Gustave Le Rouge

 

 

 

L’AMÉRIQUE MYSTÉRIEUSE

Todd Marvel Détective Milliardaire
Tome II

 

 

 

L’Homme libre, Paris, 27 janvier – 10 juin 1924

(136 feuilletons quotidiens)

 

 

 

Publication du groupe « Ebooks libres et gratuits » – http://www.ebooksgratuits.com/

 

 

 

Table des matières

 

Onzième épisode  L’ARBRE-VAMPIRE.. 5

CHAPITRE PREMIER  SUR LA GRAND-ROUTE.. 6

CHAPITRE II  LE RÊVE DE MARTHE.. 19

CHAPITRE III  LE PRIX DU SANG.. 32

CHAPITRE IV  VERS LE MEXIQUE.. 40

Douzième épisode  L’HALLUCINANTE PHOTOGRAPHIE.. 47

CHAPITRE PREMIER  UN MISANTHROPE CONVAINCU.. 48

CHAPITRE II  UNE ÉNIGME EXPLIQUÉE.. 64

CHAPITRE III  LE RANCH DU POTEAU.. 76

Treizième épisode  LE MIROIR ÉLECTRIQUE.. 91

CHAPITRE PREMIER  UN DÉPART PRÉCIPITÉ.. 92

CHAPITRE II  LE PNEU QUADRILLÉ.. 105

CHAPITRE III  LE MIROIR ÉLECTRIQUE.. 114

CHAPITRE IV  L’AUBERGE DU TAUREAU ROUGE.. 125

Quatorzième épisode  LES ÉCUMEURS DES CHAMPS D’OR.. 135

CHAPITRE PREMIER  UN BANK-NOTE DE MILLE DOLLARS. 136

CHAPITRE II  PETIT DADD DEVIENT PSYCHOLOGUE.. 150

CHAPITRE III  LES CHASSEURS D’OR.. 160

CHAPITRE IV  LE MIROIR OVALE.. 170

Quinzième épisode  LES DRAMES DE LA T. S. F. 178

CHAPITRE PREMIER  LE PIANO À QUEUE.. 179

CHAPITRE II  IMPRESSIONS DE VOYAGE DE PETIT DADD.. 188

CHAPITRE III  LE SECRET DU PASSÉ.. 199

CHAPITRE IV  LA PROVIDENCE INTERVIENT.. 213

Seizième épisode  UNE PISTE PASSIONNANTE.. 221

CHAPITRE PREMIER  UN SAUVETAGE.. 222

CHAPITRE II  AUTRE SURPRISE.. 235

CHAPITRE III  LES EMBARRAS DE PETIT DADD.. 245

CHAPITRE IV  UNE ESCALE.. 253

Dix-septième épisode  UN DRAME D’AMOUR.. 268

CHAPITRE PREMIER  UNE RENCONTRE INATTENDUE.. 269

CHAPITRE II  UNE MATINÉE DE PRINTEMPS. 282

CHAPITRE III  PREMIÈRES DIFFICULTÉS. 289

CHAPITRE IV  CAPTURE INTÉRESSANTE.. 304

Dix-huitième épisode  MEURTRE OU DUEL À MORT ?. 316

CHAPITRE PREMIER  UNE CONSULTATION.. 317

CHAPITRE II  DOROTHÉE.. 327

CHAPITRE III  À SAINT-LAZARE.. 347

CHAPITRE IV  À L’INSTRUCTION.. 352

Dix-neuvième épisode  SOUS PEINE DE MORT.. 361

CHAPITRE PREMIER  UN DRAME EN UNE SECONDE.. 362

CHAPITRE II  LES FANTÔMES DU PASSÉ.. 382

Vingtième épisode  UNE EXÉCUTION DANS LE MÉTRO.. 405

CHAPITRE PREMIER  LE « TRUC » DU MÉTRO.. 406

CHAPITRE II  UNE AMIE DES ANIMAUX.. 416

CHAPITRE III  UN ACCIDENT MORTEL.. 439

CHAPITRE IV  AU PALAIS D’ALADIN.. 444

À propos de cette édition électronique. 454

 

Onzième épisode

L’ARBRE-VAMPIRE

CHAPITRE PREMIER

SUR LA GRAND-ROUTE

Deux tramps[1] de minable allure, et qui paraissaient près de succomber à la fatigue et à la chaleur de ce torride après-midi, suivaient lentement la grande route bordée de palmiers géants qui part d’Hollywood – la cité des cinémas à Los Angeles – et se dirige vers le sud. Tous deux étaient gris de poussière et leurs chaussures, qui avaient dû être d’élégantes bottines, semblaient sur le point de se détacher d’elles-mêmes de leurs pieds endoloris tant elles étaient crevassées, déchiquetées par les cailloux aigus des chemins.

 

– J’ai soif ! grommela tout à coup le plus jeune des deux, un maigre gringalet au nez crochu, au menton de galoche, qui ressemblait à une vieille femme très laide.

 

Son camarade, un vigoureux quadragénaire, dont les façons gardaient, malgré ses loques, une certaine allure de gentleman, eut un geste d’impatience, et montrant d’un geste les champs de citronniers et d’orangers qui bordaient la route à perte de vue et qu’irriguaient de petits ruisseaux artificiels d’une eau limpide et bleue.

 

– Désaltère-toi, fit-il avec mauvaise humeur.

 

Les deux tramps échangèrent un regard chargé de rancune, comme si chacun d’eux rendait l’autre responsable de l’affligeante situation où ils se trouvaient. Ils se remirent en marche silencieusement pendant que le plus jeune suçait goulûment le jus de quelques fruits arrachés à un des orangers en bordure de la route.

 

– Je suis dégoûté des oranges, moi ! reprit-il en lançant au loin, avec colère, le fruit dans lequel il venait de mordre. Il y a deux jours que je n’ai pas mangé autre chose !… J’en ai assez.

 

– Et moi donc ! repartit aigrement son compagnon. Je donnerais n’importe quoi pour une belle tranche de jambon fumé, ou même un simple rosbif entouré de pommes de terre. C’est de ta faute, aussi, si nous en sommes réduits là. Si tu n’avais pas perdu au jeu nos dernières bank-notes…

 

– Si tu ne t’étais pas bêtement laissé voler le reste…

 

– Zut !…

 

– Tu m’embêtes ! j’ai envie de te planter là !

 

– À ton aise, ce n’est pas moi qui y perdrai le plus.

 

– À savoir…

 

– Si tu me lâches, tu peux faire ton deuil de tes projets de réconciliation avec le docteur Klaus Kristian, et sans lui tu n’es pas capable de te tirer d’affaire. Tu n’es qu’une épave, qu’un gibier de prison !

 

– Gibier toi-même ! Tu ne t’es pas regardé !

 

La discussion menaçait de s’envenimer quand les deux tramps s’arrêtèrent net à la vue d’une grande affiche rouge, collée sur le tronc d’un palmier centenaire :

 

AVIS IMPORTANT

 

Une récompense de 5000 DOLLARS est offerte à quiconque pourra donner des renseignements sur deux dangereux malfaiteurs actuellement recherchés par la police de l’État de Californie, et inculpés de meurtre, de vols et de faux. Ce sont les nommés : HAVELOCK DADDY, surnommé DADD ou PETIT DADD, âgé de 18 ans, et TOBY GROGGAN, âgé de 40 ans.

 

Suivaient les signalements détaillés.

 

Les deux vagabonds se regardèrent avec inquiétude. Ils n’avaient plus aucune envie de se chamailler.

 

– Ils finiront par nous pincer, grommela Dadd. Il y en a partout de ces maudites affiches ! Je vais toujours commencer par déchirer celle-ci. Ça en fera une de moins !

 

Et avec l’aide de Toby il se mit aussitôt en devoir d’arracher le compromettant placard, ce qui n’était pas aussi facile qu’ils l’auraient cru tout d’abord, à cause de l’excellente qualité de la colle et du papier.

 

Ils étaient si absorbés par ce travail qu’ils n’entendirent pas s’approcher d’eux un personnage aux formes athlétiques, qui, depuis quelques instants, les observait caché derrière le tronc d’un palmier.

 

Au moment où il y pensait le moins, Dadd sentit une lourde main s’abattre sur son épaule.

 

Le nouveau venu, à peu près vêtu comme un cow-boy, portait un chapeau de fibre de palmier à larges bords à la mode mexicaine, de hautes bottes montantes, et sa ceinture était ornée d’un énorme browning. Sur ses talons venait un de ces formidables dogues de la Floride, appelés blood-hounds, dont la férocité est remarquable, et qui sont les descendants de ceux que les Espagnols et plus tard les Anglais employaient à la poursuite des esclaves marrons.

 

L’homme et le chien paraissaient d’ailleurs avoir une vague ressemblance ; ils avaient les mêmes mâchoires démesurées, le même rictus découvrant des crocs acérés, de façon qu’on eût pu se demander si ce n’était pas l’homme qui montrait les dents et le chien qui souriait.

 

En sentant sur son épaule le contact d’une main étrangère, Dadd s’était dégagé d’un brusque mouvement et d’un bond était venu se ranger près de Toby. L’homme n’en parut nullement décontenancé. Il éclata d’un rire qui ressemblait à un aboiement et qui avait quelque chose de sinistre.

 

– Inutile de chercher à me fausser compagnie, déclara-t-il. Mon chien, Bramador, aurait vite fait de vous rattraper. Écoutez-moi donc tranquillement, c’est ce que vous avez de mieux à faire.

 

Dadd et Toby échangèrent un coup d’œil. Ils ne comprenaient que trop qu’ils étaient en état d’infériorité et d’autant moins capables de livrer bataille à cet insolent étranger qu’ils n’avaient d’autres armes que leurs couteaux. Ils se demandaient anxieusement où il voulait en venir.

 

– Je vous ai vus déchirer l’affiche, continua-t-il, et son cruel sourire s’accentua. Il n’est pas difficile de deviner pourquoi. C’est vous deux, certainement, dont la capture est estimée cinq mille dollars… beaucoup trop cher à mon avis.

 

– Naturellement, interrompit Dadd, dont les petits yeux jaunes étincelèrent, vous allez nous livrer pour gagner la prime ?

 

– Je n’ai pas encore décidé ce que je ferai à cet égard, fit l’homme avec un gros rire brutal. By Jove ! C’est une jolie somme que cinq mille dollars !

 

Il ajouta en soupesant, pour ainsi dire, d’un regard de mépris, les deux bandits, éreintés et désarmés.

 

– Ce n’est pas que ce me serait bien difficile. Je crois qu’à la rigueur Bramador s’en chargerait à lui tout seul !

 

Il eut un nouvel éclat de rire, qui eut le don d’exaspérer prodigieusement Dadd et Toby. Ils comprenaient qu’ils étaient entièrement à la merci de cet homme et qu’il s’amusait de leurs terreurs, comme le chat joue avec la souris.

 

– Enfin, s’écria Toby, impatienté, que voulez-vous de nous ? Dites-le ! Si vous devez nous livrer, vous n’avez qu’à le faire. Finissons-en ! Nous irons en prison et tout sera dit.

 

– Nous en avons vu bien d’autres, ajouta Dadd qui avait reconquis tout son sang-froid.

 

L’homme cessa de rire et ne répondit pas tout d’abord, il réfléchissait, ses yeux gris, à demi cachés sous d’épais sourcils, allaient alternativement de l’un à l’autre des deux bandits.

 

– Je ne vous livrerai pas, déclara-t-il tout à coup, d’un ton bourru, mais qui s’efforçait d’être cordial. Je ne suis pas homme à faire une chose pareille. Je vais au contraire vous donner le moyen de vous sauver tout en gagnant de l’argent, mais il faudra exécuter mes ordres, aveuglément.

 

– Et si nous refusons ? demanda Toby qui avait compris instantanément que du moment qu’on avait besoin d’eux, la situation changeait, ils avaient barre sur leur adversaire.

 

– Dans ce cas, je ferai ce qu’il faut pour toucher la prime.

 

– Mais si nous acceptons ? fit Dadd à son tour.

 

– Vous aurez mille dollars tout de suite et autant après.

 

Dadd et Toby se consultèrent du regard.

 

– Accepté, firent-ils d’une seule voix.

 

– Même, s’il s’agit de supprimer quelqu’un ? reprit l’homme dont le regard cruel pesait sur eux.

 

– Cela va de soi, repartit Dadd en haussant les épaules avec insouciance. Dites-nous maintenant ce qu’il faudra faire.

 

– Venez avec moi, je vous le dirai… Et d’abord, marchez devant moi. Je n’ai pas besoin de vous dire qu’il est inutile d’essayer de fuir.

 

– Ce serait idiot de notre part, répliqua Dadd avec beaucoup d’à-propos. Ce n’est pas notre intérêt.

 

Quittant la grande route, les trois bandits s’étaient engagés dans un sentier qui séparait deux champs d’orangers et que bordaient des cactus aux épaisses feuilles rondes et grasses, garnies de milliers de piquants, plus fins que les plus fines aiguilles.

 

À cause de l’étroitesse du sentier, ils avançaient en file indienne. Dadd en tête, puis Toby, enfin le sinistre inconnu et son blood-hound qui ne le quittait pas d’une semelle.

 

Au bout d’une demi-heure de marche, le caractère du paysage s’était modifié. Aux champs d’orangers et de citronniers avaient succédé des bois de lauriers, de chênes et de séquoias. Le terrain plus accidenté était coupé de vallons étroits, hérissé de gros rochers couverts d’une épaisse toison de mousse couleur d’or.

 

– Sommes-nous bientôt arrivés, demanda tout à coup Toby, qui tenait à peine sur ses jambes.

 

– Dans trois quarts d’heure, répondit froidement l’inconnu.

 

Après réflexion cependant, il tira d’un sac de cuir une boîte de corned-beef, dont il fit cadeau à ses associés, qu’il gratifia également de quelques gorgées de whisky. Après ce lunch dont Toby et Dadd avaient le plus grand besoin, on se remit en marche plus allégrement.

 

Il faisait une chaleur accablante et qui semblait s’augmenter à mesure que les bandits descendaient la pente d’un profond ravin, orienté au midi et bordé d’une falaise de calcaire dont les parois blanches, taillées à pic, réverbéraient d’aveuglante façon les rayons du soleil tropical : au fond du ravin coulait une petite source qui, faute d’exutoire, formait un véritable marécage d’où s’élevaient un fouillis de lianes, de plantes grasses et d’arbres entrelacés dans un désordre inextricable.

 

Des milliers de mouches et d’insectes aux vives couleurs bourdonnaient autour de ces végétaux, hérissés de piquants, chargés presque tous d’étranges fleurs, dont l’odeur était si violente qu’elle avait quelque chose de répugnant et de fétide. C’était comme si l’on eût combiné la puanteur de la chair pourrie au délicieux parfum du jasmin et du chypre.

 

À mesure qu’ils approchaient, Dadd et Toby se sentaient envahis par une pénible sensation et ils remarquèrent que Bramador donnait, lui aussi, des signes d’inquiétude et n’avançait qu’à regret derrière son maître.

 

Dadd n’avait jamais vu de tels végétaux. Quelques-uns avaient l’air de nids de serpents, avec des paquets de lianes vertes armées de piquants que terminaient des fleurs, qu’on devinait vénéneuses, avec des pétales qu’on eût cru barbouillés de vert-de-gris ou de sang caillé. D’autres ressemblaient à un potiron hérissé de dards acérés et ouvraient de larges corolles d’un jaune fiévreux tachées de pustules livides, comme atteintes de quelque lèpre végétale.

 

Dans l’eau noire du marais d’où montait une buée malsaine, se jouaient des serpents d’eau et des grenouilles-taureau, fort occupés à donner la chasse à des myriades de grosses sangsues.

 

Dadd et Toby se regardèrent. Ils se sentaient accablés par l’atmosphère d’horreur et de mort qui planait visiblement sur ce marécage maudit.

 

Ils se demandaient dans quel but on les avait amenés là.

 

Alors ils virent quelque chose de stupéfiant.

 

Presque au bord du fourré, il y avait un arbre dont les larges feuilles grasses, d’un vert bleuâtre, trempaient dans l’eau du marais et ces feuilles, longues de plus d’un mètre, étaient réunies par paires et affectaient la forme d’une coque allongée, réunie par une sorte de charnière à la feuille voisine, et l’intérieur en était hérissé de pointes aiguës.

 

Tout à coup, un joli lézard orangé qui jouait au bord de l’eau, glissa dans l’intérieur d’une des feuilles et aussitôt avec une rapidité silencieuse, les deux coques se rejoignirent, comme un livre qui se referme, et l’animal disparut. Dadd se sentit frissonner.

 

L’inconnu éclata de rire.

 

– Eh bien qu’est-ce que vous avez ? fit-il. On dirait que vous n’avez jamais rien vu.

 

– Que va devenir le lézard ? demanda Toby.

 

– Il s’est laissé pincer, tant pis pour lui. Actuellement la feuille est en train de le dévorer tout doucement. Quand elle l’aura complètement digéré, elle ouvrira de nouveau ses deux battants en attendant une autre proie.

 

« On appelle cet arbre-là l’attrape-mouches[2] et tenez, voilà une grosse libellule rouge qui vient de se laisser prendre. Mais l’arbre n’est pas difficile à nourrir, il mange tout ce qu’on lui donne. Une fois j’ai vu un petit oiseau tomber dans le creux d’une feuille, ça n’a pas été long. On l’a entendu crier une minute, puis plus rien, la feuille l’avait avalé, sans en rien laisser que les plumes.

 

Dadd et Toby écoutaient le cœur serré d’une étrange angoisse. L’inconnu poursuivit, comme s’il eût pris un vrai plaisir à leur expliquer, par le menu, les mœurs de l’horrible végétal.

 

– Celui qui s’occupait de ces arbres autrefois – maintenant il est mort – leur apportait tous les jours de la viande crue ; c’est lui qui à force de soins est arrivé à leur donner ce prodigieux développement.

 

« Et si je vous disais, ajouta-t-il, après un moment d’hésitation, qu’une fois, moi, j’ai trouvé entre ces deux grosses feuilles quelque chose qui ressemblait à un squelette.

 

– Ah ça, s’écria Dadd, haletant, comme sous l’oppression d’un cauchemar, pourquoi nous racontez-vous tout cela ? Pourquoi nous avez-vous amenés dans cet endroit ? Qu’attendez-vous de nous ?

 

– Il fallait que vous ayez vu l’arbre. Cela était nécessaire pour la besogne dont je vais vous charger.

 

– Quelle besogne ? balbutia Dadd oppressé par l’angoisse.

 

– Venez par ici.

 

Ils contournèrent en silence les bords du marais empoisonné et arrivèrent à l’autre extrémité du ravin d’où ils sortirent par une brèche étroite, une sorte de défilé, dû sans doute à une convulsion volcanique. Là le panorama changeait brusquement, comme la toile de fond d’un décor remplacée par une autre.

 

Au-delà des rochers qui l’entouraient comme d’un rempart, un petit bois de lauriers, de cocotiers, de palmiers, de cèdres et de térébinthes s’étendait jusqu’aux murailles d’un parc, par-dessus lesquelles on entrevoyait les terrasses et les murailles brunies par le soleil d’une antique construction de style espagnol, une ancienne mission sans doute, comme l’indiquait la tour carrée du clocher en ruine qui s’élevait à l’une de ses extrémités ; plus loin, de florissantes cultures de froment, d’orge et de maïs roulaient leurs vagues dorées jusqu’au fond de la perspective.

 

– Nous n’irons pas plus loin, déclara l’inconnu. Vous attendrez ici qu’il fasse tout à fait nuit. Je suppose que, pour des lascars de votre trempe, ce n’est pas une affaire que d’escalader un mur ?

 

Et sans attendre la réponse des deux tramps qui se taisaient, angoissés :

 

– Vous entrerez dans cette villa dont la propriétaire a mis au monde un enfant il y a cinq ou six jours. C’est de cet enfant qu’il faut vous emparer.

 

– Ce sera fait, balbutia Dadd d’une voix étranglée.

 

– Inutile de prendre cet air ahuri, reprit brutalement l’inconnu, je suppose que vous n’êtes pas des poules mouillées ? D’ailleurs, vous ne courez pas grand risque : la villa n’est guère habitée que par des femmes, les travailleurs de la propriété logent plus loin, à l’hacienda, qui est située à plus d’un quart de mille de l’habitation des maîtres.

 

« Vous attendrez que tout le monde soit endormi ; à cause de la chaleur, les fenêtres restent ouvertes toute la nuit ; il vous sera facile de pénétrer dans la chambre de la nourrice et de prendre le baby.

 

– Nous vous l’apporterons ? fit Dadd.

 

– Ce n’est pas cela, répondit l’homme d’une voix lente et posée qui fit frissonner les deux tramps.

 

« Quand vous aurez le baby, vous irez le déposer dans le creux d’une des grandes feuilles que je vous ai montrées tout à l’heure. Il faut qu’on n’entende plus jamais parler de ce baby, pas plus que s’il n’avait jamais existé !

 

Dadd et Toby étaient de sinistres gredins, pourtant ils se sentirent froid dans les moelles. Ni l’un ni l’autre n’eut le courage de dire un mot.

 

L’inconnu parut prendre leur silence pour un acquiescement.

 

– Voici mille dollars continua-t-il, en remettant une bank-note à Dadd. Je vous en remettrai autant demain matin, quand j’aurai eu la preuve que vous m’avez obéi. Je vous attendrai au lever du soleil à l’entrée du ravin.

 

– Quelle preuve ? fit Dadd sachant à peine ce qu’il disait.

 

– Vous m’apporterez les langes de l’enfant, puis j’irai voir par moi-même si la dionée a bien accompli sa besogne.

 

« Une dernière recommandation. Qu’il ne vous vienne pas à l’idée de vous enfuir, avant d’avoir rempli vos engagements. Je vous aurais promptement rattrapés, vous devez le comprendre. Si une demi-heure après le lever du soleil vous n’êtes pas au rendez-vous, j’organiserai une battue avec une vingtaine de dogues dans le genre de Bramador et j’aurai vite fait de vous retrouver.

 

En entendant son nom, le dogue avait grogné sourdement.

 

– Vous voyez que Bramador me comprend, la façon dont il renifle de votre côté en retroussant ses babines est tout à fait significative… Pour mettre les points sur les i, je veux bien encore vous expliquer que pour gagner la grande route, il n’y a que le sentier bordé de haies de cactus que nous avons suivi et que ce sentier sera surveillé.

 

« Maintenant, c’est tout ce que j’avais à vous dire. À demain et soyez exacts.

 

Stupides d’horreur, Dadd et Toby étaient encore immobiles et silencieux à la même place que Bramador et son sinistre maître avaient déjà disparu, dans la direction du marécage.

 

– Quel sanglant coquin ! s’écria enfin Toby, que le diable m’étrangle si je lui obéis !

 

– J’ai bien peur que nous ne soyons obligés d’en passer par là, murmura Dadd piteusement.

 

– C’est impossible ! Mon vieux, toi qui es si malin, invente quelque chose, trouve un truc !

 

– Je vais chercher mais ce n’est pas commode. Heureusement que nous avons quelques heures devant nous.

 

– Je me demande pourquoi il en veut à ce baby.

 

– Ce n’est pas difficile à deviner, il y a probablement là-dessous une question d’argent…

 

Le soleil déclinait au bas de l’horizon, les deux tramps s’installèrent au pied d’un gros arbre, aux racines moussues et se mirent à discuter à voix basse.

 

CHAPITRE II

LE RÊVE DE MARTHE

L’hacienda de San Iago est peut-être un des plus anciens monuments de toute l’Amérique ; elle remonte au temps de la domination espagnole, comme l’attestent l’immense cour carrée entourée d’un cloître à arcades et décorée à son centre d’un jet d’eau, enfin les sculptures de l’antique chapelle, dont la tour renferme encore une cloche et qui a été transformée en magasin à fourrages.

 

C’est dans cette cour intérieure ou patio, merveilleusement adaptée aux exigences du climat que se déroulait presque toute l’existence paisible des rares habitants de l’hacienda. C’est sous les arcades du cloître, protégée contre l’ardeur du soleil par un rideau de lianes fleuries, que la table était mise à l’heure des repas. C’est là qu’on lisait, qu’on jouait ou qu’on écrivait, là aussi qu’on faisait la sieste, et parfois même qu’on dormait, par les chaudes nuits, dans des hamacs suspendus entre les colonnes de la galerie, au murmure berceur du jet d’eau.

 

C’est là que, depuis qu’il était né, le petit Georges Grinnel était bercé, promené et allaité par sa nourrice Marianna, une belle mulâtresse aux grands yeux noirs, toute dévouée à Mrs Grinnel dont elle était la sœur de lait.

 

Encore alitée à la suite de couches laborieuses, Mrs Grinnel, par la fenêtre de sa chambre qui donnait sur le patio, pouvait de son chevet surveiller la nourrice et l’enfant qu’elle ne perdait pour ainsi dire pas de vue.

 

Il ne s’écoulait pas un quart d’heure sans que Mrs Grinnel n’appelât Marianna.

 

– Apporte-moi le petit Georges, lui disait-elle.

 

Et elle caressait précautionneusement le petit être fragile, s’oubliant parfois à contempler cette physionomie à peine ébauchée où elle croyait déjà retrouver les traits d’un mari passionnément aimé, qu’une épidémie de fièvre jaune lui avait ravi, en plein bonheur, six mois auparavant.

 

Alors des larmes venaient aux yeux de la jeune mère et elle remettait en silence son enfant dans les bras de Marianna.

 

Mrs Grinnel était riche, très riche même, mais elle n’était pas heureuse. La mort de son mari avait brisé sa vie ; le chagrin avait failli la tuer, ce n’est que depuis la naissance du petit Georges qu’elle avait repris goût à l’existence, en sentant tressaillir dans son cœur une fibre nouvelle.

 

D’origine française – elle s’appelait Marthe Noirtier de son nom de jeune fille – Mrs Grinnel, à la mort de ses parents, s’était trouvée presque sans ressources sur le pavé de San Francisco. Elle avait dû donner des leçons de français, faire de la couture et finalement, elle était entrée comme dactylographe dans une grande banque, la Mexican Mining bank.

 

C’est là qu’elle avait fait connaissance de l’ingénieur Grinnel, un Anglais attaché à l’une des exploitations minières que possédait la banque dans l’Arizona.

 

L’ingénieur, qu’un héritage venait de mettre en possession du magnifique domaine de San Iago, avait donné sa démission et avait épousé Marthe Noirtier, dont il appréciait autant que la beauté de blonde menue et délicate, le courage, la loyauté et la douceur.

 

Marthe avait gardé à l’homme qui l’avait arrachée à la médiocrité et aux labeurs ingrats, pour lui faire une existence heureuse et large, une infinie gratitude. La tendresse passionnée qu’elle éprouvait pour son mari se doublait de tout ce que la reconnaissance a de plus noble dans une âme généreuse et fière.

 

La mort de son mari avait porté à la jeune femme un coup terrible, pendant longtemps, elle avait été incapable de s’occuper d’aucune affaire sérieuse. Elle était demeurée des semaines entre la vie et la mort, et pendant qu’elle était ainsi terrassée par la maladie et le chagrin, elle avait failli être dépouillée de la plus grande partie de ce qu’elle possédait.

 

Des collatéraux avides, entre autres un certain Elihu Kraddock, lui avaient intenté un procès, profitant de ce que la rapidité foudroyante du décès de l’ingénieur avait empêché celui-ci de faire un testament en faveur de sa femme.

 

Marianna, très « débrouillarde » comme beaucoup de mulâtresses, avait été voir des sollicitors, des avocats, avait obtenu du tribunal de Los Angeles, un arrêt maintenant Mrs Grinnel en possession de ses biens jusqu’à la fin de la grossesse.

 

La naissance de Georges, qui héritait naturellement de son père et demeurait confié à la tutelle de sa mère, avait fait rentrer les collatéraux dans le néant et mis fin à toute espèce de procès.

 

Aussi Mrs Grinnel regardait Marianna presque comme une parente et avait toute confiance dans ses jugements.

 

Marianna cependant avait ses faiblesses. L’année d’auparavant, une troupe de cinéma, partie de Los Angeles était venue s’installer dans le voisinage de l’hacienda, les opérateurs avaient tourné un film auquel le vieux monastère, avec son cloître et son clocher faisait un « plein air » idéal.

 

D’une complexion inflammable, comme toutes les femmes de sa race, la mulâtresse avait eu l’imprudence de prêter l’oreille aux galanteries d’un vague cabotin qui l’avait fascinée par sa belle prestance, quand il arborait le col de dentelles, le pourpoint de velours, le feutre à grand plumage et les bottes à entonnoir d’un seigneur du temps de Louis XIII.

 

Quand le brillant mousquetaire était reparti pour New York avec le reste de la troupe, Marianna était enceinte, et les lettres qu’elle écrivit à son séducteur demeurèrent sans réponse.

 

L’enfant qu’elle mit au monde ne vécut que quelques jours et Mrs Grinnel, indulgente, fut la première à consoler Marianna de la trahison et de l’abandon dont elle était victime.

 

La mulâtresse avait reporté sur le petit Georges toute l’affection qu’elle eût eue pour son enfant à elle et avait voulu servir de nourrice au baby qui, à quelques semaines près, aurait été du même âge que celui qu’elle avait perdu.

 

Marianna occupait une chambre contiguë à celle de Mrs Grinnel et les deux pièces, situées au premier étage, donnaient sur le patio.

 

L’ameublement de cette chambre était très simple, les murs étaient blanchis à la chaux et le lit de cuivre était entouré d’une moustiquaire de gaze blanche, ainsi que le berceau du baby ; un guéridon supportant un alcarazas plein d’eau fraîche ; un rocking-chair de bambou et une table de toilette avec quelques flacons ; au plafond, un ventilateur électrique, et c’était tout.

 

La chambre de Mrs Grinnel, plus vaste, offrait le luxe de vieux meubles aux sculptures prétentieusement contournées, aux incrustations d’étain et d’ébène, achetés à la vente d’une vieille famille espagnole.

 

La jeune femme, offrait un fin visage, émacié, comme affiné par la maladie et le chagrin, un profil délicat de vierge gothique, nimbé d’une opulente chevelure blond cendré, naturellement crêpelée.

 

Qui l’eût vue endormie derrière le rempart de gaze, aux rayons de la lune qui entraient par la fenêtre grande ouverte, eût cru à l’apparition de quelque princesse de légendes, captive dans les filets d’une méchante fée.

 

Malgré la douceur de cette nuit, dont la brise attiédie était chargée du parfum des orangers en fleur, Marthe dormait d’un mauvais sommeil.

 

Une expression d’angoisse se peignait sur ses traits, elle soupirait profondément, et des paroles confuses s’échappaient de ses lèvres.

 

Elle était tourmentée par des cauchemars absurdes.

 

Elle rêva qu’elle était encore dactylographe à la banque, mais quelqu’un venait de lui voler sa machine à écrire et le voleur n’était autre qu’un cousin de son mari, celui qui avait montré le plus d’acharnement dans le procès, Elihu Kraddock, un vrai bandit.

 

Elle courait après lui, éperdument, quand elle s’apercevait que ce n’était plus sa machine qu’il emportait, mais bien le berceau du petit Georges.

 

Elihu s’était fondu dans un brouillard, maintenant, le berceau flottait sur une mer agitée, chaque vague l’éloignait un peu plus du rivage, et l’enfant semblait appeler sa mère à son secours en agitant ses petits bras.

 

Puis un étrange monstre, un requin vert, hérissé de piquants comme certains poissons épineux, ouvrit une gueule énorme pour avaler le berceau, et le requin avait le profil sinistre d’Elihu ; la mer s’était brusquement changée en une foule où grouillaient des milliers de faces ricanantes, qui toutes ressemblaient à Elihu.

 

Marthe s’éveilla, le cœur battant à grands coups, le front baigné de sueur.

 

Le clair de lune inondait la chambre de sa lueur argentée et sereine et dans le profond silence de la nuit, s’élevaient seulement la plainte lointaine des feuillages agités par le vent et le murmure du jet d’eau.

 

– Quel vilain rêve, murmura la jeune femme en frissonnant, j’ai la fièvre.

 

« Marianna ! appela-t-elle.

 

Pieds nus, la mulâtresse accourut l’instant d’après.

 

– Que veux-tu, petite Marthe ? demanda-t-elle à sa sœur de lait, en lui parlant avec les inflexions câlines dont on se sert pour parler aux enfants.

 

– J’ai eu un cauchemar, j’ai soif, donne-moi un peu d’eau et de citron.

 

Marianna prépara le breuvage rafraîchissant et le fit boire elle-même à Mrs Grinnel avec une sollicitude toute maternelle.

 

– Dors petite sœur, lui dit-elle, je vais baisser la jalousie pour que la lumière de la lune ne te réveille pas.

 

Doucement, Marthe ferma les yeux et se rendormit, mais un quart d’heure ne s’était pas écoulé que de nouveau elle se réveilla en sursaut. Il lui avait semblé entendre tout près d’elle chuchoter des voix confuses.

 

– On dirait qu’on a marché sous les galeries du patio, murmura-t-elle. Il me semble que j’entends un bruit de pas qui s’éloignent dans la campagne. Ou bien est-ce le bruit des battements de mon cœur qui tinte à mon oreille ? J’ai peur, je vais appeler Marianna.

 

La fidèle mulâtresse, habituée aux caprices des insomnies de sa chère malade, accourut aussitôt.

 

– Je ne sais ce que j’ai, dit Marthe à voix basse, j’ai le cœur serré comme s’il allait m’arriver un malheur. J’ai peur de tout. Écoute comme mon cœur bat…

 

– Tu es trop nerveuse, fit doucement Marianna, veux-tu que je te donne une cuillerée de la potion calmante ?

 

– Non, je veux que tu restes près de moi et que tu me parles. Je veux entendre le son de ta voix. Pourtant il ne faudrait pas laisser Georges tout seul.

 

– Cela ne fait rien, s’il criait ou même s’il remuait je l’entendrais d’ici, mais il n’y a pas de danger, il dort comme un charme, il n’a pas bougé de la nuit.

