Georges Le Faure et Henry de Graffigny

 

 

 

AVENTURES EXTRAORDINAIRES D’UN SAVANT RUSSE

Volume II

LE SOLEIL ET LES PETITES PLANÈTES

 

 

 

Dessins de L. Vallet, Henriot, etc.

Edinger, 1889

 

 

 

Publication du groupe « Ebooks libres et gratuits » – http://www.ebooksgratuits.com/

 

 

 

Table des matières

 

CHAPITRE PREMIER  OÙ NOS HÉROS ONT DES TIRAILLEMENTS D’ESTOMAC.. 5

CHAPITRE II  OÙ, POUR LA SECONDE FOIS, GONTRAN A UNE IDÉE LUMINEUSE   44

CHAPITRE III  LE FEU À BORD.. 96

CHAPITRE IV  TROIS MILLIONS DE LIEUES EN PARACHUTE.. 143

CHAPITRE V  PLONGEON DANS L’OCÉAN VÉNUSIEN.. 174

CHAPITRE VI  EXCURSIONS VÉNUSIENNES. 214

CHAPITRE VII  À TRAVERS L’ESPACE INTERPLANÉTAIRE.. 254

CHAPITRE VIII  GONTRAN RETROUVE SÉLÉNA ET FARENHEIT A DES NOUVELLES DE SHARP.. 286

CHAPITRE IX  À CHEVAL SUR UNE COMÈTE.. 341

CHAPITRE X  OÙ VULCAIN JOUE UN MAUVAIS TOUR À GONTRAN DE FLAMMERMONT   376

CHAPITRE XI  OÙ L’HEURE DE LA VENGEANCE SONNE ENFIN.. 407

CHAPITRE XII  LA BANLIEUE DU SOLEIL.. 459

CHAPITRE XIII  LE BALLON DE SÉLÉNIUM... 500

CHAPITRE XIV  SIX MILLE KILOMÈTRES EN HUIT HEURES. 559

CHAPITRE XV  LA PLANÈTE GUERRIÈRE.. 610

CHAPITRE XVI  LA VÉRITÉ SUR LA SÉRIE : 4, 7, 10, ETC. 652

CHAPITRE XVII  COUPS DE CANON ET COUPS DE FOUDRE.. 704

CHAPITRE XVIII  L’ÎLE NEIGEUSE.. 738

À propos de cette édition électronique. 780

 

 

 

 

Notre pensée se sent en communication latente avec ces mondes inaccessibles

 

Camille Flammarion.

 

Les Terres du Ciel.

 

 

CHAPITRE PREMIER

OÙ NOS HÉROS ONT DES TIRAILLEMENTS D’ESTOMAC

 

LCIDE FRICOULET était ce qu’on appelle un bon garçon, et si, pour des causes qu’il tenait à garder secrètes, il n’aimait pas les femmes, tout au moins avait-il un cœur excellent.

 

Aussi, tout en applaudissant in petto à l’aventure qui soustrayait son ami Gontran à l’enfer du mariage, il ne pouvait s’empêcher, en même temps, de déplorer cette même aventure qui frappait si cruellement le comte de Flammermont.

 

Semblable à un fou, celui-ci criait et gesticulait, insultant Sharp, appelant Séléna, sondant en vain l’immensité où, dans l’irradiation solaire, aucune trace du véhicule n’apparaissait déjà plus.

 

– Gontran ! cria l’ingénieur, Gontran !

 

Mais le jeune homme, tout entier à sa douleur, n’entendait pas et continuait à s’absorber dans sa recherche.

 

Fricoulet reporta alors son attention sur Ossipoff qui, sous la violence de l’émotion, s’était évanoui entre ses bras.

 

Les jambes molles, le corps inerte et la tête ballante, le vieillard demeurait sans mouvement, et sans le souffle pressé qui s’échappait de sa gorge contractée, il eût pu passer pour mort.

 

Fricoulet, le seul qui eût conservé son sang-froid – et pour cause, puisqu’il n’était ni le père, ni le fiancé de Séléna, Fricoulet sentait cependant la nécessité de prendre une décision.

 

 

– Je ne puis pas demeurer là éternellement, murmura-t-il, ce vieillard a besoin de soins ; quant à Gontran, pour un peu il deviendrait fou.

 

Seulement alors, il s’aperçut que le cratère s’était peu à peu vidé des assistants qui le remplissaient au moment du congrès ; dans le lointain, de longues files de Sélénites disparaissaient par les voies souterraines, semblables à une bande de lapins qu’un étranger vient troubler dans leurs ébats.

 

– Les égoïstes ! pensa Fricoulet, pas un seul d’entre eux n’est venu s’enquérir de ce qui est arrivé.

 

À ce moment, une main se posa sur son épaule ; il se retourna et reconnut Telingâ.

 

– Hein ! s’écria l’ingénieur, vous seriez-vous jamais douté qu’il pût exister sur ce monde lumineux qui éclaire durant la nuit le pays des Subvolves, des gredins semblables !

 

Le sélénite hocha la tête sans répondre.

 

Puis, après un moment :

 

– Il faut vous hâter, dit-il.

 

– Me hâter ! répliqua Fricoulet, me hâter de quoi faire ?

 

– De partir d’ici.

 

L’ingénieur fixa sur son interlocuteur des yeux ahuris.

 

– Mais où voulez-vous que nous allions ? demanda-t-il.

 

Telingâ posa son index sur le front du jeune homme.

 



Le sommet des montagnes s’estompait graduellement.

 

– Non, non ! exclama celui-ci, j’ai bien ma tête, rassurez-vous, seulement, je ne comprends pas pourquoi vous me dites de me hâter de partir d’ici.

 

– La nuit, répliqua laconiquement le sélénite.

 

Et il étendit le bras vers l’horizon.

 

Le sommet des montagnes et des cratères avoisinants s’estompait graduellement et l’ombre agrandie des dentelures volcaniques s’allongeait jusqu’aux Terriens.

 

En même temps, dans l’azur profond des cieux, dont aucun nuage ne troublait l’impassible et morne sérénité, les étoiles commençaient à scintiller.

 

– Brrr ! fit tout à coup Fricoulet, on dirait qu’il vous tombe sur les épaules un manteau de glace.

 

– Il ne faudrait pas tarder, fit observer Telingâ ; déjà les Sélénites, dont la constitution est cependant plus en rapport avec ces brusques changements de température, ont rejoint leurs chaudes demeures souterraines… croyez-moi, il serait dangereux pour vous et vos amis de demeurer plus longtemps ici…

 

– Vous avez raison, répliqua Fricoulet, je me sens déjà glacé jusqu’aux moelles.

 

Puis, avec autant de facilité que s’il n’eût pas plus pesé qu’une plume, l’ingénieur enleva Ossipoff et le jeta sur ses épaules ; ensuite il courut à Gontran, le prit par le bras et l’entraîna vers la grande salle mise à leur disposition par le directeur de l’observatoire de Maoulideck.

 

 

Il avait fait à peine quelques pas que soudain il s’arrêta.

 

– Et Farenheit ! exclama-t-il.

 

Tout préoccupé de l’état d’Ossipoff et de la douleur de Gontran, Fricoulet avait totalement oublié l’Américain, dont le souvenir lui était, à l’instant, revenu brusquement.

 

– Je ne puis pourtant pas abandonner ainsi ce malheureux, dit-il.

 

Et, en dépit des observations de Telingâ, il revint à grandes enjambées vers l’endroit où était tombé sir Jonathan.

 

Atteint en pleine poitrine par les éclats meurtriers de la cartouche de Sharp, l’Américain gisait sur le sol, les membres raides, la face rigide et convulsée par la rage, les yeux vitreux et le poing encore crispé sur la crosse de son revolver, dans l’attitude où la mort l’avait saisi.

 

– Mais il vit ! s’écria Fricoulet, trompé par cette apparence de mouvement.

 

Telingâ secoua la tête.

 

– Le froid s’est déjà emparé de lui, murmura-t-il ; l’âme s’est envolée vers les sphères supérieures, et ce n’est plus que sa dépouille mortelle que nous avons sous les yeux.

 

 

– Je veux au moins lui donner une sépulture, insista l’ingénieur.

 

– Le sol est déjà congelé, répliqua le Sélénite, et vous vous épuiseriez en vain à le vouloir creuser… au surplus, ce serait une précaution inutile… le froid va dessécher ce corps, le momifier, et lorsque le soleil luira à nouveau, vous en pourrez faire ce que bon vous semblera.

 

Fricoulet jeta sur le cadavre de son compagnon un regard attristé et, suivi de Telingâ qui précipitait sa marche, il se mit à fuir devant l’ombre profonde qui, tombant des sommets, envahissait derrière lui le cirque lunaire, enveloppant d’un silence de mort ces roches titanesques, au pied desquelles, saisi par le froid épouvantable des espaces, le cadavre de Farenheit se congelait en grimaçant.

 

Arrivé dans la salle qui déjà, pendant quinze fois vingt-quatre heures, leur avait servi d’habitation, et où force leur était d’attendre le retour du soleil, Fricoulet étendit le vieillard sur la couche de Fédor Sharp.

 

Puis il fouilla dans l’une des nombreuses poches dont ses vêtements étaient munis, et en tira un petit bougeoir qu’il alluma ; à la lueur vacillante de ce lumignon, la salle prit aussitôt un aspect sinistre et funèbre ; des ombres monstrueuses s’accrochaient aux saillies des parois, faisant paraître plus petits encore les trois Terriens, rassemblés dans une encoignure.

 

– Fichtre ! grommela Fricoulet, il ne fait pas gai ici !

 

Il secoua brusquement les épaules pour chasser le voile de tristesse qui menaçait de l’envelopper ainsi qu’un linceul ; puis, s’approchant de M. de Flammermont qui s’était laissé tomber sur une couchette et demeurait immobile, la tête penchée sur la poitrine, les yeux fixés sur le sol, engourdi dans une torpeur désespérée, il lui posa la main sur l’épaule.

 

Le jeune comte tressaillit, releva la tête et regarda son ami, avec, sur la physionomie, la stupeur première de l’homme que l’on arrache brusquement au sommeil.

 

 

– Voyons ! Gontran, dit l’ingénieur, voyons !… sois homme ! que diable !… en vérité, j’ai honte de te voir abattu ainsi.

 

M. de Flammermont haussa les épaules dans un geste accablé et murmura ce seul mot d’une voix navrée :

 

– Séléna !

 

Pour le coup, Fricoulet s’impatienta et, frappant du pied :

 

– Eh ! s’écria-t-il, quand tu demeureras là, immobile, inerte comme un cratère, à te désoler et à appeler Séléna !… crois-tu, par hasard, que c’est là ce qui te la rendra ?

 

– Me la rendre ! murmura Gontran ; hélas !… elle est perdue !… perdue à jamais…

 

Et, après un moment, il poursuivit avec amertume :

 

– Ah ! pourquoi ce gredin ne m’a-t-il pas tué comme Farenheit ? au moins, c’en serait fini de la souffrance.

 

Fricoulet leva les bras au ciel.

 

– Voilà ! exclama-t-il, du parfait égoïsme ou je ne m’y connais pas !… eh bien ! et nous ! est-ce que nous ne comptons pas un peu aussi dans ton affection !… moi, particulièrement, est-ce que je n’ai pas un peu droit à ce que tu ne fasses pas si bon marché de ton existence ?

 

Il se tut et reprit :

 

– Car, ce bonheur dont la perte te désespère, est-ce que jamais tu aurais pu même le toucher du bout du doigt, si je ne t’avais fait la courte échelle pour te permettre d’y atteindre ?…

 

– Où veux-tu en venir ? demanda M. de Flammermont.

 

– À ceci, tout simplement : c’est qu’il pouvait arriver, pour ton amour et tes intentions matrimoniales, quelque chose de plus fâcheux que l’enlèvement de Mlle Séléna.

 

Le jeune comte fixait sur son ami des yeux que l’ahurissement agrandissait.

 

– Je comprends de moins en moins, balbutia-t-il.

 

– Il faut que la douleur t’obscurcisse les idées. Comment ! ce que je te dis ne te paraît pas lucide, lumineux ? Admets cependant qu’au lieu d’enlever ta fiancée, ce coquin de Sharp soit parti tout seul.

 

À cette supposition, Gontran poussa un soupir navrant.

 

– Hélas ! dit-il.

 

– Seulement, poursuivit l’ingénieur, admets aussi qu’au lieu de tuer, avant son départ, ce pauvre sir Farenheit, ce soit moi que Sharp ait abattu.

 

Il se tut, puis se croisant les bras :

 

– Crois-tu que Séléna n’aurait pas été, alors, bien plus perdue pour toi qu’elle ne l’est actuellement ? ah ! mon pauvre ami ! c’est pour le coup que le brave M. Ossipoff se fût aperçu de la nullité scientifique de son futur gendre.

 

– Eh ! riposta M. de Flammermont, que m’importe maintenant l’opinion de M. Ossipoff ? je n’avais consenti à jouer cette comédie que par amour pour sa fille… mon bonheur est perdu à jamais…

 

L’ingénieur l’interrompit d’un geste bref.

 

– Perdu, dit-il, et pourquoi cela ?

 

Gontran, comme mû par un ressort, se redressa.

 

– Que signifie ? balbutia-t-il d’une voix tremblante.

 

– Que je considère ton bonheur comme compromis, mais non perdu.

 

Le comte lui saisit les mains.

 

– Parle, fit-il avec angoisse, aurais-tu quelque espoir… quelque projet ?…

 

– De l’espoir ! non ; mais, en tout cas, je n’ai aucune désespérance : je suis furieux, j’enrage, j’étranglerais Sharp avec une jouissance infinie ; mais, en ce qui concerne Mlle Ossipoff, si j’étais à ta place, je ne me désolerais qu’après avoir retrouvé son cadavre.

 

– Le retrouver, murmura Gontran, penses-tu que cela soit possible ?

 

– Eh ! riposta l’ingénieur avec un haussement d’épaules plein de fatuité, peut-il y avoir quelque chose d’impossible à des hommes comme nous ?

 

Et, tout heureux de voir Gontran sorti de la torpeur première dans laquelle l’avait plongé la disparition de sa fiancée, il s’écria :

 

– Allons ! sursum corda[1] !… Que ce malheur, loin de nous abattre, nous mette, au contraire, le diable au corps pour nous faire sortir triomphants de la lutte gigantesque que nous avons entamée contre l’Infini.

 

Un gémissement retentit derrière l’ingénieur et la voix douloureuse d’Ossipoff se fit entendre :

 

– Hélas ! il ne s’agit pas, pour nous, de lutter contre l’Infini, mais bien contre notre propre nature. Que parlez-vous, M. Fricoulet, de courir à la poursuite de Sharp, alors que, dans quelques heures, nous ne serons plus que des cadavres ?

 

Le jeune ingénieur ne put retenir un mouvement de surprise.

 

– Comment, fit-il, vous aussi, vous vous laissez abattre ?

 

Puis tout à coup se redressant, il s’écria d’une voix vibrante, enthousiasmé par la difficulté même des obstacles qu’il s’agissait de vaincre :

 

– Eh bien ! puisque vous son père, vous son fiancé, vous l’abandonnez, c’est moi qui irai au secours de Mlle Séléna.

 

Gontran saisit la main de son ami et la serra énergiquement.

 

– Dispose de moi, Fricoulet, prononça-t-il d’une voix ferme ; ce que tu me diras de faire, je le ferai ; partout où tu iras, j’irai, car en vérité, j’ai honte de mon abattement et de ma désespérance !

 

– Mais, insensés que vous êtes, exclama le vieillard, ne songez-vous donc pas qu’en s’emparant de notre obus, ce misérable nous a ravi, non pas seulement le moyen de quitter le sol lunaire, mais encore le moyen d’y pouvoir subsister ?

 

Gontran devint tout pâle.

 

– Que voulez-vous dire ? balbutia-t-il.

 

– Que nous n’avons plus qu’à mourir de faim ; il ne nous reste plus ni vivres, ni eau, ni air…

 

– Allons donc ! riposta M. de Flammermont, les Sélénites trouvent bien moyen de vivre.

 

– Parce que les aliments dont ils font usage contiennent les principes nutritifs nécessaires à leur organisme.

 

– Mais qui vous prouve que notre estomac ne s’accommoderait pas, lui aussi… ?

 

Le vieillard lui coupa la parole, d’un geste désespéré.

 

– Eh ! dit-il, croyez-vous que j’aie attendu jusqu’à aujourd’hui pour m’en assurer ?… L’analyse chimique m’a démontré que nous ne saurions nous plier à l’alimentation lunarienne.

 

Ces paroles furent accueillies par un gémissement et un cri de rage, le premier poussé par Gontran, le second échappé des lèvres de Fricoulet.

 

Les trois hommes se regardèrent pendant quelques instants, silencieux et atterrés.

 

La situation était en effet terrible : lutter contre l’impossible était encore à la hauteur de leur audace, mais lutter contre la faim…

 

Ce fut l’ingénieur qui reprit le premier la parole.

 

– Mourir de faim ! exclama-t-il, avoir fait plus de quatre-vingt-dix mille lieues pour venir mourir de faim sur la lune ! En vérité, ce serait stupide, et si les bons astronomes terriens apprenaient jamais cela, ils en éclateraient de rire devant leurs télescopes.

 

Et il se mit à arpenter furieusement la salle de long en large.

 

– Stupide tant que tu voudras, riposta M. de Flammermont, la réalité n’en est pas moins là qui nous montre un garde-manger absolument vide.

 

– Il nous reste, il est vrai, la ressource de danser devant, reprit l’ingénieur ; mais encore qu’hygiénique, je ne sache pas que la danse ait été jamais considérée comme un exercice réconfortant.

 

 

Puis, après un moment :

 

– Voyons, nous sommes ici trois auxquels, cela est indéniable, aucun des secrets de la science moderne n’est inconnu, et nous ne trouverions pas le moyen de nous sustenter dans le monde que nous avons atteint !… cela est absolument invraisemblable.

 

Gontran hocha la tête.

 

– Tu en parles à ton aise, fit-il ; inventer un système de locomotion qui vous fasse franchir des millions de lieues à cheval sur un rayon lumineux ou dans un courant électrique ! parcourir l’immensité planétaire ! visiter le soleil et les étoiles ! ce n’est rien… mais inventer un gigot ou un beefsteak sans avoir sous la main la matière première, c’est à dire un mouton ou un bœuf ! cela, je le déclare au-dessus de mes forces.

 

 

Fricoulet claqua ses doigts avec impatience.

 

– Ma parole ! exclama-t-il, tu me ferais croire que tu es aussi bourgeois que tous les bourgeois qui s’empressent aux tables des bouillons Duval ou des restaurants à trente-deux sous du Palais-Royal. Comment, tu en es encore à croire que le gigot et la côtelette sont indispensables à l’existence de l’homme ?

 

Il agita désespérément ses bras dans l’espace et s’écria :

 

– Que diront les gens du XXe siècle, quand ils liront qu’à l’époque éclairée que nous prétendons être, on croyait encore à des machines semblables.

 

 

Ce disant, il s’était tourné vers Ossipoff comme pour lui demander son approbation.

 

Mais le vieillard n’avait pas entendu un seul mot de ce qui venait de se dire entre les deux amis.

 

Accroupi sur sa couchette, il paraissait fort occupé à noircir une page blanche de son carnet, avec force chiffres et dessins.

 

Enfin il releva la tête et s’écria :

 

– Sharp n’atteindra pas Vénus avant vingt-cinq jours… c’est dans un mois seulement que la planète arrivera en conjonction avec le Soleil et à sa plus grande proximité de la Terre, dont elle ne sera plus séparée que par douze millions de lieues à peine.

 

– Une futilité, murmura amèrement le jeune comte, ce n’est vraiment pas la peine d’en parler.

 

– Avez-vous tenu compte, dans vos calculs, demanda Fricoulet, du poids moins considérable que transporte l’obus ?

 

– Parfaitement, et j’ai trouvé que la durée du voyage se trouve diminuée de quatre jours, dix-huit heures, quatorze minutes, trente secondes, par suite de la suppression des deux cent quatre-vingt-cinq kilos que nous représentons tous les quatre.

 

– Cependant le poids de Sharp doit être défalqué de cet allégement.

 

Ossipoff inclina la tête.

 

– J’y ai pensé : Sharp pesant quatre-vingts kilos, ces quatre-vingts kilos retranchés de deux cent quatre-vingt-cinq donnent, pour l’allégement de l’obus, un poids de deux cent cinq kilos, lesquels représentent, effectivement, une augmentation de vitesse qui se traduit par quatre jours…

 

– Dix-huit heures, quatorze minutes, trente secondes de moindre durée dans le voyage, ajouta Gontran.

 

– C’est bien cela.

 

– Et à quoi tendent ces calculs ? demanda railleusement le jeune comte.

 

– À ceci tout simplement, répondit Fricoulet qui coupa sans façon la parole au vieillard : qu’il nous faut trouver un moyen de locomotion assez rapide, pour que dans vingt-cinq jours nous arrivions, nous aussi, sur Vénus, afin de happer ce coquin de Sharp et de délivrer Mlle Séléna.

 

Ossipoff tendit silencieusement la main au jeune ingénieur et la serra avec énergie.

 

Gontran demanda :

 

– En vérité, mon pauvre ami, ne te berces-tu pas là de vaines espérances ?

 

– Eh ! exclama Fricoulet ; je te répète qu’à nous trois, nous arriverons à vaincre les difficultés les plus insurmontables… du reste, moi j’ai pris comme devise, cette parole vieille comme le monde, mais qui a toujours réussi à ceux qui ont eu foi en elle : « Aide-toi, le ciel t’aidera. »

 

Puis, frappant sur l’épaule de son ami :

 

– Quant à toi, cette défiance de toi-même provient d’un excès de modestie… l’amour de la science t’a déjà fait accomplir des miracles… tu ne me feras pas croire que Mlle Séléna ne soit pas capable de te faire faire des choses plus surprenantes encore…

 

Le jeune comte, malgré sa tristesse, ne put s’empêcher de sourire.

 

Après un court silence, le jeune ingénieur reprit :

 

– Donc, par suite du vol de ce coquin de Sharp, nous voici à peu près dans la même situation que Robinson sur son île, avec cette différence cependant que Robinson pouvait cueillir aux arbres des fruits qui, sans l’engraisser précisément, l’empêchaient tout au moins de mourir de faim, tandis que nous…

 

 

Tout à coup, il s’interrompit, se frappa le front d’un geste inspiré et, s’accroupissant sur le sol, tira de sous la couchette de M. Ossipoff une caisse qu’il ouvrit.

 

Elle contenait quelques douzaines de biscuits et quatre boîtes de conserves.

 

– Comme quoi, dit-il, une bonne action est toujours récompensée.

 

– Qu’est-ce que c’est que cela ? demanda le vieillard.

 

– Une attention de Mlle Séléna à l’égard de Sharp, ne voulant pas l’abandonner ici sans ressources, elle avait exigé de moi que je lui laissasse, sans en rien dire à personne, cette petite réserve.

 

– Cette enfant a toujours eu un cœur d’or, murmura le vieux savant tout attendri.

 

– Aussi, cette bonne action va-t-elle lui profiter, riposta Fricoulet.

 

– Comment l’entends-tu ? demanda Gontran.

 

– Dame ! pour que nous puissions l’arracher à son ravisseur, il faut que nous construisions un moyen de locomotion… or, pour cela, il nous faut du temps, et pendant ce temps-là, nos estomacs réclameront leurs droits.

 

M. de Flammermont désigna le contenu de la boîte.

 

– Est-ce là-dessus que tu comptes pour nous sustenter tous les trois ?

 

– Non, mais pour nous donner le temps de construire d’autres aliments.

 

– Construire ! exclama Gontran, le mot est joli.

 

Puis, sérieusement :

 

– Alors, ajouta-t-il, tu en reviens à ton idée première de fabriquer gigots et côtelettes.

 

En entendant ces mots, Ossipoff fixa sur l’ingénieur des regards surpris.

 

– M. de Flammermont plaisante, n’est-ce pas ? dit-il.

 

– Assurément, car telle n’est pas ma pensée.

 

– Explique-toi, alors, exclama Gontran un peu piqué.

 

– Je veux, tout simplement, chercher à nous procurer des éléments assimilables et permettant à notre organisme de réparer les pertes de substance journalières, causées par les dépenses de forces auxquelles nous nous livrons.

 

M. de Flammermont haussa les épaules.

 

– Eh ! tu vois bien, dit-il ; tu en reviens à mes moutons, dont les gigots sont, je crois, les seules substances assimilables susceptibles de nous rendre les services réparateurs dont tu parles.

 

– Mais, mon pauvre ami, riposta Fricoulet, la perte de ta fiancée te tourne absolument la tête ; autrement tu te rappellerais que dans cette viande, base de la nourriture humaine, l’eau, absolument inutile, entre pour les quatre cinquièmes du poids,… le cinquième restant est composé de matières solides, telles qu’albumine, fibrine, créatine, gélatine, chondrine, etc…

 

– Je suis d’accord avec toi sur ce point, répliqua M. de Flammermont railleur… fabriquons donc de la viande, car pour l’eau, nous en avons en quantité… allons ! où se trouvent ton albumine, ta fibrine, etc, etc…

 

 

Ossipoff lui répondit :

 

– Point n’est besoin de tout cela, mon cher enfant ; car, parmi les substances qui composent la viande, il en est un certain nombre absolument impropres à la nutrition, partant complètement inutiles ; la chondrine et la gélatine, par exemple. D’autres comme la fibrine, l’albumine, ne sont point des corps simples, mais des combinaisons, suivant des proportions connues, d’oxygène, d’hydrogène, de carbone, et d’azote. Nous n’avons donc aucunement besoin de pain et de viande pour notre nourriture. Tous nos efforts doivent tendre à extraire des matériaux séléniens les corps véritablement nutritifs et à nous les assimiler.

 

– Autrement dit, ajouta Fricoulet, faisons de la synthèse.

 

Gontran, sur les lèvres duquel un sourire railleur courait depuis quelques instants, s’écria en croisant les bras :

 

– En vérité ! je vous admire, – si j’ai bien compris vos explications, il s’agirait de nous livrer tout simplement à des travaux d’analyse chimique… or, le premier point, le point indispensable pour mener à bien ce beau projet, ce sont les instruments… or…

 

Fricoulet, dont les yeux erraient à travers la pièce, fit un brusque mouvement :

 

– Inutile d’en dire davantage, interrompit-il d’un ton triomphant ; je prévois ton objection ; et voici de quoi y répondre triomphalement.

 

Il courut de l’autre côté de la salle, chercha quelques secondes dans un coin d’ombre, et revint traînant sur le sol, avec précaution, une caisse qu’il déposa aux pieds de M. de Flammermont.

 

– Qu’est-ce que cela ! demanda celui-ci.

 

– Eh bien ! dit à son tour Ossipoff.

 

– C’est votre boîte d’instruments !

 

– Comment cela ?

 

– Vous savez bien ; c’est cette caisse que l’on avait mise de côté pour analyser, dans un moment de loisir, la composition de l’atmosphère lunaire… or, les différents événements qui se sont précipités pendant notre séjour, nous ont fait différer indéfiniment cette étude par un bienheureux hasard, cette boîte a été oubliée ici et elle va nous servir, je vous le promets.

 

 

Et frappant sur le couvercle, il dit plaisamment à M. de Flammermont :

 

– Avec cela, vois-tu bien, nous allons te fabriquer des gigots et des pains de quatre livres puisque ces aliments sont absolument indispensables à ton bonheur.

 

La boîte une fois ouverte, le vieux savant ne put contenir une exclamation de plaisir à la vue des instruments enfouis dans la paille.

 

– Un eudiomètre, un anéroïde, des thermomètres, une boussole, des tubes, des éprouvettes, une boîte de réactifs, murmura-t-il, tandis que son visage s’éclairait à chaque découverte qu’il faisait, en voilà plus qu’il ne nous en faut.

 

 

Et, après un moment :

 

– Procédons par ordre, dit-il, la première chose à faire est de nous assurer de la composition de l’air que nous respirons et de l’importance de l’atmosphère, n’est-ce pas votre avis, mon cher Gontran ?

 

– Parfaitement si, parfaitement si, répéta par deux fois le jeune homme.

 

Et il ajouta in petto, en se grattant l’oreille ;

 

– Pourvu qu’il ne lui prenne pas fantaisie de me consulter sur la cuisine qu’il va faire !

 

Ce pensant, il coula un regard suppliant sur Fricoulet.

 

Celui-ci comprit cette muette prière et, réprimant un sourire, demanda au vieillard :

 

– Quelle méthode allons-nous suivre ?

 

Et aussitôt, se reprenant :

 

– … Allez vous suivre pour opérer ?

 

Le vieux savant réfléchit un instant.

 

– Mon Dieu !… Je pensais tout d’abord à la méthode eudiométrique imaginée par Gay-Lussac… mais, comme vous savez, on n’opère que sur de très petits volumes de gaz, d’où il résulte de grandes chances d’erreur ; or, au point où nous en sommes, je n’ai pas le droit de me tromper et il me faut arriver à des résultats scrupuleusement exacts.

 

– En ce cas, s’écria Fricoulet, employez le phosphore ; c’est le procède le plus simple et aussi le plus rapide.

 

– J’y pensais, répliqua sèchement Ossipoff.

 

Il prit dans la boîte à réactifs un verre à pied qu’il remplit aux deux tiers d’eau distillée, puis, plongeant dans l’eau, il enfonça une éprouvette graduée et contenant exactement cent centimètres cubes d’air, après quoi, il fit passer dans l’éprouvette un long bâton de phosphore humide.

 

Cela fait, il alla déposer l’appareil dans un coin et se mit à déballer les autres instruments.

 

Alors le jeune comte, qui avait regardé curieusement cette opération, attira Fricoulet en arrière.

 

– Explique-moi, lui chuchota-t-il à l’oreille.

 

– Le bâton de phosphore que tu vois reluire dans l’ombre, répondit l’ingénieur à voix basse, absorbe l’oxygène de l’air ambiant et se combine avec lui ; tout à l’heure, quand le phosphore ne sera plus entouré de fumées blanches et qu’il aura perdu tout son rayonnement, Ossipoff retirera l’éprouvette et, comme elle est graduée, il n’aura qu’à ramener le nouveau volume de gaz à la pression initiale, pour constater qu’une certaine partie en a disparu, absorbée par le phosphore.

 

– C’est l’oxygène, n’est-ce pas ? fit Gontran.

 

– En effet ; et le gaz, demeurant dans l’éprouvette, devra être de l’azote…

 

– À moins cependant que l’atmosphère lunaire soit autrement composée que l’atmosphère terrestre, ainsi que je l’ai entendu dire à plusieurs reprises par M. Ossipoff.

 

À ce moment, le vieillard poussa un cri et, désignant la bougie de Fricoulet :

 

– Nous allons nous trouver dans l’obscurité, fit-il.

 

 

La mèche, en effet, se carbonisait et ne jetait plus que des lueurs vacillantes.

 

– Ah ! si l’on pouvait faire du gaz, soupira Gontran.

 

Ossipoff frappa ses mains l’une contre l’autre :

 

– Pourquoi pas ? exclama-t-il, j’entends du gaz liquide ; c’est très simple, puisque nous avons de l’alcool et de la térébenthine.

 

Et pendant qu’il faisait le mélange dans un flacon de verre ordinaire, Fricoulet fabriquait, à l’aide d’une bande de coton, une mèche qui, plongée dans le liquide et allumée, s’enflamma aussitôt, répandant une lueur éclatante.

 

Gontran était stupéfait.

 

– Oh ! ces hommes de science ! pensa-t-il.

 

Mais déjà Ossipoff était passé à une autre occupation, et tout en rangeant ses instruments, il disait :

 

– Il ne faut pas nous en tenir à l’air ; car l’eau doit également concourir à notre nutrition ; vous avez été, tout comme moi, à même de remarquer que l’eau lunaire a un goût tout différent de l’eau des fleuves et mers terrestres… J’ai idée que l’analyse nous y fera découvrir quelque élément dont nous pourrons tirer parti… cette analyse, je vous propose de la faire par la pile électrique, laquelle nous donnera le rapport du volume des gaz, et ensuite, par l’évaporation qui laissera des résidus dont il nous sera facile de connaître la nature ; hein ! approuvez-vous cette manière de faire ?

 

Gontran, auquel cette question était plus spécialement posée, hocha la tête d’un air entendu.

 

– Assurément, répondit-il ; cette marche me paraît être celle qu’il faudrait suivre, si…

 

– Si ?…

 

 

– Si nous étions en possession de l’instrument indispensable, c’est-à-dire de la pile électrique.

 

– Là n’est point l’obstacle, répliqua Fricoulet, car nous pouvons en construire une facilement.

 

Et, au regard interrogateur du jeune comte, il répondit :

 

– Le zinc qui double cette boîte, les sous que les uns et les autres nous avons dans nos poches, enfin un peu de drap emprunté à nos vêtements, ne voilà-t-il pas tous les éléments constitutifs d’une pile ; nous la mouillerons d’eau additionnée d’un peu d’acide sulfurique, et le courant que nous obtiendrons sera plus que suffisant pour produire l’électrolyse du liquide…

 

Et comme Gontran s’extasiait :

 

– Ce procédé n’a rien de neuf, ajouta le jeune ingénieur ; il date de l’an 1800 et fut employé par Nicholson et Carlisle pour faire la première analyse de l’eau terrestre.

 

Tout en parlant, il avait découpé en rondelles un morceau du pan de sa redingote, pendant que Ossipoff en faisait autant du zinc arraché au couvercle de la boîte.

 

Et M. de Flammermont les regardait monter la pile, en hochant la tête d’un air de doute.

 

En dépit des explications qui lui avaient été fournies, il ne pouvait se faire à l’idée que de toutes ces manipulations sortirait quelque chose de nutritif et de stomachique.

 

– Parbleu ! pensait-il, s’il en était ainsi qu’ils le prétendent, l’expression terrestre « vivre de l’air du temps » se trouverait être juste !… et ce serait par trop bizarre.

 

 

Tout à coup il poussa une légère exclamation qui attira l’attention d’Ossipoff et de ses compagnons.

 

– Qu’y a-t-il donc ? demanda Fricoulet.

 

– Le bâton de phosphore est éteint, répliqua M. de Flammermont.

 

Le vieillard abandonna la pile aux mains de l’ingénieur et s’en fut chercher l’appareil.

 

Après avoir retiré le phosphore de l’éprouvette et fait rapidement ses calculs, il s’écria triomphalement :

 

– Hurrah !… je ne m’étais pas trompé dans mes suppositions.

 

– Auriez-vous trouvé par hasard, un mouton dans cette éprouvette ? demanda plaisamment le jeune comte.

 

Ossipoff sourit et répliqua :

 

– Non ; mais quelque chose assurément qui pourrait peut-être remplacer la chair de ce quadrupède.

 

Gontran ouvrit de grands yeux.

 

– Il y a, poursuivit le père de Séléna, qu’au lieu d’être composé, comme sur la terre, de soixante-dix-neuf parties d’azote pour vingt-une parties d’oxygène, l’air que nous respirons est composé de volumes égaux de ces deux gaz !

 

– Eh ! s’écria Fricoulet, voilà pourquoi nous n’éprouvons aucune souffrance de la basse pression de l’air.

 

Un instant après, Ossipoff et l’ingénieur demeuraient courbés sur le voltamètre, examinant en silence les bulles de gaz qui se dégageaient de la pile et remplissaient les éprouvettes.

 

– C’est bizarre ! murmura le vieillard à mi-voix.

 

Fricoulet prit une goutte de l’eau soumise à l’analyse et l’étendit sur sa main.

 

– Parbleu ! exclama-t-il, j’en étais sûr.

 

– De quoi étiez-vous sûr ? demanda le vieux savant.

 

L’ingénieur examina encore méticuleusement la goutte d’eau, et répondit :

 

– Cette eau, pas plus que l’air lunaire, n’est composée de même que sur terre.

 

– Que prétendez-vous donc ?

 

– Qu’elle contient deux fois autant d’oxygène que l’eau terrestre et qu’elle est composée de trois volumes de ce gaz pour un d’hydrogène.

 

– Mais, en ce cas, fit Gontran, c’est de l’eau oxygénée !

 

– Assurément.

 

– Elle est imbuvable ?

 

– Pas le moins du monde, mais il faut auparavant la distiller pour la débarrasser de son surplus d’oxygène.

 

Seul, Ossipoff ne disait rien ; les lèvres pincées, les yeux à demi-voilés sous les paupières abaissées, le menton dans la main, il paraissait plongé en une méditation profonde.

 

– À quoi pensez-vous donc, monsieur Ossipoff ? demanda Gontran.

 

 

– Je songe que nous avons de l’oxygène, de l’hydrogène et de l’azote… et qu’il ne nous reste plus à trouver que du carbone.

 

– Du carbone ! exclama le jeune comte ! Qu’en feriez-vous donc, si vous en aviez ?

 

– Je le mettrais en présence, et dans certaines proportions, des corps que nous possédons déjà… et de cette combinaison naîtrait la substance destinée à nous servir de nourriture.

 

Gontran, en entendant ces mots, eut un haut-le-corps prodigieux.

 

– Ah ! par exemple ! murmura-t-il, si je m’attendais à celle-là !…

 

Fricoulet lui poussa le coude, et se penchant vers lui :

 

– Un vrai savant, chuchota-t-il, doit s’attendre à tout.

 

 

M. de Flammermont comprit cet avertissement et se promit de dissimuler, à l’avenir, des étonnements capables de donner à Ossipoff des soupçons sur la capacité scientifique de son futur gendre.

 

Le vieillard cependant demeurait silencieux, les regards fixés sur ses fioles de réactifs et ses appareils.

 

Soudain ses compagnons l’entendirent répéter plusieurs fois, comme se parlant à lui-même :

 

– C’est cela, oui, c’est bien cela.

 

Puis, il leur fit de la main, signe de s’approcher et leur dit :

 

– Voici comment nous allons procéder : nous commencerons par extraire de suite, au moyen de cette pile, l’oxygène et l’hydrogène de l’eau ; pour l’air, nous absorberons l’oxygène par le phosphore afin de recueillir l’azote pur ; quant au carbone, nous le produirons sous forme de graphite. Puis par les procédés connus, nous produirons, d’une part, l’oxygène pur à l’état solide et, d’autre part, un composé nutritif qui, sous un petit volume, possédera des qualités extraordinaires d’assimilation, cela fait nous serons assurés de nos poumons, et de nos estomacs.

 

Puis, se tournant vers M. de Flammermont :

 

– Quand nous serons arrivés à ce résultat, je ferai appel à toute votre intelligence, mon cher enfant, pour nous procurer un nouveau moyen de locomotion qui nous permette de nous lancer à la poursuite de Sharp.

 

Sans doute, en ce moment, la vision de sa douce fiancée passa-t-elle devant les yeux du jeune homme, car il s’écria d’une voix vibrante :

 

– Comptez sur moi, monsieur Ossipoff, et s’il ne dépend que de ma bonne volonté, nous rejoindrons ce coquin, fût-il dans le soleil.

 

Une grande émotion s’empara du vieillard qui attira le jeune comte sur sa poitrine et l’y tint longtemps serré étroitement.

 

Fricoulet, pendant ce temps-là, examinait minutieusement l’état du garde-manger, c’est-à-dire le contenu de la boîte, que la prévoyance de Séléna avait fait laisser à la disposition de Sharp.

 

– Mes amis, dit-il, je crois qu’il importe de nous mettre sans tarder à l’ouvrage, car nous avons devant nous pour quatre jours de nourriture, tout au plus : trente-trois biscuits, cinq boîtes de conserves d’une demi-livre chacune… et c’est tout !

 

 

– Plus une tablette de chocolat que j’avais emportée dans ma poche pour grignoter pendant le congrès, ajouta Gontran, je la mets dans la communauté.

 

Ce disant, il sortit le précieux comestible et le remit à Fricoulet qui, de lui-même, s’adjugea les fonctions d’économe de la petite colonie.

 

CHAPITRE II

OÙ, POUR LA SECONDE FOIS, GONTRAN A UNE IDÉE LUMINEUSE

 

LCIDE !

 

– Gontran !

 

– Je n’en puis plus.

 

– Allons, un peu de courage encore !

 

– Eh ! du courage, j’en ai… mais c’est mon estomac qui n’en a pas… depuis trente heures que je ne lui ai pas fourni sa ration quotidienne, il regimbe et réclame ses droits.

 

Le jeune comte avait prononcé ces mots d’une voix faible qui impressionna vivement Fricoulet.

 

L’ingénieur, qui s’occupait à liquéfier et à solidifier, au moyen d’une pompe à compression, de l’azote et de l’oxygène, abandonna aussitôt sa besogne et accourut auprès de M. de Flammermont.

 

– Eh quoi ! fit-il en essayant de plaisanter, tu n’es pas capable de te passer de manger pendant plus de deux jours… sais-tu bien que tu fais un déplorable explorateur !

 

Gontran hocha la tête.

 

– Oh ! dit-il, je donnerais un de mes membres pour être attablé devant une côtelette au cresson ou un beefsteak aux pommes…

 

– Toujours ta marotte, répliqua l’ingénieur en souriant.

 

– Oui, et si cela continue, cette marotte va se transformer en folie… je le sens, ma tête devient vide, mes idées se brouillent et, en même temps…

 

Il porta les mains à sa poitrine dans un geste douloureux.

 

– Oh ! que je souffre ! soupira-t-il.

 

– Et rien à te mettre sous la dent, mon pauvre vieux, dit affectueusement Fricoulet… Oh ! si les choses avaient marché comme l’espérait Ossipoff… mais tu as été témoin, toi-même, des difficultés qu’il a rencontrées… deux fois déjà, il a recommencé l’opération… de là le retard… mais maintenant il prétend être certain du succès.

 

Gontran hocha la tête.

 

– Si son succès tarde à venir, il arrivera trop tard, grommela-t-il.

 

Comme il achevait ces mots, le vieillard, dont on apercevait la silhouette courbée sur des cornues, à l’extrémité de la salle, poussa une exclamation de triomphe :

 

– Gontran ! Fricoulet ! appela-t-il.

 

Les deux jeunes gens accoururent et arrivèrent assez à temps pour recevoir, entre leurs bras, Mickhaïl Ossipoff, terrassé, lui aussi, par la faim et qui, avec une énergie indomptable, avait lutté cependant jusqu’au moment de la victoire.

 

Avec des efforts inouïs, il étendit la main vers un récipient au fond duquel s’apercevait une matière noirâtre d’aspect gélatineux.

 

– Là, réussit-il à balbutier ; mangez… vite… vite…

 

Sa tête se renversa en arrière et il demeura sans mouvement, comme évanoui.

 

Gontran et Fricoulet se regardaient terrifiés :

 

– Mort ! exclama le jeune comte, il est mort.

 

– Non ! répliqua l’ingénieur, mais il ne s’en faut guère… aide-moi à le transporter sur sa couchette, ensuite nous aviserons à ce qu’il convient de faire.

 

Quand le vieillard fut étendu, le buste un peu relevé pour faciliter le jeu des poumons, le jeune comte et son compagnon revinrent vers les cornues dont Ossipoff s’était servi pour composer la préparation alimentaire qui devait assurer l’existence de nos voyageurs.

 

 

– Alors, murmura Gontran en faisant la grimace, c’est cela qu’il nous faut absorber ?

 

– Il le prétend, du moins…

 

– Mais si nous allions nous empoisonner.

 

– Impossible… étant donné que tous les corps simples qui entrent là-dedans sont absolument inoffensifs.

 

– En tout cas, rien que de voir cela, je sens l’appétit qui s’en va… pouah !… on dirait de la pâte de réglisse.

 

Cependant, sans prêter attention aux répugnances de Gontran, Fricoulet avait débouché le récipient et ramené, au bout de son couteau, gros comme une noix de la composition qu’il avala, après l’avoir mastiqué longuement.

 

M. de Flammermont fixait sur lui des regards tellement étranges qu’il ne put s’empêcher d’éclater de rire.

 

– Eh bien ? demanda Gontran.

 

L’ingénieur fit claquer sa langue contre son palais.

 

– Hum !… c’est un peu fade… voilà le seul reproche qu’on puisse lui adresser… tiens, goûte à ton tour…

 

Et il tendit à son compagnon, qui l’avala avec force grimaces, une quantité de pâte égale à celle qu’il avait absorbée lui-même.

 

 

– Et tu crois, grommela Gontran, que cela suffira à nous empêcher de mourir de faim ?

 

– En théorie, cela doit suffire… en tout cas, il ne se passera pas longtemps avant que nous ne sachions à quoi nous en tenir.

 

Pour la troisième fois, il prit au bout de son couteau un peu de la précieuse substance et, revenant vers Ossipoff, la lui introduisit dans la bouche, non sans avoir eu beaucoup de peine à lui desserrer les dents.

 

Pendant ce temps, M. de Flammermont, silencieux et immobile à la même place, semblait étudier les effets produits sur son organisme par l’absorption de ce bizarre aliment.

 

– C’est singulier, murmura-t-il enfin, le vide de ma tête paraît se remplir, mes idées semblent plus nettes, les tiraillements de mon estomac disparaissent… c’est fort singulier.

 

Puis s’adressant à Fricoulet :

 

– Est-ce que tu ressens la même chose ?

 

– Moi ! je me trouve en ce moment dans le même état que si je sortais de table après un repas plantureux.

 

– En effet !… mais ce va être bien monotone que de se nourrir de réglisse, fit Gontran d’un ton piteux.

 

– Allons donc ! exclama l’ingénieur ; es-tu donc de ceux qui vivent pour manger !… moi, je mange pour vivre…

 

Peu à peu, Ossipoff avait ouvert les yeux et insensiblement ses joues pâles s’étaient colorées.

 

Il parut tout d’abord très surpris de se trouver ainsi couché.

 

– Ai-je donc dormi ? balbutia-t-il.

 

– Non, mon cher monsieur Ossipoff, répliqua plaisamment Fricoulet, vous êtes mort de faim…

 

Le vieillard passa la main sur son front.

 

– Ah ! oui, fit-il, je me rappelle…

 

Puis, brusquement, sautant à bas de sa couchette, il serra l’un après l’autre les deux jeunes gens dans ses bras en s’écriant :

 

– Sauvés ! nous sommes sauvés !

 

– Hum ! grommela Gontran, pourvu que nous ne soyons pas le jouet d’une illusion !… je serais bien plus rassuré si j’avais absorbé une ou deux côtelettes… rien qu’au point de vue de l’œil…

 

Ossipoff haussa les épaules.

 

– Maintenant que nous avons notre existence assurée, fit-il, si nous examinions les moyens à employer pour nous lancer à la poursuite de Sharp.

 

– Je propose, dit aussitôt M. de Flammermont, de nous rendre dans les montagnes de l’Éternelle lumière.

 

– Pourquoi faire ? grand Dieu ! exclama l’ingénieur.

 

– Y chercher l’obus de ce gredin et le badigeonner, comme nous avions fait du notre, de minerai radiothermique, afin de nous élancer, sans perdre de temps, à la poursuite du misérable.

 

Fricoulet secoua la tête :

 

– Mon pauvre ami, dit-il, avant de nous préoccuper du moyen que nous emploierons pour mettre la main sur ce monsieur, il serait plus logique d’examiner d’abord vers quel point il s’est enfui car, suivant la direction qu’il aura prise, nous pourrons…

 

Ossipoff ne lui laissa pas achever sa phrase :

 

– Eh ! s’écria-t-il, Sharp n’a pu prendre qu’une route, celle que nous devions prendre nous-mêmes. Il file directement sur le soleil et dans une quinzaine de jours environ, il atteindra Vénus !

 

L’ingénieur allongea ses lèvres dans une moue expressive :

 

– Ce que vous dites là, mon cher monsieur, répliqua-t-il, pourrait paraître vraisemblable en toute autre circonstance ; mais il faut tenir compte du peu de désir que doit avoir Sharp d’être rencontré par nous ; or, il suppose assurément que vous, le père de Séléna, Gontran, son fiancé, et moi votre ami à tous deux, nous emploierons tous les moyens imaginables de lui arracher sa victime.

 

Un gémissement profond, sorti de la poitrine de Flammermont, souligna les paroles de Fricoulet.

 

Celui-ci étendit la main :

 

– Laisse moi continuer, dit-il.

 

Mais avant qu’il eût repris son raisonnement, le jeune comte s’écria :

 

– Parbleu ! tu as raison… tout ce que nous avons déjà fait doit lui donner une idée de ce que nous pouvons faire ; quant à moi, si j’étais à sa place je filerais, sans m’arrêter, dans l’espace ; je brûlerais Vénus.

 

– Pour aller vous brûler dans le soleil, n’est-ce pas ? dit à son tour Ossipoff.

 

Le vieillard considéra d’un air apitoyé M. de Flammermont, et se penchant vers l’ingénieur, lui murmura à l’oreille :

 

– Hein ! Faut-il que son affection pour ma pauvre Séléna sort assez profonde pour lui faire perdre ainsi les plus élémentaires notions d’astronomie, car il est évident qu’en n’abordant pas sur Vénus…

 

– Il faut pourtant prendre un parti, s’écria violemment M. de Flammermont.

 

Et frappant du pied avec rage :

 

– Oh ! poursuivit-il, la science n’est donc qu’un vain mot !

 

Et, en proie à un désespoir réel, il se prit la tête à deux mains et demeura silencieux, angoissé.

 

En ce moment, l’écho apporta jusqu’à eux, assourdi d’abord, ensuite plus net, le bruit d’un pas lourd qui s’approchait de leur salle.

 

– On vient vers nous, murmura Ossipoff, sans doute est-ce Telingâ !

 

 

Comme il achevait ces mots, une ombre gigantesque s’allongea sur le sol du souterrain ; cette ombre était, effectivement, celle de leur guide.

 

– Salut à vous, amis, dit-il de sa voix brève et métallique.

 

– Salut, répliqua Ossipoff, comment se fait-il que nous te voyons debout, alors que tous tes compatriotes sont plongés dans le sommeil ?

 

– Je reviens de Wandoung et vous apporte des nouvelles.

 

– Des nouvelles ? répétèrent-ils tous trois, des nouvelles de qui ?

 

– Du Terrien qui s’est emparé de votre appareil et de la jeune fille.

 

Sous l’empire de l’émotion occasionnée par ces paroles, Ossipoff, défaillant presque, s’assit sur sa couchette, incapable de prononcer un mot.

 

Quant à Gontran, il s’élança vers Telingâ et, lui saisissant les mains :

 

– Jour de Dieu ! exclama-t-il, ce misérable est-il donc retombé sur le sol lunaire ? ah ! s’il en était ainsi…

 

Ses yeux brillaient d’un éclat haineux et ses sourcils, violemment contractés, indiquaient assez les idées de vengeance qui hantaient sa cervelle.

 

– Retombé !… mais c’est impossible !… mathématiquement, le boulet doit atteindre Vénus.

 

Celui qui parlait ainsi n’était autre qu’Ossipoff : son affection pour sa fille et sa haine pour Sharp étaient moins fortes que son amour pour la science… il préférait voir son ennemi lui échapper, grâce au système de locomotion inventé par lui, plutôt que de s’être trompé dans ses calculs et dans ses combinaisons…

 

Gontran n’avait point fait attention aux paroles du vieillard, car une autre pensée, pensée effrayante, celle-là, venait de lui traverser soudainement l’esprit.

 

– Mais Séléna a dû se tuer dans la chute, exclama-t-il.

 

Il avait prononcé ces mots en langage sélénite, s’adressant à Telingâ.

 

 

Tout surpris, celui-ci demanda :

 

– Quelle chute ?

 

– Ne venez-vous pas de dire que vous nous apportiez des nouvelles du misérable ?

 

– Parfaitement si.

 

– Comment pourriez-vous en avoir s’il n’était point retombé sur la Lune ?

 

Telingâ hocha la tête.

 

– En ce moment, répliqua-t-il, le Terrien franchit l’espace à toute vitesse, se dirigeant sur Tihy qu’il paraît vouloir atteindre… mais il en est encore loin et n’y arrivera pas avant que le jour soit venu dorer les hauts sommets du cirque de Wandoung.

 

– C’est de l’observatoire que vous avez pu constater la marche du véhicule ? demanda Gontran.

 

– À quoi pensez-vous donc, mon cher ami ! exclama le vieil Ossipoff… songez donc que voici cinq jours, c’est-à-dire cinq fois vingt-quatre heures que Sharp est parti… or, d’après nos calculs, il fait 75,000 kilomètres à l’heure… il doit donc, en ce moment, se trouver à deux millions trois cent mille lieues de la Lune… vous reconnaîtrez avec moi que nul instrument d’optique, quelle que soit sa puissance, ne peut permettre d’apercevoir, à une semblable distance, un corps d’aussi minime surface que notre wagon.

 

Gontran courba la tête, convaincu qu’il venait de dire une sottise et regrettant, une fois de plus, d’avoir une langue si prompte.

 

– Cependant, intervint Fricoulet, il faut bien que Sharp ait été aperçu quelque part, puisque Telingâ l’affirme.

 

Ce disant, il se tournait vers le Sélénite qui répondit gravement :

 

– En effet, la marche du Terrien à travers l’espace a été reconnue, mais non pas par nous, Lunariens.

 

– Et par qui donc ? exclama le jeune ingénieur.

 

– Par les habitants de Tihy, la planète que vous nommez Vénus.

 

Les trois voyageurs demeuraient bouche bée, les yeux écarquillés, n’en pouvant croire leurs oreilles.

 

– Vous allez voir, murmura Gontran, qu’il existe entre la Lune et Vénus un service télégraphique optique.

 

Fricoulet haussa les épaules.

 

– Ton amour pour Séléna te fait perdre la tête, balbutia-t-il.

 

Ossipoff lança à l’ingénieur un regard sévère.

 

– M. de Flammermont est peut-être plus près de la vérité que vous ne le supposez, dit-il.

 

Puis, au Lunarien :

 

– Vous devez constater, ajouta-t-il, dans quelle stupéfaction nous ont jetés les paroles que vous venez de prononcer, expliquez-vous !

 

– Il y a des siècles, répondit Telingâ, que nos astronomes remarquèrent, à la surface de Tihy, des points brillants, intermittents, paraissant changer de forme et d’intensité ; ils jugèrent que c’étaient là des signaux destinés à mettre la planète en rapport avec les autres mondes, et tous leurs efforts, pendant de longues années, tendirent à nouer des relations avec notre brillante voisine. Ils y sont parvenus, grâce à des signaux convenus, que les foyers lumineux de Tihy comprennent et répètent.

 

 

Ossipoff l’écoutait parler, en proie à l’ébahissement le plus profond, ne pouvant contenir sa curiosité, il interrompit le Lunarien :

 

– Mais, dit-il, quels procédés employez-vous ?

 

– Il y a, à la surface de notre sol, un métal qui a la curieuse propriété de conduire l’électricité plus ou moins bien, suivant qu’il est éclairé par une lumière plus ou moins vive…

 

– C’est le sélénium, s’écria Fricoulet.

 

– Eh ! n’interrompez donc pas, s’écria Ossipoff, surtout pour dire des choses que tout le monde connaît aussi bien que vous !

 

Telingâ, impassible, continua :

 

– Avec ce métal, nous avons construit un réflecteur immense, très brillant, au foyer duquel aboutissent les fils d’un générateur d’électricité et d’un appareil de transmission de la parole.

 

– Mais c’est un téléphone ! exclama Gontran.

 

– Ou plutôt un photophone, ajouta Fricoulet.

 

– Grâce à la lumière accumulée au foyer du réflecteur par une foule de petits miroirs dont tous les rayons convergent en ce même point, le son bondit jusqu’à l’appareil récepteur installé par les Vénusiens sur la plus haute montagne de leur globe ; le rayon de lumière emporte, à travers l’espace, les vibrations du son et c’est notre voix même qui parvient à nos frères du ciel, tout comme la leur nous arrive.

 

– C’est prodigieux… prodigieux, murmurait Ossipoff.

 

Puis, après un moment :

 

– Mais, quelle sorte de récepteur avez-vous ? demanda-t-il.

 

– Notre transmetteur même nous en tient lieu, transformant en oscillations sonores, les ondes lumineuses qui impressionnent le réflecteur. Comprenez-vous maintenant comment je puis vous apporter des nouvelles du Terrien ? Dès la catastrophe, je suis parti pour Wandoung, et profitant des dernières lueurs solaires, je me suis mis en rapport avec Tihy qui m’a répondu ce que je vous ai dit.

 

– Prodigieux, prodigieux, ne cessait de répéter à mi-voix le vieux savant.

 

Le souvenir de Sharp et même de sa fille était loin de lui, son esprit était tout entier rempli de la pensée que deux mondes gravitant à douze millions de lieues l’un de l’autre pouvaient correspondre entre eux. Et il pensait avec humiliation à son globe natal, seul et isolé au milieu de l’espace sidéral.

 

Il fut tiré de ses réflexions amères par une exclamation que lançait M. de Flammermont :

 

– Une idée ! fit-il… Cette lumière qui emporte la voix sur ses ailes, serait-elle assez puissante pour nous emporter nous aussi ?

 

Il s’était exprimé dans sa langue natale, en sorte que Telingâ ne pouvait comprendre la cause de la stupéfaction en laquelle Ossipoff et Fricoulet venaient de tomber subitement.

 

Le vieillard fut le premier à reprendre son sang-froid :

 

– Qu’entendez-vous par là ? demanda-t-il.

 

– Dame ! répliqua le jeune comte sans se déconcerter, on envoie bien des dépêches jusque dans Vénus, pourquoi ne suivrions-nous pas le même chemin ?

 

 

– Expliquez-vous, fit Ossipoff.

 

En vain Fricoulet tira-t-il son ami par le pan de son vêtement pour lui recommander le silence, M. de Flammermont répliqua :

 

– Puisque l’électricité est une force, j’imagine que si l’on pouvait accumuler toute celle contenue dans la lumière et l’utiliser à actionner un moteur, on aurait là un moyen infaillible de gagner Sharp de vitesse et de lui arracher Séléna.

 

En entendant Gontran parler, l’ingénieur semblait être sur des charbons ardents ; en vain il toussait d’une façon opiniâtre, en vain il roulait vers lui des regards terrifiés, ce fut peine inutile.

 

– Le malheureux, pensa-t-il, il se perd en ce moment… ma parole ! c’est à croire qu’il est devenu fou !

 

– Eh ! pas si fou que cela, répliqua avec un peu d’aigreur Gontran, aux oreilles duquel ces derniers mots étaient parvenus… car, si j’étais fou, il faudrait admettre que M. Ossipoff l’est devenu lui aussi !… Ne l’avons-nous pas entendu répéter plusieurs fois que la lumière, la chaleur, le son, ne sont autre chose que du mouvement et de la force ?… Ah ! si l’on pouvait utiliser toutes ces vibrations, toutes ces oscillations qui traversent l’éther et s’entrecroisent…

 

Il se tut un moment et demanda avec ingénuité :

 

– Et pourquoi ne les utiliserait-on pas ?

 

Ossipoff se rapprocha de lui, les yeux grands ouverts et brillant d’une flamme étrange ; puis, tout à coup :

 

– Ah ! mon cher fils, s’écria-t-il en lui prenant les mains, vous n’avez point dit cela à la légère ; je le pressens, je le devine, déjà un plan a germé dans votre tête.

 

Le jeune comte voulut s’en défendre.

 

– Tentez tout au moins quelque chose, insista le vieillard ; songez que le sort de Séléna est entre vos mains ; pour la rejoindre, il faut un miracle, et ce miracle, vous seul êtes capable de l’accomplir.

 

Fricoulet se mordait les lèvres pour ne pas éclater de rire ; ce fut bien pis encore lorsqu’il entendit son ami, parlant lentement comme s’il suivait les phases d’une idée éclosant laborieusement dans son cerveau, dire au vieillard :

 

– On peut admettre, n’est-ce pas, que les atomes en mouvement dans le rayon lumineux que réfléchit le réflecteur, se dirigent en droite ligne avec une immense vitesse ; qui empêche d’utiliser ces atomes pour la continuation de notre voyage ?

