Georges Le Faure et Henry de Graffigny

 

 

 

AVENTURES EXTRAORDINAIRES D’UN SAVANT RUSSE

Volume I

LA LUNE

 

 

 

Dessins de L. Vallet, Henriot, etc.

Edinger, 1888

 

 

 

Publication du groupe « Ebooks libres et gratuits » – http://www.ebooksgratuits.com/

 

 

 

Table des matières

 

PRÉFACE.. 6

AVERTISSEMENT DE L’ÉDITEUR.. 9

CHAPITRE I  DANS LEQUEL IL EST PARLÉ UN PEU DE MARIAGE ET BEAUCOUP DE LA LUNE. 11

CHAPITRE II  DANS LEQUEL GONTRAN CONÇOIT DES DOUTES SÉRIEUX SUR LA SOLIDITÉ CÉRÉBRALE DE SON FUTUR BEAU-PÈRE. 57

CHAPITRE III  COMME QUOI, FÉDOR SHARP, BIEN QUE SECRÉTAIRE PERPÉTUEL DE L’ACADÉMIE DES SCIENCES, ÉTAIT UNE CANAILLE. 96

CHAPITRE IV  OÙ LA PROVIDENCE SE PRÉSENTE À SÉLÉNA SOUS LES TRAITS D’ALCIDE FRICOULET. 137

CHAPITRE V  L’ENLÈVEMENT D’OSSIPOFF. 185

CHAPITRE VI  OÙ GONTRAN A UNE IDÉE LUMINEUSE. 239

CHAPITRE VII  LE WAGON-OBUS. 279

CHAPITRE VIII  OÙ IL EST DÉMONTRÉ UNE FOIS DE PLUS QUE FÉDOR SHARP EST UN GREDIN. 305

CHAPITRE IX  PRÉPARATIFS DE DÉPART. 339

CHAPITRE X  LA DERNIÈRE JOURNÉE TERRESTRE. 363

CHAPITRE XI  MICKHAÏL OSSIPOFF RENCONTRE DANS L’ESPACE SON ANCIEN COLLÈGUE DE L’ACADÉMIE DES SCIENCES. 397

CHAPITRE XII  UN DRAME DANS UN BOULET. 433

CHAPITRE XIII  LA LUNE À VOL D’OISEAU. 460

CHAPITRE XIV  À QUATRE-VINGT-DIX MILLE LIEUES DE LA TERRE. 488

CHAPITRE XV  À TRAVERS L’HÉMISPHÈRE INVISIBLE DE LA LUNE. 521

CHAPITRE XVI  LES MONTAGNES DE L’ÉTERNELLE LUMIÈRE. 557

CHAPITRE XVII  CE QUI S’ÉTAIT PASSÉ DANS LE BOULET. 589

CHAPITRE XVIII  ÉCLIPSE DE SOLEIL ET MARÉE LUNAIRE. 634

CHAPITRE XIX  DANS LEQUEL FÉDOR SHARP FAIT DES SIENNES. 664

À propos de cette édition électronique. 688

 

 

A CAMILLE FLAMMARION

 

 

 

 

Notre pensée se sent en communication latente avec ces mondes inaccessibles

 

Camille Flammarion.

 

Les Terres du Ciel.

PRÉFACE

 

À MM. G. Le Faure et H. de Graffigny

 

Vous me demandez si j’approuve la pensée qui a présidé à l’élaboration, des Aventures extraordinaires d’un Savant russe, c’est-à-dire à la mise au jour d’un roman scientifique, tout entier basé sur l’Astronomie.

 

Non seulement je l’approuve, mais encore, je vous félicite sincèrement de la voie que vous avez choisie.

 

Maintenant, en effet, l’Astronomie n’est plus une science qui reste inaccessible ou indifférente. Elle sort du chiffre pour devenir vivante. C’est elle qui nous touche de plus près ; sans elle, nous vivrions en aveugles au milieu d’un Univers inconnu.

 

Nul être intelligent, nul esprit cultivé ne peut, aujourd’hui, demeurer étranger aux découvertes splendides de l’Astronomie, découvertes qui nous font vivre au sein des grandioses spectacles de la nature et nous mettent en communication directe avec les sublimes réalités de la création.

 

Ce n’est pas la première fois qu’on essaie d’écrire un voyage à travers l’espace. Lucien de Samosate nous a ouvert le chemin, il y a près de deux mille ans, et Cyrano de Bergerac nous a tous transportés dans ses ingénieux voyages célestes, écrits il y a deux siècles, au sein des « États et empires de la Lune et du Soleil. »

 

Plus récemment encore, Edgard Poë nous a raconté les aventures d’un bourgeois de Rotterdam, s’élevant en ballon jusqu’à notre satellite, et envoyant de ses nouvelles à sa bonne ville natale par un Sélénite complaisant. D’autres écrivains, très nombreux, ont suivi la même voie.

 

Mais, c’était l’imagination qui jouait le plus grand rôle – presque le seul – dans ces excursions idéales. Désormais, la science, plus avancée, peut servir de base solide pour de telles compositions, et, en encadrant sous une affabulation ingénieuse, les faits révélés par les merveilleuses découvertes télescopiques de notre temps, vous offrirez aux intelligences de tout âge des lectures incomparablement plus attachantes, plus instructives, plus séduisante même, que ces romans alambiqués, cette littérature vide et malsaine jetée chaque jour en pâture à des esprits dévoyés, et qui ne laisse après elle ni vérité, ni lumière, ni satisfaction.

 

C’est que l’étude de l’univers exerce d’elle-même, sur tous ceux qui l’entreprennent, un charme profond et captivant. C’est qu’on éprouve d’intenses jouissances à s’élancer, sur les ailes de l’imagination, vers ces mondes qui gravitent, de concert avec nous, dans l’immensité des cieux, vers ces comètes, mystérieuses messagères de l’infini, vers ces étoiles scintillant radieuses à notre zénith.

 

Que de questions à résoudre dans ce parcours à travers les immensités béantes de l’espace !

 

Quelles sont les causes des changements produits à la surface de la Lune ? Qu’est-ce que cette tache rouge, plus large que la terre, apparue sur Jupiter ? Et ces canaux reliant toutes les Méditerranées de Mars entre elles, qui les a creusés ? Quelle est la constitution physique de ces pâles nébuleuses, perdues au fond des Cieux, et de la transparente queue des comètes ? Quels mondes, quelles humanités éclairent les soleils de rubis, d’émeraude et de saphir qui constituent les systèmes d’étoiles doubles ?

 

Que de points à élucider encore !

 

Que les personnes, donc, qui veulent se rendre compte, sans fatigue, de la constitution générale de l’Univers et comprendre ce que notre terre et ses habitants sont dans l’espace, vous suivent dans votre audacieuse et féconde tentative, ô vous qui avez choisi pour mission de les transporter à travers les magnifiques panoramas des Cieux. Il est doux de vivre dans la contemplation des beautés de la nature ; il est agréable de planer dans les hauteurs éthérées, dans la sphère de l’esprit, d’oublier quelquefois les choses vulgaires de la vie, pour voyager quelques instants parmi les inénarrables merveilles de cet Infini dont le centre est partout, la circonférence nulle part.

 

CAMILLE FLAMMARION.

 

Observatoire de Juvisy, novembre 1888.

AVERTISSEMENT DE L’ÉDITEUR

 

Loin de nous la pensée de vouloir ajouter aux lignes qu’on vient de lire et d’arrêter le lecteur au seuil de cet ouvrage, maintenant que le célèbre astronome et écrivain, signataire de cette préface, lui en a ouvert la porte avec sa haute compétence et son autorité incontestée.

 

Mieux que nous, il a mis en lumière les points par lesquels l’œuvre présente diffère des tentatives faites ; mieux que nous, il a dit, – et son affirmation vaut garantie, – que dans les Aventures extraordinaires d’un Savant russe, le lecteur soucieux des vérités scientifiques pourra, en parcourant des pages dramatiques quelquefois, spirituelles souvent, intéressantes toujours, se mettre au niveau des découvertes astronomiques dont les plus récentes ont, au courant de cette année même, stupéfié le monde savant.

 

Mais le point sur lequel nous voulons insister est celui-ci :

 

Jusqu’à ce jour, les romans plus ou moins scientifiques qui ont traité d’astronomie n’ont guère parlé que de la lune ; aucun d’eux n’a conduit ses héros à travers l’ensemble des mondes célestes, sans en omettre aucun, depuis notre humble satellite, première station du voyage, jusqu’aux resplendissantes étoiles, et par delà encore, en passant par le soleil et les planètes télescopiques, moyennes ou géantes de notre système.

 

MM. Le Faure et de Graffigny ont entrepris cette tâche difficile et nous avons le droit d’affirmer, après M. Camille Flammarion, qu’ils l’ont menée à bien, car ils ont réussi à encadrer dans leur récit, sous une forme des plus originales, toutes les données scientifiques qu’en Astronomie il est indispensable de connaître aujourd’hui.

 

Deux artistes connus et aimés du public, L. Vallet et Henriot, ont concouru, avec tout l’esprit et le talent de leur crayon, à faire de ce livre une merveille d’édition qui laisse loin derrière elle ce qui a paru jusqu’à présent en publications du même ordre – nous entendons de celles destinées aux gens de goût.

 

Est-il besoin d’ajouter que par la forme et par le fon, cet ouvrage s’adresse à tous, aux jeunes gens amateurs d’aventures attrayantes et instructives comme aux grandes personnes que la science aimable captive.

 

Notre dernier mot sera pour remercier ici publiquement la haute personnalité scientifique qui a bien voulu accepter le parrainage des Aventures extraordinaires d’un Savant russe.

 

G. EDINGER.

CHAPITRE I

DANS LEQUEL IL EST PARLÉ UN PEU DE MARIAGE ET BEAUCOUP DE LA LUNE.

 

u dehors, il neigeait ; les blancs flocons, tombant mollement et sans bruit, poudrederisaient les arbres et les toits des maisons, feutrant la chaussée d’un épais tapis sur lequel les traîneaux glissaient silencieusement.

 

Seules, les sonnettes des rares attelages qui passaient dans ce quartier écarté de Saint-Pétersbourg mettaient dans l’air épais un tintinnabulement joyeux, coupé parfois par le claquement sec d’un fouet.

 

Au dedans, un profond silence régnait, que troublaient seuls le ronflement d’un énorme poêle de faïence occupant tout le milieu de la pièce et le tic-tac monotone d’une horloge enfermée dans un cadre de bois sculpté et accrochée au mur, vis-à-vis la porte.

 

Dans l’embrasure de la fenêtre, enfoncée en un vaste fauteuil, une jeune fille, les mains abandonnées sur un ouvrage de broderie qu’elle avait laissé tomber sur ses genoux, rêvait.

 

Avec son visage pâle et d’un ovale régulier que deux grands yeux bleus, à fleur de tête, éclairaient, son nez fin et droit, aux narines roses et palpitantes, sa bouche petite et ourlée de lèvres un peu fortes peut-être, mais d’une adorable couleur purpurine, son menton bien dessiné et que creusait une mignonne fossette, ses cheveux d’un blond de lin crêpelés naturellement sur le front, et tombant sur ses épaules en deux nattes longues et épaisses, réunies à l’extrémité par un ruban de soie bleue, cette jeune fille représentait dans toute sa pureté le type féminin russe.

 

Ses épaules étroites, sa poitrine à peine accusée, sa taille mince et flexible, ses bras un peu grêles indiquaient de seize à dix-sept ans ; mais à voir son front grave et le pli qui se creusait à la commissure des lèvres, on lui en eût donné vingt.

 

Soudain, l’horloge sonna cinq heures ; la jeune fille tressaillit, passa sa main sur ses yeux, du geste d’un dormeur qui s’éveille, et murmura :

 

– Cinq heures… il ne viendra plus maintenant… Mme Bakounine m’avait cependant bien promis…

 

Ses regards se fixèrent un moment sur la neige, dont les flocons tourbillonnaient dans l’espace et venaient mollement s’aplatir sur les vitres.

 

– C’est peut-être le temps qui l’a effrayé, ajouta-t-elle, cherchant ainsi à se donner à elle-même les excuses que pourrait bien invoquer le retardataire.

 

Ses lèvres s’avancèrent dans une moue charmante.

 

 

– Si cependant il m’aime autant qu’il l’a dit à Mme Bakounine, balbutia-t-elle, la neige ne devrait pas l’arrêter…

 

Comme elle achevait ces mots, une détonation violente retentit, ébranlant la maison jusqu’au plus profond de ses fondations, la secouant à croire qu’elle allait être arrachée du sol ; en même temps, les vitres de la fenêtre volèrent en éclats, une crédence appuyée au mur et chargée d’instruments de toutes sortes s’abattit avec un vacarme épouvantable, jonchant le sol de débris ; et de hautes bibliothèques, qui couraient le long des murs, laissèrent s’écrouler par leurs glaces brisées des montagnes de volumes.

 

Puis un silence profond se fit, que ne troublait même plus le tic-tac monotone de l’horloge arrêtée par la secousse. La jeune fille s’était dressée tout d’une pièce, comme mue par un ressort ; mais une fois debout, elle était demeurée immobile, les deux mains appuyées au dossier du fauteuil, plutôt étonnée que véritablement effrayée, les sourcils un peu froncés et les paupières demi-closes, dans l’attitude d’une personne qui cherche à se rendre compte.

 

– Ce pauvre père, murmura-t-elle enfin avec un sourire, il finira par nous faire sauter pour de bon…

 

 

Et soudain, secouant ses épaules que venait geler un courant d’air froid passant par les vitres brisées, elle fit quelques pas, s’approcha d’une table et frappa sur un timbre.

 

Un domestique, vêtu de la chemise de laine rouge des moujiks avec son pantalon de cotonnade enfoncé dans des demi-bottes, entra aussitôt.

 

– Wassili, commanda la jeune fille en étendant la main vers la fenêtre, il faudrait aviser à réparer cela.

 

– C’est le batiouschka (petit père) qui a encore fait des siennes, grommela-t-il entre ses dents.

 

Puis apercevant tous les débris qui jonchaient le sol, il leva les bras au ciel dans un geste épouvanté.

 

– Ah ! bonne sainte Vierge ! exclama-t-il d’une voix que l’émotion étranglait, que va dire le batiouschka ?… son beau télescope !… ses photographies !… ses lentilles !… ses lunettes !… ses livres !…

 

Wassili était tombé à genoux et se traînait à quatre pattes sur le tapis, s’arrêtant à chaque désastre qu’il rencontrait pour se livrer à de nouvelles lamentations.

 

– Wassili !… fit la jeune fille avec impatience, vite cette fenêtre… il fait un froid de loup, ici…

 

Le domestique se releva et sortit en courant.

 

Comme il venait de disparaître, une porte s’ouvrit et un nouveau personnage se précipita comme une bombe dans la pièce.

 

 

C’était un petit vieillard, ne paraissant pas plus d’une soixantaine d’années, vif, alerte, avec un visage blanc et rose, d’une allure poupine, tout auréolé d’une chevelure grise et crêpelée, laissant apercevoir au sommet de la tête le crâne poli et brillant comme de l’ivoire.

 

Ce que l’on pouvait voir de ses vêtements, qu’un immense tablier de cuir recouvrait presque entièrement, était tout maculé, rongé, déchiqueté par les acides et les produits chimiques. Ses mains, ses bras eux-mêmes, nus jusqu’aux coudes, avaient la peau brûlée en maints endroits.

 

D’une main il tenait un masque de verre fort épais, recouvert d’un grillage en fils d’acier aux mailles serrées, de l’autre il brandissait un tube en métal tout noirci par la déflagration d’un explosif puissant.

 

– Ah ! Séléna ! Séléna !… s’écria-t-il en courant à sa fille, j’ai trouvé !…

 

Et le vieillard baisa à plusieurs reprises le front que la jeune fille lui tendait. Puis lui mettant sous les yeux le tube qu’il tenait à la main et posant son doigt sur une étroite fissure qui se dessinait dans toute la longueur :

 

– Vois… dit-il d’un ton vibrant, la formule est trouvée… et personne au monde ne me le contestera… un gramme, – tu entends bien – un gramme seulement de cette matière explosive enflammé par une étincelle et dilaté par une chaleur de quatre cent cinquante degrés, développe dix mètres cubes de gaz… Comprends-tu, Séléna ?… dix mètres cubes de gaz !… dans un fusil ordinaire, je supprime la cartouche et ne laisse qu’une rondelle grande tout au plus comme une pièce d’argent… et sais-tu ce que produit la déflagration de cette simple rondelle ?… Non ! eh bien ! elle donne à une balle de platine pesant cent grammes une vitesse initiale de deux mille mètres par seconde et la projette à seize kilomètres…

 

 

La jeune fille joignit les mains et ouvrit la bouche pour répondre ; mais le vieillard ne lui en laissa pas le temps.

 

– Comprends-tu quelle révolution dans la balistique ?… enfoncés tous les explosifs connus, depuis la poudre à canon jusqu’à là dynamite, la roburite et même la mélinite !…

 

Il agita son tube d’un air terrible.

 

 

– Avec un kilogramme de ceci, vois-tu bien, Séléna, je me charge d’envoyer dans les nuages la ville de Saint-Pétersbourg, et avec quelques tonnes on ferait éclater, par morceaux, la terre qui nous porte.

 

Et, le visage radieux, les yeux étincelants, il se mit à arpenter la pièce de toute la grandeur de ses petites jambes.

 

Puis tout à coup, il s’arrêta net devant sa fille.

 

– Et sais-tu, exclama-t-il, comment je vais l’appeler, ma poudre ?… Je veux que tu en sois la marraine et je la baptise Sélénite.

 

La jeune fille eut un geste d’horreur.

 

– Que je donne mon nom à une chose aussi épouvantable ! s’écria-t-elle, jamais… jamais…

 

Et elle ajouta d’un ton de reproche :

 

– Eh quoi ! mon père, est-ce bien à l’art de détruire vos semblables que vous consacrez tant de veilles et tant d’efforts ?

 

Le petit vieillard bondit, comme froissé par les paroles de sa fille.

 

– Est-ce bien toi qui parles ainsi, Séléna ?… demanda-t-il ; comment peux-tu me supposer capable ?… sois tranquille ; si je veux donner ton nom à une aussi terrible substance que celle que je suis parvenu à combiner, ce n’est pas pour me procurer le plaisir de détruire quoi que ce soit… le but que je poursuis est plus noble, plus grandiose, plus digne de Mickhaïl Ossipoff, membre de l’Institut des sciences de Saint-Pétersbourg et du Vozdouhoplavatel.

 

Ce disant, il s’était redressé de toute la hauteur de sa petite taille et il semblait que son attitude se fût ennoblie.

 

 

Puis soudain s’attendrissant, il s’approcha de Séléna, lui prit les mains et, l’attirant sur sa poitrine, l’y tint serrée quelques instants.

 

– Chère fille, dit-il enfin, tu sais bien qu’Elle et toi vous êtes toute ma vie ; Elle occupe toute ma pensée et toi tu remplis tout mon cœur… et souvent, la nuit, dans mes rêves, je te vois, toi, belle et chaste comme la Vierge, ton gracieux visage nimbé d’or, ainsi que celui d’une sainte, par son disque lumineux.

 

– Mon père… murmura la jeune fille tout émue.

 

– Ah ! je suis bien heureux, aujourd’hui… ajouta-t-il, bien heureux, et je veux te faire partager mon bonheur…

 

Il dénoua son étreinte et, subitement pensif, vint s’asseoir dans un fauteuil de cuir, près du poêle, où il demeura, la tête baissée, laissant filtrer sous ses paupières mi-baissées un regard vague, tandis que ses lèvres balbutiaient des paroles muettes.

 

 

– Séléna, dit-il tout à coup en fixant sa fille debout devant lui, immobile et surprise, Séléna, il faut que je t’avoue quelque chose.

 

– À moi, mon père ! murmura la jeune fille qui se troubla aussitôt.

 

– Oui, fillette, tu es grande aujourd’hui et je veux te mettre enfin au courant d’un projet que je caresse depuis longtemps.

 

Le trouble de Séléna augmenta ; ses joues se colorèrent d’une subite rougeur et ses longs cils soyeux vivement abaissés mirent une ombre sur sa peau mate et pâle.

 

Puis, comme son père ouvrait la bouche pour continuer, la jeune fille, dans un geste de gracieuse câlinerie, plaça sa main sur les lèvres du vieillard.

 

– Moi aussi, mon père, balbutia-t-elle, j’ai quelque chose à vous dire.

 

Surpris, il la regarda.

 

– Un secret ! toi aussi ? dit-il.

 

De la tête, elle fit signe que oui.

 

– Ah bah !… et de quoi s’agit-il ?

 

Sans répondre, la jeune fille vint s’asseoir sur les genoux de Mickhaïl Ossipoff, passa son bras autour de son cou, appuya sa tête sur l’épaule du vieillard et murmura tout bas, bien bas, comme honteuse :

 

– J’aime.

 

Ce seul mot fit tressaillir le vieillard.

 

– Tu aimes !… grommela-t-il, tu aimes ! Qu’est-ce que cela veut dire ?

 

Alors, très vite, les yeux fixés à terre, la jeune fille répondit :

 

– Vous savez, mon petit père, que je vais tous les jeudis et tous les dimanches, entendre la messe à Notre-Dame de Kazan… or, il y a deux mois environ, comme je me relevais après m’être agenouillée pour l’élévation, mon pied se prit dans ma robe et je serais tombée assurément si, par le plus grand des hasards, un jeune homme ne s’était trouvé là et ne m’avait soutenue par le bras…

 

 

Elle s’arrêta un moment pour reprendre haleine et attendant une parole d’encouragement.

 

Mais son père gardant le silence, elle continua :

 

– Depuis ce jour, tous les jeudis et tous les dimanches, je l’ai revu, ce jeune homme, accoudé au même pilier, ne me quittant pas des yeux tout le temps que durait la messe, me regardant avec beaucoup de respect… et aussi avec… comment dirais-je ?… enfin, d’une manière qui me gênait et me faisait plaisir en même temps… puis, un jour, à la sortie de Notre-Dame, je l’ai trouvé près du bénitier, me tendant de l’eau bénite… mes doigts ont effleuré les siens et, je ne sais pas pourquoi, tout à coup je me suis mise à trembler… mais tellement que j’ai dû prendre le bras de Maria Pétrowna pour revenir à la maison.

 

De nouveau elle se tut et jeta à la dérobée un regard sur son père qui continuait à l’écouter en silence, sans que sur son visage immobile parût la moindre marque d’approbation ou de désapprobation.

 

Enhardie par l’attitude même du vieillard, Séléna poursuivit :

 

 

– Quelques jours après, Maria Pétrowna m’a fait remarquer, au moment où nous approchions de la maison, qu’un homme nous suivait depuis la sortie de Notre-Dame de Kazan… sans le voir, je devinai que c’était lui et je ne me retournai pas, tellement j’avais peur de lui montrer mon trouble… cependant, comme Wassili venait d’ouvrir la porte, je n’ai pas pu résister, j’ai incliné la tête, un tout petit peu, et je l’ai vu à quinze pas en arrière, arrêté au coin de la rue, les yeux fixés sur moi… c’était un jeudi, je me le rappelle, et le dimanche suivant, il y avait une sauterie chez Mme Bakounine, – même vous n’aviez pas pu m’accompagner parce qu’il y avait ce soir-là, à l’Observatoire, une grande réunion de savants à propos d’une éclipse de… de… de je ne sais plus quoi, – et voilà qu’en entrant dans le salon de Mme Bakounine, la première personne que j’aperçus… c’était lui, accoudé à une fenêtre, et qui me regardait en souriant…

 

 

Séléna s’arrêta, toute tremblante, s’attendant à voir son père bondir ; il n’en fut rien ; le vieillard ne broncha pas, alors la jeune fille ajouta :

 

 

– Quelques instants après, Mme Bakounine me l’a présenté comme un excellent valseur et j’ai dansé avec lui… puis, je suis retournée tous les dimanches soir chez Mme Bakounine et je l’ai toujours retrouvé… de plus en plus aimable… de plus en plus galant… si bien que je n’ai pas été surprise quand il y a huit jours Mme Bakounine m’a dit qu’il m’aimait… qu’il l’avait chargée de me le dire et de savoir s’il pouvait espérer que… alors j’ai embrassé cette bonne Mme Bakounine ; elle a compris et il a été convenu qu’elle l’accompagnerait aujourd’hui pour faire sa demande officielle…

 

Et elle ajouta, après une courte pause :

 

– Il a un peu de fortune… il est diplomate et il s’appelle Gontran de Flammermont.

 

À ce nom, le vieillard tressauta et saisissant les mains de sa fille, il s’écria :

 

– Flammermont ! as-tu dit… tu viens de prononcer le nom de Flammermont ?

 

– Mais oui, mon père, répondit la jeune fille toute saisie, il s’appelle de Flammermont, il m’aime et il devait venir aujourd’hui même vous demander ma main.

 

Le vieillard se dressa tout d’une pièce et arpenta fébrilement son cabinet.

 

– Flammermont ici ! murmura-t-il en levant les bras au ciel, Flammermont qui t’aime et veut devenir mon gendre !… Ah ! je n’espérais pas un bonheur si grand…

 

Séléna ouvrait de grands yeux.

 

– Vous le connaissez donc, mon père ? balbutia-t-elle toute surprise.

 

– Comment, si je le connais !… exclama le vieillard… mais qui donc dans le monde des sciences ne connaît Flammermont, ce savant Français dont les découvertes ont fait faire à l’étude de l’astronomie de si étonnants progrès… mais j’ai là, dans ma bibliothèque, tous ses ouvrages, je les ai lus, relus et relus… je les sais par cœur… Ah ! c’est un homme bien étonnant… bien étonnant…

 

La jeune fille regardait son père d’un air épouvanté.

 

– Mais il confond, murmura-t-elle, sans doute y a-t-il un savant français qui porte ce nom ; mais Gontran n’est que diplomate… il ne connaît pas un mot de sciences et encore bien moins d’astronomie.

 

Et tout de suite la vérité lui apparut ; le vieillard n’avait pas écouté une syllabe de toutes les explications qu’elle lui avait données ; quelque problème astronomique avait sans doute sollicité son esprit et seul le nom de Flammermont, le dernier mot prononcé par Séléna, avait pu attirer son attention.

 

Et comme la jeune fille ouvrait la bouche pour tirer son père de l’erreur dans laquelle l’avait fait tomber la distraction dont il était coutumier, la cloche électrique de la porte d’entrée résonna, annonçant un visiteur.

 

– C’est lui, murmura Séléna toute rose d’émotion.

 

– C’est lui, répéta radieusement Mickhaïl Ossipoff.

 

Puis aussitôt jetant un coup d’œil sur ses vêtements tachés, déchirés, brûlés, il ajouta :

 

– Je ne puis le recevoir décemment comme cela… ma chère enfant, tiens-lui compagnie, le temps que je vais changer de vêtements.

 

Et, sans attendre la réponse, il souleva une tenture et disparut. Au même instant Wassili ouvrit la porte et annonça :

 

– Monsieur le comte Gontran de Flammermont.

 

Puis s’effaçant, il livra passage à un jeune homme paraissant de vingt-cinq à vingt-six ans, d’une taille élégante, bien moulée dans une redingote de coupe irréprochable, portant haut la tête, le visage coupé transversalement par de grandes moustaches rousses, d’allure militaire, et surmontant une bouche au dessin spirituel et railleur ; les yeux bruns, un peu petits, mais brillant d’un vif éclat, s’ouvraient sous des sourcils touffus et se rejoignaient à la naissance du nez comme deux sabres recourbés ; le front grand et pur était encadré dans une forêt de cheveux coupés en brosse et de même couleur que les moustaches.

 

– Mademoiselle, dit-il en s’inclinant bien bas et en enveloppant la jeune fille d’un regard plein d’amour, Mme Bakounine s’étant subitement trouvée indisposée, n’a pu m’accompagner ; néanmoins, voyant combien grande était mon impatience de connaître mon sort, elle m’a engagé à venir, en m’assurant que vous seriez assez aimable pour me présenter à monsieur votre père… alors, malgré le caractère un peu irrégulier de cette démarche…

 

Séléna sourit finement et répondit en rougissant un peu :

 

– En effet, ce n’est peut-être pas très… très diplomate… mais enfin, il y a cas de force majeure.

 

Et elle ajouta, très gracieuse, en désignant un siège au jeune homme :

 

– Vous excuserez mon père, monsieur, il vient de me quitter à l’instant pour changer ses vêtements de laboratoire contre un costume plus convenable.

 

Puis aussitôt, se rapprochant du comte de Flammermont :

 

– Ah ! monsieur, dit-elle à voix basse, si vous saviez…

 

Tout de suite il s’inquiéta et demanda :

 

– Qu’arrive-t-il ?

 

Comme elle allait répondre, M. Ossipoff parut, grotesquement accoutré d’un habit noir démodé découvrant une chemise toute froissée et salie par les travaux du laboratoire et autour du col de laquelle, une cravate blanche fripée était nouée comme une ficelle. Les mains tendues, il s’avança au-devant du jeune homme qui lui aussi se précipita.

 

                           

 

– Excusez-moi, monsieur, dit le comte de Flammermont, de venir troubler ainsi dans ses travaux et ses études l’homme de génie auquel la Russie et le monde entier doivent tant de belles et grandes découvertes.

 

– Vous êtes tout excusé, monsieur, répondit Ossipoff, car c’est un grand bonheur pour moi que de serrer les mains de l’auteur des Continents du Ciel et de l’Astronomie du Peuple…

 

Gontran, tout interloqué, regarda le vieillard en écarquillant les yeux, puis son regard glissa jusqu’à Séléna et sa surprise s’accrut encore en apercevant la jeune fille, un doigt placé sur la bouche.

 

M. Ossipoff remarqua l’attitude du jeune homme et répliqua :

 

– Vous paraissez surpris… mais, mon cher monsieur, la Russie n’est pas un pays de sauvages… nous nous occupons du mouvement scientifique des autres nations et, en ce qui vous concerne personnellement…

 

Il le prit sans façon par la main et, l’entraînant devant l’une des immenses vitrines qui couraient le long du mur, montrant leurs tablettes surchargées de bouquins :

 

– Tenez, dit-il, en lui désignant du doigt d’énormes in-folio, reliés en maroquin et sur le dos desquels brillaient des inscriptions en lettres dorées, vous voyez que vous avez la place d’honneur.

 

Gontran était atterré, car un regard jeté sur ces volumes venait de lui faire comprendre la confusion dont le vieillard était victime : c’étaient les Continents du ciel, l’Astronomie du peuple, les Mondes planétaires, l’Atmosphère Terrestre, tous ouvrages dus à la plume du célèbre astronome français Flammermont.

 

Mickhaïl Ossipoff s’imaginait avoir affaire à l’auteur de ces remarquables travaux, alors que lui, Gontran de Flammermont, comte par naissance et diplomate par désœuvrement, haïssait de toutes ses forces tout ce qui ressemblait à la science. Les seuls mots « d’équation du premier degré », de « polynôme », de « bissectrice » lui donnaient la migraine, et voilà qu’il était confondu avec l’un des savants qui sont l’honneur de son pays !

 

En vérité le hasard faisait bien les choses !

 

Et tout de suite, il comprit combien ses projets matrimoniaux avaient de chances d’échouer, maintenant que le vieillard croyait que l’homme qui aspirait à la main de sa fille était comme lui un savant, comme lui un être naviguant dans l’infini, habitant plus les astres que la terre, s’intéressant davantage aux volcans de la lune et aux taches du soleil, qu’aux grandes marées et aux éruptions volcaniques de notre pauvre planète. Cependant, d’un naturel plein de franchise et de droiture, il ne put se décider à entretenir l’erreur du savant et il lui dit :

 

 

– Je ne sais, monsieur Ossipoff, qui a pu causer votre erreur ; mais je dois vous avouer humblement que je ne suis pas celui que vous croyez.

 

Comme par enchantement l’attitude du vieillard changea.

 

– Que m’as-tu donc dit ? demanda-t-il en s’adressant à Séléna d’un ton rogue, ne m’as-tu pas raconté que monsieur s’appelait Flammermont ?

 

– Effectivement, mon cher père, répondit la jeune fille, mais je ne vous ai point dit que monsieur fût le savant que vous croyez.

 

Aussitôt, le vieillard s’écarta et se redressant d’un air soupçonneux :

 

– Alors, fit-il sèchement, que vient faire ici monsieur ?

 

Le comte se tourna vers Séléna.

 

– Je croyais, murmura-t-il, que mademoiselle votre fille vous avait expliqué…

 

Séléna prit la parole.

 

– Je vous ai dit, mon père, que M. de Flammermont m’aimait et qu’il venait aujourd’hui vous demander ma main.

 

 

Et voyant les sourcils contractés et l’attitude hostile du vieillard elle ajouta pour l’amadouer un peu :

 

– Du reste, Mme Bakounine et moi n’avons encouragé monsieur à faire auprès de vous une semblable démarche, que lorsque nous avons su que vous et lui êtes en communion d’idées.

 

Le visage d’Ossipoff se dérida un peu.

 

Celui de Gontran refléta l’étonnement le plus profond.

 

– Oui, poursuivit Séléna en adressant au jeune homme un regard d’intelligence, monsieur le comte est plus qu’un ami des sciences ; c’est un fervent adepte que ne laisse indifférent aucun des grands progrès qui intéressent notre époque… En dehors de la carrière diplomatique qu’il a dû suivre, il a continué à s’occuper d’astronomie, de chimie et de physique et de bien d’autres choses encore…

 

M. de Flammermont regarda la jeune fille d’un air effaré.

 

 

Le vieux savant, lui, fixa sur le jeune homme des regards subitement adoucis.

 

– Vous êtes le bienvenu dans mon logis, monsieur, donnez-vous la peine de vous asseoir.

 

Et indiquant un siège au visiteur, il s’enfonça dans son fauteuil, tandis que, par une manœuvre habile, Séléna se plaçait sur un pouf de tapisserie, juste derrière la chaise de Gontran.

 

Une fois installée, à moitié noyée dans la demi-obscurité qui régnait dans la pièce, elle se pencha un peu et murmura :

 

– Ne craignez rien, laissez parler mon père et comptez sur moi.

 

Le jeune homme, un peu rassuré par ces mots, se prépara à faire bonne contenance et à soutenir du mieux qu’il pourrait l’assaut qu’il prévoyait.

 

– Vous êtes sans doute parent de l’auteur des Continents célestes ? demanda M. Ossipoff après un instant.

 

Gontran, qui s’attendait à voir tout d’abord la conversation s’engager sur sa demande en mariage, répondit à tout hasard :

 

– Effectivement.

 

Aussitôt, le vieillard, comme intéressé au plus haut point par cette réponse, roula son fauteuil tout près de celui du jeune homme.

 

– Et vous vivez sans doute beaucoup dans sa société ?

 

– Autant que je le puis, répliqua Gontran décidé à faire les réponses que semblaient solliciter les questions.

 

Le visage de M. Ossipoff s’illumina.

 

– En ce cas, dit-il, vous devez être imprégné de ses théories, j’entends de ses vraies théories, de celles qu’il émet dans l’intimité.

 

– Imprégné n’est peut-être pas tout à fait juste, fit Gontran qui craignait de trop s’avancer, mais enfin je suis, j’ose le dire, assez au courant des pensées de cet illustre savant.

 

Et il ajouta in petto :

 

 

– Je veux que le diable me cuise tout vif si je sais un mot de ce que pense mon digne homonyme.

 

Quant à Ossipoff, il se frottait les mains, d’un air de parfait contentement.

 

– Voyons, monsieur le comte, dit-il à brûle-pourpoint, que pensez-vous personnellement de lune ?

 

Le jeune homme demeura quelques instants tout abasourdi, se creusant la cervelle pour y trouver une réponse qui pût satisfaire le vieux savant, lorsque celui-ci ajouta :

 

– Je m’explique… Croyez-vous, – comme la plupart des astronomes, qui partent de ce point que la lune n’a point d’atmosphère et qu’on n’y voit rien remuer, – pensez-vous que notre satellite est un monde mort et un astre dépourvu de toute espèce de vie, animale et végétale ?

 

– Certes, je n’ai pas la prétention de rien affirmer, fit alors Gontran qui ne voulait pas se compromettre, cependant, la raison la plus élémentaire, le plus simple bon sens nous conduisent à penser…

 

–… Que la lune est le séjour d’habitants quelconques, et vous avez raison, termina de la meilleure foi du monde Ossipoff, qui crut deviner le sens ambigu des paroles du jeune homme.

 

Et il ajouta mentalement, considérant ces paroles comme les reflets des théories du célèbre Flammermont :

 

– Je m’étais toujours douté que Flammermont pensait ainsi. Cela se voit entre les lignes de ses ouvrages.

 

 

Puis tout haut :

 

– Ainsi vous êtes partisan de la doctrine de la pluralité des mondes habités ?

 

– C’est la seule qui réponde à mes sentiments intimes, répliqua avec feu le jeune homme qui ne savait seulement pas quelle était cette doctrine dont parlait le vieux savant, mais qui avait entendu Séléna lui souffler l’affirmative.

 

Ossipoff se leva et, le front penché, absorbé dans ses pensées, fit quelques pas à travers son cabinet de travail.

 

 

Puis s’arrêtant devant le jeune Français :

 

– Ma fille avait raison, mon ami, de dire que nous sommes en communion d’idées ; oui, je le vois, vous êtes un amateur de ces grandes choses qui distinguent l’humanité de la brute dont elle n’a malheureusement gardé que trop souvent les regrettables instincts ; et je suis heureux de constater que vous considérez la lune comme une province annexée à cette terre où nous sommes condamnés à ramper… Quant à moi, je le déclare bien haut, la lune deviendra tôt ou tard une de nos colonies célestes.

 

– Mais… interrompit Gontran, avec un geste de dénégation.

 

– Vous vous êtes dit sans doute, poursuivit Ossipoff, que cette colonie serait peut-être bien difficile à fonder, vu que la science n’a jusqu’à présent imaginé aucun moyen de locomotion pour quitter notre globe terraqué et franchir une centaine de mille lieues à travers le vide !

 

– Il est vrai, fit le jeune homme en ayant toutes les peines du monde à conserver son sérieux.

 

– Puis, vous pensez aussi que le pays que l’on coloniserait est affreux et forme un séjour des plus tristes et cela parce que le télescope ne nous y fait apercevoir que des rochers se considérant dans un éternel silence et qu’éclaire, pendant 354 heures de suite, un soleil implacable dont aucun nuage ne vient adoucir l’intensité.

 

Le comte de Flammermont écoutait, immobile, de peur que le moindre geste ne fût interprété par son interlocuteur comme une contradiction aux théories qui lui étaient chères.

 

Ossipoff poursuivit :

 

– À cela, je vous réponds que je pense, comme Airy et bien d’autres astronomes et cosmographes, qu’il ne faut pas se hâter de conclure en prenant comme base ce que nos lunettes imparfaites nous permettent de distinguer… le plus puissant télescope, en effet, nous fait apercevoir du sol de la lune juste ce que nous en apercevrions si nous planions en ballon à cent lieues au-dessus de lui.

 

Le vieillard eut un mouvement d’épaules plein de commisération.

 

– Or, je vous le demande, ajouta-t-il, que peut-on voir à cent lieues de distance ? des objets ayant plusieurs centaines de mètres de hauteur ou de largeur ; ainsi les pyramides d’Égypte transportées dans la lune demeureraient invisibles pour nos plus puissants appareils d’optique ! et on vient nous objecter que la lune est un astre mort, inhabité et inhabitable parce que nous la voyons de trop loin pour distinguer ses villes, ses habitants, ses végétaux et ses animaux !… mais c’est insensé !

 

– Il est vrai, cependant,… commença le diplomate.

 

Ossipoff lui coupa la parole.

 

– Oh ! je vous vois venir, répliqua-t-il en le menaçant de son index… vous allez me dire que si la lune peut être habitée par des êtres créés exprès pour vivre heureux dans un monde qui n’a ni nuages, ni eau, il ne s’ensuit pas que cette planète soit habitable pour des hommes comme nous ; en un mot que transporté là-bas, rien ne prouve que vous y puissiez vivre, parce que pour cela il faudrait que votre conformation, en harmonie avec les forces en action sur la terre, fût encore, par le plus grand des hasards, en harmonie avec les éléments existant sur notre satellite.

 

Gontran allait répondre lorsque, se sentant tirer en arrière par le pan de sa redingote, il comprit que Séléna lui recommandait le silence et il se tut.

 

– À cela, poursuivit le savant, je répondrai avec Hansen que la lune a la forme d’un œuf, dont le petit bout regarde la terre et dont le centre de gravité est placé à soixante kilomètres du point central intérieur de l’hémisphère qui nous est inconnu ; or, s’il existe une atmosphère et des liquides dans notre satellite, comme j’en suis convaincu, ils doivent s’être trouvés attirés dans cet hémisphère, n’ayant pu demeurer longtemps dans celui que nous voyons par suite de l’attraction de la terre et de l’existence de ce centre de gravité.

 

 

Ici, Ossipoff fit une pause, regardant victorieusement le jeune homme, espérant sans doute une marque d’approbation qui, d’ailleurs, ne se fit pas attendre.

 

– Voilà qui est parlé ! s’écria chaleureusement M. de Flammermont, vos déductions sont justes, illustre maître, et, quant à moi, j’ai toujours pensé, contrairement à l’opinion générale, qu’il devait y avoir des habitants dans la lune et qu’il se pourrait fort bien que l’homme terrestre s’y acclimatât.

 

Et il ajouta en souriant :

 

– Mais comme on n’ira jamais y essayer…

 

– Qu’en savez-vous ? s’écria Ossipoff en se croisant les bras et en regardant le comte d’un air de défi. Est-ce la distance qui vous effraye ? Belle affaire, en vérité, que les quatre-vingt-seize mille lieues qui nous séparent de la lune ! Une misère en comparaison des millions et des millions de lieues qui servent de cirque au système solaire !… Est-ce, au contraire, le moyen de franchir ces quatre-vingt-seize mille lieues qui vous arrête ? Mais songez que l’humanité terrestre est jeune sur son globe et, si vous tenez compte de la marche constante du progrès, vous admettrez bien qu’un jour la science et l’industrie fourniront à nos descendants le procédé véritable d’abandonner notre mondicule pour visiter, non seulement la lune – qui sera tôt envahie par des légions d’émigrants, – mais encore le système solaire tout entier.

 

Le vieillard s’était levé et, debout devant Gontran ébahi, il parlait d’une voix vibrante, comme inspiré.

 

– Et ce jour-là, ajouta-t-il d’un ton mystérieux, ce jour-là luira peut-être plus tôt qu’on ne pense.

 

 

D’un pas rapide, Ossipoff alla à sa bibliothèque, l’ouvrit, et, étendant la main vers les volumes empilés sur les rayons :

 

– Je possède, dit-il, tous les voyages imaginaires écrits depuis l’antiquité et qui ont les astres pour objet, et il semble que la lune ait été le rendez-vous de tous les conteurs et de tous les pseudo-voyageurs… Voici, par exemple, l’Histoire véritable écrite par Lucien de Samosate, cinq cents ans avant notre ère ; la Face qu’on voit dans la lune, de Plutarque ; l’Homme dans la lune, de Goodwin, un Anglais qui imagine de se faire traîner jusqu’à notre planète par un attelage de grands cygnes… Si nous arrivons à ce que j’appellerai la période moderne, je vous citerai entre autres ouvrages : l’Histoire des États et Empires de la Lune et du Soleil, de l’un de vos compatriotes, Cyrano de Bergerac ; Les Découvertes dans la lune, de l’Américain Locke ; les Voyages à la lune, d’Edgard Poë, du docteur Cathelineau, et bien d’autres encore qu’il est inutile de vous citer, mais qui sont là, côte à côte, se reposant des nombreuses fatigues auxquelles je les ai soumis… Chaque voyageur, poussé par son imagination, a adopté un mode particulier de locomotion… mais il faut avouer qu’ils sont tous le moins scientifiques possible.

 

Le comte de Flammermont, qui avait religieusement écouté cette longue tirade, la voyant finie, se leva.

 

– Monsieur Ossipoff, dit-il d’un ton grave, je désirerais vous poser une question.

 

– Parlez.

 

– Le charme de votre conversation est tel, monsieur, dit le jeune homme, et j’éprouve un tel contentement à entendre discuter des sujets que vous avez bien voulu effleurer devant moi, que j’avais totalement oublié le but de ma visite. C’est là un crime de lèse-galanterie dont je demande pardon à mademoiselle Séléna…

 

Et, s’inclinant sérieusement devant le vieillard :

 

– Monsieur Ossipoff, dit-il d’une voix grave, j’ai l’honneur…

 

Le savant étendit la main.

 

– Je sais, je sais, fit-il, mais nous ferons de cela, si vous voulez bien, l’objet d’un entretien particulier… après le thé, car vous prendrez bien le thé avec nous ?

 

Et sans attendre la réponse du jeune homme, Mickhaïl Ossipoff fit un signe à Séléna.

 

Celle-ci se leva, prit le samovar qui fumait en ronronnant sur le poêle et versa le liquide ambré et odorant dans trois tasses de fine porcelaine du Japon.

 

 

Puis, s’approchant, une tasse à la main, de Gontran, qui la suivait de l’œil, muet et comme en extase, elle murmura :

 

– Ne restez point ainsi sans rien dire, n’attendez pas que mon père vous pose une question embarrassante… allez au-devant.

 

Fort embarrassé, Gontran réfléchit quelques instants, puis, enfin, après avoir absorbé gravement une gorgée de thé, il dit non sans une certaine désinvolture :

 

– Mon Dieu ! du moment que certains considèrent la lune comme un monde habitable pour des hommes de même espèce que nous, il est tout naturel qu’elle ait toujours été l’objet des rêves et des aspirations des voyageurs célestes. Ce qui m’étonne, c’est qu’on n’ait point plutôt pensé à visiter les étoiles mystérieuses qui scintillent si poétiquement dans la nuit transparente.

 

Ossipoff sursauta sur son siège et Séléna se mordit les lèvres.

 

Gontran, lui, inconscient de ce qu’il venait de dire, promenait ses regards de l’un à l’autre, cherchant à deviner sur leur visage l’énormité de ses paroles.

 

– Si vous réfléchissiez, répliqua le vieillard d’un ton quelque peu dédaigneux, et si vous revoyiez, par la pensée, les distances colossales où gravitent, – je ne parle pas des étoiles, – mais des planètes du système solaire, vous comprendriez la difficulté d’aller jusque dans ces mondes lointains… et d’abord la lune, qui tourne en vingt-sept jours et demi autour de nous est la première étape, la première station d’un voyage céleste.

 

Le comte de Flammermont, tout penaud, baissait la tête, fixant avec obstination la peau d’ours qui couvrait le plancher, comme s’il eût espéré y trouver une idée géniale.

 

– Eh ! parbleu ! monsieur Ossipoff, fit-il, je n’ignore pas les distances immenses qui séparent les astres du ciel et la disposition de l’univers n’a, comme bien vous pensez, rien d’inconnu pour moi.

 

Et il ajouta d’un ton emphatique, en se penchant un peu en arrière pour mieux saisir ce que Séléna lui chuchotait tout bas à l’oreille :

 

– Qui ne sait que le soleil est immobile au centre de notre système et qu’il soutient les mondes sur le puissant réseau de son attraction !

 

Et s’emballant devant les hochements de tête approbateurs d’Ossipoff, sentant la nécessité de faire disparaître complètement la mauvaise impression produite par la malencontreuse phrase de tout à l’heure, il poursuivit :

 

– Ces mondes… ces mondes… c’est d’abord…

 

– C’est d’abord ?… demanda le vieillard.

 

– Ces mondes, répéta Gontran en se penchant en arrière à perdre équilibre, c’est d’abord…

 

 

Mais Séléna demeurant muette, – pour quelle cause il l’ignorait, – il ne pouvait faire autrement que de l’imiter.

 

Surpris de ce silence, Ossipoff regardait le jeune homme, assailli tout à coup par des doutes touchant les connaissances cosmographiques de celui qui aspirait à devenir son gendre.

 

– Eh bien ! demanda-t-il avec une sorte d’étonnement impatienté… ces mondes…

 

Le comte de Flammermont tressaillit comme sortant d’un rêve et répondit en désignant Séléna qui s’approchait de son père, une tasse de thé à la main :

 

– Excusez-moi, mon cher monsieur Ossipoff, si je suis descendu de l’immensité où je m’étais élevé avec vous ; mais n’ai-je point sous les yeux ici même, chez vous, une image des phénomènes célestes : cette étoile de beauté gravitant autour de ce soleil de science !

 

La jeune fille devint toute rose de contentement ; quant à Ossipoff, son front se dérida et, flatté dans son amour paternel et dans son orgueil de savant, il adressa à Gontran un regard reconnaissant.

 

Par une habile manœuvre, la jeune fille était passée derrière le fauteuil de son père sur lequel elle s’accouda quelques secondes.

 

– Mais, pour en revenir à notre conversation, reprit le vieillard, vous disiez donc ?

 

Le corps ployé en deux, les coudes sur les genoux, il avait plongé la tête dans ses mains, les yeux fermés, concentrant toute son attention sur ce qu’allait répondre Gontran.

 

Celui-ci haussait désespérément les épaules en regardant Séléna.

 

Soudain celle-ci sourit radieusement, comme si une idée géniale lui eût subitement traversé l’esprit. Sans bruit, elle s’écarta du fauteuil, se retourna vers le mur que couvrait un immense tableau noir destiné aux calculs algébriques du savant, et saisissant un morceau de craie, dessina au milieu du tableau une circonférence sur laquelle elle inscrivit en lettres apparentes le mot : Soleil.

 

À côté, une circonférence un peu plus grande apparut avec ce mot : Mercure.

 

Aussitôt, le jeune homme s’écria avec assurance en suivant du coin de l’œil la mimique explicative de Séléna :

 

– Le premier de ces mondes que nous rencontrons en partant du soleil, c’est Mercure…

 

–… Qui tourne autour du soleil en quatre-vingt-huit jours… C’est bien cela, ajouta Ossipoff.

 

Séléna continuait à écrire et Gontran, les yeux fixés sur le tableau sauveur, poursuivit emphatiquement :

 

– Après Mercure, c’est Vénus, jeune sœur de la Terre…

 

–… Dont l’année compte deux cent quatre-vingt jours, en effet, et dont la distance au Soleil est de vingt-six millions de lieues, comme vous le dites fort bien… Ensuite, n’est-ce pas ? c’est notre Terre…

 

– À cent quarante-huit millions de kilomètres, ajouta Gontran en lisant ce nombre qui venait d’apparaître en chiffres énormes sur le coin du tableau.

 

– Ensuite, nous trouvons ?…

 

– Mars, se hâta de dire le jeune comte, Mars, distant de cinquante-deux millions de lieues, et enfin… Jupiter… le colossal, le monstrueux Jupiter.

 

Il n’avait pas hésité à attribuer ces épithètes à la planète qu’il venait de nommer à cause de la grande circonférence par laquelle Séléna la représentait sur le tableau.

 

 

Le vieux savant avait brusquement relevé la tête, et lestement la jeune fille avait repris sa place, accoudée au dossier du fauteuil.

 

– Oui, fit Ossipoff d’une voix vibrante, vous avez raison de qualifier de monstrueux un astre qui égale treize cents terres comme la nôtre et dont le diamètre n’est pas moins de trente-cinq mille lieues. Jupiter ! ce monde gigantesque qui tourne majestueusement sur son axe vertical en dix heures seulement ! Jupiter, qui marche escorté de quatre satellites dont deux sont aussi gros que la planète Mercure !

 

Impressionné malgré lui par l’enthousiasme du vieillard, Gontran demeurait immobile, intéressé, subjugué par ces révélations étonnantes sur un monde dont il entendait parler pour la première fois.

 

– Et après Jupiter, continua Ossipoff sur le même ton, nous trouvons Saturne, le gigantesque Saturne, éloigné de trois cent cinquante-cinq millions de lieues de l’astre central et qui tourne sur lui-même au milieu de ses sept anneaux, presque aussi rapidement que Jupiter.

 

 

Le savant s’arrêta fixant sur le comte de Flammermont un regard qui fit pressentir à Séléna une question embarrassante pour le jeune homme ; aussi prit-elle la parole.

 

– N’est-ce pas cette planète-là dont le calendrier compte, m’avez-vous dit, mon père, dix mille de nos jours, soit vingt-neuf ans et trois mois ?

 

– En effet, mais…

 

– Saturne mesure plus de cent mille lieues de tour, continua la jeune fille, et entraîne dans son mouvement autour du soleil ses anneaux cosmiques et huit satellites…

 

Elle s’arrêta, et, saisissant à deux mains la tête du vieux savant la renversa en arrière pour l’embrasser sur le front.

 

– Hein ! dit-elle, monsieur mon père, suis-je une élève hors ligne et fais-je honneur à mon professeur ?

 

Mickhaïl Ossipoff était radieux ; il enveloppa sa fille d’un regard attendri et s’écria, en s’adressant à Gontran :

 

– Et vous croyez que je pourrais donner cette enfant-là au premier venu, à un de ces êtres oisifs et terre à terre, indifférents aux merveilles célestes qui nous environnent !… mais ce serait un crime, mon cher monsieur, et je préférerais cent fois voir Séléna rester fille que d’avoir un gendre de l’instruction duquel je ne me serais pas assuré auparavant.

 

Le comte de Flammermont frémit jusqu’aux moelles en entendant ces paroles dont l’énergie prouvait la sincérité.

 

– Et puis, ajouta le vieillard d’un ton mystérieux, j’ai en tête, depuis bien des années, un grand projet pour l’exécution duquel je compte sur le concours de mon gendre – car un gendre, c’est presque un fils et en lui je pourrai avoir confiance… tandis qu’un étranger me tromperait… me volerait, et je courrais risque d’avoir épuisé ma vie dans les veilles et les études pour qu’un misérable vienne me dépouiller non pas de l’honneur du succès, mais de l’honneur de la tentative seule.

 

Il y avait dans ces derniers mots tant d’amertume, que Gontran, ému malgré lui, se leva et vint serrer la main du vieux savant.

 

– Monsieur Ossipoff, dit-il, soyez persuadé que vous aurez en moi, sinon un collaborateur bien utile, tout au moins un fils plein de respect et de dévouement.

 

– Merci, mon ami, mon enfant, balbutia le vieillard en faisant des efforts pour garder une larme qui roulait au bord de sa paupière… je retiens votre proposition, je retiens votre demande… mais, comme je vous l’ai dit tout à l’heure, je me réserve de causer de cela plus tard avec vous… pour l’instant…

 

Séléna, elle, avait continué à crayonner sur le tableau noir et, rapidement, en quelques coups de craie, elle avait complété la carte sidérale.

 

Aussi, Gontran désireux d’étaler aux yeux de son futur beau-père l’érudition instantanée qu’il devait au subterfuge de la jeune fille, s’écria :

 

– Et quand on pense que derrière ces mondes géants dont le rapprochement relatif nous permet d’apprécier les dimensions, il en est d’autres, et puis d’autres, et d’autres encore !…

 

Il jeta un coup d’œil rapide sur le tableau et ajouta :

 

– Ainsi, l’on ne saura jamais ce que sont véritablement les dernières planètes du système solaire, Uranus et Neptune, que plus d’un milliard de lieues éloignent du soleil… à une semblable distance du flambeau de l’univers, ces mondes doivent être inertes et glacés…

 

– Permettez, permettez, s’écria Mickhaïl Ossipoff, qu’est-ce que ce milliard de lieues où l’on rencontre l’orbite de la planète Neptune, en le comparant au désert sidéral dans lequel le système solaire se meut tout d’une pièce, emporté par l’étoile centrale ?

 

– Le désert sidéral, répéta machinalement le comte de Flammermont.

 

Croyant deviner une question dans le ton dont avaient été prononcés ces trois mots, le vieux savant reprit :

 

– Représentez par un mètre la distance de trente-sept millions de lieues qui sépare notre terre du Soleil, la dernière planète, ce Neptune dont nous parlions, qui voyage à un milliard de lieues d’Apollon, sera à trente mètres ; or, pour arriver à la zone du premier soleil, de l’étoile la plus proche de nous, il faudrait répéter 7,400 fois ce chemin, ce qui représente, à l’échelle de un mètre pour 37 millions de lieues, 222 kilomètres, c’est-à-dire la distance de Pétersbourg à Moscou… Tel est le désert sidéral, et notez que ces 222 kilomètres forment en réalité plusieurs trillions de lieues, c’est-à-dire un chiffre tellement colossal qu’il ne dit plus rien à la pensée…

 

Gontran, immobilisé par la stupéfaction en laquelle le jetaient ces chiffres, fixait sur le vieillard des yeux tout ronds.

 

Ossipoff poursuivit :

 

– Vous savez que la lumière franchit 77,000 lieues ou 304,000 kilomètres en une seconde ; eh bien, elle met trois ans et demi à venir de l’étoile la plus rapprochée de nous ; quant au son, il ne parcourt que 330 mètres à la seconde ; en sorte que, – si cette même étoile éclatait – le bruit de l’explosion ne nous parviendrait qu’au bout de trois millions d’années.

 

– Mais alors, fit le comte tout abasourdi, un train ne faisant que 60 kilomètres à l’heure, il lui faudrait…

 

 

–… Rouler sans interruption pendant 60 millions d’années, avant d’arriver au terme de son voyage, c’est-à-dire à cette étoile.

 

– En ce cas, dit ingénument Gontran, ces astres dont nous apercevons le scintillement dans l’immensité des cieux, ces astres peuvent être éteints depuis longtemps et cependant continuer à nous éclairer, puisque leur lumière met des siècles à nous parvenir.

 

– Assurément…

 

En prononçant ce mot, Mickhaïl Ossipoff, dont les yeux s’étaient machinalement dirigés vers l’horloge, se leva en murmurant :

 

– Déjà neuf heures ! Il est temps de partir.

 

Puis, se tournant vers Gontran :

 

– Mon ami, dit-il, présentez vos respects à ma fille qui va se retirer chez elle.

 

– Oh ! père, murmura la jeune fille d’un ton suppliant… ne sortez pas ce soir.

 

– Le devoir m’appelle, mon enfant, répondit le vieillard.

 

– Pour ce soir seulement, et en faveur de monsieur, faites une exception et demeurez ici…

 

– Monsieur m’accompagne, répondit Ossipoff… aussi bien, je ne veux pas retarder l’entretien que nous devons avoir ensemble… et là où je vais, nous serons à merveille pour causer.

 

Séléna fixait sur son père un regard curieux que surprit le comte de Flammermont.

 

– Mais, sans indiscrétion, monsieur Ossipoff, demanda-t-il, pourrais-je savoir où vous m’emmenez ?

 

– Je vous le dirai tout à l’heure quand nous serons seuls…

 

– Oh ! mon père, vous défiez-vous donc de moi ? s’écria Séléna d’un ton de reproche.

 

– Nullement, mon enfant… mais au point où j’en suis arrivé, la prudence la plus grande m’est imposée :

 

Et il ajouta, avec un gros soupir, en s’adressant à Gontran :

 

– L’astronomie élève les esprits, mais hélas ! elle n’empêche point certains cœurs de ramper à terre ; aussi… mais je vous expliquerai cela plus tard… Venez.

 

Le diplomate était de plus en plus intrigué des réticences du vieillard, sans compter qu’il redoutait d’avoir avec lui, en tête-à-tête, une conversation scientifique, qui n’eût pas tardé à éclairer Ossipoff sur la nullité de son futur gendre en matière astronomique.

 

Mais il n’y avait pas à reculer.

 

Déjà le vieux savant, enveloppé dans une épaisse pelisse et la tête couverte d’un bonnet de fourrure enfoncé jusqu’aux oreilles, l’attendait sur le seuil de la porte claquant de la langue avec impatience pour lui indiquer qu’il eût à presser ses adieux.

 

Gontran prit entre ses mains la main mignonne que lui tendait Séléna, et, s’inclinant comme les gentilshommes du XVIIIe siècle, y déposa un baiser qui illumina d’une rougeur subite les joues de la jeune fille, tout émue de cette caresse qui lui montait jusqu’au cœur.

 

Elle ne chercha point à retirer sa main et murmura tout bas, avec un léger sourire :

 

– Soyez prudent, monsieur de Flammermont ; songez que votre bonheur dépend des réponses satisfaisantes que vous ferez à mon père.

 

– Comme au baccalauréat, pensa Gontran.

 

Et il répondit :

 

– Hélas ! j’ai bien peur de faire fausse route, maintenant que je n’ai plus mon étoile pour guider mes pas.

 

CHAPITRE II

DANS LEQUEL GONTRAN CONÇOIT DES DOUTES SÉRIEUX SUR LA SOLIDITÉ CÉRÉBRALE DE SON FUTUR BEAU-PÈRE.

