puis, comme mon sac est toujours rempli de pieuses brochures, j’en choisis une qui se trouva providentiellement applicable à cette jeune personne. L’antichambre était sale, la chaise n’avait rien de moelleux, mais l’idée consolante que j’étais à même de rendre le bien pour le mal m’éleva au-dessus de ces mesquines considérations. Ce petit écrit faisait partie d’une série destinée à éclairer les jeunes femmes sur le péché de coquetterie ; le style en était d’une pieuse familiarité, et le titre était ainsi conçu : Un Mot sur vos rubans du bonnets. !

 

« Milady vous remercie infiniment, et vous demande de venir goûter avec elle demain à deux heures. »

 

Je passai sur la façon dont elle remplit son message et l’effrayante hardiesse de son regard, et je remerciai cette malheureuse fille ; puis je lui dis avec un intérêt tout évangélique :

 

« Voulez-vous bien me faire le plaisir d’accepter cette brochure ? »

 

Elle regarda le titre.

 

« Est-elle écrite par un homme ou par une femme, miss ? Si c’est par une femme, je préfère ne pas la lire à cause de cela même ; si c’est un homme, je me ferai le plaisir de lui dire qu’il n’y connaît rien. »

 

Elle me rendit le traité et ouvrit la porte. Il faut pourtant semer le bon grain quelque part ; j’attendis que la porte se fût refermée sur moi, et je le glissai dans la boite aux lettres. Lorsque j’en eus fait passer un autre à travers les barreaux de la grille d’entrée, je me sentis déchargée jusqu’à un certain point d’une lourde responsabilité vis-à-vis du prochain.

 

Nous avions ce soir-là une réunion du comité choisi par la Société maternelle pour la transformation des vêtements. Le but de cette excellente œuvre de charité est, comme le savent toutes les personnes sérieuses, de retirer de chez les prêteurs les pantalons des pères de famille et d’empêcher le renouvellement de l’engagement de la part d’incorrigibles parents en les raccourcissant aussitôt pour les adapter à la taille de leurs innocents enfants. Je faisais partie alors du comité choisi, et je mentionne ici la Société parce que mon précieux et excellent ami M. Godfrey Ablewhite était associé à notre œuvre d’utilité morale et matérielle.

 

J’avais espéré le voir à la réunion du conseil le lundi soir dont je parle, et le prévenir de l’arrivée de ma tante Verinder, mais j’eus le regret de constater son absence. Lorsque j’exprimai ma surprise à son sujet, mes chères sœurs du comité levèrent toutes la tête de dessus les pantalons (nous avions ce soir-là une grande presse d’ouvrage) et me demandèrent avec étonnement si j’ignorais les nouvelles. J’avouai mon ignorance, et j’appris alors pour la première fois un événement qui forme pour ainsi dire le point de départ de ma narration.

 

Le vendredi précédent, deux gentlemen qui occupaient des positions très-différentes, avaient été victimes d’un affront dont toute la ville s’entretenait. Un de ces messieurs était M. Septimus Luker, commerçant de Lambeth ; l’autre M. Godfrey Ablewhite.

 

Dans mon isolement actuel, je n’ai aucun journal d’où je puisse tirer le compte-rendu de cette attaque, et à l’époque où la chose se passa, il ne me fut pas donné d’entendre la bouche éloquente de M. Ablewhite en faire le récit. Je ne pourrai donc que rappeler les faits tels qu’ils me furent contés ce lundi soir, et je procéderai comme dans mon enfance, alors qu’on m’apprenait à plier mes vêtements avec ordre. Tout sera mis à sa place. Ces pages sont écrites par une pauvre et faible femme ! Qui serait en droit d’exiger davantage d’une si chétive créature ?

 

La date (grâce à mes bons parents, aucun almanach ne pourrait être plus exact que je ne le suis pour les dates) était celle du vendredi, 30 juin 1848.

 

Dans la matinée de ce jour mémorable, il advint que M. Godfrey alla encaisser une traite dans une maison de banque de Lombard-Street. Le nom de cette maison se trouve effacé dans mon journal, et mon respect sacré pour la vérité m’empêche de hasarder la moindre conjecture en pareille matière. L’important d’ailleurs est de savoir ce qui arriva à M. Godfrey pendant qu’il faisait ses affaires. Près de la porte il rencontra un gentleman qu’il ne connaissait nullement et qui sortait du bureau en même temps que lui. Une contestation polie s’éleva entre ces deux messieurs pour savoir qui passerait le premier ; l’étranger insista pour donner le pas à M. Godfrey, et celui-ci, après avoir échangé un salut avec l’inconnu, le quitta dans la rue.

 

Quelle absurdité, diront peut-être les gens légers et superficiels, que de rapporter avec tant de détails un fait bien insignifiant ! Oh ! mes jeunes amis, pécheurs comme moi, gardez-vous de faire usage de votre pauvre et orgueilleuse raison ! Soyez bien en ordre au moral ! que vos bas soient aussi purs de taches que votre foi, et que votre foi resplendisse comme vos bas ! que celle-là comme ceux ci soit irréprochable et en mesure de se montrer à toute heure !

 

Mille pardons, je me suis laissé entraîner à parler selon le style de mon École du dimanche, ce qui est ici hors de saison. Tâchons de redevenir mondaine, et disons que, dans cette affaire ainsi que dans bien d’autres, des bagatelles ont amené de terribles conséquences. Après avoir ajouté que l’étranger si poli était M. Luker, de Lambeth, nous suivrons M. Godfrey chez lui à Kilburn.

 

Un petit garçon l’y attendait, pauvrement vêtu, mais d’une physionomie intéressante et d’une apparence délicate. L’enfant tendit une lettre à M. Godfrey, ajoutant qu’elle lui avait été remise par une vieille dame qu’il ne connaissait pas et qui ne lui avait pas dit d’attendre une réponse.

 

Ces incidents étaient fréquents dans l’existence de M. Godfrey, toute consacrée à la charité. Il laissa partir l’enfant, et ouvrit sa lettre.

 

L’écriture lui était absolument inconnue. On le priait de se rendre dans une heure à une maison de Northumberland-Street, où il n’avait encore jamais eu occasion d’entrer. Le motif invoqué était de demander quelques détails à l’honorable directeur au sujet de la Société des petits vêtements, et ces renseignements étaient sollicités par une dame âgée qui comptait contribuer largement à cette œuvre de charité, si elle se trouvait satisfaite des réponses qu’on lui ferait. Elle donnait son nom, ajoutant que la courte durée de son séjour à Londres l’empêchait d’accorder un terme plus long pour la visite qu’elle attendait de l’éminent philanthrope.

 

Beaucoup de gens eussent hésité à se déranger pour se mettre à la disposition d’une personne étrangère ; mais un héros chrétien n’hésite jamais là où il s’agit de faire du bien. M. Godfrey tourna donc sur-le-champ ses pas vers la maison indiquée. Un homme de bonne mine, quoique un peu gros, vint ouvrir la porte, et en entendant le nom de M. Godfrey le fit entrer dans un appartement vide, situé à l’étage des salons, mais sur le derrière de la maison ; deux particularités curieuses le frappèrent dès qu’il eut pénétré dans la chambre. Une vague odeur de musc et de camphre remplissait la pièce ; d’autre part, un ancien manuscrit, oriental, richement enluminé de figures et d’ornements indiens, restait exposé aux regards sur une table.

 

Il admirait le livre, et dans cette position tournait le dos aux portes battantes qui communiquaient avec le devant de la maison ; tout à coup, sans que le plus léger bruit l’eût prévenu, il se sentit saisi en arrière par le cou ; il avait eu juste le temps de voir que le bras qui l’entourait était nu et de couleur basanée, lorsque ses yeux furent bandés, sa bouche bâillonnée, et il se trouva étendu sur le tapis sans aucune défense, entre les mains de deux hommes, à ce qu’il crut deviner. Un troisième visita ses poches, et, si une dame peut employer cette expression, on fouilla toute sa personne, jusqu’à sa peau.

 

Ici, je placerais volontiers quelques mots sur la pieuse confiance qui a pu seule soutenir M. Godfrey dans cette alarmante situation. Mais mon estimable ami se trouvait à ce moment critique dans une de ces positions sur lesquelles la pudeur ne permet guère aux femmes d’insister.

 

Je passerai donc ces cruels moments sous silence, et je reviens à M. Godfrey une fois cette odieuse recherche terminée ; l’outrage avait été consommé au milieu d’un profond silence. À la fin, quelques mots s’échangèrent entre ces misérables dans une langue qu’il ne pouvait comprendre, mais leur accent exprimait clairement, pour une oreille aussi délicate, la déception et la fureur. On le souleva brusquement pour le placer sur une chaise, ayant toujours les pieds et les mains liés ; un instant après, il sentit de l’air qui venait de la porte, il écouta, et se convainquit qu’il était seul dans la pièce.

 

Au bout de quelque temps, il entendit venir d’en bas un bruit semblable à celui que fait le frôlement d’une robe ; un cri de femme traversa cette atmosphère de crime ; un homme y répondit par une exclamation et monta l’escalier.

 

M. Godfrey sentit que des doigts chrétiens détachaient ses liens. Débarrassé de son bandeau, il leva les yeux et découvrit avec stupéfaction devant lui deux personnes à l’air respectable qui lui étaient inconnues.

 

« Que veut dire tout cela ? » murmura-t-il faiblement.

 

Les deux étrangers le considérèrent à leur tour et répondirent :

 

« C’est exactement la question que nous allions vous adresser. »

 

Une explication s’ensuivit. Mais je tiens à n’omettre aucune circonstance. De l’éther et de l’eau furent apportés pour calmer les nerfs de l’excellent M. Godfrey ; on ne s’expliqua qu’ensuite.

 

Il paraît, d’après le récit des propriétaires de la maison, gens de bonne réputation, que leurs appartements du premier et du second étage avaient été loués par un gentleman d’apparence fort comme il faut, celui-là même qui ouvrit la porte à M. Godfrey. Il paya le loyer d’avance, disant que les appartements étaient destinés à trois de ses amis, grands seigneurs orientaux, qui visitaient l’Angleterre pour la première fois. Le jour où se passa la scène racontée plus haut, deux de ces Asiatiques, accompagnés de leur ami, vinrent de grand matin s’établir dans l’appartement ; le troisième devait les rejoindre, et ils annoncèrent que leur bagage, fort volumineux, les suivrait dans la journée, après la visite de la douane.

 

Le troisième étranger n’était arrivé qu’un quart d’heure avant l’entrée de M. Godfrey. Il ne se passa rien d’insolite, à la connaissance des propriétaires, jusqu’à ce que dans les dernières cinq minutes ils eussent vu les trois Orientaux avec leur estimable ami anglais quitter la maison tous ensemble, et se diriger tranquillement vers le Strand.

 

Se souvenant alors qu’ils avaient reçu un visiteur, et n’ayant pas vu sortir celui-ci, la femme avait trouvé étrange que ce gentleman eût été laissé seul ; après un court colloque avec son mari, elle avait cru nécessaire de s’assurer que rien d’extraordinaire ne s’était passé ; nous avons vu ce qui en était résulté, et ainsi se termina l’explication des propriétaires.

 

On fit à la suite de cela une investigation dans la chambre ; on y trouva les effets de M. Godfrey dispersés dans tous les sens ; lorsqu’on rassembla les objets, il n’en manquait pourtant aucun ; sa montre, sa chaîne, l’argent, les clefs, le mouchoir, l’agenda et les papiers divers avaient été minutieusement examinés, mais gisaient là sans que rien fût endommagé, à la disposition de leur possesseur ; rien d’appartenant à la maison n’avait non plus été soustrait. Les seigneurs orientaux n’avaient déménagé que leur manuscrit.

 

Que pouvait signifier cette aventure ? En se plaçant au point de vue mondain, il semble que M. Godfrey ait été la victime de quelque malentendu incompréhensible, commis par des gens inconnus. Une ténébreuse conspiration existait au milieu de nous ; notre cher et innocent ami avait été pris dans son réseau. Lorsque le héros chrétien, vainqueur de tant de luttes spirituelles, tombé dans le piège qu’une méprise lui a tendu, quel avertissement pour chacun de nous de veiller sans cesse et de prier ! que de raisons de craindre que nos mauvais instincts, semblables à ces Orientaux, ne viennent à fondre sur nous !

 

Je pourrais écrire des pages sur ce seul thème ! mais, hélas ! il ne m’est pas permis de travailler à l’amélioration de mes lecteurs : je suis condamnée à poursuivre ma narration. La traite de mon riche parent, qui joue désormais dans mon existence le rôle de l’épée de Damoclès, est sous mes yeux pour me dire de continuer ma tâche. Nous laisserons M. Godfrey dans Northumberland-Street, et nous suivrons M. Luker pendant le reste de la journée.

 

Après avoir quitté la banque, M. Luker s’était rendu dans divers quartiers de Londres pour ses affaires. En rentrant chez lui, il trouva organisée la même manœuvre qui avait réussi avec M. Godfrey : l’enfant, la lettre d’une écriture inconnue, mais à la seule différence près, que le nom indiqué était celui d’un des clients de M. Luker. Son correspondant, écrivant à la troisième personne, sans doute par la main d’un secrétaire, lui annonçait qu’il était arrivé inopinément à Londres. Il venait, disait-il, de s’installer dans un logement d’Alfred-Place, Tottenham Court Road, et il désirait voir tout de suite M. Luker au sujet d’une importante acquisition qu’il voulait faire. Ce gentleman, amateur passionné d’antiquités orientales, contribuait largement depuis plusieurs années à la prospérité de l’établissement de Lambeth. Ah ! quand renoncerons-nous au culte de Mammon ? M. Luker prit un cab et se rendit chez son riche client.

 

Ce qui s’était passé à Northumberland-Street pour M. Godfrey se répéta exactement à Alfred-Place pour M. Luker. Même domestique respectable introduisant le visiteur dans le salon situé sur le derrière de la maison, même manuscrit indien exposé aux regards ; bref, rien ne manqua à cette nouvelle scène pour ressembler à la première : ni l’apparition des inconnus à la peau bistrée, ni le bandeau, ni le bâillon, ni enfin les perquisitions minutieuses pratiquées sur la personne du patient. M. Luker, il est vrai, ne fut pas délivré aussi vite que l’avait été M. Godfrey, mais les gens de la maison qui vinrent le dégager de ses liens lui firent un récit parfaitement identique à celui qu’avaient fait les propriétaires de Northumberland-Street. Les deux guets-apens avaient été conçus et perpétrés absolument de la même façon, sauf un point. Lorsque M. Luker passa en revue les objets à lui appartenant dont le tapis était jonché, il constata que sa montre et sa bourse étaient intactes, mais, moins heureux que M. Godfrey, il ne retrouva point un des papiers qu’il portait sur lui. Ce papier était le reçu d’un objet de grand prix qu’il avait déposé peu de jours auparavant chez ses banquiers.

 

Du reste, l’écrit en question devenait inutile au voleur, car les termes spécifiaient que l’objet ne serait remis qu’en mains propres à son possesseur. Sitôt qu’il se fut vêtu, M. Luker courut à la banque, espérant peut-être que les voleurs, peu au fait de cette clause, se seraient présentés pour essayer d’obtenir la remise de l’objet ; personne ne les avait vus, et on n’en entendit jamais parler depuis. Les banquiers furent d’avis que l’ami anglais avait sans, doute pris connaissance de l’écrit, et les avait prévenus de l’inutilité de leur démarche.

 

La police fut mise au courant de ces deux actes incroyables, et déploya la plus grande activité dans ses recherches ; son opinion fut qu’un vol avait été organisé avec des données que l’événement prouva être incomplètes. Sans doute les voleurs soupçonnaient que M. Luker avait confié son précieux joyau à une tierce personne, et la politesse de M. Godfrey lui avait été fatale, car la mésaventure de notre ami venait de ce qu’on l’avait vu parler au prêteur sur gages à la sortie de la banque. S’il n’assistait pas à notre réunion du lundi soir, c’est que sa présence était exigée ailleurs par une consultation des magistrats. Maintenant que j’ai donné ces explications, je puis commencer le récit moins romanesque de ce que j’ai observé personnellement dans la maison de Montagu-Street.

 

Je me rendis ponctuellement le mardi à l’heure du goûter.

 

En me reportant à mon journal, je vois que cette journée a été remplie d’incidents heureux et malheureux. Il y a là matière à beaucoup de pieux regrets, comme à beaucoup de dévotes actions de grâces.

 

Ma chère tante Verinder me reçut avec son affabilité et sa bienveillance habituelles, mais je remarquai presque immédiatement que quelque chose allait mal dans la maison. Des regards inquiets échappaient à ma tante et se dirigeaient vers sa fille.

 

Je ne puis jamais voir Rachel sans être surprise qu’une personne aussi insignifiante soit la fille de gens aussi distingués que sir John et lady Verinder. Cette fois, non-seulement j’éprouvai le même désappointement, mais elle me choqua.

 

L’absence de toute retenue, de toute réserve dans son langage et ses manières était pénible à voir. Une excitation fiévreuse rendait son rire bruyant à l’excès ; et son appétit se ressentait de cette fâcheuse disposition, au point de gaspiller tout le luncheon de la façon la plus coupable. Je plaignis profondément sa pauvre mère, même avant qu’elle m’eût avoué en confidence toutes les tristesses de sa situation.

 

Le goûter achevé, ma tante dit :

 

« Rappelez-vous, Rachel, que le docteur vous a recommandé de prendre un peu de repos après vos repas.

 

– Je vais aller dans la bibliothèque, maman, répondit-elle ; mais si Godfrey vient, n’oubliez pas de me le faire dire. Je meurs d’envie d’apprendre par lui les détails de son aventure. »

 

Elle baisa sa mère sur le front, et me jeta négligemment un « Adieu, Clack. » Son insolence n’éveilla aucun sentiment de colère chez moi ; je me bornai à en prendre note afin de prier pour elle.

 

Lorsqu’on nous eut laissées seules, ma tante me raconta toute l’affreuse histoire du diamant indien, que je suis heureuse de n’avoir pas à répéter ici. Elle ne me cacha pas qu’elle eut préféré garder le silence à ce sujet ; mais ses domestiques savaient tous la perte de la Pierre de Lune ; quelques détails avaient déjà été mis dans les journaux, enfin les étrangers se demandaient s’il n’y avait pas quelque rapport entre les événements survenus à la maison de campagne de lady Verinder et ceux qui avaient eu pour théâtre Northumberland-Street et Alfred-Place. Le silence était donc impossible, et la franchise devenait une nécessité encore plus qu’une vertu.

 

Plusieurs, à ce récit, eussent été confondus de surprise. Pour ma part, connaissant de longue date l’esprit rebelle de Rachel, j’étais préparée à tout ce que ma tante eût pu m’apprendre sur sa fille. Elle serait partie de là pour arriver jusqu’au meurtre, que je me serais toujours répété : « Résultat naturel, hélas ! résultat tout naturel ! » Ce qui me froissait le plus, c’était l’attitude prise par ma tante dans cette occasion. Certes, c’était le cas ou jamais de recourir à un ministre de Dieu ! et lady Verinder n’avait songé qu’à un médecin ! Toute la jeunesse de ma tante s’était passée dans la maison d’un père impie ! Encore une conséquence inévitable !

 

« Les médecins recommandent à Rachel beaucoup d’exercice et de distraction, et m’engagent surtout à ne pas laisser son imagination revenir sur ce pénible passé, me dit lady Verinder.

 

– Oh ! quel conseil de païens ! pensai-je. Donner des avis aussi impies, et cela dans une contrée chrétienne !… Hélas ! hélas ! »

 

Ma tante poursuivit :

 

« Je fais de mon mieux pour exécuter l’ordonnance ; mais cette étrange aventure de Godfrey survient on ne peut plus mal à propos. Rachel a été agitée, surexcitée depuis que nous en avons reçu la première nouvelle. Elle ne m’a laissé ni cesse ni repos jusqu’à ce que j’aie écrit à mon neveu de venir nous voir ici. Elle s’intéresse même à l’autre personne qui a été maltraitée de la même façon, M. Luker, je crois, bien que cet homme lui soit naturellement étranger.

 

– Votre expérience du monde, chère tante, est supérieure à la mienne, objectai-je timidement. Mais il faut évidemment un motif bien puissant pour amener une pareille conduite de la part de Rachel. Elle cache à vous et aux autres un mystère coupable. N’y aurait-il rien dans cette récente aventure qui pût menacer son secret d’être découvert ?

 

– Découvert ? répéta ma tante ; qu’entendez-vous donc par là ? découvert par M. Luker ? par mon neveu ? par qui enfin ? »

 

Comme elle achevait ces mots, la Providence voulait que la porte s’ouvrît pour laisser entrer M. Godfrey Ablewhite.

