Georges d`Esparbès

LES DEMI-SOLDE

1899

PRÉFACE

L’AGONIE DES AIGLES

L’année 1822 fut signalée par des troubles.

Ces agitations étaient dues au mécontentement de la France. M. de Villèle, devenu le chef du nouveau ministère, avait ramené les royalistes de 1815 au pouvoir ; et les ministres qui n’étaient, à vrai dire, que ceux du comte d’Artois, s’étaient appuyés sur le clergé : les Jésuites bientôt triomphèrent. Mais à cette intervention des Pères de la Foi dans la politique le peuple répondit par une levée en masse ; et simultanément, comme en 1820, un cri surgit de ces bousculades, l’appel vigoureux d’une poignée d’hommes qui, en bel ordre, avec un sang-froid et une intrépidité militaires, se mirent à pousser leurs espérances en avant.

On ne peut affirmer si ce fut cette manœuvre des officiers en demi-solde qui rénova dans le peuple un culte en apparence aboli, mais dès lors tout se mélangea : les aspirations de la foule s’unirent aux espoirs de l’ancienne armée, le mépris commun et les diverses tendances fraternisèrent au nom de la Charte dont tout le monde, au fond, se moquait ; le peuple cria : Vive la Liberté ! les demi-solde hurlèrent : Vive l’Empereur ! malgré que l’Empereur fût mort ; et ces deux cris, pour les émeutiers, eurent une même signification.

Pour faire entendre cette révolte, il suffit d’éveiller six mois de passé. La réaction débute par des défis, des emblèmes, séditieux, breloques et tabatières portées ostensiblement, des mots d’acteurs, des mutineries d’écoliers, des arrestations de demi-solde et par une série de suicides dans la foule des anciens soldats. Puis le gouvernement, comme à plaisir, accumule les motifs de haine : on lit avec indignation l’annonce d’un monument élevé à la « gloire » de Pichegru ; la droite de la Chambre insulte « Buonaparte » et appelle Moreau le traître un « bienfaiteur » ; d’infâmes plaisanteries anglaises sur la France sont commentées dans les lieux publics ; c’en est fait ! Cette fois, le peuple travaillé ne crie plus, il agit. Et qui seconde sa rébellion ? qui le travaille ainsi ? les hommes de l’ex-Garde, les Demi-Solde.

Ils vont partout. Leur activité se divise, à grands carillons, sur les routes départementales ; chaque diligence en porte qui se reconnaissent à des signes, à leur costume boutonné, ample, à leur chapeau, à leur canne, au son de leur voix, et surtout au large ruban de la Légion d’Honneur, moussu comme une rose, qui ensanglante le revers de leur redingote à collet. Et qu’ont-ils pu faire, durant leurs courses, pour amener un gouvernement désireux de repos, ou du moins de ses apparences, à de scandaleuses représailles ? Une machine mystérieuse qui agit, une France à complots, un vaste terrain d’émeutes. De toutes parts se lèvent des hommes, éclatent des espérances terribles. Pendant le premier semestre de l’année 1822 des conspirations remuent Belfort, Nantes, Orléans, les Halles de Paris, Tours, Saumur, Niort, Thouars, les Écoles de droit et de médecine, Paris tout entier, Laon, La Rochelle, encore Nantes, le Maine-et-Loire, Bayonne, la Sarthe, Toulouse, Strasbourg, encore Toulouse, encore Strasbourg, Nancy, toute la Lorraine, Saint-Omer, une partie du Finistère, encore Toulouse, Marseille, la Somme, Toulon, Saint-Jean-Pied-de-Port, les Bouches-du-Rhône, le Var, Lyon, Châtillon, encore Lyon, Lyon encore, Paris, Montdidier, Lyon toujours, Paris et les étudiants, Paris et les charpentiers… et le ministère, pendant ce temps, s’affole, bondit d’une ville à l’autre, exécute, expulse, brûle, serre à tout rompre les vis rouillées de la loi ; il châtie avec emportement, avec rage !

L’École de droit, soulevée, est frappée d’un arrêt de l’Académie de Paris ; vient le tour de l’École de médecine ; on condamne Béranger pour outrage aux mœurs ; le collège Henri IV est puni ; l’École de Saumur est dissoute ; la Chambre laisse dire que Waterloo fut une révolte de factieux et appelle « parricide » l’homme qui frappa Louis XV avec son canif ; on chante le GOD SAVE THE KING dans les concerts spirituels ; le Salon refuse deux tableaux militaires d’Horace Vernet ; la Faculté de Toulouse chasse des élèves ; le sous-officier Sirejean, condamné à mort, est fusillé ; le capitaine Vallé, compromis dans le complot de Toulon, est fusillé ; on perquisitionne partout ; des libraires et des éditeurs du Palais-Royal sont arrêtés ; on condamne des modeleurs qui vendent le buste de Bonaparte ; le tsar et ses cosaques sont appelés par les journaux monarchistes : le Grand Alexandre et ses magnanimes soldats ; on arrache des murs les affiches de spectacles où il est parlé de « gloire et de lauriers » ; on saisit des journaux, des recueils de chansons ; un noble revenant de voter crie à la foule : « Vive le Roi, canailles ! » ; une bousculade au maire de Thiais vaut à l’ouvrier Ernoust cinq ans de réclusion ; M. du Puymaurin, à la tribune, propose de disperser les étudiants hors de Paris et de rétablir les Facultés de province, etc. Ces violences d’un gouvernement détesté ont lieu dans le seul espace de SIX MOIS. Alors, tout s’arrête, on devine une pause, une reprise d’haleine, – et la France haletante cesse pour un instant de conspirer.

On peut s’arrêter comme elle. Ces six mois de troubles sont suffisants pour encadrer les agitateurs ; il faut s’approcher maintenant de ces fameux demi-solde, et les suivre dans les endroits où leurs énergies se rencontraient. C’était la plupart du temps, pour le Comité secret de Paris, aux cafés Lemblin, Minerve, de la Régence et Procope : si les murs gardaient les paroles ! Ces piliers de l’opposition constitutionnelle arrivaient sanglés, parés, facés, astiqués, les moustaches cirées en cornes ou rebroussées au peigne de fer, l’œil rond, clair comme un éclat de glace, dilaté par une habitude de méfiance, le chapeau sur l’oreille, le jarret nerveux, armés d’un jonc à pomme plombée qu’ils maniaient par une bande de cuir avec des gestes de maîtres d’armes. Ils s’asseyaient, se calaient devant des sirops. On en vit, pendant dix ans, qui lurent constamment l’Annuaire, y suivant sur les chemins de l’armée les succès de vieux camarades, et d’autres, à la demi-solde modeste, qui curaient des heures le même fond de soucoupe. Ils consultaient les journaux : LE MIROIR, L’ORACLE, LE CONSTITUTIONNEL, LA QUOTIDIENNE, s’agitaient, s’indignaient, interpellaient les clients, les pâles garçons, la caissière ; des veines leur cordaient le cou, et leurs faces d’hommes maigres se bouffissaient de fureur ! Ils prenaient pour eux le café. Tout le monde tremblait. Ceux qui ne tremblaient pas – il y en a toujours – étaient priés, par témoins, à quelque rendez-vous matinal dans les environs, et le lendemain, si quelqu’un manquait au café, ce n’était jamais le demi-solde. Aucun ne s’informait. Point de nouvelles, sinon dans le cas d’une botte rarissime, d’un coup fameux. Pour tout le reste, indifférence : on savait que le bourgeois, le garde-du-corps serait tué ; les petites cuillères se remettaient à tourner le sucre, et on parlait politique. Parfois, brutal, brisant sa lecture pour en réciter un passage aux glorieux poilus de l’ex-Garde, un d’entre eux se levait, lisait, hurlait plutôt d’une voix de commandement en campagne quelques paragraphes d’un discours net et libéral. On l’interrompait avec enthousiasme : Oh ! Foy ! Oh ! Manuel ! Oh ! Laffite ! Oh ! Benjamin Constant ! Et des têtes curieuses s’aplatissaient contre les vitres du café…

Ainsi, essayant de s’illusionner, se dépêchant de vivre ce qui leur restait de vie, tous s’empressaient dans l’aventure, et leurs enjambées comptaient double.

Où allaient-ils ?

Poussés par d’anciens « tumultes » vers l’action, mais dénués de cette force morale qui peut, au moment voulu, barrer la marche d’une existence, lui assurer d’autres armes et la jeter ailleurs, ils persistaient en de vains tapages, et, faibles sans doute d’avoir été trop forts une fois, chargeaient et frappaient à vide dans le désert de la paix. Le sang et ses émotions ils les réclamaient chaque jour à la vie exsangue de la monarchie, ils n’en laissaient fuir ni la moindre goutte, ni le plus infime frisson. N’y prenant pas garde, à tout instant de vieux gestes de tuerie boulaient leurs reins, leurs épaules ; en choquant leurs verres ils semblaient lever d’invisibles sabres, payaient le garçon dans un élan de coup de poing, scrutaient les consommateurs de ce regard d’étain, fixe, froid, dur, qui intimidait l’ennemi ; et chaque carte qu’ils donnaient faisait un deuil.

Cela, cependant, n’était que le dessus de leur vie. Leurs franchises soudardes cachaient un délicieux trouble de cœur ; et c’était en même temps qu’un regret une espérance. Ces grosses forces inutilisées par l’époque s’humiliaient en attendrissements enfantins devant une chose invisible et pourtant réelle, un fantôme disparu partout présent qui revivait, au gré de l’imagination, de sa poussière lointaine, et qu’ils nommaient tour à tour : Il, Lui, l’Enfonceur, la Victoire, le Tondu, le Caporal, la Violette, l’amante, la maman, le monde, Dieu, l’EMPEREUR ! Quand on en parlait, tous se levaient.

Car ce Nom, c’était le dogme : il portait en soi, comme l’autre, sa trinité. L’N avait trois branches. On comptait, avec l’Empereur, le Fils et l’Esprit ; ces trois dieux n’en faisaient qu’un. À droite de l’Empereur, vêtue en Victoire, il y avait la guerre, à gauche un petit enfant ; et l’Idole napoléonienne, sur eux, appuyait ses mains, semblait attendre… Quoi ? eussions-nous dit. Mais les demi-solde n’hésitaient pas ; il leur fallait remettre tout en place : la guerre sur le trône d’Europe, l’enfant dans les Tuileries, l’Empereur partout.

Psychologie sauvage, d’illuminés froids. Aimer le père, se battre pour l’œuvre et se dévouer au fils, trois idées en bloc parfaites pour agir ; ils agirent donc. On a vu quels nombreux complots éclatèrent dès lors en France. Aucun rhétoricien de tribune, nul philosophe de château ne comprit l’énorme importance de ces légères batailles qui avaient lieu partout, à chaque heure, sur les boulevards, dans les faubourgs, les cafés, les spectacles, les bals publics, les casernes et que répétaient parallèlement les provinces. Entre les poings des demi-solde tout devint arme. À côté de leurs duels ils entreprirent un combat contre les traditions monarchiques, ils trouèrent des chairs et décimèrent des idées. Le peuple, d’ailleurs, se laissait convaincre : se détournant de son roi, de ce gros garçon qui l’avait déçu et qui, au milieu des événements les plus graves, entre un complot d’instituteurs dans le Finistère et une forte émeute à Marseille, BAPTISAIT UNE ROSE et disait à son jardinier : « C’est une nouvelle VICTOIRE que remporte M. Tamponnet », ce peuple de Quatre-Vingt-Neuf et de 1806, habitué à d’autres triomphes, haussait avec mépris les épaules, et plus d’une fois déjà, derrière ses demi-solde, sa brutale patte avait serré le fusil.

Voilà quel fut ce fragment d’histoire en ces six mois agités. Voilà ce que furent le peuple et les militaires de l’ancienne armée ; et voici ce qu’ils demandaient : les uns une liberté qui n’était pas celle de la Charte, les autres l’Empereur que beaucoup jusqu’à leur mort crurent toujours vivant, – et quant au reste…

Plus avisés, plus pratiques, lieutenants, capitaines, commandants, colonels, généraux oisifs et misérables, tous regardaient du côté de la vie, là-bas, l’espérance orpheline, le roi de Rome. Mais comme si son père l’eût appelé, l’enfant, de jour en jour, glissait à la tombe. Un sanglot dans le cœur, pâles, les mains tombées, ils écoutaient les nouvelles de ce doux spectre de onze ans au front jaune, courbé par ordre sur les dures mathématiques et dont une Cour du Nord gourmée, martyrisait les souvenirs et brisait les jeux. Cette lointaine lumière, si grise déjà, que les demi-solde fidèles virent peu à peu vaciller, s’éteindre, fut le signal de leur mort : ils se firent tous tuer dans les bosquets de lilas, sur les champs de bataille de la banlieue de Paris, un à un, par le sabre, le pistolet, l’épée, le poison même et le couteau ; et lorsque l’enfant, plus tard, mourut à son tour, ce fut tout à fait, il n’y eut plus un seul demi-solde pour le pleurer.

J’essaierai de tracer ici, de ces fameux hommes, quelques silhouettes. Si l’on entend plus d’une fois dans le cours de mes essais le cri de : « Vive l’Empereur ! » que le public se reporte au temps que je raconte ; j’ai invoqué l’art pour seul guide, – et l’art domine les opinions.

I

LES CHEFS DU COMPLOT

De la masse des agitateurs qui imprimèrent une direction aux troubles du premier semestre de l’année 1822, trois énergies se dégagent.

M. de Montander, né en 1790 dans l’Ariège, département de fer et de soldats, prit l’uniforme vers 1808, malgré les répugnances d’une famille noble, qui ne voulait rien devoir à Napoléon. Sous-lieutenant de grenadiers en 1809, il s’empara de douze pièces à la bataille d’Eckmühl et reçut la croix. Chef de bataillon en 1810, capturé par les Anglais dans le combat de Palamos, et voyant que son régiment baissait les fusils dans la crainte de le blesser :

— Camarades, feu ! cria-t-il.

Et l’immense décharge, en balayant tout, le dégagea. Il revint alors à Paris, opéré de quinze balles, une vraie grêle ; mais ses nerfs cassés l’ayant fait s’abattre en pleine danse sur la femme qu’il désirait, M. de Montander se devina ridicule, salua les salons, galopa vers d’autres victoires, se battit à Krasnoë, passa lieutenant-colonel, se jeta, escortant Ney, au-delà du Borysthène, tirailla contre les Cosaques, traversa la Bérésina jambes nues, décoiffé, sans pain, mais avec un savon de toilette et le cigare à la bouche. Ensuite à Lautzen, Bautzen. Le tonnerre de Dresde le surprit râlant, tordu dans une ambulance, ouvert en long comme un brochet sur un plat. Reparut à Leipsick, ferme, les mâchoires proéminentes, l’œil rouge, le nez affilé, avec la plus belle tête de cadavre qu’on eût remuée du pied sur les champs de bataille de l’Empire et se fit enlever de son cheval, là encore, par trois éclats de bombe qui lui dégraissèrent les cuisses. Il fit le quadrille à Waterloo, tomba comme d’habitude, et trouva la force de dire au régiment qui se précipitait à son secours :

— À vos rangs, et tirez plus bas.

On le releva le matin, raide et glacé comme un aviron d’Esquimau, mais soufflant encore. Il entendit de son lit une grande rumeur, l’horrible secousse d’un écroulement ; et lorsqu’il ouvrit les yeux l’Empereur était par terre, et la France, vêtue de blanc, faisait la cueillette des lis.

M. de Montander, tout d’abord, refusa un emploi de son grade dans l’armée royale et voyagea ; il y perdit sa fortune. Traînant un deuil sans consolations, il erra en Italie, s’attarda en Grèce, puis en Autriche, rôda autour de Schœnbrünn dans l’espoir peut-être, d’y rencontrer l’enfant, s’écarta, déçu de ce lieu funèbre, apprit que Napoléon, malade, se préparait à l’immortalité, à la mort, devint fou, vola vers Las Cases, écrivit à madame Bertrand, au docteur Antommarchi, à tous. Soudain l’Empereur mourut. M. de Montander, stupéfait et désespéré, reprit la route de Paris.

De telles machines à combat, si elles s’arrêtent, ne se relancent ensuite qu’avec plus de force. L’espoir tombé en dressa un autre qui le prolongeait ; et à partir de 1820, couvert par les apparences d’une vie de joueur et d’amoureux, le colonel fut de toutes les révoltes qui comptaient pousser à l’empire Napoléon II. La poche sans cesse offerte à ses amis de l’ex-Garde, il ne lui restait que six mille livres de rente, plus la demi-solde allouée aux officiers de la Loire et sa croix, lorsqu’une nuit de 1820, entrant pour se rafraîchir au café Procope, il rencontra par hasard, mélancoliquement installé devant une tasse vide, le capitaine Doguereau dont une poignée de main, neuf ans auparavant, dans une rue de l’Andalousie, lui avait souhaité bon voyage. Ils s’embrassèrent et ne se quittèrent plus.

Cette rencontre fut un acte de foi et d’espérance, et la charité vint ensuite. Le lierre n’enlace pas un peuplier de plus près : les forces aimantes de Doguereau, comme des ongles, entrèrent dans le colonel ; ses yeux, en le découvrant, expulsaient des étincelles, et cette feuille de chair malade, tout à coup, irradiait comme une plaque soufrée ; il l’adora comme un vieux tigre son petit.

Différents d’éducation et d’allures, ces deux anciens militaires ne parlaient que de leurs batailles et ne se joignaient que par un extrême commun : l’Empereur. Tandis que Montander qu’invitaient les glaces relevait ses jolies frisures, le capitaine, les yeux à demi fermés, lisait rageusement à demi-voix, ligne à ligne, quelque paragraphe de la Quotidienne, ramenait sur ses maigres jambes la couverture de peau de chèvre qui ne le quittait jamais, mouillait un cigare, et d’une voix pénible comme une manivelle cassée s’adressait au garçon pour lui commander de fermer la porte, à cause, disait-il, de ces « ultras courants d’air ». On avait ri d’abord. Le capitaine avait regardé les rieurs. On n’avait plus ri.

Le colonel demeurait rue Vivienne. Il y habitait pour le monde, pour les femmes, pour les amis. On l’y pouvait voir le matin, à sept heures, quand il se levait. De là, il allait flâner sur le boulevard, entrait dans un café, avalait un armagnac, et partait vers les Invalides pour voir manœuvrer les Gardes, dont la gaucherie le divertissait. Il déjeunait ensuite à la Régence, battait un écarté qui le conduisait à trois heures. À ce moment, il payait, filait, et personne, jusqu’au dîner ne le rencontrait au boulevard. On ne le retrouvait qu’à six heures, penché sur les épaules nues, les boucles diamantées d’une femme, occupé à dépouiller les maris. Mais au milieu de ces salons « blancs », si la voix d’un étranger ou d’un niais, jalouse d’imiter le ton du « château », s’élevait pour ridiculiser quelque séance de la Chambre, les paroles de Laffitte, une arrestation de militaire ou l’ogre de Corse, les têtes se retournaient vers l’officier dont les joues prenaient des teintes d’herbes et qui s’attachait dès lors au bavard comme la tristesse aux poitrinaires. Cet accès d’épilepsie mentale continuait dans la rue, sur le terrain, et se terminait la plupart du temps au café par ces phrases indifférentes :

— On ne t’a pas vu hier, colonel ?

— Mon cher Doguereau, je me battais.

— Comment est-il tombé ?

— Sur une parade de prime, coup droit.

— Il ne l’avait pas volé, le bougre ! On vient de décorer à Schlestadt les hommes du 29e qui dénoncèrent l’ex-Garde, et deux régiments se sont mâché le mufle à Orléans ; voici les journaux. Un armagnac pour le colonel qui vient de « tasser » un ultra !

— As-tu compris, mon ami ? disait l’ordonnance au garçon ; si t’as compris, garde-le pour toi ; si t’as pas compris, porte-le à ta tante. As-tu compris ?

— Goglu, accroche le chapeau du colonel.

Cet homme, qu’on avait tour à tour nommé, pendant la République et l’Empire, Goglu, le Pimponpet, le Houzard des Deux-Géètes, le Nain de l’Adige, – la Coupe, sans doute parce qu’il avait traversé le Danube une nuit d’orage, et Cent-Dix, parce qu’il avait, disait-il en faisant ses comptes, tué cent dix hommes, était une petite bête de guerre velue, aux gestes rares, qui semblait dormir depuis sept ans. Du bout de banquette où il s’asseyait, ce soldat demeurait des heures à contempler son vieux maître, sans un tressaillement, comme en extase. Il fallait chercher dans cette masse pour y découvrir de la vie, deux petits trous clairs, d’un bleu céleste, percés dans une tête informe. On eût dit de ces regards deux morceaux de ciel dans une flaque de bouc noire ; ils brillaient comme des yeux de maman, escortaient le verre jusqu’à la bouche du fantomatique Doguereau, se promenaient de l’infirme aux portes du café, guettaient les cloisons de bois, surveillaient leurs fentes ; les cils, sensibles comme des baromètres, prévoyaient les moindres frisures d’air et se dressaient alors tout d’un coup, découvrant deux billes qui avertissaient les garçons peureux. Cet homme, qui n’était plus payé par le capitaine, vivait de pain et de ciboules, apportait son verre au café et allait lui-même à la cuisine l’emplir d’eau.

Jamais ils ne s’étaient perdus de vue. À pied, à cheval, ensemble et à toute heure ils avaient été du Grand Bruit. Doguereau, sous-lieutenant à l’armée du Rhin, s’était fait adjuger Goglu, frénétique enfant de treize ans qui décollait de terre cent kilos ; depuis lors, toujours, là où il y avait le plus de feu, aux meilleurs tas, on n’avait pu voir le capitaine sans buter l’enfant ; cela pendant vingt-deux années de guerre, jusqu’au malheureux jour du licenciement de 1815, où Doguereau ayant dit à ce quasi-monstre : « Camarade, je n’ai plus de quoi vivre, va-t’en », le silencieux ordonnance s’était mis à pleurer ces larmes que l’humanité confondue ne recueille qu’aux yeux des chiens.

— Je cire comme pas un !

Et il était resté.

Ils venaient depuis, tous les jours, de neuf à onze le matin, le soir de deux à six. Le capitaine s’appuyait sur une grosse canne spiralée dont la pomme de cornaline représentait Son chapeau ; et Goglu repoussait du geste ou de la voix les passants distraits et les tourbillons de gamins. À part la rosette et le ruban, aucune marque dans leur tenue ne désignait l’officier lettré amoureux d’éloquence antique, le froid orateur de la Garde qui, à la bataille de Montereau, dressé dans la foudre pourpre où cuisait son régiment de paysans, s’était écrié vers les canons : « Campagnards ! apprêtez vos faucilles, et montrez à Cérès que Bellone, comme elle, sait moissonner les lauriers ! » ni le simple soldat, non plus, porté au Bulletin pour avoir surpris dans les environs de l’Adige un poste de vingt hommes et les avoir désarmés. Nul vestige de ces orgueils ; rien des matamores. Ils entraient au café à tout petits pas. On eût cru, à les voir, aux dernières promenades d’un avoué de Barcelonnette conduit en consultation à Paris par un de ces domestiques à tout faire qui soignent le cheval, tripotent aux fourneaux et font les courses de l’étude. Mais lorsqu’ils apparaissaient, l’un soutenant l’autre, la caissière ne pouvait réprimer un tic et les voix du café, soudain, tombaient comme un plomb…

Car ces deux hommes emplissaient d’une terreur sourde les dix ou quinze estaminets à la mode, et pendant cinq ans, sauf les amis de l’ex-Garde, personne, sans « invitation », n’osa les saluer. Il ne se passait pas de semaine, en effet, que ce vieillard aux jambes molles ne tuât un royaliste, et il appelait ce jeu « tasser » un ultra. Quant aux petits pékins, au fretin, aux imprudentes têtes qui venaient parfois s’échauffer dans la salle ou sur la terrasse, l’honneur de les « tasser » revenait au monotone Goglu que son paternel capitaine libérait le lendemain matin. L’ordonnance, généralement, rentrait de son expédition à onze heures, préparait le fricot en sifflant la « retraite espagnole » ; et les verres une fois vidés, si le capitaine demandait :

— Eh bien ?

— Tassé, Je lui ai fait descendre une garde « première ». Encore un qui n’embêtera plus le roi de Rome.

Et il faisait soleil dans leur cœur.

Le capitaine Doguereau et le colonel de Montander furent l’intelligence d’une conspiration à laquelle adhéraient plusieurs régiments. Chargés d’effluves et de miasmes, ces êtres ont rayé l’époque d’éclairs sinistres ; épars dans toute la France, ils pétillaient sur le cadavre de l’Empereur.

II

GOGLU

Si Goglu, naturellement morne, gardait le plus profond silence au café, soupçonnait, inspectait chaque client, lui faisait subir l’enquête de ses brillants petits yeux bleus, et ne répondait que par des mots brefs, glissés dans le cornet des mains, au mélancolique Doguereau, c’est, avouait-il d’assez bonne grâce, qu’il s’était laissé pigeonner par un mouchard allemand, renégat des armées de l’Empereur, et spécialement préposé depuis 1820 à la surveillance des demi-solde. Il restait à Goglu, de cette aventure bizarre, une indéfinissable stupéfaction.

Avant cette époque, l’ordonnance entrait au café en badinant, relevait sa canne qu’il avait l’habitude de laisser traîner sur le pavé, lui faisait faire trois tours entre les épaules des garçons et la plantait avec force sur le carreau : pan !

— Merci ; en cas de çà, je vais bien, et vous ?

Puis il asseyait le capitaine et se mettait à bavarder. Ces manières avaient fait dire au patron :

— C’est un mauvais client que je tolère, on sait pourquoi, il ne me consomme qu’un verre d’eau ; mais il amuse les autres, et quand il parle de ce pauv’ chat de Janina, que je crois être le pacha, je vous assure bien que personne n’est triste dans l’établissement.

Ces cocasseries ne durèrent pas. Un jour de mai 1820, un homme à grosses moustaches, en spencer de casimir et au chapeau-ballon à longs poils, prenait tranquillement un grog à la terrasse de la Régence, lorsque tout à coup un consommateur parla de Pichegru.

— Soldat qui avait tous les talents, ne put s’empêcher de dire l’homme au spencer.

— N’est-il pas question d’une statue ? demanda le client.

— Oui, mais n’en dites rien. Le ministère compte élever à la gloire de ce général qui combattit le despotisme de Napol…

Il s’arrêta net. La canne de Goglu, insinuée entre le flanc gauche de l’homme et son coude, menaçait le grog. Le spencer la saisit :

— Qu’est-ce ? Pourquoi me provoquez-vous ?

Goglu ne vit pas son capitaine dont les gestes désespérés lui envoyaient l’ordre de se taire. Il se leva et dit :

— Goglu, ex-grenadier de l’Immortelle en demi-solde, demain, deux heures, rue…

Il ne continua pas. L’homme au spencer eut un mouvement de tête qui signifiait : « Parfait, tu m’en apprends, cause toujours ». Mais, apercevant Doguereau qui accourait, il paya son grog, bouscula deux tables et disparut.

— Niais, dit le capitaine à son ordonnance, celui-là était de force à te « tasser ».

Prévoyant une aventure, Doguereau, le lendemain, fit transporter ses lettres, quelques documents et sa croix, chez Montander qu’il savait moins suspecté.

— Pourquoi ce déménagement ? fit le colonel. Il y a du nouveau ?

— Oui, un œil.

Le capitaine lui raconta la scène du café :

— J’avais déjà rencontré ce mouchard, dit-il, mais Goglu ne le connaissait pas. C’est un ancien grenadier de la division Oudinot qui est passé aux ultras et joue maintenant des tours à l’ex-Garde.

— Est-ce que la lessive serait prête ? rêva le colonel. Serrons-nous, dit-il aux deux hommes, ou sans ça…

Et il fit le geste de fusiller.

Dès ce jour, Goglu changea. Il devint triste, parla rarement : l’homme au spencer, mystérieux, avait jeté ses pensées dans une vaste fantasmagorie. Cet homme simple qui ne concevait pas le mensonge aperçut des mouchards partout. Il ne disait plus en entrant dans les cafés : « Mort à l’Anglais ! » ni « Vive son petit ! » mais, voûté, à l’affût, apparemment endormi sur le feuillet d’une gazette, ayant tout regardé, il écoutait tout. Les moindres bruits s’amassaient en ses profondes oreilles, dont les rousses broussailles s’écartaient pour laisser entrer des paroles que son âme, lente, commentait… Si, dans le tas, il s’en trouvait une contre Lui, son regard tout à coup volait par-dessus les tables, assaillait de feux le parleur dont la tête, incommodée à la fin, se retournait, nerveuse, vers l’ordonnance assoupi de béatitude et changé en client paisible. Ça se massait. Or, voici le manège de provocation que pour dépister les mouchards Goglu avait laborieusement composé :

Il semblait très bonassement s’adresser au calme Doguereau ; mais ses yeux démentaient ses gestes, ils ne quittaient plus l’adversaire ; c’était le lourd paysan de Seine-et-Marne et son accent :

— Je propose

Il s’interrompait sur ce mot. L’homme le regardait toujours. Alors, les cils pincés, la bouche gourmande, l’air d’un campagnard qui cherche un bon endroit pour dîner :

— Qu’on irait, pr’exemple, à l’foire de Crécy ;

C’est-à-dire, dans l’idée de Goglu, se battre en duel.

— L’pavé est bon pour les chevaux ;

C’est-à-dire, puisque le temps est bon, qu’on parte le plus vite possible.

— La betterave a besoin d’engrais ;

C’est-à-dire que la terre demande à manger, que le sang coulera.

(Une pause.)

Puis tout d’un coup, sec et net, avec franchise et rondeur :

— As-tu compris, mon ami ?

D’une voix plus basse, devenue farouche, car l’adversaire en effet commence à comprendre :

— Si t’as compris, garde-le pour toi ;

Enfin, goguenard, cette dernière insolence :

— Si t’as pas compris, porte-le à ta tante. As-tu compris ?

Et on échangeait les noms des témoins.

La tanière de ces deux soldats, menacée de perquisitions, était à peu près semblable à celle des autres demi-solde qui végétaient à Paris. Comme l’habitant, la chambre était redoutable et misérable ; et sur la porte de ces taudis haut perchés les ex-militaires de la Loire eussent pu inscrire leurs vrais noms, ce simple état civil en trois mots : Adversité, Fidélité, Férocité.

Le logement du capitaine et de Goglu se composait d’une chambre et d’une cuisine. Le propriétaire ayant séparé ces pièces d’un appartement mitoyen, on avait percé une autre porte dans la cuisine pour la faire communiquer avec l’escalier ; il fallait enjamber un sac de charbon et trois ou quatre casseroles avant de pénétrer chez le capitaine.

Cette chambre, à l’inspection, semblait pleine d’armes et de vieux livres ; l’œil devait soulever un amas de loques et de journaux pour entrevoir un lit démantelé, perclus, aux pieds écrasés par la moisissure, et surélevé du côté de la tête par deux de ces tasseaux dont se servent les marchands de vin pour caler leurs pièces ; des bois latéraux, creusés dans le noyer en forme de nacelle, débordaient une plate paillasse, un matelas bariolé de reprises et la fameuse peau de chèvre, car ces entêtés grenadiers sommeillaient vêtus et ne se déshabillaient qu’au réveil pour aller s’inonder d’eau froide. L’ordonnance avait longtemps dormi contre les pieds de son maître afin d’être plus tôt debout pour le mieux soigner ; il ronflait depuis 1820 dans la cuisine, accroupi sur des sacs de toile, et disait ma chambre. Ces grognards qui avaient conquis les palais d’Europe ne s’étaient jamais aperçus de leur affreuse misère ; l’enchantement de l’Empire persistait au fond de leurs yeux.

Trois fenêtres s’ouvraient dans la rue ; mais la maison d’en face n’ayant que deux étages, Doguereau pouvait ouvrir ses croisées, lire ou écrire, gesticuler (rare) et faire à son aise, loin de tout mouchard, les mille petits pas menus du matin. La réverbération de cette pièce, tapissée de sabres de houzards, de cuirassiers, de dragons, de lames courbes en croissants de lune et de lattes aux taillants vifs, incendiait ces hommes de métalliques lueurs et frisait leurs yeux d’éclats mercuriels ; tout autre y eût trouvé la rage, eux s’y trouvaient bien. Sur une planche s’empilaient des livres : les Commentaires de César, un Traité des Fortifications, les Étrennes aux Braves, le Petit Plutarque en trois tomes, et un Manuel du Canonnier ouvert au chapitre des artifices. L’ordonnance déchaussé, joyeux, brossait tout indistinctement. Ce sauvage passait des plumes le long des fentes du plâtre, dans les interstices des planchers ; il eût entendu l’ongle d’une mite dans un bloc de bois. À force de soins, il avait fait de cette pièce quelque chose de dur où brillaient les yeux fixes de la propreté. Seule, la table où « travaillait » le froid capitaine, dénonçait de la confusion : une cendre de cigare, légère, saupoudrait les brochures, le plat d’étain, la canne, les pistolets, un compas, les médicaments et les vieilles lettres dont elle était surchargée. C’est à cette table que Doguereau, le matin du 12 février, lut dans les gazettes l’ordre donné à la gendarmerie de saisir cinq officiers, dont deux demi-solde, Dupuy et Fouré. Il relut tout haut pour Goglu :

« Fouré (François), officier de cavalerie en retraite, chevalier de la Légion d’honneur, natif de Nantes, âgé de 39 ans, taille de cinq pieds six pouces, cheveux châtain clair, yeux bleus, regard dur, nez moyen, bouche grande, une cicatrice à l’un des côtés, favoris fournis, portant le corps en avant, et s’enlevant un peu en marchant. »

— Eh bien ?

L’œil droit de Goglu se ferma énergiquement :

— Un crâne de l’ex-Garde.

— Oui. Et je connais, dit le capitaine, celui qui l’a dénoncé. Fouré soupçonnait un lieutenant de la Garde Royale, aïe ! mes jambes ! j’ai même son nom, le bougre…

Il chercha dans ses papiers, trouva une lettre et la parcourut :

— Tu te rappelles, n’est-ce pas, que ce brave Fouré s’est battu à Nantes, et que son adversaire a été tué – ces ultras ne supportent pas les égratignures. – On a fait un repas au cabaret des Trois-Coqs, et cet empaffé s’est mis à parler de l’Empereur, de la Garde immortelle, des glorieux Cent-Jours et autres… Que ça te serve de leçon ! Il a laissé voir une lettre du colonel ; le vin l’enfonçait. Un témoin s’est écarté pour aller prévenir la Moucharde, aïe ! mais Fouré avait « senti de l’air », son vin s’est refroidi ; quand les gendarmes sont venus, il n’y avait que six chaises pour s’asseoir, et des bouteilles vides. Le témoin s’appelle (il reprit la lettre) Pascal… monsieur Pascal de Breuilly, et demeure boulevard Saint-Martin ; il doit s’amuser comme un noble. Explique tout ça au père Thierry ; l’affaire marchera comme d’habitude.

— Encore un de tassé, dit Goglu.

Et il partit.

III

DOGUEREAU SUR LE TERRAIN

M. de Breuilly, lieutenant aux gardes-du-corps, sortit du bureau de location des Variétés où il venait de prendre deux fauteuils pour lui et sa maîtresse, jolie blonde au souple corps engainé dans une mante de velours qui laissait coquettement voir, sur la cheville, les fanfreluches d’une robe à jours tullés. Captive à son bras, effleurant de son petit chapeau de satin l’épaule de son amant, cette femme laissait flotter sur les figures la caresse de son regard fané, couleur du « dernier soupir des pervenches », et plus énergiquement que sous une charge de gendarmerie, la foule se creusait devant sa beauté.

— Voyez le beau jour, Pascal ; mais ne craignez-vous pas que la nuit soit insupportable ? Vous auriez dû prendre des billets pour l’Opéra, on jouait Aladin.

— Rêve, vous n’avez pas vu Jenny Vertpré ; Jenny ! l’illustre Jenny, si piquante !

— Cette « chercheuse d’esprit » n’en trouve jamais, et c’est une vieille pièce.

— De quatre-vingts ans, oui. Mais ceci prouve que le naturel et le bon goût ne vieillissent jamais en France. Marchez un peu plus à droite. Voulez-vous traverser ?

— Mes chaussons de velours vont se salir…

— Dites vos ailes ! Venez au bord de ce trottoir ; nous attendrons.

— Que de voitures… L’horreur ! voici mon manteau plein de boue !

M. de Breuilly bondit sur la chaussée :

— Brutes ! vous ne pourriez pas faire attention ! Quel est celui…

Son choc refoulant les balayeurs, un homme trébucha. Mais à peine était-il tombé qu’un poing ferme, d’une torsion, retourna M. de Breuilly :

— Un mot, jeune homme.

— Pascal !

— Merci, dit le vieillard en se relevant ; je ne puis vous voir, monsieur, car je suis aveugle, mais sans vous, ce brutal m’eût jeté sous les voitures.

— Vous entendez… dit Doguereau. La foule se resserrait :

— Deux lapins de l’Empereur, fit un ouvrier.

Doguereau étreignait toujours le jeune homme.

— C’est inconcevable, dit M. de Breuilly devenu blême, il me faut donc croire, monsieur, que vous demandez une aventure. Un homme de votre âge, cependant…

— Recrue, tu gazouilles !

La main de Doguereau, en saisissant la redingote, avait fait sauter trois boutons. Paris, dans ces légers drames, approuve toujours le plus fort ; on se mit à rire.

— Faites des excuses à la vieillesse aveugle, mon enfant, dit le capitaine, ou donnez-moi votre carte.

— Et pas celle de papa, dit l’ordonnance. As-tu compris, mon ami ?

— Lâchez-moi !

— Pascal ! sanglota la jeune femme.

— Des excuses, répétait Doguereau.

— Non. Voici mon adresse. Lâchez-moi !

— Je vous lâche.

Libre, il s’élançait ; Goglu lui fit faire deux tours :

— Et si t’as pas compris, porte-le à ta tante.

Cette scène avait duré dix secondes. Les deux de l’ex-Garde, lentement, s’éloignèrent au pas museur de la promenade. Quelques regards les suivirent entre les chapeaux. Puis, tourbillonnant sur elle-même, la foule se dissipa.

Et l’aveugle, souriant, monta dans un fiacre et disparut.

Le surlendemain, devant la salle d’une guinguette de la Butte aux Cailles, un berlingot déposa quatre hommes. Dix heures sonnaient.

— Les ultras sont là, dit Goglu.

Sur un rang, ils firent le salut militaire. Et on apporta les épées.

Doguereau se fit conduire à la place désignée par les témoins ; et tandis que l’ordonnance enlevait le chapeau, la redingote, trois gilets, dont un doublé de poil, et la ceinture de flanelle, les amis du demi-solde prirent la mesure des lames.