 

a porte du vestibule était toute grande ouverte et, sur le seuil de la maison, Wassili était campé dans une attitude menaçante, montrant le poing à plusieurs individus rassemblés dans la « kaïa » et qu’il invectivait de la plus véhémente façon.

 

Les mots de « chiens » de « voleurs » de « bandits » revenaient à chaque instant dans le langage imagé du domestique : ce à quoi la foule répondait par des hurlements sauvages, accompagnés de boules de neige fortement pelotées et dont l’une avait déjà meurtri le nez de l’infortuné Wassili. À la vue de Mickhaïl Ossipoff, les insultes redoublèrent de vigueur et d’intensité ; en même temps une décharge générale vint cribler le vieux savant et son compagnon.

 

Ossipoff rentra précipitamment dans la maison ; mais Gontran, dont la patience était la moindre des qualités, courut jusqu’à son droschki qui stationnait devant la porte, et saisissant le fouet de l’iemstchick (cocher), il en fit siffler la longue lanière, qui s’abattit sur la foule à plusieurs reprises, cinglant indifféremment mollets, épaules ou visages.

 

En deux minutes la rue fut abandonnée.

 

– Qu’avaient donc ces brutes ? demanda le comte à Wassili qui, oubliant la douleur cuisante de son nez écrasé, riait à se tordre en entendant les hurlements de ceux qu’avait atteints la lanière vengeresse.

 

– Ces brutes n’accusaient-ils pas le batiouschka d’être un faux-monnayeur !… un voleur !… il y en avait même un qui le traitait de nihiliste !

 

Et levant les bras au ciel dans un geste plein d’indignation, Wassili ajouta :

 

– Le batiouschka nihiliste !… alors moi, vous comprenez, je n’ai pas voulu entendre cela… et je les ai traités comme ils le méritent… et voilà.

 

– Mais pourquoi ces gens prétendaient-ils des choses semblables ? demanda le jeune homme.

 

Le domestique regarda autour de lui pour s’assurer que M. Ossipoff ne l’écoutait pas et répondit à voix basse :

 

– Il faut vous dire que le batiouschka ne doit pas être un voisin agréable… car je ne sais pas ce qu’il manigance là-dessous, – et Wassili frappait de sa botte les dalles du vestibule, – mais à chaque instant ce sont des détonations… à croire que tout le quartier va sauter.

 

Gontran ouvrit de grands yeux.

 

– C’est au point, poursuivit Wassili, que ce soir, quelque temps avant que vous n’arriviez, la maison tout entière a tremblé… les vitres se sont brisées… tellement que tous les beaux instruments du batiouschka ont roulé par terre avec beaucoup de ses gros livres.

 

Puis, attirant le jeune homme vers le bord de la chaussée et se courbant pour mieux distinguer le sol, le domestique indiqua du doigt une longue fissure, très étroite, qui s’étendait sur presque toute la largeur de la rue, et il ajouta :

 

– Voilà encore de l’ouvrage au batiouschka… ça a été fait tout à l’heure aussi, et c’est ce qui a mis les voisins dans la fureur où vous les avez vus.

 

Gontran hocha la tête en murmurant :

 

– Voilà un singulier bonhomme.

 

 

Et il ajouta avec un petit rire railleur :

 

– Pourvu qu’il ne m’emmène pas nuitamment pour se livrer sur moi à des expériences de balistique… il est capable de m’envoyer dans la lune constater de visu si ses théories sont les bonnes.

 

Comme il achevait in petto cette réflexion, le vieux savant arriva tout courant.

 

– Vous m’excuserez de vous avoir fait attendre, dit-il, mais j’avais oublié certains papiers… maintenant nous pouvons partir.

 

Ce disant il monta dans la voiture et M. de Flammermont s’installa à côté de lui en demandant, non sans une certaine curiosité :

 

– Où allons-nous ?

 

– Voulez-vous, je vous prie, dire à votre cocher de gagner le quartier Poulkowa… une fois là, je l’arrêterai quand il faudra.

 

 

– Que de mystère ! pensa Gontran… après tout, ces drôles de tout à l’heure ont peut-être raison… qui sait si ce vieux fou ne m’emmène pas à une réunion secrète de nihilistes ?

 

Néanmoins, il transmit les instructions du vieillard à l’iemstchick qui, rassemblant ses chevaux, les enveloppa de la flexible et longue lanière de son fouet, en ajoutant à ce stimulant un claquement de langue particulier.

 

Les bêtes partirent au grand trot et le droschki, glissant sans bruit sur la neige, fila dans la direction des hauts quartiers de Pétersbourg.

 

La neige avait cessé de tomber et le ciel, très pur et très découvert, étendait sur la ville silencieuse sa coupole d’un bleu sombre que piquaient les étoiles comme des clous d’or.

 

Les deux hommes, enfoncés sous leurs fourrures pour se préserver du froid beaucoup plus intense que pendant la soirée, se taisaient, absorbés chacun dans leurs réflexions, d’ordre bien différent.

 

Gontran, les yeux vagues, songeait à Séléna dont la grâce et la beauté l’avaient séduit tout entier, et la vision de la jeune fille amenait sur les lèvres du comte un petit sourire, reflet du grand bonheur dont son âme était remplie. Cependant, parfois ce sourire disparaissait et faisait place à une moue inquiète, lorsque les regards de M. de Flammermont venaient à tomber sur son compagnon et lorsqu’il songeait à ce tête-à-tête dans lequel allait peut-être sombrer son amour.

 

Et, mentalement, le jeune homme repassait dans sa mémoire tous les noms et tous les chiffres dont avait été assaisonné le thé si gracieusement offert par Séléna, se promettant d’utiliser ces notions astronomiques et d’en tirer le meilleur parti possible.

 

– Après tout, pensait-il, je ne suis pas plus bête qu’un autre et ce M. Ossipoff est si distrait…

 

Puis, après un moment :

 

 

 

– C’est égal, ajouta-t-il, toujours in petto, j’aimerais mieux aller à un congrès de nihilistes… ce serait peut-être plus dangereux pour moi, mais au moins mon amour ne courrait aucun risque.

 

De son côté, Ossipoff songeait ; et, contrairement à ce que supposait Gontran, le vieux savant n’était pas « parti pour la lune ».

 

Il était au contraire tout à la situation, comme le jeune homme eût pu s’en convaincre s’il avait aperçu les coups d’œil rapides qu’à maintes reprises le vieillard lançait à la dérobée sur son compagnon.

 

Et il semblait que ses yeux eussent acquis dans leur fréquentation avec les lunettes et les télescopes un peu de la propriété des verres grossissants, et qu’ils possédassent une acuité particulière grâce à laquelle il pût sonder les profondeurs de l’âme humaine comme il sondait l’immensité des cieux.

 

Les sourcils légèrement froncés, la paupière demi-close et les lèvres un peu pincées, il se concentrait en lui-même, analysant en son cerveau, comme dans un alambic, ce que ses regards avaient saisi de particulier dans la physionomie et l’attitude du jeune homme, cherchant à deviner le tempérament en présence duquel il se trouvait.

 

Était-ce le père qui voulait pressentir la dose de bonheur que pouvait donner à sa fille l’homme qui aspirait à devenir son gendre ? n’était-ce pas plutôt le savant désireux de savoir jusqu’à quel point il pouvait se confier à ce collaborateur naturel que l’amour lui procurait ?

 

Pendant ce temps, le droschki, après avoir longé la rive droite de la Neva, avait traversé le fleuve vis-à-vis le palais de l’Amirauté, et, laissant à sa gauche le Garskowaïa et la Perspective Newski, s’était engagé dans la Woznecenskaïa, qu’il suivit dans toute sa longueur, entraîné par le trot rapide de ses chevaux, soulevant sous leurs sabots une poussière de neige qu’ensanglantait le reflet rouge des lanternes.

 

Ensuite, tournant à droite, la voiture se trouva tout à coup dans la banlieue de Pétersbourg et glissa sans bruit, pendant un quart d’heure, à travers les ruelles silencieuses et endormies du faubourg de Poulkowa.

 

Puis soudain l’iemstchick tira sur les guides, les chevaux s’arrêtèrent et lui-même, se penchant sur son siège, demanda :

 

– Où dois-je conduire maintenant, monsieur le comte ?

 

Gontran toucha du doigt le bras de Mickhaïl Ossipoff.

 

– Le cocher désire savoir quel chemin il lui faut prendre.

 

– Le savant, comme réveillé en sursaut, se redressa au milieu de ses fourrures, et, après avoir jeté autour de lui un regard rapide, reconnut le quartier et répondit :

 

– Nous allons descendre ici.

 

Et avant même que M. de Flammermont eût pu faire une objection, Ossipoff avait sauté sur la neige durcie et invitait du geste son compagnon à l’imiter.

 

Puis s’adressant au cocher :

 

– Tu resteras ici, commanda-t-il, et tu attendras jusqu’à ce que nous revenions.

 

 

Cela dit, il prit le bras de Gontran et, avec plus d’agilité qu’on n’en aurait pu attendre d’un homme de son âge, il l’entraîna par une ruelle étroite et sombre qu’éclairait seule la blancheur du tapis de neige étendu sous leurs pas.

 

– Pour sûr, murmurait à part lui le jeune homme, nous allons assister à quelque réunion secrète où va se discuter sans doute un moyen quelconque de mettre à mort l’empereur de toutes les Russies !… en vérité, me voilà bien !… et pour un attaché à l’ambassade de la République française… c’est là une occupation des mieux choisies.

 

Et cependant, la douce image de Séléna l’entraînait en avant malgré sa raison qui lui commandait de s’arrêter ; pas un instant il ne songea à retourner en arrière ou même à poser une question à son guide ; l’amour le rendait fataliste et il pensait, comme les orientaux, « que ce qui est écrit est écrit ».

 

Tout à coup, les masures qui bordaient la droite de la ruelle disparurent pour faire place à une haute muraille que Mickhaïl Ossipoff et Gontran de Flammermont suivirent sur une longueur de cinquante mètres.

 

Puis, soudain, le vieux savant s’arrêta, fouilla sous son épaisse fourrure et sortit de sa poche une clef qu’il introduisit dans la serrure d’une petite porte percée dans la muraille et que Gontran n’avait point remarquée.

 

– Nous sommes arrivés ? murmura le jeune homme.

 

– Presque, répondit Ossipoff en s’effaçant pour lui laisser franchir le seuil de la porte qui, sans bruit, avait tourné sur ses gonds.

 

À sa grande surprise, le jeune comte se trouva dans une vaste cour, entourée de trois côtés par une haute muraille semblable à celle qu’il venait de longer et formant ainsi un parallélogramme dont la quatrième face était occupée par un monument d’aspect imposant surmonté d’une coupole arrondie en dôme d’église.

 

– Qu’est-ce que cela peut bien être ? se demandait Gontran en jetant tout autour de lui des regards curieux, pendant qu’Ossipoff refermait la porte avec soin.

 

– Si vous voulez me suivre, fit le vieux savant en traversant la cour, juste dans la direction des bâtiments qui se dressaient noirs et silencieux en face d’eux.

 

À l’aide d’une autre clef, Ossipoff ouvrit une nouvelle porte et poussa devant lui Gontran qu’une légère émotion étreignait à la gorge ; les deux hommes se trouvèrent alors dans une obscurité profonde.

 

– Donnez-moi votre main, chuchota le vieillard à l’oreille de Gontran, et laissez-vous conduire sans crainte… surtout ayez soin de faire le moins de bruit possible.

 

Un silence imposant régnait dans ces lieux que le comte de Flammermont jugea fort élevés de plafond, se basant sur la sonorité des échos assourdis qu’éveillait sa marche et celle de son compagnon ; une grande fraîcheur lui tombait sur les épaules et il pensa que leur course se poursuivait sous des voûtes de pierre.

 

Mais ce fut là tout ce qu’il put deviner du logis mystérieux à travers lequel, en dépit de l’ombre épaisse qui les enveloppait, Mickhaïl Ossipoff se dirigeait sans hésitation aucune, ce qui prouvait que les êtres lui étaient entièrement familiers.

 

Après avoir monté et descendu successivement plusieurs marches, ouvert et refermé plusieurs portes, le savant poussa enfin un dernier vantail et dit à voix basse :

 

– Nous y voici… demeurez tranquille, sans bouger, le temps que je vais faire de la lumière.

 

Sur ces mots, il abandonna la main de Gontran, se dirigea avec assurance contre la muraille, circulant à travers des objets dont la masse se devinait vaguement dans l’obscurité, appuya son doigt sur un bouton et aussitôt une clarté lumineuse jaillit d’une lampe électrique, inondant de ses rayons l’endroit où se trouvaient Ossipoff et son compagnon.

 

C’était une vaste salle circulaire, coiffée d’un dôme hémisphérique, – le même que Gontran avait aperçu de l’extérieur, – et assez semblable à celui qui surmontait l’ancienne Halle aux blés de Paris, mais de dimensions moindres.

 

Au milieu de cette coupole – pour employer le terme technique – sur un affût de fonte et d’acier, se dressait un tube monstrueux, mesurant quinze ou seize mètres de long sur un diamètre d’environ deux mètres.

 

La vue de cette gigantesque machine fit ouvrir d’énormes yeux à Gontran, lui remettant aussitôt en mémoire les occupations mystérieuses auxquelles, au dire du populaire et de l’honnête Wassili lui-même, Ossipoff se livrait dans le sous-sol de sa maison, et un rapprochement se fit dans sa cervelle entre ces terribles explosifs que devait rechercher le savant et cet instrument.

 

– Un canon ! murmura-t-il à mi-voix.

 

Le vieillard bondit.

 

– Un télescope ! répliqua-t-il.

 

Gontran se mordit les lèvres, furieux contre lui-même de l’énorme sottise dont il venait de se rendre coupable ; mais la pensée de Séléna lui rendit immédiatement tout son sang-froid, et il répondit avec un calme admirable :

 

– C’est ce que je voulais dire.

 

– En vérité, fit M. Ossipoff en hochant la tête avec un sourire un peu railleur.

 

– Notez bien, ajouta gravement le jeune homme, qu’en me servant de cette expression, qui a paru vous surprendre, je n’ai fait que répéter ce qu’avait dit devant moi, certain soir, mon illustre parent, M. de Flammermont.

 

Ossipoff ouvrit de grands yeux.

 

– Oui, continua imperturbablement Gontran, un soir que le célèbre Flammermont se trouvait avec moi et d’autres personnes à l’observatoire de Paris et qu’il nous expliquait le mécanisme du grand télescope dont il se sert généralement pour ses observations, il compara le télescope à un canon qui envoyait dans les astres l’âme de l’observateur.

 

Le vieux savant approuva de la tête.

 

– Fort juste, murmura-t-il, fort juste.

 

Mais si Gontran eût eu l’oreille assez fine pour percevoir ce que se disait à lui-même le vieillard, il eût entendu ajouter in petto :

 

– Flammermont, lui, n’y envoie que les âmes, tandis que moi,…

 

Puis se tournant vers Gontran :

 

– À vos paroles je vois que vous avez deviné où vous étiez…

 

– Parbleu ! répliqua le jeune homme d’un ton plein de désinvolture, nous sommes dans un observatoire…

 

– Oui, mon ami, nous sommes dans l’observatoire de Poulkowa, et cet instrument, que mon illustre maître compare si justement à un canon, est notre nouveau télescope, l’un des plus puissants, des plus grands et des meilleurs du monde entier.

 

Gontran circulait autour de l’instrument avec des gestes pleins d’admiration.

 

– Oui, poursuivit Ossipoff, sa construction a demandé près de dix ans de travaux ininterrompus, et son installation est une merveille de précision… Je ne parle pas des milliers et des milliers de roubles qu’a coûtés sa construction… cela est un détail…

 

Tout en parlant, le vieillard s’était dirigé vers un pupitre sur lequel un énorme volume était placé grand ouvert ; c’était la Connaissance des temps, publié par le Bureau des Longitudes de Paris ; d’un doigt rapide il le feuilleta, et Gontran le vit enfin fixer les yeux sur une page et murmurer tout en promenant son index sur les lignes :

 

– Passage de la comète Biéla… éclipses des satellites de Saturne… occultation de Mars…

 

Ossipoff poussa une petite exclamation.

 

– Voilà ce qu’il me faut…

 

Il quitta le pupitre, revint vers le grand télescope, alluma une petite lampe qui éclaira le cercle méridien et, grâce à un puissant mécanisme d’horlogerie qui se mit à fonctionner sur une simple pression de doigt, l’énorme tube s’éleva doucement, dans le sens vertical, avec autant de facilité que s’il n’eût pas pesé plus de quelques centaines de grammes ; lorsqu’il eut, dans ce sens, la position désirée, Ossipoff appuya sur un autre bouton, et le télescope tourna horizontalement, semblable à une pièce de marine pivotant sur son affût ; puis, le savant débraya, et le tube gigantesque demeura immobile.

 

Cela fait, Ossipoff courut à la coupole et en fit rouler tout d’une pièce le dôme métallique sur ses galets de bronze, jusqu’à ce qu’il l’eût placé dans la direction désirable ; pesant alors sur des cordelles attachées à la muraille, il ouvrit, juste devant la gueule du canon télescopique, une trappe pratiquée dans la coupole et par laquelle un carré de ciel apparut.

 

Gontran n’avait point perdu un seul des mouvements du savant ; mais il avait été assez habile pour ne manifester aucun étonnement, tout comme si ces différentes opérations lui avaient été familières.

 

Ossipoff, lui désignant de la main le télescope, lui dit :

 

– Regardez.

 

Le jeune homme appliqua son œil à l’oculaire et dut se cramponner au télescope pour ne point reculer et demeurer immobile, tellement étaient grandes sa surprise et son admiration.

 

– Vous reconnaissez, n’est-ce pas, le cirque de Triesnecker et ses environs, situés dans la partie équatoriale de la lune ? dit le vieillard.

 

– Sans doute, répliqua brièvement Gontran, tout au spectacle qu’il avait devant les yeux.

 

Il lui semblait planer à quelques kilomètres au-dessus d’un monde inconnu ; de hautes montagnes projetaient leurs pics aigus et brillants dans l’espace, accusant leur prodigieuse élévation par les ombres portées immenses qu’elles étendaient sur les plaines. C’était un enchevêtrement inextricable de trous, de crevasses, de cratères béants, et le jeune homme se sentait étreint à la gorge par une indéfinissable émotion à l’aspect chaotique de ce paysage grandiose, et comme figé dans une éternelle immobilité.

 

Cependant Ossipoff avait arrêté le mouvement du tube télescopique et la lune, alors à son premier quartier, présentait successivement tout son territoire aux yeux de Gontran émerveillé ; la région orientale défila lentement avec son sol pustuleux et cratériforme, ses rainures mystérieuses, ses abîmes et ses mers desséchées ; enfin, le bord du disque se présenta lui aussi, et le comte poussa un cri de surprise.

 

– Qu’y a-t-il ? demanda le vieillard.

 

– Une étoile ! exclama le jeune homme, une étoile qui va passer derrière la lune.

 

– Ce n’est point une étoile, c’est la planète Mars, riposta le savant.

 

Puis, saisissant Gontran par le bras :

 

– Regardez bien, dit-il avec une émotion contenue, regardez bien, et dites-moi exactement ce que vous verrez.

 

– Dame ! fit naïvement le jeune comte, j’aperçois une petite boule rougeâtre qui s’avance doucement et qui est bien près de disparaître… ah ! voilà qui est singulier… elle a pâli un peu… mais je la vois toujours.

 

Ossipoff dont les yeux étaient fixés sur l’horloge sidérale et qui comptait les secondes tout bas, répliqua vivement :

 

– Ce n’est point elle que vous voyez… car elle a disparu depuis quinze secondes derrière la lune, mais simplement son reflet.

 

– Ah ! fit Gontran, cette fois-ci, je ne vois plus rien.

 

Il allait quitter l’oculaire, mais, avec une force inimaginable, Ossipoff le maintint à sa place.

 

– Restez, restez… commanda-t-il en poussant légèrement l’oculaire, et ne cessez pas de regarder.

 

 

Docilement, le comte de Flammermont demeura immobile, s’écarquillant les yeux, s’impatientant d’être ainsi immobile et de ne rien voir, lorsqu’il s’écria :

 

– Ah ! par exemple, c’est très curieux… je revois la planète, mais de l’autre côté de la lune maintenant…

 

– Et cependant elle n’a pas reparu à l’horizon, riposta Ossipoff, les yeux toujours fixés sur l’horloge.

 

Plusieurs minutes s’écoulèrent.

 

– La voici… la voici… répéta le jeune homme… elle est visible aux deux tiers… Tiens, le bord de la lune est tout sombre à l’endroit où la planète vient de sortir…

 

 

Sans doute étaient-ce ces paroles qu’attendait le vieux savant, car lui aussi jeta un cri, mais un cri de joie… un cri de triomphe, et, saisissant Gontran, il l’arracha presque du télescope et, l’attirant à lui :

 

– Vous l’avez vu, n’est-ce pas… vous l’avez bien vu… je tenais à ce que vous fussiez convaincu par vos propres yeux.

 

 

Et tout haletant, il fixait sur le jeune homme des regards dans lesquels brillait une flamme étrange.

 

Puis, s’asseyant et désignant de la main un siège à son compagnon :

 

– Béni soit le hasard, murmura-t-il, qui m’a permis de vous faire constater cela aujourd’hui même.

 

Gontran le considérait, tout étonné.

 

– Vous venez d’avoir là, sous les yeux, la preuve matérielle, palpable, que tous ceux qui présentent la lune comme un astre mort, inhabité et inhabitable, que tous ceux-là se trompent grossièrement.

 

Le jeune homme se contenta d’approuver d’un hochement de tête, de peur de se compromettre encore par quelque parole imprudente.

 

– Ils disent que la lune n’a point d’atmosphère ! et pour cela, sur quoi se basent-ils, je vous le demande ? Sur ce que la surface du disque n’est jamais voilée par aucun nuage et que ce disque se présente toujours à nous sous le même aspect… sur ce que toute atmosphère produit des crépuscules et que la partie éclairée et la partie obscure de la lune sont séparées l’une de l’autre par une ligne nettement tranchée ne présentant aucune dégradation de lumière !… d’autres ont examiné le spectre d’une étoile, au moment de son occultation, et n’ayant remarqué dans ce spectre aucune variation de couleur, concluent à l’absence de l’atmosphère, qui devrait causer cette variation… d’autres, enfin, partant de ce principe que les rayons lunaires ne sont que la réflexion des rayons solaires, déclarent que le spectre formé par la lumière de la lune devrait présenter les raies d’absorption ajoutées au spectre solaire par l’atmosphère lunaire !… or, toutes les observations prouvent, disent-ils, que la lune renvoie simplement la lumière solaire comme un miroir, sans que la moindre atmosphère sensible la modifie en quoi que ce soit.

 

Ossipoff haussa les épaules et ajouta :

 

– Tout cela est vraisemblable… mais cela n’est pas vrai… vous-même venez d’en voir la preuve… croyez-vous donc que vous auriez pu, même après sa disparition, apercevoir la planète Mars, si ses rayons n’avaient pas été réfléchis… et dans quoi, je vous le demande un peu, cette réflexion pourrait-elle avoir lieu sinon dans l’atmosphère lunaire ?… c’est pour cette même raison qu’avant la fin de l’occultation il vous a été loisible de l’apercevoir de l’autre côté du disque… voyons, franchement, ce que je dis là vous paraît-il insensé ?

 

Gontran eut un beau mouvement d’indignation.

 

– C’est-à-dire, répondit-il d’une voix vibrante, que tout cela est clair et limpide comme de l’eau de roche.

 

– Quant au crépuscule, poursuivit Ossipoff en s’animant progressivement, Schrœter qui, certes, n’était pas un âne, non seulement a démontré l’existence du crépuscule lunaire, mais encore a trouvé que son arc, mesuré dans la direction des rayons solaires tangents, serait de 2° 34’, et que les couches atmosphériques qui éclairent l’extrémité de cet arc devraient être à 352 mètres de hauteur… Est-ce concluant ?

 

– Merveilleusement concluant, riposta Gontran avec un sang-froid magnifique.

 

Le jeune homme avait placé son coude sur ses genoux et le menton dans la paume de sa main, le visage grave, les yeux fixés sur le savant, il semblait le suivre dans ses explications avec une compréhension parfaite.

 

Ossipoff poursuivit :

 

– L’astronome Airy en discutant 295 occultations, – ce n’est pas rien cela, 295 occultations, – eh bien ! en a conclu que le demi-diamètre lunaire est diminué de 2°, dans la disparition des étoiles derrière le côté obscur de la lune, et de 2°, 4 dans leur réapparition également au bord obscur… il s’ensuit donc que le demi-diamètre conclu des occultations est inférieur au demi-diamètre télescopique… À quoi, je vous le demande, peut-on attribuer cette diminution, sinon à la réfraction horizontale d’une atmosphère lunaire ?

 

– Comme vous dites, répondit sérieusement le jeune homme.

 

 

– Du reste, poursuivit Ossipoff, si je devais énumérer toutes les preuves diverses recueillies à différentes époques et par des savants qui n’étaient pas les premiers venus, en faveur de l’existence d’une atmosphère lunaire, il me faudrait plusieurs heures, au moins… quant à moi, je ne puis expliquer le phénomène auquel donne lieu l’occultation de certaines étoiles, que par une atmosphère existant surtout sur l’hémisphère que nous ne voyons pas et qui serait de temps en temps amenée par la libration vers le bord de la lune.

 

Et il regardait Gontran, semblant attendre son approbation qui se traduisit aussitôt par ces mots prononcés d’une voix ferme :

 

– C’est aussi mon opinion.

 

Puis, se reprenant aussitôt :

 

– Ou plutôt celle de mon illustre homonyme…

 

Ossipoff se redressa et tout dans son attitude révéla une grande satisfaction intérieure.

 

– Maintenant, ajouta le jeune comte, il se pourrait parfaitement que la lune possédât une autre atmosphère que la nôtre.

 

Le savant lui saisit la main.

 

– Ah ! fit-il avec enthousiasme, on voit que vous avez lu l’Astronomie du peuple, car ce que vous venez de dire est précisément une des suppositions faites par Flammermont en faveur de l’atmosphère lunaire ; il admet parfaitement non seulement que dans une atmosphère céleste les proportions d’oxygène et d’azote ne soient pas les mêmes, mais encore que cette atmosphère soit composée d’autres gaz…

 

– Après tout, s’écria Gontran, qu’importe ce dont cette atmosphère est composée, du moment qu’elle existe.

 

Puis, soudain, redevenant plus calme :

 

– Monsieur Ossipoff, dit-il, est-ce pour me parler de la lune, et de la lune seulement que vous m’avez amené en si grand secret dans cet observatoire ?

 

Le savant tressaillit, se méprenant au sens des paroles du jeune homme et répondit avec vivacité :

 

– Non pas… non pas, car, ainsi que je vous l’ai dit, la lune n’est pour moi que la première station d’un voyage céleste et j’ai bien l’intention de vous faire parcourir aujourd’hui toute l’immensité planétaire et stellaire.

 

 

Gontran sourit doucement.

 

– Vous ne m’avez point compris, cher monsieur… j’ai voulu vous demander si nous n’aborderions pas une autre question, intéressante aussi celle-là… à un autre point de vue peut-être, mais…

 

Le vieux savant arrondit ses yeux.

 

– Une autre question aussi intéressante que la lune… murmura-t-il avec un doute dans la voix.

 

– Dame ! monsieur Ossipoff, répondit Gontran, l’astronomie c’est fort beau… mais l’amour, ce n’est pas vilain non plus… et vous savez que j’aime Mlle Séléna et que je suis venu ce soir vous demander sa main…

 

Ossipoff plissa ses paupières et fixa sur le jeune homme un regard plein de finesse.

 

– De la lune à ma fille, il n’y a peut-être pas tant de distance que vous le pouvez supposer, dit-il.

 

– Dame ! quelque chose comme 96,000 lieues, répliqua Gontran dont la mémoire avait, par hasard, retenu ce nombre.

 

Et il ajouta en plaisantant :

 

– En astronomie, cette distance n’est rien… mais en amour…

 

Et un gros soupir compléta sa phrase.

 

Le savant demeura un moment silencieux, enveloppant comme il l’avait fait dans la voiture le jeune homme de regards perçants et scrutateurs, puis, enfin :

 

– Je vais vous prouver, dit-il, qu’en amour il est des circonstances où les distances sont nulles.

 

Il fit une nouvelle pause, regardant fixement Gontran qui prêtait l’oreille.

 

– Monsieur le comte de Flammermont, dit enfin le vieillard d’une voix grave, vous aimez ma fille ?

 

– Profondément, monsieur Ossipoff.

 

– Mais vous êtes-vous fait cette réflexion que j’étais vieux et que, ma fille une fois mariée, je resterais seul sur cette terre ?

 

– Vous y êtes si peu, objecta Gontran qui voulut par cette plaisanterie anodine faire diversion à l’attendrissement qui s’emparait de son compagnon.

 

Celui-ci sourit, en effet.

 

– Vous avez raison, répliqua-t-il, mais les savants ont un cœur comme les autres hommes, et le mien est rempli par la seule affection de ma fille…

 

Le jeune comte lui saisit les mains.

 

– Si je vous entends bien, dit-il, vous craignez la solitude en laquelle vous laisserait le mariage de Mlle Séléna.

 

– Effectivement… et cette crainte est chez moi si grande que j’ai décidé de ne donner ma fille qu’à l’homme qui jurerait de ne m’en séparer jamais.

 

– Vous avez mon serment, monsieur Ossipoff, dit le jeune homme avec une grande franchise dans la voix.

 

Le vieillard hocha la tête.

 

– Ne craignez-vous pas de vous engager bien légèrement, monsieur le comte ? fit-il d’un ton un peu railleur… J’aime les voyages et la fantaisie peut me prendre…

 

Gontran l’interrompit en s’écriant :

 

– Ah ! monsieur Ossipoff, vous faites injure à mon amour si vous le supposez capable de s’arrêter devant des distances, quelles qu’elles soient.

 

– Tiens ! tiens ! observa le vieux savant avec un petit sourire, vous êtes donc d’avis, comme moi, que les distances n’existent point, – qu’il s’agisse d’astronomie ou d’amour.

 

– Monsieur Ossipoff ! s’écria le jeune homme avec feu, j’aime mademoiselle Séléna de toute les forces de mon âme et, s’il le fallait, je la suivrais jusqu’au bout du monde.

 

– Jusque dans la lune ? ajouta le vieillard en fixant sur lui un regard étrange.

 

Nul doute que si Gontran se fût aperçu de la transfiguration soudaine qui venait de s’opérer dans la physionomie du vieillard, il eût fait attention à ses paroles ; mais la pensée de Séléna l’emplissait tout entier et il exclama en levant les bras au ciel :

 

 

– Ah ! que n’existe-t-il un audacieux d’âme assez vigoureusement trempée pour se lancer dans l’espace à la conquête de tous ces mondes inconnus… Si la main de Séléna était à ce prix, j’irais le supplier de m’emmener avec lui pour vous prouver que ce ne sont pas des millions, des billions et des trillions de lieues qui peuvent effaroucher un amour tel que le mien.

 

Il était superbe à voir, debout, la face levée vers la coupole de l’observatoire, par laquelle tombait un rayon lumineux de la lune alors dans son plein, les yeux brillants, les lèvres entr’ouvertes, les narines palpitantes.

 

– Ah ! mon enfant ! Ah ! mon fils…

 

Et, en poussant ces deux appellations d’une voix attendrie, M. Ossipoff se jeta au cou du jeune homme et l’embrassa sur les deux joues à plusieurs reprises.

 

Surpris de cette expansion à laquelle il ne comprenait qu’une chose, c’est qu’elle était l’indice de la bonne marche de ses projets matrimoniaux, le comte de Flammermont regardait le vieillard qui, dénoué de son étreinte, le considérait avec émotion.

 

Puis le savant lui saisit les mains, les secoua, les secoua encore en balbutiant :

 

– Ah ! mon enfant !… mon enfant !…

 

– Monsieur Ossipoff, dit le jeune homme, pourrais-je savoir…

 

– Eh ! quoi ! s’écria le savant, ne venez-vous pas de dire que, pour avoir la main de Séléna, vous l’iriez chercher dans la lune…

 

– C’est vrai… mais pour cela il faudrait que mademoiselle votre fille fût dans la lune…

 

Alors, se campant devant le comte de Flammermont, les bras croisés, dans une attitude de défi et le regard fulgurant, le petit vieillard s’écria :

 

– Et si cet homme, assez audacieux pour avoir rêvé la conquête de ces mondes inconnus qui scintillent au-dessus de nos têtes, existait… si, non content d’avoir rêvé, cet homme avait résolu de mettre son rêve à exécution !…

 

Gontran jeta sur Ossipoff des regards éperdus ; il commençait à croire que la passion de l’astronomie avait dérangé les idées du pauvre savant.

 

– Oui, poursuivit celui-ci, si, après vingt ans de travaux incessants, d’études ininterrompues, de veilles laborieuses, j’étais arrivé à rendre pratique ce voyage merveilleux que tant de philosophes, de penseurs et de poètes ont fait en imagination… si je venais vous dire : « Je pars pour la lune et l’immensité céleste ; qui aime ma fille me suive ! » que répondriez-vous ?

 

Gontran l’examinait avec attention et même, disons-le, avec un peu de méfiance… c’était, on le sait, la première fois qu’il se trouvait avec le vieillard et cette connaissance, remontant à quelques heures à peine, ne lui permettait pas d’apprécier exactement l’intensité de ce qu’il supposait la folie de M. Ossipoff.

 

Il savait, pour l’avoir entendu dire, que beaucoup de fous n’admettent pas la contradiction et que les maniaques, même les plus doux et les plus inoffensifs, sont à redouter lorsqu’on les contrarie dans leurs idées.

 

Aussi, à la question que venait de lui poser le savant, répondit-il sans hésiter :

 

– Et vous me demandez cela, à moi, monsieur Ossipoff, après le langage que je vous ai tenu tout à l’heure !… vous me demandez si je suivrais Mlle Séléna dans la lune… Mais la lune, c’est trop près… je voudrais qu’elle allât dans le soleil !

– Le soleil viendra après, répondit gravement le vieillard.

 

Puis, aussitôt, lisant dans les yeux du jeune homme une sorte de pitié, ses sourcils se contractèrent et il lui dit :

 

– Vous me croyez fou, n’est-ce pas ? Vous vous dites : « Ce vieux déraisonne… Mais avec sa manie il a une fille charmante… Flattons la manie pour avoir la fille… »

 

 

Gontran voulut protester.

 

– Eh bien ! non, mon cher comte, je ne suis pas fou… Ce que je vous ai dit est parfaitement sérieux et je ne vous ai amené ici ce soir que pour bien vous convaincre que l’impossibilité opposée par une certaine école de savants à l’habitabilité de la lune, – à savoir la non-existence d’une atmosphère lunaire, – que cette impossibilité n’existe pas… ce premier point établi et démontré par vingt années d’études et d’observations, que restait-il pour la réalisation du problème auquel j’ai consacré ma vie ?… Trouver un moyen de se rendre dans notre satellite !… Depuis plusieurs années, j’ai dans mes cartons les plans d’un canon gigantesque et tout à l’heure, avant votre visite, je faisais ma dernière expérience sur une poudre spéciale dont les effets sont suffisants pour envoyer dans la lune… tout ce que je voudrai y envoyer… Donc, la lune est habitable et j’ai trouvé un moyen de m’y rendre… Qu’avez-vous à répondre à cela ?

 

Ossipoff avait parlé doucement, avec calme, sans paraître aucunement en proie à un surchauffement cérébral.

 

Gontran n’en devint que plus méfiant : cette tranquillité lui parut être le présage d’un orage prochain et il résolut de tout tenter pour empêcher cet orage d’éclater ; aussi répondit-il pour donner le change au vieillard et lui faire croire qu’il prenait ses paroles au sérieux :

 

 

– À votre place, mon cher monsieur Ossipoff, j’aurais dédaigné de m’occuper de la lune, monde trop connu et défloré par toutes les études dont il a été l’objet… et j’aurais tourné mes vues vers un astre d’une conformation plus en rapport avec notre planète et aussi moins fréquenté par les voyages imaginaires… par exemple, pourquoi n’irions-nous pas plutôt sur Mars ?…

 

Le visage du vieux savant s’illumina.

 

– Ah ! ah ! mon jeune ami, dit-il gaiement, vous y prenez goût, à ce que je vois, et votre esprit cherche les aventures… Tout à l’heure, vous proposiez d’aller chercher Séléna dans la lune, maintenant, vous parlez de Mars… Je suis enchanté de voir vos idées prendre si facilement de semblables directions… mais chaque chose a son heure… Pour le moment il s’agit d’aller dans la lune, d’abord, je vous le répète, parce que, de même qu’une voie ferrée, la voie céleste a ses stations auxquelles il faut s’arrêter… et ensuite… cela il faut que je vous l’avoue, parce que ma poudre serait insuffisante pour nous faire franchir des millions de lieues…

 

Il disait cela du ton le plus naturel du monde, bien que cependant il y eût dans son intonation comme une honte d’avouer le côté imparfait de son explosif.

 

– Mais alors, comment ferons-nous pour continuer notre voyage ? demanda sérieusement M. de Flammermont… Devrons-nous rester en panne dans la lune ?

 

– Pourquoi cela ?

 

– Dame, si votre poudre est incapable de nous emporter à de grandes distances…

 

– Nous trouverons là-bas les moyens de poursuivre notre voyage, répondit le vieux savant avec un sourire plein de mystère.

 

– À la bonne heure, fit le jeune homme qui ajouta in petto : C’est singulier, il paraît jouir de toute sa raison… ses idées s’enchaînent avec une justesse et une logique qui, s’il parlait d’un tout autre sujet, feraient douter du déséquilibrement de sa cervelle… pauvre homme… enfin, flattons sa manie, jusqu’au moment où les choses iraient trop loin…

 

Puis il dit tout haut pour connaître entièrement la pensée du vieillard :

 

– Sans être indiscret, pourrais-je savoir pourquoi vous m’avez amené ici en si grand mystère ?… car ce me semble une occupation fort louable que la vôtre et il n’y a aucune raison pour que vous ne vous y livriez pas au grand jour.

 

Cette observation, en apparence si simple, apporta dans la physionomie de M. Ossipoff un brusque changement.

 

Son visage s’assombrit soudain, ses sourcils se contractèrent violemment, sa bouche se creusa à chaque coin en un pli profond et il répondit à voix basse et d’un ton chagrin :

 

– Le monde est rempli de jaloux, mon cher enfant… sans en avoir la certitude, je me sens surveillé, épié, espionné… entre savants on devine aisément lorsqu’un collègue a en tête un projet quelconque et…

 

– Eh quoi ! s’écria Gontran avec sincérité, supposeriez-vous un de vos collègues de vouloir vous voler le fruit de tant de travaux et de veilles ?

 

– À Dieu ne plaise ! s’écria le vieillard, que je fasse cette injure aux hommes éminents, mes collègues… mais enfin, je ne veux point que mes projets soient déflorés avant même qu’ils aient reçu un commencement d’exécution… c’est pourquoi je viens ici, depuis de longues années, tous les soirs où je suis certain de n’y rencontrer personne, pour pouvoir me livrer en toute solitude, à mes études et à mes recherches… je veux que la nouvelle de mon départ éclate comme une bombe dans le monde scientifique… en ce qui vous concerne, comme je vous le disais à la maison, vos goûts très prononcés pour les sciences et vos connaissances en matière astronomique, me font vous considérer comme le gendre qu’il me faut, parce que je veux vous associer à mes travaux et qu’en même temps votre amour pour ma fille me garantit votre zèle et votre discrétion.

 

 

Dans une énergique pression de main, Gontran affirma au savant qu’il pouvait compter sur son entier dévouement.

 

– Cela dit, poursuivit le vieillard, nous allons, si vous le voulez bien, retourner à la maison, où j’ai hâte de vous expliquer le système de canon que j’ai inventé et de faire devant vous une nouvelle expérience de « sélénite ». – C’est ainsi que j’ai baptisé ma poudre.

 

Tout en parlant, Ossipoff s’occupait de remettre chaque chose à sa place, de manière que nul ne pût se douter le lendemain de la visite nocturne qu’avait reçue l’observatoire ; la lampe éteinte, le savant prit son compagnon par la main et, comme il avait fait pour venir, le conduisit à travers les couloirs obscurs jusqu’à la porte de sortie.

 

Sur la neige durcie, leurs pas ne laissaient aucune trace et quand Ossipoff eut refermé la porte qui donnait sur la rue, le blanc tapis étendu dans la cour intérieure était aussi immaculé que si nul ne s’y fût aventuré.

 

Ils retrouvèrent à la place où ils l’avaient laissé l’iemstchick battant la semelle à côté de ses chevaux immobiles et chaudement couverts de fourrures prises dans le droschki.

 

Sitôt Ossipoff et son compagnon emmitouflés dans leurs chaudes pelisses et confortablement assis sur les coussins, le cocher rendit la main et les chevaux, aiguillonnés par le froid, partirent comme des hirondelles, filant sans bruit à travers les rues désertes.

 

Comme ils approchaient de la rue où était située la petite maison de Mickhaïl Ossipoff, deux formes surgirent soudain de l’ombre des maisons et sur un geste impérieux accompagné du mot « halte ! » prononcé d’une voix sonore, le cocher dut arrêter ses chevaux.

 

– Qu’y a-t-il ?… demanda Ossipoff en se penchant.

 

Mais il poussa une exclamation de surprise en reconnaissant que les gens qui arrêtaient ainsi le droschki étaient deux gendarmes à cheval ; la lame nue de leur sabre luisait au clair de lune.

 

L’un des soldats s’approcha.

 

– Où vas-tu, batiouschka ? demanda-t-il avec politesse.

 

– Je rentre chez moi, répondit le vieillard.

 

 

– Ah ! fit vivement l’autre gendarme en s’approchant à son tour, tu habites donc par ici ?

 

– Je me nomme Mickhaïl Ossipoff, répliqua le savant, membre de l’Académie des sciences, et je demeure dans cette petite maison que vous voyez là-bas.

 

Il sembla que les gendarmes avaient tressailli en entendant le vieillard décliner ses noms et qualités ; cependant ils se contentèrent de dire, en s’écartant un peu :

 

– C’est bien, tu peux passer, batiouschka.

 

Le droschki reprit sa course et Mickhaïl Ossipoff dit à son compagnon qui s’étonnait :

 

– Cela arrive fréquemment… la police a probablement éventé quelque complot nihiliste.

 

À ces mots, Gontran sentit un petit frisson lui courir le long de l’échine.

 

Pourquoi ? lui-même, assurément, eût été incapable de le dire.

 

Puis il se retourna, son oreille étant frappée par un bruit, qu’elle n’avait pas entendu jusque-là.

 

Les deux gendarmes galopaient à vingt pas derrière la voiture.

 

Le front du jeune homme se plissa un moment ; puis il haussa les épaules et se reprit à penser à Séléna.

 

Enfin le droschki s’arrêta, on était arrivé.

 

Involontairement, en sautant à terre, à la suite de son compagnon, le comte de Flammermont jeta un regard soupçonneux autour de lui ; la rue était déserte, la façade de la maison était silencieuse, tout semblait dormir.

 

Ossipoff souleva le heurtoir de cuivre et le laissa retomber à plusieurs reprises, mais la porte demeura close.

 

– Cet animal de Wassili se sera endormi, grommela-t-il.

 

Et tirant de sa poche une clé, il l’introduisit dans la serrure ; la porte tourna sur ses gonds et le savant entra, suivi de Gontran, dans le vestibule plein d’obscurité.

 

Mais ils n’avaient pas fait trois pas que des bras surgirent de l’ombre et les saisirent, les immobilisant.

 

En même temps une voix brève ordonna, au milieu de froissements de sabres, de heurts d’éperons sur les dalles :

 

– Garrottez-les solidement.

 

Et une lanterne subitement allumée montra aux yeux du vieillard et de son compagnon, le vestibule rempli de gendarmes et d’hommes de police. Dans un coin Wassili était étendu, garrotté et bâillonné, dans l’impossibilité absolue de faire un mouvement et de dire un mot.

 

– Mais il y a erreur, s’écria le vieillard, je m’appelle Mickhaïl Ossipoff.

 

– C’est précisément toi que nous cherchons, répondit d’une voix rogue un colonel de gendarmes.

 

– Mais je proteste, hurla le savant, je proteste… je me plaindrai au Tzar… je…

 

Il ne put dire davantage ; sur un geste du colonel, deux gardawoï lui avaient posé sur la bouche un bâillon qu’ils assujettirent solidement par derrière la tête.

 

Dès le premier instant, Gontran avait fait mine de résister, il avait même fouillé dans sa poche pour y chercher son revolver ; mais il avait été jeté brutalement à terre, puis désarmé, ligotté, bâillonné et il était déjà dans son droschki, étendu sur le dos, roulant des yeux furieux, mais impuissants, lorsque Mickhaïl Ossipoff fut lancé à ses côtés, avec autant de précaution qu’un paquet de vieux effets.

 

 

Puis deux gardawoï s’assirent sur le devant de la voiture, tandis qu’une dizaine de gendarmes à cheval, le doigt sur la détente de leur revolver, entouraient le droschki.

 

– Où allons-nous, mon colonel ? demanda l’iemstchick d’une voix tremblante.

 

– À la prison centrale, répliqua l’officier en mettant son cheval au trot.

 

Et la petite troupe disparut bientôt au coin de la rue, laissant dans la petite maison silencieuse Wassili que l’on avait oublié de délivrer, et Séléna qui, dans sa chambre, dormait bien paisiblement, rêvant de la lune et de Gontran.

 

À la porte de la maison, deux gendarmes à cheval, immobiles sur la blancheur de la neige, veillaient.

 

CHAPITRE III

COMME QUOI, FÉDOR SHARP, BIEN QUE SECRÉTAIRE PERPÉTUEL DE L’ACADÉMIE DES SCIENCES, ÉTAIT UNE CANAILLE.

 

h bien ! très honorable monsieur Sharp ?

 

– Eh bien ! mon très estimé monsieur Mileradowich !

 

Cela dit, les deux hommes gardèrent le silence, s’examinant du coin de l’œil, la face grave comme il convient à des personnages pénétrés de l’importance de leur mission, avec cependant, dans la physionomie, quelque chose de railleur qui eût fort donné à penser à un observateur attentif.

 

L’un, grand, sec, tout en os semblait flotter dans une ample redingote noire croisée sévèrement sur la poitrine et dont les pans, démesurément longs, se drapaient en larges plis sur un pantalon également noir qui s’enroulait tout en tire-bouchonnant autour des chevilles ; aux pieds, de gros souliers lacés, en cuir de vache à peine dégrossi, mettaient, à chacun de ses pas, le bruit de leurs énormes clous sur les dalles qui pavaient la pièce. Sur le col de la redingote luisant de graisse, les cheveux tombaient longs et raides, assouplis vainement à grands renforts d’huile parfumée, encadrant un visage en lame de couteau, dont les pommettes saillantes crevaient la peau toute couturée de rides et terreuse ; la face, qu’éclairaient deux petits yeux profondément enfoncés dans leur orbite, mais brillants comme des éclats de jais, était entièrement rasée, à l’exception d’une forte touffe de poils gris ménagée sous le menton et qui descendait, fort longue, sur la poitrine, semblable à une barbiche de bouc.

 

 

L’autre personnage était quelconque, semblable à tous ceux dont un travail sédentaire et un amour immodéré de la table ont arrondi le ventre et apoplectisé la face.

 

Le premier n’était autre que Fédor Sharp, secrétaire perpétuel de l’Académie des sciences.

 

L’autre s’appelait Mileradowich et occupait à Pétersbourg les importantes fonctions de juge criminel.

 

Tous deux, au moment où nous faisons leur connaissance, – c’est-à-dire le lendemain même du jour où nous avons assisté à la surprenante arrestation de Mickhaïl Ossipoff et de Gontran de Flammermont, – tous deux se trouvaient dans le laboratoire du savant qu’ils fouillaient dans tous les coins, depuis près de trois heures.

 

 

Mileradowich, assis à une grande table, devant une feuille de papier blanc, prenait des notes sous la dictée de Sharp qui allait et venait à travers la pièce, furetant, examinant tout avec un soin extrême, agitant les cornues, soulevant les couvercles des creusets, regardant les éprouvettes, s’aidant dans ses recherches à l’aide d’un gros registre qu’il tenait à la main et sur lequel il jetait fréquemment les yeux.

 

Tout à coup, alors que le juge d’instruction penché sur son papier écrivait, Sharp s’était arrêté devant une fiole d’assez grande dimension et placée sur un fourneau refroidi ; à côté se trouvait le tube de métal tout noirci qu’Ossipoff, au commencement de cette histoire, avait si victorieusement montré à sa fille.

 

Et sans doute cette découverte avait-elle pour le secrétaire de l’Académie des sciences de Pétersbourg une importance toute particulière, car il ne put retenir une exclamation de joyeuse surprise.

 

Et c’est cette exclamation qui avait provoqué de la part du juge d’instruction criminelle l’interrogation par laquelle débute le présent chapitre. On a vu quelle réponse M. Sharp avait cru devoir faire à cette interrogation.

 

Puis tous deux s’étaient tus, le juge à demi retourné sur sa chaise pour mieux voir son compagnon, celui-ci adossé au fourneau, tenant entre les mains la fiole sur laquelle il fixait des regards ardents.

 

– Eh bien ! répéta Mileradowich, avez-vous trouvé, monsieur Sharp ?

 

Celui-ci appliqua sur la fiole son doigt maigre et osseux.

 

– Voici, répondit-il.

 

Un éclair de joie brilla dans la prunelle du juge.

 

– En êtes vous bien sûr ? demanda-t-il.

 

– Je ne le serai vraiment qu’après une analyse minutieuse et surtout après une expérience qui me permettra de me baser sur des résultats indéniables… mais voyez-vous, mon très estimé monsieur Mileradowich, je sens quelque chose qui me dit que c’est bien là ce que nous cherchons.

 

Et il plaçait la main sur son cœur.

 

Le juge d’instruction criminelle avait posé sa plume et se frottait les mains en manifestation du contentement qui gonflait sa poitrine.

 

Puis, tout à coup, il demeura immobile, les yeux fixés sur son compagnon.

 

– Savez-vous bien, dit-il, que c’est là une affaire de laquelle nous pouvons retirer bien des avantages.

 

– Qu’entendez-vous par là ? demanda Sharp d’un ton singulier.

 

– Dame ! si le Tzar est juste, il me donnera de l’avancement et à vous la croix du Mérite… tout au moins.

 

– Je ne demande rien, répondit vivement Sharp.

 

– Sans demander, on peut accepter.

 

 

Le secrétaire perpétuel de l’Académie des sciences eut un énergique mouvement de protestation.

 

– Je n’ai rien fait autre chose que mon devoir, riposta-t-il, et je n’estime point cela une cause suffisante à la reconnaissance du Tzar… j’ai reçu une mission… je l’accomplis sans plus songer à m’en faire récompenser que je n’ai songé à m’en défendre… quelques regrets que j’éprouvasse à agir contre mon excellent collègue M. Ossipoff.

 

Il avait prononcé ces quelques mots d’un accent pénétré en levant vers le ciel ses petits yeux brillants, qu’une larme semblait ternir.

 

Mileradowich fit entendre un petit ricanement moqueur.

 

– Ce désintéressement est fort édifiant, mon très estimé monsieur Sharp, dit-il, mais moi qui n’ai pas les mêmes raisons que vous, – et il appuya sur ces derniers mots, – de ne pas aspirer aux libéralités du Tzar, vous me permettrez de compter, n’est-ce pas, sur votre appui pour retirer de cette affaire quelque bénéfice.

 

Sans doute M. Sharp crut-il deviner une menace dans le ton assez étrange dont ces paroles avaient été prononcées, car, posant précipitamment sur le fourneau la fiole et le tube qu’il tenait à la main, il s’en vint précipitamment vers le juge et lui secoua les mains dans une énergique étreinte.

 

– Comptez sur moi, dit-il, comptez sur moi…

 

– Il faut avouer, reprit Mileradowich, après un petit silence, que sans cette dénonciation, jamais la police ne se serait douté que l’Institut de Pétersbourg recelât dans son sein un conspirateur aussi dangereux.

 

Une légère rougeur colora quelques secondes le visage terreux de M. Sharp.

 

– Ce sont les choses les plus invraisemblables qui sont quelquefois les plus vraies, répondit-il sentencieusement.

 

En ce moment, un bruit de grelots retentit dans la rue, accompagné d’un piétinement de chevaux et d’une rumeur sourde ; puis grelots et piétinements se turent soudain ; seule la rumeur, transformée en cris et en vociférations, continua à s’élever crescendo.

 

– Les voilà, fit le juge d’un air de vive satisfaction.

 

– Les voilà, répéta Sharp, dont les sourcils se contractèrent aussitôt, sous l’empire d’une vive contrariété.

 

Mileradowich désigna à son compagnon une chaise à côté de lui ; puis il frappa sur un timbre et un petit homme, chafouin et crasseux, qui attendait probablement dans la pièce voisine, entra.

 

C’était le greffier qui, sur un signe du juge, prit place sur un tabouret à la même table que son supérieur.

 

Ces préparatifs étaient à peine terminés que la porte s’ouvrit et qu’un homme de police parut, arrêté respectueusement sur le seuil.

 

– Voilà les prisonniers, dit-il.

 

– Qu’on amène Mickhaïl Ossipoff, commanda Mileradowich en se renversant, plein d’importance, sur le dossier de son siège.

 

Sharp, au contraire, les deux coudes sur la table, le visage enfoui dans ses deux mains, paraissait réfléchir profondément ; on eût dit qu’un violent combat se livrait dans l’âme de cet homme ; sous ses sourcils fortement contractés, ses petits yeux brillaient d’un feu sombre ; un pli profond coupait verticalement son front en deux et de ses dents aiguës il mordillait jusqu’au sang ses lèvres minces et pâles.

 

Enfin, il reconquit tout son sang-froid, il releva la tête, croisa les bras sur sa poitrine et, les traits impassibles, les regards fixés sur la porte par laquelle le prisonnier allait entrer, il attendit.

 

Mickhaïl Ossipoff parut, les mains attachées derrière le dos au moyen d’une corde dont chaque extrémité était tenue par un gardawoï, le revolver au poing.

 

À la vue de Sharp, le vieux savant poussa un cri de joie.

 

– Vous ici, mon cher ami ! dit-il en faisant en avant plusieurs pas précipités en dépit des efforts de ses gardiens pour le retenir.

 

– Moi-même, monsieur Ossipoff, répondit froidement le secrétaire perpétuel de l’Académie des sciences.

 

Ossipoff eût reçu sur la nuque un seau d’eau glacée qu’il n’eût certainement pas été plus abasourdi qu’il ne le fut par l’attitude et le ton de son collègue et ami.

 

Il fixa sur Sharp un regard plein d’étonnement et aussi de reproche et lui dit, non sans amertume :

 

– Je ne m’attendais guère à vous voir ici, monsieur.

 

– Croyez, monsieur Ossipoff, répondit l’autre, que ce n’est qu’à mon corps défendant que j’ai accepté la pénible mission dont je suis chargé… mais je suis avant tout un fidèle serviteur du Tzar et je n’ai pu faire autrement que de lui obéir.

 

Un sourire railleur plissa les lèvres de Mileradowich.

 

– Faites asseoir l’accusé, commanda le juge.

 

Mais à ces mots. Ossipoff au lieu de prendre place sur le tabouret que ses gardiens lui désignaient, bondit en avant, tout rouge de colère.

 

– Accusé ! cria-t-il… Ah ! je suis accusé ! Et de quoi, s’il vous plaît ?

 

Mileradowich fit un signe, les gardawoï saisirent Ossipoff et, pesant de toutes leurs forces sur ses épaules, l’obligèrent à s’asseoir.

 

– Votre nom ? demanda le juge.

 

– Mickhaïl Ossipoff.

 

– Votre âge ?

 

– Cinquante-neuf ans.

 

– Votre profession ?

 

– Membre de l’Académie des sciences de Pétersbourg… correspondant de toutes les sociétés scientifiques de la terre.

 

Et il ajouta en relevant la tête avec orgueil :

 

– L’une des gloires de la Russie, ainsi que le Tzar, tout dernièrement, a bien voulu me le dire.

 

Un flot de bile monta au visage de M. Sharp qui, sous ses paupières abaissées, jeta à son collègue un regard furieux.

 

 

Le juge continua :

 

– La maison dans laquelle nous nous trouvons est bien la vôtre ?

 

– C’est la mienne.

 

– Cette pièce est votre laboratoire, n’est-ce pas ?

 

– Effectivement.

 

– Vous reconnaissez comme étant vôtres tous les objets qui sont ici ?

 

Ossipoff abaissa la tête affirmativement.

 

– Comme aussi vous déclarez avoir été fabriquées par vos mains toutes les substances qui se trouvent dans votre laboratoire ?

 

– Assurément.

 

Ce mot, le vieux savant l’avait prononcé avec une assurance où perçait une pointe d’orgueil.

 

Sharp le sentit et involontairement baissa les yeux.

 

Le juge s’était tu et surveillait les transcriptions que faisait le greffier, des réponses d’Ossipoff.

 

– Maintenant, fit celui-ci avec beaucoup de courtoisie, que j’ai répondu docilement à toutes vos demandes, me sera-t-il permis de vous poser une question ?

 

– Parlez, répliqua Mileradowich.

 

– Pourquoi suis-je ici, chez moi, les mains liées et gardé à vue comme un malfaiteur, tandis que vous, des étrangers, siégez devant moi, semblables à des juges, après avoir tout bouleversé dans ma maison ?

 

Le gros Mileradowich tourna vers Sharp sa ronde figure qu’égayait un sourire narquois, il haussa légèrement les épaules en signe de commisération, puis s’adressant au vieux savant :

 

– Bien que cette question n’ait aucune raison d’être, dit-il, puisque tout comme nous vous y pouvez répondre, sachant parfaitement à quoi vous en tenir sur votre cas, comme aussi bien il est d’usage de faire connaître, – pour la forme, – à un accusé ce dont on l’accuse, sachez donc, Mickhaïl Ossipoff, que vous êtes accusé de crime de haute trahison.

 

L’ébahissement du vieillard fut si grand qu’il garda le silence, la langue clouée au palais, les yeux démesurément agrandis, les lèvres entr’ouvertes par une exclamation étranglée dans sa gorge.

 

Mileradowich se méprit à cette attitude et continua en détachant chaque syllabe qui tombait sur la cervelle du prisonnier aussi lourdement qu’un coup de massue :

 

– Vous conspirez contre la sûreté de l’État et contre la vie du Tzar.

 

Ossipoff avait les membres comme brisés par ces paroles.

 

Lui, accusé de vouloir bouleverser l’État !… lui, accusé de vouloir mettre à mort l’empereur Alexandre !… en un mot, lui, nihiliste !… Il fallait que les gens qui l’accusaient fussent atteints de folie ou qu’il fût victime lui-même de la plus grossière des méprises.

 

Ce fut à cette dernière supposition que son esprit, un moment dérangé par cette effroyable accusation, s’arrêta, après quelques secondes de réflexion.

 

Il recouvra l’usage de ses membres, sa langue se délia et il éclata d’un rire franc et large, en étendant la main vers Sharp qui le regardait par-dessous ses lunettes, sévère et raide sur son siège, semblable à un bonhomme en bois.

 

– Monsieur le juge, dit Ossipoff, lorsque son hilarité fut un peu calmée, à votre accusation je ne répondrai qu’un mot : Il y a erreur, je n’en prends pour témoin que M. Sharp, ici présent, mon excellent collègue de l’Académie des sciences, qui va vous dire si Mickhaïl Ossipoff peut être vraisemblablement accusé de nihilisme.

 

Contre l’attente du pauvre savant, le secrétaire perpétuel de l’Académie scientifique de Pétersbourg demeura immobile et muet.

 

Mileradowich prit la parole.

 

– Le très honorable monsieur Sharp, dit-il d’un ton sec, n’a rien à voir en tout ceci ; l’accusation qui pèse sur vous ne le regarde nullement.

 

– Alors, riposta Ossipoff que l’impatience commençait à gagner, si M. Sharp n’a rien à voir ici, qu’y vient-il faire ?

 

– Il a été désigné par le grand maître de la police pour m’aider de ses lumières dans la perquisition que j’ai dû faire céans, perquisition qui, je dois vous l’avouer, établit nettement votre culpabilité et le bien-fondé de l’accusation.

 

Ossipoff courba la tête, les oreilles bourdonnantes de ces deux mots :

 

Culpabilité… accusation… accusation… culpabilité.

 

– Depuis plusieurs mois, poursuivit Mileradowich, vos voisins se sont émus de vos allées et venues mystérieuses, de vos allures singulières ; vous vivez ici enfermé presque tout le temps dans votre laboratoire, sortant peu, excepté la nuit, pour faire dans Pétersbourg des courses dont nul ne connaît le but.