 

CHAPITRE II

M. Godfrey suivit de près l’annonce de son nom faite par le domestique ; il agit ainsi du reste en toute chose, il arrive toujours juste à temps !

 

Il ne marchait pas sur les talons du domestique, ce qui nous eût désagréablement surpris ; il n’était pas assez éloigné pour donner l’ennui d’une porte ouverte et d’un arrêt dans la conversation. C’est dans la stricte observation des devoirs de la vie journalière que se montre le parfait chrétien ; cet excellent homme était vraiment complet.

 

« Allez prévenir miss Verinder, dit ma tante au domestique, que M. Ablewhite est ici. »

 

Nous demandâmes toutes deux à M. Godfrey s’il se sentait un peu remis, et si sa santé ne souffrait pas trop de la terrible secousse qu’il venait de subir ; avec son tact exquis, il trouva moyen de nous répondre simultanément ; il adressa ses paroles à lady Verinder, et à moi son aimable sourire.

 

« Comment ai-je pu mériter tant d’intérêt, s’écria-t-il affectueusement, ma bonne tante, ma chère miss Clack ! J’ai été simplement victime d’une méprise. On s’est borné à me bander les yeux, à m’étrangler et à me jeter sur un méchant tapis qui recouvrait mal un plancher fort dur. Jugez combien j’eusse pu être plus maltraité ! j’aurais pu être volé ou bien assassiné. En fin de compte, qu’ai-je perdu ? Rien que ma force nerveuse, valeur que la loi ne reconnaît pas. Donc, à proprement parler, je n’ai rien perdu du tout. S’il m’avait été loisible d’agir à mon gré, je me serais tu sur cette aventure ; j’ai horreur du bruit et de la publicité. Mais M. Luker a crié, lui, son accident sur les toits, et il en est résulté naturellement que le mien a été rendu public à son tour. J’appartiens aux journaux jusqu’à ce que l’aimable lecteur se lasse de moi. Je suis bien dégoûté de l’importance que les reporters me donnent : puisse-t-il bientôt en être de même des autres ! Mais comment va notre chère Rachel ? se plaît-elle toujours à Londres ? Combien je suis aise de l’apprendre ! Miss Clack, je réclame toute votre indulgence ; je suis bien en retard vis-à-vis du comité et de mes chères coopératrices ; mais j’espère m’occuper la semaine prochaine de la Société des petits vêtements. Avez-vous eu du succès à la réunion de lundi ? Le Conseil avait-il bon espoir pour notre avenir ? et nos pantalons ? sont-ils en bonne voie ? »

 

Son sourire angélique rendait ses excuses irrésistibles, et l’ampleur de la voix ajoutait un charme extrême à l’intéressante question pratique dont il m’entretenait. À la vérité, nous n’allions que trop bien ; quant aux pantalons, nous en étions littéralement accablés. J’allais le lui dire lorsque, la porte s’ouvrant, nous fûmes dérangés par l’invasion de l’élément mondain, personnifié dans miss Verinder.

 

Elle s’avança vers M. Godfrey avec une précipitation indécente chez une femme. Ses cheveux étaient dans un désordre choquant et une rougeur excessive empourprait son visage.

 

« Je suis charmée de vous voir, Godfrey, dit-elle en s’adressant à lui, je regrette de le dire, sur ce ton de familiarité qu’un jeune homme prend vis-à-vis d’un camarade. J’aurais souhaité que vous eussiez M. Luker avec vous ; car vous êtes, vous et lui (tant que la curiosité actuelle durera), les deux lions de Londres. Il est déplacé, même inconvenant de vous dire cela ; un esprit admirablement ordonné comme celui de miss Clack frémit en m’entendant ; n’y prenez pas garde, et dites-moi bien vite toute l’histoire de Northumberland-Street. Je sais que les gazettes ont supprimé quelques détails. »

 

Notre cher M. Godfrey lui-même avait sa part, part bien faible, j’en conviens, mais enfin il l’avait, dans notre triste héritage d’Adam !

 

J’avoue que cela me fit peine de le voir tenir la main de Rachel entre les deux siennes, la serrer et la poser sur le côté gauche de son gilet ; il semblait ainsi donner raison à sa malheureuse liberté de langage et à l’impertinente allusion qu’elle m’avait décochée.

 

« Ma bien chère Rachel, dit-il de cette voix qui nous pénétrait lorsqu’il parlait de l’avenir des pantalons, les journaux vous ont tout appris et mille fois mieux que je ne saurais le faire moi-même.

 

– Godfrey trouve, observa ma tante, que nous donnons tous trop d’importance à l’affaire ; il me disait qu’il préférait n’en plus parler.

 

– Pourquoi donc ? »

 

Elle fit cette question avec une vivacité extrême dans la physionomie, et ses yeux se levèrent soudainement sur M. Godfrey. De son côté, il la couvrit d’un regard rempli d’une indulgence si déplacée et si peu méritée, que je crus devoir intervenir.

 

« Rachel, ma chérie, objectai-je avec douceur, le vrai courage et la grandeur d’âme sont toujours modestes.

 

– Vous êtes un excellent garçon à votre manière, Godfrey, reprit-elle sans m’accorder, veuillez le remarquer, la moindre attention, et en s’adressant toujours à son cousin avec la familiarité d’un camarade ; mais je suis sûre que vous ne possédez ni un courage exceptionnel ni tant de grandeur, et j’ai des raisons de croire que, si jamais vous avez eu la modestie en partage, vos admiratrices se seront chargées depuis nombre d’années de vous délivrer de cette rare vertu. Vous avez quelque motif particulier pour vous taire sur l’aventure de Northumberland-Street, et moi, je désire la connaître dans ses détails.

 

– Ma raison est la plus simple de toutes à comprendre, répondit son cousin, dont la patience envers elle ne se démentait pas ; je suis fatigué de parler de cela.

 

– Vous êtes fatigué d’en parler ? Mon cher Godfrey, je vais vous faire une observation.

 

– Laquelle ?

 

– Vous vivez beaucoup trop dans la compagnie des femmes, et vous y avez pris deux bien mauvaises habitudes. Vous y avez appris à débiter gravement des niaiseries et à faire des contes pour le seul plaisir d’en faire. Vous ne pouvez être franc et net avec vos adoratrices, mais j’entends que vous le soyez avec moi. Allons, asseyez-vous, j’ai une foule de questions sérieuses à vous poser, et j’espère que vous y répondrez sérieusement. »

 

Elle eut l’aplomb d’emmener M. Godfrey jusqu’à une chaise, près de la fenêtre, où il avait la lumière en pleine figure. Je déplore qu’on m’ait forcée à relater cette conduite et ce langage. Mais enserrée comme je le suis entre l’obligation pécuniaire vis-à-vis de M. Franklin et mon respect pour la vérité, que puis-je faire ? je regardai ma tante. Elle restait immobile, et ne paraissait pas vouloir intervenir ; je ne l’avais jamais vue dans cette sorte de torpeur ; c’était peut-être une réaction naturelle à la suite de la période d’agitation qu’elle venait de traverser. En tout cas, ce symptôme n’était guère rassurant à l’âge de lady Verinder et avec son exubérance de formes.

 

Pendant ce temps, Rachel s’était établie dans l’embrasure de la fenêtre avec notre aimable, mais trop patient ami. Elle commença la série de questions dont elle l’avait menacé, sans faire plus d’attention à sa mère et à moi que si nous n’avions pas été dans la pièce. »

 

« La police a-t-elle découvert quelque chose, Godfrey ?

 

– Rien au monde.

 

– Il est certain, n’est-ce pas, que les trois hommes qui vous ont tendu ce piège sont les mêmes que ceux qui ont surpris M. Luker ?

 

– Humainement parlant, chère Rachel, il ne peut y avoir aucun doute.

 

– Et l’on n’a retrouvé aucune trace de ces gens ?

 

– Aucune.

 

– On croit généralement, n’est-il pas vrai, que ces hommes sont les trois Indiens que nous avons vus chez nous à la campagne ?

 

– Beaucoup de personnes le pensent.

 

– Et vous ?

 

– Ma chère Rachel, ils m’ont aveuglé avant que je pusse reconnaître leurs figures ; je ne sais rien de plus que le public. Comment voulez-vous que je me forme une opinion ? »

 

Vous voyez par cette dernière réponse que même la douceur angélique de M. Godfrey commençait à se lasser de cette persécution intolérable ; je ne me permettrais pas de décider si la curiosité indomptable de miss Verinder, ou son appréhension dont elle n’était pas maîtresse, lui dictait ses questions ; je noterai seulement qu’à la première tentative faite par M. Godfrey pour se lever, elle le saisit, par les épaules et le força à se rasseoir !

 

Oh ! de grâce ! ne dites pas que ces manières sont immodestes ! n’insinuez pas qu’une terreur folle et coupable pouvait seule expliquer une conduite pareille ! mes amis en Dieu, nous ne devons juger personne ! Non, non, ne jugeons pas !

 

Elle poursuivit ses questions, sans vergogne. Ceux qui ont étudié la Bible à fond songeront peut-être, comme moi, aux enfants aveugles du démon, qui continuaient sans honte leurs orgies à la veille du déluge…

 

« Parlez-moi un peu de M. Luker, Godfrey.

 

– J’aurai de nouveau le regret de ne pouvoir vous renseigner, Rachel. Nul ne connaît moins M. Luker que moi.

 

– Vous ne l’aviez jamais vu avant de vous rencontrer ensemble à la banque ?

 

– Jamais.

 

– L’avez-vous revu depuis ?

 

– Oui. Nous avons été interrogés ensemble, puis séparément, afin de répondre à la police.

 

– On a dépouillé M. Luker d’un reçu qu’il tenait de ses banquiers, n’est-ce pas ? Que portait ce reçu ?

 

– C’était celui d’une pierre de grande valeur qu’il avait mise en dépôt à la banque.

 

– C’est ce que racontent les journaux. Cela peut satisfaire le commun des lecteurs. Mais pour moi, cela ne me suffit point. Le reçu du banquier devait spécifier de quelle nature était cette pierre précieuse.

 

– Le reçu, m’a-t-on dit, chère Rachel, ne mentionnait aucun détail. Une pierre de valeur, déposée par M. Luker, cachetée de son cachet et ne devant être remise qu’au seul M. Luker. Tels étaient les termes de cet écrit, et je ne sais rien de plus. »

 

Elle attendit un instant après cela, puis regarda sa mère et soupira ; enfin, fixant de nouveau son regard sur M. Godfrey, elle reprit :

 

« Il paraît que nos affaires particulières ont occupé les journaux ?

 

– C’est vrai, et je le regrette.

 

– De plus, les propos des oisifs et des indifférents tendent à établir une corrélation entre ce qui a eu lieu dans le Yorkshire et les récents événements de Londres.

 

– Je crains que la curiosité publique ne prenne en effet cette direction.

 

– Les personnes qui disent que les trois inconnus qui vous ont assailli ne sont autres que les trois Indiens, ajoutent aussi que la pierre précieuse… »

 

Ici elle s’arrêta tout d’un coup ; elle était devenue de plus en plus pâle depuis un instant. La couleur foncée de ses cheveux rendait cette pâleur plus frappante par le contraste, et si effrayante à voir, que nous crûmes tous qu’elle allait s’évanouir au moment où elle suspendit sa question. Le cher M. Godfrey tenta de nouveau de se lever ; ma tante pria sa fille de ne plus parler, et moi je suivis ma tante avec l’offre modeste d’un flacon de sels. Aucun de nous n’eut la moindre influence sur cette nature rebelle.

 

« Godfrey, restez où vous êtes ; maman, il n’y a aucune raison pour vous effrayer ainsi. Clack, vous mourez d’envie d’entendre la fin de l’histoire, et je ne m’évanouirai pas, rien que pour vous être agréable. »

 

Ce sont là les paroles textuelles qu’elle prononça, et que je consignai dans mon journal aussitôt que je fus rentrée. Mais pourtant ne jugeons pas ; âmes chrétiennes, ne condamnez point.

 

Elle se retourna encore vers M. Godfrey avec une obstination pénible à voir, revint au même point où elle s’était arrêtée, et acheva ainsi sa question :

 

« Je vous entretenais il y a un instant des on-dit de certaines personnes. Répondez-moi franchement, Godfrey. Ces mêmes gens insinuent-ils que le joyau de M. Luker n’est autre que la Pierre de Lune ? »

 

Lorsque le nom du diamant vint à être prononcé, je vis mon estimable ami changer de couleur ; il rougit et perdit cette exquise aménité qui est un de ses plus grands charmes. Une noble indignation dicta sa réplique.

 

« On le dit, en effet, répondit-il, il y a même des gens qui n’hésitent point à accuser M. Luker d’avoir commis un mensonge pour servir ses intérêts privés. Il a juré mille et mille fois que, jusqu’à cette tentative de violence, il n’avait jamais même entendu parler de la Pierre de Lune. Mais ces odieux diffamateurs répondent, quoique sans donner l’ombre d’une preuve : « Il a ses raisons pour mentir, et nous ne croirions même pas à son serment. C’est honteux, honteux ! »

 

Pendant qu’il parlait, Rachel le regardait d’une façon étrange que je ne saurais définir. Lorsqu’il eut achevé, elle dit :

 

« M. Luker n’étant même pas une connaissance pour vous, Godfrey, vous prenez sa cause bien vivement ! »

 

Mon digne ami lui fit une des réponses les plus évangéliques qu’il m’ait jamais été donné d’entendre :

 

« J’espère, Rachel, que je prends vivement la cause de tous les opprimés. »

 

Le ton dont il fit cette réponse eût attendri un rocher ; mais, hélas ! qu’est-ce que la dureté de la pierre, comparée à la sécheresse d’un cœur que la grâce n’a pas régénéré ? Rien ! Elle ricana, oui, je rougis de le répéter, elle lui rit au nez.

 

« Gardez vos nobles sentiments pour vos comités de dames, mon cher Godfrey. Je suis certaine que la calomnie qui attaque M. Luker ne vous aura pas épargné. »

 

Ces mots tirèrent enfin ma tante de sa torpeur.

 

« Ma chère Rachel, fit-elle, vous n’avez aucun droit de parler ainsi.

 

– Je ne veux de mal à personne, maman ; j’ai même une bonne intention. Accordez-moi un moment de patience, vous le verrez. »

 

Elle leva sur M. Godfrey des yeux où se lisait une sorte de pitié soudaine, et poussa l’oubli de toute retenue jusqu’à lui prendre la main :

 

« Je suis sûre d’avoir trouvé la vraie raison de votre répugnance à parler de cette affaire devant ma mère et moi. Un hasard malheureux a réuni votre nom et celui de M. Luker ; vous m’avez appris ce que les mauvaises langues disent de lui, apprenez-moi ce qu’elles racontent de vous. »

 

Toujours prêt à rendre le bien pour le mal, le bon M. Godfrey essaya jusqu’au dernier moment de lui épargner le coup.

 

« Ne me le demandez pas, dit-il ; il vaut mieux l’oublier, Rachel ; c’est préférable.

 

– Et moi, je veux l’entendre, cria-t-elle avec violence.

 

– Répondez-lui, Godfrey, fit ma tante ; rien ne peut lui faire plus de mal que votre silence. »

 

Les beaux yeux de son neveu se remplirent de larmes ; il lui jeta un dernier regard suppliant, puis prononça ces fatales paroles :

 

« Puisque vous le voulez absolument, Rachel, la médisance publique va jusqu’à dire que la Pierre de Lune est en gage chez M. Luker, et que c’est moi qui l’ai engagée. »

 

Elle sauta sur ses pieds en poussant un cri ; puis regarda alternativement M. Godfrey et sa mère avec une agitation si frénétique que je crus vraiment qu’elle était devenue folle.

 

« Ne me parlez pas, ne m’approchez pas, » criait-elle, tandis qu’elle s’éloignait de chacun de nous comme l’eût fait une bête pourchassée, et se réfugiait dans un coin du la pièce. « C’est ma faute ! il faut que je répare le mal. Je me suis sacrifiée, j’en avais le droit ; mais je ne puis laisser souffrir un innocent et détruire sa réputation pour la satisfaction de garder mon secret. Mon Dieu, mon Dieu, c’est trop affreux, je ne puis plus le supporter ! »

 

Ma tante se souleva à moitié, et retomba sur sa chaise. Elle m’appela d’une voix faible et me désigna une petite fiole qui se trouvait dans sa boîte à ouvrage.

 

« Vite, murmura-t-elle, six gouttes dans de l’eau ; que Rachel ne voie rien. »

 

En toute autre occasion, cela m’eût paru bien étrange ; mais le temps n’était pas aux réflexions ; je ne songeai qu’à lui donner cette drogue. M. Godfrey m’aida sans s’en douter à cacher ce qui se passait à Rachel, en lui parlant à l’autre bout de la pièce.

 

« Vraiment, en conscience, vous exagérez ! l’entendis-je lui dire ; ma réputation est trop bien assise pour être à la merci d’une misérable calomnie sans lendemain. Dans huit jours on aura cessé d’y songer ; n’en parlons donc plus. »

 

Tant de grandeur d’âme la laissa insensible ; sa folie ne fit que s’accroître.

 

« Il le faut, je veux arrêter tout cela, dit-elle. Maman ! écoutez-moi. Miss Clack, entendez ce que j’ai à dire ! Je connais la main qui a pris la Pierre de Lune. Je sais, et elle appuya extrêmement sur ce mot, je sais que Godfrey Ablewhite est innocent ! Menez-moi devant le magistrat, et j’en ferai le serment. »

 

Ma tante me serra la main et me dit à l’oreille :

 

« Placez-vous entre Rachel et moi, qu’elle ne puisse me voir. »

 

J’aperçus sur son visage une teinte bleuâtre qui m’effraya ; elle vit que j’étais saisie.

 

« Quelques gouttes de cette potion me remettront dans une minute ou deux, » dit-elle, en fermant les yeux et s’arrêtant un peu.

 

Sur ces entrefaites, j’entendis l’excellent M. Godfrey qui raisonnait toujours sa cousine :

 

« Il ne faut pas que vous soyez compromise dans une affaire semblable ; votre réputation, chère Rachel, est trop précieuse pour la risquer ainsi ; elle doit conserver toute sa pureté. »

 

Rachel éclata de rire.

 

« Ma réputation ! s’écria-t-elle ; mais je suis accusée, Godfrey, aussi bien que vous ! Le plus habile officier de police de l’Angleterre affirme que j’ai volé mon diamant. Demandez-lui son opinion, il vous dira que j’ai mis la Pierre de Lune en gage afin de payer mes dettes secrètes. »

 

Elle s’arrêta, et courut à travers la chambre se jeter aux pieds de sa mère.

 

« Oh ! maman, maman ! il faut que je sois folle, n’est-ce pas, pour ne pas avouer la vérité après cela ! »

 

Elle était trop emportée pour s’apercevoir de l’état de sa mère ; elle se releva presque aussitôt, et revint à M. Godfrey :

 

« Je ne vous laisserai jamais accuser et déshonorer par ma faute, ni vous ni aucun innocent. Si vous ne voulez pas me conduire chez le magistrat, préparez une déclaration constatant votre innocence et je la signerai. Faites comme je vous le dis, Godfrey, ou je l’enverrai aux journaux, j’irai plutôt la crier dans les rues ! »

 

Je craindrais d’affirmer que ce langage fût celui du remords : il vaut mieux supposer qu’elle avait une attaque de nerfs. Le trop indulgent M. Godfrey, pour la calmer, prit une feuille de papier et dressa la déclaration. Elle la signa avec une ardeur fiévreuse.

 

« Montrez-la partout, ne songez pas à moi, je vous en supplie, disait-elle en la lui rendant. Je crains, Godfrey, de ne vous avoir pas rendu justice jusqu’à présent ; vous êtes plus généreux, plus désintéressé, enfin meilleur que je ne le croyais. Venez me voir aussi souvent que vous le pourrez, et j’agirai de mon mieux pour réparer le tort que je vous ai fait. »

 

Elle lui donna la main. Ô faiblesse de notre nature déchue ! non-seulement M. Godfrey s’oublia jusqu’à lui baiser la main, mais il prit en lui répondant un ton de douceur qui, dans un cas pareil, était bien un compromis avec le péché !

 

« Je viendrai, ma chérie, dit-il, à la seule condition que nous n’aborderons plus ce triste sujet. »

 

Jamais, que je sache, notre héros chrétien ne s’était montré si peu à son avantage.

 

En ce moment, un coup violent retentit à la porte de la rue. Je regardai par la fenêtre, et je vis arrêtés devant la maison le Diable, le Monde et la Chair, sous la forme d’une voiture, d’un valet de pied poudré et de trois femmes les plus éhontées dans leur mise que j’aie jamais rencontrées de ma vie.