 

 

L’ingénieur n’en put écouter davantage ; il se pencha à l’oreille de Gontran :

 

– Tu divagues, mon pauvre ami, chuchota-t-il.

 

Mais il dut courber la tête sous le regard triomphant que lui lança M. de Flammermont, en entendant Telingâ déclarer qu’on avait déjà, de l’appareil de Wandoung, expédié à titre d’essai, dans un rayon lumineux, des objets légers.

 

– Par exemple ! s’écria-t-il en se croisant les bras, je serais fort aise d’avoir à ce sujet quelques explications. Quelle machine employez-vous ?

 

– Une simple sphère creuse, que l’on place au centre du grand réflecteur dont je vous ai parlé, répondit Telingâ ; un son grave et continu actionne l’appareil transmetteur dont les pôles sont reliés à une puissante batterie électrique. Sous l’influence des vibrations qu’elle emmagasine, la sphère suspendue sur le réseau des oscillations électriques et lumineuses s’échappe avec une rapidité inouïe et vogue en ligne droite, jusqu’à ce que les vibrations se soient tellement affaiblies que la sphère ne soit plus animée d’aucun mouvement et s’arrête forcément. De même, si l’on supprime pendant cette course le son et le rayon lumineux, la sphère s’arrête également et retombe.

 

– Eh bien ! demanda victorieusement M. de Flammermont en s’adressant à Fricoulet, qu’as-tu a répondre à cela ?

 

– Rien, absolument rien, répliqua l’ingénieur, sinon que je me mets à ton entière disposition pour construire, d’après tes plans, une sphère semblable à celle dont parle Telingâ, mais de dimensions assez grandes pour nous contenir tous les trois.

 

Il avait prononcé ces paroles avec un sérieux si magnifique que M. Ossipoff s’y laissa prendre et murmura à mi-voix :

 

– À la bonne heure ! voilà une modestie que j’aime, c’est grand dommage que ce garçon ne soit pas toujours ainsi.

 

Pourtant, il fronça les sourcils en entendant l’ingénieur murmurer à voix basse :

 

– Il faut certainement que le sol lunaire ait des propriétés spéciales et tout à fait différentes de celles que nous connaissons au sol terrestre, car, du diable, si de semblables combinaisons pourraient réussir sur notre planète natale !

 

– Comment, monsieur Fricoulet, exclama Mickhaïl Ossipoff, c’est vous qui préjugez ainsi de l’avenir ? mais les quelques notions scientifiques que vous possédez vous mettent à même, plus que le commun des mortels, d’apprécier à leur juste valeur les merveilleuses découvertes enfantées par le seul dix-neuvième siècle, et ces découvertes devraient vous faire présager les miracles que nous réservent les siècles futurs.

 

Après cette petite admonestation, le vieux savant se tourna vers Telingâ :

 

– Il serait urgent, lui dit-il, que tu nous donnes le plan de ce système dont tu viens de nous parler.

 

Le Sélénite répliqua :

 

– Si toi et tes compagnons m’aviez laissé achever ce que j’avais à vous dire, vous sauriez qu’il y a, à Maoulideck, enfouies dans les souterrains dépendant de l’observatoire, toutes les pièces d’un appareil construit autrefois par des sélénites audacieux qui se proposaient d’aller visiter Vénus.

 

Ossipoff poussa un cri de joie :

 

– Et cet appareil ? dit-il.

 

– Cet appareil n’a jamais servi… le gouvernement que nous avions alors ayant décidé qu’il était peu sage de compromettre le bonheur parfait dont jouissait alors notre planète, en établissant des relations avec un monde dont nous ne connaissions ni les mœurs ni l’état de civilisation.

 

– Et tu penses, demanda le vieillard tout anxieux, tu penses que l’on pourrait mettre cet appareil à notre disposition ?

 

 

Avant que Telingâ eût pu répondre, Gontran s’était avancé vers Fricoulet.

 

– Hein ! lui dit-il, tu te moquais de moi tout à l’heure, que penses-tu maintenant ?

 

– Aux innocents les mains pleines, grommela l’ingénieur.

 

Il se tourna vers le Sélénite et demanda :

 

– Mais si votre appareil est en tous points semblable à celui que vous nous avez décrit, le réflecteur doit avoir au moins un kilomètre de diamètre ?

 

– Et pourquoi cela ?

 

– Songez qu’il s’agit de faire parcourir au projectile une distance de douze millions de lieues…

 

– Pardon, fit Ossipoff, de six millions seulement ; puisque c’est à cette distance que se trouvent contiguës les zones d’attraction de la Lune et de Vénus.

 

– Or, dit à son tour le Sélénite, les constructeurs de l’appareil ont jugé que pour faire parcourir à un projectile une distance aussi dérisoire, il suffisait d’un réflecteur mesurant cinquante mètres de haut sur deux cent cinquante mètres de large.

 

L’ingénieur fit la moue :

 

– C’est peu, murmura-t-il.

 

Et s’adressant à Ossipoff :

 

– Ne trouvez-vous pas ?

 

Le vieillard ne lui répondit pas ; depuis quelques instants il était plongé dans une série de calculs prodigieux qui n’avaient pas couvert de chiffres, moins de trois pages de son carnet…

 

Enfin il poussa un soupir de soulagement et, tendant ses calculs à M. de Flammermont :

 

– Mon cher Gontran, dit-il, voyez donc si c’est exact.

 

Puis à Telingâ :

 

– Si vous n’y voyez pas d’inconvénient, fit-il, je choisirai Maoulideck comme point de départ ; la situation de cette ville, au centre de votre hémisphère, me permettra de m’élever directement pour me soustraire plus rapidement à l’influence de la pesanteur et en même temps de profiter de toute l’influence des vibrations électriques…

 

Le Sélénite approuva muettement d’un signe de tête.

 

– Vous êtes bien certain, demanda en ce moment M. de Flammermont, qui examinait avec un sérieux imperturbable, les calculs à lui soumis par Ossipoff, vous êtes bien certain de ne pas avoir fait d’erreur ?

 

Le vieillard tressaillit et se rapprochant du jeune homme :

 

– Me serais-je par hasard trompé, demanda-t-il ? après tout, c’est bien possible.

 

– Non pas, non pas, s’empressa de répondre Gontran, seulement c’est la rapidité avec laquelle vous estimez que s’accomplira ce voyage qui m’étonne.

 

– À ce point de vue là, vous pouvez être sans crainte ; j’ai compté d’ici la zone d’attraction de Vénus, deux jours et demi, autant pour la chute… cela vous donne cinq jours terrestres.

 

 

– Mais, dans ces conditions-là, exclama Gontran, nous pourrions atteindre Vénus, avant que Sharp lui-même n’y atterrisse.

 

Fricoulet eut une moue dubitative.

 

– Peste ! fit-il, comme tu y vas !… Songe donc que, pendant que nous sommes ici, immobilisés dans la nuit, le gredin voyage, neuf jours encore nous séparent du lever du soleil, et au moment ou nous verrons clair et où seulement nous pourrons nous occuper utilement de notre départ, il n’aura plus, lui, que trois millions de lieues à franchir !

 

Comme la mine de M. de Flammermont s’assombrissait, Mickhaïl Ossipoff lui dit :

 

– Au surplus, peu importe que nous arrivions avant ou après lui, le principal est que nous l’y retrouvions, ce qui ne peut manquer d’arriver si, comme l’affirme Telingâ, toutes les pièces de l’appareil sont intactes.

 

– Pour ma part, déclara le Sélénite, je m’engage à avoir tout préparé pour la deux centième heure du jour.

 

 

À peine les premiers rayons du soleil, dorant les cimes crénelées des cratères, eurent-ils ramené, à la surface de l’hémisphère invisible, la lumière et la chaleur, que les Sélénites, sous la direction de Telingâ, se mirent à l’œuvre.

 

Pendant que les uns s’occupaient à dresser, sur le sommet d’un pic qui dominait Maoulideck, d’immenses miroirs appelés à concentrer tous les rayons solaires au foyer du réflecteur parabolique, d’autres ajoutaient, les unes aux autres, les cinq cents plaques de sélénium qui formaient le réflecteur.

 

 

Ossipoff et ses compagnons ne demeuraient pas non plus inactifs, après avoir longuement examiné le véhicule étrange dans lequel ils étaient appelés à continuer leur voyage, ils étaient tombés d’accord pour lui faire subir une transformation importante et de laquelle dépendait, pour ainsi dire, la réussite de leur hardie tentative.

 

Ce véhicule affectait la forme d’une sphère creuse toute en sélénium, et ne mesurant pas moins de dix mètres de diamètre, à sa partie inférieure était pratiquée une ouverture d’un mètre, coupée transversalement par quatre tiges supportant, à leur entrecroisement, un axe de sélénium. L’extrémité de cet axe servait de support à un plancher roulant, grâce à des galets de bronze, sur une voie ferrée, tout comme un dôme d’observatoire, de manière à ce que la chambre, dans laquelle les voyageurs devaient prendre place, pût demeurer immobile en dépit du mouvement de rotation de la sphère.

 

 

Gontran, auquel Fricoulet détaillait minutieusement toutes les pièces de cet étrange véhicule, lui murmura à l’oreille :

 

– Cette sphère tournera sur elle-même !

 

– Assurément, une balle ne tourne-t-elle pas, au sortir de l’engin qui la lance ?

 

 

Puis amenant le jeune comte à l’écart :

 

– Inutile de te demander, n’est-ce pas, si tu sais ce que William Crookes, le grand savant anglais, entendait par le bombardement atomique.

 

– Inutile, en effet, de me le demander, répondit en souriant M. de Flammermont, car tu es convaincu que je n’en sais pas un mot.

 

– Donc, poursuivit Fricoulet, la matière est à l’état de mouvement éternel, formidable ; plus la matière est dissociée et plus ce mouvement est libéré des entraves de la cohésion ; or, en emmagasinant dans la sphère les millions de vibrations produites par cette rondelle téléphonique, on met en mouvement les molécules de l’air qui agissent sur les parois de la sphère, comme le pourraient faire des milliers de petits doigts, et lui impriment une vitesse incalculable. As-tu compris ?

 

Gontran hocha la tête.

 

– Si tu veux que je sois franc, dit-il, je te répondrai que j’ai peu compris, mais le principal, c’est que tu sois certain que cette machine-là peut fonctionner.

 

– Et comment veux-tu qu’il en soit autrement, répliqua l’ingénieur, regarde-moi ce téléphone transmetteur, dont la rondelle n’a pas moins de trois mètres de diamètre, et ces électro-aimants formidables qui doivent la faire vibrer, et cette batterie voltaïque.

 

Cependant, tout en écoutant silencieusement les explications de son ami, M. de Flammermont paraissait soucieux.

 

– À quoi penses-tu donc ? lui demanda tout à coup Fricoulet.

 

– Mon Dieu, répliqua le jeune comte, tu vas rire de moi, sans doute, mais il me vient une crainte.

 

– Laquelle ?

 

– C’est que, à une certaine distance du sol lunaire, les ondes vibrantes n’aient plus assez de force pour nous entraîner en avant.

 

L’ingénieur fronça les sourcils.

 

– Parbleu ! dit-il, il se pourrait bien que cela arrivât.

 

Puis, s’adressant à Ossipoff :

 

– M. de Flammermont pense que notre force motrice ne sera pas suffisante pour nous amener jusqu’au terme du voyage.

 

 

– Et sur quoi basez-vous cette supposition ? mon cher enfant, demanda le vieillard.

 

Pour le coup, Gontran se trouvait fort embarrassé de répondre et il lança à Fricoulet un regard désespéré.

 

Heureusement, ce fut l’ingénieur qui répondit à sa place en tendant à Ossipoff une feuille de son carnet.

 

Sur cette feuille se trouvait, inscrite au crayon, la formule algébrique suivante :

 

 

– Qu’est-ce que cela ? demanda le vieillard en écarquillant les yeux.

 

– Ça, répondit Fricoulet, c’est la preuve mathématique que l’ami Gontran à raison.

 

Et comme le vieillard se tournait déjà vers M. de Flammermont, l’ingénieur se hâta de répondre à la question qui allait être posée à son ami :

 

– À nous trois, dit-il, nous pesons deux cent cinq kilogrammes. Or, en tenant compte de la déperdition constante de force motrice, au fur et à mesure de notre éloignement, il est facile de calculer que, forcément, il viendra un moment où cette force, diminuant constamment, deviendra absolument nulle. C’est pourquoi, représentant par v la vitesse de l’appareil et en le multipliant par L 189, intensité de la pesanteur à la surface lunaire, je les divise par V (Vénus), plus P (notre poids), j’en prends la racine carrée et j’arrive à ce résultat : à 980,400 kilomètres de la Lune, nous nous arrêterons.

 

M. Ossipoff avait écouté, sans les interrompre, les calculs de l’ingénieur.

 

Quand celui-ci eut fini, le vieillard demeura, quelques instants encore, plongé dans ses réflexions, puis enfin il murmura :

 

– C’est juste… fort juste… mais alors…

 

Il regarda alternativement ses deux compagnons et ajouta :

 

– Il faudrait que l’un de nous demeurât ici pour alléger l’appareil.

 

Fricoulet sourit :

 

– En ce cas, fit-il, je ne vois que moi auquel puisse convenir ce rôle d’abandonné, car ni vous ni Gontran, l’un le père, l’autre le fiancé, ne pouvez vous dérober au devoir qui vous incombe de courir après le ravisseur de Séléna.

 

– Je n’osais point vous le proposer, ajouta le vieillard, mais puisque vous reconnaissez vous-même qu’il n’y a pas moyen de faire autrement…

 

Mais cette combinaison n’était nullement du goût de M. de Flammermont.

 

Se séparer de Fricoulet ! Fricoulet, son inspirateur, celui qui lui tendait la perche pour le sortir des bains dangereux dans lequel le plongeaient, à tous moments, les questions embarrassantes de M. Ossipoff.

 

Autant renoncer tout de suite à Séléna.

 

Non, cela ne pouvait être, cela ne serait pas : Fricoulet faisait partie de Gontran, l’ingénieur était la face scientifique du diplomate ; les séparer l’un de l’autre, c’était détruire entièrement le Flammermont que connaissait M. Ossipoff et qui avait séduit le père de Séléna.

 

– Eh bien ! dit tout à coup le vieillard en remarquant la mine absorbée de son futur gendre, qu’avez-vous donc, on dirait que cette combinaison ne vous va pas ?

 

– Alcide est un ami d’enfance, répondit le jeune homme avec une émotion admirablement bien jouée, et vous devez comprendre que je ne puisse, de gaieté de cœur, l’abandonner.

 

– Préféreriez-vous renoncer à Séléna ? répliqua le savant non sans quelque aigreur.

 

– À Dieu ne plaise ! s’écria vivement le comte, mais puisque c’est la question de poids qui nous gêne, ne pourrait-on, au lieu de se séparer de Fricoulet, se séparer d’une partie de l’appareil.

 

Le vieux savant eut un formidable haut-le-corps.

 

– Se séparer de l’appareil ! exclama-t-il, vous n’avez pas, je suppose, la prétention de vous envoler, comme un atome, dans un rayon lumineux.

 

 

– Cela serait-il bien impossible ? riposta le jeune homme.

 

Puis, sans laisser à Ossipoff, qui le considérait avec des yeux hagards d’étonnement, le temps de relever cette énormité, il poursuivit gravement :

 

– Au surplus, une semblable audace ne m’est point venue à l’esprit ; mais il me semble qu’en cherchant bien, on pourrait trouver un moyen d’alléger notre véhicule.

 

Il parlait lentement, scandant ses mots, hachant ses phrases, surveillant du coin de l’œil Fricoulet qui, tout en paraissant réfléchir profondément, se livrait à une mimique expressive.

 

Ossipoff répondit :

 

– Comme Telingâ m’a affirmé que nous ne pourrions être prêts à partir avant quatre fois vingt-quatre heures, réfléchissez à ce que vous venez de me dire, et si vous trouvez le moyen dont vous me parlez, je serai le premier à l’adopter… vous ne doutez pas que je me résigne avec peine à me séparer de M. Fricoulet.

 

Et, avec une grimace en opposition avec les paroles qu’il venait de prononcer, il serra les mains de l’ingénieur.

 

– Mais, ajouta-t-il, au cas où, en dépit de tous vos efforts, l’appareil devrait rester tel qu’il est actuellement et où il faudrait nous alléger…

 

– Alors, poursuivit Fricoulet en souriant, vous me jetterez pardessus bord, ni plus ni moins qu’un sac de lest.

 

Ossipoff inclina la tête affirmativement et, tournant les talons, s’en fut rejoindre Telingâ en compagnie duquel il devait se rendre au wagon de Fédor Sharp, afin de s’y livrer à une minutieuse perquisition, en ce qui concernait tous les objets dont il pouvait avoir besoin, tels que : couvertures, vêtements de rechange, appareils scientifiques, armes, etc.

 

À peine eut-il laissé seuls les deux jeunes gens, que M. de Flammermont s’écria :

 

– Eh bien ! tu es encore gentil, toi !… comment ! tu sais que je n’entends pas un traître mot à toutes ces combinaisons de vitesse, de poids, etc., tu t’amuses à me faire jongler avec des chiffres, et tu me laisses le bec dans l’eau.

 

L’ingénieur haussa les épaules.

 

– Tu as un aplomb si surprenant, répondit-il, que je cherche toutes les occasions de te le voir déployer.

 

– C’est fort bien, riposta Gontran d’un ton piqué, il n’en est pas moins vrai que tu m’as fait soulever un lièvre, et que ce lièvre, il faut que je le tue.

 

 

– Bast ! tu le tueras, sois tranquille, ces machines-là, tu sais bien que ça me connaît ; donne-moi seulement quelques heures et tu seras satisfait.

 

– Moi, cela est indifférent, c’est Ossipoff qu’il s’agit de satisfaire.

 

– Eh bien ! il le sera.

 

Sur ces mots, l’ingénieur, laissant M. de Flammermont surveiller les travaux, regagna le souterrain afin de pouvoir se livrer en paix à ses méditations et à ses recherches.

 

Une heure ne s’était pas écoulée qu’il accourait triomphant auprès du comte :

 

– Eh bien ? dit celui-ci.

 

– Eh bien ! ça y est ! vois plutôt.

 

Et il étala, sous les yeux de son ami, un croquis rapide, en disant :

 

– Étant établi que notre poids total était trop considérable pour que l’appareil pût nous faire franchir la distance qui nous sépare de Vénus, il fallait forcément diminuer ce poids, pour cela deux moyens se présentaient : soit vous débarrasser de moi, soit vous débarrasser de l’appareil, tu as opté pour le second de ces moyens, je n’attendais pas moins de ton amitié.

 

– Pardon, pardon, s’écria Gontran, je n’ai jamais parlé de nous débarrasser de l’appareil.

 

– Voilà où nous ne sommes pas d’accord, car c’est là-dessus qu’est basée ma combinaison.

 

 

– As-tu donc l’intention de nous faire voyager à cheval sur un courant électrique ?

 

– Tu plaisantes, moi je parle sérieusement et je vais t’en convaincre : Les nouveaux calculs auxquels je viens de me livrer établissent que l’appareil, tel qu’il est organisé, sera suffisant pour nous conduire jusqu’aux confins de la zone d’attraction lunaire ; une fois là, par exemple, les ondes vibratoires seront sans influence sur lui, alors nous l’abandonnerons.

 

– Tu en parles bien à ton aise ! exclama Gontran, nous l’abandonnerons ! mais qu’est-ce que nous devenons, nous ?

 

Fricoulet sourit de l’inquiétude de son ami.

 

– Nous, poursuivit-il, nous restons où nous sommes, c’est-à-dire dans cette logette de trois mètres de haut sur trois mètres de large enclavée dans la partie supérieure de la sphère.

 

L’ébahissement de M. de Flammermont allait croissant :

 

– Mais objecta-t-il, puisque cette logette fait partie de l’appareil !

 

– En ce moment, oui ; mais voici en quoi consiste mon innovation, au lieu de l’unir indissolublement à la sphère par des boulons rivés, ainsi que cela est, je l’y fixe au moyen de boulons à écrou, de façon à pouvoir, au moment voulu, l’en rendre indépendante.

 

Gontran frappa ses mains l’une contre l’autre.

 

– Eh ! j’y suis, s’écria-t-il ; c’est simple comme tout !

 

– Tu y es, fit narquoisement l’ingénieur.

 

– Parbleu ! arrivé à la limite de la zone d’attraction lunaire, nous abandonnons la sphère devenue inutile, et nous continuons le voyage dans notre chambrette.

 

Fricoulet ne put s’empêcher de rire.

 

– Heureusement, dit-il, que M. Ossipoff ne peut t’entendre, car s’il t’entendait, il aurait de toi une triste opinion… Comment ! malheureux, tu te laisserais tomber de six millions de lieues, dans ce cube de sélénium…

 

 

– Quels inconvénients y vois-tu ?

 

– Une quantité… d’abord…, mais je n’ai pas le temps de t’expliquer cela ; j’aime mieux continuer à te développer mon projet : autour de ma sphère, et dans une position équatoriale, j’étends une surface circulaire toute en sélénium et de trente mètres de diamètre ; à cette surface, notre logette se trouve rattachée par des câbles métalliques, si bien que, après nous être débarrassés de la sphère encombrante, nous continuerons notre voyage dans notre logette formant nacelle et suspendue à un vaste parachute rigide qui ne mesurera pas moins de trois cents mètres carrés de surface ; de cette façon, non seulement l’appareil se trouvera suffisamment allégé pour me permettre de prendre part à votre voyage, mais encore pour nous mettre à même d’emmener des compagnons sélénites, si le cœur leur en dit.

 

 

Comme il achevait ces mots, Fricoulet roula sur le sol, à la renverse, entraînant dans sa chute son ami Gontran. Celui-ci, pour marquer à l’ingénieur l’enthousiasme en lequel le jetait son invention, si simple cependant, s’était précipité pour le serrer dans ses bras, sans penser aux conditions spéciales de densité et de pesanteur du monde où il se trouvait ; si bien que sa force se trouvant sextuplée, il était venu battre la poitrine de l’infortuné Fricoulet avec la puissance d’une catapulte.

 

 

– Fichtre ! grommela l’ingénieur en se palpant avec inquiétude, ne pourrais-tu un peu penser à ce que tu fais ?

 

Puis, après s’être convaincu qu’il n’avait rien de cassé :

 

– À l’avenir, ajouta-t-il, fais-moi grâce de tes manifestations amicales, elles sont trop dangereuses.

 

Mais en voyant l’attitude penaude de Gontran, il se mit à rire et, lui prenant la main :

 

– Sans rancune, n’est-ce pas… et maintenant occupons-nous de mettre à exécution le projet que tu viens de me soumettre…

 

– Quoi ! exclama Gontran… tu veux ?

 

– Assurément, je veux qu’aux yeux d’Ossipoff, tu passes pour avoir trouvé cela… du reste, tu l’as dit toi-même, c’est d’une simplicité enfantine… c’est l’œuf de Christophe Colomb…

 

 

C’était cinq jours après cette conversation : l’immense parachute de sélénium entourait la sphère, rattaché par des câbles à la chambrette dans laquelle devaient prendre place les voyageurs, la sphère elle-même, suspendue à deux mâts métalliques, était placée au foyer du réflecteur parabolique, il ne restait plus qu’à centrer les miroirs et le départ avait été fixé au lendemain.

 

Ossipoff et ses compagnons, après avoir achevé d’emménager tous les objets qu’ils comptaient emporter avec eux, avaient résolu de prendre quelques heures de repos ; mais afin de ne point perdre leur temps en allées et venues inutiles, ils s’étaient étendus sur leurs couchettes aménagées dans le nouveau véhicule, en sorte que, dès leur réveil, ils n’auraient qu’à donner le signal du départ.

 

Harassés par la fatigue accumulée des jours précédents, ils dormaient, comme on dit vulgairement, à poings fermés, remplissant la chambrette de ronflements sonores, lorsque soudain, un bruit épouvantable, formidable, les fit bondir sur leurs pieds.

 

 

Pendant une seconde, ils se regardèrent interdits, cherchant réciproquement dans les yeux les uns des autres, l’explication d’un si brusque réveil.

 

Le premier, Fricoulet s’écria :

 

– L’ami Telingâ ne nous aurait-il pas joué le mauvais tour de nous envoyer dans l’espace sans nous prévenir ?

 

Gontran secoua la tête.

 

– Non, fit-il, il m’a semblé plutôt que c’était comme le bruit d’une avalanche s’écroulant sur nous… qui sait, des rocs se sont peut-être détachés du sommet du cratère.

 

Ossipoff haussa les épaules et grommela laconiquement :

 

– Aussi invraisemblable l’un que l’autre.

 

– Du reste, ajouta Fricoulet, il y a un moyen bien simple de savoir ce qui vient de se passer, c’est d’y aller voir.

 

Ce disant, il gravissait l’échelle donnant accès à l’un des hublots qui servait de porte et allait sortir de la chambrette, lorsque tout à coup Gontran s’écria :

 

– Mais, Dieu me pardonne, on marche au-dessous de nous !

 

– Dans la sphère, exclama l’ingénieur, allons donc ! tu rêves !…

 

Néanmoins, il redescendit et, s’agenouillant, colla son oreille au plancher de la chambre.

 

Quand il se releva, sa physionomie portait l’empreinte d’une profonde stupéfaction.

 

– Je ne sais si on marche, fit-il à voix basse, en tout cas, il se passe là-dedans quelque chose d’insolite, car j’entends un bruit dont je ne puis définir la nature.

 

Il achevait à peine ces mots qu’un roulement de tonnerre éclata sous les pieds des voyageurs qui, dans le premier mouvement de frayeur, firent en l’air un bond prodigieux.

 

– Ah ! cria Fricoulet, quelle est cette diablerie ?

 

Un second roulement, puis un troisième, un quatrième, se firent entendre, sourds et continus comme le premier.

 

– Ma foi, messieurs, fit Gontran, vous me suivrez si vous voulez ; quant à moi, je veux savoir à quoi m’en tenir.

 

Il décrocha de la paroi un revolver qui était pendu parmi plusieurs autres armes, vérifia s’il était chargé et s’avança vers le hublot de sortie…

 

– Nous allons avec toi, fit l’ingénieur, seulement tu m’amuses avec tes précautions ! Tu t’attends donc à trouver là-dedans des Indiens Comanches ?

 

Le jeune comte ne releva pas la plaisanterie, par la bonne raison qu’il ne l’avait point entendue car, sans s’inquiéter de savoir s’il était suivi ou non par ses compagnons, il avait empoigné l’échelle rigide qui, de la chambrette, courait le long de la sphère, jusqu’à la partie inférieure.

 

Sans hésiter, mettant le revolver au poing, il entra dans le trou d’ombre que formait la sphère métallique et se mit à marcher carrément devant lui, mais tout à coup, une détonation retentit dont les échos, frappant les parois de sélénium et renvoyés par elles, comme un volant par des raquettes, se multipliaient, assourdissants, terrifiants.

 

 

Gontran n’était point un savant, mais c’était un homme courageux, cette attaque loin de l’arrêter, ne fit que le surexciter et il se mit à courir du côté d’où elle lui semblait être partie. Une seconde détonation éclata et il entendit siffler une balle à son oreille ; alors, au hasard, il lâcha l’un sur l’autre les six coups de son revolver et jetant son arme devenue inutile il se précipita en avant. Soudain, dans l’ombre, des bras l’étreignirent, alors, ses doigts rencontrant une gorge, la serrèrent vigoureusement, et son adversaire inconnu chancela, l’entraînant dans sa chute.

 

 

– À moi ! à moi ! cria M. de Flammermont.

 

En ce moment, Ossipoff arrivait suivi de Fricoulet qui, homme de précaution, s’était muni de baguettes de magnésium.

 

Il en fit flamber une, et aussitôt, les ténèbres se dissipant, les nouveaux venus aperçurent Gontran formant une masse confuse avec son adversaire sur l’estomac duquel il se tenait accroupi.

 

– Grand Dieu ! s’écria le jeune homme en bondissant en arrière, grand Dieu ! c’est Farenheit.

 

– Farenheit ! répétèrent à la fois Ossipoff et Fricoulet, en se penchant, muets de stupeur, sur le corps immobile à leurs pieds.

 

C’était, en effet, l’Américain, maigre, décharné, desséché pour ainsi dire, dont le magnésium éclairait le masque livide et parcheminé.

 

Le premier moment de stupéfaction passé, Ossipoff déclara qu’il importait de transporter au plus tôt le malheureux dans la chambrette, afin de lui donner les soins que réclamait son état.

 

– Je ne l’ai pas tué, au moins ? demandait Gontran. Je crains de l’avoir serré un peu fort.

 

Sans répondre, Fricoulet jeta l’Américain sur son dos et aussi légèrement qu’une plume, le monta jusqu’à l’habitacle.

 

 

– Le pauvre diable meurt de faim, dit-il après l’avoir examiné, tâchons d’abord de lui faire absorber un peu de notre pâte nutritive.

 

À grand peine on arriva à desserrer les dents de l’Américain et à lui introduire dans la bouche un peu d’aliments, puis on attendit anxieusement l’effet que cela allait produire.

 

– Comment expliques-tu cette résurrection ? demanda M. de Flammermont qui, même encore à ce moment, n’en pouvait croire ses yeux.

 

– D’une manière fort simple : il faut établir d’abord que la cartouche de ce gredin de Sharp, au lieu de tuer sir Jonathan, n’avait fait que le blesser, lorsque fuyant devant la nuit, nous l’avons abandonné, croyant ne laisser derrière nous qu’un cadavre, le froid l’a saisi, or, tu sais que le froid conserve et que certains animaux, les anguilles, par exemple, ont la faculté de vivre, même après avoir été gelées ; c’est probablement un phénomène identique qui s’est produit pour Farenheit.

 

– Alors, fit en souriant Gontran, c’est le soleil qui l’aurait dégelé ?

 

– Comme tu le dis fort bien.

 

– Mais comment expliquer sa conduite ?

 

– Ceci n’étant plus du domaine scientifique, je ne puis te donner des éclaircissements mais tu pourras le lui demander à lui-même.

 

En ce moment, l’Américain commençait à s’agiter sur sa couche, ses lèvres se coloraient et, sur ses joues que les pommettes saillantes semblaient prêtes à crever, un peu de sang paraissait.

 

Durant quelques secondes, ses mâchoires se choquèrent avec un bruit de castagnettes, dans un mouvement formidable de mastication ; puis, sans ouvrir les yeux, il murmura d’une voix caverneuse :

 

– Manger…, manger…, manger !

 

Comme si Fricoulet eût prévu cette demande, il avait pris, du bout des doigts une forte boulette de pâte, et profitant d’un moment ou la bouche de l’Américain s’ouvrait toute grande, il l’y introduisit.

 

L’effet fut, pour ainsi dire, instantané. Farenheit se dressa sur son séant, ses paupières se soulevèrent, les yeux se fixèrent successivement sur ceux qui l’entouraient, puis, leur tendant les mains :

 

– By God ! fit-il… ce n’est donc pas ce gredin de Sharp qui a construit le ballon métallique que je voulais détruire.

 

Ossipoff ne put retenir un grondement.

 

– Détruire ! s’écria-t-il.

 

– Que voulez-vous ? en revenant à moi, dans ce désert épouvantable, je me suis traîné, comme j’ai pu, pendant quelques kilomètres, puis, tout à coup, j’ai aperçu tous ces préparatifs de départ… j’ai cru que c’était Sharp qui voulait encore m’échapper… la rage s’est emparée de moi et j’ai résolu de mourir, s’il le fallait, mais de mourir en me vengeant.

 

– Alors c’est contre lui que vous croyiez tirer tout à l’heure ? demanda Gontran.

 

– Parfaitement, et heureusement que ma main tremblait.

 

Il s’interrompit, et avec une lueur d’envie dans la prunelle :

 

– Oh ! dit-il, je mangerais volontiers un rosbeef arrosé d’un verre de Porto…

 

Fricoulet et Gontran se regardèrent navrés :

 

– Le seul moyen de contenter cette envie, dit enfin le jeune ingénieur, c’est de vous endormir en souhaitant que Morphée vous envoie un rêve gastronomique… car, pour nous, notre garde-manger se compose de ceci :

 

Et il désigna la pâte fabriquée par Ossipoff.

 

L’Américain fit la grimace, puis, cédant au conseil de Fricoulet, il se tourna sur le flanc et s’endormit.

 

CHAPITRE III

LE FEU À BORD

 

H bien ! monsieur Fricoulet, demanda Ossipoff d’un ton narquois, commencez-vous à être convaincu ?

 

– Je fais plus que de commencer, cher monsieur, je suis convaincu, absolument convaincu ; cela ne m’empêche pas d’être stupéfait de la réussite…

 

L’ingénieur se tourna vers M. de Flammermont.

 

– Et toi, Gontran ? interrogea-t-il.

 

Le jeune comte haussa légèrement les épaules et répliqua d’un petit ton dégagé :

 

– Oh ! moi, tu sais bien que, pas un instant, je n’ai eu l’ombre d’un doute.

 

– D’ailleurs, dit à son tour le vieillard, n’est-ce pas à lui qu’appartient l’ingénieuse idée, grâce à laquelle nous pouvons continuer notre voyage ?… Il serait donc bien étonnant qu’il eût conçu des inquiétudes à ce sujet.

 

Fricoulet dissimula, sous un plissement de paupières, la lueur joyeuse que ces mots venaient d’allumer dans ses yeux ; mais il eut beaucoup de peine à ne pas éclater de rire, lorsque Gontran lui dit gravement :

 

– Ce qui me donne une grande confiance en moi-même, c’est la persuasion en laquelle je suis que le mot « impossible » n’est pas français…

 

Un grognement se fit entendre derrière eux ; ils se retournèrent et virent Farenheit assis sur le bord du coussin qui lui servait de couchette.

 

– Le mot « impossible » n’est pas américain non plus, fit-il d’un ton bourru.

 

 

Fricoulet sourit un peu et répondit :

 

– Vous en êtes une preuve éclatante ; car, du diable ! si je me serais attendu à vous voir vivant après l’étrange aventure qui vous est survenue…

 

– Il faut venir sur la Lune pour voir des choses semblables, dit à son tour Gontran.

 

– Pourquoi cela ? n’avons-nous pas sur la terre des procédés de conservation de la viande par le froid ? repartit M. Ossipoff.

 

– Avec cette différence que les bœufs et les moutons conservés de la sorte, ne ressuscitent pas, tandis que sir Jonathan est ressuscité, lui.

 

– Nous avons même oublié de vous demander comment vous alliez ? fit Gontran.

 

L’Américain s’étira violemment les bras, fit craquer ses jointures avec des bruits de pistolet, et répondit :

 

– Mais cela ne va pas mal, je vous remercie ; je sens seulement, par tout le corps, une grande courbature… c’est sans doute ce sommeil hivernal qui est cause de cela… mais un peu d’exercice va me rendre toute mon élasticité.

 

Ce disant, il fit mine de se lever, un geste de Fricoulet l’arrêta :

 

– Un peu d’exercice, répéta l’ingénieur ; mais, où diable, voulez-vous en prendre ? vous n’avez, pour vous livrer à cette promenade, que la cage dans laquelle nous nous trouvons, et vous avouerez que l’espace manque considérablement.

 

Un désappointement profond se peignit sur le visage du Yankee.

 

– By God ! gronda-t-il, en effet, c’est peu.

 

Puis, aussitôt, il ajouta d’un ton de stupeur :

 

– Ah ça ! où sommes-nous ?

 

– Dans notre nouveau véhicule, celui-là même que vous vous acharniez à détériorer, lorsque M. de Flammermont est intervenu, si heureusement pour vous et pour nous.

 

Farenheit promenait autour de lui des regards peu satisfaits.

 

 

– Peuh ! murmura-t-il avec une grimace, c’est moins confortable que l’autre wagon.

 

– Que voulez-vous, répliqua Gontran, à la guerre comme à la guerre, nous devons même nous estimer fort heureux qu’un concours providentiel de circonstances nous ait mis à même de poursuivre notre voyage… autrement, je devais renoncer à l’espoir de retrouver jamais ma chère Séléna, et vous à celui de remettre la main sur votre ami Sharp.

 

À ce nom, qui avait toujours eu la propriété de le mettre en fureur, l’Américain fit sur sa couche un bond formidable, les dents serrées, les poings fermés, les yeux étincelants.

 

Mais il se produisit alors un singulier phénomène ; projeté par sa force d’impulsion, il alla donner de la tête contre la paroi supérieure du projectile pour retomber sur les épaules d’Ossipoff, fort tranquillement occupé à rédiger ses notes de voyage.

 

Surpris à l’improviste, le vieillard perdit l’équilibre, tenta de se rattraper à Gontran qu’il entraîna dans sa chute et tous les trois roulèrent sur le plancher, pendant que Fricoulet riait aux larmes.

 

Ossipoff fut le premier qui se releva.

 

– Qu’y a-t-il ? grommela-t-il tout en bougonnant… quelle est cette commotion ?

 

L’ingénieur se tenait les côtes, incapable de prononcer une parole.

 

Ce fut Gontran qui répondit en se frottant les genoux :

 

– Parbleu ! cette commotion a été produite par la chute d’un corps.

 

– Un bolide ! exclama M. Ossipoff.

 

Farenheit, qui s’était relevé lui aussi, s’avança vers le vieillard :

 

– J’était prêt à vous faire des excuses, gronda-t-il ; mais du moment que vous vous servez, à mon égard, d’expressions aussi malsonnantes…

 

 

Pour le coup, l’hilarité de Fricoulet redoubla et il fut impossible à Gontran de conserver son sérieux plus longtemps.

 

Farenheit et Ossipoff se regardaient dans le blanc des yeux, comme deux bouledogues prêts à s’entre-dévorer…

 

– Mais, mon cher sir Jonathan, réussit à dire le jeune comte, le digne M. Ossipoff n’a aucunement eu l’intention de vous insulter.

 

– Cependant… grommela l’Américain… bolide… bolide…

 

–… Est le nom que l’on donne, en astronomie, à certains corps errants dans l’espace… or, vous conviendrez qu’en l’espèce, vous avez joué un peu ce rôle.

 

Le visage du Yankee se rasséréna ; il fit un pas encore et, tendant au vieillard sa main largement ouverte :

 

– Touchez-là, monsieur Ossipoff, dit-il avec dignité, pour me prouver que vous ne m’en voulez pas de vous être tombé à califourchon sur les épaules.

 

– Comme à saute-mouton, murmura Gontran.

 

– J’accepte bien volontiers vos excuses, répondit le vieux savant en touchant la main de Farenheit… seulement, je vous serai très reconnaissant de m’expliquer dans quel but vous vous êtes livré à cette bruyante manifestation.

 

– Je ne saurais vous le dire, et vous me voyez moi-même tout surpris de ce qui est arrivé.

 

Fricoulet, qui avait fini par se rendre maître de son hilarité, expliqua alors que l’Américain avait fait un brusque mouvement, sans réfléchir que plus on s’éloignait de la lune, et plus on échappait aux lois de la pesanteur, déjà si faibles à la surface même du satellite.

 

En entendant ces mots, l’Américain faillit témoigner sa stupéfaction par un bond non moins formidable que le premier ; mais, instruit par l’expérience et se défiant de sa nature nerveuse, il se cramponna, des deux mains, aux coussins du divan et s’écria :

 

– By God !… ai-je bien entendu ?… ne venez-vous pas de dire « plus on s’éloigne de la lune » ?

 

– Vous avez parfaitement bien entendu, sir Jonathan.

 

– Nous ne sommes plus sur la lune ?

 

– Voici bientôt une heure que nous l’avons quittée.

 

L’effarement du digne Américain était comique à voir.

 

Il se précipita à l’un des hublots et demeura quelques instants, immobile, le nez collé à la vitre épaisse, sondant l’immensité.

 

Convaincu de la réalité, il se retourna.

 

– Ah çà ! fit-il, comment vous y êtes-vous pris pour quitter ce sol lunaire sur lequel nous semblions échoués à jamais ?

 

Ossipoff désigna Gontran et répondit :

 

 

– C’est encore à M. de Flammermont que nous sommes redevables de cette merveilleuse application des forces électriques.

 

L’Américain secoua vigoureusement la main du jeune comte.

 

– Au nom de ma haine, merci, fit-il d’une voix profonde ; et je m’engage, si nous réussissons à mettre une seconde fois la main sur ce gredin de Sharp, à ne pas le laisser échapper… d’un seul coup, il paiera pour tous ses méfaits.

 

– Pardon, répliqua Gontran dont le visage avait légèrement pâli, vous m’accorderez bien que, maintenant, ce Sharp m’appartient un peu… n’ai-je pas à venger ma fiancée, ma Séléna adorée ?

 

 

Farenheit se tut un moment, puis répondit :

 

– Ne nous disputons point encore à ce sujet ; lorsque le gredin sera à notre disposition, il sera suffisamment temps d’agiter cette question.

 

– Il y aura un moyen bien simple de la trancher, après l’avoir agitée, dit plaisamment Fricoulet ; vous jouerez la peau de Sharp, aux dés ou à la courte paille…

 

Pendant que les trois hommes causaient ainsi, Ossipoff consultait attentivement les instruments suspendus aux parois de la chambrette.

 

 

– Allons, allons, dit-il en se frottant les mains d’un air satisfait, le voyage s’annonce bien… le baromètre ne marquant que 350 millimètres, n’en est pas moins au beau temps ; l’hygromètre à cheveu indique une humidité très modérée et les papiers ozonométriques sont intacts.

 

– Êtes-vous au moins certain de la route que nous suivons ? demanda Farenheit.

 

– J’ai soumis tous mes calculs à M. de Flammermont, répliqua le vieillard, et il les a reconnus exacts.

 

L’Américain considéra d’un œil étrange le jeune homme qui gardait un sérieux imperturbable.

 

– Au surplus, fit le comte, si vous doutez, vous n’avez qu’à consulter la boussole.

 

M. Ossipoff se redressa et regarda tout surpris M. de Flammermont.

 

– Allons, bon, pensa celui-ci, j’ai dû dire une bêtise.

 

Il en fut convaincu en entendant Ossipoff prononcer, d’un ton un peu amer, les paroles suivantes :

 

– Vous plaisantez, n’est-ce pas… vous savez bien que toutes les indications de la boussole ne se rapportent aucunement au milieu que nous habitons et que, si loin de toute attraction, la boussole ne nous est plus d’aucune utilité.

 

Gontran, tout confus, se mordait les lèvres ; mais, soudain, il eut une inspiration de génie et étendant la main vers les hublots à travers lesquels on apercevait les constellations brillantes qui étincelaient dans l’immensité sidérale :

 

– Aussi bien, répondit-il d’une voix vibrante, voulais-je parler de ces étoiles qui, toutes, sont autant de boussoles célestes sur lesquelles nous pouvons régler notre marche.

 

 

Un sourire entr’ouvrit les lèvres du vieux savant qui répliqua aussitôt :

 

– Je vous demande pardon, mon cher enfant ; je ne vous cacherai pas que, de votre part, une hérésie semblable m’étonnait.

 

Cela dit, d’un ton tout affectueux, Ossipoff reprit ses occupations, tandis que Gontran s’en allait s’asseoir auprès de Fricoulet.

 

– Je t’admire, mon ami, je t’admire sincèrement, murmura l’ingénieur… Dieu sait que je suis profondément hostile à ton mariage ; mais je dois avouer que, si tu réussis enfin à épouser celle que tu aimes, eh bien ! là, vrai, tu ne l’auras pas volé.

 

– Il semble que l’amour décuple mon imagination, répliqua le jeune comte.

 

Farenheit, en ce moment, s’approcha d’eux :

 

– À quelle distance, croyez-vous que nous soyons maintenant de la Lune ? demanda-t-il.

 

– Peuh ! répondit Fricoulet en consultant sa montre, sans rien vous affirmer d’exact, je puis cependant vous certifier que nous devons en être à une centaine de mille kilomètres.

 

L’Américain ouvrit de grands yeux :

 

– Cent mille kilomètres ! répéta-t-il… mais vous venez de dire que nous en sommes partis seulement depuis une heure !…

 

– Eh bien !… à raison de vingt-huit mille mètres par seconde, – qu’est-ce que cela fait ?…

 

– Cent mille quatre-vingts kilomètres par heure, répondit le Yankee qui, en sa qualité de commerçant, avait le calcul rapide.

 

– Donc, quand je vous disais cent mille kilomètres, je n’étais pas bien loin de la vérité.

 

– Mais cela nous fait une marche de cinq cent mille lieues par jour… ou du moins par vingt-quatre heures !

 

– Rigoureusement exact, dit encore l’ingénieur qui jouissait de l’ébahissement de sir Jonathan.

 

Et il ajouta :

 

– Dans dix heures, nous atteindrons le point neutre, c’est-à-dire celui où les deux attractions de la Lune et de Vénus sont contiguës.

 

L’Américain était rêveur ; il se livrait mentalement à des tours de force d’arithmétique.

 

– Mais, à ce compte-là, murmura-t-il, il ne nous faudrait, sur Terre, qu’une minute et demie pour traverser l’océan Atlantique.

 

– Je n’ai point fait le calcul, riposta Fricoulet, mais, étant données les proportions, il doit être juste.

 

Gontran poussa un soupir.

 

– Qu’as-tu donc ? demanda l’ingénieur.

 

– J’ai que si nous avions eu à notre disposition un moyen de locomotion semblable, quand nous nous sommes élancés de la Terre, nous aurions atteint la Lune en trois heures.

 

– Tu as raison… mais puisque c’est fait maintenant, qu’as-tu à regretter ?…

 

– Le temps perdu… qui ne se rattrape jamais, répondit gravement M. de Flammermont en élevant la voix de façon à être entendu d’Ossipoff.

 

– Times is money, ajouta non moins gravement Farenheit.

 

Tout à coup l’Américain poussa un léger cri de surprise.

 

 

– Qu’est cela ? demanda-t-il en étendant la main vers un coin de la chambrette… on dirait des scaphandres…

 

– Vous ne vous trompez pas, répondit en souriant le jeune comte, ce sont bien des scaphandres.

 

– Allons-nous donc avoir à voyager sous l’eau ? demanda l’Américain.

 

– Non… mais dans le vide.

 

Aux regards surpris de son interlocuteur, Fricoulet vit que ses paroles n’avaient pour lui aucun sens.

 

– En deux mots, vous allez comprendre, dit-il, que la force électrique qui nous pousse en avant doit être, d’après nos calculs, suffisante pour nous faire pénétrer dans la zone d’attraction vénusienne ; mais là, elle s’arrête et l’appareil ne nous devient plus d’aucune utilité ; au contraire, son poids ne peut que rendre notre chute plus rapide… c’est-à-dire plus dangereuse… comprenez-vous ?

 

L’Américain répondit affirmativement…

 

– Alors, nous abandonnons la sphère qui nous supporte et nous continuons notre voyage dans cette logette, transformée en nacelle, c’est pourquoi nous avons emporté avec nous ces appareils imaginés autrefois par des sélénites aventureux… mais, tandis que les scaphandres servent à protéger le corps contre la pression de l’eau, ceux-ci le garantiront contre l’effet mortel de la disparition brusque de cette pression atmosphérique… voilà…

 

– Très ingénieux, murmura l’Américain.

 

Et étouffant de la main un bâillement formidable, il ajouta :

 

– By God ! il me semble que j’ai envie de dormir.

 

– Parbleu ! cela n’a rien d’étonnant, répondit Fricoulet avec un grand sérieux… voilà quinze jours que vous ne faites que cela ; ce n’est pas en une heure que l’on perd ses mauvaises habitudes.

 

– Alors, demanda Farenheit en l’interrogeant du regard, que me conseillez-vous ?

 

– De faire un bon somme pour commencer, ensuite, nous verrons…

 

Sans doute ce conseil correspondait-il exactement à l’envie secrète de l’Américain, car, après avoir bredouillé un bonsoir inintelligible, il s’étendit tout de son long sur les coussins et ne tarda pas à remplir la logette d’un ronflement sonore…

 

Cinq minutes après, Fricoulet dit à son tour :

 

– Sir Jonathan est plein de bon sens… il est, en ce moment, plus de minuit à Paris ; c’est l’heure à laquelle les honnêtes gens s’endorment.

 

 

Il s’enroula dans sa couverture de voyage et balbutia d’une voix somnolente :

 

– Messieurs, je vous souhaite une bonne nuit…

 

Quelques instants ne s’étaient pas écoulés qu’un bruit grêle se faisait entendre, dominant la basse profonde de l’Américain ; c’était l’ingénieur qui faisait sa partie dans le concert des ronflements.

 

Gontran essaya de lutter ; mais ce fut en vain, le sommeil s’emparait de lui.

 

– Décidément, fit-il, c’est contagieux.

 

Et s’adressant à Ossipoff, toujours plongé dans ses écritures :

 

– Qu’y a-t-il à voir entre la lune et l’orbe de Vénus ?

 

Le savant, un peu surpris, releva la tête.

 

– Rien, absolument rien, répondit-il… comme vous le savez d’ailleurs.

 

– En ce cas, riposta le jeune comte ; comme ce rien ne m’offre non plus rien de récréatif, je vous demande la permission de prendre quelques heures de repos.

 

Le vieillard lui serra la main et il s’en fut prendre place sur les coussins, à côté de ses compagnons.

 

Il ne tarda pas à tomber en un rêve étrange :

 

Après avoir rejoint Séléna, il l’épousait et leur voyage de noces se faisait à travers les mondes célestes ; bientôt, eux-mêmes se transformaient en étoiles, et unis pour l’éternité, dans l’immensité céleste, ils devenaient les astres favoris des amoureux terrestres.

 

 

Demeuré seul, Mickhaïl Ossipoff avait laissé tomber sa tête entre ses mains et rêvait, lui aussi, à son enfant adorée, disparue dans l’espace.

 

La reverrait-il jamais celle qu’il avait sacrifiée à sa passion pour la science ; et la tentative désespérée qu’il faisait en ce moment n’aurait-elle pas un autre résultat que de lui faire faire une nouvelle étape dans le désert intersidéral ?…

 

Ah ! si, tout au moins, Sharp pouvait lui tomber sous la main… et ce n’était plus la rancune du savant, c’était la haine du père qui gonflait le cœur du vieillard et faisait bouillonner son sang dans ses veines…

 

Peu à peu, cependant, ses idées devinrent moins nettes ; les silhouettes de Sharp et de Séléna s’estompèrent dans une espèce de brume… bientôt même, elles s’effacèrent complètement, et toute sensation de vie disparut.

 

Mickhaïl Ossipoff venait, lui aussi, de s’endormir.

 

 

 

Il était onze heures du matin au chronomètre du Yankee quand une main vigoureuse secoua le vieillard qui s’éveilla en sursaut.

 

– Qu’y a-t-il donc ? balbutia-t-il, tout surpris lui-même de s’être assoupi dans cette position… Qu’arrive-t-il donc ?

 

– Mais rien, cher monsieur, répondit l’Américain ; seulement, comme il se fait tard…

 

Le vieillard regarda autour de lui ; Gontran faisait sa barbe à l’aide d’un minuscule nécessaire de poche, et Fricoulet mesurait, au micromètre, l’arc sous-tendu par la planète Vénus qui s’encadrait dans le hublot du plafond.

 

Ossipoff s’avança vivement vers lui.

 

– Eh bien ? demanda-t-il avec une légère inquiétude dans la voix.

 

L’ingénieur répondit tranquillement :

 

– Les prévisions de Telingâ étaient justes ; voici vingt heures que nous avons quitté le sol lunaire et nous avons déjà franchi dix-huit cent mille kilomètres ; nous avons donc effectué la sixième partie de notre voyage… vous voyez que nous sommes exactement dans les conditions nécessaires…

 

 

Cédant sa place au vieillard, il ajouta :

 

– Au surplus, regardez vous-même ; on aperçoit déjà les phases de Vénus.

 

– Vénus a des phases ! exclama Gontran.

 

Fricoulet lui lança un coup d’œil terrible et aussitôt le jeune comte, se reprenant, dit très haut :

 

– Oui, sir Jonathan, Vénus a des phases tout comme la lune.

 

– Mais je n’en ai jamais douté, répliqua l’Américain à mi-voix.

 

L’ingénieur vint se planter devant lui et déclara d’un ton doctoral :

 

– Vénus a été baptisée par les Terriens, de plusieurs noms : tantôt elle est l’Étoile du Berger ou l’astre du matin, tantôt Vesper, ou bien Lucifer, c’est la deuxième planète du système solaire et elle gravite à une distance moyenne de 26 millions 750 mille lieues de l’astre central : le Soleil.

 

– Et la Terre ? questionna l’Américain.

 

Ce fut Gontran qui prit la parole d’un ton d’importance.

 

– La Terre est plus loin du Soleil que Vénus, son orbite a 148 millions de kilomètres de rayon ou 37 millions de lieues.

 

Fricoulet le regarda tout surpris.

 

– Mais tu es plus savant que je ne le croyais, lui chuchota-t-il à l’oreille.

 

– Doctus cum libro ! répondit en souriant M. de Flammermont.

 

– Que veux-tu dire ?

 

Le jeune comte désigna, d’un clignement d’yeux, sa couverture de voyage.

 

– Devine, dit-il, ce que j’ai caché là-dessous ?

 

– Comment veux-tu que je sache ?

 

– Un livre que j’ai trouvé dans le boulet de Sharp.

 

– Un livre ?

 

 

– Oui, les Continents célestes, je l’ai emporté avec moi et tandis que tout à l’heure vous dormiez tous, j’ai passé deux heures à piocher Vénus…

 

– Ah bah !

 

– Et je te promets que je connais mon sujet… Ossipoff peut me pousser des colles… avec mon vade-mecum, je ne le crains plus.

 

– Seulement, tu as oublié les phases…

 

– C’est vrai… Je les avais oubliées.

 

Pendant que les deux amis devisaient ainsi, Farenheit, pour passer le temps, causait astronomie avec Mickhaïl Ossipoff.

 

– Au delà de la Terre, il n’y a plus rien, n’est-ce pas ? demanda-t-il.

 

– Et Mars, à 56 millions de lieues !… ne le comptez-vous donc pour rien ? fit Ossipoff suffoqué par tant d’ignorance.

 

L’Américain, qui n’avait aucune raison de se poser auprès du vieillard pour un puits de science astronomique, répondit à la suffocation d’Ossipoff par un petit haussement d’épaules plein d’indifférence.

 

Puis, avec un claquement de langue de mauvaise humeur :

 

– Mars ! bougonna-t-il… la planète protectrice des soldats… en voilà une que je supprimerais de la carte céleste, si cela se pouvait.

 

– Ah bah ! firent ensemble Fricoulet et Gontran… et pourquoi cela ?

 

 

– Parce que moi, je suis un commerçant… et que la guerre nuit au commerce… si vous saviez ce que les affaires de sécession ont fait de mal aux suifs… c’est par milliers de dollars que se sont chiffrées mes pertes de cette année-là…

 

– Alors, vous n’aimez pas les soldats ? demanda en riant M. de Flammermont.

 

– Je les considère comme un facteur inutile dans la société… voyez, nous, aux États-Unis, est-ce que nous avons une armée ?… et nos affaires ne vont pas plus mal… au contraire !

 

– Vous êtes pour la suppression des armées permanentes ? fit l’ingénieur.

 

– Absolument… je ne comprends les uniformes qu’au théâtre… et encore les uniformes du siècle dernier, avec des grands chapeaux et des plumes blanches… des cuirasses étincelantes, des écharpes de soie… des pourpoints de velours… au point de vue décoratif, c’est fort joli. Mais dans la vie… un honorable commerçant, à son comptoir, me produit plus d’effet qu’un colonel à la tête de son régiment.

 

– Heu ! répliqua M. de Flammermont, votre situation de citoyen de la libre Amérique vous permet d’émettre de semblables paradoxes… mais vous changeriez de langage si vous étiez, comme nous, obligés de jouer votre partie dans le concert européen.

 

Fricoulet se prit à rire et Ossipoff approuva de la tête la réplique du jeune comte.

 

En guise de réponse, Farenheit poussa un sourd grognement et, tournant lentement sur ses talons, promena autour de lui un regard circulaire, inventoriant de l’œil le matériel que les voyageurs emportaient avec eux.

 

– Dites-donc ! exclama-t-il, il me semble que vous n’avez guère songé à la rigueur de la température… si nous devons retrouver sur Vénus des nuits de quinze fois vingt-quatre heures comme sur la Lune…

 

– À ce point de vue, vous pouvez être tranquille, répliqua Gontran ; nous retrouverons sur Vénus des jours et des nuits répartis régulièrement, tout comme sur notre planète natale ; la quantité seule diffère…

 

– Tiens ! dit l’Américain, et pourquoi ?

 

– Tout simplement parce que l’orbite suivie par Vénus étant intérieure, et naturellement plus courte, l’année vénusienne, au lieu d’être composée comme l’année terrestre, de trois cent soixante-cinq jours un tiers, ne compte que deux cent vingt-quatre jours un tiers.

 

Farenheit se grattait la tête avec énergie, ce qui était chez lui l’indice d’une forte tension cérébrale.

 

– Mais, dit-il, tout en ayant une orbite plus petite, Vénus pourrait cependant mettre à la parcourir, autant de temps qu’en met la Terre pour parcourir la sienne.

 

– Cela pourrait être, repartit Fricoulet, mais cela n’est pas ; il y a même une loi établissant que les planètes tournent d’autant plus vite qu’elles sont plus proches du Soleil ; c’est ainsi que Mercure fait, par seconde, 47 kilomètres ou plus d’un million de lieues par jour ; Vénus 35 kilomètres par seconde ou 750,000 lieues ; la Terre 29 kilomètres et 643,000 lieues ; Mars 24 kilomètres et 518,000 lieues ; Jupiter 13 kilomètres et 214,000 lieues ; Saturne 10 kilomètres et 205,000 lieues ; Uranus 7 kilomètres et 144,000 lieues.

 

L’ingénieur avait débité cette longue tirade sans une hésitation, ce qui fit ouvrir à l’Américain des yeux émerveillés.

 

 

– Quelle mémoire ! murmura-t-il… mais si vous croyez que je me souviens seulement d’un seul de ces chiffres…

 

Et il ajouta :

 

– Au surplus, peu importe… le principal c’est que nous retrouvions là-bas une existence à peu près semblable à celle de la Terre.

 

– Oh !… en tous points semblable, s’empressa de dire M. de Flammermont ; la rotation s’effectue exactement en vingt-trois heures, vingt et une minutes, vingt-deux secondes ; la durée du jour est donc à peu près la même.



Bateau Vénusien.

 

– Sauf l’année plus courte, cependant, fit observer l’Américain.

 

– En effet ; mais peu nous importe à nous qui n’avons pas l’intention d’y passer une année.

 

– Ajoutez à cela, poursuivit Gontran qui s’emballait sur son sujet, même densité, même atmosphère, même pesanteur, même volume… Vous pouvez dire que Vénus est une jeune sœur de la Terre.

 

Et poussant le coude de Fricoulet :

 

– Hein ! murmura-t-il, crois-tu que je les ai piochés, mes Continents célestes !

 

Mais quelques mots de M. Ossipoff vinrent, presque aussitôt, diminuer le contentement que le jeune homme éprouvait de lui-même.

 

– Vous vous hâtez bien de vous prononcer, ce me semble, dit le vieux savant… quand nous serons arrivés, vous verrez que Vénus est loin d’être le séjour enchanteur que vous vous figurez…

 

– Pourquoi donc cela ? demanda le jeune comte presque malgré lui.

 

– Un seul chiffre, celui que tous les astronomes ont toujours inscrit à côté de la planète Vénus, va vous répondre… ce chiffre c’est 55°.