 

– Alors reste près de moi jusqu’à ce que je me rendorme. Je suis si triste quand je suis toute seule et que je réfléchis. Oh ! mon Dieu, il me semble encore entendre des pas et des bruits de voix, très loin, dans le parc !…

 

– Je t’assure que moi je n’ai rien entendu, dit la mulâtresse avec une inaltérable patience. Tu sais, il y a tant de bruits dans la nuit qui s’expliquent tout naturellement. De qui aurais-tu peur ? Le pays est tranquille, nous sommes trop près de Los Angeles pour qu’il y ait des bandits.

 

– Tu as peut-être raison, je suis affaiblie, j’ai les nerfs à fleur de peau. Je dois être hallucinée…

 

– Pourquoi n’as-tu pas voulu prendre ta potion ?

 

– Non, cela m’assoupit momentanément et je me réveille plus nerveuse encore ensuite ; oh cette fois, je suis sûre que j’ai entendu, un petit cri plaintif comme un cri d’enfant ! Et toujours ces pas qui semblent galoper dans ma pauvre cervelle !

 

– Tu es folle, petite sœur, c’est le cri d’un oiseau de nuit, d’un chat sauvage ou de quelque autre bête que tu as entendu.

 

– Je sais bien que tu as raison, mais c’est plus fort que moi… Je vais essayer de dormir. Tiens, prends ma main, que je te sente près de moi.

 

Mrs Grinnel ferma les yeux et mit sa main blanche dans la longue main brune de Marianna, mais le sommeil ne venait pas.

 

– Écoute, dit la jeune mère, si tu m’apportais mon petit Georges. Je crois que quand je l’aurai embrassé, après je pourrai dormir.

 

– Non, par exemple ! déclara la mulâtresse, impétueusement, il dort d’un bon sommeil, ce serait mal de le réveiller ! Une fois qu’il aurait les yeux ouverts, je ne pourrais plus le rendormir. Dors toi-même, le soleil se lèvera que tu n’auras pas encore fermé les yeux !

 

Un nuage passait sur la lune ; une brise venue de la mer, rendit tout à coup plus fraîche l’atmosphère embrasée de la nuit. Marthe tout à coup s’endormit, et, cette fois, pour de bon.

 

Marianna attendit encore quelque temps, pour être bien sûre que sa sœur de lait n’allait pas se réveiller, puis elle retira doucement sa main que Marthe n’avait pas lâchée et rentra dans sa chambre. Elle n’avait pas fermé l’œil de la nuit, elle était brisée de fatigue ; elle se jeta sur son lit et presque instantanément tomba dans un de ces sommeils profonds qui ressemblent à la mort.

 

Les premiers rayons du soleil qui filtraient par les interstices des jalousies mal closes l’arrachèrent à ce repos bienfaisant. Avec des mouvements d’une lente et féline souplesse, elle se détira languissamment, rattacha d’une main négligente sa chevelure éparse et sauta en bas de son lit.

 

Comme chaque matin, aussitôt debout, elle courut au berceau du petit Georges ; elle fut d’abord alarmée en voyant que la moustiquaire était ouverte.

 

Un coup d’œil lui révéla la terrible vérité. Le berceau était vide.

 

Stupide d’étonnement et de chagrin, Marianna s’était affaissée sur un siège, où elle demeura quelques instants, comme anéantie, incapable de réfléchir. Elle ne pouvait se faire à l’idée qu’on eût volé le petit Georges.

 

– C’est impossible… répétait-elle machinalement.

 

Brusquement elle se releva.

 

– Suis-je donc sotte ! murmura-t-elle. C’est Marthe qui s’est réveillée avant moi et qui est venue chercher son petit comme elle fait quelquefois… Elle m’en a donné une peur…

 

Presque rassurée, la mulâtresse passa dans la chambre de Mrs Grinnel, mais celle-ci était encore profondément endormie et l’enfant n’était pas auprès d’elle.

 

Marianna se sentit près de défaillir. Elle tremblait de tout son corps.

 

– Sainte Vierge ! balbutia-t-elle. Que vais-je devenir ? que dirai-je à la pauvre Marthe quand elle s’éveillera ? que lui répondrai-je quand elle me demandera ce que j’ai fait de son enfant ? Mon Dieu ! je voudrais être morte !

 

À cette minute d’abattement succéda bientôt un accès de fiévreuse énergie.

 

– Ce n’est pas tout de me lamenter, murmura-t-elle, il faut que je le retrouve, que je le rapporte dans son berceau avant que Marthe soit levée ! Il ne peut pas être bien loin… Et dire que je n’ai rien vu, rien entendu… Je suis folle, Marthe me tuera si on lui a pris son petit Georges.

 

Tout en prononçant ainsi ces phrases incohérentes, Marianna avait quitté sa chambre et ses regards éperdus fouillaient les moindres recoins du patio ; puis elle se rendit à la cuisine où Deborah, une vieille négresse au service de la famille depuis vingt ans, préparait le chocolat du premier lunch.

 

Elle n’osa pas questionner Deborah, ni lui apprendre la funeste nouvelle. Elle s’entêtait dans cette idée, qu’il fallait qu’elle retrouvât l’enfant, avant qu’on se fût aperçu de sa disparition et qu’elle le retrouverait sûrement.

 

Haletante, affolée, elle parcourut et explora inutilement toutes les pièces de la vaste habitation. Son désespoir, son angoisse allaient croissant de minute en minute.

 

Elle s’engagea dans le couloir voûté qui faisait communiquer le patio avec le jardin. La porte du jardin était ouverte.

 

– C’est par là que sont venus ceux qui ont emporté le pauvre petit, pensa-t-elle, on a dû oublier de fermer cette porte hier soir, et ils en ont profité…

 

Elle s’élança par les allées, sachant à peine ce qu’elle faisait. Il lui semblait que son cœur allait se rompre dans sa poitrine, tant il palpitait violemment ; une buée de vertige flottait devant ses yeux, elle dut s’appuyer quelques instants au tronc d’un cocotier.

 

À ce moment, ses regards s’arrêtèrent sur une jeune tige de bananier toute fraîchement rompue, plus loin, les arbustes délicats d’un massif étaient saccagés, foulés comme par le passage d’une bête fauve. La mulâtresse comprit qu’elle était sur la trace des ravisseurs.

 

Mais de quel genre étaient-ils ? Marianna se rappela avec un tremblement une des histoires que lui contait la vieille négresse qui l’avait élevée et dont la mémoire était abondamment fournie de toute sorte d’anecdotes terrifiantes. Les Noirs de la région sont persuadés que les chats sauvages se glissent dans le berceau des nouveau-nés, leur entourent le cou de leurs pattes de velours et les étouffent ; ensuite ils les emportent pour leur sucer le sang à loisir.

 

– C’est une de ces horribles bêtes, qui a dévoré le petit Georges ! se dit la pauvre mulâtresse plus morte que vive, voilà pourquoi je n’ai rien entendu.

 

Elle demeura quelque temps sous le coup de cette affreuse supposition, enfin elle eut le courage de regarder de près les vestiges accusateurs.

 

Alors elle distingua sur les plates-bandes les empreintes de pas très nettes qui la conduisirent jusqu’au mur assez élevé séparant le jardin du parc. Là les traces d’une effraction étaient nettement visibles, les lianes qui couronnaient la crête du mur étaient arrachées, les branches d’un abricotier étaient cassées et les fruits piétinés jonchaient le sol.

 

Marianna fut une minute presque consolée, en pensant que le cher petit n’avait pas été la proie d’une bête sauvage, mais presque aussitôt, une autre suggestion presque aussi désolante s’imposa à son esprit troublé. Elle venait brusquement de se rappeler que le browning placé au chevet de son lit avait disparu, ce à quoi, dans son trouble, elle n’avait pas d’abord prêté grande attention, et, en même temps, le procès intenté à Mrs Grinnel par ses avides collatéraux lui revenait en mémoire.

 

– Ce sont eux qui ont fait le coup ! bégaya-t-elle éperdue. La mort de Georges les mettrait en possession de la propriété… Il y en a un surtout, Kraddock, Elihu Kraddock, un vrai bandit, qui est capable de tout…

 

Avec la vivacité de sensations particulière aux gens de couleur, la mulâtresse entrevit comme dans un éclair, Marthe pleurant son enfant assassiné et, par surcroît, ruinée, chassée de sa maison, réduite à chercher pour vivre quelque chétif emploi.

 

– Et tout cela par ma faute, s’écria-t-elle à haute voix, par ma damnée négligence. Si cela est vrai, je n’affronterai pas les reproches de Marthe, je me tuerai ! Cela vaut mieux…

 

Comme rassérénée par cette farouche résolution, Marianna ouvrit la petite porte qui donnait sur le parc et continua à suivre la trace des ravisseurs. Pendant quelque temps, ce lui fut chose facile, le sol spongieux avait gardé nettement les empreintes, mais un peu plus loin, les aiguilles tombées des cèdres et des séquoias formaient une couche élastique et sèche où toute trace disparaissait.

 

Désespérée, Marianna continua à errer sous les grands arbres, tournant à droite et à gauche, fouillant les buissons, s’élançant brusquement pour revenir sur ses pas l’instant d’après.

 

Elle était parvenue à l’endroit le plus épais du bois quand un cri d’horreur et d’agonie, un hurlement qui n’avait rien de la voix humaine s’éleva des profondeurs lointaines et parvint à ses oreilles.

 

Presque immédiatement, la terrifiante clameur s’était tue ; la campagne déserte était retombée dans le silence.

 

Glacée d’épouvante, à bout de forces, la mulâtresse s’était instinctivement appuyée au tronc d’un arbre, puis avait glissé à terre, privée de sentiment.

 

CHAPITRE III

LE PRIX DU SANG

Le ciel commençait à peine à blanchir du côté de l’orient, que Dadd et Toby, exacts au rendez-vous qui leur avait été assigné, se trouvaient déjà au bord du marécage, au fond de l’inquiétant ravin où ils devaient rencontrer l’homme au chien noir.

 

Dans la pâleur du matin, le terrifique paysage brillait de ce genre de beauté sinistre, qui fait admirer les vives couleurs de certains serpents à la piqûre mortelle ; la rosée couvrait les feuilles charnues des plantes grasses d’un glacis d’argent ; à chacune de leurs pointes acérées, tremblait une perle liquide ; partout de larges orchidées ouvraient leur calice aux fantasques découpures, les grands nymphéas étalaient paresseusement sur l’eau noire leurs larges corolles couleur d’or ou d’azur, et la brise du matin murmurait doucement avec des bruits de soie froissée dans le feuillage des roseaux géants.

 

Une nuée vivante d’énormes moustiques, de libellules rouges ou bleues, de mouches et de coléoptères au reflet métallique, de papillons jaune soufre ou bleu de ciel, tourbillonnait au-dessus du marécage où s’agitait déjà tout un peuple de hideux reptiles.

 

Les arbres vampires, comme affamés par une nuit de jeûne, happaient avec une rapidité silencieuse les insectes qui avaient l’imprudence de s’aventurer entre les coques hérissées d’épines de leurs larges feuilles.

 

– Moi, ça me fiche la frousse de regarder ça ! grommela Toby, c’est une vraie hallucination ! Quand je vois ces gueules vertes se refermer sans faire de bruit, que j’entends les insectes bourdonner encore dans l’estomac – si on peut appeler ça un estomac – qui va les digérer, ça me donne le frisson. Je ne puis pas m’empêcher d’avoir l’impression, que cet arbre-là est un être, qui me voit, qui m’entend, qui m’écoute et, vrai, j’en ai peur !…

 

Dadd se garda bien de répondre à ces observations quelque peu simplistes ; armé d’un caillou tranchant, il était fort occupé à guetter un gros lézard gris et rose, qui, affalé sur une pierre plate, happait béatement des moustiques d’une langue rose, longue et pointue comme une flèche.

 

Brusquement le bras de Dadd se détendit, le caillou alla frapper le lézard à la tête et le tua net. Quand l’animal ne remua plus, Dadd le prit délicatement par la queue et le déposa avec précaution dans le creux d’une des feuilles de la dionée, non sans avoir laissé tomber de nombreuses gouttes de sang sur les feuilles voisines.

 

Les mandibules vertes du monstre végétal s’étaient refermées promptes et silencieuses sur le cadavre du lézard.

 

– Voilà ! fit Dadd en se frottant les mains.

 

– Écoute donc, murmura Toby, il me semble que j’ai entendu comme un aboiement.

 

– Ce doit être ce maudit blood-hound, et son damné patron.

 

– Attention !

 

– Tu sais ce qui est convenu.

 

L’homme venait d’apparaître à l’entrée du ravin ; il marchait à grands pas et paraissait inquiet. Il alla droit aux deux bandits.

 

– Eh bien ? leur demanda-t-il d’un ton menaçant, m’avez-vous obéi ?

 

– La chose est faite, répondit Dadd, en prenant une mine apeurée, ça n’a pas été sans peine.

 

– La preuve que tu ne mens pas ?

 

– Voilà.

 

Dadd tira de sa poche un médaillon en or auquel pendait un bout de ruban bleu et une minuscule chemise de fine toile, guère plus grande qu’un mouchoir de poche.

 

– Cela appartenait au baby, déclara-t-il froidement.

 

L’homme palpa et retourna la petite chemise avec un sourire hideux puis la rendit à Dadd, ainsi que le médaillon.

 

– Et qu’en as-tu fait ? demanda-t-il, après quelques secondes d’un pénible silence.

 

– Ce que vous avez dit qu’il fallait en faire, répondit Dadd avec le plus grand calme. Le baby est là !

 

Il montrait la feuille de la dionée, barbouillée de sang et repliée sur elle-même, entre les lames de laquelle avait été précipité le cadavre du lézard.

 

L’homme ne répondit pas. Puis, brusquement, devenu furieux sans cause apparente :

 

– C’est bon : cria-t-il, aux deux bandits, maintenant, foutez-moi le camp plus vite que ça ! Tâchez surtout que je ne vous voie jamais rôder de ce côté-ci !…

 

– Ce n’est pas ce qui a été convenu, fit Dadd avec le même flegme. Vous nous devez mille dollars !

 

– Mille coups de pied dans le ventre, si vous ne détalez pas à l’instant même !…

 

Le reste de la phrase s’acheva en un grognement indistinct. Avant que son adversaire eût pu deviner comment cela avait pu se faire, Dadd avait maintenant en main un superbe browning avec lequel il le mettait en joue méthodiquement.

 

– Je croyais que tu n’avais pas d’armes, balbutia le bandit pris au piège.

 

– Il faut croire que j’en ai trouvé, ricana Dadd goguenard, allons haut les mains, vieux sacripant ! Tâche de ne pas bouger, si tu tiens à ta peau. Puis tu sais, pas de blagues avec le blood-hound, s’il remue seulement une patte, c’est sur toi que je tire…

 

Cette recommandation n’était pas inutile, Bramador grondait sourdement et n’attendait qu’un signe de son maître pour s’élancer les crocs en avant.

 

– Couchez ! Bramador, couchez… bégaya le bandit d’une voix à peine distincte.

 

« Vous voyez que je fais tout ce que vous voulez, ajouta-t-il mourant de peur… On pourrait s’entendre… je vous promets…

 

– Ne promets rien, c’est inutile, je n’ai pas confiance en toi, tu n’es pas un homme de parole. J’aime mieux me servir moi-même. À toi, Toby, regarde un peu ce qu’il a dans ses poches.

 

Grinçant des dents, fou de rage et d’humiliation, le bandit dut se laisser dépouiller de son browning, de ses chargeurs et de son couteau, mais quand Toby voulut lui prendre son portefeuille il le saisit à la gorge et se faisant de son corps un bouclier, en même temps qu’il excitait son blood-hound contre Dadd.

 

Une minute à peine s’écoula pendant laquelle la lutte se déroula et prit fin avec des péripéties d’une poignante atrocité.

 

N’obéissant qu’à l’instinct qui le portait à attaquer l’adversaire immédiat de son maître, Bramador s’était jeté sur Toby, au lieu de s’en prendre à Dadd. Ce fut une grande chance pour ce dernier dont le formidable dogue n’eût fait qu’une bouchée.

 

Demeuré très maître de lui, Dadd logea une balle, presque à bout portant, dans l’oreille du chien qui roula à terre, foudroyé.

 

Voyant son allié hors de combat et menacé par le browning de Dadd, l’homme lâcha Toby à moitié étranglé et dont les mollets avaient été entamés par les crocs de Bramador.

 

Pendant que Toby, furieux, reprenait haleine et pansait tant bien que mal sa blessure, Dadd, sans cesser de tenir en joue l’ennemi vaincu, réfléchissait avec ce sang-froid qui, au cours de la lutte, avait sauvé la situation.

 

– Qu’est-ce qu’on va faire de cette brute ? demanda-t-il distraitement, comme s’il se posait la question à lui-même.

 

L’homme eut un regard de fauve pris au piège, mais il ne bougea pas, il était devenu d’une pâleur livide, il comprenait qu’il avait perdu la partie et qu’il allait falloir payer.

 

– Tu t’embarrasses de peu de chose, répliqua haineusement Toby ; tiens, voilà ce qu’il faut en faire !

 

Et avant que Dadd eût pu deviner ses intentions, il avait foncé sur l’homme comme un taureau furieux et, d’un coup de tête dans le ventre, l’avait lancé dans le marécage.

 

C’est alors que le misérable lacéré par les aiguilles acérées des plantes mortelles, immergé dans les eaux fétides, pullulantes de sangsues et de reptiles, avait lancé cet appel déchirant que, malgré la distance, avait entendu Marianna.

 

Un instant, la face blême, fendue par un abominable rictus et dont les prunelles révulsées sortaient de leurs orbites, émergea au-dessus des eaux noires. Puis l’homme – il était sans doute devenu fou instantanément – éclata d’un rire aigu convulsif qui fit frissonner d’horreur ses deux bourreaux. Il fit quelques faibles mouvements pour s’arracher à la vase qui l’engluait et brusquement il s’enfonça et disparut.

 

Tout à coup, au milieu des cercles qui allaient en s’élargissant sur l’eau dormante, une main noire de fange apparut, chercha éperdument à s’accrocher à quelque chose, se déchira aux épines aiguës des dionées et retomba.

 

Une minute s’écoula, l’eau était redevenue unie comme un miroir entre les larges feuilles des nymphéas géants.

 

Dadd et Toby se regardèrent, ils étaient d’une pâleur de mort ; nul des deux n’osait rompre le premier le silence.

 

– Allons-nous-en, dit enfin Dadd, d’une voix tremblante ; toute ma vie, j’aurai devant les yeux, cette horrible gueule…

 

Toby ne répliqua rien et tous deux, sans prononcer une parole, s’éloignèrent précipitamment de ce paysage d’épouvante.

 

Ils ne retrouvèrent leur sang-froid que lorsqu’ils eurent atteint le bois qui s’étendait jusqu’aux murailles du jardin. Ils couraient plutôt qu’ils ne marchaient, et d’instant en instant, ils cédaient à l’irrésistible besoin de se retourner, dans une crainte inavouée et confuse de voir surgir derrière eux l’homme assassiné et son chien noir.

 

– C’est tout de même une chance, dit enfin Dadd, que j’ai trouvé un browning dans la chambre de la nourrice. Sans ça…

 

– C’est probablement nous qui servirions à l’heure qu’il est de pâture aux sangsues. Enfin tout est bien qui finit bien ; maintenant nous revoilà en fonds.

 

– C’est vrai, au fait, nous n’avons seulement pas pensé à regarder ce qu’il y a dans le portefeuille.

 

Toby exhiba une solide pochette de cuir de bœuf, comme en portent les cow-boys. Elle contenait deux mille dollars, de la menue monnaie et divers papiers, au nom d’Elihu Kraddock, prospecteur. Les deux bandits se débarrassèrent des papiers qui ne pouvaient que les compromettre et se partagèrent loyalement les bank-notes.

 

– Tout va bien, s’écria Dadd qui, petit à petit, reprenait son entrain, il ne nous reste plus maintenant qu’à exécuter la seconde partie du programme, ou je ne suis qu’un âne, ou nous avons encore aujourd’hui à encaisser « des dividendes intéressants », comme on disait à la banque Rabington.

 

– Tu crois ? demanda Toby avec hésitation.

 

– J’en suis sûr.

 

– Ne serait-il pas plus sage, puisque nous avons de l’argent, de prendre le train immédiatement ? Il me tarde d’être loin de ce maudit pays.

 

– Quel chien de poltron tu fais, grommela Dadd en haussant les épaules. Je te dis que je réponds de tout.

 

Et sans plus se préoccuper de son compagnon, Dadd se mit à la recherche de certains arbres dont, quelques heures auparavant, il avait entaillé les écorces et qui devaient lui servir à retrouver son chemin. Les entailles le conduisirent directement au pied d’un vieux chêne dont le feuillage dominait de sa masse imposante les arbres avoisinants.

 

CHAPITRE IV

VERS LE MEXIQUE

L’évanouissement de Marianna avait été de peu de durée, la fraîcheur du sous-bois, humide de rosée, l’avait promptement fait revenir à elle. Mais, en reprenant conscience de sa navrante situation, la pauvre mulâtresse sentit renaître ses angoisses et son chagrin.

 

L’espoir qu’elle avait un instant caressé de retrouver l’enfant avant qu’on se fût aperçu de sa disparition, s’était évanoui. Le cœur gonflé d’amertume, elle se disait qu’il ne lui restait plus qu’à aller apprendre à Marthe la terrible nouvelle et elle tremblait à la seule pensée de la scène qui allait se produire. Puis, les travailleurs de la plantation battraient le pays dans toutes les directions et, peut-être retrouveraient-ils le petit Georges.

 

Là-dessus d’ailleurs elle ne se faisait aucune illusion : l’enfant était perdu pour toujours. Ceux qui l’avaient enlevé, avaient dû machiner leur coup de longue date et prendre toutes les précautions pour s’assurer l’impunité.

 

Elle ne doutait pas que le coupable ne fût Elihu Kraddock, dont elle se rappelait la physionomie sinistre, pour l’avoir vu une ou deux fois au moment du procès et elle n’osait songer à ce que le bandit avait pu faire de l’innocent baby tombé entre ses mains.

 

Torturée par les horribles images qui se présentaient à son esprit, Marianna pleurait à chaudes larmes. Elle eût voulu mourir ; l’idée d’un suicide qui mettrait fin d’un seul coup aux tortures morales qu’elle endurait se précisait de plus en plus dans son esprit.

 

Lentement, comme à regret elle se dirigeait vers la porte du jardin, et à mesure qu’elle s’en rapprochait, sa démarche devenait plus hésitante, elle poussait de profonds soupirs.

 

– Non, c’est impossible ! bégaya-t-elle, je n’oserai jamais…

 

Elle fit encore quelques pas et se trouva tout à coup nez à nez avec un adolescent dépenaillé et d’une remarquable laideur, dans lequel on a sans doute reconnu Petit Dadd qui, lui aussi, se dirigeait vers la porte du jardin.

 

En l’apercevant, Marianna avait eu un mouvement de recul. Dadd, dont le coup d’œil perçant avait tout de suite reconnu la femme dans la chambre de laquelle il s’était introduit la nuit précédente, comprit qu’il fallait tout d’abord la rassurer.

 

– Vous pleurez, lui dit-il de sa voix la plus douce, si vous êtes la personne que je pense, je suis peut-être en mesure de vous consoler.

 

– Que voulez-vous dire ? s’écria la mulâtresse, se raccrochant avidement au vague espoir que lui suggérait la phrase de l’inconnu.

 

– Figurez-vous, ajouta-t-il d’un ton persuasif, qu’un de mes camarades et moi – nous sommes deux pauvres diables de tramps – nous avons trouvé un petit enfant…

 

– Ah ! si vous pouviez dire vrai, fit Marianna en joignant les mains, je crois que je deviendrais folle de joie !… Vous ne voulez pas vous moquer de moi, au moins ? Répétez-moi que c’est bien vrai, que vous avez trouvé un enfant !…

 

– C’est tout ce qu’il y a de plus vrai, déclara Dadd solennellement, je vous en donne ma parole d’honneur. D’ailleurs vous allez le voir dans un instant, il est ici, à deux pas.

 

– Où cela ? – non, je ne peux pas croire que c’est vrai ! – Je vous en supplie montrez-le-moi ! Je meurs d’impatience…

 

– Calmez-vous, je vous répète qu’il est là. Hé, Toby, apporte le baby !

 

« Mon camarade, ajouta-t-il, est resté un peu en arrière, il marche très doucement pour ne pas réveiller le petit.

 

La vérité, c’est que Dadd qui était en toutes choses d’une extrême prudence, s’était dit qu’en arrivant avec l’enfant dans les bras, il risquait tout d’abord d’être pris pour le voleur. De la façon dont il avait arrangé la chose, une méprise, même momentanée, n’était pas possible.

 

Toby ne tarda pas à paraître portant avec précaution le petit Georges.

 

Avec la rapidité d’un vautour qui fond sur sa proie, Marianna s’était jetée sur l’enfant, l’arrachant presque des bras de Toby, et elle le couvrait de baisers et de caresses, riant et pleurant à la fois.

 

Ainsi bousculé, le petit Georges se mit lui aussi à pleurer et la mulâtresse se souvint tout à coup qu’il n’avait pas bu depuis le milieu de la nuit.

 

– Pauvre chéri ! murmura-t-elle, il meurt de faim, et moi qui n’y pensais pas.

 

Elle dégrafa précipitamment son peignoir, elle donna le sein à l’enfant qui, aussitôt calmé, se mit à boire avidement.

 

Assise sur une grosse racine d’arbre et couvant des yeux le cher bébé reconquis, Marianna demeurait silencieuse, toute à la joie immense qu’elle ressentait, le regard perdu dans un rêve. On eût dit que maintenant qu’elle le tenait, il lui était égal de savoir comment il avait été volé, puis retrouvé.

 

En diplomate avisé, Dadd attendait patiemment qu’elle le questionnât. Il tenait toute prête une histoire suffisamment vraisemblable.

 

– Mon camarade et moi, raconta-t-il, nous avons passé la nuit dans les bois. Nous cherchions à regagner la grande route, quand nous avons aperçu un homme qui marchait en se retournant fréquemment, comme quelqu’un qui vient de faire un mauvais coup. Il portait ce baby dans ses bras et était suivi d’un grand chien noir.

 

– Un chien noir, interrompit Marianna, c’est certainement Elihu ! J’en étais sûre.

 

– Les allures de cet homme nous parurent suspectes. Nous le suivîmes sans nous montrer pour voir ce qu’il allait faire. Il s’arrêta au pied d’un chêne dont le tronc est entièrement creux et y cacha l’enfant après lui avoir arrangé un lit de mousse et avoir dissimulé la cavité avec des branchages.

 

Dadd aurait pu fournir des détails encore plus circonstanciés, car c’était lui-même qui avait eu l’idée de la cachette et qui avait exécuté tout ce qu’il mettait sur le compte de l’homme au chien noir.

 

– Vous comprenez, conclut-il, que dès que le bandit a eu les talons tournés, nous nous sommes emparés du petit avec l’intention de le rapporter à ses parents, si nous parvenions à les découvrir.

 

Dadd ajouta modestement :

 

– Nous n’avons fait que notre devoir, tous les honnêtes gens, à notre place, auraient agi de la même façon.

 

– Vous êtes de braves garçons, fit Marianna tout émue et moi qui ne vous ai pas seulement remerciés. Je ne sais pas où j’ai la tête, mais vous n’avez rien perdu pour attendre et, aujourd’hui, vous pourrez vous vanter d’avoir fait une bonne journée ! Grâce à Dieu, vous n’avez pas affaire à une ingrate !…

 

– Quand on a fait une bonne action, on a fait une bonne journée, répliqua Dadd d’un petit air cafard, sans soupçonner aucunement qu’il rééditait une pensée de l’empereur Titus.

 

– Venez avec moi, dit la mulâtresse, je vais commencer par vous servir un lunch solide et ensuite…

 

– Impossible, répliqua Dadd toujours circonspect, il faut que nous prenions le train. J’ai une sœur très malade qui m’attend et de plus on nous a promis du travail dans une usine, à huit milles d’ici.

 

– Tant pis, lors attendez-moi là, je vais revenir dans cinq minutes, vous serez contents de moi, je vous le promets.

 

Toute joyeuse, Marianna disparut avec l’enfant par la porte du jardin qu’elle laissa entrebâillée.

 

 

Elle ne revint qu’au bout d’une demi-heure et les deux bandits commençaient à trouver le temps long, quand elle apparut, pliant sous le faix de toutes sortes d’objets.

 

C’était d’abord un sac de toile, gonflé de pain, de jambon, de boîtes de conserve sans oublier une petite fiole de whisky, puis un paquet de vieux vêtements encore assez présentables, parmi lesquels il y avait une robe de femme et un corsage pour la prétendue sœur de Dadd, enfin une boîte qui renfermait du savon, du tabac, un peigne et un rasoir.

 

– Ce n’est pas tout, dit Marianna en leur présentant une enveloppe. Mrs Grinnel vous remercie infiniment et vous prie d’accepter ce bank-note pour vous aider à sortir d’affaire. Elle a été très contrariée que vous refusiez de passer quelques jours à l’hacienda.

 

Le bank-note était un billet de cinq cents dollars.

 

– Je suis confus de vos bontés, – s’écria Dadd, avec une émotion réelle, ou, tout au moins, fort bien jouée, – mistress, permettez-moi de vous embrasser.

 

Marianna s’exécuta de bonne grâce et dut aussi subir l’accolade de Toby qui tenait à se montrer à la hauteur de son compagnon.

 

Quand la porte du jardin se fut refermée sur la généreuse mulâtresse, Dadd et Toby exécutèrent une véritable gigue, tellement ils étaient satisfaits de la tournure des événements.

 

L’avenir leur apparaissait sous les plus riantes couleurs.

 

Tout d’abord ils se jetèrent sur les provisions comme des loups affamés, mangèrent comme des ogres et ne laissèrent pas une goutte de whisky. Ensuite Toby se rasa et revêtit un complet assez propre trouvé dans un des paquets.

 

– Supprime donc ta moustache, lui conseilla Dadd, tu sais que ton signalement est affiché partout.

 

– Tu as raison, mais pourquoi ne changes-tu pas de vêtements ? Il y en a là un qui t’irait très bien.

 

– Moi, j’ai une autre idée, fit le jeune bandit, fort occupé à examiner le corsage et la robe destinés à sa sœur.

 

– Qu’est-ce que tu vas faire.

 

– Tout simplement me camoufler en petite vieille, comme cela m’est déjà arrivé. Je suis assez laid pour cela. Quant à toi, je vais te passer au jus de tabac et tu feras un mulâtre superbe. Je parierais que la gare, située à deux milles d’ici, est infestée de policemen, il faut prendre ses précautions.

 

*

* *

 

Deux heures plus tard, en dépit du policeman installé en face du guichet de distribution des billets, Dadd et Toby, grâce à leurs déguisements, purent prendre place sans encombre dans un train à destination du Texas.

 

Ils se rendaient à Mexico.

 

Douzième épisode

L’HALLUCINANTE PHOTOGRAPHIE

CHAPITRE PREMIER

UN MISANTHROPE CONVAINCU

Un des quarante ascenseurs qui desservent les trois mille chambres du Gigantic Hotel, Stade Street, à Chicago, venait de s’arrêter au quinzième étage. Le Noir vêtu d’écarlate et galonné d’or, préposé au service de l’appareil, ouvrit les portes grillagées et une jeune fille vêtue de deuil, s’élança impétueusement hors de la cage dorée.

 

Pendant que « l’élévateur » continuait son ascension vers les étages supérieurs, un Noir non moins galonné que le premier était accouru au-devant de la visiteuse.

 

– Je voudrais voir Miss Elsie Godescal, demanda-t-elle impatiemment. Est-elle ici ?

 

– Miss Godescal est chez elle, répondit le Noir avec la déférence d’un serviteur bien stylé. Qui dois-je annoncer ?

 

– Miss Gladys Barney.

 

Le Noir s’éclipsa : Miss Barney s’assit dans une bergère de la luxueuse antichambre dont la décoration, de pur style Louis XVI, eût été irréprochable sans l’éclat trop neuf des dorures trop abondantes, et les tons un peu crus des tapisseries à personnages.

 

Grande et mince, le nez aquilin un peu trop accentué, la bouche un peu grande, Miss Gladys n’était pas précisément jolie, mais ses grands yeux bruns avaient une expression de douceur captivante, son sourire était plein de franchise et son teint, d’un éclat éblouissant, ses dents très blanches et bien rangées, ses lèvres très rouges, une abondante chevelure châtain foncé, lui conféraient ce charme de fraîcheur et de santé, qui est commun à beaucoup d’Américaines. En ce moment, elle était toute rose d’impatience.

 

– Quelle idée, songeait-elle, a eue Elsie de venir se loger dans un pareil caravansérail ! Il y a un quart d’heure que je la cherche !…

 

Mais déjà le domestique noir était de retour. Silencieusement, il précéda la visiteuse jusqu’à un petit salon dont il lui ouvrit la porte.

 

Miss Elsie, qui prenait le thé en compagnie de deux gentlemen d’allure impeccable, avait couru à la rencontre de son amie. Les deux jeunes filles s’embrassèrent affectueusement.

 

– Que je suis heureuse de te voir ! s’écria Elsie. Nous allons tâcher de t’être utiles, nous sommes venus exprès pour cela. Mais avant tout, il faut en finir avec les présentations : Mr Todd Marvel, mon fiancé, que tu as dû voir chez mon tuteur ; Mr Floridor Quesnel, un ami de mon fiancé.

 

Gladys Barney s’inclina gracieusement, tout heureuse de se trouver en présence de ce fameux détective milliardaire dont les exploits étaient passés à l’état de légende.

 

– Sur ma demande, déclara Elsie avec un sourire d’orgueilleuse tendresse, mon cher Todd veut bien mettre ses talents à ta disposition. Il faudra que ton affaire soit bien embrouillée, s’il n’arrive pas à la rendre claire et limpide comme du cristal !

 

– N’exagérons rien, fit le détective, modestement. Il m’arrive, comme à tout le monde, d’entrer en lutte avec des adversaires plus forts et plus habiles que moi. Ainsi, ce fameux docteur Klaus Kristian…

 

Elsie pâlit et frissonna.