 

Rachel tressaillit, chercha à se remettre et traversa la pièce pour se rapprocher de sa mère.

 

« On vient me chercher pour l’exposition d’horticulture, dit-elle ; un mot, maman, avant que je sorte ; j’espère ne pas vous avoir fait de peine ? »

 

Faut-il blâmer ou plaindre l’absence de sens moral qui peut amener une question pareille, après tout ce qui venait de se passer ? mes penchants miséricordieux m’inclinent vers la pitié. Les gouttes avaient réussi à rendre des couleurs à ma pauvre tante.

 

« Non, non, ma chère enfant, répondit-elle. Allez avec nos amies, et amusez-vous. »

 

Sa fille l’embrassa ; j’avais quitté la fenêtre, et je me trouvais près de la porte lorsque Rachel passa. Un autre changement avait eu lieu chez elle ; elle était en larmes. Je la regardai avec intérêt, et voulus lui dire quelques mots, puisque son endurcissement cédait enfin. Hélas ! ma sympathie reçut un triste accueil.

 

« Pourquoi me plaignez-vous ? me dit-elle avec amertume ! ne voyez-vous donc pas combien je suis heureuse ? je vais à une charmante exposition, Clack, et j’ai le plus joli chapeau qui existe à Londres ! »

 

Elle acheva cette sortie dérisoire en m’envoyant un baiser avant de nous quitter.

 

Je sens que les mots sont insuffisants pour faire comprendre quelle pitié m’inspirait cette pauvre créature égarée ! Mais les expressions manquent presque autant sous ma plume que l’argent dans ma bourse ! Je dirai pourtant que mon cœur saignait pour elle !

 

En revenant vers la chaise de ma tante, je vis notre cher M. Godfrey en train de chercher quelque chose dans tous les coins de la chambre. Avant que je pusse lui offrir mes services, il avait trouvé ce qu’il voulait. Il retourna vers nous, la déclaration écrite dans une main et une boîte d’allumettes dans l’autre :

 

« Chère tante, entrez dans ma petite conspiration ! Chère miss Clack, il s’agit d’une pieuse fraude que votre droiture morale elle-même approuvera. Voulez-vous laisser supposer à Rachel que j’accepte le dévouement généreux qui lui a fait signer ce papier ? Et voulez-vous bien être témoins que je le brûle ici en votre présence ? »

 

Il mit le feu au papier et le laissa consumer.

 

« Tous les inconvénients qui peuvent résulter pour moi de cet acte ne sont rien, dit-il, en regard de l’importance qu’il y a à soustraire son nom aux commentaires du public ! Là, nous n’avons plus qu’un inoffensif petit tas de cendres, et notre chère et impétueuse Rachel ne saura jamais ce que nous venons de faire ! Comment vous trouvez-vous, mes excellentes amies ? Pour ma part, je me sens joyeux comme un écolier. »

 

Son charmant sourire rayonnait ; il tendit les mains à ma tante et à moi. J’étais trop émue par la noblesse de sa conduite pour parler ; je fermai les yeux, et, dans une sorte d’ivresse surnaturelle qui m’enlevait au sentiment de moi-même, je portai sa main à mes lèvres ; il me gronda doucement. Ah ! quelle pure et céleste extase ! J’étais perdue dans mes pensées, et lorsque je rouvris les yeux et que je redescendis sur la terre, il avait disparu ; ma tante restait seule dans la pièce.

 

J’aimerais à m’arrêter ici et à clore ma narration avec ce récit de la belle conduite de M. Godfrey. Malheureusement il me reste encore beaucoup de choses à raconter, et mes engagements vis-à-vis de M. Blake pèsent sans relâche sur moi. Je n’étais pas au bout des pénibles révélations que je devais entendre ce mardi-là durant ma visite à Montagu-Square.

 

Quand je me trouvai seule avec lady Verinder, j’amenai naturellement, la conversation sur sa santé. Je pris un détour pour lui parler du désir étrange qu’elle avait témoigné de cacher son indisposition à sa fille.

 

La réponse de ma tante me surprit au dernier point.

 

« Drusilla, dit-elle (si je ne vous ai pas encore appris mon nom de baptême, permettez-moi de vous le faire connaître ici), vous touchez, sans le savoir, à un sujet très-pénible. »

 

Je me levai sur-le-champ ; la délicatesse voulait qu’après avoir fait mes excuses, je prisse congé. Lady Verinder m’arrêta et insista pour me faire rasseoir.

 

« Vous avez surpris par hasard un secret que je n’avais confié qu’à ma sœur, Mrs Ablewhite, et à M. Bruff, l’avoué de la famille. Je puis compter sur leur discrétion, et je suis persuadée également de la vôtre quand vous connaîtrez la position. Avez-vous quelque affaire pressante, Drusilla ? Ou votre temps est-il libre cette après-midi ? »

 

Il est inutile de dire que je me mis à la disposition de ma tante.

 

« Restez en ce cas une heure avec moi, dit-elle ; j’ai quelque chose à vous dire qui, je le crois, vous affligera à entendre, et j’aurai ensuite un service à vous demander, si vous n’y avez pas d’objection. »

 

Il est encore superflu d’ajouter que, loin de là, j’étais tout animée du désir de me rendre utile.

 

« Vous pourrez attendre ici, continua-t-elle, la visite de M. Bruff qui doit venir à cinq heures, et vous nous servirez de témoin, Drusilla, pour la signature de mon testament. »

 

Son testament ! Je pensai à la fiole qui se trouvait dans sa boîte à ouvrage et à la teinte livide qui s’était répandue sur ses traits. Une sorte d’intuition prophétique illumina mon esprit et me montra une tombe qui n’étais pas encore creusée ; le secret de ma pauvre tante n’en était plus un pour moi.

 

CHAPITRE III

Mon respect pour lady Verinder m’empêcha de lui laisser soupçonner ce que j’avais deviné avant qu’il lui convînt de m’en parler. J’attendis en silence, et je préparai intérieurement les paroles de pieux encouragement que je comptais placer dans l’occasion. Je me sentis dès lors en mesure d’accomplir mon devoir, quelque douloureux qu’il pût être.

 

« J’ai été gravement malade, Drusilla, commença par dire ma tante, et ce qui semblera étrange, sans le savoir moi-même. »

 

Je me souvins des milliers de créatures humaines qui à toute heure sont en danger de mort spirituelle sans s’en rendre compte. Et je craignis fort que ma pauvre tante ne fût de ce nombre !

 

« Oui, dis-je tristement, oui, chère.

 

– J’ai amené Rachel à Londres, comme vous le savez, poursuivit-elle, afin de consulter deux docteurs. »

 

– Deux docteurs ! pensai-je ; comment, dans l’état d’esprit de Rachel, ne pas donner la préférence à un ministre de Dieu ?

 

« Oui, chère, repris-je, oui. »

 

– Un de ces deux médecins m’était étranger ; l’autre, ancien ami de mon mari, m’avait toujours porté un sincère intérêt. Après avoir ordonné un traitement pour Rachel, il me dit qu’il désirait me parler en particulier. Je pensai qu’il s’agissait de la santé de ma fille, À ma grande surprise, il me prit gravement la main et dit : « Je viens de vous observer, lady Verinder, avec l’intérêt d’un ami et celui d’un médecin, et je crains que vous n’ayez bien plus besoin de soins que « votre fille. » Il me posa ensuite quelques questions auxquelles je répondis assez légèrement jusqu’à ce que je visse que je l’affligeais, et il finit par obtenir de moi la promesse de le recevoir accompagné d’un autre docteur de ses amis, le jour suivant, à l’heure où Rachel serait sortie. Les deux médecins, à la suite de cette visite, me firent connaître, avec d’affectueux ménagements, ce qu’ils pensaient de mon état. Ils me dirent qu’un temps précieux avait été perdu, qu’on ne pourrait jamais le regagner, et que leur art était désormais impuissant contre mon mal. Depuis plus de deux ans, je souffrais d’une affection du cœur qui peu à peu avait détruit ma santé sans qu’aucun symptôme, eût pu éveiller mon inquiétude. Il y a des chances pour que je vive encore plusieurs mois, mais la mort peut aussi me surprendre d’un instant à l’autre ; les docteurs n’osent se prononcer en termes plus précis. Il serait inutile de dire, ma chère, que depuis cet arrêt je n’ai pas traversé des moments douloureux, mais je suis plus résignée que je ne l’étais d’abord, et je m’occupe à régler mes affaires en ce monde. Mon désir le plus vif est que Rachel reste dans l’ignorance de mon état : si elle le connaissait, elle attribuerait la destruction de ma santé aux soucis de l’affaire du diamant, et se reprocherait amèrement, pauvre enfant, ce qui n’est en rien de sa faute, puisque les médecins sont d’accord qu’il y a plus de deux ans, si ce n’est trois, que le mal a débuté. J’espère que vous me garderez le secret, Drusilla, car je vois que vous ressentez de l’intérêt et de la pitié pour moi. »

 

Intérêt ! pitié ! Oh ! comment éprouver ces sentiments païens ; lorsqu’on est une Anglaise solidement attachée à ses croyances chrétiennes ?

 

Ma pauvre tante ne se doutait guère qu’un flot de sainte reconnaissance inondait mon âme à mesure que son triste récit approchait de sa fin. Quelle carrière d’utilité ouverte devant moi ! Une parente bien-aimée, une créature mortelle comme moi, à la veille de faire le grand voyage sans être aucunement préparée à cette épreuve, était amenée par un hasard providentiel à s’ouvrir à moi ! Avec quelle satisfaction je me rappelais que les amis ecclésiastiques sur lesquels je pouvais compter étaient au nombre non d’un ou deux, mais de vingt ou trente ! Je pris ma tante dans mes bras, car ma tendresse avait besoin en ce moment d’une pareille démonstration.

 

« Oh ! lui dis-je avec ferveur, quel intérêt inimaginable vous m’inspirez ! Quel bien j’espère pouvoir vous faire avant la grande séparation ! »

 

Après quelques mots d’encouragement sérieux, je lui donnai le choix entre trois de mes amis les plus chers, qui tous s’occupaient sans relâche d’œuvres de miséricorde dans notre voisinage ; tous également inépuisables dans leurs exhortations, et prêts à entreprendre cette sainte tâche au moindre signal de ma part. Hélas ! mon zèle fut loin d’être récompensé. La pauvre lady Verinder parut surprise et effrayée. À tout ce que je pus lui dire, elle se contenta d’opposer la banale objection des mondains, à savoir, qu’elle n’était pas assez forte pour voir des étrangers.

 

Je cédai, quoique, bien entendu, pour le moment seulement.

 

Ma grande expérience (je suis, comme lectrice et visiteuse, sous la direction d’au moins quatorze amis ecclésiastiques !) m’apprenait que ce cas-ci demandait également une préparation à l’aide de lectures. Je possédais une petite bibliothèque d’ouvrages, tous applicables à la circonstance actuelle, et tous capables d’éveiller, d’animer, de préparer, d’éclairer et de fortifier ma tante.

 

« Vous lirez au moins, chère âme, n’est-ce pas ? dis-je de mon ton le plus persuasif ; vous lirez si je vous apporte mes précieux livres ? Les feuillets sont pliés à tous les passages remarquables, ma tante, et marqués au crayon partout où vous devrez vous arrêter en vous demandant : « Cela s’applique-t-il à moi ? »

 

Telle est l’influence païenne du monde que même ce simple appel parut troubler ma tante. Elle me dit :

 

« Je ferai ce que je pourrai, Drusilla, afin de vous être agréable, » mais cela sur un ton de surprise bien instructif et effrayant pour qui l’entendait.

 

Il n’y avait pas un moment à perdre ; l’horloge m’avertissait que j’avais juste le temps de courir chez moi, de me munir d’un choix de lectures, disons seulement d’une douzaine de livres, et de revenir à point pour l’arrivée de l’avoué et la signature du testament de lady Verinder. Je promis d’être ponctuellement de retour à cinq heures, et je partis tout entière à mon œuvre de charité.

 

Lorsque je n’ai en vue que mes modestes intérêts privés, je me contente de me servir de l’omnibus ; permettez-moi de vous faire observer à quel point l’amitié pour ma tante me dominait, puisque j’allai jusqu’à prendre un cab !

 

J’arrivai chez moi, je choisis et j’annotai la première série de lectures, puis je revins à Montagu-Square avec mon sac rempli d’une douzaine d’ouvrages dont, j’en suis fermement convaincue, on ne trouverait l’équivalent dans aucune autre littérature d’Europe. Je payai au cocher du cab exactement sa course, et il reçut son argent avec un jurement ; sur quoi je lui tendis immédiatement un traité ; si j’eusse braqué un pistolet chargé sur ce misérable, il n’eût pu avoir l’air plus consterné ; il remonta sur son siège avec une exclamation de fureur et fouetta son cheval. Tout cela se passa en pure perte, je suis heureuse de le dire ! En dépit de lui, le bon grain avait été semé ; j’avais jeté un second traité dans l’intérieur de son cab.

 

À ma grande satisfaction, le domestique qui m’ouvrit la porte ne se trouva pas être la personne aux bonnets enrubannés : ce fut le valet de pied ; il m’apprit que le docteur était encore auprès de lady Verinder. M. Bruff, lui, venait d’arriver et attendait dans la bibliothèque. On m’y fit entrer aussi.

 

M. Bruff parut étonné de me voir. C’est l’avoué de la famille, et nous nous étions rencontrés plus d’une fois chez lady Verinder. Je regrette de dire que cet homme avait vieilli et blanchi au service du monde ; dans ses heures de travail, il se montrait le prophète de la Loi et de Mammon, et il eût été aussi capable pendant ses heures de loisir de lire un roman que de déchirer un traité.

 

« Êtes-vous à demeure ici, miss Clack ? » me demanda-t-il en jetant un coup d’œil sur mon sac de nuit.

 

Révéler à un pareil homme le précieux contenu de mon sac n’eût été rien moins que provoquer une de ses sorties profanes. Je m’abaissai à son niveau et je lui expliquai ce qui m’appelait dans cette maison.

 

« Ma tante m’a appris qu’elle désirait signer son testament et elle a eu la bonté de me demander d’être un de ses témoins.

 

– Ah ! vraiment, eh bien, miss Clack, vous pouvez accepter, vous avez bien plus de vingt-et-un ans, et je ne vous vois pas le moindre intérêt pécuniaire dans le testament de lady Verinder. »

 

Pas le moindre intérêt pécuniaire ! Oh ! que je fus reconnaissante en l’entendant parler ainsi ! Si ma tante (elle qui possédait des millions) avait songé à une pauvre femme pour qui cinq livres sont une affaire, si mon nom avait paru dans cet acte avec un petit legs y joint, mes ennemis eussent pu incriminer les motifs si purs qui m’avaient fait dépouiller ma bibliothèque et prélever sur mes maigres ressources l’extravagante dépense d’un cab ; mais le sceptique le plus endurci ne pourrait plus devant cette déclaration conserver même un doute. Oh ! certes, il valait mille fois mieux qu’il en fût ainsi.

 

Je fus tirée de ces consolantes réflexions par la voix de M. Bruff ; mes méditations semblaient peser à ce mondain, et le forcèrent presque malgré lui à m’adresser la parole :

 

« Miss Clack, quelles sont les dernières nouvelles qui se débitent dans les réunions de charité ? comment va votre ami M. Godfrey Ablewhite, depuis son aventure de Northumberland-Street ? On en raconte de belles à mon club sur le compte de ce pieux gentleman. »

 

J’avais négligé la manière dont cet individu avait parlé de mon âge et de la situation désintéressée que me faisait le testament de ma tante ; mais le ton qu’il se permit de prendre en parlant du digne M. Godfrey dépassa la mesure de ma patience. Après ce que j’avais vu et entendu ce jour-là même, je croyais de mon devoir d’affirmer l’innocence de mon incomparable ami quand l’occasion s’en présenterait. À cette obligation se joignait, je l’avoue, dans le cas présent, le désir d’infliger un châtiment sévère à M. Bruff.

 

« Je vis fort en dehors du monde, dis-je, et je ne possède pas l’avantage comme vous, monsieur, de faire partie d’un club. Mais je me trouve connaître parfaitement l’histoire dont vous voulez parler ici, et je sais aussi que jamais plus vile calomnie ne fut inventée.

 

– Oui, oui, miss Clack, vous avez foi en votre ami, c’est tout simple ; mais M. Ablewhite ne trouvera pas le monde aussi facile à convaincre que des dames de charité. Les apparences sont toutes contre lui ; il était dans la maison lorsque le diamant fut perdu, et il est la première personne qui part pour Londres aussitôt après. Vilaines circonstances, miss Clack, lorsqu’on les rapproche des derniers événements. »

 

J’eusse dû, je le sais, lui donner des éclaircissements avant de le laisser continuer ; j’aurais pu lui dire qu’il parlait dans l’ignorance du témoignage favorable apporté par la personne la plus en mesure d’établir l’innocence de M. Godfrey ; mais, hélas ! la tentation de faire tomber l’avoué dans son propre piège fut trop forte pour moi ! Je lui demandai de l’air le plus naïf ce qu’il voulait dire par « les derniers événements. »

 

« J’entends par là, miss Clack, les événements auxquels les Indiens sont mêlés, continua M. Bruff, abusant de plus en plus des avantages qu’il croyait avoir sur moi. Que font les Indiens dès qu’ils sont sortis de prison ? ils vont droit à Londres et droit à M. Luker. Que s’ensuit-il ? M. Luker conçoit des inquiétudes pour la sûreté « d’un joyau de prix » que sa maison recèle, et il le met en dépôt chez ses banquiers sous une dénomination vague. Cela est fort habile, mais les Indiens le sont au moins autant de leur côté. Ils soupçonnent que « le joyau de prix » a changé de cachette, et pour éclaircir leurs soupçons ils s’arrêtent à un moyen singulièrement hardi, mais décisif. Qui saisissent-ils ? qui fouillent-ils ! Non-seulement M. Luker, ce qui serait assez plausible, mais encore M. Godfrey Ablewhite, Pourquoi ? L’explication donnée par M. Luker est qu’ils ont agi sur des données fausses, après l’avoir vu parler accidentellement à M. Godfrey. C’est absurde ! Une demi-douzaine de gens a parlé ce matin-là à M. Luker ; pourquoi ne les a-t-on pas suivis aussi, pour les faire tomber dans un piège préparé ? Non, non, la conclusion à tirer de là ne peut être autre que celle-ci : le joyau intéressait particulièrement M. Ablewhite aussi bien que M. Luker, et les Indiens ne sachant lequel des deux en disposait n’avaient dans le doute d’autre parti à prendre que de les fouiller tous deux. L’opinion publique, miss Clack, raisonne ainsi, et l’opinion publique dans cette occasion-ci ne sera pas aisément réfutée. »

 

En prononçant ces derniers mots, il avait l’air si pénétré de son infaillibilité mondaine, que je ne pus résister (je l’avoue à ma honte) à la tentation de le laisser s’enfoncer un peu plus avant de le confondre.

 

« Je n’ai pas la prétention d’argumenter avec un homme de loi aussi habile que vous, monsieur, lui dis-je. Mais n’est-ce pas être injuste envers M. Ablewhite que de passer sur l’opinion du célèbre agent de police qui a conduit l’enquête ? Dans l’esprit du sergent Cuff, il n’est pas resté l’ombre d’un soupçon contre personne, sauf contre miss Verinder.

 

– Est-ce que vous voudriez me faire comprendre, miss Clack, que vous partagez l’opinion du sergent ?

 

– Je ne juge personne, monsieur, et n’exprime pas d’opinion.

 

– Et moi, madame, je me rends coupable de ces deux énormités. Je juge que le sergent est entièrement dans l’erreur, et j’exprime l’opinion que, s’il avait connu le caractère de Rachel comme je le connais, il eût accusé la maison tout entière, sauf elle. J’admets ses défauts ; elle est concentrée et volontaire, bizarre, sauvage ; elle ne ressemble pas aux autres filles de son âge. Mais avec cela, vraie comme l’or, et pleine d’élévation, de caractère et de générosité. Si une chose m’était garantie par les témoignages les plus évidents, et que la parole d’honneur de Rachel en affirmât une autre, je m’engagerais sur sa parole, tout vieil avoué que je suis ; c’est beaucoup dire, miss Clack, mais je pense tout ce que je vous dis là.

