Paul Féval

LE FILS DU DIABLE

Tome II

(1846)

 

 

 

Table des matières

 

QUATRIÈME PARTIE.  LE CABARET DES FILS AYMON.. 5

I. – Affaire conclue. 6

II. – Larifla. 19

III. – Les Quatre Fils Aymon. 34

IV. – L’amour. 45

V. – Bonnet-Vert et Blaireau. 57

VI. – Polyte. 69

VII. – Cent vingt francs. 79

VIII. – Chez Hans Dorn. 92

IX. – La fée. 105

X. – Petite sœur. 117

XI. – Mademoiselle d’Audemer. 130

XII. – Le tête-à-tête. 145

XIII. – Le clou. 154

XIV. – La maison de jeu. 165

XV. – L’inconnu. 176

XVI. – Derrière le rideau. 185

XVII. – La quittance. 195

XVIII. – Un coup de lansquenet. 207

XIX. – Après minuit. 219

XX. – Ivresse. 229

CINQUIÈME PARTIE.  LE MYSTÈRE DE LA TRINITÉ.. 242

I. – Auguy ! 243

II. – La cloche. 258

III. – La boutique d’Araby. 268

IV. – Cent trente mille francs. 280

V. – Le carreau du Temple. 294

VI. – Un drame en plein vent. 310

VII. – Adieux. 320

VIII. – Compagnons de route. 331

IX. – Toilette de Petite. 345

X. – Deux docteurs. 355

XI. – Toilette de Franz. 366

XII. – L’invitation. 377

XIII. – Trois ambassadeurs. 389

XIV. – Hôtes qu’on n’attend pas. 405

XV. – Paris. Londres. Amsterdam. 415

XVI. – Homme ou démon ! 427

SIXIÈME PARTIE.  LES BÂTARDS DE BLUTHAUPT. 445

I. – Le trésor. 446

II – Avant le départ. 462

III. – La chaise de poste. 474

IV. – Cinq points d’écarté. 484

V. – La danseuse. 496

VI. – Petite. 508

VII. – L’échelle humaine. 522

VIII. – Vieilles histoires. 536

IX. – Le feu d’artifice. 548

X. – La chambre de Franz. 558

XI. – Le passage du comte noir. 570

XII. La chanson de Gertraud. 582

XIII. – La Tête-du-Nègre. 593

XIV. – L’apparition. 609

XV. – La gaieté de Johann. 618

XVI – Jean et Gertraud. 629

SEPTIÈME PARTIE.  LE BARON DE RODACH. 641

I. – La chambre de Zachœus. 642

II. – Conciliabule. 652

III. – Triomphe de Reinhold. 662

IV. – La Tour du Guet. 673

V. – Consultations. 687

VI. – Arme de femme. 700

VII. – L’ermite. 716

VIII. – Le spectre. 730

IX. – Comme on intrigue. 743

X. – Un tour de valse. 754

XI. – Les tombes. 767

XII. – La chasse aux flambeaux. 779

XIII. – Deux coups de feu. 791

XIV. – Le chevet de Franz. 804

XV. – La justice de Bluthaupt. 819

XVI. – La justice de Dieu. 831

ÉPILOGUE.  MAÎTRE BLASIUS. 837

À propos de cette édition électronique. 843

 

QUATRIÈME PARTIE. – LE CABARET DES FILS AYMON

I. – Affaire conclue.

Nous reprenons notre histoire où nous l’avons laissée ; nous sommes encore au Temple, le soir du lundi gras de l’année 1844.

Les cabarets qui avoisinent le marché faisaient tous bonne recette. Bien que le lundi-gras soit un jour de relâche entre les bombances du dimanche et l’orgie consacrée du mardi, il fait partie du carnaval et demande à être arrosé, ne fût-ce que modérément.

En conséquence, on buvait comme il faut tout autour du Temple ; le cidre et le petit vin blanc prodiguaient leurs flots aqueux. Les cabarets à la mode regorgeaient de chalands, ni plus ni moins que la veille, et déversaient le trop plein de leurs pratiques sur les guinguettes moins illustres, qui prenaient ainsi part à l’aubaine.

C’était à peu près l’heure où madame de Laurens descendait l’escalier roide et glissant de Batailleur, pour gagner la place de la Rotonde. Comme nous l’avons dit, elle s’était arrêtée un instant au bout de la rue du Petit-Thouars, parce qu’elle avait cru reconnaître, à la lueur des réverbères, Franz, traversant la place d’un pas rapide et se glissant dans une obscure allée.

Petite était une femme forte, et ces frayeurs vulgaires qui ont coutume d’arrêter son sexe ne la gênaient nullement : elle avait intérêt à joindre Franz, et sans la voix de l’idiot Geignolet qui vint jeter sa monotone chanson dans les ténèbres de l’allée, Petite se fût engagée intrépidement dans cette route inconnue.

Le chant de l’idiot arrêta son premier mouvement. Était-ce bien Franz d’ailleurs ? Ces lueurs vacillantes qui tombent des réverbères sont sujettes à tromper. Comme elle hésitait, son regard se tourna vers le bâtiment de la Rotonde et ses yeux demeurèrent fixés sur un point lumineux qui brillait dans l’ombre du péristyle.

Elle n’hésita plus ; on eût dit que cette lumière aperçue l’attirait comme un aimant.

Elle traversa la place et s’arrêta devant la boutique du bonhomme Araby. Au moment où elle collait son œil aux fentes de la devanture, un équipage élégant débouchait au carrefour du château d’eau et s’engageait dans la rue du Temple. Le cocher arrêta ses fringants chevaux à la hauteur de l’église Sainte-Elisabeth ; le laquais abaissa le marchepied et un homme dont le costume disparaissait sous un manteau en caoutchouc descendit sur le trottoir.

– Attendez moi, dit-il.

Le laquais referma la portière et se promena de long en large devant l’église. Le cocher, infatigable dormeur comme tous ses pareils, s’arrangea sur son siége et entama un somme.

Le maître remonta le trottoir durant quelques pas et tourna l’angle de la rue de Vendôme.

Il était vêtu comme un jeune homme, et la coupe écourtée de son imperméable dénotait de sérieuses prétentions à l’anglomanie. Sa démarche voulait être vive et leste. Sous les petits bords de son chapeau, on voyait briller les boucles d’une abondante chevelure. On ne voyait que cela, parce que les collets de son caoutchouc, relevés britanniquement, cachaient la majeure partie de son visage.

La rue de Vendôme, qui doit son nom au dernier grand-prieur de la langue de France, marque encore l’une des frontières de l’ancien domaine des chevaliers hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem. Bien qu’elle confine au Paris bruyant et marchand, elle est déjà du Marais, et son tranquille silence fait contraste avec le fracas affairé du boulevard voisin. Entre elle et ce groupe de théâtres qui se disputent les faveurs inconstantes du peuple parisien, il n’y a qu’une étroite ligne de maisons ; mais c’est comme un monde ; les habitants de ces demeures touchent d’un côté à la foule, de l’autre au désert.

Notre homme suivit la rue de Vendôme, rasant de près les murailles et se donnant les airs d’un personnage en bonne fortune. Il ne pouvait point toutefois, malgré sa grande envie, ôter à son pas une roideur lourde. Les plis droits de son caoutchouc dissimulaient mal une obésité déjà très-prononcée, et ses efforts n’aboutissaient qu’à lui donner la tournure d’un ci-devant jeune homme.

Cette tournure est éminemment dangereuse en temps de carnaval, et les gens très-gais sont, par nature, impitoyables pour les beaux Narcisses parvenus à la cinquantaine. Mais notre homme n’avait à redouter aucune rencontre fâcheuse dans la voie solitaire qu’il avait choisie. Quelques cris joyeux et railleurs arrivaient jusqu’à lui par le passage Vendôme, cet indigent corridor qui veut singer les élégances des galeries fashionables : c’était tout. Le passage se montrait presque aussi désert que la rue, et la lumière du gaz y prenait une teinte mélancolique pour éclairer ses bazars dédaignés.

À l’angle des rues de Vendôme et du Puits, notre homme tourna court et redescendit vers le Temple. Le vent souleva en ce moment les pans rigides de son petit manteau, qui flottèrent en rendant un bruit de parchemin, et découvrirent son vêtement de dessous lequel était un paletot blanc.

M. le chevalier de Reinhold essaya d’abord de contenir les mouvements désordonnés de son imperméable, mais le vent faisait rage et il fut obligé de reporter sa sollicitude sur son petit chapeau, dont la perte eût pu entraîner celle de sa chevelure.

Il poursuivit sa route en grondant et ne s’arrêta que devant les rideaux quadrillés du cabaret de la Girafe.

Le comptoir de Johann était plein comme l’œuf. La Girafe s’asseyait à son poste plus ronde, plus grosse, plus rouge, plus souriante que jamais ; elle versait le vin de champagne avec des façons si avenantes, et dans des canons si évidemment rincés, que ses pratiques ne pouvaient point se lasser de boire. Elle avait pour chacun, l’enchanteresse, quelques petits mots de baragouin français-allemand, qui donnaient soif comme autant de pincées de poivre.

Son mari, le marchand de vin Johann, se tenait debout à l’autre extrémité de la salle et daignait converser avec la partie grave de l’assemblée.

C’était là un grand honneur, car Johann passait pour avoir du foin dans ses bottes et ne causait vraiment point avec le premier venu.

Parmi son auditoire se trouvaient deux ou trois de nos convives allemands de la veille ; mais la plupart manquaient : il n’y avait là ni le brave Hermann, ni le bon marchand d’habits Hans Dorn, ni Fritz le sombre courrier de Bluthaupt. L’assemblée se composait en majeure partie de gens inconnus et que nous n’avons point intérêt à connaître. Nous citerons seulement deux des buveurs privilégiés qui s’échauffaient aux sourires de la Girafe.

Le premier était un gros garçon à la physionomie épaisse, à la tournure lourde, un pétras, comme on dit au Temple et ailleurs, qui se plantait droit et silencieux devant le comptoir avec tout le flegme germanique. Ce garçon était très blond, très-charnu, très-rose et semblait parfaitement préservé de pensées. Il s’appelait Nicolas : c’était le neveu de Johann, ce propre neveu pour lequel le cabaretier avait convoité la main de Gertraud, et qui était par conséquent la cause de l’animadversion conçue par Johann contre les pauvres Regnault ; car Jean, le joueur d’orgue, malgré sa misère, barrait la route à Nicolas.

Le second était un petit homme de cinquante à cinquante-cinq ans, dont le crédit semblait parfaitement assis dans la maison. Ce petit homme avait la réputation d’être un peu agent de police ; cela lui donnait de la considération : il avait nom Romain dit Batailleur. À une époque déjà fort éloignée, il avait noué avec une jeune fille du quartier des Halles un de ces mariages transitoires qui se passent de la mairie et de l’église. Le divorce avait eu lieu entre eux depuis longtemps, mais cette union avait donné à la jeune fille le droit extra-légal de porter le beau nom de Batailleur.

Elle en usait. Elle était devenue une des notabilités du Temple. Son ancien mari était tout fier d’elle ; il eût donné beaucoup pour redevenir son seigneur et maître. Il eût résigné pour elle ses fonctions politiques ; il eût planté là le gouvernement de grand cœur, pour redevenir simple marchand de frivolités.

Mais il n’était plus temps : le malheureux Romain tournait en vain autour de son ex-femme, qui le tenait rigoureusement à distance. Il en était réduit aux inutiles regrets du passé. Bien qu’il fût jovial et bon vivant, personne n’ignorait la blessure de son cœur ; son chagrin se faisait jour malgré lui, et quand le petit vin blanc le rendait plus expansif, il avait coutume de commencer ses histoires par cette formule à la fois orgueilleuse et tout imprégnée de mélancolie attendrissante :

– Du temps que j’étais l’époux de madame Batailleur…

À la vue de la foule qui encombrait le cabaret de la Girafe, M. le chevalier de Reinhold était resté indécis et comme décontenancé. D’ordinaire, l’établissement de Johann ne péchait point par trop de chalands. Le chevalier avait coutume de parvenir jusqu’à lui incognito, et quand il ne le faisait point mander à l’hôtel, leurs conférences avaient lieu dans cette chambre réservée où nous avons assisté au repas des Allemands.

Mais aujourd’hui c’était le lundi-gras : le salon de société se trouvait plein comme le comptoir lui-même. Le chevalier, qui venait de glisser son regard à travers les carreaux poudreux, y avait vu une nombreuse et belle compagnie, des dames du Temple avec leurs sigisbés, des chineurs en goguette, et dans un coin le brillant Polyte, favori de madame Batailleur, qui consommait les vingt-cinq sous octroyés par sa reine.

Le chevalier savait qu’il était parfaitement connu dans le Temple. Le jeu qu’il y jouait ne l’entourait pas d’une popularité très-grande, et il répugnait à se montrer en public, ce soir-là surtout, qui venait après un jour d’échéance.

Il ne savait pas exactement le compte des saisies opérées dans la journée ; mais les saisies ne manquaient jamais aux époques de payement, et l’indigence connue de ses pauvres clients ne lui laissait aucun doute à cet égard.

Les groupes de buveurs lui cachaient Johann, qui se trouvait à l’extrémité la plus reculée de la pièce. Dans le premier moment il ne se sentit point le courage d’affronter cette foule hostile, et d’instinct il fit quelques pas en arrière pour regagner son équipage. Mais la réflexion le retint. Il fallait qu’il parlât à Johann. Bien que l’intrépidité ne fût point son fort, il se fit honte à lui-même et revint se placer devant la porte du cabaret, en ayant soin de se tenir dans l’ombre.

Il resta là durant plusieurs minutes, cherchant à distinguer son factotum dans l’atmosphère fumeuse du comptoir, et se garant de son mieux contre les rayons du gaz qui traversaient la rue étroite.

Un mouvement qui se fit parmi les buveurs démasqua enfin la figure revêche du cabaretier Johann. Le chevalier enfonça son chapeau sur ses yeux, releva davantage le collet de son caoutchouc, et traversa la rue en trois enjambées.

Il entra. Malgré ses précautions, tout le monde le reconnut du premier coup d’œil. Un murmure sourd se fit dans la salle.

– Le bausse !… c’est le bausse ! prononçait-on à demi-voix.

Mais ce murmure n’avait absolument rien de menaçant, et Reinhold avait eu grand tort de craindre.

Parmi la jalousie du pauvre contre le riche, il y a un respect étrange que la passion elle-même, à ses heures de paroxysme, ne peut pas secouer sans peine. Si la haine légitime et l’esprit de vengeance se joignent à la jalousie, il y a explosion parfois, mais c’est rare.

Et encore faut-il des circonstances agglomérées. En thèse générale, le pauvre n’ose pas. Quand il se fâche une fois, c’est de la fièvre et de la rage ; il frappe alors à l’aveugle, et ses vrais ennemis savent éviter ses coups.

À peine le chevalier fut-il entré dans le cabaret de Johann, que sa frayeur passa comme par enchantement. Il vit sa force. Toutes les têtes se découvrirent humblement autour de lui ; un seul et même sourire, modeste, soumis, adulateur, vint à toutes les bouches. La Girafe éleva son énorme corpulence au-dessus du comptoir, dessina un triple salut et retomba, écrasée sous le poids de son respect.

– Johann ! s’écria-t-elle, oh ! Johann… c’est monsieur le chevalier !

Le marchand de vin avait déjà quitté le groupe dont il faisait partie, et s’avançait vers Reinhold, la casquette à la main.

Le chevalier prit un air d’empereur ; son regard parcourut les rangs de l’assemblée émue et saisie de vénération.

– Bonsoir, Lotchen, ma grosse mère, dit-il à la Girafe qui devint cramoisie de joie ; voilà de bons garçons qui fêtent le lundi-gras !… Ça me fait plaisir de voir le peuple s’amuser !… J’aime le peuple !… Versez un verre de vin à tous ces braves gens, Lotchen, afin qu’ils boivent à ma santé.

Il avait pris la pose de Henri IV prononçant le fameux vœu de la poule au pot.

L’assemblée s’agita, respectueuse et reconnaissante.

Le chevalier sortit d’un pas royal, en faisant signe à Johann de le suivre.

– C’est un brave homme tout de même ! s’écria Romain dit Batailleur, en vidant son verre de vin. – De loin, ça semble des tigres, dit le neveu Nicolas d’un air niais ; de près, c’est des bons enfants !…

Deux ou trois voix s’élevèrent pour protester, objectant qu’on avait saisi le jour même, à la requête du chevalier, une demi-douzaine de pauvres marchandes du Temple.

Mais la Girafe, indignée, frappa son broc d’étain contre le plomb du comptoir, et s’écria dans un élan inspiré :

– C’est des gueuses qui n’ont pas le moyen de payer leurs dettes !… Faudrait-il pas prendre des gants avec ça ! – Excusez ! appuya Batailleur, quand j’étais l’époux de madame, ça se trouvait aussi qu’on avait par-ci par-là de mauvaises pratiques… Eh bien ! je dis qu’on les faisait marcher, quoi donc ! – Quoi donc !… répéta le neveu Nicolas. – Parbleu ! conclut l’assemblée ; il faut de l’exactitude dans le commerce ! – Et puis, ça fait du bien aux bons sujets qui ont de quoi, reprit Batailleur ; tenez, il y a la place de la mère Regnault, là-bas au coin de la Rotonde, qui est fameuse pour les refaçonnés… Si j’étais encore avec madame, je prendrais cette place-là tout de suite. – Pauvre bonne femme Regnault ! murmurèrent quelques âmes trop tendres.

La Girafe haussa les épaules.

– On dit qu’on va la mettre en prison ! à son âge ! – Peuh ! fit l’époux Batailleur. Il y a trente ans que la mère Regnault encombre cette place-là ; chacun son tour.

M. de Reinhold et Johann étaient tous les deux dans la rue et s’entretenaient à voix basse.

– Il y en a eu cinq de mises à la porte, disait le marchand de vin ; sur les cinq, j’en vois trois qui payeront, parce qu’elles ont des nippes… Les deux autres n’ont rien… et savez-vous que maman Regnault nous doit beaucoup d’argent, monsieur le chevalier ?

– Nous parlerons de cela plus tard, interrompit Reinhold. J’ai une affaire d’importance à mettre entre vos mains. – Mais celle-là n’est pas indifférente !… et comme je me suis laissé dire que la mère Regnault avait quelque part, dans le haut monde, de bonnes accointances, ma foi ! j’ai fait exécuter le jugement…

– Elle est arrêtée ? dit le chevalier avec une certaine vivacité. – Non pas… elle se cache… mais il fera jour demain !

Le chevalier s’arrêta court, en ce moment, et se posa en face de son factotum. Johann voulut poursuivre l’entretien ; mais il fut interrompu par un geste de Reinhold, qui lui serra le bras en le regardant fixement.

– Vous devez avoir de bonnes économies, Johann ? dit le chevalier ; mais vous n’êtes pas encore ce qu’on appelle un homme riche… – Tant s’en faut ! commença le maître de la Girafe. – D’un autre côté, reprit Reinhold, vous voici arrivé à un certain âge… Vous avez bien cinquante-cinq ans, n’est-ce pas, Johann ? – Cinquante-sept ans, vienne le mois de juin ! – Eh bien ! mon brave garçon, quand on a cet âge-là, il n’est plus temps de mettre les sous de côté, un à un… il faut renoncer à faire fortune, ou faire fortune tout d’un coup…

Johann baissa les yeux pour examiner le chevalier en dessous.

– Pourquoi me dites-vous cela ? murmura-t-il. – Parce que vous êtes un homme sage, Johann, répliqua Reinhold avec un sourire flatteur ; parce que vous savez voir le bon côté des choses… et que je vous crois un serviteur dévoué. – Vous avez quelque rude besogne à faire faire, monsieur le chevalier ! – Du tout !… Quelques mesures à prendre… Une demi-douzaine de gaillards à trouver… C’est une affaire où vous n’auriez point à travailler personnellement, Johann… Je tiens trop à vous, mon bon ami, pour vous exposer ainsi à l’avant-garde… Il y a donc du danger ? demanda le marchand de vin. – Oui et non… En France, ce serait dur… Mais en Allemagne… – Ah ! ah ! fit Johann, l’affaire est en Allemagne ?…

Le chevalier se prit à rire.

– Une occasion de revoir le pays ! dit-il. – Et que ferait-on ?

Le chevalier ne répondit pas tout de suite. Il regarda autour de lui pour se bien convaincre que nulle oreille curieuse n’était à portée de l’entendre ; puis il se rapprocha de son interlocuteur.

– Il s’agit de l’enfant, dit-il. – Ah !… fit Johann, qui prit un air attentif et curieux ; vous avez donc de ses nouvelles ? – Il est à Paris. – Je vous l’avais bien dit, l’autre fois ! – Ami Johann, ne vous vantez pas !… vous n’avez pas fait bon guet en cette occasion… Que m’avez-vous appris ? Rien du tout !… Et cependant, il y a longtemps déjà que le petit bonhomme est au milieu de nous, et ce serait bien le diable si vos camarades allemands n’en savaient pas quelque chose ! – Je puis vous certifier… – À la bonne heure !… votre dévouement ne fait pas pour moi l’ombre d’un doute… mais êtes-vous bien sûr que ces brutes allemandes n’ont pas pris quelque défiance ?… – De moi ? s’écria Johann. Allons donc !… ils me croient entiché comme eux de la mémoire de Bluthaupt… S’ils ne m’ont rien dit, c’est qu’ils n’en savent pas plus long que moi. – Tant mieux ! – Mais comment avez-vous appris vous-même ?… – Ceci est une autre affaire, et l’histoire serait longue. L’important, c’est que nous l’avons appris et qu’il ne nous reste aucun doute à cet égard… Il y a plus : comme la diligence est la mère de toutes les vertus, nous avons manœuvré sans perdre de temps et joué une première partie. – Et vous l’avez perdue ? – Nous avions beau jeu ! dit le chevalier avec un accent de regret ; mais la chance était contre nous… Le petit homme se porte fort bien, et nous en restons pour nos peines.

Johann releva son regard sur le chevalier et fit un geste significatif.

– Fi donc ! s’écria Reinhold répondant à ce geste. Vous autres bonnes gens, vous ne rêvez que coups de couteau… C’est trop dangereux, ami Johann, je n’en use pas. – Quand on veut en finir… voulut dire le marchand de vin. – Quand on veut entrer, interrompit Reinhold, il n’est pas absolument nécessaire d’enfoncer la porte ! J’avais trouvé un peu mieux que cela… un bon petit duel avec un maître d’armes. – Tonnerre ! dit Johann, suffoqué d’admiration ; c’était pourtant fameux ! – Pas trop mauvais !… mais l’homme propose et le diable dispose… La partie est remise, il s’agit de jouer mieux.

Ils étaient à l’embouchure de la rue du Puits, à quelques pas seulement des baraques du Temple, sous lesquelles régnaient le silence et les ténèbres. Le chevalier jeta une seconde fois son regard dans la nuit ; les trottoirs étaient déserts ; rien ne s’agitait dans l’ombre du marché vide.

Par excès de précaution, il attira Johann au centre du pavé, à égale distance des maisons de la rue du Petit-Thouars et des baraques du Temple ; puis il mit sa bouche tout contre l’oreille du marchand de vin et reprit la parole à voix basse.

Il parla durant deux ou trois minutes sans s’arrêter.

Quand il eut achevé, Johann baissa la tête d’un air d’hésitation.

– Me comprenez-vous ? demanda le chevalier. – C’est assez clair comme ça ! répliqua Johann. – Eh bien ? – Eh bien !… il y a des juges en Allemagne comme en France… et je n’ai qu’une tête entre mes deux épaules, monsieur le chevalier. – Laissez donc ! reprit Reinhold, vous connaissez le pays mieux que moi, et vous savez très-bien… – Il y a des ressources, c’est la vérité… mais, voyez-vous, malgré mes cinquante-sept ans, je n’ai pas encore envie de m’en aller dans l’autre monde. – Qui parle de cela ? – Les faits… On a vu de ces histoires finir très-mal, vous savez bien… et je crois qu’il vaut mieux mettre de côté sou à sou quelques années encore, que de risquer un coup si chanceux.

Le chevalier ne savait trop si Johann marchandait ou refusait ; il le considérait attentivement et tâchait de son mieux à lire la vérité sur sa physionomie ; mais la physionomie triste et sèche de l’ancien écuyer de Bluthaupt était un livre fermé.

Johann restait maintenant froid et silencieux. Le chevalier commençait à désespérer.

– Allez-vous donc me refuser ? demanda-t-il enfin. – Ma foi, monsieur le chevalier, répliqua Johann, ça me fait cet effet-là… Encore si vous disiez ce que vous comptez donner !…

Reinhold se frappa le front, en éclatant de rire.

– Ami Johann, dit-il, vous êtes le seul Allemand d’esprit que j’aie jamais rencontré !… Sans vous, j’allais oublier le principal !… Vous devez bien avoir, n’est-ce pas, une cinquantaine de mille francs placés quelque part ? – À peu près. – Eh bien ! cette affaire-là vous complétera les mille écus de rente… Vous voyez que je ne marchande pas !… les autres seront payés convenablement et par votre canal, ce qui vous permettra peut-être de faire encore quelque bon bénéfice… Cela vous va-t-il ?

Le visage de l’Allemand n’exprima ni joie ni aucune autre émotion quelconque.

– Tope ! dit-il seulement en avançant la main, je fais l’affaire.

II. – Larifla.

Reinhold et son premier ministre Johann étaient désormais parfaitement d’accord sur le fait principal ; restaient les difficultés d’exécution.

Ils se promenaient côte à côte maintenant sur le trottoir, causant à voix basse et discutant le fort et le faible de l’entreprise.

– C’est difficile, disait Johann en attirant le chevalier vers son cabaret ; au Temple, on trouve encore pas mal d’honnêtes garçons qui n’ont pas de préjugés… Pour une bonne petite affaire où il ne s’agirait que de police correctionnelle, je connais vingt sujets, tous très-capables… il n’y aurait que l’embarras du choix… mais pour une grande affaire, ce n’est pas le quartier… ils ne tiennent pas cet article-là… et vous sentez bien, bausse, qu’on ne peut pas s’avancer ici à la légère. – Je le crois bien ! répliquait Reinhold ; mais cherchons. – Cherchons ! cherchons !… Quand il n’y a pas, il n’y a pas… et puis vous avez cette coquine de condition de savoir l’allemand, qui rend la chose encore plus malaisée. – Vous sentez bien que c’est indispensable… – Je ne dis pas non. – Il faut qu’ils puissent s’acclimater dans le pays et jouer au besoin leur rôle de paysans du Wurzbourg. – Sans doute, mais… – Ami Johann, cherchons.

Ils arrivaient devant la porte de la Girafe ; Johann attira le chevalier de l’autre côté de la rue, et se mit à compter de l’œil les buveurs rassemblés dans son cabaret.

À mesure que son regard passait de l’un à l’autre, il hochait la tête avec mauvaise humeur.

– Voilà bien trois ou quatre Allemands qui feraient notre affaire, grommelait-il ; mais allez donc leur parler de la chose !… Hans Dorn le saurait dès ce soir, et le procureur du roi descendrait chez moi demain matin. – Mais ce Hans Dorn lui-même, demanda le chevalier, ne pourrait-on pas l’acheter ?…

Johann leva sur lui un regard stupéfait.

– Acheter Hans Dorn ! murmura-t-il, c’est le mulet le plus obstiné qui soit dans le Temple… Vous êtes bien riche, monsieur le chevalier, mais vous vous ruineriez vingt fois avant d’avoir eu seulement un petit morceau de Hans Dorn !… À part les Allemands, je ne vois rien chez moi qui puisse vous convenir… Le père Batailleur est un vieux coquin qui a fait tous les métiers, et qui ne reculerait peut-être pas devant notre affaire ; mais c’est un Parisien pur sang, qui n’a jamais perdu de vue le dôme des Invalides, et qui ne sait guère d’autre langue que l’argot du Temple. – Et ce beau-fils ? demanda Reinhold en montrant du doigt Polyte, qui sortait après avoir jeté ses vingt-cinq sous sur le comptoir.

Johann haussa les épaules énergiquement.

– Ça ! dit-il, c’est un feignant qui sent l’eau de Cologne… ça va sucer un cure-dent sur le boulevard, pour faire croire que ça a dîné chez Deffieux.

Deffieux est le Café de Paris de ces latitudes.

Polyte avait épuisé la carte de la Girafe ; il remontait fièrement vers les théâtres, en écartant la poitrine et en faisant belle cuisse, pour imiter ces jeunes mannequins entretenus par les tailleurs, qui encombrent, aux heures fashionables, le boulevard de Gand, et que les gens de bonne foi prennent pour des boutures de pairs de France.

– Et ce gros garçon qui cause avec votre femme ? demanda encore Reinhold, en indiquant le neveu Nicolas. – Ceci est une autre paire de manches, répondit Johann en se redressant avec dignité, c’est mon propre neveu !… un enfant élevé comme il faut, et qui connaît le prix des sous : ça fera son chemin… mais ce n’est pas moi qui voudrais l’embaucher pour notre besogne, monsieur le chevalier. – Mais enfin, dit ce dernier, qui prendre ?

Johann se gratta le front sous sa casquette, d’un air sérieusement embarrassé.

– C’est malaisé, grommela-t-il ; si nous étions seulement là-bas, derrière Notre-Dame ou du côté des Gobelins, nous n’aurions qu’à choisir… – Allons-y, dit Reinhold. – Allez-y !… Quant à moi, je ne me risque pas si loin de mon établissement… On me connaît dans le Temple, j’y ai mes coudées franches, c’est très-bien ; mais de l’autre côté de l’eau, j’ai ouï dire qu’ils sont enrégimentés et qu’il ne fait pas bon les flairer de trop près quand on n’a pas le mot de passe. – Romans que tout cela ! grommela le chevalier. – C’est bien possible, bausse, mais le bagne est de l’histoire.

Reinhold fit quelques pas sur le trottoir en frappant du pied avec impatience, puis il revint brusquement vers Johann.

– Je vois bien que l’affaire ne vous va pas, reprit-il. J’en suis fâché, car c’était un joli bénéfice… Il me reste à vous demander le secret. Je vais me pourvoir ailleurs. – Attendez, dit Johann. – La chose presse… – La Girafe est un établissement trop bien tenu, et il y a d’autres endroits au Temple… Voyez-vous, bausse, ce n’est pas l’argent qui me tient ; mais je ne voudrais pas vous laisser dans l’embarras… Faisons un tour sur la place de la Rotonde ; je regarderai en passant chez mes confrères, et çà me donnera peut-être des idées.

Ils prirent la rue de la Petite-Corderie et débouchèrent, au bout de quelques pas, sur la place de la Rotonde devant la maison de Hans Dorn.

– À l’Éléphant et Aux deux Lions, dit Johann en se parlant à lui-même, c’est de la haute !… Au Camp de la Loupe, c’est des amours… il n’y a que les Quatre Fils Aymon… – J’ai entendu parler de cet endroit-là, interrompit Reinhold. – Je crois bien !… c’est un établissement bien gai. Ceux qui font les hardes volées s’y réunissent tous les soirs, et l’on peut se nipper là, des pieds à la tête, proprement, à très-bon compte… Ah ! bausse, si c’était rangé, ces lurons-là, ça pourrait s’établir un peu bien !… J’en connais qui font des trente francs d’habits dans leur journée. Où ça ? je n’en sais rien ; mais quand ils reviennent le soir aux Quatre Fils, ils ont toujours deux ou trois pantalons l’un sur l’autre, quelque beau gilet dans leur poche et des cravates dans leurs chapeaux… Mais ça ne sait pas se tenir ; c’est débraillé, mauvais ton, toujours ivre… ça joue, ça se bat, ça fait du bruit ; si bien qu’au lieu d’avoir un rang, ça passe la moitié de sa vie en prison. – Et le cabaret est-il loin d’ici ? demanda Reinhold. – Le voilà, répondit Johann en montrant du doigt une lanterne jaunâtre suspendue au-devant d’une allée sombre.

Tout en parlant, ils avaient continué de marcher, et se trouvaient de l’autre côté de la Rotonde, à l’opposé du marché du Temple. Cette partie de la place qui débouche dans les rues Forez et Beaujolais présente, la nuit venue, un aspect plus triste et plus solitaire que le reste du quartier. Ce n’est point un lieu dangereux pour le passant, à cause du corps de garde qui s’ouvre à quelques pas de là, au coin de la rue Percée ; mais, nonobstant cela, les passants y sont rares. Les becs de gaz, placés à de trop longs intervalles, jettent des lueurs indécises sur les devantures fermées des misérables boutiques de la Rotonde ; l’ombre règne sous le péristyle solitaire entre les colonnes duquel des loques roidies se balancent tristement au vent ; aucune lumière n’apparaît aux portes closes ; aucun pas ne sonne sur le pavé inégal. La masse du bâtiment de la Rotonde dresse d’un côté son ovale sombre et lourd ; de l’autre, ce sont de hautes maisons à la physionomie indigente où s’entassent, du rez-de-chaussée aux combles, de pauvres familles de brocanteurs.

L’allée noire, marquée par une lanterne, occupait à peu près le centre de ces maisons[1].

Au-dessus de la porte de l’allée, les lueurs réunies des réverbères et de la lanterne éclairaient faiblement un tableau de moyenne grandeur, où l’on voyait, sur un fond enfumé, quatre hommes habillés en dragons, à cheval sur une longue bête qui n’a point de nom dans l’histoire naturelle.

C’étaient les Quatre Fils Aymon.

Au-dessous, l’enseigne portait :

Commerce de vins, bière, eau-de-vie. Billard public. Jardin et jeu de siam au fond de la cour.

Reinhold et Johann s’étaient arrêtés vis-à-vis de l’enseigne dans l’ombre du péristyle.

– Au cas où nous ne trouverions pas là ce qu’il nous faut, dit Johann, je veux être pendu si je sais où le chercher ! – Comment faire pour s’en assurer ? répliqua Reinhold ; ici, on ne peut pas regarder à travers les vitres.

Comme le cabaretier ouvrait la bouche pour répondre, un pas lourd et lent se lit entendre sous le péristyle, du côté du corps de garde. En même temps, de l’autre côté de la place, on ouït des lambeaux d’un air fameux, répétés à l’unisson par deux voix masculines, puissamment enrouées.

– Allons-nous-en, murmura le chevalier, dont le premier mouvement appartenait toujours à la prudence. – Du diable ! murmura Johann au lieu de répondre, il me semble que je connais ces deux voix-là.

Les deux voix hurlaient :

La ri fla fla fla

La ri fla fla fla

La ri fla ! fla fla !…

L’homme qui venait du côté du corps de garde tournait en ce moment la courbe de la Rotonde et apparaissait aux regards de nos deux compagnons. C’était un pauvre diable, vêtu d’un mauvais paletot grisâtre, qui marchait courbé en deux et le menton dans la poitrine.

Au lieu de continuer à suivre le péristyle, il descendit sur le pavé de la place et se dirigea vers l’enseigne des Quatre Fils Aymon.

Quand il passa sous le réverbère voisin, on put apercevoir les grandes mèches de ses cheveux qui s’échappaient de son chapeau pelé, et les touffes ébouriffées de sa barbe couvrant comme un masque de fourrure fauve la majeure partie de son visage.

– Où donc ai-je vu cet homme-là ? pensa tout haut le chevalier.

Johann le regarda sournoisement et se prit à sourire.

– Cet homme-là vous occupe plus souvent que bien d’autres, murmura-t-il ; et vous m’avez parlé de lui bien des fois… – Quel est son nom ? – À la rigueur, il pourrait faire un de nos ouvriers… pas de bon gré, assurément, car il se ferait hacher pour le fils de Bluthaupt ! – Quel est son nom ? répéta le chevalier avec une curiosité croissante. – Mais, poursuivit Johann avant de répliquer, on lui parlerait du diable, qu’il croit son maître, depuis certaine aventure à vous parfaitement connue, monsieur le chevalier…

– Mais dites-moi donc son nom ! – On lui parlerait de l’Enfer de Bluthaupt qu’il voit toutes les nuits dans ses rêves, et d’un cadavre couché dans la neige, au fond du trou, sur la traverse de Heidelberg… – Serait-ce lui ?… balbutia le chevalier d’une voix changée.

– On lui dirait qu’il a reçu le prix du sang, acheva Johann ; et il ferait tout ce qu’on voudrait… C’est le pauvre Fritz, l’ancien courrier de Bluthaupt.

Reinhold détourna la tête. Il était pâle et sa respiration devenait pénible.

– Faute de mieux, cela fait toujours un, reprit Johann ; et celui-là, je sais où le retrouver…, mais où diable sont donc passés les Larifla ?…

On n’entendait plus en effet ni les pas ni la voix des deux chanteurs. Au moment où Fritz disparaissait dans l’allée des Quatre Fils Aymon, Johann sortit du péristyle pour jeter un regard à l’extérieur ; il aperçut au loin, contre le mur décrépit qui ferme la place, au bout de la rue du Petit-Thouars, deux ombres qui s’agitaient.

D’abord, il ne put rien distinguer, mais au bout de quelques secondes les mouvements silencieux des deux ombres prirent pour lui une signification. Les ombres étaient occupées à faire une sorte de toilette. À l’aide d’un secours réciproque et fraternel, elles enlevaient des pantalons qui formaient double et triple emploi sur les jambes.

Johann entendait de loin leurs éclats de rire étouffés et leurs plaisanteries échangées à voix basse.

– Je ne les croyais pas à Paris, se dit-il après quelques instants d’hésitation ; si ce sont eux, tonnerre ! c’est de la chance… J’ai mes mille écus de rente dans ma poche !

Les deux hommes cependant continuaient leur étrange besogne ; chacun d’eux, tour à tour présentait un pied à son camarade, qui tirait dessus et amenait une jambe de pantalon.

Le dépouillé ne restait pas pour cela sans culottes.

Cela ressemblait en vérité à cette scène grotesque du Cirque Olympique, où le clown ôte deux douzaines de gilets sans parvenir à se mettre en chemise.

Johann regardait de tous ses yeux. Il croyait bien les reconnaître, mais il hésitait encore parce que ceux à qui venait de faire allusion sa dernière phrase étaient deux coquins émérites, aussi prudents d’habitude que téméraires dans certaines occasions.

Il ne s’expliquait pas pourquoi ils bravaient les inutiles dangers d’une toilette en plein air, à une centaine de pas d’un corps de garde.

– Bonnet-Vert et Blaireau ne s’exposent pas ainsi ! pensait-il, ça n’est pas dans leur caractère… Quand ils ont fait des pantalons, ils vont se dédoubler aux Quatre Fils, et pas dans la rue…

Comme il songeait ainsi, l’un des deux hommes leva la jambe un peu trop haut et tomba lourdement le long du mur. Son compagnon, qui voulut l’aider à se relever, perdit l’équilibre également et partagea sa chute.

Alors, ce fut une lutte folle sur les tas de débris amoncelés près de la muraille. Les deux hommes se roulèrent dans la pondre, en riant comme des bienheureux.

Qui serait expert en fait d’ivresse, sinon un cabaretier allemand des abords du Temple ? Johann jugea le timbre de ces rires.

Sa face revêche se dérida tout à coup.

– Ils ont boissonné, les deux templiers ! se dit-il joyeusement ; et, au fait, un lundi-gras, quand on a travaillé comme il faut, on est bien loisible de se boire… – Johann ! demandait tout bas le chevalier de Reinhold ; que faites-vous là tout seul ?

Le cabaretier poursuivait le cours de ses inductions et se disait :

– C’est égal ! je les aimerais mieux dans un cabinet des Quatre Fils qu’à ce coin de rue, les braves garçons !… C’est juste notre affaire !… Il n’y a pas à dire, on ne trouverait pas à les remplacer dans tout le Temple… et si une patrouille venait me les prendre sous le nez, ce serait dix mille francs de flambés !… Mais vont-ils finir aujourd’hui ou demain ?…

Dans sa sollicitude soudainement excitée, il fit quelques pas pour les rejoindre et leur prodiguer de prudents conseils.

– Johann ! Johann ! criait le chevalier qui ne voyait rien sinon la retraite inexplicable de son premier ministre, faut-il aller avec vous ?

En ce moment, Johann s’arrêta. Les deux hommes venaient de se relever, chancelant sur leurs jambes avinées, et faisaient chacun un paquet de son butin.

Quand ils eurent achevé, ils se prirent bras dessus, bras dessous, et se dirigèrent, en roulant et en se poussant, vers les Quatre Fils Aymon.

De temps en temps, ils essayaient une manière de danse sur l’air de Larifla, et ils chantaient :

Habits et pantalons,

Gilets et caleçons,

Pour nous jamais ne sont

Ni trop courts, ni trop longs.

Larifla, etc.

Et après le refrain, ils criaient à tue-tête, en imitant l’accent mélancolique des chineurs allemands :

– Vié hâbits ! hâbits ! câlons, vié, hâbits… rrrrchand d’hâbits !

Les canons des fusils d’une patrouille sortante résonnèrent au seuil du poste de la rue Percée.

Johann fut ému comme un père qui redoute l’imprudence de son fils.

– Les malheureux ! pensa-t-il, les malheureux… on va me les pincer !

Les deux hommes qu’il appelait Bonnet-Vert et Blaireau s’avançaient toujours, criant et chantant, avec leurs paquets sous le bras.

Reinhold avait enfin compris que Johann les guettait comme un gibier, et il demeurait coi, appuyé contre sa colonne.

La patrouille, cependant, arrivait au pas ordinaire ; Bonnet-Vert et Blaireau ne voyaient rien et ne s’inquiétaient de rien.

Ce fut seulement lorsqu’ils atteignirent le seuil des Quatre Fils qu’ils aperçurent la force armée à quelques pas d’eux.

Johann avait la chair de poule.

À la vue des soldats, les deux voleurs s’arrêtèrent un instant et se turent, déconcertés. Mais ils avaient le vin téméraire ; au lieu de s’esquiver, ils se plantèrent sur le seuil, firent tous les deux le salut du guerrier, et entonnèrent avec enthousiasme ce couplet bien connu que l’auteur de la chanson, ancien élève de l’École polytechnique, a dédié à l’armée française :

Pour rester caporal,

Faut être un animal ;

Mais plus d’un animal

Devient un général !

Larifla, fla, fla, etc.

Puis ils disparurent dans la longue et noire allée, en lançant, d’un aigre fausset, le cri classique du carnaval.

Johann tremblait de tous ses membres et avait au front des gouttes de sueur froide.

Le chef de la patrouille, qui portait justement les insignes du grade attaqué, s’arrêta un instant sous la lanterne des Quatre Fils. La question fut sans doute agitée, de savoir si l’on poursuivrait les deux insolents jusque dans le cabaret.

Mais le carnaval a ses priviléges. La force armée, clémente et magnanime, poursuivit sa route.

Johann respira ; il avait cent livres de moins sur le cœur.

– Et de trois ! s’écria-t-il en revenant vers le chevalier ; voilà deux lapins qui n’ont pas leurs pareils dans toute la ville ! – Sont-ils aussi Allemands ? demanda le chevalier qui songeait toujours à Fritz. – Le diable sait leur pays, répondit Johann ; ce qui est certain, c’est qu’ils parlent l’allemand, car j’ai causé souvent avec eux… Je crois qu’ils ont fait autrefois le grand chemin sur les frontières de l’Alsace.

Le chevalier se recula instinctivement.

– Eh bien ! s’écria Johann sincèrement étonné, cela vous fait peur ?… Ne croyez-vous pas que j’allais vous choisir des prix Monthyon ? – C’est juste… balbutia Reinhold. – Diable ! oui, bausse, c’est juste, répéta le cabaretier ; si j’avais su que ces deux bons garçons étaient à Paris, je ne me serais pas tant fait prier quand vous m’avez proposé la chose… Mais je les croyais au bagne.

Reinhold fit un second haut-le-corps.

Johann souffla dans ses joues.

– Ma parole, dit-il, je ne vous comprends pas !… Vous cherchez, et quand vous avez trouvé, vous faites la petite bouche ! – Du tout, balbutia Reinhold, en dissimulant de son mieux ses répugnances, je suis fort content… mais dites-moi un peu quels sont ces deux hommes ? – C’est Castor et Pollux, répondit Johann, qui lisait volontiers du papier à la livre et possédait en conséquence une certaine teinture de la mythologie ; c’est Damon… et l’autre !… Ceux-là ont fait leurs preuves, voyez-vous, et ce ne sont pas des trembleurs comme les filous du Temple. Avec de l’argent, vous en aurez tout ce que vous voudrez… Le chef de la communauté s’appelle Mâlou, dit Bonnet-Vert, un souvenir de Brest ; l’autre a nom Pitois, dit Blaireau, auquel il ressemble… Ils ont passé devant le jury l’un portant l’autre une demi-douzaine de fois, et si je les croyais au bagne, c’est que leur dernière condamnation emportait les travaux forcés à perpétuité. – Pour cause de meurtre ? demanda le chevalier. – Comme vous dites, répliqua Johann ; ils se seront évadés, car je ne pense pas qu’on leur ait fait grâce… Quant à ce qu’ils manigancent dans le Temple à l’heure qu’il est, ça me paraît assez faible… Ils m’ont l’air d’en être réduits à voler des pantalons comme les derniers des derniers… Autrefois, du temps que je les connaissais, ils fréquentaient les marchands de bijoux du Palais-Royal, et vendaient leurs produits au bonhomme Araby. – Et ils ne l’ont pas dénoncé devant les assises ? demanda Reinhold. – Peuh ! fit Johann ; dénoncer Araby !… le vieux est sorcier ; ce serait perdre sa peine… Maintenant, bausse, voici nos trois hommes dans le même nid… Peut-être bien que nous en trouverons un quatrième parmi la société qui se rassemble aux Quatre Fils… C’est tout ce qu’on peut espérer pour la chose dont il s’agit ; je vous en préviens. – À la rigueur, répondit Reinhold, on peut se contenter de quatre… mais il n’en faut pas un de moins… Je voudrais savoir comment vous allez vous y prendre. – C’est tout simple, et vous allez bien le voir… car je pense, monsieur le chevalier, que vous ne refuserez point de m’appuyer de votre présence dans la démarche que je vais tenter auprès de nos hommes ?…

Reinhold fit un geste énergiquement négatif.

– À quoi bon ! dit-il ; mon concours ne peut vous être d’aucune utilité. – Pardonnez-moi, répondit Johann. J’y ai compté !… j’y compte encore. – Mais, la raison ?…

Il ne plaisait point à Johann de dire la véritable raison, qui était de compromettre son patron le plus possible et de l’engager irrévocablement.

– La raison saute aux yeux, répliqua-t-il sans hésiter ; ce sont des sommes considérables que nous allons proposer à Mâlou et à Pitois… N’allez pas croire qu’ils soient novices en affaires : rien n’est avocat comme un voleur !… Ils savent que je suis un pauvre gargotier à la tête d’un établissement assez modeste…

Il leur faudra des garanties… vous les leur donnerez.

Le premier mouvement de Reinhold fut de refuser tout net. Puis il se prit à réfléchir ; au bout de plusieurs minutes d’hésitation, il releva brusquement la tête et se tourna vers Johann.

– J’accepte, dit-il ; entrons. – Tout beau ! s’écria le cabaretier en riant ; maintenant, vous allez trop vite !… votre costume ne serait point en bonne odeur aux Quatre Fils, dont les habitués ne suivent pas la mode de si près… Il va falloir changer de toilette. – Retourner jusqu’à l’hôtel ?… – Non pas… jusque chez moi seulement… j’ai ce qu’il vous faut ; venez !

Le chevalier se laissa emmener sans mot dire. Ils parcoururent à grands pas la route qu’ils avaient faite, et entrèrent chez Johann, non point par le cabaret, mais par la porte de l’allée.

Quelques minutes après, on aurait pu les voir ressortir. Johann avait conservé le même costume ; mais le chevalier, au lieu de son castor brillant et de son caoutchouc fashionable, portait maintenant une casquette et une blouse…

III. – Les Quatre Fils Aymon.

Le commerce de vins des Quatre fils Aymon, tenu par madame veuve Taburot, occupait tous les derrières de la maison qui fait face au point central de la Rotonde.

Les profanes entraient et sortaient par l’allée noire, ouverte sur la place même ; mais les habitués de choix qui avaient les bonnes grâces de la veuve Taburot connaissaient une autre issue, et savaient qu’ils pourraient, au besoin, gagner la rue Charlot par la maison voisine.

Alors, comme aujourd’hui, entre les chalands des Quatre fils, il y en avait bien peu qui pussent être indifférents à une commodité de ce genre. Il y a bien longtemps, en effet, que cet établissement est spécial ; on n’y connaît guère que les industries excentriques et périlleuses. Parmi ceux qui le fréquentent, quelques-uns sont vagabonds purement et simplement, d’autres sont escrocs, d’autres, sous prétexte de vendre des contre-marques, exploitent les abords des théâtres ; d’autres encore sont ces malheureux marins, échappés du naufrage, qui vous offrent des rasoirs d’Angleterre assez bien affilés pour trancher un cheveu à la volée. Les plus purs proposent à leurs bons moments, des cannes à pommes d’étain ou des chaînes de sûreté aux promeneurs des boulevards. Ceux qui ont des goûts champêtres font le buis bénit du dimanche des Rameaux : le prix de revient de cette verdure sacrée reste toujours un mystère, mais le débit en est excellent et donne un prétexte de se tenir au plus épais de la foule, près de la porte des églises.

Cela suffit, pourvu qu’on ait la main preste et une bonne conscience.

Enfin, il y a là mille et une variétés d’entrepreneurs de jeux en plein air, les uns tolérés par la police, les autres sévèrement prohibés.

Vous y retrouvez l’homme au lapin blanc, que vous avez entrevu à Sceaux, à Meudon, aux Loges, et qui invite gracieusement les amateurs de gibelotte à couvrir les ronds de sa table enchantée avec des palets de fer-blanc.

Vous retrouvez l’homme à la poule, qui veut que vous cassiez, le traître, une vitre protégée par quelque sortilége.

C’est le rendez-vous de ces banquiers perfides, qui, sous prétexte de macarons, ressuscitent la roulette à la face du ciel, et dévorent les gros sous des simples.

C’est là enfin que l’on rencontre ces redoutables escamoteurs, fléau des petites rues du faubourg Saint-Antoine, qui dépouillent à coup sûr l’ouvrier avide et naïf au jeu ingénieux du tirlibibi.

Ceux-là sont d’autant plus âprement chassés par les sergents de ville, que leur banque n’admet point de cuivre ; ils ne jouent que des pièces de 5 francs, comme à Frascati ; et cette élévation de l’enjeu n’est certes point destinée à compenser leurs frais d’établissement, car ils mènent leur partie au milieu de la rue, sur la cuve renversée d’un chapeau.

Trois cartes qui sautent l’une par-dessus l’autre avec une rapidité magique, une rue sombre, un jour sans soleil, quatre ou cinq compères qui veillent aux avenues, une dupe et un fripon, tels sont les ingrédients du noble jeu du tirlibibi.

Mais le travail le plus universellement fêté aux Quatre Fils Aymon est le vol d’habits ou d’étoffe : le voisinage du Temple donne à ce commerce une importance très-satisfaisante. Un bon négociant des Quatre Fils fournit à lui tout seul jusqu’à deux échoppes de fripiers ; s’il sait s’arranger, il a une dame qui honore de sa confiance tous les magasins de nouveautés à la fois, et qui emporte sous son camail quantités de denrées pour le quartier des frivolités.

Ces dames sont très-bien mises et très-distinguées, ce qui ne les empêche pas de s’enivrer le soir avec de l’eau-de-vie ; de temps en temps, les journaux en citent une ou deux qui se font arrêter, mais c’est rare, elles sont adroites, prudentes, exercées, et l’habileté de leurs mains met chaque année un fort long article au chapitre profits et pertes des magasins de nouveautés.

Il faut reconnaître, néanmoins, que les véritables artistes en ce genre, les virtuoses, ne fréquentent point l’obscur cabaret de la place de la Rotonde. Le choix de cette profession aimable indique assurément une certaine distinction de goûts et de manières. La plupart des dames qui la pratiquent aiment à se faire comtesses de quelque chose et à voir le beau monde.

On en a vu donner des bals et patronner des œuvres de bienfaisance. Avec un peu de bonheur, elles peuvent mourir très-vieilles, dans de très-bons lits, entourées d’une famille très-honnête…

Le commerce de vins des Quatre Fils Aymon n’avait pas du tout la même physionomie que les autres cabarets des alentours du Temple. Pour y parvenir, il fallait traverser d’abord l’allée noire, puis une cour fangeuse où s’élevaient deux berceaux en treillage de bois vermoulu.

C’était le jardin.

Il avait pour ombrage, en toute saison, un petit cyprès jaune, mort depuis des années, et un pot de basilic, servant aux préparations culinaires de madame veuve Taburot.

En sortant du jardin, on descendait trois marches et on entrait dans une grande salle, basse d’étage, où se trouvait un billard à blouses, au tapis noirâtre et gras.

Cette salle avait pour ornement trois tableaux, contenant des inscriptions entourées de force paraphes.

L’une de ces inscriptions portait : On ne fume pas ici, quand il y a des dames.

La seconde : On joue la poule.

La troisième était un code manuscrit des règles du billard.

À gauche de cette pièce d’entrée, se trouvait une longue salle, située également au-dessous du sol de la cour. C’était là que se tenait madame veuve Taburot, derrière un comptoir entouré d’une basse galerie de cuivre et chargé d’une multitude de fioles à liqueurs.

Il n’y avait ni brocs cerclés de fer, ni comptoir de plomb incessamment humide ; on vendait le vin à la mesure, mais dans des litres de verre, et cela ressemblait plutôt à un estaminet borgne qu’à un cabaret ordinaire.

Madame veuve Taburot était une femme de plus de cinquante ans, à la physionomie virile et digne ; les plus vieux habitués se souvenaient de l’avoir vue toujours au comptoir des Quatre Fils Aymon ; néanmoins, elle se prétendait veuve d’un capitaine de la garde impériale, en foi de quoi elle avait un portrait de l’empereur dans sa chambre à coucher.

Quand elle parlait de Napoléon, elle disait : l’autre. Elle avait des opinions politiques, un bonnet à grands rubans et du goût pour le grog.

C’était, du reste, une femme grave et tout à fait à la hauteur de sa position sociale ; dans les fréquentes occasions où la police était descendue chez elle, elle s’était habilement réclamée de sa qualité de veuve d’un ancien militaire, et sa conduite ferme en même temps que soumise avait toujours sauvé son établissement.

Elle inspirait à ses habitués une affection mêlée de respect : elle savait faire crédit à propos, et si quelqu’un de ses chalands lui eût apporté une maison volée, elle eût trouvé très-certainement quelque cachette pour la mettre en sûreté.

Au moment où nous entrons aux Quatre Fils, madame veuve Taburot lisait un feuilleton contre les jésuites, dans un journal qui se nourrit de prêtres ; elle ponctuait cette lecture attachante en buvant à petites gorgées du grog très-fort, qu’elle avait fait mettre dans une tasse à tisane pour le décorum.

Autant elle était tranquille et froide, autant son entourage se montrait bruyant. Le personnel des Quatre Fils Aymon était ce soir au grand complet ; il y avait eu festin et l’on tachait de se donner le bal.

Les tables de bois marbré avaient été reléguées contre les murailles ; on avait poussé les tabourets sous les tables, et le milieu de la salle présentait un espace vide assez large pour former des quadrilles.

Madame Taburot n’avait point permis cet extra, mais elle ne l’avait point défendu.

On dansait ; le billard abandonné montrait tristement son tapis pelé aux lueurs fumeuses des deux lampes ; personne ne s’égarait dans le jardin à l’ombre du basilic ; tout le monde était dans la salle, tout le monde riait, tout le monde chantait ; vous n’eussiez point trouvé dans Paris entier, à cette heure, une aussi joyeuse réunion.

Il y avait pourtant, parmi cette assemblée en goguette, un homme qui se séparait de la joie commune, et qui demeurait silencieux dans un coin.

Cet homme était assis tout au bout de la salle, dans un endroit où il ne gênait personne. Il avait à côté de lui une chopine d’eau-de-vie, où il puisait largement et pour ainsi dire sans relâche.

C’était Fritz, l’ancien courrier de Bluthaupt. Il venait là chaque soir et il buvait ; il buvait jusqu’à ce que l’ivresse le terrassât vaincu.

Il n’adressait jamais la parole à âme qui vive ; seulement, lorsque l’eau-de-vie mettait du feu dans sa cervelle, on voyait ses lèvres remuer lentement, et jeter dans le vide quelques mots perdus.

S’il n’avait pas été si sincèrement ivrogne, on l’aurait vu de mauvais œil au cabaret des Quatre Fils ; car on ne lui connaissait rien sur la conscience, et il n’avait jamais remis sous la garde de madame Taburot aucun objet dérobé.

C’était une tache dans l’assemblée ; mais, en définitive, un homme qui buvait tant pouvait bien se passer d’un autre vice.

Fritz était à peu près à la moitié de sa chopine d’eau-de-vie. Il avait mis à côté de lui, sur la table, son chapeau rougi et déformé ; on voyait le sommet de sa tête couvert de poils rares et comme grillés, tandis que de grandes masses de cheveux incultes s’ébouriffaient autour de ses tempes ; sa barbe longue et toute parsemée de poils blancs tombait sur sa poitrine chétive.

Il avait la tête baissée.

Quand il la relevait pour porter son verre à ses lèvres, sa main tremblait, le verre choquait ses dents. On voyait sa joue pâle et creuse, au centre de laquelle l’ivresse naissante et la teinte maladive mettaient une tache de feu.

On voyait ses yeux mornes, creusés par la maigreur et qui n’avaient plus ni rayons ni pensée.

Il jetait sur la foule environnante un regard absorbé : puis sa tête retombait, tandis qu’un murmure confus glissait entre ses lèvres blêmes.

Il paraissait ne rien voir de ce qui se passait autour de lui et ne rien entendre des clameurs folles qui emplissaient la salle.

Les habitués des Quatre Fils lui rendaient du reste la pareille et ne prenaient point souci d’observer sa lugubre humeur, on ne songeait qu’à mener le plus gaiement possible la soirée du lundi-gras.

Il y avait là des toilettes de toutes sortes, et ce que le marchand de vin, Johann, avait dit au chevalier de Reinhold, pour l’engager à changer de costume, n’était pas rigoureusement exact. Les habits fashionables du chevalier, portés par un des chalands de l’établissement, n’auraient point excité l’attention, parce que toute parure était bonne à ces hardis industriels. Parmi les blouses qui formaient la majeure partie de la réunion, on voyait çà et là plus d’un habit noir et plus d’une redingote élégante ; mais Johann avait eu raison nonobstant, un inconnu vêtu avec recherche devait nécessairement exciter en ce lieu l’attention et la défiance.

D’un autre côté, le bausse était un personnage trop célèbre dans le Temple pour qu’il ne se trouvât pas là quelque brocanteur ayant été à même de le voir. Johann ne voulait point qu’il fût reconnu ainsi par tout le monde.

S’il y avait de la différence entre les toilettes des hommes, celles des dames étaient encore plus disparates. Le même quadrille réunissait quelque grosse mère portant un fichu à carreaux et un mouchoir de cotonnade sur la tête, avec quelque pimpante grisette et quelque grande dame qui semblait échappée d’un boudoir du faubourg Saint-Honoré.

Et tout cela vivait en parfaite intelligence ; la grande dame tutoyait la commère, qui le lui rendait du meilleur de son cœur.

La danse, il est à peine besoin de le dire, était un peu échevelée ; néanmoins elle ne dépassait pas de beaucoup les bornes imposées aux amateurs de nos bals publics par l’autorité intelligente des sergents de ville ; les gestes se modéraient par respect pour la majesté de madame veuve Taburot, qui interrompait de temps en temps sa lecture pour boire un coup de tisane au rhum et répéter d’une voix royale :

– Tâchez voir un peu de ne pas faire de bêtises !

Cela dit, elle se replongeait dans son antique journal. Les grisettes lui faisaient bien des pieds de nez à la sourdine et les cavaliers-seuls ajoutaient quelque agrément nouveau à la pastourelle ; mais, en somme, c’était beaucoup moins accentué que ces jolis bals du Prado et de la Chaumière, où les bons parents de province envoient leurs héritiers pendant les dix mois de l’année scolaire.

L’orchestre était composé de Mâlou, dit Bonnet-Vert, et de son Pylade Pitois, dit Blaireau.

Pitois jouait du violon ; Mâlou soufflait dans une bombarde[2], souvenir de Bretagne, qu’il avait apporté du bagne de Brest.

Comme étaient à moitié ivres tous les deux et qu’ils n’entendaient point se priver du plaisir de la danse, ils jouaient dans le quadrille même et sautaient comme des bienheureux, en tirant de leurs instruments des sons impossibles.

C’était un concert de canards et de grincements à faire tressaillir le tympan d’un sourd-muet.

La galerie accompagnait en faux-bourdon et la voix aiguë de ces dames faisait à cet ensemble étrange un diabolique dessus.

Mais les honneurs du concert restaient à l’instrument breton, dont les gémissements nasillards dominaient tous les autres bruits.

Mâlou, dit Bonnet-Vert, en tirait un excellent parti ; il soufflait de toutes ses forces et dansait de même ; ses tempes suaient à grosses gouttes ; quand l’haleine lui manquait, il renversait dans sa large bouche, pour se rafraîchir, le goulot d’une bouteille de rhum.

Ce Mâlou était un garçon assez remarquable. Il pouvait avoir trente-cinq ans ; son front bas, mais large, était entouré d’une profusion de cheveux courts et bouclés ; il avait le teint basané, les yeux noirs et brillants, la bouche fermement dessinée. L’ensemble de son visage, dont l’expression s’amollissait en ce moment dans le sourire de l’ivresse, annonçait une hardiesse vive et une certaine franchise. Il dansait avec une jolie petite fille de quinze ans, au minois effronté, qu’il appelait Bouton-d’Or.

Son camarade Pitois, dit Blaireau ne lui ressemblait aucunement. Autant Mâlou était leste et bien découplé, autant Blaireau se montrait gauche dans tous ses mouvements. Il était noir comme une taupe, et des mèches de cheveux plats tombaient jusque sur ses sourcils. Il y avait pourtant une certaine joyeuseté dans ses petits yeux souriants et mobiles ; mais, en somme, c’était là une physionomie repoussante et dont l’aspect seul menait en défiance.

Pitois avait une quarantaine d’années.

Il était le cavalier d’une grande et belle femme, portant, ma foi, camail de velours et chapeau à plumes, qui dansait le cancan avec une verve singulière.

Cette belle femme était connue sous le nom de la duchesse. Avec les marchandises qu’elle avait dérobées en sa vie, tantôt sous son camail de velours, tantôt sous son châle des Indes, elle aurait pu monter un superbe magasin de nouveautés.

Mâlou et Pitois ne s’étaient jamais quittés ; ils s’étaient engagés autrefois en même temps comme soldats ; ils avaient déserté de compagnie ; ils avaient travaillé ensemble dans le grand et dans le petit genre, sur les chemins et sous les réverbères des rues ; ils avaient été ensemble en prison, ensemble encore au bagne ; ils s’étaient évadés ensemble ; ils se connaissaient dans le bonheur comme dans l’infortune ; ils s’aimaient. Et (c’est une chose étrange) l’amitié, ce sentiment que les poëtes ont rendu fastidieux à force de le chanter, se rencontre plus souvent parmi les bandits qu’entre les honnêtes gens.

Mâlou avait mis plus d’une fois sa poitrine entre Pitois et le couteau ; Pitois avait cédé à Mâlou une femme qu’ils aimaient tous les deux ; et il en avait fait une maladie, ni plus ni moins qu’un héros de roman.

Ils étaient si mal l’un sans l’autre, que Pitois s’était laissé prendre exprès, lorsque Mâlou avait été mis au bagne.

Il est superflu d’ajouter que leur pécule était commun. Entre eux cependant l’égalité n’était pas complète ; dans tout ménage il faut un maître ; Mâlou, dit Bonnet-Vert, était le chef de l’association.

Il est remarquable que, dans toutes les réunions de malfaiteurs, la considération s’acquiert en raison directe de la culpabilité plus ou moins avancée. Un escroc est loin d’avoir le même rang qu’un faussaire ; un simple voleur ne vaut pas le quart d’un assassin. Mâlou et Pitois avaient parcouru de compagnie tous les degrés de l’échelle du crime ; au milieu des pauvres filous du Temple, ils étaient des aigles : figurez-vous deux académiciens, encanaillés parmi des poëtes confiseurs !

On les admirait, on souriait de confiance aux moindres de leurs dires ; s’ils daignaient plaisanter, c’était de l’enthousiasme ; on ne se possédait pas de joie à les voir grincer du violon et de la bombarde.

Les femmes les voulaient, les hommes les respectaient et n’arrivaient pas même jusqu’à la jalousie. Ils étaient les héros, les incomparables ; Bonnet-Vert surtout semblait un dieu…

Le bal était à son plus haut période de gaieté, lorsque Johann et le chevalier, traversant de nouveau la place de la Rotonde, s’engagèrent dans l’allée noire.

IV. – L’amour.

Le pauvre chevalier se sentait tout déconfit dans son nouveau costume. Il était mal à l’aise, comme un paon privé de sa queue. Les rôles avaient changé ; il semblait maintenant le domestique de son factotum : il le suivait pas à pas, l’oreille basse et d’un air soumis.

Johann entra le premier dans le billard et le traversa en homme qui connaît les êtres. Reinhold faillit se rompre le cou, en descendant les trois marches étroites et roides.

– Oh ! oh ! dit le marchand de vin en se dirigeant vers la seconde salle, il n’y a pas de poule ce soir. Quel diable de sabbat est-ce donc ?

Depuis la porte de l’allée, ils entendaient les sons stridents du violon et de la bombarde.

Malgré l’écriteau pendu aux murailles du billard et portant défense de fumer en présence des dames, tous les danseurs avaient la pipe à la bouche. La galerie, bien entendu, ne se gênait pas plus que les danseurs. Johann et le chevalier, en arrivant au seuil de la salle, ne virent qu’une masse de fumée grisâtre, au milieu de laquelle s’agitait un mouvement confus.

Et de cette brume épaisse, sortaient des cris étranges, un bruit de gros souliers frappant le carreau à peu près en mesure, des rires, des bribes de chants, des accords faux hurlant sur le violon, et des notes boudeuses de bombarde.

Le chevalier regardait bouche béante par-dessus l’épaule de Johann ; il croyait rêver ; cela lui faisait l’effet d’un cauchemar fantastique, et il avait peur.

Il n’en était pas à se repentir d’avoir accepté la proposition de Johann. Plusieurs motifs l’avaient entraîné dans le premier moment : d’abord, l’intérêt puissant qu’il avait à réparer au plus tôt l’échec du duel, ensuite, un sentiment puéril et bizarre qui était tout particulier à sa nature de vieil enfant ; il s’était posé en homme de ressource auprès de M. le baron de Rodach, et il tenait singulièrement à lui donner une haute idée de son savoir-faire. La supériorité du baron l’humiliait ; il éprouvait, par avance, un plaisir singulier à l’idée de se pavaner devant cet étranger qui se proclamait si orgueilleusement nécessaire.

Cette pensée l’avait entraîné plus encore que son intérêt ; il n’avait pu résister à l’espoir d’étonner le baron à son tour et de lui dire : Voilà ce que j’ai fait !

Pour un instant sa couardise s’était changée en témérité ; il avait fermé les yeux et il s’était jeté en avant sans réfléchir.

Maintenant il réfléchissait, et Dieu sait quelles terreurs punissaient sa courte outrecuidance :

Il était là, derrière Johann, et il se sentait du froid dans les veines. Le marchand de vin, pour compléter son déguisement, lui avait planté une cravate de soie noire sur l’œil gauche ; la cravate était déjà mouillée de sueur.

Pour plus de précautions encore, Johann avait parlé de mettre bas la perruque blonde, et de se présenter aux Quatre Fils avec une tête au naturel, mais Reinhold avait défendu son toupet avec acharnement.

Johann lui avait laissé son toupet.

– Il y a bal, grommela le marchand de vin d’un air de mauvaise humeur ; comment faire pour leur parler dans cette bagarre ?… – Allons-nous-en, opina le malheureux chevalier. – Non pas !… Qui sait si nous les retrouverions demain ! – Donne-toi des grâces, madame la duchesse, disait-on derrière la fumée de tabac. – Hardi, Blaireau ! un temps de polka pour la fin !… – Voilà Bonnet-Vert qui porte Bouton-d’Or à bout de bras en valsant… et qui joue Vive Henri IV ! de l’autre main !… – Ah ! le diable de Bonnet-Vert !…

Puis des voix de femmes :

– Portez-moi donc comme ça, Loiseau ! – Porte-moi donc comme ça, Petit-Louis ! – Et mets-y les deux mains, si tu veux !

Mais Loiseau et Petit-Louis n’étaient pas si forts que Bonnet-Vert, et leurs dames pesaient deux fois plus que Bouton-d’Or.

Au plus fort du tumulte, la sonnette du comptoir s’agita et la voix roide de la veuve Taburot prononça les paroles consacrées :

– Tâchez voir de ne pas faire de bêtises…

La contredanse finissait : on eut l’air d’obéir à la veuve du garde impérial et l’orchestre se tut.

En ce moment, les fenêtres, ouvertes pour rafraîchir la salle, chassèrent le nuage de fumée ; le chevalier put embrasser toute la scène d’un coup d’œil ; mais en même temps, sa tête qui passait par-dessus l’épaule de Johann fut aperçue de l’intérieur.

– Qu’est-ce que c’est que ça ? s’écriait-on de plusieurs côtés à la fois. – Tiens ! dit la petite Bouton d’Or ; c’te figure !… il a un bandeau sur l’œil… c’est peut-être bien l’Amour.

Le mot fut couvert d’applaudissements. En un clin d’œil, le pauvre chevalier se vit entraîné, malgré les efforts de Johann, et comme enclavé dans une masse empressée de curieux.

Chacun le regardait sous le nez, les quolibets se croisaient. Le chevalier avait perdu plante…

– Oh ! quelle tête ! quelle tête ! dit Mâlou en l’examinant avec admiration ; il a pour soixante-quinze centimes de blanc et de rouge sur la joue !… – Il faut l’exposer sur une table, ajouta Bouton-d’Or, et on donnera un sou pour aller le regarder de près.

Aussitôt fait que dit. Il y eut un mouvement dans la cohue, et le chevalier, sans savoir comment, se trouva élevé de deux ou trois pieds au-dessus de la foule. Dans le trajet, une main maladroite ou perfide lui avait arraché sa casquette et sa perruque en même temps : de sorte que le bandeau noir, placé en diagonale, tranchait maintenant entre sa face fardée et son crâne nu comme un genou.

L’assemblée trépignait de joie et hurlait :

– C’est l’Amour ! c’est l’Amour !…

Jamais on ne s’était tant diverti aux Quatre Fils Aymon. La farce arrivait à point entre deux contredanses ; c’était comme une attention délicate du hasard, qui avait choisi le bon moment pour lancer l’intermède.

Le tumulte joyeux allait sans cesse augmentant : chacun disait son mot plaisant ou grotesque ; ces dames n’en pouvaient plus à force de rire, et s’appuyaient, pâmées, aux bras de leurs seigneurs. Madame Taburot, malgré ses qualités respectables et la déférence qu’elle inspirait d’ordinaire à ses pratiques, n’était plus maîtresse de la situation ; c’était en van, désormais, qu’elle agitait la sonnette de son comptoir, ni plus ni moins qu’un président d’assemblée délibérante ; c’était en vain qu’elle enflait sa voix sèche et rogue pour jeter au milieu du fracas son fameux : Tâchez voir de ne pas faire de bêtises…

On ne l’entendait pas ; les rires se croisaient avec les quolibets. Hommes et femmes, danseurs et gens de la galerie, tous s’étaient réunis en un solide noyau qui occupait à peine un quart de la salle et se pressait autour du malheureux chevalier de Reinhold.

Celui-ci posait toujours sur la table qui lui servait de piédestal ; il raidissait sa taille épaisse et courte ; celui de ses yeux qui était libre restait baissé timidement ; il n’osait ni bouger, ni regarder cette foule dont les clameurs moqueuses arrivaient à son oreille, enflées par sa propre frayeur et toutes pleines de terribles menaces.

Depuis qu’on l’avait saisi à l’improviste sur le seuil du billard pour l’entraîner, captif, au milieu de la cohue, il n’avait pas prononcé une parole ; il ne se rendait plus compte de ce qui se passait autour de lui ; la peur l’étouffait, il n’avait pas une goutte de sang dans les veines, et les deux rangées de ses dents fausses claquaient l’une contre l’autre au risque de se déraciner. C’était la détresse muette et poignante de ces infortunées victimes que les Indiens cannibales insultent avant de les dévorer.

Et cette détresse faisait justement la joie de ces dames ; elles ne pouvaient se lasser d’admirer la tête de ce petit homme, chauve comme un œuf et plâtré du front au menton ; le bandeau noir, incliné coquettement, donnait à cette physionomie le dernier cachet.

– Il faudrait des ailes de papillon, disait Bouton-d’Or en s’approchant le plus possible. – Garçon ! criait la duchesse, un carquois pour l’Amour !…

Et c’étaient de nouvelles salves de rire.

Johann, séparé violemment de son patron, essayait cependant de le rejoindre et jetait çà et là en sa faveur quelques prières qui se perdaient dans le bruit ; mais il ne s’enrouait point à crier trop fort, et de temps à autre un sourire méchant venait sur sa figure refrognée. Il trouvait la farce bonne, et le piteux état de son maître l’égayait sincèrement.

À part madame veuve Taburot, qui s’indignait de n’être point écoutée, et dont la colère s’allumait derrière son comptoir, il n’y avait dans la salle qu’un seul être qui restât étranger à la joie commune : Fritz était toujours immobile dans son coin, l’œil mort, la tête basse et la main sur sa chopine d’eau-de-vie.

Il n’avait rien vu ; rires et plaisanteries avaient passé comme un bourdonnement autour de ses oreilles fermées.

Mais, en ce moment, il se fit un trépignement général, mêlé d’applaudissements et de clameurs si aiguës, que Fritz en tressaillit comme un homme qui s’éveille.

Il leva la tête lentement et promena autour de lui ses regards stupéfiés.

Quand son œil tomba de loin sur le visage du chevalier, qui se dressait au-dessus de la foule, il y eut par tous ses membres un long frémissement.

– Toujours ! toujours !… murmura-t-il en cachant sa figure entre ses mains. Il me suit partout… J’ai beau boire, je vois bien qu’on ne peut pas oublier !

C’était Bouton-d’Or qui avait fait éclater cette dernière explosion d’allégresse. L’enfant espiègle et hardie avait réussi à percer la foule, d’un bond, elle s’était juchée sur la table, auprès du chevalier.

Mâlou restait en bas, prêt à servir de compère.

Bouton-d’Or prit une pose de danseuse et demeura immobile, caressant d’une main le menton du chevalier, de l’autre suspendant à deux pouces au-dessus du crâne chauve de Reinhold la perruque déplorablement fripée.

En bas, Mâlou montrait ce groupe à l’aide d’une queue de billard, et disait avec l’emphase des gens qui expliquent les salons de cire :

« – Tableau tiré de la mythologie… Psyché retrouvant la perruque de l’Amour… »

Bouton-d’Or, excitée par son succès qui était grand et se traduisait dans l’assemblée en hilarité convulsive, allait passer à un autre exercice ; déjà ses grands yeux pétillaient de maligne espièglerie ; il n’y avait pas de raison pour que la comédie prît un terme de si tôt.

Heureusement pour le pauvre chevalier, la gaieté de Johann, alors même qu’elle avait une source méchante, ne durait jamais bien longtemps. Il jouit de la détresse burlesque de son patron durant quelques minutes, puis il en eut assez.

L’idée des dix mille francs lui revint, c’était plus qu’il n’en fallait pour le rendre sérieux.

Il perça la foule à son tour en jouant des coudes énergiquement, et se dirigea vers Mâlou.

À cet instant même, madame veuve Taburot, transportée d’une indignation légitime, quittait son trône et traversait la salle pour venir mettre le holà de sa personne, et prononcer le quos ego au milieu de ses pratiques révoltées.

Secouru ainsi des deux côtés, Reinhold ne pouvait manquer d’avoir sa délivrance ; mais l’aide la plus efficace ne lui vint pas de la maîtresse de l’établissement. La foule était dépassée, madame veuve Taburot, nonobstant la majesté de son bonnet à rubans, et du journal vénérable qu’elle tenait à la main, aurait vraisemblablement perdu son éloquence.

Johann, au contraire, n’eut besoin que de deux mots, dont l’un fut prononcé à l’oreille de Pitois et l’autre à l’oreille de Mâlou.

Pitois quitta le bras de la duchesse ; Mâlou rengaina une plaisanterie commencée et jeta sa queue de billard.

– C’est différent, grommela-t-il ; fallait le dire tout de suite…

Il ajouta, en se tournant vers Bouton-d’Or :

– Dégringole, toi, petite… c’est fini de rire ! Bouton-d’Or perdit aussitôt son sourire espiègle, et descendit avec une docilité d’esclave.

Quelques voix s’élevèrent dans l’assemblée pour protester contre ce brusque dénoûment.

– Chut ! fit Blaireau.

Tout le monde se tut.

– Je savais bien, dit madame veuve Taburot, que si je quittais mon comptoir on se mettrait tout de suite à la raison… Mais qu’est-ce que c’est donc que ça qui vient troubler un établissement paisible ?

Par ça, elle entendait le chevalier de Reinhold que Bouton-d’Or venait de réintégrer dans sa perruque. Par établissement paisible, elle voulait désigner le propre cabaret des Quatre Fils Aymon.

– En voilà suffisamment, la mère, répliqua Mâlou, on va se tenir dans la réserve… Et, quant à ce particulier, j’en réponds.

Madame veuve Taburot regagna son trône à pas lents.

Son aimable journal lui avait mis tant de jésuites dans la tête, qu’elle était tentée de prendre le chevalier pour un socius terrible et sa blouse pour une robe courte. Cette opinion la rendit circonspecte ; elle savait trop qu’il est dangereux d’irriter ces hommes puissants et sournois, qui ont le choléra dans leurs manches…

– Tâchez voir, dit-elle seulement par manière d’acquit, de ne pas réitérer vos bêtises !

Bonnet-Vert et Blaireau, cependant, avaient pris le chevalier entre leurs bras et l’avaient déposé sur un tabouret. En se sentant assis, le chevalier ouvrit son œil timidement et jeta un regard furtif à la ronde.

Johann, qui était derrière lui, se pencha contre son oreille.

– C’était histoire de rire, murmura-t-il ; ne faites pas semblant d’être fâché… Nous tenons nos deux lurons et çà vaut bien un peu de peine.

Reinhold tâcha d’obéir et fit tous ses efforts pour sourire, ne fût-ce qu’un petit peu ; mais le malheureux avait eu trop grande peur : sa crainte resta lisible sur son visage et il baissa l’œil de nouveau, pour ne point voir ses persécuteurs.

Mâlou et Pitois s’étaient assis à côté de lui ; Johann vint se mettre en quatrième.

– La mère ! cria Mâlou, du Jamaïque première et cacheté… Vivement !

On apporta une bouteille de rhum ; Mâlou versa et mit sa main sans façon sur le genou du chevalier.

– Eh bien ! mon vieux, dit-il, ça n’a pas l’air de vous avoir fait plaisir, ces petites gaudrioles ?… il n’y a pourtant pas de quoi renauder (se fâcher). – Faut pas se taquiner pour ça, ajouta Blaireau qui mit sa main noirâtre sur l’autre genou du chevalier.

Celui-ci les regarda en dessous tour à tour.

– Parlons raison, reprit Mâlou. – C’est ça, interrompit Blaireau. – Si tu bavardes toujours, toi, dit Mâlou, ça ne va pas marcher.

Pitois fit un signe d’assentiment docile et se renferma dans un modeste silence.

– Comme ça, poursuivit Mâlou, le père Johann dit que vous avez besoin de deux sans-peur pour maquiller (arranger) quelque chose, là-bas, en Allemagne… Si c’est bien payé, ça nous va… pas vrai, Blaireau ?

Blaireau secoua la tête gravement.

– Ça veut dire : Oui, reprit encore Bonnet-Vert en traduisant pour l’usage de Reinhold le mouvement de son frère d’armes : c’est comme ça que Blaireau parle quand on l’a prié de se taire… C’est donc bien entendu, ça nous chausse… Dans notre position, il n’y a pas de mal à faire un petit voyage de santé à l’étranger… seulement, il faut convenir du prix êtes-vous disposé à billancher (payer) comme il faut ?

Reinhold en était toujours à faire effort pour se remettre du choc éprouvé.

Ce fut Johann qui répondit.

– Le dâb (maître) est rond en affaires, et vous n’aurez pas à vous plaindre de lui, mes garçons… dites votre prix ? – Auparavant, papa Johann, il faudrait connaître… – On ne peut rien dire de précis jusqu’à voir… ce sera suivant la chance… vous serez peut-être trois semaines, peut-être vingt-quatre heures… Il s’agit d’un petit bonhomme qui gêne… – Et on veut l’extirper ? demanda Mâlou. – Juste. – Diable !… et pour quand faudrait-il être prêt ? – La chose n’aura pas lieu tout de suite, mais on voudrait vous voir dans le pays pour habituer les paysans à vos figures. – Pour qu’ils nous reconnaissent après ! dit Pitois en faisant la moue… – Du tout !… pour que vous n’ayez pas l’air de venir à notre remorque… Vous partiriez demain vers midi.

Les deux amis se regardèrent comme pour se consulter.

Pendant cela les habitués des Quatre Fils avaient repris le cours de leurs occupations. Les uns buvaient, les autres jouaient, d’autres encore, continuant le bal interrompu, dansaient en chantant au milieu de la salle.

Madame veuve Taburot, arrivée à un endroit touchant, pleurait à chaudes larmes dans son journal.

V. – Bonnet-Vert et Blaireau.

– Qu’en dis-tu, toi, Blaireau ? demanda Mâlou après un assez long silence. Ça me paraît bien vif ce que me propose le papa Johann. – C’est vrai qu’on n’aura pas beaucoup le temps de se retourner… – Voyons ! – Dis ce que tu penses, toi, répliqua le prudent Blaireau. – Dame… – Le fait est… – Je crois que si on nous lâchait mille écus à chacun…

Johann fit un brusque haut-le-corps.

Le chevalier, qui commençait à se retrouver lui-même, remarqua ce mouvement et le prit pour une protestation énergique contre l’exigence des deux compagnons ; s’il avait relevé sa paupière, il aurait vu l’œil de Johann cligner à la dérobée, en regardant tour à tour Mâlou et Pitois.

Si bien qu’au lieu de faire le marché meilleur, ce dernier se montra moins facile.

– Trois mille points (francs) ! s’écria-t-il. Est-ce qu’il nous prend pour des Danois, le papa Girafe ?… Trois mille points pour un voyage de long cours, chez des sauvages !…, ça ne serait pas payé… Il en faut au moins quatre mille.

Johann cligna encore de l’œil.

– Alors, ajouta Bonnet-Vert, mettons cinq mille, pour arrondir la somme. – C’est chaud ! dit Johann, qui ne voulait pas déserter son rôle. – C’est comme ça, répliquèrent les deux bandits en faisant au marchand de vin un petit signe qui voulait dire : Honnête Johann, vous aurez votre commission là-dessus…

Celui-ci ne pouvait pas céder tout de suite ; il discuta, pour la forme, durant quelques instants encore, puis il se tut de l’air d’un homme fatigué de combattre.

– En définitive, mes petits camaros, conclut-il, je ne suis pas le maître… Si le dâb veut vous donner cinq mille points à chacun, ça le regarde.

Le dâb ne demandait qu’à s’en aller ; il eût donné la somme rien que pour se trouver porté par magie ou autrement sur les coussins de son équipage.

Il fit un geste affirmatif.

Mâlou et Pitois saisirent chacun une de ses mains.

– Marché conclu ! s’écrièrent-ils. – Ah ! ah ! vieux Johann, ajouta Bonnet-Vert ; le dâb n’est pas si dur que vous de moitié. Ça n’est pas bien d’avoir voulu faire l’arcasien (le malin) avec de bons camarades !…, – J’étais chargé des intérêts de monsieur, répondit modestement le marchand de vin, et vous savez bien que je ne suis pas homme à laisser de côté mon devoir ! – Ça, c’est vrai, s’écrièrent à la fois les deux voleurs.

Reinhold continuait de faire la plus triste figure du monde. Sa mésaventure l’avait littéralement aplati. Ce lieu lui semblait tout plein de périls fantastiques ; il était dans la position d’un homme qui se sentirait en équilibre au-dessus d’un précipice, et qui n’oserait ni regarder ni bouger.

La discussion calme qui venait d’avoir lieu à ses côtés n’avait point diminué son trouble, parce qu’il entendait toujours derrière lui ce railleur et menaçant murmure qui avait empli ses oreilles, au moment où il posait en Amour.

Il restait trop près de cette foule ennemie, qui l’avait si impitoyablement bafoué naguère, pour perdre ainsi sur-le-champ sa terreur.

Pendant le court silence qui suivit la conclusion du marché, il hasarda un timide regard du côté de Johann.

– Le dâb n’a pas l’air à son aise, dit Mâlou. – Je crois qu’il voudrait bien décoller le plafond (s’esquiver), ajouta Pitois.

Johann but son verre de rhum et se leva.

– Ça peut se faire, dit-il, entre honnêtes gens, il ne faut qu’une parole… nous sommes d’accord. – À peu près, répliqua Mâlou ; reste à trinquer comme de vrais amis.

Il prit le verre plein du chevalier, et le lui présenta galamment.

– Bourgeois, dit-il en mettant le revers de sa main à son oreille, j’oserai vous offrir le coup de gargari

Reinhold trempa ses lèvres dans le verre de rhum.

– Et puis, ajouta Pitois avec un sourire aimable, il y a les petites arrhes… – Que vous faut-il ? demanda Johann. – La moindre chose… un china de cinq cents à partager.

Le chevalier mit sa main sous sa blouse et prit dans la poche de son paletot blanc un riche portefeuille de chagrin à fermoir d’or qu’il ouvrit.

Ses doigts tremblaient.

Les deux échappés du bagne n’avaient pas assez d’yeux pour regarder ce portefeuille.

Reinhold en sortit un billet de cinq cents francs qu’il leur donna. Pitois et Mâlou purent remarquer que ce billet n’était pas seul.

Ils se confondirent en remercîments.

– Voilà un bon petit dâb !… s’écria Mâlou en mettant les cinq cents francs dans sa poche. Il n’y a pas à dire… on se ferait hacher pour lui menu comme de la chair à pâté !… pas vrai, Blaireau ? – Oh ! fit Blaireau avec onction, on se crêperait (battrait) jusqu’à pus soif !…

Le chevalier venait de serrer son portefeuille et se préparait à prendre congé, lorsqu’une huée soudaine s’éleva tout à coup derrière lui dans la foule. Cette clameur fut suivie d’un profond silence.

Involontairement Reinhold tourna la tête afin de voir.

La cohue joyeuse s’était rangée sur deux files, laissant ouverte une large voie. Dans ce chemin, un homme s’avançait en chancelant.

Son visage barbu était d’une pâleur terreuse, et disparaissait presque complétement sous les mèches mêlées de ses cheveux.

Derrière ce voile on voyait briller ses yeux fixes, qui avaient comme une lueur sanglante.

Il était ivre à ne pouvoir se soutenir ; tout le monde s’inclinait ironiquement sur son passage, et les femmes s’amusaient à tirer les longs poils de sa barbe grise.

Il ne s’en apercevait point et continuait sa marche pénible, qui menaçait chute à chaque pas.

– Voilà Fritz, dit Johann eu s’adressant aux deux voleurs ; mettez-le dans un coin à cuver son eau-de-vie… il ne faut pas qu’il s’en aille… j’ai à lui parler ce soir. – Vous pourrez lui parler, répondit Mâlou, mais du diable s’il vous répond, mon brave… quand il a bu sa chopine d’eau-de-vie, il ne sait dire qu’une chose : Je l’ai vu ! je l’ai vu ! – C’est égal, ajouta Blaireau, pour vous faire plaisir, papa Johann, nous allons vous le coller là-bas sous le frotin (billard).

Le chevalier, qui s’était ragaillardi un peu à l’espoir de sa délivrance prochaine, avait pâli de nouveau en voyant s’avancer l’ancien courrier de Bluthaupt. Il recommençait à trembler.

Fritz n’était plus maintenant qu’à trois pas de lui. Il avait la tête basse, et poursuivait laborieusement sa marche embarrassée.

Reinhold aurait voulu se ranger pour lui livrer passage, mais ses jambes étaient de plomb.

L’ancien courrier de Bluthaupt fit un pas encore, puis un autre, et se trouva juste en face de Reinhold.

– L’Amour, rangez-vous ! cria de loin la petite Bouton-d’Or.

Fritz, en ce moment, releva la tête, pour reconnaître l’obstacle qui lui barrait le chemin.

À la vue de Reinhold, son corps se rejeta brusquement en arrière, tandis que ses bras s’avançaient comme pour repousser une effrayante vision.

– Ils vont se battre, dit une voix dans la foule. – Ils vont boxer ! – Grand combat de la Chopine contre l’Amour ! s’écria Bouton-d’Or, en applaudissant des pieds et des mains par avance. – Tâchez voir… commença madame veuve Taburot.

Mais sa voix fut couverte par le tumulte renaissant.

Joueurs, buveurs et danseurs avaient quitté de nouveau leurs places pour voir de près cette lutte annoncée, et qui promettait assurément un curieux spectacle.

On faisait cercle, les dames au premier rang.

Fritz et le chevalier, posés ainsi en face l’un de l’autre, avaient l’air en effet de deux champions qui vont en venir aux mains ; mais à les considérer de près, on voyait sur leurs visages une terreur égale et poussée des deux côtés jusqu’à l’angoisse.

Les paupières du chevalier s’abaissaient pesantes et clouaient son regard au sol. Fritz, au contraire, avait les yeux grands ouverts et ses prunelles dilatées semblaient vouloir sauter hors de leurs orbites.

Il regardait Reinhold ; son front se ridait ; ses lèvres remuaient convulsivement ; ses cheveux se hérissaient sur son crâne.

– Faut-il l’emmener ? demanda Mâlou à Johann. – Tout à l’heure, répondit le marchand de vin froidement.

Mâlou se retourna vers Pitois.

– Attention au portefeuille !… murmura-t-il. – Ça va être dur ! disait-on cependant parmi la foule. – On va rire… – Dix jacques (sous) pour l’Amour ! proposa Bouton-d’Or. – Tenus pour la Chopine ! riposta la duchesse.

Fritz jeta tout autour de lui son regard effaré.

– Puisque le voilà, murmura-t-il d’une voix creuse, ce doit être l’enfer !… – Allons, dit Bouton-d’Or, peignez-vous comme des enfants bien gentils… – Allons, l’Amour ! – Allons, la Chopine.

Fritz écarta lentement ses cheveux des deux côtés de son front, et se frotta les yeux comme un homme qui s’éveille.

La pensée confuse bourdonnait dans son cerveau où il n’y avait que ténèbres.

– L’enfer ! répéta-t-il. Tous ces gens sont des damnés…, et lui, oh ! l’assassin maudit ! comme son cœur doit brûler !…

La foule tressaillait impatiente.

Fritz fit un pas en avant et mit ses deux mains sur les épaules de Reinhold, qui poussa un grand cri et s’affaissa sur le sol, comme si la foudre l’eût frappé…

En voyant tomber le chevalier, les habitués des Quatre Fils poussèrent une longue acclamation.

– L’Autour est battu, s’écria la duchesse ; Bouton-d’Or, tu me dois dix ronds ! – Minute ! répliqua l’enfant ; voici la Chopine qui tombe ; c’est manche-à !

Fritz s’était appuyé en effet de tout son poids sur les épaules du chevalier ; ce soutien lui manquant, il se balança durant une seconde en équilibre, puis il tomba lourdement la face contre terre. Un sommeil pesant l’accabla aussitôt ; il ne bougea plus.

– Le voilà qui casse une canne (ronfle), dit Johann à Mâlou ; gardez-le-moi dans un coin… Maintenant faites catteter (disparaître), le dâb… Il en a tout ce qu’il peut porter.

Les deux amis, faisant assaut de zèle, se jetèrent à la fois sur le chevalier et l’enlevèrent dans leurs bras. La foule s’était amassée entre eux et la porte du billard ; ils la percèrent en trois coups de coude et se trouvèrent bientôt dans la petite cour humide, décorée du titre de jardin.

Ils auraient pu déposer là le chevalier ; mais ils tenaient sans doute à faire leur besogne en conscience. Ils portèrent Reinold tout le long de l’allée noire et ne l’abandonnèrent que sur la place de la Rotonde.

– Bonsoir, bourgeois ! dit Mâlou, une autre fois vous nous donnerez pour boire. – Brigands que vous êtes ! murmura Johann à l’oreille de Pitois, je parie que vous avez fait votre main…

– Rien que le portefeuille, répondit Pitois. – J’ai m’a part ? – On verra.

Johann revint vers le chevalier et lui offrit son bras, dont le pauvre homme avait grand besoin.

– Attention à Fritz ! cria de loin le marchand de vin aux deux parfaits amis qui étaient déjà dans la cour des Quatre Fils.

Ils rentrèrent au cabaret et déposèrent le courrier sous le billard, où il poursuivit paisiblement son somme.

Ensuite, ils s’établirent devant leur bouteille de rhum, afin de dresser l’inventaire du portefeuille.

– Bonne soirée ! dit Blaireau en caressant trois ou quatre billets de la banque de France. – Et de l’ouvrage ! ajouta Mâlou. Moi, je suis content de travailler en Allemagne. – Avec ça que le bausse est une personne qui ne nous fera pas banqueroute, bien sûr !…

Johann avait nommé le chevalier aux deux bandits afin de leur donner confiance tout de suite et d’abréger les préliminaires.

Ils trinquèrent deux ou trois fois coup sur coup.

– Blaireau, dit Mâlou, as-tu idée de ce que peut-être ce petit bonhomme à qui nous aurons affaire là-bas ? – Quelque blanc-bec qui serre de trop près la femme du bausse, répondit Blaireau. – Il n’est pas marié. – Sa maîtresse… – Possible… mais je crois plutôt que c’est une affaire d’argent… la chose coûtera pas mal cher. Dix sacs pour nous, sans compter le Johann, qui ne me fait pas l’effet de travailler à l’œil (gratis)… – Mettons vingt sacs ! – Eh bien ! je dis qu’un homme comme le bausse ne jette pas comme ça mille napoléons par la fenêtre pour l’histoire d’avoir une femme à lui tout seul !

Blaireau réfléchit un instant, puis il avala d’un trait son verre de rhum.

– Ça m’est égal, dit-il ensuite ; s’il fallait toujours se creuser la bobine, ça n’en finirait plus… On nous donne une besogne ; nous la faisons, ça suffit… en avant le violon !… – En avant la bombarde ! répliqua Bonnet-Vert.

Ils se levèrent, joyeux de cœur et légers de conscience, comme d’honnêtes garçons qu’ils étaient. La salle s’emplit de nouveau de sons cacophoniques. Blaireau prit le bras de la duchesse, Mâlou celui de Bouton-d’Or, et le bal recommença plus gai que jamais.

Le chevalier, cependant, regagnait le cabaret de la Girafe, appuyé sur le bras de Johann.

– Quelles mœurs ! disait-il d’un ton plaintif, croirait-on qu’il se passe dans Paris des choses semblables !… – Ça m’a toujours beaucoup étonné, répondait le flegmatique marchand de vin. – J’ai cru qu’ils en voulaient à ma vie !… Et ces créatures dangereuses ! et ces faces de gibet !… – Je ne vous avais pas annoncé un salon du faubourg Saint-Germain. – Et ce spectre !… reprit le chevaler eu frissonnant. – Le pauvre Fritz ! commença Johann.

Le chevalier s’arrêta.

– Pensez-vous qu’il m’ait reconnu ? demanda-t-il. – N’allez donc pas vous préoccuper de cela ! répondit Johann en haussant les épaules ; il est ivre comme une toupie, et quand il n’est pas ivre il est à moitié fou… Allons, allons, bausse, nous avons fait de bonne besogne ce soir !… Voilà trois de nos hommes trouvés, et j’ai bon espoir d’en dénicher un quatrième…

– Vous n’avez pas prononcé mon nom, au moins ?

– Du tout !… pourquoi faire ? – Bien vrai ? – Foi d’honnête homme !

Le chevalier respira librement pour la première fois depuis deux heures.

Il monta, sans le secours de Johann, tournant qui conduisait à l’appartement de ce dernier.

Quand il eut quitté sa blouse et sa casquette pour revêtir son costume fashionable, il ne lui restait presque plus de trace d’émotion.

Tout glissait sur cette nature versatile.

Le chevalier était comme les enfants qui pleurent à chaudes larmes et qui rient de tout cœur avant que leurs yeux soient séchés.

– L’Amour ! murmura-t-il avec un commencement de sourire, l’idée n’était pas mauvaise, ma parole d’honneur, et ces coquins-là ne manquent pas absolument d’esprit !

Il ôta son bandeau et arrangea sa perruque devant la glace.

– Malgré tout, reprit-il, je crois m’être conduit là-bas avec assez de fermeté… Il y a bien des gens qui auraient été effrayés de ce que je viens de voir… Mon Dieu ! je puis bien vous le dire, Johann, je n’ai pas eu peur.

– Cela se voyait, monsieur le chevalier.

Reinhold refit le nœud de sa cravate et donna le dernier coup à sa coiffure.

– Eh bien, reprit-il, je ne suis pas trop mécontent de ma soirée… Tout cela marche… et cette fois-ci, ce sera bien le diable si le petit coquin nous échappe encore… Bonsoir, Johann… Je vais aller faire un bout de cour à la mère de ma prétendue… Continuez à vous occuper de l’affaire, et s’il y a quelque chose de nouveau, vous viendrez à l’hôtel demain matin.

Le chevalier regagna son équipage, qui l’attendait toujours devant Sainte-Elisabeth.

Il eut la jouissance de se dire, en voyant son cocher et son laquais transis de froid :

– Ces coquins-là m’ont cru en bonne fortune !

Johann, après avoir donné un coup d’œil à son propre établissement, retourna aux Quatre Fils Aymon, afin d’achever sa tâche, et afin, surtout, de savoir ce qui lui revenait dans l’affaire du portefeuille…

VI. – Polyte.

En sortant du cabinet de la Girafe pour aller faire la digestion sur les boulevards, le brillant Polyte passa devant Johann et le chevalier, sans les apercevoir. Ce n’était point aux petits bourgeois du Temple qu’il pouvait songer eu ce moment ; il avait presque dîné deux fois ; sa canne à pomme dorée faisait le moulinet d’elle-même dans sa main ; son chapeau s’inclinait à la mauvais, sur son oreille, et il mâchait un cure-dent de cet air vainqueur qui parle hautement de truffes et de champagne. Il n’avait mangé que beaucoup de veau.

Mais il aimait le veau.

Il allait le nez au vent et touchait à peine la terre. À quelques pas de la rue de Vendôme, sa marche fut arrêtée brusquement. Il venait de heurter un individu, arrêté sur le trottoir, qui se rangea sans mot dire et céda la place d’un air humble.

L’individu heurté ne releva point sa tête baissée tristement ; ses bras tombaient le long de son corps ; on ne voyait point son visage, caché sous cette pauvre casquette, commune aux commissionnaires et aux joueurs d’orgue ambulants.

D’instinct, la vaillante canne de Polyte se leva terriblement ; dans un litre de vin à douze sous il y a des idées de bataille ; mais la canne de Polyte retomba sans avoir frappé.

Le pauvre diable qui continuait son chemin lentement et d’un pas pénible avait l’air brisé par la douleur ; or, en ces quartiers, c’est la douleur physique qui règne ; le long de ces rues détournées, il n’est pas rare de trouver des malheureux, chancelants sous l’angoisse de la faim.

Polyte s’arrêta.

Le plus charmant de nos artistes, l’observateur inépuisable qui met plus de philosophie dans un coup de crayon et plus d’esprit dans une seule ligne qu’il n’en faudrait pour défrayer un gros livre, Gavarni a dit, d’après un chansonnier fameux : « Le plaisir rend l’âme si bonne ! »

Absolument parlant, la pensée est peut-être discutable. Elle devient axiome, si on l’applique aux plaisirs de l’estomac, quand l’estomac fonctionne avec aisance et promptitude.

Or, tous les Polytes du monde, qu’ils soient époux de reines ou favoris de mercières sur le retour, sont forcés d’avoir un excellent estomac. C’est là une des qualités les plus indispensables de l’emploi.

Polyte avait mangé raisonnablement chez Batailleur et consommé vingt-cinq sous à la Girafe. La Girafe donne immensément de choses pour vingt-cinq sous !

Polyte avait en ce moment l’âme très-bonne, il daigna se retourner et regarder le pauvre passant. Il reconnut en lui un de ses anciens camarades d’enfance, un condisciple de l’école mutuelle.

– Tiens, tiens ! se dit-il, c’est Jean Regnault !… comme on se perd de vue !… et comme la chance sépare les hommes !… Me voilà devenu un monsieur ; j’ai une position ; je suis bien habillé ; un jour ou l’autre je dois faire fortune, c’est évident. Lui, au contraire, il a gardé la veste courte et la casquette… il est resté peuple… tout ça dépend des caractères… Il faut bien qu’il y ait du petit monde !

Polyte, comme on le voit, avait en lui l’étoffe d’un moraliste.

– C’est égal, reprit-il, c’était un bon enfant autrefois… Il a l’air drôlement vexé, ça lui fera peut-être plaisir de revoir un ancien…

Il fit quelques pas en redescendant la rue du Puits.

– Oh ! hé ! Jean ! cria-t-il. Petit Jean !… comme tu passes fier à côté des amis !

Jean Regnault n’entendait pas, il poursuivait son chemin tête baissée.

Polyte courut après lui, et le prit par le bras.

– Eh bien ! eh bien ! dit-il, es-tu devenu sourd, Petit-Jean ?

Celui-ci s’arrêta enfin et leva les yeux d’un air étonné. Au premier aspect il ne reconnut point son camarade d’école. L’hésitation qu’il montrait fit sourire Polyte et le flatta très-évidemment.

– Tu ne me remets pas, mon petit ? prononça-t-il d’un ton protecteur en relevant sa cravate affaissée ; je conçois ça, on prend de la taille… Et puis, faut dire que j’ai un peu changé de manières… Mais je n’en suis pas plus fier pour cela, mon bonhomme… Une poignée de main, vivement !

La figure de Jean Regnault, qui était chargée de tristesse, s’éclaira pour un instant ; il eut presque un sourire.

Polyte et lui avaient été grands amis autrefois.

– Comme te voilà devenu grand ! murmura-t-il. J’aurais passé près de toi sans te reconnaître !

Le protégé de madame Batailleur caressa ses gants demi-propres et dit :

– Je crois bien !…

Le regard de Jean le parcourut de la tête aux pieds.

– Au temps où nous nous connaissions, Polyte, reprit-il avec un gros soupir, nous étions bien heureux ! – Tu trouves, toi, mon bon ?… Eh bien, pas moi ! – C’est vrai, poursuivit Jean, ce que les uns regrettent comme du bonheur, les autres voudraient l’oublier… on dirait que tu es devenu riche ? – Oh ! oh ! fit Polyte, riche n’est pas le mot… mais je suis légèrement à mon aise. – Tu as une place ? – Et une crâne !… mais d’où sors-tu donc, mon petit, si tu ne sais pas que je suis avec madame Batailleur ? – Ah !… fit Jean.

Cette exclamation n’impliquait ni étonnement ni répugnance. Jean Regnault était un honnête cœur ; il n’y avait en lui que de bons instincts, et l’honneur, qu’il comprenait, sans le savoir, l’eût gardé personnellement contre toute chose honteuse ; mais, chez autrui, le vice ne le surprenait point. Il vivait, depuis son enfance, dans un milieu où la morale inconnue ou faussée admet d’étranges accommodements, il voyait autour de lui l’infamie acceptée et admise jusque dans la vie de famille.

À Paris, les mœurs populaires sont ainsi faites ; le vice s’y arrange tranquillement et s’y fait une bonne place. Les mots et les idées tournent. De même que l’honneur commercial ressemble peu à l’honneur chevaleresque, de même la vertu se modifie et se transforme jusqu’à devenir, dans certaines classes de notre société, un absurde et hideux contre-sens. Ce qui s’appelle ainsi, c’est le vice organisé, paisible, payant son loyer, montant sa garde…

Le vice légal, qui se montre bonnement et qui arrive à cette extrémité monstrueuse d’avoir la paix de la conscience !