 

Le savant releva la tête et ouvrit la bouche pour répliquer ; mais le juge continua :

 

– On a entendu à plusieurs reprises de sourdes détonations qui partaient de votre maison… Les habitations avoisinantes ont été maintes fois ébranlées par des secousses formidables qui ont même lézardé profondément le sol ; on a vu des flammes briller par les soupiraux de cette cave… tout cela est étrange, incompréhensible.

 

– Cela suffit-il pour me traiter comme un voleur, comme un assassin ! demanda Ossipoff indigné.

 

Sans répondre, Mileradowich lui dit brutalement :

 

 

– Mickhaïl Ossipoff, dans votre intérêt même, je vous engage à changer de système de défense… un aveu complet peut détourner de votre tête la sévérité du Tzar.

 

– Je ne crains point la sévérité du Tzar, s’écria le savant, je ne demande que sa justice.

 

Mileradowich haussa les épaules en coulant un regard du côté de M. Sharp, puis il continua :

 

– Quelles étaient vos occupations ?

 

Sharp, à ces mots, releva la tête et regarda fixement l’accusé.

 

– Je faisais des recherches chimiques, répondit Ossipoff.

 

– Sur des explosifs, n’est-ce pas ? demanda le juge.

 

– Je reconnais, en effet, que mes études avaient principalement pour objet les compositions fulminantes.

 

Mileradowich se frotta les mains et se pencha vers son greffier pour bien constater qu’il transcrivait fidèlement les réponses de l’accusé.

 

– Et dans quel but, demanda-t-il d’un ton insinuant, recherchiez-vous avec tant d’ardeur un fulminate ?

 

– Dans un but scientifique, vous le pensez bien… Quel autre pourrais-je avoir ?

 

Le juge ricana en hochant la tête.

 

– Vous oubliez que la fabrication des explosifs est le monopole de l’État et par conséquent formellement interdite aux particuliers.

 

– Mais il ne s’agit pas de fabrication… seulement de recherches…

 

Mileradowich asséna sur la table un formidable coup de poing.

 

– Si vous continuez à donner ainsi de continuels démentis à la justice, gronda-t-il, je vous fais bâillonner… Donc pour vous livrer aussi secrètement que vous le faisiez à la fabrication d’un engin de destruction aussi puissant, la sélénite, comme vous l’appelez…

 

 

Ossipoff fit un mouvement.

 

–… Vous aviez un but terrible, et ce but vous n’étiez pas loin de l’atteindre, car en consultant vos registres, M. Sharp a relevé à la date d’hier la formule de cette poudre indispensable aux projets de l’association dont vous faites partie.

 

 

Le secrétaire perpétuel de l’Académie des sciences promena sur l’énorme volume ouvert devant lui son doigt maigre et osseux, en murmurant :

 

KO, AZO5 + BaO + C2O4

 

Mickhaïl Ossipoff releva la tête et fixa sur son collègue un regard profond.

 

– Heureusement, continua Mileradowich, l’attention de vos voisins avait été attirée par vos allures mystérieuses et vos dangereuses manipulations. La police, qui veillait déjà, a été avertie par un ami de la sûreté publique.

 

Puis, brusquement :

 

– D’où reveniez-vous hier soir, lorsqu’on vous a arrêtés vous et l’un de vos complices ?

 

Ossipoff ne put s’empêcher de hausser les épaules.

 

– Décidément, dit-il un peu railleur, votre erreur est manifestement trop grossière pour que je vous aide, par mes réponses, à la reconnaître.

 

Et il se tut, examinant attentivement M. Sharp qui feuilletait toujours des paperasses, prenant des notes sur un calepin ouvert à côté de lui.

 

– Greffier, s’écria le juge irrité, écrivez que l’accusé refuse de reconnaître être allé hier soir à une réunion de nihilistes.

 

Ossipoff éclata de rire.

 

– Et ceci, poursuivit Mileradowich furieux en mettant sous le nez du vieux savant une feuille de papier noircie de chiffres et de noms, qu’est-ce que c’est que cela ?

 

– Dame, répliqua l’accusé avec beaucoup de sang-froid, vous savez lire comme moi.

 

– Jupiter… Mars… Saturne… Sirius et un tas d’autres noms bizarres, exclama le juge, nierez-vous que ce soient des pseudonymes sous lesquels se cachent les conspirateurs les plus dangereux ?

 

Ahuri, Ossipoff demeura muet un bon moment, puis, désignant Sharp :

 

– Avez-vous demandé à M. Sharp ce qu’il pensait de la théorie que vous venez d’émettre ? fit-il railleusement.

 

– M. Sharp partage mes sentiments à ce sujet, répondit vivement Mileradowich.

 

Le secrétaire perpétuel de l’Académie des sciences fit un tel bond, que les énormes lunettes de fer qu’il portait à califourchon sur son nez sautèrent sur la table.

 

– Permettez, dit-il, permettez, je ne vous ai point dit cela.

 

Le visage apoplectique de Mileradowich s’empourpra davantage.

 

– Comment, s’écria-t-il indigné en se croisant les bras sur la poitrine, que m’avez-vous donc répondu lorsque je vous ai montré cette liste ?

 

– Que c’étaient là des noms d’étoiles et de planètes.

 

– Cela est vrai… mais que vous ai-je répondu, moi ?

 

– Autant que je puis me rappeler, vous m’avez répondu que ces noms d’astres devaient servir à désigner des complices de M. Ossipoff.

 

La face du juge s’illumina triomphalement.

 

– Et à cela, qu’avez-vous ajouté ? demanda-t-il.

 

– Rien, répliqua Sharp en dissimulant un sourire narquois.

 

– Donc, vous partagiez mon opinion.

 

– Ah ! mais, permettez, exclama le secrétaire perpétuel, je suis ici pour vous donner mon avis, quand vous me le demandez, mais nullement pour vous faire un cours d’astronomie. Vous ignorez ce que sont Mars… Saturne… etc., c’est votre droit… mais ne me faites pas passer pour un imbécile.

 

Cela dit, il tira de la poche de sa redingote un vaste mouchoir à carreaux multicolores, avec lequel il se mit à nettoyer méticuleusement les verres de ses lunettes.

 

Mileradowich haussa les épaules.

 

– Je puis, dit-il un peu vexé, ne pas connaître un mot d’astronomie mais, sauf le respect que je vous dois, très honoré monsieur Sharp, vous ne savez point tous les tours qu’emploient les gredins pour échapper à la police.

 

Et s’adressant à Ossipoff :

 

– Vos précautions étaient bien prises, dit-il, mais vous êtes pincé ; et, dans votre intérêt, je ne saurais trop vous conseiller d’entrer dans la voie des aveux.

 

 

Il pencha son buste sur la table, avançant vers le savant sa face enluminée et baissant la voix, il lui dit d’un ton de confidence :

 

 

– Tenez, le sort qui vous attend est aussi certain que nous sommes M. Sharp et moi d’honnêtes gens, tandis que vous n’êtes qu’un gredin… si vous persistez à nier, vous serez pendu… Eh bien ! en regard de chacun de ces noms d’étoiles, mettez-moi le nom de vos complices, et je m’engage à faire commuer votre peine en bannissement.

 

– Vraiment, monsieur le juge, riposta Ossipoff, vous parlez à merveille et l’on voit que la trahison ne vous coûterait guère, à vous.

 

Les lunettes de M. Sharp brillèrent d’un vif éclat, et Mileradowich s’écria furieux :

 

– Greffier, écrivez que l’accusé a des complices et qu’il refuse de les nommer.

 

– Eh ! par l’excellente raison que je n’en ai pas. Maintenant, si cela peut vous faire plaisir, inscrivez : Uranus, Neptune, Bételgeuse, Capella… mais je vous préviens que ce sont des étoiles.

 

Derrière ses lunettes, M. Sharp plissa ses paupières, laissant filtrer à travers ses cils abaissés un regard aigu :

 

– Qu’aviez-vous donc à vous occuper autant des étoiles, demanda-t-il de son ton glacial, et que peut-il y avoir de commun entre l’astronomie et la balistique ?

 

Ossipoff se tourna vers son collègue et, malgré le sentiment de prévention que lui inspiraient l’attitude et le langage de M. Sharp, il allait peut-être se laisser aller à quelque confidence sur le projet gigantesque dont il s’était ouvert à Gontran de Flammermont, lorsque dans la pièce voisine, un vacarme épouvantable retentit ; c’était comme un bruit de lutte auquel se mêlaient des vociférations en langue russe et des jurons français fortement accentués.

 

 

M. Sharp regarda le juge d’instruction criminelle, lequel se pencha vers le greffier pour lui ordonner d’aller voir ce qui se passait.

 

Le petit bonhomme crasseux et chafouin déposa son porte-plume, repoussa son tabouret et, d’un pas lent, se dirigea vers la porte.

 

Mais à peine l’eut-il ouverte qu’un groupe se précipita tumultueusement dans la pièce, au grand ébahissement de M. Sharp, mais à la grande frayeur du gros Mileradowich qui se leva précipitamment pour mettre entre lui et les nouveaux arrivants toute la largeur de la table.

 

Quant à Mickhaïl Ossipoff, maintenu immobile sur son siège par les gardawoï préposés à sa garde, il reconnut, dans ceux qui venaient d’envahir le laboratoire, Gontran de Flammermont qui, bien qu’il eût les mains liées derrière le dos, secouait énergiquement quatre hommes de police suspendus à ses vêtements, ainsi que fait un sanglier des chiens qui le coiffent.

 

– Où est-il ce juge ? s’écria le jeune Français d’une voix tonnante, où est-il ?… qu’il se montre s’il existe !

 

Voyant le prisonnier solidement contenu par ses gardiens, Mileradowich reprit un peu d’assurance et répondit d’une voix mal affermie :

 

– Vous demandez un juge, monsieur ? me voici.

 

Le comte de Flammermont, entraînant les gardawoï, s’élança jusqu’à la table derrière laquelle Mileradowich s’était retranché.

 

– Ah ! c’est vous le juge, exclama-t-il, les lèvres tremblantes de colère et les regards étincelants, c’est par vos ordres que j’ai été traité comme un malfaiteur et qu’encore, à l’heure actuelle, je suis ligotté comme un gibier de potence !… Eh bien ! puisque c’est vous le juge, je vous requiers de me faire remettre en liberté séance tenante… chaque minute qui s’écoule aggrave votre cas, je vous en préviens, comme aussi je vous avertis qu’en sortant d’ici je ferai adresser, par l’intermédiaire de mon ambassadeur, des observations à votre gouvernement…

 

Abasourdi par ce flot de paroles, ému par l’assurance du jeune homme, Mileradowich se taisait.

 

Le comte poursuivit d’un ton plus calme :

 

– Je suis outré, monsieur, de la manière dont les Russes traitent les représentants d’une nation amie… on n’agit pas de semblable façon… et il faut venir dans votre… russe de pays pour être traité aussi brutalement.

 

Puis, la colère s’emparant de lui de plus belle, il s’écria :

 

– Eh bien ! qu’attendez-vous pour me faire mettre en liberté ?

 

Le juge d’instruction criminelle avait reconquis tout son sang-froid.

 

– Une seule chose, monsieur, répondit-il avec une politesse obséquieuse, que vous m’ayez dit qui vous êtes et sur quoi vous basez votre réclamation.

 

Gontran fit un bond formidable.

 

– Qui je suis ? exclama-t-il… vous me demandez qui je suis ! Ne le saviez-vous donc pas quand vous m’avez fait arrêter ?

 

– Les ordres concernaient Mickhaïl Ossipoff seul, riposta Mileradowich ; le voyant accompagné, les gardawoï ont pris celui qui l’accompagnait pour un complice et ils ont cru bien faire en l’arrêtant lui aussi, ce dont je ne saurais les blâmer jusqu’à ce que vous m’ayez prouvé…

 

– Que je me nomme le comte Gontran de Flammermont et que j’appartiens au corps diplomatique ! continua le jeune homme… Envoyez un de vos hommes à l’ambassade française et vous ne tarderez pas à avoir la preuve de la grossière erreur que vous avez commise.

 

– Pas moi, mais les gardawoï, protesta vivement le juge d’instruction qui, au ton et à l’attitude de Gontran, commençait à craindre de s’être fourvoyé.

 

Ce disant, il griffonnait à la hâte quelques mots sur une feuille de papier qu’il remettait à l’un des agents de police en ajoutant ces mots :

 

– Hâte-toi !

 

L’homme sortit en courant.

 

Puis, afin de se concilier les bonnes grâces du prisonnier, au cas où véritablement il aurait commis l’erreur grossière d’arrêter un membre de l’ambassade française, il donna ordre qu’on lui déliât les mains, en même temps qu’il disait qu’on lui avançât un siège.

 

Mais au lieu de s’asseoir, Gontran courut à Ossipoff.

 

– Et vous, s’écria-t-il, mon cher, mon vénéré monsieur Ossipoff, ne va-t-on pas également reconnaître que l’on s’est trompé en vous faisant subir un traitement aussi honteux ?

 

Le vieux savant sourit tristement.

 

– Hélas ! moi, répondit-il, je n’ai pas comme vous, l’honneur d’appartenir au corps diplomatique.

 

– Mais, riposta Gontran avec véhémence, les savants du monde entier protesteront.

 

Ossipoff hocha la tête et désignant Sharp qui, muet et immobile, assistait à cette scène, il répliqua :

 

– Monsieur que voici est le secrétaire perpétuel de l’Académie des sciences de Pétersbourg, et il a pour mission de bien prouver à la justice le crime dont je suis accusé.

 

Les yeux du jeune homme s’arrondirent et il exclama :

 

– Le crime dont vous êtes accusé !… Vous êtes accusé d’un crime ! et lequel donc, bon Dieu ?

 

– J’appartiens à la terrible association des nihilistes, répondit ironiquement le vieillard, et hier, quand on nous a arrêtés, nous revenions d’un conciliabule tenu secrètement par les conspirateurs et qui avait probablement pour but d’organiser un nouvel attentat contre le Tzar.

 

Gontran partit d’un formidable éclat de rire.

 

– Quelle fable me racontez-vous là ? s’écria-t-il.

 

– Ce n’est point une fable, c’est la vérité ; du moins M. le juge d’instruction, éclairé du reste par les lumières de M. Sharp, l’affirme.

 

– Comment ! mais hier soir nous sommes allés à l’observatoire de Poulkowa ; ne l’avez-vous pas dit à ces messieurs ?

 

Un éclair rapide brilla dans la prunelle du secrétaire perpétuel de l’Académie des sciences, et Mileradowich s’écria :

 

– Vous avez passé votre soirée à l’observatoire ?… vous le jurez.

 

– Nous le jurons, répondirent ensemble les deux hommes, et le comte de Flammermont ajouta :

 

– C’est même mon droschki qui nous y a conduits.

 

Le juge d’instruction criminelle laissa entendre un petit ricanement.

 

– Votre iemstchick, interrogé, a déposé qu’il avait arrêté la voiture dans une rue déserte où il vous avait attendus près de deux heures, ce qui m’a donné à supposer que vous aviez pris vos précautions pour que personne ne pût savoir où vous vous rendiez.

 

Il fit une courte pause et reprit :

 

– Vous avouerez avec moi que s’en aller à l’observatoire étudier les astres, n’est point une occupation qui demande à être entourée d’un tel mystère.

 

Gontran se mordit les lèvres, se rappelant en effet que le vieux savant s’était arrangé de façon à ne laisser à l’observatoire aucune trace de son passage et, désespéré de cet alibi qui lui échappait ainsi qu’à Ossipoff, il regarda celui-ci avec des yeux qui semblaient dire :

 

– Mais pourquoi donc vous taisez-vous au lieu de prouver votre innocence… ce qui serait si facile.

 

À cette muette interrogation, Mickhaïl Ossipoff allait faire une muette réponse, lorsque l’homme de police que le juge d’instruction avait dépêché à l’ambassade de France, revint tout essoufflé.

 

Sans mot dire, il tendit à Mileradowich un large pli dont le gros homme fit sauter les cachets de cire rouge d’un doigt fébrile.

 

À mesure que le juge avançait dans la lecture des quelques lignes écrites à la hâte, les traits de son visage s’altéraient sensiblement.

 

Enfin il se leva et, s’inclinant devant Gontran :

 

– Monsieur le comte, dit-il, vous êtes libre. Croyez que je regrette bien sincèrement ce qui s’est passé… Quelquefois la police a la main lourde qui s’appesantit aveuglément sur les innocents comme sur les coupables ; mais elle reconnaît franchement son erreur, quand on la lui a démontrée, et s’efforce de la réparer.

 

 

– C’est bien, monsieur le juge, répondit sèchement M. de Flammermont, en ce qui me concerne, je sais ce qui me reste à faire… cependant, de ce que vous venez de dire je retiens une chose : la police répare son erreur quand elle lui est démontrée… pourquoi, alors, ne donnez-vous pas l’ordre de mettre en liberté M. Ossipoff qui est aussi innocent que moi ?

 

Mileradowich hocha la tête.

 

– Quant à Ossipoff, dit-il, son affaire est aussi claire que son crime est probant… la potence l’attend.

 

– Mais c’est une infamie, s’écria Gontran.

 

– Monsieur de Flammermont, riposta Sharp d’une voix menaçante, permettez-moi de vous dire qu’ici comme en France, il y a des lois destinées à faire respecter la justice et ses représentants… ne nous obligez pas à les appliquer.

 

– Mais défendez-vous ! s’écria le jeune homme en se tournant vers Ossipoff, prouvez-leur qu’ils font fausse route, que bien loin de songer à nuire au Tzar, vous ne songiez qu’à donner une gloire de plus à votre patrie, que cette poudre qui vous accuse n’avait pas pour but de détruire quoi que ce soit… mais bien au contraire…

 

 

Le vieillard étendit vivement les mains vers Gontran pour le supplier de garder le silence.

 

– Taisez-vous, monsieur le comte, dit-il d’une voix ferme, tout ce que vous pourriez dire, tout ce que je pourrais dire serait inutile, je me sens enveloppé dans les fils d’une machination terrible dont il me semble pressentir le but ; si je ne me trompe pas, je suis un homme perdu…

 

– Mais je vous sauverai, moi ! exclama Gontran dans un élan superbe.

 

Ossipoff hocha la tête.

 

– Hélas ! je connais mon pays, je sais qu’il est impossible de s’innocenter d’un crime semblable à celui dont je suis accusé.

 

– Mais le Tzar est juste.

 

– Oui ! mais on l’aveuglera, si l’on y a intérêt.

 

– Mais vous avez des preuves de votre innocence… produisez-les, et cette accusation terrible, mais absurde, tombera d’elle-même.

 

Le vieillard se redressa et répondit d’une voix rauque :

 

– Rappelez-vous ce que je vous disais hier soir… et voyez combien justes étaient mes pressentiments… on m’a soupçonné, on m’a épié, et maintenant…

 

Il se tut, sentant les yeux de Sharp braqués sur lui.

 

Puis il reprit avec fermeté :

 

– Il est peu probable que je vous reverrai… Adieu donc, et soyez persuadé, quelque soit le sort qui m’attend, que je le subirai avec résignation si vous me jurez de protéger Séléna… ma pauvre fille, que ma disparition va laisser sans protection… sans soutien.

 

Ému au souvenir de son enfant, le vieillard s’arrêta ; un sanglot s’étrangla dans sa gorge et une larme vint rouler au bord de sa paupière.

 

– Jurez-vous, Gontran, reprit-il, jurez-vous ?

 

– Sur ce que j’ai de plus sacré au monde, répondit Gontran, je jure d’aimer Séléna, de la respecter, de la défendre et de tout faire avec elle pour vous sauver.

 

Il se pencha vers le vieillard, le baisa au front et sortit du laboratoire sans même honorer d’un salut le juge et son compagnon.

 

Dans le vestibule, il se heurta à Wassili.

 

– Ah ! monsieur le comte ! exclama le domestique, vous êtes libre !… et mon maître ?

 

 

Gontran fit un geste désespéré.

 

Wassili commença aussitôt à se répandre en lamentations auxquelles le jeune homme coupa court aussitôt.

 

– Allons, dit-il brusquement, garde tes doléances pour plus tard et conduis-moi auprès de Mlle Séléna.

 

– Mlle Séléna ? répéta Wassili, qu’est-ce que vous lui voulez donc ?

 

– J’ai besoin de lui parler. Mène-moi à sa chambre, ou plutôt prie-la en mon nom de vouloir bien descendre.

 

– Aucune de ces deux choses n’est possible, riposta le domestique en hochant la tête.

 

– Et pourquoi ?

 

– Parce que la chambre de mademoiselle est fermée à clé et que cette clé est entre les mains d’un gardawoï qui monte la garde à la porte.

 

Gontran réfléchit un moment et commanda :

 

– Conduis-moi quand même ; j’aviserai.

 

Après avoir monté derrière Wassili une vingtaine de marches, le comte se trouva sur un palier où un homme de police se promenait de long en large, d’un air profondément ennuyé.

 

À la vue des nouveaux venus, il s’avança vivement et demanda d’une voix rude :

 

– Que venez-vous faire ici ?

 

– Réponds-lui, fit Gontran à Wassili, que je désire parler à Mlle Ossipoff.

 

Le domestique traduisit en russe la réponse ; le gardawoï éclata d’un gros rire brutal.

 

– Impossible de parler à la demoiselle, répliqua-t-il.

 

– Pourquoi ? demanda Wassili sur l’ordre du comte.

 

– Parce que c’est la consigne.

 

Le comte tira de sa poche une pièce d’or qui alluma dans l’œil de l’homme de police un éclair de convoitise.

 

– Offre-lui cela, dit M. de Flammermont, s’il veut me laisser causer cinq minutes avec Mlle Ossipoff.

 

Sans doute le gardawoï devina-t-il le sens de ces paroles, car il tira la clé de sa poche, l’introduisit dans la serrure, fit jouer le pêne et tendit la main dans laquelle Wassili laissa tomber la pièce d’or.

 

Alors l’homme ouvrit la porte et Gontran entra dans la chambre.

 

Séléna, assise dans un fauteuil, le visage enfoui dans ses mains, sanglotait.

 

Au bruit de la porte qui s’ouvrait elle releva la tête, et, apercevant M. de Flammermont, elle courut à lui, les mains tendues.

 

– Mon père ! cria-t-elle.

 

– Hélas ! mademoiselle, M. Ossipoff, victime d’une erreur de police ou d’une machination odieuse, est prisonnier.

 

– Prisonnier ! mais c’est infâme !… c’est horrible !… Je veux le voir !

 

Ce disant, elle s’avançait vers la porte.

 

– Cela n’est pas possible, fit Gontran, un gardien est là qui ne vous laissera pas sortir… moi-même, pour entrer, j’ai dû le soudoyer.

 

La jeune fille, désespérée, se tordit les mains.

 

– On ne peut pourtant pas emmener mon père, sans que je le voie, sans que je l’embrasse.

 

Gontran hocha la tête.

 

– Hélas ! murmura-t-il, il est plus que probable que le juge vous refusera cette grâce… aussi étais-je venu vous trouver pour vous assurer de mon entier dévouement et vous dire que vous pouviez compter sur moi en tout et pour tout.

 

– Il faut sauver mon père, monsieur, il faut le sauver…

 

– Je cours à l’ambassade, et par l’intermédiaire de mon ambassadeur je vais demander une audience au Tzar… Si dans cette première entrevue j’échoue, je tenterai d’en obtenir une seconde et alors vous m’accompagnerez… vos larmes et vos prières obtiendront peut-être justice.

 

– Mais de quoi mon pauvre père est-il donc accusé ? demanda-t-elle.

 

– On prétend qu’il fait partie d’une association de nihilistes.

 

On eût dit que cette réponse était tombée comme un coup de massue sur la tête de la jeune fille, qui ferma les yeux et eût glissé sur le plancher si le bras de Gontran ne l’avait retenue.

 

– À moi, Wassili, à moi, cria-t-il.

 

Le domestique entra, suivi du gardawoï qui fit signe à M. de Flammermont de quitter la chambre.

 

 

Et comme le comte faisait la sourde oreille déclarant qu’il n’abandonnerait pas Séléna dans l’état où elle se trouvait.

 

– Partez, monsieur le comte, partez, fit le domestique… cet homme est capable de nous enfermer tous trois ici… et alors qui donc s’occuperait de faire remettre en liberté mon pauvre maître ?

 

Gontran, éperdu, porta à ses lèvres la main inerte de la jeune fille, puis il sortit précipitamment, dégringola quatre à quatre l’escalier et se lança comme un fou dans la rue, bousculant sans pitié les curieux massés devant la petite maison.

 

Dans le laboratoire, l’interrogatoire se terminait : le juge Mileradowich y mettait toute l’âpreté possible, enserrant l’accusé dans un réseau de questions insidieuses et à double entente, furieux déjà de voir le comte de Flammermont lui échapper et craignant de voir avorter cette superbe affaire dont il avait déjà supputé les bénéfices, comme on a pu le voir au commencement de ce chapitre.

 

Le vieux savant ne répondait que par quelques paroles brèves et saccadées et encore seulement lorsque les demandes devenaient plus incisives, plus venimeuses.

 

À la fin, la patience échappa à Ossipoff qui s’écria :

 

– Mon collègue, M. Sharp, secrétaire perpétuel de l’Institut des sciences, comprend bien pourquoi votre accusation est ridicule et pourquoi je ne suis ni un assassin ni un agent soudoyé par les sociétés secrètes.

 

Sharp se leva et mit la main sur son cœur.

 

– Dieu m’est témoin, dit-il d’une voix larmoyante, que je remplis ici un devoir bien pénible et qu’il m’est douloureux… très douloureux d’avoir à analyser les travaux d’un ancien collègue. Mais ayant été, à mon corps défendant, désigné comme expert, par M. le grand maître de la police, j’ai dû, bien malgré moi, étudier vos cahiers et me rendre compte par l’examen de votre laboratoire du genre de travaux auxquels vous vous livrez.

 

Ossipoff tressaillit et demanda :

 

– Et vos investigations ?…

 

–… m’ont fait découvrir certains indices que je n’ai pu faire autrement que de communiquer à M. le juge… Pour moi, comme pour tous les savants qui pourront examiner votre laboratoire et vos livres, il est indiscutable – et vous-même l’avez avoué – que vous fabriquiez un explosif terrible… dans quel but ? je l’ignore et je laisse à la justice le soin de bâtir des hypothèses dont je ne veux pas connaître la valeur, désirant me renfermer strictement dans mon rôle d’expert.

 

 

Ossipoff se laissa prendre au ton plein de sincérité dont ces paroles furent prononcées, et il revint complètement sur les mauvaises pensées qui un moment lui avaient traversé l’esprit, touchant M. Sharp.

 

Et puis, qu’allait-il arriver, s’il ne pouvait prouver son innocence des méfaits dont on l’accusait ?

 

Et ses chers projets d’exploration céleste, si longtemps caressés, à la réussite desquels il avait consacré une partie de sa vie, y devait-il donc renoncer pour toujours ?

 

Et sa fille, sa chère Séléna, devait-il abandonner pour jamais l’espoir de la serrer dans ses bras ?

 

Il résolut alors de s’ouvrir en partie à son collègue afin d’avoir au moins, auprès de la justice, un avocat convaincu de la réalité de ses assertions.

 

– Monsieur le juge, dit-il d’une voix quelque peu tremblante, je vous demande la permission d’entretenir quelques instants, seul à seul, M. Sharp.

 

Mileradowich se tourna vers l’expert dont le masque était demeuré impassible à ces paroles.

 

– Vous avez entendu le prisonnier ? dit-il.

 

– Oui.

 

– Consentez-vous ?

 

Sharp inclina la tête.

 

Le juge fit signe aux argousins de se retirer et lui-même se levant de son siège, se dirigea vers la porte, suivi de son greffier.

 

– Je vous accorde dix minutes d’entretien, dit-il à Ossipoff d’un ton rauque.

 

Puis se tournant vers l’expert :

 

– Quant à vous, mon cher, je vous recommande la plus grande prudence ; ces gens-là sont fort dangereux.

 

Le secrétaire perpétuel sourit d’un air singulier et le juge sortit.

 

Demeurés seuls, les deux savants gardèrent le silence, se mesurant du regard, cherchant à deviner mutuellement les pensées qui s’agitaient en eux.

 

Ce fut Mickhaïl qui parla le premier :

 

– En vérité, mon cher Sharp, s’écria-t-il avec un élan qu’il ne put contenir, comment pouvez-vous me croire coupable, moi que vous connaissez depuis de si longues années ?

 

– Eh ! mon cher Ossipoff, riposta le secrétaire perpétuel, il ne m’appartient pas de porter sur vous un jugement quel qu’il soit… ce faisant, j’outrepasserais la mission qui m’a été confiée.

 

– Mais il ne vous est pas défendu d’interpréter dans un sens qui me soit favorable le résultat de vos investigations.

 

Sharp se rapprocha de l’accusé.

 

– Je ne demande pas mieux, dit-il, mais il faut que vous m’y aidiez.

 

– Comment cela ? demanda Ossipoff surpris.

 

– Cette poudre qui forme contre vous la base de la plus terrible accusation qui puisse être suspendue sur la tête d’un Russe, cette poudre, quelle en est la formule exacte ?

 

Il avait prononcé cette phrase d’une voix haletante, dont les mots sifflaient à travers ses dents serrées et il avait posé ses mains sur les épaules d’Ossipoff, le regardant avec anxiété, guettant la réponse qui allait lui être faite.

 

Saisi d’un pressentiment, le prisonnier se recula et répliqua :

 

– Mais cette formule, vous l’avez trouvée sur mon registre.

 

– Non pas, elle est incomplète… je me connais assez en chimie pour comprendre que l’un des agents constitutifs de cette sélénite n’est pas indiqué.

 

– Que vous importe ?

 

– Il m’importe, grommela Sharp, que si vous voulez sauver votre tête, il me faut donner cette formule tout entière.

 

– Et si je refuse…

 

– La potence vous enverra voir dans la lune si j’y suis, ricana Sharp.

 

– Misérable ! s’écria Ossipoff, dis donc franchement que tout ce qui m’arrive est ton œuvre et que tu veux voler le fruit de tous mes travaux.

 

– Cette formule ? répéta froidement le secrétaire perpétuel de l’Académie des sciences, il me faut cette formule.

 

Sous l’empire de la colère et de l’indignation, Mickhaïl Ossipoff fit un mouvement tellement brusque que les cordes qui lui liaient les mains se brisèrent.

 

N’écoutant que sa fureur, le petit vieillard se rua sur M. Sharp, lui sauta à la gorge.

 

Le secrétaire perpétuel surpris de cette attaque imprévue recula à pas précipités, mais ses jambes rencontrant le siège laissé vacant par Mileradowich, il tomba à la renverse, entraînant dans sa chute Ossipoff qui ne lâchait pas prise.

 

Au bruit de la lutte, le juge criminel se précipita dans le laboratoire, suivi des gardawoï qui en un clin d’œil eurent arraché Ossipoff de dessus l’infortuné Sharp, puis le bâillonnèrent, le ficelèrent, et sur les ordres de Mileradowich le transportèrent dans la voiture cellulaire qui prit, aux acclamations de la foule, le chemin de la prison de Roggatznaïa.

 

Une demi-heure après, Mickhaïl Ossipoff était jeté dans une cellule dont il ne devait plus franchir le seuil que pour se rendre à la potence, à moins que la clémence du Tzar ne l’envoyât en Sibérie.

 

CHAPITRE IV

OÙ LA PROVIDENCE SE PRÉSENTE À SÉLÉNA SOUS LES TRAITS D’ALCIDE FRICOULET.

 

n mois s’était écoulé pendant lequel Séléna avait passé par les plus épouvantables alternatives d’espoir insensé et de désespérances profondes.

 

Sans Gontran de Flammermont qui la visitait chaque jour et qui trouvait moyen de ranimer son courage, la pauvre jeune fille fût morte sans doute ; mais l’attaché d’ambassade savait si habilement démontrer à mademoiselle Ossipoff – bien qu’il n’en pensât pas un mot lui-même – que les juges ne pouvaient pas être assez aveugles pour ne pas reconnaître l’erreur de la police, que les larmes de Séléna finissaient par se sécher et qu’en reconduisant Gontran jusqu’au seuil de la petite maison, elle avait le visage plus serein et le cœur moins gros.

 

Un soir, c’était, nous le répétons, un mois après l’arrestation du vieux savant, M. de Flammermont s’apprêtait à sortir du petit logement qu’il habitait non loin de l’ambassade, avenue Voïnnensky, lorsqu’une vive altercation s’élevant dans l’antichambre, il ouvrit la porte de son cabinet, en demandant :

 

– Qu’y a-t-il donc, Jean ?

 

Jean était le domestique, amené de Paris, qui servait le comte.

 

– Il y a, monsieur le comte, que voici une espèce de cosaque qui veut forcer la consigne et parler à monsieur le comte.

 

 

L’espèce de cosaque n’était autre que Wassili.

 

Gontran reconnut aussitôt le moujick de Mlle Ossipoff et courant à lui.

 

– Séléna ? demanda-t-il, la gorge serrée par l’angoisse.

 

– Mademoiselle va bien, répondit Wassili… mais c’est mon pauvre maître…

 

Et le domestique fondit en larmes.

 

Saisi d’un pressentiment, Gontran demanda :

 

– As-tu donc des nouvelles ?

 

– Condamné ! monsieur le comte, balbutia Wassili au milieu de ses sanglots, ils l’ont condamné !

 

Le jeune homme chancela ; bien qu’il s’attendît à ce dénouement, la nouvelle le frappa douloureusement.

 

Une question lui brûlait les lèvres et cependant il gardait le silence, redoutant la réponse.

 

À quoi était condamné Ossipoff ? à la potence ou à la déportation ?

 

Certes à envisager froidement les choses, la première est préférable à la seconde ; qu’est-ce que la mort, comme supplice, comparée à la vie sans la liberté ?

 

Mais Séléna ? quel coup terrible pour la jeune fille s’il lui fallait renoncer à l’espoir – quelque insensé qu’il fût – de jamais serrer entre ses bras son père adoré !

 

Elle était capable de mourir sur le coup.

 

Et à cette pensée, le pauvre Gontran sentit les battements de son cœur se ralentir, comme si la vie allait l’abandonner.

 

– Les misérables ! gronda Wassili tout pleurant… le pauvre batiouschka ! il en mourra certainement.

 

Ces quelques mots soulagèrent le jeune comte.

 

Le sort qui frappait Ossipoff et qui inspirait à Wassili de si mortelles appréhensions n’était donc pas la potence ; il respira largement et demanda :

 

– Où l’envoie-t-on ?

 

Le moujick leva les bras au plafond.

 

– Ça, dit-il, on ne le sait jamais… c’est le secret de la police.

 

Gontran prit son chapeau, s’enveloppa dans sa pelisse.

 

– Mlle Ossipoff connaît-elle la condamnation de son père ? demanda-t-il en descendant l’escalier.

 

– Je ne pense pas, répondit Wassili… c’est en rôdant autour du tribunal que j’ai appris la chose d’un gardawoï… alors, je suis accouru tout de suite ici pour vous prévenir, afin que vous annonciez vous-même la chose à la pauvre mademoiselle.

 

– Tu as bien fait, Wassili, répéta le jeune homme… rentre à la maison, ne parle de rien à ta maîtresse… moi, je cours aux informations.

 

Et montant dans son droschki, il commanda à l’iemstchick de le conduire chez le grand maître de la police.

 

Comme il sautait à terre, un individu qui descendait précipitamment le perron, le heurta de si rude façon que le jeune comte s’écria d’une voix furieuse :

 

– Que le diable emporte l’étourdi !

 

L’autre s’arrêta court et soulevant poliment le chapeau de voyage dont il était coiffé, répliqua :

 

– Mille excuses, monsieur, je ne suis qu’un maladroit.

 

Et il ajouta avec enjouement :

 

 

– Vous me permettrez cependant de bénir mon étourderie, car, grâce à elle, j’aurai entendu au moins une fois encore les accents mélodieux de ma langue natale.

 

Et, s’inclinant de nouveau, il allait s’éloigner lorsque Gontran, lui posant la main sur le bras, l’attira vers la voiture, de manière à ce que la lueur de la lanterne l’éclairât en plein.

 

Le jeune comte vit alors une face toute ronde, qu’éclairaient deux petits yeux noirs très vifs, percés en vrille ; au-dessous du nez camus s’ouvrait une bouche en coup de sabre ourlée de fortes lèvres très colorées ; de ci de là des poils noirs et frisés, irrégulièrement plantés, formant ce qu’on appelle vulgairement « une barbe de jardinier ».

 

Certes cet homme n’était pas beau ; bien plus, il était laid, mais d’une laideur toute sympathique ; en outre, sur le front large et élevé, surmonté d’une toison de cheveux drus et crépus, se lisait une intelligence rare.

 

Quant au reste du corps, bien qu’enfoui dans un épais manteau de fourrure, on le devinait néanmoins maigre et gauche : la longueur des bras faisait préjuger de la longueur des jambes ; les mains ressemblaient à des battoirs et les pieds eussent facilement soutenu la comparaison avec des bateaux de petite taille.

 

– Mon Dieu ! monsieur, dit Gontran avec hésitation, n’êtes-vous pas monsieur Alcide Fricoulet ?

 

L’autre poussa une exclamation de surprise.

 

– Comment savez-vous mon nom ? balbutia-t-il.

 

Sans répondre, le comte de Flammermont se jeta à son cou en s’écriant :

 

– Alcide ! Alcide ! ne me reconnais-tu pas ?

 

Un peu inquiet de cette subite manifestation d’amitié, l’étranger se dégagea de l’étreinte du comte, en murmurant :

 

– Sans doute, y a-t-il méprise, monsieur… car j’avoue…

 

– Ne te rappelles-tu plus Gontran… Gontran de Flammermont ?

 

En signe de joie, l’autre lança en l’air son chapeau qui s’en alla rouler dans la neige, en même temps qu’il se précipitait sur le jeune comte et qu’il le serrait dans ses bras en s’écriant :

 

– Gontran !… Gontran !… en voilà une rencontre.

 

Puis après un moment :

 

– Mais que fais-tu à Pétersbourg ?

 

Le jeune comte eut un haut-le-corps.

 

– Ne t’ai-je pas écrit plusieurs fois ?… N’as-tu pas reçu mes lettres ?… Ne sais-tu pas que je suis à l’ambassade française ?

 

Alcide Fricoulet se frappa le front.

 

– Eh ! c’est parbleu vrai… mais au milieu de toutes mes occupations, je l’avais oublié totalement.

 

 

– Et toi, fit M. de Flammermont, comment se fait-il que je te rencontre sur les bords de la Neva, à cinq cents lieues du boulevard Montparnasse ?

 

– Je ne suis ici qu’en passant… car je pars demain pour le district de Nertchinsk où je vais, comme ingénieur, surveiller l’exploitation d’une mine… Si tu n’as rien de mieux à faire, passons la soirée ensemble…

 

Le jeune comte ne répondit pas sur-le-champ ; il baissait la tête, réfléchissant ; puis tout à coup :

 

– Tiens, monte dans mon droschki et attends-moi sans t’impatienter… il me faut absolument parler au maître de la police pour une affaire dont je t’entretiendrai.

 

Et pendant qu’Alcide Fricoulet s’installait sous les chaudes fourrures, Gontran, gravissant lestement les marches du perron, disparaissait à l’intérieur du sombre monument.

 

Quand, au bout d’une heure, il prit place, dans le droschki, à côté de son ami, celui-ci fut frappé de l’altération de ses traits.

 

– Qu’as-tu donc ? demanda Fricoulet avec sollicitude.

 

– J’ai… qu’un grand malheur m’atteint.

 

– Un grand malheur ! répéta l’autre avec une interrogation dans la voix.

 

 

Alors, pour répondre à cet impérieux besoin qu’a l’homme de faire participer son semblable à ses peines comme à ses joies, M. de Flammermont raconta brièvement à son compagnon l’aventure à laquelle il était mêlé.

 

Aux premiers mots qu’il lui en dit, Fricoulet s’écria :

 

– Mais je connais cette histoire-là… elle a fait beaucoup de bruit à Paris… Songe donc qu’Ossipoff est fort estimé là-bas dans le monde savant que son arrestation a fort ému.

 

Gontran raconta comment, tout doucement et sans qu’il s’en aperçût lui-même, l’amour avait germé dans son cœur et comment un beau jour il s’était aperçu que cet amour avait poussé de trop solides racines pour qu’il pût songer à le déraciner.

 

Durant que le jeune comte parlait, Fricoulet s’agitait sur les coussins de la voiture, fronçant les sourcils, claquant de la langue, donnant enfin tous les signes du mécontentement le plus grave.

 

– Ah ! parbleu ! s’écria-t-il enfin, ne pouvant plus se contenir, si tu mets une femme dans ta vie… cela ne m’étonne pas que tous les malheurs te tombent dessus.

 

Sans prendre garde à cette boutade Gontran conclut en disant :

 

– Bref, je me suis décidé à demander la main de Séléna.

 

L’étrangeté de ce nom fit oublier à Fricoulet sa mauvaise humeur.

 

– Séléna !… s’écria-t-il, celle que tu aimes s’appelle Séléna !… Ah ! il n’y a qu’un savant – et encore un savant russe – pour donner à sa fille le nom de la lune.

 

– Le nom de la lune ! répéta le comte, pourquoi le nom de la lune ?

 

Fricoulet était ébahi.

 

– Comment ! exclama-t-il, tu es amoureux… ta fiancée porte un nom bizarre et que n’enregistre aucun calendrier et tu ne t’inquiètes pas de connaître l’étymologie de ce nom.

 

Puis se croisant les bras, dans un geste d’indignation comique :

 

– Mais, monsieur le comte, savez-vous bien que les racines de votre amour me paraissent avoir poussé au détriment des racines grecques ?… Que faites-vous donc dans la diplomatie que vous négligiez ainsi les langues mères… Si tu avais Burnouf un peu plus présent à la mémoire, tu saurais que Séléna vient du grec , qui veut dire : lune.

 

Puis, avec un sourire quelque peu railleur :

 

– Gageons que ta fiancée est blonde… blonde et pâle, comme Phœbé pendant une belle nuit de printemps…

 

Il se tut un moment et reprit en ricanant :

 

– Au surplus, peu importe sa couleur ; la femme brune, blonde ou rousse n’en est pas moins le mauvais génie de l’homme.

 

Le comte haussa les épaules en murmurant :

 

– Tu n’as pas changé… je te retrouve avec cette même horreur de la femme…

 

– Horreur que je compte bien conserver jusqu’à la mort ! s’écria Fricoulet.

 

– À moins qu’avant tu ne rencontres, toi aussi…

 

Fricoulet saisit son ami par le bras.

 

– Tais-toi, dit-il, tais-toi… rien qu’une supposition semblable me met hors de moi… pour un peu je sauterais hors de la voiture.

 

Puis, se calmant :

 

– Et la fin de ton histoire ?



 

– Oh ! je n’ai plus grand chose à te conter, poursuivit Gontran, le malheureux Ossipoff, victime d’une machination odieuse, a été arrêté comme accusé de nihilisme et de complot contre la vie du Tzar, et malgré tous mes efforts et ceux de mes amis, il vient d’être aujourd’hui même condamné à la déportation.

 

– Diable ! murmura Fricoulet, la déportation en Sibérie, c’est la mort.

 

Et il ajouta in petto :

 

– Un beau-père de moins… c’est un nuage noir de moins aussi à l’horizon conjugal.

 

Comme M. de Flammermont hochait la tête, il dit tout haut :

 

– Le hasard qui m’a fait te rencontrer si inespérément est capable d’envoyer Ossipoff aux mines que je vais diriger.

 

– On vient de m’apprendre à l’instant que dès demain Ossipoff quitte Pétersbourg pour rejoindre à Moscou un convoi de condamnés dirigés sur Ekatherinbourg.

 

– Ah ! oui, je sais, murmura l’ingénieur, il y a là des mines de platine fort importantes.

 

Le droschki s’était arrêté devant la petite maison d’Ossipoff, et Wassili, qui guettait sans doute l’arrivée du jeune comte, ouvrit la porte et s’avança à sa rencontre.

 

À la vue de Fricoulet, le moujick souleva son bonnet en peau d’agneau et se tint à l’écart.

 

– C’est ici que tu demeures ? demanda l’ingénieur.

 

– Non, c’est l’habitation de Mlle Ossipoff.

 

Fricoulet fit un mouvement pour se débarrasser des fourrures qui le couvraient, mais M. de Flammermont lui dit à voix basse, d’un ton de prière :

 

– Fais-moi le plaisir de m’attendre encore ; peut-être aurai-je besoin de tes conseils… en tous cas, nous ne pouvons nous séparer aussi brusquement.

 

Et sans attendre la réponse de son ami, il suivit Wassili.

 

Au bruit de la porte qui s’ouvrait, Séléna se leva vivement et vint au-devant de Gontran, les mains tendues, le visage pâli, les paupières rouges encore de larmes versées dans la journée.

 

Depuis le malheur qui l’avait frappée, la jeune fille avait pris des vêtements de deuil, et tout ce noir qui l’enveloppait des pieds à la tête faisait paraître plus transparente et plus diaphane sa peau mate et ivoirine, tandis que ses longues nattes blondes serpentaient plus lourdes et plus dorées jusqu’à sa taille.

 

Ses premiers mots furent pour poser, comme tous les jours, la question par laquelle débutait invariablement leur entrevue :

 

– Quoi de nouveau aujourd’hui ?

 

Et elle plongeait ses regards dans ceux du jeune comte pour y deviner la vérité, de peur que, par affection pour elle, il ne cherchât à la lui déguiser.

 

Contrairement à son habitude, Gontran ne répondit pas et, sans quitter les mains de la jeune fille, il l’amena près d’un sopha sur lequel d’une douce pression il la fit asseoir ; lui-même prit place à côté d’elle.

 

 

Émue de ce silence, Séléna s’écria :

 

– Il y a quelque chose.

 

Muettement, n’ayant point le courage de lui briser le cœur en lui annonçant la fatale nouvelle, Gontran fit un signe affirmatif.

 

– Oh ! mon Dieu ! gémit-elle.

 

Et douloureusement elle inclina la tête, les paupières closes, les lèvres convulsivement serrées, comme un oiseau frappé mortellement et qui va s’abattre sans vie sur le sol.

 

– Séléna, murmura le jeune homme effrayé.

 

Mais Mlle Ossipoff était une vaillante nature que le sort impitoyable pouvait plier mais non pas briser.

 

Elle releva la tête, et balbutia en regardant Gontran bien en face :

 

– Ils l’ont condamné, n’est-ce pas ?

 

– Oui, fit Gontran à voix basse.

 

– Les misérables ! s’écria-t-elle.

 

Puis elle reprit :

 

– Mais le Tzar est juste… il est clément… il fera grâce… Vous m’accompagnerez, n’est-ce pas Gontran ?… vous me l’avez promis… J’irai me jeter aux pieds du Tzar et je le supplierai de me rendre mon père…

 

Comme le comte se taisait, elle comprit qu’elle s’illusionnait et qu’il lui fallait abandonner tout espoir.

 

Alors, une épouvante la saisit ; la vision sinistre du gibet se dressa devant elle.

 

Elle poussa un cri d’horreur et, se voilant la face de ses mains, elle murmura :

 

– La mort ! mon Dieu ! la mort !…

 

– Non, se hâta de répondre Gontran, la déportation.

 

Elle tressaillit, lui saisit la main, et d’une voix étranglée :

 

– Alors pourquoi renoncer à tenter de nouvelles démarches ?

 

Il hésita un moment, puis ne pouvant faire autrement que de répondre, maintenant qu’il était acculé à la vérité :

 

– Parce que, lorsque l’aube se lèvera demain, dit-il, M. Ossipoff sera déjà en route pour Moscou.

 

Séléna poussa un cri, se dressa toute droite et répéta :

 

– Pour Moscou !

 

– Oui, on l’envoie à Ekatherinbourg.

 

La jeune fille eut un geste désespéré.

 

– Lui, lui ! condamné aux mines, comme un voleur, comme un assassin !… ah ! les misérables !… les bandits !…

 

Elle se tut, les traits contractés par la douleur, les yeux brillants d’une lueur indignée.

 

Puis soudain elle releva la tête et agitant son poing fermé :

 

– Mais nous le sauverons, monsieur de Flammermont, dit-elle, nous leur arracherons cet innocent.

 

– Que faire ? murmura pensivement le jeune homme… quel moyen imaginer ?… à quel subterfuge avoir recours ?

 

Séléna frappa du pied et s’écria avec une certaine amertume dans la voix :

 

 

– Je croyais qu’un grand homme de votre pays avait déclaré que le mot impossible n’était pas français !… reculeriez-vous ?

 

– Non pas… mais je suis effrayé des difficultés sans nombre qui se dressent dès à présent entre notre but et nous… Sauver votre père sur le territoire russe, avant qu’il n’ait pénétré dans le désert sibérien, il n’y faut penser… les mesures sont prises contre toute tentative d’évasion et tout ce que nous ferions ne servirait qu’à aggraver la situation.

 

Séléna inclina la tête, reconnaissant ainsi la sagesse de ce que venait de dire M. de Flammermont.

 

Tout à coup, celui-ci se leva et se dirigeant vers la porte du cabinet :

 

– Le hasard m’a fait rencontrer aujourd’hui un de mes bons camarades d’enfance, un jeune savant français qui connaissait de réputation M. Ossipoff et qui s’intéresse vivement à son malheureux sort… Voulez-vous me permettre de vous le présenter ?

 

Comme Séléna gardait le silence :

 

– C’est un garçon de grande valeur, poursuivit le comte, très ingénieux et de bon conseil… Si je l’ai amené jusqu’ici, c’est parce que j’estimais qu’il pourrait nous être utile.

 

– Faites-le donc entrer, répondit Mlle Ossipoff… Il est le bienvenu à l’avance, toute ma reconnaissance lui est déjà acquise.

 

Quelques instants après, Gontran rentrait dans le salon suivi du jeune ingénieur.

 

– Chère demoiselle, dit-il en s’adressant à Séléna, permettez-moi de vous présenter un de mes bons amis, un savant français, M. Alcide Fricoulet, ingénieur de son état et… inventeur fécond.

 

Séléna indiqua un siège au nouveau venu, puis s’assit, et souriant tristement :

 

– Vous êtes ici doublement le bienvenu, monsieur, fit-elle gracieusement… votre titre d’ami de M. de Flammermont vous ouvre les portes de cette maison non moins grandes que ne vous les eût ouvertes votre titre de savant.

 

Devant cette phrase aimable, Alcide Fricoulet s’inclina.

 

– Mademoiselle, répondit-il, mon ami Gontran, qui m’avait déjà fait tout à l’heure part du grand malheur qui vous frappe, m’est venu chercher pour me demander conseil… Hélas ! je n’ai point la prétention de vous apporter de grandes lumières… mais si faibles que soient les miennes, elles vous sont tout acquises.

 

Puis, se tournant vers le jeune comte :

 

– Donc, dit-il, délibérons.

 

Et s’adressant à Séléna :

 

– Possédez-vous ici des cartes de Russie ?

 

La jeune fille frappa sur un timbre et Wassili apporta une carte gigantesque qui fut déployée sur la table de travail d’Ossipoff.

 

Pendant plusieurs minutes, Fricoulet demeura penché sur la toile, examinant attentivement la carte de Sibérie, mesurant minutieusement la distance qui séparait les mines d’Ekatherinbourg de Pétersbourg, vérifiant la hauteur des monts ouraliens, et au fur et à mesure qu’il avançait dans son étude et qu’il se rendait compte davantage des difficultés à vaincre, pour traverser les montagnes et les steppes de la Russie orientale, ses sourcils se fronçaient et ses lèvres s’allongeaient dans une moue significative.

 

– Satané pays ! grommela-t-il.

 

Puis, relevant la tête :

 

– À moins de circonstances exceptionnelles, dit-il d’une voix ferme, je crois qu’il est impossible de s’échapper de Sibérie.

 

– Vous aussi, monsieur, s’écria Séléna, vous désespérez.

 

L’ingénieur étendit la main et répliqua :

 

– J’ai dit « à moins de circonstances exceptionnelles », mademoiselle… donc je continue : les défilés sont gardés, dit-on, par des postes vigilants. Il faudrait suivre les montagnes jusqu’à Orenbourg, à travers des plaines sans végétation, continuellement battues par les tribus kirghises qui font la chasse aux prisonniers évadés.

 

Et secouant énergiquement la tête, il déclara :

 

– Un homme seul, ne comptant que sur lui-même, ne peut s’enfuir des mines ; il serait infailliblement repris, qu’il aille à pied, qu’il soit monté sur un cheval vigoureux, ou même qu’il suive en bateau le cours des fleuves du pays.

 

– Mais alors, fit Gontran dont la mine s’allongeait à mesure que son ami parlait, si tu déclares impraticables tous les moyens de fuite… si l’on ne peut se sauver ni par terre, ni par eau, il ne nous reste plus rien…

 

– Et l’air, s’écria Fricoulet… estimes-tu par hasard la voie aérienne inférieure aux autres ?

 

– Un ballon ! exclama le jeune comte d’un air moitié incrédule, moitié enthousiaste.

 

L’ingénieur haussa les épaules.

 

– Un ballon ! répéta-t-il un peu dédaigneusement. Eh ! bon Dieu ! qu’en pourrais-tu faire ? quand tu voudrais aller en Sibérie, il t’emmènerait en Norvège… tu sais bien que ce sont des machines indirigeables.

 

 

Gontran baissa la tête.

 

– Alors ? murmura-t-il.

 

Alcide Fricoulet, demeurait immobile, les sourcils contractés comme sous l’empire d’une violente tension d’esprit, les paupières demi-baissées, laissant filtrer un regard vague et indécis.

 

Tout à coup il se redressa et s’adressant à M. de Flammermont :

 

– Je le répète, dit-il d’une voix vibrante, l’air est la seule voie qu’il nous soit permis de prendre pour tenter de sauver M. Ossipoff.

 

– L’air !… l’air !… objecta Gontran… c’est fort joli… mais il faut un moyen de s’en servir.

 

– Ce moyen, je crois l’avoir trouvé.

 

Séléna bondit de son siège et saisissant les mains du jeune savant :

 

– Oh ! monsieur, ne vous trompez-vous pas ? Ne me leurrez pas d’un vain espoir ! Si vous vous engagez à sauver mon père, il faudra le sauver.

 

– Mademoiselle, répliqua gravement Fricoulet, je m’engage à tenter l’impossible, c’est tout ce qu’un honnête homme peut faire.

 

 

Puis se tournant vers le jeune comte :

 

– Es-tu prêt à tous les sacrifices ? demanda-t-il.

 

– Même à celui de ma vie, répondit Gontran d’une voix vibrante.

 

Malgré la gravité de la situation un sourire imperceptible crispa les lèvres de Fricoulet.

 

– Je ne t’en demande pas tant, dit-il.

 

– Que faut-il, alors ?

 

– D’abord être libre de tes actions et, pour cela, donner ta démission.

 

– Dès ce soir je verrai mon ambassadeur, répondit sans hésiter le jeune diplomate, et en attendant que ma démission soit acceptée par le ministre des affaires étrangères, j’obtiendrai un congé immédiat.

 

Séléna leva vers Gontran ses yeux mouillés de larmes.

 

– Oh ! Gontran ! murmura-t-elle d’une voix pleine de reconnaissance.

 

Il lui prit les mains, les serra doucement et répliqua :

 

– Qu’est-ce que ce petit sacrifice si, grâce à lui, je puis sécher vos pleurs et ramener le sourire sur vos lèvres.

 

Fricoulet haussa légèrement les épaules.

 

– Ces amoureux, pensa-t-il, tous les mêmes ; pas un seul n’a assez d’imagination pour trouver d’autres phrases que celles dites et redites depuis la création d’Adam et d’Ève.

 

– Que marmottes-tu donc entre tes dents ? demanda le comte en se retournant.

 

– Je dis que ta démission ne me suffit pas, qu’il me faudrait encore une cinquantaine de mille francs.

 

– Dès ce soir encore, j’écrirai à mon notaire de m’envoyer des fonds.

 

Puis, à l’oreille de son ami, il ajouta tout bas :

 

– Tu as bien fait de n’être pas trop exigeant, car c’est à peu près tout ce qui me reste de ma fortune.

 

– Gontran, s’écria Séléna, je ne veux pas…

 

– Il s’agit de votre père, mademoiselle Ossipoff, répondit Fricoulet.

 

La jeune fille rougit et murmura :

 

– Je ne puis cependant laisser M. de Flammermont se ruiner.

 

– Ah ! s’écria le jeune homme avec chaleur, que n’ai-je des millions pour vous en faire le sacrifice !

 

– En ce cas, dit froidement Fricoulet, Mickhaïl Ossipoff sera sauvé. Dès demain nous prenons le train pour Paris et là-bas, nous préparons tout pour l’évasion du prisonnier.

 

Gontran désigna Séléna.

 

– Je ne puis la laisser seule ici, dit-il.

 

Fricoulet fronça les sourcils.

 

– Oh ! les femmes ! grommela-t-il.

 

Puis, après un moment :

 

– Eh bien ! reste à Pétersbourg jusqu’au moment où tout sera prêt et où je te dirai de venir me rejoindre.

 

 

– Mais explique-toi… que comptes-tu faire ?… mets-nous au courant de tes projets.

 

– Mes projets sont fort simples : J’ai dit tout à l’heure que la voie de l’air était la seule praticable pour enlever Mickhaïl Ossipoff et c’est la vérité… mais comme les ballons sont indirigeables, il s’agit de construire un appareil à grande vitesse permettant de naviguer à volonté dans l’atmosphère.

 

– Mais tu t’es moqué de moi tout à l’heure lorsque j’ai prononcé le mot de ballon.

 

– Effectivement… pour pouvoir être maître de mon moyen de locomotion il faut qu’il soit plus lourd que l’air.

 

Gontran ouvrit de grands yeux étonnés, ses principes scientifiques plus qu’insuffisants se trouvaient bouleversés par cette déclaration.

 

– Tu ne parais pas bien convaincu ? fit Fricoulet, un peu railleur.

 

Le jeune comte eut un sourire à l’adresse de Séléna et répliqua :

 

– En l’absence de ce bon M. Ossipoff, je puis bien te déclarer que je ne suis qu’un sauvage en fait de sciences et que je ne comprends pas…

 

– Bast ! tu n’as pas besoin de comprendre… As-tu confiance en moi ?

 

– Aveuglément.

 

– Eh bien ! alors, ne me demande pas des explications qui, outre qu’elles ne jetteraient peut-être pas une grande lueur dans ton esprit, nous attarderaient par trop…

 

Il regarda la pendule et, se levant brusquement :

 

– N’oublie pas que je suis arrivé hier soir après cinquante-trois heures de voyage, et que demain à la première heure il faut que je sois en wagon.

 

 

Puis soudain il se frappa le front et fixa alternativement sur Séléna et sur Gontran des yeux ahuris.

 

– Qu’y a-t-il ? demandèrent-ils à la fois, saisis du même pressentiment que tout à coup une impossibilité venait de se dresser dans l’esprit de l’ingénieur.

 

– Il y a… il y a… que tout ce que nous venons de dire est fort joli… mais…

 

– Mais ?… répétèrent les autres d’une voix anxieuse.

 

Alcide Fricoulet éclata de rire, se croisa les bras et s’écria :

 

– Et ma mine de Nertchinsk !

 

Gontran pâlit portant sur Séléna des regards désolés :

 

– C’est vrai, murmura-t-il, j’avais oublié que tu es simplement de passage à Pétersbourg et que là-bas une brillante situation t’attend.

 

Mlle Ossipoff se couvrit le visage de ses mains pour cacher les larmes qui ruisselaient le long de ses joues.

 

En dépit du peu de sympathie que lui inspirait le sexe faible, le jeune ingénieur se sentit ému à la vue de cette poignante douleur ; il regardait gravement Mlle Ossipoff et on voyait à son regard profond et à ses lèvres plissées soucieusement qu’un violent combat se livrait en lui.

 

– Au diable ! dit-il tout à coup, les mines de Nertchinsk s’exploiteront comme elles le voudront ; les choses restent telles que nous venons de les arrêter… Je pars demain pour Paris.

 

Séléna releva la tête et un sourire radieux illumina sa face pâle toute ruisselante de pleurs ; Gontran, lui, se jeta sur les mains de son ami et les secoua à plusieurs reprises.

 

 

– Alcide !… Alcide… comment pourrons-nous jamais te remercier ?

 

L’ingénieur haussa les épaules :

 

– Bien simplement, dit-il. Engage-toi si, comme je l’espère fermement, je réussis à faire évader M. Ossipoff, engage-toi en son nom à me faire prendre part à la grande excursion céleste qu’il médite.

 

Séléna battit des mains en s’écriant :

 

– Oh ! cela bien volontiers.