 

– Si vous n’y voyez pas d’inconvénient, monsieur Bruff, lui dis-je, ne pourriez-vous me rendre votre pensée plus sensible par un exemple ? Supposez que miss Verinder s’intéresse d’une façon inouïe à l’aventure de MM. Ablewhite et Luker, supposez encore qu’elle ait fait les questions les plus étranges à propos de ce scandale, et qu’elle ait montré l’agitation la plus inexplicable lorsqu’elle a vu la tournure que prenait cette mystérieuse affaire ?

 

– Supposez tout ce qu’il vous plaira, miss Clack, rien n’ébranlera ma confiance en Rachel Verinder.

 

– Doit-on réellement la croire autant que cela ?

 

– Tout autant que cela.

 

– Alors, permettez-moi de vous apprendre, monsieur Bruff, que M. Godfrey Ablewhite était ici il n’y a pas deux heures, et que miss Verinder a affirmé l’innocence de son cousin par rapport à la Pierre de Lune, dans les termes les plus énergiques que j’aie jamais entendu employer par une jeune fille. »

 

Je savourai mon triomphe avec une satisfaction trop profane, je le crains, en voyant la confusion et la stupeur dans lesquelles ce peu de mots venait de plonger M. Bruff. Il se leva soudain comme mû par un ressort et me regarda sans parler. Quant à moi, impassible, je restai assise et je lui décrivis toute la scène qui s’était passée sous mes yeux.

 

« Et maintenant, que direz-vous de M. Ablewhite ? demandai-je du ton le plus doux, lorsque j’eus terminé mon récit, – Si Rachel a protesté de l’innocence de M. Godfrey, je n’hésite pas à dire que j’y crois aussi fermement que vous le faites. J’aurai été trompé par les apparences comme le public, et je réparerai mon erreur de mon mieux en réfutant la calomnie partout où elle frappera mes oreilles. Permettez-moi en même temps de vous complimenter sur le talent supérieur avec lequel vous m’avez accablé du feu de toutes vos batteries au moment où je m’y attendais le moins. Vous auriez réussi à souhait dans ma profession, madame, si vous aviez été un homme. »

 

Après ce compliment, il s’éloigna de moi et se mit à arpenter le salon avec irritation. Je voyais bien que l’aspect nouveau sous lequel je venais de lui faire envisager la question l’avait grandement surpris et mécontenté. Quelques expressions, échappées de ses lèvres au fur et à mesure qu’il s’absorbait dans ses réflexions, me démontrèrent quelle opinion injurieuse il s’était formée du bon M. Godfrey. Il avait été jusqu’à le soupçonner de s’être approprié le diamant, et la conduite de Rachel s’expliquait à ses yeux par la généreuse intention de cacher le crime de son cousin. Maintenant le témoignage de miss Verinder (autorité irréfragable, selon M. Bruff) faisait crouler cet édifice de suppositions injustes. L’habile légiste était en proie à une perplexité intérieure qu’il ne put me dérober.

 

« Quel cas singulier ! l’entendis-je se dire à lui-même, en battant la marche sur les vitres des fenêtres ; non-seulement on ne peut y trouver d’explication, mais les conjectures elles-mêmes viennent échouer devant ce problème. »

 

Aucune de ces paroles ne nécessitait de réplique de ma part, et pourtant j’y répondis ! Il semblera absurde que je ne pusse laisser M. Bruff en paix, et d’une singulière perversité que, dans ce qu’il venait de dire, j’eusse découvert une nouvelle occasion de lui être désagréable. Ah ! mes amis ! rien n’est impossible à la nature corrompue, lorsque nous lui permettons de prendre le dessus !

 

« Veuillez me pardonner si je trouble vos réflexions, dis-je à M. Bruff, mais il y a certainement une conjecture que vous n’avez pas faite encore ?

 

– Cela se peut, miss Clack ; j’avoue ne pas la connaître.

 

– Avant que j’eusse le bonheur, monsieur, de vous convaincre de l’innocence de M. Ablewhite, vous citiez comme une des preuves à l’appui de sa culpabilité sa présence dans la maison lors de la perte du diamant. Permettez moi de vous rappeler que M. Franklin Blake s’y trouvait également pendant ces événements. »

 

Le vieux mécréant quitta la fenêtre, prit une chaise vis-à-vis de la mienne, et me regarda avec un sourire dur et mauvais :

 

« Vous n’êtes pas un homme de loi aussi remarquable que je le supposais, miss Clack ; vous ignorez l’art de laisser les gens en repos.

 

– Je crains de ne pouvoir jamais vous égaler, monsieur Bruff, dis-je modestement.

 

– Vraiment, miss Clack, vous ne réussirez pas une seconde fois. Vous savez parfaitement l’amitié que j’éprouve pour Franklin Blake, mais peu importe. Je vais accepter votre point de vue avant que vous puissiez vous retourner contre moi. Vous avez raison, madame : j’ai soupçonné M. Ablewhite sur des apparences qui jusqu’à un certain point pourraient également s’élever contre M. Blake. Très-bien ; accusons-le de concert. Disons même qu’il est tout à fait digne de lui de voler la Pierre de Lune. La seule question qui reste à examiner, c’est s’il avait un intérêt à le faire.

 

– Les dettes de M. Franklin, remarquai-je, sont connues de toute la famille.

 

– Et celles de M. Ablewhite n’en sont pas encore là, cela est vrai. Mais il existe deux petites difficultés à votre théorie, miss Clack. Je m’occupe des affaires de Franklin Blake, et je suis charmé de vous apprendre que la grande majorité de ses créanciers, connaissant la fortune de son père, se contentent de toucher l’intérêt de leur argent et d’attendre leur payement futur ; voilà une première objection assez sérieuse en elle-même. Reste la seconde, plus forte encore à détruire. Je tiens de lady Verinder elle-même que sa fille était décidée à épouser Franklin Blake avant la disparition de cet infernal diamant indien. Bien qu’elle l’eût alternativement, attiré et repoussé avec la coquetterie d’une jeune fille, elle avait avoué à sa mère qu’elle aimait son cousin, et la mère avait confié le secret à Franklin. Le voilà donc, miss Clack, avec ses créanciers tous disposés à attendre, et la certitude d’épouser une héritière. Amusez-vous à le regarder comme un coquin, mais dites-moi pourtant quel intérêt il aurait eu à voler la Pierre de Lune ?

 

– Le cœur humain est un abîme, répondis-je doucement, qui pourrait le sonder ?

 

– En d’autres termes, madame, bien que n’ayant pas l’ombre d’un motif pour voler le diamant, il peut bien l’avoir pris en dépit de tout, par une effet de sa dépravation naturelle. Très-bien ; mettons qu’il l’a fait ; mais au nom de tous les diables…

 

– Pardon, monsieur Bruff : si j’entends encore nommer le démon de cette manière, je me verrai forcée de quitter la place.

 

– C’est moi qui vous prie de m’excuser, miss Clack ; je veillerai désormais avec plus de soin sur mes expressions. Tout ce que je vous demanderai est ceci : pourquoi, toujours en supposant Franklin Blake l’auteur du vol, ne quitte-t-il pas la maison, et est-il le promoteur le plus actif des recherches faites dans le but de retrouver le joyau ? Vous me répondrez que le rusé coquin cherchait ainsi à détourner les soupçons ; moi, je dis que cette précaution était inutile, puisque personne ne songeait à le soupçonner. Il vole donc d’abord, sans la moindre nécessité, par suite de sa perversité naturelle ; puis, quand la Pierre de Lune a disparu, il prend dans cette affaire un rôle parfaitement inutile et qui le conduit, toujours sans la moindre nécessité, à offenser mortellement la jeune personne que sans cela il allait épouser. Voilà à quelles conséquences insensées vous aboutissez forcément si vous persistez à imputer le vol du diamant ! Franklin Blake. Non, non, miss Clack, après ce qui s’est passé ici aujourd’hui, le mot de l’énigme reste plus introuvable que jamais. L’innocence de Rachel, sa mère et moi en sommes convaincus, est hors de doute ; celle de M. Ablewhite l’est également, puisque Rachel en répond, et l’innocence de Franklin se prouve d’elle-même ; d’un côté, nous sommes certains de ces trois points ; de l’autre, nous sommes également sûrs que quelqu’un a apporté le diamant à Londres, et que M. Luker ou son banquier en est actuellement le détenteur. Que servent mon expérience et celle d’autrui dans un dilemme pareil ? Il vous déconcerte, il confond tout le monde ! »

 

Non, pas tout le monde ; le sergent Cuff lui ne s’était pas laissé déconcerter ; j’allais le rappeler à M. Bruff avec tous les ménagements nécessaires, et en protestant bien que je ne songeais nullement à entacher la réputation de Rachel, lorsque le valet de pied vint nous prévenir que le docteur était parti et que ma tante nous attendait. Cela coupa court à la discussion. M. Bruff réunit ses papiers : il avait l’air un peu fatigué de ses efforts de conversation ; je repris mon sac de précieuses brochures, et il me semblait que j’aurais pu parler encore pendant des heures. Nous nous dirigeâmes en silence vers la chambre de lady Verinder.

 

Permettez-moi d’ajouter ici qu’en rapportant les choses telles qu’elles se sont passées entre l’avoué et moi, j’ai eu un but en vue. Aux termes de mes instructions, la part de narration qui me revient dans la scandaleuse histoire de la Pierre de Lune m’oblige non-seulement à dire dans quelle voie étaient entrés les soupçons, mais encore à nommer les personnes que ces soupçons atteignaient, à l’époque où l’on croyait que le diamant était à Londres.

 

Un compte-rendu fidèle de ma conversation avec M. Bruff m’a paru réunir ces conditions essentielles ; il possède en même temps l’avantage de me forcer à un sacrifice d’amour-propre personnel et coupable. J’ai dû avouer que ma nature pécheresse avait pris le dessus ; en faisant cet humiliant aveu, je remporte une victoire sur ma nature déchue, l’équilibre moral se rétablit, mon milieu spirituel s’éclaircit ; mes chers amis ; je respire, nous pouvons poursuivre.

 

CHAPITRE IV

La signature du testament prit beaucoup moins de temps que je ne l’avais supposé ; je trouvai qu’on y apportait une hâte indécente. Samuel, le valet de pied, servit de second témoin, et la plume fut placée entre les mains de ma tante. J’avais grande envie de dire quelques mots appropriés à cette solennelle circonstance. Mais les manières de M. Bruff me convainquirent qu’il était plus sage de me contenir tant qu’il serait là. En moins de deux minutes tout fut terminé, et Samuel redescendit sans avoir eu le bénéfice de la petite allocution que j’aurais pu faire.

 

M. Bruff plia le testament, et regarda de mon côté, s’étonnant sans doute que je ne le laissasse pas seul avec ma tante ; mais j’avais ma mission charitable à remplir, et mon sac de précieux traités reposait sur mes genoux. Autant eût valu essayer de remuer la cathédrale de Saint-Paul qu’entreprendre de m’éloigner de la chambre. Il avait un mérite, dû à son éducation mondaine, mais que je ne nie pourtant pas, il voyait tout de suite l’état des choses. Je parus lui faire la même impression qu’au cocher du cab ; lui aussi murmura une expression profane, mais il se retira en toute hâte, et me laissa maîtresse du terrain.

 

Dès que nous fûmes seules, ma tante s’étendit sur le canapé, puis revint avec quelque embarras sur le sujet de son testament.

 

« J’espère, ma chère Drusilla, me dit-elle, que vous ne vous croyez pas oubliée ; je compte vous remettre personnellement mon petit legs. »

 

Je vis là une occasion unique et la saisis sur l’heure. J’ouvris mon sac, et je pris la publication qui se trouvait sur le dessus ; c’était une des premières éditions (la vingt-cinquième seulement) du célèbre livre anonyme qu’on croit pouvoir attribuer à l’incomparable miss Bellows, et qui est intitulé : Le serpent dans la maison. Comme les lecteurs mondains ignorent peut-être le plan de ce livre, je leur dirai qu’il a pour but de nous montrer comment l’esprit du mal nous guette dans toutes les actions en apparence les plus innocentes de notre vie quotidienne. Les chapitres les mieux appropriés aux besoins des femmes sont : « Satan dans votre brosse ; Satan derrière la glace ; Satan sous la table à thé ; Satan à la fenêtre » et beaucoup d’autres aussi heureusement choisis.

 

« Veuillez prêter quelque attention à ce précieux livre, ma bonne tante, et vous m’aurez donné tout ce que je puis désirer le plus. »

 

En parlant ainsi, je lui tendis le livre tout ouvert à un passage d’une éloquence brûlante que j’avais souligné et qui avait pour sujet : « Satan sous les coussins de votre canapé. »

 

La pauvre lady Verinder, paresseusement étendue sur son sofa, donna un coup d’œil au livre et me le rendit d’un air plus embarrassé que jamais.

 

« J’ai peur, Drusilla, dit-elle, qu’il me faille attendre d’être mieux pour lire cela. Le docteur… »

 

Du moment où elle nommait le docteur, je compris ce qui allait suivre ; que de fois dans mon expérience des malades n’avais-je pas vu des membres du corps médical, trop connu pour son impiété, s’opposer à ma mission auprès de ceux de mes semblables qui étaient sur le point de périr, sous le misérable prétexte que le malade avait besoin de repos, et que l’émotion qu’ils redoutaient le plus pour lui était celle que pouvaient causer miss Clack et ses livres !

 

Je voyais de nouveau le matérialisme aveugle, cherchant à la dérobée à m’enlever le seul droit de propriété que ma pauvreté pût revendiquer, le droit de la propriété spirituelle sur l’âme de ma tante.

 

« Le docteur me dit, continua cette pauvre créature égarée, que je suis moins bien ce soir. Il m’a défendu de voir des étrangers, et il désire, si je lis, que je ne fasse que des lectures faciles ou amusantes. « Abstenez-vous, lady Verinder, de tout ce qui pourrait fatiguer votre tête ou activer votre pouls. » Telles ont été ses dernières paroles, Drusilla, lorsqu’il m’a quittée tout à l’heure. »

 

Il ne me restait qu’à céder pour le moment. Toute tentative pour démontrer la supériorité de mon ministère sur celui des médecins n’eût servi qu’à pousser le docteur à profiter de la faiblesse humaine pour menacer sa malade, en cas de désobéissance, de lui retirer ses soins. Il existe heureusement plus d’un moyen de faire le bien, et peu de personnes sont plus versées que moi dans l’art de semer le bon grain.

 

« Vous pourrez vous sentir plus forte dans une heure ou deux, chère ; ou demain matin peut-être vous éveillerez-vous sentant que quelque chose vous manque, et alors ce modeste volume se trouvera à votre portée. Vous me permettrez de vous laisser ce livre, n’est-il pas vrai ? (Le docteur ne saurait s’y opposer. »

 

Je le glissai sous les coussins, visible à moitié, près de son mouchoir et de son flacon ; de cette façon, chaque fois que sa main chercherait un de ces objets, elle toucherait le livre, et tôt ou tard le livre la toucherait. Cette précaution prise, je pensai à me retirer.

 

« Je vais vous quitter, chère tante ; reposez-vous bien, et je viendrai demain. »

 

En disant cela, je regardai par hasard du côté de la fenêtre qui était remplie de fleurs dans des jardinières. Lady Verinder avait la passion de ces trésors périssables et se levait souvent pour aller les voir ou les respirer. Une nouvelle idée traversa mon esprit.

 

« Puis-je prendre une fleur ? » dis-je, et je me dirigeai vers la fenêtre.

 

Au lieu de cueillir une fleur, j’en ajoutai une, en ce sens que je plaçai un autre livre de ma collection entre les roses et les géraniums pour y attendre ma tante. Une heureuse inspiration me vint ensuite :

 

« Pourquoi ne pas faire de même pour elle, pauvre âme, partout où elle entrera ? »

 

Je lui fis donc mes adieux aussitôt ; et traversant l’antichambre, je me glissai vers la bibliothèque. Samuel qui venait m’ouvrir supposa que j’étais sortie et redescendit. Je remarquai sur la table deux de ces livres amusants recommandés par l’impie docteur. Je les couvris à l’instant de deux de mes précieuses brochures ; dans le parloir du déjeuner se trouvait le serin favori de ma tante ; elle avait l’habitude de lui donner à manger elle-même, et le séneçon l’attendait placé sur une table sous la cage ; sur-le-champ je mis un livre au milieu du séneçon. Dans le salon j’eus l’occasion de loger plus convenablement le précieux contenu de mon sac. Les morceaux de musique que ma tante aimait le plus étaient amoncelés sur le piano. Je glissai deux de mes brochures au milieu des partitions. J’en déposai une autre dans le salon du fond sous une broderie inachevée et que je savais être l’ouvrage de lady Verinder. Une petite pièce ouvrait sur le second salon et n’en était séparée que par des portières ; le vieil éventail de ma tante se voyait sur la cheminée ; j’ouvris mon neuvième volume à un endroit tout à fait bien choisi, et j’y posai l’éventail en guise de signet.

 

Je me demandai ensuite si je risquerais de monter à l’étage des chambres à coucher, et de me faire peut-être insulter par la personne aux rubans extravagants, si elle me surprenait dans ces parages. Mais qu’était-ce que cela pour une chrétienne ! Je montai, préparée à tout. Tout y était silencieux et solitaire : les domestiques prenaient sans doute le thé à ce moment-là. La chambre de ma tante était sur le devant, et l’on y voyait, suspendue au mur en face du lit, la miniature de mon excellent oncle feu sir John ; il semblait me sourire et me dire :

 

« Drusilla, déposez encore un livre. »

 

Des tables entouraient le lit, couvertes d’objets que ma tante, qui dormait mal, croyait lui être nécessaires. Je plaçai un livre sous la boite à allumettes et un autre sous une boîte de pastilles de chocolat ; ainsi, qu’elle eût besoin de lumière ou d’une nourriture légère, elle rencontrerait sous ses yeux ou sous sa main une pieuse lecture dont l’éloquence muette lui dirait :

 

« Essayez de moi, essayez de moi. »

 

Il ne restait plus qu’un seul livre au fond de mon sac, et une seule pièce à explorer. C’était la salle de bain, sur laquelle ouvrait la chambre à coucher. Je m’y hasardai, et la sainte voix intérieure qui ne trompe jamais me cria :

 

« Vous l’aurez suivie partout, Drusilla ; qu’elle vous rencontre encore ici, et votre œuvre sera achevée. »

 

Je remarquai une robe de chambre jetée sur la chaise ; elle avait une poche, et dans cette poche je mis mon dernier livre. Les paroles seraient impuissantes à rendre l’exquise satisfaction que me fit goûter le sentiment du devoir accompli, quand je me fus glissée furtivement hors de la maison et que je me retrouvai dans la rue, mon sac vide à la main ! Oh ! mes amis mondains, vous qui poursuivez le fantôme du plaisir, à travers les dangers de la dissipation, qu’il est aisé d’être heureux, si vous voulez être bons !

 

Lorsque je pliai mes vêtements pour la nuit, et que je réfléchis sur les vraies richesses que je venais de semer d’une main si prodigue du haut en bas de la demeure de mon opulente parente, je vous assure que je me sentis aussi légère que si j’étais revenue aux jours de mon enfance. J’avais le cœur si gai que je chantai un verset de l’Hymne du soir ; mon ravissement était tel que je m’endormis avant de pouvoir finir le second : je vous le dis, la satisfaction de l’enfance, une enfant ! Ainsi se passa cette heureuse nuit. En me levant le lendemain matin, combien je me sentis pleine de jeunesse ! Je pourrais ajouter : combien j’avais l’air jeune ! si j’étais capable de m’arrêter sur ce qui concerne mon corps périssable ; mais je ne commettrai pas cette énormité, je n’ajouterai rien. Vers l’heure du luncheon, je mis mon chapeau pour me rendre à Montagu-Square. Je choisis ce moment parce que c’était celui où j’étais le plus certaine de trouver ma tante, et nullement parce qu’il me permettait de satisfaire ma sensualité. Pendant que je m’apprêtais, la servante du logement que j’occupais entra et me dit :

 

« Le domestique de lady Verinder désire voir miss Clack. »

 

Je vivais à cette époque à un rez-de-chaussée ; et le parloir de la façade me servait de petit salon, bien petit, bien bas de plafond, très-pauvrement meublé, mais si propre, et si bien rangé ! J’allai dans le passage voir ce que désirait le messager de lady Verinder. Elle m’envoyait le valet de pied Samuel. Ce jeune homme avait des manières polies et obligeantes, une figure fraîche et des yeux dont l’expression laissait voir qu’il eût été apte à recevoir une pieuse instruction. Je m’étais toujours senti de l’intérêt pour l’âme de Samuel et je désirais essayer sur lui l’effet de quelques paroles sérieuses ; Je profitai de l’occasion pour l’engager à entrer dans mon salon. Il entra, un gros paquet sous le bras ? lorsqu’il le déposa, il parut effrayé :

 

« Les compliments de milady, miss ; on m’a chargé de vous dire que vous trouveriez une lettre dans l’intérieur du paquet. »

 

Une fois sa commission faite, je fus surprise de voir ce jeune homme disposé à s’enfuir au plus vite.