 

– Je vous en prie, murmura-t-elle, ne prononcez pas ce nom. Celui qui le porte m’inspire une horreur et une épouvante indicibles…

 

– Nous sommes débarrassés de lui, heureusement, répondit Todd Marvel en prenant doucement dans ses mains celles de la jeune fille, je vous promets que je n’en parlerai plus…

 

Puis se tournant vers Gladys.

 

– Miss Barney, ajouta-t-il, si vous voulez bien m’exposer votre affaire, dans le plus grand détail, je vous dirai ce que nous pouvons en espérer.

 

– Les faits en eux-mêmes sont très simples. J’ai été dépouillée de plus de deux millions de dollars et je ne puis rien contre mes voleurs.

 

– En êtes-vous bien sûre ?

 

– Vous allez en juger : je suis l’unique héritière de ma tante Elspeth Barney, décédée il y a deux mois, et qui, sans être milliardaire, possédait une des grosses fortunes de Chicago. Parmi les valeurs énumérées dans le testament, se trouvent deux millions de dollars d’actions, des puits pétrolifères du Wyoming, de la société Jack Randall.

 

– Excellentes valeurs, interrompit le milliardaire, elles ont atteint ces jours derniers un cours très élevé.

 

– Ces actions, reprit Gladys Barney étaient déposées chez Jack Randall, comme l’attestait un certificat en bonne forme, portant les numéros des titres, trouvé par moi dans le coffre-fort de ma tante, et remontant à deux ans.

 

« Je me suis rendue aux établissements Randall avec mon certificat et là j’ai eu la désagréable surprise d’apprendre que ma tante avait vendu ses actions un mois avant son décès, on m’a mis sous les yeux des reçus signés d’elle et parfaitement en règle.

 

– Et vous croyez que ces reçus sont faux et que Randall s’est approprié les actions ?

 

– J’en suis convaincue, mais je n’en puis apporter aucune preuve matérielle. Ma tante Elspeth était une personne très sérieuse et très ordonnée, elle gérait elle-même sa fortune, elle était absolument incapable de porter sur son testament des valeurs qui ne lui appartenaient plus.

 

Todd Marvel et Floridor échangèrent un coup d’œil significatif.

 

– Voilà qui est étrange, déclara le milliardaire. À quelle date a été écrit le testament ?

 

– Quinze jours environ avant la mort de ma tante – alors qu’elle était en pleine possession de toutes ses facultés intellectuelles – et par conséquent quinze jours après la prétendue vente des actions.

 

Todd Marvel réfléchit pendant quelques instants.

 

– Dites-moi maintenant, fit-il, quelle a été l’attitude de Jack Randall ? Qu’a-t-il répondu à vos réclamations ?

 

– Je n’ai pas vu Jack Randall lui-même, il est impossible de le voir – mais ceci est un autre mystère sur lequel je reviendrai – son homme de confiance, Mr Ary Morlan s’est montré plein de courtoisie ; il a même consenti à confier à un homme d’affaires, qui les a fait expertiser, les reçus signés de ma tante et les experts ont reconnu la parfaite authenticité de la signature.

 

– De sorte que tout le monde vous a donné tort ?

 

– Absolument…

 

– Vous n’allez pas en faire autant ? j’espère, ajouta Gladys en souriant.

 

– Rassurez-vous. Cette affaire m’intéresse passionnément. Laissez-moi maintenant vous poser quelques questions. Vous disiez à l’instant qu’il était impossible de voir Mr Randall ?

 

– C’est du moins très difficile. Mr Randall est paraît-il atteint d’une noire misanthropie. Il vit seul dans son magnifique hôtel, situé sur les bords du lac Michigan. Jamais il ne sort, jamais il ne reçoit, il a rompu avec toutes ses anciennes relations.

 

« Cette attitude, qu’il a prise – assez récemment d’ailleurs, – me contrarie d’autant plus que ma feue tante le considérait comme un homme parfaitement intègre et le mettait au nombre de ses amis les meilleurs et les plus sûrs. C’est à n’y rien comprendre !

 

– Parbleu, interrompit Floridor, il est évident pour moi que Mr Randall est séquestré.

 

Miss Barney protesta avec une certaine vivacité.

 

– Mais non, fit-elle, il n’est pas séquestré. On le voit, difficilement, il est vrai, mais on le voit ! Par exemple, on n’en est pas plus avancé. Il ne demeure jamais plus de quelques minutes avec ses visiteurs et il leur tient toujours à peu près le même langage : « Si vous venez pour affaires, adressez-vous à Mr Ary Morlan ; si c’est pour toute autre raison, il m’est impossible de vous entendre, le plus grand service que vous puissiez me rendre est de respecter ma solitude. »

 

– Une dernière question, fit le milliardaire. Quel genre d’homme est-ce que cet Ary Morlan ?

 

– Quoique en sa qualité d’Anglo-Indien, il ait le teint légèrement cuivré, c’est à tous égards un parfait gentleman, de manières très distinguées. Très intelligent, très actif, il est estimé dans le monde des affaires. Sous son impulsion, la société des puits pétrolifères du Wyoming que dirige Jack Randall est entrée dans une ère de prospérité inouïe.

 

– Cela suffit ! s’écria Todd Marvel en se levant précipitamment, je vais à l’instant même rendre visite à Mr Jack Randall, il faut à tout prix que j’aie la clef de cet irritant mystère.

 

– Je vous souhaite de réussir, dit Miss Barney, sans beaucoup de conviction.

 

– Il réussira, j’en suis sûre ! déclara Elsie avec enthousiasme. Mon cher Todd a résolu avec bonheur des problèmes autrement épineux !

 

– Au revoir, chère Elsie, murmura le milliardaire en effleurant d’un respectueux baiser le front de sa fiancée, au revoir Miss Gladys, je vous retrouverai ici dans une heure, et si je n’ai pas remporté une victoire complète, j’espère du moins ne pas revenir tout à fait bredouille.

 

– Dois-je vous accompagner ? demanda Floridor.

 

– Bien entendu. N’oublie ni ton browning, ni ton appareil photographique.

 

– Lequel ?

 

– Le « silencieux » celui dont le déclic ne fait pas de bruit, j’ai idée que cet appareil ne nous sera pas inutile…

 

 

Après avoir louvoyé pendant longtemps dans la cohue des véhicules de tout genre qui encombraient Stade Street et les rues avoisinantes, la Rolls Royce de Todd Marvel, pilotée par Floridor, s’engagea dans Michigan Avenue, une luxueuse voie ombragée par de beaux arbres et bordée d’un côté par le lac, de l’autre par de véritables palais de style italien, mauresque, anglais ou espagnol, mais où le gothique dominait. Quelques minutes plus tard, la voiture stoppait en face d’une haute construction à tourelles et à créneaux, dont les murailles de granit étaient percées d’étroites fenêtres ogivales. C’était la demeure du milliardaire Jack Randall.

 

Après avoir franchi une grille de fer forgé et doré, les deux visiteurs furent introduits dans un salon d’attente sévèrement meublé de bahuts d’ébène et de raides fauteuils espagnols : un lustre flamand, aux lourdes boules de cuivre, pendait de la voûte : dès le seuil de la pièce on se sentait étreint par une inexplicable sensation de tristesse et de solennité.

 

Une haute verrière d’une tonalité jaune et violette, représentant le supplice de saint Barthélemy écorché vif, éclairait tous les objets d’une lumière fiévreuse et mélancolique. Mais l’attention de Todd Marvel fut surtout retenue par un grand portrait d’homme, en pied, de grandeur nature, qui se détachait de son cadre d’ébène avec un puissant relief, une saisissante impression de vie.

 

Il représentait un homme à la barbe grisonnante, entièrement vêtu de noir, énergique et grave ; sa physionomie portait la trace de fatigues et de chagrins sans nombre, mais on y lisait aussi un entêtement et une audace formidables.

 

Sans s’en rendre compte, Todd Marvel se sentit puissamment attiré par ce portrait, il ne pouvait en détacher ses regards.

 

– Cet homme a dû soutenir de terribles luttes contre la mauvaise chance, dit-il à Floridor.

 

– Si c’est, comme je le suppose, Jack Randall que représente ce tableau, vous êtes tout à fait dans le vrai. Il paraît qu’il a fait fortune, comme simple prospecteur au Mexique.

 

Cette conversation fut interrompue par le retour du domestique.

 

– Mr Randall regrette de ne pouvoir vous recevoir, déclara-t-il, mais si vous désirez voir Mr Ary Morlan, il sera heureux de votre visite.

 

– C’est bien, dit le milliardaire, qui s’attendait à cette réponse, je verrai Mr Ary Morlan.

 

L’homme de confiance de Jack Randall ne tarda pas à paraître et Todd Marvel dut reconnaître que Miss Barney n’avait nullement exagéré en le représentant comme un gentleman d’une rare distinction de manières.

 

Indien par sa mère, Anglais par son père, Ary Morlan réunissait en lui les qualités des deux races, la volonté tenace de l’Anglo-Saxon, l’intuitive pénétration et la finesse de l’Hindou, l’obstination alliée à la souplesse du diplomate. Âgé d’environ trente-cinq ans, il était grand et robuste, avec une aisance et une franchise d’allures qui le rendaient tout de suite sympathique.

 

De l’Anglais, il tenait ses poings solides, ses larges épaules, son front têtu, martelé de bosses volontaires, mais la régularité presque féminine de ses traits, son teint bronzé, ses yeux noirs d’un éclat presque inquiétant, décelaient l’Oriental.

 

Après avoir salué les visiteurs avec une courtoisie parfaite, il aborda sans préambule le sujet qui les intéressait.

 

– Vous vouliez voir Mr Jack Randall ? dit-il d’une voix singulièrement musicale et bien timbrée, ce n’est malheureusement pas possible aujourd’hui. Il est d’une santé chancelante et, en ce moment surtout, extrêmement fatigué, puis vous n’ignorez sans doute pas qu’il a horreur de toute espèce de visites. Il est devenu peu à peu véritablement misanthrope et je vous surprendrai peut-être en vous apprenant que c’est à peine s’il consent à me recevoir moi-même pendant le temps nécessaire au règlement des affaires les plus urgentes.

 

– On m’avait déjà dit cela en effet, répondit Todd Marvel avec beaucoup de calme.

 

– Maintenant, reprit Mr Ary Morlan, avec un cordial sourire, s’il s’agit d’une affaire d’argent, quelle qu’elle soit, j’ai pleins pouvoirs pour traiter et je serai personnellement heureux d’être agréable à Mr Todd Marvel que je n’avais pas le plaisir de connaître, mais dont j’ai souvent entendu vanter les qualités d’homme d’affaires et… de détective.

 

– Voici de quoi il s’agit, répondit Todd Marvel, sur le même ton de politesse et de cordialité que son interlocuteur. Je viens au nom de Miss Gladys Barney, qui est une amie d’enfance de ma fiancée…

 

Une ombre de contrariété passa sur les traits de l’Anglo-Indien.

 

– Vraiment, répliqua-t-il avec une nuance de lassitude et d’énervement, je ne comprends rien à la conduite de Miss Barney. Tous les jours, elle m’envoie de nouveaux mandataires, qui, tous, me répètent la même histoire. Ce n’est pas ma faute si la tante de Miss Gladys a vendu ses actions au lieu de les garder pour son héritière. J’ai même consenti à laisser vérifier les reçus par des experts. Je crois qu’on ne peut pas pousser la complaisance plus loin. Beaucoup, à ma place, auraient envoyé promener Miss Barney en lui disant de s’adresser à la justice, si elle se croit réellement lésée.

 

– Je suis au courant de tout cela, répondit le milliardaire, sans se laisser démonter par cette attaque directe.

 

– Somme toute, que voulez-vous ? Une nouvelle expertise des reçus signés par Mrs Elspeth Barney ? Je veux bien y consentir pour vous être agréable, quoique vraiment…

 

– Non, déclara Todd Marvel avec fermeté, je désire voir Mr Jack Randall, il était l’ami et le conseil de Mrs Elspeth, et il suffirait peut-être d’un mot de lui pour dissiper tout ce mystère.

 

Au grand étonnement du milliardaire, Mr Ary Morlan ne s’insurgea pas contre la demande qui lui était faite.

 

– Écoutez, dit-il, du ton le plus conciliant, j’ai à cœur de vous faire plaisir et je tiens aussi à en finir, une fois pour toutes, avec les réclamations injustifiées de Miss Gladys : je vais tâcher de décider Mr Jack Randall à vous recevoir.

 

– Je suis très sensible à l’obligeance de votre procédé, répondit Todd Marvel à demi convaincu, il est possible, après tout, que Miss Barney se soit trompée.

 

– Voulez-vous m’attendre quelques instants ? Je vais user de persuasion pour faire consentir Mr Randall à une entrevue.

 

Ary Morlan disparut par une porte latérale. Todd Marvel et le Canadien demeurèrent seuls.

 

– Je ne sais pas trop que penser, murmura le milliardaire, quelle est ton impression ?

 

– Je commence à craindre que Miss Barney ne soit dans son tort. Je serais bien étonné si ce Mr Morlan, qui me paraît un aimable gentleman n’était pas d’une parfaite loyauté.

 

– Ne te hâte pas de conclure, répliqua le milliardaire assez perplexe. Quoi qu’il en soit, si Mr Jack Randall nous reçoit, arrange-toi de façon à prendre de lui un ou deux clichés, et cela, naturellement, sans être vu des intéressés.

 

– Je crois pouvoir y réussir…

 

Le milliardaire mit un doigt sur ses lèvres ; Ary Morlan revenait, la physionomie souriante.

 

– Soyez satisfait, fit-il. J’ai pu convaincre mon directeur plus facilement que je ne pensais. Il sera ici dans un instant. Et tenez, le voilà !

 

Jack Randall, très reconnaissable grâce à la frappante ressemblance du portrait à l’huile, venait d’entrer dans la pièce par la porte du fond. Il salua d’un léger signe de tête les deux visiteurs.

 

– Sirs, je connais le but de votre démarche, fit-il, d’une voix assourdie et tremblotante, je n’ai rien à ajouter à ce que vous a dit Mr Ary Morlan, Miss Barney est dans l’erreur la plus complète.

 

« Vous avez désiré me voir, vous devez être satisfaits. Excusez-moi de ne pas rester plus longtemps. J’ai pour habitude de ne jamais entrer en conversation suivie avec qui que ce soit. C’est une règle formelle que je me suis imposée et dont je ne me dépars jamais. »

 

Avant que Todd Marvel fût revenu de sa surprise, Jack Randall avait salué légèrement de la même façon qu’en entrant et s’était retiré.

 

Il y eut une minute d’un silence embarrassant, Todd Marvel et Floridor avaient l’impression qu’en dépit de l’évidence apparente des faits ils se heurtaient à un étrange mystère.

 

– J’espère, dit enfin Ary Morlan, que vous ne conservez plus aucun doute. Mr Jack Randall a été parfaitement explicite.

 

– C’est évident, balbutia le milliardaire machinalement.

 

– S’il n’est pas entré dans des détails plus circonstanciés, c’est qu’il a horreur des explications, les rares entrevues qu’il accorde ne sont jamais plus longues.

 

Todd Marvel avait eu le temps de se ressaisir ; ce fut très aimablement qu’il répondit.

 

– Il me reste maintenant, Mr Morlan, à vous remercier de votre obligeance en vous priant d’excuser notre visite importune.

 

– J’espère que vous ferez comprendre à Miss Barney qu’elle a tort de s’obstiner dans des prétentions que rien ne justifie.

 

– Je n’y manquerai pas.

 

– Si j’avais un conseil à lui donner, ce serait de faire certaines recherches dans les banques. Il se peut fort bien que la défunte ait déposé les deux millions de dollars dans un établissement financier et qu’elle ait égaré le reçu.

 

– Non, répondit le milliardaire d’un ton très calme, car le testament mentionne les actions avec leurs numéros, je croirais plutôt à une de ces crises d’amnésie si fréquentes chez les malades. Mrs Elspeth a oublié qu’elle avait vendu ses titres.

 

– Ma foi, je crois que vous avez raison, c’est la seule explication possible…

 

Mr Ary Morlan insista pour reconduire ses visiteurs jusqu’à leur auto et ne se retira qu’après avoir échangé avec eux de vigoureux shake-hand.

 

Pendant qu’ils franchissaient en quatrième vitesse la distance qui sépare la Michigan Avenue du Gigantic Hotel, Todd Marvel et Floridor n’échangèrent pas une parole. Tous deux demeuraient plongés dans leurs réflexions.

 

– J’ai pu prendre deux clichés, dit seulement le Canadien.

 

– C’est bien, sitôt rentré, tu iras au laboratoire photographique de l’hôtel en faire tirer quelques épreuves que tu m’apporteras immédiatement.

 

Le premier soin du milliardaire fut de se rendre au petit salon de thé du quinzième étage où l’attendaient Gladys et Elsie et de les mettre au courant de sa visite.

 

Elles l’écoutèrent sans l’interrompre, mais à mesure qu’il avançait dans son récit, Miss Barney donnait des signes de nervosité et d’impatience.

 

– Alors, dit-elle, non sans une certaine amertume, vous aussi allez donner raison à mes spoliateurs ? On dira bientôt que c’est moi qui ai tous les torts !…

 

– Non, répondit-il gravement, je suis sûr de la légitimité de vos réclamations. Il y a dans toute cette affaire un mystère que je veux arriver à percer, mais je crains que ce ne soit pas sans peine.

 

– Avez-vous quelque indice, si faible soit-il ? demanda Miss Elsie.

 

– Pas le moindre jusqu’ici. J’avoue que toutes les vraisemblances sont du côté de nos adversaires. Tout ce que j’ai pu, c’est de faire prendre par Floridor une photographie de monsieur Jack Randall.

 

– À quoi cela nous avancera-t-il ?

 

– Peut-être à rien, mais cela peut avoir aussi une grande importance. Si Jack Randall est mort ou séquestré, nous le découvrirons tout de suite. Je sais où me procurer d’anciennes photographies de lui. Nous ferons la comparaison après agrandissement et mensuration anthropométrique… Mais voici précisément Floridor qui revient avec des épreuves.

 

Le Canadien pénétra en coup de vent dans le petit salon ; il paraissait absolument bouleversé, hors de lui.

 

– Que t’arrive-t-il ? demanda Todd Marvel.

 

– Par exemple, s’écria Floridor dont les traits exprimaient la stupeur la plus profonde, je n’aurais jamais soupçonné chose pareille ! Ce qui m’arrive est extraordinaire ! Je me demande si je ne deviens pas fou !

 

– Qu’y a-t-il donc ? interrogea impatiemment le milliardaire. Les clichés…

 

– Eh ! bien, sur les clichés il n’y a rien du tout, vous m’entendez ? Rien, pas la moindre trace de Mr Jack Randall.

 

– Tu déraisonnes, s’écria Todd Marvel, en s’emparant avec vivacité des épreuves que Floridor tenait à la main.

 

À leur tour, le milliardaire et les deux jeunes filles jetèrent un cri de surprise.

 

– C’est à n’y pas croire, s’exclama Todd Marvel, littéralement abasourdi. Ce Randall n’est pourtant pas un spectre, un pur esprit ; je l’ai vu de mes yeux, pendant que Floridor le photographiait ! Je l’ai entendu parler et il n’y a aucun vestige de sa présence sur le cliché.

 

– Je ne sais comment vous expliquer ce phénomène déconcertant, déclara Miss Gladys, mais il me donne raison.

 

– Tâchons de réfléchir avec sang-froid, répondit Todd Marvel. Je ne crois pas, vous le supposez bien, que nous nous trouvions en présence d’un fait surnaturel. Nous avons tous deux vu et entendu Mr Randall dans le décor même que reproduit la photographie. Il y a certainement à ce mystère une explication logique et scientifique. C’est cette explication qu’il s’agit de trouver.

 

– J’en ai bien découvert une, déclara Floridor. Je vous la donne pour ce qu’elle vaut. J’ai vu dans certains théâtres des apparitions produites, à ce que l’on m’a dit, à l’aide d’une glace sans tain placée dans les sous-sols et puissamment éclairée.

 

Todd Marvel secoua la tête.

 

– Ta solution est mauvaise, fit-il. Il ne peut être question ici de ces fantômes que font apparaître les prestidigitateurs. Ces illusions ne sont possibles que sur une scène, placée assez loin du spectateur et plongée dans une obscurité complète. Nous n’étions qu’à quelques pas de Mr Randall. Si ç’avait été un spectre, comme tu te le figures, nous aurions vu tout le détail de la machinerie. Enfin, les apparitions de ce genre ne parlent pas.

 

– D’ailleurs, ajouta Miss Elsie, il faisait grand jour ; l’hypothèse de Mr Floridor n’est donc pas admissible.

 

Pendant une discussion qui dura près de deux heures on chercha vainement à résoudre cette troublante énigme. On dut y renoncer. Pour la première fois, peut-être, Todd Marvel se trouvait en présence d’un mystère véritablement impénétrable.

 

CHAPITRE II

UNE ÉNIGME EXPLIQUÉE

Pendant trois jours, Miss Elsie et son amie ne virent paraître à la salle à manger du Gigantic Hotel, qui leur était exclusivement réservée, ni Todd Marvel ni le Canadien.

 

Bien que le milliardaire eût prévenu sa fiancée qu’il ferait une courte absence, Elsie, d’un tempérament très impressionnable, commençait à être inquiète, Gladys au contraire était pleine d’espoir.

 

– Je suis sûre, chère amie, répéta-t-elle, que Mr Todd Marvel et son collaborateur sont en train de faire d’excellente besogne.

 

– Mr Marvel est si brave, si téméraire même, répondait Elsie, que je tremble toujours pour lui. Je lui souhaiterais un peu plus de prudence.

 

– Rassurez-vous, dit tout à coup Todd Marvel, lui-même, en pénétrant brusquement dans le salon de thé où avait lieu cette conversation, non seulement je n’ai couru aucun danger, mais j’ai découvert, beaucoup plus aisément que je ne le pensais, l’explication de la mystérieuse photographie.

 

– Comment avez-vous pu arriver à un pareil résultat ? demanda Miss Elsie émerveillée.

 

– De la façon la plus simple. Je me suis souvenu qu’Ary Morlan était d’origine indienne, de là à supposer que j’avais été victime d’un des tours de passe-passe, familiers aux jongleurs de son pays, il n’y avait qu’un pas. Au consulat d’Angleterre, un attaché, qui a longtemps habité Calcutta, m’a fourni les précisions les plus complètes sur ces sortes de miracles.

 

– Donnez l’explication ! s’écria Miss Gladys, le visage rose d’impatience et de curiosité.

 

– Je vais prendre un exemple pour me faire mieux comprendre. Vous avez sans doute lu – comme tout le monde – dans les relations de voyage, le récit des prodiges opérés par les fakirs, yogis, derviches ? appelez-les comme il vous plaira…

 

Les deux jeunes filles, attentives, firent un signe de tête affirmatif.

 

– Ces prodiges, continua Todd Marvel, en affectant un certain ton doctoral, peuvent se diviser en trois classes : ceux qui sont du domaine de la simple prestidigitation et sur lesquels je n’insisterai pas ; ceux qui sont de véritables miracles que la science moderne n’a pu ni reproduire ni expliquer de façon satisfaisante, tels que le fakir enterré vivant et ressuscité au bout de trois semaines ; enfin ceux où la suggestion hypnotique joue le principal rôle…

 

– Bravo, interrompit Elsie en applaudissant avec malice, vous parlez comme un professeur du collège d’Harvard.

 

Todd Marvel continua sans se déconcerter.

 

– L’apparition – c’est à dessein que je me sers de ce mot – de Mr Jack Randall appartient à ce dernier ordre de faits :

 

« Voici un prodige, ou si vous voulez, un tour, que réalisent couramment les fakirs hindous : le thaumaturge, de préférence par un temps couvert, emmène avec lui deux personnes de bonne foi – jamais plus de deux – dans un endroit solitaire, en pleine campagne. Il tire d’un panier une longue corde qu’il lance en l’air et c’est là où le miracle commence, la corde ne retombe pas et demeure verticale au sol, sans que rien la soutienne.

 

« Alors paraît un enfant de huit à dix ans qui se met en devoir d’escalader la corde, celle-ci s’allonge à mesure que l’enfant monte, et finalement la corde et l’enfant disparaissent tout à fait et le spectateur se retire stupéfait, en se demandant ce qu’ils ont pu devenir.

 

– Je me le demande également, murmura Gladys, très intéressée par ce récit.

 

– Cet escamotage inexplicable surexcita au plus haut point la curiosité de savants de tous les pays et personne n’avait pu deviner par quels moyens on parvenait à la produire, quand un officier anglais eut l’idée de photographier la corde et l’enfant. Ni l’un ni l’autre n’impressionnèrent la plaque : il se produisit exactement la même chose lorsque Floridor a voulu photographier Mr Jack Randall.

 

– Pourquoi ? demandèrent, d’une même voix, les deux jeunes filles stupéfaites.

 

– Pour la bonne raison que le Jack Randall que j’ai cru voir n’existait pas, pas plus que n’existe l’enfant que fait apparaître le jongleur.

 

« L’aimable gentleman Ary Morlan – un redoutable bandit en réalité – nous a suggéré l’image de Jack Randall, il nous a ordonné de le voir et nous l’avons vu.

 

Elsie et Gladys demeuraient muettes de stupeur.

 

– Remarquez, continua le milliardaire, que de même que les fakirs, Ary Morlan n’a jamais admis plus de deux personnes à la fois à visiter le prétendu misanthrope. Le portrait en pied placé dans le salon d’attente, et que l’on est forcé de regarder, pendant le temps, toujours assez long, que le domestique met à donner une réponse, a son utilité dans cette jonglerie. Il facilite le travail mystérieux du cerveau soumis à la suggestion, il évite à l’hypnotiseur un pénible travail de création du personnage à évoquer.

 

« Le Jack Randall que je me suis imaginé voir, avait exactement les mêmes traits et était vêtu de la même façon que celui du tableau…

 

– Tout cela ne tient pas debout ! s’écria brusquement Miss Barney. Si Jack Randall n’était qu’un spectre, une vision suggérée par Ary Morlan, il n’aurait pas pu vous adresser la parole !

 

– J’avais prévu cette objection, répliqua Todd Marvel, sans se démonter, les quelques phrases que j’ai entendues ont été prononcées par l’Anglo-Indien, qui, comme beaucoup de ses compatriotes est un ventriloque ou, pour être plus exact, un laryngiloque de première force. Je m’en serais aperçu du premier coup si j’avais fait plus attention à cette voix assourdie et chevrotante, qui donnait l’impression de venir de très loin.

 

« Cela vous explique que l’imaginaire Jack Randall, sous prétexte de misanthropie, se montre si peu loquace, et ne se risque jamais dans une conversation suivie.

 

– Je n’ai rien à répondre, murmura Gladys toute confuse, mais vraiment, quelle incroyable fantasmagorie ! Cet Ary Morlan a quelque chose de surnaturel et je me repens d’être entrée en lutte avec lui…

 

– Ce n’est pas le moment de reculer ; maintenant que nous sommes au courant des procédés de ce bandit de grande envergure, la partie est déjà à moitié gagnée. Il faudra bien qu’il vous rende vos deux millions de dollars et qu’il dise ce qu’il a fait de Mr Jack Randall.

 

– Croyez-vous qu’il l’ait assassiné ?

 

– C’est, malheureusement, très vraisemblable. Espérons qu’il se sera contenté de le séquestrer. D’ailleurs je vais, d’ici peu, être fixé sur ce point. Depuis que vous ne m’avez vu, ni Floridor ni moi ne sommes demeurés inactifs.

 

« J’ai déjà acquis une certitude, c’est que Jack Randall ne se trouve pas dans l’hôtel de Michigan Avenue. Ce n’est pas sans mal, d’ailleurs, que je suis arrivé à ce résultat. Les domestiques sont tous des Hindous, ils sont généreusement rétribués, très peu d’entre eux parlent l’anglais.

 

« Ma tâche était d’autant plus difficile que je risquais d’éveiller les soupçons de ceux auxquels je m’adressais et de voir mes tentatives signalées à Ary Morlan.

 

« Je découvris heureusement qu’un des Hindous, un cuisinier, fumeur d’opium invétéré, souffrait beaucoup de ne pouvoir s’en procurer aussi souvent qu’il l’eût voulu. Grâce au cadeau que je lui fis de quelques pains d’excellent opium de Smyrne, nous devînmes les meilleurs amis du monde. Je pus ainsi pénétrer subrepticement dans l’hôtel et le visiter de la cave au grenier.

 

« J’ai constaté que l’appartement autrefois habité par Jack Randall était vide. Personne ne l’a vu depuis un an, sauf les rares visiteurs auxquels Ary Morlan le fait apparaître, lorsqu’il s’y croit forcé.

 

– Il faut prévenir tout de suite la police ! s’écria Gladys très émue.

 

– Je n’en ferai rien, répondit Todd Marvel avec calme, ce serait tout compromettre. Notre adversaire a su se ménager dans le clan des hauts fonctionnaires de la police, de puissantes amitiés, et, qui sait ? peut-être des complicités. L’enquête que j’ai commencée et qui, je l’avoue, m’intéresse passionnément n’a de chances d’aboutir qu’à condition d’être poursuivie dans le plus grand secret.

 

La sonnerie du téléphone interrompit ces explications. Le milliardaire saisit le récepteur, puis le raccrocha presque aussitôt.

 

– C’est Floridor qui me demande, dit-il en se levant. Veuillez m’excuser Misses, mais je suis obligé de vous quitter.

 

– Est-il indiscret, demanda curieusement Elsie, de vous demander ce que devient dans cette ténébreuse affaire votre brave Canadien ?

 

– C’est très indiscret, répondit en riant le milliardaire, mais je vais pour une fois violer le secret professionnel ; depuis trois jours Floridor est employé des postes.

 

Laissant les deux jeunes filles fort étonnées de cette révélation, Todd Marvel courut à l’ascenseur et se hâta de regagner le petit appartement qu’il occupait au seizième étage et qu’il payait à raison de cinq cents dollars par jour.

 

Floridor l’y attendait avec impatience.

 

– J’ai trié minutieusement tout le courrier d’Ary Morlan, déclara-t-il, il n’y avait que des lettres d’affaires tapées à la machine et des prospectus sans intérêt, sauf – comme hier et avant-hier – une enveloppe cachetée à la cire et timbrée d’Harrisburg, dans l’État de Wyoming.

 

– Tu l’as ?

 

– La voici, mais nous n’avons pas plus d’un quart d’heure devant nous, il faut que cette lettre arrive à son destinataire en même temps que les autres. Tout à l’heure j’irai la porter moi-même à Michigan Avenue et je la jetterai dans la boîte de l’hôtel.

 

Todd Marvel alla pousser le verrou puis s’installant en face de son bureau, il examina soigneusement l’enveloppe, scellée d’un cachet de cire verte et affranchie avec quatre timbres d’un cent. Il remarqua tout de suite qu’en la fermant on avait laissé subsister un léger interstice à l’un des angles.

 

– Il n’y aura pas besoin d’enlever le cachet, murmura-t-il.

 

Il prit dans un tiroir un gros fil de fer terminé à une de ses extrémités par un crochet et le glissa par l’entrebâillement, puis en tournant doucement il arriva à enrouler la lettre autour du fil de fer en lui donnant le volume d’un crayon ordinaire. Il put ainsi l’extraire de l’enveloppe, sans avoir brisé le cachet et sans avoir endommagé la bande de colle de la fermeture.

 

Le milliardaire lut d’un coup d’œil la lettre qui ne renfermait que quelques lignes et la rejeta presque aussitôt avec dépit.

 

– Rien d’intéressant, grommela-t-il.

 

– C’est, rajouta Floridor, en lisant à son tour, à peu près le même texte que dans les lettres d’hier et d’avant-hier. Il y est question de moutons de Dishley, de porcs de Yorkshire, de bœufs de Durham, de taureaux de races Polled Angus et Royal Hereford. Somme toute, ce qu’écrit un fermier à un propriétaire de ranch.

 

– Pourtant, murmura le milliardaire absorbé dans de profondes réflexions, je ne sais quel instinct me dit que cette lettre est plus importante qu’elle n’en a l’air. D’abord la signature Benazy est celle, anglicisée, d’un Oriental, arabe ou hindou, par conséquent d’un compatriote, d’un complice d’Ary Morlan et dont le nom doit s’écrire en réalité Ben-Azis. Puis un fermier n’écrit pas tous les jours, à son propriétaire, sans avoir rien d’intéressant à lui annoncer, sans qu’il y ait à cela une raison secrète. Je suis persuadé que c’est à Harrisburg que nous trouverons Jack Randall, si, toutefois, il est encore vivant.

 

– Peut-être s’est-on servi d’une encre sympathique et qu’en approchant le papier de la flamme…

 

– Essayons.

 

Le Canadien alluma une lampe à alcool et fit consciencieusement chauffer toute la surface de la feuille, mais aucun caractère n’apparut.

 

– Ce n’est pas comme cela que nous trouverons quelque chose, murmura Todd Marvel avec impatience, remets cette lettre à sa place !

 

Floridor enroula la feuille autour du fil de fer et fort adroitement la fit rentrer dans l’enveloppe en usant du même procédé qui avait servi à l’en faire sortir.

 

Il avait à peine terminé cette opération délicate que Todd Marvel lui arrachait la lettre des mains.

 

– Les trois lettres que nous avons ouvertes, déclara-t-il triomphalement, sont affranchies avec des timbres divisionnaires qui couvrent un bon tiers de la surface de l’enveloppe. Il doit y avoir une raison à cela ! Et cette raison je viens de la trouver. Il y a quelque chose d’écrit sous les timbres !

 

Le Canadien était enthousiasmé. Il s’élança vers la pièce voisine et en revint avec une bouilloire de voyage qu’il remplit et plaça sur la lampe à alcool ; Todd Marvel l’arrêta d’un geste.

 

– N’essayons pas de décoller les timbres avec la vapeur d’eau, expliqua-t-il, nous ne serions pas capables de remettre les choses en état sans brouiller les caractères de l’écriture.

