Alexandre Dumas

 

 

 

LE COLLIER DE LA REINE

Tome I

 

 

 

(1849 – 1850)

 

 

 

 

 

 

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Table des matières

 

Avant-propos. 5

Prologue – I  Un vieux gentilhomme et un vieux maître d’hôtel 7

Prologue – II  La Pérouse. 17

Chapitre I  Deux femmes inconnues. 48

Chapitre II  Un intérieur. 56

Chapitre III  Jeanne de La Motte de Valois. 63

Chapitre IV  Bélus. 75

Chapitre V  Route de Versailles. 82

Chapitre VI  La consigne. 93

Chapitre VII  L’alcôve de la reine. 109

Chapitre VIII  Le petit lever de la reine. 124

Chapitre IX  La pièce d’eau des Suisses. 136

Chapitre X  Le tentateur. 144

Chapitre XI  Le « Suffren ». 152

Chapitre XII  M. de Charny. 161

Chapitre XIII  Les cent louis de la reine. 168

Chapitre XIV  Maître Fingret. 174

Chapitre XV  Le cardinal de Rohan. 182

Chapitre XVI  Mesmer et Saint-Martin. 200

Chapitre XVII  Le baquet. 207

Chapitre XVIII  Mademoiselle Oliva. 218

Chapitre XIX  M. Beausire. 227

Chapitre XX  L’or. 232

Chapitre XXI  La petite maison. 239

Chapitre XXII  Quelques mots sur l’Opéra. 255

Chapitre XXIII  Le bal de l’Opéra. 258

Chapitre XXIV  Le bal de l’Opéra – (suite). 275

Chapitre XXV  Sapho. 282

Chapitre XXVI  L’académie de M. de Beausire. 288

Chapitre XXVII  L’ambassadeur. 301

Chapitre XXVIII  MM. Bœhmer et Bossange. 307

Chapitre XXIX  À l’ambassade. 312

Chapitre XXX  Le marché. 319

Chapitre XXXI  La maison du gazetier. 326

Chapitre XXXII  Comment deux amis deviennent ennemis. 337

Chapitre XXXIII  La maison de la rue Neuve-Saint-Gilles. 346

Chapitre XXXIV  La tête de la famille de Taverney. 358

Chapitre XXXV  Le quatrain de M. de Provence. 365

Chapitre XXXVI  La princesse de Lamballe. 374

Chapitre XXXVII  Chez la reine. 382

Chapitre XXXVIII  Un alibi 397

Chapitre XXXIX  Monsieur de Crosne. 407

Chapitre XL  La tentatrice. 413

Chapitre XLI  Deux ambitions qui veulent passer pour deux amours. 420

Chapitre XLII  Où l’on commence à voir les visages sous les masques. 426

Chapitre XLIII  Où monsieur Ducorneau ne comprend absolument rien à ce qui se passe  439

Chapitre XLIV  Illusions et réalités. 449

Chapitre XLV  Où mademoiselle Oliva commence à se demander ce que l’on veut faire d’elle  455

Chapitre XLVI  La maison déserte. 460

Chapitre XLVII  Jeanne protectrice. 466

À propos de cette édition électronique. 473

 

Avant-propos

 

Et d’abord, à propos même du titre que nous venons d’écrire, qu’on nous permette d’avoir une courte explication avec nos lecteurs. Il y a déjà vingt ans que nous causons ensemble, et les quelques lignes qui vont suivre, au lieu de relâcher notre vieille amitié, vont, je l’espère, la resserrer encore.

 

Depuis les derniers mots que nous nous sommes dits, une révolution a passé entre nous : cette révolution, je l’avais annoncée dès 1832, j’en avais exposé les causes, je l’avais suivie dans sa progression, je l’avais décrite jusque dans son accomplissement : il y a plus – j’avais dit, il y a seize ans, ce que je ferais il y a huit mois.

 

Qu’on me permette de transcrire ici les dernières lignes de l’épilogue prophétique qui termine mon livre de Gaule et France.

 

« Voilà le gouffre où va s’engloutir le gouvernement actuel. Le phare que nous allumons sur sa route n’éclairera que son naufrage ; car, voulût-il virer de bord, il ne le pourrait plus maintenant, le courant qui l’entraîne est trop rapide et le vent qui le pousse est trop large. Seulement, à l’heure de perdition, nos souvenirs d’homme l’emportant sur notre stoïcisme de citoyen, une voix se fera entendre qui criera : Meure la royauté, mais Dieu sauve le roi !

 

Cette voix sera la mienne. »

 

Ai-je menti à ma promesse, et la voix qui, seule en France, a dit adieu à une auguste amitié a-t-elle, au milieu de la chute d’une dynastie, vibré assez haut pour qu’on l’ait entendue ?

 

La révolution prévue et annoncée par nous ne nous a donc pas pris à l’improviste. Nous l’avons saluée comme une apparition fatalement attendue ; nous ne l’espérions pas meilleure, nous la craignions pire. Depuis vingt ans que nous fouillons le passé des peuples, nous savons ce que c’est que les révolutions.

 

Des hommes qui l’ont faite et de ceux qui en ont profité, nous n’en parlerons pas. Tout orage trouble l’eau. Tout tremblement de terre amène le fond à la surface. Puis, par les lois naturelles de l’équilibre, chaque molécule reprend sa place. La terre se raffermit, l’eau s’épure, et le ciel, momentanément troublé, mire au lac éternel ses étoiles d’or.

 

Nos lecteurs vont donc nous retrouver le même, après le 24 février, que nous étions auparavant : une ride de plus au front, une cicatrice de plus au cœur. Voilà tout le changement qui s’est opéré en nous pendant les huit terribles mois qui viennent de s’écouler.

 

Ceux que nous aimions, nous les aimons toujours ; ceux que nous craignions, nous ne les craignons plus ; ceux que nous méprisions, nous les méprisons plus que jamais.

 

Donc, dans notre œuvre comme en nous, aucun changement ; peut-être dans notre œuvre comme en nous, une ride et une cicatrice de plus. Voilà tout.

 

Nous avons à l’heure qu’il est écrit à peu près quatre cents volumes. Nous avons fouillé bien des siècles, évoqué bien des personnages éblouis de se retrouver debout au grand jour de la publicité.

 

Eh bien ! ce monde tout entier de spectres, nous l’adjurons de dire si jamais nous avons fait sacrifice au temps où nous vivions de ses crimes, de ses vices ou de ses vertus : sur les rois, sur les grands seigneurs, sur le peuple, nous avons toujours dit ce qui était la vérité ou ce que nous croyions être la vérité ; et, si les morts réclamaient comme les vivants, de même que nous n’avons jamais eu à faire une seule rétractation aux vivants, nous n’aurions pas à faire une seule rétractation aux morts.

 

À certains cœurs, tout malheur est sacré, toute chute est respectable ; qu’on tombe de la vie ou du trône, c’est une piété de s’incliner devant le sépulcre ouvert, devant la couronne brisée.

 

Lorsque nous avons écrit notre titre au haut de la première page de notre livre, ce n’est point, disons-le, un choix libre qui nous a dicté ce titre, c’est que son heure était arrivée, c’est que son tour était venu ; la chronologie est inflexible ; après 1774 devait venir 1784 ; après Joseph Balsamo, Le Collier de la Reine.

 

Mais que les plus scrupuleuses susceptibilités se rassurent : par cela même qu’il peut tout dire aujourd’hui, l’historien sera le censeur du poète. Rien de hasardé sur la femme reine, rien de douteux sur la reine martyre. Faiblesse de l’humanité, orgueil royal, nous peindrons tout, c’est vrai ; mais comme ces peintres idéalistes qui savent prendre le beau côté de la ressemblance ; mais comme faisait l’artiste au nom d’Ange, quand dans sa maîtresse chérie il retrouvait une madone sainte ; entre les pamphlets infâmes et la louange exagérée, nous suivrons, triste, impartial et solennel, la ligne rêveuse de la poésie. Celle dont le bourreau a montré au peuple la tête pâle a bien acheté le droit de ne plus rougir devant la postérité.

 

Alexandre Dumas

29 novembre 1848

Prologue – I

Un vieux gentilhomme et un vieux maître d’hôtel

 

Vers les premiers jours du mois d’avril 1784, à trois heures un quart à peu près de l’après-midi, le vieux maréchal de Richelieu, notre ancienne connaissance, après s’être imprégné lui-même les sourcils d’une teinture parfumée, repoussa de la main le miroir que lui tenait son valet de chambre, successeur mais non remplaçant du fidèle Rafté ; et, secouant la tête de cet air qui n’appartenait qu’à lui :

 

– Allons, dit-il, me voilà bien ainsi.

 

Et il se leva de son fauteuil, chiquenaudant du doigt, avec un geste tout juvénile, les atomes de poudre blanche qui avaient volé de sa perruque sur sa culotte de velours bleu de ciel.

 

Puis, après avoir fait deux ou trois tours dans son cabinet de toilette, allongeant le cou-de-pied et tendant le jarret :

 

– Mon maître d’hôtel ! dit-il.

 

Cinq minutes après, le maître d’hôtel se présenta en costume de cérémonie.

 

Le maréchal prit un air grave et tel que le comportait la situation.

 

– Monsieur, dit-il, je suppose que vous m’avez fait un bon dîner ?

 

– Mais oui, monseigneur.

 

– Je vous ai fait remettre la liste de mes convives, n’est-ce pas ?

 

– Et j’en ai fidèlement retenu le nombre, monseigneur. Neuf couverts, n’est-ce point cela ?

 

– Il y a couvert et couvert, monsieur !

 

– Oui, monseigneur, mais…

 

Le maréchal interrompit le maître d’hôtel avec un léger mouvement d’impatience, tempéré cependant de majesté.

 

Mais… n’est point une réponse, monsieur ; et chaque fois que j’entends le mot mais, et je l’ai entendu bien des fois depuis quatre-vingt-huit ans, eh bien ! monsieur, chaque fois que je l’ai entendu, ce mot, je suis désespéré de vous le dire, il précédait une sottise.

 

– Monseigneur !…

 

– D’abord, à quelle heure me faites-vous dîner ?

 

– Monseigneur, les bourgeois dînent à deux heures, la robe à trois, la noblesse à quatre.

 

– Et moi, monsieur ?

 

– Monseigneur dînera aujourd’hui à cinq heures.

 

– Oh ! oh ! à cinq heures !

 

– Oui, monseigneur, comme le roi.

 

– Et pourquoi comme le roi ?

 

– Parce que sur la liste que monseigneur m’a fait l’honneur de me remettre, il y a un nom de roi.

 

– Point du tout, monsieur, vous vous trompez, parmi mes convives d’aujourd’hui, il n’y a que de simples gentilshommes.

 

– Monseigneur veut sans doute plaisanter avec son humble serviteur, et je le remercie de l’honneur qu’il me fait. Mais M. le comte de Haga, qui est un des convives de monseigneur…

 

– Eh bien ?

 

– Eh bien ! le comte de Haga est un roi.

 

– Je ne connais pas de roi qui se nomme ainsi.

 

– Que monseigneur me pardonne alors, dit le maître d’hôtel en s’inclinant, mais j’avais cru, j’avais supposé…

 

– Votre mandat n’est pas de croire, monsieur ! Votre devoir n’est pas de supposer ! Ce que vous avez à faire c’est de lire les ordres que je vous donne, sans y ajouter aucun commentaire. Quand je veux qu’on sache une chose, je la dis ; quand je ne la dis pas, je veux qu’on l’ignore.

 

Le maître d’hôtel s’inclina une seconde fois, et cette fois plus respectueusement peut-être que s’il eût parlé à un roi régnant.

 

– Ainsi donc, monsieur, continua le vieux maréchal, vous voudrez bien, puisque je n’ai que des gentilshommes à dîner, me faire dîner à mon heure habituelle, c’est-à-dire à quatre heures.

 

À cet ordre, le front du maître d’hôtel s’obscurcit, comme s’il venait d’entendre prononcer son arrêt de mort. Il pâlit et plia sous le coup.

 

Puis, se redressant avec le courage du désespoir :

 

– Il arrivera ce que Dieu voudra, dit-il ; mais monseigneur ne dînera qu’à cinq heures.

 

– Pourquoi et comment cela ? s’écria le maréchal en se redressant.

 

– Parce qu’il est matériellement impossible que monseigneur dîne auparavant.

 

– Monsieur, dit le vieux maréchal en secouant avec fierté sa tête encore vive et jeune, voilà vingt ans, je crois, que vous êtes à mon service ?

 

– Vingt-et-un ans, monseigneur ; plus un mois et deux semaines.

 

– Eh bien, monsieur, à ces vingt-et-un ans, un mois, deux semaines, vous n’ajouterez pas un jour, pas une heure. Entendez-vous ? répliqua le vieillard, en pinçant ses lèvres minces et en fronçant son sourcil peint, dès ce soir vous chercherez un maître. Je n’entends pas que le mot impossible soit prononcé dans ma maison. Ce n’est pas à mon âge que je veux faire l’apprentissage de ce mot. Je n’ai pas de temps à perdre.

 

Le maître d’hôtel s’inclina une troisième fois.

 

– Ce soir, dit-il, j’aurai pris congé de monseigneur, mais au moins, jusqu’au dernier moment, mon service aura été fait comme il convient.

 

Et il fit deux pas à reculons vers la porte.

 

– Qu’appelez-vous comme il convient ? s’écria le maréchal. Apprenez, monsieur, que les choses doivent être faites ici comme il me convient, voilà la convenance. Or, je veux dîner à quatre heures, moi, et il ne me convient pas, quand je veux dîner à quatre heures, que vous me fassiez dîner à cinq.

 

– Monsieur le maréchal, dit sèchement le maître d’hôtel, j’ai servi de sommelier à M. le prince de Soubise, d’intendant à M. le prince cardinal Louis de Rohan. Chez le premier, Sa Majesté le feu roi de France dînait une fois l’an ; chez le second, Sa Majesté l’empereur d’Autriche dînait une fois le mois. Je sais donc comme on traite les souverains, monseigneur. Chez M. de Soubise, le roi Louis XV s’appelait vainement le baron de Gonesse, c’était toujours un roi ; chez le second, c’est-à-dire chez M. de Rohan, l’empereur Joseph s’appelait vainement le comte de Packenstein, c’était toujours l’empereur. Aujourd’hui, M. le maréchal reçoit un convive qui s’appelle vainement le comte de Haga : le comte de Haga n’en est pas moins le roi de Suède. Je quitterai ce soir l’hôtel de Monsieur le maréchal, ou M. le comte de Haga y sera traité en roi.

 

– Et voilà justement ce que je me tue à vous défendre, monsieur l’entêté ; le comte de Haga veut l’incognito le plus strict, le plus opaque. Pardieu ! je reconnais bien là vos sottes vanités, messieurs de la serviette ! Ce n’est pas la couronne que vous honorez, c’est vous-même que vous glorifiez avec nos écus.

 

– Je ne suppose pas, dit aigrement le maître d’hôtel que ce soit sérieusement que monseigneur me parle d’argent.

 

– Eh non ! monsieur, dit le maréchal presque humilié, non. Argent ! qui diable vous parle argent ? Ne détournez pas la question, je vous prie, et je vous répète que je ne veux point qu’il soit question de roi ici.

 

– Mais, monsieur le maréchal, pour qui donc me prenez-vous ? Croyez-vous que j’aille ainsi en aveugle ? Mais il ne sera pas un instant question de roi.

 

– Alors ne vous obstinez point, et faites-moi dîner à quatre heures.

 

– Non, monsieur le maréchal, parce qu’à quatre heures, ce que j’attends ne sera point arrivé.

 

– Qu’attendez-vous ? un poisson ? comme M. Vatel.

 

– M. Vatel, M. Vatel, murmura le maître d’hôtel.

 

– Eh bien ! êtes-vous choqué de la comparaison ?

 

– Non ; mais pour un malheureux coup d’épée que M. Vatel se donna au travers du corps, M. Vatel est immortalisé !

 

– Ah, ah ! et vous trouvez, monsieur, que votre confrère a payé la gloire trop bon marché ?

 

– Non, monseigneur, mais combien d’autres souffrent plus que lui dans notre profession, et dévorent des douleurs ou des humiliations cent fois pires qu’un coup d’épée, et qui cependant ne sont point immortalisés !

 

– Eh ! monsieur, pour être immortalisé, ne savez-vous pas qu’il faut être de l’Académie, ou être mort ?

 

– Monseigneur, s’il en est ainsi, mieux vaut être bien vivant et faire son service. Je ne mourrai pas, et mon service sera fait comme eût été fait celui de Vatel, si M. le prince de Condé eût eu la patience d’attendre une demi-heure.

 

– Oh ! mais vous me promettez merveilles ; c’est adroit.

 

– Non, monseigneur, aucune merveille.

 

– Mais qu’attendez-vous donc alors ?

 

– Monseigneur veut que je le lui dise ?

 

– Ma foi ! oui, je suis curieux.

 

– Eh bien, monseigneur, j’attends une bouteille de vin.

 

– Une bouteille de vin ! expliquez-vous, monsieur ; la chose commence à m’intéresser.

 

– Voici de quoi il s’agit, monseigneur. Sa Majesté le roi de Suède, pardon, Son Excellence le comte de Haga, voulais-je dire, ne boit jamais que du vin de Tokay.

 

– Eh bien ! suis-je assez dépourvu pour n’avoir point de tokay dans ma cave ? il faudrait chasser mon sommelier, dans ce cas.

 

– Non, monseigneur, vous en avez, au contraire, encore soixante bouteilles, à peu près.

 

– Eh bien, croyez-vous que le comte de Haga boive soixante-et-une bouteilles de vin à son dîner ?

 

– Patience, monseigneur ; lorsque M. le comte de Haga vint pour la première fois en France, il n’était que prince royal ; alors, il dîna chez le feu roi, qui avait reçu douze bouteilles de tokay de Sa Majesté l’empereur d’Autriche. Vous savez que le tokay premier cru est réservé pour la cave des empereurs, et que les souverains eux-mêmes ne boivent de ce cru qu’autant que Sa Majesté l’empereur veut bien leur en envoyer ?

 

– Je le sais.

 

– Eh bien ! monseigneur, de ces douze bouteilles dont le prince royal goûta, et qu’il trouva admirables, de ces douze bouteilles, deux bouteilles aujourd’hui restent seulement.

 

– Oh ! oh !

 

– L’une est encore dans les caves du roi Louis XVI.

 

– Et l’autre ?

 

– Ah ! voilà, monseigneur, dit le maître d’hôtel avec un sourire triomphant, car il sentait qu’après la longue lutte qu’il venait de soutenir, le moment de la victoire approchait pour lui ; l’autre, eh bien ! l’autre fut dérobée.

 

– Par qui ?

 

– Par un de mes amis, sommelier du feu roi, qui m’avait de grandes obligations.

 

– Ah ! ah ! Et qui vous la donna.

 

– Certes, oui, monseigneur, dit le maître d’hôtel avec orgueil.

 

– Et qu’en fîtes-vous ?

 

– Je la déposai précieusement dans la cave de mon maître, monseigneur.

 

– De votre maître ? Et quel était votre maître à cette époque, monsieur ?

 

– Mgr le cardinal prince Louis de Rohan.

 

– Ah ! mon Dieu ! à Strasbourg ?

 

– À Saverne.

 

– Et vous avez envoyé chercher cette bouteille pour moi ! s’écria le vieux maréchal.

 

– Pour vous, monseigneur, répondit le maître d’hôtel du ton qu’il eût pris pour dire : « Ingrat ! »

 

Le duc de Richelieu saisit la main du vieux serviteur en s’écriant :

 

– Je vous demande pardon, monsieur, vous êtes le roi des maîtres d’hôtel !

 

– Et vous me chassiez ! répondit celui-ci avec un mouvement intraduisible de tête et d’épaules.

 

– Moi, je vous paie cette bouteille cent pistoles.

 

– Et cent pistoles que coûteront à Monsieur le maréchal les frais du voyage, cela fera deux cents pistoles. Mais monseigneur avouera que c’est pour rien.

 

– J’avouerai tout ce qu’il vous plaira, monsieur ; en attendant, à partir d’aujourd’hui, je double vos honoraires.

 

– Mais, monseigneur, il ne fallait rien pour cela.

 

– Et quand donc arrivera votre courrier de cent pistoles ?

 

– Monseigneur jugera si j’ai perdu mon temps : quel jour Monseigneur a-t il commandé le dîner ?

 

– Mais voici trois jours, je crois.

 

– Il faut à un courrier qui court à franc étrier vingt-quatre heures pour aller, vingt-quatre pour revenir.

 

– Il vous restait vingt-quatre heures : prince des maîtres d’hôtel, qu’en avez-vous fait, de ces vingt-quatre heures ?

 

– Hélas, monseigneur, je les ai perdues. L’idée ne m’est venue que le lendemain du jour où vous m’aviez donné la liste de vos convives. Maintenant, calculons le temps qu’entraînera la négociation, et vous verrez, monseigneur, qu’en ne vous demandant que jusqu’à cinq heures, je ne vous demande que le temps strictement nécessaire.

 

– Comment ! la bouteille n’est pas encore ici ?

 

– Non, monseigneur.

 

– Bon Dieu ! monsieur, et si votre collègue de Saverne allait être aussi dévoué à M. le prince de Rohan que vous l’êtes à moi-même ?

 

– Eh bien ! monseigneur ?

 

– S’il allait refuser la bouteille, comme vous l’eussiez refusée vous-même ?

 

– Moi, monseigneur ?

 

– Oui, vous ne donneriez pas une pareille bouteille, je suppose, si elle se trouvait dans ma cave ?

 

– J’en demande bien humblement pardon à monseigneur : si un confrère ayant un roi à traiter me venait demander votre meilleure bouteille de vin, je la lui donnerais à l’instant.

 

– Oh ! oh ! fit le maréchal avec une légère grimace.

 

– C’est en aidant que l’on est aidé, monseigneur.

 

– Alors, me voilà à peu près rassuré, dit le maréchal avec un soupir ; mais nous avons encore une mauvaise chance.

 

– Laquelle, monseigneur ?

 

– Si la bouteille se casse ?

 

– Oh ! monseigneur, il n’y a pas d’exemple qu’un homme ait jamais cassé une bouteille de vin de deux mille livres.

 

– J’avais tort, n’en parlons plus ; maintenant, votre courrier arrivera à quelle heure ?

 

– À quatre heures très précises.

 

– Alors, qui nous empêche de dîner à quatre heures ? reprit le maréchal, entêté comme une mule de Castille.

 

– Monseigneur, il faut une heure à mon vin pour le reposer, et encore grâce à un procédé dont je suis l’inventeur ; sans cela, il me faudrait trois jours.

 

Battu cette fois encore, le maréchal fit en signe de défaite un salut à son maître d’hôtel.

 

– D’ailleurs, continua celui-ci, les convives de monseigneur, sachant qu’ils auront l’honneur de dîner avec M. le comte de Haga, n’arriveront qu’à quatre heures et demie.

 

– En voici bien d’une autre !

 

– Sans doute, monseigneur ; les convives de monseigneur sont, n’est-ce pas, M. le comte de Launay, Mme la comtesse du Barry, M. de La Pérouse, M. de Favras, M. de Condorcet, M. de Cagliostro et M. de Taverney ?

 

– Eh bien ?

 

– Eh bien ! monseigneur, procédons par ordre : M. de Launay vient de la Bastille ; de Paris, par la glace qu’il y a sur les routes, trois heures.

 

– Oui, mais il partira aussitôt le dîner des prisonniers, c’est-à-dire à midi ; je connais cela, moi.

 

– Pardon, monseigneur ; mais depuis que monseigneur a été à la Bastille, l’heure du dîner est changée, la Bastille dîne à une heure.

 

– Monsieur, on apprend tous les jours, et je vous remercie. Continuez.

 

– Mme du Barry vient de Luciennes, une descente perpétuelle, par le verglas.

 

– Oh ! cela ne l’empêchera pas d’être exacte. Depuis qu’elle n’est plus la favorite que d’un duc, elle ne fait plus la reine qu’avec les barons. Mais comprenez cela à votre tour, monsieur : je voulais dîner de bonne heure à cause de M. de La Pérouse qui part ce soir et qui ne voudra point s’attarder.

 

– Monseigneur, M. de La Pérouse est chez le roi ; il cause géographie, cosmographie, avec Sa Majesté. Le roi ne lâchera donc pas de sitôt M. de La Pérouse.

 

– C’est possible…

 

– C’est sûr, monseigneur. Il en sera de même de M. de Favras, qui est chez M. le comte de Provence, et qui y cause sans doute de la pièce de M. Caron de Beaumarchais.

 

– Du Mariage de Figaro ?

 

– Oui, monseigneur.

 

– Savez-vous que vous êtes tout à fait lettré, monsieur ?

 

– Dans mes moments perdus, je lis, monseigneur.

 

– Nous avons M. de Condorcet qui, en sa qualité de géomètre, pourra bien se piquer de ponctualité.

 

– Oui ; mais il s’enfoncera dans un calcul, et quand il en sortira, il se trouvera d’une demi-heure en retard. Quant au comte de Cagliostro, comme ce seigneur est étranger et habite depuis peu de temps Paris, il est probable qu’il ne connaît pas encore parfaitement la vie de Versailles et qu’il se fera attendre.

 

– Allons, dit le maréchal, vous avez, moins Taverney, nommé tous mes convives, et cela dans un ordre d’énumération digne d’Homère et de mon pauvre Rafté.

 

Le maître d’hôtel s’inclina.

 

– Je n’ai point parlé de M. de Taverney, dit-il, parce que M. de Taverney est un ancien ami qui se conformera aux usages. Je crois, monseigneur, que voilà bien les huit couverts de ce soir, n’est-ce pas ?

 

– Parfaitement. Où nous faites-vous dîner, monsieur ?

 

– Dans la grande salle à manger, monseigneur.

 

– Nous y gèlerons.

 

– Elle chauffe depuis trois jours, monseigneur, et j’ai réglé l’atmosphère à dix-huit degrés.

 

– Fort bien ! mais voilà la demie qui sonne.

 

Le maréchal jeta un coup d’œil sur la pendule.

 

– C’est quatre heures et demie, monsieur.

 

– Oui, monseigneur, et voilà un cheval qui entre dans la cour ; c’est ma bouteille de vin de Tokay.

 

– Puissé-je être servi vingt ans encore de la sorte, dit le vieux maréchal en retournant à son miroir, tandis que le maître d’hôtel courait à son office.

 

– Vingt ans ! dit une voix rieuse qui interrompit le duc juste au premier coup d’œil sur sa glace, vingt ans : mon cher maréchal, je vous les souhaite ; mais alors j’en aurai soixante, duc, et je serai bien vieille.

 

– Vous, comtesse ! s’écria le maréchal ; vous la première ! Mon Dieu ! que vous êtes toujours belle et fraîche !

 

– Dites que je suis gelée, duc.

 

– Passez, je vous prie, dans le boudoir.

 

– Oh ! un tête-à-tête, maréchal ?

 

– À trois, répondit une voix cassée.

 

– Taverney ! s’écria le maréchal. La peste du trouble-fête ! dit-il à l’oreille de la comtesse.

 

– Fat ! murmura Mme du Barry, avec un grand éclat de rire.

 

Et tous trois passèrent dans la pièce voisine.

 

Prologue – II

La Pérouse

 

Au même instant le roulement sourd de plusieurs voitures sur les pavés ouatés de neige avertit le maréchal de l’arrivée de ses hôtes et, bientôt après, grâce à l’exactitude du maître d’hôtel, neuf convives prenaient place autour de la table ovale de la salle à manger ; neuf laquais, silencieux comme des ombres, agiles sans précipitation, prévenants sans importunité, glissant sur les tapis, passaient entre les convives sans jamais effleurer leurs bras, sans heurter jamais leurs fauteuils, fauteuils ensevelis dans une moisson de fourrures, où plongeaient jusqu’aux jarrets les jambes des convives.

 

Voilà ce que savouraient les hôtes du maréchal, avec la douce chaleur des poêles, le fumet des viandes, le bouquet des vins, et le bourdonnement des premières causeries après le potage.

 

Pas un bruit au-dehors, les volets avaient des sourdines ; pas un bruit au-dedans, excepté celui que faisaient les convives : des assiettes qui changeaient de place sans qu’on les entendît sonner, de l’argenterie qui passait des buffets sur la table sans une seule vibration, un maître d’hôtel dont on ne pouvait pas même surprendre le susurrement ; il donnait ses ordres avec les yeux.

 

Aussi, au bout de dix minutes, les convives se sentirent-ils parfaitement seuls dans cette salle ; en effet, des serviteurs aussi muets, des esclaves aussi impalpables devaient nécessairement être sourds.

 

M. de Richelieu fut le premier qui rompit ce silence solennel qui dura autant que le potage, en disant à son voisin de droite :

 

– Monsieur le comte ne boit pas ?

 

Celui auquel s’adressaient ces paroles était un homme de trente-huit ans, blond de cheveux, petit de taille, haut d’épaules ; son œil, d’un bleu clair, était vif parfois, mélancolique souvent : la noblesse était écrite en traits irrécusables sur son front ouvert et généreux.

 

– Je ne bois que de l’eau, maréchal, répondit-il.

 

– Excepté chez le roi Louis XV, dit le duc. J’ai eu l’honneur d’y dîner avec Monsieur le comte, et cette fois il a daigné boire du vin.

 

– Vous me rappelez là un excellent souvenir, monsieur le maréchal ; oui, en 1771 ; c’était du vin de Tokay du cru impérial.

 

– C’était le pareil de celui-ci, que mon maître d’hôtel a l’honneur de vous verser en ce moment, monsieur le comte, répondit Richelieu en s’inclinant.

 

Le comte de Haga leva le verre à la hauteur de son œil et le regarda à la clarté des bougies.

 

Il étincelait dans le verre comme un rubis liquide.

 

– C’est vrai, dit-il, monsieur le maréchal : merci.

 

Et le comte prononça ce mot merci d’un ton si noble et si gracieux, que les assistants électrisés se levèrent d’un seul mouvement en criant :

 

– Vive Sa Majesté !

 

– C’est vrai, répondit le comte de Haga : vive Sa Majesté le roi de France ! N’êtes-vous pas de mon avis, monsieur de La Pérouse ?

 

– Monsieur le comte, répondit le capitaine avec cet accent à la fois caressant et respectueux de l’homme habitué à parler aux têtes couronnées, je quitte le roi il y a une heure, et le roi a été si plein de bonté pour moi, que nul ne criera plus haut : « Vive le roi ! » que je ne le ferai. Seulement, comme dans une heure environ je courrai la poste pour gagner la mer, où m’attendent les deux flûtes que le roi met à ma disposition, une fois hors d’ici, je vous demanderai la permission de crier vive un autre roi que j’aimerais fort à servir, si je n’avais un si bon maître.

 

Et, en levant son verre, M. de La Pérouse salua humblement le comte de Haga.

 

– Cette santé que vous voulez porter, dit Mme du Barry, placée à la gauche du maréchal, nous sommes tous prêt, monsieur, à y faire raison. Mais encore faut-il que notre doyen d’âge la porte, comme on dirait au Parlement.

 

– Est-ce à toi que le propos s’adresse, Taverney, ou bien à moi ? dit le maréchal en riant et en regardant son vieil ami.

 

– Je ne crois pas, dit un nouveau personnage placé en face du maréchal de Richelieu.

 

– Qu’est-ce que vous ne croyez pas, monsieur de Cagliostro ? dit le comte de Haga en attachant son regard perçant sur l’interlocuteur.

 

– Je ne crois pas, monsieur le comte, dit Cagliostro en s’inclinant, que ce soit M. de Richelieu notre doyen d’âge.

 

– Oh ! voilà qui va bien, dit le maréchal ; il paraît que c’est toi, Taverney.

 

– Allons donc, j’ai huit ans de moins que toi. Je suis de 1704, répliqua le vieux seigneur.

 

– Malhonnête ! dit le maréchal ; il dénonce mes quatre-vingt-huit ans.

 

– En vérité ! monsieur le duc, vous avez quatre-vingt-huit ans ? fit M. de Condorcet.

 

– Oh ! mon Dieu ! oui. C’est un calcul facile à faire, et par cela même indigne d’un algébriste de votre force, marquis. Je suis de l’autre siècle, du grand siècle, comme on l’appelle : 1696, voilà une date !

 

– Impossible, dit de Launay.

 

– Oh ! si votre père était ici, monsieur le gouverneur de la Bastille, il ne dirait pas impossible, lui qui m’a eu pour pensionnaire en 1714.

 

– Le doyen d’âge, ici, je le déclare, dit M. de Favras, c’est le vin que M. le comte de Haga verse en ce moment dans son verre.

 

– Un tokay de cent vingt ans ; vous avez raison, monsieur de Favras, répliqua le comte. À ce tokay l’honneur de porter la santé du roi.

 

– Un instant, messieurs, dit Cagliostro en élevant au-dessus de la table sa large tête étincelante de vigueur et d’intelligence, je réclame.

 

– Vous réclamez sur le droit d’aînesse du tokay ? reprirent en chœur les convives.

 

– Assurément, dit le comte avec calme, puisque c’est moi-même qui l’ai cacheté dans sa bouteille.

 

– Vous ?

 

– Oui, moi, et cela le jour de la victoire remportée par Montecuculli sur les Turcs, en 1664.

 

Un immense éclat de rire accueillit ces paroles, que Cagliostro avait prononcées avec une imperturbable gravité.

 

– À ce compte, monsieur, dit Mme du Barry, vous avez quelque chose comme cent trente ans, car je vous accorde bien dix ans pour avoir pu mettre ce bon vin dans sa grosse bouteille.

 

– J’avais plus de dix ans lorsque j’accomplis cette opération, madame, puisque le surlendemain j’eus l’honneur d’être chargé par Sa Majesté l’empereur d’Autriche de féliciter Montecuculli, qui, par la victoire du Saint-Gothard, avait vengé la journée d’Especk en Esclavonie, journée où les mécréants battirent si rudement les impériaux mes amis et mes compagnons d’armes, en 1536.

 

– Eh ! dit le comte de Haga aussi froidement que le faisait Cagliostro, Monsieur avait encore à cette époque dix ans au moins, puisqu’il assistait en personne à cette mémorable bataille.

 

– Une horrible déroute ! monsieur le comte, répondit Cagliostro en s’inclinant.

 

– Moins cruelle cependant que la déroute de Crécy, dit Condorcet en souriant.

 

– C’est vrai, monsieur, dit Cagliostro en souriant, la déroute de Crécy fut une chose terrible en ce que ce fut non seulement une armée, mais la France qui fut battue. Mais aussi, convenons-en, cette déroute ne fut pas une victoire tout à fait loyale de la part de l’Angleterre. Le roi Édouard avait des canons, circonstance parfaitement ignorée de Philippe de Valois, ou plutôt circonstance à laquelle Philippe de Valois n’avait pas voulu croire quoique je l’en eusse prévenu, quoique je lui eusse dit que de mes yeux j’avais vu ces quatre pièces d’artillerie qu’Édouard avait achetées des Vénitiens.

 

– Ah ! ah ! dit Mme du Barry, ah ! vous avez connu Philippe de Valois ?

 

– Madame, j’avais l’honneur d’être un des cinq seigneurs qui lui firent escorte en quittant le champ de bataille, répondit Cagliostro. J’étais venu en France avec le pauvre vieux roi de Bohême, qui était aveugle, et qui se fit tuer au moment où on lui dit que tout était perdu.

 

– Oh ! mon Dieu ! monsieur, dit La Pérouse, vous ne sauriez croire combien je regrette qu’au lieu d’assister à la bataille de Crécy, vous n’ayez pas assisté à celle d’Actium.

 

– Et pourquoi cela, monsieur ?

 

– Ah ! parce que vous eussiez pu me donner des détails nautiques, qui, malgré la belle narration de Plutarque, me sont toujours demeurés fort obscurs.

 

– Lesquels, monsieur ? Je serais heureux si je pouvais vous être de quelque utilité.

 

– Vous y étiez donc ?

 

– Non, monsieur, j’étais alors en Égypte. J’avais été chargé par la reine Cléopâtre de recomposer la bibliothèque d’Alexandrie ; chose que j’étais plus qu’un autre à même de faire, ayant personnellement connu les meilleurs auteurs de l’Antiquité.

 

– Et vous avez vu la reine Cléopâtre, monsieur de Cagliostro ? s’écria la comtesse du Barry.

 

– Comme je vous vois, madame.

 

– Était-elle aussi jolie qu’on le dit ?

 

– Madame la comtesse, vous le savez, la beauté est relative. Charmante reine en Égypte, Cléopâtre n’eût pu être à Paris qu’une adorable grisette.

 

– Ne dites pas de mal des grisettes, monsieur le comte.

 

– Dieu m’en garde !

 

– Ainsi, Cléopâtre était…

 

– Petite, mince, vive, spirituelle, avec de grands yeux en amande, un nez grec, des dents de perle, et une main comme la vôtre, madame ; une véritable main à tenir le sceptre. Tenez, voici un diamant qu’elle m’a donné et qui lui venait de son frère Ptolémée ; elle le portait au pouce.

 

– Au pouce ! s’écria Mme du Barry.

 

– Oui ; c’était une mode égyptienne, et moi, vous le voyez, je puis à peine le passer à mon petit doigt.

 

Et, tirant la bague, il la présenta à Mme du Barry.

 

C’était un magnifique diamant, qui pouvait valoir, tant son eau était merveilleuse, tant sa taille était habile, trente ou quarante mille francs.

 

Le diamant fit le tour de la table et revint à Cagliostro, qui le remit tranquillement à son doigt.

 

– Ah ! je le vois bien, dit-il, vous êtes incrédules : incrédulité fatale que j’ai eue à combattre toute ma vie. Philippe de Valois n’a pas voulu me croire quand je lui dis d’ouvrir une retraite à Édouard ; Cléopâtre n’a pas voulu me croire quand je lui ai dit qu’Antoine serait battu. Les Troyens n’ont pas voulu me croire quand je leur ai dit à propos du cheval de bois : « Cassandre est inspirée, écoutez Cassandre. »

 

– Oh ! mais c’est merveilleux, dit Mme du Barry en se tordant de rire, et en vérité je n’ai jamais vu d’homme à la fois aussi sérieux et aussi divertissant que vous.

 

– Je vous assure, dit Cagliostro en s’inclinant, que Jonathas était bien plus divertissant encore que moi. Oh ! le charmant compagnon ! C’est au point que lorsqu’il fut tué par Saül, je faillis en devenir fou.

 

– Savez-vous que si vous continuez, comte, dit le duc de Richelieu, vous allez rendre fou lui-même ce pauvre Taverney, qui a tant peur de la mort qu’il vous regarde avec des yeux tout effarés en vous croyant immortel. Voyons, franchement, l’êtes-vous, oui ou non ?

 

– Immortel ?

 

– Immortel.

 

– Je n’en sais rien, mais ce que je sais, c’est que je puis affirmer une chose.

 

– Laquelle ? demanda Taverney, le plus avide de tous les auditeurs du comte.

 

– C’est que j’ai vu toutes les choses et hanté tous les personnages que je vous citais tout à l’heure.

 

– Vous avez connu Montecuculli ?

 

– Comme je vous connais, monsieur de Favras, et même plus intimement, car c’est pour la deuxième ou troisième fois que j’ai l’honneur de vous voir, tandis que j’ai vécu près d’un an sous la même tente que l’habile stratégiste dont nous parlons.

 

– Vous avez connu Philippe de Valois ?

 

– Comme j’ai eu l’honneur de vous le dire, monsieur de Condorcet ; mais lui rentré à Paris, je quittai la France et retournai en Bohême.

 

– Cléopâtre ?

 

– Oui, madame la comtesse, Cléopâtre. Je vous ai dit qu’elle avait les yeux noirs comme vous les avez, et la gorge presque aussi belle que la vôtre.

 

– Mais, comte, vous ne savez pas comment j’ai la gorge ?

 

– Vous l’avez pareille à celle de Cassandre, madame, et, pour que rien ne manque à la ressemblance, elle avait comme vous, ou vous avez comme elle, un petit signe noir à la hauteur de la sixième côte gauche.

 

– Oh ! mais, comte, pour le coup vous êtes sorcier.

 

– Eh ! non, marquise, fit le maréchal de Richelieu en riant, c’est moi qui le lui ai dit.

 

– Et comment le savez-vous ?

 

Le maréchal allongea les lèvres.

 

– Heu ! dit-il, c’est un secret de famille.

 

– C’est bien, c’est bien, fit Mme du Barry. En vérité, maréchal, on a raison de mettre double couche de rouge quand on vient chez vous.

 

Puis se retournant vers Cagliostro :

 

– En vérité, monsieur, dit-elle, vous avez donc le secret de rajeunir, car, âgé de trois ou quatre mille ans, comme vous l’êtes, vous paraissez quarante ans à peine ?

 

– Oui, madame, j’ai le secret de rajeunir.

 

– Oh ! rajeunissez-moi donc, alors.

 

– Vous, madame, c’est inutile, et le miracle est fait. On a l’âge que l’on paraît avoir, et vous avez trente ans au plus.

 

– C’est une galanterie.

 

– Non, madame, c’est un fait.

 

– Expliquez-vous.

 

– C’est bien facile. Vous avez usé de mon procédé pour vous-même.

 

– Comment cela ?

 

– Vous avez pris de mon élixir.

 

– Moi ?

 

– Vous-même, comtesse. Oh ! vous ne l’avez pas oublié.

 

– Oh ! par exemple !

 

– Comtesse, vous souvient-il d’une maison de la rue Saint-Claude ? vous souvient-il d’être venue dans cette maison pour certaine affaire concernant M. de Sartine ? vous souvient-il d’avoir rendu un service à l’un de mes amis nommé Joseph Balsamo ? vous souvient-il que Joseph Balsamo vous fit présent d’un flacon d’élixir en vous recommandant d’en prendre trois gouttes tous les matins ? vous souvient-il d’avoir suivi l’ordonnance jusqu’à l’an dernier, époque à laquelle le flacon s’était trouvé épuisé ? Si vous ne vous souveniez plus de tout cela, comtesse, en vérité, ce ne serait plus un oubli, ce serait de l’ingratitude.

 

– Oh ! monsieur de Cagliostro, vous me dites là des choses…

 

– Qui ne sont connues que de vous seule, je le sais bien. Mais où serait le mérite d’être sorcier, si l’on ne savait pas les secrets de son prochain ?

 

– Mais Joseph Balsamo avait donc, comme vous, la recette de cet admirable élixir ?

 

– Non, madame ; mais comme c’était un de mes meilleurs amis, je lui en avais donné trois ou quatre flacons.

 

– Et lui en reste-t-il encore ?

 

– Oh ! je n’en sais rien. Depuis trois ans le pauvre Balsamo a disparu. La dernière fois que je le vis, c’était en Amérique, sur les rives de l’Ohio ; il partait pour une expédition dans les Montagnes Rocheuses, et, depuis, j’ai entendu dire qu’il y était mort.

 

– Voyons, voyons, comte, s’écria le maréchal ; trêve de galanteries, par grâce ! Le secret, comte, le secret !

 

– Parlez-vous sérieusement, monsieur ? demanda le comte de Haga.

 

– Très sérieusement, sire ; pardon, je veux dire monsieur le comte.

 

Et Cagliostro s’inclina de façon à indiquer que l’erreur qu’il venait de commettre était tout à fait volontaire.

 

– Ainsi, dit le maréchal, Madame n’est pas assez vieille pour être rajeunie ?

 

– Non, en conscience.

 

– Eh bien ! alors, je vais vous présenter un autre sujet. Voici mon ami Taverney Qu’en dites-vous ? N’a-t-il pas l’air d’être le contemporain de Ponce Pilate ? Mais peut-être est-ce tout le contraire, et est-il trop vieux, lui ?

 

Cagliostro regarda le baron.

 

– Non pas, dit-il.

 

– Ah ! mon cher comte, s’écria Richelieu, si vous rajeunissez celui-là, je vous proclame l’élève de Médée.

 

– Vous le désirez ? demanda Cagliostro en s’adressant de la parole au maître de la maison, et des yeux à tout l’auditoire.

 

Chacun fit signe que oui.

 

– Et vous comme les autres, monsieur de Taverney ?

 

– Moi plus que les autres, morbleu ! dit le baron.

 

– Eh bien ! c’est facile, dit Cagliostro.

 

Et il glissa ses deux doigts dans sa poche et en tira une petite bouteille octaèdre.

 

Puis il prit un verre de cristal encore pur, et y versa quelques gouttes de la liqueur que contenait la petite bouteille.

 

Alors, étendant ces quelques gouttes dans un demi-verre de vin de champagne glacé, il passa le breuvage ainsi préparé au baron.

 

Tous les yeux avaient suivi ses moindres mouvements, toutes les bouches étaient béantes.

 

Le baron prit le verre, mais, au moment de le porter à ses lèvres, il hésita.

 

Chacun, à la vue de cette hésitation, se mit à rire si bruyamment, que Cagliostro s’impatienta.

 

– Dépêchez-vous, baron, dit-il, ou vous allez laisser perdre une liqueur dont chaque goutte vaut cent louis.

 

– Diable ! fit Richelieu essayant de plaisanter ; c’est autre chose que le vin de Tokay.

 

– Il faut donc boire ? demanda le baron presque tremblant.

 

– Ou passer le verre à un autre, monsieur, afin que l’élixir profite au moins à quelqu’un.

 

– Passe, dit le duc de Richelieu en tendant la main.

 

Le baron flaira son verre et, décidé sans doute par l’odeur vive et balsamique, par la belle couleur rosée que les quelques gouttes d’élixir avaient communiquée au vin de champagne, il avala la liqueur magique.

 

Au même instant, il lui sembla qu’un frisson secouait son corps et faisait refluer vers l’épiderme tout le sang vieux et lent qui dormait dans ses veines, depuis les pieds jusqu’au cœur. Sa peau ridée se tendit, ses yeux flasquement couverts par le voile de leurs paupières furent dilatés sans que la volonté y prît part. La prunelle joua vive et grande, le tremblement de ses mains fit place à un aplomb nerveux ; sa voix s’affermit, et ses genoux, redevenus élastiques comme aux plus beaux jours de sa jeunesse, se dressèrent en même temps que les reins ; et cela comme si la liqueur, en descendant, avait régénéré tout ce corps de l’une à l’autre extrémité.

 

Un cri de surprise, de stupeur, un cri d’admiration surtout retentit dans l’appartement. Taverney, qui mangeait du bout des gencives, se sentit affamé. Il prit vigoureusement assiette et couteau, se servit d’un ragoût placé à sa gauche, et broya des os de perdrix en disant qu’il sentait repousser ses dents de vingt ans.

 

Il mangea, rit, but, et cria de joie pendant une demi-heure ; et pendant cette demi-heure, les autres convives restèrent stupéfaits en le regardant ; puis, peu à peu, il baissa comme une lampe à laquelle l’huile vient à manquer. Ce fut d’abord son front, où les anciens plis un instant disparus se creusèrent en rides nouvelles ; ses yeux se voilèrent et s’obscurcirent. Il perdit le goût, puis son dos se voûta. Son appétit disparut ; ses genoux recommencèrent a trembler.

 

– Oh ! fit-il en gémissant.

 

– Eh bien ! demandèrent tous les convives.

 

– Eh bien ? adieu la jeunesse.

 

Et il poussa un profond soupir accompagné de deux larmes qui vinrent humecter sa paupière.

 

Instinctivement, et à ce triste aspect du vieillard rajeuni d’abord et redevenu plus vieux ensuite par ce retour de jeunesse, un soupir pareil à celui qu’avait poussé Taverney sortit de la poitrine de chaque convive.

 

– C’est tout simple, messieurs, dit Cagliostro, je n’ai versé au baron que trente-cinq gouttes de l’élixir de vie, et il n’a rajeuni que de trente-cinq minutes.

 

– Oh ! encore ! encore ! comte, murmura le vieillard avec avidité.

 

– Non, monsieur, car une seconde épreuve vous tuerait peut-être, répondit Cagliostro.

 

De tous les convives, c’était Mme du Barry qui, connaissant la vertu de cet élixir, avait suivi le plus curieusement les détails de cette scène.

 

À mesure que la jeunesse et la vie gonflaient les artères du vieux Taverney, l’œil de la comtesse suivait dans les artères la progression de la jeunesse et de la vie. Elle riait, elle applaudissait, elle se régénérait par la vue.

 

Quand le succès du breuvage atteignit son apogée, la comtesse faillit se jeter sur la main de Cagliostro pour lui arracher le flacon de vie.

 

Mais, en ce moment, comme Taverney vieillissait plus vite qu’il n’avait rajeuni…

 

– Hélas ! je le vois bien, dit-elle tristement, tout est vanité, tout est chimère ; le secret merveilleux a duré trente-cinq minutes.

 

– C’est-à-dire, reprit le comte de Haga, que, pour se donner une jeunesse de deux ans, il faudrait boire un fleuve.

 

Chacun se mit à rire.

 

– Non, dit Condorcet, le calcul est simple : à trente-cinq gouttes pour trente-cinq minutes, c’est une misère de trois millions cent cinquante-trois mille six gouttes, si l’on veut rester jeune un an.

 

– Une inondation, dit La Pérouse.

 

– Et cependant, à votre avis, monsieur, il n’en a pas été ainsi de moi, puisqu’une petite bouteille, quatre fois grande comme votre flacon, et que m’avait donnée votre ami Joseph Balsamo, a suffi pour arrêter chez moi la marche du temps pendant dix années.

 

– Justement, madame, et vous seule touchez du doigt la mystérieuse réalité. L’homme qui à vieilli et trop vieilli a besoin de cette quantité pour qu’un effet immédiat et puissant se produise. Mais une femme de trente ans, comme vous les avez, madame, ou un homme de quarante ans, comme je les avais quand nous avons commencé à boire l’élixir de vie, cette femme ou cet homme, pleins de jours et de jeunesse encore, n’ont besoin que de boire dix gouttes de cette eau à chaque période de décadence, et moyennant ces dix gouttes, celui ou celle qui les boira enchaînera éternellement la jeunesse et la vie au même degré de charme et d’énergie.

 

– Qu’appelez-vous les périodes de la décadence ? demanda le comte de Haga.

 

– Les périodes naturelles, monsieur le comte. Dans l’état de nature, les forces de l’homme croissent jusqu’à trente-cinq ans. Arrivé là, il reste stationnaire jusqu’à quarante. À partir de quarante, il commence à décroître, mais presque imperceptiblement jusqu’à cinquante. Alors, les périodes se rapprochent et se précipitent jusqu’au jour de la mort. En état de civilisation, c’est-à-dire lorsque le corps est usé par les excès, les soucis et les maladies, la croissance s’arrête à trente ans. La décroissance commence à trente-cinq. Eh bien ! c’est alors, homme de la nature ou homme des villes, qu’il faut saisir la nature au moment où elle est stationnaire, afin de s’opposer à son mouvement de décroissance, au moment même où il tentera de s’opérer. Celui qui, possesseur du secret de cet élixir, comme je le suis, sait combiner l’attaque de façon à la surprendre et à l’arrêter dans son retour sur elle-même, celui-là vivra comme je vis, toujours jeune ou du moins assez jeune pour ce qu’il lui convient de faire en ce monde.

 

– Eh ! mon Dieu ! monsieur de Cagliostro, s’écria la comtesse, pourquoi donc alors, puisque vous étiez le maître de choisir votre âge, n’avez-vous pas choisi vingt ans au lieu de quarante ?

 

– Parce que, madame la comtesse, dit en souriant Cagliostro, il me convient d’être toujours un homme de quarante ans, sain et complet, plutôt qu’un jeune homme incomplet de vingt ans.

 

– Oh ! oh ! fit la comtesse.

 

– Eh ! sans doute, madame, continua Cagliostro, à vingt ans on plaît aux femmes de trente ; à quarante ans on gouverne les femmes de vingt et les hommes de soixante.

 

– Je cède, monsieur, dit la comtesse. D’ailleurs, comment discuter avec une preuve vivante ?

 

– Alors moi, dit piteusement Taverney, je suis condamné ; je m’y suis pris trop tard.

 

– M. de Richelieu a été plus habile que vous, dit naïvement La Pérouse avec sa franchise de marin, et j’ai toujours ouï dire que le maréchal avait certaine recette…

 

– C’est un bruit que les femmes ont répandu, dit en riant le comte de Haga.

 

– Est-ce une raison pour n’y pas croire, duc ? demanda Mme du Barry.

 

Le vieux maréchal rougit, lui qui ne rougissait guère.

 

Et aussitôt :

 

– Ma recette, voulez-vous savoir, messieurs, en quoi elle a consisté ?

 

– Oui, certes, nous voulons le savoir.

 

– Eh bien ! à me ménager.

 

– Oh ! oh ! fit l’assemblée.

 

– C’est comme cela, fit le maréchal.

 

– Je contesterais la recette, répondit la comtesse, si je ne venais de voir l’effet de celle de M. de Cagliostro. Aussi, tenez-vous bien, monsieur le sorcier, je ne suis pas au bout de mes questions.

 

– Faites, madame, faites.

 

– Vous disiez donc que lorsque vous avez fait pour la première fois usage de votre élixir de vie, vous aviez quarante ans ?

 

– Oui, madame.

 

– Et que depuis cette époque, c’est-à-dire depuis le siège de Troie…

 

– Un peu auparavant, madame.

 

– Soit ; vous avez conservé quarante ans ?

 

– Vous le voyez.

 

– Mais alors vous nous prouvez, monsieur, dit Condorcet, plus que votre théorème ne le comporte…

 

– Que vous prouvé-je, monsieur le marquis ?

 

– Vous nous prouvez non seulement la perpétuation de la jeunesse, mais la conservation de la vie. Car si vous avez quarante ans depuis la guerre de Troie, c’est que vous n’êtes jamais mort.

 

– C’est vrai, monsieur le marquis, je ne suis jamais mort, je l’avoue humblement.

 

– Mais cependant, vous n’êtes pas invulnérable comme Achille, et encore, quand je dis invulnérable comme Achille, Achille n’était pas invulnérable, puisque Pâris le tua d’une flèche dans le talon.

 

– Non, je ne suis pas invulnérable, et cela à mon grand regret, dit Cagliostro.

 

– Alors, vous pouvez être tué, mourir de mort violente ?

 

– Hélas ! oui.

 

– Comment avez-vous fait pour échapper aux accidents depuis trois mille cinq cents ans, alors ?

 

– C’est une chance, monsieur le comte ; veuillez suivre mon raisonnement.

 

– Je le suis.

 

– Nous le suivons.

 

– Oui ! oui ! répétèrent tous les convives.

 

Et avec des signes d’intérêt non équivoques, chacun s’accouda sur la table et se mit à écouter.

 

La voix de Cagliostro rompit le silence.

 

– Quelle est la première condition de la vie ? dit-il en développant par un geste élégant et facile, deux belles mains blanches chargées de bagues, parmi lesquelles celle de la reine Cléopâtre brillait comme l’étoile polaire. La santé, n’est-ce pas ?

 

– Oui, certes, répondirent toutes les voix.

 

– Et la condition de la santé, c’est…

 

– Le régime, dit le comte de Haga.

 

– Vous avez raison, monsieur le comte, c’est le régime qui fait la santé. Eh bien ! pourquoi ces gouttes de mon élixir ne constitueraient-elles pas le meilleur régime possible ?

 

– Qui le sait ?

 

– Vous, comte.

 

– Oui, sans doute, mais…

 

– Mais pas d’autres, fit Mme du Barry.

 

– Cela, madame, c’est une question que nous traiterons tout à l’heure. Donc, j’ai toujours suivi le régime de mes gouttes, et comme elles sont la réalisation du rêve éternel des hommes de tout temps, comme elles sont ce que les Anciens cherchaient sous le nom d’eau de jeunesse, ce que les Modernes ont cherché sous le nom d’élixir de vie, j’ai constamment conservé ma jeunesse ; par conséquent, ma santé ; par conséquent, ma vie. C’est clair.

 

– Mais cependant tout s’use, comte, le plus beau corps comme les autres.

 

– Celui de Pâris comme celui de Vulcain, dit la comtesse. Vous avez sans doute connu Pâris, monsieur de Cagliostro ?

 

– Parfaitement, madame ; c’était un fort joli garçon ; mais, en somme, il ne mérite pas tout à fait ce qu’Homère en dit et ce que les femmes en pensent. D’abord, il était roux.

 

– Roux ! oh ! fi ! l’horreur ! dit la comtesse.

 

– Malheureusement, dit Cagliostro, Hélène n’était pas de votre avis, madame. Mais revenons à notre élixir.

 

– Oui, oui, dirent toutes les voix.

 

– Vous prétendiez donc, monsieur de Taverney, que tout s’use. Soit. Mais vous savez aussi que tout se raccommode, tout se régénère ou se remplace, comme vous voudrez. Le fameux couteau de saint Hubert, qui a tant de fois changé de lame et de poignée, en est un exemple ; car, malgré ce double changement, il est resté le couteau de saint Hubert. Le vin que conservent dans leur cellier les moines d’Heidelberg est toujours le même vin, cependant on verse chaque année dans la tonne gigantesque une récolte nouvelle. Aussi le vin des moines d’Heidelberg est-il toujours clair, vif et savoureux, tandis que le vin cacheté par Opimius et moi dans des amphores de terre n’était plus, lorsque cent ans après j’essayai d’en boire, qu’une boue épaisse, qui peut-être pouvait être mangée, mais qui, certes, ne pouvait pas être bue.

 

« Eh bien ! au lieu de suivre l’exemple d’Opimius, j’ai deviné celui que devaient donner les moines d’Heidelberg. J’ai entretenu mon corps en y versant chaque année de nouveaux principes chargés d’y régénérer les vieux éléments Chaque matin un atome jeune et frais a remplacé dans mon sang, dans ma chair, dans mes os, une molécule usée, inerte.

 

« J’ai ranimé les détritus par lesquels l’homme vulgaire laisse envahir insensiblement toute la masse de son être : j’ai forcé tous ces soldats que Dieu a donnés à la nature humaine pour se défendre contre la destruction, soldats que le commun des créatures réforme ou laisse se paralyser dans l’oisiveté, je les ai forcés à un travail soutenu que facilitait, que commandait même l’introduction d’un stimulant toujours nouveau ; il résulte de cette étude assidue de la vie, que ma pensée, mes gestes, mes nerfs, mon cœur, mon âme, n’ont jamais désappris leurs fonctions ; et comme tout s’enchaîne dans ce monde, comme ceux-là réussissent le mieux à une chose qui font toujours cette chose, je me suis trouvé naturellement plus habile que tout autre à éviter les dangers d’une existence de trois mille années, et cela parce que j’ai réussi à prendre de tout une telle expérience que je prévois les désavantages, que je sens les dangers d’une position quelconque. Ainsi vous ne me ferez pas entrer dans une maison qui risque de s’écrouler. Oh ! non, j’ai vu trop de maisons pour ne pas, du premier coup d’œil, distinguer les bonnes des mauvaises. Vous ne me ferez pas chasser avec un maladroit qui manie mal son fusil. Depuis Céphale, qui tua sa femme Procris, jusqu’au régent, qui creva l’œil de M. le Prince, j’ai vu trop de maladroits ; vous ne me ferez pas prendre à la guerre tel ou tel poste que le premier venu acceptera, attendu que j’aurai calculé en un instant toutes les lignes droites et toutes les lignes paraboliques qui aboutissent d’une façon mortelle à ce poste. Vous me direz qu’on ne prévoit pas une balle perdue. Je vous répondrai qu’un homme ayant évité un million de coups de fusil n’est pas excusable de se laisser tuer par une balle perdue. Ah ! ne faites pas de gestes d’incrédulité, car, enfin, je suis là comme une preuve vivante. Je ne vous dis pas que je suis immortel ; je vous dis seulement que je sais ce que personne ne sait, c’est-à-dire éviter la mort quand elle vient par accident. Ainsi, par exemple, pour rien au monde je ne resterais un quart d’heure seul ici avec M. de Launay, qui pense en ce moment que, s’il me tenait dans un de ses cabanons de la Bastille, il expérimenterait mon immortalité à l’aide de la faim. Je ne resterais pas non plus avec M. de Condorcet, car il pense en ce moment à jeter dans mon verre le contenu de la bague qu’il porte à l’index de la main gauche, et ce contenu c’est du poison ; le tout sans méchante intention aucune, mais par manière de curiosité scientifique, pour savoir tout simplement si j’en mourrais.

 

Les deux personnages que venait de nommer le comte de Cagliostro firent un mouvement.

 

– Avouez-le hardiment, monsieur de Launay, nous ne sommes pas une cour de justice, et d’ailleurs on ne punit pas l’intention ! Voyons, avez-vous pensé à ce que je viens de dire ? et vous, monsieur de Condorcet, avez-vous réellement dans cet anneau un poison que vous voudriez me faire goûter, au nom de votre maîtresse bien-aimée la science ?

 

– Ma foi ! dit M. de Launay en riant et en rougissant, j’avoue que vous avez raison, monsieur le comte, c’était folie. Mais cette folie m’a passé par l’esprit juste au moment même où vous m’accusiez.

 

– Et moi, dit Condorcet, je ne serai pas moins franc que M. de Launay. J’ai songé effectivement que si vous goûtiez de ce que j’ai dans ma bague, je ne donnerais pas une obole de votre immortalité.

 

Un cri d’admiration partit de la table à l’instant même.

 

Cet aveu donnait raison, non pas à l’immortalité, mais à la pénétration du comte de Cagliostro.

 

– Vous voyez bien, dit tranquillement Cagliostro, vous voyez bien que j’ai deviné. Eh bien ! il en est de même de tout ce qui doit arriver. L’habitude de vivre m’a révélé au premier coup d’œil le passé et l’avenir des gens que je vois.