Après un vif regard à son adversaire, M. de Breuilly considérait ces deux hommes bizarres qui s’occupaient de tout, muets, dominateurs, et organisaient froidement le combat. Sanglés dans d’immenses redingotes, l’une bleue, l’autre verte, boutonnées par des olives de bois noir et « honorées » du ruban, ils portaient de vastes chapeaux, élimés et défoncés, aux gaillardes ailes, dont l’ombre coupait leurs joues. De pauvres cols de carton montaient de leurs collets, déchiquetés par les gros plis de la nuque. Le plus trapu, amputé de la main gauche, marchait l’épaule droite en avant, et l’autre se reconnaissait à sa flamboyante moustache, teinte en rouge, dont le vaste croissant aigu, élancé par-delà les oreilles, retordait ses pointes cirées dans les deux godets du chapeau. Oui. Non. Ils n’avaient dit que oui et non. Cette moustache rouge et cet amputé, ce oui et ce non s’appelaient Triaire, Huguenin : le lieutenant Triaire et l’adjudant Huguenin.

— Monsieur de Breuilly enlève sa chemise ? demanda Doguereau.

Goglu, toléré sur le terrain comme garde-malade, saisit les bras de son capitaine ; il avait peur des « courants d’air ». Le jeune homme, nerveux, déboutonna son col ; on le vit s’exhaler du linge, pur et blanc, d’une beauté de femme, et raidir ses doigts pour saisir l’arme. La moustache sanglante fit un signe…

— Ces godam ne sont pas frileux ; bien, dit Triaire.

— Mon capitaine va prendre froid ! râlait Goglu. Une pleurésie ; – mais tu paieras les pastilles, dit-il en revenant vers les deux témoins. (Il regarda M. de Breuilly.) On va t’en redonner une autre, de chemise, qualité estra, beau rouge. (Entre ses dents) : As-tu compris, mon ami ?

— Apprête ma couverture, dit le capitaine.

À son tour, il tira sa chemise, l’enleva ; et affreusement sublimes, inscrites à coups de sabre sur sa peau fourrée, la Gloire et la Désolation apparurent !

Était-ce là le trébuchant promeneur des allées du Palais-Royal, l’effarouché bourgeois du café Procope, endormi et douillet, qui avait si peur des courants d’air ? Le torse de ce malade, dur comme un bloc de fonte, développait du col au ventre un tracé d’Histoire, et les grands tumultes, chacun, comme sur une carte, hurlaient leurs noms par de si profondes entailles qu’instinctivement M. de Breuilly recula d’un pas… On reconnaissait les charges de la République lointaine dans le lacis de lignes dont s’entortillait ce vieux corps ; on en retrouvait de plus récentes, celles du Consulat, aux estafilades plus nettes, aux nombreuses criblures qui vrillaient la peau de points blancs ; et sur le terrain de cette chair à batailles, s’annonçant par des coups fameux, l’Empire, enfin, commençait : les sabrées d’Austerlitz recouvraient la trame d’Arcole ; les bombes du thorax, piquetées de décharges, révélaient Iéna, et les muscles du ventre, écharpés, tirés, rempoignés en tas, puis recousus, parlaient d’Eylau funèbrement ; Essling et Wagram avaient cravaté ce cou ; mais la Moscowa, plus hardie, s’était ruée à la face ; Lutzen creusait les bras de ravines, l’herbe du poil n’y poussait plus ; Leipsick, lamentable, avait haché les épaules ; et on devinait enfin Waterloo qui, sans blessures, avait percé le cœur à mort. Ainsi, dans le soleil de la salle, apparut Doguereau. Cet athlète aux jambes d’argile se tenait effacé, mais droit, la garde basse, sans fente, raidi le plus possible sur ses jarrets mous, et un imperceptible tremblement d’infirme agitait son pantalon gris-fer. Cet arrêt, cette sorte d’éblouissement dans l’admiration et la crainte n’avaient pris qu’un cillement d’œil à son nerveux adversaire. Une voix tranquille dit :

— Allez, messieurs.

Et subtil comme un vol d’abeille, le « zizeyage » commença…

— Époque à mort, gronda Triaire. As-tu lu les journaux ? Du paroli jusque-là, mais qui marche ? On réhabilite Moreau et Pichegru qui ont trahi leur père.

— Ce n’est pas tout, dit Huguenin, on rabote les papiers des braves, on fusille.

— Et il se dit des choses à la Chambre qui font dresser des couteaux dans le dos.

Indifférents, ils erraient dans la salle de la guinguette, et s’arrêtaient parfois, brusques, la canne plantée, les ganses de leurs vieux chapeaux bout à bout ; on eût dit, à les voir si loin du combat, qu’ils se promenaient dans une avenue d’Amsterdam. Lointain, un cri d’usine… Goglu, gardien de la porte, surveillait un fil de courant d’air. Les deux témoins de Breuilly, stupéfaits, assistaient seuls à ce duel. Rien d’insolite qu’une plainte d’insecte… zzz… le jeu tour à tour sec et filé des lames claires… zzzzzz… z ! La mort vient sans bruit.

— Minute, la petite Majesté remettra ça en place, dit Huguenin, un mouvement par échelons, de Vienne à Paris…

zzzzzzzzzz…

— Quel âge a-t-il, aujourd’hui ? L’homme à la moustache rouge compta sur ses doigts :

— 1811,1822. Onze de vingt-deux, demeure onze ; il a onze ans.

— Petitot…

— Joli comme une bande de filles, c’est un astre, et il monte à cheval comme Curély.

zzz… zz… z !

Goglu, qui avait bouché la porte, regarda Doguereau :

— Il tient sa garde ; ça se masse. Mon lieutenant, dit-il à Triaire, peut-on prendre votre pas ?

— Le gauche, toujours, dit Huguenin ; nous n’avons pas de secrets pour un poilu de l’ex-Garde. Ton capitaine a-t-il des nouvelles du roi de Rome ?

— Que je vous se raconte, chuchota Goglu tristement : il est malade.

— Hein !

zzzzz…

— Nous le savons par Coutillot. Ah ! continua-t-il en colère, le fils d’un homme qui appelait la France le Paradis des Braves…

— Ma chemise, dit la voix de Doguereau.

Comme ils se retournaient, deux bras se levèrent ; une lame brilla hors d’un dos, et ils entendirent une épée tomber.

— Les frusques à mon capitaine, dit Goglu.

Le docteur et les deux ultras se précipitèrent sur le blessé. Doguereau qui se rhabillait s’approcha d’Huguenin :

— Je t’écoutais pendant la ferraille. Vous parliez du Petit à quatre pas des aristocrates. Dorénavant, sourdinez. Où allez-vous ce soir ?

— À la Régence. Un piquet.

L’index au bord du chapeau, militairement boutonnés, ils se retournèrent :

— Nous avons l’honneur, messieurs…

Une rigole rouge filait entre leurs talons, vers la porte. Ils allumèrent quatre cigares de la régie, et montèrent dans le berlingot.

— Et paraît qu’il ne dit plus rien, qu’il est, comme on appelle, triste ? demanda Huguenin qui pensait toujours au roi de Rome.

— Il pleure.

La moustache rouge et l’amputé tressaillirent.

— Pourquoi ?

— Des histoires… On le surveille, on le tracasse, on lui défend ses joujoux.

— Joujoux ?

— Des choses qu’il joue avec ; jouer, joujoux, expliqua Goglu.

Triaire, tourmenté, saisit sa moustache :

— Jouer ? mais enfin, qu’est-ce qu’il a ?

— … Langueur, dit laconiquement Doguereau.

Comprirent-ils ? Ce mal inconnu à l’ex-Garde les épouvanta sourdement. Rangés sur les banquettes, Huguenin, Triaire et l’ordonnance ne soufflaient plus. À la fin, leurs crânes plièrent, s’unirent, ils pensaient au petit roi de Rome. Et tandis que le berlingot galopait, accoudés sur leurs genoux, le cigare éteint et l’âme en Autriche, ils s’immobilisèrent sur ce mot : langueur…, comme de pauvres femmes sur un berceau.

IV

LES CONTREPOISONS DU MAJOR

Deux jours après, Doguereau, escorté de son ordonnance, entra au n° 9 de la rue Maubuée pour aller voir le commandant Coutillot ; les deux hommes s’arrêtèrent au quatrième étage, à l’extrémité d’un corridor à trois coudes qui puait la limaille et le cuir :

— Ce n’est pas l’Espagne et ses jasmins, dit le capitaine.

— Je paie moins cher le loyer, grogna le Major. Qu’est-ce qui vous amène ?

Goglu se boucha un œil :

— On vient d’en tasser un autre.

— Plus bas… fit Coutillot. Vous travaillez donc toujours dans les redingotes de sapin ?

— Le Breuilly qui a dénoncé le camarade Fouré ne trébuchera plus dans nos cannes, dit Doguereau, il est en train de faire de l’herbe au Père-Lachaise.

— Je le savais, dit Coutillot, le colonel est venu ce matin. Mais il ne fallait pas se battre avec cet ultra ; c’est une imprudence. Si vous m’aviez prévenu, je vous aurais dit que notre colonel était amoureux de sa maîtresse, une nommée Lise qui a chanté dans un opéra du Gymnase, il y a deux ans.

Les yeux de Doguereau s’incendièrent :

— Tu parades !

Coutillot recueillait dans un bol les miettes de pain sèches de son dîner.

— Au fait, reprit sourdement le capitaine, qu’est-ce que ça peut nous faire que le colonel soit l’amant d’une petite actrice ? L’essentiel est que Breuilly soit mort. C’était un ultra dangereux : du poumon, du campé, de l’esprit, du flair. S’il avait vécu, nous y étions jusqu’au manche ; il nous envoyait cette femme pour farfouiller dans le complot, et trois cents bougres allaient à la « réserve ». Mais j’ai cassé la ficelle, le pantin ne bougera plus.

— L’enfant est vindicative, elle jure de venger son garde.

Doguereau haussa les épaules.

— Une femme…

— La faiblesse est forte, dit le major. N’est-ce pas un enfant de dix ans qui a suscité nos énergies ? Je ne suis dans votre conspiration que par amour pour le roi de Rome.

— Bah ! dit le rude Doguereau ; à la première occasion, je me débarrasse de cette gale d’un coup de griffe. Bougre de foutres ! toucher presque au but, et forcé de s’asseoir ! (Il prit sa canne.) Comment va le blondin ? As-tu d’autres nouvelles ?

— Toujours triste, langueur… Chambuque a dû lui faire passer mes biscuits, mais il n’est pas encore revenu de Vienne. Dans huit jours…

— Tu prépares encore d’autres remèdes ?

— Oui.

*

Qu’était-ce que ce Major ?

À la fois un soldat, une mère, un fou. Il y a des hommes dont on pourrait peindre avec ces seuls mots le corps, le cœur et la tête. Jamais solitaire ne vécut en meilleure intelligence avec ses passions : il les faisait se lever, se coucher. De 1817 à 1819, Coutillot, entre ces trois tigres, ne se révéla aux voisins par aucun bruit.

On disait dans la maison : « C’est un rentier qui nourrit un terne à la loterie ». Le jour où on aperçut ce militaire le quartier en parla, ses yeux avaient fait peur. Depuis 1820, des gens venaient le voir, entre autres le colonel de Montander et Doguereau. Deux fois par semaine, une femme lui apportait de la nourriture et trompait les curieux en disant à la concierge :

— Monsieur le Professeur travaille trop, ça lui a donné des chagrins ; il ne veut plus voir que ses amis.

Coutillot recevait le propriétaire dans le corridor pour lui payer le loyer. Ses fenêtres étaient closes le jour, la nuit. Rien des orages de cette âme ne pénétrait les murs de la maison, si résonnante cependant qu’on y eût entendu bouger une idée. Enfermé, collé plutôt dans sa chambre, le Major semblait y vivre l’existence insensible d’un animalcule, d’un végétal, d’une onde de silence.

Cette vie énorme, ramassée sur elle-même, dont les ardeurs endiguées par la réflexion cherchaient une issue, trouva sa liberté dans une idée fixe. Cinq ou six mots, dès lors, lui tinrent lieu de bibliothèque, furent son souvenir et son devenir : On veut empoisonner le Roi de Rome. Cette idée mangea sa cervelle, prit la place de son intelligence, et doucement, il devint fou.

Ex-homme de lutte, à cheval sur cette terreur, Coutillot se sentit revenu aux grandes batailles ; il galopa dans l’illusion, et n’en vit jamais les limites, car le rêve ressuscite le rêve, et tout est dans tout. Servi par ses seules ressources, le montant de sa demi-solde et sa croix, isolé, patient, il se mit ingénument à fabriquer des contrepoisons pour l’Enfant qui languissait à Tyroler-Hauss et s’amusait dans sa campagne « à creuser des îles », des îles à l’image de la Corse et de Saint-Hélène.

Enfiévré de violents soupçons, le soldat pensa tout d’abord aux empoisonnements acides, corrosifs, âcres. Ayant appris que le Roi de Rome se plaignait de brûlures à l’estomac et qu’il vomissait fréquemment, le Major fit venir deux demi-solde et leur présenta son idée, mot à mot, comme à la brochette. C’étaient deux têtes dures ; mais une fois l’idée entrée, ils partirent sans hésitation à Schœnbrünn pour conseiller au prince « le lait, l’huile et le blanc d’œuf ». Cet enfantillage devint sublime par la mort de l’un d’eux, Lamy, du 5e dragons, décoré à Ulm, qu’un molosse étrangla ; et le survivant Chambuque se présenta seul au rapport.

— Je viens de vivre quatre mois de mistoufle, mon commandant.

— L’as-tu vu ?

— Ce n’était pas possible. Lamy s’est tué en sautant d’une grille, et la garde du château a tiré sur moi. Je me suis défilé de Vienne le lendemain matin, et il m’a fallu un déguisement.

— Tu sais l’allemand, que dit-on là-bas ?

— On ne croit pas comme nous au poison.

Coutillot eut un regard de fureur.

— Ou alors, rectifia Chambuque en devinant le Major, on l’empoisonnerait peut-être peu à peu.

— Sans laisser de traces. Chambuque, tu es un garçon de valeur ! cria le fou. Suis-je niais ! je n’y pensais pas ; les poisons lents

Coutillot s’immobilisa une semaine sur ces mots terribles : l’opium, la belladone, la ciguë. Il avait la divination des mères et quelques lectures ; par ce moyen, à la façon des sauvages qui frottent deux morceaux de bois il se fit sa science, opposa le pavot à la belladone et le café à l’opium. Mais restait un autre antidote ; il en voulut faire l’épreuve. On savait que le Roi de Rome, prostré des journées entières, et tracassé par ses premiers professeurs, le conseiller aulique Sommaruga et le colonel du génie Schindler, n’avait plus la force, parfois, de lever ses mains transparentes, ni d’ouvrir ses yeux, ternes comme deux brins de vitre brisée. Coutillot songea qu’il se mourait de la ciguë, et s’empoisonna pour s’étudier. La dose qu’il prit le jeta par terre.

« Comment le guérirai-je ? » pensa le fou.

Le remède qu’il employa fut aussi violent : la strychnine de la noix vomique affola ses gestes et le conduisit à la Régence, où ce balbutiant casanier hurla un retentissant : « Vive l’empereur ! » dans la cravate d’un ultra qu’il « descendit » vingt-quatre heures après sans dérager. Il mit le remède en flacons, et convoqua son soldat.

Mais Montander, épouvanté par ce frénétisme, avait averti Chambuque. Le demi-solde écouta le fou qui lui faisait le tracé du palais de Schœnbrünn : tu entends… Schœnbrünn… cette fois-ci, tu y entreras…

— J’y entrerai, dit doucement Chambuque.

— … et tu lui remettras cette fiole. Tu ne te feras pas prendre, au moins !

— J’ai la clé de mon œil, se vanta Chambuque. C’est tout, mon commandant ?

— Oui.

Et il alla remettre la fiole au colonel.

Coutillot, dont les imprudences pouvaient tout perdre, fut observé. Aucun de ces hommes n’osa lui faire de reproches, et au lieu de désenchanter cette âme on la trompa. Chambuque, stylé par les demi-solde, resta quatre mois à Lyon pour y travailler sourdement les troupes, et retourna vers Coutillot qui, pâle comme un devin, dressé sur le seuil de sa porte ouverte, l’avait entendu marcher dans le Marais, traverser la rue Maubuée, s’arrêter devant la maison, gravir le noir escalier :

— Vite ! Parle ! Eh bien ?

— Il a le remède, et ça n’a pas été sans peine. Soupçonné, surveillé, suivi ; des agents partout. Je peux dire que j’ai vu la Blafarde plus d’une fois, mais le sapin m’est contraire. Enfin, ça y est ; le Petit a mis la chose dans son paletot ; il a dit :

« — Tu remercieras ton Commandant ». Les larmes sortirent de Coutillot.

— Comment l’as-tu trouvé ?

— C’est justement ça que je voulais vous dire. Nous faisons fausse route ; c’est pas de poison qu’il est malade, souffla Chambuque, c’est « manque de sang ». Ah ! si l’ex-Garde pouvait se faire saigner ! Il perd ses forces ; il marche dans les jardins qu’on dirait un vieux, et quand il rit c’est comme une petite fille.

Avec l’ardeur des déments, Coutillot happa l’idée, y appliqua sa fièvre ; et une phrase, tout à coup, raya son cœur. Il se souvint d’avoir lu dans un petit Horace, en Égypte, que la sorcière Canidie, pour donner de la force à ses amants, leur servait à sa table des testicules de poulains ; cette phrase fut une résurrection, et les anges rassemblés autour de cette âme comme à une école ne sourirent même pas : Coutillot n’était plus major de la Garde, c’était une mère qui voulait sauver son enfant. Il recruta les anciens de la Grande-Armée qui depuis le licenciement labouraient autour de Paris, et à la saison, quand le moment venait de châtrer les coqs, des paysans membrus, aux favoris en côtelettes, montaient jusqu’à sa chambre, débricolaient leurs paniers, allumaient des pipes, et bavardaient pendant une heure du Caporal et de son blondin. Coutillot les payait d’espoirs, se levait ; ils faisaient le salut militaire, défilaient devant la loge, l’air bête, en faisant traîner leurs sabots ; mais quelqu’un, soulevant ces blouses, eût vu des rubans : ces terreux étaient du « Métier ». Depuis trois mois, le Major transformait sa chambre ; il avait relégué l’ancien attirail, les fioles, les flacons de toutes formes aux eaux lumineuses, et avait installé un four. De nouveaux outils, un appareil à distiller, de la farine, un pilon, deux seaux plein de sucre s’accumulaient dans les coins. Des biscuits, des pains, des liqueurs sortirent de cet atelier de démence ; le colonel et Doguereau tremblèrent. Chambuque simula, comme auparavant, des entrevues avec le Petit ; et de temps en temps le Roi de Rome mandait à Coutillot qu’il « allait mieux ». Le Major ne dormait plus, mangeait un pain d’un sou à midi, et ne voulait rien accepter. Devant ce cadavre, on faisait silence. Montander, Doguereau, Goglu savaient comment on souffre par amour ; chacun d’eux avait son enfer, attirant comme un paradis : Montander aimait Lise, Doguereau la gloire et Goglu son capitaine. À la fin, Coutillot devint si maigre qu’on put suivre sur sa redingote l’agitation de son cœur. Si cet homme ne manifesta jamais le désir d’un voyage à Vienne, c’est qu’il communiquait réellement avec le malade. Il s’étonnait que ses remèdes fussent si longtemps en route ; pour lui, la distance n’existait pas entre l’Autriche et la rue Maubuée ; son œil dissolvait la matière, annulait le temps, l’espace, et par une chaîne ininterrompue d’invisibles intermédiaires, il entendait respirer son fils, il voyait son Roi.

V

M. FORTUNAT ACTIONNAIRE

Doguereau avait aussi un ami, ex-sous-lieutenant aux Grenadiers de la Garde, chevalier de l’Empire et officier de la Légion d’honneur, qui vivait faubourg Saint-Antoine dans son trou, comme un vieux rat campagnol, en grignotant sa demi-solde, sa croix, plus trois mille écus rapportés du sac d’un couvent de Villa-Major. Il est indispensable, pour la beauté du complot, de dire les petites choses qui se passèrent en quelques mois dans cette grande âme.

La vie de monsieur Fortunat semblait réglée comme jadis, par des sonneries militaires. Il partait chaque matin de sa maison, du pied gauche, et faisait un demi-à-droite, au bout de cinquante pas, pour pousser la porte d’un café où sa vie silencieuse errait, d’une table à l’autre, en considérant les joueurs. Il attachait à midi une serviette sous son menton, et se faisait servir du gras-double ; c’était à peu près chaque jour l’unique menu. De deux à trois, pour digérer, il s’en allait voir dans les impasses ses amis du Meuble, la « pratique », les anciens de l’Immortelle qui avaient fait du copeau dans les rangs anglais, de 1813 à 1815, et bavardait avec eux. Il dînait à six heures, et lisait le Constitutionnel.

Si on parlait de l’Empereur, il levait la tête ; si on disait du mal de l’Empire, il ne se fâchait pas, souriait ; et on pouvait alors admirer ses dents nettes, rangées comme une section, des dents de soldat nettoyées par le biscuit dur et l’eau pure. Ses gestes étaient exacts, méthodiques ; il avait l’air d’une machine qui a vieilli sans servir. Son chapeau, à force de soins, paraissait neuf, et son habit de drap, sa cravate à côtes n’avaient pas la moindre souillure. Il boitait un peu « de la gauche ». Pour donner une idée de la tranquillité de cet homme, il suffît de rappeler qu’après Saragosse, ayant eu la jambe traversée, un limonadier du derrière (jamais il n’avait pu dire médecin-major) lui charcuta le genou pendant une heure sans qu’il dît un mot. Impatienté à la fin, comme il demandait :

— Que faites-vous donc ?

— Nous cherchons la balle.

— Arrêtez-vous, dit-il, je l’ai dans ma poche.

— Jamais il ne s’échauffait. Très bien habillé, sec et coquet, il faisait tout sans bruit, avec sagesse, précision, lenteur. Pesait-il ? Était-ce un homme qui poussait la porte du café, ou un souffle ? Il y entrait, sans qu’un nez se levât, s’asseyait sur la banquette, et après deux ou trois saluts, y gardait, luisant, l’immobilité d’une image.

À l’époque où la conspiration recruta, c’est-à-dire vers 1820, le colonel de Montander alla trouver Coutillot, qui préleva sur sa demi-solde une part destinée aux voyages à Vienne et à la corruption des troupes. Pour aider à cette propagande Coutillot se gêna, mais le sous-lieutenant qu’il alla trouver se dépouilla tout à fait : il donna les deux mille écus qui restaient du couvent d’Espagne et ne se découvrit, pour « fendre l’air », que dix sous par jour. « Avec un peu d’ordre… » pensa M. Fortunat.

Cette quotidienne dépense, désormais, régla ses fantaisies : le cireur de la Bastille qui lui vernissait ses bottes, deux sous ; la demi-tasse de huit heures, six sous ; un mendiant, rue de Charonne, qui avait fait avec lui l’an V, et un petit cigare de la régie, chacun un sou, total : cinquante centimes. Avec ces dix sous, M. Fortunat satisfit pendant un semestre à de grands devoirs sociaux : la tenue et la générosité.

Cependant, la conspiration réclamait des secours. Les hommes de l’active qu’on « travaillait » politiquement, fallait-il pas les éblouir, les acheter ? On citait des exemples : un maréchal-des-logis chef, à Épinal, pour passer de Louis XVIII au Roi de Rome, avait demandé quarante francs ; de simples soldats s’affiliaient pour cent sous. Cent sous pour un danger de mort, c’était encore brave. Une foule adhérait déjà, mais il fallait se presser. Chaque demi-solde fit appel à ses amis et Doguereau, préoccupé, alla revoir M. Fortunat :

— Un dernier effort, mon vieux, c’est pour le Petit. Ce que tu donnes te sera rendu. Quand il viendra, il nous fera mettre tous sur un rang, nous serons ses cousins-germains. Les…

— On appelle ça, dans le civil, être actionnaire.

— Comme tu voudras. Combien as-tu de « cartouches » ? fit mystérieusement le capitaine.

— Plus que deux cent vingt francs, mais c’est le gésier que tu m’empoignes. Les voilà, pars vite !

Et le drame commença.

Cette importante mise, en dévalisant le grenadier, réduisait le total de ses fantaisies quotidiennes à cinq sous. Le lendemain de cette entrevue qui laissa dans l’âme de M. Fortunat des lueurs sinistres, l’ex-militaire nettoya ses souliers lui-même en s’aidant de bouts d’allumettes, descendit rue de Charonne, donna son sou au vieux de l’an V, fit un déjeuner funèbre (ça ne passait pas, le gras-double était en coton), sortit pour aller flâner, s’arrêta comme d’habitude au seuil du bureau de tabac ; mais ayant découvert dans le fond de sa poche les tristes quatre sous qui lui restaient, reboutonna sa redingote et repartit en sifflant un air militaire, pour changer d’idée ou tromper plutôt sa moustache. Ce cigare « raté » l’impressionna.

— Monseigneur le duc de Reichstadt me remboursera en havanes, pensa-t-il.

Il dîna sans oser un mot, comme si des yeux féroces l’observaient, plia timidement sa serviette en éventail et demanda sa demi-tasse. On la lui apporta toute chaude, avec le flacon de cognac.

Il but, songeant au complot. Réussiront-ils ? Un souffle de mort, léger, passa dans son cœur : « S’ils ratent l’affaire, je descends la garde avec eux ; l’argent que j’ai donné me fait complice ». Mais la perte du cigare l’occupait durement ; son nez tomba dans la tasse, et, il en huma la fumée, fumée… se dit-il je fumais, je fumerais, je ne fumerai plus. Et machinalement ses lèvres s’avancèrent, pour mouiller le cigare absent.

— Monsieur Fortunat, dit une voix, le Constitutionnel.

Il le prit, essaya de lire : les lettres frétillaient comme des vers noirs et le froissement du papier lui parut aigre ; il saisit le flacon.

Mais comme il allait verser, selon sa coutume, jusqu’à la ligne 1, le mouvement qu’il fit remua les sous dans sa poche. La demi-tasse, vingt centimes, et sans cognac – sans cognac…

Il se mit à suer, pâle. Les murs bougeaient. Cet homme qui était descendu à cheval dans les caves de Catalogne, et avait plongé ses bottes, après Iéna, dans les vieux tonneaux de Dantzig, regarda autour de lui en tremblant… La patronne, béate, dormait sous un laurier ; le garçon lisait ; un habitué curait ses ongles. Preste, M. Fortunat versa jusqu’à la ligne 1, et comme un brin d’air soulevait le journal, il crut à un grand désordre et que la police venait l’arrêter…

Mais personne ne bougeant, il épia encore, saisit la carafe, et extraordinairement agité remplaça le cognac versé par autant d’eau. Ce forfait l’allongea contre la banquette ; il mit cinq minutes à ressusciter.

— Comme on me porte chaque fois un flacon neuf, pensa-t-il, mon cognac, ainsi, ne me coûtera rien. Au retour de l’Empereur et à la santé du Petit ! C’est pour eux que je fais du « chapard ».

Première conquête sur « le civil ». M. Fortunat, le lendemain, se leva très crâne :

— Les opérations d’aujourd’hui seront identiques. Patara, pan tzim !

Il frotta énergiquement ses souliers, sortit, donna au grognard, et le chapeau sur une tempe alla déjeuner. Le gras-double était d’un jus !

— Belle journée, dit-il au patron.

Il mit sa canne au port d’armes, arpenta le faubourg, salua les uns et les autres, dépassa le bureau de régie, volontairement distrait, en expulsant de petits crachats orgueilleux. Pour qui eût demandé : Vous ne fumez plus ? il avait la réponse prête : C’est pour mes dents. L’ex-grenadier dîna de bon appétit, et au dessert :

— Ma demi-tasse !

Comme on ne se pressait pas, il rejeta le col de sa redingote :

— Demi-tasse ! ho ! ho !

On la lui apporta. Il la but, gourmand, plein de lenteur.

— Attention, se dit-il. Pour charger…

Rien d’insolite.

— Marche !…

Et il versa comme la veille jusqu’au 1.

— Attention… répéta-t-il.

Rien encore.

— Chargez !

Et avec la carafe il remplit le flacon. Lorsqu’il fut dehors, la patronne dit à son mari :

— Qu’est-ce qu’il faut lui faire ? Je ne voudrais pas le renvoyer, c’est un brave homme. S’il prend notre cognac, c’est qu’il ne peut plus le payer. Une demi-solde de quatre sous !… Bah !

Le lendemain soir, on lui apporta le flacon, mais c’était celui de la veille, intact. M. Fortunat, candide, flibusta encore les pékins.

Le quatrième soir, même flacon, même jeu.

Le cinquième, le sixième, le septième soir la scène recommença.

Le huitième soir il se dit : « Ce cognac est fade ».

Le neuvième, stupéfait, il bluta l’alcool, à petits coups de lèvres, comme eût fait un dégustateur :

— Il se décolore… on dirait qu’il a perdu son bouquet.

À force de le remplacer par de l’eau, le cognac, peu à peu, était devenu tout blanc. Il le but quand même et hocha la tête.

Mais le dixième soir ce fut de l’eau, de l’eau froide, pure, inflexible. Alors, un soupçon le traversa. Le nez dans sa demi-tasse, il aperçut l’œil du patron, fixe, un peu goguenard, qui suivait ses gestes… C’en fut assez, il comprit. S’il ne tomba pas, c’est qu’il n’avait plus à tomber ; ses quatre-vingts batailles le soutinrent :

— Voici… vingt centimes.

Orgueilleux, il voulut ne pas « avoir l’air ».

— Vous avez de l’argent d’État, dit-il au patron. Écoutez un bon conseil : On va conquérir l’Espagne et délivrer Ferdinand VII ; ainsi l’année prochaine les rentes dépasseront le pair. Mon chapeau, ma canne.

Il quitta l’estaminet, chancelant. Le garçon sortit pour le voir. Au loin, M. Fortunat sifflait, mais si fin…

Et on ne le revit plus.

Il avait déménagé. Il s’en alla dans l’inconnu, derrière la Bastille, au bout d’une impasse noire où les demi-solde, sans crainte, continuèrent à lui demander de temps à autre quelque pièce d’or, ce qu’il pouvait donner, de la monnaie, presque rien. Au moins ceux-là ne trompaient pas, ils puaient la misère, et jusqu’au dernier centime les fonds passaient à la « Cause ». Doguereau et le Major lui rendaient visite fréquemment. Comme il hésitait un matin à lâcher ses derniers vingt sous, Coutillot, silencieux, enfila ses doigts dans les trous de son pantalon, dérobés par un « rapiéçage » qui consistait à peindre sur la chair, à l’encre, les endroits révélés par les déchirures, et le grenadier donna son argent. Il était devenu peu à peu très pauvre.

— Si c’est pour l’Empereur et son Fils, parfait. Cependant, avoua-t-il, faut bien que je m’achète une redingote (il était toujours très soigné).

— Est-ce que je m’habille ? dit froidement Doguereau.

— Je ne dis pas, mais, pour vivre, un tas de petites choses sont nécessaires, de la nourriture…

— Est-ce que je mange ?

— … De quoi s’habiller…

— Est-ce que je suis beau ?

— … Un peu de cosmétique, de la pommade, par exemple…

— Est-ce que je sens bon ? Assez de fouteries ! grogna le capitaine, nous sommes toujours de la Garde, quoique civils.

Et M. Fortunat, intimidé par ce raisonnement, ne broncha plus. Le type de cet admirable actionnaire foisonnait alors en France, c’était de la fidélité en chiendent. Les humbles offrandes de milliers d’hommes, réunies par le Comité secret, destinées aux frais de voyage, de séjour dans les garnisons et aux règlements de voitures pour les duels, servaient en grande partie à l’achat des consciences de l’armée royale. Spectacle émouvant. Pour servir un complot qui ordonnait de rompre avec tout bien-être, ces conquérants de l’Europe tremblaient de vaincre une manie : un cigare d’un sou, un verre de mauvais cognac défendus provoquaient chaque jour des scènes d’arrachements. L’admiration qu’on leur doit de ces minuscules triomphes est d’une qualité plus haute que celle qu’ils méritèrent à Eylau où la mort les entendit rire.

VI

UNE LEÇON D’ARMES

Lorsque les appointements du trimestre étaient épuisés, dans les rares jours que les demi-solde passaient dans leurs chambres, qu’y faisaient-ils ? Lire n’était pas de leur goût, et le plaisir des cartes ne durait pas. Sauf Coutillot qui, sans cesse, fabriquait des pâtes et des liqueurs, la plupart de ces soldats, renfermés chez eux, y aiguisaient dans la solitude leurs pensées exterminatrices. Doguereau, Triaire et Goglu « faisaient des armes ».

C’était beau et lugubre de les voir se mettre dès le matin en manches de chemise, la poitrine couverte d’un vieux gilet de réforme en loques, et par n’importe quel temps ferrailler sans pauses, ahaner, geindre, bondir, suer, râler leurs coups, les entremêler de jurons, d’onomatopées militaires, d’insultes aux royalistes, et couvrir du fracas des lames l’enveloppante vie de Paris :

— Feinte de une deux en marchant ; si je me battais contre toi, disait Triaire, je te piperais par ton « manque de jambes » ; j’avance… battement dégagé sur ton bras tendu ; hein ! te voilà forcé de rompre… Faut-il qu’un aristocrate soit mazette, aucun ne t’a encore pris par là !

— Bougres de foutres ! haletait Doguereau, et moi je te ressaisis ! riposte droite, v’lan ! contre-riposte en quarte, pan ! un temps, un doublé dessous, paf ! Nom d’un foutre ! on ne me tasse pas aussi vite, à moi ! Tiens, cligne-moi c’t’attaque de volée, est-ce net ? Et tiens : une riposte par une deux après contre de quarte coupé de volée ! Et tiens encore : une riposte en sixte après parade de seconde !

Les épées se baissaient :

— Par obéissance, disait Triaire.

— Et va te recoudre, blaguait Doguereau.

Les tiraillements de la faim, de la soif, l’intolérable supplice de cette captivité sans le sou avivaient les blessures de leur amour-propre. Après chaque coup douteux réclamé par Doguereau d’abord, puis par Triaire, ils se rapprochaient frémissants, nez à nez, le souffle dans le souffle, si près, même, qu’ils eussent pu cogner leurs dents, et se lançaient, s’écrasaient aux yeux les grands blasphèmes des bivacs. Quoique camarades, ils ne se ménageaient pas ; de petites flammes rageuses crépitaient aux coins de leurs prunelles ; et immenses, emplissant la chambre de leur force et de leur colère, ils se défiaient comme deux armées. Des « tonnerres » éclataient, farouches, dans leurs voix, les « mille foutres de foutres » et les « cent mille bougres de millions de bougres » se précipitaient de leurs gorges comme des démons révoltés ; leurs gestes, tour à tour, semblaient des massues dardées, d’effrayants pilons retombants, des zigzags de fouets :

— Je t’ai touché après une riposte de sixte !

— Non !

— Si ! Mille bougres de mille foutres ! tu ne sais pas tirer ! hurlait Doguereau, tu as du foin dans le sang ! je rencontre toujours de ton sacré fer dans mes feintes !

— Oui, répondait Triaire, tu as une belle main, mais je ne te donne pas ce coup-là, tu entends ! J’ai fait avant ta riposte de sixte un enveloppement de septime qui est arrivé.

— Il est arrivé ! tu dis qu’il est arrivé ?

— Oui.

— Non !

— Si !

— Tu mens !

— Je recommencerais !

— Je t’en défie.

— En garde.

— La belle !

— Marche ! »

Et sous leurs fentes furieuses, trépidée par ces bonds d’orangs, d’étage en étage la maison grondait !

Chaque jour ainsi : ces leçons préparaient leurs duels. Tant que durait la misère, ces hommes restaient bouclés, harassaient leur ventre de clameurs et en chassaient la fringale. Une croûte, au milieu du jour, suffisait à ces grosses vies dévorantes, un verre sur ce brasier l’étouffait jusqu’au lendemain. Mais une fois chez le capitaine, lame au poing, Triaire ouvrait la dispute :

— J’ai comme une envie d’essayer un coup, la semaine prochaine, avec l’ultra qui me passera par les pattes ; fameux ! prends la garde.

L’acier du fleuret, mince, lui sifflait aux doigts, s’abattait ; et Doguereau après la parade recommençait ses critiques :

— Jeu mobile d’attaque en marchant, mauvais ! faut faire « de la mort » sans bouger d’un pas ; je te renvoie : tu romps. Je m’en fous bien que t’aies besoin de danser ; je ne bronche jamais, moi, je me fais des racines, mes clous de bottes ont vingt mètres en terre. Et regarde-moi ce coulé coupé d’autor’ : tu serais en peau que t’en saignerais ; v’lan ! v’lan ! v’lan ! je crève ta tapisserie de parades par une deux ! par une deux ! par une deux ! Trop bas ! Riposte de quarte : touch ! – Deux appels ; et ne fais plus le malin !

Triaire, évidemment, était le moins fort, – mais ce jour-là il se fâcha. Les « fâcheries » de ces hommes étaient des tempêtes.

— On ne tire pas comme ça !

— Hein ?

— Tu ferrailles comme un hanneton, et c’est Triaire qui te le dit ! Tu casses tous mes coups par tes « embrouillages ! »

— À l’école, dit froidement Doguereau. Le poil de Triaire se crispa, sauvage, comme du crin sur un feu. Le sang vint à sa tête, net, et ses cicatrices apparurent, blanc sur pourpre :

— À quelle école ? Si c’est à la tienne ! je serais battu en trois secondes ! Ce n’est pas étonnant que tu ne sois jamais blessé avec ce jeu !

Affolé, il oublia tout, l’âge, le grade de Doguereau. Le fleuret tordu à son poing, il vomit des injures rouges :

— Tu me ferais plaindre les ultras ! Et tu prétends que tu sais te battre ! Ce ne sont pas des duels que tes rencontres, dis plutôt des assass…

La main de Doguereau, sèche, lui écrasa le mot dans le gosier avec la bave et la langue. Doguereau qui avait fait un pas s’était dressé soudain, effrayant :

— Voilà un demi-mot de trop.

Sa voix blanche, sans haine, s’éleva doucement :

— Goglu, les épées du premier trophée, à coquilles noires. Ôte les bouchons. Jettes-en une à Triaire. Bien, mon ami.

Son gilet tomba :

— Je suis à vous, lieutenant.

Mais comme ils se mettaient en garde, tout à coup, de derrière un nuage, le vaste soleil apparut ! Il entra dans la chambre, il sembla s’avancer entre les deux hommes, médiateur grandiose, et pâles les deux soldats s’arrêtèrent.

S’observaient-ils ? Cet arrêt fut-il un défi, la pause qui précède les combats mortels ? Ce fut autrement sublime. Ce que nos âmes pressentent, eux l’aperçurent, car pour les soldats et les saints le Mystère se fait visible et prend chair. Les ondes du soleil comme un drapeau d’or resplendirent entre eux, et immobiles, muets, l’épée basse, voici ce qu’ils y virent ensemble de lointainement gigantesque :

La Garde.

De grands régiments carrés comme la volonté, d’hommes jeunes, en belle tenue, appelés Immortels par la mort elle-même et qui escortaient une ombre.