 

– Si nous pouvions lire en regardant le papier par transparence ?

 

– Il est trop épais.

 

– Qu’allez-vous faire ?

 

– Tant pis, il faut sacrifier l’enveloppe, cours m’en chercher d’à peu près pareilles à celle-ci, rapporte aussi des timbres et un morceau de liège.

 

Floridor ne fut absent que quelques minutes, il avait trouvé dans l’hôtel même tout ce dont il avait besoin. Quand il revint, Todd Marvel qui, après réflexion, en était revenu à la vapeur d’eau, avait terminé l’opération du décollage.

 

– Nous n’aurons pas besoin de refaire l’enveloppe, dit-il gaiement, l’écriture est intacte. Tu vois que je ne m’étais pas trompé.

 

Floridor lut à la place qu’avaient occupée les timbres cette seule phrase : Faut-il faire venir un médecin ?

 

– Qu’est-ce que cela veut dire ? demanda le Canadien abasourdi.

 

– Comment, tu ne comprends pas ? C’est pourtant parfaitement clair. Quand on a besoin d’un médecin, c’est qu’il y a un malade, et ce malade ne peut être que Jack Randall, dont l’homme qui signe Benazy est certainement le geôlier. Y es-tu maintenant ?

 

– Je vous admire ! fit naïvement le Canadien, dont la loyale physionomie reflétait l’émerveillement.

 

– Les auteurs de cette séquestration, qui se rendent compte de la gravité de leur acte, ne se fient ni au télégraphe, ni au téléphone, ni aux cachets de cire, ils ont trouvé ce subterfuge d’une ruse tout orientale, écrire sous les timbres. Ma foi ! je suis content d’avoir deviné cela !

 

– Qu’allons-nous faire ? demanda Floridor, à peine remis de sa surprise.

 

– Notre plan est tout tracé. Une fois que tu auras porté à son adresse cette lettre, à laquelle je vais rendre, en un tour de main, son aspect primitif, il faut t’arranger de façon à intercepter la réponse qu’Ary Morlan ne manquera pas d’y faire. Cette réponse tu me l’apporteras, ensuite nous verrons.

 

Le Canadien ne revint qu’au bout de deux longues heures. Depuis trois jours, grâce à la recommandation de Todd Marvel, il était employé comme trieur dans un bureau de poste situé à proximité de Michigan Avenue. C’est de cette façon qu’il avait pu contrôler de très près la correspondance d’Ary Morlan.

 

– Voici la réponse, dit-il triomphalement, mais je commence à en avoir assez de trier les prospectus et les correspondances. C’est ennuyeux et fatigant en diable !

 

– Rassure-toi, répondit le milliardaire, ta carrière de trieur a pris fin. Ce soir, nous prenons le train pour Harrisburg.

 

Tout en parlant, le milliardaire s’était mis en devoir d’enlever les quatre timbres, qui affranchissaient la lettre adressée à Mr Benazy, au ranch du Poteau, Harrisburg (Wyoming).

 

Les timbres une fois décollés, il put lire cette phrase : Pas de médecin, je viendrai.

 

– Hum, grommela le Canadien, voilà qui est ennuyeux.

 

– Il s’agit d’arriver avant lui, et de faire vite, voilà tout, répliqua le milliardaire qui semblait ce soir-là, d’excellente humeur. Donne-moi les enveloppes que tu as achetées tantôt, elles vont nous servir, je vais faire appel à mes talents de faussaire amateur.

 

Après avoir gâché une demi-douzaine d’enveloppes Todd Marvel refit l’adresse, en imitant l’écriture d’Ary Morlan, avec une exactitude stupéfiante, puis, à l’endroit qu’allaient recouvrir les timbres, il écrivit : Mon médecin se présentera demain à six heures.

 

– Et le médecin, bien entendu, ajouta-t-il, ce sera moi. Espérons que nous arriverons les premiers, c’est tout ce que je souhaite. Le malheureux Jack Randall doit être dans un état lamentable. Pourvu que nous arrivions à temps…

 

Les timbres une fois collés, l’enveloppe paraissait absolument semblable à celle à laquelle elle avait été si habilement substituée.

 

Floridor descendit porter lui-même la lettre au bureau de poste installé dans l’hôtel même, puis il remonta aider Todd Marvel dans ses préparatifs de départ.

 

Il avait été convenu que les deux détectives dîneraient ce soir-là, en compagnie de Miss Elsie et de Miss Barney, et prendraient ensuite un des trains de nuit, de façon à arriver de bonne heure à Harrisburg.

 

CHAPITRE III

LE RANCH DU POTEAU

L’État de Wyoming n’est pas seulement la région des gisements pétrolifères, c’est aussi, par excellence, un pays d’élevage. Sur ses hauts plateaux, dans ses vallées, poussent des herbes incomparables pour la nourriture et l’engraissement du bétail, entre autres l’alfalfa, ce foin naturel, à tige bleue, qui surpasse en qualité les célèbres fourrages du Kentucky. À l’époque des Indiens, les bisons y pullulaient à l’état sauvage ; actuellement, on y trouve d’immenses troupeaux de bœufs et de moutons, bêtes de race, soigneusement sélectionnées par les ranchmen et qui toutes prennent le chemin de Chicago, où elles font prime sur les marchés.

 

Propriétaire de quatre puits à pétrole, Mr Jack Randall possédait aussi plusieurs fermes en pleine prospérité, dans ce verdoyant pays de Wyoming, ombragé d’épaisses forêts, arrosé par des milliers de ruisseaux. Le ranch du Poteau, à trois milles de Harrisburg, était une de ces propriétés. D’une étendue de cinq cents hectares, entièrement clos de haies et de palissades, il était cité dans les environs comme un établissement modèle.

 

Floridor apprit tous ces détails en prenant un modeste lunch, dans un restaurant situé près de la gare d’Harrisburg et fréquenté surtout par les cow-boys et les marchands de bétail.

 

D’après un plan concerté d’avance, Todd Marvel et le Canadien s’étaient séparés en descendant du train. Tous deux étaient partis, chacun dans une direction différente.

 

Le milliardaire auquel d’énormes lunettes jaunes à monture de corne, un pardessus noir et un col haut et rigide, donnaient un aspect suffisamment médical, s’était dirigé vers l’Hôtel de Washington – le meilleur de la ville – où il comptait se renseigner, en attendant qu’il allât visiter le mystérieux Benazy.

 

Coiffé d’un feutre à larges bords, chaussé de bottes à gros clous, Floridor avec son pantalon renforcé de cuir et soutenu par une ceinture rouge, offrait à s’y méprendre le type, très commun dans la région de ces robustes « meneurs de viande » employés à la conduite et à l’embarquement des troupeaux qui sont incessamment dirigés des prairies de l’Ouest, vers les abattoirs de Chicago.

 

Tout de suite les clients du restaurant où il était en train d’absorber des sandwiches arrosés de thé, le reconnurent pour un des leurs. Le hasard, en cette occasion, le servit mieux qu’il n’eût pu l’espérer.

 

Un vieillard au visage tanné par le soleil, aux mains robustes, couvertes de poils gris, l’interpella tout à coup.

 

– Est-ce que tu travailles dans le pays mon garçon ? lui demanda-t-il.

 

– Non ! répondit le Canadien, je n’ai pas de place pour l’instant, j’étais employé aux étables, chez Armour, mais j’ai quitté, on n’est pas très bien payé et le travail est dur. Puis, à vrai dire, j’aime ma liberté, quand on a vécu dans la prairie, on ne peut pas s’accoutumer aux villes.

 

– Tu adores le grand air, je vois ça, fit le vieillard en riant.

 

– Puis je n’aime pas qu’on m’embête, répondit le Canadien sur le même ton.

 

La franchise d’allures de Floridor avait décidément gagné les sympathies de son interlocuteur.

 

– Écoute un peu, mon garçon, reprit-il, il y aurait peut-être moyen de s’arranger. Qu’est-ce que tu sais faire ?

 

– Je sais très bien soigner les bêtes. Je connais les maladies des bœufs et des moutons, les pâtures, et je n’ai pas peur d’un cheval sauvage ou d’un taureau furieux quand il faut le marquer au fer rouge.

 

En cela, le Canadien disait l’exacte vérité, né dans une ferme des bords du lac de Winnipeg, il connaissait à fond la question de l’élevage.

 

– Tu es mon homme, reprit le vieillard, si deux cents dollars par mois te conviennent, c’est une affaire faite.

 

– Je ne chicanerai pas sur le prix, mais je ne veux pas entrer dans une petite exploitation. Je n’ai pas peur de la fatigue, mais il me faut de l’air et de l’espace.

 

– Tu en tiens décidément pour le grand air. Tu seras satisfait. Le ranch du Poteau est très vaste, avec des bois, des prairies et des rivières et le travail n’est pas pénible.

 

En entendant nommer le ranch du Poteau, Floridor n’avait pu réprimer un tressaillement. Il allait donc se trouver, du premier coup au cœur de la place ennemie.

 

– C’est entendu, dit-il vivement. C’est vous le patron ?

 

– Non, mais c’est tout comme. Il y a vingt ans que je suis au ranch. J’ai la confiance de Mr Benazy, comme j’avais celle de Mr Randall, quand il s’occupait de sa propriété, mais il y a plus d’un an que nous ne l’avons vu. Moi je suis Ned Hopkins, un des plus anciens du pays. J’ai vu bâtir la ville d’Harrisburg.

 

Après une courte discussion, dans laquelle Floridor se montra très arrangeant, il fut définitivement embauché et reçut séance tenante cinquante dollars à titre d’arrhes, puis, il prit place dans une charrette attelée d’un poney, aux côtés d’Hopkins et tous deux se dirigèrent vers le ranch du Poteau où le Canadien devait entrer immédiatement en fonction.

 

Sans avoir dans son enquête autant de chance que Floridor, Todd Marvel, de son côté, avait recueilli quelques renseignements sur l’homme auquel il allait avoir affaire.

 

Malheureusement, ces renseignements étaient assez vagues : Mr Benazy, que les uns disaient Syrien, d’autres, Hindou d’origine, était âgé d’une quarantaine d’années et marié à une femme de sa race. Il n’y avait guère plus d’un an, qu’il dirigeait l’exploitation et il y réussissait d’ailleurs merveilleusement. Il sortait peu, ne fréquentait personne, mais passait pour très généreux et très bon envers son personnel ; il était estimé dans le pays, enfin personne n’avait entendu dire qu’il eût avec lui un parent âgé ou malade.

 

À l’Hôtel Washington, le milliardaire s’était fait inscrire sous le nom du Dr Jarvis, voyageant pour ses affaires. Il venait de finir de déjeuner, quand on lui remit à ce nom, un billet que le Canadien avait jeté à la poste, avant de quitter les environs de la gare. Il ne contenait que cette phrasé : Tout va bien. Floridor avait donc réussi à pénétrer dans le ranch, c’était là un premier succès ; maintenant c’était au tour de Todd Marvel d’agir.

 

Après avoir étudié son itinéraire sur une carte de la région, le milliardaire se mit en route, sans prévenir personne de la visite qu’il allait faire. Comme le temps était beau, il résolut de faire la route à pied ; de cette façon, il ne mettrait aucun voiturier dans sa confidence.

 

Le paysage était très pittoresque et rappelait certains cantons de l’Écosse. Des bois de noirs sapins alternaient avec des collines couvertes de gazon, dans les vallons, arrosés par de nombreux petits ruisseaux, bordés de peupliers, de superbes troupeaux de bœufs et de moutons paissaient tranquillement. Les routes, empierrées avec un soin qu’on trouve rarement en Amérique, étaient séparées des prés et des champs par des haies bien entretenues et de solides palissades. Tout respirait l’ordre, le calme et la prospérité.

 

Entourée d’un bois de chênes, la maison d’habitation du ranch était une spacieuse et confortable bâtisse à deux étages, avec une terrasse à l’italienne. Elle s’élevait à une certaine distance de la route dont elle était séparée par une haute muraille couronnée de lierre d’Irlande à larges feuilles.

 

Todd Marvel eut un moment l’illusion de se trouver dans quelque paisible campagne du Vieux Monde.

 

Il sonna à une petite porte, un domestique noir vint lui ouvrir et lui demanda avec beaucoup de politesse ce qu’il désirait.

 

– Je voudrais parler à Mr Benazy, répondit le milliardaire.

 

– Il est là, il vient justement de rentrer, qui dois-je annoncer ?

 

– Dites-lui simplement que c’est le docteur. Il m’attend.

 

– Je vais le prévenir. Veuillez vous donner la peine d’entrer.

 

À la suite du Noir, Todd Marvel traversa un parterre orné de corbeilles de fleurs, que séparaient des allées sablées, ratissées avec soin. Blanchie à la chaux, la façade de la maison disparaissait à moitié sous le feuillage des glycines et des clématites qui encadraient coquettement les fenêtres. Dans un coin, un jardinier à la physionomie débonnaire taillait des rosiers en sifflotant.

 

De ce décor de luxe rustique, il émanait une atmosphère de sécurité, de bien-être et de gaieté tranquille qui fit réfléchir le détective.

 

– Si je n’étais aussi sûr de mon fait, je croirais m’être lourdement trompé. Ce n’est certes pas là un de ces sinistres repaires où l’on séquestre les gens…

 

Il était entré dans un vestibule dallé de mosaïque et décoré de statues japonaises, en bronze, de grande valeur, où il dut attendre quelques minutes. Le Noir s’était éclipsé. Il revint bientôt, la mine souriante.

 

– Mr Benazy va vous recevoir, annonça-t-il, je vais vous conduire.

 

S’effaçant respectueusement, il ouvrit la porte d’un ascenseur dissimulé dans un renfoncement du vestibule, y fit monter Todd Marvel à côté duquel il prit place. L’appareil s’arrêta au deuxième étage sur un palier où donnaient plusieurs portes. Avec les mêmes façons obséquieuses, le Noir en ouvrit une qui accédait à un petit salon richement meublé.

 

– Mr Benazy sera ici dans une minute.

 

Todd Marvel, machinalement, entra, s’assit sur un divan et jeta un coup d’œil distrait sur l’ameublement. Il était, comme celui du vestibule, de style oriental. Les murs étaient tendus de soie écarlate, brodée de dragons d’or et de fleurs chimériques ; les meubles d’ébène fleuris de nacre étaient de style japonais et, dans chaque angle, des armures d’écaille aux masques hideux étaient dressées sur des piédestaux. Sur un guéridon, un plateau de laque du Coromandel supportait tout un attirail de fumeur d’opium, la pipe, la lampe et les longues aiguilles d’argent. Près de la haute fenêtre qui éclairait la pièce, une bibliothèque renfermait une centaine de volumes anglais ou français richement reliés.

 

Enfin – ce qu’il était assez étonnant de trouver dans un salon – un buffet vitré était rempli de vaisselle et un vaste lit divan montrait que la pièce pouvait, à volonté, se transformer en chambre à coucher.

 

Todd Marvel venait de se faire cette réflexion, lorsque tout à coup d’épais volets de fer intérieurement matelassés se rabattirent automatiquement et la pièce se trouva plongée dans les ténèbres.

 

D’un mouvement instinctif, le détective se précipita vers la porte ; il la trouva fermée, et, au contact glacé du métal, il reconnut qu’elle était en fer ou en acier.

 

Il était pris au piège, dans lequel il était entré si imprudemment.

 

Une minute s’écoula pendant laquelle il erra en tâtonnant au hasard, se cognant à tous les meubles, puis le lustre électrique du plafond s’alluma. Le détective aperçut alors, avec une indicible satisfaction, un appareil téléphonique, placé bien en vue, au centre de la pièce, sur un guéridon.

 

– Si habiles que soient mes adversaires, se dit-il avec un sang-froid parfait, ils ont commis une lourde faute.

 

Sans plus attendre, il décrocha le récepteur de l’appareil, avec l’intention bien arrêtée d’aviser de sa bizarre situation le chef de la police d’Harrisburg.

 

– Allô !

 

– Allô ! Mr Todd Marvel, répondit dans l’appareil la voix d’Ary Morlan.

 

– Je suis Todd Marvel, répondit le détective, en s’efforçant de dissimuler le dépit qu’il ressentait.

 

– Vous êtes vexé, reprit Ary Morlan avec beaucoup de calme, c’est aisé à deviner, aussi pourquoi vous êtes-vous mêlé de mes affaires ? Maintenant, vous êtes à mon entière discrétion.

 

– Ne croyez pas cela. J’ai des amis qui savent où je suis allé, et qui agiront, s’ils ne me voient pas revenir.

 

– Ne comptez pas sur vos amis. Votre Canadien, qui a cru faire un coup de maître en s’introduisant dans le ranch, n’y a réussi que parce que je l’ai bien voulu. C’est par mon ordre, qu’on est allé le cueillir à la gare, dès son arrivée, vous m’entendez bien ? À l’heure qu’il est, bien qu’il ne s’en doute pas, il est, comme vous, entièrement en mon pouvoir.

 

– Que voulez-vous de moi ? demanda Todd Marvel exaspéré.

 

– Voici mes conditions : d’abord vous signerez pour trois millions de dollars de valeurs à mon ordre – il y a des traites en blanc sur le bureau – vous êtes très riche, c’est là une somme insignifiante pour vous. Ce n’est pas tout, vous prendrez l’engagement d’honneur de ne pas me dénoncer et de ne plus jamais vous mêler de ce qui me concerne. Je vous connais assez pour savoir que vous êtes homme à tenir votre parole, même donnée dans ces conditions.

 

– Et si je refuse ? bégaya le milliardaire, bouillant d’indignation.

 

– Ce sera tant pis pour vous, et aussi pour deux jeunes misses auxquelles vous portez un grand intérêt.

 

Cette menace porta à son comble l’exaspération de Todd Marvel.

 

– Je n’accepte pas vos conditions ! s’écria-t-il d’une voix tonnante. Faites ce qu’il vous plaira ! Je ne m’abaisserai jamais devant un bandit tel que vous !

 

– Il suffit. Vous pourrez me téléphoner quand le jeûne et la solitude auront suffisamment modifié votre manière de voir. Je vous préviens seulement qu’alors, je serai devenu beaucoup plus exigeant.

 

Ary Morlan avait raccroché le récepteur. Presque aussitôt, le lustre s’éteignit et Todd Marvel se trouva plongé dans d’épaisses ténèbres.

 

 

Floridor avait du premier coup gagné la sympathie du vieil Hopkins. Celui-ci avait tenu à le mettre lui-même au courant de la besogne et avait reconnu avec plaisir qu’ils avaient tous deux les mêmes idées sur la façon de soigner le bétail. En parcourant à cheval toutes les parties de l’immense propriété, ils avaient longuement causé ; c’est ainsi que Floridor fut mis au courant d’un fait qui lui donna fort à penser.

 

– C’est curieux, dit le vieillard, qui ne pouvait deviner la portée de ses paroles, on eût dit que Mr Benazy pensait à toi, quand il m’a envoyé à la gare, pour embaucher le serviteur qui nous manquait. Il a déclaré qu’il voulait un Canadien jeune, robuste, enfin tout ton portrait.

 

– C’est singulier !

 

– N’est-ce pas ? Et le plus drôle, c’est que lorsqu’en rentrant je suis allé lui rendre compte de ma mission, il était déjà renseigné.

 

– Quelqu’un nous aura entendus et le lui aura dit, murmura Floridor pris d’une vague inquiétude.

 

« Est-ce que j’aurais été déjà reconnu et signalé ? se demanda-t-il.

 

En y réfléchissant, il pensa qu’il n’y avait là qu’un simple hasard et n’y songea plus. Il eut d’ailleurs d’autres préoccupations.

 

Il avait espéré pouvoir s’échapper pour assister à l’arrivée de Todd Marvel afin de pouvoir lui prêter main-forte au besoin, mais Hopkins l’emmena à l’autre extrémité du domaine, très loin de la maison d’habitation. Ils ne rentrèrent qu’au coucher du soleil.

 

Assez mécontent, le Canadien partagea pourtant de bon appétit le repas des hommes du ranch, servi dans une longue salle blanchie à la chaux, située au-dessous des greniers ; ce repas se composait uniquement d’une énorme tranche de bœuf rôti, entourée de pommes de terre bouillies et arrosée de petite bière. Ensuite, on montra au Canadien la chambre qui lui était destinée, une sorte de cellule aux murs nus, mais éclairée à l’électricité et munie d’un appareil à douches.

 

– Je vais me coucher, déclara Hopkins qui tombait de sommeil, mais tu peux aller faire un tour en ville. Ici, liberté complète, pourvu qu’on ait fait sa besogne.

 

Floridor ne se le fit pas dire deux fois et s’éclipsa, mais au lieu de prendre le chemin d’Harrisburg, il se glissa derrière les bâtiments d’exploitation et longea l’épaisse haie qui clôturait le bois de chênes, derrière lequel s’élevait la maison d’habitation. Après avoir fait une centaine de pas, il profita d’une brèche pour franchir la haie et se trouva dans le bois.

 

Grâce au clair de lune, il y voyait assez pour s’orienter. Il marcha droit à la maison dont la masse blanche lui apparaissait de loin par-dessus la cime des arbres.

 

Brusquement, il s’arrêta et tendit l’oreille. Les feuilles sèches du sentier bruissaient sous un pas alourdi, quelqu’un allait venir. Le Canadien se tapit derrière un gros tronc et retint son souffle.

 

Dans la pénombre, il distingua la silhouette d’une femme chargée d’un lourd panier. Après une minute d’hésitation, il la suivit.

 

Elle s’arrêta bientôt à la porte d’une petite construction, qui devait être une maison de garde, posa son panier à terre et tira une clef de sa poche.

 

Floridor put alors constater que le panier renfermait un pain, des bouteilles, tous les éléments d’un solide repas.

 

La femme pénétra dans la maisonnette en refermant soigneusement la porte derrière elle. Elle ressortit cinq minutes plus tard. Le Canadien bondit sur elle, et, avant qu’elle eût eu le temps de jeter un cri, lui serra la gorge à l’étrangler.

 

L’inconnue se débattait avec une force que Floridor n’eût pas soupçonnée ; mais elle n’était pas de force à lutter avec un tel colosse. Après une courte lutte, il réussit à la bâillonner avec son mouchoir de poche, puis, il lui lia les pieds et les mains. Alors, il ramassa la clef qui était tombée à terre et pénétra à son tour dans la maisonnette.

 

Là, un spectacle lamentable s’offrit à ses regards. Un vieillard aux traits creusés par la maladie, à la barbe inculte, était assis dans un fauteuil délabré, enveloppé dans une vieille pelisse de fourrure, en dépit de laquelle il semblait grelotter. À la vue du Canadien, le vieillard avait eu un geste épouvanté.

 

– Ne me tuez pas ! bégaya-t-il.

 

– Mais non, dit Floridor, ému de pitié, ne craignez rien. Vous êtes Mr Jack Randall ?

 

– Hélas ! murmura le malheureux.

 

– Je suis venu pour vous délivrer…

 

– Vous ne me trompez pas, au moins ? Ce n’est pas un nouveau piège qui m’est tendu ? Si vraiment, vous êtes venu dans de bonnes intentions, dites-moi où je suis.

 

– Comment, répondit le Canadien stupéfait, mais vous ne le savez donc pas ? Vous êtes dans votre ranch du Poteau.

 

– C’est que je suis venu ici, sans savoir comment… Il y a plus d’un an qu’on ne m’a laissé sortir. Et si vous saviez ce que j’ai souffert ! Ils m’ont torturé, empoisonné lentement. Ici je n’ai le droit de manger qu’après avoir signé sans les lire tous les papiers qu’on me présente… Hopkins est-il toujours là ?

 

La réponse affirmative de Floridor amena un faible sourire sur son visage flétri.

 

– Hopkins m’est très dévoué, fit-il, il ignorait que j’étais là, sûrement…

 

– Alors, hâtons-nous de le rejoindre, car nous ne sommes pas en sûreté, ici. Pouvez-vous marcher ?

 

Le vieillard voulut se lever, mais il était si faible qu’il retomba dans son fauteuil.

 

– Cela ne fait rien, dit Floridor, sincèrement apitoyé. Je vais vous porter.

 

Et il prit Jack Randall dans ses bras sans le moindre effort. Le malheureux d’une maigreur de squelette ne pesait pas plus qu’un enfant.

 

En sortant de la maisonnette, le Canadien eut la surprise de ne plus retrouver sa prisonnière. Elle avait trouvé moyen de se débarrasser de ses liens et de prendre la fuite. Benazy allait être prévenu, il n’y avait pas un instant à perdre.

 

Malgré son fardeau, Floridor regagna en courant la brèche par laquelle il s’était introduit dans le bois. Des aboiements et des coups de feu qu’il entendait du côté de la maison d’habitation lui firent encore hâter sa marche, jusqu’à ce qu’il fût arrivé à la grande salle où quelques-uns des hommes du ranch étaient demeurés à jouer aux cartes. Brisé par tant d’émotions, Jack Randall s’était évanoui, il fut confié aux soins d’Hopkins qui, réveillé en sursaut, venait de descendre et demeurait muet de stupeur et d’indignation en voyant dans quel pitoyable état se trouvait son vieux maître.

 

Un Noir – le même qui avait introduit Todd Marvel – avait assisté à cette scène, immobile dans un coin de la salle ; quand il vit la tournure que prenaient les événements, il chercha à se faufiler du côté de la porte. Floridor, qui s’était aperçu de son manège, lui barra le passage.

 

– Où vas-tu ? lui demanda-t-il. Et d’abord que faisais-tu là ?

 

– Mr Benazy m’avait envoyé chercher le Canadien, qui est arrivé de ce matin. J’attendais qu’il soit rentré.

 

– Eh bien, le Canadien c’est moi. Tu as bien fait de rester. J’ai des questions à te poser. Est-il venu quelqu’un voir ton patron cet après-midi ?

 

– Non.

 

– Tu mens, reprit Floridor, en empoignant le Noir par une de ses larges oreilles. Allons parle, ou je prends mon browning.

 

– Il est venu un médecin, balbutia le Noir consterné.

 

– Et il est reparti ? Tu ne réponds pas ?

 

Floridor avait tiré de sa poche un browning de gros calibre.

 

– Il n’est pas reparti, articula le Noir.

 

– Tu vas me conduire immédiatement où il est, sans cela, gare à ta vilaine peau !

 

Sur l’ordre d’Hopkins, quatre solides cow-boys se joignirent au Canadien qui tenait toujours son Noir par l’oreille et la petite troupe coupant au plus court par le bois se dirigea vers l’habitation.

 

Ils ne rencontrèrent personne dans le bois, personne dans la maison dont les portes étaient grandes ouvertes. L’auto n’était plus sous le hangar, tout annonçait une fuite précipitée.

 

Le Noir indiqua sans se faire prier la chambre où Todd Marvel était prisonnier et donna la clef qui ouvrait la porte de fer.

 

Ses sauveurs durent réveiller le milliardaire. Étendu sur le divan-lit, il dormait d’un profond sommeil.

 

Treizième épisode

LE MIROIR ÉLECTRIQUE

CHAPITRE PREMIER

UN DÉPART PRÉCIPITÉ

Dans un coin du vaste hall du Gigantic Hotel, à Chicago, un Noir superbement galonné et qui n’était autre que Mr Washington, chef des ouvreurs d’huîtres (oysters chief) était en grande conversation avec un autre Noir, un peu moins éblouissant dans sa mise, Peter David, chauffeur et domestique de confiance du milliardaire Todd Marvel.

 

Les deux Noirs s’étaient autrefois connus en Louisiane et avaient été heureux de se retrouver.

 

Avec une condescendance charmante, Mr Washington – véritable personnage qui commandait à dix employés et gagnait cinq cents dollars par mois – expliquait à son ami les merveilles de l’immense caravansérail et Peter David qui, jusqu’alors, avait plus fréquenté les rizières et les savanes que les grandes cités, l’écoutait avec une déférente admiration.

 

– Notre recette, déclara Mr Washington avec une gravité nuancée d’orgueil, atteint quotidiennement 200 000 dollars. Notre réserve de tabac renferme pour 500 000 dollars de cigares et de cigarettes : nous salissons par jour 6 000 draps et 15 000 serviettes de table ou de toilette !…

 

– Houf ! s’écria Peter avec une admiration naïve, on doit manger beaucoup ici, dans une journée ?

 

– Vous allez en juger, continua le chef de l’Huîtrerie, avec autant d’orgueilleuse modestie que s’il eût été lui-même le propriétaire du Gigantic.

 

« On abat pour nous, chaque jour, quarante bœufs, une soixantaine d’agneaux, cinquante porcs, sans compter deux cents dindons, cinquante douzaines de pigeons, vingt douzaines de canards, trente de poulets, deux cents perdreaux… Au seul déjeuner du matin, il se consomme 12 000 petits pains et pour 200 dollars de lait frais…[3]

 

– Assez ! murmura Peter, comme écrasé sous cette avalanche de victuailles.

 

Sans tenir compte de cette interruption Mr Washington continua, inflexible.

 

– L’argenterie qui comprend plusieurs services complets en or massif est évaluée à 5 000 000 de dollars ; nous achetons chaque mois pour 10 000 dollars de vaisselle et de verrerie.

 

« Dans les cinq étages du sous-sol, nous produisons nous-mêmes l’électricité nécessaire à l’éclairage, au chauffage, à la ventilation et au blanchissage de l’hôtel.

 

« Nous fabriquons aussi la glace nécessaire aux cinquante salles frigorifiques où se conservent le poisson, les légumes, les fruits et la viande !

 

Peter David, émerveillé, ouvrait des yeux énormes, mais ne se hasardait plus à interrompre son enthousiaste cicérone.

 

– Enfin, conclut ce dernier, à bout de souffle, la desserte et les ordures ménagères déposées chaque jour au quatrième sous-sol, dans des caisses de nickel hermétiquement closes sont cédées à un entrepreneur, à raison de 10 000 dollars par an !…

 

– Prodigieux ! s’écria poliment le chauffeur.

 

Puis changeant brusquement de ton et clignant de l’œil avec un sourire facétieux.

 

– Quel malheur, ajouta-t-il, que dans un établissement aussi merveilleux, il n’y ait pas moyen de se procurer une pauvre goutte de whisky.

 

– Hum ! fit Mr Washington, en souriant à son tour, après avoir esquissé une sorte de gambade, il y aurait peut-être moyen tout de même. Venez avec moi !

 

Les deux Noirs se glissèrent mystérieusement dans la cage d’un petit ascenseur qui conduisait aux sous-sols. Ils reparurent une demi-heure plus tard avec une mine épanouie et guillerette qu’ils n’avaient pas auparavant.

 

– Il en est du whisky comme de toutes les bonnes choses, déclara sentencieusement Mr Washington, l’abus en est pernicieux, mais l’usage en est excellent.

 

– Excellent ! répéta Peter David, énergiquement.

 

Les deux amis se trouvaient en ce moment en face du bureau de renseignements installé sous une des arcades qui font communiquer le grand hall avec la rue.

 

Un chauffeur vêtu d’une pelisse de renard noir et tenant une lettre à la main était en train de parlementer avec l’employé du bureau.

 

– Donnez votre lettre, disait ce dernier.

 

– Non, répondait l’homme, je dois la remettre en main propre.

 

– Alors adressez-vous au boy de l’ascenseur ; il vous conduira. Miss Elsie Godescal, c’est au 17e étage.

 

L’homme remercia d’un signe de tête et se dirigea vers « l’élévateur ».

 

Peter David le suivit. En entendant le nom de Miss Elsie, il avait rapidement pris congé de Mr Washington et s’était installé dans la cage de l’appareil, en même temps que le porteur de la lettre.

 

– C’est peut-être une lettre de Mr Todd Marvel, se disait le brave Noir et il se peut qu’elle contienne des ordres qui me concernent.

 

Peter David en cela se trompait. Il n’était nullement question de lui dans la lettre.

 

Quand Miss Elsie qui se trouvait précisément en compagnie de son amie Gladys Barney dans le petit salon de thé, eut pris l’enveloppe, elle reconnut tout de suite l’écriture de l’adresse.

 

– C’est de mon cher Todd ! s’écria-t-elle joyeusement, nous allons avoir des nouvelles !

 

– Y a-t-il une réponse ? demanda le chauffeur qui paraissait un serviteur bien stylé.

 

– Je vous le dirai dans un instant, répondit la jeune fille, attendez quelques minutes dans l’antichambre.

 

Le chauffeur quitta le petit salon et alla s’asseoir sur une banquette qu’occupait déjà Peter David.

 

Celui-ci remarqua que son collègue inconnu avait le teint basané, les yeux très noirs et les traits d’une régularité de dessin assez rare en Amérique. Il paraissait d’ailleurs grave et taciturne.

 

Les deux hommes échangèrent un coup d’œil défiant ; mais ni l’un ni l’autre n’essayèrent de lier conversation.

 

Pendant ce temps, Miss Elsie avait brisé le cachet et prenait impatiemment connaissance de la missive.

 

– Les nouvelles sont-elles bonnes ? demanda Miss Barney.

 

– Oui de toute façon ! Tu as vraiment de la chance, regarde, les millions de ta tante Elspeth sont retrouvés.

 

Elsie tendait à son amie, quatre chèques, signés de Jack Randall, qu’elle venait d’extraire de l’enveloppe.

 

– C’est inouï ! murmura la jeune fille. Mr Todd Marvel est vraiment un homme extraordinaire. Que de reconnaissance je lui dois ! Et c’est grâce à toi, chère petite Elsie…

 

Les deux jeunes filles s’embrassèrent avec effusion.

 

– Et comment cela s’est-il fait ? et si vite ? demanda Gladys. Tu sais que je suis curieuse.

 

– La lettre ne renferme pas beaucoup de détails, mais voici l’essentiel. Mr Jack Randall, qui était séquestré depuis un an, a recouvré la liberté, Ary Morlan est en fuite.

 

– Mais ce Benazy, qui dirigeait le ranch du Poteau, et qui, d’après ce que j’ai compris, était le geôlier de Mr Randall, qu’est-il devenu ?

 

– En fuite, lui aussi, avec tous ses complices. Aussitôt que l’endroit où ils tenaient prisonnier Mr Randall, a été découvert, ils sont tous partis en auto, pour une destination inconnue.