 

– En ce cas, répondit Fricoulet, loin de me rien devoir, mademoiselle, c’est moi qui serai votre débiteur… car il ne s’organise pas tous les jours des trains de plaisir pour la lune et je ne serais pas fâché d’aller constater de visu jusqu’à quel point les Sélénites ont amené le perfectionnement de la mécanique.

 

. . . . . . . . . . . . . . . . . .

 

Deux mois après cet entretien Séléna dit à M. de Flammermont :

 

– Mon cher ami, que pensez-vous de M. Fricoulet ?

 

– Dame !… fit le jeune comte assez embarrassé par cette question, je ne sais trop que penser… je vous l’avoue… mes lettres restent sans réponses… et le télégramme que j’ai envoyé il y a huit jours a eu le même sort que mes lettres.

 

– Eh bien ! savez-vous quel est mon avis à moi ? reprit la jeune fille d’un ton singulier… votre ami Fricoulet qui, sous l’empire de je ne sais quel sentiment, nous avait fait ici de belles promesses, a réfléchi sans doute et est tout simplement parti pour Nertchinsk.

 

M. de Flammermont eut un haut-le-corps.

 

– Que dites-vous là ? mademoiselle, s’écria-t-il.

 

– Ce qui doit être la vérité, répondit-elle amèrement… M. Fricoulet a peut-être trouvé qu’il était bien bête de sacrifier ses intérêts à un vieillard qu’il ne connaît même pas… et voilà.

 

– Mais c’est impossible !… j’ai reçu, quinze jours après le départ d’Alcide, un mot de mon notaire m’informant qu’il lui avait remis les cinquante mille francs.

 

 

Séléna hocha la tête :

 

– Peut-être, fit-elle pensivement, a-t-il employé cet argent en tentatives malheureuses et, n’osant vous en avertir, par amour-propre ou pour toute autre cause… il fait le mort.

 

– Je connais Fricoulet, s’écria le jeune comte, c’est un brave et loyal garçon… je m’en porte garant… attendons encore.

 

Mlle Ossipoff garda un moment le silence, puis d’une voix un peu amère :

 

– Attendre ! toujours attendre… et pendant ce temps, là-bas, dans cet enfer des mines, mêlé à des bandits, mon pauvre père traîne sa vie misérable, m’accusant, moi sa fille, de ne rien faire pour le sauver.

 

– Mais que pouvez-vous faire ! exclama Gontran.

 

– Tenter de le rejoindre et si je ne puis le faire évader, tout au moins partager son sort.

 

– Mais vous n’y pensez pas !…

 

– J’y pense si bien, monsieur de Flammermont, que tout est préparé pour mon départ.

 

Le jeune homme n’en pouvait croire ses oreilles.

 

– Vous partez ! dit-il… vous partez !… mais vous savez bien qu’il est interdit aux familles des déportés de pénétrer en Sibérie.

 

– Je le sais, mais j’ai pris mes précautions pour dérouter les soupçons et déjouer la surveillance de la police.

 

Et comme il la regardait d’un air surpris, elle alla à une armoire, l’ouvrit et en tira un costume complet de paysanne lithuanienne qu’elle étala sur un siège.

 

– Voyez, dit-elle, c’est avec ces vêtements que je voyagerai et nul ne devinera que c’est Mlle Ossipoff, la fille de l’un des membres de l’Institut de Pétersbourg qui, ainsi vêtue, rejoint son père en Sibérie.

 

– Mais vous ne pourrez franchir la frontière.

 

Elle prit sur la table une carte qu’elle ouvrit :

 

– Tenez, dit-elle, voyez si mon plan est exact… D’ici, je vais en chemin de fer jusqu’à Orenbourg… là, j’abandonne mon costume de paysanne russe et j’achète dans un bazar des vêtements de tzigane, grâce auxquels je me faufile dans une de ces troupes nomades qui, vers le printemps, émigrent en Sibérie pour y gagner leur vie, de bourgade en bourgade, en donnant des représentations foraines.

 

– Mais c’est de la folie, s’écria Gontran… vous ne ferez pas cela.

 

 

– Folie ou non, monsieur de Flammermont, dit la jeune fille d’une voix ferme, je suis décidée à exécuter de point en point le plan que je viens de vous tracer en quelques mots.

 

Le jeune comte ne trouvait pas une parole, sentant, au ton résolu de Mlle Ossipoff, que toute contradiction était inutile.

 

– Et quand partez-vous ? demanda-t-il d’une voix tremblante.

 

– Demain.

 

– Déjà ! s’écria-t-il en lui prenant les mains.

 

– J’ai déjà trop tardé… songez à celui qui gémit tout seul… là-bas.

 

– Permettez-moi de vous accompagner jusqu’à Orenbourg, supplia-t-il.

 

– Je ne veux même pas que vous veniez à la gare de Pétersbourg ; la moindre imprudence peut attirer sur moi l’attention de la police.

 

Gontran eut un geste désespéré.

 

– C’en est donc fini de mon rêve ! balbutia-t-il.

 

– Non, dit-elle énergiquement ; ne désespérez pas plus que je ne désespère… nous nous reverrons, je vous le jure… je sens quelque chose qui me le dit.

 

Elle avait prononcé ces mots avec une conviction si profonde que Gontran sentit un peu d’espoir renaître dans son cœur et que lorsqu’il prit congé de Mlle Ossipoff, il était persuadé, lui aussi, que le vieux savant échapperait à ses gardiens.

 

Cependant, le lendemain, en dépit de la défense que lui en avait faite Séléna, il ne put résister au désir de la voir une dernière fois ; il emprunta les vêtements de Wassili et s’en fut à la gare, quelque temps avant l’heure de départ du train.

 

Caché dans un coin, dissimulé derrière un pilier, il vit arriver Mlle Ossipoff, plus charmante que jamais sous son costume de paysanne.

 

Comme si son cœur l’eût prévenu qu’il était là, la jeune fille promena d’un air indifférent ses regards autour d’elle et l’aperçut enfin qui la dévorait des yeux.

 

Elle lui fit signe qu’elle l’avait vu, puis, prenant son billet, elle se mêla aux autres voyageurs dont la foule débordait sur le quai.

 

Il la suivit, la vit monter dans un wagon de 3e classe, à la portière duquel elle demeura penchée pour être aperçue de lui jusqu’au dernier moment.

 

Enfin, la machine lança son sifflement strident et le train s’ébranla.

 

Alors Séléna mit ses doigts sur sa bouche et envoya un baiser dans la direction où, immobile, se tenait M. de Flammermont ; puis, émue de la désolation en laquelle elle le laissait, elle s’assit à sa place et pleura silencieusement.

 

Cependant, plus rien ne retenait Gontran à Pétersbourg, sa démission ayant été acceptée ; et Séléna avait quitté la ville depuis huit jours à peine qu’il se préparait à boucler sa valise et à filer sur Paris, lorsque la veille même de son départ il reçut une dépêche ainsi conçue :

 

« Tout est prêt ; arrive,

 

« Fricoulet. »

 

M. de Flammermont poussa un cri de joie.

 

– Le brave garçon, dit-il, je savais bien que du moment qu’il avait promis, il ferait l’impossible pour tenir sa promesse.

 

Mais, son visage radieux devint subitement sombre et sa joie se changea en accablement, en pensant à Séléna qui n’avait pas eu la patience d’attendre et qui maintenant, exposée à mille dangers, devait quitter Orenbourg pour se lancer dans le désert sibérien.

 

 

– Pourvu qu’elle puisse arriver jusqu’à Ekatherinbourg, murmura-t-il, Fricoulet saura bien en secourir deux au lieu d’un.

 

Et, soixante heures après, il débarquait à Paris et se faisait conduire au boulevard Montparnasse où, sous le toit même d’une haute maison, logeait Alcide Fricoulet.

 

Les appartements du jeune savant n’étaient rien moins que somptueux ; ils se composaient en tout et pour tout de deux vastes pièces mansardées par les fenêtres desquelles on apercevait, se déroulant en un vaste panorama, tout le Paris septentrional.

 

De ces deux pièces, l’une était une bibliothèque servant à la fois de bureau de travail, d’observatoire, de fumoir et au besoin de salon ; l’autre servait de laboratoire et aussi de chambre à coucher, ainsi que l’indiquait un petit lit de fer qui s’étendait dans un renfoncement de la muraille avec son matelas mince comme une galette et sa couverture légère comme une pelure d’oignon.

 

Sur le fourneau carrelé et à hotte vitrée mobile se trouvaient des fourneaux en terre réfractaire, des cornues en grès et en verre, un grand alambic, avec son serpentin réfrigérant ; les rayons des tablettes garnissant la muraille étaient surchargées de flacons de produits chimiques, de matras, d’éprouvettes, d’allonges ; la grande table, devant la fenêtre, soutenait des balances de chimiste, un trébuchet sous sa cage de verre, un puissant microscope avec des préparations toutes fraîches ; enfin des tubes d’essai pour l’étude des « infiniment petits ».

 

Dans l’autre pièce – la bibliothèque – à la place des fourneaux se trouvaient d’immenses armoires vitrées ; les unes contenaient de nombreux volumes dépareillés et dont le dos fatigué prouvait les constants services, les autres renfermaient des appareils de physique : machines électriques de toutes formes, pompes pneumatiques, batteries de piles, appareils photographiques, lunettes, télescopes, etc.

 

Les seuls meubles de cette pièce étaient un canapé tout défraîchi, quelques chaises et un guéridon ; pas de glaces, encore moins de tableaux, aucunement de rideaux aux fenêtres.

 

Maître Fricoulet, sans être un cénobite, dédaignait absolument toutes ces futilités ; ses appareils, ses livres suffisaient à tous ses besoins, comme aussi toute une collection de pipes, plus ou moins culottées, suspendues à la muraille.

 

– Toi ! s’écria-t-il en bondissant au-devant de son ami.

 

 

– Ne m’attendais-tu pas ? demanda Gontran un peu étonné.

 

– Certainement si… mais seulement dans quelques jours.

 

Et il ajouta avec un petit sourire railleur :

 

– Je ne supposais pas que tu aurais le courage d’une séparation aussi brusque.

 

Le visage du jeune comte changea subitement d’expression.

 

– Hélas ! dit-il, voici huit jours que Séléna est partie.

 

Et en quelques mots navrés il mit Fricoulet au courant des événements.

 

– Ah ! les femmes ! s’écria le jeune ingénieur, toutes les mêmes ! la meilleure, vois-tu, ne vaut pas cela.

 

Et il fit dédaigneusement claquer contre ses dents l’ongle de son pouce.

 

Puis, brusquement :

 

 

– Tu n’es pas trop fatigué pour m’accompagner ?

 

– Où cela ?

 

– Près de Nogent-sur-Marne.

 

– Quoi faire là ?

 

– Voir la carcasse de mon appareil.

 

– Allons.

 

Une heure plus tard les deux amis descendaient de tramway devant le fort de Vincennes et se lançaient dans les ombreuses allées du bois ; après avoir traversé Fontenay, Fricoulet s’engagea dans une ruelle peu fréquentée et s’arrêta bientôt devant une porte munie d’une forte serrure dans laquelle il introduisit une grosse clé qu’il avait tirée de sa poche.

 

La porte s’ouvrit et les deux hommes se trouvèrent dans un vaste terrain en friche, de près de huit cents mètres de superficie au fond duquel un hangar se dressait.

 

– Mais je ne vois pas ton fameux appareil ! fit Gontran, où donc est-il ?

 

– Dans le hangar, là-bas… il n’est pas monté, car la machine motrice n’est pas terminée, et d’ailleurs la place manque… car, pour enlever quatre personnes, j’ai dû donner à mon oiseau de grandes dimensions.

 

– Ton oiseau ! exclama le jeune comte.

 

Fricoulet sourit.

 

– Quand tu l’auras vu, tu comprendras pourquoi je l’appelle ainsi…

 

Ce disant, il avait poussé la porte du hangar et Gontran vit alors, étendues sur le sol, une douzaine de pièces métalliques bizarrement contournées et polies avec soin ; il y avait aussi des pièces de soie roulées sur elles-mêmes et des matériaux de toutes sortes ; le long des murs, sur des établis spéciaux se trouvaient tous les outils et les appareils de menuisier et de mécanicien ajusteur.

 

Gontran paraissait désappointé.

 

– C’est là tout ce qu’il y a de fait… de ton oiseau ? murmura-t-il.

 

– Comment ! tout ce qu’il y a de fait !… mais crois bien que je n’ai pas perdu mon temps.

 

Gontran désigna les pièces de soie.

 

– C’est un ballon que tu veux faire ?

 

– Non pas… c’est un aéroplane.

 

Et lisant dans l’œil de son ami une question toute naturelle, il y répondit :

 

– Tu sais ce que c’est qu’un cerf-volant et tu connais la raison pour laquelle il s’élève dans l’air : parce qu’il est tiré contre le vent au moyen d’une corde qui le rattache à la terre ; de cette traction et de la résistance du vent vient la stabilité de l’appareil… Eh bien ! suppose une chose : je supprime la corde et je la remplace par un propulseur qui tire en avant l’appareil, précisément avec la même vitesse que le fait la personne qui tient l’extrémité de la corde… il te semble bien, n’est-ce pas, que le résultat sera le même ?

 

– C’est-à-dire que le cerf-volant demeurera immobile si la résistance ne change pas… mais que si elle varie, il tombera ou avancera…

 

Fricoulet approuva de la tête.

 

– Ah ! s’écria comiquement Gontran, que M. Ossipoff n’est-il là pour m’entendre parler de la sorte ! lui qui croyait n’avoir pour gendre qu’un astronome !… quelle joie serait la sienne en s’apercevant que mes connaissances s’étendent aussi à la mécanique !

 

Puis, aussitôt, d’un air plus sérieux, il ajouta :

 

– Mais tu n’as pas la prétention de m’emmener en cerf-volant ?

 

– Pourquoi pas ? répliqua l’ingénieur avec le plus grand calme.

 

M. de Flammermont regarda son ami ; puis posant son index sur son front, il demanda, en hochant la tête :

 

– Est-ce que ?…

 

– Tu me crois fou ! s’écria Fricoulet… eh bien ! regarde, écoute et tâche de comprendre.

 

Il avait saisi un morceau de charbon de bois qui traînait à terre et, à grands traits, sur le mur blanc du hangar, il se mit à esquisser une machine qui fit ouvrir des yeux énormes à Gontran.

 

– Qu’est-ce que cela ? murmura celui-ci abasourdi.

 

 

– Ça ! exclama le jeune ingénieur, ça ! c’est mon cerf-volant… ceci d’abord, est une vaste surface de soie vernissée – tu vois les rouleaux de soie à ta droite – qui aura près de quatre cents mètres de superficie, de façon à constituer, en cas d’avarie de la machine, un immense et efficace parachute… tu saisis bien le dessin, n’est-ce pas ?

 

– Jusqu’à présent, c’est clair comme de l’eau de roche… mais ce que je saisis le mieux… c’est le but du parachute… brrr… tu me fais passer des frissons dans le dos…

 

– Ici – à ce que j’appellerai la tête, à l’avant du cerf-volant – j’installe deux hélices en soie bordées de fils d’acier, d’un diamètre de trois mètres…

 

– Ce sont ces machines-là, probablement, interrompit Gontran, en désignant, du bout de sa canne, les plaques bizarrement contournées qui, tout d’abord, avaient attiré son attention.

 

– Oui, répondit l’ingénieur en souriant de l’expression, ce sont ces machines-là… Or, ces machines-là – comme tu les appelles – sont mues à raison de trois cents tours à la minute par un moteur à vapeur de mon système… Veux-tu que je t’explique mon système ?

 

 

– Non, non, s’écria le comte, avec un véritable effroi… j’ai déjà la tête cassée du peu que tu m’as dit… sans compter que tu perdrais ton temps… cependant… ce moteur, où le places-tu ?… pas sur la soie, à coup sûr ?

 

– Pourquoi pas ?…

 

Et faisant une croix au charbon sur le centre même du cerf-volant :

 

– Voici mon moteur, dit Fricoulet.

 

– Mais ça pèse… et l’eau et le feu ?…

 

– Patience… nous allons en parler tout à l’heure… Pour l’instant voici mon cerf-volant tiré en avant, grâce aux hélices, avec une vitesse qui peut aller jusqu’à cinquante mètres par seconde ; de toutes façons, cette vitesse doit être suffisante pour que l’air présente une résistance assez grande pour soutenir tout l’appareil.

 

– Mais une fois lancé, fit Gontran en goguenardant, ton cerf-volant filera tout droit devant lui sans pouvoir dévier de la ligne droite et, comme tu me le disais à Pétersbourg, en parlant des ballons, tu iras en Norvège lorsque tu penseras atterrir en Sibérie.

 

Fricoulet haussa les épaules.

 

– Finaud ! va, dit-il, et le gouvernail, le comptes-tu pour rien ?

 

En même temps de trois traits de charbon il ajoutait à la partie postérieure de l’appareil une surface triangulaire qui ressemblait à une queue de poisson.

 

– Voici, poursuivit-il, de quoi faire virer de bord notre bateau aérien.

 

– C’est fort bien ! riposta M. de Flammermont, mais parle-moi un peu du moteur.

 

– Je le veux bien ; mais cela va te sembler moins clair… Donc, mon moteur se compose d’une chaudière à haute pression, ayant la forme d’un serpentin pour être tout à fait inexplosible et ne contenant que cinq cents grammes d’eau. Par suite de la grande chaleur développée par la combustion des hydrocarbures liquides qui brûlent dans une lampe, les cinq cents grammes d’eau sont transformés en vapeur à cinquante atmosphères de pression et travaillant sur les deux faces d’un piston très léger ; ce piston a sa tige directement articulée sur la manivelle de chacun des arbres supportant les hélices propulsives.

 

– Ouf ! dit Gontran, quelle phrase !

 

– Mon cher, les explications scientifiques se prêtent peu aux périodes oratoires ; je continue : après s’être détendue en travaillant dans un second cylindre, cette vapeur est ramenée au condenseur où elle se liquéfie et où une pompe la reprend pour la ramener à la chaudière… de cette façon, tous les poids morts d’eau et de combustible à traîner avec soi sont pratiquement supprimés… As-tu compris ?

 

– Peu de chose… mais, par exemple, ce que je comprends, c’est que ce moteur avec tous ses accessoires pèse un certain poids.

 

– Mon cerf-volant peut supporter une charge de sept cents kilos ! s’écria triomphalement le jeune inventeur, et franchir d’une seule traite mille kilomètres.

 

Gontran était abasourdi.

 

– Qu’as-tu à répondre à cela ? ajouta Fricoulet.

 

– Rien, absolument rien, répartit le comte…

 

Puis soudain, se jetant au cou du jeune ingénieur.

 

– Ah ! Fricoulet ! exclama-t-il, tu es un grand génie !

 

– Peuh ! fit l’autre, railleur, tu n’aurais jamais pensé à me le dire, si mon cerf-volant ne devait ramener le sourire sur les lèvres de Mlle Séléna.

 

– Ah ! mon ami ! riposta Gontran, je te devrai mon bonheur !

 

– Quel enragé ! grommela Fricoulet, a-t-on jamais vu un être libre aspirer avec plus de force après sa chaîne ?

 

Puis, brusquement :

 

– Tu sais, dit-il en plantant ses regards dans les yeux de Gontran, ne viens jamais me faire aucun reproche, si plus tard la lune de miel, que tu entrevois, change de couleur et tourne au roux… car, je te le déclare très carrément, malgré l’amitié que je te porte, ou plutôt à cause même de cette amitié, je ne ferais pas ce que je fais, s’il ne s’agissait de rendre à la science un homme aussi éminent que M. Ossipoff.

 

Et après avoir prononcé cette phrase tout d’une haleine, essoufflé, le jeune ingénieur se tut.

 

Gontran, qui connaissait de longue date l’antipathie de son ami pour le mariage, haussa doucement les épaules.

 

– À propos d’Ossipoff, dit-il seulement, comment ferons-nous pour le prévenir ?

 

– Il l’est déjà, répondit Fricoulet d’un ton bourru.

 

Le comte demeura bouche bée.

 

– Ossipoff est prévenu !… fit-il, mais par qui ?

 

– Par moi, riposta l’autre laconiquement.

 

Puis tirant sa montre :

 

– Deux heures, murmura-t-il, il faut que j’aille à l’usine Cail examiner mon moteur… As-tu quelque chose encore à me demander ?

 

– Je désirerais te poser une question.

 

– Parle.

 

– Vers quelle époque ton oiseau s’envolera-t-il ?

 

Sans hésiter, Fricoulet répondit :

 

– Mon aéroplane sera prêt le 20 juillet… jusqu’à la fin du mois je ferai des expériences ; j’ai compté trois jours pour l’aménager complètement et garnir les soutes de vivres et de provisions de toutes sortes ; cela nous mènera au 3 août… le 4 août au soir nous partirons.

 

– Dans six semaines ! s’écria Gontran.

 

– Oui, dans six semaines et vers le 8 août, au matin, nous planerons au-dessus d’Ekatherinbourg.

 

– À moins qu’en route nous ne nous soyons cassé la tête, observa M. de Flammermont.

 

– Fort juste, répliqua Fricoulet.

 

Et il ajouta en haussant les épaules :

 

– Bast ! finir comme cela ou par un mariage !…

 

Décidément, Alcide Fricoulet n’aimait pas les femmes.

 

CHAPITRE V

L’ENLÈVEMENT D’OSSIPOFF.

 

 cinq cents verstes environ de la Kamennoï Poïas (la ceinture de pierre), ainsi que les Russes appellent la ligne des monts Oural, par 56° 51’de latitude Nord et 38° 18’de longitude Est, s’élève la ville d’Ekatherinbourg, centre de toutes les mines et forges de la couronne. C’est là qu’après deux mois d’un voyage épouvantable, le corps brisé par les fatigues et les souffrances, mais le moral résistant quand même, Mickhaïl Ossipoff était parvenu avec toute une colonne de forçats, composée pour la plupart de condamnés criminels.

 

Le lendemain même de son arrivée, le vieillard, séparé de ses compagnons et escorté de deux gendarmes, – en tunique bleue et coiffés d’un casque de cuivre, – fut conduit à la maison de police.

 

Là, en présence du smotritel (inspecteur), on le mit nu jusqu’à la ceinture pour bien constater, signalement en main, son identité ; puis on lui donna le numéro 7327 qui, désormais, devait remplacer pour lui tout état civil.

 

Ces différentes formalités remplies, l’inspecteur dit à son secrétaire :

 

– Vois donc si Ismaïl Krekow est là.

 

 

L’autre rentra quelques minutes après, suivi d’un grand diable d’homme tout vêtu de fourrures, avec un bonnet de peau d’ours enfoncé jusqu’aux yeux, le visage disparaissant presque tout entier sous une barbe épaisse et noire, dans laquelle les lèvres, fortement roulées, mettaient une teinte écarlate.

 

– Ismaïl Krekow, dit l’inspecteur, voici l’homme que tu attends.

 

 

Le nouveau venu s’approcha du vieux savant.

 

– C’est toi qui t’appelles Mickhaïl Ossipoff ? demanda-t-il.

 

– C’est moi, répondit le savant assez surpris.

 

– Ah ! poursuivit l’autre en tournant autour du prisonnier, l’examinant du haut en bas.

 

L’inspecteur, impatienté, frappa du pied.

 

– Allons ! exclama-t-il, qu’attends-tu pour t’en aller, Ismaïl Krekow ?

 

– Je veux vérifier si c’est bien là celui dont on m’a parlé, répondit l’autre gravement.

 

– Imbécile, murmura l’inspecteur, puisque tu ne l’as jamais vu, comment veux-tu savoir si c’est lui !… Allons, prends livraison de ton homme et va-t’en.

 

Docilement, Ismaïl Krekow se courba sur un grand registre qu’on ouvrit devant lui, mit sa signature à l’endroit qu’on lui désignait, et sortit en faisant signe à Mickhaïl Ossipoff de le suivre.

 

Devant la porte de la maison de police, une télègue, attelée de deux chevaux, attendait.

 

Ismaïl Krekow y monta, le vieillard prit place à côté de lui et les chevaux, enveloppés d’un vigoureux coup de fouet, emportèrent la légère voiture à travers les faubourgs de la ville.

 

Bientôt les dernières maisons disparurent, puis, tournant brusquement la grand’route, la télègue s’engagea dans un chemin étroit qui montait en pente assez raide sur le flanc d’une montagne ; alors le conducteur mit ses chevaux au pas et, se tournant vers son compagnon :

 

– Eh bien ! dit-il, tu peux te vanter d’avoir une vraie chance.

 

– Oui, fit évasivement Mickhaïl Ossipoff.

 

– Figure-toi que lorsqu’il y a trois jours j’ai reçu la lettre qui te recommandait à moi, mon comptable, un condamné comme toi, venait de mourir… alors, comme on me disait que tu étais un homme suffisamment instruit pour tenir des livres, j’ai demandé au smotritel de te céder à moi.

 

– Ah ! dit Ossipoff faisant tous ses efforts pour cacher son étonnement, vous avez reçu une lettre parlant de moi ?

 

– Oui, il y a trois jours… un ingénieur français que j’ai eu avec moi pendant plusieurs années pour diriger la mine dont j’étais concessionnaire, m’a écrit chaudement en ta faveur… Alors, comme il m’avait rendu beaucoup de services et que j’avais conservé de lui un bon souvenir, comme aussi j’avais besoin d’un autre comptable pour remplacer celui qui est mort… alors, je t’ai pris avec moi… es-tu content ?

 

– Je vous remercie, fit simplement Ossipoff.

 

La stupéfaction chez lui était si grande qu’il ne pensait pas à remercier autrement cet homme du grand service qu’il lui rendait en l’arrachant à cet enfer du travail minier ; il se demandait quel ami avait bien pu écrire de Paris pour le recommander, lui qui n’avait jamais quitté Pétersbourg et qui n’avait dans la capitale de la France presque aucune relation.

 

Ne pouvant répondre à cette question, il prit la chose en philosophe, bénissant intérieurement, sans le connaître, celui auquel il était redevable de cet adoucissement apporté à son sort.

 

Ces choses se passaient à peu près vers la même époque où Séléna et Gontran de Flammermont, à huit jours d’intervalle, quittaient Pétersbourg, la première pour venir rejoindre son père, à travers les mille dangers des steppes sibériens, le second pour répondre à l’appel de son ami Fricoulet qui le mandait à Paris par dépêche.

 

Pendant les premiers temps de son séjour, Ossipoff trouva une diversion à ses chagrins dans l’exploitation de la mine et dans les opérations chimiques nécessitées par le traitement du platine extrait des roches serpentines de la montagne.

 

Débarrassé, au moyen de lavages répétés, de la terre et du sable qu’il contient, le platine est plongé ensuite dans un bain d’eau régale où se dissolvent l’or et le fer qui lui sont mélangés ; on concentre ensuite cette eau régale et le métal se dissout avec les autres corps qui s’attachent encore à lui : le rhodium, le palladium et l’iridium.

 

 

La dissolution décantée est évaporée presque à siccité, pour chasser l’excès d’eau régale et décomposer les corps métalliques énumérés plus haut ; puis on reprend la liqueur et on la traite par le chlorhydrate d’ammoniaque qui donne un précipité de chlorure double de platine et d’ammoniaque. Ce précipité lavé, séché et calciné au rouge, constitue alors la mousse de platine, masse grise, spongieuse, qui sert à composer le platine métallique.

 

C’est cette poudre qui était le résultat des travaux de la mine et de l’usine que dirigeait Ismaïl Krekow ; on l’expédiait telle que à Moscou, où on la fondait par des procédés spéciaux, pour en faire de véritables lingots.

 

Presque tous les condamnés employés par Ismaïl Krekow, aux teints terreux, aux barbes incultes, aux regards effrayants, portaient sur le front et sur les joues, écrites au fer rouge, les trois lettres de l’infâme stigmate : vor, voleur ; on les reconnaissait au carré de drap noir cousu dans le dos de leur capote ; ce même carré était rouge pour les meurtriers et jaune pour les incendiaires.

 

Bien que toute la journée Mickhaïl Ossipoff, employé dans les bureaux de l’administration, n’eût aucun rapport avec ses compagnons de captivité, le soir venu, il lui fallait retourner dans l’isba, sorte de petite cabane bâtie en torchis, qu’il partageait avec un condamné, dans le dos duquel s’étalait un carré de drap rouge.

 

C’était un assassin, et, dès le premier soir où ils s’étaient trouvés ensemble, Yegor – c’était le nom de cet homme – raconta son histoire à Ossipoff avec des détails tellement cyniques que le vieillard ne put s’empêcher de frémir.

 

– Et toi, demanda le bandit quand il eut fini, pourquoi es-tu ici ?

 

Le savant, pour ne point irriter son compagnon, le mit en quelques mots au courant de l’odieuse machination qui lui avait valu sa condamnation.

 

L’autre demeura pensif… Le lendemain soir, comme Ossipoff allait s’étendre sur sa couche, Yegor l’attira vers la fenêtre de l’isba et, lui montrant le ciel tout parsemé d’étoiles, lui dit :

 

– Cause-moi un peu de tout cela.

 

Surpris d’abord, le vieillard regarda son compagnon, doutant qu’il parlât sérieusement.

 

Mais voyant la mine grave du bandit et ses regards curieux, il commença à lui exposer en termes simples, susceptibles d’être compris de cette intelligence naïve, les principes du mécanisme universel ; puis il passa à l’organisation de la machine céleste et il parla durant deux heures, oubliant, à s’entretenir ainsi d’un sujet qui lui était cher, l’horrible situation dans laquelle il se trouvait.

 

Et tous les soirs, ce fut ainsi ; le bandit se captivait de plus en plus aux explications du savant ; le savant sentait peu à peu sa réserve première se fondre et une certaine sympathie pour ce malheureux pénétrer dans son cœur.

 

– Ah ! dit un jour Yegor avec un gros soupir et en étendant la main vers le disque argenté de la lune, je voudrais bien la voir de plus près.

 

 

– Il faudrait une lunette pour cela, répondit Ossipoff.

 

Le lendemain matin, comme le vieillard s’installait dans la petite pièce qui lui servait de bureau, on vint le prévenir qu’Ismaïl Krekow le mandait dans son cabinet.

 

Le concessionnaire tenait une lettre à la main.

 

– Ton ami de Paris, dit-il à Ossipoff, m’écrit pour me prier de te remettre ceci qui, m’assure-t-il, te fera grand plaisir ; comme je suis content de toi, je ne vois pas d’inconvénient à faire ce qu’il me demande.

 

Ce disant, il désignait un objet étroit et allongé, posé sur la table, soigneusement enveloppé de toile et de paille.

 

Vivement le vieillard déchira l’enveloppe et alors à ses yeux ravis une magnifique lunette apparut.

 

Le vieillard poussa un cri de joie et ses mains tremblantes faillirent laisser échapper le précieux objet.

 

– Emporte cela, dit Ismaïl Krekow, et ce soir, quand ta journée sera finie, tu pourras te distraire tout à ton aise.

 

On juge si les heures passèrent lentement pour le vieux savant.

 

Une lunette ! mais cet instrument seul le rattachait à la vie ; grâce à lui il allait pouvoir continuer ses études et chercher dans les astres l’oubli de ses misères.

 

Quand il arriva à son isba, Yegor n’était pas encore remonté de la mine ; sans perdre une minute, Ossipoff, après avoir mis sa lunette au point, la braqua vers la voûte où scintillaient des milliers d’étoiles.

 

Mais, ô surprise ! le champ de l’instrument demeura obscur, aucun astre ne traversa les lentilles : on eût dit qu’un voile épais s’étendait entre l’œil du savant et l’objectif.

 

Pensant qu’un corps étranger s’était glissé dans l’intérieur de l’instrument, Ossipoff le démonta complètement, puis, une à une, en examina les différentes parties avec un soin extrême.

 

Tout à coup, il poussa une sourde exclamation ; sur l’un des verres était collé un petit morceau de collodion, grand tout au plus comme l’ongle d’un pouce.

 

Le vieux savant, la gorge serrée par l’émotion, le cœur battant avec une violence inimaginable, reconnut que le collodion était comme pointillé de taches noirâtres imperceptibles ; tout de suite il eut le pressentiment qu’il avait affaire à une réduction photographique ; appliquant sur la réduction l’un des verres grossissants de la lunette, il lut distinctement ces mots :

 

« Nous veillons sur vous et travaillons à vous sauver. Entre le 7 et le 8 août, nous serons à Ekatherinbourg. – Nous arriverons par la voie des airs. »

 

C’était signé : Gontran de Flammermont.

 

Ossipoff eut besoin de toute sa force de volonté pour ne pas pousser des cris de joie.

 

On veillait sur lui, on ne l’abandonnait pas ! on allait le sauver !

 

En vérité, cela était-il bien possible !

 

Et plusieurs fois, il relut le bienheureux billet ; mais oui, cela était écrit, bien écrit, et c’était au 8 août qu’était fixé le jour de sa délivrance, et c’était signé de Flammermont.

 

Ainsi donc, ce mystérieux ami qui avait écrit à Ismaïl Krekow, c’était le jeune comte.

 

Ah ! le brave enfant, et comme lui, Ossipoff, était heureux que Séléna aimât un homme tel que celui-là.

 

Cependant, le sang-froid lui revenant peu à peu, le savant se hâta de gratter la feuille de collodion ; puis il remonta la lunette et, incapable de se livrer ce soir-là à son étude favorite, il allait se coucher, lorsque des pas retentirent au dehors, et, par la porte violemment poussée, deux hommes, deux condamnés, entrèrent dans l’isba, portant par la tête et par les pieds un malheureux tout ensanglanté qu’à la lueur de la lanterne Ossipoff reconnut être son compagnon de nuit.

 

Sans mot dire, les prisonniers déposèrent leur camarade sur son lit et se retirèrent.

 

– Yegor ! s’écria le vieillard.

 

Le blessé souleva péniblement ses paupières, regarda un moment en silence Ossipoff, puis, d’un geste de la main l’appela auprès de lui.

 

 

– Je suis mort, murmura-t-il d’une voix faible… un quartier de roche s’est écroulé sur moi… je n’ai plus que quelques heures à vivre… mais, avant de mourir, je voudrais te dire quelque chose.

 

– Parle, répliqua le savant en mettant son oreille tout près de la bouche du moribond.

 

Celui-ci fit un effort violent, se redressa sur sa couche et étendant le bras vers l’âtre :

 

– Là, dit-il d’une voix entrecoupée de hoquets, là ! sous les pierres… une fortune… trouvée dans la mine… depuis dix ans… pour toi… pour toi… sous les pierres…

 

Il se renversa en arrière, ses membres se tordirent, puis restèrent immobiles. Il était mort !

 

Ossipoff, vivement impressionné, passa toute sa nuit à veiller le cadavre, puis, le lendemain, retourna à ses occupations, sans songer même à constater la véracité des dernières paroles prononcées par Yegor.

 

Ce ne fut que plusieurs jours après que, seul un soir dans son isba, le temps étant couvert et rendant impossible toute étude astronomique, le vieillard, dont les yeux étaient machinalement fixés sur l’âtre, tressaillit tout à coup, en songeant à la révélation du défunt.

 

Après avoir soigneusement fermé la porte et tendu son unique couverture devant la fenêtre, il s’approcha de l’âtre, s’agenouilla et, à l’aide d’un pic de fer, souleva les pierres du foyer ; une excavation apparut alors, sur laquelle il projeta la lumière de sa lanterne.

 

Il se recula, les yeux éblouis par les mille feux dont étincelait une poignée de rubis, d’émeraudes et de tourmalines, dont les plus petites avaient la grosseur d’un pouce, et qui remplissaient le trou mis à découvert par lui.

 

– Une fortune ! s’écria-t-il… oui, cet homme a dit vrai, il y a là une fortune !

 

Un moment il demeura pensif, agenouillé sur la terre battue qui servait de plancher à l’isba ; son âme d’honnête homme se révoltait à la pensée de s’emparer de ces pierres précieuses, et son premier mouvement fut de les porter à Ismaïl Krekow.

 

Mais il réfléchit que cet homme n’était qu’un concessionnaire et qu’en vertu des lois de l’empire, les pierres précieuses trouvées sur le territoire russe, appartenaient au Tzar.

 

Donc, ce n’était pas à Ismaïl Krekow que revenait le trésor accumulé par le bandit Yegor, mais bien à l’Empereur.

 

Or, l’Empereur…

 

Mickhaïl Ossipoff demeura hésitant une partie de la nuit ; mais au matin, sa décision était prise ; cette fortune qui lui tombait si inespérément entre les mains, il était résolu à l’employer à la réalisation de son fameux projet.

 

– L’Empereur est frustré, pensa-t-il ; mais la Russie y gagnera.

 

Il remit en place les pierres du foyer et conserva pour lui le secret de Yegor.

 

Cependant, depuis une huitaine de jours, une animation singulière régnait dans les rues d’Ekatherinbourg, occasionnée par la foire annuelle – très importante – qui se tient chaque année dans cette ville, de la mi-juillet jusqu’à la fin du mois d’août.

 

Plus l’époque fixée par Gontran de Flammermont approchait et plus Ossipoff tremblait que le moindre incident vînt déranger les plans de son sauveur.

 

Un dimanche matin, enfin, – c’était le 8 août, – après avoir caché dans sa lunette les pierres précieuses léguées par Yegor, et s’être passé ladite lunette en bandoulière sous son sayon de poils de chèvre, le vieux savant demanda à Ismaïl Krekow l’autorisation de descendre en ville pour aller faire un tour à la fête ; ce n’était point là une faveur qu’il implorait. L’administration pénitentiaire estime, en effet, qu’il est bon de détendre un peu l’esprit des condamnés par quelques réjouissances, si bien que les forçats ont permission de se mêler à la foule, mais revêtus de leur casaque de travailleurs de l’État.

 

Arrivé à Ekatherinbourg, Ossipoff, entraîné par le courant irrésistible des curieux, se trouva bientôt sur la grande place de la ville où étaient, paraît-il, réunies les attractions de la foire.

 

Ces attractions consistaient surtout en des bandes de bohémiens qui se livraient en plein vent à des exercices étranges : chantant, dansant, faisant des tours de force et d’adresse, pour le plus grand ébahissement des badauds.

 

Comme on le pense bien, ces distractions n’avaient aucun attrait pour Ossipoff, et une fois sur la place, il n’eut qu’un but : gagner à travers la foule qui l’enserrait, une isba isolée où il pût se rafraîchir et attendre en paix les événements.

 

Tout à coup, d’un cercle de curieux, s’éleva une voix qui fit tressaillir le vieillard.

 

Instinctivement, et avec une force dont il ne se fût pas cru capable, il fendit les flots humains et arriva jusqu’au premier rang d’un cercle au milieu duquel une jeune fille au visage hâlé et vêtue des oripeaux pittoresques chers aux gens de Bohême, faisait danser en l’accompagnant de sa voix, une petite chevrette blanche.

 

– Séléna ! s’écria le vieillard.

 

– Mon père, mon cher père ! fit à son tour la jeune bohémienne en tombant éperdue dans les bras d’Ossipoff.

 

Puis, sans se soucier des murmures de la foule qui trouvait fort mauvais qu’on interrompît aussi brusquement ces exercices divertissants, il entraîna sa fille jusqu’à l’une des isbas qui bordaient la place.

 

– Toi, dit-il, toi ici, ma pauvre enfant ! mais comment se fait-il ?…

 

En quelques mots, la jeune fille mit le vieux savant au courant de ce qui s’était passé ; elle dit la visite de Fricoulet, la confiance qu’elle avait eue en lui, puis son impatience et la résolution qu’elle avait prise de venir retrouver son père, sinon pour le sauver, du moins pour lui adoucir les rigueurs de sa captivité.

 

– Mais, j’ai des nouvelles de monsieur de Flammermont, s’écria Ossipoff.

 

Et il raconta à Séléna l’avis contenu dans la lunette qu’on lui avait expédiée de Paris ; puis il ajouta :

 

– Mais sais-tu quel est leur plan ?

 

– Je l’ignore absolument, répondit la jeune fille ; je ne sais qu’une chose, c’est que monsieur Fricoulet se proposait de construire un appareil spécial naviguant dans l’air… mais c’est tout.

 

– Et sais-tu que c’est aujourd’hui même qu’ils doivent arriver à Ekatherinbourg ?

 

Séléna jeta un cri de joie.

 

– Aujourd’hui !… ah ! cher père.

 

 

Et entourant de ses deux bras le cou du vieillard, elle l’embrassa tendrement sur les deux joues.

 

Tout à coup, un gendarme parut à la porte de l’isba ; un moment, arrêté sur le seuil, la main sur les yeux en guise d’abat-jour, il promena ses regards dans l’intérieur de la maison ; puis, s’avançant vers Ossipoff :

 

– Le numéro 7327 ? fit-il d’une voix rude.

 

– C’est moi, répondit le vieux savant.

 

– C’est là ta fille ? ajouta le représentant de l’autorité en se tournant vers Séléna.

 

Le vieillard inclina affirmativement la tête.

 

– Je vous arrête tous les deux, déclara-t-il.

 

 

Et se retournant vers la porte, il fit un signe ; alors, une dizaine de gendarmes envahirent l’isba, se jetèrent sur le vieillard et sur sa fille et leur passèrent aux pieds et aux mains de lourdes chaînes.

 

– Quel est notre crime ? demanda Ossipoff.

 

– Tu préparais ton évasion.

 

– La preuve ! riposta le savant.

 

– Le Korosse (commissaire) éclaircira la chose.

 

Et poussant les prisonniers dehors, les gendarmes se mirent en devoir de gagner la maison de police.

 

La traversée du marché ne s’accomplissait pas sans peine ; en dépit de la brutalité avec laquelle les gendarmes refoulaient les curieux, ceux-ci s’entêtaient à voir de près les prisonniers dont l’aspect malheureux les apitoyait.

 

De sourdes rumeurs commençaient même à circuler dans la foule, et les gendarmes, pressentant de la part des paysans un mouvement favorable à leurs captifs, s’interrogeaient d’un regard inquiet, lorsque, tout à coup, l’un d’eux s’écria :

 

– N’aimez-vous donc plus le Père (Tzar), que vous plaignez ceux qui ont tenté de le mettre à mort ?

 

Un mouvement de recul se produisit parmi les curieux des premiers rangs, et plusieurs voix répétèrent :

 

– Ils ont tenté de tuer le Père ?

 

– Ce sont des sorciers, ajouta le gendarme.

 

À ce mot, un cri d’effroi et de rage sortit de toutes les poitrines :

 

– Des sorciers !… des sorciers !… répétait-on.



– Ils porteront malheur aux récoltes.

 

– Ils feront mourir les bestiaux.

 

– À mort ! les sorciers, cria une voix.

 

Et aussitôt, tous les assistants hurlèrent :

 

– Pendons-les !… pendons-les !…

 

Devant ces dispositions hostiles de la foule, l’inquiétude des gendarmes augmenta ; car leur devoir était aussi bien d’empêcher les prisonniers d’être délivrés que d’être écharpés… et c’était certainement ce dernier sort qui était réservé à l’infortuné Ossipoff et à sa fille.

 

En vain, les gendarmes assénaient-ils sans pitié des coups de bâton à droite et à gauche sur les paysans ; ceux-ci rendus furieux luttaient avec acharnement pour s’emparer de la proie qu’ils convoitaient.

 

Tout à coup, un gendarme tiré traîtreusement par les jambes, tomba à la renverse et, avant qu’il eût eu le temps de se relever, fut désarmé et ligoté.

 

Cette capture accrut le courage des assaillants qui, poussant un cri formidable se jetèrent, dans un élan unanime, sur le cortège qu’ils disloquèrent, en dépit de la fermeté avec laquelle les gardiens défendaient leurs prisonniers.

 

En quelques minutes, ils furent mis hors de combat ; Ossipoff et Séléna passèrent aux mains de ces forcenés qui les entraînèrent vers le milieu du champ de foire où se dressait un gigantesque sapin étendant horizontalement, à quelques mètres du sol, d’énormes branches.

 

– Mon enfant ! ma chère Séléna ! murmura le vieillard qui devina l’intention de ces barbares.

 

La jeune fille leva vers son père un œil assuré.

 

– Ne craignez rien pour moi, mon père, dit-elle d’une voix ferme, je saurai montrer à ces malheureux quel courage l’innocence peut donner à une fille telle que moi.

 

Tiraillés, bousculés par les hommes, pincés, injuriés par les femmes, les deux prisonniers ne se trouvaient plus qu’à une dizaine de mètres de l’arbre fatal, quand soudain un sifflement aigu troubla si terriblement l’espace que spontanément tous les assistants levèrent la tête.

 

 

Dans le ciel bleu, juste au-dessus d’Ekatherinbourg, un point noir planait, qui grossissant à vue d’œil, semblait descendre perpendiculairement sur la ville.

 

Et toujours le même sifflement se faisait entendre.

 

– La grêle… la grêle… cria une voix… ce sont les sorciers qui l’attirent sur nous… À mort !…

 

Mais le point grossissait toujours et maintenant on apercevait jaillissant de lui comme un léger panache de fumée.

 

Alors la stupeur se transforma en épouvante et de centaines de poitrines, le même cri sortit à la fois :

 

– Un dragon… un dragon !…

 

 

Ossipoff, lui aussi, regardait comme tout le monde, cherchant impassiblement, malgré la mort qui l’attendait, l’explication de ce surprenant phénomène.

 

Soudain, Séléna poussa un cri de joie et, se penchant à l’oreille de son père :

 

– Ce sont eux, murmura-t-elle… c’est M. de Flammermont et son ami.

 

Cependant, les plus braves d’entre les paysans entraînaient les prisonniers vers le milieu de la place, quand au loin, le sol trembla et plusieurs voix s’écrièrent :

 

– Les cosaques !… les cosaques !

 

C’était, en effet, un peloton de cavaliers qui, la lance en arrêt, accouraient au grand trot pour arracher les prisonniers à la foule.

 

Ce fut un tumulte épouvantable où se mêlaient les voix des femmes et des enfants piétinés par les chevaux et les hurlements de douleur des hommes qu’atteignaient les lances cosaques.

 

Tout à coup, le surprenant appareil tout empanaché de fumée descendit avec la promptitude de la foudre des hautes régions de l’atmosphère et s’arrêta, immobile, à une vingtaine de mètres du sol, semblable à un gigantesque oiseau planant, les ailes étendues.

 

Puis deux coups de feu retentirent et deux paysans qui se cramponnaient l’un à Ossipoff, l’autre à sa fille, roulèrent à terre en poussant des hurlements affreux.

 

Et, dominant le vacarme, une voix formidable qui semblait venir du ciel, cria :

 

– Ossipoff !… garde à vous !… tenez-vous bien !

 

En même temps, un câble se déroulait portant, suspendu à son extrémité, un appareil étrange, semblable à deux bobines qu’eût réunies un fer à cheval ; les branches de ce fer à cheval heurtèrent les chaînes qui entravaient les mains et les pieds du savant, les happèrent, pour ainsi dire, s’y rivèrent, ne semblant plus former qu’une seule masse de fer.

 

Instinctivement Séléna se jeta dans les bras de son père qui la serra éperdûment sur sa poitrine, et tous deux, enlevés par une force inconnue, perdirent pied.

 

– Hardi ! cria une voix qu’Ossipoff reconnut pour celle de Flammermont ; hardi !… tenez bien !… vous êtes sauvés !

 

Et déjà le vieillard et la jeune fille se trouvaient à une quinzaine de mètres du sol, suspendus dans l’espace par le câble qui amenait à l’électro-aimant le courant électrique, lorsque les cosaques, revenus de leur surprise, et furieux de voir les prisonniers leur échapper si miraculeusement, mirent en joue les fugitifs et firent feu.

 

Ossipoff poussa un cri de douleur ; une balle venait de l’atteindre à l’épaule et il lui fallut une force de volonté peu commune pour tenir quand même Séléna serrée dans ses bras.

 

Mais Gontran, électrisé par le danger de celle qu’il aimait, redoublait d’énergie et faisait manœuvrer le treuil autour duquel le câble s’enroulait avec une rapidité vertigineuse ; en quelques secondes, l’électro-aimant rejoignit l’aéroplane, et le comte de Flammermont, aidé de Fricoulet, tira sur la plate-forme Ossipoff et sa fille.

 

Puis l’ingénieur, laissant son ami prendre soin des deux fugitifs, se pencha sur la rambarde et aperçut, grouillant au-dessous d’eux, la foule qui vociférait en menaçant l’aéroplane, pendant que, sur les ordres du bas-officier qui les commandait et leur désignait l’appareil, les cosaques rechargeaient leurs armes.

 

Fricoulet comprit qu’une décharge générale pouvait crever de part en part la toile vernissée de l’aéroplane.

 

– Tant pis pour eux ! grommela-t-il.

 

Et, se baissant, il prit à ses pieds, dans un coffre grand ouvert, plusieurs boules d’un métal brillant qu’il laissa tomber sur l’ennemi.

 

Déjà les soldats épaulaient, quand soudain des cris épouvantables éclatèrent ; en touchant le sol, les boules avaient fait explosion, produisant un nuage opaque à travers lequel l’ingénieur aperçut plusieurs cosaques démontés se tordant dans d’horribles convulsions, tandis que leurs chevaux affolés se cabraient au milieu de la foule épouvantée.

 

– En avant ! cria-t-il.

 

Gontran, qui s’empressait auprès de Séléna évanouie, abandonna la jeune fille, courut à un robinet, le tourna et, aussitôt, jetant à travers les airs un son grave et continu, l’aéroplane s’éleva.

 

Il fut bientôt à une telle hauteur qu’Ekatherinbourg ne parut plus qu’un ensemble de petits points noirs jetés sur l’immensité du désert sibérien ; puis il s’arrêta.

 

Alors Fricoulet se retourna et vit Ossipoff qui tenait attachés sur lui des regards étonnés.

 

– Mon cher Gontran, dit-il, veux-tu me faire le plaisir de me présenter à monsieur Ossipoff ?

 

Il s’était approché et, le chapeau soulevé, le corps incliné avec autant de désinvolture que s’il eût été sur le plancher de son laboratoire, il attendait.

 

 

Le jeune comte s’approcha à son tour et désignant son ami :

 

– Monsieur Ossipoff, dit-il, voulez-vous me permettre de vous présenter M. Alcide Fricoulet, mon meilleur ami ?

 

–… et un admirateur passionné de vos travaux, ajouta l’ingénieur, en serrant cordialement la main que lui tendait le vieillard.

 

Puis aussitôt :

 

– Laissez-moi visiter votre blessure, dit-il.

 

– Êtes-vous donc médecin, monsieur Fricoulet ? demanda Ossipoff en enlevant sa casaque fourrée.

 

– S’il est médecin ! s’écria le comte de Flammermont en riant ; ah ! monsieur Ossipoff ! quand vous connaîtrez mieux mon ami Alcide, vous ne lui demanderez pas s’il est ceci ou cela… il est tout : physicien, chimiste, mathématicien, botaniste, électricien, mécanicien, astronome… que sais-je encore ?

 

– Vous êtes astronome ? demanda vivement le vieux savant.

 

– Gontran exagère, répliqua Fricoulet en souriant ; astronome !… Je le suis à peu près autant que lui… c’est-à-dire…

 

Il se mordit les lèvres, comprenant aux regards furieux de son ami qu’il allait commettre un impair.

 

Il se pencha sur la blessure pour dissimuler son trouble, ce qui l’empêcha de remarquer l’expression singulière avec laquelle le vieillard avait accueilli ses dernières paroles.

 

– Ce n’est rien, fit-il enfin avec assurance, après s’être livré à un minutieux examen de l’épaule de M. Ossipoff… une simple ecchymose, l’angle de tir était exagéré, la balle n’a fait que frôler la clavicule et elle a rebondi suivant l’angle de réflexion.

 

Il se retourna pour prendre, dans un coffre, des bandages qu’en homme de précaution il avait emportés avec lui.

 

Ossipoff en profita pour murmurer à l’oreille de Gontran :

 

– J’ai bien peur que la science de votre ami ne soit plus en surface qu’en profondeur.

 

– Bah ! et pourquoi cela ?

 

– Il sait trop de choses… et puis, ces quelques mots à votre égard… un vrai savant ne jalouse pas la science des autres.

 

Gontran eut toutes les peines du monde à garder son sérieux.

 

En ce moment, Fricoulet revint près d’eux ; avec l’habileté d’un chirurgien consommé, il pansa la contusion sanglante faite par le projectile, puis il entoura l’épaule d’un bandage spica simple et aida le savant à remettre sa vareuse.

 

Comme M. de Flammermont, de retour près de Séléna, prenait entre ses mains les mains de la jeune fille et la considérait avec anxiété, elle ouvrit les yeux :

 

– Sauvés ! balbutia-t-elle d’une voix faible.

 

– Oui, sauvés, ma chère Séléna, sauvés et réunis pour toujours, car maintenant, rien ne nous séparera.

 

– Je te demanderai néanmoins de vouloir bien quitter mademoiselle quelques instants, fit joyeusement Fricoulet en s’avançant, car si nous n’avons pas l’intention de nous immobiliser ici, il est temps de songer au but de notre voyage.

 

– Où allons-nous ? demanda Séléna.

 

– À Paris, mademoiselle.

 

– À Paris ! répéta Ossipoff surpris, que faire à Paris ?

 

– Eh ! répondit Gontran, n’est-ce point notre seul refuge ? Ignorez-vous que vous ne possédez plus rien, que votre fortune a été confisquée, que votre petite maison elle-même sera vendue… enfin que le territoire russe vous est interdit ?

 

Mickhaïl Ossipoff baissa la tête, plongé soudain dans des réflexions douloureuses ; il se voyait mis au ban de la société et traqué partout comme un malfaiteur, lui, innocent pourtant du crime dont on l’accusait ; devant ses yeux se profilait le visage sinistre et narquois de son ancien collègue de l’institut des Sciences, de ce Sharp, en la possession duquel tous ses papiers étaient tombés et qui peut-être, à l’heure actuelle, mettait en œuvre ses travaux scientifiques, résultats d’une vie tout entière consacrée à l’étude.

 

 

Cependant Fricoulet se préparait au départ ; après avoir jeté autour de lui un regard rapide, pour bien s’assurer que tout était paré, il consultait sa boussole, une main sur le robinet d’introduction de vapeur l’autre manœuvrant la roue du gouvernail, lorsqu’une voix chuchota à son oreille :

 

– Monsieur Fricoulet, j’aurais une grâce à vous demander.

 

Il se retourna ; Séléna se tenait debout à côté de lui.

 

– Une grâce ?… à moi !… mademoiselle… et laquelle donc ? demanda-t-il en réprimant un mouvement d’impatience.

 

– Plus bas, fit-elle en jetant un coup d’œil sur son père, toujours absorbé dans ses idées noires.

 

Et elle ajouta en rougissant un peu :

 

– Je voudrais vous dire deux mots au sujet de Gontran.

 

– Allons, bon ! grommela Fricoulet, me voilà passé à l’état de confident de tragédie.

 

– Je ne sais pas, poursuivit-elle, si Gontran vous a dit…

 

–… qu’il vous aimait ? si, mademoiselle, Gontran m’a dit cela…

 

Elle secoua la tête :

 

– Ce n’est point cela… Vous a-t-il dit que, pour conquérir les bonnes grâces de mon père, il avait été obligé de feindre des connaissances scientifiques dont il ne possède pas le premier mot ?

 

 

– Ah ! oui, dit l’ingénieur en riant ; il m’a parlé de cela, vaguement… Eh bien ! en quoi cela me concerne-t-il ?

 

Elle se tut un moment, comme embarrassée, puis enfin :

 

– Voilà, dit-elle ; je voulais vous demander, à vous qui êtes un savant, un vrai savant, de l’aider un peu, lorsque mon père lui posera des questions embarrassantes… car vous comprenez bien que, moi, je ne sais pas grand’chose et que mon petit bagage sera vite épuisé.

 

 

– Ah ! bon, dit Fricoulet en souriant, je comprends ; je me rappellerai le temps où, au collège, je lui soufflais ses leçons… Eh bien ! mais, c’est entendu, mademoiselle, vous pouvez compter sur moi.

 

Elle le remercia d’un sourire et s’en fut prendre place auprès de son père.

 

 

Fricoulet, lui, enrageait de la promesse qu’il venait de faire ; car il se trouvait contraint, lui célibataire endurci, d’aider au mariage de son ami, et intérieurement il se traitait de lâche de prêter les mains à une semblable comédie.

 

Mais Séléna était si gentille, si gracieuse, et elle lui avait demandé cela d’une si charmante façon !

 

Il tourna un robinet et, la vapeur agissant plus fortement sur l’arbre de couche des hélices, celles-ci se mirent à tourner avec une vitesse vertigineuse, entraînant à travers l’espace l’aéroplane jusqu’alors immobile.

 

Ossipoff avait relevé la tête, et, s’adressant à Gontran :

 

– Avec un vent favorable, demanda-t-il, combien comptez-vous mettre de temps pour atteindre la France ?

 

Ce fut Fricoulet qui répondit :

 

– Trente ou quarante heures… l’aéroplane peut très facilement franchir ses cent ou cent cinquante kilomètres à l’heure.

 

– Jolie vitesse, murmura le savant émerveillé, tout en promenant ses regards du moteur aux hélices et des hélices au gouvernail.

 

Il ajouta :

 

– Et c’est vous, monsieur Fricoulet, qui avez imaginé et construit cet appareil ?

 

– Construit ! oui, monsieur, mais imaginé, non pas ; tout l’honneur de l’invention revient à mon ami Gontran.

 

Comme on le voit, le jeune ingénieur avait hâte de prouver à Séléna qu’il était un homme de parole ; en même temps, il n’était pas fâché de faire payer par des transes passagères à Gontran ses velléités conjugales.

 

M. de Flammermont regarda son ami avec épouvante.

 

Lui ! inventeur de l’aéroplane ! quelle était cette mystification ?

 

Mais il comprit tout de suite, au regard tendre et caressant dont l’enveloppait Ossipoff, que Fricoulet avait tout simplement voulu lui faire gravir un échelon de plus dans l’estime de son futur beau-père.

 

– Ah ! mon cher Gontran, dit enfin le vieillard, je ne saurais trop vous féliciter d’être parvenu à mener à bien cette construction. Depuis bien des années, en effet, les inventeurs s’acharnent, sans pouvoir y parvenir, à imaginer des appareils, différant totalement de ces vessies flottantes et instables qu’on appelle des ballons aérostatiques, et pouvant s’élever dans les airs par un principe mécanique.

 

– C’est en France qu’on a le plus travaillé la question, déclara Gontran avec une assurance qui fit sourire Fricoulet, et, pour ne remonter que jusqu’à l’année 1863, nous comptons une foule de projets mis en avant par : Nadar, de La Landelle, Ponton d’Amécourt, Bright, Pénaud, etc.

 

Séléna écoutait parler le jeune homme, ébahie de toute cette science dont le comte de Flammermont, en garçon avisé, avait fait provision ; il prévoyait que l’aéroplane deviendrait l’objet d’une discussion et il voulait pouvoir placer son mot.

 

– Il est certain, dit Fricoulet, que la liste est longue de ceux qui ont dirigé leur effort de ce côté ; mais, de tous ceux-là, lequel a réussi à prouver quelque chose, lequel a jamais montré un appareil plus lourd que l’air – et il appuya sur ces mots – s’élevant et se dirigeant dans l’atmosphère ?

 

Ossipoff toisa le jeune homme.

 

– Permettez, permettez, fit-il ; un de mes compatriotes, un nommé Philips, avait imaginé une hélice à quatre branches horizontales fixées sur un moyeu sphérique qui n’était autre qu’un petit éolipyle[1] renfermant de l’eau ; lorsqu’on mettait cette boule sur le feu, l’eau qu’elle contenait s’échauffait et se transformait en vapeur qui s’échappait par des petits trous pratiqués à une place convenable dans les bras de l’hélice. Par la réaction que produisait cet échappement de vapeur, le moyeu et les ailes tournaient, à peu près comme fait le tourniquet hydraulique ; l’hélice se vissait dans l’air en prenant un point d’appui sur lui, et, par cet effet, montait rapidement ; j’en ai vu faire l’essai à Varsovie, en 1845.

 

Gontran eut un petit rire dédaigneux.

 

– Mais cet appareil était-il applicable en grand ? demanda-t-il. Je me rappelle avoir vu dans un musée l’hélicoptère à vapeur en aluminium de Ponton d’Amécourt… j’ai lu aussi la description d’un mécanisme à peu près semblable imaginé par l’italien Forlanini… mais tout cela ne vole pas en grand.

 

 

Fricoulet, devant l’aplomb de Gontran, avait peine à garder son sérieux ; car, mieux que personne, il savait à quoi s’en tenir sur le bagage scientifique de son ami.