Un fantôme d’homme sur le spectre d’un cheval marchait devant eux, la main sur son cœur ; et l’Aigle d’une loque où se lisaient Vienne, Madrid, Berlin, Venise, Varsovie, Moscou resplendissait sur le fantôme, comme sa Pensée.

Derrière cette Aigle et ce passant, toute une armée défilait dans un tohu-bohu, dans un indicible torrent de roues, de pelisses, de sabres, de shapska, de crinières, – et de cette immense colonne, tournés vers les deux amis, des bras leur faisaient de fraternels signes !

Puis le soleil s’effaça, et l’impériale vision insensiblement s’éteignit…

L’un en face de l’autre, quoique séparés seulement de la longueur d’une lame, c’était entre les deux hommes, maintenant comme un espace de vingt années, tout l’Empire. Ils se regardèrent de loin à travers cette gloire… et l’épée de Doguereau tomba :

— Compris.

— Moi aussi, murmura Triaire.

Une même clarté divinisait leurs yeux.

— Nous faisions du propre ! Les camarades ont beau être morts, ils nous regardent. Deux amis de l’Empereur se battre ensemble ! On ne pourrait pas se cogner sans blesser du coup l’Immortelle ; nous avons de la Garde sur notre peau, n’y touchons pas, mais j’ai une idée.

Triaire posa son arme.

— Puisqu’il faut tout de même que nous nous battions, dit Doguereau.

— Que nous nous battions, sans nous battre…

— … sans nous battre, eh bien ! laissons la Garde tranquille ; les sales bougres ne manquent pas dans les environs. Service de l’Empereur : battons-nous ensemble, mais chacun avec un ultra.

— Ça peut s’accepter, dit le lieutenant, d’autant plus que j’en connais qui ne tirent pas trop mal.

— Alors, bonne chance, dit Doguereau. Triaire fit un effort :

— Bonsoir.

Et ils se quittèrent dans un bruit de portes.

Quatre jours après, le Constitutionnel révéla que deux officiers du 10e Chasseurs du Gard, régiment dévoué à la famille royale, avaient été tués dans des circonstances tragiques près de Saint-Cloud par deux « brigands de la Loire » (on surnommait ainsi les militaires de l’ancienne Garde). Doguereau s’était amusé d’un coup terrible ; il eût fallu être bien fort pour tromper ce vertigineux enveloppement : deux fois le contre de sixte seconde contre de quarte, et Triaire, excellent élève, à la pointe d’un joli coupé de volée, avait eu la peau du deuxième. Ils ne purent se revoir sans rire :

— Nous sommes donc « morts » tous les deux ?

— Paraît, grogna Triaire.

— Est-ce que ça nous empêchera de recommencer ?

— Quand tu voudras.

— Garçon ! un armagnac pour le lieutenant ! cria Doguereau. Et à la santé de la Garde indivisible.

VII

LE COUP DE CANNE DE TRIAIRE

Se retrouvant, après un demi-siècle de batailles, au milieu d’une France fine, polie, que ne troublait aucun bruit discord, ces soldats ne la comprirent pas, et leurs grosses réclamations, plus d’un coup, éclatèrent dans ce chuchotement. On s’émut : les causeurs du « Château », les blancs de l’émigration, scandalisés, firent parader leur dédain ; l’ex-Garde s’en divertit. Mais comme les paiements de leurs soldes se faisaient de plus en plus rares, qu’ils étaient suivis, jetés en prison, et qu’on fusillait sur eux leur fidélité, libre de toute contrainte, l’Ancienne, peu à peu, reprit ses façons de vivre : chacun, pour se venger, se figura qu’il était, quoique en paix, toujours soldat, en campagne, devant l’ennemi ; – c’était du reste un peu vrai – et à propos de tout, pour rien, par la voie légale : le duel, ces bandes oisives d’ex-militaires se remirent méthodiquement à massacrer.

Outre leurs combats singuliers, ils livraient bataille dans la rue, le soir, non loin des estaminets, contre les bourgeois, les « mauvaises figures du terrain ». Ce surnuméraire de leur épée, c’était la canne.

On ne se représente pas aujourd’hui un demi-solde sans canne, il serait incomplet. Par leur tenue civile et cette canne, ils faisaient un pont d’Histoire, ils reliaient la Restauration à l’Empire, la paix symbolisée par leur chapeau de négociant à la guerre figurée par un jonc plombé qu’ils maniaient comme un sabre. La canne devint un des caractères de leur type, elle fut leur signification, parfois même leur esprit.

Un de ces plus fameux tueurs, après Doguereau, était Triaire. Le lieutenant, brave homme en toutes choses quand on ne lui parlait pas des nobles, s’était fait, de 1814 à 1822, un petit cimetière d’ultras où sa pensée ruminante broutait l’orgueil d’avoir « descendu » en huit ans quatre-vingt-cinq ennemis de l’Empereur. Le colonel de Montander s’en servait comme missionnaire ; le demi-solde était de ceux qui se mêlaient aux jeunes troupes et parlaient politique aux soldats royaux. Triaire n’était pas bavard. On ignore comment il faisait pour embaucher. Mais l’âme a son langage : ses crics, ses serres et ses crochets sont plus forts que toute parole ; elle prend les volontés par la foi. C’est pour récompenser un de ces voyages dans les régiments, où Triaire avait « convaincu » quatre sergents et vingt hommes du 8e de ligne, que le colonel de Montander l’emmena un soir aux Italiens. On jouait Romeo e Giulietta.

— Aimes-tu la musique ?

— La musique ?

Il est impossible d’expliquer l’« informe » qu’évoqua ce mot dans le cervelet de Triaire. Un petit sourire méfiant dressa les cornes de sa moustache :

— La musique ? Parfaitement, la musique !

— Italienne ? demanda Montander distrait.

— Encore un voyage ? (Allons-y tout de même, fit le lieutenant.)

Ces soldats dont les intelligences se boudaient s’assirent le lendemain soir au milieu d’une chambrée de nobles accourus pour la représentation de madame Pasta. Elle arrivait de Turin.

Montander connaissait le monde. Les loges, blanches de femmes, lui envoyèrent quelques saluts d’éventails, et d’un fauteuil de balcon un sourire s’effeuilla, léger. C’était Lise, sa maîtresse. Le colonel ôta son chapeau comme s’il eût vu le maréchal Soult.

Triaire regardait à droite et à gauche. Le mépris retroussa son mufle :

— C’est plein d’ultras, bourré archi.

Enfin, la pièce commença.

Les deux demi-solde s’assirent derrière une bande de précieux coiffés de toupets. L’un, installé devant le colonel à la distance de trois rangs, balançait une tête emmêlée de frisures et parlait précipitamment à ses trois amis : Pasticcio, disait-il. On affectait à cette époque de citer parfois l’italien.

— Que dit la fillette ? demanda Triaire.

— Il dit que la pièce est un pastiche, une imitation, sans doute, de Rossini ou de Portogallo ; cette opinion n’est pas de lui ; mais il parle bien fort.

— Ce moucheron m’embête dit Triaire, sa tête m’empêche de voir ; faudra lui couper sa fièvre. Tu t’amuses ?

— Comment l’entends-tu ?

Le lieutenant désigna la scène.

— Oui, dit le colonel machinal la pièce est parfaite ; il y a de la grâce, de la galanterie noble et passionn…

Dévisageant Triaire, il sourit. Le demi-solde, massé en boule, essayait de comprendre.

— Fini le premier acte, dit Montander ; c’est le rideau. Sortons.

Il laissa le lieutenant et alla voir Lise ; mais elle le congédia. « J’attends ma mère » est le mot des femmes qui attendent un second amant ou que notre présence ennuie.

— Avec qui êtes-vous ?

— Avec un de mes vieux compagnons d’armes, le lieutenant Triaire.

— De l’ex-garde ? dit-elle en souriant.

— Oui.

— Ah !…

— Pourquoi me demandez-vous cela, cœur ?

— Le sais-je ? Partez, je suis inquiète.

Le colonel rejoignit dehors son camarade.

— Je paye une négresse, dit le demi-solde.

Ils se disputèrent au café. Montander ne voulait pas de vin ; il pela une glace.

— Est-ce qu’on revient à la musique ? grogna le lieutenant.

— Oui.

Le jeune « lion », serré d’une redingote à shall, d’un étroit gilet de satin à dessous de cachemire et d’un pantalon de cuir laine pérorait toujours dans son groupe. Montander se sentit gêné ; il perdit trois ou quatre belles notes du chœur qui mélancolise le deuxième acte : Fra l’ombre tacite. Quelqu’un se fâcha pour lui.

— Monsieur, dit le voisin de gauche de Montander à l’élégant, je vous en prie… Il est absurde, au milieu d’une scène, de chanter ainsi à demi-voix.

Quelques têtes se retournèrent.

À l’air Summo Ciel ! le dandy se remit à fredonner ; il accompagnait. Le même voisin de gauche, bonhomme bouffi, se souleva :

— Votre attitude, monsieur, est inqualifiable ! Vous ne paraissez pas m’entendre… Monsieur ! Hé ! Monsieur !

Commencement de trouble. Des visages s’élevèrent : eh… eh… Une voix dit : bravo ! Le jeune homme, lentement, se tourna enfin – avec lui trois rangées d’épaules, – et comme le sillon qu’elles firent découvrait le grave colonel, les deux hommes se regardèrent…

— Est-ce à moi que vous en avez ? dit l’élégant.

L’apoplectique voisin allait répondre… Mais le colonel interpellé sourit. C’était, quand il n’était pas en fureur, un officier de bonnes façons ; il maintint Triaire, et de plus en plus tranquille, sans quitter la scène des yeux :

— Non, mon ami, à madame Pasta seulement qui me prive du plaisir de vous entendre.

Un rire voleta sur quelques fauteuils. Cet incident fut si vif que malgré les têtes tournées la pièce continua. Le jeune homme haussa les épaules, et ne dit plus rien.

— Vous l’avez cloué, souffla le gros voisin à Montander ; mille remerciements, monsieur. Militaire, sans doute ? demanda-t-il au lieutenant.

— Première qualité, grogna Triaire. Mais qu’est-ce que tout ça veut dire ? Faudra que je m’informe…

Le colonel, qui avait des amis dans la salle, se remit bénévolement à suivre la pièce, et le rideau tomba.

Cette scène avait roulé Triaire dans un souterrain d’étonnements. À chaque effort de sa pensée pour comprendre, il butait. Des gens avaient ri, le colonel avait répondu, on avait ri encore, et personne n’avait plus bougé ; il se figura la Garde avilie.

— Je voudrais bien voir le pékin… manière, quoi ! seulement pour le voir.

— Plus bas ! Si tu fais des blagues, on nous serre. Il y a l’œil dans le théâtre. Du reste, il a son compte.

— Tu crois ?

— Tu n’as donc pas entendu ? Tu n’as rien vu ?

— J’ai vu rigoler les ultras.

— Eh bien ?

— C’est bougre assez !

Ce soldat qui ne comprenait pas la plaisanterie regarda par-dessus les têtes, dans le couloir, et aperçut son « pékin ». Montander comprit le geste de Triaire.

— Parfait ; tu vas te faire agrafer par la « Moucharde ». As-tu des papiers chez toi ?

— Aucun.

Lise était partie avant la fin du deuxième acte. « Elle n’aime pas la musique italienne », songea candidement Montander. La foule descendait du foyer pour le troisième acte, mais l’homme aux frisures et ses trois amis y étaient restés. Il n’y avait dans cette salle que deux chaises, deux fauteuils, et les quatre jeunes gens les occupaient ; leurs coiffures dansèrent en voyant venir le soldat :

— Ton « débris », Adolphe !

Le poing sur la cuisse, Triaire fit exécuter un moulinet à sa canne, la planta sur le marbre, tzim ! et la relevant un peu pour montrer le fauteuil :

— Monsieur Adolphe, à mon tour de m’asseoir ; votre tabouret !

Le colonel, à trois pas, souriait comme un père.

— Glorieux restant des Cent-Jours, dit l’élégant, vous…

Il avait à peine dit Cent-Jours que le fauteuil enlevé de terre versait Adolphe.

Aussitôt, fantastiquement rapides, sauvages, les scènes se précipitèrent l’une sur l’autre. On eut à peine le temps de voir :

— Monsieur ! Lâches ! C’est indigne !

Rués vers le « responsable », ils assaillaient le colonel. L’ultra aux frisures debout, l’interpella :

— Vous me jetez cette brute à la tête ! Ces procédés d’Empire…

La canne de Triaire, doucement, le décoiffa :

— Respect aux supérieurs.

Cette insolence, sur lui, rebroussa les quatre colères. Un des jeunes gens lui prit le bras, les deux autres tombèrent sur ses reins, et M. Adolphe s’empara de la canne par le pommeau.

— Voiions, voua… a… yons… dit le lieutenant, – et ses poings de laiton déliaient chacun – eh… pas de bruit.

L’ultra ne lâchait pas le jonc. Il le tordit :

— Ah ! si j’avais une arme !

— Servez ! cria Triaire.

Il tira fortement à lui. La canne était à épée ; une lame brilla sous le feu du lustre.

— Mauvais coup droit, dit l’ex-militaire en parant. Tu charges déjà ? Dégagé, heup !

Une rage poussait l’ultra. Duel stupide, inégal, d’un fer contre un jonc. L’insulté se sentant une arme obéit impulsivement ; mais la forte canne, légère, liait à chaque coup l’épée :

— Faut pas se découvrir comme ça fanfan. Tu romps. Tiens, regarde : faire un coupé dégagé avec une canne, c’est fameux. – Chocnof, ce théâtre ; enfin je m’y amuse !

Il sourit. Puis, pour en finir, vivement :

— Feinte ! C’est du bon ; je te renvoie d’un contre. À la « belle ».

Et levé sur un pied, terrible, la face changée, il annonça :

— Tu te fends, je pare : contre de quarte et septime avec riposte de coupé en pointe volante. Pan !

L’ultra s’abattit, la face mâchée. Triaire planta son gourdin pesant et regarda l’homme étendu :

— Bébé.

Il reprit sa lame, l’enfonça dans le bois et suivit le grand Montander :

— Est-ce bien touché ? Je n’ai pas vu…

— Un mois de charpie. Et motus, vous autres, dit le colonel aux trois hommes ; si on nous pinçait vous seriez esbrouffés plus que nous : une épée contre une canne, petits malheureux !

Ils assurèrent leurs tubes.

Personne…

Alors, tels deux marchands qui détestent veiller tard, bonifaces, ils descendirent et passèrent devant le contrôle, tandis que chuchotait, lointain, le duo du trois : Diague muo bene, si amoureusement caressant.

VIII

LA FOSSE AUX OURS

Depuis le 16 février, des rassemblements se formaient autour des églises, et le peuple, massé devant les portails, y grondait sa prière sociale : « Vive la Liberté ! l’Empereur ! la Nation ! la Charte ! » Ces foules se composaient d’étudiants en droit, en médecine, de l’École de Droit surtout. Indignation juvénile ; elle manifestait contre les jésuites ennemis des idées nouvelles, et reprenant sa séculaire dispute, élargissant son geste de révolte, s’élevait contre l’Église qui voulait reprendre l’Université.

Chaque soir, malgré les détachements de cuirassiers, les églises de Saint-Eustache et de Notre-Dame-des-Bonnes-Nouvelles étaient assaillies. Les étudiants se rassemblaient sur la place Sainte-Geneviève et y défiaient leurs camarades royalistes. Ne pouvant rétablir l’ordre, le Conseil de l’Instruction publique suspendit provisoirement, le 6 mars, les cours de l’École de Droit. Les demi-solde que réconfortaient ces violences sortirent de leurs cafés, la canne au poing, et Paris hurla dans les rues.

Poussée par ces vieux soldats, la bagarre vola partout. Timide d’abord, elle prit des jarrets, des poumons, des reins, des idées jeunes. Cette masse d’agitateurs dont le plus âgé n’avait pas trente ans se répandit, conduite par les demi-solde, non loin de la Faculté, dans le Jardin des Plantes, pour mieux voir venir, au ras des pelouses, le piège, l’enveloppement de la police, les coups de feu. Ultras et républicains, élèves contre élèves s’y livraient des combats sonores, et le grand triomphe était de précipiter le plus d’adversaires dans la fosse à l’ours. Ce n’était néronien que par l’apparence, on savait ce locataire mort depuis six mois. Mais le 6 et le 7 mars une vingtaine de royalistes s’y cassèrent des os, on les retira en plongeant des cordes, et ils s’en allèrent le soir protester à la Quotidienne. Le 8, deux républicains qu’on y avait jetés à leur tour et que plaisantaient d’en haut cent cinquante têtes en bordure allèrent se laver les mains dans l’auge de l’ours mort, et s’étant accroupis au pied du gros arbre commencèrent un joyeux piquet. On les hua, puis on les acclama. Ainsi est la foule.

Le 9 mars, la révolte grosse de cinq cents hommes s’écrasa dans les rues Saint-Germain-des-Prés, Dauphine, traversa le Pont-Neuf, le quai de la Ferraille, balaya les boulevards jusqu’à la porte Saint-Antoine, s’y grossit d’ouvriers, força les portes du Jardin du Roi, et se battit à coups de pierres contre les sabres de la Gendarmerie. Le professeur Thénard, pendant ce temps, faisait son cours de chimie et n’entendait rien. On fit évacuer la salle. Ceux qui justifièrent de leur qualité d’auditeurs purent passer, on arrêta tous les autres. Parmi eux se trouvait un bonhomme à favoris, armé d’une canne dont les rainures du pommeau, extrêmement fines, projetées en ombre sur un mur, y dessinaient Buonaparte ; on lui mit les poucettes.

— Mais je ne m’occupe que de chimie ! cria-t-il. Demandez à monsieur Thénard ; je suis son cours depuis trois ans. Les plantes… leur emploi en médecine… les poisons… Juger un homme sur une canne !

Hop ! on emmena Coutillot.

Quelques demi-solde, évadés, vinrent prévenir le colonel et Doguereau. Montander alla dans le monde, fit agir la droite ; mais le capitaine, rageur, ne pensa qu’à jeter le plus possible d’ultras dans la fosse à l’ours.

Les rassemblements du lendemain, encore plus nombreux, dénotèrent, suivant le langage des journaux du temps, « un principe de révolte et une entreprise particulière de révolution ». De la place Sainte-Geneviève, à trois heures, un torrent chantant de jeunesse descendit, roula. Deux ou trois cents ouvriers du faubourg Saint-Antoine, épars dans le Jardin, défièrent les royalistes : quelqu’un lança un caillou. Une vingtaine de jeunes gens se ruèrent de l’avenue qui fait face au pont, et armés de cannes renversèrent quatre hommes. Des appels, aussitôt, bondirent sous les arbres. Une foule d’ombres raya les grilles. Les tronçons de rassemblements, joints, n’en firent plus que deux ; mais les royalistes avaient le nombre. À ce moment, de la rue Saint-Victor, débouchèrent dans le Jardin les étudiants partis de Sainte-Geneviève ; ils accoururent aux cris de « Vive la Nation ! Nos libertés ! l’Empereur ! » et la mêlée commença.

Un groupe de furieux, dont soixante élèves en Droit, séparés du gros de l’émeute, se démolissaient à coups de cannes, lorsque tout à coup, émergeant, un homme renversé que deux bras suspendaient en l’air fut jeté dans la fosse à l’ours. On le vit, en travers sur le ciel, qui glissait dans le vide… À cette vue, la horde eut un choc ! Les poings se délièrent ; toute vie se culbuta vers la fosse ; en moins de dix secondes une galerie de têtes borda le grand trou…

— À bas le royalo !

— À l’ours l’ultra !

— Vive la Charte ! À bas le Drapeau blanc !

Vite, quoique meurtri, l’homme s’était levé. Il crispa ses poings, et pâle, le cou en arrière, féroce, tournant sur lui pour faire face aux rires :

— Tas de filles ! Lâches ! Cent contre un !

Les injures lui éclataient à la gorge. À la fin, il ne cria plus qu’un cri, monotone :

— Lâches ! Lâches ! Lâches !

— À l’ours ! À bas les traîtres ! Vive la liberté ! l’Université libre !

Soudain… germé on ne sait comment de la foule, un petit vieux se vrilla une place, entre les flancs, et coula sa tête pour voir la fosse. C’en fut assez :

— Tu viens de faire un coup fameux ; c’est l’ami au spencer, l’homme du café de la Régence que tu viens de tasser dans le trou.

— Notre mouchard ?

— Oui.

Une bouillie de mots étouffa Goglu. Il s’empara de son pistolet, et d’un bond de bête fut dans la fosse. Un cri frappa les arbres :

— Encore un ? Qu’est-ce que c’est ? Ultra ? Républicain ? Hé ! là-bas, ton nom ? Pour le Roi ou la Charte ? Crie un peu ?

La voix de Goglu monta de dessous terre :

— Attrape ce pistolet, mouchard, il est chargé. De mon mur au tien. Tir à volonté.

La foule s’impatientait :

— Hé ! l’homme ! ton opinion ? Pour le Roi ou la Charte ?

— Pour l’Empereur, dit Doguereau.

— Messieurs, cet homme que voici est un brave soldat de Sa Majesté Impériale, je le connais ; l’autre est un vil coquin. Moi et mon ordonnance, je devrais dire mon fils, nous en avons depuis longtemps contre ce policier. Un duel serait impossible ici car il y a trop de monde ; ils vont se tirailler dans le trou. Si mon camarade est touché, je reprends aussitôt sa place. Mais en attendant garons-nous de la troupe, surveillons le Jardin, et silence !

Un coup de feu retentit en bas. Doguereau s’installa sur le parapet de la fosse, les pieds pendants :

— J’engage mes jeunes amis à jeter à mon ordonnance trois ou quatre pistolets (second coup de feu), on les leur rendra.

— Personne de touché, dit un étudiant.

— J’en dirai de même à ceux qui sont de mon côté, parla Doguereau. Deux ou trois pistolets, messieurs, et chargés.

Quatre pistolets tombèrent sur Goglu, trois devant le policier. Les phrases du capitaine se posaient, tranquilles, sur l’ordonnance :

— De la sagesse. Lenteur. Ts ! ne te tracasse pas le foie, mon ami. L’épaule droite au mur, cale ton dos. À ton aise, vise.

L’ordonnance tira. Le mouchard frémit, touché à l’épaule. À son tour, le demi-solde attendit la balle, les bras bas. Quatrième coup de feu : quelques pierrettes s’envolèrent.

Alors on se mit à crier :

— Bravo ! À toi ! Un ban pour la Vieille Garde ! Vive l’Empereur !

— … un et indivisible, termina Goglu. Mon capitaine, fit-il en levant la tête, je ne vois plus le point de mire, une pierre m’a sauté dans l’œil.

— Essuie-toi. La saignée détendue. Puisque tu peux t’appuyer, maladroit, vaut mieux avoir le bras raide. Vise comme sur une pipe.

Ce duel, calme comme un jeu de jardin, immobilisait jusqu’aux souffles. Goglu tira. Son adversaire sourit, sauf ; et tels deux témoins qui lassés d’attendre interviennent, sur le bord de leur caveau noir, en retrait dans l’un des murs de la fosse, farouches, les épaules basses et le museau levé, deux énormes ours apparurent…

— Continuons là-haut, murmura le mouchard.

— Tire, dit Goglu. Tu perds ta salive. As-tu compris, mon ami ?

Un râle d’indignation, des bordées de cris s’engouffraient dans le trou, jaillissaient du pavé dans l’air :

— D’où a-t-on retiré ces ours ? Tuons-les ! C’est une lâcheté ! À bas l’Administration !

Quelqu’un hurla :

— C’est pour nous effrayer ! Voilà dix jours qu’on fait des exécutions dans la fosse. Le Préfet y a fait conduire ces ours pour intimider le Quartier. À bas le Gouvernement !

— C’est indigne ! Mort au préfet ! Doguereau se pencha.

— Du calme, mon ami. Glisse à gauche, un peu plus, là… Un œil sur ton tir, l’autre sur tes « voisins ». Nous en avons vu d’autres en Espagne, pas vrai, et fameux. C’est bon à faire des bonnets à poil. Dis donc, il y en a un qui ressemble à Triaire. (Il se fit amical.) Huguenin et Triaire, tes seconds, quoi ! – Vous n’avez plus qu’un coup chacun, attention. Silence ! cria le capitaine à la foule.

Un ours s’étendit ; l’autre, dans un grognement, fit trois pas… Quatre cents angoisses couvèrent Goglu. Le policier tira.

— Rien ? demanda Doguereau.

— Un déchet ; de l’oreille.

— C’est bon. À toi. Ne le rate pas.

L’ours alla au trou d’eau, lapa un coup, souffla vers la foule, et lourd trotta vers Goglu. L’ordonnance en train de viser ne bougea pas.

— Étouffe ton cœur, dit le capitaine.

L’ours eut un grand grognement. On entendit dans le silence, au loin, une petite voix de fille qui chantait du côté de la rue Saint-Victor. Le policier, blême, cligne ses yeux… Comme il les rouvrait, sa cervelle sauta.

— Remonte par cette corde, dit Doguereau.

— Vive l’ancienne Armée ! hurlait la foule. Vive l’Empereur ! Vivent ses demi-solde !

Tirée par cent poings, la corde ramena Goglu. Mais une fois sur le parapet la peur le saisit :

— J’ai perdu ma montre en sautant.

— Bah ! dit Doguereau.

— Quoi, bah ? Ma montre de l’Adige ! Dix voix crièrent :

— Voici la mienne ! Hohé ! Tiens ! Prends ! Il a perdu sa montre, quel jus ! Je te donne celle-là ! en or ! Vivent les braves !

— Fout pas mal des vôtres. As-tu compris, mon ami ? La corde !

Il la reprit, s’arc-bouta, redescendit dans la fosse. Furieux, l’ours bondit au-devant de lui ; la foule sua…

— Arrête, dit Doguereau, la montre… à tes pieds.

Goglu se creusa. Un horrible grognement fila derrière lui. Le soldat se baissa et saisit la montre.

— Ramène le mouchard, dit le capitaine.

L’ordonnance l’accrocha, zigzagua pour tromper la bête et happa le câble. Les deux hommes remontèrent.

— Un poilu, hein ! dit le capitaine aux étudiants. Place, gigots d’agneau, j’entends la troupe.

Le demi-solde, essoufflé, allongea le cadavre sur le parapet et la foule, au galop, se dispersa : Vive la Nation ! Vive la Charte ! Vivent les jacobins ! Vivent les carbonari ! À bas le Drapeau blanc ! Mort aux nobles ! À bas les Droits Réunis ! etc. etc.

Deux cents pas plus loin, sur le pont :

— Quien, dit tout à coup Goglu, ils se figuraient quoi, ces Marie-Louise ? Ma montre ! Que j’allais la laisser à l’ours ! Une horloge qui m’a donné l’heure pendant vingt-sept ans !

— C’est juste, dit le froid Doguereau.

IX

L’AVEUGLE

Se rappelle-t-on le mystérieux promeneur aveugle bousculé un mois auparavant par M. de Breuilly et ôté « pitoyablement » de la boue par le capitaine ? Cet aveugle, on s’en doute, avait servi de compère dans la scène de provocation ; il était un des plus vieux amis de Doguereau.

L’ex-commandant habitait aux Invalides, et partageait ses journées entre l’Esplanade et la crémerie. S’il ne jouait pas, on le trouvait avec les badauds à la manœuvre.

Une nuit de Russie lui ayant, comme il disait, « gelé » les yeux, il s’était réveillé le premier matin de Krasnoë avec deux morceaux de verre dépoli sur le front. La tête droite, il avait l’air de regarder tout glacialement. On ne le plaisantait qu’avec inquiétude. Peu bavard, son seul confident était sa canne, le bâton des demi-solde, à épée, noueux, orné d’un cordon de cuir et d’une tabatière au pommeau. Cet homme et cette canne ne se quittaient jamais. La canne, entre les mains du vieillard, devenait un être sensible ; les choses qu’elle touchait se révélaient à lui, claires, dans la seconde. On eût dit que posée sur un objet, insinuée dans une foule, appuyée sur la pointe d’une botte, cette canne se mettait tout bas à parler ; un petit œil luisait à son bout ferré, communiquait avec le cerveau de l’aveugle et semblait lui dire : « À gauche. – À droite. – Demi-tour. – En avant, marche. – Oblique à droite ou à gauche. – Halte. » En réalité, cet aveugle voyait tout.

Il partait de sa crémerie le matin vers six heures, la canne basse, abordait l’Esplanade, comptait en les frappant trente arbres du bas-côté droit, obliquait, faisait vingt-cinq pas, théoriquement, de soixante-quinze centimètres, et s’arrêtait sur un demi-à-gauche : les troupes étaient devant lui.

Il demeurait là jusqu’à dix heures, éperdu, son bâton dardé comme une épée, point noir dans la foule rouge, au milieu des piétinements, des galops, dans le tohu-bohu des fusils, les soufflets de poussière, enivré par l’odeur des cuirs, de la graisse des armes et du crottin : c’était bon, ça puait la gloire, les batailles du passé, l’Empire. Tous le connaissaient. Il avait une façon de pivoter, leste, au passage des chevaux, qui révélait le vieux soldat. Sachant la manœuvre, il obéissait aux commandements, devançait leur exécution et allait se ranger là où il fallait. À la fin, cette mine de surveiller tout le rendit gênant pour les officiers timides ; s’il avait un voisin, le commandant critiquait :

— Qu’est-ce que ce gâchis ! Krrr ! J’entends qu’une colonne, la droite en tête, doit se former promptement à droite en bataille ; le commandant, au lieu de patter, Krr ! perd son temps à rectifier la direction des guides de droite de la colonne. K ! Krr ! Et lorsqu’il a commandé : par inversion à droite en bataille, j’ai eu beau tendre l’oreille. Krr ! je n’ai pas entendu répéter le commandement. Il n’y a qu’un chef de bataillon qui ait crié : Bataillon, guide à droite ! Ces badernes d’ultras ; pttt !

Et l’aveugle crachait, méprisant.

Mais ce qui l’amusait le plus, c’étaient les cavaliers. Chaque fois qu’une manœuvre des gardes-du-corps avait lieu, le commandant apparaissait à son poste, la canne en bataille, les yeux ouverts, gris et fixes, front haut, nerfs tendus, l’âme « dans les oreilles ». Il ne se passait pas de jour qu’une bêtise ne fût commise. Plusieurs officiers des gardes sortaient des régiments, et ceux-là savaient leur affaire ; mais les feuilletés de 1814, les petits ultras nés sous-lieutenants, loin de racheter les grâces royales par une application quotidienne, allumaient leur lampe à frisures avec les pages de la théorie et dédaignaient de s’astreindre à tout travail de soldat. Aussi fallait-il les voir, les entendre. Il arrivait dans ces exercices que les commandants de pelotons, ne sachant pas ce qu’ils avaient à faire, marchaient sur l’indication des hommes qu’ils devaient guider. Un colonel cria un jour :

— Messieurs, j’ai remarqué (sic) que lorsqu’on doublait, la gauche galopait toujours ; j’exige une allure unique, et plus d’ordre.

L’aveugle se tortilla de rire sur son bâton. Mais soudain, comparant la bêtise au grade, une fureur blême l’empoigna :

— Krrr ! Un colonel faire ces brioches ! Krr ! Krr ! Quand on marche deux et qu’on veut marcher quatre, on comprend très bien que les files qui sont derrière doivent doubler l’allure au galop. Krrr ! À l’école ! Cosaques ! De mon temps, les conscrits de l’an IX savaient tout ça. Krr !

Heureusement, personne n’entendit.

Un autre matin, préoccupé sans doute par les figures d’un bal, un officier commanda : « En avant, quatre ! » Aucun ne bougeant :

— Par quatre ! reprit une voix forte.

C’était l’aveugle, raide devant les chevaux. Les bêtes, poussées de l’éperon obéirent ; et le capitaine se tourna :

— Encore ce sacré brigand de la Loire !

L’injure entra, profonde, et chaque mot dans le sang du cœur bouillonna.

— Bien, fit le vieillard, nous nous retrouverons, m’n’enfant.

Et calme, exact, présent à l’esplanade chaque lundi, l’aveugle surveilla dès lors l’officier.

L’occasion ne tarda pas. Le vieillard se trouva pris un matin dans le désordre d’un mouvement faux exécuté par cinquante gardes d’un escadron, tandis que les autres, perdus, tournaient à gauche et à droite et entre-choquaient leurs chevaux. Au milieu, le petit aveugle se démenait, la canne croisée, guidant sa retraite au bruit des trots. Il avait reconnu la voix de l’insulteur ; ardents, ses yeux luisaient comme deux brins de vitre au soleil :

— Par le flanc droit ! cria l’officier.

— Non ! hurla le demi-solde. Et ses cris volaient sur le tumulte : Non ! Ce n’est pas ça ! Krrr ! Krrr !

Noce de chevaux. L’escadron ivre titubait sur lui-même.

— Non ! hurlait la voix, non ! non !

L’officier, pâle, accourut :

— Par le flanc gauche !

— Non ! Non ! Non !

Une lame bondit :

— Tais-toi ou gare à toi !

— Thierry, dit tranquillement le bonhomme, chef d’escadron au 1er Chevau-légers, de l’ex-Garde, Commandeur de la Légion d’Honneur. Pied à terre.

Les chevaux renâclants s’immobilisèrent, et le capitaine descendit.

— Veuillez me donner votre nom, dit l’aveugle.

— Vicomte de Logerolles, avenue des Champs-Élysées.

— Vous aurez ce soir mes témoins.

— Mais mons… mon commandant…

— Remontez à cheval, dit le vieillard. Lorsqu’on veut faire faire une contremarche à un escadron, on commande par file à droite. Krrr ! c’est « en souligné » dans la théorie. À revoir.

Après un demi-tour, il partit vers les bas-côtés, pan, pan, pan, et frappa les arbres un à un. Au trentième, oblique à gauche, marche. – Vint la rue : en avant. – Droite dès lors, d’un pas de caserne, automatique, de soixante-quinze centimètres, le commandant revint à sa crémerie. Dix heures sonnaient.

— Absinthe-gomme-chablis.

D’un long geste fin comme le fil du vin qu’il effilait sur l’absinthe, l’aveugle mixtura sa consommation et « regarda » les gens.

Car sûrement alors il les vit. Une chaleur de brasiers couvés tendait le voile de ses yeux ; les roues de ses iris, grises, luisaient comme de petits soleils sous un nuage ; et il y avait tant de fixité dans l’écartement des paupières, dans le dur dessin de leurs fentes, qu’un véritable et vif regard semblait en jaillir et s’aller planter sur les figures, aigu, comme un clou :

— Je demande, dit-il, deux témoins pour une rencontre.

On ne comprit pas d’abord.

— Krrr ! deux camarades pour me seconder dans un duel !

Il y avait dans la crémerie une dizaine d’habitués, employés de commerce ou patrons. Au mot duel, un grand silence tomba, lourd, comme un jet de filet sur un tas d’oiseaux : rien ne bougea plus.

— Krrr ! Quoi donc ?

Alors, subitement, les voix se réveillèrent. Tapage dans la crémerie ; les bras s’élançaient :

— Un duel ! vous ! ah bien ! dans votre état ! Vous êtes…

Tout le monde parlait à la fois, debout :

— Une batterie dans votre position ! Vous avez de l’af, père Thierry !

— Tant pis pour lui ! grogna le vieux. Krrr ! Krrr ! C’est lui qui m’a insulté !

— L’adversaire ?

— Un ultra ; capitaine aux gardes-du-corps.

On s’indigna :

— Et vous êtes aveugle !

— Krrr ! Tant pis pour lui ! Alors, vous ne voulez pas être témoins ?

Espérant qu’il ne se battrait pas, deux commerçants se nommèrent, et honteux de s’être débattus sur une question « d’honneur » se mirent à plaisanter :

— Et les armes ?

— Le pistolet, quatre balles chacun, à vingt pas.

— Fistre ! Vrément… pas possible, papa ! Et de quelle manière vous y prendrez-vous pour voir ?

Le commandant, sur ce mot, reposa l’absinthe-chablis, et son tic, le renâclement qui hachait ses phrases disparut. Une pensée de soldat brûlait aux fenêtres grises de ses yeux ; les lignes de sa face se brisèrent, il eut soudainement les traits carrés :

— Je n’ai pas besoin d’y voir, dit-il ; vous me mènerez sur le terrain ; arrivé là, je ne vous demande qu’un dernier service…

Et une invisible ombre, l’Empire enchanté, sans doute, lui dicta cette phrase :

— Un simple service : c’est qu’au moment de viser, face à mon adversaire, VOUS LE FASSIEZ PARLER TOUT HAUT POUR QUE JE SACHE OÙ PORTER MES BALLES.

*

Ce duel eut lieu dans le jardin de M. de Logerolles. Stylés par le commandant, les deux témoins disputèrent sur l’infériorité que donnait à leur vieil ami la position du soleil : l’aveugle était placé contre le jour. Ces niaiseries irritèrent M. de Logerolles qui pria ses seconds d’imposer silence. Comme le garde-du-corps parlait on vit l’aveugle bouger une épaule ; il « rectifiait plus à droite ». Le duel fut court. La troisième balle du vieux soldat arracha par hasard un lambeau du col du vicomte, et le commandant eut la cuisse gauche traversée. Chacun s’en alla. Mais les demi-solde ayant blagué au café, les journaux de Paris commentèrent ce duel. Huit jours après, M. de Logerolles évoluant sur l’Esplanade frôla de son bai un petit bonhomme noir, boutonné, qui se cramponnait à ses deux béquilles en Y et semblait, tant il était raide, commander en chef la manœuvre. Il le désigna, et M. de Sap son voisin de peloton alla saluer du sabre le vieillard dont l’œil resta grand ouvert comme si le geste eût été fait en pleine nuit.

— Le Constitutionnel a raison, dit de Sap, on t’a trompé, sucré ; ce vieux n’y voit pas.

Quand il sut qu’il s’était battu contre un aveugle, M. de Logerolles, ivre-fou, rentra immédiatement au quartier, prit un pistolet et se fit sauter la cervelle dans les écuries. On remarqua que la balle, en brisant le busc du nez, avait extirpé les yeux. Tout a un sens.

X

UN GILET DE CENT MILLE FRANCS

Comme Doguereau entrait dans la rue du Bac, pour rendre visite au grand Chouard, ex-lieutenant au 2e Lanciers, des promeneurs l’intriguèrent. Vif, il se défila sous un porche et risqua la moitié d’un œil.

Deux hommes, à l’entrée d’un magasin, maniaient du casimir ; un autre, plus jeune, désirait sans doute sa maîtresse : il frappait du pied, regardait sa montre et tenait une fleur à la main droite ; un groupe de maçons, plus loin, râlait des blagues, et une dame tirait par sa cordelette un bulldog entêté. Le capitaine, au bout de dix minutes, s’aperçut que personne n’avait fait un pas.

Mais quelqu’un traversa la rue en se mouchant. Les acheteurs de casimir, alors, sortirent du magasin en faisant des salutations ; le jeune homme dut voir sa maîtresse au loin, il partit ; les maçons se donnèrent des poignées de pattes, et la dame, subitement résignée, se mêla, légère, à la foule avec son bull entre les deux seins. Doguereau s’exhala de son porche et sourit :

— On va faire du « tas » chez le vieux Chouard. Moment, mignonnets, vous n’empoucetterez pas ce lancier sans qu’il soit prévenu.