 

« Mon infaillibilité sur ce point est telle, qu’elle s’étend aux animaux, à la matière inerte. Si je monte dans un carrosse, je vois à l’air des chevaux qu’ils s’emporteront, à la mine du cocher qu’il me versera ou m’accrochera ; si je m’embarque sur un navire, je devine que le capitaine sera un ignorant ou un entêté, et que, par conséquent, il ne pourra ou il ne voudra pas faire la manœuvre nécessaire. J’évite alors le cocher et le capitaine ; je laisse les chevaux comme le navire. Je ne nie pas le hasard, je l’amoindris ; au lieu de lui laisser cent chances comme fait tout le monde, je lui en ôte quatre-vingt-dix-neuf, et je me défie de la centième. Voilà à quoi cela me sert d’avoir vécu trois mille ans.

 

– Alors, dit en riant La Pérouse au milieu de l’enthousiasme ou du désappointement soulevé par les paroles de Cagliostro, alors, mon cher prophète, vous devriez bien venir avec moi jusqu’aux embarcations qui doivent me faire faire le tour du monde. Vous me rendriez un signalé service.

 

Cagliostro ne répondit rien.

 

– Monsieur le maréchal, continua en riant le navigateur, puisque M. le comte de Cagliostro, et je comprends cela, ne veut pas quitter si bonne compagnie, il faut que vous me permettiez de le faire. Pardonnez-moi, monsieur le comte de Haga, pardonnez-moi, madame, mais voilà sept heures qui sonnent, et j’ai promis au roi de monter en chaise à sept heures et un quart. Maintenant, puisque M. le comte de Cagliostro n’est pas tenté de venir voir mes deux flûtes, qu’il me dise au moins ce qui m’arrivera de Versailles à Brest. De Brest au pôle, je le tiens quitte, c’est mon affaire. Mais, pardieu ! de Versailles à Brest, il me doit une consultation.

 

Cagliostro regarda encore une fois La Pérouse, et d’un œil si mélancolique, avec un air si doux et si triste à la fois, que la plupart des convives en furent frappés étrangement. Mais le navigateur ne remarqua rien. Il prenait congé des convives ; ses valets lui faisaient endosser une lourde houppelande de fourrures, et Mme du Barry glissait dans sa poche quelques-uns de ces cordiaux exquis qui sont si doux au voyageur, auxquels cependant le voyageur ne pense presque jamais de lui-même, et qui lui rappellent les amis absents pendant les longues nuits d’une route accomplie par une atmosphère glaciale.

 

La Pérouse, toujours riant, salua respectueusement le comte de Haga, et tendit la main au vieux maréchal.

 

– Adieu, mon cher La Pérouse, lui dit le duc de Richelieu.

 

– Non pas, monsieur le duc, au revoir, répondit La Pérouse. Mais, en vérité, on dirait que je pars pour l’éternité : le tour du monde à faire, voilà tout, quatre ou cinq ans d’absence, pas davantage ; il ne faut pas se dire adieu pour cela.

 

– Quatre ou cinq ans ! s’écria le maréchal. Eh ! monsieur, pourquoi ne dites-vous pas quatre ou cinq siècles ? Les jours sont des années à mon âge. Adieu, vous dis-je.

 

– Bah ! demandez au devin, dit La Pérouse en riant : il vous promet vingt ans encore. N’est-ce pas, monsieur de Cagliostro ? Ah ! comte, que ne m’avez-vous parlé plus tôt de vos divines gouttes ? à quelque prix que ce fût, j’en eusse embarqué une tonne sur l’Astrolabe. C’est le nom de mon bâtiment, messieurs. Madame, encore un baiser sur votre belle main, la plus belle que je sois bien certainement destiné à voir d’ici à mon retour. Au revoir !

 

Et il partit.

 

Cagliostro gardait toujours le même silence de mauvais augure.

 

On entendit le pas du capitaine sur les degrés sonores du perron, sa voix toujours gaie dans la cour, et ses derniers compliments aux personnes rassemblées pour le voir.

 

Puis les chevaux secouèrent leurs têtes chargées de grelots, la portière de la chaise se ferma avec un bruit sec, et les roues grondèrent sur le pavé de la rue.

 

La Pérouse venait de faire le premier pas dans ce voyage mystérieux dont il ne devait pas revenir.

 

Chacun écoutait.

 

Lorsqu’on n’entendit plus rien, tous les regards se trouvèrent comme par une force supérieure ramenés sur Cagliostro.

 

Il y avait en ce moment sur les traits de cet homme une illumination pythique qui fit tressaillir les convives.

 

Un silence étrange dura quelques instants.

 

Le comte de Haga le rompit le premier.

 

– Et pourquoi ne lui avez-vous rien répondu, monsieur ?

 

Cette interrogation était l’expression de l’anxiété générale.

 

Cagliostro tressaillit, comme si cette demande l’avait tiré de sa contemplation.

 

– Parce que, dit-il en répondant au comte, il m’eût fallu lui dire un mensonge ou une dureté.

 

– Comment cela ?

 

– Parce qu’il m’eût fallu lui dire : « Monsieur de La Pérouse, M. le duc de Richelieu a raison de vous dire adieu et non pas au revoir. »

 

– Eh ! mais, fit Richelieu pâlissant, que diable ! monsieur Cagliostro, dites vous donc là de La Pérouse ?

 

– Oh ! rassurez-vous, monsieur le maréchal, reprit vivement Cagliostro, ce n’est pas pour vous que la prédiction est triste.

 

– Eh quoi ! s’écria Mme du Barry, ce pauvre La Pérouse qui vient de me baiser la main…

 

– Non seulement ne vous la baisera plus, madame, mais ne reverra jamais ceux qu’il vient de quitter ce soir, dit Cagliostro en considérant attentivement son verre plein d’eau, et dans lequel, par la façon dont il était placé, se jouaient des couches lumineuses d’une couleur d’opale, coupées transversalement par les ombres des objets environnants.

 

Un cri d’étonnement sortit de toutes les bouches.

 

La conversation en était venue à ce point que chaque minute faisait grandir l’intérêt ; on eût dit, à l’air grave, solennel et presque anxieux avec lequel les assistants interrogeaient Cagliostro, soit de la voix, soit du regard, qu’il s’agissait des prédictions infaillibles d’un oracle antique.

 

Au milieu de cette préoccupation, M. de Favras, résumant le sentiment général, se leva, fit un signe, et s’en alla sur la pointe du pied écouter dans les antichambres si quelque valet ne guettait pas.

 

Mais c’était, nous l’avons dit, une maison bien tenue que celle de M. le maréchal de Richelieu, et M. de Favras ne trouva dans l’antichambre qu’un vieil intendant qui, sévère comme une sentinelle à un poste perdu, défendait les abords de la salle à manger à l’heure solennelle du dessert.

 

Il revint prendre sa place, et s’assit en faisant signe aux convives qu’ils étaient bien seuls.

 

– En ce cas, dit Mme du Barry, répondant à l’assurance de M. de Favras comme si elle eût été émise à haute voix, en ce cas, racontez-nous ce qui attend ce pauvre La Pérouse.

 

Cagliostro secoua la tête.

 

– Voyons, voyons, monsieur de Cagliostro ! dirent les hommes.

 

– Oui, nous vous en prions du moins.

 

– Eh bien, M. de La Pérouse part, comme il vous l’a dit, dans l’intention de faire le tour du monde, et pour continuer les voyages de Cook, du pauvre Cook ! vous le savez, assassiné aux îles Sandwich.

 

– Oui ! oui ! nous savons, dirent toutes les têtes plutôt que toutes les voix.

 

– Tout présage un heureux succès à l’entreprise. C’est un bon marin que M. de La Pérouse ; d’ailleurs, le roi Louis XVI lui a habilement tracé son itinéraire.

 

– Oui, interrompit le comte de Haga, le roi de France est un habile géographe ; n’est-il pas vrai, monsieur de Condorcet ?

 

– Plus habile géographe qu’il n’est besoin pour un roi, répondit le marquis. Les rois ne devraient tout connaître qu’à la surface. Alors ils se laisseraient peut-être guider par les hommes qui connaissent le fond.

 

– C’est une leçon, monsieur le marquis, dit en souriant M. le comte de Haga.

 

Condorcet rougit.

 

– Oh ! non, monsieur le comte, dit-il, c’est une simple réflexion, une généralité philosophique.

 

– Donc il part ? dit Mme du Barry, empressée à rompre toute conversation particulière disposée à faire dévier du chemin qu’avait pris la conversation générale.

 

– Donc il part, reprit Cagliostro. Mais ne croyez pas, si pressé qu’il vous ait paru, qu’il va partir tout de suite ; non, je le vois perdant beaucoup de temps à Brest.

 

– C’est dommage, dit Condorcet, c’est l’époque des départs. Il est même déjà un peu tard, février ou mars aurait mieux valu.

 

– Oh ! ne lui reprochez pas ces deux ou trois mois, monsieur de Condorcet, il vit au moins pendant ce temps, il vit et il espère.

 

– On lui a donné bonne compagnie, je suppose ? dit Richelieu.

 

– Oui, dit Cagliostro, celui qui commande le second bâtiment est un officier distingué. Je le vois, jeune encore, aventureux, brave malheureusement.

 

– Quoi ! malheureusement !

 

– Eh bien ! un an après, je cherche cet ami, et ne le vois plus, dit Cagliostro avec inquiétude en consultant son verre. Nul de vous n’est parent ni allié de M. de Langle ?

 

– Non.

 

– Nul ne le connaît ?

 

– Non.

 

– Eh bien ! la mort commencera par lui. Je ne le vois plus.

 

Un murmure d’effroi s’échappa de la poitrine des assistants.

 

– Mais lui… lui… La Pérouse ? dirent plusieurs voix haletantes.

 

– Il vogue, il aborde, il se rembarque. Un an, deux ans de navigation heureuse. On reçoit de ses nouvelles. Et puis…

 

– Et puis ?

 

– Les années passent.

 

– Enfin ?

 

– Enfin l’océan est grand, le ciel est sombre. Çà et là surgissent des terres inexplorées, çà et là des figures hideuses comme les monstres de l’archipel grec. Elles guettent le navire qui fuit dans la brume entre les récifs, emporté par le courant ; enfin, la tempête, la tempête plus hospitalière que le rivage, puis des feux sinistres. Oh ! La Pérouse ! La Pérouse ! Si tu pouvais m’entendre, je te dirais : « Tu pars comme Christophe Colomb pour découvrir un monde, La Pérouse, défie-toi des îles inconnues ! »

 

Il se tut.

 

Un frisson glacial courait dans l’assemblée, tandis qu’au-dessus de la table vibraient encore ses dernières paroles.

 

– Mais pourquoi ne pas l’avoir averti ? s’écria le comte de Haga, subissant comme les autres l’influence de cet homme extraordinaire qui remuait tous les cœurs à son caprice.

 

– Oui, oui, dit Mme du Barry ; pourquoi ne pas courir, pourquoi ne pas le rattraper ? La vie d’un homme comme La Pérouse vaut bien le voyage d’un courrier, mon cher maréchal.

 

Le maréchal comprit et se leva à demi pour sonner.

 

Cagliostro étendit le bras.

 

Le maréchal retomba dans son fauteuil.

 

– Hélas ! continua Cagliostro, tout avis serait inutile : l’homme qui prévoit la destinée ne change pas la destinée. M. de La Pérouse rirait, s’il avait entendu mes paroles, comme riaient les fils de Priam quand prophétisait Cassandre ; mais, tenez, vous riez vous-même, monsieur le comte de Haga, et le rire va gagner vos compagnons. Oh ! ne vous contraignez pas, monsieur de Favras ; je n’ai jamais trouvé un auditeur crédule.

 

– Oh ! nous croyons, s’écrièrent Mme du Barry et le vieux duc de Richelieu.

 

– Je crois, murmura Taverney.

 

– Moi aussi, dit poliment le comte de Haga.

 

– Oui, reprit Cagliostro, vous croyez, vous croyez, parce qu’il s’agit de La Pérouse, mais s’il s’agissait de vous, vous ne croiriez pas ?

 

– Oh !

 

– J’en suis sûr.

 

– J’avoue que ce qui me ferait croire, dit le comte de Haga, ce serait que M. de Cagliostro eût dit à M. de La Pérouse : « Gardez-vous des îles inconnues. » Il s’en fût gardé alors. C’était toujours une chance.

 

– Je vous assure que non, monsieur le comte, et m’eût-il cru, voyez ce que cette révélation avait d’horrible, alors qu’en présence du danger, à l’aspect de ces îles inconnues qui doivent lui être fatales, le malheureux, crédule à ma prophétie, eût senti la mort mystérieuse qui le menace s’approcher de lui sans pouvoir la fuir. Ce n’est point une mort, ce sont mille morts qu’il eût alors souffertes ; car c’est souffrir mille morts que de marcher dans l’ombre avec le désespoir à ses côtés. L’espoir que je lui enlevais, songez-y donc, c’est la dernière consolation que le malheureux garde sous le couteau, alors que déjà le couteau le touche, qu’il sent le tranchant de l’acier, que son sang coule. La vie s’éteint, l’homme espère encore.

 

– C’est vrai ! dirent à voix basse quelques-uns des assistants.

 

– Oui, continua Condorcet, le voile qui couvre la fin de notre vie est le seul bien réel que Dieu ait fait à l’homme sur la terre.

 

– Eh bien ! quoi qu’il en soit, dit le comte de Haga, s’il m’arrivait d’entendre dire par un homme comme vous : « Défiez-vous de tel homme ou de telle chose », je prendrais l’avis pour bon, et je remercierais le conseiller.

 

Cagliostro secoua doucement la tête, en accompagnant ce geste d’un triste sourire.

 

– En vérité, monsieur de Cagliostro, continua le comte, avertissez-moi, et je vous remercierai.

 

– Vous voudriez que je vous dise, à vous, ce que je n’ai point voulu dire à M. de La Pérouse ?

 

– Oui, je le voudrais.

 

Cagliostro fit un mouvement comme s’il allait parler ; puis, s’arrêtant :

 

– Oh ! non, dit-il, monsieur le comte, non.

 

– Je vous en supplie.

 

Cagliostro détourna la tête.

 

– Jamais ! murmura-t-il.

 

– Prenez garde, dit le comte avec un sourire, vous allez encore me rendre incrédule.

 

– Mieux vaut l’incrédulité que l’angoisse.

 

– Monsieur de Cagliostro, dit gravement le comte, vous oubliez une chose.

 

– Laquelle ? demanda respectueusement le prophète.

 

– C’est que, s’il est certains hommes qui, sans inconvénient, peuvent ignorer leur destinée, il en est d’autres qui auraient besoin de connaître l’avenir, attendu que leur destinée importe non seulement à eux, mais à des millions d’hommes.

 

– Alors, dit Cagliostro, un ordre. Non, je ne ferai rien sans un ordre.

 

– Que voulez-vous dire ?

 

– Que Votre Majesté commande, dit Cagliostro à voix basse, et j’obéirai.

 

– Je vous commande de me révéler ma destinée, monsieur de Cagliostro, reprit le roi avec une majesté pleine de courtoisie.

 

En même temps, comme le comte de Haga s’était laissé traiter en roi et avait rompu l’incognito en donnant un ordre, M. de Richelieu se leva, vint humblement saluer le prince, et lui dit :

 

– Merci pour l’honneur que le roi de Suède a fait à ma maison, sire ; que Votre Majesté veuille prendre la place d’honneur. À partir de ce moment, elle ne peut plus appartenir qu’à vous.

 

– Restons, restons comme nous sommes, monsieur le maréchal, et ne perdons pas un mot de ce que M. le comte de Cagliostro va me dire.

 

– Aux rois on ne dit pas la vérité, sire.

 

– Bah ! je ne suis pas dans mon royaume. Reprenez votre place, monsieur le duc ; parlez, monsieur de Cagliostro, je vous en conjure.

 

Cagliostro jeta les yeux sur son verre ; des globules pareils à ceux qui traversent le vin de champagne montaient du fond à la surface ; l’eau semblait, attirée par son regard puissant, s’agiter sous sa volonté.

 

– Sire, dites-moi ce que vous voulez savoir, dit Cagliostro ; me voilà prêt à vous répondre.

 

– Dites-moi de quelle mort je mourrai.

 

– D’un coup de feu, Sire.

 

Le front de Gustave rayonna.

 

– Ah ! dans une bataille, dit-il, de la mort d’un soldat. Merci, monsieur de Cagliostro, cent fois merci. Oh ! je prévois des batailles, et Gustave-Adolphe et Charles XII m’ont montré comment l’on mourait lorsqu’on est roi de Suède.

 

Cagliostro baissa la tête sans répondre.

 

Le comte de Haga fronça le sourcil.

 

– Oh ! oh ! dit-il, n’est-ce pas dans une bataille que le coup de feu sera tiré ?

 

– Non, Sire.

 

– Dans une sédition ; oui, c’est encore possible.

 

– Ce n’est point dans une sédition.

 

– Mais où sera-ce donc ?

 

– Dans un bal, Sire.

 

Le roi devint rêveur.

 

Cagliostro, qui s’était levé, se rassit et laissa tomber sa tête dans ses deux mains où elle s’ensevelit.

 

Tous pâlissaient autour de l’auteur de la prophétie et de celui qui en était l’objet.

 

M. de Condorcet s’approcha du verre d’eau dans lequel le devin avait lu le sinistre augure, le prit par le pied, le souleva à la hauteur de son œil, et en examina soigneusement les facettes brillantes et le contenu mystérieux.

 

On voyait cet œil intelligent, mais froid, scrutateur, demander au double cristal solide et liquide la solution d’un problème que sa raison à lui réduisait à la valeur d’une spéculation purement physique.

 

En effet, le savant supputait la profondeur, les réfractions lumineuses et les jeux microscopiques de l’eau. Il se demandait, lui qui voulait une cause à tout, la cause et le prétexte de ce charlatanisme exercé sur des hommes de la valeur de ceux qui entouraient cette table, par un homme auquel on ne pouvait refuser une portée extraordinaire.

 

Sans doute il ne trouva point la solution de son problème, car il cessa d’examiner le verre, le replaça sur la table et, au milieu de la stupéfaction résultant du pronostic de Cagliostro :

 

– Eh bien ! moi aussi, dit-il, je prierai notre illustre prophète d’interroger son miroir magique. Malheureusement, moi, ajouta-t-il, je ne suis pas un seigneur puissant, je ne commande pas, et ma vie obscure n’appartient point à des millions d’hommes.

 

– Monsieur, dit le comte de Haga, vous commandez au nom de la science, et votre vie importe non seulement à un peuple, mais à l’humanité.

 

– Merci, monsieur le comte ; mais peut-être votre avis sur ce point n’est-il point celui de M. de Cagliostro.

 

Cagliostro releva la tête, comme fait un coursier sous l’aiguillon.

 

– Si fait, marquis, dit-il avec un commencement d’irritabilité nerveuse, que dans les temps antiques on eût attribué à l’influence du dieu qui le tourmentait. Si fait, vous êtes un seigneur puissant dans le royaume de l’intelligence. Voyons, regardez-moi en face ; vous aussi, souhaitez-vous sérieusement que je vous fasse une prédiction ?

 

– Sérieusement, monsieur le comte, reprit Condorcet, sur l’honneur ! on ne peut plus sérieusement.

 

– Eh bien ! marquis, dit Cagliostro d’une voix sourde et en abaissant la paupière sur son regard fixe, vous mourrez du poison que vous portez dans la bague que vous avez au doigt. Vous mourrez…

 

– Oh ! mais si je la jetais ? interrompit Condorcet.

 

– Jetez-la.

 

– Enfin, vous avouez que c’est bien facile ?

 

– Alors, jetez-la, vous dis-je.

 

– Oh ! oui, marquis ! s’écria Mme du Barry, par grâce, jetez ce vilain poison ; jetez-le, ne fût-ce que pour faire mentir un peu ce prophète malencontreux qui nous afflige tous de ses prophéties. Car, enfin, si vous le jetez, il est certain que vous ne serez pas empoisonné par celui-là ; et comme c’est par celui-là que M. de Cagliostro prétend que vous le serez, alors, bon gré mal gré, M. de Cagliostro aura menti.

 

– Mme la comtesse a raison, dit le comte de Haga.

 

– Bravo ! comtesse, dit Richelieu. Voyons, marquis, jetez ce poison ; ça fera d’autant mieux que maintenant que je sais que vous portez à la main la mort d’un homme, je tremblerai toutes les fois que nous trinquerons ensemble. La bague peut s’ouvrir toute seule… Eh ! eh !

 

– Et deux verres qui se choquent sont bien près l’un de l’autre, dit Taverney. Jetez, marquis, jetez.

 

– C’est inutile, dit tranquillement Cagliostro, M. de Condorcet ne le jettera pas.

 

– Non, dit le marquis, je ne le quitterai pas, c’est vrai, et ce n’est pas parce que j’aide la destinée, c’est parce que Cabanis m’a composé ce poison qui est unique, qui est une substance solidifiée par l’effet du hasard, et qu’il ne retrouvera jamais ce hasard peut-être ; voilà pourquoi je ne jetterai pas ce poison. Triomphez si vous voulez, monsieur de Cagliostro.

 

– Le destin, dit celui-ci, trouve toujours des agents fidèles pour aider à l’exécution de ses arrêts.

 

– Ainsi, je mourrai empoisonné, dit le marquis. Eh bien ! soit. Ne meurt pas empoisonné qui veut. C’est une mort admirable que vous me prédisez là ; un peu de poison sur le bout de ma langue, et je suis anéanti. Ce n’est plus la mort, cela ; c’est moins la vie, comme nous disons en algèbre.

 

– Je ne tiens pas à ce que vous souffriez, monsieur, répondit froidement Cagliostro.

 

Et il fit un signe qui indiquait qu’il désirait en rester là, avec M. de Condorcet du moins.

 

– Monsieur, dit alors le marquis de Favras en s’allongeant sur la table, comme pour aller au-devant de Cagliostro, voilà un naufrage, un coup de feu et un empoisonnement qui me font venir l’eau à la bouche. Est-ce que vous ne me ferez pas la grâce de me prédire, à moi aussi, quelque petit trépas du même genre ?

 

– Oh ! monsieur le marquis, dit Cagliostro commençant à s’animer sous l’ironie, vous auriez vainement tort de jalouser ces messieurs, car, sur ma foi de gentilhomme, vous aurez mieux.

 

– Mieux ! s’écria M. de Favras en riant ; prenez garde, c’est vous engager beaucoup : mieux que la mer, le feu et le poison ; c’est difficile.

 

– Il reste la corde, monsieur le marquis, dit gracieusement Cagliostro.

 

– La corde… oh ! oh ! que me dites-vous là ?

 

– Je vous dis que vous serez pendu, répondit Cagliostro avec une espèce de rage prophétique dont il n’était plus le maître.

 

– Pendu ! répéta l’assemblée ; diable !

 

– Monsieur oublie que je suis gentilhomme, dit Favras, un peu refroidi ; et s’il veut, par hasard, parler d’un suicide, je le préviens que je compte me respecter assez jusqu’au dernier moment pour ne pas me servir d’une corde tant que j’aurai une épée.

 

– Je ne vous parle pas d’un suicide, monsieur.

 

– Alors vous parlez d’un supplice.

 

– Oui.

 

– Vous êtes étranger, monsieur, et, en cette qualité, je vous pardonne.

 

– Quoi ?

 

– Votre ignorance. En France, on décapite les gentilshommes.

 

– Vous réglerez cette affaire avec le bourreau, monsieur, dit Cagliostro, écrasant son interlocuteur sous cette brutale réponse.

 

Il y eut un instant d’hésitation dans l’assemblée.

 

– Savez-vous que je tremble à présent, dit M. de Launay ; mes prédécesseurs ont si tristement choisi que j’augure mal pour moi si je fouille au même sac qu’eux.

 

– Alors vous êtes plus raisonnable qu’eux, et vous ne voulez pas connaître l’avenir. Vous avez raison ; bon ou mauvais, respectons le secret de Dieu.

 

– Oh ! oh ! monsieur de Launay, dit Mme du Barry, j’espère que vous aurez bien autant de courage que ces messieurs.

 

– Mais je l’espère aussi, madame, dit le gouverneur en s’inclinant.

 

Puis se retournant vers Cagliostro :

 

– Voyons, monsieur, lui dit-il ; à mon tour, gratifiez-moi de mon horoscope, je vous en conjure.

 

– C’est facile, dit Cagliostro : un coup de hache sur la tête et tout sera dit.

 

Un cri d’effroi retentit dans la salle. MM. de Richelieu et Taverney supplièrent Cagliostro de ne pas aller plus loin ; mais la curiosité féminine l’emporta.

 

– Mais, à vous entendre, vraiment, comte, lui dit Mme du Barry, l’univers entier finirait de mort violente. Comment, nous voilà huit, et sur huit, cinq déjà sont condamnés par vous.

 

– Oh ! vous comprenez bien que c’est un parti pris et que nous en rions, madame, dit M. de Favras en essayant de rire effectivement.

 

– Certainement que nous en rions, dit le comte de Haga, que cela soit vrai ou que cela soit faux.

 

– Oh ! j’en rirais bien aussi, dit Mme du Barry, car je ne voudrais pas, par ma lâcheté, faire déshonneur à l’assemblée. Mais, hélas ! je ne suis qu’une femme, et n’aurai pas même l’honneur d’être mise à votre rang pour un dénouement sinistre. Une femme, cela meurt dans son lit. Hélas ! ma mort de vieille femme triste et oubliée sera la pire de toutes les morts, n’est-ce pas, monsieur de Cagliostro ?

 

Et en disant ces mots elle hésitait ; elle donnait, non seulement par ses paroles, mais par son air, un prétexte au devin de la rassurer ; mais Cagliostro ne la rassurait pas.

 

La curiosité fut plus forte que l’inquiétude et l’emporta sur elle.

 

– Voyons, monsieur de Cagliostro, dit Mme du Barry, répondez-moi donc !

 

– Comment voulez-vous que je vous réponde, madame, vous ne me questionnez pas.

 

La comtesse hésita.

 

– Mais… dit-elle.

 

– Voyons, demanda Cagliostro, m’interrogez-vous, oui ou non ?

 

La comtesse fit un effort, et après avoir puisé du courage dans le sourire de l’assemblée :

 

– Eh bien ! oui, s’écria-t-elle, je me risque ; voyons, dites comment finira Jeanne de Vaubernier, comtesse du Barry.

 

– Sur l’échafaud, madame, répondit le funèbre prophète.

 

– Plaisanterie ! n’est-ce pas, monsieur ? balbutia la comtesse avec un regard suppliant.

 

Mais on avait poussé à bout Cagliostro, et il ne vit pas ce regard.

 

– Et pourquoi plaisanterie ? demanda-t-il.

 

– Mais parce que, pour monter sur l’échafaud, il faut avoir tué, assassiné, commis un crime enfin, et que, selon toute probabilité, je ne commettrai jamais de crime. Plaisanterie, n’est-ce pas ?

 

– Eh ! mon Dieu, oui, dit Cagliostro, plaisanterie comme tout ce que j’ai prédit.

 

La comtesse partit d’un éclat de rire qu’un habile observateur eût trouvé un peu trop strident pour être naturel.

 

– Allons, monsieur de Favras, dit-elle, voyons, commandons nos voitures de deuil.

 

– Oh ! ce serait bien inutile pour vous, comtesse, dit Cagliostro.

 

– Et pourquoi cela, monsieur ?

 

– Parce que vous irez à l’échafaud dans une charrette.

 

– Fi ! l’horreur ! s’écria Mme du Barry. Oh ! le vilain homme ! Maréchal, une autre fois choisissez des convives d’une autre humeur, ou je ne reviens pas chez vous.

 

– Excusez-moi, madame, dit Cagliostro, mais vous comme les autres vous l’avez voulu.

 

– Moi comme les autres ; au moins vous m’accorderez bien le temps, n’est ce pas, de choisir mon confesseur ?

 

– Ce serait peine superflue, comtesse, dit Cagliostro.

 

– Comment cela ?

 

– Le dernier qui montera à l’échafaud avec un confesseur, ce sera…

 

– Ce sera ? demanda toute l’assemblée.

 

– Ce sera le roi de France.

 

Et Cagliostro dit ces derniers mots d’une voix sourde et tellement lugubre, qu’elle passa comme un souffle de mort sur les assistants, et les glaça jusqu’au fond du cœur.

 

Alors, il se fit un silence de quelques minutes.

 

Pendant ce silence, Cagliostro approcha de ses lèvres le verre d’eau dans lequel il avait lu toutes ces sanglantes prophéties ; mais à peine eut-il touché à sa bouche qu’avec un dégoût invincible il le repoussa comme il eût fait d’un amer calice.

 

Tandis qu’il accomplissait ce mouvement, les yeux de Cagliostro se portèrent sur Taverney.

 

– Oh ! s’écria celui-ci, qui crut qu’il allait parler, ne me dites pas ce que je deviendrai ; je ne vous le demande pas, moi.

 

– Eh bien ! moi je le demande à sa place, dit Richelieu.

 

– Vous, monsieur le maréchal, dit Cagliostro, rassurez-vous, car vous êtes le seul de nous tous qui mourrez dans votre lit.

 

– Le café, messieurs ! dit le vieux maréchal, enchanté de la prédiction. Le café !

 

Chacun se leva.

 

Mais, avant de passer au salon, le comte de Haga, s’approchant de Cagliostro :

 

– Monsieur, dit-il, je ne songe pas à fuir le destin, mais dites-moi de quoi il faut que je me défie ?

 

– D’un manchon, sire, répondit Cagliostro.

 

M. de Haga s’éloigna.

 

– Et moi ? demanda Condorcet.

 

– D’une omelette.

 

– Bon, je renonce aux œufs.

 

Et il rejoignit le comte.

 

– Et moi, dit Favras, qu’ai-je à craindre ?

 

– Une lettre.

 

– Bon, merci.

 

– Et moi ? demanda de Launay.

 

– La prise de la Bastille.

 

– Oh ! me voilà tranquille.

 

Et il s’éloigna en riant.

 

– À mon tour, monsieur, fit la comtesse toute troublée.

 

– Vous, belle comtesse, défiez-vous de la place Louis XV !

 

– Hélas ! répondit la comtesse, déjà un jour je m’y suis égarée ; j’ai bien souffert. Ce jour-là, j’avais perdu la tête.

 

– Eh bien ! cette fois encore, vous la perdrez, comtesse, mais vous ne la retrouverez pas.

 

Mme du Barry poussa un cri et s’enfuit au salon près des autres convives.

 

Cagliostro allait y suivre ses compagnons.

 

– Un moment, fit Richelieu, il ne reste plus que Taverney et moi à qui vous n’ayez rien dit, mon cher sorcier.

 

– M. de Taverney m’a prié de ne rien dire, et vous, monsieur le maréchal, vous ne m’avez rien demandé.

 

– Oh ! et je vous en prie encore, s’écria Taverney les mains jointes.

 

– Mais, voyons, pour nous prouver la puissance de votre génie, ne pourriez-vous pas nous dire une chose que nous deux savons seuls ?

 

– Laquelle ? demanda Cagliostro en souriant.

 

– Eh bien ! c’est ce que ce brave Taverney vient faire à Versailles au lieu de vivre tranquillement dans sa belle terre de Maison-Rouge, que le roi a rachetée pour lui il y a trois ans ?

 

– Rien de plus simple, monsieur le maréchal, répondit Cagliostro. Voici dix ans, monsieur avait voulu donner sa fille, Mlle Andrée, au roi Louis XV ; mais monsieur n’a pas réussi.

 

– Oh ! oh ! grogna Taverney.

 

– Aujourd’hui, monsieur veut donner son fils, Philippe de Taverney, à la reine Marie-Antoinette. Demandez-lui si je mens.

 

– Par ma foi ! dit Taverney tout tremblant, cet homme est sorcier, ou le diable m’emporte !

 

– Oh ! oh ! fit le maréchal, ne parle pas si cavalièrement du diable, mon vieux Taverney.

 

– Effrayant ! effrayant ! murmura Taverney.

 

Et il se retourna pour implorer une dernière fois la discrétion de Cagliostro ; mais celui-ci avait disparu.

 

– Allons, Taverney, allons au salon, dit le maréchal ; on prendrait le café sans nous, ou nous prendrions le café froid, ce qui serait bien pis.

 

Et il courut au salon.

 

Mais le salon était désert ; pas un des convives n’avait eu le courage de revoir en face l’auteur des terribles prédictions.

 

Les bougies brûlaient sur les candélabres ; le café fumait dans l’aiguière ; le feu sifflait dans l’âtre.

 

Tout cela inutilement.

 

– Ma foi ! mon vieux camarade, il paraît que nous allons prendre notre café en tête à tête… Eh bien ! où diable es-tu donc passé ?

 

Et Richelieu regarda de tous côtés ; mais le petit vieillard s’était esquivé comme les autres.

 

– C’est égal, dit le maréchal en ricanant comme eût fait Voltaire, et en frottant l’une contre l’autre ses mains sèches et blanches toutes chargées de bagues, je serai le seul de tous mes convives qui mourrai dans mon lit. Eh ! eh ! dans mon lit ! Comte de Cagliostro, je ne suis pas un incrédule, moi. Dans mon lit, et le plus tard possible ? Holà ! mon valet de chambre, et mes gouttes ?

 

Le valet de chambre entra un flacon à la main, et le maréchal et lui passèrent dans la chambre à coucher.

 

FIN DU PROLOGUE

 

Chapitre I

Deux femmes inconnues

 

L’hiver de 1784, ce monstre qui dévora un sixième de la France, nous n’avons pu, quoiqu’il grondât aux portes, le voir chez M. le duc de Richelieu, enfermés que nous étions dans cette salle à manger si chaude et si parfumée.

 

Un peu de givre aux vitres, c’est le luxe de la nature ajouté au luxe des hommes. L’hiver a ses diamants, sa poudre et ses broderies d’argent pour le riche, enseveli sous sa fourrure, ou calfeutré dans son carrosse, ou emballé dans les ouates et les velours d’un appartement chauffé. Tout frimas est une pompe, toute intempérie un changement de décor, que le riche regarde exécuter à travers les vitres de ses fenêtres, par ce grand et éternel machiniste que l’on appelle Dieu.

 

En effet, qui a chaud peut admirer les arbres noirs, et trouver du charme aux sombres perspectives des plaines embaumées par l’hiver.

 

Celui qui sent monter à son cerveau les suaves parfums du dîner qui l’attend peut humer de temps en temps, à travers une fenêtre entrouverte, l’âpre parfum de la bise, et la glaciale vapeur des neiges qui régénèrent ses idées.

 

Celui, enfin, qui, après une journée sans souffrances, quand des millions de ses concitoyens ont souffert, s’étend sous un édredon, dans des draps bien fins, dans un lit bien chaud ; celui-là, comme cet égoïste dont parle Lucrèce, et que glorifie Voltaire, peut trouver que tout est bien dans le meilleur des mondes possibles.

 

Mais celui qui a froid ne voit rien de toutes ces splendeurs de la nature, aussi riche de son manteau blanc que de son manteau vert.

 

Celui qui a faim cherche la terre et fuit le ciel : le ciel sans soleil et par conséquent sans sourire pour le malheureux.

 

Or, à cette époque où nous sommes arrivés, c’est-à-dire vers la moitié du mois d’avril, trois cent mille malheureux, mourant de froid et de faim, gémissaient dans Paris seulement, dans Paris où, sous prétexte que nulle ville ne renferme plus de riches, rien n’était prévu pour empêcher les pauvres de périr par le froid et par la misère.

 

Depuis ces quatre mois, un ciel d’airain chassait les malheureux des villages dans les villes, comme d’habitude l’hiver chasse les loups des bois dans le village.

 

Plus de pain, plus de bois.

 

Plus de pain pour ceux qui supportaient le froid, plus de bois pour cuire le pain.

 

Toutes les provisions faites, Paris les avait dévorées en un mois ; le prévôt des marchands, imprévoyant et incapable, ne savait pas faire entrer dans Paris, confié à ses soins, deux cent mille cordes de bois disponibles dans un rayon de dix lieues autour de la capitale.

 

Il donnait pour excuse : quand il gelait, la gelée qui empêche les chevaux de marcher ; quand il dégelait, l’insuffisance des charrettes et des chevaux. Louis XVI toujours bon, toujours humain, toujours le premier frappé des besoins physiques du peuple, dont les besoins sociaux lui échappaient plus facilement, Louis XVI commença par affecter une somme de deux cent mille livres à la location de chariots et de chevaux, puis ensuite il mit les uns et les autres en réquisition forcée.

 

Cependant, la consommation continuait d’emporter les arrivages. Il fallait taxer les acheteurs. Nul n’eut le droit d’enlever d’abord du chantier général plus d’une voie de bois, puis plus d’une demi-voie. On vit alors la queue s’allonger à la porte des chantiers, comme, plus tard, on devait la voir s’allonger à la porte des boulangers.

 

Le roi dépensa tout l’argent de sa cassette en aumônes, il leva trois millions sur les recettes des octrois, et appliqua ces trois millions au soulagement des malheureux, déclarant que toute urgence devait céder et se taire devant l’urgence du froid et de la famine.

 

La reine, de son côté, donna cinq cents louis sur ses épargnes. On convertit en salles d’asile les couvents, les hôpitaux, les monuments publics, et chaque porte cochère s’ouvrit à l’ordre de ses maîtres, à l’exemple de celles des châteaux royaux, pour donner accès dans les cours des hôtels à des pauvres qui venaient s’accroupir autour d’un grand feu.

 

On espérait gagner ainsi les bons dégels !

 

Mais le ciel était inflexible ! Chaque soir un voile de cuivre rose s’étendait sur le firmament ; l’étoile brillait sèche et froide comme un falot de la mort, et la gelée nocturne condensait de nouveau, dans un lac de diamant, la neige pâle que le soleil de midi avait un instant liquéfiée.

 

Pendant le jour, des milliers d’ouvriers, la pioche et la pelle en main, échafaudaient la neige et la glace le long des maisons, en sorte qu’un double rempart épais et humide obstruait la moitié des rues, déjà trop étroites pour la plupart. Carrosses pesants aux roues glissantes, chevaux vacillants et abattus à chaque minute refoulaient sur ces murs glacés le passant exposé au triple danger des chutes, des chocs et des écroulements.

 

Bientôt, les amas de neige et de glaces devinrent tels que les boutiques en furent masquées, les passages bouchés, et qu’il fallut renoncer à enlever les glaces, les forces et les moyens de charroi ne suffisant plus.

 

Paris, impuissant, s’avoua vaincu et laissa faire l’hiver. Décembre, janvier, février et mars se passèrent ainsi ; quelquefois un dégel de deux ou trois jours changeait en un océan tout Paris, dépourvu d’égouts et de pentes.

 

Certaines rues, dans ces moments-là, ne pouvaient être traversées qu’à la nage. Des chevaux s’y perdirent et se noyèrent. Les carrosses ne s’y hasardèrent plus, même au pas ; ils se fussent changés en bateaux.

 

Paris, fidèle à son caractère, chansonna la mort par le froid, comme il avait chansonné la mort par la famine. On alla en procession aux Halles pour voir les poissardes débiter leur marchandise, et courir le chaland avec d’énormes bottes de cuir, des culottes dans leurs bottes et la jupe retroussée jusqu’à la ceinture, le tout en riant, gesticulant et s’éclaboussant les unes les autres dans le marécage qu’elles habitaient ; mais comme les dégels étaient éphémères, comme la glace succédait plus opaque et plus opiniâtre, comme les lacs de la veille devenaient un cristal glissant le lendemain, des traîneaux remplaçaient les carrosses et couraient, poussés par des patineurs ou traînés par des chevaux ferrés à pointes, sur les chaussées des rues, changées en miroirs unis. La Seine, gelée à une profondeur de plusieurs pieds, était devenue le rendez-vous des oisifs qui s’y exerçaient à la course, c’est-à-dire à la chute, aux glissades, au patinage, aux jeux de toute sorte enfin, et qui, échauffés par cette gymnastique, couraient au feu le plus voisin, dès que la fatigue les forçait au repos, pour empêcher la sueur de geler sur leurs membres.

 

On prévoyait le moment où les communications par eau étant interrompues, où les communications par terre étant devenues impossibles, on prévoyait le moment où les vivres n’arriveraient plus et où Paris, ce corps gigantesque, succomberait faute d’aliments, comme ces monstres cétacés qui, ayant dépeuplé leurs cantons, demeurent enfermés par les glaces polaires et meurent d’inanition faute d’avoir pu, par les fissures, s’échapper, comme les petits poissons leur proie, et gagner des zones plus tempérées, des eaux plus fécondes.

 

Le roi, dans cette extrémité, assembla son conseil. Il y décida qu’on exilerait de Paris, c’est-à-dire que l’on prierait de retourner dans leurs provinces les évêques, les abbés, les moines trop insoucieux de la résidence ; les gouverneurs, les intendants de province, qui avaient fait de Paris le siège de leur gouvernement ; enfin les magistrats, qui préféraient l’Opéra et le monde à leurs fauteuils fleurdelisés.

 

En effet, tous ces gens faisaient grosse dépense de bois dans leurs riches hôtels, tous ces gens consommaient beaucoup de vivres dans leurs immenses cuisines.

 

Il y avait encore tous les seigneurs de terres provinciales, que l’on inviterait à s’enfermer dans leurs châteaux. Mais M. Lenoir, lieutenant de police, fit observer au roi que tous ces gens n’étant pas des coupables, on ne pouvait les forcer à quitter Paris du jour au lendemain ; que par conséquent ils mettraient à se retirer une lenteur résultant à la fois du mauvais vouloir et de la difficulté des chemins, et qu’ainsi le dégel arriverait avant qu’on eût obtenu l’avantage de la mesure, tandis que tous les inconvénients s’en seraient produits.

 

Cependant, cette pitié du roi qui avait mis ses coffres à sec, cette miséricorde de la reine qui avait épuisé son épargne, avaient excité la reconnaissance ingénieuse du peuple, qui consacra par des monuments, éphémères comme le mal et comme le bienfait, la mémoire des charités que Louis XVI et la reine avaient versées sur les indigents. Comme, autrefois, les soldats érigeaient des trophées au général vainqueur, avec les armes de l’ennemi dont le général les avait délivrés, les Parisiens, sur le champ de bataille même où ils luttaient contre l’hiver, élevèrent donc au roi et à la reine des obélisques de neige et de glace. Chacun y concourut : le manœuvre donna ses bras, l’ouvrier son industrie, l’artiste son talent, et les obélisques s’élevèrent élégants, hardis et solides, à chaque coin des principales rues, et le pauvre homme de lettres que le bienfait du souverain avait été chercher dans sa mansarde apporta l’offrande d’une inscription rédigée plus encore par le cœur que par l’esprit.

 

À la fin de mars, le dégel était venu, mais inégal, incomplet, avec des reprises de gelée qui prolongeaient la misère, la douleur et la faim, dans la population parisienne, en même temps qu’elles conservaient debout et solides les monuments de neige.

 

Jamais la misère n’avait été aussi grande que dans cette dernière période ; c’est que les intermittences d’un soleil déjà tiède faisaient paraître plus dures encore les nuits de gelée et de bise : les grandes couches de glace avaient fondu et s’étaient écoulées dans la Seine débordant de toutes parts. Mais, aux premiers jours d’avril, une de ces recrudescences de froid dont nous avons parlé se manifesta ; les obélisques, le long desquels avait déjà coulé cette sueur qui présageait leur mort, les obélisques, à moitié fondus, se solidifièrent de nouveau, informes et amoindris ; une belle couche de neige couvrit les boulevards et les quais, et l’on vit les traîneaux reparaître avec leurs chevaux fringants. Cela faisait merveille sur les quais et sur les boulevards. Mais dans les rues, les carrosses et les cabriolets rapides devenaient la terreur des piétons, qui ne les entendaient pas venir, qui, souvent empêchés par les murailles de glace, ne pouvaient les éviter ; enfin qui, le plus souvent, tombaient sous les roues en essayant de fuir.

 

En peu de jours, Paris se couvrit de blessés et de mourants. Ici, une jambe brisée par une chute faite sur le verglas ; là, une poitrine enfoncée par le brancard d’un cabriolet qui, emporté dans la rapidité de sa course, n’avait pu s’arrêter sur la glace. Alors, la police commença de s’occuper à préserver des roues ceux qui avaient échappé au froid, à la faim et aux inondations. On fit donc payer des amendes aux riches qui écrasaient les pauvres. C’est qu’en ce temps-là, règne des aristocraties, il y avait aristocratie même dans la manière de conduire les chevaux : un prince du sang se menait à toute bride et sans crier gare ; un duc et pair, un gentilhomme et une fille d’Opéra, au grand trot ; un président et un financier, au trot ; le petit-maître, dans son cabriolet, se conduisait lui-même comme à la chasse, et le jockey, debout derrière, criait « Gare ! » quand le maître avait accroché ou renversé un malheureux.

 

Et puis, comme dit Mercier, se ramassait qui pouvait ; mais, en somme, pourvu que le Parisien vît de beaux traîneaux au col de cygne courir sur le boulevard, pourvu qu’il admirât dans leurs pelisses de martre ou d’hermine les belles dames de la cour, entraînées comme des météores sur les sillons reluisants de la glace, pourvu que les grelots dorés, les filets de pourpre et les panaches des chevaux amusassent les enfants échelonnés sur le passage de toutes ces belles choses, le bourgeois de Paris oubliait l’incurie des gens de police et les brutalités des cochers, tandis que le pauvre, de son côté, du moins pour un instant, oubliait sa misère, habitué qu’il était encore en ce temps-là à être patronné par les gens riches ou par ceux qui affectaient de l’être.

 

Or, c’est dans les circonstances que nous venons de rapporter, huit jours après ce dîner donné à Versailles par M. de Richelieu, que l’on vit, par un beau mais froid soleil, entrer à Paris quatre traîneaux élégants, glissant sur la neige durcie qui couvrait le Cours-la-Reine et l’extrémité des boulevards, à partir des Champs-Élysées. Hors Paris, la glace peut garder longtemps sa blancheur virginale, les pieds du passant sont rares. À Paris, au contraire, cent mille pas à l’heure déflorent vite, en le noircissant, le manteau splendide de l’hiver.

 

Les traîneaux, qui avaient glissé à sec sur la route, s’arrêtèrent d’abord au boulevard, c’est-à-dire dès que la boue succéda aux neiges. En effet, le soleil de la journée avait amolli l’atmosphère, et le dégel momentané commençait ; nous disons momentané, car la pureté de l’air promettait pour la nuit cette bise glaciale qui brûle en avril les premières feuilles et les premières fleurs.

 

Dans le traîneau qui marchait en tête se trouvaient deux hommes vêtus d’une houppelande brune en drap, avec un collet double ; la seule différence que l’on remarquât entre les deux habits, c’est que l’un avait des boutons et des brandebourgs d’or, et l’autre des brandebourgs de soie et des boutons pareils aux brandebourgs.

 

Ces deux hommes, traînés par un cheval noir dont les naseaux soufflaient une épaisse fumée, précédaient un second traîneau, sur lequel ils jetaient de temps en temps les yeux, comme pour le surveiller.

 

Dans ce second traîneau se trouvaient deux femmes si bien enveloppées de fourrures que nul n’eût pu voir leurs visages. On pourrait même ajouter qu’il eût été difficile de dire à quel sexe appartenaient ces deux personnages, si on ne les eût reconnus femmes à la hauteur de leur coiffure, au sommet de laquelle un petit chapeau secouait ses plumes.

 

De l’édifice colossal de cette coiffure enchevêtrée de nattes, de rubans et de menus joyaux, un nuage de poudre blanche s’échappait, comme l’hiver s’échappe un nuage de givre des branches que la bise secoue.

 

Ces deux dames, assises l’une à côté de l’autre, et tellement rapprochées que leur siège se confondait, s’entretenaient sans faire attention aux nombreux spectateurs qui les regardaient passer sur le boulevard.

 

Nous avons oublié de dire qu’après un instant d’hésitation elles avaient repris leur course.

 

L’une d’elles, la plus grande et la plus majestueuse, appuyait sur ses lèvres un mouchoir de fine batiste brodée, tenait sa tête droite et ferme, malgré la bise que fendait le traîneau dans sa course rapide. Cinq heures venaient de sonner à l’église Sainte-Croix-d’Antin, et la nuit commençait à descendre sur Paris, et avec la nuit le froid.

 

En ce moment, les équipages étaient parvenus à la Porte Saint-Denis à peu près.

 

La dame du traîneau, la même qui tenait un mouchoir sur sa bouche, fit un signe aux deux hommes de l’avant-garde qui distancèrent le traîneau des deux dames, en pressant le pas du cheval noir. Puis la même dame se retourna vers l’arrière-garde, composée de deux autres traîneaux conduits chacun par un cocher sans livrée, et les deux cochers, obéissant de leur côté au signe qu’ils venaient de comprendre, disparurent par la rue Saint-Denis, dans la profondeur de laquelle ils s’engouffrèrent.

 

De son côté, comme nous l’avons dit, le traîneau des deux hommes gagna sur celui des deux femmes, et finit par disparaître dans les premières brumes du soir, qui s’épaississaient autour de la colossale construction de la Bastille.

 

Le second traîneau, arrivé au boulevard de Ménilmontant, s’arrêta ; de ce côté, les promeneurs étaient rares, la nuit les avait dispersés ; d’ailleurs, en ce quartier lointain, peu de bourgeois se hasardaient sans falot et sans escorte, depuis que l’hiver avait aiguisé les dents de trois ou quatre mille mendiants suspects, changés tout doucement en voleurs.

 

La dame que nous avons déjà désignée à nos lecteurs comme donnant des ordres toucha du doigt l’épaule du cocher qui conduisait le traîneau.

 

Le traîneau s’arrêta.

 

– Weber, dit-elle, combien vous faut-il de temps pour amener le cabriolet où vous savez ?

 

– Matame brend le gapriolet ? demanda le cocher, avec un accent allemand des mieux prononcés.

 

– Oui, je reviendrai par les rues pour voir les feux. Or, les rues sont encore plus boueuses que les boulevards, et on roulerait mal en traîneau. Et puis, j’ai gagné un peu de froid. Vous aussi, n’est-ce pas, petite ? dit la dame s’adressant à sa compagne.

 

– Oui, madame, répondit celle-ci.

 

– Ainsi, vous entendez, Weber ? où vous savez, avec le cabriolet.

 

– Pien, matame.

 

– Combien de temps vous faut-il ?

 

– Une temi-heure.

 

– C’est bien ; voyez l’heure, petite.

 

La plus jeune des deux dames fouilla dans sa pelisse et regarda l’heure à sa montre avec assez de difficulté, car, nous l’avons dit, la nuit s’épaississait.

 

– Six heures moins un quart, dit-elle.

 

– Donc, à sept heures moins un quart, Weber.

 

Et, en disant ces mots, la dame sauta légèrement hors du traîneau, donna la main à son amie, et commença de s’éloigner, tandis que le cocher, avec des gestes d’un respectueux désespoir, murmura assez haut pour être entendu de sa maîtresse :

 

– Imbrutence ! ah ! mein Gott ! quelle imbrutence !

 

Les deux jeunes femmes se mirent à rire, s’enfermèrent dans leurs pelisses, dont les collets montaient jusqu’à la hauteur des oreilles, et traversèrent la contre-allée du boulevard en s’amusant à faire craquer la neige sous leurs petits pieds, chaussés de fines mules fourrées.

 

– Vous qui avez de bons yeux, Andrée, fit la dame qui paraissait la plus âgée, et qui, cependant, ne devait pas avoir plus de trente à trente-deux ans, essayez donc de lire à cet angle le nom de la rue.

 

– Rue du Pont-aux-Choux, madame, dit la jeune femme en riant.

 

– Quelle rue est-ce là, rue du Pont-aux-Choux ? Ah ! mon Dieu ! mais nous sommes perdues ! rue du Pont-aux-Choux ! on m’avait dit la deuxième rue à droite. Mais sentez-vous, Andrée, comme il flaire bon le pain chaud ?

 

– Ce n’est pas étonnant, répondit sa compagne, nous sommes à la porte d’un boulanger.

 

– Eh bien ! demandons-lui où est la rue Saint-Claude.

 

Et celle qui venait de parler fit un mouvement vers la porte.

 

– Oh ! n’entrez pas, madame ! fit vivement l’autre femme ; laissez-moi.

 

– La rue Saint-Claude, mes mignonnes dames, dit une voix enjouée, vous voulez savoir où est la rue Saint-Claude ?

 

Les deux femmes se retournèrent en même temps, et d’un seul mouvement, dans la direction de la voix, et elles virent, debout et appuyé à la porte du boulanger, un geindre1 affublé de sa jaquette, et les jambes et la poitrine découvertes, malgré le froid glacial qu’il faisait.

 

– Oh ! un homme nu ! s’écria la plus jeune des deux femmes. Sommes nous donc en Océanie ?

 

Et elle fit un pas en arrière et se cacha derrière sa compagne.

 

– Vous cherchez la rue Saint-Claude ? poursuivit le mitron qui ne comprenait rien au mouvement qu’avait fait la plus jeune des deux dames, et qui, habitué à son costume, était loin de lui attribuer la force centrifuge dont nous venons de voir le résultat.

 

– Oui, mon ami, la rue Saint-Claude, répondit l’aînée des deux femmes, en comprimant elle-même une forte envie de rire.

 

– Oh ! ce n’est pas difficile à trouver, et, d’ailleurs, je vais vous y conduire, reprit le joyeux garçon enfariné, qui, joignant le fait à la parole, se mit à déployer le compas de ses immenses jambes maigres, au bout desquelles s’emmanchaient deux savates larges comme des bateaux.

 

– Non pas ! non pas ! dit l’aînée des deux femmes, qui ne se souciait sans doute pas d’être rencontrée avec un pareil guide ; indiquez-nous la rue, sans vous déranger, et nous tâcherons de suivre votre indication.

 

– Première rue à droite, madame, répondit le guide en se retirant avec discrétion.

 

– Merci, dirent ensemble les deux femmes.

 

Et elles se mirent à courir dans la direction indiquée, en étouffant leurs rires sous leurs manchons.

 

Chapitre II

Un intérieur

 

Ou nous avons trop compté sur la mémoire de notre lecteur, ou nous pouvons espérer qu’il connaît déjà cette rue Saint-Claude, qui touche par l’est au boulevard et par l’ouest à la rue Saint-Louis ; en effet, il a vu plus d’un des personnages qui ont joué ou qui joueront un rôle dans cette histoire la parcourir dans un autre temps, c’est-à-dire lorsque le grand physicien Joseph Balsamo y habitait avec sa sibylle Lorenza et son maître Althotas.

 

En 1784 comme en 1770, époque à laquelle nous y avons conduit pour la première fois nos lecteurs, la rue Saint-Claude était une honnête rue, peu claire, c’est vrai, peu nette, c’est encore vrai ; enfin peu fréquentée, peu bâtie et peu connue. Mais elle avait son nom de saint et sa qualité de rue du Marais, et comme telle elle abritait, dans les trois ou quatre maisons qui composaient son effectif, plusieurs pauvres rentiers, plusieurs pauvres marchands et plusieurs pauvres pauvres, oubliés sur les états de la paroisse.

 

Outre ces trois ou quatre maisons, il y avait bien encore, au coin du boulevard, un hôtel de grande mine, dont la rue Saint-Claude eût pu se glorifier comme d’un bâtiment aristocratique ; mais ce bâtiment, dont les hautes fenêtres eussent, par-dessus le mur de la cour, éclairé toute la rue dans un jour de fête avec le simple reflet de ses candélabres et de ses lustres ; ce bâtiment, disions-nous, était la plus noire, la plus muette et la plus close de toutes les maisons du quartier.

 

La porte ne s’ouvrait jamais ; les fenêtres, matelassées de coussins de cuir, avaient sur chaque feuille des jalousies, sur chaque plinthe des volets, une couche de poussière que les physiologistes ou les géologues eussent accusée de remonter à dix ans.

 

Quelquefois un passant désœuvré, un curieux ou un voisin, s’approchait de la porte cochère, et au travers de la vaste serrure examinait l’intérieur de l’hôtel.

 

Alors, il ne voyait que touffes d’herbe entre les pavés, moisissures et mousse sur les dalles. Parfois un énorme rat, suzerain de ce domaine abandonné, traversait tranquillement la cour et s’allait plonger dans les caves, modestie bien superflue, quand il avait à sa pleine et entière disposition des salons et des cabinets si commodes, où les chats ne pouvaient le venir troubler.

 

Si c’était un passant ou un curieux, après avoir constaté vis-à-vis de lui-même la solitude de cet hôtel, il continuait son chemin ; mais si c’était un voisin, comme l’intérêt qui s’attachait à l’hôtel était plus grand, il restait presque toujours assez longtemps en observation pour qu’un autre voisin vînt prendre place auprès de lui, attiré par une curiosité pareille à la sienne ; et alors presque toujours s’établissait une conversation dont nous sommes à peu près certain de rappeler le fond, sinon les détails.

 

– Voisin, disait celui qui ne regardait pas à celui qui regardait, que voyez-vous donc dans la maison de M. le comte de Balsamo ?

 

– Voisin, répondait celui qui regardait à celui qui ne regardait pas, je vois le rat.

 

– Ah ! voulez-vous permettre ?

 

Et le second curieux s’installait à son tour au trou de la serrure.

 

– Le voyez-vous ? disait le voisin dépossédé au voisin en possession.

 

– Oui, répondait celui-ci, je le vois. Ah ! monsieur, il a engraissé.

 

– Vous croyez ?

 

– Oui, j’en suis sûr.

 

– Je crois bien, rien ne le gêne.

 

– Et certainement, quoiqu’on en dise, il doit rester de bons morceaux dans la maison.

 

– De bons morceaux, dites-vous ?

 

– Dame ! M. de Balsamo a disparu trop tôt pour n’avoir pas oublié quelque chose.

 

– Eh ! voisin, quand une maison est à moitié brûlée, que voulez-vous qu’on y oublie ?

 

– Au fait, voisin, vous pourriez bien avoir raison.

 

Et, après avoir de nouveau regardé le rat, on se séparait effrayé d’en avoir tant dit sur une matière si mystérieuse et si délicate. En effet, depuis l’incendie de cette maison, ou plutôt d’une partie de la maison, Balsamo avait disparu, nulle réparation ne s’était faite, l’hôtel avait été abandonné.

 

Laissons-le surgir tout sombre et tout humide dans la nuit avec ses terrasses couvertes de neige et son toit échancré par les flammes, ce vieil hôtel près duquel nous n’avons pas voulu passer sans nous arrêter devant lui comme devant une vieille connaissance ; puis, traversant la rue pour passer de gauche à droite, regardons, attenante à un petit jardin fermé par un grand mur, une maison étroite et haute, qui s’élève pareille à une longue tour blanche sur le fond gris-bleu du ciel.

 

Au faîte de cette maison, une cheminée se dresse comme un paratonnerre, et juste au zénith de cette cheminée, une brillante étoile tourbillonne et scintille.

 

Le dernier étage de la maison se perdrait inaperçu dans l’espace, sans un rayon de lumière qui rougit deux fenêtres sur trois qui composent la façade.

 

Les autres étages sont mornes et sombres. Les locataires dorment-ils déjà ? Économisent-ils, dans leurs couvertures, et la chandelle si chère, et le bois si rare cette année ? Toujours est-il que les quatre étages ne donnent pas signe d’existence, tandis que le cinquième non seulement vit, mais encore rayonne avec une certaine affectation.

 

Frappons à la porte ; montons l’escalier sombre, il finit à ce cinquième étage où nous avons affaire. Une simple échelle posée contre le mur conduit à l’étage supérieur.

 

Un pied-de-biche pend à la porte ; un paillasson de natte et une patère de bois meublent l’escalier.

 

La première porte ouverte, nous entrerons dans une chambre obscure et nue ; c’est celle dont la fenêtre n’est pas éclairée. Cette pièce sert d’antichambre et donne dans une seconde dont l’ameublement et les détails méritent toute notre attention.

 

Du carreau au lieu de parquet, des portes grossièrement peintes, trois fauteuils de bois blanc garnis de velours jaune, un pauvre sofa dont les coussins ondulent sous les plis d’un amaigrissement produit par l’âge.

 

Les plis et la flaccidité2 sont les rides et l’atonie d’un vieux fauteuil : jeune, il rebondissait et chatoyait ; hors d’âge, il suit son hôte au lieu de le repousser ; et quand il a été vaincu, c’est-à-dire lorsqu’on s’est assis dedans, il crie.

 

Deux portraits pendus au mur attirent d’abord les regards. Une chandelle et une lampe, placées l’une sur un guéridon à trois pieds, l’autre sur la cheminée, combinent leurs feux de manière à faire de ces deux portraits deux foyers de lumière.

 

Toquet sur la tête, figure longue et pâle, œil mat, barbe pointue, fraise au col, le premier de ces portraits se recommande par sa notoriété ; c’est le visage héroïquement ressemblant de Henri III, roi de France et de Pologne.

 

Au-dessus se lit une inscription tracée en lettres noires sur un cadre mal doré :

 

HENRI DE VALOIS

 

L’autre portrait, doré plus récemment, aussi frais de peinture que l’autre est suranné, représente une jeune femme à l’œil noir, au nez fin et droit, aux pommettes saillantes, à la bouche circonspecte. Elle est coiffée, ou plutôt écrasée d’un édifice de cheveux et de soieries, près duquel le toquet de Henri III prend les proportions d’une taupinière près d’une pyramide.

 

Sous ce portrait se lit également en lettres noires :

 

JEANNE DE VALOIS

 

Et si l’on veut, après avoir inspecté l’âtre éteint, les pauvres rideaux de siamoise du lit recouvert de damas vert jauni, si l’on veut savoir quel rapport ont ces portraits avec les habitants de ce cinquième étage, il n’est besoin que de se tourner vers une petite table de chêne sur laquelle, accoudée du bras gauche, une femme simplement vêtue révise plusieurs lettres cachetées et en contrôle les adresses.

 

Cette jeune femme est l’original du portrait.

 

À trois pas d’elle, dans une attitude semi-curieuse, semi-respectueuse, une petite vieille suivante, de soixante ans, vêtue comme une duègne de Greuze, attend et regarde.

 

« Jeanne de Valois », disait l’inscription.

 

Mais alors, si cette dame était une Valois, comment Henri III, le roi sybarite, le voluptueux fraisé, supportait-il, même en peinture, le spectacle d’une misère pareille, lorsqu’il s’agissait, non seulement d’une personne de sa race, mais encore de son nom ?