 

M. de Flammermont ne se trouva pas plus avancé ; mais, bien au contraire, ce chiffre l’embarrassait fort ; d’abord, il ne lui disait rien, en outre, il suspendait au-dessus de sa tête quelque nouvelle question d’Ossipoff ; et l’infortuné comte tournait du côté de Fricoulet des regards suppliants.

 

Alors, l’ingénieur qui avait compris cette muette supplique, s’adressa à Farenheit :

 

– Oui, dit-il, mon cher sir Jonathan, les chiffres ont leur éloquence, et ce 55°, qui représente l’angle formé sur le plan de l’écliptique par l’axe de rotation de Vénus, ce 55° contient en lui seul tout ce qui peut être dit de spécial sur la planète : saisons, climats, longueur de jours, aspects célestes, végétation, vie animale, etc., etc.

 

Le Yankee l’écoutait bouche bée, se demandant pourquoi il était ainsi pris à partie ; il fut encore bien plus surpris lorsque l’ingénieur s’écria, avec un petit rire moqueur :

 

– Ah ! ah ! mon gaillard, vous y mordez aux choses célestes !… ce que je viens de vous dire vous intrigue, et vous voulez savoir ce qui se cache véritablement sous ce 55°…

 

L’Américain esquissa un geste d’énergique dénégation.

 

Fricoulet n’en tint aucun compte et s’écria :

 

– Mais, mon cher sir Jonathan, pourquoi vous en défendre ? J’en appelle à M. Ossipoff ! en quelle circonstance la curiosité serait-elle plus légitime que lorsqu’il s’agit de soulever le voile qui nous dérobe les mystères de l’infini céleste ?… et puis, c’est en vain que vous le nieriez !… cela se voit à votre visage : vos yeux sont pétillants de curiosité et vos lèvres balbutiantes de questions.

 

Bien qu’abasourdi par ce flot de paroles, l’Américain trouva cependant la force de faire entendre un éclat de rire dédaigneux.

 

 

– En vérité, essaya-t-il de dire, mes yeux sont si pétillants et mes lèvres si balbutiantes que cela… Je ne comprends pas…

 

– Et parbleu ! exclama Fricoulet avec une impatience parfaitement jouée… comment voulez-vous comprendre ?… vous m’interrompez tout le temps… sachez donc que Vénus a beau avoir une masse presque égale à celle de notre planète natale, une densité qui est à celle de la Terre ce que 90 est à 100, et bien que la pesanteur, à sa surface, soit à peu près la même que sur notre globe, Vénus cependant n’est pas le Paradis… tant s’en faut… la masse, la densité, la pesanteur ne font pas le bonheur…

 

L’ahurissement de l’Américain allait croissant, tellement croissant que machinalement, ses lèvres balbutièrent :

 

– Pourquoi ?

 

– Pourquoi ?… eh ! parbleu ! c’est toujours ce 55° qui en est cause.

 

Il avait saisi, par un bouton de sa jaquette, l’infortuné Farenheit qui n’en pouvait mais.

 

Sans se rendre compte de l’intention de l’ingénieur, Farenheit crut à une agression et fit un bond en arrière.

 

D’un geste, le jeune homme le rassura et poursuivit en souriant :

 

– Par suite de cette inclinaison d’axe, les saisons qui, sur Vénus, se succèdent de cinquante-six en cinquante-six jours, sont fort tranchées ; la zone polaire descend jusqu’à 35° de l’Équateur de même que les régions tropicales s’étendent jusqu’à 35° des pôles, en sorte que deux zones, beaucoup plus larges que les zones tempérées de notre globe, empiètent constamment l’une sur l’autre, appartenant à la fois aux climats polaires et aux climats tropicaux. Ces régions subissent donc d’énormes variations de chaleur et de froid.

 

– Vous vous plaigniez de la chaleur sur la Lune ! dit Ossipoff en intervenant dans la conversation ; sachez que sur Vénus, pendant l’été, le soleil tourne autour du Pôle, en s’élevant en spirale et en envoyant une quantité de lumière presque deux fois plus grande que celle qu’il envoie à la Terre.

 

– Quant à l’hiver, dit à son tour Fricoulet, le froid doit être comparable à celui qui règne sur la Lune pendant la nuit de trois cent cinquante-quatre heures, car le soleil n’approche pas du tout de l’horizon et reste considérablement au-dessous.

 

– Les régions équatoriales ne sont pas plus favorisées que les pays polaires, elles ont, chaque année, deux étés pendant lesquels le soleil monte au zénith et déverse sur elle des rayons certainement plus ardents que ceux sous lesquels rôtissent nos contrées équatoriales terrestres…

 

– Eh bien ! demanda Fricoulet, avez-vous compris ?

 

 

– Je ne sais si j’ai compris, répliqua d’un ton accablé l’infortuné Yankee, totalement abasourdi ; tout ce que je sais, c’est qu’il fait ici une chaleur étouffante !

 

Il avait enlevé sa casquette de voyage et s’épongeait le front tout ruisselant de sueur.

 

Fricoulet répliqua :

 

– Il fait en effet très chaud ici.

 

Puis à Gontran.

 

– Mais qu’as-tu donc ? tu es rouge comme un homard !

 

– Je succombe, murmura le jeune comte en enlevant son vêtement.

 

– C’est le Soleil, sans doute, dit Ossipoff ; plus nous allons et plus nous nous rapprochons de lui ; extérieurement, les parois du véhicule doivent être brûlantes.

 

– En effet, murmura M. de Flammermont, ce doit être le Soleil ; la distance qui nous sépare de lui diminue sensiblement.

 

– Oh ! sensiblement, répliqua le vieillard… deux millions de lieues sur trente-sept… c’est peu…

 

Farenheit soufflait comme un bœuf.

 

– By God ! grommela-t-il, ce ne doit pas être tenable sur votre planète du diable !

 

– Rassurez-vous, mon cher sir Jonathan, répondit Ossipoff en souriant ; cette planète du diable – ainsi que vous l’appelez, sans doute parce qu’il y fait aussi chaud qu’en enfer, cette planète a, pour la protéger de l’ardeur solaire, une enveloppe fort épaisse de nuages, en sorte que la température n’y doit guère être plus élevée que sur Terre… c’est fort heureux pour ses habitants, mais fort déplaisant pour nos astronomes qui n’ont pu apercevoir la géographie vénusienne qu’à travers les déchirures de ce voile nuageux…

 

– Aussi n’a-t-on sur Vénus que des données imparfaites, crut devoir ajouter Gontran d’un ton important.

 

Cependant Fricoulet ne pouvait tenir en place, il allait et venait à travers la chambrette, enlevant, l’une après l’autre, toutes les pièces de son vêtement, si bien qu’il arriva à n’être plus vêtu que de sa chemise et de son caleçon.

 

 

– Cette chaleur est intolérable ! s’écria-t-il soudain, en proie à une souffrance véritable.

 

– Que voulez-vous y faire ? demanda le vieillard d’un ton sec, en venant avec nous, vous saviez à quoi vous vous exposiez… vous n’aviez qu’à rester avec Telingâ…

 

– N’y aurait-il donc aucun moyen de s’abriter des rayons solaires ? demanda Gontran, peiné de l’aspect misérable de son ami.

 

– Une idée, fit l’Américain, si on mouillait toutes nos couvertures de voyage, on les étendrait contre les parois, et par l’évaporation…

 

– Oui, balbutia Fricoulet absolument hors d’haleine, on pourrait tenter cela…

 

Il se baissa pour ramasser une des couvertures qui avait glissé sur le plancher ; mais aussitôt il poussa un cri de douleur et se releva tout pâle, les yeux hagards.

 

– Qu’arrive-t-il donc ? demandèrent les voyageurs en se précipitant vers lui.

 

– Il y a, répondit Fricoulet, que le plancher est brûlant.

 

– Brûlant ! ce n’est pas possible, exclamèrent-ils tous à la fois.

 

– Faites-en l’expérience, répondit un peu aigrement l’ingénieur.

 

L’Américain se courba et approcha sa main.

 

– By God ! grommela-t-il, M. Fricoulet a raison.

 

Comme il achevait ces mots, une secousse assez violente se produisit sous leurs pieds, et tous ils tombèrent assis sur le divan circulaire.

 

– Sacrebleu ! gronda Fricoulet, que se passe-t-il là-dessous ?

 

– Il se passe, répondit Ossipoff, que les galets qui soutiennent le plancher viennent de gripper.

 

 

La pâleur de Fricoulet augmenta.

 

– Oh ! oh ! fit-il à voix basse, voilà qui est grave…

 

– Grave ! s’exclama Gontran… et pourquoi cela ?…

 

– Mais parce que…

 

Il s’arrêta et murmura :

 

– À quoi bon les épouvanter ?

 

Puis, à Ossipoff :

 

– À quelle distance sommes-nous encore du point neutre ? demanda-t-il.

 

Le vieillard réfléchit quelques secondes et répliqua avec assurance :

 

– À un millier de kilomètres.

 

– Combien mettrons-nous de temps à franchir cette distance ?

 

– Deux heures environ.

 

Le visage de l’ingénieur s’assombrit.

 

– Nous ne pourrons jamais tenir jusque-là, grommela-t-il.

 

Tous le regardaient avec inquiétude.

 

– Mais enfin, demanda Gontran, que penses-tu ?… voyons, parle ; nous sommes des hommes, après tout, et s’il faut mourir… eh bien ! nous mourrons… quant à moi, je préfère savoir à quoi m’en tenir… et je suppose que ces messieurs sont de mon avis.

 

– Certainement, dirent-ils.

 

– Avant que de vous répondre, fit alors Fricoulet, laissez-moi m’assurer…

 

Il prit dans la boîte à instruments une paire de pinces, s’en fut dans un coin de la logette et, saisissant un anneau, le tira à lui de toutes ses forces, ce qui souleva un carré du plancher monté sur charnières comme une porte.

 

Au même instant, un jet de flammes fusa jusqu’au sommet du dôme métallique.

 

L’ingénieur laissa retomber le panneau.

 

– Voilà ce que je craignais, dit-il d’une voix rauque.

 

– Qu’est-ce que cela ? demandèrent-ils en proie à la stupeur la plus profonde.

 

– Vous le voyez bien, riposta Fricoulet ; c’est le feu…

 

– Le feu !

 

– Eh ! oui ; nous sommes sur un incendie provoqué par le grippage du pivot et du plancher ; voilà l’explication de la chaleur intolérable qui règne ici… vous avez demandé à être fixés… vous l’êtes maintenant.

 

La raison donnée par l’ingénieur était la seule plausible pour expliquer cet incendie subit ; le pivot devait être au rouge, car le plancher de sélénium, bon conducteur, comme on le sait, de la chaleur, commençait à devenir brûlant, même pour les pieds chaussés de fortes bottes ; les semelles, d’ailleurs, sentaient le roussi et pouvaient s’enflammer d’un moment à l’autre.

 

Aussi, obéissant à la même idée, se juchèrent-ils tous sur le divan circulaire.

 

– Que faire ? demanda Ossipoff.

 

– By God ! s’écria l’Américain, y a-t-il autre chose à faire qu’à éteindre le feu ?

 

– Si vous avez un moyen de refroidir ce métal, dit Fricoulet d’un ton rageur, je suis prêt à l’employer.

 

– Arrosons-le, suggéra Gontran.

 

Tous se précipitèrent vers les outres pleines d’eau suspendues aux parois et en versèrent le contenu sur le plancher.

 

 

Mais, au contact du métal brûlant, cette eau se transforma en vapeurs bouillonnantes ; l’atmosphère du véhicule devint d’une opacité complète, si bien que les voyageurs ne s’apercevaient plus et que le bruissement de la vapeur les empêchaient de s’entendre.

 

– Séparons-nous de la sphère ! s’écria Farenheit affolé, en se précipitant vers les leviers que commandaient les écrous d’attache.

 

Ossipoff et Fricoulet se jetèrent sur lui.

 

– Malheureux ! hurla le vieillard, vous êtes fou !

 

– La mort tout de suite plutôt que ce supplice infernal ! gronda le Yankee en faisant d’inimaginables efforts pour se dégager de l’étreinte de ses deux compagnons.

 

Fricoulet avait tiré son revolver.

 

 

– Si vous ne demeurez en repos, sir Jonathan, dit-il avec un calme effrayant, je vous fais sauter la cervelle.

 

– Qu’importe ! rugit l’Américain qui perdait la tête, je souffre trop.

 

Soudain, Gontran eut une inspiration.

 

– Et Sharp ? demanda-t-il, renoncez-vous donc à votre vengeance ?

 

Ces mots produisirent dans l’attitude de l’Américain une transformation complète.

 

De lui-même, il abandonna les leviers et s’en fut dans un coin où, grondant de souffrance, il demeura immobile.

 

– Dix heures, dit Ossipoff ; je vous demande dix heures ; alors, nous pourrons abandonner la sphère sans aucun danger, car nous aurons pénétré dans la zone d’attraction de Vénus.

 

 

Ce furent dix heures terribles, épouvantables, pendant lesquelles les voyageurs firent preuve d’un courage admirable et d’une énergie surhumaine ; ils ne cessèrent d’arroser le plancher que le frottement continuel du pivot avait rendu complètement rouge et qui leur renvoyait une chaleur torride.

 

Ossipoff, lui, ne quittait son chronomètre que pour mesurer, à l’aide du micromètre, l’arc sous-tendu de Vénus.

 

Enfin, il cria d’une voix rauque :

 

– Dans dix minutes nous arrivons au point neutre, préparons-nous.

 

Il était temps ; le thermomètre marquait 42° centigrades et les voyageurs haletaient.

 

Néanmoins, l’approche de la délivrance leur donna de nouvelles forces ; déjà ils avaient amarré solidement, le long des parois, tout ce qu’ils désiraient conserver à bord ; en un tour de main ils eurent revêtu leurs scaphandres.

 

C’étaient des espèces de vêtement en étoffe élastique comme du caoutchouc, dans lesquels les membres entiers et le torse se trouvaient emprisonnés hermétiquement ; l’étoffe elle-même était soutenue par un réseau de ressorts métalliques d’une finesse extrême et d’une élasticité remarquable, de manière à résister à l’expansion des gaz contenus dans les tissus vivants des voyageurs.

 

La tête était protégée par une sorte de casque en sélénium, de forme ovoïdale et ressemblant aux respirols dont Ossipoff et ses compagnons avaient déjà fait usage pour explorer l’hémisphère visible de la Lune.

 

Dans une sorte de récipient pratiqué à l’intérieur du casque, ils emmagasinèrent à la hâte quelques tablettes d’oxygène solidifié ; l’air vicié, ainsi que les produits de la combustion pulmonaire devaient être évacués par une soupape placée au sommet de la tête.

 

– Êtes-vous prêts ? demanda Ossipoff.

 

Tous répondirent affirmativement, tenant à la main le casque dans lequel leur tête devait s’emprisonner.

 

– Enlevons les écrous, commanda-t-il.

 

Chacun d’eux pesa aussitôt sur le levier correspondant à l’un des quatre écrous, et la logette ne se trouva plus retenue à l’appareil que par le pivot central.

 

 

 

– Suivez à la lettre mes recommandations, dit alors le vieillard ; dans quelques instants, aussitôt que nous aurons pénétré dans la zone d’attraction de Vénus, et comme nous l’avons fait quand nous sommes arrivés dans la Lune, nous nous retournerons pour avoir les pieds là où nous avons la tête actuellement… imitez exactement tous mes mouvements et tenez-vous solidement aux attaches disposées tout autour de la coupole sur le fond de laquelle nous allons nous trouver debout.

 

Il se tut et vissa rapidement la collerette de son appareil, pendant que ses compagnons en faisaient autant de leur côté. Puis, quand ils les vit résolus et fermement attachés aux saisines, il courut au volant qui commandait l’écrou central et le saisit énergiquement d’une main, tandis qu’il levait l’autre bras dans un geste qui signifiait :

 

– Attention !

 

CHAPITRE IV

TROIS MILLIONS DE LIEUES EN PARACHUTE

 

RUSQUEMENT, Mickhaïl Ossipoff avait fait jouer le volant pendant que Fricoulet pesait de toutes ses forces sur les câbles qui arrivaient de l’extérieur en passant à travers des trous à presse étoupes.

 

Ils n’eurent que le temps de se retenir à une saisine ; avec une secousse terrible, la sphère sortit de son alvéole et les voyageurs se trouvèrent pris dans une sorte de tourbillon qui les empêcha d’avoir conscience de la révolution qui s’opérait dans l’appareil ; instinctivement, ils avaient fermé les yeux et demeuraient cramponnés aux cordes avec toute l’énergie du désespoir, le cœur angoissé par la perspective de l’épouvantable mort qui les attendait.

 

Quand ils reprirent possession d’eux-mêmes, ils se trouvèrent accroupis dans le dôme arrondi de la logette qui, maintenant, formait plancher sous leurs pieds ; au-dessus de leurs têtes, retenu par ses douze câbles de sélénium, l’immense parachute étendait sa surface métallique.

 

Mickhaïl Ossipoff se tourna vers Gontran et appliqua son « parleur » sur la soupape d’échappement de son casque ; ces « parleurs » avaient été légèrement modifiés pour parer aux incommodités reconnues, lors de l’excursion dans l’hémisphère visible lunaire.

 

 

Au lieu d’être tout droits, comme primitivement, ils étaient fortement coudés ; une extrémité s’appliquait à une petite soupape percée dans le casque, juste devant la bouche ; l’autre extrémité s’ajustait à la soupape d’échappement située, comme nous l’avons dit, au sommet même du casque. En sorte que les voyageurs pouvaient causer entre eux, sans interruption, écoutant et parlant tour à tour, comme à air libre ; il leur suffisait, pour cela, d’appliquer cette extrémité du parleur sur la soupape d’échappement de celui avec lequel ils voulaient s’entretenir.

 

M. de Flammermont, lorsqu’on avait fait l’essai de ces appareils dus au génie inventif de Fricoulet, avait déclaré que l’on ressemblait ainsi à deux éléphants se caressant avec leur trompe.

 

Et le vieux savant avait dû convenir, tout en souriant, que la comparaison avait quelque chose de juste.

 

– Eh bien ! dit Mickhaïl Ossipoff, nous voici définitivement en route pour Vénus !

 

– Combien de temps avant d’arriver ? demanda Gontran.

 

– Quarante heures environ.

 

– Quarante heures !… nous ne pourrons jamais – moi du moins – rester aussi longtemps sans manger…

 

– Aussi bien, n’est-il nullement question de jeûner jusqu’à notre arrivée ; il nous suffira d’introduire dans notre casque une provision du produit nutritif fabriqué par nous à Maoulideck, et l’air artificiel que nous respirons deviendra nutritif à son tour.

 

– Parfait… je ne vous cacherai pas que j’avais quelque inquiétude à ce sujet, car, je ne sais si vous êtes comme moi, je trouve que les émotions creusent énormément.

 

Et il ajouta, in petto, avec un soupir profond :

 

– Un beefsteak aux pommes ou une simple côtelette au cresson… oh ! bœufs et moutons de mon enfance, vous reverrai-je jamais ?

 

Puis, poursuivi par cette idée d’alimentation plus en rapport avec les goûts et les habitudes de son estomac, il demanda :

 

– Quarante heures, c’est bien long… n’y aurait-il pas moyen de rendre la chute plus rapide ?

 

– Si vous trouvez un moyen… je ne demande pas mieux que de l’employer.

 

Il sembla à Gontran qu’en prononçant ces mots la voix d’Ossipoff avait un accent railleur ; aussi fut-ce avec quelque hésitation qu’il répondit :

 

– Si on diminuait la surface du parachute ?

 

Il comprit qu’il avait raison d’hésiter, en voyant le vieillard hausser les épaules.

 

– Nous tombons dans le vide, grommela-t-il… donc, le parachute n’a aucune action.

 

Sur ces paroles, prononcés d’un ton bourru, Ossipoff enleva son « parleur » et tourna les talons.

 

Le pauvre Gontran demeurait tout interloqué de cette brusque interruption de conversation, lorsque Fricoulet, s’approchant, se mit en communication avec lui.

 

– Encore une gaffe ! s’exclama-t-il.

 

– Parle donc plus bas, riposta le jeune comte.

 

– Tu oublies qu’il ne peut entendre ce que nous disons, – que s’est-il donc passé ?

 

En quelques mots, M. de Flammermont fit part à son ami de l’idée qu’il avait suggérée au vieux savant pour diminuer la longueur du voyage.

 

– Bast ! répliqua l’ingénieur… tu es bien bon de te préoccuper pour si peu !… après la gymnastique que nous venons de faire, il est bien permis d’avoir la tête à l’envers.

 

Il ajouta en riant :

 

– D’autant plus que c’est l’exacte vérité, puisque nous avons maintenant la tête là où, tout à l’heure, nous avions les pieds !

 

Puis, sérieusement :

 

– Comment te sens-tu ?

 

– Mais, parfaitement bien… et toi ?

 

– L’absence de toute atmosphère ne te gêne pas ?

 

– Aucunement.

 

– Allons ! tant mieux…

 

Et l’ingénieur allait interrompre la communication, lorsque son ami, le retenant par le bras, lui demanda :

 

– Quelle est cette petite boule brillante que l’on aperçoit là-bas ?

 

L’ingénieur tourna ses regards dans la direction indiquée.

 

– Ne penses-tu pas que ce soit notre sphère vibratoire ? poursuivit Gontran.

 

– Cela peut être, répondit distraitement Fricoulet.

 

Puis, après un moment :

 

– Mais non, cela n’est pas… la sphère doit, tout comme nous, tomber sur Vénus.

 

– Alors, qu’est-ce que c’est que cette machine-là ?

 

– Parbleu ! répliqua Fricoulet gouailleur, cette machine-là est tout simplement la Lune, cette bonne Séléné à laquelle nous avons faussé compagnie depuis trois jours… maintenant, vois-tu, un peu plus loin, cette grosse étoile qui brille d’un éclat bleuâtre ?…

 

– Il faudrait être myope pour ne pas la voir… eh bien ?

 

– C’est la Terre.

 

– Ce n’est pas possible !

 

Fricoulet lui frappa sur l’épaule.

 

– Voilà une exclamation, dit-il, qui compromettrait certainement ton mariage, si M. Ossipoff l’entendait… Mon pauvre Gontran, tu n’as pas la moindre idée du monde où tu es né et je m’aperçois combien se sont trompés ceux qui ont prétendu que les voyages ouvrent l’esprit.

 

– Dis donc, riposta M. de Flammermont, tu n’es guère poli.

 

– Pour toi, poursuivit imperturbablement l’ingénieur, les sublimités de la création demeurent lettres closes… ce globe qui t’a vu naître est un astre véritable…

 

–… mesurant 12,000 kilomètres de large, tournant sur lui-même en vingt-quatre heures, et autour du Soleil avec une vitesse de 29 kilomètres et demi, parcourant un orbite de 74 millions de lieues de diamètre en 365 jours.

 

M. de Flammermont avait prononcé cela sans s’arrêter, tout d’une haleine, de la même voix monotone qu’emploie un écolier pour réciter sa leçon.

 

 

Après avoir un peu soufflé, il ajouta :

 

– Tu vois que j’ai bonne mémoire, mon cher ; j’avais douze ans, lorsque j’ai appris cela au lycée Henri IV.

 

– N’aurais-tu pas plutôt lu cela, ces jours-ci, dans les Continents célestes ? demanda Fricoulet.

 

M. de Flammermont haussa les épaules et, sans répondre à la question, demanda :

 

– Il n’y a aucun danger à s’endormir ainsi harnaché ?

 

– Vois ! lui dit l’ingénieur en désignant Farenheit couché au fond de la nacelle, roulé dans sa couverture et dormant à poings fermés.

 




Mappemonde de Vénus

Dressé pour les Aventures Extraordinaires d’un Savant Russe
Par M. H. de GRAFFIGNY.


 

– Tu m’éveilleras quand nous serons en vue de Vénus, fit Gontran, qui s’étendit à côté de l’Américain.

 

 

L’ingénieur s’approcha de Mickhaïl Ossipoff qui, penché sur le bordage l’œil collé à l’oculaire d’une lunette trouvée dans le véhicule de Sharp sondait l’immensité sidérale.

 

Fricoulet se mit en communication avec lui.

 

– Eh bien ! monsieur Ossipoff, demanda-t-il, voyez-vous quelque chose ?

 

– Rien encore ; mais je guette le moment propice de faire quelques études préliminaires sur le monde que nous allons atteindre.

 

– Je croyais que l’épaisseur de l’atmosphère vénusienne rendait très difficile, pour ne pas dire impossible, toute observation géographique.

 

– Pour les astronomes terrestres, peut-être ; mais pour nous, qui flottons dans le vide… d’ailleurs, regardez.

 

L’ingénieur eut beau se pencher par dessus le bordage, il ne distingua rien ; le disque de Vénus, fondu dans une sorte de brouillard, ne laissait encore rien apercevoir des détails de sa surface, surtout à l’œil nu.

 

– On est bien sûr de l’existence d’une atmosphère, n’est-ce pas ? demanda-t-il.

 

– Parbleu ! riposta le vieux savant, il y a beau jour, non seulement que l’on en a des preuves irrécusables, mais encore que l’on en connaît la hauteur, la densité, la composition… déjà, vous pouvez remarquer combien paraissent tronquées, arrondies, les extrémités des cornes du croissant vénusien…

 

Il eut un petit ricanement méprisant et ajouta :

 

– Bien que vous ne sachiez pas grand chose en astronomie, vous devez savoir cependant que cet épointement est dû seulement à la présence d’une atmosphère ;… d’autre part, des astronomes ont reconnu, en étudiant Vénus spectroscopiquement, des raies d’absorption dues à une atmosphère contenant de la vapeur d’eau et analogue à l’atmosphère terrestre, mais plus dense…

 

– Ces astronomes ne seraient-ils pas Tacchini et Vogel ? fit l’ingénieur.

 

Le vieux savant ne put retenir une exclamation de surprise :

 

– Comment savez-vous cela ? murmura-t-il.

 

– En écoutant M. de Flammermont, qui me parlait tout à l’heure de Vénus, répondit imperturbablement Fricoulet.

 

Ossipoff eut un hochement de tête qui signifiait clairement « Gontran ! en voilà un qui sait bien des choses » ; puis il poursuivit :

 

– Il a dû vous dire aussi que, lors du passage de la planète devant le Soleil, tous les observateurs terrestres ont remarqué l’atmosphère de ce monde, semblable à une auréole lumineuse l’entourant extérieurement ?

 

– Il m’a dit aussi, s’empressa d’ajouter Fricoulet, qu’à la suite de mesures très précises, on a calculé que cette atmosphère ne mesure pas moins de 194 kilomètres de hauteur, c’est-à-dire, qu’elle est deux fois plus haute et plus dense que l’atmosphère terrestre.

 

 

– Vous voyez donc bien, monsieur l’ingénieur, répliqua le savant, que vous auriez tort de vous inquiéter ; allez, vous respirerez sur Vénus, aussi bien que sur Terre ;… l’air sera peut-être plus riche en oxygène… mais cela n’est pas un inconvénient.

 

– Au contraire…

 

Sur ce mot, Fricoulet tourna les talons, laissant Ossipoff s’écarquiller les yeux pour chercher à surprendre quelques heures plus tôt les mystères du monde vénusien, et il alla prendre place, dans le fond de la nacelle, aux côtés de Gontran.

 

 

Combien de temps dormit-il ? De longues heures sans doute, car lorsqu’il s’éveilla, secoué par une main énergique, il aperçut, à sa grande stupéfaction, Mickhaïl Ossipoff debout devant lui, débarrassé de son habit de scaphandre.

 

 

Tout de suite, il eut conscience du chemin qu’avait parcouru l’appareil, durant son sommeil.

 

En un tour de main, il enleva le casque de sélénium et s’écria :

 

– Nous sommes déjà dans l’atmosphère de Vénus.

 

– Ne vous en déplaise, oui, monsieur l’ingénieur, répondit railleusement le vieillard… en quinze heures, on parcourt bien des centaines de mille lieues…

 

– Quinze heures ! exclama Fricoulet, j’ai dormi quinze heures !…

 

Et, un peu confus, il ajouta :

 

– C’est le Soleil, sans doute…

 

Puis, se penchant vers M. de Flammermont, il appliqua son parleur sur la soupape de son casque :

 

– Allons ! cria-t-il d’une voix tonnante… debout… nous arrivons !

 

Le jeune homme, réveillé en sursaut, fit un tel bond, que Farenheit se redressa, lui aussi, tiré brusquement de son sommeil.

 

Rien ne peut peindre l’ahurissement des deux dormeurs en voyant leurs compagnons de voyage débarrassés des scaphandres qui les emprisonnaient.

 

Sans qu’il fût besoin de le leur dire, ils se déharnachèrent rapidement, avides de respirer librement de l’air véritable.

 

 

Et leurs narines se dilataient, leurs bouches s’ouvraient pour aspirer en plus grande quantité cette atmosphère froide et vivifiante qui pénétrait dans leurs poumons et faisait couler, dans leur être, une vie nouvelle.

 

– On se croirait sur Terre, murmura Gontran en proie à une félicité sans mélange.

 

Farenheit, lui, humait l’air avec avidité, répétant à tout moment :

 

– De l’air ! du vrai air ! de l’air d’Amérique !

 

Le vieux savant avait déballé ses instruments et les avait suspendus aux filins du parachute.

 

– Que dit le thermomètre ? demanda Fricoulet.

 

– Il marque 30 degrés centigrades et le baromètre 780 millimètres.

 

L’ingénieur se frotta les mains.

 

– Nous ne devons plus être éloignés que d’une vingtaine de kilomètres, n’est-ce pas ? fit-il.

 

– C’est-à-dire, quelques heures de voyage à peine, répondit Ossipoff.

 

Cependant, Farenheit avait ramassé sa couverture de voyage et l’avait jetée sur ses épaules, à la façon d’un plaid.

 

– Brrr, grommela t-il, savez-vous bien qu’il ne fait pas chaud, on grillait tout à l’heure, on gèle maintenant, il n’en faut pas plus pour attraper des fluxions de poitrine…

 

– C’est un avant-coureur de la température qui nous attend dans Vénus, répliqua Gontran, en imitant l’exemple de l’Américain.

 

– C’est une preuve de la densité de l’atmosphère qui forme, entre la planète et le Soleil, un écran dont l’épaisseur la protège de l’ardeur des rayons solaires.

 

Ossipoff avait repris sa place au bordage et, sa lunette à la main, examinait avec impatience le monde nouveau qui se profilait dans l’espace.

 

– Vous vous perdrez les yeux, à ce métier-là, mon cher monsieur, dit Fricoulet en haussant les épaules.

 

Comme il achevait ces mots, et sans que rien eût fait prévoir un si brusque changement de temps, les brumes se déchirèrent, les nuages grisâtres s’enfuirent dans toutes les directions et, aux yeux émerveillés du Terrien, Vénus apparut, radieusement éclairée par le Soleil.

 

 

– Enfin ! murmura Ossipoff.

 

Par un curieux phénomène de perspective que les aéronautes de notre monde n’ont pu décrire, ne s’étant jamais élancés dans l’espace à d’aussi vertigineuses hauteurs, la planète étendait, sous les pieds des voyageurs, son panorama immense dont l’horizon semblait se relever jusqu’à hauteur de l’œil, formant ainsi un gigantesque entonnoir prêt à recevoir ceux qui arrivaient à lui du fond de l’espace.

 

– Une chose qui m’étonne, dit soudain Fricoulet, c’est que nous ne soyons pas plus près du sol, une distance d’au moins quinze kilomètres nous en sépare, ce que je trouve anormal, étant donnée l’attraction de ce globe presque aussi gros que la Terre.

 

Ossipoff, qui avait entendu l’observation de l’ingénieur, se retourna et lui dit :

 

– Vous comptez sans doute pour rien l’action du parachute qui joue le rôle d’un frein extrêmement puissant et puis, du moment que vous parlez de la Terre, je suis obligé de vous rappeler que l’atmosphère vénusienne a une densité double de l’atmosphère terrestre, du reste, vous voyez que nous respirons parfaitement à 15 kilomètres d’altitude, une lieue et demie plus haut que l’endroit où sont morts Sivel et Crocé-Spinelli, les courageux aéronautes terrestres, vous pouvez juger, par conséquent, de la densité de cet air, au ras du sol.

 

– Mais, nous allons être noyés et écrasés par la pression ! s’écria M. de Flammermont.

 

Fricoulet secoua la tête :

 

– Erreur, répliqua t-il, nous nous habituons peu à peu à cette pression et, progressivement aussi, le jeu de nos poumons s’accoutume à la densité de cet air, on vit parfaitement sous une pression de quatre à cinq atmosphères. Sur Terre, les plongeurs et les hydrauliciens qui travaillent dans des caissons, subissent une pression encore plus considérable, et ils n’en meurent pas… Rassure-toi donc, mon cher, nous nous trouverons très bien de notre séjour sur ce monde nouveau.

 

– Oh ! protesta M. de Flammermont, ce n’est pas pour moi que je crains.

 

– Pour qui donc alors ?

 

– Pour Séléna… sa constitution fragile…

 

– Ne pourra que puiser des éléments de force et de vigueur dans l’excès d’oxygène que contient l’atmosphère vénusienne.

 

Gontran parut soulagé d’une vive préoccupation, et son visage soucieux se rasséréna quelque peu.

 

 

– Ah ! mon cher enfant, lui dit Ossipoff, il est bien fâcheux que vous vous soyez endormi, il y a vingt-quatre heures ; vous eussiez certainement éprouvé grand plaisir à étudier avec moi les phases de la planète.

 

– Vous êtes mille fois aimable d’avoir pensé à moi, répondit le jeune homme avec le plus grand sérieux, mais la fatigue m’a terrassé… j’ai cependant pu, avant de m’endormir, constater que Vénus ressemblait hier au croissant de la Lune à son premier quartier.

 

– Et c’est bien simple à comprendre, ajouta le vieillard, donnant avec empressement une explication qu’on ne lui demandait pas, l’orbite de Vénus étant intérieur à celui de la Terre, cette planète tourne vers nous, tantôt sa face éclairée, tantôt son hémisphère obscure, tantôt partie de l’une et de l’autre.

 

– À quel moment Vénus est-elle le plus près de la Terre ? demanda Farenheit.

 

Le vieillard poussa un profond soupir.

 

– Malheureusement, répondit-il, c’est quand elle est nouvelle et absolument obscure ; lorsqu’elle est pleine, elle se trouve de l’autre côté du soleil, c’est-à-dire à plus de soixante millions de lieues au lieu de dix. C’est même là une des causes des difficultés que l’on éprouve à étudier la géographie de ce monde, car lorsqu’il est le plus près de nous, on n’en voit qu’une infime partie.

 

– Je sais, quant à moi, déclara Gontran sérieusement, que mon illustre homonyme n’a pu, jusqu’à présent, distinguer nettement les taches signalées par certains astronomes sur le disque de Vénus.

 

– Bravo ! lui cria à l’oreille Fricoulet, véritablement émerveillé de l’aplomb de son ami.

 

– Continents célestes… page 163, lui riposta, sur le même ton, M. de Flammermont.

 

– Vous dites ? demanda, en se retournant brusquement, le vieillard qui avait déjà ressaisi sa lunette.

 

Ce fut l’ingénieur qui prit la parole.

 

– Gontran, répondit-il, était en train de me donner de très intéressants détails sur les travaux auxquels se sont déjà livrés Bianchini, Cassini, Denning…

 

– C’est Bianchini qui a le mieux réussi ; car il est parvenu à dresser un rudiment de carte portant trois mers dans la région équatoriale et une dans chaque région polaire ; cette carte signale également des continents, des promontoires, des détroits…

 

– Mais, dit Fricoulet, c’est en 1726 que Bianchini dressa cette carte, et depuis cette époque, on a dû la compléter et la modifier sensiblement.

 

– Erreur absolue, mon cher monsieur, répliqua le vieux savant, non seulement cette carte n’a pas été modifiée, mais ses indications, malgré les progrès de l’optique, n’ont même pas été vérifiées.

 

– Mais pour faire à cette époque des études que personne, après lui, n’a pu contrôler, Bianchini avait donc des instruments merveilleux, demanda Farenheit.

 

 

– C’est surtout à la pureté du beau ciel d’Italie que Bianchini doit les découvertes qu’il a faites.

 

– Ou cru faire… observa Gontran.

 

Le vieillard tressaillit.

 

– Vous dites ?… fit-il d’une voix émue.

 

– Je dis : ou qu’il a cru faire ; car, pour que mon illustre homonyme n’ait pu distinguer nettement ces taches…

 

– Errare humanum est, déclara sentencieusement Ossipoff ; toujours est-il que si Bianchini a été le jouet d’une illusion d’optique, Cassini, Webb, Denning et d’autres encore se sont trompés également, car ces taches : océans, continents et promontoires, eux les ont vues aussi.

 

Il avait prononcé ces paroles d’un ton vibrant, un peu agressif, si bien que M. de Flammermont répliqua sèchement :

 

– Pour moi, vous me permettrez de m’en tenir à l’opinion de mon illustre homonyme, car, de ces continents, que connaît-on ?

 

– Je vous ai déjà dit, et je répète que, par suite de sa situation dans l’espace, Vénus présente, pour ceux qui ont entrepris de l’étudier, des difficultés considérables et qui s’opposent à ce qu’on ait sur elle des notions aussi exactes que celles que l’on possède sur la Lune ou sur Mars, par exemple. Aussi, en 1833 et 1836, les sélénographes Beer et Madler ont dessiné l’aspect de Vénus ; leurs dessins ont été refaits, en 1847, par Gruithuisen et, en 1881, par M. Niester, à l’observatoire de Bruxelles.

 

– Tout cela est fort joli, s’exclama brusquement Jonathan Farenheit, mais le résultat ?

 

– Le résultat est qu’on est certain de l’existence de montagnes très élevées sur Vénus ; le relief géographique est considérable et, les mêmes forces en action sur la Terre s’étant également donné jeu sur ce monde, il s’ensuit qu’il existe des volcans, des chaînes de montagnes : mais quant à des mesures précises sur tout cela, on n’en a pas.

 

– Donc, les Continents célestes ont raison ! s’écria triomphalement M. de Flammermont.

 

– Ai-je donc dit qu’ils eussent tort ? répliqua le vieux savant d’un ton piqué.

 

Pour faire diversion Fricoulet demanda :

 

– J’ai entendu soutenir quelquefois cette théorie : que Vénus avait un satellite.

 

Gontran considéra son ami avec stupeur, le croyant devenu fou subitement ; mais sa surprise fut bien plus grande encore, lorsqu’il entendit Ossipoff répondre en hochant la tête :

 

– Beaucoup d’astronomes ont cru voir, en effet, le satellite dont vous parlez ; quant à moi, malgré les nombreuses brochures publiées à ce sujet, je persiste à considérer son existence comme problématique… vous me répondrez qu’il est difficile, d’un autre côté, d’admettre que des savants comme Cassini, Horrebow, Short et Montaigne aient mal vu ou aient pu prendre, pour argent comptant, une illusion d’optique.

 

– Alors comment expliquer ?…

 

 

– Pour moi, il n’y a que deux explications possibles : ou bien, ils ont pris pour un satellite de Vénus une petite planète passant dans le même champ optique, ou bien ce satellite, très petit, n’est visible de la terre que dans des conditions tout à fait exceptionnelles.

 

– Il se peut encore, observa Gontran, que, depuis ces observations, ce satellite soit tombé sur la planète.

 

– Cette supposition n’a rien d’invraisemblable : aucune loi naturelle ne s’opposant à ce qu’un semblable phénomène puisse se produire.

 

Ils en étaient là de leur conversation, lorsque soudain Fricoulet, qui avait tiré son chronomètre, s’écria :

 

– Comment diable ! se fait-il que nous ne descendions pas plus vite que cela… nous devrions être arrivés depuis longtemps.

 

– Et il semble que nous ne bougions pas, ajouta Farenheit.

 

– Pardon, répliqua Gontran, nous bougeons, au contraire ; mais pas dans le sens perpendiculaire, dans le sens horizontal.

 

Il étendit son bras vers l’avant et déclara :

 

– Nous filons bon train de ce côté.

 

L’écran nuageux, qui s’était un moment entr’ouvert, venait de se refermer, et les voyageurs se trouvaient plongés de nouveau dans la masse épaisse de l’atmosphère.

 

Après avoir contrôlé l’affirmation du jeune comte et constaté, en effet, qu’emporté par un courant d’air formidable, l’appareil filait avec une vitesse prodigieuse, le vieux savant s’écria :

 

– Mais il ne faut pas nous laisser dévier… il nous faut descendre… descendre au plus vite… où que ce soit… mais descendre, sinon…

 

Il eut un geste tragique.

 

– Le parachute est trop léger, fit Jonathan Farenheit.

 

– Ou l’atmosphère trop dense, riposta l’ingénieur.

 

– Mais que faire ? grommela l’Américain.

 

– Nous alourdir est impossible, murmura Ossipoff.

 

Ils se regardaient tous, anxieux, ne sachant quelle résolution prendre.

 

– Coupons les filins qui nous retiennent au parachute, dit tout à coup l’Américain, et laissons-nous tomber à la grâce de Dieu.

 

Fricoulet haussa les épaules.

 

– C’est de la folie, murmura-t-il.

 

– Il y a, dans la vie, des moments où les folies sont les seules choses que l’on puisse faire raisonnablement, grommela Farenheit.

 

– Mais cette folie vient de me suggérer une idée, dit à son tour M. de Flammermont.

 

Ossipoff lui prit les mains :

 

– Ah ! mon cher ami, parlez… parlez vite.

 

– Je pense que si l’on diminuait la force de résistance du parachute nous tomberions plus rapidement…

 

– Facile à dire, grommela l’Américain humilié du peu de succès de sa proposition, mais à exécuter…

 

– Si l’on diminuait la surface du parachute, proposa le vieux savant.

 

– Génial ! s’écria l’ingénieur.

 

Il fouilla dans la boîte à outils, y prit une pince en acier qu’il passa dans sa ceinture et cria :

 

– Laissez-moi faire, cela me regarde.

 

D’un bond, il avait sauté sur le bordage et empoignant à deux mains l’un des cordages de sélénium qui reliait la logette au parachute, il s’élevait à la force des bras.

 

Mais la pesanteur, presque nulle sur la Lune, avait repris son empire, et il semblait au jeune homme qu’il fût devenu lourd comme du plomb.

 

– Fricoulet ! appela M. de Flammermont, Fricoulet !

 

Mais lui ne répondait pas et continuait à grimper, lentement, il est vrai, et, malgré son énergie, il crut plusieurs fois qu’il allait défaillir.

 

Enfin ses mains atteignirent les bords du plateau métallique et s’y cramponnèrent désespérément, mais, harassé par cette ascension de dix mètres le long de ce câble gros à peine comme le petit doigt, c’est en vain qu’il tentait de se soulever par ce jeu des muscles, qu’en terme de gymnastique, on nomme un rétablissement, il ne pouvait y parvenir.

 

 

Le découragement allait s’emparer de lui lorsque son pied, rencontrant une patte d’oie, – on nomme ainsi la suture de deux filins, – s’y arc-bouta et lui permit de se hisser enfin sur le parachute.

 

Le plus fort était fait, et après avoir soufflé quelques instants, le courageux ingénieur, s’aidant des genoux et des mains, se traîna sur la surface polie du parachute, arrachant, de distance en distance, avec sa pince, les écrous qui reliaient l’une à l’autre les plaques de sélénium.

 

– Descendez ! descendez ! cria soudain Ossipoff, nous tombons !

 

Fricoulet arracha encore quelques plaques qu’il lança dans l’espace, puis, tranquillement, il remit la pince à sa ceinture et, se laissant glisser le long d’un câble, rejoignit ses compagnons qui l’attendaient avec anxiété.

 

Ils tombaient, en effet, avec une vertigineuse rapidité, passant au travers des couches nuageuses comme une flèche.

 

Soudain, une épouvantable détonation retentit, semblable au bruit de dix coups de foudre éclatant simultanément ; une lumière intense, aveuglante sembla embraser l’espace, jetant sur le parachute comme des lueurs d’incendie, en même temps que les vents, subitement déchaînés, s’emparaient de l’appareil et l’entraînaient, dans un épouvantable tourbillon, vers le sol.

 

– Un orage, cria à pleine voix Mickhaïl Ossipoff pour rassurer ses compagnons.

 

– La mer ! la mer ! cria à son tour Gontran qui, à demi-penché hors de la nacelle, cherchait à percer les nuages en feu.

 

Sous l’effort du vent, le voile qui cachait le sol venait de se déchirer, et à un kilomètre au-dessous de l’appareil, s’étendait, à perte de vue, une nappe d’eau élevant, avec un bruit horrible, des vagues monstrueuses couronnées d’aigrettes électriques.

 

Le parachute, tournoyant sur lui-même, tombait comme une pierre.

 

 

– Des bateaux !… j’aperçois des bateaux ! hurla Farenheit pour se faire entendre malgré les sifflements de la tempête.

 

– Nous en serons quittes pour prendre un bain sérieux, riposta Fricoulet, ces bateaux nous sauveront.

 

Ce furent les dernières paroles prononcées.

 

La nacelle venait de glisser dans le creux d’une vague ; une montagne d’eau s’abattit sur elle, la chavirant, la roulant comme une simple épave.

 

Puis, entraînée par le poids du parachute qui, lui aussi, s’était abattu dans la mer, elle coula à pic, entraînant, dans les profondeurs mystérieuses de l’Océan vénusien, Ossipoff et ses hardis compagnons.

 



CHAPITRE V

PLONGEON DANS L’OCÉAN VÉNUSIEN

 

EUX minutes s’étaient à peine écoulées, depuis le moment ou la nacelle s’était engloutie dans les flots, qu’à la surface de l’océan une tête apparut.

 

Cette tête était celle de Jonathan Farenheit.

 

Tout en coulant à pic, l’Américain avait conservé son sang-froid ; il n’en était pas, d’ailleurs, à son premier naufrage ; au cours des nombreuses traversées que son commerce de suif l’avait contraint de faire, d’Amérique en Europe, et vice versa, sir Jonathan avait – comme on dit vulgairement – bu à la grande tasse plus d’une fois.

 

Aussi, loin de se cramponner au bordage de la nacelle, ainsi que l’avaient fait ses compagnons, il avait presque aussitôt abandonné l’appareil et d’un vigoureux effort, était remonté à la surface.

 

Au milieu du péril suprême, il s’était souvenu tout à coup des bateaux signalés par Fricoulet et, confiant dans sa force et dans son habileté de nageur, il avait résolu de tout tenter pour échapper à la mort.

 

Une vague énorme, l’emportant avec elle, le hissa jusqu’à sa crête, et, de cet observatoire liquide il put jeter un rapide coup d’œil sur l’immensité qui l’entourait.

 

– Allons ! pensa-t-il, en descendant, avec la vague qui s’effondrait dans un précipice sans fond, il s’agit de se soutenir à la surface… ce sera bien le diable si quelqu’un de ces navires ne passe pas à proximité…

 

Pour tout autre qu’un hardi nageur tel que lui, un semblable projet eût été de la folie : l’océan démonté jetait au ciel des vagues monstrueuses, fouettées et déchiquetées par la tempête qui hurlait dans l’espace.

 

Mais l’eau et Farenheit étaient de vieilles connaissances ; sans chercher à lutter, il appliquait tous ses efforts à n’être point submergé et il y parvenait.

 

 

Tout à coup, comme il était de nouveau élevé sur le sommet d’une vague, il poussa un cri de désappointement et de rage.

 

Les bateaux en lesquels il avait mis son espoir avaient disparu ; avaient-ils sombré, avaient-ils fui devant la tempête ?

 

Toujours est-il qu’aussi loin que la vue pouvait s’étendre, la mer était déserte, d’énormes masses liquides se ruaient, avec un bruit formidable, à l’assaut les unes des autres ; dans l’espace, les nuages, semblables à une horde de chevaux au galop, couraient, poussés par un vent terrible, ensanglantés par moments par la lueur de la foudre, de larges aigrettes lumineuses dansaient au sommet des vagues, jetant, sur les abîmes creusées par le vent, des lueurs livides.

 

Farenheit se sentit le cœur étreint par une inexprimable angoisse ; à l’horizon, rien que la tempête ; autour de lui, rien que l’immensité liquide en furie.

 

À quoi bon lutter ? son désir de vivre n’avait eu pour but que de satisfaire sa soif de vengeance contre Sharp ; maintenant qu’il n’avait plus aucun espoir imminent d’être sauvé, persister n’eût eu pour résultat que de prolonger inutilement son agonie.

 

Alors, sans d’autre regret au cœur que de mourir avant d’avoir assouvi sa haine, il croisa les bras, immobilisa ses jambes et, une vague énorme survenant, il se laissa engloutir.

 

. . . . . . . . . . . . . . . . . .

 

« L’humanité qui règne sur le monde de Vénus, dit Camille Flammarion, doit offrir les plus grandes ressemblances avec la nôtre et aussi, probablement, les plus grandes ressemblances morales. On peut penser, néanmoins, que Vénus étant née après la Terre, son humanité est plus récente que la nôtre. Ses peuples en sont-ils encore à l’âge de pierre ? toutes conjectures, à cet égard, seraient évidemment superflues, les successions paléontologiques ayant pu suivre une autre voie sur cette planète que sur la nôtre. D’un autre côté ce n’est pas sous les plus doux climats que l’humanité est la plus active et Vénus est un monde plus varié et certainement plus passionné que la Terre ; En définitive, la meilleure conclusion à tirer des considérations générales de l’état de cette planète c’est que la vie doit être peu différente de ce quelle est dans notre monde. »

 

Le premier de nos voyageurs qui fut à même de constater de visu la vérité des suppositions philosophiques rapportées plus haut, fut M. de Flammermont, lorsque, sous l’impression d’une odeur bizarre, absorbée par ses narines et parvenant jusqu’à son cerveau, il ouvrit les yeux.

 

Tout d’abord, en proie à un phénomène fort naturel et fort compréhensible, il ne se crut pas vivant, mais transporté déjà dans une autre existence.

 

– Parbleu ! fit-il… quel sot je fais !… mais je suis mort !

 

Et, en prononçant ces mots, il laissa lourdement retomber sa tête.

 

Mais aussitôt, il poussa un cri et se redressa ; distinctement l’écho de ses paroles avait frappé son oreille en même temps qu’un choc un peu rude avait contusionné son crâne.

 

– Morbleu ! grommela-t-il… on dirait cependant que je suis vivant.

 

Et, pour se convaincre qu’il ne se trompait pas, il ouvrit et ferma plusieurs fois les paupières, renifla l’air, fit fonctionner ses mâchoires, promena lentement ses mains sur les différentes parties de son corps et, finalement, posa l’une de ses mains sur sa poitrine.

 

Le cœur battait fortement et le sang circulait librement dans les artères.

 

Alors, le jeune homme poussa un profond soupir de satisfaction, au fond, il aimait mieux que les choses fussent ainsi ; vivant, il conservait l’espoir de revoir Séléna.

 

Cependant, il doutait encore, lorsque ses regards, en se promenant curieusement autour de lui, tombèrent sur deux corps étendus non loin, rigides et sans apparence de vie.

 

Ces deux corps étaient ceux de Mickhaïl Ossipoff et d’Alcide Fricoulet.

 

Ce que voyant, le sens des choses réelles lui revint tout à fait et le voile qui obscurcissait sa mémoire se déchira complètement.

 

– Sauvés ! s’exclama-t-il, nous avons été sauvés !

 

Il se précipita vers l’ingénieur et colla son oreille contre la poitrine ; le cœur battait faiblement, passant ensuite à Ossipoff, il constata que le vieux savant comptait encore au nombre des vivants.

 

 

Alors seulement, son esprit dégagé de toutes préoccupations se posa deux questions : où étaient-ils, lui et ses compagnons ? et qui les avait arrachés à la mort ?

 

En voulant résoudre la première de ces questions, il résolut en même temps la seconde, car le regard circulaire qu’il jeta autour de lui, lui montra une pièce carrée, toute en bois, munie de sortes de couchettes en planches sur lesquelles lui et ses amis avaient été étendus ; du même coup il aperçut, dans une encoignure sombre, un groupe de personnages qui le considéraient avec une défiance pleine de curiosité.

 

– Des hommes ! s’écria-t-il tout joyeux.

 

Et il s’avança vers eux.

 

Mais ceux-ci reculèrent et Gontran remarqua alors qu’ils étaient armés et paraissaient tout disposés à faire usage des piques et des javelots qu’ils tenaient à la main.

 

 

– Ma parole ! murmura-t-il… est-ce que je rêve ? ou suis-je bien éveillé ? … mais ce sont des Égyptiens que j’ai là devant moi !… ou tout au moins ils y ressemblent terriblement.

 

Et il ne pouvait détacher ses yeux de ces individus, recouverts d’une courte tunique d’étoffe blanche, découvrant la jambe au-dessous du genou et mettant à nu le cou et les bras ; les pieds étaient enfermés dans des chaussures d’étoffe également, mais de couleur rouge, emprisonnant le cou-de-pied dans des cordelettes entrecroisées, à la façon des cothurnes.

 

La tête se signalait par l’absence totale de cheveux et par une face assez allongée, qu’éclairaient des yeux fendus en amandes, et encadrée dans une barbe noire longue et frisée.

 

– Ce sont des Vénusiens, sans doute, murmura le jeune comte auquel sa stupéfaction faisait oublier ses amis.

 

Voyant le Terrien immobile, les indigènes se rassurèrent et firent quelques pas vers lui, les armes dans la main gauche, la main droite tendue.

 

 

Gontran fit de même, c’est-à-dire, que tout en demeurant à la même place pour ne pas les effrayer, il avança lui aussi, la main en signe de paix.

 

Aussitôt, ils se mirent à parler dans un langage sonore, accompagné d’un grand nombre de gestes, vifs et rapides.

 

– Allons ! murmura Gontran désappointé après avoir tendu l’oreille durant quelques secondes, ça va encore être le diable pour causer avec ces gaillards-là…

 

Et il ajouta, en frisant sa moustache :

 

– Il devrait en être sur les mondes planétaires comme chez nous ; la langue française devrait être la seule adoptée pour les usages internationaux.

 

 

Néanmoins, il écoutait avec une tension d’esprit inimaginable, saisissant des lambeaux de phrases, des mots, des syllabes, et il se faisait, dans son esprit, un travail singulier.

 

– Si je ne craignais de m’abuser, songea-t-il, je parierais qu’il y a, dans cette langue, des réminiscences de Burnouf… serions-nous, par hasard, en présence de compatriotes d’Épaminondas et de Thémistocle ?…

 

Il fut tiré de ses réflexions par l’un des Vénusiens qui s’approcha, lui toucha la main et ensuite, se prosternant à ses pieds, les lui baisa.

 

Surpris tout d’abord, Gontran se baissa, releva le Vénusien et se rappelant certaines relations de voyage à travers des peuplades sauvages, embrassa, bien que cela lui répugnât fort, l’individu sur la bouche.

 

Aussitôt le visage de celui-ci s’illumina, il fit un geste à ses compagnons qui, s’approchant de Fricoulet et d’Ossipoff, les déshabillèrent rapidement et les frictionnèrent avec une vigueur prodigieuse.

 

 

Pendant ce temps-là, le Vénusien adressait un long discours à M. de Flammermont qui, en dépit de son attention soutenue, et des efforts considérables qu’il faisait pour rappeler à lui ses souvenirs classiques, ne comprenait absolument rien.

 

Désespérant d’arriver jamais à un meilleur résultat, il finit par secouer la tête en montrant ses oreilles pour indiquer au Vénusien, qu’il dépensait, en pure perte, son éloquence.

 

L’indigène parut fort mortifié et témoigna son désappointement par une exclamation dont la consonnance frappa étrangement l’oreille de Gontran.

 

– Au diable ! grommela-t-il – mais c’est du grec ça – du reste, nous allons bien voir.

 

Et gravement, lentement, détachant bien les mots, il dit :

 

 

C’étaient les deux premiers vers de l’Iliade d’Homère, les deux seuls que sa mémoire eut conservés depuis dix ans qu’il avait franchi le seuil du Lycée Henri IV…

 

Le Vénusien parut surpris, il saisit brusquement la main de Gontran, appela à lui un de ses compagnons, et désignant la langue du jeune homme puis ses propres oreilles, sembla demander une seconde édition de ce qu’il venait d’entendre.

 

Complaisamment, M. de Flammermont obtempéra à ce désir, et, plus lentement encore que la première fois, il recommença :

 

 

Un franc éclat de rire éclata derrière lui.

 

Brusquement il s’interrompit, et, se retournant, aperçut Fricoulet qui, assis sur le bord de sa couchette, se tenait les côtes.

 

– Gontran qui parle grec ! s’exclama-t-il… En voilà une forte !…

 

Et dressant vers le ciel ses bras, dans un geste comico-tragique :

 

– Ô mânes de Burnouf !… Quelle stupéfaction doit être la vôtre !

 

Puis au jeune comte :

 

– Mais continue, mon cher, dit-il, je t’en prie, continue ; tu paraissais tenir ces messieurs sous le charme de tes réminiscences… je m’en voudrais de rompre ce charme…

 

Ossipoff, que les énergiques frictions des Vénusiens avaient rappelé lui aussi à la vie, mit un terme aux railleries de l’ingénieur :

 

– En vérité, monsieur Fricoulet, déclara-t-il d’un ton sec, je ne vous comprends pas ; à vous entendre, on croirait que vous ne connaissez pas votre ami !… depuis quand, M. de Flammermont a-t-il jamais dit ou fait quelque chose d’où ne soit résulté un avantage pour nous !…

 

Pendant que les Terriens causaient entre eux, les Vénusiens se taisaient écoutant curieusement ce langage incompréhensible et se communiquant leurs impressions par une mimique expressive et rapide.

 

– Voyons, dit Ossipoff, en s’adressant à Gontran, expliquez-moi dans quel but vous récitez à ces gens des vers d’Homère ?

 

– Tout simplement mon cher monsieur, répondit le jeune homme, parce que, dans le long discours qui m’a été adressé tout à l’heure, j’ai cru remarquer quelque analogie avec les vagues réminiscences que j’avais conservées de mes classiques grecs.

 

Le vieillard hocha la tête.

 

– Rien n’est impossible, murmura-t-il pensivement.

 

L’attention des Vénusiens, abandonnant M. de Flammermont, s’était reportée tout entière sur Mickhaïl Ossipoff dont la longue barbe blanche et l’air vénérable semblaient les impressionner vivement.

 

Il s’aperçut de l’effet qu’il produisait sur les indigènes et, s’adressant à celui qui paraissait être le chef, celui-là même auquel Gontran avait récité de l’Homère, il se mit à lui parler le langage du grand poète de l’antiquité.

 

Le Vénusien l’écouta attentivement, parut sinon comprendre, du moins deviner ce que lui disait le vieux savant ; puis, quand celui-ci eut fini, il parla à son tour.

 

Ensuite, faisant un signe, il ouvrit une porte percée dans la cloison et disparut suivi de ses compagnons.

 

– Eh bien ! demanda Gontran, où sommes-nous ?… comment nous ont-ils sauvés ?… ont-ils connaissance du passage de Sharp et de Séléna ?

 

– Mon pauvre ami, riposta Ossipoff, comment voulez-vous que je sache tout cela ?

 

– Ne le lui avez-vous point demandé ?

 

– Parfaitement si… mais il ne m’a pas répondu…

 

– Ou, du moins, vous n’avez pas compris sa réponse, objecta Fricoulet.

 

– Avant de s’occuper de cela, répliqua le vieillard, il faudrait d’abord savoir s’il a compris ma question.

 

– Alors, que vous êtes-vous dit ? car vous avez causé longtemps.

 

– J’ai parlé uniquement pour provoquer une réponse, afin de voir par moi-même si les suppositions de Gontran étaient fondées.