Les gens n’étaient plus là. Au n° 20 de la rue du Bac, Doguereau s’enfonça dans un long couloir. Une porte, au quatrième s’ouvrit à sa voix :

— Eh bien ? demanda-t-il aussitôt.

— Quoi ?

— Les mouchards ?

— Tu sais…

— Comment, si je sais ! Je viens de les voir faire une passe sur le trottoir. As-tu des papiers ?

— Ils sont à l’ombre, dit le grand Chouard. Mais ce n’est pas pour notre affaire du Roi de Rome qu’ils viennent. Des malins comme nous peuvent conspirer, ces petits roux-là n’y verront rien. Voilà deux jours que la police habite rue du Bac.

— Il y a assez longtemps que nous sommes filés ; pourquoi ne monte-t-elle pas ?

— Parce que je suis là, dit simplement Chouard.

— Connu, dit Doguereau, je sais que tu n’as pas le foie blanc. Mais ce n’est pas pour le complot que la Repentance te surveille ; expliq…

— As-tu soif ? interrompit le lancier, un coup de tripoli.

Il alla prendre un pot de rhum, et jaunit deux verres.

— Tiens ! je vais tout te dire ; c’est une chose, d’ailleurs, qui regarde les savants. (Il sourit.) Cap’taine Doguereau, « l’orateur de la Garde », comme disait l’Empereur. – C’est rapport à un tableau.

— Un tableau ?

— Oui, un tableau que j’ai rasé des bagages de Wellington (tout bas), à Waterloo.

— Il n’y a que les Anglais qui disent Waterloo, grogna le triste capitaine ; prononce Mont-Saint-Jean. Et ce tableau, tu l’as ici ?

— Je l’ai. C’était le lendemain de Ligny, le 17, la veille de… Mont-Saint-Jean, dans un tas de Dragons de la Reine que le 2e de Lanciers, sous Colbert, venait de coucher à terre à coups de sabre.

— C’est là où le colonel Sourd se fit hacher le bras droit ? s’informa Doguereau.

— Il ne tenait plus que par une ficelle. Dans cette affaire-là on s’est enrichi. Des camarades ont mis de l’or par devers eux, d’autres des pendeloques, moi j’ai eu le tableau. Paraît qu’il valait plus de cent sous puisqu’à midi, le 18, Ney en a parlé à l’Empereur. Il a répondu :

« — S’est-il bien comporté ?

« — Comme son colonel.

« — C’est bien, alors, qu’il le garde. »

Chouard se leva, déplaça une valise, saisit un de ces tubes de zinc où les officiers gardaient leurs brevets, et en retira un pan de toile roulé qu’il déplia sur le carreau :

— Voilà mon image, j’y tiens : un don de l’Empereur ! C’est mon drapeau à moi. Le nom est par ici… Tessier… Terrier… Je n’ai plus de mémoire ; mais tu sauras mieux…

— Téniers, dit tranquillement Doguereau.

Ces prestigieuses syllabes le frappèrent sans qu’il s’en doutât d’un brusque silence… Peut-être qu’à cet appel de son nom l’ombre se détachait, lente, du passé, entrait chez ces durs soldats et planait sur l’œuvre. S’ils ne l’aperçurent pas, ils pressentirent le mystère, quelque chose de simple et de tragique, de bon et de fabuleux, d’incommensurable qui était le génie, et leurs âmes pesantes, sur le tableau, s’accroupirent comme de rêveuses lionnes. Aucune de ces cocasseries de kermesse dont nous eussions plaisanté : grouillis, bouillie de femmes en rut et de buveurs rouges, convulsions, pots renversés, hures dégueulantes, pêle-mêle, des cuisses et des seins dans un tohu-bohu de râles aigres et de cris d’amour, rien, pas le moindre trait de cette canaillerie fantastique, de ce rêve indiciblement grotesque et brutal ne les fit même sourire : – graves, ils se regardèrent :

— C’est beau, dit Doguereau.

— Ah ! dit Chouard, je viens de comprendre ça pour la première fois : je regardais ton œil.

— Et c’est à cause de ce tableau que la police…

— Elle veut me l’empoigner. Mais tu penses, voyage ! on ne pipe pas Chouard avec des écus. Un matin d’il y a deux ans, septembre ou octobre, un particulier du Muséum du Louvre (Musée, rectifia Doguereau), du Musée du Louvre est venu m’en offrir quatre mille francs. Bazarder le « don » de l’Empereur ! Je l’ai déposé à la porte. Mais il en est revenu trois l’année dernière.

— Avais-tu des papiers ?

— Non. Tu ne perds pas la boule, je vois ça ; toujours dans le complot. Un nommé Lecointe m’a posé vingt… tu entends ! vingt mille francs sur cette table, ici, où est ton verre. J’ai sorti ma croix, et je leur ai chanté mon histoire sur l’air de Sortez oiseaux. Ils m’ont dit de parler moins fort de l’Empereur ; et la semaine dernière, deux autres…

Doguereau, stupéfait, contemplait le Téniers.

— Mais, cette fois-ci, ricana le grand Chouard, je crois qu’ils promènent le 2e Lanciers. Ç’a été juteux ! On a voulu me gargariser avec cent mille francs. Cent mille, dix fois dix, j’ai vu les billets, de quoi racheter Sainte-Hélène. Oui, répéta froidement Chouard, cent mille. Et on m’a proposé, même, d’aligner de l’or. (Il frappa tout à coup la table.) Mais qu’il vaille un million, recta, ou le prix d’une toile à laver, je m’en moque ! Pas marchand : militaire. Cette image-là m’a été donnée par l’Empereur, je la garde !

— Tout ça, c’est parfait, réfléchit Doguereau. Que tu veuilles ou que tu ne veuilles pas, nous sommes conspirateurs et surveillés. Sous le prétexte d’une perquisition, la Rousse défoncera ta valise, et les bonnes femmes de ton petit tableau s’en iront se saouler au Louvre.

L’ex-lancier ne respira plus.

— Faut se décider.

— À quoi ?

— J’ai un moyen.

Doguereau allait parler, il hésita… Obscurément, l’idée qu’il venait d’avoir l’épouvantait comme un sacrilège. Enfin il lampa un quatrième rhum, fit craquer ses os dans un ébrouement de bras, et vite :

— Puisque c’est convenu, pas de temps à perdre ! À genoux ! tes ciseaux ! du fil ! une aiguille !

Chouard les donna. Le capitaine, accroupi, traçait des mesures :

— À vue d’œil, hein ! Ça pourra marcher sans compas.

Les ciseaux luisants s’enfoncèrent dans la kermesse. Les ciseaux n’éclatèrent pas de terreur.

— Un demi-cercle, bon ! voilà pour l’encolure. Et aucun dégât ; je n’ai raboté qu’un peu de nuages.

Chouard l’admirait :

— Si c’est la chose que je crois, c’est malin.

— Tire de ton côté. Je ménage deux trous, une paire de lunes pour les deux bras.

Avant de trancher, il prévint :

— Regarde ces deux ronds que j’ai dessinés : le premier, à droite, écornifle seulement un petit bout de l’arbre qui est dans le coin peint en gris. (Sous le coup de ciseau la cime de l’arbre tomba par terre.) Quant à l’autre cercle, à gauche, il est dans le toit de cette maison. Un toit, ça n’est qu’un toit. (Le toit tomba.) Et je n’ai pas touché aux figures, dit Doguereau, rien de gâché ; ce cheval, même, le bord de mon cercle lui frise juste la croupe. Un cadeau de l’Empereur, c’est des reliques. As-tu des boutons ?

— Oui, dit Chouard, quatre des parements de Son habit de grenadier, celui de l’Île d’Elbe.

— Apporte.

Doguereau regardait toujours le Téniers.

— Comme ça, mon vieux, tu l’auras sur toi.

Le ciseau fit quatre boutonnières.

— Il n’y a plus que quatre trous à percer sur l’autre pan.

Une fois les ouvertures faites :

— Sur le côté droit, je glisse mes boutons, et avec des allumettes (il ouvrit sa boîte), je les reprends par derrière. Il y a façon de travailler. Ainsi, le tableau sera intact, ou à peu près. Ce qui est coupé n’est pas sérieux, c’est du ciel.

Debout, il frappa l’épaule du grand Chouard :

— Une vraie cuirasse ! Qu’on vienne maintenant te la voler ! Te voilà sûr, au moins, qu’on ne t’enverra pas de balles dans la gargoine, rapport au tableau !

Le lancier, ravi, éclata de rire.

— Enfile ton gilet, dit le capitaine. Bien. Mets ta redingote. Et laisse-la-moi un peu ouverte. Fameux ! un poitrail de milord ! Allons prendre l’air.

Ils descendirent. Chouard marchait la tête en arrière. Ils traversèrent la Seine, le Carrousel, entrèrent à la Régence. Quinze gros demi-solde y buvaient de légers sirops.

— Dis donc, Chouard ! cria Triaire en l’apercevant. Et qu’est-ce que c’est que cette cravate bleue ? (Il se pencha.) Et ces petites folles sur ta ceinture ? Je ne vois que tétons partout. Où as-tu pris ce gilet ?

Chouard et Doguereau se regardèrent.

— Tu bois ? fit le capitaine.

— Rien, dit Chouard, tout à coup gêné. Il restait debout, indécis, avec ses cent mille francs sur le ventre…

— Pas le sou ? Connu, dit poliment Doguereau. Sans façons, lieutenant, je paie l’absinthe.

Et raide, la canne droite, un pouce dans le gousset :

— Mastics verts ! deux !

XI

MONTANDER EST SÉDUIT

Le colonel de Montander se déshabillait, quand on sonna :

— Si tard, pensa-t-il. Est-ce qu’on viendrait m’« agrafer » ?

Il traversa les trois pièces, regarda les pistolets d’ordonnance posés sur la table, derrière une tenture, et alla ouvrir. Par la fente de la porte se glissa une femme, du blanc et du rose, du chiffonnement, un parfum.

— Vous, Lise ! oh la joie !

— Fermez la porte.

La jolie femme regarda le lit de sangle, militairement carré, qui luisait, net, contre le mur, et baissa les yeux :

— Oui, dit le colonel, je me désanglais.

Les théâtres sont fermés depuis une heure, je ne vous attendais plus. Et puis, fit-il en reboutonnant sa redingote, vous ne m’avez pas habitué à ces visites. Un verre de Xérès ?

— L’horreur ! du vin la nuit ! Vous ne m’embrassez pas ?

Il jaillit vers elle, mais elle avait incliné le cou et ne lui tendait que le front, son baiser glissa.

— Je ne resterai qu’un instant. Je ne sais, même, ce qui m’attire ici, après les douleurs que votre ami m’a causées.

Le colonel devint pâle :

— Vous regrettez toujours monsieur de Breuilly !

Elle éclata de rire, mais d’un ton trop haut, et une petite flamme rouge qu’il ne vit pas frisa ses cils :

— Regrets ! Mé non, cœur ; Breuilly comparé à toi, tu rêves ! Ce petit amour est ma coiffure de l’hiver dernier, j’en fais du chiffon. Assis ! ta tête de héros dans ma robe.

Sa pelisse aux bandes de renard bleu glissa le long d’elle. Montander s’allongea sur le carreau, et posa son énorme crâne entre les doigts gantés de sa maîtresse, une feuille de fleur eût fait moins doucement.

— Les femmes, s’indigna-t-elle, ne pardonnent pas cela ! Ce Breuilly fini bousculer un aveugle parce que le malheureux, oh ! vénérable, si tu l’avais vu ! avait frôlé ma robe sur le boulevard ! Est-ce lui qui me jeta de la boue ? Il eût fallu demander… Mais mon ancien amant était un orgueilleux, un noble, un ultra comme vous dites tous.

Le demi-solde, renversé, l’admirait à rebours. Il ne pouvait voir que le dessous ouaté, gras, la chair du menton, les virgules roses des narines, la mousse des cheveux. S’il avait vu l’œil en face, il eût eu un choc. Mais la voix, mathématiquement musicienne, déliait ses légères perles, une à une :

— C’est drôle, tout de même : avoir aimé ce petit blond à en être folle, car c’est à cause de lui que j’ai quitté le Gymnase ; il était jaloux de Poirson mon directeur et tomber dans les bras, aujourd’hui, de son ennemi politique… (elle prit une boucle de Montander et l’enroula autour de ses doigts). Deux ennemis qui auront été mes amants.

— Politique… Tu connais donc ce mot-là ? Je n’en ai jamais voulu au Breuilly, dit le colonel. D’ailleurs, il a été allongé loyalement.

— Bah ! s’écria-telle étourdie, parce que vous avez des coups secrets, des « bottes » ; je sais ça par le concierge du Gymnase qui a été prévost. S’il avait fréquenté les salles d’armes, ce chéri…

— Hein !

Les paumes de la femme, gaminement, bouchèrent les yeux de l’affolé. Elle se ressaisit :

— Dis donc maintenant que t’es pas jaloux ! Mon beau lion de l’Empereur, t’es bête ; tu te fais du nerf pour la Chine ; baiser.

Elle lui happa une pointe de moustache qu’elle laissa filer de ses lèvres, amoureuse, en la mordillant :

— Et puis, est-ce toi qui as ferraillé avec mon ancien amant ? C’est ce capitaine, ton ami, puisqu’on le voit chez toi très souvent. Pourquoi bouges-tu ? J’aime les braves de votre Garde ; maman a failli se marier avec un dragon de Sébastiani. Il paraît que Monsieur Doguereau a fait dans le temps des choses admirables…

— Oui, dit Montander, le capitaine est un homme bien au-dessus de son grade. Si le ruban de la Légion s’allongeait avec le mérite, il pourrait s’habiller de rouge. J’ai vu ce philosophe au combat de Montereau, superbe !

— Alors, il doit bien souffrir aujourd’hui, dit négligemment la femme ; il a toujours fait la guerre, et nous sommes en paix ; il n’y a que le Pacha qui se bat.

— Moment, rêva le colonel, la danse du sabre n’est pas finie ; nous espérons tous…

Il s’arrêta net.

— Quoi ?

— Rien. Il a donc plu ?

Montander caressait le pied de l’actrice, un brodequin de prunelle, délicat, au bout humide, et lentement se retournait… La femme se souleva vers une glace.

— Un portant de coulisse m’a décoiffée. Voyez comme je vous aime : ma voiture n’a mis que trois minutes pour venir ici. Tu es charmant ce soir, perlot.

Elle l’embrassa en se dressant, et fit à petits vols courts l’inspection de la chambre, posée ci et là comme une abeille. Tout l’amusait :

— Que de journaux ! vous lisez tout cela ?

— Il le faut bien, avoua Montander distrait.

— Ah.

Le regard de la femme tournait une ronde, et horriblement clair, divisé au millième, buvait les choses. Le colonel enlevait sa longue cravate noire :

— Que regardes-tu ?

— Ton rocher, mon aigle. « Études morales sur les historiens latins » ; tu es donc savant ? Oh ! la jolie breloque !

Montander s’avança pour l’empêcher, mais elle l’avait déjà « lue ». C’était une petite lanterne d’argent, à cinq faces tournant sur un pivot, qu’agrémentaient des inscriptions et emblèmes : Pleurez, Français, le grand homme n’est plus. Ailleurs, une pyramide ombragée d’un saule. Sur la troisième face : Diogène reviendrait en vain. Sur la quatrième un enfant de dix à douze ans, avec cette banderole à la bouche : espoir ; et sur la cinquième une immortelle. Le sourire de Montander voulut être triste :

— Tout ce qui nous reste : une breloque.

Mais l’accent, dur, bravait la phrase. Ces mots indifférents chauffèrent l’actrice comme si la gueule d’un four à chaux eût bâillé soudain dans la chambre. Le colonel lui saisit le cou d’une patte, doucement, et la plia contre sa poitrine, – elle s’assit sur un pan de sa redingote, dans un creux :

— Tu es beau, je t’aime ; je t’aime, tiens, tout ça de plus que l’autre. Lui osait à peine me toucher ; tu me serres, toi, et je raffole des « marques ». Ces officiers d’aujourd’hui mettent des odeurs ; toi tu sens les chemins, la bataille, les blessures, la boue. Quand j’ôte mes lèvres de ta peau, j’y ai de la poudre à fusil ; c’est bon. J’aime la toilette ; quoique civil, c’est toujours soldat (elle se collait à lui, jouant le rêve) : Tu me rappelles ces grands régiments que je voyais défiler autrefois sur le Carrousel, alors que vous reveniez, vous autres, chargés de trophées, d’une campagne en Autriche, en Allemagne… (elle enroula de son geste la ceinture de son amant, y toucha une crosse, et eut froid soudain). C’est si gentil, cria-t-elle, de savoir qu’on vivra ensemble jusqu’à demain matin, et de traîner l’un près de l’autre, sans se déshabiller, de parler comme ça, d’autres choses, de ce qui se passe ailleurs, dans Paris…

Cambrée derrière Montander, d’une griffure lente elle amena une gazette, l’exemplaire de la Quotidienne ouvert sur le bureau :

— … de regarder, par exemple, les nouvelles de théâtre, les nouveaux romans (elle se pencha sur le journal), les modes, le chapeau qu’on portera ce printemps (rapide, elle découvrit ce paragraphe serti à l’encre) : Le régiment suisse qui était à Orléans est allé remplacer à Tours le régiment de cavalerie qui y est en garnison (ses yeux seuls avaient lu, elle bavarda) : et de lire des choses froides entre deux baisers bien chauds (elle l’embrassait), de glisser de l’amour entre deux nouvelles politiques. (Le tressaillement que ce mot donna au militaire lui fit tourner le feuillet) ; sa voix changea :

— J’ai bien raison. Nouvelles assommantes ; écoute ce que je viens de lire : La Chambre, épela-t-elle tout haut, a entendu le rapport annuel de la commission de surveillance de la Caisse d’amortissement. C’est tout ce qu’ils disent, je bâille.

Ivre, il lui léchait la nuque à petits coups, ses griffes de gros fauve amusées par ces dentelles, cet ébouriffement de linge fin, chaud comme un duvet de perdrix. Voyant Montander distrait, féline elle retourna au journal, souleva la feuille, lut :… et qui en est parti pour se mettre à la poursuite du général Berton. La phrase entra dans son âme, s’y cloua. En biais, sur ces quatre lignes un crayon rouge avait écrit : FAIRE MARCHER FOURÉ. Alors elle changea de place et se mit à glisser, curieuse, par la chambre, en sifflant un air d’Aladin. À son tour, il se leva. Cet héroïque niais de trente-deux ans, colonel à vingt-cinq, à qui le temps avait manqué d’apprendre les femmes regardait, ravi, sa maîtresse, et déboutonnait sa redingote en songeant : « Quels enfantillages ; je ne lui ai pas vu suivre depuis une heure le quart d’une idée ». Elle errait, lente, de chose en chose, tournait autour de la lampe, s’exhalait d’un noir, traversait un clair ; et le demi-solde, en manches de chemise, tournait tranquillement la tête, lorsqu’il vit… Clameur ! Un bond gigantesque l’écrasa pantelant contre la femme :

— Bas tes pattes !

Le cœur de Montander, ébullitionné par une pile, avait fait craquer tout le corps. Ce n’était plus l’amoureux, mais le militaire, l’homme de Leipsick, le chargeur, le fou, le féroce ; il terrifiait. Sauvage, les nerfs de la face violemment refoulés, le poil droit, l’œil rond, les dents claires, il eut l’air d’un affreux gorille touché à mort qui va tomber… La femme, blanche et tremblante, éclata de rire courageusement :

— Ah ! je t’aime ! je t’aime ! Oh ! comme je t’aime ainsi, brutal ! emporté ! toi ! unique ! Tu m’as écrasé le poignet, mais c’est délicieux, c’est ton vrai baiser noir. Je regardais les images ; est-ce défendu ? Quelle force tu as ! Déder, tu sues. (Elle lui passait le mouchoir au front.) Pourquoi cette furie ? enlève ces dessins.

Trompé encore, il attendit, debout, l’immobilité intérieure. Pareil à ces tourbillons dont les cercles, peu à peu, brisent leur violence à fleur d’eau, son sang, par vagues douces, remonta du cœur à la tête ; il sourit :

— C’est que ce ne sont pas des images

— Je m’en moque, dit-elle en dégrafant son corset. Ôte ces « blagues » ; as-tu des épingles ?

Il prit le tas de paperasses, et alla le cacher dans une armoire dont il emporta la clé.

Quand il rentra elle était au lit. Âme blonde dans une blancheur, il admira sa pureté.

— Tu ne dis plus rien ?

— Je pense.

Son regard était fixe. Puits profond, des pensées de mort en montaient, des miasmes. Ce regard qui ne se savait pas observé devint si dur que le colonel, malgré lui, récapitula : les gestes et les mots aimés phosphorèrent dans son cerveau, et une morne peur l’envahit… Les documents de la conspiration militaire qui devait changer la France et remettre Napoléon II sur le trône avaient traîné sur la table, et une femme « moins loyale », pensa-t-il, eût pu les lire ou s’en emparer. Il se pencha… Mais le regard de la femme, dilaté, violet, toujours fixe, devenait lointain ; des choses de l’avenir y défilaient, toutes petites, et voici ce qu’il y aperçut de minuscule, là-bas, au loin, très loin :

une ville, le matin ;

des clochers, un fleuve, la prison ;

une grande foule, des soldats en armes, disposés dans tous les quartiers, en haie, comme sur un passage ;

des cloches ; mais c’était si loin qu’on n’entendait pas, elles se balançaient dans le silence ;

une poussée de foule, les têtes découvertes, les soldats présentant les armes…

Le cortège :

des bataillons de ligne, la Gendarmerie ;

un jeune homme blond, grand, qui ressemblait à Montander ;

un infirme qui marchait, la tête haute, appuyé sur un homme court, trapu, indifférent ;

cinq autres hommes.

Puis une place, avec du soleil, des ormeaux ;

le peloton rouge, aux fusils clairs, sur deux rangs ;

une épée levée…

de la fumée ;

un fourgon ;

l’oubli.

 

Et le colonel se coucha quand même.

XII

PROVOCATIONS DE FOURÉ

Un passant traversa le boulevard, mais la foule se resserrant l’arrêta soudain. L’homme, un gars de six pieds, frappa de sa canne trois ou quatre épaules. Ce simple geste ayant écarté les groupes, il passa. Doguereau le reconnut à ses favoris épais, à sa redingote verte aux brandebourgs noirs et à la façon dont il marchait, en s’enlevant un peu sur la botte :

— Fouré !

— Doguereau !

— Et que t’ont fait ces braves Parisiens, bougre de foutre, pour les assommer à coups de canne ?

— Je passais, dit Fouré. Il faut passer pour aller quelque part.

— D’où viens-tu ?

— De province.

— Pour l’affaire ?

— Oui ; et j’allais justement chez le colonel…

— Il se bat du côté de Meudon ; vous vous verrez ce soir. Viens boire un « acide » au café Soumet.

Les bras à la taille, ils entrèrent.

— T’es toujours fameux et d’attaque, dit Doguereau ; moi et Goglu nous avons vu ça tout à l’heure ; mais prends garde de te faire un jour empoucer. – Cent foutres ! voilà le café plein !

Le camarade, nerveux, baissa les sourcils.

— Pas de place, dit Goglu.

Le groupe des trois hommes, fendu par le va-et-vient des garçons, reculait déjà vers la porte. Fouré s’impatienta.

Un flot de sang jaillit sous sa peau, lui courut du front au menton, lui laissa le nez pâle ; et ses fines narines, comme du papier replié, se retroussèrent, brusques, férocement :

— Il y en a, dit-il qui ont fini de boire et qui ne s’en vont pas.

Et raflant soudain les consommations d’un groupe, il envoya le verre, la carafe, les allumettes et les cartes au travers de la salle – qui leva aussitôt ses cinquante têtes, dans un cri :

— Monsieur ! Qu’est-ce !… Provoq !… Une provocation semblable ! Brutes ! Si votre Empereur !… Sans motif !… Oui ! Sauvagerie ! C’est une sauvagerie !… tranquilles… Nous jouions aux cartes. Enlevez-le !… pour d’anciens militaires, sans doute… Pas de places… de l’Empereur ! Eh bien ! on s’en va… duellistes ! La police ! chercheurs d’affaires… las de la paix… dans un autre café ! etc.

Cinquante voix se croisaient, confuses. Doguereau et Goglu, rechignants, s’assirent près de Fouré que l’œil du capitaine, sévère, interrogea…

— Je vois, dit Fouré, que tu n’aimes plus les manœuvres rapides.

Un client furieux s’avançait : le provocateur, sans se lever, lui arracha le mouchoir des mains :

— Image du drapeau blanc… invasion étrangère, souvenirs néfastes, dit-il : emblème séditieux pour un soldat de la Garde.

Et il mit le pied dessus.

D’autres voix, alors, s’indignèrent ! Doguereau devenait de plus en plus grave, et Goglu, soigneux, écartait les gens. Tout le monde était debout.

Comme la salle ne donnait pas sur le boulevard, le gérant boucla deux portes et fit amicalement violence aux consommateurs insultés. Il avait peur. C’était le temps des duellistes, d’une certaine espèce de militaires en demi-solde assoiffés de dangers, de fureurs, de sang, et on savait que toute rencontre avec eux amenait infailliblement la mort. Cinq clients partirent, ne voulant pas être « assassinés ».

Calme relatif. Chacun reprit sa place. Les jeux recommencèrent.

— Je te trouve bien changé depuis quatre mois, dit Doguereau après un silence.

— La lâcheté humaine m’a retripoté un autre cœur, grogna Fouré.

— Qu’est-ce que tu as fait en province ?

— C’est un secret à Montander. Cependant je peux te dire à toi que je m’y suis battu à force ; j’y ai mangé de la salade d’acier tous les jours.

— Des duels ?

— Des exécutions ! (Fouré, levant la carafe, coupa son absinthe.) Des duels avec ces canailles ? Et venger Papa, l’Empereur trahi ! Je me suis chargé, avec quelques autres, de ces corrections : j’ai tué un peu partout (il regarda les joueurs, méprisant). La terre, pour moi, est une Conciergerie de condamnés à mort ; aussi j’en ai fait sortir le plus que j’ai pu par le « couloir de bois », les pieds en avant. Malgré ça, il en reste.

— Tu as fait souvent ce métier-là ?

— Chaque jour, dit Fouré. De février à juin, j’ai tassé cinquante bonshommes, – et je ne compte pas les éclopés.

Le capitaine frémit. Cette voluptueuse bête féroce avalait son poison à petites gorgées, l’œil clos, comme la panthère « boit » un Indien, et sa langue de sang, lente, essuyait l’alcool des babines et rôdait sur ses lèvres bleues. Doguereau sentit qu’il ne mentait pas.

— Et parmi les camarades en demi-solde, fit-il, est-ce qu’il y en a beaucoup comme toi ?

— Une division ! Encore un peu, nous aurons dépeuplé la France, il ne lui restera plus que son squelette et nos nerfs. Il faudra bien alors que le Petit revienne, puisqu’on a mis l’Autre là-dessous (il frappa le sol de la salle, vingt dos sursautèrent). – Il y a, reprit-il en riant, les capitaines Corabeuf, Jouffroy et Parugen qui ne tirent pas trop mal ; le colonel Gaure, des carabiniers ; les lieutenants Laugier, Besson, de Santi, Ramelet ; le petit Véry du 20e Chasseurs ; Gransart, Leduc, de l’affaire d’Oporto ; Dubois ; Faye dit Yambo, du combat de Jéhémi ; Bertre, cité après Krasnoë ; deux Corses, corsicos supérieurs au sabre, Bellagamba et Forcioli ; tu les connais tous, et d’autres encore, en masse, qui se payent chaque semaine des brochettes de mauvais Français.

Doguereau leva les épaules :

— Comment pouvez-vous avoir tant d’affaires ? Avec la meilleure volonté de se battre…

— Est-ce donc difficile ? cria Fouré. Quand les motifs manquent, on marche au-devant, on provoque. Ainsi…

Farouche, il compta ses voisins de gauche :

— Quand on ne peut pas causer au café, suis-moi bien, à cause du bruit que font les joueurs (il se tourna sur une fesse, et parla tout haut), on se résigne à regarder le jeu (un bourgeois sourit). Comme les bonshommes, la plupart du temps, n’y connaissent rien (il se souleva), on leur enseigne la partie… (Le bras de Fouré, au-dessus des têtes inquiètes, indiqua les noirs dominos, et la glace de ses yeux refroidit un joueur :) Posez le double-six.

— Mais, monsieur…

Doguereau regarda Fouré tristement.

— Posez le double-six ! répéta l’ex-militaire.

— Mais cela ne se peut pas ! Je dois poser le six-blanc, voyez, parce que j’ai quatre blancs dans mon jeu.

— Justement, vous avez trop de blancs, c’est ce qui vous fera perdre. Posez le double-six, je vous dis ! (La face de Fouré s’enfla de sang jaune). Et puis, tenez ! cria-t-il soudain, vous jouez comme des mazettes ! À recommencer !…

Et sa grosse patte brouilla le jeu.

Une bagarre d’indignation, plus tumultueuse que les deux premières, secoua la salle ! Doguereau reçut une carafe qui lui fit saigner le cuir de la gorge. Goglu, indifférent, refoulait toujours les furieux. Des joueurs s’armèrent de couteaux. Fouré maintenait le gérant et les garçons ; et un élastique chat rouge bondit comme un boulet mou entre les bras menaçants. Le café braillait :

— La police ! La police ! C’est une honte ! À mort les brigands ! Inconcevable ! À mort !…

— Pas tous à la fois ! hurla le dur demi-solde. (Et son cri de commandement sonnait sur ces voix bourgeoises.) Fouré ! capitaine de cavalerie en retraite ! domicilié aux Trois-Soleils ! rue Monsieur-le-Prince, 5 ! (Il tendit sa carte qu’on lui arracha.) Tst ! tst ! tst ! (Avec un sourire.) On n’est pas des ogres d’Astrakan, des Cosaques…

Assis, les bras croisés, sa tête se darda sur le tapage, et il attendit, la langue aux lèvres, que le silence revînt. Ce fut long.

— Ça t’amuse, grogna Doguereau, d’avoir troublé ces braves gens ?

Des habitués partaient. D’autres, menaçants, allaient et venaient.

— Car, enfin, tu n’as pas l’intention de te battre avec eux…

— Pourquoi ça ? dit Fouré.

Le gérant, blême, regardait ses clients partir ; il sentait un adieu dans chaque poignée de main. Doguereau eut pitié :

— Regarde ta victime, sa figure pâle, ses mains… Cet homme-là n’a jamais touché une épée… Tu vas faire une mauvaise action.

Fouré, les cils joints, lança une fumée d’entre ses dents blanches.

— Non. Ce trembleur va choisir ses armes ; c’est lui l’offensé, il me tient. (Doguereau leva la tête, étonné.) Il me tient, dit la brute, parce qu’il peut se battre avec moi comme il l’entendra. Chaque homme a une arme de sa façon (il plaisantait) ; si c’est un mécanicien, je me bats avec lui avec un barreau ; si c’est un architecte, à coups de compas ou de pavés ; médecin, avec la lancette ; chimiste, avec les poisons ; et à coups de fouet, même, si c’est un charretier, etc., au choix ! (De rapides ombres traversaient le fond du café ; il se leva, souple et immense, le crâne ras, comme un tigre brun.) Il ne fait pas bon cuire ici, dit-il. Arrange cette promenade : ce sera toi, naturellement, mon témoin. (Doguereau rêvait, taciturne), avec Goglu, puisqu’il est là. Au revoir. J’irai te prendre demain matin. (Il hésitait.) Je devine qu’on ne s’entend pas…

— Tes tueries de province t’ont tout retourné, mon garçon ; dis qu’on ne s’entend plus, rectifia le vieux capitaine en couvrant ses jambes. C’est bien ; laisse-moi faire. Va-t-en.

— À demain.

— À demain.

Doguereau resta le front bas.

L’homme se tenait au bout de la salle avec ses témoins. Leurs mines semblaient avouer : « Qu’est-ce qu’il nous faut faire ? Tu ne sais pas te battre ; ce soldat te tuera. » Soudain, ils virent Doguereau qui marchait à eux.

Réveillé, dressé, poussé hors de sa table et les yeux luisants comme des cuivres, le capitaine, suivi de Goglu, s’arrêta devant les trois hommes.

— Messieurs (il tenait Goglu par le bras), en notre qualité de témoins régulièrement constitués par monsieur Fouré dont vous avez par devers vous le nom et l’adresse, nous nous permettons, contre tout usage, de nous présenter nous-mêmes. (Sa voix s’éleva :) Capitaine Doguereau, Charles-Constant, du Premier Régiment des Grenadiers à pied de la Garde, Chevalier de l’Empire, demeurant rue Grange-Batelière, et Goglu, ex-Grenadier de la Garde, ici présent, mon ami.

Ce fantôme de vieux soldat, la détresse de son regard, son front nu, la grosse rosette d’officier de la Légion d’Honneur, et jusqu’à la distance polie que gardait Doguereau, tout cela, en une seconde, impressionna si profondément les trois hommes qu’ensemble et sans un mot ils se découvrirent.

— Maintenant que vous nous connaissez (Doguereau, sous sa redingote, entendait mourir son cœur), nous avons une communication de notre ami à vous faire.

Les joueurs de dominos devenaient blafards.

— Monsieur Fouré, avec lequel je viens de m’entendre, vous prie…

Un hoquet de honte lui coupa le mot dans la gorge ; héroïque, il le répéta :

— … vous prie d’oublier son agression, et me charge… très sincèrement… de…

Les mots s’arrachaient, pénibles :

— … de vous présenter, avec… ses regrets… de vous présenter…

Et baissant le front, épuisé :

— … ses excuses.

Mais aussitôt il se dressa, plus effrayant sous ce feu de justice que son camarade avec ses colères. Il venait d’accomplir l’acte sans exemple, l’exécrable et céleste chose, la plus étonnante à la fois et la plus simple. Une longue minute, l’œil dans le fond de l’homme, calme et dangereux, il y regarda la chute de ses paroles, mais les nerfs du joueur, sans doute, avaient trop vibré, il ne dit rien. Et comme un automate, Doguereau partit.

XIII

LE MANNEQUIN DE TRIAIRE

Pendant ce temps, mars 1822, on jugeait à Tours les jeunes élèves de Saumur dont une grande partie adhéraient aux conspirations. Le commandant de cette École, général comte Gentil de Saint-Alphonse, appelé pour témoigner sur un nommé Delon, répondit au président du Conseil de guerre :

— Je ne m’occupe pas de l’opinion politique de mes élèves.

À cette déclaration d’un vieux soldat royaliste, qui n’hésitait pas à défendre des enfants dont la seule faute n’était que trop d’ardeur à aimer la gloire, divers mouvements agitèrent le public, et une voix cria : « Bravo, Alphonse ! »

Après l’éclat de rire qui suivit cette approbation, les gardes pincèrent l’interrupteur. Il portait, maintenue à son épaule gauche par deux ficelles, une musette de soldat bondée de vivres, et malmenait justement, à la seconde où on l’arrêta, une tranche de saucisson à l’ail. C’était le lieutenant Triaire. On le saisit au collet avec le pain dans la bouche, et il ne put rien répliquer. Son emprisonnement dura trois mois.

Pendant le temps de sa prévention, les magistrats apprirent que cet ancien militaire n’était ni un homme à craindre, ni un homme à trop dédaigner. S’il cria maintes fois dans sa cellule : « À bas Cobourg ! À bas les Cosaques ! Vive l’Empereur du globe et gloire à son petit ! » son indifférence déjoua les moindres soupçons, et on se contenta d’envoyer ce facétieux demi-solde, sous la surveillance de la haute police, en Seine-et-Oise, à Meulan.

Satisfait d’avoir mis à plat les ruses de la justice et pu expliquer sa vie sans nommer aucun camarade, désolé en même temps d’être séparé de Doguereau, de Montander, de Goglu, de Fortunat, d’Huguenin, de Chambuque, etc., de la « clique », comme il disait en renfonçant son chapeau, Triaire, sans idée sur ce qu’il allait entreprendre dans le pays inconnu où les « aristocrates » le gîtaient, se présenta le 2 juin à la gendarmerie de Meulan pour faire viser sa feuille, et alla se promener dans les rues.

En une heure il passa l’inspection des estaminets, y constata l’absence de tout militaire de l’Ancienne. Attablé sur une terrasse il alluma un cigare, et méprisa la ville :

— Ça ne va pas être gai, cette ratière, et je vas être espionné en forme. Charivari manqué ! Je ne te vois pas d’astic, ma vieille lame.

Sur le conseil d’un paysan, il alla se loger dans une maisonnette du coteau. Il eut sous lui la vision de la Seine. Mais peu sensible à ces beautés, il se concentra dans son jardin.

Il y découvrit dans les ronces un fantôme de bois pourri, mannequin en loques ayant appartenu naguère, ou à un marchand de vêtements ou à un peintre, et qui avait dû faire son service, comme épouvantail, dans les cerisiers du pays. Triaire le ramassa :

— Tu pues le Texas, Soldat Laboureur ; on dirait que t’étais aux iniquités du Champ d’Asile, tu perds la peau.

Il lui renfonça l’étoupe dans le ventre :

— C’est pas le moment de digérer. Debout, marche ! tu vas me servir à donner de l’air à mes uniformes.

Il l’emporta. Pendant trois jours, armé d’aiguilles, entouré de crin, de varech, il lui remit les jambes en place, regonfla ses bras.

— Comme ça, mes frusques ne moisiront pas dans la malle. Je vas lui enfiler un à un tous mes uniformes. Un jour ce sera le dragon, un autre jour le houzard, ainsi de suite. Idée première !

L’unique richesse de cet officier consistait en huit tenues léguées par des camarades morts et dont trois, les plus neuves, appartenaient à Doguereau. Triaire les avait maintes fois sorties, et une ensorcelante odeur de bataille en était montée :

— Maintenant, se dit-il, je pourrai les voir là, tout près, les renifler… Les semaines vont être longues. Avec eux (tout haut, allumant un cigare), l’ancien bon temps va revenir. Commençons par le cuirassier.

Vivement, il ouvrit les malles et jeta sur le mannequin l’habit-veste, bleu, aux collet, parements, retroussis rouges, les épaulettes d’argent, le pantalon blanc de grande sortie, et recula :

— Ça chante dans l’œil !

Il fuma cinq cigares, en admiration ; et la journée s’écoula dans un long rêve : il eut un sommeil rouge.

À peine levé, il rouvrit la malle. Crocheté aux épaules sur un pivot de bois, le mannequin prit la tenue du 31e régiment de chasseurs, verte, aux collet, parements, retroussis jaunes. Triaire alluma d’autres cigares et se remémora ses conquêtes :

— 31e. Connais pas. Mais j’étais au 7e de l’arme, à Polstok, avec les Polonais, et c’est là qu’à pas plus de deux cents nous avons crevé deux mille Russes.