Ces gens ont un Évangile négatif : tout ce que le code ne punit point expressément est pour eux le nec plus ultra du moral. Encore discutent-ils les menaces du code, qu’ils trouvent aveugles et sévères !…

Le mariage est pour eux une exception, un luxe ; ils s’accouplent au hasard ; ils jettent dans les boues de Paris, sans remords aucun, cette multitude de misérables enfants qui plus tard vont peupler les bagnes et fournissent des acteurs aux drames aimés de la cour d’assisses.

Ces gens ne sont pas le peuple (que Dieu nous garde de le dire !) ; mais il forme une immense minorité dans la capitale des lumières. Ils n’habitent pas un quartier spécial : ils sont dans tous les quartiers ; ils appartiennent nominalement à toutes les religions.

Quelques-uns, assis sur de hauts degrés de l’échelle sociale, sont ainsi par système ; on les appelle, ma foi, des philosophes ! Le plus grand nombre a du moins l’excuse de l’ignorance et de la misère.

Qui oserait nier ces choses ? certaines familles, bien meublées et bien logées, poussent la naïveté de l’infamie jusqu’à pleurer comme perdue l’enfant qui s’est mariée avec un homme pauvre, tandis qu’elles citent avec orgueil cette autre enfant possédant équipage et cachemire, parce que sa jeunesse fut avantageusement escomptée…

Cette nuit profonde se fait jusque dans le cœur des mères !

De tous les quartiers de Paris, celui du Temple, qui s’adonne presque exclusivement aux petits commerces usuraires et à tous les genres de gain peu licites, est assurément le moins gardé contre la honte ; il est pauvre ; il a le voisinage dissolvant des bas théâtres ; sa voie est l’usure séculaire ! la récompense de ses labeurs est l’orgie de la Courtille.

Il y a certainement dans le Temple un très-grand nombre d’honnêtes gens, mais leur honnêteté ne peut avoir ces haines vigoureuses dont parle Molière ; ils s’accoutument, ils tolèrent, ils acceptent. Le vice n’est point à eux, mais ils se frottent au vice sans répugnance et par nécessité de vivre.

Jean Regnault était d’une famille où, de père en fils, l’honnêteté semblait un héritage. Il n’y avait jamais eu qu’une tache dans cette maison de braves gens, et la faute d’un seul avait été cruellement expiée par la famille entière. Mais les Regnault avait des voisins ; Jean, depuis son enfance, était habitué aux histoires du Temple. Il savait les mœurs des marchands : Jean ne devait pas plus s’étonner de voir un adolescent aux prises avec l’âge mûr de madame Batailleur, que de voir une jeune fille présentée à un monsieur de cinquante ans et comme il faut. Les deux choses rentrent dans l’acception de ce mot, qui fait la joie des fabricants de vaudevilles et qui est le plus impudent des euphémismes : une connaissance honnête…

Tout ce qu’on peut dire, c’est que Jean serait mort avant de tomber lui-même jusque là…

– Voilà ma place, reprit Polyte en activant le moulinet de sa canne ; bien boire, bien manger, bien dormir… une toilette assez agréable… de temps en temps le spectacle, le bal à discrétion, et rien à faire !

Il regarda Jean pour voir s’il était fasciné.

Jean, distrait un instant par la rencontre de son ancien camarade, retombait dans sa tristesse morne.

– Que dis-tu de ça, toi ? demanda brusquement Polyte ; ça, te chausserait n’est-ce pas, mon petit ? Jean ne répondait point.

Polyte lui secoua le bras et l’attira jusque sous un réverbère.

– Mais comme tu es changé, mon bonhomme, s’écria-t-il avec une nuance de véritable intérêt ; tu es pâle comme un mort, tes yeux sont rouges… Es-tu malade ?

Jean secoua la tête.

– Alors, tu es amoureux ! reprit le lion du Temple. Vous autres, jeunes premiers candides, qui ne connaissez pas la vie, vous prenez les femmes au sérieux… en plein dix-neuvième siècle, si on a vu des petitesses pareilles !… Voyons, n’est-ce pas que j’ai deviné, mon vieux ?

Jean secoua encore la tête.

– Ce qu’il y a de sûr, poursuivit Polyte, c’est que tu n’es pas énormément bavard !… Allons, mon bonhomme, déboutonne-toi un peu avec un ancien… Qui sait ? je pourrais peut-être te tirer de peine… On a vu des choses plus drôles que ça !

Au lieu de répondre, Jean mit son front entre ses mains.

– C’est donc bien dur ?… murmura le dandy avec une sorte d’effroi.

Un sanglot souleva la poitrine de Jean ; ses deux mains retombèrent, et Polyte vit son visage inondé de larmes. Cette douleur le frappa beaucoup plus vivement qu’on n’aurait pu s’y attendre. Il demeura tout interdit et ne trouva plus de paroles.

Ce fut Jean qui rompit le premier le silence.

Quelques mots tombèrent de sa bouche, pénibles et embarrassés ; Polyte écoutait. Jean s’anima peu à peu ; le plaisir mélancolique qu’éprouvent à s’épancher les âmes blessées prenait insensiblement le dessus ; il raconta sa douloureuse histoire, la venue des recors dans la maison, le danger qui pesait sur la mère Regnault et de l’impossibilité où il se trouvait de satisfaire son créancier impitoyable.

À mesure qu’il parlait, les traits fades et grossiers du dandy de bas ordre prenaient une expression d’intérêt croissant ; sa figure, qui n’avait ordinairement d’autre caractère qu’une épaisse insouciance, arrivait à peindre de véritables émotions.

– Si c’est possible ! grommelait-il de temps en temps ; faire du mal comme ça à une pauvre bonne femme !

Lorsque Jean eut fini, Polyte ferma son poing avec colère, et frappa violemment le pavé du bout de sa canne.

– Et c’est ce coquin de Johann qui fait tout cela ! s’écria-t-il. Si j’avais su, du diable si je lui aurais porté mes vingt-cinq sous tout à l’heure !… quant au bausse, il paraît que c’est un fameux sans-cœur tout de même… car elle est vieille, vieille ! n’est-ce pas, la mère Regnault, Petit-Jean ? – Oh ! oui, elle est bien vieille !… et la prison la tuera ! – Quant à ça, mon bonhomme, la prison ne tue personne… On fait de drôles de noces à Clichy, sais-tu bien ? – Tu n’y penses pas, mon Dieu !… ma pauvre grand’mère ! – C’est juste, ça ne sait pas nocer, répliqua Polyte avec un léger sentiment de dédain ; mais Dieu de Dieu ! s’écria-t-il aussitôt après, faut-il que je sois gueux comme un rat !… je n’ai que mes effets, moi, vois-tu… Ah ! si j’avais seulement fait des économies !

Il fouilla dans les deux goussets de son gilet et en retira deux pièces de trente sous.

– Il y a bien ma chaîne d’or, poursuivit-il en pesant ce bijou dont l’apparence était magnifique ; mais c’est du cuivre…

Jean lui tendit la main.

– Merci, mon pauvre Polyte, dit-il, je vois bien que tu as toujours un bon cœur… mais tu ne peux rien pour moi… – Minute ! répliqua le dandy, on peut consommer un franc cinquante à l’estaminet… pendant ce temps-là, les idées viennent. – Je n’ai pas le cœur à cela, murmura Jean. – Ça, c’est selon les tempéraments… Moi, un verre de quelque chose me fait toujours plus de bien que de mal… Mais cherchons ici, puisque tu le veux… Voyons, combien te faudrait-il en tout ? – Avec les frais, ça va bien maintenant à plus de huit cents francs. – Huit cents francs ! répéta Polyte. Si je demandais la somme à Joséphine, elle me mettrait bien huit cents fois à la porte !

Il regarda tour à tour son pantalon, son gilet et son habit.

– Tout ça vaut trente francs, murmura-t-il, au plus juste prix… Restent sept cent soixante et dix points à trouver.

Le côté comique de cette scène disparaissait sous l’émotion des deux interlocuteurs.

Jean était attendri puissamment et serrait la main de Polyte avec reconnaissance.

– Ce n’est pas tout ça, s’écria celui-ci. J’ai beau chercher… je ne trouve rien.

Il resta durant quelques secondes immobile, tortillant les mèches pommadées de ses cheveux et rongeant la pomme de sa canne. Tout à coup il ôta son chapeau et fit une gambade sur le pavé.

– Ne m’as-tu pas dit que tu avais une centaine de francs ? s’écria-t-il avec autant de joie que s’il eût découvert une mine d’or. – Cent vingt francs ! répliqua Jean Regnault. – Eh bien ! mon bonhomme, poursuivit Polyte en le prenant par la taille et en commençant une polka, Johann nous est inférieur !… Nous nous moquons du bausse !… Nous nous fichons de la prison !… Toutes nos dettes sont payées en grand !… Et nous aurons bien encore quelques croix de reste pour déjeuner demain matin aux Vendanges !…

VII. – Cent vingt francs.

Ces promesses tenaient de la féerie : le pauvre Jean Regnault, tout simple qu’il était, hésitait à y croire ; mais Polyte parlait avec tant de chaleur, son enthousiasme était si vrai, il semblait si profondément convaincu !

Jean restait devant lui, bouche béante, l’interrogeant du regard et n’osant parler, de peur de retarder l’explication espérée.

– Ah ! nous y sommes ! disait Polyte, qui ne se possédait pas de joie ; on a eu de la peine à y venir, mais on y est !… Va me chercher tes cent vingt francs, mon fils, et je te garantis qu’avant minuit nous avons un billet de mille ! – Comment feras-tu ? demanda enfin Jean. – Ce n’est pas moi qui ferai, c’est toi… Je te donnerai seulement la poudre de perlimpinpin, et la manière de s’en servir. – Est-ce que tu plaisanterais ? demanda Jean tristement, et avec un accent de reproche. – Non pas ! s’écria Polyte, ma parole sacrée ! j’ai trouvé le moyen… et le moyen est bon. – Mais enfin ?…

Le lion du Temple se campa en face du joueur d’orgue, et mit ses deux mains sur la poignée de sa canne.

– Tu n’aurais jamais songé à cela, toi, Petit-Jean, dit-il d’un air de triomphe, et pourtant, c’est simple comme bonjour !… le trente et quarante n’est pas fait pour les chiens ! – Le trente et quarante !… répéta Jean, chez qui ces deux nombres accouplés n’éveillaient aucune espèce d’idée. – Tu as appris le mot tout de suite, mon petit, poursuivit Polyte ; c’est déjà bon signe… Le trente et quarante est un jeu de cades qu’on appelle comme ça, parce que… Enfin, n’importe !… C’est toujours un jeu qui n’est pas usité parmi les personnes du commun… C’est facile et ça va vite… Avec cent francs seulement, tu auras ton affaire dans une demi-heure.

Le joueur d’orgue l’avait écouté jusqu’au bout. Il attendit deux ou trois secondes encore, puis il baissa la tête.

– Et c’est là ton idée ? murmura-t-il avec découragement. – Un peu, mon fils. – Tu n’as pas d’autre espoir que celui-là ? – Comme c’est bête, s’écria Polyte, les gens qui n’ont pas vécu !… Ça parle à tort et à travers… Puisque je te dis, moi, que c’est une affaire sûre ! – On peut perdre pourtant… – Jamais !

Le pauvre Jean désirait trop passionnément cette somme qu’on lui promettait, pour être bien difficile à persuader ; cependant sa raison droite et son bon sens se révoltaient contre cette assertion dénuée de toute vraisemblance.

Bien qu’il ne fût pas joueur, il ne pouvait ignorer que tout jeu implique la possibilité de perte.

Polyte s’indignait à le voir mettre si peu d’empressement à se réjouir.

– C’est étonnant ! grommelait-il avec mauvaise humeur ; c’est dans le pétrin jusqu’au cou et ça fait des façons pour se tirer de presse !… As-tu tes cent vingt francs sur toi ? – Non, répondit Jean, ils sont à la maison. – À ta place, moi, mon bonhomme, je serais déjà parti en double et j’aurais été chercher le magot.

Jean ne bougeait pas.

Polyte le prit par les épaules, et lui fit faire quelques pas dans la direction du marché ; le joueur d’orgue se laissa entraîner d’abord, puis il opposa de la résistance et s’arrêta.

– Je ne veux pas aller chercher les cent vingt francs ! murmura-t-il avec une sorte de honte. – Pourquoi cela ? – Parce que si ma pauvre grand’mère va en prison, elle aura grand besoin de cet argent. – Mais tu n’as qu’à vouloir pour empêcher ta grand’mère d’aller en prison !

Jean découvrit son front qui brûlait, et tortilla sa casquette entre ses doigts.

– Jean, mon pauvre Jean, dit Polyte en colère, j’ai bonne envie de t’envoyer au diable voir si j’y suis !… mais il faut bien avoir un peu de patience avec les amis… Écoute, c’est une chose connue, il y a plus de cinq cent mille personnes qui me l’ont dit, et toutes des personnes comme il faut… La première fois qu’on tente la carte, on gagne toujours.

Le dandy parlait d’un ton de conviction profonde ; Jean se sentait ébranlé malgré lui.

– Pourquoi la première fois plutôt que les autres ? demanda-t-il encore pourtant.

Polyte haussa les épaules et le regarda en souveraine pitié.

– Que veux-tu que je te dise ? s’écria-t-il, je ne peux pas t’expliquer cela, moi… c’est des choses au-dessus de ta portée ; tu ne me comprendrais pas… Pour saisir ça, vois-tu bien, il faut avoir été un peu dans la société… Mais voyons, as-tu confiance en ton vieux Polyte ? – Je crois que tu as envie de me tirer d’embarras, répondit Jean ; mais… – À bas les mais ! je n’en veux pas… Si tu as confiance en moi, ma parole doit te suffire… Eh bien ! aussi vrai comme voilà un bec de gaz, je suis certain de ce que je dis… La première fois qu’on joue on gagne… ça ne fait pas un pli ! – Si je le croyais !… commença le joueur d’orgue à demi persuadé. – Dieu de Dieu ! interrompit Polyte, est-il entêté, ce garçon-là ! Moi qui te parle, j’en ai fait l’expérience… La première fois que j’ai touché une carte, j’ai gagné plein mes poches de pièces de cent sous, avec deux francs cinquante que j’avais… Juge de ce qu’on peut faire avec cent francs. – C’est pourtant la vérité ! pensa tout haut le pauvre joueur d’orgue. – Quant à perdre dans ce cas-là, poursuivit Polyte dont l’éloquence s’échauffait, ça ne s’est jamais vu… au grand jamais !… Et, réfléchis donc un petit peu, mon bonhomme… quand la mère Regnault s’éveillera demain matin et qu’elle verra de l’argent sur la table de nuit, comme elle sera contente ! – Mon Dieu ! mon Dieu ! si ça se pouvait !… – Comme elle joindra ses mains, la pauvre vieille femme !… comme elle remerciera le bon Dieu !

Le souffle de Jean s’embarrassait dans sa poitrine tant il était puissamment ému à l’idée de cette joie.

– Tu seras auprès de son lit, toi, poursuivit encore Polyte, tu te cacheras dans quelque coin… tu la regarderas pleurer et rire !…

Jean avait de grosses larmes sur sa joue.

– Et puis, acheva Polyte, tu t’approcheras petit à petit, bien doucement, sur la pointe des pieds… tu iras te mettre auprès de son chevet… elle t’embrassera !… Comme vous serez heureux !…

Jean posa ses deux mains sur sa poitrine qui haletait.

– Ma mère, murmura-t-il, ma pauvre bonne mère ? Oh ! tu ne voudrais pas me tromper, Polyte… je te crois et je veux suivre tes conseils.

Le dandy frappa dans ses mains, comme s’il eût remporté une grande victoire ; il mit le bras de Jean sous le sien et l’entraîna vers la place de la Rotonde.

– Ce n’est pas malheureux ! dit-il en changeant de ton ; allons chercher l’argent bien vite et menons la chose en deux temps !

Il ne leur fallut pas plus d’une minute pour descendre la rue de la Petite-Corderie et gagner l’allée étroite qui conduisait à la pauvre demeure des Regnault.

– Monte, dit Polyte, et dépêche-toi… moi, je vais t’attendre ici.

Le joueur d’orgue entra précipitamment dans l’allée, et Polyte se mit à faire les cent pas devant la porte.

En traversant la cour, Jean ne donna pas même un regard aux fenêtres de Hans Horn, tant il était absorbé par l’espoir qu’on venait de faire naître en lui. Il y avait de la lumière chez Hans Dorn ; les rideaux de grosse mousseline retombaient le long des carreaux et laissaient voir les chambres éclairées.

Sur ce fond demi transparent, quelques ombres venaient se dessiner tour à tour : on aurait pu distinguer aisément la silhouette mignonne de Gertraud et la taille plus déliée d’une autre femme.

Il y avait un homme avec elles. Pour être bien certain que ce n’était point le bon marchand d’habits, Hans Dorn, il n’y avait qu’à regarder l’ombre projetée sur le rideau. Cette ombre reproduisait une taille fine et hardie, une tournure de charmant cavalier.

Jean ne vit rien de tout cela ; il monta quatre à quatre les marches vermoulues de l’escalier, et se trouva bientôt devant la porte de sa mère.

La porte ne germait qu’au loquet ; mais Jean s’arrêta, comme s’il n’eût point osé franchir le seuil.

En quittant Polyte, il était tout feu ; quelque chose le poussait en avant, il y avait en lui de la foi et de l’enthousiasme ; mais les quelques secondes employées à traverser l’allée et la cour avaient suffi pour le refroidir. Au lieu de pousser la porte, il demeura longtemps immobile sur l’étroit palier ; une main mystérieuse l’attirait en arrière ; il doutait. Pour la première fois de sa vie, il s’effrayait à la pensée de voir sa mère et son aïeule.

Quand il souleva enfin le loquet, ce fut avec cette brusquerie de l’homme qui brûle ses vaisseaux et met un voile volontaire sur sa conscience.

Il entra. La grande chambre nue était éclairée par les restes d’une chandelle qui achevait de consumer sa mèche longue et inclinée. Les trois quarts de la pièce étaient dans l’ombre ; la lueur, faible et inégale, s’absorbait dans les murailles sombres. Çà et là seulement, un objet dont la forme ne se distinguait point sortait vaguement de la nuit.

Quand la cendre amassée au bout de la mèche venait à tomber d’elle-même, la chandelle, ranimée pour un instant, jetait quelques éclairs plus vifs ; l’œil cherchait alors quelque chose et ne trouvait rien. C’était le vide, l’indigence arrivée à son période suprême. On avait tout vendu, pièce à pièce ; il ne restait plus que la serpillère grise de la fenêtre et la couverture amincie qui s’étendait sur le grabat.

En entrant, le joueur d’orgue n’entendit aucun bruit dans la chambre. Un instant il put croire que la maison était déserte ; mais son regard, qui s’était tourné tout de suite vers le lit, distingua, aux lueurs mourantes de la chandelle, une masse sombre et confuse qui tranchait sur le blanc de la couverture.

Il s’approcha sur la pointe des pieds. À mesure qu’il approchait, son oreille saisissait le bruit de deux respirations pénibles et oppressées.

– Elles dorment, se dit-il, toutes deux… Je vais pouvoir !…

Il redoubla de précaution et parvint jusqu’au grabat, sans avoir fait le moindre bruit.

La masse noire aperçue de loin était un groupe immobile et endormi, composé de l’aïeule et de sa bru Victoire.

La vieille femme était à moitié couchée sur la couverture, ses pieds pendaient en dehors du lit ; sa tête se renversait sur l’oreiller. Elle sommeillait, les yeux entr’ouverts et la bouche béante.

Ce n’était point du repos, mais une sorte d’insensibilité lourde que secouaient à l’improviste de douloureux tressaillements.

La mère Regnault n’avait point changé son costume des grands jours ; elle était revenue de l’hôtel de Geldberg, épuisée et presque anéantie ; elle s’était assise sur son lit et n’en avait point bougé.

Aux questions tendres et pieuses de Victoire, elle avait répondu par un silence morne. Une seule fois sa bouche s’était ouverte : ç’avait été pour adresser à Dieu une prière où était mêlé le nom de son fils.

Elle n’avait point raconté ce qui s’était passé à l’hôtel ; elle n’avait point dit la cruauté barbare de Jacques ; elle avait voulu cacher son martyre.

Durant cette longue soirée, ses yeux éteints n’avaient pas trouvé une larme.

Maintenant que la fatigue l’avait vaincue, son sommeil ressemblait à la mort.

Ses traits vieillis et tirés gardaient parmi l’anéantissement de son être, leur expression de navrante angoisse. Sa pâleur avait des teintes plombées ; ses paupières, perdues dans leurs orbites creuses, semblaient attendre la main chrétienne qui ferme les yeux des cadavres.

Son souffle, faible, sifflait tout bas dans sa gorge ; ses cheveux blancs s’échappaient de son bonnet et mêlaient leurs mèches autour de sa face amaigrie.

Auprès d’elle, Victorine était agenouillée sur la terre ; sa tête s’appuyait contre la couverture que ses larmes avaient baignée.

Le sommeil l’avait évidemment surprise au milieu de son devoir pieux ; elle avait dû s’interrompre à moitié d’une consolation entamée en voyant la mère Regnault succomber enfin à la fatigue ; puis elle n’avait plus osé bouger, de peur de troubler ce sommeil qui était une trêve aux douleurs de la pauvre aïeule.

On ne voyait point son visage, qui s’appuyait à la couverture ; ses mains, qui pendaient sous elle, restaient jointes et gardaient l’attitude de la prière.

C’était un tableau triste et tout plein de désolation. Le visage de Victoire n’avait pas besoin de parler ; sa pose seule semblait dire toute l’immensité de sa détresse.

Quant à la vieille femme, la lumière jouait dans les rides de sa face et montrait son agonie.

Jean s’était arrêté à deux pas du lit ; il voyait tout cela, il avait le cœur brisé.

En ce moment il oubliait le motif de sa venue et ne savait plus que Polyte l’attendait dehors.

Il ne savait plus rien ; sa pensée s’arrêtait ; ce désespoir muet et sans bornes agissait sur lui comme une contagion.

Il tomba sur ses genoux aux côtés de sa mère.

Machinalement, sa tête brûlante voulut se cacher dans les couvertures ; mais il se redressa en frissonnant ; son front avait touché l’humidité froide des larmes.

Il se remit debout et chercha ses idées dans son cerveau. La conscience de ce qu’il allait faire lui revint, et il se pencha au-dessus du lit pour tâter la robe de l’aïeule.

Victoire s’agita faiblement dans son sommeil et sa poitrine courbée rendit un soupir.

Jean recula épouvanté.

– Mon Dieu ! murmura-t-il en pressant son cœur à deux mains, comme je tremble !… Est-ce donc un crime que je vais commettre ?…

Il baissa la tête et resta un instant immobile. Puis il reprit, comme pour se forcer à oser :

– Il le faut !… elles souffrent trop !… il n’y a que moi au monde pour les secourir !…

Il fit un pas en avant, mais il se ravisa tout à coup et tourna la tête vivement vers le coin le plus obscur de la chambre.

– Geignolet… pensa-t-il.

Au lieu de s’approcher du lit, il traversa la pièce et gagna l’angle où l’idiot dormait d’ordinaire.

Il n’y avait personne sur le maigre matelas qui lui servait de couche.

– Geignolet n’est pas là ! pensa Jean ; elles dorment toutes deux !… mon Dieu, est-ce vous qui m’ouvrez cette voie, et vais-je les sauver ?…

En ces moments d’émotion profonde, l’âme, plus naïve, cherche partout des augures. Jean se disait que le ciel aplanissait les obstacles au-devant de lui, et il prenait espoir.

Il revint vers le grabat, et chercha de nouveau dans les plis de la robe de l’aïeule la poche où devait se trouver la petite bourse de Gertraud.

Quoique son intention fût pure et bonne, sa main tremblait toujours. Ceux qui l’eussent aperçu en ce moment l’auraient pris pour un malfaiteur.

Son émotion le rendait maladroit ; il chercha longtemps. Pendant qu’il cherchait, le moindre mouvement de sa mère ou de son aïeule mettait le comble à son trouble et lui donnait envie de fuir.

Malgré ses précautions infinies, la vieille femme sentait en quelque sorte sa présence, car elle commençait à s’agiter et ses lèvres remuaient.

Le joueur d’orgue épiait ces signes d’un prochain réveil et il se hâtait ; plus il se hâtait, plus ses mains embarrassées se perdaient dans les plis de la robe.

Dans le sentiment qu’il éprouvait, il y avait de vagues craintes et comme un remords ; la colère impatiente vint s’y mêler. De grosses gouttes de sueur mouillaient ses tempes.

Au moment où il commençait à désespérer, sa main sentit une ouverture dans l’étoffe de la robe, et toucha l’or convoité a travers les mailles de la bourse de soie.

Il tenait sa proie, mais il ne pouvait s’en saisir encore ; une des extrémités de la bourse était en effet engagée sous le corps de la vieille femme, et il fallait l’en arracher.

C’était un travail de patience. Jean se prit à tirer doucement, doucement ; la bourse ne cédait point, et l’aïeule allait s’éveiller.

Sa tête roulait sur l’oreiller, tandis que des paroles inintelligibles tombaient déjà de sa lèvre.

Ses bras allaient dans le vide ; on eût dit qu’ils cherchaient à presser un être cher.

– Mon fils ! mon fils !… murmura-t-elle enfin d’une voix étouffée, ne me tue pas… je suis ta mère !

Jean ne savait trop si ces paroles s’appliquaient à lui ; sa tête se perdait, il sentait qu’il n’avait plus qu’un instant et il tirait plus fort.

– Mon fils ! ô mon fils ! disait la vieille femme en s’agitant et en pleurant dans son rêve ; je t’en prie, laisse-moi mon dernier espoir !…

Jean n’avait plus guère de courage, parce qu’il appliquait ces mots aux cent vingt francs de la bourse.

Un coup d’œil jeté sur la figure de l’aïeule lui démontra suffisamment qu’elle n’était pas éveillée ; il essaya un dernier effort et la bourse vint, mais cela fit un choc. La vieille femme se dressa en sursaut.

– Jacques !… s’écria-t-elle.

Le joueur d’orgue prenait la fuite, il était à cinq ou six pas du lit déjà.

– Je n’ai pas rêvé, poursuivit madame Regnault en secouant le bras de sa bru ; mes yeux n’y voient plus guère, mais j’entends les pas d’un homme… Victoire ! Victoire !

Victoire leva la tête à son tour.

Mais, en ce moment, Jean passait auprès de la chandelle ; il souffla dessus, la nuit se fit dans la chambre.

– Qui est là ? s’écria Victoire ; est-ce toi, Jean ? Le joueur d’orgue ne répondit point, passa la porte, et descendit l’escalier en courant.

Polyte l’attendait en sifflant un air à roulades. Jean le rejoignit et s’appuya contre la muraille, parce que son émotion l’accablait.

– Voici les cent vingt francs de la mère Regnault, prononça-t-il lentement et d’une voix éteinte. C’est tout ce qui lui reste en ce monde – et c’est ma vie !… car je les ai volés, Polyte, et si je les perds, je me tuerai !…

VIII. – Chez Hans Dorn.

Polyte n’était plus à l’unisson. Il avait froid aux pieds, et l’émotion qui l’avait surpris à la vue de la douleur de son ancien camarade s’était changée en mauvaise humeur, pendant qu’il l’attendait les bottes dans la boue.

Il fit un moulinet avec sa canne, et haussa les épaules d’un air dédaigneux.

– Tout ça dépend des tempéraments, dit-il ; moi, je pourrais bien perdre cinq cents millions de milliards de pistoles sans songer à passer l’arme à gauche, comme disent les anciens militaires… Je suis un beau joueur !… Mais il ne s’agit pas de cela… tout ce que nous avons fait, vois-tu, c’est des bêtises… et si tu te repens d’avoir pincé les cent vingt points, ça se trouve joliment bien, mon petit.

Jean le regarda d’un air étonné.

– Oui, reprit Polyte avec une froideur croissante ; j’ai réfléchi… Ça ne va plus… Mettons que je n’ai pas parlé. – Je ne te comprends pas… murmura Jean. – Ça se peut… Moi je m’entends… Quand je t’ai vu comme ça, mon bonhomme, la larme à l’œil et blanc comme un linge, je ne peux pas te dire, moi, ça m’a fait un bête d’effet… Ma parole, j’ai cru que j’allais pleurer. – Et maintenant, interrompit Jean ; tu n’as déjà plus pitié de moi ?… – Parole d’honneur ! ce n’est pas vrai, s’écria Polyte en se réchauffant un peu ; je donnerais tout ce que j’ai pour te tirer d’affaire… et même j’emprunterais si j’avais du crédit.

Il s’arrêta pour tacher de s’asseoir sur la pomme de sa canne.

– Mais je n’ai pas de crédit, ajouta-t-il brusquement ; que diable veux-tu faire ?… – Tu parlais d’une maison de jeu… dit le joueur d’orgue en hésitant. – C’est vrai. – je ne suis pas à l’abri d’une sottise. – Tu ne veux plus ?… – Mon fils, en croquant le marmot dans ces lieux solitaires, je me suis lâché un petit bout de méditation… il faut bien tuer le temps… Quand j’ai eu réfléchi mon content, je me suis dit Polyte, vous êtes un grand niais… et voilà !

Jean comprenait de moins en moins.

– Je ne me suis pas mâché ça, continua le lion du Temple ; le fin mot, vois-tu, c’est qu’il n’y a pas moyen…

Tout à l’heure Jean hésitait devant l’expédient proposé comme devant un crime, volontiers eût-il fait un pas en arrière. Maintenant qu’on lui barrait la route, la rage d’avancer le prenait. Tout homme est fait ainsi.

Cette maison de jeu qui lui causait naguère tant de frayeur, il la convoitait maintenant avec une envie passionnée ; il voulait jouer, à toute force, il n’avait plus peur de perdre.

Il lui semblait qu’on lui arrachait une chance certaine de salut.

– Et pourquoi n’y a-t-il pas moyen ? dit-il en se redressant avec vivacité. – Tenez ! tenez ! grommela Polyte, le petit mordait tout de même… Ne va pas me manger, mon bonhomme, ajouta-t-il tout haut ; ce n’est pas moi qui suis cause de cela. – Mais pourquoi ? dis donc pourquoi ? répétait le joueur d’orgue avec dépit et colère. – Il est étonnant qu’un homme comme moi, répliqua Polyte d’un ton de suffisance, ayant l’habitude de la société, n’ait pas pensé à la chose du premier coup… Le fait est qu’il y a plusieurs raisons, mon pauvre Jean… Avec de l’aplomb tu pourrais entrer, quoique blanc-bec, car il n’y a pas de sergents de ville pour demander les extraits de naissance… mais c’est tous gens soignés et comme il faut dans ces endroits-là… Ta veste de velours et ta casquette ne seraient pas de mise.

Jean baissa la tête ; cette objection lui parut accablante.

– Mon Dieu ! mon Dieu !… murmura-t-il, est-il possible d’être arrêté par une chose comme ça !…

– C’est dur, répliqua le dandy, mais que veux-tu ? sans tenue on ne passe nulle part.

Jean tourmentait de la main son front brûlant ; il était tout prêt à pleurer de rage.

– Là-dessus, mon bonhomme, reprit Polyte, je vais te souhaiter meilleure chance et m’évanouir. – Reste encore un peu ! s’écria Jean avec prière. – Je resterai tant que tu voudras, mon fils… mais ça ne sert à rien et ça ne m’amuse guère… À ta place, j’aimerais mieux accepter un verre de kirsch que de me désoler à vide… Quand on ne peut pas, que diable ! ou ne peut pas…

La tête de Jean se releva tout à coup.

– J’ai trouvé ! s’écria-t-il avec une figure radieuse. – Qu’as-tu trouvé ? – J’ai trouvé le moyen d’avoir une tenue. – Ah ! bah ! – Tu vas voir… tout ce qu’il y a de mieux !

Jean ne se possédait pas de joie. Il avait oublié le malheur de sa famille ; l’avenir lui souriait ; il voyait des tas d’or, une vieillesse heureuse pour sa grand’mère. Il voyait sa mère dans une bonne boutique, et un habit neuf sur le dos de Geignolet ; et il lui restait encore assez d’argent pour épouser sa gentille Gertraud, dont la pensée ne le quittait jamais.

Que de bonheurs !…

Il prit la main du dandy, et la serra entre les siennes avec transport.

– Mon bon Polyte, dit-il, attends-moi seulement un petit quart d’heure.

Le lion fit une grimace d’invincible répugnance.

– Je t’en prie ! insista Jean, qui craignait un refus.

– Je t’attendrai quinze jours s’il le faut, répliqua Polyte ; mais pas ici… Quelqu’un pourrait passer et dire à Joséphine que je fais un peu le loup-garou… ça nous occasionnerait des malentendus… Fais tes affaires ; prends ton temps, et viens me rejoindre à l’estaminet de l’Épi-Scié, à côté du Cirque. – C’est entendu, dit Jean, qui eût été le rejoindre aux antipodes ; à bientôt ! – À bientôt.

Le dandy tira les pattes de son gilet, remonta sa cravate et assura son chapeau sur sa grosse chevelure ; cela fait, il prit la route du boulevard, en tendant le jabot, en effaçant les coudes et en se donnant toutes sortes de grâces.

Jean rentra précipitamment dans l’allée et traversa la cour une seconde fois ; mais au lieu de prendre l’escalier de sa mère, il tourna sur la droite et se dirigea vers le logis de Hans Dorn.

– Si son père pouvait être sorti ! murmurait-il en grimpant lestement ; mais je parie qu’il va être sorti !… J’ai du bonheur, ce soir !

Il arriva devant la porte du marchand d’habits et frappa trois petits coups, qui d’ordinaire étaient un signal entre lui et Gertraud.

Personne ne lui répondit.

Pourtant il avait vu de la lumière aux fenêtres en passant par la cour. Le logis n’était pas abandonné.

Quand un homme timide se prend à éprouver un accès de hardiesse, rien ne refroidit sa vaillance comme ces retards vulgaires qui suspendent durant des heures un honnête homme au cordon d’une sonnette.

Tel solliciteur oublie son discours d’entrée en ces perfides moments ; tel autre perd d’avance son sourire : après trois coups de sonnette, l’homme le plus brave cherche en vain son aplomb disparu.

Jean avait frappé avec confiance ; mais à mesure qu’il attendait en vain la réponse, sa confiance tombait, son front se rembrunissait, sa timidité naturelle reprenait le dessus.

Hans Dorn pouvait être à la maison ; Gertraud était peut-être couchée. Jean se sentait venir la chair de poule, en songeant que c’était peut-être le marchand d’habits lui-même qui allait lui ouvrir la porte, et il n’osait point redoubler son appel.

Pendant qu’il hésitait à frapper une seconde fois, son oreille tendue cherchait à deviner ce qui se passait à l’intérieur de la maison.

Il entendait bien quelque chose au delà de la porte : c’était comme le double murmure d’un intime et discret entretien ; mais, à la traverse de ce bruit, un autre bruit venait qui empêchait Jean de conjecturer, ou du moins d’être sûr.

Cet autre bruit arrivait on ne savait d’où ; il était faible, il était sourd, il ne cessait jamais.

Jean habitait la maison depuis son enfance, et n’y connaissait aucun métier qui pût produire ce son persistant et continu.

S’il avait été dans le voisinage d’une prison, il aurait cru entendre quelque condamné grattant la maçonnerie de sa cellule et tâchant de percer un mur.

Ses yeux ne pouvaient point venir en aide à ses oreilles. L’étroit palier qui précédait la demeure de Hans était plongé dans une obscurité complète. Le bruit continuait. Il y avait des instants où Jean croyait qu’en étendant la main il allait saisir ce travailleur nocturne qui minait la muraille.

D’autres fois, il ne savait plus d’où partait le son ; il ne savait plus ce qu’était le son. La nuit, on entend parfois de ces mystérieux murmures qu’on ne peut ni expliquer ni définir. Dix-neuf fois sur vingt ils ont la cause la plus naturelle du monde ; mais celui qui les écoute et qui cherche à deviner fait presque toujours appel à son imagination. C’est alors tout un roman, bâti à la minute sur la pointe d’une aiguille.

Le lendemain matin, le roman s’évanouit, le drame s’affaisse. C’était une girouette qui tournait, une porte mal close qui battait au vent, un chien qui grattait, un épicier trop âpre à la besogne qui avait choisi l’heure effrayante de minuit pour casser un pain de sucre en petits morceaux…

Jean n’était point dans cette situation tranquille qui permet à l’esprit de faire la chasse aux hypothèses, mais ce bruit l’intriguait malgré lui et presque à son insu. Il fit le tour du palier ; il tâta partout la muraille et ne trouva rien.

Il n’y avait personne. Si le son venait d’une source terrestre, il avait lieu chez Hans Dorn lui-même ou dans un petit bûcher noir appartenant également au marchand d’habits.

Et au fait, on disait que le père Hans avait beaucoup d’argent chez lui pour un homme de sa sorte. Peut-être creusait-il une cachette pour son trésor.

Jean avança la main dans l’ombre pour tâter la porte du bûcher ; elle lui sembla solidement fermée en dedans…

Ce bruit, quel qu’il fût, avait commencé bien avant l’arrivée de Jean Regnault, mais lorsqu’il s’était fait entendre pour la première fois, il n’y avait nulle oreille ouverte pour le saisir.

Hans Dorn était sorti depuis la brune, et sa fille, la jolie Gertraud, avait bien autre chose à faire vraiment qu’à écouter les rats travaillant dans le vieux mur.

Elle donnait soirée. Son père lui avait dit d’aimer Franz et de le servir : elle suivait ces recommandations en conscience.

C’était bien Franz que Petite avait aperçu deux heures auparavant, traversant la place de la Rotonde, et se glissant dans l’allée sombre du marchand d’habits.

Franz voulait voir Gertraud. Il avait bien des choses à lui dire. Il avait tout un chapitre bizarre à joindre à son fantastique récit du matin. La joie débordait dans le cœur de Franz. Le roman de sa destinée marchait ; il était presque fou à force d’espoir ; il lui fallait un confident.

Et puis quelques paroles échangées le matin avec Gertraud, tandis que le père Hans cherchait le fameux paquet d’habits, avaient ouvert à notre homme tout un nouvel horizon.

Gertraud connaissait Denise ; elle semblait l’aimer. Et combien Gertraud avait gagné dans l’esprit de Franz depuis qu’il savait cela ! Comme il la trouvait meilleure et plus jolie ! Comme il l’aimait sincèrement et d’un amour de frère !

Denise et lui étaient séparés depuis que son expulsion de la maison de Geldberg l’avait éloigné de ces riches salons, dont la porte s’entr’ouvrait pour lui autrefois. Il n’avait plus aucun moyen d’approcher mademoiselle d’Audemer. La veille, dans ce moment solennel où il se croyait sûr de mourir, il avait été obligé, pour lui adresser un dernier adieu, de prendre un de ces moyens romanesques qui n’aboutissent à rien d’ordinaire, sinon à compromettre la femme aimée. Sans cette circonstance du duel, Franz n’aurait jamais essayé de cette voie téméraire où tout le danger était pour Denise. Il était entreprenant, mais malgré l’étourderie de son âge et de son caractère, il avait la délicatesse des belles âmes : il eût reculé toujours devant une tentative périlleuse pour celle qu’il aimait. Maintenant Denise lui avait donné des droits. Il gardait comme un trésor, tout au fond de son cœur, l’aveu cher de la jeune fille.

Mais entre elle et lui les mêmes obstacles subsistaient toujours. La porte de madame la vicomtesse d’Audemer était fermée pour Franz, aujourd’hui aussi bien que la veille. Il n’avait aucun moyen de voir Denise, et cette entrevue si charmante devant la porte de l’hôtel, et ce baiser accordé dont le souvenir le faisait frissonner d’aise, tout cela semblait devoir aboutir à la peine d’une longue séparation, d’une séparation qui pouvait n’avoir point de terme.

Si Franz n’avait pas rencontré la petite Gertraud, dont le gai sourire lui était comme un augure de bonheur, il eût douté de l’avenir.

Sa situation avait bien changé depuis la veille : il le croyait du moins ; son cœur était plein d’espoirs fougueux et presque insensés. Il rêvait pour lui, pauvre orphelin, ignorant jusqu’au nom de son père, la noblesse et la fortune, il se voyait sur le point de percer l’obscur secret, qui environnait sa vie.

Mais ce n’étaient que des espoirs, et en attendant, il aimait Denise avec passion. L’idée de ne plus la voir le navrait. Maintenant qu’elle lui avait montré le fond de son cœur, il ne pouvait se faire à l’idée d’être séparé d’elle.

C’était Gertraud qui devait le tirer de cette peine. Il ne l’avait vue que deux fois encore, mais les circonstances que Franz appelait un hasard avaient serré leur liaison d’une manière imprévue. Sans chercher à sonder la source de ce sentiment, Franz comptait sur Gertraud comme sur une vieille amie. Il n’expliquait point la confiance qu’il avait en elle ; il avait foi ; il croyait au dévouement de la jeune fille. Il y croyait jusqu’à placer sur cette chance fragile tous ses espoirs d’avenir, et il venait vers elle lui dire tout son cœur ; et il était heureux par avance, rien qu’à la pensée de ce qu’il allait confier et de ce qu’il allait apprendre.

Pourtant il n’y avait rien eu de nouveau entre lui et la jolie fille de Hans Dorn. Quelques paroles rapides, échangées tout bas, à la suite desquelles il avait dit : « Je reviendrai… » en était-ce assez pour que Gertraud pût savoir tout ce que Franz espérait d’elle ? Peut-être. Franz ne doutait de rien et il ne s’était jamais senti si joyeux.

Quand il monta l’escalier de Hans Dorn, il y avait longtemps déjà que le marchand d’habits était sorti sans dire à sa fille où il se rendait. Gertraud était seule dans la chambre d’entrée. Le bruit mystérieux entendu par Jean Regnault sur le carré n’avait pas encore commencé.

Gertraud brodait, suivant son habitude. Elle était assise auprès d’une petite table qui supportait sa lampe et tous les menus ustensiles nécessaires à son ouvrage. Mille pensées riantes ou mélancoliques se succédaient en elle et mettaient leurs reflets tour à tour sur son gentil visage.

Elle n’avait pas revu Jean depuis le matin. Le plus souvent elle songeait à lui : ses traits prenaient alors une expression attendrie. Elle aimait Jean d’un amour sérieux, profond, sincère, et Jean était si malheureux !

Mais elle avait seize ans. La tristesse ne s’obstine point à cet âge et s’enfuit au premier vent de gaieté. Elle croyait d’ailleurs que les cent vingt francs, fruit de son économie, auraient suffi à la mère Regnault pour apaiser ceux qui la poursuivaient.

De temps en temps, sur son front qui s’inclinait, rêveur, un rayon vif passait. Sa tête se relevait. Un éclair souriant s’allumait dans son œil.

C’était bien alors la petite espiègle que nous avons vue aux premiers chapitres de cette histoire, la joyeuse et bonne fille au cœur ouvert, à l’âme franche ; c’était encore la malicieuse enfant amante du rire et guettant la joie au passage.

En ces moments où son front s’éclairait, où ses yeux brillaient et jetaient leur voile de mélancolie, son regard se portait toujours vers la porte d’entrée. Elle attendait quelqu’un, et ce quelqu’un tardait au gré de son impatience.

Enfin elle entendit un pas dans la cour, puis dans l’escalier.

– Je savais bien !… murmura-t-elle en souriant avec triomphe.

Jusqu’alors, elle n’avait point eu l’idée de chanter ; mais en ce moment elle activa sa broderie et entama un couplet au hasard.

On frappa. Elle continua de chanter.

On frappa plus fort.

– Petite Gertraud, dit en même temps une voix de l’autre côté de la porte, je vous entendrai bien mieux quand vous aurez ouvert.

La jeune fille s’interrompit en un éclat de rire.

– Qui êtes-vous ? demanda-t-elle sans se lever encore.

La voix du dehors prit un accent piteux et en même temps moqueur.

– Mam’zelle Gertraud, répondit-elle, je suis le pauvre Jean, votre voisin, et je viens… – Chut ! s’écria la jeune fille, qui se leva rougissante. Je veux bien me taire, reprit encore la voix ; mais si vous n’ouvrez pas, je vous joue la Parisienne sur mon orgue de Barbarie !

Gertraud ne riait plus. Son front était pourpre. Il y avait dans ses yeux une étincelle de colère.

Elle ouvrit cependant. Franz fit son entrée ordinaire et la baisa sur les deux joues à la fois, en riant de son mieux.

Gertraud se recula toute sérieuse.

– Mon père n’est pas là, monsieur, dit-elle. – Tant mieux ! s’écria Franz, qui referma la porte ; mon ami Hans serait de trop entre nous deux ce soir, petite Gertraud… nous avons tout plein de secrets à nous dire. – Pas moi, du moins, répliqua la jeune fille qui baissait les yeux et dont le joli visage gardait une expression de rancune. – Vrai ?… dit Franz désappointé. – Bien vrai, monsieur.

Franz perdit son sourire et resta devant elle les bras pendants.

Gertraud s’était assise et avait repris sa broderie. Elle semblait toute à son travail.

Franz était muet ; il y eut un long silence.

Au bout d’une grande minute, la jeune fille souleva imperceptiblement la soie de ses beaux cils, et glissa un regard oblique vers son compagnon.

Le pauvre Franz avait l’air bien triste, et cela contrastait péniblement avec sa récente gaieté. Le regard de Gertraud, qui était d’abord sournois et hostile, se radoucit par degrés insensibles.

Mais elle ne parla point encore.

– Vous ne l’avez donc pas vue ?… murmura Franz. – Non, monsieur, répondit Gertraud, qui baissa les yeux sur sa broderie, avec le parti pris d’être impitoyable.

Franz poussa un gros soupir.

Il y eut un nouveau silence.

Au bout d’une autre minute, Gertraud releva une seconde fois ses longs cils. Franz avait la tête inclinée ; ses impressions soudaines et vives, comme celles d’un enfant, exagéraient tout ; il était désespéré.

La jeune fille eut pitié cette fois ; sa voix redevint douce et bonne.

– Aussi, murmura-t-elle avec un petit reste de rancune, pourquoi vous moquez-vous de Jean Regnault !…

La figure de Franz s’éclaira.

– Vous l’avez vue, s’écria-t-il, et c’est pour vous venger que vous avez dit tout cela ! – Non, monsieur ; il ferait beau vraiment prendre tant de peine pour un méchant ! – Gertraud ! ma petite Gertraud ! supplia Franz ; n’est-ce pas que vous l’avez vue ? – On serait bien payée, monsieur, si l’on s’occupait de vos affaires ! – Mon Dieu ! s’écria Franz, qui aurait passé par le trou d’une aiguille ; ce pauvre Jean !… ce bon Jean !… mais je l’aime, moi, savez-vous bien… Gertraud ! en grâce, dites-moi, si vous l’avez vue ! – Vous ne vous moquerez plus de lui ! – Sur mon honneur, jamais !… Ah ! si Denise m’aimait seulement la moitié autant que cela !…

Franz prononça ce souhait les mains jointes et les yeux au ciel.

Le sourire de Gertraud était tout à fait revenu.

– Je ne sais pas si on vous aime, dit-elle ; mais on était bien triste quand je suis arrivée ; on avait les yeux rouges de larmes… Quand j’ai parlé de vous, on a pâli… Quand j’ai dit que vous étiez sauvé, on m’a embrassée et l’on a joint ses jolies petites mains blanches pour remercier Dieu eu pleurant…

IX. – La fée.

Franz riait ; Franz pleurait ; Franz couvrait de baisers la main de Gertraud.

– Et vous me cachiez tout cela ! dit-il d’une voix qui voulait être gaie, mais qui tremblait ; oh ! méchante ! méchante !… – Vous vous étiez moqué du pauvre Jean… murmura Gertraud. – Parlez-moi d’elle encore, reprit Franz insatiable ; dites-moi tout, maintenant que nous avons fait la paix !

Il alla chercher une chaise et s’assit auprès de la jolie brodeuse.

– Oh oui ! reprit Gertraud, elle vous aime bien, la pauvre demoiselle !…, et si l’on se moquait de vous devant elle, je crois qu’elle vous défendrait mieux encore que je ne sais défendre Jean Regnault… Quand elle est entrée dans la chambre où je l’attendais, j’ai eu peur, tant je l’ai trouvée changée !… Il y avait quelque chose d’égaré dans ses yeux… Au lieu de venir à moi comme d’ordinaire, car elle est toujours si affable et si bonne ! elle se jeta dans un fauteuil et couvrit son visage de ses mains.

J’avais les larmes aux yeux, M. Franz, à entendre les sanglots qu’elle voulait étouffer…

« – Votre servante, mademoiselle Denise, lui dis-je, je viens pour la broderie…

» Elle ne m’écoutait pas. Je m’approchais d’elle bien doucement, et je m’assis sur un coin de chaise, à ses côtés.

« Et je repris tout bas :

» – Ne voulez-vous point m’entendre, ma chère demoiselle Denise ?… je voudrais tant vous consoler et vous voir joyeuse.

– Joyeuse ! répéta-t-elle ; oh ! ma pauvre Gertraud… si tu savais ! »

Elle me regarda en disant cela et ses mains cessèrent de couvrir son visage… on eût dit que des années de chagrin avaient pesé sur son front. Moi qui l’avais vue, la veille, si joyeuse et si belle, je ne la reconnaissais plus… Oh ! M. Franz, il faut l’aimer bien et l’aimer toujours !…

Franz prit la main de Gertraud et la mit sur son cœur qui sautait dans sa poitrine. La jeune fille sourit.

– Je ne savais comment faire, poursuivit-elle, car il y avait une vieille domestique qui allait et venait dans la chambre voisine… pourtant je ne pouvais pas la laisser souffrir ainsi.

Je pris sa main qui était froide et que je réchauffai entre les miennes.

« – Je sais pourquoi vous pleurez, dis-je ; il devait se battre en duel ce matin. »

Sa prunelle morne s’anima pour exprimer de l’étonnement.

« – De qui parlez-vous, Gertraud ? » murmura-t-elle.

Je me penchai sur sa main et je la baisai longtemps pour ne point l’embarrasser de mon regard, au moment où elle allait rougir…

Je pris mon grand courage et je répondis :

« – Je parle de M. Franz. »

Sa main trembla légèrement dans la mienne ; je me gardai de relever les yeux.

Je sentis qu’elle s’inclinait vers moi. Son bras libre entoura mon cou : elle m’attira jusque sur son sein qui battait comme bat votre cœur…

» – Gertraud, Gertraud ! murmura-t-elle, nous étions amies dans notre enfance, et je vous ai toujours gardé mon affection…

» Elle s’arrêta ; je crus l’avoir offensée.

» Mais au moment où j’allais relever la tête, une larme brûlante tomba sur mon front.

» – Dites-moi tout, reprit-elle ; je ne sais pas comment vous m’avez devinée ; mais c’est bien vrai, mon Dieu ! je l’aimais !… oh ! je l’aimais, et je n’aimerai jamais que lui ! « – Dieu merci, ma chère demoiselle, m’écriai-je en relevant la tête cette fois, pour entendre ce que vous venez de dire, je suis bien sûre que M. Franz se battrait encore demain matin de grand cœur ! » – Vous êtes un bon petit ange, Gertraud, interrompit Franz, qui trépignait sur sa chaise ; et que fit Denise ? – Elle n’osa pas comprendre tout de suite poursuivit la jeune fille, tant elle avait peur de se tromper !… peu à peu, tandis qu’elle m’interrogeait timidement du regard, une nuance rose revenait à sa joue… cela me réchauffait le cœur.

» Je la regardais en souriant et je devinais la question qui se pressait sur sa lèvre.

» – Ma chère demoiselle, dis-je, et je n’ai jamais prononcé une parole avec tant de plaisir, j’ai vu M. Franz depuis son duel. – Il vit ?… s’écria-t-elle.

» Puis elle ajouta précipitamment :

» – Et n’est-il point blessé ?

» Après ma réponse, elle demeura un instant silencieuse et recueillie ; elle avait les mains jointes, elle remerciait Dieu.

Si vous saviez, M. Franz, comme elle était belle !…

» Je lui dis alors ce que je connaissais de votre duel ; je dis qu’elle était votre unique pensée, et que si j’étais venue, c’était sur votre prière…

» Elle était heureuse. À mesure que je parlais, je voyais de fraîches couleurs revenir à sa joue ; la trace des larmes récentes s’effaçait autour de ses beaux yeux.

» Sa joie était celle d’un enfant. Elle m’embrassait comme si j’eusse été sa sœur. Elle admirait ma broderie. Elle trouvait l’air doux, le ciel brillant.

» Tout lui servait de motif à se montrer contente !

» Puis, tout à coup, son front se rembrunit légèrement.

» – Mon pauvre frère ! murmura-t-elle ; il est arrivé de ce matin et je ne l’ai pas encore embrassé… mon Dieu ! cette crainte me rendait folle… »

Elle me quitta pour réparer le temps perdu auprès de son frère, et lui payer sa dette de caresses.

– Et en partant, demanda Franz, elle n’a rien dit pour moi ?

Gertraud se retint de rire et prit un petit air scandalisé.

– N’est-ce donc pas assez, monsieur ? dit-elle. – Oh ! si, répliqua Franz, que de grâces j’ai à vous rendre, Gertraud, ma bonne petite sœur !

Pendant tout le récit de la jeune fille, Franz était resté silencieux. Une émotion profonde et sérieuse avait remplacé le caractère sémillant et léger de son visage. Durant quelques secondes encore, il se recueillit en lui-même pour savourer la plénitude de sa joie. Mais cela ne pouvait durer ; sa nature pétulante voulait s’agiter et s’épandre au dehors.

– Merci, petite sœur, dit-il en approchant sa chaise de celle de Gertraud, et en redonnant à ses traits leur expression de gaieté vive ; je vous aime dix fois plus qu’il ne faut, voyez-vous, pour avoir le droit de m’appeler votre frère… Que vous êtes gentille et bonne !… laissez-moi baiser ces petites mains qui ont réchauffé les siennes !

Gertraud n’y voyait point de mal.

Mais Franz, après avoir baisé les deux petites mains, ensemble et l’une après l’autre, mit ses lèvres sur le front de la jeune fille, qui rougit cette fois et s’esquiva.

– Ne craignez rien, ma sœur, dit Franz, qui, pour le moment, était sentimental ; la place où tomba cette larme… vous savez ?

Gertraud éclata de rire et revint s’asseoir.

– Et vous, reprit-elle, qu’aviez-vous donc de si intéressant à me dire ? – Oh ! moi, dit Franz, dont la physionomie mobile se transforma encore une fois, c’est toujours la suite de mon histoire fantastique… Je crois, ma parole d’honneur, que je vais devenir un personnage d’importance !… Vous souvenez-vous bien de mes aventures de cette nuit, Gertraud ?

– Oh ! oui, répondit la jeune fille, dont la fraîche figure prit soudain une expression d’intérêt avide.

– Eh bien ! poursuivit Franz, cela continue… Nous marchons de mystère en mystère… Il faut que je sois le fils de quelque prince !… – D’un prince ! répéta Gertraud naïvement. – À moins, continua Franz, moitié riant, moitié sérieux, qu’une fée puissante n’ait pris à tache de me protéger…

Gertraud ne répondit point ; elle écoutait.

– En tous cas, reprit Franz, je m’y perds complètement et je déclare que je ne suis pas de force à résoudre ce problème… Voici les faits, petite Gertraud ; nous verrons si vous devinez mieux que moi… Vous savez bien ce cadeau qu’une main mystérieuse avait glissé dans ma poche au bal Favart ? – La bourse pleine d’or ? dit la jeune fille. – Précisément !… Eh bien, je ne suis pas encore très-vieux et je ne me pique pas d’une sagesse énorme… Cette bourse, d’ailleurs, m’avait déjà mis des idées plein la tête… je rapportais la chose à ma famille inconnue, et il me semblait impossible que ce cadeau ne fût point suivi de quelque autre… aussi, tant qu’a duré la journée, je me suis imposé la tâche de commettre folie sur folie… – Je m’en rapporte à vous ! murmura Gertraud. – Petite sœur, vous avez raison, car je m’y entends d’une manière admirable. – Vous avez dépensé la bourse jusqu’au dernier louis ? – Fi donc !… j’ai dépensé le quadruple, et je n’ai pas acheté tout le nécessaire, tant s’en faut ! – Et qu’allez-vous devenir ? demanda Gertraud. – Bah ! s’écria Franz, et la fée, s’il vous plait !… vous allez voir !… J’avais commandé d’assez jolis meubles chez Monbro. Quoique je sois le plus mauvais cavalier du monde, j’avais donné des ailles à Crémieux pour un petit anglais qui n’a pas son pareil dans tous les Champs-Élysées… J’avais bien jeté çà et là quelque autre argent par la fenêtre… et je revenais flottant un peu entre le plaisir de la fantaisie satisfaite et une manière de remords. Il y a si peu de temps que je suis riche ! Je rentrais dans mon hôtel de la rue Dauphine, et j’allais demander la clé de ma petite chambre à la portière. Tout en tournant le bouton de la loge, je me reprochais une omission grave : n’avais-je pas oublié de retenir un autre appartement ?…

Franz haussa les épaules avec une fatuité si bonne et si naïve, que personne n’aurait pu la lui imputer à mal. Il se posait ici en Mondor dans cette même chambre où il était entré, la veille, avec sa garde-robe entière sous le bras.

Et il parlait de folies prodigues, de meubles rares, de chevaux ; et il s’excusait presque de n’avoir point loué un palais pour abriter sa jeune opulence…

Mais tout cela était dit si gaiement et de si bonne foi ! le rire qui accompagnait ces forfanteries était si franc ! la bouche d’enfant qui les prononçait était si rose et si charmante !

Il en est des paroles comme de certaines parures qui enlaidissent la laideur et qui font rayonner la beauté.

La petite Gertraud était à mille lieues de ces réflexions. L’impression qui les fait naître n’existait même pas en elle ; Franz aurait pu pousser ses énormités au centuple, sans la choquer le moins du monde. Elle écoutait de tout son cœur, affriandée par la bizarrerie mystérieuse du premier récit de Franz. S’il y avait en elle un autre sentiment que la curiosité, c’était d’abord beaucoup d’intérêt pour le conteur, et un peu d’impatience excitée.

Elle était comme ces lecteurs impitoyables qui maugréent contre le romancier, chaque fois que le drame se ralentit et que la passion prend haleine.

Elle attendait.

– Et, sans appartement, reprit Franz, où diable mettre mes meubles de Monbro ? – C’est clair, dit Gertraud pour couper court. – Mais j’étais fatigué ! continua maître Franz ; chaque jour à son travail… je pensais que je pouvais remettre la chose à demain.

« J’entrai. Au lieu de me laisser prendre ma clé, comme à l’ordinaire, ma concierge, qui est une femme d’importance et qui ne m’avait témoigné jusqu’alors qu’un intérêt légèrement dédaigneux, où perçait le sentiment de son immense supériorité, ma concierge quitta son fauteuil de cuir et me tira honnêtement ses lunettes rondes. C’est sa manière de saluer.

» Son mari cessa de travailler et souleva même sa casquette avec respect. Ce concierge, qui raccommode de vieux souliers, possède au plus haut degré l’orgueil de sa position sociale ; il ne m’avait jamais fait l’honneur de me montrer son crâne à découvert.

» Les enfants, qui jouaient dans un coin de la loge mirent fin à leur tapage, et me regardèrent avec de grands yeux tout pleins d’étonnement et de vénération.

Il était alors six heures et demie du soir environ, peut-être sept heures… À quelle heure mon bon ami Hans Dorn est-il sorti, Gertraud ?

– Vers cinq heures et demie, répondit la jeune file qui ne savait point où tendait cette question.

Franz réfléchit un instant avant de reprendre le fil de son histoire.

– À la rigueur, murmura-t-il entre ses dents, ce pourrait être. Mais comment penser ?…

» Cette réception de mes concierges et de leur jeune famille, poursuivit-il tout haut, était si puissamment extraordinaire, que je restai comme ébahi, rendant salut pour révérence, et ne sachant trop si l’on se moquait de moi.

» – Je viens prendre ma clé, dis-je en balbutiant. – Est-ce que vous allez remonter là-haut ? demanda la concierge. – Mais, ma chère dame, il me semble…

» La portière sourit ; le portier sourit ; les enfants sourirent.

» Moi j’étais sur le point de me fâcher.

» Mais la concierge, qui voyait la tempête, s’empressa de mettre et d’ôter ses lunettes, puis elle me dit tout doucement :

» – Je pensais que monsieur allait entrer dans son appartement dès ce soir. – Mon appartement ?… répétai-je.

» Je croyais rêver !

» – Monsieur a loué l’appartement du premier… six pièces de plain-pied, fraîchement décorées, avec la grande terrasse sur la cour… – Allons ! me dis-je, c’est le second chapitre du bal masqué. L’action marche… ça promet énormément !

» Et, pour ne pas rester au-dessous de la situation, je plantai mon chapeau sur ma tête en pleine loge, comme il convient à un locataire de premier étage.

» – C’est bien, ma chère dame, repris-je du bout des lèvres ; je trouve seulement qu’on s’est un peu pressé, vu les ordres que j’avais donnés… Mais montrez-moi cet appartement, je vous en prie.

» La concierge passa devant moi, ses lunettes à la main, et se mit à monter l’escalier, en s’arrêtant à chaque marche pour m’adresser d’agréables sourires.

» Je la suivais, très-grave et très-froid.

» On ouvrit la porte. Je trouvai l’appartement coquet, frais, gentil, gai, convenable enfin au demeurant, mais un peu mesquin.

» – Cela me semble petit, dis-je à la concierge. – La chambre de monsieur… commença-t-elle.

» Je la compris à demi-mot, et mon regard la foudroya, faut-il croire, car il me sembla qu’elle allait rentrer sous terre.

» – J’ose espérer balbutia-t-elle, que je n’ai pas mécontenté monsieur ?

» Je fis un geste ; elle se tut ; pour donner une autre direction à mes idées, elle ouvrit une petite armoire d’attache, et y prit un portefeuille qu’elle me remit.

» – Monsieur sait ce que c’est, dit-elle ; les billets de banque…

» – Je veux être décapité, Gertraud, si j’en savais le premier mot !

» – C’est bien, c’est très-bien, répondis-je pourtant ; je sais, ma chère dame…

» Et j’eus la vertu de mettre le portefeuille dans ma poche, sans même regarder les billets de banque.

» Que dites-vous de cela, petite Gertraud ?… »

– C’est étrange ! répliqua la jeune fille, qui ne songeait point, assurément, à l’aplomb de Franz, mais bien aux aventures racontées. – En définitive, continua le jeune homme, l’appartement tel qu’il est pourra contenir tant bien que mal mes meubles de Monbro… je l’ai gardé.

» Mais ce n’était pas là le principal. Pendant que j’avais ma digne concierge sous la main, j’ai voulu m’informer quelque peu, et tâcher de voir clair au fond de toutes ces complications mystérieuses.

» Ceci était d’autant plus difficile, que la position prise par moi me défendait les questions directes. J’étais censé savoir ; je m’étais campé en maître ; tout ce qu’on avait fait, c’était moi qui l’avais ordonné.

» Comment interroger, après cela ?

» Heureusement, pour faire parler les concierges, il n’est pas besoin de s’épuiser en questions, une simple permission tacite suffit à leur délier la langue, et, une fois que leur langue est en branle, Dieu sait qu’elle ne s’arrête point !

» J’appris de cette manière, sans grands efforts de diplomatie, que mes prétendus chargés d’affaires sortaient de l’hôtel juste au moment où j’y étais rentré moi-même.

» Ils étaient deux, dont l’un était resté à la porte dans sa voiture, tandis que l’autre retenait le logement en mon nom et payait deux termes d’avance.

» La chose s’était faite avec une certaine précipitation ; on eût dit (ceci est une remarque de la concierge) que mon chargé d’affaires craignait mon retour.

» Il avait parcouru l’appartement et donné un coup d’œil rapide à toutes choses ; il avait mis dans une armoire, sous la garde expresse de la concierge, le portefeuille aux billets de banque ; puis il s’était retiré comme il était venu, en laissant pour moi ses compliments anonymes… »

Franz se tut.

– Après ? dit Gertraud qui attendait quelque chose encore. – C’est tout. – Vous n’avez rien appris de plus sur ces deux hommes ? – Rien de plus. – Et vous ne soupçonnez pas qui ce peut être ? – Si fait, répondit Franz.

X. – Petite sœur.

La jolie Gertraud écoutait plus attentive. Elle attendait impatiemment les conjectures de Franz touchant ces inconnus qui s’étaient chargés de lui retenir un appartement rue Dauphine, et de faire descendre ses pénates de la mansarde au premier étage.

Franz fut quelque temps avant de reprendre la parole. Il repassait en sa mémoire des réflexions déjà faites, et cherchait de nouveau.

– Si fait, répéta-t-il enfin ; pour l’un des deux, j’ai plus que des soupçons, c’est presque une certitude. – Qui est-ce ? demanda Gertraud impatiente. – Mais cette certitude, reprit Franz, ne me mènera pas très-loin, car j’ignore le nom de cet homme… N’importe ! on peut tâcher… Ce qu’il y a de certain, c’est que, d’après les descriptions de ma concierge, l’homme resté dans la voiture était ma vision du bal Favart. – Ah !… fit Gertraud qui resta la bouche béante. – Le fameux cavalier allemand en personne, ajouta Franz, le majo, l’Arménien… ce personnage triple qui me poursuit de sa protection. – Et l’autre ? demanda la jeune fille.

Franz hésita et regarda Gertraud en face.

– L’autre, répéta-t-il, c’est plus malaisé… Si j’en crois le portrait fait par ma concierge, nous saurions parfaitement le nom de celui-là… et vous le connaîtriez mieux encore que moi, petite sœur.

Gertraud n’en était que plus intriguée.

– Costume et tournure, continua Franz, tout se rapporte complétement à l’homme dont je vous parle… C’est son âge… il n’y a pas jusqu’à son léger accent allemand !… Quant à sa figure, on m’a dit qu’il avait l’air de l’honnêteté en personne, et de plus en plus j’ai cru reconnaître votre père, Gertraud.

– Mon père ! s’écria la jeune fille stupéfaite.

Ce mot arrachait Gertraud aux espaces fantastiques où son imagination allemande galopait naguère ; le nom de son père la ramenait en pleine réalité.

Son premier mouvement fut la surprise, parce que l’idée de son père était en elle à cent lieues de ces autres idées capricieuses et bizarres éveillées par le récit de Franz. Elle éprouvait un sentiment analogue à celui d’un enfant qui tomberait à l’improviste sur un mon ami et réel, au milieu des pages merveilleuses des Mille et une Nuits.

Mais, au plus fort de sa surprise, elle se souvint de ce qui s’était passé dans la matinée. Ce personnage étrange, que Franz appelait le cavalier allemand, son père le connaissait, son père l’aimait, son père semblait le respecter comme un maître.

Sa physionomie, habituée à ne rien dissimuler, changea, et ce changement n’échappa point à Franz qui la regardait toujours fixement.

– Je vous prie, murmura-t-il ; répondez-moi, Gertraud… Pensez-vous que ce puisse être votre père ?

La jeune fille ouvrit la bouche pour répliquer affirmativement ; mais au moment où elle allait parler, elle eut comme un scrupule.

Son père avait peut-être intérêt à se cacher ainsi ; ou plutôt il ne pouvait en être autrement, puisqu’il s’enveloppait d’un si grand mystère.

Gertraud avait surpris ce secret sans le vouloir et par hasard ; mais la conduite que Hans Dorn avait tenue vis-à-vis de Franz, dans la matinée, semblait tracer impérieusement la conduite qu’elle devait tenir à son tour.

Son père n’avait point parlé. Devant les questions de Franz, il s’était renfermé dans une réserve complète. Gertraud pensa qu’il lui fallait se taire également.

Il fallait feindre l’ignorance. Et pourtant, à mesure qu’elle réfléchissait, il lui était impossible de garder même un doute.

Cette étrange histoire, racontée par le jeune homme, prenait pour elle un caractère frappant de vérité. Le mystérieux agent de cette féerie était bien son père, sous les ordres du cavalier allemand.

N’avaient-ils pas parlé de Franz tous les deux dans la matinée ?

Et quel amour inexplicable Hans Dorn avait montré pour cet enfant inconnu !

Et puis encore au moment où finissait l’entretien, le cavalier allemand avait demandé l’adresse de Franz. Et c’était elle-même, Gertraud, qui avait été chercher cette adresse auprès de mademoiselle d’Audemer.

La réponse, cependant, demeurait suspendue sur sa lèvre. Elle n’osait plus ; il y avait une rougeur épaisse à son front qui ne savait point mentir.

Ses yeux baissés évitaient le regard de Franz.

Celui-ci l’examinait toujours attentivement. Il y avait sur son visage une expression complexe et malaisée à définir.

On eût dit une grande joie contenue et cachée sous une apparence de dépit.

– Vous ne voulez pas me répondre ? prononça-t-il d’un ton de tristesse. Vous aussi vous me trompez, Gertraud !

La jeune fille rougit davantage, mais elle ne répliqua point encore. Elle souffrait véritablement ; elle était entre son père et Franz : Franz qui l’appelait sa sœur et qu’elle se sentait aimer à chaque instant davantage ; son père chéri, dont chaque désir était pour elle un ordre respecté.

Le cœur de la jeune fille était bon et tendre, mais elle avait pour beaucoup la nature décidée des filles élevées par un homme. Quand une fois sa volonté s’était déclarée au dedans d’elle-même, elle se roidissait, ferme et forte.

Mais si elle avait le bon vouloir de ne point céder, ses connaissances en diplomatie n’étaient pas bien grandes. Il lui semblait que mettre fin aux questions de Franz par un refus de répondre bien net et bien positif, c’était accomplir héroïquement son devoir et garder intact le secret de son père. Elle ne savait pas qu’un refus de répondre équivaut à un aveu, dans une multitude de circonstances ; elle ne savait pas que la première règle de la discrétion considérée comme art, c’est de savoir bel et bien mentir.

– Écoutez-moi, monsieur Franz, dit-elle, sans lever les yeux, mais d’un petit air résolu qui la faisait plus gentille ; si vous voulez que nous restions amis, il ne faut point m’interroger à ce sujet… Une fois pour toutes, je ne sais rien, je ne suppose rien, je n’ai rien à vous répondre.

Un sourire vint à la lèvre de Franz.

– Eh bien ! petite sœur, dit-il d’un accent soumis, ne parlons plus de cela, puisque vous le voulez… J’aurais donné beaucoup pour savoir… mais je vois bien que vous êtes intraitable à l’endroit de la discrétion.

Gertraud poussa un grand soupir de soulagement ; elle triomphait naïvement au dedans d’elle-même. Elle n’avait rien dit.

Franz, de son côté, n’avait point l’air trop désolé pour un vaincu. Le refus péremptoire qu’il venait de subir ne le plongeait point dans un découragement très-amer. Un observateur même médiocre eût deviné à l’expression de son visage, qu’il savait à peu près tout ce qu’il voulait savoir.

De sorte que les deux enfants étaient enchantés tous les deux, Gertraud d’avoir gardé son secret, Franz de l’avoir surpris. Heureuse bataille où il n’y avait ni vainqueur ni vaincu, et où les deux armées, comme cela se fait souvent sur de plus grands théâtres, chantaient le Te Deum à l’unisson !

– Je vous obéis, petite sœur, reprit Franz, tandis que Gertraud calmée le regardait en souriant, et je mets de côté ces questions qui vous déplaisent… nous avons, ma foi, bien autre chose à dire !… Cet homme qui n’est pas votre père n’a laissé nulle trace à mon hôtel… je ne sais pas si je pourrai le retrouver jamais, mais qu’importe, en définitive ?… La manière dont on agit avec moi signifie quelque chose : mon père est évidemment là-dessous, et l’on ne traite pas ainsi un enfant qu’on a l’intention d’abandonner ensuite. – Je suis bien sûre… commença Gertraud vivement.

Puis elle rougit de nouveau et s’arrêta, décontenancée.

Franz fit semblant de ne point remarquer ce trouble.

– Me voilà riche ! poursuivit-il. C’est un fait acquis… et vous ne sauriez croire, petite sœur, combien cela me va d’être riche !… Mon Dieu, je n’aime pas beaucoup l’argent et je ne crois pas être avare… mais si j’avais une chambre pleine d’or, je serais le plus heureux homme du monde. – Mon Dieu ! s’écria Gertraud, que feriez-vous de tout cela ? – J’ouvrirais la porte et les fenêtres, répliqua Franz.

Puis son regard devint rêveur, et il ajouta d’un ton plus grave :

– Savez-vous que ce doit être une bien douce chose, Gertraud ?… J’ai vu la misère de près ; je sais ce qu’on souffre à Paris… Oh ! ce serait une belle vie ! toujours la main ouverte !… Autour de soi, l’on verrait se sécher toutes les larmes… Cette pauvre jeune fille qui s’incline toute pâle auprès du grabat de son vieux père, on la verrait se redresser et sourire. Elles sont si heureuses les fleurs que la sécheresse a couchées sur le sol aride et que relève une goutte de rosée ! Cet homme fort, que la faim va pousser dans le découragement et dans le crime, on le verrait tourner le dos au précipice et remonter fièrement la pente de la vie… Les plaintes s’étoufferaient, les sanglots se tairaient ; si loin que puissent se porter les regards, on verrait le bonheur sourire… Oh oui ! Gertraud, l’or est un dieu puissant, et je voudrais des millions !

La jeune fille le regardait émue.

Franz l’attira contre lui d’un geste gracieux, et se mit à caresser sa main doucement.

– Que de joies on achèterait pour un peu d’or ! reprit-il d’une voix basse on vibrait comme une harmonie voilée ; que de hontes on pourrait laver ! que de fautes expier ! que d’insultes réparer !… Mais tenez, petite sœur, sans aller chercher ces misères horribles qui se cachent dans Paris, et que le riche découvre de temps en temps avec un étonnement effrayé, il est d’autres peines, silencieuses aussi, qu’il serait si aisé de changer en allégresse ! Je connais un jeune homme qui est beau, brave, fort, qui soutient sa famille indigente, et qui aime une jolie enfant, sa voisine…

Gertraud baissa les yeux.

– La jeune fille, poursuivit Franz, lui rend amour pour amour… C’est elle qui me l’a dit… Leurs premiers jeux furent communs ; jamais ils n’ont été séparés l’un de l’autre… Si on les mariait, il n’y aurait point, dans cet immense Paris, une félicité pareille à la leur !… car, je vous le répète, Gertraud, ces deux enfants s’aiment du sincère amour des belles âmes : le garçon est un noble cœur, la jeune fille est un ange.

Franz souriait ; une nuance rose descendait du front de Gertraud jusqu’à la naissance de sa gorge chastement cachée sous sa robe de laine.

– Elle est douce comme vous ! reprit Franz ; jolie comme vous, bonne comme vous !…

Il se pencha et sa lèvre effleura le front de la jeune fille.

– Ne rougissez pas, petite sœur, murmura-t-il à son oreille ; vous êtes tout cela et mieux que cela… Eh bien ! si je suis riche comme je le crois, ajouta-t-il en relevant la tête tout à coup et avec un élan de chaleur, qui m’empêchera de doter ce jeune homme comme un frère ?… N’est-il pas mon frère, Gertraud, puisqu’il vous aime et que vous l’aimez ?

L’accent de Franz donnait à ses paroles un parfum d’exquise tendresse.

Les beaux yeux de Gertraud étaient humides.

– Pauvre Jean !… murmura-t-elle, mais il est fier et moi aussi, M. Franz…

Le vent avait déjà tourné dans la cervelle de ce dernier.

– Nous verrons bien ! s’écria-t-il en changeant de ton tout à coup ; figurez-vous, petite Gertraud, que j’enrage en songeant au temps qu’il me faudra pour avoir mes meubles de Monbro !… Vraiment, je n’avais pas de soucis comme cela hier, et la fortune a bien aussi ses inconvénients… Mais à quoi pensez-vous donc, petite sœur ? vous voilà toute triste !…

Gertraud pensait à Jean.

– Voyons ! de la gaieté ! s’écria Franz en redoublant ses caresses. Je vous donne ma parole d’honneur que nous serons tous heureux !

Tandis qu’il parlait ainsi joyeusement et le rire aux lèvres, une expression de mélancolie vint voiler de nouveau son gracieux visage.

– Il y a deux heures à peine que tout cela m’est arrivé, murmura-t-il, et que de pensées dans ces deux heures !… Parfois, il me semble encore que c’est un rêve… Cet homme est-il mon père, Gertraud ?… Je l’ai bien vu cette nuit au bal ; il y a un cœur fier et vaillant dans son regard ; je crois que je l’aimerais… Et ma nièce… Oh ! ma mère, que je la vois belle et sainte !…

Il s’arrêta en une sorte d’extase.

– Mais peut-être n’est-ce que l’envoyé de mon père, reprit-il brusquement ; que sais je ?… Le sang qui coule dans mes veines parfois comme du feu… Il me semble que mon père doit être un prince !

Gertraud eut un sourire. Franz fit comme s’il s’éveillait.

– Prince ou non, s’écria-t-il, je ne changerais pas mon sort contre celui d’âme qui vive !… je suis jeune, je suis heureux !… Que peut-il y avoir dans l’avenir, sinon de la joie ? – Dieu vous entende ! M. Franz, murmura Gertraud ; vous êtes bon et vous pensez à ceux qui souffrent… Vous méritez d’avoir du bonheur. – Puis-je en souhaiter davantage ? répliqua Franz, et ne m’en avez-vous pas donné vous-même ce soir, petite sœur ?… Vous m’avez parlé d’elle, vous m’avez dit qu’elle m’aimait… – Je vous ai dit ce que je crois vrai, interrompit la jeune fille ; mais le pauvre Jean et moi nous nous aimons bien aussi, pourtant nous ne sommes pas heureux.

Ce fut comme une pluie froide tombant sur l’enthousiasme de Franz.

– Vous avez raison, petite sœur, prononça-t-il avec un peu d’amertume dans la voix ; j’étais trop joyeux ; vous avez bien fait de m’éveiller de mon rêve. Hélas ! je le sais, il reste bien des obstacles entre Denise et moi… et, si je perdais Denise, que me feraient toutes les autres joies ?…

Sa tête se courba. Passant toujours d’un extrême à l’autre, il demeura un instant comme accablé ; si bien que Gertraud, en le voyant attristé tout à coup, se repentit de ses paroles.

Mais, avant qu’elle eût ouvert la bouche pour le consoler et l’encourager, l’accès de mélancolie était passé, Franz avait repris confiance.

– Il faudra combattre, dit-il résolûment ; c’est clair !… mais j’ai des armes… Enfin, Gertraud, hier je ne désespérais pas, et combien ma position est changée depuis hier !… En somme, ai-je un rival sérieux ? – M. le chevalier de Reinhold… – Une charge vivante ?… une vieille coquette mâle ! – Il est riche, mon pauvre M. Franz… il est noble ! – Eh bien ! et moi ?…

Gertraud secoua lentement sa jolie tête.

– On ne sait pas encore… murmura-t-elle.

Franz frappa du pied avec un dépit d’enfant.

– Vous êtes méchante ! dit-il.

Le sourire ami de Gertraud démentait complétement cette parole.

– Oh ! monsieur Franz, répliqua-t-elle, je vous promets que je vous aime bien tous les deux, vous et mademoiselle Denise… mais j’ai peur. – Peur de quoi ? s’écria Franz en parlant avec autant de feu que si Gertraud eût été l’arbitre de cette cause ; combien de temps me faut-il désormais pour connaître ma famille ?… De gré ou de force, je vous en donne ma parole, avant qu’il soit un mois je saurai le nom de mon père… et ce nom, j’en suis sûr, vaut bien celui du chevalier Reinhold… Quant à la fortune, ce qui se passe me semble annoncer qu’elle est grande… et puis je ne suis pas absolument sans protection auprès de la vicomtesse ; son fils est mon ami. – Comptez-vous sur lui ? demanda Gertraud.

Franz hésita un instant avant de répondre.

– Pas à présent, dit-il enfin ; mais quand je pourrai prouver… – Quand vous pourrez prouver, interrompit la jeune fille, vous n’aurez plus besoin de l’aide de M. le vicomte d’Audemer… D’ici là, qui sait ? – Gertraud ! Gertraud !… interrompit Franz à son tour, vous voulez donc me désespérer !… – Je veux vous prémunir. – Mais n’ai-je pas l’appui de Denise elle-même ? Je la verrai… – Monsieur, Franz, dit Gertraud, qui ne put défendre sa voix contre un léger accent de raillerie, le trottoir qui passe devant l’hôtel d’Audemer est un lieu de rendez-vous bien chanceux !…

Franz se mordit la lèvre et ses sourcils firent mine de se froncer. Mais au lieu de cela, il prit la taille de Gertraud en se jouant.

– Eh bien, petite sœur, s’écria-t-il, puisque vous voulez absolument que je vous le dise, je compte sur vous, et je ne compte que sur vous. – Bon Dieu ! dit la jeune fille en riant, quelle puissante protection vous avez là, monsieur Franz ! – C’est la meilleure, et vous le savez bien, puisque vous m’avez montré le néant de toutes les autres… Vous avez un si excellent cœur ! – Bon ! interrompit Gertraud, je ne suis plus méchante… Voilà les compliments qui vont venir ! – Vous savez que je vous aime tant ! reprit Franz, et que j’aurais une joie si vraie à vous rendre la pareille !

Gertraud faisait ce qu’elle pouvait pour garder son petit air moqueur ; mais Franz était un heureux enfant, dont la voix savait d’instinct les routes tortueuses qui descendent au cœur de la femme.

Dès qu’il le voulait bien, on ne lui résistait plus.

En ce moment d’ailleurs, il plaidait une cause gagnée d’avance. Gertraud avait pour Denise une affection dévouée, et rien ne lui disait de combattre le sentiment qui l’entraînait vers Franz.

Son âme toute franche et toute bonne ne demandait qu’à s’ouvrir.

– Vous irez vers elle, reprit le jeune homme ; je sais que vous irez, petite sœur… Vous lui direz combien je souffre loin d’elle, et combien j’ai besoin de la voir…

Le sourire de Gertraud se fit plus espiègle en ce moment, parce que le coucou suspendu à la muraille rendit ce bruit faible qui annonce l’heure une ou deux minutes à l’avance.

Elle regarda le cadran ; l’aiguille allait marquer neuf heures.

Franz ne put deviner ce que signifiaient ce regard et ce sourire.

– Vous la prierez, continua-t-il ; vous la supplierez, de ma part, à genoux… – Seigneur !… comme vous y allez !… – Est-ce que vous me refuseriez ? – Je crois que oui. – Gertraud !… – M. Franz… – Ma petite sœur !… – Mon pauvre monsieur Franz…

Le coucou sonna neuf heures. Comme le timbre commençait à retentir, on entendit le bruit sourd et lointain d’une voiture sur la place de la Rotonde.

– Écoutez ! dit Gertraud en serrant le bras de Franz.

Ils se turent tous les deux. En ce moment de silence, leurs oreilles saisirent pour la première fois cet autre bruit sourd aussi et continu que nous avons entendu avec Jean Regnault sur l’escalier.

Ils n’y firent attention ni l’un ni l’autre.

La voiture s’approchait rapidement. Quand elle s’arrêta, on put conjecturer que c’était à la porte de l’allée de Hans Dorn.

Gertraud frappa dans ses mains, et sa charmante figure s’épanouit.

– Voilà de l’exactitude, murmura-t-elle. – Vous attendez quelqu’un ? demanda Franz. – Oui, répondit Gertraud. – Dois-je me retirer ?… – Non pas !… vous ne serez pas de trop, et la visite vous regarde peut-être un peu… Veuillez passer seulement dans la chambre de mon père. – Qui est-ce donc ? demanda Franz en se levant pour obéir.

Un léger bruit de pas se fit dans la petite cour.

Franz voulut répéter sa question, mais Gertraud le poussa dans la chambre de Hans Dorn et ferma la porte sur lui.

XI. – Mademoiselle d’Audemer.

À peine Franz fut-il entré dans la chambre du marchand d’habits, que le pas léger entendu dans la cour s’étouffa sur les marches de l’escalier. L’instant d’après, on frappait à la porte, et cette fois Gertraud ne se fit pas prier pour ouvrir.

Les deux portes étaient placées l’une vis-à-vis de l’autre ; quand celle de l’escalier tourna sur ses gonds, Franz, qui avait mis son œil à la serrure, faillit tomber à la renverse. Gertraud venait de lui refuser si obstinément son entremise, qu’il s’était préparé à tout plutôt qu’à reconnaître dans cette personne attendue mademoiselle d’Audemer.

Ce fut Denise qui entra. La voiture dont le roulement lointain avait interrompu la conversation de Franz et de Gertraud était celle de la vicomtesse. Elle contenait mademoiselle d’Audemer et la vieille Marianne, toujours chargée de l’accompagner. Denise avait rendu visite dans la soirée à une de ses amies. En revenant, elle avait témoigné le désir de passer chez sa brodeuse, afin de voir les divers ouvrages commandés pour la grande fête du château de Geldberg.

Depuis le matin, la belle jeune fille, jusque-là si indifférente aux pensées de plaisir, s’était prise d’enthousiasme soudain pour la fête annoncée ; elle en avait parlé longuement avec sa mère, qui chérissait fort ce sujet d’entretien. Elle semblait s’intéresser à tout, aux bals promis, aux parties de chasse, aux longues courses dans les montagnes sauvages qui entouraient, disait-on, le vieux château de Geldberg.

La vicomtesse ne la reconnaissait plus. Parfois, elle était tentée d’attribuer cette charmante humeur de Denise à l’arrivée de son frère Julien ; mais cette cause était un peu bien naturelle pour une observatrice aussi subtile que madame la vicomtesse d’Audemer. Son expérience ne lui permettait pas d’envisager les choses à un point de vue si commun ; elle aimait mieux expliquer le fait par quelque chose d’inconnu : le vent, les nerfs, la fantaisie…

Et, du fond du cœur, elle répétait son exclamation favorite :

– Ah ! les jeunes filles ! les jeunes filles !…

Cette exclamation, la vicomtesse en abusait bien un peu, mais n’était-elle pas excusable ? Quand on a trouvé comme cela un mot puissant, profond, universel, répondant à tout, expliquant tout, s’adaptant aux cases les plus anguleuses de la discussion, touchant le joint des plus difficiles problèmes et valant à lui seul deux ou trois systèmes de philosophie, on peut bien s’y attacher sans crime.

Un mot de cette sorte dispense de réfléchir et de craindre ; c’est un doux oreiller sur lequel l’esprit paresseux se repose.

On y doit d’autant plus tenir, à ces formules précieuses, que le nombre en est assez limité. Nous pourrions les compter.

À part les jeunes filles ! les jeunes filles ! il y a les femmes ! les femmes ! ceci à l’usage des vieux garçons ; il y a les enfants ! les enfants ! à l’usage des maîtres d’étude ; il y a la sottise ! la sottise ! à l’usage du rapin refusé au salon, du comédien sifflé, de l’auteur chuté, du candidat vaincu et de l’écrivain soi-disant littéraire que le public ingrat s’obstine à ne point admirer.

En obliquant un peu, soit à droite, soit à gauche, on arrive dans ce même ordre d’idées à des résultats vraiment sublimes. Qui n’a connu en sa vie quelqu’un de ces bonnes gens possédant une clé politique pour toutes les énigmes de l’histoire ? Il y a mieux encore : le roi des généralisateurs est cet hidalgo qui fait un crime des mauvaises récoltes à la révolution de 1789, ou cet épicier de génie qui met les inondations, la sécheresse, les hannetons et le typhus sur le compte de la prêtraille

Durant toute la journée, madame d’Audemer avait abondé dans le sens de sa fille ; la fête avait été déclarée par avance une merveille que les siècles futurs ne pourraient point égaler. Et à propos de la fête, la vicomtesse avait glissé quelques mots très-adroitement au sujet de qualités aimables et séduisantes de ce bon chevalier de Reinhold…

Denise était d’humeur si charmante qu’elle n’avait point trouvé d’objections contre le panégyrique du chevalier.

Si bien que la vicomtesse, enchantée, vit à travers les splendeurs de la fête de Geldberg une autre fête plus modeste, où elle devait jouer un rôle principal : elle rêva mariage, bouquet de fleurs d’oranger, millions et autres choses délicieuses.

Le soir, Denise sortit sous la garde de Marianne. Quand sa visite fut achevée, au lieu de rentrer à l’hôtel, elle donna ordre au cocher de la conduire place de la Rotonde.

– Mais, mademoiselle, dit Marianne, M. le chevalier doit être à la maison maintenant. – Ma bonne, répliqua Denise, il faut bien aussi songer un peu à la fête !… Si je ne presse pas Gertraud, je n’aurai que de vieilles choses au château de Geldberg.

Denise avait trouvé aussi, pour quelques jours du moins, son argument-oreiller où elle pouvait se reposer en paix. La fameuse fête répondait à tout ; Marianne se tut, persuadée.

Quand on arriva devant la porte de Hans, Denise mit pied à terre lestement.

– Restez, si vous voulez, ma bonne, dit-elle ; j’ai deux mots à dire et je reviens.

Marianne était vieille ; c’était à peu près l’heure où elle se couchait d’habitude ; la voiture avait de bons coussins moelleux et doux. Denise savait qu’elle retrouverait Marianne endormie.

Elle s’engagea dans l’allée de Hans Dorn.

Cette visite avait été convenue entre elle et Gertraud, dans l’entrevue du matin. Gertraud n’avait pas pu tout dire, d’abord parce que le temps pressait, ensuite parce qu’elle ne savait pas toute l’histoire de Franz. Elle avait promis de le revoir et de s’informer encore ; elle avait promis surtout de savoir s’il n’y avait point de suites possibles à ce duel, et si Franz était à l’abri de tout danger.

Ceci était un prétexte pour la conscience de Denise comme la broderie était un prétexte auprès de Marianne. Denise savait en réalité à peu près tout ce qu’elle pouvait savoir, mais elle voulait parler de Franz encore, entendre prononcer son nom ; elle avait tant souffert la nuit précédente ! elle avait eu des frayeurs si cruelles !

En entrant, elle tendit la main à Gertraud, qui lui faisait une belle révérence. Bien qu’elles eussent partagé les mêmes jeux dans leur enfance, Gertraud, qui avait tous les genres de tact, n’essayait point d’établir une égalité impossible et mettait comme un vêtement de respect à son dévouement affectueux. Denise, au contraire, effaçait volontairement et de son mieux la distance que leurs positions sociales établissaient entre elles.

Quoique Gertraud eût cessé depuis longtemps de la tutoyer, Denise employait toujours avec la jolie brodeuse cette formule amie.

Elles étaient toutes deux dans leurs rôles. Elles s’aimaient ; la loyauté de leurs cœurs, jointe à la délicatesse de leurs caractères, réalisait ce problème difficile, d’une liaison sincère entre une riche demoiselle et la fille d’un homme travaillant de ses mains.

Liaison sans jalousie d’un côté, sans orgueil de l’autre ; liaison qui ne blessait même pas les convenances étroites du monde, car chacune des deux amies restait parfaitement à sa place, et si quelques pas étaient faits en dehors des règles rigides de l’étiquette, ce n’était jamais la brodeuse qui les risquait.

– Je ne t’ai pas assez remerciée, ma bonne Gertraud, dit Denise en entrant, pour la joie que tu m’as donnée ce matin. Si tu savais tout ce qu’il m’avait dit hier au soir !… c’est à peine si je pouvais garder quelque espérance…

On voyait une sorte d’embarras sur la physionomie de Gertraud, et quelque chose manquait à son accueil, d’ordinaire si franc et si cordial.

On eût dit qu’elle avait une pensée de crainte ou quelque petit remords.

Elle offrit une chaise à Denise, qui s’assit.

Franz, qui était toujours derrière la porte, avait reconnu d’un coup d’œil mademoiselle d’Audemer. Son premier mouvement avait été tout entier à la surprise, puis la joie était venue, puis l’impatience. Il y avait deux ou trois secondes à peine que Denise était entrée, et déjà les doigts de Franz lui démangeaient ; il sentait grandir en lui l’irrésistible envie d’ouvrir cette porte qui le séparait seule de mademoiselle d’Audemer.

Il ne la voyait plus. Après avoir passé le seuil, Denise avait quitté la ligne droite tirée d’une porte à l’autre et c’était seulement dans cette ligne que le trou étroit de la serrure donnait accès au regard.

Il y avait bien la ressource de mettre l’oreille à la place de l’œil et d’écouter, mais c’était une bonne porte que celle de Hans Dorn, et les deux jeunes filles parlaient sans doute à voix basse. Du moins le pauvre Franz n’entendait rien du tout.

Tandis qu’il maugréait contre son malheur, Gertraud avait pris place auprès de sa compagne. Elles causaient.

– L’as-tu vu ? demandait mademoiselle d’Audemer. – Je l’ai vu, répondit Gertraud. – Eh bien ?…

Au lieu de répliquer, Gertraud jeta un regard furtif vers la porte de son père. Des idées nouvelles venaient de surgir dans son esprit. Elle n’osait plus. Cette entrevue, si joyeusement préparée, lui faisait peur maintenant.

Elle s’étonnait de n’avoir pas eu ces scrupules d’avarice. Comment Denise allait-elle accueillir son audace et de quelle façon lui annoncer la présence de Franz ?

Quant à pouvoir la cacher, Gertraud ne l’espérait point. Elle devinait la position du jeune homme, comme si elle eût été auprès de lui en ce moment. Elle devinait jusqu’à sa physionomie, où l’impatience menaçante grandissait de seconde en seconde.

Il se taisait encore ; on ne l’entendait point remuer ; mais il allait parler bientôt sans doute ; il allait s’agiter à tout le moins et attirer de quelque manière l’attention de Denise.

Et si Denise allait se fâcher ! Gertraud s’accusait, pauvre fille ; elle se repentait amèrement.

Jusqu’à l’arrivée de mademoiselle d’Audemer, elle n’avait songé qu’au plaisir de les voir tous deux surpris, tous deux bien heureux, rougir, balbutier et s’entre-sourire. À présent, elle avait des doutes plein l’esprit ; elle ne savait plus si son zèle n’était point une offense.

Elle restait là auprès de sa compagne, effarouché, le front pourpre.

– Eh bien ?… répéta Denise. – Mon Dieu ! ma chère demoiselle, répliqua Gertraud qui était tout entière à sa frayeur ; je vous promets que j’ai fait pour le mieux !

Sa voix tremblait légèrement. Denise leva les yeux sur elle et son regard prit une expression inquiète.

– Serait-il donc arrivé un malheur ? murmura-t-elle. – Non, oh ! non, s’écria Gertraud vivement ; j’ai vu M. Franz, il n’a plus rien à craindre… au contraire, je crois qu’il a sujet d’être bien content. – Tu ne me trompes pas, Gertraud ? – Oh ! mademoiselle !

Ces deux mots avaient un accent de reproche ; mais Gertraud tenait toujours ses yeux baissés.

Denise la considéra un instant en silence. Elle remarqua que le regard de la gentille brodeuse glissait bien souvent entre ses paupières demi-closes, et allait chercher la porte de Hans Dorn.

– Qu’avez-vous, Gertraud ? dit-elle, jamais je ne vous avais vue ainsi !…

C’était la première fois, depuis bien longtemps, que Denise omettait de la tutoyer ; mais Gertraud n’eut pas le loisir de s’attrister, parce qu’un bruit se fit dans la chambre de son père. C’était Franz, dont la courte patience était à bout déjà.

Gertraud remua sa chaise et se mit à tousser ; son embarras devenait de plus en plus visible.

– Gertraud, reprit mademoiselle d’Audemer, qui ne pouvait manquer de rapporter ce trouble à sa position personnelle, je suis forte, vous le savez… je vous en prie, ne me cachez rien ! – Je ne vous cache rien, chère demoiselle, répliqua Gertraud.

Mais, comme elle allait continuer, l’idée de Franz embusqué dans la chambre voisine lui coupa la parole. Au moins ne voulait-elle point mentir.

Denise lui prit la main. Cette réticence l’avait alarmée plus que tout le reste.

– Ma bonne petite Gertraud, dit-elle avec prière, je sais bien que tu m’aimes… C’est ton amitié qui te pousse à me dissimuler la vérité en ce moment… mais parle, je t’en supplie !… Si tu savais tout ce que tu me fais craindre ! – Mon Dieu ! mon Dieu !… murmura la pauvre Gertraud, qui avait pourtant un sourire sous son air de grande détresse.

Un tiers, entrant à l’improviste et non initié au secret de la situation, n’aurait rien compris à ce qui se passait entre ces deux charmantes jeunes filles. Les yeux de Denise restaient secs, mais un voile de pâleur était sur son visage, dont l’expression devenait à chaque instant plus douloureuse. Gertraud, au contraire, avait aux joues, au front et jusqu’à la gorge un vermillon vif ; ses yeux baissés semblaient prêts à pleurer ; mais par-dessus la longue frange de ses cils, elle lançait des regards sournois vers la porte de Hans, et derrière cette larme qui était au seuil de sa paupière, on voyait poindre son espiègle sourire.

Elle hésita encore durant quelques secondes, puis Franz ayant fait un mouvement plus bruyant dans sa cachette, elle releva tout à coup la tête d’un air mutin.

– Eh bien ! tant pis, s’écria-t-elle ; j’aime mieux tout vous dire que de vous laisser ainsi dans l’inquiétude… Si vous vous fâchez, c’est moi qui aurai du chagrin, et cela vaut mieux.

Elle se tourna encore vers la porte de son père, mais cette fois tête haute et les veux grands ouverts.

– Il est là, dit-elle en rassemblant tout son courage.

Un incarnat fugitif vint colorer la joue de mademoiselle d’Audemer. Gertraud s’attendait à des reproches ; Denise se leva et lui dit doucement :

– Je veux le voir.

Gertraud l’eût embrassée pour ce mot qui lui mit du baume dans le cœur.

Elle s’élança, heureuse et légère, vers la porte de Hans Dorn qu’elle ouvrit précipitamment. Elle entra ; Denise la suivait de près.

Franz était debout derrière la porte. Il fut pris à l’improviste et demeura comme interdit.

– Denise ! balbutia-t-il. Mademoiselle…

Il prit la main que la jeune fille lui tendait, et n’osa même pas la porter à ses lèvres.

Il était dans un de ses accès de timidité. Tout à l’heure, au beau milieu de son impatience, une pensée lui avait traversé l’esprit, une de ces pensées qui mettent une rougeur épaisse au front des enfants orgueilleux ; un coup de foudre, la crainte de paraître ridicule aux yeux de la personne aimée !

Et souvenez-vous de vos jeunes ans ; ce n’est pas là un petit malaise, c’est une angoisse profonde qui vous terrasse plus vite et plus rudement que le malheur sérieux !

On se souvient d’une parole malencontreuse, d’un geste maladroit, d’une gaucherie ; la poitrine se serre, la sueur perle aux tempes : on souffre, et le remords lui-même n’est pas plus cuisant que cela.

La porte s’était ouverte au moment même où Franz se débattait contre l’aiguillon subtil de cette honte qui trouve si bien le chemin des cœurs adolescents. Il se souvenait, le malheureux, et il avait la fièvre. Cette entrevue de la veille, dont naguère il gardait si chèrement la mémoire, lui apparaissait désormais odieuse.

Quel rôle, bon Dieu ! quel pitoyable rôle ! c’est dans tous les vaudevilles et dans les plus niais, un grand garçon qui menace de mourir, qui extorque un aveu, et qui ne meurt pas !

Car la chose est tombée dans le domaine banal ; on sait que le grand garçon ne meurt jamais, on le sait ; les bourgeois en rient.

Franz aurait voulu être mort.

Quand Denise parut sur le seuil, au lieu de se réjouir, il lui prit envie de se cacher.

S’il eût rencontré en ce moment le malin sourire de Gertraud, nous ne saurions dire à quelles extrémités son désespoir aurait pu le pousser.

Mais Gertraud lui tournait le dos directement, et arrangeait de la lumière sur le petit bureau du marchand d’habits.

Mademoiselle d’Audemer ne partageait point le trouble de Franz ; elle ne le remarquait même pas. Elle gardait le silence, mais c’était parce que son cœur était plein. Elle le voyait sauvé de ce grand péril de la veille, et sauvé encore de cet autre danger que l’embarras de Gertraud lui avait fait redouter naguère.

Il y avait longtemps déjà qu’elle l’aimait. Ils s’étaient rencontrés, à l’époque où Denise sortait de pension, dans le monde doré de la finance. Nous n’avons ni motif ni désir de parler en mal des jeunes héritiers de la banque ; ce sont nos seigneurs : que Plutus les tienne en joie. Nous disons seulement que Franz ne leur ressemblait point.

Au milieu de tous ces beaux fils, dont le moindre avait une valeur marchande de cinq à six cent mille francs, le pauvre petit commis tenait assurément bien peu de place. Il n’avait point de chevaux, partant point de jockey ; il n’avait pas même cette chose banale et que les mulâtres eux-mêmes se donnent, un nom, un titre, un malheureux morceau d’écusson !

Il était exactement dans la position précaire de ces bergères antiques qui épousaient des rois : il n’avait que son bon cœur et sa jolie figure.

Et aussi quelques petites choses que nous ne saurions point exactement décrire, un charme une distinction innée, qui était douce et qui était fière ; un don, ce je ne sais quoi qui plaît et qui impose.

Quand il s’agit de chevaux, les gentlemen appellent cela le sang ou la race.

La nature de Denise était d’aimer ce qui est noble. La distinction l’attirait ; elle était elle-même le type charmant de ces grâces simples et bonnes dont l’aristocratie véritable garde seule le secret.

Il n’y avait pas en elle un atome de coquetterie, dans le sens bourgeois du mot. Elle ne cachait rien, elle ne feignait rien ; un mot écouté par hasard ne mettait point sur sa joue cette rougeur effarouchée qui veut être une enseigne de pudeur et qui prouve seulement trop de science. Ses beaux yeux aux regards tranquilles et limpides ne recouraient pas trop souvent aux voiles de leurs paupières. Dans sa physionomie, comme au fond de son cœur, tout était naturel et pur.

Elle ne savait point jouer ce vieux rôle tout chargé de grimaces et de mensonges que la routine impose aux jeunes filles ; elle était elle-même toujours, c’est-à-dire gracieuse, décente et digne.

Dans le monde où sa mère l’avait conduite, il y avait assurément beaucoup de ravissantes demoiselles et beaucoup de jeunes messieurs tout pétris de séductions ; mais Denise, soit qu’elle fût trop difficile, soit qu’elle eût le goût malheureux, n’y avait trouvé que deux êtres à qui donner sa sympathie : Lia de Geldberg, qui était bonne et simple comme elle, et Franz.

Dans tout le reste, elle n’avait vu que de beaux yeux, de beaux teints, de belles robes, de belles moustaches et de beaux gilets.

Encore n’avait-elle point ce qu’il faut d’expérience pour faire la juste part des postiches…

Elle avait trié le pauvre Franz au milieu de cette riche foule. Bien que l’éducation et les circonstances eussent singulièrement terni chez lui cette fine fleur de race dont nous parlions tout à l’heure, elle l’avait séparé du gros de ces bons gentilshommes qui se fâchent quand on les appelle par le nom de leur père. Elle avait senti sous son étourderie folle les instincts du chevaleresque honneur.

Ils s’étaient aimés en même temps et sans se le dire. Leurs aveux s’étaient croisés la veille seulement ; mais c’était une liaison déjà vieille. Il y avait des mois que l’échange était fait entre leurs cœurs.

Nous avons dit qu’il existait entre leurs visages une ressemblance assez grande et qui devenait frappante lorsque leurs physionomies se trouvaient exprimer le même sentiment, par hasard. Au moral, il n’y avait entre eux d’autres rapports que la franchise égale de leurs cœurs. Leurs caractères, sans être opposés, ne se ressemblaient point. Franz était vif, pétulant, oseur ; Denise était plutôt calme et timide. Franz poussait la gaieté jusqu’à la folie ; Denise était sérieuse. Mais il est certain que Dieu n’a point fait les caractères humains suivant les règles de l’Art poétique. L’homme se transforme incessamment, suivant les circonstances. Les parts que nous avons faites à Franz et à Denise pouvaient varier comme toutes choses, au point d’arriver à une bascule complète.