 

– Et ?…

 

– Et je me suis convaincu que, sans l’être absolument, il y a cependant, entre le langage de ces gens-là et le dialecte ionien, des ressemblances… vagues il est vrai, mais dont je pourrai néanmoins me servir pour arriver, rapidement je pense, à communiquer avec eux.

 

– En tout cas, grommela Fricoulet, sans être curieux de ma nature, je voudrais bien savoir où nous sommes.

 

Ce disant, il allait de long en large, furetant, fouillant, examinant scrupuleusement dans tous les coins.

 

Lui et ses amis se trouvaient dans une sorte de boîte pouvant avoir une dizaine de mètres de long sur quatre mètres de haut et cinq de large : au-dessus de leurs têtes, le plafond s’arrondissait dans le sens de la largeur, le plancher était plat, résonnant sous leurs pas comme du bronze.

 

Deux sortes de grosses torches en cire rouge, fixées à la paroi, éclairaient cette boîte d’une lueur indécise et sanglante.

 

 

À l’une des extrémités s’élevait, du plancher au plafond, un énorme pilier en métal ; à l’autre extrémité se trouvait une cage grillée de laquelle sortait un bruit sourd et confus, assez semblable à celui que produit le halètement d’une poitrine oppressée.

 

– Oh ! oh ! qu’est ceci ? murmura Fricoulet dont les oreilles venaient subitement d’être frappées par ce bruit.

 

Il s’approcha et colla son visage contre la grille ; mais il régnait dans l’intérieur de la cage une obscurité telle qu’il put à peine distinguer deux silhouettes vagues faisant mouvoir dans l’ombre quelque chose qui lui sembla être une roue.

 

– Tout cela, ajouta-t-il, ne nous dit pas où nous sommes.

 

– Eh ! s’écria Gontran en étendant la main vers des trous lumineux percés dans la cloison, tout contre le plafond, s’il était possible d’atteindre jusque-là, peut-être apercevrait-on, par ces espèces de fenêtres, quelque chose qui pourrait nous renseigner.

 

– Tu as raison, riposta Fricoulet.

 

Et il sauta sur le banc circulaire qui courait le long de la cloison.

 

Mais une fois perché là, il poussa une exclamation désappointée ; il s’en fallait d’un mètre qu’il n’arrivât à la hauteur des hublots.

 

– Ne bouge pas, dit Gontran dont une idée subite venait de traverser l’esprit, tu vas voir…

 

À son tour, il monta sur le banc, puis, saisissant le buste de Fricoulet, comme il eût fait d’un tronc d’arbre, il se hissa jusqu’à ses épaules sur lesquelles il s’agenouilla.

 

Mais à peine eut-il approché le visage de l’ouverture percée dans la cloison et jeté un regard au dehors qu’il fit un brusque mouvement, si brusque même que Fricoulet chancela et que lui-même, se sentant peu solide sur cet observatoire mobile, s’empressa de sauter sur le plancher.

 

Il portait sur ses traits les traces d’une si profonde stupéfaction que Fricoulet et Ossipoff s’écrièrent tous les deux à la fois.

 

– Qu’y a-t-il ?… qu’avez-vous aperçu ?…

 

– Je vous le donne en mille à deviner, répliqua M. de Flammermont.

 

– Nous n’avons point l’esprit à deviner des énigmes, répliqua l’ingénieur… parle… où sommes-nous ?

 

– Au fond de l’eau, riposta le jeune comte.

 

– Au fond de l’eau ! s’écria Fricoulet… tu te moques de nous !… d’abord, à quoi as-tu reconnu…

 

– Que nous étions dans l’eau ?… parbleu ! aux poissons et aux plantes marines…

 

Comme Fricoulet haussait les épaules, Ossipoff dit à son tour :

 

– Je ne vois rien d’impossible à ce que nous soyons à fond de cale sur un bâtiment vénusien…

 

– Vous m’avez mal compris, monsieur Ossipoff, répliqua Gontran avec assurance… en disant que nous étions au fond de l’eau, j’ai bien voulu vous faire entendre que nous nous trouvions à une distance considérable au-dessous du niveau de l’Océan.

 

– Alors, ce n’est point un bateau, conclut aussitôt Fricoulet.

 

Le savant se croisa les bras :

 

– Et pourquoi donc, demanda-t-il avec un peu d’amertume, ne serait-ce point un bateau ?

 

– Parce que, répliqua l’ingénieur avec un petit ricanement, parce que messieurs les Vénusiens n’en sont point encore arrivés à un tel degré de civilisation que la navigation sous-marine puisse leur être connue.

 

Ossipoff haussa les épaules.

 

– Pour moi, grommela Gontran… que nous soyons où l’on voudra, c’est un point secondaire en ce moment ; pour moi, ce qu’il y a de plus clair, c’est que je meurs de faim !

 

L’ingénieur ouvrit et referma les mâchoires à plusieurs reprises, en murmurant :

 

– Il me semble, à moi aussi, que je mangerais avec le plus grand plaisir.

 

– En tout cas, ajouta M. de Flammermont, je fais des vœux pour que nous nous trouvions effectivement dans un bateau sous-marin.

 

Et comme Fricoulet fixait sur lui des regards interrogateurs :

 

– Parce que, poursuivit le jeune homme d’un ton plaisant, des gens qui connaissent la navigation sous-marine doivent connaître également l’élevage des moutons et des bœufs.

 

Cette boutade fit sourire le vieux savant.

 

– Que voulez-vous, riposta Gontran, j’ai la nostalgie de la côtelette.

 

Il achevait à peine ces mots que la porte s’ouvrit, donnant passage au Vénusien qui avait déjà engagé la conversation avec les voyageurs.

 

 

Derrière lui venaient d’autres indigènes portant des plats qu’ils déposèrent sur le banc en désignant alternativement avec le doigt le plat et leur bouche.

 

– Pour tous les peuples de l’Univers, déclara Fricoulet, voilà un geste sur la signification duquel il n’y a pas à se tromper… donc, à table…

 

Il s’accroupit à côté du plat, un plat de bois large et profond, rempli jusqu’aux bords d’une sorte de ragoût à sauce brune duquel s’exhalait un parfum pimenté nullement désagréable.

 

Hardiment, il y plongea les doigts, à la façon des orientaux, et portant à sa bouche un petit morceau, goûta longuement, méthodiquement, analysant les différentes substances contenues dans cette combinaison culinaire…

 

Enfin, sa langue claqua bruyamment contre son palais et il déclara d’une voix grave :

 

 

– Végétal de la nature du céleri… sauce contenant une matière grasse qui, si elle n’est tirée d’une plante quelconque, indique la présence, dans ce monde, d’un quadrupède similaire au mouton.

 

Et sans en dire plus long, il se mit à manger tant bien que mal avec ses doigts, la « fourchette du père Adam » comme il disait plaisamment.

 

Gontran, après avoir inutilement cherché dans ses poches un petit nécessaire de voyage contenant tous les menus instruments nécessaires au repas, fut contraint d’imiter son ami, son appétit étant plus grand que son dégoût.

 

Quant à Ossipoff, il avait pris à part le Vénusien et s’efforçait, à force de gestes expressifs, d’obtenir les renseignements qu’il désirait connaître.

 

Tout d’abord, l’indigène regarda le savant sans l’interrompre, étudiant ses moindres gestes, faisant tous ses efforts pour en surprendre le sens.

 

Il semblait avoir compris et s’apprêtait à répondre au moyen du même langage muet, lorsque, s’approchant de lui, un de ses compagnons lui adressa la parole.

 

Vivement, le Vénusien alla vers la cage qui avait intrigué Fricoulet et prononça quelques sons gutturaux : aussitôt tout bruit cessa et il sembla à Ossipoff que le mouvement d’oscillation qu’il avait déjà remarqué s’arrêtait également.

 

Le Vénusien le prit par la main et l’entraîna dans une pièce voisine, beaucoup plus petite que l’autre, où une dizaine d’individus faisaient fonctionner avec acharnement des instruments qu’Ossipoff reconnut aussitôt pour des pompes d’un modèle primitif.

 

Tout à coup, un commandement bref retentit, les pompes s’arrêtèrent et ceux qui les manœuvraient s’attelèrent à des chaînes sur lesquelles ils halèrent avec force ; lentement, comme insensiblement, les plaques métalliques qui formaient le plafond glissèrent les unes sur les autres et, peu à peu, une lumière étincelante, filtrant par les fentes, vint illuminer la pièce où se trouvaient les voyageurs.

 

Bientôt ils poussèrent un cri de surprise en apercevant, au-dessus de leur tête, un ciel radieux duquel, comme une pluie de feu, tombaient les rayons ardents du soleil ; tout autour d’eux, à perte de vue, l’Océan étendait ses flots bleus, apaisés, berçant doucement le bateau qui les portait.

 

En même temps que cet étrange bâtiment émergeait à la surface, l’énorme pilier en métal, qui avait déjà attiré l’attention d’Ossipoff et de ses compagnons, s’allongeait et se dédoublait à la façon d’un tube de longue vue ; chaque élément cylindrique s’emboîtait dans celui qui le précédait, et une voile, enroulée tout autour de ce mât singulier, se déployait aussitôt, orientée par une partie de l’équipage.

 

 

Gontran écarquillait les yeux comme s’il eût assisté à quelque truc ingénieux de féerie.

 

– Eh ! mais, eh ! mais, murmura-t-il en adressant à Fricoulet un regard narquois, pas si sots que cela les Vénusiens.

 

– À cela près, bougonna l’ingénieur un peu dépité, que leurs bateaux doivent être de piètres marcheurs… as-tu remarqué cette forme arrondie de l’avant ?… ces bateaux sont de véritables sabots.

 

– Encore bien heureux que ce sabot vous ait recueilli, monsieur Fricoulet, ricana Ossipoff.

 

L’ingénieur ne l’entendit pas ; penché sur le bordage, à l’arrière du bâtiment, il examinait avec attention une sorte de tambour ouvert sur les trois huitièmes de sa circonférence et dans lequel se trouvait enfermée une roue à palettes d’environ un mètre de diamètre.

 

– Eh ! j’y suis ! s’exclama-t-il enfin.

 

– Qu’arrive-t-il donc ? demanda Gontran qui était venu le rejoindre.

 

– Cette cage que nous avons vue dans l’intérieur du bateau…

 

– Eh bien ?…

 

– Les formes, que nous y avons distinguées vaguement attelées après une roue, devaient certainement mettre en mouvement ce propulseur rudimentaire… en vérité, c’est fort ingénieux…

 

M. de Flammermont demeura pensif quelques instants ; puis, enfin :

 

– À ton avis, dit-il, dans quel but ces gens ont-ils ainsi un double moyen de navigation ?

 

– Sans doute, répliqua Fricoulet, afin d’éviter les effets désastreux des tempêtes si fréquentes et si terribles dont nous avons eu un échantillon il y a quelques heures à peine ; comment veux-tu que de semblables embarcations puissent lutter contre des éléments déchaînés à ce point ? je ne sais même pas si, dans notre monde, nos grands transatlantiques seraient capables de résister. Quand il fait beau, ils naviguent à ciel ouvert, en se servant de la voile, comme en ce moment ; un orage survient-il, ils plongent pour chercher au-dessous des flots agités, à une faible profondeur, un élément tranquille au milieu duquel ils continuent paisiblement leur voyage, à l’aide de leur propulseur.

 

– Ils s’enfoncent… ils s’enfoncent, grommela Gontran, c’est fort joli à dire mais par quel moyen ?

 

– Je ne puis rien affirmer, mais le système le plus simple serait, assurément, de remplir d’eau des réservoirs.

 

Gontran eut un hochement de tête.

 

– Qu’as-tu donc ? demanda Fricoulet surpris.

 

– J’ai que les Continents célestes m’ont induit en erreur, car, du diable si je m’attendais à rencontrer sur Vénus une humanité plus avancée que la nôtre.

 

L’ingénieur interrogea son ami d’un haussement de sourcils.

 

– Dame ! répliqua le jeune comte, sur Terre, les bateaux sous-marins ne sont pas chose commune !

 

– Assurément, mais tu serais dans la plus complète erreur si tu en concluais quoi que ce fût relativement au degré de civilisation de Vénus !… Quant à moi, je suppose que les habitants de ce monde-ci, en dépit des bateaux sous-marins qui te surprennent tant, sont à peine à l’âge de bronze ; toutes leurs constructions sont métalliques et s’ils sont bons fondeurs, ils sont mauvais navigateurs et mauvais mécaniciens, leur propulseur ne vaut pas l’hélice, quant à leur moteur – ce moteur humain – il est de la dernière insuffisance.

 

Pendant que Fricoulet et Gontran causaient ainsi, adossés au bordage, humant avec délice la brise marine, Mickhaïl Ossipoff et le Vénusien faisaient tous leurs efforts pour parvenir à se comprendre.

 

Tout d’abord, l’indigène avait étalé, devant lui, une carte dessinée en traits rouges sur un carré d’étoffe jaunâtre, et le vieux savant n’avait pas tardé à identifier les taches aperçues télescopiquement par l’astronome Bianchini avec celles que lui mettait sous les yeux cette représentation grossière de la mappemonde vénusienne. Soudain, il ne put retenir une exclamation joyeuse, et mettant son doigt sur certains caractères bizarres tracés sur la carte :

 

– Vellina ! dit-il en examinant curieusement le visage du Vénusien.

 

 

Celui-ci parut surpris tout d’abord, regarda son interlocuteur, puis, frappant ses mains l’une contre l’autre :

 

– Vellina ! répéta-t-il.

 

Ossipoff appela ses compagnons.

 

– Hurrah ! dit-il, j’ai trouvé la clé de leur langue.

 

Les deux jeunes gens n’en croyaient pas leurs oreilles.

 

– Alors, fit Gontran, vous pouvez le comprendre, vous pouvez lui parler… lui avez-vous demandé si Séléna ?…

 

Le vieillard hocha la tête :

 

– Vous allez un peu vite en besogne, mon cher enfant, répondit-il, je viens de découvrir une chose très importante : à savoir que l’écriture de ces gens-là se compose, tout comme celle des Égyptiens, d’hiéroglyphes ; mon amour des langues a heureusement fait de moi un disciple de Champollion ; c’est ce qui vous explique pourquoi j’ai pu lire tout de suite ce qui était écrit sur cette carte.

 

 

Un désappointement profond se peignit sur le visage de M. de Flammermont.

 

– Mais rassurez-vous, ajouta le vieillard ; j’ai déjà deux éléments précieux ; je puis lire leur écriture, et leur langue a beaucoup d’analogie avec le grec ancien ; en voilà plus qu’il ne me faut pour, avec un peu de persévérance, pouvoir, d’ici quelques jours, m’entendre avez eux.

 

 

Le soleil s’était couché cinq fois déjà depuis que nos voyageurs naviguaient sur l’océan vénusien, n’ayant d’autre horizon que la plaine liquide, immense et déserte, lorsqu’un après-midi, que Gontran et Fricoulet rêvaient tristement sur le pont, Ossipoff s’avança vivement vers eux.

 

À son visage radieux, ils devinèrent qu’il avait une nouvelle importante à leur annoncer et ils allèrent à sa rencontre.

 

– J’ai du nouveau, leur cria-t-il de loin.

 

Et lorsqu’ils l’eurent rejoint :

 

– Je suis parvenu à m’entendre avec Brahmès.

 

– Qui cela, Brahmès ?

 

– Le capitaine de ce bâtiment.

 

– Et Séléna ? demanda anxieusement Gontran.

 

Le vieillard secoua tristement la tête.

 

– De ce côté-là dit-il, je n’ai rien pu apprendre, malheureusement… mais il ne faut pas nous désespérer… d’après ce que j’ai pu comprendre, Brahmès revient d’un long voyage et un événement tel que celui que j’ai tenté de lui expliquer a parfaitement pu se produire sans qu’il en ait eu connaissance.

 

– Mais, s’écria Gontran bouillant d’impatience… attendre qui ? attendre quoi ?… avec toutes ces attentes, nous perdons notre temps.

 

– Du calme, mon cher enfant, et laissez-moi achever ; le but terminus de ce bateau est Tahorti, une ville importante où nous pourrons sans doute avoir des nouvelles.

 

– Quand y arrivera-t-on ?

 

 

– Dans cinq jours, si le temps se maintient au beau ; mais, avant, il faut nous arrêter à Vellina.

 

Il déploya la carte et montra aux jeunes gens un point marqué au milieu même de l’océan.

 

– Vellina ! c’est une ville ? demanda Fricoulet.

 

– Une ville dans une île, alors, fit Gontran ; et cependant je ne vois aucune indication de terre ferme.

 

– C’est peut-être une ville sous-marine, répliqua Fricoulet en plaisantant.

 

Ossipoff lui lança un regard furieux.

 

– Écoutez donc, ricana l’ingénieur, dans un monde où la navigation sous-marine est tellement développée…

 

Il s’interrompit en voyant le Vénusien qui s’avançait vers eux avec rapidité.

 

Il adressa quelques mots à Ossipoff qui parut tout étonné.

 

– Brahmès nous prie de descendre dans la cabine, car le bateau va plonger.

 

– Comment ! plonger ? s’écria M. de Flammermont en jetant autour de lui un regard surpris, mais il n’y a pas de mauvais temps à craindre… la mer est comme de l’huile et le ciel est superbe.

 

Le Vénusien devina sans doute ce que venait de dire le jeune homme, car il prononça laconiquement :

 

– Vellina !

 

– Parbleu ! s’écria à son tour Fricoulet, vous allez voir que j’avais raison tout à l’heure et que Vellina est une ville sous-marine.

 

Ossipoff haussa les épaules et tous les trois descendirent les quelques marches conduisant à la pièce où ils s’étaient trouvés pour la première fois après leur naufrage.

 

Puis, sur un commandement de Brahmès, la voile se replia, le mât rentra dans son tube, les panneaux se refermèrent et les Terriens entendirent l’eau qui se précipitait dans les réservoirs.

 

– Nous descendons, fit Gontran.

 

Le bateau, en effet, s’était immergé et tombait comme une masse au fond de l’océan.

 

– Mais nous n’avançons pas, dit à son tour l’ingénieur.

 

– À quoi voyez-vous cela ? demanda aigrement Ossipoff.

 

– Tout simplement à ce que le moteur humain ne fonctionne pas, répliqua l’ingénieur en désignant la cage placée à l’arrière et d’où nul bruit ne s’échappait.

 

Comme il achevait ces mots, la roue qui mettait en action le propulseur à palettes, se mit à grincer.

 

– J’ai parlé trop tôt, dit Fricoulet, car voilà que nous allons de l’avant.

 

Très intrigués, les trois voyageurs attendirent en silence l’issue de cette aventure ; Fricoulet avait son chronomètre à la main et comptait les minutes.

 

Un quart d’heure se passa ; puis un choc se fit sentir et le propulseur s’arrêta.

 

– Nous venons de toucher le fond, déclara Gontran.

 

Brahmès entra au même moment et fit signe à Ossipoff de le suivre.

 


Vue d’un bateau marin et sous-marin en usage dans la planète Vénus.

 

 

Tous les quatre montèrent sur le pont, débarrassé déjà de sa couverture métallique, et les Terriens ne purent retenir un cri de surprise à la vue du spectacle qui s’offrait à eux.

 

Le bateau sur lequel ils se trouvaient était échoué sur une plage de sable fin recouverte de quelques centimètres d’eau à peine, et sur laquelle une quantité d’autres bâtiments, en tous points semblables au leur, étaient amarrés.

 

En relevant la tête, ils aperçurent, à vingt mètres au-dessus d’eux, la voûte d’une crypte naturelle formée au milieu des rochers, de tous côtés des torches de cire rouge, semblables à celles qui éclairaient le bateau de Brahmès, mais bien plus grosses, flambaient, jetant sur le paysage des lueurs d’incendie.

 

Une foule nombreuse et affairée s’agitait autour des navires, déchargeant ceux qui arrivaient, emmagasinant de nombreux colis sur ceux qui étaient prêts à partir.

 

Mais quelle ne fut pas la stupéfaction d’Ossipoff et de ses amis, et presque l’horreur, en apercevant, mêlés aux Vénusiens desquels ils différaient entièrement, des êtres étranges, hideux.

 

Ayant à peu près la structure humaine, mais de dimensions moindres, ces êtres étaient complètement nus ; leur corps recouvert d’une sorte de poil dru et luisant comme celui du phoque, était supporté par deux jambes courtes que terminaient des pieds larges, plats et palmés, à la façon des pattes de canards ; au sommet du buste s’emmanchaient les bras, longs et maigres, auxquels s’adaptaient des mains dont les doigts étaient réunis au moyen de membranes ; la tête, toute ronde, velue comme le reste du corps, reposait sur les épaules même ; deux yeux glauques, sans lueur d’intelligence, s’ouvraient dans la face bestiale que fendait transversalement une bouche large, garnie de dents fort aiguës.

 

De chaque côte de la tête, à la place qu’eussent dû occuper les oreilles, une membrane mobile s’entr’ouvrait fréquemment, semblable à des ouïes de poissons.

 

– Des axolotes, dit Fricoulet en considérant avec une scrupuleuse attention plusieurs de ces monstres qui causaient avec Brahmès.

 

Celui-ci les écoutait avec une surprise croissante ; enfin il se tourna vers Ossipoff et lui dit rapidement quelques mots.

 

 

Aussitôt le vieillard se troubla et, s’adressant à ses compagnons :

 

– On vient d’annoncer à Brahmès qu’un individu, en tous points semblable à nous, avait été recueilli par un bateau et amené ici.

 

– Sharp ! s’écria Gontran tout tremblant, c’est Sharp !

 

– À moins que ce ne soit Farenheit, ajouta Fricoulet.

 

– Oh ! monsieur Ossipoff, poursuivit M. de Flammermont en saisissant le vieillard par le bras, je vous en supplie, ne tardons pas, courons…

 

 

Brahmès s’offrit très obligeamment au vieux savant pour l’accompagner dans ses recherches, et prenant comme guide un des êtres étranges qui lui avaient annoncé la nouvelle, il laissa ses compagnons veiller seuls au déchargement du bateau.

 

Tout en marchant, il donnait à Ossipoff, qui les transmettait à ses amis, des explications sur les habitants de cet étrange pays sous-marin.

 

Bien qu’ils fussent d’une nature et d’une intelligence inférieure à celles des autres peuples de Vénus, on ne craignait pas de faire le commerce avec eux, car leur sol possédait des richesses minérales de toutes sortes ; leur étrange conformation leur permettait de vivre et de respirer dans l’eau au moyen de branchies, tout comme les poissons ; mais ils pouvaient également vivre à la surface de la planète, et Brahmès apprit même aux Terriens que certains peuples venaient recruter leurs esclaves parmi ces tribus aquatiques.

 

Les maisons ressemblaient, pour la forme, à d’immenses ruches d’abeilles ; elles étaient, comme celles-ci, percées à leur partie inférieure, d’un trou qui servait d’entrée et de sortie aux habitants.

 

– Sans doute, expliqua Fricoulet à Gontran qui s’étonnait, ils procèdent à la façon des argyronètes[2] sur Terre ; ils se laissent emporter jusqu’à la surface de la mer par leur légèreté spécifique ; là, ils font leur provision d’air et redescendent, en nageant, jusqu’à leurs habitations.

 

– Mais, dit Gontran, une chose que je ne m’explique pas bien, que je ne m’explique même pas du tout, c’est l’absence totale d’eau dans cette partie de l’océan.

 

– C’est tout simplement parce que cette anfractuosité de rochers est remplie d’air que l’eau n’y peut pénétrer, répliqua l’ingénieur.

 

L’axolote s’était arrêté devant une habitation dans laquelle il pénétra en rampant.

 

Bientôt les Terriens entendirent, dans l’intérieur, comme un bruit de lutte accompagné de jurons énergiques et une voix s’écria, en anglais :

 

– By God ! ne peut-on donc reposer en paix, dans ce pays maudit !

 

– Farenheit ! s’écria Mickhaïl Ossipoff, Jonathan Farenheit !

 

Il n’avait pas achevé ces mots, que l’Américain sortait à quatre pattes par l’étroite ouverture et, se redressant d’un bond, se précipita, les mains tendues, vers ses compagnons de voyage.

 

– Vous ! vous ! s’exclama-t-il d’une voix dans laquelle une émotion sincère mettait un tremblement… By God ! je ne m’attendais pas à vous revoir, jamais… By God !

 

Et le digne Yankee, malgré d’inimaginables efforts pour dissimuler son trouble, avait une larme qui brillait au bord de sa paupière.

 

Gontran s’en aperçut, mais, connaissant les principes de l’Américain en matière de sang-froid, il craignit de le froisser et, sans rien dire, se contenta de lui serrer la main énergiquement.

 

Après qu’ils se furent réciproquement raconté, en quelques mots, comment ils avaient été sauvés, Ossipoff demanda :

 

– Avez-vous entendu parler de Sharp ?

 

L’Américain haussa furieusement les épaules :

 

– J’aurais bien pu en entendre parler, grommela-t-il, que cela ne m’eût pas avancé davantage… ces animaux-là ne parlent ni anglais ni français, et comme mes parents ont totalement oublié de m’apprendre le patois usité ici…

 

Quand ils revinrent au bateau, celui-ci avait opéré son chargement, il n’attendait plus que ses passagers pour partir.

 

Brahmès proposa bien à Ossipoff de retarder son départ de vingt-quatre heures pour leur permettre de se rendre compte, par leurs propres yeux, des richesses minières de ce pays sous-marin, mais tous, ils étaient trop anxieux de savoir à quoi s’en tenir sur Sharp, pour retarder, fut-ce de cinq minutes, le moment où ils arriveraient à Tahorti.

 

Malheureusement, cette ville, celle-là même où, au dire de Brahmès se trouvait installé le poste de téléphonie optique qui mettait en relations Vénus avec la Lune, cette ville se trouvait à l’autre extrémité de l’Océan équatorial, c’est-à-dire à près de huit cents lieues de Vellina.

 

 

Fricoulet, qui estimait que le bateau sous-marin ne faisait pas plus de quatre lieues à l’heure, calcula que le voyage durerait huit jours.

 

Ossipoff en profita pour avoir, avec Brahmès, de longs entretiens sur la planète et sa civilisation, il acquit la conviction qu’en général la race vénusienne était bien moins instruite en toutes choses et inférieure, sous certains points, à la race humaine.

 

– Voyez-vous, disait le savant pour résumer ses impressions, ces gens-là peuvent être comparés aux premiers peuples de la Terre : les Chaldéens, les Égyptiens et les Grecs.

 

Sur certains points, cependant, ils étaient assez avancés ; mais, en général, les sciences n’étaient qu’à leur début, la seule force motrice qu’ils connussent était celle de l’homme et des animaux, ils se servaient aussi du vent et de l’eau, forces naturelles qu’ils avaient à leur disposition, mais si l’électricité et ses phénomènes leur étaient connus, ils ignoraient la vapeur, les ballons et un grand nombre d’autres applications de la science.

 

En astronomie, ils étaient parvenus à se rendre un compte exact de leur situation dans l’univers, ils savaient que le Soleil est le centre du système céleste, ils connaissaient la Terre. Mercure, Mars, Jupiter.

 

 

Enfin, après neuf jours de navigation, le bâtiment qui portait nos voyageurs arriva en vue de Tahorti.

 

Encore quelques heures, et ils allaient savoir s’ils avaient vainement franchi les douze millions de lieues qui séparent Vénus de la Lune.

 

CHAPITRE VI

EXCURSIONS VÉNUSIENNES

 

OMME bien on pense, ces quelques heures parurent aux Terriens aussi longues que des siècles.

 

Vainement, Fricoulet cherchait à les tirer du mutisme dans lequel chacun d’eux se renfermait, on lui répondait par des monosyllabes ; puis, de nouveau, le silence régnait parmi les voyageurs.

 

Quelquefois même, on ne lui répondait pas du tout, se contentant d’un simple hochement de tête ou d’un haussement d’épaules.

 

Ossipoff, installé à l’avant du bateau avait posé sur le bordage sa lunette à l’oculaire de laquelle son œil demeurait vissé, cherchant à surprendre à l’horizon le premier indice de la côte à laquelle ils allaient aborder.

 

Gontran, immobile dans un coin, considérait d’un air morne la marche – trop lente à son gré – des aiguilles sur le cadran de son chronomètre qu’il tenait à la main.

 

Quant à Farenheit, pour tromper son impatience, il arpentait à grandes enjambées le pont de l’embarcation, assez semblable à un ours rôdant à travers sa cage.

 

Enfin, Ossipoff signala une côte basse qui barrait l’horizon d’une grande ligne bleuâtre, laquelle devint rapidement plus apparente, pour s’arrondir enfin en un golfe profond tout rempli de bateaux semblables à celui qui les portait.

 

Moins d’une heure après ils débarquaient et ils se dirigèrent, sous la conduite de Brahmès, vers la ville où, avant toutes choses, ils devaient être présentés au roi.

 

Après quelques pas faits en silence, Gontran qui marchait en avant de ses compagnons, s’arrêta tout à coup, levant les bras au ciel dans un geste stupéfait :

 

– Une champignonnière ! s’écria-t-il.

 

– C’est ma foi vrai ! dit à son tour l’ingénieur.

 

Et, d’un geste, appelant Brahmès auprès de lui, il désigna de la main, pour demander une explication, le singulier panorama qui s’étendait à leurs pieds.

 

Sur le flanc d’une colline peu élevée, dont le pied baignait dans l’océan du Centre, une agglomération de constructions uniformes et bizarres s’étageait, disposées avec une régularité géométrique, en de longues avenues partant du sommet comme centre pour aboutir à la mer, ainsi que les branches d’un gigantesque éventail.

 

Ces avenues étaient bordées, de droite et de gauche, par des habitations dont les toits, de forme ombellifère, se superposaient les uns sur les autres, comme des écailles de poissons.

 

 

Tels autrefois les soldats romains disposaient leurs boucliers, – en dos de tortue, disent les historiens, – pour marcher à l’assaut et se protéger des projectiles que l’assiégé faisait pleuvoir sur eux du haut des remparts.

 

Ce fut dans l’esprit de Fricoulet que l’aspect de cette ville singulière éveilla ce souvenir de l’antiquité.

 

– Ta comparaison est fort juste, repartit M. de Flammermont, mais, étant donné que nous avons affaire à une humanité intelligente, il faut admettre que ce mode de construction a une raison d’être.

 

– Ne trouvez-vous pas que cela ressemble à une armée de parapluies ? demanda Farenheit.

 

– Sir Jonathan pourrait bien nous avoir fourni, sans y songer, l’explication que nous cherchons, dit l’ingénieur.

 

L’Américain se redressa et, sur son visage, passa comme un reflet de dignité offensée :

 

– Comment ! sans y songer ! répliqua-t-il… By God ! mais, en vous disant cela, je songeais parfaitement bien que ces gens ne pouvaient construire leur ville autrement, et je parierais cent dollars contre un sou que, sur toute l’étendue du monde vénusien, les villes doivent se ressembler.

 

– Ah ! bah ! fit Gontran avec un sourire railleur, et quelles raisons fournissez-vous à l’appui de cette thèse ?

 

– Les raisons que l’honorable M. Ossipoff lui-même nous a fournies.

 

Le vieux savant, fort surpris de se voir mêlé aux débats, dirigea vers l’Américain des regards interrogateurs.

 

– By God ! grommela sir Jonathan, est-ce que je rêvais lorsque, ces jours derniers, nous parlant de la climatologie spéciale de cette planète, vous nous avez donné des détails sur les déluges d’eau que devait provoquer l’épaisseur des nuages flottant dans son atmosphère ?… du reste, nous-mêmes en avons eu un échantillon assez convaincant, je crois…

 

– Alors, dit l’ingénieur, vous pensez que c’est à cette raison qu’il faut attribuer…

 

Ossipoff s’était tourné vers Brahmès et écoutait attentivement ce que lui racontait le Vénusien.

 

– Sir Farenheit, fit-il au bout de quelques instants, est dans le vrai… tous ces toits que vous voyez, sont formés de plaques de bronze ajustées les unes aux autres, de manière à composer une carapace énorme sur laquelle glissent, sans aucune infiltration, les torrents d’eau qui, à certaines époques de l’année, tombent du ciel ; grâce à la disposition de la ville, ces torrents vont se perdre dans l’océan du Centre, sans avoir occasionné aucun dégât.

 

– Mais les rues doivent être ravinées, objecta Gontran.

 

– Les rues sont, paraît-il, dallées de bronze…

 

Tout en causant, la petite troupe avait atteint les premières maisons de la ville.

 

Là, encore, ce fut un nouvel étonnement ; il fallut que leur guide les fit entrer dans l’une des habitations ; Fricoulet, son carnet à la main, prenait des croquis qu’il accompagnait de notes rapides.

 

Quand Farenheit avait parlé de parapluies, il ne savait, certes, pas si bien dire ; ces maisons n’étaient autre chose, en effet, que d’énormes parapluies métalliques adossés les uns aux autres. Le manche de l’instrument était figuré par un énorme pilier de bronze s’élevant de terre jusqu’au toit, et supportant les trois étages composant l’habitation ; les murs formaient des réservoirs de vingt centimètres d’épaisseur, remplis d’eau ; le toit lui-même, convexe extérieurement, mais plane à l’intérieur, était, lui aussi, transformé en un vaste bassin.

 

Par son évaporation constante, cette eau garantissait les habitants des ardeurs du Soleil.

 

– Songez, disait Ossipoff à ses compagnons qui s’étonnaient, que, pour les Vénusiens, le Soleil est deux fois plus étendu et plus chaud que pour les habitants de la Terre… il leur a donc fallu s’ingénier à se protéger contre ses redoutables atteintes.

 

 

– Les habitants… les habitants… grommela M. de Flammermont, je serais curieux d’en apercevoir… car, jusqu’à preuve du contraire, je tiens cette ville pour déserte et abandonnée…

 

– C’est peut-être le jour du marché, dit plaisamment Fricoulet.

 

– À moins que quelque fête ne retienne au dehors la population, dit à son tour Farenheit.

 

En ce moment, Brahmès qui les avait quittés pour aller aux nouvelles, revint et dit à Ossipoff :

 

– La ville tout entière est en émoi : une masse énorme, gigantesque, dont nul ne peut expliquer la provenance, a été trouvée, il y a quelques jours, flottant à la surface d’une mer de l’autre hémisphère.

 

Une exclamation joyeuse s’échappa des lèvres de Gontran.

 

– Séléna ! soupira-t-il, en pensant qu’il allait enfin revoir sa chère fiancée.

 

– Je vais donc pouvoir régler mes comptes avec ce gredin de Sharp, grommela Farenheit en crispant, dans le vide, ses poings formidables.

 

Et tous les deux, sans écouter d’autres explications, se précipitèrent au dehors, criant :

 

– Où sont-ils ?… où sont-ils ?

 

– Attendez donc, fit Ossipoff en les rejoignant ainsi que Fricoulet… vous partez comme des fous, sans savoir où vous allez… laissez au moins Brahmès nous conduire.

 

– Excusez-moi, mon cher monsieur Ossipoff, riposta le jeune comte, mais il me tarde tant de revoir Mlle Séléna.

 

– Croyez-vous donc qu’il me tarde moins, à moi, de revoir ma chère enfant ?

 

Le Vénusien avait pris la tête de la petite troupe, et, d’une marche rapide, l’entraînait dans l’intérieur de la ville ; pour faire cela, étant donnée la disposition particulière des rues, il fallait monter, et les Terriens, peu habitués, depuis quelques semaines, à faire usage de leurs jambes, avaient quelque peine à suivre leur guide.

 

Enfin ils arrivèrent, suant et soufflant, au sommet même de la colline, centre auquel aboutissaient, comme autant de rayons, toutes les avenues de la capitale.

 

Là, ils durent s’arrêter ; devant eux, sur une place immense, ne mesurant pas moins de plusieurs kilomètres carrés, une foule compacte et bariolée se pressait, criant et gesticulant.

 

Ossipoff fronça les sourcils et murmura d’une voix amère :

 

– Voilà donc la raison pour laquelle la ville est déserte ; tout le monde est ici pour faire une ovation à ce misérable.

 

Farenheit fit entendre un ricanement qui ressemblait fort à un rugissement.

 

– Laissez faire, laissez faire, grommela-t-il, cela va changer et, tout à l’heure, nous allons rire.

 



Le Palais du roi.

 

Et, en disant ces mots, un éclair de haine luisait dans les yeux de l’Américain.

 

Tous les visages étaient tournés dans la direction d’une habitation monumentale s’élevant, au sommet de la colline, d’une vingtaine de mètres au-dessus des autres maisons et fermant, en forme de demi-lune, tout un côté de la place.

 

– C’est le palais du roi ! dit Brahmès à Ossipoff ; c’est là qu’a été transportée l’étrange chose dont je vous ai parlé et que tout ce peuple est rassemblé ici pour contempler.

 

– Et c’est là qu’il nous faut aller ? demanda Fricoulet, épouvanté par la perspective de traverser cette mer humaine dont les vagues houleuses moutonnaient à perte de vue.

 

En ce moment, une exclamation de surprise retentit ; l’un des Vénusiens, placés devant eux, venait, en se retournant, de les apercevoir.

 

D’un geste, il attira l’attention de son voisin, qui en fit autant pour le sien et, en moins de cinq minutes, toute la foule faisant volte-face, regardait les Terriens, se poussant, se bousculant, s’écrasant pour les mieux voir et les considérer de plus près.

 

Tout d’abord, la curiosité des indigènes se trouva contenue par l’inquiétude première et l’indécision qui les saisirent à l’aspect de ces êtres, nouveaux pour eux.

 

Mais ils ne tardèrent pas à s’enhardir, peu à peu le cercle formé autour d’Ossipoff et ses compagnons se rétrécit et, bientôt, un Vénusien plus audacieux avançant la main, toucha du bout des doigts le vêtement de Farenheit.

 

 

Celui-ci se recula avec dignité.

 

– By God ! grommela-t-il, nous prennent-ils pour des bêtes curieuses ?

 

– Voilà qui est humiliant pour un citoyen de la libre Amérique, répondit Fricoulet gouailleur… Après tout, ils ont raison, car nous en faisons tout autant, nous autres qui avons la prétention d’être civilisés… Rappelez-vous la foule qui se presse, en été, au Jardin d’acclimatation, autour des cages contenant les échantillons de quelque peuplade sauvage.

 

Comme il achevait ces mots, un cri épouvantable retentit et un mouvement de recul se produisit aussitôt.

 

C’était un Vénusien qui, fortement intrigué par le monocle encadré dans l’arcade sourcilière de Gontran, avait voulu, par le toucher, se rendre compte de cette chose étrange.

 



Paysage vénusien.

 

M. de Flammermont avait, sans y penser, détendu son bras et son poing fermé était venu frapper l’indigène en pleine poitrine ; le Vénusien avait poussé un cri de douleur et la foule, épouvantée, avait reculé aussitôt.

 

– Ce que vous venez de faire est de la dernière imprudence, déclara Ossipoff.

 

– Fallait-il me laisser tripoter par ce sauvage ? demanda le jeune homme avec dégoût.

 

– Peut-être bien allez-vous être obligé de vous laisser tripoter quand même, riposta le vieillard, car, si je ne me trompe, tout ce monde là va nous tomber sur le dos.

 

Il régnait, en effet, dans la foule, une animation extraordinaire ; au-dessus des têtes, des poings se dressaient, agitant des bâtons ; même quelques mains étaient armées d’instruments en bronze, ressemblant à de larges poignards, mais que l’on tenait par le milieu, comme un bâton à deux bouts.

 

 

Du même mouvement, les quatre hommes tirèrent leur revolver et se mettant tous les quatre dos à dos, de façon à faire face de tous les côtés aux assaillants, se tinrent prêts à résister à la première attaque.

 

– C’est égal, murmura Ossipoff, Brahmès est bien long à revenir… s’il tarde encore, il pourrait bien nous retrouver en lambeaux.

 

Tout à coup, une immense clameur s’éleva et une poussée formidable se produisant, les premiers rangs des Vénusiens se trouvèrent, malgré eux, jetés sur les Terriens.

 

Quatre coups de feu retentirent ; c’était Ossipoff et ses compagnons qui venaient, ensemble, de décharger en l’air leur revolver.

 

 

Ce fut un brouhaha indescriptible, un tumulte épouvantable, une clameur assourdissante où se mêlaient les cris d’effroi et les hurlements de douleur de ceux que les plus forts écrasaient dans leur fuite.

 

Voyant le succès inespéré obtenu par cette première décharge, les Terriens en firent une seconde qui accentua la débâcle ; en moins de cinq minutes, la place fut complètement déserte ; les Vénusiens avaient regagné leurs maisons dans lesquelles, sans doute, ils devaient se barricader fortement.

 

Fricoulet partit d’un large éclat de rire.

 

– Ah ! dit-il, les peuples non civilisés ont du bon… Jamais un gardien de la paix, à Paris, n’obtiendrait par la douceur et les paroles conciliantes un semblable résultat.

 

– Puisque Brahmès ne vient pas à nous, dit Ossipoff, allons à lui.

 

Ce disant, suivi de ses compagnons, il s’avança vers le palais.

 

Comme ils étaient arrivés à peu de distance, un panneau d’une vingtaine de mètres de haut se déplaça tout à coup, roulant avec un bruit de tonnerre sur des galets de bronze, découvrant une baie large de quinze mètres environ, par laquelle les Terriens aperçurent un spectacle qui les frappa d’étonnement et d’admiration.

 

Au milieu d’une salle immense, sur un trône tout de bronze poli et étincelant comme de l’or, un Vénusien était étendu ; les jambes, entourées de bandelettes brillantes, reposaient sur des coussins de pourpre ; le buste, enveloppé d’une sorte de toge en étoffe blanche, toute constellée d’étoiles et de soleils, était soutenu par des oreillers de couleur jaune enrichis d’un métal inconnu aux Terriens, mais qui semblait luire comme des charbons enflammés.

 

Sur la tête, une sorte de tiare, du même métal que celui dont étaient ornés les oreillers, semblait faire planer, au-dessus du Vénusien, un astre resplendissant.

 

Du reste, le trône, le personnage lui-même, étaient inondés d’une lumière éblouissante qui donnait véritablement l’impression d’une divinité.

 

Tout autour, la salle était sombre, pleine d’une ombre mystérieuse dans laquelle on entendait un bourdonnement de respirations contenues ; les yeux d’Ossipoff, s’habituant peu à peu à l’obscurité, découvrirent bientôt, rangés en cercle, figés dans une immobilité de statue, des corps agenouillés sur le sol, dans une attitude prosternée, le front touchant les dalles, entre les deux coudes appuyés, les avant-bras relevés, dressant au-dessus de la nuque les mains ouvertes en forme de coupes.

 

Sur ces mains, une sorte de brasier était posé dans lequel brûlait, avec des flammes dorées, un foyer ardent dont toute la lueur était concentrée par des miroirs réflecteurs en bronze poli, sur le trône et sur la quasi-divinité qu’il supportait.

 

Au-dessus du trône, dans un récipient immense, des flammes blanches et crépitantes étincelaient, et, renvoyées de miroirs en miroirs, venaient, elles aussi, converger sur le trône, resplendissant comme un astre au milieu de la nuit sombre.

 

Longuement, la statue ainsi irradiée, fixa Ossipoff et ses compagnons qui, instinctivement, s’étaient découverts ; puis, sans un geste, sans un mouvement, elle fit entendre un petit clappement de langue. Aussitôt, tous les corps prosternés sortirent de leur immobilité, et, glissant sans bruit sur les dalles de bronze, se retirèrent à reculons et disparurent, fondus dans l’ombre, ainsi que disparaissent les génies dans les féeries.

 

Alors, la statue leva la main ; à ce signe, un Vénusien agenouillé auprès du trône, se redressa et, à demi-courbé, s’en vint, à reculons également trouver les Terriens : c’était Brahmès.

 

– Le roi, fit-il à Ossipoff, consent à vous donner audience ; approchez, il est déjà, par moi, au courant de vos aventures… expliquez-lui ce que vous désirez.

 

– Tu m’as dit, répondit le vieillard, que l’on avait transporté ici une chose étrange trouvée, il y a quelques jours, dans l’un des Océans de ton monde… Je voudrais savoir ce que sont devenus les êtres qui y étaient contenus ?

 

 

Brahmès traduisit ces mots au roi dont les lèvres, après quelques instants de silence, firent entendre un murmure confus de paroles brèves et sonores.

 

Le visage du Vénusien refléta aussitôt un étonnement profond.

 

– Le roi, dit-il, ne comprend pas ce que tu veux dire… l’objet en question était vide.

 

– Vide ! s’écria Ossipoff stupéfait.

 

Ses paupières se fermèrent, ses jambes fléchirent, et il fût tombé, si ses compagnons qui s’étaient approchés en le voyant pâlir, ne l’avaient soutenu dans leurs bras.

 

– Qu’arrive-t-il ? demandèrent-ils, le cœur étreint, pour des raisons diverses, par une angoisse horrible.

 

Le vieux savant laissant tout à coup tomber sa tête entre ses mains, se mit à sangloter.

 

Alors, M. de Flammermont poussa un cri déchirant :

 

– Morte !… Séléna est morte !… mais parlez donc, monsieur Ossipoff, vous voyez bien que vous me mettez à la torture.

 

– Disparue ! balbutia le vieillard… on n’a vu ni elle, ni Sharp.

 

Gontran était accablé ; appuyé sur Fricoulet, il promenait, autour de lui, des regards vagues et hagards.

 

Farenheit, lui, égrenait, entre ses dents, un chapelet des jurons yankee des plus expressifs, tandis que ses doigts, machinalement, se crispaient sur une proie invisible.

 

– Comment ! disparus !… s’exclama l’ingénieur qui, seul, parmi les Terriens, conservait tout son sang-froid, voilà qui demande des explications… exigez donc de Brahmès qu’il vous donne des détails.

 

D’une voix tremblante et coupée par les larmes, Ossipoff pria Brahmès d’insister auprès du roi pour savoir dans quelles circonstances avait été faite la trouvaille dont il avait été parlé aux Terriens.

 

Après avoir écouté parler religieusement Sa Majesté vénusienne, Brahmès se tourna vers le vieillard.

 

– C’est, paraît-il, vers la même époque que celle à laquelle vous avez abordé sur notre monde ; les astronomes ont signalé, dans l’espace, un corps qui semblait se diriger sur nous… tout d’abord on avait cru qu’il s’agissait du mystérieux émissaire des autres mondes célestes qui avait visité notre planète quelques jours auparavant…

 

 

Ossipoff tressaillit et saisissant, par le poignet, le Vénusien ébahi.

 

– Que dites-vous ? s’écria-t-il, et quel est cet émissaire dont vous parlez.

 

– Un être en tous points semblable à vous, qui venait de la Lune et se disait originaire d’un monde que nous apercevons d’ici et qu’il appelait Terre.

 

– Sharp ! c’est Sharp ! gronda Farenheit.

 

– Oui, c’est Sharp, répéta Ossipoff ; à ce sujet il ne peut y avoir aucun doute.

 

Et d’une voix tremblante d’émotion, il demanda à Brahmès :

 

– Cet individu… qu’est-il devenu ?

 

– Il a fait ici un long séjour, répondit le Vénusien, après quoi, il a continué son voyage.

 

Le vieillard chancela.

 

– Mon Dieu !… balbutia-t-il.

 

Puis, après un moment :

 

– Mais, il n’était pas seul, n’est-ce pas, il avait une compagne avec lui, une jeune fille ?…

 

– Le voyageur était seul…

 

– Qui sait si le misérable ne s’est point débarrassé de la pauvre enfant en la précipitant dans l’espace, sanglota Ossipoff.

 

Un rugissement accueillit ces paroles ; c’était Farenheit que ce nouveau crime probable de son ennemi mettait en fureur.

 

– By God ! hurla-t-il en grinçant des dents, dire que Dieu ne me laissera pas mettre la main sur ce bandit !

 

Accablé, en proie à un désespoir profond, Gontran, la tête sur la poitrine, demeurait immobile.

 

C’en était fini du rêve d’amour dont il s’était si longtemps bercé et qui l’avait poussé à tant de millions de lieues de sa planète natale.

 

Séléna était à jamais perdue pour lui, il pouvait mourir.

 

 

Seul, l’ingénieur qui n’avait au cœur ni l’amour de Gontran pour Séléna, ni la haine de Farenheit pour Sharp, avait conservé tout son calme et, en prodiguant, aux uns et aux autres, ses consolations, il se demandait s’il était dans les choses acceptables qu’après s’être éloigné de plusieurs millions de lieues du boulevard Montparnasse pour faire le tour du monde céleste, il s’arrêtât en si beau chemin ?

 

Et carrément il répondait non.

 

– Voyons, dit-il, en toutes choses, il s’agit de ne pas s’emballer… examinons la situation avec calme ; d’abord, vous monsieur Ossipoff, vous avez tort de déduire la mort de mademoiselle Séléna, de ce que personne ne l’a aperçue. Pour être un gredin, Sharp n’en est pas moins un homme intelligent et c’eût été, de sa part, une incommensurable bêtise que de mettre sa compagne en liberté.

 

– Dans un pays comme celui-ci, que risquait-il ?… la pauvre enfant eût été incapable de se faire comprendre, dit tristement Ossipoff.

 

– En quelque endroit de l’Univers que vous vous transportiez, répliqua l’ingénieur, et à toutes les époques, les larmes ont leur éloquence et les supplications de votre fille eussent attendri ces gens-là.

 

– Qu’en conclus-tu donc ? demanda Gontran en relevant la tête, avec une lueur d’espoir dans les yeux.

 

– Que Sharp a dû enfermer soigneusement mademoiselle Séléna dans le wagon et s’arranger de façon à la soustraire à tous les regards.

 

Farenheit inclina la tête à plusieurs reprises.

 

– Ce que dit M. Fricoulet paraît fort sensé, grommela-t-il.

 

Peut-être l’Américain n’avait-il pas, au sujet de l’existence de la jeune fille, une conviction absolue, mais son rôle, à lui, était de paraître y croire, autrement, ses compagnons, découragés, eussent probablement renoncé à poursuivre Fédor Sharp et, alors, c’en eût été fait de ses projets de vengeance.

 

– Sincèrement, poursuivit Fricoulet, je ne vois point quelles raisons eût eues Sharp de se porter à quelque violence sur votre fille… c’est un filou, c’est un gredin… mais rien ne prouve qu’il y ait en lui l’étoffe d’un assassin.

 

Et frappant amicalement sur l’épaule de M. de Flammermont, il ajouta :

 

– Donc, ne perdons pas courage et cherchons par quels moyens on pourrait rattraper ce monsieur.

 

– Le rattraper ! murmura Gontran avec découragement, savons-nous seulement quel chemin il a pris ?

 

– Il ne peut en avoir pris qu’un : celui-là que nous-mêmes nous nous proposions de suivre.

 

– Il faudrait être certain !

 

– Certain ! s’exclama l’ingénieur, mais cela ne peut faire l’ombre d’un doute, car étant donné le moyen de locomotion qu’il nous a volé, il est obligé de marcher toujours sur le Soleil : nul doute que Mercure ne soit la prochaine station visée par lui.

 

– Or, poursuivit Ossipoff, qui reprenait courage en même temps que lui revenait un peu d’espoir, Mercure ayant passé à son aphélie, il y a cinq jours, la planète arrivera dans cinq jours, à sa plus courte distance de Vénus, c’est-à-dire à dix millions de lieues ; ces dix millions de lieues, Sharp mettra environ dix-sept jours à les parcourir.

 

– Oh ! bougonna Farenheit, que nous importe la rapidité avec laquelle il nous fuit, du moment que nous n’avons aucun moyen de le suivre.

 

– Voilà qui ne manque pas de logique, pensa Fricoulet.

 

Mais, haussant les épaules, il se tourna vers Gontran et lui dit :

 

– Voyons, toi qui, deux fois déjà, nous a tirés d’embarras, tu pourrais bien, cette fois-ci encore…

 

 

M. de Flammermont le saisit par le poignet :

 

– Mon cher Alcide, grommela-t-il, je ne suis pas d’humeur à plaisanter et je te prie…

 

Mais Ossipoff, qui avait entendu l’observation de l’ingénieur, s’approcha du jeune homme et d’une voix suppliante :

 

– Mon enfant, dit-il, mon fils…

 

– Mon cher monsieur, répliqua Gontran, j’ai le cœur broyé, comment voulez-vous que j’aie l’esprit assez lucide…

 

Et cependant il murmura dans un soupir :

 

– Ah ! si nous avions encore notre sphère…

 

– Qu’en ferions-nous ?

 

– N’est-ce point aux environs de cette ville que se trouve située la montagne au sommet de laquelle est installé l’appareil télégraphique reliant Vénus à la Lune ?

 

– Parfaitement si… où veux-tu en venir ?

 

– À ceci : que nous aurions pu utiliser cet appareil.

 

– Pour retourner dans la Lune ? grommela Farenheit.

 

– Eh ! non ! pour continuer notre voyage.

 

– Comprends pas, murmura l’Américain.

 

– Cela prouve que vous avez la compréhension difficile, mon cher sir Jonathan, répliqua le jeune comte… au surplus cette discussion est oiseuse, puisque la sphère n’est point en notre possession.

 

Pendant tout ce dialogue, le roi était demeuré sur son trône, figé dans son immobilité majestueuse, les regards attachés sur les Terriens dont il cherchait, par leurs gestes, à deviner les paroles.

 

Brahmès, immobile lui aussi, attendait, soit qu’ils s’adressassent à lui, soit que le roi lui donnât un ordre.

 

Tout à coup Fricoulet poussa un cri.

 

– Mais, j’y pense, dit-il à Ossipoff, tout à notre rage de voir Sharp nous échapper une seconde fois, nous n’avons point pensé à demander à ces gens ce qu’est cet appareil étrange trouvé par eux et qu’ils ont amené ici… du moment que ce n’est point l’obus de ce gredin, qu’est-ce que cela peut être ?

 

 

Farenheit se frappa le front.

 

– By God !… gronda-t-il, si c’était notre sphère !…

 

Ossipoff fit entendre un ricanement gouailleur :

 

– C’est impossible, répliqua-t-il.

 

– Nous pouvons toujours nous en assurer, répliqua l’ingénieur ; interrogez-donc Brahmès.

 

Le Vénusien transmit aussitôt la question du vieillard au roi, qui laissa tomber de ses lèvres, à demi-entr’ouvertes, un murmure à peine perceptible.

 

Brahmès s’inclina, alla rapidement à l’extrémité de la salle et, d’un geste brusque écarta une haute tenture.

 

 

Les Terriens ne purent retenir un cri de surprise et de joie : étincelant, dans l’ombre, c’était leur sphère qui venait de leur apparaître.

 

Oubliant la présence de Sa Majesté vénusienne, Fricoulet se livra à un entrechat désordonné ; quant à l’Américain, il agita en l’air sa casquette de voyage, en répétant par trois fois, d’une voix sonore :

 

 

– Hurrah !… hurrah !… hurrah !…

 

Pendant ce temps, Ossipoff et Gontran tombaient aux bras l’un de l’autre et se donnaient une accolade émue.

 

Enfin, chacun ayant, à sa façon, manifesté sa joie, Ossipoff pria le Vénusien d’exposer au roi quelles étaient les intentions de ses compagnons.

 

– En quittant Wourch, la belle planète double que vous admirez d’ici pendant les nuits claires, dit-il, nous pensions pouvoir rejoindre dans votre monde le voyageur que vous avez vu, il y a quelques jours, et qui dites-vous, est parti déjà… nous vous demandons en conséquence, de nous mettre à même de continuer notre voyage, en nous permettant d’utiliser votre réflecteur…

 

Par l’organe de l’interprète, le roi répondit fort gracieusement qu’il se mettait à l’entière disposition des hardis explorateurs ; mais que l’émigration commençait dès le lendemain, qu’en conséquence les Terriens devaient remettre à deux mois l’exécution de leur projet.

 

Ossipoff, en entendant cette réponse, poussa un sourd gémissement ; quant à Gontran, frappant du pied, il demanda ce que signifiait cette plaisanterie.

 

Brahmès, auquel fut traduite l’observation du jeune comte, répondit :

 

 

– Les peuples de notre Monde, sont en migration perpétuelle pour chercher un milieu tempéré indispensable à la vie ; deux fois par an, nous passons d’un hémisphère dans l’autre, pour fuir soit les dévorantes ardeurs du solstice, soit les froids sombres du pôle. Demain est l’époque à laquelle, d’après les statuts royaux, nous devons nous mettre en marche pour l’hémisphère Sud.

 

– Eh ! s’écria Gontran, nous ne sommes points les sujets de Sa Majesté vénusienne, et ses statuts sont pour nous lettre morte. Émigrez si bon vous semble, quant à nous qui avons affaire ici, nous resterons.

 

Brahmès ne comprit pas les paroles de M. de Flammermont, mais il en devina le sens.

 

– Je doute, dit-il à Ossipoff, que vos compagnons et vous, soyez organisés de façon à supporter le froid glacial qui va enfermer, durant deux mois, ces contrées dans un cercueil de glace ; c’est une mort certaine qui vous attend.

 

– Je ne doute pas de la vérité de ce que vous venez dire, répliqua tristement le vieillard, mais le délai que vous nous assignez détruit en nous tout espoir de jamais rejoindre celui que nous poursuivons… or, mourir de froid ou mourir de désespoir, c’est tout un pour nous.

 

Le roi, auquel cette réponse navrée fut traduite, garda le silence quelques instants ; puis enfin, se départissant, pour la première fois, de son impassibilité, il se mit à gesticuler avec une vivacité extrême, tout en causant à Brahmès.

 

Celui-ci, quand Sa Majesté eut fini de parler, se tourna vers le vieux savant.

 

– Voici, dit-il, ce qui vous est proposé : vous suivrez l’émigration, car, ainsi que je vous l’ai dit, tout à l’heure, vous ne pouvez demeurer ici ; les habitants du pays de Boos, que vous avez vus dans leur élément et que leur constitution physique met à même de supporter les froids les plus rigoureux, vont, dès aujourd’hui, s’occuper à démonter pièce par pièce le réflecteur de la montagne d’Itnounh et le transporteront au sommet de la plus haute montagne de notre globe, qui se trouve précisément au centre de la contrée où nous nous rendons ; si cela vous convient, des ordres vont être donnés immédiatement pour que ces gens de Boos, qui nous servent d’esclaves, soient mis à la disposition du roi.

 

Comme bien on pense, cette proposition, transmise par Ossipoff à ses compagnons fut acceptée, par eux, avec enthousiasme.

 

Ils prièrent Brahmès de remercier chaleureusement en leur nom Sa Majesté vénusienne, qui mit le comble à ses bontés en déclarant vouloir se charger de toute l’existence matérielle des voyageurs.

 

Dès le lendemain, ainsi que le leur avait dit Brahmès, ce fut, par toute la ville, un brouhaha indescriptible, un branle-bas général : devant chaque habitation, un chariot était arrêté sur lequel les habitants chargeaient leurs meubles et ustensiles primitifs ; puis lorsque la maison était vide, on la fermait au moyen d’une plaque de bronze et le char allait prendre place, au bas de la colline, sur le rivage de l’océan du Centre, où le rendez-vous général était donné.

 

Le soir, les chariots royaux, tirés chacun par cinquante habitants de Boos, se mirent en marche et derrière eux, quartier par quartier et rue par rue, tout le cortège défila.

 

 

On eût dit, marchant tumultueusement sous le ciel étoilé, une gigantesque et fantastique caravane, traçant, dans le désert, un sillon formidable.

 

Et cette marche dura huit jours pendant lesquels les Terriens eussent pu se croire en excursion à travers quelque pays d’Orient, tant la chaleur était forte et aussi en raison de la faune et de la flore merveilleuses qu’il leur était donné d’admirer et d’étudier.