 

Je le retins et je lui fis quelques questions amicales : Pourrais-je voir ma tante, si j’allais chez elle ? Non, elle était sortie en voiture, avec miss Rachel, et M. Ablewhite les accompagnait. Sachant combien le labeur charitable de M. Godfrey souffrait de ses retards, je déplorai qu’il allât se promener comme un oisif. J’arrêtai Samuel près de la porte et lui adressai encore quelques questions empreintes de bienveillance ; miss Rachel devait aller le soir au bal et M. Ablewhite l’accompagnerait, après avoir pris le café à Montagu-Square. On annonçait un concert très-couru pour le lendemain ; Samuel avait l’ordre de prendre des places pour une nombreuse compagnie, y compris un billet pour M. G. Ablewhite.

 

« Tous les billets risquent d’être pris, miss, dit l’innocent jeune homme, si je ne me hâte pas d’y courir. »

 

Il sortit précipitamment, me laissant en proie à une foule de pensées inquiètes.

 

Nous avions convoqué ce soir-là une réunion spéciale de la Société de transformation des vêtements, dans le but d’obtenir l’avis et l’aide de M. Godfrey. Au lieu de soutenir notre association réellement débordée par un flot de pantalons, il s’arrangeait pour passer sa soirée à Montagu-Square, et pour la terminer par un bal ! L’après-midi du lendemain appartenait à la séance du festival de la Société des Dames britanniques pour la répression des amoureux du dimanche ; au lieu d’y assister, lui, l’âme et la vie de cette institution militante, il préférait aller à un concert en compagnie d’une société de mondains ! Je cherchais l’explication de tout cela ; hélas ! cela signifiait que notre héros chrétien se montrait sous un nouvel aspect, et qu’il allait représenter une des erreurs trop communes dans ces temps de tiédeur moderne !

 

Je reviens au récit de la journée ; en me retrouvant seule dans ma chambre, mon attention fut attirée par le paquet qui avait paru si fort intimider le jeune valet de pied. Ma tante m’aurait-elle envoyé le legs qu’elle m’avait promis ? M’aurait-elle constituée héritière de vieux vêtements démodés, de cuillers d’argent bosselées, de bijouterie mise au rebut, ou d’autres objets de ce genre ? J’étais préparée à tout accepter sans en être blessée ; j’ouvris donc le paquet, et qu’y trouvai-je ? Les douze précieuses publications que j’avais semées la veille dans la maison de Montagu-Square et qu’on me renvoyait sur l’ordre du médecin ! Je m’expliquai alors l’embarras de Samuel chargé de cette triste commission et le désir qu’il éprouvait d’en être quitte au plus tôt. Quant à la lettre de ma tante, elle se bornait, pauvre âme, à me dire qu’elle n’osait contrevenir aux ordonnances médicales.

 

Que restait-il à faire ? Avec mes principes et mon mode, d’éducation, je ne pouvais hésiter un instant.

 

Le vrai chrétien qui se sent soutenu par sa conscience, une fois engagé dans une carrière de dévouement, ne cède jamais. Ni influence privée ni intérêt public ne nous font la moindre impression, en regard de la mission que nous avons assumée ; des malheurs peuvent résulter de cette mission, des émeutes, des guerres même en être la conséquence ; mais nous poursuivons notre œuvre, entièrement indifférents à toutes les considérations humaines qui peuvent diriger le monde en dehors de nous. Nous sommes au-dessus de la raison, nous bravons le ridicule ; nous ne voyons, ne sentons, n’entendons qu’avec nos yeux, nos cœurs, nos oreilles, jamais avec ceux de l’humanité. Glorieux privilège ! Et comment l’acquiert-on ? Ah, mes amis, épargnez-vous une question inutile ; nous sommes le seul troupeau qui y parvienne, car nous sommes les seuls élus qui ne peuvent jamais se tromper.

 

Dans le cas de cette pauvre brebis égarée, la voie que devait suivre ma pieuse persévérance se présentait nettement devant moi.

 

La préparation par le clergé avait échoué contre les répugnances personnelles de lady Verinder, la préparation par les lectures avait rencontré un obstacle dans l’obstination de l’impie docteur ! Ainsi soit-il ! Ce qui restait maintenant à tenter était la préparation par… les petits papiers. En d’autres termes, les livres eux-mêmes ayant été refusés, des extraits choisis de ces mêmes livres, copiés par différentes mains et adressés sous forme de lettres à ma tante, seraient les uns envoyés par la poste, les autres disséminés dans la maison selon le plan suivi hier par moi.

 

Le déguisement épistolaire les ferait recevoir sans défiance : ces missives seraient ouvertes, et sans doute lues. J’en écrivis quelques-unes moi-même : « Chère tante, puis-je attirer votre attention sur quelques lignes ? etc. » – « Chère tante, la nuit dernière je lisais, et je tomba sur l’admirable passage suivant, etc., etc. » D’autres lettres furent écrites pour moi par mes dignes sœurs et compagnes de labeur de la Société des petits vêtements : « Veuillez excuser, madame, l’intérêt que vous porte, une humble, mais sincère amie. » – « Chère madame, permettrez-vous à une personne sérieuse de venir vous offrir quelques paroles de consolation ? » En multipliant ces appels polis et affectueux, nous ramenions l’attention sur tous les passages importants de mes précieux livres, et notre procédé échappait à la surveillance du docteur matérialiste. Avant que les ombres de la nuit fussent tombées, je possédais une douzaine de lettres d’un effet saisissant, toutes appropriées aux besoins spirituels de ma tante. J’en expédiai aussitôt six par la poste, et j’en gardai six autres dans ma poche pour les distribuer moi même le lendemain.

 

Dès que deux heures sonnèrent, je m’établis sur le champ de bataille ; je trouvai Samuel à la porte de lady Verinder et lui adressai quelques questions tout affectueuses.

 

Ma tante avait passé une mauvaise nuit, me fut-il répondu ; elle était couchée sur le sofa dans la pièce où on avait lu le testament, et elle cherchait à dormir un peu.

 

Je dis que j’attendrais dans la bibliothèque le moment de la voir ; la ferveur de mon zèle me fit oublier de demander des nouvelles de Rachel ! La maison était silencieuse, et le concert devait être commencé depuis longtemps ; je pensai donc qu’elle et ses compagnons de plaisir, y compris, hélas ! M. Godfrey, y étaient tous. Je me dévouai à ma bonne œuvre pendant que j’en avais le loisir et l’occasion.

 

La correspondance de ma tante, augmentée de mes six lettres, était posée sur la table de la bibliothèque ; elle ne s’était évidemment pas sentie assez forte pour décacheter un courrier si volumineux. Cette pile de missives à ouvrir avait de quoi l’effrayer, pour peu que l’accablement où elle se trouvait durât pendant le reste de la journée. Je posai donc une de mes lettres sur la cheminée, bien en vue et ne pouvant manquer ainsi d’attirer sa curiosité. Je jetai la seconde sur le parquet de la petite salle à manger ; le domestique qui y entrerait croirait que ma tante l’avait laissée tomber et ne manquerait pas de la lui remettre ; le grain semé ainsi au premier étage, je courus en haut pour accomplir mes pieux desseins dans les salons.

 

Comme j’entrais dans la pièce de devant, j’entendis frapper à la porte de la rue un coup mesuré, discret, aussi peu bruyant que possible. Avant que je pusse rentrer dans la bibliothèque où on me croyait, l’actif jeune valet de pied descendait à l’antichambre et répondait au visiteur. Du reste, peu m’importait, car dans l’état de santé de ma tante, on n’admettrait pas, pensai-je, de visites. À mon grand étonnement, celui qui s’était annoncé par ce léger coup de marteau à la porte parut faire exception à la règle. La voix de Samuel répondit à quelques questions que je ne pus entendre : « En haut, si vous voulez bien, monsieur. » Au même moment, j’entendis des pas d’homme qui montaient l’escalier et s’approchaient du salon. Quel pouvait être ce visiteur privilégié ? Presque à l’instant où je me faisais cette question, il me vint à l’esprit que ce ne pouvait être que le docteur.

 

Pour tout autre visiteur, je n’aurais vu aucun inconvénient à ce qu’on me trouvât dans le salon, car n’était-il pas naturel que, fatiguée d’attendre dans la bibliothèque, je fusse montée pour me distraire un peu ? Mais ma dignité personnelle me défendait de me rencontrer seule avec l’homme qui m’avait si gravement insultée par le renvoi de mes livres. Je me glissai dans la dernière petite pièce que j’ai indiquée comme communiquant par des portières avec le salon du fond, et je les laissai retomber ; je n’avais qu’à attendre là quelques minutes ; il était évident qu’on viendrait bientôt chercher le docteur pour le conduire chez sa malade.

 

J’attendis, mais bien plus que quelques minutes ; on entendait le visiteur aller et venir d’un pas agité, et se parler à lui-même. Je crus reconnaître cette voix ; me serais-je trompée, et, au lieu du docteur comme je le supposais, quelle personne y avait-il là ? M. Bruff peut-être ? Non, un pressentiment m’avertit que ce n’était pas M. Bruff. Quel que fût ce visiteur, il continuait son monologue ; j’écartai un tant soit peu les rideaux, et j’écoutai.

 

J’entendis :

 

« Je m’y déciderai aujourd’hui même. »

 

Et la voix qui prononçait ces paroles était celle de M. Godfrey Ablewhite.

 

CHAPITRE V

Ma main laissa retomber le rideau. Mais ne supposez pas, de grâce, que le terrible embarras de ma situation m’occupât uniquement en ce moment.

 

Je portais un intérêt si fraternel à M. Godfrey que je ne me demandai même pas comment il se faisait qu’il ne fût pas au concert. Non, je pensais seulement aux mots saisissants qui venaient de lui échapper : Je le ferai aujourd’hui même. Il les avait prononcés sur un ton de résolution alarmante. Qu’était-ce donc que ce qu’il allait faire ? Serait-ce quelque chose de plus déplorable encore, de plus indigne de lui que ce qu’il avait fait déjà ? Allait-il apostasier ? Abandonnerait-il la Société maternelle des petits vêtements ? Aurions-nous vu pour la dernière fois son angélique sourire dans le comité ? Fallait-il renoncer à admirer désormais son incomparable éloquence à Exeter-Hall ? La seule idée de conjectures aussi graves s’appliquant à un homme comme lui me causait un tel effroi, que j’allais, je crois, m’élancer de ma cachette et le supplier de s’expliquer, au nom de tous les comités des Dames de Londres, lorsque j’entendis tout à coup une autre voix dans la chambre ; cette voix pénétrait à travers les épais rideaux avec un son dur, hardi, dépourvu de tout charme féminin ; vous l’aurez déjà reconnue, c’était celle de Rachel Verinder.

 

« Pourquoi êtes-vous monté ici, Godfrey, dit-elle, au lieu d’entrer dans la bibliothèque ? »

 

Il rit doucement, et répondit :

 

« Miss Clack est dans la bibliothèque.

 

– Clack dans la bibliothèque ! » elle s’assit immédiatement sur le canapé ; « vous avez bien raison, Godfrey, nous sommes beaucoup mieux ici. »

 

Un moment auparavant, j’étais en proie à une véritable fièvre, et ne savais à quoi me résoudre. Tout mon sang-froid me revint alors, et il ne me resta aucune hésitation. Me montrer après ce que j’avais entendu devenait impossible ; me retirer – à moins que ce ne fût dans la cheminée – était une autre impossibilité. Je n’avais que le martyre devant moi ! et je me dus à moi-même d’arranger sans bruit les rideaux, de façon au moins à voir et à entendre ; puis je subis mon martyre en m’inspirant de l’esprit des premiers chrétiens.

 

« Ne vous mettez pas sur le divan, poursuivit la jeune personne ; approchez une chaise, mon cher Godfrey ; j’aime que les gens auxquels je parle soient placés en face de moi. »

 

Il prit la chaise voisine, qui était un siège bas, trop petit pour lui, dont la taille était si élevée que jamais je ne vis des jambes paraître autant à leur désavantage.

 

« Eh bien, fit-elle, que leur avez-vous dit ?

 

– Exactement ce que vous m’aviez écrit, chère Rachel.

 

– Que maman n’allait pas bien du tout aujourd’hui, et que je n’aimais pas à la laisser seule pour aller à un concert ?

 

– Ce sont là les mots mêmes dont je me suis servi ; chacun a été désolé de votre absence, mais a compris parfaitement vos motifs. Ces dames m’ont chargé de leurs amitiés, et de leurs vœux pour que l’indisposition de lady Verinder ne soit que passagère.

 

Vous ne croyez pas que son état soit sérieux, n’est-ce-pas, Godfrey ?

 

– Bien loin de là ! je suis certain que dans peu de jours, elle ira bien.

 

– Je le pense aussi, je me suis un peu effrayée d’abord, mais je vois comme vous. Vous avez été bien aimable d’aller porter mes excuses à des personnes qui vous sont presque inconnues. Mais pourquoi n’êtes-vous pas au concert ? Vous avez fait là un sacrifice bien dur.

 

– Ne dites pas cela, Rachel ! si vous saviez seulement combien je suis heureux ici, et avec vous ! »

 

Il joignit les mains et la regarda. Dans la position qu’il occupait, il me faisait face ; je ne puis rendre le malaise que j’éprouvai en voyant sur sa figure exactement la même expression pathétique qui me charmait lorsque, sur la plateforme d’Exeter-Hall, il faisait appel à la charité en faveur de ses semblables malheureux !

 

« On a de la peine à se défaire de ses mauvaises habitudes, Godfrey ! Mais là, vrai, tâchez donc, pour me faire plaisir, d’abandonner celle de me faire des compliments.

 

– Je ne vous ai jamais fait de compliments, Rachel, de ma vie. Un amour heureux peut quelquefois parler le langage de la flatterie, mais une passion sans espoir, mon amie, ne dit que la vérité. »

 

Il approcha sa chaise, et en prononçant les mots : « une passion sans espoir, » il lui prit la main. Il y eut un moment de silence, et sans doute lui, qui pénétrait dans tous les cœurs, avait réussi à toucher le sien. Je commençai à comprendre les mots : « Je me déciderai aujourd’hui même. » Hélas, les esprits habitués aux convenances rigides ne pouvaient manquer de s’expliquer maintenant « ce qu’il ferait ! »

 

« Avez-vous oublié, Godfrey, nos conventions, lorsqu’à la campagne, vous vous êtes déclaré à moi ? Nous nous promîmes d’être cousins, mais rien de plus.

 

– Je manque à cet engagement, Rachel, chaque fois que je vous vois.

 

– Alors, ne me voyez pas !

 

– C’est parfaitement inutile ! car je manque également à ma promesse toutes les fois que je pense à vous. Oh ! Rachel, vous m’avez dit affectueusement, l’autre jour, que vous m’estimiez plus qu’auparavant ! Suis-je un fou de bâtir quelque espoir sur cette chère parole ? Me traiterez-vous d’extravagant parce que je rêve un jour lointain où vous sentirez quelque tendresse pour moi ? Ne me le dites pas, si cela est ! Laissez-moi mon illusion, ma chérie ! Il me la faut absolument pour me soutenir, me consoler. Je veux la garder si je ne puis jamais obtenir mieux ! »

 

Sa voix tremblait, et il porta son mouchoir à ses yeux. Encore la scène d’Exeter-Hall ! Il ne manquait rien au parallèle que le public, les applaudissements et le verre d’eau !

 

Même la nature endurcie de Rachel fut touchée. Je la vis se pencher un peu vers lui, et ce fut avec une douceur inaccoutumée dans la voix qu’elle reprit :

 

« Êtes-vous donc certain, Godfrey, que vous m’aimiez tant que cela ?

 

– Certain ! Vous savez ce que j’étais, Rachel, laissez-moi vous dire ce que je suis maintenant ; la vie a perdu tout intérêt pour moi, en dehors de celui que je vous porte. Il s’est opéré en moi une transformation que je ne puis expliquer. Le croirez-vous ? mes occupations de charité me sont devenues insupportables, et lorsque je vois un comité de dames, je voudrais être aux antipodes ! »

 

Si les annales de l’apostasie offrent un exemple comparable à celui-là, j’avoue, pour mon compte, n’avoir jamais rien rencontré de pareil dans mes lectures. Je songeai à la Société des petits vêtements, je vis passer devant mes yeux la Réunion de surveillance des Amis du dimanche, je me représentai enfin toutes les sociétés de charité trop nombreuses pour les nommer, et dont cet homme était en quelque sorte la clé de voûte. Je plaignis les conseils d’administration féminins, qui ne vivaient et ne respiraient que par M. Godfrey, ce même Godfrey qui vilipendait nos œuvres comme étant un insupportable ennui, et qui avait l’audace de venir déclarer qu’il nous souhaitait aux antipodes ! Mes jeunes amies trouveront un grand encouragement pour elles à persévérer dans la bonne voie, quand elles sauront que, nonobstant mon sévère esprit de discipline, j’eus peine à dévorer en silence ma juste indignation. Je me rends du reste la justice de dire qui je ne perdis pas une syllabe de la conversation. Rachel reprit la parole.

 

« Vous venez de me faire votre confession, dit-elle ; je voudrais savoir si la mienne pourrait vous guérir de votre malencontreux attachement pour moi. »

 

Il tressaillit, j’avoue que j’en fis autant ; il pensait sans doute comme moi qu’elle allait dévoiler le mystère de la disparition de la Pierre de Lune.

 

« Croiriez-vous, à me voir, continua-t-elle, que je suis la personne la plus malheureuse qui soit au monde ? Ce n’est pourtant que l’exacte vérité, Godfrey. Quelle plus grande souffrance peut-il y avoir que de vivre dégradée dans sa propre estime ? Telle est ma vie actuelle.

 

– Ma bien chère Rachel, il est impossible que vous ayez aucun motif de parler ainsi de vous-même !

 

– Qu’en savez-vous ?

 

– Pouvez-vous me faire une pareille question ! Je le sais, parce que je vous connais. Votre silence ne vous a jamais diminuée dans l’estime de vos vrais amis ; la disparition de votre précieux joyau a pu sembler un fait très-étrange ; on a pu s’étonner de vous voir mêlée mystérieusement à cette affaire, mais…

 

– Parlez-vous de la Pierre de Lune. Godfrey ?

 

– Je croyais que vous y faisiez allusion, lorsque…

 

– Je ne faisais allusion à rien de ce genre ; je puis entendre parler du diamant par n’importe qui, sans me sentir humiliée à mes propres yeux. Si jamais la lumière se fait sur l’histoire de la Pierre de Lune, on apprendra que j’ai assumé une terrible responsabilité, on saura que je me suis engagée à garder un cruel secret, mais il sera clair comme le jour que je n’ai rien de bas sur la conscience. Vous m’avez mal comprise, Godfrey, et c’est de ma faute, parce que je ne me suis pas clairement expliquée ; coûte que coûte, je vais parler plus nettement. Supposez que vous n’êtes pas amoureux de moi : supposez que vous aimez une autre personne.

 

– Oui.

 

– Supposez que cette femme se rende entièrement indigne de votre amour ; que vous la découvriez, et que vous acquériez la preuve qu’il est honteux pour vous de songer encore à elle. Supposez que le rouge vous monte au visage à la seule pensée de la revoir.

 

– Oui.