En ce moment, par exemple, où elle franchissait les limites des convenances mondaines, la jeune fille timide n’éprouvait aucun symptôme d’embarras. Elle était tout entière à son contentement, tandis que Franz, le page hardi, perdait la tête à force d’être déconcerté.

Et à mesure que le silence continuait, sa puérile angoisse lui serrait davantage le cœur.

– Mademoiselle, balbutia-t-il enfin en ouvrant ses paupières à demi, rien de ce que vous pourrez me dire n’égalera les reproches de ma conscience… je suis un fou ! par pitié ne me regardez pas comme un lâche !…

Gertraud écoutait et tâchait de ne point rire, ce à quoi l’aidait la mine profondément désolée du pauvre Franz.

Quant à mademoiselle d’Audemer, on eût dit qu’elle n’avait pas entendu.

Elle avait toujours la main de Franz entre les siennes ; elle le parcourait de la tête aux pieds d’un regard charmé.

– Franz, dit-elle enfin à voix basse et en laissant ses yeux exprimer toute la profondeur de son émotion, je suis bien heureuse de vous revoir !…

Il y avait tant d’amour dans ces simples paroles que la folle honte de Franz s’évanouit comme par enchantement. Il ne songea plus à son crime imaginaire et se réhabilita lui-même au fond de l’âme.

Il releva enfin les yeux sur Denise et toucha de ses lèvres la douce main de la jeune fille.

Denise souriait ; ils étaient tout près l’un de l’autre et leurs regards heureux se parlaient.

Gertraud, sans savoir pourquoi, se sentir rougir. Par un mouvement irréfléchi, elle traversa la chambre d’un pas furtif et voulut se retirer dans la pièce d’entrée.

Franz, sans savoir aussi peut-être, la suivait de l’œil et s’applaudissait.

Mais au moment où la petite brodeuse allait franchir le seuil, Denise se retourna vers elle.

– Reste, ma bonne Gertraud, dit-elle de sa voix tranquille et douce ; tu n’es pas de trop entre nous deux.

XII. – Le tête-à-tête.

Gertraud alla chercher sa broderie et revint prendre place auprès de la table de travail de son père.

Denise et Franz s’assirent l’un près de l’autre. Les dernières paroles de mademoiselle d’Audemer, prononcées sans nulle affectation, et qu’on aurait pu interpréter comme une marque de confiance accordée à Gertraud, donnaient néanmoins à l’entrevue un petit caractère de gravité. Ce pouvait être désormais une causerie très-intime, mais ce n’était plus un tête-à-tête. Denise n’avait eu qu’un mot à dire pour enlever à la situation son apparence douteuse et louche. La simplicité, ce fier et doux charme, était entre les mains de la jeune fille comme un talisman.

Sa physionomie sérieuse n’exprimait ni inquiétude ni trouble, son regard se reposait sur Franz avec un bonheur ingénu ; et si quelque parole s’arrêtait sur sa lèvre, c’était la secrète prière adressée à Dieu qui la faisait heureuse.

Franz aurait voulu peut-être un peu plus de roman. Il éprouvait une sensation mêlée de surprise grande et de quelque dépit à voir le mystère lui échapper sans cesse. Denise éclairait tout ; toute voie devenait droite en quelque sorte dès qu’elle y mettait le pied. Bien qu’au son de sa parole franche et digne, l’aventure perdait son air de gaillardise. Il y avait là une belle jeune fille qui souriait avec un abandon plein de tendresse, et pourtant Franz se sentait le mors entre les dents. La solitude de cette pauvre chambre lui dictait un respect craintif, qu’il n’eût point éprouvé peut-être sous l’empire de l’étiquette mondaine.

Ce fut encore Denise qui rompit la première le silence.

– Je ne m’attendais pas à vous rencontrer ici, Franz, dit-elle ; si je l’avais pensé, je serais également venue… car j’avais désir et besoin de vous voir. – Que vous êtes bonne !… murmura le jeune homme.

Sa voix était ménagée de manière à ne point arriver jusqu’aux oreilles de Gertraud. Il tenait à son tête-à-tête.

La voix de Denise, au contraire, s’élevait sonore et calme.

– Je voulais vous voir, reprit-elle, parce qu’hier vous m’avez forcée à lire au fond de mon cœur… Il y avait longtemps que je savais votre amour, Franz, et il y avait longtemps que je soupçonnais le mien… mais je m’efforçais de douter encore. – Est-ce donc un si grand malheur de m’aimer ? demanda Franz avec reproche.

Les grands yeux bleus de mademoiselle d’Audemer prirent un regard sérieux et pensif. Son sourire mourut sur sa lèvre.

– Je ne sais, répondit-elle en baissant la voix involontairement, je suis bien jeune et j’ignore la vie… et vous, Franz, n’êtes-vous pas un enfant ?

Ce mot vibre mal toujours aux oreilles de vingt ans.

Franz jeta une œillade sournoise du côté de Gertraud, pour voir si elle avait entendu.

La petite brodeuse avait un malin sourire sous un air de grand sérieux. Elle poussait son aiguille avec prestesse, et ses longs cils noirs ne cachaient qu’à demi l’étincelle allègre de ses yeux.

Depuis que Denise était entrée dans la chambre du marchand d’habits, ce bruit inexplicable entendu par Jean Regnault sur l’escalier, et dont nous avons parlé plusieurs fois déjà, avait fait trêve. En ce moment il reprit, mais timide et si faible que l’attention des deux amants ne fut point excitée.

Gertraud seule l’entendit ; elle releva vivement la tête et se mit à écouter. Le bruit partait de l’angle de la pièce qui touchait à la cloison de la chambre d’entrée et où se trouvait le lit de Hans Dorn.

C’était un grincement sourd et continu, qui semblait partir de la ruelle du lit. On eût dit qu’un ouvrier minait le mur extérieur.

Gertraud écouta un instant, inquiète ; puis, comme l’entretien des deux amants attirait de nouveau son attention, elle se dit que dans le Temple il y a bien des métiers divers. Le bruit venait sans doute de la maison voisine…

– Je ne sais, reprenait Denise, qui secouait lentement sa jolie tête, et si je voulais vous parler, Franz, c’était pour savoir… ce que je vous ai dit hier est la vérité, je vous aime… mais que pouvons-nous espérer ?

La figure de Franz rayonna.

– Hier, répliqua-t-il, au milieu de ma joie, cette question m’eût rendu bien malheureux, car je n’aurais pas pu y répondre. – Mais aujourd’hui… mademoiselle, si vous saviez comme tout est changé !… Si vous saviez ce que l’avenir semble me promettre… Mais c’est une longue histoire… – Et j’ai bien peu de temps, interrompit Denise. – Notre bonne Gertraud sait tout, poursuivit Franz ; je lui ai conté mon secret ; elle pourra vous le dire. – Gertraud et vous, demanda mademoiselle d’Audemer, en adressant à la fille de Hans Dorn un regard amical, vous êtes donc de vieilles connaissances ? – Oh ! oui… commença Franz étourdiment.

Puis il s’arrêta, déconcerté, parce que la gentille brodeuse partait d’un flanc éclat de rire.

– Oh ! oui, répéta-t-elle ; ce n’est pas par semaines…, ni par mois… ni par années que se compte notre connaissance ! – Et je ne le savais pas ! interrompit Denise. – Ni moi non plus ! s’écria Gertraud ; ni M. Franz non plus, je le promets bien… Nous nous sommes vus hier pour la première fois.

Franz était rouge comme une cerise ; il n’avait point cru mentir, tant Gertraud lui paraissait une ancienne et fidèle amie.

– Et déjà des confidences ?… murmura Denise étonnée. – Oh ! dit Gertraud, depuis hier il s’est passé tant de choses !… M. Franz a été en danger de mourir… Cela compte pour dix ans, mademoiselle.

En prononçant ces dernières paroles, l’accent de la jeune fille se fit sérieux et pénétré.

Puis elle baissa de nouveau ses yeux sur sa broderie. Denise aurait voulu l’embrasser.

Franz en était toujours à l’embarras de son mensonge involontaire.

– Sur mon honneur, dit-il, je n’ai point voulu vous, en imposer, mademoiselle… Je ne me connais pas, d’autres amis que Gertraud et son père… il me semble qu’ils m’ont toujours aimé comme ils m’aiment, et si je vous ai trompée, c’est bien malgré moi. – Merci, ma bonne Gertraud, murmura Denise ; je ne savais pas te devoir tant de reconnaissance. – Mais j’aurai des amis maintenant, reprit Franz avec un élan subit. Je veux vous dire tout en deux mots, Denise : je suis riche et je suis noble. – Dites-vous vrai ? murmura la jeune fille étonnée. – Et le plus cher de mes bonheurs, poursuivit Franz, c’est d’avoir eu votre amour alors que j’étais pauvre et sans nom !

Il parlait avec une conviction si profonde et le sentiment exprimé par lui était si bien celui d’un homme élevé tout à coup au-dessus du malheur, que Denise ne conçut pas l’ombre d’un doute.

Gertraud, au contraire, malgré son ignorance de la vie, sentait vaguement tout ce qu’il y avait d’obstacles et d’incertitude entre la position réelle de Franz et ce bonheur espéré. Son cœur se serrait à le voir si confiant. Une voix s’élevait au dedans d’elle comme un écho funeste, et répondait « Malheur ! » à ces élans de joie.

Elle si gaie d’ordinaire, elle ne savait pourquoi ces paroles d’allégresse sonnaient faux à son oreille et la rendaient triste.

– Vous avez raison, Franz, dit mademoiselle d’Audemer, je vous aimais pauvre ; je vous aurais aimé toujours… mais que Dieu soit béni ! car je n’aurais point désobéi à ma mère et nous aurions été bien malheureux !…

Franz se frotta les mains, comme si la pensée du danger évité eût redoublé tout à coup son contentement.

– Mon Dieu, dit-il avec une pitié profonde pour son sort de la veille, je ne sais pas vraiment comment j’avais le front d’espérer !… c’était vous, Denise, qui souteniez mon courage ; je connaissais votre cœur ; je savais qu’il n’y avait en vous que noblesse et bonté… Je ne songeais point à ma misère, étourdi que j’étais ! et l’idée de la vicomtesse ne me venait point, parce que je ne pensais qu’à vous… Mais maintenant, ajouta-t-il en prenant un air grave, il faut voir les choses sérieusement… dès qu’il s’agit de vous, Denise, la légèreté devient un crime… Écoutez ! il me faut quelques jours encore pour connaître le nom de mon père ; d’ici là je resterai prudemment à l’écart, et j’attendrai une certitude pour me présenter à madame la vicomtesse d’Audemer.

C’était de la sagesse ; Denise fit un signe d’approbation.

– Et pensez-vous, reprit Franz, qu’en arrivant avec mes titres et ma fortune, je sois exposé à essuyer un refus ? – Ma mère est bonne, répondit Denise ; je lui dirai que je vous aime…

Franz serra la main la jeune fille contre ses lèvres.

– Chaque fois que j’entends ce mot tomber de votre bouche, dit-il, j’ai peur de faire un songe trop heureux… c’est bien vrai, pourtant, vous êtes là ! Tout ce que je voyais dans la folie de mes rêves, Dieu l’a réalisé… Oh ! que vous êtes belle, Denise, et que j’aime à vivre !… Nous sommes jeunes, notre avenir est long comme un siècle, et pas un nuage ! partout votre beau sourire ! rien que du bonheur !…

Il s’arrêta ; son cœur était plein. Les paroles manquaient à son enthousiasme. Un instant, il demeura silencieux et recueilli, contemplant Denise avec adoration.

La jeune fille le regardait aussi ; elle était entraînée et convaincue. Nul doute ne venait à son esprit charmé. L’illusion contagieuse passait de l’âme de Franz dans son âme, et sa pensée ravie se berçait en de molles caresses. Elle ne songeait point à interroger : elle croyait.

Elle était si heureuse de croire !

Leurs chaises s’étaient rapprochées nous ne savons comment. Ils étaient là près l’un de l’autre ; leurs traits semblables se touchaient presque ; les anneaux gracieux de leurs chevelures blondes mariaient leurs nuances amies : c’était un tableau suave comme le souriant espoir de l’adolescence.

On eût dit au premier aspect le frère et la sœur. Mais le regard voilé de Franz couvrait d’ardents éclairs, et il y avait de la passion dans cette fatigue douce qui alanguissait la prunelle de Denise. L’amour perçait, l’autour charmant et jeune qui orne toutes choses et sait embellir jusqu’à la beauté…

De même que la fleur, épanouie sous l’ombrage et chèrement admirée, va trouver des nuances inconnues et nouvelles si le soleil, perçant tout à coup la feuillée, vient mettre un rayon d’or sur sa vierge corolle…

Gertraud n’osait plus les regarder. Elle avait le rouge au front et son cœur lui pesait.

Le bruit continuait sourd, patient, uniforme, dans la ruelle du lit de Hans Dorn.

– Vous souvenez-vous, Denise, dit Franz avec lenteur, de ce bal où je vous vis pour la première fois ?… Il me sembla que tout mon titre défaillait, et quand j’entendis le son de votre voix, je crus que j’allais mourir… j’étais un enfant alors, et mon regard ne s’était jamais levé sur une femme… savez-vous pourquoi je vous aimai ? – Sais-je pourquoi j’écoutai en tremblant vos premières paroles ?… murmura Denise. – C’est qu’il y a une chose étrange ! reprit Franz ; je vous aurais aimée sans cela, car, un amour comme le mien ne peut pas naître sans la volonté de Dieu… mais vous ressemblez tant à ma mère ! – Votre mère ?… répéta Denise. – Je ne l’ai point connue, poursuivit Franz qui secoua la tête avec tristesse, mais j’avais son portrait suspendu dans la ruelle de mon lit comme une image sainte… ce fut bien longtemps mon seul amour… Quand je vous vis, Denise, il me sembla voir ma mère… jusque-là je ne l’avais comparée qu’aux anges, et je la retrouvais en vous… c’était la même beauté calme et sereine, la même franchise douce, le même regard dévoilant le même cœur… allez, Denise, c’était notre destinée ! Depuis ce premier jour, votre image s’est gravée tout au fond de mon âme, et quand je rentrais le soir sans vous avoir vue, je vous contemplais dans le portrait de ma mère.

Il s’arrêta pour sourire. Denise avait les yeux humides.

– Oh ! certes, s’écria Franz gaiement, je ne songeais point en ce temps-là aux obstacles qui nous séparaient… je ne songeais à rien qu’à vous trouver belle et à vous adorer de loin… N’ai-je pas du bonheur, Denise ? Je n’ai vu le danger qu’au moment où ma bonne étoile me donne une victoire facile… J’avais bien entendu dire que le chevalier de Reinhold avait obtenu de madame d’Audemer la promesse de votre main, mais j’évoquais par le souvenir votre front si pur, vos grands yeux bleus et cette blonde auréole que je vois dans mes rêves ; vos longs cheveux, Denise, qui font un doux cadre à votre joue ; je mettais tout cela auprès du visage grotesque de M. de Reinhold, et je me disais : « C’est impossible… »

Franz s’interrompit encore, ses yeux se baissèrent ; et il devint pâle.

– Mon Dieu ! murmura-t-il en frissonnant, il paraît que c’était possible !… Mais pourquoi s’attrister ? ajouta-t-il en secouant la mélancolie qui le reprenait. Denise ! Denise ! nous n’avons plus rien à craindre !… Vous ne savez pas tout, votre frère est mon ami ; dans quelques jours, quand je vais avoir appris le nom de mon père, ce sera sous les auspices de Julien que je me présenterai à madame la vicomtesse d’Audemer.

Denise ne répondit point, mais la joie peinte sur son visage parlait. Elle remerciait Dieu dans son âme.

Elle était aussi persuadée que Franz. Chaque mot de ce dernier lui enlevait un doute. En entrant dans la maison de Hans Dorn, c’est à peine si elle avait eu une vague espérance ; maintenant, la crainte lui semblait impossible.

Le temps passait, elle oubliait la vieille Marianne qui l’attendait dans la voiture ; elle oubliait tout, elle s’endormait dans la quiétude de son bonheur.

Franz avait passé son bras autour de sa taille ; la tête de Denise, inclinée et pensive, s’appuyait doucement à l’épaule de Franz.

Ils auraient pu rester ainsi de longues heures, car un instinct secret éloignait d’eux, à leur insu, l’idée de la séparation. Ce fut Gertraud qui les éveilla.

La jolie brodeuse venait d’achever la collerette qui avait motivé la visite de mademoiselle d’Audemer. Comme elle finissait d’arrêter la dernière fleur, il lui sembla que le bruit entendu dans la ruelle du lit de son père devenait plus fort et plus voisin.

Elle s’approcha doucement et mit sa tête entre les rideaux. Le lit contre lequel sa hanche s’appuyait roula brusquement et alla heurter la muraille.

Le bruit cessa…

XIII. – Le clou.

Gertraud écouta un instant encore auprès du lit de son père, puis elle revint vers les deux amants, qui ne l’apercevaient point, et jeta en se jouant la collerette sur les épaules de Denise.

– Voici un prétexte à votre longue visite, mademoiselle, dit-elle ; vous aurez attendu votre broderie afin de l’emporter.

Denise s’était redressée en tressaillant.

– Y a-t-il donc si longtemps que je suis ici ? murmura-t-elle. – Un quart d’heure… dit Franz. – Une grande heure ! s’écria Gertraud ; mais comment trouvez-vous cela, monsieur Franz ?

Franz toucha le travail délicat et charmant.

– Adorable ! répondit-il. – Tu es une fée, Gertraud ! dit mademoiselle d’Audemer en admirant la broderie ; mais je déteste cette collerette, ajouta-t-elle avec un gros soupir. – Pourquoi cela ?… – Parce qu’elle me fait penser à cette fête d’Allemagne et à ce long voyage. – Pauvre monsieur Franz ! dit Gertraud, quinze jours d’absence !

Franz ne comprenait pas.

Gertraud disposait les plis de la collerette avec cette coquetterie de l’auteur qui lit lui-même son œuvre.

– Je viens d’apprendre que les invitations vont être lancées, poursuivit Denise. Le départ suivra, dit-on, de près l’invitation. – Et vous êtes absolument forcée d’aller à cette fête ? demanda Franz. – Ma mère compte les jours depuis un mois, répondit la jeune fille ; nous avons accepté d’avance et tous nos préparatifs sont faits. – On dit que ce sera si beau ! murmura Gertraud, dont l’accent trahissait un peu d’envie. – Que je t’y céderais ma place volontiers ! répliqua Denise. Ce seront des jours pénibles et je n’y puis pas penser sans frayeur… Vous n’aurez pas le temps d’ici là, Franz, de recevoir ces bonnes nouvelles qui vous donneraient accès auprès de ma mère… elle va partir avec toute son envie de me voir mariée au chevalier de Reinhold… et, là-bas, au milieu de cette famille de Geldberg… Franz avait baissé la tête ; il la releva vivement.

– La fête serait-elle au château de Geldberg ? dit-il. – Oui, répliqua Denise, et comme vous le devinez, je serai circonvenue, obsédée… Si encore c’était comme à Paris, si je pouvais vous entrevoir quelquefois, cela me donnerait du courage… mais je serai seule ! – Non, interrompit Franz d’un ton délibéré, ce sera mieux qu’à Paris, et vous me verrez tant que sous voudrez… Je compte vous suivre au château de Geldberg.

Gertraud le regarda en dessous.

– Quelle folie ! dit mademoiselle d’Audemer ; dans votre position vis-à-vis des Geldberg, vous ne pouvez être invité.

Franz rougit. Il pensait à Sara.

– Je serai invité pourtant, répliqua-t-il, et je vous donne ma parole que vous me verrez à la fête. – Il le fera comme il le dit, mademoiselle ! s’écria Gertraud d’un ton où l’admiration naïve et la raillerie se mêlaient à doses égales ; M. Franz, depuis qu’il est riche et fils d’un prince, vous promettra, si vous voulez, de sauter la Seine à pieds joints… et qui sait s’il ne tiendrait point sa promesse ? ajouta-t-elle en baissant la voix tout à coup sous l’impression d’un souvenir superstitieux ; il y a autour de lui des choses étranges, et quand on réfléchit à ce qui lui est arrivé depuis hier, on ne sait plus que penser…

Ce fut en ce moment que Jean Regnault frappa pour la première fois à la porte de l’escalier.

Gertraud n’entendit pas. Jean fut obligé de répéter deux ou trois fois son appel. Quand la jeune fille entendit enfin, elle s’élança dans la chambre d’entrée, en fermant la porte sur les deux amants.

Ce devait être Hans Dorn. Gertraud n’était point troublée, parce que sa conscience ne lui reprochait rien. Elle ouvrit la porte sans hésiter et tendit le front au baiser de son père.

Le pauvre Jean ne songea point à profiter de l’aubaine.

– Bien des pardons de venir vous voir à cette heure-là, mamselle Gertraud, dit-il en restant sur le seuil de la porte ; mais c’est que j’ai un grand service à vous demander.

Le pauvre Jean avait l’air plus timide encore que de coutume, et le mouvement involontaire que fit Gertraud en le reconnaissant doubla son embarras. En quittant Polyte sur la place de la Rotonde, il était tout feu et tout espoir ; il songeait à jouer, à gagner, à sauver la mère Regnault, qu’il aimait tant : l’éloquence du favori de madame Batailleur l’avait électrisé.

Mais il y avait maintenant deux ou trois longues minutes que la parole encourageante de Polyte lui manquait. Son ardeur se refroidissait ; sa timidité revenait.

D’ordinaire, l’accueil avenant et cordial de Gertraud mettait fin bien vite à l’embarras du joueur d’orgue. Ce soir Gertraud avait l’air presque aussi embarrassé que lui.

Jean subit le contre-coup de ce trouble. Il avait commencé son explication, le rouge au front, mais la voix libre, au bout de quelques mots, sa phrase s’embrouilla ; il balbutia, il ne savait plus…

– Dites-moi bien vite ce que vous voulez, Jean, murmura Gertraud, je suis pressée.

Le joueur d’orgue eut grande envie de s’en aller, et, pour le retenir, il fallut la pensée de sa vieille mère.

– Est-ce que M. Dorn est rentré ? demanda-t-il bien bas et les yeux à terre.

Gertraud rougit. Elle hésita. Il lui semblait que le murmure de la conversation des deux amants devait arriver jusqu’aux oreilles de Jean.

Pour expliquer le son de ces voix, il lui eût suffi de dire que son père était de retour ; mais elle ne savait point mentir.

– Non, répondit-elle.

La figure de Jean s’éclaira.

– Alors tout n’est pas perdu, s’écria-t-il ; ma bonne demoiselle Gertraud, mon espoir est en vous… voulez-vous me prêter jusqu’à demain un pantalon, un gilet et un habit de monsieur ? – Pourquoi faire ? demanda Gertraud étonnée.

Jean ne répondit point.

Gertraud songea qu’on était au lundi gras.

– Voudriez-vous donc aller au bal ? demanda-t-elle encore avec une surprise croissante.

Jean releva sur elle ses yeux tristes et humides.

– Au bal !… répéta-t-il.

Il y avait dans ce mot tant de reproches douloureux, que Gertraud eut comme un remords.

– Jean, mon pauvre Jean, dit-elle en lui prenant les mains, je suis folle !… Mais aussi que voulez-vous faire d’un habit de monsieur, à cette heure de la nuit ? Jean secoua la tête, et sa paupière se baissa de nouveau.

– J’aurais mieux aimé que vous ne m’interrogiez pas, mamselle Gertraud, répliqua-t-il, car vous me direz peut-être que j’ai tort… Mais je n’ai rien à vous cacher, vous le savez bien, et si vous voulez m’écouter, je vais tout vous apprendre…

Les yeux de Gertraud étaient pleins de curiosité.

Mais il se fit en ce moment, dans la chambre de Hans Dorn un bruit de chaises qu’on remue. Depuis deux ou trois secondes la jeune fille avait oublié Franz et Denise. Sa physionomie changea.

– Je vous crois, je vous crois, mon bon Jean, dit-elle précipitamment ; qu’ai-je besoin de savoir ?… Attendez-moi ici un instant et je vais vous apporter ce que vous me demandez. – Pourtant, reprit le joueur d’orgue, si vous aviez envie de connaître… – Non, non, non ! dit par trois fois la jeune fille. Attendez-moi ici ; je vais revenir.

Elle gagna vivement la porte de son père ; mais avant de l’ouvrir, elle s’arrêta indécise.

Les yeux de Jean la suivaient brillants de gratitude et d’amour. C’était ce regard qui l’arrêtait ; car la chambre de Hans Dorn était éclairée, et Jean allait voir les deux amants si on ouvrait la porte.

Et néanmoins il fallait agir.

Elle s’avisa d’un moyen naïf comme son âme et infaillible, eu égard à la nature obéissante du pauvre joueur d’orgue.

– Écoutez, Jean, dit-elle en se donnant un petit air solennel ; je veux bien aller chercher les habits que vous me demandez, mais il faut tourner le dos à cette porte… Il y a de l’autre côté quelque chose que vous ne devez point voir… c’est le secret de mon père !

Jean se tourna aussitôt du côté de l’escalier. Gertraud emportait la lumière ; il restait dans l’obscurité.

Gertraud se hâta de passer dans la chambre de Hans. Elle crut refermer la porte derrière elle ; mais le pêne glissa sur la serrure vieillie, et le battant resta entrebâillé.

Franz et Denise causaient, les mains entrelacées. C’est à peine s’ils virent la jeune fille traverser la pièce pour se diriger vers le cabinet où Hans Dorn était allé prendre dans la matinée la garde-robe de Franz.

Gertraud déposa sa lumière sur un coffre, et se mit à chercher un habillement à la taille de Jean.

Celui-ci était à son poste, la figure tournée vers l’escalier sombre, et ne songeant guère à pénétrer le prétendu secret de Hans Dorn.

Le bruit mystérieux entendu successivement par Gertraud dans la ruelle du lit de son père, et par Jean Regnault sur l’escalier, se taisait maintenant. Seulement, il semblait à Jean que quelqu’un essayait d’ouvrir en dedans le bûcher de Hans Dorn.

Il allait sortir pour examiner de nouveau, et tâcher de découvrir enfin la nature de ce bruit, lorsqu’un autre incident attira irrésistiblement son attention.

L’escalier envoyait à l’intérieur un vent froid et vif. La porte que Gertraud avait cru refermer derrière elle battait et s’entr’ouvrait à chaque instant davantage. Par cette issue, des chuchotements vagues parvenaient aux oreilles de Jean.

Ce fut d’abord un murmure confus, puis Jean crut distinguer la voix d’un jeune homme.

Un premier élancement de jalousie lui blessa le cœur ; ses yeux brûlèrent ; ses veines eurent froid ; il avait besoin de toute sa force pour ne point se retourner et jeter un regard en arrière.

Il résistait pourtant et demeurait immobile. Mais Gertraud cherchait en vain, parmi les nombreuses dépouilles entassées dans le cabinet, un costume complet et convenable. Elle s’impatientait, et comme toujours, l’impatience, loin de l’avancer, retardait sa besogne.

Elle ne revenait point. Jean Regnault entendait toujours derrière lui les chuchotements accusateurs. La fièvre lui montait au cerveau. Des visions jalouses passaient devant ses yeux.

En un moment où sa volonté défaillait, et où il n’était plus retenu que par un vague instinct de docilité, il crut ouïr le son d’un baiser.

Il tressaillit comme si un aiguillon vif lui eût percé la chair. Il se retourna, son œil avide plongea dans la chambre de Hans Dorn.

Il vit une blonde tête d’adolescent qui se penchait sur une main blanche ; et il entendit un second baiser.

La figure de l’adolescent le frappa ; il la connaissait, sans pouvoir dire, en ce premier moment, où il l’avait aperçue. Le visage de la femme se cachait derrière la cloison ; mais Jean n’avait pas besoin de la voir : pour lui, ce ne pouvait être que Gertraud…

Un courant d’air se fit en sens inverse ; le battant retomba. Machinalement Jean se retourna, et reprit la position qu’on lui avait commandée.

Il ne pensait plus guère. Il était comme un homme qui vient de recevoir un coup de massue.

– Tenez, Jean, dit Gertraud qui apportait enfin les habits ; mon père va rentrer ; allez-vous-en bien vite, et rendez-moi tout cela demain, de bon matin.

Jean ne bougea pas ; il garda le silence. Ses yeux s’attachaient sur la jeune fille, mornes et comme stupéfiés.

– Eh bien !…, dit Gertraud en lui tendant le paquet.

Jean Regnault se retourna lentement et mit son regard sur la porte de Hans, qui était maintenant fermée.

Gertraud frappa le carreau de son petit pied avec impatience.

– Oh ! Gertraud ! Gertraud ! murmura Jean qui joignit ses mains d’un air suppliant ; je vous en prie, ayez pitié de moi !…

Gertraud ne comprenait point le motif de cette subite détresse, et Denise venait de lui dire en passant qu’elle voulait se retirer.

Elle mit le paquet entre les mains de Jean et le poussa en se jouant jusque sur l’escalier.

Puis elle referma la porte sur lui.

Jean descendit les marches une à une, suivant l’impulsion donnée, et avec la roideur d’un automate.

Quand il fut arrivé dans la cour, il couvrit de ses deux mains son visage en feu. Une pensée venait de luire parmi la nuit de sa cervelle ; il se souvenait.

C’était à cet endroit-là même où il se trouvait maintenant qu’il avait aperçu pour la première fois ce beau jeune homme ; et Gertraud était là encore !…

Il releva la tête vers la fenêtre éclairée de sa maîtresse, puis il s’enfuit en étreignant son cœur qui défaillait.

L’instant d’après, Franz et Denise quittaient à leur tour la maison de Hans Dorn.

– Dieu veuille que vos espoirs se réalisent, Franz ! dit mademoiselle d’Audemer en arrivant au seuil de l’allée ; mais que vous soyez heureux ou malheureux, je suis votre fiancée… et si je ne vous appartiens pas, jamais un autre homme ne m’appellera sa femme.

La vieille Marianne s’éveilla en sursaut, au moment où Denise s’asseyait auprès d’elle sur les coussins de la voiture.

– Comme cette jeunesse est leste ! murmura la vieille femme ; je n’aurais jamais cru qu’on pût monter et descendre en si peu de temps !…

Gertraud était seule dans sa chambre et préparait son petit lit. Hans Dorn n’était pas rentré. Il n’y avait plus personne ni dans l’escalier ni dans la cour. Au bout de quelques minutes, la porte du bûcher s’ouvrit lentement et se referma sans bruit. Une masse noire glissa dans les ténèbres et descendit l’escalier en rampant.

Elle traversa la cour, puis l’allée sombre, pour gagner la place de la Rotonde.

La lueur lointaine des becs de gaz éclaira la face hâve de l’idiot Geignolet.

Il tenait à la main un énorme clou, qui était tout blanc de plâtre.

Il s’assit sur le pavé, le dos contre la muraille. Il tira de sa poche le lambeau qui lui servait de mouchoir et s’essuya le front. Puis il mesura de l’œil la partie de son clou que le plâtre avait blanchie.

– C’est dur ! grommela-t-il, et j’ai grand mal à mes mains !… mais le trou est profond de çà !

Il se mit à aiguiser la pointe de son fer contre le pavé.

Son chant rauque et monotone se joignit bientôt au grincement du métal.

Les premiers mots du couplet se perdirent en un murmure sourd et haletant ; puis sa voix s’éleva, et l’on aurait pu entendre :

J’ai vu le vieux Hans Dorn ouvrir son armoire.

Il a mis la boîte tout en haut, tout en haut !…

Demain mon trou sera fini,

Et je sais où sont les jaunets,

La bonne aventure, ô gué !…

XIV. – La maison de jeu.

La maison de jeu de madame la baronne de Saint-Roch, située rue des Prouvaires, était un tripot d’ordre moyen, où la proximité des halles et de la rue Saint-Denis se faisait parfois trop sentir.

Pour emplir ses salons, madame la baronne était obligée de recevoir bien des petites gens, ce qui est déplorable pour une personne de sa sorte.

Elle ouvrait sa maison à des caissiers en débauche, à des commis pervers, à de petits commerçants, mauvais sujets timides, qui lésinaient dans le vice et comptaient avec la passion.

Heureusement que le voisinage du Palais-Royal lui fournissait un noyau d’habitués plus sortables : des roués de province, des seigneurs d’aventure, des étrangers enfin, cette proie enviable que tous les tripots se disputent.

Il est assurément fort désobligeant, pour un aigrefin qui s’intitule monsieur le comte, de s’asseoir côte à côte auprès d’un teneur de livres de la rue des Lombards ; mais les maisons de jeu montées sur un certain pied se font rares, et la police a le diable au corps. On ne peut plus choisir. Les beaux jours de la roulette sont passés, et le joueur, qui est naturellement philosophe, prévoit d’un cœur stoïque le moment où le roi de carreau persécuté ira cacher sa tête proscrite parmi les hontes lointaines du quartier Saint-Marceau.

S’il faut le suivre jusque dans les boues de la Bièvre, on le suivra. De nos jours il n’est plus que cette royauté-là qui puisse trouver dans l’exil une armée de fidèles.

La maison de la rue des Prouvaires était loin de ces extrémités. Eu égard au malheur des temps, elle pouvait passer pour un établissement très-convenable. On y jouait gros jeu. Si l’on y trouvait des courtauds, les marquis n’y manquaient pas, non plus que les jolies femmes. En outre, circonstance éminemment rassurante, madame la baronne de Saint-Roch n’avait jamais eu maille à partir avec la police.

Elle était, comme on pense bien, veuve, et veuve d’un homme considérable. Elle avait éprouvé de grands malheurs. Une série de désastres lamentables l’avait réduite à la position qu’elle occupait maintenant et qui n’était certes point faite pour elle.

Ah ! si les morts peuvent voir ce qui se passe sur cette terre, feu M. le baron de Saint-Roch devait être un mort bien malheureux ! Du moins sa noble veuve gardait-elle, dans la détresse où le sort injuste l’avait mise, toute la dignité possible. Les aides dont elle s’entourait méritaient beaucoup de considération ; son bras droit, le banquier du trente et quarante, n’était rien moins que M. de Navarin, ancien officier supérieur au service du roi des Grecs, décoré sur un champ de bataille illustre par la propre main du plus glorieux des Hellènes, le grand Kolokopoulo !

Nous n’avons point eu occasion encore de parler de M. de Navarin ; quant à madame la baronne de Saint-Roch, nous la connaissons sous le non de Joséphine Batailleur, marchande de frivolités au Temple.

À part M. de Navarin, Batailleur avait eu le secours et les conseils d’une personne éminemment compétente en ces sortes d’affaires. Madame de Laurens s’était mêlée de tout et l’on reconnaissait dans toute sa main experte. Rien n’annonçait au dehors l’industrie pratiquée à l’intérieur. La maison avait une apparence modeste et sage ; c’est à peine si les voisins se doutaient de ce qui avait lieu si près d’eux.

On entrait par la rue des Prouvaires, mais il y avait une seconde issue donnant sur la halle aux volailles. L’escalier, éclairé parcimonieusement, ne prodiguait point ce gaz accusateur qui est comme une enseigne aux lieux publics. On arrivait au premier étage après avoir jeté au portier, discret et payé, le nom de madame la baronne.

À la porte, on était reçu par un vieux domestique à mine vénérable, front chauve, livrée grise, sourire bénin et patriarcal.

Ce brave homme était le contrôleur de l’établissement. Il recevait les bons ; il éconduisait les suspects. Et ceux qu’il éconduisait restaient persuadés qu’ils avaient fait une fausse démarche.

Un vieillard si respectable pouvait-il être le cerbère d’un tripot ?

Il faut savoir se meubler. C’était Petite qui avait choisi ce serviteur précieux.

Du seuil on n’entendait aucun bruit, sinon parfois un murmure étouffé, lorsque la voix des joueurs s’élevait par hasard au-dessus du diapason ordinaire.

La chose était rare, car une consigne sévère faisait loi dans la salle et ordonnait de se ruiner tout bas. Mais, en ce cas-là même, les voix perdaient leurs éclats en traversant les portes rembourrées. Elles arrivaient à l’oreille du profane comme un doux écho de conversations courtoises.

On n’entendait point le tintement de l’or, ou n’entendait point la monotone mélopée du baleinier menant le jeu à l’aide de ces paroles sacramentelles qui frappent l’oreille, d’ordinaire, dès qu’on aborde les avenues d’un tripot.

Une fois admis, on entrait dans une antichambre de bonne maison, n’ayant que le nombre voulu de portemanteaux, mais flanquée d’un prudent cabinet dont les murailles s’ornaient d’un cordon de patères.

Après l’antichambre, venait un petit salon où quelques dames, jeunes et jolies pour la plupart, semblaient réunies pour passer la soirée.

Ceci était sans doute un leurre pour la police, en cas d’accident ; c’était peut-être encore autre chose.

Dans la troisième pièce, il y avait une table de lansquenet, présidée par un employé de la maison.

Dans la quatrième, qui était la dernière, un vaste tapis vert, en forme de carré long, entouré d’un quadruple rang d’amateurs, servait à jouer le trente et quarante.

Dans cette pièce se tenaient madame la baronne de Saint-Roch et son ministre responsable, M. de Navarin, ancien officier supérieur.

Les trois premières pièces étaient meublées assez simplement ; celle-ci était presque nue. À ne voir que les murailles, on eût dit une salle de billard. Il n’y avait en effet aux lambris ni tableaux ni gravures, seulement deux de ces cadres en palissandre que l’on voit dans tous les cafés, et un râtelier contenant deux douzaines de queues munies de leurs procédés. L’un de ces cadres présentait ces trois chapelets de petites billes enfilées qui servent à marquer les points ; l’autre renfermait le code du jeu de billard.

Le billard seul manquait.

À part ces cadres dont la destination ne se devinait point au premier abord, deux autres particularités empêchaient cette chambre de ressembler exactement aux salles de trente et quarante des anciens jeux publics.

C’était d’abord un énorme châssis sur lequel se tendait un drap vert uni et qui était planté contre la muraille, derrière le banquier. À droite et à gauche de ce châssis, deux laquais de vigoureuse apparence se tenaient debout et immobiles.

C’était ensuite une sorte de boîte grillée qui rompait disgracieusement la symétrie de la pièce. Elle figurait une véritable loge pouvant contenir trois ou quatre personnes à l’intérieur, et fermée complétement par des rideaux de soie.

Elle tenait d’un côté à la muraille, qui sans doute était percée pour lui donner une issue à l’extérieur, et de l’autre à la table de trente et quarante, dont elle n’occupait pas exactement le centre.

Madame la baronne de Saint-Roch s’asseyait toujours entre la loge et Navarin, le banquier, qui tenait le milieu de la table.

Les joueurs étaient accoutumés à voir madame la baronne coller son oreille aux rideaux de soie de temps en temps, afin de recueillir des paroles que nul n’entendait excepté elle.

On n’apercevait à la boîte grillée d’autre ouverture qu’une sorte de guichet en forme de petite fenêtre qui s’ouvrait sur la table même, et par où passaient de blanches mains, éparpillant sur les diverses chances de l’or et des billets de banque. À de rares intervalles, des mains d’hommes s’étaient montrées à cette petite fenêtre. Personne, parmi les habitués de la maison, n’avait su percer le mystère de cette loge dont nous avons parlé déjà. On rappelait le confessionnal de la princesse. On s’en occupait énormément, et Dieu sait toutes les suppositions qui se faisaient à l’entour !

Les joueurs heureux la lorgnaient en souriant, comme si elle eût caché quelque divinité favorable ; les malheureux lui jetaient des regards irrités et l’accusaient de leur chance mauvaise. Ceux que la superstition du jeu ne tenait point s’accordaient à penser qu’il y avait derrière ces rideaux, fermés toujours, un ou plusieurs grands personnages.

Et cette énigme, qui restait éternellement insoluble, ne nuisait en rien à l’achalandage de la maison ; au contraire, c’était un attrait de plus. Cette main blanche, qui maniait tant de billets de banque, fascinait les plus froids ; il y avait des gens qui ne venaient que pour la loge et dont toutes les paroles étaient à l’adresse de la loge.

Ceux-là voyaient au travers des rideaux de soie, les uns une ravissante figure, les autres un vieux visage de duchesse millionnaire.

Et chacun se mettait en frais pour conquérir son rêve.

On voulait séduire la princesse, et l’histoire de Franz appelé dans le confessionnal, prouvait du moins que l’espoir des habitués n’était pas tout à fait une chimère…

Il pouvait être dix heures et demie du soir. Le personnel de la maison était au grand complet. M. de Navarin, ancien officier supérieur, occupait son poste à droite de la loge ; à côté de lui était la caisse, et de l’autre côté de la caisse se tenait l’homme qui taillait.

M. de Navarin était un personnage à l’air doux et martial à la Fois. Il avait des façons graves, dignes, courtoises, et sa manière de jeter le râteau à la pêche des louis d’or sur le tapis indiquait un bien bon gentilhomme.

Son emploi était multiple. À part l’office important de banquier, qu’il remplissait à la satisfaction générale, sa moustache grise était spécialement chargée d’imposer aux joueurs turbulents ou mal appris qui prétendaient discuter les arrêts du sort. En cas d’alerte, il avait en outre mission de sauver la partie, concurremment avec ces deux grands laquais à livrée grise qui se tenaient debout derrière lui.

Petite avait eu raison de dire, en parlant de sa maison de jeu à Esther, que toutes les précautions étaient prises. M. de Navarin avait sous la main un bouton de cuivre, fixé à la table même, et que nous pouvons comparer au ressort d’une soupape de sûreté.

La manœuvre était simple et facile. Au premier bruit suspect, les joueurs avaient ordre de se lever ; l’ancien officier supérieur pressait son bouton, qui faisait surgir aux quatre côtés de la table carrée des bandes de billard. Les deux grands laquais soulevaient le châssis, tapissé de drap vert, qui s’adaptait exactement entre les bandes, recouvrant à la fois les mises éparses, les cartes et les signes accusateurs du véritable tapis.

La loge, poussée au même instant, se prenait à rouler sans bruit, et rentrait dans une chambre voisine, laissant seulement à fleur de muraille sa paroi antérieure, qui figurait une porte grillée.

Au lieu de cet antre, où le trente et quarante agitait tant d’or naguère, il ne restait qu’une inoffensive salle de billard.

Des répétitions nombreuses avaient assuré la main des machinistes ; pour opérer ce changement, il fallait juste le quart d’une minute.

Du reste, comme nous l’avons dit, les sages précautions avaient été jusqu’alors inutiles. La maison de madame de Saint-Roch était vierge de tout démêlé avec la police.

Les rangs se serraient cependant autour de la table ; le jeu marchait au mieux. L’or glissait sur le tapis, et les soyeux chiffons de la banque dépliaient çà et là leur papier transparent et doux. Le guichet du confessionnal restait fermé ; la princesse n’était pas encore arrivée.

Madame la baronne de Saint-Roch, dans tout l’éclat de sa toilette voyante, trônait à son poste avec une véritable majesté. L’homme qui maniait les cartes, ex-croupier de Frascati, remplissait son rôle en virtuose et retournait tout le jeu en un clin d’œil.

Autour de la table, les figures bizarres ne manquaient point. Le démon du jeu animait toutes les physionomies de son souffle grotesque et terrible tour à tour. Quelques-uns prodiguaient des poignées de louis avec une vaillance folle ; d’autres jetaient timidement sur le tapis le modeste écu de cinq francs ; d’autres enfin, plus prudents encore, se bornaient à suivre de loin la chance et pointaient soigneusement sur des cartes le relevé de leurs parties imaginaires.

Ceux-là sont bien connus de quiconque a mis le pied dans un tripot une fois en sa vie. Ce sont des fous graves et tristes, de vrais philosophes, entêtés à rêver l’impossible, à spéculer sur la fantaisie, à vouloir fixer l’instabilité même.

Au bon temps du Palais-Royal, ils étaient nombreux et gagnaient quelque dix francs dans leur soirée à faire des trous d’épingles dans du carton. Maintenant ils végètent, misérables et déchus, dans l’attente du Messie qui restaurera la roulette.

À part madame la baronne de Saint-Roch, nous ne connaissons que deux personnages parmi cette foule attentive et avide.

Le vaudevilliste Amable Ficelle, auteur de la Bouteille de champagne, et son Pylade, M. le comte de Mirelune, étaient entrés là comme ils entraient partout, pour tuer le temps et occuper au hasard leur oisiveté ennuyée.

Ils n’étaient joueurs ni l’un ni l’autre ; mais le temps était froid au dehors, et il faut bien faire quelque chose.

Ils se tenaient au dernier rang, bras dessus bras dessous comme toujours, et le lorgnon à l’œil.

– Comme cela, disait Ficelle, vous avez reçu, vous aussi, un message de l’hôtel de Geldberg ? – Un message par exprès. – Et qui contient ?… – Oh ! c’est très-aimable !… il s’agit de cette grande fête, dont on parle tant… vous savez, au château d’Allemagne. – Parbleu ! – On vous en parle aussi ? – Je crois bien !… on n’a pas même eu l’idée de se passer de moi !… J’ignorais qu’on vous eût écrit et je comptais vous présenter. – Moi de même, mon bon, dit Mirelune un peu piqué ; en tout cas, merci de l’intention !

– Eh bien ! reprit Ficelle, je vois qu’on nous a traités en vrais amis… je devine votre lettre d’après la mienne… On compte sur vous, n’est-ce pas, pour donner à la chose quelque gaieté ? – Mais, oui, répondit Mirelune, pour mettre de l’entrain dans tout cela. – Pour animer la fête… – Pour chauffer… – Pour dire et taire des folies… – Enfin, pour amuser tout ce monde d’argent !

Les deux amis se regardèrent, et il y eut un incommensurable bâillement échangé entre eux.

Les renommées parisiennes sont ainsi faites. Personne ne bâille plus largement qu’un de ces gaillards réputés joyeux par excellence. L’arbre qu’on cite, l’arbre qu’on célèbre pour sa floraison prématurée, le fameux marronnier du 20 mars, aux Tuileries, ouvre à peine ses bourgeons illustres que déjà ses obscurs voisins sont en pleine fleur !

– Et avez-vous une idée ? reprit Mirelune. – J’en ai soixante ! – Diable… il faudra nous entendre, si vous voulez ; moi, je n’en ai pas encore. – Nous mêlerons, dit Ficelle avec magnanimité ; d’abord, il faudra un théâtre. – Évidemment – et une troupe !

Ficelle haussa les épaules d’un air de supériorité profonde.

– Il s’agit d’amuser ces gens-là, répliqua-t-il, les petites banquières et les petites baronnes aimeront bien mieux jouer elles-mêmes que d’écouter des artistes de Paris… Mettons qu’il y ait dix actrices et dix acteurs improvisés… cela fera déjà vingt heureux !

Mirelune ne paraissait pas convaincu.

– Pensez donc ! reprit Ficelle, quelle occasion à plumes, à fleurs, à diamants !…, et puis les jeunes premiers qui auront des pantalons collants et des souliers à la poulaine !… – C’est vrai pourtant ! murmura Mirelune, ceux-là s’amuseront, mais les autres ? – Mettons que les autres soient six cents… Il y aura d’une part vingt élus heureux comme des rois qui offriront naïvement leur personne à l’admiration générale, et six cents spectateurs, contents comme des dieux, qui mordront les élus à belles dents et les déclareront burlesques, dans leur équité unanime. – Amable, dit Mirelune, quand vous n’écrivez pas, comme vous avez de l’esprit !… Mais que jouera-t-on ? – D’abord, la Bouteille de champagne… – C’est bien vieux ! – Je change le nom des personnages et je trouve un nouveau titre : le Triomphe du champagne et de l’amour… qu’en dites-vous ? – C’est troubadour, mais joli… Tenez, tenez, voici la princesse !

Le guichet de la loge mystérieuse s’ouvrait en effet à ce moment, et une main d’un modèle exquis poussait un billet de banque sur le tapis, à l’aide d’un petit râteau d’ivoire…

XV. – L’inconnu.

Le mot princesse prononcé par M. le comte de Mirelune, au moment où le guichet s’ouvrait, courut tout autour de la table. Chacun leva les yeux, et la loge devint le point de mire de tous les regards.

Ce qui se passait n’était pourtant point un fait extraordinaire. Presque tous les jours, le même guichet s’ouvrait pour montrer la même main ; mais depuis tant de mois que l’énigme se posait ainsi chaque soir, elle restait toujours insoluble ; et les mystères gagnent de l’importance à vieillir.

Les hypothèses s’amoncellent peu à peu ; on épuise le vraisemblable : les esprits les plus terre à terre arrivent au romanesque.

Des centaines de versions couraient sur la joueuse du confessionnal, sur la princesse, comme on l’appelait, et son apparition causait toujours une sorte d’émoi dans l’assemblée.

Madame la baronne de Saint-Roch avait fort à faire pour résister aux innombrables attaques dirigées contre sa discrétion. Elle était obsédée, entourée, traquée ; les vieux habitués, passés à l’état d’amis de la maison, la prenaient par les sentiments. Des étrangers empruntaient à leur bourse des arguments plus irrésistibles encore ; mais rien n’y faisait : la fidélité de madame la baronne résistait à tous les assauts, et les curieux en étaient pour leurs peines.

Quand on la serrait de trop près, la rusée baronne employait une manœuvre analogue à celle des vieux cerfs qui mettent les biches sur pied et donnent le change à la meute, elle lançait elle-même dans la circulation quelque nouvelle hypothèse ; elle brouillait le chaos davantage, si bien que les plus habiles se trouvaient déroutés complétement.

Durant une bonne minute, et c’est bien long dans un lieu pareil, il y eut autour de la table un murmure contenu. Le jeu éprouva un temps d’arrêt. La partie modeste de l’assemblée, les petits marchands égarés loin du comptoir, les commis en vacances et autres ouvraient des yeux énormes et semblaient vouloir dévorer cette main qui sortait du confessionnal. Les quelques femmes éparses autour de la table pinçaient la lèvre en voyant pâlir leur étoile, et affirmaient tout bas que la princesse était quelque vieux monstre ayant de bonnes raisons pour se cacher. Il y a des douairières qui gardent des mains charmantes. Les étrangers braquaient le binocle ; les Anglais, qui sont partout où l’on joue, caressaient leurs portefeuilles et s’interrogeaient gravement pour savoir de quelles extravagances Leurs Seigneuries étaient capables en cette occasion.

Mais il n’y avait rien à faire ; la baronne était muette, même pour les portefeuilles britanniques, et les meilleurs binocles ne pouvaient rien absolument contre les rideaux de soie.

– Allons, allons, messieurs ! dit l’ancien officier supérieur au service du roi des Grecs, veuillez faire votre jeu, s’il vous plaît.

Cet appel eut un succès médiocre ; tous les yeux étaient occupés à séduire la loge. – Du diable si je ne connais pas cette main-là ! dit Mirelune à Ficelle. – C’est tout à fait étonnant ! murmura ce dernier ; il y a là dedans un vaudeville à succès ! – Regardez bien, Amable, c’est la main de la petite marquise de Vieux-Lieu !… – Je vois trois actes, répliqua Ficelle ; le mari qui cherche sa femme et qui la retrouve innocente dans cette boîte… Arnal en fossile occupé à piquer la carte… un caissier honnête homme, mais faible, qui vient là perdre son honneur… – En somme, interrompit Mirelune, la main de la marquise est plus forte… et je voudrais parier que ces petits doigts-là sont tout bonnement à la vicomtesse de Longpré. – De jolis couplets, reprit Ficelle ; des mots… un petit peu de cœur… je garantis quatre-vingts représentations !

Le vaudevilliste respira longuement ; son visage était radieux, ce n’était pas tous les jours qu’il mettait la main sur une idée.

Pendant qu’il s’applaudissait de tout son cœur et que l’ingénieux Mirelune trouvait un troisième nom pour la propriétaire de la jolie main blanche, le calme se faisait autour de la table et l’intérêt du jeu reprenait lentement le dessus. M. de Navarin allait donner le signal de tailler, lorsque la porte s’ouvrit au milieu de ce silence profond qui précède l’arrêt de la fortune.

Ordinairement, à cet instant solennel, un roi aurait pu franchir le seuil sans distraire l’attention de l’assemblée ; mais il y avait ce soir comme un vent d’émotion dans la salle, les nerfs étaient agités : chacun se retourna involontairement.

On vit entrer un personnage de grande taille, portant avec noblesse un costume à la fois élégant et sévère. C’était un homme jeune encore, au visage remarquablement beau.

Personne ne le connaissait dans la salle. À sa vue, madame la baronne de Saint-Roch elle-même laissa échapper un mouvement de surprise.

Il traversa tête haute et d’un pas tranquille l’espace qui le séparait des joueurs, puis il fit le tour de la table et vint se placer à gauche de la loge dont la baronne de Saint-Roch occupait la droite.

Il se fraya un chemin jusqu’au premier rang.

La main de la mystérieuse personne qui occupait le confessionnal reposait toujours sur le tapis ; l’étranger se pencha en avant et toucha cette main, qui se retira comme effrayée.

L’étonnement général était au comble ; le jeu s’arrêta une seconde fois. Anglais et commis regardaient bouche béante. Ficelle oubliait son embryon de vaudeville, et Mirelune négligeait de chercher un quatrième nom de comtesse…

On entendit cependant un mouvement léger à l’intérieur du confessionnal. Madame la baronne de Saint-Roch, avertie sans doute par un signe convenu, colla son oreille au rideau de la loge.

Au bout de deux ou trois secondes, elle se leva et alla rejoindre l’étranger.

– Ça se noue ! dit Ficelle. – Que diable signifie tout cela ? murmura Mirelune.

Madame de Saint-Roch prononça quelques paroles à l’oreille de l’étranger, qui s’inclina en signe d’assentiment.

On la vit se diriger vers une porte latérale. L’étranger l’accompagnait. Il sortit comme il était entré, sans avoir ouvert la bouche.

Les habitués de la maison de jeu de la rue des Prouvaires avaient trouvé pour la loge grillée un nom qui était toute une description. Le confessionnal ressemblait, en effet, à cette partie du meuble saint où le prêtre s’assied, caché à tous les regards.

À l’intérieur, c’était un microscopique boudoir, une boîte mignonne entièrement tapissée de soie et décorée avec toute la coquetterie possible.

Au moment où l’inconnu, qui avait eu l’audace grande de toucher sans façon la blanche main au râteau d’ivoire, quittait la salle de jeu sur les pas de madame de Saint-Roch, Petite était seule dans la loge. Elle se tenait debout, la main appuyée au bras de son fauteuil et dans l’attitude d’une attente inquiète.

L’intérieur de la loge était beaucoup plus sombre que la salle elle-même ; on n’y était éclairé que par la lumière du lustre, filtrant à travers la transparence des rideaux.

Grâce à ce demi-jour, Petite pouvait voir et n’être point vue. L’œil curieux des joueurs ne pouvait point percer les draperies de la loge obscure, tandis que le regard de Sara, trouvant des issues ménagées, faisait à son aise le tour de la table.

Quand l’assemblée se composait d’une certaine façon et que la fantaisie de Petite était de se mêler aux joueurs, on donnait à la porte une consigne plus sévère, et Sara, préalablement changée par une sorte de toilette théâtrale, venait bravement s’accouder au tapis vert. Madame la baronne de Saint-Roch avait vraiment un talent précieux pour habiller une tête et grimer galamment un visage. En sortant de ses mains, madame de Laurens aurait pu, à la rigueur, affronter le regard de ses amis ; mais c’était une femme prudente dans ses hardiesses et qui n’osait jamais qu’à bon escient.

Aujourd’hui, madame de Saint-Roch n’avait pas eu besoin de s’occuper de sa toilette ; la présence du vaudevilliste et de M. le comte de Mirelune, qui avaient tous les deux leurs entrées à l’hôtel de Geldberg, commandait à Petite de ne point se montrer à la salle commune. Elle était arrivée depuis quelques minutes à peine, lorsque l’étranger, qui possédait le mot de passe sans doute, s’était introduit dans la maison.

Petite ne l’avait point vu entrer. Elle était en ce moment toute rêveuse et songeait aux événements de la journée. Sa main avait machinalement ouvert un petit coffret d’un travail exquis, placé auprès d’elle et qui lui servait de caisse. Elle y avait pris un billet de banque qu’elle avait poussé sur le tapis par habitude pure. Ce fait de risquer un enjeu à cette table qui était à elle et dont le banquier faisait valoir des fonds fournis par elle était, du reste, un enfantillage de joueuse émérite. Le combat sérieux était entre M. de Navarin et la foule. En jouant contre lui, Sara jouait contre elle-même. Mais l’ancien officier supérieur au service du roi des Grecs prétendait que cette petite manœuvre n’était pas absolument inutile : les billets de banque attirent les billets de banque, cela ouvrait les portefeuilles, cela faisait aller la partie.

Les jours où Sara voulait jouer pour tout de bon et par elle-même, elle avait d’ailleurs la table de lansquenet, où sa présence ne manquait jamais d’amonceler des tas d’or.

Mais, ce soir, elle avait en tête autre chose que le jeu. Sa mémoire était comble en quelque sorte et son esprit travaillait malgré elle. Que de choses en vingt-quatre heures, sans parler même des aventures du bal Favart ! La maladie de son mari, qui semblait aborder son suprême période, le duel de Franz qui était sorti vainqueur de l’épreuve et qui restait pour elle comme une menace vivante, sa fille enfin, cette pauvre enfant chétive et pâle qu’elle avait vue à travers les planches mal jointes de la devanture d’Araby !…

Judith, la fille unique de la grande dame, l’héritière de tous ces millions dérobés laborieusement, Nono la Galifarde, l’esclave de l’usinier, la martyre de l’idiot, la misérable créature qui s’étiolait, entourée de la pitié dédaigneuse des pauvres gens du Temple !

Judith, qui demain peut-être allait changer son maigre matelas jeté à nu sur la pierre contre une couche somptueuse, son indienne humide et usée contre les dentelles et le velours, ses larmes contre des sourires, sa pauvre petite face hâve contre la beauté de la jeunesse heureuse !…

C’est qu’elle était belle, même sous sa souffrance !

Que de rayons la joie inconnue allait mettre dans ses grands yeux alanguis ! que ses cheveux incultes allaient briller doucement ! que de grâces dans cette laide affaissée par le besoin et enlaidie par d’ignobles haillons !

Sara souriait. Jamais elle ne l’avait si bien vue ; jamais elle n’avait plongé si avant dans l’affreuse misère où se mourait sa fille, et c’était à la veille de la délivrance, à la veille du triomphe et de l’allégresse.

Mon Dieu ! Judith n’avait pas quinze ans. Toute une vie de joie, pour quelques années de peines ! Combien de jours lui faudrait-il pour oublier sa souffrance passée ? La jeunesse refleurit bien vite, et le malheur qui ne menace plus est un charme…

Sara songeait ainsi. Elle arrangeait l’avenir de sa fille ; elle le faisait beau, doux, radieux : elle avait toutes ces prévoyances bonnes, toutes ces tendres délicatesses qui font du cœur des mères combe un nid moelleux où repose la pensée de l’enfant…

Puis d’autres idées venaient : un nuage passait sur son sourire ; son front se ridait, menaçant. N’était-ce pas encore pour Judith ?

Elle songeait à M. de Laurens, qui était l’obstacle placé entre Judith et la vie ; elle songeait à Franz, qui pouvait tuer l’avenir de la fille en perdant la mère.

Et son front se redressait terrible, ses cils demi-baissés voilaient son regard impitoyable et froid.

Il fallait tuer pour se défendre…

Et, parmi toutes ces pensées, d’autres se glissaient, perverses et frivoles. L’âme de cette femme était un chaos. Tous les degrés du mal s’y mêlaient, impuissants à éteindre une étincelle de feu divin.

Madame de Laurens rêvait à Lia, sa jeune sœur. Tandis que Judith souffrait, Lia était heureuse !

Lia était belle comme un ange et son cœur ressemblait à son visage…

Pauvre Judith ! c’était pour elle encore que madame de Laurens détestait. Lia.

Pour elle, qui souffrait si doucement et à qui sa torture n’avait pu enseigner la haine !

Après Lia, Esther. Esther était comtesse ; elle était veuve, elle n’avait que vingt-cinq ans : Sara l’enviait pour toutes ces choses. Et puis, il y avait l’instinct de propagande, qui entre au cœur en même temps que le vice lui-même.

L’éducation d’Esther était commencée : Sara ne la voulait point laisser à moitié route.

Esther avait une part dans sa rêverie ; le docteur aussi, et tout le monde et toutes choses…

Au moment où elle poussait son premier enjeu sur le tapis, à l’aide de son petit râteau d’ivoire, elle arrivait à penser à ce baron Albert de Rodach qu’elle avait rencontré d’une façon si étrange à l’hôtel de Geldberg.

Depuis la veille, elle l’avait trouvé à trois reprises sur son chemin : au Temple d’abord, puis au bal de l’Opéra-Comique, puis à l’hôtel. Il connaissait Esther ; Sara en était à se demander qui lui avait enseigné la route de l’hôtel de Geldberg, lorsque sa main, qui sortait du guichet à son insu, ressentit le contact d’une autre main.

Elle s’éveilla en sursaut et regarda vivement autour d’elle. À gauche du confessionnal, il y avait un homme debout et le bras tendu encore. Sara l’examina au travers des rideaux, et reconnut le baron de Rodach.

Elle eut un véritable mouvement d’effroi.

– Encore lui !… murmura-t-elle.

XVI. – Derrière le rideau.

M. le baron de Rodach était immobile auprès de la loge. Il tenait ses yeux fixés sur le grillage, et le hasard les dirigeait vers le point précis où se trouvait Sara. Il semblait que son regard eût le pouvoir de percer la draperie.

À cette vue, Petite se pencha précipitamment de l’autre côté de la loge et appela Batailleur à voix basse. L’oreille obéissante de madame la baronne de Saint-Roch vint aussitôt se coller au grillage.

Petite prononça quelques paroles rapides, et madame de Saint-Roch se leva pour exécuter ses ordres.

Il s’agissait de faire entrer le baron dans la loge. La sortie de ce dernier intrigua les joueurs comme avait fait son apparition. Durant quelques secondes, on attendit pour voir s’il ne reviendrait point.

– Allons, allons, messieurs, dit l’ancien officier supérieur, que ces distractions impatientaient ; occupons-nous de notre affaire, s’il vous plaît… Le jeu est fait, rien ne va plus !

Les cartes retournées s’alignèrent.

En ce moment, madame de Saint-Roch et le baron traversaient un corridor conduisant à la chambre qui confinait aux derrières de la salle de jeu.

C’était par cette pièce qu’on entrait dans le confessionnal ; c’était là également que le confessionnal pouvait être roulé en cas d’alerte.

Petite avait ouvert la porte d’avance, et se tenait sur le seuil ; son visage exprimait une singulière agitation. Dès que madame de Saint-Roch apparut, précédant le baron, Petite l’arrêta d’un geste impérieux.

– C’est bien, ma bonne Batailleur, dit-elle ; laissez-nous.

La marchande déguisée en baronne s’arrêta et fit volte-face. M. de Rodach, qui la dépassait à ce moment, se retourna au nom de Batailleur avec vivacité. La marchande était déjà au bout du couloir, qu’il demeurait immobile et les yeux fixés sur la porte par où elle avait disparu.

Cette circonstance n’échappa point à Petite, et, sans qu’elle sût pourquoi, son trouble s’en accrut.

Madame de Saint-Roch, au contraire, ignorant l’effet que son nom avait produit, rentrait fort tranquillement dans la salle de jeu et replaçait entre les bras de son fauteuil sa taille rondelette, emmaillotée de soie.

– Où diable l’a-t-elle conduit ? demanda Mirelune au vaudevilliste.

Ficelle montra du doigt la loge.

– Tiens, tiens ! murmura le gentilhomme. C’est une idée !… je donnerais décidément quelque chose pour savoir si la main blanche appartient à la marquise on à la comtesse… – Quelle scène on aurait là… dit Ficelle ; le diable, c’est qu’on ne pourrait pas mettre ce confessionnal au théâtre…

Ce fut tout. Le silence régnait maintenant autour de la table ; le jeu marchait ; la distraction n’était plus de mise.

Quand le baron de Rodach fut las de contempler la porte par où Batailleur était sortie, il se tourna vers madame de Laurens et lui baisa la main avec une grave courtoisie. L’agitation de Petite était loin d’être calmée ; ses sourcils se fronçaient et le rouge lui montait au visage. Ce trouble qu’elle ne savait point dissimuler faisait ressortir la sérénité calme qui brillait sur la belle figure de Rodach.

– Charmante dame, dit-il en se redressant, je pense que vous ne m’attendiez pas.

Les yeux de Sara se baissèrent ; elle fut deux ou trois secondes avant de répondre.

– Albert ! Albert ! murmura-t-elle enfin d’une voix qui trahissait son trouble, vous êtes un homme étrange !… Qui vous a conduit ici, et comment y avez-vous pu entrer. Était-ce moi que vous y veniez chercher.

Le baron eut un sourire froid.

– Voici bien des questions, belle dame, répliqua-t-il. Procédons par ordre… Ce qui m’a conduit ici, c’est le hasard un peu et beaucoup ma volonté… Je suis entré en me disant l’ami de M. de Navarin et en prononçant le nom respectable de madame la baronne de Saint-Roch…

Sara pâlissait à l’entendre.

– Quant à la troisième question, reprit le baron, pouvez-vous douter, charmante dame, que je sois venu ici pour vous ?

Il s’arrêta et poursuivit presque aussitôt, en mêlant à sa gravité une imperceptible nuance d’ironie :

– Seulement, je suis venu peut-être pour autre chose encore… – Et cette autre chose ?… demanda Petite qui tacha de sourire.

Le baron s’inclina et répondit.

– Ceci est mon secret.

Petite releva sur lui son regard, comme si elle eût voulu lire sa pensée dans ses yeux. Mais les yeux de M. de Rodach, fiers, brillants, expressifs, étaient en ce moment comme un miroir où nul objet ne vient se peindre.

D’ordinaire Petite jouait supérieurement la comédie ; mais quel rôle prendre à cette heure ? La pensée intime du baron lui échappait : elle ne savait s’il était ennemi.

Jamais il ne lui était venu à l’idée de prévoir un danger de ce côté. Elle avait aimé Albert, et peut-être eût-elle rallumé volontiers pour quelques jours le feu de paille de son caprice éteint ; ceci d’autant mieux que l’objet de ce caprice lui apparaissait sous un aspect nouveau.

Elle l’avait connu vif, étourdi, fougueux en actions comme en paroles ; elle le retrouvait grave et froid. C’était un masque, sans doute ; mais pour un homme de ce caractère, un masque est chose lourde à porter. Et Albert portait le sien comme s’il n’eût fait autre métier de sa vie.

La veille, au milieu de la foule du bal, Petite l’avait retrouvé semblable à lui-même ; mais elle n’avait fait que l’entrevoir sous ce pimpant costume de majo qui accompagnait si bien les allures spirituelles, alertes, fanfaronnes de son ancien amant.

Quelques heures avaient changé tout cela ; ce soir, à l’hôtel de Geldberg, Albert s’était enveloppé déjà d’un sévère manteau de froideur. Maintenant, cette froideur semblait augmentée encore, et Sara croyait voir de l’amertume dans l’austère sourire qui était sur la lèvre du baron.

Un instant, elle eut envie de recourir à l’arme éprouvée de sa coquetterie ; puis l’idée lui vint d’opposer roideur à roideur et de se draper dans son orgueil. Elle était experte à toute lutte et savait comme on met les hommes à genoux.

Mais un secret instinct lui ôtait ici sa vaillance. Elle n’osait plus. Rodach, maître d’une si grande part de son secret, lui semblait trop fort et trop redoutable pour qu’on pût l’attaquer à l’étourdie.

– Mon Dieu, que je suis folle de me creuser la tête ainsi ! dit-elle tout à coup en se forçant à rire ; ce n’est pas en effet pour moi seule que vous venez, Albert… ma sœur, qui vous connaît presque aussi bien que moi, m’a donné d’avance le mot de l’énigme, vous êtes joueur.

Rodach garda le silence.

– Eh bien ! reprit Sara gaiement, c’est un lien sympathique de plus entre nous deux… mais pourquoi m’aviez-vous caché cela ? – Chère dame, répliqua Rodach, vous m’aviez caché, vous, tant de choses !…

Les sourcils de Petite se froncèrent légèrement.

– C’est décidément une guerre que vous me faites, monsieur, murmura-t-elle. Après une si longue absence, vous n’avez pour moi que des paroles de reproche… et vous venez me glacer le cœur, quand il vous faudrait faire si peu pour me rendre la plus heureuse des femmes !

En prononçant ces dernières paroles, la voix de Petite devint douce et comme imprégnée de prière ; son regard glissa, pénétrant et subtil, entre ses paupières demi-closes.

Le baron ne parut point s’émouvoir.

Petite laissa échapper un geste de colère.

– Au demeurant, s’écria-t-elle, si vous ne m’aimez plus, pourquoi cette poursuite acharnée ?… Depuis hier, je vous trouve partout… Il faut vous souvenir, monsieur, que la passion seule peut servir d’excuse à l’homme qui pénètre certains secrets…

Rodach ne répondit point encore.

– Monsieur ! monsieur ! reprit Sara dont l’œil eut une lueur haineuse, prenez garde !… Jusqu’à présent, tous ceux qui m’ont attaquée ont eu lieu de s’en repentir ! – Je le sais, murmura le baron qui la regarda fixement ; mais pas tant que ceux qui vous ont aimée…

Sara tressaillit. Sa bouche s’ouvrit, tremblante et contractée. Elle demeura muette.

Ses yeux étaient cloués au sol.

Le baron la regarda un instant encore d’un air dédaigneux et froid. Puis il fit effort sur lui-même, comme si le rôle qu’il s’imposait eût répugné puissamment à sa fierté.

Il prit la main de Sara et la toucha de ses lèvres.

– Oh ! oui ! poursuivit-il en donnant à sa voix un subit accent de douceur, ceux qui vous aiment souffrent, madame… et je sais un homme qui payerait bien cher la chance de ne vous avoir point connue.

Rodach en savait plus d’un, et malgré lui sa parole se teignait d’amertume, parce qu’il songeait à son entretien avec le docteur José Mira.

Le docteur lui avait dit bien des choses.

– Et quel est donc cet homme ? demanda Petite sans relever les yeux. – Vous le devinez, madame, répliqua le baron, puisque vous me voyez venu d’Allemagne pour vous retrouver…

Petite eut besoin de toute sa force pour ne point laisser éclater son triomphe. Son cœur bondissait ; la détresse se changeait pour elle en victoire. Encore un esclave !

Car elle ne doutait point ; elle était si bien faite à être adorée !

– Écoutez, Sara, reprit M. de Rodach avec lenteur, le jour approche où vous saurez tout ce qu’il y a au fond de mon âme… Vous saurez qui m’a mis à même de pénétrer votre secret… – Pourquoi pas ce soir ? demanda madame de Laurens. – Parce que ce soir je veux vous parler de moi… seulement… Tous vos secrets sont à moi, madame, hormis un seul qui me regarde… et c’est celui-là justement que je veux savoir. – Tous mes secrets ! répéta Sara, dont l’effroi revenait.

Son œil interrogea les traits du baron à la dérobée. Rodach semblait rêver.

Petite le contempla durant un instant, faisant pour ainsi dire une comparaison rapide entre sa force à elle, et la puissance de cet homme, qui osait lui dire : « Je sais tous vos secrets… »

Ne se trompait-il point ?

À mesure que Sara songeait, son regard s’assurait et les plis de son front disparaissaient.

Tous ses secrets ! Quelle folie ! Et, d’ailleurs, elle croyait que Rodach l’aimait encore ; n’était-elle pas sûre de son empire ? Ne savait-elle pas qu’elle pouvait envahir et tyranniser tout cœur qui s’ouvrait imprudemment à elle ? Sa vie ne s’était-elle point passée à séduire, à fasciner, à vaincre ?

Y avait-il pour elle des faibles et des forts ? N’avait-elle pas courbé les âmes les plus fières sous le niveau de son joug ?…

Elle attendit, prête à tout désormais et sûre de la victoire.

– Sara, reprit M. de Rodach après quelques secondes de silence, un aveu franc peut tout réparer… le cœur s’égare parfois, et ceux qui aiment pardonnent… Qu’êtes-vous allée faire ce soir chez ce jeune homme de la rue Dauphine ?

Petite était résolue à ne s’étonner de rien ; et pourtant elle fut étonnée.

– Quoi ! balbutia-t-elle, vous savez aussi cela ?… – Ce que j’ignore, et ce que je voudrais expliquer avantageusement pour vous, répliqua le baron, c’est le motif de cette démarche… il me semble que l’amour seul…

Sara respira bruyamment.

– Vous êtes jaloux, dit-elle avec vivacité. – N’en ai-je pas sujet ?… demanda le baron.

À vrai dire, si son rôle lui pesait, du moins n’avait-il pas grand’peine à le jouer. Sara l’y aidait à son insu, et cette créature si habile, gâtée par l’habitude de triompher, fermait les yeux et se livrait en aveugle.

Elle réfléchit un instant. Une circonstance oubliée lui revint tout à coup à la mémoire.

– J’y suis ! s’écria-t-elle en frappant ses mains l’une contre l’autre ; mon Dieu, que n’ai-je pensé à cela plus tôt !… Vous ne m’auriez pas effrayée comme une petite fille, Albert, avec vos graves fadaises et votre tenue de tuteur castillan !… Je me souviens maintenant de votre apparition à la porte du cabinet du Café Anglais. C’est depuis cette heure, sans doute, que vous avez perdu votre air gaillard, pour prendre ce long visage morose… Ai-je deviné ?

Rodach fit un geste équivoque. Il avait toute l’apparence d’un homme qui veut paraître au fait de la chose dont on parle et qui ne sait pas…

Petite prit cet embarras pour le dépit que Rodach éprouvait à voir son grand mystère ainsi percé à jour. Elle chérissait trop son idée pour la perdre un instant de vue.

– Voilà le motif de votre arrivée théâtrale à l’hôtel de mon père, reprit-elle ; vous êtes jaloux, mon pauvre Albert !… jaloux comme un barbon ou comme un collégien. Fi donc ! un si beau cavalier ! un don Juan ! finir par où les bergers commencent !… Et après votre visite à l’hôtel, vous avez été comme une âme en peine… Quand je suis sortie, vous étiez quelque part dans la rue… vous m’avez suivie chez moi, chez Batailleur, chez Franz… – Ah ! interrompit Rodach qui joua l’ignorance, il se nomme Franz ! – Vous m’avez suivie jusqu’ici… Quant à la manière dont vous y avez pu entrer, quant aux moyens que vous avez employés pour apprendre les noms du banquier et de la baronne, je l’ignore ; mais après tout, il n’y a pas besoin d’être sorcier pour cela !

Rodach la laissait parler sans l’interrompre et ne semblait point avoir envie de ranimer son inquiétude.

– Et ce jeune Franz ?… dit-il avec une hésitation feinte, vous l’aimez ? – Peut-être, répondit Sara en minaudant.

Les noirs sourcils de Rodach se contractèrent.

– Si je l’aimais, poursuivit Petite qui mettait des grâces provocantes dans son sourire, que feriez-vous, Albert ?

Rodach baissa les yeux et répondit d’un air sombre :

– Je le tuerais !

Petite le contempla durant une ou deux secondes à la dérobée et avec un plaisir évident.

Puis, elle lui prit la main et l’attira bien doucement jusqu’au fond de la loge. Elle s’assit tout auprès de lui, les mains dans les siennes et la tête appuyée sur son épaule.

Ses beaux cheveux noirs ruisselaient en ondes soyeuses sur la poitrine de Rodach ; ses yeux, dans le demi-jour de la loge, brillaient d’une lueur étrange. Elle était belle comme la passion qui tente et qui enivre !…

– Si un homme faisait ce que vous venez de dire, murmura-t-elle d’une voix pénétrante et basse, je serais à lui pour la vie.

XVII. – La quittance.

Après les dernières paroles de madame de Laurens, il y eut un assez long silence dans le confessionnal de la princesse. Petite avait prononcé ces mots, qui demandaient un meurtre, de sa voix la plus douce et sans perdre son charmant sourire.

Mais, sous cette voix suave et derrière ce sourire, une volonté si impitoyable se faisait jour, que le baron ne put s’empêcher de tressaillir.

Rodach ne connaissait pas madame de Laurens si intimement qu’elle pouvait le croire elle-même ; mais il la jugeait à ce premier contact ; il devinait l’énergie virile qui se cachait sous ces grâces mignonnes. Cette femme l’effrayait bien plus que Reinhold et Mira : c’était l’ennemi le plus redoutable entre tous ceux qui voulaient le sang de Franz.

Sara ne s’était pas trompée tout à fait, en disant que le baron l’avait suivie ; seulement, elle avait pris les choses de trop haut, en faisant remonter l’aventure jusqu’au déjeuner du Café Anglais. Le baron ne la suivait que depuis une heure, et pour l’avoir rencontrée rue Dauphine, à la porte du logis de Franz.

C’était sur les pas de Petite qu’il était arrivé en effet à la maison de jeu. Mais il eu eût probablement trouvé le chemin sans cette circonstance, car il avait pris plusieurs notes, durant sa conversation confidentielle avec le docteur José Mira ; et, parmi ces notes, se trouvaient les noms de M. de Navarin et de madame la baronne de Saint-Roch.

Après avoir quitté l’hôtel de Geldberg vers cinq heures et demie, M. de Rodach avait passé une heure avec le marchand d’habits Hans Dorn. Ils s’étaient rendus tous les deux à la maison de Franz, et pendant son absence, le marchand d’habits avait loué pour lui l’appartement du premier étage, ceci au grand ébahissement de la portière.

Ils ne voulaient point, paraîtrait-il, se rencontrer avec le jeune homme, car l’expédition fut faite en toute hâte, et Hans Dorn prit à peine le temps d’examiner le logement en détail.

Dès qu’ils furent descendus, la voiture partit au galop. Le long de la route, le baron et lui s’entretinrent en allemand de ces choses qui s’étaient passées au loin, et qui mettaient des larmes dans les yeux du bon serviteur de Bluthaupt.

– L’enfant sera heureux ! disait-il avec une émotion profonde ; Dieu l’aime, mon gracieux seigneur, puisqu’il lui a gardé votre amour… Ah ! les juifs ont eu beau faire !… On dit que les portraits des vieux comtes sont retournés dans la grande salle du château, et collent leurs nobles visages contre le mur… Par le nom de la Vierge ! nous les retournerons, afin qu’ils voient le fils de leur sang assis dans le fauteuil seigneurial, sous le manteau de cheminée !

Hans parlait ainsi et son cœur loyal battait à l’idée de la patrie reconquise. Rodach l’écoutait en rêvant.

Ils se séparèrent au moment où le baron rentrait à son hôtel pour la première fois depuis son arrivée à Paris.

– Sur toutes choses, mon brave ami, dit Rodach. Veillez bien sur cette cassette que je vous ai confiée… c’est l’avenir entier de l’enfant, peut-être…

Hans, indépendamment de ce soin, avait de la besogne pour toute sa soirée ; et il était bien joyeux, car il allait travailler pour le fils de ses maîtres.

Rodach, lui, était accablé de fatigue. Trois nuits s’étaient passées sans qu’il fermât l’œil. Il avait deux heures pour se reposer.

Ces deux heures écoulées, le réveil placé auprès de lui le jeta en sursaut hors de sa couche, où il dormait tout habillé.

Il sortit de nouveau. Sa voiture le conduisit dans la rue Pierre-Lescot, une de ces voies étroites et lépreuses qui ont ouvert toutes grandes les portes de leurs masures pour recevoir les hontes exilées du Palais-Royal.

Rodach s’engagea dans cette boue qui sépare deux longues lignes de guinguettes empoisonnées et de garnis obscènes. Il se rendait chez Verdier, le champion vaillant de la maison de Geldberg.

Verdier était seul dans son taudis, au cinquième étage. S’il attendait une visite, ce n’était certes point celle de M. le baron de Rodach.

Verdier vivait au jour le jour, comme tous ses pareils ; il était joueur, il était buveur ; son état normal était de n’avoir ni sou ni maille. La blessure qui le clouait sur son grabat le surprenait à l’une de ces heures de dénûment absolu, bien communes dans sa vie.

La veille, il avait dépensé joyeusement son dernier écu, comptant sur le prix du sang pour dîner le lendemain.

Sa blessure n’avait point de gravité, mais, faute d’être soignée convenablement, elle lui causait d’atroces souffrances. Sur une chaise de paille, à côté de son lit, il y avait une tasse fêlée, qui avait contenu quelque breuvage dont la dernière goutte séchait maintenant.

Il avait la fièvre ; la nuit qui régnait dans sa demeure nue se peuplait pour lui de fantômes. Il appelait d’une voix étouffée ses amis par leurs noms. Personne ne répondait.

Il tremblait ; il pensait être à l’agonie.

Quand le baron poussa la porte, que rien ne retenait, il ne sut d’abord de quel côté se diriger dans cette obscurité profonde.

L’accablement du malade étouffait en ce moment ses plaintes ; on n’entendait rien dans la mansarde, sinon un souffle haletant et oppressé.

– Verdier ! murmura le baron. – Qui est là ? répliqua une voix rauque, est-ce vous, enfin, M. le chevalier de Reinhold ?

Rodach se dirigea en tâtonnant vers le lit.

– Oh ! que je souffre et que je suis faible ! reprit Verdier ; du diable si c’était prudent à vous, monsieur, de me laisser mourir comme un chien !… Avant de m’en aller, voyez-vous, je vous aurais laissé un petit souvenir… À boire, s’il vous plaît, j’étouffe ! – Où prendre de la lumière ? demanda le baron. – Il y a un bout de chandelle sur ma malle, derrière la porte… Les allumettes sont sur la chaise, à côté de moi ; prenez garde à ma pipe ! Oh ! oh ! vous avez bien fait de venir, car j’avais presque autant d’envie du procureur du roi que d’un médecin !

Rodach frotta une allumette chimique contre le carreau ; la mansarde, éclairée soudain, montra la nudité de ses murailles poudreuses.

Verdier avait réussi à se mettre sur son séant.

À la vue de Rodach, il ouvrit de grands yeux effarés.

– J’ai le délire ! grommela-t-il en se laissant retomber lourdement, ou c’est le diable !…

Rodach cependant furetait de tous côtés, cherchant de quoi satisfaire la soif du malade. Il s’approcha bientôt du lit tenant à la main la tasse pleine.

– Buvez, dit-il.

Verdier se retourna, pâle d’effroi encore plus que de souffrance.

Il but et rendit la tasse au baron, sans oser lever les yeux sur lui.

– Merci, M. Goëtz, murmura-t-il, j’espère que vous m’avez fait assez de mal et que vous ne tenez pas à m’achever ?… – Le chevalier de Reinhold n’est donc pas venu ? demanda Rodach au lieu de répondre ? – Le misérable coquin ! s’écria Verdier, qui retrouva quelque peu de force dans sa colère ; le lâche usurier !… Si vous saviez, M. Goëtz !… – Je sais tout, interrompit Rodach. – Vous le connaissez donc ? – Je sors de chez lui. – A-t-il reçu ma lettre ? – Oui. – Vous venez peut-être de sa part ?… – Non.

Verdier parut attendre que le baron s’expliquât davantage. L’effort qu’il venait de faire le lassait ; la réaction arrivait après cet élan de fièvre, et il se sentait retomber, plus épuisé que jamais.

– J’étais avec M. de Reinhold quand votre lettre est venue, reprit Rodach. – Qu’a-t-il dit ? – Pas grand’chose… Que vous étiez un maraud, je crois, et que vous n’aviez pas su gagner votre argent. – Voilà tout ? – À peu près… Il a jeté votre lettre au feu, en ajoutant qu’il ne vous donnerait pas un centime.

Verdier serra ses poings sous sa maigre couverture.

– Si je pouvais le tenir là et l’étrangler ! dit-il en grinçant des dents. – Vous pouvez du moins le perdre, répliqua le baron.

Verdier se releva sur le coude ; ses yeux éteints eurent un éclair.

– Écoutez, mon pauvre garçon, reprit Rodach avec son calme ordinaire ; vous savez bien que je vous connais des pieds à la tête et que j’ai entre les mains quelques-unes de vos signatures, qui valent le bagne à présentation et sans escompte… vous êtes en mon pouvoir ; vous n’y pouvez pas être davantage… ainsi ne faites pas de façons, je vous conseille, et acceptez mes offres sans marchander. – Je ne les connais pas, balbutia Verdier dont le visage abattu prit une expression d’inquiétude.

Rodach tira son portefeuille de sa poche.

– Combien M. de Reinhold vous avait-il promis pour votre expédition de ce matin ? demanda-t-il. – Deux mille francs, répondit Verdier.

Le baron déchira une page de ses tablettes et traça vivement quelques mots au crayon.

– Je vais vous donner un à-compte de sa part, reprit-il, si vous voulez me signer ce reçu.

Il tendit le papier à Verdier, qui lut :

« Reçu de M. le chevalier de Reinhold la somme de cinq cents francs, à-compte sur le prix convenu entre nous pour mon duel contre M. Franz.

» Paris, le 6 février 1844. »

– Je ne peux pas signer cela ! dit-il. – Mon pauvre garçon, répliqua le baron en haussant les épaules, qu’aurais-je besoin de cela, s’il ne s’agissait que de vous ? Croyez-moi, signez ! – Mais, mon bon M. Goëtz !

Le baron tira sa bourse, et compta vingt-cinq pièces d’or sur la chaise qui faisait office de table de nuit.

Au moral comme au physique, Verdier était dans un état de faiblesse extrême ; il lorgna la somme d’un œil de convoitise.

– Je vous jure sur l’honneur, reprit le baron, que je ne ferai jamais usage de cet écrit contre vous.

– C’est que… balbutiait Verdier, qui hésitait encore ; c’est que… – Finissons !… Reinhold, qui vous a traité d’une manière infâme, sera puni… – Oh ! le coquin !… grommela Verdier. – Ces vingt-cinq louis sont à vous… – J’en ai grand besoin, Dieu le sait ! – Si vous ne voulez pas, je remporte mon argent ; votre vengeance vous échappe, et je vous fais arrêter comme faussaire.

À l’appui de cette dernière menace, M. le baron de Rodach tira de son portefeuille quatre ou cinq bons de la caisse Laffitte, manifestement contrefaits, et portant au dos le nom de J. B. Verdier.

Le blessé voulut réfléchir encore, mais sa tête affaiblie se perdait ; il fit un geste de fatigue et signa l’étrange quittance. Puis il se laissa choir tout de son long et s’assoupit.

Rodach remit son portefeuille dans sa poche. Une fois au bas des cinq étages de Verdier, il se fit conduire chez un médecin qu’il dépêcha auprès du malade.

La quittance, soigneusement serrée, était destinée à grossir le contenu de la cassette confiée au dévouement loyal de Hans Dorn.

C’était au sortir de la rue Pierre-Lescot que M. de Rodach avait gagné la demeure du jeune Franz. Au lieu de Hans qu’il croyait rencontrer là, il avait reconnu Sara au travers des vitres de la loge.

La vue de madame de Laurens avait fait surgir en lui tout un ordre d’idées ; c’était là un danger nouveau peut-être, et peut-être une arme nouvelle. Il fallait savoir…

Son cocher avait reçu l’ordre de suivre le coupé de Petite…

Il y avait déjà trois ou quatre secondes que le silence durait dans le confessionnal ; Rodach restait sous le coup des dernières paroles de Sara, qui l’avaient frappé comme une terrible menace.

Il avait la tête penchée et semblait méditer ; Sara s’appuyait toujours contre lui ; la lumière faible qui pénétrait dans la loge, à travers les draperies, effaçait sur le visage de Petite les imperceptibles traces que l’âge y pouvait avoir laissées ; on eût cru voir une jeune fille dans toute la fleur de la première beauté.

Elle s’abandonnait, molle et confiante ; sa pose avait une indicible grâce, son regard voilé parlait de tendresse et son sourire enchantait.

Elle passait ses doigts effilés et blancs dans les boucles brunes de la chevelure de Rodach.

Il fallait avoir entendu pour croire ! Et à voir ce front angélique, où tant de douceur calme souriait, on pouvait presque douter encore après avoir entendu…

Cette femme qui venait de parler de meurtre, la gaieté aux lèvres, ressemblait à une sainte.

– Que vous êtes beau, mon Albert ! reprit-elle après quelques secondes, en donnant à sa voix une expression plus caressante, et que je suis folle de vouloir mettre à prix le sentiment qui m’entraîne vers vous !… Quoi que vous fassiez, ne faudra-t-il pas bien que je vous aime ?

Rodach avait les yeux baissés ; il tardait à répondre.

– Et pourtant, reprit Sara, quelle confiance j’aurais en votre bras, Albert !… Vous êtes si brave !… à Bade, vous aviez réduit au silence les plus entêtés spadassins !

Elle s’interrompit pour prendre la main du baron et la serrer entre les siennes. Puis, elle poursuivit avec un soupir tentateur :

– Je vous aimerais trop après cela !… – Vous le détestez donc bien ? murmura Rodach.

Petite se redressa, et mit ses blanches épaules contre le dossier de son fauteuil. Sa voix et sa physionomie changèrent.

– Mon Dieu, cher, dit-elle d’un ton leste et dégagé, vous avez tort de croire cela… Je ne hais personne… mais, ajouta-t-elle plus bas, il y a des gens qui me gênent… – Et ce jeune homme est du nombre ! – Précisément, baron. – Vous l’avez donc aimé ? – Jaloux !… prononça Petite avec coquetterie. À parler sérieusement, je ne sais trop que répondre… Je ne l’ai pas aimé comme je vous aime, Albert :

– Mais ?… répéta Rodach. – Eh bien ! s’écria Petite en jouant l’impétuosité, si vous aimiez une femme seulement comme cela, mon Albert, cette femme me ferait horreur !… Vous voyez comme je suis franche ; mon Dieu ! je ne puis rien vous cacher…

C’était une cause plaidée dans les formes et avec la tortueuse éloquence d’un vieil avocat. La question, abordée de front, était reprise en flanc. Rodach mesurait avec une involontaire frayeur : la froide perversité de cette femme qui lui mettait en se jouant un poignard dans la main, et qui avait peur de voir sa main trop lente, et qui cherchait à l’enivrer pour ainsi dire, comme ces vulgaires scélérats qu’on emplit de vin à l’heure du meurtre.

Il avait de la peine à poursuivre son rôle ; l’indignation faisait bouillir son sang, et il avait besoin de toute sa volonté pour rester calme en apparence.

– Vous êtes franche, madame, répondit-il avec une nuance d’amertume dont Sara ne pouvait, certes, point s’étonner ; mais il faut, que j’en sache davantage encore… Qu’alliez-vous faire ce soir chez ce jeune homme ?

Petite baissa les yeux et s’efforça de rougir.

– Vous sentez bien, murmura-t-elle, que j’ai des ménagements à garder… ce jeune homme pourrait parler et me perdre… et si vous saviez toutes les idées nouvelles que votre vue a fait germer en moi, mon Albert !… C’est à peine si je songeais à toutes ces choses avant votre retour… mais depuis hier, j’ai bien réfléchi. Pour être heureuse, il faut que je sois toute à vous, et ce jeune homme à présent me fait peur…

Comme elle achevait, la porte de la salle de jeu s’ouvrit avec un fracas inusité ; deux nouveaux initiés entrèrent. Ceux-ci n’avaient point les allures prudentes et discrètes du gros des habitués. Ils traversèrent la salle, bras dessus bras dessous, et firent le tour de la table pour s’approcher de madame la baronne de Saint-Roch.

Petite serra fortement le bras de Rodach et poussa un soupir de commande, tandis que son regard se dirigeait vers les deux nouveaux arrivants.

L’œil de Rodach prit la même direction.

– Serait-ce lui ? demanda-t-il. – C’est lui ! répondit Sara comme à regret. – Lequel ? – Le plus petit. – Mais c’est un enfant !

Sara eut peur que Rodach ne se fit des scrupules.

– Un enfant qui vaut un homme, répliqua-t-elle, et qui a tué en duel, ce matin même, une des plus fortes lames de Paris !… – Peste ! fit Rodach qui ne put s’empêcher de sourire en songeant au pauvre Verdier ; eh bien ! nous le verrons à l’œuvre !… Mais, j’y pense, cette forte lame ; dont je déplore le destin malheureux, n’était-elle pas un peu de vos amis ?

Petite hésita franchement cette fois.

– Non, répondit-elle enfin à voix basse ; mais s’il faut vous parler vrai, Albert, ce duel m’avait ouvert les idées… et je comptais… – Vous comptiez ?… – Croyez-moi, je vous en prie, c’était pour vous, pour être à vous, sans contrôle ni partage !… je suis riche… Mon père doit donner une grande fête en Allemagne, à son château de Geldberg… je comptais…

Rodach eut un frisson ; il comprenait.

– Vous avez donc un autre champion que moi ? demanda-t-il en tâchant de garder son air d’indifférence. – Je suis riche ! répéta Sara froidement ; et maintenant, je puis vous le dire… si je suis allée ce soir chez ce jeune homme, c’était pour l’inviter à la fête de Geldberg.

Sara ne remarqua point la pâleur qui couvrait le visage du baron.

XVIII. – Un coup de lansquenet.

Le baron connaissait, faut-il croire, le château de Geldberg. Il frémit à la pensée du péril que nulle prudence humaine n’aurait pu prévoir ni éviter.

Il fit sur lui-même un effort puissant et prit la main de Sara, qu’il porta jusqu’à ses lèvres.

– Merci ! murmura-t-il ; merci, mille fois, madame… me voilà délivré de ce doute qui me rendait si malheureux !… Mais êtes-vous bien sûre qu’il se rendra à votre invitation ?

Sara eut un sourire orgueilleux.

– Il m’aime comme un enfant et comme un fou ! répliqua-t-elle. – Eh bien, madame, dit le baron, si vous le permettez, je serai, moi aussi, de cette fête, au château de Geldberg !

Sara tendit son front, toute joyeuse ; Rodach y mit un baiser. Le pacte était conclu ; Verdier avait un remplaçant.

Franz, pendant cela, donnait des poignées de main à droite et à gauche, et agissait en homme qui se sent de la maison. Il salua familièrement l’ancien officier supérieur au service du roi des Grecs, et présenta son compagnon, qui était le jeune vicomte Julien d’Audemer, à madame la baronne de Saint-Roch.

– Il me semble, dit Mirelune à Ficelle, que je connais ces deux figures-là. – Le plus grand est le prétendu de la comtesse Lampion, répondit le vaudevilliste ; quant à l’autre… – Eh, pardieu ! s’écria le gentilhomme, l’autre est ce bambin que nous avons vu hier au soir prendre une leçon de duel à la salle Grisier… On ne se sera pas fait tuer ce matin ! – C’était lundi gras, on aura déjeuné… – Comme un homme, ma parole d’honneur !… il n’y a plus d’enfants !… – Est-ce que Louise n’est pas ici ? demanda Franz à madame de Saint-Roch.

Louise était, on le sait, le nom d’aventures de madame de Laurens.

– Non, mon petit, répondit la rouge marchande qui avait envie de rire, en songeant au grand monsieur qu’elle avait introduit auprès de Sara.

Franz désigna le confessionnal d’un regard interrogateur.

– Il n’y a personne là dedans ? demanda-t-il encore. – Personne, mon mignon.

Franz pirouetta sur ses talons.

– Aimez-vous le trente et quarante, vous, Julien ? reprit-il. Moi, je trouve que c’est souverainement soporifique… faisons un tour au lansquenet. – Va pour le lansquenet ! dit Julien.

Franz avait ce soir un petit air avantageux et triomphant qui eût été insupportable chez un autre, mais qui lui allait fort bien. Sa mine éveillée et spirituelle respirait la joie ; tout parlait en lui de bonheur et d’orgueil satisfait.

Il ne pouvait dire son secret à Julien ; il fallait cacher soigneusement les événements de cette belle soirée qu’il aurait eu tant de plaisir à conter. Cette confidence, refoulée, lui laissait au cœur comme un trop plein de bien-être ; il avait besoin de se mouvoir, de parler, de vivre.

Quand on est tout jeune, cet état moral se traduit d’ordinaire par un surcroît d’airs tapageurs et de bruyantes étourderies.

Franz s’appuya au bras du vicomte d’Audemer, et gagna la salle voisine, en se dandinant comme un petit étudiant qui fait le mauvais.

Il y avait en lui du débraillé, du casseur d’assiettes ; Fronsac devait être ainsi vers le milieu de son premier souper. On ne pouvait s’empêcher de sourire en le regardant ; mais dans ce sourire il n’y avait ni pitié ni raillerie.

C’était un si charmant enfant ! Ses grands yeux bleus, espiègles et doux à la fois, avaient des regards si francs et si bons ! toute sa personne respirait tant de grâce !

Son aspect plaisait et attirait ; sa bonne humeur était contagieuse. Les femmes le caressaient de l’œil, rêvant une éducation délicieuse ; les hommes n’étaient point jaloux de lui, parce qu’ils le trouvaient trop jeune ; les vieillards se ragaillardissaient à le voir, et se figuraient, dans leur fatuité revenue, qu’ils avaient été ainsi à l’âge de dix-huit ans…

– Messieurs, dit-il en entrant dans la salle de lansquenet, je vous préviens loyalement que je suis en veine…, j’ai déjà gagné ce soir de quoi me faire heureux toute ma vie. – Eh bien ! M. Franz, dit l’employé qui représentait officiellement madame la baronne de Saint-Roch, asseyez-vous là… vous allez le reperdre.

Franz s’assit et ménagea une place auprès de lui à Julien d’Audemer.

Autour de la table, tous les joueurs le connaissaient. Chacun lui envoya un bonsoir amical, à l’exception cependant d’un jeune homme, habillé de noir, qui s’asseyait à la table juste en face de lui.

Ce jeune homme faisait une mine fort étrange, et qui prouvait surabondamment son peu d’habitude du monde.

Il était gêné dans ses habits qui ne semblaient point faits exactement à sa taille ; il se tenait sur l’extrême pointe de sa chaise, immobile et roide comme un saint de bois ; des gouttes de sueur perlaient à ses tempes ; son visage était pâle et comme décomposé.

On voyait devant lui, sur le tapis, un petit monceau d’or assez respectable, une couple de mille francs peut-être. Il gagnait avec un bonheur constant et qui ne s’était pas démenti une seule minute.

Il y avait une demi-heure environ qu’il était là. Personne ne le connaissait ; on l’avait vu entrer d’un air gauche et timide, escorté par un garçon de son âge, à la mise de mauvais goût et à la tournure commune, ce garçon se tenait maintenant debout derrière lui.

Notre jeune homme cependant s’était assis à la première place vacante ; il avait tiré de son gousset six pièces d’or qu’il avait étalées sur la table. Il avait joué, conseillé d’abord par son camarade, puis selon ses propres inspirations.

Et il n’avait pas perdu un seul coup.

Depuis son entrée, soit timidité, soit avarice, son regard restait obstinément fixé sur son petit trésor, qui allait sans cesse grossissant. Sa paupière ne s’était point relevée ; nul n’aurait su dire la couleur de ses yeux.

L’entrée bruyante de Franz lui-même n’avait pu parvenir à le distraire.

La jolie Gertraud, pénétrant à l’improviste chez madame la baronne de Saint-Roch, n’aurait peut-être pas reconnu le pauvre Jean Regnault dans ce joueur taciturne et absorbé. Il était bien changé ; l’émotion plus encore que la différence de costume faisait qu’il ne se ressemblait plus à lui-même.

Le jeu l’absorbait ; sa physionomie peignait l’attention extrême de son esprit plein de lassitude ; il souffrait ; il s’efforçait à vide ; il ne vivait plus : il jouait !

Et déjà la pensée qui l’avait amené dans cette maison se voilait devant la passion inconnue. Cet or, qui était devant lui, ne présentait plus le salut de son aïeule ; c’était de l’or, rien que de l’or ! le démon avait parlé ; l’atmosphère du tripot avait agi. Jean avait la fièvre ; il jouait pour jouer.

Derrière lui, Polyte contenait sa joie à grand’peine ; il faisait de son mieux pour paraître indifférent, ce qui est de bonne compagnie.

Il lorgnait du coin de l’œil le magot en voie de progrès, et n’avait garde de dire à Jean de s’arrêter.

Il y avait là pourtant, hélas ! de quoi sauver la pauvre mère Regnault, et même de quoi déjeuner chez Deffieux par-dessus le marché.

Mais Polyte comptait sur l’axiome qui promet un gain assuré à l’homme jouant pour la première fois. Pendant qu’on y était, autant valait arrondir l’aubaine.

Polyte se posait, se drapait, passait ses doigts rougeauds dans ses cheveux crêpés et regrettait l’absence de sa canne à pomme dorée par le procédé Ruolz, que les règlements du lieu l’avaient contraint à déposer au vestiaire. Il lorgnait les dames de vertu médiocre qui s’asseyaient çà et là autour de la table ; il faisait la roue. Il était détestable.

De temps en temps, il traversait la chambre sur la pointe du pied et allait entr’ouvrir la porte de la salle du trente et quarante, pour y glisser une œillade craintive.

Batailleur était là, sa suzeraine ! et Batailleur lui avait défendu péremptoirement de mettre le pied dans la maison de jeu.

Or, Polyte, vu son sexe faible et sa position politique, ne pouvait pas enfreindre les ordres sacrés de sa reine.

Il était là en contrebande. Un soir d’amour, Batailleur, à l’exemple de Jupiter qui séduisait les filles des mortels en leur montrant sa gloire, avait voulu éblouir son Polyte, le fasciner, l’anéantir. Elle l’avait fait monter dans sa voiture et l’avait conduit rue des Prouvaires, où elle trônait sous le noble nom de Saint-Roch.

L’effet une fois produit, elle avait manifesté sa volonté royale et ordonné à son favori de ne plus sortir des limites du Temple. Mais l’aventureux Polyte savait désormais le chemin et tout ce qu’il fallait pour franchir les portes du sanctuaire…

L’arrivée de Franz ne changea rien à la veine prolongée de Jean Regnault. Franz ne s’était pas trompé, pourtant ; il avait du bonheur ce soir, et bientôt son tas de pièces d’or fut égal à celui de Jean.

Autour de la table, presque tout le monde perdait ; eux seuls faisaient de bonnes affaires.

Mais si leur fortune était pareille, leurs personnes contrastaient étrangement.

Franz était d’une gaieté folle : il caquetait, il riait, il plaisantait, les perdants eux-mêmes se déridaient à l’entendre. Jean Regnault, au contraire, ne desserrait pas les dents. Depuis son entrée, il ne s’était dérangé qu’une seule fois pour ramasser un louis d’or qui avait roulé jusqu’à terre ; encore Polyte l’avait-il prévenu en mettant le louis dans sa poche.

Jean respirait avec peine : il avait les sourcils froncés ; ses cheveux, tourmentés par sa main, s’ébouriffaient autour de son front. À mesure que son gain grossissait, la fièvre montait plus chaude à son cerveau ; il ne se possédait plus.

Deux billets de banque étaient venus se joindre aux pièces d’or, il avait bien à peu près quatre mille francs devant lui.

Polyte se pencha par derrière à son oreille.

– Tu as crânement travaillé, mon petit, murmura-t-il ; mais faut pas s’emporter !… Voilà minuit qui sonne… Nous sommes déjà à demain… Ça fait que tu n’en es plus à ton premier jour de pousser la carte, et que la veine pourrait bien changer…

Jean haussa les épaules avec impatience.

– Excusez ! grommela Polyte ; on fait sa tête, à ce qu’il paraît !…, puisque tu n’as plus besoin de moi, mon bon, je file… débrouille-toi !

Polyte abandonna son poste et s’en alla donner un coup d’œil à la porte du trente et quarante. Chaque fois que son regard rencontrait Batailleur, rouge, dodue, fleurie, allumée, il se sentait heureux et fier du rang qu’il occupait dans le monde.

Franz tenait la banque en ce moment et passait avec un remarquable bonheur ; sa mise, forte dès le principe, et doublée de partie en partie, arrivait à former une véritable somme. Pour lui faire tête, les joueurs étaient obligés de se cotiser d’un bout à l’autre de la table : il y en avait pour tout le monde, et les derniers étaient admis à perdre leur argent tout comme les premiers.

En face de cette banque, si heureuse, la fortune de Jean ne palissait point encore ; il ne gagnait plus, mais il perdait à peine, risquant çà et là quelques louis.

– Il y a mille francs à faire, dit Franz.