Le front dans les mains, il revoyait, entendait le combat : Gouvion-Saint-Cyr le sabre en l’air, et les cris de la charge, dans une fumée…

— C’était ça une époque, murmura-t-il. Et Triaire vécut quinze heures dans un délicieux silence.

Chaque jour, dès lors, apporta sa joie au demi-solde. En pleine action, il venait de se découvrir une autre source de vie. Qui contera les cyclones du Rêve, quand ce rêve, soudain, naît et se déchaîne à quarante ans, et qu’il est soldat ? Ces ébauches d’idées, ce premier essai d’illusion, bien mieux que la nourriture, alimentèrent cette épaisse vie animale, tordirent ce cœur de corne et arrosèrent d’extase cet esprit séché : il fut à la fois son Dieu, son Empereur, sa Garde ; il recommença leurs victoires, et cela comme un créateur, sans mouvement, sans bruit, par le seul moyen de quelques bouts de bois assemblés. Jetait-il sur l’épouvantail l’uniforme d’un carabinier, bleu, aux pesantes bottes et au bonnet d’ours ? le combat de Nuremberg emplissait la chambre de ses galopades furieuses. L’âme d’Iéna frémissait dans les grands plis amples d’un habit du 9e houzards. Un détail de tenue appliqué sur le froid mannequin peuplait l’enivrant passé sinistre, dressait de leur mort mille camarades. Une plume de shako, un coulant de ceinture lui rappelaient les chasseurs jonquilles du 4e, les roses du 7e, et les violets du 12e. Le simple chiffre d’un gant, un jour, ressuscita pour lui le 13e chasseurs aurore, tout un corps entier. Un dolman vert lui fut le 7e houzards ; et trois mille chevelues shabraques, trois mille lames, trois mille colbaks d’émeraude ondulèrent au vent du songe dans son cerveau enchanté. – Mais un uniforme, un jour, la tenue complète du 22e chasseurs, le fixa dans une indicible émotion : il avait cueilli sur le col, blotti dans le poil du drap, un long cheveu, ce qui restait, peut-être, d’un lointain baiser de victoire.

— Petite chose, rêva-t-il, ça n’a pu tomber que d’une femme de Médina. Médina…

Ce mélancolique nom promena son âme en Espagne. Il mouilla son cigare avec énergie.

— J’étais là, dit-il dans une bouffée. Combat de Rio-Secco, 22e chasseurs, mon régiment…

Il regarda l’uniforme, puis le mannequin :

— Ça n’a pas gueule de soldat. (Il se frappa le front.) Mais j’y pense… j’ai justement du varech.

Il vint au « Chasseur », lui colla les favoris de l’Empire, pan ! et une main au-dessus des yeux, à l’écart :

— Qui c’est donc que ce coco-là ? (Il se rapprochait.) Tiens… tiens… tiens…

Il fit un croissant de varech, énorme, qu’il suspendit au nez de bois. Il sembla soudain à Triaire qu’il venait de créer quelqu’un :

— Fameuse moustache ! pantela-t-il, une vraie gargoine à la grogne ! Oui ! Oui ! J’ai vu ce camarade-là quelque part. Mais où donc ?…

Il cherchait. Que manquait-il au mannequin ? Si peu… Il devina. D’un coup de couteau, il lui entailla le menton, lui fit sauter le nez, le lobe de l’oreille droite, et une verticale raie rouge, sur ses gros yeux ronds, lui donna un air effrayant. Triaire eut à peine le temps de regarder, cracha son cigare et embrassa frénétiquement le mannequin :

— Major Callouel ! rugit-il en reculant. Pas possible !…

Machinal, emporté par son illusion, il fit le salut :

— Quatorze ans, un terme ! Comme on se retrouve ! Et t’as eu beau vieillir, tu quilles mieux que nous, tu portes l’habit comme le Carrousel en personne !

Tordu de joie, il assit le mannequin, avança la chaise prés de la table, y accouda le Major, apporta deux verres, les emplit de rhum, et prenant le sien :

— Dis donc…

Ce grand mensonge ne lui coûtait pas un effort. Il serra l’épaule du mannequin :

— Dis donc… si nous parlions de Rio-Secco, de Médina… de l’histoire de ton cheveu, des femmes… Tu te tais, tu voudrais que ça soye moi qui fasse la salive…

Mais comme il allait reprendre, il trembla. L’émotion avait trop serré ce cœur. Saoul avant de boire, las, évanoui ou endormi, Triaire baissa la tête, la coucha, et ne dit rien de la nuit.

Et jusqu’au matin, raide, le Major sembla se souvenir…

Cette force illusoire, ce « montage de cou » s’appelle la folie ; mais la folie, peut-être, est la vie normale du cœur.

— Que disait-on de ce demi-solde ? chuchotait la ville. Un condamné politique, buveur, jureur, pipeur ? Et on ne l’a pas encore vu ! Il conspire…

Triaire ne conspirait pas, il était redevenu militaire, il « recommençait ». Pendant trois mois, il vécut d’ivresses.

Si le mannequin était un dragon, il s’habillait dès l’aube en houzard, cirait sa moustache, cognait la porte, entrait :

— Tiens ! Callouel ! Et par quel hasard ?… Qu’est-ce qui se passe du côté de Saint-Cloud, depuis notre expédition dans les Asturies ? Un verre de pivois !

Il versait le vin.

Les coudes sur la table, il parlait alors d’abondance, racontait les houzards à Montebello, à Prentzlow, à Eckmühl, buvait comme sans y faire attention les deux verres, les remplissait, buvait encore, vidait trois bouteilles. Puis, tout à fait gris, d’une tape joyeuse, envoyant rouler son camarade Callouel dont il fut obligé maintes fois de retirer la caboche d’entre les barreaux de la chaise :

— Parlez-moi des houzards ! disait-il, les dragons…

Il remettait son sabre, beau de dédain :

— … les dragons, ça ne sait pas boire !

Au contraire, si Callouel un autre jour était houzard, et lui cuirassier, il transformait la formule :

— Parlez-moi des cuirassiers ! disait-il, les houzards n’ont jamais su boire !

Et il allait se coucher, à tâtons, en hurlant dans le corridor :

— Hohé ! l’ami ! qu’on me réveille ! Demain, départ à quatre heures ! Ordre du Tondu : on va savonner l’Europe !

XIV

LE SACRILÈGE

Doguereau et Goglu lampaient un cassis au vin, près de l’église Saint-Roch, dans un café où se réunissaient parfois les militaires de l’ex-Garde, quand tout à coup les cloches sonnèrent à grande volée.

— Quoi ? demanda Goglu.

— Sans doute la messe. Caboche verdâtre ! fit le capitaine au garçon, un cran à la porte… courant d’air.

— As-tu compris, mon ami ?

Doguereau, énervé, continua sa lecture à demi-voix :

« Depuis 89, Paris est le centre de toutes les ambitions tapageuses. C’est là que la plupart des existences révolutionnaires se sont établies à poste fixe. Tous ces hommes une fois assurés, il ne leur restait plus qu’une chose à demander, c’était de faire dater notre existence nationale de la fondation de leur fortune. »

— Il paraît, dit Doguereau, que la République de Valmy, le Consulat de Marengo et le grand Empire d’Austerlitz nous ont enrichis. À entendre ce sacré journal, nous sommes pleins d’or.

— Après vous, ricana Goglu ; si vous en avez de trop, mon capitaine, vous m’en passerez.

Les cloches de Saint-Roch sonnaient toujours. Doguereau attendit un calme :

« Voilà pourquoi la Révolution avec sa faux, et Bonaparte avec son joug de plomb, leur convenaient mille fois mieux que la Restauration avec ses amnisties et son équité. »

— Pour le coup ! hurla Doguereau.

Il jeta le journal :

— Les amnisties ! La Restauration ! son équité ! Connu ! Ça se passe au cachot, et ça se termine sur la grande place, au son des fusils, dans un fourgon. Sales journaux ! qu’on relise ceux du mois… Mais ce n’est pas la peine, je retiens tout, j’ai une cervelle de carnet. Mille foutres ! sais-tu ce que c’est que l’équité dont ils parlent ?

— Équité ? fit Goglu.

— Oui, leur justice. (Il frappa la table.) Ah ! justice !… N’y a qu’à touiller dans les misères de ce mois-ci ; c’est à en trembler ! Arrestations ! condamnations ! exécutions ! Au milieu de ça, mille procès. Pas plus tard qu’hier, au troisième acte d’Attila, rapport à l’invasion des barbares, parce qu’on a crié, à cinq ou six bougres : mort aux étrangers ! trente « mouvettes » de la Préfecture sont tombées sur nous ; et Huguenin a été « poucetté ».

Les consommateurs, non sans effroi, se mirent à considérer cette tête d’or vert, loyale, d’où crépitaient l’argot, le feu et l’injure. Doguereau était debout, il hurlait :

— Le journal d’avant-hier, encore, engueulait la Révolution et l’Empire ; c’est lâche ! car personne d’entre nous ne peut répondre (il sourit, terrible), qu’au pré.

Il y a des incendies dans les départements ; et qui accuse-t-on ? les militaires en demi-solde ! Toujours nous ! Eh bien ! on a raison, oui, incendiaires ! On n’a qu’à renifler l’Europe de Gibraltar à Moscou : depuis 1814 elle pue le brûlé, c’est la Garde Impériale qui y a mis le feu ! (Les cloches de Saint-Roch braillaient.) Ce n’est rien ! Le capitaine Vallé, condamné à mort par la cour d’assises du Var, sera exécuté, vous verrez ! et j’ai connu ce bougre-là, cependant, sous les pétards d’Austerlitz ; voilà la récompense des vieux ! (Il balaya sa salive d’un coup de patte.) La septième correctionnelle a foutu six ans de prison, le 15 mai, à un lieutenant de notre clique, pour avoir composé l’histoire de Tcheou-Li, ministre de l’Empereur Tien-Ki. Allusions politiques ? où donc ? les Chinois sont loin ! Et voulez-vous d’autres nouvelles ? (Il désigna le côté ouest de Paris :) Émeute au café Desmares ; les étudiants royalistes insultent les jeunes républicains ; on donne tort à qui ? aux républicains qui réclament l’Empereur ! Le gouvernement renvoie des élèves de Stanislas qui ont acclamé le nom du valeureux Drouot… bébés ! honneur à leurs mamans, je les aime comme ça ! (Même souriant, il épouvantait.) On vient de boucler un demi-solde qui avait chez lui l’Almanach de Collot d’Herbois et un Traité de feux d’artifice. Deux livres… Et voilà les perturbateurs de l’Europe ? Et on ne pouffe pas en les accusant de ces fouteries ? Équité ? mes sels ! (Les cloches tumultueuses sonnaient toujours.) On attend à Paris le fils du général autrichien Schwartzenberg, celui qui botta le pauvre cul de la France, et toutes les cuisines de la cour sont à feu, et les dames préparent leurs sourires ! Et parce que des envois d’épées ont été faits dans plusieurs villes de province, on perquisitionne chez tous les anciens de l’ex-Garde, on crochette leurs armoires et on y salit leurs brevets. On condamne des jeunes gens, le 3 mai, pour avoir osé crier : « Vive la gloire ! » (Les cloches sonnaient de plus en plus.) Et tout ça dans l’espace d’un mois ! Paris se pourrit ; on n’y bâfre plus que de la honte. Et pour finir le mois, ce bouquet, la fleur de la misère, le suprême de l’injustice : on fusille à Tours un gamin ; le brave maréchal des logis Sirejean est passé par les armes pour avoir servi son maître. Vous avez tous lu sa mort, et comment on décalle quand on a ce nom-là, l’Empereur, entre les osselets. (Il ouvrit les dents.) On commande soi-même : Chargez ! joue ! feu ! et avant de tomber, basane pour Louis XVIII auteur de ces calamités que le diable brûle, et si quelqu’un se trouve morveux qu’il m’apporte ici son museau ; je jure par les cent mille foutres qu’il saignera du nez pour longtemps !

Et sur ce coup, frappant sa cuisse et tournoyant de la canne, rompu, rauque, blême de fureur, dans le tapage des cloches et l’effroi de tout le café, Doguereau s’assit.

— Ferme la porte, dit l’ordonnance au garçon, mon capitaine peut prendre froid. As-tu compris ?

Les cloches avaient fait silence.

— Vous jasez comme le canon, dit Goglu. Et tous ces sacrés malheurs que vous avez défilés, mon capitaine : les arrestations, les procès, les cellules, le bagne, les fusillades, c’est arrivé ?

— Pire encore, songea Doguereau. Ces mauvaises affaires-là sont venues si vite… C’est à désespérer des hommes, du pays…

Un mot inusité, bref, dont la mystérieuse grandeur devait lui plaire, força sa bouche :

— Même de Dieu.

— Dieu ?

— Oui. (À ce moment, Doguereau, retourné, saisit le bras de Goglu ; il lui parlait parfois comme à un enfant.) Tu penses bien que le gâchis du monde est trop grand pour venir des aristocrates ou du roi ; ça descend de plus haut.

Le capitaine n’eût pu expliquer quelle force obscure le poussait à accuser Dieu. Les soldats, unitaires, passent l’humanité ; tous remontent au Chef de tout ; leur foi est simple comme un regard vers le ciel.

— Dieu… Enfin dit Goglu rageur, il peut donc tout, ce Dieu-là ? Il fait donc tout ? C’est donc lui qui nous a gâché le mufle à Waterloo ?

— Oui.

— Qui est cause de la mort de l’Empereur ?

— Oui. Et aussi de la maladie du roi de Rome.

— Cause de tout ?

— De tout.

Goglu dressa des bras de bataille :

— Enfin, alors, où le trouve-t-on ? Cette naïveté allait faire rire Doguereau ; mais à ce moment des soldats entrèrent.

Ils étaient une dizaine. Ils venaient de Saint-Roch ; et le patron, sans doute, comptait sur eux, car il avait paré les tables. Il demanda :

— Ça s’est bien passé ?

— Oui ; une belle cérémonie. Il y avait le prince de Talleyrand, messieurs de Lavauguyon, Ravez, beaucoup de dames. Ça devrait revenir tous les jours, dit un sergent.

Doguereau appela le patron :

— D’où viennent ces soldats ?

— Mais, de l’église ; c’est la mode aujourd’hui de faire communier la troupe.

Le capitaine s’expliqua les cloches, et sourit :

— Tiens, Goglu, toi qui demandais où on trouve Dieu, regarde, il est dans la salle.

Le verre du demi-solde se renversa.

— Où donc ?

— Devant toi, dit Doguereau, dans chacune de ces dix poitrines.

L’ordonnance incrédule eut un blanc sourire :

— C’est de la bl…

— Non, dit le capitaine, mes plaisanteries sont dans un autre sac. (Il désigna les militaires.) Tu ne te souviens pas, dans le temps, que tu allais comme les garçons de ton âge à l’église ?

— C’est loin.

— Tu communiais ; rappelle-toi : la communion consiste à prendre une hostie. Tu sais ce que c’est qu’une hostie ?

— Oui.

— Eh bien ! dans cette hostie, il y a Dieu. Les deux hommes se regardèrent.

— Tu ne comprends pas… (Doguereau s’était penché.) Moi qui ne suis que soldat, ça m’entre. Écoute : il peut y avoir quatre mille aigles dans une armée, cependant ça ne fait qu’une Aigle pour les trente millions de Français. Pareillement, Dieu divisé reste entier, et ces dix-là l’ont chacun dans le coffre.

Ces derniers mots éblouirent Goglu.

Calé dans son coin, il lui sembla qu’un ennemi grand de la terre au ciel, apparaissait à ses yeux ; et la chair de ses joues se plâtra soudain. Il choisit seulement un homme parmi les plus hauts, le sergent, attendit que cet homme dressât la tête à son tour ; et à la seconde où ils se regardaient, ouatant son geste et matant sa voix, Goglu lança son cartel, sa mystérieuse et matoise provocation à la guerre :

— Je propose

Doguereau pâlit un peu. Le sergent cessa de parler.

— Qu’on irait, pr’exemple, à l’foire de Crécy.

Les soldats s’étaient retournés.

— L’pavé est bon pour les chevaux ;

Goglu, froid, désigna la porte :

— La betterave a besoin d’engrais ;

— C’est à moi que vous en voulez ? demanda l’homme.

Goglu traversa le café :

— As-tu compris, mon ami ?

— Peut-être, dit le sergent. Des soldats en demi-solde qui veulent s’amuser ? Je désigne mes témoins.

— Partons ; il est le quart avant midi, on peut se battre avec vos épées de service.

Dans le désordre de la salle, Doguereau put dire à Goglu :

— Terrain du petit Vaugirard, même coin, palissades gauches.

Et le café se vida.

Ce duel, simple en apparence, comportait les pires audaces, car le capitaine, comme tous les êtres en perpétuel danger de mourir, croyait en Dieu. Goglu en se battant continuait son métier de soldat qui était sans réflexion, d’aller droitement à l’ennemi, quel qu’il fût : il se trouvait ce jour-là que l’ennemi s’appelait Dieu, Dieu unique auteur de la défaite de Waterloo, responsable de la mort de l’Empereur et de la misère de ses soldats ; il allait à ce Dieu, le provoquait, et aucune crainte n’eût fait bouger cette vigoureuse logique. Doguereau, dont l’autorité pouvait rompre ce duel, ne l’empêcha pas. Dans l’heure qui s’écoula de la sortie du café jusqu’à Vaugirard, son âme mystique roula d’épouvantables angoisses, mais considérant les yeux de son compagnon, tranquilles comme une pensée d’enfant, il pressentit le triomphe. Le combat dura peu. La poitrine du jeune sergent, blanche, sembla-t-il à Doguereau, du rayonnement de l’hostie qu’elle recelait, fut trouée par l’épée de Goglu sur une feinte de seconde avec prise de fer en sixte ; et ce sacrilège accompli, s’étonnant de rester debout sous le ciel, le capitaine et Goglu partirent. Les témoins de l’adversaire, sous-officiers du 15e de Ligne arrivant de Givet pour séjourner à Paris, ne surent jamais les causes de cette fantastique rencontre, qui avait le don de plonger Doguereau, chaque fois qu’il s’en souvenait, dans un affreux bain de joies rouges. Mais Goglu, calme, n’y voyait aucune importance. Sans remarquer le sourire du garçon, ni l’effarouchement des boutiquiers qui le crurent dès lors tout à fait fou, il contait l’histoire en détail : le discours de Doguereau, le sergent, la dispute, le duel, la feinte de seconde, la mort, et de son ton tranquille finissait en posant son verre :

— C’est la fois où je me suis battu avec Dieu.

XV

ENTRE SOLDAT ET POÈTE

Le colonel de Montander poussa la porte de la Rotonde, et s’arrêta sur le seuil.

Le café hurlait. Des enthousiasmes montaient, à travers les poings : « Bravo ! Sublime ! Admirable ! Bravo ! » Sur les chaises en désordre s’étaient rués des jeunes gens ; et au milieu d’eux, ses feuilles à la main, un garçon de vingt ans, pâle, attendait… Le demi-solde s’assit.

L’enfant leva son papier. Puis, balançant son front d’où pendaient d’épais cheveux noirs, d’une voix sourde mais puissante, lente, monotonement noble et scandée comme un chant d’église, il termina son poème :

Un sang royal teignit sa pourpre usurpatrice ;

Un guerrier fut frappé par ce guerrier sans foi ;

L’anarchie à Vincennes admira son complice ;

Au Louvre, elle adora son roi ;

Il fallut presque un Dieu pour consacrer cet homme.

Le Prêtre Monarque de Rome

Vint bénir son front menaçant,

Car sans doute en secret effrayé de lui-même,

Il voulut recevoir son sanglant diadème

Des mains d’où le pardon descend.

 

— Bravo ! À bas Buonaparte ! Superbe ! Grand ! Bravo ! Bravo !

Trois orages d’applaudissements crépitèrent dans la Rotonde et firent accourir les gamins. La peau de Montander avait blanchi.

— Maintenant que tu as tout lu, dit une voix, tu peux partir.

— Mon rendez-vous… Je vais chez monsieur de Vigny…

Un vieux bohème embrassa l’enfant :

— On te lâche, maître. À ce soir, aux Français, pour siffler Sylla.

Le poète pressé serrait les mains. Il planta un feutre sur ses mèches, arrangea les volutes de son manteau espagnol et sortit. À quatre pas du café, Montander lui toucha l’épaule :

— Un mot, jeune homme.

— Colonel de Montander, dit le demi-solde, soldat de ce « Buonaparte » que vous avez tout à l’heure, devant vos amis, si injustement insulté. Je regrette, monsieur, que vous mettiez votre beau talent au service de ceux qui ramenèrent en France la défaite avec l’étranger.

Le jeune homme allait répondre ; il fut devancé par le colonel.

— Ne vous impatientez pas, mon enfant. Quoique soldat (il sourit ironiquement), j’ai des façons. Je déteste les disputes, et je commence par vous dire que j’ai trouvé vos vers fort beaux. Si je vous arrête, malgré le rendez-vous que vous a donné monsieur le lieutenant Alfred de Vigny, c’est que je veux (il hésita) vous parler non de tout l’Empereur, ce qui serait trop long, mais d’une partie de lui-même, car je vois que vous n’y entendez rien. Marchons.

Entraîné par cette voix grave, à l’articulation trapue, méthodique, qui semblait ordonner les phrases par pelotons, sections, escouades, files, rangs, le jeune poète, muet, se mit à écouter le soldat :

— Vous avez montré l’Empereur ce que tout le monde le croit : un immense turbulent, un homme de désordre, un « soldat ». Quittez cette opinion ; rien de tout cela, au sens profond, n’est vrai. L’Empereur n’a jamais été un militaire. L’enfant s’arrêta.

— Je veux dire que s’il le fut parfois, c’est malgré lui. Il méprisait la guerre, ses brutalités, ses résultats trop brusques. L’Empereur, surtout, fut un homme d’ordre.

Et Montander, d’un ton net, répéta pour son seul plaisir :

— Ordre.

Il continua :

— Esprit de justice, de vérité, de paix, toujours ; esprit contraint à la violence et soldat accidentel, voilà l’Empereur. La Révolution alarmée cherchait un poing où jeter son sabre, elle rencontra cet homme qui pouvait être aussi bien, tant la nature l’avait servi, jurisconsulte que militaire : il saisit l’arme et rasa le vieux monde, voulant y appliquer, sur un terrain vierge, ses vertus organisatrices. Organiser fut son rêve ; c’était le sens de son regard, le résumé de ses paroles, la pente de son bras. Arranger, faire avec ordre, c’est-à-dire en paix. L’ordre, l’Empereur…

Et les mains de Montander, unies, tombèrent en s’écartant et se rejoignirent, vives, tout à coup : il emprisonna dans l’air un triangle.

— Vous voulez le voir, vous autres, de trop près. C’est un soleil que dérobe un mont. Que ce soleil fasse sa course ; dans cinquante ou cent ans, l’Empereur apparaîtra dans sa force, dans son harmonie, vous diriez c’est tout comme pour un militaire. Et que sera-t-il ce jour-là ? On peut le prédire : Non l’homme des conquêtes, mais le dicteur des lois.

Montander saisit l’enfant aux épaules :

— Car il dédaignait ses batailles comme des moyens de désordre, et aussi ses soldats tout en les aimant. En outre, il n’aimait pas nos origines, nous étions des fils émancipés. Écoutez-le quand il parle de ses Maréchaux ; il dit : « Ce ne sont que des colonels, ils ne savent qu’exterminer, charger » – défaire, pensait-il. – Aussi nous a-t-il jeté de l’or, des broderies, des panaches, des femmes ; il nous amusait comme des enfants. Et puis, voyez sa tenue : pendant que son armée scintille de galons, il porte un habit effacé, presque civil. Autre indice : cet homme qui payait les dettes de Lasalle et inondait de richesses ses tumultueux régiments donnait à raccommoder ses gilets : Économie, ordre !

Le soldat, de plus en plus triste, marchait sans voir :

— On ne s’est pas compris ; eût-ce été possible ? et ce n’est pas la faute de l’Empereur, ni la nôtre ; il y avait entre lui et nous sa pensée. Ce petit priseur qui jouait à saute-mouton entre deux graves signatures, qui chamaillait le Conseil d’État et palpait les robes des dames, à la cour, pour voir si les maris aidaient au commerce des soies de Lyon, comment l’appeler ? Ces allures sont-elles d’un soldat ? ressemblaient-elles aux nôtres ? Nous avons été des rocs, et puis des poussières dans sa volonté. Il nous a fait ouvrir les portes du Monde à coups de fusils, à coups de sabres et de poitrails de chevaux. Nous n’avons été que cela, des Suisses galonnés d’or ouvrant et facilitant la marche à un dieu, rapiécé comme l’Autre, mais il parlait derrière nous, et nous n’avons rien entendu…

La tête de l’enfant s’était baissée.

— Tout ça, reprit Montander, n’est que pour vous montrer les abîmes qui séparaient les intelligences de l’Empereur et de son armée. Napoléon ne pouvait considérer les soldats que comme de lointains sous-ordres, une masse sans autre nom que celui qu’elle prenait au jour la journée, une violente foule de bras, de sabres, de chevaux, de canons qui n’avait de lien qu’en lui. Cette armée fut un instrument révolutionnaire aux mains d’un ultra, oui, monsieur, du plus formidable des ultras, des individuels, des Poètes. Notre relatif, pendant vingt ans, gêna son absolu ; nos combats dérangèrent sa rectitude, nos bruits sa tranquillité imposante ; mais il avait besoin de nous, pour arrêter l’Europe dans sa marche contre la France, contre Quatre-Vingt-Neuf, qu’il représentait malgré son sceptre. Avec quel bonheur il nous eût tous licenciés, s’il avait pu !

Ici, Montander s’arrêta. Le soleil l’éclaira au front, et un autre soleil qui venait de son âme lui monta aux yeux ; sa face resplendit, emprisonnée comme par deux lumières :

— Eh bien ! voici où je voulais en venir : indigné par votre poème, je vous ai montré l’Empereur séparé de sa horde armée par les contingences militaires, et rapproché des poètes par le rythme (un de vos mots) de l’Œuvre Impérial. Pour qui a-t-il le plus fait ? pour la gloire militaire ou pour la pensée ? Évidemment pour vous. Son effort délaisse les soldats qui ne furent que ses instruments, et va droit aux poètes, continuateurs de son « geste », et qui le prolongeraient, s’ils le voulaient, dans l’avenir. De ces soldats et de ces poètes, qui l’honore maintenant ? Les oubliés seuls, les soldats ! Cet Empereur par qui nous avons souffert, dont le souvenir aujourd’hui est notre infortune, nous l’aimons toujours ! Nous l’aimons ! Nous l’aimons ! Nous l’aimons ! Nous vous offrons même l’exemple d’un amour non partagé : on nous affame, on nous expulse, on nous fusille pour un homme, pressé de penser, qui se servit de nos âmes et rejeta nos cerveaux. Et vous, les poètes, vous si près de son vaste esprit, vous le déchirez sans savoir ! Oui ! sans savoir ! Sans savoir qu’il a jeté au monde la matière en feu de mille chefs-d’œuvre, que vous niez ! Sans savoir qu’au lieu de détruire il a été, pour l’admiration des poètes, le restaurateur de la divine cadence, (encore un de vos mots), du grand Ordre ! Et tandis qu’avec les années, abandonnant son humble habit de soldat, Napoléon s’avance dans sa majesté vers les penseurs, il semble que vous repoussiez cette mémoire dont nous n’avons plus que faire, et qui vous appartient maintenant. Poètes ? Serait-ce nous qui le serions à votre place ! Jeune homme, interrogez cette vie, abolissez-en le tapage que nous y avons apporté, revoyez les disputes du Conseil d’État, le Code, la Correspondance, l’organisation des Républiques, et vous verrez, même après sa mort, ce que l’Empereur vous donnera ! Je vous laisse partir ; vous direz à monsieur de Vigny que c’est moi qui vous ai retenu ; il me connaît, je lui ai envoyé dans le temps de mauvais vers. Car j’ai été poète. Poète en demi-solde. (Le colonel sourit.) Vous avez cru sans doute, à voir ma canne et les rangs de boutons de mon habit, que j’allais hurler comme à la charge… Ce que j’avais à dire devait être « parlé » tranquillement, et il m’a fallu me souvenir du lycée de Foix. Si le philosophe a dit des âneries, accusez les camps qui m’ont fait oublier le vocabulaire. Rangez votre poème dans un tiroir, il est beau et faux comme les passions ; et n’allez pas ce soir siffler Sylla, c’est une bonne pièce. Adieu.

L’enfant, émotionné, avait pris une carte dans son portefeuille. Montander la lut avec un sourire : « Vicomte Victor Hugo ».

— J’ai connu, dit-il, un brave général de ce nom-là ; je souhaite que vous soyez un de ses parents.

Il s’en alla. Il l’avait dit lui-même : soldat inutile, morceau de fer rouillé, voix éteinte, esprit fini ; il n’était plus que cela, mais le cœur quand même restait entier. Mélancolique, dans le couchant rouge il traversa le jardin, fier comme un amant dédaigné qui aime encore et défend sa maîtresse ancienne, et l’enfant glorieux tourna rêveusement la tête, dégagea son front, d’un doigt machinal, des mèches d’aigle, bleues qui le voilaient, pour suivre encore, là-bas, dans le crépuscule des galeries, cet exemple de fidélité vouée à une ombre, de tendresse désenchantée en désespoir, et d’un dévouement qui n’avait plus rien à servir.

XVI

LA LAMPE

Comme il traversait la place des Victoires, Doguereau pinça le bras de Goglu :

— Ce particulier ne te dit rien ?

— Non.

— Cette manière de jarrer qui sent le coup de savate, et ce boutonnement ?

— Non, répéta Goglu.

— Eh bien ! il y a de l’ex-Garde là-dessous ! Ce pékin est un militaire, on ne marche plus comme ça depuis les « Adieux ». Accélérons !

Le colossal passant tirait à grands pas. Le drap de sa redingote à shall, vert-russe, plissait à chaque mouvement ses épaules, grosses comme des cuisses de veau. Le capitaine le dépassa, vit la tête et poussa un cri :

— Qu’est-ce que je disais ! Bougre de foutre ! Grandaye ! Cap’taine Grandaye du 46e La Tour d’Auvergne, passé avec son grade au Premier Immortel, 1809 !

— Premier grenadiers, c’est bien ça. Vous… Tu… Doguereau ?

— Moi-même. Quelle rencontre ! Et tu fais ?… La santé, voyons… Mille bougres de foutres ! Si je pensais te bousculer, depuis le malheur !… Mon vieux Grandaye ! – Salue-le, Goglu : Grandaye le brave, le pilleur, le buveur, le chargeur, l’enfonceur. Grandaye ! tu ne connais que ça ? le Grandaye porte-aigle d’Eylau, le « mitraillé ».

— Je vais bien, dit Grandaye, je…

Doguereau, ailé, dardait sa béquille :

— Pas attention… des pleurésies m’ont poussé à travers le corps ; c’est cette bougresse de paix qui m’a lié l’ergot, mais je marche tout de même, présent à l’appel, n’est-ce pas, Goglu ? Grandaye… C’est donc toi mon bougre de Grandaye de nom d’un foutre ! est-ce possible ?

Il le regarda :

— Toujours beau… Tu tiens la garde, tu ne décales pas comme nous autres. Car nous sommes dans les alentours quelques ruminants… Tu les connaîtras. Mais tu as dîné ? Oui. Alors, un tour de jarret.

— Impossible. On m’attend au… à…

— À d’autres, ceux-là sont frits ; je ne t’écoute pas ! plie ta langue en quatre et renfonce-la dans ta gorge. On campe au cinquième, une piaule pleine de fusils, de colbacks, de sabretaches et de pistolets plaisir des amis ! On se rencontre tous les jours à la Régence, au Procope : une demi-tasse, on bavarde. Et nous nous payons une promenade la semaine avec un ultra, manière de la couler plus douce, de barboter dans un peu de sang ; le sang, ça se fait de plus en plus rare. Il y a Montander…

— Le colonel de Montander ?

— Tu le connais ? Bougre ! s’il était là ! Et il y a le major Coutillot. – Tu le remets aussi ? – Et le petit lieutenant Fortunat… idem ? – Bougre de cent foutres, Goglu, il les connaît tous !

Il poussait à Doguereau des jambes d’airain :

— Nous approchons ! Ce n’est pas loin. Tu verras nos tentes. Pas riche ; mais c’est doré partout, en long et en large, sur chaque couture, par nos états de service et les souvenirs ! Tout de même drôle pour nous, hein ! qui avons eu la « Carte » pour terrain de manœuvres, de se sardiner maintenant au cinquième entre quatre pieds de brique sous un plafond de zinc ! Pas peur ! Au fond, c’est assez pour y ruminer son dégoût de la sale terre qui depuis que l’Empereur l’a lâchée pue comme un œuf pourri. Une chambre de cent francs pour y loger le Doguereau que Sa Majesté Impériale embrassa sous les boulets, voilà le payement de la France ! Mais après tout, c’est haut, crevons-y. Et on est chez soi : aucune gueule de civil n’a chafouiné dedans ; tu peux y monter, c’est propre. Nous arrivons. Puisque tu as dîné, Goglu va nous préparer trois moka « première ». Il faut faire honneur à Grandaye !

— J’aime mieux prendre rendez-vous… Un autre jour m’eût…

— Dix pelotons d’ultras ne me feraient pas lâcher ton poignet ! Il n’y a pas de lendemain pour des gens comme nous : « Charlot » guigne nos coquetiers ; qui sait si demain nous ne mettrons pas « la tête à la fenêtre ». Fusillés… guillotinés… Bien, quoi ? Nous nous en tapons nos quatre œils, moi et Goglu ; autant mourir avec Austerlitz dans le foie que pourrir chez les infidèles avec ces mécréants de pékins ! (Il reprit du souffle.) Du propre que les temps « modernes » ! Cette brute de Fouré, malgré tout, avait bien raison. Tu vois ces bourgeois qui passent… Les vieux serviteurs, les ex-militaires, nous autres, nous ne sommes que de la roupie pour eux. À peine si le pays se souvient. L’Empire, le Caporal, sa Garde et ses victoires, ça n’a abouti dans le monde qu’aux coups de chapeaux de l’étranger, des blagues ! C’est foutrement triste, mais ça y est ! Nous aurons pissé rouge et nous nous serons fait dépeler pendant vingt ans pour que les voyageurs de France, aujourd’hui, quoique étiquetés vaincus, aient droit au premier plat dans les tables d’hôte d’Europe, pas plus ; c’est tout ce qu’ils voient de l’Empire, et le meilleur de ces jean-foutre rigolerait de la Garde pour cent sous ! Aussi, on ne les rate pas ; une ou deux fois par semaine chacun de nous en fait du « terreau ». Tu me raconteras tes duels. Tires-tu toujours ? Je t’ai vu faire trois sixtes, camp de Boulogne, aux oiseaux ! Mais nous allons reparler de tout ça. – Grandaye ! Mon vieux Grandaye ! allons, voyons, je n’ai plus mal ; ho ! allonge, au numéro 5 !

— Nous y sommes ; tu passes ? demanda Grandaye faiblement.

— Prends la tête. Monte vite ! je te suis ! Ah ! mon vieux Grandaye ! neuf ans qu’on ne s’était touché la main, depuis Reichembach, parbleu ! où la cavalerie, les mamelucks, les lanciers de la Garde… Un étage de plus, porte à gauche. As-tu revu Laugerat de l’attaque de Castelbar ? Et Provost qui blessa l’ange du ciel, l’arbico El-Madhy à Demenhour ?

— Mort, dit Grandaye.

— Et l’adjudant Morin ? Et le maréchal des logis Frat ? Et Alix ?

— Morts.

— Et Becker ?

— Mort.

— Et Jardon !

— Mort.

— Chollet ?

— En retraite à Aiguillon.

— Et Despeyroux ?

— Mort aussi.

— Bougre de foutre ! tous morts !

— Et Bauzil ?

— Aux Invalides.

— Est-ce là ta porte ? demanda Grandaye.

— Oui, pousse ! Fermons à clef ! La lampe ! Les tasses ! Qu’est-ce que tu fais là, vieux frère ! Déboutonne ta redingote ! Chapeau ! Canne ! Passe-moi tes affaires, et bouche-moi le trou de ce fauteuil !

— Tu parles… tu parles… murmura Grandaye, c’est un plaisir.

Il s’interrompit, gêné, regarda ses bottes…

— C’est la Garde que tu réveilles et qui me charge la langue ! hurla Doguereau en rebondissant. Crois-tu que c’est gai, notre vie ! C’est notre bonheur du cœur de bavarder : foutu état, possible, pour d’honnêtes gens qui n’ont eu de conversation de Valmy à Ligny qu’avec la mitraille ; mais avait-on le choix ? Cette sacré bon Dieu de paix a cassé les outils de l’Empereur ; l’atelier du Patron est saccagé, et les ouvriers « à mourir » sont sans places. Nous sommes une bande de vieux têtus embêtés par le gouvernement, le Roi et ses gardes. Nos demi-solde sont à peine payées. On nous affame et on nous fusille. Depuis 1815 nous godaillons la misère parce qu’aucun de nous n’a voulu de réintégration dans une armée qui avait servi les Cosaques. Dis, toi, est-ce que t’aurais accepté : changer ton grade de capitaine dans la cavalerie de l’Empereur, même contre un brevet de maréchal à fleurs de lys ? Des soldats de paix, un pet ! ça fout la foire, à nous la gloire ! Nos aigles ne sont pas tous morts ; on en a gratté sur les murs, mais c’était de la pierre (Doguereau se frappa le cœur) : les vivants sont là ! – Prends du sucre.

Grandaye, silencieux, se servit. Une grande lumière tombait de la lampe, inondait la table et rejaillissait sur les figures… Alors, ces soldats se regardèrent…

Le nouveau venu était un homme de quarante ans. Il était immobile, il était d’une dure immobilité. Les mains sur un genou, muet, il avait regardé la chambre, les armes suspendues au mur, les chaises boiteuses ; puis par une porte laissée ouverte d’autres objets misérables : un oignon à demi pelé, du pain sur un fourneau, la cuisine-cellule où dormait le simple ordonnance sur un lit de sac à charbon, – et maintenant il écoutait, morne, et pensait.

— Tu regardes tout ça ; ce n’est pas riche, dit Doguereau en se renversant. Eh bien, il y a des jours, le 5 mai par exemple, et aux anniversaires d’Eylau et d’Austerlitz, quand les amis viennent, c’est un vrai palais. Tu y viendras ?

Pas de réplique.

— On n’a pas d’argent, mais on en a vu de plus rudes, n’est-ce pas, Goglu ? On dîne ou on ne dîne pas. Le corps ! Nourrir un boyau ? Qu’est-ce que c’est que le corps d’un homme ? Cent trente à cent cinquante livres de viande, avariée, le plus souvent… Nos cœurs ont des gamelles sur cette table. (Il remuait les documents du complot.) On conspire à sa faim ici, nous bâfrons de l’espoir, et il y a des moments, vois-tu, où on en a jusque-là !

Pas de réplique.