 

En arrivant au terme du voyage, ils trouvèrent un paysage, en tout point semblable à celui qu’ils avaient quitté ; au bord d’une mer bleue et sans vagues, sur la croupe d’une colline élevée, une ville d’airain s’étageait, déployant, sous le soleil torride, ses avenues en éventail ; non loin, coupant l’horizon d’une ligne sombre, se dressait une chaîne de montagnes, dont les cimes se perdaient dans les nuages.

 

– Eh ! eh ! grommela Ossipoff, les yeux fixés dans cette direction, c’est bien cela.

 

– On dirait que vous vous reconnaissez, grommela l’Américain d’un ton railleur.

 

– Si je me reconnais, riposta le vieillard, assurément. C’est une des régions que j’ai le plus souvent explorées… au télescope. Ainsi ce pic que vous apercevez-là, sur votre droite et qui paraît être le plus élevé de tous, a déjà été mesuré plusieurs fois, d’abord par Schroëter en 1789, puis en 1833 et en 1836, par Beer et Madler… aussi par moi-même, il y a quelques années à peine… eh bien ! nous sommes tous tombés d’accord pour donner, à ce pic, une hauteur de quarante kilomètres environ.

 

– Et il nous va falloir grimper cela à pied ? grommela Farenheit.

 

– À moins que vous ne comptiez monter en funiculaire, riposta Fricoulet gouailleur.

 

L’Américain haussa les épaules d’un mouvement furieux.

 

– Depuis de si longues semaines que je n’ai point fait usage de mes jambes, dit-il, j’ai les articulations rouillées, et, véritablement, je ne sais si j’aurai les forces nécessaires…

 

– On pourra vous louer des habitants du pays de Boos, dit Gontran en riant, cela vous remplacera les mulets dont on se sert, en Suisse, dans certaines ascensions.

 

Ossipoff hochait la tête, tout pensif.

 

– Il nous faudra au moins huit jours pour arriver là-haut, murmura-t-il.

 

– Le fait est, ajouta Fricoulet, que le Mont-Blanc n’est qu’une vulgaire taupinière à côté de ce sommet monstrueux.

 

– Mais, poursuivit l’Américain avec une légère inquiétude dans la voix, arrivés là-haut nous ne pourrons plus respirer…

 

– À ce point de vue là, rien à craindre, répliqua l’ingénieur ; au pis aller, nous avons nos respirols, mais je doute que nous ayons besoin de nous en servir ; l’atmosphère doit être encore assez dense pour permettre à nos poumons terrestres de fonctionner à l’aise.

 

Tout en parlant, les Terriens, guidés par Brahmès, s’étaient mis en marche et bientôt ils s’étaient engagés dans un chemin en lacet, serpentant au milieu d’énormes roches.

 

Pendant près d’une heure, ils montèrent, suant, soufflant, geignant, maugréant ; puis soudain le signal de la halte fut donné et Ossipoff auquel le Vénusien causait avec animation, s’approcha de Farenheit.

 

– Rassurez-vous, sir Jonathan, dit-il, vos jambes n’auront pas la peine de vous refuser un service que vous ne leur demanderez pas. Grâce aux Vénusiens, qui ont, paraît-il, à desservir un hôpital installé presque au sommet même de cette montagne, nous la gravirons sans fatigue, dans un véhicule très commode et très simple.

 

– Un véhicule ! s’écria Fricoulet très intéressé… mais quelle sorte de véhicule ?

 

Comme il achevait ces mots, d’une anfractuosité de rochers sortit un grand chariot, monté sur une douzaine de roues en bronze, basses et fort larges ; à l’avant, à une sorte de timon très court, une chaîne de bronze était attachée, se déroulant, à perte de vue, sur le flanc de la montagne.

 

– Mais c’est le système des remorqueurs qui font le service entre Rouen et Paris, s’écria Gontran.

 

– Sauf que nous ne voyons pas le remorqueur, riposta l’ingénieur.

 

Interrogé, Brahmès expliqua que sur le versant opposé de la montagne une armée d’habitants de Boos, attelés à la chaîne, descendaient jusqu’à la plaine, formant ainsi contrepoids.

 

Rapidement, on chargea sur le chariot, tous les ustensiles et les bagages des voyageurs, ainsi que les différentes pièces du réflecteur qu’il s’agissait d’installer à nouveau au sommet de la montagne.

 

Puis, le signal du départ fut donné et l’ascension commença.

 

En vingt-quatre heures, après plusieurs haltes effectuées à différentes hauteurs, pour permettre sans doute à la machine humaine de prendre quelque repos, on arriva à une hauteur de trente kilomètres ; là, on abandonna le véhicule et il fallut continuer le voyage à pied, au milieu d’une couche de nuages si épaisse qu’on ne voyait point à dix pas autour de soi, longeant des précipices énormes dont la vue seule donnait le vertige.

 

Enfin, au bout de soixante heures de fatigues surhumaines, et après avoir, par miracle, échappé à la mort qui les guettait, presque à chaque pas, Ossipoff et ses compagnons arrivèrent au plateau qui couronnait la montagne et dominait, de quarante-deux kilomètres le niveau des océans vénusiens.

 

Là, on prit un peu de repos ; puis on déballa les appareils et dès le lendemain le travail commença, travail gigantesque, insensé, et que pour mener à bien, l’énergie et l’opiniâtreté des Terriens furent tout juste suffisantes : heureusement Brahmès, investi pour cette circonstance de toute l’autorité royale, avait pris sa besogne à cœur et ne laissait pas une minute de repos à l’armée d’esclaves travaillant sous ses ordres.

 

 

– Alcide ! dit tout à coup Gontran à Fricoulet, il y a une chose qui me tourmente.

 

– Laquelle ?

 

– Dans un voyage du genre de celui que nous avons entrepris, le principe, n’est-ce pas, pour s’élancer d’une planète sur l’autre, est de profiter des moments où elles sont le plus rapprochées.

 

– Assurément… c’est l’A, B, C de la logique.

 

– Aussi, pour aller de la Terre à la Lune, nous avons profité du périgée.

 

– Tout comme Sharp, en partant à notre place, a profité de l’époque à laquelle la Lune et Vénus se trouvent à leur plus grande proximité l’une de l’autre c’est-à-dire du périaplérodite…

 

– Et si je ne me trompe, il a encore appliqué le même principe en partant, il y a un mois pour Mercure ?

 

– Comme de juste… mais où veux-tu en venir ?

 

– À te poser cette question : à quel point de son orbite se trouvera Mercure, quand nous quitterons ce monde ?

 

– Si nous pouvons, comme c’est probable, partir demain, Mercure sera en quadrature avec le Soleil, c’est-à-dire que, relativement à une ligne allant de cet astre à la planète où nous nous trouvons, il formera un angle droit.

 

– Alors, murmura Gontran effrayé, ce ne sera plus neuf millions de lieues que nous aurons à franchir ?

 

– Non, ce sera treize millions et demi.

 

Le jeune comte fit un bond formidable.

 

– En ce cas, il est inutile de partir, nous n’atteindrons pas Mercure.

 

– Tranquillise-toi ; avec des gaillards comme nous, quelques millions de lieues de plus ou de moins importent peu… Avant une semaine, la planète des commerçants et des voleurs nous donnera l’hospitalité.

 

CHAPITRE VII

À TRAVERS L’ESPACE INTERPLANÉTAIRE

 

ICKHAIL Ossipoff, la face collée à l’un des hublots de la logette, sondait curieusement l’espace ; Fricoulet, son inévitable carnet à la main, alignait des colonnes de chiffres ; Jonathan Farenheit ronflait à poings fermés ; Gontran, assis sur le divan, à côté de son ami, les coudes sur les genoux et le front dans les mains, était immobile comme une statue.

 

Tout à coup, un soupir profond, déchirant, fit tressaillir l’ingénieur, il suspendit ses calculs, et posant doucement la main sur l’épaule de M. de Flammermont :

 

– Qu’as-tu ? murmura-t-il… tu t’ennuies ?

 

Le jeune comte secoua la tête.

 

– Je viens de calculer, répondit-il, que voilà juste dix-huit mois que j’ai demandé la main de Séléna.

 

Fricoulet eut un petit rire satanique.

 

– Et tu te trouves, sans doute, malheureux de n’être pas plus avancé aujourd’hui qu’il y a dix-huit mois, fit-il en haussant les épaules… mais, mon cher ami, tu ignores ton bonheur.

 

Et il ajouta d’un ton déclamatoire, en levant les yeux vers le sommet de la logette :

 

– O fortunatos nimium[3]

 

 

M. de Flammermont se redressa.

 

– Alcide, grommela-t-il, tu m’impatientes à la fin, avec tes éternelles plaisanteries… J’aime Séléna, je dois l’épouser !

 

– De quoi te plains-tu ?… Les moments pendant lesquels on fait la cour à sa fiancée, ne sont-ils pas les plus heureux du mariage…

 

– Si tu appelles cela faire sa cour ? s’exclama M. de Flammermont, tu n’es guère difficile, en vérité !

 

– C’est le seul moyen de ne pas s’apercevoir de ses défauts réciproques !

 

– En attendant, je me sens ridicule… je tourne au Juif-Errant !

 

– Les voyages forment la jeunesse, ricana l’ingénieur, quant à moi, en dépit de tout ce que tu pourras dire, je persiste à bénir les différents incidents qui retardent le moment où tu passeras au cou le collier de l’esclavage.

 

Ce mot fit tressaillir Ossipoff dont l’attention, depuis quelques instants, était distraite par la conversation des deux jeunes gens, il tourna brusquement le dos au hublot et s’adressant à Fricoulet :

 

– Voilà une expression, monsieur l’ingénieur, qui, s’adressant à ma fille, me semble malsonnante.

 

– Eh ! monsieur, vous avez votre opinion sur l’astronomie, j’ai la mienne sur le mariage, voilà tout.

 

Le vieillard fronça le sourcil et dit à M. de Flammermont :

 

– Je suis étonné, mon cher Gontran, que vous permettiez à monsieur, bien qu’il soit votre ami, de s’exprimer de la sorte lorsqu’il parle de votre fiancée !

 

– Sa fiancée ! s’écria plaisamment Fricoulet… vous avouerez, monsieur Ossipoff, qu’elle l’est bien peu, Gontran, lui-même, me le faisait observer tout à l’heure.

 

– Alcide ! fit sévèrement le jeune comte.

 

– Ce que M. Fricoulet vient de dire est-il vrai ? demanda Ossipoff en se tournant vers Gontran.

 

Celui-ci, fort embarrassé, ne savait guère que répondre :

 

– Mon Dieu ! balbutia-t-il, vous conviendrez vous même que la situation est étrange, je vous demande la main de votre fille, il y a dix-huit mois, à Saint-Pétersbourg, nous sommes aujourd’hui…

 

– À quinze cent mille lieues de la planète Vénus, dit Fricoulet en consultant son carnet.

 

– À quinze cent mille lieues de la planète Vénus, répéta Gontran, et je commence à croire que je suis moins loin de Saint-Pétersbourg que de la date si chère où je pourrai mener à l’autel ma chère Séléna !

 

Mickhaïl Ossipoff se croisa les bras sur la poitrine :

 

– En vérité, dit-il d’un ton quelque peu acerbe, je ne m’attendais pas à vous entendre parler de la sorte… est-ce moi qui suis allé vous trouver pour vous demander votre main ? est-ce moi qui vous ai forcé à me faire cette déclaration que vous m’avez faite à l’observatoire de Poulkowa et que je me rappelle textuellement : « Ce ne sont pas des millions, des billions et même des trillions de lieues qui peuvent effaroucher un amour tel que le mien. »

 

Le vieillard se tut un moment, foudroyant d’un regard Gontran qui courbait la tête.

 

Puis il ajouta avec un petit ricanement :

 

– Cela, rien ne vous forçait à le dire !… Vous avez parlé de trillions de lieues, et pour quelques millions à peine que vous avez parcourues, vous voilà déjà regrettant votre parole.

 

– Monsieur Ossipoff, répliqua Gontran avec beaucoup de dignité, vous donnez à une mauvaise plaisanterie de mon ami Fricoulet, un sens que lui-même n’a certainement pas voulu lui donner… je ne regrette rien ; ce que j’ai fait, je le referais encore ; mais si vous me voyez si sombre, si nerveux, n’en cherchez pas la cause ailleurs que dans ma grande affection pour Mlle Séléna.

 

Il avait prononcé ces paroles d’une voix grave, profonde et pleine d’émotion.

 

Sans dire un mot, le vieillard lui tendit la main.

 

Derrière eux, un juron éclata : c’était Farenheit qui, réveillé depuis quelques instants, assistait, silencieux, à l’entretien.

 

– By God ! grommela-t-il, et dire que tout cela est la faute de ce gredin… de ce misérable…

 

Ses dents grinçaient, ses joues tremblaient et ses mains s’ouvraient et se refermaient convulsivement, dans un geste d’étranglement.

 

– On ne pourra donc jamais l’empoigner, ajouta-t-il furieux.

 

 

– Prenez patience, sir Jonathan, répondit Fricoulet, dans quatre jours, nous serons sur Mercure et là, espérons-le du moins, vous pourrez vous livrer aux douceurs de la vengeance.

 

– La vengeance, murmura l’Américain, est un plat qui devrait se manger chaud, comme la soupe.

 

L’ingénieur hocha la tête.

 

– Eh ! Eh ! fit-il, cela dépend des goûts… on prétend que les gourmets la préfèrent froide.

 

– Ah çà ! dit Farenheit en s’adressant à Ossipoff, j’espère bien que, aussitôt votre fille retrouvée et ce coquin de Sharp puni, nous ferons machine en arrière pour toucher Terre.

 

Ossipoff eut un brusque tressaillement ; un voile sombre s’étendit sur son visage dont les muscles se contractèrent soudain, et il répondit d’une voix sourde, à peine distincte :

 

– Si c’est possible !

 

L’Américain fit un bond.

 

– Comment ! si c’est possible ! By God ! il faudra bien que cela le soit. Je ne suis pas comme M. de Flammermont, moi ; je ne me suis pas engagé à faire le tour du monde sidéral, – la gloire, moi, ce n’est pas mon fait – je ne suis pas astronome, je ne suis qu’un simple marchand de porcs… et l’astronomie je m’en moque comme un poisson d’une pomme…

 

Il s’arrêta un moment pour souffler et poursuivit :

 

– Ma maison de commerce me réclame… d’un autre côté, les actionnaires de la « Moon’s diamantal Company » sont capables de croire que je leur ai joué le tour… enfin, voici bientôt venir l’époque des élections pour la présidence de l’Excentric Club… et j’en ai fait suffisamment pour que mon élection soit assurée… donc, je vous en préviens, aussitôt mon compte avec Sharp réglé, je demande à m’en aller.

 

– Et vous, monsieur Fricoulet, demanda Ossipoff, non sans anxiété, êtes-vous aussi pressé que sir Jonathan, de revoir notre planète natale ?

 

– À vrai dire, monsieur Ossipoff, répliqua le jeune ingénieur, je ne vous cacherai pas que cette course, à travers les astres, commence à me paraître monotone… et, bien que je n’engraisse pas de porcs au boulevard Montparnasse, bien que je n’aie pas d’actionnaires auxquels il me faille rendre des comptes, bien que je n’aie posé ma candidature à la présidence d’aucun cercle – excentrique ou autre… – j’emboîterais assez volontiers le pas à sir Jonathan.

 

 

Le vieillard réfléchit quelques instants, puis, se retournant vers M. de Flammermont :

 

– Vous avez entendu, mon cher Gontran, ce que viennent de dire ces messieurs… comme rien, au fond, ne les oblige à poursuivre le voyage en notre compagnie, il vous faut leur faciliter les moyens de regagner notre point de départ, c’est-à-dire la Terre… en conséquence, je vous laisse le soin de songer à ces moyens…

 

Sur ce, il tourna les talons et s’en fut reprendre sa place aux hublots.

 

Farenheit avait l’air fort satisfait et son attitude contrastait étrangement avec l’expression penaude du visage de Fricoulet.

 

M. de Flammermont, lui, regardait son ami, en souriant avec ironie.

 

– Corbleu ! nous voilà bien, grommela l’ingénieur… mieux valait nous dire nettement que nous étions liés à lui indissolublement.

 

– Hein ? fit l’Américain en redressant l’oreille.

 

Gontran marcha lourdement sur le pied de Fricoulet ; celui-ci fit la grimace, mais comprit l’avertissement et se tut.

 

– Vous disiez ? insista Farenheit…

 

– Moi ! mais rien… si… je me rappelle… je voulais dire que la situation de M. de Flammermont est fort difficile… il n’est pas douteux, parbleu ! qu’il ne trouve un moyen de nous rapatrier… seulement, ce qui le gênera, ce sera pour le mettre à exécution, ce moyen.

 

– Baste ! fit sir Jonathan, Mercure est un monde comme un autre, j’imagine…

 

– Comme un autre ! bougonna l’ingénieur… cela dépend de ce que vous entendez par là : songez que Mercure est distant du soleil, à peine de 57,250,000 kilomètres, soit 14,300,000 lieues, que son diamètre ne mesure pas plus de 1,200 lieues et que son volume égale seulement les 38 centièmes de celui de la Terre.

 

– Eh bien ! qu’importe tout cela ?

 

Le visage de Fricoulet refléta un ahurissement profond et se tournant vers Gontran :

 

– Tu l’entends, s’écria-t-il, il demande ce qu’importent à un monde, sa distance du Soleil, son diamètre et son volume ; mais, sauvage que vous êtes ! il importe si bien que Mercure est la plus petite planète de tout le système solaire, en outre que c’est la plus rapprochée de l’astre central.

 

– Conclusion ?

 

– Conclusion ! Mercure ne peut être un monde comme un autre, sans compter que son orbite est très excentrique, – c’est-à-dire qu’elle a la forme d’une ellipse dont le soleil occupe l’un des foyers… si bien que la différence entre l’aphélie et la périhélie est de six millions de lieues… hein ! six millions, c’est joli pour une orbite qui ne mesure que vingt-huit millions de lieues de diamètre et que la planète parcourt en quatre-vingt huit jours…

 

 

– En quatre-vingt-huit jours, répéta Gontran étonné… l’année n’a que quatre-vingt-huit jours ?

 

– Et savez-vous qu’elle est la conséquence de cette marche rapide, c’est que, transporté sur Mercure, un enfant Terrien saurait lire et écrire à peine âgé d’un an ; qu’un gamin de cinq ans serait un adulte et que nous-mêmes serions centenaires.

 

– Des années de quatre-vingt-huit jours, murmura M. de Flammermont, c’est cela qui ferait le bonheur des concierges et des enfants.

 

– Pourquoi donc ? demanda Farenheit.

 

– Dame ! à cause des étrennes.

 

Fricoulet secoua la tête.

 

– Pour ma part, dit-il, je doute que la civilisation mercurienne en soit déjà arrivée là.

 

 

– Cependant, j’ai lu dans les Continents célestes que l’intensité de la chaleur solaire, dix fois plus grande que pour la Terre, devait avoir développé la vie avec une rapidité incroyable à la surface de Mercure.

 

Ossipoff se retourna :

 

– Cette supposition ne me paraît pas juste, dit-il ; car les observations télescopiques et spectroscopiques ont établi, d’une manière irréfutable, que Mercure est entouré d’une atmosphère considérable, très épaisse, dans laquelle flottent quantité de nuages et qui protège la planète contre l’ardeur dévorante des rayons solaires quand elle est à son périhélie ; elle empêche également l’évaporation trop rapide de la chaleur, lorsque Mercure se trouve à son aphélie…

 

– Alors ?

 

– Alors je conclus, tout en tenant compte de l’intensité de chaleur, que ce monde étant le dernier né de l’Univers, doit se trouver dans le même état où se trouvait la Terre, à l’époque primaire.

 

Le visage de Farenheit était devenu soucieux.

 

– Dans ces conditions-là, grommela-t-il, j’ai bien peur que M. de Flammermont ne puisse, de sitôt, me mettre à même de revoir le pavillon étoilé des États-Unis.

 

Le jeune homme haussa les épaules.

 

– Que voulez-vous, sir Jonathan, dit-il, à l’impossible nul n’est tenu, et j’aurai beau me torturer la cervelle, si je ne trouve, sur Mercure, aucune humanité capable de me donner un coup de main, je crains bien que vous ne soyez condamné à jouir de notre société plus longtemps que vous ne le souhaitez.

 

Et, prenant un air grave pour s’adresser à Ossipoff :

 

 

– Cependant, dit-il, tout en reconnaissant le bien fondé de votre raisonnement, notamment en ce qui concerne l’âge de Mercure, il me semblait que, dans son Cosmotheoros, l’illustre astronome Huygens établissait l’existence d’une humanité semblable à la nôtre.

 

Le vieillard se prit à rire :

 

– Il en est des théories de Huygens comme de celles de Fontenelle, d’après lesquelles les habitants de Mercure seraient de petits êtres, vifs, agiles, toujours en mouvement, et noirs comme des nègres d’Éthiopie ; je ne crois pas plus à cette humanité-là qu’à celle inventée par le baron de Holberg, dans son roman : Voyage de Nicolas Klimius dans les planètes souterraines. L’homme-plante et l’homme-guitare imaginés par lui n’ont pas plus raison d’être que les nègres de Fontenelle, les hommes de Huygens et ceux du Voyage au monde de Mercure, publié au XVIIIe siècle.

 

Ses compagnons, Farenheit lui-même, l’écoutaient avec un visible intérêt ; alors pour conclure, le vieillard ajouta :

 

– C’est déjà, pour le savant et le philosophe, un travail considérable que de songer aux humanités existantes sans se préoccuper encore de la forme que pourront affecter les humanités futures… laissons les siècles s’écouler et alors seulement nos petits-neveux pourront s’occuper de résoudre ces problèmes.

 

Sur ces mots, il retourna à son poste d’observation, laissant l’Américain tout déconfit par ces révélations.

 

– Que fais-tu donc là ? demanda Gontran en voyant Fricoulet examiner avec attention une sorte de cadran fixé à l’extrémité du pivot central de la sphère.

 

– Tu le vois, je consulte mon « rapidimètre ».

 

Et, à un haussement de sourcils interrogatifs du jeune comte, l’ingénieur ajouta :

 

– C’est un indicateur de mon invention au moyen duquel je puis, à tous moments, m’assurer que les ondes lumineuses parviennent bien à la sphère et l’actionnent avec la même force.

 

– Très pratique, approuva Gontran ; mais le système ?

 

– Écoute, je vais être aussi clair que possible ; à toi de comprendre si tu peux… Qui soutient et pousse dans l’espace notre véhicule ? les vibrations lancées par le réflecteur vénusien ; de ces vibrations, j’en emploie une partie infinitésimale à actionner un radiomètre tournant dans son ampoule de verre ; deux engrenages conduisent l’aiguille qui tourne devant ce cadran. Tant que le radiomètre fonctionne à grande vitesse, l’aiguille est poussée à l’extrémité de sa course ; si, pour une raison ou pour une autre, le fonctionnement se ralentissait, un ressort ramènerait plus ou moins l’aiguille vers le zéro… as-tu compris ?

 

 

– Tellement bien compris, répliqua Gontran dont l’œil ne quittait plus le « rapidimètre », que j’en ai eu un frisson par tous les membres ; alors, lorsque cette aiguille sera à zéro…

 

– Si elle est à zéro avant que nous n’atteignions la zone attractive de Mercure, nous retomberons sur Vénus.

 

Et voyant l’effet déplorable produit par cette déclaration sur son ami, l’ingénieur ajouta :

 

– Mais rassure-toi, il n’y a aucune raison pour qu’un semblable accident survienne… et puis, surviendrait-il, que nous sommes assez accoutumés aux chutes pour n’en pas craindre une de plus.

 

– Aussi, repartit Gontran, n’est-ce point la crainte de me rompre les os qui me fait trembler… c’est tout le temps que nous perdrions à revenir sur nos pas, alors que Sharp continue à marcher de l’avant.

 

Ce disant, il considérait l’instrument avec anxiété.

 

– Dans ce moment, demanda-t-il, comment nous comportons-nous ?

 

– Nous filons à toute vitesse et, si mes calculs sont exacts, avant quarante-huit heures nous aurons franchi le point neutre.

 

Farenheit se frotta les mains avec énergie.

 

– Alors, l’accident pourra se produire, grommela-t-il, nous tomberons… mais qu’importe, puisque nous tomberons sur Mercure.

 

Sa phrase s’acheva dans un formidable bâillement.

 

– Cette température sénégalienne pousse au sommeil, ne trouvez-vous pas ? demanda-t-il en s’étendant sur le divan.

 

– Eh ! eh !… c’est contagieux, fit plaisamment Fricoulet en voyant Gontran s’allonger, lui aussi, à sa place habituelle.

 

– C’est bien possible ! répliqua le jeune homme à haute voix, de façon à être entendu d’Ossipoff.

 

Et d’un clignement d’yeux appelant son ami près de lui :

 

– Chut ! murmura-t-il, je vais profiter de ce que M. Ossipoff est plongé dans ses contemplations, pour étudier un peu Mercure.

 

L’ingénieur était ébahi.

 

– Tu as une singulière façon d’étudier les astres, répondit-il sur le même ton… à moins que tu ne pries Morphée de t’envoyer des rêves astronomiques, je ne vois pas trop comment…

 

M. de Flammermont sourit finement et, tirant de dessous sa couverture de voyage un volume qu’il ouvrit :

 

– Et les Continents célestes ! les comptes-tu pour rien ?…

 

– Compris, répliqua Fricoulet ; eh bien ! je te laisse à ta leçon ; pioche ferme ; moi, je vais aussi travailler un peu…

 

Et il alla s’installer à un hublot voisin de celui où le vieillard s’était établi avec sa lunette.

 

Un quart d’heure ne s’était pas écoulé que l’oreille de l’ingénieur fut désagréablement frappée par deux bruits sonores, mais de tonalités différentes qui emplissaient la logette.

 

Il se retourna et vit Gontran qui s’était assoupi, le nez sur l’ouvrage de son illustre homonyme, et qui mêlait ses ronflements à ceux de l’Américain.

 

 

Une quarantaine d’heures s’écoulèrent ainsi dans une monotonie désespérante pour M. de Flammermont et Jonathan Farenheit, le premier soupirant pour Séléna, le second rugissant après Sharp ; puis, quand ils avaient suffisamment l’un soupiré, l’autre rugi, ils cherchaient, dans le sommeil l’oubli de leur amour stérile et de leur haine impuissante.

 

Quant à Ossipoff et à Fricoulet, ils ne quittaient guère leurs hublots d’observation que pour prendre le repos strictement nécessaire au maintien de leurs forces ; tout le reste de leur temps, ils le passaient, l’œil vissé à la lunette ou la main noircissant leurs carnets de calculs interminables.

 

On touchait à la fin du second jour, lorsque Gontran, impatienté de voir Fricoulet toujours assis à la même place et plongé dans ses calculs algébriques, s’approcha de lui.

 

– Alors, fit-il, nous serions enfermés, pendant des années, dans cette cage que, pendant des années, tu regarderais et tu calculerais.

 

 

– Ce ne sont point des années, répondit l’ingénieur, ce sont des siècles qu’il faudrait pour pouvoir, non pas comprendre, mais commencer à comprendre l’Univers.

 

– Mais, en ce moment, que fais-tu ?

 

– J’établis, ou plutôt je cherche à établir un point délicat d’astronomie.

 

Gontran leva les bras au ciel.

 

– Encore ! s’exclama-t-il ; mais l’astronomie n’est donc remplie que de points délicats ?

 

– Il y a une étoile connue, classée par Groombridge, sous le numéro 1830, qui plonge les savants dans une perplexité profonde, à cause de sa prodigieuse vitesse de translation.

 

– Les étoiles « fixes » marchent donc ! interrompit le jeune comte.

 

Fricoulet lui saisit le bras en lui désignant, d’un hochement de tête, Mickhaïl Ossipoff.

 

Heureusement, le vieillard, plongé dans la contemplation du ciel, n’avait rien entendu.

 

– Si elles marchent ! riposta l’ingénieur, assurément, et même avec une certaine rapidité ; ainsi, celle dont je te parle, Groombridge, franchit 320 kilomètres par seconde.

 

Gontran arrondit ses yeux.

 

– 320 kilomètres par seconde ! balbutia-t-il.

 

– C’est ce qui fait supposer qu’elle n’appartient pas à notre Univers visible ; car un corps, attiré par l’ensemble des soleils que nous connaissons, n’atteindrait pas une vitesse supérieure à 40 kilomètres par seconde.

 

– Et le but de tes recherches ?

 

– Est d’élucider l’origine et la provenance de cette étoile qui arrive du fond de l’incommensurable infini.

 

Gontran haussa les épaules et murmura avec un sourire railleur :

 

– Et voilà à quoi les savants passent leur temps et épuisent le génie que leur a donné le Créateur !…

 

Il ricana et ajouta d’un ton dédaigneux :

 

– Et tu crois que tu ne serais pas plus utile à tes semblables en cherchant à résoudre les problèmes sociaux sous lesquels se trouve écrasée notre pauvre humanité qu’en t’épuisant en stériles études sur Groombridge, numéro 1830 ?

 

Fricoulet allait riposter, son ami ajouta :

 

– Et quand on pense que cette étoile, dont les destinées te préoccupent, est peut-être éteinte depuis vingt mille ans, que l’astre, duquel est jailli ce rayon lumineux, est peut-être allé, depuis des siècles et des siècles, rejoindre les vieilles lunes !

 

 

Ces paroles, qui trahissaient de la part du jeune homme un certain mépris de la science chère à Ossipoff, contenaient cependant une apparence de logique ; aussi, tout d’abord, Fricoulet demeura-t-il interdit.

 

En ce moment, un by God ! semblable à un coup de tonnerre éclata derrière eux.

 

Du même mouvement, tous les trois se retournèrent et aperçurent Jonathan Farenheit, figé dans une immobilité de statue, les cheveux hérissés d’horreur, les traits convulsés, les yeux agrandis, avec, sur tout le visage une expression d’épouvante intraduisible.

 

Les deux bras étendus, il avait les index de ses deux mains dirigés vers le « rapidimètre. »

 

Le premier, Fricoulet comprit le sens de cette immobilité tragique ; il courut jusqu’à l’instrument et poussa un cri d’effroi :

 

– Arrêtés !

 

Ce seul mot fit blêmir Ossipoff et M. de Flammermont qui répétèrent d’une voix atterrée :

 

– Arrêtés !…

 

 

L’aiguille, en effet, marquait zéro.

 

Farenheit, sorti de sa stupeur, s’arrachait les cheveux.

 

– Si encore nous étions dans la zone de Mercure, grondait-il.

 

– Malheureusement, nous sommes toujours dans celle de Vénus, répliqua Fricoulet.

 

Et il ajouta, en jetant à Ossipoff un regard interrogateur :

 

– Mais que diable a-t-il pu arriver ?

 

Le vieillard répondit par un haussement d’épaules.

 

– Peut-être bien, n’est-ce que ton « rapidimètre » qui s’est détraqué, insinua Gontran, se rattachant à ce suprême espoir.

 

– C’est peu probable, répliqua l’ingénieur ; en tout cas, il y a une manière bien simple d’être fixé à ce sujet, c’est d’y aller voir.

 

 

Et, sans en dire plus long, il endossa son scaphandre, vissa avec soin le casque métallique, après y avoir introduit une tablette d’oxygène solidifié, et, soulevant la trappe pratiquée dans le plancher de la logette, s’engagea dans l’escalier qui conduisait à l’intérieur de la sphère.

 

La première chose qu’il constata, grâce à la lanterne de magnésium dont il s’était muni, c’est que l’axe central, autour duquel s’opérait la rotation de la sphère, était immobile ; à part cela, tout était en aussi bon état qu’au moment du départ.

 

Très perplexe, il allait rejoindre la logette, lorsque, poussé par un inexplicable pressentiment, il descendit jusqu’aux derniers échelons aboutissant à l’ouverture inférieure de la sphère et là, se pencha sur l’abîme.

 

Un cri s’échappa de sa poitrine.

 

Il s’attendait, en effet, à apercevoir, au-dessous de lui dans l’espace, le point lumineux que devait former sur Vénus le foyer du réflecteur, grâce au rayonnement duquel la sphère se soutenait dans l’infini.

 

Mais l’espace était sombre, le point lumineux s’était éteint, la planète elle-même avait disparu.

 

Vivement, l’ingénieur rejoignit ses compagnons, il se débarrassa du scaphandre et, pour la première fois depuis que l’on avait quitté la Terre, sur son visage apparurent les marques d’un abattement profond.

 

– Mes amis, dit-il d’une voix grave, cette fois-ci nous sommes bien perdus.

 

Et, en quelques mots, il leur fit part de sa découverte.

 

– Mais qu’a-t-il pu arriver ? gronda Farenheit.

 

– Une chose toute simple, répondit Ossipoff, une chose que j’avais prévue et dont je n’avais pas voulu vous parler au moment du départ ; à la suite d’un de ces cataclysmes météorologiques si fréquents à la surface de Vénus, une couche de nuages se sera interposée entre le Soleil et le réflecteur.

 

– Alors, nous allons retomber sur Vénus ? grommela l’Américain dont la rage convulsait les traits.

 

– C’est probable, répliqua Ossipoff, nous devons même tomber déjà, c’est, au surplus, une chose facile à vérifier.

 

 

Il tira d’une de ses poches un petit appareil formé d’un cadre métallique allongé ; deux fils fins, dont l’un mobile, traversaient verticalement ce cadre, en écartant ou en rapprochant ces deux fils, l’un de l’autre, au moyen d’une vis, on mesurait le diamètre d’un objet quelconque.

 

Le vieillard fixa cet instrument à l’oculaire de la lunette et dit à Fricoulet :

 

– Tenez, regardez vous-même.

 

L’ingénieur braqua l’instrument sur le Soleil, tourna insensiblement la vis de rappel pour élargir, à la distance convenable, les deux fils du micromètre.

 

 

– Eh bien ? demanda Ossipoff après un instant.

 

– Les deux fils sont tangents aux bords du Soleil.

 

– Quelle mesure obtenez-vous ?

 

– Soixante-cinq minutes, répondit Fricoulet en abandonnant l’instrument.

 

– Nous vérifierons dans un quart d’heure.

 

Est-il utile de dire que ces quinze minutes parurent longues comme quinze siècles à ces malheureux dont l’angoisse étreignait la poitrine ?

 

Mickhaïl Ossipoff, seul, conservait son sang-froid, du moment que l’on n’avançait plus, on tombait, et pouvait-on tomber autre part que sur Vénus ?

 

Sa montre à la main, il considérait, impassible, l’aiguille qui, lentement, se traînait sur le cadran.

 

– Regardez, dit-il enfin.

 

De nouveau, Fricoulet mit l’œil à la lunette.

 

– Eh bien ! fit le vieillard, vous devez constater une diminution sensible du disque solaire.

 

Puis tout à coup, regardant la vis que l’ingénieur faisait tourner doucement entre ses doigts :

 

– Mais que faites-vous ? s’écria-t-il, vous avez perdu la tête ! ne voyez-vous pas que vous éloignez les fils au lieu de les rapprocher ?

 

Fricoulet ne répondait pas ; pâle, les lèvres serrées, la poitrine soulevée par une respiration haletante, il étreignait la lunette de la main gauche, tandis que de la main droite il manœuvrait le micromètre.

 

Enfin, d’une voix étouffée :

 

– Monsieur Ossipoff, balbutia-t-il, le disque solaire ne diminue pas.

 

– Comment, il ne diminue pas ! cela est impossible ! nous ne sommes pas au point neutre, et, par conséquent, nous ne pouvons être immobiles… l’émotion vous trouble la vue… le disque doit diminuer…

 

L’ingénieur se redressa et, passant la main sur son front inondé d’une sueur moite et glacée :

 

– Vous avez raison, murmura-t-il, c’est l’émotion, sans doute, qui me fait mal voir.

 

– Mais, enfin, que voyez-vous ?

 

– Le disque solaire augmente.

 

À ces mots, Ossipoff fit un bond prodigieux.

 

 

– Vous êtes fou ! s’exclama-t-il en haussant les épaules.

 

Sans façon, il bouscula Fricoulet et prit sa place, mais à peine eut-il appliqué son œil à l’oculaire, qu’il poussa un cri étouffé et se recula en levant les bras au ciel, dans un geste plein de stupéfaction.

 

– C’est prodigieux !… incompréhensible… surnaturel… vous avez bien vu… car, à moi aussi, il me semble que le disque solaire a augmenté !… il marque maintenant soixante-cinq minutes, dix-huit secondes !

 

Un moment, ils se regardèrent tous quatre en silence, atterrés par cet incompréhensible phénomène.

 

– By God ! s’écria tout à coup Farenheit, nous changeons de place, car voici les rayons solaires qui pénètrent par les hublots de côté.

 

– C’est l’appareil qui se retourne, déclara Fricoulet.

 

– Mais alors, nous tombons ? demanda anxieusement M. de Flammermont.

 

 

– Parbleu !

 

– Mais, ou cela ? sur Vénus ? sur la Lune ? sur la Terre ? rugit l’Américain, en proie à une effroyable surexcitation, voyons, répondez quelque chose… vous êtes des savants, et votre métier est de savoir ces choses-là ?

 

Il avait saisi Gontran par le collet de sa jaquette et c’était lui qu’il prenait à partie.

 

Un cri épouvantable, poussé par Ossipoff, lui fit lâcher prise.

 

Tous tournèrent leurs regards vers le vieux savant.

 

Il était horriblement pâle et, appuyé contre la paroi de la logette, il semblait prêt à perdre connaissance.

 

Soudain il porta les deux mains à son visage et murmura :

 

– Ah ! c’est horrible !… c’est horrible !

 

– Monsieur Ossipoff, implora Fricoulet, de grâce, dites-nous ce qui en est ! Si vous vous rendez compte du phénomène qui se produit, expliquez-le nous, quelles qu’en doivent être les conséquences ?

 

Alors, le vieillard, fixant sur eux des regards dans lesquels brillait comme une lueur de folie, balbutia :

 

– Nous tombons sur le Soleil !

 

Farenheit poussa un épouvantable juron, tandis que, dans sa rage impuissante, il menaçait des poings toute l’immensité noire et morne malgré les éclatants rayons du soleil, où la mort… une mort épouvantable… horrible, les attendait.

 

Gontran de Flammermont, anéanti, s’était laissé tomber sur le divan, et là, sans mouvements, sans pensée, balbutiant machinalement un seul nom : Séléna ! il demeura de longues heures comme si la mort l’eut frappé déjà.

 

Ossipoff était retourné à sa lunette, mesurant le grossissement lent, mais continu du disque solaire.

 

Quant à Fricoulet, à l’écart dans un coin de la logette, son carnet à la main, il se livrait à des opérations algébriques gigantesques, noircissant le papier de chiffres et de figures trigonométriques, insouciant de l’océan de flammes dans lequel, quelques heures plus tard, ses compagnons et lui allaient être engloutis.

 

Peu à peu la chaleur s’élevait et, dans l’intérieur de la logette, l’air surchauffé, devenait irrespirable.

 

L’Américain, qui rôdait comme un ours en cage, s’approcha du thermomètre ; il marquait 42 degrés centigrades au-dessus de glace.

 

– By God ! gronda-t-il, serons-nous donc assez lâches pour attendre d’être dans cet épouvantable brasier… en tout cas, quant à moi, je suis bien décidé de ne pas attendre plus longtemps.

 

Et sa main cherchait son revolver.

 

– Mes amis, dit alors d’une voix suppliante Ossipoff, en tournant vers eux sa face angoissée, mes amis, me pardonnez-vous de vous avoir entraînés à votre perte ?

 

Les yeux pleins de larmes, les traits convulsés, les cheveux en désordre, le vieillard offrait l’image du désespoir le plus profond.

 

Sans prononcer une parole, Gontran et l’Américain lui tendirent la main.

 

– Et vous, monsieur Fricoulet, dit le vieux savant, me pardonnez-vous ?

 

Comme il achevait ces mots, l’ingénieur sauta sur ses pieds et s’écria d’une voix vibrante :

 

– Je vous pardonne d’autant plus volontiers que vous n’avez rien à vous faire pardonner, par la raison toute simple que ce n’est pas à notre perte que vous nous avez entraînés, mais bien à notre but !…

 

Ossipoff regarda Gontran en hochant la tête.

 

– Le pauvre garçon est fou ! murmura-t-il.

 

– Pas si fou que cela, monsieur Ossipoff, pas si fou que cela ; pendant que vous vous désespériez, moi j’ai travaillé et j’ai trouvé que notre vitesse, actuellement de vingt mille mètres par seconde, va toujours en augmentant.

 

– Nous n’en arriverons que plus rapidement au brasier ardent qui doit nous dévorer, grommela l’Américain.

 

– Non pas, riposta l’ingénieur : étant donnée notre vitesse, nous devons, conformément aux lois de la mécanique céleste, décrire autour du Soleil une courbe quelconque, ouverte ou fermée : parabole, hyperbole, ellipse… Eh bien ! cette courbe, je viens de la calculer, et savez-vous une chose ? elle se confond avec l’orbite même de Mercure que nous n’allons pas tarder à gagner de vitesse… Avant vingt-quatre heures, nous aurons rencontré Mercure…

 

Ce disant, il tendait triomphalement ses calculs à Ossipoff.

 

Mais celui-ci passa la feuille à Gontran en balbutiant :

 

– Tenez, voyez vous-même… je suis tellement troublé…

 

Fricoulet eut un haussement d’épaules plein d’ironie ; puis, s’approchant du jeune comte, il lui prit les mains.

 

– Tu sais, lui murmura-t-il à l’oreille, tu es décidément né sous une mauvaise étoile.

 

Et comme M. de Flammermont le regardait avec étonnement.

 

– Je commence à croire que ton mariage avec Séléna finira par se faire.

 

CHAPITRE VIII

GONTRAN RETROUVE SÉLÉNA ET FARENHEIT A DES NOUVELLES DE SHARP

 

A planète Mercure fait partie des cinq planètes connues de toute antiquité ; mais elle a été sans doute la dernière découverte et identifiée ; la plus ancienne mesure astronomique qui soit parvenue jusqu’à nous date de 265 ans avant notre ère, de l’an 294 de l’ère de Nabonassar, soixante ans après la mort d’Alexandre le Conquérant. Nous possédons aussi sur Mercure des observations chinoises, dont la plus ancienne appartient à l’année 118 avant notre ère.

 

À cause de son rapprochement du Soleil, Mercure n’est visible pour nous que le soir ou le matin, jamais au milieu de la nuit, et toujours dans le crépuscule ; c’est pourquoi, au temps des premières observations, comme cela s’était produit pour Vénus, on avait cru à l’existence de deux planètes différentes, l’une du matin, l’autre du soir…

 

– Gontran ! est-ce que vous dormez ?

 

En s’entendant appeler, le jeune homme ferma vivement le volume des Continents célestes qu’il était occupé à parcourir et, le cachant sous sa couverture, se retourna du côté d’Ossipoff :

 

– Non, cher monsieur, répondit-il, j’étais seulement assoupi… Qu’y a-t-il pour votre service ?

 

– S’il ne vous était pas trop désagréable de vous lever, je vous prierais de venir me rejoindre.

 

M. de Flammermont dissimula un bâillement ; néanmoins, il se leva.

 

– Tenez, lui dit le vieillard en s’écartant de la lunette, regardez à votre tour… Je ne sais si je dois attribuer cela aux rayons ardents du Soleil, mais j’ai, depuis quelque temps, la vue très faible.

 

Pendant qu’Ossipoff parlait, le jeune homme avait collé son œil à l’oculaire.

 

– Eh bien ! demanda-t-il, que désirez-vous savoir ?

 

– Sous quelle forme apercevez-vous la planète ?

 

– Comme vous devez l’avoir aperçue vous-même : sous la forme d’un premier quartier.

 

– Bien ! mais examinez soigneusement, je vous prie, les deux cornes ; ne remarquez-vous rien ?

 

Gontran attendit un instant avant de répondre :

 

– Ma foi, dit-il, non, je ne remarque rien…

 

Les sourcils d’Ossipoff se contractèrent.

 

– Alors, murmura-t-il, je me serais donc trompé, et Schroëter, Noble et Burton avec moi… c’est impossible.

 

Il ajouta tout haut :

 

– Les deux cornes de Mercure vous semblent-elles d’une identité absolue ?

 

Le jeune homme se tut quelques secondes ; puis, tout à coup :

 

– Non, dit-il, la corne australe est loin d’être aussi aiguë que l’autre… on dirait qu’elle est émoussée.

 

Ossipoff jeta un cri de triomphe.

 

– C’est bien cela… c’est bien cela, balbutia-t-il tout ému.

 

Puis, après un moment :

 

– Nous sommes quelques-uns, parmi les astronomes terrestres, qui avons cru remarquer cette inégalité entre les deux cornes mercuriennes… et cette remarque a une importance considérable, puisqu’elle établit l’existence, sur la planète, d’un sol accidenté.

 

– Je serais assez curieux, dit Farenheit en intervenant dans la conversation, de savoir comment vous pouvez déduire cela logiquement.

 

– Rien de plus simple : il suffit d’admettre que, près de cette corne méridionale, il existe un plateau montagneux très élevé qui arrête la lumière du Soleil et l’empêche d’aller jusqu’au point auquel, sans cette proéminence, la corne s’étendrait.

 

– Mais cette hypothèse est également celle de Flammermont, s’écria Fricoulet.

 

– Mon hypothèse, à moi ! fit Gontran.

 

– Non… celle de ton homonyme.

 

– C’est une preuve, dit gravement le jeune comte, que les grands esprits se rencontrent souvent, lorsqu’il s’agit de résoudre les éternels problèmes de la Nature.

 

– Et, sans doute, demanda Farenheit d’un ton sceptique, avez-vous pu faire comme sur la Lune, c’est-à-dire mesurer les montagnes mercuriennes ?

 

Ossipoff eut, à l’adresse de l’Américain, un regard dédaigneux :

 

– Vous êtes comme Saint-Thomas, mon pauvre Sir Jonathan, répliqua-t-il, vous ne croyez aux choses que lorsque vous les touchez du doigt.

 

Fricoulet eut un hochement de tête significatif.

 

– Plaise à Dieu qu’il ne les touche pas trop rudement, grommela-t-il… car, avec une chute semblable, Dieu sait ce qu’il va advenir de nos os.

 

Un léger frémissement courut par les membres de l’Américain ; néanmoins, il fit bonne contenance, et s’adressant à Ossipoff :

 

– Vous ne m’avez toujours pas répondu, dit-il.

 

– Schroëter, calculant la mesure de la troncature du croissant, a évalué la hauteur de certains pics mercuriens à la deux cent cinquante-troisième partie du diamètre de la planète… ce qui leur donne environ dix-neuf kilomètres…

 

– Peuh ! fit Jonathan, qu’est-ce que cela à côté des montagnes de Vénus.

 

– Presque rien, en effet, mais cela vous paraîtra une hauteur encore respectable, si vous voulez bien réfléchir que la plus haute montagne du globe, le Gaurisaukar de l’Himalaya, ne mesure pas plus de 8,840 mètres.

 

– Et les volcans mercuriens ! demanda Gontran d’un air capable, qu’en pensez-vous, monsieur Ossipoff ?

 

– Je pense comme votre illustre compatriote, mon cher monsieur de Flammermont, je pense que peut-être il en existe, mais qu’en tout cas, ils ne sont pas visibles pour nous, observateurs terrestres.

 

– Schroëter et Huggins se seraient donc trompés ?…

 

– Je ne vous cache pas que c’est mon opinion ; j’ai eu beau, de l’observatoire de Poulkowa, me livrer aux recherches les plus minutieuses, il m’a été impossible de retrouver cette tache lumineuse que l’un et l’autre ont cru remarquer sur la planète, non loin de son centre.

 

Farenheit, qui examinait avec attention le thermomètre, s’écria tout à coup :

 

– Nous n’avons plus que 39° !

 

– Preuve que nous nous éloignons du Soleil, répliqua Fricoulet.

 

– Dame ! pour nous rapprocher de Mercure, il faut bien qu’il en soit ainsi, dit Gontran en riant.

 

– En sommes-nous loin encore ? demanda l’Américain.

 

– À peine quelques centaines de mille lieues, répondit l’ingénieur ; au surplus, nous devons être maintenant dans sa zone d’attraction, et la rapidité de la chute va augmenter encore.

 

La planète, maintenant, paraissait avoir envahi tout un côté du ciel, et sa masse noirâtre, semblable à un boulet colossal, se détachait, plus claire cependant, sur le fond assombri de l’espace.

 

Pendant quelque temps, les voyageurs, le visage collé aux hublots, contemplèrent en silence ce monde nouveau qui allait grossissant, pour ainsi dire, à vue d’œil, et sur lequel il leur fallait atterrir, Dieu sait comment.

 

Cette question n’était pas sans tourmenter sérieusement Farenheit et M. de Flammermont.

 

Ce dernier s’approcha de Fricoulet et lui murmura à l’oreille :

 

– Dis donc ! tu me parais envisager avec beaucoup de sang-froid la perspective de notre chute ; nous avons évité le Soleil, mais j’ai bien peur que le sort qui nous attend sur Mercure ne soit pas beaucoup plus enviable.

 

L’ingénieur eut un haussement d’épaules plein d’insouciance philosophique.

 

– Qu’y veux-tu faire ? répondit-il… nous avons mis le petit doigt dans l’engrenage… il faut que le corps tout entier y passe.

 

 

– Si c’est là tout ce que tu as à me dire pour me rassurer…

 

– Dame !… je ne vois guère autre chose à te dire… nous tombons… cela, tu le sais aussi bien que moi… nous tombons même avec une certaine vitesse… que résultera-t-il de notre rencontre avec le sol mercurien ?… voilà ce qu’il est impossible de prévoir…

 

Le visage de Gontran s’assombrissait visiblement.

 

Fricoulet s’en aperçut, et avec un ricanement moqueur :

 

– Je comprends ta situation, dit-il, et si j’étais à ta place, cela m’ennuierait fortement que de risquer de revoir ma fiancée à l’état de chair à pâté… mais il faut prendre le dessus et se dire, qu’après tout, la vie est une vallée de larmes…

 

M. de Flammermont frappa du pied avec impatience :

 

– Alcide ! grommela-t-il, tu m’énerves considérablement.

 

– C’est l’effet de la chaleur torride qu’il fait ici.

 

– Alors, tu n’as aucun espoir ? c’est la fin…

 

L’ingénieur tressauta.

 

– Est-ce que tu es fou ?… s’écria-t-il… pourquoi la fin ?… bien qu’il y ait quatre vingt-dix-neuf chances sur cent pour que nous nous brisions, il y a cependant, dans une aventure telle que celle à laquelle nous sommes mêlés, une part d’inconnu dans laquelle on peut mettre son espoir, c’est ce que je fais, et je t’engage à m’imiter !

 

Gontran secoua la tête ; la part d’inconnu à laquelle se raccrochait Fricoulet ne lui inspirait qu’une médiocre confiance.

 

– Quand nous sommes tombés sur la Lune, dit-il, les ressorts du wagon ont atténué le choc ; quand nous avons abordé sur Vénus, c’était en parachute et puis, faire un plongeon dans l’Océan est toujours moins dangereux que d’atterrir sur le sol même… mais, dans les conditions où nous nous trouvons, nous n’avons, dans notre jeu, aucun atout sauveur.

 

– Tu oublies la façon dont l’aéroplane a atterri sur le mont Boron, riposta Fricoulet ; nous sommes, ce jour-là, de même qu’en ce moment, tombés de l’espace, comme une pierre.

 

– Avec cette différence que nous tombions de quelques cents mètres, tandis qu’aujourd’hui nous tombons de quelques centaines de mille lieues !

 

Fricoulet sourit.

 

– Heureusement que, pour contre-balancer cette différence énorme, nous avons, en notre faveur, la pesanteur moitié moindre, à la surface de Mercure, de ce qu’elle est à la surface de la Terre.

 

Le jeune comte ouvrit de grands yeux.

 

– Tu te moques de moi, fit-il, je ne suis pas un savant, c’est vrai, mais je ne suis pas un imbécile auquel on puisse faire accroire que des vessies sont des lanternes.

 

– Loin de moi cette pensée, mon cher, répliqua l’ingénieur, mais, si au lieu de t’endormir sur les Continents célestes, comme tu as fait hier, tu piochais un peu plus sérieusement l’ouvrage de ton homonyme, tu saurais que c’est en étudiant l’action perturbatrice produite sur les comètes qui passent près de lui, que l’on est parvenu à déterminer exactement la masse de Mercure…

 

Gontran se frappa le front.

 

– J’y suis, fit-il, je me rappelle maintenant, c’est Le Verrier, n’est-ce pas, qui est, le premier, arrive à un résultat en étudiant la comète d’Encke. Et la conclusion ?…

 

–… Est que le globe de Mercure pèse environ quinze fois moins que le globe terrestre, et la pesanteur, à sa surface, est presque la moitié de la pesanteur, à la surface de notre planète natale.

 

– C’est vrai,… c’est vrai,… j’ai lu tout cela, murmura Gontran un peu humilié de son manque de mémoire… mais alors, nous avons moitié plus de chances de ne pas nous réduire en bouillie que si nous tombions sur la Terre !

 

– Parfaitement logique, approuva Fricoulet avec un signe de tête.

 

– C’est donc cinquante chances sur cent que nous avons de nous casser la tête, et non pas quatre-vingt-dix-neuf, comme vous le prétendiez tout à l’heure, dit à son tour Farenheit.

 

– Scrupuleusement exact, sir Jonathan.

 

 

L’Américain témoigna sa joie par un entrechat, mais quelques mots de l’ingénieur suffirent à refroidir son enthousiasme.

 

– N’oublions pas, néanmoins, que nous tombons d’une hauteur de 500,000 lieues, que nous pesons, l’appareil compris, 1,000 kilogrammes et qu’en multipliant la hauteur par le carré du temps de chute, nous devons toucher le sol mercurien avec une vitesse de 42 kilomètres dans la dernière seconde.

 

Gontran et Farenheit poussèrent un cri d’effroi :

 

– Étant donné que la pesanteur sera réduite de moitié, prenons seulement la moitié de cette vitesse, et vous m’accorderez qu’elle est suffisante encore à nous réduire à notre plus simple expression.

 

M. de Flammermont se croisa les bras sur la poitrine.

 

– À voir ton calme, s’écria-t-il, on dirait, ma parole, qu’il n’y a pas un mot de vrai dans tout ce que tu nous racontes là… tu me fais l’effet des nourrices qui terrifient leurs poupons avec l’histoire de Croquemitaine ou de Barbe-Bleue.

 

 

– Plût au ciel que ce ne fût pas exact, répliqua l’ingénieur ; malheureusement Mercure est là pour nous convaincre de la réalité.

 

Au-dessous de l’appareil, en effet, la planète étendait sa masse énorme, terrifiante, dont les aspérités titanesques n’apparaissaient encore que vaguement, baignées dans une atmosphère gazeuse fort épaisse.

 

L’Américain prit entre ses mains celles de Gontran.

 

– Voyons, monsieur de Flammermont, dit-il d’une voix légèrement angoissée, vous nous avez trop souvent déjà tirés d’affaire, pour que cette fois encore…

 

Ossipoff avait le dos tourné, ce qui permit au jeune comte de pouvoir, sans se compromettre, lever les bras au ciel dans un geste qui marquait son impuissance.

 

Mais l’Américain était tenace ; il ne lâcha pas sa proie.

 

– By God ! grommela-t-il, vous devez à votre réputation, à votre gloire, à votre amour… et aussi à ma haine, de nous sortir vivants de cette impasse…

 

Et il ajouta en serrant les poings :

 

– By God ! si, au lieu d’être un simple marchand de porcs, j’étais un savant tel que vous, je ne voudrais pas qu’il fût dit que j’ai laissé ma fiancée entre les mains d’un misérable comme ce Fédor Sharp… voyons, cherchez, cherchez…

 

Gontran eut un mouvement d’impatience.

 

– Eh ! s’écria-t-il… cherchez… c’est commode à dire… vous croyez qu’il suffit de se mettre la cervelle à la torture pour trouver une idée… Je voudrais bien vous y voir…

 

Il demeura quelques instants silencieux, immobile, la tête penchée sur la poitrine, dans une attitude méditative.

 

– Mon Dieu ! fit-il tout à coup, en regardant Fricoulet, j’ai bien une idée…

 

Farenheit poussa une exclamation joyeuse.

 

– J’en étais certain ! s’écria-t-il, il était impossible qu’un homme tel que vous…

 

Le jeune comte imposa, de la main, silence, au trop exubérant Américain et se tournant vers Fricoulet :

 

– Pourquoi ne ferions-nous pas comme les marins dont le navire est sur le point de couler ?… jetons à la mer tout ce que nous pourrons pour nous alléger.

 

Sir Jonathan s’était sans doute illusionné sur l’idée géniale de M. de Flammermont, car ses traits s’allongèrent visiblement.

 

– Peuh ! murmura-t-il, quand nous serons débarrassés de nos armes, de nos vêtements, de quelques instruments qui nous restent et des rares provisions que nous avons encore à nous mettre sous la dent, nous nous serons allégés peut-être d’une centaine de kilogs… et après ?

 

– Le fait est, dit à son tour Fricoulet, que ce n’est point la peine de jeter du lest lorsqu’on en jette si peu.

 

Gontran ébaucha un hochement de tête.

 

– Vous ne m’avez pas compris, dit-il. Il ne s’agit pas, dans ma pensée, de nous débarrasser de nos armes, de nos vêtements, de nos vivres, toutes choses indispensables à notre existence.

 

– Alors, bougonna l’Américain, à moins de nous jeter nous-mêmes par dessus bord…

 

– J’ai compris, moi, s’écria soudain Fricoulet qui examinait attentivement son ami, comme pour lire sur son visage ce qui se passait dans son cerveau…

 

– Tu as compris ?…

 

– Je le crois, du moins.

 

– Eh bien ?

 

– C’est hardi, mais ce n’est pas impossible.

 

Et s’approchant d’Ossipoff, qui, insouciant de la mort à laquelle lui et ses compagnons couraient avec une vertigineuse rapidité, continuait ses études sur l’espace :

 

– Mon cher monsieur, dit-il, les moments sont trop précieux pour les employer a compter les étoiles, voulez-vous, je vous prie, nous prêter le concours de votre sagesse et de vos lumières ?

 

Le vieux savant abandonna sa lunette en bougonnant.

 

– La situation est grave, commença Fricoulet, très grave, dans quelques heures nous aborderons sur Mercure, et, Dieu sait ce qu’il restera de nous après cet abordage.

 

Ossipoff eut un mouvement d’épaules qui signifiait clairement « qu’y pouvons-nous faire ? »

 

L’ingénieur poursuivit :

 

– Partant de ce principe, que plus nous serons légers et moins notre chute aura de chance d’être mortelle, M. de Flammermont propose de nous alléger de 300 kilos.

 

Le vieux savant sursauta :

 

– Mais, dit-il, c’est plus du tiers du poids de l’appareil tout entier !

 

– C’est, en effet, ce que pèse la logette, dans laquelle nous sommes en ce moment.

 

Ossipoff ouvrit démesurément les yeux :

 

– Vous voulez que nous nous séparions de la logette ? demanda-t-il à Gontran.

 

– Mais vous êtes fou ! s’écria Farenheit.

 

Tout interloqué, le jeune homme gardait le silence.

 

– Pourquoi, dit alors Fricoulet, pourquoi ne nous en séparons-nous pas ? L’appareil n’a-t-il pas été construit de manière à ce que les deux parties dont il se compose pussent être séparées l’une de l’autre ! comment donc avons-nous abordé sur Vénus s’il vous plaît ?