Les perdants étaient quelque peu rebutés ; on eut de la peine à compléter la somme, Franz gagna encore.

– Deux mille francs ! dit-il gaiement en prenant une nouvelle poignée de cartes dans l’immense paquet sert à la banque. Après bien des hésitations, les deux mille francs se trouvèrent. Franz gagna encore.

– Quatre mille francs ! s’écria-t-il. – Je fais cent francs, dit son voisin. – Moi, trois cents. – Moi, cinquante…

Et ainsi de suite.

Quand le dernier joueur eut parlé, il manquait environ le quart de la somme.

Il y avait deux ou trois minutes que Jean n’avait gagné. Une colère folle s’amassait au dedans de lui. Ses pieds trépignaient sous la table, et ses doigts crispés cherchaient quelque chose à broyer.

La difficulté de faire le jeu prolongea cette fois l’intervalle entre les deux coups.

– Ça ne va pas ce soir, dit Franz. Deux cents louis vous mettent en déroute…, ça fait pitié !

Le regard de Jean, qui n’avait pas encore dépassé le milieu de la table, se releva un peu et alla jusqu’au tas d’or qui était devant Franz.

Il s’arrêta là. Des sons confus tintèrent dans les oreilles du pauvre joueur d’orgue ; il se retourna comme pour chercher Polyte et se retenir à lui.

Polyte était à l’autre bout de la chambre.

Le regard de Jean revint, comme si un ressort l’y eût poussé, vers le tas de louis qui lui faisait face ; ses narines s’enflèrent ; sa poitrine rendit un souffle fort et bruyant.

Jusqu’à ce moment il avait avancé sa mise avec timidité et sans mot dire : sa voix inconnue s’éleva tout à coup au milieu du silence et fit relever la tête à tous les joueurs.

Polyte interrompit en tressaillant sa promenade, et regagna en trois bonds son poste abandonné.

– Je tiens tout ! avait dit Jean Regnault d’une voix brève et rauque. – À la bonne heure ! s’écria Franz. Voilà un brave !

Les autres joueurs retirèrent leur mise et regardèrent ; c’était un duel fort intéressant. La partie commença. Dès la première carte retournée, Jean se sentit comme ivre ; le sang monta violemment à sa joue et ses yeux se troublèrent. Il couvait avidement le jeu ; il cherchait à voir, mais il ne pouvait pas.

Un voile rougeâtre était entre lui et les cartes.

Polyte, immobile et retenant son souffle, voyait pour deux.

Il y eut deux ou trois secondes d’attente, deux siècles ! puis une rumeur se fit autour de la table.

– Gagné ! disait-on. – Qui ? demanda Jean d’une voix faible.

Les joueurs se prirent à rire, et un blasphème étouffé de Polyte apprit à Jean la vérité.

Sa joue redevint blême ; il chancela sur son siége.

– Compte, dit Polyte ; tu as peut-être plus de quatre mille francs.

Jean se mit à compter ; ses mains étaient molles et tremblantes ; il avait moins de quatre mille francs.

– C’est fini, grommela Polyte d’un accent découragé. Tu n’as plus rien ! allons-nous-en !

Jean ne bougea pas ; il paraissait ne point comprendre.

Quand le râteau de l’employé saisit son tas d’or, pour l’amener vers Franz, Jean suivit le râteau d’un œil ébahi et morne.

On riait toujours autour de la table. Le désespoir naïf de ce pauvre diable était quelque chose de très-drôle.

– Allons-nous-en ! répéta Polyte.

Jean comprit enfin. Il voyait le tapis vide devant lui. Il passa le revers de sa main sur son front ruisselant de sueur, et pour la première fois depuis qu’il était entré dans cette maison, il releva les yeux tout à fait. Son regard chercha l’homme qui l’avait gagné.

– Huit mille francs ! disait Franz avec sa gaieté intrépide. – Voyez donc, murmura Julien à son oreille, comme ce jeune homme vous regarde !

Julien parlait de Jean Regnault, dont les yeux agrandis et brûlants se fixaient sur Franz avec une effrayante expression de haine.

La joue du joueur d’orgue était livide ; ses dents, serrées à se briser, refusaient passage à son souffle.

La figure de Franz, gracieuse et souriante, venait de lui apparaître comme la face d’un démon. C’était cette blonde tête qu’il avait aperçue dans la chambre de Hans Dorn ! Le baiser dont le bruit l’avait blessé au cœur comme un coup de poignard était tombé de cette bouche rose !

Et qu’il semblait heureux, ce beau jeune homme, en face de sa misère à lui, plus profonde, et de son désespoir !

Leurs regards se croisaient en ce moment. La physionomie de Franz prit une expression de regret et de pitié. Il ne reconnaissait point le joueur d’orgue, mais il voyait sa détresse, et de grand cœur, il lui eût rendu l’argent gagné.

Jean comprit ; une rage sourde et envenimée lui étreignit le cœur ; ses mains, crispées, se retinrent au tapis et le déchirèrent.

Un instant, les muscles de son corps se ramassèrent comme s’il eût voulu bondir en avant. La démence était dans son cerveau ; ses doigts frémissaient d’aise et de désir, à l’idée d’étrangler son ennemi.

Il venait de songer à Gertraud qui le trompait peut-être, et à la mère Regnault couchée sur son grabat et que cet or eût sauvée !

Il eut peur de lui-même ; il sentit que le délire victorieux allait le jeter sur cet homme qui lui arrachait à la fois ses derniers espoirs de bonheur.

Il se leva et s’enfuit.

XIX. – Après minuit.

Minuit était sonné depuis une demi-heure. Les rues qui passent à travers les compartiments irréguliers des halles de Paris étaient plongées dans le silence. Çà et là, quelque bouchon montrait encore sa porte entr’ouverte, malgré les ordonnances de police, et c’est à peine si, de loin, un ivrogne égaré essuyait les murailles, le long des trottoirs déserts.

Dans la rue de la Ferronnerie et tout le long du marché des Innocents, jusqu’à la pointe Saint-Eustache, les marchandes campagnardes dormaient entre leurs paniers. Il faisait froid ; les cabaretiers privilégiés de la rue aux Fers versaient leur trois-six illustre à de nombreux chalands. Des rondes muettes glissaient sous les réverbères, trois ombres noires d’un côté de la rue, trois ombres noires de l’autre, faisant aux voleurs trop fins une chasse toujours malheureuse.

Deux hommes allaient lentement dans l’obscurité profonde qui règne à cette heure sous les piliers des halles.

Ils avaient l’air triste et tout déconfit ; l’un d’eux chancelait en marchant comme un homme vaincu par l’ivresse, et son camarade était obligé de le soutenir.

C’était Jean Regnault et Polyte ! sortant de la maison de jeu de madame la baronne de Saint-Roch.

Polyte n’avait plus cette apparence triomphante qui le rendait si cher à madame Batailleur. Il avait oublié de mettre son chapeau sur l’oreille, et c’est à peine si sa canne ébauchait à de rares intervalles un timide moulinet.

Mais son abattement n’était rien auprès de celui du pauvre Jean Regnault. Quand le gaz venait à éclairer entre deux piliers ses traits pâles et défaits, vous eussiez dit un fantôme. Il allait les yeux baissés, la bouche morne ; il n’y avait plus sur son visage ni pensée ni vie.

Il ne répondait rien aux récriminations bavardes le Polyte, il ne les entendait pas.

– C’est connu, disait tristement le lion du Temple, on ne peut pas comme ça gagner deux jours de suite !… Tu avais commencé le lundi soir et nous étions au mardi matin… j’aurais dû te prendre par le collet et t’emmener de force… mais je ne suis pas moi, dans cette maison-là… Si j’avais fait un esclandre, on aurait appelé Joséphine, et minute !…

Jean semblait un somnambule qui marche sans écouter ni voir.

– Si c’est possible, reprenait Polyte, de perdre comme cela quatre mille francs en un coup de cartes !… De l’argent sûr qu’on pouvait mettre dans sa poche et emporter très-bien… Et dire que je n’étais pas là pour te fermer la bouche, en criant : « Ne l’écoutez pas, il est fou !… » Car tu es fou, mon garçon, ou je veux être pendu !

Jean poussait de gros soupirs. Polyte et lui venaient de s’engager dans la rue Rambuteau, large, voie qui fera pénétrer jusqu’aux coins les plus reculés du Marais la belle civilisation de la Pointe Saint Eustache.

Tandis que Polyte radotait ses inutiles reproches, une réaction se faisait chez le joueur d’orgue, son abattement cédant de nouveau à la fièvre. Il s’éveillait peu à peu ; son pas traînant et lourd se relevait par saccades ; il murmurait des paroles sans suite, que son geste convulsif accompagnait au hasard. Au bout d’un quart d’heure de marche, il s’arrêta brusquement sur la chaussée boueuse de la rue du Temple.

– Je vais retourner, dit il en serrant avec force la main de son compagnon.

Polyte fit trêve enfin à son interminable sermon.

– Où ça ? demanda-t-il étonné. – Il doit y être encore, reprit Jean, sans se mettre en peine de répondre ; je veux le tuer ! – Tuer qui ?

Jean tourna sur ses talons et se dirigea en sens contraire. Polyte courut après lui, afin de le retenir.

Jean se débattait ; son visage était pourpre et ses yeux avaient des regards insensés.

– Je veux le tuer ! répétait-il ; le tuer !… Si tu savais ce que j’ai vu ce soir !… il était assis près d’elle et il lui baisait la main… Je sais bien que c’est mon mauvais génie… La mère Regnault va mourir sur la paille, dans sa prison… et Gertraud ! oh ! Gertraud qui ne m’aimera plus !…

Deux larmes roulèrent sur sa joue brûlante.

– Je ne croyais pas si bien dire, pensait Polyte, le pauvre garçon est fou à mettre en cage !… Allons. Jean, mon fils, sois raisonnable et viens nous coucher !

Jean fit un dernier effort pour se dégager, mais son abattement le reprenait ; il cessa bientôt de se débattre, baissa la tête jusque sur sa poitrine et suivit machinalement Polyte, qui l’entraînait vers le quartier du Temple.

Le dandy ne grondait plus ; il avait pitié ; son éloquence s’employait maintenant à remonter le moral du joueur d’orgue.

– On reverra ça, disait-il ; ça va et ça vient… Si nous pouvons rattraper la veine, nous ne ferons plus de bêtises !… Dieu de Dieu ! ajoutait-il en aparté, c’est un peu de boisson qu’il faudrait à cet homme-là. – As-tu soif, Jean ? – Oui, répondit le joueur d’orgue qui mit sa main sur sa poitrine oppressée, grand’soif ! – Comme ça se trouve !… moi, je boirais la Seine… Mais du diable si nous trouverons un endroit ouvert… Et puis d’ailleurs, nib de braise ! absence générale de monnaie !

Ils avaient longé la rue Percée et arrivaient sur la place de la Rotonde. L’Éléphant, les Deux Lions et les autres cabarets étaient fermés.

Polyte, par un geste qui lui était familier, mit sa main dans le gousset de son gilet.

– Si la pièce de cinq francs ne manquait pas, poursuivit-il, je sais bien où nous trouverions notre affaire… Et j’aimerais assez ça, étant agoni de raisons par mon portier chaque fois que je rentre après minuit… Il y a les Quatre fils Aymon, où la mère Taburot laisse toujours un petit bout de porte ouverte pour les connaissances… Mais la pièce de cent sous !

Polyte s’interrompit et poussa un cri de joie ; ses doigts venaient de rencontrer tout au fond de sa poche le louis d’or ramassé auprès de la table du lansquenet.

– Voilà de quoi payer les violons ! s’écria-t-il en gambadant sur le pavé ; vive la joie, Petit-Jean !…, je te fais la politesse d’une noce en grand, avec pâté, vin blanc, saucisson et punch au rhum pour dessert… nous allons nous soigner comme il faut et boire jusqu’à demain matin.

Jean restait immobile.

– Boire ! répéta-t-il en se parlant à lui-même ; le vieux Fritz dit toujours qu’il boit pour oublier… Est-ce vrai que quand on est ivre on ne se souvient plus ? – Ah çà, dit Polyte stupéfait, est-ce que tu ne t’es jamais grisé, Petit-Jean ?… – Jamais… Il y a si longtemps que nous sommes pauvres ! – Eh bien, mon fils, s’écria Polyte, je vais t’initier à cet agrément de la vie… Quand on a du chagrin, vois-tu, il n’y a que cela de bon… Ça vous berce ; on se croit propriétaire ; on ne changerait pas de sort avec un rentier !… Ah ! dame ! c’est un joli état ! – Mais est-ce vrai qu’on oublie tout ? – Tout !… commença Polyte, qui allait improviser une description poétique de l’ivresse.

Jean l’interrompit en lui saisissant le bras :

– Alors, dit-il, allons boire.

Polyte ne demandait pas mieux. Quelques secondes après, les deux amis avaient franchi l’allée noire au-devant de laquelle la lanterne peinte brillait encore faiblement ; ils traversèrent le petit jardin planté d’un basilic, et Polyte, se faisant un marteau du bout de sa canne, frappa à la porte du billard.

– Qui êtes-vous ? demanda-t-on à l’intérieur. – Goîpe[3], répondit Polyte. – Que voulez-vous ? – goîper un petit peu, vieux farceur de François… Il gèle ici ; ouvre-nous la porte !

Le garçon de madame veuve Taburot parut hésiter deux ou trois secondes, puis la porte fut ouverte.

Le billard était désert comme à l’heure où nous sommes entrés pour la première fois au cabaret des Quatre Fils Aymon ; mais de ce bruit, de ce mouvement, de cette gaieté folle qui régnaient naguère dans la salle voisine, il ne restait absolument rien. Au lieu de la lumière abondante qui éclairait, durant le bal, les groupes remuants des danseurs, une seule lampe fumeuse et pâle, placée sur le comptoir, essayait de combattre l’obscurité.

Toutes les tables étaient vides, sauf deux ou trois qui servaient d’oreillers à des buveurs endormis. On n’entendait d’autres bruits qu’un murmure confus, formé par ces ronflements prolongés que l’ivresse lourde donne au sommeil.

À la première vue, on n’apercevait que des gens assoupis sur les tables ; mais à regarder mieux, on finissait par distinguer, dans les demi-ténèbres, des hommes et des femmes en costume de carnaval, étendus pêle-mêle, qui sur les banquettes, qui sur des tabourets rapprochés, qui sur le sol même. Hommes et femmes semblaient avoir été jetés là comme au hasard et gardaient des poses étranges. Pitois, dit Blaireau, courbé sur le dos, avait les deux bras en croix et suait à grosses gouttes, parce que la duchesse, tombée en travers sur sa poitrine, lui enlevait le souffle. Mâlou, plus heureux, avait une banquette pour lui tout seul ; la tête gracieuse de Bouton-d’Or, qui souriait à un rêve d’enfant, s’appuyait contre son épaule.

Les autres étaient couchés çà et là aux endroits où l’ivresse victorieuse les avait terrassés.

L’atmosphère était chaude, fétide, étouffante ; l’air était saturé de ces odieux parfums d’orgie qui énervent soulèvent le cœur.

Madame veuve Taburot avait quitté son comptoir, après avoir lu la dernière ligne de son journal et bu la dernière goutte de sa tisane au rhum. L’établissement restait à la garde du garçon François chargé d’ouvrir la porte, aux connaissances altérées…

À part François, il y avait pourtant encore dans la salle deux personnages qui ne dormaient point. Ils étaient attablés devant une chopine d’eau-de-vie, dans le coin le plus obscur de la pièce.

En sortant avec le chevalier de Reinhold, Johann avait dit à Pitois et à Mâlou de lui garder Fritz jusqu’à son retour ; on lui avait gardé Fritz.

Les deux hommes attablés devant la chopine d’eau-de-vie étaient Johann et l’ancien courrier de Bluthaupt.

Johann s’était chargé de fournir quatre travailleurs de bonne volonté, sachant l’allemand et aptes à certaine besogne qui devait être accomplie de l’autre côté du Rhin. Sur les quatre ouvriers, il n’en avait trouvé que deux encore. Il était en train d’embaucher le troisième.

Fritz était un malheureux dont une ivresse de chaque jour avait usé toutes les facultés ; on ne pouvait plus savoir ce qu’il avait été autrefois ; ceux-là seulement qui l’avaient connu dans sa jeunesse disaient que Fritz avait uni un cœur loyal à un esprit intelligent.

Mais comment les croire ? Il ne restait rien en lui que la volonté de s’enivrer sans cesse.

Fritz avait été beau, c’était maintenant un débris humain dont l’aspect effrayait et repoussait.

Il y avait vingt ans qu’on ne l’avait vu sourire, vingt ans à dater de cette nuit de la Toussaint, où le dernier comte de Bluthaupt était mort de vieillesse auprès de sa femme expirée…

Cette nuit-là, Fritz revenait de Francfort-sur-le-Mein où il avait été accomplir un message.

On l’avait fait boire à Francfort, et il avait bu tout le long de la route. La nuit était noire ; la tempête sifflait dans les mélèzes qui bordaient l’avenue de Bluthaupt. Fritz, esprit superstitieux et faible, se souvenait, en cheminant, des étranges légendes racontées aux veillées du vieux schloss.

En passant auprès du précipice appelé l’Enfer de Bluthaupt (die Hœlle), il vit deux ombres se glisser entre les arbres et il eut peur, parce que maître Blasius, le majordome, disait souvent comme quoi, dans les nuits de tempête, Rodolphe de Bluthaupt, le comte noir, décédé en état de péché mortel au temps des croisades, allait prendre les voyageurs égarés pour les conduire jusqu’aux lèvres de l’abîme…

Fritz eut peur. Ne comptant point sur son cheval rendu de fatigue, il se cacha derrière un gros tronc d’arbre.

Un cri d’agonie retentit dans le silence de la nuit, cri déchirant et terrible, qui devait venir plus tard bien souvent troubler ses rêves. En même temps, les nuages qui couraient au ciel se déchiraient, et Fritz put voir, à la clarté soudaine de la lune, le visage du prétendu comte noir.

C’était M. le chevalier de Regnault, un des amis de l’intendant Zachœus Nesmer.

Fritz venait d’être témoin d’un horrible et lâche assassinat.

Il descendit la montagne et gagna la traverse de Heidelberg, où il trouva un cadavre. Fritz avait vécu au château du comte Ulrich. Dans le corps inanimé qui était devant ses yeux, il reconnut Raymond d’Audemer, le mari de la jeune comtesse Hélène.

Les événements de la nuit qui suivirent ce meurtre donnèrent pour maîtres à Fritz, Zachœus Nesmer et ses associés. Le meurtrier était l’un d’eux ; Fritz n’osa pas accuser ; il se tut.

Mais, depuis lors, une voix impitoyable criait au fond de sa conscience, et Fritz cherchait dans l’anéantissement de l’ivresse un refuge contre ses remords.

Il y avait au monde trois hommes qui connaissaient son secret : d’abord Johann et M. le chevalier de Reinhold, qui avait achevé de coudre ses lèvres en pavant son silence à diverses reprises ; le troisième était Otto, le bâtard du comte Ulrich, à qui Fritz avait fait autrefois sa confidence.

Tel était l’homme que Johann voulait enrôler dans le bataillon de son maître. Et cette œuvre, à vrai dire, ne présentait point de bien grandes difficultés Fritz avait une bonne âme, il gardait au fond de son cour un souvenir fidèle à la race de Bluthaupt : c’était comme un instinct vague d’amour et de respect qui pouvait, les circonstances aidant, arriver jusqu’au dévouement, mais qui pouvait se voiler, sinon se perdre, et s’oublier et se tromper.

Fritz n’avait plus rien pour soutenir une lutte morale, il avait perdu l’intelligence qui éclaire l’attaque, et la volonté qui rend fort.

Sa seule défense était un reste de religion, de cette religion ignorante et superstitieuse qui oublie presque d’adorer Dieu, tant elle s’occupe à conjurer le diable.

Johann connaissait son Fritz sur le bout du doigt, Vers minuit, après avoir fermé son cabaret, il était revenu aux Quatre fils Aymon. Fritz ronflait dans un coin du billard. Le marchand de vin l’avait secoué et l’avait conduit jusqu’à la table où nous les voyons maintenant, eu lui faisant flairer une chopine d’eau-de-vie.

Ils étaient là depuis une demi-heure environ, lorsque Polyte et Jean firent leur entrée. Johann buvait pour faire boire Fritz, et comme il avait éprouvé une résistance inattendue, il s’accoudait maintenant sur la table, la face pourpre et la langue épaissie.

Il était lui-même à moitié ivre.

Fritz s’asseyait en face de lui, morne et immobile comme toujours. La lumière de la lampe éclairait faiblement sa joue hâve, marbrée de plaques rouges, et encadrée par les masses rudes de sa grande barbe grise.

XX. – Ivresse.

Fritz buvait, ses yeux éteints se fixaient sur Johann, lourds et sans pensées.

– Eh bien ! mon vieux Fritz, disait ce dernier, tu vois que c’est une affaire où il y a bon à gagner.

– Les juges d’Allemagne condamnent à mort comme ceux de France, répliqua le courrier de Bluthaupt.

Johann haussa les épaules.

– As-tu peur de mourir ? demanda-t-il en riant.

Le courrier eut comme un frémissement de terreur. Il but un grand verre d’eau-de-vie.

– Après la mort, il y a l’enfer, murmura-t-il ; l’enfer où l’on brûle toute une éternité !… Si je n’avais pas peur de cela, maître Johann, voilà longtemps que vous ne verriez plus le pauvre Fritz dans le marché du Temple. – Parce que ?… – Parce que bien souvent, quand il passe le long des quais, après la nuit tombée, il se penche au-dessus de la Seine avec envie… Oh ! si la mort était un sommeil, reprit-il tout à coup avec véhémence, comme je m’endormirais bien vite, maître Johann !…, mais Satan rit au fond de l’eau verdâtre… l’enfer me guette… je ne veux pas mourir !…

Sa tête s’inclina sur sa poitrine et ses yeux se baissèrent.

– La bonne folie ! s’écria Johann ; tâche donc de réfléchir, mon vieux camarade… ne te souviens-tu pas du trou de Bluthaupt et de ce que tu as vu sur la lande dans la nuit de la Toussaint ?

Le courrier frissonna.

– Eh bien ! reprit Johann ; le chevalier en est-il mort ? Voilà vingt ans de cela, et Dieu sait qu’il se porte à merveille !… Il y a des juges en Allemagne comme en France, mais les juges d’Allemagne ne voient pas plus loin que le bout de leur nez… Crois-moi, vieux Fritz, je ne voudrais pas mettre dans la peine un ancien camarade… Il n’y a rien à craindre, et c’est une affaire d’or… Peut-on compter sur toi ?

Fritz secoua lentement sa tête chevelue.

– Non, répondit-il.

Johann frappa du pied avec impatience et but un plein verre d’eau-de-vie sans s’en apercevoir.

Jean et Polyte venaient d’entrer ; ils s’étaient mis à la table la plus voisine du comptoir, et ne pouvaient point distinguer nos deux convives, perdus dans l’ombre éloignée.

Ces derniers, au contraire, n’avaient qu’à tourner les yeux pour voir ; mais Fritz ne faisait jamais attention à ce qui l’entourait, et le marchand de vin était en ce moment trop occupé pour se montrer curieux.

Le bruit que faisait Polyte attira un instant son regard distrait, puis il se remit tout entier à sa besogne.

– Allons ! François, allons ! criait Polyte qui avait recouvré toute sa joyeuse humeur ; du pâté d’Italie, de la galantine, des sardines à l’huile et du vin cacheté !… Le prix ne fait rien… nous avons de quoi !

François, qui dormait debout alla chercher tout ce que l’établissement de madame veuve Taburot contenait de vivres, et les plaça sur la table ; en même temps il déboucha deux bouteilles de vin, dit de Bordeaux, et le festin commença.

Polyte mangeait tout seul, mais il mangeait pour deux ; Jean, lui, se forçait à boire.

– Au diable les soucis ! disait Polyte ; ça n’a pas été ce soir ; une autre fois ça ira mieux ?… Mange donc, Petit-Jean, voilà du frincandeau froid comme on n’en trouverait pas aux Vendanges de Bourgogne, le chic des chics en fait de cuisines soignées !

– J’ai beau boire, répondit Jean, dont la joue commençait à reprendre ses fugitives couleurs, ça ne me fait pas oublier. – Ça va venir, mon bonhomme, tu n’as pas encore une bouteille… Bois toujours !

Jean buvait ; son œil s’animait ; sa joue s’empourprait peu à peu et il disait en tenant son verre d’une main déjà tremblante :

– Je n’oublie rien… rien !

On voyait, par terre et sur les banquettes, des jambes s’agiter, des bras remuer ; on entendait, parmi le concert des ronflements, quelques voix confuses qui parlaient dans un rêve.

À l’autre bout de la salle Johann poursuivait sa tâche.

– Ça fait pitié ! mon pauvre Fritz, disait-il, de voir les haillons que tu portes… Quand je pense que tu étais si pimpant autrefois !

Fritz regarda les lambeaux de son paletot gris avec une sorte de honte.

– Je ne gagne pas beaucoup d’argent, répondit-il, et il me faut tous les soirs ma chopine d’eau-de-vie. – je conçois ça… mais si nous faisions notre affaire, mon camarade, tu aurais tous les soirs ta chopine d’eau-de-vie et même la bouteille…, et ça ne t’empêcherait pas de mettre sur tes épaules de bons habits cossus.

Fritz passa les revers de sa main sur son front.

– Écoute, Johann, dit-il, tu m’as déjà fait donner de l’argent, et depuis que je l’ai reçu, je souffre davantage… Parfois, quand je suis ivre, j’ai envie de mettre le feu à la maison, car c’est toi qui as glissé dans ma poche le prix du sang. Jusqu’à l’heure où je l’ai accepté, je n’étais pas damné tout à fait… prends garde ; je sens que je deviens ivre… va-t’en !

Le marchand de vin recula instinctivement son siége, et jeta sur Fritz un regard sournois. Fritz était miné par des excès de vingt ans, mais ç’avait été un vigoureux compagnon autrefois : Johann pouvait s’en souvenir.

– Quelle mouche te pique, mon vieil ami ? murmura-t-il avec douceur. Ce que j’en dis est dans ton intérêt… Je voudrais te faire gagner quelques sacs voilà l’histoire… parce que, vois-tu bien, si tu avais une fois un petit magot, ton commerce irait sur des roulettes… Et, crois-moi, quand on est heureux et qu’on peut faire bombance avec les amis, on se moque joliment des peccadilles du temps passé.

L’indignation de Fritz s’en était allée comme elle était venue ; il n’y pensait plus.

Son œil, que la colère avait fait briller durant un instant, redevenait morne et stupide.

Il tendit son verre et le vida ensuite d’un seul trait.

– Comment s’appelle l’homme qu’on veut tuer ? demanda-t-il d’une voix basse et creuse. – Pierre, Paul, Jacques, répondit le marchand de vin, que t’importe cela ?… tu ne le connais pas. – Est-il jeune ? – Assez. – Est-il heureux ? – Ma foi, je n’en sais rien… Voici la chose, mon garçon… Tu feras un voyage au pays… on te mettra un quidam au bout de ton fusil… tu tireras ; et puis tu reviendras avec du foin dans tes bottes… Pas vrai que ça te va ?

Fritz ne répondait point ; il semblait penser à autre chose et ne plus comprendre.

– J’ai songé parfois, murmura-t-il après quelques secondes, que si j’avais une femme auprès de moi, jeune, douce, pieuse, je serais moins malheureux…

– Parbleu ! interrompit Johann qui vit là une nouvelle voie ouverte à sa tentation. – Elle m’aimerait peut-être, reprit l’ancien courrier de Bluthaupt, dont l’œil hagard s’adoucit jusqu’à exprimer une émotion tendre : je l’entendrais prier Dieu…, elle me garderait contre les terreurs de mes nuits…

Johann se prit à rire derrière son verre.

– Le vieux fou ! pensa-t-il.

Puis il ajouta tout haut, en dissimulant autant que son ivresse croissante pouvait le permettre !

– C’est juste, mon camarade, voilà une idée qui ne m’était pas venue… Il te faut une femme, et, pour avoir une femme, il te faut de l’argent.

Comme il allait poursuivre, la voix de Polyte s’éleva auprès du comptoir. Le magnifique lion en était à sa troisième bouteille. La joie le débordait ; il commençait à chanter les gaudrioles à l’aide desquelles il embellissait d’ordinaire le dessert de sa souveraine.

Car, pour être le favori d’une femme importante, il ne suffit pas d’être beau garçon, il faut encore avoir des talents agréables.

Le bruit attira de nouveau les regards de Johann, qui, cette fois, reconnut Jean Regnault.

– Tiens, tiens, tiens ! grommela-t-il en plaçant son verre vide sur la table ; que fait-il ici, celui-là ?

Il détestait le pauvre Jean, qui était le rival du neveu Nicolas auprès de la jolie Gertraud.

Et tandis qu’il le regardait en cherchant un moyen de tourner contre lui le hasard de cette rencontre, une pensée subite éclaira son ivresse.

– Tiens, tiens, tiens ! répéta-t-il ; ça doit savoir l’allemand… la petite Gertraud lui aura servi de maître… Il doit avoir grand besoin d’argent… j’ai envie d’essayer !

Sa longue et triste figure se dérida une seconde fois jusqu’à s’épanouir tout à fait.

Depuis cet instant, tout en continuant à endoctriner le pauvre Fritz, il ne perdit plus de vue Polyte et son compagnon.

– Buvez, mes petits, pensait-il ; buvez roide et ferme : ça diminuera ma besogne…

Polyte et Jean n’avaient pas besoin d’être excités ; ce dernier surtout vidait son verre avec une sorte d’emportement.

Quand le lion eut fini de chanter, ils trinquèrent.

– Quand je serai riche, dit Polyte, je prendrai Joséphine Batailleur pour cirer mes bottes : ah ! ah ! ah ! elle enragera bien, la vieille, et ce sera drôle ! Connais-tu madame Huffé, petit Jean ? – Il me semble que je me noie, murmura le joueur d’orgue, j’étouffe !… – Il faut boire !… Madame Huffé a été Cosaque… En voilà une qui a eu des malheurs !… Quand mes bottes ne seront pas bien cirées, je condamnerai Joséphine à une heure de bataille rangée avec madame Huffé… ah ! ah ! ah ! mon Dieu ! mon Dieu !… comme on rira !

Polyte avait les larmes aux yeux.

– Ma tête tourne, murmura Jean, et pourtant je n’oublie pas… ils mentent ceux qui disent que le vin fait oublier !… je vois la pauvre mère Regnault sur son grabat… je vois Gertraud qui lève sa main… j’entends le bruit d’un baiser.

Il étreignit convulsivement sa poitrine oppressée.

– Et n’est-ce pas lui que voilà devant nous ? s’écria-t-il avec une violence soudaine ; je le reconnais bien avec son sourire insolent et ses grands cheveux de femme… Ah ! il est bien beau et bien riche !… Gertraud, Gertraud, que Dieu vous pardonne !…

Il montra le poing au fantôme que son imagination exaltée voyait dans l’ombre ; puis il voulut se lever dans un élan de rage folle, mais il ne put et retomba pesamment sur son tabouret.

Polyte chantait à tue-tête ; François, debout au milieu de la chambre, oscillait sur ses longues jambes et rêvait qu’il donnait.

– Eh bien, vieux Fritz, reprenait Johann, cherchons une petite femme à nous deux… en as-tu quelqu’une en vue ? – Non, répondit le courrier. – Voyons, que dirais-tu de la gentille Gertraud, la fille de notre camarade Hans ?… – Un ange ! murmura Fritz. – Et un fameux, mon brave ! – Elle est si bonne et si pure !… Ah ! le remords ne pourrait point descendre jusqu’à l’oreiller où reposerait sa tête. – Ça me paraît évident !… avec ça le père Hans a de l’argent placé pas mal… Il y a plus d’un bon garçon dans le Temple qui songe à la petite… mais si on voulait bien s’en mêler, vois-tu, ce serait toi qui l’aurais.

Pour la première fois, depuis bien des années, un sourire vint sur les traits flétris de l’ancien courrier de Bluthaupt.

– Gertraud ! murmura-t-il ; elle est jolie et douce comme sa mère, et avant que le page Hans Dorn vînt au château, je croyais que sa mère m’aimerait…

Johann partagea, entre son verre et celui de Fritz, le reste de la chopine d’eau-de-vie. Sa tête tournait ; il suivait sa tâche avec une obstination machinale, mais il était, en réalité, plus ivre que son compagnon lui-même.

– À ta santé, vieux Fritz ! reprit-il joyeusement, et à celle de ta fiancée… C’est moi qui ferai la demande, si tu veux, et je fournirai gratis le vin de la noce.

Fritz vidait lentement son verre et souriait toujours. Ses paupières commençaient à battre, et il tombait dans une sorte de sommeil béat.

– C’est un beau rêve ! disait-il, tandis que sa tête alourdie branlait sur ses épaules ; ce matin, je l’ai vue sous les piliers de la Rotonde… C’est à peine si sa mère avait un plus gracieux sourire… Pour ce prix-là, je crois que je vais te donner le reste de mon âme, Satan…

Ses sourcils se froncèrent, et il appuya ses deux coudes sur la table.

– Est-ce une affaire faite, mon bon garçon ? demanda Johann.

Fritz le regarda, et fit un signe de tête affirmatif. Pendant que le marchand de vin lui serrait la main pour sceller le marché, il s’endormit.

– Et de trois ! dit Johann, qui se mit sur ses jambes avec effort ; je n’aurai pas volé mes rentes… Mais où diable prendre mon quatrième maintenant ?… Il me semble pourtant que j’avais eu une idée.

Son regard ébloui fit le tour de la salle ; il compta sur ses doigts : Mâlou, d’abord, puis Blaireau, puis Fritz.

– Ça ne fait jamais que trois, grommela-t-il en cherchant de l’eau-de-vie dans la chopine vide ; ah ! ah ! se reprit-il tout à coup, je savais bien !…

Son œil, réveillé, venait de tomber sur Polyte et son compagnon.

Polyte s’était endormi à peu près en même temps que Fritz ; il avait essayé de fumer ; le tuyau brisé de sa pipe restait entre ses dents.

Jean Regnault, pris par un vague désir de regagner la maison paternelle, tâchait péniblement de se lever.

– A-t-il bu, le petit drôle ! pensait Johann ; moi qui ai ma raison, je vais lui faire faire tout ce que je voudrai.

Jean se dirigeait en chancelant vers la porte du billard ; Johann le suivit, se démêlant de son mieux parmi tes membres entrelacés des dormeurs. Il n’écrasa guère çà et là qu’une main, une joue, une poitrine, et parvint, sans autre encombre, à sortir de l’étrange dortoir.

Jean et lui touchèrent presque en même temps le pavé de la place de la Rotonde. L’air du dehors les saisit à la fois et les acheva.

Johann prit le bras de Jean qui ne le reconnut point, et tous deux commencèrent à traverser la place en s’appuyant l’un contre l’autre et en décrivant des courbes multipliées.

Chacun d’eux gardait son idée fixe : Johann croyait gagner ses rentes et faire de très-sérieuse besogne ; Jean répétait entre ses dents serrées :

– Ils ont menti !… on n’oublie rien… rien ! – De manière que tu sais l’allemand, toi ? dit Johann en manière d’exorde ; ça va joliment te servir, mon enfant… et si tu veux travailler comme un joli garçon, ta respectable bonne femme de grand’mère ne restera pas longtemps au bloc.

Jean s’arrêta et releva ses reins qui ployaient.

– Ce n’est plus Polyte ! murmura-t-il avec un étonnement profond ; où donc ai-je mis Polyte ?… Johann prit un air mystérieux :

– De la discrétion surtout ! dit-il, croyant répondre il une question qui n’avait point été faite ; ça sera bien facile… Pour tuer un homme, on n’en meurt pas, mon mignon… – Oh ! gronda le joueur d’orgue en serrant ses poings convulsivement, il y a un homme que je voudrais tuer !… – Bon ! s’écria Johann ; comme ça se trouve !… c’est le même.

Jean n’écoutait pas.

– Je reconnaîtrai ma route, pensait-il tout haut ; il m’a volé mon argent… l’argent qui devait sauver ma grand’mère… et ce n’est rien cela… Oh !… ne l’ai-je pas vu baiser la main de Gertraud ? – Vraiment, fit Johann. Pas bête, pas bête !…

La voix de Jean prit un accent plaintif.

– Gertraud ! Gertraud ! répéta-t-il ; mon seul bonheur ?… elle ne m’aime plus… vous voyez bien, ajouta-t-il en se redressant une seconde fois ; il faut que je le tue ! – Ça me paraît clair, dit Johann ; d’autant que tu feras d’une pierre deux coups… en voilà un petit qui a de la chance de gagner un bon billet de mille francs comme ça sans se déranger ! – Mille francs ! prononça Jean dont un fugitif éclair de raison traversa la cervelle troublée ; pourquoi me parlez-vous de mille francs ? – Parce que c’est le même, mon fils, et qu’il nous a volé aussi quelque chose. – Jean quitta brusquement le bras de son compagnon.

– Allez-vous-en, dit-il à voix basse ; je ne vous connais pas.

Ils passaient en ce moment à l’angle du marché, devant l’échoppe des Regnault.

– Voilà pourtant une fameuse place ! dit le marchand de vin, et avec ce qui resterait des milles francs, la pauvre bonne femme pourrait reprendre ses petites affaires… Ah ! ah ! mais tu aimes mieux laisser vivre le beau jeune homme, mon fils, afin qu’il baise encore la main de la jolie Gertraud…

Jean lui saisit le bras de nouveau.

– Qui êtes-vous ? s’écria-t-il d’une voix étouffée ; de qui parlez-vous ?

Avant que Johann eût pu répondre, le joueur d’orgue poursuivit fougueusement :

– Il ressemble à une femme, n’est-ce pas ?… il a la joue blanche et rose avec de grands cheveux blonds bouclés ?… – C’est que c’est vrai ! pensa Johann étonné ; le diable est fin… si c’était vraiment le même !… Tu fais là tout son portrait, mon garçon, ajouta-t-il à voix haute. – Il sourit doucement, continua Jean ; on dirait une jeune fille déguisée… – C’est que c’est ça ! – Eh bien ! s’écria le joueur d’orgue en serrant avec folie le bras de Johann, donnez-moi votre argent, je le tuerai !

Johann n’était pas en état de sentir tout ce qu’avait d’incertain cette promesse faite par un enfant ivre et en fureur. Il se proclama décidément au fond de l’âme le plus adroit et le plus heureux des négociateurs.

Ses rentes étaient gagnées.

Il attira le joueur d’orgue sous un bec de gaz et lui montra son visage.

– Tu te souviendras de ça, mon fils, lui dit-il ; et nous nous reverrons demain !…

Il regagna, content et fier, son cabaret de la Girafe. Une minute après son départ, Jean, qui traversait l’allée sombre conduisant à la pauvre demeure de sa grand’mère, ne se souvenait plus de lui.

Mais, en revanche, les événements de la soirée restaient obstinément gravés au fond de sa mémoire. La souriante beauté de Franz lui apparaissait dans l’ombre, et le piquait au cœur comme un sarcasme cruel. Sa haine grandissait, envenimée ; sa lèvre murmurait, à son insu, ces mots qui étaient maintenant une sanglante menace.

– Je n’ai rien oublié… rien !…

FIN DE LA QUATRIÈME PARTIE.

CINQUIÈME PARTIE. – LE MYSTÈRE DE LA TRINITÉ

I. – Auguy !

On était au matin du mardi gras. Les rues du faubourg Saint-Honoré, calmes et désertes encore, gardaient leur physionomie de tous les jours. Rien n’y annonçait la fête prochaine ; le noble quartier ne s’émouvait point à l’approche des joies populaires ; il dormait, fatigué de son carnaval à lui, si parfumé, si truffé, si doré. C’est à peine s’il savait que deux cent mille Parisiens allaient courir aujourd’hui la ville pour voir un bœuf hydropique, conduit par des garçons bouchers en goguettes.

Il était environ neuf heures du matin ; le soleil, empourpré par la brume, semblait suspendre son disque sans rayons au-dessus de la Madeleine. On ne voyait sur les trottoirs que des ouvriers, le nez dans leurs blouses, et quelques employés gagnant le bureau à contre-cœur.

Les portes de l’hôtel de Geldberg étaient ouvertes ; c’était, nous l’avons dit, une maison modèle qui voulait un petit saint dans chacun de ses commis.

Depuis quelques minutes, du côté de la rue opposé à la porte cochère, un homme se promenait avec lenteur et cachait son visage frileux derrière les collets de son manteau. Deux ou trois fois, il s’était approché de l’entrée de l’hôtel, et son regard s’était glissé dans la cour, où quelques valets vaquaient aux soins matiniers. Il semblait chercher quelqu’un, et ne le point trouver.

Examen fait, il traversait de nouveau la chaussée, et regagnait le trottoir, où sa promenade continuait.

Tout en se promenant, il guettait avec attention la porte cochère, et son regard interrogeait l’une après l’autre les fenêtres closes de l’hôtel.

Il y avait dix minutes à peu près qu’il était là. Au bout de ce temps, il put remarquer que sa promenade obstinée commençait à exciter l’attention des valets épars dans la cour et des employés arrivant à leur poste.

Apparemment ce n’était point son compte. Il tourna, en effet, l’angle de la rue d’Astorg et s’engagea dans le passage long qui conduisait à la rue d’Anjou, eu côtoyant les murs du jardin de Geldberg.

Dans cette nouvelle position, il pouvait apercevoir les fenêtres de l’arrière-façade, ainsi que celles des deux pavillons, et il ne se faisait point faute de les lorgner de son mieux.

Mais c’était en vain ; toutes les persiennes étaient fermées, et, de ce côté surtout, l’hôtel présentait un aspect de complète solitude.

Il fallait aviser, ou prolonger indéfiniment cette promenade matinale ; or, notre promeneur n’avait pas beaucoup de temps à perdre, et, d’autre part, d’excellentes raisons lui défendaient en ce moment l’entrée de l’hôtel. Cet homme était M. le baron de Rodach.

Il venait là pour voir Lia de Geldberg, et il comptait sur Klaus pour lui faire parvenir un message.

Il y avait à Paris deux personnages qu’on eût étonnés bien profondément, en leur montrant à l’improviste M. le baron dans le passage d’Anjou. Vous leur eussiez affirmé ce fait sous serment, qu’ils auraient refusé de vous croire ; vous leur eussiez montré de loin le promeneur, qu’ils auraient haussé les épaules ; enfin, vous eussiez rabattu le collet du manteau protecteur, découvrant ainsi le mâle visage de Rodach, qu’ils auraient douté encore et douté sérieusement !

Ils se seraient crus le jouet d’une illusion, d’un songe…

Ces deux personnages avaient noms : Reinhold et Abel de Geldberg.

Jugez ! le jeune M. Abel revenait en ce moment à franc étrier, monté, ma foi, sur Victoria-Queen, sa jument de race ; il revenait de Luzarches, premier relais sur la route des Pays-Bas, où il avait quitté, après une chaude accolade, le baron de Rodach, partant pour Amsterdam.

Et il n’y avait pas là d’erreur ou de supercherie possible : Abel avait fait la conduite au baron : il avait passé une heure et demie côte à côte avec lui dans une chaise de poste ; il lui avait donné tous les renseignements nécessaires à la négociation que le baron allait entamer auprès de meinherr Fabricius Van-Praët.

Comment se tromper ? c’était de la veille qu’il connaissait Rodach : l’impression produite par ce personnage étrange avait été bien vive ; elle était toute fraîche ; Abel n’avait point eu le temps d’oublier.

Aussi la pensée même d’un doute lui eût semblé bouffonne et impossible ; il revenait au trot anglais de sa Reine-Victoria, content du baron et content surtout de sa propre personne au degré suprême.

Il avait montré une habileté si rare ! il avait dépensé dans toute cette affaire tant de subtile et fine diplomatie ! Sa tâche était accomplie ; il pouvait désormais s’endormir dans une sécurité douce, et partager tranquillement ses tendresses éclairées entre sa jument et sa danseuse.

Quant au chevalier de Reinhold, il n’avait pas été si loin qu’Abel ; sa course s’était bornée aux messageries royales, où il avait mis M. de Rodach dans un coupé de diligence. Il n’avait quitté la cour des messageries qu’après avoir vu la diligence partir pour Boulogne, au galop de ses cinq chevaux.

Et le chevalier, comme le jeune M. Abel, avait regagné la rue de la Ville-l’Évêque en se frottant les mains joyeusement ; Rodach lui avait semblé, ce matin, plus martial encore que la veille : c’était vraiment l’homme qu’il fallait pour mettre le rude madgyar à la raison.

Reinhold était, pour le moins, aussi certain de son affaire que le jeune M. de Geldberg. Nous pourrons voir plus tard lequel des deux se trompait, ou s’ils se trompaient tous les deux.

Ce qui est certain, c’est qu’ils avaient une foi robuste et assurément motivée : pour l’un, le baron galopait sur la route d’Amsterdam ; pour l’autre, le baron brûlait le pavé dans la direction de Londres. Ce qui est certain encore, c’est que pour nous, le baron, mettant de côté ce double voyage, se promenait à pied dans le passage d’Anjou, derrière l’hôtel de Geldberg.

Et quiconque eût aperçu, entre les collets de son manteau, relevés sans doute à cause du froid piquant de cette matinée d’hiver, son mâle et noble visage, ne l’eût point jugé propre à mêler le triple fil de cette comédie étrange ; cela supposait, en effet, une faculté d’intrigue presque diabolique, et la franchise peinte sur les beaux traits de Rodach éloignait jusqu’à la pensée de l’astuce.

Qu’était-ce donc ?…

Le baron patienta encore durant quelques minutes, espérant toujours que le hasard amènerait Klaus à sa rencontre, ou que la charmante figure de Lia se montrerait à l’une des fenêtres ; mais ni Lia ni Klaus ne paraissaient, et les rares passants qui s’engageaient dans la ruelle commençaient à le regarder curieusement.

La moindre circonstance pouvait amener là, d’un instant à l’autre, des personnes que le baron avait intérêt à éviter.

Il s’avança jusqu’au bout du passage et jeta son regard des deux côtés du trottoir. À l’angle des rues d’Astorg et de la Ville-l’Évêque, il aperçut un Auvergnat, assis auprès de ses crochets.

C’était tout ce qu’il lui fallait. Il arracha une page blanche de ses tablettes et se mit à tracer au crayon quelques mots à l’adresse de Klaus.

Tandis qu’il écrivait sur son genou, un grincement léger se fit derrière lui.

Le dernier coup de neuf heures sonnait à l’horloge de l’hôtel.

Rodach se retourna au bruit et vit s’ouvrir doucement une sorte de poterne, percée dans le mur du jardin de Geldberg.

Une figure jaune et ridée, ensevelie sous l’énorme visière en abat-jour d’une casquette de peau, se montra, puis un corps étique, emmitouflé dans une houppelande pelée que recouvrait un manteau court.

Rodach n’eut besoin que d’un coup d’œil pour reconnaître ce vieillard à la tournure bizarre qui lui était apparu la veille dans le corridor, au moment où il sortait de la chambre de Lia.

Cette fois, comme l’autre, le vieillard surgissait avec une sorte de mystère. Il y avait bien une porte, mais Rodach ne l’avait point remarquée.

Cette fois, comme l’autre, le vieillard se montrait avec une figure effarouchée ; il jeta son regard cauteleux et vif par-dessous sa grande visière, à droite, puis à gauche. Au moment où il aperçut Rodach, il fit un soubresaut et rentra dans son mur.

La porte s’était refermée comme par enchantement. Rodach resta un instant les yeux fixés sur cette porte close ; son visage, où il y avait de la surprise, était pensif. Ses idées venaient de changer leur cours.

Il déchira le billet commencé et tourna l’angle du passage, de manière à se cacher derrière la saillie du mur.

Et il attendit. Le lieu était découvert ; il se trouvait là exposé aux regards des gens qui se rendaient à l’hôtel ; mais, bien qu’il lui importât évidemment de n’être point reconnu, il demeura ferme à son poste, se bornant à rabattre davantage les larges bords de son chapeau.

Deux ou trois minutes s’écoulèrent ; la petite porte restait close. Au bout de ce temps, le grincement léger, entendu déjà, se produisit de nouveau ; la porte tourna sur ses gonds, et le petit vieillard reparut au seuil.

Son regard, plus timide, fit l’examen du passage ; personne ne s’y trouvait en ce moment. Le petit vieillard referma la poterne vivement et se mit à marcher d’un pas mal assuré dans la direction de la rue d’Anjou.

Rodach sortit de sa cachette et le suivit.

Le veinard allait courbé en deux et s’emmaillotant de son mieux dans les plis de sa houppelande. Sa marche incertaine et tremblante décrivait des zigzags dans l’étroit passage, et l’on devait s’attendre à le voir trébucher contre la première aspérité du chemin ; mais ses petits yeux gris et perçants étaient meilleurs que ses jambes ; il évitait les obstacles avec prudence, et poursuivait sa route, menaçant chute toujours et ne tombant jamais.

Rodach faisait tout ce qu’il pouvait pour étouffe le retentissement sonore de son pas ; mais c’était en vain le talon de ses bottes sonnait malgré lui contre le pavé sec et gelé. À moitié du passage, ce bruit parvint jusqu’aux oreilles du vieillard qui tressaillit sans se retourner, et dont l’allure laissa deviner de l’hésitation et de l’inquiétude.

Il fut longtemps avant de se déterminer à glisser un regard en arrière. Rodach voyait sa casquette de peau tourner à demi à droite, puis à gauche. Le vieillard n’osait pas. Il attendit un coude de la route pour lancer un rapide coup d’œil sur la route parcourue.

Il vit ce qu’il craignait de voir : la grande taille du baron qui se dressait au milieu du passage solitaire. Vous eussiez dit alors un de ces pauvres petits chevaux, écrasés sous une charge trop lourde, se traînant la tête basse, les jambes amollies, mais qui bondissent tout à coup, réveillés par la piqûre aiguë de l’éperon. Le vieillard serra davantage autour de son corps maigre les plis de sa houppelande et déploya soudain une agilité inattendue. Son torse courbé se redressa ; il se mit à courir, trottant menu comme une chèvre et suivant désormais une ligne presque directe.

Malheureusement, la lutte était loin d’être égale, et, pour garder sa distance, le baron n’eut besoin que d’allonger un peu ses enjambées.

On sortit du passage ; on prit la rue d’Anjou. À de courts intervalles, le vieillard se retournait, et Rodach pouvait voir l’étrange grimace que le désappointement mettait sous sa visière.

La course se continuait cependant, facile d’un côté, désespérée de l’autre ; quoi qu’il pût faire, le bonhomme à la houppelande ne gagnait pas un pouce de terrain. Évidemment il commençait à perdre courage.

Au bout de deux ou trois cents pas, il écarta les pans de son manteau court, déboutonna sa houppelande, et s’essuya le visage avec un mouchoir de coton à carreaux. Sa marche ne se ralentissait point encore, mais ses efforts devenaient convulsifs, et il n’allait plus que par saccades.

Au coin de la rue d’Anjou, il se retourna une dernière fois ; sa figure maigre et ridée exprimait une véritable détresse. Il tourna l’angle, Rodach le perdit de vue un instant et pressa le pas.

Mais les vieux cerfs qui n’ont plus de jarret savent au moins donner le change. Quand Rodach tourna l’angle à son tour, le petit vieillard avait complètement disparu.

La rue, sans être déserte, n’avait point de foule qui pût gêner le regard ; le baron jeta ses yeux de tous côtes, et ne découvrit point l’issue par où le mystérieux vieillard avait pu s’évanouir.

Il demeura un instant désorienté. Aux environs, il n’y avait ni ruelles ni allées ; toutes les maisons voisines étaient closes, comme c’est assez l’habitude dans le quartier de la Madeleine.

C’était un véritable coup de théâtre. Rodach, qui ne pouvait comprendre cette disparition soudaine, s’obstinait à fouiller du regard les enfoncements des portes cochères et les moindres recoins, comme s’il se fût attendu sans cesse à voir surgir quelque part la figure jaune et plissée, derrière son vaste abat-jour.

Rien ! En désespoir de cause, Rodach rebroussa chemin vers l’hôtel de Geldberg.

Mais au bout de quelques pas, il se ravisa, et sa montre consultée lui rappela une tâche nouvelle. Précisément à l’endroit où il s’était arrêté naguère, stationnait une citadine dont les stores étaient baissés ; les chevaux, abandonnés à eux-mêmes, prenaient leur repas dans de longs sacs de toile.

Rodach chercha des yeux le cocher absent et mit la main sur la poignée de la portière.

– Il y a quelqu’un, dit une voix de vieille femme à l’intérieur.

Rodach n’en attendit pas davantage et hâta sa marche vers le boulevard.

À peine avait-il disparu, que la portière de la citadine s’ouvrit sans bruit et avec lenteur. Le bonhomme à la houppelande montra timidement sa large visière sous laquelle il y avait un sourire sournois.

Il avait manifestement : envie de rester quelque temps encore dans sa cachette ; mais le cocher de la citadine, qui avait terminé ses libations matinales au cabaret prochain, revenait à ses chevaux.

– Le coquin serait capable de me faire payer la course ! grommela le bonhomme, qui l’aperçut de loin.

Il descendit et reprit sa route au pas accéléré, pour réparer le temps perdu…

 

Le carreau du Temple était encombré. C’était l’heure de cette foire bizarre où la friperie parisienne entasse ses monceaux de guenilles, et où la spéculation indigente manœuvre sur des loques, ni plus ni moins que la spéculation riche sur des millions réels ou imaginaires.

Au premier aspect, on pourrait croire que les loques sont à tout le moins une vérité ; mais, hélas ! partout où la spéculation met la main, qu’il s’agisse de rouges liards ou de billets de banque, l’atmosphère se change en un prisme trompeur, et l’œil abusé ne voit que mensonges…

Vous qui êtes nus et qui avez la légitime envie de vous vêtir, n’allez pas dans la Forêt-Noire, sur ce carreau décevant, patrie des chaussettes collées, des souliers cartonnés, des habits reteints à la craie noire et dont le drap pelé a retrouvé, au moyen du chardon, une sorte de velouté sophistique ! N’allez pas ! ce pantalon qui vous séduit est une chimère ; ce gilet, presque propre, n’existe pas : c’est le néant rapetassé ; ce chapeau si brillant, cette niotte, pour parler le langage technique, va se changer en béret à la première ondée ; cette cravate, passée au cirage (danguin), va donner à votre cou ce qui lui manque à elle-même, une bonne et solide couleur ; ô pudeur ; cette chemise elle-même !…

N’allez pas ! vous seriez entraînés à coup sûr ; il y a là des séductions irrésistibles ; les chineurs ont des charmes qui aveuglent, et les râleuses, ces terribles sirènes, vous déshabillent rien qu’à vous regarder.

Tout se tient ; tout est hostile au chaland ; c’est une association étroite dont les statuts déclarent la guerre à tout profane. Drapez-vous dans un manteau troué comme les philosophes grecs ; faites-vous, à l’exemple de Chodruc Duclos, un costume complet à l’aide de votre barbe ; mais n’allez pas sur le carreau du Temple !…

On ne peut pas savoir avant d’avoir vu. Il y a des fanfarons qui disent : « Je résisterai. » C’est là l’impossible ! Dès qu’on est entré la Rotonde et la Forêt-Noire, un éblouissement vous fait battre la paupière ; ces nippes amoncelées se transforment et se parent ; les taches disparaissent, les souillures s’effacent, les trous se bouchent comme par enchantement.

Le plus affreux lambeau prend une tournure coquette ; il n’y a plus de haillons…

Et tout autour du pauvre diable qui passe, des paroles perfides sont prononcées ; l’argot prodigue, d’un bout à l’autre de la place, ses trompeuses métaphores. En vain veut-on se roidir, la fascination opère ; on achète, on troque. Il est si flatteur, en définitive, de renouveler sa garde-robe avec un écu de cent sous !

On échange son cheval borgne contre un aveugle, mais on donne si peu de retour !…

Il va sans dire que le marché du mardi gras est un des plus beaux de l’année. Le carreau fait les travestissements en temps de carnaval, et il est toujours possible d’y troquer sa redingote contre un bien joli costume de bal.

Au moment où nous entrons sur la place de la Rotonde, vendeurs et chalands regorgeaient de toutes parts ; on reconnaissait l’accent juif-allemand des chineurs, qui exaltaient les mérites t’eine hâpit ou les charmes t’eine bandâton. À cet agréable langage, la voix nasale des bas Normands, qui abondent aussi dans le Temple, répondait en vantant une leuvite, un bon gilais, ou toute autre pièce de toilette devant aller comme un gant au petit bourjouais, sans mentir !

Aux portes des marchands de vin, c’était un va-et-vient continu. Les râleuses triomphantes amenaient là leur proie ; un clin d’œil suffisait pour déshabiller le chaland, un autre pour lui essayer sa toilette nouvelle.

Tout allait parfaitement ; rien ne boitait jamais ; le cabaretier, consulté, déclarait, en versant les deux canons d’impôt, que la chose ne faisait pas un pli.

Parmi la foule, nous eussions reconnu bon nombre de nos connaissances. Au plus fort de la mêlée, madame Batailleur, infatigable et âpre toujours à la besogne, colportait des pantalons de velours et quelques frivolités à l’usage masculin ; elle vendait, elle achetait, elle se démenait, sans respect pour le noble nom de Saint-Roch qu’elle portait si bien après huit heures du soir ; elle ne dédaignait pas de mettre la main à l’œuvre, et de faire concurrence aux râleuses, en essayant elle-même ses articles.

Sa tenue était de circonstance ; l’indienne avait remplacé la soie, et son splendide bonnet de dentelle à rubans couleur de feu cédait la place à un mouchoir noué à la sans-gêne.

Elle travaillait de tout son cœur ; elle ne méprisait aucune aubaine : c’était la marchande modèle, le négoce fait chair, qui, à défaut d’or, caresse et chérit les gros sous.

Fritz montrait au seuil des Deux-Lions sa face blême et stupéfiée ; personne ne lui achetait ; il restait dans son indolence morne. Il avait bu déjà sa pitance matinale, et sa raison engourdie se berçait eu une sorte de sommeil.

Un peu plus loin, sous le péristyle, Mâlou dit Bonnet-Vert, et Pitois, dit Blaireau, vendaient fraternellement les pantalons volés en commun ; il y avait autour d’eux un cercle de dandys, parce que leurs pantalons étaient beaux et pas chers. Polyte était là, lorgnant le drap fin d’un œil de convoitise et accusant amèrement la parcimonie de sa reine.

Polyte avait essuyé avec trop de conscience, cette nuit, les tables grasses du cabaret des Quatre Fils. Ses coudes portaient de cruels stigmates ; son gilet avait des taches nombreuses, et ou l’eût pris pour un prince en non-activité de service.

Çà et là, dans la cohue, Hermann et les autres Allemands, habitués de la Girafe, faisaient leur métier avec plus ou moins de bonheur.

Johann se promenait sur la lisière du marché, grave et fier, comme il convenait à un homme de son importance. Il saluait ses connaissances, mais sans familiarité ; il avait déjà la fierté de ses rentes.

De l’autre côté de la Rotonde, Nono, la petite Galifarde, qui venait de recevoir l’aumône quotidienne de Gertraud, attendait son maître eu balayant la boutique.

Araby se trouvait notablement en retard, et c’était chose étrange ; car, les jours de grand marché, il venait toujours de meilleure heure.

Quelques emprunteurs nécessiteux s’étaient déjà présentés devant l’échoppe du vieil usurier ; la Galifarde avait été obligée de les renvoyer.

Elle regardait en vain du côté de la rue de la Petite-Corderie, elle tendait en vain l’oreille pour saisir cette rumeur lointaine, composée de rires enfantins et de cris moqueurs, qui annonçait le plus souvent l’arrivée d’Araby.

Elle crut ouïr enfin ce bruit, précurseur de la venue de son maître ; elle se dressa sur la pointe des pieds et vit en effet, à l’angle de la place, un joyeux attroupement d’où partaient des huées et des éclats de rire.

– Auguy[4] !… Auguy !… disaient les enfants ; oh ! eh ! vieux père Araby !…

Hans Dorn sortait en ce moment de l’allée qui conduisait à sa demeure ; il accompagnait M. le baron de Rodach dont la voiture stationnait à la porte.

Le flot des enfants perçait la foule à quelque cinquante pas d’eux.

Le nom d’Araby vint à plusieurs reprises frapper l’oreille du baron ; son attention parut enfin excitée et il tourna la tête vers l’attroupement, qui déjà s’éloignait.

Le doigt de Hans guida son regard. Il aperçut quelque chose de fauve et de tremblotant qui perçait la foule aux abords de la Rotonde.

Il ne put distinguer. Le bonhomme Araby, cependant, harassé de fatigue, plié en deux et pouvant à peine se soutenir sur ses jambes chancelantes, dépassa les piliers du péristyle et disparut dans son trou.

La troupe de ses petits persécuteurs resta un instant devant sa boutique, puis elle se dispersa en courant, après avoir jeté une dernière huée :

– Oh ! hé ! Araby ! Auguy !… Auguy !

II. – La cloche.

Le baron était arrivé au Temple vers neuf heures et demie, à la suite de la chasse infructueuse qu’il avait faite au petit vieillard du passage d’Anjou. En traversant la cour commune à la famille de Regnault et au marchand d’habits Hans Dorn, M. de Rodach entrevit un groupe de trois hommes à mines néfastes, qui semblaient garder la porte des Regnault.

En dedans de l’escalier, Geignolet, à cheval sur la rampe, regardait le groupe avec son sourire idiot.

Le baron ne songeait guère, il faut le dire, à la pauvre femme rencontrée, la veille, dans l’antichambre de Geldberg. Il ne savait point d’ailleurs où demeurait madame Regnault.

Son regard glissa sur les trois hommes qui avaient le mot recors écrit en grosses lettres sur le visage. Il monta l’escalier de Hans, tandis que Geignolet improvisait un couplet nouveau pour célébrer l’arrivée des hommes noirs qui venaient chercher sa grand’mère, et la disparition de son frère Jean que l’on n’avait point revu depuis la veille au soir.

Il disait en finissant :

Après le carreau je m’échapperai

Pour aller jusqu’à la morgue

Voir s’il est avec les noyés :

La bonne aventure, ô gué !…

Geignolet, à l’instar d’Homère, mettait l’histoire en chansons.

Tout en regardant les recors avec ses gros yeux hébétés, il caressait sous sa blouse le grand clou aiguisé sur le pavé du Temple. C’était son arme ; il attendait avec patience le moment de s’en servir.

Geignolet ne regardait pas seul les trois recors ; d’autres yeux les guettaient depuis leur arrivée, deux beaux yeux remplis d’effroi naïf et de tristesse.

Gertraud était debout derrière les rideaux de sa croisée ; elle cherchait à percer la serpillière sombre tendue devant la fenêtre de Jean.

Pourquoi Jean ne se montrait-il pas ? Gertraud devinait ce que venaient faire dans la cour ces hommes à visages sinistres. Pourquoi Jean n’était-il pas là, lui qui aimait tant son aïeule ?

Que s’était-il passé durant cette nuit ? Gertraud se reprochait amèrement son indifférence de la veille. Tout entière à son devoir, qui était de protéger le secret de mademoiselle d’Audemer, elle avait repoussé Jean. Il lui semblait revoir à cette heure le dernier regard du pauvre joueur d’orgue ; il souffrait ; il était jaloux.

Et ce matin, elle ne l’avait point vu revenir, suivant sa promesse, pour rendre les habits empruntés…

Il était si malheureux ! Gertraud avait peur.

Oh ! qu’elle eût voulu le retrouver, lui sourire sécher ses larmes avec des caresses ! Comme elle avait de bonnes paroles toutes prêtes pour le consoler et guérir sa pauvre âme froissée !

Mais la serpillère, dont le coin se soulevait toujours à cette heure, restait immobile ; la chambre de Jean était déserte. Et les hommes arrêtés dans la cour se consultaient. Gertraud traduisait leurs gestes et devinait leurs paroles. Ils allaient monter pour arracher la vieille femme à son grabat et l’entraîner jusqu’à la prison redoutée.

Quand le baron entra, Gertraud n’eut point pour lui de sourire. Elle lui montra du doigt la porte de Hans et retourna, triste, à sa fenêtre.

Le marchand d’habits réparait son absence de la veille et mettait ses comptes à jour ; il ferma son gros livre, pour recevoir M. de Rodach avec empressement et respect.

– Ami Hans, dit ce dernier, qui prit un siége, c’est maintenant que je vais avoir besoin de votre aide… Ils sont partis, je suis seul, et le danger que nous croyions évité reparaît plus menaçant… Nous ne connaissions pas encore le plus terrible ennemi de notre Franz. – N’est-ce pas cet homme qui a voulu le faire assassiner par Verdier ?… – C’est une femme !… une femme qu’il a aimée… qu’il aime peut-être encore…

Hans, qui avait froncé le sourcil avec inquiétude, eut un sourire rassuré.

– Gracieux seigneur, dit-il, ma petite fille a vu Franz hier au soir, et je crois savoir le nom de celle qu’il aime. – Madame de Laurens ?… commença le baron. – Mademoiselle d’Audemer, interrompit Hans.

Les traits de Rodach s’éclaircirent un instant.

– Denise ! murmura-t-il, je l’ai vue autrefois… Elle me rappelait, enfant, les beaux traits de Margarèthe… – Quand Franz est auprès d’elle, on dirait le frère et la sœur. – Et ils s’aiment !… reprit le baron à voix basse.

Sa paupière tomba lentement ; il rêvait.

Des idées de bonheur calme et gracieux venaient à la traverse de son inquiétude ; l’avenir dépouillait pour un instant son voile sombre et lui souriait.

Il y avait pour lui dans cet amour quelque chose de charmant et aussi quelque chose de providentiel.

Il lui semblait que la main de Dieu lui-même avait conduit l’un vers l’autre les enfants des victimes : la fille de Raymond d’Audemer et le fils de Margarèthe de Bluthaupt.

Une prière ardente jaillit du fond de son cœur, puis la pensée soucieuse revint plisser son front, qui s’inclina davantage.

– Ce n’est point de Denise que je veux parler, reprit-il ; ami Hans, c’est un sang chaud et hardi qui coule dans les veines de l’enfant… Les vices de sa race bouillante et la jeunesse folle le poussent aveuglément à toutes les joies… Je le connais déjà comme si je ne l’avais pas quitté d’un jour depuis sa petite enfance… C’est un cœur bon et fier avec une tête légère… Ses sens de feu n’ont jamais eu le frein et les conseils d’un père. Des passions libres, des désirs inquiets, désordonnés, la fièvre vive de l’adolescence !… Était-ce assez d’un amour pour cette âme ivre de force et de sève ?

Son regard, qui brillait derrière ses paupières demi-closes, avait, malgré lui, un rayonnement d’orgueil.

– L’aimerais-je mieux sage ? reprit-il encore ; n’est-il pas tel que l’ont rêvé mes nuits de solitude, vaillant, fougueux, prodigue de lui-même, et jetant le surplus de sa riche adolescence aux femmes, au jeu, aux aventures ?… Nous le corrigerons, ami Hans ; mais fi du cheval paisible et dompté d’avance, qui ménage ses bonds avant d’avoir senti le mors ! – Parfois, dit Hans à voix basse et d’un accent de tristesse, le cheval trop ardent ne voit point le précipice ouvert au-devant de sa course étourdie… – Nous sommes là, repiqua Rodach en redressant sa tête hautaine, et Dieu, qui a protégé dans la misère obscure le sang méconnu des nobles comtes, ne laissera point son œuvre inachevée… Soyons prêts seulement, ami Dorn, et Veillons.

Hans mit sa main sur son cœur.

– Gracieux maître, dit-il, je suis prêt et ma vie est à vous. – Cette femme dont je parlais, reprit Rodach, l’a aimé d’un caprice trop tôt assouvi…, elle le déteste… C’est un de ces êtres puissamment organisés pour le mal, qui appliquent au crime le calcul profond d’une expérience consommée… J’avais quitté l’Allemagne pour livrer à Paris une dernière bataille, et c’est en Allemagne que nous sommes forts ; le hasard et ma volonté ont mis entre nos mains des armes redoutables… mais j’ai peur de cette femme, qui saura peut-être attirer Franz dans le piége et le perdre au moment de la victoire.

Hans Dorn ne comprenait point ; il attendait une explication.

Rodach lui raconta la scène qui avait eu lieu, le soir précédent, à la maison de jeu de la rue des Prouvaires entre lui et Petite. Hans avait entendu parler déjà de la fameuse fête de Geldberg ; un frisson courut par ses veines à la pensée du vieux schloss et des sauvages montagnes qui l’entouraient.

– Il faut que le petit Gunther reste à Paris, s’écria-t-il, rendant à Franz dans ce moment d’émotion un nom qu’il avait promis de ne plus prononcer ; oh ! croyez-moi… ne le laissons pas aller dans ce château maudit qui garde le secret de tant de crimes… il y a des lieux qui portent malheur !

Rodach réfléchit pendant quelques secondes.

– Paris est bien grand, répliqua-t-il enfin, et avec de l’or, on y trouve des mains promptes à toutes les besognes… Si je pouvais rester ici et veiller sur Franz, je suivrais votre avis, sans doute… mais nous serons tous de cette fête. – Parlez-vous pour moi ? demanda Hans étonné. – Je parle pour vous et pour tous ceux de vos compagnons dont le cœur est resté fidèle à la mémoire de Bluthaupt… En notre absence, un autre Verdier pourrait se rencontrer… et qui viendrait mettre alors une épée entre la poitrine de l’enfant et le fer exercé de l’assassin ?… Il faut que Franz aille au château de Bluthaupt.

Le marchand d’habits s’inclina silencieusement ; mais sa franche physionomie, qui ne savait rien dissimuler, gardait une expression de doute et de frayeur.

– Il faut qu’il aille au château de Bluthaupt ! répéta le baron ; ce qui est à craindre surtout, c’est le danger inconnu… et je sais les armes préparées pour cette fête d’Allemagne… Une méprise m’a donné la confiance de la fille aînée de Mosès Geld ; elle m’a dit ses desseins à elle et les desseins des trois associés… Ceux-ci suivent toujours l’ornière de leur premier crime, et ils recrutent en ce moment des meurtriers qui doivent être aussi de la fête… C’est votre camarade Johann qui est chargé de se soin.

L’œil de Hans eut un éclair d’indignation.

– J’aurais dû m’en douter ! dit-il d’une voix sombre. Je l’ai appelé mon ami durant bien des années… mais nous nous trouverons face à face quelque jour… et alors que Dieu lui pardonne ! – Quant à la femme de l’agent de change de Laurens, reprit encore Rodach, elle ne se borne pas à tremper dans le complot des associés… elle agit par elle-même…, c’est elle-même…, c’est elle qui amènera Franz au château… en même temps que Franz, elle attirera en Allemagne un homme à qui ses duels ont fait une célébrité…

– Encore un combat inégal ! interrompit Hans. – Elle y compte. – Et pensez-vous pouvoir l’empêcher ? – Je l’espère.

Hans secoua la tête.

– C’est qu’elle est bien belle ! dit-il, et ceux qui l’aiment perdent leur conscience. – Celui dont je vous parle, interrompit le baron, dont la lèvre fut effleurée par un sourire, ne l’aime pas… Mais ce n’est là qu’une chance faible ; la volonté de cette femme est de fer, et si les bras des hommes lui manquent, elle frappera elle-même… – Gracieux seigneur, dit Hans qui pâlit à l’idée de cette main de femme cachant la mort sous la grâce décevante de ses caresses, le danger est partout, je le sais bien ; mais à Paris, maintenant que nous sommes prévenus, nous pouvons lui faire une garde et veiller sur lui nuit et jour… Là-bas, dans ce sauvage pays… – Nuit et jour nous veillerons, interrompit Rodach. Souvenez-vous, ami Dorn, que nous n’avons pas seulement une vie à garder, mais aussi à reconquérir un noble héritage… Qu’importe que Bluthaupt vive, s’il vit obscur et vaincu !… C’est en Allemagne, sur les domaines mêmes des vieux comtes, que je vois notre vrai champ de bataille… Il est encore sur la montagne des gens qui se souviennent de Bluthaupt… Entre des ennemis puissants et des amis fidèles, que Dieu sort avec l’enfant !… Il restera dans la maison de son père vainqueur ou mort.

Le visage de Rodach était hautain et grave ; son accent seul trahissait la profondeur de son émotion.

Il avait les bras croisés sur sa poitrine. Tandis qu’il prononçait ces dernières paroles, ses yeux allèrent au ciel avec une expression d’ardente prière.

Hans Dorn l’écoutait, les mains jointes et la tête inclinée.

Il y eut quelques secondes de silence.

– Mais pourquoi parler de mort ? s’écria tout à coup le baron, dont la voix se releva changée ; ne dirait-on pas que nous l’abandonnons sans défense aux hasards de cette lutte qui va se décider du sort des Bluthaupt ? Je veux qu’il soit sur la brèche comme il convient aux fils de ses pères ; mais je veux auparavant lui donner une solide armure. Ami Dorn, je pense à cela sans relâche ; quand le sommeil surprend mes yeux lassés, j’en rêve… Toutes les nuits, ne vois-je pas sa douce mère, Margarèthe, qui vient me dire avec son sourire confiant : « J’espère en toi ; je prie Dieu pour toi. Le dernier non qui vint sur ma bouche avec mon dernier soupir, ce fut le tien… Oh ! travaille ! travaille ! et tu le sauveras !… » – Elle vous aimait bien, murmura Hans Dorn, dont la paupière devint humide, parce qu’il revoyait au fond de sa mémoire la pauvre femme, blanche et pâle, couchée sur son lit de douleur. – Et moi, reprit le baron d’une voix tremblante, et moi ne l’ai-le pas aimée uniquement depuis les jours de ma jeunesse ?… Y eut-il une sœur plus saintement, plus fidèlement chérie ?

Ses yeux s’égaraient dans le vide, et peignaient comme un vague remords.

– C’est vrai, poursuivit-il en se parlant à lui-même ; une autre image est venue se graver au fond de mon cœur… Lia, ma pauvre Lia, que je vais faire si malheureuse !… Je l’ai aimée… Oh ! je l’aime !…

Il pressa son front à deux mains.

Hans le regardait avec étonnement.

– Ma sœur ! reprit Rodach, dont le visage exprimait une angoisse amère, si ce fut un crime, pardonne-moi !… N’as-tu pas vu nos combats et ma peine ?… Ce fut dans la vie mon espoir unique, mon seul bonheur !… J’y renoncerai.

La sueur inondait son front pâle ; la fièvre était dans ses yeux qui brûlaient, hagards et sombres.

– J’y renoncerai ! s’écria-t-il avec une sorte de transport ; cette image, je la chasserai de sa place usurpée !… j’étreindrai mon cœur pour en exprimer jusqu’au souvenir !…

Il cacha sa figure entre ses mains, qui frémissaient convulsivement, et le marchand d’habits entendit un sanglot déchirer sa poitrine…

Hans demeura triste et muet ; il n’osa pas interroger.

Au bout d’une minute de combat douloureux, la belle tête de Rodach se redressa sereine et résignée.

– Parlons de Franz, dit-il, et ne parlons que de Franz… D’après ce que j’ai appris hier, les Geldberg doivent hâter cette fête, qui sert leurs intérêts en détournant les regards de leur situation commerciale… Les invitations seront improvisées, et les intimes, dit-on, devançant le gros de l’assemblée, partiront au commencement de la semaine prochaine… Il ne faut pas que Franz quitte Paris avant nous. Franz est pressé de partir, répondit le marchand d’habits, et mademoiselle d’Audemer sera très-certainement au nombre des premiers invités. – Nous chercherons un moyen de le retenir… Nous aussi, nous avons des préparatifs à faire… Ils sont fort, contre Franz, pauvre et obscur ; le seront-ils autant contre un brillant jeune homme entouré d’un luxe prodigue et menant un train de prince ?… L’armure dont je parlais tout à l’heure, ami Dorn, c’est la fortune… Ils avaient trop beau jeu, vraiment, jusqu’à ce jour !… Un enfant isolé, vivant dans sa pauvre mansarde, un commis sans place que personne ne connaît, dont personne ne s’occupe, cela se frappe, cela se tue, sans que le monde songe à s’en inquiéter !… Mais le jeune fou qui jette l’or à pleines mains, qui fait parler de lui, qui attire les regards, n’est pas de défaite aussi facile… Je veux que Franz soit le lion de la fête. Les femmes n’auront des yeux que pour lui ; les hommes seront jaloux de lui ; de telle sorte qu’une égratignure à son petit doigt deviendra un événement que toute l’adresse du monde ne saurait point cacher…

Hans eut un sourire de naïve admiration.

– C’est pourtant vrai ! murmura-t-il ; mais je n’aurais jamais songé à cela…

Au dehors, on entendit le son lointain de la cloche, annonçant l’ouverture de cette foire quotidienne connue sous le nom du Carreau.

III. – La boutique d’Araby.

Au son de la cloche, Hans se leva d’instinct ; il avait l’habitude d’obéir tous les jours à ce signal. Il prit dans un coin de la chambre son sac de toile et mit son chapeau sur sa tête.

Puis le rouge lui vint au front, et il se découvrit précipitamment.

– Pardon, gracieux seigneur, balbutia-t-il ; cette cloche… – C’est l’heure du marché ? interrompit Rodach en se levant à son tour. – C’est l’heure, répliqua Hans Dorn, qui avait jeté son sac de toile, et j’oubliais que je ne suis plus marchand d’habits, mais bien, comme autrefois, le serviteur de Bluthaupt… Je ne l’oublierai pas.

Tout en parlant ainsi, Hans roulait son chapeau entre ses doigts d’un air d’indécision.

– Et pourtant, reprit-il, si je ne me montre pas sur le carreau un jour de grand marché, les amis clabauderont et ce coquin de Johann pourra bien se douter de quelque chose… – Vous êtes sûr qu’il ne sait rien jusqu’à présent ? demanda vivement le baron. – J’en suis sûr… Quand vous entrâtes, l’autre soir, au cabaret de la Girafe, Johann était allé chercher du vin… à son retour, les camarades n’ont point parlé… Jusque-là on n’avait pas grande raison de se défier de lui ; mais le bon Dieu met, bien sûr, quelque chose sur le visage des traîtres… personne ne l’aime, et quand il attache sur vous ses yeux sournois, la parole confiante s’arrête dans le gosier. – Les autres m’ont reconnu ? demanda Rodach. – Tous, gracieux seigneur, jusqu’au courrier Fritz, le pauvre malheureux ! – Et sous allez les retrouver sur le carreau ? – Ils y viennent chaque jour.

Rodach se dirigea vers la porte.

– Eh bien ! ami Dorn, dit-il, soyez marchand aujourd’hui encore… Trompez les soupçons de Johann et assurez-vous de l’aide des autres tenanciers de Bluthaupt. – Ce sont de braves cœurs ! répliqua Dorn, et je répondrais d’eux comme de moi-même. – Prévenez-les ; il faut qu’ils soient prêts à tout quitter au premier signal, pour se rendre dans le Wurzburg…

Ils seront prêts.

Le baron et son compagnon passèrent par la chambre de Gertraud. La petite brodeuse vint, suivant son habitude, demander un baiser à son père, qui ne vit point une larme trembler sous ses paupières baissées.

Gertraud attendait toujours le pauvre Jean qui n’arrivait pas. Et les trois hommes noirs, à la mine sinistre, venaient de disparaître enfin dans l’escalier étroit de la vieille mère Regnault.

Qu’allait-il se passer ?…

Rodach et le marchand d’habits traversèrent la cour, déserte maintenant.

– J’avais autre chose encore à vous dire, poursuivit le baron, mais je vous reverrai dans la journée. Ce qu’il me faut à présent, c’est de l’argent… beaucoup d’argent !…

Hans s’arrêta.

– J’ai ramassé une bonne somme, pièce à pièce, répliqua-t-il, depuis que je suis à Paris… c’est la dot de ma jolie Gertraud… Mais Bluthaupt avant tout, gracieux seigneur ! la dot de ma Gertraud vous appartient.

Rodach serra la main de l’ancien page entre les siennes.

– Merci ! dit-il avec émotion, Dieu vous récompensera, mon brave compagnon… mais vos économies seraient une goutte d’eau dans la mer… ce sont des sommes énormes qu’il me faut… Quand je suis arrivé ici, je me croyais bien riche… et dans trois jours, mes ressources ont été presque épuisées… Si vous saviez comme l’or glisse entre mes mains !… j’ai à soutenir la maison de Geldberg qui tombe… – La maison de Geldberg ! interrompit Hans stupéfait ; la maison des ennemis mortels des Bluthaupt !… – Plus tard, je vous expliquerai ce mystère… outre cela, je vais avoir les équipages de notre Franz à monter sur un pied royal… Jeudi, je pourrai puiser à certaine source, que je crois abondante… mais d’ici là…

Il mettait le pied en ce moment sur le pavé de la Place de la Rotonde, et il fut interrompu par les huées enfantines qui accueillaient l’arrivée du bonhomme Araby.

– Qu’est-ce cela ? demanda-t-il. – C’est un homme qui pourrait bien faire votre affaire, répondit Hans Dorn en souriant, si vous avez des gages à lui donner.

Rodach essaya de voir ; il n’aperçut qu’un morceau de fourrure pelée se balançant à la hauteur des têtes et glissant vers le bâtiment de la Rotonde.

Hans poursuivait :

– C’est le grand banquier du Temple !… il achète les hardes volées et prête de l’argent à dix pour cent par semaine… C’est Araby, l’usurier. – J’ai entendu parler de lui déjà plus d’une fois, répliqua Rodach, dont le regard se dirigeait toujours du côté de la Rotonde. Ce nom d’Araby doit être un sobriquet ? – On n’en sait rien… Depuis le premier jour où son trou s’est ouvert, je l’entends appeler ainsi. – Mais d’où venait-il ? – On l’ignore. – Et personne n’en sait plus long que vous à ce sujet ? – Personne. – Mais il doit avoir des amis, des connaissances, à tout le moins ? – Tous ceux qui entrent dans son trou le détestent et le maudissent… Il y a bien des malheureux dans le Temple, mais vous n’y trouveriez pas une seule main pour toucher la sienne. – Il est riche ?

– Oui le dit.

Rodach se retourna vers Hans ; il avait l’air pensif et intrigué.

– Je suis fâché de n’avoir pu l’apercevoir, pensa-t-il tout haut. Dites-moi un peu, ami Dorn, comment est fait ce personnage ? – Est-ce que vous auriez vraiment l’idée de vous adresser à lui ? demanda Hans.

– Peut-être.

Le marchand d’habits hocha la tête d’un air de répugnance.

– Ce serait une démarche vaine, dit-il ; Araby ne prête que sur gages et joue la pauvreté, comme tous ses pareils. – Vous ne m’avez pas répondu ?… interrompit Rodach. – C’est que j’ai bien peu de chose à répondre… À peine ai-je entrevu par hasard un coin de son visage jaune et ridé sous la grande visière de sa casquette… – Une casquette de peau ? interrompit Rodach dont la curiosité croissante devenait inexplicable pour le marchand d’habits. – Une casquette de peau. – Après ? – Il est petit, chétif, caduc, tremblotant… – Ensuite ?

Les questions de Rodach se succédaient toujours plus vives, et un intérêt puissant se lisait dans son regard.

– Une houppelande presque aussi vieille que lui, répondit Hans, et par-dessus la houppelande, un manteau court…

Le front de Rodach s’inclina durant deux ou trois secondes : il parut réfléchir profondément, puis sa haute taille se redressa tout à coup.

– Conduisez-moi chez cet homme, dit-il. – Gracieux seigneur, balbutia Hans, avez-vous donc pris au sérieux des paroles que je regrette ?…

Un geste impérieux de Rodach l’arrêta, et il dut obéir en silence.

Il traversa la foule bavarde et affairée qui bourdonnait comme une ruche et prodiguait les bizarres métaphores de l’argot du Temple.

– C’est là, murmura-t-il en montrant sous le péristyle de la Rotonde l’étroite devanture de l’échoppe d’Araby.

Rodach se plia en deux pour passer sous la porte, et disparut dans les demi-ténèbres de la boutique. Il n’y avait personne dans la petite antichambre où les pauvres emprunteurs abondaient d’ordinaire, apportant à l’usurier leurs gages indigents, ou essayant de revendre leurs reconnaissances du mont-de-piété.

Nous ne parlerons point de Nono la Galifarde, que personne dans le Temple ne se fût avisé de compter pour quelque chose.

Elle était assise par terre, contre la porte du corridor conduisant à l’arrière-magasin ; elle grelottait dans ce coin obscur, attendant l’ordre de son maître.

Le baron de Rodach ne l’aperçut point en entrant, et la petite fille put regarder tout à son aise, avec ses grands yeux ébahis, cet homme à mine fière et haute qui ressemblait si peu aux chalands de tous les jours.

La pauvre enfant était bien faible ; l’air humide et froid de la nuit précédente avait sais son sommeil que rien ne protégeait. Elle s’était réveillée, les membres engourdis, sous l’étoffe légère de sa robe d’indienne ; une sueur gelée était sur son corps et l’oppression lourde accablait sa poitrine.

De temps en temps, une toux douloureuse et qu’elle tâchait en vain de contenir agitait convulsivement ses poumons.

En ce moment sa tête, que le sourire eût faite si belle, se renversait contre le bois de la porte ; les boucles éparses de ses cheveux se mêlaient sur sa joue amaigrie et pâle, où la fièvre mettait une tache de vermillon.

Elle souffrait, indolente et brisée ; elle n’essayait même pas de se révolter contre son martyre ; la douleur était sa vie ; elle n’avait jamais connu la joie ; elle ne regrettait rien : elle n’espérait rien.

Parfois, peut-être, ces beaux rêves, si frais, si gracieux, qui ne manquent jamais à l’enfance, étaient venus visiter sa solitude. Elle avait entrevu, comme d’autres songent à l’impossible, la douceur d’un baiser de mère, et avait deviné cette félicité sans égale d’aimer et d’être aimée.

Mais c’étaient de bien courts instants. Elle rejetait vite ces illusions qui lui rendaient la réalité plus morne et plus amère. Elle n’y voulait point croire. Il n’y avait de vrai pour elle en ce monde que les frissons glacés de ses nuits, que les mauvais traitements de son maître, que les cruautés impitoyables de son persécuteur, l’idiot Geignolet.

Un seul être lui avait été secourable, et sans la douce Gertraud, qui l’avait consolée bien souvent et qui lui avait appris à implorer Dieu, la mort eût mis depuis longtemps un terme à sa lente torture.

Elle se souvenait bien d’un autre visage de femme plus beau que celui de Gertraud elle-même, qu’elle avait rencontré, à de longs intervalles, ému et souriant à son réveil.

Une fois surtout qu’elle s’était endormie de fatigue dans la boutique de madame Batailleur, oh ! elle ne pouvait point l’oublier ! elle s’était éveillée au contact d’une caresse qui effleurait son visage.

Ses yeux, en s’ouvrant, étaient tombés sur la figure charmante et inconnue d’une femme, une grande dame, sans doute, car ses habits étaient de velours et de soie, et Batailleur la traitait avec respect.

Le cœur de la petite Galifarde s’était élancé vers cette femme, dont le sourire restait gravé au fond de son cœur.

Et que de beaux songes ! que d’espérances chères !…

Mais il y avait de cela bien longtemps ! La Galifarde gardait un vague amour et ne gardait point d’espoir.

La misère la tuait lentement ; elle s’était fait de souffrir toujours une habitude ; c’est à peine si elle sentait venir la mort, dont l’approche flétrissait déjà sa joue et roidissait la souplesse de ses muscles d’enfant…

Rodach s’était avancé tout droit vers le petit guichet qui servait de comptoir à l’usurier.

Il se pencha jusqu’à mettre sa figure au niveau du trou en forme de demi-lune, et voulut glisser rapidement un regard de l’autre côté de la cloison : mais le bonhomme était toujours sur le qui-vive, et la manœuvre du baron n’eut aucun résultat. Il ne vit que deux mains sèches et plissées qui s’étendaient en éventail au devant du guichet.

Un instant il demeura indécis, ne sachant plus par quel bout prendre l’aventure.

– Est-ce à M. Araby que j’ai l’honneur de parler dit-il enfin à tout hasard.

Point de réponse.

Il tira de sa poche une demi-douzaine de souverains, et les déposa sur la planchette en reprenant :

– Je voudrais changer cet or contre de l’argent de France.

La main ridée s’avança et saisit les souverains qu’elle compta un à un. On entendit à l’intérieur un petit bruit de balances, puis la main ridée, passant de nouveau par le trou, compta sur la planchette, en écus de cinq francs, la valeur des souverains, déduction faite d’un fabuleux escompte.

Le baron voulut s’appuyer sur cette circonstance pour nouer la conversation. Au premier mot qu’il prononça, la main ridée fit un mouvement et le guichet se ferma.

C’était un congé en bonne forme. Mais le baron n’était pas homme à se tenir vaincu pour si peu.

Après avoir réfléchi un instant, il résolut d’attendre la venue d’un nouvel emprunteur, et resta de pied ferme à son poste.

La petite Galifarde se collait, timide, au bois de la porte, et retenait sa toux qui voulait éclater ; mais au bout de quelques instants, sa poitrine irritée se souleva convulsivement, et le baron, qui ne l’avait point aperçue encore, tourna les veux vers elle.

À son aspect, il tressaillit légèrement, comme si une pensée soudaine eût frappé son esprit à l’improviste. Il se rangea pour laisser parvenir les rayons du jour jusqu’au coin obscur où s’asseyait la petite fille.

Durant deux ou trois secondes, il la contempla en silence ; son regard exprimait une pitié grave et profonde.

Nono la Galifarde avait baissé les yeux et n’osait plus les relever.

– Pauvre enfant ! murmura le baron, sans savoir qu’il parlait ; qu’y a-t-il donc dans le cœur de cette femme ?…

Au son de sa voix, la petite fille glissa un regard timide ; mais l’expression de pitié qui était naguère sur les traits de M. de Rodach avait déjà disparu, le but de sa visite remplissait de nouveau sa pensée.

– Ma fille, dit-il avec une douceur froide, allez prévenir votre maître que j’ai besoin de l’entretenir encore… Prenez ceci, ajouta-t-il en tirant une bague de son doigt, et que je sache ce qu’il en veut donner.

La Galifarde, obéissante, disparut avec la bague par la porte du magasin. Rodach crut ouïr un murmure confus derrière la cloison, quelques paroles rapidement échangées ; puis le guichet se rouvrir.

La main jaunie tenait la bague et la pesait attentivement.

– Je donne de cela trois louis, dit l’usurier après une grande minute d’examen.

Le son de cette voix frappa vivement Rodach, et, pendant quelques instants, il chercha en vain où il l’avait entendue.

Au moment où il allait renoncer et répondre à l’offre de l’usurier, sa mémoire s’éclaira tout à coup. Cette voix, il l’avait entendue dans la matinée, au coin de la rue d’Anjou, derrière les rideaux baissés d’une citadine, tandis qu’il poursuivait le petit vieillard de l’hôtel de Geldberg, évanoui comme par enchantement.

C’était bien ce même timbre cassé, faible, chevrotant, qu’il avait pris pour la voix d’une vieille femme.

Il s’expliquait maintenant la disparition subite du bonhomme à la houppelande. Mais cette pensée glissa dans son esprit ; il avait vraiment bien autre chose en tête.

Son front incliné se redressa ; un sourire fier courut autour de ses lèvres. Sa main rapidement glissée sous le revers de sa redingote, tira d’un portefeuille une étroite bande de papier, couverte d’écritures et de timbres divers.

C’était une traite de cent trente mille francs, échue et protestée sur Geldberg, Reinhold et compagnie.

Rodach arracha la bague des mains de l’usurier et mit la traite sur le comptoir, eu disant :

– Mon digne monsieur, laissons ces bagatelles… Vous convient-il de m’escompter cela ?

La tête d’Araby, couverte toujours de sa fourrure, sortit à moitié du guichet pour examiner le papier qu’on lui montrait à distance. Pendant qu’il regardait, la casquette antique et la grande visière avaient des frémissements. Puis tout cela se replongea dans le trou, qui rendit une plainte étouffée.

La main ridée s’avança deux ou trois fois à vide et se retira sans oser.

Le guichet se ferma à demi, se rouvrit et se referma. L’agitation du vieillard était évidemment à son comble.

Rodach avait sa main sur la traite dépliée ; il attendait.

Au bout de deux ou trois secondes, le guichet se ferma définitivement, et presque aussitôt après de gros verrous grincèrent de l’autre côté de la cloison. La porte étroite qui servait d’entrée au bonhomme Araby s’ouvrit avec lenteur.

Le vieillard se montra sur le seuil, accroché des deux mains aux côtés de la porte.

Ses jambes l’abandonnaient.

Il regarda longtemps Rodach par-dessous son vaste abat-jour. On voyait la partie inférieure de sa figure se contracter à chaque instant davantage ; ses rides se choquaient et se mêlaient, quelques paroles confuses tombaient de sa bouche comme au hasard.

– Voilà trois fois ! murmura-t-il enfin, trois fois que j’aperçois cet homme, dont le spectre a tant poursuivi mes rêves !… Est-ce un avertissement de Dieu ? Est-ce une illusion de Satan ?…

Son corps, usé par la vieillesse, défaillait sous l’émotion. Rodach crut, à deux ou trois reprises, qu’il allait tomber à la renverse.

IV. – Cent trente mille francs.

Le vieillard parvint enfin à se raffermir sur ses jarrets et put traverser la petite antichambre, afin de clore la porte extérieure de sa boutique.

– Entrez ! dit-il à Rodach en revenant vers son bureau.

Rodach passa le premier.

Il se trouva dans une pièce très-obscure et de médiocre étendue, ayant pour tous meubles un fauteuil usé, une table boiteuse et un petit poêle de fonte où il n’y avait nulle trace de feu, malgré le froid intense. Cette chambre, dans la mesure de ses proportions exiguës, rappelait un peu le magasin de Mosès Geld, le prêteur sur gages de la Judengasse, à Francfort-sur-Mein.

Ici, comme là, c’était la laideur nue des murailles, où l’araignée tendait en paix sa toile flasque et poudreuse ; c’était le plafond jaune et crevassé, le sol couvert d’une épaisse couche de poussière.

Le long des quatre murs, des dépouilles pendaient comme au vestiaire funèbre de la Morgue ; çà et là, dans les coins et derrière le poêle, des objets, qu’il faudrait un volume pour décrire et nombrer, formaient de véritables monceaux ; c’étaient, en général, des débris informes, des haillons sans nulle valeur.

À gauche de la petite porte, un des monceaux s’élevait beaucoup plus haut que les autres ; il tenait l’angle de la pièce et représentait, pour le moins, un plein fourgon de chiffons.

Et encore n’était-ce point là le vrai magasin du bonhomme Araby, qui avait un autre trou sur le derrière.

Araby, au lieu de se rasseoir dans son fauteuil, l’offrit au baron d’un air humble, et s’appuya contre le poêle de fonte.

– Je suis un pauvre vieillard, dit-il avec hésitation et les yeux cloués à la terre ; Dieu ne m’a point laissé l’intelligence forte de mon âge mûr… Hâtez-vous de me dire qui vous êtes et ce que vous me voulez, car ma tête se perd et j’ai des pensées qui ressemblent au délire… – Vous croyez revoir, n’est-ce pas, murmura le baron dont le regard tombait sévère et fixe sur le visage décomposé de l’usurier, vous croyez revoir l’homme qui ne devait plus revenir ?… – C’est vrai, balbutia le vieillard, trop accablé pour dissimuler. – Ceux qu’on a tués restent dans le cercueil, poursuivit Rodach. Vous avez peur… la tache du sang redevient rouge au fond de votre conscience ! – C’est donc bien vous ?… prononça l’usurier d’une voix qu’on n’entendait presque plus.

Une nuance de pitié méprisante parut dans les yeux de Rodach.

– Je ne suis pas venu ici pour subir vos questions, meinherr Mosès, reprit-il ; mais j’ai besoin de cent trente mille francs.

À ce nom de Mosès, les rides d’Araby s’étaient creusées davantage ; mais ces mots : « cent trente mille francs, » parurent lui porter un coup en sens contraire et réveiller brusquement sa raison, plongée en une sorte de sommeil.

Il releva ses paupières à demi et glissa vers le baron un regard cauteleux.

– Il y a vingt ans de cela ! pensa-t-il ; et cet homme est jeune encore… l’âge me rend fou !… Seigneur ! Seigneur ! comme il lui ressemble pourtant ! mais c’est la nuit toujours que les morts reviennent ; et il fait jour ! – Je suis pressé, dit Rodach.

Araby fit un geste comme pour réclamer patience. On eût pu voir sa physionomie se transformer peu à peu ; l’effroi superstitieux y faisait place à l’avarice inquiète et à l’astuce rappelée.

Cent trente mille francs !… ce chiffre formidable sonnait à son oreille comme l’éclat d’une trompette, et l’eût éveillé de son agonie.

Il redevenait lui-même ; il sentait renaître en lui la passion de débattre, de marchander, de tromper.

Ses petits yeux gris brillaient, et roulaient comme autrefois derrière les poils recourbés de ses sourcils.

– On n’ouvre pas cette porte-là tous les jours, dit-il avec une intention de flatterie ; et bien peu de gens peuvent se vanter de s’être assis à la place que vous occupez maintenant, mon bon monsieur… S’il y avait quelque chose dans cette pauvre demeure, je vous offrirais le pain et le vin pour vous montrer encore plus de respect… Mais les temps sont difficiles, Dieu le sait ! L’argent se cache, et ce n’est pas avec mon malheureux métier qu’on peut se donner les aises de la vie. – Je vous tiens quitte à ce sujet, meinherr Mosès, répliqua Rodach ; c’est de l’argent qu’il me faut.

Araby essaya de sourire.

– De l’argent ! répéta-t-il, à quoi bon railler un pauvre vieillard ?… regardez autour de vous, mon bon monsieur… ce que vous voyez, c’est toute ma fortune !

Rodach éleva entre ses doigts la traite que le bonhomme Araby n’avait pas cessé de suivre d’un regard sournois.

– Alors, dit-il, vous ne pouvez pas m’escompter cela ?

L’usurier joignit ses mains, dont les doigts s’emboîtèrent avec un bruit de parchemin froissé.

– Seigneur ! Seigneur ! murmura-t-il, on vendrait tout ici sans trouver la centième partie de cette somme !

Le baron reprit son portefeuille, et l’ouvrit.

– Attendez ! attendez ! poursuivit le vieillard ; c’est une riche maison que Geldberg, Reinhold et compagnie… une maison comme on en voit peu, mon bon monsieur… Ai-je rêvé, ou m’avez-vous bien dit que la traite était protestée ?

Il n’y avait plus entre eux de cloison qui pût faciliter un tour de passe-passe ; Rodach tendit le papier, dont le vieillard s’empara précipitamment.

Ce dernier fixa sur son nez ses lunettes larges et rondes ; il palpa l’effet, le retourna, le sentit pour ainsi dire et mit à l’examiner dans tous les sens une minutieuse lenteur.

– Et Geldberg a laissé protester cela ! murmura-t-il avec un gros soupir ; la maison de Geldberg… la grande maison de Geldberg !

Il s’interrompit ; sa tête se pencha.

– De mon temps, poursuivit-il en se parlant à lui-même, c’était ce Zachœus Nesmer qui était notre débiteur !… Ils l’ont voulu, les enfants ingrats !… – Eh bien ?… dit Rodach.

L’usurier fit un pas vers lui, tenant toujours la traite à la main.

– C’est impossible ! grommela-t-il entre ses dents ; cent trente mille francs !… qu’est-ce que cette bagatelle pour la caisse de Geldberg ? Il y a là-dessous quelque chose, et vous ne me dites pas tout, monsieur !… – Il y a, répondit Rodach, opposant toujours son calme imperturbable à la croissante agitation du prêteur, il y a que la caisse est vide… et qu’avec ce chiffon, je puis mettre la maison en faillite. – Seigneur ! Seigneur ! balbutia le vieillard ; tant de richesses amassées !… une fortune qui m’avait coûté si cher !… Oh ! mes enfants ! mes enfants !… – En cette circonstance, reprit le baron, dont la voix semblait plus tranquille à mesure que celle du vieillard tremblait davantage, j’ai dû réfléchir… la justice est lente… j’ai pensé qu’en m’adressant à l’ancien chef de la maison de Geldberg…

Araby frissonna de la tête aux pieds, et tacha par un mouvement instinctif, de cacher sa figure derrière sa grande visière.

– J’ai mal entendu, balbutia-t-il ; mon bon monsieur, je ne vous comprends pas…, que parlez-vous du chef de la maison de Geldberg ?

Rodach se leva ; Araby aurait voulu fuir, mais ses jambes étaient de plomb. Quand il sentit le doigt de Rodach peser sur son Épaule, il faillit perdre l’équilibre et tomber à la renverse sur le sol.

– Vous êtes M. de Geldberg ! reprit Rodach. – Non, non, non ! murmura le vieillard. Par le nom trois fois saint du Dieu vivant… – Ne blasphémez pas. – Je jure !… – Regardez-moi.

L’usurier ne voulait point obéir.

– Je suis Araby, disait-il avec détresse, je suis le pauvre Araby…, demandez aux gens du Temple !… – Regardez-moi, répéta Rodach d’une voix sévère.

Araby releva enfin les yeux qui clignotaient éblouis.

– Et voyez, reprit le baron sans perdre sa froideur impassible, si j’ai pu vous oublier !

Le vieillard se couvrit le visage de ses mains et tomba sur ses deux genoux.

Sa frayeur superstitieuse le reprenait plus terriblement. C’était un fantôme qu’il avait devant lui, le fantôme d’un homme assassiné !

– Comte Ulrich, balbutia-t-il en rampant aux pieds du baron, ayez pitié !… c’était pour eux, c’était pour mes enfants !… Dieu seul sait comme je les aimais !…

Il resta durant deux ou trois secondes la face contre terre. Rodach gardait le silence.

– Et pour votre amour, dit-il enfin, cédant sans y songer à une sorte de pitié amère, ils vous ont chassé, pauvre vieillard ! – Non, oh ! non, s’écria l’usurier en se relevant à demi ; ce sont de bons enfants… de bons enfants qui m’aiment… Tous les soirs, ils se rassemblent autour de moi… Et comme je suis heureux !… Abel, mon fils, est plus fier qu’un gentilhomme… Esther est la veuve d’un comte chrétien… Sara, enfin, mon ange, mon beau trésor ! Sara, la perle de ma maison, suffirait toute seule à me rendre le plus heureux des pères !

Le sourcil de Rodach se fronça ; un mot cruel vint jusque sur sa lèvre ; mais il eut pitié encore, et le mot ne fut point prononcé.

– Que m’importe tout cela ! dit-il brusquement ; une dernière fois, voulez-vous escompter cette traite ?

– Je le voudrais, répondit le vieillard, perdant encore ses terreurs pour revenir à sa nature d’usurier, mon bon monsieur, n’eussé-je que cette somme, je vous la donnerais… mais je n’ai rien… rien au monde… je leur ai tout laissé ! – Est-ce votre dernier mot ? demanda Rodach.

Le regard d’Araby fit le tour de la chambre.

– Voulez-vous que je vende tout cela ? s’écria-t-il en montrant les loques amoncelées ; voulez-vous ?…

– Je veux cent trente mille francs.

L’usurier se tordit les mains et répéta en gémissant :

– Seigneur ! Seigneur !

Rodach se dirigea vers la porte.

Araby le suivit avec des sanglots et des cris de détresse ; il le saisit par son manteau et se traîna, brisé, à ses genoux.

Il priait, il pleurait, vous eussiez eu scrupule de soupçonner la douleur de ce père qui implorait en faveur de ses enfants !

C’étaient des accents si vrais, des paroles si passionnées ! Il les aimait ; sa vie était à eux, sa vie, son sang, son âme ! Et comment croire qu’il pût hésiter à sacrifier pour eux son or ?

Oh ! il était pauvre ! Il ne pouvait pas !…

Ce fut une scène étrange. Rodach hésita plusieurs fois, sur le point de se laisser prendre à l’éloquence de cet amour de père.

Mais, parmi ces élans de passion, l’usurier perçait tout à coup ; Rodach, refroidi, se roidissait ; il voyait clair au travers de cette comédie. L’avare se perdait lui-même à vouloir jouer trop bien sa partie.