 

– C’est précisément pourquoi, mon cher fils, riposta le vieux savant, je trouve merveilleux le résultat auquel vous êtes parvenu… si vous n’aviez eu qu’à copier, c’eût été tout simple.

 

– Gontran a inventé, c’était plus facile, ajouta Fricoulet.

 

– Ce qui était le plus difficile, reprit Ossipoff, c’était d’obtenir un mécanisme d’une surprenante légèreté…

 

– Et pourquoi cela ? demanda Fricoulet sans s’émouvoir.

 

Ossipoff ne lui répondit pas tout d’abord, mais, se penchant à l’oreille de sa fille :

 

– Ce petit monsieur, murmura-t-il, commence à m’agacer considérablement, avec sa manie de prendre la parole quand on ne s’adresse pas à lui… tout cela pour faire voir qu’il sait quelque chose.

 

Le vieillard fit claquer sa langue et, le sourcil froncé, la bouche sarcastique, il demanda d’une voix brève :

 

– Vous savez, n’est-ce pas, que l’intensité de la pesanteur à la surface de notre monde fait tomber les corps avec une vitesse de 4 m. 90 dans la première seconde ; donc, il fallait lutter contre cette force ; or, on a constaté que la puissance d’un cheval-vapeur, qui enlève en une seconde, à 1 mètre de haut, un poids de 75 kilogrammes, appliquée à une hélice ascensionnelle, ne la rend capable de soulever qu’un poids de 15 kilogrammes.

 

– Pourquoi me dites-vous cela ? demanda Fricoulet.

 

– Pourquoi ?… pourquoi ?… bougonna Ossipoff ; vous n’avez que ce mot-là à la bouche… eh ! parbleu ! pour arriver à ceci : afin de vous amener à reconnaître que, pour rendre possible la navigation aérienne à l’aide d’appareils plus lourds que l’air, il faut créer des machines motrices ne pesant pas plus de 10 kilogrammes par cheval-vapeur.

 

– Pourquoi ? dit encore Fricoulet.

 

Le vieillard haussa les épaules :

 

– Pour qu’elles puissent être enlevées avec leurs propulseurs.

 

Ossipoff regarda victorieusement Gontran.

 

– N’est-ce pas rigoureusement scientifique ? conclut-il.

 

– C’est-à-dire… fit le jeune homme…

 

–… que c’est absolument faux, dit tranquillement Fricoulet, en achevant la phrase commencée.

 

Le vieillard bondit et tourna un regard interrogateur vers le comte qui opina de la tête en appuyant :

 

– Absolument faux…

 

– Pourtant Rinfaggy, dans son livre sur la Navigation aérienne

 

–… s’est entièrement trompé, continua gravement l’ingénieur, et vous-même allez le reconnaître…

 

– Par exemple ! voyons, mon cher Gontran, je vous prends à témoin…

 

Mais le comte de Flammermont craignait bien trop de se compromettre, pour répondre à l’invitation du vieillard ; il se tut, trouvant beaucoup plus prudent de laisser son ami répondre à sa place.

 

– D’abord, n’est-il pas vrai que cette vitesse de 4 m. 90 qui anime les corps abandonnés à eux-mêmes, est une chute progressivement accélérée ? de combien de centimètres un objet pesant tombe-t-il dans le premier dixième de seconde de chute ?

 

Mickhaïl Ossipoff se frappa le front :

 

– De quelques centimètres à peine, c’est vrai, s’écria-t-il, mais alors…

 

– Alors, il n’y a qu’à lutter, chaque dixième de seconde, contre une force d’attraction de pesanteur, bien moindre… ce qui permet d’employer des machines pesant plus de 10 kilogrammes par puissance de cheval, ainsi que vous venez de dire… d’ailleurs, ce n’est pas le principe de l’hélicoptère que nous avons appliqué dans la construction de cet aéroplane, car il ne nous suffisait pas d’avoir une force ascensionnelle, il nous fallait encore le moyen de nous mouvoir dans l’air ambiant.

 

– C’est juste, répondit sèchement Ossipoff.

 

Et se penchant vers Séléna :

 

– C’est singulier, murmura-t-il, comme ce garçon-là m’agace ; il parle tout le temps, répétant sans doute, comme un perroquet, ce que lui a appris Gontran.

 

La jeune fille put à peine réprimer un sourire ; le vieillard ajouta en désignant du coin de l’œil le comte de Flammermont :

 

– Vois quelle différence entre celui-ci qui sait vraiment et l’autre qui a une légère teinture de science… le silence modeste du premier parle plus éloquemment en sa faveur que toute la faconde du second.

 

– À propos, monsieur Fricoulet, dit Séléna, pour détourner cette conversation, quand mon père a été frappé d’une balle, je vous ai vu lancer sur vos ennemis des espèces de boulets… qu’y avait-il là-dedans ? de la poudre ? de la dynamite ?

 

– Ou de la sélénite ? murmura Gontran.

 

– Rien de tout cela, riposta Fricoulet, ce sont de simples récipients contenant de l’acide chlorhydrique liquéfié… en touchant le sol, ces récipients ont éclaté et, subitement décomprimé, l’acide s’est transformé en gaz corrosif et asphyxiant, si bien que ceux de nos assaillants qui n’ont pas été brûlés et corrodés par les jets d’acide ont été étouffés et empoisonnés.

 

– Quelle belle chose que la science ! pensa Gontran.

 

En ce moment, le baromètre indiquait une altitude de 1500 mètres au-dessus du niveau de la mer et Mickhaïl Ossipoff accoudé au bordage regardait pensif le panorama qui fuyait sous lui avec une vertigineuse rapidité ; les monts Ourals n’étaient plus qu’un amas de collines ombragées de quelques brins d’herbe ; les habitations humaines avaient disparu, et sur les champs immenses couraient les ombres capricieuses des nuages, volutes vaporeuses sillonnant l’atmosphère limpide au-dessous des énormes ailes de l’aéroplane.

 

– Une grande ville ! s’écria tout à coup Séléna.

 

– C’est Perm, répondit Fricoulet, après avoir consulté la carte.

 

C’était en effet le chef-lieu du district de Perm, ville assez importante située sur la Kama, au confluent de trois rivières : la Tchiousovaïa, l’Iren et la Barola, à 250 verstes environ des monts Ourals.

 

 

L’aéroplane, dont la vitesse était alors de trente-deux mètres à la seconde, 115 kilomètres à l’heure, presque le double de la rapidité d’un train express, l’aéroplane traversa Perm à une faible hauteur ; à sa vue, les habitants disparaissaient dans leurs petites maisons basses en poussant des cris qui parvenaient comme un brouhaha confus aux oreilles des aviateurs ; en un instant, les rues furent désertes. À dix heures du matin, l’Albatros passa au zénith de la ville de Viatka distante de l’Oural d’au moins 700 kilomètres ; l’aéroplane, qui d’ailleurs, avait vent favorable, avait franchi cette énorme distance en un peu plus de cinq heures. Il marchait donc bien ; mais la provision d’huile minérale, qui servait de combustible à sa machine, tirait à sa fin.

 

Gontran qui, accoudé au bordage, causait avec Séléna, sentit tout à coup une main se poser sur son épaule ; c’était Fricoulet qui, l’attirant à l’écart, lui dit :

 

– Nous n’avons plus d’huile.

 

– Eh bien ! fit le jeune comte ; cela a l’air de t’inquiéter… en avons-nous donc besoin ?

 

L’ingénieur fixa sur son ami des regards ébahis.

 

– Comment !… mais tu n’as donc pas compris le système de mon aéroplane ?

 

– Vaguement ! répondit Gontran avec un sourire.

 

– Les beaux yeux de mademoiselle Séléna t’intéressent bien autrement, n’est-ce pas, bougonna Fricoulet… sache donc que sans huile, nous tombons de quinze cents mètres de haut.

 

M. de Flammermont ne put retenir un cri qui fit accourir Séléna et son père.

 

– Qu’y a-t-il donc ? demanda la jeune fille.

 

– Il y a… s’empressa de répondre le jeune comte.

 

–… que Gontran et moi ne pouvons nous accorder sur l’endroit le plus proche où nous pourrons nous procurer de l’huile minérale… les ressources de ce pays nous échappent un peu.

 

Fricoulet, prévoyant que son ami allait prononcer quelque parole imprudente, s’était empressé de lui couper la parole.

 

Mickhaïl Ossipoff dit aussitôt :

 

– Le pétrole, dont il existe dans le Caucase des sources considérables, forme la base d’un commerce fort important en Russie et est très répandu… vous en trouverez dans la plus petite ville de la région que nous traversons.

 

– Tant mieux, pensa l’ingénieur.

 

Et il décida que l’Albatros ferait halte à Popovskœ, petit bourg situé à 150 kilomètres de Viatka ; précisément, à ce moment, il ferait nuit et l’atterrissage pourrait s’effectuer sans provoquer l’épouvante des habitants ; on camperait là et, le lendemain matin, dès l’aube, l’aéroplane reprendrait son vol.

 

Ainsi fut-il fait.

 

La descente eut lieu sans encombre et, pendant que Fricoulet, aidé de Séléna, dressait la tente et préparait tout pour le repas, Gontran et Ossipoff s’en allaient au village voisin faire remplir de pétrole le réservoir étanche du bord.

 

Le lendemain, au soleil levant, l’Albatros reprenait le chemin des airs.

 

On compte en nombre rond, de Viatka à Pétersbourg, et à vol d’oiseau, mille verstes, soit 1100 kilomètres ; il était midi lorsque nos voyageurs traversèrent la capitale de toutes les Russies ; par mesure de précaution Fricoulet s’était élevé à une grande altitude afin de ne pas attirer l’attention des Pétersbourgeois.

 

Séléna et son père, penchés sur le bordage, cherchaient à percer les nuages sous lesquels se voilait cette ville que peut-être ils ne reverraient jamais plus.

 

Mais pendant le long parcours que venaient d’effectuer nos voyageurs, le vent avait tourné et, depuis quelques heures, il soufflait du Nord ; la bise était devenue aiguë et faisait vibrer les cordages de l’Albatros qui fuyait devant elle comme un oiseau devant l’orage.

 

Séléna, la tête cachée dans les mains, se tenait toute tremblante contre son père, effrayée par le sifflement du vent et par la trépidation de l’appareil.

 

– Combien filons-nous ? demanda Ossipoff avec un sang-froid imperturbable.

 

– Environ 45 mètres à la seconde, répondit Fricoulet.

 

Gontran ouvrit des yeux effarés.

 

– Mais cela fait 162 kilomètres à l’heure, balbutia-t-il, est-ce que tu ne crains pas…

 

– Je ne crains qu’une chose, répliqua l’ingénieur, c’est de tomber. – Or, pour lutter contre la brise et pour conserver notre stabilité, nous avons besoin de cette vitesse-là… Seulement une chose m’inquiète…

 

Ce disant, il consultait la boussole.

 

– Laquelle ? demanda Ossipoff.

 

– C’est que je ne gouverne plus comme je le voudrais… j’ai beau biaiser avec la ligne du vent et louvoyer autant que je puis… il m’est impossible de sortir du courant.

 

– Eh bien ! suivons-le.

 

– C’est ce que je suis obligé de faire… mais il nous entraîne vers le sud.

 

 

Pendant plusieurs heures, l’aéroplane suivit donc la ligne du railway de Berlin ; il passa successivement au zénith de Gatchina, de Dunabourg, de Vilna ; puis, à Orzestkitowsky, il quitta le territoire russe et s’engagea au-dessus de l’ancienne Pologne.

 

– Nous descendons ! constatait de temps en temps le jeune comte qui partageait toute son attention entre le baromètre et Séléna.

 

– Eh ! je le sais parbleu bien, ripostait Fricoulet d’un ton rageur.

 

Il avait ouvert tout grands les robinets, imprimant ainsi à l’aéroplane toute la vitesse dont il était capable et, cramponné à la roue du gouvernail, il persistait à maintenir sa route au nord.

 

– Mais, mon vieux, riposta Gontran un peu railleur, le vent n’était donc pas dans ton programme ?

 

L’ingénieur haussa les épaules.

 

– Pas un vent comme celui-là, grommela-t-il… ça file aux moins quarante mètres à la seconde… comment veux-tu lutter ?…

 

Et il frappait du pied la plateforme.

 

– Eh bien ! ne lutte pas, fit Gontran.

 

– Oh ! murmura Fricoulet, les yeux ardents et les lèvres serrées, dire que l’homme, avec toute sa science, est à la merci de cette chose impalpable et sans nom, de cette force aveugle et brutale ! le vent !

 

Une larme de rage brilla au bord de sa paupière et pendant une demi heure encore, il continua la lutte ; mais il eut fait en vain éclater la chaudière et voler en morceaux les hélices : le vent était le maître.

 

Enfin après avoir examiné la carte :

 

– Il faut que je relève le point, murmura-t-il, car, du diable ! si je sais où nous sommes.

 

L’Albatros descendit à une cinquantaine de mètres du sol, et, penché sur le bordage, l’ingénieur voulut questionner un paysan qui travaillait à la terre.

 

Mais, épouvanté, l’homme s’enfuit.

 

– Eh ! dit tout à coup Ossipoff, qui examinait la carte, cette masse d’eau ne serait-elle pas le lac de Platten ?

 

– Vous avez raison, riposta Fricoulet.

 

L’aéroplane se trouvait en effet sur les rives du lac de Platten, c’est-à-dire au centre de l’Autriche-Hongrie.

 

Depuis qu’il avait quitté Pétersbourg, treize heures s’étaient écoulées et, en treize heures, il avait franchi plus de 2000 kilomètres, traversé le Niémen, la Vistule, le Danube et escaladé, sans s’en douter, les monts Karpathes.

 

Comme rapidité, c’était bien ! mais comme direction, non pas ; Alcide Fricoulet espérait se trouver plus à l’ouest et, toujours dominé par le même courant, il était entraîné invinciblement vers le sud.

 

À la première ville rencontrée, Szalavigerszeg, l’ingénieur renouvela sa provision d’hydrocarbure et d’eau ; puis comme le vent du nord paraissait faibli il mit le cap en plein ouest et, vers le matin, l’Albatros planait au-dessus de la ville de Goritz.

 

La vaste nappe d’eau de l’Adriatique apparut aux yeux des voyageurs, toute dorée par les rayons du soleil levant.

 

À ce spectacle superbe, Séléna battit des mains.

 

– Que c’est beau ! s’écria-t-elle enthousiasmée et que le vent a bien fait de nous emmener vers le sud.

 

Un grognement lui répondit ; c’était Fricoulet qui protestait à sa manière contre la joie de la jeune fille.

 

– Heureusement, reprit-il, que nous allons pouvoir obliquer vers le nord-ouest pour gagner la Suisse.

 

– C’est par là que nous entrons en France ? demanda la jeune fille en faisant la moue.

 

Le jeune ingénieur inclina la tête affirmativement.

 

– Eh bien, reprit Séléna, je ne vous fais pas compliment de votre itinéraire ; avec ses pics insensés, la Suisse va nous obliger à nous élever à des hauteurs…

 

– Oh ! quatre à cinq mille mètres tout au plus, dit Gontran gouailleur.

 

– Vous trouvez que cela n’est rien ! continua Séléna ; pour moi, si l’on m’avait demandé mon avis, j’aurais conseillé l’Italie et je suis persuadée que mon père n’aurait pas été fâché de voir des plaines fertiles et riantes, en place de cet horrible panorama tout blanc qui nous rappellera la Sibérie.

 

Gontran répliqua :

 

– Puisque tel est votre désir, ma chère Séléna, nous allons prendre le chemin des écoliers… tout chemin, du reste, mène à Rome et peu importe le côté par lequel nous entrerons en France.

 

– Tu en parles à ton aise, grommela Fricoulet.

 

– Eh ! mon pauvre vieux, lui répondit le comte sur le même ton, ce que j’en dis, c’est pour sauver ton amour-propre d’inventeur… le vent est plus fort que toi… plutôt que de lui céder, feins de déférer au caprice de Séléna, c’est plus galant pour l’homme et moins humiliant pour le constructeur.

 

Fricoulet haussa les épaules et, sans répondre, donna au gouvernail un brusque tour de roue qui fit obliquer l’aéroplane à l’ouest quart-nord.

 

Puis, la bonne direction une fois relevée à l’aide de la boussole, l’Albatros s’abaissa, aux cris de stupéfaction et d’effroi des habitants de la Haute-Italie, et il fila de l’avant avec une vertigineuse rapidité.

 

Successivement, les panoramas de Venise, Padoue, Vérone, Brescia, Bergame se déroulèrent aux yeux éblouis des voyageurs célestes.

 

Au-dessus du pays bergamasque, le jeune ingénieur modifia encore la route de l’Albatros qui, vers le milieu de l’après-midi, passa au zénith de Turin, se dirigeant vers la chaîne des Alpes qu’il s’agissait de franchir.

 

Cependant, depuis quelques heures, Fricoulet paraissait inquiet ; sa mine, enjouée d’ordinaire, était grave, ses lèvres se pinçaient sous l’empire d’une violente tension cérébrale et ses sourcils se contractaient soucieusement.

 

À chaque instant ses regards se dirigeaient vers ses instruments météorologiques et se reportaient avec une indéfinissable expression sur ses compagnons accoudés à la rambarde et absorbés par le panorama magnifique qui se déroulait au-dessous d’eux.

 

Tout à coup, en se retournant machinalement, Gontran surprit l’un de ces regards ; il vint droit à l’ingénieur :

 

– Tu crains quelque chose, n’est-ce pas ?

 

Silencieusement Fricoulet indiqua du doigt la boussole affolée et le baromètre qui descendait rapidement.

 

 

– Eh bien ? fit le jeune comte… un danger nous menace-t-il ?

 

L’ingénieur haussa les épaules.

 

– Dans la situation où nous sommes tout est danger, répondit-il… vois ces nuages qui s’amoncellent là-bas en montagnes menaçantes… remarque cette brume qui se répand dans l’atmosphère, et cette buée chaude qui semble s’élever du sol et nous envelopper… tout cela présage un orage, ou je ne m’y connais pas.

 

Aussitôt les regards de Gontran s’attachèrent sur Séléna.

 

– Que faire ? murmura-t-il d’une voix angoissée.

 

Sans répondre, Fricoulet ouvrit tout grand le robinet et la vapeur se précipita en sifflant dans les tuyaux de conduite ; l’appareil tout entier trépida, les moyeux des hélices gémirent, les ailes motrices tournèrent vertigineusement ; mais ce fut en vain. Il se faisait dans la force et dans la direction du vent des intermittences telles que l’Albatros, semblable à un oiseau égaré dans un tourbillon, voltigeait sans avancer à peine.

 

Il en fut ainsi jusqu’à cinq heures du soir.

 

Le ciel était devenu sombre et menaçant, et, dans la profondeur de l’horizon, de lointains roulements de tonnerre se faisaient entendre.

 

Brusquement, et sans que rien l’eût fait prévoir si proche, la bourrasque arriva comme la foudre, courbant les arbres jusqu’au sol et soulevant d’épais tourbillons de poussière sous lesquels la terre disparut.

 

En ce moment l’aéroplane n’était pas à plus de deux cents mètres, planant au-dessus des premiers contreforts des Alpes.

 

– En haut ! en haut ! cria Fricoulet en activant le feu de sa machine pour tenter de faire face à l’ouragan.

 

Comme une flèche, l’appareil monta perpendiculairement et arriva dans les nuages ; mais là, plus terrible encore peut-être que dans les régions inférieures, la tempête régnait ; elle s’empara de l’Albatros qui, malgré les efforts de son pilote, dut se résigner à fuir comme un vulgaire aérostat.

 

Pour laisser à Fricoulet toute sa liberté d’action dans la manœuvre, les voyageurs s’étaient serrés les uns contre les autres, tout contre la rambarde et se taisaient.

 

Les éclairs sillonnaient l’espace, enflammant l’atmosphère et déchirant les nuages qui s’effilochaient autour de l’Albatros.

 

Tout à coup, le sifflement de la vapeur à travers les tuyaux d’échappement se tut comme aussi le grincement des moyeux et les hélices s’arrêtèrent.

 

Fricoulet ne put retenir un cri de rage et il demeura immobile, comme pétrifié, regardant avec des yeux terribles la lampe éteinte.

 

Subitement le pétrole venait de manquer.

 

– Nous descendons ! cria Ossipoff.

 

– Non ! murmura sourdement Fricoulet, nous tombons.

 

L’aéroplane, faute de combustible, et livré à sa seule pesanteur, n’était plus retenu dans l’espace que par la puissance de son parachute. Soudain Séléna poussa un cri terrible.

 

– La mer !… la mer !…

 

En effet, à l’horizon, la Méditerranée soulevait ses flots irrités, et l’appareil, emporté comme une plume par l’ouragan, courait avec une vitesse vertigineuse s’y précipiter.

 

– Sommes-nous perdus ? demanda Gontran à son ami.

 

– Pas encore, que je sache, riposta celui-ci.

 

Et pesant de toutes ses forces sur le gouvernail, pour tout au moins diriger la chute de l’Albatros, il contraignit encore une fois l’aéroplane à lui obéir.

 

Mais tout à coup un sifflement intense retentit au-dessus d’eux et, sous leurs pieds le plancher de la plate-forme sembla brusquement s’effondrer.

 

D’un même effort, un coup de foudre, d’une violence inouïe, venait d’arracher les deux hélices propulsives et de mettre le feu aux toiles des plans inclinés.

 

Dénué de tous ses engins de locomotion, l’Albatros glissait sur les couches d’air avec une violence que l’incendie ne faisait qu’activer. Il allait infailliblement se briser contre les montagnes de la côte, quand, par un effort désespéré, le jeune ingénieur parvint à replacer horizontalement la vaste surface de toile qui formait gouvernail à l’arrière.

 

La chute se modéra un peu et, avançant toujours sous la poussée terrible des rafales, l’Albatros arriva à dix mètres du sol.

 

– Attention ! s’écria d’une voix stridente Fricoulet, attention au choc ! tenez-vous bien.

 

En même temps, une effroyable secousse se produisit ; l’aéroplane venait de s’abattre et, semblable à un oiseau qui tombe de la nue, mortellement frappé par le plomb du chasseur, il gisait inerte, les ailes étendues.

 

Par la force du contre-coup les voyageurs furent projetés hors de la plate-forme et roulèrent sur le sol.

 

Quoique étourdi, Ossipoff fut le premier sur pied ; tout de suite, ses regards allèrent à Séléna.

 

La jeune fille, toute tremblante de peur, s’approcha de son père qui lui ouvrit ses bras.

 

Après une étreinte émue, le vieux savant demanda :

 

– Et M. de Flammermont ?

 

– Présent ! s’écria joyeusement le jeune comte en surgissant d’une crevasse au fond de laquelle il avait roulé.

 

 

– Eh bien ? demanda tranquillement Fricoulet qui s’occupait à éteindre le feu qui dévorait les toiles de l’aéroplane, eh bien ! rien de cassé ?

 

– Non, répondirent à la fois les trois voyageurs.

 

Puis tout à coup Ossipoff, qui promenait curieusement ses regards autour de lui, s’écria :

 

– Mais, messieurs, nous sommes en pays civilisé… voici un observatoire !

 

Il étendait la main vers une construction singulière qui sortait du sol, à environ deux cents mètres de là, et assez semblable à une casquette de jockey posée à terre.

 

– Hurrah ! messieurs ! fit Alcide Fricoulet en agitant triomphalement son chapeau, hurrah ! pour l’Albatros et son ingénieur : ceci est l’observatoire de Nice… Nous sommes en France !

 

CHAPITRE VI

OÙ GONTRAN A UNE IDÉE LUMINEUSE.

 

endant que nos amis, réunis autour des lamentables épaves de l’Albatros, se consultaient sur le parti à prendre, une vive agitation régnait à l’Observatoire de Nice.

 

Une dizaine de jeunes gens, réunis dans la longue galerie couverte qui conduit des bâtiments de l’administration à la bibliothèque, discutaient d’une façon fort vive sur le surprenant phénomène auquel ils venaient d’assister.

 

– C’est un aérolithe, disait l’un, j’en ai parfaitement reconnu les caractères distinctifs ; car si vous voulez bien vous rappeler…

 

– Et moi je suis tout prêt à vous prouver que c’est une comète dont l’extrémité est venue balayer le Mont-Boron ; vous avez dû constater, en effet…

 

– Ni aérolithe, ni comète… mais tout simplement la résultante toute naturelle de l’orage qui vient de passer sur la contrée… c’est la foudre.

 

Un ricanement ironique accueillit cette déclaration, et chacun de répéter :

 

– C’est un aérolithe.

 

– C’est une comète.

 

– C’est la foudre !

 

En même temps ils se regardaient d’un œil furieux, brandissant entre leurs mains les longues-vues et les lorgnettes dont ils étaient munis, prêts à transformer en armes de combat ces pacifiques instruments de la science.

 

– Eh bien ! messieurs, dit tout à coup l’un d’eux qui paraissait avoir conservé un peu plus de sang-froid que les autres, je propose un moyen de reconnaître qui de nous a raison.

 

– Voyons ce moyen ?

 

– C’est d’aller à la découverte… Rien ne nous sera plus facile, en nous transportant sur les lieux où s’est produite la chute étrange qui nous occupe, de constater si nous avons affaire à un aérolithe, à un bolide, ou tout simplement à la foudre.

 

Cette proposition fut saluée d’un hurrah enthousiaste, et cinq minutes après toute la bande s’élançait hors de l’Observatoire, sur la route qui descend à Nice.

 

Tout à coup, au détour du chemin, ils aperçurent un groupe d’individus qui péroraient avec chaleur en désignant avec force gestes un objet étendu à terre.

 

Aussitôt nos jeunes gens, emportés par la curiosité et ne doutant pas qu’ils eussent affaire à des témoins du phénomène qui les divisaient, se mirent à courir et arrivèrent tout essoufflés auprès de nos amis.

 

– Où est-il tombé ?

 

– Par où est-elle passée ?

 

– A-t-elle causé des dégâts ?

 

Ossipoff et ses compagnons, surpris par ces questions sorties en même temps de toutes les bouches, regardaient les nouveaux venus avec une certaine inquiétude.

 

– De quoi parlez-vous, messieurs ? demanda le vieillard.

 

– De l’aérolithe !

 

– De la comète !

 

– De la foudre !

 

 

Ces réponses n’eurent d’autre résultat que de persuader à Ossipoff qu’il avait affaire à des fous ; néanmoins il ajouta :

 

– Quel aérolithe ?… quelle comète ?… quelle foudre ?

 

– Vous n’avez donc rien vu ? firent les autres, tout désappointés.

 

Le vieux Russe secoua la tête.

 

– Rien vu absolument, répondit-il… Mais qui êtes-vous… et que cherchez-vous ?

 

– Nous sommes les élèves astronomes de l’Observatoire de Nice, répondit l’un d’eux.

 

À peine eut-il prononcé ces mots qu’Ossipoff se précipita vers lui et, le saisissant dans ses bras, l’embrassa sur les deux joues avec frénésie en s’écriant :

 

– Des astronomes !… des astronomes !…

 

Cette fois ce fut au tour des jeunes gens de croire qu’ils étaient en présence d’un fou, ils reculèrent un peu et celui qui venait de subir l’accolade d’Ossipoff répondit :

 

– Nous avons remarqué tout à l’heure, pendant la fin de l’orage, un phénomène très curieux et sur la nature duquel nous sommes divisés ; les uns tiennent pour un aérolithe de feu, les autres pour la queue d’une comète, les autres pour la flamme de la foudre.

 

Un éclat de rire accueillit ces mots.

 

C’était Fricoulet qui, faisant un pas en avant, s’écria :

 

– Eh bien ! messieurs, vous êtes tous dans le vrai et tous dans l’erreur ; ce dont il s’agit tient de l’aérolithe, car il tombe du ciel ; tient de la comète, car il possède une queue ; tient de la foudre, car comme elle il était enflammé, et cependant il n’est ni aérolithe, ni comète, ni foudre.

 

– Qu’est-ce donc ? demandèrent-ils tous à la fois.

 

– C’est… ou plutôt c’était un aéroplane, répondit le jeune ingénieur en désignant les membres disloqués de l’Albatros qui gisaient à ses pieds, et c’est à notre chute que vous avez assisté.

 

– Qui donc êtes-vous, messieurs ? demandèrent-ils alors en s’approchant des voyageurs.

 

– Oh ! nous, répondit Fricoulet avec modestie, nous sommes quelconques, nous n’avons pas de nom.

 

Et désignant Ossipoff :

 

– Monsieur, par exemple, doit être connu de vous… C’est M. Mickhaïl Ossipoff.

 

À ce nom universellement connu du monde scientifique, les jeunes gens se découvrirent avec respect, et celui qui avait déjà pris la parole s’approcha du vieillard.

 

– Monsieur Ossipoff, dit-il d’une voix émue, permettez-moi, au nom de la jeunesse française qui connaît vos œuvres et vous admire, de vous serrer la main.

 

Puis, après une étreinte cordiale :

 

– Maintenant, fit-il, je compte que vous nous ferez le grand honneur d’accepter l’hospitalité à l’Observatoire ; nous y avons des chambres d’amis, monsieur Ossipoff, et vous avez le droit de prétendre à ce titre.

 

Le vieux savant jeta vers ses compagnons un rapide coup d’œil et répondit :

 

– Malgré la cordialité de votre invitation, monsieur, je la déclinerais par crainte d’être indiscret… mais ce long voyage a épuisé les forces de ma fille, qui ne pourrait peut-être pas aller jusqu’à Nice ; j’accepte donc et de grand cœur.

 

Ossipoff offrit le bras à Séléna et, accompagné de Fricoulet et de Gontran, suivi, comme d’une escorte d’honneur, par la troupe des jeunes astronomes, il se dirigea vers l’Observatoire.

 

 

 

Construit au sommet du Mont-Boron, à cinquante mètres environ au-dessus du niveau de la mer, l’Observatoire a vue d’un côté sur la Méditerranée qui découpe ses rives bleues jusqu’au delà du cap de Fréjus, de l’autre côté sur la vallée du Paillon et sur l’horizon éternellement blanc des cimes alpestres.

 

En dehors des conditions climatologiques indispensables à un observatoire, on ne pouvait choisir de site plus admirable pour reposer de la contemplation des beautés célestes l’œil ébloui des savants.

 

En cela, M. Bischoffsheim, à la générosité duquel est due la construction de l’Observatoire de Nice, a fait œuvre d’artiste, admirateur de la nature, en même temps qu’œuvre de philanthrope, ami du progrès des sciences.

 

Mais ce qui a fait à cet établissement scientifique une réputation quasi universelle, c’est sa lunette équatoriale, la plus puissante qui existe actuellement dans le monde entier ; elle a 18 mètres de longueur focale, son objectif a 76 centimètres d’ouverture ; avec son affût disposé équatorialement, elle ne pèse pas moins de 25,000 kilogrammes, et cette masse énorme obéit à un simple mouvement d’horlogerie !

 

Quant à la coupole – une des merveilles de constructions métalliques du siècle – sous laquelle est installée cette lunette gigantesque, elle a 21 mètres de diamètre et plus de 30 mètres de hauteur ; son poids n’est pas moindre de 95,000 kilogrammes, 95 tonnes !

 

 

On pourrait croire qu’un poids si considérable l’empêche d’être manœuvrée facilement ; erreur. Le constructeur de cette coupole, M. Eiffel, a en effet imaginé un procédé qui rend cette énorme construction docile même à la main d’un enfant ; au lieu de rouler sur des galets métalliques, comme toutes les autres coupoles d’observatoire, la coupole de Nice est élevée sur des coffres étanches équilibrant son poids et flottant sur un bassin rempli d’eau contenu dans les murs de soutènement ; si bien que le plus faible effort suffit à diriger la fente de cet hémisphère énorme vers n’importe quel point du ciel.

 

Tandis qu’à l’Observatoire de Paris, il faut près d’une heure de travail pour faire accomplir un tour entier à la grande coupole qui, cependant, ne mesure que 13 mètres, quelques minutes suffisent pour faire pivoter complètement sur elle-même l’énorme coupole de l’Observatoire de Nice.

 

 

 

Inutile de dire que, le lendemain matin, à la première heure, Mickhaïl Ossipoff se mit à visiter en détail et minutieusement toutes ces merveilles.

 

Tout d’abord, en se retrouvant au milieu de ces instruments en compagnie desquels il avait passé sa vie, le souvenir de ses souffrances s’évanouit et il se laissa aller à la joie de parcourir encore visuellement ces mondes célestes vers lesquels il se sentait si puissamment attiré.

 

Mais le soir, lorsqu’il vint rejoindre ses amis dans la petite salle où, pour les laisser plus à eux-mêmes, on leur avait servi à souper, le vieillard avait sur le visage un voile de tristesse qui n’échappa pas à Séléna.

 

– Cher père, dit-elle en passant câlinement son bras autour du cou d’Ossipoff, qu’avez-vous ? Quelle peine secrète vous assombrit les traits ?

 

Il secoua la tête et répondit à voix basse :

 

– Je n’ai rien, mon enfant, je te jure que je n’ai rien.

 

Séléna, le regarda un moment, puis détourna du côté de Gontran ses beaux yeux qu’une brume voilait.

 

Le jeune homme comprit que sa fiancée l’appelait à son secours, il s’approcha du fauteuil dans lequel était enfoncé le vieux savant, et lui mettant amicalement la main sur l’épaule :

 

 

– Je parie, mon cher monsieur Ossipoff, dit-il gaiement, je parie que je connais le motif de votre souci.

 

Le vieillard tressaillit, mais ne répondit pas.

 

– Je parie, poursuivit Gontran, que cette fameuse lunette qui vous a permis, pour ainsi dire, de toucher du doigt les merveilles célestes, est pour quelque chose dans votre chagrin.

 

Ossipoff hocha la tête.

 

– Il y avait si longtemps, murmura-t-il, que je n’avais parcouru mes chères solitudes lunaires… Alors, vous comprenez, cela m’a ramené au temps où j’étais si heureux à Pétersbourg… où je n’étais pas ce que je suis aujourd’hui… un malheureux, un proscrit…

 

– Cela vous ramène aussi au temps où vous formiez le grand projet…

 

Brusquement, Ossipoff lui saisit la main et lui désignant d’un coup d’œil Fricoulet qui, assis dans un coin, était enfoncé dans la lecture d’un bouquin trouvé par lui dans la bibliothèque de l’Observatoire :

 

 

– Ne parlez pas de cela devant lui, dit-il à voix basse, il est inutile de le mettre dans la confidence.

 

Séléna sourit et répliqua :

 

– Mon cher père, il n’y a pas à faire mystère de vos projets avec M. Fricoulet… il est au courant de tout.

 

Le visage d’Ossipoff se contracta.

 

– Pourquoi lui avoir dit ? balbutia-t-il.

 

– Ne le fallait-il pas pour l’intéresser à votre sort… et non seulement il connaît vos projets, mais encore je me suis engagée en votre nom à le faire participer à votre voyage céleste.

 

Pour le coup, Ossipoff sursauta.

 

– Quelle idée ! s’écria-t-il.

 

– Dame, dit Gontran, ce n’est qu’à cette condition qu’il a consenti à vous sauver.

 

Le vieillard haussa les épaules.

 

– Me sauver !… me sauver ! bougonna-t-il, parce qu’il a bien voulu construire cet aéroplane d’après vos plans !… C’est son métier, après tout… En vérité, je vous trouve bien bon, mon cher Gontran, d’être aussi large envers un petit monsieur qui cherche toutes les occasions de vous effacer.

 

– Mais, permettez…

 

– Non, je ne vous permets pas de dire quoi que ce soit pour sa défense car, pendant le voyage, je l’ai bien vu… Toutes les fois que je vous adressais la parole, il répondait à votre place… uniquement pour se donner de l’importance… mais il perd son temps !

 

Gontran fixait sur Séléna ses yeux dans lesquels une flamme gaie brillait, en même temps qu’il faisait tous ses efforts pour réprimer un sourire.

 

– Enfin, monsieur Ossipoff, reprit-il, tout cela ne nous dit pas la raison pour laquelle vous êtes triste.

 

Le vieillard lui saisit les mains.

 

– Eh ! répondit-il, ne l’avez-vous pas devinée cette raison ?… Oui, je songe à ce projet merveilleux, à la préparation duquel j’ai consacré ma vie tout entière… et je me sens frappé au cœur en me voyant volé, dépouillé par un misérable au moment où j’allais atteindre le but de mes efforts.

 

– Mais qui vous empêche de profiter de votre liberté reconquise pour vous remettre à l’œuvre ? Un homme tel que vous n’a point besoin de notes pour reconstituer ses travaux… En quelques jours vous pouvez avoir remis sur le papier vos plans et vos formules.

 

– Mais l’argent, murmura Ossipoff.

 

– L’argent ? reprit Gontran, mais sans m’immiscer dans vos affaires privées, comptiez-vous donc sur vos ressources personnelles pour mettre votre projet à exécution ?

 

– Assurément non, mais j’avais là-bas, à Pétersbourg, une situation qui me permettait d’espérer de réunir les capitaux formidables nécessaires à cette grande entreprise. On s’intéresse beaucoup aux choses célestes en Russie, et une souscription publique m’eût rapidement fourni les moyens de faire ce que je voulais faire.

 

Fricoulet, qui depuis quelques instants avait l’oreille à la conversation, leva le nez de dessus son livre et répliqua :

 

– Pourquoi ne tenteriez-vous pas ici ce que vous vouliez tenter là-bas ? En France, on aime les savants, sans compter que notre tempérament de Don Quichotte nous pousse à prendre en main la cause de toutes les victimes, toutes les infortunes ; en outre, votre nationalité nous est sympathique.

 

Comme le vieillard hochait la tête, le jeune ingénieur ajouta :

 

– Si j’étais à votre place, j’irais de ville en ville, faisant des conférences sur mes projets, jusqu’au moment où j’aurais recueilli le nombre d’adhésions nécessaires.

 

Ossipoff répondit :

 

 

– Je ne doute pas, monsieur Fricoulet, puisque vous me l’affirmez, des chances de succès que pourrait avoir la combinaison dont vous me parlez… malheureusement, le temps me manque.

 

– Le temps !… mais, Dieu merci ! vous n’êtes point encore sur le point de mourir, répliqua monsieur de Flammermont en plaisantant… J’ai même rarement vu un homme de votre âge aussi vert et aussi résistant.

 

Séléna que la réflexion de son père avait attristée, sourit doucement à Gontran.

 

– Mais ce n’est pas cela que je veux dire, fit Ossipoff ; vous ne m’avez pas compris.

 

– Alors, que signifiaient vos paroles ?

 

– Ceci : que le Sharp ne m’a certainement pas volé tous mes plans pour les laisser dormir dans des cartons et qu’il a dû mettre à profit les longs mois de ma détention.

 

– Alors ?

 

– Alors, répondit le vieillard en secouant douloureusement la tête, il ne me reste plus qu’à mourir ; car, même en supposant que je réunisse les fonds nécessaires à cette grande entreprise, il faut, pour la mener à bien, un temps matériel indispensable… et je ne pourrais jamais arriver que le second, distancé par ce misérable.

 

– Cependant, objecta Fricoulet, avant de vous abandonner ainsi au désespoir, il faudrait avoir la certitude que Sharp a l’intention de se servir de vos plans, et, en admettant même qu’il veuille s’en servir, il faudrait acquérir la certitude qu’il a pris une avance suffisante pour neutraliser les efforts que vous pourriez faire…

 

Séléna embrassa le vieillard sur le front.

 

– Ce que dit là M. Fricoulet est très raisonnable, père, fit-elle ; voyons, il ne faut pas vous décourager ; il faut réagir : écrivez à vos amis de Pétersbourg pour leur demander des renseignements… si cet homme se propose d’utiliser vos plans, déjà vos amis en auront entendu parler et par eux vous saurez si la situation est aussi désespérée que vous le craignez.

 

– De mon côté, ajouta Gontran, je vais écrire à mon ancien ambassadeur pour le prier d’aller aux informations… ces renseignements serviront de contrôle à ceux que vous recevrez d’autre part.

 

Et aussitôt Ossipoff et M. de Flammermont s’assirent devant la table et se mirent en devoir de rédiger leur courrier.

 

Ils avaient bien écrit chacun une demi-douzaine de lettres lorsque Fricoulet, qui était sorti pour rôder dans l’observatoire, entra précipitamment.

 

– M. Ossipoff, dit-il, je vous signale l’arrivée à l’Observatoire d’un de vos confrères des États-Unis.

 

Le savant suspendit sa plume et releva la tête.

 

– Son nom, demanda-t-il ?

 

– M. Jonathan Farenheit.

 

Ossipoff parut chercher dans sa mémoire.

 

– C’est singulier, dit-il, je ne le connais pas.

 

– Peut-être, fit Gontran, n’est-il entré dans l’astronomie que depuis votre départ de Pétersbourg.

 

Le jeune homme avait fait cette observation le plus naturellement du monde ; mais, heureusement pour lui, Ossipoff crut qu’il plaisantait et répondit sur le même ton :

 

– Vous avez sans doute raison…, mais que vient-il faire ici ?

 

– L’un des élèves que j’ai rencontré m’a dit qu’il venait faire quelques études sur la lune à l’aide de la grande lunette de 18 mètres.

 

Les sourcils du vieux savant se contractèrent légèrement.

 

– Dans quel but ?… vous l’a-t-on dit ?

 

– Non… mais il paraît qu’il se propose de faire, à ce sujet, dans la bibliothèque de l’Observatoire, une petite conférence à laquelle nous sommes priés d’assister.

 

Une heure après, Ossipoff donnant le bras à sa fille, et accompagné de Gontran et de Fricoulet, faisait son entrée dans la salle où se trouvait déjà réuni tout le personnel de l’Observatoire.

 

À l’une des extrémités de la table qui occupait le milieu de la salle, un homme était assis dans un fauteuil, ayant devant lui une pile de dossiers dans lesquels ses doigts fouillaient nerveusement.

 

Cet homme était Jonathan Farenheit.

 

Son visage coloré était encadré d’un collier de barbe rouge dont les poils paraissaient aussi durs que des soies de sanglier ; les cheveux, de même ton, étaient coupés en brosse et plantés fort bas sur le front ; les sourcils roux et fort touffus surplombaient une arcade sourcilière proéminente abritant un petit œil gris qui brillait, plein de malice, au fond de l’orbite ; la lèvre supérieure rasée empruntait, à ce manque de moustache, un air de finesse et de méchanceté que démentait la lèvre inférieure, fortement ourlée et pleine de bonhomie ; le menton, gras, retombait en double étage sur un col largement ouvert, afin, sans doute, de donner plus de jeu au cou énorme et apoplectique.

 

À en juger par le buste haut et puissant, cet homme devait être d’une taille quasi gigantesque ; à en juger par les diamants qui brillaient à sa cravate, à sa chemise, à ses doigts, cet homme devait jouir d’une grosse fortune.

 

– Peste ! murmura Fricoulet à l’oreille de Gontran, le métier de savant dans la libre Amérique me paraît lucratif.

 

Le jeune homme allait répondre lorsque Jonathan Farenheit se leva.

 

– Messieurs, dit-il en saluant son auditoire, je commencerai par vous remercier de l’accueil plus que sympathique que vous avez bien voulu me faire… du reste, je dois vous avouer en toute franchise que je n’attendais pas moins des illustres savants qui appartiennent à la nation la plus civilisée et la plus aimable du monde entier.

 

Ici l’Américain fit une pause, ce qui permit aux assistants de le remercier par un petit murmure approbatif des quelques paroles flatteuses qu’il venait de prononcer.

 

– Messieurs, poursuivit-il avec un petit sourire, j’ai une confession à vous faire… je n’appartiens pas, à proprement parler, au corps scientifique ; je suis tout simplement président d’un comité américain qui s’est proposé de résoudre un des plus grands problèmes que se soit posé, depuis des siècles, le génie curieux de l’homme : je veux parler des relations à établir entre notre globe terrestre et tous les mondes célestes que nous voyons graviter autour de nous.

 

 

En ce moment, M. de Flammermont, saisi d’un pénible pressentiment, regarda à la dérobée Mickhaïl Ossipoff : le vieillard était légèrement penché en avant, les doigts crispés sur les bras de son fauteuil, la face pâle, le front couvert de sueur, l’œil brillant de fièvre, les lèvres entr’ouvertes comme pour crier.

 

– Aller dans la lune, s’exclama Jonathan Farenheit. Combien de génies ne se sont-ils pas consumés dans la recherche de ce problème ! Combien d’existences humaines ne se sont-elles pas usées à la caresse de ce rêve, taxé jusqu’à présent d’impossible… de fou… eh bien ! cependant, messieurs, ce rêve n’est plus un rêve… il est sur le point de devenir une réalité !

 

Ici nouvelle pause qui permit à l’orateur de constater que l’intérêt de son auditoire allait grandissant.

 

 

Jonathan Farenheit reprit :

 

– L’analyse du spectre lunaire a permis de découvrir, à la surface de notre satellite, des gisements considérables de carbone cristallisé, c’est-à-dire de diamants ; une société américaine, formée pour l’exploitation de ces gisements, a acquis pour une somme considérable les plans d’un savant, qui rendent pratique le trajet de la terre à la lune ; mais, avant de faire appel à l’argent des actionnaires, on a décidé d’exécuter un premier voyage pour s’assurer de visu de l’existence de ces gisements ; or, bien qu’ayant confiance dans l’affaire, je tiens néanmoins à avoir l’avis du monde scientifique, c’est pourquoi, pendant que les travaux s’achèvent, je vais, de pays en pays, exposant le plan en question et demandant à chacun ce qu’il en pense… voilà, messieurs, pourquoi je suis ici.

 

Ossipoff se leva.

 

– Y aurait-il monsieur, fit-il d’une voix tremblante, indiscrétion à vous demander le nom du savant duquel vous tenez ces plans ?

 

– Monsieur, répondit l’Américain, j’ai, au contraire, toutes raisons pour répandre, par le monde entier, le nom de ce génie hardi auquel l’humanité devra, dans quelques mois, d’avoir fait un pas de géant dans la voie du progrès : cet homme audacieux est le secrétaire perpétuel de l’Académie des Sciences de Pétersbourg, son nom est : Fédor Sharp.

 

Ossipoff poussa un cri terrible, pendant qu’autour de lui ses amis se levaient en proie à une colère indignée.

 

– Ce Sharp est un voleur ! s’écria le vieillard, les plans qu’il a vendus ne lui appartenaient pas.

 

Jonathan Farenheit parut surpris ; néanmoins il conserva tout son sang-froid.

 

– Cette accusation est grave, répliqua-t-il ; sur quoi la basez-vous ?

 

– Sur ceci : que les plans dont Sharp s’attribue la paternité sont les miens !

 

Un murmure d’étonnement courut parmi les assistants.

 

– Il faudrait prouver cela, objecta l’Américain.

 

En quelques mots, Ossipoff fit le récit du guet-apens que Sharp lui avait tendu pour le dépouiller en toute liberté du produit de ses recherches et de ses travaux.

 

Il ajouta :

 

– Vous avez, sans doute, là, dans ces dossiers, les plans qui vous ont été vendus… eh bien ! si vous le désirez, je m’en vais en faire la démonstration à ces messieurs.

 

 

Jonathan Farenheit inclina la tête approbativement et Ossipoff commença :

 

– Vous savez, messieurs, qu’un mobile quelconque ne peut abandonner définitivement le sol terrestre qu’animé d’une très grande vitesse ; lancez, en effet, horizontalement avec une vitesse initiale de huit mille mètres dans la première seconde, un projectile quelconque, qu’arrivera-t-il ?

 

– Ce projectile ne retombera jamais sur la terre, répondit une voix.

 

Cette voix était celle de Gontran qui, voyant les regards du savant fixés sur lui, s’était cru interrogé et auquel Fricoulet avait chuchoté cette réponse.

 

– Oui, poursuivit Ossipoff : ce mobile tournera comme un nouveau satellite autour de la terre sans jamais retomber, maintenu en équilibre par sa force tangentielle qui devient alors égale à l’intensité de l’attraction de la terre. Mais le cas qui nous occupe est autre ; il s’agit, en effet, pour atteindre la lune, de lancer un mobile au zénith afin d’échapper le plus rapidement possible à l’attraction terrestre ; or, celle-ci, messieurs, tout en diminuant comme le carré de la distance ne devient jamais égale à zéro ; on ne peut donc s’y soustraire qu’à condition de pénétrer dans la zone d’attraction d’un autre corps céleste ; c’est ce qui arriverait peut-être si l’on parvenait à lancer ce mobile avec une rapidité supérieure à 11,300 mètres dans la première seconde… j’ai donc cherché si l’homme pouvait produire une vitesse aussi vertigineuse et je suis arrivé à une solution satisfaisante.

 

Pendant que le savant parlait, l’Américain consultait ses dossiers et hochait la tête.

 

– Il me fallait deux choses, pour atteindre le but que je me proposais : un explosif puissant et un canon capable de lancer, à 80,000 lieues, un engin pesant 3,000 kilos : l’explosif que j’avais baptisé du nom de sélénite, était un mélange détonant de carbazotate de potasse et de gélatine explosive ; quant au canon, permettez-moi de vous le tracer en quelques coups de crayon.

 

Il se retourna vers un grand tableau noir qui occupait, derrière lui tout un panneau du mur et, rapidement, y dessina un croquis bizarre qui fit arrondir les yeux de tous les assistants.

 

 

– Il a été constaté, dit-il tout en dessinant, que, dans toutes les bouches à feu, plus est grand le trajet parcouru dans l’âme de l’engin, plus la vitesse initiale croît ; le meilleur résultat est obtenu quand la charge tout entière brûle pendant le temps que met l’obus à sortir de la pièce. Si pendant le temps que l’obus parcourt l’âme, animé d’une force croissante, on pouvait recharger et mettre le feu à cette charge nouvelle, la vitesse initiale irait croissant encore. De sorte que, pour animer un projectile d’une vitesse considérable, il suffit d’augmenter la longueur du canon et de mettre le feu à plusieurs charges successives concourant toutes à donner à l’obus une rapidité de plus en plus considérable.

 

Il se tut un moment et regarda Jonathan Farenheit ; mais celui-ci avait les yeux fixés sur ses paperasses et son visage était impassible.

 

 

– Voici, poursuivit Ossipoff, comment je m’y suis pris pour faire détoner, dans l’espace d’une seconde et à des intervalles parfaitement calculés, plusieurs charges répétées… Je dois commencer par vous dire que mon obus aurait eu trois mètres cinquante de haut et deux mètres de diamètre… or, le canon dans lequel je l’aurais logé, aurait eu, lui, en hauteur quarante fois ce diamètre, soit quatre-vingts mètres ; cet énorme tube aurait été fondu en acier, d’un seul bloc, par un procédé que j’ai inventé et qui est beaucoup plus économique que celui de Bessemer. Son poids total eût été de 600 tonnes (600,000 kilogs), et, comme on l’aurait coulé dans le sol, sa résistance eût été infinie. Mais, où réside le point capital de mon invention, c’est dans l’adjonction à ce tube de plusieurs chambres à poudre situées le long de la culasse.

 

Ici Ossipoff s’interrompit de nouveau.

 

– C’est bien cela, n’est-ce pas ? demanda-t-il à Jonathan Farenheit.

 

Celui-ci, qui suivait l’explication du savant sur l’un des dossiers étalés devant lui, répondit impassiblement :

 

– C’est bien cela !

 

Un sourire de triomphe illumina le visage du Russe qui poursuivit :

 

– Ces chambres à poudre sont en acier de quinze centimètres d’épaisseur, de façon à pouvoir résister aux pressions les plus formidables ; elles sont au nombre de douze et chacune d’elles contient cinq cents kilogrammes de « sélénite » ; le fond du canon lui-même en contient mille kilogs et je laisse entre cette charge et la partie inférieure de l’obus un vide de cinquante centimètres. Les chambres à poudre et la charge initiale sont toutes reliées à un mécanisme électrique d’une extrême délicatesse, à la seconde précise où le projectile doit quitter le sol terrestre, un courant est lancé dans la charge du fond : les gargousses prennent feu… un million de mètres cubes de gaz sont instantanément produits et l’obus est chassé en avant… au fur et à mesure que celui-ci, en parcourant le tube, démasque l’orifice des chambres à poudre, la déflagration de la sélénite qu’elles contiennent se produit, ajoutant une nouvelle force à celle de la charge initiale, si bien qu’à la sortie du canon le projectile est doué d’une vitesse de douze kilomètres par seconde.

 

Ossipoff, électrisé par son sujet même, avait prononcé d’une voix vibrante les dernières phrases de sa démonstration et les assistants, lorsqu’il eût fini, éclatèrent en applaudissements.

 

Le vieux savant étendit la main pour réclamer le silence.

 

– J’ajouterai, dit-il, que dans mes projets, la fonte de ce canon, la fabrication de cette poudre et le départ lui-même devaient s’effectuer dans l’hémisphère méridional, non loin de l’archipel Gambier, dans l’île Pitcairn, située par le 26me degré de latitude. Il fallait, en effet, trouver sur le globe un point possédant la position géographique indispensable pour que le canon pût être braqué convenablement sur la lune et assez éloigné en même temps de tout endroit habité… Il est facile de comprendre, en effet, que la production instantanée de plusieurs millions de mètres cubes de gaz explosifs doit fatalement donner naissance à une terrible perturbation atmosphérique, laquelle détruira tout ce qui existera aux alentours du canon.

 

Il se tut ; puis, après un instant :

 

– Eh bien ! monsieur Jonathan Farenheit, demanda-t-il, ai-je reproduit à peu près exactement les renseignements que contiennent vos dossiers ?

 

L’Américain se leva.

 

– Pour rendre hommage à la vérité, dit-il, je dois déclarer que les plans de M. Sharp sont en tous points semblables aux explications que vous venez de nous fournir !

 

Ossipoff ne put retenir un cri de joie et, se précipitant vers Farenheit, il lui secoua les mains dans une vigoureuse étreinte.

 

– Ah merci ! balbutia-t-il, merci, monsieur !

 

– Alors, dit Fricoulet, qu’allez-vous faire ?

 

L’Américain à cette question eut un haut-le-corps.

 

– Moi, répondit-il, ce que je vais faire ?… mais que voulez-vous que je fasse ?

 

– Dame ! répartit le jeune ingénieur, il me semble qu’en présence des preuves que vous a données M. Ossipoff…

 

Jonathan Farenheit l’interrompit d’un geste.

 

– Monsieur, fit-il, ainsi que j’ai eu l’honneur de vous le dire en commençant, il s’est formé, pour l’exploitation des mines lunaires, une société au capital de cinq cents millions de dollars sur lesquels cinq millions ont déjà été versés, tant pour payer les plans de M. Sharp que pour subvenir aux frais du premier voyage d’exploration… nous sommes avant tout un peuple pratique aux yeux duquel les questions de sentiment comptent peu.

 

– C’est-à-dire ?… demanda Ossipoff d’une voix tremblante.

 

– C’est-à-dire que, tout en trouvant bizarre la connaissance si approfondie que vous avez des plans de M. Sharp, je ne vois pas ce qui nous empêcherait de donner suite à nos projets ; nous avons payé, nous sommes propriétaires et nous entendons exploiter notre propriété !…

 

Le malheureux Ossipoff, en entendant ces mots, sentit comme un poids formidable s’abattre sur son crâne, il tomba sur son fauteuil, ses yeux se fermèrent, sa tête se renversa en arrière et il demeura immobile, sans connaissance.

 

 

 

Quand il revint à lui, le vieillard était dans son lit, la tête couverte d’un sac contenant de la glace, et les jambes brûlées par des sinapismes destinés à attirer le sang aux extrémités inférieures.

 

À côté de lui, lui tenant la main et le regardant avec anxiété, se tenait Séléna ; enfoncé dans un fauteuil au pied du lit, Gontran de Flammermont était plongé dans la lecture d’un livre qui devait être fort intéressant, à en juger par la fièvre qui brûlait ses joues et la flamme qui brillait dans ses prunelles.

 

– Mon père, s’écria la jeune fille en voyant le vieillard ouvrir les yeux, mon père, me reconnaissez-vous ?

 

Ossipoff fixa sur Séléna des regards attendris et demeura un moment sans répondre, puis enfin un sourire triste dérida sa face grave.

 

– Mon enfant, balbutia-t-il, ma Séléna adorée.

 

Ensuite apercevant Gontran qui s’était levé pour s’approcher, il lui tendit la main en murmurant :

 

– Mon fils.

 

Un silence ému plana quelques instants sur ces trois personnages ; enfin Ossipoff demanda :

 

– J’ai été très malade, n’est-ce pas ?

 

– On a craint un transport au cerveau, répondit Gontran.

 

– Et il y a longtemps que je suis dans cet état ?

 

– Il y aura demain dix jours.

 

Puis tout à coup, deux grosses larmes coulèrent au bord de sa paupière et il ajouta :

 

– Pourquoi ne suis-je pas mort ? Je n’aurais pas la douleur de voir cet homme maudit, ce Sharp du diable, jouir impunément du produit de son vol !

 

– Voyons, père, dit Séléna, soyez raisonnable, ne pensez plus à cela, sinon vous allez retomber malade.

 

– D’autant plus que tout espoir n’est pas perdu, dit Gontran ; en ce moment, mon ami Fricoulet est à Nice pour organiser une grande conférence, ainsi qu’il avait été convenu.

 

– À quoi bon maintenant ? grommela Ossipoff… vous avez bien entendu ce qu’a dit l’autre jour Jonathan Farenheit… Sharp a maintenant sur nous trop d’avance pour que je puisse songer à lutter de vitesse.

 

– Mais ne pourriez-vous inventer un procédé plus rapide ? insista le jeune comte.

 

Ossipoff secoua la tête.

 

– Mon cher ami, répondit-il, j’ai passé toute ma vie avant d’arriver au résultat merveilleux que ce misérable m’a volé… et maintenant la mort est là qui me guette… Qu’elle vienne donc et me débarrasse d’une existence qui m’est à charge.

 

Gontran regardait silencieusement Séléna dont les yeux se gonflaient de larmes, et la douleur de la jeune fille lui mettait le cœur à la torture.

 

 

Tout à coup il poussa un cri de triomphe, et, saisissant le livre qu’il était occupé à lire lorsque Ossipoff avait repris connaissance :

 

– Monsieur Ossipoff… dit-il d’une voix vibrante, le salut est là !

 

Séléna et son père crurent que le jeune homme devenait fou ; néanmoins le savant demanda :

 

– Quel est ce livre ?

 

– Un ouvrage du P. Martinez da Campadores, prieur de la compagnie de Jésus au couvent de Salamanque, le Monde souterrain.

 

 

– Eh bien ? interrogea Séléna dont le cœur, à son insu même, se rouvrait à l’espoir.

 

– Eh bien ! mademoiselle, s’écria M. de Flammermont, le diable soit des canons, des aéroplanes, des ballons, de la vapeur d’eau et de la sélénite elle-même, imaginés jusqu’à ce jour pour aller rendre visite aux astres ; tous ces moyens sont vieux jeu, rococos, démodés !…

 

Il reprit haleine et reprit d’une voix ironique :

 

– Et dire que les hommes se mettent l’esprit à la torture pour inventer des engins terribles et des explosifs puissants, alors que la nature a pris la peine de nous construire des appareils qui laissent bien loin derrière eux tout ce que le génie humain a inventé !

 

Ossipoff, lui aussi, se laissait envahir par la confiance de Gontran, et il demanda avec anxiété :

 

– Mais expliquez-vous, mon cher ami, je vous en conjure, de quels appareils naturels voulez-vous parler ?

 

– Des volcans, monsieur Ossipoff ! s’écria M. de Flammermont d’une voix triomphante.

 

– Les volcans ! répéta Ossipoff complètement ahuri.

 

– Eh oui ! répliqua Gontran, les volcans qui sont des canons naturels, les volcans dont on pourrait obtenir des résultats surprenants, si l’on parvenait à régler leur puissance !…

 

Ossipoff et sa fille considéraient Gontran, n’en pouvant croire leurs oreilles, doutant que le jeune homme parlât sérieusement.

 

Celui-ci feuilleta d’un doigt rapide l’ouvrage du savant espagnol.

 

– Tenez, dit-il, à la page 130, Martinez da Campadores donne un tableau des vitesses de projection observées sur différents volcans : l’Etna lance des pierres avec une vitesse de 800 mètres par seconde ; le Vésuve, 1,250 mètres ; l’Hécla, 1,500 mètres ; le Stromboli, 1,600 mètres.

 

… Mais ce sont les volcans de l’Amérique équatoriale qui ont le plus de vigueur : ainsi le Pichincha, le Cotopaxi et l’Antisana communiquent aux pierres qui s’échappent de leur cratère béant une vitesse initiale de 3 à 4 kilomètres.

 

Il se tut un moment pour reprendre haleine et ajouta :

 

– Eh bien ! croyez-vous, monsieur Ossipoff, qu’il soit impossible de réfréner la puissance de ces vapeurs souterraines et d’en régler l’expansion ?