 

– Bon voyage ! dit gaiement Miss Barney.

 

– Ce n’est pas tout, Todd nous invite à venir passer deux ou trois jours à Harrisburg. Nous chasserons, nous monterons des chevaux à demi sauvages, nous pêcherons des truites, qui sont, paraît-il, d’une grosseur et d’une finesse sans rivale, dans les petits cours d’eau de la propriété.

 

« Ce sera très amusant ! Puis Mr Randall veut absolument nous voir.

 

– Bien entendu, j’accepte, quand partons-nous ?

 

– À l’instant même si tu le veux. L’homme qui a apporté la lettre et qui est au service de Mr Randall a ordre de nous emmener si nous le désirons.

 

« Nous pouvons être rendus à Harrisburg bien avant la nuit.

 

– Ai-je le temps de toucher mes chèques ?

 

– Certainement, mais pourquoi te montrer si pressée ?

 

– J’ai cru si longtemps cet argent perdu que je me promets une vraie joie, rien qu’à palper ces bank-notes, sur lesquelles je ne comptais plus.

 

« C’est un plaisir que je ne veux pas différer…

 

– Tu es folle ? Alors dépêche-toi de faire tes préparatifs.

 

– Ils sont tous faits. Tu me prêteras un pare-poussière, c’est tout ce que je demande. S’il nous manque quelque chose, nous le trouverons à Harrisburg.

 

– Tu as raison, pas de bagage encombrant ! De cette façon, notre voyage aura tout le charme d’une véritable escapade. Je n’emmènerai même pas Betty…

 

Gladys battit des mains et les deux jeunes filles procédèrent en hâte à leur toilette, sans même appeler la fidèle chamber-maid qui n’eût pas manqué d’insister pour suivre sa maîtresse.

 

Elles gagnèrent l’antichambre, munies d’un simple sac à main, et annoncèrent au chauffeur de Jack Randall qu’elles étaient prêtes à le suivre.

 

– Miss, me permettez-vous de vous accompagner ? demanda Peter David, qui dissimulait à grand-peine son mécontentement.

 

– C’est inutile, répondit Elsie, mon absence ne sera pas de longue durée, tu resteras à tenir compagnie à Betty.

 

Avant que Peter fût revenu de sa surprise, Elsie et Gladys avaient disparu dans la cage dorée de l’élévateur.

 

Le Noir suivit d’un regard soupçonneux son collègue inconnu, qui, toujours obséquieux et impassible, gagnait l’ascenseur réservé aux gens de service.

 

Les deux jeunes filles le retrouvèrent à l’entrée du grand hall, où il les aida respectueusement à monter dans une soixante HP, aménagée avec le confort le plus recherché.

 

La voiture démarra.

 

– Vous passerez d’abord par la Pacific Bank, cria Gladys dans le tuyau acoustique.

 

– Tu tiens décidément à toucher tes chèques aujourd’hui ?

 

– Oui et j’ai pour cela de sérieuses raisons.

 

– Lesquelles ?

 

– Je te les dirai tout à l’heure, quand j’aurai touché.

 

Cinq minutes plus tard, Elsie et Gladys se présentaient aux guichets de la Pacific Bank, où, après une assez longue attente, on leur remit une épaisse liasse de bank-notes.

 

Elles s’en trouvèrent d’abord fort embarrassées et durent se faire donner par un employé quatre fortes enveloppes doublées de toile.

 

– Sais-tu, dit en riant Gladys à son amie, que tu es très encombrante avec tes bank-notes ?

 

– Le voilà bien, l’embarras des richesses !

 

– Me diras-tu maintenant pourquoi tu as voulu entrer séance tenante en possession de ton argent. Tu aurais fort bien pu attendre.

 

Gladys avait pris une mine sérieuse.

 

– Tu vas me trouver bien méfiante, expliqua-t-elle, mais quand j’ai vu ce chauffeur inconnu arrivant brusquement pour nous emmener – pour nous enlever presque –, j’ai soupçonné quelque piège d’un des nombreux et puissants ennemis de ton fiancé.

 

« Alors j’ai fait ce raisonnement. Si le chèque est valable et si la banque me paye, c’est que nous n’avons rien à craindre et que le chauffeur nous est réellement adressé par Mr Todd Marvel.

 

– Admirable logique !

 

– Plaisante tant que tu voudras, mais, à présent, je suis tranquille.

 

– D’accord, mais maintenant, il te va falloir aller déposer cet argent dans les coffres-forts du Gigantic et nous allons perdre du temps.

 

– Je n’en vois pas la nécessité.

 

– Voyager avec une pareille somme ! Tu n’y penses pas ? C’est à mon tour de te taxer d’imprudence.

 

Gladys haussa les épaules en riant de bon cœur.

 

– Je ne te savais pas si peureuse. Quel risque veux-tu que nous courions ? Nous serons arrivées dans trois heures et la partie de l’Illinois et du Wyoming que nous allons traverser ne ressemble ni au Texas ni à la Sonora. Les routes sont magnifiques, les villes très rapprochées, et il n’y existe ni bandits ni coureurs de frontière.

 

– Tu as peut-être raison, mais je t’avoue que, pour mon compte, je ne suis pas si rassurée.

 

Gladys rit de plus belle.

 

– Bah ! fit-elle, si nous étions capturées par des bandits, nous aurions toujours de quoi payer notre rançon.

 

Pendant cette conversation, l’auto s’était engagée dans Michigan Avenue et filait à toute allure sous le couvert des beaux arbres plantés en bordure du lac.

 

Elsie et Gladys prirent plaisir à contempler l’immense perspective des eaux calmes et bleues sur lesquelles évoluaient des centaines d’embarcations, elles admirèrent les bosquets verdoyants de Lincoln Park que l’auto traversa lentement.

 

On s’était engagé dans un faubourg populeux, hérissé d’usines colossales, coupé à chaque instant par les rails des voies de chemin de fer qu’aucune barrière ne séparait de la rue.

 

Par trois fois, l’auto dut stationner pendant que défilaient d’interminables trains chargés de bœufs mugissants.

 

L’air était empuanti d’une odeur écœurante et fade qui rappelait à la fois l’étable et la boucherie et qu’aggravaient encore des relents de pourriture et de nauséeuses fumées d’usine d’une métallique âcreté.

 

Miss Elsie dut avoir recours à son flacon de sels.

 

– Cela vient des abattoirs, « des Stockyards », expliqua Gladys.

 

Heureusement la cité du sang fut bientôt dépassée, les hautes cheminées des usines décrurent dans l’éloignement, et des prairies semées de bouquets d’arbres se déployèrent à perte de vue. L’auto glissait aisément en quatrième vitesse, sur une route admirablement goudronnée, où les rencontres étaient rares.

 

Le soleil brillait dans un ciel d’un azur limpide.

 

L’excursion s’annonçait sous les plus favorables auspices.

 

Quand on eut dépassé les frontières de l’État de Wyoming, le caractère du paysage se modifia, mais n’en devint que plus pittoresque.

 

Aux collines ombragées de chênes, succédèrent de vraies montagnes, dont les pentes étaient couvertes de sapins et d’où descendaient de nombreux ruisseaux d’eau vive.

 

De temps en temps, on traversait en coup de vent un village construit en bois, abrité dans un creux verdoyant, ou tassé autour de la charpente de fer qui sert de superstructure aux puits à pétrole.

 

Puis la région se fit plus âpre et plus sauvage. La route moins bien entretenue, côtoyait des falaises schisteuses, serpentait au flanc de montagnes désertes, ou s’insinuait dans de profonds ravins.

 

Les deux jeunes filles étaient enthousiasmées.

 

– C’est une vraie Suisse américaine, dit Elsie, je suis enchantée d’être venue !

 

– Je te suis très reconnaissante de m’avoir invitée. On se croirait dans les Alpes. Voilà un sommet tout couvert de neige !

 

La voiture, d’une allure un peu ralentie, venait de pénétrer sous les voûtes d’une forêt de sapins centenaires. Les arbres étaient si élevés et si rapprochés qu’il faisait presque noir sous l’ombrage de leurs voûtes.

 

De temps en temps, un renard ou un lièvre traversait la route avec la vitesse de l’éclair et le silence de cette solitude n’était troublé que par le lointain croassement d’un corbeau.

 

Brusquement l’auto quitta la grande route pour s’engager dans une avenue de sapins et de bouleaux qui allait toujours en montant et à l’extrémité de laquelle les deux jeunes filles aperçurent des constructions aux toits aigus qui leur semblèrent importantes.

 

Les pneus roulaient sans bruit sur le sol tapissé d’aiguilles de pin.

 

L’auto qui, depuis quelque temps, n’avançait plus que lentement stoppa tout à coup en face d’une porte charretière, percée dans une haute et solide muraille.

 

Le chauffeur fit retentir sa trompe, la porte s’ouvrit pour livrer passage à la voiture puis se referma presqu’aussitôt.

 

Elsie et Gladys aperçurent une vaste cour entourée de bâtiments.

 

– Ces demoiselles sont arrivées à destination, dit le chauffeur avec un étrange sourire.

 

Et, respectueusement, il leur ouvrit la portière.

 

Les deux jeunes filles descendirent, mais sans qu’elles pussent s’en expliquer la raison, elles se trouvaient en proie à une indéfinissable émotion. Une inquiétude vague s’éveillait en elles. Cette forêt sinistre, ce pays désert, était-ce bien là les environs d’Harrisburg que Todd Marvel leur avait décrits comme une région riante et fertile ?

 

Une étrange appréhension qu’elles n’osaient se communiquer l’une à l’autre les avait envahies. La cour qu’elles traversèrent à la suite du chauffeur était encombrée de ferrailles, de vieux tonneaux ; tout sentait le désordre et l’abandon.

 

Elsie et Gladys avaient beau se dire que le ranch du Poteau était situé à une certaine distance de la ville, leurs craintes se précisaient d’instant en instant.

 

– Nous allons voir Mr Todd Marvel ? demanda tout à coup Elsie, d’une voix anxieuse.

 

– C’est probable, fit l’homme avec le même singulier sourire.

 

Il avait ouvert une porte qui donnait accès à un vestibule aux murailles nues, au fond duquel aboutissait un escalier de bois de structure massive, aux planches à peine rabotées.

 

– Si vous voulez prendre la peine de monter, dit l’homme, c’est au troisième. Vous trouverez sur le palier quelqu’un qui vous renseignera.

 

Et sans attendre la réponse des deux jeunes filles, il disparut, et elles l’entendirent refermer soigneusement la porte à double tour derrière lui.

 

CHAPITRE II

LE PNEU QUADRILLÉ

Une demi-heure s’était écoulée depuis le départ de Miss Elsie et de son amie, et Peter David était encore à la même place, affalé sur une banquette de l’antichambre.

 

Le brave Noir était la fois furieux et inquiet.

 

Il était très vexé dans son amour-propre de serviteur de confiance que sa jeune maîtresse n’eût pas voulu l’emmener, de plus les allures taciturnes et tant soit peu mystérieuses de l’homme à la pelisse de renard ne lui inspiraient pas confiance.

 

Mr Todd Marvel, sans nul doute, blâmerait sa fiancée de s’être aventurée ainsi à la légère. Pourtant l’existence de la lettre était un fait rassurant.

 

Si du moins Miss Elsie avait eu la bonne idée de téléphoner à Harrisburg avant de partir, la plus élémentaire prudence le commandait.

 

Il se dit tout à coup que ce qu’elle n’avait pas fait, rien ne l’empêchait de le faire. Que n’y avait-il pas pensé plus tôt.

 

Il décrocha le récepteur de l’appareil placé dans l’antichambre et demanda Harrisburg.

 

– Harrisburg n’a pas le téléphone avec Chicago, lui expliqua courtoisement l’employé, la ligne est en construction, mais si vous voulez envoyer un télégramme…

 

De plus en plus mécontent, le Noir raccrocha le récepteur, et en désespoir de cause il se disposait à aller rejoindre son ami Washington, le chef de l’huîtrerie, quand un des boys de l’étage lui remit une carte postale pour Miss Elsie.

 

Il jeta les yeux sur la signature, c’était celle de Todd Marvel.

 

– Lisons cela, se dit le brave Noir après avoir hésité une seconde, en l’absence de Miss, c’est presque mon devoir…

 

La carte ne contenait que ces quelques lignes griffonnées en hâte :

 

Chère Elsie, j’ai réussi de façon très complète, Jack Randall est retrouvé et votre amie rentrera en possession de ses actions, mais je suis obligé de demeurer encore un jour à Harrisburg.

 

Jusqu’à mon retour, soyez très prudente, ne recevez aucune visite, sortez le moins possible et jamais sans être accompagnée par Betty et David. J’ai des raisons de craindre qu’Ary Morlan ne s’en prenne à vous de la défaite qu’il a essuyée, Je n’ai pas besoin d’insister sur l’importance de ma recommandation.

 

Votre très affectueux et dévoué, Todd

 

– Quel malheur ! balbutia le Noir avec accablement, la première lettre était fausse c’est sûr… Voilà les deux misses enlevées par des bandits !… Que va me dire Mr Todd Marvel ? Car c’est un peu de ma faute, j’aurais dû empêcher Miss Elsie de partir.

 

Affolé à l’idée de la responsabilité qu’il croyait avoir encourue, Peter David courut trouver sa femme Mrs Betty et la mit au courant.

 

La dévouée chamber-maid se montra tout aussi alarmée que son mari auquel elle ne ménagea pas les reproches.

 

– Tu es d’une négligence impardonnable, lui dit-elle sévèrement, il fallait insister pour qu’on t’emmène ! Il fallait, au moins, me prévenir. Et Miss Elsie qui ne m’a rien dit, qui est partie sans crier gare !

 

– Nous allons tâcher de la retrouver, murmura piteusement l’époux, ainsi pris à partie.

 

– Et comment ? répliqua Mrs David avec aigreur. Elle est loin maintenant ! Vraiment je ne sais pas pourquoi j’ai épousé un homme aussi peu débrouillard, aussi incapable !

 

Quand la colère de la dame fut un peu calmée, les deux époux tinrent conseil.

 

– D’abord, je t’accompagne, déclara Betty péremptoirement, quand tu es seul, tu ne fais que des sottises. Il faut retrouver les deux misses coûte que coûte. Commence par descendre au hall et tâche de savoir quelle direction a prise la voiture. Je te rejoins dans une minute. Surtout n’oublie pas ton browning.

 

– Je vais d’abord interroger les boys de l’étage, ils ont peut-être entendu Miss Elsie parler de l’endroit où elle allait.

 

– Les boys ne t’apprendront rien. Naturellement Miss Elsie croit aller à Harrisburg, mais ceux qui ont si habilement fabriqué la fausse lettre l’ont probablement emmenée dans une direction tout à fait différente.

 

Malgré cette objection, le Noir, très têtu de son naturel, suivit sa première idée. Bien lui en prit, car le boy de l’ascenseur affirma avoir entendu Miss Gladys déclarer qu’elle se rendait à la Pacific Bank. Il y avait même eu une discussion à ce sujet entre les deux amies.

 

Peter David, on le sait, avait successivement exercé les métiers de prospecteur, de cow-boy et même de bandit, et de cette existence aventureuse en Louisiane et dans le Colorado, il avait rapporté certains talents, qui, pour n’être pas très fréquemment utilisables, n’en offraient pas moins quelques avantages.

 

À l’école de ces rastréros mexicains, capables de suivre un homme à la piste sur n’importe quel terrain, le Noir avait appris à reconnaître les traces presque imperceptibles que laisse un fugitif en marchant sur un gazon épais, sur la mousse, sur le roc, ou même sur des dalles de marbre ou de granit parfaitement polies.

 

Cette singulière faculté que les non-initiés prendraient pour de la divination, il allait essayer de la mettre à profit pour retrouver les deux misses.

 

Il savait déjà que l’auto dont s’étaient servis les ravisseurs était une 60 H. P., de grand luxe, dont la carrosserie était peinte en rouge cerise, il avait le signalement du chauffeur ; enfin il avait appris qu’en quittant le Gigantic Hotel Miss Elsie s’était rendue à la Pacific Bank.

 

C’était là qu’il fallait commencer par se rendre, mais auparavant, le Noir étudia avec une attention extraordinaire, l’endroit où avait stationné l’auto rouge. Les traces laissées par les roues étaient encore assez nettes pour qu’on pût distinguer le quadrillage des pneus qui, d’une marque très récente, ne ressemblaient à aucun autre.

 

Ce ne fut qu’après avoir bien fixé dans sa mémoire le dessin de ce quadrillé, que Peter David alla dans les remises du Gigantic Hotel chercher la voiture de Todd Marvel, il en vérifia soigneusement le réservoir à essence, les pneus et le coffre à outils avant de mettre le moteur en marche.

 

Il venait de prendre place sur le siège et pestait déjà contre la lenteur de Betty lorsqu’il la vit paraître.

 

– Tu as été longtemps, grommela-t-il.

 

– Parce que j’ai heureusement un peu plus de tête que toi. Tu avais oublié le principal.

 

– Quoi donc ?

 

– Et parbleu ! Ne fallait-il pas prévenir Mr Todd Marvel ?

 

– C’est vrai !

 

– J’y ai pensé heureusement. Je viens de lui expédier au bureau de l’hôtel un long télégramme.

 

– Tu as bien fait.

 

– Tu trouves ? Seulement, sans moi, tu oubliais la chose essentielle.

 

Le Noir courba la tête sous ce reproche pendant que Betty s’installait tranquillement sur les confortables coussins pneumatiques de la Rolls-Royce.

 

À la banque où Miss Gladys Barney était très connue, Peter David put apprendre que la jeune fille avait encaissé une somme considérable ; elle était ensuite remontée avec son amie dans une grande auto rouge qui s’était dirigée vers l’ouest de la ville.

 

Le renseignement ne fit qu’augmenter les craintes des deux époux.

 

Il leur paraissait clair qu’on avait attiré Miss Gladys dans un traquenard pour la voler.

 

En face de la banque, la trace des pneus se retrouvait parfaitement visible. C’était cette trace qu’il s’agissait de suivre à travers la ville, et de discerner parmi l’écheveau embrouillé des empreintes laissées par les roues des véhicules de tout genre.

 

Ce tour de force n’était pas en réalité pour Peter David aussi difficile à réaliser qu’il le paraissait de prime abord.

 

Malgré son luxe, malgré ses maisons à vingt ou trente étages, la ville de Chicago renferme encore beaucoup de rues dont le sol même constitue tout le pavage. Là, les empreintes étaient très nettes.

 

En outre, l’encombrement même des véhicules avait à plusieurs reprises forcé l’auto rouge à stationner. Là encore, si peu plastique que fût le pavage, Peter David arrivait à y discerner les empreintes du fameux quadrillé.

 

Enfin le Noir avait, dans l’écartement des roues – soigneusement mesuré par lui –, un autre point de repère très précieux.

 

En dépit de ces indices presque imperceptibles pour d’autres yeux que les siens, Peter David dut s’arrêter vingt fois pour ne pas perdre la bonne piste ; encore faillit-il la perdre à deux reprises différentes, et dût-il revenir sur ses pas et sacrifier un temps précieux avant de la retrouver.

 

Pourtant, il ne se décourageait pas. Il savait bien, qu’à mesure qu’il s’éloignait du centre de la ville et qu’il se rapprochait des faubourgs, ses chances de succès augmentaient.

 

Chicago est le point d’aboutissement de vingt lignes ferrées, Peter approchait de la zone où les rails des voies, brutalement jetés en travers des rues, imposent des arrêts à toute espèce de véhicules.

 

Comme il l’avait prévu, il retrouva, cette fois très nettement imprimées sur le sol boueux les empreintes laissées par l’auto rouge.

 

Quand il eut dépassé les faubourgs, il eut la certitude que le ravisseur des deux jeunes filles n’avait pu prendre qu’une seule direction, celle de l’Ouest, et que par conséquent il s’était rendu dans l’État de Wyoming. Maintenant qu’il tenait une piste sérieuse, il allait pouvoir regagner le temps perdu…

 

Il mit son moteur en quatrième vitesse et ne s’occupa plus de vérifier les empreintes des roues.

 

À mesure qu’il avançait sa tâche devenait de plus en plus facile. Les routes carrossables très nombreuses aux approches des villes sont rares et mal entretenues sitôt qu’on s’en éloigne.

 

Deux ou trois fois, à l’entrée d’un village ou d’un ranch, Peter David fit halte pour questionner les gens du pays. Leurs réponses lui prouvèrent qu’il ne s’était pas trompé.

 

Deux heures auparavant, en effet, on avait vu passer une grande et luxueuse automobile dont la carrosserie était peinte en rouge cerise et qui renfermait deux jeunes filles vêtues avec élégance.

 

Malheureusement la nuit venait à grands pas. Lorsque le Noir atteignit la forêt de sapins que nous avons décrite, l’obscurité était complète et rendue encore plus épaisse par le feuillage des arbres.

 

Force fut au Noir de ralentir. Pour ne pas donner l’éveil à ceux qu’il poursuivait, il n’osait allumer les puissants phares électriques de la voiture, dont l’éclat aurait immédiatement décelé sa présence.

 

Il avait cependant bon espoir ; dans le lointain, il distinguait une faible lumière et un secret pressentiment lui disait que les deux jeunes filles n’avaient pas dû aller plus loin.

 

En sortant de la forêt, il se trouva dans une avenue parfaitement droite à l’extrémité de laquelle la lumière qu’il avait entrevue lui apparut de nouveau plus distincte et plus rapprochée.

 

Il augmenta un peu sa vitesse. Il voyait maintenant à un quart de mille de lui se profiler de hauts bâtiments, dont les fenêtres étaient vivement éclairées.

 

Tout à coup, un choc très violent se produisit. La voiture venait de heurter une grosse corde tendue en travers de la route, et avait été brutalement projetée contre un tronc d’arbre.

 

Peter David gisait à terre le crâne fendu ; Betty, presque aussi grièvement blessée, avait une épaule démise et elle s’était coupée à la joue et au front avec des éclats de verre provenant d’une des glaces brisées.

 

Le feu avait pris au réservoir d’essence et les deux blessés toujours évanouis couraient grand risque d’être brûlés vifs, lorsque plusieurs hommes, les mêmes qui avaient tendu la corde, sortirent d’un taillis où ils s’étaient tenus cachés.

 

– En voilà deux qui ne nous dérangeront plus, fit un des hommes.

 

– Aussi, ajouta un autre, de quoi se mêlent-ils ? Ça leur apprendra à s’occuper de ce qui ne les regarde pas.

 

– Que faut-il en faire ? Ils doivent être en piteux état.

 

– Nous allons voir cela !

 

Le plus âgé des hommes, un maigre vieillard au teint basané avait tiré de sa poche une lampe électrique. Il examina successivement Betty et David et s’assura qu’ils étaient encore vivants.

 

– Ils sont blessés, déclara-t-il, mais pas mortellement. Il faut les transporter dans la chambre qui donne sur la cour, puis Mr Ary Morlan nous dira ce qu’il faut en faire.

 

Deux brancards furent improvisés à l’aide de branches d’arbres et les deux blessés furent emportés dans l’intérieur du bâtiment qu’on apercevait à l’extrémité de l’avenue.

 

Auparavant, les bandits avaient éteint le commencement d’incendie du réservoir d’essence.

 

Ils revinrent bientôt et, non sans peine, transportèrent les débris de l’auto dans la cour intérieure.

 

Un quart d’heure après, il ne restait plus trace de l’accident provoqué par les bandits.

 

CHAPITRE III

LE MIROIR ÉLECTRIQUE

Todd Marvel avait vainement essayé de savoir ce qu’étaient devenus Benazy et ses complices.

 

Ils avaient disparu avec une soudaineté qui prouvait que, depuis longtemps, ils avaient envisagé l’éventualité d’une fuite précipitée.

 

L’auto ne se trouvait plus sous la remise. Très peu de temps après la délivrance de Jack Randall, la voiture avait traversé à une allure désordonnée les rues d’Harrisburg.

 

– Il est certain, dit le lendemain Todd Marvel à Floridor, que Benazy a dû gagner quelque autre propriété appartenant à Ary Morlan.

 

– Je crois que nous aurons grand-peine à les retrouver.

 

– Je suis de ton avis, mais il faut cependant faire tout ce que nous pourrons pour mettre la main sur cet habile coquin et surtout sur Ary Morlan. Il est en possession de sommes considérables, au moins d’une bonne moitié de l’immense fortune de Jack Randall.

 

« À ce propos, n’as-tu pas été surpris comme moi de la singulière attitude de « notre client » ?

 

– Oui, je crois que cette longue séquestration a quelque peu dérangé ses facultés mentales.

 

– Tu n’y es pas, murmura Todd Marvel, en hochant la tête ; j’ignore pour quelle raison, mais Jack Randall a l’air de redouter ma présence. On dirait qu’il me craint. La première fois que nous nous sommes trouvés ensemble, il a manifesté une violente émotion. Il ne me quittait pas des yeux et sa physionomie exprimait un étonnement mêlé de terreur. Depuis, il semble m’éviter…

 

– Pourquoi donc aurait-il peur de vous ! surtout après l’immense service que vous venez de lui rendre ?

 

– Précisément c’est ce que je cherche vainement à m’expliquer. Il y a là-dessous quelque mystère.

 

– Je persiste dans ma première opinion. On ne m’ôtera pas de l’idée que sa longue séquestration lui a quelque peu dérangé la cervelle.

 

– Ce n’est pas mon avis. Bien qu’il l’eût privé de la liberté, Ary Morlan a eu pour lui certains égards. La chambre où j’ai été moi-même enfermé est confortable et même luxueuse.

 

« Jack Randall y a constamment séjourné, sauf pendant les quelques jours où il a été détenu dans la maisonnette du parc.

 

– Pourquoi l’avait-il transporté là ?

 

– Tout simplement pour que je puisse prendre sa place dans la chambre aux volets capitonnés. Jack Randall a si peu l’esprit dérangé que, depuis qu’il a recouvré la liberté, il a pris les mesures les plus judicieuses et les plus énergiques pour qu’Ary Morlan ne puisse rien toucher des sommes déposées dans les banques et pour qu’il soit mis en état d’arrestation, s’il essaie de le faire.

 

À la suite de cette conversation Floridor se rendit à Harrisburg et employa une partie de la journée à envoyer dans toutes les directions le signalement exact d’Ary Morlan, de Benazy et de leurs complices.

 

Pendant ce temps, ainsi qu’il avait été convenu avec Jack Randall, Todd Marvel téléphonait aux directeurs des principales banques de Chicago et de New York et aux agences des grandes compagnies de navigation.

 

Accompagné de Floridor, le détective venait de rentrer au ranch du Poteau quand un des domestiques lui remit une dépêche qui venait d’arriver à son adresse.

 

Il la décacheta d’un geste machinal, mais dès qu’il y eut jeté un coup d’œil, il changea de couleur.

 

– Regarde, balbutia-t-il, en tendant la dépêche au Canadien. C’est Betty qui me télégraphie. Attirées par une fausse lettre de moi, Elsie et Miss Barney ont disparu.

 

– Ce ne peut être qu’Ary Morlan qui a fait le coup.

 

– C’est évident, murmura Todd Marvel, avec amertume. Le bandit a pris sa revanche, et cela grâce à mon imprudence. J’aurais bien dû supposer que le misérable essayerait de se venger ! Il m’en avait menacé, d’ailleurs… Je n’aurais pas dû laisser les deux jeunes filles seules et sans protection au Gigantic Hotel.

 

– Que faire ? murmura le Canadien consterné.

 

– Je n’en sais rien encore. Peut-être devrions-nous retourner à Chicago.

 

Cette conversation fut brusquement interrompue. Un des domestiques du ranch vint prévenir Todd Marvel qu’on l’appelait au téléphone, précisément dans la mystérieuse chambre où Jack Randall avait été retenu prisonnier pendant plus d’une année.

 

Le milliardaire eut tout de suite un pressentiment.

 

– Je parierai, murmura-t-il, que c’est Ary Morlan qui me fait appeler.

 

– Je le crois aussi. Maintenant qu’il a des otages en son pouvoir, il va vous dicter ses conditions.

 

– Et le plus ennuyeux, c’est que je serai forcé de les accepter, s’écria Todd Marvel avec colère.

 

Tout en parlant, ils étaient montés dans l’ascenseur qui les déposa à la porte même de la chambre.

 

Todd Marvel saisit un des récepteurs de l’appareil et Floridor s’empara de l’autre.

 

– Allô ! Allô !

 

– Ici, Mr. Todd Marvel.

 

– Ici, Mr. Ary Morlan.

 

– Je sais, dit le détective en contenant à grand-peine son indignation, que vous avez attiré dans un guet-apens Miss Elsie et Miss Barney. Je suppose que vous allez me faire connaître à quelles conditions vous allez leur rendre la liberté.

 

– Très exact ! Je vois que vous êtes déjà au courant. Rappelez-vous ce que je vous disais hier quand je vous ai téléphoné dans cette même chambre orientale où vous étiez alors mon prisonnier.

 

« Je vous ai prévenu que si vous n’acceptiez pas du premier coup mes conditions, je me montrerais beaucoup plus exigeant une seconde fois.

 

– Que voulez-vous ? demanda Todd Marvel en frémissant de colère.

 

– Juste le double de ce que je demandais primitivement, soit six millions de dollars. J’estime que la somme n’est pas excessive, étant donné l’intérêt que vous portez à mes deux charmantes prisonnières.

 

Todd Marvel ne répondit pas. Il était impressionné malgré lui par le sang-froid tranquille du bandit.

 

Celui-ci continua du même ton calme et posé.

 

– Vous me signerez douze chèques au porteur d’une valeur de chacun cinq cent mille dollars, et vous les ferez parvenir à la banque Walker à Chicago qui se chargera de me les transmettre.

 

« Il est bien entendu, que votre fiancée et son amie ne seront délivrées que lorsque je serai entré en possession de la somme. Enfin, toute tentative de votre part pour faire arrêter les personnes que je chargerai d’encaisser l’argent serait punie par des représailles sévères, envers les deux jeunes filles. Dans une tractation de ce genre, il importe que tout soit parfaitement clair.

 

– À quelles représailles faites-vous allusion ?

 

– Vous devez bien le deviner. Vous agissez avec moi en ennemi. Aujourd’hui même vous avez envoyé mon signalement dans toutes les directions. Je n’ai donc aucune raison de vous ménager. Sachez seulement que si vous refusez d’accepter ma proposition, vous mettez en péril l’existence de votre fiancée et celle de son amie.

 

– Je suis bien obligé d’accepter, répliqua Todd Marvel exaspéré, mais rien ne m’empêchera de vous dire que vous êtes un infâme bandit, digne du plus profond mépris.

 

– Vous pourriez peut-être vous tromper, répliqua l’Anglo-Indien d’une voix légèrement altérée. Grâce à vos milliards et à votre intelligence, vous n’avez jusqu’ici rencontré guère d’obstacles. Vous avez pris l’habitude de vous tenir vous-même en haute estime. Vous êtes encore très jeune, mais l’expérience de la vie vous apprendra que des actes qui vous paraissent infâmes ont parfois des motifs beaucoup plus nobles et beaucoup plus désintéressés que vous ne pouvez l’imaginer.

 

– Je ne vous comprends pas, répliqua Todd Marvel avec surprise.

 

– Il est très exact que je me suis approprié la plus grande partie de la fortune de Mr. Jack Randall. Aujourd’hui même, j’ai pris à Miss Gladys Barney deux millions de dollars que j’aurais été fort embarrassé d’encaisser si elle ne s’y fût prêtée, sans s’en douter. Enfin, vous-même, allez aujourd’hui ou demain, au plus tard, verser à ma caisse une somme qui est loin d’être négligeable…

 

– Vous êtes un bandit de grande envergure, interrompit le détective milliardaire, agacé par le ton de forfanterie de son interlocuteur. Mais vous êtes tout de même un bandit.

 

– Pas beaucoup plus que vous-même. Je vais plus loin, écraser à l’aide d’un trust, des concurrents désarmés et impuissants et cela sans risques, me semble beaucoup moins noble que d’arracher audacieusement et au péril de ma vie et de ma liberté quelques millions de dollars à des gens qui, comme vous et comme Jack Randall, en possèdent beaucoup trop.

 

– Je ne vous suivrai pas sur le terrain où vous portez la discussion. Je me contenterai de vous répondre que je ne fais, moi, partie d’aucun trust. Si j’ai agrandi ma fortune, c’est honnêtement, grâce à mon intelligence et à ma science des affaires.

 

– Soit, mais vous avez toujours agi dans un but égoïste, pour votre seul avantage personnel. Je puis déclarer hautement que mon but à moi est absolument désintéressé.

 

« Celui que vous croyez être l’Anglo-Indien, Ary Morlan, est le Radjah Ary Singh, fils d’un souverain dépossédé par les Anglais. Je ne garde rien pour moi des millions que je prends, comme j’estime avoir le droit de le faire. Tout cet argent est envoyé aux Indes où il sert à soulager la misère de mes anciens sujets, affamés par la rapacité anglaise, ou encore à susciter ces révoltes que notre ennemi héréditaire, en dépit des plus sanglants massacres, n’a jamais pu dompter complètement. Vous me voyez maintenant sous mon vrai jour. Je n’ai plus d’ailleurs aucune raison de dissimuler.

 

– Je suis charmé de connaître un bandit patriote et philanthrope, cela manquait à ma collection, répliqua Todd Marvel, non sans ironie. Demain, la banque Walker sera en possession des valeurs que vous réclamez. Mais qui me dit qu’une fois nanti de mes bank-notes vous tiendrez votre promesse ?

 

– Je vous en donne ma parole, et il faut que vous vous contentiez de cette garantie.

 

– Elle n’est pas sérieuse.

 

– Tant pis, je n’en ai pas d’autre à vous offrir.

 

Et l’Indien ajouta d’une voix menaçante :

 

– N’essayez pas de me tendre quelque piège. Souvenez-vous que la vie de mes deux prisonnières, comme la vie de n’importe quel Anglo-Saxon, n’a pas plus de valeur à mes yeux que la cendre de mon cigare ou un grain de poussière sur ma manche.