Que d’efforts ! Las de supplier et jugeant le cœur d’autrui à sa mesure, il se réfugiait dans la tromperie. C’était son centre. Vous l’eussiez vu fuir, se dérober comme Protée sous l’étreinte patiente de son adversaire, et, vaincu dix fois, chercher encore, avec une astuce enfantine, à faire prendre le change.

À tout cela, Rodach n’opposait que froideur et silence ; il laissait le vieillard s’épuiser en efforts infructueux, en protestations tôt démenties, en feintes, en promesses, en prières et même en menaces.

Car la raison du pauvre Araby fléchissait et chancelait tout aussi bien que son corps. La pensée de se dépouiller, jointe au choc moral qu’il avait ressenti à la vue du baron, mettait pas trop de trouble dans son intelligence usée ; il se laissait aller tantôt à des frayeurs folles, tantôt à de puériles colères. Puis, il s’agenouillait, dompté, repentant, la prière à la bouche.

Cela dura dix minutes, pendant lesquelles la petite Galifarde, l’oreille collée à la porte du magasin, écoutait, stupéfaite, et cherchait à comprendre.

Enfin Rodach se dégagea des étreintes suppliantes du juif et gagna la porte d’un pas délibéré.

Araby se traîna sur ses genoux jusqu’au moment où la main du baron toucha la clé. Alors il se releva d’un bond sur ses jambes soudain raffermies.

– Maudit sois-tu ! s’écria-t-il en grinçant des dents, toi qui viens m’arracher le cœur !…

La clé tourna dans la serrure. Araby s’élança.

– Écoute, reprit-il essoufflé, je veux bien te payer…, je chercherai… je tâcherai… Attends jusqu’à demain.

Rodach fit un signe de tête négatif.

– Jusqu’à ce soir, poursuivit l’usurier.

Nouveau refus.

– Attends une heure !… – Pas une minute, répondit Rodach d’un ton ferme ; j’ai trop attendu… et si je sors d’ici les mains vides !…

Il n’eut pas besoin d’achever, le juif avait compris. Sa casquette de peau gisait à terre ; on voyait son crâne chauve luire comme de l’ivoire jauni. Ses dents s’entre-choquaient ; la sueur coulait dans ses rides ; sous ses sourcils blancs et touffus, ses yeux brûlaient d’un feu sombre ; toute sa figure exprimait la rage contenue et poignante.

– Reste, murmura-t-il d’une voix entrecoupée reste !… tu es le plus fort !… Oh ! si mon bras pouvait tenir une arme !… Depuis que j’existe, je n’ai jamais touché une épée… mais toi ! toi, qui viens me tuer, je te frapperais !…

Il montra le poing à Rodach avec une véritable folie, puis il se tourna vers ce coin de la chambre où les débris amoncelés atteignaient presque le plafond.

Rodach le suivait d’un regard curieux.

La petite Galifarde écoutait toujours. Depuis qu’elle était au service d’Araby, jamais homme n’avait franchi le seuil de son sanctuaire.

L’usurier s’arrêta un instant devant le monceau poudreux. Il jeta un coup d’œil oblique vers le baron, puis il écarta les débris un à un.

Il y allait lentement et bien à contre-cœur.

Quand il eut enlevé par douzaines les pantalons déchirés, les boîtes moisies, les habits hors d’usage, on vit apparaître sous les derniers lambeaux la corniche noire d’une grande caisse de fer. Il s’arrêta ; sa poitrine oppressée lui refusait le souffle.

– Allons ! dit Rodach.

Araby lui jeta un regard de sang.

– Puisses-tu mourir désespéré ! murmura-t-il en passant sa main sous les revers pelés de sa houppelande.

Il tira de son sein une clé qu’il introduisit dans la serrure de la caisse de fer. Celle-ci s’ouvrit avec un grincement criard.

L’usurier saisit son cœur à deux mains ; c’était pour lui comme le râle d’agonie de son ami le plus cher. Son âme était déchirée.

– Allons ! dit encore Rodach. – Oh ! grinça l’usurier, si mes dents avaient du venin comme celles du serpent !… si mes ongles déchiraient comme ceux du tigre…

Il plongea ses deux mains à la fois dans la caisse et en fouilla les vastes recoins durant quelques secondes, puis la porte de fer cria de nouveau sur ses gonds. Araby revint vers son bureau, il avait un paquet sous le bras.

– Venez, dit-il à Rodach.

Ils se penchèrent tous deux sur la tablette et l’usurier défit son paquet qui était composé de billets de banque.

Le compte fut long et difficile ; plus d’une fois Araby ressaisit son trésor, comme s’il ne pouvait supporter l’idée de s’en séparer. Son souffle râlait, des larmes brûlantes se séchaient sous ses paupières dépouillées.

D’autres fois, changeant de tactique, il essayait de tromper et de soustraire çà et là un billet sur la somme totale.

Toute son intelligence se concentrait sur ce désir : voler un billet, ne fût-il que de cinq cents francs !

C’eût été une consolation.

Mais Rodach le surveillait de près, et déjouait aisément ces tentatives désespérées.

Lorsque le cent trentième chiffon fut étalé sur la table, Rodach mit la lettre de change dans les mains d’Araby, qui tomba épuisé sur son fauteuil.

– Quand je n’en aurai plus, dit-il, je reviendrai vous voir, meinherr Mosès…

Araby ne bougea pas sous cette menace. Rien ne pouvait plus l’atteindre.

C’était un triste et repoussant spectacle. Le vieillard suivait d’un œil éteint et amoureux ces chers billets qui représentaient tant de cruautés patientes, tant de spoliations impitoyables, tant de ruses, tant d’avarice, tant d’efforts ! Il y avait là le sang de plusieurs milliers de victimes.

Et ce trésor aimé si tendrement, ce trésor amassé sou à sou avec des délices si chères, il fallait y renoncer, ne plus le voir, ne plus compter ces papiers doux et dont le toucher donne aux nerfs des frémissements d’aise, ne plus les contempler durant de longues heures, dans l’extase de la solitude ! Jamais, hélas ! jamais !…

Le vieillard se sentait mourir.

– Va-t’en ! dit-il d’une voix épuisée, ne pouvant plus supporter les tortures de cette séparation.

Rodach obéit en silence. Au moment où il ouvrait la porte de l’antichambre, une bouffée de vent s’engouffra dans le bureau et poussa celle du magasin, découvrant ainsi la petite Galifarde aux écoutes.

Araby se souleva ; sa figure bouleversée prit une expression de joie méchante. Il allait se venger.

Le baron avait oublié la Galifarde ; quand il l’aperçut attentive et agenouillée derrière la porte, il fit quelques pas en arrière.

– Mosès Geld, dit-il, tu aimes bien Sara, ta fille aînée, n’est-ce pas ? – Va-t’en ! va-t’en ! répéta le vieillard. – Si tu l’aimes, reprit Rodach, sois humain envers cette pauvre enfant…

L’usurier ne comprit point ; mais ces paroles lui donnèrent l’idée que Rodach voulait protéger la petite file.

Il se força de sourire.

– Je suis bon, répondit-il d’un ton mielleux et paternel ; ma petite Nono est bien heureuse avec moi… N’est-ce pas, ma petite Nono ? – Oui, répondit l’enfant qui tremblait.

Rodach, préoccupé d’intérêts bien graves, n’en demanda pas davantage ; il sortit.

Dès qu’il fut dehors, Araby se dressa de son haut ; il remit les verrous à la porte et appela du doigt la Galifarde.

Il souriait encore, mais ses dents grinçaient. Nono vint vers lui, en pleurant d’avance.

Quand elle fut à portée, l’usurier la saisit aux cheveux et la renversa sur le carreau. La fureur achevait de le briser. Il se coucha de tout son long auprès d’elle.

Sa bouche écumait ; ses membres étiques s’agitaient convulsivement.

La Galifarde fermait les yeux et retenait son souffle, fascinée par l’épouvante. Si Araby avait eu la force, il l’aurait tuée.

Mais la force lui manquait. Il ne put qu’enfoncer ses doigts crochus dans la chair de l’enfant, qui, pauvre martyre, n’opposait aucune résistance.

Il tâchait ; le sang coulait le long de sa main velue.

Il riait de rage impuissante. Il blasphémait. Ses cris aigres et hideux étouffaient les plaintes faibles de sa victime.

Et il balbutiait, parmi sa fièvre insensée, ces paroles qui l’excitaient sans cesse et qui rendaient ses ongles plus aigus :

– Cent trente mille francs !… cent trente mille francs !…

V. – Le carreau du Temple.

On n’entendait sur la place de la Rotonde ni le râle furieux d’Araby, ni la plainte de la petite Galifarde.

Si l’on eût entendu, personne ne se fût dérangé assurément. Le Temple est philosophe et laisse faire ; d’ailleurs le code est précis à cet égard et porte en argot choisi :

« Tout dâb a le droit de donner du tabac à son galifard[5]. »

Et comme ces pauvres créatures ne sont pas des nègres, aucun poëte académique, aucun député païen, larmoyant et philanthrope, n’a encore pris la spécialité de pleurer sur leur sort.

Ce sont des Français et des citoyens, malgré leur jeune âge ; n’ont-ils pas le droit magnifique de quitter le tyran qui les opprime et d’aller mourir de faim sur le trottoir ?…

Ce matin, sur le carreau, on n’avait vraiment pas le temps de s’occuper de bagatelles. Les affaires allaient supérieurement, et la langue du Temple, si riche en métaphores imprévues, manquait de formules pour exprimer la joie de chacun. On vendait, on achetait, on essayait, on marchandait. Le péristyle de la Rotonde, paré de ses plus belles loques, luttait de vieux draps et de galons rougis avec les façades pavoisées du Pou-Volant et de la Forêt-Noire. Refaçonneurs, resuceurs, niolleurs et fafiotteurs[6] attendaient la pratique de pied ferme. Il n’y avait pas jusqu’aux modestes rebouiseurs, ces plébéiens du commerce des savates, qui ne trouvassent à placer avantageusement leurs bottins au malodorant mastic.

Chacun de ces industriels, riche ou pauvre, était muni d’un collègue chargé de battre comtois (faire le compère) et de lever la pratique. Cette comédie est traditionnellement connue ; mais on s’y laisse prendre encore, surtout quand le comtois est une mènesse à la langue bien pendue, qui manie comme il faut le crachoir[7].

Il faut aller au Temple par une de ces matinées de bonne vente pour avoir un échantillon de cette langue métaphorique et hardiment imagée, qui donne à l’éloquence des revendeurs un irrésistible entrain. On y trouve des figures si pittoresque et si vives, qu’on les regrette, en vérité, pour la langue de tout le monde. Écoutez un instant… Parmi des expressions ignobles dans leur bizarrerie, vous allez reconnaître de vigoureuses images, du comique et du terrible, de la peinture parlée, pour ainsi dire, et jusqu’à du gracieux !

Voulez-vous du terrible ? Ce misérable, assassin de sang-froid, qui a retourné le couteau dans la plaie, a donné tout bonnement, au dire de cette râleuse qui passe, le demi-tour de clé ; cet autre, qui a broyé la tête d’un camarade, n’a fait, en définitive, que lui dévisser le coco.

Voulez-vous de la comédie ? Ce banqueroutier, qui s’est réfugié aux Batignolles (au Temple on ne va pas jusqu’en Belgique), s’est déguisé en cerf ; ce brave homme, que sa femme trompe et qui n’ose pas se plaindre, s’est collé le béguin. Ce parasite, qui dîne aux dépens d’autrui, fait un voyage en Écosse, où, comme chacun sait, l’hospitalité se donne et ne se vend jamais.

Ceci est éminemment littéraire.

Et que de fines observations dans certaines métaphores ! La jalousie avide du marchand n’est-elle pas, peinte au naturel dans cette expression : tirer le rideau, qui veut dire, monter la garde autour d’un chaland et l’empêcher d’entrer chez le voisin ? Cette autre ne vous dit-elle pas en trois mots l’allégresse folle du trafiquant qui gagne cent pour cent tout d’un coup : faire la culbute, ou bien encore : sauter par la fenêtre ? C’est du délire ; on dirait un joueur de loterie qui vient de tomber sur le gros lot !

Il faut s’arrêter ; on n’en finirait pas, si on voulait tout dire. Un philologue de bien grand mérite a imprimé cette phrase : « L’argot du Temple est un français perfectionné. »

Parmi la foule babillarde, disputeuse et âpre à la besogne, Jean Regnault se glissait silencieux et morne. Un cercle bleuâtre était autour de ses yeux ; son pas restait chancelant et lourd, comme s’il eût été ivre encore.

Il s’était réveillé, vers le point du jour, au pied de l’escalier de sa mère, dans la petite cour commune à Hans Horn et aux Regnault. L’ivresse l’avait jeté là, sur le pavé, au sortir de son entretien avec Johann.

Quand les premiers rayons du jour vinrent frapper son visage, il se souleva, la cervelle vide et le corps paralysé : le froid de la nuit avait gelé son sang dans ses veines.

En ce premier moment, l’instinct et l’habitude le poussèrent tout naturellement vers l’escalier de sa demeure ; mais ses jambes, roidies, avaient à peine franchi deux on trois marches, qu’une répugnance, vague encore, l’arrêta tout à coup.

Son cœur se serra ; quelque chose lui dit qu’il ne pouvait point rentrer chez sa mère.

Il redescendit l’escalier et gagna la place de la Rotonde, où pas un être humain ne se montrait. Des souvenirs confus se pressaient au seuil de sa mémoire ; sa tête pesante, brûlait ; il ressentait cet accablant malaise que laisse après soi la première orgie.

Longtemps il erra sans but par les rues solitaires ; au lieu de rappeler à lui les événements de la soirée précédente, il retenait de toute sa force le voile qui était sur son intelligence : il avait peur de savoir ; il ne voulait point se souvenir.

Mais la mémoire est comme la conscience ; elle parle indépendamment de la volonté. Au bout d’une heure, le joueur d’orgue fut obligé de s’asseoir sur une borne, parce que ses jambes défaillaient.

Une voix venait de s’élever au dedans de lui ; son malheur était devant ses yeux ; il n’y avait plus moyen de s’aveugler et de repousser obstinément la lumière.

C’était comme un livre dont les pages se déroulaient une à une. Jean demandait grâce ; les pages tournaient.

La vieille mère Regnault, la prison, les cent vingt francs ! Gertraud infidèle ! tout cela revenait à la fois, et, parmi ce chaos de navrantes pensées, une image railleuse se dessinait : Jean voyait une figure d’adolescent, belle, souriante, sereine, encadrée dans les boucles brillantes d’une chevelure prodigue.

Et son cœur bondissait de colère ; car cet adolescent, à la blonde figure de femme, était pour lui comme le démon du malheur !

Il avait vu cette bouche fraîche et rose s’appuyer, frémissante, sur la main de Gertraud ; il avait vu ce grand œil bien luire joyeusement à l’heure fatale où le sort lui enlevait la rançon de sa vieille mère !

C’était cette main blanche et efféminée qui lui avait arraché son trésor, le salut de sa famille, écrasée sous la misère !

Oh ! Jean se souvenait maintenant ! les moindres détails revenaient lumineux à son esprit. Il avait l’âme brisée. Et il s’étonnait de n’avoir pas noué ses deux mains autour du cou de cet enfant qui le faisait si misérable !

À mesure qu’il éclairait sa mémoire, il voulait savoir davantage et ne rien oublier ; mais, par un effet bizarre qui suit parfois l’ivresse complète, ses souvenirs s’arrêtaient brusquement à l’heure où il avait perdu connaissance dans le cabaret des Quatre fils Aymon. Il cherchait, il ne trouvait rien. Parfois, une lueur fugitive le mettait pour un instant sur la voie, mais la lueur s’éteignait pour faire place à des ténèbres plus profondes.

Il savait seulement, d’une façon vague et sans pouvoir se l’expliquer, qu’un homme lui avait proposé de sauver sa vieille mère.

Qui était cet homme et quel était ce moyen ? Jean avait beau faire ; à cette question point de réponse.

Las de se creuser la tête en vain, il tourna de force son esprit vers d’autres pensées ; l’idée lui vint de se vendre comme soldat. Mais ce n’était pas la première lois ; il s’était informé déjà : la prime était trop faible…

Que faire ? Engager son gain de plusieurs années chez le préteur Araby ? Il y avait bien peu d’espoir que le vieillard, soupçonneux et défiant, pût accepter une transaction pareille ; mais quand tout manque à la fois, la plus faible chance semble une planche de salut ; Jean voulut essayer ; il quitta sa borne et se dirigea vers le marché du Temple. Araby venait de fermer sa porte pour mettre son entrevue avec le baron de Rodach à l’abri de toute oreille curieuse.

Jean demeura comme frappé de la foudre devant cette porte close, on eût dit que c’était une espérance certaine qui venait à lui manquer tout à coup.

Le malheur est fait ainsi.

Jean se prit à errer sous le péristyle. À chaque instant, quelque pauvre homme, quelque marchande indigente, venaient, comme lui, leurs gages sous le bras, affronter l’antre du prêteur, et tous se lamentaient, déplorant l’absence inattendue du bonhomme Araby, de cette impitoyable sangsue qui les épuisait sans vergogne.

L’usure n’est-elle pas, chez nous, l’unique providence de la misère ?

Ils tournaient autour de l’échoppe ; ils frappaient à la devanture ; ils s’asseyaient consternés sur le seuil. L’absence d’Araby eût été, pour une bonne part des habitants du Temple, une réelle calamité.

Le bonhomme était pour ses clients ce que l’opium est aux Chinois, qui se tuent lentement à l’aide du narcotique chéri, mais qui meurent tout de suite dès qu’on les en prive.

Jean s’était replongé dans sa rêverie sombre ; il se promenait depuis la porte d’Araby jusqu’à la devanture des Deux Lions, où Fritz, debout et appuyé contre la muraille, cuvait sa première chopine d’eau-de-vie, en regardant la foule avec des yeux morts.

À quelques pas de là, Mâlou, dit Bonnet-Vert et Pitois, dit Blaireau, entourés d’un cercle compact, faisaient tranquillement leur vente. Les agents de police abondaient, mais les deux voleurs de pantalons avaient sur la poitrine de larges plaques de marchands d’habits ; auprès d’eux, la grande Duchesse et la petite Bouton-d’Or, qui avaient quitté leurs costumes de bal pour des toilettes plus modestes, battaient comtois de tout leur cœur.

– Si c’est possible de voir un plus joli montant (pantalon) ! disait Bouton-d’Or avec enthousiasme. C’est bath (beau)… mais bath pour de bon !… ça ne se porte que sur les boulevards ! – J’en donne deux croix (12 francs), ajoutait la Duchesse.

Blaireau retirait le pantalon d’un air indigné.

– Deux croix et deux petits Philippes avec ma fée (fille) ! répliquait-il ; pour une pièce comme ça, ce n’est pas trop de dix-huit points (francs).

Polyte regardait le pantalon d’un air triste.

– Le fait est qu’il est batif (gentil) tout de même ! murmurait-il avec convoitise ; dommage que j’ai tout bu !…

Batailleur arrivait en ce moment, escortée de madame Huffé, sa suivante.

– Oh ! oh ! s’écria Bonnet-Vert, voici la fine des fines – une arcasienne (maligne) rompue, quoi !… Il n’y a pas à lui jouer l’harnache à celle-là !… Deux croix sèches, maman Batailleur, et un bouillon en deux verres (un demi-setier en deux canons), pour mouiller le marché !

Batailleur fit sonner le drap entre ses doigts.

– Allons, dâbuge (la mère), reprit Mâlou, achetez-moi ça pour faire plaisir au petit Polyte, qui est gentil comme tout ! – J’en donne une croix, dit Batailleur, qui ne songea point à se scandaliser. Deux croix ! riposta Mâlou. – Je mets le petit Philippe… – Allons ! un point de plus, et c’est fait !… Tenez, voilà l’ami Polyte qui me l’aurait acheté mieux que ça, mais… – Réguisé (gueux), interrompit Bouton-d’Or avec un geste intraduisible ; pas un radis, le pauvre mignon !…

Batailleur se tourna vers Polyte, qui faisait le moulinet avec sa canne pour se donner un maintien. Madame Huffé eut l’honneur de lui envoyer de loin une belle révérence.

Batailleur donna les dix francs, et on alla essayer le pantalon au beau milieu de la salle commune des Deux Lions.

Le Temple n’a ni faiblesses ni pruderies.

– En voilà un qui a de la chance ! murmura Pitois en dépliant un autre pantalon ; faire le lézard (rester oisif) toute la sainte journée, becquiller (manger, boire), être rupin (bien mis), mal gambiller (danser) le soir dans la bonne société… – Eh bien, moi, j’aimerais pas ça, si j’étais homme ! interrompit gaillardement la petite Bouton-d’Or.

Le cercle entier haussa les épaules devant cette hérésie. Blaireau jeta un regard de mépris sur la jeune fille, presque honteuse d’avoir dit une énormité pareille, et cria son autre pantalon.

En ce moment, Jean, qui venait de passer pour la vingtième fois devant la porte close du bonhomme Araby, aperçut par hasard, au coin de la Forêt-Noire, le profil revêche du cabaretier Johann.

Sans qu’il sût pourquoi, il éprouva une sorte de choc moral à cette vue ; il s’arrêta, troublé, les bras tombants et les yeux fixés sur le marchand de vin.

Celui-ci semblait chercher quelqu’un dans la foule. Jean, après l’avoir contemplé un instant, redressa tout à coup sa taille affaissée ; son œil morne eut un éclair ; un rouge fugitif vint nuancer la pâleur de sa joue.

Il s’élança au travers de la cohue et poussa droit vers Johann, qui ne le voyait pas.

– C’est vous qui m’avez parlé cette nuit, n’est-ce pas ? dit-il en saisissant le bras du marchand de vin.

Celui-ci se retourna et le toisa de la tête aux pieds d’un air équivoque. Puis un sourire, où perçait une intention pateline, vint à sa lèvre.

– Ça se pourrait bien, mon petit, répliqua-t-il. – C’est vous, oh ! c’est vous ! s’écria le joueur d’orgue ; vous m’avez parlé à l’endroit même où nous sommes. – Je ne dis pas, mon fils… mais pas si haut !… – Vous m’avez dit comment sauver ma mère… – Eh bien ?… fit Johann qui ne put réprimer un mouvement d’inquiétude. – Eh bien ! poursuivit le joueur d’orgue en pressant son front à deux mains, je ne m’en souviens plus !

Johann respira. Ses lèvres minces s’ouvrirent en un sourire silencieux.

– Pauvre garçon ! murmura-t-il ; étais-tu ivre cette nuit !… mais il n’y a rien à dire en temps de carnaval !… Je t’ai touché, en effet, quelques mots de ta grand’mère et je ne me dédis pas… seulement tu vas trop loin…, je t’ai dit que je chercherais…, et tu as rêvé le reste. – Non, non ! s’écria Jean ; je n’ai rien rêvé… – Plus bas !… mon fils, c’est étonnant les rêves qu’on fait quand on est ivre !

Johann regarda le joueur d’orgue en face, puis il baissa les yeux.

– Faudra-t-il savoir avant tout, murmura-t-il, si ça te conviendrait de quitter Paris pour quelque temps… – Tout me conviendra, si ma pauvre grand’mère est sauvée ! – À la bonne heure !… C’est que, vois-tu, il y a des gens qui n’aiment pas à voyager… Puisque tu as du goût pour la chose, toi, ça ne fera pas un pli… un petit tour en Allemagne, une promenade où tu gagneras, bien gentiment, et sans te fatiguer, quelque chose de bon. – Mais, pour cela, il faudra travailler ?… – Un peu… – À quoi ?

Le regard de Johann se glissa une seconde fois, sournois et craintif, jusqu’au visage du jeune homme.

– Nous reparlerons de ça… murmura-t-il. – Non, non, non ! s’écria Jean ; il faut en parler tout de suite !… J’ai entendu dire souvent que vous étiez un homme dur et sans pitié, voisin Johann… Le bausse a des millions ; sans vous, songerait-il à mettre en prison de pauvres malheureux ?… – Allons donc !… fit Johann. – Écoutez ! je croirai que vous avez bon cœur, si vous me dites seulement un mot qui me donne à espérer… Vous avez perdu ma grand’mère ; ne niez pas, je le sais !… si vous m’aidez à la sauver, j’oublierai tout, voisin Johann… j’oublierai que j’ai rôdé souvent, le soir, devant la porte de la Girafe, et que j’ai eu besoin de toute ma force pour ne pas vous faire payer avec du sang les larmes de ma mère !…

La physionomie du joueur d’orgue, si douce et si timide d’ordinaire, venait de se transformer tout à coup. Il y avait dans ses yeux, fixés sur Johann avec assurance, une menace sombre et farouche.

Le cabaretier tourna la tête pour éviter ce regard.

– J’oublierais tout, reprit Jean ; mais parlez vite, car je souffre trop ce matin, et je ne sais pas ce qu’il y a dans ma tête !…

Un mouvement de la foule les avait entraînés malgré eux ; ils se trouvaient entre la maison de Hans Dorn et le bâtiment de la Rotonde. Johann furetait à droite et à gauche, demandant au hasard une rencontre opportune qui pût le débarrasser de son partenaire. Mais Jean le tenait par le bras et ne paraissait point d’humeur à le lâcher.

Johann se souvenait parfaitement de la rencontre nocturne et des propositions qu’il avait faites au jeune homme dans son ivresse. C’était un esprit sceptique, niant volontiers chez autrui l’honnêteté qu’il n’avait point. À jeun, il n’eût peut-être pas eu l’idée de s’adresser à Jean pour la fameuse besogne du château de Geldberg ; mais une fois l’ouverture faite, il ne s’en était point trop repenti. Qu’y avait-il, en effet ? une somme à gagner vis-à-vis d’un homme nécessiteux : les règles étaient observées.

Mais, au milieu de cette foule curieuse et parmi toutes ces oreilles ouvertes, Johann se trouvait mal à l’aise. Un mot saisi au vol pouvait lui susciter de terribles embarras. Jean, d’ailleurs, lui apparaissait ce matin sous un aspect nouveau, et il lui semblait que la conversation prenait une tournure alarmante.

Il fut quelque temps avant de répondre ; puis il tacha d’appeler sur son visage revêche une expression de bonhomie, et passa le bras de Jean sous le sien.

– Mon petit homme, dit-il, je gagne ma vie comme je peux si je ne faisais pas les affaires du bausse, un autre les ferait à ma place, et la maman Regnault n’en serait pas plus riche… Quant à notre rencontre de cette nuit, tu étais ivre, moi de même, et si je t’ai promis quelque chose, je pourrais m’excuser aisément… mais ce n’est pas ça ; je t’ai vu tout enfant, tu me plais, et les petites confidences que tu m’as faites cette nuit… – Des confidences ! murmura Jean étonné.

Le cabaretier cligna de l’œil.

– Ah ! ah ! mon fils, s’écria-t-il, le vin de madame Taburot vous arrache les paroles du corps ! – Qu’ai-je donc dit ?… – Ceci et ça… des enfantillages… la jolie Gertraud qui se laisse baiser la main…

La paupière de Jean se baissa.

– Et un quidam, poursuivit Johann, un gant jaune qui te fait du chagrin et que tu veux…

Il s’arrêta et ajouta, en se penchant à l’oreille du jeune homme : Mettre à l’ombre, mon fiston !

Jean tressaillit de la tête aux pieds. Des gouttes de sueur vinrent à ses tempes. Bien qu’il eût les yeux cloués au sol, on pouvait lire sur son visage l’effort soudain et violent de sa mémoire qui s’éveillait.

Cette idée de meurtre l’avait piqué comme un coup de stylet : le choc avait en même temps déchiré cette brume qui enveloppait ses souvenirs.

Il dégagea brusquement son bras qui était sous celui de Johann et fit un pas en arrière.

– C’est vrai, prononça-t-il d’une voix altérée, je le hais mortellement, et j’ai dû parler de meurtre… mais, vous aussi, je me rappelle maintenant, cet argent que vous me promettiez, c’est l’assassinat qui doit le gagner…

Johann se rapprocha vivement.

– Silence ! mon fils, silence ! balbutia-t-il ; je suis un honnête homme… et tu te trompes… – Je ne me trompe pas ! répliqua Jean, qui étendit la main comme pour faire un serment ; vos paroles sont encore dans mon oreille…, c’est un meurtre, un meurtre lointain qui payerait le salut de ma mère…

Johann avait croisé ses bras sur sa poitrine ; ses yeux s’étaient baissés de nouveau, Johann le regardait attentivement, cherchant à deviner sa pensée.

Ils se tenaient ce moment un peu en dehors de la cohue, tout auprès des maisons qui prolongent la rue de la Petite-Corderie.

Johann réfléchissait. Il regrettait maintenant son imprudence et s’effrayait à voir les rides profondes qui sillonnaient le front du joueur d’orgue ; mais le pas était fait : avancer pouvait être dangereux, reculer était impossible.

Et Johann se disait, dans sa sagesse :

– Si une fois je le tenais là-bas, du diable si je m’inquiéterais de lui !… on le payerait suivant ses mérites, et s’il faisait le méchant, on s’arrangerait… Mais ici, pas moyen de brusquer les choses !… ce gamin-là pourrait mettre des bâtons dans mes roues… Parlementons !

Si Jean avait pu lire en ce moment au fond de l’âme du cabaretier, il n’aurait eu qu’à prononcer une parole pour conquérir la rançon de son aïeule.

Mais la tête de Jean était pleine de trouble et de détresse ; la fièvre le brûlait ; il se perdait en ces méditations laborieuses et impossibles de l’homme qui croit raisonner et qui délire.

C’était un enfant ; il était faible ; la douleur le brisait. Il ne voyait pas l’occasion, et l’eût-il vue, peut-être n’en eût-il point su profiter. Johann, au contraire, avait toutes les expériences, et ne connaissait point de frein moral. À mesure que le silence se prolongeait, le marchand de vin reprenait son sang-froid et observait son compagnon de plus près ; il traduisait, à sa manière, le trouble muet du joueur d’orgue ; il devinait ; il voyait plus clair que Jean lui-même au fond de la pensée de Jean.

Et ce qui lui apparaissait naguère comme une équipée folle arrivait à devenir pour lui une négociation sérieuse. L’ivresse l’avait bien servi ; en étendant la main au hasard, il avait touché le but. À tout prendre, Jean était peut-être l’homme qui lui convenait le mieux.

– Eh bien ! reprit-il d’un ton confidentiel et insinuant, puisque tu te souviens à moitié, mon pauvre garçon, je ne veux plus rien te cacher… Mais de la prudence ! rappelle-toi qu’un seul mot pourrait te perdre ! – Me perdre ! répéta Jean. – Mon fils, poursuivit Johann en donnant à son accent des inflexions toutes paternelles, je vois bien que tu ne sais pas jusqu’à quel point tu t’es engagé cette nuit… nous n’étions pas seuls… et ce ne serait pas contre moi que témoigneraient ceux qui ont entendu notre entretien !

Jean se redressa indigné.

– Laisse-moi finir, reprit Johann avec calme ; je ne menace pas, entends-tu bien, je raconte… Ces deux hommes que tu vois là-bas (il montrait du doigt dans la foule Mâlou et Pitois) étaient derrière toi quand tu as parlé, et ces deux hommes m’appartiennent…

Jean avait vu ces deux figures dans les demi-ténèbres du cabaret des Quatre Fils ; il eut un vague souvenir ; il crut.

– Tu m’as dit, poursuivit Johann, que, pour la jolie Gertraud qui t’aime et pour ta mère, tu étais prêt à tout… Alors, moi, qui avais pitié de ton désespoir, je t’ai donné le moyen d’être heureux et tu as fait un serment. – Qu’importe un serment de cette sorte ! s’écria Jean. – Cela importe peu, répliqua Johann, quand on n’est pas forcé de le tenir.

Jean le regarda en face et secoua la tête lentement.

– Je suis trop malheureux, dit-il, pour avoir peur. – Ça te regarde… Je te préviens que nous sommes forts, et tu sais bien que tu es faible… Ce que tu appelles ton malheur peut se changer aujourd’hui même en bonheur… Que te faut-il pour épouser Gertraud ? une dot : tu l’auras…

Jean serra sa main contre son front brûlant.

– Gertraud, si douce, si jolie, et qui te ferait si heureux !… dit Johann. – Laissez-moi… laissez-moi !… murmura Jean. – Que te faut-il pour sauver ton aïeule ? reprit le marchand de vin ; un peu d’argent ? Tu en auras beaucoup.

Jean perdait le souffle.

– Ta pauvre vieille grand’mère ! poursuivit Johann, si bonne et si malheureuse !… je la voyais l’autre jour passer dans la rue… comme elle tremble eu marchant ! comme sa tête grise se penche ! comme ses yeux sont creusés par les larmes !… Ah ! tout le monde le dit : cette prison l’achèvera !…

Deux pleurs brûlants roulèrent sur la joue livide du joueur d’orgue.

– Non !… non ! balbutia-t-il par un suprême effort de résistance ; mon Dieu, ayez pitié de moi !…

Johann le regardait avec une joie cruelle ; en sa pensée, il n’avait plus besoin que de porter un dernier coup.

Mais, comme il allait reprendre la parole, un peu de force revint au pauvre joueur d’orgue qui, chancelant et la tête baissée, fit un pas pour s’éloigner.

– Gertraud ! murmurait-il le cœur défaillant et brisé ; Gertraud et ma mère !… Oh ! je me tuerai, mais je ne tuerai pas !…

Johann avait froncé le sourcil en voyant sa proie lui échapper, mais un sourire triomphant revint froisser soudain sa lèvre mince. Il se faisait un bruit confus du côté de la maison de Hans Dorn, et la foule, riant, bavardant, se pressant, courait en masse dans cette direction.

Johann rattrapa le joueur d’orgue fugitif en deux enjambées, il le saisit par le bras.

– Regarde ! dit-il en montrant du doigt la porte de Hans Dorn.

Jean regarda ; sa poitrine rendit un râle sourd. Ses jambes faiblirent, et il tomba sur ses deux genoux comme foudroyé…

Dans la foule rieuse on criait :

– Oh ! hé ! les autres, oh ! hé !… Venez donc voir la bonne femme Regnault qu’on emballe (qu’on arrête). – Emballée la Regnault !…

VI. – Un drame en plein vent.

C’était une chose curieuse et digne d’être vue. Tous ces gens, vendeurs, acheteurs, râleuses et compères, avaient motif vraiment de se déranger ! On ne se trouve pas tous les jours en face de tant de souffrances, et, pour regarder de près une si amère détresse, il est bien permis de faire quelques pas !

Les théâtres pleureurs n’ouvrent que le soir ; quand on peut attraper, dès le matin un petit bout de drame, c’est une excellente aubaine. La journée commence bien ; ce peuple, amoureux de calamités, court après les sanglots et payerait sa place volontiers aux fêtes matinales de la guillotine. Il regarde avec intérêt le malfaiteur qui passe entre deux gendarmes ; il se loge dans la Cité, pour avoir plus voisines les joies du pilori et de la cour d’assises. Son cœur bat tout doucement au seuil froid de la Morgue. Au milieu de ces luttes honteuses qui passent de plus en plus dans nos mœurs populaires, quand un couteau s’ouvre lâchement, quand un homme éventré tombe et crie, la rue s’encombre, on arrive, on se hâte ; la curiosité heureuse enflamme le visage des commères, et pendant huit jours, on viendra en pèlerinage voir si le pavé a gardé quelque bonne petite tâche de sang…

Nous sommes la plus tendre nation qui soit au monde ; fi des corridas espagnoles ; où l’on massacre de pauvres taureaux ! fi du pugilat britannique ! fi de ces combats cruels, où deux malheureux coqs, armés d’éperons tranchants, se déchirent à outrance ! nos âmes sont trop douces pour ces atrocités. Mais s’il était possible, en notre âge lumineux, de brûler quelqu’un comme aux temps de barbarie : si un bûcher, qu’on nous passe cette absurde hypothèse, pouvait s’élever au milieu du Champ-de-Mars, et s’entourer de places réservées, depuis deux louis jusqu’à deux sous, on ferait des millions de recette !

Nous sommes bons, civilisés, compatissants ; mais voir griller un homme !…

Sur la place de la Rotonde, ce n’était rien de pareil ; mais les spectacles ont leur degré d’intérêt, et le théâtre ne chôme point, bien que les succès soient rares. Il s’agissait ici d’un drame intime en quelque sorte, d’un martyre silencieux et obscur ; mais le peuple est éclectique dans ses instincts cruels : il aime presque autant les larmes que le sang.

Il venait voir deux hommes, exécuteurs impassibles de la loi commerciale, tramer en prison une pauvre vieille femme, à demi morte de douleur, et qui s’étouffait dans ses sanglots.

Elle était faible et si pâle, qu’on l’aurait crue à l’agonie. On pouvait deviner qu’elle n’avait point su conserver, au moment suprême, la dignité calme du malheur ; elle était si vieille et son esprit usé avait subi des chocs si rudes !…

Cela se voyait : la pauvre femme avait dû résister et se raidir contre la main des recors ; sa coiffe était arrachée, ses cheveux gris tombaient en mèches éparses sur sa face terreuse, rejoignant les lambeaux de sa robe déchirée ; ses yeux hagards, et comme aveuglés, indiquaient de la folie ; elle se laissait traîner par les recors, et, de temps en temps, elle essayait une résistance vaine.

Et sa poitrine rendait des plaintes sourdes qui donnaient froid au cœur, comme le râle d’un mourant.

Un fiacre attendait au coin de la rue du Petit-Thouars, juste en face de la pauvre échoppe que la mère Regnault avait occupée durant trente années.

De la porte au fiacre la route était bien courte, mais la vieille femme allait si lentement ! La foule avait tout le temps de jouir…

– Ce que c’est que de nous ! disait une des doyennes du marché, j’ai vu ça rouler sur les pièces de six francs du temps de Louis XVIII ! – On a des hauts et des bas, répondit sentencieusement madame Huffé ; moi qui vous parle, j’ai occupé des positions… Et je suis maintenant chez les autres ! – Comme elle a l’air malade ! – Tiens ! tiens ! sa robe noire qu’on lui connaît depuis quinze ans est finie pour le coup ! dit l’époux Batailleur. – Ça voulait être plus honnête que tout le monde, reprenait une fripière de la Forêt-Noire. – Ça faisait des épates (embarras) ! nasillait le gros neveu Nicolas ; ça gâtait le métier. – Est-ce vrai, demanda Mâlou, qu’elle a levé le bausse et qu’il est le bœuf pour huit cents francs, le cher homme. – Huit cents francs et les frais. – Eh bien ! alors, il n’y a pas de risque qu’elle sorte en vie du bloc ! – Mais pleure-t-elle, au moins, pleure-t-elle ! – Et Victoire donc ! – Et jusqu’à Geignolet !… s’écria Blaireau ; il se lâche du blavin (mouchoir), ma parole ! – Il n’y a que Jean, le joueur d’orgue, qui a pris de l’air pour ne pas voir tout ça… – Pas bête !

Et le cœur reprenait, coupant ces milles bavardages par son refrain solennel :

– Voilà ce que c’est que de faire des épates !

Derrière la mère Regnault venait en effet sa bru, Victoire, qui joignait les mains avec angoisse et tâchait de fléchir, par ses prières, le cœur sourd des recors. De temps en temps son regard, voilé de larmes, se tournait vers la foule et cherchait…, son fils, sans doute ; mais elle ne voyait rien.

Derrière elle venait Geignolet, l’air étonné, le corps demi-nu, qui regardait cela d’un œil stupide.

Il avait à la main un lambeau de toile dont il frottait ses yeux secs, par esprit d’imitation.

– Oh ! oh ! oh ! grommelait-il ; c’est pour son mardi gras !… Maman Regnault ne reviendra plus !…

C’était ce spectacle que le cabaretier Johann avait montré du doigt au joueur d’orgue.

Jean était brisé d’avance. Sa vie s’était écoulée jusqu’alors triste, mais tranquille ; le malheur du jour était le même que celui de la veille ; l’habitude s’était faite, et l’espoir qui sourit à la jeunesse lui rendait sa pauvreté supportable. La vraie souffrance était venue pour lui au moment où il avait reconnu la position désespérée de son aïeule ; il avait voulu combattre ; ses efforts avaient redoublé ; son orgue, éveillé dès le point du jour, avait chanté dans les quartiers riches jusqu’au milieu de la nuit : peine inutile ! son effort ressemblait à celui du pauvre matelot, demi-noyé dans la cale submergée, et qui pompe encore, et qui lutte en vain contre la voie d’eau victorieuse.

C’était un enfant doux et bon, plein de courage, tant qu’il restait de l’espérance ; mais faible, mais sans armes contre le désespoir. Sa nature mélancolique et tendre, où dominait une sorte de rêveuse poésie, n’avait point de résistance ; les tortures de ces derniers jours l’avaient comme affolé. À cet affaissement moral s’ajoutait maintenant l’atonie lourde, produite par les fatigues de la nuit précédente, où l’orgie avait suivi les furieuses émotions de la maison de jeu.

Depuis son réveil, Jean n’avait dans la tête que des idées vacillantes et comme voilées ; son intelligence était dans un sommeil fiévreux, et il ne se sentait vivre que par les blessures aiguës de son cœur.

La vue de son aïeule, entraînée par les recors, fut pour lui comme le dernier coup qui achève le soldat couvert de blessures ; il tomba sur ses genoux, accablé, incapable de se mouvoir ; le souffle lui manqua, il se sentit mourir.

Durant quelques secondes, il resta sur le pavé, immobile et comme anéanti ; les quelques pas qu’il avait faits pour fuir l’avaient porté jusqu’au bâtiment de la Rotonde, et un pilier du péristyle le protégeait contre les regards de la foule.

Il était seul avec Johann. Johann l’examinait d’un œil curieux où il y avait un peu d’inquiétude, mais point de pitié. Pendant que le joueur d’orgue gisait à ses pieds, il tourna la tête plusieurs fois pour voir si la besogne des recors s’avançait. Il s’était servi de ce tableau navrant comme d’une arme ; mais le voisinage de la vieille marchande lui donnait à craindre maintenant ; il redoutait le réveil de Jean ; il ne savait pas s’il était son maître encore. L’heure arrivait où il avait promis au chevalier de Reinhold de lui fournir son contingent d’hommes de bonne volonté pour la fête de Geldberg ; cette négociation, entamée dans un moment d’ivresse et poursuivie d’abord avec assez d’indifférence, devenait sérieuse. Plus le jour avançait, moins Johann avait de temps pour se retourner ; la récompense promise à son zèle était trop forte pour qu’il fût prudent de fournir le plus léger prétexte de rupture. Les hommes de la trempe du chevalier sont sujets à se raviser, et il s’agissait pour Johann d’une fortune.

En somme, que lui fallait-il ? un homme sachant l’allemand et partant pour Geldberg. Quant à ce que ferait plus tard cet homme, on avait du loisir…

Jean ne se relevait point ; la vieille femme, malgré ses efforts, était entraînée vers le fiacre. Les bavardages qui couraient dans la foule envoyaient jusque sous le péristyle un murmure criard et railleur.

Jean se redressa enfin à moitié, l’oreille blessée par ce bourdonnement ennemi. Il se prit à écouter comme au sortir d’un rêve. Il entendit le nom de son aïeule avec le mot prison, qui se répétait sur tous les tons dans la cohue.

Sa joue, naguère si pâle, devint pourpre ; son œil rougi s’égara. D’un bond, il fut sur ses pieds, et ses mains, rapides comme la pensée, se nouèrent autour du cou de Johann.

Celui-ci essaya de crier ; mais Jean, qui avait la vigueur de la folie, l’étranglait : la voix du marchand de vin s’étouffait dans son gosier.

Et Jean disait, en mettant toujours ses doigts plus avant dans la chair :

– Ah ! tu veux que je tue !… eh bien, je vais te tuer !… Ma mère Regnault va mourir en prison… mais tu mourras avant elle !

Jean riait et sa lèvre écumait. Il tenait Johann écrasé contre le pilier. Tous les regards étaient dirigés vers le fiacre, et cette scène n’avait point de spectateurs.

Johann, la face violette et les yeux gonflés déjà, ne se défendait plus. Jean serrait, serrait de toute sa force.

En un moment où les bavardages de la foule faisaient une courte trêve, Jean crut entendre la voix plaintive de son aïeule ; son regard quitta Johann, pour s’élancer dans la direction du fiacre.

Il vit, au milieu d’un cercle de têtes agitées qui allait se rétrécissant, l’aïeule dont les doigts roidis se cramponnaient aux vêtements des recors.

Johann se ressentit de cette vue ; ses yeux s’enflèrent pleins de sang et sa langue pendit hors de ses lèvres bleues…

Une minute de plus et la menace de mort eût été accomplie. Mais Jean lâcha prise soudain et mit ses deux mains sur les épaules du cabaretier.

Il n’y avait plus de courroux sur son visage. Parmi le trouble de son cerveau, une idée nouvelle avait surgi et dominait tout le reste.

Tandis que Johann reprenait haleine péniblement, le joueur d’orgue fixait sur lui ses yeux brillants et soudainement agrandis.

– Voisin Johann, dit-il en composant son air et son accent avec une sorte de naïve diplomatie, si je vous promets d’aller là-bas, me donnerez-vous de quoi sauver ma grand’mère ?

Johann, saisi à l’improviste, n’avait pu opposer aucune résistance ; il eût accepté des conditions bien plus dures. Il fit un signe de tête affirmatif.

– Eh ! bien voisin Johann, reprit Jean, qui le tenait toujours solidement appuyé contre la colonne, j’irai !… Le diable est le plus fort… Sur ma parole sacrée, j’irai ! – Est-elle partie ? demanda Johann, qui était comme enchaîné au pilier et ne pouvait plus voir.

Sa voix était rauque étouffée, à peine intelligible. Les marques des doigts de Jean restaient autour de son cou.

– Non ! non ! voisin Johann, s’écria le jeune homme ; elle n’est pas partie… Si elle était partie, vous seriez bien près, vous, de descendre en enfer.

Ses sourcils se froncèrent, et il ajouta rudement :

– Le marché est fait ; payez !

Johann avait sur lui le billet de banque que le chevalier de Reinhold lui avait donné la veille au soir comme arrhes de leurs conventions.

Il le prit dans sa poche. Les forces et la présence d’esprit lui revenaient à la fois. Il était beaucoup plus vigoureux que le joueur d’orgue, et tandis que celui-ci lorgnait avidement le bidet, il eut un instant la pensée d’user de représailles.

Mais il se contint, parce que son intérêt parlait plus que la rancune.

– Tu m’as caressé rudement, mon garçon, dit-il avec un sourire contraint ; mais je crois que tu es encore un peu ivre et je ne t’en veux pas. – Donnez… donnez ! s’écria Jean qui bouillait d’impatience.

Johann le repoussa d’un effort vigoureux.

– Minute, mon petit ! reprit-il ; il n’est plus temps de jouer des mains, et si je te donne les mille francs, c’est que ça me conviendra… Posons nos faits !

Jean fit le geste de s’élancer de nouveau.

– La paix ! dit Johann froidement, ou je te casse la tête contre le pilier.

Tout en parlant, il s’était emparé des deux bras du joueur d’orgue, qui craquaient sous son étreinte.

Jean, réduit à l’impuissance, se débattait en grinçant des dents.

– Calme-toi, mon petit, poursuivit Johann ; tu vas avoir ton argent, nous sommes d’accord… Seulement, je veux te dire que dans une heure je t’attendrai ici pour te conduire à la voiture… tu pars à midi pour l’Allemagne. – Sitôt !… murmura Jean. – C’est comme ça… Refuses-tu ? – J’accepte… mais donnez, donnez.

Johann tendit le billet ; mais au moment où le joueur d’orgue allait le saisir, il le retira une seconde fois.

– Pas de bêtises ! reprit-il encore en fronçant le sourcil et d’une voix plus basse ; rien ne me répond de toi, sinon ton serment… j’en veux un bon. – Je jurerai tout ce que vous voudrez ! s’écria Jean, qui se démenait avec folie. – Tu aimais bien ton père, dit Johann en le regardant fixement ; promets-moi de partir dans une heure, par la mémoire de ton père ! – Par la mémoire de mon père, je le jure !

Johann lâcha le billet ; Jean se précipita dans la foule tête baissée.

– J’ai juré de partir, pensait-il, ivre de joie cette fois ; mais je n’ai pas juré de tuer !…

Johann le suivait d’un regard sardonique et tâtait les meurtrissures vives de son cou.

– Je pense bien qu’il y en aura plus d’un à rester grommela-t-il ; l’affaire est faite en tous cas, et j’ai fameusement gagné mes rentes !

La foule avait suivi pas à pas la mère Regnault, et les recors étaient maintenant sur le point d’atteindre le fiacre. La scène entre Johann et le joueur d’orgue n’avait pas duré plus d’une minute.

Et, tout en s’approchant, la cohue s’était épaissie peu à peu au point de former une barrière compacte et circulaire.

Jean avançait lentement, bien que tout le monde fît effort pour lui livrer passage. Sa venue tardive était un coup de théâtre ; elle fouettait la curiosité qui commençait a languir ; on avait lieu maintenant d’espérer du scandale : le drame marchait à souhait.

– Laissez passer ! criait-on sur les derrières du cercle ; laissez passer le petit camaro qui va crosser un peu les corbeaux ! – Hardi ! Jean, mon mignon ! Si tu tapes, n’oublie pas le coup de poing sous le menton, ça coupe la langue ! – Et le talon dans le jarret… ça casse la jambe ! – Laissez passer, vous autres ! laissez passer !…

VII. – Adieux.

Sur le devant du cercle, on n’avait pas encore connaissance de l’arrivée de Jean ; mais on s’amusait tout de même.

On était là aux premières places ; on pouvait voir l’angoisse peinte sur le visage de la vieille femme, les larmes désespérées de Victoire et l’étonnement triste de l’idiot, qui, pour la première fois de sa vie, se sentait le cœur ému vaguement.

On pouvait voir les efforts et les contorsions des aides de la justice, qui avaient presque honte de leur rôle et qui gardaient, certes, plus de compassion dans l’âme que les neuf dixièmes des curieux.

C’était charmant ! et, en conscience, cette dernière journée du carnaval commençait d’une façon bien gaie !

À cet instant, la mère Regnault, à bout de résistance, atteignait justement le fiacre, et se trouvait par conséquent en face de son ancienne échoppe. La vue de cette place, qu’elle avait occupée pendant si longtemps, et qui gardait pour elle tant de souvenirs chers, de cette place où une nombreuse famille l’avait entourée autrefois, où elle avait été riche, heureuse, honorée, lui toucha le cœur comme la pointe aiguë d’un couteau ; elle se révolta contre l’accablante détresse ; un effort convulsif la dégagea des mains de ses gardiens ; la foule hurla bravo !

– On la retapera ! cria Pitois. – On ne la rattrapera pas ! riposta la grande duchesse.

Et la cohue, donnant à pleine tête dans ce jeu bien connu, de répéter avec enthousiasme :

– On la rattrapera ! – On ne la rattrapera pas !

Le pauvre idiot pleurait ; mais il riait à entendre ces clameurs joyeuses, auxquelles se mêlait malgré lui sa voix égarée.

Et il grommelait entre ses dents :

– J’irai ce soir… le trou est presque fait… je prendrai les jaunets… j’achèterai de l’eau-de-vie et des bouteilles pour mettre l’eau-de-vie… et une grande cave pour mettre les bouteilles… et s’il reste des jaunets, je les donnerai à maman Regnault pour qu’elle sorte de prison…

Il poussa un cri de joie et fit la cabriole.

– Bravo, Geignolet ! dit la foule.

Et comme la vieille femme, ressaisie, se débattait en pleurant devant le marchepied du fiacre, le chœur reprit en mesure :

– Elle montera ! – Elle ne montera pas !…

Ce fut à ce moment que Jean, baigné de sueur et les habits en désordre, perça les derniers rangs des curieux.

– Mon fils !…, mon fils !…, criait la vieille femme épuisée.

Ce cri suprême s’adressait non pas à Jean, mais à cet autre enfant, toujours cher, hélas ! dont la dureté impie assassinait sa vieillesse, à Jacques Regnault, le parricide, à M. le chevalier de Reinhold !

Jean arriva au centre du cercle de toute la vigueur de son élan, repoussa les recors à trois pas, et se mit, le front haut, les narines gonflées, au-devant de son aïeule.

La joie de la cohue était au comble.

– Ça va chauffer, dit Pitois ; tape ! mon petit, ou tu n’es pas un homme ! – Vas-y, Jean ! – Jean, attige-les (arrange-les). – Lâche le coup de tampon, ma chatte !…

Bouton-d’Or dansait sur ses petits pieds impatients ; la grande duchesse trépignait ; Batailleur avait envie de pleurer, et madame Huffé, oubliant ses malheurs, exécutait à son insu diverses révérences.

Mais l’allégresse devait aller plus loin encore. Quand on vit Jean présenter le billet libérateur et donner ainsi à la pièce un dénoûment dans toutes les règles, ce fut un véritable délire. Chacun s’attendrit outre mesure ; on ne se souvenait plus d’avoir raillé ; on avait pour ces pauvres gens un vif et chaud intérêt.

– Une si brave bonne femme ! disait Bouton-d’Or, les larmes aux veux. – Du monde si honnête et qui n’a jamais fait tort à personne ! ajoutait une râleuse sensible avec componction. – À l’eau les corbeaux ! cria Putois.

Une clameur immense, courroucée, menaçante accompagna la fuite précipitée des malheureux recors.

Et, tandis que la famille Regnault s’échappait par l’allée de sa demeure, on portait Geignolet en triomphe autour de la place de la Rotonde…

Hans Dorn n’avait eu aucune connaissance de cette scène ; pendant qu’elle avait lieu, il était retiré, avec son camarade Hermann et nos autres convives du cabaret de la Girafe, dans un cabinet particulier des Deux Lions. Là, il exécutait les derniers ordres de M. le baron de Rodach.

Il demandait à tous ces émigrés d’Allemagne, anciens vassaux de la maison de Bluthaupt, s’ils étaient prêts à quitter Paris pour le service du fils de leur maître.

Et tous promettaient leur concours à cette œuvre fidèle.

Tous sans exception.

De sorte que, si des assassins soudoyés devaient prendre la route du château de Geldberg, il devait s’y trouver aussi de loyaux défenseurs.

Et la bataille pouvait être égale entre les meurtriers du vieux Gunther et les serviteurs de son fils.

Dans la pauvre chambre de la mère Regnault avait lieu une scène de muet bonheur, que troublait seulement l’air sombre et soucieux du joueur d’orgue. Lui qui avait sauvé son aïeule aimée, lui qui aurait dû être si joyeux, il restait froid et triste, répondant par le silence aux caresses passionnées de sa mère heureuse.

La vieille femme, assise sur le pied du grabat, reprenait haleine et se souvenait des récents événements comme d’un rêve lointain. Instinctivement, elle murmurait une prière d’actions de grâces ; mais son intelligence, trop violemment frappée, ne retrouvait pas son assiette.

Victoire couvrait de baisers le front de Jean ; elle pressait les mains ce Jean contre son cœur, et lui disait :

– Mon enfant ! mon cher enfant ! que Dieu est bon de t’avoir choisi pour nous sauver !…

Dans ce premier moment, elle ne songeait point à demander compte au jeune homme de cet argent trouvé si à propos. Quand elle y songea enfin, une demi-heure environ s’était écoulée.

Elle parla. Jean se leva, au lieu de répondre, et la serra entre ses bras.

Puis il s’agenouilla auprès de l’aïeule, et lui mit un baiser sur la main.

Puis encore Victoire, effrayée, prise d’un soupçon accablant, le vit ouvrir la porte et disparaître sans prononcer une parole…

Il lui restait une demi-heure. Au lieu de prendre l’allée qui conduisait au dehors, il monta rapidement l’escalier de Hans Dorn.

Gertraud était seule à la maison, depuis que son père était sorti en compagnie de M. le baron de Rodach. Elle avait quitté le voisinage de la fenêtre, où longtemps elle était restée en sentinelle, guettant le passage de Jean Regnault. Elle n’avait vu ni le départ navrant ni le joyeux retour de la famille.

Elle s’asseyait contre son petit lit blanc, les mains croisées sur ses deux genoux, l’œil triste et la tête inclinée.

Pauvre Jean ! peut-être lui était-il arrivé malheur ! La veille, il avait voulu s’expliquer ; c’était elle, Gertraud, qui avait repoussé impitoyablement ses confidences !

Mon Dieu ! que n’eût-elle point donné ce matin pour savoir !…

Car elle avait grand’peur ; Jean avait promis de revenir et il ne revenait pas ! Jean avait la tête faible ; le désespoir conseille mal…

Elle se repentait. Bien des fois depuis son réveil, ses beaux yeux, habitués au sourire, s’étaient mouillés de larmes. Elle eût voulu regagner les heures passées et se retrouver face à face avec son amant, dans la soirée de la veille. Comme sa conduite eût été différente ! comme elle se serait montrée tendre et curieuse ! comme elle eût interrogé !

Mais les regrets sont vains ; elle s’était sacrifiée à son dévouement pour Denise ; elle avait repoussé Jean, et Jean ne revenait pas.

À mesure que la journée s’avançait, l’inquiétude de Gertraud augmentait. Son joli visage, qui d’ordinaire exprimait tant de joie espiègle et naïve, peignait l’abattement et une sorte de terreur. Elle sentait, au fond de l’âme, l’angoisse inconnue d’un pressentiment funeste.

Mais, au plus fort de sa méditation douloureuse, vous eussiez vu ses traits s’épanouir tout à coup, et la gaieté revenir pétiller dans ses grands yeux.

Un pas se faisait entendre dans l’escalier, le cœur de Gertraud eût reconnu ce pas entre mille.

Elle se leva. Plus de traces de larmes. Elle gagna, leste et sémillante, la porte, qu’elle ouvrit avant qu’on eût frappé.

– Jean ! mon pauvre Jean ! s’écria-t-elle en descendant à la rencontre du joueur d’orgue ; que vous est-il arrivé ?… D’où venez-vous ?… Entrez ! entrez ! bien vite… Oh ! que vous m’avez fait peur !

Elle tendît son front, que Jean toucha de sa lèvre ; l’escalier était obscur, elle ne vit point en ce premier moment la détresse amère qui était sur les traits du jeune homme.

Elle le prit par le bras et l’entraîna dans sa chambrette, où elle l’assit auprès d’elle, tout auprès, serrant sa main entre les siennes et heureuse de toute l’inquiétude oubliée.

Jean ne parlait point. Après deux ou trois minutes, durant lesquelles la jeune fille se recueillait en son bonheur, elle s’étonna du silence de Jean et leva sur lui ses yeux brillants de plaisir.

Elle eut un frisson, et sa joue rose redevint plus pâle que naguère.

– Qu’avez-vous, Jean ? balbutia-t-elle, épouvantée.

Jean essaya de sourire.

La jeune fille répéta deux fois sa question sans obtenir de réponse, et, pendant cela, son regard avide parcourait Jean de la tête aux pieds ; elle voyait ses habits déchirés dans l’orgie de la veille et dans son passage récent à travers la cohue, elle voyait ses cheveux mêlés, son œil cave et hagard, sa joue, rendue, par une seule nuit, hâve comme la joue d’un malade qu’une longue fièvre enchaîne entre ses draps.

– Par pitié, dit-elle, parlez-moi… je veux tout savoir !

Il y avait de la contrainte parmi le désordre de Jean, et ses yeux semblaient éviter le regard de Gertraud.

– Je suis venu vous dire, mademoiselle, murmura-t-il avec effort, que si je ne vous rends pas les habits en bon état… – Il ne s’agit pas de cela, interrompit la jeune fille les larmes aux yeux, il s’agit de vous ! – De moi ? répliqua Jean, dont l’accent prit une nuance d’amertume.

Il s’arrêta et poursuivit presque aussitôt après, en secouant la tête avec lenteur :

– Oh ! moi, mamselle Gertraud, pourquoi vous ennuierais-je de ce qui me regarde ? Hier au soir…

– Est-ce pour cela que vous m’en voulez, Jean ? Si vous saviez comme j’ai souffert depuis ce matin ! – Je ne vous en veux pas, dit le joueur d’orgue froidement ; ce que vous avez fait, vous aviez le droit de le faire… On dit que le moindre souffle emporte les promesses des femmes… Vous êtes riche et je suis pauvre, mademoiselle… j’étais un fou et je devais être puni rien que pour avoir espéré !

Les larmes qui perlaient dans les yeux de Gertraud roulèrent à grosses gouttes sur sa joue.

– Est-ce que vous ne m’aimez plus, Jean ? dit-elle.

Le malheur rend cruel. Jean répondit, en détournant la tête :

– Je crois que je ne vous aime plus.

Un sanglot souleva la poitrine de Gertraud. Jean avait le cœur brisé, mais il n’ajouta pas une parole.

Il éprouvait comme une barbare jouissance à voir souffrir.

Une voix s’élevait en lui, qui proclamait l’innocence de Gertraud et qui le poussait à demander une explication ; mais il se roidissait, il se complaisait en quelque sorte dans la torture partagée.

Un silence de quelques minutes suivit.

Au bout de ce temps, le joueur d’orgue s’agita sur sa chaise et tourna son chapeau entre ses doigts avec embarras.

– Et maintenant, dit-il, mamselle Gertraud, je vais vous faire mes adieux. – Vous partez ? demanda la jeune fille que les pleurs étouffaient. – Je pars, répondit Jean, pour longtemps peut-être… je pense bien que nous ne nous reverrons jamais.

Sa voix trembla et l’émotion triompha enfin de sa froideur empruntée.

– Je le pense ! reprit-il ; hier encore, j’aurais été bien malheureux de cette séparation… mais aujourd’hui… Oh ! Gertraud ! Gertraud ! que Dieu vous pardonne !… Un autre ne vous aimera point comme je vous aimais ! – Mais pourquoi me parlez-vous ainsi ? s’écria la jeune fille navrée, que vous ai-je fait ? que vous ai-je fait ?…

Les sourcils de Jean se froncèrent ; puis ses yeux, arrêtés un instant sur Gertraud, eurent une expression attendrie.

Il fut sur le point de s’expliquer ; mais la rancune l’emporta.

Il se leva.

– Vous ne m’avez rien fait, mamselle Gertraud, de quoi me plaindrais-je ?… vous étiez libre !

La pauvre enfant n’avait garde de comprendre. Jean se dirigea vers la porte.

– Mais où allez-vous ? Au nom de Dieu, dit-elle, par pitié ! dites-moi quelque chose et ne me quittez pas ainsi ! Jean s’arrêta, irrésolu, sur le seuil même.

– Écoutez, reprit-il à voix basse, je vous ai trop aimée pour vous oublier en un jour… bien des fois je penserai à vous, et ce sera ma peine la plus cruelle ! Adieu Gertraud, je vais au loin… Il y a désormais autour de mon sort un mystère que ma famille elle-même ne saura point percer… mais, quoi qu’il arrive, ne croyez pas que je puisse devenir criminel !

Ce mot, qui répondait à la préoccupation secrète de Jean, frappa Gertraud d’étonnement et de frayeur.

– Criminel !… répéta-t-elle. Comment pourrais-je vous croire criminel ?…

Jean s’était avancé imprudemment, parce que, à son insu, il éprouvait une consolation triste à prolonger les adieux. Le rouge lui monta au front : il ne pouvait ni ne voulait répondre.

Il balbutia quelques mots inintelligibles, jeta un dernier regard à Gertraud, et descendit l’escalier en courant.

La jeune fille l’appela d’une voix épuisée. Comme il ne revenait point, elle descendit l’escalier à son tour et s’élança sur ses traces jusqu’au bout de l’allée.

Au bout de l’allée, elle rencontra l’idiot Geignolet qui s’en revenait à la maison : la foule, ennuyée de le porter en triomphe, l’avait jeté contre une borne et ne songeait plus à lui.

L’idiot rentrait, heureux et fier comme un roi.

– As-tu vu passer ton frères demanda Gertraud. – Ils m’ont porté, répondit l’idiot avec emphase, porté, par-dessus leurs têtes tout autour de la place… ils criaient : « Vive Gertraud !… » – As-tu vu ton frère ? répéta Gertraud en lui secouant le bras. – Ne me touchez pas ! s’écria l’idiot avec un geste d’empereur, ou bien je vais leur dire de vous battre… ils font tout ce que je veux ! – Geignolet, mon petit Geignolet ! répéta encore Gertraud ; je te donnerai de l’argent. As-tu vu passer ton frère ?

Au mot argent, l’idiot dressa l’oreille.

– Oui, répliqua-t-il en montrant le bâtiment de la Rotonde, je l’ai vu ; il est là. – Eh bien, cours après lui, mon petit Joseph !… suis-le partout… tâche de savoir où il va… et, si tu peux me le dire, je te donnerai des sous plein tes deux mains !

Geignolet arrondit ses deux mains, longues et difformes, de manière à figurer une sorte de récipient dont il mesura de l’œil la capacité.

– Ce sera bon, grommela-t-il, en attendant que j’aie les jaunets… On y va !

Il se prit à courir, en dégingandant sen corps étique, et disparut dans la foule qui emplissait encore le marché. Gertraud rentra dans l’allée, et s’appuya défaillante, contre le mur.

VIII. – Compagnons de route.

Pendant que Geignolet se coulait dans la foule, Jean, son frère, arrivait au lieu du rendez-vous assigné par le cabaretier Johann.

C’était sous le péristyle de la Rotonde, du même côté que l’échoppe du bonhomme Araby.

La porte de l’usurier était ouverte, et il attendait maintenant la pratique, comme à l’ordinaire, derrière le trou en demi-lune de son bureau privé ; mais le marché arrivait à sa fin, et les emprunteurs, rebutés, qui avaient trouvé porte close dans la matinée, s’étaient pourvus ailleurs.

Le bonhomme avait ce matin du malheur ; il avait beau guetter, nulle croie ne venait le consoler de la brèche terrible faite à sa caisse secrète.

Il était plié en deux dans son vieux fauteuil, et il supputait dolemment ce qu’il faudrait de gros sous, arrachés à l’indigence, pour refaire cent trente mille francs.

Cent trente mille francs !…

Dans un coin, Nono, la petite Galifarde, portant sur le visage et sur le cou les traces de la démence brutale de son maître, se tapissait, transie de froid ; ses yeux étaient fixés sur le bonhomme avec épouvante ; elle n’osait pas se plaindre ; à peine osait-elle respirer.

Johann et Jean se rencontrèrent devant la porte extérieure de la boutique. Le cabaretier venait de faire le tour de la place ; il avait passé la revue de ses hommes : tous étaient près. Fritz avait bu sa chopine d’eau-de-vie, et les deux amis inséparables. Mâlou et Pitois, venaient de vendre leur dernier pantalon volé.

– Voilà ce que j’appelle être exact ! dit Johann ; sais-tu, petit Jean, que tu as une bonne poigne et que je garderai longtemps la marque de tes caresses ?… Mais ne parlons pas de ça ; l’heure nous presse et ta place est retenue à la diligence de tantôt. – J’ai promis de partir, répondit Jean, je partirai.

L’idiot arrivait en ce moment, suivant la trace de son frère, comme un limier tient une piste. Il essaya de se mettre aux écoutes derrière un des piliers du péristyle, mais Johann et le joueur d’orgue parlaient bas et se promenaient, faisant trois ou quatre pas en avant, trois ou quatre en arrière. L’idiot, qui tendait l’oreille de son mieux, ne saisissait pas un mot de leur entretien.

Tout autre que lui eût déserté la tâche, dans l’impossibilité de s’approcher davantage ; mais le hasard avait singulièrement servi Gertraud dans le choix de son messager. Geignolet, comme presque tous les malheureux privés de raison, avait dans sa nature une part le cette adresse instinctive qui fait, en certains cas, la supériorité du sauvage sur l’homme de la civilisation. Il passait sa vie à guetter comme une bête fauve à l’affût, à se cacher pour dérober une proie convoitée, à se glisser dans les trous comme un serpent.

Et comme personne ne daignait faire attention à ses manœuvres folles, il était réellement la perle des espions.

Durant deux ou trois minutes il suivit Johann et son frère de pilier en pilier, avec une patience rusée qui lui était propre ; puis, voyant l’inutilité de ses efforts, il parcourut le lieu de la scène d’un regard rapide pour chercher un abri plus proche. Dans ses yeux mornes d’ordinaire brillait, par éclairs intermittents et soudains, une intelligence farouche.

Il n’y avait point de cachette sous le péristyle, mais l’œil de l’idiot s’arrêta sur la porte ouverte du bureau d’Araby.

C’était pour lui un lieu connu. Pendant plusieurs mois, il avait été le galifard d’Araby, et, depuis que la petite Nono l’avait remplacé dans ce poste peu enviable, il venait presque tous les matins épier la sortie de l’enfant pour le battre ou lui arracher son déjeuner.

Il saisit l’instant où Johann et son frère avaient le dos tourné, pour traverser d’un bond le péristyle.

Quand ils se retournèrent, il était tapi déjà derrière la porte de l’usurier.

De là, il entendait beaucoup mieux.

Lorsque les deux interlocuteurs passèrent devant la porte, c’était Johann qui parlait. Il répondait sans doute à une question du joueur d’orgue, touchant le but du voyage.

– Tu auras tout le temps de savoir cela en route, mon garçon, disait-il ; je vais te mettre avec un gaillard qui t’expliquera la chose ; tout ça ne sera pas la mer à boire, crois-moi, et tu auras gagné facilement ton argent !

Ils étaient tous les deux, vis-à-vis l’un de l’autre, dans une situation analogue. Entre eux, il s’agissait d’un meurtre que Johann prenait fort au sérieux sans doute, mais pour lequel il ne comptait nullement sur le joueur d’orgue ; Jean était à ses yeux un comparse, chargé uniquement de compléter sa troupe, et qu’il embauchait pour avoir droit à la récompense promise.

Quand on a deux estafiers comme Mâlou et Blaireau, sans parler de l’honnête Fritz, un pauvre garçon de la trempe de Jean Regnault est assurément du luxe.

Mais le chevalier avait exigé quatre hommes, pour le moins, et il fallait lui en donner pour son argent.

C’était sous l’influence de la roide eau-de-vie des Quatre fils Aymon que Johann avait entamé cette conquête à peu près inutile ; à jeun, peut-être eût-il agi différemment. Néanmoins, une fois l’affaire commencée, autant celui-là qu’un autre. Il savait, l’allemand, et Johann ne songeait pas, sans un certain plaisir, que l’absence du joueur d’orgue laisserait le champ libre au neveu Nicolas auprès de la gentille Gertraud.

Johann avait l’estime la plus profonde pour les économies du père Hans.

Quant à Jean, nous savons que sa détresse lui avait enseigné la ruse et qu’il avait fait avec sa conscience une sorte de compromis. L’idée du meurtre était à cent lieues de sa cervelle.

Pourtant, Johann et lui vinrent naturellement à parler du meurtre. Geignolet saisit quelques paroles à la volée et les mit telles quelles dans sa mémoire.

Au bout de dix minutes, il vit Johann tirer de sa poche une bourse qu’il remit à Jean, et tous deux s’éloignèrent.

– Hue ! gronda l’idiot en les suivant de loin ; je vais dire tout ça à la petite Gertraud…

Johann et Jean Regnault abordèrent Fritz sur le seuil des Deux Lions ; Johann prononça quelques mots, et l’ancien courrier de Bluthaupt, affaissé déjà sous ses libations matinales, marcha silencieusement à ses côtés.

Ils arrivèrent tous trois, suivis toujours par Geignolet, jusqu’à l’allée humide et noire conduisant au cabaret des Quatre Fils.

– Oh ! hé ! fit Johann, sans se donner la peine d’entrer ; oh ! hé ! les camaros ! en route !

Mâlou, tenant au bras Bouton-d’Or et Pitois, remorquant la grande duchesse, arrivèrent à ce signal.

– Nous voilà parés, dit Mâlou ; faites-vous la conduite, papa Johann ? – Et vos bagages ? demanda celui-ci. – Pas de bagages, répondit Blaireau ; nous ne nous chargeons que de passe-ports, très-bien faits, et de nos épouses. – Comment ! vous ne partez pas seuls ? murmura le cabaretier, dont les sourcils se froncèrent.

Bouton-d’Or et la grande duchesse lui rirent au nez le mieux du monde, et la petite fille ajouta, en dessinant un geste de polka très-avancé :

– Ça t’étonne, mon vieux vilain !… Comment se portent l’Amour et sa perruque ?

Johann secoua la tête avec une mauvaise humeur croissante.

– On n’avait pas mis ça dans le marché, dit-il. – Nous y mettons, mon bœuffeton ! riposta Bouton d’Or. – Que voulez-vous, papa Johann, ajouta Mâlou, ces dames veulent faire un voyage sur les bords du Rhin !

Johann haussa les épaules et ouvrit la marche. La caravane s’ébranla sur ses traces.

Jean marchait côte à côte avec Fritz. À voir la répugnance peinte sur son visage, on eût dit que l’anneau de fer des bagnes rivait son poignet à celui de ce taciturne compagnon.

Les deux couples venaient ensuite joyeux et bavards. Ils étaient gais comme pinsons, ils chantaient de tout leur cœur, et, quand la rue s’y prêtait, ils essayaient un temps de galop sur le trottoir. Eu égard à leurs mœurs aimables et à leurs charmants caractères, ils allaient faire là un véritable voyage d’agrément.

Par derrière, Geignolet se coulait le long des maisons ; il regardait tout cela d’un air surpris et s’amusait assez.

On arriva aux messageries. Mâlou, Pitois et leurs compagnes se juchèrent délibérément sur la banquette ; Fritz et Jean se placèrent dans la rotonde, où ils se trouvèrent seuls.

Geignolet, mêlé aux gamins et aux commissionnaires, achevait de remplir son rôle d’éclaireur.

– Dès que vous serez là-bas, dit Johann à Mâlou, vous vous établirez dans les environs du château, et accoutumerez les bonnes gens de Geldberg à votre visage. Tâchez surtout de vous conduire comme il faut, et de ne pas gâter les choses à l’avance ! – Entendu, papa Johann ! répondirent les deux voleurs. – Et bien des choses à l’Amour ! ajouta Bouton-d’Or.

Johann revint vers la rotonde.

– Toi, Fritz, reprit-il, tu es du pays et tu sauras comment te retourner… Tu aideras un peu les autres et feras la leçon à ce petit homme que je te confie.

Fritz, suivant sa coutume, mit ses gros yeux éteints sur le cabaretier et ne répondit point.

Le fouet du postillon retentit ; le cornet du conducteur sonna une douzaine de notes surprenantes, et la diligence écrasa le pavé au galop de ses cinq chevaux.

Johann et Geignolet reprirent, chacun de son côté, la route du Temple.

Jean connaissait Fritz pour l’avoir vu bien des fois sur le carreau, mais il ne lui avait jamais parlé. À peine la voiture avait-elle fait dix tours de roues, que l’ancien courrier de Bluthaupt s’enfonça dans un coin de la rotonde et ferma les yeux pour dormir.

Jean se prit à l’examiner, et sa répugnance ne diminua point en voyant l’aspect misérable du camarade qu’on lui imposait. Il remarqua ses habits usés et souillés de taches innombrables, sa barbe hérissée, où le peigne semblait n’avoir point passé depuis dix ans, ses traits flétris, ses orbites caves et la pâleur livide de ses joues, aux pommettes desquelles rougissaient deux étroites taches de sang.

Quand il eut fini son examen, il se prit à songer, et sa tête s’emplit de pensées amères. Tout ce qu’il avait souffert lui revint en mémoire, et il sentit son cœur se serrer à l’idée de ce qu’il devait encore souffrir.

Parmi sa rêverie douloureuse passaient de vagues épouvantes. Johann s’était refusé à toute explication ; Jean ne savait rien, et pouvait deviner seulement qu’il faisait partie d’une bande d’assassins payés d’avance.

Qu’allait-il se passer dans ce château lointain ? Jean était résolu à feindre l’obéissance, et à tâcher d’empêcher le meurtre, tout en jouant le rôle de meurtrier. Mais tout était pour lui mystère ; il ne savait rien de ce qui l’attendait au bout du voyage. Son cerveau, incessamment sollicité, s’échauffait peu à peu ; la solitude augmentait son agitation, et la fièvre, qui l’avait brûlé dans la matinée, le reprenait plus vive.

À quelques lieues de Paris, il éveilla Fritz d’un brusque mouvement.

– On vous a ordonné de me faire une leçon, dit-il ; j’ignore tout, et je veux savoir… Qu’allons-nous faire en Allemagne ?

Fritz ouvrit les yeux lentement et les referma de même.

– Éveillez-vous, éveillez-vous ! s’écria le joueur d’orgue en le secouant ; je ne puis rester davantage dans cette incertitude qui me rend fou !

Le courrier ouvrit encore les yeux, et son regard tomba lourdement sur son jeune camarade.

– Je connais un homme qui voudrait bien être fou, murmura-t-il de sa voix creuse et sourde ; mais celui-là ne peut pas !

Sa paupière appesantie semblait avoir peine à se tenir ouverte.

– Je rêvais, reprit-il en se parlant à lui-même. Toujours le même rêve ?… Deux hommes au bord de l’Enfer… La lune blanche, courant sous les nuages… et un cri… Oh ! ce cri qui tue passe au travers du cœur !…

Jean l’écoutait, bouche béante ; il ne comprenait point ; mais un frisson glissait par ses veines.

– Vous êtes bien jeune, poursuivit Fritz, et vous aurez de longues années pour vous souvenir… J’avais votre âge à peu près, et ce ne fut pas moi qui commis le crime… pourtant, le crime est là, comme un poids glacé, sur ma conscience… Je ne vous connais pas, mais j’ai pitié de vous…

Jean restait muet ; quelque chose arrêtait les paroles dans sa gorge.

– Nous retournerons là-bas, poursuivit encore Fritz, dont la voix somnolente s’embarrassa. Je reverrai l’Enfer et les broussailles où je retrouvai des lambeaux de son manteau. J’irai le soir à la même heure et par un clair de lune pareil…, je m’agenouillerai sous le mélèze, et j’essayerai de prier Dieu, pour voir une bonne fois si je suis damné… – Mais de quoi parlez-vous ? balbutia Jean.

Fritz déboutonna son vieux paletot, et prit une énorme bouteille, recouverte d’osier, qui pendait à sa ceinture. La bouteille contenait de l’eau-de-vie ; il but à longs traits.

Quand il eut fini de boire, il tendit le flacon à Jean.

– Faites comme moi, dit-il, si vous avez déjà besoin d’oublier.

Jean repoussa l’offre du geste ; le courrier remit la bouteille à sa ceinture et se renfonça dans le coin de la Rotonde.

Jean était seul de nouveau. Fritz ronflait. Sur l’impériale, les deux voleurs et leurs compagnes chantaient à tue-tête. Leurs voix joyeuses arrivaient jusque dans le silence de la Rotonde.

Jean retomba dans sa méditation accablante ; les heures passèrent ; le jour baissa ; la nuit vint noire et froide.

L’esprit de Jean était frappé ; des idées sinistres tournaient dans sa pensée et d’effrayants fantômes se couchaient auprès de lui dans l’ombre. Il y avait dans sa famille un pauvre être sans raison ; peut-être son intelligence à lui était-elle moins assurée que celle du commun des hommes. Les chocs répétés qu’il avait subis depuis peu avaient usé sa force, et il sentait ses pensées vaciller en lui comme la veille, à l’heure folle de l’ivresse.

Il eût donné tout au monde pour avoir un ami à qui demander secours.

Mais il était seul. Auprès de lui, un homme dormait à qui le remords arrachait dans ses songes de sinistres paroles. Jean écoutait ; il surprenait, çà et là quelques mots confus qui étaient toujours les mêmes : Crimes ! Enfer ! assassin !

Sa tête se perdait.

Ses tempes s’inondaient d’une sueur froide ; le pacte sanglant qu’il avait signé lui apparaissait tout à coup, rigoureux et impossible à éluder. Sa main s’ouvrait, frémissante, comme pour lâcher le manche du couteau…

Il ne voyait plus Fritz ; mais il entendait son souffle rauque, et le souvenir lui montrait dans la nuit la figure hâve et lugubre de son compagnon. Parfois, lorsque la diligence arrivait aux relais, les lanternes de la poste égaraient un rayon jusque dans l’intérieur de la rotonde. La figure livide du courrier sortait alors de la nuit ; Jean voyait ses yeux ouverts et immobiles comme ceux d’un mort.

Quand la voiture s’éloignait, quand l’obscurité devenait plus opaque, Jean avait du froid dans les veines ; cette tête effrayante, que lui cachait la nuit, surgissait vaguement illuminée. Jean avait beau fermer les yeux, il la voyait à travers ses paupières closes ; il essayait de prier et il ne pouvait pas ; il pensait alors au démon, et il se disait, affolé par l’épouvante, que Satan avait ratifié le pacte, et qu’il y avait là, près de lui, un être venu de l’enfer.

Puis d’autres pensées traversaient son délire. Il prenait le bruit continu des roues pour le sourd fracas de la mer prête à l’engloutir.

C’étaient ensuite les mille voix murmurantes d’une grande foule qui l’entourait, qui le pressait, qui l’étouffait ; parmi ce murmure, les chants qui tombaient de l’impériale grinçaient douloureusement à son oreille, et le blessaient à l’âme comme une poignante moquerie.

Il s’éveillait pour se retrouver seul, glacé, tremblant, dans les ténèbres pleines de terreur.

Dieu, impitoyable, n’entendait point sa plainte. La fièvre le secouait ; ses dents claquaient.

Hélas ! bien loin, bien loin, dans la nuit éclairée de ce Paris qu’il fuyait, il entrevoyait deux fantômes aux formes indécises qui glissaient vers lui, les bras entrelacés, les yeux émus, les bouches unies…

Il ne savait ; il voulait douter… mais la double vision approchait. Qu’ils étaient beaux et qu’ils étaient heureux !…

Une main d’acier broyait le cœur de Jean… c’était Gertraud, Gertraud toujours adorée, et ce jeune homme aux blonds cheveux qui souriait comme une femme et dont la voix insultait à son martyre !

Si Jean eût senti en ce moment le manche d’un couteau dans sa main, il n’aurait point lâché prise.

Fritz s’éveilla en sursaut.

– Je crois que mon lit roule, dit-il d’une voix effrayée ; quelle nuit ! et que de sang j’ai vu depuis le coucher du soleil !…

Il tâta les parois de la voiture autour de lui, en grondant des paroles confuses. Puis Jean sentit à l’improviste une main chaude et humide se serrer autour de son cou.

– Ah ! je te tiens ! s’écria Fritz. C’est toi que je vois dans mes songes !… C’est toi qui as rendu ma barbe grise et mis des cendres à la place de mon cœur !… assassin ! assassin !…

Jean se débattait et perdait le souffle.

Les doigts du courrier se détendirent tout à coup.

– Mais je ne suis pas dans mon lit, grommela-t-il ; je me souviens, nous allons en Allemagne… Il faut boire pour oublier !

Une odeur d’alcool se répandit dans l’intérieur de la Rotonde. Fritz garda le silence durant la moitié d’une minute, parce qu’il buvait.

– En voulez-vous ? dit-il avant de reboucher sa bouteille.

La gorge de Jean brûlait ; il tendit sa main dans l’ombre avidement et colla le flacon à ses lèvres. Il but jusqu’à perdre haleine.

En cet instant de faiblesse, l’eau-de-vie lui monta tout d’un coup au cerveau et le jeta hors de sa raison. Il éclata en un rire insensé.

– C’est vrai, balbutia-t-il, avec cela, on oublie !… Ah ! ah ! qu’avais-je donc à souffrir ?… – Quand vous aurez tué, dit Fritz à voix basse, il vous faudra plus d’une gorgée…

Jean haussa les épaules, et, saisissant au vol les bribes d’une chanson entonnée joyeusement sur la banquette, il s’endormit en murmurant :

Sur l’air du tra la la la,

Sur l’air du tra la la la,

Sur l’air du tra deri dera,

La la la !

 

Geignolet l’idiot avait retrouvé Gertraud à la place où il l’avait laissée, au seuil de l’allée de Hans Dorn. Dès que la jeune fille l’aperçut, elle s’élança vers lui.

– Où est-il ? s’écria-t-elle. – Je veux mes sous ! répondit l’idiot.

Gertraud l’entraîna jusque dans sa chambre, et lui mit des sous plein les deux mains.

L’idiot poussa un cri de joie.

– Hue ! fit-il, en voilà-t-il, des jacques ! Vous êtes une bonne fille, Gertraud !… Le frère est en diligence, comme un monsieur. – Quelle diligence ? – Ils disent que ça va dans un pays qu’on appelle l’Allemagne, et qui est bien loin d’ici.

Gertraud joignit les mains.

– Et tu n’as rien appris de plus ? murmura-t-elle d’une voix étouffée. – Oh ! que si fait ! répliqua l’idiot ; il va là pour tuer un homme.

Gertraud chancela.

– Il est parti avec ce vieux chineur de Fritz, reprit l’idiot, qui a un paletot gris déchiré et qui pompe du dur toute la journée…, et le papa Johann lui a donné de l’argent pour faire le coup là-bas.

Gertraud s’affaissa sur une chaise et ses yeux se fermèrent.

L’idiot resta deux ou trois secondes à la regarder ; puis sa physionomie prit une expression d’astuce singulière.

– Tiens, tiens ! pensa-t-il, la voilà qui dort pour tout de bon…

Il traversa la chambre sur la pointe des pieds et entr’ouvrit doucement la porte de Hans Dorn.

Son regard rapide fit le tour de la chambre.

– Les, jaunets sont là, grommela-t-il en montrant du doigt l’armoire, et le trou est derrière le lit… ça sera fait ce soir !

Il repassa devant Gertraud évanouie, sans lui accorder un coup d’œil, et descendit l’escalier en faisant sonner ses gros sous dans sa poche.

IX. – Toilette de Petite.

À l’heure où le cabaretier Johann rassemblait son armée et la conduisait jusqu’à la cour des messageries, il ne faisait pas jour encore chez madame de Laurens. Elle était rentrée fort tard la nuit précédente, et ce sommeil prolongé réparait la double fatigue du bal Favart et de la maison de jeu de la rue des Prouvaires.

La pendule avait sonné midi depuis longtemps ; mais la soie épaisse qui tombait le long des fenêtres faisait obstacle aux rayons pâles du soleil et continuait le crépuscule par delà le milieu du jour.

Il régnait dans la chambre un silence complet, qui n’était même pas troublé par cet inévitable roulement des voitures courant sans cesse sur le pavé de Paris. L’agent de change de Laurens avait fait poser devant son hôtel un essai de pavage en bois, afin de protéger le repos de Sara.

C’était là une attention d’autant plus efficace, que la charmante femme faisait sa nuit, d’ordinaire aux heures où la rue, éveillée, s’emplit de mouvement et de fracas.

Les portes étaient closes ; il n’y avait personne dans la chambre ; mais un feu doux, qui brûlait dans la cheminée, disait que des soins attentifs veillaient sur le sommeil de Sara.

Elle dormait derrière ses rideaux entr’ouverts. Sa pose, abandonnée, indiquait cette fatigue molle qui suit l’agitation du premier sommeil. Elle avait la tête tournée du côté du jour ; sa coiffe de dentelle laissait fuir les boucles magnifiques de ses cheveux noirs qui ruisselaient, épars, sur l’oreiller blanc ; son bras nu, frais, ciselé, sortait du lit et pendait en dehors, sollicité par l’atmosphère chaude de la pièce.

Le demi jour que tamisait parcimonieusement l’étoffe opaque des draperies tombait d’aplomb sur son visage où reposait, à cette heure, un sourire serein et heureux.

Son souffle égal glissait doucement à travers ses lèvres entr’ouvertes ; nulle ride à son front, nul pli autour de sa bouche. Quiconque n’eût point connu son âge aurait cru surprendre en ce moment le pur sommeil d’une vierge dont l’âme candide sourit à de beaux songes.

C’était, vous en auriez fait serment, une fleur de beauté que le soleil trop vif n’avait point touchée encore de son regard ardent. Tout était charme en elle ; la jeunesse rayonnait sur son front d’enchanteresse ; elle était la perfection exquise, et nulle imagination de poète n’aurait pu ajouter à son irrésistible attrait.

C’était peut-être le demi-jour propice ; peut-être un décevant mirage, reflet d’un de ces rêves ailés qui remontent en se jouant le courant des années et vous couchent, rajeunis, au milieu des joies bonnes de l’adolescence ; mais, parmi cette beauté sans tache, il n’y avait rien, absolument rien qui trahît la femme expériente et cent fois ivre de fruit défendu, la femme qui a tout appris et tout éprouvé, la femme lasse de plaisirs et qui raffine sur le mal, comme un débauché vieux que le désir abandonne. Le vice avait glissé là sans laisser de trace, le vice et le temps ; ce sommeil souriait comme le repos d’un ange.

Auprès de ce lit, tout homme qui n’aurait point connu le passé de Sara se fût agenouillé pour l’adorer comme une sainte.

Mais, en dehors d’elle-même, les objets qui entouraient madame de Laurens étaient choisis de manière à détruire l’illusion bien vite. Sa chambre était ornée avec un goût parfait, mais dans un sentiment de lascive fantaisie ; tout y parlait à l’encontre de l’impression que nous avons essayé de faire naître, et après le premier regard, on oubliait toute pensée d’innocence ; on s’étonnait presque d’avoir cru à la pudeur.

D’ordinaire, les femmes du monde cachent ce qu’elles aiment, et drapent un voile discret autour de leurs faiblesses. Il y a souvent des prie-Dieu dans les boudoirs, et telle alcôve facile est sanctifiée par une pieuse image. Mais Sara gardait son hypocrisie pour le dehors. Personne, excepté M. de Laurens, n’entrait jamais dans sa chambre ; elle en avait fait un petit sanctuaire, où le gracieux et le lascif se mêlaient en de ravissants caprices.

Les tableaux, peu nombreux et valant leur pesant d’or, représentaient de ces sujets aimables qui font la joie des célibataires, et devant lesquels un éventail féminin se change en écran de lui-même. C’était beau. Le nu frémissait sur ces toiles précieuses ; l’amour s’y étalait, luxurieux ou naïf. Les enchantements chevaleresques y faisaient assaut avec les raffinements de la poésie antique ; Anacréon y donnait la main au chantre d’Armide ; le génie de la peinture érotique semblait avoir effeuillé là toutes ses roses effrontément épanouies.

Alcibiade eût pris cette chambre pour un temple de sa chère Vénus.

De ces tableaux, les plus charmants et ceux qui dévoilaient les plus ardents mystères se suspendaient derrière les rideaux meules de l’alcôve. Ils laissaient un espace vide, occupé par une large glace qui tenait la ruelle du lit. Dans cette glace se mirait en ce moment la couverture, soulevée et dessinant vaguement d’admirables contours.

C’était pour elle-même que madame de Laurens avait réuni cet étrange musée ; on ne pouvait l’accuser d’y avoir jamais introduit un homme en fraude des lois conjugale ; et, pourtant, ce n’était pas seulement un goût fantasque ou égaré qui l’avait portée à franchir ainsi audacieusement les limites les plus extrêmes de la réserve féminine. Elle avait des caprices, assurément ; mais, derrière chacun de ses caprices, on devait s’attendre à découvrir un but caché.

Elle avait paré le temple avec réflexion ; c’était quelques années après son mariage, à l’époque où M. de Laurens était jeune et fort.

Car il y avait bien longtemps que durait ce lent assassinat !

Petite avait calculé ses séductions froidement et mis au complet son artillerie d’amour ; sa chambre était la fournaise brûlante où le malheureux agent de change, brisé par la jalousie, venait rallumer sans cesse sa passion épuisée, et prendre la force de porter encore à ses lèvres la coupe toujours pleine de poison…

Petite resta durant quelques minutes dans ce calme sommeil où nous l’avons surprise ; puis son rêve changea et devint plus conforme à la réalité de sa nature. Sa joue pâle se couvrit de rougeur ; son souffle s’embarrassa et sortit chaud de ses lèvres rapprochées ; ses narines se gonflèrent et tout son corps frémit doucement sous les couvertures.

Elle se retourna, renversant sa belle tête parmi les masses de ses cheveux ; ses deux bras sortirent du lit et s’arrondirent contre son sein palpitant.

La passion était maintenant sur son visage ; ses lèvres pâlissaient, et des plaintes où perçait le nom de Franz tombaient de sa bouche.

Elle était belle ainsi, plus belle peut-être que sous le masque trompeur attaché naguère par la main du hasard.

La glace reflétait les lignes admirables de ses traits et ses formes trahies par la couverture agitée.

Quelques minutes encore s’écoulèrent ; puis son visage se transforma de nouveau.

La pâleur couvrit de nouveau sa joue ; ses sourcils, froncés violemment, se rapprochèrent ; des rides vinrent autour de sa bouche, dont les lèvres se serrèrent convulsivement.

Elle se retourna tout à fait par une sorte de soubresaut vif et brusque. On ne la vit plus que dans la glace, où sa figure apparut décomposée tout à coup par la colère.

Il y avait un monde entre son sourire calme et pur et son voluptueux sourire, un monde encore entre son voluptueux sourire et l’expression de férocité soudaine qui ridait sa face maintenant, sans pouvoir lui enlever sa beauté. Ses mains s’agitaient au hasard ; ses doigts se refermaient sur la fine toile des draps qui restaient, après l’étreinte, froissés et comme tordus.

On eût dit qu’elle cherchait une arme…

Et c’est miracle qu’une même physionomie puisse exprimer tant de douceur sereine et tant de cruauté implacable !

Le boudoir gardait son aspect de mollesse lascive ; le jour suave et timide glissait sur les peintures amoureuses ; l’air chaud, où nul parfum vulgaire ne jetait ses douteuses délices, avait pourtant je ne sais quelles émanations capables d’enivrer, vagues, subtiles, pénétrantes, et qui semblaient s’exhaler de la femme elle-même.

C’était toujours le temple érotique, mais la déesse s’était changée en furie ; Vénus fronçait le sourcil et les serpents tragiques étaient à son front, au lieu de sa riante couronne de grâces.

Elle s’efforçait ; ses tempes se mouillaient ; ses lèvres crispées prononçaient à demi des paroles confuses.

Parmi ces paroles un nom revenait, toujours insaisissable à l’oreille : le nom d’un homme.

Et malheur à cet homme détesté ! Malheur ! car le rêve de Sara suait la haine, et sa bouche aride semblait demander du sang !

Elle s’agitait toujours de plus en plus ; son effort aveugle s’obstinait. Son cou se roidit ; sa tête se souleva lentement, vigoureuse et terrible.

Elle joignit ses mains, dont les articulations craquèrent, avec la force qu’on met pour étouffer un ennemi. Le nom glissa une dernière fois entre ses lèvres plissées, mais distinct et nettement prononcé.

– Franz !… dit-elle encore.

Et ses sourcils se détendirent ; sa tête retomba mollement sur l’oreiller. C’était le repos après la lutte victorieuse.

La panthère aussi se couche indolente et gracieuse, quand sa proie, tuée, ne bouge plus…

C’était toute la vie de Petite qui se reflétait fidèlement dans les trois phases de son sommeil ; cette vie étrange, qui souriait au monde, innocente et tranquille, cette vie avide de voluptés derrière le voile, tel et où le plaisir gracieux arrive au crime par le vice.

Un masque de pureté, voilant la couronne de roses des bacchantes, et, sous les roses effeuillées, de l’or avec du sang !…

Elle s’éveilla. Son regard rencontra la glace, qui lui renvoya son visage, où il y avait maintenant de la fatigue ; elle se souleva et mit sa tête inquiète tout auprès du miroir.

Elle regardait, attentive, et un nuage de tristesse descendait sur son front ; une ride, émue et perceptible à peine, plissait le poli de sa tempe.

Ses yeux prirent de l’effroi et se baissèrent humiliés. Elle demeura un instant comme interdite et n’osant plus regarder la glace accusatrice. Puis sa joue reprit un incarnat léger ; on eût dit qu’elle se révoltait contre l’insulte du miroir. Elle lui jeta un coup d’œil de défi ; la ride avait disparu.

Sa bouche s’épanouit en un sourire d’orgueil ; elle repoussa en arrière les boucles prodigues de sa chevelure noire et se mit sur son séant.

– Nina ! dit-elle.

Il semblait que ce nom, prononcé presque à voix basse, dût s’étouffer entre les rideaux ; pourtant la porte de la chambre s’ouvrit à l’instant même, et une camériste, jeune, accorte, empressée, traversa le boudoir sans produire aucun bruit. Son pas, souple et léger, se taisait sur la toison épaisse du tapis.

Un peignoir, garni de dentelle, couvrit les épaules de Sara, qui mit ses pieds nus dans de petites mules de velours.

La toilette commença. L’eau tiède coula le long de son beau corps et retomba dans le bassin parfumé.

Nina, vive et adroite, semblait se jouer autour de sa maîtresse ; sa main glissait, rapide, laissant partout après soi sa jeunesse et sa fraîcheur.

Madame de Laurens n’avait pas besoin encore de cet art précieux et frisant la magie qui efface les rides, teint les cheveux et sait rendre un incarnat tout neuf aux joues flétries. Mais les années s’accumulaient, le jour venait où l’utile talent de Nina ne pourrait point se payer trop cher.

Aussi Nina était-elle une favorite ; sa maîtresse la traitait avec une confiance flatteuse et lui disait absolument tout ce qu’il ne lui importait point de cacher.

Nina devinait peut-être le reste…

Elle présida seule aux premiers détails de la toilette, puis, quand un nouveau peignoir eut arrondi son tissu chaud sur les épaules rafraîchies de Petite, Nina mit en mouvement une sonnette, et une autre jeune fille entra dans la chambre à coucher à son tour.

Celle-ci, camériste du second ordre, n’était point initiée aux intimes mystères du petit lever ; elle n’avait jamais aperçu cette ride ennemie que Nina, entrant à l’improviste, avait plus d’une fois constatée.

Sara s’assit, enveloppée chaudement dans les plis de son peignoir. Les deux jeunes filles prirent à pleines mains les masses lourdes de sa chevelure, dont le peigne alerte lustra les anneaux étagés.

Deux nattes brillantes, longues, épaisses, s’enroulèrent derrière sa tête, laissant sur le devant une double grappe, noire comme le jais, et formant comme un gracieux cadre au plus joli visage du monde.

Sara, nonchalante et comme affaissée, cachait ses mains frileuses sous le peignoir ; ses yeux étaient clos à demi, ramenant sur ses joues la frange soyeuse et longue de ses cils ; elle semblait prolonger avec paresse le repos de sa nuit.

Quand les deux caméristes eurent achevé leur tâche, elle jeta vers la glace, qui se penchait au-devant d’elle, un regard distrait. La glace lui renvoya la radieuse beauté de son visage.

Les deux caméristes attendaient. Elle lit un petit signe de tête content, et les deux jeunes filles sourirent, récompensées.

Puis elle se leva comme à regret. Le peignoir tomba ; un étroit corset dessina la souplesse fine de sa taille.

Par-dessus le corset, une robe du matin agrafa ses plis harmonieux, dont la pudeur coquette laissait deviner les contours délicats d’une gorge de sylphide.

La toilette était achevée ; Petite eut encore ce sourire orgueilleux qu’elle avait accordé à sa beauté sans parure.

– Suis-je bien ?… murmura-t-elle.

Les deux caméristes firent assaut de flatteries ; mais la glace, qui ne flattait pas, en sut dire plus long qu’elles.

Sara était charmante, et la conscience qu’elle avait de son charme mettait autour de son front comme une éblouissante auréole.

La toilette avait duré une grande heure, et pendant tout ce temps madame de Laurens n’avait point parlé.

Ce ne fut qu’au moment où Nina drapait sur ses épaules un riche et moelleux cachemire des Indes qu’elle demanda enfin des nouvelles de son mari.

– M. de Laurens est bien malade ! répondit Nina. – Et vous ne me le disiez pas ! s’écria Petite en mettant bas tout à coup son sourire pour prendre un grand air d’inquiétude ; a-t-il donc passé une mauvaise nuit ? – Très-mauvaise, répliqua la jeune fille dont le visage espiègle copiait de son mieux celui de sa maîtresse. – Mon Dieu ! mon Dieu ! murmura Petite, que ne donnerais-je pas pour lui rendre la santé !

Nina baissa les yeux, comme si elle eût craint leur franchise indiscrète. L’autre camériste, moins initiée, fut émue de bonne foi et plaignit de tout son cœur l’inquiétude douloureuse de madame de Laurens.

– Les deux médecins sont là, reprit Nina, depuis ce matin… et le valet de monsieur dit qu’ils ont l’air bien embarrassé ! – Il faut que je le voie ! s’écria Petite qui avait dépouillé sa gracieuse nonchalance ; pauvre Léon !… Et moi qui dormais tranquille !

Elle s’élança, empressée, vers la porte qui conduisait à la chambre de l’agent de change ; mais, avant de franchir le seuil, elle appela du geste Nina, qui s’approcha aussitôt.

– Fais atteler, dit-elle à voix basse. – Le coupé ? demanda la jeune fille. – Le coupé.

X. – Deux docteurs.

L’agent de change Léon de Laurens était couché sur son lit, pâle et les traits creusés par la souffrance.

À son chevet s’asseyaient son médecin ordinaire, M. Saulnier, jeune homme savant et de grande espérance, et le docteur José Mira, qui prêtait à son collègue l’appui de sa haute expérience.

Mira n’exerçait plus guère, mais il avait un nom presque illustre dans les sciences, et le jeune médecin eût accepté son aide avec gratitude, lors même qu’il ne se fût point agi d’un membre de la famille de Geldberg.

Depuis plus d’une heure, ils étaient en conférence sérieuse, examinant le malade et se communiquant leurs observations à voix basse.

Il y avait dans le regard de Mira, tandis qu’il contemplait l’agent de change, une sorte d’intérêt inexplicable ; sa physionomie, dure et froide d’ordinaire, peignait une sorte d’émotion.

Était-ce la préoccupation ordinaire qui prend tout médecin en face d’un cas difficile ? ou n’était-ce point plutôt un instinctif retour sur lui-même ?

Mira souffrait, lui aussi, cruellement, et depuis bien des années !

La main qui clouait Léon de Laurens à ce lit d’agonie l’avait blessé lui-même, et cette blessure, si ancienne qu’elle fût, faisait encore saigner son cœur.

Cet homme qui se mourait était son confrère en torture.

Et vis-à-vis de cet homme, la jalousie n’était plus possible. Le docteur oubliait que Léon de Laurens était le mari de Petite ; il ne voyait plus en lui que la victime.

Certes, on ne pouvait l’accuser d’avoir le cœur facile et trop ouvert à la pitié ; mais dans cet homme, vaincu et succombant à son martyre, il se voyait lui-même et il avait compassion.

L’agent de change fermait les yeux ; il semblait plongé dans un assoupissement inerte. Son souffle était faible, et si de temps à autre ses mains amaigries n’avaient pas tressailli sur la couverture, on aurait pu le prendre pour un cadavre.

Mira et le jeune médecin échangeaient à de longs intervalles des paroles prononcées à voix basse.

– Il faut toute une longue vie pour étudier ces affections du système nerveux, disait M. Saulnier ; voilà dix ans que je travaille, et je vois bien que je suis un enfant vis-à-vis de ce mal bizarre !… Avant-hier, je croyais le malade sauvé ; nous avons fait ensemble une longue promenade, et il me semblait que tous les symptômes alarmants avaient disparu… Aujourd’hui, nous le retrouvons plus bas que jamais !

Le docteur portugais approuva d’un signe de tête ; ses yeux ne se détachaient point du malade.

– Et pourtant, reprit M. Saulnier, vous avez pu suivre mon traitement… Vous savez que j’ai combattu l’affection pied à pied, pour ainsi dire, dès son origine… Je suis spécial pour les maladies de nerfs, et j’avais en outre vos conseils si précieux…

Mira s’inclina encore.

– On s’y perd ! poursuivit le jeune docteur ; cet homme est riche ; sa position est enviable ; il jouit d’un bonheur presque proverbial… et parfois, on a la tentation de croire qu’il se meurt de chagrin !

Le regard de Mira quitta un instant la face amaigrie de M. de Laurens pour tomber sur son collègue.

– Vous n’avez jamais vu personne autre mourir de chagrin ?… murmura-t-il. – Non, répondit Saulnier. – Moi, je suis vieux et j’ai vu bien des choses !… Le chagrin ressemble à un poison lent et sûr qu’une main patiente verserait à doses calculées…

Le docteur s’interrompit ; ses yeux se baissèrent.