 

Le vieux savant poussa un cri de joie.

 

– Ah ! balbutia-t-il d’une voix tremblante… ah ! Gontran !… mon fils !… vous me sauvez la vie !…

 

Il attira le jeune homme à lui et le pressa sur sa poitrine dans un élan de tendresse sincère.

 

 

À ce moment la porte s’ouvrit et Fricoulet parut sur le seuil.

 

– À la bonne heure ! dit-il joyeusement, vous voilà revenu à la santé, mon cher monsieur Ossipoff… et je vais vous communiquer une nouvelle qui va hâter votre rétablissement.

 

– Parlez… parlez… se hâta de dire Ossipoff.

 

– J’ai vu le préfet, j’ai vu les présidents des différentes sociétés savantes du département ; je leur ai raconté votre histoire qui les a vivement intéressés, et ils ont tous accepté de faire partie du comité qui patronnera votre première conférence. La salle du théâtre est mise gracieusement à votre disposition, et j’ai là une liste de personnages fort riches en mesure de vous fournir des capitaux, auxquels nous allons envoyer des invitations.

 

Il avait prononcé ces mots tout d’une haleine, les yeux brillants et le visage rayonnant ; puis il se laissa tomber sur un siège, épongeant avec son mouchoir son front couvert de sueur.

 

Mais, à sa grande surprise, sa communication ne reçut pas l’accueil enthousiaste auquel il s’attendait.

 

– Mon Dieu, mon cher monsieur Fricoulet, répondit Ossipoff avec une froideur marquée, je vous suis fort reconnaissant de tout le mal que vous vous êtes donné… mais je me vois obligé de vous déclarer que je ne puis utiliser vos services.

 

Le jeune ingénieur ouvrit de grands yeux.

 

– Oui, poursuivit le vieillard, pendant que vous vous agitiez beaucoup et parliez non moins, votre ami Flammermont, un vrai savant lui, qui se remue moins et parle moins aussi, étudiait silencieusement le moyen de mettre quand même à exécution nos projets de circumnavigation céleste.

 

Fricoulet regarda le jeune comte d’un air complètement ahuri, et Gontran répliqua avec embarras :

 

– Oh ! monsieur Ossipoff, vous exagérez… doctus cum libro[2].

 

– Non pas, non pas, insista le vieillard, vous avez l’érudition modeste, mon jeune ami… et c’est d’ailleurs ce qui vous distingue des faux savants qui cachent sous leur faconde et leur parlotte le semblant de science dont ils font parade.

 

Ce disant, il glissait un regard dédaigneux vers Fricoulet.

 

– Ainsi donc, fit celui-ci en examinant curieusement Gontran, tu as trouvé un moyen d’aller dans la lune ?

 

– Mon Dieu ! répliqua le jeune comte, c’est en feuilletant ce volume de Campadores, laissé par toi sur le guéridon, que l’idée m’est venue que peut-être on pourrait utiliser la force propulsive des volcans.

 

Fricoulet crut son ami devenu fou, il bondit de son fauteuil, courut à lui et lui saisit les mains.

 

Gontran vit dans l’attitude du jeune ingénieur une preuve de son enthousiasme et ajouta :

 

– Hein ! que penses-tu de ma proposition ?

 

Fricoulet fut sur le point de répondre que c’était là une folie qui n’approchait d’aucun des cas d’aliénation mentale découverts jusqu’à présent par les médecins ; mais il songea qu’Ossipoff n’allait pas manquer de mettre cette réponse sur le compte de la jalousie, et il s’écria :

 

– Magnifique ! sublime ! géniale !

 

Mais, tout à coup, Ossipoff poussa une exclamation désolée.

 

– Hélas ! fit-il, magnifique en théorie, cette proposition est impossible en pratique, car pour pouvoir utiliser scientifiquement la puissance d’un volcan, il faudrait savoir à quelle époque aura lieu l’éruption.

 

La mine de Gontran s’allongea considérablement.

 

– C’est vrai, balbutia-t-il.

 

– N’est-ce que cela qui vous arrête ? demanda Fricoulet : en ce cas, Martinez da Campadores se charge d’aplanir cette difficulté.

 

Et s’adressant à Gontran, il ajouta :

 

– Si tu avais lu l’ouvrage entièrement, tu aurais vu qu’à la fin, l’auteur y dresse un tableau de prédictions sur les éruptions volcaniques jusqu’à l’année 1900. Il part de ce principe, universellement reconnu depuis, que les éruptions sont en rapport avec le magnétisme terrestre, et que lorsqu’une éruption volcanique est proche, l’aiguille de la boussole est affolée ; il a donc étudié, pendant plusieurs années, dans le cratère même du Vésuve, la relation qui existe entre les phénomènes géologiques et le magnétisme, ce qui lui a permis de formuler des lois sur la prédiction – plusieurs années à l’avance – des grands cataclysmes souterrains.

 

– Mais, demanda Ossipoff dont la voix tremblait d’émotion, comment s’y est-il pris pour dresser ce tableau ?

 

– D’une façon fort simple : ces lois étant établies, il en résulte que les mouvements de l’écorce terrestre peuvent être comparés à des marées et obéissent à une périodicité incontestable causée par la position des corps célestes et la force centrifuge. Donc, après avoir coordonné avec soin les circonstances dans lesquelles se sont produits nombre d’éruptions anciennes et de tremblements de terre, Martinez a dressé ce tableau fort curieux qui termine son livre.

 

Ce disant, il avait pris le volume des mains de Gontran et le feuilleta rapidement.

 

– Oui, murmura Ossipoff, mais en admettant qu’on puisse connaître la date certaine de l’éruption, il faut encore que le volcan soit situé entre les 28° parallèles Nord et Sud, pour que la lune passe au zénith ; et il faut encore que la montagne elle-même soit haute pour éviter une notable diminution de vitesse au départ, par suite du frottement sur les couches d’air.

 

Comme il achevait ces mots en hochant la tête d’un air désespéré, Fricoulet s’élança vers lui, l’index posé triomphalement sur une des pages du volume.

 

– Victoire, cria-t-il, victoire !… Voici ce que dit Campadores : le 28 mars 1882, éruption formidable du Cotopaxi, secousses terribles dans la région du nœud de Pastos… Or, il me semble que le Cotopaxi, l’une des plus hautes montagnes de l’Amérique équatoriale, se trouve précisément entre les deux 28° parallèles Nord et Sud.

 

Une flamme étrange s’alluma dans les prunelles d’Ossipoff qui croisa ses bras sur sa poitrine en murmurant :

 

– Mon Dieu… mon Dieu !… ce rêve n’est-il pas insensé ?

 

– Mais, dit Gontran, si le savant espagnol s’est trompé ?

 

Fricoulet lui jeta un regard railleur.

 

– Bast ! répliqua-t-il, il suffit d’inventer un appareil capable de révéler d’avance l’état de fermentation de la croûte terrestre et d’indiquer la proximité d’un phénomène sismologique… c’est la moindre des choses et tu peux te charger de cela.

 

– Tu as raison, répondit M. de Flammermont avec un sang-froid imperturbable, j’y songerai… maintenant, un autre point : l’éruption est indiquée pour le mois de mars et nous sommes en octobre.

 

– Nous mettrons les bouchées doubles, riposta Ossipoff ; en cinq mois, nous arriverons à construire le wagon céleste qui devra être projeté par le volcan, et à préparer le cratère du Cotopaxi au rôle de canon que nous voulons lui faire jouer.

 

– Mais, papa, murmura Séléna qui voyait avec douleur le savant s’emballer sur cette idée, et de l’argent pour mettre ces beaux projets à exécution !

 

M. Ossipoff sourit d’une manière indéfinissable, et désignant la longue-vue qu’il avait rapportée d’Ekatherinbourg et qui était pendue par une courroie à la muraille :

 

– Donne-moi cela, ma chère enfant, dit-il.

 

Puis dévissant l’objectif de la lunette, il renversa l’instrument sens dessus dessous et fit s’écrouler sur son lit la cascade de pierres précieuses à lui données par le criminel Yegor.

 

Les deux jeunes gens et la jeune fille joignirent les mains, éblouis par les feux multicolores qu’irradiaient les émeraudes et les topazes.

 

– Saperlipopette, murmura Fricoulet, mais savez-vous bien, monsieur Ossipoff, qu’il y a là une fortune.

 

 

– Peuh !… huit à neuf cent mille francs tout au plus… mais c’est tout ce qu’il nous faut du moment où le Cotopaxi nous servira de canon.

 

Séléna, toute joyeuse, se jeta au cou de son père.

 

Alors Fricoulet tira Gontran un peu à l’écart et lui dit tout bas :

 

– Jusqu’où comptes-tu pousser cette plaisanterie ?

 

– Jusqu’à mon mariage avec Séléna.

 

– Même s’il ne devait se faire que dans la lune ?

 

M. de Flammermont regarda son ami avec ahurissement.

 

– Oh ! dit-il, j’espère bien que les choses n’iront pas jusque-là !

 

– Ni moi non plus, mais enfin il faut tout prévoir.

 

Alors Gontran haussa doucement les épaules et répliqua :

 

– Dame… quand on aime, ce n’est pas comme quand on n’aime pas, donc, que Cupidon, dieu des amours, veille sur nous !…

 

CHAPITRE VII

LE WAGON-OBUS.

 

’était deux mois après ces événements.

 

Gontran de Flammermont, que M. Ossipoff avait chargé de faire exécuter, d’après ses plans, le projectile qui devait les emporter dans l’espace, Gontran avait donné, ce soir-là, rendez-vous au vieux savant et à sa fille. Il s’agissait, avait-il dit sommairement dans sa lettre d’avis, de constater où en étaient les travaux.

 

Comme bien on pense, M. Ossipoff se trouva avec Séléna à l’heure prescrite devant l’usine Cail, à Grenelle, où étaient construits le colossal engin et les machines accessoires ; là, ils rencontrèrent le jeune comte, escorté de son inséparable Fricoulet, lequel les guida à travers les ateliers déserts et les chantiers obscurs jusqu’à un hangar vitré dans lequel il les introduisit.

 

Au milieu de l’immense pièce, dont les proportions semblaient presque doublées par l’obscurité, une masse énorme se dressait, masse aux contours vagues et qui semblait rayonner dans l’ombre.

 

 

– Qu’est cela ? murmura Séléna, malgré elle impressionnée par les ténèbres silencieuses qui les environnaient.

 

– Demeurez à votre place, répondit Fricoulet.

 

En même temps, il s’éloignait du groupe formé par Ossipoff, sa fille et Gontran de Flammermont.

 

Soudain ceux-ci poussèrent une triple exclamation, exclamation de surprise et d’admiration.

 

En pressant sur un bouton, Fricoulet venait d’allumer une lampe électrique suspendue au plafond du chantier et, comme en une féerie, le bloc immense devant lequel les visiteurs étaient arrêtés, sortit, irradié de lumière, de la nuit qui l’enveloppait.

 

 

On eut dit une de ces anciennes tourelles du moyen âge, en forme de poivrière, tout entière en métal poli et brillant comme de l’argent.

 

– L’obus ! s’écria Ossipoff.

 

– Oui, mon cher monsieur, dit Fricoulet, c’est là l’obus dont vous aviez donné le plan à M. de Flammermont et que j’ai fait construire sur ses instructions.

 

 

Le vieux savant tournait autour du projectile d’un air évidemment satisfait.

 

– Je me suis permis, fit l’ancien diplomate, d’apporter à votre plan une petite modification en ce qui concerne le métal même de l’obus ; craignant, en effet, qu’il ne fût trop pesant, j’ai pensé à le faire en magnésium nickelé… Vous savez que la production du magnésium est devenue une opération absolument industrielle et qu’en outre il ne coûte guère plus de quatre-vingts francs le kilogramme ; enfin, c’est le plus léger des métaux, car il pèse six fois moins que l’argent et moitié moins que l’aluminium ; de plus, nickelé, il est aussi résistant que l’acier, aussi ai-je choisi le nickel de préférence à tout autre alliage.

 

Le vieux savant approuvait de la tête ; Séléna ajouta :

 

– Mais une masse comme celle-ci doit peser un poids considérable ?

 

– Peuh ! environ cinq à six cents kilos… comme vous le voyez, il a été fondu et nickelé par pièces séparées, montées à l’aide de boulons et d’écrous, ce qui le rend d’un transport relativement facile.

 

– Nous avons voulu le monter, ajouta Fricoulet, pour bien nous assurer que l’ensemble répondait à vos vues et aussi pour que le remontage, dans le cratère même du Cotopaxi, en soit plus facile.

 

Ossipoff s’était approché et promenait sur le métal poli ses doigts tremblants, comme fait un père qui caresse un enfant dont il a impatiemment attendu la venue.

 

Séléna, elle, examinait l’énorme projectile, la face grave et les yeux agrandis.

 

– Il nous faudra entrer là-dedans ? murmura-t-elle.

 

Comme la jeune fille achevait ces mots, Gontran pressa sur un ressort et une porte dissimulée dans le flanc de l’obus s’ouvrit, tournant sans bruit sur ses gonds et donnant accès à l’intérieur.

 

– Entrez, mademoiselle, entrez, fit-il en s’effaçant pour laisser passer Séléna, que Mickhaïl Ossipoff bouscula presque pour pénétrer plus vite.

 

Tout comme un coffret à bijoux, l’intérieur de l’obus était garni d’un capitonnage épais ; montés sur des ressorts puissants d’une grande élasticité, les planchers, couverts d’un tapis moelleux, étaient également suspendus, de façon que, tout en étant d’une solidité à toute épreuve, ils pussent céder, sans se briser, aux plus rudes chocs, quatre hublots, aux quatre points cardinaux, étaient évidés dans les parois et garnis de vitres, afin de permettre aux passagers d’examiner ce qui se passait à l’extérieur.

 

Tout le long de la paroi capitonnée courait un divan circulaire et, du plafond, pendait un lustre portant quatre lampes à incandescence.

 

– L’ameublement n’est pas complet, fit Gontran qui lisait sur le visage du vieux savant les marques d’une évidente satisfaction ; l’ébéniste ne nous a pas encore livré l’unique meuble qui garnira cette pièce ; c’est une sorte d’armoire-buffet, formant bibliothèque dans le haut, bureau à tiroirs dans le milieu, toilette un peu plus bas et dont la partie inférieure nous servira à serrer nos vêtements.

 

– Bravo, s’écria Ossipoff ; ce sont là des détails de grande importance et qui m’avaient échappé à moi.

 

– Cette armoire est de l’invention de l’ami Fricoulet, fit Gontran.

 

Le jeune ingénieur inclina modestement la tête, tout en murmurant à l’oreille de Séléna :

 

– Ce Gontran a un aplomb que je ne lui connaissais pas… c’est-à-dire que l’armoire est de lui et que le reste est de moi… j’admire comme il sait renverser les rôles.

 

– Oh ! monsieur Fricoulet, implora la jeune fille… puisque le bonheur de votre ami est à ce prix, sacrifiez un peu de votre amour-propre.

 

– Eh ! mademoiselle, je ne fais que cela, de le sacrifier ; bien plus, je le piétine, mon amour-propre… véritablement, je le piétine… il ne faut pas me demander davantage.

 

Et il grommela entre ses dents quelque chose que Séléna ne comprit pas et qui, si elle l’eût compris, ne l’eût sans doute pas flattée ; comme toujours Fricoulet maugréait contre les femmes.

 

Mais, entendant parler derrière lui, Ossipoff se retourna brusquement :

 

– Qu’y a-t-il donc ? demanda-t-il, soupçonneux.

 

Fricoulet répondit avec vivacité :

 

– Mademoiselle m’interrogeait au sujet de la partie supérieure de l’obus et je lui expliquais qu’il y avait là un autre étage auquel une échelle formée de crampons fixés dans la coque donnera accès ; il est divisé en trois pièces prenant jour sur un palier circulaire et éclairée chacune par un hublot ; l’une servira de cuisine, l’autre de laboratoire, la troisième de magasin de réserve pour l’oxygène, le vin et les différents ustensiles ou instruments qu’il nous faudra emporter.

 

– Je vois, dit Ossipoff en s’adressant à Gontran, que vous avez laissée intacte cette partie de mon plan.

 

– Elle m’a paru absolument parfaite, répondit gravement M. de Flammermont et j’ai suivi vos instructions à la lettre.

 

Séléna dut faire appel à toute sa volonté pour réprimer une forte envie de rire.

 

– Monsieur Fricoulet, dit-elle, vous venez de parler cuisine ; aurons-nous donc le moyen de faire le pot-au-feu ?

 

– Un moyen très simple, mademoiselle ; nous emporterons une batterie Trouvé.

 

– Tiens, murmura Gontran, c’est un inventeur de casseroles nouveau modèle…

 

Fricoulet fut pris d’un violent accès de toux, en même temps qu’il marchait énergiquement sur le pied de son ami pour lui imposer silence.

 

 

– Nous emporterons, répéta-t-il, une batterie électrique Trouvé de douze éléments, avec les matières nécessaires pour les faire fonctionner pendant 240 heures, soit 10 jours sans discontinuer ; le courant produit alimentera le lustre à incandescence que vous voyez suspendu là, en même temps qu’une lampe placée dans chaque pièce ; quant aux fourneaux, ils seront alimentés à l’alcool qui, tout en fournissant une chaleur intense, ne donne aucune fumée et ne vicie pas l’air.

 

Séléna battit des mains.

 

– Bravo, exclama-t-elle, me voilà passée cordon bleu du bord et je vous promets de succulents menus.

 

Gontran hochait la tête.

 

– Douteriez-vous de mon savoir-faire, monsieur ? s’écria la jeune fille, comme si son amour-propre de ménagère se fût trouvé froissé.

 

 

– Moi, s’écria M. de Flammermont, à Dieu ne plaise, ma chère Séléna ; ce dont je doute, c’est de pouvoir l’apprécier à sa juste valeur.

 

– Que voulez-vous dire ?

 

– Dame ! avant de penser à se mettre quelque chose sous la dent, il faut penser à se mettre quelque chose dans les poumons… en un mot, comment respirerons-nous ?… Je ne vous cacherai pas, mon cher monsieur Ossipoff, que c’est là un point qui ne laisse pas que de m’inquiéter fort, vu que votre plan ne porte aucune trace de ce détail.

 

– Sans doute, dit Fricoulet, M. Ossipoff pense fabriquer artificiellement de l’air respirable par le chlorate de potasse et le bioxyde de manganèse ?

 

 

Le vieux savant eut un geste énergique de dénégation.

 

– Pas le moins du monde, répondit-il, car, pour décomposer ce mélange et produire de l’oxygène, il faut le chauffer énergiquement…

 

Et il regardait Gontran, semblant l’interroger.

 

– Eh ! j’y suis, s’écria l’ex-diplomate, auquel Fricoulet venait de souffler cette réponse, vous voulez employer le procédé Tessié du Motay…

 

Et il pensait in petto :

 

– Pourvu qu’il ne prenne pas fantaisie à Ossipoff de me demander quelque explication à ce sujet.

 

Mais le vieillard secoua la tête, la face égayée d’un sourire :

 

– Je ne fais aucun appel à la chimie, dit-il.

 

– Alors… vous avez trouvé un procédé nouveau ?

 

– Pas moi, mais des compatriotes à vous dont le renom est universel : MM. Cailletet et Raoul Pictet qui sont parvenus, chacun de leur côté et par des moyens différents, à liquéfier ces gaz réputés jusqu’à présent incompressibles : l’hydrogène et l’oxygène… m’inspirant d’eux, je procéderai comme eux, mais en grand ; à l’aide d’une forte pression et d’un abaissement considérable de température, je liquéfierai l’oxygène… au besoin, je pourrais le solidifier et emporter une provision d’air en tablettes, mais je préfère l’emporter dans des récipients d’acier.

 

– Mais savez-vous bien qu’il vous en faut une grosse provision, dit Fricoulet un peu inquiet.

 

– N’ayez crainte, mon cher ami ; j’ai calculé qu’un litre d’oxygène liquéfié représenterait quinze mètres cubes, soit quinze mille litres de gaz vital. Avec cent litres de ce liquide, nous aurons une provision suffisante, car, en vingt-quatre heures, nous n’en dépenserons guère qu’un litre, soit pour chacun de nous cent cinquante litres de gaz vital par heure.

 

– Mais avez-vous réfléchi, objecta Fricoulet, que l’air se viciera pendant le voyage ?

 

– Pour combattre cette viciation, j’emploierai la potasse caustique qui absorbera l’acide carbonique, et, toutes les quarante-huit heures, je chasserai, au moyen d’une ventilation énergique, les miasmes produits par la respiration pulmonaire et cutanée… qu’en pensez-vous, monsieur de Flammermont ?

 

– Je pense, monsieur, répondit gravement le jeune homme, que vous avez pensé à tout.

 

Et, ce disant, il serrait énergiquement les mains du vieux savant.

 

Pendant ce temps, Séléna s’était dirigée vers la porte et, désignant à Fricoulet le marchepied qui servait à atteindre le plancher de la pièce circulaire où ils se trouvaient réunis :

 

– De combien sommes-nous élevés au-dessus du sol ? demanda-t-elle.

 

– D’un mètre, mademoiselle.

 

– Et qu’y aura-t-il là-dedans ? ajouta-t-elle en frappant du bout de son ombrelle la partie inférieure de l’obus.

 

– De l’air comprimé, mademoiselle, qui atténuera par son échappement le contre-coup du départ.

 

Soudain, Gontran se frappa le front :

 

– Monsieur Ossipoff, vous n’avez pas pensé à une chose.

 

– Laquelle ?

 

– C’est qu’il se peut parfaitement bien que votre obus ne soit pas de calibre ?

 

Le savant ouvrit de grands yeux.

 

– Pas de calibre ! répéta-t-il… qu’entendez-vous par là ?

 

– En ma qualité de chasseur, je connais un des principes fondamentaux de la balistique et ce principe est le suivant : Pour utiliser toute la détente d’un gaz, il est de toute nécessité de lui opposer une surface résistante et obturant entièrement l’âme de l’engin, fusil ou canon, afin d’éviter le vent, cause de déperdition de vitesse.

 

– Eh bien !

 

– Eh bien ! votre obus a six mètres de diamètre… savez-vous combien a la cheminée que nous utiliserons ?

 

Ossipoff saisit son crâne à deux mains.

 

– Dieu du ciel ! exclama-t-il, vous avez raison !… comment n’ai-je pas pensé à cela plus tôt ?

 

Et, véritablement atterré, il fixait sur Gontran des regards désespérés, semblant lui demander un moyen de parer à cet inconvénient qu’il n’avait pas prévu ; de son côté, Gontran regardait Fricoulet, le suppliant muettement de venir à son secours.

 

Et un silence de plomb pesait sur leurs épaules, lorsque le jeune ingénieur, dans un geste inspiré, posa sur son front l’index de sa main droite.

 

– Qui nous empêche, dit-il en parlant lentement, de disposer le caisson d’air comprimé formant la base de notre obus sur un second caisson de capacité plus grande que le premier, dont nous emporterons d’ici tous les éléments et que nous construirons sur place d’un diamètre exactement semblable à celui de la cheminée du volcan.

 

Tout le monde l’écoutait parler sans rien dire.

 

Fricoulet continua :

 

– Outre que cette adjonction pare à l’inconvénient signalé fort judicieusement par mon ami Gontran, elle offre encore un autre avantage : sous l’énorme pression des gaz souterrains, les cloisons inférieures de ces caissons seront refoulées avec une telle vigueur que l’air s’échappera par des soupapes fortement assujetties et placées à la partie supérieure ; de cette façon, la secousse sera graduelle et non instantanée et nos chances de heurt diminuées d’autant.

 

Un sourire courut sur les lèvres d’Ossipoff, qui regarda un moment en silence le jeune ingénieur ; ensuite, il se pencha vers Gontran et lui dit :

 

– Ce jeune homme paraît connaître son affaire ; s’il savait parler un peu moins et écouter davantage, il arriverait à quelque chose.

 

Puis, s’adressant à Fricoulet, il lui demanda un peu dédaigneusement :

 

– Seriez-vous capable de me faire le dessin de ce caisson et de ce système de soupapes ?

 

Humilié, Fricoulet répliqua sèchement :

 

– Ce dessin vous sera remis demain par M. de Flammermont, monsieur.

 

Et, tournant les talons, il descendit les trois marches qui menaient au projectile.

 

– Surtout, fit Ossipoff à Gontran, remettez-moi le dessin de ce garçon-là tel qu’il vous le donnera, sans y ajouter quoi que ce soit ; je veux voir de quoi il est capable.

 

L’ex-diplomate eut un geste de la main indiquant qu’il se conformerait à la demande de son interlocuteur ; puis, après un moment :

 

– Mais, monsieur Ossipoff, dit-il, avez-vous réfléchi qu’une fois dans la zone d’attraction lunaire, l’obus tombera de près de trente mille kilomètres de haut ? – Avez-vous pensé à amortir ce choc ?

 

Le vieux savant sourit et haussant doucement les épaules :

 

– Bast ! fit-il, nous ne tomberons qu’avec une vitesse de 2,500 mètres dans la dernière seconde… Or, comme vu la raréfaction de l’air, il ne faut songer à aucun moyen physique, j’ai pensé tout simplement à garnir le fond de notre wagon de tampons munis de ressorts très puissants, de telle sorte que, pour nous, enfermés dans l’intérieur, le choc perdra toute sa violence.

 

Tout en parlant Ossipoff donnait un dernier regard approbateur à l’intérieur du projectile ; puis, il descendit les marches, suivi de sa fille et de Gontran.

 

– Mon cher enfant, dit-il en serrant énergiquement les mains du jeune comte, permettez-moi de vous féliciter en toute sincérité pour être parvenu, en si peu de temps, à mener à bien cette partie importante de nos projets. Ce wagon est parfaitement conçu dans toutes ses parties et son intérieur répond à l’extérieur… rien n’a été oublié et, je vous le répète, vous avez marché avec une rapidité qui fait le plus grand honneur à votre activité et à votre intelligence.

 

Alcide Fricoulet s’était approché et, les mains derrière le dos, souriait complaisamment, prenant pour lui les compliments qu’on ne lui adressait pas… mais qui lui revenaient de droit.

 

– Et vous n’avez pas tout vu, dit Gontran en entraînant le savant vers une autre partie de l’atelier, voici les machines destinées à rendre cylindrique et à calibrer exactement la cheminée intérieure du volcan ; voici les pompes, les outils de nos ouvriers ; tous appropriés au travail spécial auquel ils seront employés… voici les glissières du projectile.

 

Ossipoff ne pouvait se lasser de regarder, d’examiner en détail, l’une après l’autre, toutes les pièces que lui désignait Gontran.

 

– Mais toutes ces machines, dit-il enfin véritablement émerveillé, sur quels plans ont-elles été construites ? car je n’en vois là aucune qu’il n’ait fallu dessiner spécialement en vue du rôle qu’elles ont à jouer dans notre œuvre.

 

M. de Flammermont allait répondre – pour dire la vérité sans doute – lorsqu’un geste énergique de Fricoulet lui commanda le silence.

 

– Eh bien ! vous ne répondez pas ! fit Ossipoff étonné.

 

– Voyons, Gontran, dit le jeune ingénieur, quelle honte éprouves-tu à dire que c’est toi l’auteur des plans d’après lesquels tout cela a été construit ?

 

Le vieillard leva les bras au ciel.

 

– Quel génie ! exclama-t-il, et quelle modestie !

 

Et s’adressant à Fricoulet :

 

– Voilà, monsieur Fricoulet, les vrais savants sont tous ainsi, modestes et silencieux… tandis que les autres…

 

Le jeune ingénieur fronça légèrement les sourcils.

 

– Monsieur Ossipoff, bougonna-t-il, vous vous répétez… car vous m’avez déjà dit cela.

 

Ossipoff le regarda droit dans les yeux et le menaçant du doigt :

 

– Vous seriez jaloux du mérite de M. de Flammermont, que je n’en serais nullement étonné, murmura-t-il.

 

Fricoulet garda un moment le silence, stupéfait, doutant que ses oreilles eussent bien entendu ; puis, tout à coup, poussant un vibrant éclat de rire :

 

– Moi ! s’écria-t-il, moi ! jaloux du mérite scientifique de Gontran ! Ah ! monsieur Ossipoff… méprisez mes humbles connaissances et mon petit bagage scientifique, mais ne soupçonnez pas ma bonne amitié pour M. de Flammermont.

 

Mlle Ossipoff qui, tout en rôdant curieusement à travers le chantier, avait néanmoins l’oreille à la conversation, comprit que les choses menaçaient de se gâter si elle ne faisait une diversion.

 

– Ah ! la singulière machine ! s’écria-t-elle en désignant dans un coin du hangar une sorte de gigantesque fer à cheval surmonté d’un cadran sur lequel jouait une grosse aiguille mobile… Qu’est-ce que cela ?…

 

À l’exclamation de sa fille, le vieux savant se retourna.

 

– En effet, dit-il en s’approchant lui aussi, voilà une construction de forme bizarre.

 

Fricoulet coula vers Gontran de Flammermont un regard singulier et lui murmura tout bas à l’oreille :

 

– Garde à toi… sais-tu bien ton affaire ?

 

L’ex-diplomate haussa les épaules et répondit en souriant :

 

– Tu vas voir.

 

Puis tout haut, non sans se donner un peu d’importance :

 

– Ceci, mademoiselle, est l’appareil que monsieur votre père m’avait prié d’inventer.

 

– Un sismographe ! exclama Ossipoff.

 

Gontran inclina la tête gravement :

 

 

– Oui, monsieur Ossipoff, un sismographe : les deux branches de fer à cheval ne sont autre chose que des électro-aimants ; les courants telluriques passent par les spires de ces bobines et les aimantent ; suivant l’intensité de cette aimantation, cette aiguille dévie plus ou moins sur le cadran, indiquant les variations d’intensité du magnétisme terrestre, qu’une loi inconnue relie aux manifestation volcaniques et aux phénomènes éruptifs.

 

– Bravo, s’écria Fricoulet qui avait suivi, non sans trembler, son ami dans cette explication.

 

Séléna regarda le jeune ingénieur et le remercia d’un sourire pour le rôle de providence qu’il consentait à jouer avec tant d’abnégation.

 

Ossipoff, lui, était au comble de la joie.

 

– Ah ! mon fils, exclama-t-il d’une voix que l’émotion rendait toute tremblante, quelle science est la vôtre !… je vous le dis en vérité, moi vieilli sous le harnais, moi usé par les recherches scientifiques, je vous admire !… quelle ingéniosité !… quelles profondeurs de vues ! quelle diversité de connaissances !

 

Et dans son enthousiasme il saisissait les mains de Gontran et les secouait avec vigueur.

 

– Ainsi, insista Fricoulet, pour rendre plus vraisemblable encore cette comédie, tu penses que cet instrument répondra à ce que tu attends de lui ?

 

– Comment ! s’écria M. de Flammermont, c’est-à-dire que, grâce à lui, je me charge de vous indiquer, un mois à l’avance, la fermentation des couches profondes du globe et de vous prédire la prochaine éruption du Cotopaxi.

 

– Tous mes compliments, mon cher, répondit l’ingénieur.

 

Sans doute Ossipoff crut-il voir dans ces quelques mots une pointe de raillerie, car il lança à Fricoulet un regard furieux et lui demanda, non sans aigreur :

 

– Feriez-vous, par hasard, à M. de Flammermont, l’injure de mettre en doute sa réussite… monsieur Fricoulet ?

 

Celui-ci leva les bras au ciel.

 

– Nullement… nullement, se hâta-t-il de riposter… mais la science de mon ami Gontran me plonge toujours dans une profonde stupéfaction.

 

 

L’ex-diplomate, qui craignait que les continuelles railleries de Fricoulet n’éveillassent l’attention du vieux savant, se hâta d’intervenir.

 

– Maintenant, monsieur Ossipoff, dit-il, il ne me reste plus qu’à prendre congé de vous.

 

Le vieillard et sa fille poussèrent en même temps un cri de surprise.

 

– Vous partez !

 

– Dame ! ne faut-il pas que je vous précède pour expérimenter mon sismographe au sein même du Cotopaxi… en outre, si j’en crois les renseignements que j’ai recueillis, les moyens de locomotion ne sont rien moins qu’abondants là-bas, et il faudra bien un mois avant d’avoir organisé et réuni tout le matériel et le personnel, nécessaires au transport de nos bagages jusqu’à la cime du Cotopaxi.

 

– Ah ! fit Ossipoff en enveloppant le jeune homme d’un regard attendri, quel collaborateur précieux !… vous pensez à tout… vous avez cent fois raison… ma pensée était loin de ces détails.

 

Et il ajouta d’un ton rogue :

 

– Ce n’est pas vous, monsieur Fricoulet, qui auriez songé à cela !

 

L’ingénieur courba la tête.

 

– Cela, non, dit-il, je l’avoue humblement.

 

Soudain, Ossipoff se pencha à l’oreille de Gontran :

 

– Pourquoi donc, demanda-t-il, est-ce vous qui partez ? ne vaudrait-il pas mieux envoyer là-bas votre ami Fricoulet ?… cela nous en débarrasserait.

 

Séléna, dont le visage s’était couvert d’un voile de tristesse en entendant Gontran parler de son départ, se mit à sourire.

 

– En effet, dit-elle, c’est là une excellente idée.

 

Et, sans attendre la réponse de son fiancé, elle s’adressa à l’ingénieur, lui lançant un regard suppliant :

 

– Monsieur Fricoulet, fit-elle, vous ne laisserez certainement pas partir votre ami ; vous savez trop combien il éprouve de plaisir à rester auprès de moi.

 

Gontran avait froncé légèrement les sourcils tandis qu’une moue de mécontentement plissait ses lèvres ; il adressa un signe imperceptible à Fricoulet qui répliqua :

 

 

– Mon Dieu ! mademoiselle, je suis tout prêt à faire ce que Gontran me dira de faire… s’il me dit de partir, je partirai… s’il veut que je reste, je resterai… c’est à lui de juger comment je puis être le plus utile aux projets de M. Ossipoff.

 

Il avait prononcé ces mots avec une humilité affectée qui lui valut de la part du savant un regard un peu adouci.

 

Séléna frappa ses mains l’une contre l’autre.

 

– En ce cas, dit-elle joyeusement en se tournant vers M. de Flammermont…

 

– En ce cas, répondit celui-ci, mon ami Fricoulet demeurera ici et moi, je partirai là-bas, après demain.

 

Ossipoff et sa fille firent un mouvement ; Gontran continua :

 

– Fricoulet vous sera ici d’un grand secours ; il est mécanicien et il vous faut un homme comme lui pour surveiller le démontage, l’emballage de toutes les pièces de mécanique dont nous aurons besoin là-bas.

 

Le vieux savant hochait la tête d’un geste approbatif.

 

– Et puis, ajouta Gontran, je connais mieux que personne l’appareil que j’ai construit, et personne mieux que moi ne pourrait l’expérimenter.

 

D’un geste il attira Séléna en arrière.

 

– Chère Séléna, murmura-t-il, vous ne doutez pas du grand chagrin que me cause cet éloignement… mais c’est par prudence et dans l’intérêt même de mon amour que j’agis ainsi.

 

– Par prudence ! répéta la jeune fille.

 

– Je redoute de me trouver seul en présence de M. Ossipoff… sans Fricoulet, mon bon génie, votre père ne tarderait pas à me dépouiller du vêtement d’emprunt dont je me suis affublé et il n’aurait pas besoin de gratter bien fort pour que sous son doigt s’écaillât la couche de vernis scientifique dont je me suis enduit… en m’éloignant au contraire, mon cœur souffre, il est vrai, mais mon prestige demeure intact.

 

Il se tut un moment.

 

Puis, il reprit en plissant ses paupières, d’un air fin :

 

– N’est-ce pas sagement calculé ?

 

Un léger sourire égaya le visage attristé de Séléna.

 

– Peut-être avez-vous raison, murmura-t-elle ; mais c’est bien fâcheux que vous ne soyez qu’un faux savant.

 

Et elle accentua son regret d’un gros soupir.

 

En ce moment Ossipoff se retourna vers le jeune homme.

 

– Et quand vous proposez-vous de partir ? demanda-t-il.

 

– J’ai retenu ma cabine à bord d’un bâtiment américain qui quitte le Havre après demain matin…

 

– Sitôt ! exclama Séléna.

 

– Dans quinze jours je serai à Colon ; je traverserai l’isthme de Panama en chemin de fer et je me rembarquerai sur l’autre côté pour Guayaquil ; de là j’irai à cheval jusqu’à Quito où j’organiserai le convoi qui vous sera nécessaire pour le transport de votre matériel ; le premier février prochain je serai au sommet du Cotopaxi, j’essaierai le sismographe et de Guayaquil je vous ferai connaître le résultat de mon expérience, quel qu’il soit.

 

– En caractères brouillés, n’est-ce pas ! s’écria Ossipoff.

 

– Naturellement. Si Martinez da Campadores ne s’est pas trompé dans ses calculs et si je reconnais les signes précurseurs d’une prochaine éruption, vous prenez aussitôt la mer avec le navire que vous aurez frété ; en doublant à toute vapeur le cap Horn, vous pourrez être à Guayaquil vers le premier mars et le 10 du même mois nous pourrons être réunis dans le cratère du Cotopaxi…

 

Fricoulet ajouta, en coulant vers l’ex-diplomate un regard singulier et qu’eût sans doute donné beaucoup à penser au vieux savant :

 

– À moins, toutefois, qu’il ne survienne quelque incident que nous ne prévoyons pas…

 

Ossipoff haussa les épaules et, sans tenir compte de l’observation de l’ingénieur, poursuivant la phrase de M. de Flammermont, il dit :

 

– Et en comptant une douzaine de jours pour l’appropriation de la cheminée, le remontage du wagon et de toutes les pièces métalliques, nous serons trois jours avant l’explosion prédite, prêts à nous élancer dans les espaces intersidéraux !

 

En prononçant ces mots, il avait, dans un mouvement vraiment majestueux, dressé le bras vers le ciel, du geste d’un guerrier désignant les contrées qu’il s’apprête à conquérir.

 

CHAPITRE VIII

OÙ IL EST DÉMONTRÉ UNE FOIS DE PLUS QUE FÉDOR SHARP EST UN GREDIN.

 

’était le 29 janvier ; il était deux heures de l’après-midi, et dans la salle à manger de l’Hôtel Royal, à Brest, M. Ossipoff fumait son cigare en compagnie de Fricoulet.

 

Séléna, assise près de la fenêtre, laissait ses regards errer à travers la forêt de mâts qui hérissaient l’horizon ; mais sa pensée était bien loin, par delà les mers, près du cher absent.

 

– Savez-vous, père, dit-elle tout à coup en se retournant, que voici près d’un mois que M. de Flammermont est parti ?

 

– Un mois, en effet, fillette, répondit le vieux savant ; la semaine ne se passera certainement pas sans que nous ayons de ses nouvelles.

 

La jeune fille eut une petite moue.

 

– Il me semble, fit-elle, qu’il eût pu nous en donner déjà !

 

Fricoulet, qui était penché sur une carte de l’Atlantique, releva la tête.

 

– En admettant que le voyage se soit effectué sans encombre et qu’aucune difficulté imprévue ne l’ait retardé, Gontran est arrivé là-bas avant-hier seulement… Eh bien ! il lui a fallu le temps de faire l’expérience sismographique, d’expédier la dépêche… En outre, il y a la transmission télégraphique… Bref, en supposant qu’il n’ait pas perdu une heure, une minute, nous ne pouvons recevoir de ses nouvelles avant quarante-huit heures, au moins.

 

– Quarante-huit heures ! murmura Séléna, c’est bien long.

 

– À moins, fit joyeusement Fricoulet, que le petit Cupidon ne lui ait prêté ses ailes pour aller plus vite… mais ces choses se passaient aux temps mythologiques et notre prosaïque époque n’est pas digne que les dieux descendent de l’Olympe !

 

La jeune fille frappa impatiemment le sol de la pointe de sa bottine.

 

– Ah ! monsieur Fricoulet, dit-elle, on voit bien que vous n’avez pas, comme votre ami Gontran, la tête remplie de notions scientifiques… vous plaisantez tout le temps.

 

Ce disant, elle souriait malicieusement pour répondre au regard de reproche que lui lançait le jeune ingénieur.

 

– Dites donc, monsieur Fricoulet, fit Ossipoff, sommes-nous complètement prêts à partir ?

 

– Depuis hier soir tout est terminé, monsieur Ossipoff ; les dernières caisses ont été arrimées devant moi ; j’ai donné l’ordre de tenir la machine sous pression, en sorte que deux heures après avoir reçu la dépêche de Gontran, – en admettant toutefois qu’elle soit favorable, – la Maria-Séléna pourra prendre la mer.

 

 

Et il ajouta in petto :

 

– Voilà bien de l’argent dépensé et dépensé en pure perte… Il eût mieux valu pour Gontran que le vieux transformât ses pierreries en bonnes rentes 3% plutôt que de les dissiper en folies irréalisables… Enfin, heureusement que cette comédie va prendre fin… Gontran, lorsque je l’ai quitté, paraissait avoir compris mes raisonnements… Il va télégraphier de là-bas que le sismographe n’a donné aucun résultat et que le Cotopaxi est un volcan éteint… Ossipoff s’en prendra à Martinez Campadores, le traitera de crétin et d’idiot, ce dont l’autre se moque pas mal, puisqu’il est enterré depuis nombre d’années… Puis Gontran, revenu, épousera Séléna, ce qui sera sa punition pour tout le temps qu’il m’a fait perdre.

 

Et pendant qu’il monologuait de la sorte, le jeune ingénieur considérait d’un œil railleur Ossipoff qui pointait avec attention sur de longues feuilles de papier la liste de tous les objets que la petite troupe emportait avec elle.

 

Soudain Séléna poussa un cri.

 

– Père, dit-elle, père, voici un employé du télégraphe qui vient de ce côté.

 

Le vieillard abandonna sa besogne et d’un bond fut près de sa fille.

 

– Il entre à l’hôtel, murmura-t-elle d’une voix tremblante.

 

– Mais nous ne sommes pas les seuls habitants de l’Hôtel Royal, objecta Fricoulet d’un ton ironique.

 

Cependant, agité, sans trop savoir pourquoi, d’un pressentiment, il s’apprêtait à courir aux nouvelles, lorsque la porte s’ouvrit et un garçon entra :

 

– Une dépêche pour M. Ossipoff, dit-il.

 

Le vieux savant se précipita, saisit le papier bleu, le décacheta d’un doigt fébrile et avidement en parcourut le contenu.

 

– Hurrah ! cria-t-il en agitant en l’air ses bras dans un geste désordonné ; hurrah ! pour le Cotopaxi… Hurrah ! pour Gontran de Flammermont !

 

Puis, brisé par l’émotion, il tomba sur une chaise, le visage tout pâle, les lèvres bleuies, les paupières presque closes.

 

– Mon père ! fit Séléna prise d’inquiétude en se précipitant vers le vieillard.

 

Fricoulet, lui, demeurait immobile, les pieds cloués au plancher, dans une attitude hébétée.

 

– Pauvre homme, pensait-il, le renversement de toutes ses espérances vient de le rendre fou instantanément… Peut-être bien, si Gontran l’eût tentée, l’expérience eût-elle donné de bons résultats.

 

Et, pris de remords, il ajouta :

 

– Sapristi ! si c’était à refaire, je conseillerais à Gontran d’aller jusqu’au Cotopaxi et d’essayer le sismographe ; les hasards sont si grands… peut-être cet instrument aurait-il donné les résultats qu’on attendait de lui.

 

Et tout navré, tout furieux contre lui-même, il s’approcha à son tour de Mickhaïl Ossipoff qui commençait à revenir à lui.

 

– Pauvre monsieur Ossipoff, murmura-t-il en lui prenant la main.

 

Le vieillard poussa un profond soupir, ouvrit les yeux, puis brusquement se redressa, sauta sur ses pieds en s’écriant :

 

– Hurrah ! hurrah ! pour Gontran de Flammermont !

 

– Allons bon, pensa Fricoulet, voilà que cela recommence !

 

 

– Mon cher monsieur Fricoulet, dit Ossipoff, voulez-vous courir jusqu’au port, dire au capitaine de la Maria-Séléna que nous appareillons dans deux heures… Moi, je me charge de boucler nos valises et de régler notre compte à l’hôtel.

 

L’ingénieur eut un haut-le-corps désordonné. Décidément le vieillard avait bien la cervelle détraquée.

 

Il attira Séléna à lui, d’un clignement d’yeux.

 

– Votre père ne me paraît pas dans son état normal, murmura-t-il.

 

Ce fut au tour de Séléna de tressaillir.

 

– Que voulez-vous dire ? demanda-t-elle sans cesser d’examiner Ossipoff qui, fiévreusement, s’occupait à mettre en ordre les paperasses éparses sur la table.

 

– Ceci : c’est que cette dépêche a dû porter à votre père un coup terrible et qu’il faudrait aviser.

 

– Aviser à quoi ?

 

– Je ne sais trop… En tous cas nous ne pouvons le laisser en cet état.

 

La jeune fille regarda Fricoulet ; un doute venait de se glisser soudain dans son esprit sur le bon équilibre des facultés mentales de l’ingénieur.

 

Comme ils étaient tous les deux l’un près de l’autre, Ossipoff se retourna et, remarquant leur attitude embarrassée, demanda :

 

– Eh bien ! qu’avez-vous à rester là, tous deux immobiles comme des termes ?… Monsieur Fricoulet, vous devriez déjà être parti ; quant à toi, Séléna, tu ferais bien mieux de m’aider un peu… Voyons, qu’avez-vous ? que vous dites-vous ?

 

– C’est la dépêche, père, répondit la jeune fille ; vous ne nous avez pas montré la dépêche de M. de Flammermont, alors je disais à M. Fricoulet que sans doute vous nous cachiez quelque chose… que peut-être M. de Flammermont est malade… blessé…

 

Vivement Ossipoff sortit la dépêche du portefeuille dans lequel il l’avait déjà serrée et, la tendant à Séléna :

 

– Tiens ! lis, dit-il, et rassure-toi.

 

La jeune fille parcourut d’un rapide coup d’œil le papier administratif et le passa à Fricoulet en demandant à voix basse :

 

 

– Je ne comprends plus ce que vous vouliez dire ?… Cette dépêche n’a pu que causer à mon père une grande joie.

 

Fricoulet se frottait énergiquement les yeux.

 

– J’ai la berlue, pensait-il, j’ai mal lu ou bien Gontran a été frappé là-bas d’aliénation mentale.

 

Et il relut une troisième fois ces mots :

 

« Prédiction Martinez Campadores parfaitement juste. Sismographe indique éruption prochaine. Partez sans perdre de temps. Amitiés. – Flammermont. »

 

Et il restait là, immobile, atterré, roulant la dépêche entre ses doigts, se creusant la cervelle pour chercher à comprendre pourquoi Gontran avait agi ainsi.

 

– Je ne puis mettre sa conduite que sur le compte d’une insolation, pensa-t-il ; en tous cas, il faut aller jusqu’au bout et du moment qu’il dit de partir… il faut partir… Je souhaite seulement que nous arrivions à temps pour éviter une catastrophe.

 

– Eh bien ! monsieur Fricoulet ! cria Ossipoff.

 

– Voilà, monsieur, voilà, répondit le jeune ingénieur en se précipitant vers la porte ; je cours au port et, quand vous arriverez, la Maria-Séléna sera prête à lever l’ancre.

 

. . . . . . . . . . . . . . . . . .

 

Quinze jours après, grâce aux vents qui soufflaient du nord-est, la goélette parvint à Aspinwall ; le matériel, soigneusement emballé dans d’énormes caisses, fut embarqué en grande vitesse sur le chemin de fer de Panama ; de l’autre côté de l’isthme, on le rechargea sur le Salvador-Urquiza, caboteur de 500 tonnes qui devait le transporter à Tacames, sur la rivière de Las Esmeraldas ; là, un bateau à vapeur le conduirait à Quito, au centre du massif montagneux des Andes, moins éloigné que Guayaquil du Cotopaxi.

 

Or, le 24 février, vers huit heures du soir, comme Fricoulet accoudé sur le bastingage de l’arrière, fumait un excellent cigare, tout en suivant d’un œil rêveur les blancs moutonnements formés par l’hélice dans les flots clairs du Pacifique, soudain une lumière intense irradia l’horizon, jetant sur la surface de l’océan comme une lueur d’incendie.

 

Pendant une seconde tout fut rouge, l’horizon, le ciel, la mer ; le bâtiment lui-même parut teint de sang ; puis la lueur disparut, tout redevint sombre, plus sombre encore qu’auparavant.

 

 

Fricoulet, comme mû par un ressort, s’était redressé et d’un bond s’était précipité à l’entrée des rouffles.

 

– Ossipoff ! cria-t-il, Ossipoff !

 

Mais sans doute le vieux savant, par le hublot de sa cabine, avait lui aussi, assisté à l’étrange phénomène car il escaladait quatre à quatre les marches de l’escalier accompagné de Séléna ; derrière eux venait le capitaine, suivi d’une partie de l’équipage.

 

– Qu’arrive-t-il ? demanda Mickhaïl Ossipoff en entraînant Fricoulet vers le bordage.

 

– Là-bas ! là-bas ! répliqua le jeune ingénieur en étendant le bras vers le point de l’horizon qui venait de s’embraser si soudainement.

 

Comme il achevait ses mots, un bruit effroyable, monstrueux éclata, semblable à l’explosion de cent batteries d’artillerie tonnant ensemble ; puis une subite tempête s’abattit sur le navire arrachant ses voiles, tordant ses mâts, tandis que les vagues soulevées par une force inconnue, se dressaient semblables à des montagnes, soulevant à une vertigineuse hauteur le malheureux bâtiment pour le laisser ensuite retomber dans des gouffres insondables.

 

 

Le ciel, cependant, demeurait pur, scintillant de mille étoiles, comme par une nuit de printemps.

 

Tout à coup, le vent tomba, les vagues s’apaisèrent, l’atmosphère redevint calme et sur la mer, figée comme une nappe d’huile, le navire poursuivit sa route.

 

Ossipoff que son sang-froid n’abandonnait jamais, surtout lorsqu’il s’agissait de constatations scientifiques, consulta sa montre ; cet étrange cyclone avait duré juste deux minutes.

 

Tout le monde à bord se taisait ; passagers et matelots, encore sous l’impression de cet incompréhensible cataclysme, se regardaient, tremblants, épouvantés.

 

Fricoulet fut le premier qui reprit ses sens.

 

– Ma parole, s’écria-t-il, on viendrait me dire que nous avons subi le contre-coup d’une éruption volcanique que je n’en serais nullement étonné.

 

Une exclamation douloureuse lui répondit :

 

– Le Cotopaxi !

 

Et Ossipoff, les yeux hagards, les cheveux en désordre, se tenait cramponné au bastingage, la face tournée vers l’horizon.

 

Séléna courut à lui.

 

– Père ! cher père ! bégaya-t-elle toute tremblante et le cœur serré par une inexprimable angoisse, que voulez-vous dire ?

 

– Je dis que les pressentiments de M. Fricoulet sont justes ; que la lueur que nous avons aperçue et que le bruit que nous avons entendu sont produits par une éruption du Cotopaxi dont quelques centaines de kilomètres à peine nous séparent.

 

Le jeune ingénieur s’empressa, ému par la douleur du vieillard.

 

– En vérité, dit-il, pensez-vous que ce soit là la cause de la tempête qui s’est abattue sur nous ?… en disant cela, je parlais un peu au hasard…

 

Ossipoff secoua la tête.

 

– Hélas ! répliqua-t-il, ce n’est que trop probable… par suite d’un cataclysme souterrain que nul ne pouvait prévoir, l’éruption prédite par Martinez da Campadores pour le mois prochain, vient de se produire.

 

Et il ajouta d’une voix brisée :

 

– Décidément la fatalité me poursuit et s’obstine à réduire mes projets à néant.

 

Tout à coup Séléna poussa un cri terrible et s’abattit entre les bras de son père, secouée par des sanglots convulsifs.

 

 

– Séléna ! ma chère fille, fit le vieux savant épouvanté, qu’as-tu ? pourquoi ces pleurs ?

 

La jeune fille sanglota de plus belle.

 

Mickhaïl Ossipoff et Fricoulet, muets tous les deux, assistaient à l’explosion de cette douleur, n’en pouvant deviner les causes et se sentant impuissants à la calmer.

 

Ossipoff se bornait à répéter le plus tendrement possible les épithètes que son affection paternelle lui faisait monter du cœur aux lèvres.

 

– Mais enfin, qu’as-tu ma fille chérie ? demanda-t-il, profitant d’un instant où les sanglots de Séléna semblaient s’apaiser.

 

Alors au milieu des pleurs, des gémissements de la jeune fille, Fricoulet entendit ces mots.

 

– Le Cotopaxi !… Gontran ! oh ! mon cher Gontran !

 

– Que dit-elle ? demanda Ossipoff qui n’avait pas saisi le sens de ces paroles inintelligibles.

 

Le jeune ingénieur fronça le sourcil et soudain ses traits se contractèrent sous l’empire d’une violente émotion.

 

– Gontran ! s’écria-t-il… ah ! le malheureux !

 

Et ses bras retombèrent le long de son corps, dans un geste d’accablement et de désespoir.

 

Et, voyant Ossipoff qui l’interrogeait du regard :

 

– Ah ! gronda-t-il, vous ne comprenez pas que si le Cotopaxi a fait éruption, Gontran a certainement péri enseveli sous les laves… tout à votre égoïsme de savant, vous ne voyez dans cette catastrophe que la ruine de vos espérances ; votre fille, elle, y voit la mort de son fiancé et moi celle de mon meilleur ami.

 

Et il ajouta :

 

– Vous l’avez envoyé à la mort… il est victime de votre folie et vous n’avez pas un seul regret pour lui !…

 

Et Fricoulet se détournant, cacha son visage dans ses mains pour dissimuler les larmes sincères qui ruisselaient le long de ses joues.

 

Ossipoff était atterré ; sur le premier moment, en effet, son esprit n’avait été frappé que d’une chose : l’anéantissement de ses espérances ; l’idée que Gontran avait pu trouver la mort, et quelle mort ! dans les laves brûlantes du volcan, ne s’était même pas présentée à lui ; mais, maintenant, il se sentait au cœur une douleur poignante, à la pensée que cet aimable garçon dont il avait su apprécier les qualités et qu’il aimait déjà à l’égal de son fils, que Gontran avait péri.

 

Oui, Fricoulet avait raison ; c’est lui qui avait causé la mort du jeune comte et brisait à tout jamais le cœur de sa fille, de cette Séléna adorée pour le bonheur de laquelle il eût donné jusqu’à la dernière goutte de son sang.

 

Alors, accablé, il tomba à genoux sur le pont et prenant entre ses mains tremblantes les mains de Séléna :

 

– Ma fille, murmura-t-il, pardonne-moi… oui, je suis un fou, oui, je suis un misérable, puisque j’ai laissé envahir mon âme par l’amour de la science, alors qu’elle ne devait être pleine que d’affection pour toi.

 

Les larmes de Séléna redoublèrent ; quant à Fricoulet, ému de l’attitude désespérée du vieillard et regrettant déjà les dures paroles qu’il lui avait adressées, il s’approcha de lui, le saisit par les épaules et le relevant :

 

– Non, monsieur Ossipoff, dit-il, non, vous n’êtes pas un misérable, non, vous n’êtes pas un fou… et votre fille vous pardonne la mort de son fiancé comme je vous pardonne, moi, la mort de mon ami.

 

Le vieillard le regarda et balbutia :

 

– Bien vrai ?

 

– Voici ma main, répondit Fricoulet simplement.

 

Ossipoff serra vigoureusement la main que lui tendait l’ingénieur ; puis se tournant vers sa fille :

 

– Et toi, Séléna ? demanda-t-il tout bas, me pardonnes-tu aussi ?

 

Pour toute réponse la jeune fille se jeta dans les bras de son père qui la tint longtemps embrassée.

 

Tout à coup, Fricoulet partit d’un large éclat de rire et posant sa main sur l’épaule du vieillard :

 

– Voulez-vous que je vous dise quelque chose ? s’écria-t-il… eh bien ! nous sommes tous des imbéciles !…

 

Ossipoff le regarda avec des yeux que l’ahurissement grandissait.

 

– Que signifie ? murmura-t-il.

 

– Cela signifie que le phénomène auquel nous venons d’assister ne peut être attribué à une éruption du Cotopaxi.

 

Séléna se redressa et se jetant sur les mains de l’ingénieur :

 

– Oh ! parlez, monsieur Fricoulet, parlez… ce que vous dites peut-il être possible ?

 

– Tout ce qu’il y a de plus possible, mademoiselle et voici pourquoi : nous sommes en ce moment, si je ne me trompe, à peu près par 83° 30” de longitude à l’ouest du méridien de Paris et par 4° de latitude nord… eh bien ! le Cotopaxi est situé, par rapport à nous, au sud-est. Or, c’est par la hanche de bâbord que le phénomène est apparu, c’est-à-dire en plein ouest… les Cordillères ne sont pas par là, que je sache.

 

Il n’acheva pas ; le vieux savant s’était impétueusement jeté sur lui et le serrait dans ses bras :

 

– Oh ! mon ami ! mon fils ! s’écria-t-il, vous me rendez la vie !

 

Séléna, de son côté, lui avait de nouveau saisi les mains.

 

– Et à moi, dit-elle, vous me rendez Gontran !

 

– Mais alors, demanda Ossipoff, qu’est-ce que c’était que ce cataclysme ?

 

– Peut-être un volcan sous-marin ?…

 

– Ou bien la chute de la foudre !…

 

– À moins que ce ne soit un navire sautant en pleine mer !

 

Chacun donnait son opinion, mais le vieux savant hochait la tête.

 

– Je ne vois guère qu’un moyen de nous édifier sur la cause de ce phénomène surprenant, dit Fricoulet.

 

– Et ce moyen, mon ami ? demanda Ossipoff qui commençait à s’humaniser avec le jeune ingénieur.

 

– C’est d’y aller voir ; mettons le cap à l’ouest et marchons à toute vapeur jusqu’à ce que nous ayons trouvé quelque chose.

 

Le capitaine, consulté, fit aussitôt changer la direction du navire ; mais la nuit se passa sans que la vigie eût signalé à l’horizon autre chose que les flots de la mer qui s’étendaient à l’infini.

 

À l’aube, Fricoulet qui n’avait pas quitté le pont, sondant l’obscurité à l’aide d’une lunette marine, Fricoulet fut le premier à demander à ce qu’on remît le cap au sud-est.

 

 

Tout à coup, dans les huniers, une voix, celle d’un gabier, cria :

 

– Terre à bâbord !

 

Tout le monde tressaillit ; Fricoulet sauta sur une lunette qu’il braqua dans la direction indiquée.

 

– En effet, dit-il, il me semble voir là-bas, très loin, à l’horizon, un petit point noir ; quant à distinguer si ce point est un navire, une terre ou seulement un nuage, cela, je ne le puis.

 

 

Le capitaine, penché sur sa dunette, étudiait lui aussi le point signalé.

 

– Le matelot a raison, fit-il, c’est bien une terre que nous voyons là… alors, que faisons-nous ?…

 

– Marchons dessus à toute vapeur… il faut que nous en ayons le cœur net… ce sont quelques heures de perdues… mais peut-être trouverons-nous là un renseignement important au point de vue scientifique.

 

Ossipoff ayant ainsi parlé, le capitaine fit augmenter la pression et le navire fila droit sur la terre indiquée.

 

– Je ne savais pas, fit Ossipoff, qu’il y eût une terre quelconque dans cette partie du Pacifique.

 

Le capitaine, qui consultait sa carte, répondit :

 

– Nous devons avoir là l’île de Malpelo, qui appartient à la Colombie ; c’est un roc aride et inhabité, le sommet, sans doute, d’une montagne sous-marine.

 

Pendant deux heures, on marcha à toute vapeur et peu à peu on aperçut plus distinctement, émergeant à peine des flots, une langue de terre basse et où la lunette ne faisait apercevoir aucune trace de végétation.

 

Soudain, le capitaine fit stopper ; il ne connaissait qu’imparfaitement ces parages et ne se souciait pas de crever la coque de son navire sur des rocs qui pouvaient exister à fleur d’eau.

 

– Ces messieurs, demanda-t-il, se proposent-ils de pousser plus loin l’aventure ?

 

– Parbleu, riposta Fricoulet, nous voulons descendre à terre.

 

Un commandement retentit et quelques minutes après, un des canots du bord dansait sur les vagues, monté par quatre rameurs.

 

– M’accompagnez-vous, monsieur Ossipoff ? cria le jeune ingénieur en prenant place à l’arrière de l’embarcation.

 

Sans répondre, le vieux savant descendit les échelons de corde et s’assit à côté de son compagnon.