 

– Les conditions ne sont plus les mêmes, riposta Ossipoff, c’est la sphère et non la logette que nous avons abandonnée et puis, nous avions le parachute, tandis qu’à présent…

 

– À présent, il s’agit de faire sur Mercure tout le contraire de ce que nous avons fait sur Vénus. D’ailleurs, avez-vous un autre moyen ? Si oui, nous sommes prêts à l’examiner et à l’adopter, s’il est préférable au nôtre ?

 

– Non, je n’en ai pas, répondit sèchement le vieux savant.

 

– By god ! grommela l’Américain, vous en auriez peut-être trouvé un, si, au lieu de vous hypnotiser, l’œil vissé à votre lunette, vous aviez tourmenté un peu votre cervelle.

 

Ossipoff haussa doucement les épaules et allait, sans doute, retourner à son instrument chéri, mais Fricoulet l’arrêta :

 

– Non, dit-il, mon cher monsieur, laissez pour plus tard la continuation de vos études… en ce moment, il s’agit de nous mettre tous à la besogne, car le temps presse…

 

Le vieillard poussa un soupir.

 

 

– Voilà ce que nous allons faire, continua l’ingénieur ; vous et sir Jonathan, vous allez emballer, empaqueter, le plus soigneusement possible, tous les objets contenus dans la logette et que vous reconnaîtrez nous être indispensables ; Gontran et moi nous les amarrerons au fur et à mesure, sur le plancher circulaire qui court le long de la paroi intérieure de la sphère…

 

Aussitôt dit, aussitôt au travail ; en deux heures, la logette fut débarrassée entièrement de tout ce qu’elle contenait.

 

– Et les filins de sélénium qui nous rattachaient au parachute, demanda Farenheit, les abandonnons-nous ?

 

Fricoulet réfléchit quelques instants et répondit :

 

– Non pas, ils vont nous servir de suite.

 

– À quel usage ?

 

– Pour nous attacher solidement ; plus tard, peut-être, pourrons-nous en tirer parti.

 

 

Il promena autour de lui un regard circulaire et, après avoir constaté que l’on n’oubliait rien :

 

– Allons, dit-il, en bas tout le monde !

 

L’un après l’autre, ils descendirent et, sur les indications de l’ingénieur, prirent place sur le plancher auquel Fricoulet les attacha solidement, ainsi qu’il l’avait dit, avec les filins métalliques.

 

– Et toi ? demanda Gontran.

 

– Ne t’inquiète pas de moi, répliqua-t-il, je remonte en haut pour jeter le lest lorsque le moment sera venu.

 

Une heure se passa, puis deux heures, pendant lesquelles les voyageurs, réduits à une immobilité presque complète, attendirent, l’angoisse au cœur, que l’ingénieur vint les rejoindre.

 

Tout à coup, un craquement se fit entendre, une forte secousse ébranla la sphère, et Fricoulet apparut sur la première marche de l’escalier, en criant :

 

– C’est fait !… maintenant, à la grâce de Dieu !

 

Il s’assit près de ses compagnons, passa autour de son corps le câble de sélénium qu’il enroula à l’axe central, comme font les pêcheurs qui prévoient une tempête et s’attachent au mât de leur bateau.

 

Ils tombaient, non pas en tournoyant sur eux-mêmes, ainsi que Farenheit l’avait craint, mais perpendiculairement, comme le plomb d’une sonde ; réunis tous les quatre à la partie inférieure de la sphère, ils accumulaient en un point, un poids de plus de deux cents kilog., qui donnait à l’appareil une fixité immuable.

 

 

Ils tombaient, et par l’ouverture béante à leurs pieds, ils voyaient, se rapprochant d’eux, avec une vertigineuse rapidité, le panorama mercurien qui, maintenant, avait envahi l’espace tout entier.

 

À présent, la configuration exacte du sol leur apparaissait nettement, comme s’ils eussent plané en ballon à une hauteur de quelques kilomètres ; les montagnes élançaient vers eux leurs pics aigus, projetant, à leur base, des traînées d’ombres gigantesques, et sous les derniers feux du soleil couchant, des immensités d’eau miroitaient avec des reflets d’incendie.

 

Muets de stupeur, cramponnés aux liens qui les attachaient à la sphère, les voyageurs tenaient leurs regards rivés sur ce monde qui les attirait avec une irrésistible force, se demandant angoisseusement si le moment où un point de contact s’établirait, ne serait pas aussi le moment de la mort.

 

Ils tombaient… ils tombaient…

 

Soudain, un choc épouvantable se produisit, accompagné d’un fracas formidable ; on eut dit que le véhicule se disloquait de toutes parts, se réduisant en miettes.

 

Les quatre Terriens poussèrent un cri de terreur.

 

– Mercure !… cria plaisamment Fricoulet, tout le monde descend !

 

Il n’avait pas achevé, qu’un nouveau choc, moins violent cependant, faillit briser leurs attaches : puis, aussitôt, coup sur coup, un troisième, un quatrième… et bientôt, tournoyant sur elle-même dans une trépidation folle, la sphère se mit à dévaler, entraînant les voyageurs la tête tantôt en haut, tantôt en bas, aveuglés par une poussière épaisse, assourdis par le bruit de tonnerre que faisait le métal en roulant sur le sol, ahuris de se sentir emportés dans ce tourbillon inexplicable pour eux.

 

 

Ce qui se passait était cependant bien simple ; la sphère avait, dans sa chute, rencontré à mi-côte, une des montagnes élevées de Mercure ; la violence même de son choc l’avait fait rebondir, semblable à un ballon, à quelque cinquante mètres de haut, puis elle était retombée plus loin, avait rebondi de nouveau, jusqu’au moment où, épuisant ses forces par des bonds successifs, elle s’était mise à rouler sur le flanc même de la montagne, renversant les arbres, écornant les rochers, traversant ravins et cours d’eau, comme une avalanche. En moins de dix minutes, elle arriva dans la plaine, après une course de huit kilomètres ; alors elle s’arrêta.

 

– Ouf ! soupira Fricoulet, j’ai cru que cela n’en finirait jamais.

 

Par prudence, il attendit quelques secondes.

 

– Cependant, ajouta-t-il, cette fois-ci je crois que nous sommes arrivés… qu’en pensez vous ?

 

À cette question personne ne répondit.

 

– Fichtre ! grommela-t-il, ils n’ont pas la tête solide, les amis ; pourvu que nous n’en ayons pas perdu un ou deux pendant le voyage !

 

Rapidement, il se débarrassa du filin qui le reliait au pivot métallique, fouilla dans sa poche, en sortit son petit bougeoir de magnésium qui répandit aussitôt dans la sphère une lumière éclatante.

 

Ses trois compagnons étaient bien là ; il poussa un soupir de soulagement.

 

 

Mais presqu’aussitôt il éclata de rire en les voyant ; affaissés sur eux-mêmes, la tête penchée sur la poitrine, les bras pendants le long du corps, les jambes molles, le buste plié en deux, ils ressemblaient, à s’y méprendre, à ces marionnettes que l’on fait manœuvrer dans les « Guignols » des Champs-Élysées, pour la plus grande joie des enfants et des militaires. Coupez les ficelles qui font mouvoir les membres des susdites marionnettes, et vous aurez une idée à peu près exacte de l’aspect des malheureux Terriens…

 

– Le fait est, murmura l’ingénieur, qu’il faut avoir le cœur bigrement solide dans la poitrine, pour résister à une si singulière façon de voyager.

 

Tout en parlant, il déliait, l’un après l’autre, ses compagnons et les étendait sur le plancher circulaire.

 

Après quoi, il s’élança au dehors pour reconnaître le pays.

 

La nuit était venue et autour du jeune homme tout était sombre et silencieux ; il lui sembla cependant percevoir, non loin, un murmure confus assez semblable à celui que produisent les eaux d’un ruisseau courant sur les cailloux.

 

Comme il demeurait immobile, ne sachant vers quel point il devait diriger ses pas, tout à coup, dans le ciel pur tout étincelant de mille étoiles, un astre apparut, brillant d’un incomparable éclat au milieu des feux nocturnes éclairant l’espace et dont la lueur, douce et indécise, glissa jusqu’à Fricoulet.

 

En même temps, le paysage d’alentour, sortant de l’ombre, se dessina presque nettement, bien qu’estompé dans les vapeurs du soir.

 

– Merci, Vénus, dit plaisamment l’ingénieur en inclinant la tête vers l’astre radieux.

 

Promenant alors ses regards autour de lui, il constata qu’il se trouvait au pied même d’une montagne fort élevée, sur la lisière d’une forêt dont les arbres avaient arrêté la sphère ; non loin de là, serpentant sur le flanc de la montagne, un ruisselet chantonnait d’une voix cristalline, reflétant dans ses eaux la lumière discrète de Vénus.

 

Saisir dans la sphère le premier récipient qui lui tomba sous la main, courir au ruisseau, y remplir le récipient et revenir en jeter le contenu au visage de ses compagnons, tout cela, Fricoulet le fit en cinq minutes.

 

Mais à peine le liquide eut-il touché leur peau, que Mickhaïl Ossipoff et ses deux compagnons d’infortune se mirent à pousser des cris horribles.

 

– Au feu !… Au feu !… hurla Farenheit en se redressant d’un bond.

 

Puis, apercevant Fricoulet qui, debout à l’entrée de la sphère contemplait ses amis d’un air tout ahuri :

 

– By God ! gronda-t-il, quelle est cette mauvaise plaisanterie ?

 

Et il s’avançait vers l’ingénieur, le poing levé, menaçant.

 

– Dites donc, dites donc, riposta l’ingénieur… c’est comme cela que vous me remerciez des soins que je vous donne ?

 

– Drôles de soins, en vérité, dit à son tour Ossipoff… et singulière façon de faire revenir les gens à eux en les aspergeant d’eau bouillante.

 

– D’eau bouillante ! répéta Fricoulet… Ah çà ! devenez-vous fou ?

 

– N’est-ce pas toi, plutôt, qui l’es devenu ? s’écria Gontran qui se tamponnait douloureusement le visage avec son mouchoir.

 

– De l’eau chaude ? répéta encore l’ingénieur… mais puisque je viens de l’aller chercher à ce ruisseau… tenez… là-bas !…

 

Il n’avait pas achevé ces mots, que Farenheit se précipita pour être le premier à constater la chose.

 

 

Mais, oublieux des lois spéciales qui régissaient la pesanteur à la surface de ce monde nouveau pour lui, il arriva d’un seul bond, bien qu’une dizaine de mètres l’en séparassent, à l’endroit indiqué par Fricoulet, et tomba dans le ruisseau où il enfonça jusqu’à mi-jambes.

 

Alors ce furent des cris, des jurons, des lamentations à n’en plus finir ; lorsqu’on le sortit de là, le malheureux Yankee avait la peau des jambes presque entièrement enlevée.

 

– Baste ! murmura Fricoulet, tout en procédant à un pansement sommaire ; rien ne vaut, pour dégager le cerveau, un bain de pieds un peu chaud.

 

Gontran, que les grimaces de l’Américain amusaient beaucoup, vint lui serrer les mains avec énergie.

 

– Merci, sir Jonathan ! dit-il avec emphase, merci.

 

– Merci… de quoi ? demanda l’autre étonné.

 

– De nous avoir, par ce petit accident, donné une preuve certaine que le sol que nous foulons en ce moment est bien le sol de Mercure.

 

Farenheit regarda son interlocuteur, pour voir s’il ne se moquait pas de lui, mais le grand sérieux de M. de Flammermont lui donna le change et il étouffa, dans un grognement, les paroles de mauvaise humeur qu’il était prêt à prononcer.

 

– Alors, dit Ossipoff, vous croyez, Gontran, que nous avions besoin de cette preuve pour savoir ou nous étions ?

 

Le jeune homme esquissa un geste vague.

 

– Mon Dieu ! balbutia-t-il, ce n’était peut-être pas tout à fait nécessaire.

 

– Je dirai plus… c’était inutile.

 

Et étendant les bras vers les cieux :

 

 

– N’avons-nous pas là, au-dessus de notre tête, un indicateur merveilleux qui, mieux que quoi que ce soit, peut nous guider dans notre route et nous renseigner sur notre position ?

 

– Il est vrai, en effet, dit Gontran, que par la situation des étoiles…

 

Fricoulet intervint :

 

– Permettez-moi, cependant, de vous faire observer, monsieur Ossipoff, que, vu de Mercure ou des autres planètes, le ciel étoilé est absolument le même que vu de la Terre. N’apercevons-nous pas ici, presque au Zénith, les sept étoiles de la Grande Ourse ? là, sur notre gauche, ne sont-ce pas Orion et Rigel qui brillent non loin des Pléiades ? sur notre droite, ne voyez-vous pas Arcturus, Véga, Procyon, Capella ? Donc, nous ne pouvons guère nous en rapporter à la voûte étoilée pour nous assurer que nous sommes bien sur le sol mercurien.

 

Ossipoff accueillit ces paroles par un petit rire moqueur :

 

– Vous oubliez, dit-il, que pour la planète Mercure seule, Vénus peut briller avec un éclat aussi intense… si cela ne vous paraît pas probant… voici Mars, là-bas… ici, voici Jupiter, et enfin, voici la Terre ; dites-moi quel est, dans l’immensité sidérale, le monde duquel on peut apercevoir, dans ces positions et avec ces dimensions, les différentes planètes que je viens de vous nommer ?

 

Et il considérait l’ingénieur d’un air triomphant.

 

– Notez bien, répliqua Fricoulet, que je n’avais nullement besoin de ce que vous venez de me dire, pour me faire une opinion au sujet du monde sur lequel nous nous trouvons… seulement, je tenais à insister sur ce point que, en raison de l’éloignement prodigieux des étoiles, les perspectives ne changent pas et que…

 

 

– Pardon, demanda Gontran en toisant Fricoulet d’un regard dédaigneux, est-ce à moi que s’adressait ce petit cours d’astronomie ?

 

– Nullement, nullement, s’empressa de répondre l’ingénieur ; c’était à sir Jonathan.

 

 

– By God ! grommela celui-ci, qui considérait d’un air piteux ses mollets, que l’eau bouillante du ruisseau avait amenés à l’état écarlate ; si c’est pour moi que vous parlez, vous perdez votre temps… car je me soucie de tout cela comme…

 

Et il acheva sa phrase en faisant claquer, contre ses dents, l’ongle de son pouce.

 

Décrire l’expression méprisante du visage d’Ossipoff, en entendant l’Américain s’exprimer ainsi, serait impossible.

 

Il pivota sur ses talons en haussant les épaules.

 

Mais, quelle ne fut pas sa stupéfaction, en voyant M. de Flammermont s’éloigner en courant, puis, après quelques enjambées, prendre son élan, et, d’un bond prodigieux, s’élancer dans les airs.

 

– Gontran ! Gontran ! cria Fricoulet, que fais-tu donc ?

 

– Je le tiens… je le tiens… répliqua le jeune comte, en brandissant, à bout de bras, un objet que l’obscurité ne permettait pas de distinguer, mais qui paraissait s’agiter violemment.

 

En même temps, des cris perçants, désespérés, se firent entendre, troublant le majestueux silence de la nuit, éveillant au fond de la forêt immense des échos mystérieux.

 

Cependant, Gontran avait touché le sol, et, prestement, s’en revenait auprès de ses compagnons.

 

– Voilà, dit-il en riant, de quoi nous restaurer succulemment.

 

Et il brandit triomphalement, au bout de son poing, un animal étrange, ayant avec l’oiseau une certaine ressemblance, en ce sens qu’il était pourvu d’ailes membraneuses comme les chauves-souris, la tête, qu’un seul œil éclairait, placé juste au milieu du front, était munie d’un long tube corné, s’évasant, à son extrémité, comme un pavillon de cor de chasse. Point de pattes, mais les ailes garnies de sortes de griffes en forme de crochets, dont l’animal devait certainement se servir pour se suspendre aux arbres, au moment du repos.

 

 

Les Terriens, Fricoulet surtout, considéraient avec un intérêt mêlé de stupéfaction cet être bizarre.

 

– Et vous croyez que cela est bon à manger ? demanda Farenheit, aux yeux duquel ce volatile n’était intéressant que par l’adaptation culinaire que l’on en pouvait faire.

 

– Ma foi ! vous me posez là une question à laquelle je ne puis pas plus répondre que vous,… cependant, comme rien, dans la nature, n’a été créé sans but, peut-être est-il permis de penser que cet animal est comestible… donc, si le cœur vous en dit…

 

– Non, pas le cœur, mais l’estomac, répliqua Gontran, qui, déjà, préparait la bête avec acharnement… car je ne sais si cette nourriture, faite de mastic sur la lune, et d’herbes hachées sur Vénus, convient à vos estomacs, mais cette volaille a réveillé, chez le mien, tous ses appétits carnassiers !

 

Pendant que le jeune comte parlait, Farenheit avait ramassé des brindilles de bois qu’il avait réunies en tas, puis, battant le briquet, il mit le feu à ce bûcher improvisé, qui, bientôt, se transforma en un véritable brasier ; quelques minutes après, le volatile mercurien, enfilé dans une branche de bois vert en guise de broche, grésillait au-dessus des flammes, répandant, dans l’atmosphère, une bonne odeur de graisse chaude, que les narines de nos voyageurs humaient gourmandement.

 

 

Tout en surveillant son rôti, Gontran réfléchissait.

 

– À quoi pensez-vous, mon cher enfant ? demanda Mickhaïl Ossipoff.

 

– Je songe que nous allons éprouver bien des difficultés à parcourir rapidement ce monde inconnu, sans la moindre carte pour nous guider si, au moins, ce coquin de Sharp ne nous avait pas complètement dépouillés.

 

– Nous n’avons rien à déplorer en ce qui concerne Mercure, répliqua le vieillard, puisque les astronomes terrestres n’ont jamais été à même d’étudier suffisamment la planète pour en pouvoir dresser une carte ; au surplus, vous avez, je crois, une crainte vaine ! quinze mille kilomètres de tour, qu’est-ce que cela pour des gens comme nous ?

 

– Surtout, ajouta Fricoulet, que, organisés comme nous le sommes, c’est absolument comme si nous étions chaussés de bottes de sept lieues…

 

– À table !… à table !… cria en ce moment l’Américain.

 

– Mais votre rôti ne doit pas encore être à point, déclara M. de Flammermont.

 

– Je vous demande pardon, riposta Farenheit, voici, montre en main, dix minutes qu’il est au feu.

 

– Eh bien ! mais il sera saignant.

 

– Pardon ! ces dix minutes en font quarante, en réalité.

 

– Je ne vous comprends pas !

 

– Puisque Mercure accomplit son voyage autour du Soleil en quatre fois moins de temps que n’en met la Terre à accomplir le sien, c’est donc que les minutes, sur cette planète, ont une valeur quadruple de celle des minutes terrestres.

 

Personne ne répondit, chacun étant trop affamé pour prendre le temps de réfuter cette théorie bizarre.

 

Tout en rongeant une aile du volatile, Farenheit demanda :

 

– Alors, si j’ai bien compris ce que vous disiez durant le voyage, Mercure est un monde inhabité.

 

Fricoulet haussa les épaules.

 

– Comment pouvez-vous dire des choses semblables, lorsque vous avez en main la preuve du contraire ?

 

L’Américain arrondit les yeux.

 

– Ce n’est point une preuve que j’ai, répliqua-t-il ; c’est un membre de volaille.

 

– Eh ! riposta l’ingénieur, cette volaille est-elle autre chose qu’un habitant de Mercure ?…

 

L’Américain, à cette sortie inattendue, éclata de rire, et son hilarité fut partagée par Gontran.

 

– En vérité, s’écria le jeune homme, tu voudrais prétendre que cet oiseau à trompe est un représentant de l’humanité mercurienne !

 

– Pourquoi pas ?

 

– Notez bien, mon cher Gontran, dit à son tour Ossipoff, que Mercure étant une planète toute jeune, son humanité doit correspondre à la période quaternaire terrestre… d’autre part, il se peut que la succession des espèces vivantes se soit faite autrement que sur notre monde, et que l’humanité mercurienne ait une forme toute différente de celle qu’elle affecte sur les autres planètes.

 

Gontran, pendant cette explication, était demeuré tout interdit ; quand le vieillard eut achevé, il fit une moue de dégoût et jeta loin de lui le morceau de carcasse qu’il s’apprêtait à dévorer à belles dents.

 

– Que te prend-il donc ? demanda Fricoulet qui avait la bouche pleine.

 

– Je me fais l’effet d’un anthropophage !… déclara M. de Flammermont.

 

– Baste ! grommela l’Américain, un habitant de Mercure ! cela ne tire pas à conséquence, et puis, il n’avait qu’à prévenir.

 

Tout à coup, brusquement, sans transition aucune, la nuit fit place au jour.

 

À peine le soleil avait-il paru à l’horizon, que rapidement, il s’éleva dans le ciel, déversant sur la planète des torrents de lumière et de chaleur.

 

Pendant que ses compagnons s’épongeaient le front, Ossipoff, insouciant des insolations, avait saisi sa lunette et, la braquant sur l’astre radieux, mesurait son diamètre à l’aide du micromètre.

 

– C’est bien cela, murmura-t-il d’un ton satisfait – 75’.

 

– Et de la Terre ? demanda l’Américain, sous quel diamètre l’aperçoit-on ?

 

– Sous un diamètre une fois moindre… c’est-à-dire mesurant 32 minutes seulement.

 

– Nous ne pouvons nous mettre en route maintenant, dit Fricoulet, à moins d’être rôtis tout vifs ; si vous m’en croyez, nous nous étendrons sous la voûte épaisse et impénétrable que forme le feuillage de ces arbres, et nous dormirons en attendant la nuit.

 

Lorsque le crépuscule tomba, enveloppant le paysage d’une douce et chaude lumière dorée, les voyageurs se préparèrent au départ ; du reste, ils n’emportaient avec eux que leurs armes, indispensables en prévision de la rencontre de Scharp, et quelques tablettes de la pâte nutritive, pour le cas où quelque habitant de Mercure ne passerait pas à leur portée.

 

Ils laissaient, auprès du ruisseau, leur sphère avec tout ce qu’elle contenait ; nulle crainte que quelque filou y vînt mettre la main.

 

– Comment allons-nous faire pour ne pas nous égarer ? demanda M. de Flammermont.

 

– D’après mes observations, répondit le vieux savant, nous devons nous trouver, actuellement, sur la limite de la zone tropicale ; en nous guidant sur les étoiles, rien ne nous sera plus facile que de faire le tour de la planète, en nous dirigeant vers l’Est.

 

– Mais il doit certainement exister des mers et des océans, dans ce monde inconnu !… comment ferons-nous pour les traverser ?

 

– Nous aviserons.

 

Tout en causant, on s’était mis en marche et cinq minutes avaient suffi à parcourir un kilomètre ; on alla, de cette allure, jusqu’à minuit environ, traversant des plaines arides, franchissant des collines abruptes, se frayant à grand’peine un chemin à travers des forêts aux arbres titanesques, enchevêtrés de lianes énormes, fouillis inextricable dans lequel il leur fallait se débattre, comme des bestioles dans des toiles d’araignée immenses.

 

 

Puis, tout à coup, le ciel s’assombrit, l’atmosphère se couvrit de nuages épais derrière lesquels disparurent les étoiles scintillantes et les astres radieux, et des ombres opaques ensevelirent la planète comme dans un suaire de deuil.

 

Force fut aux voyageurs de faire halte pour attendre le jour.

 

À l’aube, comme ils se préparaient à repartir, désireux de profiter des quelques instants pendant lesquels la chaleur était supportable, pour faire encore quelques lieues, Mickhaïl Ossipoff, qui marchait en tête, s’arrêta brusquement.

 

– De l’eau ! exclama-t-il, de l’eau !

 

Étendant la main, il montrait à ses compagnons une nappe liquide qui, non loin de là, miroitait sous les rayons dorés du soleil ; sur la rive, des arbres gigantesques penchaient leur frondaison verdoyante qui semblait répandre, tout alentour, une fraîcheur délicieuse.

 

– Si vous m’en croyez, mes amis, dit le savant, nous pousserons jusque là, puis nous nous arrêterons pour attendre le crépuscule.

 

– À quelle distance croyez-vous que nous soyons de cette oasis ? demanda l’Américain en s’épongeant le front.

 

– Une quinzaine de kilomètres, tout au plus, répondit Fricoulet.

 

– C’est l’affaire d’une demi-heure ! un peu de courage et nous jouirons, jusqu’au soir, d’un repos délicieux.

 

Sur ces mots, prononcés d’un ton encourageant par M. de Flammermont, on se remit en marche.

 

Mais, chose singulière, les voyageurs, tout en avançant, ne paraissaient pas se rapprocher de leur but !

 

L’eau étincelait toujours et les arbres continuaient à dresser dans l’air, leur chevelure ; mais il semblait que le paysage reculât à l’approche d’Ossipoff et de ses compagnons.

 

L’Américain tira sa montre :

 

– Voilà déjà cinquante minutes que nous marchons, grommela-t-il, cinquante minutes pour faire quinze kilomètres ! c’est inadmissible ! vous vous êtes trompé dans l’estimation de la distance, mon cher monsieur Fricoulet !

 

– C’est bien possible, répliqua celui-ci qui, la main sur les yeux en guise d’abat-jour, examinait pensivement l’horizon.

 

– Par exemple ! dit à son tour Gontran, il y a, dans ce qui se passe, quelque chose d’étrange, d’anormal ! remarquez-vous que cette eau, ces arbres, ont la même tonalité que tout à l’heure, or les règles de l’optique…

 

L’ingénieur frappa ses mains l’une contre l’autre.

 

– J’y suis, s’écria-t-il… j’ai l’explication du phénomène, c’est un mirage… nous sommes victimes d’une illusion d’optique semblable à celles qui se présentent souvent dans les déserts africains.

 

– Un mirage, répéta Farenheit d’un ton accablé, alors, cette eau n’existe pas ?

 

– À cela, il n’y aurait pas grand dommage, riposta Gontran, car elle doit être quelque peu brûlante, c’est l’ombre des arbres que je regrette.

 

 

– Ne nous désespérons pas, dit vivement Fricoulet, marchons encore un peu, il est fort possible que ce paysage existe réellement.

 

La constance des voyageurs fut soumise à une rude épreuve ; la contrée qu’ils traversaient était une sorte de désert aride, aussi loin que la vue pouvait s’étendre, on ne voyait qu’un sol jaunâtre et desséché… pas un arbre, pas un brin d’herbe ; du sable, du sable, toujours du sable et, au-dessus de la tête, dans le ciel pur, le disque énorme du soleil, versant à torrents ses rayons, qui leur calcinaient les membres et corrodaient leurs entrailles.

 

Enfin, à bout de forces, ils s’arrêtèrent, une toile de tente fut tendue sur quatre piquets et, dans le carré d’ombre que cet abri primitif projetait sur le sol brûlant, les voyageurs s’étendirent jusqu’au soir.

 

Lorsque, dans l’immensité sidérale, l’astre du jour eut été remplacé par la clarté plus douce de Vénus, les voyageurs abandonnèrent leur campement, décidés à marcher jusqu’à ce qu’ils fussent sortis de ce pays désolé.

 

Vers minuit, enfin, après une cinquantaine de kilomètres parcourus, ils entrèrent dans une contrée nouvelle, et la végétation reparut, plus luxuriante encore qu’à l’endroit où ils avaient opéré leur descente ; aux sables du désert succédait une plaine fertile et gazonnée ; au loin, l’on entendait le murmure d’une eau courante, bruissant sur les cailloux.

 

– Farenheit ! Farenheit ! appela Ossipoff en voyant l’Américain prendre les devants, ou courez-vous ainsi ?

 

– Prendre un bain ! répondit-il sans s’arrêter.

 

– Mais le malheureux va s’échauder ! fit M. de Flammermont en se précipitant sur les traces de Farenheit.

 

Celui-ci avait quelques enjambées d’avance, si bien qu’il disparut sous les grands arbres, avant que le jeune homme l’eût rejoint.

 

Soudain l’Américain poussa un cri de joie ; semblable à une nappe d’argent, une immensité liquide s’étendait devant lui, reflétant, à sa surface, les astres étincelants qui fourmillaient au firmament.

 

– By God ! grommela-t-il en précipitant sa course, fût-ce de l’eau à faire cuire des œufs, le bain me paraîtra frais auprès des rayons du soleil.

 

En deux bonds, il atteignit la rive, se débarrassa de ses vêtements, et ne conservant que son caleçon, entra dans l’eau.

 

Bien que chaude, l’eau lui parut, en effet, d’une température moins élevée que l’atmosphère embrasée de la journée, et il s’y plongea avec une volupté inouïe, piquant des têtes, faisant la planche, tirant des coupes savantes, en bon nageur qu’il était.

 

 

Sans y prendre garde, il s’était un peu éloigné de la rive et il ne songeait aucunement à mettre un terme à ses exercices aquatiques, lorsque tout à coup, à quelques mètres de lui, l’eau bouillonna fortement, en même temps qu’une masse sombre, émergeant à la surface, se dirigeait vers le bord.

 

Tout de suite, l’idée des crocodiles vint à Farenheit et, en dépit de la température de l’eau, un frisson glacé lui courut le long de l’échine.

 

Instinctivement, sa main chercha son revolver à sa place habituelle ; mais il était en caleçon.

 

– By God ! gronda-t-il, pourvu que les amis arrivent à temps.

 

Cependant, la masse inquiétante avait abordé et, lentement, péniblement, se hissait sur la rive en poussant des grognements formidables.

 

À la clarté de Vénus, l’Américain distinguait, bien qu’assez vaguement, un corps énorme terminé en forme de queue et ne paraissant pas mesurer moins de cinquante à soixante mètres, la partie antérieure de l’animal formait à elle seule la tête, tête monstrueuse, épouvantable, que terminait une trompe rigide en forme de cornet, assez semblable à celle dont était munie la tête de l’habitant mercurien dont les voyageurs s’étaient régalés.

 

 

De l’endroit où il se trouvait, Farenheit entendait l’aspiration puissante du monstre qui, déséquilibrant les couches atmosphériques, produisait des courants d’air violents dont le remous arrivait jusqu’au nageur.

 

Celui-ci était fort mal à son aise et maudissait la malencontreuse idée qu’il avait eue de prendre un bain.

 

Tout à coup, un cri terrible, n’ayant presque rien d’humain, parvint jusqu’à lui.

 

Puis aussitôt, une voix angoissée, venant de la rive, appela au secours !

 

– By God ! grommela Farenheit, qu’arrive-t-il ?… le monstre aurait-il attaqué les amis ?

 

Et, sans réfléchir que ses mouvements pouvaient attirer l’attention de l’animal, il se mit à nager vigoureusement en faisant un léger détour, afin d’aller aborder au plus près et de prêter main forte à ses compagnons.

 

– Au secours !… au secours !… répéta la même voix.

 

L’Américain avançait rapidement.

 

– Courage ! cria-t-il, courage, me voici.

 

Comme pour lui répondre, le monstre poussa un hurlement qui déchira l’air effroyablement ; on eût dit le ronflement d’une sirène à vapeur.

 

Comme Farenheit sortait de l’eau, il aperçut une forme blanche cramponnée à un arbuste.

 

– Tenez ferme, cria-t-il, tenez ferme, me voici.

 

– À moi ! monsieur Farenheit, à moi !

 

– Mademoiselle Séléna ! s’exclama l’Américain, tellement stupéfait qu’il s’arrêta dans sa course.

 

– Vite !… vite !… je ne puis plus.

 

La forme blanche parut se détacher de l’arbre et, tout en résistant, s’avancer vers le monstre dont la trompe, braquée sur elle, semblait un gouffre prêt à l’engloutir.

 

En ce moment, un grand bruit se fit entendre sous les arbres ; c’était Ossipoff et ses compagnons qui accouraient à la recherche de Farenheit.

 

 

– Tirez ! tirez ! leur cria l’Américain, impuissant à sauver la jeune fille de la mort inévitable qui l’attendait.

 

Une dizaine de coups de feu éclatèrent, éveillant, dans le lointain, des échos semblables aux roulements du tonnerre.

 

 

Épouvanté par ce bruit auquel ses oreilles n’étaient point habituées, atteint peut être par l’un des projectiles, le monstre mercurien poussa un horrible grognement et, plongeant dans le lac, disparut aux yeux des Terriens.

 

– Séléna ! s’écria Gontran éperdu, en bondissant jusqu’à la forme blanche étendue sur le sol.

 

Presque en même temps que le jeune homme, Ossipoff fut auprès du corps de sa fille :

 

– Mon enfant ! gémit-il, ma fille adorée ! c’est toi ! c’est bien toi que je revois !

 

Il l’avait prise sur ses genoux et la berçait comme une enfant.

 

Fricoulet écarta un peu Gontran et plaça sa main sur la poitrine de la jeune fille.

 

– Elle n’est qu’évanouie, déclara-t-il, donc rassurez-vous, monsieur Ossipoff, et toi, Gontran, ne te désole pas, ce n’est absolument rien. Si vous le voulez bien, nous allons retourner, à marche forcée, jusqu’à l’endroit ou nous avons laissé notre sphère, là, je trouverai, dans ma caisse de pharmacie, les médicaments nécessaires à Mlle Séléna.

 

– Mais elle, fit Ossipoff, comment la transporterons-nous ?

 

– D’une manière fort simple, déclara Farenheit qui achevait de s’habiller, vous aller voir.

 

Il arracha, à l’arbre le plus voisin, deux branches longues et flexibles auxquelles il fixa l’ample redingote du vieillard, comme une toile tendue sur un lit de sangle.

 

On y déposa la jeune fille, puis lui et Gontran mettant sur leurs épaules les brancards de cette litière improvisée, partirent au pas gymnastique, suivis de Fricoulet et d’Ossipoff.

 

 

Tous les vingt kilomètres, les porteurs se relayaient ; tous les quarante kilomètres, on s’arrêtait dix minutes pour se reposer.

 

Quand l’aurore apparut, les voyageurs étaient réunis dans la sphère, autour de Séléna qui, sortie de sa torpeur, grâce aux soins intelligents de Fricoulet, leur souriait doucement.

 

Des quatre voyageurs, Farenheit était certainement celui qui manifestait la plus grande joie de voir la jeune fille revenue à elle.

 

– Comme vous êtes bon, sir Jonathan, dit Séléna en lui tendant la main, et comme cela paraît vous faire plaisir de me revoir.

 

– Dame ! répliqua l’Américain, je songe que vous allez pouvoir me donner des nouvelles de ce misérable.

 

– Moi ! répliqua-t-elle d’un air étonné, je ne puis rien vous dire de lui, sinon qu’il est parti voilà bientôt quatre jours.

 

– Parti ! s’écrièrent ensemble Ossipoff et ses compagnons, mais parti pour quelle destination ?

 

– Pour le Soleil.

 

– Mais, toi ?…

 

– Moi, il m’a abandonnée ici, parce que j’étais, pour le wagon, une surcharge qui pouvait compromettre son voyage.

 

Gontran serrait ses poings avec fureur.

 

– Ah ! le misérable… le misérable !… il me le paiera cher.

 

Farenheit, lui, répondit avec un rugissement :

 

– Pour cela, il faudrait que vous lui mettiez la main dessus ; or, comme nous sommes cloués ici pour le restant de nos jours, sans aucun espoir de revoir jamais notre planète natale…

 

– Qu’importe ! murmura Ossipoff tout à la joie de serrer dans ses bras sa fille chérie.

 

– By God ! grommela l’Américain, vous en parlez à votre aise, vous avez retrouvé votre fille ; mais Sharp m’échappe encore une fois.

 

– Et cette fois est la bonne, ricana Fricoulet.

 

Sir Jonathan haussa les épaules et s’éloigna pour aller à la recherche d’habitants de Mercure sur lesquels il pût passer sa fureur.

 

En effet, il revint, au bout d’une demi-heure, portant attaché, tout autour de lui, à sa ceinture, un chapelet de volatiles en tous points semblables à celui que Gontran avait tué.

 

 

– Belle chasse ! dit Fricoulet en se frottant les mains avec un visible contentement.

 

– Figurez-vous, répliqua l’Américain, qu’il se passe dans le ciel quelque chose de fort singulier ; on dirait qu’il y a une étoile qui grandit à vue d’œil.

 

L’ingénieur haussa les épaules en riant.

 

– Illusion d’optique, dit-il.

 

– Je vous affirme que j’ai vu net, même que cette étoile illumine, de son rayonnement, toute une partie de l’espace.

 

L’Américain parlait si ferme et d’un ton si convaincu que Fricoulet le suivit au dehors.

 

À peine eut-il jeté les yeux sur le ciel qu’il rentra précipitamment ; muni de la lunette d’Ossipoff, il la braqua sur le point désigné par l’Américain :

 

– Une comète ! une comète ! s’écria-t-il.

 

Tout le monde, même Séléna, vint le rejoindre.

 

Le vieux savant arracha, des mains de l’ingénieur, l’instrument qu’il dirigea vers l’astre et demeura longtemps en contemplation.

 

Enfin, il murmura :

 

– En effet, c’est une comète.

 

Puis aussitôt, jetant un regard circulaire sur le paysage :

 

– Si vous m’en croyez, dit-il, nous nous établirons provisoirement au sommet de cette petite colline que vous voyez là-bas ; nous y serons admirablement bien pour nous livrer à nos observations astronomiques ; en même temps, au point de vue hygiénique, nous aurons moins à souffrir du rayonnement.

 

En raison du peu de pesanteur à la surface de la planète, les quatre Terriens eurent tôt fait de rouler la sphère jusqu’à l’endroit indiqué par le vieux savant ; c’était une petite éminence boisée, élevée d’une cinquantaine de mètres au-dessus du niveau du sol, et descendant, en pente douce, jusqu’au ruisseau où sir Jonathan avait pris, l’avant-veille, un bain de pieds si malencontreux.

 

Quand il s’éveilla, le lendemain matin, le premier soin d’Ossipoff fut de gravir l’escalier intérieur qui conduisait au sommet de la sphère où il avait installé des instruments d’optique.

 

Aux cris qu’il poussa, ses compagnons le rejoignirent et aperçurent, avançant vers le Soleil avec une rapidité vertigineuse, le météore de la veille qui étalait, en travers du ciel, une queue immense.

 

Après être demeurée un moment silencieuse, éblouie par ce spectacle féerique, Séléna demanda :

 

– Chaque comète a un nom, n’est-ce pas, père ?… Comment donc s’appelle celle-ci ?

 

L’astronome hocha la tête, d’un air de doute.

 

– Je l’ignore, répondit-il.

 

– Comment, vous l’ignorez ? je croyais cependant…

 

– Tu croyais mal, répliqua-t-il d’un ton un peu sec, ces corps errants, baptisés du nom de comètes, sont aussi nombreux dans l’espace que les poissons au sein de l’Océan ; il se peut donc que nous ayons sous les yeux une comète nouvelle, arrivant de l’infini et que notre Soleil fait dévier de sa route.

 

En ce moment, Gontran fit un léger saut en arrière.

 

– Dites donc, fit-il, n’y a-t-il pas à craindre que cette comète ne nous heurte en passant ; elle paraît venir directement sur nous.

 

Fricoulet, qui examinait l’astre avec attention, murmura :

 

– Tu pourrais bien pronostiquer juste, car elle va certainement couper l’orbite de Mercure.

 

Et, après un moment, il ajouta :

 

– Ça, par exemple, pourrait bien être la fin ; qui sait, en effet, ce qui sortirait d’un abordage semblable.

 

Toute la journée, en dépit des torrents de feu qui tombaient du ciel, les Terriens demeurèrent à leur poste d’observation, regardant croître, avec terreur, cet astre qui, peut-être, leur apportait la mort ; maintenant on distinguait nettement les trois parties de la comète : la tête énorme, monstrueuse, entourée de sa chevelure lumineuse auprès de laquelle la lumière solaire pâlissait, et sa queue qui balayait l’espace de son panache enflammé.

 

Comme la nuit approchait, l’atmosphère parut soudain s’embraser, la chaleur devint étouffante, l’air se raréfia et, sous le coup d’une inexplicable asphyxie, les voyageurs perdirent connaissance.

 

CHAPITRE IX

À CHEVAL SUR UNE COMÈTE

 

ARBLEU ! voilà qui est fort !

 

Assis sur son séant, M. de Flammermont considérait avec stupeur ses compagnons étendus autour de lui, dans des positions diverses et dormant d’un profond sommeil.

 

Le jeune homme venait de se réveiller et ses yeux, en s’ouvrant, s’étaient naturellement tournés vers Séléna.

 

Mais Gontran était-il insuffisamment réveillé ou bien était-il le jouet d’une illusion d’optique ? toujours est-il que le gracieux visage de la jeune fille lui parut noir comme de l’encre.

 

Il regarda les autres voyageurs ; tous, des pieds à la tête, lui semblèrent avoir été plonges dans un bain de suie.

 

– Voyons, balbutia-t-il, voyons, je rêve, ou bien, pendant mon sommeil, il m’est survenu, dans la rétine, quelque incompréhensible accident.

 

 

Il voulut se frotter les yeux ; mais un brusque mouvement arrêta ses mains à mi-chemin.

 

Ses mains, à lui aussi, étaient noires et son complet de coutil blanc paraissait avoir été amidonné avec du noir animal.

 

– Cela ! par exemple ! c’est trop fort !

 

Non sans peine, engourdi encore par l’étrange sommeil qui l’avait terrassé en même temps que ses compagnons, il se leva et s’approchant de Fricoulet, le secoua violemment par les épaules.

 

– Hein !… quoi !… qu’arrive-t-il ? grogna l’ingénieur en sursautant.

 

Puis, apercevant Gontran, qui penchait vers lui son regard anxieux, il partit d’un grand éclat de rire.

 

– Ah ! fit-il, elle est bien bonne !… mais tu t’es trompé de savon, mon pauvre ami… à moins que tu n’aies l’épiderme si sensible qu’en vingt-quatre heures le soleil ait pu te transformer en nègre d’Éthiopie.

 

Et il riait à se tordre ; mais son hilarité augmenta lorsqu’il s’aperçut qu’autour de lui tout le monde avait subi le sort de M. de Flammermont.

 

 

– Ah ! les bonnes têtes ! exclama-t-il… regarde donc, Gontran ; Ossipoff, avec ses cheveux et sa barbe en broussailles, ressemble exactement à une tête de loup… ah ! ah ! et Farenheit !… non, Farenheit vaut son pesant d’or !

 

Enfin, il réussit à reprendre son sérieux et demanda :

 

– Qu’est-ce que cette mauvaise plaisanterie ?

 

– C’est pour en avoir l’explication, bougonna Gontran, que je viens de te réveiller… car, tu te moques des autres… mais si tu te donnais la peine de te regarder…

 

Il avait tiré de son vêtement un petit nécessaire de poche et tendait à l’ingénieur une glace minuscule, tout juste assez grande pour que l’on pût s’y mirer un œil ou le bout du nez.

 

Fricoulet aperçut alors la face d’Auvergnat la plus réussie qui ait jamais embelli la boutique d’un charbonnier.

 

– Oh ! elle est bien bonne !… elle est bien bonne !… s’exclama-t-il en riant aux larmes.

 

– Tu ferais bien mieux de m’expliquer la cause de ce phénomène, grommela Gontran.

 

L’ingénieur promenait ses regards autour de lui, espérant trouver, dans le paysage, quelque indice capable de le mettre sur la trace de ce qu’il cherchait.

 

Rien n’avait changé : ses compagnons et lui étaient bien, comme la veille, au sommet de la colline où ils avaient roulé la sphère ; là-bas, dans le fond de la vallée, s’estompant dans une sorte de brume, apparaissait le dôme arrondi de la forêt et le bruit du ruisseau, chantant sur ses cailloux, parvenait jusqu’à eux.

 

Alors il leva le nez en l’air ; le ciel était obscurci par une sorte de brouillard qui tombait en pluie fine ou plutôt en poussière impalpable, jetant sur le sol, sur les plantes, sur les arbres, une teinte uniformément grise et désolante.

 

– As-tu visité quelquefois un pays minier ? demanda tout à coup l’ingénieur.

 

– Non ; pourquoi ?

 

– Parce que ce qui nous entoure en a absolument l’aspect ; on jurerait que ce qui flotte dans l’air est de la poussière de charbon.

 

– Tout cela ne nous dit pas…

 

– Pourquoi nous sommes ridicules à ce point, tu as raison ; mais peut-être M. Ossipoff pourra-t-il nous éclairer à ce sujet.

 

Et il s’avançait vers le vieillard avec l’intention de le réveiller.

 

Gontran l’arrêta et, se plantant devant son ami :

 

– Ai-je l’air si grotesque que cela ? demanda-t-il d’un ton navré.

 

– Grotesque ! non… mais enfin, tu as l’air d’un nègre.

 

Et il reprit aussitôt :

 

– D’un nègre comme il faut, s’entend.

 

Le jeune comte eut un geste désespéré.

 

– Mais je ne veux pas que Séléna me voie ainsi.

 

 

Fricoulet haussa les épaules :

 

– Quel inconvénient trouves-tu à cela, puisqu’il en est de même pour elle ? au contraire, vous formez, elle et toi, le couple le mieux assorti qui se puisse contempler, au point de vue couleur, bien entendu.

 

– Ah ! murmura Gontran, elle, c’est bien différent… une femme est toujours charmante.

 

Fricoulet fit la grimace.

 

– Tandis que tu crains pour ton prestige, dit-il ironiquement ; au fait peut-être est-il préférable que nous nous débarbouillions ; le ruisseau est à deux pas ; courons y faire nos ablutions, avant qu’ils ne se réveillent.

 

En quelques enjambées, les deux amis dévalèrent sur le flanc de la colline, soulevant, à chacun de leurs pas, des nuages de poussière fine et impalpable dont le sol était couvert.

 

Gontran, qui avait devancé Fricoulet de quelques mètres, poussa un cri désespéré en lui montrant le ruisseau d’un geste désespéré.

 

– De l’encre !… fit-il… c’est de l’encre qui coule là… ma parole ! c’est à devenir fou.

 

L’ingénieur s’agenouilla sur la rive, prit dans sa main quelques gouttes d’eau et constata, avec stupéfaction, que le ruisseau avait, lui aussi, subi une transformation analogue à la leur.

 

– Eh bien ? demanda M. de Flammermont.

 

– Je n’y comprends rien.

 

En ce moment, des cris éclatèrent du côté du campement et les deux jeunes gens, croyant à un accident, se hâtèrent de rejoindre leurs compagnons.

 

Ceux-ci, réveillés, étaient debout, gesticulant comme des fous, et parlant avec une rapidité extrême.

 

– Je vous dis, hurlait Farenheit, que c’est une mauvaise plaisanterie ; or, comme nous ne sommes pas à l’époque du carnaval, je n’admets pas qu’on abuse de mon sommeil pour me ridiculiser ainsi.

 

– Mais vous êtes dans l’erreur, mon cher sir Jonathan ; comment voulez-vous admettre que M. de Flammermont, un homme sérieux, un homme si bien élevé, se soit permis… ah ! pour ce qui est du petit Fricoulet, celui-là, je croirais volontiers…

 

– Mais non, papa, disait à son tour Séléna, M. Gontran n’eût certainement pas permis que M. Fricoulet me barbouillât de la sorte.

 

– Alors ! quoi ! quoi !… rugit l’Américain, en mettant le revolver au poing… je ne puis cependant pas supporter qu’on humilie en moi le pavillon étoilé des États-Unis !…

 

Un éclat de rire moqueur retentissant derrière lui, fit retourner Farenheit qui se trouva face à face avec l’ingénieur.

 

– By God ! s’exclama-t-il, vous aussi !

 

– Mais oui, moi aussi ; comme vous, comme Gontran, comme les arbres, comme le ruisseau même…

 

Et frappant amicalement sur l’épaule de l’Américain :

 

– Calmez-vous, sir Jonathan, dit-il ; l’auteur de cette aimable fumisterie – car c’est littéralement une farce de fumiste – n’est pas parmi nous… il est au-dessus de nous et bien à l’abri de vos coups… car je suppose tout simplement que c’est dame Nature.

 

 

Ossipoff eut un brusque haut-le-corps.

 

– Que supposez-vous donc ? murmura-t-il.

 

– Moi ! absolument rien, sinon que nous sommes en présence d’un phénomène propre, sans doute, à la planète sur laquelle nous nous trouvons en ce moment.

 

L’Américain se croisa les bras et s’adressant au vieillard, il lui dit avec une surprenante animation :

 

– Et vous croyez que je vais me contenter de cela, moi ? moi, que vous avez entraîné dans cette aventure inouïe, et sans précédent ! comment, un phénomène se présente et vous, des savants, vous dont le métier est d’expliquer aux ignorants…

 

– Ou aux imbéciles, dit Fricoulet.

 

– Ou aux imbéciles, répéta l’Américain, la cause de ce phénomène, vous vous taisez… vous ne trouvez rien à répondre ! – Non, mon cher monsieur, cela ne peut se passer ainsi – puisque vous vous êtes fait une spécialité du ciel, vous devez comprendre les choses qui s’y passent… erreur, monsieur Ossipoff, erreur vous répondrez.

 

Et il braqua le canon de son revolver sur la poitrine du vieillard.

 

Séléna jeta un cri et Gontran, se précipitant sur l’Américain, le désarma.

 

Froidement Farenheit prit sa carabine et l’arma.

 

– Ah çà ! s’écria Fricoulet, vous êtes fou !… est-ce depuis que vous êtes déguisé en nègre que vous devenez aussi féroce ?

 

Ossipoff, impassible jusque-là, s’avança vers l’Américain, les poings fermés, dans une attitude menaçante.

 

– Laissez, gronda-t-il, laissez, je me charge seul de lui faire son affaire.

 

Fricoulet le saisit à bras le corps.

 

– Y pensez-vous, monsieur Ossipoff ! s’exclama-t-il… mais vous aussi, vous perdez la tête, voyons ! que diable ! un peu de sang-froid… deux hommes comme vous et sir Jonathan ne peuvent en venir aux mains pour une misérable question comme celle qui vous divise.

 

 

Tout en parlant, il faisait tous ses efforts pour contenir le vieillard qui se débattait, criant, vociférant comme un énergumène.

 

Brusquement, Farenheit détendit ses bras auxquels Gontran se suspendait et la secousse fut si violente, si inattendue, que le pauvre jeune homme s’en alla rouler, les quatre fers en l’air, à une cinquantaine de mètres.

 

Puis, jetant sa carabine sur son épaule, l’Américain tourna les talons et partit à grandes enjambées ; en quelques secondes, il eut disparu.

 

Gontran revint, furieux et proférant des menaces de mort :

 

– Où est-il ? gronda-t-il, où est-il ?

 

Personne ne lui répondit : Ossipoff, assis sur le sol, était plongé déjà dans une série de calculs gigantesques, accompagnés de dessins bizarres.

 

Séléna, le visage caché dans les mains, pleurait à chaudes larmes, en poussant de petits gémissements plaintifs.

 

Gontran tournait autour de la sphère, comme un cheval de manège, grinçant des dents et dressant vers le ciel ses poings menaçants.

 

 

Tout à coup, le hasard de sa course l’ayant amené devant la jeune fille, il s’arrêta net et, d’une voix amère, presque insolente, il demanda :

 

– En vérité, mademoiselle, je vous serais bien reconnaissant si vous vouliez me dire la cause de ce désespoir… pourquoi ces pleurs ? sans doute, parce que la nature s’est plu à noircir mon teint…

 

Il eut un hochement de tête et ajouta, avec un ricanement :

 

– Parbleu ! je comprends ! pauvre imbécile que j’étais… c’était mon physique qui vous plaisait… point autre chose… et ce physique étant détérioré, à votre point de vue, votre affection s’en va avec vos pleurs… mais si la beauté de mon âme, mademoiselle, était entrée pour quelque chose dans l’amour que vous vouliez bien avoir pour moi, vous ne vous désoleriez pas ainsi que vous le faites… car l’enveloppe matérielle, qu’est-ce que cela, je vous le demande, auprès… ?

 

Il s’arrêta et apercevant Fricoulet qui l’écoutait parler, en fixant sur lui des regards ahuris :

 

– Du reste, votre attitude me prouve surabondamment que vous ne possédez que des notions fort imparfaites sur l’esthétique. Fricoulet vous dira qu’il y a de beaux nègres comme il y a de beaux blancs… l’esthétique à ce point commun avec la morale, c’est qu’elle dépend de l’éducation… elle change avec les latitudes.

 

Il parlait avec rapidité, hachant ses phrases, mâchonnant ses mots, tellement que Fricoulet ne pouvait l’interrompre.

 

– La morale, répéta le jeune comte avec un éclat de rire étrange… Tenez, mademoiselle, il y a des choses que vous ne savez probablement pas… Certaines peuplades de la Terre de feu ont coutume de manger les vieillards…

 

À ces mots, Séléna poussa un cri perçant et se précipitant vers son père, lui fit un rempart de son corps.

 

– Prenez garde, père, fit-elle, Monsieur de Flammermont veut vous manger.

 

Le vieillard suspendit son crayon :

 

– Qu’importe répondit-il froidement, je lui abandonne mon corps, à la condition qu’il me laisse ma tête pour calculer.

 

Et il se replongea dans ses raisonnements.

 

Gontran poursuivit en haussant les épaules :

 

– Il en est de même pour la beauté, si j’appartenais à certaines peuplades de l’Océanie, je pourrais trouver fort mauvais que vous ne portiez ni plumes dans les cheveux, ni coquillages dans les oreilles, ni anneau dans le nez.

 

Séléna se redressa et d’une voix pleine de dignité :

 

– Du moment que pour vous plaire, monsieur, il me faut renoncer aux coutumes de mon pays, c’est que vous ne m’aimez plus… c’est bien, monsieur, je vous rends votre promesse.

 

Et toute pleurante, elle se précipita dans les bras de son père qu’elle faillit jeter à la renverse. Fricoulet assistait, muet et impassible, à cette scène bizarre. Il prit sa tête à deux mains et murmura :

 

– Ma parole ! je deviens fou !

 

Puis s’approchant de Séléna :

 

– Ne pleurez donc pas ainsi, mademoiselle, dit-il d’un ton dégagé, un fiancé de perdu, dix de retrouvés, il vous rend votre promesse, voulez-vous me la passer et prier monsieur votre père de me demander ma main !

 

Aussitôt Gontran répliqua :

 

– Puisqu’il en est ainsi, je demande à retourner à Paris ; j’ai brisé ma carrière à cause de ce vieil ingrat, j’ai quitté ma famille, ma patrie pour cette pimbêche ; mais, du moment que tout est rompu !

 

Il s’interrompit brusquement, saisi à la gorge par Fricoulet qui lui cria d’une voix furieuse :

 

– Ingrat !… pimbêche !… retire ces deux épithètes, ou sinon…

 

Un geste menaçant compléta sa phrase.

 

– De quoi te mêles-tu ? gronda le jeune comte.

 

– Je défends l’honneur de ma nouvelle famille, répliqua l’ingénieur.

 

Pendant ce colloque, Ossipoff, impassible, continuait ses calculs et Séléna pleurait de plus belle.

 

– Du reste, poursuivit Fricoulet d’une voix vibrante, en accompagnant ses paroles de mouvements désordonnés, du reste, que fais-tu ici ? maintenant que tu n’es plus le fiancé de Mlle Séléna, tu deviens un gêneur… un importun, retourne-t-en chez toi et laisse-nous jouir en paix de notre lune de miel.

 

– Mais je ne demande que cela, hurla M. de Flammermont, je ne demande qu’à rejoindre mon poste à Pétersbourg… la diplomatie, voilà mon fait ; quant au mariage, ce n’était qu’une vocation d’occasion !

 

– En ce cas, qui te retient ?

 

Le jeune homme haussa les épaules.

 

– Crois-tu, par hasard, que je puis m’en retourner à pied !

 

– Est-ce le moyen de locomotion qui te manque ? grommela l’ingénieur en tirant son carnet sur lequel il griffonna quelques traits indéfinissables… tiens, regarde et dis-moi ce que tu penses de cela !

 

Gontran ouvrit démesurément les yeux.

 

– Cela ! balbutia-t-il… cela…

 

– Eh ! oui !… comment ! toi, un savant, tu ne comprends pas que je vient d’inventer une machine qui va te permettre d’atteindre jusqu’aux étoiles ?…

 

– Mais c’est en France que je veux aller.

 

– Eh ! tout chemin mène à Rome… la distance n’est qu’un vain mot ; les astres sont aussi rapprochés les uns des autres que les molécules d’un morceau d’acier… pour abandonner ce monde en fusion, il nous suffit d’enjamber un autre monde, eh bien ! enjambons…

 

Tout en écoutant discourir son ami, Gontran avait choisi, dans son porte-cigare, un havane blond, très sec ; puis après l’avoir fait, en véritable connaisseur, craquer tout contre son oreille, il en avait délicatement coupé l’extrémité avec son canif ; ensuite il l’avait porté à ses lèvres, l’avait légèrement humecté en le roulant d’un air gourmand.

 

Puis, prenant une allumette, il la frotta.

 

Aussitôt, phénomène étrange et inexplicable, l’allumette s’enflamma en produisant une détonation épouvantable, en même temps une lueur intense, d’un insoutenable éclat, illumina l’espace.

 

Tous, Gontran le premier, poussèrent un cri de stupéfaction. Mickhaïl Ossipoff releva la tête de dessus ses calculs algébriques et considéra fort attentivement l’allumette qui projetait, dans un rayon de vingt-cinq mètres, une lumière semblable à celle d’un bec électrique.

 

 

M. de Flammermont demeurait tout interdit, son cigare d’une main, son allumette de l’autre, très perplexe de savoir s’il devait se servir de l’une pour allumer l’autre.

 

Le vieux savant s’était levé et examinait, avec une attention soutenue, cet inexplicable phénomène.

 

– Singulier… singulier… balbutia-t-il, les sourcils froncés et les paupières à demi-baissées… est-ce que… ?

 

Et tournant lentement sur ses talons, en mettant la main au-dessus de ses yeux pour donner à son rayon visuel plus d’étendue, il examinait le paysage d’un air soucieux.

 

En ce moment, on vit accourir, gravissant à grandes enjambées le flanc de la colline, Jonathan Farenheit.

 

– By God ! s’exclama-t-il en s’arrêtant essoufflé à quelques pas d’eux, vous voilà tous debout… j’ai eu une peur horrible.

 

Et, avec son mouchoir, il s’épongeait le front tout trempé de sueur.

 

– Qu’avez-vous donc ? demanda Gontran, et pourquoi cette émotion ?

 

L’Américain se retourna vers le jeune homme.

 

– Figurez-vous, répondit-il, qu’il vient de m’arriver une chose singulière ; tenez, la même à peu près que celle qui nous est survenue avant hier au sujet de l’eau et des arbres, dans le désert.

 

– Un mirage ! s’écrièrent les Terriens.

 

– Oui, un mirage… il m’a semblé voir briller tout à coup, au sommet de cette colline, comme un immense bûcher… une espèce de phare qui projetait jusqu’à moi ses rayons lumineux… alors, j’ai cru que quelque danger vous menaçait… c’est pourquoi je suis accouru.

 

M. de Flammermont prit dans sa poche une allumette et, la tendant à l’Américain :

 

– Le bûcher, le phare, dit-il, le voici.

 

Sir Jonathan frappa du pied avec colère.

 

– Allons, grommela-t-il, voilà les sottes plaisanteries qui recommencent ; j’aime autant m’en aller… d’autant plus que j’ai vu là-bas des choses assez singulières…

 

Il n’avait pas fini ces mots qu’il se trouva entouré.

 

– Des choses singulières, répéta Mickhaïl Ossipoff d’un ton fort bizarre, et lesquelles donc ?

 

 

– D’abord, le pays a, depuis hier, complètement changé ; la forêt, sur la lisière de laquelle notre sphère s’était arrêtée et que nous avons dû traverser avant de pénétrer dans cet effroyable désert où nous avons pensé laisser nos os, la forêt n’existe plus.