 

– Ce sont là des menaces bien superflues.

 

– Il y a des choses qui doivent être dites.

 

– Je suis obligé d’avouer que je n’ai pas la moindre confiance en vous, reprit Todd Marvel incapable de se dominer plus longtemps. Qui me dit qu’en ce moment même les deux jeunes filles que vous avez fait enlever sont encore saines et sauves.

 

– J’ai ma loyauté à moi, répliqua l’Hindou blessé au vif par le mépris non dissimulé que lui témoignait son interlocuteur. Tenez l’engagement que vous venez de prendre, et je tiendrai le mien scrupuleusement. Quelques heures après que je serai entré en possession des fonds, les deux misses seront ramenées au Gigantic Hotel sans avoir éprouvé le moindre dommage. Je puis d’ailleurs vous prouver à l’instant même qu’elles sont en parfaite santé.

 

– Je ne demande pas mieux.

 

– Regardez en face de vous entre les deux bibliothèques, il y a un grand rideau de velours rouge ; soulevez ce rideau.

 

– Je vois une glace dont la bordure d’ébène est hérissée de fils électriques.

 

– Vous commencez à comprendre. Tournez la manette d’ivoire qui se trouve à gauche et en dessous de la glace. Maintenant, regardez !

 

Des formes vagues et imprécises commençaient à s’agiter dans l’eau terne du miroir qui ne reflétait plus les objets qui l’entouraient comme si ses profondeurs eussent été animées d’une vie mystérieuse.

 

Todd Marvel, bien qu’il possédât lui-même à San Francisco un des merveilleux miroirs téléphotes, réalisés grâce aux découvertes du savant français Branly, ne put s’empêcher de jeter un cri de surprise.

 

À deux pas de lui, il apercevait Elsie et Gladys. Assises l’une près de l’autre, sur un sofa délabré, les deux jeunes filles paraissaient inquiètes et mortellement tristes.

 

La pièce où elles se trouvaient était meublée avec un certain luxe, mais paraissait avoir été laissée depuis longtemps à l’abandon. Les rideaux de soie qui garnissaient une haute fenêtre étaient élimés et poussiéreux, un vieux lit d’acajou, en forme de bateau, était piqué de nombreux trous de vers. Enfin, des brocs pleins d’eau, des serviettes blanches, un guéridon, sur lequel se trouvaient des assiettes et des couverts, montrait qu’on avait fait en hâte quelques préparatifs pour rendre la chambre aussi confortable que possible.

 

Tout à coup, Miss Elsie se leva et tira d’un petit sac à main une jumelle de théâtre, puis elle ouvrit toute grande la fenêtre qui se trouvait au fond de la chambre, et qui accédait à une sorte de balcon.

 

Todd Marvel put voir qu’au-dessus de ce balcon une tige de fer rouillé supportait un animal de bois peint en rouge, qui lui parut être un chien ou un taureau. Sans doute l’enseigne d’une auberge.

 

En effet, il put lire en caractères, autrefois dorés, mais presque effacés par la pluie les mots : At the Red Bull (au Taureau Rouge).

 

Du balcon, les deux jeunes filles découvraient une immense forêt de sapins, qui s’étendait jusqu’au fond de l’horizon, et que barrait une route blanche que l’éloignement faisait paraître aussi étroite qu’un ruban.

 

Armée de la jumelle, Elsie semblait regarder avec beaucoup d’intérêt quelque chose que Todd Marvel ne pouvait apercevoir, puis Gladys regarda à son tour. Les deux jeunes filles paraissaient très émues.

 

Le milliardaire pensa que cette émotion devait avoir une autre cause que la contemplation du coucher du soleil qui tout là-bas, derrière les sapins disparaissait dans un nuage couleur de sang.

 

Très absorbées par le spectacle qui attirait leur attention, les deux jeunes filles ne virent pas entrer Ary Morlan qui sans doute avait ouvert la porte sans faire de bruit.

 

L’Hindou eut un geste de colère en voyant les deux jeunes filles installées sur le balcon.

 

Avec une brutalité de geste, qui indigna profondément Todd Marvel, il prit Elsie par le bras, et la força de rentrer dans l’intérieur de la chambre, il en fit autant pour Gladys, puis il referma la fenêtre avec un geste menaçant.

 

Presque aussitôt, la vision disparut, le miroir se brouilla, et bientôt ne refléta plus que les meubles de la chambre orientale.

 

 

Todd Marvel et le Canadien encore sous l’impression de la merveilleuse apparition qu’ils venaient d’avoir, demeurèrent silencieux pendant une longue minute, puis tout à coup, Todd Marvel se leva.

 

– Floridor, dit-il à son ami, il n’y a pas une minute à perdre. Tu vas mettre la plus robuste et la plus rapide des autos en état de partir.

 

« Hopkins et un de ses hommes nous accompagneront.

 

– Et nous allons ?

 

– D’abord à Harrisburg.

 

– Et ensuite ?

 

– Je n’en sais rien ; probablement rejoindre Miss Elsie.

 

– Mais nous ne savons pas où aller.

 

– Ne t’inquiète pas de cela, c’est justement ce que je vais tâcher de découvrir.

 

CHAPITRE IV

L’AUBERGE DU TAUREAU ROUGE

En arrivant à Harrisburg, l’auto de Todd Marvel conduite par Floridor avait stoppé juste en face d’un petit bâtiment carré situé sur la grande place et que les habitants de la ville appelaient orgueilleusement le musée.

 

Ce musée ne renfermait d’ailleurs ni tableaux ni statues, mais on y admirait un bison et un ours gris empaillés, une collection très complète d’échantillons minéralogiques, des herbiers renfermant des spécimens de toutes les plantes et de tous les arbres du Wyoming, enfin des photographies de tous les sites de la région.

 

Quoiqu’il fît déjà nuit, Todd Marvel ne se fit aucun scrupule d’aller relancer chez lui le conservateur du musée, un ancien cow-boy qu’il intéressa tout de suite à ses projets et auquel il décrivit minutieusement la grande forêt de sapins et l’Auberge du Taureau Rouge.

 

– Je sais, dit le milliardaire, que vous connaissez admirablement la région. Il faut que vous me disiez où se trouvent cette auberge et cette forêt.

 

« Ce ne doit pas être loin d’ici. Si j’en juge par le peu de temps qu’ont mis les bandits à transporter les deux prisonnières de Chicago jusqu’à leur repaire.

 

– C’est bien volontiers que je vous aiderai, répondit le vieillard. Ici tout le monde est indigné des agissements de ce bandit d’Ary Morlan. Laissez-moi chercher dans mes souvenirs et je vous dirai peut-être où se trouve l’Auberge du Taureau Rouge.

 

« Je puis déjà vous apprendre une chose, c’est qu’elle est certainement située dans cette partie de Wyoming que l’on appelle la réserve, et où le gouvernement a défendu d’abattre les arbres.

 

– Je n’en suis pas beaucoup plus avancé. La réserve couvre un territoire très étendu.

 

– Attendez, nous allons aller au musée examiner les albums de photographies. Ce sera bien le diable si nous ne retrouvons pas l’auberge et la forêt de sapins.

 

Le conservateur prit ses clefs et conduisit Todd Marvel dans la salle du musée. Tous les objets y étaient recouverts d’une épaisse poussière qui attestait éloquemment la pénurie de visiteurs et l’abandon à peu près complet dans lequel était laissé cet édifice public.

 

Les albums furent tirés de leurs casiers, et, au bout d’un quart d’heure de recherches, le milliardaire eut la satisfaction de découvrir une vue du bois de sapins et de l’auberge, telle qu’elle lui était apparue dans le miroir électrique.

 

Le conservateur connaissait parfaitement l’endroit.

 

– C’est un véritable désert, expliqua-t-il. Il y a une dizaine d’années, on avait découvert de ce côté un gisement de pétrole. C’est alors que fut construite l’auberge et le grand bâtiment qui y est annexé et qui était alors habité par l’ingénieur et ses employés.

 

« La poche pétrolifère fut épuisée en six mois ; les mineurs s’en allèrent, l’auberge ferma ses portes, faute de clients, et la région retourna à sa solitude. L’endroit est on ne peut mieux choisi pour servir de repaire à des voleurs de grand chemin.

 

– Est-ce loin d’ici ? demanda Todd Marvel impatiemment.

 

– À une trentaine de milles. Je vais vous prêter ma carte forestière ; de cette façon vous n’aurez besoin de demander aucun renseignement à personne.

 

Cette offre fut acceptée avec empressement et le milliardaire remonta dans l’auto où se trouvaient déjà Floridor, le vieil Hopkins et un robuste cow-boy.

 

Pour diverses raisons, dont la principale était de ne pas perdre de temps, le milliardaire avait jugé inutile de prévenir la police. Il supposait d’ailleurs, avec assez de vraisemblance, que les complices de l’Hindou, ne devaient pas être nombreux. Enfin, il comptait beaucoup sur la surprise que causerait aux bandits son arrivée inattendue.

 

L’expédition commençait sous les plus heureux auspices. La route qui part de Harrisburg avait été récemment goudronnée. Floridor, qui, en tant que chauffeur était un véritable virtuose, menait la voiture d’un train d’enfer. Les trente milles qui séparaient l’Auberge du Taureau Rouge de la ville furent franchies en quatrième vitesse, sans ralentissement.

 

Les rares véhicules que l’on rencontrait se rangeaient précipitamment devant ce bolide aux phares éblouissants.

 

On filait vertigineusement sous les arceaux de la grande forêt lorsque tout à coup les phares s’éteignirent. On se trouva en pleines ténèbres. En même temps la vitesse de l’auto se ralentit.

 

– Que se passe-t-il donc, demanda Todd Marvel.

 

– Nous sommes arrivés.

 

– Déjà ?

 

– Mais oui ! Vous pouvez voir d’ici les fenêtres de l’auberge presque toutes éclairées. Je viens de consulter ma carte forestière, il n’y a pas d’erreur possible. Nous sommes parvenus au but de notre voyage.

 

La voiture fut cachée dans un épais fourré ; puis l’on tint conseil.

 

– Voilà ce que je propose, dit Floridor. Je vais aller hardiment demander l’hospitalité à nos ennemis, en offrant de payer, bien entendu. Nous verrons bien ce qu’ils feront. S’ils refusent de me recevoir nous essayerons d’autre chose…

 

– Admettons qu’ils t’acceptent, dit Todd Marvel.

 

– Dans ce cas c’est bien simple. Je me laisserai conduire dans la chambre qui me sera désignée et dès que j’y aurai pénétré, je vous ferai connaître par un signal en quel endroit je me trouve.

 

« J’ai ma lampe électrique, je l’entourerai de ma ceinture de flanelle rouge ce qui produira un éclairage facile à distinguer, des autres lumières de la maison.

 

– Et alors ?

 

– Quand vous saurez où je suis – je tâcherai que ce soit autant que possible au premier étage, – vous vous approcherez avec précaution et quand la maison sera plongée dans le sommeil je vous jetterai ma ceinture pour vous permettre d’escalader l’appui de la fenêtre.

 

– Je ne suis pas en état d’exécuter des acrobaties pareilles, grommela le vieil Hopkins d’un air mécontent.

 

– Alors vous resterez en observation, en bas de la fenêtre.

 

– Le plan de notre ami Floridor, dit Todd Marvel, n’est pas plus mauvais qu’un autre. Je n’y ferai qu’une seule objection : si les bandits d’Ary Morlan se jettent sur lui dès qu’il aura franchi le seuil de la porte, comment pourrons-nous venir à son secours ?

 

– Cette éventualité n’est pas à craindre, répondit le Canadien avec un grand sang-froid. Quand un homme qui a les poings aussi solides que moi entre dans n’importe quel endroit, avec un bon browning à la ceinture, le premier sentiment qu’il inspire est généralement un certain respect.

 

« D’ailleurs, je connais les Hindous. Ils n’aiment pas agir ouvertement. Leur esprit est tout naturellement tourné vers les choses compliquées.

 

« Je parierai tout ce qu’on voudra qu’ils me feront bon accueil, quitte à m’attaquer dans le courant de la nuit, quand ils me croiront endormi.

 

– Eh bien, soit, décida le milliardaire, agis à ta guise, d’ailleurs nous ne serons pas loin. Si les choses ne marchaient pas comme tu l’espères n’hésite pas à nous appeler.

 

Floridor se dirigea vers l’auberge pendant que ses compagnons le suivaient de loin, en étouffant le bruit de leurs pas.

 

D’ailleurs le programme du Canadien se réalisa de point en point, au moins dans sa première partie.

 

Il pénétra sans obstacles dans la salle du rez-de-chaussée qui de ce côté du bâtiment, était de plain-pied avec la route. La pièce nue et vide n’était éclairée que par une lampe à pétrole qui jetait une lumière fumeuse et terne ; deux hommes au teint basané étaient assis près de la cheminée et se chauffaient à un feu de pommes de pin. Soit par calcul, soit par indifférence, ils se dérangèrent à peine en voyant entrer Floridor.

 

Le Canadien raconta qu’il s’était égaré, qu’il avait faim, qu’il était fatigué, en ajoutant qu’il paierait un prix raisonnable si on voulait lui accorder l’hospitalité.

 

– Ce n’est pas ici un restaurant, répondit un des hommes. En guise de souper, je n’ai pas autre chose à vous offrir qu’un gobelet de whisky. Mais il y a une chambre libre au premier étage, je vais vous y conduire.

 

– J’accepte, combien me prendrez-vous ?

 

– Rien, murmura l’homme qui semblait avoir ses raisons pour ne pas entrer en conversation avec cet hôte inconnu.

 

La chambre où celui-ci fut conduit, était une pièce étroite et haute, bâtie comme le restant de la maison, avec des troncs d’arbres à peine équarris ; elle était meublée d’un vieux lit de bois et d’une table vermoulue, et elle devait être inhabitée depuis longtemps à en juger par la poussière qui couvrait le sol et par les nombreuses toiles d’araignées qui se trouvaient dans les angles de la pièce.

 

Quand son hôte se fut retiré, après lui avoir souhaité le bonsoir, Floridor l’entendit qui refermait soigneusement la porte à clef.

 

Il n’attacha pas une grande importance à ce détail.

 

Il était naturel que dans une contrée déserte et infestée de voleurs de grand chemin, on prît quelques précautions contre un inconnu.

 

D’ailleurs il se dit que la porte n’était pas assez solide pour résister à un coup d’épaule, il en serait quitte pour l’enfoncer quand il lui plairait de sortir.

 

Resté seul, il détacha la longue ceinture de laine rouge qu’il portait autour des reins, puis il l’accrocha devant la fenêtre. Ensuite il alluma sa lampe électrique, comme cela avait été convenu.

 

Auparavant il avait eu soin de s’assurer, en se penchant en dehors de la fenêtre, que son signal ne pourrait être vu d’aucun des habitants de l’auberge, dont la façade, de ce côté, était plongée dans les ténèbres.

 

Après avoir laissé sa lampe allumée un temps suffisant, pour que sa lueur pût être aperçue par ses amis, il l’éteignit, ouvrit la fenêtre, en détacha la ceinture qu’il noua solidement par une de ses extrémités à la barre d’appui.

 

Un certain temps s’était écoulé lorsque à l’extérieur, la clef grinça dans la serrure. Un homme entra.

 

Rapidement, Floridor, ne sachant à qui il avait affaire, s’était glissé sous le lit, et avait pris en main son revolver pour être prêt à tout événement.

 

À sa grande surprise, il constata que le nouveau venu s’avançait en titubant, comme s’il eût été complètement ivre et se cognait aux murailles et aux meubles dans l’obscurité.

 

Finalement, il se hissa sur le lit avec de pénibles efforts et y demeura étendu.

 

Le Canadien se préparait à sortir de sa cachette lorsqu’il entendit de nouveau fourrager dans la serrure, et un second inconnu se glissa dans la chambre. D’ailleurs, celui-là n’avait aucune des façons du précédent, il s’avançait sans bruit en étouffant soigneusement le bruit de ses pas.

 

Il s’approcha du lit, se pencha vers l’homme endormi, dont la respiration égale dénotait un profond sommeil, et tout d’un coup il leva sur lui un long poignard et se mit à le frapper avec rage.

 

Le Canadien jugea qu’il était de son devoir d’intervenir, il rampa tout doucement hors de sa cachette, puis au moment où l’assassin s’y attendait le moins, il le saisit par les pieds et le renversa.

 

Une lutte terrible s’engagea dans les ténèbres.

 

Floridor était de beaucoup le plus vigoureux, mais il était moins agile que son adversaire qui glissait entre ses doigts comme une couleuvre, tout en le lardant de coups de couteau.

 

Ce qui donnait à ce corps à corps en pleines ténèbres un caractère d’atrocité et d’horreur c’est qu’aucun des deux adversaires n’avait prononcé une parole. Ils se battaient sauvagement dans le plus profond silence.

 

Finalement, le Canadien glissa dans une mare de sang tiède qui avait coulé du lit où reposait l’homme assassiné et son adversaire lui mit un genou sur la poitrine.

 

Il se débattait désespérément, mais son ennemi pesait sur lui de tout son poids et cherchait à quel endroit il le frapperait avec le khandjar, à lame courbée, qu’il brandissait au-dessus de lui.

 

À ce moment la lune se dégagea d’entre les nuages et un de ses rayons vint frapper le visage de l’homme qui avait terrassé Floridor.

 

Celui-ci reconnut Ary Morlan.

 

Le visage de l’Hindou dont les prunelles couleur d’or luisaient dans la pénombre était contracté par une effroyable expression de haine et de mépris.

 

Il murmura quelques mots que Floridor ne comprit pas, et il leva son arme pour le frapper.

 

Mais avant que la lame eût eu le temps de s’abaisser, une poigne de fer avait saisi le bras d’Ary Morlan et l’avait forcé de lâcher son khandjar qui roula à terre.

 

C’était Todd Marvel qui, se hissant à l’aide de la ceinture de Floridor, venait de faire irruption dans la pièce. En un clin d’œil, l’Hindou fut mis hors d’état de nuire. La lueur de la lampe électrique que le milliardaire avait aussitôt allumée, éclaira une scène de carnage, montrant sur le lit le cadavre de Benazy lardé de plus de vingt coups de poignard.

 

Comme on le sut plus tard, le misérable qui avait l’habitude de fumer de l’opium ne s’était plus souvenu dans son ivresse que la chambre du premier étage avait été donnée à Floridor, et Ary Morlan avait assassiné son complice le plus dévoué, en croyant tuer le Canadien. Sans plus s’occuper de l’Hindou, qui avait été solidement garrotté, Todd Marvel, et Floridor, qui n’était que légèrement blessé, fouillèrent l’auberge de la cave au grenier.

 

Il importait de retrouver les deux jeunes filles avant que les complices d’Ary Morlan n’eussent eu l’idée de se livrer à quelque violence sur leur personne.

 

Ces craintes heureusement étaient vaines. Miss Elsie et Miss Gladys furent retrouvées saines et sauves dans la chambre du troisième étage, où était installé le miroir électrique.

 

On découvrit également dans une cave jonchée de paille à demi pourrie, le chauffeur Peter David et la fidèle Betty, dont les blessures n’étaient heureusement pas très graves.

 

L’Auberge du Taureau Rouge, achetée par Ary Morlan l’année d’auparavant, était pour ainsi dire le quartier général de ce bandit patriote.

 

On déterra dans les caves un coffre-fort qui renfermait la plupart des sommes dérobées à Mr. Jack Randall, en même temps que le montant du chèque, touché par Miss Gladys à la Pacific Bank, et dont Ary Morlan s’était emparé.

 

Todd Marvel voulait interroger l’Hindou, mais quand il retourna dans la chambre du premier étage où on l’avait laissé, Ary Morlan était mort, son visage était livide et ses traits déformés par les affres de l’agonie.

 

On supposa, que se voyant perdu, il avait trouvé moyen d’absorber un de ces poisons foudroyants que l’on trouve dans les Indes et qui sont encore mal connus des savants européens.

 

Quatorzième épisode

LES ÉCUMEURS DES CHAMPS D’OR

CHAPITRE PREMIER

UN BANK-NOTE DE MILLE DOLLARS

Deux voyageurs, à peu près vêtus à la façon des cow-boys, et qui tous deux paraissaient épuisés de fatigue, descendaient lentement les pentes d’une vallée déserte de la Cordillère, à une trentaine de milles de Mexico. Leurs vêtements étaient couverts de poussière, la sueur ruisselait de leurs fronts et ils pliaient presque sous le poids de deux sacs de toile remplis d’ustensiles et d’outils.

 

Tous deux répondaient au type de voyageurs que l’on rencontre dans cette partie du Mexique, où abondent les prospecteurs, les mineurs sans travail, les aventuriers et les bandits de toute espèce.

 

– Un peu de courage, Dadd, dit le plus âgé des deux hommes, qui paraissait avoir une quarantaine d’années et dont les façons, en dépit de sa barbe inculte et des loques dont il était vêtu, gardaient une certaine allure de gentleman. Un peu de courage ! dans une demi-heure nous serons arrivés ! Regarde, tout là-bas au fond de la vallée, on peut déjà distinguer les échafaudages, le « derrick » du puits à pétrole et les hangars de la mine allemande.

 

– Il est grand temps que nous arrivions, répondit le second voyageur, un maigre adolescent, au nez crochu, au menton de galoche, qui ressemblait à une vieille dame très laide, mais dont la physionomie était néanmoins sympathique et malicieuse.

 

D’un geste accablé, il remonta une des bretelles qui soutenaient son sac, et continua à suivre en silence le sentier rocailleux.

 

– Je suis à bout de forces, mon vieux Toby, s’écria tout à coup l’adolescent en se débarrassant de son sac, qu’il jeta violemment à terre.

 

« Il est midi et nous marchons depuis le lever du soleil. Te reste-t-il encore quelques provisions ?

 

– Un peu de lard fumé et une galette de maïs, et peut-être au fond de ma gourde, une gorgée d’eau-de-vie de canne.

 

Sans attendre la réponse de Dadd, Toby s’était, lui aussi, débarrassé de son sac, dont il tira la galette de maïs qui était à la fois gluante et dure, le morceau de lard fumé, à peine plus gros qu’une boîte d’allumettes ordinaire. Il partagea fraternellement le tout avec son camarade.

 

Les deux vagabonds s’étaient installés à l’ombre d’un rocher, sous lequel un peu d’herbe avait poussé, et reposaient leurs membres endoloris.

 

Ils ne se relevèrent que quand il ne resta plus un seul atome des provisions, plus une seule goutte d’eau-de-vie au fond de la gourde.

 

– Cela va mieux, s’écria Dadd, avec un sourire qui ressemblait à une grimace, mais je crois bien que, sans cette petite collation, j’aurais été tout à fait incapable d’atteindre les établissements de la Deutsche Natrona, dont nous ne sommes plus guère qu’à un demi-mille.

 

– Heureusement que là, nous allons nous dédommager de nos privations.

 

– J’en ai la ferme conviction. Où qu’il se trouve, le docteur Kristian aime à mener une existence très large. De plus, je vais lui apprendre bien des choses qu’il ne sera pas fâché de connaître.

 

– Et tu vas me réconcilier avec lui ?

 

– C’est promis ! Dépêchons-nous maintenant, il me tarde d’être arrivé.

 

– Tu ne parlais pas de cette façon, il y a un instant.

 

– Maintenant cela va tout à fait bien, puis nous touchons au but de notre voyage, et c’est toujours une chose agréable.

 

Ils continuèrent d’avancer malgré la chaleur, accablante à cette heure de la journée. Le soleil frappait la terre presque perpendiculairement, les arbres et les rochers ne projetaient plus aucune ombre ; une vapeur violette ou bleue s’élevait des montagnes lointaines comme si, sous cette ardeur dévorante, la terre eût exhalé les dernières traces de l’humidité qu’elle pouvait renfermer.

 

– Sale pays ! grommela Toby.

 

– Il est certain que ce n’est pas aussi opulent que les belles cultures d’orangers qui environnent Los Angeles. Ce pays a pourtant certains avantages ; ici la police n’est pas contrariante, comme dans le Nord.

 

– Il n’y a pas de bonheur complet en ce bas monde, conclut Toby avec une résignation toute philosophique.

 

Tout en parlant, ils étaient arrivés en face d’une solide palissade derrière laquelle s’élevaient les bâtiments de l’exploitation minière.

 

Dadd tira la corde d’une cloche ; des aboiements se firent entendre de l’intérieur, et un gros homme qu’escortaient deux dogues d’Ulm parut de l’autre côté de la barrière à claire-voie.

 

Ce personnage, petit et chargé d’embonpoint, était complètement rasé, et il y avait dans l’expression de sa physionomie une certaine bonhomie pédantesque qu’accentuaient encore un menton à triple étage et de vastes lunettes à branches d’or.

 

Vêtu de toile écrue, il était coiffé d’un chapeau pointu de forme tyrolienne, orné d’une plume et qui semblait beaucoup trop petit pour le vaste crâne sur lequel il était posé comme une toiture sur une chaumière.

 

– Que voulez-vous ? demanda-t-il d’un ton autoritaire à ses deux minables visiteurs, en employant la langue espagnole, mais avec un fort accent allemand.

 

– Je voudrais parler au Señor ingénieur, fit Dadd en se découvrant respectueusement.

 

– C’est moi l’ingénieur, Ludwig von Hagenbach, docteur de l’université d’Iéna, conseiller privé, pour le moment directeur de la Deutsche Natrona.

 

Le directeur avait énuméré ses titres avec une complaisance et une solennité dont Dadd se garda bien de sourire.

 

– Il y a erreur, fit-il, c’est au Herr Doktor Kristian que je désire parler.

 

Ces simples paroles amenèrent dans la physionomie de l’Allemand un changement aussi subit qu’extraordinaire. Sa face rose devint écarlate, ses mains furent agitées d’un tremblement.

 

– Vous êtes des amis du docteur Kristian ? demanda-t-il en se contenant à grand-peine.

 

– De ses amis intimes, répliqua Dadd en se rengorgeant.

 

D’écarlate, le docteur était devenu violet, et à la grande surprise de Dadd, il s’écria en poussant de véritables hurlements auxquels les dogues firent chorus.

 

– Voulez-vous fiche le camp, tas de bandits ! et plus vite que ça ou je vous fais manger par mes chiens ! Ah, vous êtes les complices de cet infâme gredin qui a disparu il y a huit jours en emportant trois milliards de marks, qui est en relations avec tous les coquins du pays et qui nous a vendu des mines qui n’existaient pas !

 

Le gros homme était dans un état de fureur qui touchait à l’apoplexie, mais ni Dadd ni Toby ne restèrent là pour voir si oui ou non il serait foudroyé par une congestion.

 

Ils détalèrent de toute la vitesse de leurs jambes en adressant au Herr Doktor toutes les injures de leur vocabulaire en anglais, en français, en espagnol et surtout dans cet argot des malfaiteurs qu’on appelle le « slang ».

 

Lorsqu’ils furent arrivés à une certaine distance des bâtiments de la Deutsche Natrona, Dadd fit halte brusquement. Il était exaspéré.

 

– Tu te figures peut-être, dit-il à son compagnon, que la chose va se passer comme cela ? Que nous allons continuer à traîner la savate sur les grandes routes – si encore elles étaient bien entretenues ! – Quand ce ne sont pas des fondrières ce sont d’anciens lits de torrents dont les cailloux aigus vous déchirent les pieds.

 

– Tu as une idée ?

 

– Bien sûr ! et mon idée c’est tout d’abord de tirer vengeance de ce gros Allemand qui nous a jetés à la porte avec tant d’arrogance. Je comprends que le docteur Kristian lui ait volé sa caisse. Il ne pouvait pas moins faire. En le faisant, il a joué certainement un rôle providentiel. Sa conduite nous indique celle que nous avons à suivre.

 

– Je pense que tu n’as pas l’idée d’attaquer le Herr Professor dans son camp retranché où il possède toutes sortes de moyens de défense, des armes de précision, des chiens féroces…

 

– Il ne s’agit pas de cela. Nous allons tout simplement attendre qu’il sorte. Il serait bien extraordinaire qu’il n’eût pas sur lui une somme suffisante pour nous permettre de regagner Mexico où nous tâcherons de retrouver la piste du docteur Kristian. Il faut absolument que nous sachions ce qu’il est devenu.

 

Dadd avait une véritable autorité sur Toby. Celui-ci accepta donc de se ranger à son idée et tous deux, en attendant que la grosse chaleur fût un peu tombée, s’installèrent à l’ombre d’un rocher pour faire la sieste.

 

Ils savaient qu’à cette heure du jour, et par cette chaleur, aucun Européen ne peut sortir, sous peine de s’exposer à une insolation, et l’endroit où ils s’étaient installés était situé en bordure de l’unique sentier qui aboutissait à la factorerie.

 

Les deux vagabonds étaient accablés de fatigue, aussi leur sieste se prolongea-t-elle beaucoup plus longtemps qu’ils ne se l’étaient proposé. Le soleil déclinait derrière les pics déchiquetés de la Cordillère lorsqu’ils se réveillèrent enfin. Ils étaient parfaitement reposés, mais ils mouraient de faim.

 

– Où allons-nous ? demanda Toby, dont le sommeil avait embrouillé les idées.

 

– Tu sais bien, répliqua Dadd que nous attendons Ludwig von Hagenbach.

 

– Singulière idée que tu as eue là, grommela Toby tourmenté par une faim dévorante, et si ce gros Allemand ne sort de sa forteresse que d’ici huit jours, nous faudra-t-il mourir d’inanition en attendant son bon plaisir ?

 

Dadd, qui de même que son compagnon était torturé par de cruels tiraillements d’estomac, était de fort méchante humeur.

 

– Me prends-tu pour un imbécile ? riposta-t-il avec aigreur. Nous occupons le seul sentier par lequel puissent passer les gens de la factorerie. De toute façon, il faudra bien qu’ils sortent.

 

– Et s’ils ne sortent pas ?

 

– Tais-toi donc ! Est-ce que tu ne t’es pas toujours bien trouvé de mes conseils ?

 

– Cela dépend ! grommela Toby avec un haussement d’épaules.

 

La discussion menaçait de s’envenimer quand des aboiements retentirent dans la direction des hangars.

 

Dadd et Toby se glissèrent précipitamment derrière un rocher.

 

La barrière venait de s’ouvrir et le professor Ludwig von Hagenbach en sortit, pour aller respirer le frais dans la montagne, après sa sieste.

 

Ce savant personnage voulait sans doute profiter des dernières heures du jour, pour se livrer à sa passion pour les sciences naturelles, car il était muni de tout un attirail compliqué. Il portait en bandoulière une longue boîte verte destinée à recueillir les plantes, un filet à papillons reposait sur son épaule, sa ceinture était garnie d’un lourd marteau de géologue, qui faisait pendant à un revolver presque aussi gros qu’une mitrailleuse ; enfin sa canne qui renfermait intérieurement un parasol se terminait par une petite bêche pointue arrondie en forme de cœur qui, suivant le cas, pouvait être employée comme outil d’herborisation ou comme arme défensive. Nous allions oublier une lunette d’approche de gros calibre et une musette remplie de provisions qui se faisaient équilibre de chaque côté de sa bedaine.

 

Le professeur s’avançait gravement, s’arrêtant à chaque instant pour regarder le paysage ou se penchant pour étudier le sol, en homme pour qui une promenade est une occupation sérieuse et bien rétribuée. Il mit presque un quart d’heure à franchir la courte distance qu’il y avait entre l’établissement, dont il était directeur, et l’endroit où ses deux ennemis s’étaient mis en embuscade.

 

Il venait d’y parvenir lorsqu’il aperçut à terre une petite plante grasse, à fleur jaune, qui sans doute manquait à ses collections car il se baissa rapidement pour la cueillir en poussant un cri de joie.

 

Il n’eut pas le temps de se relever.

 

Petit Dadd, agile comme un singe, lui avait sauté sur les épaules, pendant que Toby le gratifiait d’un croc en jambe qui le fit s’étaler tout de son long, le nez sur la plante qu’il s’apprêtait à cueillir.

 

Embarrassé par l’attirail dont il était chargé, le pauvre docteur n’opposa qu’une faible résistance aux deux gredins.

 

En un clin d’œil, il se vit dépouillé de son revolver-mitrailleuse, de son sac à provisions et de tout ce qu’il portait. Pour l’empêcher d’appeler au secours, Dadd lui avait enfoncé dans la bouche un vieux mouchoir de poche horriblement sale. Von Hagenbach était à demi asphyxié, et de plus, il s’était cruellement meurtri dans sa chute.

 

Les deux bandits lui enlevèrent son gilet et son veston dans les poches duquel ils trouvèrent quatre piastres mexicaines, de la menue monnaie, et un portefeuille que Dadd fit disparaître avec l’agilité d’un prestidigitateur de profession, en se réservant de l’examiner plus tard tout à loisir.

 

Le docteur fut aussi dépouillé de sa chemise, de ses lunettes à branches d’or qui allèrent rejoindre le filet à papillons et le marteau géologique.

 

– J’aime assez l’histoire naturelle, fit Dadd qui s’était passé en sautoir la boîte verte d’herborisation.

 

Puis après avoir fait une grimace à sa victime, qui se débattait désespérément, tel un veau marin échoué sur un banc de sable.

 

– Est-ce qu’on lui enlève sa culotte ? dit gravement Toby.

 

Le docteur, malgré le bâillon qui l’étouffait, poussa un grognement de désespoir. Il tourna vers Toby des regards si suppliants que celui-ci qui, au fond, n’avait pas une mauvaise nature, se laissa presque attendrir.

 

– Bah ! fit-il, laisse-lui sa culotte ; comme dit un proverbe français « Il ne faut pas tuer tout ce qui est gras ». Puis ce coutil n’a pas l’air de très bonne qualité, ce doit être un « ersatz », une espèce de culotte en papier si tu préfères.

 

Le malheureux docteur ne bougeait plus depuis qu’il avait entendu dire qu’il ne faut pas tuer tout ce qui est gras – lui qui était d’une corpulence énorme – il se demandait s’il n’allait pas être immolé immédiatement.