– C’est la vérité ! ajouta-t-il comme malgré lui ; j’ai vu l’un et l’autre…, ce sont des morts pareilles… Seulement, l’une est encore plus cruelle que l’autre ! J’ai connu dans ma vie un homme qui, durant des mois entiers, versa chaque jour quelques gouttes d’un breuvage mortel dans la coupe d’un pauvre vieillard… Il fallait avoir pour cela un cœur impitoyable !… Eh bien, je ne sais pas si cet homme, tout endurci qu’il était, aurait eu le courage de poursuivre jusqu’au bout un empoisonnement par le chagrin !

Mira fit une seconde pause ; puis il ajouta en laissant errer sur sa lèvre mince un sourire profondément amer :

– Il faut une femme pour cela !…

Le jeune docteur écoutait, surpris, et se perdait à vouloir saisir le sens caché de ces paroles.

– Une femme ? répéta-t-il ; on cite en effet de monstrueux exemples… mais ici nous avons une femme qui est l’honneur de son sexe… je l’ai vu penchée à ce chevet, monsieur… c’est un ange !

Un éclair sardonique s’alluma dans l’œil cave du Portugais.

– On disait pourtant que cet homme était un démon !… murmura-t-il. – Quel homme ? – L’empoisonneur qui mit un an à tuer le vieillard… Démon, ange, ce sont deux mots vides de sens !… et il faut un œil bien subtil pour voir le fond du cœur de la femme !

L’étonnement de M. Saulnier augmentait à chaque mot de son collègue. Il ne voulait point comprendre encore, mais la lumière se faisait malgré lui dans son intelligence.

Il contemplait le docteur d’un œil inquiet, comme s’il eût craint et désiré à la fois de le voir s’expliquer.

Mais le docteur gardait maintenant le silence ; on eût dit qu’il s’entretenait avec des souvenirs pénibles, évoqués à l’improviste.

En ce moment, la porte s’ouvrit : madame de Laurens, belle et portant sur son visage les traces évidentes de sa tendre sollicitude, entra doucement.

Le regard de Mira s’était relevé au bruit de la porta. Saulnier qui l’examinait toujours, suivit ce regard et tressaillit en le voyant tomber, amer et accusateur, sur le charmant visage de Sara.

Ce regard valait toutes les explications du monde. Il n’était plus possible de se méprendre sur le sens voilé des dernières paroles du docteur.

Il avait fait volontairement allusion à un crime mystérieux et dont la pensée seule épouvantait l’esprit du jeune médecin.

Que croire ? Sara s’avançait sur la pointe des pieds ; ses beaux yeux disaient sa tendresse inquiète, et derrière la pâleur de sa joue, on devinait des larmes.

Cette femme aimait, cette femme était la bonté noble et pure !

Le cœur du jeune médecin se révolta énergiquement, car la calomnie était infâme auprès d’un lit de mourant et en face de cette douleur d’épouse !…

Il se retourna vers le docteur avec une véritable indignation. La physionomie de ce dernier s’était tout à coup transformée ; Saulnier n’y trouva plus trace de ce qui l’avait si fort irrité.

Le docteur Mira était debout, il s’inclinait respectueusement et appelait un sourire sur sa froide figure.

Au moment où madame de Laurens passait devant lui, le docteur lui prit la main, qu’il toucha de ses lèvres avec tous les signes d’un profond dévouement.

 

La maladie de l’agent de change avait ces bizarres symptômes des affections nerveuses qui laissent au patient, par intervalles, toutes les apparences de la santé, et qui le jettent, anéanti brusquement, sur le lit d’agonie. Comme le mal n’affecte ici aucune portion visible du corps, on n’amène pas le triste bénéfice de la souffrance ; les indifférents doutent, les ignorants se moquent, et chacun prononce tout bas le mot de malade imaginaire.

Par le fait, ces angoisses terribles de la névralgie qui tordent les robustes comme les faibles, et qui brisent en peu de jours les tempéraments les plus riches, semblent impuissantes à donner la mort, et laissent végéter leur victime jusqu’aux plus extrêmes limites de la vie commune.

La croyance populaire accorde même aux malheureux frappés de ce fléau un brevet gratuit de longévité.

Quelque jour, vous les voyez anéantis par une série de crises effrayantes, livides, pliés en deux, l’œil terne et la face décomposée ; le lendemain, après une nuit que l’épuisement a faite tranquille, vous les rencontrez marchant au soleil, et moins changés que l’homme qui vient de subir l’indisposition la plus légère.

Le mal semble jouer avec eux comme le tigre avec sa proie ; une main cruelle les terrasse incessamment sur le bord même de la tombe, et les laisse se relever toujours.

À ces affections les praticiens sérieux ne connaissent guère de remède ; ils cherchent encore ; en attendant, ils recommandent la distraction, ils ordonnent le bonheur.

Car ce mal est pour eux l’indice manifeste et le résultat direct d’une violente peine de l’âme.

Et voilà pourquoi justement l’état de M. de Laurens restait inexplicable pour le médecin Saulnier. Que manquait-il à cet heureux de la terre ? Il était riche, honoré, envié ; il avait une femme délicieusement belle, qui l’entourait de soins et d’amour !…

Car, soit adresse de la part de Petite, soit effet du hasard, depuis que la maladie de l’agent de change avait pris un caractère alarmant, le jeune docteur avait toujours trouvé madame de Laurens veillant au chevet de son mari.

Et que de tendre sollicitude ! que de craintes charmantes ! que d’adorable dévouement !

Tout à l’heure, il avait prononcé le mot ange en s’entretenant avec Mira, et, certes, le mot n’était pas trop fort !

C’était bien un ange de beauté, de grâce et de douceur !

Aussi le docteur Saulnier fut-il scandalisé sincèrement en voyant la grimace sceptique que le Portugais opposait à son enthousiasme.

Et quand cette grimace se changea sur le visage de Mira en sourire respectueux, le jeune médecin crut s’être trompé, tant il lui paraissait invraisemblable qu’un homme pût mettre en doute les perfections de Sara !

Elle s’avança vers le lit d’un pas empressé, mais toujours gracieux, et ne prit pas le temps de répondre aux saluts des deux docteurs.

L’aspect de son mari lui mit sur le visage une pitié désolée ; on eût dit qu’elle avait le cœur déchiré.

– Parlez-moi vrai, murmura-t-elle en arrachant ses paroles une à une, oh ! ne me cachez rien ! Y a-t-il du danger ? – Non, répondit Mira froidement, pas encore.

Petite se tourna vers lui ; son regard avait une expression indéfinissable.

Saulnier, qui l’intercepta au passage, y vit de la reconnaissance et comme un doute effrayé.

– De l’espoir ! madame, dit-il ; l’état de M. de Laurens est toujours le même, et vous savez qu’il est fort abattu après chacune de ces crises. – Quelle affreuse maladie ! s’écria Petite, qui avait des larmes dans la voix ; mon Dieu ! mon Dieu ! ne voulez-vous donc point le sauver ?… Hier, quand vous l’avez quitté, docteur, ajouta-t-elle en s’adressant à Saulnier, j’ai cru pouvoir me retirer… il était bien ; il paraissait ne pas souffrir… et maintenant, après quelques heures de repos, je le retrouve à peine reconnaissable ?…

Elle mit son front entre ses mains, et tira du fond de sa poitrine un poignant soupir.

– Oh !…, oh !… comme si elle ne pouvait plus parler ; j’en mourrai !…

Saulnier jeta un regard au docteur Mira, comme pour lui dire :

– Voyez !… et c’était cette femme que vous aviez l’air d’accuser.

Le Portugais avait repris son sourire amer, parce que Petite lui tournait le dos.

Le malade s’agita faiblement et ses yeux s’ouvrirent à demi. Petite se pencha au-dessus de son chevet, elle prit ses deux mains pour les réchauffer dans les siennes.

Certes, le médecin Saulnier aurait eu raison près de tout le monde, et le Portugais en eût été pour ses grimaces ; personne n’eût voulu croire autre chose, sinon que Sara, douce providence, venait là secourir et consoler.

Il y avait entre la femme que nous avons vue tout à l’heure dans le boudoir, livrée aux mains savantes de ses deux caméristes, et la femme inclinée maintenant au-dessus de ce lit de douleur, une différence presque complète ; vous eussiez voulu pour ornement à sa beauté, tout à coup transfigurée, la pieuse coiffe d’une sueur de charité ; sa prunelle n’avait plus que des rayons timides ; son visage semblait fait pour exprimer uniquement désormais la patience attentive de la garde-malade et sa dévote miséricorde.

À sa vue, l’argent de change fit effort pour se soulever sur son séant ; mais il était trop faible, il ne put y réussir. Sa tête demeura lourde sur l’oreiller. L’effet bienfaisant de la présence de Sara n’en fut pas moins soudain et visible : les rides de son front s’effacèrent peu à peu, et ses sourcils contractés se détendirent : ses yeux restèrent demi-fermés, comme s’il eût craint encore, dans le vague de son réveil, de voir la vision chère s’évanouir.

– Comment vous trouvez-vous, mon ami ? dit Petite bien doucement.

Le malade tressaillit à cette voix et ouvrit les yeux tout à fait. Dans le regard qu’il jeta sur sa femme, il y avait une joie timide et beaucoup d’effroi. C’était un regard esclave, où l’âme domptée parlait, où se lisait l’amour obstiné, combattu en vain par la longue misère.

– J’ai bien souffert cette nuit, répondit-il d’une voix faible et changée. – Et pourquoi ne m’avoir pas appelée ? demanda Petite avec un accent de reproche.

M. de Laurens baissa les yeux et garda le silence. Saulnier s’était approché.

– Il y a du mieux, dit-il ; la crise est finie, et, à moins d’accident nouveau, nous aurons une bonne journée. – Nous aurons ce qu’il lui plaira de nous donner ! murmura le Portugais.

Il contemplait toujours Petite avec une curiosité froide ; mais, sous cette apparence glaciale, perçait déjà la passion réveillée.

Pour lui, Sara était le destin ; il se courbait sous sa volonté, comme le chrétien plie sous la volonté de Dieu.

Lui seul savait au juste ce qu’il y avait entre elle et M. de Laurens ; lui seul avait pu plonger son regard jusqu’au fond du cœur de Petite.

Saulnier se tourna vers Mira pour voir son avis confirmé ; mais, avant que le Portugais eût pris la parole, Sara faisait éclater sa joie.

– Que j’ai eu peur, dit-elle, mon pauvre Léon, en vous voyant étendu sur ce lit, immobile et pâle ! – Merci, murmura l’agent de change ; je tâche de vous croire et je suis bien heureux.

Saulnier avait fait discrètement un pas en arrière ; il n’entendait rien, mais les paroles échangées parvenaient jusqu’à l’oreille de José Mira, qui restait à sa place.

Et José Mira se disait :

– Quel coup de poignard y a-t-il derrière ces caresses ?…

Un signe imperceptible que lui adressa Petite fut comme un commencement de réponse.

– Et moi qui venait ici parler de plaisirs et de fêtes ! reprit-elle, car vous ne savez pas, Léon, le départ de la famille est avancé de plusieurs jours… et toute la matinée, en songeant à vous, je me disais : « Pauvre Léon ! je lui dois bien quelques petites réparations ; souvent mon humeur fantasque l’a fait souffrir, et peut-être, c’est affreux à penser ! suis-je pour quelque chose dans cette maladie qui nous désespère ! – Oh !… fit l’agent de change qui croyait rêver et dont la faiblesse se laissait prendre toujours, le mal vient de Dieu, Sara… vous êtes, vous, la consolation et le remède !

XI. – Toilette de Franz.

Petite pressa tendrement les mains de son mari. Le Portugais fronça le sourcil ; il avait comme un pressentiment sinistre.

Le médecin Saulnier admirait de loin, et se demandait comment M. de Laurens, cet homme heureux entre tous, pouvait avoir la maladie des âmes blessées…

– Là-bas, poursuivit Sara, au château de Geldberg… je vous dis tout ce que je pensais ce matin, Léon !… nous pourrions être seuls au milieu de la foule… ce seraient de beaux jours ! – Ce serait le ciel !… murmura M. de Laurens en extase. – Mais vous voilà si souffrant et si faible ! dit encore Sara en glissant un regard oblique du côté de Mira ; pourrez-vous supporter le voyage ?

Ce coup d’œil lancé à Mira était un ordre ; le Portugais affecta de ne le point comprendre.

– Pour vous suivre, répondit M. de Laurens, je trouverai de la force… – C’est impossible ! interrompit sèchement Mira.

Petite tressaillit comme un chef que ses propres soldats frapperaient par derrière.

Saulnier se rapprocha.

– Sans me prononcer aussi péremptoirement que mon savant confrère, dit-il, je crois qu’un long voyage pourrait avoir des inconvénients. – Ne dites pas cela ! s’écria le malade, dont la joue recouvra un incarnat léger ; vous êtes d’habiles médecins… vous savez tout… mais vous ne connaissez pas mon mal ! – Si fait, interrompit encore le Portugais de ce même ton sec et cassant.

Laurens leva sur lui un regard effrayé. Petite ne bougea pas et continua de lui tourner le dos.

Mais c’était un grand effort qu’elle faisait sur elle-même. Sa bouche se fronçait malgré elle, et l’on voyait s’agiter, soumis à une tempête nerveuse, les muscles de ses doigts.

Laurens secoua sa tête renversée sur l’oreiller.

– Non, non, ami, dit-il avec lenteur et en s’adressant à José Mira, vous ne savez pas où je souffre !… personne au monde ne le sait !… Sara elle-même, cet ange que Dieu a mis auprès de moi pour diminuer mon martyre, Sara n’a jamais pénétré le secret de mon cœur…

Il y avait dans ces paroles une contre-vérité si navrante, que Sara elle-même, cuirassée contre tout remords, sentit un instant sa conscience ; mais ce ne fut qu’un instant.

À peine eut-elle le temps de baisser les yeux ; elle les releva dans un sourire.

Elle pressa les mains du malade contre son sein avec une reconnaissance douce et merveilleusement jouée.

Laurens souriait, lui aussi ; mais que de tristesse accablante derrière son sourire !…

Il s’épuisait en un suprême effort pour conserver le dernier bien qui lui restât : l’opinion du monde et la renommée d’être heureux.

Le jeune médecin ne voyait rien de tout cela ; mais Mira lisait comme en un livre dans l’âme ulcérée du malade.

Il ne faudrait point affirmer que cette immense détresse lui causât une véritable pitié. Le sentiment qu’il éprouvait était surtout égoïste ; il avait souffert, il souffrait encore d’une blessure pareille ; une tyrannie semblable pesait sur lui et il s’essayait à la révolte.

– Il ne faut pas me dire, poursuivit l’agent de change en attirant la main de Sara sur sa poitrine, que ce voyage me sera nuisible… C’est Paris qui me tue !… Je le sais et je le sens… J’ai encore de la force, dès que cette main de fer, qui broie mon âme, vient à la laisser en repos… Quand partons-nous ? – Il faudra savoir… commença Saulnier, qui n’osait pas se prononcer contre l’expérience de son collègue.

Laurens fit un geste impatient et colère.

Petite eut un beau mouvement de comédie.

– Calmez-vous, mon ami, dit-elle avec douceur ; M. Saulnier a raison… Le docteur Mira nous est tout dévoué, vous le savez, et nous devons avoir foi en sa science… Si véritablement ce voyage… – Je crois… interrompit une troisième fois le Portugais d’un accent toujours sec et péremptoire.

Avant qu’il eût achevé sa pensée, Petite se tourna vers lui sans empressement et de la façon la plus naturelle, mais quand elle fut tournée, son visage prit cette expression effrayante que nous lui avons vue déjà plusieurs fois ; ses lèvres blanches tremblaient ; ses yeux avaient un éclat fixe et Froid qui glaçait.

Mira essaya de soutenir son regard ; mais, au bout d’une seconde, les paupières du Portugais battirent comme si un rayon trop vif les eût frappées ; ses mains s’agitèrent au hasard, cherchant une contenance.

Il changea de position sur son fauteuil ; il toussa, il demanda secours à sa large boîte d’or qu’il savait ouvrir d’un air si doctoral.

Rien n’y faisait, un trouble évident et insurmontable remplaçait sa froide impassibilité.

Et pourtant ses yeux restaient fixés malgré lui sur Petite.

La bouche de celle-ci s’ouvrit et figura, sans produire aucun son perceptible, ces trois mots :

– Je le veux !

Puis elle se retourna, sans attendre la réponse du Portugais.

Il y eut un silence d’une demi-seconde ; puis le docteur José Mira reprit, d’une voix suffoquée, la phrase interrompu par le regard de Petite.

Mais il n’avait plus ce ton tranchant et plein de solennelle pédanterie qui jamais ne l’abandonnait d’ordinaire.

– Je crois, répéta-t-il en hésitant et en raccordant sa phrase de son mieux, je crois que j’ai exprimé naguère mon opinion d’une façon trop absolue… Il se peut que ce voyage ne soit pas nuisible, à tout prendre… il se peut même que la santé de notre ami en éprouve de bons effets… – Ce fut toujours mon avis, dit Saulnier. – Tout le monde est contre moi, reprit Mira en tachant de sourire ; je cède de bonne grâce et je donne mon adhésion de grand cœur.

Un air de contentement éclaira le visage du malade ; Sara se pencha jusque sur lui et lui effleura le front d’un baiser.

– Nous partirons dans quelques jours, dit-elle. L’agent de change la contemplait avec ravissement.

– Sara !… Sara ! murmura-t-il ; aurez-vous donc désormais pitié de moi ?… – Chut !… répliqua Petite en se jouant, vous verrez !… – Vous m’avez dit si souvent que vous ne pouviez pas m’aimer ! – On ment quelquefois… quelquefois on se trompe… – Voulez-vous donc que j’espère ?

Sara mit dans son sourire une enivrante promesse.

Léon de Laurens ferma les yeux, épuisé par son émotion trop forte. Il eût voulu prolonger ce moment, unique dans sa vie, mais la fatigue le dompta. Une voile confus tomba sur sa pensée, il s’assoupit.

Ses traits, naguère si pâles, avaient un rayonnement de bien-être ; l’espoir, comme un souverain baume, avait guéri sa blessure en la touchant. Il était heureux.

 

Frantz n’avait guère été plus matinal que Petite ; sa nuit s’était prolongée jusque par delà le milieu du jour, mais Dieu sait que ses songes n’avaient point ressemblé à ceux de madame de Laurens !

Il avait rêvé joie, plaisir, folie ; peut-être, dans son sommeil, quelque voluptueux souvenir avait amené le nom de Sara sur sa lèvre ; mais il n’y avait certes aucune idée de vengeance attachée à ce joli nom, et le sommeil de Franz n’était pas plus tragique que sa veille.

De l’amour frais et charmant, une ambition enfantine, de l’or, de la grandeur, des sourires…

Il s’éveilla, heureux comme dans son rêve ; il regarda les magnificences nouvelles de son alcôve ; il palpa la soie riche de ses rideaux ; il bondit, les pieds nus, sur la molle opulence de son tapis.

Que tout cela était beau ! que tout cela était bon !… Fi de la mansarde d’hier.

Franz avait-il jamais habité une mansarde ? Vraiment, il ne s’en souvenait plus !

Il était fait pour ce luxe brillant ; son élégance allait avec toutes ces richesses ; il était là dans son centre, et sa pauvreté passée lui apparaissait comme l’insulte d’un rêve.

Le soleil d’hiver passait à travers le tulle brodé qui drapait les croisées ; la lumière ruisselait sur la moquette vierge du tapis et donnait aux couleurs, toutes fraîches, un éclat joyeux ; le ciel semblait sourire. Oh ! que la vie était belle !…

Franz avait le cœur plein ; il était comme oppressé d’allégresse.

Les fameux meubles de Monbro, placés la veille au soir, pendant son absence, dressaient leurs formes élégantes et choisies. Franz allait de chambre en chambre ; il s’arrêtait en extase devant quelque groupe charmant de Cumberworth ou de Pradier ; il admirait ; il se couchait sur les divans ; il sautait follement, prodiguant sa joie étourdie et ne sachant que faire pour user son allègre humeur…

On n’avait pas encore eu le temps de lui procurer un domestique ; il était seul dans son vaste appartement ; il pouvait s’en donner à cœur joie.

Quand il eut bien fatigué les sofas, bien gambadé sur les tapis, il revint dans sa chambre à coucher et s’assit auprès d’une table de palissandre où il avait jeté en rentrant son gain de la veille, or et billets pêle-mêle.

Il croisa sur sa poitrine les revers de satin d’une splendide robe de chambre, et se prit à contempler son trésor.

Ce fut au premier moment une ardeur fiévreuse ; il alignait les piles de louis avec soin et symétrie : il supputait, comme un caissier minutieux qui veut faire sa balance du soir.

Mais à moitié de compte, une idée soudaine traversa sa cervelle ; le calcul ne lui allait plus ; il donna un grand coup de poing sur la table et les piles alignées symétriquement se mêlèrent.

Cela redevint un chaos de pièces d’or et de billets de banque qui avait son charme. Le désordre va bien à certaines choses, et le véritable amateur, l’avare quelque peu artiste dans sa lésine, ne déteste pas ces joyeux fouillis où l’on peut baigner ses mains frémissantes en produisant un cliquetis aimé…

Mais Franz était loin d’être avare ; il jeta sur son trésor un dernier regard, distrait et ennuyé déjà ; puis il n’y songea plus.

Il s’enfonça paresseusement dans son fauteuil Pompadour et se prit à rêver.

Toutes ces idées, qui avaient tant fait travailler son cerveau durant la journée de la veille, lui revinrent : son père, sa famille, son nom, sa fortune ; mais à ces méditations, Franz ne trouvait point d’issue ; c’étaient des conjectures, des possibilités, d’enivrants espoirs, parmi lesquels ils n’y avait pas une certitude.

Franz était ce matin d’humeur indolente ; il rejeta ces réflexions trop laborieuses et se reposa dans la pensée de Denise.

Là, il n’y avait que douceur et joie. Franz était renversé dans sa bergère, les yeux demi-clos, la bouche entr’ouverte ; il causait avec ses riants souvenirs de la veille ; tout ce qu’il se rappelait de Denise le portait à l’aimer davantage. Il la voyait toujours noble et franche ; l’image caressée de la belle jeune fille était au fond de son cœur et gardait une auréole de sérénité suave. La veille Franz aurait voulu peut-être plus de romanesque dans l’entrevue qui avait eu lieu chez Hans Dorn ; maintenant, et à son insu, il s’applaudissait, il était heureux de retrouver sans tache le blanc voile de la vierge.

Mais pouvait-elle faillir ou se tromper ? Franz tressaillait d’aise et d’orgueil chaque fois qu’il se disait : « J’ai son amour !… »

Car il la voyait comme une perle unique, et il aurait mis en usage la leçon de duel de Grisier contre quiconque eût voulu prétendre seulement qu’il pouvait exister, en ce monde, une femme comparable à mademoiselle d’Audemer.

Et cette femme l’aimait, lui, Franz, non pas seulement depuis que la fortune lui souriait, depuis qu’il était fils d’un prince, mais dès longtemps ; elle l’avait aimé, pauvre, chétif, sans nom !

Sa joie se mêlait de reconnaissance grave et profonde ; l’enfant étourdi devenait homme, et recueillait sa pensée qui allait à Dieu comme une prière.

Puis le rire espiègle étincelait soudain dans son œil rallumé ; la vive gentillesse de Gertraud venait se mettre en tiers dans son rêve.

Partout, autour de lui, de gracieuses images, partout des figures amies !

La sonnette de son appartement, tirée avec une discrétion timide, tinta faiblement ; il ne l’entendit pas. On sonna une seconde fois, puis une troisième, puis enfin une clé tourna dans la serrure de la porte d’entrée, et l’on s’introduisit sans son aide.

Franz ne prenait pas garde. Il fallut la voix douce et toute charmante de sa portière pour le tirer de sa méditation.

La brave dame s’arrêta sur le seuil de la chambre à coucher, et, à la vue de l’or étalé sur la table, elle ôta respectueusement ses lunettes.

– Monsieur me pardonnera, dit-elle en saluant avec solennité, si je suis entrée en me servant de ma double clé… mais monsieur n’avait pas entendu la sonnette.

Franz se dressa sur son fauteuil ; la portière continua :

– Il n’y a pas à dire, la jeunesse est la jeunesse !… Ce ne sont pas les vieux grigous, l’homme et la femme de cinquante ans, ou cinquante-cinq, peut-être soixante, qu’on a eus ici pour locataires pendant un bail de trois, six, neuf, qui auraient relevé l’appartement comme ça !… Ah ! mais non !… ça avait de vieux meubles ! des commodes, des tables à pieds de serpent, des chaises de paille, des fauteuils d’avant le déluge !… – Vous venez pour le domestique que je vous ai demandé, ma bonne dame ? dit Franz.

La portière remit ses lunettes, pour les ôter de nouveau avec déférence.

– C’est joli ! reprit-elle en faisant du regard le tour de la chambre, c’est joli ! joli ! joli !… ah ! dame, c’est joli !… Tout de même, ça doit sembler drôle à monsieur de se voir là dedans après avoir été…

La concierge n’acheva pas ; son instinct diplomatique l’avertissait que la phrase était éminemment périlleuse.

– Là-haut, à la mansarde ? demanda Franz en souriant.

La portière déplia un vaste mouchoir de coton à carreaux rouges et bleus, et se moucha bruyamment pour cacher son trouble.

– Ah ! c’est joli ! joli ! reprit-elle ensuite, ça fait honneur à une maison d’avoir un premier meublé comme ça… et des équipages qui s’arrêtent à la porte maintenant !

Elle s’interrompit brusquement pour s’écrier :

– Que je suis bête !… je l’avais oublié, l’équipage !… et cette dame qui attend !… – Quelle dame ? dit Franz vivement.

Les petits yeux de la portière se prirent à cligner d’une façon agréable.

– Une joie dame, répliqua-t-elle, qui veut absolument parler à monsieur. – Faites-la monter.

Autrefois, quand Franz était là-haut, on lui avait déclaré qu’on ne recevait point de femmes dans la maison, mais cette austérité de concierge ne regardait que la mansarde ; la vertu, à Paris, n’est de rigueur que pour les petits loyers.

Au premier étage, on aime assez les mœurs régence ; d’une part ça fait aller le commerce, de l’autre on ne peut pas dire à un homme qui paye deux mille écus par an de ces vérités qu’on prodigue aux locataires de cent cinquante francs.

Les convenances s’y opposent.

– Je pensais bien que monsieur recevrait, poursuivit la portière en donnant à ses clignements d’yeux une portée manifestement égrillarde, mais pourtant je n’ai pas voulu me permettre… – Faites monter, répéta Franz.

La portière salua du torse, de la tête et des lunettes.

Franz n’eut que le temps de nouer une cravate ; la portière reparut au bout de quelques secondes, précédant une dame voilée.

– Deux lettres que j’avais oubliées tout à l’heure, dit-elle en les posant sur la table.

Puis elle prit congé bien discrètement.

Franz laissa les deux lettres pour recevoir la belle visiteuse qu’il avait reconnue sous le voile.

C’était madame de Laurens.

XII. – L’invitation.

En entrant, Sara regarda le luxe qui l’entourait avec un étonnement impossible à réprimer. Elle n’était jamais venue chez Franz, mais elle le savait pauvre. Tout à l’heure encore, elle croyait entrer dans quelque indigent cabinet d’étudiant, avec un lit maigre, un secrétaire boiteux, un fauteuil pelé, une carafe et des pipes.

Elle avait même compté sur cela pour l’effet de son entrée ; elle avait espéré fasciner, étonner, éblouir.

Elle était trop habile, néanmoins, pour laisser paraître au dehors sa surprise désappointée ; quand elle releva son voile, un intérêt tendre et empressé se lisait dans ses yeux.

Franz la conduisit jusqu’au divan, où il s’assit auprès d’elle.

– Vous ne m’attendiez pas ? dit-elle. – J’avoue… commença Franz… – Vous êtes étonné de me voir ? – Je suis surtout heureux.

Sara passa le revers de sa main sur son front.

– Vingt-quatre heures sans un mot de vous ! murmura-t-elle, quand je savais que votre vie était en danger !… Ah ! vous n’avez pas songé à mon inquiétude, Franz !

Franz rougit ; il n’y avait pas songé du tout en effet ; et, dans la sincérité de son cœur, il se trouvait bien coupable.

Sara le regardait avec ses grands yeux noirs chargés de tristesse ; il ne l’avait jamais vue si belle.

Il balbutia quelques excuses embarrassées.

– Vous n’avez pas besoin de vous justifier, Franz, dit Sara mélancoliquement ; votre excuse, je ne la devine que trop… Vous ne m’aimez plus. – Pouvez-vous penser !… – Il y a si longtemps que je le crains !… Vous êtes un enfant auprès de moi, et au bout de ces liaisons coupables il y a toujours du malheur !

Franz était pris à l’improviste. Il n’avait pas assez de sang-froid en ce premier moment pour découvrir la feinte sous le jeu si vrai de Sara ; il ne sut faire qu’une chose, protester de sa constance et jurer ses grands dieux qu’il n’avait jamais tant aimé.

Et peut-être ne mentait-il pas tout à fait. Il était jeune, ardent, facile, et Sara, l’enchanteresse, attaquait ce cœur ouvert avec des armes éprouvées.

Quel enfant a résisté jamais à une plainte d’amour ?

Sara, d’ailleurs, avait ici tous les avantages, sa plainte se modulait avec d’autant plus d’art et de charme, qu’elle y pouvait mettre son habileté consommée. Rien ne la préoccupait, en effet ; elle n’avait nulle raison de se croire oubliée, et c’était par calcul qu’elle jouait ce rôle d’Ariane.

Bien au contraire ; elle pensait que l’amour fougueux et jeune de Franz survivrait à son propre caprice. Elle avait entendu parler vaguement des assiduités de Franz auprès de mademoiselle d’Audemer ; mais Sara, faite à tous les triomphes, pouvait-elle craindre une rivale ?

Franz était jeune, bon, sincère. Elle avait fouillé jusqu’au fond des secrets de la vie ; elle avait rongé jusqu’au noyau ce fruit mystique qui perdit notre mère Ève.

C’était Franz qui devait aimer le dernier.

En calculant ainsi on arrive juste d’ordinaire, comme avec les quatre règles de l’arithmétique. Petite était sûre de son fait.

Mais l’arithmétique elle-même est sujette à errer, si elle néglige imprudemment un des éléments du calcul. Petite ne tenait pas compte de la possibilité d’un autre amour.

Et cependant le trouble de Franz lui donna tout de suite à penser, car elle était plus habile encore que confiante ; elle trouva qu’il se défendait mal ; elle douta.

En outre, à mesure qu’elle réfléchissait, cette opulence inattendue qu’elle rencontrait à la place de la pauvreté lui inspirait une inquiétude croissante.

Franz lui avait-il menti depuis des semaines, ou bien cette richesse était-elle toute récente ?

Dans l’un et l’autre cas, il y avait là-dessous un mystère, et quoi qu’il en pût être, il lui semblait de plus en plus urgent d’atteindre son but et d’attirer le jeune homme à cette fête de Geldberg, où l’intrigue aurait son dénoûment fatal.

Un travail rapide se fit dans son esprit expert ; elle se dit que ce rôle de victime, continué trop longtemps, détournerait l’entretien et pourrait éloigner le résultat ; elle changea de batteries, non pas tout de suite, mais en feignant d’être insensiblement persuadée.

– J’ai attendu jusqu’à cette heure, mon pauvre Franz, reprit-elle, et avec quelle impatience !… J’espérais toujours un mot de vous !… Rien ne venait… Mon Dieu ! j’ai bien souffert !… Enfin je n’ai pas pu résister davantage ; j’ai fait atteler ma voiture et je suis accourue… – Combien je vous remercie, Sara ! dit Franz.

C’était froid. Au lieu de s’échauffer, le jeune homme semblait prendre de la réserve.

Petite l’examina, cherchant à lire sa pensée intime sur son visage.

Cette pensée intime était une subite défiance. Franz venait de se reporter tout à coup à sa dernière entrevue avec madame de Laurens ; il se souvenait des paroles prononcées au café Anglais, à la fin du déjeuner. Petite avait soulevé là un coin du voile qui couvrait son cœur, et Franz n’y avait découvert que sécheresse cynique et profonde indifférence.

Au moment où il lui avait annoncé son duel, ces détails lui revenaient maintenant, un bâillement léger avait entr’ouvert la jolie bouche de Petite.

Sans savoir exactement pourquoi, il suspectait la sincérité de son empressement. Il n’avait assurément aucune idée du but poursuivi par madame de Laurens, mais un instinct secret le poussait à se défier, sinon à feindre.

– Je ne suis pas si coupable que vous le croyez, dit-il, reprenant son sang-froid : hier, je me suis rendu à la rue des Prouvaires, afin de vous voir. – J’y étais et je vous attendais. – Madame la baronne de Saint-Roch m’a dit que vous n’y étiez pas… je suis rentré fort tard, espérant toujours que vous pourriez venir… Ce matin, je ne suis pas sorti encore et ma première visite aurait été pour vous.

Il lui baisa la main avec galanterie.

Petite écoutait, les veux baissés, ces explications, trop précises, à son gré ; elle eût voulu de l’émotion, elle ne trouvait que de la courtoisie.

Pour la première fois, depuis qu’elle engageait chaque jour de ces luttes coquettes où jamais la victoire ne l’avait abandonnée, elle eut comme un pressentiment de défaite.

Ses sourcils délicats se contractèrent malgré elle. C’était un enfant qui lui résistait ainsi ! Elle était indignée.

Mais elle eut bientôt honte d’elle-même. Qu’y avait-il en somme ? Elle rougit comme ferait un soldat, vaillant d’ordinaire, qui se sentirait envie de fuir à la première décharge.

– Je me suis trompée, reprit-elle en relevant ses yeux où brillait un sourire ; il n’y avait pas de votre faute, Franz… et que je suis heureuse de mon erreur !… Maintenant, que me voilà rassurée sur votre compte, il me reste une prière à vous adresser… car j’avais deux motifs en venant chez vous.

Franz s’inclina et prit la pose d’un homme qui écoute.

– Je venais vous inviter, poursuivit Sara, à la fête champêtre que nous donnons au château de mon père.

Parmi les choses que Franz désirait le plus depuis son entrevue avec Denise, il fallait compter une invitation à la fête de Geldberg ; mais, en ce moment, il y avait au dedans de lui un sentiment hostile à Sara, et qu’il n’aurait point su définir. D’ailleurs, les enfants ont de la coquetterie, presque autant que les femmes.

– Je vous rends grâce, répliqua-t-il du bout des lèvres ; mais…

Il hésita ; il ne savait en vérité que dire.

– Vous ne voulez pas ?… dit Sara, dont le front se couvrit d’une légère rougeur. – Belle dame, répliqua Franz en minaudant, je suis flatté… honoré… je suis reconnaissant… – Mais vous refusez ?… – Je n’ose dire cela… je ne sais…

Sara fit un mouvement comme pour se lever, tant il y avait en elle d’impatiente colère ; mais elle se contint et réussit à rappeler sur ses traits ce sourire mélancolique qu’elle avait pris au commencement de l’entrevue.

– Autrefois, murmura-t-elle, vous eussiez accueilli bien chèrement cette occasion de me voir. – Aujourd’hui encore, répondit Franz ; veuillez croire que je ne suis point changé, s’il n’y avait que vous…

Petite attendit une seconde, puis comme Franz n’achevait pas, son front s’éclaira ; elle crut deviner.

– Serait-ce rancune de votre part ? dit-elle, et me feriez-vous payer les torts que certains membres de la maison de Geldberg ont eus à votre égard ?

Franz n’avait pas été si loin que cela ; il ne savait pas bien lui-même les motifs de son refus ; il était un peu comme ces enfants capricieux qui disent non et détournent la tête, tout en étendant la main pour accepter.

Mais ces paroles, prononcées imprudemment, lui ouvrirent un nouvel ordre d’idées ; sa lèvre se pinça en un sourire amer et rancunier.

– J’aurais bien mauvaise grâce à me souvenir de cela, madame, répliqua-t-il ; aux gens pauvres et faibles, on fait tout ce qu’on veut : c’est reçu, vous le savez, dans un certain monde, et j’étais alors si faible et si pauvre ! – Êtes-vous donc riche maintenant ?… ne put s’empêcher de murmurer Petite.

Cette question à peine lancée, elle eût voulu la retenir ; mais il n’était plus temps.

Franz s’était levé d’un mouvement involontaire et parcourait sa chambre, livré à d’irritants souvenirs.

– Oui, madame, répondait-il en phrases entrecoupées : je suis riche… je serai plus riche encore… je suis noble !… et ceux qui ont méprisé mon malheur seraient bien aises peut-être de s’associer à ma fortune…

Sans savoir ce qu’il faisait, il prit sur la table les deux lettres apportées par la concierge et les froissa entre ses mains.

Madame de Laurens poussa un gros soupir qu’elle ménagea de manière à frapper l’oreille de Franz, et pencha sa tête sur sa poitrine.

– Si j’avais su que vous étiez riche, dit-elle d’un ton profondément blessé, je ne serais pas venue.

Il y avait dans son accent une plainte douce et résignée.

Franz arrêta aussitôt sa promenade et se tourna vers elle ; il crut voir une larme briller sous ses longs cils.

– J’ai tort, s’écria-t-il ; je suis un fou, Sara… je vous demande pardon !… Vous ne m’avez jamais fait que du bien, vous !… J’irai ! j’irai !

Un mouvement de joie fit bondir le cœur de Petite ; mais elle le contint comme elle avait contenu sa colère, et rien ne parut sur son visage.

– Vous n’êtes pas un fou, Franz, dit-elle, et je vous remercie du fond du cœur, si c’est pour moi que vous oubliez vos rancunes. – Pour vous seule, chère ! – L’homme qui vous a insulté vous fera des excuses… – Le chevalier de Reinhold ? interrompit Franz retrouvant pour un instant sa veine d’espièglerie ; il est trop vieux, trop ridé, trop fardé, trop chauve, trop rembourré, trop heureux !… je n’en veux pas !

Il s’était rapproché de Petite, et machinalement il rompait le cachet de l’une de ses deux lettres.

– Ce sera comme vous voudrez, reprit Sara ; mais je déteste cet homme pour ce qu’il vous a fait, et j’aurais aimé à l’humilier devant vous… Maintenant que vous avez accepté, Franz, parlons affaires, et prenons nos mesures… Ce sera une fête considérable ; le gros des invités partira dans le courant de la semaine prochaine ; mais la famille et les amis intimes quitteront Paris dimanche ou lundi… Voulez-vous être des nôtres ?

Franz ne répondit point. Une fois la lettre décachetée, il avait achevé de l’ouvrir, et ses yeux s’y étaient portés avec distraction. Par un hasard étrange, la lettre parlait de la fête de Geldberg, et annonçait positivement la visite de Sara.

Bien plus, elle prophétisait, en termes précis, la dernière proposition que Sara venait de faire.

Elle était d’une écriture inconnue à Franz, et, dans ce premier moment, il n’y découvrit point de signature.

Voici ce que disait cette lettre :

« Une personne qui a ses raisons pour porter à M. Franz un intérêt sérieux, croit devoir le prévenir qu’une invitation lui sera prochainement adressée pour assister à la grande fête que les banquiers Geldberg, Reinhold et Cie doivent donner à leur château d’Allemagne.

» Il n’y a aucun inconvénient pour M. Franz à accepter cette invitation, mais on doit le prier en outre d’anticiper sur le départ commun et de quitter Paris avec la famille de Geldberg. Là est le danger, c’est un danger de mort ! »

La phrase et la page finissaient ensemble à ce mot.

Franz froissa la lettre et la mit dans sa poche.

Sa tête se pencha sur sa poitrine ; cette bizarre concordance des paroles de la lettre avec celles de Petite le plongeait dans un inexprimable étonnement.

– En ! bien… dit Sara.

La volonté de Franz était de refuser, mais il ne répondit point encore.

Il rêvait. Dans sa rêverie, il ouvrit la seconde lettre comme il avait ouvert la première.

– Vous choisissez un singulier moment, murmura Petite, en souriant, pour dépouiller votre correspondance !…

Franz n’entendait pas. Il jeta les yeux sur la seconde lettre qui contenait seulement deux lignes d’une écriture fine et mignonne.

À peine eut-il parcouru ces deux lignes, que sa physionomie changea ; sa joue se couvrit de rougeur.

– Eh bien !… répéta Sara, j’attends votre réponse, Franz…

Et comme le jeune homme hésitait encore, elle ajouta :

– Je vous demande si vous voulez… – J’ai entendu, j’ai entendu ! interrompit Franz précipitamment, j’accepte et je vous rends mille grâces… J’irai, oh ! j’irai !

Il y avait dix minutes que madame de Laurens était partie.

Franz restait seul ; il tenait à la main la seconde lettre ouverte, et ses yeux semblaient ne point pouvoir s’en détacher.

Deux ou trois fois, depuis la sortie de Petite, il avait approché le papier de ses lèvres pour le baiser tendrement. La lettre ne parlait pourtant point d’amour ; elle ne contenait qu’une seule phrase ainsi conçue :

« D… d’A… prévient M. Franz que son départ de Paris est avancé de quelques jours ; elle se rendra en Allemagne avec la famille de Geldberg. »

– Moi aussi ! murmura Franz ; comme tout s’arrange pour moi dans cette bienheureuse semaine !… j’irai, je la verrai… Puisse la fête durer bien longtemps !…

Il resta encore deux ou trois minutes pensif et perdu dans sa méditation joyeuse, puis un nuage vint à son front.

– Mais cette autre lettre !… pensa-t-il, que veut dire cet avis menaçant, et qui donc peut m’écrire ainsi ?

Il chercha la lettre sur la table et sur le divan, où il s’était assis auprès de Petite ; il finit par la trouver froissée et changée en informe chiffon dans la poche de sa robe de chambre.

Il la déplia ; il la relut lentement et avec attention.

C’était étrange ! étrange. La lettre disait tout, et la menace qu’elle contenait empruntait à la vérité des autres assertions une importance réelle.

Mais de qui venait-elle ?

Après avoir relu, Franz regarda l’adresse, ce qui ne lui apprit rien. Comme le sens était fini au bas de la première page, Franz ne s’était point avisé de chercher plus loin.

En ce moment, et purement au hasard, il tourna la feuille.

Une exclamation s’échappa de ses lèvres.

La lettre n’était pas achevée. Elle contenait encore plusieurs lignes suivies d’une signature.

Franz lut avidement ; la lettre disait :

« Monsieur Franz sera porté peut-être à mépriser cet avis, parce qu’il est brave et amoureux du danger, mais le danger ici n’est pas seulement pour lui ; mademoiselle D. d’Au… fait partie des invités qui doivent partir avec les Geldberg ; elle partagerait le péril et ce serait sur sa tête que retomberait l’imprudence de M. Franz. »

– Il sait tout !… murmura ce dernier avec stupéfaction !

Le hasard semblait se charger de prouver une à une toutes les assertions de l’écrivain anonyme. Il annonçait la visite de madame de Laurens, madame de Laurens était venue ; il prédisait l’invitation, l’invitation avait été faite pour ainsi dire dans les termes mêmes de sa lettre ; il parlait enfin de mademoiselle d’Audemer, et Denise venait elle-même certifier son dire en quelque sorte et lui donner un dernier certificat de sincérité.

Mais, si bizarres et inexplicables qu’elles fussent, ces coïncidences ne causaient pas seules la surprise profonde de Franz. C’est à peine s’il s’en rendait compte en ce moment.

Il hésitait ; il ne savait plus ce qu’il devait faire par rapport à ce voyage ; mais son irrésolution n’était point réfléchie. Il n’y avait en son esprit que confusion et trouble ; il ne pensait pas.

Ses yeux, grands ouverts, restaient cloués à la signature de la lettre.

Ce n’était pas un nom. C’était deux mots qui résumaient pour lui toutes les émotions des jours précédents, deux mots qui le fascinaient, qui faisaient battre ses tempes, qui le ramenaient au plein milieu de cet impénétrable mystère dont s’enveloppait son avenir.

La lettre était signée :

LE CAVALIER ALLEMAND.

XIII. – Trois ambassadeurs.

Les choses de la vie ordinaire se présentent parfois sous des aspects quasi surnaturels. Il suffit de deux ou trois hasards, combinés de certaine sorte, pour donner aux hommes ou aux événements des apparences fantasques.

M. le baron de Rodach, le cavalier allemand, prenait dans les souvenirs de Franz, et surtout dans ceux de la jolie Gertraud, qui ne savait rien que par Franz, des proportions tout à fait merveilleuses.

Franz repoussait cette impression de tout le scepticisme de son éducation parisienne ; Gertraud, au contraire, laissait travailler avec une terreur mêlée de charme son imagination allemande. Elle ajoutait à la bizarre histoire de Franz ; elle complétait la légende ; elle la teignait de ces nuances vagues qui forment comme une voile à travers lequel la poésie germanique nous montre ses nocturnes fantaisies. Elle passait du monde des vivants dans cet autre monde, rempli d’êtres surhumains que ne savent point arrêter les obstacles de la vie, qui peuvent tout, qui devinent tout, et dont l’histoire mystérieuse est écrite dans les vieilles ballades.

Franz n’allait pas si loin que cela : mais, à l’idée du cavalier allemand, il ne pouvait pas se défendre toujours d’une superstitieuse émotion. C’était de l’espoir et c’était de l’effroi.

La plupart du temps, il se moquait de lui-même et souriait avec dédain, en prenant la conscience de sa faiblesse ; mais l’idée revenait, tenace, et le philosophe se mettait à rêver miracles tout comme la petite fille du marchand d’habits.

C’est qu’aussi ce cavalier allemand était un personnage bien étrange ! Il s’était montré à Franz toujours sous des couleurs si extraordinaires et si imprévues ! Encore Franz ne savait-il pas tout sur son compte.

S’il avait pu entendre ce que l’ordre logique de ce récit va nous forcer de dire en peu de mots au lecteur, sa philosophie eût sauté pour le coup comme le bouchon d’une bouteille de champagne. Si invraisemblable que puisse paraître l’aventure, il en savait trop long pour ne pas y croire, et ce qu’il avait vu au bal Favart devait suffire grandement à lui donner la foi. D’un autre côté, pourtant, la chose était manifestement impossible, et, pour l’admettre, il fallait s’appuyer tout de suite sur un diabolique et occulte pouvoir…

Quant à la petite Gertraud, aux premiers mots de notre histoire, elle eût ouvert tout grands ses beaux yeux pleins de naïveté crédule, et n’eût point trouvé sur sa lèvre un autre nom que celui de Satan…

Voici du reste le fait dont nous parlons : Quarante-huit heures s’étaient écoulées ; on était au jeudi 8 février. M. le baron de Rodach s’était engagé solennellement à voir, ce jour là même, avant l’heure de midi, madame de Laurens à Paris, meinherr Van-Praët à Amsterdam, et le seigneur Yanos Georgyi à Londres.

Promettre c’était déjà beaucoup, mais tenir…

C’était là un tour que Fabricius Van-Praët, lui-même, au temps où il était physicien-aéronaute, n’aurait pas osé annoncer à son public.

C’était très-fort ; cela mettait bien bas les chemins de fer, les pigeons voyageurs, les ballons à roues et même le télégraphe ; tranchons le mot : c’était absurde ou magique…

Or, de notre temps, la magie ne sait plus guère escamoter que des muscades. Elle travaille en plein vent, avec des gobelets et pour un sou ; la science, à cet égard, loin de progresser, a fait des pas en arrière, et nos sorciers modernes ne sont assurément pas de la force de ceux de Pharaon, qui changeaient les chameaux en grenouilles.

Quoi qu’il en soit, M. le baron de Rodach tint sa triple promesse.

À midi, le huit février, le groom du madgyar Yanos, le serviteur hollandais du bon Fabricius Van-Praët et le valet de madame de Laurens annoncèrent, à quelques minutes d’intervalle, chez leurs maîtres respectifs : « Monsieur le baron de Rodach ! »

Et M. le baron entra de fort bonne grâce, sans laisser derrière lui la moindre odeur de soufre.

Tout commentaire, ici, serait puéril, toute explication impossible ; nous énonçons le fait purement et simplement.

Il est une chose pourtant que nous devons dire. Dans ces trois diverses visites, M. le baron de Rodach, qu’il fût ou non un être en dehors des conditions ordinaires de l’humanité, avait su donner à son visage trois nuances d’expressions tant soit peu différentes : on eût dit qu’il s’était composé une physionomie pour chacun de ses hôtes. À Paris, dans le salon coquet de madame de Laurens, il était grave, courtois et froid. À Amsterdam, dans la maison cossue, reluisante, savonnée du digne Hollandais, il avait pris un peu l’air épais et apathique d’un citoyen des Pays-Bas. Il ne pouvait point perdre sa beauté noble, mais il la baissait d’un cran, pour ainsi dire ; il semblait employer, à l’égard de ses traits, ce procédé ingénieux dont usent certaines lorettes économes pour leur coiffure, coiffure unique, mais à plusieurs fins : chapeau splendide, où l’on voit se balancer un gracieux bouquet de plumes quand le thermomètre amoureux est aux équipages, chapeau modeste dont le panache tombe humblement dès que ces dames sont réduites au rôle d’infanterie.

Le baron, dans ce pays de pipes et de bière, sentait la drêche et le tabac.

À Londres, au contraire, auprès du belliqueux madgyar, il vous avait une mine fanfaronne à briser les vitres rien qu’en les regardant ; mais, en même temps que sa moustache se redressait plus fière, ou voyait dans son œil plus de jeunesse vive et plus de gaieté ; un physionomiste l’eût taxé pour étourdi, coureur de femmes et prompt à mettre flamberge au vent.

De ces trois qualités, la seconde se fit jour dès l’entrée du baron de Rodach dans l’antichambre du seigneur Yanos. Comme il passait le seuil, il entrevit une femme à la taille élégante et fine qui disparaissait par une porte latérale.

Il ne la vit qu’une seconde ; mais, soit qu’il la reconnût, soit qu’il eût pour coutume de lancer au hasard ses galanteries banales, il trouva le temps de lui envoyer un baiser.

C’était un charmant cavalier ; la dame de son côté, trouva le temps de sourire.

À part les détails, la conduite de M. de Rodach fut du reste la même à Londres, à Paris et à Amsterdam ; partout il demanda des entretiens particuliers qui lui furent partout accordés.

À la fin de son entrevue avec madame de Laurens, celle-ci monta en voiture, la colère et la frayeur peintes sur le visage ; elle se fit conduire au Temple, où elle requit Batailleur d’abandonner sa place, au beau milieu de la journée, pour avoir avec elle une conférence importante.

Dans la maison de Fabricius Van-Praët, et dans celle du madgyar Yanos, tout fut confusion et trouble après la sortie de M. le baron ; Van-Praët, d’ordinaire si tranquille, semblait furieux ; le madgyar était comme stupéfié par la rage.

Ils avaient éprouvé tous les deux, faut-il croire, quelque chose de semblable, car leur conduite fut pareille : Ils firent à la hâte des préparatifs de voyage.

 

Le surlendemain était ce samedi, jour d’échéance dont il a été question plusieurs fois dans cette histoire, et que la maison de Geldberg redoutait dès longtemps comme un moment de crise capitale.

Les bureaux s’étaient remplis dès le matin, et tous les employés, depuis le plus élevé en grade jusqu’au plus infime, avaient fait preuve d’une exactitude scrupuleuse.

Tout le monde était à son poste. D’ordinaire, la tenue des commis de Geldberg était excellente et faisait proverbe dans le haut commerce parisien ; mais aujourd’hui, c’était de l’élégance et du luxe. Vous eussiez cru que le boulevard de Gand, dépeuplé de ses lions historiques, s’était démis en faveur des bureaux de la rue de la Ville-l’Évêque.

Les bottes vernies étincelaient ; les plumes de fer étaient tenues par des mains frais gantées ; les habits noirs séparaient leurs basques doublées de satin sur le cuir des tabourets.

Ces messieurs semblaient s’être donné le mot ; on ne voyait que pantalons collants et gilets habillés ; c’est à peine si deux ou trois cravates de fantaisie faisaient tache parmi la radieuse uniformité des cravates blanches.

On dit que, sous l’ancien régime, les officiers de notre marine se faisaient coiffer pendant le branle-bas de combat et n’arrivaient jamais à leur poste de bataille qu’après avoir pris le temps de revêtir leur plus brillant costume.

C’était la coquetterie de la bravoure ; ils traitaient le danger comme le plaisir ; ils faisaient une héroïque confusion entre la bataille et le bal. Peut-être, abstraction faite de l’héroïsme, les employés de Geldberg étaient-ils mus par un sentiment analogue.

Rien ne transpirait au dehors touchant l’état de crise où se trouvait la maison ; le crédit de Geldberg, Reinhold et compagnie restait toujours le même ; mais il en est du commerce comme de la vie : bien longtemps avant que la maladie ait mis ses traces funestes sur le visage, le corps éprouve des angoisses sourdes, et par le canal de chaque veine, des avertissements arrivent aux membres extrêmes.

De vagues rumeurs avaient circulé dans les bureaux de Geldberg. D’où ces bruits viennent d’abord, on ne sait, mais ils viennent.

Ils se glissent ; ils rampent. Ce n’est rien de précis ; des demi mots, qui n’ont point de sens.

Et l’effroi vient après. La maison tout entière a comme un frémissement inexplicable ; on dirait d’un homme en santé qu’un rêve a menacé de mourir.

Personne n’avait formulé cette idée, que Geldberg, Reinhold et compagnie allaient suspendre leurs payements le 10 février 1844, après quinze ans d’existence, et à la veille de soumissionner l’un des plus importants de nos chemins de fer ; et pourtant, telle était dans les bureaux la croyance commune.

On ne savait pas pourquoi cette croyance existait ; il n’y avait dans les bureaux qu’un seul homme à même de lui donner une assiette logique, et cet homme, le caissier Moreau, était discret comme un bloc de marbre.

Il n’avait point parlé.

Mais, encore une fois, ces rumeurs arrivent on ne sait comment ; les nouvelles de malheur sortent de terre, et il se glisse dans l’air une voix mystérieuse qui vous les murmure à l’oreille.

Il y avait quelque chose de solennel dans l’aspect des bureaux de Geldberg. Toute agonie a sa grandeur. Les employés se tenaient graves et tristes devant leurs pupitres, dans l’attente d’un événement prévu ; les salles étaient silencieuses ; c’est à peine si quelques paroles brèves et timides étaient échangées, à voix basse, entre voisins.

Chaque fois qu’un nouveau venu se présentait à la caisse, il y avait un moment d’anxiété terrible ; puis, l’espoir revenait, parce que la caisse faisait droit, comme d’ordinaire, à toutes les demandes.

La journée avançait : aucune catastrophe n’était survenue, et l’inquiétude commune aurait peut-être pris fin, si quelqu’un des chefs de la maison se fût montré dans les bureaux.

Mais ce jour-là, justement, ils étaient tous les trois invisibles.

On commençait à dire bien bas que, peut-être, ils étaient partis d’avance…

Ceci se trouvait être une erreur. Les trois associés étaient réunis, depuis le matin, dans la chambre du conseil.

Ces inquiétudes que leurs employés avaient éprouvées vaguement et sans trop savoir, ils les avaient ressenties eux-mêmes de première main, comme on peut le croire.

Les premières heures de la réunion avaient été tristes et mornes ; le bruit de la porte de la caisse, qui était située au-dessous d’eux, et qu’ils entendaient s’ouvrir et se refermer de minute en minute, retentissait jusqu’au fond de leurs cœurs.

Et à mesure que les heures passaient, ils ne se rassuraient point ; leur fièvre augmentait, loin de diminuer. Ils regardaient tour à tour le cadran de la riche pendule, puis leurs yeux se baissaient désespérés.

Ils n’échangeaient pas une parole ; un silence profond régnait dans la chambre du conseil.

C’est qu’il leur était bien impossible de se communiquer leurs pensées ; ils avaient essayé de se trahir l’un l’autre, et il n’y avait de commun entre eux que la perfidie et l’aversion.

Chacun d’eux avait des transes pareilles, mais qui lui étaient propres et ne se rapportaient point au bien de l’association. Ce qui les terrassait, ce n’était pas tant la catastrophe attendue que le silence de l’homme qui avait promis à chacun d’eux de lui donner des armes contre ses associés.

Ils attendaient une réponse du baron de Rodach ou le baron de Rodach en personne.

Mais rien ! l’heure du courrier était passée. Rien.

Comme ils commençaient à désespérer tout à fait, le valet Klaus entra dans la chambre. Il tenait trois lettres à la main.

Reinhold, Abel et Mira lui-même ne purent réprimer la fièvre de leur impatience. Ils se levèrent tous à la fois et demandèrent ensemble :

– Est-ce pour moi ?

La réponse fut favorable pour tout le monde : il y avait une lettre pour le docteur José Mira, une lettre pour M. Abel de Geldberg, une lettre pour le chevalier de Reinhold.

Une de ces lettres venait de Paris, une autre d’Amsterdam, une autre enfin de Londres.

Dans le premier moment, les trois associés ne songèrent qu’à déchirer les enveloppes et à lire précipitamment. Ils ne remarquèrent point que les lettres étaient toutes semblables, sauf les timbres de poste, et que, très-évidemment, la même main les avait écrites toutes les trois.

Quand ils en eurent achevé la lecture, leur premier soin fut de serrer la missive reçue. Ils avaient rompu les cachets ensemble, ensemble ils avaient lu, ensemble encore ils mettaient les lettres pliées dans leurs poches.

On eût dit qu’ils faisaient l’exercice.

Chacun d’eux, après avoir mis sa lettre en lieu sûr, fut pris par l’envie de surprendre le secret de ses voisins.

Et comme cette pensée leur vint à tous les trois en même temps, leurs regards rapides et sournois se choquèrent.

Ils se connaissaient ; nul d’entre eux ne fut sans deviner le désir charitable de ses compagnons. Ils ne furent ni déconcertés, ni surpris.

Ce trio des lettres avait apporté chez eux un changement notable. Jusqu’à l’arrivée de Klaus, ils avaient été tristes et découragés ; maintenant un joyeux et bon vent semblait avoir soufflé sur leurs fronts. Reinhold avait recouvré son air avantageux et fanfaron ; le visage fade du jeune M. Abel rayonnait de contentement et de fatuité ; le docteur lui-même avait déridé ses gros sourcils, et n’avait plus l’air sinistre qu’à moitié.

Ils se regardèrent en silence durant quelques secondes, puis le chevalier de Reinhold, en sa qualité d’homme expansif et franc, se chargea de rompre la glace ; il se frotta les mains de tout son cœur.

– Allons ! dit-il en montrant du doigt la pendule qui marquait trois heures passées, dans une heure la caisse fermera, et nous l’aurons échappé belle ! – Bah ! fit le jeune M. de Geldberg ; échappé belle !… Comment l’entendez-vous ?

Il avait eu grand’peur, mais il ne s’en souvenait plus.

– J’entends, répliqua Reinhold avec suffisance, que, sans moi, les payements de la maison seraient vraisemblablement suspendus à l’heure qu’il est.

Abel haussa les épaules.

– Bah ! fit-il encore ; pour ma part je n’ai rien craint du madgyar Yanos… Le véritable danger était du côté de Van-Praët, qui est un homme d’argent… et si la maison était véritablement menacée, c’est moi qui lui ai servi de bouclier. – Mon jeune ami, répliqua Reinhold avec un salut ironique ; je n’attendais pas moins de votre modestie éclairée.

La discussion allait s’échauffer.

– Modérez-vous, messieurs, dit le docteur ; le temps passe, il est vrai, mais jusqu’au coup de quatre heures bien des choses peuvent arriver !… – Nous sommes gardés du côté du madgyar, s’écria Reinhold. – En êtes-vous bien sûr ? – Parfaitement sûr. – Et nous n’avons rien à craindre de meinherr Van Praët, prononça fièrement Abel. – C’est une chose certaine ? demanda le docteur. – Parbleu !

Mira les regardait l’un après l’autre ; il y avait un peu d’étonnement sur son visage immobile.

– Ah çà ! dit-il, cachant un mouvement de curiosité sous son air grave et chagrin, comment avez-vous fait votre compte, puisque vous n’avez quitté Paris ni l’un ni l’autre ? – On a ses petites ressources, répliqua Reinhold en se faisant valoir. – Les proverbes sont des sots, ajouta le jeune M. de Geldberg, et le plus sot de tous est celui qui recommande de faire soi-même ses propres affaires… quand on a un bon ambassadeur… – Ah !… interrompit Mira, vous avez traité avec Van-Praët par ambassadeur ?…

La figure du jeune banquier peignait la plus magnifique satisfaction de soi-même. Il se contenta de s’incliner en signe d’affirmation.

– Et vous aussi ?… demanda encore Mira en s’adressant à Reinhold. – Comme vous dites, répliqua le chevalier, et j’ai peine à croire que l’ambassadeur de notre jeune ami puisse aller seulement à la cheville du mien. – Si je vous le nommais !… commença vivement Abel.

Mais il se retint et prit un grand air de discrétion affectée.

– Je me tais, reprit-il en se pinçant la lèvre ; j’ajoute seulement que votre fameux intermédiaire, et vous, monsieur le chevalier, vous avez enfoncé une porte ouverte… – J’aurais voulu vous y voir ! grommela Reinhold, dont la figure épanouie se rembrunit pour un instant, rien qu’à l’idée d’affronter le madgyar en colère. – Peuh ! fit Abel, s’il ne s’était agi que de mettre à la raison ce vieux traîneur de sabre, je ne m’en serais fié à personne qu’à moi. – Cela vous eût donné en effet, mon jeune ami, répliqua Reinhold aigre-doux, l’occasion de prouver, au moins une fois, ce que vous affirmez trop souvent… à savoir, que vous êtes très-brave…

Abel rougit jusqu’à la racine des cheveux.

Ce mot le piquait d’autant plus au vif, qu’il lui manquait réellement une demi-douzaine de duels pour être un parfait sporting-gentleman.

– Monsieur ! s’écria-t-il, l’œil en feu et la langue embarrassée, si je croyais que vous avez voulu m’insulter !… – La paix ! la paix ! interrompit le grave docteur, vous avez tous les deux bien mérité de la maison, au même degré ; car, dans l’état présent de la caisse, il eût été impossible de faire droit à l’une ou l’autre des deux créances… Vous avez agi habilement, et je vous en remercie pour ce qui me regarde… mais je crois avoir mieux fait que vous encore. Ah bah ! s’écrièrent eu même temps Reinhold et Abel. – Vous aller en juger, reprit Mira ; grâce à vous, la maison est sauvée pour aujourd’hui… mais demain ? – À chaque jour sa besogne… voulut dire le chevalier. – Permettez, interrompit le docteur : les lieux communs n’ont jamais mis dans une caisse le quart d’un petit écu… Pour vivre, il faut des fonds… et vos négociations, si habiles qu’elles puissent être, ne nous ont pas donné un centime. – Avez-vous donc trouvé de l’argent ? demanda Reinhold. – Nous toucherons cent mille écus demain, répondit le docteur.

Les deux autres associés relevèrent la tête, et l’indifférence dédaigneuse qui était sur leurs visages fit place à un plaisir avide.

– En vérité ?… murmura le chevalier. – Cent mille écus ? dit le jeune M. Abel. – Cent mille écus, répéta gravement Mira. – Et par quelle voie ?

Mira baissa le ton involontairement et prononça le nom de madame de Laurens.

Reinhold et Abel, qui ne songeaient plus à leur dispute, se prirent à rive en même temps et d’excellent cœur.

Cette idée des cent mille écus achevait de les mettre en belle humeur…

– À vous la pomme, docteur ! s’écria Reinhold ; il y a entre votre besogne et la nôtre toute la distance du négatif au positif… Mais comment diable avez-vous osé ?… – Oui, interrompit Abel, vous n’êtes pas très-vaillant, d’habitude, vis-à-vis de ma bien-aimée sœur…

Mira eut presque un sourire.

– Ah ! çà mes chers messieurs, dit-il, pensez-vous donc avoir le monopole des ambassadeurs ? – C’est juste ! s’écria le jeune de Geldberg. – Décidément, ajouta Reinhold, vive la diplomatie !

Ils se donnèrent tous la main, et, pour la première fois peut-être, ce fut sans arrière-pensée : l’enthousiasme du moment gagnait jusqu’au docteur.

– Nous sommes sauvés ! dit-il, bien sauvés !… et cette catastrophe, évitée, n’aura servi qu’à nous donner de la prudence… Maintenant, quelques mots, je vous prie, sur nos deux grandes affaires. – La fête et le rail-way ! s’écria Reinhold ; la fête marche… et je me suis procuré, hier soir, dans un cabaret du Temple, ajouta-t-il en se penchant à l’oreille de Mira, quatre invités qui feront merveille.

Le regard du docteur fit une question muette. Reinhold cligna de l’œil d’un air d’intelligence. Le jeune M. Abel ne vit point ce manége ; il avait quitté sa place et remuait des papiers sur le bureau.

– Quant au chemin de fer, dit-il de loin, ça marche à pleine vapeur !

Il s’arrêta un peu, pour rire tout seul de sa spirituelle plaisanterie, et reprit, en brandissant un paquet de lettres :

– Dix mille demandes d’actions depuis lundi !… avant qu’il ait été fait pour un sou de publicité !… C’est merveilleux ! – Dans huit jours, ajouta Reinhold, nous aurons deux fois le capital ! – Nous l’aurons dix fois dans un mois ! riposta le jeune de Geldberg. – Et, à notre retour du château, reprit le chevalier, nos actions se feront à deux cent cinquante francs de prime !…

Les yeux du docteur brillaient ; l’allégresse était peinte sur les visages enflammés des deux autres associés.

Quatre heures sonnèrent à la pendule. Ils se levèrent tous les trois d’un commun mouvement : c’était l’heure où la caisse fermait.

Jusqu’à cet instant, une vague frayeur était restée parmi leur joie.

– C’est fini ! s’écria le docteur avec une sorte de recueillement ; il y a une muraille entre notre passé et notre avenir !… le sort lui-même ne peut plus rien contre la maison de Geldberg !

Avant que les deux autres associés pussent répondre, et comme le dernier coup de quatre heures sonnait, il se fit un bruit soudain dans l’antichambre.

En même temps on frappa rudement à la petite porte, donnant sur l’escalier privé par où le caissier Moreau entrait dans la pièce voisine de la chambre du conseil.

Cette porte avait été fermée en dedans pour éviter des importunités inutiles ; les associés, en effet, faisant trêve à leurs habitudes de déprédations égoïstes pour ce jour de crise suprême, avaient déposé, le matin, dans la caisse, d’un commun accord, toutes leurs ressources personnelles. Ils n’avaient plus rien, en cas de malheur.

Le sourire se glaça sur les lèvres du Portugais. Abel et Mira restèrent bouche béante et les yeux effrayés.

Le bruit redoublait dans l’antichambre. On entendait une voix de tonnerre qui ordonnait aux valets d’ouvrir.

Reinhold devint pâle comme un mort, au son de cette voix.

Quand elle se taisait, un organe doux et débonnaire se faisait ouïr à son tour. C’était alors Abel qui ouvrait de grands yeux stupéfaits.

Enfin, derrière la petite porte du caissier, une troisième voix s’élevait, une voix de femme, inquiète et courroucée, qui prononçait distinctement le nom du docteur José Mira.

Les trois associés restaient immobiles auprès de la cheminée et ressemblaient à des hommes frappés de la foudre.

XIV. – Hôtes qu’on n’attend pas.

Les trois associés restaient immobiles. Abel et Reinhold avaient leurs regards fixés sur la porte principale ; Mira jetait les siens à la dérobée vers la petite pièce où M. le baron de Rodach avait surpris, quelques jours auparavant, le caissier Moreau en conférence secrète avec ses patrons.

Le bruit redoublait dans l’antichambre. Il y avait là une de ces voix fortes et tonnantes, dont l’éclat blesse l’oreille comme le son rapproché du cor.

On menaçait, on blasphémait. Le domestique de garde se défendait timidement, et son accent exprimait à chaque instant plus de terreur.

On frappait en même temps, à coups redoublés à la petite porte donnant sur l’escalier de la caisse.

Abel et Reinhold se regardèrent.

– Reconnaissez-vous cette voix ?… murmura le jeune de Geldberg.

Les dents du chevalier claquèrent ; il ne trouva point la force de répondre.

– Ouvrez ! criait-on dans l’escalier de la caisse ; Monsieur le docteur, je sais que vous êtes là, et je vous ordonne d’ouvrir !… – C’est ma sœur ! grommela le jeune M. Abel ; on peut la laisser hurler et cogner à sa guise…

L’avis pouvait être sage ; mais le docteur était incapable de le suivre. Une force irrésistible et mystérieuse semblait peser sur sa volonté ; chaque fois que son nom prononcé arrivait jusqu’à son oreille, on le voyait reculer imperceptiblement et se rapprocher, malgré lui, de la chambre voisine. Quelque chose l’attirait de ce côté ; il avait beau faire, toute résistance était vaine : il fallait se rendre et obéir.

Le timbre de la pendule, qui venait de sonner quatre heures, vibrait encore faiblement dans la chambre silencieuse. Il n’y avait pas un quart de minute que les visages des trois associés s’épanouissaient, illuminés par une joie enthousiaste. De cette joie, il ne restait plus rien.

La foudre était tombée au beau milieu de cette allégresse. Ils étaient là comme on se représente Balthasar, l’œil fixé sur la menace divine qui vint glacer l’ivresse de sa dernière orgie.

Abel et le chevalier n’avaient point bougé ; mais le docteur, cédant à l’effort mystérieux qui l’entraînait vers l’endroit d’où partait cette voix de femme, impatiente et irritée, avait déjà traversé, à son insu, presque toute la largeur de la chambre du conseil.

– Ouvrez ! ouvrez donc ! criait Sara en meurtrissant son petit poing contre le bois de la porte.

Le docteur hésita un instant encore, puis il fit un geste d’insouciance désespérée, et franchit le seuil.

Un choc violent ébranlait à ce moment le battant sculpté de la porte principale.

– C’est lui ! oh ! c’est bien lui !… soupira le chevalier dont les yeux battaient et cachaient leurs prunelles, comme ceux d’une femmelette en pamoison. – Et il n’est pas seul ! ajouta le jeune M. Abel.

Ce dernier, grâce à sa nature lente et inerte, subissait moins vivement les brusques effets de cette terreur imprévue ; il avait d’ailleurs affaire à moins forte partie.

– Je crois que le mieux serait d’ouvrir, reprit-il.

– Non ! non ! s’écria Reinhold affolé ; la porte est bonne… peut-être qu’ils ne pourront pas l’enfoncer !

Il était si aveuglé par la frayeur que l’idée de fuir ne lui venait même pas.

Il restait là, frappé, anéanti, ses jambes pliaient sous le poids de son corps.

Un second coup, lancé à l’extérieur et plus vigoureux que le premier, déjoignit les battants de la porte ; un troisième fit sauter le pêne, hors de la serrure.

Trois hommes apparurent sur le seuil ; l’un d’eux, qui avait le dos tourné, portait la livrée de Geldberg et s’obstinait à défendre l’entrée.

Il fut terrassé en un clin d’œil ; les deux autres entrèrent.

Ceux-ci formaient entre eux un contraste complet : le premier pouvait avoir cinquante ans ; c’était un personnage de grande taille et d’apparence athlétique ; une redingote à la hongroise, qui serrait son torse étroitement, faisait ressortir la forte carrure de sa poitrine ; il était coiffé d’un calpak de fourrure, orné de revers pourpres, d’où s’échappaient les boucles abondantes d’une chevelure noire où brillaient çà et là quelques poils argentés.

Sa moustache large et recourbée était noire comme le jais.

Ceux qui avaient fréquenté le madgyar Yanos Georgyi durant son séjour en Allemagne l’auraient reconnu d’un coup d’œil. Ces vingt ans écoulés n’avaient point opéré chez lui ce changement absolu que l’homme subit d’ordinaire dans un si long espace de temps. Sa riche taille n’avait point fléchi ; son œil n’avait rien perdu de son éclat farouche, et il savait porter haut toujours l’orgueilleuse beauté de son visage.

Mais s’il n’avait rien perdu, en revanche il n’avait rien gagné ; l’élément intellectuel manquait toujours à cette fière statue ; il y avait là tout juste de quoi faire un soldat.

Son compagnon était un vieillard gros, court, rond, fleuri, pourvu d’un menton quadruple et d’un ventre parfaitement hémisphérique ; il avait peu de cheveux, et ces cheveux, d’une éclatante blancheur, se plantaient sur un crâne rouge.

Sa joue brillait de santé ; un contentement placide était dans son sourire ; ses yeux caressaient tout ce qu’ils regardaient ; sa petite bouche rose semblait taillée adroitement dans une grosse cerise.

Tel était maître Fabricius Van-Praët, ex-physicien aéronaute, à l’âge respectable de soixante-sept ans.

Autant il y avait de colère et de hautaine menace sur la figure du madgyar, autant il y avait de courtoisie débonnaire sur l’excellent visage de meinherr Van Praët.

Nous l’avons dit, ces deux hommes formaient entre eux un contraste absolu. Nous n’avons pas besoin d’ajouter que ce n’était pas l’honnête Van Praët qui avait enfoncé la porte et terrassé le valet de Geldberg.

Ce fut lui, par exemple, qui, une fois entré dans la chambre du conseil, prit la précaution de refermer cette même porte et d’y mettre un prudent verrou.

Le madgyar était déjà devant la cheminée et posait sa large main sur l’épaule de Reinhold altéré.

– Mes traites !… dit-il, en faisant un effort évident pour se contenir.

Le chevalier balbutia quelques paroles inintelligibles.

– Mes traites ! répéta Yanos, dont la voix devenait sourde et qui avait au front de grosses veines gonflées.

En prononçant ces deux derniers mots, sa main se ferma sur l’épaule de Reinhold, qui poussa un douloureux soupir.

Le malheureux chevalier était plus mort que vif ; le danger qu’il avait couru la veille aux Quatre Fils Aymon n’était rien auprès de cette terrible aventure. Il n’avait pas une goutte de sang dans les veines, et croyait, pour le coup, être à sa dernière heure.

Le bon Van Praët vint donner un peu de répit à son agonie.

– Allons, Yanos, mon fils, dit-il en traversant la chambre à petits pas précipités, ne cassons pas comme ça les vitres du premier coup, croyez-moi !… Depuis soixante ans et plus, je traite toutes les affaires, indistinctement, par la douceur, et je m’en suis toujours bien trouvé.

Le madgyar lâcha l’épaule de Reinhold, qui, n’étant plus soutenu, se laissa choir sur un fauteuil.

Il allait mieux. Nous parlons ainsi, parce que la peur était chez lui une véritable maladie. Le secours inespéré que lui apportait le Hollandais lui faisait en ce moment l’effet d’une potion administrée à propos.

Il reprenait ses sens. À d’imperceptibles symptômes, ceux qui le connaissaient pouvaient prévoir le moment où sans cesser de trembler tout bas, il allait reprendre une bonne part de son effronterie.

Le Hollandais donna une de ses mains à Abel, et l’autre à Reinhold.

– Bonjour, mon jeune ami, dit-il, bonjour, mon vieux camarade !… Le vieux Yanos et moi nous avons fait un long voyage pour vous rendre visite… J’espère vivement que nous allons régler à l’amiable tous nos petits différends. – J’ai fait cent vingt lieues pour ravoir mes traites, interrompit le madgyar avec rudesse ; il me les faut à l’instant même.

Van Praët le calma de la main, et adoucit son excellent sourire.

– Je ne sais pas exactement ce qu’il y a de lieues d’ici chez moi, dit-il, mais qu’importe un bout de chemin de plus ou de moins, quand la maison d’un ami est le but du voyage !… Ce qui est sûr, c’est que je viens, moi aussi, chercher mes petites traites… que vous allez me rendre, j’en ferais la gageure ! – C’est que… voulut dire Abel. – Vous permettrez que je m’asseye, n’est-ce pas, mon jeune ami ? interrompit Van Praët ; j’ai pris de l’embonpoint sur mes vieux jours, et cette course m’a fatigué.

Il tira de sa poche un immense foulard, et tamponna son front mouillé de sueur.

– Là !… reprit-il en croisant l’une sur l’autre ses cuisses courtes et charnues ; savez-vous que vous êtes devenu un charmant cavalier, mon petit Abel !… Comment se porte votre respectable père ?… Mais, voyez donc, comme on se rencontre ! ajouta-t-il sans attendre la réponse ; j’arrive d’Amsterdam, et le premier visage que je vois dans mon hôtel est celui de cet excellent Yanos, mon ami le plus cher, qui arrive de Londres !…

Il tendit la main au madgyar, dans un élan de sympathie. Celui-ci lui abandonna son doigt d’assez mauvaise grâce ; il avait l’œil sombre et les sourcils froncés ; le bavardage du Hollandais le fatiguait manifestement. À défaut de la main entière, Van Praët serra le doigt de tout cœur.

– Et maintenant, mes chers enfants, reprit-il, nous allons parler affaires, s’il vous plaît… Mon vaillant ami, le madgyar Yanos, réclame de vous une somme de onze cent mille francs à peu près, en traites échues sur Paris qui lui ont été enlevées par des moyens que mon esprit de conciliation me défend de qualifier. – Par un vol infâme ! dit le madgyar, qui regarda en face tour à tour Reinhold et Abel.

Le chevalier essaya un sourire soumis ; le jeune de Geldberg baissa les yeux.

– Le mot est peut-être bien fort, reprit meinherr Van Praët, mais il me paraît assez juste… Moi-même, je suis dans un cas tout pareil… et, à part le plaisir de vous voir, je suis venu pour vous demander un million trois cent cinquante mille francs de traites qui m’ont été enlevées par un de vos agents. – Et moi, dit une voix qui partait du seuil de la chambre voisine, je viens réclamer également trois cent mille francs écus, qu’un autre de vos agents m’a soustraits par une odieuse supercherie.

Tout le monde se retourna, madame de Laurens s’avançait vers la cheminée à pas lents.

Si le bon Hollandais n’eût point parlé sans relâche depuis deux ou trois minutes, on aurait entendu dans la chambre voisine, depuis le même espace de temps, le bruit étouffé d’une conversation à voix basse.

Le docteur avait ouvert à Petite, au moment même où le pied du madgyar jetait la porte en dedans.

À dater de cet instant, le Portugais avait employé toute son éloquence peur empêcher Sara de pénétrer plus avant ; mais la colère de Sara ne connaissait jamais d’obstacles, et puis elle voulait savoir…

Elle entra dans la chambre du conseil, la joue pâle et les lèvres serrées. Grâce aux rapports quotidiens qu’elle exigeait de Mira, elle connaissait à peu près la situation de la maison vis-à-vis de Van Praët et du seigneur Georgyi. Elle venait d’entendre les menaces du madgyar, et, bien qu’elle ignorât la cause précise de ce bruyant courroux, elle en savait assez pour comprendre ce qui allait se dire.

Derrière elle, le docteur Mira venait, esclave et vaincu ; la lutte avait été courte entre lui et Petite, mais elle avait été rude. Sara était trahie, on avait donné son secret à un étranger qui s’en était servi contre elle comme d’une arme.

Sara cherchait le docteur depuis deux jours, et le docteur, sentant sa propre faiblesse, fuyait et se cachait, comme ces débiteurs sans expérience qui n’ont pas encore appris à braver la face imposante du créancier.

Au premier coup d’œil, Yanos et Van Praët durent hésiter à le reconnaître pour ce roide et orgueilleux adepte dont chaque parole était un apophthegme qui n’abandonnait jamais, jadis, son masque de pédanterie austère.

Il avait le front bas et l’œil effarouché, sa gravité scolastique avait disparu, et son visage portait les marques de sa défaite acceptée.

Le plus heureux en tout ceci était, sans contredit, le jeune M. Abel, qui avait pour adversaire Fabricius Van Praët, la douceur et la mansuétude en personne.

Quant aux deux autres, nous ne saurions dire lequel était le moins mal partagé ; le madgyar était un terrible homme, mais Sara ne le cédait à personne quand il s’agissait de mal faire.

À sa vue, Van Praët, Reinhold et Abel se levèrent et saluèrent ; le madgyar les imita de mauvaise grâce ; il lui déplaisait d’avoir à supporter en ce moment la présence d’une femme.

Reinhold, au contraire, rattrapa au vol la queue de son sourire : c’était une diversion, et toute diversion lui était bonne. Plus il y avait de monde dans la chambre, moins l’entrevue lui semblait redoutable ; il se remettait tout doucement et son regard était sur le point de reprendre un peu d’effronterie.

– Eh ! mais, s’écria Fabricius, c’est notre adorable Sara !… Belle dame, je vous ai vue bien petite, mais vous étiez déjà charmante, et il me souvient que notre vénérable ami, Mosès Geld, vous appelait son trésor…

Madame de Laurens répondit à cette tirade par un salut cérémonieux, dont la dernière moitié s’adressa au madgyar ; celui-ci tordait sa moustache et rongeait son frein.

Reinhold offrit son fauteuil à Petite, et la plaça comme un bouclier entre lui et son adversaire.

Après cet acte, où tant de prudence s’alliait à tant d’adresse, il éprouva ce mouvement de satisfaction naïve que ressent l’autruche poursuivie, quand elle a mis sa tête à l’abri derrière un caillou.

XV. – Paris. Londres. Amsterdam.

Madame de Laurens prit le fauteuil que Reinhold lui offrait.

– Je viens ici, dit-elle en s’asseyant et comme si elle eût senti le besoin d’expliquer sa présence, pour remplacer mon mari dont les intérêts sont indignement lésés par la conduite de ces messieurs… j’ai d’ailleurs le droit de m’asseoir à cette place, ajouta-t-elle en s’adressant au madgyar qui gardait son air rébarbatif, en ma qualité de fille et d’héritière de Mosès Geld.

Yanos s’inclina, roide comme un élève de l’école polytechnique.

– Eh ! chère enfant ! s’écria Van-Praët, permettez-moi de vous appeler ainsi, à moi qui vous ai tenue si souvent sur mes genoux… Bon Dieu ! qui donc aurait l’idée de se plaindre de votre aimable présence !… Bonjour, savant docteur… je ne puis dire toute la joie que j’éprouve à vous revoir !… Allons ! à part Mosès Geld, notre respectable doyen, qui, je l’espère, jouit d’une heureuse vieillesse, et le pauvre Zachœus Nesmer, il essuya une larme réelle ou fantastique, nous voilà tous réunis encore une fois !… Je puis vous affirmer, mes pauvres bons amis, que nous ne venons point ici avec des pensées hostiles… – Parlez pour vous ! interrompit sèchement le madgyar. – Fi ! seigneur Yanos ! répliqua l’excellent Hollandais, dont la parole se faisait à chaque instant plus onctueuse, gardez-vous d’enlever à cette heureuse entrevue son caractère tout amical… Je crois comprendre que notre chère Sara est dans le même cas que nous… Hélas ! l’intérêt divise comme cela les familles !… mais si son affaire est aussi simple que la nôtre, je veux que nous soyons tous d’accord avant dix minutes.

Il adressa un doux sourire à madame de Laurens.

– Procédons méthodiquement, reprit-il, et puisque nous avons une dame parmi nous, cédons-lui la parole, comme l’exige la galanterie. – La coutume de la maison, répondit Petite d’un accent libre et ferme qui eût fait honneur à un avocat, était, à ce qu’il paraît, de déléguer un de ses membres, qui avait charge de s’occuper d’un ou plusieurs comptes particuliers… – C’est parfaitement exact, interrompit Van Praët ; car, depuis la retraite du vénérable Mosès, je n’ai eu de rapports qu’avec mon jeune ami Abel. – Moi, j’ai eu le malheur de traiter avec cet homme ! ajouta Yanos, en montrant du doigt sans façon M. le chevalier de Reinhold.

Le chevalier eut la force de sourire.

– Moi, poursuivit madame de Laurens, j’étais en relations directes avec le docteur José Mira, et je dois dire que j’avais en lui une confiance aveugle… Voici ce qui s’est passé… le docteur a feint une absence ; il m’a dépêché un agent qu’il avait préalablement mis au fait de certains mystères, intéressant M. de Laurens…

Petite ne se troubla point, en prononçant ces paroles.

– M. de Laurens ! continua-t-elle en s’échauffant à froid, un mourant couché sur son lit d’agonie et dont le docteur Mira, en sa qualité de médecin, connaît mieux que personne la position désespérée !… Ah ! Monsieur, s’écria-t-elle en s’adressant tout à coup au docteur, ne pouviez-vous le laisser finir en paix une vie d’angoisses et de souffrances ! il avait encore quelques jours à passer sur cette terre !… vous les avez empoisonnés !

Elle s’arrêta, comme si son émotion l’eût suffoquée.

Ces paroles faisaient sur le madgyar une impression visible ; il la regardait, ébloui par sa beauté merveilleuse, et, un instant, il oubliait sa propre colère pour épouser le courroux de Sara.

Reinhold s’applaudissait à part lui, et jouissait de ce résultat précieux.

Quant au bon Van Praët, il essuyait ses yeux secs avec son grand foulard.

– Messieurs, reprit Sara en s’adressant aux deux étrangers, vous êtes les anciens amis de mon père… je vous regarde comme étant presque de la famille… devant tous autres, j’aurais trouvé la force de me taire, mais je sais bien que je puis parler devant vous… Oui, cet homme a choisi un de ses pareils, rompu à l’astuce et à la tromperie !… il me l’a envoyé, à moi, pauvre femme sans défiance !… j’ai vu avec terreur entre les mains d’un inconnu des secrets qui pourraient perdre mon mari !… Il a menacé, j’ai cédé, et monsieur le docteur doit avoir maintenant les cent mille écus arrachés à une femme qui était son amie !

La voix de Petite, où il y avait des larmes, était plus éloquente encore que ses paroles.

– C’est odieux et lâche ! s’écria le madgyar en serrant les poings.

Reinhold et Abel gardaient le silence.

– Oh ! docteur ! cher docteur ! murmura Van Praët, êtes-vous bien capable d’une action si noire ?…

Le docteur baissa les yeux ; les paroles se pressaient sur sa lèvre tremblante et blêmie ; mais il les contenait énergiquement, et affectait une résignation grave et sombre.

La comédie débordait dans cette scène qui voulait toujours tourner au drame. Une chose étrange, c’est qu’on y parlait de vol, et que ce mot, accueilli avec indignation par la moitié au moins des assistants, aurait dû être écrit en belles lettres d’or sur les murailles de la salle.

Plaignants et accusés en étaient tous au même point ; pour aucun d’eux, le mot probité n’avait de signification bien précise.

En fait, Abel de Geldberg n’avait aucun crime à se reprocher ; mais c’était peut-être la faute des circonstances. Pour trouver un semblant de cœur entre ces six personnages, il eût fallu fouiller la brutale poitrine du madgyar.

Il avait tué, il avait volé ; mais tout sentiment n’était pas mort au fond de son âme, et du moins avait-il le courage du bandit.

Les autres, à l’exception de Petite, étaient aussi peureux que corrompus.

Ils jouaient des rôles, les uns bien, les autres médiocrement ; mais aucun d’eux n’avait à la cheville de la comédienne consommée.

Le docteur avait eu raison de se cacher et de fuir ; il était, sans contredit, le plus fort des trois associés, mais les trois associés réunis, en leur adjoignant même le farouche madgyar et l’insinuant Fabricius.

Elle se taisait maintenant ; son beau sein agitait l’étoffe de sa robe ; elle semblait attendre la réponse de Mira.

Mira ne desserrait pas les dents.

– Comme cela, reprit Van Praët avec sa douceur inaltérable, nous voici arrangés fort symétriquement : trois contre trois… la cause de notre chère Sara me paraît jugée… elle a raison, cent fois raison… À votre tour, notre Yanos ! – J’ai déjà parlé, répliqua celui-ci, et je n’aime pas à parler deux fois… Mon histoire est d’ailleurs celle de la fille de Mosès Geld… un homme, que je connaissais déjà de nom, est venu vers moi de la part de Regnault. – Reinhold… murmura le chevalier. – Reinhold ou Regnault, répliqua Yanos durement, c’est le nom d’un infâme coquin !… qu’on ne m’interrompe plus ! Cet envoyé s’est servi auprès de moi de moyens dont il ne me plaît pas d’expliquer la nature…

Sa voix trembla légèrement, comme il prononçait ces paroles, et son front s’empourpra davantage.

Il enfonça son calpack sur les mèches épaisses de ses cheveux, et reprit en relevant la tête :

– Peu importent les détails !… ces traites étaient à Paris chez mon homme d’affaires, et aujourd’hui même, en cas de non payement, on devait commencer les poursuites… Votre envoyé, monsieur Regnault, est parvenu à m’extorquer un blanc seing dont il s’est servi pour retirer les traites des mains de mon agent… et quand je suis arrivé à Paris, suivant de près les traces de l’escroc, il était trop tard !

Malgré son épouvante, Reinhold eut envie de rire, tant le tour lui sembla parfait.

– Affaire jugée ! dit le gros Van Praët qui s’administrait, de son autorité privée, l’office de président. Quant à moi, ma position était exactement la même que celle du vaillant Yanos… Il paraît que la maison de Geldberg a d’excellents et nombreux agents diplomatiques… celui qui s’est présenté chez moi ne m’était pas absolument inconnu… je dois dire que c’est un gaillard extraordinairement habile ?… Il m’a demandé un pouvoir pareil à celui dont vient de nous parler le seigneur Georgyi, car mes traites étaient aussi à Paris, chez un homme d’affaires qui devait en exiger le payement intégral aujourd’hui, sous peine de poursuites définitives… Le cher Yanos et moi nous avions échangé, à ce sujet, une correspondance tout, amicale, et nous étions convenus d’agir de concert. Ce pouvoir, de manière ou d’autre, je l’ai donné… Et quand je suis tombé, comme une bombe, chez mon mandataire, à Paris, mes traites étaient allées rejoindre celles du seigneur Yanos.

Van Praët s’essuya le front et retint la parole d’un geste.

– Voici ce que je propose, poursuivit-il, quand il eut repris haleine ; point d’esclandre !… À quoi bon ? Nous sommes de vieux camarades. Le cher docteur va rendre les cent mille écus à notre petite Sara ; Reinhold restituera les traites du brave Yanos ; mon jeune ami, Abel, me remettra les miennes… et nous dînerons tous, ce soir, avec le respectable Mosès Geld, pour célébrer notre réunion !

La sentence était, à coup sûr, toute remplie de mérite et digne du sage roi Salomon.

Néanmoins, aucun des trois associés de Paris ne sembla vouloir y acquiescer.

Le madgyar attendit une seconde entière, après quoi sa patience fut à bout.

Il déboutonna les revers de sa redingote, sous lesquels se cachait une paire de pistolets.

Reinhold aurait voulu être au Canada.

– Faites ce que vous voudrez pour les autres, dit Yanos ; mais rendez-moi mes traites, ou je vais me faire justice moi-même !

Il prit à la main un de ses pistolets.

Reinhold, saisi d’un tremblement impossible à réprimer, se cacha derrière le fauteuil de Petite.

Le conciliant Van Praët s’interposa encore une fois.

– La paix ! dit-il, la paix ! noble Yanos… Refermez votre redingote et serrez ces ustensiles qui ne sont pas de mise en ce lieu… Nous sommes à Paris, mon cher camarade, et, à Paris, on n’a pas besoin d’armes à feu pour se faire rendre justice. – J’aime à ne compter que sur moi, répondit le madgyar ; que cet homme parle sur-le-champ, ou je lui casse la tête !…

Il avait armé un de ses pistolets, et son regard disait que sa menace n’était point vaine.

Avec lui, on ne pouvait compter ni sur la prudence ni sur la crainte. Quel que fût le danger à courir, ce qu’il voulait faire, il le faisait.

L’excès du péril délia la langue du chevalier. Au moment où il vit le madgyar repousser rudement Van Praët, qui tâchait encore de le contenir, il se souleva sur ses jarrets chancelants.

Son regard épouvanté fit le tour de la chambre, cherchant un aide ou un asile.

Mais il n’y avait point de secours à espérer : Abel de Geldberg, pâle, immobile, crispait ses doigts sur les bras de son fauteuil ; Mira tenait toujours ses yeux baissés ; il ne voyait même pas la menace suspendue au-dessus de la tête du chevalier.

Quant à madame de Laurens, elle s’était renversée, nonchalante et gracieuse, sur le dossier de son siége ; elle attachait sur le madgyar un regard où il y avait de la curiosité et cet effroi mêlé de charme qui prend les spectateurs d’un drame, au moment où l’acteur en scène court un grand danger imaginaire, où il y avait peut-être encore autre chose, car la figure du madgyar était en ce montent magnifique de colère sauvage et d’orgueil indompté.

– Sur mon honneur ! balbutia Reinhold d’une voix étouffée, je n’ai pas reçu vos traites, seigneur Yanos… – Tu mens ! s’écria celui-ci, qui leva son pistolet.

Petite fit un geste de la main ; ce n’était pas une prière en faveur du chevalier, c’était seulement un signe indiquant qu’elle voulait prendre la parole.

Le pistolet du madgyar retomba, docile.

– J’ignore, dit Petite, si M. le chevalier ment ou non… mais l’impatience du seigneur Yanos m’a empêchée d’obtenir la réponse de M. le docteur. – Et moi, celle de mon jeune ami Abel, ajouta Van Praët ; il en faut un peu pour tout le monde. – Monsieur le docteur, reprit Sara d’un ton d’ironie amère, prétend-il aussi n’avoir point touché les cent mille écus ? – Je l’affirme sous serment, dit Mira sans lever les veux. – Ah ! ah !… fit meinherr Van Praët, et vous, mon jeune ami ? – Sur ma parole, répondit Abel, je n’ai pas revu M. le baron de Rodach !…

À ce nom, prononcé au hasard, toutes les têtes se relevèrent d’un commun mouvement. Puis, tous les regards se portèrent sur Abel, interrogateurs et surpris.

Il faut excepter pourtant celui du digne Van Praët, qui n’exprimait aucun étonnement.

Au bout de deux ou trois secondes de silence, il se passa un fait bizarre. Pour un instant, chaque couple d’adversaires composant ce triple duel sembla faire trêve.

Petite et le docteur échangèrent une rapide œillade.

Le madgyar lui-même laissa tomber sur Reinhold un regard où il n’y avait plus de colère.

Mira fut le premier à reprendre la parole.

– Vous avez dit monsieur le baron de Rodach, Abel ?… prononça-t-il, comme s’il eût pensé que ce seul nom, répété, allait amener une rectification immédiate de la part du jeune homme.

Sara, Reinhold et le madgyar tendirent avidement l’oreille.

– Oui, répliqua Abel, j’ai dit M. le baron de Rodach. – Alors, vous vous trompez, répliqua péremptoirement Yanos.

Van Praët sourit.

– Mon brave camarade, dit-il doucement, cette fois nous ne sommes pas du même avis… Mon jeune ami Abel a raison… – Non pas ! s’écria vivement Petite. – Non pas ! répétèrent Reinhold et Mira.

Le madgyar haussa les épaules.

– Il y a loin d’Amsterdam à Londres, dit-il, et puisque ce baron de Rodach était chez moi jeudi, il ne pouvait être chez vous… – C’est clair ! murmura Reinhold, qui était bien aise de faire acte d’allié auprès de son terrible adversaire.

L’étonnement qui était sur le visage de Petite et de Mira se changeait en stupéfaction.

– Êtes-vous bien sûrs de ce que vous dites ? murmura machinalement la première. – Aussi vrai que j’existe !… commencèrent à la fois Abel et Van Praët.

– Laissez donc ! interrompit le magyar ; est-ce bien ce Rodach que vous m’avez envoyé, monsieur Regnault ? – Oui, répondit Reinhold. – Eh bien ! c’est lui que j’ai reçu… Je l’ai vu, je l’affirme… Que dire à cela ? – Que je l’ai envoyé à meinherr Van Praët, répondit Abel timidement. – Et que meinherr Van Praët l’a vu comme il vous voit, ajouta ce dernier.

– Il y a encore à dire, reprit le docteur dont les yeux grands ouverts se fixaient sur Sara, que c’est ce même baron de Rodach que j’ai envoyé, moi, à madame de Laurens. – Et que, moi aussi, je l’ai vu, appuya Petite, et qu’il était chez moi, à Paris, à l’heure que vous dites, jeudi dernier, 8 février. – C’est impossible ! s’écrièrent à la fois Van Praët et le madgyar.

– Cela est !

Tout le monde croyait rêver !

– À Paris !… à Londres !… à Amsterdam !… murmura Van Praët qui ne souriait plus.

Yanos avait les sourcils froncés et demandait vainement la lumière à son esprit, où il ne trouvait que ténèbres.

Les trois associés de Paris s’interrogeaient de l’œil à la dérobée.

Mais c’était en vain : le mystère restait pour tous également inexplicable.

– C’est impossible, conclut le madgyar après quelques instants de silence, et il y a quelque nouvelle perfidie là-dessous. – Quant à moi, dit Reinhold, je puis prouver ce que j’avance… J’ai là une lettre du baron, datée de Londres. – J’en ai une datée d’Amsterdam, riposta Abel. – J’en ai une datée de Paris, ajouta le docteur Mira.

Et tous trois à la fois tirèrent de leur poche les lettres reçues quelques heures auparavant.

On fit cercle ; les lettres dépliées furent mises l’une à côté de l’autre. Durant une seconde, les respirations s’arrêtèrent. On eût entendu voler une mouche dans le silence profond de la chambre du conseil.

Puis un murmure étouffé s’éleva.

C’était de la magie !…

La même main avait écrit les trois lettres !

On ne parlait plus. Les esprits étaient frappés de stupeur. La raison se voilait.

Comment expliquer ce fait inexplicable ?…

Et de vagues terreurs se glissaient parmi l’étonnement poussé jusqu’au comble. Chez quelques-uns, l’idée des choses surnaturelles s’éveillait involontairement.

– Si l’on croyait aux sorciers !… commença Van Praët à voix basse. – À Paris ! à Londres ! à Amsterdam !… répéta le madgyar lentement. – C’est à devenir fou ! dit le jeune M. de Geldberg.

Mira, Petite et Reinhold gardaient le silence, les yeux cloués au parquet.

– À Paris ! à Londres ! à Amsterdam !… répéta encore Yanos ; il faut que ce soit le diable !

Au moment où ce mot tombait de la bouche du madgyar, l’assistance tressaillit comme au choc d’une décharge électrique. La porte de la caisse venait de s’ouvrir avec fracas, et Klaus, debout sur le seuil, annonçait d’une voix retentissante :

– Monsieur le baron de Rodach !…

XVI. – Homme ou démon !

La nuit approchait ; la chambre du conseil n’était plus éclairée que par les derniers rayons du crépuscule, auxquels se mêlait la rouge lumière du foyer ardent.

Les meubles dessinaient confusément leurs formes le long des lambris, et les ombres grandies tremblaient au plafond.

Ils étaient là, autour de la cheminée de Geldberg, cinq hommes et une femme qui avaient renié Dieu dès longtemps, et qui, bien souvent, avaient raillé avec pitié les faibles d’esprits qui croient aux choses de l’autre vie.

Et pourtant, parmi tous ces cœurs révoltés contre le ciel, il n’y eu eut pas un qui ne frémît d’une terreur superstitieuse au nom, tout à coup prononcé, du baron de Rodach.

L’incrédulité, du reste, n’exclut point la superstition, et personne ne tremble si volontiers qu’un esprit fort.

Un fait venait d’être révélé, dépassant les limites du possible. On avait parlé, commenté, supposé.

Chaque parole, ajoutée, avait affermi la certitude commune.

Que croire ? Était-ce un homme, cet être merveilleux qui se jouait des lois les plus étroites de la nature, pour qui le temps et l’espace n’existaient pas ?…

Les uns, comme Petite et le docteur, se roidissaient obstinément contre la frayeur victorieuse, et raillaient en frissonnant leur propre épouvante ; d’autres ne discutaient point avec eux-mêmes ; ils sentaient du froid dans leurs veines, et ne cherchaient point à reconnaître la main glacée qui serrait leur poitrine.

Un seul, le plus vaillant de tous, celui qui eût bravé sans pâlir tous les périls de la terre, comptait naïvement avec ses terreurs. Le madgyar Yanos, fils d’un pays chrétien où la religion s’enveloppe encore dans les rêves brumeux de la poésie du moyen âge, sentait renaître en foule, au fond de son âme, les croyances oubliées. Les personnages de ces mystérieuses légendes qui avaient bercé ses jeunes ans se dressaient devant lui ; une corde, muette depuis longtemps, vibrait dans les ténèbres de son ignorance.

Il songeait au démon, au noir esprit qui plane sur toutes les traditions de la vieille Hongrie.

Sa main serrait machinalement, sous les revers de sa redingote, le canon d’un de ses pistolets ; il cherchait instinctivement de quoi se défendre contre un péril inconnu ; ses doigts frémissaient, ses cheveux se dressaient sur son crâne humide.

Klaus avait disparu.

La silhouette noire d’un homme de grande taille se dessina sur le seuil de la petite chambre, communiquant avec l’escalier de la caisse.

Les six associés, roides sur leurs siéges, pâles et retenant leur souffle, attendaient.

Un silence profond régnait autour du foyer.

L’ombre noire s’avança lentement. Le bruit de ses pas résonnait à intervalles égaux sur le plancher sonore.

On ne voyait point encore la figure du nouvel arrivant, et chacun lui prêtait, selon le rêve de son imagination, une couleur fantastique et surnaturelle.

Et en même temps, chacun doutait, se révoltant en secret contre l’impossible…

Le nouveau venu avançait toujours. Il quitta l’ombre et entra brusquement dans la zone lumineuse que projetait le foyer.

Un souffle contenu s’échappa en même temps de toutes les poitrines.

C’était bien M. le baron de Rodach. L’espoir secret de chacun était trompé. Il n’y avait point d’erreur.

Yanos reconnaissait l’homme de Londres, Van Praët l’homme d’Amsterdam, Sara l’homme de Paris.

Abel, Reinhold et Mira reconnaissaient le messager dont chacun d’eux avait fait choix.

Le miracle avait un corps. Il était là, pour ainsi dire, en chair et en os, et toujours plus étrange, et toujours plus inexplicable !

Le baron s’arrêta debout en face du foyer ; sa belle tête, éclairée en plein, ressortait, puissante et lumineuse sur un fond de ténèbres : l’esprit ébranlé des assistants voyait comme une auréole à sont front.

À part toute fantasmagorie, c’était une fière et admirable figure. L’air de fatigue et de tristesse que nous lui avons vu au commencement de cette histoire avait complètement disparu. Tout en lui était force et vaillance ; sa riche taille se dressait hautaine ; le calme assuré de son regard semblait défier tout œil humain de lui faire baisser la paupière.

Il salua en silence. Les associés lui rendirent son salut avec un empressement craintif.

Abel, qui était le plus près de la porte, se leva et lui avança un fauteuil.

Avant de s’asseoir, le baron parcourut de l’œil le cercle des assistants. Il reconnut le madgyar, meinherr Van-Praët et madame de Laurens. De la réunion de ces trois personnages et de l’attitude des trois associés parisiens, il ne put manquer de conclure qu’une explication venait d’avoir lieu, explication dont il était lui-même l’objet principal. S’il s’en émut intérieurement, nul n’aurait su le dire : ses traits ne parlèrent pas.

– Je venais ici, dit-il, pour rendre compte de trois missions que les chefs de la maison de Geldberg m’avaient fait l’honneur de me confier… Si ma présence dérange quelque entretien, je suis prêt à me retirer.

Cette question si simple demeura un instant sans réponse, tant il y avait de trouble dans l’assemblée. Le premier qui reprit un peu de sang-froid fut M. le chevalier de Reinhold, ce cœur de lièvre que nous avons vu s’agenouiller naguère devant la menace du madgyar.

Le péril avait changé de nature et M. le chevalier l’aimait mieux comme cela ; ce qu’il détestait le plus au monde, c’était une bouche de pistolet, dirigée contre sa poitrine.

L’incident relatif à Rodach, tout en l’effrayant comme tout le monde dans une certaine mesure, avait été pour lui, en définitive, une heureuse diversion. La pensée du madgyar s’était tournée de ce côté tout entière, et Reinhold respirait.

Il était, en ce moment, le plus gaillard et le plus dispos de tous.

– Monsieur le baron sait bien, répliqua-t-il en retrouvant son air aimable, qu’il ne peut jamais être de trop dans la maison de Geldberg… Et si ce n’était pour nous trop d’honneur, je dirais que monsieur le baron fait partie de la famille.