 

– Et supposez encore qu’en dépit de tout cela vous ne puissiez l’arracher de votre cœur ; que le sentiment qu’elle vous a inspiré, alors que vous croyiez en elle, ne puisse s’anéantir ; que l’amour conçu pour cet être… je ne sais plus comment m’exprimer !… Non ! jamais je ne réussirai à faire comprendre à un homme qu’un sentiment qui me fait horreur à moi-même, me fascine en même temps ; c’est tout à la fois ce qui me fait vivre et ce qui me tue. Laissez-moi, Godfrey ! Il faut que j’aie perdu l’esprit pour parler ainsi. Mais non ! il ne faut pas que vous me quittiez sur une aussi mauvaise impression ; je dois ajouter au moins ce qui peut servir à ma justification. Sachez-le bien ! Il ne sait pas, il ne saura jamais rien de ce que je viens de vous dire. Je ne le reverrai plus, peu m’importe ce qui arrivera ; mais je ne le reverrai jamais, jamais, non, jamais ! Ne me demandez pas son nom ! ne cherchez pas à en savoir davantage ; quittons ce sujet. Êtes-vous assez savant, Godfrey, pour me dire ce qui peut causer chez moi des étouffements comme si je manquais d’air ? Existe-il une espèce de maladie nerveuse qui se caractérise par un flux de paroles au lieu de se manifester par des larmes ? Mais je suis folle, de quelle importance est tout cela pour vous ? Votre sens droit surmontera aisément l’émotion que j’ai pu vous causer. Je pense que vous me jugez maintenant pour ce que je vaux ? Ne faites pas attention à moi, pour l’amour de Dieu ! Ne me plaignez pas ; laissez-moi seule ! »

 

Elle se détourna soudainement et frappa de ses mains avec emportement le dos du canapé. Sa tête tomba sur les coussins ; elle se mit à sangloter. Avant que j’eusse eu le temps d’être choquée par cette nouvelle inconvenance, je restai stupéfaite de la conduite inattendue de M. Godfrey. Le croira-t-on ? il tomba à genoux devant elle, oui, sur ses deux genoux, je vous le déclare. Ma modestie ose à peine ajouter qu’il passa ses bras autour d’elle ! Néanmoins mon admiration involontaire me force d’avouer aussi qu’il la magnétisa par ces deux seuls mots :

 

« Noble créature ! »

 

Il ne dit que cela, mais il le dit avec un de ces élans pathétiques qui ont fait sa célébrité comme orateur. Elle resta abasourdie ou subjuguée, je ne sais lequel des deux, sans faire même un effort pour se dégager de ses bras et le remettre à sa place ! Quant à moi, mon sentiment des convenances était bouleversé, et je ne savais si mon devoir voulait que je fermasse d’abord les yeux, ou si je devais clore mes oreilles ; ma douloureuse incertitude resta telle que je ne fis ni l’un ni l’autre. Si j’ai eu la faculté de rester debout et de maintenir le rideau dans la position voulue pour bien voir et pour bien entendre, je ne puis l’attribuer qu’à une attaque de nerfs comprimée ; il est reconnu du reste par tous les médecins que, dans les attaques nerveuses qu’on arrive à surmonter, il faut absolument tenir quelque chose serré dans les mains.

 

« Oui, dit-il avec tout le charme évangélique qu’il possédait dans la voix et les manières, vous êtes une noble créature ! La femme qui dit vrai pour l’amour de la vérité, la femme qui consent à sacrifier son orgueil plutôt que de sacrifier l’honnête homme qui l’adore, cette femme est un trésor inestimable ; et lorsqu’elle se marie, si son époux parvient à lui inspirer de l’estime et de l’affection, il reçoit en elle une compagne qui embellira toute son existence. Vous parlez, ma chérie, de la place que vous avez dans mon opinion ! Jugez de celle que je vous garde, lorsque je vous supplie à genoux de me laisser le soin de guérir et de consoler votre pauvre cœur blessé ! Rachel ! voulez-vous me rendre bien fier, bien heureux, en acceptant de devenir ma femme ? »

 

Cette fois, j’étais résolue à me boucher les oreilles, mais Rachel m’encouragea à les conserver bien ouvertes, en lui répliquant les premiers mots sensés qu’elle eût prononcés :

 

« Godfrey, dit-elle, en vérité il faut que vous soyez fou !

 

– Non, très-chère, je n’ai jamais parlé plus raisonnablement au point de vue de vos intérêts et des miens. Devez-vous sacrifier votre part de bonheur en ce monde à un homme qui n’a jamais connu l’attachement que vous lui portez et que vous êtes résolue à ne point revoir ? Vous devez, ce me semble, vous efforcer d’oublier cette affection malheureuse. Et cet oubli, vous ne le trouverez pas dans l’existence que vous menez actuellement. Vous avez essayé d’une vie de dissipation et déjà elle vous lasse ; réfugiez-vous dans un cercle d’intérêts plus élevés que ceux qui composent ce triste monde. Un mari qui vous aimera et vous honorera, un intérieur dont les douces exigences et les paisibles devoirs prendront peu à peu de l’empire sur vous, voilà, Rachel, la consolation à laquelle il faut recourir ! Je ne demande pas votre amour, je me contenterai de votre affection et de votre estime. Reposez-vous hardiment du reste sur le dévouement de votre époux et sur le temps qui guérit les blessures même aussi profondes que la vôtre. »

 

Déjà, elle commençait à céder. Oh ! quelle éducation elle avait dû recevoir ! et qu’à sa place j’eusse agi différemment !

 

« Ne me tentez pas, Godfrey, je suis déjà bien assez malheureuse et prête à tout braver, ne me poussez pas davantage !…

 

– Laissez-moi seulement vous poser une question, Rachel ; avez-vous quelque objection personnelle contre moi ?

 

– Pourquoi ? mais j’ai toujours eu de l’amitié pour vous, et après la proposition que vous venez de me faire, il faudrait que je fusse dépourvue de tout sentiment élevé pour ne pas vous honorer et vous admirer.

 

– Connaissez-vous beaucoup de femmes, ma chère Rachel, qui puissent en offrir autant à leurs maris ? Et pourtant ces ménages s’entendent fort bien. Y a-t-il beaucoup de fiancées allant à l’autel dont le cœur supporterait un examen minutieux de la part de leur mari ? Et néanmoins ces unions ne sont pas malheureuses, et le lien conjugal se soutient sans être mis à des épreuves trop rudes. À dire le vrai, les femmes prennent le mariage comme pis-aller bien plus souvent qu’on ne serait tenté de le croire et, qui plus est, elles n’ont pas lieu de s’en repentir. Maintenant, examinez votre situation personnelle ; à votre âge, douée comme vous l’êtes, pourriez-vous vous condamner à vivre seule ? Non ! Fiez-vous-en à mon expérience de la vie, rien n’est plus impraticable ! Ce n’est qu’une question de temps, et vous ferez tel ou tel mariage d’ici à quelques années. Pourquoi alors ne pas accepter l’homme qui est à vos pieds, ma chérie, et qui attache à votre affection, à votre estime, plus de prix qu’à l’amour d’aucune autre femme en ce monde !

 

– Prenez garde, Godfrey ! vous m’ouvrez une perspective qui ne m’était jamais apparue. Vous me tentez en me montrant un nouvel horizon quand tous les autres me sont fermés. Je vous le répète, pour peu que vous insistiez, je suis assez malheureuse, assez désespérée pour vous prendre au mot et vous épouser. Faites votre profit de cet avertissement et laissez-moi.

 

– Je ne me relèverai pas que vous ne m’ayez dit oui !

 

– Si je dis oui, vous vous en repentirez, et moi je le regretterai, lorsqu’il sera trop tard.

 

– Non, tous deux nous bénirons le jour, ma bien-aimée, où je vous aurai implorée ici et où vous m’aurez cédé.

 

– Êtes-vous bien convaincu de ce que vous dites ?

 

– Jugez en vous même ; je vous parle par l’expérience de ma propre famille. Dites-moi ce que vous pensez de notre l’intérieur à Frizinghall ? Mon père et ma mère semblent-ils vivre mal ensemble ?

 

– Bien au contraire, au moins d’après ce que j’ai pu voir.

 

– Lorsque ma mère était jeune fille, Rachel (ce n’est pas un secret pour notre famille), comme vous elle avait aimé un jeune homme qui se montra indigne d’elle. Elle épousa mon père, pour qui elle éprouvait du respect, de l’affection, mais rien de plus. Vous avez pu juger du résultat par vos yeux. Ne trouvez-vous là aucun encouragement pour vous[5] ?

 

– Vous ne me presserez pas, Godfrey ?

 

– Votre décision sera la mienne.

 

– Vous ne me demanderez pas plus que je ne puis vous donner ?

 

– Mon cher ange, je ne vous demande que de vous donner vous-même !

 

– Alors… prenez-moi ! »

 

Avec ces deux mots, elle l’accepta !

 

Il se laissa aller à un nouvel attendrissement, bien profane celui-là. Il l’attira de plus en plus contre lui, jusqu’à ce que sa figure touchât celle de Rachel, et alors… non, en vérité, je ne puis me résoudre à retracer la suite de cette scène scandaleuse. Laissez-moi seulement vous dire que je voulus fermer les yeux avant d’en être témoin et que je m’y pris une minute trop tard. Il est évident que j’avais calculé sur un certain temps de résistance, mais non, elle se soumit sur-le-champ ! Un volume n’en ferait pas comprendre davantage aux personnes de mon sexe qui possèdent la moindre délicatesse de sentiment !

 

Malgré toute mon innocence, je commençais à me rendre compte de la façon dont cette entrevue allait se terminer ; ils se comprenaient tellement bien à partir de ce moment, que je m’attendis à les voir se mettre en route bras dessus bras dessous pour l’autel. Les premiers mots de M. Godfrey m’apprirent pourtant qu’il restait quelques formalités indispensables à remplir.

 

Il s’assit à côté d’elle sur le divan, sans qu’on le lui défendît cette fois.

 

« Parlerai-je à votre chère mère ? lui dit-il, ou vous en chargez-vous ? »

 

Elle se refusa aux deux propositions.

 

« Je désire que ma mère n’apprenne rien par aucun de nous, jusqu’à ce qu’elle soit remise ; et je préfère que notre engagement reste secret pour le moment, Godfrey. Allez maintenant, et revenez-nous ce soir ; il me semble que nous avons été assez longtemps seuls ensemble ici. »

 

Elle se leva, et dans ce mouvement regarda pour la première fois du côté de la petite pièce où s’accomplissait mon martyre !

 

« Qui donc a tiré ces portières ? s’écria-t-elle ; la chambre est déjà bien assez étouffée sans qu’on intercepte ainsi le peu d’air qui reste. »

 

Elle s’avança vers les rideaux. Au moment où elle les touchait, au moment où, selon toute apparence, j’allais être découverte, la voix du jeune valet de pied suspendit subitement toute action de sa part ou de la mienne. Il appelait Rachel, évidemment, sous le coup d’une vive frayeur.

 

« Miss Rachel, où êtes-vous, miss Rachel ? »

 

Elle s’élança vers la porte, laissant les rideaux en place. Le valet de pied entrait au même instant. Ses fraîches couleurs avaient entièrement disparu.

 

« Veuillez, dit-il, descendre bien vite, miss ; milady s’est évanouie, et nous ne pouvons la faire revenir à elle. »

 

Je me trouvai seule aussitôt, et libre de descendre à mon tour inaperçue. M. Godfrey se croisa avec moi dans le hall, comme il sortait en toute hâte pour aller chercher le docteur.

 

« Entrez et venez à leur secours ! »me cria-t-il en désignant la porte.

 

Je trouvai Rachel agenouillée devant le canapé, avec la tête de sa mère appuyée sur son sein. Sachant ce que je savais, je n’eus besoin que de jeter un regard sur ma pauvre tante pour connaître l’affreuse vérité, mais je me tus jusqu’à l’arrivée du docteur. Celui-ci commença par faire sortir Rachel de la chambre, puis il annonça aux autres personnes présentes que lady Verinder n’existait plus.

 

Les âmes pieuses qui désireraient savoir jusqu’où peut aller l’endurcissement dans le scepticisme, apprendront avec intérêt que ce docteur ne manifesta pas le moindre remords en me regardant.

 

Un peu plus tard, je visitai le parloir et la bibliothèque. Ma tante était morte sans avoir ouvert une seule de mes lettres. Je fus si frappée de ce malheur, que je ne me souvins que plusieurs jours après qu’elle était morte également sans me remettre mon petit legs.

 

CHAPITRE VI

(1) « Miss Clack présente ses compliments à M. Franklin Blake ; en lui adressant le cinquième chapitre de son humble narration, elle lui fait savoir qu’elle se sent incapable de s’étendre autant qu’elle le désirerait sur un événement aussi lamentable que celui de la mort de lady Verinder, à raison des circonstances qui l’ont accompagné. Elle a, par conséquent, joint à son manuscrit de nombreux extraits de ses précieux livres qui tous se rapportent à ce terrible sujet. Miss Clack espère ardemment que ces extraits retentiront comme une trompette d’avertissement aux oreilles de son respectable parent M. Franklin Blake. »

 

(2) « M. Franklin Blake offre ses hommages à miss Clack, et la remercie de l’envoi du cinquième chapitre de son manuscrit. En lui rendant les extraits y joints, il évitera de s’étendre sur l’aversion personnelle qu’il éprouve pour ce genre de littératures et se bornera à remarquer qu’il n’a que faire de ces papiers pour atteindre le but qu’il a en vue. »

 

(3) « Miss Clack accuse réception de ses extraits. Elle rappelle affectueusement à M. Blake qu’elle est chrétienne, et qu’en conséquence il est impossible d’arriver à l’offenser. Miss Clack continue d’éprouver l’intérêt le plus sincère pour M. Franklin Blake, et s’engage, sitôt qu’il tombera malade, à lui offrir de nouveau le bénéfice de ses extraits. En attendant ce moment, elle serait bien aise de savoir, avant de commencer les derniers chapitres de son récit, s’il lui est permis de compléter sa modeste part contributive, à l’aide des lumières que de récentes découvertes ont jetées sur le mystère de la Pierre de Lune ? »

 

(4) « M. Franklin Blake regrette de ne pouvoir accéder au désir de miss Clack. Il se voit obligé de répéter ce qu’il a déjà eu l’honneur de lui dire lorsqu’elle a commencé sa narration. On lui demande exclusivement de rédiger, d’après son journal quotidien, le compte-rendu de ce qui est venu à sa connaissance personnelle tant au sujet des événements que des individus. Elle voudra bien se renfermer dans ces limites et laisser le soin de raconter les découvertes ultérieures à ceux qui en ont été les témoins oculaires. »

 

(5) « Miss Clack regrette infiniment d’importuner M Blake d’une nouvelle lettre. Ses extraits lui ont été renvoyés, et il lui est interdit d’exprimer son opinion sur l’affaire du diamant. Miss Clack ne comprend que trop qu’en se plaçant à un point de vue mondain, elle doit s’avouer vaincue. Mais non, miss Clack a appris la persévérance à l’école de l’adversité. Son but en insistant ici est de savoir si M. Blake, qui défend toute autre insertion, se refuse aussi à la reproduction de la correspondance actuelle dans la narration de miss Clack. Il semble de toute justice qu’on lui permette de s’expliquer sur la position où M. Blake l’a placée comme auteur, et de plus, miss Clack est fort désireuse que la publication de ses lettres parle pour elle-même. »

 

(6) « M. Franklin Blake acquiesce à la proposition de miss Clack, à la condition qu’il sera bien entendu que toute correspondance ultérieure cessera entre eux. »

 

(7) « Miss Clack considère comme une obligation chrétienne (avant la cessation de la correspondance entre eux) de prévenir M. Blake que sa dernière lettre, évidemment destinée à l’offenser, n’a pas atteint le but qu’il s’était proposé. Elle conjure affectueusement M. Blake de se retirer dans le secret de son appartement, et d’examiner en son âme et conscience si les principes qui élèvent une faible femme au-dessus des insultes ne méritent pas plus d’admiration qu’il ne semble disposé à leur en accorder. Si on l’honore d’une réponse à ce sujet, miss Clack prend l’engagement solennel de rendre à M. Blake la série complète de ses extraits. »

 

 

(Aucune réponse n’a été faite à cette lettre ; les commentaires seraient superflus.)

 

Signé : Drusilla CLACK

 

CHAPITRE VII

Comme on l’a vu par la correspondance qui précède, il ne me restait qu’à passer sur la mort de lady Verinder, en me bornant au simple énoncé du fait qui termine mon cinquième chapitre.

 

Obligée de me renfermer pour l’avenir dans les limites de mon expérience personnelle, je dirai qu’un mois s’écoula après la mort de ma tante avant que je revisse Rachel ; notre entrevue fut l’occasion pour moi de passer quelques jours sous le même toit qu’elle. Pendant mon séjour auprès de ma cousine, son engagement matrimonial vis-à-vis de M. Godfrey Ablewhite donna lieu à un incident assez important pour que j’en prenne note ici. Ce sera le dernier des pénibles événements de famille, dont ma plume a entrepris le récit. Quand je l’aurai fait connaître, ma tâche sera achevée et j’aurai relaté tout ce dont j’ai été témoin (quoique bien à contre-cœur !).

 

Les restes mortels de ma tante furent portés dans le petit cimetière tenant à l’église du parc de son château. J’étais invitée aux funérailles ainsi que les autres membres de la famille : mais avec mes opinions religieuses, il m’était impossible de me remettre aussi promptement du coup que m’avait porté cette mort. On m’apprit que le recteur de Frizinghall devait lire le service ; comme j’avais vu mainte fois cet ecclésiastique, indigne de ce nom, faire le quatrième au whist de lady Verinder, je doute que ma conscience m’eût permis d’assister à la cérémonie, lors même que j’eusse été en état de voyager.

 

La mort de lady Verinder plaça sa fille sous la protection de son beau-frère, M. Ablewhite père. Il était nommé tuteur, par le testament, jusqu’au mariage de sa nièce ou jusqu’à sa majorité. Cela étant, M. Godfrey dut instruire son père de la position nouvelle où il se trouvait par rapport à Rachel. En tout cas, dix jours après la mort de ma tante, le secret de la promesse de mariage n’en était plus un pour toute la famille, et la grande question pour M. Ablewhite père (autre infidèle endurci !) n’était plus que de savoir comment rendre sa personne et son autorité agréables à la riche héritière qui devait épouser son fils.

 

Rachel lui causa quelque embarras au début, lorsqu’il s’agit de la décider à choisir une résidence à sa convenance. La maison de Montagu-Square, où sa mère était morte, ne lui offrait que des souvenirs douloureux. La demeure du Yorkshire lui rappelait la triste affaire de la Pierre de Lune. L’habitation de son tuteur à Frizinghall n’offrait aucun de ces inconvénients, mais la présence de Rachel en deuil eût coupé court aux gaietés bruyantes des misses Ablewhite, et leur cousine demanda d’elle-même à remettre sa visite à un temps plus opportun. Enfin le vieux M. Ablewhite leva toutes les difficultés en proposant de prendre une maison à Brighton. Sa femme, une de leurs filles infirme et Rachel pourraient s’y réunir, et ne rejoindre le reste de la famille qu’à la fin de l’automne. Elles ne verraient là que quelques vieux amis, et M. Godfrey pourrait aller et venir de Londres, et se trouver toujours à leur disposition.

 

Si je décris cette stérile ardeur de déplacement, cette perpétuelle agitation du corps et cette effrayante torpeur de l’âme, c’est afin d’en faire mieux ressortir les funestes conséquences. La location de la maison de Brighton fut l’événement, dont la Providence se servit pour ménager une rencontre entre Rachel et moi.

 

Ma tante Ablewhite est une femme grasse, fraîche et toujours silencieuse, mais son caractère offre une particularité remarquable. Depuis l’heure de sa naissance, personne ne pouvait se vanter de l’avoir vue faire quoi que ce soit par elle-même ; elle traversait la vie en acceptant l’aide de tout le monde et l’opinion de chacun. Je n’ai jamais rencontré une personne plus désespérante au point de vue spirituel. Il est d’autant plus difficile d’agir sur son esprit, qu’on ne trouve en elle aucune résistance. La tante Ablewhite écouterait aussi bien le grand Lama qu’elle m’écoute moi, et elle se ferait le reflet de quelque opinion que ce pût être. Son procédé pour chercher une maison garnie à Brighton consista à s’arrêter dans un hôtel de Londres, à se reposer sur un canapé et à faire demander son fils. Comment s’y prit-elle pour se procurer les domestiques indispensables ? Elle déjeuna tranquillement dans son lit (toujours à l’hôtel) et donna campo à sa femme de chambre, à condition que cette fille commencerait par aller chercher miss Clack.

 

Je la trouvai en robe de chambre, s’éventant, et cela à onze heures du matin.

 

« Drusilla, ma chère, me dit-elle, j’ai besoin de quelques domestiques ; vous qui êtes si habile, tâchez donc de me les trouver. »

 

Je parcourus des yeux cette chambre en désordre ; les cloches sonnaient alors aux églises pour un service de semaine ; elles m’inspirèrent un mot d’affectueuse remontrance.

 

« Oh ! tante, m’écriai-je tristement, est-ce là une conduite digne d’une Anglaise et d’une chrétienne ? Notre passage de la vie à l’éternité doit-il s’accomplir ainsi ? »

 

Ma tante me répondit :

 

« Je vais passer ma robe. Drusilla, si vous avez l’obligeance de m’aider. »

 

Que dire après cela ! J’ai fait des merveilles auprès de femmes coupables de meurtre, je n’ai jamais pu avancer d’une ligne avec ma tante Ablewhite.

 

« Où est la liste des domestiques qu’il vous faut ? » demandai-je.