 

– Laissons-lui sa culotte, fit Dadd avec beaucoup de magnanimité. Elle serait beaucoup trop grande pour moi, d’ailleurs. Puis, ce n’est peut-être pas la peine de rester trop longtemps dans ces parages. Attache-moi solidement cet honnête savant, nous allons filer.

 

Toby s’empressa d’exécuter cet ordre ; il garrotta solidement le prisonnier et eut même la pensée délicate d’arranger le bâillon de façon à ne pas trop le faire souffrir.

 

Petit Dadd, qui ne se départait pas un instant de son caractère jovial, adressa à sa victime un profond salut avant de l’abandonner à son malheureux sort.

 

– Au revoir, Herr Doktor, lui dit-il, bien des choses de ma part à l’université d’Iéna. Je vous autorise à écrire à votre consul à Mexico que vous avez été victime d’une agression de la part de von Toby et, de von Petit Dadd.

 

« À part cela, ajouta-t-il d’un ton menaçant, si jamais vous avez la mauvaise idée de porter plainte contre nous, je reviens pour vous couper les oreilles.

 

– Et pour vous enlever votre culotte, ajouta Toby, qui trouvait excellente cette mauvaise plaisanterie.

 

– Je vais lui laisser son filet à papillons, déclara gravement Petit Dadd, je suis trop bon, on m’a toujours dit que c’est cela qui me perdrait.

 

Après s’être copieusement divertis aux dépens de leur victime, Toby et Petit Dadd la laissèrent assez peu confortablement installée à l’ombre du rocher.

 

– Maintenant, déclara Dadd, qui pliait sous le poids du butin dérobé au docteur, il faut comme disent les gens de sport, « faire de la vitesse ». Il ne serait pas intéressant du tout que les péons de la factorerie nous tombent sur le dos, avec leurs chiens.

 

– Tu es bon, toi, grommela Toby, moi j’ai une faim atroce.

 

– Ma foi, tu as raison, on ne va pas bien loin quand on n’a rien dans le ventre. Nous allons donner un coup d’œil aux provisions du Herr Doktor. J’ai toujours entendu dire que les Allemands faisaient un dieu de leur ventre.

 

– Je souhaite qu’on ait dit vrai.

 

Petit Dadd ouvrit la musette et en retira avec une mine extasiée une grosse tranche de jambon, des tartines beurrées, une paire de saucisses, la moitié d’un petit pain rond et une importante bouteille de kirsch.

 

Petit Dadd était à la fois émerveillé et stupéfait.

 

– Parle-moi de ces gens-là, s’écria-t-il, ça c’est épatant ! S’il ne mange que cela pour son lunch, qu’est-ce que ça doit être à son dîner ? J’en ai une indigestion, rien que d’y songer.

 

– Tu penses, fit gravement Toby, que ce n’est pas en mangeant de la ficelle qu’il a attrapé une bedaine pareille.

 

Avec une rapidité surprenante, le pain, le jambon et les saucisses disparurent. Il en fut de même d’une petite boîte de harengs de la Baltique que Dadd avait découverte dans la poche du veston du docteur.

 

Après ce festin, les deux bandits donnèrent une forte accolade à la bouteille de kirsch.

 

Ils se sentaient maintenant tout à fait ragaillardis, heureux de vivre, ils envisageaient l’avenir avec confiance et ils n’avaient pas assez de plaisanteries pour se moquer du docteur dont ils venaient d’absorber les provisions de bouche.

 

– Si on retournait chercher le filet à papillons et la culotte, proposait Toby.

 

– Vraiment cela m’étonne de toi, répliqua Dadd sévèrement, tu n’es pas un gentleman !

 

« Je vais voir plutôt ce qu’il y a dans son portefeuille.

 

Toby était devenu silencieux, Dadd exhiba d’abord divers passeports ornés de cachets multicolores, un diplôme sur parchemin, délivré par la fameuse université d’Iéna et quelques autres pièces d’identité.

 

Enfin il tira d’un compartiment secret un bank-note de mille dollars qu’il étala complaisamment aux yeux de Toby.

 

Le bandit le regarda quelque temps avec attention, le froissa et le replia plusieurs fois, en examina les numéros, puis tout à coup, il se leva avec un geste de colère.

 

– Nous allons retourner sur nos pas, dit-il avec emportement, et que le diable m’emporte si je ne coupe pas les oreilles au docteur.

 

– Hein ? fit Dadd abasourdi.

 

– Dame ! Il n’aurait que ce qu’il mérite, c’est un abominable filou. Il nous a « refilé » un bank-note faux.

 

– Tu es sûr ? murmura Dadd accablé.

 

– Tu penses que je suis compétent dans la matière. J’en ai fabriqué. Regarde d’un peu près, tu verras que la tête de l’aigle n’est pas nette ; le papier est trop épais, et les numéros ne concordent pas.

 

– Décidément, fit Dadd, avec le plus grand sérieux, ce boche est un sale voleur.

 

– Est-ce qu’on retourne lui couper les oreilles ?

 

– Eh bien, non ! répondit Dadd après un instant de réflexion. Nous allons gagner au plus vite la station qui n’est qu’à un mille d’ici.

 

– Je ne te reconnais plus, mais alors, et le bank-note ?

 

– Je vais le passer, c’est ce que nous avons de mieux à faire.

 

– Personne n’en voudra.

 

– Tu crois ?

 

– Mais comment t’y prendras-tu ?

 

– Mon vieux, fit Dadd en clignant de l’œil, cela me regarde. Je ne sais pas encore comment je ferai, mais je suis bien sûr d’une chose, c’est que je réussirai. Tout ce que je te demande, c’est de me laisser faire.

 

– Je sais que tu es un malin, murmura Toby un peu vexé, chacun a ses qualités spéciales…

 

Dadd n’entendit pas la dernière moitié de cette phrase, il avait pris un pas tellement accéléré, qu’il avait déjà laissé Toby très en arrière ; celui-ci se hâta de le rejoindre, et après une demi-heure d’une course folle, tous deux arrivèrent à la station de l’Estanzillo, où ils réussirent à monter dans le train sans autre aventure.

 

CHAPITRE II

PETIT DADD DEVIENT PSYCHOLOGUE

Le bar de l’Alliance, dans la petite ville de Palmarejo, était dirigé, depuis plusieurs années, par l’honorable Walker Clapton, un ancien ouvrier brasseur d’origine anglaise, qui était en train de faire une grosse fortune avec les travailleurs des mines d’argent qui appréciaient tout particulièrement son whisky et son gin des meilleures marques anglaises et américaines.

 

Mr Clapton était un gros homme athlétique, la face congestionnée et apoplectique. Il était énorme ; ses joues arrivaient presque à cacher son nez, ses yeux très petits et assez vifs disparaissaient sous la graisse envahissante. Son front était très peu développé, en revanche il avait quatre mentons et ses lèvres lippues, d’une riche couleur vermeille encadraient des dents d’une blancheur éclatante.

 

Le ventre de Mr Clapton avait pris une telle importance, que son propriétaire – ainsi qu’il en convenait lui-même avec un bon rire – était dans l’impossibilité, quand il baissait les yeux, d’apercevoir ses pieds, pourtant très développés et chaussés de solides brodequins presque aussi vastes que des chaloupes.

 

Mr Clapton était fier de sa santé et aussi de son appétit. Après avoir déjeuné copieusement, il absorbait une douzaine de grogs, tout en jouant au bridge avec ses clients. Vers quatre heures, il mangeait une demi-livre de jambon avec des tartines beurrées pour se faire bonne bouche, en attendant le repas du soir.

 

Cette collation était suivie de quelques verres de porto et de vin d’ananas dont Mr Clapton se montrait particulièrement friand.

 

Nous n’essayerons pas de décrire le dîner de cet ogre qui engloutissait nonchalamment des gigots entiers, des montagnes de boîtes de conserve, des corbeilles de fruits et généralement toutes les choses mangeables qui tombaient sous sa main à cette heure de la journée.

 

Une fois, à la suite d’un pari, il avait dévoré un veau entier accommodé à différentes sauces, et il n’avait pas eu d’indigestion. En cette occasion, il avait même eu la coquetterie de réclamer des desserts quand la dernière escalope avait disparu dans sa panse gargantuesque.

 

Il n’est pas besoin de dire qu’un tel homme était extrêmement populaire. Il était adoré des mineurs. C’était à qui viendrait lui taper sur le ventre et lui offrir un grog. Les tapes et le grog, Mr Clapton les acceptait avec une bienveillance dédaigneuse.

 

D’ailleurs il n’avait pas son pareil pour lancer à une grande distance sur le pavé les ivrognes et les mauvais payeurs. Ses biceps étaient justement redoutés.

 

– Moi, déclarait-il, je ne comprends pas un barman qui est obligé d’avoir un browning ou d’autres engins de ce genre. S’il est forcé d’avoir recours à de pareils outils, on peut être sûr que c’est un pauvre sire qui ne réussira jamais dans la partie. Voilà avec quoi il faut sortir le client !

 

Et il étalait fièrement ses poings énormes, aussi vastes, aussi dodus et aussi roses que des épaules de mouton.

 

Très violent, très coléreux, le patron du bar de l’Alliance, n’était pas un méchant homme. Il faisait facilement crédit à ceux qui savaient lui adresser à propos quelques compliments sur sa force musculaire. Mais s’il s’apercevait qu’on essayait de le rouler, il devenait terrible, mieux eût valu avoir affaire à un lion ou à un taureau furieux.

 

Le bar de l’Alliance était relativement luxueux, c’était le plus beau de la ville. En face du comptoir d’étain, si bien frotté qu’il étincelait comme de l’argent, s’alignaient de hauts tabourets d’acajou, sur lesquels se hissaient les consommateurs de marque, les clients sérieux, les vieux habitués de l’établissement.

 

À l’extrémité de ce comptoir se dressait une grande urne de cristal où nageaient des poissons rouges. C’était une pièce monumentale. Clapton, quand il était un peu gris, affirmait que son urne avait été volée dans un musée français et qu’autrefois elle servait à donner à boire au cheval du roi. De quel roi ? il eût été bien embarrassé de le dire.

 

Quand il était à jeun, il affirmait – plus modestement – que le fameux bocal avait figuré à l’exposition de Chicago où il l’avait payé cinquante dollars…

 

Quoi qu’il en soit, l’urne était une des gloires du bar de l’Alliance ; un soir, à l’occasion de l’anniversaire de l’indépendance du Mexique, Clapton avait fait frire les poissons rouges et rempli son urne de whisky-soda et tout le monde, pendant une heure, avait eu le droit de s’abreuver, gratuitement.

 

Cette magnificence l’avait d’ailleurs rendu fameux dans le voisinage et augmenté d’autant sa clientèle.

 

Il était près de minuit. Mrs Clapton, aussi maigre et aussi pâle que son mari était sanguin et ventripotent, aussi effacée et silencieuse, qu’il était loquace et bruyant, était en train d’essuyer le fameux comptoir d’étain, quand plusieurs mineurs en goguette entrèrent dans l’établissement.

 

Le patron leur exprima sa sympathie, en leur broyant les doigts comme aurait pu le faire avec ses pinces un homard de forte taille, si jamais les homards s’étaient avisés de donner des shake-hand à leurs camarades.

 

Les mineurs, en revanche, tapèrent en cadence sur la bedaine de Mr Clapton. C’était une plaisanterie permise. Le barman eût été désolé que personne ne constatât d’une façon palpable son magnifique embonpoint.

 

Les mineurs prirent un ou deux gobelets de whisky assez sagement. Le patron paya une seconde tournée, on parla des affaires du pays.

 

Pendant cette conversation, un drôle de petit jeune homme, assez mal habillé, entra tout doucement et s’assit dans un coin en commandant à la patronne un verre de gin, avec un petit sourire qui lui gagna du premier coup le cœur de l’excellente dame.

 

– Vous avez l’air bien faible pour le travail des mines ? dit-elle avec un certain intérêt.

 

– Je ne suis pas un simple mineur, répondit l’adolescent avec un peu de fatuité. Il ne faut pas juger les gens sur la « mine ». J’ai quelques milliers de dollars à la banque de Mexico.

 

« Et, ajouta-t-il en baissant la voix, si je viens ici, c’est pour acquérir des terrains argentifères dont on m’a dit merveille.

 

– Mon pauvre monsieur, répliqua Mrs Clapton dont la physionomie exprima une pitié sincère, vous ne pouvez pas vous imaginer combien on est volé au Mexique !

 

– Moi, on ne me roule pas ! fit le jeune homme en se plaçant les deux mains sur les hanches, d’un air de défi.

 

– Vous m’avez l’air d’un brave gentleman, dit Mrs Clapton après avoir regardé prudemment autour d’elle.

 

« Voulez-vous que je vous donne un bon conseil ? N’achetez rien dans ce maudit pays. Les mines qui produisent quelque chose sont depuis longtemps vendues à des milliardaires américains. Ce qui reste en fait de concession ne vaut pas la peine qu’on s’en occupe.

 

Mrs Clapton devenait presque maternelle. « Si vous m’en croyez, ajouta-t-elle en baissant la voix, reprenez le train pour Mexico. Si vous saviez ce que j’en ai vu de ces pauvres jeunes gens qui arrivaient ici pour faire fortune et qui repartaient sans sou ni maille, avec les fièvres ou une jambe cassée !

 

– Je vous parie bien qu’à moi cela n’arrivera pas ! murmura l’adolescent avec une réelle conviction.

 

– Je vous le souhaite, mais je ne l’espère pas beaucoup. Voulez-vous que je vous dise, il n’y a qu’un seul commerce qui réussit par ici.

 

– Et lequel ?

 

– Celui de mon mari, dit Mrs Clapton en baissant la voix.

 

Le jeune homme eut un geste de surprise et d’admiration.

 

– Je crois vraiment, dit-il d’un ton convaincu, que vous êtes une brave et excellente dame, et je vous promets de suivre vos conseils. Donnez-moi un autre verre de gin and soda, celui-ci était délicieux.

 

Pendant que Mrs Clapton s’empressait de servir ce jeune client si raisonnable et si sympathique, un autre personnage entrait à grand fracas dans le bar. Il paraissait à moitié ivre. Ce fut avec une peine inouïe qu’il se percha sur un des hauts tabourets qui se trouvaient en face du comptoir.

 

– Maintenant ça va bien, beugla-t-il. Patron, donnez-moi ce que vous avez de meilleur dans votre boîte. Une bouteille de vrai champagne, par exemple !

 

– Mon garçon, répondit prudemment Mr Clapton, une bouteille de champagne, ça vaut son prix.

 

– Je m’en fiche, ça m’est égal.

 

– Tu as de l’argent ? demanda Clapton, auquel le costume plus que négligé du nouveau venu n’inspirait qu’une médiocre confiance.

 

– Bien sûr, que j’en ai, allons dépêchez-vous de me servir. Puis en y réfléchissant, je ne prendrai pas de champagne. Donnez-moi un whisky, tout ce que vous avez de meilleur.

 

Le whisky fut apporté et vidé d’un trait par l’ivrogne qui devenait d’instant en instant plus exigeant et plus tapageur.

 

L’urne aux poissons rouges parut attirer vivement son attention. À la grande indignation de Mr et de Mrs Clapton, il offrit de parier cinq dollars qu’il atteindrait un des poissons rouges à vingt-cinq pas, et il tira de sa poche un browning d’un énorme calibre dans lequel nos lecteurs eussent reconnu la mitrailleuse du Herr Doktor von Hagenbach.

 

– Pas de blagues, hein ! s’écria Clapton alarmé. Je te défends de tirer sur mes poissons ! Rentre ton revolver ou je te tords le cou.

 

– Et si ça m’amuse, moi ? repartit l’ivrogne avec un rire stupide.

 

Avant que le barman eût pu s’y opposer, il avait envoyé une balle au centre même du fameux vase.

 

Il y eut un fracas de verre cassé. Les poissons rouges se débattaient à terre au milieu des débris de l’urne.

 

Devant ce lamentable spectacle, Clapton fut frappé d’un tel saisissement qu’il demeura incapable pendant quelques secondes de prononcer une seule parole.

 

Un silence gros de catastrophes planait dans l’enceinte du bar. L’ivrogne, sans doute dégrisé par la réalisation même de son exploit, regardait piteusement à terre.

 

À la surprise avait succédé chez Clapton une effroyable colère. Les yeux lui sortaient de la tête et son visage s’était violacé.

 

Il saisit au collet l’auteur du désastre et le secoua brutalement.

 

– Tu ne sais pas, coquin, hurla-t-il, que tu viens de casser un vase qui vaut plus de cinquante dollars ! Il n’y en avait pas un aussi beau dans le pays à dix milles à la ronde ! Tu vas commencer par me le payer.

 

– Je n’ai pas d’argent, fit l’homme d’un air navré.

 

– Ah tu n’as pas d’argent, répéta le tavernier d’un ton menaçant. Va-nu-pieds, escroc, bandit ! Je vais te rompre les os !

 

– Il vaudrait mieux aller chercher la police, conseilla un des mineurs.

 

Le jeune consommateur qui buvait un verre de gin, seul à une table, s’était levé brusquement et s’était rapproché du groupe dont Clapton et son bizarre client occupaient le centre.

 

– Il n’y a pas besoin d’aller chercher la police, fit-il. À votre place, je commencerais par le fouiller.

 

– Parbleu ! le conseil est bon ! s’écria Clapton, je n’y avais pas pensé.

 

Tournant et retournant l’ivrogne entre ses grosses pattes, à peu près de la même façon qu’un chat retourne une souris, il explora les haillons du malheureux, et il en tira triomphalement un portefeuille.

 

– Ah ! l’escroc, vous voyez bien qu’il voulait me voler, il en a de l’argent ! et il brandit un bank-note de mille dollars qu’il venait d’extraire d’un des compartiments.

 

Cette découverte avait un peu calmé la fureur du tavernier.

 

– Moi je ne suis pas un malhonnête homme, déclara-t-il. Je vais prendre sur ce billet juste ce qui m’est dû et envoyer ce triste sire se faire pendre ailleurs.

 

– Vous avez vraiment trop de bonté, dit le jeune homme qui avait donné le conseil de fouiller le délinquant.

 

– Je suis comme je suis, je vous garantis que l’affaire va être vivement liquidée. Je compte cinquante dollars pour l’urne, cinq dollars pour les poissons et le whisky.

 

« Voilà par conséquent, neuf cent quarante-cinq dollars, ajouta-t-il, en fourrant la somme qu’il venait de prendre dans son tiroir-caisse dans le portefeuille, d’où il avait retiré le bank-note.

 

« Maintenant, si j’ai un conseil à te donner, c’est de ne jamais remettre les pieds chez moi !

 

Après cette recommandation, il conduisit son voleur jusqu’à la porte, qu’il ouvrit toute grande et le poussa rudement dans la rue, non sans l’avoir gratifié, en guise d’adieu, d’un vigoureux coup de pied dans la partie postérieure de son individu.

 

Mr Clapton exultait, chacun le félicita hautement de sa sagesse, de sa prudence et de la modération qu’il avait montrées en châtiant ce mauvais drôle, qui avait la prétention de boire sans payer et qui démolissait les œuvres d’art à coups de browning, comme aux époques les plus néfastes des révolutions mexicaines.

 

L’honnête tavernier eût été fort surpris, s’il eût pu voir que son ivrogne, sitôt qu’il avait été dans la rue, avait brusquement recouvré son équilibre et son sang-froid et s’était mis à courir à toutes jambes comme s’il eût eu hâte de mettre la plus grande distance possible entre lui et le bar de l’Alliance.

 

Le triste individu, dans lequel on a sans doute reconnu Toby Groggan, courut d’une haleine jusqu’à la gare qui était située à une certaine distance de la ville. Il y fut bientôt rejoint par Petit Dadd, qui avait joué avec tant d’à-propos le rôle de donneur de bons conseils.

 

Les deux coquins s’égayèrent sans vergogne aux dépens de l’infortuné Clapton.

 

– Il est capable d’avoir un coup de sang quand il constatera que le billet ne vaut rien, déclara Petit Dadd avec cynisme.

 

– J’ai reçu un coup de pied quelque part, grommela Toby, mais je ne le regrette pas. J’en recevrais encore un deuxième et même un troisième au même prix.

 

– Nous voilà en fonds, c’est l’essentiel mais je crois qu’il ne serait pas prudent de moisir ici.

 

– Tu as raison, je suis sûr que si j’avais le malheur de retomber entre les grosses pattes de Mr Clapton, il me tordrait le cou sans miséricorde.

 

– Dame, mets-toi à sa place. Notre petite combinaison était assez ingénieuse, mais avoue qu’elle n’était pas honnête.

 

Après une courte discussion, Dadd et Toby jugèrent qu’il serait plus prudent de ne pas prendre le train à la station, mais de s’éloigner pédestrement de la ville en longeant la voie du chemin de fer.

 

Le temps était doux, ils étaient contents de leur journée. Ils envisageaient l’avenir sans inquiétude et dans cet état d’esprit, une petite promenade au clair de lune n’avait rien pour leur déplaire.

 

CHAPITRE III

LES CHASSEURS D’OR

Trois semaines s’étaient écoulées, depuis les événements que nous venons de raconter. Toby et Petit Dadd, campés dans un vallon abrupt des montagnes de la Sierra Madre, non loin des frontières de l’Arizona, étaient occupés à faire cuire leur déjeuner qui se composait d’un plat de ces délicieux haricots mexicains, qu’on appelle des frigeoles, et d’un morceau de lard fumé.

 

Ils ne ressemblaient plus en rien aux deux vagabonds de grand chemin qui demandaient la bourse ou la vie aux voyageurs. Grâce à l’argent de Mr Clapton, ils avaient revêtu l’aspect d’honnêtes prospecteurs.

 

De solides souliers ferrés, de larges pantalons, doublés de cuir, et d’immenses sombreros, les rendaient pareils de tout point à ces nombreux aventuriers, qui munis de connaissances géologiques élémentaires, s’adonnent à la recherche des filons de métaux précieux, dans ces régions désolées sans eau et sans arbres que l’on a si bien dénommées « no man’s land », les terres qui ne sont pas faites pour l’homme et où il ne peut pas vivre.

 

Dadd et Toby s’étaient d’ailleurs pourvus de tout l’attirail indispensable à ces sortes de recherches. Ils avaient emmené deux mulets, dont l’un était chargé de vivres, farine, conserves, tasajo, viande séchée, sans oublier des bidons de caña ; l’autre portait les outils, le lourd marteau, la pelle, le pic, les fleurets, les leviers de fer, et une petite provision de cartouches de dynamite.

 

Les deux bandits devenus prospecteurs étaient d’ailleurs en excellente santé, en dépit de privations de tout genre, qu’ils avaient eu à essuyer ; le soleil de l’équateur avait bronzé leur teint, les longues marches dans la Sierra et le travail en plein air leur avaient élargi les poumons, durci les muscles, jamais ils ne s’étaient aussi bien portés.

 

Enfin, ils avaient été pris au charme de cette fièvre de la recherche que connaissent tous les prospecteurs. Ils avaient connu les joies du mineur qui découvre dans le sable noir du torrent, près des rocs de quartz ferrugineux, les premières paillettes, les premières couleurs qui ne l’amèneront peut-être qu’à une poche insignifiante, ne contenant que quelques grammes d’or, mais qui peut-être aussi le conduiront à quelque gisement d’une richesse incalculable, capable de changer en un Vander-bilt ou en un Carnegie, le pauvre coureur du désert.

 

Dans ce vallon sauvage, bordé de falaises abruptes, couronné de madronos, de lavandes et de grands yuccas aux hampes majestueuses, chargés de clochettes blanches, il ne poussait que quelques maigres arbrisseaux, les mulets, faute d’une meilleure nourriture rongeaient des raquettes épineuses. De temps en temps, ils allaient se désaltérer aux minces filets d’eau qui suintaient du sommet du roc et allaient un peu plus loin se perdre dans les sables noirs, bus par le soleil torride, avant d’avoir pu aller plus loin.

 

Pendant que Toby entretenait avec des brindilles et des plantes desséchées le brasier allumé sous la marmite où cuisaient les frigeoles, Petit Dadd, accroupi au bord du ruisseau qui en hiver devait être un vrai torrent, se livrait au lavage des alluvions.

 

Armé de ce plat de fer, que les prospecteurs appellent la « battée », et qu’il avait rempli de sable et d’eau, il l’agitait doucement, enlevant avec précaution les cailloux, puis rajoutant de l’eau qui peu à peu entraînait la terre et les parties les moins lourdes du sable. Au bout d’un certain temps, il ne restait plus dans la battée qu’une couche noire d’alluvions dans laquelle brillaient quelques poussières jaunes qui étaient des particules d’or infiniment petites.

 

– Des couleurs ! s’écria Dadd avec enthousiasme. Il y a certainement un filon à peu de distance d’ici !

 

– Je donnerais quelque chose pour le voir, murmura Toby beaucoup plus sceptique. Tu viens manger ?

 

– Non ! Je veux laver encore une battée. Les couleurs deviennent plus nombreuses, je crois que nous allons trouver quelque chose.

 

– Fais ce que tu voudras, moi je mange ; hier on n’a déjà pas eu le temps de dîner.

 

Dadd finit par se laisser convaincre, mais tout en dévorant goulûment sa portion, il consultait un petit bouquin crasseux qu’il avait tiré de sa poche et qui s’intitulait « Le manuel-guide du parfait prospecteur ».

 

En quelques minutes Dadd et Toby avaient absorbé tout le contenu de la marmite ; ils se remirent au travail avec acharnement.

 

– Je vais faire ce que dit le livre, s’écria Dadd avec exaltation, il faut continuer à laver le sable en amont et en aval de l’endroit où nous avons déjà trouvé quelque chose. Sais-tu que depuis hier nous avons déjà ramassé pour près de deux dollars d’or.

 

– C’est peu !

 

– Mais, animal, ce n’est qu’une indication ! qui te dit qu’avant la fin de la journée nous n’allons pas mettre la main sur une pépite grosse comme ma tête.

 

– Moi je ne demande pas mieux, murmura Toby qui peu à peu se sentait gagné à son tour par la contagieuse fièvre de l’or.

 

Ils travaillèrent trois heures avec une hâte furieuse. Ils ne se parlaient pas, échangeant seulement de loin en loin quelques rares paroles. Aux couleurs avaient succédé de véritables paillettes, puis aux paillettes, de gros grains de métal.

 

Dans ces trois heures ils avaient entassé dans la boîte de fer-blanc, où ils déposaient leurs trouvailles, un petit tas de poudre qui pouvait valoir une cinquantaine de dollars.

 

Ils étaient ivres de joie.

 

Ce fut bien autre chose quand Dadd, en remontant le ruisseau, atteignit un endroit où la roche étincelait de points brillants. Il courut chercher la pioche.

 

Le quartz désagrégé par les pluies, cédait par gros morceaux qui, tous, paraissaient incrustés d’or, comme si on se fût amusé à enfoncer des clous d’or pur dans le cristal ferrugineux, couleur de rouille.

 

Dadd et Toby tapaient à qui mieux mieux, comme s’ils eussent voulu éventrer la montagne.

 

Sans plus attendre, Dadd voulait faire sauter à la dynamite tout un pan de rocher. Toby eut grand-peine à lui faire comprendre qu’il était plus sage de mettre d’abord en sûreté tout l’or qui se trouvait à portée de leurs mains à la surface. Ce n’était pas la peine d’attirer par le bruit d’une détonation les gambusinos et les rôdeurs de frontières qui pouvaient se trouver dans le voisinage.

 

Comme pour montrer la justesse de cette observation, Toby finissait à peine de parler qu’une explosion se fit entendre dans le lointain. Cette explosion fut suivie d’une seconde, d’une troisième, puis d’une quatrième et d’une infinité d’autres.

 

Les deux prospecteurs se regardèrent effarés ; ils étaient à la fois très inquiets et très mécontents.

 

– Qu’est-ce que cela veut dire ? fit Dadd. S’il y a près d’ici un camp de mineurs nous sommes flambés !

 

– Ce ne serait pas drôle. Vois-tu que l’endroit où nous avons fait nos découvertes appartienne déjà à quelque société ?… J’ai eu du flair en te défendant de te servir de la dynamite.

 

– Je n’entends pas me laisser voler ! Nous allons commencer par arracher autant d’or que nous pourrons…

 

– Oui, mais s’ils nous surprennent en plein travail ?

 

– Je crois qu’avant tout il faut savoir à qui nous avons affaire. Allons en reconnaissance, et cela tout de suite.

 

Et comme les coups de feu continuaient à se faire entendre de loin en loin, et arrivaient très nettement aux oreilles des deux amis, répercutés par les échos de la montagne :

 

– Tu entends, fit Toby, je parie qu’ils ne sont pas à plus d’un demi-mille. Le plus curieux, c’est que ce ne sont pas des coups de mine, on dirait qu’on se sert d’un fusil de très gros calibre.

 

– Ceux qui s’en servent ne sont pas nombreux, répondit Dadd qui était un observateur très perspicace. Les coups sont espacés, comme s’il n’y avait qu’un seul homme et qu’un seul fusil.

 

– Tu as raison, je me demande ce que cela peut bien signifier. Si nous allions voir ?

 

– Allons-y !

 

Guidés par le bruit des détonations qui continuaient à crépiter, Dadd et Toby franchirent une muraille de rochers et se trouvèrent dans une vallée encore plus désolée et stérile que celle qu’ils venaient de quitter. Des blocs de granit, de quartz et de porphyre formaient des amoncellements chaotiques que n’égayait aucune végétation. Le vallon s’ouvrait sur un vaste espace désertique qui, sans doute, se prolongeait jusqu’à l’Océan Pacifique et où poussaient seulement des cierges épineux et de rares cactus. Mais les deux amis ne prêtèrent pas tout d’abord grande attention au paysage.

 

Le spectacle qu’ils aperçurent en atteignant le sommet du défilé, qui commandait la vallée, était assez intéressant pour exciter leur étonnement.

 

Le visage en sueur, un gros homme vêtu de coutil blanc, était armé d’un de ces antiques tromblons fort employés autrefois par les bandits espagnols et qu’on ne voit plus guère aujourd’hui que dans les musées. Le canon évasé en forme d’entonnoir, pouvait recevoir toute une poignée de balles, et la crosse assez courte permettait de résister plus aisément au formidable recul que produisait une pareille arme.

 

C’étaient les détonations du tromblon que Dadd et Toby avaient entendues, mais le plus singulier, c’est que celui qui en était armé continuait à fusiller consciencieusement la façade du rocher placé en face de lui, rechargeant aussitôt qu’il avait tiré, et si absorbé par cette occupation, qu’il ne s’aperçut pas qu’il avait été vu.

 

Il était fort occupé à bourrer son arme avec une poudre brillante qu’il tirait d’un sac de cuir pendu à sa ceinture, lorsque Dadd poussa une exclamation de surprise.

 

– Mais c’est le docteur Klaus Kristian ! s’exclama-t-il. Lui que nous avons si longtemps et si vainement cherché !…

 

En entendant prononcer son nom, le docteur avait lâché son tromblon et l’avait prestement remplacé par un browning.

 

– Haut les mains ! cria-t-il en mettant en joue Petit Dadd qui marchait le premier.

 

– Pas de blagues ! docteur, s’écria celui-ci. Ne tuez pas votre plus dévoué collaborateur. Je suis donc bien changé que vous ne me reconnaissiez pas ?

 

– Ah ! c’est toi, fit Klaus Kristian, dont la physionomie se dérida un instant. Et quel est l’homme qui t’accompagne ?

 

– C’est encore une vieille connaissance. Ce pauvre Toby à qui il est arrivé une foule de malheurs et qui a fait le voyage tout exprès pour se réconcilier avec vous.

 

– C’est bon, murmura le docteur avec un mauvais regard à l’adresse de Toby. Je veux bien lui pardonner encore cette fois, pour t’être agréable, mais à l’avenir il faudra qu’il marche droit.

 

– Vous n’aurez qu’à vous louer de son dévouement.

 

– Mais comment as-tu pu faire pour me retrouver ? J’espérais pourtant n’avoir été suivi de personne.

 

– Un simple hasard ! Vous savez que nous sommes prospecteurs, nous aussi. Puis j’avais eu de vos nouvelles à la Deutsche Natrona et je savais aussi par votre correspondant de Mexico que vous étiez en voyage du côté de la région minière.

 

– Je suis très heureux de te rencontrer, je vais avoir besoin de toi, jamais mes opérations n’ont été si prospères. J’ai déjà pris des mesures pour me retirer au Brésil. Je commence à être trop connu dans ce pays-ci. Je n’y suis pas très bien vu et ce sera encore pis dans quelque temps.

 

– Puis-je savoir pourquoi ?

 

– Sais-tu ce que j’étais en train de faire ?

 

– Non !

 

– Je suis en train d’exécuter une opération que l’on appelle en termes techniques, saler ou fusiller une mine. Ce rocher ne contient pas une parcelle de minerai, alors, c’est bien simple j’y en mets. Ce tromblon est chargé de belle et bonne poudre d’or que j’incruste à la surface du rocher.

 

« Dans quelque temps d’ici, des ingénieurs officiels viendront, dresseront un rapport favorable sur la quantité et la qualité du minerai, et une société à laquelle je vendrai ce terrain fort cher viendra installer dans ce désert ses batteries de pilons, ses perforatrices, et ses cuves de cyanuration.

 

– Mais on reconnaîtra bien vite la vérité.

 

– Cela n’a pas d’importance, j’aurai quitté le pays depuis longtemps. La société d’ailleurs n’y perdra rien ; elle se gardera bien de dire à ses actionnaires qu’il n’existe ici d’autre poudre d’or que la mienne. Elle revendra les actions à une société anglaise ou française qui, elle-même, les écoulera à de petits rentiers, à des policemen en retraite, à des curés de campagne, enfin à des gens ignorant le premier mot de la question.

 

Dadd eut un moment d’hésitation. Il se demandait s’il devait révéler à Klaus Kristian la découverte du gisement bien réel qu’il venait de faire ; le dévouement et l’admiration qu’il avait pour le diabolique docteur l’emportèrent ; à la grande stupeur de celui-ci, il le mit au courant de ses récents exploits de prospecteur, sans essayer de rien lui cacher.