 

Au reste, la dame du cinquième ne démentait point, personnellement, l’origine qu’elle se donnait. Elle avait des mains blanches et délicates qu’elle réchauffait, de temps en temps, sous ses bras croisés. Elle avait un pied petit, fin, allongé, chaussé d’une pantoufle de velours encore coquette, et qu’elle essayait de réchauffer aussi en battant le carreau luisant et froid comme cette glace qui couvrait Paris.

 

Puis comme la bise sifflait sous les portes et par les fentes des fenêtres, la suivante secouait tristement les épaules et regardait le foyer sans feu.

 

Quant à la dame maîtresse du logis, elle comptait toujours les lettres et lisait les adresses.

 

Puis, après chaque lecture d’adresse, elle faisait un petit calcul.

 

– Mme de Misery, murmura-t-elle, première dame d’atours de Sa Majesté. Il ne faut compter de ce côté que six louis, car on m’a déjà donné.

 

Et elle poussa un soupir.

 

– Mme Patrix, femme de chambre de Sa Majesté, deux louis. M. d’Ormesson, une audience. M. de Calonne, un conseil. M. de Rohan, une visite. Et nous tâcherons qu’il nous la rende, fit la jeune femme.

 

« Nous avons donc, continua-t-elle du même ton de psalmodie, huit louis assurés d’ici à huit jours.

 

Et elle leva la tête.

 

– Dame Clotilde, dit-elle, mouchez donc cette chandelle !

 

La vieille obéit et se remit en place, sérieuse et attentive.

 

Cette espèce d’inquisition dont elle était l’objet parut fatiguer la jeune femme.

 

– Cherchez donc, ma chère, dit-elle, s’il ne reste pas ici quelque bout de bougie, et donnez-le-moi. Il m’est odieux de brûler de la chandelle.

 

– Il n’y en a pas, répondit la vieille.

 

– Voyez toujours.

 

– Où cela ?

 

– Mais dans l’antichambre.

 

– Il fait bien froid par là.

 

– Eh ! tenez, justement on sonne, dit la jeune femme.

 

– Madame se trompe, dit la vieille, opiniâtre.

 

– Je l’avais cru, dame Clotilde.

 

Et, voyant que la vieille résistait, elle céda, grondant doucement, comme font les personnes qui, par une cause quelconque, ont laissé prendre sur elles par des inférieurs des droits qui ne devraient pas leur appartenir.

 

Puis elle se remit à son calcul.

 

– Huit louis, sur lesquels j’en dois trois dans le quartier.

 

Elle prit la plume et écrivit :

 

– Trois louis… Cinq promis à M. de La Motte pour lui faire supporter le séjour de Bar-sur-Aube. Pauvre diable ! notre mariage ne l’a pas enrichi ; mais patience !

 

Et elle sourit encore, mais en se regardant cette fois dans un miroir placé entre les deux portraits.

 

– Maintenant, continua-t-elle, courses de Versailles à Paris et de Paris à Versailles. Courses, un louis.

 

Et elle écrivit ce nouveau chiffre à la colonne des dépenses.

 

– La vie maintenant pour huit jours, un louis.

 

Elle écrivit encore.

 

– Toilettes, fiacres, gratifications aux suisses des maisons où je sollicite : quatre louis. Est-ce bien tout ? Additionnons.

 

Mais, au milieu de son addition, elle s’interrompit.

 

– On sonne, vous dis-je.

 

– Non, madame, répondit la vieille, engourdie à sa place. Ce n’est pas ici ; c’est dessous, au quatrième.

 

– Quatre, six, onze, quatorze louis : six de moins qu’il n’en faut, et toute une garde-robe à renouveler, et cette vieille brute à payer pour la congédier.

 

Puis, tout à coup :

 

– Mais je vous dis qu’on sonne, malheureuse ! s’écria-t-elle en colère.

 

Et cette fois, il faut l’avouer, l’oreille la plus indocile n’eût pu se refuser à comprendre l’appel extérieur ; la sonnette, agitée avec vigueur, frémit dans son angle et vibra si longtemps que le battant frappa les parois d’une douzaine de chocs.

 

À ce bruit, et tandis que la vieille, réveillée enfin, courait à l’antichambre, sa maîtresse, agile comme un écureuil, enlevait les lettres et les papiers épars sur la table, jetait le tout dans un tiroir, et, après un rapide coup d’œil lancé sur la chambre pour s’assurer que tout y était en ordre, prenait place sur le sofa dans l’attitude humble et triste d’une personne souffrante, mais résignée.

 

Seulement, hâtons-nous de le dire, les membres seuls se reposaient. L’œil, actif, inquiet, vigilant, interrogeait le miroir, qui reflétait la porte d’entrée, tandis que l’oreille aux aguets se préparait à saisir le moindre son.

 

La duègne ouvrit la porte, et l’on entendit murmurer quelques mots dans l’antichambre.

 

Alors une voix fraîche et suave, et cependant empreinte de fermeté, prononça ces paroles :

 

– Est-ce ici que demeure Mme la comtesse de La Motte ?

 

– Mme la comtesse de La Motte Valois ? répéta en nasillant Clotilde.

 

– C’est cela même, ma bonne dame. Mme de La Motte est-elle chez elle ?

 

– Oui, madame, et trop souffrante pour sortir.

 

Pendant ce colloque, dont elle n’avait pas perdu une syllabe, la prétendue malade, ayant regardé dans le miroir, vit qu’une femme questionnait Clotilde, et que cette femme, selon toutes les apparences, appartenait à une classe élevée de la société.

 

Elle quitta aussitôt le sofa et gagna le fauteuil, afin de laisser le meuble d’honneur à l’étrangère.

 

Pendant qu’elle accomplissait ce mouvement, elle ne put remarquer que la visiteuse s’était retournée sur le palier et avait dit à une autre personne restée dans l’ombre :

 

– Vous pouvez entrer, madame, c’est ici.

 

La porte se referma, et les deux femmes que nous avons vues demander le chemin de la rue Saint-Claude venaient de pénétrer chez la comtesse de La Motte Valois.

 

– Qui faut-il que j’annonce à Mme la comtesse ? demanda Clotilde en promenant curieusement, quoique avec respect, la chandelle devant le visage des deux femmes.

 

– Annoncez une dame des Bonnes-Œuvres, dit la plus âgée.

 

– De Paris ?

 

– Non ; de Versailles.

 

Clotilde entra chez sa maîtresse, et les étrangères, la suivant, se trouvèrent dans la chambre éclairée au moment où Jeanne de Valois se soulevait péniblement de dessus son fauteuil pour saluer très civilement ses deux hôtesses.

 

Clotilde avança les deux autres fauteuils, afin que les visiteuses eussent le choix, et se retira dans l’antichambre avec une sage lenteur, qui laissait deviner qu’elle suivrait derrière la porte la conversation qui allait avoir lieu.

 

Chapitre III

Jeanne de La Motte de Valois

 

Le premier soin de Jeanne de La Motte, lorsqu’elle put décemment lever les yeux, fut de voir à quels visages elle avait affaire.

 

La plus âgée des deux femmes pouvait, comme nous l’avons dit, avoir de trente à trente-deux ans ; elle était d’une beauté remarquable, quoiqu’un air de hauteur répandu sur tout son visage dût naturellement ôter à sa physionomie une partie du charme qu’elle pouvait avoir. Du moins Jeanne en jugea ainsi par le peu qu’elle aperçut de la physionomie de la visiteuse.

 

En effet, préférant un des fauteuils au sofa, elle s’était rangée loin du jet de lumière qui s’élançait de la lampe, se reculant dans un coin de la chambre, et allongeant au-devant de son front la calèche de taffetas ouatée de son mantelet, laquelle, par cette disposition, projetait une ombre sur son visage.

 

Mais le port de la tête était si fier, l’œil si vif et si naturellement dilaté, que, tout détail fût-il effacé, la visiteuse, par son ensemble, devait être reconnue pour être de belle race, et surtout de noble race.

 

Sa compagne, moins timide, en apparence du moins, quoique plus jeune de quatre ou cinq ans, ne dissimulait point sa réelle beauté.

 

Un visage admirable de teint et de contour, une coiffure qui découvrait les tempes et faisait valoir l’ovale parfait du masque ; deux grands yeux bleus calmes jusqu’à la sérénité, clairvoyants jusqu’à la profondeur ; une bouche d’un dessin suave à qui la nature avait donné la franchise, et à qui l’éducation et l’étiquette avaient donné la discrétion ; un nez qui, pour la forme, n’eût rien à envier à celui de la Vénus de Médicis, voilà ce que saisit le rapide coup d’œil de Jeanne. Puis, en s’égarant encore à d’autres détails, la comtesse put remarquer dans la plus jeune des deux femmes une taille plus fine et plus flexible que celle de sa compagne, une poitrine plus large et d’un galbe plus riche, enfin une main aussi potelée que celle de l’autre dame était à la fois nerveuse et fine.

 

Jeanne de Valois fit toutes ces remarques en quelques secondes, c’est-à-dire en moins de temps que nous n’en avons mis pour les consigner ici.

 

Puis, ces remarques faites, elle demanda doucement à quelle heureuse circonstance elle devait la visite de ces dames.

 

Les deux femmes se regardaient, et sur un signe de l’aînée :

 

– Madame, dit la plus jeune, car vous êtes mariée, je crois ?

 

– J’ai l’honneur d’être la femme de M. le comte de La Motte, madame, un excellent gentilhomme.

 

– Eh bien, nous, madame la comtesse, nous sommes les dames supérieures d’une fondation de Bonnes-Œuvres. On nous a dit, touchant votre condition, des choses qui nous ont intéressées, et nous avons en conséquence voulu avoir quelques détails précis sur vous et sur ce qui vous concerne.

 

Jeanne attendit un instant avant de répondre.

 

– Mesdames, dit-elle en remarquant la réserve de la seconde visiteuse, vous voyez là le portrait de Henri III, c’est-à-dire du frère de mon aïeul, car je suis bien véritablement du sang des Valois, comme on vous l’a dit sans doute.

 

Et elle attendit une nouvelle question en regardant ses hôtesses avec une sorte d’humilité orgueilleuse.

 

– Madame, interrompit alors la voix grave et douce de l’aînée des deux dames, est-il vrai, comme on le dit, que Mme votre mère ait été concierge d’une maison nommée Fontette, sise auprès de Bar-sur-Seine ?

 

Jeanne rougit à ce souvenir, mais aussitôt :

 

– C’est la vérité, madame, répliqua-t-elle sans se troubler, ma mère était la concierge d’une maison nommée Fontette.

 

– Ah ! fit l’interlocutrice.

 

– Et, comme Marie Jossel, ma mère, était d’une rare beauté, poursuivit Jeanne, mon père devint amoureux d’elle et l’épousa. C’est par mon père que je suis de race noble. Madame, mon père était un Saint-Rémy de Valois, descendant direct des Valois qui ont régné.

 

– Mais comment êtes-vous descendue à ce degré de misère, madame ? demanda la même dame qui avait déjà questionné.

 

– Hélas ! c’est facile à comprendre.

 

– J’écoute.

 

– Vous n’ignorez pas qu’après l’avènement de Henri IV, qui fit passer la couronne de la maison des Valois dans celle des Bourbons, la famille déchue avait encore quelques rejetons, obscurs sans doute, mais incontestablement sortis de la souche commune aux quatre frères, qui tous quatre périrent si fatalement.

 

Les deux dames firent un signe qui pouvait passer pour un assentiment.

 

– Or, continua Jeanne, les rejetons des Valois, craignant de faire ombrage, malgré leur obscurité, à la nouvelle famille royale, changèrent leur nom de Valois en celui de Rémy, emprunté d’une terre, et on les retrouve, à partir de Louis XIII, sous ce nom, dans la généalogie jusqu’à l’avant-dernier Valois, mon aïeul, qui, voyant la monarchie affermie et l’ancienne branche oubliée, ne crut pas devoir se priver plus longtemps d’un nom illustre, son seul apanage. Il reprit donc le nom de Valois, et le traîna dans l’ombre et la pauvreté, au fond de sa province, sans que nul, à la cour de France, songeât que, hors du rayonnement du trône, végétait un descendant des anciens rois de France, sinon les plus glorieux de la monarchie, du moins les plus infortunés.

 

Jeanne s’interrompit à ces mots.

 

Elle avait parlé simplement et avec une modération qui avait été remarquée.

 

– Vous avez sans doute vos preuves en bon ordre, madame, dit l’aînée des deux visiteuses avec douceur, et en fixant un regard profond sur celle qui se disait la descendante des Valois.

 

– Oh ! madame, répondit celle-ci avec un sourire amer, les preuves ne manquent pas. Mon père les avait fait faire, et en mourant me les a laissées toutes, à défaut d’autre héritage ; mais à quoi bon les preuves d’une inutile vérité ou d’une vérité que nul ne veut reconnaître ?

 

– Votre père est mort ? demanda la plus jeune des deux dames.

 

– Hélas ! oui.

 

– En province ?

 

– Non, madame.

 

– À Paris alors ?

 

– Oui.

 

– Dans cet appartement ?

 

– Non, madame ; mon père, baron de Valois, petit-neveu du roi Henri III, est mort de misère et de faim.

 

– Impossible ! s’écrièrent à la fois les deux dames.

 

– Et non pas ici, continua Jeanne, non pas dans ce pauvre réduit, non pas sur son lit, ce lit fût-il un grabat ! Non, mon père est mort côte à côte des plus misérables et des plus souffrants. Mon père est mort à l’Hôtel-Dieu de Paris.

 

Les deux femmes poussèrent un cri de surprise qui ressemblait à un cri d’effroi.

 

Jeanne, satisfaite de l’effet qu’elle avait produit par l’art avec lequel elle avait conduit la période et amené son dénouement, Jeanne resta immobile, l’œil baissé, la main inerte.

 

L’aînée des deux dames l’examinait à la fois avec attention et intelligence, et ne voyant dans cette douleur, si simple et si naturelle à la fois, rien de ce qui caractérise le charlatanisme ou la vulgarité, elle reprit la parole :

 

– D’après ce que vous me dites, madame, vous avez éprouvé de bien grands malheurs, et la mort de M. votre père, surtout…

 

– Oh ! si je vous racontais ma vie, madame, vous verriez que la mort de mon père ne compte pas au nombre des plus grands.

 

– Comment, madame, vous regardez comme un moindre malheur la perte d’un père ? dit la dame en fronçant le sourcil avec sévérité.

 

– Oui, madame ; et en disant cela, je parle en fille pieuse. Car mon père, en mourant, s’est trouvé délivré de tous les maux qui l’assiégeaient sur cette terre et qui continuent d’assiéger sa malheureuse famille. J’éprouve donc, au milieu de la douleur que me cause sa perte, une certaine joie à songer que mon père est mort, et que le descendant des rois n’en est plus réduit à mendier son pain !

 

– Mendier son pain !

 

– Oh ! je le dis sans honte, car, dans nos malheurs, il n’y a ni la faute de mon père, ni la mienne.

 

– Mais Mme votre mère ?

 

– Eh bien ! avec la même franchise que je vous disais tout à l’heure que je remerciais Dieu d’avoir appelé à lui mon père, je me plains à Dieu d’avoir laissé vivre ma mère.

 

Les deux femmes se regardaient, frissonnant presque à ces étranges paroles.

 

– Serait-ce une indiscrétion, madame, que de vous demander un récit plus détaillé de vos malheurs ? fit l’aînée.

 

– L’indiscrétion, madame, viendrait de moi, qui fatiguerais vos oreilles du récit de douleurs qui ne peuvent que vous être indifférentes.

 

– J’écoute, madame, répondit majestueusement l’aînée des deux dames, à qui sa compagne adressa à l’instant même un coup d’œil en forme d’avertissement pour l’inviter à s’observer.

 

En effet, Mme de La Motte avait été frappée elle-même de l’accent impérieux de cette voix, et elle regardait la dame avec étonnement.

 

– J’écoute donc, reprit celle-ci d’une voix moins accentuée, si vous voulez bien me faire la grâce de parler.

 

Et, cédant à un mouvement de malaise inspiré par le froid sans doute, celle qui venait de parler avec un frissonnement d’épaules agita son pied qui se glaçait au contact du carreau humide.

 

La plus jeune alors lui poussa une sorte de tapis de pied qui se trouvait sous son fauteuil à elle, attention que blâma à son tour un regard de sa compagne.

 

– Gardez ce tapis pour vous, ma sœur, vous êtes plus délicate que moi.

 

– Pardon, madame, dit la comtesse de La Motte, je suis au plus douloureux regret de sentir le froid qui vous gagne ; mais le bois vient d’enchérir de six livres encore, ce qui le porte à soixante-dix livres la voie, et ma provision a fini il y a huit jours.

 

– Vous disiez, madame, reprit l’aînée des deux visiteuses, que vous étiez malheureuse d’avoir une mère.

 

– Oui, je conçois, un pareil blasphème demande à être expliqué, n’est-ce pas, madame ? dit Jeanne. Voici donc l’explication, puisque vous m’avez dit que vous la désiriez.

 

L’interlocutrice de la comtesse fit un signe affirmatif de tête.

 

– J’ai déjà eu l’honneur de vous dire, madame, que mon père avait fait une mésalliance.

 

– Oui, en épousant sa concierge.

 

– Eh bien ! Marie Jossel, ma mère, au lieu d’être à jamais fière et reconnaissante de l’honneur qu’on lui faisait, commença par ruiner mon père, ce qui n’était pas difficile au reste, en satisfaisant, aux dépens du peu que possédait son mari, l’avidité de ses exigences. Puis l’ayant réduit à vendre jusqu’à son dernier morceau de terre, elle lui persuada qu’il devait aller à Paris pour revendiquer les droits qu’il tenait de son nom. Mon père fut facile à séduire, peut-être espérait-il dans la justice du roi. Il vint donc, ayant converti en argent le peu qu’il possédait.

 

« Moi à part, mon père avait encore un fils et une fille. Le fils, malheureux comme moi, végète dans les derniers rangs de l’armée ; la fille, ma pauvre sœur, fut abandonnée, la veille du départ de mon père pour Paris, devant la maison d’un fermier, son parrain.

 

« Ce voyage épuisa le peu d’argent qui nous restait. Mon père se fatigua en demandes inutiles et infructueuses. À peine le voyait-on apparaître à la maison, où, rapportant la misère, il trouvait la misère. En son absence, ma mère, à qui il fallait une victime, s’aigrit contre moi. Elle commença de me reprocher la part que je prenais aux repas. Je préférai peu à peu ne manger que du pain, ou même ne pas manger du tout, à m’asseoir à notre pauvre table ; mais les prétextes de châtiment ne manquèrent point à ma mère : à la moindre faute, faute qui quelquefois eût fait sourire une autre mère, la mienne me battait ; des voisins, croyant me rendre service, dénoncèrent à mon père les mauvais traitements dont j’étais l’objet. Mon père essaya de me défendre contre ma mère, mais il ne s’aperçut point que, par sa protection, il changeait mon ennemie d’un moment en marâtre éternelle. Hélas ! je ne pouvais lui donner un conseil dans mon propre intérêt, j’étais trop jeune, trop enfant. Je ne m’expliquais rien, j’éprouvais les effets sans chercher à deviner les causes. Je connaissais la douleur, voilà tout.

 

« Mon père tomba malade et fut d’abord forcé de garder la chambre, puis le lit. Alors on me fit sortir de la chambre de mon père, sous prétexte que ma présence le fatiguait et que je ne savais point réprimer ce besoin de mouvement qui est le cri de la jeunesse. Une fois hors de la chambre, j’appartins comme auparavant à ma mère. Elle m’apprit une phrase qu’elle entrecoupa de coups et de meurtrissures ; puis, quand je sus par cœur cette phrase humiliante qu’instinctivement je ne voulais pas retenir, quand mes yeux furent rougis jusqu’aux larmes, elle me fit descendre à la porte de la rue, et de la porte, elle me lança sur le premier passant de bonne mine, avec ordre de lui débiter cette phrase, si je ne voulais pas être battue jusqu’à la mort.

 

– Oh ! affreux ! murmura la plus jeune des deux dames.

 

– Et quelle était cette phrase ? demanda l’aînée.

 

– Cette phrase, la voici, continua Jeanne : « Monsieur, ayez pitié d’une petite orpheline qui descend en ligne droite de Henri de Valois. »

 

– Oh ! fi donc ! s’écria l’aînée des deux visiteuses avec un geste de dégoût.

 

– Et quel effet produisait cette phrase à ceux auxquels elle était adressée ? demanda la plus jeune.

 

– Les uns m’écoutaient et avaient pitié, dit Jeanne. Les autres s’irritaient et me faisaient des menaces. D’autres, enfin, encore plus charitables que les premiers, m’avertirent que je courais un grand danger en prononçant des paroles semblables, qui pouvaient tomber dans des oreilles prévenues. Mais moi, je ne connaissais qu’un danger, celui de désobéir à ma mère. Je n’avais qu’une crainte, celle d’être battue.

 

– Et qu’arriva-t-il ?

 

– Mon Dieu ! madame, ce qu’espérait ma mère ; je rapportais un peu d’argent à la maison, et mon père vit reculer de quelques jours cette affreuse perspective qui l’attendait : l’hôpital.

 

Les traits de l’aînée des deux jeunes femmes se contractèrent, des larmes vinrent aux yeux de la plus jeune.

 

– Enfin, madame, quelque soulagement qu’il apportât à mon père, ce hideux métier me révolta. Un jour, au lieu de courir après les passants et de les poursuivre de ma phrase accoutumée, je m’assis au pied d’une borne, où je restai une partie de la journée comme anéantie. Le soir, je rentrai les mains vides. Ma mère me battit tant que le lendemain je tombai malade.

 

« Ce fut alors que mon père, privé de toute ressource, fut forcé de partir pour l’hôtel-Dieu, où il mourut.

 

– Oh ! l’horrible histoire ! murmurèrent les deux dames.

 

– Mais alors que fîtes-vous, votre père mort ? demanda la plus jeune des deux visiteuses.

 

– Dieu eut pitié de moi. Un mois après la mort de mon pauvre père, ma mère partit avec un soldat, son amant, nous abandonnant, mon frère et moi.

 

– Vous restâtes orphelins !

 

– Oh ! madame, nous, tout au contraire des autres, nous ne fûmes orphelins que tant que nous eûmes une mère. La charité publique nous adopta. Mais comme mendier nous répugnait, nous ne mendiions que dans la mesure de nos besoins. Dieu commande à ses créatures de chercher à vivre.

 

– Hélas !

 

– Que vous dirai-je, madame ? un jour j’eus le bonheur de rencontrer un carrosse qui montait lentement la côte du faubourg Saint-Marcel ; quatre laquais étaient derrière ; dedans, une femme belle et jeune encore ; je lui tendis la main : elle me questionna ; ma réponse et mon nom la frappèrent de surprise, puis d’incrédulité. Je donnai adresse et renseignements. Dès le lendemain, elle savait que je n’avais pas menti ; elle nous adopta, mon frère et moi, plaça mon frère dans un régiment, et me plaça dans une maison de couture. Nous étions sauvés tous deux de la faim.

 

– Cette dame, n’est-ce pas Mme Boulainvilliers ?

 

– Elle-même.

 

– Elle est morte, je crois ?

 

– Oui, et sa mort m’a replongée dans l’abîme.

 

– Mais son mari vit encore ; il est riche.

 

– Son mari, madame, c’est à lui que je dois tous mes malheurs de jeune fille, comme c’est à ma mère que je dois tous mes malheurs d’enfant. J’avais grandi, j’avais embelli peut-être ; il s’en aperçut ; il voulut mettre un prix à ses bienfaits : je refusai. Ce fut sur ces entrefaites que Mme de Boulainvilliers mourut, et moi, moi qu’elle avait mariée à un brave et loyal militaire, M. de La Motte, je me trouvai, séparée que j’étais de mon mari, plus abandonnée après sa mort que je ne l’avais été après la mort de mon père.

 

« Voilà mon histoire, madame. J’ai abrégé : les souffrances sont toujours des longueurs qu’il faut épargner aux gens heureux, fussent-ils bienfaisants, comme vous paraissez l’être, mesdames.

 

Un long silence succéda à cette dernière période de l’histoire de Mme de La Motte.

 

L’aînée des deux dames le rompit la première.

 

– Et votre mari, que fait-il ? demanda-t-elle.

 

– Mon mari est en garnison à Bar-sur-Aube, madame ; il sert dans la gendarmerie, et, de son côté, attend des temps meilleurs.

 

– Mais vous avez sollicité auprès de la cour ?

 

– Sans doute !

 

– Le nom des Valois, justifié par des titres, a dû éveiller des sympathies ?

 

– Je ne sais pas, madame, quels sont les sentiments que mon nom a pu éveiller, car à aucune de mes demandes je n’ai reçu de réponse.

 

– Cependant, vous avez vu les ministres, le roi, la reine.

 

– Personne. Partout, tentatives vaines, répliqua Mme de La Motte.

 

– Vous ne pouvez mendier, pourtant !

 

– Non, madame, j’en ai perdu l’habitude. Mais…

 

– Mais quoi ?

 

– Mais je puis mourir de faim comme mon père.

 

– Vous n’avez point d’enfant ?

 

– Non, madame, et mon mari, en se faisant tuer pour le service du roi, trouvera de son côté au moins une fin glorieuse à nos misères.

 

– Pouvez-vous, madame, je regrette d’insister sur ce sujet, pouvez-vous fournir les preuves justificatives de votre généalogie ?

 

Jeanne se leva, fouilla dans un meuble, et en tira quelques papiers qu’elle présenta à la dame.

 

Mais comme elle voulait profiter du moment où cette dame, pour les examiner, s’approcherait de la lumière et découvrirait entièrement ses traits, Jeanne laissa deviner sa manœuvre par le soin qu’elle mit à lever la mèche de la lampe afin de doubler la clarté.

 

Alors la dame de charité, comme si la lumière blessait ses yeux, tourna le dos à la lampe et, par conséquent à Mme de La Motte.

 

Ce fut dans cette position qu’elle lut attentivement et compulsa chaque pièce l’une après l’autre.

 

– Mais, dit-elle, ce sont là des copies d’actes, madame, et je ne vois aucune pièce authentique.

 

– Les minutes, madame, répondit Jeanne, sont déposées en lieu sûr, et je les produirais…

 

– Si une occasion importante se présentait, n’est-ce pas ? dit en souriant la dame.

 

– C’est sans doute, madame, une occasion importante que celle qui me procure l’honneur de vous voir ; mais les documents dont vous parlez sont tellement précieux pour moi que…

 

– Je comprends. Vous ne pouvez les livrer au premier venu.

 

– Oh ! madame, s’écria la comtesse qui venait enfin d’entrevoir le visage plein de dignité de la protectrice ; oh ! madame, il me semble que, pour moi, vous n’êtes pas la première venue.

 

Et aussitôt, ouvrant avec rapidité un autre meuble dans lequel jouait un tiroir secret, elle en tira les originaux des pièces justificatives, soigneusement enfermées dans un vieux portefeuille armorié au blason de Valois.

 

La dame les prit, et après un examen plein d’intelligence et d’attention :

 

– Vous avez raison, dit la dame de charité, ces titres sont parfaitement en règle ; je vous engage à ne pas manquer de les fournir à qui de droit.

 

– Et qu’en obtiendrais-je à votre avis, madame ?

 

– Mais sans nul doute une pension pour vous, un avancement pour M. de La Motte, pour peu que ce gentilhomme se recommande par lui-même.

 

– Mon mari est le modèle de l’honneur, madame, et jamais il n’a manqué aux devoirs du service militaire.

 

– Il suffit, madame, dit la dame de charité en abattant tout à fait la calèche sur son visage.

 

Mme de La Motte suivait avec anxiété chacun de ses mouvements.

 

Elle la vit fouiller dans sa poche, dont elle tira d’abord le mouchoir brodé qui lui avait servi à cacher son visage quand elle glissait en traîneau le long des boulevards.

 

Puis au mouchoir succéda un petit rouleau d’un pouce de diamètre et de trois à quatre pouces de longueur.

 

La dame de charité déposa le rouleau sur le chiffonnier en disant :

 

– Le bureau des Bonnes-Œuvres m’autorise, madame, à vous offrir ce léger secours, en attendant mieux.

 

Mme de La Motte jeta un rapide coup d’œil sur le rouleau.

 

« Des écus de trois livres, pensa-t-elle ; il doit y en avoir au moins cinquante ou même cent. Allons, c’est cent cinquante ou peut-être trois cents livres qui nous tombent du ciel. Cependant, pour cent il est bien court ; mais aussi pour cinquante il est bien long. »

 

Tandis qu’elle faisait ces observations, les deux dames étaient passées dans la première pièce, où dame Clotilde dormait sur une chaise près d’une chandelle dont la mèche rouge et fumeuse s’allongeait au milieu d’une nappe de suif liquéfié.

 

L’odeur âcre et nauséabonde saisit à la gorge celle des deux dames de charité qui avait déposé le rouleau sur le chiffonnier. Elle porta vivement la main à sa poche et en tira un flacon.

 

Mais à l’appel de Jeanne, dame Clotilde s’était réveillée en saisissant à belles mains le reste de la chandelle. Elle l’élevait comme un phare au-dessus des montées obscures, malgré les protestations des deux étrangères qu’on éclairait en les empoisonnant.

 

– Au revoir, au revoir, madame la comtesse ! crièrent-elles.

 

Et elles se précipitèrent dans les escaliers.

 

– Où pourrai-je avoir l’honneur de vous remercier, mesdames ? demanda Jeanne de Valois.

 

– Nous vous le ferons savoir, dit l’aînée des deux dames en descendant le plus rapidement possible.

 

Et le bruit de leurs pas se perdit dans les profondeurs des étages inférieurs.

 

Mme de Valois rentra chez elle, impatiente de vérifier si ses observations sur le rouleau étaient justes. Mais en traversant la première chambre, elle heurta du pied un objet qui roula de la natte qui servait à calfeutrer le dessous de la porte sur le carreau.

 

Se baisser, ramasser cet objet, courir à la lampe, telle fut la première inspiration de la comtesse de La Motte.

 

C’était une boîte en or, ronde, plate et assez simplement guillochée.

 

Cette boîte renfermait quelques pastilles de chocolat parfumé ; mais, si plate qu’elle fût, il était visible que cette boîte avait un double fond, dont la comtesse fut quelque temps à trouver le secret ressort.

 

Enfin, elle trouva ce ressort et le fit jouer.

 

Aussitôt un portrait de femme lui apparut, sévère, éclatant de beauté mâle et d’impérieuse majesté.

 

Une coiffure allemande, un magnifique collier semblable à celui d’un ordre donnaient à la physionomie de ce portrait une étrangeté étonnante.

 

Un chiffre composé d’un M et d’un T, entrelacés dans une couronne de laurier, occupait le dessus de la boîte.

 

Mme de La Motte supposa, grâce à la ressemblance de ce portrait avec le visage de la jeune dame, sa bienfaitrice, que c’était un portrait de mère ou d’aïeule, et son premier mouvement, il faut le dire, fut de courir à l’escalier pour rappeler les dames.

 

La porte de l’allée se refermait.

 

Puis à la fenêtre pour les appeler, puisqu’il était trop tard pour les rejoindre.

 

Mais à l’extrémité de la rue Saint-Claude, débouchant dans la rue Saint Louis, un cabriolet rapide fut le seul objet qu’elle aperçut.

 

La comtesse, n’ayant plus d’espoir de rappeler les deux protectrices, considéra encore la boîte, en se promettant de la faire passer à Versailles ; puis, saisissant le rouleau laissé sur le chiffonnier :

 

– Je ne me trompais pas, dit-elle, il n’y a que cinquante écus.

 

Et le papier éventré roula sur le carreau.

 

– Des louis, des doubles louis ! s’écria la comtesse. Cinquante doubles louis ! deux mille quatre cents livres !

 

Et la joie la plus avide se peignit dans ses yeux, tandis que dame Clotilde, émerveillée à l’aspect de plus d’or qu’elle n’en avait jamais vu, demeurait la bouche ouverte et les mains jointes.

 

– Cent louis ! répéta Mme de La Motte… Ces dames sont donc bien riches ? Oh ! je les retrouverai !…

 

Chapitre IV

Bélus

 

Mme de La Motte ne s’était pas trompée en croyant que le cabriolet qui venait de disparaître emportait les deux dames de charité.

 

Ces deux dames, en effet, avaient trouvé au bas de la maison un cabriolet, comme on les construisait à cette époque, c’est-à-dire haut de roues, caisse légère, tablier élevé, avec une sellette commode pour le jockey qui se tenait derrière.

 

Ce cabriolet, attelé d’un magnifique cheval irlandais, à courte queue, à croupe charnue, sous poil bai, avait été amené rue Saint-Claude par ce même domestique conducteur du traîneau que la dame de charité avait appelé Weber, ainsi que nous l’avons vu plus haut.

 

Weber tenait le cheval au mors quand les dames arrivèrent ; il essayait de modérer l’impatience du fougueux animal, qui battait d’un pied nerveux la neige durcissant peu à peu depuis le retour de la nuit.

 

Lorsque les deux dames parurent :

 

– Matame, dit Weber, j’afais fait gommanter Scibion, qui est fort toux et fazile à mener, mais Scibion il s’est tonné un égart hier au zoir ; il ne restait que Pélus, et Pélus il est diffizile.

 

– Oh ! pour moi, vous le savez, Weber, répondit l’aînée des deux dames, la chose n’a pas d’importance ; j’ai la main nerveuse et je suis habituée à conduire.

 

– Je sais que Matame mène fort pien, mais les chemins l’être pien mauvais. Où fa Matame ?

 

– À Versailles.

 

– Bar les poulefards, alors ?

 

– Non pas, Weber, il gèle, et les boulevards seraient pleins de verglas. Les rues doivent offrir moins de résistance, grâce aux milliers de promeneurs qui échauffent la neige. Allons, vite, Weber, vite.

 

Weber retint le cheval, tandis que les dames montèrent lestement dans le cabriolet ; puis il s’élança derrière et avertit qu’il était monté.

 

L’aînée des deux dames alors, s’adressant à sa compagne :

 

– Eh bien ! dit-elle, que vous semble de cette comtesse, Andrée ?

 

Et en disant ces mots, elle rendit les rênes au cheval qui partit comme un éclair et tourna le coin de la rue Saint-Louis.

 

C’était le moment où Mme de La Motte ouvrait sa fenêtre pour rappeler les deux dames de charité.

 

– Je pense, madame, répondit celle des deux femmes que l’on appelait Andrée, je pense que Mme de La Motte est pauvre et très malheureuse.

 

– Bien élevée, n’est-ce pas ?

 

– Oui, sans doute.

 

– Tu es froide à son égard, Andrée.

 

– S’il faut que je vous l’avoue, elle a quelque chose de rusé dans sa physionomie qui ne me plaît pas.

 

– Oh ! vous êtes défiante, vous, Andrée, je le sais ; et pour vous plaire, il faut réunir tout. Moi, je trouve cette petite comtesse intéressante et simple dans son orgueil comme dans son humilité.

 

– C’est une fortune pour elle, madame, que d’avoir eu le bonheur de plaire à Votre…

 

– Gare ! s’écria la dame en jetant vivement de côté son cheval qui allait renverser un portefaix au coin de la rue Saint-Antoine.

 

– Gare ! cria Weber d’une voix de stentor.

 

Et le cabriolet continua sa course.

 

Seulement, on entendit les imprécations de l’homme qui avait échappé aux roues, et plusieurs voix grondant comme un écho lui donnèrent à l’instant même l’appui d’une clameur on ne peut plus hostile au cabriolet.

 

Mais en quelques secondes Bélus mit entre sa maîtresse et les blasphémateurs tout l’espace qui s’étend de la rue Sainte-Catherine à la place Baudoyer.

 

Là, comme on sait, le chemin se bifurque, mais l’habile conductrice se jeta résolument dans la rue de la Tixéranderie, rue populeuse, étroite et fort peu aristocratique.

 

Aussi, malgré les gare très réitérés qu’elle lançait, malgré les rugissements de Weber, on n’entendait qu’exclamations furieuses des passants : « Oh ! le cabriolet ! À bas le cabriolet ! »

 

Bélus passait toujours, et son cocher, malgré la délicatesse d’une main d’enfant, le faisait courir rapidement et surtout habilement dans les mares de neige liquide ou dans les glaciers plus dangereux qui formaient ruisseaux et dépavements.

 

Cependant, contre toute attente, aucun malheur n’était arrivé : une lanterne brillante envoyait ses rayons en avant, et c’était un luxe de prévoyance que la police n’avait point encore imposé aux cabriolets de ce temps-là.

 

Aucun malheur, disons-nous, n’était donc arrivé, pas une voiture accrochée, par une borne frôlée, pas un passant touché, c’était miracle, et cependant les cris et les menaces se succédaient toujours.

 

Le cabriolet traversa avec la même rapidité et le même bonheur la rue Saint-Médéric, la rue Saint-Martin, la rue Aubry-le-Boucher.

 

Peut-être semble-t-il à nos lecteurs qu’en approchant des quartiers civilisés la haine portée à l’équipage aristocratique deviendrait moins farouche.

 

Mais tout au contraire ; à peine Bélus entrait-il dans la rue de la Ferronnerie, que Weber, toujours poursuivi par les vociférations de la populace, remarqua des groupes sur le passage du cabriolet. Plusieurs personnes même faisaient mine de courir après lui pour l’arrêter.

 

Toutefois, Weber ne voulut pas inquiéter sa maîtresse. Il remarquait combien elle déployait de sang-froid et d’adresse, combien habilement elle glissait entre tous ces obstacles, inertes ou vivants, qui sont à la fois le désespoir ou le triomphe du cocher de Paris.

 

Quant à Bélus, solide sur ses jarrets d’acier, il n’avait pas même glissé une fois, tant la main qui soutenait la bouche savait prévoir pour lui les pentes et les accidents du terrain.

 

On ne murmurait plus autour du cabriolet, on vociférait ; la dame qui tenait les rênes s’en aperçut et, attribuant cette hostilité à quelque cause banale comme la rigueur des temps et l’indisposition des esprits, elle résolut d’abréger l’épreuve.

 

Elle fit clapper sa langue, et à cette seule invitation Bélus tressaillit et passa du trot retenu au trot allongé.

 

Les boutiques fuyaient, les passants se jetaient de côté.

 

Les gare ! gare ! ne discontinuaient pas.

 

Le cabriolet touchait presque au Palais-Royal, et venait de passer devant la rue du Coq-Saint-Honoré, en avant de laquelle le plus beau des obélisques de neige levait assez fièrement encore son aiguille diminuée par les dégels, comme un bâton de sucre d’orge que les enfants transforment en pointe aiguë à force de le sucer.

 

Cet obélisque était surmonté d’un glorieux panache de rubans un peu flétris, c’est vrai ; rubans qui retenaient un écriteau sur lequel l’écrivain public du quartier avait tracé en majuscules le quatrain suivant, qui se balançait entre deux lanternes :

 

Reine dont la beauté surpasse les appas,

Près d’un roi bienfaisant occupe ici ta place.

Si ce frêle édifice est de neige et de glace,

Nos cœurs pour toi ne le sont pas.

 

Ce fut là que Bélus éprouva la première difficulté sérieuse. Le monument qu’on était en train d’illuminer avait attiré bon nombre de curieux : les curieux faisaient masse, et l’on ne pouvait traverser cette masse au trot.

 

Force fut donc de mettre Bélus au pas.

 

Mais on avait vu venir Bélus comme la foudre ; mais on entendait les cris qui le poursuivaient, et, bien qu’à l’aspect de l’obstacle il se fût arrêté court, la vue du cabriolet parut produire dans la foule le plus mauvais effet.

 

Cependant la foule s’ouvrit encore.

 

Mais après l’obélisque venait une autre cause de rassemblement.

 

Les grilles du Palais-Royal étaient ouvertes et dans la cour d’immenses brasiers chauffaient toute une armée de mendiants, à qui des laquais de M. le duc d’Orléans distribuaient des soupes dans des écuelles de terre.

 

Mais les gens qui mangeaient et les gens qui se chauffaient, si nombreux qu’ils fussent, l’étaient encore moins que ceux qui les regardaient se chauffer et manger. À Paris, c’est une habitude : pour un acteur, quelque chose qu’il fasse, il y a toujours des spectateurs.

 

Le cabriolet, après avoir surmonté le premier obstacle, fut donc forcé de s’arrêter au second, comme fait un navire au milieu des brisants.

 

À l’instant même, les cris que jusque-là les deux femmes n’avaient entendus que comme un bruit vague et confus leur arrivèrent distincts au milieu de la cohue.

 

On criait :

 

– À bas le cabriolet ! à bas les écraseurs !

 

– Est-ce donc à nous que ces cris s’adressent ? demanda la dame qui conduisait à sa compagne.

 

– En vérité, madame, j’en ai peur, répondit celle-ci.

 

– Avons-nous donc écrasé quelqu’un ?

 

– Personne.

 

– À bas le cabriolet ! à bas les écraseurs ! criait la foule avec furie.

 

L’orage se formait, le cheval venait d’être saisi à la bride, et Bélus, qui goûtait peu le contact de ces mains rudes, piaffait et écumait terriblement.

 

– Chez le commissaire ! chez le commissaire ! cria une voix.

 

Les deux femmes se regardèrent au comble de l’étonnement.

 

Aussitôt mille voix de répéter :

 

– Chez le commissaire ! chez le commissaire !

 

Cependant les têtes curieuses s’avançaient sous la capote du cabriolet.

 

Les commentaires couraient dans la foule.

 

– Tiens, ce sont des femmes, dit une voix.

 

– Oui, des poupées aux Soubises, des maîtresses au d’Hennin.

 

– Des filles d’Opéra, qui croient avoir le droit d’écraser le pauvre monde parce qu’elles ont dix mille livres par mois pour payer les frais d’hôpital.

 

Un hourra furieux accueillit cette dernière flagellation. Les deux femmes éprouvèrent diversement la commotion. L’une s’enfonça tremblante et pâle dans le cabriolet. L’autre avança résolument la tête, les sourcils froncés et les lèvres serrées.

 

– Oh ! madame, s’écria sa compagne en l’attirant en arrière, que faites-vous ?

 

– Chez le commissaire ! chez le commissaire ! continuaient de crier les acharnés, et qu’on les connaisse.

 

– Ah ! madame, nous sommes perdues, dit la plus jeune des deux femmes à l’oreille de sa compagne.

 

– Courage, Andrée, courage, répondit l’autre.

 

– Mais on va vous voir, vous reconnaître peut-être !

 

– Regardez par le carreau du fond si Weber est toujours derrière le cabriolet.

 

– Il essaie de descendre, mais on l’assiège ; il se défend. Ah ! voici qu’il vient.

 

– Weber ! Weber ! dit la dame en allemand, faites-nous descendre.

 

Le valet de chambre obéit, et, grâce à deux chocs d’épaule qui repoussèrent les assaillants, il ouvrit le tablier du cabriolet.

 

Les deux femmes sautèrent légèrement à terre.

 

Pendant ce temps, la foule s’en prenait au cheval et au cabriolet, dont elle commençait à briser la caisse.

 

– Mais qu’y a-t-il, au nom du Ciel ! continua en allemand la plus âgée des deux dames ; y comprenez-vous quelque chose, Weber ?

 

– Ma foi ! non, madame, répondit le serviteur, beaucoup plus à son aise dans cette langue que dans la langue française, et tout en distribuant çà et là de grands coups de pied pour dégager sa maîtresse.

 

– Mais ce ne sont pas des hommes, ce sont des bêtes féroces ! continua la dame toujours en allemand. Que me reprochent-ils donc ? Voyons.

 

Au même instant une voix polie, qui contrastait singulièrement avec les menaces et les injures dont les deux dames étaient l’objet, répondit dans le pur saxon :

 

– Ils vous reprochent, madame, de braver l’ordonnance de police qui a paru dans Paris ce matin, et qui prohibe jusqu’au printemps la circulation des cabriolets, déjà fort dangereux quand le pavé est bon, mais qui devient mortel aux piétons quand il gèle et qu’on ne peut éviter les roues.

 

La dame se retourna pour voir d’où venait cette voix courtoise, au milieu de toutes ces voix menaçantes.

 

Elle aperçut alors un jeune officier qui, pour s’approcher d’elle, avait dû, certes, guerroyer aussi vaillamment que le faisait Weber pour se maintenir où il était.

 

La figure gracieuse et distinguée, la taille élevée, l’air martial du jeune homme plurent à la dame, qui s’empressa de répliquer en allemand :

 

– Oh ! mon Dieu ! monsieur, j’ignorais cette ordonnance ; je l’ignorais complètement.

 

– Vous êtes étrangère, madame ? demanda le jeune officier.

 

– Oui, monsieur ; mais, dites-moi, que dois-je faire ? on brise mon cabriolet.

 

– Il faut le laisser briser, madame, et vous dérober pendant ce temps-là. Le peuple de Paris est furieux contre les riches qui affichent le luxe en face de la misère, et en vertu de l’ordonnance rendue ce matin, on vous conduira chez le commissaire.

 

– Oh ! jamais, s’écria la plus jeune des deux dames, jamais !

 

– Alors, reprit l’officier en riant, profitez de la trouée que je vais faire dans la foule, et disparaissez.

 

Ces mots furent dits d’un ton dégagé, qui fit comprendre aux étrangères que l’officier avait entendu les commentaires du peuple sur les filles entretenues par MM. de Soubise et d’Hennin.

 

Mais ce n’était pas le moment de pointiller.

 

– Donnez-nous le bras jusqu’à une voiture de place, monsieur, dit l’aînée des deux dames avec une voix pleine d’autorité.

 

– J’allais faire cabrer votre cheval, et dans le trouble produit nécessairement par ce mouvement, vous vous seriez enfuies ; car, ajouta le jeune homme, qui ne demandait pas mieux que de décliner la responsabilité d’un hasardeux patronage, le peuple se fatigue de nous entendre parler une langue qu’il ne comprend pas.

 

– Weber ! cria la dame d’une voix forte, fais cabrer Bélus pour que toute cette foule s’effraie et s’écarte.

 

– Et puis, madame…

 

– Et puis, reste pendant que nous partirons.

 

– Et s’ils brisent la caisse ?

 

– Qu’ils brisent, que t’importe ; sauve Bélus si tu peux, et toi surtout ; voilà la seule chose que je te recommande.

 

– Bien, madame, répondit Weber.

 

Et, au même instant, il chatouilla l’irritable irlandais, qui bondit au milieu de la cour, et renversa les plus passionnés, qui s’étaient cramponnés à la bride et aux brancards.

 

Grandes furent en ce moment la terreur et la confusion.

 

– Votre bras, monsieur, dit alors la dame à l’officier ; venez, petite, ajouta-t elle, en se retournant vers Andrée.

 

– Allons, allons, femme de courage ! murmura tout bas l’officier, qui donna sur-le-champ, et avec une admiration réelle, son bras à celle qui le lui demandait.

 

En quelques minutes, il avait conduit les deux femmes à la place voisine, où des fiacres stationnaient en attendant la pratique, les cochers dormant sur leurs sièges, tandis que leurs chevaux, l’œil à demi fermé et la tête basse, attendaient la maigre pitance du soir.

 

Chapitre V

Route de Versailles

 

Les deux dames se trouvaient hors des atteintes de la foule, mais il était à craindre que quelques curieux les ayant suivies ne les fissent reconnaître, ne renouvelassent une scène pareille à celle qui venait d’avoir lieu et à laquelle, cette fois, elles échapperaient peut-être plus difficilement.

 

Le jeune officier comprit cette alternative ; on le vit bien à l’activité qu’il déploya en éveillant sur son siège le cocher encore plus gelé qu’endormi.

 

Il faisait si horriblement froid que, contrairement à l’habitude des cochers qui se piquent d’émulation en se volant les pratiques l’un à l’autre, aucun des automédons à vingt-quatre sous l’heure ne bougea, pas même celui auquel on s’adressait.

 

L’officier saisit le cocher par le collet de son pauvre surtout, et le secoua si rudement qu’il le tira de son engourdissement.

 

– Holà ! hé ! cria le jeune homme à son oreille, voyant qu’il donnait signe de vie.

 

– Voilà, maître, voilà, dit le cocher rêvant encore et chancelant sur son siège comme un homme ivre.

 

– Où allez-vous, mesdames ? demanda l’officier, en allemand toujours.

 

– À Versailles, répondit l’aînée des deux dames en continuant toujours la même langue.

 

– À Versailles ! s’écria le cocher, vous avez dit à Versailles ?

 

– Sans doute.

 

– Ah ! bien oui, à Versailles ! Quatre lieues et demie par une glace pareille ! Non, non, non.

 

– On paiera bien, dit l’aînée des Allemandes.

 

– On paiera, répéta en français l’officier au cocher.

 

– Et combien paiera-t-on ? fit celui-ci du haut de son siège, car il ne paraissait pas avoir une énorme confiance. Ce n’est pas le tout, voyez-vous, mon officier, d’aller à Versailles : une fois qu’on y est allé, il faut en revenir.

 

– Un louis, est-ce assez ? dit la plus jeune des deux dames à l’officier, en continuant de germaniser.

 

– On t’offre un louis, répéta le jeune homme.

 

– Un louis, c’est bien juste, grommela le cocher, car je risque de casser les jambes à mes chevaux.

 

– Drôle ! s’écria l’officier, tu n’as droit qu’à trois livres pour aller d’ici au château de la Muette, qui est à moitié chemin. Tu vois bien qu’à ce calcul-là, en te payant l’aller et le retour, tu n’as droit qu’à douze livres, et, au lieu de douze, tu vas en recevoir vingt-quatre.

 

– Oh ! ne marchandez pas, dit l’aînée des deux dames. Deux louis, trois louis, vingt louis, pourvu qu’il parte à l’instant même et qu’il marche sans s’arrêter.

 

– Un louis suffit, madame, répondit l’officier.

 

Puis, revenant au cocher :

 

– Allons, coquin, en bas de ton siège et ouvre la portière, dit-il.

 

– Je veux être payé d’abord, dit le cocher.

 

– Tu veux !

 

– C’est mon droit.

 

L’officier fit un mouvement en avant.

 

– Payons d’avance ; payons, dit l’aînée des Allemandes.

 

Et elle fouilla rapidement à sa poche.

 

– Oh ! mon Dieu ! dit-elle tout bas à sa compagne, je n’ai pas ma bourse.

 

– Vraiment ?

 

– Et vous, Andrée, avez-vous la vôtre ?

 

La jeune femme se fouilla à son tour avec la même anxiété.

 

– Moi… moi, non plus.

 

– Voyez dans toutes vos poches.

 

– Inutile, s’écria la jeune femme avec dépit, car elle voyait l’officier les suivre de l’œil pendant ce débat, et le cocher goguenard ouvrait déjà une large bouche pour sourire en se félicitant de ce qu’il appelait peut-être plus bas une heureuse précaution.

 

En vain les deux dames cherchèrent-elles, ni l’une ni l’autre ne trouva un sou.

 

L’officier les vit s’impatienter, rougir et pâlir ; la situation se compliquait.

 

Les dames allaient se décider à donner une chaîne ou un bijou comme gage, lorsque l’officier, pour leur épargner tout regret qui eût blessé leur délicatesse, tira de sa bourse un louis qu’il tendit au cocher.

 

Celui-ci prit le louis, l’examina, le soupesa, tandis que l’une des deux dames remerciait l’officier ; puis il ouvrit sa portière, et la dame monta, suivie de sa compagne.

 

– Et maintenant, maître drôle, dit le jeune homme au cocher, conduis ces dames, et rondement, loyalement surtout, entends-tu ?

 

– Oh ! vous n’avez pas besoin de me recommander cela, mon officier. Cela va sans dire.

 

Pendant ce court colloque, les dames se consultaient.

 

En effet, elles voyaient avec terreur leur guide, leur protecteur, prêt à les quitter.

 

– Madame, dit tout bas la plus jeune à sa compagne, il ne faut pas qu’il s’éloigne.

 

– Pourquoi cela ? demandons-lui son nom et son adresse ; demain, nous lui enverrons son louis d’or avec un petit mot de remerciement que vous lui écrirez.

 

– Non, madame, non, gardons-le, je vous en supplie : si le cocher est de mauvaise foi, s’il fait des difficultés en route… Par un pareil temps, les chemins sont mauvais, à qui nous adresserions-nous pour demander secours ?

 

– Oh ! nous avons son numéro et la lettre de sa régie.

 

– Fort bien, madame, et je ne nie pas que, plus tard, vous ne le fassiez rouer de coups ; mais, en attendant, vous n’arriveriez pas cette nuit à Versailles ; et que dira-t-on, grand Dieu !

 

L’aînée des deux dames réfléchit.

 

– C’est vrai, dit-elle.

 

Mais déjà l’officier s’inclinait pour prendre congé.

 

– Monsieur, monsieur, dit en allemand Andrée, un mot, un mot encore, s’il vous plaît.

 

– À vos ordres, madame, répliqua l’officier visiblement contrarié, mais conservant dans son air, dans son ton et jusque dans l’accent de sa voix la plus exquise politesse.

 

– Monsieur, continua Andrée, vous ne pouvez nous refuser une grâce après tant de services que vous nous avez déjà rendus.

 

– Parlez.

 

– Eh bien ! nous vous l’avouerons, nous avons peur de ce cocher, qui a si mal entamé la négociation.

 

– Vous avez tort de vous alarmer, dit-il ; je sais son numéro, 107, la lettre de sa régie, Z. S’il vous causait quelque contrariété, adressez-vous à moi.

 

– À vous ! dit en français Andrée qui s’oublia ; comment voulez-vous que nous nous adressions à vous, nous ne savons pas même votre nom.

 

Le jeune homme fit un pas en arrière.

 

– Vous parlez français, s’écria-t-il stupéfait, vous parlez français, et vous me condamnez, depuis une demi-heure, à écorcher l’allemand ! Oh ! vraiment, madame, c’est mal.

 

– Excusez, monsieur, reprit en français l’autre dame, qui vint bravement au secours de sa compagne interdite. Vous voyez bien, monsieur, que, sans être étrangères peut-être, nous nous trouvons dépaysées dans Paris, dépaysées dans un fiacre surtout. Vous êtes assez homme du monde pour comprendre que nous ne nous trouvons pas dans une position naturelle. Ne nous obliger qu’à moitié, ce serait nous désobliger. Être moins discret que vous ne l’avez été jusqu’à présent, ce serait être indiscret. Nous vous jugeons bien, monsieur ; veuillez ne pas nous juger mal ; et, si vous pouvez nous rendre service, eh bien ! faites-le sans réserve, ou permettez-nous de vous remercier et de chercher un autre appui.

 

– Madame, répondit l’officier, frappé du ton à la fois noble et charmant de l’inconnue, disposez de moi.

 

– Alors, monsieur, ayez l’obligeance de monter avec nous.

 

– Dans le fiacre ?

 

– Et de nous accompagner.

 

– Jusqu’à Versailles ?

 

– Oui, monsieur.

 

L’officier, sans répliquer, monta dans le fiacre, se plaça sur le devant et cria au cocher :

 

– Touche !

 

Les portières fermées, les mantelets et les fourrures mis en commun, le fiacre prit la rue Saint-Thomas-du-Louvre, traversa la place du Carrousel, et se mit à rouler par les quais.

 

L’officier se blottit dans un coin, en face de l’aînée des deux femmes, sa redingote soigneusement étendue sur ses genoux.

 

Le silence le plus profond régnait à l’intérieur.

 

Le cocher, soit qu’il voulût fidèlement tenir le marché, soit que la présence de l’officier le maintînt par une crainte respectueuse dans le cercle de la loyauté, le cocher fit courir ses maigres rosses avec persévérance sur le pavé glissant des quais et du chemin de la Conférence.

 

Cependant, l’haleine des trois voyageurs échauffait insensiblement le fiacre. Un parfum délicat épaississait l’air et portait au cerveau du jeune homme des impressions qui, d’instants en instants, devenaient moins défavorables à ses compagnes.

 

« Ce sont, pensait-il, des femmes attardées dans quelque rendez-vous, et les voilà qui regagnent Versailles, un peu effrayées, un peu honteuses.

 

« Cependant, comment ces dames, continuait en lui-même l’officier, si elles sont femmes de quelque distinction, vont-elles dans un cabriolet, et surtout le conduisent-elles elles-mêmes ?

 

« Oh ! à cela, il y a une réponse.

 

« Le cabriolet était trop étroit pour trois personnes, et deux femmes n’iront pas se gêner pour mettre un laquais auprès d’elles.

 

« Mais pas d’argent sur l’une ni l’autre ! objection fâcheuse et qui mérite qu’on y réfléchisse.

 

« Sans doute le laquais avait la bourse. Le cabriolet, qui doit être en pièces maintenant, était d’une élégance parfaite, et le cheval… si je me connais en chevaux, valait cent cinquante louis. Il n’y a que des femmes riches qui puissent abandonner un pareil cabriolet et un pareil cheval sans le regretter. L’absence d’argent ne signifie donc absolument rien.

 

« Oui, mais cette manie de parler une langue étrangère quand on est Française.

 

« Bon ; mais cela prouve justement une éducation distinguée. Il n’est pas naturel aux aventurières de parler l’allemand avec cette pureté toute germanique, et le français comme des Parisiennes.

 

« D’ailleurs, il y a une distinction native chez ces femmes.

 

« La supplique de la jeune était touchante.

 

« La requête de l’aînée était noblement impérieuse.

 

« Puis, vraiment, continuait le jeune homme en rangeant son épée dans le fiacre, de manière qu’elle n’incommodât pas ses voisines, ne dirait-on pas qu’il y a danger pour un militaire à passer deux heures en fiacre avec deux jolies femmes ?

 

« Jolies et discrètes, ajouta-t-il, car elles ne parlent pas et attendent que j’engage la conversation. »

 

De leur côté, sans doute, les deux jeunes femmes songeaient au jeune officier, comme le jeune officier songeait à elles ; car, au moment où il achevait de formuler cette idée, l’une des deux dames, s’adressant à sa compagne, lui dit en anglais :

 

– En vérité, chère amie, ce cocher nous mène comme des morts ; jamais nous n’arriverons à Versailles. Je gage que notre pauvre compagnon s’ennuie à mourir.

 

– C’est qu’aussi, répondit en souriant la plus jeune, notre conversation n’est pas des plus divertissantes.

 

– Ne trouvez-vous pas qu’il a l’air d’un homme tout à fait comme il faut ?

 

– C’est mon avis, madame.

 

– D’ailleurs, vous avez remarqué qu’il porte l’uniforme de marine ?

 

– Je ne me connais pas beaucoup en uniformes.

 

– Eh bien ! il porte, comme je vous le disais, l’uniforme d’officier de marine, et tous les officiers de marine sont de bonne maison ; au reste, l’uniforme lui va bien, et il est beau cavalier, n’est-ce pas ?

 

La jeune femme allait répondre et probablement abonder dans le sens de son interlocutrice, lorsque l’officier fit un geste qui l’arrêta.

 

– Pardon, mesdames, dit-il en excellent anglais, je crois devoir vous dire que je parle et comprends l’anglais assez facilement, mais je ne sais pas l’espagnol, et si vous le savez, et qu’il vous plaise de vous entretenir dans cette langue, vous serez sûres au moins de ne pas être comprises.

 

– Monsieur, répliqua la dame en riant, nous ne voulions pas dire du mal de vous, comme vous avez pu vous en apercevoir ; aussi ne nous gênons pas, et ne parlons plus que le français, si nous avons quelque chose à nous dire.

 

– Merci de cette grâce, madame ; mais, cependant, au cas où ma présence vous serait gênante…

 

– Vous ne pouvez supposer cela, monsieur, puisque c’est nous qui l’avons demandée.

 

– Exigée même, dit la plus jeune des deux femmes.

 

– Ne me rendez pas confus, madame, et pardonnez-moi un moment d’indécision ; vous connaissez Paris, n’est-ce pas ? Paris est plein de pièges, de déconvenues et de déceptions.

 

– Ainsi, vous nous avez prises… Voyons, parlez franc.

 

– Monsieur nous a prises pour des pièges ; voilà tout !

 

– Oh ! mesdames, dit le jeune homme en s’humiliant, je vous jure que rien de pareil n’est entré dans mon esprit.

 

– Pardon, qu’y a-t-il ? Le fiacre s’arrête.

 

– Qu’est-il arrivé ?

 

– Je vais y voir, mesdames.

 

– Je crois que nous versons ; prenez garde, monsieur !

 

Et la main de la plus jeune, s’allongeant par un brusque mouvement, s’arrêta sur l’épaule du jeune homme, qui déjà se préparait à sauter hors du fiacre.

 

La pression de cette main le fit frissonner.

 

Par un mouvement tout naturel, il essaya de la saisir ; mais déjà Andrée, qui avait cédé à un premier mouvement de crainte, s’était rejetée au fond du fiacre.

 

L’officier, que rien ne retenait plus, sortit donc, et trouva le cocher fort occupé à relever un de ses chevaux qui s’empêtrait dans le timon et dans les traits.

 

On était un peu en avant du pont de Sèvres.

 

Grâce à l’aide que l’officier donna au conducteur du fiacre, le pauvre cheval fut bientôt sur ses jambes.

 

Le jeune homme rentra dans le fiacre.

 

Quant au cocher, se félicitant d’avoir une si aimable pratique, il fit gaiement claquer son fouet dans le double but sans doute d’animer ses rosses et de se réchauffer lui-même.

 

Mais on eût dit que par la portière ouverte le froid qui venait d’entrer avait glacé la conversation, et congelé cette intimité naissante à laquelle le jeune homme commençait à trouver un charme dont il ne se rendait pas raison.

 

On lui demanda simplement compte de l’accident, il raconta ce qui était arrivé.

 

Puis ce fut tout, et le silence revint de nouveau peser sur le trio voyageur.

 

L’officier, que cette main tiède et palpitante avait fort occupé, voulut au moins avoir un pied en échange.