— Et tu auras ta part, foutre ! Maintenant que nous t’avons là, ça fait un de plus ! Je connais ton poignet, les ultras vont suer. Notre histoire n’est pas dure à se mettre sous la boule : Pas de mots ; le bonheur du peuple ça se fait comme le pain, avec les pattes. Gagner l’armée, faire un coup de force, et remettre le petit sur le trône du Grand, voilà le jeu ! Montander t’initiera. En attendant… Mais, bougre de foutre ! j’y pense ! Je ne t’ai pas encore demandé où tu restais, ni ce que tu faisais ! Qu’est-ce que tu bricoles depuis Mont-Saint-Jean ?

Dramatique silence…

La tête de Grandaye s’était inclinée. L’éclatante lampe accrochait des éclairs aux bosses de sa face, en ombrait les ravins, frisait de lignes d’or ces épaisses rides militaires droites et commodes, piochées comme exprès pour le sillonnement des idées loyales, mais on ne voyait pas ses yeux qu’il tenait baissés. Doguereau le considéra :

— Je ne t’avais pas bien vu tout à l’heure il faisait trop noir. T’es propre, tu sais… Habit à petits boutons « machinés », un pantalon d’actionnaire, du vrai Casimir. Qu’est-ce qui t’a rincé comme ça ? – Bois. – Depuis que tu n’es plus dans l’armée, réponds donc, tu fais ?

— Je suis toujours dans l’armée, dit enfin Grandaye.

Doguereau se cava, terrible, comme si la foudre passait sur lui :

— Tu ! tu as repris…

Il ne put terminer. Ses dents se scellèrent. La pile de son cœur, par décharges, se mit à secouer son habit. Et dès lors, glacé, il ne dit plus rien.

— Je le savais, haleta Grandaye. Ah ! je vois, je devine ce que tu penses ; mais… mais au moins… avant de juger…

Il joignit ses épais sourcils, fit claquer un index, tourna la tête ; mais ayant aperçu l’œil de Doguereau, fixe… Sous ce feu, il baissa le nez, ramena vers lui, de l’ongle, un petit tas de sucre pilé ; son souffle s’éteignit, et sa honte lamentablement se mit à rougir aux lumières… Doguereau comprit.

Cet homme des bivacs oublia tout. En face de tant de peine un signe de pitié, divin, allongea son bras ; ses doigts montèrent sous l’abat-jour… et désolé, douloureux, lent comme un soir lent qui déroberait très lent nos misères, il baissa doucement la lampe.

— Écoute, murmura Grandaye. À Waterloo, j’étais jeune. Trente-deux ans ; à cet âge on a peu de goût pour la retraite. Un autre gouvernement, une vie nouvelle commençaient ; l’avenir…

Il regarda Doguereau : pas de réplique.

— J’étais capitaine, comme toi, dans la Garde Impériale. Que faire après les Traités ? L’Empire était vaincu… Je me mariai avec… (il hésita) avec mademoiselle de… (un peu plus d’ombre couvrit la table) et on me nomma capitaine dans la compagnie des Gardes à pied du Corps du Roi… J’avoue que j’acceptai vite… trop… mais c’est une peine que de voir les armes se rouiller.

Pas de réplique. Aucun souffle.

— C’était tentant. – Oh ! pardon ! – Le nouveau grade m’assimilait aux lieutenants-colonels de l’armée. Moi qui étais… simplement, roturièrement Grandaye, je reçus alors… conféré par le roi… (la lampe baissa insensiblement) le brevet de baron que L’Empereur m’avait promis… et j’ajoutai à mon nom le titre de ma femme… Je m’appelle maintenant baron Grandaye de… Seul, réduit à ma demi-solde, misérable après la défaite, ces avantages… purent… m’étourdir…

La clarté de la lampe s’évanouissait avec les paroles. Il se fit entre les deux hommes un ardent silence ; et d’autres mots pénibles, s’arrachèrent :

— Je sais… tu ne comprends pas tout ça, toi… tu es Doguereau, un « antique » ; tu n’as qu’un rêve, aucun besoin ; tu vis de pâtée ; le souvenir de l’Empereur te cale, et tu te tiens debout (le globe de la lampe se noyait). Je n’ai pas ta fidélité, il faut être trop fort. Cependant… comme toi, j’aimais notre Garde ; j’ai adoré l’Empereur qui me fit sortir des rangs après le combat de Kulm, pour me féliciter avec Vandamme. Mais… si… pas plus de deux ans après… j’ai… j’ai abandonné les Aigles… c’est qu’il le fallait… c’est…

Les deux visages, maintenant, semblaient deux ombres.

— J’avais besoin… d’une… comment dire ?…

La voix hésitait, pleine d’angoisse :

— D’une occupation qui…

La flamme de la lampe, minuscule et bleue palpita.

— Enfin… j’avais besoin…

Brusque, la petite flamme s’exhala toute : ténèbres. À peine, tant elle agonisait, ajouta-t-elle de l’ombre à l’ombre insensible et fine qui, molle, à prudentes ondes, avait envahi la pièce « … besoin, chuchotait Grandaye comme en songe, j’avais besoin… » et ce fut d’invisibles lèvres, dans une nuit de bitume, que ce petit mot tomba, immensément triste et honteux :

— … d’argent.

Le silence ne se brisa pas tout de suite. La nuit indulgente et noire, la nuit qui « cache » gardait ces hommes, et rien ne se vit ni ne s’entendit de leur commune douleur. Une minute énorme glissa – le temps pour des amitiés qui s’étaient cru éternelles de désenlacer leur étreinte, – puis, lourd, quelqu’un qu’on ne pouvait voir qui s’arrachait, se levait, des mains chercheuses et tâtonnantes, le souffle froid d’une porte ouverte… et après une hésitation, de basses, de pauvres, de mélancoliques voix épuisées qui se séparaient à jamais : bonjour bonsoir – adieu.

XVII

M. FORTUNAT HÉRITIER

Déjà le colonel et Doguereau se devinaient entourés de mouchards ; une sarabande d’œils les cernait dans un cliquetis de poucettes.

— Il faudrait agir maintenant, songeait Montander, et il ne me reste plus de fonds pour corrompre l’« active ». Tous nos camarades n’ont pas été aussi généreux que Fortunat.

L’histoire du « flacon de cognac » qu’il savait de Doguereau le fit sourire.

Enfoncé dans un fauteuil, le colonel, un matin, pensait au vieux sous-lieutenant, lorsqu’il reçut sa visite.

L’officier solitaire l’était devenu encore plus, surtout depuis que la conspiration l’avait ruiné, lui enlevant le dixième de ses écus d’Espagne, de sa demi-solde et de sa croix, puis le neuvième, le huitième, le septième, le sixième, et puis le cinquième, et puis le quart, et puis enfin le tiers ; de telle sorte qu’il ne lui restait plus, en bloc, que cinq cent soixante francs par an, ce qui l’avait amené par la ligne droite à la plus effrayante des misères : l’orgueilleuse, celle qui ne se plaint pas.

— Il m’en arrive une ! dit Fortunat. Devine donc de quoi j’hérite ?

Le sous-lieutenant portait un pantalon à la mode de Coutillot, qui laissait voir, par les trous, des morceaux de chair bleue, à raies, peints de la couleur de l’étoffe. Une enfantine naïveté volatilisait son sourire.

— Je ne sais pas, dit Montander ; c’est toujours bon d’hériter. Tu hérites ?

— D’un cheval.

Le colonel fronça le sourcil :

— Mon pauvre vieux !

— Hein ! tu vois ! ce sont mes chances ! Figure-toi qu’hier, comme je revenais d’acheter mon déjeuner (le petit M. Fortunat, évidemment, se complut à ce mot : mon déjeuner ; il prit une pose)… mon déjeuner, j’aperçus devant ma maison un homme qui gardait un cheval et tenait une lettre :

« — Le lieutenant Fortunat ?

« — C’est moi-même.

« — Voici un billet pour vous.

« — B… on ! que je fais.

Montander voulut abréger :

— De qui, la lettre ?

— De mon ancien colonel, le brave Gaillon du 2e de Voltigeurs, passé au Premier Grenadiers de la Garde, qui venait de mourir à Sceaux d’une manière de maladie prise sur la Vistule ou qu’on appelle une Vistule, je ne sais pas bien. Tu…

— Et il te léguait son cheval ?

— C’est-à-dire qu’il me le mettait dans les bras : son enfant de cheval… Alméida mon vieux cheval ; une bête qui m’a suivi en Espagne et qui a été du « carré de fer » à Waterloo ; et qui sera sans doute achetée par un paysan, brutalisée, battue ; un vrai testament de père que cette lettre ! Et puisque tu as des rentes, mon vieux, prends Alméida, soigne-la bien, je te la donne ; elle ne mange pas trop, et elle est fameuse, elle a de la branche et du membre, etc. B… on que je fais, une vraie plaisanterie pour des misères comme la mienne, mais le colonel ignore mes trabuches et mes embarras. Et me voilà, avec cinq cent soixante francs par an, propriétaire d’un cheval à nourrir !

— Et à loger. Car si tu acceptais ce cheval, où le logerais-tu ?

— Comment ! cria Fortunat, tu crois que je vais le rendre ?

Montander haussa les épaules :

— Fais-moi le compte, sur cette table, de ta dépense et de ton revenu ; tu verras à tes chiffres si…

— Il n’y a pas de dépense et de revenu ! gémit douloureusement Fortunat, il y a que mon colonel me donne son cheval à garder, c’est dans le testament ! Les chevaux sont des soldats, comme nous, celui-là aura sa retraite ; je ne sais pas comment, mais il l’aura.

Montander considéra Fortunat. Il descendit dans son regard, et en remonta comme d’un gouffre.

— Aucun de nous ne te connaît, dit-il. Immole-toi donc et ignore-le, c’est ta destinée. Mais ce n’est pas militaire qu’il t’eût fallu être ; tu es plus fort que le Pape sur les sentiments de l’Évangile.

Montander étreignait les mains de Fortunat étonné.

— Si chaque homme portait des passions semblables, le monde éclaterait d’amour.

— Qu’est-ce que tu dis ? qu’est-ce que tu dis là ? bredouillait M. Fortunat.

— Je dis, reprit Montander, que tu ne pourras ni loger, ni nourrir ton cheval à Paris à cause de la majoration énorme du prix des denrées par les grainetiers ; il te coûtera ici deux francs cinquante par jour.

— Alors ? demanda tranquillement le soldat.

— Rien ne te démonte, fit le colonel. Il faut que je te sorte du paradis où tu t’enfonces : En faisant le décompte du prix des denrées sur ce qu’elles coûtent prises directement à la campagne…

Montander s’arrêta sur ce mot :

— Mais, au fait ! puisque tu demeures à Plaisance, tu pourrais peut-être loger ton cheval chez un de nos anciens qui est charretier par là. Allons le voir. Ton chapeau, ta canne…

Fortunat se dressa, enfantin, comme si la cloche de la récréation eût sonné.

Ils descendirent dans la rue du Moulin-de-la-Vierge, à Plaisance, et y rencontrèrent le charretier. Mis péniblement au courant, l’ancien de la Garde proposa une salle comprise dans les bâtiments délaissés d’un vieux jardin du château que le marquis d’Encosse, propriétaire, louerait au plus bas prix.

— Je vous la mettrai en état, dit le charretier.

— Combien ça coûtera-t-il ?

— À peu près deux cents francs. (Fortunat eut un gros soupir de douleur.) Et la nourriture du cheval ?

— Fais le compte avec économie, dit le colonel.

— Eh bien, murmura le charretier, comme c’est moi qui enlève le fumier chez l’habitant, je me charge de déposer dans votre écurie, tous les cinq jours, vingt litres d’avoine, vingt bottes de luzerne, autant de paille, et les croûtes de la boulangerie. Votre cheval marchera-t-il ?

— Oui, dit M. Fortunat, répondant au regard du colonel, ce cheval sera cause que je rafraîchirai mes amitiés, j’irai voir la « clique » tous les jours.

— Pour lors, vous donnerez à votre bête quatre litres d’avoine, une demi-botte de foin, une demi-botte de paille, et un peu de vieux pain. (Il compta) : À vingt francs le setier d’avoine, ça fait cinquante-trois centimes (le dos de M. Fortunat se mit à trembler) ; à vingt-cinq francs les cent bottes de luzerne… (Montander fit le calcul : douze centimes et demi.) À vingt francs la paille, ajouta l’homme : dix centimes.

— Et le pain ? (Une couche de plomb verdit Fortunat.) Plus, dit le charretier, vingt-cinq centimes de croûtes ; ensemble. (Le tout ? répéta une voix timide.) Quatre-vingt-dix-huit centimes et demi, souligna le crayon de Montander.

— C’est ce que je pensais, dit le charretier, un franc.

— À partir d’aujourd’hui, se dit Fortunat, je ne dois plus avoir faim.

Mais son éblouissement ne dura pas. On vit les lignes de son visage, tordues, se recoucher, lentes, dans un grand calme :

— C’est bien, mon ami. Je vais de ce pas trouver ton maître.

— À votre service, mon lieutenant.

— Merci.

Et le colonel et Fortunat s’en allèrent.

Cette folie s’exécuta ; et en moins d’une heure, dépouillé par ses engagements, le demi-solde n’eut plus que son âme. Montander ne lui proposa même pas de l’aider ; il connaissait, pour en avoir subi les bourrasques, l’orgueil de ce vieux soldat qui considérait un prêt comme une déchéance et la pitié comme un vice. L’angoisse dans le cœur, il s’achemina vers Paris, et le surlendemain de cette opération, désormais trop pauvre pour se loger, M. Fortunat bazarda ses meubles, ses frusques, acheta un habillement de cheval, un chapeau, du ruban pour sa boutonnière, et alla voir Alméida dans « sa maison ».

— Superbe ! dit-il, un vrai galopeur de colonel, Alméida…

Les oreilles de la jument remuèrent ; le vieux sous-lieutenant la prit par le cou :

— Nous voilà pour un temps à vivre ensemble, dit avec douceur M. Fortunat ; faudra s’arranger, être bons amis. (Il lui parla comme à une enfant.) T’es forte, t’as le cou bien sorti, du pied, des hanches pointues où ton colonel accrochait son casque. Voyez la jeune personne. (Il appuya sa joue sur le poil) : jupe soie gris tourdille, et du ladre qui va faire joujoute dans le naseau gauche ; t’es encore belle, tu sais ; je te montrerai aux Parisiens. Mais, bon Dieu de martyre ! notre colonel aurait pu te donner à d’autres ! je ne suis plus richard comme dans le temps. (Sa voix s’adoucit encore.) Malgré ça, t’auras ton avoine, et de la luzerne, et à ta faim, et des croûtes avec. (Il mit le pied sur l’étrier, empoigna brusquement la selle.) Et maintenant, va comme je te pousse ! (Il s’élança.) Une et deux, hop !

Et M. Fortunat, « par la grille du château », sortit pour sa première promenade.

Le début de cette vie l’enthousiasma. Indigène de la Bastille ou de Plaisance, il n’était jamais sorti des faubourgs. Mais par respect pour le colonel, il choisit les quartiers de sa chevauchée, résolu à ne conduire Alméida qu’en des lieux fringants où brilleraient ses allures, ses membres fins, et sa grâce de guerre à la fois élastique et forte. La pauvreté de M. Fortunat fit de lui un aristocrate, et dès lors qu’il n’eut plus un sou, il monta dans la société aux rangs les plus hauts. Pour ce demi-solde qui depuis trois ans vivait terré, le ménage nouveau fut une reprise d’air, de soleil, une promenade enchantée à travers Paris, les Champs-Élysées, Auteuil, leurs avenues somptueuses où, chaque jour, par l’accoutumance des rencontres, il s’y honorait du salut de vieux généraux et de quelques pairs cavaliers. Alméida reprenait du sang, du nerf. Leurs sorties avaient lieu après déjeuner, duraient quatre heures, et ces heures joyeuses firent oublier au soldat l’effrayant supplice des vingt autres. Il avait ramassé ses forces sur une pensée fixe, unique, monotone : sauver le cheval ; et il y parvenait, mais à quel prix ! Des cinq cent soixante francs, la nourriture de la jument retirait trois cent cinquante-neuf francs et des centimes ; la location, à cent quatre-vingt-dix francs, laissait un louis « par an » au militaire ; et Alméida devait être ferrée.

Littéralement, pour vivre, il devait en prendre sur la bête. Le frissonnement de M. Fortunat est irracontable. Cette idée, à l’instant qu’il l’eut, l’accabla d’humiliations, en même temps qu’à petits coups, bienfaisante, elle soulevait le sol de son âme et en faisait jaillir mille émotions neuves : c’est mon cheval qui me loge et qui me nourrit. Il revenait de la promenade, entrait dans le jardin abandonné, défaisait la selle d’Alméida comme l’amant soigneux enlève le corset de sa maîtresse, et ôtait les brides comme des rubans. Il avait pour elle d’autres mains, d’autres yeux, une autre voix ; il la pansait, il lui nettoyait les sabots comme l’Israélite lava les pieds de Jésus. Jamais, pendant qu’Alméida broyait son avoine, ce naïf sublime ne toucha au pain ; il attendait la jument ; ces croûtes-là, songeait-il, lui appartenaient. Au moment où d’un souffle doux, comme pour choisir, elle écartait les plus dures, M. Fortunat, timide, avançait la main : « Tu permets ?… » et ses dents de soldat, aiguës, rompaient et mâchaient le pain dédaigné. Un petit œil de jour, ouvert sur la porte, considérait, atterrée ce silencieux drame dont le grandiose amusait Plaisance, car on avait pris des informations, et chacun savait que ce militaire si bien vêtu, si raide et si fier à cheval n’avait de domicile que son écurie. Le vieux sous-lieutenant des Grenadiers à pied de la Garde, dès huit heures, fermait hermétiquement la porte, pendait sa lanterne, enlevait son chapeau, le lissait au foulard, se déshabillait, pliait aux coutures ses vêtements neufs, essuyait ses bottes, ôtait d’un pincement d’ongles sa cravate à shall, rangeait le tout, le couvrait d’un linge, soufflait sa lanterne, et montait par une échelle s’étendre sur un lit de paille avec les puces du toit. Avait-il faim ? On le pense. Il devait avoir faim toujours, mais n’en disait mot : son sommeil, jamais, n’exhala de plainte, et aucun cauchemar ne lui fit commettre d’indiscrétion. À cinq heures, il se levait. Où étaient les jours du moka, les fêtes autour d’un rhum, les cigares d’un sou ? Il attendait le réveil d’Alméida en se promenant au jardin. Le déjeuner avait lieu comme le dîner de la veille. Il s’habillait ensuite pour la promenade ; et c’était toujours du côté d’Auteuil que caracolait sa misère. Cette bienheureuse et atroce vie durait depuis trois mois. Un jour que Montander se promenait en voiture avec Lise, il aperçut au loin, dans une contre-allée, un homme et un cheval dont les allures le fixèrent. Le cavalier arrivait au trot, sur une belle bête gris tourdille, ardente, et son boutonnement militaire, et le ruban rouge qui parait son habit chamois semblèrent au demi-solde d’un officier supérieur. Montander, oubliant sa maîtresse, devenait de plus en plus pâle… Une récente maladie, sans doute, avait changé le cavalier, car le colonel ne le reconnut qu’à dix pas : M. Fortunat, souriant, la moustache cirée, linge frais, bottes molles, tirait le chapeau, juste à ce moment, au Maréchal Soult, au Chancelier de France et au colonel Oudinot dont les trois têtes, penchées amicalement, lui retournaient le salut ; et devinant le secret de tant d’efforts et l’héroïque beauté de ce sourire, Montander pressa le cocher pour qu’on ne vît pas son émotion.

XVIII

L’AIGLON

Voici l’heure venue où, cernée par les polices de Paris et de la province, la Vieille Garde, représentée par ses officiers en demi-solde, se tourna du côté de Vienne, vers l’enfantelet de son Empereur, le roi de Rome.

Aucun bruit n’arrivait d’Autriche. On eût dit que le monde gardait en silence cet enfant, comme s’il était devenu déjà le cauchemar des monarchies. Et Montander et Doguereau ; et aussi Fortunat, Thierry, Chambuque, Huguenin, Coutillot, Fouré, Triaire, Goglu, et avec eux les officiers de province, tous, depuis sept ans, interrogeaient les étrangers, les journaux… Vainement : l’Europe marâtre ne voulait rien dire.

Pour prix de leurs misères, de leur sang versé dans d’innombrables duels, que demandaient-ils au monde ? Cela : Si l’enfant qu’il tenait prisonnier, obéissant au vœu de l’Empereur, se reconnaissait de lui-même, quoique apparenté à l’Autriche, prince de France. Mais prévoyant le danger d’une telle révélation, l’Europe de plus en plus étouffait l’enfant ; et Schœnbrünn, bientôt, fut un véritable séquestre.

Pour savoir si ces espérances cultivées dans la foule des ex-militaires avaient leur raison d’être et quelque avenir, il faut maintenant aller là-bas, pénétrer dans le palais clos, et, à l’aide de l’histoire, entendre battre à l’écart ce cœur d’enfant trahi, exilé, déjà blessé.

De 1815 à 1821, son père se mourait au loin. On eut ordre, à Schœnbrünn, de ne jamais lui en dire un mot. De quatre à dix ans il l’adora, pâle de ce silence obligé, sans le connaître.

Il était indifférent à sa mère. Marie-Louise, consolée du vivant de l’Empereur de la mort de Napoléon, ne pensait qu’à sa cour de Parme, faire de la musique et débarrasser son ventre des bâtards de Neipperg. Le visage du prince lui était un remords.

Car il n’avait du type autrichien que la lèvre d’en bas ; « le nez, le front, le menton étaient visiblement napoléoniens ». La maladie et la tristesse y apportèrent un grand charme. Il devint beau comme si Dieu, par avance, eût voulu lui faire ici-bas le visage qu’il devait avoir dans le ciel.

On ne le traitait plus comme dans les premiers jours de son arrivée à Vienne. M. de Metternich lui désigna une chambre, et lui montra le parc sombre : c’est là qu’il allait vivre et s’amuser, seul. On lui enleva son Grand-Cordon de la Légion d’Honneur. Entre l’archiduc Charles et Talleyrand qui passait à Vienne, il entendit des phrases comme celle-ci :

— Reconnaissez-vous cet enfant, monsieur ?

— Altesse, je le connais, mais je ne le reconnais pas.

On lui enleva sa gouvernante qu’il aimait, sa maman Quiou. Et un élégant imbécile, M. de Caraman, écrivit à Louis XVIII que la cour de François-Joseph destinait le roi de Rome à l’état religieux. On y avait en effet songé. La vision du cloître emplit ce garçonnet d’épouvante.

Dès 1815, l’étranger commença son éducation. « Il parlait déjà facilement, dit l’histoire, et avec cet accent particulier aux habitants de Paris. » Metternich chargea le comte de Dietrichstein et le capitaine Foresti de déformer peu à peu ses instincts de naissance et de race, mais lorsqu’on voulut lui apprendre la langue allemande, il déchira ses livres avec colère !

On lui donna un autre précepteur, le frère du poète Henri Collin. Entre les leçons, l’homme et l’enfant s’amusaient ensemble dans un bosquet, non loin de la Gloriette qui domine le parc de Schœnbrünn, et jouaient à Robinson Crusoé. Les plus grandes joies de cet enfant de cinq ans, qui pensait toujours à son père et ne devait jamais en parler, furent un creux de roche entouré d’eau, le mensonge filial de se croire dans une île et de s’y donner l’illusion d’une vie triste. L’Empereur d’Autriche et la cour, parfois, s’étonnèrent de ces mornes jeux.

On arrachait de sa présence tout ce qui lui rappelait Paris ; sa mère, surtout, se faisait remarquer par son horreur du nom français. Son père, quand elle en parlait devant l’enfant, était « un misérable et un fou » : la blanche figure du martyr, alors, devenait plus pâle. Une comédie hideuse se jouait entre Sainte-Hélène et Vienne ; et il y avait un jeu anglais qui consistait à dire à Napoléon que le roi de Rome l’avait oublié ; les larmes de l’Empereur, vertes et brûlantes, furent à la fin si horribles à voir tomber qu’on n’osa plus…

On enferma cette âme ; les grilles de la prison, sur l’oiseau, se rapprochèrent menaçantes. Stürmer, commissaire autrichien à Sainte-Hélène, empêcha qu’une boucle des cheveux de son fils parvînt au mélancolique Empereur ; et l’affreux Metternich ne craint pas d’avouer « que toutes les fois que les peintres qui avaient rêvé de reproduire cet enfant frappaient à sa porte, il les avait si bien reçus qu’ils ne devaient plus penser à revenir ». Ce corps débile, ces yeux doux épouvantaient l’Autriche et l’Europe.

Tout, les événements et les gens s’acharnaient sur ce cœur facile à souffrir. On lui enleva sa couronne, son titre d’Empereur reconnu par son père et le vote solennel des Chambres. Dès ce moment. Napoléon II devint un prince autrichien. L’Empereur d’Autriche, par quatre patentes impériales lui donnait le titre de Duc de Reichstadt, « avec celui d’Altesse Sérénissime ». Le Duc marchait à la cour après les archiducs d’Autriche. Les patentes ne le qualifiaient que sous le nom de prince François-Charles-Joseph, fils de l’Archiduchesse Marie-Louise. Et on ne disait rien de son père, comme s’il fût né d’un homme inconnu.

À huit ans, il avait terminé ses études préparatoires ; il savait l’allemand, l’italien, encore le français. Puis il aborda les classiques, les langues anciennes. Et dès lors, il se sentit attiré par une grande chose, qu’il n’osa dire.

À qui parler ? Son père qu’il ne se rappelait pas avoir vu était en prison dans le monde. Il se sentait dédaigné pour une perruche que sa mère appelait Margharitina. Il resta muet et s’enfonça, sous l’apparence des études, dans son rêve.

Car une autre vie commençait : il avait questionné le Major Weiss sur les tumultes du siècle, et ouvert les yeux sur d’effrayants livres ; ce que le Duc y vit, personne dans cette cour d’Autriche ne le soupçonna. Un jour, il voulut apprendre à monter à cheval, on lui amena un poney.

« — Non ! cria-t-il, et sa trop petite poitrine se gonflait, plus grand ! je le veux plus grand !

Vivacité enfantine, dit François-Joseph.

La fin de l’Empereur approchait. Les cours, joyeuses, en notaient les moindres soupirs, les râles ; on eût dit que l’Europe sous les secousses de cette agonie, pliait comme un lit de sangle. Enfin, il débarrassa le monde du poids de son cœur, et « après avoir versé plus de larmes, dit l’histoire, qu’on n’en attendait d’un fils qui n’avait vu ni connu son père », l’orphelin de dix ans essuya ses yeux ; il sembla que cet enfant devenait homme, vieillissait par le désespoir. Cette mort qui le brisait seul le rendit aux coins solitaires où il put du moins pleurer sa souffrance. Les allées du parc de Schœnbrünn revirent cette légère ombre silencieuse en habit blanc, au front blanc, aux mains blanches, escortée de ses sévères gardiens, vieux professeurs et vieux soldats. Il jouait toujours au jeu de « l’île ». Était-ce la Corse ? était-ce Sainte-Hélène ? Peut-être les deux. Personne ne comprenait. Ni son grand-père, ni sa mère, ni la cour ne virent autre chose en lui qu’un insignifiant écolier qui se récréait, entre deux devoirs à de puérils Robinsons, qui ne se souvenait plus d’aucun de ses titres, ignorait la France, et ne savait rien de son père. Le soir où l’Europe connut les termes de l’impérial testament, le duc de Reichstadt descendit au salon de François-Joseph.

Sa figure était changée. Cet enfant en deuil, pâle de la sublime pâleur dont se mélancolièrent les anges, il y a deux mille ans, lorsqu’on leur apprit la mort de Jésus, regarda un à un les personnages royaux groupés avec étonnement devant lui : l’Empereur d’Autriche, la Duchesse de Parme sa mère, la fille de Marie-Thérèse reine Marie-Caroline, les Grands-Ducs, Monseigneur Wagner, prélat de la Cour, Metternich… et dardant son front en sueur, ce front déjà énorme de tous les rêves qu’il avait dû tuer pour les mieux réduire au silence, il s’adressa, en ferme français, à son grand-père :

— Je demande à Votre Majesté…

François-Joseph l’interrompit.

— Pourquoi ne m’appelez-vous plus grand-papa ?

— … Je demande à Votre Majesté, répéta-t-il, par reconnaissance pour une mémoire qu’il m’a été refusé d’autrement chérir, qu’Elle veuille donner au plus tôt ses ordres, afin de me faire immédiatement accompagner dans un voyage :

Tout le monde s’était levé.

— Que Votre Altesse s’explique, dit l’Empereur.

— Je veux aller voir, râla l’enfant, LE CHAMP DE BATAILLE D’AUSTERLITZ.

Sourde convulsion ! À la place des corps des spectres apparurent sur les hauts fauteuils reculés… Un indicible effroi liait ces yeux royaux à l’enfant chétif qui, debout, là-bas, les dépassait, quoique si mince, de toute la hauteur de sa somptueuse tristesse. Hors des cheveux maintenant, ce front jaillissait, hardi et poli comme une pensée qui veut qu’on l’écoute. Il avait les poings crispés, le genou en avant ; et en face de cette petite tête lumineuse, creusée de caves, jaune de douleur, il sembla tout à coup à ces Autrichiens épouvantés que l’ombre de Brienne réapparaissait, et que la mort d’un empereur, peut-être avait commencé la vie d’un autre. À cette phrase simple d’un enfant, le globe tombé des poings du père dut tragiquement rouler dans l’espace comme à quelque appel belliqueux, et dans les veines épuisées des hommes le sang revivre et buller : car rien de ce qui se dit ne se perd, et il y a des mots qui sont des morts comme il en est d’autres qui créent. Ces personnages, en silence, s’effacèrent devant Napoléon II ; et chacun dès lors, le considéra dans l’auréole qui convenait à sa face, à son nom réel et à ses instincts. On mena ce garçon de douze ans, l’année suivante, sur les champs de bataille[1] qu’il avait voulu visiter comme s’il espérait d’y retrouver, là plus qu’ailleurs, un peu du cœur épars de son père, et chaque sillon reçut ses larmes. Voilà quel était celui que l’ancienne armée licenciée, que les grognantes foules de demi-solde espéraient remettre aux Tuileries, voilà quels étaient ses rêves et quelle vigueur ils avaient. Mais peu, en France, le connurent. La cage, pour s’être ouverte, se fit désormais plus noire, et l’aiglon devait en mourir ;

les aigles aussi.

XIX

UN FER PERDU

Le supplice de M. Fortunat continuait.

On commençait à le montrer du doigt, quand il passait, raide et maigre, le chapeau sur l’œil, épinglé, ciré, sanglé, net comme une gravure d’Académie, et qu’il s’amusait par-dessus les flaques à de gracieux « changements de pied ». Voilà le fou, disait-on. Mais le vieillard n’apercevait rien au-delà du front de sa bête. Sauver Alméida du labour, du fiacre, du fouet, de la faim lui semblait son devoir unique ; il l’accomplissait comme un ouvrier sa journée, sans se dire que si la foule le conspuait, il était admiré ailleurs, qu’un invisible auditoire, qu’un souverain public, fait de millions d’angoisses et d’enthousiasmes, épiait d’en haut son martyre, et que pour assister de plus près à son agonie de lutteur, les gradins du ciel, depuis quatre mois, se peuplaient silencieusement d’archanges.

Car il y avait quatre mois, nourri de pain et d’eau, qu’il paradait à Auteuil, aux Champs-Élysées, à Passy, saluant les pairs, les ambassadeurs dont il avait conquis le signe des doigts, le sourire et certains saluts de chapeau. Combien de temps cette impossible vie durerait-elle ? M. Fortunat, le soir, se contentait de rendre ces triomphes à Alméida, dans une causerie qui appuyait l’homme à la bête et les unissait fraternellement :

— Ce matin, mon cœur, nous avons été honorés du bonjour de monsieur le Maréchal Duc de Raguse : il a regardé tes pattes, il t’achèterait ; mais papa est là !

Un autre jour, il lui indiqua Jenny Vertpré, dont la légère voiture, en le dépassant, laissa tomber en bouquet ces petits mots fins qui le ravirent :

— Oh ! la jolie bête ! l’amour !

Et une autre fois, penché sur son cou, il lui expliqua cette phrase glorieuse entendue dans une contre-allée de Boulogne :

— Pst ! Ségur ! Regarde donc ce cheval, à ta droite ; quels membres ! Ce jarret haut, ces hanches aiguës ; voilà sans doute un fameux coureur ; et pas une tare !

Hommages : musique du cœur plus douces que les pizzicati de la Gazza Ladra : l’ex-militaire les savourait avec gourmandise, et ne pesait plus sur Alméida qu’un gramme d’orgueil, un duvet.

Cependant il eut vite exploré Paris, de Boulogne à Vincennes, d’Arcueil à Saint-Ouen. Il allongea ensuite, à travers les bois, vers Vaucresson, Louveciennes, dans le grand silence enfeuillé de Fausses-Reposes et de Vélizy. Sans un effort, sec au toucher comme une sauterelle à midi, le cheval buvait les lieues parfumées.

Ce fut dans une de ces promenades qu’il perdit un fer.

Le vieux demi-solde, sentant que la jument boitait, descendit, tourna le sabot, s’aperçut à la corne usée que le fer était déjà loin, – et ne pleura pas, mais ses yeux, plutôt, « jetèrent » des larmes. S’il ne creva pas de désespoir, là, dans la poussière, ce ne fut qu’à cause de ce cheval dont il lui parut insupportable d’abandonner sans guide, sur une route déserte, l’âme désormais veuve. Secoué de la nuque aux chevilles d’un atroce tremblement nerveux, il eut quelques froids réflexes : les grimpements de ce cadavre pour se rasseoir en selle durèrent un quart d’heure. Une fois là, blême, il raffermit son chapeau :

— Biiiien, que je dis, murmura-t-il, c’est à Bougival que j’ai dû perdre ce fer-là. Ch…, ne bougeons plus.

Il regarda. Il était à Marly, sur la berge, en face de la passerelle, à trente mètres de la Machine dont le bâtiment à cette époque coupait le fleuve en entier. Il écouta le bruit des quatorze roues dont les palettes énormes, en tournant, attiraient les eaux de la Seine, et cette clameur sourde et puissante lui sembla de loin comme un appel, comme la voix de quelqu’un, grave, qui l’eût invité à venir. Avant de répondre, M. Fortunat, tout haut, fit ces quelques réflexions funèbres.

— Un fer perdu, à quatre heures de Paris ; et pas le sou pour en faire poser un autre ; nous voilà tous deux immobiles.

Il pensa qu’il pouvait entrer chez un maréchal, laisser la bête en gage, aller à Paris, demander à Montander, à Doguereau… Mais il rougit.

— Immobiles, répéta-t-il, c’est-à-dire condamnés à mort. Un cheval, un soldat, c’est construit pour bouger toujours ; quand ça ne marche plus, mauvais signe.

Il pensa aussi qu’il pouvait rentrer à Paris, au pas.

— Et puis après ? Mystérieusement pressé d’en finir, il eut un geste de dégoût :

— Mon sac ! En route ! la soupe est léchée. Vivre ? (Il baissa la tête.) Bah ! je n’ai plus soif. (Il parlait dans ce grand moment solennel avec les mots de Doguereau dont la bravoure, comme un exemple, vint soudain le réconforter.) La mistoufle m’a tourné en valet de carreau ; j’en ai, j’en ai eu jusque-là ; je ne crois même pas qu’un homme… (Brusque, il secoua les épaules.) Allons, Fortunat ! pas de gigotements ! décidons-nous ! Est-ce fini ? C’est fini. – La note !

Sa pâleur s’en allait. Ferme en selle, les dents serrées, il songea aux camarades, à la « clique » ; il fit le procès du rêve des demi-solde :

— Du jour que notre Empereur est mort, dit-il, on a remué la France pour le Roi de Rome. Complot raté. Nous n’avons battu que les grenouilles, et la carpe n’est pas sortie. La politique de mes camarades, présentement, n’est pas plus avancée qu’en 1815, et le colonel de Montander et Doguereau ne m’ont pas caché que la « clique » allait être saisie et condamnée en masse aux fusillades. (Il cravacha l’air devant lui.) Eh bien, salut à tous ! C’est moi qui m’en vas le premier, en extrême-pointe. Autant partir aujourd’hui, puisque j’ai le choix de la mort. Et pas de bagages ni de paperasses, aucun parent…

Sa voix rude s’adoucit soudain, modula, il fut tout amour :

— Si, mon cheval.

Il prit une poignée de crins de la jument, les fit nouer sous ses ongles et parla tout haut, pour Alméida :

— Voici ce qui m’a tenu à la terre depuis le 4 avril. Ce cheval, c’est moi, je suis à lui ; moi et toi, nous : un. C’est mon petit, ma sœur, ma femme et mes maîtresses ; c’est l’enfant que j’ai eu de mon mariage avec l’Empire ; cette bête, répéta-t-il profondément, m’a été tout. – Un engagement d’honneur (il disait « honneur » avec l’accent militaire, comme nous disons, nous autres, les mots progrès, argent, réussir), le testament de mon colonel m’a fait possesseur d’un cheval au moment où je grattais mes sous pour en refondre les rognures ; eh bien, tout se peut : Quand il a eu son abri, son pain, ce cheval m’a fait signe de me coucher sur sa paille, il m’a organisé un mess, ses meilleures croûtes, et notre misère pendant quatre mois n’a eu qu’un seul râtelier. Aussi, maintenant que tout casse (un feu rouge alluma ses yeux), il est de justice qu’on ne se lâche pas, la colle est bonne, et qu’on déménage l’un sur l’autre, tous deux un chacun avec ensemble. Allons, mon cœur, d… oucement.

La jument, lente, gravit les marches de la passerelle, fit quelques pas sur le plancher, docile et sans peur, s’arrêta au milieu de la Seine ; et l’ex-militaire, la tournant sur un demi-à-gauche, fit brusquement face à la Machine.

Le bâtiment, éloigné de trente mètres, paraissait bâti sur quatorze grandes caves, dont les ouvertures voûtées ne sortaient de l’eau que leurs cintres. La Seine s’engouffrait dans ces trous énormes, et les quatorze roues colossales, larges d’une douzaine de mètres, empoignaient l’eau à ras fleuve, la crevaient de leurs lames, de leurs palettes, à coups de gifles sourdes, et l’emportaient à l’aqueduc de Marly. M. Fortunat regarda ces trous :

— C’est le seul moyen. Et pas à marcher ; il suffit d’un saut. (Alméida savonnait son mors, innocente.) J’y suis ; tout est paré. En considérant ma vie…

Comme il assemblait les rênes, ce mot l’arrêta :

La tête penchée, il fit un songe : il promena un regard le long de ses cinquante-cinq ans, et les vit rangés comme à la parade. Le premier du rang, menu, dormait dans un berceau, et le dernier, debout sur Alméida, était un vieillard sévère. Ces cinquante-cinq braves gens étaient propres, nets, et le regardaient en face. Mais comme il approchait du cinquante-cinquième, il le vit qui baissait les yeux ; c’était le seul. Alors il se souvint du petit café, de ses honteux chapardages, du cognac qu’il avait bu huit jours sans payer. M. Fortunat regarda longuement ce vieil homme qui était lui, le prit par le menton, lui leva la tête… (Des gens qui accouraient sur la passerelle témoignèrent le soir qu’ils avaient entendu dire très haut : Je me repens.) Il est vrai que M. Fortunat dit cette phrase ; et comme il vit qu’on s’inquiétait et que des hommes accouraient de la rive, d’un bond effrayant qui dressa le cheval et lui par-dessus son cheval, il sauta de la passerelle dans la Seine en y trouant un abîme !