 

 

Alors on lâcha l’amarre, les avirons s’abattirent sur les flots avec un ensemble merveilleux, et le canot fila comme une flèche dans la direction de la terre.

 

Mais à mesure que l’on s’approchait du rivage, on rencontrait des épaves en grande quantité : des herbes, des arbustes, des troncs d’arbres et jusqu’à des cadavres d’animaux ; même Fricoulet crut reconnaître le corps d’un homme horriblement mutilé.

 

– Tiens ! pensa-t-il, le capitaine prétendait que cette île était inhabitée ; il n’y paraît pas.

 

Ossipoff, lui, était sombre et silencieux ; on eût dit que, depuis quelques instants, son esprit était en proie à une grande préoccupation.

 

Enfin, on aborda sur une plage de cailloux, crevassée en maints endroits et formant des ravins profonds.

 

Fricoulet se baissa et constata que ces crevasses étaient de formation toute récente.

 

– Oh ! oh ! pensa-t-il, nous sommes certainement, ainsi que le disait le capitaine, sur le sommet d’un volcan sous-marin et c’est à une éruption que nous avons assisté hier… pourvu qu’il ne s’en produise pas une nouvelle en ce moment… c’est tout ce que je demande.

 

Puis, laissant le canot à la garde des rameurs, ils avancèrent dans l’intérieur de l’île, constatant à chaque pas les traces d’une perturbation toute récente du sol.

 

Et plus il allait, plus Fricoulet se demandait comment l’homme pouvait vivre sur cette terre brûlée du soleil, privée de toute végétation et située en dehors de la route des navires.

 

– Et cependant, pensait-il, cette île était habitée, puisque nous avons rencontré des cadavres.

 

Ossipoff, lui, s’enfermait dans un silence absolu.

 

Soudain, il s’arrêta, releva la tête et regardant l’ingénieur bien en face :

 

– Ne sommes-nous pas aujourd’hui le 25 février ? demanda-t-il.

 

– En effet… mais pourquoi cette question ?

 

– Vous savez que dans trois jours la lune passe au zénith, et, en même temps, à son périgée, au point le plus rapproché de la terre ?

 

– Oui, je sais cela… mais je ne comprends pas.

 

Le vieillard fut sur le point de répondre, mais ses lèvres se refermèrent et il se remit en marche, plus sombre encore et plus taciturne.

 

Ils gravissaient en ce moment un petit monticule élevé de quelques mètres au-dessus du niveau de la mer ; ils espéraient, du haut de cet observatoire naturel, jeter un regard d’ensemble sur cet îlot.

 

Fricoulet, qui était arrivé le premier au sommet, s’écria :

 

– Un homme !… un homme !…

 

– Mort ? demanda Ossipoff.

 

– Non pas, vivant… tellement vivant qu’il accourt vers nous à toutes jambes.

 

Un homme en effet, tête nue, les vêtements en lambeaux, arrivait de toute la vitesse de ses jambes, semblant fuir un danger terrifiant.

 

– Sauvez-moi ! sauvez-moi ! cria-t-il en anglais.

 

Il fit encore, tout trébuchant, les quelques mètres qui le séparaient de Fricoulet et de son compagnon, puis, exténué de fatigue, haletant, il roula sur le sol à leurs pieds, répétant d’une voix affolée :

 

– Sauvez-moi ! sauvez-moi !

 

Eux le considéraient curieusement, apitoyés par l’état misérable en lequel ils le voyaient, souillé de boue et de sang, le visage bouleversé par une indicible terreur, les yeux roulant effarés presque hors de la tête.

 

– Farenheit ! s’écria soudain Ossipoff d’une voix terrible, Jonathan Farenheit !

 

Ces mots parurent faire sur le malheureux une singulière impression ; il se redressa lentement, passa ses mains tremblantes sur son front, comme pour en chasser la terreur qui l’obsédait ; puis tout à coup, ses traits convulsés par l’affolement se rassérénèrent, son regard perdit sa fixité de brute et dans la prunelle un rayon d’intelligence brilla.

 

Il leva les yeux vers les deux compagnons et murmura :

 

– Jonathan Farenheit ! c’est moi ; oui, c’est ainsi que je m’appelle… mais comment savez-vous mon nom et qui êtes-vous, vous-mêmes ?

 

Ossipoff était devenu tout pâle.

 

– Vous souvenez-vous de votre conférence à l’observatoire de Nice et avez-vous conservé la mémoire de Mickhaïl Ossipoff ? dit-il.

 

L’Américain jeta un cri terrible et saisissant la main du vieillard :

 

– Ah ! c’est la Providence qui vous envoie ! dit-il… Si vous saviez, le monstre ! le bandit ! le gredin !

 

– Qui ?… de qui parlez-vous ? demandèrent ensemble Ossipoff et Fricoulet.

 

– Venez, venez !… vous verrez !

 

Il prit le bras du vieux savant et l’obligeant ainsi à le suivre, il se mit à courir jusqu’à deux cents mètres de là, en un endroit où le sol paraissait plus bouleversé, plus ravagé qu’en aucune autre partie de l’île.

 

L’ingénieur et son compagnon ne purent retenir un cri d’horreur, à la vue du spectacle hideux qui s’offrait à eux.

 

Le sol était jonché de débris sans nom : ferrures tordues, planches calcinées, au milieu desquelles une quarantaine de cadavres épouvantablement mutilés gisaient : on eût dit une mer de sang dans laquelle nageaient des bras hachés, des jambes brisées, des intestins déchiquetés, des têtes fracassées.

 

Les deux hommes sentirent une sueur froide leur inonder les membres et instinctivement ils se détournèrent de cet épouvantable charnier.

 

Fricoulet, le premier, reconquit une partie de son sang-froid.

 

– Mais qu’est-il donc arrivé ? demanda-t-il à Farenheit ; quel formidable fléau s’est abattu sur ces malheureux ?

 

– Éloignons-nous d’ici, d’abord, répondit l’Américain en entraînant ses compagnons ; je vous ferai ensuite le récit de cette horrible catastrophe.

 

Mais, au bout de quelques pas, ses forces l’abandonnèrent, ses jambes fléchirent sous lui et, si Fricoulet ne l’eût saisi aux épaules, le malheureux eût roulé à terre.

 

– C’est le contre-coup, murmura Ossipoff, en voyant Farenheit devenir subitement tout pâle et fermer les yeux.

 

– Le mieux est je crois que nous le transportions au canot, fit le jeune ingénieur ; plus vite nous regagnerons le bord et plus vite nous pourrons lui donner les soins que réclame son état… sans compter que nous avons perdu près de vingt-quatre heures et qu’il nous faudra, coûte que coûte, les rattraper.

 

Mickhaïl Ossipoff saisit Farenheit par les jambes, Fricoulet l’empoigna par les épaules et d’une marche rendue difficile et pénible par le bouleversement du sol, ils se dirigèrent vers l’endroit du rivage où ils avaient laissé l’embarcation et les rameurs.

 

 

Une heure après, le Salvador Urquiza reprenait sa route à toute vapeur et Jonathan Farenheit, couché dans le propre lit d’Ossipoff, dormait d’un profond sommeil.

 

Le vieux savant avait voulu veiller lui-même le malade ; anxieux de ce récit qui lui avait été promis, il voulait être là pour le réclamer le premier, aussitôt que la cervelle de l’Américain serait rouverte à l’intelligence et que ses lèvres pourraient articuler des paroles compréhensibles.

 

Tout à coup, au milieu de la nuit, comme Ossipoff, étendu dans un fauteuil d’osier, commençait à s’assoupir au bercement du navire, des lèvres du malade un mot s’échappa, vague et confus, mais qui cependant fit bondir le vieillard.

 

– Sharp ! avait dit Farenheit.

 

Et il répéta à plusieurs reprises :

 

– Sharp ! ah ! bandit !… ah ! misérable !

 

Ossipoff se pencha sur le lit ; Farenheit dormait et, sous l’impression du cauchemar, prononçait des mots sans suite et sans signification.

 

Brutalement, le vieux savant secoua le malade ; celui-ci ne bougea pas et continua son somme.

 

Alors Ossipoff courut à la cabine de Fricoulet et heurta à la porte avec une vigueur telle que le jeune ingénieur, réveillé en sursaut, accourut tout effaré :

 

– Qu’est-ce ? qu’y a-t-il ? demanda-t-il encore tout endormi, en apparaissant sur le seuil de sa chambre… le feu est-il au navire ? ou bien coulons-nous ?

 

– Rien de tout cela, répondit Ossipoff d’une voix tremblante, c’est Farenheit…

 

– Est-ce qu’il est mort ? s’écria le jeune homme réveillé tout à fait.

 

– Non… mais il vient, dans son sommeil, de prononcer un nom…

 

– Eh bien ?

 

– Eh bien ! habillez-vous et venez me retrouver ; j’aime autant ne pas être seul.

 

Intrigué, presque inquiet de l’allure étrange du vieillard, Fricoulet se vêtit à la hâte et courut à la cabine de Farenheit, où il trouva Ossipoff courbé sur le malade et épiant anxieusement le mouvement de ses lèvres.

 

Le jeune ingénieur, on s’en souvient, était quelque peu médecin ; doucement il écarta Ossipoff, puis, prenant entre son pouce et son index le poignet de l’Américain, il se mit à compter les pulsations.

 

– La fièvre est presque tombée, murmura-t-il au bout d’un instant.

 

Et sortant de sa poche une petite pharmacie de voyage, il y prit une fiole dont il versa une partie du contenu entre les lèvres du malade.

 

Celui-ci demeura quelques secondes immobile ; puis, soudain, sa bouche s’ouvrit toute grande pour livrer passage à un soupir bruyant ; ensuite ses paupières se mirent à battre nerveusement et se levèrent, découvrant l’œil anormalement dilaté, tandis que les pommettes se rosissaient un peu.

 

L’Américain promena à travers la cabine ses regards vagues d’abord, qui s’arrêtèrent ensuite sur Ossipoff et sur son compagnon ; un moment il les considéra comme s’il ne les reconnaissait pas ; puis, tendant les bras vers eux :

 

 

– Mes sauveurs, balbutia-t-il.

 

Avec l’aide de Fricoulet, il se dressa sur son séant, passa à différentes reprises ses mains sur son front, comme pour y rappeler sa mémoire envolée ; soudain ses traits se contractèrent et il murmura d’une voix étranglée :

 

– Oh ! c’est horrible !… c’est horrible !

 

– Quoi ? demanda Ossipoff tout anxieux… parlez… racontez-nous ce qui vous est arrivé.

 

– Oui, oui, je me rappelle maintenant… hier, après que vous m’avez sauvé, j’ai voulu vous faire le récit de cette épouvantable chose… et puis… je ne me souviens plus.

 

– Oui, répliqua Fricoulet, vous avez été un peu malade… mais maintenant vous allez mieux.

 

– Écoutez, dit Farenheit… vous vous rappelez, n’est-ce pas, cette conférence que je fis à Nice et à laquelle vous assistiez… vous n’ignorez pas, par conséquent, qu’une société avait été formée pour l’exploitation de précieux gisements de minerais situés dans les plaines lunaires et que j’étais président du comité de surveillance de cette société.

 

– Oui, firent ensemble Ossipoff et Fricoulet, nous savons cela, mais qu’est-ce que cela a de commun avec l’horrible catastrophe ?

 

– Comment ! mais tout, messieurs, tout… car cette société avait acheté les plans d’un savant russe, du nom de Fédor Sharp et plusieurs membres du comité, moi le premier, devaient accompagner ce Sharp dans son voyage d’exploration, destiné à nous bien convaincre de visu que les analyses spectrales ne nous avaient pas induits en erreur… eh bien !

 

– Eh bien ? demanda anxieusement Ossipoff.

 

– Ce misérable… ce bandit nous a volés… il devait nous prendre comme passagers dans cet obus que la société américaine a payé de ses dollars… il nous a brûlé la politesse… il est parti seul et vous avez vu ce qu’a produit la déflagration de cette poudre terrible… le canon a éclaté… toutes nos constructions ont sauté, presque tous nos aides ont péri… moi seul qui, par un hasard providentiel, étais dans une autre partie de l’île, ai survécu.

 

Ossipoff poussa un cri terrible :

 

– Sharp est parti !

 

– Oui, riposta Jonathan Farenheit, parti pour la Lune ! ! !

 

– Ah ! je suis vaincu, murmura le vieux savant en tombant accablé dans un fauteuil.

 

L’Américain, lui, semblait au contraire avoir retrouvé toutes ses forces et toute son énergie.

 

– Et moi, hurla-t-il en dressant dans le vide ses poings formidables, je n’abandonne pas la partie… je le poursuivrai, ce Sharp maudit, et jusque dans la Lune… il ferait beau voir qu’un chenapan de cette espèce se soit joué impunément de la libre Amérique… Ah ! il ne sait pas ce que peut être la ténacité d’un fils des États-Unis !

 

 

Ossipoff, la tête dans les mains, était en proie à un accablement profond, répétant d’une voix brisée :

 

– Parti ! il est parti !… ah ! l’infâme… le voleur !…

 

– Mais, continua Farenheit, il n’y a pas que ce moyen d’aller dans la lune ; il est impossible qu’un homme de génie ne trouve pas un système plus rapide de relier la terre à son satellite… Voyons, monsieur Ossipoff, voyons, vous, monsieur… donnez-moi seulement le moyen de me venger et je mets à votre disposition ce que ce bandit de Sharp a laissé de dollars dans ma caisse.

 

– Ce moyen est trouvé, monsieur Farenheit, répliqua Fricoulet et, tels que vous nous voyez, nous sommes en route pour l’employer.

 

– Et ce moyen, c’est ?…

 

– Une éruption volcanique du Cotopaxi !

 

 

L’Américain fit un bond formidable qui le jeta presque hors de son lit.

 

– Hurrah ! s’écria-t-il, hurrah ! pour le Cotopaxi !

 

Le jeune ingénieur secoua la tête.

 

– Malheureusement, dit-il, cette éruption ne doit avoir lieu que le 28 mars et le lendemain la lune passera au zénith et au périgée, c’est-à-dire juste à sa plus courte distance de nous, à 84,000 lieues ; elle s’éloigne ensuite et, le 28 mars, il sera, je crois, matériellement impossible de l’atteindre.

 

– Eh bien ! fit Jonathan Farenheit, partons tout de suite !

 

– Il nous faut un mois pour approprier la cheminée du volcan à sa nouvelle destination !

 

L’Américain poussa un juron formidable.

 

Ossipoff, lui, s’était redressé soudain ; son visage rayonnait et ses yeux lançaient des éclairs.

 

– Puisque le 28 mars est une date trop éloignée, nous avancerons l’éruption !

 

– Vous dites ! exclama Fricoulet ahuri.

 

– Un de vos compatriotes s’est écrié un jour à la tribune : « de l’audace ! de l’audace ! et toujours de l’audace ! » eh bien ! puisque la nature ne se prête pas d’elle-même à nos plans, nous l’y contraindrons ; nous forcerons le cratère du Cotopaxi à nous jeter dans l’espace quand il nous conviendra et nous partirons pour la pleine lune de mars.

 

De nouveau Farenheit poussa un hurrah formidable qui éclata comme un coup de tonnerre dans le silence du navire endormi, pendant que Fricoulet grommelait en regardant Ossipoff avec une surprise mélangée d’admiration :

 

– Le diable d’homme ! il le fera comme il le dit… je commence à croire que nous partirons tout de même !…

 

CHAPITRE IX

PRÉPARATIFS DE DÉPART.

 

u moment même où, à bord du Salvador Urquiza, le vieil Ossipoff se désolait de la ruine de ses plans, tandis que Séléna pleurait la mort de son fiancé et Fricoulet celle de son ami, Gontran de Flammermont, lui, travaillait avec une activité fébrile à préparer tout ce qui était indispensable au transport de ses compagnons et de leurs bagages.

 

En quittant le sommet du Cotopaxi, après avoir fait, à l’aide du sismographe, les constatations télégraphiées à Ossipoff, le jeune homme avait résolu de ne pas faire suivre à l’expédition la même voie que lui-même avait suivie pour venir, c’est-à-dire celle de Guayaquil.

 

Il avait constaté en effet combien avait été périlleuse et longue la route de cette ville aux montagnes des Andes, sans compter qu’il doutait fort qu’on trouvât à Guayaquil les objets nécessaires, fatalement oubliés lors du départ d’Europe, et dont l’expédition était appelée à avoir besoin.

 

Il résolut donc d’aller à Quito, ville située à quarante-huit kilomètres de là, au milieu même du massif montagneux et volcanique, et d’en faire le centre de ses opérations.

 

Quito est l’une des villes les plus importantes de la Colombie, bien qu’elle soit située à 2,950 mètres au-dessus du niveau de la mer, au sein d’une contrée désolée, aride, sous un climat âpre et glacé. Elle ne compte pas moins de 80,000 âmes, sert de capitale au département de l’Équateur et est le centre d’un important commerce.

 

Gontran fut fort surpris de trouver tant de mouvement et d’animation dans cette cité perdue au milieu des plus hautes montagnes du globe ; il ignorait que les habitants de Quito sont renommés comme les plus affamés de plaisirs parmi tous les indigènes de la Colombie ; et cependant, leur ville brille peu par la beauté de ses monuments et de ses rues : l’édilité y est fort peu en honneur, et le service de voirie municipale est chose totalement inconnue à Quito qui, en dehors de quatre routes la mettant en communication avec le reste de l’Amérique, ne possède que des ruelles tortueuses, inégales et sans pavage aucun.

 

Il y a cependant, à Quito, des églises très riches, une bibliothèque contenant plus de cent mille volumes, une université célèbre dans toute l’Amérique méridionale et une quantité de manufactures ; au passage, le jeune comte admira la façade de l’église des jésuites, richement ornementée suivant les règles les plus rigoureuses du style corinthien, et formée d’un seul bloc de pierre blanche haut de près de trente pieds.

 

Après avoir établi son quartier général dans un des plus luxueux hôtels de la ville, il s’entendit avec le patron d’une de ces grandes barques plates qui sillonnent la rivière de Las Esmeraldas, et qui mettent en communication constante le littoral avec les Hauts-Plateaux et Quito, afin de transporter dans cette ville Mickhaïl Ossipoff, ses compagnons et ses bagages.

 

Puis il refit une fois encore le chemin du Cotopaxi, établissant, tous les quinze kilomètres, des étapes avec relais de mules et appartements préparés pour les voyageurs.

 

Cela fait, il n’eut plus qu’à attendre.

 

Enfin, le 26 février, il aperçut, remontant le courant à force de rames, la grande barque qu’il avait louée ; et, ne pouvant attendre le moment où elle serait amarrée au quai, il sauta dans un canot et se fit conduire à bord.

 

Des bras d’Ossipoff, il passa dans ceux de Fricoulet ; mais, arrivé devant Séléna, toute rouge d’émotion et dans les yeux de laquelle une larme de joie brillait, il s’arrêta interdit.

 

– Allons, dit gaiement Ossipoff, embrassez votre fiancée, vous l’avez bien mérité.

 

 

– Si vous saviez comme j’ai eu de la peine, murmura la jeune fille, nous vous avons cru mort !

 

Gontran poussa une exclamation de surprise.

 

– Mort !… moi ! fit-il… et qui a pu vous faire croire à une si triste chose ?

 

En quelques mots, la jeune fille le mit au courant du surprenant phénomène auquel avaient assisté les passagers du Salvador-Urquiza.

 

– Ah ! j’ai bien pleuré, murmura-t-elle.

 

– Pauvre Séléna, reprit-il en lui pressant tendrement la main.

 

Puis, tout à coup :

 

– Alors, fit-il, ce brigand de Sharp est parti.

 

– Ah ! mais nous le rattraperons, s’écria Farenheit en s’approchant.

 

À l’aspect de cet inconnu dont il ne remettait pas les traits, le comte de Flammermont se recula, et, le toisant hautainement :

 

– Quel est cet homme ? demanda-t-il d’un ton méfiant.

 

– Jonathan Farenheit, des États de New-York, répliqua l’Américain, un homme que ce bandit de Sharp a joué et volé et qui compte sur vous pour l’aider à mettre la main sur son voleur !

 

– Sur moi ? s’écria Gontran.

 

– Inutile de dissimuler, monsieur de Flammermont ; M. Ossipoff m’a tout dit.

 

– Tout !

 

– Oui, tout… le volcan, le sismographe… et le reste… Je vois que vous êtes non moins modeste que savant !

 

Et, étendant sa large main :

 

– Touchez-la, monsieur de Flammermont… si vous n’étiez Français, vous seriez digne d’être Américain !

 

Après avoir répondu à l’étreinte du Yankee, le jeune comte s’en fut rejoindre Fricoulet en murmurant :

 

– En voilà un encore pour lequel je suis un flambeau de science. C’est jouer de malheur… jamais Fricoulet ne pourra m’aider à soutenir mon rôle.

 

Et il s’apprêtait à faire part de ses appréhensions à l’ingénieur, lorsque celui-ci lui dit d’un ton rogue :

 

– Eh bien ! tu sais… tu es un joli farceur… Comment, avant ton départ de France, nous convenons du texte de la dépêche qu’une fois arrivé ici tu enverras à ce vieux fou… et voilà que tu lui télégraphies de venir… Ah çà !… qu’est-ce que ça signifie ?

 

– Ça signifie, mon cher ami, que, pendant la traversée, j’ai eu des remords et qu’au lieu de demeurer tranquillement à Aspinwall, comme il avait été convenu, puis de télégraphier à M. Ossipoff que le Cotopaxi était un cratère éteint et qu’il n’y avait rien à faire… j’ai poussé une pointe jusqu’au volcan… j’ai expérimenté mon sismographe…

 

– Le mien, si cela t’est égal, interrompit Fricoulet.

 

– Je te demande pardon, mon cher, je suis tellement entré dans la peau du personnage, qu’il m’arrive parfois de prendre pour miennes tes idées et tes inventions.

 

– Tu es tout pardonné… Alors ce sismographe ?

 

– À fonctionné à merveille.

 

– Parbleu ! si je m’attendais à cela !… Mais es-tu sûr de ne t’être pas trompé, au moins ?…

 

– Tu verras toi-même…

 

– Mais alors, ce voyage, tu es donc décidé à l’entreprendre ? demanda sérieusement Fricoulet.

 

– Ou du moins à tout faire pour cela… mais, au dernier moment, il surviendra bien quelque incident qui le rendra impossible…

 

Le jeune ingénieur hocha la tête.

 

– Au dernier moment… au dernier moment… grommela-t-il… c’est bien imprudent, car si l’incident ne survenait pas…

 

– Eh bien ! répartit Gontran, nous partirions… nous irions voir, Séléna et moi, si la lune de miel est plus complète de près que de loin.

 

Fricoulet leva les bras au ciel dans un geste désespéré.

 

– Oh ! l’amour !… l’amour ! dit-il d’un ton tragique.

 

Le lendemain matin, à pointe d’aube, une imposante caravane franchissait les portes de Quito.

 

C’était d’abord, marchant en tête à côté du guide, Fricoulet qui oubliait le but sidéral du voyage pour regarder, avec des yeux étonnés, cette splendide nature équatoriale, si différente de celle de nos climats.

 

Puis venait Gontran à cheval, escortant Séléna à laquelle une mule choisie spécialement par le jeune homme servait de monture ; derrière eux, également à califourchon sur des mulets, s’avançaient, botte à botte, Ossipoff et Jonathan Farenheit.

 

 

Ensuite, sur deux files, montés aussi sur des mulets, marchaient les vingt-cinq mécaniciens, ajusteurs, terrassiers, maçons, etc., embauchés à Quito par le comte de Flammermont et, tout à fait à l’arrière-garde, sous la conduite de gens du pays, venaient une trentaine de bêtes de charge transportant le matériel et les pièces métalliques soigneusement emballées ; en tout, quarante-cinq hommes et quatre-vingts quadrupèdes.

 

Après avoir marché toute la journée, on fit halte au pied du cône supérieur : on déchargea les mulets et on campa pour passer la nuit ; il s’agissait, dès l’aube, de franchir un kilomètre au moins à travers les neiges éternelles, et c’est ce à quoi la journée du lendemain tout entière fut consacrée.

 

En quittant, la première fois, le sommet de Cotopaxi, Gontran avait eu soin de préparer l’escalade des pics en laissant derrière lui, accrochées aux rochers par des crampons de fer, de fortes et longues échelles de corde.

 

En dix heures, on grimpa cinq à six cents mètres, hissant après soi les bagages au moyen d’un ingénieux système de poulies, et on se préparait à continuer l’escalade lorsque Fricoulet, qui de son œil perçant fouillait chaque anfractuosité de rocher, aperçut une ouverture à travers les monstrueuses roches entassées dans ce titanesque chaos ; toute la troupe se glissa dans ce souterrain tortueux creusé par les laves incandescentes et les matières éruptives en fusion ; après une heure de marche, Fricoulet, qui marchait en tête, poussa d’une voix retentissante, un hurrah répercuté par les échos. Il venait de déboucher dans le cratère même du volcan.

 

Mickhaïl Ossipoff se précipita vers les cheminées, gueules effroyables du géant aux entrailles de feu, et ses regards essayèrent d’en sonder les sombres profondeurs ; mais il ne vit rien que des gouffres terribles dont jamais les ténèbres éternelles n’avaient été troublées par aucun rayon solaire.

 

Dès le lendemain, grâce à la vigilance de Fricoulet, tout le monde fut sur pied à quatre heures du matin.

 

Il s’agissait d’abord de déterminer celle des cheminées du volcan que l’on transformerait en canon : plusieurs furent successivement éliminées comme trop larges ou trop tortueuses par le jeune ingénieur, qui finit par arrêter son choix sur la cheminée du milieu ; elle ne mesurait pas plus de cent pieds de diamètre.

 

Mais, sans s’en remettre à la sonde qui accusait 4,000 pieds de profondeur, soit 1,333 mètres, Fricoulet résolut d’aller explorer lui-même l’âme de ce prodigieux canon.

 

À ce sujet, une légère discussion s’éleva entre lui et M. de Flammermont qui réclamait, comme lui revenant de droit, l’honneur de descendre au fond du cratère.

 

Il brûlait, en effet, du désir de se signaler, en présence de Séléna, par quelque acte de folie ou d’héroïsme.

 

– Voyons, dit tout à coup Fricoulet, je prends comme juge M. Ossipoff lui-même ; à lui de décider s’il t’appartient, à toi qui es, après lui, l’âme de l’expédition, d’en compromettre le résultat en t’exposant à quelque accident.

 

Il avait prononcé ces mots d’un ton convaincu, tout en adressant à son ami un sourire railleur.

 

Gontran voulut discuter, mais le vieux savant lui coupa la parole :

 

– M. Fricoulet a raison, dit-il, et je m’oppose formellement à ce que vous fassiez cette descente.

 

Le jeune ingénieur, sans plus tarder, tourna les talons et fit ses préparatifs pour cette périlleuse expédition.

 

Une sorte de pont volant fut installé en travers de l’abîme ; à quelques pas de là, on fixa un treuil portant quinze cents mètres de corde qu’on passa dans la gorge d’une poulie, frappée au-dessous de cette passerelle.

 

À l’extrémité de cette corde, une planchette était attachée avec des crampons de fer ; Fricoulet y prit place, tenant d’une main une lampe électrique de Trouvé, de l’autre un pic destiné aussi bien à rendre sa descente moins périlleuse en l’écartant des parois, qu’à lui servir d’arme défensive, au cas où quelque animal malfaisant l’attaquerait.

 

– Attention, dit le jeune ingénieur, j’ai mon revolver dans ma poche : lorsque vous entendrez une détonation, vous arrêterez la descente ; deux détonations successives vous indiqueront qu’il faut me remonter, mais d’une façon normale ; si par hasard vous entendiez, coup sur coup, trois détonations, vous me ramèneriez le plus rapidement qu’il vous serait possible.

 

Gontran, plus ému qu’il ne le voulait paraître, lui serra la main avec effusion.

 

– Sois tranquille, dit-il, je suis là et j’écoute !

 

– All right ! fit l’ingénieur avec calme.

 

Deux hommes qui étaient attelés au treuil lâchèrent les manivelles, tout en maintenant cependant le frein à friction, et, comme un corps abandonné à lui-même, Fricoulet tomba dans le vide.

 

Penché sur le bord du trou, le jeune comte suivait avec anxiété la descente de son ami ; mais bientôt la lueur de la lampe, qui allait diminuant rapidement, disparut tout à fait… et la corde se déroulait toujours.

 

Cinq minutes s’écoulèrent ; puis soudain, comme un écho à peine distinct, le bruit d’une détonation arriva jusqu’au bord du gouffre.

 

– Halte ! commanda Gontran.

 

À plat ventre au bord du cratère, il prêtait l’oreille, dans l’espérance de percevoir quelque indice de ce qui se passait au fond ; mais un silence de mort emplissait ce gigantesque entonnoir, troublé par un être humain pour la première fois depuis sa formation.

 

Dix nouvelles minutes se passèrent, pleines d’angoisse et de terreur ; enfin, deux détonations retentirent ; quatre hommes s’attelèrent après les manivelles du treuil et, une demi-heure après, la tête de Fricoulet apparut.

 

Gontran se précipita vers son ami et, avant même qu’il eût eu le temps de se débarrasser de son attirail, il l’avait pressé plusieurs fois dans ses bras.

 

Ossipoff, lui, piétinait sur place, impatienté par ces témoignages d’amitié qui retardaient d’autant le récit du jeune ingénieur.

 

 

– Voyons, dit-il nerveusement, voyons, quel est le résultat de votre exploration ?

 

– D’abord des peurs terribles, insensées, répondit Fricoulet : primo, j’ai manqué me briser les jambes en arrivant au fond… ensuite…

 

– Mais la cheminée ? interrompit le vieux savant, la cheminée ?…

 

– Secundo : je me suis rôti la plante des pieds sur les pierres qui sont diablement chaudes, au point que les semelles de mes bottes en sont entièrement calcinées.

 

– Mais le volcan ? exclama Ossipoff, vous ne parlez pas du volcan ? Quel est votre avis ?

 

– Mon avis est qu’il est bien près d’éternuer, riposta Fricoulet… tertio : j’ai laissé tomber mon revolver et j’ai craint de ne pouvoir remettre la main dessus, d’autant plus que… quarto : ma lampe s’était éteinte, et il faisait là-dedans une obscurité… brrr.

 

Le vieillard avait saisi l’ingénieur par le bras.

 

– Ah çà ! cria-t-il hors de lui, voulez-vous répondre ?… Êtes-vous descendu dans le cratère pour le simple plaisir d’y recueillir des impressions de voyage ?…

 

– Calmez-vous, monsieur Ossipoff, répondit Fricoulet en riant, et soyez content… On ne peut souhaiter ni espérer rencontrer mieux, quoique, à vrai dire, le puits soit bien un peu profond ; la cheminée est rigoureusement verticale ; à ce sujet, il n’y a aucun doute, puisque j’ai joué moi-même le rôle de fil à plomb ; elle se rétrécit à quinze cents pieds de profondeur pour ne plus mesurer à sa partie inférieure que dix mètres de diamètre ; c’est juste la dimension qu’il nous faut. Le sol du fond est pierreux et repose, je crois, sur un massif d’obsidienne inébranlable.

 

 

– Alors, s’écria Ossipoff, ce cratère n’est pas en rapport avec le foyer même du volcan ?…

 

– Non certes ! nous avons affaire à une cheminée bouchée et que ne parcourent plus les gaz souterrains.

 

– En ce cas, nous ne pouvons l’utiliser !

 

– Au contraire, c’est justement ce qu’il nous faut !

 

– J’avoue que je ne vous comprends pas, fit le vieillard.

 

– C’est pourtant bien simple… nous allons pouvoir travailler en toute sécurité sans redouter que quelque trépidation partielle vienne détruire nos préparatifs, comme cela pourrait se produire dans tout autre cratère en activité ; puis, lorsque nous le voudrons, nous réduirons cette roche en poussière au moyen de quelques pincées de sélénite, et nous ouvrirons ainsi une nouvelle voie aux vapeurs souterraines.

 

– De la sorte, ajouta Gontran, au lieu de partir lorsque le Cotopaxi le voudra bien, c’est nous qui lui imposerons notre heure de départ.

 

– Parfaitement, répliqua Fricoulet, qui continua :

 

Voici ce que nous allons faire ; pendant que les mécaniciens et les ajusteurs s’occuperont à déballer toutes les pièces du matériel, on va installer une plate-forme volante sur laquelle dix hommes prendront place ; on descendra cette plate-forme jusqu’au fond du puits et, pendant cette descente, sur les trois cents mètres de longueur de la partie cylindrique du puits qui nous servira de canon, les hommes racleront toutes les aspérités rocailleuses qui pourraient être un obstacle à la marche ascensionnelle du projectile.

 

Ossipoff se tourna vers Gontran.

 

– Est-ce votre avis ? demanda-t-il.

 

– Absolument, répondit l’ex-diplomate d’un ton grave, ne faut-il pas rendre l’intérieur du cratère aussi lisse que l’âme d’un canon ?

 

 

 

Dès ce moment, sous l’active impulsion du savant russe et grâce à l’intelligente direction du jeune ingénieur, les travaux commencèrent, pour ne pas se ralentir d’une seconde jusqu’à leur entier achèvement.

 

Le cratère du Cotopaxi était transformé en une fourmillière humaine et ses antiques échos répétaient le bruit des marteaux, des scies et des pioches, tandis que ses ténèbres se dissipaient sous la vive lueur d’une centaine de lampes électriques de Trouvé.

 

En six jours, le wagon-obus fut entièrement remonté, tandis que la cheminée était « alésée » aussi complètement qu’eût pu l’être l’âme d’une bouche à feu en acier.

 

Cet important travail accompli, Fricoulet sonda l’épaisseur de la couche de pierre qu’il s’agissait de réduire en miettes ; elle n’était pas supérieure à quarante pieds.

 

Qu’était-ce cela pour quelques kilogrammes de sélénite ?

 

Des fourneaux de mine furent creusés dans la roche et les cartouches bourrées à quinze pieds de profondeur, de manière à mettre en petits morceaux les douze mètres de pierre ; de chaque cartouche sortaient deux fils conducteurs en cuivre recouverts de gutta-percha, reliés à un exploseur de mines du système Bréguet et destinés à amener au centre du mélange détonant l’étincelle nécessaire à sa déflagration.

 

De leur côté, les mécaniciens n’étaient pas restés inactifs ; tout le matériel avait été déballé et, sous la direction du vieux savant, un véritable camp s’était organisé dans les profondeurs du cratère Cotopaxien.

 

 

Or, un soir que les principaux personnages de ce récit prenaient leur repas sous la tente transformée en salle à manger, une discussion s’engagea entre Jonathan Farenheit et Gontran de Flammermont.

 

Pour la première fois depuis son arrivée, l’Américain avait consenti à accompagner le jeune comte au fond du cratère ; mais la chaleur suffocante qui régnait dans cette gigantesque cheminée l’avait obligé à remonter presque aussitôt ; aussi était-il d’une humeur exécrable et saisit-il avec empressement l’occasion qui se présenta de soulager ses nerfs.

 

– Qu’avez-vous donc, sir Farenheit ? demanda entre deux cuillerées de soupe, Fricoulet, en s’apercevant de la mine furibonde du Yankee.

 

– Ce que j’ai ? ce que j’ai ?… j’ai que je commence à prendre votre grande combinaison pour une simple fumisterie, ainsi que vous dites en France.

 

Ossipoff devint rouge de colère, et étendant vers l’Américain son bras armé d’une fourchette menaçante :

 

– Expliquez-vous, gronda-t-il, qu’entendez-vous par ces mots ?

 

– J’entends qu’il ne peut être venu qu’à des cervelles folles la pensée de faire sauter cinquante pieds de granit… croyez-vous que cela ne soit rien, cinquante pieds ?

 

– Non, ce n’est rien,… pour la sélénite, affirma le vieux savant.

 

– Eh bien ! soit… admettons que vos cinquante pieds de roc s’en aillent en poussière… à quoi donneraient-ils passage ? – à rien… vous entendez bien, à rien… Votre jésuite espagnol est un farceur et ses prédictions sur les éruptions volcaniques ne sont qu’une aimable plaisanterie… Votre Cotopaxi n’est pas plus un volcan que le Chimborazo, son monstrueux confrère.

 

Ossipoff s’était levé ; Fricoulet et Flammermont l’avaient imité.

 

– Et c’est vous, sir Farenheit, s’écria le jeune comte avec un sang-froid merveilleux, vous un Américain, qui parlez de la sorte, vous qui calomniez un volcan américain !…

 

– Monsieur, répondit gravement sir Farenheit, pour moi l’Amérique ce sont les États-Unis… Le reste ne me regarde pas.

 

– Le Cotopaxi, pas un volcan ! exclama Ossipoff ; mais c’est la plus effroyable bouche ignivome du monde entier ; vous prétendez que c’est un volcan éteint !… ne vous rappelez-vous donc plus l’épouvantable éruption du 15 février 1843, qui fit tant de victimes ?

 

Farenheit secoua la tête.

 

– D’ailleurs, poursuivit Ossipoff, cette dernière éruption n’est pas la plus terrible ; en 1698, un rocher haut de mille pieds se fendit par l’action des forces souterraines ; en 1738…

 

– Eh ! passons au déluge, cher monsieur Ossipoff, s’écria l’Américain qui, voyant son compagnon s’emballer, prévoyait un long discours et eût voulu s’y soustraire.

 

– En 1738, poursuivit impitoyablement le vieux savant, les volcans d’air de Turbaco que nous avons pu examiner en gravissant le cône supérieur de la montagne qui nous porte, les volcans d’air ont redoublé d’activité et produit d’horribles tempêtes…

 

– De grâce…

 

– En 1744, le cataclysme fut complet ; de mémoire d’homme, jamais on n’assista à un aussi grandiose et aussi surhumain spectacle ; en l’espace d’une seule nuit, les neiges éternelles, couronnant le sommet du mont, fondirent entièrement, donnant naissance à des torrents d’eau qui se précipitèrent dans les vallées, inondant et détruisant entièrement la ville de Tacunga… mais ce n’est pas tout !…

 

Sir Farenheit s’était résigné, il avait philosophiquement roulé une cigarette, et s’enveloppait, impassible, de nuages de fumée.

 

– En 1758, poursuivit le vieillard, il y eut une nouvelle éruption et un tremblement de terre qui secoua dans ses entrailles tout le monde américain. La région de l’Équateur fut particulièrement éprouvée ; et à Guayaquil, à plus de deux cents kilomètres de distance, on entendait jour et nuit le bruit du volcan qui crachait, semblable à des décharges continuelles d’artillerie… en 1768, ce fut encore mieux : on entendit le mugissement du Cotopaxi jusqu’à Honda, à plus de neuf cents kilomètres de là… mais cela n’est encore rien en comparaison des éruptions du siècle présent. En 1803, les flammes s’élevèrent à plus d’un kilomètre au-dessus du cratère, éclairant tout le pays d’une lueur d’incendie, et l’on vit des pierres, des quartiers de roches tout entiers, projetés dans l’atmosphère raréfiée avec des vitesses initiales de 2800 et même de 3000 mètres !… et c’est ce géant équatorial que vous croyez éteint et mort parce que, depuis trente ans, il n’a pas parlé ?… mais ce sol en travail ne vous dit donc rien ?… est-ce que vous ne voyez pas les neiges fondre rapidement ? ne sentez-vous pas la chaleur augmenter ? n’entendez-vous pas les entrailles du globe s’agiter ?

 

– Et mon sismographe ! s’écria Gontran, le prenez-vous donc pour un instrument de carton ? Rassurez-vous, sir Jonathan Farenheit, l’éruption prédite aura lieu, au besoin nous la hâterons, nous la provoquerons et soyez certain que cette montagne que nous foulons aux pieds, renferme dans son sein assez de vapeurs et de gaz comprimés pour projeter notre véhicule à trois cents mille kilomètres dans l’espace !

 

Il avait prononcé ces paroles d’une voix vibrante d’émotion et il ajouta un peu railleur :

 

– Après ça, vous savez, si vous n’avez pas confiance, il est encore temps de ne pas partir.

 

Sir Jonathan Farenheit se redressa.

 

– Un Américain ne recule jamais, monsieur, dit-il d’un ton sec ; j’ai dit que je partirais avec vous, je partirai, quand bien même j’aurais l’assurance de retomber et de me briser en mille miettes.

 

Ainsi se termina cette discussion qui n’eut d’ailleurs d’autre résultat que de resserrer les liens qui unissaient déjà entre eux ces hommes, hardis jusqu’à la témérité.

 

Le lendemain, on commença à descendre au fond du puits les cloisons en acier des coffres à air comprimé ; le montage avait été fait d’avance ; il n’y eut plus qu’à la mettre en place.

 

 

Entre l’assise de granit et la première cloison, Fricoulet avait laissé un espace de cinquante pieds ; puis, le caisson d’air une fois placé et soutenu par quatre consoles de fonte enfoncées dans la muraille, on installa les quatre guides, hautes colonnes creuses, destinées à diriger l’obus pendant son ascension à travers la partie étroite du puits.

 

Depuis les premiers jours, le treuil rudimentaire avait été remplacé par une énorme grue dont le contrepoids était un grand panier rempli de pierrailles et de débris laviques, et au moyen de laquelle on descendit l’obus, entièrement remonté, jusqu’aux caissons sur lesquels il fut disposé le 20 mars.

 

Pendant que huit hommes, attelés aux bringuebales des pompes de compression remplissaient d’air les caissons, on s’occupait d’aménager l’intérieur du wagon et de remplir ses soutes de toutes les provisions nécessaires à l’alimentation des voyageurs.

 

Et, Dieu sait que ce n’était pas là une mince besogne !

 

Enfin, le 21 mars au soir, tout était terminé.

 

 

Vingt-quatre jours de travail avaient suffi à ces quarante-cinq hommes pour transformer la cheminée du volcan en un gigantesque canon, capable de projeter dans la cible sidérale, sur laquelle il était braqué, le formidable engin qui contenait nos voyageurs.

 

Ossipoff tint à présider le dernier repas que le personnel prenait avant de quitter le cratère.

 

Au dessert il se leva et d’une voix émue, prononça ces quelques mots :

 

– Mes amis, vous vous souvenez de nos conventions ; je me suis engagé à vous remettre une gratification en plus du prix de votre travail, le jour où ce travail serait complètement terminé ; ce jour est arrivé et, vous tous, mécaniciens, ajusteurs, ouvriers expérimentés, qui nous avez suivis depuis l’Europe, je vous remercie de votre zèle et de votre dévouement ; et je fixe la prime promise à la moitié de ce que chacun de vous a touché ; le navire qui vous a amenés vous attend à Aspinwall pour vous transporter en France ; partez donc, partez au plus vite, sans vous attarder, sans regarder derrière vous, car dans deux jours, le volcan dans lequel nous nous trouvons éclatera et jamais éruption n’aura été plus terrible.

 

À ces mots une sourde rumeur courut dans la foule des ouvriers.

 

Il semblait à chacun que des grondements agitaient les couches souterraines et que le vieux Cotopaxi se réveillait de son long sommeil pour protester contre l’audace de ces étrangers qui troublaient la solennité de son cratère inviolé depuis tant de siècles.

 

Après ce petit discours, Ossipoff leva son verre et tout le monde trinqua à l’heureux succès de l’expédition.

 

Deux heures plus tard, la paye était faite, ouvriers et guides se retiraient, émerveillés de la façon généreuse dont leurs services avaient été rémunérés, et le même soir, Ossipoff, sa fille et ses trois compagnons se préparaient à passer, seuls, la nuit dans le cratère.

 

– Cher père, demanda Séléna avant de s’endormir, quand partons-nous ?

 

– Le 25 mars, à six heures dix minutes du soir.

 

– Mais êtes-vous bien sûr que l’éruption aura lieu ce moment-là ?… rien ne prouve qu’elle n’avancera ni ne retardera.

 

Ossipoff haussa doucement les épaules et répliqua :

 

– L’éruption aura lieu à l’heure qu’il me conviendra et cette heure est celle que je viens de t’indiquer.

 

– Mais comment cela ?

 

– Tout simplement au moyen de l’exploseur Bréguet que le contre-maître a emporté avec lui.

 

– Ah ! murmura simplement Séléna.

 

Elle n’en dit pas davantage, mais il était facile de lire sur son visage, que la réponse de son père ne l’avait pas satisfaite.

 

– Tu ne parais pas avoir compris ?… fit Ossipoff.

 

– À vous dire vrai…

 

– C’est pourtant bien simple, reprit complaisamment le vieux savant. À deux mille mètres de hauteur, dans les flancs de la montagne, se trouve une grotte de formation naturelle. C’est dans cet abri que le contre-maître aménagera un appareil d’induction qui peut, par un simple mouvement de levier, engendrer un courant électrique, lequel parviendra en temps utile aux gargousses foncées dans la roche obsidienne, par l’intermédiaire d’un fil conducteur déroulé pendant la descente.

 

Après quelques minutes, elle ajouta :

 

– Combien de temps durera le voyage ?

 

– Une centaine d’heures ; je compte que nous atteindrons la lune le 29 mars, au moment de sa conjonction avec le soleil… nous ne pouvons choisir d’époque plus propice.

 

Satisfaite de cette réponse, la jeune fille laissa tomber sa tête sur l’oreiller de sa couchette.

 

Cinq minutes après elle s’envolait en rêve vers cette plaine céleste où l’audacieux génie de son père devait, quarante-huit heures plus tard, la transporter.

 

CHAPITRE X

LA DERNIÈRE JOURNÉE TERRESTRE.

 

u moment de jouer cette grosse partie dont l’enjeu était la connaissance de ces mondes mystérieux dans la contemplation desquels il avait passé la plus grande partie de son existence, le vieux savant se sentait en proie à un trouble indicible.

 

S’être posé, durant des années entières, un aussi gigantesque problème que celui de l’immensité céleste et être sur le point de le résoudre !

 

Il faudrait être de marbre et n’avoir jamais, en levant les yeux vers la voûte bleue du ciel, aspiré à un miracle qui vous transportât soudainement dans ces pays inconnus, pour ne point comprendre l’émotion qui agitait le vieillard.

 

Par moments, cependant, son ardent désir de savoir faisait place à son amour paternel ; alors, il relevait la tête et ses regards, quittant les feuilles de papiers noircies de calculs algébriques, se reportaient sur Séléna.

 

La jeune fille, étendue sur son lit de camp, dormait paisible et souriante : sans doute, se voyait-elle, en rêve, unie à celui qu’elle aimait et cette vision donnait à son visage une expression de contentement radieux.

 

Les sourcils de Mickhaïl Ossipoff se fronçaient alors et ses lèvres se crispaient dans une moue inquiète.

 

 

– Pauvre enfant, murmurait-il, ai-je bien le droit de risquer sa vie dans une tentative aussi périlleuse ?

 

Et pensif, la tête penchée sur la poitrine, il demeurait ainsi de longs moments, absorbé dans ses réflexions ; car, si d’un côté la crainte d’exposer sa fille aux dangers de toutes sortes que lui-même allait courir le poussait à ne pas l’emmener avec lui, d’un autre côté, il avait souci de ce quelle deviendrait seule, livrée à elle-même, sans guide et sans soutien dans la vie, s’il la laissait à terre.

 

Certes Gontran était là qui l’aimait et la protégerait.

 

Mais, en ce cas, il devait se priver de la compagnie du jeune diplomate, et c’était là un sacrifice auquel il ne pouvait se résoudre ; pour lui Monsieur de Flammermont, avec ses connaissances multiples, était aussi indispensable à l’expédition qu’il pouvait l’être lui-même et, dans son for intérieur, il estimait que c’eût été en compromettre le résultat que de ne point le faire participer au voyage.

 

Il lui restait, il est vrai, Alcide Fricoulet.

 

Mais, bien que l’antipathie première du vieillard pour le jeune ingénieur eût presque entièrement disparu et qu’à cette antipathie succédât peu à peu un sentiment voisin de l’amitié, néanmoins le savant était loin d’avoir en Fricoulet une confiance absolue ; ainsi qu’il le lui avait dit et répété plusieurs fois, à ses yeux la science véritable ne va point sans une certaine dose de modestie naturelle, et Ossipoff prenait pour de la vantardise orgueilleuse cette habitude qu’avait le jeune ingénieur de se substituer à M. de Flammermont.

 

Après avoir longuement débattu en lui-même ce point important, Mickhaïl Ossipoff en arriva à ceci : que ne pouvant se fier entièrement à Fricoulet, force lui était d’emmener avec lui Gontran de Flammermont et qu’en conséquence, privant Séléna de celui qui devait être dans la vie son protecteur naturel, il devait l’emmener elle aussi.

 

Cela bien établi, il se replongea dans ses études et les heures de la nuit passèrent rapides et silencieuses sans qu’il s’aperçût de la fuite du temps.

 

Les premiers rayons du soleil levant doraient la cime du Cotopaxi lorsque Mickhaïl Ossipoff éteignit sa lampe.

 

 

Et il se disposait à s’étendre, lui aussi, pour chercher dans un sommeil de quelques heures les forces dont il allait avoir besoin au cours de la journée qui se préparait, lorsqu’on gratta doucement à l’extérieur de la tente.

 

Il se leva, se dirigea sur la pointe des pieds vers la toile qui servait à fermer hermétiquement la tente et la souleva.

 

Dans l’encadrement apparut Fricoulet.

 

– Vous ! murmura le vieillard à mi-voix, qu’arrive-t-il que vous voilà si matinal ?

 

– De grâce, répliqua le jeune ingénieur, baissez la voix, M. Ossipoff ; il ne faut pas qu’on se doute que je suis venu vous parler.

 

Ce disant, il étendait la main vers la tente qui servait d’abri à Jonathan Farenheit.

 

– De quoi s’agit-il donc ? demanda le vieillard intrigué des allures de Fricoulet.

 

– Entrons, répliqua celui-ci ; je vais vous expliquer ce qui m’amène.

 

Ossipoff s’assit sur le pied de son lit ; l’ingénieur s’empara d’une malle en guise de siège et se penchant vers son compagnon :

 

– Sérieusement, monsieur Ossipoff, dit-il, comptez-vous emmener avec vous ce digne M. Farenheit ?

 

Le vieillard ne put dissimuler la surprise que lui causait cette question.

 

– Que voulez-vous donc que l’on en fasse ? demanda-t-il ; vous n’avez pas, je suppose, l’intention d’abandonner ce malheureux sur la cime du Cotopaxi ?

 

– Il n’a qu’à aller rejoindre les autres.

 

– Il est trop tard, maintenant… Songez que l’éruption doit avoir lieu à six heures dix minutes et que tout ce qui, à ce moment-là, se trouvera dans un rayon de plusieurs milles du Cotopaxi est voué à une destruction certaine.

 

– Eh ! fit l’ingénieur avec un geste d’impatience, quand ce Yankee serait plus ou moins réduit à l’état de charpie, le mal serait-il si grand ?… Croyez-vous que les États-Unis prendraient le deuil pour la perte de ce citoyen ?… Vous avez la mémoire courte, si vous ne vous souvenez déjà plus de la brutale déclaration qu’il vous fit à l’observatoire de Nice. Sans l’ami Gontran qui, grâce à une inspiration du ciel, a eu une idée lumineuse, tous vos projets étaient anéantis… et c’est à cet homme qui ne vous est rien qu’un ennemi, puisqu’il a fourni à ce voleur de Sharp les moyens d’utiliser son vol, c’est à cet homme que vous allez offrir une place dans votre projectile ?…

 

Ossipoff sourit et posant sa main sur le bras de Fricoulet :

 

– Eh ! dit-il d’une voix basse et sifflante, ne comprenez-vous pas que c’est ma vengeance que j’emmène avec moi ?… Personnellement, je méprise ce Sharp, je le dédaigne et s’il me tombait sous la main, je crois que je le laisserais aller… Pour Farenheit, au contraire, il n’en est pas de même,… sa fureur est telle qu’il poursuivra son voleur jusque dans les plus profondes solitudes lunaires… malheur à lui s’il se laisse atteindre ; ce sera la justice de Dieu ! Ne faut-il pas que ce misérable soit puni de sa double forfaiture ?

 

– Sans doute, à ce point de vue spécial, vous avez raison, riposta le jeune ingénieur ; il n’en est pas moins vrai que la venue de cet Américain va bouleverser vos projets si bien coordonnés… songez donc, un voyageur de plus !…

 

– S’il n’y a que cela qui vous inquiète, répliqua le vieux savant, vous pouvez être tranquille ; vous n’avez pas oublié que nos soutes ont reçu en air liquide, eau et vivres, des approvisionnements un peu supérieurs à ceux qui avaient été prévus. Nous resterons donc dans les mêmes conditions qu’auparavant, quoique ce Farenheit devienne notre passager.

 

– Hum ! grommela Alcide, ces Yankees vous ont des appétits terribles et celui-là, particulièrement, me paraît avoir un estomac qui peut compter pour deux… sans compter que des poumons comme les siens doivent engloutir au moins un mètre cube de gaz par heure.

 

– Bast ! répondit Ossipoff, nos provisions nous permettent de lui faire cette charité.

 

Fricoulet eut un mouvement d’épaules impatienté.

 

 

– Va pour la consommation d’air et des vivres, fit-il… mais reste la question de poids… Vous avez vu, tout comme moi, que cet homme-là a une charpente énorme qui va nous ajouter au moins quatre-vingt-dix kilogrammes… ce surplus de poids était-il prévu dans vos calculs ? je ne le pense pas… car dans une entreprise telle que celle-ci, les poids doivent être rigoureusement calculés et établis.

 

Ossipoff sourit de nouveau d’un air de commisération profonde.

 

– Si vous saviez comme cent kilos sont peu de chose, dit-il… s’il n’y a que cette inquiétude qui motive votre opposition au départ de Farenheit…

 

– Ah ! s’écria Fricoulet, ce n’est pas le départ qui m’inquiète, c’est l’arrivée… peut-être l’adjonction de ce Yankee nous empêchera-t-elle d’atteindre les régions lunaires.

 

En ce moment, un frais éclat de rire retentit derrière le jeune homme qui se retourna aussitôt, tout étonné.

 

Séléna, appuyée sur son coude, écoutait la conversation depuis quelques instants et s’amusait fort de la résistance que mettait l’ingénieur à admettre l’Américain parmi ses compagnons de route.

 

– Ah ! monsieur Fricoulet, fit-elle, comme vous avez peur de ne pas y arriver, à cette belle lune.

 

– Dame, mademoiselle, vous avouerez que ce serait jouer de malheur que de se donner tant de mal et de faire un si grand voyage pour manquer le train… sans compter que si nous n’atterrissons pas là-haut, je veux que le diable me croque si je sais où nous irons.

 

La jeune fille le regarda d’un air comiquement attristé.

 

– Ah ! monsieur Fricoulet, dit-elle, combien je vous plains de n’avoir pas une science aussi étendue que celle de votre ami Gontran… lui, au moins, n’a pas de ces incertitudes-là… il connaît son itinéraire sur le bout du doigt.

 

Puis, se tournant vers le vieillard :

 

– Père, dit-elle ; je voudrais bien savoir pourquoi nous partons aujourd’hui, alors que la lune ne sera pleine que dans cinq jours. Je me suis réveillée cette nuit, tourmentée par cette idée et me demandant pourquoi nous n’attendions pas cette date.

 

 

– Tout simplement parce que pour atterrir, il faut que la lune soit pleine au moment de notre arrivée c’est-à-dire éclairée de face par le soleil ce qui nous permettra de voir clair en arrivant et aussi parce que notre voyage durera quatre jours.

 

Séléna, satisfaite de cette explication, se tut durant quelques secondes, puis elle reprit :

 

– Mais, êtes-vous bien certain qu’à la minute précise fixée pour le départ, l’éruption se déchaînera et surtout qu’elle sera assez violente pour nous faire franchir des espaces aussi considérables ?

 

Ossipoff regarda soucieusement sa fille.

 

– Aurais-tu peur ? demanda-t-il ; en ce cas, il est temps encore d’aviser.

 

Séléna eut un geste brusque.

 

– Peur ! moi ? fit-elle, et pourquoi voulez-vous que j’aie peur, mon père ? entre vous et M. de Flammermont, qu’ai-je à craindre ? Que ce soit la vie, que ce soit la mort qui m’attende, qu’importe, du moment que vous êtes à mes côtés ?

 

Le vieillard prit les mains de la jeune fille.

 

– Chère enfant, murmura-t-il.

 

– Seulement, poursuivit Séléna, je suis femme, n’est-ce pas et par conséquent un peu curieuse ; il est donc tout naturel que je désire savoir à l’avance de quels phénomènes sera entouré notre départ, tout simplement de peur de prendre pour des dangers des effets tout naturels.

 

– En ce cas, fit Ossipoff répondant à la question que sa fille lui avait posée, tranquillise-toi ; lorsque le moment sera venu, le volcan, docile à ma volonté, se réveillera pour détendre ses vapeurs depuis si longtemps comprimées ; à un signe de ma main, un chemin sera ouvert aux laves incandescentes et aux gaz souterrains, dont la détente nous chassera dans l’espace avec une vitesse de plus de douze kilomètres dans la première seconde.

 

Le front de Séléna se plissa légèrement.

 

– Alors, murmura-t-elle, une chaleur épouvantable va entourer notre wagon,… ne serons-nous pas asphyxiés, rôtis ?

 

Ossipoff sourit.

 

– Enfant, répliqua-il, rien de tout cela n’est à craindre ; la détente des gaz sera si brusque qu’en moins d’une seconde nous serons chassés hors de ce puits profond et du cratère du Cotopaxi ; d’ailleurs, la chaleur ne pourra parvenir jusqu’à nous, attendu que le wagon repose sur deux caissons à air comprimé qui obturent entièrement la cheminée.

 

– Ces caissons nous accompagneront donc dans l’espace, demanda Séléna ?

 

– Non, non ; leur rôle de frein une fois joué, l’air comprimé s’étant échappé sous la pression des gaz subterrestres, les cloisons retomberont peut-être dans le cratère, peut-être sur le cône, mais, dans tous les cas, à une faible distance du lieu de départ.

 

– Quel horrible fracas, quelle épouvantable détonation nous allons entendre ! murmura la jeune fille en pâlissant.

 

– Détrompez-vous, mademoiselle, répliqua Fricoulet, nous n’entendrons absolument rien.

 

– Comment cela, dit-elle émerveillée déjà ; auriez-vous donc trouvé quelque moyen ?

 

– Mais non, riposta Ossipoff, nous n’avons pas eu besoin de nous préoccuper de cela, et pour en comprendre la raison, tu n’as qu’à te rappeler combien de mètres le son parcourt dans l’espace d’une seconde.

 

– Trois cents mètres environ, si je ne me trompe.

 

– Eh bien ! si, au moment où le bruit se produira, notre wagon est animé d’une vitesse de onze mille mètres au minimum, tu comprends facilement que le bruit n’aura pas le temps de nous arriver.

 

 

– Oui, en effet, je comprends ;… mais c’est bien singulier, tout de même…

 

Il y eut un silence.

 

Puis soudain la jeune fille s’écria :

 

– Mais j’y pense, père, j’ai donné un coup d’œil à l’ameublement de notre wagon et je n’ai vu aucune trace de literie… où donc nous reposerons-nous la nuit et où sont situés nos appartements ?

 

Ossipoff sourit en hochant la tête.

 

– Tu comprends bien, mon enfant, que la place nous manquait pour installer un salon, une salle à manger, une cuisine et cinq chambres à coucher ; donc la grande salle circulaire sera la pièce commune ; messieurs de Flammermont, Fricoulet et Farenheit en feront leur dortoir ; ils se reposeront soit sur les divans fixés aux parois, soit dans les hamacs suspendus au plafond ; l’étage supérieur est divisé en trois pièces : une cuisine, un laboratoire et une soute ; de la cuisine je ferai ma chambre à coucher, c’est-à-dire que j’y tendrai mon hamac lorsque la fatigue m’obligera à me reposer, car tu sais que, pendant le cours du voyage, nous serons continuellement plongés dans les rayons solaires, en sorte que la nuit n’existera pas pour nous. Quant à toi, le laboratoire te sera abandonné pendant douze heures sur vingt-quatre.

 

Ils en étaient là de leur conversation, lorsque des pas retentirent au dehors et bientôt ils entendirent M. de Flammermont qui demandait s’il lui était possible de présenter ses respects à Mlle Ossipoff.

 

– Entrez, entrez, mon cher Gontran, cria le vieillard, Mlle Ossipoff est éveillée depuis longtemps.

 

– Et vous attend aussi depuis longtemps, ajouta en riant la jeune fille.

 

 

La toile de la tente se souleva et par l’ouverture apparurent presque en même temps le visage navré de l’ex-diplomate et la physionomie grave de l’Américain.

 

– Miss, fit ce dernier en s’inclinant cérémonieusement, j’espère que vous avez passé une bonne nuit.