Il faut peu de chose, la plupart du temps, pour dégrossir une situation et lui ôter ce qu’elle a d’absolument insoutenable ; mais le premier mot coûte souvent plus encore que le premier pas.

Il ne s’agit que de le prononcer.

Les quelques paroles dites par Reinhold commencèrent à rompre le charme qui tenait engourdies toutes les volontés ; chacun se sentait un fardeau moins lourd sur la poitrine ; les plus prompts recouvrèrent une bonne part de leur présence d’esprit.

Le docteur rattacha son masque austère sur son visage ; Van-Praët rappela son air de bonhomie honnête ; madame de Laurens retrouva son charmant sourire.

Le madgyar seul continuait de fixer sur Rodach au regard ébahi.

Le choc pour lui avait été rude ; la faculté de réfléchir lui revenait lentement ; mais à mesure qu’il revenait sa stupéfaction se mêlait de colère, et dans ses yeux fixes la haine rallumait un feu sombre.

Le baron s’assit.

– Je ne m’attendais pas à trouver si nombreuse compagnie, reprit-il ; heureusement que le seigneur Yanos, meinherr Van Praët et madame, ajouta-t-il en saluant courtoisement Sara, sont gens qu’on ne saurait rencontrer trop souvent… Ne voulez-vous point faire apporter des flambeaux, monsieur le chevalier, afin que nous puissions nous voir ?

Cette demande sonna désagréablement à toutes les oreilles ; car chacun avait à dissimuler quelque impression secrète, et les ténèbres étaient propices à tous.

Mais refuser était impossible. Le chevalier, obéissant, sonna ; l’instant d’après, la chambre du conseil était brillamment éclairée.

Cette lumière soudaine fit un peu l’effet du premier rayon du soleil attaquant les prunelles effarouchées d’une troupe d’oiseaux de nuit. On baissa les yeux à la ronde, puis les regards errants ne surent où se fixer ; les assistants étaient dans cette position difficile de n’oser pas plus correspondre du regard entre eux qu’avec M. de Rodach.

Rodach était seul contre tous ; mais ils étaient tous les uns contre les autres…

Quand le baron fit une seconde fois de l’œil le tour de l’assemblée, il ne rencontra qu’une seule prunelle à découvert ; encore tremblait-elle, comme offusquée par l’éclat des bougies : c’était celle du madgyar Yanos, où il y avait de la haine, mais aussi de la crainte.

Le baron ne voulut point prendre garde.

– La présence de madame et de ces messieurs, poursuivit-il, me donne à penser qu’il serait peut-être superflu de rendre un compte détaillé de ma triple mission.

Les trois associés de Paris cherchèrent un biais pour s’incliner sans être vus de leurs hôtes.

– Vous savez d’avance, je le vois, reprit Rodach avec lenteur, vous José, Mira, que j’ai obtenu de madame de Laurens une faible partie de la somme en question…

Petite changeait de couleur derrière sa main étendue, mais sa bouche ne s’ouvrit point.

– Vous, monsieur Abel de Geldberg, continua le baron, vous savez que j’ai amené meinherr Van Praët à mettre entre mes mains les traites dont le payement devrait être exigé aujourd’hui même. – Cher monsieur, murmura le Hollandais doucement, il est bien entendu que ces traites sont toujours ma propriété… – Ce n’est pas mon avis, répliqua Rodach.

Le teint fleuri du Hollandais prit une légère nuance ponceau ; une parole vive se pressait sur sa lèvre, mais Rodach lui demanda le silence d’un geste ; il se tut.

– Vous, monsieur de Reinhold, reprit le baron, vous aviez avec le seigneur Georgyi une affaire toute semblable… vous savez qu’elle est arrangée. – Plût à Dieu ! pensa le chevalier, qui, glissa vers Yanos une œillade timide.

Reinhold avait raison de douter ; la joue du madgyar était livide, et ses sourcils se contractaient violemment.

On lisait en quelque sorte l’insulte et la menace sur sa lèvre, qui demeurait muette pourtant. Pour la première fois de sa vie peut-être, il essayait de dompter sa colère, et c’était une rude tâche !

Le chevalier, que sa poltronnerie rendait en ces matières un sûr observateur, s’étonnait sincèrement que la tempête n’eût point éclaté encore ; d’habitude, le madgyar n’y mettait point tant de façons.

Pour avoir comprimé pendant plusieurs minutes la fougue sauvage du seigneur Yanos, il fallait vraiment que ce baron de Rodach eût en poche un talisman !

Mais la tempête menaçait toujours ; les nuages s’amassaient sur le front du madgyar. Reinhold pensait avec effroi qu’on ne perdrait rien pour attendre.

Malgré cette crainte, il s’applaudissait ; le baron était désormais comme un bouclier entre lui et la brutale vaillance du madgyar. Si le madgyar devait faire voir le jour encore à ses grands pistolets, ce serait sans doute un argument à l’adresse de M. le baron.

Celui-ci semblait aussi parfaitement à son aise que s’il eût été entouré d’amis dévoués.

Il garda un instant le silence, comme pour attendre les félicitations de ses mandants, touchant sa triple mission, si heureusement accomplie.

En tête à tête, on l’aurait accablé d’actions de grâce ; mais ici les félicitations pouvaient avoir leur danger : on se taisait ; les regards mêmes n’osaient point parler trop clairement.

– La maison de Geldberg est-elle contente de moi ? demanda-t-il enfin. Certes !… dit bien bas le docteur. – Assurément !… balbutia le jeune M. de Geldberg.

Reinhold, moins explicite, osa cependant tousser affirmativement.

– C’est le cas de dire, fit observer meinherr Van Praët, que l’on ne peut pas contenter tout le monde. – Et il m’étonne, ajouta madame de Laurens, que M. le baron de Rodach vienne justement faire parade de sa victoire, en présence des personnes qu’il a dépouillées… C’est à n’y pas croire ! – Belle dame, répondit Rodach, la maison de votre père a grand besoin d’argent… mettez que vous avez rempli un devoir filial et consolez-vous dans la paix de votre conscience. – Il y a du vrai là dedans, reprit Van-Praët, et notre chère petite Sara pourra toujours compter avec la succession de son excellent père… mais nous ! – Vous êtes les alliés naturels de la maison, répondit Rodach ; vous suiviez une fausse voie… je n’ai fait que vous rendre à vous-mêmes.

Le madgyar n’avait pas encore ouvert la bouche. À part l’effort qu’il faisait sur lui-même, il semblait qu’une main mystérieuse fût là pour le mater.

Il était maintenant le plus troublé de tous. Son regard, si audacieux d’ordinaire, ne se fixait sur le baron qu’à la dérobée. Parfois, sa prunelle, agrandie tout à coup, prenait une expression d’irrésistible effroi.

Il se détournait alors brusquement comme pour fuir une vision obsédante ; en ces moments, on eût dit qu’il voyait derrière M. le baron de Rodach un autre personnage, vivant dans les souvenirs.

Van Praët s’étonnait de son silence et se disait que ces vantards bruyants, hommes de pistolets et de sabres, sont toujours les premiers à capituler ; Sara contemplait maintenant les formes herculéennes du madgyar avec une surprise dédaigneuse.

Quant aux trois associés de Geldberg, plus le temps passait, plus ils s’applaudissaient ; leur partie devenait réellement magnifique et cet allié précieux changeait leur défaite en victoire.

Ils en étaient à se louer de la venue simultanée de leurs adversaires qu’ils avaient regardée d’abord comme un si déplorable hasard. Tôt ou tard, en définitive, cette crise devait avoir lieu, et la présence du baron la faisait tourner à bien.

Quel trésor que cet homme ! c’est à peine si, devant lui, Sara et Van Praët osaient balbutier quelques timides reproches ! Quant au madgyar, le plus redoutable de tous, il se taisait tout à fait.

C’était, en vérité, comme le coup de baguette d’une fée ! Quelques minutes auparavant, les associés de Paris courbaient la tête devant leurs adversaires menaçants. Ils étaient littéralement terrassés. Maintenant, ils respiraient ; un rempart protecteur les couvrait, et plus la scène avançait, plus ils se sentaient assurés de profiter des dépouilles contestées.

Chacun d’eux, il faut s’en souvenir, était lié au baron par un pacte secret ; chacun d’eux se voyait dans un avenir prochain, maître unique de la maison de Geldberg.

La parole du baron vint elle-même modérer leur joie.

– Vous savez quelles sont nos conventions, messieurs, dit-il en s’adressant à eux ; il règne entre vous un si parfait accord, que vous n’avez, à proprement parler, qu’une seule pensée… Je suis bien aise de dire ici que j’ai trouvé chez chacun de vous une dose égale d’abnégation et de loyauté.

Mira, Reinhold et Abel se regardèrent avec défiance.

– Avant de me charger des intérêts les plus chers de la maison, reprit Rodach, vous m’avez dit, tous les trois, qu’il vous serait agréable de me voir prendre la direction des affaires, à mon retour…

Rodach s’interrompit. Les figures des trois associés peignaient une commune inquiétude.

D’un côté, ils devinaient qu’ils s’étaient mutuellement trahis, et cela les étonnait assez peu ; de l’autre, ils commençaient à voir que ce n’était pas uniquement en vue de leur bien-être que M. le baron de Rodach avait tiré les marrons du feu.

Aucun d’eux ne contesta son dire.

Pendant qu’ils se taisaient, penauds et embarrassés, madame de Laurens fit glisser son fauteuil sur le plancher jusqu’auprès de meinherr Van Praët, et ils se mirent tous deux à causer à voix basse.

– Je n’accepte pas entièrement l’offre que vous m’avez faite, reprit le baron ; la direction générale des affaires est trop bien entre vos mains pour que je songe à vous l’enlever… Seulement, ne vous étonnez pas si je parle ainsi devant madame et ces messieurs : j’ai dû les mettre au fait de nos récentes entrevues, de mes rapports avec feu le patricien Nesmer et de ma position vis-à-vis de vous ; seulement, disais-je, comme j’ai appris par expérience à me défier de la faiblesse humaine, je veux garder par-devers moi toutes les garanties que les circonstances me procurent… – Moi, disait pendant cela madame de Laurens à Van Praët, je ne suis qu’une femme… je ne puis rien… Mais vous !… – Eh ! chère enfant ! répliqua le Hollandais, que voulez-vous faire contre ce diable d’homme ?…

Sara désigna le madgyar d’un signe de tête rapide ; il avait le front courbé jusque sur sa poitrine ; ses poings, crispés violemment, reposaient sur ses genoux.

Une rêverie sombre l’absorbait ; il ne faisait plus guère attention à ce qui se passait autour de lui.

– Lui !… murmura Van Praët, répondant au signe interrogateur de Sara ; s’il s’agissait de coups de sabre ou de pistolet, à la bonne heure ! – Quand on n’a pas d’autres moyens… prononça tout bas madame de Laurens. – Peste ! fit Van Praët en souriant, vous êtes une femme forte, ma petite Sara !… On m’avait bien dit quelque chose d’approchant… Mais écoutons un peu M. le baron ; ce qu’il dit nous regarde.

Ils prêtèrent l’oreille.

– J’ai mis les titres de meinherr Van Praët, poursuivait Rodach, et ceux du seigneur Yanos avec les lettres de change de mon ancien patron, Zachœus Nesmer, dans cette cassette que vous savez… La cassette est, comme vous pouvez le croire, en lieu de sûreté !… Elle contient maintenant bien des choses, et si votre bon sens ne me répondait pas de vos intentions pacifiques, je vous mènerais très-loin sans pendre beaucoup de peine. – Et l’argent ? dit Mira. – L’argent est une garantie d’une autre sorte… s’il ne s’agissait désormais que de solder la créance de mon ancien patron, je garderais cet argent et tout serait dit… mais vous m’avez offert d’un commun accord une part dans votre association, et je prends désormais un intérêt singulier à la prospérité de la maison de Geldberg… En conséquence, je ne me paye pas ; j’attends… cette somme sera intégralement consacrée aux besoins actuels de la maison, dont je me constitue le caissier unique à dater d’aujourd’hui.

L’embarras des trois associés augmentait à vue d’œil ; ils auraient donné beaucoup pour pouvoir se concerter, ne fût-ce qu’un instant ; mais la chose était impossible.

– Je ne saisis pas bien le fil de tout ceci, murmura Van Praët, mais je gagerais tout ce qu’on voudrait que nos coquins ne sont pas mieux traités que nous ! – C’est un homme étrange ! pensa tout haut Sara : son but m’échappe !… car est-ce bien pour de l’or qu’il a noué cette prodigieuse intrigue ?…

Rodach se leva sans se mettre en peine d’attendre la réponse des trois associés ; il avait parlé ; son vouloir était la loi…

Comme il saluait pour se retirer, Sara poussa le bras de Van Praët, qui ne voulut pas le laisser partir sans tenter un dernier effort.

– Monsieur le baron, dit-il en mettant de côté cette fois son éternel sourire, d’après les paroles qui viennent d’être prononcées, nous devons penser que vous assumez sur vous toute la responsabilité des faits dont nous avons à nous plaindre ? – Entièrement, monsieur, répondit Rodach. – De sorte que, reprit le Hollandais, si nous avons à nous adresser à la justice…

La lèvre de Rodach se plissa imperceptiblement.

– Avant d’en venir là, meinherr Van Praët, interrompit-il, prenez, croyez-moi, les conseils de ces messieurs, et même, si vous y avez plus de créance, contentez-vous de l’avis de madame, qui vous détournera, j’en suis certain, d’un duel judiciaire engagé contre moi. – Mon droit est évident… – Je ne discute pas… mais faites-vous expliquer par M. de Reinhold, qui a la parole facile, ce que contient la cassette dont je parlais tout à l’heure… – Vous abusez cruellement de vos avantages, monsieur ! dit à son tour Sara. – Belle dame, répliqua Rodach en se penchant vers elle, n’est-ce point encore être généreux que de se taire ?… ce que je sais vaut plus de cent mille écus !

Il se redressa, tandis que Sara, au contraire, baissait la tête et se reculait involontairement.

En se reculant, elle arriva jusqu’auprès du madgyar immobile, qui semblait muet et sourd.

– D’ailleurs, poursuit le baron en s’adressant à elle et à Van Praët, ce ne sont point des pertes définitives que vous faites… est-ce donc un si grand malheur, pour vous, madame, que de soutenir la maison de votre père ?… pour vous, meinherr Van Praët, que de venir en aide à de vieux amis ?… – Je sais entendre la raillerie, monsieur le baron, répliqua tristement le Hollandais ; mais ici la raillerie est l’appoint d’une si grosse somme !… – Je ne raille jamais, meinherr Van Praët… vous êtes dans la même situation que moi… vous êtes créancier comme moi… quand je serai payé, vous serez payé. – Et ce moment arrivera ?… – Sous peu, je vous l’affirme !… je laisse à ces messieurs, mes nouveaux associés, le soin de vous expliquer nos chances magnifiques et le plaisir de vous inviter à notre fête du château de Geldberg… Le filet est plein ; il nous reste à le retirer… Il nous reste encore à nous défaire d’un ennemi, qui est le vôtre… – Le mien ? – J’achève… et ne pouvant préciser mieux, je, vous réponds que vous serez payé, ainsi que tous les créanciers de Geldberg, après la mort du Fils du Diable…

Van Praët tressaillit à ce mot. En le prononçant, le regard de Rodach était tombé, involontairement ou à dessein sur madame de Laurens.

Celle-ci détourna les yeux, comme si une voix mystérieuse l’eût accusée tout haut d’homicide…

– L’enfant vit-il donc encore ? demanda Van Praët. – Madame et ces messieurs, répondit Rodach, vous donneront à son sujet tous les renseignements nécessaires. Il se dirigea vers la porte.

Une rage sourde rongeait le cœur de Petite ; c’était la première fois qu’elle était vaincue ; elle sentait trop rudement le pied qui pesait sur sa gorge.

Elle était tout auprès du madgyar, plongé dans une sorte d’engourdissement apathique.

Son œil eut un rayon d’espoir.

– Oh ! si je n’étais pas une femme, dit-elle, jetant ces paroles calculées à l’oreille même d’Yanos, cet homme ne sortirait pas vivant d’ici !…

Yanos se redressa brusquement. Ce fut comme l’étincelle qui touche une traînée de poudre.

D’un bond il se mit entre le baron et la porte. Il avait ses deux pistolets à la main.

– Je suis un homme, moi ! s’écria-t-il, répondant sans le savoir aux paroles de Petite qu’il avait entendues comme en un rêve ; je ne te parle plus de mon argent, baron de Rodach !… je te parle de mon honneur outragé !… Tu ne sortiras pas d’ici !

Tout le monde s’était levé, personne ne comprenait le sens de cette accusation nouvelle.

Rodach se tenait debout, les deux bras croisés sur sa poitrine en face d’Yanos, dont la fureur, longtemps contenue et faisant soudainement éruption, le rendait ivre.

La face d’Yanos avait des tiraillements convulsifs ; ses veines et son front se gonflaient comme des cordes ; ses yeux arrondis s’emplissaient de sang.

Ses pistolets tremblaient dans sa main, à deux pouces de la gorge de Rodach.

Celui-ci ne sourcillait pas ; c’était toujours la même figure, sereine et belle, miroir d’une âme intrépide, sur laquelle les événements extérieurs semblaient n’avoir point d’empire.

Une demi-seconde s’écoula, pendant laquelle les yeux du madgyar, brillants d’un enthousiasme sauvage, semblaient chercher deux places mortelles où mettre ses deux balles.

Puis un voile sombre tomba sur ses prunelles. Il frémit de la tête aux pieds. Une terreur soudaine passa parmi sa colère.

Le fantôme que voyait tout à l’heure son rêve était devant lui. Il prononça tout bas le nom d’Ulrich… Sa paupière se baissa durant un instant.

Ce fut assez…

Les bras de Rodach s’ouvrirent par un mouvement plus rapide que la pensée, et se rejoignirent derrière les épaules d’Yanos.

Celui-ci poussa un rugissement de rage qui s’étouffa en une plainte rauque et sourde ; sa face devint violette, et sa langue pendit entre ses lèvres bleuies.

On entendit les deux pistolets tomber l’un après l’autre sur le plancher.

La lutte avait été bien courte ; l’étreinte, en revanche, avait été si vigoureuse, que le madgyar se laissa choir sur ses genoux dès que Rodach eut lâché prise.

Les assistants étaient frappés de stupeur.

– Tue-moi ! balbutia Yanos dont la tête lourde oscillait sur ses épaules, tue-moi, car, puisque tu es un homme, la prochaine fois, je ne te manquerai pas !…

Rodach ramassa froidement les deux pistolets, et les jeta au loin.

– Tu ne veux pas me tuer ! reprit le madgyar en se soutenant sur le coude ; veux-tu te battre contre moi ?… – Peut-être, répondit Rodach.

Yanos fit effort pour se relever.

– Quand ? s’écria-t-il vivement.

Rodach hésita un instant. En ce moment, on eût pu voir que l’effort terrible qu’il venait de faire n’avait point hâté son souffle et n’avait pas changé la couleur de son visage.

– D’ici à la fin du mois, répliqua-t-il de sa voix la plus froide, j’ai bien des choses à faire !… Il faudra que vous attendiez, vous aussi.

Il s’interrompit, et son regard alla chercher encore madame de Laurens.

– Attendre quoi ? rugit Yanos qui, les genoux et les mains sur le plancher, ressemblait à une bête fauve.

Cette fois, les plus clairvoyants parmi les associés purent distinguer dans l’accent du baron de Rodach, tandis qu’il répétait la réponse déjà faite à Petite et à meinherr Van Praët, une nuance d’ironie.

– La mort du Fils du Diable… prononça-t-il lentement.

Il tourna le dos et disparut.

FIN DE LA CINQUIÈME PARTIE

SIXIÈME PARTIE. – LES BÂTARDS DE BLUTHAUPT.

I. – Le trésor.

Le mois de février avait entamé sa seconde moitié depuis plusieurs jours.

Paris s’occupait énormément de la grande fête du château de Geldberg, dont la renommée racontait des merveilles.

L’émotion que causent chez nous certains événements n’est pas toujours en raison directe de leur importance. Tout, en notre temps, a besoin d’être lancé. Tragédies classiques, nains du Canada, cirage anglais, pianistes en bas âge, acteurs, auteurs, inventeurs, héros civils et militaires, polkas, mazurkas, redowas, homélies académiques et discours-ministres, tous hommes et toutes choses implorent humblement l’air banal de la publicité.

L’annonce omnibus est la gloire ; et la voix du peuple, la voix de Dieu, est désormais une marchandise dont on peut acheter un petit morceau pour quinze sous.

Une seule chose peut se passer de ces fanfares quotidiennes que la moderne Renommée trompette à tant la note, c’est la nouvelle d’un grand désastre.

Ici la presse peut se taire ; sa voix est vaine : son cri n’ajoute rien à la clameur commune. Écoutez ! il y a vingt hommes tués, cinquante blessés ! On a vu de pauvres petits enfants morts entre les bras de leurs mères ! et les jambes rompues ! et les pleurs ! et le sang !…

Cela glisse le long des grandes routes avec la rapidité du télégraphe électrique ; cela se sent et se devine ; les choses inanimées en parlent. À ces récits lugubres, dont chacun est friand à son insu, toutes les puissances du globe réunies ne sauraient point barrer le chemin.

Ils passent de bouche en bouche ; on frémit à les écouter ; on les répète, on les brode, on les amplifie ; et, si le sinistre est de taille convenable, l’univers obtient ce résultat capital que deux ou trois millions d’oisifs ont passé leur journée sans trop d’ennui.

Mais à toute autre nouvelle il faut prêter secours, et c’est la presse qui dispense d’une main souvent peu équitable la lumière et l’obscurité.

Des faits graves ont lieu que nul ne soupçonne, et tout à coup un événement insignifiant survient qui est dans toutes les bouches.

Quiconque veut faire parler de soi sans se noyer, sans se pendre ou sans laisser ses os, à la fleur de l’âge, sous les décombres d’une maison écroulée, doit rechercher les bonnes grâces d’un journal.

Ce que le journal prend sous sa protection vit vingt-quatre heures, et c’est énorme ! Tel causeur à la mode peut même, s’il le veut bien, vous donner une gloire qui dure toute la semaine. Enfin, celui que le public a choisi pour son Mentor préféré, l’homme qui, à force d’esprit, de verve et de style, a saisi pour un temps le sceptre envié de la critique, Jules Janin, par exemple, pourrait exécuter ce tour de force de vous faire exister jusqu’à la fin du mois.

Le journalisme daignait entourer de sa souveraine bienveillance la fête de Geldberg. Grâce à M. le comte de Mirelune, qui était très-répandu parmi la gent quasi littéraire, les magnificences du vieux château d’Allemagne avaient fourni déjà bon nombre de faits-Paris, Isidore Chauvinel et Sigismond Coquelin, ces deux gros hommes qui apprennent hebdomadairement aux épiciers ce qui se fait dans le grand monde, eu avaient parlé deux fois chacun dans leur feuilleton.

Le turf faisait trêve ; on laissait le sport tranquille, et au lieu de barbarismes anglais les lions du boulevard essayaient de baragouiner des barbarismes allemands.

Une fois le premier pas fait, Paris s’engone, Dieu sait comme ! Geldberg faisait fureur ; des récits miraculeux couraient depuis les plus nobles salons jusqu’à la modeste arrière-boutique.

Le bon goût était de savoir ; il n’était pas permis d’ignorer, et quiconque eût paru n’être point au fait aurait passé sur-le-champ pour un sauvage ou pour un habitant du quartier Mouffetard.

Si Grimm eût existé à cette époque, vous eussiez eu certainement une de ces lettres fines et charmantes dont l’apparition est une bonne fortune pour les lecteurs élégants ; mais Grimm ne devait ressusciter qu’à la fin de 1845…

Et vraiment c’était un beau sujet de causerie ! Paris s’est ému souvent pour beaucoup moins, et il y avait dans cette tête des profusions royales dignes d’exciter la surprise de notre âge économe.

Nous ne citerons qu’un fait : la maison avait envoyé des invitations nombreuses à l’élite de la société parisienne ; c’était, on s’en souvient, des actionnaires de choix qu’il lui fallait ; sur la liste on ne voyait que ducs, marquis, généraux, pairs de France ; les petits vicomtes n’étaient que pur fretin.

Quelques-uns avaient refusé, mais beaucoup avaient accepté. Au jour dit, des chaises de poste, envoyées par la maison elle-même, s’étaient présentées devant l’hôtel de chaque invité. Ces chaises de poste, voyez l’excès de délicate courtoisie ! étaient toutes timbrées aux armes des familles qui devaient ne les occuper qu’un jour.

Sur la route, en France et en Allemagne, toutes les auberges avaient été retenues ; partout, de riches repas, préparés par les illustrations culinaires de la capitale, attendaient le passage des nobles voyageurs.

Encore une fois, c’était royal et les gens qui se conduisent ainsi, financiers ou non, méritent bien le bruit qu’on fait autour de leurs largesses.

Aussi le succès était-il complet, les femmes portaient des chapeaux à la Geldberg ; les hommes se boutonnaient dans des twines à la Geldberg.

Il y avait déjà des bonbons, des charlottes et des suprêmes à la Geldberg.

On s’occupait d’établir des pendules, des toilettes, des fauteuils, etc., le tout à la Geldberg.

Les marchands d’estampes avaient la lithographie du vieux manoir ; un Strauss quelconque publiait d’avance en valse les souvenirs de Geldberg ; et le grand Musard faisait rayonner le nom de Geldberg en tête de ses plus fulgurants quadrilles.

Geldberg ! Geldberg ! on n’entendait que ce mot, on ne voyait que ce mot. C’était une fureur.

À Paris, les bals et les concerts se tramaient, tristes et honteux ; les gens sachant vivre avaient pudeur de s’y montrer ; car c’était dire : Nous ne sommes pas à Geldberg.

Sur le boulevard Italien, on ne voyait plus guère que des gants jaunes ayant servi deux fois, et des boues revernies ; le foyer de l’Opéra faisait peine à contempler ; Paris n’était plus dans Paris.

Car aux époques où notre fashion se porte en masse sur un point quelconque du globe, ce ne sont pas les absents seuls qui nous manquent. Nous savons des cravaches nécessiteuses et des éperons indigents qui, ne trouvant point dans leur bourse vide de quoi franchir la barrière, se contentent de fermer leurs persiennes et de faire les morts. Les plus spirituels profitent de ces occasions pour rencontrer un garde du commerce et humer un peu le bon air de Clichy.

Ces lions malheureux sont aux véritables lions ce que les marmottes sont aux hirondelles.

Hirondelles et marmottes disparaissent en effet pendant la moitié de l’année : les unes s’envolent vers le beau soleil ; les autres jeûnent, engourdies, dans un trou.

Il y avait, du reste, deux classes d’invitations bien distinctes. Les élus d’abord, à qui tous les honneurs étaient prodigués : chaises blasonnées pour faire la route, et, à l’arrivée, logement splendide entre les murs du château restauré.

Le nombre de ces invitations était naturellement assez limité ; les invitations de seconde classe se multipliaient, au contraire, presque indéfiniment.

C’étaient de simples cartes d’admission aux bals, aux grandes chasses de la forêt, aux spectacles, et généralement à tous les épisodes de la fête qu’on avait jugés ne pouvoir se passer de foule.

On n’avait pu jouer sur les lettres adressées personnellement aux nobles amis de la maison ; mais, quant aux invitations de second ordre qui donnaient droit encore à de bien beaux priviléges, la spéculation s’en était emparée avec ferveur.

Cela se vendait à l’instar du bitume et de la houille. Comme la vogue s’était déclarée tout d’un coup, on avait obtenu dès les premiers jours des bénéfices fort respectables. Les jours suivants la prime avait monté, monté si bien, qu’au moment où nous sommes arrivés, les cartes qui restaient dans la circulation atteignaient des prix fabuleux.

Et vraiment, à quelque taux que ce fût, n’en avait plus qui voulait. Tel Anglais ouvrait en vain son portefeuille bourré de bank-notes ; telle Russe, prince et arrière-cousin de son empereur, comme cela se doit, offrait inutilement la valeur d’une douzaine de paysans.

On racontait tant de choses inouïes ! La fête durait déjà depuis plus de huit jours, et à mesure que les nouvelles arrivaient à Paris, les désirs surexcités se changeaient en fièvre.

Les départs continuaient. La route d’Allemagne était incessamment sillonnée par toutes sortes de véhicules. Les diligences de Metz étaient trop petites pour le nombre des voyageurs qui, après s’être ruinés pour acheter leurs cartes, faisaient des économies sur les moyens de transport.

Un fait singulier, c’est que l’émotion causée par cette fête fashionable avait pénétré surtout dans le lieu le moins fashionable de Paris.

Aucun quartier de la Ville ne s’en ressentait plus vivement que le Temple.

Ce n’est pas que le pauvre bazar comptât beaucoup de ses brocanteurs au nombre des heureux invités ; mais, parmi ses habitants, un grand nombre d’intérêts divers se rattachaient, de manière ou d’autre, à la fête.

Nous avons vu déjà partir pour l’Allemagne Mâlou et Pitois avec leurs sultanes favorites, en compagnie de Fritz et de Jean Regnault.

Une semaine environ après ce départ, nous aurions pu assister à une petite scène qui présageait au Temple la perte d’un de ses fidèles.

C’était un matin, vers neuf heures. Le bonhomme Araby venait d’arriver à sa boutique et avait donné l’ordre à la Galifarde étonnée de fermer la porte de la rue.

Quand elle eût obéi, le vieillard la prit par les épaules et la poussa dans le petit magasin où il n’y avait plus que d’immondes lambeaux, impossibles à vendre.

Depuis huit jours, en effet, le juif opérait une sorte de déménagement ; il emportait chaque soir le plus qu’il pouvait d’objets sous sa houppelande râpée. Le jour, il envoyait chercher par Nono la Galifarde ses acheteurs ordinaires, et il vendait sans relâche.

Quant aux emprunteurs, ils n’avaient pas beau jeu ; Araby ne prêtait plus.

On avait beau lui proposer des intérêts exorbitants, il ne se laissait point séduire.

Chaque jour, une heure ou deux avant de se retirer, il faisait clore sa porte et s’enfermait à double tour dans son petit bureau.

Nono, elle-même, bien qu’elle eût tâché de voir, poussée par sa curiosité d’enfant, n’aurait point su dire ce que le vieillard faisait seul ainsi pendant ces deux heures.

À travers les fentes de la porte du magasin, elle avait entrevu seulement son maître se glissant vers ce coin du bureau où les loques amoncelées atteignaient le plafond.

Mais le regard de la petite fille ne pouvait point pénétrer jusqu’au coin lui-même ; elle perdait de vue le bonhomme au milieu de la chambre, et ce qu’elle entendait alors ne lui apprenait rien.

C’était un bruit périodique et sourd qui durait jusqu’au coup de quatre heures.

À quatre heures, le vieillard revenait à sa place accoutumée, où Nono le voyait s’asseoir tout essoufflé ; il essuyait son front baigné de sueur d’une main tremblante, puis, après s’être reposé quelques instants, il échappait comme d’habitude par les derrières de la Rotonde.

Il va sans dire qu’il n’oubliait jamais de refermer la porte de son bureau.

Le matin dont nous parlons, Araby n’envoya point chercher ses acheteurs, il n’avait plus rien à vendre.

Dès qu’il fut seul dans son bureau, il se dirigea vers le monceau de guenilles qui cachait son coffre-fort ; il étala les loques comme nous l’avons déjà vu faire une fois, le jour où M. le baron de Rodach vint lui demander cent trente mille francs.

Mais il ne les écarta pas précisément au même endroit, et au lieu de découvrir la caisse seulement, il mit à nu le sol.

À l’aide d’une vieille lame de fer sans manche, il descella deux carreaux qui joignaient leurs voisins, mais que nul ciment ne retenait.

Sous les carreaux, il y avait deux petits bâtons croisés. Araby les enleva.

Il était en présence d’un trou assez profond qu’il avait creusé de ses mains. C’était à cette tâche qu’il employait, depuis huit jours, la dernière heure de sa journée. À côté du trou se trouvait encore la terre qu’on en avait extraite.

Araby se releva et ouvrit son coffre-fort.

Il y introduisit ses mains qui frémissaient par intervalles, et semblaient communiquer à tout son corps des secousses nerveuses.

Il ramena sur le devant des planchettes tout le contenu de la caisse, consistant en cinq ou six paquets de très-petite dimension, faits à l’avance et ficelés soigneusement.

Les plus gros de ces paquets étaient lourds au toucher et semblaient contenir des rouleaux d’or ; dans les autres, il n’y avait que des papiers, des billets de banque peut-être, car le bonhomme les contemplait avec un étrange amour.

Il resta durant quelques minutes devant son trésor, ainsi arrangé, comme on demeure, triste et muet, devant un ami cher qui porte un costume de voyage.

La bouche hésite à s’ouvrir, quand elle va prononcer des paroles d’adieu.

Il y avait sur le visage du vieillard une douleur profonde et solennelle.

Ses mains se joignirent ; un gros soupir souleva sa poitrine ; il se prit à parler doucement en langue allemande ; sa voix trouvait des accents tendres et mélancoliques.

On eût dit la plainte d’une mère auprès du berceau de son enfant décédé.

Il prit les petits paquets l’un après l’autre, et les déposa au fond du trou avec précaution, comme s’il eût craint de leur faire éprouver un choc ; une fois le dernier paquet enfoui, le vieillard s’agenouilla, et mit sa tête chenue au niveau du trou.

– Oh !… Oh !… fit-il en un gémissement, si je ne vous retrouvais pas…

Il fit un signe de tête caressant, et envoya de la main un dernier baiser à son trésor.

En deux ou trois minutes, le trou fut entièrement comblé, à l’aide de la terre réservée pour cet objet.

Le vieillard y allait maintenant résolûment, et avec une sorte de fièvre.

Les carreaux reprirent place à leur tour ; l’œil le plus curieux et le plus exercé n’eût point découvert facilement la trace de l’opération pratiquée.

Araby saupoudra de poussière tout le tour de la caisse, et regagna son vieux fauteuil de cuir, sans se donner la peine de fermer le coffre-fort, vide maintenant. Quand il s’assit devant son petit comptoir, dont la demi-lune était close, de grosses larmes coulèrent le long des rides de son visage.

Quelques minutes se passèrent encore dans ce désespoir morne.

Puis le vieillard ouvrit la porte à sa petite servante.

– Paresseuse ! dit-il par habitude, qu’as-tu fait, aujourd’hui, pour gagner le pain que tu manges ?… paresseuse et gourmande !

La pauvre enfant, chétive et maigre, répondait par son seul aspect à l’une au moins de ces accusations.

– Va vite, reprit Araby, me chercher un revendeur de ferraille au Pou volant.

La Galifarde sortit.

Araby enfonça sur ses yeux sa casquette de peau, et traversa derrière elle la place de la Rotonde, en se dirigeant vers le centre même du marché.

On ne l’avait jamais vu se montrer ainsi au milieu du jour. Chose bien plus étrange, il laissait sa boutique ouverte et abandonnée à la merci du premier venu.

Les gamins du Temple lui improvisèrent, comme toujours, une escorte bruyante ; quand il entra dans le marché, tout le monde, marchandes et revendeurs, se joignit aux enfants pour saluer son passage.

Il continuait sa route, chancelant, plié en deux, mais impassible au milieu de toutes ces clameurs.

Il atteignit enfin la baraque centrale, contenant le bureau de l’inspection.

On fait antichambre là comme dans tout ministère. Araby, humble et patient, attendit son tour dans un coin.

Quand son tour fut venu, il s’approcha de l’employé et tira de sa poche un petit papier couvert de chiffres.

– Monsieur, dit-il en soulevant à demi sa casquette, j’ai payé un franc soixante-cinq centimes pour mon loyer de la présente semaine, et je suis forcé de partir aujourd’hui même. – Eh bien ! demanda l’inspecteur. – Mon bon monsieur, il reste trois jours à courir…, cela donne vingt-trois centimes cinquante-sept centièmes par chaque jour, ce qui, multiplié par trois, fournit soixante-dix centimes soixante et onze centièmes… je suis trop pauvre pour vous laisser cet argent-là. – Vous ne pouvez ignorer, fit observer l’inspecteur, que la semaine commencée… – C’est quatorze sous qu’on me doit, interrompit le vieillard ; je dis quatorze sous, car j’abandonne volontiers les soixante et onze centièmes. – L’administration ne peut pas… – L’administration est riche, mon bon monsieur, et j’ai bien de la peine à gagner ma vie ! – À un autre ! dit l’inspecteur.

Araby se cramponna des deux mains à la barrière de planches qui sépare l’inspecteur du public.

– Vous ne pouvez pas me refuser ça ! s’écria-t-il, l’argent du pauvre ne profite pas… Tenez, je veux bien y mettre de ma poche… rendez-moi cinquante centimes, et tout sera dit !

L’employé, qui avait souri d’abord, fit un geste d’impatience.

Les voisins d’Araby, qui tous avaient quelque chose à demander, le prirent par les épaules et le poussèrent dehors. Araby fit vivement le tour de la baraque et présenta sa face ridée à la fenêtre qui s’ouvre du côté de la Rotonde.

– Mon bon monsieur ! s’écria-t-il d’une voix lamentable, je donne tout pour huit sous !

L’inspecteur se leva et ferma la fenêtre.

Les doigts crochus de l’usurier battirent la générale sur les carreaux.

– Voyons ! six sous ! cria-t-il à travers les vitres ; six pauvres sous !

Quand il vit que personne ne lui répondait, son humilité feinte se changea en colère ; il grinça des dents ; il ferma ses poings étiques et prit le Très-Haut à témoin de l’injustice du Publicain.

Les gamins l’entouraient et tiraillaient le drap mûr de sa houppelande, en criant :

– Auguy !… Auguy !…

Il reprit, de guerre lasse, le chemin de la Rotonde, menaçant du poing ses persécuteurs et grommelant des malédictions bibliques.

Le marchand de ferrailles l’attendait dans son échoppe.

Il vendit, après d’interminables débats, sa caisse de fer et les guenilles qui l’entouraient.

Puis il resta seul dans sa boutique complétement vide.

La petite Galifarde se tenait tapie à sa place ordinaire, derrière la porte du magasin. Ses grands yeux effrayés étaient fixés sur le vieillard ; elle devinait ; sa terreur était profonde. Elle sentait par avance l’angoisse prochaine de l’abandon et du dénûment.

Araby faisait le tour de son bureau vide, et une force mystérieuse l’attirait toujours à l’endroit où avait été sa caisse ; il grommela des paroles sans suite, et ses gestes étaient fous.

Plus de vingt fois il se dirigea vers la porte extérieure, et plus de vingt fois il revint dans ce coin aimé, où il laissait son âme.

Enfin, il fit sur lui-même un effort violent et franchit le seuil.

La petite Nono s’élança vers lui, les larmes aux yeux. – Vous partez, dit-elle, vous ne reviendrez plus !… que vais-je devenir ?

Le vieillard la repoussa, mais sans rudesse.

– Fainéante ! grommela-t-il, et pourtant je ne peux pas la laisser ainsi sans ressource !…

Il fouilla dans la poche de sa houppelande et en retira une poignée de gros sous.

Parmi ces gros sous, il choisit, après un minutieux examen, le plus mince et le moins marqué.

– Tiens, dit-il avec une paternelle bonté, paresseuse !… voilà qui te donnera le temps de chercher autre place.

Il s’échappa en toute hâle, soit pour ne pont revenir sur son mouvement de générosité prodigue, soit pour se soustraire aux remercîments de la Galifarde.

Il avait soixante-dix ans ; c’était le premier sou qu’il donnait de sa vie !

Ce jour là, pour la dernière fois les gamins du Temple, riant et criant, firent la conduite au bonhomme Araby.

On ne le vit plus, vers neuf heures et demie, déboucher tous les matins par la rue de la Petite-Corderie.

Jusqu’à la fin de la semaine, son échoppe resta inoccupée, puis un autre locataire vint s’y installer.

Ce nouveau locataire, que chacun connaissait dans le marché pour un pauvre homme, n’y resta pas longtemps. Il disparut au bout de quinze jours, et bien des gens prétendirent, depuis, l’avoir rencontré dans un splendide équipage.

Mais les rumeurs qui courent sont folles ! Le jour où le bonhomme Araby abandonna la Rotonde du Temple, n’y eut-il pas un marchand d’habits ambulant qui affirma l’avoir rencontré dans une magnifique chaise de poste, au delà de la barrière de La Villette, sur la route d’Allemagne ?…

La chaise de poste galopait, traînée par quatre fringants chevaux, et le bonhomme Araby, habillé comme un monsieur, s’étendait sans façon sur les coussins, au milieu de deux ou trois belles dames.

On rit beaucoup de ce marchand d’habits qui avait sans doute trop bu à la barrière. Voyez un peu, le bonhomme Araby dans une chaise de poste avec de belles dames !…

Quoi qu’il en soit, l’histoire du locataire, successeur d’Araby et de son équipage passa au nombre des chroniques du Temple. On disait volontiers que le vieil usurier avait enfoui un trésor sous les carreaux de sa boutique et que l’équipage en question n’avait pas d’autre origine.

Et il y avait presse pour louer cette bienheureuse choppe.

Chaque locataire qui parvenait à s’y installer en retournait religieusement tous les carreaux.

Mais on ne trouvait rien. Il n’y avait jamais eu là de trésor, ou bien l’homme à l’équipage avait tout pris.

L’homme à l’équipage se nommait Romain, dit Batailleur ; c’était l’ancien époux de Joséphine, protectrice de Polyte et marchande de frivolités au carré du Palais-Royal.

Quant au bonhomme Araby, nul ne se vanta de l’avoir aperçu, depuis la fameuse rencontre en chaise de poste.

Personne au Temple ne l’a oublié.

Les uns disent qu’il est mort.

Les autres racontent que, vers minuit, à la lueur tremblante du gaz, on voit encore parfois devant la Rotonde, sur la place déserte, un vieillard courbé en deux qui cherche les sous perdus entre les paves…

II – Avant le départ.

Quatre ou cinq jours après le départ d’Araby, madame Batailleur quitta sa place du quartier des Frivolités, au plus fort de la sente, pour se rendre en toute hâte sous le péristyle de la Rotonde ; elle venait de recevoir une lettre d’Allemagne.

Ce fut justement vers l’échoppe abandonnée du vieil usurier qu’elle se dirigea.

Elle trouva la petite Galifarde assise sur le seuil, en dehors.

La pauvre Nono semblait plus chétive encore et plus faible que de coutume ; ses yeux rougis se gonflaient à force de pleurer.

Certes, elle était bien malheureuse, du temps que le bonhomme venait tous les jours au Temple ; mais alors elle avait un asile et du pain.

Maintenant, elle n’avait plus rien, et sans la charité de la jolie Gertraud, elle serait morte déjà durant ces cinq jours.

L’échoppe de l’usurier avait un nouveau maître qui lui avait permis jusque-là de coucher dans l’antichambre ; mais, outre qu’Araby avait vendu en partant son pauvre matelas, cinq jours avaient usé la patience hospitalière du nouveau maître de l’échoppe.

Le matin même, il avait déclaré à la pauvre petite fille qu’il lui faudrait chercher un autre abri pour la nuit suivante.

Pour comble de malheur, Gertraud, en apportant son aumône quotidienne, avait parlé d’un grand voyage, d’un voyage qui devait durer bien longtemps.

C’était la dernière ressource qui s’échappait, car le départ de Gertraud était fixé à ce jour-là même.

La petite Galifarde n’avait plus de larmes ; elle était assise sur la pierre, l’œil morne et la tête penchée ; ses mains se croisaient sur ses genoux. À la voir, si frêle et si pâle, on pouvait prévoir que sa souffrance sur cette terre aurait un terme prochain et fatal.

Parmi toutes les marchandes du Temple, madame Batailleur était, nous l’avons dit, celle qui la traitait avec le plus de commisération. Nono l’aimait ; elle était si peu habituée à la pitié !

Mais l’intérêt que Batailleur portait à la pauvre enfant n’eût point été jusqu’à lui faire quitter sa place, à l’heure du travail, si quelque autre chose ne l’y avait poussée.

La lettre d’Allemagne qu’elle tenait encore à la main était de madame de Laurens, qui, sans lui rien avouer précisément, la mandait au château de Geldberg et la priait d’amener avec elle l’ancienne servante du prêteur Araby.

Petite avait toujours témoigné une tendresse extraordinaire à la petite Galifarde ; cette tendresse, elle l’expliquait en disant que Nono ressemblait trait pour trait à Judith, l’enfant mystérieux de sa jeunesse, qui était nul ne savait où.

Mais de cet attrait vague, qui portait la grande dame vers la pauvre fille, à l’idée de demander celle-ci au château de Geldberg, il y avait loin.

Ce pouvait être un caprice, mais il était bizarre, et Batailleur trouvait étrange le choix du moment : une grande fête réunissant l’élite du beau monde parisien.

La marchande ne savait vraiment que penser. Parfois, elle se disait : c’est sa fille. D’autres fois, elle reculait, effrayée, devant l’abominable tableau d’une mère heureuse et riche, laissant mourir de faim son enfant…

Une enfant que cette mère aimait uniquement sur la terre !

N’était-ce pas contradictoire et impossible ?

Certes, pourtant, Batailleur ne pouvait s’empêcher de douter ; l’œil de son intelligence n’était pas assez perçant pour avoir pu sonder jusqu’au fond le cœur de Sara, mais elle savait que c’était un abîme.

Quoi qu’il en fût, elle avait trop d’intérêt à rester la servante dévouée de madame de Laurens pour hésiter un seul instant.

Madame de Laurens ordonnait ; il était sage d’obéir. Batailleur avait dépêché madame Huffé pour arrêter deux places aux messageries Laffitte et Gaillard.

Une demi-journée devait lui suffire pour mettre en bonnes mains ses affaires courantes et donner les instructions nécessaires, pour ce qui concernait la maison de jeu, à son premier ministre, M. de Navarin, ancien officier supérieur au service du roi des Grecs.

Restait l’aimable Polyte ; mais ces cœurs de reines surent, dans tous les temps, sacrifier l’amour à la politique. Personne n’ignore ce que les Sémiramis et les Elisabeth faisaient de leurs favoris, dans les grandes occasions.

L’infortuné lion était loin de s’en douter, mais le sort en était jeté ; à moins d’un coup de fortune, il passait désormais à l’état de prince in partibus.

– Eh bien, fifille, dit madame Batailleur, en tapotant la petite joue pâle de la Galifarde, nous avons donc comme ça de grosses peines ?… – On m’a chassée, répliqua la pauvre enfant, dont les yeux brûlants retrouvèrent quelques larmes, et je vais coucher cette nuit dans la rue ! – Oh ! que non pas, reprit Batailleur en souriant, il fait trop froid, ma mignonne.

Nono frissonna de tous ses membres.

– Oui… oui, murmura-t-elle, il fait grand froid sur le pavé !

La marchande se pencha et la prit par la main.

– Tout ça, c’est des bêtises, fifille ! dit-elle. J’ai idée que tu coucheras désormais dans un bon lit… Je viens te chercher ; veux-tu venir avec moi ?

Nono releva sur Batailleur ses grands yeux noirs, embellis tout à coup par un rayon d’espérance. Parmi cet espoir naissant, il y avait encore beaucoup de crainte ; elle était si bien habituée à souffrir !

– Avec vous ?… répéta-t-elle timidement. – Tu ne veux pas ? – Oh ! mon Dieu ! s’écria la pauvre enfant, qui appuya ses petites mains jointes contre sa poitrine, si j’étais avec vous, je vous aimerais tant !

Batailleur avait un peu de bon dans l’âme : elle fut touchée. Elle souleva l’enfant entre ses bras, et lui mit sur le front une grosse embrassade.

– Si ça ne fait pas pitié ! grommela-t-elle ; sois tranquille, fifille, tu n’auras plus ni faim ni froid ! – Et quelqu’un m’aimera ? dit l’enfant, dont le regard humide encore avait une expression charmante. – Oui, sur ma foi, quelqu’un t’aimera, s’écria Batailleur ; quand ça ne serait que moi, fifille !

Nono entoura de ses bras le cou de la marchande, et, dans le transport de sa joie, elle trouva le courage de lui rendre un baiser.

Batailleur s’essuya les yeux avec la mauvaise humeur d’un grognard qui se surprend à pleurer.

– Je te dis que c’est des bêtises, répéta-t-elle ; voilà assez !… venons-nous-en !

Elle prit la petite fille par la main et l’emmena, sans rentrer dans le Temple, jusqu’à son appartement de la rue du Vert-Bois.

Là, elle commença sérieusement ses préparatifs de départ.

Et Dieu sait que la pauvre madame Huffé eut du fil à retordre ! Elle sentit cruellement, ce jour-là, le malheur d’avoir perdu la position qu’elle occupait jadis dans le monde.

Heureusement que ce n’était qu’un coup de collier à donner, après quoi devaient venir quinze bons jours de paresse.

Car le voyage de madame ne pouvait durer moins d’une quinzaine. Quel joyeux temps pour madame Huffé et pour le matou Minet, son Polyte !…

Le Temple était donc veuf, par le fait, de deux personnages très-éminents : l’usurier Araby et madame Batailleur.

Il regrettait en outre l’absence du cabaretier Johann, maître de la Girafe, lequel avait laissé la direction de son établissement au neveu Nicolas.

En ajoutant à ces trois départs ceux de Jean Regnault, de Mâlou, de Pitois et de Fritz, on verra que nous avions raison de dire que le Temple avait profondément ressenti le contre-coup de la fête de Geldberg.

Mais nous sommes encore bien loin de compte, et nous n’avons pas mentionné tous les voyageurs que le marché devait envoyer en Allemagne.

À surfaces égales, le bazar en guenilles fournissait vraiment plus de membres à la brillante fête que n’importe quel quartier de la Chaussée-d’Antin ou des nobles faubourgs.

Il y avait d’abord Hermann et tous les convives allemands, anciens serviteurs de Bluthaupt, que nous avons vus trinquer gaiement, le soir du dimanche gras, dans la salle de la Girafe.

Ces bons garçons arrangeaient aussi leurs affaires et terminaient leurs préparatifs, car Hans Dorn avait parlé.

Hans avait parlé au nom d’un maître auquel chacun se faisait une joie d’obéir.

Ils n’étaient pas riches et ils risquaient l’existence de leur famille, en désertant le travail de chaque jour ; mais ils étaient dévoués ; ils allaient, pleins d’enthousiasme, et leurs cœurs battaient à la pensée de la patrie.

Hans Dorn, qui était leur chef, ne pouvait les laisser en arrière. Tout était sens dessus dessous dans sa maison ; tandis qu’il arrêtait ses derniers comptes en homme d’ordre, la jolie Gertraud s’évertuait à faire malles et valises.

Elle n’avait jamais quitté Paris ; un voyage était pour elle l’inconnu et le mystérieux ; elle avait l’idée fixe de munir son père, de l’approvisionner complétement pour cette excursion lointaine.

Elle empilait dans la malle linge sur linge, habit sur habit ; elle se désespérait de la voir si petite ; elle y aurait mis volontiers les chaises, la table et le lit.

On peut avoir besoin de tout cela en voyage.

Aux habits, Gertraud joignait des robes, des tabliers, des fichus, des bonnets, tout le matériel enfin de sa fraîche toilette d’ouvrière aisée.

Car, elle aussi, avait sa place retenue à la diligence.

Le marchand d’habits avait hésité longtemps en songeant à la besogne qu’il devait accomplir au château de Geldberg ; il se disait bien que Gertraud serait de trop à ses côtés.

Mais comment la laisser seule à Paris !

Gertraud d’ailleurs avait tant prié ! elle ne voulait point quitter son père, et une voix secrète l’appelait vers cette Allemagne où était le pauvre Jean Regnault.

Il y avait maintenant bien des jours qu’elle n’avait reçu de ses nouvelles. Son visage, si joyeux naguère et si frais, portait désormais quelques traces de souffrances. Des rêveries pénibles avaient passé sur ce jeune front, et l’insomnie, longtemps ignorée, était venue mettre un peu de pâleur sur les joues de la jeune fille.

Mais aujourd’hui la mélancolie faisait trêve ; Gertraud se démenait vive, affairée, alerte ; elle allait de chambre en chambre, déplaçant tout et poursuivie par la peur d’oublier quelque chose. L’agitation trompait sa tristesse ; parfois même, dans l’enthousiasme zélé de son travail, elle se surprenait à chanter quelques couplets de ses chansons aimées.

Vous l’eussiez reconnue alors pour la gentille enfant, insouciante et heureuse, dont le naïf sourire éclaira les premières pages de ce récit ; mais bientôt sa paupière se baissait : le chant commencé mourait entre ses lèvres ; il y avait comme un remords sur ses traits soudainement assombris.

C’est que l’image du pauvre Jean, tel qu’il s’était présenté à elle le matin du mardi gras, venait de passer dans ses souvenirs. Elle le voyait morne, défait, brisé, comme un condamné le jour du supplice ; que faisait-il à présent ? où était-il ? Était-ce bien vrai ? Dans cette âme si bonne, l’idée du meurtre avait-elle germé ?…

Oh ! que Gertraud se reprochait amèrement l’élan étourdi de sa joie.

Bien des fois, depuis l’heure de la séparation, elle avait cherché Geignolet pour l’interroger encore et mieux savoir ; mais l’idiot avait tout oublié.

Et Gertraud était obligée de garder en elle-même sa douleur inquiète ; elle ne pouvait pas même la confier à son père, qui avait eu jusqu’alors tous ses petits secrets.

Cette confidence eût accusé Jean Regnault.

Pauvre Jean ! il s’était trop hâté ! quelques jours encore et son dur sacrifice devenait inutile, un peu d’aisance rentrait sous le toit indigent des Regnault.

Un frère de Victoire, ancien fort à la halle, venait de mourir en lui laissant un modique héritage.

De sa chambre, Gertraud, qui regardait, hélas ! bien souvent de ce côté, pouvait voir des rideaux de cotonnade remplacer à la fenêtre des Regnault le lambeau de serpillière troué.

Mon Dieu ! ce n’était pas la richesse, mais ce n’était plus la misère, et le bon joueur d’orgue eût été bien heureux !…

Gertraud n’avait pourtant pas gardé entièrement son secret. Un matin, elle avait traversé la petite cour et monté l’escalier de la vieille mère Regnault.

Elle était toujours bien reçue dans la pauvre demeure, tout le monde l’y aimait ; cette fois sa visite fut une source de larmes.

Longtemps après qu’elle eut repassé le seuil, madame Regnault et sa bru restaient encore en face l’une de l’autre, sans parole et comme anéanties.

Elles ne savaient pas ce qu’était devenu Jean ; Gertraud venait de le leur apprendre.

Au bout de quelques minutes, Victoire prit la main de la vieille femme qui était glacée.

– Ma mère, dit-elle, Dieu a rappelé à lui mon pauvre frère et nous avons maintenant de l’argent… je vais partir pour l’Allemagne. – Et moi aussi, répliqua la vieille femme.

Les derniers événements l’avaient rudement ébranlée ; elle semblait n’avoir plus qu’un souffle de vie.

– Vous êtes bien faible, ma mère, objecta Victoire, et moi je suis forte encore… – Il faut que je revoie notre Jean avant de mourir ! murmura l’aïeule. Je suis faible, c’est vrai… mes heures sont comptées… c’est pour cela que je veux aller à sa rencontre, afin de ne pas perdre un jour. – Mais nous avons un autre enfant, dit encore Victoire ; si nous partons tous deux, qui veillera sur mon pauvre Joseph ?… – Il viendra avec nous… cela coûtera bien cher, n’est-ce pas ?… mais j’ai tant souffert, ma pauvre je te demande cette joie, de revoir mon Jean bien aimé avant de mourir !

Victoire n’avait plus rien à répondre, et le départ fut fixé au lendemain.

Geignolet était là quelque part dans un coin, écoutant d’une oreille et dormant d’un œil.

Il se glissa au dehors et s’assit sur les marches poudreuses de l’escalier.

Ses yeux, fixés au sol, avaient comme une lueur de réflexion.

Il tira de sa poche son grand clou aiguisé qui avait maintenant du plâtre jusqu’à la tête.

Geignolet n’avait trouvé que de rares occasions de travail, depuis cette soirée où l’absence de Hans Dorn avait favorisé sa besogne, pendant l’entrevue de Franz et de Denise. Il était prudent et patient ; malgré la vivacité de son désir, il savait attendre.

– Je ne veux pas m’en aller, grommela-t-il en quittant la marche où il s’était assis pour se mettre à cheval sur la rampe, sans avoir fini mon trou… Et le père Hans qui reste maintenant chez lui tous les jours. Il fit une grimace de mauvaise humeur et donna un grand coup de poing sur la rampe.

– Hue ! bourrique !… s’écria-t-il.

Puis il se prit à chanter sourdement :

Si j’étais assez fort,

Je passerais mes deux mains par le trou,

Quand le père Hans est dans son lit,

Et je prendrais son cou ;

Car je sais bien comment on fait

Pour étrangler, pour étrangler…

La bonne aventure, ô gué !

Ses lèvres s’écartèrent en un sourire ; une lueur fauve et fugitive s’alluma dans sa prunelle, puis sa face redevint morne tout à coup.

Il se laissa glisser le long de la rampe jusqu’au bas de l’escalier et vint s’accroupir derrière la porte de la cour.

Il s’appuya contre la muraille, immobile et feignant de sommeiller.

On était encore au matin ; il resta là sans bouger jusqu’au soir. Pendant sept à huit heures, son œil, demi-fermé, guetta sans relâche la porte de Hans Dorn.

Celui-ci sortit vers la brune ; son départ était également fixé au lendemain, et il lui fallait régler diverses affaires.

Gertraud l’avait accompagné jusque dans la cour, et Geignolet entendit Hans Dorn qui disait :

– Couche-toi de bonne heure, ma fille… on ne dort guère dans les nuits de voyage… Moi, je rentrerai tard peut-être ; ne m’attends pas…

Le marchand d’habits gagna la place de la Rotonde et Gertraud rentra.

Le cœur de l’idiot battait sous l’étoffe grossière de sa veste.

Il attendit une demi-heure encore. Quand la nuit fut tout à fait tombée, on eût pu le voir se couler sans bruit le long des murs de la cour, puis monter pieds nus, l’escalier de Hans Dorn.

Gertraud, qui s’était endormie à moitié, crut ouïr en rêve ce bruit inexplicable qu’elle avait entendu déjà, le soir où Jean Regnault était venu lui demander des habits…

III. – La chaise de poste.

Vers minuit, l’idiot redescendit l’escalier de Hans Dorn. Il traversa la cour en rampant et rentra chez sa mère.

Ses mains étaient en sang et ses habits tout blancs de plâtre.

– Pas de jaunets ! grommelait-il d’un air découragé, pas de jaunets pour remplir ma bouteille !

Il se coucha. Avant de se coucher, il mit sous la paille qui lui servait d’oreiller un paquet de petite dimension, enveloppé dans un mouchoir que Hans Dorn aurait pu reconnaître pour son bien.

Le contenu de ce paquet était anguleux et résistait au toucher, on devinait des papiers sous la toile.

Geignolet balbutiait, en cédant au sommeil qui le gagnait :

– Les petits clous !… C’étaient les petits clous dorés que je prenais pour des jaunets !…

Le lendemain, tandis que Gertraud faisait la malle de son père, Victoire achevait, de son côté, ses préparatifs de voyage.

On avait mis à Geignolet une veste neuve, et il ne se sentait pas de joie.

Sous cette veste boutonnée, apparaissait une grosseur, formée par le paquet de la veille.

– Qu’as-tu donc là, Joseph ? lui demanda sa mère.

L’idiot roula ses yeux hagards et s’enfuit à l’autre bout de la chambre.

Victoire voulut s’approcher. L’idiot fronça le sourcil et s’arma de son grand clou, pointu comme un poignard…

Vers quatre heures de l’après-midi, l’aïeule, Victoire et Geignolet prirent le chemin des messageries royales.

Quelques minutes après, Hans Dorn et sa fille se dirigeaient vers les voitures Laffitte et Gaillard, où ils trouvèrent Hermann et ses braves compagnons, déjà installés, les uns sur l’impériale, les autres dans la rotonde.

Aux messageries royales, pendant que la famille Regnault s’asseyait aux places les moins chères, Joséphine Batailleur, baronne de Saint-Roch, prenait possession d’un coin d’intérieur et recevait des mains respectueuses de madame Huffé ses menues provisions de voyage : un monstrueux panier qui avait peine à passer par la portière, et dont les vastes flancs renfermaient veau, poulet, jambon, pâté, vin, liqueurs, fromage et autres vivres, le tout calculé pour une traversée de quinze jours.

La portière allait se refermer sur Batailleur et la petite Galifarde, qui était gentille comme un ange, avec sa robe toute neuve et ses beaux cheveux lissés en bandeaux pour la première fois de sa vie. Madame Huffé s’essayait à sa dernière révérence et méditait des larmes d’adieu ; le postillon était sur son siège ; on allait partir, lorsque Polyte, éperdu, vint accrocher sa grosse main gantée à la portière.

– Joséphine ! Joséphine ! dit-il d’une voix étouffée, si tu me quittes comme ça, je vais faire un malheur !

Joséphine détourna la tête ; Polyte voulut lui prendre les mains ; elle les retira.

Le lion du Temple sentit son cœur défaillir : pour se faire une idée de son angoisse, il faut penser aux rois qui perdent leur trône ou aux sous-préfets destitués.

– Joséphine ! Joséphine ! murmura-t-il d’un ton déchirant ; ça t’est donc bien égal de me voir me périr ?…

Batailleur voulut résister encore, mais elle ne put retenir un coup d’œil ; ce fut sa perte. Polyte était frisé par le perruquier ; il avait une cravate rouge, une chemise violette, un habit bleu, un gilet jaune et un pantalon vert ; un pantalon volé par Mâlou et Pitois !

Batailleur ne l’avait jamais vu si rupin !

D’un mouvement invincible, sa main caressa les durs cheveux de Polyte ; elle eut ce sourire des Catherine qui se raccommodent avec les Orloff…

– Monte, dit-elle, mon petit.

Polyte, transporté d’allégresse, s’insinua entre sa reine et la Galifarde étonnée.

La diligence partit.

Madame Huffé haussa les épaules.

– Si c’est de la justice, grommela-t-elle, que les personnes qui ont eu des positions dans la société servent du monde pareil !…

Elle ne songeait pas, l’antique Ariane, à ce que lui eût coûté, en semblable circonstance, l’absence de son matou Minet !…

Les diligences de la rue Notre-Dame-des-Victoires et celles de la rue Saint-Honoré se rejoignirent suivant la coutume, à un quart de lieue de la barrière ; puis, faisant trêve à ce galop brillant et intéressé qui ébranle le pavé de Paris, elles se mirent à marcher d’un trot tranquille et lent, à la suite l’une de l’autre.

On eût dit que chevaux, conducteurs et postillons faisaient assaut de calme et de patiente lenteur.

Il en est ainsi depuis qu’une excentricité judiciaire a tué ces pauvres messageries françaises, qui avaient le double tort d’aller bon train, et de ne pas trop écorcher les voyageurs.

La voiture des messageries Laffitte et Gaillard, où étaient Hans Dorn et ses amis, allait en tête ; à une centaine de pas, derrière elle, trottaient les messageries royales avec Batailleur, son favori, et son panier de provisions.

De temps à autre, une chaise de poste prenait les bas-côtés de la route et dépassait, sans grande peine, les lourds véhicules de la bourgeoisie voyageuse.

Le jour baissait ; on était à quatre ou cinq lieues de Paris. Au moment où les maisons de Pomponne blanchissaient à l’horizon, une dernière chaise de poste passa comme un tourbillon sur la droite de la route.

Les chevaux, baignés de sueur, fumaient ; les roues glissaient sur le sol avec une inconcevable rapidité. C’était comme une locomotive lancée à toute vapeur.

Les voyageurs de la dernière diligence eurent à peine le temps d’apercevoir cette chaise qui disparut pour eux dans un nuage de poussière. Ils purent remarquer seulement qu’elle av ait un aspect mystérieux et bizarre ; les stores en étaient fermés hermétiquement ; on ne voyait que le postillon penché en avant et fouettant ses chevaux à tour de bras.

En dépassant la seconde diligence, la chaise de poste ralentit imperceptiblement sa course fougueuse, une main souleva l’un des stores rouges et fit un signe.

Hermann et les Allemands qui étaient sur l’impériale poussèrent en chœur une acclamation.

Hans, assis dans l’intérieur, se pencha tout entier en dehors de la portière et mit sa main sur sa poitrine.

Le store rouge retomba. La chaise de poste rasa le sable comme une hirondelle dont l’orage menaçant abaisse le vol, et disparut au loin dans la nuit naissante…

 

La nuit se faisait noire ; la chaise de poste aux stores baissés courait toujours, silencieuse et rapide.

Bien que la fête de Geldberg fût avancée, il y avait encore sur la route d’Allemagne bon nombre d’invités retardataires, et les berlines de voyage abondaient.

Si bien attelés que fussent ces équipages fashionables, la chaise de poste les devançait tous.

Tant qu’il avait fait jour, les commentaires n’avaient pas manqué ; cette voiture close dont les chevaux, lancés à fond de train, semblaient disputer un prix de course, avait excité partout la curiosité.

– C’était une gageure, c’était un Anglais, rongé de spleen, qui se cachait entre quatre murailles de bois comme un chat-huant dans son trou ; c’était un banqueroutier fuyant vers la frontière ; c’était, enfin, suivant des imaginations plus riantes, un joli couple, brûlant le pavé sur le chemin du bonheur…

Pour être du genre troubadour, cette dernière hypothèse avait néanmoins quelque succès.

On se représentait, derrière le voile opaque de ces stores, un beau garçon, capitaine d’état-major, auditeur au conseil d’État, ou chanteur italien ; ce sont là les trois métiers qui séduisent.

On se représentait une charmante jeune fille, rouge de honte et de plaisir, hésitant de tout son cœur entre les larmes et le sourire ; ou bien, une douairière puissante, empaquetée de soie, empanachée, bien conservée et toute fière d’avoir conquis son ténor ; une enfant de seize ans ou une femme de cinquante : il n’y a plus que celles-là pour courir en chaise de poste.

Les premières se font enlever ; les autres enlèvent.

On disait cela dans les équipages, et des choses bien plus fines encore, car le monde se fait observateur et, au lieu de s’occuper bonnement du beau temps et de la pluie, nos conversations dissertent comme des romans de mœurs.

La chaise de poste allait son train d’enfer, insoucieuse, assurément, de tout le bruit qui se faisait autour d’elle.

Une fois la nuit venue, les stores se relevèrent ; mais dès qu’on traversait une ville ou un village, les stores se baissaient de nouveau.

Chaque fois qu’on arrivait aux relais, une main sortait par la portière et payait grassement le prix des guides ; une bouche invisible ordonnait au nouveau postillon de brûler le pavé, promettant un royal pourboire.

Il y avait une circonstance assez remarquable : depuis une quinzaine, la route de Metz, surchargée de voyageurs, manquait bien souvent de relais. Aux bureaux de poste, on ne savait où donner de la tête. Les chaises qui passaient, quelle que fût la qualité de leur contenu, attendaient bien souvent, et se laissaient rejoindre par la lourde diligence.

C’était, mise en action, la fable du lièvre et de la tortue.

Mais notre chaise, à nous, ne subissait jamais ces incommodes retards. Des chevaux frais t’attendaient partout, comme si un courrier attentif l’eût précédée.

Banqueroutier, Anglais pris de spleen, on amoureux de contrebande, les mystérieux voyageurs étaient servis à souhait.

En trois heures, ils avaient fait déjà près de quinze lieues.

On venait de quitter Saint-Jean-les-deux-Jumeaux ; la voiture roulait en rase campagne. Les stores se relevèrent des deux côtés à la fois.

La nuit était sans lune. À peine voyait-on la ligne grisâtre de la route parmi les champs noirs comme de l’encre ; une obscurité complète régnait à l’intérieur de la chaise ; et à supposer même qu’un regard curieux eût voulut profiter de l’ouverture des stores, ce regard n’aurait aperçu que la nuit.

Tout ce que l’œil pouvait faire, c’était de distinguer, à la longue, trois formes sombres adossées aux coins de la victoire.

Encore eût-il fallu pour cela une prunelle aiguë et surtout patiente, car l’existence de ces formes noires ne se révélait guère que par de rares et imperceptibles mouvements. Au repos, elles restaient confondues avec les parois de la chaise.

L’oreille eût été meilleure ici que l’œil. Les trois voyageurs, en effet, s’entretenaient et semblaient avoir bien des choses à se dire. Ainsi l’oreille vous apprenait tout d’abord qu’il n’y avait point de femmes parmi eux : c’étant trois voix, diversement accentuées, mais toutes mâles au premier chef.

– Vous aurez beau faire, Otto, disait l’une d’elles, chargée d’une légère nuance d’apathie, je l’aime dix fois plus depuis que je sais qu’il est joueur ! – Et moi, s’écria une autre voix, vive et fanfaronne, depuis que j’ai appris ses tours de petit Don Juan, je suis fou de lui, ma parole d’honneur !

La troisième voix qui s’éleva était grave et sonore :

– Vous serez fous toute votre vie, dit-elle d’un ton de reproche où il y avait de complaisantes tendresses ; fi ! Goëtz !… le jeu vous a-t-il donc donné tant de bonheur !… et vous, Albert, avez-vous donc tant à vous louer des femmes ? – Eh ! eh !… firent-ils ensemble.

Puis, Goëtz ajouta :

– J’ai gagné bien des fois ! – Et j’ai trouvé peu de femmes cruelles, ajouta Albert, qui dut caresser dans l’ombre sa moustache noire et blonde, s’il portait des moustaches. – Mais, grâce au jeu, peut-être, mon frère Goëtz, reprit celui qu’on appelait Otto, et vous, Albert, grâce aux femmes, sans doute, vous avez négligé durant ces derniers jours votre devoir le plus cher !… Et qui sait, à l’heure où nous sommes, quels périls sont suspendus sur la tête de l’enfant !…

Les deux ombres, qui avaient noms Albert et Goëtz, poussèrent à l’unisson un gros soupir.

– C’est une chose étrange ! dit Goëtz d’un air contrit ; dans tous les pays du monde, je suis joueur… Mais dès que je sens l’air de Paris, je deviens fou ! – J’en offre autant, reprit Albert ; dès que j’entre dans Paris, je sens le diable qui me prend par l’oreille… Toutes les femmes me paraissent adorables !… Grisettes, bourgeoises, grandes dames, tout m’est bon, je ne choisis pas !… – Ce n’est pas comme ailleurs poursuivit Goëtz ; les croupiers de Paris sont des gentilshommes !… Et tenez, j’avais découvert une maison de jeu dans le quartier du Palais-Royal, où j’aurais perdu ma chemise avec plaisir. – Moi, j’avais mis la main sur une petite comtesse !… – Le banquier m’avait plu dès le premier abord… un homme parfaitement distingué. – Une créature délicieuse !… – Monsieur de Navarin, ancien colonel, ma foi !… j’étais devenu son ami. – J’en avais fait, à peu de chose près, ma maîtresse… mais vous sentez que je ne peux pas vous dire son nom… – Parbleu ! s’écria Goëtz, ça nous est bien égal… La première fois que j’entrai chez cette baronne, car c’est une baronne, une vraie baronne qui tient l’établissement… – La baronne de Saint-Roch… prononça Otto dans son coin. – Tiens ! tiens ! fit Goëtz étonné, vous connaissez cela ?… Mais, au fait, qui ne connaissez-vous pas ?… Donc, la première fois que j’y entrai, chez cette baronne, devinez qui je vis ?… Notre petit Gunther en personne, le jabot frippé les cheveux à la diable, jouant comme un intrépide, et perdant avec un aplomb enchanteur !… – Moi, je l’ai vu aussi, dit Albert, au bras de la plus jolie femme que j’aie jamais adorée !… – Sara !… interrompit tout bas Otto. – Ma parole d’honneur ! s’écria l’homme à bonnes fortunes, vous êtes un peu sorcier, mon frère !… et l’on aurait de la besogne à vouloir se cacher de vous… Sara, c’est vraiment son nom… et si ce n’avait été l’enfant, je crois, morbleu ! que j’aurais été jaloux, car depuis quatre ou cinq jours, je la cherchais dans Paris comme une âme en peine. – Ne l’aviez-vous pas revue au bal Favart ?… – Si fait… un seul instant. – Et vous l’aimez encore ? – Je ne sais trop… Avec elle, voyez-vous, toutes les folies sont possibles.

Goëtz bailla.

– C’est bien étonnant, dit-il, que notre Albert, qui a tant d’esprit, ne puisse parler que d’amourettes… Ah ! la bonne semaine, mes frères !… Quel bordeaux et quel champagne il y a dans ce Paris !… je crois que le vin du Rhin, lui-même, y est meilleur que chez nous… Mais laissez là vos belles, Albert, moi, je mettrai de côté le jeu et le vin ; deux bonnes choses pourtant ! car notre frère, Otto, est au-dessus des faiblesses humaines, et le voilà qui nous prend en grandissime pitié… Voyons, Otto, êtes-vous encore fâché contre nous ?

– Je vous aime, dit-il enfin en adoucissant sa voix grave ; je sais ce qu’il y a de noble dévouement dans vos cœurs !… Mais vous n’avez point vieilli depuis les jours de notre jeunesse… Vous êtes toujours les étudiants étourdis de Gœttingue et de Heidelberg… Autrefois, quand nous ne jouions que notre vie, chacun de nous pouvait s’endormir sur le danger… Mais à présent, nous ne nous appartenons pas… et c’est une chose douloureuse à penser, mes frères, vous avez pu déserter tous les deux, en même temps, la garde du fils de notre sœur !…

Otto parlait si bas que le bruit des roues, glissant sur le sable du chemin, étouffait presque le son de sa voix.

Si quelque lueur soudaine eut éclairé la nuit qui régnait à l’intérieur de la chaise de poste, on aurait vu les deux autres voyageurs, le rouge au front et la tête penchée avec tristesse.

IV. – Cinq points d’écarté.

Les deux voyageurs que nous avons entendu nommer Albert et Goëtz écoutaient d’un air soumis et triste ; ils ne songeaient, ni l’un ni l’autre, à repousser ces reproches, qui trouvaient de l’écho au fond de leurs consciences.

– C’est vrai, dit enfin Albert, qui perdit sa fanfaronnerie enjouée, nous avons manqué à notre devoir.

– Nous avons quitté notre poste, ajouta Goëtz, dont la voix indolente avait pris un accent ému.

Leurs mains cherchèrent celles d’Otto dans l’ombre.

– Frère, dirent-ils ensemble, pardonnez-nous ! – Pardonnez-nous, reprit Albert. Dieu vous a donné la sagesse pour nous trois… Et si nous avons fait quelque chose de bien en notre vie, ce fut toujours en exécutant vos ordres. – Vous n’étiez pas là, poursuivit Goëtz ; vous restiez tout le jour dans la maison de Geldberg… Et que sommes-nous sans vous ?… De vieux enfants qui n’ont pas encore appris à se conduire !

Il y avait quelque chose de singulièrement touchant dans cette prière soumise de deux hommes forts, qui s’humiliaient volontairement et demandaient grâce, avant de chercher une excuse.

Otto les écoutait avec émotion. Comme il ne répondait point encore, les deux frères crurent qu’il leur gardait rancune, et Albert continua :

– Sur mon honneur, Goëtz et moi, nous avons été tous les jours, matin et soir, à la maison de la rue Dauphine… nous demandions M. Franz, et l’on nous répondait qu’il était toujours à Paris… Nous aurions dû nous informer mieux, peut-être… – Oui, oui, interrompit. Goëtz, et, moi surtout, j’aurais dû deviner la vérité ; car notre petit Gunther n’avait pas reparu à la table de lansquenet. – Le mal, conclut Albert en soupirant, c’est que, durant toute une semaine, nous avons fait de la nuit le jour, vivant Dieu sait où et fuyant votre présence, mon frère Otto… Il faut tout vous avouer ; nous sommes des misérables !… nous nous étions dit : sur ce mois dérobé à une captivité qui doit durer autant que notre vie, prenons huit jours, huit jours d’oubli, d’ivresse et de joie !… vivons encore une semaine, nous, dont l’existence ne sera plus qu’une longue agonie… Soyons heureux et faisons provisions de gais souvenirs, pour tout le temps que nous mettrons en suite à mourir dans nos cellules de la prison de Francfort !

Albert se tut, Goëtz l’imita ; ils attendaient tous les deux la sentence de leur frère.

Celui-ci serra doucement leurs mains unies entre les siennes.

– Dieu qui voit au fond de nos âmes, murmura-t-il, aurait peut-être plus à me pardonner qu’à vous… car, moi aussi, j’ai été faible… Un jour, j’ai ouvert mon cœur à une pensée qui n’était point celle du devoir… Tous les trois, nous avons failli, mes frères ; expions tous les trois notre faiblesse, et ne perdons plus une seule des minutes qui nous restent. – Nous le jurons, s’écrièrent à la fois Goëtz et Albert. – Dans huit jours, reprit Otto, il faut que chacun de nous s’en souvienne, nous ne compterons plus au nombre des vivants… avant que le neuvième jour soit accompli, nous devons livrer et gagner notre dernière bataille… Soyons prêts et soyons forts ! – Nous sommes prêts, dirent les deux frères. – J’ai passé ma dernière nuit d’amour, ajouta Albert. – J’ai gagné ma dernière partie, dit Goëtz, non sans un léger soupir, et vidé ma dernière bouteille de bordeaux !… Morbleu ! murmura-t-il en a parte, c’était du Château-Latour de l’année de la comète… – Plaise au ciel maintenant, reprit Otto, que nous arrivions à temps pour le sauver ! – Le danger est-il donc si grand ? demanda Albert, dont l’inquiétude faisait trembler la voix. Vous ne nous avez point dit le contenu de cette lettre que vous avez reçue ce matin ; nous en sommes à savoir seulement que ce petit diable de Franz, trompant notre surveillance, est parti pour Bluthaupt, déjà depuis une semaine. – La lettre est de Gottlieb, répondit Otto, il est revenu habiter, sur mon ordre, le domaine de ses anciens seigneurs… il devait me tenir au courant de ce qui se passe à la fête… sa lettre est longue… plusieurs piéges ont été tendus déjà à notre Gunther, qui n’a pas su les éviter complétement, et qui reste sans défiance – Une légère blessure qu’il a reçue est presque guérie… là, n’est pas le péril… Ce qui me fait trembler, c’est la dernière partie de la lettre de Gottlieb… il ne sait pas assez lui-même pour s’expliquer clairement ; mais il me dit avoir surpris quelques mots d’une conversation tenue derrière les fossés de Bluthaupt entre le chevalier de Reinhold et ceux étrangers, inconnus dans le pays.

» Ils parlaient à voix basse, et Gottlieb, caché dans les broussailles qui croissent sur le bord de la Douve, ne pouvait saisir que des lambeaux de phrases à la volée.

» Voici ce qu’il a pu comprendre :

« On prépare au château un grand feu d’artifice ; Franz, qu’on entoure de toutes sottes de flatteries, doit être chargé de tenir la mèche.

» Et quelques pièces pointées d’avance… »

Otto n’acheva pas ; un frisson avait secoué les membres d’Albert et de Goëtz.

– Et ce feu d’artifice, murmura le dernier d’une voix haletante, doit avoir lieu ?… – Demain.

Il y eut un long silence.

Les roues de la chaise de poste se prirent à sauter bruyamment sur l’anguleux pavé de Montmirail.

Les stores tombèrent comme d’eux-mêmes.

Quand la ville fut traversée, et que la chaise roula de nouveau sur le sable désert de la route, Otto reprit la parole.

– Nous arriverons à temps avec l’aide de Dieu, dit-il, cherchant maintenant à calmer les terreurs qu’il avait provoquées ; notre chaise va comme le vent ; la route fuit ; il n’y a guère plus de quatre heures que nous avons quitté Paris… – Oui, murmura Goëtz ; mais le chemin est long d’ici jusqu’à Bluthaupt ! – Du courage ! reprit Otto, et de l’espoir !… quelque chose me dit que nous arriverons.

Les deux autres frères étaient accoutumés à écouter cette parole comme un oracle ; il y avait d’ailleurs dans leurs natures, dissemblables sur tous autres points, un élément pareil : l’insouciance.

Au bout de cinq minutes, ils avaient repris leur humeur confiante.

– Depuis huit jours, dit Otto, c’est à peine si je vous ai entrevus, mes frères… Je sais que Goëtz a réussi en Hollande, comme Albert en Angleterre… mais voilà tout ; et maintenant que je vais me trouver peut-être en face du madgyar et de Van-Praët, sans parler des trois associés, il me serait indispensable de connaître certains détails… Par exemple, le Madgyar a parlé de son honneur outragé… Albert, vous pourriez sans doute m’expliquer cela. – Avec la plus grande facilité, répondit l’homme à bonnes fortunes, dont la voix reprit, malgré lui, un léger accent de fanfaronnade infatuée. – Et vous, Goëtz, sauriez-vous dire pourquoi meinherr Van Praët m’a prié tout bas de ne point révéler les moyens employés par moi, par vous plutôt, pour lui arracher le pouvoir écrit de retirer des mains de son homme d’affaires les fameuses lettres de change ?

Goëtz se mit à rire franchement.

– Oui, oui, frère, dit-il, je puis vous expliquer la chose… cela vous prouvera du moins, ce qui n’est pas inutile, dans l’intérêt de la morale, que le vin et les cartes peuvent être bons à quelque chose… Mais avant de commencer, ne pensez-vous pas qu’il serait à propos de donner signe de vie à nos provisions ?… Cette route inhospitalière n’a point d’auberge pour nous, et voilà plus de six heures que je n’ai dîné !

Il tira des poches de la chaise divers comestibles mis en réserve à la hâte, et s’arrangea un repas sur ses genoux à tâtons.

Albert et Otto l’imitèrent.

– Si l’on veut, dit Goëtz, la bouche pleine, je vais commencer mon histoire.

« Le matin du mardi gras, je vous quittai, emportant avec moi un petit bout du rôle que j’avais casé de mon mieux dans ma mémoire, et deux lettres, écrites de votre main, mon frère Otto, toutes deux adressées à M. Abel de Geldberg, avec la date du surlendemain, jeudi, 8 février.

» Le jeune M. Abel eut la bonté de me conduire jusqu’au premier relais, pour être bien sûr que vous partiez… »

La nuit cacha le sourire d’Otto : Albert et Goëtz laissèrent éclater tous les deux leur gaieté revenue. Ce dernier poursuivit :

– Il paraît que, la veille, vous aviez fait au jeune monsieur d’énormes compliments ; car, tout le long de la route, il joua la modestie la plus réjouissante… Moi, je n’étais pas en verve, et je ne trouvai d’autre politesse à lui faire que l’offre d’un verre de punch, à Luzarches. Il me refusa, sous prétexte qu’il n’avait pas déjeuné.

» Je soupçonne que ce fade mignon déjeune avec du café au lait. Il me donna ses instructions, tant bien que mal, et j’eus le plaisir de lui souhaiter le bon jour.

» À Compiègne, où je m’arrêtai une demi-heure, je me fis servir un pâté de Strasbourg, et l’hôtelier me dit qu’il avait en cave du chambertin de 1837… »

– Passons, interrompit Otto. – Passons, si vous voulez, reprit Goëtz ; mais non pas sans boire le chambertin, qui était pur délices !…

Goëtz huma un verre de bordeaux, au souvenir de ce chambertin précieux.

– Je vois bien qu’avec vous, poursuivit-il, je dois arriver tout d’un coup au but de mon voyage.

« Donc, nous sommes en Hollande, dans la cité nette et propre d’Amsterdam.

» Nous entrons dans une maison propre et nette, lavée à grande eau, comme un chaudron, depuis les caves jusqu’au grenier ; un domestique batave vient prendre mon nom et fait crier le plancher sous son pas lourd pour aller dire, d’une voix nasillarde, à la porte de son maître :

» – Herr Van Rodach !…

» Je m’avance. Du diable si je reconnais ce gros petit vieillard, court et chauve, à la face lustrée comme un poupard de cire ; je ne l’avais vu qu’une fois, là-bas, à Bluthaupt, et il y avait vingt ans de cela.

» Le petit vieillard, au contraire, me reconnut parfaitement et au premier coup d’œil, grâce sans doute à une visite que vous lui aviez faite, comme chargé d’affaires de Zachœus Nesmer.

» Il m’honora de l’accueil le plus cordial. Nous dînâmes. Je vous en prie, ne vous impatientez pas ; le dîner fait ici partie intégrante et nécessaire de mon histoire.

» Il commença vers midi et demi, il finit vers quatre heures, parce que le bon meinherr Van Praët était couché sous la table.

» Ah ! ah ! il paraît que le digne homme ne veut pas qu’on sache cela ! Quel mal pourtant ?…

» Je dois dire que c’est un fort aimable convive et d’un excellent caractère ; sa cave est particulièrement distinguée. Il boit sec ; il cause bien, et il fait volontiers sa partie au dessert.

» Nous n’avons eu ensemble que des relations très-agréables, et nous n’avons pas quitté un seul instant le ton de la plus parfaite cordialité.

» C’est lui, ma foi, qui me porta le premier défi… Nous étions à manger je ne sais quel poisson, avec des pommes de terre bouillies et du beurre fondu quand il décoiffa son premier flacon de porto.

» – Monsieur le baron, me dit-il, n’êtes-vous pas des environs de Heidelberg ? – Si fait, meinherr… je suis né bien près du beau château de Rothe, qui appartient maintenant aux associés de Mosès Geld… – Oh ! oh ! s’écria-t-il, le beau château de Rothe ne leur appartiendra pas longtemps désormais… non plus que le beau château de Bluthaupt !… Mais on dit que les gens de Heidelberg sont les premiers buveurs du monde, après les Hollandais de la vieille roche… Voulez-vous vous essayer contre moi, monsieur le baron ?

» Je goûtai le porto ; il était fort acceptable. Je répondis comme je le devais au défi courtois de l’honnête Fabricius.

» Il y avait déjà neuf bouteilles alignées au rebord de la table, que l’excellent homme ne bronchait pas encore. Il mangeait solidement et sans se presser. Il ne parlait plus guère, ce qui me donnait grande idée de son expérience, car la parole enivre presque autant que le vin.

» Moi, je ne m’étais pas ménagé le moins du monde au commencement du repas, et il me sembla que la dixième bouteille était double.

» J’eus peur et pour la première fois de ma vie, l’idée me vint de tricher au jeu…

» Le valet batave m’avait attaché au cou une belle grande serviette. Tout en présentant mon verre, je lâchai légèrement le nœud, de manière à laisser un vide entre ma serviette et le menton.

» C’était grand dommage, en conscience, de perdre de si bon porto ! mais il n’y avait pas à dire, deux verres de plus, j’étais roulé !

» Ma serviette, lâchée, formait une sorte de bec, à la hauteur de mon menton. Ce fut par là que je bus désormais, prodiguant à mon gilet et à ma chemise rasade sur rasade.

» Le vin coulait tout le long de ma poitrine… j’étais dans un bain de porto !… »

– Et le Van Praët ne s’apercevait pas de cela ? interrompit Albert. – Il y avait entre son œil, luisant comme une escarboucle, et ma toilette trempée, répondit Goëtz, sa magnifique serviette de toile de Hollande… À dater de ce moment, comme vous pouvez croire, la lutte ne me fut pas très-rude à soutenir. L’honnête Fabricius y allait bon jeu, bon argent… À la onzième bouteille, il m’appelait son père… À la douzième, il pleurait comme une fontaine, en m’avouant que les Anglais, depuis la révolution belge, venaient pêcher des huîtres jusque dans le port d’Ostende !… À la treizième, il mit ses deux coudes sur la table, et me raconta comme quoi il avait fait de l’or jadis avec le vieux Gunther à Bluthaupt…

» Cette bonne histoire qu’il me confiait, seulement parce que j’étais son père, lui procurait un rire inextinguible. De ma vie, je n’avais vu Hollandais si heureux ! Il se prenait le ventre à deux mains ; il cachait son nez dans son verre et lançait au plafond sa serviette, que le valet batave ramassait religieusement.

» – Ah ! me dit-il enfin, énervé à force de rire, c’était le bon temps !… J’aimerais à revoir cette vieille masure de Bluthaupt… Mais vous voilà ivre comme un bourgmestre, monsieur le baron !… Vous tournez sur vous-même et vous allez tomber !

» Mon gilet avala d’un trait une énorme rasade.

» – Oh ! oh !… dit Fabricius, puisque vous avez quatre mains, vous pouvez bien boire dans deux verres… Mais j’aurais honte, moi, si j’étais ivre ainsi ! – Ivre ou non, répondis-je, je parie que je vous gagne une partie d’écarté. – Holà ! Corneille, s’écria-t-il en essayant vainement de se lever, des cartes, mon fils !… apporte des cartes… Je vais lui gagner sa chemise.

» On apporta des cartes. Van Praët décacheta le paquet d’une main molle et tremblante.

» – Que voulez-vous jouer ? dit-il. Moi, je ne vous prends pas en traître… Je suis de sang-froid et vous êtes ivre. – Au diable ! m’écriai-je en feignant de chanceler, je n’ai jamais été si sain d’esprit… et je jouerais en ce moment mon nom de gentilhomme contre une pipe de vin de Xérès ! – Oh !… oh ! le brave compagnon, grommela Van Praët ; quel dommage qu’il ait une si pauvre tête ! – Ah ! çà, répliquai-je, vous m’échauffez les oreilles, vieux Silène !…

» Il se tenait les côtes, et grondait en oscillant sur son fauteuil.

– Oh !… oh !… le voilà qui m’appelle vieil ivrogne !… Tu vas voir, Corneille… tout à l’heure il va me tutoyer ! – Voyons, repris-je en frappant la table du poing, finissons-en !… Je suis riche, morbleu ! et vous aussi… nous sommes gens de bonne foi tous les deux… voulez-vous jouer votre signature contre la mienne ?

» Il battit des mains et poussa un grognement de joie.

» – Va chercher du papier, Corneille ! s’écria-t-il, du papier, une plume et de l’encre… Voilà un homme qui va sortir d’ici plus pauvre qu’un mendiant !

» Corneille mit sur la table tout ce qu’il fallait pour écrire, et nous signâmes tous deux une feuille de papier en blanc.

» Le bon Fabricius avait peine à se tenir en équilibre sur son siège ; ses yeux, rougis, lui sortaient de la tête.

» Jouons vite, dit-il, car j’ai peur de vous voir tomber ivre mort avant la fin de la partie.

» Je donnai les cartes : il fut deux bonnes minutes à regarder son jeu ; puis il écarta le roi et deux atouts.

» Je fis le premier point.

» – Allume ma pipe, Corneille, dit-il, ce pauvre homme ne sait pas jouer, et c’est pitié de lui gagner son argent…

» Après deux autres minutes d’efforts pénibles il parvint à me donner cinq cartes ; sa pipe mettait entre lui et moi un épais nuage de fumée.

» J’avais le roi, je fis la vole.

» – Vois, Corneille ! s’écria-t-il en retournant son verre vide dans sa large bouche ; voici déjà quatre points de faits !… ah ! ah ! que va devenir ce pauvre diable !

» Au coup suivant je fis le cinquième point.

» – Vous avez perdu, dis-je. – Ah !… ah !… ah ! murmura-t-il. Écoute-le, Corneille !… il dit que j’ai perdu… mets-le dans un bon lit et va chercher un médecin… ah ! ah ! les gens ivres !…

» Sa pipe s’échappa de sa main et roula par terre ; il ferma les yeux, après m’avoir lancé un dernier regard de souveraine compassion, et glissa de son fauteuil sur le carreau.

» Il n’était pas tombé tout à fait encore qu’on entendait déjà ses sonores ronflements.

» Je déchirai mon blanc seing et je mis le sien dans mon portefeuille.

» Rentré à mon hôtel, je fis un petit paquet, composé de ce même blanc seing, rempli à l’aide d’un pouvoir pour retirer les traites des mains de l’homme d’affaires, et de la lettre préparée par notre frère, Otto.

» La poste n’était pas partie encore, j’adressai le tout à Paris… »

V. – La danseuse.

Goëtz se tut. On n’avait pas besoin de voir sa physionomie, et le son de sa voix disait assez l’orgueil de sa victoire.

– À vous, Albert, reprit-il, en se servant à tâtons une nouvelle tranche de pâté ; voyons si vous avez fait mieux ! – Ma foi, répondit Albert, avec une feinte modestie, j’ai fait ce que j’ai pu, mon brave Goëtz… mais il faut convenir que le madgyar Yanos n’est pas d’aussi facile composition que votre bonhomme de Van Praët… En somme j’ai atteint à peu près le même résultat que vous… mais il y a eu du hasard dans mon fait… et si je n’avais pas rencontré sur mon chemin une ravissante femme… – Ah ! ah ! interrompit Goëtz, cela ne pouvait pas manquer ! – Pas plus que le vin et les cartes dans votre histoire, mon frère Goëtz, dit Otto. – Ne raillez pas, reprit Albert ; les femmes ont toujours été ma providence !… et souvenez-vous combien de jolies mains ont aidé, grâce à moi, nos évasions des cachots d’Allemagne !… ne serions nous pas encore dans la prison de Francfort, si la fille du guichetier ?… – Bah ! fit Goëtz, une malheureuse lime qu’elle nous donna !… tandis que le vin et les cartes nous procurèrent la confiance du digne maître Blasius. – Chaque vice a ses mérites, conclut Otto froidement ; on en peut vivre parfois jusqu’à ce qu’on en meure… passons. – Quand je quittai M. le chevalier de Reinhold, qui était venu me faire la conduite jusqu’aux messageries, reprit Albert, j’étais en proie à un certain embarras… mes instructions m’avaient bien appris la position de la maison de Geldberg vis-à-vis du madgyar, mais elles ne me donnaient aucun moyen de trancher la difficulté. Je partis, comptant sur le hasard et notre bonne étoile.

« Il était dix heures du matin à peu près, quand je descendis à la douane de Londres. J’avais le temps. Je remontai à pied les rues qui vont des bords de la Tamise, à l’intérieur de la Cité.

» En passant auprès d’une de ces chapelles catholiques qui se multiplient de plus en plus à Londres, je vis devant moi, sur le trottoir, un soulier mignon qui toucha lestement le marchepied d’un équipage pour arriver d’un bond léger jusqu’à la première marche du petit perron de la chapelle.

» Ce n’était pas un pied d’Anglaise. Il appartenait à une femme assez petite, à la taille souple et fine, dont la figure se cachait presque entièrement derrière un riche voile de dentelle…

» J’ai tant de gracieux souvenirs, s’interrompit Albert en riant, que tout cela se brouille un peu dans ma cervelle !… Je ne sais pas bien toujours mettre le nom, au premier aspect, sur ces jolies figures, connues et parfois aimées, qui croisent souvent ma route…

» Je connaissais la tournure de cette femme ; je l’avais vue quelque part : j’avais dû l’adorer… » – Mais, dit Otto, le madgyar – Nous y arrivons… cette femme joue dans mon histoire le rôle du dîner dans celle de Goëtz… c’est le principal.

» Je m’étais arrêté à la contempler, et je cherchais à préciser mes souvenirs. Elle se retourna sur le seuil même de la chapelle et je crus bien voir que son regard me cherchait, à travers les mailles de son voile.

» Je montai les degrés à mon tour, et j’entrai. Elle était agenouillée à l’ombre d’une colonne ; son voile, rejeté en arrière, découvrait maintenant l’exquise beauté de son visage. Je la reconnus.

» Vous n’avez pas été sans entendre parler de la belle Hongroise de Vienne, qui dansa le premier pas de polka sur le théâtre particulier de l’empereur… la blonde Éva, qui rendit folle toute la cour d’Autriche ?… Je m’étais trouvé à Vienne, au plus fort de son succès. Un jour qu’on la portait en triomphe au sortir du théâtre, je la vis et je devins amoureux d’elle. »

– Et vous le lui déclarâtes, murmura Goëtz, ce qui la flatta incomparablement… Vous vous aimâtes comme des tigres pendant trois jours, puis vous passâtes mutuellement à d’autres exercices… Il fait un froid de Sibérie, et je donnerais deux louis pour un verre de punch ! – Il y a du vrai dans ce que vous dites, mon frère Goëtz, reprit Albert ; seulement, mettez quinze grands jours au lieu de trois… Ce n’était, ma foi, pas une conquête ordinaire !… Des cheveux blonds, des yeux noirs, un sourire d’enchanteresse et la taille la plus divine qui se soit balancée jamais sur les planches d’un théâtre… Elle m’aimait à l’adoration. Au bout de quinze jours, elle fut enlevée par un membre du parlement anglais, et la polka faillit mourir du coup.

« Depuis, j’avais entendu dire à Bade que le membre du parlement avait dépensé pour elle un petit million et s’était fait tuer en duel, pour ses beaux yeux, par un des plus riches négociants de la Cité de Londres, qui l’avait bel et bien épousée… »

Otto fit un geste d’impatience dans son coin.

– Quand les danseuses sont sages, poursuivit sentencieusement Albert, elles font toujours comme cela des fins recommandables… Notez bien que ma liaison avec Éva s’était rompue au beau moment et avant que l’indifférence eût remplacé la passion.

» En la retrouvant ainsi à l’improviste et plus charmante que jamais, je sentis mon caprice se réveiller ; s’il faut l’avouer, j’oubliai même quelque peu les affaires de la maison de Geldberg et le madgyar Yanos.

» Je m’adossai contre un pilier de la chapelle, guettant un regard Éva et disposé à tout abandonner pour elle.

» Sa prière fut longue. Soit ferveur, soit hasard, elle ne tourna pas une seule fois la tête. Seulement quand elle se leva pour gagner sa voiture, nos yeux se rencontrèrent.

» Une nuance rosée descendit de son front à sa gorge ; elle rabattit vivement son voile et pressa le pas pour sortir de la chapelle.

» Je la suivis. Au moment où ses chevaux s’ébranlaient, sa main blanche sortit de la portière et me fit un petit signe.

» C’en fut assez ; j’étais fou. La voiture partit au galop ; je voulus suivre à pied la voiture. Dix minutes après, je m’arrêtais, épuisé, à quelque carrefour de la Cité.

» L’équipage Éva venait de disparaître au tournant d’une rue, et l’atteindre était désormais impossible.

» Je m’éveillai. Ne pouvant mieux faire, je pensai au madgyar. Je me dirigeai tristement vers l’adresse indiquée par le jeune monsieur de Geldberg.

» Le madgyar Yanos demeure dans une de ces petites rues qui tournent et se mêlent derrière Saint-Paul.

» On est tenté d’avoir pitié des malheureux, réduits à vivre dans ces ruelles étroites et humides ; mais ces malheureux sont presque tous quatre ou cinq fois millionnaires.

» Quand j’eus pesé sur le petit bouton de cuivre qui brillait à gauche de la porte d’Yanos, un énorme groom, vêtu en cavalier hongrois, et bordé d’or des pieds à la tête, vint me demander, d’un air solennel, mon nom et le but de ma visite.

» On n’entre pas comme on veut chez le seigneur Georgyi ; sa maison est une place de guerre et tout y inspire des idées d’assaut et de bataille. Je traversai, à la suite du groom, une série de pièces dont l’ameublement avait quelque chose d’oriental. Le madgyar avait dédaigné les modes de Londres ; il s’était fait une maison à la manière de son pays, au milieu de ce plat confort qui nivelle toutes les demeures anglaises.

» – Restez ici, me dit le groom en entrant dans une dernière pièce, meublée avec une magnificence véritable, et d’où l’on apercevait, par une porte ouverte, les murailles nues d’une salle d’armes ; je vais venir vous chercher…

» Je restai seul, debout, au milieu de la chambre, percée de quatre portes : celle de la salle d’armes qui envoyait jusqu’à moi des cliquetis de fer et des cris d’assaut, celle par où j’étais entré et deux autres, symétriquement placées à ma droite et à ma gauche.

» La porte de droite avait donné issue au groom. Mon regard, qui faisait le tour de la chambre, s’arrêta sur celle de gauche, dont la draperie fermée retombait jusqu’à terre.

» Il me sembla que le rideau de soie s’agitait légèrement ; je regardai mieux ; une ouverture se fit, une tête s’encadra dans les plis écartés de la draperie.

» – Éva !… m’écriai je en m’élançant.

» Les draperies étaient retombées ; je les écartai de nouveau, et mon regard plongea dans un délicieux boudoir, au centre duquel une pile de coussins s’affaissait sous le beau corps Éva…

» Elle mit un doigt sur sa bouche, puis elle m’envoya un baiser.

» J’entendis le talon éperonné du serviteur hongrois résonner sur les dalles de la chambre voisine, et je me hâtai de laisser retomber la draperie.

» – Venez, me dit le groom.

» Le cliquetis de fer et le bruit de sandales avaient cessé ; on m’introduisit dans le cabinet du seigneur Georgyi, situé à droite de la salle d’armes.

» Le madgyar était assis devant son bureau ; il n’avait pas pris le temps de quitter la veste de cuir matelassée qui portait d’innombrables marques de coups de sabre ; il essuyait ses cheveux et son front baignés de sueur.

» Je vous reconnais, me dit-il brusquement et sans m’engager à prendre un siége ; je me souviens que vous avez essayé de me faire peur autrefois à l’aide de je ne sais quelle ressemblance… Pourquoi êtes-vous revenu ?

» L’accueil était assez décourageant, d’autant que notre frère Otto m’avait recommandé de rester dans les voies pacifiques ; parlez-moi du digne Van Praët pour recevoir son monde !…

» Il n’y avait pas deux manières de se conduire ; je ne pouvais pas, comme vous, mon frère Goëtz, jouer une très-spirituelle comédie ; on ne m’en eût vraiment pas donné le temps. Je dus rester dans les limites de mon rôle d’ambassadeur.

» Je parlai au nom de la maison de Geldberg. Le madgyar me laissa dire, non sans jeter des regards de convoitise impatiente vers la salle d’armes, où il avait laissé un assaut en souffrance.

» Quand j’eus achevé, il se leva.

» – Le vieux Geldberg était un coquin, me dit-il ; mais il valait mieux que ses associés… ce Regnault, surtout, dont vous êtes l’envoyé, est le plus grand misérable de la terre !… Si ce que je dis là vous offense, je suis prêt à vous en rendre raison…

» J’avais une envie de montrer mon savoir-faire à ce grand diable de sauvage et de le prendre au mot !

» Mais, à l’occasion, je sais être vertueux ; je contins ma colère, et refusai son offre galante avec un sourire.

» – Seigneur Yanos, lui dis-je, si le malheur voulait que nous vinssions à nous combattre, j’ai contre vous d’autres armes que le sabre… Puisque vous vous souvenez de moi, vous ne pouvez avoir oublié que Zachœus Nesmer m’avait fait son confident et que je sais bien des choses !…

» Le sauvage fronça ses gros sourcils.

» – Il faut être bien fort ou bien fou, murmura-t-il, pour venir me menacer ainsi jusque chez moi !… Écoutez, baron de Rodach… Dans mon pays, dès qu’un étranger a passé le seuil d’une maison, l’hospitalité le couvre…, et je suis resté fidèle à toutes les coutumes de mon pays… Je répondrai par des paroles à vos menaces : d’ordinaire, j’en agis autrement… Puisque vous avez des armes contre moi, ne m’épargnez pas, je vous conseille, car vous n’avez rien à espérer de ma bonne volonté… Je hais et je méprise ces gens qui vous envoient : c’est là ma réponse à votre message. Quant à ce que vous pouvez savoir de ma vie passée, agissez !… Je suis naturalisé Anglais ; Londres a des tribunaux qui accueillent toutes les plaintes… Seulement, je n’aime pas beaucoup tous ces bavardages de palais, et, le cas échéant, je vous montrerai une manière que j’ai d’y couper court…

» Il me tourna le dos. L’instant d’après, j’entendais dans la salle d’armes ce bruit de ferraille qui avait salué mon arrivée.

» Le groom me montra la porte d’un geste extrêmement significatif.

» J’étais battu à plates coutures. Ma première pensée fut de faire irruption dans la salle d’armes, et de payer le sauvage coquin en sa propre monnaie ; mes doigts frémissaient d’aise à la pensée de saisir une poignée de sabre. Mais je vaux mieux que ma réputation, il faut en convenir, et quand j’ai dans la tête les instructions de notre frère Otto, je deviens prudent comme un diplomate.

» Je repris le chemin de la rue.

» En passant par la chambre où j’avais entrevu la charmante figure Éva, mon regard se tourna involontairement vers la draperie. La draperie retombait.