 

Il allongea donc la jambe, mais si adroit qu’il fût, il ne rencontra rien, ou plutôt, s’il rencontrait, il avait la douleur de voir fuir ce qu’il rencontrait devant lui.

 

Une fois même, ayant effleuré le pied de l’aînée des deux femmes :

 

– Je vous gêne horriblement, n’est-ce pas, monsieur, lui dit cette dernière avec le plus grand sang-froid, pardon !

 

Le jeune homme rougit jusqu’aux oreilles, en se félicitant que la nuit fût assez épaisse pour cacher sa rougeur.

 

Aussi tout fut dit, et là se terminèrent ses entreprises.

 

Redevenu muet, immobile et respectueux, comme s’il eût été dans un temple, il craignit de respirer, et se fit petit comme un enfant.

 

Mais peu à peu, et malgré lui, une impression étrange envahissait toute sa pensée, tout son être.

 

Il sentait, sans les toucher, les deux charmantes femmes, il les voyait sans les voir ; peu à peu s’accoutumant à vivre près d’elles, il lui semblait qu’une parcelle de leur existence venait de se fondre dans la sienne. Pour tout au monde, il eût voulu renouer la conversation éteinte, et maintenant il n’osait, car il craignait les banalités ; lui qui au départ dédaignait de placer même un de ces mots les plus simples de la langue du monde, il s’alarmait de paraître niais ou impertinent devant ces femmes, auxquelles une heure avant il croyait accorder beaucoup d’honneur en leur faisant l’aumône d’un louis et d’une politesse.

 

En un mot, comme toutes les sympathies en cette vie s’expliquent par les rapports des fluides mis en contact à propos, un magnétisme puissant, émané des parfums et de la chaleur juvénile de ces trois corps assemblés par hasard, dominait le jeune homme et lui épanouissait la pensée en lui dilatant le cœur.

 

Ainsi naissent parfois, vivent et meurent dans l’espace de quelques moments les plus réelles, les plus suaves, les plus ardentes passions. Elles ont le charme, parce qu’elles sont éphémères ; elles ont la force, parce qu’elles sont contenues.

 

L’officier ne dit plus un seul mot. Les dames parlèrent bas entre elles.

 

Cependant, comme son oreille était incessamment ouverte, il saisissait des mots sans suite, qui cependant présentaient un sens à son imagination.

 

Voici ce qu’il entendit :

 

– L’heure avancée… les portes… le prétexte de la sortie…

 

Le fiacre s’arrêta de nouveau.

 

Cette fois, ce n’était ni un cheval tombé, ni une roue brisée. Après trois heures de courageux efforts, le brave cocher s’était réchauffé les bras, c’est-à-dire qu’il avait mis ses chevaux en nage et avait atteint Versailles, dont les longues avenues sombres et désertes apparaissaient, sous les lueurs rougeâtres de quelques lanternes blanchies par le givre, comme une double procession de spectres noirs et décharnés.

 

Le jeune homme comprit qu’on était arrivé. Par quelle magie le temps lui avait-il donc paru si court ?

 

Le cocher se pencha vers la glace de devant.

 

– Mon maître, dit-il, nous sommes à Versailles.

 

– Où faut-il arrêter, mesdames ? demanda l’officier.

 

– À la place d’Armes.

 

– À la place d’Armes ! cria le jeune homme au cocher.

 

– Il faut aller à la place d’Armes ? demanda celui-ci.

 

– Oui, sans doute, puisqu’on te le dit.

 

– Il y aura bien un petit pourboire ? fit l’Auvergnat en ricanant.

 

– Va toujours.

 

Les coups de fouet recommencèrent.

 

« Il faut pourtant que je parle, pensa tout bas l’officier. Je vais passer pour un imbécile, après avoir passé pour un impertinent. »

 

– Mesdames, dit-il, non sans hésiter encore, vous voilà chez vous.

 

– Grâce à votre généreux secours.

 

– Quelle peine nous vous avons donnée ! dit la plus jeune des deux femmes.

 

– Oh ! je l’ai plus qu’oubliée, madame.

 

– Et nous, monsieur, nous ne l’oublierons pas. Votre nom, s’il vous plaît, monsieur.

 

– Mon nom ? Oh !

 

– C’est la seconde fois qu’on vous le demande. Prenez garde !

 

– Et vous ne voulez pas nous faire cadeau d’un louis, n’est-ce pas ?

 

– Oh ! s’il en est ainsi, madame, dit l’officier un peu piqué, je cède : je suis le comte de Charny ; comme l’a remarqué madame, au reste, officier dans la marine royale.

 

– Charny ! répéta l’aînée des deux dames, du ton qu’elle eût mis à dire : « C’est bien, je ne l’oublierai pas. »

 

– Olivier, Olivier de Charny, ajouta l’officier.

 

– Olivier ! murmura la plus jeune des dames.

 

– Et vous demeurez ?

 

– Hôtel des Princes, rue de Richelieu.

 

Le fiacre s’arrêta.

 

L’aînée des dames ouvrit elle-même la portière à sa gauche et d’un bond agile sauta à terre, tendant la main à sa compagne.

 

– Mais au moins, s’écria le jeune homme qui s’apprêtait à les suivre, mesdames, acceptez mon bras ; vous n’êtes pas chez vous, et la place d’Armes n’est pas un domicile.

 

– Ne bougez pas, dirent simultanément les deux femmes.

 

– Comment, que je ne bouge pas !

 

– Non, restez dans le fiacre.

 

– Mais marcher seules, mesdames, la nuit, par ce temps, impossible !

 

– Bon ! voilà maintenant qu’après avoir presque refusé de nous obliger, vous voulez absolument nous obliger trop, dit avec gaieté l’aînée des deux dames.

 

– Cependant !

 

– Il n’y a pas de cependant. Soyez jusqu’au bout un galant et loyal cavalier. Merci, monsieur de Charny, merci du fond du cœur, et comme vous êtes un galant et loyal cavalier, comme je vous le disais tout à l’heure, nous ne vous demandons pas même votre parole.

 

– De quoi ma parole ?

 

– De fermer la portière et de dire au cocher de retourner à Paris ; ce que vous allez faire, n’est-ce pas, sans même regarder de notre côté ?

 

– Vous avez raison, mesdames, et ma parole serait inutile. Cocher, retournons, mon ami.

 

Et le jeune homme glissa un second louis dans la grosse main du cocher.

 

Le digne Auvergnat frémit de joie.

 

– Morbleu, dit-il, les chevaux en crèveront s’ils veulent !

 

– Je le crois bien, ils sont payés, murmura l’officier.

 

Le fiacre roula, et roula vite. Il étouffa par le bruit de ses roues un soupir de jeune homme, soupir voluptueux, car le sybarite s’était couché sur les deux coussins, tièdes encore de la présence des deux belles inconnues.

 

Quant à elles, elles étaient restées à la même place, et ce ne fut que lorsque le fiacre eut disparu qu’elles se dirigèrent vers le château.

 

Chapitre VI

La consigne

 

Au moment où elles se mettaient en chemin, les bouffées d’un vent rude apportèrent à l’oreille des voyageuses les trois quarts sonnant à l’horloge de l’église de Saint-Louis.

 

– O mon Dieu ! onze heures trois quarts, s’écrièrent ensemble les deux femmes.

 

– Voyez, toutes les grilles sont fermées, ajouta la plus jeune.

 

– Oh ! pour cela, je m’en inquiète peu, chère Andrée ; car la grille fût-elle restée ouverte, nous ne serions certes pas rentrées par la cour d’honneur. Allons, vite, vite, allons-nous-en par les Réservoirs.

 

Et toutes deux se dirigèrent vers la droite du château.

 

Chacun sait, en effet, qu’il y a de ce côté un passage particulier qui mène aux jardins.

 

On arriva à ce passage.

 

– La petite porte est fermée, Andrée, dit avec inquiétude l’aînée des deux femmes.

 

– Heurtons, madame.

 

– Non, appelons. Laurent doit m’attendre, je l’ai prévenu que peut-être rentrerais-je tard.

 

– Eh bien, je vais appeler.

 

Et Andrée s’approcha de la porte.

 

– Qui va là ? dit une voix de l’intérieur, qui n’attendit même point qu’on appelât.

 

– Oh ! ce n’est pas la voix de Laurent, dit la jeune femme effrayée.

 

– Non, en effet.

 

L’autre femme s’approcha à son tour.

 

– Laurent ! murmura-t-elle à travers la porte.

 

Pas de réponse.

 

– Laurent ! répéta la dame en heurtant.

 

– Il n’y a pas de Laurent ici, répliqua rudement la voix.

 

– Mais, fit Andrée avec insistance, que ce soit Laurent ou non, ouvrez toujours.

 

– Je n’ouvre pas.

 

– Mais, mon ami, vous ne savez pas que Laurent a l’habitude de nous ouvrir.

 

– Je me moque pas mal de Laurent ! j’ai ma consigne.

 

– Qui êtes-vous donc ?

 

– Qui je suis ?

 

– Oui.

 

– Et vous ? dit la voix.

 

L’interrogation était un peu brutale, mais il n’y avait pas à marchander, il fallait répondre.

 

– Nous sommes des dames de la suite de Sa Majesté. Nous logeons au château, et nous voudrions rentrer chez nous.

 

– Eh bien ! moi, mesdames, je suis un Suisse de la première compagnie Salis-Samade, et je ferai tout le contraire de Laurent, je vous laisserai à la porte.

 

– Oh ! murmurèrent les deux femmes, dont l’une serra avec colère les mains de l’autre.

 

Puis, faisant un effort sur elle-même :

 

– Mon ami, dit-elle, je conçois que vous observiez votre consigne, c’est d’un bon soldat, et je ne veux pas vous y faire manquer. Rendez-moi seulement, je vous prie, le service de faire prévenir Laurent, qui ne doit pas être éloigné.

 

– Je ne puis quitter mon poste.

 

– Envoyez quelqu’un.

 

– Je n’ai personne.

 

– Par grâce !

 

– Eh ! mordieu ! madame, couchez en ville. Ne voilà-t-il pas une belle affaire ! Oh ! si l’on me fermait la porte de la caserne au nez, je trouverais bien un gîte, moi, allez.

 

– Grenadier, écoutez, dit avec résolution l’aînée des deux dames. Vingt louis pour vous, si vous ouvrez.

 

– Et dix ans de fers ; merci ! Quarante-huit livres par an, ce n’est point assez.

 

– Je vous ferai nommer sergent.

 

– Oui, et celui qui m’a donné ma consigne me fera fusiller ; merci !

 

– Qui donc vous a donné cette consigne ?

 

– Le roi.

 

– Le roi ! répétèrent les deux femmes avec épouvante ; oh ! nous sommes perdues.

 

La plus jeune semblait presque folle.

 

– Voyons, voyons, dit l’aînée, y a-t-il d’autres portes ?

 

– Oh ! madame, si on a fermé celle-ci, on a fermé les autres.

 

– Oh ! non, c’est un parti pris.

 

– Et si nous ne trouvons pas Laurent à cette porte, qui est la sienne, où croyez-vous que nous le trouvions ?

 

– C’est vrai, et tu as raison. Oh ! Andrée, Andrée, voilà un horrible tour du roi. Oh ! oh !

 

Et la dame accentua ses dernières paroles avec un mépris menaçant.

 

Cette porte des Réservoirs était pratiquée dans l’épaisseur d’une muraille assez profonde pour faire de cette niche une espèce de vestibule.

 

Un banc de pierre régnait des deux côtés.

 

Les dames s’y laissèrent tomber, dans un état d’agitation qui ressemblait au désespoir.

 

On y voyait sous la porte une raie lumineuse ; on entendait derrière la porte le pas du Suisse, qui tantôt levait, tantôt posait son fusil.

 

Au-delà de ce mince obstacle de chêne, le salut ; en deçà, la honte, un scandale, presque la mort.

 

– Oh ! demain, demain, quand on saura ! murmura l’aînée des deux femmes.

 

– Mais vous direz la vérité.

 

– La croira-t-on ?

 

– Vous avez des preuves.

 

– Oh ! oui, en effet, je serai admise à donner des preuves, s’écria la dame avec un rire amer.

 

– Madame, le soldat ne va pas veiller toute la nuit, dit la jeune femme qui semblait reprendre courage au fur et à mesure que le perdait sa compagne ; à une heure ou l’autre, on le relèvera, et son successeur sera plus complaisant peut-être. Attendons.

 

– Oui, mais des patrouilles vont passer une fois minuit sonné ; on me trouvera dehors attendant, me cachant. C’est infâme ! Tenez, Andrée, le sang me monte au visage et me suffoque.

 

– Oh ! du courage, madame ; vous si forte d’habitude, moi si faible tout à l’heure, et c’est moi qui vous soutiens !

 

– Il y a un complot là-dessous, Andrée, nous en sommes les victimes. Jamais cela n’est arrivé, jamais la porte n’a été fermée ; j’en mourrai, Andrée, j’en meurs !

 

Et elle se renversa en arrière, comme si elle suffoquait effectivement.

 

Au même instant, sur ce pavé sec et blanc de Versailles, que si peu de pas foulent aujourd’hui, un pas retentit.

 

En même temps, une voix se fit entendre, voix légère et joyeuse, voix de jeune homme chantant.

 

Il chantait une de ces chansons maniérées qui appartiennent essentiellement à l’époque que nous essayons de peindre :

 

Pourquoi ne puis-je pas le croire ?

Oh ! que n’est-ce pas la vérité !

Ce que tous deux, dans l’ombre noire,

Cette nuit nous avons été.

 

Morphée, en fermant ma paupière,

Fit de moi l’acier le plus doux ;

D’aimant vous étiez une pierre

Et vous m’entraîniez près de vous !

 

– Cette voix ! s’écrièrent en même temps les deux femmes.

 

– Je la connais, dit l’aînée.

 

– C’est celle de…

 

Ce dieu, par un beau stratagème,

De cet aimant fit un écho.

 

continua la voix.

 

– C’est lui ! dit à l’oreille d’Andrée, la dame dont l’inquiétude s’était si énergiquement manifestée ; c’est lui, il nous sauvera.

 

En ce moment, un jeune homme, enseveli dans une grande redingote de fourrure, pénétra dans le petit vestibule, et, sans voir les deux femmes, heurta la porte en appelant :

 

– Laurent !

 

– Mon frère ! dit l’aînée des deux femmes en touchant l’épaule du jeune homme.

 

– La reine ! s’écria celui-ci en reculant d’un pas et en mettant le chapeau à la main.

 

– Chut ! Bonsoir, mon frère.

 

– Bonsoir, madame ; bonsoir ma sœur ; vous n’êtes pas seule.

 

– Non, je suis avec Mlle Andrée de Taverney.

 

– Ah ! fort bien. Bonsoir, mademoiselle.

 

– Monseigneur, murmura Andrée en s’inclinant.

 

– Vous sortez, mesdames ? dit le jeune homme.

 

– Non pas.

 

– Vous rentrez, alors ?

 

– Nous le voudrions bien, rentrer.

 

– Est-ce que vous n’avez pas appelé Laurent ?

 

– Si fait.

 

– Alors ?

 

– Alors, appelez un peu Laurent, à votre tour, et vous allez voir.

 

– Oui, oui, appelez, monseigneur, et vous verrez.

 

Le jeune homme, que l’on a sans doute reconnu pour le comte d’Artois, s’approcha à son tour, et de nouveau :

 

– Laurent ! cria-t-il en frappant à la porte.

 

– Bon, voilà la plaisanterie qui va recommencer, dit la voix du Suisse ; je vous préviens que si vous me tourmentez plus longtemps, je vais appeler mon officier.

 

– Qu’est-ce que cela ? dit le jeune homme interdit en se retournant vers la reine.

 

– Un Suisse que l’on a substitué à Laurent, voilà tout.

 

– Et qui cela ?

 

– Le roi.

 

– Le roi !

 

– Dame ! lui-même nous l’a dit tout à l’heure.

 

– Et avec une consigne ?…

 

– Féroce, à ce qu’il paraît.

 

– Diable ! capitulons.

 

– Comment cela ?

 

– Donnons de l’argent à ce drôle.

 

– Je lui en ai offert ; il a refusé.

 

– Offrons-lui des galons.

 

– Je les lui ai offerts.

 

– Et ?…

 

– Il n’a voulu entendre à rien.

 

– Il n’y a qu’un moyen, alors.

 

– Lequel ?

 

– Je vais faire du bruit.

 

– Vous allez nous compromettre ; non, mon cher Charles, je vous en supplie !

 

– Je ne vous compromettrai pas le moins du monde.

 

– Oh !

 

– Vous allez vous mettre à l’écart, je frapperai comme un sourd, je crierai comme un aveugle, on finira par m’ouvrir, et vous passerez derrière moi.

 

– Essayez.

 

Le jeune prince se mit de nouveau à appeler Laurent, puis à heurter, puis à faire un tel vacarme avec la poignée de son épée que le Suisse furieux lui cria :

 

– Ah ! c’est comme cela. Eh bien ! j’appelle mon officier.

 

– Eh ! pardieu ! appelle, drôle ! C’est ce que je demande depuis un quart d’heure.

 

Un instant après, on entendit des pas de l’autre côté de la porte. La reine et Andrée se placèrent derrière le comte d’Artois, toutes prêtes à profiter du passage qui, selon toute probabilité, allait lui être ouvert.

 

On entendit le Suisse expliquer toute la cause de ce bruit.

 

– Mon lieutenant, dit-il, ce sont des dames avec un homme qui vient de m’appeler drôle. Ils veulent entrer de force.

 

– Eh bien ! qu’y a-t-il d’étonnant à cela que nous désirions rentrer, puisque nous sommes du château ?

 

– Ce peut être un désir naturel, monsieur, mais c’est défendu, répliqua l’officier.

 

– Défendu ! et par qui donc ? morbleu !

 

– Par le roi.

 

– Je vous demande pardon ; mais le roi ne peut pas vouloir qu’un officier du château couche dehors.

 

– Monsieur, ce n’est point à moi de scruter les intentions du roi ; c’est à moi de faire ce que le roi m’ordonne, voilà tout.

 

– Voyons, lieutenant, ouvrez un peu la porte, afin que nous causions autrement qu’à travers une planche.

 

– Monsieur, je vous répète que ma consigne est de tenir la porte fermée. Or, si vous êtes officier, comme vous le dites, vous devez savoir ce que c’est qu’une consigne.

 

– Lieutenant, vous parlez au colonel d’un régiment.

 

– Mon colonel, excusez-moi, mais ma consigne est formelle.

 

– La consigne n’est pas faite pour un prince. Voyons, monsieur, un prince ne couche pas dehors, et je suis prince.

 

– Mon prince, vous me mettez au désespoir, mais il y a un ordre du roi.

 

– Le roi vous a-t-il ordonné de chasser son frère comme un mendiant ou un voleur ? Je suis le comte d’Artois, monsieur ! Mordieu ! vous risquez gros à me faire ainsi geler à la porte.

 

– Monseigneur le comte d’Artois, dit le lieutenant, Dieu m’est témoin que je donnerais tout mon sang pour Votre Altesse Royale ; mais le roi m’a fait l’honneur de me dire à moi-même, en me confiant la garde de cette porte, de n’ouvrir à personne, pas même à lui, le roi, s’il se présentait après onze heures. Ainsi, monseigneur, je vous demande pardon en toute humilité ; mais je suis un soldat, et quand je verrais à votre place, derrière cette porte, Sa Majesté la reine transie de froid, je répondrais à Sa Majesté ce que je viens d’avoir la douleur de vous répondre.

 

Cela dit, l’officier murmura un bonsoir des plus respectueux et regagna lentement son poste.

 

Quant au soldat, collé au port d’armes contre la cloison même, il n’osait plus respirer, et son cœur battait si fort, que le comte d’Artois, en s’adossant de son côté à la porte, en eût senti les pulsations.

 

– Nous sommes perdues ! dit la reine à son beau-frère en lui prenant la main.

 

Celui-ci ne répliqua rien.

 

– On sait que vous êtes sortie ? demanda-t-il.

 

– Hélas ! je l’ignore, dit la reine.

 

– Peut-être aussi n’est-ce que contre moi, ma sœur, que le roi a dirigé cette consigne. Le roi sait que je sors la nuit, que je rentre quelquefois tard. Mme la comtesse d’Artois aura su quelque chose, elle se sera plainte à Sa Majesté : de là cet ordre tyrannique !

 

– Oh ! non, non, mon frère ; je vous remercie de tout mon cœur de la délicatesse que vous mettez à me rassurer. Mais c’est bien pour moi, ou plutôt contre moi, que la mesure est prise, allez !

 

– Impossible, ma sœur, le roi a trop d’estime…

 

– En attendant, je suis à la porte, et demain un scandale affreux résultera d’une chose bien innocente. Oh ! j’ai un ennemi près du roi ; je le sais bien.

 

– Vous avez un ennemi près du roi, petite sœur ; c’est possible. Eh bien, moi, j’ai une idée.

 

– Une idée ? Voyons vite.

 

– Une idée qui va rendre votre ennemi plus sot qu’un âne pendu à son licou.

 

– Oh ! pourvu que vous nous sauviez du ridicule de cette position, voilà tout ce que je vous demande.

 

– Si je vous sauverai ! je l’espère bien. Oh ! je ne suis pas plus niais que lui, quoiqu’il soit plus savant que moi !

 

– Qui, lui ?

 

– Eh ! pardieu ! M. le comte de Provence.

 

– Ah ! vous reconnaissez donc comme moi qu’il est mon ennemi ?

 

– Eh ! n’est-il pas l’ennemi de tout ce qui est jeune, de tout ce qui est beau, de tout ce qui peut… ce qu’il ne peut pas, lui !

 

– Mon frère, vous savez quelque chose sur cette consigne ?

 

– Peut-être ; mais d’abord ne restons pas sous cette porte, il y fait un froid de loup. Venez avec moi, chère sœur.

 

– Où cela ?

 

– Vous verrez ; quelque part où il fera chaud, au moins ; venez et en route je vous dirai ce que je pense à propos de cette fermeture de porte. Ah ! monsieur de Provence, mon cher et indigne frère ! Donnez-moi le bras, ma sœur ; prenez mon autre bras, mademoiselle de Taverney, et tournons à droite.

 

On se mit en marche.

 

– Et vous disiez donc que M. de Provence ?… fit la reine.

 

– Eh bien ! voilà. Ce soir, après le souper du roi, il vint au grand cabinet ; le roi avait beaucoup causé dans la journée avec le comte de Haga, et l’on ne vous avait pas vue.

 

– À deux heures, je suis partie pour Paris.

 

– Je le savais bien ; le roi, permettez-moi de vous le dire, chère sœur, le roi ne songeait pas plus à vous qu’à Aroun-al-Raschild et à son grand vizir Giaffar ; il causait géographie, je l’écoutais, assez impatient, car j’avais aussi à sortir, moi. Ah ! pardon, nous ne sortions probablement pas pour la même cause, de sorte que j’ai tort…

 

– Allez, allez toujours, dites…

 

– Tournons à gauche.

 

– Mais où me menez-vous ?

 

– À vingt pas. Prenez garde, il y a un tas de neige. Ah ! mademoiselle de Taverney, si vous quittez mon bras, vous allez tomber, je vous en préviens. Bref, pour en revenir au roi, il ne songeait qu’à la latitude et à la longitude, lorsque M. de Provence lui dit : « Je voudrais bien cependant présenter mes hommages à la reine. »

 

– Ah ! ah ! fit Marie-Antoinette.

 

– La reine soupe chez elle, répondit le roi.

 

– Tiens, je la croyais à Paris, ajouta mon frère.

 

– Non, elle est chez elle, dit tranquillement le roi.

 

– J’en sors, et l’on ne m’a point reçu, riposta M. de Provence.

 

Alors je vis le sourcil du roi se froncer. Il nous congédia, mon frère et moi, et sans doute, nous partis, il s’informa. Louis est jaloux par boutades, vous le savez ; il aura voulu vous voir, on lui aura refusé l’entrée, et il se sera douté de quelque chose.

 

– Précisément, Mme de Misery en avait l’ordre.

 

– C’est cela ; et pour s’assurer de votre absence, le roi aura donné cette sévère consigne qui nous met dehors.

 

– Oh ! ceci, c’est un trait affreux, avouez-le, comte.

 

– Je l’avoue ; mais nous voici arrivés.

 

– Cette maison… ?

 

– Vous déplaît-elle, ma sœur ?

 

– Oh ! je ne dis pas cela ; elle me charme, au contraire. Mais vos gens ?

 

– Eh bien !

 

– S’ils me voient.

 

– Ma sœur, entrez toujours, et je vous garantis que personne ne vous verra.

 

– Pas même celui qui m’ouvrira la porte ? demanda la reine.

 

– Pas même celui-là.

 

– Impossible.

 

– Nous allons essayer, dit le comte d’Artois en riant.

 

Et il approcha sa main de la porte.

 

La reine lui arrêta le bras.

 

– Je vous en supplie, mon frère, prenez garde.

 

Le prince appuya son autre main sur un panneau sculpté avec élégance.

 

La porte s’ouvrit.

 

La reine ne put réprimer un mouvement de crainte.

 

– Entrez donc, ma sœur, je vous en conjure, dit le prince ; vous voyez bien que jusqu’à présent il n’y a personne.

 

La reine regarda Mlle de Taverney, puis, comme une personne qui se risque, elle franchit le seuil avec un de ces gestes si charmants chez les femmes, et qui veulent dire : « À la grâce de Dieu ! »

 

La porte se referma sans bruit derrière elle.

 

Alors elle se trouva dans un vestibule de stuc avec des soubassements de marbre, vestibule d’une médiocre étendue, mais d’un goût parfait ; les dalles étaient une mosaïque figurant des bouquets de fleurs, tandis que sur des consoles en marbre cent rosiers bas et touffus faisaient pleuvoir leurs feuilles parfumées, si rares à cette époque de l’année, hors de leurs vases du Japon.

 

Une douce chaleur, une senteur, plus douce encore, captivaient si bien les sens, qu’à leur arrivée dans le vestibule les deux dames oublièrent non seulement une partie de leurs craintes mais encore une partie de leurs scrupules.

 

– Maintenant, c’est bien, nous sommes à l’abri, dit la reine, et même, s’il faut l’avouer, l’abri est assez commode. Mais ne serait-il pas bon de vous occuper d’une chose, mon frère ?

 

– De laquelle ?

 

– D’éloigner de vous vos serviteurs.

 

– Oh ! rien de plus facile.

 

Et le prince, saisissant une sonnette placée dans la cannelure d’une colonne, fit résonner un timbre qui, après avoir frappé un seul coup, vibra mystérieusement dans les profondeurs de l’escalier.

 

Les deux femmes poussèrent un petit cri d’épouvante.

 

– Est-ce ainsi que vous éloignez vos gens, mon frère ? demanda la reine ; j’eusse cru, au contraire, que c’était ainsi que vous les appeliez.

 

– Si je sonnais une seconde fois, oui, quelqu’un viendrait ; mais comme je n’ai donné qu’un seul coup de sonnette, soyez tranquille, ma sœur, personne ne viendra.

 

La reine se mit à rire.

 

– Allons, vous êtes un homme de précaution, dit-elle.

 

– Maintenant, chère sœur, continua le prince, vous ne pouvez habiter un vestibule ; prenez la peine de monter un étage.

 

– Obéissons, dit la reine ; le génie de la maison ne me paraît pas trop malveillant.

 

Et elle monta.

 

Le prince la précédait.

 

On n’entendit les pas d’aucun d’eux sur les tapis d’Aubusson qui garnissaient les marches de l’escalier.

 

Arrivé le premier, le prince agita une seconde sonnette, dont le bruit fit de nouveau tressaillir la reine et Mlle de Taverney, qui n’étaient pas prévenues.

 

Mais leur étonnement redoubla lorsqu’elles virent les portes de cet étage s’ouvrir seules.

 

– En vérité, Andrée, dit la reine, je commence à trembler ; et vous ?

 

– Moi, madame, tant que Votre Majesté marchera en avant, je la suivrai avec confiance.

 

– Rien, ma sœur, n’est plus simple que ce qui se passe, dit le jeune prince : la porte qui vous fait face est celle de votre appartement. Voyez !

 

Et il indiquait à la reine un charmant réduit dont nous ne saurions omettre la description.

 

Une petite antichambre en bois de rose, avec deux étagères de Boule, plafond de Boucher, parquet de bois de rose, donnait dans un boudoir de cachemire blanc semé de fleurs brodées à la main par les plus habiles artistes en broderie.

 

L’ameublement de ce boudoir était une tapisserie au petit point de soie, nuancé avec cet art qui faisait d’un tapis des Gobelins de cette époque un tableau de maître.

 

Après le boudoir, une belle chambre à coucher bleue tendue de rideaux de dentelle et de soie de Tours, un lit somptueux dans une alcôve obscure, un feu éblouissant dans une cheminée de marbre blanc, douze bougies parfumées brûlant dans des candélabres de Clodion, un paravent de laque azurée avec ses chinoiseries d’or, telles étaient les merveilles qui apparurent aux yeux des dames lorsqu’elles entrèrent timidement dans cet élégant réduit.

 

Nul être vivant ne se montrait : partout la chaleur, la lumière, sans qu’on pût en quelque point deviner les causes de tant d’heureux effets.

 

La reine, qui avait pénétré avec réserve déjà dans le boudoir, demeura un instant au seuil de la chambre à coucher.

 

Le prince s’excusa d’une façon toute civile sur la nécessité qui le poussait à mettre sa sœur dans une confidence indigne d’elle.

 

La reine répondit par un demi-sourire qui exprimait beaucoup plus de choses que toutes les paroles qu’elle aurait pu prononcer.

 

– Ma sœur, ajouta alors le comte d’Artois, cet appartement est mon logis de garçon, seul j’y pénètre, et j’y pénètre toujours seul.

 

– Presque toujours, dit la reine.

 

– Non, toujours.

 

– Ah ! fit la reine.

 

– Au surplus, continua-t-il, il y a dans le boudoir où vous êtes un sofa et une bergère sur lesquels bien des fois, quand la nuit me surprenait, après la chasse, j’ai dormi aussi bien que dans mon lit.

 

– Je comprends, dit la reine, que Mme la comtesse d’Artois soit parfois inquiète.

 

– Sans doute, mais avouez, ma sœur, que si Mme la comtesse est inquiète de moi, cette nuit elle aura bien tort.

 

– Cette nuit, je ne dis pas, mais les autres nuits…

 

– Ma sœur, quiconque a tort une fois peut avoir tort toujours.

 

– Abrégeons, dit la reine en s’asseyant sur un fauteuil. Je suis horriblement lasse ; et vous, ma pauvre Andrée ?

 

– Oh, moi, je succombe de fatigue, et si Votre Majesté le permet…

 

– En effet, vous pâlissez, mademoiselle, dit le comte d’Artois.

 

– Faites, faites, ma chère, dit la reine ; asseyez-vous, couchez-vous même ; M. le comte d’Artois nous abandonne cet appartement, n’est-ce pas, Charles ?

 

– En toute propriété, madame.

 

– Un instant, comte, un dernier mot.

 

– Lequel ?

 

– Si vous partez, comment vous rappellerons-nous ?

 

– Vous n’avez en rien besoin de moi, ma sœur ; une fois installée, disposez de la maison.

 

– Il y a donc d’autres pièces que celles-ci ?

 

– Mais sans doute. Il y a d’abord une salle à manger, que je vous engage à visiter.

 

– Avec une table toute servie, sans doute ?

 

– Certainement, et sur laquelle Mlle de Taverney, qui me paraît en avoir grand besoin, trouvera un consommé, une aile de volaille et un doigt de vin de Xérès, et où vous trouverez, vous, ma sœur, une collection de ces fruits cuits que vous aimez.

 

– Et tout cela sans valets ?

 

– Pas le moindre.

 

– Nous verrons. Mais ensuite ?

 

– Ensuite ?

 

– Oui, pour retourner au château ?

 

– Il ne faut pas songer à y rentrer du tout de la nuit, puisque la consigne est donnée. Mais la consigne donnée pour la nuit tombe avec le jour ; à six heures les portes s’ouvrent, sortez d’ici à six heures moins un quart. Vous trouverez dans les armoires des mantes de toutes couleurs et de toutes formes, si vous désirez vous déguiser ; entrez donc, comme je vous le dis, au château, gagnez votre chambre, couchez-vous, et ne vous inquiétez pas du reste.

 

– Mais vous ?

 

– Comment, moi ?

 

– Oui, qu’allez-vous faire ?

 

– Je sors de la maison.

 

– Comment ! nous vous chassons, mon pauvre frère ?

 

– Il ne serait pas convenable que j’eusse passé la nuit sous le même toit que vous, ma sœur.

 

– Mais encore il vous faut un gîte, et nous vous volons le vôtre.

 

– Bon ! il m’en reste trois pareils à celui-ci.

 

La reine se mit à rire.

 

– Et il dit que Mme la comtesse d’Artois a tort de s’inquiéter ; oh ! je la préviendrai, fit-elle avec un charmant geste de menace.

 

– Alors, moi, je dirai tout au roi, répliqua le prince sur le même ton.

 

– Il a raison, nous sommes sous sa dépendance.

 

– Tout à fait. C’est humiliant ; mais qu’y faire ?

 

– Se soumettre. Ainsi, vous dites donc que pour sortir demain matin sans rencontrer personne…

 

– Un seul coup de sonnette, à la colonne en bas.

 

– À laquelle ? à celle de droite ou à celle de gauche ?

 

– Peu importe.

 

– La porte s’ouvrira ?

 

– Et se fermera.

 

– Toute seule ?

 

– Toute seule.

 

– Merci. Bonsoir, mon frère.

 

– Bonsoir, ma sœur.

 

Le prince salua, Andrée ferma les portes derrière lui. Il disparut.

 

Chapitre VII

L’alcôve de la reine

 

Le lendemain, ou plutôt le matin même, car notre dernier chapitre a dû se fermer vers les deux heures de la nuit ; le matin même, disons-nous, le roi Louis XVI, en petit habit violet du matin, sans ordre et sans poudre, et tel qu’il venait de sortir de son lit enfin, heurta aux portes de l’antichambre de la reine.

 

Une femme de service entrebâilla cette porte, et reconnaissant le roi :

 

– Sire !… dit-elle.

 

– La reine ! demanda Louis XVI d’un ton bref.

 

– Sa Majesté dort, sire.

 

Le roi fit un geste comme pour éloigner la femme, mais celle-ci ne bougea point.

 

– Eh bien ! dit le roi, vous bougerez-vous ? Vous voyez bien que je veux passer.

 

Le roi avait par moments une promptitude de mouvement que ses ennemis appelaient de la brutalité.

 

– La reine repose, sire, objecta timidement la femme de service.

 

– Je vous ai dit de me livrer passage, répliqua le roi.

 

En effet, à ces mots il écarta la femme et passa outre.

 

Arrivé à la porte même de la chambre à coucher, le roi vit Mme de Misery, première femme de chambre de la reine, qui lisait la messe dans son livre d’heures.

 

Cette dame se leva dès qu’elle aperçut le roi.

 

– Sire, dit-elle à voix basse et avec un profond salut, Sa Majesté n’a pas encore appelé.

 

– Ah ! vraiment, fit le roi d’un air railleur.

 

– Mais, sire, il n’est guère que six heures et demie, je crois, et jamais Sa Majesté ne sonne avant sept heures.

 

– Et vous êtes sûre que la reine est dans son lit ? Vous êtes sûre qu’elle dort ?

 

– Je n’affirmerais pas, sire, que Sa Majesté dort ; mais je suis sûre qu’elle est dans son lit.

 

– Elle y est ?

 

– Oui, sire.

 

Le roi n’y put tenir plus longtemps. Il marcha droit à la porte, tourna le bouton doré avec une précipitation bruyante, et entra.

 

La chambre de la reine était obscure comme en pleine nuit : volets, rideaux et stores, hermétiquement fermés, y maintenaient les plus épaisses ténèbres.

 

Une veilleuse, brûlant sur un guéridon dans l’angle le plus éloigné de l’appartement, laissait l’alcôve de la reine entièrement baignée dans l’ombre, et les immenses rideaux de soie blanche à fleurs de lis d’or pendaient à plis ondoyants sur le lit en désordre.

 

Le roi marcha d’un pas rapide vers le lit.

 

– Oh ! madame de Misery, s’écria la reine, que vous êtes bruyante, voilà que vous m’avez réveillée.

 

Le roi s’arrêta, stupéfait.

 

– Ce n’est point Mme de Misery, murmura-t-il.

 

– Tiens ! c’est vous, sire, ajouta Marie-Antoinette en se soulevant.

 

– Bonjour, madame, articula le roi d’un ton aigre-doux.

 

– Quel bon vent vous amène, sire ? demanda la reine. Madame de Misery ! madame de Misery ! ouvrez donc les fenêtres.

 

Les femmes entrèrent et, selon l’habitude que leur avait fait prendre la reine, elles ouvrirent à l’instant portes et fenêtres, pour donner passage à l’invasion d’air pur que Marie-Antoinette respirait avec délices en s’éveillant.

 

– Vous dormez de bon appétit, madame, dit le roi en s’asseyant près du lit, après avoir promené son regard investigateur.

 

– Oui, sire, j’ai lu tard, et par conséquent, si Votre Majesté ne m’eût point réveillée, je dormirais encore.

 

– D’où vient qu’hier vous n’avez pas reçu, madame ?

 

– Reçu qui ? votre frère, M. de Provence ? fit la reine avec une présence d’esprit qui allait au-devant des soupçons du roi.

 

– Justement oui, mon frère ; il a voulu vous saluer, et on l’a laissé dehors.

 

– Eh bien ?

 

– En lui disant que vous étiez absente ?

 

– Lui a-t-on dit cela ? demanda négligemment la reine. Madame de Misery ! Madame de Misery ?

 

La première femme de chambre parut à la porte, tenant sur un plateau d’or une quantité de lettres adressées à la reine.

 

– Sa Majesté m’appelle ? demanda Mme de Misery.

 

– Oui. Est-ce qu’on a dit hier à M. de Provence que j’étais absente du château ?

 

Mme de Misery, pour ne pas passer devant le roi, tourna autour de lui et tendit le plateau de lettres à la reine. Elle tenait sous son doigt une de ces lettres dont la reine reconnut l’écriture.

 

– Répondez au roi madame de Misery, continua Marie-Antoinette avec la même négligence ; dites à Sa Majesté ce que l’on a répondu hier à M. de Provence lorsqu’il s’est présenté à ma porte. Quant à moi, je ne me le rappelle plus.

 

– Sire dit Mme de Misery, tandis que la reine décachetait la lettre, Mgr le comte de Provence s’est présenté hier pour offrir ses respects à Sa Majesté, et je lui ai répondu que Sa Majesté ne recevait pas.

 

– Et par quel ordre ?

 

– Par ordre de la reine.

 

– Ah ! fit le roi.

 

Pendant ce temps, la reine avait décacheté la lettre et lu ces deux lignes :

 

« Vous êtes revenue hier de Paris et rentrée au château à huit heures du soir. Laurent vous a vue. »

 

Puis, toujours avec le même air de nonchalance, la reine avait décacheté une demi-douzaine de billets, de lettres et de placets, qui gisaient épars sur un édredon.

 

– Eh bien ! fit-elle en relevant la tête vers le roi.

 

– Merci, madame, dit celui-ci à la première femme de chambre.

 

Mme de Misery s’éloigna.

 

– Pardon, sire, dit la reine, éclairez-moi sur un point.

 

– Lequel, madame ?

 

– Est-ce que je suis ou ne suis plus libre de voir M. de Provence ?

 

– Oh ! parfaitement libre, madame ; mais…

 

– Mais son esprit me fatigue, que voulez-vous ? d’ailleurs, il ne m’aime pas ; il est vrai que je le lui rends bien. J’attendais sa mauvaise visite et me suis mise au lit à huit heures, afin de ne pas recevoir cette visite. Qu’avez-vous donc, sire ?

 

– Rien, rien.

 

– On dirait que vous doutez.

 

– Mais…

 

– Mais quoi ?

 

– Mais je vous croyais hier à Paris.

 

– À quelle heure ?

 

– À l’heure à laquelle vous prétendez que vous vous êtes couchée.

 

– Sans doute, j’y suis allée à Paris. Eh bien ! est-ce que l’on ne revient pas de Paris ?

 

– Si fait. Le tout dépend de l’heure à laquelle on en revient.

 

– Ah ! ah ! vous voulez savoir l’heure juste à laquelle je suis revenue de Paris, alors ?

 

– Mais, oui.

 

– Rien de plus facile, sire.

 

La reine appela :

 

– Madame de Misery !

 

La femme de chambre reparut.

 

– Quelle heure était-il quand je revins de Paris, hier, madame de Misery ? demanda la reine.

 

– À peu près huit heures, Votre Majesté.

 

– Je ne crois pas, dit le roi ; vous devez vous tromper, madame de Misery ; informez-vous.

 

La femme de chambre, droite et impassible, se tourna vers la porte.

 

– Madame Duval ! dit-elle.

 

– Madame ! répliqua une voix.

 

– À quelle heure Sa Majesté est-elle rentrée de Paris hier soir ?

 

– Il pouvait être huit heures, madame, répliqua la deuxième femme de chambre.

 

– Vous devez vous tromper, madame Duval, dit Mme de Misery.

 

Mme Duval se pencha vers la fenêtre de l’antichambre et cria :

 

– Laurent !

 

– Qu’est-ce que Laurent ? demanda le roi.

 

– C’est le concierge de la porte par laquelle Sa Majesté est rentrée hier, dit Mme de Misery.

 

– Laurent ! cria Mme Duval, à quelle heure Sa Majesté la reine est-elle rentrée hier ?

 

– Vers huit heures, répliqua le concierge du bas de la terrasse.

 

Le roi baissa la tête.

 

Mme de Misery congédia Mme Duval, qui congédia Laurent.

 

Les deux époux demeurèrent seuls.

 

Louis XVI était honteux et faisait tous ses efforts pour dissimuler cette honte.

 

Mais la reine, au lieu de triompher de la victoire qu’elle venait de remporter, lui dit froidement :

 

– Eh bien ! sire, voyons, que désirez-vous savoir encore ?

 

– Oh ! rien, s’écria le roi en pressant les mains de sa femme, rien !

 

– Cependant…

 

– Pardonnez-moi, madame ; je ne sais trop ce qui m’était passé par la tête. Voyez ma joie ; elle est aussi grande que mon repentir. Vous ne m’en voulez point, n’est-ce pas ? Ne boudez plus : foi de gentilhomme ! j’en serais au désespoir.

 

La reine retira sa main de celle du roi.

 

– Eh bien ! que faites-vous, madame ? demanda Louis.

 

– Sire, répondit Marie-Antoinette, une reine de France ne ment pas !

 

– Eh bien ? demanda le roi étonné.

 

– Eh bien, sire, moi, je viens de mentir.

 

– Que voulez-vous dire ?

 

– Je veux dire que je ne suis pas rentrée hier à huit heures du soir !

 

Le roi recula surpris.

 

– Je veux dire, continua la reine avec le même sang-froid, que je suis rentrée ce matin à six heures seulement.

 

– Madame !

 

– Et que sans M. le comte d’Artois, qui m’a offert un asile et logée par pitié dans une maison à lui, je restais à la porte comme une mendiante.

 

– Ah ! vous n’étiez pas rentrée, dit le roi d’un air sombre ; alors, j’avais donc raison ?

 

– Sire, vous tirez, je vous en demande pardon, de ce que je viens de dire une solution d’arithméticien, mais non une conclusion de galant homme.

 

– En quoi, madame ?

 

– En ceci que, pour vous assurer si je rentrais tôt ou tard, vous n’aviez besoin ni de fermer votre porte, ni de donner vos consignes, mais seulement de venir me trouver et de me demander : « À quelle heure êtes-vous rentrée, madame ? »

 

– Oh ! fit le roi.

 

– Il ne vous est plus permis de douter, monsieur ; vos espions avaient été trompés ou gagnés, vos portes forcées ou ouvertes, votre appréhension combattue, vos soupçons dissipés. Je vous voyais honteux d’avoir usé de violence envers une femme dans son droit. Je pouvais continuer à jouir de ma victoire. Mais je trouve vos procédés honteux pour un roi, malséants pour un gentilhomme, et je ne veux pas me refuser la satisfaction de vous le dire.

 

Le roi épousseta son jabot en homme qui médite une réplique.

 

– Oh ! vous avez beau faire, monsieur, dit la reine en secouant la tête, vous n’arriverez pas à excuser votre conduite envers moi.

 

– Au contraire, madame, j’y arriverai facilement, répondit le roi. Est-ce que, dans le château, par exemple, une seule personne se doutait que vous ne fussiez pas rentrée ? Eh bien ! si chacun vous savait rentrée, personne n’a pu prendre pour vous ma consigne de la fermeture des portes. Qu’on l’ait attribuée aux dissipations de M. le comte d’Artois ou de tout autre, vous comprenez bien que je ne m’en inquiète pas.

 

– Après, sire ? interrompit la reine.

 

– Eh bien ! je me résume, et je dis : si j’ai sauvé envers vous les apparences, madame, j’ai raison, et je vous dis : vous avez tort, vous qui n’en avez pas fait autant envers moi ; et si j’ai voulu tout simplement vous donner une secrète leçon, si la leçon vous profite, ce que je crois, d’après l’irritation que vous me témoignez, eh bien ! j’ai raison encore, et je ne reviens sur rien de ce que j’ai fait.

 

La reine avait écouté la réponse de son auguste époux en se calmant peu à peu ; non pas qu’elle fût moins irritée, mais elle voulait garder toutes ses forces pour la lutte qui, dans son opinion, au lieu d’être terminée, commençait à peine.

 

– Fort bien ! dit-elle. Ainsi, vous ne vous excusez pas d’avoir fait languir à la porte de sa demeure, comme vous eussiez pu faire de la première venue, la fille de Marie-Thérèse, votre femme, la mère de vos enfants ? Non, c’est à votre avis une plaisanterie toute royale, pleine de sel attique, dont la moralité d’ailleurs double la valeur. Ainsi, à vos yeux, ce n’est rien qu’une chose toute naturelle que d’avoir forcé la reine de France à passer la nuit dans la petite maison où le comte d’Artois reçoit les demoiselles de l’Opéra et les femmes galantes de votre cour ? Ah ! ce n’est rien, non, un roi plane au-dessus de toutes ces misères, un roi philosophe surtout. Et vous êtes philosophe, vous sire ! Notez bien qu’en ceci M. d’Artois a joué le beau rôle. Notez qu’il m’a rendu un service signalé. Notez que, pour cette fois, j’ai eu à remercier le Ciel que mon beau-frère fût un homme dissipé, puisque sa dissipation a servi de manteau à ma honte, puisque ses vices ont sauvegardé mon honneur.

 

Le roi rougit et se remua bruyamment sur son fauteuil.

 

– Oh ! dit la reine, avec un rire amer, je sais bien que vous êtes un roi moral, sire ! Mais avez-vous songé à quel résultat votre morale arrive ? Nul n’a su que je n’étais pas rentrée, dites-vous ? Et vous-même m’avez crue ici ! Direz-vous que M. de Provence, votre instigateur, l’a cru, lui ? Direz-vous que M. d’Artois l’a cru ? Direz-vous que mes femmes, qui, par mon ordre, vous ont menti ce matin, l’ont cru ? Direz-vous que Laurent, acheté par M. le comte d’Artois et moi, l’a cru ? Allez, le roi a toujours raison, mais parfois la reine peut avoir raison aussi. Prenons cette habitude, voulez-vous, sire ? vous de m’envoyer espions et gardes suisses, moi d’acheter vos suisses et vos espions, et je vous le dis, avant un mois, car vous me connaissez et vous savez que je ne me contiendrai pas, eh bien ! avant un mois la majesté du trône et la dignité du mariage, nous additionnerons tout cela ensemble un matin, comme aujourd’hui, par exemple, et nous verrons ce que cela nous coûtera à tous deux.

 

Il était évident que ces paroles avaient fait un grand effet sur celui à qui elles étaient adressées.

 

– Vous savez, dit le roi d’une voix altérée, vous savez que je suis sincère, et que j’avoue toujours mes torts. Voulez-vous me prouver, madame, que vous avez raison de partir de Versailles en traîneau, avec des gentilshommes à vous ? Folle troupe qui vous compromet dans les graves circonstances où nous vivons ! Voulez-vous me prouver que vous avez raison de disparaître avec eux dans Paris, comme des masques dans un bal, et de ne plus reparaître que dans la nuit, scandaleusement tard, tandis que ma lampe s’est épuisée au travail et que tout le monde dort ? Vous avez parlé de la dignité du mariage, de la majesté du trône et de votre qualité de mère. Est-ce d’une épouse, est-ce d’une reine, est-ce d’une mère ce que vous avez fait là ?

 

– Je vais vous répondre en deux mots, monsieur, et, vous le dirai-je d’avance, je vais répondre encore plus dédaigneusement que je n’ai fait jusqu’à présent, car il me semble, en vérité, que certaines parties de votre accusation ne méritent que mon dédain. J’ai quitté Versailles en traîneau pour arriver plus vite à Paris ; je suis sortie avec Mlle de Taverney, dont, Dieu merci ! la réputation est une des plus pures de la cour, et je suis allée à Paris vérifier de moi-même que le roi de France, ce père de la grande famille, ce roi philosophe, ce soutien moral de toutes les consciences, lui qui a nourri les pauvres étrangers, réchauffé les mendiants et mérité l’amour du peuple par sa bienfaisance ; j’ai voulu vérifier, dis-je, que le roi laissait mourir de faim, croupir dans l’oubli, exposé à toutes les attaques du vice et de la misère, quelqu’un de sa famille, en tant que roi : un des descendants enfin d’un des rois qui ont gouverné la France.

 

– Moi ! fit le roi surpris.

 

– J’ai monté, continua la reine, dans une espèce de grenier, et j’ai vu, sans feu, sans lumière, sans argent, la petite-fille d’un grand prince ; j’ai donné cent louis à cette victime de l’oubli, de la négligence royale. Et comme je m’étais attardée, en réfléchissant sur le néant de nos grandeurs, car moi aussi parfois je suis philosophe, comme la gelée était rude, et que par la gelée les chevaux marchent mal, et surtout les chevaux de fiacre…

 

– Les chevaux de fiacre ! s’écria le roi. Vous êtes revenue en fiacre ?

 

– Oui, sire, dans le n° 107.

 

– Oh ! oh ! murmura le roi en balançant sa jambe droite croisée sur la gauche, ce qui était chez lui le symptôme d’une vive impatience. En fiacre !

 

– Oui, et trop heureuse encore d’avoir trouvé ce fiacre, répliqua la reine.

 

– Madame ! interrompit le roi, vous avez bien agi ; vous avez toujours de nobles aspirations, écloses trop légèrement peut-être ; mais la faute en est à cette chaleur de générosité qui vous distingue.

 

– Merci, sire, répondit la reine d’un ton railleur.

 

– Songez bien, continua le roi, que je ne vous ai soupçonnée de rien qui ne fût parfaitement droit et honnête ; la démarche seule, et l’aventureuse allure de la reine, m’ont déplu ; vous avez fait le bien comme toujours ; mais en faisant le bien aux autres, vous avez trouvé le moyen de vous faire du mal à vous. Voilà ce que je vous reproche. Maintenant, j’ai à réparer quelque oubli, j’ai à veiller au sort d’une famille de rois. Je suis prêt : dénoncez-moi ces infortunes, et mes bienfaits ne se feront pas attendre.

 

– Le nom de Valois, sire, est assez illustre, je pense, pour que vous l’ayez à présent à la mémoire.

 

– Ah ! s’écria Louis XVI avec un bruyant éclat de rire, je sais maintenant ce qui vous occupe. La petite Valois, n’est-ce pas, une comtesse de… de… Attendez donc…

 

– De La Motte.

 

– Précisément, de La Motte ; son mari est gendarme ?

 

– Oui, sire.

 

– Et la femme est une intrigante. Oh ! ne vous fâchez pas, elle remue ciel et terre ; elle accable les ministres ; elle harcèle mes tantes ; elle m’écrase moi-même de suppliques, de placets, de preuves généalogiques.

 

– Eh ! sire, cela prouve qu’elle a jusqu’ici réclamé inutilement, voilà tout.

 

– Je ne dis pas non !

 

– Est-elle ou non Valois ?

 

– Oh ! je crois qu’elle l’est !

 

– Eh bien ! une pension. Une pension honorable pour elle, un régiment pour son mari, un état enfin pour des rejetons de souche royale.

 

– Oh ! doucement, doucement, madame. Diable ! comme vous y allez. La petite Valois m’arrachera toujours bien assez de plumes sans que vous vous mettiez à l’aider ; elle a bon bec, la petite Valois, allez !

 

– Oh ! je ne crains pas pour vous, sire ; vos plumes tiennent fort.

 

– Une pension honorable, Dieu merci ! Comme vous y allez, madame ! Savez-vous quelle saignée terrible cet hiver a faite à ma cassette ? Un régiment à ce petit gendarme qui a fait la spéculation d’épouser une Valois ! Eh ! je n’en ai plus de régiment à donner, madame, même à ceux qui les paient et qui les méritent. Un état digne des rois dont ils descendent, à ces mendiants ! Allons donc ! quand nous autres rois nous n’avons plus même un état digne des riches particuliers ! M. le duc d’Orléans a envoyé ses chevaux et ses meutes en Angleterre pour les faire vendre, et supprimé les deux tiers de sa maison. J’ai supprimé ma louveterie, moi. M. de Saint-Germain m’a fait réformer ma maison militaire. Nous vivons de privations, tous, grands et petits, ma chère.

 

– Mais cependant, sire, des Valois ne peuvent mourir de faim !

 

– Ne m’avez-vous pas dit que vous aviez donné cent louis ?

 

– La belle aumône !

 

– C’est royal.

 

– Donnez-en autant, alors.

 

– Je m’en garderai bien. Ce que vous avez donné suffit pour nous deux.

 

– Alors, une petite pension.

 

– Pas du tout ; rien de fixe. Ces gens-là vous soutireront assez pour eux-mêmes ; ils sont de la famille des rongeurs. Quand j’aurai envie de donner, eh bien ! je donnerai une somme sans précédents, sans obligations pour l’avenir. En un mot, je donnerai quand j’aurai trop d’argent. Cette petite Valois, mais, en vérité, je ne puis vous conter tout ce que je sais sur elle. Votre bon cœur est pris au piège, ma chère Antoinette. J’en demande pardon à votre bon cœur.

 

Et, en disant ces mots, Louis tendit la main à la reine, qui, cédant à un premier mouvement, l’approcha de ses lèvres.

 

Puis, tout à coup, la repoussant.

 

– Vous, dit-elle, vous n’êtes pas bon pour moi. Je vous en veux !

 

– Vous m’en voulez, dit le roi, vous ! Eh bien ! moi… moi…

 

– Oh ! oui, dites que vous ne m’en voulez pas, vous qui me faites fermer les portes de Versailles ; vous qui arrivez à six heures et demie du matin dans mes antichambres, qui ouvrez ma porte de force, et qui entrez chez moi en roulant des yeux furibonds.

 

Le roi se mit à rire.

 

– Non, dit-il, je ne vous en veux pas.

 

– Vous ne m’en voulez plus, à la bonne heure !

 

– Que me donnerez-vous, si je vous prouve que je ne vous en voulais pas, même en venant ici ?

 

– Voyons d’abord la preuve de ce que vous dites.

 

– Oh ! c’est bien aisé, répliqua le roi, je l’ai dans ma poche, la preuve.

 

– Bah ! s’écria la reine avec curiosité en se soulevant sur son séant ; vous avez quelque chose à me donner ?

 

– J’ai à vous donner vos œufs de Pâques.

 

– Oh ! réellement, alors vous êtes bien aimable ; mais je ne vous croirai, comprenez-vous bien, que si vous étalez la preuve tout de suite. Oh ! pas de subterfuge. Je parie que vous m’allez encore promettre ?

 

Alors, avec un sourire plein de bonté, le roi fouilla dans sa poche, en y mettant cette lenteur qui double la convoitise, cette lenteur qui fait trépigner d’impatience l’enfant pour son jouet, l’animal pour sa friandise, la femme pour son cadeau.

 

Enfin, il finit par tirer de cette poche une boîte de maroquin rouge artistement gaufrée et rehaussée de dorures.

 

– Un écrin ! dit la reine, ah ! voyons.

 

Le roi déposa l’écrin sur le lit.

 

La reine le saisit vivement et l’attira à elle.

 

À peine eut-elle ouvert la boîte, qu’enivrée, éblouie, elle s’écria :

 

– Oh ! que c’est beau ! mon Dieu ! que c’est beau !

 

Le roi sentit comme un frisson de joie qui lui chatouillait le cœur.

 

– Vous trouvez ? dit-il.

 

La reine ne pouvait répondre, elle était haletante.

 

Alors elle tira de l’écrin un collier de diamants si gros, si purs, si lumineux et si habilement assortis, qu’il lui sembla voir courir sur ses belles mains un fleuve de phosphore et de flammes.

 

Le collier ondulait comme les anneaux d’un serpent dont chaque écaille aurait été un éclair.

 

– Oh ! c’est magnifique, dit enfin la reine retrouvant la parole, magnifique, répéta-t-elle avec des yeux qui s’animaient, soit au contact de ces diamants splendides, soit parce qu’elle songeait que nulle femme au monde ne pourrait avoir un collier pareil.

 

– Alors, vous êtes contente ? dit le roi.

 

– Enthousiasmée, sire. Vous me rendez trop heureuse.

 

– Vraiment !

 

– Voyez donc ce premier rang, les diamants sont gros comme des noisettes.

 

– En effet.

 

– Et assortis. On ne les distinguerait pas les uns des autres. Comme la gradation des grosseurs est habilement ménagée ! Quelles savantes proportions entre les différences du premier et du second rang, et du second au troisième ! Le joaillier qui a réuni ces diamants et fait ce collier est un artiste.

 

– Ils sont deux.

 

– Je parie alors que c’est Bœhmer et Bossange.

 

– Vous avez deviné.

 

– En vérité, il n’y a qu’eux pour oser faire des entreprises pareilles. Que c’est beau, sire, que c’est beau !

 

– Madame, madame, dit le roi, vous payez ce collier beaucoup trop cher, prenez-y garde.

 

– Oh ! s’écria la reine, oh ! sire.

 

Et tout à coup son front radieux s’assombrit, se pencha.

 

Ce changement dans sa physionomie s’opéra si rapide et s’effaça si rapidement encore, que le roi n’eut pas même le temps de le remarquer.

 

– Voyons, dit-il, laissez-moi un plaisir.

 

– Lequel ?

 

– Celui de mettre ce collier à votre cou.

 

La reine l’arrêta.

 

– C’est bien cher, n’est-ce pas ? dit-elle tristement.

 

– Ma foi ! oui, répliqua le roi en riant ; mais je vous l’ai dit, vous venez de le payer plus qu’il ne vaut, et ce n’est qu’à sa place, c’est-à-dire à votre col, qu’il prendra son véritable prix.

 

Et, en disant ces mots, Louis s’approchait de la reine, tenant de ses deux mains les deux extrémités du magnifique collier, pour le fixer par l’agrafe faite elle-même d’un gros diamant.

 

– Non, non, dit la reine, pas d’enfantillage. Remettez ce collier dans votre écrin, sire.

 

Et elle secoua la tête.

 

– Vous me refusez de le voir le premier sur vous ?

 

– À Dieu ne plaise que je vous refusasse cette joie, sire, si je prenais le collier ; mais…

 

– Mais… fit le roi surpris.

 

– Mais ni vous ni personne, sire, ne verra un collier de ce prix à mon cou.

 

– Vous ne le porterez pas, madame ?

 

– Jamais !

 

– Vous me refusez ?

 

– Je refuse de me pendre un million, et peut-être un million et demi au cou, car j’estime ce collier quinze cent mille livres, n’est-ce pas ?

 

– Eh ! je ne dis pas non, répliqua le roi.

 

– Et je refuse de pendre à mon col un million et demi quand les coffres du roi sont vides, quand le roi est forcé de mesurer ses secours et de dire aux pauvres : « Je n’ai plus d’argent, Dieu vous assiste ! »

 

– Comment, c’est sérieux ce que vous me dites là ?

 

– Tenez, sire, M. de Sartine me disait un jour qu’avec quinze cent mille livres on pouvait avoir un vaisseau de ligne, et, en vérité, sire, le roi de France a plus besoin d’un vaisseau de ligne que la reine de France n’a besoin d’un collier.

 

– Oh ! s’écria le roi, au comble de la joie et les yeux mouillés de larmes, oh ! ce que vous venez de faire là est sublime. Merci, merci !… Antoinette, vous êtes une bonne femme.

 

Et pour couronner dignement sa démonstration cordiale et bourgeoise, le bon roi jeta ses deux bras au cou de Marie-Antoinette, et l’embrassa.

 

– Oh ! comme on vous bénira en France, madame, s’écria-t-il, quand on saura le mot que vous venez de dire.

 

La reine soupira.

 

– Il est encore temps, dit le roi avec vivacité. Un soupir de regrets !

 

– Non, sire, un soupir de soulagement ; fermez cet écrin et rendez-le aux joailliers.

 

– J’avais déjà disposé mes termes de paiements ; l’argent est prêt ; voyons, qu’en ferai-je ? Ne soyez pas si désintéressée, madame.

 

– Non, j’ai bien réfléchi. Non, bien décidément, sire, je ne veux pas de ce collier ; mais je veux autre chose.

 

– Diable ! voilà mes seize cents mille livres écornées.

 

– Seize cents mille livres ? Voyez-vous ! Eh quoi, c’était si cher ?

 

– Ma foi ! madame, j’ai lâché le mot, je ne m’en dédis pas.

 

– Rassurez-vous ; ce que je vous demande coûtera moins cher.

 

– Que me demandez-vous ?

 

– C’est de me laisser aller à Paris encore une fois.

 

– Oh ! mais c’est facile, et pas cher surtout.

 

– Attendez ! attendez !

 

– Diable !

 

– À Paris, place Vendôme.

 

– Diable ! diable !

 

– Chez M. Mesmer.