 

– Une excellente nuit, monsieur Farenheit, riposta Séléna ; je vous remercie de votre empressement à vous informer de ma santé ; mais, comme vous le voyez, vous et M. de Flammermont avez été devancés par M. Fricoulet.

 

– Bast ! fit l’ingénieur que la mine piteuse de son ami apitoyait malgré lui ; il ne faut pas trop en vouloir à Gontran ; aussi bien c’est la première fois qu’il lui est arrivé de passer la nuit dans un volcan et on peut lui pardonner ce retard.

 

 

La journée s’écoula lentement : on avait, dans la matinée, achevé d’emballer les derniers objets qu’il était nécessaire d’emporter, et Mickhaïl Ossipoff, sans ses bouquins et ses instruments, était comme un corps sans âme.

 

Il avait cependant conservé un crayon et du papier et, assis dans une anfractuosité de rocher, il tuait le temps en se livrant à des calculs infinitésimaux, pour bien s’assurer que rien n’avait été oublié par lui dans ce grand problème qu’il allait résoudre et qu’il avait tenu compte de toutes les influences et de toutes les probabilités.

 

M. de Flammermont bâillait – comme on dit vulgairement – à se décrocher la mâchoire, tellement l’ennui s’était emparé de lui ; par moments aussi, sa poitrine se soulevait sous l’effort d’un profond soupir ; l’ex-diplomate songeait à Paris, son bruyant et vivant Paris et, comme pour lui rendre le départ plus cuisant, le hasard lui mettait devant les yeux, en une vision dorée, son cher boulevard des Italiens avec tout son grouillement de silhouettes parisiennes, l’allée des Poteaux, toute animée de cavaliers hardis et de gracieuses amazones, le champ de courses d’Auteuil, le jour du Grand International, avec son défilé de mail-coachs.

 

C’était comme une lanterne magique.

 

Fricoulet, le placide Fricoulet, était nerveux ; armé d’un petit marteau, il soulageait ses nerfs en faisant de la minéralogie ; mais, rien qu’à la manière dont l’acier heurtait le roc, on sentait que le corps seul de l’ingénieur était là et que son âme était absente.

 

Après avoir, dans les commencements, cherché à lutter contre les circonstances multiples qui l’entraînaient, malgré lui, vers cette extraordinaire aventure, après avoir, en tête-à-tête avec Gontran, taxé de folie pure le projet de Mickhaïl Ossipoff, l’ingénieur à force d’entendre, depuis des semaines, parler tous les jours de ce voyage comme d’une chose possible, pratique, faisable, en était arrivé à le considérer comme tel.

 

 

Et, au fur et à mesure que disparaissaient les obstacles considérés tout d’abord par lui comme insurmontables, au fur et à mesure que s’écoulaient les jours et les heures qui le séparaient du moment du départ, il était devenu sinon aussi convaincu que le vieux savant lui-même de la possibilité d’atteindre la lune, tout au moins aussi enthousiaste que qui que ce fût de la tentative faite pour y atteindre.

 

Aussi, abandonnait-il fréquemment son marteau pour considérer son chronomètre et constater le temps pendant lequel il lui fallait encore casser des cailloux avant de s’embarquer.

 

Quant à Jonathan Farenheit, il arpentait à grandes enjambées l’étroit couloir qui circulait dans le roc autour de la cheminée centrale, avec toutes les allures d’un ours blanc dans sa fosse.

 

Tout en marchant, il serrait frénétiquement les poings, dressait ses bras comme des massues, roulant à droite et à gauche des regards furieux et mâchonnant de sourdes imprécations. Comme Mickhaïl Ossipoff l’avait dit à Fricoulet, l’Américain avait une âme vindicative, et désormais il ne vivait plus qu’avec un seul objectif : se venger de Fédor Sharp.

 

Et notez bien qu’il ne lui en voulait pas tant pour avoir manqué de le tuer, ainsi qu’il avait fait d’une quarantaine de ses compagnons, et pour avoir volé à la société dont il était président environ deux millions de dollars, que pour s’être joué de lui, Jonathan Farenheit, citoyen de la libre Amérique.

 

Le Yankee considérait la conduite de Sharp comme attentatoire à l’honneur du pavillon étoilé des États-Unis.

 

Et pour punir cet attentat, il fut aussi bien descendu dans les profondeurs de l’Océan qu’il allait s’envoler dans l’immensité des cieux.

 

Enfin, au chronomètre à répétition de Fricoulet, les douze coups de midi sonnèrent ; c’était l’heure du repas quotidien.

 

On expédia rapidement un dernier et sommaire déjeuner ; puis la petite troupe se prépara à descendre au fond du puits pour prendre place dans le wagon-boulet.

 

Plus le temps s’écoulait et plus devenaient évidents les symptômes d’une éruption imminente.

 

Solfatares[3] et fumerolles étaient, il est vrai, assoupies ; mais dans les profondeurs volcaniques, de sourds grondements, semblables aux lointains roulements du tonnerre retentissaient ; les laves reprenaient leur teinte brune, et sous l’influence de la température qui s’élevait graduellement, les neiges du cône supérieur se désagrégeaient et coulaient en ruisseaux bourbeux.

 

C’était encore le calme, mais un calme effrayant, précurseur de la tempête.

 

Séléna, serrée contre son père, sondait d’un œil terrifié l’abîme creusé à ses pieds.

 

Le treuil, avec ses quinze cents mètres de corde, avait été laissé près du puits ; Ossipoff et ses amis s’en approchèrent.

 

– Allons, dit gravement monsieur de Flammermont, qui s’embarque le premier ?

 

Dire que le jeune homme n’était point ému serait mentir ; mais il avait remarqué la pâleur de Séléna et il voulait, en prenant un air enjoué, lui remonter un peu le moral.

 

Jonathan Farenheit fit un pas en avant.

 

– Si vous voulez me laisser descendre, dit-il avec empressement, je suis prêt.

 

L’ancien diplomate lui posa la main sur le bras :

 

– Non, monsieur, fit-il ; il faut, si je puis m’exprimer ainsi, quelqu’un de la maison.

 

Et il ajouta, afin de répondre au regard interrogateur de l’Américain :

 

– Vous ne sauriez comment vous y prendre pour ouvrir le trou d’homme qui sert d’entrée au wagon.

 

Farenheit fit un geste qui montrait qu’il reconnaissait cet argument comme bien fondé.

 

– Eh bien ! dit à son tour Fricoulet, descends… tu es de la maison, toi !

 

Sans prendre garde au mouvement craintif de Séléna, le jeune homme enjamba la benne qui se balançait à l’extrémité de la corde, s’accroupit au fond et cria d’une voix ferme :

 

– Adieu vat !

 

Le cliquet du treuil fut levé, la corde se déroula et bientôt le comte disparut dans les profondeurs du puits.

 

Penchés au-dessus de l’abîme, Ossipoff et ses compagnons cherchaient à percer les ténèbres, prêtant l’oreille pour saisir quelque bruit qui pût les renseigner sur la manière dont s’effectuait la descente.

 

Mais ils n’entendaient que le glissement monotone de la corde sur le treuil et, quant à la lampe que Gontran avait emportée avec lui, sa clarté s’était presque aussitôt fondue dans les ténèbres épaisses qui remplissaient le cratère.

 

Un quart d’heure s’écoula ; puis la sonnerie électrique, indiquant que le voyageur avait touché le fond, retentit.

 

On remonta la corde, Ossipoff prit place dans la benne et descendit à son tour ; et après lui, Séléna.

 

Il ne restait plus que Fricoulet et Jonathan Farenheit.

 

– Comment allons-nous faire ? demanda l’Américain.

 

– Je ne comprends pas votre question.

 

– De quelle façon descendra le dernier de nous deux ? car il faut nécessairement débarrasser l’ouverture de la cheminée de ce treuil qui l’obstrue.

 

L’ingénieur haussa les épaules.

 

– Ne vous embarrassez pas de cela, répliqua-t-il.

 

Et attirant à lui la benne qui remontait à vide.

 

– Embarquez, dit-il ; je fais mon affaire de tout cela.

 

Une fois le signal convenu envoyé du fond de l’abîme par l’Américain, Fricoulet se mit en mesure d’enlever tout ce qui pouvait faire obstacle au passage de l’obus ; après une demi-heure d’un travail acharné, il réussit à retirer le pont volant et la poulie.

 

 

Puis il se boucla autour du corps une large ceinture semblable à celle dont les pompiers font usage ; à l’anneau de la ceinture, il fixa un petit appareil composé de deux poulies sur la première desquelles il enroula le câble tandis que la seconde jouait simplement le rôle de frein à friction.

 

Ensuite, saisissant d’une main sa lampe, de l’autre le câble, il se laissa glisser dans l’abîme.

 

Deux minutes après, au grand émerveillement de ses compagnons, il arrivait sans fatigue et pénétrait dans le wagon où ils étaient déjà réunis.

 

– Monsieur Fricoulet ! exclama Séléna, quel procédé avez-vous donc employé pour descendre aussi facilement quinze cents mètres ?

 

– Le plus simple des appareils, mademoiselle… un descenseur à spirale.

 

Il pressa alors sur un bouton et les quatre lampes à incandescence, s’illuminant soudain, éclairèrent de leur vive lueur l’intérieur de la grande pièce circulaire.

 

À la vue de l’aménagement, non pas somptueux mais commode et pratique de cette pièce, la large face de Jonathan Farenheit s’épanouit.

 

– À la bonne heure, grommela-t-il voilà quelque chose de bien compris !

 

Un des divans était rabattu ; le Yankee y enfonça son poing pour juger de la qualité des ressorts ; ensuite, il passa sa main sur le tapis de haute laine qui couvrait le plancher ; il s’adossa à la paroi capitonnée, il décrocha l’un des hamacs et se suspendit. Cette minutieuse inspection terminée, il sourit de nouveau et murmura d’un ton de véritable satisfaction :

 

– On sera bien ici !

 

Il se tourna alors vers Ossipoff qui avait assisté à ce petit manège avec une impassibilité toute slave et lui dit :

 

– Tous mes compliments, mon cher monsieur ; voilà un véhicule bien conditionné et si la solidité répond à son ameublement, je crois que nous ferons un voyage fort agréable.

 

 

– Trop aimable, sir Farenheit, répliqua le vieillard ; trop aimable en vérité… mais vous n’avez pas encore tout vu, tout admiré.

 

Ce disant, il ouvrit les cases de la soute où se trouvaient les tonneaux d’eau, les liquides variés, les légumes de conserve et une foule d’objets d’alimentation dont il avait prévu le besoin.

 

Il rabattit les marches de l’escalier démontable et fit admirer à ses compagnons la réserve d’air liquide, la batterie de cuisine étincelante et les fioles du laboratoire situé dans la partie supérieure de l’ogive.

 

L’enthousiasme de l’Américain était à son comble.

 

– On jurerait un sleeping-car ! s’écria-t-il.

 

Et serrant les mains de Gontran :

 

– Si vous habitiez New-York, ajouta-t-il, vous seriez millionnaire en six mois.

 

M. de Flammermont faisait bonne contenance ; mais, en lui-même il avait de grandes appréhensions.

 

– Pourvu, pensait-il, que nous ne soyons pas rôtis au moment du départ ou mis en pièces pendant le voyage.

 

Mais outre qu’il ne tenait nullement, en manifestant de semblables craintes, à s’aliéner l’amitié réelle dont il était l’objet de la part d’Ossipoff, il voyait Fricoulet si résolu, Séléna si résignée, Farenheit si impatient, qu’il eût rougi de honte s’il avait pu se douter que l’on soupçonnât son émotion.

 

Cette dernière après-midi parut interminable.

 

Dès que le projectile eut été visité dans tous ses coins et recoins, le jeune ingénieur consulta son chronomètre ; il marquait trois heures.

 

– Si vous m’en croyez, monsieur Ossipoff, dit-il, nous prendrons dès à présent toutes nos dispositions pour le départ.

 

– Déjà !

 

Tel fut le mot qui sortit à la fois de toutes les poitrines.

 

En même temps Séléna et Gontran blêmirent légèrement.

 

Jonathan Farenheit, bien qu’ému, conserva un visage impassible.

 

Seul, Mickhaïl Ossipoff demeura calme ; il se tourna vers M. de Flammermont.

 

– Qu’en pensez-vous ? demanda-t-il.

 

– Je pense, en effet, que cela serait peut-être plus prudent, répondit-il.

 

Et, à part lui, il songeait que si, par hasard, l’éruption se trouvait en avance, et s’ils étaient pris au dépourvu, ils seraient réduits en miettes.

 

Aussitôt Fricoulet tourna la manette de l’appareil automatique à distribution d’air et ferma hermétiquement, au moyen d’écrous, la porte du projectile.

 

Sauf l’ingénieur et Ossipoff, les autres voyageurs se regardaient avec une certaine anxiété, étudiant soigneusement la manière dont fonctionnaient leurs poumons avec cet air nouveau de fabrication artificielle.

 

Et chacun pensait à part soi :

 

– Pourvu que nous n’étouffions pas.

 

Gontran avait tiré sa montre ; mais les secondes, les minutes s’écoulaient et nul indice d’asphyxie ne se faisait sentir.

 

Décidément, on respirait et l’on respirait même à merveille.

 

– Vive Mickhaïl Ossipoff ! s’écria Farenheit en jetant en l’air son chapeau de voyage pour rendre son enthousiasme plus sensible.

 

Séléna, remise de son émotion première, vaquait à travers le wagon, tout comme si elle eût été dans la petite maison de Pétersbourg.

 

Prestement elle avait dressé au milieu de la pièce commune la table, qu’elle couvrit d’une nappe blanche et sur laquelle elle disposa les couverts.

 

– Quoi ! s’écria M. de Flammermont, on dîne déjà ; mais il n’est que cinq heures.

 

– Il me semblait qu’il était préférable de manger avant le départ, répondit la jeune fille ; qu’en pensez-vous, père ?

 

– Je suis également de cet avis, répliqua le vieillard.

 

 

Jonathan Farenheit avait déjà sa serviette autour du cou.

 

– Allons, dit-il en frappant la table du manche de son couteau, faisons honneur à ce repas terrestre, le dernier peut-être de notre vie.

 

Et Fricoulet ajouta :

 

– Qui sait ! nous souperons peut-être ce soir chez Pluton.

 

Cette réminiscence de l’histoire grecque fit courir sur l’épiderme de Gontran un léger frisson.

 

– Fichtre ! murmura-t-il, sais-tu que tu manques de gaieté !

 

Néanmoins, au bout de cinq minutes, grâce à un excellent bourgogne, le jeune diplomate avait laissé ses appréhensions au fond de son verre et faisait, comme ses compagnons, grand honneur au talent culinaire de Mlle Ossipoff.

 

L’entrain était même si complet que personne ne songeait à consulter l’horloge suspendue à l’une des parois du wagon.

 

On était au dessert, Alcide Fricoulet venait de remplir de champagne les verres à la ronde et s’apprêtait à porter un toast à Mickhaïl Ossipoff, lorsque soudain le wagon trembla sur sa base.

 

On eût dit que l’une des puissantes assises du globe venait de céder sous le poids des Cordillères entassées ; le sol fut agité d’une trépidation prolongée en même temps que de sourds craquements se faisaient entendre à travers la masse granitique.

 

Chacun reposa, du même mouvement, le verre qu’il portait à ses lèvres et regarda son voisin d’un air inquiet.

 

Le vieux savant, lui, s’était redressé tout d’une pièce.

 

– L’éruption ! s’écria-t-il.

 

– L’éruption ! répéta gouailleusement Fricoulet, qu’elle soit la bienvenue !

 

Et vidant son verre d’un trait, il ajouta d’une voix vibrante :

 

– Messieurs, je bois à Ossipoff et au Cotopaxi, ces deux forces, l’une intellectuelle, l’autre brutale, grâce auxquelles nous partons à la conquête des mondes inconnus.

 

Tous imitèrent son exemple ; puis tous les regards se tournèrent vers l’horloge ; elle marquait le quart moins de six heures.

 

– Mais nous sommes en avance, balbutia Gontran.

 

– Ce ne sont probablement que les préliminaires de l’éruption, répliqua Fricoulet avec sang-froid.

 

– Et si nous partions avant la seconde indiquée par vous, fit à son tour Jonathan Farenheit ?

 

– C’est fort possible.

 

– Que faire en ce cas ?

 

– Attendre ; on ne lutte pas contre les forces aveugles de la nature et surtout contre les éruptions ; les endiguer, les contenir, en utiliser la puissance énorme, passe encore… mais leur commander, jamais… J’ai pris mes précautions pour avancer l’explosion, au cas où elle ne se produirait que passé l’heure assignée par moi au départ, mais je ne puis rien faire pour la retarder.

 

Ainsi parla Ossipoff ; personne ne lui répondit, chacun étant absorbé dans ses propres pensées, attendant la minute fatale qui devait mettre à néant ou à exécution les audacieux projets du vieux savant.

 

Au dehors, les crépitements volcaniques et les détonations souterraines augmentaient ; de seconde en seconde, leur violence allait croissant.

 

 

Maintenant le wagon oscillait, tressautait sur ses deux caissons à air comprimé et, à chaque trépidation plus forte, les voyageurs s’attendaient à ce que les vapeurs et les matières laviques, se frayant enfin un passage, les envoyassent dans l’espace ou leur brisassent les membres.

 

Cependant, malgré l’intensité toujours croissante des secousses du sol en travail, le repas se termina sans encombre.

 

Un moment, Ossipoff, qui prêtait une oreille attentive aux mille bruits qui se croisaient dans l’espace, devint blême ; une crainte lui traversa l’esprit ; si les laves qui s’élevaient dans les canaux voisins de la cheminée où était enfermée le wagon, venaient à s’épancher par l’orifice de la cheminée, c’en était fait du projectile et de ses voyageurs qui se trouveraient ainsi ensevelis sous une masse de matières incandescentes.

 

Dans le silence qui emplissait le wagon, l’horloge égrena les six coups de six heures.

 

– Nous avons dix minutes encore à demeurer sur terre, murmura le vieux savant.

 

– Sous terre, voulez-vous dire, observa Gontran.

 

– Monsieur Ossipoff, fit Alcide Fricoulet, ne seriez-vous pas d’avis de nous préparer au départ ?

 

– Quels préparatifs ? demanda l’Américain.

 

– D’abord, nous assurer que toutes les attaches des meubles sont solides, que les écrous des hublots et des saisines sont serrés à fond, afin que tout ce qui est à l’intérieur de ce véhicule résiste à la secousse et que celui-ci joue le rôle d’un véhicule plein…

 

Ce disant, l’ingénieur inspectait minutieusement l’arrimage et l’aménagement du wagon céleste ; il ferma soigneusement toutes les portes du meuble vitrine, mit un couvercle sur les piles au bichromate, poussa les verrous des portes des soutes et enfin redescendit.

 

– Quelque brutale que soit la secousse, dit le jeune homme, tout résistera au formidable contre-coup du départ, et le wagon fera l’effet d’un bloc plein. Il faut que nous soyons également amarrés avec solidité. Pour cela, nous allons nous introduire côte à côte dans les « tiroirs capitonnés » que j’ai préparés. De cette façon, le choc du départ ne nous écrasera pas contre les parois du véhicule avec lequel nous ferons corps.

 

– Brr…, murmura Gontran en considérant les tiroirs dont Fricoulet venait de lever le couvercle, on dirait des cercueils !

 

Cependant et pour donner l’exemple à ses compagnons, Flammermont se glissa dans la boîte près de Séléna et le couvercle fut rabattu et boulonné.

 

Cinq minutes s’étaient écoulées au milieu de ces préparatifs et, dans ce court intervalle, les éléments s’étaient déchaînés d’une effroyable façon :

 

D’horribles craquements ébranlaient les contreforts de la montagne qui frissonnait comme la tôle d’une chaudière en ébullition.

 

Le monstrueux Cotopaxi, ainsi que le jésuite espagnol, Martinez da Campadores l’avait prédit, se réveillait de son long sommeil et dans ses gigantesques entrailles sifflaient et hurlaient les vapeurs souterraines accumulées sous une énorme pression.

 

– C’est à croire que les cinq cents mille diables de l’enfer sont tombés au fond de ce trou, dit en plaisantant Alcide Fricoulet, qui était demeuré debout tandis que ses compagnons, se cramponnaient aux parois de leurs boîtes.

 

– Pourquoi ne te couches-tu pas ? demanda Gontran.

 

– Parce qu’il me reste encore quelque chose à faire avant le départ, répliqua l’ingénieur.

 

– Six heures huit minutes, prononça Ossipoff d’une voix vibrante… attention !

 

– Enfin, nous allons partir, fit joyeusement l’Américain en se frottant les mains avec énergie à la pensée qu’il allait enfin se lancer à la poursuite de ce gredin de Sharp.

 

Au même moment, Fricoulet tourna la manette du commutateur-interrupteur placé sur le trajet des fils conduisant le courant de la pile aux lampes à incandescence et brusquement l’obscurité se fit dans l’intérieur du wagon.

 

 

Subitement tout le monde se tut et l’on n’entendit plus que le bruit de la respiration oppressée des cinq explorateurs et le battement de leurs cœurs.

 

Quelques secondes se passèrent dans une anxiété mortelle.

 

Soudain une effroyable secousse ébranla le projectile tout entier, tendant à briser les ressorts en acier sur lesquels les boîtes étaient suspendues ; les voyageurs perçurent un bruit sourd et prolongé, qu’accompagnaient des sifflements aigus ; il leur sembla pénétrer dans une zone d’incendie ; et ils perdirent connaissance, tandis que, sous l’indescriptible poussée de plusieurs millions de mètres cubes de gaz souterrains, le projectile quittait, dans un nuage de feu, le cratère du Cotopaxi et traversait, en moins de cinq secondes, toute l’atmosphère terrestre.

 

Ils n’avaient pas entendu la terrible détonation produite par la brusque détente des gaz si longtemps accumulés et comprimés dans les flancs du volcan ; leur wagon, ainsi qu’Ossipoff l’avait expliqué à Séléna, volait plus vite que le son, et déjà ils flottaient dans le vide absolu qu’argentaient mille étoiles brillant d’un incomparable éclat.

 

 

 

Mais si les hardis voyageurs avaient pu, grâce à leur vitesse, se lancer dans l’espace, sans avoir même conscience du cataclysme qui accompagnait leur départ, il n’en fut pas de même pour toute l’Amérique.

 

Un immense panache de flammes, haut de plus de cinq cents mètres, jaillit au-dessus du cratère du Cotopaxi et un bruit effroyable ébranla jusqu’aux couches les plus reculées de l’atmosphère.

 

Ce panache de flammes fut aperçu de plus de cent lieues en mer par tous les navires traversant cette partie de l’Océan Pacifique, tandis que l’air, violemment agité et refoulé par cette exhalaison subite de plusieurs millions de mètres cubes de gaz chauds, se transformait en un ouragan furieux dont les ravages furent incalculables.

 

Cette tempête animée, ainsi que le constatèrent les savants du nouveau monde, d’une vitesse de 155 kilomètres à l’heure, se précipita vers le Nord-Est, traversa le golfe du Mexique, engloutissant une quinzaine de navires qui voguaient tranquillement et furent pris à l’improviste dans des trombes d’air et des tourbillons d’eau. Elle franchit les États-Unis, enlevant les toitures, renversant les maisons, déracinant des arbres centenaires et, en moins de six heures, alla se perdre dans les régions polaires de la mer de Baffin.

 

Dans les régions de l’Amérique équatoriale, la terreur fut à son comble : un tremblement de terre parcourut de ses ondes brisantes toute la zone des Andes, depuis Quito jusqu’à Valparaiso.

 

Mais ce fut surtout la partie des Cordillères, dit le nœud de Pastos, qui fut le plus éprouvée ; la magnifique façade du collège des jésuites à Quito, si admirée quelques semaines auparavant par Gontran de Flammermont, fut fendue du bas en haut sur une largeur de vingt centimètres ; plusieurs cheminées d’usines furent jetées bas et une quinzaine de maisons se trouvèrent lézardées, disloquées, bonnes pour la démolition.

 

À quatre-vingts lieues de là, à Guayaquil, le terrain s’affaissa brusquement et, à deux cents mètres du port, une crevasse de plusieurs mètres de largeur se produisit soudain, d’où sortaient des gaz méphitiques.

 

Bref, dans les deux Amériques, ce fut une désolation générale, et la République de l’Équateur dut inscrire, à l’actif du plus immense volcan qui orne son sol, une catastrophe de plus.

 

CHAPITRE XI

MICKHAÏL OSSIPOFF RENCONTRE DANS L’ESPACE SON ANCIEN COLLÈGUE DE L’ACADÉMIE DES SCIENCES.

 

endant que le Nouveau-Monde était le théâtre des terribles catastrophes sommairement décrites à la fin du chapitre précédent, les auteurs de ces catastrophes semblaient déjà avoir reçu du ciel le juste châtiment dû à leur épouvantable méfait.

 

Dans l’intérieur de l’obus régnait une ombre épaisse qui ne permettait de distinguer quoi que ce fût ; en outre, pas le moindre bruit, pas le plus petit souffle, pas même le plus imperceptible gémissement.

 

Ombre et silence de tombe.

 

Tout à coup, sec comme un coup de pistolet, un éternument éclata ; puis un second, puis un troisième, puis toute une succession, pendant trois minutes au moins.

 

C’était là l’indice certain que, sur les cinq passagers, un du moins était vivant.

 

– Saperlipopette ! fit une voix un peu sourde, un peu étouffée, je me serai probablement enrhumé.

 

À peine ces mots étaient-ils balbutiés qu’un autre éternument éclata à quelques pas.

 

– À vos souhaits, fit sur un ton joyeux la première voix.

 

– Tiens ! monsieur Fricoulet !… vous êtes donc vivant ! exclama le second éternueur.

 

– En quoi cela vous surprend-il, honorable monsieur Farenheit ?

 

– Mais cela ne fait pas que de me surprendre, cela me fait plaisir, riposta l’Américain.

 

– Trop honnête, monsieur Farenheit.

 

– Dame ! moi qui n’aime pas la solitude, je tremblais déjà de me voir enfermé là-dedans en tête-à-tête, avec quatre cadavres.

 

– En effet, la conversation eût peut-être manqué d’animation, dit le jeune ingénieur, un peu froissé de l’égoïsme du Yankee.

 

Puis, tout à coup, d’une voix tremblante :

 

– Mais vous venez de parler de cadavres, s’écria-t-il… pensez-vous donc que nos compagnons ?…

 

Il n’acheva pas, tellement l’angoisse lui étreignait la gorge…

 

– Dame ! fit impassiblement Jonathan Farenheit, en dehors de nous deux, personne ne bouge ni parle… il est donc à supposer…

 

Un frisson glacé courut par les membres de Fricoulet ; domptant l’engourdissement qui l’immobilisait dans sa boîte, il se coula à terre et, une fois sur le tapis, se traîna à l’aide des genoux le long de la paroi capitonnée qu’il palpait fébrilement de la main.

 

Tout à coup il poussa un cri de joie ; ses doigts venaient de rencontrer la manette du commutateur. Il la fit pivoter sur son axe et instantanément les lampes à incandescence du lustre se rallumèrent, inondant de leur clarté l’intérieur du wagon.

 

– Par le ciel ! s’écria Jonathan, un peu de lumière fait grand bien.

 

Ce disant, il se redressait, s’étirant les membres avec volupté, faisant l’une après l’autre craquer toutes ses articulations.

 

Cependant Fricoulet avait couru au premier « tiroir » qui se trouvait à sa portée ; sur le capiton moelleux, immobile et raide comme si la mort l’eût frappé pendant son sommeil, M. de Flammermont était étendu.

 

– Gontran ! s’écria le jeune ingénieur en secouant son ami aussi vigoureusement que le lui permettait sa propre faiblesse.

 

Mais il eût autant valu chercher à communiquer de la vie à un mannequin ; sous l’effort de Fricoulet, le jeune comte roulait de droite à gauche sa tête aux paupières closes et aux lèvres serrées.

 

– Mort ! murmura Fricoulet épouvanté.

 

L’Américain s’était approché et, sans rien dire, avait collé son oreille sur la poitrine du comte.

 

– Pas plus mort que vous, ricana-t-il… le cœur bat normalement.

 

– En ce cas, fit l’ingénieur, redressez-lui le haut du corps quelques instants… cela facilitera toujours le jeu des poumons… je suis à vous tout de suite.

 

Il courut au meuble, l’ouvrit, chercha parmi plusieurs fioles rangées sur les tablettes un flacon rempli d’un liquide blanchâtre qu’il secoua ; puis après l’avoir débouché, il le passa à plusieurs reprises sous les narines de Gontran.

 

 

Presque aussitôt, le visage du comte se contracta, ses paupières s’agitèrent, ses lèvres se retroussèrent, découvrant les dents, nerveusement serrées ; mais soudain la bouche s’ouvrit démesurément, livrant passage à un formidable éternuement.

 

– Sauvé ! s’écria Fricoulet, en se jetant au cou de son ami.

 

Mais à son cri, un autre cri, partant d’un autre tiroir avait répondu.

 

– Partis ! nous sommes partis !

 

C’était Mickhaïl Ossipoff qui venait de prononcer ces paroles d’une voix vibrante.

 

Il était dressé sur son séant et agitait ses bras fébrilement.

 

– Qu’avez-vous ? demanda Fricoulet ahuri.

 

– Ne venez-vous pas d’entendre cette détonation effrayante ? répliqua le vieux savant.

 

– Eh bien !

 

– C’est le Cotopaxi qui fait éruption !

 

L’ingénieur et l’Américain se regardèrent avec des yeux surpris ; puis Farenheit s’écria :

 

– Ce que vous venez de prendre pour le Cotopaxi est tout simplement M. de Flammermont saluant, par un éternuement, son retour à la vie.

 

Cependant, Gontran assis sur le bord de son tiroir se frottait alternativement la tête, puis les reins.

 

– Oh ! gémissait-il, je serais tombé du haut des tours Notre-Dame que je n’aurais pas le crâne plus endolori ; quant à mes reins, ils me procurent la sensation exacte d’une sérieuse bastonnade.

 

Soudain, maux de tête et maux de reins disparurent comme par enchantement ; il sauta sur le plancher et courut vers le cercueil de Séléna.

 

La jeune fille semblait dormir.

 

– Fricoulet ! cria Gontran, viens vite… ce sommeil m’effraie !

 

D’un bond Ossipoff fut auprès de sa fille qu’il prit dans ses bras, comme il eût fait d’un petit enfant, la couvrant de caresses et de baisers.

 

Fricoulet l’écarta doucement et, ainsi qu’il avait fait pour son ami, il passa doucement sous les narines de la jeune fille la petite fiole au liquide blanchâtre qui opéra le même miracle, sans toutefois l’accompagner des mêmes manifestations bruyantes.

 

– Cher père, murmura Séléna en revenant à elle et en tendant ses bras au vieillard.

 

Puis apercevant Gontran qui la couvait de regards inquiets :

 

– Cher monsieur Gontran…

 

Et elle lui abandonna l’une de ses mains que le jeune homme effleura de ses lèvres.

 

– Allons ! bravo ! dit joyeusement l’ingénieur, personne n’a avalé sa langue… décidément le voyage pour la lune est moins périlleux que je ne le croyais.

 

À peine Ossipoff avait-il constaté que sa fille était hors de danger que, brusquement s’arrachant à ses caresses, il s’accroupit sur le plancher et, marchant à quatre pattes, se dirigea vers le centre du wagon.

 

Arrivé là, il s’arrêta, défit des courroies qui retenaient une partie du tapis, lequel enlevé, découvrit le hublot évidé dans le plancher même ; ce hublot, qui ne mesurait pas moins de quarante centimètres de diamètre, était formé d’une vitre assez épaisse pour que l’on y pût marcher sans crainte ; en prévision des chocs qui devaient accompagner le wagon à son départ, ce hublot était protégé extérieurement par une plaque de fer fixée au moyen d’écrous que des boulons retenaient intérieurement.

 

– La clé ! la clé ! demanda fiévreusement Ossipoff.

 

 

Fricoulet se précipita vers le meuble et en tira une clé anglaise, au moyen de laquelle le vieillard attaqua les écrous avec ardeur ; lorsque le dernier eut été dévissé, la plaque de fer se détacha, découvrant le hublot et permettant de voir à l’extérieur du wagon.

 

Ensuite, avec l’aide de Fricoulet, Ossipoff fit une semblable opération aux quatre ouvertures percées dans la paroi du projectile et protégées de semblable façon que le premier.

 

– Éteignez les lampes, je vous prie, commanda le vieux savant d’une voix brève.

 

Le jeune ingénieur obéit immédiatement ; il poussa la tige du commutateur et de nouveau l’obscurité régna dans l’obus. Ossipoff se précipita vers l’un des hublots.

 

– Victoire ! cria-t-il, victoire !… nous avons quitté la terre… nous filons vers la lune.

 

Farenheit, le visage aplati contre la vitre, s’écarquillait les yeux sans distinguer autre chose qu’une intense obscurité.

 

– Par le ciel ! exclama-t-il, je voudrais bien savoir, monsieur Ossipoff, sur quoi vous vous basez pour affirmer que nous avons quitté la terre.

 

– Tout simplement sur ce fait qu’une ombre épaisse s’amasse entre la terre et nous ! Si nous étions retombés sur notre planète, nous verrions autour de nous le sol éclairé par les rayons lunaires ; si au contraire notre chute s’était opérée dans l’Océan Pacifique, nous nous ressentirions du bercement des vagues. Je le répète donc : nous sommes partis.

 

– Cependant, si vous vous appuyez pour dire cela, uniquement sur l’ombre qui vous entoure, murmura Gontran, je vous ferai observer que dans le fond du cratère, l’ombre était aussi épaisse.

 

– Alors ? demanda ironiquement Ossipoff.

 

– Alors, nous pourrions très bien être encore dans la cheminée du Cotopaxi.

 

Sans répondre, le vieillard le prit par la main et l’amenant près de l’un des hublots :

 

– Regardez, dit-il, quand vous étiez dans le volcan, voyiez-vous cela ?

 

Et à travers la vitre épaisse, il désignait de la main les constellations qui étincelaient d’un incomparable éclat, comme des diamants sur un écrin velouté.

 

– Reste à savoir, grommela Fricoulet, si la force propulsive sera suffisante pour nous conduire jusqu’à la sphère d’attraction de la lune ?

 

– Nous le verrons, répondit sèchement le vieux savant.

 

– Dis donc, fit soudain Gontran en s’adressant à son ami, ne pourrait-on pas ouvrir ces petites fenêtres ?

 

– Pourquoi faire ?

 

– Pour aérer un peu, parbleu ! il me semble qu’on étouffe ici.

 

Heureusement que le jeune homme avait parlé à voix presque basse, en sorte qu’Ossipoff n’entendit que confusément sa question.

 

Ce fut Fricoulet qui, se penchant à son oreille, murmura :

 

– Mais, imbécile, nous flottons dans le vide.

 

Le visage de l’ex-diplomate refléta l’ébahissement le plus profond.

 

– Dans le vide, répéta-t-il… avons-nous donc déjà traversé toute l’atmosphère terrestre ?

 

L’ingénieur consulta son chronomètre :

 

– Oui, répondit-il, depuis vingt et une minutes, trente secondes.

 

– Alors, où sommes-nous maintenant ? demanda Gontran.

 

Fricoulet jeta un regard du côté d’Ossipoff :

 

– Plus bas, malheureux, plus bas, chuchota-t-il… si ton futur beau-père t’entendait, c’en serait fait de ton mariage.

 

Puis, assourdissant sa voix :

 

– L’espace que nous traversons en ce moment est rempli de ce fluide appelé éther et qui est si raréfié que sa densité représente le vide absolu que l’on obtient au moyen des machines pneumatiques… il est donc absolument impossible d’ouvrir les hublots pendant toute la durée du voyage… car au lieu de faire pénétrer ici de l’air respirable, c’est au contraire le peu que nous possédons qui s’échapperait au dehors.

 

 

Jonathan Farenheit qui avait prêté l’oreille à cette explication, demanda :

 

– Mais, monsieur l’ingénieur, si je me souviens bien des explications que nous avait données autrefois ce Sharp de malheur, la surface de la lune est à peu près privée d’air, comment donc vous y prendrez-vous pour nous faire respirer ?… avez-vous, comme lui, des scaphandres en caoutchouc et des réservoirs d’air ?

 

– Parfaitement, riposta Fricoulet ; vous pensez bien que nous ne nous sommes pas embarqués pour un aussi long voyage sans avoir prévu les circonstances, même les plus invraisemblables… aussi, bien que d’après les théories de l’éminent M. Ossipoff, la surface lunaire possède une atmosphère suffisante pour les poumons humains, mon ami Flammermont, qui est un homme de précaution, a fait construire six appareils complets, grâce auxquels nous pourrons nous promener impunément dans une atmosphère irrespirable ou même seulement fort raréfiée.

 

L’Américain, complètement rassuré, grommela :

 

– Ah ! je ne demande pas à y respirer longtemps sur la lune ; tout ce que je demande, c’est d’avoir assez de souffle pour mettre la main sur ce coquin de Sharp et l’étrangler avec les dix doigts que voici… cette besogne une fois terminée, je ne demanderai qu’à m’en retourner.

 

Sur ces mots, il tourna les talons et se colla le visage au plus prochain hublot, pendant que Gontran allait s’installer à une autre vitre, aux côtés de Séléna.

 

– Mais, dit-il tout à coup, on ne voit la lune nulle part !… aurait-elle l’indélicatesse de manquer au rendez-vous ?

 

– Si tu veux te donner la peine de monter au premier étage, répliqua Fricoulet, tu pourras apercevoir la marraine de Mlle Séléna, suivant invariablement sa route au milieu de l’immensité stellaire pour se trouver, dans quatre jours, juste à la place indiquée par nous.

 

– Elle doit avoir déjà grossi depuis notre départ ?

 

– Si tu veux t’en rendre compte, tu n’as qu’à monter l’échelle !

 

Le jeune comte escalada prestement les degrés et se trouva devant une petite porte ouverte dont il franchit le seuil à tâtons.

 

Mais dans l’obscurité son pied heurta un corps accroupi et cette maladresse fut saluée d’une exclamation irritée.

 

– Quoi ! c’est vous ! cher monsieur, fit le jeune comte ; mais que faites-vous donc ici, dans cette posture ?

 

– Ah ! c’est vous, Flammermont, riposta le vieillard ; vous arrivez bien, voilà dix minutes que je cherche à dévisser les écrous qui retiennent la plaque du hublot… c’est, je crois, le diable qui s’y cramponne… vous allez me donner un coup de main.

 

 

Comme il achevait ces mots et sans attendre le coup de main réclamé, il donnait une dernière secousse si violente, celle-là, que le dernier écrou céda et que le vieillard, perdant l’équilibre, tomba à la renverse sur Gontran, lequel, renversé à son tour, roula sur le plancher.

 

L’ex-diplomate poussa un cri, non pas de douleur, bien que dans sa chute il se fut froissé rudement, mais bien de surprise, car en même temps que ses reins heurtaient le sol, une vive clarté, inondant soudain le laboratoire, venait le frapper en plein visage.

 

– La lune ? cria-t-il sur un ton d’interrogation.

 

Mais Ossipoff ne lui répondit pas ; d’un bond, le vieillard s’était remis sur pied, et tandis que son compagnon se relevait, il avait eu le temps de saisir une lunette, d’en braquer l’objectif sur le brillant satellite et de coller son œil à l’oculaire.

 

Comme Gontran, visiblement intéressé, s’approchait du vieux savant, il l’entendit murmurer :

 

– Enfin, nous allons pouvoir faire un peu de sélénographie.

 

Le jeune homme n’en écouta pas davantage ; terrifié à la pensée de se trouver seul, exposé aux redoutables questions du vieillard, il se retira sur la pointe du pied et sans bruit descendit les marches du petit escalier.

 

– Eh bien ! demanda Fricoulet en le voyant apparaître, l’as-tu retrouvée, la lune ?

 

L’ex-diplomate mit un doigt sur sa bouche.

 

 

– Chut ! fit-il, je fuis M. Ossipoff sur les lèvres duquel j’ai pressenti des questions embarrassantes.

 

Fricoulet éclata de rire.

 

– Poltron, fit-il.

 

– Tu es bien bon, répliqua Gontran… je voudrais t’y voir… si tu risquais de compromettre ton bonheur par une réponse idiote, je ne sais pas si tu courrais au-devant de l’interrogatoire.

 

Le jeune ingénieur haussa les épaules.

 

– Son bonheur ! grommela-t-il… ah ! si j’étais bien sûr que quelque grosse hérésie en sélénographie l’arrachât de ce précipice qu’on nomme mariage…

 

Et en murmurant ces mots, un sourire mauvais errait sur ses lèvres.

 

En ce moment, Séléna qui était montée tout doucement en haut de l’escalier, redescendit et s’approchant de l’ingénieur :

 

– Monsieur Fricoulet, dit-elle, il vient de me passer par la tête une bonne idée.

 

– Laquelle, mademoiselle ?

 

– Pendant que mon père est en contemplation devant son astre chéri, si vous donniez à M. Gontran quelques notions d’astronomie… cela lui permettrait de n’être pas pris au dépourvu par les questions que mon père pourrait lui adresser en votre absence.

 

– Bravo ! fit le jeune comte… Fricoulet, je te nomme mon précepteur particulier… quant au prix des leçons, nous le réglerons plus tard.

 

Le jeune ingénieur fit la grimace ; néanmoins, Gontran l’entraîna vers un des hublots et étendant le bras vers les astres qui scintillaient dans l’espace :

 

– Allons, dit-il, parle-moi de ces constellations.

 

– D’abord, commença Fricoulet, il n’y a pas de constellations ; c’est la situation de la terre dans l’infini, qui nous fait paraître réunies des étoiles appartenant à des systèmes différents et éloignées les unes des autres par d’incommensurables distances. Si nous étions transportés dans une autre étoile, l’aspect du ciel tout entier serait changé par suite du déplacement de notre point d’observation ; tous ces soleils que nous voyons briller dans la nuit obscure sont semés au hasard dans l’immensité et, je te le répète, c’est simplement la perspective qui a créé les constellations. En outre, chacune de ces étoiles est animée d’un mouvement propre, quelquefois très rapide et se détache de ses voisines qui souvent marchent en sens absolument contraire.

 

– En sorte que si nous revenions dans cinquante mille ans…

 

– L’aspect du ciel serait absolument changé pour les habitants de la terre et aussi différent de celui que nous admirons maintenant que celui-là même l’est du ciel existant il y a plusieurs milliers d’années… veux-tu des exemples ? la Grande Ourse se démembre, le Chariot de David se disloque et les Trois Rois, qui paraissent cependant avoir marché jusqu’à présent de compagnie, se tournent le dos et s’enfuient dans des directions contraires.

 

Le jeune ingénieur se tut un moment.

 

– Tout change, reprit-il, tout se transforme dans l’univers et c’est grâce à ce mouvement perpétuel que la vie se développe universellement sur ces sphères et que jamais la mort ne pourra régner sur tous les mondes de l’infini !

 

Il avait prononcé ces dernières paroles d’une voix vibrante qui prouvait combien lui était cher le sujet qu’il traitait.

 

Il s’apprêtait à continuer, lorsque Gontran lui mettant la main sur le bras, lui dit d’un ton moitié sérieux, moitié plaisant :

 

– Mon cher ami, tu ferais un mauvais professeur, car, au lieu de m’apprendre à lire en me faisant faire B… A… ba… tu me prononces un discours… parle-moi donc tout simplement, et pour commencer, de la lune.

 

En ce moment, un formidable bâillement retentit ; c’était Jonathan Farenheit qui manifestait à sa façon une invincible envie de dormir, et presque aussitôt – rien n’est contagieux comme le sommeil – Gontran et Fricoulet se sentirent pris d’un violent désir de s’étendre sur leurs hamacs.

 

– Messieurs, dit Séléna en jetant un regard vers la pendule accrochée à la muraille, il est onze heures… voilà le moment, je crois, de nous reposer ; je regagne ma chambre et vous souhaite une bonne nuit.

 

Ce disant, elle tendit gentiment la main à ses compagnons et disparut dans la partie supérieure du wagon.

 

Cinq minutes après, les lampes étaient éteintes et nos trois amis, roulés dans leurs couvertures, ronflaient à qui mieux mieux.

 

 

 

Un intense rayonnement, entrant par les hublots et frappant en plein sur le visage de Gontran, le fit se réveiller en sursaut.

 

– Sapristi, murmura-t-il, il fait grand jour.

 

Et, assis sur le bord de son hamac, il se frottait les paupières gonflées par le sommeil.

 

– Sommes-nous loin de la terre ? demanda Farenheit qui s’éveillait à son tour.

 

Fricoulet consulta sa montre.

 

– Six heures, dit-il ; il est probable que nous avons, en dix heures, franchi pas mal de kilomètres.

 

– Mais encore ?… insista Gontran.

 

– Pour vous répondre exactement, il me faudrait mesurer l’arc sous-tendu par la terre et faire un calcul assez simple, en somme… mais, c’est inutile… vous ne comprendriez pas.

 

– Cela se pourrait bien, pour ma part, riposta le jeune comte, car j’ai la tête lourde comme du plomb.

 

Et avec une nuance d’inquiétude :

 

– Est-ce que je vais être malade ? murmura-t-il.

 

Puis, en plaisantant, il ajouta :

 

– Ce doit être le changement d’air.

 

Fricoulet frappa ses mains l’une contre l’autre.

 

– Moi aussi, dit-il, j’ai des bourdonnements d’oreilles… mais tu viens de m’ouvrir les yeux sur les causes de ce malaise… parbleu ! ce n’est pas le changement d’air qui te rend malade… c’est précisément le contraire… il faut épurer l’air vicié par notre respiration et le débarrasser du surplus d’acide carbonique qu’il contient.

 

– Mais, comment cela ?

 

– D’une manière bien simple.

 

Alcide Fricoulet tira d’une armoire un flacon renfermant des cristaux blancs translucides qu’il transvasa dans plusieurs soucoupes déposées sur le plancher ; puis il ferma le robinet par lequel arrivait l’oxygène pur.

 

Cinq minutes plus tard, les cristaux, qui n’étaient autre chose que de la potasse caustique, avaient entièrement absorbé l’acide carbonique de la pièce et s’étaient transformés en carbonate de potasse ; alors, l’ingénieur enleva les soucoupes qu’il remit en place et ouvrit de nouveau le robinet d’oxygène.

 

– Eh bien ! cela va-t-il mieux ? demanda-t-il.

 

– On respire comme au bord de la mer, répondit Gontran.

 

– On se croirait dans les grandes plaines du Far-West, dit à son tour Jonathan Farenheit.

 

D’un même mouvement, ils avaient sauté à bas de leurs hamacs et ils finissaient de les rouler pour les mettre à la place qu’ils devaient occuper durant le jour, lorsque la porte de l’étage supérieur s’ouvrit et Ossipoff, le visage tout souriant, apparut en haut du petit escalier.

 

– Messieurs, dit-il d’une voix enjouée, je vous annonce le déjeuner : une simple tasse d’arrow-root… le matin, il n’y a rien de meilleur.

 

En effet, derrière lui, portant sur un plateau cinq tasses fumantes, Séléna descendit l’escalier et, avec l’aide de Gontran, eut tôt fait de dresser la table.

 

– Hurrah ! pour miss Séléna ! s’écria Jonathan Farenheit ; voilà un arrow-root tel qu’aucune ménagère des États-Unis n’en pourrait confectionner de meilleur.

 

 

Ossipoff, lui, après avoir en quelques gorgées rapides, avalé le contenu de sa tasse et mastiqué hâtivement la tranche de pain rôti posée sur son assiette, se leva et remonta à son observatoire.

 

À peine était-il parti que Gontran, dissimulant un formidable bâillement, murmura :

 

– Ce n’est pas tout ça ! À quoi allons-nous employer notre temps ?… Il me semble que l’on va s’ennuyer ferme.

 

– Ce n’est pourtant pas l’occupation qui te manquera, si tu veux me donner un coup de main.

 

– Volontiers… de quoi s’agit-il ?

 

– Tout simplement de m’aider à prendre des notes sur les incidents de notre traversée : la vitesse de notre wagon, les indications des instruments enregistreurs, les phénomènes sidéraux… en un mot : tenir un livre de bord.

 

Le jeune comte secoua énergiquement la tête.

 

– Si tu n’as rien de mieux à me proposer, je ne suis pas ton homme.

 

Puis se tournant vers Séléna :

 

– Et vous, mademoiselle, demanda-t-il, ne puis-je pas vous être bon à quelque chose ?

 

– Je ne pense pas, répliqua-t-elle, car ma besogne, à moi, vous est tout à fait étrangère.

 

 

Ce disant, elle prit dans l’armoire un livre avec lequel elle fut s’asseoir sur le divan.

 

– Quel est cet ouvrage ? demanda Gontran… à moins toutefois qu’il n’y ait indiscrétion…

 

– Oh ! nullement, répondit-elle en souriant… c’est la Cuisinière Bourgeoise ; je vais étudier sérieusement pour vous confectionner, avec les faibles ressources du bord, des menus un peu variés… vous voyez que vous ne pouvez m’aider en rien.

 

 

Dépité, M. de Flammermont s’inclina avec un petit sourire railleur et, se retournant vers l’Américain :

 

– Si j’osais, dit-il, à défaut des dominos absents, je vous proposerais bien une partie de « doigt mouillé » ou de « pigeon vole ».

 

Jonathan Farenheit éclata de rire.

 

– Ah ! par le ciel, dit-il, vous tombez bien… Et tous nos comptes de banque qui sont en retard ! croyez-vous que cela ne soit rien ?… c’est-à-dire que si vous voulez bien me faire quelques additions…

 

 

Les lèvres du jeune homme se plissèrent dans une moue significative.

 

– Merci de la proposition, répondit-il.

 

Et il alla s’étendre sur le divan, attendant avec impatience le moment où le repas de midi réunirait à table tous les passagers.

 

Une fois le café pris et chacun étant retourné à ses occupations, l’infortuné comte se mit à un hublot et demeura, pendant toute la journée, les yeux fixés sur l’immensité sidérale, intéressé malgré lui par la diversité des spectacles qui s’offraient à lui.

 

 

Tantôt, c’étaient des bolides qui sillonnaient l’espace allant d’une planète à l’autre ; tantôt une comète qui, semblable à une salamandre enflammée, parcourait le ciel, fouettant les astres de sa queue étincelante.

 

Cependant, la traversée se poursuivait dans d’excellentes conditions de sécurité et de vitesse ; au bout de quarante-huit heures, le chemin parcouru se trouvait être de 168,700 kilomètres et Ossipoff espérait atteindre, dans une quarantaine d’heures, la zone d’égale attraction, située à 78,500 lieues de la terre.

 

Gontran, lui, avait enfin trouvé une distraction qui accaparait toute son attention ; elle consistait dans la disparition progressive du croissant terrestre noyé dans les feux du soleil et dans le grossissement continu de la lune qui apparaissait au zénith, semblable – avait-il dit dans son premier mouvement de stupéfaction – à un immense réflecteur étamé suspendu dans les airs.

 

 

À l’aide d’une lunette que lui avait prêtée Ossipoff il examinait, dans tous ses détails, la surface de la planète que voilait une faible lueur cendrée et au travers de laquelle il pouvait distinguer les taches sombres des mers et quelques points brillants qu’il n’hésita pas à qualifier de volcans en éruption.

 

On était au quatrième jour du voyage, et plus de soixante mille lieues avaient déjà été franchies, lorsque survint un événement des plus graves.

 

C’était le matin, et, après avoir absorbé sa tasse d’arrow-root, Gontran, poussé par la curiosité, était monté dans l’observatoire de M. Ossipoff afin d’examiner la lune avec la grande lunette du savant.

 

Tout à coup, il poussa un cri tellement éclatant que Fricoulet, croyant à un accident, se précipita vers l’échelle et, tout anxieux, accourut près de lui.

 

– Qu’arrive-t-il ? demanda le jeune ingénieur d’une voix haletante.

 

– Il y a, mon cher, que je viens de découvrir un satellite à la lune.

 

 

Fricoulet partit d’un franc éclat de rire.

 

– Qu’est-ce qui te prend donc ? grommela Gontran froissé par cette hilarité intempestive ; est-ce que tu deviens fou ?

 

– C’est plutôt toi, je crois, qui l’es devenu.

 

– Et pourquoi ?

 

– Parce que la lune n’a pas de satellite !

 

– Ah ! par exemple…

 

– Je t’engage même à parler plus bas, car si M. Ossipoff t’entendait !…

 

M. de Flammermont se redressa et abandonnant la lunette, la désigna à Fricoulet, en disant d’un ton froissé :

 

– Tiens, prends ma place et, à moins que tu ne sois aveugle, ou que je n’aie la berlue…

 

L’ingénieur, tout en haussant les épaules, prit la place de son ami ; mais à peine eut-il appliqué son œil à l’objectif, que lui aussi laissa échapper une exclamation de surprise.

 

– C’est ma foi vrai, murmura-t-il.

 

Puis, quittant l’instrument, il se pencha vers l’escalier et cria :

 

– Monsieur Ossipoff, montez donc un moment !

 

Le vieillard escalada les marches quatre à quatre.

 

– Que me voulez-vous ? demanda-t-il.

 

 

– Gontran vient de signaler un corps – car je n’ose encore donner à cela le nom d’astre – un corps qui paraît immobile aux environs de la lune.

 

Ossipoff n’en écouta pas davantage ; à son tour, il s’accroupit devant la lunette et regarda.

 

Il regarda longtemps, muet, frémissant ; puis enfin, il se retourna et saisissant le jeune comte dans ses bras :

 

– Mon cher Gontran… mon enfant… vous êtes un grand homme !

 

Et des larmes de joie ruisselaient sur les joues du vieillard.

 

– À vous revient l’honneur d’avoir découvert une nouvelle petite planète, dit-il en donnant une nouvelle accolade à Gontran… dès à présent je baptise cet astre : planète Flammermont.

 

Fricoulet battit un entrechat et, dégringolant l’escalier, il courut à Séléna.

 

– Mademoiselle, balbutia-t-il, Gontran vient de découvrir une planète !

 

Mlle Ossipoff ouvrit de grands yeux.

 

– Comment a-t-il fait ? demanda-t-elle.

 

– J’ai regardé dans la lunette, répondit Gontran… cela n’a pas été plus difficile que cela.

 

Il haussa les épaules, murmurant à part lui :

 

– Et voilà pourtant comment prennent naissance les gloires astronomiques !

 

– Je propose un toast à M. de Flammermont, s’écria Jonathan Farenheit enthousiasmé.

 

Fricoulet tira les verres de l’armoire, les remplit de bordeaux et chacun but à la gloire du jeune comte, excepté Mickhaïl Ossipoff qui refusa de descendre, ne voulant pas quitter des yeux la nouvelle planète.

 

Il demeura ainsi, seul, absorbé dans sa contemplation jusqu’au soir, ne se dérangeant pas, même pour manger.

 

Tout à coup Fricoulet et Gontran s’entendirent appeler.

 

– Montez, montez vite, criait le vieillard.

 

Quand ils furent en haut, Ossipoff s’écarta et, désignant la lunette à Gontran :

 

– Tenez, mon cher ami, dit-il, regardez !

 

Le jeune comte colla son œil à l’oculaire et ne put retenir un cri.

 

– Que voyez-vous ? demanda le vieillard.

 

Au lieu de répondre, Gontran secoua la tête et céda sa place à Fricoulet.

 

Comme avait fait son ami, le jeune ingénieur poussa, lui aussi, une exclamation de surprise.

 

– Eh bien ! fit Ossipoff, cette planète…

 

– Ce n’est point une planète, répliqua Fricoulet, c’est un bolide, un fragment de comète, un roc projeté par un volcan lunaire avec une vitesse insuffisante pour lui faire atteindre le point d’égale attraction situé entre la terre et la lune.

 

Gontran fit entendre un claquement de langue impatienté.

 

– Ce n’est pas cela, murmura-t-il… ton fragment de comète a une forme bizarre, fort régulière du reste, allongée… on dirait…

 

Il s’arrêta, craignant de dire une bêtise.

 

– On dirait un obus, n’est-ce pas ? demanda Ossipoff tout palpitant.

 

– C’est cela même, riposta vivement le jeune comte ; tout de suite cette ressemblance m’avait frappé, mais je n’avais pas osé en parler, car c’est tellement invraisemblable…

 

Tout à coup il se frappa le front.

 

– Si c’était Sharp ! !

 

À peine eut-il prononcé ces mots qu’il le regretta ; le visage de Mickhaïl Ossipoff devint d’une pâleur mortelle et ses jambes tremblèrent tellement qu’il fut obligé de s’asseoir.

 

– Oui, oui, balbutia-t-il, vous avez raison, ce doit être Sharp !

 

– Eh ! s’écria Fricoulet, voilà qui est encore bien plus invraisemblable ! Sharp, en ce moment, est dans la lune… à moins qu’il ne soit retombé en miettes sur la terre.

 

Le vieillard ne répondit pas, mais de nouveau il s’installa devant la lunette et regarda ; autour de lui Gontran, Séléna, Farenheit et Fricoulet lui-même, demeuraient immobiles, silencieux, épiant sur le visage du vieux savant ce que ses regards apercevaient dans l’espace.

 

L’heure du repas arriva sans que personne s’en préoccupât ; tous les esprits étaient tendus vers le point découvert par Gontran.

 

Maintenant le wagon ne marchait plus qu’avec une relative lenteur ; la vitesse acquise, grâce aux gaz volcaniques du Cotopaxi commençait à diminuer, augmentant l’impatience des passagers.

 

Enfin, vers minuit, le point devint distinct même à l’œil nu, et Ossipoff murmura entre ses dents :

 

– Oui, c’est bien cela, je reconnais l’obus inventé par moi ; c’est bien ce Sharp du diable qui est là-dedans !

 

– Ah ! s’écria Gontran, voilà une belle occasion de vous venger ; vous avez votre voleur, à peine à quatre cents lieues de vous.

 

– Eh bien ? interrogea le vieillard.

 

– Eh bien ! répliqua Fricoulet, si nous en croyons sir Farenheit, Sharp a quitté la terre le 24 février ; or, aujourd’hui, après plus d’un mois de voyage, il navigue encore dans l’espace sans avoir atteint la lune.

 

– Nous le voyons comme vous, répliqua aigrement Ossipoff ; mais où voulez-vous en venir ?

 

– À ceci : que la force de projection du canon ou de la sélénite a été insuffisante pour faire franchir à l’obus le point dangereux, la zone d’égale attraction, et qu’il est suspendu entre les deux astres, maintenu au point neutre sans pouvoir le dépasser et retomber soit sur la terre, soit sur la lune.

 

– Et il y demeurera éternellement ? demanda Gontran.

 

 

– Oui, à moins qu’une cause quelconque ne vienne modifier cet état de choses.

 

– Mais quelle cause ?

 

– Par exemple, l’attraction d’un corps étranger circulant dans l’espace et qui entraînerait à sa suite cet obus immobile jusqu’au moment où, obéissant à une attraction plus forte, il atteindrait un monde quelconque.

 

Pendant que Fricoulet donnait ces explications, Jonathan Farenheit, le visage collé au hublot, dardait des yeux perçants sur l’obus qui contenait Fédor Sharp.

 

– Ah ! le bandit ! grommelait-il, le voir là, presqu’à sa portée et ne pouvoir faire avec lui une partie de boxe.

 

Et les joues de l’Américain tremblaient de colère pendant que se crispaient ses poings formidables.

 

Cependant Ossipoff était toujours cramponné à la lunette.

 

– Nous nous dirigeons en plein sur lui, murmura-t-il.

 

– Tant mieux, cria Jonathan, culbutons-le, écrasons-le, mettons-le en morceaux !

 

Le savant haussa les épaules.

 

– Le culbuter, c’est fort joli, reprit Gontran, et pour ma part je ne demanderais pas mieux ; mais tout en pensant à notre vengeance, il faut songer aussi à notre peau… que va-t-il se passer ?

 

– Tout dépend de notre vitesse, répondit Ossipoff. En admettant que nous ne heurtions pas l’obus, – cas auquel Sharp et nous-mêmes retomberions sur la terre, – si nous sommes animés d’une vitesse assez considérable, nous le déracinerons…

 

– Et il tournera autour de nous comme un satellite ! s’écria Gontran de Flammermont ; hein ! voyez-vous notre wagon devenu planète et ayant, lui aussi, un satellite ?

 

Ossipoff s’arracha de l’oculaire pour fixer sur l’ex-diplomate un regard surpris.

 

– Vous plaisantez, n’est-ce pas ? dit-il, vous savez bien que les lois de la mécanique céleste s’y opposent.

 

– C’eût été charmant cependant, murmura à part lui Gontran ; le boulet de Sharp eût tourné autour de nous, nous autour de la lune, la lune autour