On les vit reparaître quinze mètres plus loin. M. Fortunat, ruisselant, remit son chapeau qu’il tenait encore à la main, et ramena les rênes pour qu’Alméida ne vît pas les caves ; le cheval, tiré en arrière, nagea en regardant le ciel.

On l’appelait ! M. Fortunat, occupé à se diriger vers la cave centrale, la septième, ne retourna pas la tête. Droit en selle, il secoua sa manche pour en faire sortir de l’eau, et cracha. Une femme, sur la berge, cria : mon Dieu ! et s’évanouit.

M. Fortunat, entraîné par les eaux devenues rapides, empoigna le col de son cheval ; on eut le temps de voir cela, un vrai geste de maman. Et comme un bouchon humé par le gouffre, tous deux disparurent dans le noir.

Le cheval cassa une lame de la meule, et M. Fortunat en petits morceaux fut retrouvé deux jours après.

Et d’un.

XX

TRAHIS

Réunis par le colonel qui les avait expressément convoqués, assis dans le salon de la rue Vivienne, les chefs du complot, silencieux, triaient des papiers sur leurs genoux.

— Prenez les plus compromettants, disait Montander, et jetez-les au feu. Brûlez les adhésions des soldats de l’armée active, les lettres des fonctionnaires qui sont encore en service, la correspondance des camarades, les reçus ; brûlez ! au feu ! anéantissez tout !

— Alors, demanda Chambuque, c’est donc sérieux ? Cette fois, nous sommes filés ?

— Oui, dit Montander, et de près. C’est pour cela que je vous ai dit d’envoyer vos armes chez Triaire. Il est probable que nous décamperons de Paris dans deux jours. Ainsi, brûlez tout ! Avant de partir pour l’étranger, il ne faut rien sous le talon.

On n’entendait dans la chambre qu’un froissement continu, subtil. L’âtre, parfois, s’égayait d’un espoir brûlé, d’un vivat d’enthousiasme, d’un cri d’avenir ; et puis, comme après toutes choses, un mince tas noir soulevé d’un dernier frisson, quelque chose de palpitant, d’informe, d’effacé, de mort, quelques filigranes de cendre demeuraient de ces grands orgueils. Doguereau et Coutillot, soigneux, choisissaient les papiers qui compromettaient Montander ; mais Chambuque, Fouré, Huguenin, le carabinier Chouard, têtes simples, brûlaient tout en masse ; le chef d’escadron Thierry, aveugle n’ayant rien écrit, songeait ; Montander, qui s’était séparé de ses documents, relisait et jetait au feu, un à un, les billets d’amour de sa maîtresse ; et les mains pleines de chiffons, Goglu bouchait une fente de la porte pour que son capitaine n’eût pas froid.

— Ainsi, dit Montander, personne ne nous manque que Triaire, toujours en Seine-et-Oise, à Meulan ;

Il hésita une seconde :

— Et Fortunat, dont vous connaissez le suicide.

Les neuf camarades se regardèrent.

— Quelle heure est-il ? demanda l’aveugle en dilatant ses yeux blancs.

— Sauf ces deux-là, dont l’un est déjà « paré », nous sommes au complet, dit Doguereau, et tous d’accord : miserere nobis[2] ; la Blafarde peut venir, le diable me flambe comme ces papiers si je regrette la vie.

— Moi aussi ; et moi aussi ; dirent des voix fortes ; moi aussi ; moi aussi ; moi aussi ; moi aussi ; moi aussi.

— Moi aussi, répéta Goglu au fond de la chambre.

Les papiers voltigeaient au feu.

— C’est rageant tout de même de partir sous Louis XVIII, grogna Fouré. (Il se rebiffa.) Mais, après tout, ils ne nous tiennent pas !

— Nous en descendrons bien quelques-uns dans la redingote de bois, murmura le grand Chouard.

— On s’est mis sur les rangs trop tôt, dit Montander. La France dort encore ; au réveil, elle redemandera son Empereur.

— Ce ne sera pas le Petit, rêva Chambuque ; le fils de l’Empereur n’est plus qu’un souffle.

Chambuque avait aperçu trois fois le duc de Reichstadt à Schœnbrünn.

Les papiers, toujours, tombaient aux flammes.

— Quelle heure est-il ? demanda Thierry ; et ses mornes yeux tâtonnaient…

— Un empereur qui crache ses poumons, murmura Doguereau.

— Pauvre petit gars couronné, dit Chambuque ; la dernière fois que je l’ai vu, il se faisait soutenir, pour marcher, par deux majors autrichiens.

— Pourtant, interrompit Coutillot, mes contrepoisons…

On regarda le fou, en dessous, avec une amicale ironie.

— Vite ! vite ! vite ! brûlez ! brûlez vite ! Défaites-vous de tout ! s’impatienta Montander en prenant le trentième billet. (Les yeux sur l’écriture fine, il parlait à ses camarades en relisant sa maîtresse.) Pas de geigneries ! La terre manque sous nos bottes, nous n’avons plus rien sur ça (il frappa le sol du talon), qu’un trou pour nous y coucher. « Adieu, perlot, crois à mon amour », lut-il.

Avec un sourire, au feu le billet, comme les autres.

— Tu blagues ! gronda Doguereau, nos « lits » sont faits depuis longtemps. Je parie que c’est toi qui sortiras de table en rechignant ; tu laisses quelque chose, un plat sucré…

Montander frappa le tas de ses petites lettres, regarda le vieux capitaine et se mit à rire. Doguereau, paternel, haussa l’épaule.

— Quelle heure est-il ? demanda Thierry ; qu’on me dise s’il fait soleil.

À ce moment, doux, un doigt cogna la porte qui donnait accès sur l’escalier ; et le même frisson saisit les hommes. Goglu se leva :

— J’y vais.

Il quitta le salon, enferma les demi-solde, traversa le couloir, et entr’ouvrit… Une fanfreluche rose entra par la fente puis un bout de nez.

— Le colonel est-il là ?

— Pourquoi ?

— Est-il là ?

La femme se glissait.

— J’ai besoin de lui parler.

La femme, tout à fait entrée, referma la porte.

— Dites-lui qu’on l’attend.

Goglu la contemplait. Gentille, elle lui pinça la moustache :

— Brave grognard, dites à votre colonel…

— Compris.

Il retourna au salon. Les demi-solde, debout, l’incendièrent de fiévreux regards…

— C’est « votre dame », fit le soldat.

— Ah ! sourit Montander, je le pensais ; un doigt si léger…

Doguereau, rapproché de Goglu, lui avait soufflé dans le cou :

— Quelle femme ? La même, l’ancienne de Breuilly. Le gros œil rond de Doguereau, glacialement, considéra Montander…

— Une minute, dit le colonel en rougissant ; quelque femme du monde ; visite importune ; je reviens.

Et il les quitta.

La femme, en le voyant, s’élança vers lui :

— Un baiser !

Le colonel l’écarta :

— Je vous avais prévenue de ne pas venir le matin.

— Tu reçois ?

Elle vit son hésitation, bondit en faisant bouffer sa jupe, lança sur le canapé sa montre, sa bourse, un trousseau de clés d’or, un chapeau ; et se mira dans une glace :

— Si je te dérange, laisse-moi. Je lirai en vous attendant. À tout à l’heure, bonbon ; retourne vers tes soldats.

Le colonel frémit :

— Qui t’a dit que j’avais des camarades ?

Elle éclata de rire :

— Mais personne ! Suis-je un monstre d’intelligence pour avoir deviné que t’aimes tes amis ? (Elle l’enlaçait.) Colonel de la Garde, bs ! bibise à Lise ! Un baiser, mon immortel, rien qu’un ! (D’une lèvre sérieuse) : Cher persécuté, mon demi-solde, mon tout, fais tes affaires ; tes amis t’attendent, laisse-moi. Voyez ! Je suis sage. Il y a bien ici d’autres livres que vos Traités de fortifications. Tu ris ! Ne ferme pas ta bouche, j’aime tes dents, mords-moi, mords, je le veux ! Mais mords-moi donc !

Le colonel se débarrassait :

— Enfant emportée ! Il m’est impossible de… tu… (Il bafouilla.) Puisque tu sais que je suis avec des camarades…

— Tu me préfères tes souvenirs de 1806 et des pipes. (Elle sauta sur les genoux de son amant.) Que font les soldats en temps de paix ? Ils racontent des viols et crachent sur les fauteuils. Des histoires de mess, amour, j’en sais plus qu’eux, et des chiennes ! Voyons, qu’est-ce que vous disiez ?

— Nous causions de choses graves. Mais en même temps qu’il parla, il s’en repentit ; la phrase eût été de pierre qu’il l’aurait remangée. La femme tressaillit :

— Des choses graves ? un malheur ? (Elle le palpait.) Un duel ? Hein ! Ça doit, être un duel ! Tu ne vas pas mourir… chéri ! qu’est-ce que je deviendrais ?

Elle enfonça dans le collet de Montander un visage qu’elle voulait cacher.

— Un duel, oui, répéta le militaire sans mentir.

— Et c’est tes témoins, sans doute, qui sont là. (Elle montra la porte et tordit ses bras avec art.) Choisis-les bien ; prends des gens raisonnables, ton monsieur Doguereau, par exemple. (Elle guigna de côté Montander qui ne broncha pas.) Tu les as tous réunis pour causer de ça. Un duel ! Et on peut en mourir ! Quel peigne de crin d’adorer un homme qui a de la bravoure ! (Elle mima les larmes, la tête convulsée dans son mouchoir de batiste.) Et si tu mourais… après… de voir des étrangers défaire tout ici, notre nid, tes uniformes, tes livres, tes brevets, tes papiers…

Comme il ne disait rien, elle repartit sur une autre piste, mais d’une autre allure, gaiement :

— Ah ! chat ! que tu es calme ! Et tu as bien raison. (Elle rit.) Un duel, pour toi, qu’est-ce que c’est ? une promenade ! Je t’en ai vu tuer d’autres ! Il y en a qui ont peur, qui cachent tout chez eux, qui brûlent… (Elle souleva de sa langue une oreille de Montander.) Vous autres de l’ancienne armée, vous êtes plus tranquilles, « bougrement » comme tu dis. Déder, ces matins-là (elle lui saisit le cou), on dirait, à te voir, que tu vas prendre l’air un peu plus loin que de coutume ; pas d’autre émotion que sur cette main, pch ! manière de fumer un petit cigare sec de plus ; et tout demeure en place chez toi, les livres (elle recommença), les uniformes, les brevets, les… les papiers…

— Effectivement, dit le colonel, un duel est trop simple pour déranger ma vie.

— Alors, murmura-t-elle câlinement, pour me rassurer, dis-moi que ce n’est pas grave.

— Ça ne l’est pas.

— Tu es comme les autres jours, pas plus inquiet ?

— Pas plus.

— Rien n’est changé ici ?

— Rien.

— Tes affaires, tes livres…

— Sont ici.

— Tes papiers ?

— En ordre.

Ce mot délia ses mains, et comme s’il eût donné quelque mystérieux signal, sourde, une rumeur emplit la maison.

La femme, hors des bras de son amant, écoutait… On eût dit une troupe de loups ; ils montaient comme le malheur, lentement, d’une montée monotone.

Le visage de la femme s’était détendu, rosé, fleuri. Comme elle baissait la tête vers la rumeur, Montander, curieux, courba son grand corps, s’aperçut qu’une pâmoison silencieuse mouillait les yeux de sa maîtresse ; alors il lui prit les poignets, la redressa lentement, la regarda…

Elle, devenue si pâle qu’un blanc diamant, sur sa peau, eût semblé noir, roula vers le colonel ses yeux peureux, ses yeux morts et brillants, ses yeux joyeux, ses profonds yeux d’ange et de noyée (les pas montaient)… Soudain, dans ces yeux immenses, glauques de pensées lointaines, la même vision se représenta ; les images de mort que le soldat y avait si imprudemment oubliées vinrent y défiler encore, lentes, une à une, et tandis que les pas s’élevaient, montaient toujours, sourds, lourds, toujours plus sourds et plus lourds, voici ce qu’il y vit, comme une autre fois, là-bas, de tragiquement minuscule :

Le cortège :

des bataillons de ligne, la gendarmerie ;

un jeune homme blond, grand, qui ressemblait à Montander ;

un infirme, Doguereau, qui marchait appuyé sur un homme court, trapu, indifférent.

D’autres hommes, au nombre de sept.

Puis une place, avec du soleil, des ormeaux ;

le peloton rouge, aux fusils clairs, sur deux rangs ;

un tambour, mais si lointain, qu’on n’entendait pas le roulement ; les baguettes tannaient du vide,

une épée levée,

les armes en joue,

un fourgon…

l’oubli.

 

Et dès lors, pour le colonel, les secondes goulues se mirent à dévorer les années. Le temps se précipita.

On entendit un poing qui frappait la porte :

— Au nom de la Loi, ouvrez !

Montander qui suivait dans les yeux de la femme la fumée mourante de son rêve écouta…

Du salon où étaient les demi-solde, la voix de Doguereau, froide, s’élevait :

— La police, colonel, nous sommes dénoncés.

Montander, à cet instant, pesa sur le front de la femme :

— C’est vous.

La femme grandie ressemblait aux anges de la mort.

— Pourquoi ? fit le colonel.

— Parce que vous m’avez tué mon amant !

Cette phrase secoua l’homme et le défleurit. Montander écouta choir de son cœur, pareils à des roses gâtées, les mensonges d’amour qui l’avaient rendu heureux cinq longs mois… Résigné, il baissa la tête et alla rejoindre les autres.

— Restez, leur dit-il, je vais ouvrir. Atterré par la trahison, il se dirigea vers la porte. Des pinces, déjà, fouillaient la serrure ; mais on entendit son pas, et tout se tut. Il ouvrit, et avança contre le danger le bloc de son torse au ruban rouge :

— Que voulez-vous, messieurs ?

Les cinq de la police tressaillirent. Le commissaire montra un papier :

— Au nom de la Loi…

— De laquelle ? interrompit Montander. C’est bon, entrez. Entrez, insista-t-il. Hésitantes secondes. Le commissaire, enfin, fit un signe aux « mouches », entra seul. Alors le colonel ouvrit la porte du salon :

— Voici huit officiers, dont trois supérieurs, huit soldats de la vieille armée dite l’« Immortelle », et décorés de la main de Sa Majesté Impériale, laquelle, comme chacun sait, ne galvaudait pas ses faveurs. Ôtez votre chapeau, je vous prie. Vous venez pour nous arrêter…

Le commissaire, inquiet, s’inclina :

— Je sais les égards… premier à reconnaître… glorieux militaires. Messieurs, dit-il, la plus grande preuve de sagesse que vous donnerez en ce moment sera de me suivre. (Le groupe des demi-solde s’étonnait.) En refusant d’obéir aux lois, vous appelez contre vous d’irréparables violences. Cette maison est vide depuis hier, vous devinez pourquoi… Réfléchissez que troubler ainsi l’ordre public, réveiller dans les cœurs d’une population des haines et des espoirs politiques heureusement isolés peut… doit… (les visages l’interdirent) une issue fatale à votre procès. Enfin, j’ai qualité pour vous prévenir que si vous ne vous livrez pas à moi, l’armée…

Ce cher mot réveilla les hommes. Le commissaire, masse froide, en fut ému malgré lui :

— L’armée fera ou l’assaut ou le siège de votre maison. Vous voici debout. Bien, vous êtes décidés ; je devine…

Un rugissement l’interrompit !

— Un bataillon de Ligne occupe la rue, à droite et à gauche de votre maison, dit le commissaire.

Les hommes, d’un bond, s’écrasèrent contre les fenêtres.

— Enfin ! râla Montander dont le triste cœur sautela de joie, des habits rouges, des frères…

Une forêt de fusils, aux vives aiguilles, luisait en bas, dans un fond pourpre.

— Eh bien, colonel, votre décision ? Montander haussa les épaules :

— Nous resterons ici. Nous sommes déjà d’ailleurs, dit-il mélancoliquement. Que nous font vos lois ? Nous les avons trop méprisées pour les respecter aujourd’hui. Aveugles à la Charte d’un Louis XVIII caduc, égoïste et dévot, uniquement préoccupé de cuisine et de calembours, nous avons honoré, vivants, le Maître disparu ; et maintenant encore, malgré l’ingratitude des hommes et vos menaces, nous ne connaissons que son nom, son geste et son autorité. (Les demi-solde écoutaient leur chef ; Montander, ici, les considéra un à un.) Car nous aimons l’Empereur ; nous croyons tous qu’il vit, qu’il nous regarde, qu’il nous approuve ; cette croyance est notre force ; nous sommes vaincus, non réduits.

— Et nous ne nous rendrons qu’au médecin des morts, dit Doguereau. Je crois, Montander, qu’il ne faut pas lanterner cet homme plus longtemps.

— Tu veux donc lui dire…

— Monsieur, dit le policier à Doguereau, je vous connais, je sais qui vous êtes ; vous avez de l’influence sur vos amis ; décidez-les…

Les demi-solde sourirent.

— Croyez-vous parler à un pensionnat ? gronda Doguereau. Ainsi que vous pouvez le prévoir, nous allons sauter. (Le policier blêmit.) Sauter, oui, et assez haut. Le colonel a chez lui, peut-être même dans cette chambre, deux barils de poudre.

— Mais, bredouilla le commissaire, l’indulgence du tribunal…

— Monsieur, nous ne voulons pas être sauvés. (Doguereau parla plus fort.) Nous ne voulons pas non plus de procès. Les gens que vous voyez ici ne sont pas des avocats, mais des militaires ; ils ne sauraient ou ne voudraient pas se défendre. Nous n’avons qu’une langue, inintelligible pour vous, en un seul mot : agir. Mes camarades l’ont parlée vingt ans. Une fois saisis par vous et les mains liées, les mains, vous entendez, les mains qui font, que resterait-il d’eux ? leurs âmes… mais ça a-t-il un cours ? N’insistez plus ; le bagage est fait, la mort est sellée. (Il eut un sourire jaune.) Bonjour à la France ! Une allumette, et on saute aux cieux comme une bande de saints. (Doguereau montrait les huit hommes.) Car ces soldats-là sont des saints, monsieur, des saints qui puent, mais des vrais saints du bon Dieu ; vous le saurez plus tard, après que vous aurez vous-même fait un tour au canton des taupes. (À ce moment, il s’avança, raide, contre l’homme, contre la police, contre les lois.) Vous connaissez maintenant nos quatre idées, toute notre politique ; si vous ne voulez pas flamber vos fesses à nos pétards, vous n’avez qu’à prendre un peu d’air (il montra la rue), par là. « Treize » heures viennent de sonner, il est plus que temps. Voici votre canne. Allez dire à la troupe et aux habitants de s’écarter, car avant dix minutes j’incendie. Demi-tour ; la porte, serviteur.

— Touch ! grogna Fouré.

— Si t’as compris, dit Goglu, garde-le pour toi. Si t’as pas compris, porte-le à ta tante. As-tu compris ?

Le commissaire essaya quelques mots, s’effaça de terreur, à reculons, poussa la porte avec son dos, et fondit. Les cinq mouchards dégringolèrent l’escalier comme une chute, – et le colonel marcha au balcon.

La minute qu’il y resta, immobile, dut rouler en son cœur les émotions de toute une vie. Ces quelques instants, les derniers qu’il donnait à des apparences, au jour, à l’air, au soleil continrent à la fois sa jeunesse et sa vieillesse. Il se pencha… Devant lui, la lumière, l’espace, des fuites d’ailes chantantes, des voitures lancées qui portaient des cœurs à d’autres cœurs, mille bruits ténus, mais vivants, tandis que derrière lui, à deux pas, la poudre attendait… « On peut, se dit-il, manquer sa vie comme l’heure de la diligence ; j’aurais dû trébucher de cheval à Bautzen. » Mais tout à coup une rumeur grandit dans la rue… Montander ferma la croisée, pivota. Et comme à l’inspection les têtes se raidirent, fixes.

— Camarades, dit-il, je vous remercie de vous être rendus militairement à mon appel, et d’avoir apporté ici, avec vous, ce que vous chérissez le plus : vos souvenirs de famille, vos anciens uniformes, vos papiers, vos brevets et vos croix. Vos huit logis maintenant sont dans le mien, n’en font qu’un. Ici est la place de notre mort. Vous n’ignorez pas que d’après le même serment, nous avons accepté d’y mourir ensemble. Ni procès, ni fusillades ; cette chambre, camarades, est pour nous aussi grande que Waterloo.

Aucun ne souffla. Du bronze…

— Merci. Tout à l’heure, en examinant la rue du balcon, j’ai constaté que les maisons attenantes à la nôtre étaient désertes. Les deux bouts de la rue, du côté de la Bibliothèque et du côté du Boulevard, sont encombrés de chargements et occupés par deux compagnies de Ligne, l’arme aux pieds. Notre mort ne tuera que nous ; mais il faut partir en soldats. (Il leva la main.) Vivement, que chacun s’habille.

Les neuf hommes, silencieux, allèrent dans le coin de la chambre. Fouré s’agenouilla devant les paquets, lut les étiquettes : Chambuque, 1 – Coutillot, 2 – no 3, Chouard, voici ton ballot. – Cet autre, c’est à Thierry ; je vous aiderai, mon commandant, dit-il à l’aveugle.

Ils prirent leurs paquets, les déficelèrent. Goglu, paré le premier, son bonnet à poil sur les yeux, boutonna Doguereau.

— Ça vous « rajeunit » dit-il effroyablement.

Bientôt la chambre s’emplit d’une âcre odeur. L’âme des anciens habits, réveillée, pénétra ces hommes ; les loques galonnées et les chairs vieillies s’accolèrent comme autrefois ; les shakos, les colbaks, les casques reconnurent les fronts, les baisèrent ; les épaulettes joyeuses battirent les épaules avec les frissons du passé ; seules, les croix de la gloire, les étoiles d’Austerlitz, d’Iéna, d’Essling, de la Moscowa, de Wagram, tirées du sommeil des écrins, s’étonnèrent de ne battre plus que des seins usés, des cœurs morts.

— Adieu, Goglu, dit la voix de Doguereau.

Fouré, le dur Fouré qu’on soupçonnait insensible, embrassait l’aveugle Thierry.

— Personne ne réclame ? demanda encore Montander.

Pas un geste.

— Que celui qui préfère affronter le procès, la dégradation et les balles des ultras le dise. Les « culs-blancs » attendent.

Rien.

— La poudre ?

— C’est prêt, mon colonel.

Le groupe des hommes se serra autour des barils.

Mais Fouré qui tenait la mèche s’arrêta :

— On parle…

— C’est le tambour.

— Non, quelqu’un…

Les hommes, tressaillants, turent leur haleine ; – et un gémissement, une plainte sourde, si basse qu’on l’eût crue souillée du mystère pénétra la chambre. La face de Montander, pâle, se froissa soudain de plis aigus.

— C’est dans la chambre à coucher…

Il les quitta. Les hommes restèrent aux barils, et l’aveugle, fatigué s’assit sur la poudre. Montander ne reparut pas.

— Qu’est-ce qu’il fait ? murmura Chambuque.

— Il faut aller voir.

— Vas-y.

— Non, toi.

Le vieux capitaine ouvrit la porte de sa chambre, et la porte résista. Il glissa un regard, entra sans bruit. Le colonel, la tête courbée, semblait de pierre.

Doguereau vit une femme sur le parquet, évanouie, raide, blanche, les cheveux sur les épaules, qui semblait souffrir et dormir. Les brides de son chapeau luisaient dans ses mains crispées. Elle était jeune. C’était du rose, du bleu, des bijoux, des membres d’insectes ; et Montander remuait cela du bout de sa botte, machinal, comme s’il eût douté que ce morceau de chair jolie fût vivante. Il y eut de la démence dans le regard dont il enveloppa Doguereau ; mais le capitaine songeait, transporté dans d’inconnues profondeurs… C’était la première lois que l’être ignoré, une femme, arrêtait sa vie un moment ; et il lui sembla que cette chose agréable à voir, que cette petite taille, ces cheveux fins, ce menton pointu, ces petites lèvres, ces petites oreilles, ces petits pieds, ces petites mains, ces petits doigts, ces petits ongles se tendaient vers lui et le suppliaient… Il arrêta le pied de Montander qui repoussait toujours, comme en songe, cette loque de chair évanouie ; et pâle, lui saisit le bras :

— Une femme, colonel…

— … Une femme, répéta l’amoureux comme un enfant.

— Mais, bougre de foutres ! si elle reste là, elle va sauter avec nous, elle va mourir !

— C’est elle qui nous a vendus. Doguereau comprit le drame au son des paroles. Aux pieds de cette fille qui brouillait sans un geste leurs destinées, ils eurent la même vision. Ce qu’ils redoutaient plus que la mort vint épouvanter leurs cerveaux : une odeur de Conseil de Guerre, comme d’une charogne, s’exhalait de cette petite femme gisante. Mais le capitaine se haussa vers son seul maître en héroïsme, qui était lui-même. Doguereau surpassa Doguereau.

— Malheureux gamin, dit-il, tu porteras ton erreur. Prends cette femme.

Montander, fantôme, enleva lugubrement sa maîtresse et baisa sa tête en pleurant. Le capitaine, accablé, passa dans le salon.

— Contre-ordre, dit-il ; on se rend.

Ce simple mot écarta les hommes. Dans la même seconde, frémissants, ils virent l’exécrable salle, sentirent après leur condamnation la gifle d’une main qui les dégradait, déchirait leurs galons, leurs boutonnières, arrachait leurs croix ! Mais Montander et la femme apparurent ; et comprenant à cette vue qu’un être faible, qu’une femme au lieu de mourir allait être sauvée par eux, muets derrière leur colonel, en grand uniforme, lents et en file, résignés au déshonneur de leurs croix, aux souillures de leurs galons et aux balles, ces gros officiers silencieux descendirent l’escalier funèbre.

XXI

LE PROCÈS

Le deuxième Conseil de guerre se réunit le 24 juin pour juger les militaires « accusés d’avoir pris part au complot tramé à Paris ». Le Président fit introduire les neuf accusés qui portaient chacun l’uniforme de leur ancien corps.

Le défenseur de Montander prit la parole et demanda, pour tous les accusés, qu’en vertu de l’article 33 de la Charte, le Conseil se déclarât incompétent, et renvoyât la cause devant la Chambre des Pairs.

À ce moment, la tête aveugle de Thierry cogna l’épaule d’un gendarme et se redressa. Le public se mit à rire.

MM. le rapporteur et son substitut réfutèrent successivement ces moyens, et conclurent à ce qu’il fût passé outre aux débats. La tête du vieux Thierry, encore, s’écroula sur le gros gendarme :

— Qu’est-ce qui vous prend ?

— Les bêtises du tribunal l’embêtent, murmura Fouré ; laissez, c’est un aveugle, il a l’habitude de dormir les yeux ouverts.

— Attendu, termina le rapporteur au milieu des rires de la salle, que le roi ou son conseil, seuls, sont juges des causes qui doivent être portées à la Chambre des Pairs.

Et le Président procéda de suite à l’interrogatoire des accusés.

Cette séance du 24 fut consacrée « aux tentatives de corruption dans les régiments de l’armée active ». Interrogés tour à tour, aucun des neuf hommes ne se rappela un nom, un fait, un mot, le moindre geste. En une heure, le public fut à eux. À voir leurs figures de vert-de-gris, balafrées, qui évoquaient la plus forte émotion de gloire française, on devina qu’ils ne diraient rien. Ils dénièrent en effet toute collaboration nominative ; on n’en fut pas dupe. En vain on cita devant eux les mauvaises têtes des régiments, les officiers et sous-officiers qui s’étaient signalés par des actes de désobéissance ou des propos suspects : ils sourirent. Pour rompre ce têtu silence, le capitaine-rapporteur s’avisa de tomber sur « Buonaparte » qu’il appela tyran. C’en fut assez ; ici on entendit la voix de Doguereau qui rectifiait :

— Napoléon, par la grâce de Dieu et les Constitutions, Empereur des Français, Roi d’Italie, Protecteur de la Confédération du Rhin, Médiateur de la Confédération Suisse, etc., etc., etc., etc., etc., etc., etc., etc., etc., escorté de ses mille victoires et le chemin déblayé par la volonté nationale. Un peu plus de respect pour le patron, hein !

Ce fut au tour du public à interrompre. Le Conseil, choqué par les applaudissements qui éclatèrent, menaça l’auditoire d’une expulsion en masse et de terminer la séance à huis clos :

— Silence ! vous n’êtes pas interrogé !

— Vous me parlez comme si j’avais monté votre bois, répondit le farouche Doguereau.

Et il montra sa décoration.

Ce furent les seuls incidents de cette séance. Les juges n’y avaient appris que ce qu’ils savaient déjà : que chaque demi-solde tuait un adversaire par semaine ; mais là n’était plus le procès. En les examinant tour à tour, on devinait que ces militaires méprisaient le débat et remettaient leur vie entre les mains de leur colonel. Voici leur attitude :

Doguereau, froidement, observait les figures du Tribunal, chuchotait de Montander à Goglu, ramenait sur ses jambes malades les loques de sa couverture de peau de chèvre ; et malgré que le public lui fût manifestement sympathique, il le regardait parfois avec sévérité, comme un père mis en prison par ses enfants.

Coutillot, l’œil sur son carnet, combinait d’algébriques formules de contrepoisons pour le roi de Rome ; ce drame n’avait pas touché sa folie.

Le vieux commandant Thierry dormait. Le gendarme placé près de lui, brave homme, n’osait plus remuer l’épaule où s’était appuyée sa tête ; et le public, à la fin, s’était habitué à ces yeux sinistres gris-bleu, que le sommeil ne parvenait pas à fermer. Des femmes se montraient l’aveugle, émues.

Fouré, contraint par l’exemple à boucler ses rauques fureurs, tailladait de coups de canif le chêne de sa barre. Les curieux admiraient son uniforme de chasseur ; il était tout vert et argent.

Huguenin, assis, n’écoutait plus, balançait son cou comme un ours, et ne s’arrêtait que pour considérer avec étonnement, là-haut, pendu au mur, un crucifix.

Goglu, pour la trentième fois, suppliait par gestes qu’on fermât la cinquième fenêtre latérale gauche qui envoyait de l’air « dans le rhume » de son capitaine.

Chouard avait dégrafé son habit, et le doigt mouillé, soigneux, essuyait sur son ventre le « Téniers » qui lui servait de gilet.

Chambuque regardait obstinément Montander. Montander regardait le danger.

La séance du 25 fut consacrée à l’audition des témoins.

Là défilèrent, peureux encore, les fesses de banquettes des estaminets, les petits commerçants, les glaireux rentiers, les crachoteurs de la Régence, du Procope et de la Rotonde qu’avaient terrifiés si longtemps les cris, les défis, les disputes, les révoltes, les poings, les sabres, les pistolets, les duels, les tapages, les désespoirs, les colères et les espérances de ces furibonds demi-solde. Abrités par le Tribunal, calmes comme à leur caisse, ces « assis » décomptèrent les troubles qui avaient eu lieu en France, et unanimement accusèrent :

— Monsieur Fouré nous a dit que les régiments étaient affiliés, à l’exception seulement des Chasseurs de l’Ariège.

Le Président à Fouré :

— Vous reconnaissez ?

— Oui.

Un souffle d’étonnement traversa la salle.

Les confrontations se précipitèrent :

— Monsieur Chambuque m’a confié que l’École de Saumur, sauf vingt élèves, était gagnée, qu’on s’était assuré du château, qu’on espérait beaucoup de gardes champêtres, de paysans.

— Vous reconnaissez ?

— Oui.

— Je suis riche, dit un autre. Monsieur le colonel de Montander me fit des propositions, et me demanda de l’argent pour une conspiration destinée à remettre l’enfant de l’Empereur sur le trône. Je le laissai aller. Il me dit que le roi, saisi, reconnaîtrait la Constitution de 1791 ; et il me promit de me faire voir un drapeau.

— Vous reconnaissez ?

— Oui.

Un nommé Frein (Jules), architecte, raconta que le commandant Thierry lui avait expliqué, sur l’Esplanade, qu’il se tramait un complot, que le mouvement était « favorisé par l’Espagne, qu’on reconnaîtrait Napoléon II empereur », et qu’on reprendrait la cocarde tricolore.

— Vous reconnaissez ?

On réveilla l’aveugle qui dit : oui, et se rendormit aussitôt sur le gendarme.

Le capitaine Pasquier, trésorier du département de l’Ariège, appelé comme témoin, dit que le nommé Chouard tenta de corrompre quatre maréchaux des logis, qu’il les avait abordés en leur demandant : « Êtes-vous Français ? » qu’il les avait engagés à se joindre à eux, et qu’il leur avait affirmé que bientôt « il leur sonnerait à cheval à minuit ».

— Reconnaissez-vous ?

— Oui.

— Ça se masse, murmura Goglu.

On entendit encore trente autres témoins. C’étaient les mêmes dépositions et, indifférentes, monotones, toujours les oui tragiques se suivaient, tombaient des lèvres. Le public, ne comprenant pas, houlait de fureur contre eux :

— Ils se tuent eux-mêmes, dit une voix haute.

— Huissiers ! cria le Président.

Montander qui pendant la séance avait eu les yeux cloués à une porte, celle du danger, qu’avaient ouverte les témoins, se pencha enfin vers son avocat :

— Je vous en prie, monsieur, dites-moi… veuillez…

L’avocat sourit tristement :

— Oui, je sais… mais elle ne viendra pas.

— Que fait-elle ?

— Elle est toujours malade ; le délire…

— Que dit-elle ?

— Que vous êtes des braves, des héros, qu’elle vous aime, qu’elle aime l’Empereur, qu’elle aime tout le monde, calmez-vous, et puis qu’elle se repent, qu’elle veut se tuer.

— Oh ! haleta Montander avec épouvante, il faut la surveiller. Dites-moi… vous m’entendez bien, monsieur, il faut qu’on l’entoure… c’est une enfant ; promettez-moi…

— Au lieu de vous charger vous-même, dit l’avocat, vous feriez mieux, à mon avis, d’essayer enfin de vous sauver ; la joie guérirait cette femme.

— Pas d’« enceinte fortifiée » ! dit laconiquement Montander.

Paris, depuis trois jours, remuait de sourdes colères ; il admirait ces énergies et plaignait ces hommes qui voulaient mourir. Pendant la nuit du 25, des portraits de Montander et de Doguereau voyagèrent dans les faubourgs.

Enfin, au début de la séance du 26, le capitaine-rapporteur parla :

— Votre tribunal, dit-il, brille en ce moment d’un fatal éclat. Vous n’êtes point appelés à prononcer sur un de ces délits d’insubordination, sur un de ces actes bas et cupides qu’enfantent la déraison et le dérèglement du cœur.

L’accusation qui pèse sur la tête des accusés est bien autrement terrible. Le crime qu’on leur reproche est non seulement un crime politique, il est encore un crime envers les lois morales et immuables sur lesquelles reposent éternellement le bonheur des nations, l’existence et la gloire des armées.

Qu’il se soit rencontré chez le peuple le plus éclairé, le plus généreux et le plus loyal de la terre des hommes qui n’ont pas craint de fouler à leurs pieds les lois les plus respectables, et de prendre pour modèle les hordes turbulentes de l’Orient, que leurs trames criminelles aient été dirigées contre le trône légitime de saint Louis, contre le gouvernement paternel et constitutionnel des Bourbons, que les facteurs d’aussi noirs projets soient tous des officiers naguère l’espoir de la patrie, que tous aient reçu de l’éducation, que tous aient été choisis dans leurs régiments comme hommes d’élite, c’est ce qui répugne à la pensée, effraie l’imagination, révolte le cœur, et ne peut être attribué qu’au délire de la plus frénétique ambition.

Et, plus loin, d’une voix roulante qui volutait les phrases :

— Préparés à la révolte par le serment ils comptaient faire à leur pays le funeste présent d’une entreprise à la Quiroga : ignorant que les parjures restent rarement impunis ici-bas, et que c’est un grand malheur qui arrive lorsque l’épée des soldats vient trancher le nœud gordien de la politique intérieure des peuples. Les insensés ! ils ne savaient donc pas que la réussite de leurs machinations devait nécessairement nous livrer aux horreurs de la guerre civile, et à l’intervention ruineuse et toujours déshonorante des étrangers !

— Tu gazouilles comme un cul de mulet, interrompit Doguereau. Et Coblentz ?

— Gendarmes !

— On nous insulte ! dit le capitaine.

— Vous êtes si sot, dit le colonel au rapporteur, que le son de votre voix lui-même est une sottise.

Il y eut un tumulte dans le Conseil et la salle. Enfin tout se calma. Ce bruit n’avait pas réveillé les demi-solde qui, sauf Coutillot, Montander, le vieux capitaine et Goglu, dormaient paisiblement entre les gendarmes. – La péroraison, après trois heures de ronronnement, fut solennelle :

— Messieurs, je viens de m’acquitter d’une tâche bien triste et bien pénible. Mon humanité et ma fermeté ont été mises à une rude épreuve. La voix m’aurait manqué, peut-être, pour prendre les terribles conclusions que je vous ai soumises, etc., etc.

Ma tâche est remplie ; vous vous acquitterez de la vôtre en braves et loyaux sujets qui ne savent pas capituler avec leur conscience, en bons et fidèles serviteurs toujours empressés à défendre l’auguste famille de nos rois, en juges intègres, etc.

Je vais donc attendre avec confiance le résultat de vos délibérations.

La séance du 27 fut exclusivement consacrée à entendre les défenses de Chambuque, de Fouré, de Chouard. On vit alors de près tous ces hommes et quel rayonnement jetaient leurs âmes. Paris les crut sauvés.

Eux le sentirent. Sauvés, c’était la détention perpétuelle, la mort vivante ; ils n’en voulurent pas. Dans cette avant-dernière séance, un mystérieux signal que le colonel cueillit aux yeux de chacun lui dicta la résolution lugubre : il se leva pour parler… Mais aux premières phrases, dans l’effroi général, le huis-clos fut immédiatement ordonné.

(Extrait du compte-rendu de la séance du 28)

(communiqué aux journaux.)

« L’ex-colonel de Montander, obéissant à la voix tardive de l’honneur, s’est expliqué sur le complot dont il était le chef. Sans nommer personne, il a longuement démontré que cette conspiration, à laquelle adhéraient plusieurs régiments d’artillerie, d’infanterie et de cavalerie, avait le nord de la France pour foyer. On devait prendre d’un seul coup les places fortes de la frontière. En cas de succès, les traités de 1815 eussent été brisés par une fédération subite de la Belgique, enlevée à la Sainte-Alliance, grâce à un pacte militaire fait entre soldats. Deux trônes s’abîmaient dans ce rapide ouragan, formidable plan conçu par de fortes têtes, etc.