 

Le roi se gratta l’oreille.

 

– Enfin, dit-il, vous avez refusé une fantaisie de seize cent mille livres ; je puis bien vous passer celle-là. Allez donc chez M. Mesmer ; mais, à mon tour, à une condition.

 

– Laquelle ?

 

– Vous vous ferez accompagner d’une princesse du sang.

 

La reine réfléchit.

 

– Voulez-vous Mme de Lamballe ? dit-elle.

 

– Mme de Lamballe, soit.

 

– C’est dit.

 

– Je signe.

 

– Merci.

 

– Et de ce pas, ajouta le roi, je vais commander mon vaisseau de ligne, et le baptiser Le Collier de la Reine. Vous en serez la marraine, madame ; puis je l’enverrai à La Pérouse.

 

Le roi baisa la main de sa femme, et sortit de l’appartement tout joyeux.

Chapitre VIII

Le petit lever de la reine

 

À peine le roi fut-il sorti que la reine se leva et vint à la fenêtre respirer l’air vif et glacial du matin.

 

Le jour s’annonçait brillant et plein de ce charme qu’une avance du printemps donne à certains jours d’avril : aux gelées de la nuit succédait la douce chaleur d’un soleil déjà sensible ; le vent avait tourné depuis la veille du nord à l’est.

 

S’il demeurait dans cette direction, l’hiver, ce terrible hiver de 1784, était fini.

 

Déjà, en effet, on voyait à l’horizon rose sourdre cette vapeur grisâtre, qui n’est autre chose que l’humidité fuyant devant le soleil.

 

Dans les parterres, le givre tombait peu à peu des branches, et les petits oiseaux commençaient à poser librement sur les bourgeons déjà formés leurs griffes délicates.

 

La fleur d’avril, la ravenelle, courbée sous la gelée, comme ces pauvres fleurs dont parle Dante, levait sa tête noircissante du sein de la neige à peine fondue, et sous les feuilles de la violette, feuilles épaissies, dures et larges, le bouton oblong de la fleur mystérieuse lançait les deux follioles elliptiques qui précèdent l’épanouissement et le parfum.

 

Dans les allées, sur les statues, sur les rampes des grilles, la glace glissait en diamants rapides ; elle n’était pas encore de l’eau, elle n’était déjà plus de la glace.

 

Tout annonçait la lutte sourde du printemps contre les frimas, et présageait la prochaine défaite de l’hiver.

 

– Si nous voulons profiter de la glace, s’écria la reine interrogeant l’atmosphère, je crois qu’il faut se hâter. N’est-ce pas, madame de Misery ? ajouta-t-elle en se retournant, car voilà le printemps qui pousse.

 

– Votre Majesté avait envie depuis longtemps d’aller faire une partie sur la pièce d’eau des Suisses, répliqua la première femme de chambre.

 

– Eh bien ! aujourd’hui même nous ferons cette partie, dit la reine, car demain peut-être, serait-il trop tard.

 

– Alors, pour quelle heure la toilette de Votre Majesté ?

 

– Pour tout de suite. Je déjeunerai légèrement et je sortirai.

 

– Sont-ce là les seuls ordres de la reine ?

 

– On s’informera si Mlle de Taverney est levée, et on lui dira que je désire la voir.

 

– Mlle de Taverney est déjà dans le boudoir de Sa Majesté, répliqua la femme de chambre.

 

– Déjà ! demanda la reine, qui savait mieux que personne à quelle heure Andrée avait dû se coucher.

 

– Oh ! madame, elle attend déjà depuis plus de vingt minutes.

 

– Introduisez-la.

 

En effet, Andrée entra chez la reine au moment où le premier coup de neuf heures sonnait à l’horloge de la cour de Marbre.

 

Déjà vêtue avec soin, comme toute femme de la cour qui n’avait pas le droit de se montrer en négligé chez sa souveraine, Mlle de Taverney se présenta souriante et presque inquiète.

 

La reine souriait aussi, ce qui rassura Andrée.

 

– Allez, ma bonne Misery, dit-elle ; envoyez-moi Léonard et mon tailleur.

 

Puis, ayant suivi des yeux Mme Misery et vu la portière se fermer derrière elle :

 

– Rien, dit-elle à Andrée ; le roi a été charmant, il a ri, il a été désarmé.

 

– Mais a-t-il su ? demanda Andrée.

 

– Vous comprenez, Andrée, que l’on ne ment pas lorsqu’on n’a pas tort et que l’on est reine de France.

 

– C’est vrai, madame, répondit Andrée en rougissant.

 

– Et cependant, ma chère Andrée, il paraît que nous avons eu un tort.

 

– Un tort, madame, dit Andrée ; oh ! plus d’un, sans doute ?

 

– C’est possible, mais enfin voilà le premier : c’est d’avoir plaint Mme de La Motte ; le roi ne l’aime pas. J’avoue pourtant qu’elle m’a plu, à moi.

 

– Oh ! Votre Majesté est trop bon juge pour que l’on ne s’incline pas devant ses arrêts.

 

– Voici Léonard, dit Mme de Misery en rentrant.

 

La reine s’assit devant sa toilette de vermeil, et le célèbre coiffeur commença son office.

 

La reine avait les plus beaux cheveux du monde, et sa coquetterie consistait à faire admirer ses cheveux.

 

Léonard le savait, et au lieu de procéder avec rapidité, comme il l’eût fait à l’égard de toute autre femme, il laissait à la reine le temps et le plaisir de s’admirer elle-même.

 

Ce jour-là, Marie-Antoinette était contente, joyeuse même : elle était en beauté ; de son miroir, elle passait à Andrée, à qui elle envoyait les plus affectueux regards.

 

– Vous n’avez pas été grondée, vous, dit-elle, vous, libre et fière, vous de qui tout le monde a un peu peur parce que, comme la divine Minerve, vous êtes trop sage.

 

– Moi, madame, balbutia Andrée.

 

– Oui, vous, vous le rabat-joie de tous les étourneaux de la cour. Oh ! mon Dieu ! que vous êtes heureuse d’être fille, Andrée, et surtout de vous trouver heureuse de l’être.

 

Andrée rougit et essaya un triste sourire.

 

– C’est un vœu que j’ai fait, dit-elle.

 

– Et que vous tiendrez, ma belle vestale ? demanda la reine.

 

– Je l’espère.

 

– À propos, s’écria la reine, je me rappelle…

 

– Quoi ? Votre Majesté.

 

– Que, sans être mariée, vous avez cependant un maître depuis hier.

 

– Un maître, madame !

 

– Oui, votre cher frère ; comment l’appelez-vous ? Philippe, je crois.

 

– Oui, madame, Philippe.

 

– Il est arrivé ?

 

– Depuis hier, comme Votre Majesté me faisait l’honneur de me le dire.

 

– Et vous ne l’avez pas encore vu ? Égoïste que je suis, je vous ai arrachée à lui hier pour vous mener à Paris ; en vérité, c’est impardonnable.

 

– Oh ! madame, dit Andrée en souriant, je vous pardonne de grand cœur, et Philippe aussi.

 

– Est-ce bien sûr ?

 

– J’en réponds.

 

– Pour vous ?

 

– Pour moi et pour lui.

 

– Comment est-il ?

 

– Toujours beau et bon, madame.

 

– Quel âge a-t-il maintenant ?

 

– Trente-deux ans.

 

– Pauvre Philippe, savez-vous que voilà tantôt quatorze ans que je le connais, et que sur les quatorze ans j’ai été neuf ou dix ans sans le voir.

 

– Quand Votre Majesté voudra bien le recevoir, il sera heureux d’assurer à Votre Majesté que l’absence n’apporte aucune atteinte aux sentiments de respectueux dévouement qu’il avait voués à la reine.

 

– Puis-je le voir tout de suite ?

 

– Mais dans un quart d’heure il sera aux pieds de Votre Majesté, si Votre Majesté le permet.

 

– Bien, bien – je le permets –, je le veux même.

 

La reine achevait à peine, que quelqu’un de vif, de rapide, de bruyant, glissa, ou plutôt bondit sur le tapis du cabinet de toilette et vint réfléchir son visage rieur et narquois dans la même glace où Marie-Antoinette souriait au sien.

 

– Mon frère d’Artois, dit la reine, ah ! en vérité, vous m’avez fait peur.

 

– Bonjour à Votre Majesté, dit le jeune prince. Comment Votre Majesté a t-elle passé la nuit ?

 

– Très mal, merci, mon frère.

 

– Et la matinée ?

 

– Très bien.

 

– Voilà l’essentiel. Tout à l’heure je me suis bien douté que l’épreuve avait été supportée heureusement, car j’ai rencontré le roi qui m’a délicieusement souri. Ce que c’est que la confiance !

 

La reine se mit à rire. Le comte d’Artois, qui n’en savait pas plus, rit aussi pour un tout autre motif.

 

– Mais j’y pense, dit-il, étourdi que je suis, je n’ai seulement pas questionné cette pauvre demoiselle de Taverney sur l’emploi de son temps.

 

La reine se mit à regarder dans son miroir, grâce aux réflexions duquel rien de ce qui se passait dans la chambre ne lui échappait.

 

Léonard venait de terminer son œuvre, et la reine, délivrée du peignoir de mousseline des Indes, endossait sa robe du matin.

 

La porte s’ouvrit.

 

– Tenez, dit-elle au comte d’Artois, si vous avez quelque chose à savoir d’Andrée, la voici.

 

Andrée entrait en effet au moment même, tenant par la main un beau gentilhomme brun de visage, aux yeux noirs profondément empreints de noblesse et de mélancolie, un vigoureux soldat au front intelligent, au maintien sévère, pareil à l’un de ces beaux portraits de famille comme les a peints Coypel ou Gainsborough.

 

Philippe de Taverney était vêtu d’un habit gris foncé finement brodé d’argent, mais ce gris semblait noir, cet argent semblait du fer : la cravate blanche, le jabot blanc mat tranchaient sur la veste de couleur sombre, et la poudre de la coiffure rehaussait la mâle énergie du teint et des traits.

 

Philippe s’avança, une main dans celle de sa sœur, l’autre arrondie autour de son chapeau.

 

– Votre Majesté, dit Andrée en s’inclinant avec respect, voici mon frère.

 

Philippe salua gravement et avec lenteur.

 

Quand il releva la tête, la reine n’avait pas encore cessé de regarder dans son miroir. Il est vrai qu’elle voyait dans son miroir tout aussi bien que si elle eût regardé Philippe en face.

 

– Bonjour, monsieur de Taverney, dit la reine.

 

Et elle se retourna.

 

Elle était belle de cet éclat royal qui confondait autour de son trône les amis de la royauté et les adorateurs de la femme, elle avait la puissance de la beauté, et qu’on nous pardonne cette inversion de l’idée, elle avait aussi la beauté de la puissance.

 

Philippe, en la voyant sourire, en sentant cet œil limpide, fier et doux à la fois, s’arrêter sur lui, Philippe pâlit et laissa voir dans toute sa personne l’émotion la plus vive.

 

– Il paraît, monsieur de Taverney, continua la reine, que vous nous donnez votre première visite. Merci.

 

– Votre Majesté daigne oublier que c’est à moi de la remercier, répliqua Philippe.

 

– Que d’années, dit la reine, que de temps passé depuis que nous ne nous sommes vus ; le temps le plus beau de la vie, hélas !

 

– Pour moi, oui, madame, mais non pour Votre Majesté, à qui tous les jours sont de beaux jours.

 

– Vous avez donc pris du goût à l’Amérique, monsieur de Taverney, que vous y êtes resté alors que tout le monde en revenait ?

 

– Madame, dit Philippe, M. de La Fayette, en quittant le Nouveau-Monde, avait besoin d’un officier de confiance à qui il pût laisser une part dans le commandement des auxiliaires. M. de La Fayette m’a en conséquence proposé au général Washington, qui a bien voulu m’accepter.

 

– Il paraît, dit la reine, que de ce Nouveau-Monde dont vous me parlez nous reviennent force héros.

 

– Ce n’est pas pour moi que Votre Majesté dit cela, répondit Philippe en souriant.

 

– Pourquoi pas ? fit la reine.

 

Puis, se retournant vers le comte d’Artois :

 

– Regardez donc, mon frère, la belle mine et l’air martial de M. de Taverney.

 

Philippe, se voyant ainsi mis en rapport avec M. le comte d’Artois, qu’il ne connaissait pas, fit un pas vers lui, sollicitant du prince la permission de le saluer.

 

Le comte fit un signe de la main, Philippe s’inclina.

 

– Un bel officier, s’écria le jeune prince ; un noble gentilhomme, dont je suis heureux de faire la connaissance. Quelles sont vos intentions en revenant en France ?

 

Philippe regarda sa sœur :

 

– Monseigneur, dit-il, j’ai l’intérêt de ma sœur qui domine le mien ; ce qu’elle voudra que je fasse, je le ferai.

 

– Mais il y a M. de Taverney le père, je crois ? dit le comte d’Artois.

 

– Nous avons eu le bonheur de conserver notre père, oui, monseigneur, répliqua Philippe.

 

– Mais n’importe, interrompit vivement la reine ; j’aime mieux Andrée sous la protection de son frère, et son frère sous la vôtre, monsieur le comte. Vous vous chargez donc de M. de Taverney, c’est dit, n’est-ce pas ?

 

Le comte d’Artois fit un signe d’assentiment.

 

– Savez-vous, continua la reine, que des liens très étroits nous lient ?

 

– Des liens très étroits, vous, ma sœur ? Oh ! contez-moi cela, je vous prie.

 

– Oui, M. Philippe de Taverney fut le premier Français qui s’offrit à mes yeux quand j’arrivai en France et je m’étais promis bien sincèrement de faire le bonheur du premier Français que je rencontrerais.

 

Philippe sentit la rougeur monter à son front. Il mordit ses lèvres pour rester impassible.

 

Andrée le regarda et baissa la tête.

 

Marie-Antoinette surprit un de ces regards que le frère et la sœur avaient échangés ; mais comment eût-elle deviné tout ce qu’un pareil regard cachait de secrets douloureusement entassés !

 

Marie-Antoinette ne savait rien des événements que nous avons racontés dans la première partie de cette histoire.

 

L’apparente tristesse que saisit la reine, elle l’attribua à une autre cause. Pourquoi, lorsque tant de gens s’étaient épris d’amour pour la dauphine, en 1774, pourquoi M. de Taverney n’aurait-il pas un peu souffert de cet amour épidémique des Français pour la fille de Marie-Thérèse ?

 

Rien ne rendrait cette supposition invraisemblable, rien, pas même l’inspection passée au miroir de cette beauté de jeune fille devenue femme et reine.

 

Marie-Antoinette attribua donc le soupir de Philippe à quelque confidence de ce genre, faite à la sœur par le frère. Elle sourit au frère et caressa la sœur de ses plus aimables regards ; elle n’avait pas deviné tout à fait, elle ne s’était pas tout à fait trompée, et dans cette innocente coquetterie que nul ne voie un crime ! La reine fut toujours femme, elle se glorifiait d’être aimée. Certaines âmes ont cette aspiration vers la sympathie de tous ceux qui les entourent : ce ne sont pas les âmes les moins généreuses en ce monde.

 

Hélas ! il viendra un moment, pauvre reine, où ce sourire qu’on te reproche envers les gens qui t’aiment, tu l’adresseras en vain aux gens qui ne t’aiment plus.

 

Le comte d’Artois s’approcha de Philippe, tandis que la reine consultait Andrée sur une garniture de la robe de chasse.

 

– Sérieusement, dit le comte d’Artois, est-ce un bien grand général que M. de Washington ?

 

– Un grand homme, oui, monseigneur.

 

– Et quel effet faisaient les Français là-bas ?

 

– En bien, l’effet que les Anglais faisaient en mal.

 

– D’accord. Vous êtes partisan des idées nouvelles, mon cher monsieur Philippe de Taverney ; mais avez-vous bien réfléchi à une chose ?

 

– Laquelle, monseigneur ? Je vous avouerai que là-bas, sur l’herbe des camps, dans les savanes du bord des grands lacs, j’ai eu souvent le temps de réfléchir à bien des choses.

 

– À celle-ci, par exemple, qu’en faisant la guerre là-bas, ce n’est ni aux Indiens, ni aux Anglais que vous l’avez faite.

 

– À qui donc, monseigneur ?

 

– À vous.

 

– Ah ! monseigneur, je ne vous démentirai pas, la chose est bien possible.

 

– Vous avouez…

 

– J’avoue le malheureux contrecoup d’un événement qui a sauvé la monarchie.

 

– Oui, mais un contrecoup peut-être mortel à ceux qui avaient guéri de l’accident primitif.

 

– Hélas ! monseigneur.

 

– Voilà pourquoi je ne trouve pas aussi heureuses qu’on le prétend les victoires de M. Washington et du marquis de La Fayette. C’est de l’égoïsme, je le veux bien, mais passez-le-moi ; ce n’est pas de l’égoïsme pour moi seul.

 

– Oh ! monseigneur.

 

– Et savez-vous pourquoi je vous aiderai de toutes mes forces ?

 

– Monseigneur, quelle que soit la raison, j’en aurai à Votre Altesse Royale la plus vive reconnaissance.

 

– C’est que, mon cher monsieur de Taverney, vous n’êtes pas un de ceux que la trompette a héroïsés dans nos carrefours ; vous avez fait bravement votre service, mais vous ne vous êtes pas coulé sans cesse dans l’embouchure de la trompette. On ne vous connaît pas à Paris, voilà pourquoi je vous aime, sinon… ah ! ma foi ! monsieur de Taverney… sinon… je suis égoïste, voyez-vous.

 

Là-dessus, le prince baisa la main de la reine en riant, salua Andrée d’un air affable et plus respectueux qu’il n’en avait l’habitude avec les femmes, puis la porte s’ouvrit et il disparut.

 

La reine alors quitta presque brusquement l’entretien qu’elle avait avec Andrée, se tourna vers Philippe, et lui dit :

 

– Avez-vous vu votre père, monsieur ?

 

– Avant de venir ici, oui, madame, je l’ai trouvé dans les antichambres ; ma sœur l’avait fait prévenir.

 

– Pourquoi n’avoir pas été voir votre père d’abord ?

 

– J’avais envoyé chez lui mon valet de chambre, madame, et mon mince bagage, mais M. de Taverney m’a renvoyé ce garçon avec l’ordre de me présenter d’abord chez le roi ou chez Votre Majesté.

 

– Et vous avez obéi ?

 

– Avec bonheur, madame ; de cette façon, j’ai pu embrasser ma sœur.

 

– Il fait un temps superbe ! s’écria la reine avec un mouvement de joie. Madame de Misery, demain la glace sera fondue, il me faut tout de suite un traîneau.

 

La première femme de chambre sortit pour faire exécuter l’ordre.

 

– Et mon chocolat ici, ajouta la reine.

 

– Votre Majesté ne déjeunera pas, dit Mme de Misery. Ah ! déjà hier Votre Majesté n’a pas soupé.

 

– C’est ce qui vous trompe, ma bonne Misery, nous avons soupé hier, demandez à Mlle de Taverney.

 

– Et très bien, répliqua Andrée.

 

– Ce qui n’empêchera pas que je prenne mon chocolat, ajouta la reine. Vite, vite, ma bonne Misery, ce beau soleil m’attire : il y aura bien du monde sur la pièce d’eau des Suisses.

 

– Votre Majesté se propose de patiner ? dit Philippe.

 

– Oh ! vous allez vous moquer de nous, monsieur l’Américain, s’écria la reine, vous qui avez parcouru des lacs immenses, sur lesquels on fait plus de lieues qu’ici nous ne faisons de pas.

 

– Madame, répondit Philippe, ici Votre Majesté s’amuse du froid et du chemin ; là-bas on en meurt.

 

– Ah ! voici mon chocolat : Andrée, vous en prendrez une tasse.

 

Andrée rougit de plaisir et s’inclina.

 

– Vous voyez, monsieur de Taverney, je suis toujours la même, l’étiquette me fait horreur comme autrefois ; vous souvient-il d’autrefois, monsieur Philippe, êtes-vous changé, vous ?

 

Ces mots allèrent au cœur du jeune homme ; souvent le regret d’une femme est un coup de poignard pour les intéressés.

 

– Non, madame, répondit-il d’une voix brève, non, je ne suis pas changé, de cœur au moins.

 

– Alors, si vous avez gardé le même cœur, dit la reine avec enjouement, comme le cœur était bon, nous vous en remercions à notre manière : une tasse pour M. de Taverney, madame Misery.

 

– Oh ! madame, s’écria Philippe, tout bouleversé, Votre Majesté n’y pense pas, un tel honneur à un pauvre soldat obscur comme moi.

 

– Un ancien ami, s’écria la reine, voilà tout. Ce jour me fait monter au cerveau tous les parfums de la jeunesse ; ce jour me trouve heureuse, libre, fière, folle !… Ce jour me rappelle mes premiers tours dans mon Trianon chéri, et les escapades que nous faisions, Andrée et moi. Mes roses, mes fraises, mes verveines, les oiseaux que j’essayais à reconnaître dans mes parterres, tout, jusqu’à mes jardiniers chéris, dont les bonnes figures signifiaient toujours une fleur nouvelle, un fruit savoureux ; et M. de Jussieu, et cet original Rousseau, qui est mort… Ce jour… je vous dis que ce jour… me rend folle ! Mais qu’avez-vous, Andrée ? vous êtes rouge ; qu’avez vous, monsieur Philippe ? vous êtes pâle.

 

La physionomie de ces deux jeunes gens avait, en effet, supporté mal l’épreuve de ce souvenir cruel.

 

Tous deux, aux premiers mots de la reine, rappelèrent leur courage.

 

– Je me suis brûlé le palais, dit Andrée, excusez-moi, madame.

 

– Et moi, madame, dit Philippe, je ne puis encore me faire à cette idée que Votre Majesté m’honore comme un grand seigneur.

 

– Allons, allons, interrompit Marie-Antoinette en versant elle-même le chocolat dans la tasse de Philippe, vous êtes un soldat, avez-vous dit, et comme tel accoutumé au feu : brûlez-vous glorieusement avec le chocolat, je n’ai pas le temps d’attendre.

 

Et elle se mit à rire. Mais Philippe prit la chose au sérieux, comme un campagnard eût pu le faire ; seulement, ce que celui-ci eût accompli par embarras, Philippe l’accomplit par héroïsme.

 

La reine ne le perdait pas de vue, son rire redoubla.

 

– Vous avez un parfait caractère, dit-elle.

 

Elle se leva…

 

Déjà ses femmes lui avaient donné un charmant chapeau, une mante d’hermine et des gants.

 

La toilette d’Andrée se fit aussi rapidement.

 

Philippe remit son chapeau sous son bras et suivit les dames.

 

– Monsieur de Taverney, je ne veux pas que vous me quittiez, dit la reine, et je prétends aujourd’hui, par politique, confisquer un Américain. Prenez ma droite, monsieur de Taverney.

 

Taverney obéit. Andrée passa vers la gauche de la reine.

 

Quand la reine descendit le grand escalier, quand les tambours battirent aux champs, quand le clairon des gardes du corps et le froissement des armes qu’on apprêtait montèrent dans le palais, poussés par le vent des vestibules, cette pompe royale, ce respect de tous, ces adorations qui venaient au cœur de la reine et rencontraient Taverney en chemin, ce triomphe, disons-nous, frappa de vertige la tête déjà embarrassée du jeune homme.

 

Une sueur de fièvre perla sur son front, ses pas hésitèrent.

 

Sans le tourbillon froid qui le frappa aux yeux et aux lèvres, il se fût certainement évanoui.

 

C’était pour ce jeune homme, après tant de jours lugubrement usés dans le chagrin et dans l’exil, un retour trop soudain aux grandes joies de l’orgueil et du cœur.

 

Tandis que sur le passage de la reine, étincelante de beauté, se courbaient les fronts et se dressaient les armes, on eût pu voir un petit vieillard à qui la préoccupation faisait oublier l’étiquette.

 

Il était resté la tête tendue, l’œil braqué sur la reine et sur Taverney, au lieu de baisser sa tête et ses regards.

 

Lorsque la reine s’éloigna, le petit vieillard rompit son rang avec la haie qui se démolissait autour de lui, et on le vit courir aussi vite que le lui permettaient ses petites jambes blèches3 de soixante-dix ans.

 

Chapitre IX

La pièce d’eau des Suisses

 

Chacun connaît ce long carré glauque et moiré dans la belle saison, blanc et rugueux dans l’hiver, qui se nomme encore aujourd’hui la pièce d’eau des Suisses.

 

Une allée de tilleuls, qui tendent joyeusement au soleil leurs bras rougissants, borde chaque rive de l’étang ; cette allée est peuplée de promeneurs de tous rangs et de tous âges qui vont jouir du spectacle des traîneaux et des patins.

 

Les toilettes des femmes offrent ce bruyant pêle-mêle du luxe un peu gênant de l’ancienne cour, et la désinvolture un peu capricieuse de la nouvelle mode.

 

Les hautes coiffures, les mantes ombrageant de jeunes fronts, les chapeaux d’étoffe en majorité, les manteaux de fourrure et les vastes falbalas des robes de soie font une bigarrure assez curieuse avec les habits rouges, les redingotes bleu de ciel, les livrées jaunes et les grandes lévites blanches.

 

Des valets bleus et rouges fendent toute cette foule, comme des coquelicots et des bleuets que le vent fait onduler sur les épis ou les trèfles.

 

Parfois un cri d’admiration part du milieu de l’assemblée. C’est que Saint-Georges, le hardi patineur, vient d’exécuter un cercle si parfait, qu’un géomètre en le mesurant n’y trouverait pas un défaut sensible.

 

Tandis que les rives de la pièce d’eau sont couvertes d’un tel nombre de spectateurs qu’ils se réchauffent par le contact et présentent de loin l’aspect d’un tapis bariolé, au-dessus duquel flotte une vapeur, celle des haleines que le froid saisit, la pièce d’eau elle-même, devenue un épais miroir de glace, présente l’aspect le plus varié et surtout le plus mouvant.

 

Là, c’est un traîneau que trois énormes molosses, attelés comme aux troïkas russes, font voler sur la glace.

 

Ces chiens vêtus de caparaçons de velours armoriés la tête coiffée de plumes flottantes, ressemblent à ces chimériques animaux des diableries de Callot ou des sorcelleries de Goya.

 

Leur maître, M. de Lauzun, nonchalamment assis dans le traîneau bourré de peaux de tigre, se penche sur le côté pour respirer librement, ce qu’il ne réussirait probablement pas à faire en suivant le fil du vent.

 

Çà et là, quelques traîneaux d’une modeste allure cherchent l’isolement. Une dame masquée, sans doute à cause du froid, monte un de ces traîneaux tandis qu’un beau patineur, vêtu d’une houppelande de velours à brandebourgs d’or, se penche sur le dossier pour donner une impulsion plus rapide au traîneau qu’il pousse et dirige en même temps.

 

Les paroles entre la dame masquée et le patineur à la houppelande de velours s’échangent à la portée du souffle, et nul ne saurait blâmer un rendez-vous secret donné sous la voûte des cieux, à la vue de Versailles tout entier.

 

Ce qu’ils disent, qu’importe aux autres puisqu’on les voit ; qu’importe à eux qu’on les voie puisqu’on ne les entend pas : il est évident qu’au milieu de tout ce monde ils vivent d’une vie isolée, ils passent dans la foule comme deux oiseaux voyageurs : où vont-ils ? à ce monde inconnu que toute âme cherche, et qu’on appelle le bonheur.

 

Tout à coup, au milieu de ces sylphes qui glissent bien plus qu’ils ne marchent, il se fait un grand mouvement il s’élève un grand tumulte.

 

C’est que la reine vient d’apparaître au bord de la pièce d’eau des Suisses, qu’on l’a reconnue, et qu’on s’apprête à lui céder la place, quand elle fait de la main signe à chacun de demeurer.

 

Le cri de « Vive la reine ! » retentit ; puis, forts de la permission, patineurs qui volent et traîneaux qu’on pousse forment, comme par un mouvement électrique, un grand cercle autour de l’endroit où l’auguste visiteuse s’est arrêtée.

 

L’attention générale est fixée sur elle.

 

Les hommes alors se rapprochent par de savantes manœuvres, les femmes s’ajustent avec une respectueuse décence, enfin chacun trouve moyen de se mêler presque aux groupes de gentilshommes et de grands officiers qui viennent offrir leurs compliments à la reine.

 

Parmi les principaux personnages que le public a remarqués, il en est un fort remarquable qui, au lieu de suivre l’impulsion générale et de venir au-devant de la reine, il en est un qui, au contraire, reconnaissant sa toilette et son entourage, quitte son traîneau et se jette dans une contre-allée où il disparaît avec les personnes de sa suite.

 

Le comte d’Artois, que l’on remarquait au nombre des plus élégants et plus légers patineurs, ne fut pas des derniers à franchir l’espace qui le séparait de sa belle-sœur, et à venir lui baiser la main.

 

Puis, en lui baisant la main :

 

– Voyez-vous, lui dit-il à l’oreille, comme notre frère M. de Provence vous évite ?

 

Et en disant ces mots, il désignait du doigt l’altesse royale qui, à grands pas, marchait dans le taillis plein de givre, pour aller par un détour à la recherche de son carrosse.

 

– Il ne veut pas que je lui fasse des reproches, dit la reine.

 

– Oh ! quant aux reproches qu’il attend, cela me regarde, et ce n’est point pour cela qu’il vous craint.

 

– C’est pour sa conscience alors, dit gaiement la reine.

 

– Pour autre chose encore, ma sœur.

 

– Pourquoi donc ?

 

– Je vais vous le dire. Il vient d’apprendre que M. de Suffren, le glorieux vainqueur, doit arriver ce soir, et comme la nouvelle est importante, il veut vous la laisser ignorer.

 

La reine vit autour d’elle quelques curieux, dont le respect n’éloignait pas tellement les oreilles qu’ils ne pussent entendre les paroles de son beau frère.

 

– Monsieur de Taverney, dit-elle, soyez assez bon pour vous occuper de mon traîneau, je vous prie, et si votre père est là, embrassez-le, je vous donne congé pour un quart d’heure.

 

Le jeune homme s’inclina et traversa la foule pour aller exécuter l’ordre de la reine.

 

La foule aussi avait compris : elle a parfois des instincts merveilleux ; elle élargit le cercle, et la reine et le comte d’Artois se trouvèrent plus à l’aise.

 

– Mon frère, dit alors la reine, expliquez-moi, je vous prie, ce que mon frère gagne à ne point me faire part de l’arrivée de M. de Suffren.

 

– Oh ! ma sœur, est-il bien possible que vous, femme, reine et ennemie, vous ne saisissiez pas tout à coup l’intention de ce rusé politique ? M. de Suffren arrive, nul ne le sait à la cour. M. de Suffren est le héros des mers de l’Inde, et, par conséquent, a droit à une réception magnifique à Versailles. Donc, M. de Suffren arrive ; le roi ignore son arrivée, le roi le néglige sans le savoir, et, par conséquent, sans le vouloir ; vous de même, ma sœur. Tout au contraire, pendant ce temps, M. de Provence, qui sait l’arrivée de M. de Suffren, lui, M. de Provence accueille le marin, lui sourit, le caresse, lui fait un quatrain, et, en se frottant au héros de l’Inde, il devient le héros de la France.

 

– C’est clair, dit la reine.

 

– Pardieu ! dit le comte.

 

– Vous n’oubliez qu’un seul point, mon cher gazetier.

 

– Lequel ?

 

– Comment savez-vous tout ce beau projet de notre cher frère et beau frère ?

 

– Comment je le sais ? Comme je sais tout ce qu’il fait. C’est bien simple : m’étant aperçu que M. de Provence prend à tâche de savoir tout ce que je fais, j’ai payé des gens qui me content tout ce qu’il fait, lui. Oh ! cela pourra m’être utile, et à vous aussi, ma sœur.

 

– Merci de votre alliance, mon frère, mais le roi ?

 

– Eh bien ! le roi est prévenu.

 

– Par vous ?

 

– Oh ! non pas, par son ministre de la Marine que je lui ai envoyé. Tout cela ne me regarde pas, vous comprenez, moi, je suis trop frivole, trop dissipateur, trop fou, pour m’occuper de choses de cette importance.

 

– Et le ministre de la Marine ignorait aussi, lui, l’arrivée de M. de Suffren en France ?

 

– Eh ! mon Dieu ! ma chère sœur, vous avez connu assez de ministres, n’est-ce pas, depuis quatorze ans que vous êtes ou dauphine ou reine de France, pour savoir que ces messieurs ignorent toujours la chose importante. Eh bien ! j’ai prévenu le nôtre et il est enthousiasmé.

 

– Je le crois bien.

 

– Vous comprenez, chère sœur, voilà un homme qui me sera reconnaissant toute sa vie, et justement, j’ai besoin de sa reconnaissance.

 

– Pour quoi faire ?

 

– Pour négocier un emprunt.

 

– Oh ! s’écria la reine en riant, voilà que vous me gâtez votre belle action.

 

– Ma sœur, dit le comte d’Artois d’un air grave, vous devez avoir besoin d’argent ; foi de fils de France ! je mets à votre disposition la moitié de la somme que je toucherai.

 

– Oh ! mon frère ! s’écria Marie-Antoinette, gardez, gardez ; Dieu merci ! je n’ai besoin de rien en ce moment.

 

– Diable ! n’attendez pas trop longtemps pour réclamer ma promesse, chère sœur.

 

– Pourquoi cela ?

 

– Parce que je pourrais bien, si vous attendiez trop longtemps, n’être plus en mesure de la tenir.

 

– Eh bien ! en ce cas, je m’arrangerai aussi, moi, de façon à découvrir quelque secret d’État.

 

– Ma sœur, vous prenez froid, dit le prince, vos joues bleuissent, je vous en préviens.

 

– Voici M. de Taverney qui revient avec mon traîneau.

 

– Alors, vous n’avez plus besoin de moi, ma sœur ?

 

– Non.

 

– En ce cas, chassez-moi, je vous prie.

 

– Pourquoi ? vous figurez-vous, par hasard, que vous me gênez en quelque chose que ce soit ?

 

– Non pas, c’est moi, au contraire, qui ai besoin de ma liberté.

 

– Adieu alors.

 

– Au revoir, chère sœur.

 

– Quand ?

 

– Ce soir.

 

– Qu’y a-t-il donc ce soir ?

 

– Il n’y a pas, mais il y aura.

 

– Eh bien ! qu’y aura-t-il ?

 

– Il y aura grand monde au jeu du roi.

 

– Pourquoi cela ?

 

– Parce que le ministre amènera ce soir M. de Suffren.

 

– Très bien, à ce soir alors.

 

À ces mots, le jeune prince salua sa sœur avec cette charmante courtoisie qui lui était naturelle, et disparut dans la foule.

 

Taverney père avait suivi des yeux son fils, tandis qu’il s’éloignait de la reine pour s’occuper du traîneau.

 

Mais bientôt son regard vigilant était revenu à la reine. Cette conversation animée de Marie-Antoinette avec son beau-frère n’était pas sans lui donner quelques inquiétudes, car cette conversation coupait en deux toute la familiarité témoignée naguère encore à son fils par la reine.

 

Aussi se contenta-t-il de faire un geste amical à Philippe quand celui-ci acheva de terminer les préparatifs indispensables au départ du traîneau, et le jeune homme ayant voulu, comme le lui prescrivait la reine, aller embrasser son père qu’il n’avait pas embrassé depuis dix ans, celui-ci l’éloigna de la main en disant :

 

– Plus tard, plus tard ; reviens après ton service et nous causerons.

 

Philippe s’éloigna donc, et le baron vit avec joie que M. le comte d’Artois avait pris congé de la reine.

 

Celle-ci entra dans le traîneau et y fit entrer Andrée avec elle, et comme deux grands heiduques se présentaient pour pousser le traîneau :

 

– Non pas, non pas, dit la reine, je ne veux point aller de cette façon. Est-ce que vous ne patinez pas, monsieur de Taverney ?

 

– Pardonnez-moi, madame, répondit Philippe.

 

– Donnez des patins à M. le chevalier, ordonna la reine ; puis, se retournant de son côté :

 

– Je ne sais quoi me dit que vous patinez aussi bien que Saint-Georges, ajouta-t-elle.

 

– Mais déjà autrefois, dit Andrée, Philippe patinait fort élégamment.

 

– Et maintenant vous ne connaissez plus de rival, n’est-ce pas, monsieur de Taverney ?

 

– Madame, dit Philippe, puisque Votre Majesté a cette confiance en moi, je vais faire de mon mieux.

 

En disant ces mots, Philippe s’était déjà armé de patins tranchants et affilés comme des lames.

 

Il se plaça alors derrière le traîneau, lui donna l’impulsion d’une main, et la course commença.

 

On vit alors un curieux spectacle.

 

Saint-Georges, le roi des gymnastes, Saint-Georges, l’élégant mulâtre, l’homme à la mode, l’homme supérieur dans tous les exercices du corps, Saint-Georges devina un rival dans ce jeune homme qui osait se lancer près de lui dans la carrière.

 

Aussi se mit-il aussitôt à voltiger autour du traîneau de la reine avec des révérences si respectueuses, si pleines de charme, que jamais courtisan solide sur le parquet de Versailles n’en avait exécuté de plus séduisantes ; il décrivait autour du traîneau les cercles les plus rapides et les plus justes, l’enlaçant par une suite d’anneaux merveilleusement soudés l’un à l’autre, de sorte que sa courbe nouvelle prévenait toujours l’arrivée du traîneau, lequel le laissait derrière ; après quoi, d’un coup de patin vigoureux, il regagnait par l’ellipse tout ce qu’il avait perdu d’avance.

 

Nul, pas même avec le regard, ne pouvait suivre cette manœuvre sans être étourdi, ébloui, émerveillé.

 

Alors Philippe, piqué au jeu, prit un parti plein de témérité : il lança le traîneau avec une si effrayante rapidité que deux fois Saint-Georges, au lieu de se trouver devant lui, acheva son cercle derrière lui, et comme la vitesse du traîneau faisait pousser à beaucoup de gens des cris d’effroi qui eussent pu effrayer la reine :

 

– Si Sa Majesté le désire, dit Philippe, je m’arrêterai, ou du moins je ralentirai la course.

 

– Oh ! non, non, s’écria la reine avec cette ardeur fougueuse qu’elle mettait dans le travail comme dans le plaisir, non, je n’ai pas peur ; plus vite si vous pouvez, chevalier, plus vite.

 

– Oh ! tant mieux, merci de la permission, madame, je vous tiens bien, rapportez-vous-en à moi.

 

Et comme sa robuste main s’affermit de nouveau au triangle du dossier, le mouvement fut si vigoureux que tout le traîneau trembla.

 

On eût dit qu’il venait de le soulever à bras tendu.

 

Alors, appliquant au traîneau sa seconde main, effort qu’il avait dédaigné jusque-là, il entraîna la machine comme un jouet dans ses mains d’acier.

 

À partir de ce moment, il croisa chacun des cercles de Saint-Georges par des cercles plus grands encore, de sorte que le traîneau se mouvait comme l’homme le plus souple, tournant et se retournant sur toute sa longueur, comme s’il se fût agi de ces simples semelles sur lesquelles Saint-Georges labourait la glace ; malgré la masse, malgré le poids, malgré l’étendue, le traîneau de la reine s’était fait patin, il vivait, il volait, il tourbillonnait comme un danseur.

 

Saint-Georges, plus gracieux, plus fin, plus correct dans ses méandres, commença bientôt à s’inquiéter. Il patinait déjà depuis une heure ; Philippe, en le voyant tout en sueur, en remarquant les efforts de ses jarrets frémissants, résolut de l’abattre par la fatigue.

 

Il changea de marche et abandonnant les cercles qui lui donnaient la peine de soulever chaque fois le traîneau, il lança droit devant lui l’équipage.

 

Le traîneau partit plus rapide qu’une flèche.

 

Saint-Georges, d’un seul coup de jarret, l’eut bientôt rejoint, mais Philippe avait saisi le moment où la seconde impulsion multiplie l’élan de la première, il poussa donc le traîneau sur une couche de glace encore intacte, et ce fut avec tant de raideur qu’il demeura, lui, en arrière.

 

Saint-Georges s’élança pour rattraper le traîneau, mais alors Philippe, rassemblant sa force, glissa si finement sur l’extrême courbure du patin qu’il passa devant Saint-Georges et vint poser ses deux mains sur le traîneau ; puis, par un mouvement herculéen, il fit faire au traîneau volte-face et le lança de nouveau dans le sens contraire, tandis que Saint-Georges, emporté par son suprême effort, ne pouvant retenir sa course, et perdant un espace irrécupérable, demeura complètement distancé.

 

L’air retentit de telles acclamations que Philippe en rougit de honte.

 

Mais il fut bien surpris quand la reine, après avoir battu elle-même des mains, se retourna de son côté et, avec l’accent d’une voluptueuse oppression, lui dit :

 

– Oh ! monsieur de Taverney, à présent que la victoire vous est restée, grâce ! grâce ! vous me tueriez.

 

Chapitre X

Le tentateur

 

Philippe, à cet ordre, ou plutôt à cette prière de la reine, serra ses muscles d’acier, se cramponna sur ses jarrets, et le traîneau s’arrêta court, comme le cheval arabe qui frémit sur ses jarrets dans le sable de la plaine.

 

– Oh ! maintenant reposez-vous, dit la reine en sortant du traîneau toute vacillante. En vérité, je n’eusse jamais cru qu’il y eût un tel enivrement dans la vitesse, vous avez failli me rendre folle.

 

Et toute vacillante en effet, elle s’appuya sur le bras de Philippe.

 

Un frémissement de stupeur, qui courut par toute cette foule dorée et chamarrée, l’avertit qu’une fois encore elle venait de commettre une de ses fautes contre l’étiquette ; fautes énormes aux yeux de la jalousie et de la servilité.

 

Quant à Philippe, tout étourdi de cet excès d’honneur, il était plus tremblant et plus honteux que si sa souveraine l’eût outragé publiquement.

 

Il baissait les yeux, son cœur battait à rompre sa poitrine.

 

Une singulière émotion, celle de sa course sans doute, agitait la reine, car elle retira immédiatement son bras et prit celui de Mlle de Taverney en demandant un siège.

 

On lui apporta un pliant.

 

– Pardon, monsieur de Taverney, dit-elle à Philippe.

 

Puis brusquement :

 

– Mon Dieu ! que c’est un grand malheur, ajouta-t-elle, que d’être environnée sans cesse de curieux et de sots, fit-elle tout bas.

 

Les gentilshommes ordinaires et les dames d’honneur l’avaient jointe et dévoraient des yeux Philippe qui, pour cacher sa rougeur, délaçait ses patins.

 

Les patins délacés, Philippe recula pour laisser la place aux courtisans.

 

La reine demeura quelques moments pensive, puis relevant la tête :

 

– Oh ! je sens que je me refroidirais à rester ainsi immobile, dit-elle, encore un tour.

 

Et elle remonta dans son traîneau.

 

Philippe attendit, mais inutilement, un ordre.

 

Alors vingt gentilshommes se présentèrent.

 

– Non, mes heiduques, dit-elle ; merci, messieurs.

 

Puis, lorsque les valets furent à leur poste :

 

– Doucement, dit-elle, doucement.

 

Et, fermant les yeux, elle se laissa aller à une rêverie intérieure.

 

Le traîneau s’éloigna doucement, comme l’avait ordonné la reine, suivi d’une foule d’avides, de curieux et de jaloux.

 

Philippe demeura seul, essuyant sur son front les gouttes de sueur.

 

Il cherchait des yeux Saint-Georges, pour le consoler de sa défaite par quelque loyal compliment.

 

Mais celui-ci avait reçu un message du duc d’Orléans, son protecteur, et avait quitté le champ de bataille.

 

Philippe, un peu triste, un peu las, presque effrayé lui-même de ce qui venait de se passer, était resté immobile à sa place, suivant des yeux le traîneau de la reine qui s’éloignait, lorsqu’il sentit quelque chose qui lui effleurait les flancs.

 

Il se retourna et reconnut son père.

 

Le petit vieillard, tout ratatiné comme un homme d’Hoffmann, tout enveloppé de fourrures comme un Samoyède, avait heurté son fils avec le coude pour ne pas sortir ses mains du manchon qu’il portait à son col.

 

Son œil, dilaté par le froid ou par la joie, parut flamboyant à Philippe.

 

– Vous ne m’embrassez pas, mon fils ? dit-il.

 

Et il prononça ces paroles du ton que le père de l’athlète grec dut prendre pour remercier son fils de la victoire remportée dans le cirque.

 

– Mon cher père, de tout mon cœur, répliqua Philippe.

 

Mais on pouvait comprendre qu’il n’y avait aucune harmonie entre l’accent des paroles et leur signification.

 

– Là, là, et maintenant que vous m’avez embrassé, allez, allez vite.

 

Et il le poussa en avant.

 

– Mais où donc voulez-vous que j’aille, monsieur ? demanda Philippe.

 

– Mais là-bas, morbleu !

 

– Là-bas ?

 

– Oui, près de la reine.

 

– Oh ! non, mon père, non, merci.

 

– Comment, non ! comment, merci ! Êtes-vous fou ? Vous ne voulez pas aller rejoindre la reine ?

 

– Mais non, c’est impossible ; vous n’y pensez pas, mon cher père.

 

– Comment, impossible ! impossible d’aller rejoindre la reine qui vous attend ?

 

– Qui m’attend, moi ?

 

– Mais oui ; oui, la reine qui vous désire.

 

– Qui me désire !

 

Et Taverney regarda fixement le baron.

 

– En vérité, mon père, dit-il froidement, je crois que vous vous oubliez.

 

– Il est étonnant ! parole d’honneur, dit le vieillard en se redressant et en frappant du pied. Ah ! çà, Philippe, faites-moi le plaisir de me dire un peu d’où vous venez.

 

– Monsieur, dit tristement le chevalier, j’ai peur en vérité de prendre une certitude.

 

– Laquelle ?

 

– C’est que vous vous moquez de moi, ou bien…

 

– Ou bien…

 

– Pardonnez-moi, mon père ; ou bien… vous devenez fou.

 

Le vieillard saisit son fils par le bras avec un mouvement nerveux si énergique, que le jeune homme fronça le sourcil de douleur.

 

– Écoutez, monsieur Philippe, dit le vieillard. L’Amérique est un pays fort éloigné de la France, je le sais bien.

 

– Oui, mon père, très éloigné, répéta Philippe ; mais je ne comprends point ce que vous voulez dire ; expliquez-vous donc, je vous prie.

 

– Un pays où il n’y a ni roi ni reine.

 

– Ni sujets.

 

– Très bien ! ni sujets, monsieur le philosophe. Je ne nie pas cela, ce point ne m’intéresse aucunement et m’est fort égal ; mais ce qui ne m’est point égal, ce qui me peine, ce qui m’humilie, c’est que j’ai peur, moi aussi, d’avoir une certitude.

 

– Laquelle, mon père ? En tout cas, je pense que nos certitudes diffèrent tout à fait l’une de l’autre.

 

– La mienne est que vous êtes un niais, mon fils, et cela n’est point permis à un grand gaillard taillé comme vous l’êtes ; voyez, mais voyez donc là bas !

 

– Je vois, monsieur.

 

– Eh bien ! la reine se retourne, et c’est pour la troisième fois ; oui, monsieur, la reine s’est retournée trois fois, et tenez, la voilà qui se retourne encore ; elle cherche qui, monsieur le niais, monsieur le puritain, monsieur de l’Amérique, oh !

 

Et le petit vieillard mordit, non plus avec ses dents, mais avec ses gencives, le gant de daim gris qui eût enfermé deux mains comme la sienne.

 

– Eh bien ! monsieur, fit le jeune homme, quand il serait vrai, ce qui ne l’est probablement point, que c’est moi que la reine cherche ?

 

– Oh ! répéta encore le vieillard en trépignant, il a dit : « Quand ce serait vrai » ; mais cet homme-là n’est pas de mon sang, cet homme-là n’est pas un Taverney !

 

– Je ne suis pas de votre sang, murmura Philippe.

 

Puis, tout bas et les yeux au ciel :

 

– Faut-il en remercier Dieu ? dit-il.

 

– Monsieur, dit le vieillard, je vous dis que la reine vous demande ; monsieur, je vous dis que la reine vous cherche.

 

– Vous avez bonne vue, mon père, dit sèchement Philippe.

 

– Voyons, reprit plus doucement le vieillard en essayant de modérer son impatience, voyons, laisse-moi t’expliquer. Il est vrai, tu as tes raisons, mais enfin, moi, j’ai l’expérience ; voyons, mon bon Philippe, es-tu ou n’es-tu pas un homme ?

 

Philippe haussa légèrement les épaules et ne répondit rien.

 

Le vieillard, en ce moment, et voyant qu’il attendait vainement une réponse, se hasarda, plutôt par mépris que par besoin, à fixer les yeux sur son fils, et alors il s’aperçut de toute la dignité, de toute l’impénétrable réserve, de toute la volonté inexpugnable dont ce visage était armé pour le bien, hélas !

 

Il comprima sa douleur, passa son manchon caressant sur le bout rouge de son nez, et d’une voix douce comme celle d’Orphée parlant aux rochers thessaliens :

 

– Philippe, mon ami, dit-il, voyons, écoute-moi.

 

– Eh ! répondit le jeune homme, il me semble que je ne fais pas autre chose depuis un quart d’heure, mon père.

 

« Oh ! pensa le vieillard, je vais te faire tomber du haut de ta majesté, monsieur l’Américain ; tu as bien ton côté faible, colosse, laisse-moi te saisir ce côté avec mes vieilles griffes, et tu vas voir. »

 

Puis, tout haut :

 

– Tu ne t’es pas aperçu d’une chose ? dit-il.

 

– De laquelle ?

 

– D’une chose qui fait honneur à ta naïveté.

 

– Voyons, dites, monsieur.

 

– C’est tout simple, tu arrives d’Amérique, tu es parti dans un moment où il n’y avait plus qu’un roi et plus de reine, si ce n’est la Du Barry, majesté peu respectable ; tu reviens, tu vois une reine et tu te dis : « Respectons-la. »

 

– Sans doute.

 

– Pauvre enfant ! fit le vieillard.

 

Et il se mit à étouffer à la fois, dans son manchon, une toux et un éclat de rire.

 

– Comment, dit Philippe, vous me plaignez, monsieur, de ce que je respecte la royauté, vous un Taverney-Maison-Rouge ; vous, un des bons gentilshommes de France.

 

– Attends donc, je ne te parle pas de la royauté, moi, je te parle de la reine.

 

– Et vous faites une différence ?

 

– Pardieu ! qu’est-ce que la royauté, mon cher ? une couronne ; on n’y touche pas, à cela, peste ! Qu’est-ce que la reine ? une femme ; oh ! une femme, c’est différent, on y touche.

 

– On y touche ! s’écria Philippe rougissant à la fois de colère et de mépris, accompagnant ces paroles d’un geste si superbe, que nulle femme n’eût pu le voir sans l’aimer, nulle reine sans l’adorer.

 

– Tu n’en crois rien, non ; eh bien ! demande, reprit le petit vieillard avec un accent bas et presque farouche, tant il mit de cynisme dans son sourire, demande à M. de Coigny, demande à M. de Lauzun, demande à M. de Vaudreuil.

 

– Silence ! silence, mon père, s’écria Philippe d’une voix sourde, ou pour ces trois blasphèmes, ne pouvant vous frapper trois fois de mon épée, c’est moi, je vous le jure, qui me frapperai moi-même, et sans pitié, et sur l’heure.

 

Taverney fit un pas à reculons, tourna sur lui-même comme eût fait Richelieu à trente ans, et secouant son manchon :

 

– Oh ! en vérité, l’animal est stupide, dit-il ; le cheval est un âne, l’aigle une oie, le coq un chapon. Bonsoir, tu m’as réjoui ; je me croyais l’ancêtre, le Cassandre, et voilà que je suis Valère, que je suis Adonis, que je suis Apollon ; bonsoir.

 

Et il pirouetta encore une fois sur ses talons.

 

Philippe était devenu sombre ; il arrêta le vieillard au demi-tour.

 

– Vous n’avez point parlé sérieusement, n’est-ce pas, mon père ? dit-il, car il est impossible qu’un gentilhomme d’aussi bonne race que vous ait contribué à accréditer de telles calomnies, semées par les ennemis, non seulement de la femme, non seulement de la reine, mais encore de la royauté.

 

– Il en doute encore, la double brute ! s’écria Taverney.

 

– Vous m’avez parlé comme vous parleriez devant Dieu ?

 

– En vérité.

 

– Devant Dieu de qui vous vous rapprochez chaque jour ?

 

Le jeune homme avait repris la conversation si dédaigneusement interrompue par lui ; c’était un succès pour le baron, il se rapprocha.

 

– Mais, dit-il, il me semble que je suis quelque peu gentilhomme, monsieur mon fils, et que je ne mens pas… toujours.

 

Ce toujours était quelque peu risible, et cependant Philippe ne rit pas.

 

– Ainsi, dit-il, monsieur, c’est votre opinion que la reine a eu des amants ?

 

– Belle nouvelle !

 

– Ceux que vous avez cités ?

 

– Et d’autres… que sais-je ? Interroge la ville et la cour. Il faut revenir d’Amérique pour ignorer ce qu’on dit.

 

– Et qui dit cela, monsieur, de vils pamphlétaires ?

 

– Oh ! oh ! est-ce que vous me prenez pour un gazetier, par hasard ?

 

– Non, et c’est là le malheur, c’est que des hommes comme vous répètent de pareilles infamies, qui se dissoudraient comme les vapeurs malfaisantes qui obscurcissent parfois le plus beau soleil. C’est vous, et les gens de race, qui donnez en les répétant à ces propos une terrible consistance. Oh ! monsieur, par religion, ne répétez plus de pareilles choses !

 

– Je les répète cependant.

 

– Et pourquoi les répétez-vous ? s’écria le jeune homme en frappant du pied.

 

– Eh ! dit le vieillard en se cramponnant au bras de son fils et en le regardant avec son sourire de démon, pour te prouver que je n’avais pas tort de te dire : « Philippe, la reine se retourne ; Philippe, la reine cherche ; Philippe, la reine désire ; Philippe, cours, cours, la reine attend ! »

 

– Oh ! s’écria le jeune homme en cachant sa tête dans ses mains, au nom du Ciel ! taisez-vous, mon père, vous me rendriez fou.

 

– En vérité, Philippe, je ne te comprends pas, répondit le vieillard ; est-ce un crime d’aimer ? Cela prouve qu’on a du cœur, et dans les yeux de cette femme, dans sa voix, dans sa démarche, ne sent-on pas son cœur ? Elle aime, elle aime, te dis-je ; mais tu es un philosophe, un puritain, un quaker, un homme d’Amérique, tu n’aimes pas, toi ; laisse-la donc regarder, laisse-la se retourner, laisse-la attendre, insulte-la, méprise-la, repousse-la, Philippe, c’est-à-dire Joseph de Taverney.

 

Et, sur ces mots accentués avec une ironie sauvage, le petit vieillard, voyant l’effet qu’il avait produit, se sauva comme le tentateur après avoir donné le premier conseil du crime.

 

Philippe demeura seul, le cœur gonflé, le cerveau bouillonnant ; il ne songea même pas que depuis une demi-heure il était resté cloué à la même place ; que la reine avait fini son tour de promenade, qu’elle revenait, qu’elle le regardait, et que, du milieu de son cortège, elle cria en passant :

 

– Vous devez être bien reposé, monsieur de Taverney, venez donc, il n’est tel que vous pour promener royalement une reine. Rangez-vous, messieurs.

 

Philippe courut à elle, aveugle, étourdi, ivre.

 

En posant sa main sur le dossier du traîneau, il se sentit brûler ; la reine était nonchalamment renversée en arrière, ses doigts avaient effleuré les cheveux de Marie-Antoinette.

 

Chapitre XI

Le « Suffren »

 

Contre toutes les habitudes de la cour, le secret avait été fidèlement gardé à Louis XVI et au comte d’Artois.

 

Nul ne sut à quelle heure et comment devait arriver M. de Suffren.

 

Le roi avait indiqué son jeu pour le soir.

 

À sept heures, il entra avec les princes et les princesses de sa famille.

 

La reine arriva tenant Madame Royale, qui n’avait que sept ans encore, par la main.

 

L’assemblée était nombreuse et brillante.

 

Pendant les préliminaires de la réunion, au moment où chacun prenait place, le comte d’Artois s’approcha tout doucement de la reine et lui dit :

 

– Ma sœur, regardez bien autour de vous.

 

– Eh bien ! dit-elle, je regarde.

 

– Que voyez-vous ?

 

La reine promena ses yeux dans le cercle, fouilla les épaisseurs, sonda les vides, et apercevant partout des amis, partout des serviteurs, parmi lesquels Andrée et son frère :

 

– Mais, dit-elle, je vois des visages fort agréables, des visages amis surtout.

 

– Ne regardez pas qui nous avons, ma sœur, regardez qui nous manque.

 

– Ah ! c’est ma foi vrai ! s’écria-t-elle.

 

Le comte d’Artois se mit à rire.

 

– Encore absent, reprit la reine. Ah çà ! le ferai-je toujours fuir ainsi ?

 

– Non, dit le comte d’Artois ; seulement la plaisanterie se prolonge, Monsieur est allé attendre le bailli de Suffren à la barrière.

 

– Mais, en ce cas, je ne vois pas pourquoi vous riez, mon frère.

 

– Vous ne voyez pas pourquoi je ris ?

 

– Sans doute, si Monsieur a été attendre le bailli de Suffren à la barrière, il a été plus fin que nous, voilà tout, puisque le premier il le verra et, par conséquent, le complimentera avant tout le monde.

 

– Allons donc, chère sœur, répliqua le jeune prince en riant, vous avez une bien petite idée de notre diplomatie : Monsieur est allé attendre le bailli à la barrière de Fontainebleau, c’est vrai, mais nous avons, nous, quelqu’un qui l’attend au relais de Villejuif.

 

– En vérité ?

 

– En sorte, continua le comte d’Artois, que Monsieur se morfondra seul à sa barrière, tandis que, sur un ordre du roi, M. de Suffren, tournant Paris, arrivera directement à Versailles, où nous l’attendons.

 

– C’est merveilleusement imaginé.

 

– Mais pas mal, et je suis assez content de moi. Faites votre jeu, ma sœur.

 

Il y avait en ce moment dans la salle du jeu cent personnes au moins de la plus haute qualité : M. de Condé, M. de Penthièvre, M. de La Trémouille, les princesses.

 

Le roi s’aperçut que M. le comte d’Artois faisait rire la reine, et pour se mettre un peu dans leur complot, il leur envoya un coup d’œil des plus significatifs.

 

La nouvelle de l’arrivée du commandeur de Suffren ne s’était point répandue, comme nous l’avons dit, et cependant on n’avait pu étouffer comme un présage qui planait au-dessus des esprits.

 

On sentait quelque chose de caché qui allait apparaître, quelque chose de nouveau qui allait éclore ; c’était un intérêt inconnu qui se répandait par tout ce monde, où le moindre événement prend de l’importance dès que le maître a froncé le sourcil pour désapprouver ou plissé la bouche pour sourire.

 

Le roi, qui avait habitude de jouer un écu de six livres, afin de modérer le jeu des princes et des seigneurs de la cour, le roi ne s’aperçut pas qu’il mettait sur la table tout ce qu’il avait d’or dans ses poches.

 

La reine, entièrement à son rôle, fit de la politique et dérouta l’attention du cercle par l’ardeur factice qu’elle mit à son jeu.

 

Philippe, admis à la partie et placé en face de sa sœur, absorbait par tous ses sens à la fois l’impression inouïe, stupéfiante de cette faveur qui le réchauffait inopinément.

 

Les paroles de son père lui revenaient, quoi qu’il en eût, à la mémoire. Il se demandait si, en effet, le vieillard, qui avait vu trois ou quatre règnes de favorites, ne savait pas au juste l’histoire des temps et des mœurs.

 

Il se demandait si ce puritanisme qui tient de l’adoration religieuse n’était pas un ridicule de plus qu’il avait rapporté des pays lointains.

 

La reine, si poétique, si belle, si fraternelle pour lui, n’était-elle en somme qu’une coquette terrible, curieuse d’attacher une passion de plus à ses souvenirs, comme l’entomologiste attache un insecte ou un papillon de plus sous sa montre, sans s’inquiéter de ce que souffre le pauvre animal dont une épingle traverse le cœur ?

 

Et cependant la reine n’était pas une femme vulgaire, un caractère banal. Un regard d’elle signifiait quelque chose, d’elle qui ne laissait jamais tomber son regard sans en calculer la portée.

 

« Coigny, Vaudreuil, répétait Philippe, ils ont aimé la reine et ils en sont aimés. Oh ! pourquoi, oh ! pourquoi cette calomnie est-elle si sombre ; pourquoi un rayon de lumière ne glisse-t-il pas dans ce profond abîme qu’on appelle un cœur de femme, plus profond encore lorsque c’est un cœur de reine ? »

 

Et lorsque Philippe avait assez ballotté ces deux noms dans sa pensée, il regardait à l’extrémité de la table MM. de Coigny et de Vaudreuil, qui, par un singulier caprice du hasard, se trouvaient assis côte à côte, les yeux tournés sur un autre point que celui où se trouvait la reine, insouciants, pour ne pas dire oublieux.

 

Et Philippe se disait qu’il était impossible que ces deux hommes eussent aimé et fussent si calmes, qu’ils eussent été aimés et qu’ils fussent si oublieux. Oh ! si la reine l’aimait, lui, il deviendrait fou de bonheur ; si elle l’oubliait après l’avoir aimé, il se tuerait de désespoir.

 

Et de MM. de Coigny et de Vaudreuil, Philippe passait à Marie-Antoinette.

 

Et, toujours rêvant, il interrogeait ce front si pur, cette bouche si impérieuse, ce regard si majestueux ; il demandait à toutes les beautés de cette femme la révélation du secret de la reine.