 

– N’existe plus ! s’écria Gontran… ah çà ! sir Jonathan, vous vous moquez de nous !

 

Et il étendait la main vers les arbres qui dressaient, en bas de la colline, leurs cimes feuillues.

 

Fricoulet regarda Ossipoff en mettant, d’un geste significatif, son doigt sur son front et en désignant l’Américain d’un hochement de tête imperceptible.

 

– Mon pauvre Farenheit, dit le vieillard, vous avez été victime d’un mirage, car d’ici vous voyez bien les arbres tout comme nous les voyons nous-mêmes !

 

– Oui, je les vois et, en bas, je les ai vus de même, mais, c’est à peine si cette forêt qui, hier encore, avait plusieurs lieues d’étendue, mesure aujourd’hui quelques mètres de profondeur !

 

– Ah ! bah ! et qu’y a-t-il maintenant à la place des arbres ?

 

– Un pays étrange, tout nouveau, avec des montagnes de diamant !

 

Ceux qui l’écoutaient haussèrent les épaules, le considérant avec compassion.

 

– Vous me croyez idiot, grommela-t-il, je ne le suis pas plus que vous, et si je ne m’étais ému à tort au sujet du danger imaginaire que vous courriez… j’aurais déjà exploré ce pays fantastique et merveilleux… Du reste, vous n’avez qu’à venir avec moi…

 

– Eh ! sir Jonathan, répliqua M. de Flammermont, laissez-nous donc tranquilles avec vos contes de fée…

 

– Pas plus contes de fée que votre histoire d’allumette, mon cher.

 

– Oh ! par exemple ! voilà qui est fort ! riposta Gontran.

 

Et frottant aussitôt l’allumette qu’il tenait entre les doigts, il provoqua un phénomène identiquement semblable au premier.

 

 

L’Américain, surpris par l’aveuglante lumière qui lui jaillit subitement au visage, bondit en arrière avec un by God ! formidable.

 

Tout à coup, Mickhaïl Ossipoff s’écria d’une voix émue.

 

– Mes amis, mes bons amis ; il a dû se passer ici, pendant notre sommeil, des changements inexplicables, incompréhensibles, cette surexcitation nerveuse à laquelle nous sommes en proie, l’explosion formidable produite par une simple allumette, voilà deux preuves, l’une morale, l’autre matérielle, qu’il s’est produit certainement dans l’atmosphère une perturbation profonde.

 

– Dame ! murmura Gontran, l’air n’est peut-être pas composé, à la surface de Mercure, des mêmes éléments qu’à la surface des autres planètes.

 

– En tout cas, quelle que soit sa composition, il n’y a aucune raison pour qu’aujourd’hui elle ne soit pas la même qu’hier, riposta Fricoulet, et cependant, il est certain…

 

– Certain que quoi ?

 

– Certain que l’expérience de l’allumette est chose probante, car je me rappelle qu’aux Arts et Métiers, bien souvent, le professeur nous a fait détonner de l’oxygène pur au moyen d’une simple allumette.

 

– Mais oui, s’écria Ossipoff, c’est bien de l’oxygène pur que nous respirons ! pouvons-nous attribuer à une autre cause l’espèce de folie qui nous a frappés subitement ? seulement…

 

– Seulement ? demandèrent en chœur les autres Terriens…

 

– Je me demande comment a pu être produit ce changement subit de l’atmosphère.

 

– Peut-être, insinua timidement M. de Flammermont, peut-être est-ce ainsi que la comète manifeste son influence.

 

Le vieux savant se frappa le front.

 

– C’est juste,… murmura-t-il, la comète… Je l’avais oubliée totalement.

 

– Mais qu’est-elle donc devenue ? demanda Fricoulet en pirouettant sur ses talons, le nez en l’air, pour fouiller le ciel aux quatre points cardinaux.

 

– Elle a disparu.

 

– Disparu ! s’écria Ossipoff, ce n’est pas possible.

 

Il se précipita sur sa lunette et la braqua successivement dans toutes les directions :

 

– Rien, balbutia-t-il stupéfait… absolument rien !… voilà qui est incompréhensible.

 

Et se tournant vers M. de Flammermont :

 

– Comment expliquez-vous cela ? demanda-t-il.

 

– Je ne l’explique pas, répondit le jeune homme avec un sang-froid merveilleux, je me borne à constater.

 

– Eh bien ? demanda Farenheit, en présence de ces faits surprenants et incompréhensibles, continuez-vous à mettre en doute ce que je vous ai dit tout à l’heure ?

 

– Vos montagnes de diamant !

 

– Oui, mes montagnes de diamant… suivez-moi et vous ne tarderez pas à vous assurer qu’elles existent bien réellement !

 

Il tourna les talons et descendit la colline, suivi de ses compagnons, dont le scepticisme premier avait fait place à une certaine angoisse. Dans quelle aventure nouvelle étaient-ils donc plongés ?

 

Chose bizarre, à mesure que s’abaissait le niveau du sol, l’air qu’ils respiraient leur paraissait n’être plus le même, en même temps, la fièvre qui leur brûlait le sang s’abaissait, leur cerveau se dégageait, leurs nerfs se détendaient, bref, peu à peu ils redevenaient eux-mêmes.

 

C’est à part eux qu’ils faisaient ces constatations, osant à peine se regarder, tout honteux qu’ils étaient de la folie passagère qui leur avait fait tenir un langage aussi ridicule.

 

Enfin, ils arrivèrent au ruisseau dans lequel Fricoulet et Gontran avaient tenté vainement de faire leurs ablutions ; d’un bond, ils le franchirent et se trouvèrent sur la lisière de la forêt dans laquelle ils s’engagèrent.

 

Au bout de quelques pas, ils s’arrêtèrent soudain, tous du même mouvement, en apercevant, à travers les arbres, un paysage qu’ils ne se rappelaient pas avoir vu la veille.

 

– Le mirage, toujours le mirage, grommela Fricoulet.

 

Néanmoins, il se remit en marche avec précaution et avança jusqu’au point où la forêt s’interrompait brusquement.

 

On eût dit qu’une main de géant avait arraché la portion de sol sur laquelle se trouvaient les Terriens, pour la transplanter en un autre monde tout différent de celui où les arbres mercuriens avaient pris racine.

 

Aussi loin que la vue pouvait s’étendre, l’œil embrassait un sol noir, couvert d’une fine poussière, brillant sous les rayons solaires, comme de la poussière de charbon de terre ; de ci, de là, émergeaient des blocs énormes, noirs aussi et miroitant comme de l’argent bruni.

 

 

Coupant cette plaine et courant du nord au sud, un fleuve charriait des eaux noirâtres au-dessus desquelles flottait un impalpable nuage gris.

 

Enfin, l’horizon était barré par une haute chaîne de montagnes, étincelant de tous les feux du soleil, qui se jouaient à leur surface polie comme des miroirs et qui renvoyaient jusqu’aux Terriens, des rayons irisés, comme l’eussent pu faire les énormes facettes de gigantesques brillants.

 

Muets d’ahurissement, Ossipoff et ses compagnons demeuraient immobiles sous les arbres, considérant ce pays étrange qui s’étendait devant eux, à quelques mètres au-dessous du niveau même de la forêt.

 

– Hein ! s’écria Farenheit après leur avoir laissé le temps d’admirer, hein ! étais-je aussi fou que vous le prétendiez, quand je vous disais avoir vu des montagnes de diamant ?

 

Et il étendait triomphalement la main vers l’horizon irradiant.

 

– De diamant… de diamant…, bougonna Fricoulet… rien ne prouve que ce ne soit pas tout simplement du cristal de roche.

 

L’Américain demeura un moment silencieux, la mine déconfite ; puis, soudain :

 

– Rien ne prouve non plus que ce ne soit pas du diamant, répliqua-t-il.

 

– D’accord ! riposta l’ingénieur ; il suffirait, d’ailleurs, d’avoir un échantillon…

 

Il n’avait pas prononcé ces mots, que Farenheit, enjambant le talus qui séparait du sol le tronçon de forêt, sur la lisière duquel ses compagnons étaient arrêtés, s’élançait dans la direction des montagnes, objets de sa convoitise.

 

Au bout de quelques enjambées, les Terriens le virent s’arrêter, regarder à ses pieds, puis se baisser pour ramasser sans doute un objet qui avait attiré son attention.

 

 

Mais soudain, comme frappé de la foudre, l’Américain tomba à la renverse et demeura immobile.

 

Obéissant à l’impulsion de sa généreuse nature, croyant d’ailleurs à un simple accident, M. de Flammermont courut au secours de sir Jonathan.

 

Arrivé près de lui, il se pencha, mais, tout comme son compagnon, à peine le jeune homme se fut-il courbé vers le sol, qu’il roula comme une masse !

 

Séléna poussa un cri terrible et voulut s’élancer.

 

– Imprudente ! fit Ossipoff en la saisissant par les épaules.

 

Puis, se tournant vers Fricoulet :

 

– Il doit régner, au ras du sol, un air méphitique, lui dit-il rapidement ; comment faire pour sauver ces malheureux ?

 

Et, à sa fille qui sanglotait :

 

– Voyons, dit-il, ne t’affole pas… laisse nous le temps de réfléchir ; à nous deux, que diable ! nous trouverons bien une idée.

 

– Je l’ai trouvée, cria Fricoulet, ne bougez pas et attendez-moi ici.

 

Et, courant à toutes jambes, il disparut derrière les arbres, dans la direction de la colline.

 

Quelques instants après, il revenait, ayant endossé un respirol et faisant signe au vieillard d’avoir bon espoir, il se précipitait vers l’endroit ou gisaient, côte à côte, M. de Flammermont et sir Jonathan, soulevant, dans sa course, autour de lui, des nuages de poussière noire et opaque.

 

L’un après l’autre, il chargea sur ses épaules, les deux corps inertes et, toujours courant, revint vers Ossipoff.

 

Puis, arrachant brusquement son respirol, il cria au vieux savant :

 

– Chargez-vous de Gontran, moi, je garde l’Américain, et vite, vite, à la sphère.

 

 

Sans demander d’explication, Ossipoff prit M. de Flammermont sur son dos, et, aussi rapidement que possible, suivit l’ingénieur qui courait devant lui.

 

En quelques enjambées, on eut atteint le sommet de la colline, la, on étendit les deux malades côte à côte, et Fricoulet collant sa bouche à la leur, se mit à leur insuffler l’air de ses propres poumons, ainsi que cela se pratique pour les noyés.

 

– Mais pourquoi les avoir transportés ici ? murmura Séléna qui épiait, avec anxiété, les résultats de ce sauvetage.

 

– Parce que l’air que nous respirons étant composé d’oxygène pur, la médication que j’emploie doit être plus énergique.

 

Comme il achevait ces mots, l’Américain se redressa sur son séant, saluant, par un formidable éternuement, son retour à la vie ; on eût dit que Gontran n’attendait que ce signal pour sortir de sa torpeur et, comme un écho fidèle, son éternuement répondit à celui de l’Américain.

 

– Brrr ! fit celui-ci en se secouant les membres, quelle désagréable sensation.

 

– Moi, dit à son tour M. de Flammermont, je n’ai rien senti, ça a été comme un coup de massue que l’on m’eût asséné sur la nuque.

 

– Certainement, affirma Ossipoff, il règne à la surface de ce sol une couche de gaz irrespirables : ammoniaque, acide carbonique, ou autre de même nature… Qu’est-ce que cela peut bien signifier ?

 

Et Fricoulet dit à son tour :

 

– Acide carbonique dans le bas,… oxygène pur dans le haut, c’est inexplicable.

 

– À moins, répondit Gontran qui en revenait à ses moutons, à moins que vous n’adoptiez mon idée de l’influence de la comète.

 

– Eh ! riposta Fricoulet, la comète, la comète ! c’est fort joli à dire, cependant tu conviendras que si elle avait dû exercer sur Mercure une influence quelconque, c’est lorsqu’elle se trouvait à proximité, tandis que, maintenant, on ne la voit même plus.

 

– En effet, continua Ossipoff, ce que dit M. Fricoulet me paraît logique, j’ai eu beau fouiller le ciel dans tous les sens, nulle part je n’ai trouvé trace de comète… elle est donc, à présent, à une telle distance que l’on ne peut admettre son influence.

 

Un éclat de rire formidable éclata – cette explosion d’hilarité était due à Farenheit.

 

– Vous me rappelez, dit-il, l’histoire d’un paysan fort distrait qui cherchait son âne, alors qu’il était perché dessus,… vous cherchez la comète dans le ciel, et c’est elle qui vous porte.

 

 

Il regardait, d’un air triomphant, les Terriens qui le considéraient complètement ahuris.

 

– Alors, suivant vous, balbutia Ossipoff, nous ne serions plus sur la planète Mercure ?…

 

– Dame ! dit Fricoulet après avoir réfléchi, il faut bien admettre que nous sommes sur un autre monde, puisque le pays tout entier a changé !

 

Soudain, il se frappa le front.

 

– Et tenez, il me revient en mémoire un fait que tous nous avons oublié ; rappelez-vous hier soir, alors que nous contemplions la marche rapide de la comète, l’étrange sommeil qui s’est emparé de nous et nous a terrassés !…

 

– Eh bien !

 

– Eh bien !… c’était assurément l’atmosphère qui se raréfiait par suite du rapprochement de la comète,… peut-être, cette nuit, a-t-elle eu avec Mercure un point de contact et, à la suite de ce heurt, une infinitésimale partie de la planète se sera trouvée collée à la surface de l’astre sur lequel nous sommes en ce moment…

 

 

– Mais alors, balbutia Séléna, où allons-nous ?

 

Fricoulet leva les bras au ciel.

 

– Comment le savoir ? répondit-il.

 

– En cherchant quelle est la comète sur laquelle nous chevauchons.

 

– Il est douteux, ricana l’Américain, que nous trouvions un état civil qui nous renseigne à ce sujet.

 

Le vieux savant réfléchissait.

 

– Il y aurait bien un moyen, dit-il…

 

Il chercha dans une caisse, y prit un baromètre, le consulta et déclara :

 

– Le baromètre accuse une hauteur de quatre cents pieds au-dessus du niveau de la mer, correction faite de la hauteur de l’atmosphère ; à cette hauteur, le regard s’étend en droite ligne, dans tous les sens, jusqu’à une distance de douze kilomètres.

 

Il tourna lentement sur ses talons et étendant la main :

 

– Il est facile de constater qu’ici l’horizon est plus rapproché ; le monde où nous sommes est donc plus petit que Mercure et on peut évaluer son diamètre à huit cents kilomètres à peine. Pour sa nature, je vous répondrai que cette comète est à une période de formation qui correspond à l’époque tertiaire ; c’est une sphère de carbone, puisque nous rencontrons ici tous les états allotropiques de ce corps simple : noir de fumée, graphite, acide carbonique et autres…

 

L’Américain fit un geste impatienté.

 

– Tout cela, s’écria-t-il, ne nous dit pas vers quel point se dirige cette comète.

 

– Étant donnée la façon dont elle a coupé l’orbe de Mercure, il est probable qu’elle va contourner le Soleil avant de prendre la route de son aphélie.

 

– Mais le nom de cette comète ? continua imperturbablement l’Américain.

 

– Eh ! fit Ossipoff exaspéré, je n’en sais pas plus que vous… il me faudra plus d’un mois d’observations pour arriver à établir toutes ses coordonnées… au surplus, si son nom vous intéresse tant que cela, demandez-le lui à elle-même.

 

– Perdus ! nous sommes perdus ! grommela rageusement Farenheit.

 

– Eh non ! riposta Gontran d’une voix vibrante, nous allons chevaucher à travers le ciel, à la manière des génies de l’ancien temps, sur un hippogriphe[4] de diamant, à queue et à crinière de flamme !

 

CHAPITRE X

OÙ VULCAIN JOUE UN MAUVAIS TOUR À GONTRAN DE FLAMMERMONT

 

AUT de l’oxygène, pas trop n’en faut, avait déclaré Fricoulet, en faisant allusion aux perturbations mentales dont avaient été victimes ses compagnons et lui-même.

 

Aussi avait-on abandonné le sommet de la colline mercurienne pour établir le campement, c’est-à-dire la sphère elle-même, à mi-côte, en un endroit où l’air, scrupuleusement analysé, avait donné un mélange d’azote suffisant au bon fonctionnement de l’organisme des Terriens.

 

L’installation une fois terminée, Ossipoff déclara vouloir se consacrer exclusivement aux études qui lui étaient nécessaires pour constituer ce que Gontran appelait plaisamment l’état civil de leur véhicule ; il laissait à ses compagnons le soin de pourvoir aux besoins matériels de chaque jour, ce qui n’était pas une mince besogne.

 

Dans un conseil tenu entre Gontran, Fricoulet, Farenheit et Séléna, il avait été décidé que l’on tiendrait en réserve, pour n’y toucher qu’à la dernière extrémité, ce qui restait de la provision de pâte alimentaire fabriquée dans la Lune et que l’on chercherait, sur le monde même où l’on vivait, des moyens d’existence.

 

On avait d’abord exploré minutieusement le fragment mercurien collé à la surface du noyau cométaire et qui représentait une superficie d’un kilomètre carré ; pour des gens qui avaient, comme les Terriens, des bottes de sept lieues, c’était l’affaire de quelques minutes, mais la situation était trop grave pour qu’ils se livrassent, à la légère, à cette exploration.

 

Aussi avaient-ils divisé le territoire mercurien en trois segments aboutissant tous trois en un même point qui était le sommet de la colline ; puis, se divisant la besogne, ils se mirent à fouiller chacun un segment, sondant le sol, déplaçant les rochers, examinant les plantes, montant dans les arbres, bref, ne laissant pas un pouce carré dont ils ne connussent exactement les ressources au point de vue culinaire.

 

Puis, chacun ayant fait son rapport sur la portion de terrain qui lui avait été dévolue, les deux autres avaient successivement recommencé la besogne des premiers, de façon à ce que rien ne fût oublié.

 

Au bout d’une dizaine de jours, les Terriens savaient scrupuleusement à quoi s’en tenir sur la quantité et la qualité des victuailles dont pouvait s’approvisionner leur garde-manger : une bande d’habitants mercuriens, c’est-à-dire de volatiles encornés, avaient partagé le sort des Terriens, et avaient été happés par l’attraction cométaire : leur nombre s’élevait exactement à cent soixante et un.

 

Tout d’abord, Farenheit avait proposé de les tuer pour être sûr de les avoir sous la main, au moment voulu ; mais Fricoulet avait fait observer que cela était tout à fait inutile, vu que les volatiles ne pouvaient s’échapper de l’îlot natal sur lequel ils se trouvaient, l’expérience ayant démontré que l’air flottant au-dessus du sol cométaire était irrespirable pour eux.

 

– Laissons-les donc vivre, avait-il déclaré ; ils sont enfermés là-dedans comme dans une basse-cour, et nous les sacrifierons au fur et à mesure de nos besoins.

 

 

Puis on avait découvert, vivant dans des trous, à peu de profondeur de la surface, des animaux bizarres ayant la forme du lézard, sauf qu’ils étaient munis d’un grand nombre de pattes, et de la grosseur d’un lapin, dont ils avaient d’ailleurs le poil ; on avait fait, sur l’un d’eux, un essai culinaire qui avait parfaitement réussi ; ce qui n’avait pas médiocrement enchanté Gontran, dont l’estomac avait conservé le souvenir des théories d’Ossipoff touchant les représentants de l’humanité mercurienne et qui ne mangeait que du bout des dents, lorsqu’apparaissait sur la table un individu appartenant à la classe ailée de la planète.

 

Au recensement scrupuleusement fait, ces intéressants animaux avaient donné le chiffre respectable de deux cent vingt-trois.

 

À ces comestibles de poil et de plume si l’on ajoute certaines plantes que Séléna avait eu l’idée de faire cuire et d’assaisonner avec la graisse des premiers, on connaîtra, aussi bien que nos voyageurs eux-mêmes, le contenu de leur garde-manger.

 

Ce travail terminé, on en communiqua les résultats à Ossipoff, dont le visage s’assombrit.

 

– Hum ! murmura-t-il ; nous avons là de quoi manger à peine pendant six mois… et encore en ne faisant pas bombance.

 

Le nez de Farenheit, à ces mots, s’allongea démesurément.

 

– By God ! grommela-t-il, combien de temps pensez-vous donc que nous allons demeurer ici ?

 

Le savant secoua la tête pensivement.

 

– Eh ! eh ! fit-il, peut-être bien six ans, si mes calculs sont exacts.

 

Une exclamation unanime accueillit ces mots.

 

– Six ans ! répéta Gontran effaré, vous n’y pensez pas, mon cher monsieur Ossipoff.

 

– J’y pense fort bien, au contraire, répliqua le vieillard en se frottant les mains d’un air satisfait.

 

Puis, voyant l’expression de doute peinte sur tous les visages, il ajouta :

 

– Jusqu’à présent, j’ai tout lieu de croire que nous nous trouvons sur la comète découverte par Tuttle… un Américain… votre compatriote, mon cher sir Jonathan.

 

– Belle découverte, grommela celui-ci ; il eut aussi bien fait de découvrir autre chose.

 

Ossipoff fixa sur le Yankee un regard plein de compassion.

 

– Ne l’eût-il pas découverte, cela ne nous eût pas empêchés de la rencontrer, d’être emportés par elle… et c’eût été une gloire scientifique de moins à l’actif des États-Unis.

 

L’amour propre national de Farenheit se trouva sans doute chatouillé agréablement par cette réponse, car il se tut aussitôt.

 

 

– Cependant, père, dit à son tour Séléna, sur quoi vous basez-vous, pour pouvoir affirmer ?…

 

– Pardon, je n’affirme rien, je suppose tout simplement ; d’abord, la dimension de la comète qui nous porte est identiquement la même que celle de Tuttle… ensuite, le plan par lequel elle a coupé l’orbite de Mercure, et la date à laquelle a eu lieu cette conjonction…

 

– Alors, si c’est bien elle, fit à son tour Gontran, où va-t-elle nous entraîner ?

 

– Elle nous fera contourner le Soleil d’abord… ensuite, nous couperons successivement les orbites de Vénus, de la Terre, Mars, Jupiter…

 

À mesure que le vieillard avançait dans son énumération, le visage de M. de Flammermont s’assombrissait graduellement.

 

– Mais où donc s’arrêtera cette course insensée ? murmura-t-il.

 

– Dans les environs de Saturne… une promenade de trois cent soixante-dix millions de lieues à peine, riposta plaisamment Fricoulet ; une misère, quoi !

 

– Tu ris, toi, grommela le jeune comte… mais si tu crois que cela m’amuse de me transformer en juif errant céleste, tu te trompes… car tout cela ne rapproche pas l’époque de mon mariage.

 

L’ingénieur haussa les épaules.

 

– Quand bien même, pensa-t-il, cette excursion n’aurait que ce résultat, je trouve qu’il aurait tort de se plaindre.

 

Cependant, un vague espoir restait au cœur de M. de Flammermont.

 

– Et si vous vous trompiez, mon cher monsieur Ossipoff, dit-il tout à coup ; si la comète qui nous emporte n’était pas celle que vous supposez ?…

 

– Oh !… alors, répondit le vieillard, ce serait bien différent.

 

– Ah ! ah !… dit Gontran d’un air satisfait.

 

– Oui, continua le vieillard, si je m’étais trompé, c’est que cette comète décrirait dans l’espace une ligne parabolique.

 

– En sorte que ?…

 

– En sorte que c’est vers l’infini qu’elle nous emporterait.

 

Séléna joignit les mains dans un geste désespéré.

 

– Et nous ne reverrions jamais la Terre ? murmura-t-elle.

 

– Jamais, répondit Ossipoff. Tu en parais désolée, comme si l’humanité terrestre avait quelque chose de regrettable.

 

La jeune fille ne répondit rien, mais Gontran s’écria :

 

– Il faut cependant que cette course prenne fin !

 

– Je ne vois à cela aucune utilité.

 

– Mais j’en vois une, moi, riposta M. de Flammermont en se croisant les bras ; je ne puis jouer éternellement le rôle de fiancé… c’est un surnumérariat qui a assez longtemps duré, et il me tarde d’être nommé titulaire.

 

 

Pour toute réponse, le vieillard leva les bras au ciel.

 

– En tout cas, poursuivit le jeune homme, quand tout ce que la planète contient de comestible aura été dévoré, il faudra bien aviser à remplir notre garde-manger…

 

– Hélas ! murmura le vieux savant, c’est bien ce qui me navre.

 

Et il ajouta avec un bel enthousiasme :

 

– C’eût été si beau, cependant, de s’envoler par delà les mondes connus, par delà l’infini lui-même !

 

– La belle avance ! grommela Farenheit.

 

– Si vous m’en croyez, poursuivit M. de Flammermont, nous nous arrêterons sur Vulcain.

 

Mickhaïl Ossipoff fit sur lui-même un bond formidable ; en même temps, Fricoulet envoyait dans les côtes de son ami une forte bourrade, en lui murmurant à l’oreille :

 

– Imbécile !

 

L’ahurissement du jeune comte était complet ; il se tourna successivement vers le vieillard et vers l’ingénieur, demandant :

 

– Quoi ?… qu’arrive-t-il ?… monsieur Ossipoff, pourquoi ce visage tragique, et toi, Alcide, pourquoi me considères-tu d’un air atterré ?

 

– Oh ! le malheureux !… le malheureux !… balbutia Fricoulet.

 

Ossipoff vint se planter à deux pas de M. de Flammermont :

 

– Vulcain ! lui cria-t-il dans la figure, Vulcain !

 

– Eh bien ! quoi… Vulcain !… que voulez-vous dire ?

 

– Ne venez-vous pas de nous conseiller de nous arrêter sur Vulcain ?

 

– Assurément oui… que voyez-vous d’étrange à cela ?

 

Le vieillard fit entendre un petit rire sec et moqueur.

 

Puis, se croisant les bras, la face indignée et la lèvre amère, il lui demanda :

 

– Alors, vous croyez à Vulcain ?

 

Cette question fit au jeune homme l’effet d’un pavé qu’on lui eût lancé dans la poitrine.

 

– Aïe !… pensa-t-il, j’ai dit une bêtise !

 

Et il hésitait à répondre, ne sachant trop comment il pourrait faire prendre le change au vieillard, lorsque, par un miracle sans doute, il lui revint en mémoire, avec une lucidité merveilleuse, certain passage des Continents célestes, parcouru par lui quelques jours auparavant.

 

Et, tout de suite, il comprit quel parti il pouvait tirer de cette circonstance.

 

– Alors, vous croyez à Vulcain ? vous, répéta Ossipoff en le toisant dédaigneusement…

 

– Et pourquoi n’y croirais-je pas ? demanda le jeune homme hardiment.

 

– En vérité, je vous admire ! s’écria le vieillard… pour doter le système céleste d’une nouvelle planète, il vous suffit de l’affirmation d’un médecin de campagne qui, après avoir examiné le Soleil pendant une heure, déclare avoir vu passer, sur le disque solaire, une tache noire et ronde.

 

De nouveau, il ricana et ajouta :

 

– Mais cela ne suffit pas, monsieur, on fabrique une planète non avec son imagination, mais avec ses yeux !

 

– Vous m’accorderez, cependant, répliqua Gontran, que l’attitude du vieillard commençait à énerver, que Le Verrier n’est pas le premier venu, et que si l’affirmation faite par le docteur Lescarbault avait été basée sur une simple illusion d’optique, l’illustre astronome ne s’en fût point servi comme point de départ pour des études poursuivies sans interruption de 1858 à 1876 !

 

 

– Vous oubliez sans doute, riposta Ossipoff, la déduction faite par Le Verrier à savoir que cette fameuse planète passerait devant le disque solaire le 22 mars 1877, et qui tint en haleine les astronomes du monde entier ; ils en furent pour leurs peines, car, sur le disque du Soleil, rien n’apparut au jour prédit !

 

M. de Flammermont était quelque peu interdit, lorsque Fricoulet vint à son secours :

 

– Cependant, le 29 juillet 1878, lors de la dernière éclipse de Soleil, MM. Watson et Swift n’ont-ils pas annoncé avoir vu, dans la direction de Vénus, tout contre le Soleil éclipsé, deux planètes intermercurielles,… c’était, je crois, deux astronomes américains.

 

Farenheit, qui assistait avec un désintéressement absolu à cette discussion, se redressa soudain et, lançant sa casquette en l’air avec un indescriptible enthousiasme, s’écria :

 

– Hurrah ! Hurrah ! pour Watson et Swift,… s’ils ont découvert la planète Vulcain, c’est qu’elle existe réellement.

 

Et, se précipitant vers Gontran, il lui serra les mains avec énergie en disant :

 

– Vous êtes un savant,… un vrai savant.

 

Ossipoff haussa les épaules en enveloppant l’Américain d’un regard dédaigneux et, se tournant vers Gontran :

 

– M. Fricoulet oublie de vous dire que le monde scientifique, ému plus que de raison par cette déclaration, se mit en observation et constata que les deux fameuses planètes intermercurielles n’étaient autres que les deux étoiles Thêta et Zêta du Cancer.

 

Il se tut un moment pour donner à sa déclaration le temps de produire son effet et ajouta :

 

– Maintenant, sir Jonathan, libre à vous de crier Hurrah ! pour vos astronomes américains.

 

Mais le Yankee, aussi bien par entêtement que par amour-propre national, répliqua :

 

– Ils ont bien découvert la comète qui nous porte, pourquoi Vulcain, découvert par eux, n’existerait-il pas ?

 

 

À un semblable raisonnement, le vieillard comprit qu’il n’y avait rien à répondre ; d’ailleurs, Gontran, dans la mémoire duquel venait de luire soudain un argument nouveau, tiré des Continents célestes, demanda :

 

– Et l’orbite calculée par l’astronome allemand Oppolzer ?…

 

– Cette orbite a eu le même sort que les précédentes, elle aussi a été reconnue fausse. Vous voyez, M. de Flammermont, de quelle valeur sont les arguments sur lesquels vous basez votre opinion… quant à moi, je ne vous cacherai pas que je vois avec le plus grand déplaisir, ce désaccord entre nous.

 

– Mais, mon cher monsieur Ossipoff… balbutia le jeune homme.

 

– Pour vivre heureux en famille, répliqua Ossipoff en secouant la tête, il faut être unis, il faut avoir une similitude parfaite d’opinions et d’idées ; jusqu’à présent, j’avais pu croire qu’il en serait ainsi entre nous ; je m’aperçois, avec douleur, que je me suis trompé. À partir d’aujourd’hui, il y a entre nous un abîme.

 

Et, sur ces mots prononcés avec une dignité douloureuse, le vieillard tourna les talons et descendant la colline, s’en fut cacher son humeur chagrine sous les grands arbres de la forêt.

 

 

Un moment, Gontran et Séléna demeurèrent immobiles, se considérant avec stupeur, se demandant s’il fallait voir, dans les paroles d’Ossipoff, une rupture définitive de leurs beaux projets d’union.

 

– Gontran ! murmura tristement la jeune fille.

 

– Séléna ! répondit-il en lui prenant les mains.

 

Puis, brusquement :

 

– Eh ! s’écria-t-il, au diable Vulcain et ceux qui l’ont inventé ! ne pleurez pas, ma chère âme, je cours trouver votre père, faire amende honorable.

 

– Oh ! Gontran, dit-elle, en enveloppant son fiancé d’un regard admiratif, vous feriez le sacrifice de vos opinions ?

 

– Pour vous, Séléna, que ne ferais-je pas ? Attendez-moi un instant, et nous revenons, monsieur Ossipoff et moi, la main dans la main, comme un gendre et un beau-père entre lesquels n’existe aucun nuage.

 

Déjà il s’élançait, lorsque Fricoulet, qui le guettait, le saisit par le bras.

 

– Un moment, dit-il.

 

– Eh ! laisse-moi ! s’écria Gontran, ne vois-tu pas qu’elle pleure ?

 

– Elle pleurera bien davantage encore, si je te laisse aller.

 

– Pourquoi ?

 

– Parce que ce que tu vas faire est une bêtise insigne.

 

– Une bêtise ?

 

– Sans doute.

 

Et, baissant la voix, à cause de Farenheit qui écoutait :

 

– Que vas-tu lui dire, à M. Ossipoff ? poursuivit-il : que tu t’es trompé, que tu as mal compris ce que tu as lu dans les Continents célestes, que Vulcain n’existe pas ; bref, tu veux lui donner la preuve que tu n’es pas plus astronome que sir Jonathan…

 

– Mais, répliqua M. de Flammermont, quand une gloire astronomique telle que Le Verrier se trompe, il me semble que moi…

 

– Il te semble mal ; car cette gloire astronomique ne sollicite pas, comme toi, la main de Mlle Séléna ; peu lui importe, en conséquence, son erreur.

 

Séléna se précipita vers l’ingénieur et, lui souriant à travers ses larmes :

 

– Monsieur Fricoulet, implora-t-elle, vous qui êtes si bon, aidez-nous de vos conseils… dites-nous ce qu’il faut faire… Gontran, lui, n’est pas astronome ; il ne sait pas… guidez-le… et, qu’il le veuille ou non, ce que vous aurez décidé, je me charge de le lui faire faire…

 

L’ingénieur garda le silence quelques instants, l’air renfrogné comme toutes les fois qu’il s’agissait de donner un coup d’épaule pour remettre en droit chemin le char qui portait les espérances matrimoniales des deux fiancés.

 

Enfin, d’une voix bougonnante, il répondit :

 

– Puisque vous voulez bien me demander mon avis, je pense que ce que Gontran a de mieux à faire, c’est de continuer à jouer son rôle comme il l’a commencé… Tous les jours on rencontre, dans les instituts et dans les académies, des savants qui ne sont point d’accord sur tel ou tel point scientifique et qui n’en vivent pas moins en bonne intelligence.

 

 

– Pourtant, dit Gontran en secouant la tête, tu as vu comment M. Ossipoff a accueilli mes théories sur l’existence de Vulcain ?

 

Fricoulet eut un brusque haussement d’épaules.

 

– Eh ! répliqua-t-il, ce n’est point une preuve cela… cet homme a été surpris, sur le premier moment, cela se comprend,… mais laissez-lui le temps de s’habituer à cette idée, que son futur gendre peut avoir, lui aussi des opinions personnelles, et vous verrez, tout s’arrangera.

 

– Vous êtes certain ? interrogea Séléna inquiète.

 

– Parbleu ! mais il faut que Gontran ne lâche pas pied et qu’il se tienne prêt à recommencer la bataille dès qu’il le faudra, surtout qu’il ne laisse pas percer le bout de l’oreille… tout serait perdu !

 

 

Puis, frappant amicalement sur l’épaule du jeune comte :

 

– Allons ! savant d’eau douce, dit-il, prends-moi tes Continents célestes et viens-t-en sous les arbres préparer des arguments victorieux à l’adresse de M. Ossipoff.

 

Le soir, lorsqu’arriva le moment du repas, le vieillard vint s’asseoir à sa place habituelle, sombre, silencieux, enveloppé dans une dignité froide et offensée.

 

En face de lui, Gontran, affectant une attitude semblable, mangeait d’un air soucieux, jetant à la dérobée des regards sur Fricoulet, qui avait toutes les peines du monde pour ne pas éclater de rire.

 

L’ingénieur attendait avec impatience qu’une occasion se présentât de renouveler la discussion du matin.

 

Cette occasion, ce fut Farenheit qui la fournit tout naturellement en demandant au vieillard :

 

– Monsieur Ossipoff, voulez-vous faire un pari avec moi ?

 

– Lequel ? grommela le savant qui tenait rancune à l’Américain pour son langage du matin.

 

– Que mes illustres compatriotes Watson et Swift n’ont point fait erreur en constatant l’existence d’une nouvelle planète dans les environs du Soleil.

 

Ossipoff poussa un rugissement.

 

– Ah çà ! cria-t-il, avez-vous juré de me mettre hors de moi ? j’ai dit, ce matin, ce que je pensais de la question, n’y revenons plus !

 

Puis, malgré lui, il demanda :

 

– Sur quoi vous appuyez-vous, pour dire des choses semblables, vous qui ne connaissez pas un traître mot des choses astronomiques ?

 

– Sur ce que les Américains sont des gens froids et méthodiques qui ne s’emballent pas, comme les Russes ou les Français…

 

Le vieillard ricana grossièrement.

 

– Si vous n’avez pas d’autre argument à donner à l’appui de l’existence de Vulcain, dit-il…

 

En ce moment, M. de Flammermont, qui ne quittait pas des yeux Fricoulet, crut deviner, sur le visage de son ami, qu’il était temps d’attaquer.

 

– Monsieur Ossipoff, dit-il d’un ton froid et glacial, vous me pardonnerez de revenir sur un sujet qui vous est désagréable ; mais je ne puis laisser passer, sans protester, les dernières paroles que vous venez de prononcer, elles mettent de nouveau en doute les découvertes de l’illustre Le Verrier, et…

 

 

Ossipoff lui coupa la parole d’un geste net et tranchant comme un coup de sabre :

 

– Je vous dis, je vous répète, que votre Le Verrier n’a rien découvert du tout.

 

– Il est cependant inadmissible que, pendant vingt ans, des astronomes appartenant à différentes nationalités du globe, aient tous fait les mêmes constatations et que tous se soient trompés.

 

– Ou ils se sont trompés, ou ils ont pris pour un monde nouveau, quelque tache solaire.

 

Gontran se croisa les bras et, d’un air de défi :

 

– En ce cas, déclara-t-il, voulez-vous me dire comment vous expliquez les perturbations constatées dans la marche de la planète Mercure ?

 

– À tout ce que vous voudrez, excepté à la planète Vulcain, qui n’existe pas plus dans le ciel que dans mon œil.

 

– Cependant, ne sont-ce pas les irrégularités reconnues dans le mouvement d’Uranus qui ont amené Le Verrier à rechercher et à découvrir la planète Neptune ?… Donc…

 

– Donc, il doit en être de même en ce qui concerne Mercure, n’est-ce pas ?… grave erreur.

 

– Eh ! s’écria Gontran en simulant une grande surexcitation, vous ne me répondez pas… Comment expliquez-vous ?

 

– L’accroissement de 31’’ que présente l’arc de Mercure dans le mouvement séculaire du périhélie ?… tout simplement par le passage d’une nuée de corpuscules gravitant autour du Soleil, mais trop petits pour être distingués de la Terre… mais, quant à une planète… non, non, mille fois non…

 

– Monsieur Ossipoff, dit à son tour Fricoulet en riant sous cape, avez-vous vu les corpuscules dont vous parlez ?

 

– Non pas… mais pourquoi cette question ?

 

– Parce que je voudrais savoir pourquoi vous admettez, sans l’avoir constatée, l’existence de ces corpuscules alors que vous niez celle d’un monde que certains prétendent avoir aperçu !

 

Le vieillard ne répondant pas tout de suite, Farenheit prit ce silence pour une défaite et s’écria, en frappant l’une contre l’autre ses mains énormes qui claquèrent, comme des battoirs, dans l’air oxygéné :

 

– Bravo ! monsieur Fricoulet. Bravo ! monsieur de Flammermont… Monsieur Ossipoff, je vous renouvelle ma proposition, voulez-vous parier avec moi sur l’existence de Vulcain ?… je mets cent dollars…

 

– C’est ridicule ! bougonna le vieux savant.

 

– Ridicule ! tant que vous voudrez… mais si vous êtes aussi certain que vous le paraissez de la non-existence de la planète, vous ne repousserez pas ma proposition… Si vous gagnez, vous achèterez, avec les cent dollars, un petit souvenir pour Mlle Séléna, à l’occasion de son mariage.

 

Un profond soupir s’échappa de la poitrine de Gontran.

 

– C’est ridicule, répéta encore une fois Ossipoff.

 

– Pariez-vous ou ne pariez-vous pas ?

 

– Mais comment saura-t-on qui a gagné ? demanda Séléna.

 

– Rien ne sera plus facile, répliqua le vieillard, étant donné le chemin que nous fait parcourir la comète, nous devons forcément, si elle existe, rencontrer Vulcain.

 

Puis à Gontran :

 

– À propos, vous ne m’avez pas dit quelle orbite vous préfériez : celle de Le Verrier, celle de Watson et Swift ou bien celle de l’Allemand Oppolzer ?

 

Sans hésiter, le jeune comte répondit :

 

– Celle de Le Verrier, qui fait tourner la planète autour du Soleil en trente-trois jours.

 

Ossipoff eut un petit ricanement.

 

– Et qui est fort inclinée sur l’écliptique… ce qui explique la rareté des apparitions, c’est fort intelligent de la part de Le Verrier et de la vôtre aussi… eh bien ! je vous le répète, si Vulcain existe, nous devons forcément le rencontrer… donc, attendons.

 

On attendit, en effet ; plusieurs jours se passèrent pendant lesquels le ciel fut fouillé en tous sens par Gontran et Farenheit, mais inutilement.

 

M. de Flammermont, pour jouer son rôle de savant convaincu, devait passer de longues heures l’œil rivé à la lunette, comme s’il se fût attendu à voir paraître l’astre tant discuté et dont il se souciait, au fond, comme un poisson d’une pomme.

 

Quant à Farenheit, du moment que des compatriotes, des habitants des États-Unis avaient affirmé l’existence de Vulcain, il y croyait, lui aussi, et il voulait être le premier à annoncer à Ossipoff qu’il avait perdu les cent dollars.

 

Le vieillard haussait les épaules avec pitié, en voyant les efforts de ses deux compagnons, et Fricoulet lui-même ne pouvait s’empêcher de ricaner.

 

Quant à Séléna, en elle-même, elle faisait des vœux pour que Gontran eût raison, et, tout bas, elle suppliait Dieu de faire un miracle en sa faveur en créant de toutes pièces la planète à l’existence de laquelle son bonheur était lié désormais.

 

Et telle était la préoccupation de tous qu’ils en oubliaient la chaleur épouvantable qui allait croissant chaque jour davantage ; sans l’épaisse couche atmosphérique qui entourait le noyau cométaire, les Terriens fussent déjà tombés frappés d’insolation sous les intenses flèches solaires.

 

Maintenant, la comète n’était plus qu’à quinze millions de lieues du centre dévorant du monde et chaque heure l’en rapprochait davantage encore.

 

 

Seules, les nuits apportaient un peu de fraîcheur et atténuaient l’accablante température du jour.

 

Alors, Farenheit et Gontran, l’un armé d’une jumelle marine retrouvée par lui au fond d’un coffre, l’autre avec la lunette d’Ossipoff, prenaient leur poste d’observation et demeuraient jusqu’à l’aurore, inspectant l’espace avec acharnement.

 

Or, un matin, le chronomètre de Fricoulet marquait trois heures et demie et M. de Flammermont s’assoupissait tout doucement, le nez écrasé sur sa lunette, quand une exclamation de l’Américain le fit tressauter.

 

– By God !… je la tiens !… je la tiens !

 

Et aussitôt, pour manifester sa joie, il se mit à danser une gigue échevelée.

 

 

– Vous la tenez ! s’écria Gontran en courant à lui, qu’est-ce que vous tenez ?

 

– Eh ! la planète, parbleu !… la planète Vulcain !

 

– Ce n’est pas possible ! répliqua le jeune homme plein d’incrédulité.

 

– Comment ! pas possible ?… vous ne l’avez donc pas vue, comme moi, tout à l’heure !… vous aviez cependant l’œil collé à votre instrument.

 

Ne voulant pas avouer qu’il s’était endormi, le jeune comte secoua la tête.

 

– Non, dit-il… je n’ai rien vu…

 

– Eh bien ! fit l’Américain en lui tendant sa jumelle, regardez avec cela, vous m’en direz des nouvelles.

 

À peine Gontran eut-il braqué l’instrument dans la direction indiquée par Farenheit, qu’à son tour, il poussa un cri de surprise, et se précipitant vers la sphère où Ossipoff, sa fille et Fricoulet sommeillaient :

 

– Vulcain !… dit-il… Vulcain !

 

Et il secoua rudement le vieux savant et l’ingénieur.

 

Tous deux se dressèrent sur leurs pieds, en proie à l’ahurissement inséparable d’un brusque réveil.

 

– Vulcain !… Vulcain !… répétait M. de Flammermont d’une voix étranglée par l’émotion.

 

Et, saisissant Ossipoff par le bras, il l’entraîna au dehors.

 

– Regardez, dit-il en étendant la main vers l’espace, regardez !

 

– Mais c’est la constellation de l’Aigle que vous me montrez là, riposta le vieillard ; qu’y a-t-il à voir par là ?

 

Fricoulet qui, lui, s’était déjà emparé de la jumelle de Farenheit et l’avait braquée vers la constellation indiquée par Gontran, s’écria :

 

– Oui, monsieur Ossipoff, c’est, en effet, dans la direction de l’Aigle, qu’il faut regarder… non loin de Wega.

 

Hochant la tête dans un mouvement d’incrédulité, le vieux savant mit son œil à l’oculaire, mais aussitôt ses mains furent saisies d’un frisson convulsif, ses lèvres tremblèrent et il dut s’appuyer sur l’épaule de sa fille, tellement son émotion était grande.

 

– Mais, Dieu du ciel ! s’exclama-t-il après quelques instants ; c’est un astre nouveau que je viens d’apercevoir.

 

– Et un astre qui se trouve exactement dans la position où doit se trouver Vulcain, ainsi que vous-même l’avez dit, répliqua Gontran d’une voix mordante.

 

 

– Du reste, ajouta Fricoulet, les yeux toujours à la jumelle, comme nous courons à la rencontre de cet astre, nous pourrons, avant deux jours étudier sa configuration et même sa géographie.

 

En proie à une émotion extraordinaire, Ossipoff avait de nouveau braqué sa lunette sur l’espace.

 

– Eh bien ! monsieur Ossipoff ? demanda M. de Flammermont avec un sourire railleur, que pensez-vous de cette tache solaire ?

 

Le vieillard s’avança vers lui, la tête basse, l’air piteux :

 

– Ah ! mon cher enfant, murmura-t-il en lui tendant la main, combien j’ai d’excuses à vous faire…

 

– Alors, vous convenez que les honorables sir Watson et Swift n’étaient pas des imbéciles ? fit à son tour Farenheit.

 

Ossipoff enleva la calotte de drap qui lui couvrait le crâne.

 

– Sir Jonathan, répondit-il, acceptez en votre nom comme au nom de vos illustres compatriotes, toutes mes excuses.

 

L’Américain prit un air digne et répondit :

 

– Je les accepte, monsieur Ossipoff, en vous engageant à retenir cet exemple qui vous prouve combien on a tort d’accuser à la légère, sans avoir de preuves entre les mains.

 

Puis se tournant vers Gontran :

 

– Je tiens à vous dire devant tous que vous êtes un grand homme, un véritable savant que je suis heureux de connaître et d’apprécier à sa juste valeur.

 

Il se croisa les bras sur la poitrine et ajouta :

 

 

– Savez-vous quel emploi je vais faire des cent dollars perdus par l’honorable M. Ossipoff ?… le premier noyau d’une somme que je consacrerai à l’édification d’un observatoire, sur le sommet des Cordillères.

 

Et comme on le regardait avec curiosité et étonnement :

 

– Je n’y connais rien, c’est possible ; mais je veux être le Bischoffsheim de l’Amérique… et j’espère que M. de Flammermont voudra bien me faire l’honneur d’accepter la direction de ce nouvel établissement.

 

À cette proposition inattendue, Gontran demeura tout interdit ; Fricoulet dut se retourner pour dissimuler le formidable éclat de rire qui lui montait de la gorge aux lèvres.

 

Quant à Ossipoff, jamais visage humain ne refléta pareil ahurissement.

 

– Il est bien convenu, ajouta l’Américain avec un geste cavalier, que si M. de Flammermont a besoin d’un préparateur, je ne l’empêcherai nullement de s’entendre avec vous, mon cher Ossipoff.

 

CHAPITRE XI

OÙ L’HEURE DE LA VENGEANCE SONNE ENFIN

 

OMME bien on pense, nos voyageurs ne dormirent pas de la nuit.

 

Sombre, renfrogné, humilié, Mickhaïl Ossipoff s’était emparé de l’observatoire rudimentaire établi à la partie supérieure de la sphère et, l’œil rivé à la lunette, s’absorbait dans la contemplation de Vulcain.

 

Par moments, abandonnant son instrument, il saisissait son carnet de notes qu’il couvrait de chiffres et de formules algébriques.

 

À quelques pas de lui ses compagnons étaient réunis, causant de ce prodigieux événement, le commentant, le discutant avec force gestes et exclamations.

 

Gontran était radieux et recevait les compliments de l’Américain avec une modestie admirablement jouée, se demandant en lui-même par quel miracle le hasard lui avait fait, si juste à point, adopter une théorie scientifique contraire à celle de M. Ossipoff, il est vrai, mais capable d’augmenter encore son prestige aux yeux du vieillard.

 

Quant à Séléna, elle exultait : d’abord parce que l’attitude agressive de son père à l’égard de Gontran, durant ces derniers jours, l’avait énormément peinée ; ensuite… mon Dieu ! ensuite, parce que, dans son esprit, commençaient à naître des doutes sur l’ignorance même de son fiancé en matière astronomique.

 

Plusieurs fois déjà, des inspirations véritablement géniales lui étaient venues, qui avaient tiré d’embarras Mickhaïl Ossipoff lui-même, plusieurs fois aussi ses théories audacieuses, que le vieux savant qualifiait de folies et Fricoulet d’absurdités, s’étaient trouvées confirmées, et voilà que de nouveau…

 

– Mon Dieu ! pensait-elle avec une légère émotion au cœur, M. de Flammermont serait-il un homme de science !

 

À la dérobée, elle jetait sur son fiancé un regard admiratif.

 

Fricoulet, lui, était en proie à un double sentiment : le doute et l’ahurissement.

 

La découverte faite par son ami, bien qu’il l’eût contrôlée de ses propres yeux, lui semblait, encore maintenant, anormale, illogique, antiscientifique, antinaturelle.

 

Tout bougonnant, il dirigeait, à chaque instant, la jumelle de Farenheit vers l’immensité sombre, sur laquelle, à peine plus grosse qu’un point, noire et immobile dans sa course vertigineuse, apparaissait la planète.

 

– Insensé !… insensé ! grommela-t-il lorsque, les yeux fatigués de son observation, il passa la lunette à l’Américain désireux, lui aussi, de contempler l’astre nouveau.

 

– Pourquoi, insensé ? répliquait M. de Flammermont, parce qu’il a plu à un tas de savants – plus ou moins de bon aloi – de déclarer que Vulcain n’existait pas… il nous faudrait nier l’évidence ! mais, c’est ça qui est insensé.

 

Et il ajouta, d’une voix vibrante :

 

– Je voudrais bien savoir comment tu concilies tes principes politiques avec tes principes scientifiques !… tu détestes l’autocratie gouvernementale et tu es partisan de l’absolutisme en matière de science… tu exècres le « tel est notre bon plaisir » de Louis XIV, mais tu l’admets dans la bouche de M. X. ou de M. Z. qui, du fond de son cabinet poussiéreux ou du haut de son observatoire incomplet, décrète gravement les lois de l’Univers…

 

Le jeune comte souligna sa phrase d’un petit ricanement moqueur.

 

– Moi, continua-t-il, je suis comme saint Thomas… je me soucie peu de tous vos calculs, et à tous ceux qui pontifient sur ce qui se passe à des millions de lieues de notre terrinsule, je demande « y êtes-vous allé voir ? »

 

Fricoulet était littéralement abasourdi ;, un moment, il demeura silencieux ; puis, haussant les épaules, il répliqua avec un sérieux imperturbable :

 

– Cependant, si tu ne crois ni aux calculs ni aux déductions scientifiques, si, pour que tu croies à l’existence d’une planète ou d’une étoile, il faut que tu l’aies dans l’œil, sur quoi as-tu basé ton opinion relativement à Vulcain ? penses-tu que Le Verrier, que le docteur Lescarbault y étaient allés voir, comme tu le dis si bien, quand ils ont affirmé l’existence d’une planète intramercurielle ?

 

Ce disant, il fixait sur Gontran ses petits yeux gris pleins d’une lueur malicieuse.

 

Jonathan Farenheit, s’adressant à M. de Flammermont, s’écria :

 

– Ne répondez pas, mon cher, c’est assurément la jalousie qui dicte ces paroles à M. Fricoulet.

 

Et toisant l’ingénieur d’un regard méprisant :

 

– Dame ! fit-il, il n’est pas à la portée du premier venu de découvrir des planètes !

 

En ce moment la voix d’Ossipoff se fit entendre.

 

– Gontran ! criait le vieillard, voudriez-vous monter un instant ?

 

Le jeune homme fronça le sourcil.

 

– Hum ! murmura-t-il d’un accent inquiet, que me veut-il ?

 

– Sans doute te demander d’établir les coordonnées de Vulcain, répliqua Fricoulet.

 

M. de Flammermont jeta à son ami un regard interrogatif :

 

– Les coordonnées ? répéta-t-il.

 

– C’est-à-dire de dresser à ce monde nouveau une sorte d’état civil : masse, densité, pesanteur, orbite.

 

 

Le malheureux comte eut un geste effaré.

 

– Gontran, répéta le vieillard, Gontran, venez-vous ?

 

– Voilà, voilà, gémit le fiancé de Séléna.

 

Et il mit le pied sur l’escalier intérieur qui conduisait au sommet de la sphère, semblable à un condamné à mort qui monte à l’échafaud.

 

L’ingénieur courut à lui, et se penchant à son oreille :

 

– Monde très petit, dont le diamètre n’excède pas quelques centaines de kilomètres, chuchota-t-il ; orbite très inclinée sur le plan de l’écliptique, ce qui explique la rareté de ses passages sur le disque solaire… quant au reste, tu as les yeux trop fatigués par tes longues observations, pour pouvoir donner des renseignements certains… as-tu compris ?

 

– Merci, murmura Gontran avec une amicale pression de main.

 

Quelques instants après, on entendit une série d’exclamations retentir dans l’observatoire improvisé ; puis bientôt, une dégringolade rapide dans l’escalier et le vieil Ossipoff parut, suivi de Gontran stupéfié.

 

 

– Vulcain ! balbutia le vieillard d’une voix étranglée, Vulcain ! eh bien ! ce n’est point une planète sphérique… c’est un rocher prismatique, un fragment polyédrique… un bolide irrégulier.

 

– Permettez, s’écria M. de Flammermont, permettez, je proteste contre l’épithète de bolide.

 

– Vous aurez beau protester, répliqua Ossipoff, l’évidence est là contre laquelle vous vous débattriez en vain.

 

– L’évidence me démontre que le corps en question n’est point une sphère, c’est vrai ; mais rien ne me prouve qu’il appartienne à la classe des bolides.

 

Mickhaïl Ossipoff n’aimait point la contradiction, aussi enveloppait-il Gontran d’un regard irrité ; M. de Flammermont, de son côté, sentait qu’il s’était trop avancé pour reculer et jouait son rôle le plus consciencieusement possible ; il considérait le vieillard d’un air fort mécontent.

 

Une scène nouvelle était sur le point d’éclater ; Fricoulet intervint :

 

– Messieurs, dit-il d’une voix conciliante, je crois qu’il serait puéril de continuer la discussion à ce sujet ; dans quelques heures, le monde qui nous porte aura assez rapidement marché dans l’espace pour que nous soyons à même de nous livrer, sur le corps qui nous occupe, à une étude approfondie… donc, suspendez vos appréciations jusqu’à ce que vous puissiez constater de visu qui de vous deux est dans le vrai.

 

Séléna s’empressa d’ajouter :

 

– Voilà qui est bien parlé ! monsieur Fricoulet… d’autant plus qu’une planète de plus ou de moins ne vaut pas la peine que deux hommes de votre valeur se boudent un seul instant.

 

Puis comprenant la nécessité d’une diversion, elle poursuivit :

 

– Je suis un peu comme saint Thomas, mon cher père, et j’estime qu’il fait bon de toucher du doigt pour être convaincu… d’autant plus que même les plus savants ne peuvent penser à tout… ni tout savoir.

 

– Où veux-tu en venir ? demanda Ossipoff.

 

– J’en veux venir au monde qui nous porte, répliqua la jeune fille, et je me demande comment il se fait que deux hommes remplis de savoir, comme vous, mon cher papa, et vous, monsieur de Flammermont, vous n’ayez pas pu prévoir la singulière façon dont nous avons passé de Mercure sur cette comète.

 

– Par cette seule raison, riposta Ossipoff un peu piqué, c’est que les comètes étant des étrangères à notre monde, qu’elles ne font, du moins la plupart d’entre elles que traverser, arrivant de l’infini pour y retourner, il est absolument impossible de prédire leur apparition.

 

– Leur apparition… sans doute, mais leur retour, dit Fricoulet, qui ne négligeait aucune occasion de faire enrager le vieux savant ; sur les quarante comètes qui ont été reconnues, il y en a, je crois, dix dont la périodicité a été constatée et vérifiée et, si vos suppositions sont justes, celle qui nous porte se trouve précisément faire partie de celles-là… donc…

 

– Donc, ajouta Farenheit, il devait être facile à vous, dont c’est le métier, de prévoir ce qui nous est arrivé.

 

– Eh ! vous en parlez fort à votre aise, riposta Ossipoff, on voit bien que vous n’entendez rien à tout cela… et puis, j’avais la tête à autre chose qu’aux comètes.

 

– Très bien ! déclara Fricoulet, donnez cette raison-là, soit ; mais ne venez pas nous dire qu’il n’était pas possible de savoir qu’à date précise, la comète de Tuttle couperait l’orbite de Mercure ; son dernier passage a été signalé en 1871, et comme sa période est de treize ans quatre-vingt-un jours, il suffisait de compter sur ses doigts pour savoir que sa réapparition devait avoir lieu en 1884.

 

– Mon Dieu ! balbutia admirativement Séléna, comment est-on arrivé à pouvoir prédire à coup sûr des choses semblables ?

 

Gontran sourit.

 

– Il y a quelques dix-huit siècles, dit-il, Sénèque déclarait que « les comètes se meuvent régulièrement dans des routes prescrites par la nature » et il affirmait que la postérité s’étonnerait que son âge eût méconnu une si incontestable vérité… mais ce ne fut qu’en 1758 que les comètes, après avoir épouvanté le monde par leurs brusques et soudaines apparitions, devinrent, grâce à Newton et Halley, des phénomènes célestes d’un ordre purement naturel.

 

 

– Je me rappelle avoir vu des dessins tout à fait primitifs, et comme art et comme esprit, représentant des comètes dont la chevelure contenait des épées et des poignards teints de sang, dit à son tour Séléna.

 

Farenheit haussa les épaules :

 

– Quels sauvages ! grommela-t-il.

 

 

– Non pas, déclara Fricoulet, l’année 1557 n’est pas si loin de nous et Ambroise Paré n’était pas un âne… et cependant les comètes avaient encore, à cette époque et aux yeux des gens instruits eux-mêmes, une allure mystérieuse et terrifiante, comme en témoigne la description du chirurgien de Charles IX.

 

M. de Flammermont, à la mémoire duquel étaient soudainement revenues quelques bribes de l’Astronomie du Peuple, déclara doctoralement :

 

– C’est en 1558[5] seulement que, grâce aux études de Halley, se trouva vérifiée la prophétie de Sénèque : Halley ayant compris que, d’après les lois de l’attraction universelle, la marche des comètes devait décrire une courbe très allongée, calcula le retour de la grande comète de 1680 : l’événement lui donna raison et, le 12 mars 1859, date indiquée par l’astronome, l’astre reparut dans le ciel… à partir de ce moment, il fut bien établi que les comètes tournaient autour du Soleil…

 

– Ni plus ni moins que de vulgaires planètes… mais en suivant un orbe plus allongé.

 

– N’avez-vous cependant pas dit tout à l’heure, objecta Séléna, qu’il y en avait qui arrivaient de l’infini et qui y retournaient ?