 

Ma tante secoua la tête ; conserver ce papier eût trop coûté à son indolence.

 

« C’est Rachel qui l’a, ma chère, dit-elle, et vous la trouverez dans la pièce d’à côté. »

 

J’y entrai, et je revis Rachel pour la première fois depuis que j’avais quitté Montagu-Square.

 

Dans ses vêtements de grand deuil, elle paraissait avoir perdu la plupart de ses avantages physiques. Si j’attachais de l’importance au don périssable de la beauté, je dirais qu’elle a un de ces teints malheureux qui ont absolument besoin d’être relevés par une toilette de couleur tendre. Mais qu’est-ce que le teint, que sont les agréments extérieurs ? Un piège, un obstacle dans la voie de la perfection, mes chères jeunes amies ? À ma grande surprise, Rachel se leva lorsque j’entrai, et vint à ma rencontre en me tendant la main.

 

« Je suis bien aise de vous revoir, dit-elle ; Drusilla, j’ai eu le tort de vous parler trop souvent d’une façon sotte et impolie ; je vous en fais mes excuses, et j’espère que vous me le pardonnerez. »

 

Ma figure trahit sans doute l’étonnement que j’éprouvais ; elle rougit alors, puis s’expliqua :

 

« Du vivant de ma pauvre mère, ses amis n’étaient pas toujours les miens ; maintenant que je l’ai perdue, mon cœur se tourne vers les personnes qu’elle aimait ; vous lui plaisiez, Drusilla, tâchez de devenir mon amie, si vous le pouvez. »

 

Pour tout esprit bien réglé, le motif qu’elle invoquait n’était rien moins que scandaleux. Quoi ! en Angleterre, en pays chrétien, une jeune personne éprouvée par une perte semblable était si ignorante des véritables consolations, qu’elle imaginait d’en chercher parmi les amis de sa mère ! Une de mes parentes était amenée à reconnaître ses torts envers autrui, non sous l’impulsion de sa conscience, mais par l’élan aveugle de la sensibilité ! Toutefois, si déplorable que fût cet état moral, il m’autorisait à concevoir quelques espérances, étant donnée ma grande habitude des œuvres de charité. Je pensai qu’il ne pouvait pas y avoir d’inconvénient à m’assurer jusqu’à quel point la mort de sa mère avait changé le caractère de Rachel. Je me résolus donc, pour tenter l’épreuve, à la sonder au sujet de son engagement de mariage avec M. Godfrey Ablewhite.

 

J’accueillis ses avances avec cordialité, et je m’assis près d’elle sur le canapé, à sa demande. Nous discutâmes les affaires de famille et ses plans d’avenir, toujours à l’exception de celui de ses projets qui devait finir par amener la conclusion de son mariage.

 

J’eus beau essayer de mettre la conversation sur ce sujet, elle se refusa résolument à me suivre dans cette voie. Toute allusion de ma part eût donc été prématurée, au point où en était notre réconciliation. J’appris du reste tout ce que je voulus savoir ; elle avait cessé d’être la créature hardie, insouciante de l’opinion, que j’avais connue pendant la durée de mon martyre à Montagu-Square, et c’en était assez pour m’engager à entreprendre sa conversion.

 

Je comptais débuter par quelques mots bien sentis destinés à la mettre en garde contre les mariages trop hâtifs, et je passerais de là à des objets plus élevés. L’intérêt nouveau que je portais à Rachel et le souvenir de l’imprudente promptitude avec laquelle elle avait accepté son cousin me firent considérer comme un devoir de me mêler de ses affaires, et de m’en mêler avec un zèle qui devait m’assurer un succès peu commun. Il fallait, je crois, agir rapidement dans cette occasion ; j’abordai sans tarder la question des domestiques requis pour la maison garnie :

 

« Où est la liste, ma bonne amie ? »

 

Rachel me là remit. Je lus : « Cuisinière, fille de cuisine, housemaid et valet de pied. »

 

« Ma chère Rachel, vous ne voulez engager ces domestiques que pour un temps très-court, le temps pendant lequel vous habiterez la maison louée par votre tuteur. Dans de pareilles conditions, nous aurons beaucoup de peine à trouver à Londres des domestiques qui puissent fournir de bons répondants. A-t-on déjà arrêté la maison de Brighton ?

 

– Oui, Godfrey l’a prise et les personnes qui l’habitent ont offert d’entrer à notre service ; mais ils ne pouvaient nous convenir, et mon cousin est revenu sans rien conclure.

 

– Vous n’avez aucune habitude de ce genre de recherches, ma chère Rachel ?

 

– Pas la moindre.

 

– Et notre tante Ablewhite ne veut s’occuper de rien ?

 

– Non ; pauvre femme, ne la blâmons pas, Drusilla ; je crois qu’elle est réellement la seule créature parfaitement heureuse que j’aie rencontrée.

 

– Il y a bien des degrés dans le bonheur, ma chérie ; nous aurons un de ces jours une petite conversation sur ce point ; en attendant, je vais tâcher de vous tirer d’embarras ; il faudra que votre tante écrive aux personnes de la maison.

 

– Elle signera une lettre, si je l’écris pour elle, ce qui reviendra au même.

 

– C’est vrai ; je prendrai la lettre et j’irai demain à Brighton.

 

– Vous êtes vraiment trop bonne ! Nous vous rejoindrons dès que vous aurez terminé nos arrangements, et vous nous resterez, je l’espère, comme mon invitée ; Brighton est si animé que vous ne pourrez manquer de vous y plaire. »

 

Je reçus mon invitation dans les termes que je rapporte ici ; mon intervention charitable était dès lors en beau chemin.

 

Nous étions au milieu de la semaine ; le dimanche suivant, la maison était prête pour les recevoir ; dans ce court intervalle, je m’étais renseignée, non-seulement sur les antécédents, mais encore sur les idées religieuses de tous les domestiques qu’on m’avait adressés, et j’avais réussi à ne faire que des choix approuvés par ma conscience. Je découvris aussi deux de mes respectables amis, qui résidaient à Brighton ; je me rendis chez eux, et je pus m’ouvrir à eux sur le dessein qui m’amenait. L’un d’eux, ministre de l’Église, m’aida affectueusement à fixer des places pour tout notre monde dans la chapelle où il prêchait lui-même. L’autre était comme moi une dame non mariée ; elle mit à ma disposition les ressources de sa bibliothèque composée de précieuses publications ; je lui empruntai une demi-douzaine d’ouvrages, tous soigneusement appropriés aux besoins spirituels de Rachel.

 

Lorsque ces livres eurent été placés dans toutes les pièces qu’elle devait occuper, je regardai mes arrangements comme terminés. Saine doctrine chez les domestiques qui la serviraient, saine doctrine chez le ministre qu’elle entendrait, saine doctrine dans les livres qu’elle lirait, voilà ce que la pauvre orpheline devait rencontrer dans la maison que mon zèle pieux avait préparée pour la recevoir ! Un calme céleste remplissait mon âme pendant cette après-midi du samedi où, assise à la fenêtre, j’attendais l’arrivée des miens. Une foule oisive passait et repassait sous mes yeux. Hélas ! parmi cette multitude, combien en était-il qui ressentissent comme moi l’exquise satisfaction du devoir accompli ? Grave question ; ne la débattons pas en ce moment. Les voyageurs arrivèrent entre six et sept heures du soir. À ma grande surprise, M. Godfrey ne les accompagnait pas, comme je le croyais ; il était remplacé par l’avoué, M. Bruff.

 

« Comment va votre santé, miss Clack ? me dit-il ; je compte rester ici cette fois. »

 

Cette allusion à la circonstance dans laquelle il avait été obligé de faire céder ses affaires devant les miennes, me convainquit que le vieux mécréant avait son idée en venant à Brighton. J’avais donc préparé un vrai petit paradis pour ma chère Rachel, et déjà le serpent y pénétrait !

 

« Godfrey a été bien contrarié, Drusilla, de ne pouvoir se joindre à nous, me dit ma tante. Il a eu un empêchement qui l’a retenu en ville. M. Bruff a bien voulu le remplacer et prendre une vacance jusqu’à lundi matin. À propos, monsieur Bruff, on me recommande de faire de l’exercice, et cela m’est insupportable… Voilà, continua Mrs Ablewhite, en montrant par la fenêtre un malade traîné dans une chaise à roulettes, voilà pour moi l’idéal du mouvement ; si vous avez besoin d’air, vous en recevez dans cette petite voiture, et si la fatigue vous est ordonnée, vous en prenez certes assez rien qu’à regarder celui qui vous traîne ! »

 

Rachel se taisait ; accoudée à une fenêtre, elle regardait fixement la mer.

 

« Vous sentez-vous fatiguée, mon amie ? lui demandai-je.

 

– Non, mais attristée ; j’ai souvent vu sur nos côtes du Yorkshire ce genre de reflet sur la mer, et je songeais, Drusilla, aux jours qui ne reviendront jamais. »

 

M. Bruff resta à dîner, et passa la soirée chez nous. Plus je le voyais, plus j’étais persuadée qu’il avait une raison secrète pour venir à Brighton. Je l’observai attentivement ; il semblait parfaitement à l’aise, et ne tarit point de bavardages irréligieux jusqu’au moment de nous quitter. Lorsqu’il pressa la main de Rachel, je remarquai que ses yeux durs et malicieux s’arrêtaient sur elle avec l’expression d’un intérêt tout particulier ; évidemment, elle n’était pas étrangère à l’objet de ses préoccupations. Il ne lui dit rien de plus qu’à personne en partant, s’invita à goûter pour le lendemain, et gagna son hôtel.

 

Il fut impossible le dimanche matin de faire quitter sa robe de chambre à ma tante Ablewhite à temps pour aller à l’office religieux. Sa fille impotente (dont la seule infirmité, selon moi, est l’incurable paresse qu’elle a héritée de sa mère) annonça qu’elle garderait le lit toute la journée ; Rachel et moi partîmes donc seules pour l’église. Mon incomparable ami nous fit un magnifique sermon sur l’indifférence coupable du monde à l’égard des péchés véniels. Pendant plus d’une heure, son éloquence, servie par un admirable organe, ébranla les voûtes de l’édifice sacré. Je dis à Rachel en sortant :

 

« A-t-il trouvé l’accès de votre cœur, ma chérie ? »

 

Et elle me répondit :

 

« Non, il n’a réussi qu’à me donner un violent mal de tête. »

 

Cette réponse eût pu décourager bien des personnes ; mais une fois que j’ai entrepris une œuvre d’évidente utilité, rien ne me rebute. Nous trouvâmes ma tante Ablewhite et M. Bruff à goûter ; Rachel refusa de manger, en disant qu’elle soufrait de la tête ; le rusé homme de loi la comprit immédiatement et saisit le joint qu’elle venait de lui offrir.

 

« Il n’y a à cela qu’un remède, dit cet odieux vieillard ; une promenade, miss Rachel, vous guérira ; je suis tout à votre service si vous voulez me faire l’honneur d’accepter mon bras.

 

– Avec le plus grand plaisir, car je ne désire rien tant que de prendre l’air.

 

– Il est plus de deux heures objectai-je doucement, et le service de l’après-midi, Rachel, a lieu à trois heures.

 

– Comment vous imaginez-vous que je vais retourner à l’église, reprit-elle avec humeur, lorsque j’y ai gagné une pareille migraine ! »

 

M. Bruff s’empressa d’ouvrir la porte, et une minute après ils sortaient tous deux.

 

Je n’avais jamais senti plus vivement qu’à ce moment la nécessité de m’interposer. Mais que pouvais-je faire ? Rien que d’intervenir à la première occasion qui s’offrirait à moi avant la fin de la journée.

 

À mon retour du service, je trouvai qu’ils venaient de rentrer, et un coup d’œil me suffit pour voir que l’avoué avait parlé ; Rachel était silencieuse et toute à ses réflexions, et M. Bruff l’entourait des attentions les plus marquées, tout en la regardant avec un respect particulier. Il avait, ou prétendit avoir, un engagement à dîner pour ce jour-là, et il nous quitta de bonne heure, avec l’intention de retourner à Londres par le premier train du matin.

 

« Êtes-vous assurée de votre résolution ? l’entendis-je dire à Rachel à la porte.

 

– Parfaitement, » répondit-elle.

 

Et ils se séparèrent ainsi.

 

Aussitôt après son départ, Rachel se retira dans sa chambre et ne parut pas à dîner. La personne au bonnet enrubanné (sa femme de chambre) vint dire que son mal de tête lui était revenu. Je courus en haut et lui fis à travers sa porte, mille offres aussi affectueuses que celles d’une sœur ; mais elle refusa de m’ouvrir.

 

Que d’obstacles je rencontrais ! Toutefois, loin de refroidir mon zèle, la difficulté ne fit que le stimuler davantage.

 

Lorsqu’on lui monta son thé le lendemain matin, j’entrai à la suite de sa femme de chambre, je m’assis près de son lit et je lui adressai quelques paroles sérieuses. Elle les écouta d’un air poli, mais quelque peu distrait. J’aperçus les précieux livres de mon amie tous empilés dans un coin. Avait-elle eu l’heureuse inspiration de les feuilleter ? Je le lui demandai. Elle les avait parcourus en effet, et ils n’avaient pas réussi à l’intéresser. Me permettrait-elle de lui en lire quelques passages du plus haut intérêt et qui lui avaient sans doute échappé ? Non, pas maintenant, elle avait d’autres préoccupations. Elle me fit ces réponses tout en chiffonnant la garniture de sa chemise de nuit ; il devenait urgent de la faire sortir de cette apathie par quelque allusion aux intérêts mondains qui lui tenaient au cœur.

 

« Savez-vous, ma chérie, dis-je, que j’ai eu une singulière idée hier au sujet de M. Bruff ? J’ai pensé, en vous revoyant après votre promenade avec lui, qu’il vous avait apporté quelque mauvaise nouvelle.

 

Ses doigts laissèrent échapper la broderie, et un éclair jaillit de ses yeux noirs si durs.

 

« Tout au contraire ! me répondit-elle ; ce sont des nouvelles qui m’ont infiniment intéressée, et je suis très-reconnaissante à M. Bruff de me les avoir communiquées.

 

– Vraiment ? » fis-je sur le ton d’un tendre intérêt.

 

Sa main revint à la garniture, et elle détourna maussadement la tête. J’avais rencontré ce genre de résistance plus de cent fois dans le cours de mes travaux de miséricorde. Je n’y vis donc qu’un nouveau motif de persévérer dans mon entreprise charitable, et, animée par l’indomptable intérêt que je lui portais, je jouai mon va-tout : j’abordai la question de son prochain mariage.

 

« Des nouvelles qui vous ont intéressée ? répétai-je : je suppose alors, ma chère Rachel, qu’il ne pouvait s’agir que de M. Godfrey Ablewhite ? »

 

Elle se dressa sur son séant et devint affreusement pâle… Je vis le moment où elle allait me répondre par une de ces insolences dont elle avait autrefois l’habitude ; pourtant elle se contint, laissa retomber sa tête sur l’oreiller, puis, après un instant de réflexion, prononça cette phrase incroyable :

 

« Je n’épouserai jamais M. Godfrey Ablewhite. »

 

Ce fut à mon tour de tressaillir, et je m’écriai :

 

« Que voulez-vous dire par là ? Mais ce mariage est regardé par toute la famille comme une chose arrêtée…

 

– M. Godfrey Ablewhite doit nous faire une visite aujourd’hui, répondit-elle d’un air sombre ; attendez qu’il vienne et vous verrez.

 

– Mais, ma chère Rachel… »

 

Elle sonna ; la femme de chambre enrubannée apparut.

 

« Pénélope, mon bain. »

 

Je veux lui rendre justice : au point où en était arrivée mon ardeur, il ne lui restait plus que ce seul moyen de me forcer à quitter sa chambre.

 

Remarquez que, pour les mondains, ma position vis-à-vis de Rachel semblait présenter de rares difficultés. J’avais espéré l’amener à un niveau moral plus élevé en prenant prétexte de son futur mariage pour lui adresser de sérieuses exhortations, et maintenant, à l’en croire, il n’était plus question pour elle de se marier ! Ah ! mes amis ! une chrétienne aussi versée que moi dans la carrière évangélique n’est jamais prise au dépourvu !

 

À supposer que Rachel revint sur une promesse qui avait aux yeux des Ablewhite père et fils la valeur d’un engagement formel, qu’arriverait-il ? Cela aboutirait, si elle tenait ferme, à un échange de paroles blessantes et de récriminations amères de part et d’autre. Et dans quelle situation se trouverait Rachel, une fois cette orageuse explication terminée ? Il en résulterait pour elle une salutaire prostration morale. Après qu’elle aurait épuisé dans la lutte toutes ses facultés de résistance, il ne lui resterait plus ni orgueil, ni entêtement. Elle éprouverait le besoin de rencontrer quelque part des consolations et des sympathies. C’est alors que je m’offrirais à elle, le cœur débordant d’une affectueuse charité, prête à la consoler, à lui donner les conseils les plus opportuns et les plus solides. Jamais plus belle occasion de remplir ma mission évangélique ne s’était présentée à moi.

 

Rachel descendit déjeuner, mais elle mangea à peine et ne prononça pas deux mots.

 

Après le repas, elle erra d’une pièce à une autre sans savoir que faire, puis elle parut soudain se réveiller de sa torpeur intellectuelle, ouvrit son piano et se mit à faire de la musique. Celle qu’elle choisit était du genre le plus scandaleusement profane : un morceau d’opéra dont le seul souvenir me glace le sang. Il eût été imprudent de risquer en ce moment une observation. Je m’enquis de l’heure où M. Godfrey était attendu, et j’échappai à cette musique en quittant la maison.

 

Je saisis cette occasion pour me rendre auprès de mes respectables amis, et l’on ne saurait croire la satisfaction que je trouvai à m’entretenir enfin avec des personnes pieuses et d’un commerce sérieux. Je me sentis consolée, remontée, et je retournai vers la maison pour attendre l’arrivée de notre visiteur ; j’entrai dans la salle à manger, et quoiqu’elle fût toujours vide à cette heure de la journée, je m’y rencontrai face à face avec M. Godfrey Ablewhite.

 

Il n’essaya pas de s’enfuir ; tout au contraire, il s’avança vers moi avec empressement :

 

« Chère miss Clack, je n’attendais ici que pour avoir le plaisir de vous voir ! J’ai eu la chance de pouvoir quitter Londres plus tôt que je ne l’espérais, ce qui m’a fait arriver de meilleure heure ici. »

 

Il me donna cette explication sans témoigner le moindre embarras, bien que ce fût notre première rencontre depuis la scène de Montagu-Square. À la vérité, il ignorait que j’en eusse été témoin ; mais d’un autre côté il savait que, par mes occupations dans la Société des petits vêtements et mes rapports avec toutes les associations charitables, je devais être instruite de la manière scandaleuse dont il avait abandonné ses comités et ses pauvres. Néanmoins, il était là devant moi, maître de sa charmante voix et de son irrésistible sourire ! c’était incompréhensible, vraiment !

 

« Avez-vous vu Rachel ? » lui demandai-je.

 

Il soupira et me prit la main ; je la lui eusse certes arrachée, si sa réponse ne m’avait paralysée d’étonnement.

 

« Oui, j’ai vu Rachel, dit-il avec le plus grand calme : vous aviez appris, ma pieuse amie, qu’elle s’était engagée à m’épouser ? Eh bien ! elle s’est décidée tout à coup à rompre sa promesse ; la réflexion lui a prouvé que son bonheur et le mien étaient intéressés à la rupture d’un engagement trop précipité ; elle me laisse donc libre de faire un choix plus heureux. C’est la seule raison qu’elle veuille me donner et l’unique réponse que je puisse obtenir à toutes mes questions.

 

– Qu’avez-vous fait de votre côté ? demandai-je ; Vous êtes-vous soumis ?

 

– Oui, répondit-il avec la même tranquillité, je me suis soumis à son désir. »

 

Sa conduite dans cette occasion était si absolument inexplicable, que je restai stupéfaite et oubliai de retirer ma main qu’il tenait toujours dans la sienne. Dévisager quelqu’un est un manque d’usage qui devient une inconvenance quand, ce quelqu’un est un homme. Je commis cette double faute et dis comme si je sortais d’un rêve :

 

« Que peut signifier tout cela ?

 

– Permettez-moi de vous le dire, répliqua M. Godfrey. Si nous nous asseyions ? »

 

Il me conduisit à une chaise ; j’ai une vague impression qu’il se montra bien affectueux, et je ne suis pas sûre qu’il ne m’ait pas soutenue en passant son bras autour de ma taille. J’étais sans force, et ses manières avec les dames sont extrêmement engageantes ; en tout cas, nous nous assîmes, et je réponds de ce détail, si je ne suis certaine de rien autre chose.