 

Oh ! non, calomnies, calomnies ! que tous ces bruits vagues qui commençaient à circuler dans le peuple, et auxquels les intérêts, les haines ou les intrigues de la cour donnaient seuls quelque consistance.

 

Philippe en était là de ses réflexions quand sept heures trois quarts sonnèrent à l’horloge de la salle des gardes. Au même instant, un grand bruit se fit entendre.

 

Dans cette salle, des pas retentirent pressés et rapides. La crosse des fusils frappa les dalles. Un brouhaha de voix, pénétrant par la porte entrouverte, appela l’attention du roi, qui renversa la tête en arrière pour mieux entendre, puis fit un signe à la reine.

 

Celle-ci comprit l’indication et immédiatement leva la séance.

 

Chaque joueur ramassant ce qu’il avait devant lui attendit, pour prendre une résolution, que la reine eût laissé deviner la sienne.

 

La reine passa dans la grande salle de réception.

 

Le roi y était arrivé devant elle.

 

Un aide de camp de M. de Castries, ministre de la Marine, s’approcha du roi et lui dit quelques mots à l’oreille.

 

– Bien, répondit le roi, allez.

 

Puis à la reine :

 

– Tout va bien, ajouta-t-il.

 

Chacun interrogea son voisin du regard, le « tout va bien » donnant fort à penser à tout le monde.

 

Tout à coup, M. le maréchal de Castries entra dans la salle en disant à haute voix :

 

– Sa Majesté veut-elle recevoir M. le bailli de Suffren, qui arrive de Toulon ?

 

À ce nom, prononcé d’une voix haute, enjouée, triomphante, il se fit dans l’assemblée un tumulte inexprimable.

 

– Oui, monsieur, répondit le roi, et avec grand plaisir.

 

M. de Castries sortit.

 

Il y eut presque un mouvement en masse vers la porte par où M. de Castries venait de disparaître.

 

Pour expliquer cette sympathie de la France envers M. de Suffren, pour faire comprendre l’intérêt qu’un roi, qu’une reine, que des princes d’un sang royal mettaient à jouir les premiers d’un coup d’œil de Suffren, peu de mots suffiront. Suffren est un nom essentiellement français : comme Turenne, comme Catinat, comme Jean-Bart.

 

Depuis la guerre avec l’Angleterre, ou plutôt depuis la dernière période de combats qui avaient précédé la paix, M. le commandant de Suffren avait livré sept grandes batailles navales sans subir une défaite ; il avait pris Trinquemalé et Gondelour, assuré les possessions françaises, nettoyé la mer, et appris au nabab Haïder-Ali que la France était la première puissance de l’Europe. Il avait apporté dans l’exercice de la profession de marin toute la diplomatie d’un négociateur fin et honnête, toute la bravoure et toute la tactique d’un soldat, toute l’habileté d’un sage administrateur. Hardi, infatigable, orgueilleux quand il s’agissait de l’honneur du pavillon français, il avait fatigué les Anglais sur terre et sur mer, à ce point que ces fiers marins n’osèrent jamais achever une victoire commencée, ou tenter une attaque sur Suffren quand le lion montrait les dents.

 

Puis après l’action, pendant laquelle il avait prodigué sa vie avec l’insouciance du dernier matelot, on l’avait vu humain, généreux, compatissant ; c’était le type du vrai marin, un peu oublié depuis Jean-Bart et Duguay-Trouin, que la France retrouvait dans le bailli de Suffren.

 

Nous n’essaierons pas de peindre le bruit et l’enthousiasme que son arrivée à Versailles fit éclater parmi les gentilshommes convoqués à cette réunion.

 

Suffren était un homme de cinquante-six ans, gros, court, à l’œil de feu, au geste noble et facile. Agile malgré son obésité, majestueux malgré sa souplesse, il portait fièrement sa coiffure, ou plutôt sa crinière et, comme un homme habitué à se jouer de toutes les difficultés, il avait trouvé moyen de se faire habiller et coiffer dans son carrosse de poste.

 

Il portait l’habit bleu brodé d’or, la veste rouge, la culotte bleue. Il avait gardé le col militaire sur lequel son puissant menton venait s’arrondir comme le complément obligé de sa tête colossale.

 

Lorsqu’il était entré dans la salle des gardes, quelqu’un avait dit un mot à M. de Castries, lequel se promenait en long et en large avec impatience, et aussitôt celui-ci s’était écrié :

 

– M. de Suffren, messieurs !

 

Aussitôt les gardes, sautant sur leurs mousquetons, s’étaient alignés d’eux-mêmes comme s’il se fût agi du roi de France, et, le bailli une fois passé, ils s’étaient formés derrière lui en bon ordre, quatre par quatre, comme pour lui servir de cortège.

 

Lui, serrant les mains de M. de Castries, il avait cherché à l’embrasser.

 

Mais le ministre de la Marine le repoussait doucement.

 

– Non, non, monsieur, lui disait-il, non, je ne veux pas priver du bonheur de vous embrasser le premier quelqu’un qui en est plus digne que moi.

 

Et il conduisit de cette façon M. de Suffren jusqu’à Louis XVI.

 

– M. le bailli ! s’écria le roi tout rayonnant.

 

Et dès qu’il l’aperçut :

 

– Soyez le bienvenu à Versailles. Vous y apportez la gloire, vous y apportez tout ce que les héros donnent à leurs contemporains sur la terre ; je ne vous parle point de l’avenir, c’est votre propriété. Embrassez-moi, monsieur le bailli.

 

M. de Suffren avait fléchi le genou, le roi le releva et l’embrassa si cordialement qu’un long frémissement de joie et de triomphe courut par toute l’assemblée.

 

Sans le respect dû au roi, tous les assistants se fussent confondus en bravos et en cris d’approbation.

 

Le roi se tourna vers la reine.

 

– Madame, dit-il, voici M. de Suffren, le vainqueur de Trinquemalé et de Gondelour, la terreur de nos voisins les Anglais, mon Jean-Bart à moi !

 

– Monsieur, dit la reine, je n’ai pas d’éloges à vous faire. Sachez seulement que vous n’avez pas tiré un coup de canon pour la gloire de la France sans que mon cœur ait battu d’admiration et de reconnaissance pour vous.

 

La reine avait à peine achevé que le comte d’Artois, s’approchant avec son fils, M. le duc d’Angoulême :

 

– Mon fils, dit-il, vous voyez un héros. Regardez-le bien, la chose est rare.

 

– Monseigneur, répondit le jeune prince à son père, tout à l’heure encore je lisais les grands hommes de Plutarque, mais je ne les voyais pas. Je vous remercie de m’avoir montré M. de Suffren.

 

Au murmure qui se fit autour de lui, l’enfant put comprendre qu’il venait de dire un mot qui resterait.

 

Le roi alors prit le bras de M. de Suffren et se disposa tout d’abord à l’emmener dans son cabinet pour l’entretenir en géographe de ses voyages et de son expédition.

 

Mais M. de Suffren fit une respectueuse résistance.

 

– Sire, dit-il, veuillez permettre, puisque Votre Majesté a tant de bontés pour moi…

 

– Oh ! s’écria le roi, vous demandez, monsieur de Suffren ?

 

– Sire, un de mes officiers a commis contre la discipline une faute si grave, que j’ai pensé que Votre Majesté devait seule être juge de la cause.

 

– Oh ! monsieur de Suffren, dit le roi, j’espérais que votre première demande serait une faveur et non pas une punition.

 

– Sire, Votre Majesté, j’ai eu l’honneur de le lui dire, sera juge de ce qu’elle doit faire.

 

– J’écoute.

 

– Au dernier combat, cet officier dont je parle à Votre Majesté montait le Sévère.

 

– Oh ! ce bâtiment qui a amené son pavillon, dit le roi en fronçant le sourcil.

 

– Sire, le capitaine du Sévère avait en effet amené son pavillon, répondit M. de Suffren en s’inclinant, et déjà Sir Hugues, l’amiral anglais, envoyait un canot pour amariner la prise ; mais le lieutenant du bâtiment, qui surveillait les batteries de l’entrepont, s’étant aperçu que le feu cessait, et ayant reçu l’ordre de faire taire les canons, monta sur le pont ; il vit alors le pavillon amené et le capitaine prêt à se rendre. J’en demande pardon à Votre Majesté, sire, mais à cette vue, tout ce qu’il avait de sang français en lui se révolta. Il prit le pavillon qui se trouvait à portée de sa main, s’empara d’un marteau et, tout en ordonnant de recommencer le feu, il alla clouer le pavillon au-dessous de la flamme. C’est par cet événement, sire, que le Sévère fut conservé à Votre Majesté.

 

– Beau trait ! fit le roi.

 

– Brave action ! dit la reine.

 

– Oui, sire, oui, madame ; mais grave rébellion contre la discipline. L’ordre était donné par le capitaine, le lieutenant devait obéir Je vous demande donc la grâce de cet officier, sire, et je vous la demande avec d’autant plus d’insistance qu’il est mon neveu.

 

– Votre neveu ! s’écria le roi, et vous ne m’en avez point parlé !

 

– Au roi, non, mais j’ai eu l’honneur de faire mon rapport à M. le ministre de le Marine, en le priant de n’en rien dire à Sa Majesté avant que j’eusse obtenu la grâce du coupable.

 

– Accordée, accordée, s’écria le roi ; et je promets d’avance ma protection à tout indiscipliné qui saura venger ainsi l’honneur du pavillon et du roi de France. Vous eussiez dû me présenter cet officier, monsieur le bailli.

 

– Il est ici, répliqua M. de Suffren, et puisque Votre Majesté le permet…

 

M. de Suffren se retourna.

 

– Approchez, monsieur de Charny, dit-il.

 

La reine tressaillit. Ce nom éveillait dans son esprit un souvenir trop récent pour être effacé.

 

Alors un jeune officier se détacha du groupe formé par M. de Suffren et apparut tout à coup aux yeux du roi.

 

La reine avait fait un mouvement de son côté pour aller au-devant du jeune homme, tout enthousiasmée qu’elle était du récit de sa belle action.

 

Mais au nom, mais à la vue du marin que M. de Suffren présentait au roi, elle s’arrêta, pâlit et poussa comme un petit murmure.

 

Mlle de Taverney, elle aussi, pâlit et regarda avec anxiété la reine.

 

Quant à M. de Charny, sans rien voir, sans rien regarder, sans que son visage exprimât d’autre émotion que le respect, il s’inclina devant le roi qui lui donna sa main à baiser ; puis il rentra modeste et tremblant, sous les regards avides de l’assemblée, dans le cercle d’officiers qui le félicitaient bruyamment et l’étouffaient de caresses.

 

Il y eut un moment de silence et d’émotion, pendant lequel on eût pu voir le roi radieux, la reine souriante et indécise, M. de Charny les yeux baissés, et Philippe, à qui l’émotion de la reine n’avait point échappé, inquiet et interrogateur.

 

– Allons, allons, dit enfin le roi, venez, monsieur de Suffren, venez, que nous causions ; je meurs du désir de vous entendre et de vous prouver combien j’ai pensé à vous.

 

– Sire, tant de bontés…

 

– Oh ! vous verrez mes cartes, monsieur le bailli ; vous verrez chaque phase de votre expédition prévue ou devinée d’avance par ma sollicitude. Venez, venez.

 

Puis, après avoir fait quelques pas, en entraînant M. de Suffren, il se retourna tout à coup vers la reine :

 

– À propos, madame, dit-il, je fais construire, comme vous savez, un vaisseau de cent canons ; j’ai changé d’avis sur le nom qu’il doit porter. Au lieu de l’appeler comme nous avions dit, n’est-ce pas, madame…

 

Marie-Antoinette, un peu revenue à elle, saisit au vol la pensée du roi.

 

– Oui, oui, dit-elle, nous l’appellerons le Suffren, et j’en serai la marraine avec M. le bailli.

 

Des cris, jusque-là contenus, se firent jour avec violence :

 

– Vive le roi ! Vive la reine !

 

– Et vive le Suffren ! ajouta le roi avec une exquise délicatesse – car nul ne pouvait crier : « Vive M. de Suffren ! » en présence du roi, tandis que les plus minutieux observateurs de l’étiquette pouvaient crier : « Vive le vaisseau de Sa Majesté ! »

 

– Vive le Suffren ! répéta donc l’assemblée avec enthousiasme.

 

Le roi fit un signe de remerciement de ce que l’on avait si bien compris sa pensée, et emmena le bailli chez lui.

 

Chapitre XII

M. de Charny

 

Aussitôt que le roi eut disparu, tout ce qu’il y avait dans la salle de princes et de princesses vint se grouper autour de la reine.

 

Un signe du bailli de Suffren avait ordonné à son neveu de l’attendre ; et, après un salut indiquant l’obéissance, il était resté dans le groupe où nous l’avons vu.

 

La reine, qui avait échangé avec Andrée plusieurs coups d’œil significatifs, ne perdait presque plus de vue le jeune homme, et chaque fois qu’elle le regardait, elle se disait : « C’est lui, à n’en pas douter. »

 

Ce à quoi Mlle de Taverney répondait par une pantomime qui ne devait laisser aucun doute à la reine, attendu qu’elle signifiait : « Oh ! mon Dieu ! oui, madame ; c’est lui, c’est bien lui ! »

 

Philippe, nous l’avons déjà dit, voyait cette préoccupation de la reine ; il la voyait et il en sentait sinon la cause, du moins le sens vague.

 

Jamais celui qui aime ne s’abuse sur l’impression de ceux qu’il aime.

 

Il devinait donc que la reine venait d’être frappée par quelque événement singulier, mystérieux, inconnu à tout le monde, excepté à elle et à Andrée.

 

En effet, la reine avait perdu contenance et cherché un refuge derrière son éventail, elle qui d’habitude faisait baisser les yeux à tout le monde.

 

Tandis que le jeune homme se demandait à quoi aboutirait cette préoccupation de Sa Majesté, tandis qu’il cherchait à sonder la physionomie de MM. de Coigny et de Vaudreuil afin de s’assurer s’ils n’étaient pour rien dans ce mystère, et qu’il les voyait fort indifféremment occupés à entretenir M. de Haga, qui était venu faire sa cour à Versailles, un personnage, revêtu du majestueux habit de cardinal, entra suivi d’officiers et de prélats dans le salon où l’on se trouvait.

 

La reine reconnut M. Louis de Rohan ; elle le vit d’un bout de la salle à l’autre, et aussitôt détourna la tête sans même prendre la peine de dissimuler le froncement de ses sourcils.

 

Le prélat traversa toute l’assemblée sans saluer personne, et vint droit à la reine, devant laquelle il s’inclina bien plus en homme du monde qui salue une femme qu’en sujet qui salue une reine.

 

Puis il adressa un compliment fort galant à Sa Majesté, qui détourna la tête, murmura deux ou trois mots d’un cérémonial glacé, et reprit sa conversation avec Mme de Lamballe et Mme de Polignac.

 

Le prince Louis ne parut point s’être aperçu du mauvais accueil de la reine. Il accomplit ses révérences, se retourna sans précipitation, et avec toute la grâce d’un parfait homme de cour, s’adressa à Mesdames, tantes du roi, qu’il entretint longtemps, attendu qu’en vertu du jeu de bascule en usage à la cour, il obtenait là un accueil aussi bienveillant que celui de la reine avait été glacé.

 

Le cardinal Louis de Rohan était un homme dans la force de l’âge, d’une imposante figure, d’un noble maintien ; ses traits respiraient l’intelligence et la douceur ; il avait la bouche fine et circonspecte, la main admirable ; son front, un peu dégarni, accusait l’homme de plaisir ou l’homme d’étude ; et chez le prince de Rohan, il y avait effectivement de l’un et de l’autre.

 

C’était un homme recherché par les femmes qui aimaient la galanterie sans fadeur et sans bruit. On le citait pour sa magnificence. Il avait en effet trouvé moyen de se croire pauvre avec seize cent mille livres de revenu.

 

Le roi l’aimait parce qu’il était savant ; la reine le haïssait au contraire.

 

Les raisons de cette haine n’ont jamais été bien connues à fond, mais elles peuvent soutenir deux sortes de commentaires.

 

D’abord, en sa qualité d’ambassadeur à Vienne, le prince Louis aurait écrit, disait-on, au roi Louis XV, sur Marie-Thérèse, des lettres pleines d’ironie que jamais Marie-Antoinette n’aurait pu pardonner à ce diplomate.

 

En outre, et ceci est plus humain et surtout plus vraisemblable, l’ambassadeur, à propos du mariage de la jeune archiduchesse avec le dauphin, aurait écrit, toujours au roi Louis XV, qui aurait lu tout haut la lettre à un souper chez Mme Du Barry, aurait écrit, disons-nous, certaines particularités hostiles à l’amour-propre de la jeune femme, fort maigre à cette époque.

 

Ces attaques auraient vivement blessé Marie-Antoinette, qui ne pouvait s’en reconnaître publiquement la victime, et se serait juré d’en punir tôt ou tard l’auteur.

 

Il y avait naturellement là-dessous toute une intrigue politique.

 

L’ambassade de Vienne avait été retirée à M. de Breteuil au bénéfice de M. de Rohan.

 

M. de Breteuil, trop faible pour lutter ouvertement contre le prince, avait alors employé ce qu’en diplomatie on appelle l’adresse. Il s’était procuré les copies, ou même les originaux des lettres du prélat, alors ambassadeur, et balançant les services réels rendus par le diplomate avec la petite hostilité qu’il exerçait contre la famille impériale autrichienne, il avait trouvé dans la dauphine un auxiliaire décidé à perdre un jour M. le prince de Rohan.

 

Cette haine couvait sourdement à la cour : elle y rendait difficile la position du cardinal.

 

Chaque fois qu’il voyait la reine, il subissait ce glacial accueil dont nous avons essayé de donner une idée.

 

Mais plus grand que le dédain, soit qu’il fût réellement fort, soit qu’un sentiment irrésistible l’entraînât à pardonner tout à son ennemie, Louis de Rohan ne négligeait aucune occasion de se rapprocher de Marie-Antoinette, et les moyens ne lui manquaient pas, le prince Louis de Rohan étant grand aumônier de la cour.

 

Jamais il ne s’était plaint, jamais il n’avait rien avancé à personne. Un petit cercle d’amis, parmi lesquels on distinguait le baron de Planta, officier allemand, son confident intime, servait à le consoler des rebuffades royales quand les dames de la cour, qui en fait de sévérité pour le cardinal ne se modelaient pas toutes sur la reine, n’avaient point opéré cet heureux résultat.

 

Le cardinal venait de passer comme une ombre sur le tableau riant qui se jouait dans l’imagination de la reine. Aussi, à peine se fut-il éloigné d’elle, que Marie-Antoinette se rassérénant :

 

– Savez-vous, dit-elle à Mme la princesse de Lamballe, que le trait de ce jeune officier, neveu de M. le bailli, est un des plus remarquables de cette guerre ? Comment l’appelle-t-on, déjà ?

 

– M. de Charny, je crois, répondit la princesse.

 

Puis, se retournant du côté d’Andrée pour l’interroger :

 

– N’est-ce point cela, mademoiselle de Taverney ? demanda-t-elle.

 

– Charny, oui, Votre Altesse, répondit Andrée.

 

– Il faut, continua la reine, que M. de Charny nous raconte à nous-même cet épisode, sans nous faire grâce d’un seul détail. Qu’on le cherche. Est-il toujours ici ?

 

Un officier se détacha et s’empressa de sortir pour exécuter l’ordre de la reine.

 

Au même instant, comme elle regardait autour d’elle, elle aperçut Philippe, et, impatiente comme toujours :

 

– Monsieur de Taverney, dit-elle, voyez donc.

 

Philippe rougit ; peut-être pensait-il qu’il eût dû prévenir le désir de sa souveraine. Il se mit donc à la recherche de ce bienheureux officier qu’il n’avait pas quitté de l’œil depuis sa présentation.

 

La recherche lui fut donc bien facile.

 

M. de Charny arriva l’instant d’après entre les deux messagers de la reine.

 

Le cercle s’élargit devant lui ; la reine put alors l’examiner avec plus d’attention qu’il ne lui avait été possible de le faire la veille.

 

C’était un jeune homme de vingt-sept à vingt-huit ans, à la taille droite et mince, aux épaules larges, à la jambe parfaite. Sa figure, fine et douce à la fois, prenait un caractère d’énergie singulière à chaque fois qu’il dilatait son grand œil bleu au regard profond.

 

Il était, chose étonnante pour un homme arrivant de faire les guerres de l’Inde, il était aussi blanc de teint que Philippe était brun ; son col nerveux, et d’un dessin admirable, se jouait dans une cravate d’une blancheur moins éclatante que celle de sa peau.

 

Lorsqu’il s’approcha du groupe au centre duquel se tenait la reine, il n’avait encore en aucune façon manifesté qu’il connût soit Mlle de Taverney, soit la reine elle-même.

 

Entouré d’officiers qui le questionnaient et auxquels il répondait civilement, il semblait avoir oublié qu’il y eût un roi auquel il avait parlé, une reine qui l’avait regardé.

 

Cette politesse, cette réserve étaient de nature à le faire remarquer beaucoup plus encore par la reine, si délicate sur tout ce qui tenait aux procédés.

 

Ce n’était pas seulement aux autres que M. de Charny avait raison de cacher sa surprise à la vue si inattendue de la dame du fiacre. Le comble de la prud’homie, c’était de lui laisser, s’il était possible, ignorer à elle-même qu’elle venait d’être reconnue.

 

Le regard de Charny, demeuré naturel, et chargé d’une timidité de bon goût, ne se leva donc point avant que la reine ne lui eût adressé la parole.

 

– Monsieur de Charny, lui dit-elle, ces dames éprouvent le désir, désir bien naturel puisque je l’éprouve comme elles, ces dames éprouvent le désir de connaître l’affaire du vaisseau dans tous ses détails ; contez-nous cela, je vous prie.

 

– Madame, répliqua le jeune marin au milieu d’un profond silence, je supplie Votre Majesté, non point par modestie, mais par humanité, de me dispenser de ce récit ; ce que j’ai fait comme lieutenant du Sévère, dix officiers, mes camarades, ont pensé à le faire en même temps que moi ; j’ai exécuté le premier, voilà tout mon mérite. Quant à donner à ce qui a été fait l’importance d’une narration adressée à Sa Majesté, non, madame, c’est impossible, et votre grand cœur, votre cœur royal, surtout, le comprendra.

 

« L’ex-commandant du Sévère est un brave officier qui, ce jour-là, avait perdu la tête. Hélas ! madame, vous avez dû l’entendre dire aux plus courageux, on n’est pas brave tous les jours. Il lui fallait dix minutes pour se remettre ; notre détermination de ne pas nous rendre lui a donné ce répit, et le courage lui est revenu ; dès ce moment, il a été le plus brave de nous tous ; voilà pourquoi je conjure Votre Majesté de ne pas exagérer le mérite de mon action, ce serait une occasion d’écraser ce pauvre officier qui pleure tous les jours l’oubli d’une minute.

 

– Bien ! bien ! dit la reine touchée et rayonnante de joie, en entendant le favorable murmure que les généreuses paroles du jeune officier avaient soulevé autour d’elle ; bien ! monsieur de Charny, vous êtes un honnête homme, c’est ainsi que je vous connaissais.

 

À ces mots, l’officier releva la tête, une rougeur toute juvénile empourprait son visage ; ses yeux allaient de la reine à Andrée avec une sorte d’effroi. Il redoutait la vue de cette nature si généreuse et si téméraire dans sa générosité.

 

En effet, M. de Charny n’était pas au bout.

 

– Car, continua l’intrépide reine, il est bon que vous sachiez tous que M. de Charny, ce jeune officier, ce débarqué d’hier, cet inconnu, était déjà fort connu de nous avant qu’il nous fût présenté ce soir, et mérite d’être connu et admiré de toutes les femmes.

 

On vit que la reine allait parler, qu’elle allait raconter une histoire dans laquelle chacun pouvait glaner, soit un petit scandale, soit un petit secret. On fit donc cercle, on écouta, on s’étouffa.

 

– Figurez-vous, mesdames, dit la reine, que M. de Charny est aussi indulgent envers les dames qu’il est impitoyable envers les Anglais. On m’a conté de lui une histoire qui, je vous le déclare d’avance, lui a fait le plus grand honneur dans mon esprit.

 

– Oh ! madame, balbutia le jeune officier.

 

On devine que les paroles de la reine, la présence de celui auquel elles s’adressaient, ne firent que redoubler la curiosité.

 

Un frémissement courut dans tout l’auditoire.

 

Charny, le front couvert de sueur, eût donné un an de sa vie pour être encore dans l’Inde.

 

– Voici le fait, poursuivit la reine : Deux dames que je connais étaient attardées, embarrassées dans une foule. Elles couraient un danger réel, un grand danger. M. de Charny passait en ce moment, par hasard ou plutôt par bonheur ; il écarta la foule et prit, sans les connaître et quoiqu’il fût difficile de reconnaître leur rang, il prit les deux dames sous sa protection, les accompagna fort loin… à dix lieues de Paris, je crois.

 

– Oh ! Votre Majesté exagère, dit en riant Charny rassuré par le tour qu’avait pris la narration.

 

– Voyons, mettons cinq lieues et n’en parlons plus, interrompit le comte d’Artois, se mêlant soudain à la conversation.

 

– Soit, mon frère, continua la reine ; mais ce qu’il y eut de plus beau, c’est que M. de Charny ne chercha même pas à savoir le nom des deux dames auxquelles il avait rendu ce service, c’est qu’il les déposa à l’endroit qu’elles lui indiquèrent, c’est qu’il s’éloigna sans retourner la tête, de sorte qu’elles échappèrent de ses mains protectrices sans avoir été inquiétées un seul instant.

 

On se récria, on admira ; Charny fut complimenté par vingt femmes à la fois.

 

– C’est beau, n’est-ce pas ? acheva la reine ; un chevalier de la Table Ronde n’eût pas fait mieux.

 

– C’est superbe ! s’écria le chœur.

 

– Monsieur de Charny, continua la reine, le roi est occupé sans doute de récompenser M. de Suffren, votre oncle ; moi, de mon côté, je voudrais bien faire quelque chose pour le neveu de ce grand homme.

 

Elle lui tendit la main.

 

Et tandis que Charny, pâle de joie, y collait ses lèvres, Philippe, pâle de douleur, s’ensevelissait dans les amples rideaux du salon.

 

Andrée avait aussi pâli, et cependant elle ne pouvait deviner tout ce que souffrait son frère.

 

La voix de M. le comte d’Artois rompit cette scène, qui eût été si curieuse pour un observateur.

 

– Ah ! mon frère de Provence, dit-il tout haut, arrivez donc, monsieur, arrivez donc ; vous avez manqué un beau spectacle, la réception de M. de Suffren. En vérité, c’était un moment que n’oublieront jamais les cœurs français ! Comment diable avez-vous manqué cela, vous, mon frère, l’homme exact par excellence ?

 

Monsieur pinça ses lèvres, salua distraitement la reine, et répondit une banalité.

 

Puis, tout bas, à M. de Favras, son capitaine des gardes :

 

– Comment se fait-il qu’il soit à Versailles ?

 

– Eh ! monseigneur, répliqua celui-ci, je me le demande depuis une heure et ne l’ai point encore compris.

 

Chapitre XIII

Les cent louis de la reine

 

Maintenant que nous avons fait faire ou fait renouveler connaissance à nos lecteurs avec les principaux personnages de cette histoire, maintenant que nous les avons introduits, et dans la petite maison du comte d’Artois, et dans le palais de Louis XIV, à Versailles, nous allons les mener à cette maison de la rue Saint-Claude où la reine de France est entrée incognito, et est montée, avec Andrée de Taverney, au quatrième étage.

 

Une fois la reine disparue, Mme de La Motte, nous le savons, compta et recompta joyeusement les cent louis qui venaient de lui choir si miraculeusement du ciel.

 

Cinquante beaux doubles louis de quarante-huit livres qui, étalés sur la pauvre table, et rayonnant aux reflets de la lampe, semblaient humilier par leur présence aristocratique tout ce qu’il y avait de pauvres choses dans l’humble galetas.

 

Après le plaisir d’avoir, Mme de La Motte n’en connaissait pas de plus grand que de faire voir. La possession n’était rien pour elle si la possession ne faisait pas naître l’envie.

 

Il lui répugnait déjà, depuis quelque temps, d’avoir sa femme de chambre pour confidente de sa misère ; elle se hâta donc de la prendre pour confidente de sa fortune.

 

Alors elle appela dame Clotilde, demeurée dans l’antichambre, et ménageant habilement le jour de la lampe de manière que l’or resplendît sur la table :

 

– Clotilde ? lui dit-elle.

 

La femme de ménage fit un pas dans la chambre.

 

– Venez ici et regardez, ajouta Mme de La Motte.

 

– Oh ! madame… s’écria la vieille en joignant les mains et en allongeant le cou.

 

– Vous étiez inquiète de vos gages ? dit Mme la comtesse.

 

– Oh ! madame, jamais je n’ai dit un mot de cela. Dame ! j’ai demandé à Madame la comtesse quand elle pourrait me payer, et c’était bien naturel, n’ayant rien reçu depuis trois mois.

 

– Croyez-vous qu’il y ait là de quoi vous payer ?

 

– Jésus ! madame, si j’avais ce qu’il y a là, je me trouverais riche pour toute ma vie.

 

Mme de La Motte regarda la vieille en haussant les épaules avec un mouvement d’inexprimable dédain.

 

– C’est heureux, dit-elle, que certaines gens aient souvenir du nom que je porte, tandis que ceux qui devraient s’en souvenir l’oublient.

 

– Et à quoi allez-vous employer tout cet argent ? demanda dame Clotilde.

 

– À tout.

 

– D’abord, moi, madame, ce que je trouverais de plus important, à mon avis, ce serait de monter ma cuisine, car vous allez donner à dîner, n’est-ce pas, maintenant que vous avez de l’argent ?

 

– Chut ! fit Mme de La Motte, on frappe.

 

– Madame se trompe, dit la vieille, toujours économe de ses pas.

 

– Mais je vous dis que si.

 

– Oh ! je promets bien à madame…

 

– Allez voir.

 

– Je n’ai rien entendu.

 

– Oui, comme tout à l’heure ; tout à l’heure, vous n’aviez rien entendu non plus : eh bien ! si les deux dames étaient parties sans entrer ?

 

Cette raison parut convaincre dame Clotilde, qui s’achemina vers la porte.

 

– Entendez-vous ? s’écria Mme de La Motte.

 

– Ah ! c’est vrai, dit la vieille ; j’y vais, j’y vais.

 

Mme de La Motte se hâta de faire glisser les cinquante doubles louis de la table dans sa main, puis elle les jeta dans un tiroir.

 

Et elle murmura en repoussant le tiroir :

 

– Voyons, Providence, encore une centaine de louis.

 

Et ces mots furent prononcés avec une expression de sceptique avidité qui eût fait sourire Voltaire.

 

Pendant ce temps, la porte du palier s’ouvrait, et un pas d’homme se faisait entendre dans la première pièce.

 

Quelques mots s’échangèrent entre cet homme et dame Clotilde sans que la comtesse pût en saisir le sens.

 

Puis la porte se referma, les pas se perdirent dans l’escalier, et la vieille rentra une lettre à la main.

 

– Voilà, dit-elle, en donnant la lettre à sa maîtresse.

 

La comtesse en examina attentivement l’écriture, l’enveloppe et le cachet, puis, relevant la tête :

 

– Un domestique ? demanda-t-elle.

 

– Oui, madame.

 

– Quelle livrée ?

 

– Il n’en avait pas.

 

– C’est donc un grison ?

 

– Oui.

 

– Je connais ces armes, reprit Mme de La Motte en donnant un nouveau coup d’œil au cachet.

 

Puis, approchant le cachet de la lampe :

 

– De gueules à neuf macles d’or, dit-elle ; qui donc porte de gueules à neuf macles d’or ?

 

Elle chercha un instant dans ses souvenirs, mais inutilement.

 

– Voyons toujours la lettre, murmura-t-elle.

 

Et, l’ayant ouverte avec soin pour n’en point endommager le cachet, elle lut :

 

« Madame, la personne que vous avez sollicitée pourra vous voir demain au soir, si vous avez pour agréable de lui ouvrir votre porte. »

 

– Et c’est tout ?

 

La comtesse fit un nouvel effort de mémoire.

 

– J’ai écrit à tant de personnes, dit-elle. Voyons un peu, à qui ai-je écrit ?… À tout le monde. Est-ce un homme, est-ce une femme qui me répond ?… L’écriture ne dit rien… insignifiante… une véritable écriture de secrétaire… Ce style ? style de protecteur… plat et vieux.

 

Puis elle répéta :

 

« La personne que vous avez sollicitée… »

 

– La phrase a l’intention d’être humiliante. C’est certainement d’une femme.

 

Elle continua :

 

« … viendra demain soir, si vous avez pour agréable de lui ouvrir votre porte. »

 

– Une femme eût dit : « Vous attendra demain soir. » C’est d’un homme… Et, cependant, ces dames d’hier, elles sont bien venues, et pourtant c’était de grandes dames. Pas de signature… Qui donc porte de gueules à neuf macles d’or ? Oh ! s’écria-t-elle, ai-je donc perdu la tête ? Les Rohan, pardieu ! Oui, j’ai écrit à M. de Guéménée et à M. de Rohan ; l’un d’eux me répond, c’est tout simple… Mais l’écusson n’est pas écartelé, la lettre est du cardinal… Ah ! le cardinal de Rohan, ce galant, ce dameret, cet ambitieux ; il viendra voir Mme de La Motte, si Mme de La Motte lui ouvre sa porte !

 

« Bon ! qu’il soit tranquille, la porte lui sera ouverte. Et quand cela ? demain soir. »

 

Elle se mit à rêver.

 

– Une dame de charité qui donne cent louis peut être reçue dans un galetas ; elle peut geler sur mon carreau froid, souffrir sur mes chaises dures comme le gril de saint Laurent, moins le feu. Mais un prince de l’Église, un homme de boudoir, un seigneur des cœurs ! Non, non, il faut à la misère que visitera un pareil aumônier, il faut plus de luxe que n’en ont certains riches.

 

Puis se retournant vers la femme de ménage qui achevait de préparer son lit :

 

– À demain, dame Clotilde, dit-elle, n’oubliez pas de me réveiller de bonne heure.

 

Là-dessus, pour penser plus à son aise sans doute, la comtesse fit signe à la vieille de la laisser seule.

 

Dame Clotilde raviva le feu qu’on avait enterré dans les cendres pour donner un aspect plus misérable à l’appartement, ferma la porte et se retira dans l’appentis où elle couchait.

 

Jeanne de Valois, au lieu de dormir, fit ses plans pendant toute la nuit. Elle prit des notes au crayon à la lueur de la veilleuse ; puis, sûre de la journée du lendemain, elle se laissa, vers trois heures du matin, engourdir dans un repos dont dame Clotilde, qui n’avait guère plus dormi qu’elle, vint, fidèle à sa recommandation, la tirer au point du jour.

 

Vers huit heures, elle avait achevé sa toilette, composée d’une robe de soie élégante et d’une coiffure pleine de goût.

 

Chaussée à la fois en grande dame et en jolie femme, la mouche sur la pommette gauche, la militaire brodée au poignet, elle envoya quérir une espèce de brouette à la place où l’on trouvait ce genre de locomotive, c’est-à-dire rue du Pont-aux-Choux.

 

Elle eût préféré une chaise à porteurs, mais il eût fallu l’aller quérir trop loin.

 

La brouette-chaise roulante, attelée d’un robuste Auvergnat, reçut l’ordre de déposer Mme la comtesse à la place Royale, où, sous les arcades du Midi, dans un ancien rez-de-chaussée d’un hôtel abandonné, logeait maître Fingret, tapissier décorateur, tenant meubles d’occasion et autres au plus juste prix pour la vente et la location.

 

L’Auvergnat brouetta rapidement sa pratique de la rue Saint-Claude à la place Royale.

 

Dix minutes après sa sortie, la comtesse abordait aux magasins de maître Fingret, où nous allons la trouver tout à l’heure admirant et choisissant dans une espèce de pandémonium dont nous allons essayer de faire l’esquisse.

 

Qu’on se figure des remises d’une longueur de cinquante pieds environ sur trente de large, avec une hauteur de dix-sept ; sur les murs toutes les tapisseries du règne de Henri IV et de Louis XIII ; aux plafonds, dissimulés par le nombre des objets suspendus, des lustres à girandoles du XVIIème siècle heurtant les lézards empaillés, les lampes d’église et les poissons volants.

 

Sur le sol entassés tapis et nattes, meubles à colonnes torses, à pieds équarris, buffets de chêne sculptés, consoles Louis XV à pattes dorées, sofas couverts de damas rose ou de velours d’Utrecht, lits de repos, vastes fauteuils de cuir, comme les aimait Sully, armoires d’ébène aux panneaux en relief et aux baguettes de cuivre, tables de Boule à dessus d’émaux ou de porcelaine, trictracs, toilettes toutes garnies, commodes aux marqueteries d’instruments ou de fleurs.

 

Lits en bois de rose ou en chêne à estrade ou à baldaquin, rideaux de toutes formes, de tous dessins, de toutes étoffes, s’enchevêtrant, se confondant, se mariant ou se heurtant dans les pénombres de la remise.

 

Des clavecins, des épinettes, des harpes, des sistres sur un guéridon ; le chien de Marlborough empaillé, avec des yeux d’émail.

 

Puis du linge de toute qualité : des robes pendues à côté d’habits de velours, des poignées d’acier, d’argent, de nacre.

 

Des flambeaux, des portraits d’ancêtres, des grisailles, des gravures encadrées, et toutes les imitations de Vernet, alors en vogue, de ce Vernet à qui la reine disait si gracieusement et si finement :

 

– Décidément, monsieur Vernet, il n’y a que vous en France pour faire la pluie et le beau temps.

 

Chapitre XIV

Maître Fingret

 

Voici tout ce qui séduisait les yeux, et par conséquent l’imagination des petites fortunes, dans les magasins de maître Fingret, place Royale.

 

Toutes marchandises qui n’étaient pas neuves, l’enseigne le disait loyalement, mais qui, réunies, se faisaient valoir l’une l’autre et finissaient par représenter un total beaucoup plus considérable que les marchandeurs les plus dédaigneux ne l’eussent exigé.

 

Mme de La Motte, une fois admise à considérer toutes ces richesses, s’aperçut seulement alors de ce qui lui manquait rue Saint-Claude.

 

Il lui manquait un salon pour contenir sofa, fauteuils et bergères.

 

Une salle à manger pour renfermer buffets, étagères et dressoirs.

 

Un boudoir pour renfermer les rideaux perses, les guéridons et les écrans.

 

Puis, enfin, ce qui lui manquait, eût-elle salon, salle à manger et boudoir, c’était l’argent pour avoir les meubles à mettre dans ce nouvel appartement.

 

Mais avec les tapissiers de Paris, il y a eu des transactions faciles dans toutes les époques, et nous n’avons jamais entendu dire qu’une jeune et jolie femme soit morte sur le seuil d’une porte qu’elle n’ait pas pu se faire ouvrir.

 

À Paris, ce qu’on n’achète point, on le loue, et ce sont les locataires en garni qui ont mis en circulation le proverbe : « Voir, c’est avoir. »

 

Mme de La Motte, dans l’espérance d’une location possible, après avoir pris des mesures, avisa un certain meuble de soie jaune bouton d’or qui lui plut au premier coup d’œil. Elle était brune.

 

Mais jamais ce meuble, composé de dix pièces, ne tiendrait au quatrième de la rue Saint-Claude.

 

Pour tout arranger, il fallait prendre à loyer le troisième étage, composé d’une antichambre, d’une salle à manger, d’un petit salon et d’une chambre à coucher.

 

De telle sorte que l’on recevrait au troisième étage les aumônes des cardinaux, et au quatrième celles des bureaux de charité, c’est-à-dire dans le luxe les aumônes des gens qui font la charité par ostentation, et dans la misère les offrandes de ces gens à préjugés qui n’aiment point à donner à ceux qui n’ont pas besoin de recevoir.

 

La comtesse, ayant ainsi pris son parti, tourna les yeux du côté obscur de la remise, c’est-à-dire du côté où les richesses se présentaient les plus splendides, côté des cristaux, des dorures et des glaces.

 

Elle y vit, le bonnet à la main, l’air impatient et le sourire un peu goguenard, une figure de bourgeois parisien qui faisait tourner une clef dans les deux index de ses deux mains, soudés l’un à l’autre par les deux ongles.

 

Ce digne inspecteur des marchandises d’occasion n’était autre que M. Fingret, à qui ses commis avaient annoncé la visite d’une belle dame venue en brouette.

 

On pouvait voir dans la cour les mêmes commis vêtus court et étroit de bure et de camelot, leurs petits mollets à l’air sous des bas quelque peu riants. Ils s’occupaient à restaurer, avec les plus vieux meubles, les moins vieux, ou, pour mieux dire, éventrer sofas, fauteuils et carreaux antiques, pour en tirer le crin et la plume qui devaient servir à rembourrer leurs successeurs.

 

L’un cardait le crin, le mélangeait généreusement d’étoupes et en bourrait un nouveau meuble.

 

L’autre lessivait de bons fauteuils.

 

Un troisième repassait des étoffes nettoyées avec des savons aromatiques.

 

Et l’on composait de ces vieux ingrédients les meubles d’occasion si beaux que Mme de La Motte admirait en ce moment.

 

M. Fingret, s’apercevant que sa pratique pouvait voir les opérations de ses commis et comprendre moins favorablement l’occasion qu’il n’était expédient à ses intérêts, ferma une porte vitrée donnant sur la cour, de crainte que la poussière n’aveuglât Madame…

 

Sur ce Madame… il s’arrêta.

 

C’était une interrogation.

 

– Mme la comtesse de La Motte Valois, répliqua nonchalamment Jeanne.

 

On vit alors sur ce titre bien sonnant M. Fingret dissoudre ses ongles, mettre sa clef dans sa poche et se rapprocher.

 

– Oh ! dit-il, il n’y a rien ici de ce qui convient à Madame. J’ai du neuf, j’ai du beau, j’ai du magnifique. Il ne faudrait pas que Madame la comtesse se figurât, parce qu’elle est à la place Royale, que la maison Fingret n’a pas d’aussi beaux meubles que le tapissier du roi. Laissez tout cela, madame, s’il vous plaît, et voyons dans l’autre magasin.

 

Jeanne rougit.

 

Tout ce qu’elle avait vu là lui paraissait fort beau, si beau qu’elle n’espérait pas pouvoir l’acquérir.

 

Flattée sans aucun doute d’être si favorablement jugée par M. Fingret, elle ne pouvait s’empêcher de craindre qu’il ne la jugeât trop bien.

 

Elle maudit son orgueil, et regretta de ne s’être pas annoncée simple bourgeoise.

 

Mais de tout mauvais vice un esprit habile se tire avec avantage.

 

– Pas de neuf, monsieur, dit-elle, je n’en veux pas.

 

– Madame a sans doute quelques appartements d’amis à meubler.

 

– Vous l’avez dit, monsieur, un appartement d’ami. Or, vous comprenez que pour un appartement d’ami…

 

– À merveille. Que Madame choisisse, répliqua Fingret, rusé comme un marchand de Paris, lequel ne met pas d’amour-propre à vendre du neuf plutôt que du vieux, s’il peut gagner autant sur l’un que sur l’autre.

 

– Ce petit meuble bouton d’or, par exemple, demanda la comtesse.

 

– Oh ! mais c’est peu de chose, madame, il n’y a que dix pièces.

 

– La chambre est médiocre, repartit la comtesse.

 

– Il est tout neuf, comme peut le voir Madame.

 

– Neuf… pour de l’occasion.

 

– Sans doute, fit M. Fingret en riant ; mais, enfin, tel qu’il est, il vaut huit cents livres.

 

Ce prix fit tressaillir la comtesse ; comment avouer que l’héritière des Valois se contentait d’un meuble d’occasion, mais ne pouvait le payer huit cents livres ?

 

Elle prit le parti de la mauvaise humeur.

 

– Mais, s’écria-t-elle, on ne vous parle pas d’acheter, monsieur. Où prenez vous que j’aille acheter ces vieilleries ? Il ne s’agit que de louer, et encore…

 

Fingret fit la grimace, car, insensiblement, la pratique perdait de sa valeur. Ce n’était plus un meuble neuf, ni même un meuble d’occasion à vendre, mais une location.

 

– Vous désireriez tout ce meuble bouton d’or, dit-il ; est-ce pour un an ?

 

– Non, c’est pour un mois. J’ai un provincial à meubler.

 

– Ce sera cent livres par mois, dit maître Fingret.

 

– Vous plaisantez, je suppose, monsieur ; car à ce compte, au bout de huit mois, mon meuble serait à moi.

 

– D’accord, madame la comtesse.

 

– Eh bien ! alors ?

 

– Eh bien ! alors, madame, s’il était à vous, il ne serait plus à moi et, par conséquent, je n’aurais pas à m’occuper de le faire restaurer, rafraîchir : toutes choses qui coûtent.

 

Mme de La Motte réfléchit.

 

« Cent livres pour un mois, se dit-elle, c’est beaucoup ; mais il faut raisonner : ou ce sera trop cher dans un mois et alors je rends les meubles en laissant une grande opinion au tapissier, ou dans un mois je puis commander un meuble neuf. Je comptais employer cinq à six cents livres ; faisons les choses en grand, dépensons cent écus. »

 

– Je garde, dit-elle tout haut, ce meuble bouton d’or pour un salon, avec tous les rideaux pareils.

 

– Oui, madame.

 

– Et les tapis ?

 

– Les voici.

 

– Que me donnerez-vous pour une autre chambre ?

 

– Ces banquettes vertes, ce corps d’armoire en chêne, cette table à pieds tordus, des rideaux verts en damas.

 

– Bien ; et pour une chambre à coucher ?

 

– Un lit large et beau, un coucher excellent, une courtepointe de velours brodée rose et argent, rideaux bleus, garniture de cheminée un peu gothique, mais d’une riche dorure.

 

– Toilette ?

 

– Dont les dentelles sont de Malines. Regardez-les, madame. Commode d’une marqueterie délicate, chiffonnier pareil, sofa de tapisserie, chaises pareilles, feu élégant, qui vient de la chambre à coucher de Mme de Pompadour, à Choisy.

 

– Tout cela pour quel prix ?

 

– Un mois ?

 

– Oui.

 

– Quatre cents livres.

 

– Voyons, monsieur Fingret, ne me prenez pas pour une grisette, je vous prie. On n’éblouit pas les gens de ma qualité avec des drapeaux. Voulez-vous réfléchir, s’il vous plaît, que quatre cents livres par mois valent quatre mille huit cents livres par an, et que, pour ce prix, j’aurais un hôtel tout meublé.

 

Maître Fingret se gratta l’oreille.

 

– Vous me dégoûtez de la place Royale, continua la comtesse.

 

– J’en serais au désespoir, madame.

 

– Prouvez-le. Je ne veux donner que cent écus de tout ce mobilier.

 

Jeanne prononça ces derniers mots avec une telle autorité que le marchand songea de nouveau à l’avenir.

 

– Soit, dit-il, madame.

 

– Et à une condition, maître Fingret.

 

– Laquelle, madame ?

 

– C’est que tout sera posé, arrangé, dans l’appartement que je vous indiquerai, d’ici à trois heures de l’après-midi.

 

– Il est dix heures, madame ; réfléchissez-y, dix heures sonnent.

 

– Est-ce oui ou non ?

 

– Où faut-il aller, madame ?

 

– Rue Saint-Claude, au Marais.

 

– À deux pas ?

 

– Précisément.

 

Le tapissier ouvrit la porte de la cour et se mit à crier :

 

– Sylvain ! Landry ! Rémy !

 

Trois des apprentis accoururent, enchantés d’avoir un prétexte pour interrompre leur ouvrage, un prétexte pour voir la belle dame.

 

– Les civières, messieurs, les chariots à bras ! Rémy, vous allez charger le meuble bouton d’or. Sylvain, l’antichambre dans le chariot, tandis que vous, qui êtes soigneux, vous aurez la chambre à coucher. Relevons la note, madame, et, s’il vous plaît, je signerai le reçu.

 

– Voici six doubles louis, dit la comtesse, plus un louis simple, rendez-moi.

 

– Voici deux écus de six livres, madame.

 

– Desquels je donnerai l’un à ces messieurs, si la besogne est bien faite, répondit la comtesse.

 

Et, ayant donné son adresse, elle regagna la brouette.

 

Une heure après, le logement du troisième était loué par elle, et deux heures ne s’étaient pas écoulées que, déjà, le salon, l’antichambre et la chambre à coucher se meublaient et se tapissaient simultanément.

 

L’écu de six livres fut gagné par MM. Landry, Rémy et Sylvain, à dix minutes près.

 

Le logement ainsi transformé, les vitres nettoyées, les cheminées garnies de feu, Jeanne se mit à sa toilette et savoura le bonheur deux heures, le bonheur de fouler un bon tapis, autour de soi, la répercussion d’une atmosphère chaude sur des murailles ouatées, et de respirer le parfum de quelques giroflées qui baignaient avec joie leur tige dans des vases du Japon, leur tête dans la tiède vapeur de l’appartement.

 

Maître Fingret n’avait pas oublié les bras dorés qui portent les bougies ; aux deux côtés des glaces, les lustres à girandoles de verre, qui, sous le feu des cires, s’irisent de toutes les nuances de l’arc-en-ciel.

 

Feu, fleurs, cires, roses parfumées, Jeanne employa tout à l’embellissement du paradis qu’elle destinait à Son Excellence.

 

Elle donna même ses soins à ce que la porte de la chambre à coucher, coquettement entrouverte, laissât voir un beau feu doux et rouge, aux reflets duquel reluisaient les pieds des fauteuils, le bois du lit et les chenets de Mme de Pompadour, têtes de chimères sur lesquelles avait posé le pied charmant de la marquise.

 

Cette coquetterie de Jeanne ne se bornait pas là.

 

Si le feu relevait l’intérieur de cette chambre mystérieuse, si les parfums décelaient la femme, la femme décelait une race, une beauté, un esprit, un goût dignes d’une éminence.

 

Jeanne mit dans sa toilette une recherche dont M. de La Motte, son mari absent, lui eût demandé compte. La femme fut digne de l’appartement et du mobilier loué par maître Fingret.

 

Après un repas qu’elle fit léger, afin d’avoir toute sa présence d’esprit et de conserver sa pâleur élégante, Jeanne s’ensevelit dans un grand fauteuil à bergeries, près de son feu, dans sa chambre à coucher.

 

Un livre à la main, une mule sur un tabouret, elle attendit, écoutant à la fois les tintements du balancier de la pendule et les bruits lointains des voitures qui troublaient rarement la tranquillité du désert du Marais.

 

Elle attendit. L’horloge sonna neuf heures, dix et onze heures ; personne ne vint, soit en voiture, soit à pied.

 

Onze heures ! c’est pourtant l’heure des prélats galants qui ont aiguisé leur charité dans un souper du faubourg, et qui, n’ayant que vingt tours de roue à faire pour entrer rue Saint-Claude, s’applaudissent d’être humains, philanthropes et religieux à si bon compte.

 

Minuit sonna lugubrement aux Filles-du-Calvaire.

 

Ni prélat ni voiture ; les bougies commençaient à pâlir, quelques-unes envahissaient en nappes diaphanes leurs patères de cuivre doré.

 

Le feu, renouvelé avec des soupirs, s’était transformé en braise, puis en cendres. Il faisait une chaleur africaine dans les deux chambres.

 

La vieille servante, qui s’était préparée, grommelait en regrettant son bonnet à rubans prétentieux, dont les nœuds, s’inclinant avec sa tête quand elle s’endormait devant sa bougie dans l’antichambre, ne se relevaient pas intacts, soit des baisers de la flamme, soit des outrages de la cire liquide.

 

À minuit et demi, Jeanne se leva toute furieuse de son fauteuil, qu’elle avait plus de cent fois, dans la soirée, quitté pour ouvrir la fenêtre et plonger son regard dans les profondeurs de la rue.

 

Le quartier était calme comme avant la création du monde.

 

Elle se fit déshabiller, refusa de souper, congédia la vieille, dont les questions commençaient à l’importuner.

 

Et, seule au milieu de ses tentures de soie, sous ses beaux rideaux, dans son excellent lit, elle ne dormit pas mieux que la veille, car la veille son insouciance était plus heureuse : elle naissait de l’espoir.

 

Cependant, à force de se retourner, de se crisper, de se raidir contre le mauvais sort, Jeanne trouva une excuse au cardinal.

 

D’abord celle-ci : qu’il était cardinal, grand aumônier, qu’il avait mille affaires inquiétantes et, par conséquent, plus importantes qu’une visite rue Saint-Claude.

 

Puis cette autre excuse : il ne connaît pas cette petite comtesse de Valois, excuse bien consolante pour Jeanne. Oh ! certes, elle ne se fût pas consolée si M. de Rohan eût manqué de parole après une première visite.

 

Cette raison que se donnait Jeanne à elle-même avait besoin d’une épreuve pour paraître tout à fait bonne.

 

Jeanne n’y tint pas ; elle sauta en bas du lit, toute blanche qu’elle était dans son peignoir, et alluma les bougies à la veilleuse ; elle se regarda longtemps dans la glace.

 

Après l’examen, elle sourit, souffla les bougies et se recoucha. L’excuse était bonne.

 

Chapitre XV

Le cardinal de Rohan

 

Le lendemain, Jeanne, sans se décourager, recommença toilette d’appartement et toilette de femme.

 

Le miroir lui avait appris que M. de Rohan viendrait, pour peu qu’il eût entendu parler d’elle.

 

Sept heures sonnaient donc, et le feu du salon brûlait dans tout son éclat, lorsqu’un carrosse roula dans la descente de la rue Saint-Claude.

 

Jeanne n’avait pas encore eu le temps de se mettre à la fenêtre et de s’impatienter.

 

De ce carrosse descendit un homme enveloppé d’une grosse redingote ; puis, la porte de la maison s’étant refermée sur cet homme, le carrosse alla dans une petite rue voisine attendre le retour du maître.

 

Bientôt, la sonnette retentit, et le cœur de Mme de La Motte battit si fort qu’on eût pu l’entendre.

 

Mais, honteuse de céder à une émotion déraisonnable, Jeanne commanda le silence à son cœur, arrangea du mieux qu’il lui fut possible une broderie sur la table, un air nouveau sur le clavecin, une gazette au coin de la cheminée.

 

Au bout de quelques secondes, dame Clotilde vint annoncer à Mme la comtesse :

 

– La personne qui avait écrit avant-hier.

 

– Faites entrer, répliqua Jeanne.

 

Un pas léger, des souliers craquants, un beau personnage vêtu de velours et de soie, portant haut la tête et paraissant grand de dix coudées dans ce petit appartement, voilà ce que vit Jeanne en se levant pour recevoir.

 

Elle avait été frappée désagréablement de l’incognito gardé par la personne.

 

Aussi, se décidant à prendre tout l’avantage de la femme qui a réfléchi :

 

– À qui ai-je l’honneur de parler ? dit-elle avec une révérence, non pas de protégée, mais de protectrice.

 

Le prince regarda la porte du salon derrière laquelle la vieille avait disparu.

 

– Je suis le cardinal de Rohan, répliqua-t-il.

 

Ce à quoi Mme de La Motte, feignant de rougir et de se confondre en humilités, répondit par une révérence comme on en fait aux rois.

 

Puis elle avança un fauteuil et, au lieu de se placer sur une chaise, ainsi que l’eût voulu l’étiquette, elle se mit dans le grand fauteuil. Le cardinal, voyant que chacun pouvait prendre ses aises, plaça son chapeau sur la table, et, regardant en face Jeanne qui le regardait aussi :

 

– Il est donc vrai, mademoiselle ?… dit-il.

 

– Madame, interrompit Jeanne.

 

– Pardon. J’oubliais… Il est donc vrai, madame ?

 

– Mon mari s’appelle le comte de La Motte, monseigneur.

 

– Parfaitement, parfaitement, gendarme du roi ou de la reine ?

 

– Oui, monseigneur.

 

– Et vous, madame, dit-il, vous êtes née Valois ?

 

– Valois, oui, monseigneur.

 

– Grand nom ! dit le cardinal en croisant les jambes, nom rare, éteint.

 

Jeanne devina le doute du cardinal.

 

– Éteint ; non pas, monseigneur, dit-elle, puisque je le porte et que j’ai un frère baron de Valois.

 

– Reconnu ?

 

– Il n’est pas besoin qu’il soit reconnu, monseigneur ; mon frère peut être riche ou pauvre, il ne sera pas moins ce qu’il est né, baron de Valois.

 

– Madame, contez-moi un peu cette transmission, je vous prie. Vous m’intéressez ; j’aime le blason.

 

Jeanne conta simplement, nonchalamment, ce que le lecteur sait déjà.

 

Le cardinal écoutait et regardait.

 

Il ne prenait pas la peine de dissimuler ses impressions. À quoi bon ? il ne croyait ni au mérite ni à la qualité de Jeanne ; il la voyait jolie, pauvre ; il regardait, c’était assez.

 

Jeanne, qui s’apercevait de tout, devina la mauvaise idée du futur protecteur.

 

– De sorte, dit M. de Rohan avec insouciance, que vous avez été réellement malheureuse ?

 

– Je ne me plains pas, monseigneur.

 

– En effet, on m’avait beaucoup exagéré les difficultés de votre position.

 

Il regarda autour de lui.

 

– Ce logement est commode, agréablement meublé.

 

– Pour une grisette, sans doute, répliqua durement Jeanne, impatiente d’engager l’action. Oui, monseigneur.

 

Le cardinal fit un mouvement.

 

– Quoi ! dit-il, vous appelez ce mobilier un mobilier de grisette ?

 

– Je ne crois pas, monseigneur, dit-elle, que vous puissiez l’appeler un mobilier de princesse.

 

– Et vous êtes princesse, dit-il avec une de ces imperceptibles ironies que les esprits très distingués ou les gens de grande race ont seuls le secret de mêler à leur langage sans devenir tout à fait impertinents.

 

– Je suis née Valois, monseigneur, comme vous Rohan. Voilà tout ce que je sais, dit-elle.

 

Et ces mots furent prononcés avec tant de douce majesté du malheur qui se révolte, majesté de la femme qui se sent méconnue, ils furent si harmonieux et si dignes à la fois, que le prince ne fut pas blessé et que l’homme fut ému.

 

– Madame, dit-il, j’oubliais que mon premier mot eût dû être une excuse. Je vous avais écrit hier que je viendrais ici, mais j’avais affaire à Versailles, pour la réception de M. de Suffren. J’ai dû renoncer au plaisir de vous visiter.

 

– Monseigneur me fait encore trop d’honneur d’avoir songé à moi aujourd’hui, et M. le comte de La Motte, mon mari, regrettera bien plus vivement encore l’exil où le tient la misère, puisque cet exil l’empêche de jouir d’une si illustre présence.

 

Ce mot « mari » appela l’attention du cardinal.

 

– Vous vivez seule, madame ? dit-il.

 

– Absolument seule, monseigneur.

 

– C’est beau de la part d’une femme jeune et jolie.

 

– C’est simple, monseigneur, de la part d’une femme qui serait déplacée en toute autre société que celle dont sa pauvreté l’éloigne.

 

Le cardinal se tut.

 

– Il paraît, reprit-il, que les généalogistes ne contestent pas votre généalogie ?

 

– À quoi cela me sert-il ? dit dédaigneusement Jeanne, en relevant par un geste charmant les petits anneaux frisés et poudrés des tempes.

 

Le cardinal rapprocha son fauteuil, comme pour atteindre au feu avec ses pieds.

 

– Madame, dit-il, je voudrais savoir et j’ai voulu savoir à quoi je puis vous être utile.

 

– Mais à rien, monseigneur.

 

– Comment à rien ?

 

– Votre Éminence me comble d’honneur, certainement.

 

– Parlons plus franc.

 

– Je ne saurais être plus franche que je ne le suis, monseigneur.

 

– Vous vous plaigniez tout à l’heure, dit le cardinal en regardant autour de lui comme pour rappeler à Jeanne ce qu’elle avait dit du mobilier de la grisette.

 

– Certes, oui, je me plaignais.

 

– Eh bien ! alors, madame ?

 

– Eh bien ! monseigneur, je vois que Votre Éminence veut me faire l’aumône, n’est-ce pas ?

 

– Oh ! madame !…

 

– Pas autre chose. L’aumône, je la recevais, mais je ne la recevrai plus.

 

– Qu’est-ce à dire ?

 

– Monseigneur, je suis assez humiliée depuis quelque temps ; il n’est plus possible pour moi d’y résister.

 

– Madame, vous abusez des mots. Dans le malheur on n’est pas déshonorée…

 

– Même avec le nom que je porte ! Voyons, mendieriez-vous, vous, monsieur de Rohan ?

 

– Je ne parle pas de moi, dit le cardinal avec un embarras mêlé de hauteur.

 

– Monseigneur, je ne connais que deux façons de demander l’aumône : en carrosse ou à la porte d’une église : avec or et velours ou en haillons. Eh bien ! tout à l’heure je n’attendais pas l’honneur de votre visite ; je me croyais oubliée.

 

– Ah ! vous saviez donc que c’était moi qui avais écrit ? dit le cardinal.

 

– N’ai-je pas vu vos armes sur le cachet de la lettre que vous m’avez fait l’honneur de m’écrire ?

 

– Cependant, vous avez feint de ne point me reconnaître.

 

– Parce que vous ne me faisiez pas l’honneur de vous faire annoncer.

 

– Eh bien ! cette fierté me plaît, dit vivement le cardinal, en regardant avec une attention complaisante les yeux animés, la physionomie hautaine de Jeanne.

 

– Je disais donc, reprit celle-ci, que j’avais pris avant de vous voir la résolution de laisser là ce misérable manteau qui voile ma misère, qui couvre la nudité de mon nom, et de m’en aller en haillons, comme toute mendiante chrétienne, implorer mon pain, non pas de l’orgueil, mais de la charité des passants.

 

– Vous n’êtes pas à bout de ressources, j’espère, madame ?