« Le capitaine-rapporteur a aussitôt répliqué. Les défenseurs de chaque accusé ont répondu ensuite. »

(Second extrait d’un communiqué du 28.)

« Le Conseil de guerre a rendu l’arrêt dont voici les dispositions : Sont condamnés À LA PEINE DE MORT les nommés de Montander, Doguereau, Chambuque, Fouré, Huguenin, Goglu ; – à la détention perpétuelle dans une enceinte fortifiée, les nommés Coutillot et Chouard. – Thierry, l’aveugle, acquitté, s’est empoisonné dans le corridor avec un acide que lui avait donné ledit Coutillot. Les accusés ont répondu au verdict par des cris séditieux. Doguereau, rayé des cadres de la Légion d’Honneur, a avalé son ruban. »

(Onze heures du soir.)

XXII

L’EXÉCUTION

Aussitôt qu’ils apprirent ces condamnations, les faubourgs se troublèrent. Par ses colporteurs, ses diligences, ses journaux, Paris encoléra la France, et par-dessus la Charte fit un signe funèbre au roi, le geste avertisseur des augures qui prédisent la fin des choses.

L’âme populaire, subitement révoltée de son gouffre à sa surface, abandonna le gros garçon, le roi de Bagatelle, le dégustateur de rossignols « cuits dans des cailles » et tomba comme une amante pâmée sur le cœur des ex-militaires. Louis XVIII refusant d’user de son droit de grâce, la France se servit du sien : mentalement, de toute la force de son amour et de sa pensée, elle s’impérialisa comme aux temps de gloire, créa martyrs ces agitateurs, et les voix violentes du début de l’année se réveillèrent :

Les étudiants de Droit et de Médecine se remirent à hurler dans les corridors des Écoles ; on entendit geindre les femmes des Halles ; les faubourgs, comme électrisés, entonnèrent les chansons d’Empire ; des colporteurs parcourant Paris vendaient des bustes, des jouets, des images, des cannes tournées, des boucles de chapeaux, des cocardes, des breloques, une infinité de bijoux à l’effigie du « grand » Bonaparte. La province faisait sur ce tumulte un bruit plus grave, solennel. Il y eut une rixe de régiments à Orléans ; les villes déjà suspectes : Belfort, Saumur, Tours, La Rochelle, Bayonne, Laon, Strasbourg, Nancy, Thouars, Châtillon, Toulouse, Marseille, Saint-Omer et surtout Nantes et Lyon sillonnées de conspirateurs manifestèrent dans les rues pour la cause des demi-solde. Le ministère, aveugle, méprisa ces prières publiques ; le roi conseillé à la résistance maintint le verdict des juges et accorda seulement, comme grâce au vœu de la nation, que ces militaires, « non dégradés, mourraient dans leurs anciens uniformes ». Eux rugirent de joie.

L’événement, dès lors, se précipita. Les troupes du cercle de Paris resserrèrent leurs anneaux d’acier, les régiments de la garnison furent en perpétuelle consigne. La Quotidienne, à dessein, énerva le public pendant plusieurs jours d’informations fausses qui lassaient d’heure en heure, en la dépistant, l’avide curiosité de Paris. Parallèlement, le Constitutionnel, informé, contait à ses lecteurs les mots, les faits et les gestes des « héroïques soldats de la Grande Armée » durant les courtes promenades qu’ils faisaient ensemble au préau depuis leur condamnation ; et ce grave journal osait imprimer :

Que le colonel de Montander, par exemple, avait dit un jour à son gardien, après une discussion qui avait pour cause la répugnante saleté de la ration :

— Prenez garde ! je n’ai pas les mains condamnées à mort.

— Bah ! je ne craindrais pas cinquante hommes comme vous !

— Je vous crois, mon ami, avait répondu le colonel, vous seriez en sûreté au milieu de cinquante hommes comme moi, mais un seul vous étranglerait.

Et les grognements de Doguereau que l’aumônier visitait :

— J’ai demandé pour vous, lui dit une fois le prêtre, la santé de l’âme, et aussi la santé du corps.

— C’est trop à la fois, répondit le capitaine, la seconde seulement, demandez la seconde et n’en parlons plus.

Et les bondissements furieux du grand Fouré, de Chambuque, leurs calembours de bivacs, le langage d’Huguenin, de Goglu, de Goglu surtout dont la phrase coutumière divertit énormément les gardiens :

— As-tu compris, mon ami ? Si t’as pas compris, porte-le à ta tante ; si t’as compris, garde-le pour toi. As-tu compris ?

M. de Montander, ce jeune colonel si séduisant, qui semblait destiné par son éducation et sa valeur aux plus brillantes charges militaires, a dit à son avocat qui lui reprochait encore de ne point s’être défendu au conseil une phrase dont la grandeur antique nous a frappé :

— Bavarder… pourquoi ? le cœur des fous est dans leur bouche, la bouche des soldats est dans leur cœur.

Le terrible capitaine Doguereau parla des témoins à charge racolés dans les cafés :

— Ils ont été lâches à lécher les crachoirs !

Quant aux deux autres, Chambuque et Fouré, deux machines de guerre, ils ne veulent pas lire, fument, et passent leur temps, y compris celui du sommeil, à se renvoyer des commandements de batailles dont l’éclat perce les murs :

— Feu de deux rangs !

Ils forment un imaginaire carré :

— Bataillon par colonnes ! à demi-distance de compagnie !

Et Fouré, qui fut cavalier :

— Escadron, demi à droite, au galop ! Chargez ! etc. etc.

Voilà l’existence et l’humeur de ces prisonniers ; ils n’ont point ces accès de mélancolie qu’on remarque chez les hommes dont la conscience est coupable etc., etc., etc.

Le Constitutionnel, avec ces nouvelles, tripla son tirage ; la France s’attendrissait sur ces gros enfants.

Enfin, un jour, des crosses sonnèrent aux portes des condamnés. L’aube se leva, la suprême.

Ils s’habillèrent, impassibles, le soleil d’une autre vie dans les yeux. Une voiture cellulaire entra dans la cour de la prison.

— La charrette… plaisanta Doguereau.

Le candide Goglu le brossait :

— Mon capitaine, est-ce qu’on ne nous offrira pas un dernier verre ?

— La cantine s’ouvre.

Les demi-solde traversèrent le préau, frais, rasés de la veille, soignés comme pour une parade à l’aurore, et allèrent à l’urinoir. Un gardien les admira :

— Voilà une chose que les condamnés oublient tous ; la peur les coupe.

Les six hommes entraient à la cantine. Doguereau leva son rhum :

— À la santé de l’Empereur et des braves.

Ils burent en se regardant.

À cinq heures précises, la voiture les déposa dans la caserne Babylone contre le mur du milieu de la cour, à droite.

Un régiment de Ligne l’occupait, effectif mille hommes, crosses posées. Devant le mur, silencieuse, à vingt pas, une compagnie.

— Votre bras, dit la voix de Goglu.

Doguereau descendit avec précaution.

À peine à terre, un bruit les frappa, lointain. C’était un heuheu… farouche, continu, immense comme le désespoir de l’océan.

— Paris… dit Montander.

Mais la voiture démarra, les découvrit ; et à leur vue, aussitôt, le régiment eut un choc !

Du rang des tambours, d’abord, un son profond s’éleva… Les baguettes, à plat sur les peaux, frémirent au tremblement des jambes, et les haches des sapeurs dérangées, lancèrent de froids éclairs. Mille têtes de papier pâle s’avancèrent sans souffle, entre les raides baïonnettes, pour contempler de plus près l’inattendu, le glorieux, le sombre, l’enivrant Empire dont les veillées leur avaient parlé jadis, en secret, bas, au fond des provinces et dans les bourgs reculés. Ces « betteraves » ces soldats de hameau commandés de piquet pour leur ignorance politique reconnurent sur les condamnés les habits, les ceinturons, les shakos, les colbacks, les casques, les bonnets d’ours, les Aigles majestueusement décimées que leurs mères gardaient au fond des armoires, et dans un silence épouvanté ils les flairèrent… Ces gros hommes appelés « demi-solde », ces vivants debout devant eux qu’ils ne connaissaient pas et qu’ils allaient tuer avaient peut-être connu leur père en Espagne ou en Autriche, à Saragosse ou à Ulm, et la croix d’honneur paternelle, honorée au hameau natal, c’était un de ces officiers, peut-être, qui l’avait lui-même attachée… Par leurs yeux ronds glissait leur pensée à tous : « Faudra-t-il, disait chaque figure, tirer sur l’ancien chef de mon père ? » Leurs cœurs bondirent, et la sourde poussée d’une rébellion, tout à coup, les fit reculer d’un pas… Ce fut le signal. Au cri des officiers, leurs rangs se désordonnèrent. On vit sur ces moutons rouges des grimaces horribles. Un caporal blond comme une fille laissa couler son arme, trente tombèrent. La compagnie qui faisait face au mur grondait par-dessus les autres ; un sergent saisit au collet deux hommes, et ces soldats, révoltés de tristesse, le menacèrent ! Un aveugle danger montait de ces mille petites bouches de fusils tendues au ciel, qui pouvaient se baisser soudain… Le colonel comprit. Du fond des rangs, une voix cria :

— Bataillons, par le flanc droit !

Vingt échos rugirent :

— Compagnie !… Section !… par le flanc droit ! par file à gauche ! droite !… gauche !… marche !

Et les compagnies s’enfoncèrent dans la caserne, longues et lentes, comme des vers rouges.

— Messieurs ! râla le colonel bondissant vers les condamnés, vous venez de voir… je… (les mots s’écrasaient sous ses dents rageuses) déshonoré… fuir ! Au mur avec vous…

— Ce n’est pas votre faute, mon colonel, dit Doguereau, l’expérience prouve que vos braves soldats sont faits pour tirer seulement à l’ennemi.

— Si je n’ai pas une idée avant cinq minutes, hurla le colonel en levant son sabre contre la caserne entière, je me tue avec vous ! Une balle…

— Les Suisses, dit narquoisement Montander.

Ce mot, grand de beauté affreuse, précipita le colonel vers le groupe des officiers mornes :

— Quelqu’un ! vite ! aux Tuileries ! un bataillon, un peloton suisse, n’importe lequel !

Un cavalier s’élança.

Les officiers, le sabre sous le bras, s’adossèrent au portique de gymnastique ; et le colonel, pour brûler son sang, se mit à galoper autour du quartier. Montander regarda les fenêtres de la caserne, elles étaient vides…

Doguereau s’assit sur l’abreuvoir pour écouter l’aumônier ; Huguenin prit le crucifix, le regarda de près avec une curiosité, enfantine, sauvage.

Fouré riait vert, frottait ses mains, marchait quatre pas, pivotait, remarchait.

Chambuque, accroupi, fumait un cigare.

Goglu mangeait.

Tout à coup, brutale, une masse éventra les portes de la caserne ; le peloton des Suisses apparut !

Ensemble, les six condamnés se levèrent.

Et dès lors, tout se bouscula dans l’avidité intense d’en finir. Ces tics funèbres qui sont l’express appel de la tombe : les tressaillements, les élans, les pas, les pâleurs, les torsions de nerfs se fondirent dans la vertigineuse manœuvre de la mort. Les Suisses excités avancèrent au pas de course leurs grands corps blonds face au mur, et l’aumônier, pris d’épouvante, croyant qu’ils allaient tirer, disparut. Le capitaine chargé de lire la sentence vit aux yeux de son colonel une si effroyable hâte qu’il replia son papier, recula… Les trois premiers condamnés, désignés d’un signe, se placèrent. Alors, à leur gauche, en avant des Suisses, aigu, le doigt du colonel se leva : les Suisses croisèrent la baïonnette. Le doigt du colonel se leva : les Suisses mirent en joue. Le doigt du colonel… Mais la décharge n’attendit pas, et aussitôt Fouré, Huguenin, Chambuque dressèrent leurs têtes sans cervelles, les bras à l’ordonnance raidis sur les pantalons et vacillèrent. Puis la grappe glissa du mur.

Le colonel s’exhala de la fumée des fusils, fit un signe aux autres… Doguereau, Montander et Goglu obéirent, Goglu respectueux, s’écarta d’un pas de ses chefs. Et vite, vite le doigt du colonel se redressa : les Suisses croisèrent la baïonnette. Vite, plus vite, le doigt du colonel se redressa : les Suisses mirent en joue. Et vite, vite, plus vite encore… Mais plus vite que la première fois les balles gourmandes s’élancèrent !

Montander criblé aux seins, au cou, aux dents, cogna le mur de son crâne et roula. Les poings sur le sable, les bottes tordues, la tête baissée, il essaya de cracher cette âme qui persistait et se traîna vers les Suisses, formidable, encore dangereux, avec une gueule de boucherie, et les mains griffues, hautes, prêtes pour anéantir. Mais d’un balancement doux, comme on se couche, son corps se renversa sur les talons et ne bougea plus.

Ombres silencieuses, les officiers s’approchaient de l’étal, du charnier rutilant, du calvaire.

Ils virent Goglu réveillé soudain se traîner vers son capitaine. Ils s’arrêtèrent, glacés. Tandis qu’un soldat roux, aux naseaux de bœuf, finissait chacun sous les cheveux, l’ordonnance déjà cadavre saisit la peau de chèvre de Doguereau, et d’un geste coutumier, caressant… Mais il n’eut pas le temps de le recouvrir. Cette « femelle » n’ôta pas l’oreille du pistolet suisse ; et le sang qui débordait le soldat en fit un spectre long de trois mètres, immobile, horrible, rouge et couché. On se retourna vers l’autre mort, Doguereau.

Il avait été frappé dans les reins. Stupéfaits, ceux qui le virent imaginèrent le demi-tour prodigieusement net et rapide que le vieil officier avait dû faire sous la décharge. Il avait reçu seize balles qui étaient allées rejoindre çà et là les vingt-cinq dormeuses de l’Empire, mais aucune n’était ressortie. Sa poitrine touffue, ses épaules, ses forts yeux clos, son cou et ses joues étaient intacts ; on ne comprit pas… Seuls, ses camarades qui le connaissaient eussent pu répondre qu’il avait voulu mourir, méprisant et fier, « par le dos », pour qu’aucune gifle étrangère ou balle suisse ne souillât LA FACE qu’avait embrassée l’Empereur à Montereau. On jeta une toile sur ce sang sublime, et les tempes trépidées d’horreur, les nerfs bandés, l’arme au poing, le colonel appela le tambour de garde à la porte.

Il parut au loin sous le vestibule.

— Aux champs !

Marquant peureusement le pas des talons, le petit tambour, la tête basse, roula dans la caserne attristée la chanson de gloire.

Trente officiers tirèrent l’épée vers les cadavres, défilèrent devant eux, disparurent.

Un fourgon prit la proie.

Et ainsi, en quelques minutes, finit un rêve de sept ans.

XXIII

MORT DU ROI DE ROME

Le Roi de Rome ignora longtemps l’audacieuse entreprise tentée par les demi-solde pour lui rendre un trône. Épouvantée par l’inclinaison, accompagnée de sourds craquements, que venait d’imprimer au globe ce groupe d’énergies obscures, l’Autriche étendit sur le frêle duc ses bras marâtres, l’assit sur un banc, coucha son front, lui jeta des compas, des livres, des problèmes, l’empêcha de regarder par-delà le triste Schœnbrünn ce coin de monde et de soleil : la France ; et dès lors, à côté du martyre d’âme, il y eut celui de la pensée.

On avoue que ses souffrances intimes « l’avaient assagi avant l’âge ». Dès cette époque, 1823, pour tuer en lui les germes de race, les souvenirs de son deuil et sa nationalité se succédèrent ces bourreaux de cour, exécuteurs des hautes-œuvres autrichiennes : le conseiller aulique Sommaruga, le colonel du génie Schindler, le baron d’Obenaus avec son cours de philologie latine, Baumgartner, avec ses instruments de physique, le Prélat du Palais, Litrow avec ses chiffres, ses astres, le Major Weiss et ses traités de fortifications, le comte Pasta sévèrement escorté de ses livres de philosophie, de droit public et de droit des gens. « Il s’occupait surtout, dit Foresti, de spéculations historiques ; il y portait de la pénétration et une grande justesse de jugement. » Le duc apprit tout, sans révolte, comme les chardonnerets en prison s’instruisent à faire le mort. À la fin de 1823, il commença l’étude de la géographie et faisait des travaux sur le terrain : on ne dit pas s’il eût mieux aimé y courir comme les enfants de son âge.

Pendant ce temps, Marie-Louise s’amusait à Parme. Cette veuve de Napoléon toujours amoureuse se présentait à Chateaubriand, lourde de bracelets de pierres taillés dans le sarcophage de « Juliette », et grosse d’un autre enfant de Neipperg. Aux soupirs exhalés des salles d’étude de Schœnbrünn répondait, d’Italie, son épaisse gaieté allemande, mêlée à quelques variations de Mayseder au clavecin. On est mère de ce qu’on peut.

Le duc de Reichstadt, là-bas, isolé dans l’âme de ses professeurs, étudiait sans cesse. Un œil de buse, féroce, le couvait. Sous le charme horrible de Metternich, il en arriva, le pauvre enfant, à douter de lui, à se mépriser. Dans une lettre à son grand-père, il s’appelle lui-même Ein so kleiner und bedeutender Mensch als ich… un petit homme insignifiant. La Science l’avait repétri, mère bougonne. Ses tempes, dès 1824, furent d’un vieillard, sa bouche semblait un fil, ses yeux doux luisaient dans un enfoncement ; et à la fin, lorsque, à bout de souffle, amaigri, désespéré comme un enfant qui se noie, il ne fut plus qu’un être chancelant, pitié des filles et des valets, l’Empereur d’Autriche appela le prince de Metternich pour instruire le jeune homme, « en toute vérité », de ce qu’avait fait son père dans l’histoire. Aux premières injures du ministre contre l’Empereur, le duc serra les lèvres et sortit pour cacher ses larmes.

Voilà quelle fut sa vie dans l’humidité d’une Cour du Nord sans soleil. Mais l’espoir, un jour, entra dans son cœur comme un rais d’aube. Il vit entre les mains d’un domestique, à Schœnbrünn, une gravure publiée à Metz représentant Sainte-Hélène avec ces paroles : « L’honneur anglais est à jamais flétri ». Il s’étonna qu’on n’eût point oublié son père. Il entendit un autre jour que la France, par la voix des poètes, l’appelait « le fils de l’Homme ». Malgré que ses gouverneurs se plussent à dire : « Nous sommes persuadés que le prince ne lit, ne voit, n’entend que ce que nous voulons qu’il lise, voie et entende », le duc apprit par les valets le persistant amour du peuple pour Napoléon, et ses yeux sortirent de leurs caves, s’émurent, rayonnèrent !

Dès lors, le nom de l’Empereur lui tint lieu de muscles, de membres, de nerfs ; il ne fut plus qu’une tête sur un cœur ; il se dit : « Je serai son fils ».

Il vécut avec cet orgueil qui l’étouffait ; il le traîna comme le martyr son fardeau, en ne le posant que pour le baiser. Mais il était temps qu’un autre vînt à son secours, comme Simon qui porta la croix de Jésus. Cet ami, le premier, fut un militaire autrichien, le chevalier de Prokesch.

Cet officier, répondant à quelques esprits médiocres, avait fait paraître en 1818 un mémoire intitulé : les Batailles de Ligny, des Quatre-Bras et de Waterloo. À son retour de mission, le chevalier reçu à la table de François II fut placé à côté du duc de Reichstadt. Ils parlèrent, et se reconnurent amis dans le culte du même dieu : « Je vous aimais depuis longtemps », lui dit le prince. Après le dîner, il l’amena dans une embrasure de fenêtre, se jeta contre sa poitrine et l’embrassa :

— Ne nous séparons plus, voulez-vous ?

Ils se virent presque chaque jour. Le duc, impatient d’apprendre, interrogeait le chevalier sur l’histoire universelle, sur les batailles de l’Empire, sur son père et l’état des esprits en France. C’est alors que Prokesch lui raconta l’aventure des demi-solde. Le duc l’écouta mains jointes.

— Ah ! dit-il, c’était pour moi…

Il ne put achever. Ses larmes se précipitaient, pressées, glissaient, roulaient, tombaient sur ses belles et longues mains maigres ; il ne les essuyait pas, le cœur lourd de trop lourdes joies :

— Parlez-moi encore du colonel de Montander, du capitaine Doguereau, de son brave et simple grenadier, de tous… Je veux les connaître pour y penser à chaque heure.

Prokesch put se dire qu’il ressuscitait une âme, créait une force. Cette conscience jetée à terre se releva soudain. Le duc avoua un jour à l’officier qu’il avait l’espoir d’imiter l’Empereur.

— Si la France m’appelait un jour, dit-il, j’accourrais ; et si l’Europe menaçait la France, je tirerais l’épée contre l’Europe entière !

Sur ces paroles, dites avec animation et debout, il saisit la main de Prokesch, la serra dans les siennes, et le pria candidement de lui dire « les devoirs et les qualités d’un général en chef ». Le plaisir d’avoir un ami ramenait ce cœur à l’enfance.

On le voit, ces rêves étaient d’un Prince Charmant. Il comptait retrouver la France comme une endormie, lui baiser les lèvres, la réveiller, l’épouser.

Lorsque la Pologne se souleva, il voulut partir ; mais Metternich l’arrêta froidement :

— Altesse, vous portez un nom dangereux ; calmez-vous…

Il replia ses ailes d’aiglon déjà grandes.

C’était, dit l’histoire, « un officier remarquable ». En 1828, son grand-père l’avait nommé capitaine au régiment de Chasseurs de l’Empereur. En 1829, il commandait une compagnie de Grenadiers ; en juillet 1830, il était major au régiment de Salins ; en novembre, lieutenant-colonel du régiment d’Infanterie de Nassau. Âgé de dix-neuf ans, il ne songeait qu’à s’illustrer à tout prix et ne parlait que d’aller « défendre » et « venger ». L’Italie et la Belgique le désirèrent pour roi.

Juillet 1830 voulut l’arracher d’Autriche. Dégoûtée de tous et de tout, la France, après avoir mis en poussière jusqu’aux débris qui jonchaient son sol, reporta son espoir en cette âme pure. « Le souvenir de l’Empereur, dit Louis Blanc, palpitait toujours dans le sein du peuple. Pour couronner dans le premier de sa race l’immortelle victime de Waterloo, que fallait-il ? Qu’un vieux général se montrât à cheval dans les rues et criât : « Vive Napoléon II ! » Il semble que les luttes civiles déconcertent les hommes de guerre. Rien n’aboutit. Le clan orléaniste se recruta de tous ceux qui, pour réveiller l’Empire, demandaient seulement un chef et un cri ; et la page d’histoire encore blanche s’envola d’un souffle, tout fut consommé. Le sourire de Metternich instruisit le duc ; il devina… Il eut quelques jours de crispations d’âme, de titubements, de non être éveillé, d’agonie latente. Seul dans cette chambre pleine des souvenirs impériaux, accoudé sur le glaive du Premier Consul, l’enfant sans mère, l’homme sans patrie, le roi sans royaume vit venir à sa rencontre, dans sa robe de silence, un doigt sur la bouche, funèbre, l’interruptrice de nos douleurs et de nos joies. Elle le regardait, penchée sur un pied, prête… C’était la Mort. Il la reconnut comme une amie, et lui fit signe d’attendre.

Attendre quoi ? N’était-ce pas la fin, la lie de la coupe ? Pas encore. Napoléon II voulait user le désespoir et mourir de fatigue après, comme l’Autre. À partir de ce moment, il se précipita, cœur et corps perdus, dans les exercices de guerre. Maintes fois, on le surprenait à la caserne, allongé sur un canapé, suant et livide :

— J’en veux, disait-il, à cette pauvre chair qui refuse tout à ma volonté.

Très jeune, il avait cinq pieds six pouces ; sa vie était de la combustion : il dormait quatre heures, domptait des chevaux et mangeait à peine. Cette année, il perdit la voix en commandant une manœuvre.

Juillet. – Revenu à Schœnbrünn et y suivant les chasses, le froid renouvela ses souffrances ; il se mit au lit, exténué. En un jour, ses mains devinrent jaunâtres comme si déjà elles avaient touché la terre de la tombe.

— Maman…

Sa mère « valsait » à Vienne, « assez sotte, dit-elle à madame de Crenneville, pour se préoccuper outre mesure de la santé de son fils ».

Il était si faible, dit le Times, qu’il ne lui fallait que du lait ; et à la fin le lait fut trop fort. Le 21, il éprouva de telles angoisses que, pour la première fois, il avoua qu’il souffrait. Il eut aux lèvres cette saveur de sel qu’ont les martyrs, le dégoût et l’espoir de vivre.

— Il faut distraire Son Altesse, dit Malfati.

Le destin voulut qu’on lui apportât son berceau, celui offert par Paris où la Victoire, ailes immenses, présentait à son front les étoiles et le laurier. Le colonel sourit :

— Ma tombe et mon berceau se touchent, murmura-t-il ; roitelet de Rome, tu ne seras jamais pour l’histoire qu’un petit enfant.

On va voir ici qu’il n’est pas besoin de prêter à la vérité, et que lorsque les faits veulent un symbole, ils passent en puissance les plus douloureuses imaginations. Cette nuit, vers trois heures, le duc ayant crié tout à coup : « Maman ! à boire ! » le docteur Malfati, à bout d’expédients, fit avancer dans la chambre une paysanne des environs de Vienne.

À cet appel d’agonie, tous étaient venus : le baron de Mohl, les valets, son chien, sa mère. Rapide, la campagnarde se dégrafa, car la mort ne permettait plus à cet orphelin que du lait de femme. La duchesse eut un sanglot :

— Mon fils !

Les yeux sur Marie-Louise, le jeune homme but avidement.

— Monseigneur… disait tout bas la vraie mère[3].

Il buvait ; il lui semblait, en buvant, que le cauchemar étranger se détachait de lui.

Il buvait, les yeux clos, heureux. Une mystérieuse volonté, celle peut-être du grand Empereur, effaçait sous les ondes de ce lait dix-huit ans d’histoire autrichienne, pour lui faire retrouver, aux saveurs de cette nourriture d’enfant, le tout petit âge qu’il avait naguère, et son vrai nom national : le Roi de Rome.

— Mon père ! cria soudain l’agonisant.

Il se souleva, gentil sous ses beaux cheveux blonds :

— L’Empereur !

On lui montra le ciel.

Il le contempla par les rideaux entr’ouverts, fiévreusement, avec la hâte profonde de s’élancer.

Et ce fut sur de la création, de la vie, la bouche blanche d’un lait inutile dont le flot retombait d’entre ses dents froides que son dernier souffle s’usa aux immortelles paroles :

— Je désire

On se pencha, écoutant.

— que mes dépouilles, après ma mort

Il parlait bas, d’une voix jeune qui remontait du passé glorieux ; c’était celle de 1815, de l’enfant.

— soient transportées sur un champ de bataille

La voix se faisait ferme :

— … afin qu’il me soit donné d’y entendre les balles et les boulets… honneur qui me fut refusé de mon vivant.

Marie-Louise tomba. Le martyr remua deux fois la tête, la souleva :

— Ich gehe unter ! cria-t-il, je succombe !

Et regardant obstinément la Duchesse, il mourut.

Il mourut, tué par l’Autriche comme son père par l’Angleterre, brûlé par la science, flétri de langueurs, d’espoirs orgueilleux et vains ; et aussi, peut-être, de s’appeler Napoléon. C’est un enfant victime de l’étranger, qui aima être Français. Il ne voulut se dire, il ne fut jamais ni duc de Reichstadt, ni Altesse Sérénissime autrichienne ; il demeura toujours le Roi de Rome. Les sanglots de l’Histoire ont marqué sa tombe à quatre ans.

XXIV

LE DERNIER DEMI-SOLDE

Lorsqu’on lui annonça cette mort, l’occident napoléonien se lamenta. Les foules unanimes adoptèrent ce sans-nom et ce sans-patrie ; elles prirent dans leurs bras ces légers restes qui n’appartenaient à personne, et à défaut de père et de mère une humanité pleura cet enfant. À ce deuil, les nationalités s’oublièrent. Par-dessus les épaules des rois, les journaux, rapporteurs des peuples, échangèrent de douloureuses étreintes. En France, le théâtre prêta sa vie, ses costumes, ses bravos et son porte-voix à tant de douleurs comprimées. Un mélodrame qui représentait, entre autres tableaux, « le roi de Rome endormi sur les genoux de son père » électrisa les regrets de la nation. En face de cette apothéose qui jetait dans les bras l’un de l’autre, après leur martyre, l’Empereur d’Europe et le colonel autrichien, la France s’éblouit, les crut ressuscités, qu’ils étaient prêts à remonter à cheval, la Capote Grise devant, le roi de Rome en croupe, et qu’on allait rebatailler sous la protection des Aigles. Chaque soir, vers ces deux fantômes, des acclamations s’élançaient des loges, des fauteuils, de la houle des amphithéâtres, mais une heure après, dans l’air du boulevard, on n’y songeait plus.

Ceci pour la ville agitée et morte, pour le grand Paris douloureux qui n’a plus le temps d’un credo. Mais dans la campagne salubre, ces heurts d’espoirs et de désenchantements n’existaient pas. Un culte y commençait sur les cendres d’un dieu : on espérait, on croyait tranquillement, tristement, profondément. Cette ancienne armée qui n’était pas toute morte à Waterloo, et rêvait au coin des âtres, dans les provinces, à la résurrection future annoncée par tous, cette foule de vieux soldats redevenus ouvriers, laboureurs et petits marchands s’augmentait peu à peu d’humbles fonctionnaires, de modestes commis. Sur tous les points de la France, dès lors, se forma l’agrégation lente, mais solide, dangereuse, ininterrompue, atome par atome, d’une foi nouvelle qui passait en vigueur les convictions les plus catholiques : ce fut infini et plein de silence comme la marée océane dont on sait enfin qu’elle monte lorsqu’il n’est plus temps de la fuir.

Cette foi d’autant plus immense tout à coup qu’on l’avait laissée s’approcher, comme en s’amusant, par ondes sourdes et secrètes, avait mis des années très longues pour envahir le territoire. Quand elle l’eut couvert, elle y demeura. Les journaux, maintenant, avaient beau courir les campagnes, ce qu’ils disaient le soir s’envolait la nuit par les fenêtres. On se méfia d’abord ; au bout de dix ans, personne ne s’inquiéta plus. L’opinion, la certitude étaient faites : L’Europe, la France, les ministres et les journaux mentaient : l’Empereur n’était pas mort et allait revenir. À partir de ce moment s’exhumèrent des armoires les objets du culte guerrier. De 1835 à 1840, aux fêtes, les laboureurs devenus hardis s’habillaient d’uniformes troués, poissés çà et là de vieux sang et de poudre noire ; sur les cheveux blancs s’enfonçaient de rudes shakos, de profonds casques, d’altiers bonnets à poil galeux qui semblaient des dépouilles d’ours. Ils étaient dix, vingt sous un chaume, parlant de combats gagnés, de couronnements, d’assauts, d’entrées triomphales étrangères et, plus bas… d’un homme. Ils décomptaient leurs blessures, les endroits où ils les avaient « conquises » ; ils prononçaient, quoique paysans, les figures classiques : ils disaient « les lauriers de la victoire », l’« armée magnanime », « la Fortune était contre nous à Waterloo » ; et devenues vieilles comme leurs époux, rangées auprès des tisons pour entendre parler ces hommes, le tas hochant des marmottes les admirait à l’écart, silencieusement enchanté.

Il y avait aussi les solitaires, ceux qui s’étaient « taupés » par dégoût du monde. Ils vivaient un peu partout, préférablement aux lieux hauts, avec le ciel, le vent, la solitude, les orages, l’Empereur. Ces ermites de la guerre, sans métiers, trop vieux ou trop durs pour s’assouplir aux tâches de la paix, retinrent pour eux seuls les nombreux sommets de l’Auvergne, des Pyrénées, du Jura, des Vosges, comme s’ils eussent espéré, de ces hauteurs, voir la mer, le fameux rocher Sainte-Hélène… Ils habitaient des cahutes, des baraques, des chaumes désertés. Le petit peuple de ces monts, pris de crainte, reculait quand ils avançaient ; mais ils parlèrent de l’Empereur, et on s’approcha. Dès lors, la montagne fut pays conquis. Charbonniers, bûcherons, isolés dans ces tombes d’air, tous, aux flammes du pin, qui semblaient des feux de bivouacs entendirent les batailles rangées, les charges, le Galop du siècle. Effrayant conte de fée ; pour auditeurs, quelques figures noires, des chouettes aux branches, çà et là un loup. Ces paroles de clair de lune, funèbres, évoquaient la Révolution, l’Empire, l’Armée, la Garde, Lui. Aucun obstacle ; pour terrain de manœuvre, le ciel. Les attelages de canons, les régiments montés bondissaient à l’aise. Défilaient Iéna, Eylau, Wagram. Un silence. Puis le conteur balbutiait ; sa tête se couchait, lasse ; il s’endormait sur ses genoux ; – et le récit continuait ailleurs, là-haut, avec les aigles des étendards dont les longues files envolées s’allaient lentement confondre avec les minuscules étoiles. Ce fut là leur vie pendant vingt ans.

Ceux qui étaient partis avant Waterloo n’avaient rien à dire des événements. C’étaient de vieux gouffres aux pierres usées où ne persistait, des torrentielles cascades, que le fil d’eau du souvenir ; ils ne savaient pas la défaite, n’avaient en mémoire qu’un temps glorieux. Différents étaient ceux d’après Waterloo, qui avaient assisté au règne de Louis XVIII, aux conspirations de l’ex-Garde, fulminé contre Charles X, Juillet et Louis-Philippe. Ceux-là, les Croyants, participaient à la foi des humbles, au rêve des campagnes, à l’espérance têtue et silencieuse du peuple des villes. Si quelque importun leur parlait de la débâcle impériale, des rois survenus, de la mort du duc de Reichstadt, ils lui appliquaient une main sur l’épaule :

— Alors, vous croyez ça, vous ?

— Mais ce sont des faits. L’histoire…

Ils levaient les épaules.

— Si vous aviez vu de près, – comme moi, – disait l’un d’eux, nommé Triaire, tous ces ultras, et si vous aviez failli – comme moi – les faire crouler tous, vous sauriez – comme moi – qu’il pourrait demain remettre tout en place.

— Il… qui ?

Aucune réponse.

Il y en avait ainsi une multitude. Mais celui-là, entre tous, était terrible. Les gens de Clermont-Ferrand l’avaient vu traverser leur ville, un jour de 1832, quelque temps après la mort du roi de Rome. Il racontait sur la « prétendue » maladie, sur la « prétendue » captivité, sur la tombe « prétendue » de l’Empereur et sur le « prétendu » saule des inventions si dangereusement nettes que le préfet le fit menacer. Il déménagea, entra dans la montagne, et on ne le vit plus. Capturés par ses histoires comme des serpents à la flûte, quelques bergers, là-haut, lui donnèrent une cabane et lui apportaient parfois des fromages, du tabac, du vin : autrement, il vivait de racines. Les événements, sous lui, passèrent dès lors comme des songes.

La duchesse de Berry essaya de soulever la Vendée : il sourit.

Lyon s’insurgea : il en avait vu d’autres.

Arrestation de Fieschi : comparé à la foudre, qu’était ce pétillement, vingt-cinq balles ?

Luttes politiques. Thiers, Molé, Soult, Guizot : parades vaines.

Abd-el-Kader, Mazagran, Isly : fumées.

Socialisme naissant, agitations ouvrières, élections de 42 : les hiboux et l’homme, endormis, vivaient leur songe.

Mort du duc d’Orléans, élections houleuses, – révolution de 48 : alors les vents s’émurent, la montagne chuchota un nom…

Derrière le vieillard, en un coin de la hutte, dans deux cadres, luisaient les croix et les brevets blasonnés des défunts de Montander, Doguereau, Thierry, Coutillot, Fortunat, Commandeurs et Officiers de la Légion d’Honneur et Chevaliers de l’Empire. Un an, deux ans passèrent. La barbe et les cheveux épars, le solitaire d’en haut semblait attendre, épier l’orage d’en bas, la tempête humaine si longuement attendue…

Elle vint.

Elle s’annonça d’abord par un flocon blanc au galop (Coup d’État, décembre 1852). C’était dans la profondeur, au loin. Dressé sur sa cime, le demi-solde, peu à peu, y reconnut le vert, l’argent, la toque de la livrée ; ses yeux resplendirent ! Au passage du cavalier, aux claquements de son fouet, à ses cris, les cloches s’éveillaient ; leurs chants de gloire, envolés, bronzaient la terre, animaient la moelle des arbres, soulevaient les eaux ; les gens vidaient leurs maisons, couvraient les prés, agitaient drapeaux et mouchoirs, brandissaient au ciel les faucilles. Résurrection ! Ascension ! Quelqu’un s’approchait. Comme une hirondelle, le cavalier disparut au tournant du mont :

Vive l’Empereur !

Impossible de confondre : évadé, il rentrait en France retrouver les vieux de sa Garde.

— C’est Lui ! rugit Triaire.

Cette foi sacrée atteinte au cœur fléchit comme un arbre et s’écroula.

Le dernier demi-solde était mort heureux.

ÉPILOGUE

1897

Extrait des journaux de novembre :

« Pour la deuxième fois depuis 1832, la tombe du duc de Reichstadt a été délaissée le jour des Morts.

« Pendant de longues années, la population de Vienne s’était habituée à trouver, le 2 novembre, le cercueil du fils de Napoléon orné d’une couronne de lauriers et d’un splendide bouquet.

« Un serviteur apportait les fleurs et la couronne à la chapelle des Capucins avant le lever du jour, et s’en retournait sans dire qui l’avait envoyé.

« L’année dernière, la tombe fut oubliée pour la première fois. Cette année, on n’a pas davantage vu paraître les pieux souvenirs d’antan.

« Une femme âgée qu’on avait vue venir quelquefois au tombeau du duc de Reichstadt passait pour être l’auteur des mystérieux envois : elle a cessé de venir en 1896, et n’a pas non plus fait son apparition cette année. On suppose qu’elle est morte.

« Personne, hormis peut-être le Père gardien des caveaux, n’a su le nom de cette femme, dont la fidélité a duré autant que la vie. »

L’ancienne maîtresse de Montander, coupable d’avoir tué, avec l’Espérance, neuf soldats d’énergie décorés des ordres de l’Empereur, ne pourrait-elle pas être cette femme « mystérieuse », et serait-il impossible de reconnaître dans cet hommage rendu jusqu’à nos jours à la tombe du duc de Reichstadt une longue et suppliante effusion d’amour repentant ? Mais elle n’est plus, et rien ne demeure. C’est à présent seulement que le roi de Rome est mort.

(1898)

FIN

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Juin 2023

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[1] Austerlitz et Wagram

[2] Ayez pitié de nous. Ces mots apparaissent notamment dans l’Agnus Dei, prière catholique chantée ou récitée pendant la messe. [Note ELG]

[3] Le lait d’une nourrice, dit le Moniteur, lui avait été ordonné.