 

CHAPITRE VIII

« Une charmante fille, une position exceptionnelle et une fortune superbe m’échappent tout à la fois, commença M. Godfrey, et pourtant je m’incline sans murmurer. Quel motif peut-on assigner à une conduite aussi singulière ? Eh bien, mon incomparable amie, justement je n’ai pas de raison pour agir ainsi !

 

– Pas de raison ? répétai-je.

 

– Permettez-moi, ma chère miss Clack, de faire appel à votre expérience des enfants ; un enfant suit une certaine ligne de conduite : vous en êtes frappée, et vous vous efforcez d’en pénétrer le motif. La chère petite créature est incapable de vous donner une raison ; autant vaudrait demander au gazon pourquoi il pousse ou aux oiseaux pourquoi ils chantent. Or, dans cette affaire-ci, je suis comme le cher petit enfant, comme le gazon, comme les oiseaux. Je ne sais vraiment pourquoi j’ai fait une proposition de mariage à miss Verinder ; j’ignore comment j’ai pu indignement négliger mes dames de charité et pourquoi j’ai renié la Société des petits vêtements. Vous dites à l’enfant : « Pourquoi avez-vous été méchant ? » Le petit ange met son doigt dans sa bouche, et ne sait pas. Exactement comme moi, miss Clack. Je n’oserais l’avouer à d’autres, mais je me sens forcé de me confesser à vous ! »

 

Je commençais à me remettre ; il y avait là un problème moral ; ces problèmes ont le don de m’intéresser infiniment, et on me reconnaît quelque habileté pour les résoudre.

 

Il continua en ces termes :

 

« Vous, la meilleure de mes amies, appliquez ici l’effort de votre intelligence, et venez à mon aide. Dites comment se fait-il que par moments mes projets de mariage m’apparaissent comme dans un rêve ? Pourquoi sens-je alors que mon vrai bonheur consiste à secourir de mes conseils nos chères dames, à poursuivre humblement le cours de mes utiles travaux et à prononcer quelques paroles émues, lorsque j’y suis appelé ? Qu’ai-je besoin d’une position, puisque j’en possède une ? Pourquoi désirer une fortune ? J’ai de quoi subvenir à ma modeste nourriture, payer mon petit loyer et acheter deux vêtements par an. Qu’avais-je donc affaire de miss Verinder ? Elle m’a dit de sa propre bouche (mais cela entre nous) qu’elle en aimait un autre et que son seul espoir en m’épousant était de bannir cette affection de sa pensée. Quelle affreuse union je me préparais là ! Telles ont été mes réflexions, miss Clack, pendant que je faisais la route de Brighton ; je m’approchais de Rachel avec la crainte d’un criminel qui va entendre prononcer sa sentence. J’apprends qu’elle a aussi changé d’avis ; elle me propose de rompre notre engagement, et j’éprouve alors (je n’en puis plus douter) un immense soulagement. Il y a un mois, je la tenais avec délices dans mes bras ; tout à l’heure, en apprenant que je ne la serrerais plus jamais sur mon cœur, j’éprouvais un enivrement plus grand encore. Certes la chose paraît impossible, et pourtant elle est ! Les faits sont là pour affirmer tout ce que je viens de vous confier et ce que je vous disais lorsque nous nous assîmes : j’ai perdu une charmante femme, une excellente position et une belle fortune ; et pourtant je m’y résigne sans effort. Pouvez-vous m’éclairer sur cette bizarrerie, mon amie ? Elle dépasse les limites de ma compréhension naturelle. »

 

Sa belle tête s’inclina sur sa poitrine, comme s’il désespérait de déchiffrer cette énigme.

 

J’étais profondément touchée. Le cas, pour m’exprimer comme le ferait un médecin du corps, me semblait parfaitement clair. Il n’est pas rare – et nous avons tous pu le constater – que les gens doués de facultés exceptionnelles soient abaissés au niveau des personnes les plus dénuées de ces dons. Sans doute la Providence l’ordonne ainsi, dans ses sages desseins, afin de confondre l’orgueil humain en lui montrant que sa main peut retirer ce qu’elle a accordé. C’était une de ces salutaires humiliations qu’il fallait voir, selon moi, dans les déplorables fautes de M. Godfrey, dont j’avais été l’invisible témoin. D’autre part, l’horreur que témoignait maintenant notre ami à l’idée d’épouser Rachel, l’empressement aimable avec lequel il revenait à ses comités et à ses pauvres, indiquaient clairement que sa nature supérieure avait repris le dessus.

 

Je lui soumis mes vues en quelques mots simples et empreints d’une affection fraternelle ; sa joie fut admirable à contempler.

 

Il se comparait, en m’écoutant, à un homme égaré dans l’obscurité, et qui revenait à la lumière. Lorsque je répondis de l’accueil attendri qu’il recevrait au comité de la Société des petits vêtements, son cœur reconnaissant déborda. Il pressait chacune de mes mains tour à tour contre ses lèvres ; pour moi, ce triomphe d’avoir ramené à nous le héros chrétien était plus que je ne pouvais supporter. Vaincue par l’excès de mon bonheur, je le laissai disposer de mes mains, et je fermai les yeux. Je sentis ma tête, dans une extase d’oubli spirituel, s’affaisser sur son épaule, un peu plus et j’allais m’évanouir dans ses bras, si une interruption venue du monde extérieur ne m’avait rappelée à moi-même.

 

Un affreux tapage d’assiettes et de couverts se fit entendre du dehors, et le valet de pied entra préparer le luncheon.

 

M. Godfrey se leva et regarda la pendule.

 

« Seigneur, comme le temps s’envole avec vous ! dit-il ; je pourrai à peine arriver pour le train. »

 

Je me permis de lui demander pourquoi il était si pressé de rentrer à Londres ; sa réponse me rappela les difficultés de famille qui lui restaient à affronter.

 

« J’ai eu des nouvelles de mon père, me dit-il : ses affaires l’obligent à quitter Frizinghall pour Londres aujourd’hui, et il compte être ici ce soir ou demain ; il faut que je l’instruise de ce qui s’est passé entre Rachel et moi, car il tenait à ce mariage, et je crains qu’il ne soit fort difficile de lui faire entendre raison au sujet de notre rupture ; il est donc essentiel, dans notre intérêt commun que je l’empêche de venir ici avant qu’il ait pris son parti de ce déboire. Chère et fidèle amie, nous nous reverrons ! »

 

Là-dessus, il sortit précipitamment. Tout aussi émue moi-même, je courus m’enfermer dans ma chambre afin de reprendre du calme, avant d’aller retrouver ma tante et Rachel à la table du goûter.

 

Je m’arrête encore un instant sur ce qui concerne M. Godfrey ; je sais fort bien que le monde, qui ne respecte rien, l’a accusé d’avoir eu ses raisons secrètes pour rendre à Rachel sa parole dès la première occasion ; il m’est aussi revenu que ses efforts pour regagner mon estime ont été attribués au désir intéressé de faire sa paix par mon intermédiaire avec une vénérable amie de notre Comité des petits vêtements, pourvue des biens de la fortune et fort liée avec moi. Je ne relève ces odieuses calomnies que dans le but de déclarer ici que je n’y ai jamais attaché la moindre importance ; afin d’obéir à mes instructions, j’ai fidèlement transcrit d’après mon journal toutes les fluctuations qu’a subies mon opinion sur notre héros chrétien. Je me rends également la justice d’ajouter qu’une fois que mon excellent ami eut reconquis sa place dans mon estime, il ne l’a plus jamais reperdue ; j’écris les larmes aux yeux, brûlant du désir d’en dire davantage. Mais non, je dois m’en tenir à ce que j’ai vu et entendu moi-même. Moins d’un mois après les événements que je consigne ici, des catastrophes survenues dans le monde des affaires diminuèrent mon pauvre petit revenu et me forcèrent à m’exiler, ne me laissant que le souvenir le plus tendre de M. Godfrey ; la calomnie l’a attaqué, mais elle ne saurait l’atteindre.

 

Laissez-moi sécher mes yeux et reprendre ma narration.

 

Je descendis goûter, assez curieuse de voir dans quelle disposition d’esprit se trouvait Rachel, maintenant qu’elle était libre de tout engagement. Bien que je sois une médiocre autorité en ces matières, il me sembla que le premier effet de sa liberté reconquise avait été de ramener sa pensée vers cet autre homme qu’elle aimait. Je crus reconnaître aussi qu’elle était furieuse contre elle-même de ne pouvoir surmonter un sentiment dont elle rougissait dans son for intérieur. Quel était l’objet de cet amour ? J’avais mes idées à cet égard. Mais il était inutile de perdre mon temps en suppositions. Lorsque je l’aurais convertie, il s’ensuivrait qu’elle n’aurait plus de secrets pour moi ; je saurais tout ce qui concernait cet homme, toute l’histoire de la Pierre de Lune, etc. Si je n’avais eu des motifs plus élevés de réveiller chez elle les dons spirituels, celui d’arriver à débarrasser son cœur de ses coupables secrets eût été suffisant pour m’encourager à persévérer.

 

La tante Ablewhite prenait de l’exercice dans une chaise de malade, et Rachel l’accompagnait.

 

« Je voudrais pouvoir traîner cette chaise, s’écria-t-elle, et me fatiguer jusqu’à en tomber. »

 

Elle fut de la même humeur pendant la soirée. Je découvris, dans un des précieux opuscules de mon amie (la Vie, les Lettres et les Travaux de miss Jane Ann Stamper, 44e édition), des passages singulièrement appropriés à l’état actuel de Rachel ; je proposai de les lui lire, mais elle se dirigea vers son piano. Se figure-t-on qu’elle connaissait assez peu les personnes sérieuses pour supposer que ma patience pût être si vite épuisée ! Je m’assis, gardant miss J. A. Stamper près de moi, et attendant les événements avec une inaltérable confiance dans l’avenir.

 

M. Ablewhite père ne parut pas ce soir-là ; mais je connaissais trop l’importance que son avidité temporelle devait attacher au mariage de son fils, et j’étais convaincue que tous les efforts de M. Godfrey ne l’empêcheraient pas de nous arriver dès le lendemain. Son intervention amènerait infailliblement la scène violente que je prévoyais et dans laquelle Rachel dépenserait toutes ses facultés de résistance. Je n’ignore pas que le vieux M. Ablewhite passe généralement (surtout parmi ses inférieurs) pour un homme d’un caractère très-facile. D’après ce que j’ai observé, il ne justifie sa réputation qu’autant que sa volonté ne rencontre aucun obstacle.

 

Le lendemain, comme je m’y attendais, ma tante fut aussi, étonnée qu’elle était capable de l’être, en voyant arriver subitement son mari.

 

À peine venait-il d’entrer dans la maison que je fus surprise à mon tour de le voir suivi de M. Bruff : ce qui compliquait la situation.

 

Je n’avais jamais trouvé la présence de l’avoué plus inopportune qu’en ce moment ; il semblait préparé à tout, même à maintenir la paix, et cela avec Rachel au nombre des combattants !

 

« Quelle heureuse surprise, monsieur ! dit M. Ablewhite, s’adressant avec sa menteuse politesse à M. Bruff. Lorsque j’ai quitté hier votre bureau, je n’espérais pas avoir l’honneur de vous voir aujourd’hui à Brighton.

 

– J’ai réfléchi sur notre conversation depuis lors, répondit M. Bruff, et il m’est venu la pensée que je pourrais être utile dans l’occasion présente. Je n’ai eu juste que le temps de prendre le train, et n’ai jamais pu découvrir celui des wagons dans lequel vous voyagiez. »

 

Cette explication donnée, il s’assit auprès de Rachel. Je m’effaçai modestement dans un coin, avec miss Jane Stamper posée sur mes genoux, en cas de besoin ; ma tante resta à la fenêtre, s’éventant tranquillement comme toujours. M. Ablewhite se tint au milieu de la pièce ; son crâne chauve avait une teinte plus rose que de coutume. Il s’adressa à sa nièce du ton le plus affectueux.

 

« Rachel, ma chère, dit-il, j’ai appris par Godfrey des nouvelles bien étranges, et je viens ici vous en demander quelque explication. Vous avez un petit salon particulier dans la maison, vous plairait-il que nous nous y rendions ? »

 

Rachel ne bougea pas. Soit qu’elle fût décidée à provoquer un éclat, soit qu’elle obéit à certains signes de M. Bruff, toujours est-il qu’elle refusa à M. Ablewhite le plaisir de la conduire dans son petit salon.

 

« Tout ce que vous avez à me dire, répondit-elle, vous pouvez le dire ici en présence de ma famille et, ajouta-t-elle en désignant M. Bruff, du plus ancien comme du plus fidèle ami de ma mère.

 

– Comme il vous plaira, ma chère ! » fit l’aimable M. Ablewhite.

 

Il prit une chaise ; chacun regarda sa figure, comme si l’on pouvait lire la vérité sur le visage d’un homme qui a passé soixante-dix ans à l’école du monde ! Moi, je regardai le sommet de son crâne chauve, ayant remarqué en d’autres occasions que son humeur se manifestait à cette place.

 

« Il y a quelques semaines, continua-t-il, mon fils m’apprit que miss Verinder lui avait fait l’honneur de lui promettre sa main. Serait-il possible, Rachel, qu’il se fût fait illusion, ou qu’il eût mal compris votre pensée ?

 

– Nullement, répondit-elle ; je m’étais engagée à l’épouser.

 

– Vous répondez franchement au moins ! et tout cela est fort satisfaisant, ma chère, jusqu’à présent ; donc, par rapport à ce qui a eu lieu il y a quelques semaines, Godfrey n’a commis aucune erreur ; alors l’erreur est manifeste dans ce qu’il m’a dit hier. Je commence à le voir : vous et lui avez eu une querelle d’amoureux, et mon cher fils a eu la sottise de la prendre au sérieux. Ah ! j’aurais été moins maladroit à son âge ! »

 

À ces paroles, la nature déchue, la mère Ève commença à s’irriter chez Rachel.

 

« Je désire, monsieur Ablewhite, que nous nous comprenions parfaitement, dit-elle. Il n’y a pas eu la moindre querelle, hier, entre votre fils et moi. S’il vous a appris que je lui avais annoncé l’intention de rompre mon engagement et qu’il y avait consenti de son côté, il vous a dit la vérité. »

 

Le thermomètre indicateur, ou le crâne de M. Ablewhite, commença à marquer une élévation de température. Sa figure resta plus aimable que jamais, mais le rouge gagnait son crâne et fonçait déjà !

 

« Allons, allons, ma chère enfant, dit-il de sa voix la plus douce, ne soyez pas si dure pour mon pauvre Godfrey ! Il aura évidemment commis quelque bévue ! Dès son enfance, il manquait d’adresse, mais il a les meilleures intentions du monde, Rachel ; il désire toujours bien faire.

 

– Monsieur Ablewhite, il faut que je me sois fort mal exprimée, ou bien vous affectez de ne pas me comprendre ; une fois pour toutes, il est parfaitement convenu entre votre fils et moi que nous resterons, tant que nous vivrons, cousins, mais rien de plus. Est-ce assez clair ? »

 

Le ton dont elle prononça ces mots rendait impossible, même pour M. Ablewhite, de s’y méprendre plus longtemps. Son thermomètre monta encore de quelques degrés, et sa voix cessa d’être celle qu’on attribue en général à un homme doux et bien élevé.

 

« Je dois donc entendre, dit-il, que votre promesse de mariage est rompue ?

 

– Veuillez le comprendre ainsi, monsieur Ablewhite.

 

– Je dois aussi admettre que cette rupture a été proposée par vous ?

 

– C’est en effet moi qui l’ai demandée, et j’ai rencontré, comme je vous l’ai dit, le consentement et l’approbation de votre fils. »

 

Le thermomètre marqua le maximum : le rose était devenu ponceau.

 

« Mon fils n’a pas de sang dans les veines ! cria ce vieux disciple du monde, arrivé au comble de la fureur. Je me dois à moi-même comme père, si ce n’est pour mon fils, de vous demander quel grief vous avez contre M. Godfrey Ablewhite ? »

 

Ici M. Bruff intervint pour la première fois.

 

« Vous n’êtes point forcée de répondre à cette question, » dit-il à Rachel.

 

Le vieil Ablewhite se retourna immédiatement contre lui :

 

« N’oubliez pas, monsieur, que vous vous êtes invité vous-même ici ; votre ingérence aurait eu meilleure grâce si vous aviez attendu qu’on vous la demandât. »

 

M. Bruff ne releva pas cette attaque, et le vernis qui recouvrait sa vieille figure ne broncha pas. Rachel le remercia de l’avis qu’il lui donnait, puis elle se retourna vers M. Ablewhite. Le sang-froid dont elle ne se départait pas était vraiment effrayant à voir dans une personne de son âge et de son sexe.

 

« Votre fils m’a fait la même question que vous me posez là, dit-elle ; je n’ai qu’une réponse à faire pour lui comme pour vous ; je lui ai proposé de nous dégager mutuellement, parce que la réflexion m’a prouvé que j’agissais dans l’intérêt de notre bonheur mutuel en revenant sur une promesse précipitée et en le laissant libre de faire un meilleur choix ailleurs.

 

– Mais enfin, de quoi mon fils est-il coupable ? insista M. Ablewhite. J’ai bien le droit de le savoir. Qu’a-t-il fait ? »

 

Elle persista tout aussi obstinément de son côté.

 

« Vous avez eu de moi la seule explication que je juge nécessaire de vous donner, répondit-elle.

 

– Bref, votre bon plaisir, miss Verinder, est de vous moquer de mon fils ? »

 

Rachel resta un instant silencieuse ; j’étais assise derrière elle, et je l’entendis soupirer. M. Bruff lui serra doucement la main ; elle se remit pourtant, et répondit à M. Ablewhite sans rien perdre de son assurance.

 

« Je me suis exposée à des soupçons plus graves que celui-là, dit-elle, et je les ai supportés patiemment ; le temps est passé où vous pouviez me mortifier en m’appelant une coquette. »

 

Elle parlait avec une amertume qui me prouvait que le souvenir de la Pierre de Lune venait de traverser son esprit.

 

« Je n’ai rien de plus à dire, » ajouta-t-elle d’un air de lassitude.

 

Ces mots n’étaient adressés à personne en particulier. Elle avait détourné ses yeux de nous tous et regardait par la fenêtre voisine.

 

M. Ablewhite se leva et repoussa sa chaise si violemment qu’elle bascula et tomba à terre.

 

« Il me reste quelque chose à dire de mon côté, annonça-t-il en frappant fortement sur la table. J’ai à dire que, si mon fils ne sent pas cette insulte, je la ressens pour lui. »

 

Rachel tressaillit, et le regarda avec surprise :

 

« Insulte ? que voulez-vous donc dire par là ?

 

– Insulte, répéta M. Ablewhite ; je connais votre motif, miss Verinder, pour rompre avec mon fils ! Je le sais aussi bien que si vous me l’aviez avoué. Votre satané orgueil de famille insulte Godfrey, comme il m’insulta moi-même lorsque j’épousai votre tante. Sa famille, famille de mendiants ! lui tourna le dos parce qu’elle épousait un honnête homme, qui avait fait son chemin et sa fortune à lui tout seul. Je n’avais pas d’ancêtres, je ne descendais pas d’une horde de bandits, de coupe-jarrets, qui avaient vécu de meurtre et de rapine : Je ne pouvais remonter au temps où les Ablewhite n’avaient pas de chemise sur le dos et étaient incapables de signer leur nom. Ah ! ah ! je n’étais pas digne d’épouser une Herncastle ! Et maintenant c’est mon fils qui n’est pas assez bien né pour vous ! Je m’en doutais, du reste. Vous avez le sang des Herncastle dans les veines, jeune fille ; je le voyais bien !

 

– Voilà des soupçons fort gratuits, fit M. Bruff ; je m’étonne que vous osiez les énoncer. »

 

Avant que M. Ablewhite eût pu répondre, Rachel prit la parole d’un ton de mépris exaspérant.

 

« À coup sûr, dit-elle à l’avoué, cela ne mérite pas qu’on s’y arrête ; s’il pense ainsi, laissons-le penser comme bon lui semble. »

 

De ponceau, M. Ablewhite devenait maintenant violacé. Il respirait à grand’peine, et regardait alternativement Rachel et M. Bruff avec une fureur telle, que chacun se demandait à qui il allait s’attaquer d’abord. Sa femme, qui était restée à s’éventer imperturbablement jusqu’alors, commença à paraître réellement alarmée ; elle tenta, mais en vain, de le calmer. Pendant cette triste discussion, je m’étais sentie plus d’une fois appelée intérieurement à intervenir