 

Jeanne ne répondit pas.

 

– Vous avez une terre quelconque, fût-elle hypothéquée ; des bijoux de famille : celui-ci, par exemple ?

 

Il montrait une boîte avec laquelle jouaient les doigts blancs et délicats de la jeune femme.

 

– Ceci ? dit-elle.

 

– Une boîte originale, sur ma parole. Permettez-vous ?

 

Il la prit.

 

– Ah ! un portrait !

 

Aussitôt, il fit un mouvement de surprise.

 

– Vous connaissez l’original de ce portrait ? demanda Jeanne.

 

– C’est celui de Marie-Thérèse.

 

– De Marie-Thérèse ?

 

– Oui, l’impératrice d’Autriche.

 

– En vérité ! s’écria Jeanne. Vous croyez, monseigneur ?

 

Le cardinal se mit de plus belle à regarder la boîte.

 

– D’où tenez-vous cela ? demanda-t-il.

 

– Mais d’une dame qui est venue avant-hier.

 

– Chez vous ?

 

– Chez moi.

 

– D’une dame ?…

 

Et le cardinal regarda la boîte avec une nouvelle attention.

 

– Je me trompe, monseigneur, reprit la comtesse, il y avait deux dames.

 

– Et l’une de ces deux dames vous a remis la boîte que voici ? demanda-t-il avec défiance.

 

– Elle ne me l’a pas donnée, non.

 

– Comment est-elle entre vos mains, alors ?

 

– Elle l’a oubliée chez moi.

 

Le cardinal demeura pensif, tellement pensif que la comtesse de Valois en fut intriguée, et songea qu’il était à propos qu’elle se tînt sur ses gardes.

 

Puis le cardinal leva la tête, et regardant attentivement la comtesse :

 

– Et comment s’appelle cette dame ? Vous me pardonnerez, n’est-ce pas, dit-il, de vous adresser cette question ; j’en suis tout honteux moi-même et je me fais l’effet d’un juge.

 

– En effet, monseigneur, dit Mme de La Motte, la question est étrange.

 

– Indiscrète, peut-être, mais étrange…

 

– Étrange, je le répète Si je connaissais la dame qui a laissé ici cette bonbonnière…

 

– Eh bien ?

 

– Eh bien ! je la lui eusse déjà renvoyée. Sans doute elle y tient, et je ne voudrais pas payer par une inquiétude de quarante-huit heures sa gracieuse visite.

 

– Ainsi, vous ne la connaissez pas…

 

– Non, je sais seulement que c’est la dame supérieure d’une maison de charité…

 

– De Paris ?

 

– De Versailles…

 

– De Versailles ?… la supérieure d’une maison de charité ?…

 

– Monseigneur, j’accepte des femmes, les femmes n’humilient pas une femme pauvre en lui portant secours et cette dame, que des avis charitables avaient éclairée sur ma position, a mis cent louis sur ma cheminée en me faisant visite.

 

– Cent louis ! dit le cardinal avec surprise.

 

Puis, voyant qu’il pouvait blesser la susceptibilité de Jeanne – en effet, Jeanne avait fait un mouvement :

 

– Pardon, madame, ajouta-t-il, je ne m’étonne pas qu’on vous ait donné cette somme. Vous méritez au contraire toute la sollicitude des gens charitables, et votre naissance leur fait une loi de vous être utile. C’est seulement le titre de dame de charité qui m’étonne ; les dames de charité font d’habitude des aumônes plus légères. Pourriez-vous me faire le portrait de cette dame, comtesse ?

 

– Difficilement, monseigneur, répliqua Jeanne, pour aiguiser la curiosité de son interlocuteur.

 

– Comment, difficilement ? puisqu’elle est venue ici.

 

– Sans doute. Cette dame, qui ne voulait probablement pas être reconnue, cachait son visage dans une calèche assez ample ; en outre, elle était enveloppée de fourrures. Cependant…

 

La comtesse eut l’air de chercher.

 

– Cependant, répéta le cardinal.

 

– J’ai cru voir… Je n’affirme pas, monseigneur…

 

– Qu’avez-vous cru voir ?

 

– Des yeux bleus.

 

– La bouche ?

 

– Petite, quoique les lèvres un peu épaisses, la lèvre inférieure surtout.

 

– De haute ou de moyenne taille ?

 

– De moyenne taille.

 

– Les mains ?

 

– Parfaites.

 

– Le col ?

 

– Long et mince.

 

– La physionomie ?

 

– Sévère et noble.

 

– L’accent ?

 

– Légèrement embarrassé. Mais vous connaissez peut-être cette dame, monseigneur ?

 

– Comment la connaîtrais-je, madame la comtesse ? demanda vivement le prélat.

 

– Mais à la façon dont vous me questionnez, monseigneur, ou même par la sympathie que tous les ouvriers de bonnes œuvres éprouvent les uns pour les autres.

 

– Non, madame, non, je ne la connais pas.

 

– Cependant, monseigneur, si vous aviez quelque soupçon ?…

 

– Mais à quel propos ?

 

– Inspiré par ce portrait, par exemple ?

 

– Ah ! répliqua vivement le cardinal, qui craignait d’en avoir trop laissé soupçonner, oui, certes, ce portrait…

 

– Eh bien ! ce portrait, monseigneur ?

 

– Eh bien ! ce portrait me fait toujours l’effet d’être…

 

– Celui de l’impératrice Marie-Thérèse, n’est-ce pas ?

 

– Mais je crois que oui.

 

– Alors vous pensez ?…

 

– Je pense que vous aurez reçu la visite de quelque dame allemande, de celles, par exemple, qui ont fondé une maison de secours…

 

– À Versailles ?

 

– À Versailles, oui, madame.

 

Et le cardinal se tut.

 

Mais on voyait clairement qu’il doutait encore, et que la présence de cette boîte dans la maison de la comtesse avait renouvelé toutes ses défiances.

 

Seulement, ce que Jeanne ne distinguait pas complètement, ce qu’elle cherchait vainement d’expliquer, c’était le fond de la pensée du prince, pensée visiblement désavantageuse pour elle, et qui n’allait à rien de moins qu’à la soupçonner de lui tendre un piège avec des apparences.

 

En effet, on pouvait avoir su l’intérêt que le cardinal prenait aux affaires de la reine, c’était un bruit de cour qui était loin d’être demeuré même à l’état de demi-secret, et nous avons signalé tout le soin que mettaient certains ennemis à entretenir l’animosité entre la reine et son grand aumônier.

 

Ce portrait de Marie-Thérèse, cette boîte dont elle se servait habituellement et que le cardinal lui avait vue cent fois entre les mains, comment cela se trouvait-il entre les mains de Jeanne la mendiante ?

 

La reine était-elle réellement venue ici elle-même dans ce pauvre logis ?

 

Si elle était venue, était-elle restée inconnue à Jeanne ? Pour un motif quelconque, dissimulait-elle l’honneur qu’elle avait reçu ?

 

Le prélat doutait.

 

Il doutait déjà la veille. Le nom de Valois lui avait appris à se tenir en garde, et voilà qu’il ne s’agissait plus d’une femme pauvre, mais d’une princesse secourue par une reine apportant ses bienfaits en personne.

 

Marie-Antoinette était-elle charitable à ce point ?

 

Tandis que le cardinal doutait ainsi, Jeanne, qui ne le perdait pas de vue, Jeanne, à qui aucun des sentiments du prince n’échappait, Jeanne était au supplice C’est, en effet, un véritable martyre, pour les consciences chargées d’une arrière-pensée, que le doute de ceux que l’on voudrait convaincre avec la vérité pure.

 

Le silence était embarrassant pour tous deux ; le cardinal le rompit par une nouvelle interruption.

 

– Et la dame qui accompagnait votre bienfaitrice, l’avez-vous remarquée ? Pouvez-vous me dire quel air elle avait ?

 

– Oh ! celle-là, je l’ai bien vue, dit la comtesse ; elle est grande et belle, elle a le visage résolu, le teint superbe, les formes riches.

 

– Et l’autre dame ne l’a pas nommée ?

 

– Si fait, une fois, mais par son nom de baptême.

 

– Et de son nom de baptême elle s’appelle ?

 

– Andrée.

 

– Andrée ! s’écria le cardinal.

 

Et il tressaillit.

 

Ce mouvement n’échappa pas plus que les autres à la comtesse de La Motte.

 

Le cardinal savait maintenant à quoi s’en tenir, le nom d’Andrée lui avait enlevé tous ses doutes.

 

En effet, la surveille, on savait que la reine était venue à Paris avec Mlle de Taverney. Certaine histoire de retard, de porte fermée, de querelle conjugale entre le roi et la reine avait couru dans Versailles.

 

Le cardinal respira.

 

Il n’y avait ni piège ni complot rue Saint-Claude. Mme de La Motte lui parut belle et pure comme l’ange de la candeur.

 

Pourtant il fallait tenter une dernière épreuve. Le prince était diplomate.

 

– Comtesse, dit-il, une chose m’étonne par-dessus tout, je l’avouerai.

 

– Laquelle, monseigneur ?

 

– C’est qu’avec votre nom et vos titres vous ne vous soyez pas adressée au roi.

 

– Au roi ?

 

– Oui.

 

– Mais, monseigneur, je lui ai envoyé vingt placets, vingt suppliques, au roi.

 

– Sans résultat ?

 

– Sans résultat.

 

– Mais, à défaut du roi, tous les princes de la maison royale eussent accueilli vos réclamations. M. le duc d’Orléans, par exemple, est charitable, et puis il aime à faire souvent ce que ne fait pas le roi.

 

– J’ai fait solliciter Son Altesse le duc d’Orléans, monseigneur, mais inutilement.

 

– Inutilement ! Cela m’étonne.

 

– Que voulez-vous, quand on n’est pas riche ou qu’on n’est pas recommandée, on voit chaque placet s’engloutir dans l’antichambre des princes.

 

– Il y a encore Mgr le comte d’Artois. Les gens dissipés font parfois de meilleures actions que les gens charitables.

 

– Il en a été de Mgr le comte d’Artois comme de Son Altesse le duc d’Orléans, comme de Sa Majesté le roi de France.

 

– Mais enfin, il y a Mesdames, tantes du roi. Oh ! celles-là, comtesse, ou je me trompe fort, ou elles ont dû vous répondre favorablement.

 

– Non, monseigneur.

 

– Oh ! je ne puis croire que Mme Elisabeth, sœur du roi, ait eu le cœur insensible.

 

– C’est vrai, monseigneur. Son Altesse Royale, sollicitée par moi, avait promis de me recevoir ; mais je ne sais vraiment comment cela s’est fait, après avoir reçu mon mari, elle n’a plus voulu, quelques instances que j’aie faites auprès d’elle, daigner donner de ses nouvelles.

 

– C’est étrange, en vérité ! dit le cardinal.

 

Puis, soudain, et comme si cette pensée se présentait seulement à cette heure en son esprit :

 

– Mais, mon Dieu ! s’écria-t-il, nous oublions…

 

– Quoi ?

 

– Mais la personne à laquelle vous eussiez dû vous adresser d’abord.

 

– Et à qui eussé-je dû m’adresser ?

 

– À la dispensatrice des faveurs, à celle qui n’a jamais refusé un secours mérité, à la reine.

 

– À la reine ?

 

– Oui, à la reine. L’avez-vous vue ?

 

– Jamais, répondit Jeanne avec une parfaite simplicité.

 

– Comment, vous n’avez pas présenté de supplique à la reine ?

 

– Jamais.

 

– Vous n’avez jamais cherché à obtenir de Sa Majesté une audience ?

 

– J’ai cherché, mais je n’ai point réussi.

 

– Au moins avez-vous dû essayer de vous placer sur son passage, pour vous faire remarquer, pour vous faire appeler à la cour. C’était un moyen.

 

– Je ne l’ai jamais employé.

 

– En vérité, madame, vous me dites des choses incroyables.

 

– Non, en vérité, je n’ai jamais été que deux fois à Versailles, et je n’y ai vu que deux personnes, M. le docteur Louis, qui avait soigné mon malheureux père à l’Hôtel-Dieu, et M. le baron de Taverney, à qui j’étais recommandée.

 

– Que vous a dit M. de Taverney ? Il était tout à fait en mesure de vous acheminer vers la reine.

 

– Il m’a répondu que j’étais bien maladroite.

 

– Comment cela ?

 

– De revendiquer comme un titre à la bienveillance du roi une parenté qui devait naturellement contrarier Sa Majesté, puisque jamais parent pauvre ne plaît.

 

– C’est bien le baron égoïste et brutal, dit le prince.

 

Puis, réfléchissant à cette visite d’Andrée chez la comtesse :

 

« Chose bizarre, pensa-t-il, le père évite la solliciteuse, et la reine amène la fille chez elle. En vérité, il doit sortir quelque chose de cette contradiction ».

 

– Foi de gentilhomme ! reprit-il tout haut, je suis émerveillé d’entendre dire à une solliciteuse, à une femme de la première noblesse, qu’elle n’a jamais vu le roi ni la reine.

 

– Si ce n’est en peinture, dit Jeanne en souriant.

 

– Eh bien ! s’écria le cardinal, convaincu cette fois de l’ignorance et de la sincérité de la comtesse, je vous mènerai, s’il le faut, moi-même à Versailles, et je vous en ferai ouvrir les portes.

 

– Oh ! monseigneur, que de bontés ! s’écria la comtesse au comble de la joie.

 

Le cardinal se rapprocha d’elle.

 

– Mais il est impossible, dit-il, qu’avant peu de temps tout le monde ne s’intéresse pas à vous.

 

– Hélas ! monseigneur, dit Jeanne avec un adorable soupir, le croyez-vous sincèrement ?

 

– Oh ! j’en suis sûr.

 

– Je crois que vous me flattez, monseigneur.

 

Et elle le regarda fixement.

 

En effet, ce changement subit avait droit de surprendre la comtesse, elle que le cardinal, dix minutes auparavant, traitait avec une légèreté toute princière.

 

Le regard de Jeanne, décoché comme par la flèche d’un archer, frappa le cardinal soit dans son cœur soit dans sa sensualité. Il renfermait ou le feu de l’ambition ou le feu du désir ; mais c’était du feu.

 

Monseigneur de Rohan, qui se connaissait en femmes, dut s’avouer en lui-même qu’il en avait vu peu d’aussi séduisantes.

 

« Ah ! par ma foi ! se dit-il avec cette arrière-pensée éternelle des gens de cour élevés pour la diplomatie, ah ! par ma foi ! il serait trop extraordinaire ou trop heureux que je rencontrasse à la fois et une honnête femme qui a les dehors d’une rusée, et dans la misère une protectrice toute-puissante. »

 

– Monseigneur, interrompit la sirène, vous gardez parfois un silence qui m’inquiète ; pardonnez-moi de vous le dire.

 

– En quoi, comtesse ? demanda le cardinal.

 

– En ceci, monseigneur : un homme comme vous ne manque jamais de politesse qu’avec deux sortes de femmes.

 

– Oh ! mon Dieu ! qu’allez-vous me dire, comtesse ? Sur ma parole ! vous m’effrayez.

 

Il lui prit la main.

 

– Oui, répondit la comtesse, avec deux sortes de femmes, je l’ai dit et je le répète.

 

– Lesquelles, voyons ?

 

– Des femmes qu’on aime trop, ou des femmes qu’on n’estime pas assez.

 

– Comtesse, comtesse, vous me faites rougir. J’aurais moi-même manqué de politesse envers vous ?

 

– Dame !

 

– Ne dites point cela, ce serait affreux !

 

– En effet, monseigneur, car vous ne pouvez m’aimer trop, et je ne vous ai point, jusqu’à présent du moins, donné le droit de m’estimer trop peu.

 

Le cardinal prit la main de Jeanne.

 

– Oh ! comtesse, en vérité, vous me parlez comme si vous étiez fâchée contre moi.

 

– Non, monseigneur, car vous n’avez pas encore mérité ma colère.

 

– Et je ne la mériterai jamais, madame, à partir de ce jour où j’ai eu le plaisir de vous voir et de vous connaître.

 

« Oh ! mon miroir, mon miroir ! » pensa Jeanne.

 

– Et, à partir de ce jour, continua le cardinal, ma sollicitude ne vous quittera plus.

 

– Oh ! tenez, monseigneur, dit la comtesse qui n’avait pas retiré sa main des mains du cardinal, assez comme cela.

 

– Que voulez-vous dire ?

 

– Ne me parlez pas de votre protection.

 

– À Dieu ne plaise que je prononce ce mot protection ! Oh ! madame, ce n’est pas vous qu’il humilierait, c’est moi.

 

– Alors, monsieur le cardinal, admettons une chose qui va me flatter infiniment…

 

– Si cela est, madame, admettons cette chose.

 

– Admettons, monseigneur, que vous avez rendu une visite de politesse à Mme de La Motte-Valois. Rien de plus.

 

– Mais rien de moins alors, répondit le galant cardinal.

 

Et portant les doigts de Jeanne à ses lèvres, il y imprima un assez long baiser.

 

La comtesse retira sa main.

 

– Oh ! politesse, dit le cardinal avec un goût et un sérieux exquis.

 

Jeanne rendit sa main, sur laquelle cette fois le prélat appuya un baiser tout respectueux.

 

– Ah ! c’est fort bien ainsi, monseigneur.

 

Le cardinal s’inclina.

 

– Savoir, continua la comtesse, que je posséderai une part, si faible qu’elle soit, dans l’esprit si éminent et si occupé d’un homme tel que vous, voilà, je vous jure, de quoi me consoler un an.

 

– Un an ! c’est bien court… Espérons plus, comtesse.

 

– Eh bien ! je ne dis pas non, monsieur le cardinal, répondit-elle en souriant.

 

Monsieur le cardinal tout court était une familiarité dont, pour la seconde fois, se rendait coupable Mme de La Motte. Le prélat, irritable dans son orgueil, aurait pu s’en étonner ; mais les choses en étaient à ce point, que non seulement il ne s’en étonna pas, mais encore qu’il en fut satisfait comme d’une faveur.

 

– Ah ! de la confiance, s’écria-t-il en se rapprochant encore. Tant mieux, tant mieux.

 

– J’ai confiance, oui, monseigneur, parce que je sens dans Votre Éminence…

 

– Vous disiez monsieur tout à l’heure, comtesse.

 

– Il faut me pardonner, monseigneur ; je ne connais pas la cour. Je dis donc que j’ai confiance, parce que vous êtes capable de comprendre un esprit comme le mien, aventureux, brave, et un cœur tout pur. Malgré les épreuves de la pauvreté, malgré les combats que m’ont livrés de vils ennemis, Votre Éminence saura prendre en moi, c’est-à-dire en ma conversation, ce qu’il y a de digne d’elle. Votre Éminence saura me témoigner de l’indulgence pour le reste.

 

– Nous voilà donc amis, madame. C’est signé, juré ?

 

– Je le veux bien.

 

Le cardinal se leva et s’avança vers Mme de La Motte ; mais, comme il avait les bras un peu trop ouverts pour un simple serment… légère et souple, la comtesse évita le cercle.

 

– Amitié à trois ! dit-elle avec un inimitable accent de raillerie et d’innocence.

 

– Comment, amitié à trois ? demanda le cardinal.

 

– Sans doute ; est-ce qu’il n’y a pas, de par le monde, un pauvre gendarme, un exilé, qu’on appelle le comte de La Motte ?

 

– Oh ! comtesse, quelle déplorable mémoire vous possédez !

 

– Mais il faut bien que je vous parle de lui, puisque vous ne m’en parlez pas, vous.

 

– Savez-vous pourquoi je ne vous parle pas de lui, comtesse ?

 

– Dites un peu.

 

– C’est qu’il parlera toujours bien assez lui-même ; les maris ne s’oublient jamais, croyez-moi bien.

 

– Et s’il parle de lui ?

 

– Alors on parlera de vous, alors on parlera de nous.

 

– Comment cela ?

 

– On dira, par exemple, que M. le comte de La Motte a trouvé bon, ou trouvé mauvais, que M. le cardinal de Rohan vînt trois, quatre ou cinq fois la semaine visiter Mme de La Motte, rue Saint-Claude.

 

– Ah ! mais vous m’en direz tant, monsieur le cardinal ! Trois, quatre ou cinq fois la semaine ?

 

– Où serait l’amitié alors, comtesse ? J’ai dit cinq fois ; je me trompais. C’est six ou sept qu’il faut dire, sans compter les jours bissextiles.

 

Jeanne se mit à rire.

 

Le cardinal remarqua qu’elle faisait pour la première fois honneur à ses plaisanteries, et il en fut encore flatté.

 

– Empêcherez-vous qu’on ne parle ? dit-elle ; vous savez bien que c’est chose impossible.

 

– Oui, répliqua-t-il.

 

– Et comment ?

 

– Oh ! une chose toute simple ; à tort ou à raison, le peuple de Paris me connaît.

 

– Oh ! certes, et à raison, monseigneur.

 

– Mais vous, il a le malheur de ne pas vous connaître.

 

– Eh bien !

 

– Déplaçons la question.

 

– Déplacez-la, c’est-à-dire…

 

– Comme vous voudrez… Si, par exemple…

 

– Achevez.

 

– Si vous sortiez au lieu de me faire sortir ?

 

– Que j’aille dans votre hôtel, moi, monseigneur ?

 

– Vous iriez bien chez un ministre.

 

– Un ministre n’est pas un homme, monseigneur.

 

– Vous êtes adorable. Eh bien ! il ne s’agit pas de mon hôtel, j’ai une maison.

 

– Une petite maison, tranchons le mot.

 

– Non pas, une maison à vous.

 

– Ah ! fit la comtesse, une maison à moi ! Et où cela ? Je ne me connaissais pas cette maison.

 

Le cardinal, qui s’était rassis, se leva.

 

– Demain, à dix heures du matin, vous en recevrez l’adresse.

 

La comtesse rougit, le cardinal lui prit galamment la main.

 

Et cette fois le baiser fut respectueux, tendre et hardi tout ensemble.

 

Tous deux se saluèrent alors avec ce reste de cérémonie souriante qui indique une prochaine intimité.

 

– Éclairez à monseigneur, cria la comtesse.

 

La vieille parut et éclaira.

 

Le prélat sortit.

 

« Eh ! mais, pensa Jeanne, voilà un grand pas fait dans le monde, ce me semble. »

 

« Allons, allons, pensa le cardinal, en montant dans son carrosse, j’ai fait une double affaire. Cette femme a trop d’esprit pour ne pas prendre la reine comme elle m’a pris. »

 

Chapitre XVI

Mesmer et Saint-Martin

 

Il fut un temps où Paris, libre d’affaires, Paris, plein de loisirs, se passionnait tout entier pour des questions qui, de nos jours, sont le monopole des riches, qu’on appelle les inutiles, et des savants, qu’on appelle les paresseux.

 

En 1784, c’est-à-dire à l’époque où nous sommes arrivés, la question à la mode, celle qui surnageait au-dessus de toutes, qui flottait dans l’air, qui s’arrêtait à toutes les têtes un peu élevées, comme font les vapeurs aux montagnes, c’était le mesmérisme, science mystérieuse, mal définie par ses inventeurs, qui, n’éprouvant pas le besoin de démocratiser une découverte dès sa naissance, avaient laissé prendre à celle-là un nom d’homme, c’est-à-dire un titre aristocratique, au lieu d’un de ces noms de science tirés du grec à l’aide desquels la pudibonde modestie des savants modernes vulgarise aujourd’hui tout élément scientifique.

 

En effet, à quoi bon, en 1784, démocratiser une science ? Le peuple qui, depuis plus d’un siècle et demi, n’avait pas été consulté par ceux qui le gouvernaient, comptait-il pour quelque chose dans l’État ? Non : le peuple, c’était la terre féconde qui rapportait, c’était la riche moisson que l’on fauchait ; mais le maître de la terre, c’était le roi ; mais les moissonneurs, c’était la noblesse.

 

Aujourd’hui, tout est changé : la France ressemble à un sablier séculaire ; pendant neuf cents ans, il a marqué l’heure de la royauté ; la droite puissante du Seigneur l’a retourné : pendant des siècles, il va marquer l’ère du peuple.

 

En 1784, c’était donc une recommandation qu’un nom d’homme. Aujourd’hui, au contraire, le succès serait un nom de choses.

 

Mais abandonnons aujourd’hui pour jeter les yeux sur hier. Au compte de l’éternité, qu’est-ce que cette distance d’un demi-siècle ? pas même celle qui existe entre la veille et le lendemain.

 

Le docteur Mesmer était donc à Paris, comme Marie-Antoinette nous l’a appris elle-même en demandant au roi la permission de lui faire une visite. Qu’on nous permette donc de dire quelques mots du docteur Mesmer, dont le nom, retenu aujourd’hui d’un petit nombre d’adeptes, était, à cette époque que nous essayons de peindre, dans toutes les bouches.

 

Le docteur Mesmer avait, vers 1777, apporté d’Allemagne, ce pays des rêves brumeux, une science toute gonflée de nuages et d’éclairs. À la lueur de ces éclairs, les savants ne voyaient que les nuages qui faisaient, au-dessus de leur tête, une voûte sombre ; le vulgaire ne voyait que des éclairs.

 

Mesmer avait débuté en Allemagne par une thèse sur l’influence des planètes. Il avait essayé d’établir que les corps célestes, en vertu de cette force qui produit leurs attractions mutuelles, exercent une influence sur les corps animés, et particulièrement sur le système nerveux, par l’intermédiaire d’un fluide subtil qui remplit tout l’univers. Mais cette première théorie était bien abstraite. Il fallait, pour la comprendre être initié à la science des Galilée et des Newton. C’était un mélange de grandes variétés astronomiques avec les rêveries astrologiques qui ne pouvait, nous ne disons pas se populariser, mais s’aristocratiser : car il eût fallu pour cela que le corps de la noblesse fût converti en société savante. Mesmer abandonna donc ce premier système pour se jeter dans celui des aimants.

 

Les aimants, à cette époque, étaient fort étudiés ; leurs facultés sympathiques ou antipathiques faisaient vivre les minéraux d’une vie à peu près pareille à la vie humaine, en leur prêtant les deux grandes passions de la vie humaine : l’amour et la haine. En conséquence, on attribuait aux aimants des vertus surprenantes pour la guérison des maladies. Mesmer joignit donc l’action des aimants à son premier système, et essaya de voir ce qu’il pourrait tirer de cette adjonction.

 

Malheureusement pour Mesmer, il trouva, en arrivant à Vienne, un rival établi. Ce rival, qui se nommait Hell, prétendit que Mesmer lui avait dérobé ses procédés. Ce que voyant, Mesmer, en homme d’imagination qu’il était, déclara qu’il abandonnerait les aimants comme inutiles, et qu’il ne guérirait plus par le magnétisme minéral, mais par le magnétisme animal.

 

Ce mot, prononcé comme un mot nouveau, ne désignait pas cependant une découverte nouvelle ; le magnétisme, connu des Anciens, employé dans les initiations égyptiennes et dans le pythisme grec, s’était conservé dans le Moyen Age à l’état de tradition ; quelques lambeaux de cette science, recueillis, avaient fait les sorciers des XIIIe, XIVe et XVe siècles. Beaucoup furent brûlés qui confessèrent, au milieu des flammes, la religion étrange dont ils étaient les martyrs.

 

Urbain Grandier n’était rien autre chose qu’un magnétiseur.

 

Mesmer avait entendu parler des miracles de cette science.

 

Joseph Balsamo, le héros d’un de nos livres, avait laissé trace de son passage en Allemagne, et surtout à Strasbourg. Mesmer se mit en quête de cette science éparse et voltigeante comme ces feux follets qui courent la nuit au-dessus des étangs ; il en fit une théorie complète, un système uniforme auquel il donna le nom de mesmérisme.

 

Mesmer, arrivé à ce point, communiqua son système à l’Académie des sciences à Paris, à la Société royale de Londres, et à l’Académie de Berlin ; les deux premières ne lui répondirent même pas, la troisième dit qu’il était un fou.

 

Mesmer se rappela ce philosophe grec qui niait le mouvement, et que son antagoniste confondit en marchant. Il vint en France, prit, aux mains du docteur Stoerck et de l’oculiste Wenzel, une jeune fille de dix-sept ans atteinte d’une maladie de foie et d’une goutte sereine, et, après trois mois de traitement, la malade était guérie, l’aveugle voyait clair.

 

Cette cure avait convaincu nombre de gens, et, entre autres, un médecin nommé Deslon : d’ennemi, il devint apôtre.

 

À partir de ce moment, la réputation de Mesmer avait été grandissant ; l’Académie s’était déclarée contre le novateur, la cour se déclara pour lui ; des négociations furent ouvertes par le ministère pour engager Mesmer à enrichir l’humanité par la publication de sa doctrine. Le docteur fit son prix. On marchanda, M. de Breteuil lui offrit, au nom du roi, une rente viagère de vingt mille livres et un traitement de dix mille livres pour former trois personnes, indiquées par le gouvernement, à la pratique de ses procédés. Mais Mesmer, indigné de la parcimonie royale, refusa et partit pour les eaux de Spa, avec quelques-uns de ses malades.

 

Une catastrophe inattendue menaçait Mesmer. Deslon, son élève, Deslon, possesseur du fameux secret que Mesmer avait refusé de vendre pour trente mille livres par an ; Deslon ouvrit chez lui un traitement public par la méthode mesmérienne.

 

Mesmer apprit cette douloureuse nouvelle ; il cria au vol, à la fraude ; il pensa devenir fou. Alors, un de ses malades, M. de Bergasse, eut l’heureuse idée de mettre la science de l’illustre professeur en commandite ; il fut formé un comité de cent personnes au capital de trois cent quarante mille livres, à la condition qu’il révélerait la doctrine aux actionnaires. Mesmer s’engagea à cette révélation, toucha le capital et revint à Paris.

 

L’heure était propice. Il y a des instants dans l’âge des peuples, ceux qui touchent aux époques de transformation, où la nation tout entière s’arrête comme devant un obstacle inconnu, hésite et sent l’abîme au bord duquel elle est arrivée, et qu’elle devine sans le voir.

 

La France était dans un de ces moments-là ; elle présentait l’aspect d’une société calme, dont l’esprit était agité ; on était en quelque sorte engourdi dans un bonheur factice, dont on entrevoyait la fin, comme, en arrivant à la lisière d’une forêt, on devine la plaine par les interstices des arbres. Ce calme, qui n’avait rien de constant, rien de réel, fatiguait ; on cherchait partout des émotions, et les nouveautés, quelles qu’elles fussent, étaient bien reçues. On était devenu trop frivole pour s’occuper, comme autrefois, des graves questions du gouvernement et du molinisme ; mais on se querellait à propos de musique, on prenait parti pour Gluck ou pour Piccini, on se passionnait pour l’Encyclopédie, on s’enflammait pour les mémoires de Beaumarchais.

 

L’apparition d’un opéra nouveau préoccupait plus les imaginations que le traité de paix avec l’Angleterre et la reconnaissance de la République des États-Unis. C’était enfin une de ces périodes où les esprits, amenés par les philosophes vers le vrai, c’est-à-dire vers le désenchantement, se lassent de cette limpidité du possible qui laisse voir le fond de toute chose, et, par un pas en avant, essaie de franchir les bornes du monde réel pour entrer dans le monde des rêves et des fictions.

 

En effet, s’il est prouvé que les vérités bien claires, bien lucides, sont les seules qui se popularisent promptement, il n’en est pas moins prouvé que les mystères sont une attraction toute-puissante pour les peuples.

 

Le peuple de France était donc entraîné, attiré d’une façon irrésistible par ce mystère étrange du fluide mesmérien, qui, selon les adeptes, rendait la santé aux malades, donnait l’esprit aux fous et la folie aux sages.

 

Partout, on s’inquiétait de Mesmer. Qu’avait-il fait ? sur qui avait-il opéré ses divins miracles ? À quel grand seigneur avait-il rendu la vue ou la force ? à quelle dame fatiguée de la veille et du jeu avait-il assoupli les nerfs ? à quelle jeune fille avait-il fait prévoir l’avenir dans une crise magnétique ?

 

L’avenir ! ce grand mot de tous les temps, ce grand intérêt de tous les esprits, solution de tous les problèmes. En effet, qu’était le présent ?

 

Une royauté sans rayons, une noblesse sans autorité, un pays sans commerce, un peuple sans droits, une société sans confiance.

 

Depuis la famille royale, inquiète et isolée sur son trône, jusqu’à la famille plébéienne affamée dans son taudis – misère, honte et peur partout.

 

Oublier les autres pour ne songer qu’à soi, puiser à des sources nouvelles, étranges, inconnues, l’assurance d’une vie plus longue et d’une santé inaltérable pendant ce prolongement d’existence, arracher quelque chose au ciel avare, n’était-ce pas là l’objet d’une aspiration facile à comprendre vers cet inconnu dont Mesmer dévoilait un repli ?

 

Voltaire était mort, et il n’y avait plus en France un seul éclat de rire, excepté le rire de Beaumarchais, plus amer encore que celui du maître. Rousseau était mort : il n’y avait plus en France de philosophie religieuse. Rousseau voulait bien soutenir Dieu ; mais depuis que Rousseau n’était plus, personne n’osait s’y risquer, de peur d’être écrasé sous le poids.

 

La guerre avait été autrefois une grave occupation pour les Français. Les rois entretenaient à leur compte l’héroïsme national ; maintenant, la seule guerre française était une guerre américaine, et encore le roi n’y était-il personnellement pour rien. En effet, ne se battait-on pas pour cette chose inconnue que les Américains appellent indépendance, mot que les Français traduisent par une abstraction : la liberté ?

 

Encore, cette guerre lointaine, cette guerre, non seulement d’un autre peuple, mais encore d’un autre monde venait de finir.

 

Tout bien considéré, ne valait-il pas mieux s’occuper de Mesmer, ce médecin allemand qui, pour la deuxième fois depuis six ans, passionnait la France, que de lord Cornwallis ou de M. Washington, qui étaient si loin qu’il était probable qu’on ne les verrait jamais ni l’un ni l’autre !

 

Tandis que Mesmer était là : on pouvait le voir, le toucher, et, ce qui était l’ambition suprême des trois quarts de Paris, être touché par lui.

 

Ainsi, cet homme qui, à son arrivée à Paris, n’avait été soutenu par personne, pas même par la reine sa compatriote, qui cependant soutenait si volontiers les gens de son pays ; cet homme qui, sans le docteur Deslon, qui l’avait trahi depuis, fût demeuré dans l’obscurité, cet homme régnait véritablement sur l’opinion publique, laissant bien loin derrière lui le roi, dont on n’avait jamais parlé, M. de La Fayette, dont on ne parlait pas encore, et M. de Necker, dont on ne parlait plus.

 

Et, comme si ce siècle avait pris à tâche de donner à chaque esprit son aptitude, à chaque cœur selon sa sympathie, à chaque corps selon ses besoins, en face de Mesmer, l’homme du matérialisme, s’élevait Saint-Martin, l’homme du spiritualisme, dont la doctrine venait consoler toutes les âmes que blessait le positivisme du docteur allemand.

 

Qu’on se figure l’athée avec une religion plus douce que la religion elle-même ; qu’on se figure un républicain plein de politesse et de regards pour les rois ; un gentilhomme des classes privilégiées, affectueux, tendre, amoureux du peuple ; qu’on se représente la triple attaque de cet homme, doué de l’éloquence la plus logique, la plus séduisante contre les cultes de la terre, qu’il appelle insensés, par la seule raison qu’ils sont divins !

 

Qu’on se figure enfin Épicure poudré à blanc, en habit brodé, en veste à paillettes, en culotte de satin, en bas de soie et en talons rouges ; Épicure ne se contentant pas de renverser les dieux auxquels il ne croit pas, mais ébranlant les gouvernements qu’il traite comme les cultes, parce que jamais ils ne concordent, et presque toujours ne font qu’aboutir au malheur de l’humanité, agissant contre la loi sociale qu’il infirme avec ce seul mot : elle punit semblablement des fautes dissemblables, elle punit l’effet sans apprécier la cause.

 

Supposez, maintenant, que ce tentateur, qui s’intitule le philosophe inconnu, réunît, pour fixer les hommes dans un cercle d’idées différentes, tout ce que l’imagination peut ajouter de charmes aux promesses d’un paradis moral, et qu’au lieu de dire : les hommes sont égaux, ce qui est une absurdité, il invente cette formule qui semble échappée à la bouche même qui la nie :

 

Les êtres intelligents sont tous rois !

 

Et puis, rendez-vous compte d’une pareille morale tombant tout à coup au milieu d’une société sans espérances, sans guides ; d’une société, archipel semé d’idées c’est-à-dire d’écueils. Rappelez-vous qu’à cette époque les femmes sont tendres et folles, les hommes avides de pouvoir, d’honneurs et de plaisirs ; enfin, que les rois laissent pencher la couronne sur laquelle, pour la première fois, le peuple, debout et perdu dans l’ombre, attache un regard à la fois curieux et menaçant, trouvera-t-on étonnant qu’elle fît des prosélytes, cette doctrine qui disait aux âmes : « Choisissez parmi vous l’âme supérieure, mais supérieure par l’amour, par la charité, par la volonté puissante de bien aimer, de bien rendre heureux ; puis, quand cette âme, faite homme, se sera révélée, courbez-vous, humiliez-vous, anéantissez-vous toutes, âmes inférieures, afin de laisser l’espace à la dictature de cette âme, qui a pour mission de vous réhabiliter dans votre principe essentiel, c’est-à-dire dans l’égalité des souffrances, au sein de l’inégalité forcée des aptitudes et des fonctionnements. »

 

Ajoutez à cela que le philosophe inconnu s’entourait de mystères ; qu’il adoptait l’ombre profonde pour discuter en paix, loin des espions et des parasites, la grande théorie sociale qui pouvait devenir la politique du monde.

 

– Écoutez-moi, disait-il, âmes fidèles, cœurs croyants, écoutez-moi et tâchez de me comprendre, ou plutôt ne m’écoutez que si vous avez intérêt et curiosité à me comprendre, car vous y aurez de la peine, et je ne livrerai pas mes secrets à quiconque n’arrachera point le voile.

 

« Je dis les choses que je ne veux point paraître dire, voilà pourquoi je paraîtrai souvent dire autre chose que ce que je dis. »

 

Et Saint-Martin avait raison, et il avait bien réellement autour de son œuvre les défenseurs silencieux, sombres et jaloux de ses idées, mystérieux cénacle dont nul ne perçait l’obscure et religieuse mysticité.

 

Ainsi travaillaient à la glorification de l’âme et de la matière, tout en rêvant l’anéantissement de Dieu et l’anéantissement de la religion du Christ, ces deux hommes qui avaient divisé en deux camps et en deux besoins tous les esprits intelligents, toutes les natures choisies de France.

 

Ainsi se groupaient autour du baquet de Mesmer, d’où jaillissait le bien-être, toute la vie de sensualité, tout le matérialisme élégant de cette nation dégénérée, tandis qu’autour du livre Des erreurs et de la vérité se réunissaient les âmes pieuses, charitables, aimantes, altérées de la réalisation après avoir savouré des chimères.

 

Que si, au-dessous de ces sphères privilégiées, les idées divergeaient ou se troublaient ; que si les bruits s’en échappant se transformaient en tonnerres, comme les lueurs s’étaient transformées en éclairs, on comprendra l’état d’ébauche dans lequel demeurait la société subalterne, c’est-à-dire la bourgeoisie et le peuple, ce que plus tard on appela le tiers, lequel devinait seulement que l’on s’occupait de lui, et qui dans son impatience et sa résignation brûlait du désir de voler le feu sacré, comme Prométhée, d’en animer un monde qui serait le sien et dans lequel il ferait ses affaires lui même.

 

Les conspirations à l’état de conversations, les associations à l’état de cercles, les partis sociaux à l’état de quadrilles, c’est-à-dire la guerre civile et l’anarchie, voilà ce qui apparaissait sous tout cela au penseur, lequel ne voyait pas encore la seconde vie de cette société.

 

Hélas ! aujourd’hui que les voiles ont été déchirés, aujourd’hui que les peuples Prométhées ont dix fois été renversés par le feu qu’ils ont dérobé eux-mêmes, dites-nous ce que pouvait voir le penseur dans la fin de cet étrange XVIIIe siècle, sinon la décomposition d’un monde, sinon quelque chose de pareil à ce qui se passait après la mort de César et avant l’avènement d’Auguste.

 

Auguste fut l’homme qui sépara le monde païen du monde chrétien, comme Napoléon est l’homme qui sépara le monde féodal du monde démocratique.

 

Peut-être venons-nous de jeter et de conduire nos lecteurs après nous dans une digression qui a dû leur paraître un peu longue ; mais en vérité il eût été difficile de toucher à cette époque sans effleurer de la plume ces graves questions qui en sont la chair et la vie.

 

Maintenant l’effort est fait : effort d’un enfant qui gratterait avec son ongle la rouille d’une statue antique, pour lire sous cette rouille une inscription aux trois quarts effacée.

 

Rentrons dans l’apparence. En continuant de nous occuper de la réalité, nous en dirions trop pour le romancier, trop peu pour l’historien.

 

Chapitre XVII

Le baquet

 

La peinture que nous avons essayé de tracer dans le précédent chapitre, et du temps dans lequel on vivait, et des hommes dont on s’occupait en ce moment, peut légitimer aux yeux de nos lecteurs cet empressement inexprimable des Parisiens pour le spectacle des cures opérées publiquement par Mesmer.

 

Aussi le roi Louis XVI, qui avait sinon la curiosité, du moins l’appréciation des nouveautés qui faisaient bruit dans sa bonne ville de Paris, avait-il permis à la reine, à la condition, on se le rappelle, que l’auguste visiteuse serait accompagnée d’une princesse, le roi avait-il permis à la reine d’aller voir une fois à son tour ce que tout le monde avait vu.

 

C’était à deux jours de cette visite que M. le cardinal de Rohan avait rendue à Mme de La Motte.

 

Le temps était adouci ; le dégel était arrivé. Une armée de balayeurs, heureux et fiers d’en finir avec l’hiver, repoussait aux égouts, avec l’ardeur de soldats qui ouvrent une tranchée, les dernières neiges, toutes souillées et fondant en ruisseaux noirs.

 

Le ciel, bleu et limpide, s’illuminait des premières étoiles, quand Mme de La Motte, vêtue en femme élégante, offrant toutes les apparences de la richesse, arriva dans un fiacre que dame Clotilde avait choisi le plus neuf possible, et s’arrêta sur la place Vendôme, en face d’une maison d’aspect grandiose et dont les hautes fenêtres étaient splendidement éclairées sur toute la façade.

 

Cette maison était celle du docteur Mesmer.

 

Outre le fiacre de Mme de La Motte, bon nombre d’équipages ou chaises stationnaient devant cette maison ; enfin, outre ces équipages et ces chaises, deux ou trois cents curieux piétinaient dans la boue, et attendaient la sortie des malades guéris ou l’entrée des malades à guérir.

 

Ceux-ci, presque tous riches et titrés, arrivaient dans leurs voitures armoriées, se faisaient descendre et porter par leurs laquais, et ces colis de nouvelle espèce, renfermés dans des pelisses de fourrures ou dans des mantes de satin, n’étaient pas une mince consolation pour ces malheureux affamés et demi-nus, qui guettaient à la porte cette preuve évidente que Dieu fait les hommes sains ou malsains sans consulter leur arbre généalogique.

 

Quand un de ces malades au teint pâle, aux membres languissants, avait disparu sous la grande porte, un murmure se faisait dans les assistants, et il était bien rare que cette foule curieuse et inintelligente, qui voyait se presser à la porte des bals et sous les portiques des théâtres toute cette aristocratie avide de plaisirs, ce qui était son plaisir à elle, ne reconnût pas, soit tel duc paralysé d’un bras ou d’une jambe, soit tel maréchal de camp dont les pieds refusaient le service, moins à cause des fatigues de la marche militaire que de l’engourdissement des haltes faites chez les dames de l’Opéra ou de la Comédie italienne.

 

Il va sans dire que les investigations de la foule ne s’arrêtaient pas aux hommes seulement.

 

Cette femme aussi, qu’on avait vue passer dans les bras de ses heiduques, la tête pendante, l’œil atone, comme les dames romaines que portaient leurs Thessaliens après le repas, cette dame, sujette aux douleurs nerveuses, ou débilitée par des excès et des veilles, et qui n’avait pu être guérie ou ressuscitée par ces comédiens à la mode ou ces anges vigoureux dont Mme Dugazon pouvait faire de si merveilleux récits, venait demander au baquet de Mesmer ce qu’elle avait vainement cherché ailleurs.

 

Et qu’on ne croie pas que nous exagérions ici à plaisir l’avilissement des mœurs. Il faut bien l’avouer, à cette époque, il y avait assaut entre les dames de la cour et les demoiselles du théâtre. Celles-ci prenaient aux femmes du monde leurs amants et leurs maris, celles-là volaient aux demoiselles du théâtre leurs camarades et leurs cousins à la mode de Bretagne.

 

Quelques-unes de ces dames étaient tout aussi connues que les hommes, et leurs noms circulaient dans la foule d’une façon tout aussi bruyante, mais beaucoup, et sans doute ce n’étaient point celles dont le nom eût produit le moindre esclandre, beaucoup échappaient ce soir-là du moins au bruit et à la publicité, en venant chez Mesmer le visage couvert d’un masque de satin.

 

C’est que ce jour-là, qui marquait la moitié du carême, il y avait bal masqué à l’Opéra, et que ces dames ne comptaient quitter la place Vendôme que pour passer immédiatement au Palais-Royal.

 

C’est au milieu de cette foule répandue en plaintes, en ironie, en admiration et surtout en murmures, que Mme la comtesse de La Motte passa droite et ferme, un masque sur la figure, et ne laissant d’autres traces de son passage que cette phrase répétée sur son chemin : « Ah ! celle-ci ne doit pas être bien malade. »

 

Mais qu’on ne s’y trompe point, cette phrase n’impliquait point absence de commentaires.

 

Car si Mme de La Motte n’était point malade, que venait-elle faire chez Mesmer ?

 

Si la foule eût, comme nous, été au courant des événements que nous venons de raconter, elle eût trouvé que rien n’était plus simple que cette vérité.

 

En effet, Mme de La Motte avait beaucoup réfléchi à son entretien avec M. le cardinal de Rohan, et surtout à l’attention toute particulière dont le cardinal avait honoré cette boîte au portrait, oubliée ou plutôt perdue chez elle.

 

Et comme dans le nom de la propriétaire de cette boîte à portrait gisait toute la révélation de la soudaine gracieuseté du cardinal, Mme de La Motte avait avisé à deux moyens de savoir ce nom.

 

D’abord elle avait eu recours au plus simple.

 

Elle était allée à Versailles pour s’informer du bureau de charité des dames allemandes.

 

Là, comme on le pense bien, elle n’avait recueilli aucun renseignement.

 

Les dames allemandes qui habitaient Versailles étaient en grand nombre, à cause de la sympathie ouverte que la reine éprouvait pour ses compatriotes ; on en comptait cent cinquante ou deux cents.

 

Seulement toutes étaient fort charitables, mais aucune n’avait eu l’idée de mettre une enseigne sur le bureau de charité.

 

Jeanne avait donc demandé inutilement des renseignements sur les deux dames qui étaient venues la visiter ; elle avait dit inutilement que l’une d’elles s’appelait Andrée. On ne connaissait dans Versailles aucune dame allemande portant ce nom, du reste assez peu allemand.

 

Les recherches n’avaient donc, de ce côté, amené aucun résultat.

 

Demander directement à M. de Rohan le nom qu’il soupçonnait, c’était d’abord lui laisser voir qu’on avait des idées sur lui ; c’était ensuite se retirer le plaisir et le mérite d’une découverte faite malgré tout le monde et en dehors de toutes les possibilités.

 

Or, puisqu’il y avait eu mystère dans la démarche de ces dames chez Jeanne, mystère dans les étonnements et les réticences de M. de Rohan, c’est avec mystère qu’il fallait arriver à savoir le mot de tant d’énigmes.

 

Il y avait d’ailleurs un attrait puissant dans le caractère de Jeanne pour cette lutte avec l’inconnu.

 

Elle avait entendu dire qu’à Paris, depuis quelque temps, un homme, un illuminé, un faiseur de miracles avait trouvé le moyen d’expulser du corps humain les maladies et les douleurs, comme autrefois le Christ chassait les démons du corps des possédés.

 

Elle savait que non seulement cet homme guérissait les maux physiques, mais qu’il arrachait de l’âme le secret douloureux qui la minait. On avait vu, sous sa conjuration toute-puissante, la volonté tenace de ses clients s’amollir et se transformer en une docilité d’esclave.

 

Ainsi, dans le sommeil qui succédait aux douleurs, après que le savant médecin avait calmé l’organisation la plus irritée en la plongeant dans un oubli complet, l’âme charmée du repos qu’elle devait à l’enchanteur se mettait à l’entière disposition de ce nouveau maître. Il en dirigeait dès lors toutes les opérations ; il en dirigeait dès lors tous les fils ; aussi chaque pensée de cette âme reconnaissante lui apparaissait transmise par un langage qui avait sur le langage humain l’avantage ou le désavantage de ne jamais mentir.

 

Bien plus, sortant du corps qui lui servait de prison au premier ordre de celui qui momentanément la dominait, cette âme courait le monde, se mêlait aux autres âmes, les sondait sans relâche, les fouillait impitoyablement, et faisait si bien que, comme le chien de chasse qui fait sortir le gibier du buisson dans lequel il se cache, s’y croyant en sûreté, elle finissait par faire sortir ce secret du cœur où il était enseveli, le poursuivait, le joignait, et finissait par le rapporter aux pieds du maître. Image assez fidèle du faucon ou de l’épervier bien dressé, qui va chercher sous les nuages, pour le compte du fauconnier son maître, le héron, la perdrix ou l’alouette désignés à sa féroce servilité.

 

De là, révélation d’une quantité de secrets merveilleux.

 

Mme de Duras avait retrouvé de la sorte un enfant volé en nourrice ; Mme de Chantoné un chien anglais, gros comme le poing, pour lequel elle eût donné tous les enfants de la terre ; et M. de Vaudreuil une boucle de cheveux pour laquelle il eût donné la moitié de sa fortune.

 

Ces aveux avaient été faits par des voyants ou des voyantes, à la suite des opérations magnétiques du docteur Mesmer.

 

Aussi pouvait-on venir choisir, dans la maison de l’illustre docteur, les secrets les plus propres à exercer cette faculté de divination surnaturelle ; et Mme de La Motte comptait bien, en assistant à une séance, rencontrer ce phénix de ses curieuses recherches, et découvrir, par son moyen, la propriétaire de la boîte qui faisait pour le moment l’objet de ses plus ardentes préoccupations.

 

Voilà pourquoi elle se rendait en si grande hâte dans la salle où les malades se réunissaient.

 

Cette salle, nous en demandons pardon à nos lecteurs, va demander une description toute particulière.

 

Nous l’aborderons franchement.

 

L’appartement se divisait en deux salles principales.

 

Lorsqu’on avait traversé les antichambres et exhibé les passeports nécessaires aux huissiers de service, on était admis dans un salon dont les fenêtres, hermétiquement fermées, interceptaient le jour et l’air dans le jour, le bruit et l’air pendant la nuit.

 

Au milieu du salon, sous un lustre dont les bougies ne donnaient qu’une clarté affaiblie et presque mourante, on remarquait une vaste cuve fermée par un couvercle.

 

Cette cuve n’avait rien d’élégant dans la forme. Elle n’était pas ornée ; nulle draperie ne dissimulait la nudité de ses flancs de métal.

 

C’était cette cuve que l’on appelait le baquet de Mesmer.

 

Quelle vertu renfermait ce baquet ? Rien de plus simple à expliquer.

 

Il était presque entièrement rempli d’eau chargée de principes sulfureux, laquelle eau concentrait ses miasmes sous le couvercle pour en saturer à leur tour les bouteilles rangées méthodiquement au fond du baquet dans des positions inverses.

 

Il y avait ainsi croisement des courants mystérieux à l’influence desquels les malades devaient leur guérison.

 

Au couvercle était soudé un anneau de fer soutenant une longue corde, dont nous allons connaître la destination en jetant un coup d’œil sur les malades.

 

Ceux-ci, que nous avons vus entrer tout à l’heure dans l’hôtel, se tenaient, pâles et languissants, assis sur des fauteuils rangés autour de la cuve.

 

Hommes et femmes entremêlés, indifférents, sérieux ou inquiets, attendaient le résultat de l’épreuve.

 

Un valet, prenant le bout de cette longue corde, attachée au couvercle du baquet, la roulait en anneau autour des membres malades, de telle sorte que tous, liés par la même chaîne, perçussent en même temps les effets de l’électricité contenue dans le baquet.

 

Puis, afin de n’interrompre aucunement l’action des fluides animaux transmis et modifiés à chaque nature, les malades avaient soin, sur la recommandation du docteur, de se toucher l’un l’autre, soit du coude, soit de l’épaule, soit des pieds, en sorte que le baquet sauveur envoyait simultanément à tous les corps sa chaleur et sa régénération puissantes.

 

Certes, c’était un curieux spectacle que celui de cette cérémonie médicale, et l’on ne s’étonnera pas qu’il excitât la curiosité parisienne à un si haut degré.

 

Vingt ou trente malades rangés autour de cette cuve ; un valet muet comme les assistants et les enlaçant d’une corde comme Laocoon et ses fils, des replis de leurs serpents ; puis cet homme lui-même se retirant d’un pas furtif, après avoir désigné aux malades les tringles de fer qui, s’emboîtant à certains trous de la cuve, devaient servir de conducteurs plus immédiatement locaux à l’action salutaire du fluide mesmérien.

 

Et d’abord, dès que la séance était ouverte, une certaine chaleur douce et pénétrante commençait à circuler dans le salon ; elle amollissait les fibres un peu tendues des malades ; elle montait, par degrés, du parquet au plafond et bientôt se chargeait de parfums délicats, sous la vapeur desquels se penchaient, alourdis, les cerveaux les plus rebelles.

 

Alors on voyait les malades s’abandonner à l’impression toute voluptueuse de cette atmosphère, lorsque soudain une musique suave et vibrante, exécutée par des instruments et des musiciens invisibles, se perdait comme une douce flamme au milieu de ces parfums et de cette chaleur.

 

Pure comme le cristal au bord duquel elle prenait naissance, cette musique frappait les nerfs avec une puissance irrésistible. On eût dit un de ces bruits mystérieux et inconnus de la nature qui étonnent et charment les animaux eux-mêmes, une plainte du vent dans les spirales sonores des rochers.

 

Bientôt, aux sons de l’harmonica se joignaient des voix harmonieuses, groupées comme une masse de fleurs dont bientôt les notes éparpillées comme des feuilles allaient sur la tête des assistants.

 

Sur tous les visages que la surprise avait animés d’abord, se peignait peu à peu la satisfaction matérielle, caressée par tous ses endroits sensibles. L’âme cédait ; elle sortait de ce refuge où elle se cache quand les maux du corps l’assiègent, et se répandant libre et joyeuse dans toute l’organisation, elle domptait la matière et se transformait.

 

C’était le moment où chacun des malades avait pris dans ses doigts une tringle de fer assujettie au couvercle du baquet et dirigeait cette tringle sur sa poitrine, son cœur ou sa tête, siège plus spécial de la maladie.

 

Qu’on se figure alors la béatitude remplaçant sur tous les visages la souffrance et l’anxiété, qu’on se représente l’assoupissement égoïste de ces satisfactions qui absorbent, le silence, entrecoupé de soupirs, qui pèse sur toute cette assemblée, et l’on aura l’idée la plus exacte possible de la scène que nous venons d’esquisser à deux tiers de siècle du jour où elle avait lieu.

 

Maintenant, quelques mots plus particuliers sur les acteurs.

 

Et d’abord les acteurs se divisaient en deux classes :

 

Les uns, malades, peu soucieux de ce qu’on appelle le respect humain, limite fort vénérée des gens de condition médiocre, mais toujours franchie par les très grands ou les très petits ; les uns, disons-nous, véritables acteurs, n’étaient venus dans ce salon que pour être guéris, et ils essayaient de tout leur cœur d’arriver à ce but.

 

Les autres, sceptiques ou simples curieux, ne souffrant d’aucune maladie, avaient pénétré dans la maison de Mesmer comme on entre dans un théâtre, soit qu’ils eussent voulu se rendre compte de l’effet éprouvé quand on entourait le baquet enchanté, soit que, simples spectateurs, ils eussent voulu simplement étudier ce nouveau système physique, et ne s’occupassent que de regarder les malades et même ceux qui partageaient la cure en se portant bien.

 

Parmi les premiers, fougueux adeptes de Mesmer, liés à sa doctrine par la reconnaissance peut-être, on distinguait une jeune femme d’une belle taille, d’une belle figure, d’une mise une peu extravagante, qui, soumise à l’action du fluide et s’appliquant à elle-même avec la tringle les plus fortes doses sur la tête et sur l’épigastre, commençait à rouler ses beaux yeux comme si tout languissait en elle, tandis que ses mains frissonnaient sous ces premières titillations nerveuses qui indiquent l’envahissement du fluide magnétique.

 

Lorsque sa tête se renversait en arrière sur le dossier du fauteuil, les assistants pouvaient regarder tout à leur aise ce front pâle, ces lèvres convulsives, et ce beau cou marbré peu à peu par le flux et le reflux plus rapide du sang.

 

Alors, parmi les assistants, dont beaucoup tenaient avec étonnement les yeux fixés sur cette jeune femme, deux ou trois têtes, s’inclinant l’une vers l’autre, se communiquaient une idée étrange sans doute qui redoublait l’attention réciproque de ces curieux.

 

Au nombre de ces curieux était Mme de La Motte, qui, sans crainte d’être reconnue, ou s’inquiétant peu de l’être, tenait à la main le masque de satin qu’elle avait posé sur son visage pour traverser la foule.

 

Au reste, par la façon dont elle s’était placée, elle échappait à peu près à tous les regards.

 

Elle se tenait près de la porte, adossée à un pilastre, voilée par une draperie, et de là elle voyait tout sans être vue.

 

Mais, parmi tout ce qu’elle voyait, la chose qui lui paraissait la plus digne d’attention était sans doute la figure de cette jeune femme électrisée par le fluide mesmérien.

 

En effet, cette figure l’avait tellement frappée, que depuis plusieurs minutes elle restait à sa place, fixée par une irrésistible avidité de voir et de savoir.

 

– Oh ! murmurait-elle sans détacher les yeux de la belle malade, c’est à n’en pas douter la dame de charité qui est venue chez moi l’autre soir, et qui est la cause singulière de tout l’intérêt que m’a témoigné Mgr de Rohan.

 

Et, bien convaincue qu’elle ne se trompait pas, désireuse du hasard qui faisait pour elle ce que ses recherches n’avaient pu faire, elle s’approcha.

 

Mais en ce moment la jeune convulsionnaire ferma ses yeux, crispa sa bouche, et battit faiblement l’air avec ses deux mains.

 

Avec ses deux mains qui, il faut bien le dire, n’étaient pas tout à fait ces mains fines et effilées, ces mains d’une blancheur de cire que Mme de La Motte avait admirées chez elles quelques jours auparavant.

 

La contagion de la crise fut électrique chez la plupart des malades, le cerveau s’était saturé de bruits et de parfums. Toute l’irritation nerveuse était sollicitée. Bientôt, hommes et femmes, entraînés par l’exemple de leur jeune compagne, se mirent à pousser des soupirs, des murmures, des cris, et, remuant bras, jambes et têtes, entrèrent franchement et irrésistiblement dans cet accès auquel le maître avait donné le nom de crise.

 

En ce moment, un homme parut dans la salle, sans que nul l’y eût vu entrer, sans que personne pût dire comment il y était entré.

 

Sortait-il de la cuve comme Phœbus ? Apollon des eaux, était-il la vapeur embaumée et harmonieuse de la salle qui se condensait ? Toujours est-il qu’il se trouva là subitement, et que son habit lilas, doux et frais à l’œil, sa belle figure pâle, intelligente et sereine, ne démentirent pas le caractère un peu divin de cette apparition.

 

Il tenait à la main une longue baguette, appuyée ou plutôt trempée pour ainsi dire au fameux baquet.

 

Il fit un signe : les portes s’ouvrirent, vingt robustes valets accoururent, et, saisissant avec une rapide adresse chacun des malades, qui commençaient à perdre l’équilibre sur leurs fauteuils, ils les transportèrent en moins d’une minute dans la salle voisine.

 

Au moment où s’accomplissait cette opération, devenue intéressante par le paroxysme de béatitude furieuse auquel s’abandonnait la jeune convulsionnaire, Mme de La Motte, qui s’était avancée avec les curieux jusqu’à cette nouvelle salle destinée aux malades, entendit un homme s’écrier :

 

– Mais c’est elle, c’est bien elle !

 

Mme de La Motte se préparait à demander à cet homme :

 

– Qui, elle ?

 

Tout à coup, deux dames entrèrent au fond de la première salle, appuyées l’une sur l’autre et suivies, à une certaine distance, d’un homme qui avait tout l’extérieur d’un valet de confiance, bien qu’il fût déguisé sous un habit bourgeois.

 

La tournure de ces deux femmes, de l’une d’elles surtout, frappa si bien la comtesse, qu’elle fit un pas vers elles.

 

En ce moment un grand cri, parti de la salle et échappé aux lèvres de la convulsionnaire, entraîna tout le monde de son côté.

 

Aussitôt l’homme qui avait déjà dit : « C’est elle ! » et qui se trouvait près de Mme de La Motte, s’écria d’une voix sourde et mystérieuse :

 

– Mais, messieurs, regardez donc, c’est la reine.

 

À ce mot, Jeanne tressaillit.

 

– La reine ! s’écrièrent à la fois plusieurs voix effrayées et surprises.

 

– La reine chez Mesmer !

 

– La reine dans une crise ! répétèrent d’autres voix.

 

– Oh ! disait l’un, c’est impossible.

 

– Regardez, répondit l’inconnu avec tranquillité ; connaissez-vous la reine, oui ou non ?