 

 

– Vous avez parfaitement raison, mademoiselle ; mais pour vous faire comprendre cela, il me faudrait vous donner, sur la théorie de la parabole, des explications qui vous ennuieraient certainement beaucoup et, qu’à vrai dire, mon bagage scientifique ne me permettrait peut-être de vous fournir qu’imparfaitement.

 

– Au point de vue de leur composition même, poursuivit Séléna, est-ce que toutes les comètes ressemblent à celle sur laquelle nous nous trouvons ?

 

– Non, la plus grande partie d’entre elles n’est qu’une simple masse nébuleuse, un amas de matière cosmique sans consistance. C’est une trace vaporeuse, un nuage gazeux…

 

– Peut-être même n’est-ce qu’une illusion d’optique, murmura M. de Flammermont.

 

Fricoulet lui marcha fortement sur le pied, et sans donner au vieillard le temps de relever la réflexion, il répliqua :

 

– Vous oubliez, monsieur Ossipoff, que la grande comète de 1811 avait un noyau solide ne mesurant pas moins de 1089 lieues de diamètres ; celle de 1858 en possédait également un de 9000 kilomètres.

 

– Et celle de 1769 dont le noyau avait 4000 lieues de diamètre ! s’écria Gontran.

 

Farenheit, qui écoutait en bâillant cette conversation, demanda tout à coup :

 

– Je croyais que le signe distinctif de la comète, c’était la queue… comment donc se fait-il que celle qui nous porte soit privée de cet appendice ?

 

– D’abord, déclara Ossipoff, c’est une erreur de croire que toutes les comètes aient une queue ; il en est qui n’en ont pas, comme il en est qui en possèdent plusieurs.

 

 

– Pour faire compensation, sans doute, murmura plaisamment M. de Flammermont.

 

– Ensuite, poursuivit le vieillard, rien n’est moins prouvé que cet ornement caudal manque au monde sur lequel nous chevauchons…

 

L’Américain laissa échapper un violent éclat de rire.

 

– En vérité, dit-il, vous plaisantez… ou bien vous voulez me faire croire que je suis myope… À vous entendre, la queue des comètes atteindrait des milliers et des milliers de lieues de longueur… or, vous avouerez que, s’il en était ainsi, nous serions à la première place pour mesurer celle de notre comète… mais il n’y en a aucune trace.

 

Et se tournant vers l’Orient, il étendait la main pour désigner l’espace infini qu’éclairait seule la lueur douce des étoiles.

 

Ossipoff ricana d’un air moqueur :

 

– Parbleu ! dit-il, si c’est de ce côté là que vous, la cherchez, je comprends que vous ne la trouviez pas…

 

L’Américain ouvrit démesurément les yeux.

 

– By God ! grommela-t-il, quelle est cette nouvelle plaisanterie, et de quel côté voulez-vous que je cherche la queue de la comète, sinon du côté opposé à celui vers lequel elle se dirige ?

 

Peu à peu, la colère le gagnait et il s’écria en agitant les bras avec des mouvements désordonnés :

 

– Nous allons de l’Occident à l’Orient, donc…

 

Ossipoff eut un sourire de pitié, et regardant M. de Flammermont en lui désignant, d’un coup d’œil, Jonathan Farenheit :

 

– Vulgum pecus ! murmura-t-il.

 

Gontran haussa les épaules d’un air de railleuse commisération.

 

– Ah çà ! gronda le Yankee, m’expliquerez-vous ?…

 

– Avec le plus grand plaisir, sir Jonathan ; tout comme un grand nombre de vos pareils auxquels jamais ne prend fantaisie d’élever leurs regards vers l’immensité sidérale, vous croyez que la queue des comètes les suivent dans leur cours… c’est là une erreur profonde ; cet appendice caudal est toujours opposé au Soleil, comme s’il était l’ombre lumineuse de la comète.

 

– En sorte, ajouta Fricoulet, que si la queue suit, ou à peu près, la comète lorsqu’elle est avant son périhélie, elle la précède, au contraire, après cette époque.

 

– En sorte, ajouta Gontran, que dans la situation occupée actuellement par la comète, par rapport au Soleil, c’est sur notre droite qu’il nous faut chercher la traînée lumineuse.

 

L’Américain se croisa les bras d’un air furieux.

 

– By God ! hurla-t-il, suis-je donc aveugle que je n’aperçois rien, absolument rien ?

 

– Non, mon cher sir Jonathan ; vous n’êtes point aveugle ; mais il se peut parfaitement que la comète qui nous sert de monture n’ait pas de queue… il y en a comme cela.

 

– Et de quoi est faite cette queue, cher père ? demanda Séléna.

 

Le vieillard hocha la tête.

 

– Tu me poses là, ma chère enfant, répondit-il, une question fort embarrassante, attendu que, jusqu’à présent, l’on en est réduit là-dessus à de simples conjectures.

 

– Mais enfin, vous-même avez bien une opinion ?

 

– Pour moi, je pense que l’on a affaire là à une simple apparence, à un mode spécial des vibrations de l’éther, impressionné par la comète, quelque chose comme un nuage qui se formerait et s’évaporerait sans cesse dans la trace de la comète.

 

 

– C’est l’opinion de l’auteur de l’Astronomie du Peuple que vous donnez-la, fit Gontran avec un sang-froid imperturbable.

 

– En vérité ! répliqua Ossipoff… ce n’est pas la première fois que je me rencontre avec ce grand esprit, et ce m’est un inimaginable bonheur.

 

Il eut un mouvement d’épaules et ajouta :

 

– D’ailleurs, comme je viens de le dire, jusqu’à présent on ne sait que fort peu de choses de ces mondes étranges qui circulent à travers les Univers, les mettant en rapport les uns avec les autres, comme autant de messagers célestes ; voici un siècle et demi à peine que l’on a commencé l’étude des comètes, et que peut-on apprendre en cent cinquante ans ?

 

Sur ces mots, il se dirigea vers l’intérieur de la sphère et gravit pesamment l’escalier qui conduisait à son observatoire.

 

– Le voilà qui va retomber dans sa contemplation vulcanesque, murmura plaisamment Fricoulet.

 

Gontran tressaillit, et le tirant à part :

 

– Dis-donc, fit-il à voix basse, penses-tu qu’une planète puisse affecter une autre forme que la forme sphérique ?

 

L’ingénieur regarda son ami avec étonnement.

 

– Pourquoi me demandes-tu cela ? dit-il.

 

– À cause de Vulcain, je ne te cacherai pas que ce monde a un aspect bizarre qui m’inquiète.

 

– Eh ! eh ! ricana Fricoulet, tu n’es plus aussi convaincu que tout à l’heure de l’existence de la planète intramercurielle.

 

 

– Errare humanum est, disait notre proviseur du lycée Henri IV.

 

– Mais il ajoutait : Perseverare autem diabolicum[6], tu t’en souviens ?

 

– Aussi, comme je n’ai rien de diabolicum dans ma nature…

 

– Tu ne persévères pas dans ton opinion.

 

– Je ne dis pas cela, seulement…

 

– Seulement, tu es fort tenté de lâcher Le Verrier et le docteur Lescarbault, n’est-ce pas ?

 

– Je voudrais que tu me donnes ton opinion… car, vois-tu, si ce que j’ai aperçu n’était pas Vulcain…

 

– C’en serait fait de ton mariage avec Mlle Séléna, ça, c’est certain… Ossipoff t’enverrait promener et il aurait raison ; tu l’as assez humilié avec ta découverte.

 

– Eh ! c’est surtout cet imbécile de Farenheit avec son observatoire… enfin, je voudrais te demander un service.

 

– Lequel ?

 

– Ce serait de monter là-haut et de regarder dans la lunette.

 

– À quoi cela t’avancera-t-il ?

 

– À être de suite renseigné sur mon sort… cette incertitude me torture…

 

– Volontiers… attends-moi un moment.

 

M. de Flammermont accompagna son ami jusqu’au bas de l’escalier et, anxieux, s’assit sur la première marche.

 

Dans l’intérieur de la sphère, Farenheit, roulé dans sa couverture, dormait déjà à poings fermés ; derrière la toile de tente qui faisait à Séléna une sorte de chambrette séparée, la respiration calme et douce de la jeune fille se faisait entendre, semblable au bruissement d’ailes d’un papillon.

 

– Oh ! mon bonheur ! murmura Gontran, que de peine j’aurai eu pour te conquérir.

 

Un appel, chuchoté à voix basse, lui fit relever la tête et dans le carré clair de ciel que découpait dans l’ombre de la sphère l’ouverture supérieure de l’escalier, il aperçut la silhouette de Fricoulet qui se penchait vers lui.

 

– Pstt !… Pstt !… fit l’ingénieur.

 

M. de Flammermont se redressa :

 

– Qu’y a-t-il ? demanda-t-il à voix basse.

 

 

– Monte vite, sans faire de bruit… M. Ossipoff s’est endormi.

 

Léger comme un sylphe, le jeune comte gravit les marches et se trouva bientôt sur la plate-forme, aux côtés de Fricoulet qui, d’un signe de tête, lui indiquait Mickhaïl Ossipoff, accroupi près de la lunette, les mains croisées sur les genoux, le menton appuyé sur la poitrine ; par ses lèvres entr’ouvertes, un souffle puissant passait, troublant le silence d’un bourdonnement sonore.

 

– Chut ! dit l’ingénieur en mettant son doigt sur sa bouche, surveille-le pendant que je vais examiner Vulcain.

 

Il s’approcha de la lunette, enjamba le corps du vieillard endormi, et braqua l’instrument dans la direction où avait été signalée la planète.

 

Longtemps il demeura en observation, puis, tout à coup, il tressaillit et il grommela d’une voix sourde :

 

 

– Crédié ! ce n’est pas possible !

 

– Quoi ? qu’est-ce qui n’est pas possible ? demanda Gontran pris d’inquiétude.

 

L’ingénieur ne répondit pas tout de suite ; cramponné à la lunette, il regardait de toutes les forces de son rayon visuel.

 

– Parle, mais parle donc ! supplia le jeune comte.

 

Fricoulet s’écarta, prit son ami par le bras, et, l’entraînant vers l’escalier, lui dit ce seul mot, impérativement :

 

– Viens.

 

En quelques secondes, ils furent en bas.

 

– Malheureux ! dit alors l’ingénieur, sais-tu ce que c’est que cette prétendue planète que tu as découverte ?… c’est le boulet que Sharp nous a volé !

 

Gontran fit un saut formidable.

 

– Tu es bien sûr ? murmura-t-il d’une voix étranglée.

 

– Aussi sûr que je te vois là… c’est notre boulet qui tombe avec une rapidité vertigineuse et – qui plus est, – qui tombe sur notre comète.

 

– Grand Dieu !… que faire ?… je suis perdu ! jamais Ossipoff ne me pardonnera.

 

Fricoulet se frottait les mains.

 

– Tant mieux ! tant mieux, grommela-t-il, en perdant l’amitié du père tu perds en même temps l’affection de la fille, et tu évites les chaînes dont tu te préparais à te charger.

 

Et, dans son enthousiasme, il lança son chapeau en l’air, criant :

 

– Vive la liberté !

 

 

Gontran le saisit par le bras, et le secouant rudement :

 

– Tais-toi, malheureux ! gronda-t-il, tais-toi… et si tu ne veux pas que je me tue devant toi, trouve un moyen de me tirer de là.

 

– Eh ! bougonna l’ingénieur, impressionné malgré lui par l’énergie sombre avec laquelle M. de Flammermont avait prononcé ces mots ; eh ! tu me prends décidément pour ton terre-neuve ; depuis que nous avons entrepris cette excursion céleste, voilà déjà plusieurs fois que je me jette à l’eau pour te sauver, cela devient fatigant, à la fin… surtout qu’il s’agit de faciliter une chose contraire à mes principes : ton mariage.

 

 

Gontran lui prit les mains.

 

– Je t’en supplie… dit-il, voyons, tu es mon ami, presque mon frère.

 

– C’est précisément pour cela…

 

– Me préfères-tu donc mort que marié ?… demanda M. de Flammermont.

 

– Mort !

 

– Je te jure que si, lorsque l’aube se lèvera, tu n’as pas trouvé un moyen de me sauver, je me tuerai.

 

Fricoulet semblait en proie à une indécision profonde.

 

– Écoute, dit-il enfin ; cette fois-ci encore, je vais faire l’impossible… car c’est l’impossible vraiment, que de faire prendre au vieil Ossipoff des vessies pour des lanternes.

 

– Oh ! tu es bon ! balbutia le jeune comte.

 

– Dis que je suis bête ! répliqua l’ingénieur d’un ton bourru.

 

– Mettons que tu es bête, car je ne veux pas te contrarier, et dis-moi comment tu vas t’y prendre ?

 

– Je vais commencer par mettre le vieux dans l’impossibilité de constater la transformation du soi-disant Vulcain en obus de Sharp.

 

– Et pour cela ?

 

– Pour cela, il me faut remonter là-haut ; si le bonheur veut qu’Ossipoff continue son petit somme, tout ira bien…

 

 

Il revint au bout de cinq minutes, tenant à la main un petit objet qu’il montra, en souriant, à M. de Flammermont.

 

– Qu’est-ce que cette machine-là ? demanda celui-ci en écarquillant les yeux.

 

– Tout simplement l’objectif de la lunette.

 

– Que va-t-il dire, quand il s’apercevra de cela ?

 

– Il dira ce qu’il voudra ; l’important, c’est qu’il ne puisse suivre l’obus dans sa chute.

 

Et, faisant disparaître la lentille dans sa poche :

 

– Maintenant, ajouta-t-il, il faut nous préparer au départ.

 

– Comment ! au départ ! s’écria Gontran en sursautant.

 

– Oui, nous allons au devant de Sharp.

 

M. de Flammermont serra les poings avec fureur.

 

– Ah ! le gredin ! grommela-t-il, nous allons donc enfin mettre la main dessus.

 

– Oh ! oh ! répliqua l’ingénieur, si tu veux arriver à un résultat, il faut mettre une sourdine à ta rancune… Sharp peut être tout ce que tu voudras : un voleur, un assassin, un être indigne de toute pitié, mais comme c’est lui qui tient ton bonheur entre ses mains, il faut le traiter avec douceur.

 

Gontran écoutait parler Fricoulet, doutant de ce que ses oreilles entendaient.

 

– Je t’avouerai, dit-il, que je ne comprends pas un mot à tout ce que tu me racontes.

 

 

– Nous causerons de cela en voyageant, répondit l’ingénieur ; le plus urgent est de nous mettre en route.

 

Quelques instants après, les deux amis quittaient sans bruit le campement ; tous deux avaient revêtu leur respirol ; Gontran emportait la lunette marine de l’Américain ; Fricoulet tenait à la main sa lampe électrique portative, dont le réflecteur projetait, à cinquante mètres en avant, un faisceau lumineux grâce auquel ils se dirigeaient comme en plein jour.

 

Quand les premières flèches solaires s’élancèrent par delà l’horizon, Gontran et son compagnon avaient franchi environ une soixantaine de kilomètres ; devant eux, une vaste étendue d’un liquide grisâtre, étincelante comme un miroir d’argent bruni, leur barrait la route.

 

Gontran poussa un cri de désappointement.

 

– Comment faire ? murmura-t-il.

 

Fricoulet, qui fouillait l’horizon à l’aide de sa jumelle marine, fit un brusque mouvement, demeura quelques minutes encore, immobile, penché en avant comme attiré par un spectacle du plus puissant intérêt ; puis passant l’instrument à son compagnon :

 

– Regarde, dit-il simplement.

 

Au loin, sur cet océan bizarre, une masse apparaissait, flottant à la surface, et tranchant, par son aspect blanchâtre, sur le liquide sombre qui l’entourait.

 

On eût dit une bouée marine gigantesque sur laquelle les rayons du soleil se réfléchissaient comme en un miroir métallique.

 

– Sharp ! s’exclama M. de Flammermont…

 

 

– Oui, répondit l’ingénieur en appliquant son tube parleur sur l’ouverture pratiquée à la partie supérieure du casque de Gontran, oui, c’est le boulet de Sharp qui, suivant mes prévisions, est venu tomber dans cet océan cométaire.

 

Le jeune comte se livra à une mimique désordonnée.

 

Fricoulet fit signe de la tête qu’il avait compris.

 

– Comment allons-nous faire, te demandes-tu, pour nous emparer du véhicule et de son contenu ? Ça va être la chose la plus simple du monde : ou bien, cette nappe d’eau que nous avons en face de nous et que j’ai baptisée, peut-être bien à tort, du nom d’océan, n’est qu’un marais sans profondeur ; en ce cas nous rejoindrons l’obus à pied, pedibus cum jambis ; ou bien, nous enfoncerons et alors nous aviserons à nous construire une sorte de radeau.

 

– Un radeau ! riposta M. de Flammermont, mais pour cela il nous faudrait revenir au campement, couper les arbres de la forêt mercurielle et les transporter ici, outre que ce serait là une besogne formidable, Ossipoff nous mettrait la main dessus.

 

– Allons, allons, fit l’ingénieur, ne te désole pas par avance, il sera temps de le faire si nous ne pouvons employer le moyen le plus simple et le plus naturel qui est de nous servir de nos jambes.

 

Ce dialogue avait lieu au sommet de falaises assez élevées qui, de leurs crêtes noircies et poudreuses, surplombaient le liquide miroitant.

 

S’accrochant des pieds et des mains aux anfractuosités de ces roches bizarres, les deux compagnons eurent tôt fait d’arriver au pied que venaient battre lourdement et sans bruit des vagues toutes petites et grisâtres.

 

Fricoulet se baissa, prit dans le creux de sa main quelques gouttes de ce liquide étrange qu’il considéra durant quelques minutes avec attention.

 

– Ce n’est pas de l’eau, murmura-t-il dans le casque de Gontran.

 

Celui-ci eut un mouvement d’épaules indiquant que la composition chimique de ce liquide lui importait peu.

 

– Imprudent, répondit Fricoulet, puisque l’occasion se présente à toi de préparer ta réponse à une des questions que peut te poser Ossipoff, profite donc de cette occasion et retiens que ce que tu as la sous les yeux est une combinaison d’hydrogène, de carbone et d’oxygène. Cette espèce de brouillard très léger que tu vois flotter à la surface est du gaz acide carbonique,… bref, une sorte d’eau de seltz en ébullition.

 

Fricoulet eût parlé longtemps encore, mais il eût parlé dans le vide ; Gontran, que ces questions scientifiques intéressaient médiocrement, avait fait en avant quelques enjambées qui l’avaient aussitôt porté à une centaine de mètres du rivage.

 

C’est à peine si, à cette distance, le liquide dans lequel il marchait lui montait aux chevilles, aussi agitait-il triomphalement ses bras en l’air, faisant signe à l’ingénieur de le rejoindre.

 

 

Fricoulet allongea ses petites jambes et rapidement fut aux côtés de son ami qui reprit la marche en avant.

 

À mesure qu’ils avançaient la profondeur de cette nappe mobile et étincelante comme une nappe de mercure, augmentait, mais pour ainsi dire insensiblement, descendant en pente douce, peut-être d’un demi-millimètre par mètre, en sorte qu’après avoir parcouru environ deux lieues, le liquide leur arrivait au milieu de la poitrine.

 

Il est vrai que plus ils avançaient, plus leur marche devenait difficile, en raison de la masse liquide fort lourde au travers de laquelle il fallait se mouvoir et qui, par moments, en raison de leur légèreté, les soulevait comme des bouchons, leur faisant perdre pied, en même temps que leur centre de gravité, ce qui leur faisait exécuter des culbutes fort désagréables.

 

Il est vrai aussi que, maintenant, l’obus leur apparaissait nettement, dans tous ses détails, masse énorme, toute étincelante sous les rayons ardents du soleil, flottant à la surface avec une légèreté surprenante.

 

Fricoulet fit signe à son ami de s’arrêter ; puis, ajustant son parleur sur son casque :

 

– Si tu m’en crois, dit-il, tu demeureras ici pendant que moi je continuerai la route ; il est inutile que nous nous fatiguions tous les deux, alors qu’un seul peut faire la besogne, d’autant plus qu’il se peut parfaitement que là-bas on perde pied et qu’il faille se mettre à la nage… or, je crois me rappeler que tu n’es pas fort sur l’article natation…

 

– Au lycée, répondit M. de Flammermont, on ne nous menait au bain froid qu’une fois par semaine, en sorte que je n’ai pu faire de sensibles progrès, mais, enfin, j’en sais suffisamment pour me tirer d’affaire.

 

– Du moment que cela est absolument inutile, reste ici, repose-toi, car tout à l’heure nous aurons besoin de toute notre force musculaire.

 

– As-tu ton revolver ? demanda Gontran.

 

– Oui, je l’ai. Mais pourquoi cette question ?

 

– Parce que ce misérable est capable de sauter sur toi.

 

– À ce sujet là tu peux être tranquille… D’après ce que m’a dit de lui le vieil Ossipoff, Fédor Sharp possède un bagage scientifique assez complet pour savoir que s’il mettait seulement le bout du nez à l’un des hublots, c’en serait fait de lui… Donc, quelles que soient ses mauvaises intentions à mon égard, il sera dans l’impossibilité absolue de les manifester. Sur ce, je pars, attends-moi, prêt à me rejoindre au premier signal.

 

Il s’éloigna et, le plus rapidement qu’il lui fut possible, reprit son chemin vers l’obus.

 

Après une heure de pénibles efforts, tantôt marchant, tantôt nageant, il y atteignit enfin harassé, rompu, près de défaillir et d’un suprême effort, s’accrocha à l’un des écrous extérieurs de l’engin, au moment ou ses forces l’abandonnaient.

 

 

Quand il eut repris haleine, il se hissa jusqu’à l’un des hublots pour jeter un regard à l’intérieur du boulet et se trouva nez à nez avec Sharp, séparé seulement de son ennemi par la vitre épaisse contre laquelle l’autre s’aplatissait le visage, examinant avec une curiosité anxieuse cet être auquel son casque de sélénium donnait un aspect fantastique, terrifiant.

 

– Eh ! eh ! fit à part lui Fricoulet, ce bon Fédor me paraît être rien moins que rassuré… tant mieux, nous en viendrons plus facilement à bout.

 

À ces mots, il attacha solidement à l’une des oreillettes de l’obus l’extrémité du filin métallique qu’il avait eu la précaution d’emporter et revint sur ses pas, déroulant derrière lui le câble, au fur et à mesure qu’il s’éloignait.

 

Tout à coup, au bout d’une centaine de mètres, il s’arrêta ; il venait de sentir le sol sous ses pieds et, en même temps, l’extrémité de l’amarre étant entre ses mains, il se la lia autour du corps et fit signe à Gontran de venir le rejoindre.

 

Le jeune comte, dont la curiosité décuplait les forces et le courage, l’eut rejoint rapidement, puis, sur les indications de son ami, il s’attela lui aussi au filin et, tous deux, exigeant de leurs muscles toute l’énergie dont ils étaient capables, ils se mirent à gagner le bord, traînant après eux la masse métallique énorme qui, en raison de son peu de pesanteur et de la densité extrême du liquide, glissait à la surface comme un traîneau sur la glace.

 

Enfin, après deux heures d’efforts acharnés, la poitrine sèche, le corps trempé de sueur et calciné par le soleil, ils tombèrent épuisés sur le rivage où ils demeurèrent inertes, anéantis, pendant quelque temps.

 

Un bruit léger leur fit dresser l’oreille et les tira de leur torpeur. Fricoulet se dressa sur son coude et écouta, alors, se penchant vers M. de Flammermont :

 

– Si je ne me trompe, dit-il, le Sharp dévisse ses écrous et se prépare à sortir.

 

Gontran fit un bond formidable, l’ingénieur le saisit par le bras.

 

– Si tu aimes Séléna, dit-il avec autorité, tu vas me jurer de ne rien faire, de ne rien dire que je ne t’y aie autorisé, de demeurer vis-à-vis de ce misérable aussi calme, aussi indifférent que si tu ne le connaissais pas, sinon, je te plante là et tu te débrouilleras avec Ossipoff comme tu l’entendras.

 

Gontran, muettement, étendit la main.

 

– J’ai ton serment, reprit Fricoulet, cela me suffit ; maintenant, écoute moi… Le Sharp va sortir, mais à peine aura-t-il mis le pied dehors, qu’il lui arrivera ce qui vous est arrivé à Farenheit et à toi, il tombera asphyxié… aussitôt, nous nous précipiterons sur lui et nous le réintégrerons dans sa coquille où nous l’accompagnerons. Là, nous le ferons revenir à lui et nous causerons tout à notre aise.

 

Comme il achevait ces mots, une exclamation retentit, suivie d’un bruit sourd.

 

C’était Fédor Sharp qui, suivant les prévisions de Fricoulet, venait de tomber à la renverse, le visage déjà noirci et les yeux sanguinolents.

 

Les deux amis sautèrent sur lui, le saisirent l’un par les épaules, l’autre par les jambes et, sans perdre un instant, le transportèrent sur un des coussins circulaires de l’obus.

 

Dix minutes après, Gontran et Fricoulet, débarrassés de leur casque, étaient moelleusement enfoncés dans les capitons du divan ; dans leur main droite ils tenaient un revolver, dans l’autre, un verre rempli jusqu’au bord d’un excellent porto dont les soutes de l’obus avaient été abondamment pourvues, lors du départ du Cotopaxi.

 

 

– Mon Dieu ! dit Fricoulet en humectant ses lèvres dans le liquide odorant, que c’est bon de se sentir chez soi !

 

Et choquant son verre contre celui de M. de Flammermont :

 

– À la santé de cet excellent M. Sharp, dit-il plaisamment.

 

Un profond soupir attira leur attention du côté du malade qui manifestait ainsi son retour à la vie, en accentuant cette manifestation par des frémissements des jambes et des bras.

 

– Attention, fit Gontran, le gredin revient à lui !

 

– Je t’en supplie, dit Fricoulet, ne te sers pas d’expressions semblables, sinon ma combinaison échouera.

 

– Mais tu ne m’en as pas parlé de ta combinaison !

 

– Peu t’importe, du moment qu’elle a pour but de te sauver.

 

 

En ce moment, Sharp se redressa sur le coussin, frotta longuement ses paupières de ses poings fermés, comme quelqu’un qui se réveille d’un long sommeil, puis soudain il demeura immobile, frappé de stupeur à la vue des deux hommes qui le regardaient en souriant.

 

Ensuite, il voulut crier, mais la voix s’étrangla dans sa gorge ; il voulut se lever, mais les deux canons de revolver, braqués sur lui, l’immobilisèrent.

 

– Mon cher Gontran, dit alors Fricoulet en souriant, voudrais-tu me faire le plaisir de me présenter à l’estimable M. Sharp ?

 

 

Et voyant que M. de Flammermont avait toutes les peines du monde à contenir son indignation, il ajouta :

 

– Mon ami Gontran éprouve à vous retrouver, après si longtemps, une émotion si profonde que vous le voyez, la joie le rend muet, mais, moi, qui n’ai pas les mêmes raisons que lui d’être ému en vous voyant, je tiens à vous dire qui je suis : je m’appelle Alcide Fricoulet, je suis ingénieur et, si Mickhaïl Ossipoff a pu, quand même, mettre à exécution ce beau voyage intersidéral dont vous lui avez emprunté l’idée, c’est un peu grâce à moi.

 

Le visage livide déjà de Sharp, pâlit encore davantage et, dans une crispation nerveuse, ses lèvres blêmes se contractèrent.

 

– Je vous dis cela, poursuivit Fricoulet, non pour me vanter, – mon ami, M. de Flammermont, peut vous affirmer qu’au point de vue de la modestie, la violette n’est rien auprès de moi, – mais afin que nous nous connaissions bien mutuellement… est-ce compris ?

 

 

L’ex-secrétaire perpétuel de l’Institut des sciences de Pétersbourg ne répondit pas tout de suite ; enfin il se décida à demander d’une voix caverneuse :

 

– Où voulez-vous en venir ?

 

– À ceci : à bien vous persuader que vous êtes dans notre main et qu’il vous faudra en passer par où nous voudrons… vous devez deviner, n’est-ce pas, que si nous n’avions pas eu besoin de vous, les petits joujoux que voici vous auraient déjà fait sauter la cervelle.

 

Ce disant, il passait sous le nez du misérable, tout tremblant, le canon de son revolver.

 

– Oui, monsieur Sharp, poursuivit Fricoulet, nous avons besoin de vous : « On a souvent besoin d’un plus gredin que soi » a dit La Fontaine ; nous en fournissons la preuve… d’abord, est-il bien nécessaire de vous démontrer qu’une mort certaine vous attend ici et que tous ceux dont vous vous êtes joué se disputeront le sanglant plaisir de vous envoyer rejoindre les vieilles lunes ? Non, n’est-ce pas, vous devez, aussi bien que nous, connaître les sentiments professés, à votre égard, par Mickhaïl Ossipoff, Gontran de Flammermont et Jonathan Farenheit.

 

Fédor Sharp devint verdâtre.

 

– Moi seul, j’avais quelque sympathie pour vous, du jour où, enlevant Mlle Séléna, vous mettiez mon ami Gontran dans l’impossibilité de l’épouser ; mais, grâce à votre lâcheté et votre inhumanité, nous avons retrouvé Mlle Séléna, en sorte que l’abîme où je voulais empêcher M. de Flammermont de rouler, s’est de nouveau creusé sous ses pas… voilà pourquoi j’ai contre vous une dent personnelle, implacable que je consens à ne point enfoncer dans votre vilaine chair… à une condition.

 

– Laquelle ? murmura le malheureux.

 

– C’est qu’au cours de vos pérégrinations autour du Soleil, vous aurez indubitablement constaté l’existence de la planète Vulcain.

 

 

Sharp fit, sur son coussin, un bond formidable.

 

– Ah çà !… s’écria-t-il, vous êtes fou !

 

– Fou !… et pourquoi cela ?

 

– Parce que nul, mieux que moi, ne peut nier l’existence de cette planète enfantée par une illusion d’optique de quelques-uns et l’imagination trop ardente de certains autres.

 

– Cependant, dit Fricoulet toujours souriant, M. de Flammermont que voici, non seulement croit à Vulcain, mais encore, il n’y a pas vingt-quatre heures de cela, en a observé le passage sur le disque solaire.

 

Sharp demeura un moment bouche bée, ne sachant si l’ingénieur parlait sérieusement ou bien s’il se moquait de lui.

 

Enfin, il fit entendre un petit ricanement et, s’adressant directement à Gontran :

 

– Je voudrais, monsieur, que vous m’expliquassiez, commença-t-il…

 

Fricoulet lui coupa la parole.

 

– Les explications, dit-il, d’une voix rude, sont inutiles, la situation est celle-ci : avez-vous, oui ou non, constaté l’existence de Vulcain ? si oui, M. de Flammermont vous pardonne d’avoir enlevé sa fiancée et de l’avoir abandonnée, au risque de la faire mourir de faim ; en outre, nous nous engageons à vous réconcilier avec Ossipoff et Farenheit ; sinon, les joujoux que voici vont débarrasser votre vilaine âme de sa vilaine enveloppe.

 

– Je crois à l’existence de Vulcain, s’empressa de dire Fédor Sharp, et je suis prêt à l’attester à la face de l’Univers entier.

 

– En ce cas, mon cher monsieur Sharp, Gontran et moi sommes vos amis, tenez votre promesse… nous tiendrons la nôtre.

 

 

Le misérable tendit ses mains que les deux jeunes gens serrèrent en signe de réconciliation, mais non sans une grimace de dégoût.

 

– Maintenant partons, dit Fricoulet en se levant ; les autres, là-bas, doivent être dans une inquiétude mortelle, il est temps d’aller les rejoindre.

 

– Un moment, déclara Gontran, laisse-moi faire un brin de toilette.

 

Ce disant, il alla vers le placard et poussa un soupir de satisfaction en constatant que ses effets étaient dans l’état ou il les avait laissés.

 

 

Vivement, il enfila un pantalon de nankin, endossa un veston de tissu très léger et compléta cette transformation en se coiffant d’un chapeau de paille de genre dit Panama.

 

– Tu as l’air d’aller pêcher à la ligne, dit Fricoulet en riant.

 

– Ou d’en revenir, répliqua le jeune comte, car c’est une fameuse proie que nous avons capturée là.

 

Vivement, l’ingénieur suivit l’exemple de son ami, puis après avoir endossé leur respirol et fait endosser le sien à Sharp, ils sortirent tous trois de l’obus, fermèrent la porte soigneusement et reprirent le chemin du campement.

 

Le Soleil commençait à disparaître de l’horizon, lorsqu’ils arrivèrent au pied de la colline mercurielle qui leur servait de refuge.

 

Là, ils retirèrent leur casque et délibérèrent sur la marche à suivre en vue d’une réconciliation entre Sharp et ses ennemis.

 

Fricoulet proposait de partir en ambassadeur et de négocier la chose, Gontran, au contraire, était d’avis d’y aller carrément, de voir l’effet que produirait la brusque apparition du misérable sur ceux qui avaient à se plaindre de lui et d’agir suivant les circonstances.

 

 

Ce fut ce dernier avis qui prévalut et, lentement, la petite troupe se mit à gravir la croupe boisée que surmontait, éclairée par la lueur éclatante de Vénus, la sphère de sélénium.

 

Séléna, en apercevant Gontran qui marchait en tête, poussa un cri de joie et courant au jeune homme, les mains tendues, lui dit avec des larmes dans la voix :

 

– Enfin ! vous voilà donc, méchant ! si vous saviez dans quelle inquiétude vous nous avez mis.

 

– Pardonnez-moi, ma chère Séléna, répondit M. de Flammermont, je travaillais à notre bonheur.

 

À l’appel de la jeune fille, Farenheit était accouru.

 

– By God ! dit l’Américain, il était temps que vous revinssiez, je commençais à devenir fou… le vieux m’a fait démonter et remonter sa lunette plus de quatre fois… il paraît qu’il manque l’un des verres, il est dans une fureur épouvantable… du reste, écoutez-le.

 

Là-haut, dans l’espèce d’observatoire organisé au sommet de la sphère, on entendait des paroles furieuses entrecoupées de jurons et d’exclamations désespérées.

 

– Monsieur Ossipoff ! appela Fricoulet, monsieur Ossipoff ! descendez donc un instant… nous avons quelque chose de fort intéressant à vous communiquer.

 

Quand le vieillard les eut rejoints, l’ingénieur retourna en arrière, vers Sharp qu’il avait laissé tapi dans un coin d’ombre et revint en tenant le misérable par la main.

 

Quand il apparut dans le cercle de lumière formé par la lampe de sélénium, ce fut une stupeur qui fit reculer de quelques pas Ossipoff et l’Américain.

 

Puis soudain, sans dire un mot, Farenheit se précipita les bras en avant, les mains ouvertes, formidables tenailles qui allaient enserrer le cou de l’ex-secrétaire perpétuel.

 

 

Heureusement Gontran de Flammermont se dressa entre les deux hommes ; en même temps, le vieillard, se suspendant aux basques de l’habit de l’Américain, le tirait en arrière.

 

– Un moment, sir Jonathan, dit-il d’une voix ferme, cet homme m’appartient avant vous… il a été mon ennemi bien avant d’être le vôtre, vous conviendrez donc que ma vengeance doive s’exercer avant tout autre.

 

– Votre créance est privilégiée, dit Fricoulet en ricanant.

 

L’Américain écumait.

 

– Comment ! gronda-t-il, cet homme se sera joué de moi, il m’aura ruiné, il aura tenté de m’assassiner, et je devrais me croiser les bras, tranquillement… oh ! non, la loi du Lynch n’est pas un vain mot.

 

Sharp se tourna vers lui.

 

– Pardon, sir Jonathan, dit-il avec un sang-froid merveilleux, c’est à tort que vous m’accusez de vous avoir ruiné… que vous avais-je promis ? des mines de diamant… eh bien ! j’ai tenu plus que je n’avais promis, puisque c’est sur un pays entier de diamant que vous êtes en ce moment.

 

– Si j’y suis, ce n’est pas ta faute, misérable, gronda Farenheit.

 

– Votre blessure ! riposta Sharp. Bast ! dans votre pays fait-on attention à ces détails ? En Amérique vous vous donnez des coups de revolver comme des coups de chapeau et vous ne vous en voulez pas davantage pour cela.

 

L’Américain allait répondre, Ossipoff lui coupa la parole.

 

– Ce misérable m’appartient et je ne permettrai à personne de porter la main sur lui avant que je n’aie déclaré ma vengeance satisfaite.

 

Un sourire railleur plissa les lèvres minces de l’ex-secrétaire perpétuel :

 

– Votre vengeance ! répéta-t-il d’un ton sardonique ; avant que de chercher par quel supplice de cruauté raffinée vous pourriez vous payer sur ma peau de tous mes forfaits, laissez-moi vous demander si les questions astronomiques vous passionnent toujours comme par le passé ?

 

Un peu interloqué par cette question, Ossipoff répondit après un moment de silence :

 

– Je ne saisis pas bien le motif de votre demande ?

 

– C’est que j’aurais un marché à vous proposer.

 

– Un marché !… Lequel ?

 

– Pendant les vingt jours qu’a duré le voyage que je viens de faire dans l’espace, à proximité du Soleil, je me suis livré à des études approfondies sur l’astre central de l’Univers ; il m’a été donné de connaître et d’expliquer bien des phénomènes qui plongent, depuis des siècles, les astronomes terrestres dans une stupéfaction profonde… ces études, ces observations, je les ai consignées, au jour le jour, sur un carnet ; laissez-moi la vie sauve, pardonnez-moi, acceptez-moi comme un collaborateur dans l’excursion que vous avez entreprise et ce carnet est à vous.

 

– Jamais ! hurla Farenheit, jamais ! n’acceptez pas, monsieur Ossipoff ! c’est un marché de dupe !

 

Le vieillard, la tête inclinée sur la poitrine, réfléchissait ; enfin, il releva son visage contracté par une profonde émotion et répondit simplement :

 

– Fédor Sharp, au nom de la science, j’accepte !

 

– Mais ces notes, répliqua l’Américain, nous les trouverions après votre mort.

 

– Vous ne trouverez que des chiffons de papier couverts de signes absolument incompréhensibles !

 

– Mon enfant, demanda Ossipoff en se tournant vers Séléna, consens-tu à oublier ce que t’a fait cet homme ?

 

– Mon père, répondit la jeune fille, si vous pardonnez, je pardonnerai !

 

– Et vous, monsieur de Flammermont ?

 

 

– Je mets, à mon pardon, une condition, déclara l’ancien diplomate, c’est que M. Sharp nous dira sincèrement ce qu’il pense de la planète Vulcain.

 

Il se fit un silence et chacun, sauf l’Américain auquel cette question importait peu, attacha anxieusement ses regards sur Fédor Sharp.

 

Comme celui-ci paraissait hésiter, un petit bruit sec se fit entendre dans l’ombre : c’était Fricoulet qui armait son revolver.

 

Sharp tressaillit et d’une voix légèrement tremblante :

 

– J’ai vu, de mes yeux vu, la planète Vulcain et j’ai constaté que, suivant les pronostics de Le Verrier, elle décrit, autour de l’astre central, un orbe de 33 jours ; au surplus, c’est plutôt une masse nébuleuse qu’un monde proprement dit.

 

Ossipoff devint pâle tout à coup et, se penchant à l’oreille de Gontran :

 

– Pardonnez-moi, dit-il, et oublions nos discussions ; en fait d’astronomie, je ne suis qu’un enfant auprès de vous.

 

CHAPITRE XII

LA BANLIEUE DU SOLEIL

 

ERCREDI 25 mars. – Seul, me voici seul maintenant, en me réveillant, cela m’a semble tout singulier de ne pas voir la jeune fille étendue sur son hamac.

 

Tout d’abord, la mémoire encore engourdie par le sommeil, je l’ai cherchée, puis soudain, je me suis rappelé ce qui s’était passé la veille ; mes calculs établissant nettement l’excès de poids du projectile, excès correspondant, à un gramme près, au poids de Séléna, mes hésitations, mes scrupules, et enfin ma brusque décision.

 

Pouvais-je, pour une simple question d’humanité, renoncer à cette exploration céleste qui va entourer mon nom d’une auréole de gloire inimaginable ? Pouvais-je sacrifier à cette jeune fille le pas gigantesque que mon voyage faisait faire à la science ?

 

Et puis, je commençais à m’y attacher, à cette enfant, si douce, si aimable, et à côté de sa pure silhouette de victime, je me faisais trop l’effet d’un bourreau ; c’était comme un remords vivant.

 

Oui, à tous les points de vue, j’aime mieux l’avoir abandonnée, je ne regrette rien.

 

 

Jeudi, 26 mars. – Ce matin, j’ai éprouvé la même chose qu’hier ; à mon réveil, mes yeux ont tout de suite cherché Séléna… cela me fait une singulière impression…

 

Bast ! je m’y habituerai.

 

 

Je suis maintenant à quatre millions de lieues de Mercure. Quel chemin parcouru en quarante-huit heures !

 

Et ma vitesse va croissant !

 

À l’aide du micromètre je mesure le diamètre du Soleil, et la dimension augmente pour ainsi dire à vue d’œil ; le projectile vole dans l’espace avec une rapidité vertigineuse. Les calculs me donnent près de quarante kilomètres par seconde.

 

 

Vendredi, 27 mars. – Cette nuit, j’ai été réveillé par une chaleur intolérable, il me semblait que je fusse dans une fournaise ardente.

 

Bien qu’à peu près nu, j’avais le corps inondé d’une sueur abondante qui se transformait, sans discontinuer, en un épais nuage de vapeur.

 

L’intérieur du projectile paraissait en feu ; tout d’abord, je crus à un incendie ; je me levai précipitamment et reconnus que, par les hublots, pénétrait une lueur rouge, éclatante, qui teintait de sang les objets environnants et moi même.

 

Vite, à ma lunette !

 

Spectacle merveilleux ! dans l’espace, d’un noir velouté, éteignant, dans sa clarté splendide, tous les astres du firmament, un météore brillant, étincelant, filait avec une rapidité inouïe, balayant l’immensité d’une traînée lumineuse dont j’étais moi-même enveloppé et qui dégageait cette chaleur suffocante qui m’avait éveillé.

 

C’est une comète, celle de Tuttle, sans doute ; elle seule peut, à cette époque, traverser le ciel dans cette position ; je consulte mon horaire ; la comète de Tuttle a été signalée en 1871… sa période est de treize ans… nous sommes en 1884, c’est bien elle.

 

Je note ici, pour mémoire, son aphélie qui est de 10,483, son périhélie qui est de 1,030, l’excentricité de son orbite 0,821.

 

 

L’orbite de Tuttle coupe, dans le plan de l’écliptique, les orbes de toutes les planètes, dépasse Saturne, atteint son aphélie au bout de treize ans et revient dans notre système, après des millions et des millions de lieues parcourues.

 

Voilà le véhicule qu’il me faudrait pour parcourir l’immensité interplanétaire !… en place de ce misérable morceau de métal qui me porte !

 

 

Samedi, 28 mars. – La chaleur a diminué, je respire plus facilement ; mesuré au micromètre, le diamètre du Soleil a grandi… je cherche la comète… en moins d’un jour, elle s’est perdue dans l’espace ; grâce à ma lunette, je la retrouve là-bas, tout là-bas, à l’horizon sidéral… elle va couper l’orbite de Mercure.

 

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Toute la journée j’ai fait des calculs et j’ai établi que la comète de Tuttle allait presque certainement rencontrer Mercure… Que va-t-il résulter de ce choc ? une comète de moins, sans doute, dans le système solaire.

 

Tout à coup, la pensée de Séléna me revient à l’esprit ; pauvre enfant, c’est la mort implacable qui l’attend… pourvu, mon Dieu ! qu’elle ne souffre pas trop !… je suis un misérable !

 

 

Dimanche, 29 mars. – J’ai passé la nuit sans pouvoir dormir ; la pensée du cataclysme horrible qui se prépare m’a tenu les yeux grands ouverts pendant de longues heures…

 

L’angoisse où j’étais m’ôtait toutes forces ; je n’avais même pas le courage d’aller jusqu’au hublot, étudier les deux astres marchant à la rencontre l’un de l’autre.

 

Pauvre Séléna ! pourvu que ses malédictions ne me portent pas malheur !

 

La chaleur augmente terriblement au fur et à mesure que je m’approche du Soleil ; pour arracher mon esprit à la pensée de Séléna, j’examine avec calme les éventualités qui m’attendent ; ou bien je vais continuer à marcher droit sur le Soleil, et alors, arrivé à dix millions de lieues, je tomberai sur l’astre central, et brûlé, calciné, volatilisé, je disparaîtrai, matière impalpable, dans le grand Tout… ou bien, je n’atteindrai pas la zone attractive, et, sous l’impulsion de ma vitesse, je contournerai le Soleil et je continuerai ma course.

 

Pour me distraire, pour dompter ma pensée qui, malgré moi, s’envole vers Mercure et vers Séléna, j’entreprends de vérifier les calculs auxquels ont donné lieu les recherches sur le Soleil. En une journée, j’ai achevé ce travail et je constate l’exactitude de tous les chiffres obtenus.

 

La nuit vient, mais le sommeil me fuit ; alors, je cherche à passer le temps, et prenant la Terre pour point de comparaison, j’établis ceci : le Soleil pesant 5,875 sextillions de kilogrammes, il faudrait, pour lui faire contrepoids 324,000 Terres ; le diamètre terrestre est la cent huitième partie du diamètre solaire ; l’astre central est, en volume, 1,279,000 fois plus immense que ma planète natale, il est, en outre, 324,000 fois plus lourd qu’elle… Quant à la distance, je trouve qu’un train express, parcourant 60 kilomètres à l’heure, mettrait 266 ans pour aller de la Terre au Soleil.

 

Ces enfantillages me mènent jusqu’au matin… je ne puis plus résister… il est préférable que je sache à quoi m’en tenir… je cours au hublot, je braque ma lunette sur l’infini, dans la direction que doit occuper Mercure si, dans son abordage formidable, la comète ne l’a pas anéantie…

 

Ô joie ! la planète est là, parcourant, comme les jours précédents, son orbite habituelle… je respire plus librement, comme si l’on m’avait enlevé de dessus la poitrine un poids formidable ; Dieu, qui vient de faire un miracle, consentira peut-être à protéger Séléna… il me semble que la mort de cette enfant me porterait un coup funeste.

 

Brisé par l’angoisse et par l’insomnie, je m’étends sur mon hamac et je m’endors.

 

 

Mercredi 1er avril. – Lundi, non plus qu’hier, rien à signaler ; le véhicule continue sa course sur le Soleil, dont le disque énorme envahit maintenant l’horizon… La lumière est tellement éclatante que j’ai dû couvrir les hublots d’une quadruple épaisseur de crêpe noir, afin de n’être pas aveuglé.

 

 

Quelle chaleur terrible, épouvantable !… ma peau, desséchée, se soulève et s’écaille, mes poumons, épuisés par cet air de feu que je respire, fonctionnent douloureusement avec un sifflement qui m’épouvante ; il me semble, quand ma poitrine se soulève, que tous mes os craquent…

 

Que va-t-il advenir ?

 

Je le sens, c’est une mort certaine à laquelle je cours… encore quelques centaines de mille kilomètres et je tomberai, étouffé.

 

Faut-il revenir en arrière, ou tout au moins contourner l’astre central pour me lancer dans l’infini ? rien n’est plus simple ; j’ai là, à portée de ma main, les cordelettes qui guident le jeu de l’anneau dont l’obus est entouré ; d’un seul mouvement, à peine perceptible, je puis me détourner de mon chemin !

 

Non, la curiosité m’entraîne, le monde merveilleux et inconnu m’attire… plus près !… encore plus près !

 

 

 

Jeudi, 2 avril. – C’est décidé, je marche de l’avant ! ce point bien établi, et l’esprit à peu près dégagé de la pensée de Séléna, je reprends mes études sur le soleil… les taches que j’ai observées à la surface du disque, dès mon départ de Mercure, ont changé de place…

 

Je constate l’exactitude du rapprochement fait par un astronome français entre la pesanteur terrestre qui varie d’intensité de l’équateur aux pôles et la rotation des taches solaires dont la vitesse est proportionnelle à la latitude.

 

Il m’a suffi, pour arriver à cette certitude, de suivre, pendant toute cette journée, dans leur marche sur le disque du soleil, trois taches situées, l’une à l’Équateur, l’autre au 15° de latitude, et l’autre au 38° degré de latitude : la première me donne, pour l’évolution complète autour de l’astre, une période de 24 jours et demi ; la seconde une période de 25 jours et deux heures ; la troisième une période de 27 jours.

 

Il m’a été impossible, de la position que j’occupe dans l’espace, de suivre la tache au delà du 38° ; mais il est à présumer que la rapidité de rotation va diminuant, progressivement de latitude en latitude jusqu’au pôle.

 

Je ne puis guère mieux comparer cette rotation de surface qu’à celle d’un Océan enveloppant un globe et qui tournerait plus lentement que lui, et de moins en moins vite, de l’Équateur aux pôles.

 

Le génie sublime, qui se nomme Galilée, avait, dès l’an 1611, déterminé cette rotation que ses prédécesseurs avaient seulement constatée ; Fabricius, Kepler, Jordano Bruno, brûlé à Rome pour ses opinions astronomiques !

 

Nous qui nous enorgueillissons tant de notre amour pour la science, serions-nous, comme nos ancêtres, prêts à confesser notre foi sur le bûcher ? j’en doute.

 

Et pourtant, moi !…

 

Oh ! souffrir mille morts, revoir ma planète natale et y vivre quelques minutes seulement pour mourir en emportant la persuasion que mon nom passera à la postérité !

 

Grâce à mon télescope, dont j’ai eu soin d’obscurcir fortement les oculaires, je puis me livrer à des études intéressantes sur l’astre central : à cette courte distance, la photosphère m’apparaît nettement en tous ses détails, résille sombre qu’illuminent de ci de là, irrégulièrement, mais en quantité considérable, des points lumineux.

 

Ce sont ces points lumineux, – dont la totalité, d’après l’Américain Langley, représente à peine la cinquième partie de la surface solaire, – qui produisent la lumière et la chaleur : qu’arriverait-il si leur nombre venait à augmenter ou à décroître ? la mort pour les planètes que ses rayons vivifient, la mort par la calcination ou le froid !

 

Constaté en même temps l’inégalité de chaleur et de lumière projetée par ses grains lumineux, lesquels, suivant leur distance au centre du disque solaire, varient comme intensité de l’unité au cinquième… de cela faut-il conclure, comme le P. Secchi, à l’existence, autour du Soleil, d’une couche atmosphérique mince et absorbante ? je me réserve d’étudier cette question.

 

 

Vendredi, 3 avril. – En m’éveillant, je me sens la tête lourde comme du plomb ; c’est à peine si je puis ouvrir les yeux ; j’ai les paupières enflammées, la pupille de l’œil me cuit horriblement : conséquences fatales de mes études d’hier.

 

Vais-je donc tomber malade, au moment même où je suis près de soulever le voile qui enveloppe l’inconnu ?

 

Si je me reposais ! demain, peut-être…

 

Non, demain, peut-être serai-je mort… ou bien une cause quelconque peut me ramener en arrière… j’ai soif de savoir… travaillons, arrachons à la nature ces secrets qui m’attirent.

 

Grand Dieu ! quel spectacle merveilleux… là, sous mes yeux, rapprochée de moi, grâce au télescope, à une distance de quelques milliers de kilomètres à peine, la masse solaire m’apparaît, bouleversée, tordue dans des convulsions titanesques ; ici, la photosphère se crève, s’arrache, semble s’envoler dans l’espace en effilochures étincelantes… là, elle se creuse en gouffres insondables, remplis de vertigineux tourbillons, au fond desquels apparaît, tache plus sombre, le sol lumineux, en combustion, à travers des nuages de vapeurs qu’éclaire une lueur d’incendie formidable.

 

C’est à peine si ma stupeur me laisse la lucidité d’esprit suffisante pour faire quelques constatations scientifiques ; mesuré au micromètre, l’un de ces gouffres accuse huit cent mille kilomètres de diamètre !

 

Et pendant des heures, je reste là, immobilisé dans ma stupéfaction, les yeux rivés sur cette lave gazeuse qui s’élève de ce trou formidable comme du fond d’un volcan, déborde sur la surface photosphérique, formant, tout autour, comme un bourrelet incandescent, et s’écoule vers son point d’origine en filets lumineux.

 

Nul doute, j’assiste à la formation de ces taches que, depuis des siècles, les astronomes ont prises successivement pour des nuages, des montagnes, des éruptions volcaniques, d’immenses scories.

 

 

Wilson seul a eu raison : les taches solaires sont des cavités dont le fond, quoique étincelant, paraît sombre à côté de la photosphère.

 

Je n’en puis plus, je suis brisé ; c’est à peine si j’ai la force de gagner mon hamac, à tâtons, car mes paupières sont tellement gonflées que je ne puis ouvrir les yeux…

 

Lundi, 6 avril. – Hier et avant-hier, je suis resté couché, dans l’impossibilité absolue de faire un mouvement et dans un état de cécité presque absolu ; un moment, j’ai craint d’être aveugle pour le restant de mes jours.

 

 

Le restant de mes jours ! amère dérision !… la mort est là qui me guette ; j’étouffe, mes poumons fonctionnent de plus en plus difficilement, c’est du feu que je respire, et quinze millions de lieues me séparent encore du Soleil.

 

La perspective de la mort prochaine me rend mon énergie et, ce matin, bien que n’y voyant presque pas, je me lève et me traîne jusqu’à ma lunette.

 

La perturbation solaire constatée les jours précédents s’est un peu apaisée ; la curiosité me prend de compter les taches ; leur nombre a augmenté dans une proportion notable ; là encore, je trouve la confirmation des lois établies par nos astronomes terrestres et d’après lesquelles la surface solaire est animée d’un mouvement de flux et de reflux d’une régularité certaine : tous les onze ans, le nombre des taches, des éruptions et des tempêtes solaires arrive à son maximum puis décroît, pendant sept ans et demi, jusqu’à ce qu’ayant atteint son minimum, il remonte à son maximum auquel il arrive dans une période de trois ans et demi… l’époque à laquelle je me trouve est bien celle indiquée pour le maximum de la marée solaire ; de là les phénomènes constatés avant-hier.

 

Dieu ! que je souffre ! l’objectif échauffé me brûle douloureusement, il m’est impossible de manœuvrer la lunette, dont le métal emmagasine la chaleur que dégage l’air surchauffé contenu dans le tube… il me faut renoncer à mes études ou tout au moins, j’abandonne mon télescope et me livre à quelques observations spectroscopiques sur la couronne.

 

Je constate la présence de ce nuage de corpuscules solides, qui forme autour du Soleil une ceinture dont l’étendue va jusqu’à la Terre, certainement ; sans cesse lancés dans l’espace par les éruptions solaires et sans cesse retombant sur l’astre qui les produit, ces corpuscules, éclairés par les rayons lumineux, produisent ce que l’on appelle sur Terre la lumière zodiacale.

 

Est-ce également à eux, qu’il faut attribuer les perturbations observées dans la marche de Mercure ? Question intéressante entre toutes, et que je me réserve de résoudre, car du même coup se trouvera résolue aussi la question de la planète intramercurielle découverte par Le Verrier.

 

Je me rappelle maintenant une longue dissertation dont Mickhaïl Ossipoff nous a bercés à l’Institut des Sciences, il y a de cela plusieurs années, au sujet des projections des matières solaires, s’élevant, avec une vitesse de 267 kilomètres par seconde, jusqu’à des hauteurs dépassant parfois 80,000 kilomètres, disait-il…

 

Ce pauvre collègue a fait une profonde erreur ; ces projections ont une vitesse bien moindre ; seulement la matière disséminée dans l’espace, – et un moment invisible, – reparaît, comme une vapeur qui se refroidit et devient, en quelques instants, visible sur toute sa longueur.

 

 

Mardi, 5 avril. – Quoique à demi-suffoqué par la température du wagon, je continue mes études spectroscopiques et mes calculs.

 

La couronne est très dense jusqu’à cinq cent mille kilomètres à l’entour du globe solaire.

 

De la chromosphère où se produisent les immenses tourbillons, baptisés du nom de taches, je ne puis rien apercevoir qu’un formidable océan de feu, formant la seconde enveloppe du Soleil.

 

Quant à la photosphère, elle ne paraît ni solide, ni liquide, ni gazeuse, mais semble composée, comme les nuages terrestres, de particules mobiles, et danse sur un océan de gaz d’un poids et d’une cohésion formidables.

 

Bien que souffrant épouvantablement, je parviens à analyser la composition de la masse solaire elle-même, et j’identifie au spectroscope les 450 lignes noires caractérisant le fer en combustion et à l’état gazeux, les 118 du titane, les 75 du calcium, les 57 du manganèse et les 33 du nickel.

 

Je reconnais en outre les traces du cobalt, du chrome, du sodium, du barium, du magnésium, du cuivre, du potassium, enfin de l’hydrogène et de l’oxygène à une très haute température.

 

Mon chronomètre marque quatre heures de l’après-midi… je ne puis plus continuer… les instruments s’échappent de mes mains, ma tête résonne d’un bourdonnement infernal… – tout danse autour de moi… je perds la notion du réel… – ma vue s’obscurcit… ma poitrine ne se soulève plus… il me semble que mon cœur cesse de battre… Est-ce la mort ?

 

 

Jeudi, 9 avril. – Je mets cette date au hasard, ne sachant au juste combien de temps je suis resté dans l’état comateux duquel je viens de sortir.

 

J’ai été éveillé tout à l’heure par un sentiment de fraîcheur relative ; il m’a semblé que c’était une résurrection ; j’étais étendu sur le plancher ; au milieu de mes instruments.

 

Quoique faible, je me suis traîné jusqu’au thermomètre : il marque 65 degrés… ; le jour où m’est arrivé l’accident dont je parle à la page précédente, il marquait près de 80 degrés.

 

J’éprouve un sentiment de bien-être incroyable, mais purement physique ; ma tête est encore lourde, il est vrai ; mais le sang paraît circuler librement et je respire avec facilité.

 

Le meuble est à ma portée, j’étends la main, je prends sur une tablette un carafon d’eau-de-vie et je le vide à moitié.

 

Réconforté, je me dresse sur mes pieds et, me cramponnant des mains aux parois, je marche à ma lunette !

 

Malédiction ! le micromètre m’accuse dans le diamètre du disque solaire une diminution sensible.

 

Au lieu d’avancer, je recule… ou plutôt, je tombe !

 

 

Que s’est-il passé ? par suite de quel phénomène ai-je été arraché à la puissance attractive de la lumière pour rouler dans l’espace ?

 

Question peu intéressante, d’ailleurs ; le pourquoi importe peu, je constate le fait, cela suffit.

 

Toute la journée je demeure immobile, les yeux rivés à la lunette ; l’astre du jour s’éloigne dans l’infini, son diamètre décroît, en même temps, le thermomètre baisse… baisse…

 

Si près de toucher au but… et puis, plus rien ! c’est épouvantable ! j’ai peur de devenir fou de rage !

 

Cette constatation de mon impuissance me retombe sur le crâne comme une masse de plomb.

 

Je me couche et je m’endors.

 

 

Dimanche, 12 avril. – Voici deux jours que je n’ai pas eu le courage de tracer une ligne.

 

Idiotisé, je suis demeuré étendu sur mon hamac, insouciant du sort qui m’attend, ne pensant qu’à une chose : à ce réveil qui me désespère.

 

Oh ! approcher de la fournaise, y tomber même et être dévoré par les océans de feu !… mais auparavant, voir, contempler, avoir, ne fût-ce que pendant quelques secondes, conscience des secrets de cette merveille !

 

Mais non, le rêve est terminé… l’infini m’a tenté et l’infini m’absorbe… pour l’éternité, je vais rouler ainsi, masse inerte et sans cause, à travers les espaces étoilés.

 

Puisse Dieu avoir pitié de moi et me faire mourir vite !…