» – Ceci est l’appartement de madame ? demandai-je au groom.

» Le groom ne me fit même pas l’honneur de me répondre…

» J’étais dans la rue ; la porte du madgyar venait de se refermer sur moi. Ma visite avait bien duré en tout dix minutes, et je n’avais aucun moyen de la renouveler.

» Je remontai vers Saint-Paul, la tête basse et songeant tristement à ma déconvenue.

» À côté de l’église, je me rangeai pour laisser passer une voiture qui courait vers le Strand. La roue de cette voiture me toucha presque en passant, et un billet, jeté par la portière, vint tomber à mes pieds.

» L’équipage, lancé à pleine course, tournait déjà l’angle de Freet Street.

» Je ramassai le billet, qui était de l’écriture d’Éva.

» Il contenait ces mots seulement :

» La signora di Mantova, Grosvenor-place, 3, Pimlico.

» Je sautai dans un cabriolet, qui, en une demi-heure, me conduisit de l’autre côté du parc Saint-James.

» La signora di Mantova possédait dans Grosvenor-place un petit réduit, coquet et charmant, comme Londres entier n’aurait pas pu en fournir un second. Éva m’attendait dans son boudoir.

» Oh ! la délicieuse femme que cette Éva ! je crois vraiment que j’oubliai encore mon ambassade…

» Elle était là chez elle ; s’il existe au monde une créature qui soit excusable d’avoir une petite maison c’est assurément une danseuse mariée.

» Que de caresses et que d’adoration ! je vis bien qu’elle n’avait jamais cessé de m’aimer.

» – Mais qu’as-tu donc, mon Albert ? me dit-elle, en me voyant reprendre mon air soucieux, après le premier moment de plaisir. – Je suis venu à Londres, répondis-je, pour obtenir trêve de votre mari, qui fait à ma maison une guerre à mort. – En vérité… et tu n’as pas réussi ? – Non. – Pauvre cher Albert !… comment peut-on te refuser quelque chose !… Sois tranquille ; j’arrangerai cela.

» Je secouai la tête en assombrissant davantage mon air de tristesse.

– Tu le voudras, mon bel ange, répondis-je avec un gros soupir ; mais tu n’auras pas le temps !… – C’est donc bien pressé ? – Il faut que cela soit fait aujourd’hui même !

» Éva se prit à songer.

» – Il faut, poursuivis-je, que l’ordre du seigneur Yanos soit mis à la poste ce soir, pour arriver samedi à Paris… ou bien il sera trop tard.

» Elle réfléchit encore deux ou trois secondes, puis elle jeta ses jolis bras autour de mon cou.

» – Et tu serais bien heureux de réussir ? dit-elle en attachant sur moi ses yeux limpides et souriants. – Oh ! bien heureux ! – Cette lettre, reprit-elle, il ne la fera pas… mais si je t’apportais un blanc seing ? – Cela suffirait. – Eh bien, dit-elle, tu auras ce blanc seing. – Le madgyar a donc grande confiance en toi, Éva ?… – Il m’adore… – Et toi ? – Il me bat.

» Sa prunelle eut un éclair de haine, puis elle se prit à rire follement.

» Elle se leva ; ses pieds mignons effleurèrent le tapis, en dessinant une danse vive et gaie.

» Tout en dansant, elle jeta son écharpe sur ses épaules.

» – À bientôt ! dit-elle.

» Un baiser toucha mon front ; elle était déjà sur le seuil.

» – Dans deux heures ! me cria-t-elle de loin ; devant la Poste…

» Je sortis à mon tour ; je ne savais trop si je devais compter sur cette promesse étrange.

» J’arrivai devant la Poste vers quatre heures, et j’entrai dans un public-house, dont les fenêtres donnent sur la rue.

» Je m’assis à une table, les yeux fixés sur la porte du bureau qui me faisait face.

» Le temps passait, les facteurs arrivaient l’un après l’autre, avec leurs cloches et leurs sacs.

» Encore quelques minutes, c’en était fait !…

» – Elle n’aura pas pu, pensai-je en préparant tristement celle de vos lettres, Otto, qui prévoyait un échec. Fou que je suis d’avoir espéré !…

» Fou que j’étais de craindre ! n’était-elle pas belle et amoureuse ! Je vis une forme svelte glisser sur le trottoir ; je m’élançai ; un papier passa de sa main dans la mienne.

» – Ne me parlez pas ! murmura-t-elle : on m’épie… À demain !

» Elle disparut dans l’ombre naissante, et je crus voir, sur le trottoir opposé, la taille haute et arrogante du madgyar Yanos… »

VI. – Petite.

La chaise de poste allait toujours comme le vent. La nuit était opaque et profonde.

Otto venait de faire sonner sa montre ; il était deux heures après minuit.

– Que ne donnerai-je pas pour savoir au juste où nous sommes ! murmura-t-il ; mon Dieu ! si nous allions arriver trop tard ! – Si nous n’avons pas de mauvais relais à la frontière, répliqua Goëtz, et si nous trouvons des chevaux tout prêts à Obernburg, je garantis que nous arriverons à temps. – Dieu vous entende, mon frère ! dit Otto.

Puis, il ajouta de ce ton d’un homme qui veut tromper son inquiétude :

– Voyons, Albert, achevez votre récit. – Il est achevé, répondit Albert. Vous savez maintenant pourquoi le madgyar vous a parlé de son honneur outragé… Pauvre Éva ! peut-être a-t-elle payé bien cher son dévouement !…

Il poussa un gros soupir.

– Pauvre Éva, dit-il encore, je lui avais dit : À demain ! Mais nos jours sont comptés ; il fallait partir… et je ne la reverrai jamais !

Il se tut.

– Bah ! s’écria Goëtz ; un verre de vin, mon frère !… qui sait ce que l’avenir nous réserve ?… Dans huit jours, nous serons sous les verrous, c’est vrai… mais on revient de partout, excepté de l’autre monde !

Albert repoussa le verre de vin ; Goëtz le but à sa place.

– Et vous, Otto, dit-il, quand les autres travaillent, vous n’avez pas coutume de rester oisif… qu’avez-vous fait ? – Pendant que vous jouiez mon rôle à Londres et en Hollande, répondit Otto, je jouais un peu le nôtre à Paris… je fréquentais la maison de jeu de la rue des Prouvaires, Goëtz… et je donnais des rendez-vous à une de vos maîtresses, Albert. – Est-ce bien vrai !… dirent ensemble les deux frères. – Parfaitement vrai… De plus, je faisais escompter une traite de cent trente mille francs par un marchand de haillons du Temple… en outre, je surveillais notre Gunther de mon mieux, et, plût à Dieu que je n’eusse jamais abandonné ce soin à personne !

« Vous savez déjà ma conduite vis-à-vis des trois associés de la maison de Geldberg.

» Je vous parlerai seulement de cette maîtresse de notre frère Albert, à qui j’ai donné des rendez-vous, et qui m’a fourni en revanche cent mille écus pour parer à la crise de la maison…

– Peste ! fit l’homme à bonnes fortunes, je ne me connaissais pas de maîtresse si bien en fonds ! – C’est cette Sara, dont nous prononcions le nom tout à l’heure, dit Otto. – Sara de Ligny ?… – Sara ce que vous vomirez… Elle a comme cela bien des noms, et je pourrai vous dire tout à l’heure celui de son mari avec celui de son père.

» Il faut m’écouter, Albert, car vous allez vous retrouver face à face avec cette femme.

– Au château ? – Au château… mais, en vérité, plus j’y pense, plus je me trouve avoir fait le Lovelace à vos dépens, mes frères – j’ai vu aussi une de vos maîtresses, Goëtz. – À moi ? dit le joueur, je n’en ai pourtant guère. – La comtesse Esther. – Ah !… une bonne fille, celle-là ! interrompit Goëtz, comme s’il eût parlé de la plus sans-gêne de toutes les lorettes ; sera-t-elle aussi à Bluthaupt ? – Sans contredit… mais Bluthaupt aura un jeu d’enfer et des festins de Balthasar… Ce ne sont pas les femmes que je crains pour vous, mon frère Goëtz.

» Mon histoire regarde surtout Albert.

» Cette Sara fut autrefois la maîtresse du docteur portugais Mira, l’un des assassins de notre père et de notre sœur.

Elle avait à peine dix-sept ans alors. Le docteur, commensal de sa famille, abusa d’elle sans doute. Le fruit de cette séduction fut une pauvre enfant, qui a maintenant une quinzaine d’années.

– Peste ! fit Albert ; dix-sept et quinze… ceci la met dans les respectables. – Elle est belle et vous êtes faible, dit Otto, dont la voix eut une légère nuance de sévérité ; prenez garde !…

» Depuis lors, elle s’est mariée ; depuis lors, elle a noué intrigue sur intrigue ; mais elle a su conserver toujours une influence extraordinaire sur son premier amant.

» Celui-ci est, vous le savez, l’un des chefs de la maison de Geldberg, qui représente pour nous le patrimoine de notre Franz.

» De tout temps, le docteur eut le droit de puiser à pleines mains dans cette caisse qui fut opulente, mais qu’une perversité rode a vidée. Sara était exigeante ; elle était insatiable ! le Portugais donnait, donnait : Sara demandait toujours !

» Si bien que des sommes énormes y passèrent, et c’est par millions qu’il faut compter les prodigalités du docteur.

» Abel m’avait chargé d’aller à Amsterdam ; Reinhold m’avait confié ses intérêts à Londres, le docteur me donna mission d’effrayer Sara et de lui faire rendre gorge.

» Cette femme est forte, elle est habile ; mais il y a autour d’elle trop de crimes…

– Des crimes ?…, dit Albert. – Des crimes infâmes ! et pour lesquels le vice lui-même n’a pas de pitié !…

» Cette femme a deux sœurs, la comtesse Esther, qu’elle a perdue, et une pauvre enfant, à l’âme angélique et bonne, qu’elle a tâché en vain de perdre.

» Cette femme a un mari qui l’aime, et qu’elle tue !

» Elle a une fille, elle, la millionnaire ! une fille qui meurt de faim sous ses yeux !…

» Son dernier amant était un enfant brave et beau, un de ces cœurs choisis, où tout est confiance, audace, amour… Le matin du lundis gras, cet enfant devait périr sous l’épée d’un spadassin ; elle le savait ; et vous l’avez vue, vous, Goëtz, tranquille et séduisante, dans le cabinet du Café Anglais…

– C’était Franz ?… murmura Albert avec une sorte d’épouvante. – C’était Franz !… Au lieu de l’épée aveugle d’un enfant, le fer du spadassin rencontra une arme exercée ; il tomba. Le lendemain, cette femme trouva un autre de ses amants, un homme robuste et vaillant, qui a dépensé sa bravoure en folies et qui passe pour dégainer trop volontiers… Albert, le bâtard de Bluthaupt. – Moi ?… dit Albert étonné. – Moi, répondit Otto, qu’elle prenait pour vous.

« Et si vous saviez que de séductions entassées, que d’enivrements calculés, que d’amour prodigué, que de flatteries, que de caresses !…

» Elle voulait mettre dans votre main loyale, Albert, le fer brisé du spadassin ; elle voulait que vous poursuiviez la bataille commencée, et que votre bras, plus sûr achevât ce que Verdier n’avait pas pu faire. »

La nuit cachait la pâleur mortelle d’Albert ; sa gaieté vive et fanfaronne était bien loin de lui.

Il avait aimé cette femme. Tout à l’heure encore, le souvenir de cette femme avait réveillé eu lui de doux souvenirs.

– Et qu’avez-vous fait ? murmura-t-il. – J’ai promis, répliqua Otto froidement, et Sara vous attend au château de Bluthaupt, Albert.

« Ceci se passait dans votre maison de jeu, Goëtz…

– Avez-vous remarqué certaine loge grillée ?…

– Pardieu !… le confessionnal de la princesse !… Navarin n’avait jamais voulu me dire… Ah ! c’est cette femme damnée qui est la princesse !… – Elle-même !… nous étions seuls tous deux.

» Franz entra. Sur ses lèvres errait ce confiant sourire que nous connaissions à notre Margarèthe heureuse. Oh ! je vous le jure, à voir le regard de cette femme percer les rideaux de la loge comme un dard, et se fixer, venimeux, sur l’enfant, j’ai eu peur pour la première fois de ma vie…

» Je me disais : elle est belle, sa prunelle fascine, ses caresses aveuglent ; si le malheur voulait que Gunther échappât à notre surveillance…

Il n’acheva pas.

Dans le silence qui suivit, on entendit la respiration oppressée des trois frères.

– Que Dieu ait pitié de nous ! dit Albert, si nous avons commis une faute, le châtiment serait trop cruel !…

La montre d’Otto, interrogée, sonna trois heures et demie.

– Comme le temps vole ! dit-il, et comme nous allons lentement !

Les chevaux précipitaient leur course ardente, mais il semblait à son impatience terrible que la chaise restait stationnaire.

» J’entrai chez elle, reprit Otto, le jeudi, 8 février, à midi. Je ne me dissimulais pas le danger qu’il y avait à lui déclarer la guerre ; mais la maison chancelait et il faut que notre Gunther ait la noble fortune de ses aïeux.

» Elle vint à moi souriante et sûre de son empire.

» – Deux grands jours sans me voir !… savez-vous que c’est bien long, monsieur, me dit-elle ; je crois que vous me délaissez !… – Madame, répondis-je, ce n’est point ici une entrevue d’amour… je viens au nom du docteur José Mira, ou plutôt au nom de la maison de Geldberg.

» Elle me regarda d’un air étonné.

» – Je vais de surprise en surprise, murmura-t-elle après un instant de silence et en donnant à sa voix des inflexions dédaigneuses ; Albert, que j’ai connu si fier !… si gentilhomme !… Albert, réduit au rôle d’agent d’une maison de commerce !… J’attendais, en effet, quelqu’un, et l’on m’avait menacée de me parler d’affaires… mais j’étais, certes, à cent lieues de penser que ce serait vous !

» Elle me montra du doigt un siége et s’assit elle-même ; son sourire était devenu railleur ; on voyait aisément combien peu elle craignait les suites de cette entrevue.

» – Ne trouvez-vous pas, reprit-elle, que me voilà dans la situation de cette grande dame de vaudeville qui s’éprend d’un beau jeune homme, et qui dans ce beau jeune homme reconnaît plus tard son tapissier ?… La dame dut faire une grimace à peu près semblable à la mienne et parler de meubles… parlons d’affaires.

» Elle se renversa sur son fauteuil. Je demeurais immobile et j’attendais.

» – Je crois deviner, poursuivit-elle, le but de votre ambassade… José Mira devait m’envoyer ce matin un millier de louis qu’il me doit… – Qu’il vous doit ? – Qu’il me doit, répéta-t-elle d’un accent assuré ; il n’aura pas osé venir lui-même me demander du temps et vous vous présentez à sa place… je dois penser que vous avez obtenu une place de commis dans la maison de Geldberg. – Je me suis donné celle de caissier, madame, répondis-je.

» Son sourire moqueur se troubla légèrement.

» – La maison de Geldberg, repris-je, me doit, ou plutôt doit à l’héritier de Zachœus Nesmer, mon pupille, des sommes assez considérables… À l’aide de moyens dont le détail vous intéresserait peu, je me suis convaincu que la maison était à deux doigts d’une banqueroute. J’ai fait alors la part des chances bonnes et mauvaises, et voyant qu’il restait d’excellentes ressources, je me suis déterminé à soutenir la maison.

– Que de bonté, monsieur !… – Le fait est que j’aurais pu l’écraser sans peine… mais ce qui m’a déterminé, surtout, après mûres réflexions, c’est l’état où se trouve la caisse vis-à-vis de vous, madame.

» Jusqu’à ce moment. Sara n’avait pas conçu l’ombre d’une inquiétude. Comment penser que le docteur, son complice, son esclave, avait osé parler ?

» Mais, à ces derniers mots, son regard prit une laitance de frayeur.

» – Je ne vous comprends pas, monsieur, dit-elle. – Madame, je vais tâcher de me faire comprendre… Le docteur évalue à environ deux millions cinq cent mille francs les sommes enlevées, dans la caisse de Geldberg, Reinhold et compagnie. – C’est du délire !… – Il n’a point de reçus, à la vérité ; mais il compte, pour remplacer les quittances qui lui manquent, sur vote bonne foi d’abord…

» Sara haussa les épaules.

» – Ensuite sur certains petits secrets, dont il se prétend le maître.

» Sara fit effort pour cacher son agitation croissante.

» – C’est donc la guerre que José Mira me déclare ? dit-elle. – Oui, madame. – Et vous vous joignez à lui, vous ! Albert ! – Madame, jusqu’à un certain point…

» Pour tout ce qui regarde la maison, il est évident que nos intérêts sont communs ; mais, pour tout le reste, et surtout pour tout ce qui tient à ce jeune homme dont vous m’avez parlé avant-hier, je puis rester votre allié… ceci d’autant mieux que l’existence de ce jeune homme menace la prospérité de Geldberg, et par conséquent mes propres intérêts…

» – Intérêts !… intérêts !… oh ! baron, vous que j’ai connu si prodigue ! – On prend de la prudence, madame… – Mais ce docteur vous a donc tout révélé ? – Il m’a appris quelques petites circonstances… Mais je dois vous dire que j’en savais déjà bien long, à cause de mon intimité avec Zachœus Nesmer. – Saviez-vous donc tout cela, lorsque vous m’avez rencontrée pour la première fois ?… – Je savais tout, madame, excepté votre vrai nom que vous m’aviez caché.

» Elle réfléchit durant quelques secondes. Peut-être ne mesurait-elle pas bien encore toute l’étendue de mes avantages ; peut-être songeait-elle à ce compromis que je lui laissais entrevoir et se demandait-elle si elle se servirait de moi contre Franz, tout en me combattant pour tout le reste.

» C’était là, en définitive, sa situation, vis-à-vis des associés de Geldberg.

» – En somme, dit-elle après un silence, quel est le message du docteur ? – La maison, répondis-je, a besoin de trois cent mille francs pour ce soir.

» Son fauteuil recula, tant elle frappa du pied le tapis violemment.

» – Et que me fait cela ? s’écria-t-elle ; à supposer que j’aie reçu de l’argent, pense-t-on que je l’aie gardé dans mon secrétaire !… – On pense, madame, que vous avez fait beaucoup mieux… on va plus loin même : on est certain que, grâce à une femme, appelée Batailleur, qui est votre prête-nom, vous possédez plus de quatre millions en valeurs diverses…

» Ses sourcils se froncèrent et un courroux sanglant brûla dans son œil.

» – Ah !… murmura-t-elle, je vois qu’il vous a raconté tous ses rêves !… vous savez tout ce qu’il se figure !… Il ne vous a rien caché des chimères qui remplissent son cerveau malade… Monsieur, cet homme est fou !… je n’ai rien, et la maison de mon mari est sur le point de tomber… – Cela ne m’étonne pas, madame… de deux millions cinq cent mille francs que vous avez pris dans la caisse de Geldberg, jusqu’à vos quatre millions, il y a quinze cent mile francs de différence… peut-être avez-vous davantage… En tout cas, c’est bien assez pour expliquer la faillite de votre mari. – Monsieur !… – Madame, si mes souvenirs ne me trompent point, je vous ai promis avant-hier que le jour approchait où je vous dirais tout ce que je sais sur votre compte… le jour est venu et me voici prêt à tenir ma promesse.

» Ses yeux se baissèrent sous mon regard.

» Eh bien ! murmura-t-elle, parlez ! – Je passerai sous silence, repris-je, ce que je sais de votre vie galante… vos amants, votre maison de jeu même, tout cela me paraît véniel auprès du reste… je laisserai de côté même la comtesse Esther, pauvre femme, qui eût été bonne sans vous et dont vous poursuivez l’éducation avec tant de patience !… Je commence à votre jeune sœur Lia… – Une hypocrite !… qui me déteste et qui m’aura calomniée… mais s’il vous plaît, monsieur, d’où savez-vous ce qui la concerne ? – D’où sais-je tout le reste ?… C’était une enfant… – Un ange, n’est-ce pas ? interrompit-elle d’un accent de raillerie. – Un ange, madame !… Et devant son innocence toute votre astuce s’est brisée !

» Elle se força de rire.

» – Les lettres n’étaient pourtant pas de votre écriture, monsieur le baron, murmura-t-elle ; ainsi je ne puis dire que votre enthousiasme soit intéressé… mais, au demeurant, qui peut savoir ? Les anges ont parfois plus d’un fervent… parmi ces fervents, les uns écrivent, les autres agissent…

» Le rouge de l’indignation me monta au visage… » Ici, Otto s’arrêta brusquement, comme s’il eût craint d’en avoir trop dit.

Albert et Goëtz ignoraient encore le nom de famille de Sara et ne connaissaient point sa jeune sœur. Ils ne comprenaient trop rien à cette partie de l’histoire, sur laquelle Otto ne jugea point à propos de leur fournir une explication.

Ils avaient remarqué seulement, sans y attacher d’importance, que la voix de leur frère venait de prendre un singulier accent de chaleur.

Il poursuivit, mais son ton redevint tout à coup froid et calme.

» Sara m’interrompit en redoublant d’ironie. – Passons, monsieur le baron, dit-elle, et laissons là cet ange dont je n’ai pu ternir la candeur… Après ? – Passons, en effet, madame, répondis-je, car ici la loi des hommes ne peut rien… Arrivons à votre mari, que vous avez ruiné d’une main si patiente, et que vous assassinez avec tant d’ingénieuse barbarie !… – Calomnies et démence, monsieur !… passez !

» Elle ne riait plus, pourtant, et sa lèvre tremblait.

» – Je passe, madame, et j’arrive à votre fille…

» Elle se leva d’un bond ; ses yeux flamboyèrent ; sa main se posa sur ma bouche, forte et lourde comme la main d’un homme.

» – Silence ! dit-elle les dents serrées et la pâleur sur la joue ; elle souffre !… Oh ! mais je l’aime !…

» Elle cacha sa tête entre ses deux mains.

» – Sortez ! reprit-elle ; vous êtes fort, je le vois ; vous résister en ce moment serait folie !… plus tard… mais l’avenir décidera. – Vous n’avez pas répondu à mon message, dis-je en me dirigeant vers la porte. » – Dans une heure, vous aurez vos trois cent mille francs.

» Je sortis.

» Une heure après, cette femme dont je vous ai parlé sous le nom de Batailleur vint m’apporter les cent mille écus.

» Depuis lors, j’ai revu Sara, hautaine et rassurée en face du docteur portugais, qui tremblait devant elle ; je l’ai revue au milieu de sa famille, madame Sara de Laurens, fille aînée de Mosès Geld. »

La surprise arracha un mouvement aux deux frères.

– Avoir aimé une pareille femme ! dit Albert en baissant la tête, c’est une punition de Dieu ! – Et la comtesse Esther est sa sœur ! demanda Goëtz ; une bonne fille, pourtant !… et belle femme ! – Et maintenant, reprit Otto, elle est au château de Bluthaupt, en face de notre Gunther, qui ne se doute de rien et qui l’aime encore peut-être… tandis que Reinhold, madgyar et les autres associés tendent leurs piéges sur les pas de l’enfant, elle travaille de son côté… soyez sûrs qu’elle travaille sans relâche !… Priez Dieu, mes frères, car le fils de notre sœur est en grand danger de mort !…

Le silence régna dans l’intérieur de la voiture.

Il faisait nuit encore lorsque la chaise de poste, qui avait traversé Metz au grand galop, quitta la route royale pour prendre un chemin de traverse menant à la frontière.

Entre Saint-Avold et Forbach, les trois frères descendirent de voiture et se prirent à marcher à pied, à travers champs, sous la conduite d’un homme du pays.

La chaise, vide, avait continué sa route.

La nuit, brumeuse et noire, ne permettait pas de voir à dix pas devant soi ; ils passèrent la ligne des frontières sans éveiller même un qui-vive.

À une demi-lieue de France, non loin des rives de la Sarre, la chaise de poste les attendait ; ils payèrent leur guide.

– Oh ! oh ! s’écria celui-ci en pesant deux pièces d’or dans le creux de sa main, il doit y avoir quelque chose de fameux sous vos manteaux, mes maîtres ! – Trois bonnes paires de bras, mon camarade, répondit Albert, avec trois bonnes épées. – Et de l’appétit, ajouta Goëtz. – Tout ça ne regarde pas le zoliwerein, pensa le guide, qui reprit en chantant la route de France.

Quand la voiture eut traversé la Sarre, il était à peu près sept heures du matin.

Les premiers rayons du jour éclairaient au loin la campagne ; mais dans l’intérieur de la chaise, les stores baissés prolongeaient la nuit.

Peu à peu, cependant, le jour vainqueur glissa un premier rayon à travers les rideaux opaques ; une lueur vague se fit.

On aurait pu distinguer confusément trois hommes qui sommeillaient, ensevelis dans leurs manteaux.

Il fallait bien garder quelque force pour la lutte prochaine.

 

Les deux heures du jour s’écoulèrent.

Le crépuscule du soir se faisait sombre déjà.

Sur la route d’Obernburg au château de Bluthaupt, trois cavaliers couraient à bride abattue…

VII. – L’échelle humaine.

La route d’Obernburg au château de Bluthaupt, d’ordinaire déserte et silencieuse, présentait ce soir-là un aspect de vie.

On y voyait bon nombre de voitures, depuis la calèche parisienne jusqu’au véhicule antique et sans nom du pauvre hobereau allemand. Quelques dignes bourgeois d’Obernburg, solennellement montés sur des chevaux de labour, tenaient en croupe leurs compagnes.

Des couples gras et lourds, se dandinant à l’amble, ne donnaient aucune idée de la ballade de Bürger.

Çà et là des groupes de paysans se hâtaient.

Et tout ce monde suivait la même direction, voitures, chevaux et piétons, se rendaient au vieux schloss de Bluthaupt.

Depuis quinze jours environ, le pays était en fièvre. La modeste cité d’Obernburg, où naguère encore le passage d’un voyageur faisait presque événement, regorgeait maintenant d’étrangers et ne pouvait suffire à ses hôtes. Il en était de même de tous les bourgs ou petites villes avoisinant le manoir des anciens comtes.

Comme nous l’avons dit, la grande fête de Geldberg avait deux sortes d’invités : ceux de première classe étaient logés au château ; les autres cherchaient asile où ils pouvaient, et c’était vraiment pour le pays une excellente aubaine, une si bonne aubaine, que les bourgeois d’Esselbach s’ingéniaient depuis huit jours à inventer une source d’eau minérale ou ferrugineuse qui pût ramener chaque année les bourses aimables de ces visiteurs.

Ceci n’était point une idée impraticable. Quiconque possède un puits bourbeux peut affirmer que ce puits, souverain pour les rhumatismes, guérit radicalement les maux d’estomac.

Une table de roulette, un salon de conversation et des annonces dans les journaux de France, voilà ce dont on ne peut se passer.

Tant il est vrai que la fameuse recette de la cuisinière bourgeoise : « pour faire un civet, prenez un lièvre, » n’est pas si naïve qu’on veut bien le dire.

Toutes ces bonnes gens, cheminant sur la route de Bluthaupt, causaient. Dans les voitures, sur les chevaux et parmi les piétons, le sujet d’entretien était le même.

On n’entendait qu’un nom : Geldberg ! Geldberg ! on ne causait que d’une chose : le grand feu d’artifice qui devait être tiré, ce soir même, sous les murailles du château.

Ce ne pouvait être rien d’ordinaire. Jusqu’ici la maison s’était exécutée royalement, et l’on avait lieu d’espérer un magnifique spectacle.

Nos trois cavaliers, partis d’Obernburg à la brune, galopaient intrépidement. La route était large aux environs de la ville ; ils passaient sans crier gare ; le galop rapide de leurs chevaux s’étouffait sur l’herbe du chemin.

Au bruit prochain de leur course, on se retournait, quelque chose glissait comme un trait dans les ténèbres ; puis, rien.

La nuit était sans lune, comme celle de la veille ; ceux qui avaient de très-bons yeux distinguaient bien trois cavaliers lancés à pleine course, mais nul ne pouvait voir la couleur de leurs manteaux, dont les plis sombres flottaient au vent.

À une lieue de la ville, les trois cavaliers s’étaient arrêtés brusquement devant un groupe de villageois à pied, et l’un d’eux avait demandé :

– À quelle heure se tire le feu d’artifice ? – En voilà un qui parle comme il faut l’allemand, au moins ! se dit-on à l’entour. – Le feu d’artifice, gracieux monsieur, répondit un paysan, doit être bien près de brûler… On dit que ça se verra de loin, et nous allons toujours ; mais nous n’espérons guère être arrivés à temps au bas de la montagne ; vous, par exemple, avec vos bons chevaux…

Les trois chevaux bondissaient, blessés à la fois par l’éperon, et un merci ! arrivait de loin à l’oreille du villageois, avant qu’il eût fini sa phrase.

Nous n’avons pas besoin de dire que les cavaliers étaient nos trois voyageurs de la chaise de poste aux stores baissés.

De Paris à la frontière, ils avaient trouvé des relais tout préparés ; mais une fois en Allemagne, la vitesse de leur course avait dû se ralentir. Ils craignaient la police, sans doute ; car plus d’une fois ils avaient quitté la grande route pour prendre des chemins de traverse.

Ils étaient en retard d’une heure sur leur propre calcul ; une heure, ce pouvait être la perte de leur espoir le plus cher, la victoire de l’usurpation criminelle et lâche sur le droit, la mort d’un homme !

Ils allaient, penchés en avant, comme des jockeys dans l’arène ; leurs éperons humides mordaient le flanc de leurs chevaux.

Ils allaient, debout sur les étriers, l’œil fixé au loin vers l’Occident, où devait paraître la première lueur du feu d’artifice.

Comme ils arrivaient au bas de la montagne, à l’endroit où nous avons vu jadis Jacques Regnault, le madgyar Yanos et le prêteur Mosès quitter la route pour prendre la traverse de Bluthaupt, un trait de feu jaillit vers le couchant et jeta sur le ciel noir une gerbe d’étoiles.

Le cœur des trois frères cessa de battre.

Mais avant que la faible détonation de la fusée eût envoyé jusqu’à eux son écho lointain, Otto avait enfoncé l’éperon dans le ventre fumant de son cheval.

– En avant ! s’écria-t-il d’une voix changée par l’angoisse ; en avant ! pour le sauver ou pour le venger !

Les chevaux, haletants, précipitèrent leur course furieuse ; ils traversèrent, ventre à terre, la vaste lande, et laissèrent à droite la grande avenue de mélèzes, au centre de laquelle s’ouvrait le précipice de la ficelle.

Ils dépassèrent en un clin d’œil le champ où se couchaient les ruines blanches de l’ancien village de Bluthaupt ; aucune lueur ne se montrait plus dans la direction du château ; cette fusée isolée n’était qu’un signal sans doute.

Quelques minutes encore, et ils mettaient pied à terre, tandis que leurs montures se couchaient pantelantes sur le gazon.

Ils étaient derrière le château, sur cette plate-forme dépourvue d’arbres, située à l’opposite de la porte principale.

Devant eux, Bluthaupt dressait sa masse sombre, dont les mille échancrures apparaissaient à peine dans la nuit.

Aux fenêtres, on voyait çà et là briller quelques lumières, par-dessus les fortifications qui s’abaissaient à cette place.

La pelouse semblait déserte. Au delà du fossé large et profond, les trois frères voyaient comme une lueur faible qui se mouvait avec lenteur et en divers sens.

Quoiqu’on ne pût rien distinguer par cette nuit profonde, il était facile de calculer que cette lumière devait se trouver en dessous des murailles et sur les rocs taillés à pic qui formaient la base des fortifications.

Les trois frères n’avaient point ce qu’il fallait de loisir pour disserter sur cette lueur et deviner par quel moyen elle se trouvait ainsi suspendue au-dessus du précipice.

Trois coups venaient de sonner à la cloche enrouée du beffroi : c’était huit heures moins le quart.

Maintenant que le bruit de leur propre marche n’emplissait plus leurs oreilles, nos trois voyageurs entendaient un bruit confus sortir des taillis voisins : c’étaient des murmures vagues qui allaient s’étouffant parfois et parfois s’enflant tout à coup.

De temps en temps, un éclat de rire s’élevait ; de temps en temps, un petit cri de femme.

Si les trois frères avaient eu l’esprit assez libre pour explorer la route parcourue, la source de ces bruits leur eût été d’avance expliquée.

Ils étaient comme au milieu d’une salle de spectacle immense ; le théâtre invisible se dressait devant eux, et, sans le savoir, ils venaient de traverser la foule disséminée des spectateurs.

Depuis l’ancien village de Bluthaupt jusqu’à la pelouse il y avait du monde ; il y en avait dans les grands bois de pins, sous les arbres alignés de l’avenue et dans les taillis qui avoisinaient le château.

Beaucoup, parmi ces spectateurs impatients, avaient été témoins du passage rapide des trois frères ; mais quand on attend, l’esprit rapporte tout à l’objet attendu. Chacun pensa que ces mystérieux courriers apportaient de la ville à franc étrier quelque pièce oubliée du feu d’artifice.

Cela fit diversion et l’on en avait grand besoin, car la soirée était glaciale et plus d’une charmante dame grelottait au bras de son cavalier.

Les trois frères, cependant, n’avaient pas tué leurs chevaux pour rester oisifs au bord d’un fossé.

Ils supposaient que Franz était à l’intérieur du château ; ce qu’ils voulaient, c’était arriver jusqu’à Franz.

La Douve, du côté de la plate-forme, cachait sa berge escarpée sous une épaisse chevelure de broussailles. Des ronces centenaires et mille plantes sauvages, nourries par l’humidité, jetaient en tous sens leurs pousses vigoureuses et suspendaient comme une rude toison au-dessus de l’eau endormie.

Les trois frères s’étaient agenouillés à quelques pas l’un de l’autre, le long de cette impénétrable bordure. Leurs mains tâtaient le sol et sondaient les broussailles.

– Il y a vingt ans que nous avons fait ce chemin pour la dernière fois, dit Goëtz ; le temps a bien pu boucher notre sentier. – C’est à peine si la main passe à travers ce fouillis ! répondit Albert. Trouvez-vous quelque chose, Otto ? – Je cherche… Si l’on avait au moins quelque petit rayon de lune !…

Ils poursuivirent silencieusement leur besogne durant une minute.

Puis Otto se redressa.

– Prenons notre élan et sautons, dit-il, morts ou vivants, nous arriverons bien au fond du fossé.

Albert se releva à son tour, et il fit quelques pas en arrière, comme s’il eût voulu tenter le saut le premier.

– Attendez ! dit Goëtz, voici un trou assez large pour laisser passer une belette.

Albert et Otto se rapprochèrent de lui.

– C’est le sentier, dirent-ils en même temps ; les ronces ont grandi… mais en jetant nos manteaux d’avance, par-dessus le bord, nous passerons.

Otto s’avança vers le trou, Goëtz le retint et passa devant lui.

– Vous êtes la tête, vous, frère Otto, dit-il ; laissez faire un peu les bras !

Il s’accrocha des deux mains au gazon de la pelouse, et se plongea dans le trou, à reculons. On entendit le grincement de ses habits, déchirés par les broussailles ; ses mains lâchèrent prise, il disparut.

La bordure de broussailles présentait maintenant un trou qui avait à peu près le diamètre du corps d’un homme.

Otto et Albert avancèrent à la fois la tête à l’orifice du trou.

Ils entendirent la voix de Goëtz qui grommelait en bas du fossé :

– Du diable s’il me reste le quart de ma peau ! allons, venez, vous autres !… je suis le plus gros et vous glisserez là dedans tout à votre aise.

Albert, imitant l’exemple donné, entra dans le trou à reculons et disparut à son tour.

Puis enfin Otto.

Goëtz lavait ses mains sanglantes dans l’eau froide de la Douve.

– Vous n’êtes pas blessé ? demanda Otto. – Chut ! fit Goëtz en montrant du doigt la lumière qui était maintenant juste au-dessus de leurs têtes, et qui semblait se balancer dans le vide ; on cause là-haut… Et l’on travaille !

Les yeux d’Albert et d’Otto se relevèrent ; durant quatre ou cinq secondes, leurs regards essayèrent de percer l’obscurité.

À force de tâter, ils aperçurent enfin, autour de la Minière, trois ombres qui s’agitaient, suspendues sous les murailles par une attache mystérieuse.

D’en bas, il était impossible de reconnaître à quel genre de besogne se livraient ces mystérieux ouvriers ; on entendait parfois comme le grincement d’une vis ou d’un essieu, et parfois des mots sans suite tombaient jusque dans les profondeurs de la Douve. C’étaient des mots français mêlés avec un jargon inconnu.

– Un coup de main, Blaireau ! disait une voix gaillarde et de bonne humeur. Accroche-toi à cette pierre qui avance, et tire un peu à droite.

La réponse de Blaireau se perdit au passage, mais on entendit crier l’invisible essieu.

Les trois frères écoutaient et retenaient leur souffle.

– Oh ! hé, papa Johann ! reprenait la première voix, appuyez sur la corde, sans vous commander, ou ça portera trop bas. – Dieu de Dieu, grommela une autre voix plus enrouée, c’est tannant le métier de canonnier à vol d’oiseau !…

Otto était entre Albert et Goëtz, qui sentirent à ce moment leurs bras serrés d’une convulsive étreinte.

– Entendez-vous ? murmura Otto. – Oui, répondit Goëtz ; mais je ne comprends pas… – Ni moi, dit Albert. – Il ne s’agit plus de suivre notre route accoutumée, reprit Otto, nous n’avons plus que quelques minutes, et qui sait si nous arriverions à temps !… Le danger est là !

Sa main, étendu, montrait les trois hommes dont les silhouettes confuses apparaissaient autour de la lanterne.

– Nous ne sommes pas des oiseaux, murmura Goëtz. – J’ai monté à l’assaut bien souvent, ajouta l’homme à bonnes fortunes, mais j’avais une échelle de soie… quelque chose pour appuyer mes pieds !… – Nous avons nos poignards, dit Otto qui roula son manteau sur sa tête et se jeta le premier dans l’eau glaciale de la Douve.

En quatre brasses il fut sur l’autre bord ; ses frères le suivaient.

Saisis de froid et grelottant, sous les lambeaux trempés de leurs vêtements, ils commencèrent à gravir la rampe opposée.

Ils gardaient maintenant le silence, car ils approchaient des mystérieux ouvriers.

La route était abrupte et le terrain glissant ; ils avançaient avec peine, étouffant le bruit de leurs efforts.

– Ça doit être, Bonnet-Vert ! dit au-dessus de leurs têtes la voix enrouée de Pitois. – Du temps que j’étais artilleur pour de bon, répliqua Mâlou, je passais pour un fameux pointeur… et si nous n’avions déserté, je serais peut-être bien capitaine à l’heure qu’il est… Quant à cette vieille affaire-là, j’en réponds… c’est visé comme au polygone ! et le petit va être taillé en trois mille morceaux.

Les bâtards de Bluthaupt n’étaient pas maintenant à plus d’une trentaine de pieds des travailleurs, dont ils pouvaient distinguer tous les mouvements.

Ils s’arrêtèrent le cœur serré, la respiration coupée.

Immédiatement au-dessous de la lanterne qui était suspendue à une corde, ils apercevaient une sorte de mortier fixé solidement à une saillie du roc.

Les trois ouvriers étaient attachés par le milieu du corps et se soutenaient chacun à l’aide d’un câble amarré au sommet des murailles. Ils étaient là en un lieu où nul pied humain n’aurait pu descendre sans secours.

La lanterne jetait ses lueurs faibles dans un rayon de deux toises et montrait le roc grisâtre coupé à pic. Au delà, tout était nuit profonde.

– Comprenez-vous à présent ? dit Otto d’une voix contenue.

Goëtz et Albert mesuraient de l’œil la distance qui les séparait encore des travailleurs ; ils étaient comme altérés ; ils ne répondirent point.

– La lettre de Gottlieb !… reprit Otto ; Franz est chargé de tenir la mèche, et il est à son poste déjà, peut-être !… En tout cas, on connaît l’endroit précis où il s’arrêtera pour mettre le feu… et c’est sur cet endroit que la pièce est braquée. – Voyons vivement, papa Johann ! reprit en ce moment Mâlou, qui sembla vouloir compléter l’explication ; donnez-moi le boudin que je l’attache comme il faut… le petit monsieur va se tremper lui-même sa dernière soupe… ça sera drôle !

Otto et ses frères recommençaient à gravir ; pendant une quinzaine de pieds encore, ils purent avancer en s’aidant de leurs poignards plantés dans les fentes du roc.

Mais arrivés à un certain endroit, où se ménageait une étroite plate-forme qui permettait de se tenir debout, impossible de faire un pas de plus !

C’était à cet endroit-là même que les trois frères avaient disparu comme par magie la nuit de la Toussaint, en l’année 1824, alors qu’ils arrivaient de Heidelberg, trop tard, hélas ! au secours de leur sœur Margarèthe…

Otto se dressa sur la pointe des pieds et tâta le roc qui surplombait au-dessus de sa tête.

– Il faut monter ! dit-il.

Albert et Goëtz laissaient pendre leurs bras le long de leurs flancs.

Il y avait vingt ans qu’ils n’avaient vu ce lieu et le souvenir le leur avait montré moins impraticable ; maintenant ils n’espéraient plus franchir ce gigantesque obstacle qui leur barrait la route.

Il eût fallu des ailes…

– Entrons, dit Albert, si Franz est sur la muraille, nous saurons bien le trouver ! – Notre route secrète est bien longue, répliqua Otto, dont la voix assourdie peignait une terrible angoisse, et qui sait si nous avons encore une minute !… Il faut monter !

On entendit, en ce moment, la voix gaillarde de Mâlou, qui criait :

– Oh ! hé ! vieux Fritz ! tournez la manivelle !… la farce est jouée.

Un bruit aigre et discord se fit en haut des murailles ; cela ressemblait au cri d’un cabestan ; les trois ouvriers à la lanterne se prirent à remonter lentement.

– Virez ! virez ! mieux que ça, papa Fritz, dit Blaireau d’un ton moitié plaisant, moitié craintif ; ma montre dit deux minutes moins de huit heures, et je n’aimerais pas qu’on mit le feu avant que nous fussions là-haut ! – Deux minutes, répéta Otto, dont le courage semblait grandir, en ce moment, de péril suprême ; si Dieu nous aide, c’est plus de temps qu’il ne faut !

Il entraîna Goëtz jusque sur le rebord de la plate-forme et le plaça juste sous la saillie du roc à laquelle Bonnet-Vert avait fixé le mortier.

– Pensez-vous, frère, dit-il, que vous puissiez nous porter tous les deux ? – J’essayerai, répliqua Goëtz. – Montez, Albert ! reprit Otto.

Albert obéit.

Goëtz se tenait ferme sur ses jambes ; mais il était trop loin du roc, qui surplombait en cet endroit, pour pouvoir s’y appuyer. Quand Albert fut monté sur ses épaules, Otto poursuivit :

– Vos mains peuvent-elle atteindre la rampe ? – J’y touche, répondit Albert, et ce mortier d’enfer est à peine à trois pieds au-dessus de ma tête !… Oh ! si je pouvais ! si je pouvais !…

Il trépignait, oubliant, dans son trouble, que ses pieds reposaient sur les épaules de Goëtz.

– Tenez-vous ferme, dit Otto en s’adressant à ce dernier ; vous, Albert, appuyez-vous à la rampe et ne bougez pas !

Il fit le signe de croix et prononça le nom de sa saur Margarèthe, comme on invoque une sainte, assise aux marches du trône de Dieu.

Le silence régna sur la plate-forme.

Goëtz sentit un poids de plus sur ses épaules endolories ; un instant, ses jambes robustes fléchirent ; un instant son cœur cessa de battre.

Il y avait maintenant trois hommes suspendus à plus de cent pieds au-dessus de l’abîme.

Et nulle lueur pour les guider, et pas un fil pour les soutenir !…

La nuit couvrait le travail prodigieux d’Otto, qui montait lentement, la sueur froide aux tempes, le long du corps frissonnant de ses frères.

Goëtz, en équilibre au bord du précipice, gémissait sous le fardeau trop lourd, les mains d’Albert, convulsives et crispées, grattaient de l’ongle le roc glissant ; Otto montait, calme en face de la mort menaçante, et toujours intrépide…

VIII. – Vieilles histoires.

– … Hâtez-vous, mon frère Otto, dit Goëtz, écrasé sous l’angoisse terrible du moment, plus encore que par le double fardeau qui pesait sur lui ; je n’ai plus de forces !…

Otto mettait un genou sur l’épaule d’Albert ; il sentit chanceler sous lui l’échelle vivante qu’il venait de gravir.

Ses deux bras s’élevèrent et saisirent la saillie du rocher, où il s’accrocha de toute sa force.

L’instant d’après, il se hissait à bout de bras et prenait pied sur le roc lui-même.

Goëtz, soulagé, reprit haleine.

Otto chercha dans les ténèbre les boudins, dont avait parlé Mâlou ; il ne le trouva pas ; pressé par le temps, il appuya ses deux mains robustes sur la gueule du mortier qui tourna en grinçant sur son axe…

 

De l’autre côté de la Douve on avait aperçu aussi cette lueur faible qui semblait courir le long des flancs du rocher.

Les plus clairvoyants avaient même distingué des formes humaines, suspendues entre le ciel et l’abîme.

C’était tout ; impossible de savoir au juste ce que faisaient là ces étranges fantômes.

Ce qu’on pouvait prévoir, c’est qu’ils arrangeaient quelque pièce importante du feu d’artifice.

Aussi tous les regards se fixaient-ils, désormais, précisément vers cet endroit ; on ne voyait plus rien depuis que la lanterne avait été remontée sur le rempart ; mais l’œil des spectateurs gardait cette place dans la nuit ; on ne la quittait point ; on craignait de la perdre ; c’était de là, sans doute, que devaient jaillir les merveilles attendues.

Bien qu’on fût encore en hiver et que le vent de février n’eût point adouci, pour la circonstance, son souffle piquant, il y avait autour des fossés de Geldberg innombrable compagnie.

Les invités privilégiés qui venaient de quitter les salles chaudes du château, grelottaient bien un peu sous les arbres de l’avenue, mais, en somme, on avait pris contre le froid de victorieuses précautions. Les hommes boutonnaient jusqu’au menton leurs paletots parisiens, les dames s’emmitouflaient dans de molles fourrures et gardaient leurs pieds, grands ou petits, contre l’humidité du gazon, à l’aide de socques nouvellement inventées et qui devaient conserver le surnom d’allemandes.

Les invités de seconde classe, en beaucoup plus grand nombre et qui arrivaient des villes voisines où ils avaient établi leurs quartiers, cherchaient volontiers à se mêler aux héros de la fête ; ils s’approchaient le plus possible de l’enceinte réservée où l’on avait placé de confortables sièges ; quelques-uns même, profitant de l’obscurité, forçaient la consigne et se prélassaient effrontément dans des fauteuils, destinés à de plus forts actionnaires.

Car il ne faut point l’oublier, au fond de tout cela il y avait à souscrire un capital de cent quatre-vingt millions.

Enfin sur la lisière des taillis voisins, le long des haies et jusque sur la lande, s’éparpillait une autre foule qui n’était pas du tout invitée.

C’étaient de bons bourgeois d’Esselbach, d’Obernburg, etc., venus avec leurs familles, des paysans des environs et d’anciens tenanciers de Bluthaupt.

Ces trois catégories de spectateurs parlaient fort différemment de la maison de Geldberg.

Les invités de la première classe portaient la maison dans leur cœur ; on les hébergeait royalement, on leur promettait d’immenses bénéfices ; ils n’avaient pas assez de louanges pour ces banquiers opulents et probes qui faisaient un si noble usage de leur fortune.

Le faubourg Saint-Germain était sur ce sujet du même avis que la chaussée d’Antin, et le faubourg Saint-Honoré n’avait pas d’autre opinion.

Les noms historiques, et il y en avait, ma foi, bon nombre, condescendaient gracieusement à tripler leurs capitaux. La pairie et la chambre élective, qui étaient là fort amplement représentées, s’unissaient en un touchant accord pour promettre des voix à la concession.

Il n’y avait, bien entendu, aucun esprit de parti dans cette réunion de famille ; comme on a pu le remarquer en mille et une circonstances, nos whigs et nos tories sont susceptibles de s’entendre dès qu’on parle de chemins de fer.

Il faut savoir adoucir ses opinions trop farouches, quand il s’agit de servir son pays, or, qui pourrait nier les avantages des voies ferrées ?

Évidemment, la prime ne fait rien à la chose.

Pour prétendre le contraire, il faut être un misérable, n’ayant ni feu ni lieu, un journaliste poussif, vivant de scandale, un négateur, un rapin, un mauvais Français, un bizet, un sauvage !…

Les invités surnuméraires n’étaient pas complétement du même avis : il y avait un peu de jalousie dans leur fait. À part les Anglais qui avaient acheté leurs cartes un prix fou, c’étaient, pour le plus grand nombre, des lions de qualité douteuse, des oisifs, des bourgeois entêtés d’élégance, en un mot, le second marc de la fashion.

Parmi ces gens-là, on n’avait pas honte de se plaindre ! On avouait que les fêtes de Geldberg étaient magnifiques ; mais on parlait d’appâts, de piéges, des cancans !…

Quant aux naturels du Wursbourg, ils allaient beaucoup plus loin. Cette grande famille de Bluthaupt, morte depuis vingt ans, avait laissé dans la contrée des souvenirs indélébiles.

On n’avait oublié qu’une chose, savoir, que le denier comte était un homme faible et nul.

Tous les autres Bluthaupt, cela, depuis des siècles, s’étaient montrés si véritablement grands seigneurs ! doux aux faibles, rudes aux forts, généreux, bons, secourables…

Et si malheureux !…

On parlait d’Ulrich, assassiné par un poignard inconnu ; on parlait des trois bâtards de Bluthaupt, ces jeunes hommes à la taille héroïque qui s’étaient jetés, seuls, un jour, dans une folle et vaillante bataille contre les têtes couronnées.

À eux s’attachait un étrange prestige ; c’était à voix basse et avec un mystérieux frémissement qu’on prononçait leurs noms aimés.

Hélas ! ils avaient été vaincus dans la lutte ! Le sort de leur famille avait pesé sur eux. On devait raconter longtemps aux veillées les bizarres aventures où se perdait leur téméraire courage, leurs déguisements, leurs dangers, leurs évasions merveilleuses.

Et le nombre de ces aventures ne pouvait plus s’accroître. Depuis un an, les lourds verrous de la prison de Francfort étaient entre eux et la liberté !

On ne devait plus voir ni le noble Otto, ni le bel Albert, au nom de qui battaient en secret tous les cœurs de femmes, ni le joyeux Goëtz.

Une fois fermées, les portes de la prison de Francfort ne savaient plus ouvrir leurs battants doublés de fer ; Otto, Albert, Goëtz, les braves seigneurs, étaient là pour vivre et pour mourir !

Oh ! que de haine pour les trafiquants avares qui les avaient remplacés ! Car ces magnificences d’un jour étaient, pour les hommes du pays, comme un sarcasme sanglant.

Aujourd’hui, Geldberg jetait son or mal acquis par les fenêtres ; mais hier, il pressurait ses pauvres tenanciers ; mais demain, il allait faire payer à tous ceux qui tenaient à bail son immense domaine l’intérêt exorbitant de ses splendeurs folles.

Quand Dieu veut punir cruellement un pays, il tue les vrais seigneurs pour mettre des marchands à leur place.

Mais n’avait-on pas dit autrefois, tous ceux qui avaient plus de vingt ans s’en souvenaient, que le dernier Bluthaupt n’était pas mort ?

N’avait-on pas parlé d’un enfant dont le premier cri avait amené un sourire sur la lèvre mourante de la belle comtesse Margarèthe ?

Un fils accordé par le ciel à la vieillesse du comte Gunther !

Cet enfant, que les mauvais serviteurs de Bluthaupt avaient appelé le Fils du Diable…

Qui sait ? la Providence est patiente parfois durant de bien longues années.

On n’avait pas entendu parler, depuis lors, de ce pauvre enfant, qui n’avait jamais vu ni son père ni sa mère.

Mais on n’avait pas perdu tout espoir.

Il y avait des vieillards qui disaient en se signant que les Hommes Rouges, ces trois esprits attachés aux destinées de Bluthaupt, restaient parfois vingt et un ans sans paraître sur la terre.

Et ils demandaient à Dieu de vivre jusqu’à la fin de cette année, qui devait voir sans doute d’étranges choses.

Dans les montagnes du Wursbourg, on écoute encore les vieillards ; on attendait.

Au milieu de cette nuit noire qui entourait le vieux château, les villageois se sentaient portés, à leur insu, vers ces fantaisies superstitieuses qui meublent les têtes allemandes.

Des ruines de l’ancien village jusqu’à la pelouse, on ne parlait que des mystères de la destinée de Bluthaupt, et le nom des trois Hommes Rouges courait de groupe en groupe.

Dans les ténèbres, ces légendes mystérieuses acquièrent un intérêt extraordinaire, elles gagnaient de proche en proche, pour ainsi dire ; des groupes de paysans, elles passaient parmi les invités surnuméraires, et de ceux-ci, franchissant les tentures de l’enceinte, elles arrivaient jusqu’au milieu des commensaux de Geldberg.

Le lieu était propice et le moment favorable ; il faut tuer l’attente…

Il y avait déjà près de quinze jours qu’on était réuni au château. Bien des allusions avaient dû être faites déjà et personne n’était sans avoir entendu parler, ne fût-ce que vaguement, de ces trois démons représentés sur l’écu de Bluthaupt. La curiosité se trouvait excitée de longue main ; tous ces Parisiens sont des Alcibiades qui changent partout où ils voyagent : comme le Joconde de M. Etienne : à l’ombre du Panthéon, ils sont sceptiques et ne croient à rien : mais au fond des campagnes, ils deviennent romanesques.

Ils ont peur la nuit, dans les sentiers déserts ; le cri du hibou leur donne la chair de poule ; sans avoir jamais appris le métier, ils évoquent du premier coup des spectres capables d’effrayer Anne Radcliffe elle-même.

Ils étaient au fin fond de l’Allemagne. La poésie brumeuse entrait dans leurs poitrines avec l’air qu’ils respiraient. Et quelle belle nuit pour causer de choses lugubres : de grands arbres balancés par le vent d’hiver, un ciel en deuil et la masse sombre du vieux manoir apparaissant vaguement dans l’ombre ! Et les terreurs de cette solennelle mise en scène s’arrêtaient juste à point ; on pouvait frémir comme au spectacle, mais impossible de trembler pour tout de bon ; on était trop, on se coudoyait ; le moyen en pareil cas de n’être pas brave ?

– Vous ne trouvez point de ces délicieuses traditions, disait madame la marquise de Beautravers, assez heureuse pour tenir le bras du jeune M. Abel, dans les maisons des petites gens… À mon château de Picardie, il y a comme cela des histoires incroyables !

Ce pouvait être une impertinence de grande dame ; Abel prit cela pour une flatterie.

– Vous savez, répliqua-t-il, que toutes ces légendes ne se rapportent pas précisément à nous, Geldberg… C’est toujours de Bluthaupt qu’il s’agit… mais nous étions très-près parents des Bluthaupt. – Les deux familles se valent, dit la marquise ; mais, en somme, quelle est l’histoire de ces trois Hommes Rouges ?…

Madame la duchesse de Tartarie, débris impérial, veuve d’un sabre illustre et propre tante d’un bienfaiteur de la race chevaline, faisait la même question au docteur José Mira.

Un beau petit lion du balcon de l’Opéra interrogeait à ce sujet madame de Laurens, qui était bien triste, la pauvre femme, car son mari se mourait.

Et de toutes parts c’était la même chose. Mirelune suait sang et eau pour mettre la légende à la portée d’une petite demoiselle de quinze ans, Athénaïs Chocard, qui devait avoir, disait-on, sept chiffres à son compte de tutelle. Le gentilhomme songeait à faire une fin, bien qu’il fût jeune encore, n’ayant pas dépassé quarante-cinq ans.

Ficelle, le fin vaudevilliste, s’escrimait contre l’intelligence épaisse de l’énorme épouse d’un notable commerçant de la rue Laffitte, laquelle lui donnait à dîner toutes les semaines.

Quand le commerce se met à protéger les arts, rien ne lui coûte !

– Madame la duchesse, disait Mira de sa voix grave et compassée, vous êtes trop instruite pour ne pas me comprendre sur-le-champ.

La veuve du sabre impérial savait lire à peu près, et signait son illustre nom assez lisiblement, quand elle y mettait l’application convenable.

– Comme bien vous pensez, reprenait le docteur, ces choses ne sont pas historiques dans le sens rigoureux du mot… et pourtant l’écusson des comtes de Bluthaupt, dont vous pourrez reconnaître les émaux dans la salle de justice, semble d’accord avec ces étranges traditions… Ce sont des armes à en-guerre, je vous demande pardon, madame la duchesse, d’employer ces expressions techniques. – Nous connaissons cela, docteur, répliqua fièrement la veuve du héros, nous avons, Dieu merci, des armoiries à revendre, et je crois que mon fils les ferait peindre volontiers sur son chapeau. – Cet écusson porte, reprit le docteur, de sable à trois bustes de gueules… – Fi, monsieur, s’écria la duchesse indignée ; un homme comme vous parler de gueule !… – Ma foi, oui, madame, racontait un peu plus loin le jeune M. de Geldberg, je me suis laissé dire que ces trois Hommes Rouges étaient trois cadets de Bluthaupt qui firent merveille contre les Sarrasins, au temps des croisades… Les bonnes gens du pays affirment qu’en récompense de leurs hauts faits, Dieu leur donna le privilége de revenir parfois visiter le monde des vivants après leur mort… – Et quelqu’un les a-t-il vus ? demanda la marquise de Beautravers. – Comment, quelqu’un, belle dame ?… vous trouveriez cent personnes dans le village qui les ont rencontrés face à face… et tenez, Ghert, vous savez ce vieux palefrenier qui traite Victoria-Queen, depuis qu’elle est indisposée ?… Eh bien ! il a vu, par une nuit de la Toussaint, les trois Hommes couverts de grands manteaux rouges comme le feu, glisser sous les murailles du château et rentrer en terre aux premiers rayons du crépuscule… – Comme tout cela est naïf, gracieux, charmant ! dit la marquise, ah ! l’Allemagne !…

Le jeune M. Abel prémédita une galanterie très-forte.

– L’Allemagne a ses revenants, répliqua-t-il, l’Angleterre ses chevaux, Strasbourg ses pâtés, Bordeaux son vin, Pékin ses porcelaines ; mais Paris, ajouta-t-il avec une intonation qu’on peut se figurer, Paris a ses jolies femmes ! – Je voudrais être un poëte, déclamait cependant Mirelune en serrant doucement le bras d’Athénaïs Chocard, et puisque ce sujet vous plaît, mademoiselle, je ferais pour vous seule une belle ballade.

La joue d’Athénaïs était plus écarlate que les fantastiques manteaux des trois Hommes Rouges.

– Si nous allions les voir !… murmura-t-elle toute tremblante, oh ! comme j’aurais peur ! – Avant d’arriver jusqu’à vous, mademoiselle, dit le chevaleresque Mirelune, il faudrait passer sur mon cadavre ?… – Mais enfin, disait la grosse épouse du notable commerçant, sont-ce des hommes comme vous et moi, monsieur Amable ? – Oui et non, répondit Ficelle ; d’ailleurs, ma chère dame, tout ça n’est pas nouveau… On a fait la Dame blanche et mille autres livrets que je pourrais vous citer… Moi, qui vous parle, j’ai présenté au théâtre de l’Opéra-Comique, du temps qu’il était sur la place de la Bourse, un grand ouvrage en trois actes… – Mais, enfin, y croyez-vous, vous : – Peuh ! fit le vaudevilliste, ça réussit et ça ne réussit pas… le fantastique est bien usé !… Il faut de grosses charges ou des larmes… le public devient de plus en plus croûton. – C’est égal, dit la grosse dame, moi je donnerais bien quelque chose pour voir ça. – Je ne dis pas, riposta Ficelle ; avec un acteur capable et de beaux décors…

L’heure avançait ; quelques minutes encore et le signal allait être donné.

Mais ce sujet d’entretien, qui avait gagné comme une contagion de proche en proche, diminuait singulièrement l’impatience générale. On ne pensait plus guère au feu d’artifice ; les trois Hommes Rouges, voilà ce dont chacun s’occupait.

Les on dit se croisaient ; les hypothèses ricochaient d’un groupe à l’autre ; beaucoup de dames, amantes du merveilleux, pensaient que pour rendre la fête complète, les Geldberg auraient dû donner, avant le départ, une représentation des trois Hommes Rouges. Réellement, il était piquant de revenir à Paris sans avoir vu la moindre apparition !

À un certain moment, M. le chevalier de Reinhold, qui accompagnait madame la vicomtesse d’Audemer et Denise, se trouva auprès de Sara.

– Comme ce quart d’heure est long ! murmura-t-elle. – Patience ! répondit Reinhold, cela vaut la peine d’attendre.

Sara reprit sa conversation avec le petit lion, et Reinhold continua de dire des fadeurs à la vicomtesse.

Denise se taisait. Elle avait une vague frayeur, en songeant que Franz allait se trouver au milieu des pièces d’artifice.

Dans toute l’enceinte réservée il n’y avait peut-être qu’eux seuls, avec Julien d’Audemer, qui entretenait tout bas sa belle comtesse, à ne point parler des trois démons de Bluthaupt.

Le timbre fêlé du beffroi sonna le premier coup de huit heures.

C’était le signal, tous les regards se concentrèrent sur le château.

Reinhold, Mira et madame de Laurens ne se contentèrent pas de regarder ; ce coup de cloche produisit sur eux un effet analogue et bizarre.

Sara quitta brusquement le bras de son petit lion ; Reinhold abandonna madame d’Audemer étonnée, et le docteur, cédant à une distraction peu flatteuse pour la duchesse de Tartarie, planta là ce vieux souvenir de nos conquêtes.

Ils s’élancèrent tous les trois en avant, poussés par une irrésistible envie de voir ; ils se rencontrèrent à la limite de l’enceinte.

Deux ou trois secondes s’écoulèrent durant lesquelles toutes conversations avaient cessé, rompues par le silence profond de l’attente.

Une lueur brilla au sommet des murailles ; les mains du docteur, du chevalier et de madame de Laurens se joignirent dans l’ombre ; ils ne disaient rien ; ils ne respiraient plus. La lueur décrivit une courbe rapide et une douzaine de jets de feu s’élancèrent dans toutes les directions, traçant des lignes étincelantes.

Une de ces lignes descendait droit à la Douve ; quand elle fut arrivée à son point d’arrêt une forte détonation retentit.

Les mains des trois complices se serrèrent, glacées.

IX. – Le feu d’artifice.

La détonation retentit, prolongée à la fois par les échos du schloss et ceux de la forêt.

Ce fut comme le coup de baguette d’un enchanteur puissant. Les ténèbres vaincues reculèrent. La foule, assemblée autour du vieux manoir, surgit tout à coup de l’ombre, éclairée comme en plein jour. Le paysage connu renaissait sous des couleurs étranges et nouvelles ; et, de toutes parts, la nuit, repoussée pour un instant et prête à reconquérir sa place usurpée, entourait le tableau comme un grand mur d’ébène.

Au-dessus des têtes, le ciel se teignait d’un pourpre sombre ; le château, qui semblait embrasé des fondements jusqu’au faîte, disparaissait derrière une pluie ardente dont les mille étincelles descendaient, remontaient et retombaient encore.

Vous eussiez dit des jets de feu liquide, lancés par des myriades d’invisibles tuyaux. Ils jaillissaient, dispersant et mêlant leurs fougueux tourbillons. Les couleurs changeaient ; la fumée épaisse, mais lumineuse se teignait de mille nuances fantasques. Le pourpre combattait l’azur et mettait des reflets de sang aux branches dépouillées des arbres ; des nuages grisâtres qui roulaient lentement, se teignaient d’émeraude, pour prendre soudain l’éclat opulent de l’or.

C’était un chaos splendide, un incendie gigantesque, une confusion inouïe d’ombres mouvantes et de radieuses clartés…

Durant la première seconde, on n’entendit que le cliquetis éclatant des artifices, répercutés par les graves échos de la montagne.

Puis un cri s’éleva dans la foule émue.

Mille voix, étouffées par une mystique frayeur, disaient ensemble :

– Les voilà ! les voilà !…

Les trois complices montraient, au premier rang de l’assemblée brillante, réunie dans l’enceinte, leurs figures livides.

Ils ne disaient pas, eux : Les voilà ! mais bien : Le voilà !

Et leurs visages bouleversés peignaient une stupéfaction inexprimable.

C’est que leurs regards ne se fixaient point au même endroit que ceux du reste de l’assemblée ; ce qu’ils regardaient, eux, c’était la place où Franz avait dû mettre le feu à la première traînée de poudre.

Cette traînée communiquait avec le mortier braqué par Mâlou et Pitois au pied des fortifications.

Mâlou avait été artilleur en sa vie ; la pièce devait être pointée comme il faut, et Franz devait disparaître, broyé par la charge du mortier, au plus beau moment du feu d’artifice.

Aussi, madame de Laurens, Reinhold et Mira doutaient du témoignage de leurs yeux ; car la pièce avait fait son effet ; ils venaient d’entendre le bruit plein et retentissant de la décharge parmi les éclats aigus des pétards, et, à travers les premiers flocons de fumée, ils apercevaient Franz, debout à son poste ; Franz sain et sauf, Franz qui souriait et saluait de loin l’assemblée.

Y avait-il donc une cuirasse magique autour de cette poitrine ?

Ils regardaient. Autour d’eux un mouvement se faisait dans la foule ; tout le monde se précipitait en avant ; la plate-forme était envahie.

Invités de première classe, invités surnuméraires et gens du pays se mêlaient maintenant sur la pelouse qui faisait face, aux derrières du château, et l’agitation gagnait, loin de s’éteindre.

De toutes parts on répétait :

– Les voilà ! les voilà ! – Les trois Hommes Rouges ! ! !

Sara, Reinhold et le docteur étaient maintenant en arrière, et seuls à peu près dans l’enceinte, avec Van Praët et le madgyar.

Leurs regards cessèrent enfin de se fixer sur Franz, pour chercher la cause de l’agitation générale.

Sara, la première, poussa un cri contenu, et leva sa main étendue vers l’endroit où était braqué le mortier. Mira et Reinhold demeurèrent bouche béante et comme frappés de stupeur.

L’averse de feu continuait de ruisseler du haut des murailles, et faisait à ce lieu central comme un cadre de lumière ardente.

Au milieu de ce cercle flamboyant et sur lequel l’œil ne pouvait se fixer sans être ébloui, trois hommes de grande taille, exactement semblables entre eux et drapés dans de longs manteaux écarlates, se tenaient debout sur une saillie du roc.

Ils dressaient, immobiles, leurs tailles fières et uniformes, auxquelles l’immense brasier, sans cesse en mouvement, donnait des proportions surnaturelles.

Ils semblaient regarder tous les trois l’enceinte réservée, et il y avait dans leurs poses comme une hautaine menace.

La foule, cependant, murmurante et agitée, continuait de prononcer le nom des trois Hommes Rouges ; parmi les invites de Geldberg, quelques-uns essayaient le rôle d’esprits forts, et disaient que cette apparition, préparée, faisait partie du feu d’artifice.

Mais la plupart frémissaient d’une terreur involontaire, qui allait croissant toujours.

La pluie de feu cessa ; il y eut un entr’acte de quelques secondes. La forêt, la vaste lande, les taillis et le château rentrèrent pour un instant dans l’ombre.

Durant ces quelques secondes, bien des paroles furent échangées à demi-voix, qui, toutes, avaient trait aux trois Hommes Ronges.

Et tous les yeux se fixaient, tendus et curieux, vers l’endroit où ils allaient reparaître, aux lueurs de la première fusée.

Le feu se ralluma, jetant comme une énorme parure de diamants sur les murailles du château et sur les rocs qui lui servaient de base.

Depuis le fond du fossé jusqu’au sommet des remparts, il n’y avait pas un pouce de terrain qui n’eût sa blanche étincelle ; tout était illuminé, clair, éclatant ; les saillies du rocher n’avaient plus d’ombres, on apercevait les plus petits objets comme en plein soleil, et c’est à peine si un lézard, habitant les murs demi-ruinés, eût trouvé où se cacher sur cette surface éblouissante.

Pourtant les regards avides cherchèrent en vain les trois grands fantômes avec leurs rouges manteaux. Ils avaient disparu.

Le précipice était sous leurs pieds ; il n’y avait au-dessus de leurs têtes qu’une rampe infranchissable.

Il fallait que la terre se fût ouverte pour leur donner asile.

 

On s’amusait magnifiquement chez les Geldberg. Ce n’étaient pas de ces financiers dont l’avarice combat sans cesse l’orgueil, et qui lancent fastueusement des milliers d’invitations pour laisser ensuite mourir de faim et de soif la cohue malheureuse de leurs hôtes. Ils faisaient les choses grandement, et comme les traitants prodigues qui ont laissé leurs noms dans les fastes galants de l’ancienne monarchie.

Tout était réglé comme il faut ; l’ennui n’avait pas le temps de se glisser entre les plaisirs échelonnés habilement.

C’était tous les jours quelque chose de nouveau, et, tous les jours, les splendeurs de la veille se trouvaient dépassées.

L’ordonnateur de ces belles fêtes faisait preuve, en vérité, d’une imagination inépuisable.

Tout le monde était content ; personne ne songeait à hâter l’instant du départ : c’était un succès grand et complet ; ceux qui étaient parvenus à se glisser parmi la riche foule, avaient la bonté de ne point trop regretter le confortable de leurs mansardes et les joies quotidiennes de leurs dîners à vingt-cinq sous.

Or, quand ces boutures d’écrivains de génie ne se plaignent pas très-haut, c’est qu’il n’y a pas moyen de se plaindre.

Types lamentables de méchanceté impuissante, ils sont maigres de rage ; dès quinze ans, la jalousie amère arrêta leur crue ; l’éclat d’autrui, qui les blesse, fait grincer leurs dents de roquets venimeux. Ils s’agitent, furieux, entre les jambes des hommes de taille ordinaire ; et chaque genre que ce soit, vous voyez écumer l’aigre et pâle verjus qui coule au lieu de sang dans leurs veines.

Ils sont chétifs ; ils trempent leurs plumes de roitelets dans une encre saturée de fiel, mais qui ne marque pas ; leurs ongles sont des griffes émoussées ; quand ils mordent, on en est quitte pour se gratter.

Avec quelques cuillerées de cette eau, annoncée chez tous les apothicaires comme souveraine contre les insectes nuisibles, on en purgerait la république des lettres.

Mais on ne daigne pas…

À Geldberg, ces petites créatures mangeaient, buvaient et se taisaient ; à leurs moments perdus, ils s’essayaient même à faire d’affreux dithyrambes à la louange des amphitryons.

Là, comme partout, ils passaient inaperçus ; le propre de leur misère, c’est de n’être pas plus remarqués quand ils chatouillent que quand ils égratignent.

La fête qui marchait glorieuse, éblouissante, n’avait pas besoin de ces obscurs suffrages. Son but commercial avait été dès l’abord merveilleusement rempli, et nulle maison en Europe ne possédait désormais un crédit supérieur à celui de la maison de Geldberg.

Il va sans dire que, dans le nombre des invités, il y avait des courtiers chargés d’agir et surtout de parler dans l’intérêt de la maison. Ce n’étaient point de ces vulgaires agents qui font mousser les entreprises à la bourse, commis voyageurs en millions, dont le compérage, facile à reconnaître, ne trompe que les dupes prédestinées.

C’étaient des hommes du grand monde, de beaux noms ; il est comme cela de ces courtiers dont les aïeux illustres ont gouverné des provinces et gagné des batailles.

Et si vous saviez quels courtiers cela fait ! un courtier pareil vaut dix agents de l’espèce ordinaire !

Ils croissent en pleine terre, dans les deux nobles faubourgs ; leurs écus sont à la salle des croisades ; ils n’ont pas la poitrine assez large pour les décorations gagnées par leurs mérites.

Ils sont comtes, marquis, ducs, quelquefois ; le malheur des temps leur a laissé deux ou trois châteaux, mais pas assez de chaumières.

En cet âge de plomb, il faut que tout le monde travaille pour vivre, et l’un des métiers les plus doux, inventés par notre belle civilisation, est assurément celui de chauffeur d’actions.

Aux jours de Fontenoy, c’était fort bien de ceindre l’épée ; maintenant le carnet est infiniment mieux porté.

Il faut être un héros pour gagner vingt mille francs par an avec une épée vertueuse ; il faut être un pauvre diable pour ne pas gagner quatre à cinq mille écus par mois avec un carnet sans préjugés.

Cela fait différence.

M. le comte, M. le marquis, ou M. le duc, n’a point oublié, soyez-en certains, la gloire de ses aïeux, mais, au lieu de la continuer, il l’exploite.

Ne faut-il pas bien que la gloire serve à quelque chose. Assurément, si les vieux seigneurs du temps de François Ier ou même de Louis XIV voyaient leurs fils, soudoyés par la finance, racler la peau des bourgeois, à la suite de Robert-Macaire, ils entreraient en fort méchante humeur ; mais ce serait le tort qu’ils auraient. Les siècles ont marché : autres temps, autres coutumes ; nous sommes des philosophes ; arrière, l’honneur et les perruques !…

Geldberg, comme toutes les maisons puissantes, avait su enrôler bon nombre de ces nobles courtiers. Il en avait de mâles ; il en avait aussi qui appartenaient à la plus belle moitié du genre humain.

Grâce à ces auxiliaires qui agissaient dans la mesure d’une parfaite convenance et avec un savoir-vivre exquis, la maison comptait en dansant. Ses chefs, tout en ayant l’air exclusivement occupés de la fête, mêlaient à l’agréable une forte dose d’utile.

À part des choses commerciales, il y avait du bon et du mauvais dans les affaires privées. Le chevalier de Reinhold était toujours au mieux avec madame la vicomtesse d’Audemer, qui lui avait promis positivement la main de sa fille ; Julien était fou de la comtesse Esther.

Julien n’avait pourtant pas oublié tout à fait le mystérieux billet, reçu au bal Favart, et qui l’avait tant ému quelques semaines auparavant.

Il se souvenait de cet avertissement étrange qui accusait le chevalier de Reinhold du meurtre de son père, et qui, lacéré par hasard, laissait planer des soupçons graves sur la famille de sa fiancée. Il avait relu le billet plus d’une fois, et il savait par cœur ces paroles effrayantes :

« Ta sœur va épouser l’assassin de ton père, et toi, la fille de… »

Il se souvenait encore des doutes qui l’avaient assailli le lendemain du bal de l’Opéra-Comique, lorsqu’il avait cru reconnaître, après coup, la comtesse Esther dans sa belle compagne de la veille.

Mais Julien joignait à un cœur franc et facile un esprit faible ; il aimait Esther, et employait tous ses efforts à éloigner ces gênants souvenirs.

Tout ce qu’il avait pu faire, c’était de remplir sa promesse à l’égard des trois bâtards de Bluthaupt, ses oncles. Il avait dit : Je les verrai ; je saurai ce qu’ils savent sur la mort de mon père.

En se rendant de Paris en Allemagne, il s’était arrêté, en effet, dans la ville libre de Francfort-sur-Mein. Il avait demandé l’autorisation de pénétrer auprès des trois frères ; mais les trois frères étaient au secret, et l’autorisation lui fut péremptoirement refusée.

Pour d’autres motifs, madame de Laurens, le docteur Mira et le chevalier de Reinhold, en passant à Francfort-sur-Mein, demandèrent aussi à voir les trois bâtards de Bluthaupt.

Un doute vague s’était éveillé déjà dans leur esprit, peut-être, et ils voulaient s’assurer par eux-mêmes…

Ils ne furent pas beaucoup plus heureux que le jeune vicomte Julien. Cependant, grâce à l’influence qu’ils avaient gardée en Allemagne, ils pénétrèrent jusque dans l’intérieur de la prison, dont ils purent admirer la tenue excellente.

De mémoire de geôlier, personne ne s’était évadé jamais de la prison de Francfort.

Sara, le docteur et Reinhold, comptèrent les guichetiers et mesurèrent d’un œil intéressé la belle épaisseur des murailles.

De corridor en corridor, maître Blasius, l’ancien majordome de Bluthaupt, les conduisit jusqu’aux trois cellules contiguës où les bâtards étaient renfermés…

X. – La chambre de Franz

On ne pouvait franchir ces portes closes qui étaient entre les bâtards de Bluthaupt et la liberté. Là devait s’arrêter l’exploration. Mais c’en était assez. Il y avait aux trois portes un tel luxe de verrous et de cadenas !

Petite et ses deux compagnons, l’esprit désormais tranquille, poursuivirent leur route vers le château de Geldberg.

Julien avait fait à peu près de même ; à l’impossible nul n’est tenu. Il avait essayé, il avait échoué ; sa conscience ne lui reprochait rien.

Au château il trouva la comtesse Esther, et bientôt il ne songea plus à autre chose qu’à son amour.

De ce côté, tout allait donc au mieux pour les Geldberg. D’autre part, Van Praët et le madgyar Yanos s’étaient laissé prendre jusqu’à un certain point à l’enthousiasme général. Ils voyaient de leurs yeux l’effet produit : cent quatre vingt millions d’actions souscrits en quelques semaines, c’était là un résultat que l’œil le moins clairvoyant ne pouvait manquer de reconnaître !

Ils étaient rassurés désormais tous les deux sur le compte de leur créance. Le bon Hollandais n’avait plus besoin de dépenser son éloquence à calmer Yanos, qui avait accepté la situation et qui attendait à peu près patiemment.

L’ancienne ligue s’était resserrée, et les deux associés manquants étaient remplacés, savoir Zachœus Nesmer par M. le baron de Rodach, qui restait à Paris, d’où il envoyait fort régulièrement les fonds nécessaires à la fête, et Mosès Geld par madame de Laurens.

Celle-ci avait fait la paix avec le docteur José Mira. Petite avait oublié, en apparence du moins, la révolte du Portugais, et le Portugais s’était refait esclave.

Au moment où il était question de tant de millions, on ne pouvait vraiment pas se brouiller pour une pauvre somme de cent mille écus !

Surtout, en considérant que cette somme était dépensée dans l’intérêt commun. Le baron de Rodach, en effet, remplissait avec une exactitude scrupuleuse son office de caissier ; grâce aux sommes qu’il s’était procurées, la crise avait abouti à bien, et, quoique l’argent ne manquât point au château de Geldberg, les payements se faisaient à Paris d’une façon courante et régulière.

Ce baron était en vérité un homme précieux, et sans lui la maison de Geldberg n’eût pas vécu peut-être à l’heure où se donnait cette fête opulente du château d’Allemagne !

On pouvait bien l’admettre pour associé aux lieu et place de son ancien patron Zachœus Nesmer.

Ils étaient donc de nouveau six alliés, comme au début de cette histoire ; le jeune M. de Geldberg restait en dehors de l’association secrète.

Aujourd’hui, comme autrefois, les six alliés se détestaient entre eux, se défiaient les uns des autres et poursuivaient le meurtre d’un homme.

Il y avait pourtant une différence entre le temps présent et le passé ; cette différence était tout entière dans la position du baron de Rodach vis-à-vis de ses confrères.

Chacun de ces derniers, excepté le seigneur Yanos, avait essayé sous main de conclure avec le baron un traité de paix particulier.

Madame de Laurens, le docteur Mira, Reinhold et l’excellent Van Praët lui-même avaient cherché à se concilier cet homme, dont l’énergie puissante leur faisait peur.

En même temps, ils s’étaient ligués tous ensemble contre lui.

Ils ne demandaient pas mieux qu’à le frapper, tout en ayant l’air d’implorer sa protection ; il y avait au cœur de chacun d’eux un instinct de haine, comprimée par la terreur plus forte.

Quelque chose leur disait que l’intérêt commun était d’écraser le baron ; mais ils n’osaient pas ; eussent-ils osé, comment faire ?

Entre eux et le baron il y avait comme un rempart formidable ; ils tremblaient rien qu’à l’idée de l’attaque. Ces événements récents, dont ils avaient été en quelque sorte les témoins, environnaient pour eux le baron d’un tel prestige, qu’ils se regardaient comme vaincus d’avance en cas de combat.

Il n’y avait pas à se roidir dans un doute impossible ; cet homme avait fait preuve d’une puissance qui dépassait les bornes de l’imagination.

Depuis la scène du 10 février, les moins crédules ne le voyaient plus qu’à travers un nuage en quelque sorte diabolique.

Ce qu’il avait fait, tout le monde l’avait vu, et nul ne pouvait l’expliquer.

Quand un problème est décidément insoluble, la pensée s’en éloigne avec fatigue, et l’espérance, tenace, se réfugie dans les chances inconnues de l’avenir. Les associés repoussaient l’idée du baron, au milieu de leurs prospérités nouvelles, et invoquaient contre lui le hasard propice.

Un seul, parmi eux, comptait sur son bras et appelait la lutte ; encore n’était-ce pas toujours.

Il y avait des moments où le seigneur Yanos sentait défaillir son cœur et cherchait en vain sa bravoure indomptée. Chez lui, la haine était fougueuse, parce qu’il avait été insulté ; mais l’épouvante était plus grande, parce qu’il croyait davantage aux choses surnaturelles.

Il était devenu sombre et taciturne ; ses journées se passaient à errer dans les environs du vieux schloss. Et plus d’une fois, à la nuit tombante, quelque paysan attardé dans les bois de Bluthaupt s’était signé avec effroi à la vue de cette grande ombre qui gesticulait dans les ténèbres et dont la bouche prononçait de sourdes paroles.

Il allait lentement et la tête baissée ; les derniers rayons du jour éclairaient son costume bizarre, dont la coupe semblait rehausser encore sa gigantesque stature. On le voyait s’arrêter parfois rejetant en arrière le drap rouge de son calpak, et tendant ses deux bras comme pour repousser quelque effrayant fantôme.

D’autres fois, on l’avait vu tirer son sabre au milieu d’une allée déserte ; la lame polie avait jeté dans la nuit ses fugitives étincelles.

Le madgyar, saisi de vertige, se battait contre le vide.

Les autres associés le laissaient à son humeur noire, et poursuivaient leur œuvre de sang.

Jusqu’ici, la fête n’avait rempli qu’un des deux buts proposés. Le crédit était relevé sur des bases magnifiques, mais Franz vivait.

Depuis l’arrivée en Allemagne, pas un jour ne s’était passé dans l’inaction ; on avait travaillé en conscience ; chacun avait fait son devoir. Mâlou, dit Bonnet-Vert, et Pitois, dit Blaireau, avaient montré tous les deux des talents d’assassins estimables ; Fritz, ivre du matin au soir, avait fait ce qu’il avait pu.

Jean Regnault, lui-même, le pauvre malheureux, après s’être échappé durant les premiers jours, et avoir erré dans les bois comme un sauvage pour se soustraire à sa tâche fatale, était revenu enfin de lui-même poussé par le froid et la faim.

Le cabaretier Johann, général en chef des estafiers de Geldberg, l’avait reçu à bras ouverts, comme l’agneau égaré qui rentre au bercail.

Jean avait rendu çà et là quelques petits services, sans bien savoir ce qu’il faisait. Un voile épais et lourd était sur son intelligence ; il ne raisonnait plus.

Mais, malgré tous ces efforts réunis, Franz se portait à merveille.

Deux ou trois chutes sans importance et une égratignure à l’épaule, tel avait été le résultat unique de ce grand déploiement de forces.

Là, pâlissait la bonne étoile de Geldberg. Franz était la pierre d’achoppement où trébuchait et s’arrêtait l’heureuse chance de l’association.

Aussi n’avait-on pu agir contre lui comme on l’avait espéré d’abord sans façon et tout uniment. Bien que le baron de Rodach n’eût pas eu le temps de réaliser complétement son projet à l’égard de Franz et de lui faire un équipage de prince, le jeune homme tenait cependant un assez brillant état au château de Geldberg.

Hans Dorn, qu’il avait institué son banquier à Paris, lui avait prêté des sommes considérables, eu égard surtout aux situations respectives du créancier et du débiteur, dont l’un était un pauvre marchand d’habits, et l’autre un orphelin sans fortune : mais ils ne comptaient pas plus l’un que l’autre : Franz allait en avant, tête baissée, avec l’étourderie de son âge et de sa nature, et le marchand d’habits, contre l’ordinaire des prêteurs, même les plus débonnaires, ne semblait jamais si heureux qu’au moment où le contenu de son escarcelle vide enflait les poches de son jeune ami.

On doit penser si Franz et lui s’entendaient à merveille !

Hans Dorn, cependant, avait parfois des refus pour les demandes de l’enfant, comme il l’appelait. Ce n’était jamais lorsqu’il s’agissait d’argent. Mais Franz avait voulu savoir ; le dévouement soudain du marchand d’habits lui donnait à penser beaucoup, et il était convaincu que la lumière attendue viendrait pour lui de ce côté.

Il interrogeait ; il tournait et retournait le brave Dorn dans tous les sens ; c’était toujours en vain.

Cependant, le marchand d’habits avait beau ne point répondre, Franz voyait eu lui le serviteur et l’agent de ce mystérieux personnage qu’il connaissait sous le nom du cavalier allemand.

Dans l’idée de Franz, ce cavalier allemand était ou son propre père ou l’envoyé de son père.

Et, bien souvent, il se surprenait à détailler au fond de sa mémoire les nobles traits de cet homme, qu’il y trouvait profondément gravés.

Il l’avait vu deux fois, à quelques heures de distance : la première, au bal Favart, sous trois costumes différents : la seconde, au bois de Boulogne, l’épée à la main.

Quel noble visage et quelle beauté fière ! Franz hésitait entre deux sentiments qui se combattaient en lui ; c’était d’abord la rancune de l’enfant abandonné, mais c’étaient aussi les premiers élans de cette tendresse passionnée du fils qui croit reconnaître son père…

Plus il allait, plus cette préoccupation prenait de place au fond de son cœur.

Le cavalier allemand, quel qu’il fût, occupait sans cesse sa rêverie : Franz songeait à lui avec un respect mêlé d’amour : Franz n’espérait qu’en lui.

Ce qui ne l’empêcha pas d’enfreindre ses conseils et de partir pour le château de Geldberg, en compagnie des premiers invités, parmi lesquels se trouvait Denise.

Ne fallait-il pas bien suivre Denise ?

Franz n’avait eu garde de confier ce départ à son ami Hans Dorn, ni même à la petite Gertraud, pour qui d’ordinaire, il n’avait point de secrets.

Il voulait aller à Geldberg, et le cavalier allemand était d’un avis contraire ; Franz avait ses raisons pour penser que le cavalier allemand pourrait bien, le cas échéant et par excès de sollicitude, lui barrer le chemin de vive force.

Il était parti, joyeux comme un écolier qui devance l’heure des vacances ; sa garde-robe était dans un état splendide, et il avait la bourse très-bien garnie.

En vérité, ce n’était déjà plus le petit commis des bureaux de Geldberg. Ses espoirs, insensés ou non, lui donnaient un singulier aplomb, qu’augmentait sa passagère opulence.

L’idée du baron de Rodach fut réalisée à peu de chose près, bien qu’il n’y eût point mis la main.

Franz fit de l’effet parmi le monde brillant rassemblé à Geldberg. Il était jeune, il était charmant ; on pouvait le croire riche.

Les femmes s’occupèrent de lui énormément, ce qui lui valut l’attention jalouse de ces messieurs.

Être regardé par les femmes et envié par ces messieurs, tel est assurément le but le plus magnifique que puisse rêver l’imagination d’un jeune homme portant moustache naissante et cœur de lion.

Franz était à la mode ; il faut changer de tactique à son égard. Il ne s’agissait plus de le guetter à l’affût comme un gibier, et de lui envoyer une halle par derrière.

Cela eût fait trop de bruit. La réunion entière se serait émue, et les suites d’un pareil assassinat ne pouvaient point être calculées.

Les associés durent prendre des biais ; on tendit des piéges plus ou moins adroitement : Franz les évita.

La plupart des tentatives furent néanmoins bien près de réussir, une surtout.

Franz revint un soir au château, la figure pâle et la chemise ensanglantée.

Il y avait eu chasse au sanglier du côté d’Esselbach, et Franz avait reçu dans le fourré une blessure à l’épaule.

Quelque tireur maladroit…

Cette blessure lui valut de bien doux regards, et redoubla l’intérêt tendre dont l’entourait la partie féminine de l’assemblée.

Elle lui valut mieux que cela.

Durant les deux ou trois jours qu’il fut obligé de rester dans sa chambre, Lia de Geldberg et Denise furent ses gardes-malades.

Denise était là pour Franz, et Lia pour Denise.

Le séjour du château avait rapproché les deux jeunes filles.

Lia, qui souffrait, avait grand besoin d’une amie. Elle n’avait point revu Otto depuis cette rencontre à l’hôtel de Geldberg, qui lui avait donné tant de bonheur et à la fois tant de peine. Otto la fuyait : elle ne pouvait deviner pourquoi ; mais elle se souvenait avec un serrement de cœur des derniers instants qu’ils avaient passés ensemble.

Dès lors, une sorte de pressentiment lui avait annoncé son malheur.

Elle ne se plaignait point ; tout ce qu’elle souffrait restait au fond de son âme ; elle ne disait rien de sa détresse à Denise elle-même, qui l’avait faite sa confidente.

C’était une nature simple, mais fière et forte. Ceux qui voyaient son doux et mélancolique sourire l’auraient pu prendre pour une de ces jeunes filles qui cherchent, trop heureuses, d’imaginaires tristesses, et qui se reposent, vivantes élégies, dans des rêves sombres évoqués à plaisir. Dieu seul voyait ses larmes.

Denise lui contait ces milles détails d’un amour heureux et combattu seulement par des obstacles de famille. Lia écoutait, attentive, émue ; elle s’oubliait pour jouir du bonheur de son amie ; le souvenir navrant qui était au fond de son cœur se voilait un instant pour renaître plus aigu, aux heures de solitude.

Sa tristesse ne pesait jamais sur autrui. Elle savait sourire, malgré sa peine amère, et Denise elle-même ne soupçonnait pas la blessure mortelle de son âme.

Denise, toute seule, n’aurait pas pu s’installer au chevet de Franz : mais ce rôle de garde-malade allait à la fille de la maison, et il était naturel qu’elle se fit assister par sa meilleure amie.

Ce fut trois jours charmants. Franz se faisait plus malade qu’il ne l’était, afin de prolonger ces douces heures qu’il passait entre les deux belles jeunes filles.

Comme il eût été amoureux de Lia, s’il n’avait pas aimé Denise !

Ils causaient ; sa gaieté vive animait l’entretien ; le présent était beau, l’avenir plein de promesses ; dans tout ce château, empli de pensées de fête, il n’y avait pas un recoin qui fût si joyeux que cette chambre de blessé !

Toute chose a un terme, et les meilleures sont, hélas ! celles qui durent le moins. La vicomtesse d’Audemer, avertie peut-être par le chevalier de Reinhold, qui voyait dans le jeune Franz un rival de plus en plus redoutable, mit fin assez brusquement à ces longues et bonnes visites.

Denise ne désobéissait jamais à sa mère. Dans cette extrémité, Lia fut encore la providence des deux amants.

La chambre qu’elle occupait au château de Geldberg était séparée de celle de Franz par un mur épais ; mais leurs fenêtres, voisines, donnaient sur cette pelouse où nous avons vu récemment la foule assemblée pour assister au feu d’artifice.

C’étaient les derrières du château. Les passants étaient rares dans cette campagne inhabitée. Tout le mouvement d’allée et de venue des invités se faisait du côté de la porte principale.

Franz se menait à sa fenêtre ; Denise s’accoudait à celle de Lia : Ps pouvaient se parler encore.

La chambre habitée par Franz était une grande pièce aux ornements gothiques, donnant d’un côté sur la campagne et de l’autre ayant vue sur la cour d’entrée et la porte principale du château.

Il couchait dans un grand lit de bois noir à galerie sculptée et dont les quatre pieds, contournés bizarrement, s’appuyaient sur une estrade.

La cheminée large et haute avançait son manteau jusque dans la chambre.

De place en place, aux centres des panneaux de la boiserie sombre, on remarquait des carrés longs qui semblaient avoir été protégés autrefois contre l’action de l’air par des cadres suspendus.

Il y en avait beaucoup, et les clous qui les avaient supportés étaient encore fichés dans la muraille ; mais il ne restait pas un seul cadre.

En fait d’ornements antiques, on remarquait seulement, à droite et à gauche de la porte d’entrée, deux trophées d’armes, formant panoplie complète.

Les hauberts d’acier, noircis par le temps, portaient encore, à la place du cœur, l’écusson des comtes : au champ noir avec trois hommes rouges.

Nous avons vu déjà les émaux de ces deux écussons briller, durant une froide soirée du mois de novembre, aux lueurs du foyer allumé dans la grande cheminée. Nous avons vu les longs rideaux de laine retomber autour du lit d’où s’échappaient des plaintes étouffées…

Franz couchait dans la chambre où étaient morts le vieux Gunther de Bluthaupt et la belle comtesse Margarèthe…

XI. – Le passage du comte noir.

Il y avait vingt ans que le comte de Bluthaupt et sa femme étaient morts, assassinés, dans cette chambre. Mais, à part les cadres d’or, enlevés par une main rapace ou jalouse, le temps n’y avait rien changé.

Nous eussions reconnu, autour de la vaste cheminée, les siéges où s’asseyaient, dans la nuit fatale de la Toussaint, Zachœus Nesmer, le roide intendant de Bluthaupt, le gros physicien Fabricius Van Praët, et le docteur portugais José Mira préparant son élixir de vie. À droite de l’âtre, se dressait le haut fauteuil armorié où reposait d’ordinaire le maître de Bluthaupt.

Dans l’embrasure de la fenêtre, dominant sur la cour, nous eussions reconnu encore la place où Hans Dorn le page et la servante Gertraud s’entretenaient pendant que la comtesse Margarèthe gémissait derrière ses rideaux.

Au centre de la pièce, enfin, nous eussions retrouvé sur le parquet cette tache noirâtre que le doigt tremblant de Gertraud avait montrée au page et qui marquait la place où les trois Hommes Rouges, sortant de terre, avaient jeté mort, une certaine nuit, cet hôte mystérieux de Bluthaupt qui portait le nom de baron Rodach.

Durant vingt années d’abandon, une épaisse couche de poudre avait recouvert la trace funèbre ; mais, quand le château s’était paré pour la fête, la tache de sang avait reparti sous la poussière.

La petite porte de l’oratoire où la comtesse avait son prie-Dieu était condamnée ou du moins fermée en dedans, et Franz en ignorait l’usage.

Le matin, quand les premiers rayons du crépuscule éclairaient peu à peu le sommeil de Franz, si quelque vieux et fidèle vassal de Bluthaupt avait pu pénétrer à l’improviste dans cette chambre, il eût été saisi d’une étrange illusion.

Ces vingt ans écoulés n’étaient-ils qu’un rêve ? Ce visage délicat et doux dont le repos souriait parmi les longues boucles d’une chevelure blonde, n’était-ce pas le visage de Margarèthe ?…

De Margarèthe, heureuse, jeune et n’ayant pas encore appris les larmes !

Ce ne pouvait être assurément ni le chevalier de Reinhold ni aucun de ses complices qui avait choisi, pour la donner à Franz, l’ancienne chambre de la comtesse. Ces rapprochements sont pénibles, en effet, aux âmes les plus endurcies, et l’on ne pouvait voir là qu’un hasard.

L’appartement de Lia faisait en quelque sorte pendant à cette pièce ; il était seulement plus petit et tout récemment orné à la moderne. Comme celui de Franz, il regardait d’un côté la campagne, de l’autre il donnait sur une cour intérieure où s’élevait la chapelle demi-ruinée des comtes.

C’était la jeune fille elle-même qui avait choisi cette retraite, et sans doute elle avait été guidée dans cette préférence par un vague désir de solitude, car le reste de sa famille s’était établi dans l’aile opposée du château. Les Geldberg et leurs associés occupaient cette suite d’appartements qu’avait fait arranger autrefois, pour son usage, l’intendant Zachœus Nesmer.

Si Lia cherchait en effet la solitude, il lui aurait été difficile de tomber mieux : sa chambre n’avait pour voisine que celle de Franz, dont elle était séparée par une épaisse muraille. Elle était, du reste, entièrement isolée et formait l’extrême pointe du château, du côté des grands bois qui entouraient l’ancien village de Bluthaupt.

Pour préciser mieux, nous dirons que l’une de ses fenêtres, dominant la partie basse du rempart, était située immédiatement au-dessus de cette rampe abrupte où les hôtes de Geldberg avaient vu la fantastique apparition des trois Hommes Rouges pendant le feu d’artifice.

Tant que durait le jour, Lia ne profitait guère de cette solitude. Elle était forcée de se mêler trop souvent à la foule des invités, et quand elle pouvait s’esquiver sans rompre en visière aux convenances, Denise venait bien vite lui demander asile.

Mais, le soir, elle était seule. Tandis que les salons du château resplendissaient de lumières et de parures, on eût pu voir du dehors une faible lueur briller à la fenêtre de Lia.

Ces heures de la nuit étaient à elle. Denise, heureuse, retrouvait Franz au milieu des plaisirs de la soirée ; elle n’avait plus besoin de Lia. Lia pouvait s’enfuir et fermer à double tour la porte de sa chambre.

Elle était là si loin de la fête, que les échos joyeux n’arrivaient plus jusqu’à elle.

Derrière cette porte fermée, il n’y avait que le silence ; au delà des fenêtres, la campagne déserte et noire, où les cimes hautes des mélèzes se balançaient lentement au veut d’hiver, la cour abandonnée et la bise pleurant dans les ogives dépouillées de l’antique chapelle.

Tout cela était bien triste ; mais ce n’était pas à cause de cette tristesse que le cœur de la pauvre enfant se serrait.

À peine avait-elle dépassé le seuil de la porte et poussé derrière elle le verrou protecteur, que tout son courage factice tombait. Elle s’asseyait, brisée, au pied de son lit, et ses yeux, qui naguère encore souriaient, se baignaient tout à coup dans les larmes.

Un nom venait sur sa lèvre, toujours le même, hélas ! ce nom, qu’elle avait prononcé avec un élan de joie si ardente en voyant le baron de Rodach debout au milieu du salon de l’hôtel de Geldberg.

– Otto ! Otto !…

Mon Dieu ! qu’avait-elle fait pour tant souffrir ?…

Otto ne l’aimait plus ; elle se souvenait de son dernier regard, où il n’y avait qu’une pitié sévère. Et, depuis lors, des semaines s’étaient écoulées ; elle avait vu une fois, une seule fois, le matin du mardi gras, Otto rôder dans les environs de l’hôtel.

Mais il n’était pas entré, et pas un mot depuis !…

Elle n’avait point oublié. C’était au moment même où elle apprenait à Otto le nom de son père que le visage de celui-ci avait pris tout à coup cette teinte sombre et froide. Auparavant, il semblait si joyeux de la revoir !

Y avait-il donc une malédiction mystérieuse sous ce nom de Geldberg ?

Lia fermait les yeux de sa conscience et ne voulait point réfléchir, elle avait peur de trouver trop bien la cause de l’abandon d’Otto ; ce qu’elle savait de son amant, et de la mission qu’il s’était imposée en cette vie, ouvrait tout un horizon à sa pensée ; mais elle se détournait de cet horizon avec terreur, elle aimait mieux rester aveugle et douter.

Parfois d’ailleurs, et c’étaient les seuls moments de joie qu’elle eut dans sa retraite, parfois son esprit se révoltait contre le soupçon odieux. N’était-ce pas un homme vénérable que Moïse de Geldberg ? n’était-ce pas un saint vieillard, un patriarche ?

Elle s’était trompée, elle s’était entourée d’effrayants fantômes, alors qu’il n’y avait dans la réalité que deux semaines de séparation et de silence.

Otto reviendrait, Otto l’aimait ; oh ! elle avait tant prié Dieu !…

Ses mains blanches et pâles se joignaient ; ses grands yeux noirs se levaient vers le ciel ; ses larmes se séchaient sur sa joue brûlante.

Elle était belle, appelant ainsi la prière à son aide et offrant sa douleur à Dieu, comme un sacrifice ; quelque chose de saint reposait parmi l’exquise perfection de ses traits. Elle était belle, si belle, qu’on se sentait pris, en la regardant, par de vagues tristesses.

Les poètes disent que la beauté trop parfaite est, comme le génie trop puissant, un présage de malheur sur notre pauvre terre.

Ils semblent, le haut génie et la beauté divine, égarés dans ce monde qui n’est point leur patrie ; ils passent, mélancoliques et tiers, gardant le secret de leurs souffrances et aspirant à la mort, comme d’autres espèrent le bonheur.

Il y avait dans le secrétaire de Lia une petite cassette en bois de rose, que nous avons vue ouverte et dispersant son contenu précieux sur une table, dans le pavillon de gauche de l’hôtel de Geldberg.

À ses heures solitaires, Lia rouvrait sa cassette aimée, et lui demandait des consolations ; elle relisait ces lettres, dès longtemps apprises par cœur, où Otto lui parlait d’amour.

Comme il savait parler l’amour ! comme chacune de ses paroles descendait vite au fond de l’âme !

Toutes les joies rêvées jadis revenaient, radieuses, des joies célestes, de pures tendresses, l’idée qu’un ange peut se faire du paradis !…

La foule, fatiguée, cherchait déjà le sommeil après le plaisir, que Lia restait debout encore, veillant à la lueur de sa petite lampe et relisant les pages adorées.

Pendant les dix ou douze premières nuits de son séjour au château de Geldberg, rien n’était venu troubler sa solitude. Un soir, elle s’arrêta, effrayée, au milieu de cette lettre, chère entre toutes, où Otto la suppliait à genoux de l’aimer.

C’était pendant le magnifique feu d’artifice, offert par la maison de Geldberg à ses hôtes.

Lia s’était esquivée, suivant son habitude, pour se donner entière à ses pensées, qui n’étaient point celles de la foule.

Elle tournait le dos au feu, qui resplendissait au delà de sa fenêtre, et dont les lueurs vives jetaient jusque dans sa chambre des clartés éblouissantes.

En un moment où les jets de lumière faisaient trêve, il lui sembla entendre sous ses pieds un bruit étrange. C’était quelque chose de semblable à cet autre bruit qu’elle entendait naguère, à Paris, sous le pavillon de l’hôtel.

Ce bruit, qui revenait jadis chaque jour, le matin à neuf heures et le soir à cinq heures, la poursuivait-il jusqu’au château de Geldberg ?

C’était bien la même chose : des pas sourds et lents qui retentissaient sous le parquet même de sa chambre. Elle se leva, tremblante, et reprise par ses anciennes terreurs.

Son esprit était frappé d’avance, et son courage, qui s’épuisait à souffrir, ne pouvait plus rien contre ces vagues épouvantes.

À Paris, elle quittait sa chambre, la nuit, et se réfugiait dans la partie habitée de l’hôtel ; ici, nul secours à espérer dans sa retraite isolée.

Le bruit se fit entendre durant quelques secondes à peine, puis le silence se rétablit.

En même temps, le feu d’artifice éclata de nouveau, lançant ses gerbes lumineuses tout le long des remparts. Les murmures lointains de la foule arrivèrent jusqu’à l’oreille maintenant attentive de Lia.

Ce fut tout.

Mais à dater de cette soirée, elle entendit le même bruit chaque jour et chaque nuit.

Ce n’était point à des heures régulières, comme à Paris, et, parfois, lorsque la fatigue parvenait à fermer ses yeux, vers l’approche du matin, elle était réveillée en sursaut par ces bruits inexplicables.

De même qu’à Paris elle s’était informée auprès du jardinier de l’hôtel, de même, à Geldberg, elle interrogea les vieux serviteurs du château.

La réponse fut la même : il n’y avait rien au-dessous de sa chambre qui, formant angle saillant, reposait sur un massif de maçonnerie.

Et pourtant on ne pouvait point le nier, ce bruit était ailleurs que dans son imagination ; il revenait fréquemment et toujours le même ; parfois Lia croyait ouïr, en même temps que les pas, comme un son de voix étouffées.

Elle restait seule avec ses terreurs.

 

Or, voici ce que disait une des innombrables traditions, accréditées dans le pays, sur l’antique race de Bluthaupt.

« Le fameux comte Noir, Rodolphe de Bluthaupt, ce diable incarné qui mettait à mal t