 

– En effet, murmurèrent la plupart des assistants, la ressemblance est incroyable.

 

Mme de La Motte avait un masque comme toutes les femmes qui, en sortant de chez Mesmer, devaient se rendre au bal de l’Opéra. Elle pouvait donc questionner sans risque.

 

– Monsieur, demanda-t-elle à l’homme aux exclamations, lequel était un corps volumineux, un visage plein et coloré avec des yeux étincelants et singulièrement observateurs, ne dites-vous pas que la reine est ici ?

 

– Oh ! madame, c’est à n’en pas douter, répondit celui-ci.

 

– Et où cela ?

 

– Mais cette jeune femme que vous apercevez là-bas, sur des coussins violets, dans une crise si ardente qu’elle ne peut modérer ses transports, c’est la reine.

 

– Mais sur quoi fondez-vous votre idée, monsieur, que la reine est cette femme ?

 

– Mais tout simplement sur ceci, madame, que cette femme est la reine, répliqua imperturbablement le personnage accusateur.

 

Et il quitta son interlocutrice pour aller appuyer et propager la nouvelle dans les groupes.

 

Jeanne se détourna du spectacle presque révoltant que donnait l’épileptique. Mais à peine eut-elle fait quelques pas vers la porte, qu’elle se trouva presque face à face avec les deux dames qui, en attendant qu’elles passassent aux convulsionnaires, regardaient, non sans un vif intérêt, le baquet, les tringles et le couvercle.

 

À peine Jeanne eût-elle vu le visage de la plus âgée des deux dames, qu’elle poussa un cri à son tour.

 

– Qu’y a-t-il ? demanda celle-ci.

 

Jeanne arracha vivement son masque.

 

– Me reconnaissez-vous ? dit-elle.

 

La dame fit et presque aussitôt réprima un mouvement.

 

– Non, madame, fit-elle avec un certain trouble.

 

– Eh bien ! moi, je vous reconnais, et je vais vous en donner une preuve.

 

Les deux dames, à cette interpellation, se serrèrent l’une contre l’autre avec effroi.

 

Jeanne tira de sa poche la boîte au portrait.

 

– Vous avez oublié cela chez moi, dit-elle.

 

– Mais quand cela serait, madame, demanda l’aînée, pourquoi tant d’émotion ?

 

– Je suis émue du danger que court ici Votre Majesté.

 

– Expliquez-vous.

 

– Oh ! pas avant que vous ayez mis ce masque, madame.

 

Et elle tendit son loup à la reine, qui hésitait, se croyant suffisamment cachée sous sa coiffe.

 

– De grâce ! pas un instant à perdre, continua Jeanne.

 

– Faites, faites, madame, dit tout bas la seconde femme à la reine.

 

La reine mit machinalement le masque sur son visage.

 

– Et maintenant, venez, venez, dit Jeanne.

 

Et elle entraîna les deux femmes si vivement, qu’elles ne s’arrêtèrent qu’à la porte de la rue, où elles se trouvèrent au bout de quelques secondes.

 

– Mais enfin, dit la reine en respirant.

 

– Votre Majesté n’a été vue de personne ?

 

– Je ne crois pas.

 

– Tant mieux.

 

– Mais enfin, m’expliquerez-vous…

 

– Que, pour le moment, Votre Majesté en croie sa fidèle servante quand celle-ci vient de lui dire qu’elle court le plus grand danger.

 

– Encore, ce danger, quel est-il ?

 

– J’aurai l’honneur de tout dire à Sa Majesté, si elle daigne un jour m’accorder une heure d’audience. Mais la chose est longue ; Sa Majesté peut être connue, remarquée.

 

Et comme elle voyait que la reine manifestait quelque impatience :

 

– Oh ! madame, dit-elle à la princesse de Lamballe, joignez-vous à moi, je vous en supplie, pour obtenir que Sa Majesté parte, et parte à l’instant même.

 

La princesse fit un geste suppliant.

 

– Allons, dit la reine, puisque vous le voulez.

 

Puis, se retournant vers Mme de La Motte.

 

– Vous m’avez demandé une audience ? dit-elle.

 

– J’aspire à l’honneur de donner à Votre Majesté l’explication de ma conduite.

 

– Eh bien ! rapportez-moi cette boîte et demandez le concierge Laurent ; il sera prévenu.

 

Et, se retournant vers la rue :

 

Kommen Sie da, Weber4 ! cria-t-elle en allemand.

 

Un carrosse s’approcha avec rapidité ; les deux princesses s’y élancèrent.

 

Mme de La Motte resta sur la porte jusqu’à ce qu’elle l’eût perdu de vue.

 

– Oh ! dit-elle tout bas, j’ai bien fait de faire ce que j’ai fait ; mais pour la suite… réfléchissons.

 

Chapitre XVIII

Mademoiselle Oliva

 

Pendant ce temps, l’homme qui avait signalé la prétendue reine aux regards des assistants frappait sur l’épaule d’un des spectateurs à l’œil avide, à l’habit râpé.

 

– Pour vous qui êtes journaliste, dit-il, le beau sujet d’article !

 

– Comment cela ?

 

– En voulez-vous le sommaire ?

 

– Volontiers.

 

– Le voici : « Du danger qu’il y a de naître sujet d’un pays dont le roi est gouverné par la reine, laquelle reine aime les crises. »

 

Le gazetier se mit à rire.

 

– Et la Bastille ? dit-il.

 

– Allons donc ! Est-ce qu’il n’y a pas les anagrammes, à l’aide desquelles on évite tous les censeurs royaux ? Je vous demande un peu si jamais un censeur vous interdira de raconter l’histoire du prince Silou et de la princesse Etteniotna, souveraine de Narfec ? Hein ! qu’en dites-vous ?

 

– Oh ! oui, s’écria le gazetier enflammé, l’idée est admirable.

 

– Et je vous prie de croire qu’un chapitre intitulé : Les crises de la princesse Etteniotna chez le fakir Remsem obtiendrait un joli succès dans les salons.

 

– Je le crois comme vous.

 

– Allez donc, et rédigez-nous cela de votre meilleure encre.

 

Le gazetier serra la main de l’inconnu.

 

– Vous enverrai-je quelques numéros ? dit-il ; je le ferai avec bien du plaisir, s’il vous plaît de me dire votre nom.

 

– Certes, oui ! L’idée me ravit, et exécutée par vous, elle gagnera cent pour cent. À combien tirez-vous ordinairement vos petits pamphlets ?

 

– Deux mille.

 

– Rendez-moi donc un service ?

 

– Volontiers.

 

– Prenez ces cinquante louis et faites tirer à six mille.

 

– Comment ! monsieur ; oh ! mais vous me comblez… Que je sache au moins le nom d’un si généreux protecteur des lettres.

 

– Je vous le dirai en faisant prendre chez vous un millier d’exemplaires à deux livres la pièce, dans huit jours, n’est-ce pas ?

 

– J’y travaillerai jour et nuit, monsieur.

 

– Et que ce soit divertissant.

 

– À faire rire aux larmes tout Paris, excepté une personne.

 

– Qui pleurera jusqu’au sang, n’est-ce pas ?

 

– Oh ! monsieur, que vous avez d’esprit !

 

– Vous êtes bien bon. À propos, datez la publication de Londres.

 

– Comme toujours.

 

– Monsieur, je suis bien votre serviteur.

 

Et le gros inconnu congédia le folliculaire, lequel, ses cinquante louis en poche, s’enfuit léger comme un oiseau de mauvais augure.

 

L’inconnu demeuré seul, ou plutôt sans compagnon, regarda encore, dans la salle des crises, la jeune femme dont l’extase avait fait place à une prostration absolue, et dont une femme de chambre affectée au service des dames en travail de crise abaissait chastement les jupes un peu indiscrètes.

 

Il remarqua dans cette délicate beauté des traits fins et voluptueux, la grâce noble de ce sommeil abandonné ; puis, revenant sur ses pas :

 

« Décidément, dit-il, la ressemblance est effrayante. Dieu, qui l’a faite, avait ses desseins ; il a condamné d’avance celle de là-bas, à qui celle-ci ressemble. »

 

Au moment où il achevait de formuler cette pensée menaçante, la jeune femme se souleva lentement du milieu des coussins, et, s’aidant du bras d’un voisin réveillé déjà de l’extase, elle s’occupa de remettre un peu d’ordre dans sa toilette fort compromise.

 

Elle rougit un peu de voir l’attention que les assistants lui donnaient, répondit avec une politesse coquette aux questions graves et avenantes à la fois de Mesmer ; puis, étirant ses bras ronds et ses jolies jambes comme une chatte qui sort du sommeil, elle traversa les trois salons, récoltant, sans en perdre un seul, tous les regards, soit railleurs, soit convoiteurs, soit effarés, que lui envoyaient les assistants.

 

Mais ce qui la surprit au point de la faire sourire, c’est qu’en passant devant un groupe chuchotant dans un coin du salon, elle essuya, au lieu d’œillades mutines et de propos galants, une bordée de révérences si respectueuses que nul courtisan français n’en eût trouvé de plus guindées et de plus sévères pour saluer sa reine.

 

Et réellement ce groupe stupéfait et révérencieux avait été composé à la hâte par cet inconnu infatigable qui, caché derrière eux, leur disait à demi voix :

 

– N’importe, messieurs, n’importe, ce n’est pas moins la reine de France ; saluons, saluons bas.

 

La petite personne, objet de tant de respect, franchit avec une sorte d’inquiétude le dernier vestibule et arriva dans la cour.

 

Là ses yeux fatigués cherchèrent un fiacre ou une chaise à porteurs : elle ne trouva ni l’un ni l’autre ; seulement, au bout d’une minute d’indécision à peu près, lorsqu’elle posait déjà son pied mignon sur le pavé, un grand laquais s’approcha d’elle.

 

– La voiture de madame ! dit-il.

 

– Mais, répliqua la jeune femme, je n’ai pas de voiture.

 

– Madame est venue dans un fiacre ?

 

– Oui.

 

– De la rue Dauphine ?

 

– Oui.

 

– Je vais ramener madame chez elle.

 

– Soit, ramenez-moi, dit la petite personne d’un air fort délibéré, sans avoir conservé plus d’une minute l’espèce d’inquiétude que l’imprévu de cette position eût causée à toute autre femme.

 

Le laquais fit un signe auquel répondit aussitôt un carrosse de bonne apparence, qui vint recevoir la dame au péristyle.

 

Le laquais releva le marchepied, cria au cocher :

 

– Rue Dauphine !

 

Les chevaux partirent avec rapidité ; arrivés au Pont-Neuf, la petite dame, qui goûtait fort cette façon d’aller, comme dit La Fontaine, regrettait de ne pas loger au Jardin des Plantes.

 

La voiture s’arrêta. Le marchepied s’abaissa ; déjà le laquais bien appris tendait la main pour recevoir le passe-partout à l’aide duquel rentraient chez eux les habitants des trente mille maisons de Paris qui n’étaient pas des hôtels et qui n’avaient ni concierge ni suisse.

 

Ce laquais ouvrit donc la porte pour ménager les doigts de la petite dame ; puis, au moment où celle-ci pénétrait dans l’allée sombre, il salua et referma la porte.

 

Le carrosse se remit à rouler et disparut.

 

– En vérité ! s’écria la jeune femme, voilà une agréable aventure. C’est bien galant de la part de M. de Mesmer. Oh ! que je suis fatiguée. Il aura prévu cela. C’est un bien grand médecin.

 

En disant ces mots, elle était arrivée au deuxième étage de la maison, sur un palier commandé par deux portes.

 

Aussitôt qu’elle eut frappé, une vieille lui ouvrit.

 

– Oh ! bonsoir, mère ; le souper est-il prêt ?

 

– Oui, et même il refroidit.

 

– Est-il là, lui ?

 

– Non, pas encore ; mais le monsieur y est.

 

– Quel monsieur ?

 

– Celui auquel vous avez besoin de parler ce soir.

 

– Moi !

 

– Oui, vous.

 

Ce colloque avait lieu dans une espèce de petite antichambre vitrée, qui séparait le palier d’une grande chambre donnant sur la rue.

 

Au travers du vitrage, on voyait distinctement la lampe qui éclairait cette chambre, dont l’aspect était, sinon satisfaisant, du moins supportable.

 

De vieux rideaux, d’une soie jaune, que le temps avait veinés et blanchis par places, quelques chaises de velours d’Utrecht vert à côtes, et un grand chiffonnier à douze tiroirs, en marqueterie, un vieux sofa jaune, telles étaient les magnificences de l’appartement.

 

Elle ne reconnut pas cet homme, mais nos lecteurs le reconnaîtront bien ; c’était celui qui avait ameuté les curieux sur le passage de la prétendue reine, l’homme aux cinquante louis donnés pour le pamphlet.

 

Un cartel meublait la cheminée, flanqué de deux potiches bleu-Japon visiblement fêlées.

 

La jeune femme ouvrit brusquement la porte vitrée et vint jusqu’au sofa, sur lequel elle vit assis fort tranquillement un homme d’une bonne mine, gras plutôt que maigre, qui jouait d’une fort belle main blanche avec un très riche jabot de dentelle.

 

La jeune femme n’eut pas le temps de commencer l’entretien.

 

Ce singulier personnage fit une espèce de salut, moitié mouvement, moitié inclination, et attachant sur son hôtesse un regard brillant et plein de bienveillance :

 

– Je sais, dit-il, ce que vous allez me demander ; mais je vous répondrai mieux en vous questionnant moi-même. Vous êtes Mlle Oliva ?

 

– Oui, monsieur.

 

– Charmante femme très nerveuse et très éprise du système de M. Mesmer.

 

– J’arrive de chez lui.

 

– Fort bien ! cela ne vous explique pas, à ce que me disent vos beaux yeux, pourquoi vous me trouvez sur votre sofa, et voilà ce que vous désirez plus particulièrement connaître ?

 

– Vous avez deviné juste, monsieur.

 

– Voulez-vous me faire la grâce de vous asseoir ; si vous restiez debout, je serais forcé de me lever aussi ; alors nous ne causerions plus commodément.

 

– Vous pouvez vous flatter d’avoir des manières fort extraordinaires, répliqua la jeune femme que nous appellerons désormais Mlle Oliva, puisqu’elle daignait répondre à ce nom.

 

– Mademoiselle, je vous ai vue tout à l’heure chez M. Mesmer ; je vous ai trouvée telle que je vous souhaitais.

 

– Monsieur !

 

– Oh ! ne vous alarmez pas, mademoiselle ; je ne vous dis pas que je vous ai trouvée charmante ; non, cela vous ferait l’effet d’une déclaration d’amour, et telle n’est pas mon intention. Ne vous reculez pas, je vous prie, vous allez me forcer de crier comme un sourd.

 

– Que voulez-vous, alors ? fit naïvement Oliva.

 

– Je sais, continua l’inconnu, que vous êtes habituée à vous entendre dire que vous êtes belle ; moi, je le pense ; d’ailleurs, j’ai autre chose à vous proposer.

 

– Monsieur, en vérité, vous me parlez sur un ton…

 

– Ne vous effarouchez donc pas avant de m’avoir entendu… Est-ce qu’il y a quelqu’un de caché, ici ?

 

– Personne n’est caché, monsieur, mais enfin…

 

– Alors, si personne n’est caché, ne nous gênons pas pour parier… Que diriez-vous d’une petite association entre nous ?

 

– Une association… Vous voyez bien…

 

– Voilà encore que vous confondez. Je ne vous dis pas liaison, je vous dis association. Je ne vous dis pas amour, je vous dis affaires.

 

– Quelle sorte d’affaires ? demanda Oliva, dont la curiosité se trahissait par un véritable ébahissement.

 

– Qu’est-ce que vous faites toute la journée ?

 

– Mais…

 

– Ne craignez point ; je ne suis point pour vous blâmer ; dites-moi ce qu’il vous plaira.

 

– Je ne fais rien, ou du moins je fais le moins possible.

 

– Vous êtes paresseuse.

 

– Oh !

 

– Très bien.

 

– Ah ! vous dites très bien.

 

– Sans doute. Qu’est-ce que cela me fait, à moi, que vous soyez paresseuse ? Aimez-vous à vous promener ?

 

– Beaucoup.

 

– À courir les spectacles, les bals ?

 

– Toujours.

 

– À bien vivre ?

 

– Surtout.

 

– Si je vous donnais vingt-cinq louis par mois, me refuseriez-vous ?

 

– Monsieur !

 

– Ma chère demoiselle Oliva, voilà que vous recommencez à douter. Il était pourtant convenu que vous ne vous effaroucheriez pas. J’ai dit vingt cinq louis comme j’aurais dit cinquante.

 

– J’aimerais mieux cinquante que vingt-cinq ; mais ce que j’aime encore mieux que cinquante, c’est le droit de choisir mon amant.

 

– Morbleu ! je vous ai déjà dit que je ne voulais pas être votre amant. Tenez-vous donc l’esprit en repos.

 

– Alors, morbleu ! aussi, que voulez-vous que je fasse pour gagner vos cinquante louis ?

 

– Avons-nous dit cinquante ?

 

– Oui.

 

– Soit, cinquante. Vous me recevrez chez vous, vous ferez le meilleur visage possible, vous me donnerez le bras quand je le désirerai, vous m’attendrez où je vous dirai de m’attendre.

 

– Mais j’ai un amant, monsieur.

 

– Eh bien ! après ?

 

– Comment, après ?

 

– Oui… chassez-le, pardieu !

 

– Oh ! l’on ne chasse pas Beausire comme on veut.

 

– Voulez-vous que je vous y aide ?

 

– Non, je l’aime.

 

– Oh !

 

– Un peu.

 

– C’est précisément trop.

 

– C’est comme cela.

 

– Alors, passe pour le Beausire.

 

– Vous êtes commode, monsieur.

 

– À charge de revanche ; les conditions vous vont-elles ?

 

– Elles me vont si vous me les avez dites au complet.

 

– Écoutez donc, ma chère, j’ai dit tout ce que j’ai à dire pour le moment.

 

– Parole d’honneur ?

 

– Parole d’honneur ! Mais, cependant, vous comprenez une chose…

 

– Laquelle ?

 

– C’est que si, par hasard, j’avais besoin que vous fussiez réellement ma maîtresse…

 

– Ah ! voyez-vous. On n’a jamais besoin de cela, monsieur.

 

– Mais de le paraître.

 

– Oh ! pour cela, passe encore.

 

– Eh bien ! c’est dit.

 

– Tope.

 

– Voici le premier mois d’avance.

 

Il lui tendit un rouleau de cinquante louis, sans même effleurer le bout de ses doigts. Et, comme elle hésitait, il le lui glissa dans la poche de sa robe, sans même frôler de la main cette hanche si ronde et si mobile que les fins gourmets de l’Espagne ne l’eussent pas dédaignée comme lui.

 

À peine l’or avait-il touché le fond de la poche, que deux coups secs, frappés à la porte de la rue, firent bondir Oliva vers la fenêtre.

 

– Bon Dieu ! s’écria-t-elle, sauvez-vous vite, c’est lui.

 

– Lui. Qui ?

 

– Beausire… mon amant… Remuez-vous donc, monsieur.

 

– Ah ! ma foi ! tant pis !

 

– Comment, tant pis ! Mais il va vous mettre en pièces.

 

– Bah !

 

– Entendez-vous comme il frappe ; il va enfoncer la porte.

 

– Faites-lui ouvrir. Que diable ! aussi, pourquoi ne lui donnez-vous pas de passe-partout ?

 

Et l’inconnu s’étendit sur le sofa en disant tout bas :

 

– Il faut que je voie ce drôle et que je le juge.

 

Les coups continuaient, ils s’entrecoupaient d’affreux jurons qui montaient bien plus haut que le deuxième étage.

 

– Allez, mère, allez ouvrir, dit Oliva toute furieuse. Et quant à vous, monsieur, tant pis s’il vous arrive un malheur.

 

– Comme vous dites, tant pis ! répliqua l’impassible inconnu sans bouger du sofa.

 

Oliva écoutait, palpitante, sur le palier.

 

Chapitre XIX

M. Beausire

 

Oliva se jeta au-devant d’un homme furieux qui, les deux mains étendues, le visage pâle, les habits en désordre, faisait invasion dans l’appartement en poussant de rauques imprécations.

 

– Beausire ! voyons ! Beausire, dit-elle d’une voix qui n’était pas assez épouvantée pour faire tort au courage de cette femme.

 

– Lâchez-moi ! cria le nouveau venu en se débarrassant avec brutalité des étreintes d’Oliva.

 

Et il se mit à continuer sur un ton progressif :

 

– Ah ! c’est parce qu’il y avait ici un homme qu’on ne m’ouvrait pas la porte ! Ah ! ah !

 

L’inconnu, nous le savons, était demeuré sur le sofa dans une attitude calme et immobile, que M. Beausire dut prendre peur de l’indécision ou même de l’effroi.

 

Il arriva en face de l’homme avec des grincements de dents de mauvais augure.

 

– Je suppose que vous me répondrez, monsieur ?

 

– Qu’est-ce que vous voulez que je vous dise, mon cher monsieur Beausire ? répliqua l’inconnu.

 

– Que faites-vous ici ? et d’abord qui êtes-vous ?

 

– Je suis un homme très tranquille à qui vous faites des yeux effrayants, et puis je causais avec madame en tout bien tout honneur.

 

– Mais oui, certainement, murmura Oliva, en tout bien tout honneur.

 

– Tâchez de vous taire, vous, vociféra Beausire.

 

– Là, là ! dit l’inconnu, ne rudoyez pas ainsi madame qui est parfaitement innocente ; et si vous avez de la mauvaise humeur…

 

– Oui, j’en ai.

 

– Il aura perdu au jeu, dit à demi-voix Oliva.

 

– Je suis dépouillé, mort de tous les diables ! hurla Beausire.

 

– Et vous ne seriez pas fâché de dépouiller un peu quelqu’un, dit en riant l’inconnu ; cela se conçoit, cher monsieur Beausire.

 

– Trêve de mauvaises plaisanteries, vous ! et faites-moi le plaisir de déguerpir d’ici.

 

– Oh ! monsieur Beausire, de l’indulgence !

 

– Mort de tous les diables de l’enfer ! levez-vous et partez, ou je brise le sofa et tout ce qu’il y a dessus.

 

– Vous ne m’aviez pas dit, mademoiselle, que M. Beausire avait de ces lunes rousses. Tudieu ! quelle férocité !

 

Beausire, exaspéré, fit un grand mouvement de comédie, et, pour tirer l’épée, décrivit avec ses bras et la lame un cercle d’au moins dix pieds de circonférence.

 

– Encore un coup, dit-il, levez-vous, ou sinon je vous cloue sur le dossier.

 

– En vérité, on n’est pas plus désagréable, répondit l’inconnu en faisant doucement, et de sa seule main gauche, sortir du fourreau la petite épée qu’il avait mise en verrou, derrière lui, sur le sofa.

 

Oliva poussa des cris perçants.

 

– Ah ! mademoiselle, mademoiselle, taisez-vous, dit l’homme tranquille qui avait enfin l’épée au poing sans s’être levé de son siège ; taisez-vous, car il arrivera deux choses : la première, c’est que vous étourdirez M. Beausire et qu’il se fera embrocher ; la seconde, c’est que le guet montera, vous frappera, et vous mènera droit à Saint-Lazare.

 

Oliva remplaça les cris par une pantomime des plus expressives.

 

Ce spectacle était curieux. D’un côté, M. Beausire débraillé, aviné, tremblant de rage, bourrait de coups droits sans portée, sans tactique, à un adversaire impénétrable.

 

De l’autre, un homme assis sur le sofa, une main le long du genou, l’autre armée, parant avec agilité, sans secousses, et riant de façon à épouvanter Saint-Georges lui-même.

 

L’épée de Beausire n’avait pu, un seul instant, garder la ligne, ballottée qu’elle était toujours par les parades de l’adversaire.

 

Beausire commençait à se fatiguer, à souffler, mais la colère avait fait place à une terreur involontaire ; il réfléchissait que si cette épée complaisante voulait s’allonger, se fendre dans un dégagement, c’en était fait de lui, Beausire. L’incertitude le prit, il rompit et ne donna plus que sur le faible de l’épée de l’adversaire. Celui-ci le prit vigoureusement en tierce, lui enleva l’épée de la main, et la fit voler comme une plume.

 

L’épée fila par la chambre, traversa une vitre de la fenêtre et disparut au dehors.

 

Beausire ne savait plus quelle contenance garder.

 

– Eh ! monsieur Beausire, dit l’inconnu, prenez donc garde, si votre épée tombe par la pointe, et qu’il passe quelqu’un dessous, voilà un homme mort !

 

Beausire, rappelé à lui, courut à la porte et se précipita par les montées pour rattraper son arme et prévenir un malheur qui l’eût brouillé avec la police.

 

Pendant ce temps, Oliva saisit la main du vainqueur et lui dit :

 

– Oh ! monsieur, vous êtes très brave ; mais M. Beausire est traître, et puis vous me compromettrez en restant ; lorsque vous serez parti, certainement il me battra.

 

– Je reste alors.

 

– Non, non, par grâce ; quand il me bat, je le bats aussi, et je suis toujours la plus forte ; mais c’est parce que je n’ai rien à ménager. Retirez-vous, je vous prie.

 

– Faites donc bien attention à une chose, ma toute belle ; c’est que si je pars, je le trouverai en bas ou me guettant dans l’escalier ; on se rebattra ; sur un escalier on ne pare pas toujours double contre de quarte, double contre de tierce et demi-cercle, comme sur un canapé.

 

– Alors ?

 

– Alors, je tuerai maître Beausire ou il me tuera.

 

– Grand Dieu ! c’est vrai ; nous aurions un bel esclandre dans la maison.

 

– C’est à éviter ; donc, je reste.

 

– Pour l’amour du Ciel ! sortez : vous monterez à l’étage supérieur jusqu’à ce qu’il soit rentré. Lui, croyant vous retrouver ici, ne cherchera nulle part. Une fois qu’il aura mis le pied dans l’appartement, vous m’entendrez fermer la porte à double tour. C’est moi qui aurai emprisonné mon homme et mis la clef dans ma poche. Prenez alors votre retraite pendant que je me battrai courageusement pour occuper le temps.

 

– Vous êtes une charmante fille ; au revoir.

 

– Au revoir ! quand cela ?

 

– Cette nuit, s’il vous plaît.

 

– Comment ! cette nuit ! Êtes-vous fou ?

 

– Pardi ! oui, cette nuit. Est-ce qu’il n’y a pas bal à l’Opéra, ce soir ?

 

– Songez donc qu’il est déjà minuit.

 

– Je le sais bien, mais que m’importe ?

 

– Il faut des dominos.

 

– Beausire en ira chercher, si vous avez su le battre.

 

– Vous avez raison, dit Oliva en riant.

 

– Et voilà dix louis pour les costumes, dit l’inconnu en riant aussi.

 

– Adieu ! adieu ! Merci !

 

Et elle le poussa vers le palier.

 

– Bon ! il referme la porte d’en bas, dit l’inconnu.

 

– Ce n’est qu’un pêne et un verrou à l’intérieur. Adieu ! Il monte.

 

– Mais si par hasard vous étiez battue, vous, comment me le ferez-vous dire ?

 

Elle réfléchit.

 

– Vous devez avoir des valets ? dit-elle.

 

– Oui, j’en mettrai un sous vos fenêtres.

 

– Très bien, et il regardera en l’air jusqu’à ce qu’il lui tombe un petit billet sur le nez.

 

– Soit. Adieu.

 

L’inconnu monta aux étages supérieurs. Rien n’était plus facile, l’escalier était sombre, et Oliva, en interpellant à haute voix Beausire, couvrait le bruit des pas de son nouveau complice.

 

– Arriverez-vous, enragé ! criait-elle à Beausire, qui ne remontait pas sans faire de sérieuses réflexions sur la supériorité morale et physique de cet intrus, si insolemment emménagé dans le domicile d’autrui.

 

Il parvint cependant à l’étage où l’attendait Oliva. Il avait l’épée au fourreau, il ruminait un discours.

 

Oliva le prit par les épaules, le poussa dans l’antichambre, et referma la porte à double tour comme elle l’avait promis.

 

L’inconnu, en se retirant, put entendre le commencement d’une lutte dans laquelle brillaient par leur son éclatant, comme des cuivres dans l’orchestre, ces sortes de horions qui s’appellent vulgairement et par onomatopée des claques.

 

Aux claques se mêlaient des cris et des reproches. La voix de Beausire tonnait, celle d’Oliva étonnait. Qu’on nous passe ce mauvais jeu de mots, car il rend au complet notre idée.

 

« En effet, disait l’inconnu en s’éloignant, on n’eût jamais pu croire que cette femme, si stupéfiée tout à l’heure par l’arrivée du maître, possédât une pareille faculté de résistance. »

 

L’inconnu ne perdit pas de temps à suivre la fin de la scène.

 

« Il y a trop de chaleur au début, dit-il, pour que le dénouement soit éloigné. »

 

Il tourna l’angle de la petite rue d’Anjou-Dauphine, dans laquelle il trouva son carrosse qui l’attendait, et qui s’était remisé à reculons dans cette ruelle.

 

Il dit un mot à un de ses gens, qui se détacha, vint prendre position en face des fenêtres d’Oliva, et se blottit dans l’ombre épaisse d’une petite arcade surplombant l’allée d’une maison antique.

 

Ainsi placé, l’homme, qui voyait les fenêtres éclairées, put juger par la mobilité des silhouettes de tout ce qui se passait dans l’intérieur.

 

Ces images, d’abord très agitées, finirent par se calmer un peu. Enfin, il n’en resta plus qu’une.

 

Chapitre XX

L’or

 

Voici ce qui s’était passé derrière ces rideaux :

 

D’abord, Beausire avait été surpris de voir fermer cette porte au verrou.

 

Ensuite surpris d’entendre crier si haut Mlle Oliva.

 

Enfin, plus surpris encore d’entrer dans la chambre et de n’y plus trouver son farouche rival.

 

Perquisitions, menaces, appel, puisque l’homme se cachait, c’est qu’il avait peur ; s’il avait peur, c’est que Beausire triomphait.

 

Oliva le força de cesser ses recherches et de répondre à ses interrogations.

 

Beausire, un peu rudoyé, prit le haut ton à son tour.

 

Oliva, qui savait ne plus être coupable, puisque le corps du délit avait disparu, Quia corpus delicti aberat, comme dit le texte ; Oliva cria si haut que, pour la faire taire, Beausire lui appliqua la main sur la bouche, ou voulut la lui appliquer.

 

Mais il se trompa ; Oliva comprit autrement le geste tout persuasif et conciliateur de Beausire. À cette main rapide qui se dirigeait vers son visage, elle opposa une main aussi adroite, aussi légère que l’était naguère l’épée de l’inconnu.

 

Cette main para quarte et tierce subitement et se porta en avant, à fond, et frappa sur la joue de Beausire.

 

Beausire riposta par une flanconade de la main droite un coup qui abattit les deux mains d’Oliva, et lui fit rougir la joue gauche avec un bruit scandaleux.

 

C’était le passage de la conversation qu’avait saisi l’inconnu au moment de son départ.

 

Une explication commencée de la sorte amène vite, disons-nous, un dénouement ; toutefois, un dénouement, si bon qu’il soit à présenter, a besoin, pour être dramatique, d’une foule de préparations.

 

Oliva répondit au soufflet de Beausire par un projectile lourd et dangereux : une cruche de faïence ; Beausire riposta au projectile par le moulinet d’une canne, qui brisa plusieurs tasses, écorna une bougie et finit par rencontrer l’épaule de la jeune femme.

 

Celle-ci, furieuse, bondit sur Beausire et l’étreignit au gosier. Force fut au malheureux Beausire de saisir ce qu’il put trouver de la menaçante Oliva.

 

Il déchira une robe. Oliva, sensible à cet affront et à cette perte, lâcha prise et envoya Beausire rouler au milieu de la chambre. Il se releva écumant.

 

Mais comme la valeur d’un ennemi se mesure sur la défense, et que la défense se fait toujours respecter, même du vainqueur, Beausire, qui avait conçu beaucoup de respect pour Oliva, reprit la conversation verbale où il l’avait laissée.

 

– Vous êtes, dit-il, une méchante créature ; vous me ruinez.

 

– C’est vous qui me ruinez, dit Oliva.

 

– Oh ! je la ruine. Elle n’a rien.

 

– Dites que je n’ai plus rien. Dites que vous avez vendu et mangé, bu ou joué tout ce que j’avais.

 

– Et vous osez me reprocher ma pauvreté.

 

– Pourquoi êtes-vous pauvre ? C’est un vice.

 

– Je vous corrigerai de tous les vôtres d’un seul coup.

 

– En me battant ?

 

Et Oliva brandit une pincette fort lourde dont l’aspect fit reculer Beausire.

 

– Il ne vous manquait plus, dit-il, que de prendre des amants.

 

– Et vous, comment appelez-vous toutes ces misérables qui s’asseyent à vos côtés dans les tripots où vous passez vos jours et vos nuits ?

 

– Je joue pour vivre.

 

– Et vous y réussissez joliment ; nous mourons de faim ; charmante industrie, ma foi !

 

– Et vous, avec la vôtre, vous êtes forcée de pleurer quand on vous déchire une robe, parce que vous n’avez pas le moyen d’en acheter une autre. Belle industrie, pardieu !

 

– Meilleure que la vôtre ! s’écria Oliva furieuse, et en voici la preuve !

 

Et elle saisit dans sa poche une poignée d’or qu’elle jeta tout au travers de la chambre.

 

Les louis se mirent à rouler sur leurs disques et à trembler sur leurs faces, les uns se cachant sous les meubles, les autres continuant leurs évolutions sonores jusque sous les portes. Les autres enfin, s’arrêtaient à plat, fatigués, et faisant reluire leurs effigies comme des paillettes de feu.

 

Lorsque Beausire entendit cette pluie métallique tinter sur le bois des meubles et sur le carreau de la chambre, il fut saisi comme d’un vertige, nous devrions plutôt dire comme d’un remords.

 

– Des louis, des doubles louis ! s’écria-t-il atterré.

 

Oliva tenait dans sa main une autre poignée de ce métal. Elle le lança dans le visage et les mains ouvertes de Beausire, qui en fut aveuglé.

 

– Oh ! oh ! fit-il encore. Est-elle riche, cette Oliva !

 

– Voilà ce que me rapporte mon industrie, répliqua cyniquement la créature en repoussant à la fois d’un grand coup de sa mule, et l’or qui jonchait le plancher, et Beausire qui s’agenouillait pour ramasser l’or.

 

– Seize, dix-sept, dix-huit, disait Beausire pantelant de joie.

 

– Misérable, grommela Oliva.

 

– Dix-neuf, vingt et un, vingt-deux.

 

– Lâche.

 

– Vingt-trois, vingt-quatre, vingt-six.

 

– Infâme.

 

Soit qu’il eût entendu, soit qu’il eût rougi sans entendre, Beausire se releva.

 

– Ainsi, dit-il, d’un ton si sérieux que rien ne pouvait en égaler le comique, ainsi, mademoiselle, vous faisiez des économies en me privant du nécessaire ?

 

Oliva, confondue, ne trouva rien à répondre.

 

– Ainsi, continua le drôle, vous me laissez courir avec des bas fanés, avec un chapeau roux, avec des doublures sciées et éventrées, tandis que vous gardez des louis dans votre cassette. D’où viennent ces louis ? de la vente que je fis de mes hardes en associant ma triste destinée à la vôtre.

 

– Coquin ! murmura tout bas Oliva.

 

Et elle lui lança un regard plein de mépris. Il ne s’en effaroucha pas.

 

– Je vous pardonne, dit-il, non pas votre avarice, mais votre économie.

 

– Et vous vouliez me tuer tout à l’heure !

 

– J’avais raison tout à l’heure, j’aurais tort à présent.

 

– Pourquoi, s’il vous plaît ?

 

– Parce qu’à présent, vous êtes une vraie ménagère, vous rapportez au ménage.

 

– Je vous dis que vous êtes un misérable.

 

– Ma petite Oliva !

 

– Et que vous allez me rendre cet or.

 

– Oh ! ma chérie !

 

– Vous allez me le rendre, sinon je vous passe votre épée au travers du corps.

 

– Oliva !

 

– C’est oui ou non ?

 

– C’est non, Oliva ; je ne consentirai jamais que tu me traverses le corps.

 

– Ne remuez pas, ou vous être traversé. L’argent.

 

– Donne-le-moi.

 

– Ah ! lâche ! ah ! créature avilie ! vous mendiez, vous sollicitez les bienfaits de ma mauvaise conduite ! Ah ! voilà ce qu’on appelle un homme ! je vous ai toujours méprisés, tous méprisés, entendez-vous ? plus encore celui qui donne que celui qui reçoit.

 

– Celui qui donne, repartit gravement Beausire, peut donner, il est heureux. Moi aussi, je vous ai donné, Nicole.

 

– Je ne veux pas qu’on m’appelle Nicole.

 

– Pardon, Oliva. Je disais donc que je vous avais donné lorsque je pouvais.

 

– Belles largesses ! des boucles d’argent, six louis d’or, deux robes de soie, trois mouchoirs brodés.

 

– C’est beaucoup pour un soldat.

 

– Taisez-vous ; ces boucles, vous les aviez volées à quelque autre pour me les offrir ; ces louis d’or, on vous les avait prêtés, vous ne les avez jamais rendus ; les robes de soie…

 

– Oliva ! Oliva !

 

– Rendez-moi mon argent.

 

– Que veux-tu en retour ?

 

– Le double.

 

– Eh bien ! soit, dit le coquin avec gravité. Je vais aller jouer rue de Bussy ; je te rapporte, non pas le double, mais le quintuple.

 

Il fit deux pas vers la porte. Elle le saisit par la basque de son habit trop mûr.

 

– Allons, bien ! fit-il, l’habit est déchiré.

 

– Tant mieux, vous en aurez un neuf.

 

– Six louis ! Oliva, six louis. Heureusement que, rue de Bussy, les banquiers et les pontes ne sont pas rigoureux sur l’article de la toilette.

 

Oliva saisit tranquillement l’autre basque de l’habit et l’arracha. Beausire devint furieux.

 

– Mort de tous les diables ! s’écria-t-il, tu vas te faire tuer. Voilà-t-il pas que la drôlesse me déshabille. Je ne puis plus sortir d’ici, moi.

 

– Au contraire, vous allez sortir tout de suite.

 

– Ce serait curieux, sans habit.

 

– Vous mettrez la redingote d’hiver.

 

– Trouée, rapiécée !

 

– Vous ne la mettrez pas, si cela vous plaît mieux, mais vous sortirez.

 

– Jamais.

 

Oliva prit dans sa poche ce qui lui restait d’or, une quarantaine de louis environ, et les fit sauter entre ses deux mains rassemblées.

 

Beausire faillit devenir fou ; il s’agenouilla encore une fois.

 

– Ordonne, dit-il, ordonne.

 

– Vous allez courir au Capucin-Magique, rue de Seine, on y vend des dominos pour le bal masqué.

 

– Eh bien ?

 

– Vous m’en achèterez un complet, masque et bas pareils.

 

– Bon.

 

– Pour vous, un noir ; pour moi, un blanc de satin.

 

– Oui.

 

– Et je ne vous donne que vingt minutes pour cela.

 

– Nous allons au bal ?

 

– Au bal.

 

– Et tu me conduis au boulevard souper ?

 

– Certes ; mais à une condition.

 

– Laquelle ?

 

– Si vous êtes obéissant.

 

– Oh ! toujours, toujours.

 

– Allons donc, montrez votre zèle.

 

– Je cours.

 

– Comment, vous n’êtes pas encore parti ?

 

– Mais la dépense…

 

– Vous avez vingt-cinq louis.

 

– Comment, j’ai vingt-cinq louis ! Et où prenez-vous cela ?

 

– Mais ceux que vous avez ramassés.

 

– Oliva, Oliva, ce n’est pas bien.

 

– Que voulez-vous dire ?

 

– Oliva, vous me les aviez donnés.

 

– Je ne dis pas que vous ne les aurez pas ; mais si je vous les donnais à présent, vous ne reviendriez pas. Allez donc, et revenez vite.

 

– Elle a, pardieu ! raison, dit le coquin un peu confus. C’était mon intention de ne pas revenir.

 

– Vingt-cinq minutes, entendez-vous ? cria-t-elle.

 

– J’obéis.

 

C’est à ce moment que le valet placé en embuscade dans la niche située en face des fenêtres vit un des deux interlocuteurs disparaître.

 

C’était M. Beausire, lequel sortit avec un habit sans basque, derrière lequel l’épée se balançait insolemment, tandis que la chemise boursouflait sous la veste comme au temps de Louis XIII.

 

Tandis que le vaurien gagnait du côté de la rue de Seine, Oliva écrivit rapidement sur un papier ces mots, qui résumaient tout l’épisode :

 

« La paix est signée, le partage est fait, le bal adopté. À deux heures, nous serons à l’Opéra. J’aurai un domino blanc, et sur l’épaule gauche un ruban de soie bleue. »

 

Oliva roula le papier autour d’un débris de la cruche de faïence, aventura la tête par la fenêtre, et jeta le billet dans la rue.

 

Le valet fondit sur sa proie, la ramassa et s’enfuit.

 

Il est à peu près certain que M. Beausire ne resta pas plus de trente minutes à revenir, suivi de deux garçons tailleurs qui apportaient, au prix de dix-huit louis, deux dominos d’un goût exquis, comme on les faisait au Capucin-Magique, chez le bon faiseur, fournisseur de Sa Majesté la reine et des dames d’honneur.

Chapitre XXI

La petite maison

 

Nous avons laissé Mme de La Motte sur la porte de l’hôtel, suivant des yeux la voiture de la reine, qui disparaissait rapidement.

 

Quand sa forme cessa d’être visible, quand son roulement cessa d’être distinct, Jeanne remonta à son tour dans sa remise, et rentra chez elle pour prendre un domino et un autre masque, et pour voir en même temps si rien de nouveau ne s’était passé à son domicile.

 

Mme de La Motte s’était promis, pour cette bienheureuse nuit, un rafraîchissement à toutes les émotions du jour. Elle avait résolu, une fois, en femme forte qu’elle était, de faire le garçon, comme on dit vulgairement ou expressivement, et de s’en aller en conséquence respirer toute seule les délices de l’imprévu.

 

Mais un contretemps l’attendait au premier pas qu’elle faisait dans cette route si séduisante pour les imaginations vives et longtemps contenues.

 

En effet, un grison l’attendait chez le concierge.

 

Ce grison appartenait à M. le prince de Rohan, et était porteur, de la part de Son Éminence, d’un billet conçu en ces termes :

 

« Madame la comtesse,

 

« Vous n’avez pas oublié sans doute que nous avons des affaires à régler ensemble. Peut-être avez-vous la mémoire brève ; moi je n’oublie jamais ce qui m’a plu.

 

« J’ai l’honneur de vous attendre là où le porteur vous conduira, si vous le voulez bien. »

 

La lettre était signée de la croix pastorale.

 

Mme de La Motte, d’abord contrariée de ce contretemps, réfléchit un instant et prit son parti avec cette rapidité de décision qui la caractérisait.

 

– Montez avec mon cocher, dit-elle au grison, ou donnez-lui l’adresse.

 

Le grison monta avec le cocher, Mme de La Motte dans la voiture.

 

Dix minutes suffirent pour mener la comtesse à l’entrée du faubourg Saint-Antoine, dans un renfoncement nouvellement aplani, où de grands arbres, vieux comme le faubourg lui-même, cachaient à tous les yeux une de ces jolies maisons bâties sous Louis XV, avec le goût extérieur du XVIème siècle et le confort incomparable du XVIIIème.

 

– Oh ! oh ! une petite maison, murmura la comtesse : c’est bien naturel de la part d’un grand prince, mais bien humiliant pour une Valois. Enfin !

 

Ce mot, dont la résignation a fait un soupir ou l’impatience une exclamation, décelait tout ce qui sommeillait de dévorante ambition et de folle convoitise dans son esprit.

 

Mais elle n’eut pas plutôt dépassé le seuil de l’hôtel que sa résolution était prise.

 

On la mena de chambre en chambre, c’est-à-dire de surprises en surprises, jusqu’à une petite salle à manger du goût le plus exquis.

 

Elle y trouva le cardinal seul et l’attendant.

 

Son Éminence feuilletait des brochures qui ressemblaient fort à une collection de ces pamphlets qui pleuvaient par milliers à cette époque, quand le vent venait d’Angleterre ou de la Hollande.

 

À sa vue, il se leva.

 

– Ah ! vous voici ; merci, madame la comtesse, dit-il.

 

Et il s’approcha pour lui baiser la main.

 

La comtesse recula d’un air dédaigneux et blessé.

 

– Quoi donc ! fit le cardinal, et qu’avez-vous, madame ?

 

– Vous n’êtes pas accoutumé, n’est-ce pas, monseigneur, à voir une pareille figure aux femmes à qui Votre Éminence fait l’honneur de les appeler ici ?

 

– Oh ! madame la comtesse.

 

– Nous sommes dans votre petite maison, n’est-ce pas, monseigneur ? dit la comtesse en jetant autour d’elle un regard dédaigneux.

 

– Mais, madame…

 

– J’espérais, monseigneur, que Votre Éminence daignerait se rappeler dans quelle condition je suis née. J’espérais que Votre Éminence daignerait se souvenir que si Dieu m’a faite pauvre, il m’a laissé au moins l’orgueil de mon rang.

 

– Allons, allons, comtesse, je vous avais prise pour une femme d’esprit, dit le cardinal.

 

– Vous appelez femme d’esprit, à ce qu’il paraît, monseigneur, toute femme indifférente, qui rit à tout, même au déshonneur ; à ces femmes, j’en demande pardon à Votre Éminence, j’ai pris l’habitude, moi, de donner un autre nom.

 

– Non pas, comtesse, vous vous trompez : j’appelle femme d’esprit toute femme qui écoute quand on lui parle ou qui ne parle pas avant d’avoir écouté.

 

– J’écoute, voyons.

 

– J’avais à vous entretenir d’objets sérieux.

 

– Et vous m’avez fait venir pour cela dans une salle à manger ?

 

– Mais, oui ; eussiez-vous mieux aimé que je vous attendisse dans un boudoir, comtesse ?

 

– La distinction est délicate.

 

– Je le crois ainsi, comtesse.

 

– Ainsi, il ne s’agit que de souper avec monseigneur ?

 

– Pas autre chose.

 

– Que Votre Éminence soit persuadée que je ressens cet honneur comme je le dois.

 

– Vous raillez, comtesse ?

 

– Non, je ris.

 

– Vous riez ?

 

– Oui. Aimez-vous mieux que je me fâche ? Ah ! vous êtes d’humeur difficile, monseigneur, à ce qu’il paraît.

 

– Oh ! vous êtes charmante quand vous riez, et je ne demanderais rien de mieux que de vous voir rire toujours. Mais vous ne riez pas en ce moment. Oh ! non, non ; il y a de la colère derrière ces belles lèvres qui montrent les dents.

 

– Pas le moins du monde, monseigneur, et la salle à manger me rassure.

 

– À la bonne heure !

 

– Et j’espère que vous y souperez bien.

 

– Comment, que j’y souperai bien. Et vous ?

 

– Moi, je n’ai pas faim.

 

– Comment, madame, vous me refusez à souper ?

 

– Plaît-il ?

 

– Vous me chassez ?

 

– Je ne vous comprends pas, monseigneur.

 

– Écoutez, chère comtesse.

 

– J’écoute.

 

– Si vous étiez moins courroucée, je vous dirais que vous avez beau faire, vous ne pouvez pas vous empêcher d’être charmante ; mais, comme à chaque compliment je crains d’être congédié, je m’abstiens.

 

– Vous craignez d’être congédié ! En vérité, monseigneur, j’en demande pardon à Votre Éminence, mais vous devenez inintelligible.

 

– C’est pourtant limpide, ce qui se passe.

 

– Excusez mon éblouissement, monseigneur.

 

– Eh bien ! l’autre jour, vous m’avez reçu avec beaucoup de gêne ; vous trouviez que vous étiez logée d’une façon peu convenable pour une personne de votre rang et de votre nom. Cela m’a forcé d’abréger ma visite ; cela, en outre, vous a rendue un peu froide avec moi. J’ai pensé alors que vous remettre dans votre milieu, dans vos conditions de vivre, c’était rendre l’air à l’oiseau que le physicien place sous la machine pneumatique.

 

– Et alors ? demanda la comtesse avec anxiété, car elle commençait à comprendre.

 

– Alors, belle comtesse, pour que vous puissiez me recevoir avec franchise, pour que, de mon côté, je puisse venir vous visiter sans me compromettre, ou vous compromettre vous-même…

 

Le cardinal regardait fixement la comtesse.

 

– Eh bien ? demanda celle-ci.

 

– Eh bien ! j’ai espéré que vous daigneriez accepter cette étroite maison. Vous comprenez, comtesse, je ne dis pas petite maison.

 

– Accepter, moi ? Vous me donnez cette maison, monseigneur ? s’écria la comtesse dont le cœur battait à la fois d’orgueil et d’avidité.

 

– Bien peu de chose, comtesse, trop peu ; mais si je vous donnais plus, vous n’eussiez point accepté.

 

– Oh ! ni plus ni moins, monseigneur, dit la comtesse.

 

– Vous dites, madame ?

 

– Je dis qu’il est impossible que j’accepte un pareil don.

 

– Impossible ! Et pourquoi ?

 

– Mais parce que c’est impossible, tout simplement.

 

– Oh ! ne prononcez pas ce mot-là près de moi, comtesse.

 

– Pourquoi ?

 

– Parce que je ne veux pas y croire près de vous.

 

– Monseigneur !…

 

– Madame, la maison vous appartient, les clefs sont là, sur un plat de vermeil. Je vous traite comme un triomphateur. Voyez-vous encore une humiliation dans cela ?

 

– Non, mais…

 

– Voyons, acceptez.

 

– Monseigneur, je vous l’ai dit.

 

– Comment, madame, vous écrivez aux ministres pour solliciter une pension ; vous acceptez cent louis de deux dames inconnues, vous !

 

– Oh ! monseigneur, c’est bien différent. Qui reçoit…

 

– Qui reçoit oblige, comtesse, dit noblement le prince. Voyez, je vous ai attendue dans votre salle à manger ; je n’ai pas même vu le boudoir, ni les salons, ni les chambres : seulement, je suppose qu’il y a tout cela.

 

– Oh ! monseigneur, pardon ; car vous me forcez d’avouer qu’il n’existe pas d’homme plus délicat que vous.

 

Et la comtesse, si longtemps contenue, rougit de plaisir en songeant qu’elle allait pouvoir dire : ma maison.

 

Puis voyant tout à coup qu’elle se laissait entraîner, à un geste que fit le prince :

 

– Monseigneur, dit-elle en reculant d’un pas, je prie Votre Éminence de me donner à souper.

 

Le cardinal ôta un manteau dont il ne s’était pas encore débarrassé, approcha un siège pour la comtesse et, vêtu d’un habit de ville qui lui seyait à merveille, il commença son office de maître d’hôtel.

 

Le souper se trouva servi en un moment.

 

Tandis que les laquais pénétraient dans l’antichambre, Jeanne avait replacé un loup sur son visage.

 

– C’est moi qui devrais me masquer, dit le cardinal, car vous êtes chez vous ; car vous êtes au milieu de vos gens ; car c’est moi qui suis l’étranger.

 

Jeanne se mit à rire, mais n’en garda pas moins son masque. Et, malgré le plaisir et la surprise qui l’étouffaient, elle fit honneur au repas.

 

Le cardinal, nous l’avons déjà dit en plusieurs occasions, était un homme d’un grand cœur et d’un réel esprit.

 

La longue habitude des cours les plus civilisées de l’Europe, des cours gouvernées par des reines, l’habitude des femmes qui, à cette époque, compliquaient, mais souvent aussi résolvaient toutes les questions de politique ; cette expérience, pour ainsi dire transmise par la voie du sang, et multipliée par une étude personnelle ; toutes ces qualités, si rares aujourd’hui, déjà rares alors, faisaient du prince un homme extrêmement difficile à pénétrer pour les diplomates ses rivaux et pour les femmes ses maîtresses.

 

C’est que sa bonne façon et sa haute courtoisie étaient une cuirasse que rien ne pouvait entamer.

 

Aussi le cardinal se croyait-il bien supérieur à Jeanne. Cette provinciale, bouffie de prétentions, et qui, sous son faux orgueil, n’avait pu lui cacher son avidité, lui paraissait une facile conquête, désirable sans doute à cause de sa beauté, de son esprit, de je ne sais quoi de provocant qui séduit beaucoup plus les hommes blasés que les hommes naïfs. Peut-être, cette fois, le cardinal, plus difficile à pénétrer qu’il n’était pénétrant lui-même, se trompait-il ; mais le fait est que Jeanne, belle qu’elle était, ne lui inspirait aucune défiance.

 

Ce fut la perte de cet homme supérieur. Il ne se fit pas seulement moins fort qu’il n’était, il se fit pygmée ; de Marie-Thérèse à Jeanne de La Motte, la différence était trop grande pour qu’un Rohan de cette trempe se donnât la peine de lutter.

 

Aussi une fois la lutte engagée, Jeanne, qui sentait son infériorité apparente, se garda-t-elle de laisser voir sa supériorité réelle ; elle joua toujours la provinciale coquette, elle fit la femmelette pour se conserver un adversaire confiant dans sa force et, par conséquent, faible dans ses attaques.

 

Le cardinal, qui avait surpris chez elle tous les mouvements qu’elle n’avait pu réprimer, la crut donc enivrée du présent qu’il venait de lui faire ; elle l’était effectivement, car le présent était non seulement au-dessus de ses espérances, mais même de ses prétentions.

 

Seulement, il oubliait que c’était lui qui était au-dessous de l’ambition et de l’orgueil d’une femme telle que Jeanne.

 

Ce qui dissipa d’ailleurs l’enivrement chez elle, c’est la succession de désirs nouveaux immédiatement substitués aux anciens.

 

– Allons, dit le cardinal, en versant à la comtesse un verre de vin de Chypre dans une petite coupe de cristal étoilée d’or ; allons, puisque vous avez signé votre contrat avec moi, ne me boudez plus, comtesse.

 

– Vous bouder, oh ! non.

 

– Vous me recevrez donc quelquefois ici sans trop de répugnance ?

 

– Jamais je ne serai assez ingrate pour oublier que vous êtes ici chez vous, monseigneur.

 

– Chez moi ? folie !

 

– Non, non, chez vous, bien chez vous.

 

– Ah ! si vous me contrariez, prenez garde !

 

– Eh bien ! qu’arrivera-t-il ?

 

– Je vais vous imposer d’autres conditions.

 

– Ah ! prenez garde à votre tour.

 

– À quoi ?

 

– À tout.

 

– Dites.

 

– Je suis chez moi.

 

– Et…

 

– Et si je trouve vos conditions déraisonnables, j’appelle mes gens.

 

Le cardinal se mit à rire.

 

– Eh bien ! vous voyez ? dit-elle.

 

– Je ne vois rien du tout, fit le cardinal.

 

– Si fait, vous voyez bien que vous vous moquiez de moi !

 

– Comment cela ?

 

– Vous riez !…

 

– C’est le moment, ce me semble.

 

– Oui, c’est le moment, car vous savez bien que si j’appelais mes gens, ils ne viendraient pas.

 

– Oh ! si fait ! le diable m’emporte !

 

– Fi ! monseigneur.

 

– Qu’ai-je donc fait ?

 

– Vous avez juré, monseigneur.

 

– Je ne suis plus cardinal ici, comtesse ; je suis chez vous, c’est-à-dire en bonne fortune.

 

Et il se mit encore à rire.

 

« Allons, dit la comtesse en elle-même, décidément, c’est un excellent homme. »

 

– À propos, fit tout à coup le cardinal, comme si une pensée bien éloignée de son esprit venait d’y rentrer par hasard, que me disiez-vous l’autre jour de ces deux dames de charité, de ces deux Allemandes ?

 

– De ces deux dames au portrait ? fit Jeanne qui, ayant vu la reine, arrivait à la parade et se tenait prête à la riposte.

 

– Oui, de ces dames au portrait.

 

– Monseigneur, fit Mme de La Motte en regardant le cardinal, vous les connaissez aussi bien et même mieux que moi, je parie.

 

– Moi ? oh ! comtesse, vous me faites tort. N’avez-vous point paru désirer savoir qui elles sont ?

 

– Sans doute ; et c’est bien naturel de désirer connaître ses bienfaitrices, ce me semble.

 

– Eh bien ! si je savais qui elles sont, vous le sauriez déjà, vous.

 

– Monsieur le cardinal, ces dames, vous les connaissez, vous dis-je.

 

– Non.

 

– Encore un non, et je vous appelle menteur.

 

– Oh ! et moi je me venge de l’insulte.

 

– Comment, s’il vous plaît ?

 

– En vous embrassant.

 

– Monsieur l’ambassadeur près la cour de Vienne ! monsieur le grand ami de l’impératrice Marie-Thérèse ! il me semble, à moins qu’il ne soit guère ressemblant, que vous auriez dû reconnaître le portrait de votre amie.

 

– Quoi ! vraiment, comtesse, c’était le portrait de Marie-Thérèse !

 

– Oh ! faites donc l’ignorant, monsieur le diplomate !

 

– Eh bien ! voyons, quand cela serait, quand j’aurais reconnu l’impératrice Marie-Thérèse, où cela nous mènerait-il ?

 

– Qu’ayant reconnu le portrait de Marie-Thérèse, vous devez bien avoir quelque soupçon des femmes à qui un pareil portrait appartient.

 

– Mais pourquoi voulez-vous que je sache cela ? dit le cardinal, assez inquiet.

 

– Dame ! parce qu’il n’est pas très ordinaire de voir un portrait de mère – car, remarquez bien que ce portrait est portrait de mère et non d’impératrice – en d’autres mains qu’entre les mains…

 

– Achevez.

 

– Qu’entre les mains d’une fille…

 

– La reine ! s’écria Louis de Rohan avec une vérité d’intonation qui dupa Jeanne. La reine ! Sa Majesté serait venue chez vous !

 

– Eh ! quoi, vous n’aviez pas deviné que c’était elle, monsieur ?

 

– Mon Dieu ! non, dit le cardinal d’un ton parfaitement simple ; non, il est d’habitude, en Hongrie, que les portraits des princes régnants passent de famille en famille. Ainsi, moi qui vous parle, par exemple, je ne suis ni fils, ni fille, ni même parent de Marie-Thérèse, eh bien ! j’ai un portrait d’elle sur moi.

 

– Sur vous, monseigneur ?

 

– Tenez, dit froidement le cardinal.

 

Et il tira de sa poche une tabatière qu’il montra à Jeanne, confondue.

 

– Vous voyez bien, ajouta-t-il, que si j’ai ce portrait, moi qui, comme je vous le disais, n’ai pas l’honneur d’être de la famille impériale, un autre que moi peut bien l’avoir oublié chez vous, sans être pour cela de l’auguste maison d’Autriche.

 

Jeanne se tut. Elle avait tous les instincts de la diplomatie ; mais la pratique lui manquait encore.

 

– Ainsi, à votre avis, continua le prince Louis, c’est la reine Marie Antoinette qui est allée vous rendre visite ?

 

– La reine avec une autre dame.

 

– Mme de Polignac ?

 

– Je ne sais.

 

– Mme de Lamballe ?

 

– Une jeune femme fort belle et fort sérieuse.

 

– Mlle de Taverney peut-être ?

 

– C’est possible ; je ne la connais pas.

 

– Alors, si Sa Majesté vous est venue rendre visite, vous voilà sûre de la protection de la reine. C’est un grand pas pour votre fortune.

 

– Je le crois, monseigneur.

 

– Sa Majesté, pardonnez-moi cette question, a-t-elle été généreuse envers vous ?

 

– Mais elle m’a donné une centaine de louis, je crois.

 

– Oh ! Sa Majesté n’est pas riche, surtout dans ce moment-ci.

 

– C’est ce qui double ma reconnaissance.

 

– Et vous a-t-elle témoigné quelque intérêt particulier ?

 

– Un assez vif.

 

– Alors tout va bien, dit le prélat pensif et oubliant la protégée pour penser à la protectrice ; il ne vous reste donc plus à faire qu’une seule chose.

 

– Laquelle ?

 

– Pénétrer à Versailles.

 

La comtesse sourit.

 

– Ah ! ne nous le dissimulons pas, comtesse, là est la véritable difficulté.

 

La comtesse sourit une seconde fois, mais d’une façon plus significative que la première.

 

Le cardinal sourit à son tour.

 

– En vérité, vous autres provinciales, dit-il, vous ne doutez jamais de rien. Parce que vous avez vu Versailles avec des grilles qui s’ouvrent et des escaliers qu’on monte, vous vous figurez que tout le monde ouvre ces grilles et monte ces escaliers. Avez-vous vu tous les monstres d’airain, de marbre ou de plomb qui garnissent le parc et les terrasses de Versailles, comtesse ?

 

– Mais oui, monseigneur.

 

– Hippogriffes, chimères, gorgones, goules et autres bêtes malfaisantes, il y en a des centaines ; eh bien ! figurez-vous dix fois plus de méchantes bêtes vivantes entre les princes et leurs bienfaits que vous n’avez vu de monstres fabriqués entre les fleurs du jardin et les passants.

 

– Votre Éminence m’aiderait bien à passer dans les rangs de ces monstres s’ils me fermaient le passage.

 

– J’essaierai, mais j’aurai bien du mal. Et d’abord si vous prononciez mon nom, si vous découvriez votre talisman, au bout de deux visites, il vous serait devenu inutile.

 

– Heureusement, dit la comtesse, je suis gardée de ce côté par la protection immédiate de la reine, et si je pénètre à Versailles, j’y entrerai avec la bonne clef.

 

– Quelle clef, comtesse ?

 

– Ah ! monsieur le cardinal, c’est mon secret… Non, je me trompe, si c’était mon secret, je vous le dirais, car je ne veux rien avoir de caché pour mon plus aimable protecteur.

 

– Il y a un mais, comtesse ?