 

– Tu as bien fait de parler, répondit Klaus Kristian, car je suis précisément propriétaire de la mine que tu as trouvée. J’ai acheté tout dernièrement et payé au gouvernement mexicain trois milles carrés de ce désert.

 

Et comme Dadd et Toby en entendant cette déclaration avaient allongé la mine d’une façon significative.

 

– Rassurez-vous, d’ailleurs, ajouta-t-il ; je n’ai pas l’intention de vous faire du tort ; je suis riche, beaucoup plus riche que vous ne pouvez l’imaginer, et je gagnerai probablement beaucoup plus de dollars, avec mon placer qui n’existe pas, que vous avec le vôtre…

 

Après une discussion assez animée, on finit par décider que le docteur, en qualité de propriétaire, serait associé pour un tiers aux bénéfices, et que dès le lendemain tous les trois se mettraient au travail et ne quitteraient l’endroit que quand les plus belles pépites seraient en sûreté à la banque de la ville la plus voisine.

 

Cet arrangement fut du goût de tout le monde, et ce qu’il y a de surprenant, c’est qu’il fut fidèlement exécuté de part et d’autre.

 

Le gisement découvert par Dadd n’était d’ailleurs qu’une simple poche qui, tout en renfermant quelques beaux échantillons, ne pouvait être regardée comme un véritable placer.

 

Néanmoins, après un dur travail qui se prolongea pendant trois semaines, chacun des associés se vit à la tête d’une somme de cinquante mille dollars, ce qui pour Toby et pour Dadd représentait une véritable fortune.

 

Quand cette affaire fut réglée à la satisfaction de tous, Dadd prit le train pour New York, où le docteur l’envoyait en mission confidentielle.

 

Le jeune vagabond n’était plus reconnaissable, vêtu d’un habit de bonne coupe, le plastron de sa chemise orné de grosses perles, il avait une bague au doigt et brandissait nonchalamment un jonc à pomme d’or. Il avait même fait la folie de s’acheter un monocle. On l’eût pris pour un véritable petit maître.

 

CHAPITRE IV

LE MIROIR OVALE

Dadd avait quitté Mexico enchanté de son voyage à New York. Il était installé dans un compartiment de luxe, il fumait un cigare exquis, enfin il se trouvait dans l’excellent état d’esprit de l’homme qui pour la première fois de sa vie possède un carnet de chèques, et, chose extraordinaire pour Dadd, en dépôt dans une banque, de l’argent à peu près honnêtement gagné.

 

Aussi le jeune bandit, qui était d’un caractère très sociable, liait conversation avec les premiers venus et donnait son avis avec un aplomb superbe sur les questions de mines et de finances dans lesquelles, d’après ce qu’il avait retenu du docteur Klaus Kristian, il se croyait une véritable compétence. Il se montrait aimable et poli avec tout le monde, plein d’obligeance envers les dames, et il ne manquait pas d’arborer son monocle à toutes les stations un peu importantes.

 

Mais à mesure qu’on se rapprochait de New York ses idées prenaient un autre tour. Son voyage cessait de lui paraître une partie de plaisir. Il ne se dissimulait pas que la mission de confiance dont le docteur l’avait chargé présentait de sérieuses difficultés.

 

Voici en substance ce que lui avait dit Klaus Kristian.

 

– D’après mes renseignements, mon ennemi personnel, mon plus redoutable adversaire, le détective milliardaire Todd Marvel, se rend en France avec Miss Elsie, sa fiancée, pour y mener à bien une délicate enquête qui a pour lui la plus grande importance.

 

« Cette enquête, il ne faut pas qu’elle réussisse.

 

« Il m’importe beaucoup qu’elle n’aboutisse pas. Todd Marvel a déjà réuni des documents intéressants sur cette affaire.

 

« Ce sont ces documents qu’il faut que tu trouves moyen de te procurer. Ils se trouvent, j’en suis certain, dans le palais de Todd Marvel à New York, un des plus beaux de la Cinquième Avenue, et pour faciliter encore ta tâche, j’ajouterai que s’ils n’ont pas été déposés dans le coffre-fort du cabinet de travail, ils ne peuvent être que dans les appartements de Miss Elsie.

 

« Maintenant, c’est à toi de te débrouiller, il me faut absolument ces papiers. »

 

Le lendemain de son arrivée à New York, Dadd alla faire un tour du côté de la Cinquième Avenue, mais il n’osa trop approcher du palais, car il n’ignorait pas que Todd Marvel et son secrétaire Floridor le connaissaient parfaitement et se seraient empressés de le faire arrêter.

 

Finalement, il pensa que le plus sûr moyen d’arriver à son but était d’adopter un déguisement, et après mûre réflexion il s’habilla en Chinois. Le visage jauni par une décoction de safran, les yeux protégés par d’épaisses lunettes noires, les pieds chaussés de bottines à semelles de feutre, il se drapa dans une blouse de soie noire tout usagée et s’arma d’un parasol.

 

Ainsi accoutré il ressemblait trait pour trait à ces étudiants pauvres qui sont très nombreux dans le quartier chinois ; puis il était sûr de n’être pas reconnu. Grâce à ce camouflage, il put se promener pendant toute une matinée, en flâneur, dans la Cinquième Avenue, sans attirer l’attention.

 

Il cherchait vainement une bonne idée, lorsque ses regards tombèrent sur un grand camion automobile qui descendait l’avenue chargé de luxueux tapis dont quelques-uns étaient des chefs-d’œuvre des Gobelins ou de la Savonnerie.

 

Ces tapis étaient enroulés sur eux-mêmes et de plus protégés par une enveloppe de toile qui portait l’adresse de leur destinataire, Mr Todd Marvel.

 

Dadd avait enfin trouvé l’occasion espérée. La voiture était encore à trois cents mètres de la demeure du milliardaire, le jeune bandit profita d’un encombrement pour se hisser avec son agilité habituelle sur le camion, puis il se glissa dans l’espèce de tube formé par l’enroulement d’un des plus grands tapis. Là, il attendit tranquillement.

 

Dix minutes plus tard, il sentit que des bras robustes enlevaient le tube d’étoffe dans lequel il était caché et procédaient au déchargement du camion. Puis Dadd constata que son tapis et lui se mettaient en marche suivant une ligne verticale. Alors il y eut un nouvel arrêt.

 

En effet, les tapis avaient été placés sur un monte-charge, et hissés jusqu’à une pièce du troisième étage où les réparations qu’ils venaient de subir chez un spécialiste devaient être examinées avant qu’ils reprissent leur place dans les salons du milliardaire. Rassuré par le silence et par l’immobilité, Dadd, au bout d’un quart d’heure, se décida à sortir de son tube, en rampant avec précaution.

 

Il se trouvait dans une vaste resserre où étaient empilés des meubles de toute espèce. Il résolut de passer là le restant de la journée et d’attendre la nuit en étudiant, autant par distraction que par nécessité, le plan détaillé du palais qui lui avait été remis par le docteur.

 

Ce plan lui apprit que l’appartement de Miss Elsie se trouvait juste au-dessous de la pièce où il s’était introduit. Il fit une seconde remarque intéressante ; le palais de Todd Marvel est de style Renaissance, à chaque étage, il y a des balcons superbement sculptés.

 

Il en conclut qu’à la nuit close rien ne lui serait plus aisé que de descendre à l’aide d’une corde du balcon de la resserre jusqu’à celui de l’appartement de la jeune fille. Pour peu qu’on eût laissé quelque fenêtre entrouverte, il serait au cœur de la place et il avait eu soin de se munir d’une scie à métaux, d’une pince-monseigneur, qui se démontait en trois parties et ne tenait presque pas de place dans ses poches, enfin de quelques autres outils des cambrioleurs de profession.

 

Restait à trouver une corde. Les solides ficelles qui liaient les tapis faisaient précisément l’affaire. Dadd choisit la plus forte et eut le loisir de la doubler pour la rendre plus solide et d’y faire des nœuds, de place en place, pour faciliter la descente.

 

La nuit vint sans que personne se fût avisé de le déranger.

 

Quand il fut onze heures, que le palais tout entier fut plongé dans le silence, et que les lumières eurent disparu à la plupart des fenêtres, Dadd se servit de sa corde pour descendre, mais il eut soin de l’attirer à lui, afin de ne pas laisser de traces de son passage, sitôt qu’il eut atteint sans accident le balcon d’une des pièces occupées par Miss Elsie.

 

Tout le favorisait, la pièce était obscure et la fenêtre entrebâillée.

 

Il entra et reconnut qu’il se trouvait dans un petit salon élégamment meublé dans lequel se trouvait un grand bureau en bois de rose, orné de cuivres ciselés qui attira tout de suite son attention, non que Dadd fût antiquaire, mais il supposait avec vraisemblance que le document qu’il était chargé de voler pouvait fort bien se trouver là.

 

Il s’avançait déjà vers le meuble quand tout à coup les lustres du plafond s’allumèrent inondant toute la pièce d’une vive clarté. Miss Elsie rentrait.

 

Dadd n’eut que le temps de se fourrer précipitamment sous un rideau de soie dans l’embrasure de la fenêtre, retenant son souffle et se faisant aussi petit que possible.

 

La jeune fille ne s’était aperçue de rien, mais Dadd tremblait qu’elle n’eût la fâcheuse idée de fermer la fenêtre, car alors elle le découvrirait forcément. Pour le moment du moins Miss Elsie semblait avoir d’autres préoccupations. Elle avait pris sur un meuble une glace ovale, au manche d’ivoire curieusement ciselé, et elle se regardait moins par coquetterie que pour vérifier si son visage avait autant maigri que le lui avait affirmé le soir même une de ses amies, Gladys Barney.

 

Elle tournait le dos à Dadd ; sans méfiance, celui-ci allongea un peu la tête hors de sa cachette.

 

Mais il avait compté sans le miroir, qui montra à Miss Elsie les traits d’un hideux petit Chinois à lunettes, caché sous ses rideaux. La jeune fille jeta un cri et s’évanouit. Dadd comprit que la partie était perdue pour cette fois et qu’il était inutile d’insister.

 

Avec un rare sang-froid, il noua rapidement au balcon du second étage la cordelette qu’il avait prudemment conservée, se laissa glisser dans la rue et prit la fuite à toutes jambes.

 

Un des détectives spécialement chargés de la surveillance du palais se lança à sa poursuite, mais Dadd eut vite fait de le distancer et arriva dans une rue déserte. Il se débarrassa de ses lunettes et de son attirail de Chinois et rentra tranquillement à son hôtel.

 

Au cri qu’avait poussé Miss Elsie, sa camériste Betty était accourue.

 

Elle imbiba les tempes de la jeune fille de vinaigre aromatique, lui fit respirer des sels et parvint aisément à la faire revenir à elle.

 

Betty était habituée à ces alertes ; d’un tempérament très émotif, un peu cardiaque même, Miss Elsie était fréquemment sujette à ces syncopes, et les médecins avaient recommandé de lui éviter toute émotion violente.

 

Lorsque la jeune fille ouvrit les yeux, et qu’elle vit la dévouée Betty penchée vers elle, son visage se rasséréna immédiatement.

 

– Si tu savais comme j’ai eu peur, murmura-t-elle d’une voix faible.

 

« Est-il parti au moins ?…

 

– Qui cela ? je n’ai vu personne.

 

– Un horrible petit Chinois. Il était là, il y a un instant, dissimulé dans l’embrasure de la fenêtre, et s’apprêtant peut-être à me poignarder. Pourvu qu’il ne soit pas resté dans quelque coin !…

 

Betty se demandait avec inquiétude si sa maîtresse ne déraisonnait pas.

 

– Il serait bien surprenant qu’un malfaiteur ait réussi à se glisser dans le palais, répondit-elle ; cependant, je vais m’en rendre compte.

 

Bien persuadée qu’elle n’allait rien découvrir, elle fureta par toute la pièce, soulevant les rideaux et se penchant pour regarder sous les meubles.

 

– La fenêtre est restée grande ouverte, s’écria Miss Elsie avec impatience, c’est par là qu’il a dû s’enfuir.

 

Betty s’avança sur le balcon et tout de suite découvrit la corde, que, dans sa fuite précipitée, Dadd avait laissée attachée à la balustrade de pierre.

 

– Miss avait raison, dit-elle un peu effrayée, la corde grâce à laquelle le malfaiteur a pu se laisser glisser à terre, est encore là. Il faut que Mr Todd Marvel soit mis au courant.

 

Le milliardaire, plus alarmé qu’il ne voulait le laisser paraître, se livra à une rapide enquête. Les traces de la corde, qui avait laissé sa marque sur le balcon de l’étage supérieur, le rouleau de tapis, privé de son emballage, eurent vite fait de lui révéler la vérité. Le rapport du détective qui avait inutilement poursuivi le jeune bandit, le confirma dans ses appréhensions.

 

– C’est probablement Dadd, réfléchit-il, Dadd que je croyais parti pour le Mexique. Il ne peut être envoyé que par Klaus Kristian, et ce n’est certainement pas, sans un motif grave, qu’il a trouvé moyen de pénétrer chez moi. Il faudrait décidément, qu’avant mon voyage pour l’Europe, je me débarrasse une fois pour toutes de cette encombrante petite fripouille.

 

Et sans attendre au lendemain, Todd Marvel se hâta de téléphoner à l’inspecteur Herbert, un des plus habiles policiers de New York avec lequel il était resté en relations depuis l’arrestation de Klaus Kristian dans la maison de Mrs Plitch.

 

Quinzième épisode

LES DRAMES DE LA T. S. F.

CHAPITRE PREMIER

LE PIANO À QUEUE

Le cabaret tenu par Mrs Plitch à l’enseigne du Hollandais Volant était un des plus sinistres bouges du quartier de Bowery, le plus ancien, mais aussi le plus mal famé de New York. La clientèle se composait presque exclusivement de tramps, de matelots sans engagement, de dockers, d’émigrants, au résumé, la plus étrange écume sociale que l’on pût imaginer.

 

Il n’était pas un des clients de Mrs Plitch qui n’eût quelque crime sur la conscience, et on trouvait parmi eux des spécimens de toutes les races humaines et de toutes les positions sociales. Les rixes à coups de couteau et de revolver y étaient fréquentes, si fréquentes que les policemen ne se dérangeaient même pas quand ils entendaient crier au meurtre dans la direction du Hollandais Volant. C’était là une chose courante.

 

Par une exception assez extraordinaire, à la rigueur des lois contre l’alcool, cette taverne de fâcheuse réputation était un des rares établissements de New York où l’on servît à peu près ouvertement des spiritueux à ceux qui en désiraient.

 

À quoi pouvait-on attribuer cette anomalie ?

 

Les uns disaient tout simplement que Mrs Plitch, condamnée cinq ou six fois comme directrice d’une fence[4] avait fini par passer du côté de la police à laquelle elle fournissait des renseignements sur ses anciens complices ; d’autres qui la défendaient chaleureusement, affirmaient qu’elle était incapable d’une trahison et que des sommes assez importantes adroitement offertes à certains hauts fonctionnaires, lui assuraient l’immunité dont elle jouissait.

 

Quoi qu’il en soit, le fait était là, patent, indéniable : l’alcool coulait à flots chez Mrs Plitch et jamais il ne lui avait été dressé le moindre procès-verbal. La police y opérait bien de temps en temps quelques rafles, mais pas plus souvent qu’ailleurs. Mrs Plitch était en train de faire fortune ; c’était une maîtresse femme, robuste et ventripotente, le teint fortement coloré par l’abus des spiritueux, elle avait le menton de galoche, les oreilles vastes et pointues et ses yeux jaunes semblaient distiller le venin de l’astuce et de la méchanceté ; en outre, elle était assez robuste pour jeter elle-même à la porte, en cas de besoin, les ivrognes récalcitrants, et comme elle se plaisait à le dire, elle n’avait peur de personne.

 

Parmi ses clients, les plus lettrés – et il s’en trouvait – la comparaient aux sorcières de Macbeth, ou à la Canidie du poète Horace.

 

Cette redoutable matrone siégeait, comme une reine sur son trône, dans un vieux comptoir en forme de tonneau qui devait remonter à la déclaration de l’indépendance des États-Unis ; ce meuble vénérable était orné extérieurement d’une quantité de pièces en plomb, confisquées pour l’exemple aux gens indélicats qui avaient essayé de les passer, et clouées de façon à former des arabesques. C’était une des curiosités du lieu.

 

Des cruches et des gobelets d’étain, des jambons entamés, des assiettes contenant des piles de sandwichs, complétaient ce décor, que les fenêtres étroites aux petites vitres brouillées de toiles d’araignées, rendaient sinistre.

 

Du haut de son comptoir, placé près de la porte d’entrée, Mrs Plitch dominait une longue salle, basse de plafond, et meublée d’un double rang de petites tables, séparées par des cloisons comme les boxes d’une écurie de course.

 

Dès six heures du soir, cette salle regorgeait de monde, la foule des buveurs refluait jusque sur le trottoir, mais à cette heure de la journée – on était au milieu de l’après-midi – les boxes étaient vides, sauf un seul.

 

Deux consommateurs d’allure disparate venaient de s’y asseoir et après avoir amicalement serré la main de la patronne s’étaient commandé deux grogs « maigres ».

 

Le premier d’entre eux, un gringalet au nez crochu, aux petits yeux verts remplis de malice, et si jaune, si laid qu’on ne savait si on devait lui attribuer dix-sept ans ou soixante, était vêtu avec une élégance qui faisait tache dans ce mauvais lieu. Des boutons de diamant étincelaient à son plastron, des bagues brillaient à ses doigts, et une grosse chaîne d’or sortait d’une des poches de son gilet, enfin, de temps en temps, il arborait un monocle et regardait autour de lui d’un air de défi et d’insolence qu’il se figurait sans doute être le comble du bon ton.

 

Son compagnon modestement vêtu d’une combinaison en toile goudronnée, comme en portent les mécaniciens et les dockers, était un véritable athlète, aux vastes épaules, aux poings noueux, mais dont la physionomie, en dépit du proverbe, ne manquait ni d’intelligence, ni de finesse.

 

Tous deux étaient engagés dans une discussion très animée, bien qu’ils parlassent à voix basse.

 

– Mr Daddy, répétait l’homme avec obstination, je dis ce que je dis. Je ne demande pas mieux que de vous être agréable ; j’ai besoin de gagner de l’argent comme tout le monde, mais je ne vous le cache pas, ce que vous me demandez là est tout à fait suspect.

 

– Je vous offre mille dollars, mon vieux Robinson, il me semble que c’est une somme. Ce que je vous demande de faire n’est pas si difficile.

 

– Justement, c’est ce qui me donne de la méfiance, vous prépareriez un mauvais coup que cela ne m’étonnerait pas.

 

Mr Daddy assujettit son monocle et se leva d’un air indigné et fit mine de se retirer.

 

– Ne vous fâchez pas, reprit tranquillement Robinson, il vaut mieux parler franchement, pas vrai ?

 

– Oui, sans doute, mais vous devez comprendre, mon brave, qu’il n’est guère agréable à un homme de mon rang d’être l’objet de pareils soupçons. Le but de ma proposition n’a rien que de très honnête.

 

– J’en suis persuadé, pour moi ce n’est pas clair. Vous voudriez vous introduire à bord du yacht de Mr Todd Marvel pour le cambrioler que vous n’agiriez pas autrement !

 

Cette fois Mr Daddy, tout à fait exaspéré, se leva pour de bon.

 

– Décidément, Robinson, fit-il d’un air méprisant, vous êtes un âne et de plus un malappris !… Je retire la proposition que je vous ai faite. Tant pis pour vous, vous êtes par trop bête, adieu !

 

Mr Daddy avait franchi la moitié de la distance qui le séparait de la porte, quand Robinson le rattrapa en lui mettant sa lourde patte sur l’épaule.

 

– Allons, lui dit-il, ne vous fâchez pas, on a tout de même bien le droit de discuter une affaire avant de s’y engager, que diable ! Pourquoi refusez-vous de me mettre au courant de ce que vous voulez faire. Vous n’avez donc pas confiance en moi ?

 

Mr Daddy s’était laissé ramener à sa place, et s’était rassis en face de son grog « maigre » avec la mine de quelqu’un qui est en proie à de grandes hésitations.

 

– Allons, murmura-t-il, comme à regret, je vois bien qu’il va falloir que je vous confie mon secret, puisqu’il n’y a pas d’autre moyen de vous convaincre.

 

Gravement, il avait tiré son portefeuille de sa poche, puis il fit un geste pour le remettre en place, comme travaillé par une dernière inquiétude.

 

– Au moins serez-vous discret ? soupira-t-il. Vous pourriez me faire perdre ma place.

 

– Quelle place ?

 

– Regardez !

 

Mr Daddy sortit mystérieusement du portefeuille une carte d’identité, ornée d’une photographie qu’il mit un instant sous les yeux de son interlocuteur.

 

– Well ! murmura ce dernier en s’inclinant avec une certaine déférence. Vous êtes reporter au New York Herald ?

 

– Mais oui ! comprenez-vous maintenant ?

 

– Ma foi, non !

 

– Vous avez la tête dure, je vois qu’il faut vous mettre les points sur les i. Suivez-moi bien. Vous êtes chargé avec vos hommes de l’embarquement des bagages de Mr Todd Marvel ; dans ces bagages il y a un superbe piano à queue, qui ne doit être déballé qu’en arrivant en Europe. Moi, je vous remets la veille du départ une caisse tout à fait semblable à celle qui contient le piano. Vous substituez une caisse à l’autre, ce n’est pas bien malin.

 

– Oui, fit le brave Robinson, en se grattant la tête, mais on m’accusera. Que répondrai-je ? Je suis depuis dix ans l’homme de confiance de la maison Gardiner, la célèbre agence de déménagements, je ne tiens pas à être flanqué à la porte !

 

– Mais on ne vous dira rien. On n’aura pas de reproches à vous adresser. Ce sera une erreur comme il en arrive souvent. Vous rapporterez le piano à queue chez Mr Todd Marvel. Vous ne l’aurez pas volé, on ne pourra rien vous dire.

 

– C’est pourtant vrai ! Mais qu’est-ce que tout cela peut avoir affaire avec le New York Herald ?

 

– Comment vous ne devinez pas ? Mais vous êtes bouché, mon garçon ! Je serai installé moi dans la caisse qui sera embarquée à bord du yacht.

 

– Dans la caisse ? s’écria Robinson avec stupeur.

 

– Parfaitement ! dans la caisse avec des vivres, du papier, de l’encre, et même une lampe électrique, et pendant tout le voyage, je continuerai mon métier de reporter. Le public est avide de tout ce qui touche au fameux milliardaire.

 

« Grâce à moi, les lecteurs de mon journal seront renseignés jour par jour, sur les faits et gestes du fameux Todd Marvel.

 

– Jour par jour ?

 

– Eh bien, oui ! La T. S. F. n’est pas faite pour les chiens ! Il y a certainement un poste à bord du Desdemona ; je donnerai un bon pourboire au télégraphiste, et pendant la nuit, j’enverrai des nouvelles toutes fraîches au New York Herald.

 

« Et ce qu’il y a de plus fort, c’est que Mr Todd Marvel – tous ces types-là adorent la réclame – sera enchanté de moi, et me donnera une belle gratification. Y êtes-vous, vieux zinc ?

 

L’honnête Robinson était passé de la stupeur à l’émerveillement.

 

– Il n’y a pas à dire, murmura-t-il, vous êtes un type épatant, Mr Daddy.

 

– Alors, c’est entendu ?

 

– Bien sûr ! Mais pourquoi ne m’avez-vous pas dit cela tout de suite ?

 

– Parce que je ne tiens pas à ce qu’on me prenne mon idée. Si quelque confrère jaloux pouvait se douter de ce que je vais faire, il essayerait de m’imiter, ou même de m’empêcher de partir. Aussi je vous le répète, mon vieux Robinson, pas un mot là-dessus.

 

– C’est juré !

 

– Voulez-vous de l’argent tout de suite ?

 

– Comme il vous plaira.

 

– Eh bien, voilà, d’abord cinq cents dollars, vous recevrez le reste le jour où j’entrerai dans ma caisse.

 

Robinson fourra dans sa poche le bank-note que lui tendait Mr Daddy ; l’on but une dernière tournée, et le reporter et le déménageur sortirent du Hollandais Volant bras dessus, bras dessous, comme de vieux amis.

 

Pendant la dernière partie de leur conversation, Robinson et Mr Daddy, avaient, sans s’en apercevoir, élevé le ton de leur voix. Ils parlaient tout bas en commençant, ils criaient presque en terminant. Mrs Plitch au fond du comptoir en forme de tonneau, où elle somnolait vaguement le nez sur un vieux journal, ses yeux de chouette, abrités derrière de vastes besicles, avait à un certain moment dressé l’oreille.

 

Puis tout à coup, mise en éveil par certains mots, elle avait écouté avec la plus grande attention.

 

Quand les deux étranges consommateurs se furent retirés, Mrs Plitch décrocha le récepteur du téléphone placé à ses côtés.

 

– Allô ! fit-elle.

 

– Allô ! Mrs Plitch ?

 

– C’est moi, Mr Herbert.

 

– Il y a du nouveau ?

 

– Pas grand-chose, mais cela peut vous intéresser.

 

– Je passerai ce soir.

 

– Entendu ! Au revoir !…

 

La tavernière accrocha le récepteur, et se replongea dans sa lecture. Mais elle pliait et repliait machinalement la feuille, elle semblait regarder dans le vide, les yeux absents, un méchant sourire errait sur ses lèvres, visiblement son esprit était ailleurs.

 

CHAPITRE II

IMPRESSIONS DE VOYAGE DE PETIT DADD

« Voilà quarante-huit mortelles heures que je suis enfermé dans cette caisse comme un mort dans un cercueil et vraiment je commence à avoir le « cafard ». Si j’avais su, j’aurais emporté des livres.

 

« Heureusement que j’ai du papier et un bon stylo, je vais en profiter pour noter mes impressions. Ce ne sera pas déjà si banal, et puis surtout, cela me fera paraître le temps moins long.

 

« Le Desdemona, le yacht de Mr Todd Marvel, a levé l’ancre ce matin à six heures. Ce n’était pas trop tôt. Il y avait déjà une journée et demie que je me morfondais dans ma caisse qui est elle-même ensevelie sous un monceau de bagages de toute espèce et je commençais à trouver le temps long.

 

« C’est avec un vrai bonheur que j’ai senti les premières trépidations de l’hélice et le frémissement de la coque. Enfin, nous voilà partis.

 

« J’attends avec impatience que la soirée soit assez avancée pour aller prendre l’air sur le pont. Malgré tous les petits trous dont ma caisse est percée, on respire très mal ici. Puis il vient des machines une atroce odeur d’huile et de charbon qui me soulève le cœur. Heureusement que je ne suis pas sujet au mal de mer, ce serait complet.

 

« Je garde un charmant souvenir de ce brave Robinson, grâce auquel j’ai pu mener à bien mon embarquement. C’est un digne garçon que je reverrai avec plaisir.

 

« Le jour de mon départ, nous avons fait ensemble un excellent dîner chez la mère Plitch ; la vieille sorcière s’est montrée fort aimable. Mais bien qu’elle prétende connaître admirablement le docteur Klaus Kristian, elle a une tête qui ne me revient pas, et je n’ai pas la moindre confiance en elle.

 

« Après avoir bu, plus que de raison, mon ami Robinson est venu m’accompagner jusqu’à la caisse de piano, qui pour quelques jours, doit être ma demeure. Il en a admiré l’aménagement.

 

« Ce n’est pas haut de plafond, mais il est certain que j’ai utilisé le plus adroitement possible le peu d’espace dont je disposais.

 

« Il y a un matelas pneumatique qui tient peu de place et que je n’ai qu’à gonfler, si j’ai envie de dormir, une toute petite table, un tout petit escabeau, une lampe électrique dont le courant est fourni par deux piles sèches, enfin des provisions de bouche en quantité raisonnable. Quelques bouteilles de liqueur, des cigares, des cigarettes, sans oublier les outils qui vont m’être nécessaires, si je suis obligé de fracturer quelque cabine ou d’ouvrir un coffre-fort pour trouver ces fameux documents auxquels le docteur attache tant d’importance.

 

« Mon attirail est des plus complets : pince-monseigneur, ciseaux, vrilles, leviers, fausses clefs, ouistitis, sans oublier l’indispensable flacon de chloroforme, rien ne me manque. J’aurais vraiment de la guigne si je ne réussis pas.

 

« Ce qui augmente mes chances de succès, c’est qu’une fois en pleine mer, la surveillance se relâchera ; c’est beaucoup dans une pareille affaire d’être là quand personne ne soupçonne votre présence.

 

« Enfin, nous verrons bien…

 

« J’ai éprouvé une sensation très pénible quand la caisse qui me sert de domicile, entourée d’abord de fortes chaînes a été enlevée dans les airs par une grue à vapeur. Sensation presque aussi pénible quand elle est descendue dans les profondeurs de la cale.

 

« Il m’a semblé que j’étais enterré vivant, et cette pénible impression s’est encore accentuée quand, avec un vacarme formidable, on a entassé au-dessus de ma tête, une avalanche de malles, de caisses, de tonneaux de toute espèce.

 

« Jamais je ne pourrai sortir de là-dessous, je vais être obligé de creuser un tunnel à travers les bagages.

 

« Cette cale est pleine de bruits inquiétants, si j’étais nerveux je deviendrais facilement neurasthénique dans un pareil endroit. Tantôt c’est le trottinement des rats que j’entends galoper au-dessus de ma caisse, puis il y a des bruits sourds et plaintifs qui ressemblent à des soupirs, à des murmures douloureux, à des geignements.

 

« Quoique je sache bien que tous ces bruits sont dus au sourd travail du bois, aux frottements causés par le roulis, ils ont parfois une expression presque humaine qui m’impressionne plus qu’il ne me conviendrait.

 

« Ce matin, j’ai essayé de fumer un cigare. Déplorable idée ! l’air se renouvelle si difficilement dans mon réduit que j’ai failli être asphyxié par la fumée. Après avoir tiré quelques bouffées, j’ai été obligé d’éteindre.

 

« Vers midi – heureusement que j’ai une montre – j’ai déjeuné d’un morceau de saucisson, de quelques gâteaux secs et d’un petit verre de cognac. J’ai mangé sans appétit. Je n’ai pas faim. Je ne sais ce que je deviendrais, s’il fallait que je fasse un long séjour dans cette espèce de boîte à dominos.

 

« Il est maintenant dix heures et, depuis quelque temps, il se produit à bord du Desdemona une série de bruits qui m’intriguent sincèrement. On trépigne, on danse, on chante, on pousse des cris, au son d’une musique endiablée, qui ne peut être qu’un des plus enragés jazz-bands que j’aie jamais entendus.

 

« Je veux être pendu s’ils n’ont pas là-haut deux grosses caisses, une demi-douzaine de trompes d’auto, de cymbales, des banjos et des trombones en quantités inimaginables.

 

« Et l’on prétend que les milliardaires sont mélancoliques et qu’ils n’aiment pas à s’amuser ! Je voudrais tenir là dans un coin, celui qui le premier a dit une pareille sottise.

 

« Non mais, décidément, ils sont enragés ! ils vont démolir le navire. Ils se divertissent comme de simples matelots en goguette… Et ce Todd Marvel, si solennel, si sérieux, si rangé, je n’aurais jamais cru cela de lui !

 

« C’est comme cette Miss Elsie, avec son sourire angélique, et ses yeux baissés, moi qui la croyais si « collet monté » !

 

« Décidément tous ces gens-là sont des hypocrites ; maintenant qu’ils sont en pleine mer et qu’ils croient qu’il n’y a plus personne pour les surveiller…

 

D’un air dégoûté, Petit Dadd posa la plume, avec la mine d’un philosophe sincèrement affligé de l’immoralité des classes dirigeantes. Il prêtait l’oreille au vacarme, qui de minute en minute devenait plus intense.

 

Les grosses caisses grondaient comme la foudre, les trompes hurlaient, les trombones poussaient des beuglements sinistres, quant aux banjos, ils miaulaient comme des chats en furie, et du fond de sa cachette, Dadd se sentait le tympan déchiré par l’éclat des cymbales.

 

À cette musique charivarique se mêlèrent bientôt de sourdes détonations.

 

Cette fois Dadd se leva, et si brusquement, qu’il alla cogner de la tête le plafond de sa cellule.

 

– Zut !… grommela-t-il, je me suis fait une bosse !… Ah ça ! ils sont fous ; voilà maintenant qu’ils tirent des coups de revolver et qu’ils débouchent des bouteilles de champagne ! C’est une véritable orgie ! Décidément, il faut que j’aille voir ça ! Le moment est peut-être propice…

 

Dadd rabattit intérieurement la planche qui lui tenait lieu de porte et, à sa grande joie, il découvrit qu’il existait un étroit passage entre sa caisse et une gigantesque malle de Saratoga. Ce passage aboutissait à un couloir d’où il devait être facile de gagner les étages supérieurs du navire. Charmé de cette constatation, Dadd pensa qu’il ne serait peut-être pas mauvais de faire un bout de toilette. Il rentra donc chez lui, se brossa, se peigna, changea de col et de manchettes, et glissa dans la poche de son gilet son fameux monocle. Puis il éteignit sa lumière, ferma sa porte, et sortit tranquillement.

 

Il gravit deux étages d’escaliers sans avoir rencontré personne, mais à mesure qu’il montait, le vacarme du jazz-band devenait plus assourdissant.

 

Le jeune bandit était d’ordinaire très prudent, mais soit par distraction, soit qu’il se sentît en pleine sécurité, il déboucha brusquement dans une coursive brillamment éclairée, que huit ou dix domestiques noirs traversaient en hâte en portant des plateaux chargés de fruits, de gâteaux, de sandwiches et de bouteilles de champagne et de rhum.

 

Mais si pressés qu’ils fussent, ces Noirs diligents trouvaient encore le temps de s’arrêter un instant pour exécuter quelques gambades frénétiques en se livrant à des acrobaties variées, avec les plats dont ils étaient porteurs.

 

Personne d’ailleurs n’avait fait attention à Dadd et il comprit tout de suite qu’en prenant quelques précautions sa présence passerait complètement inaperçue.

 

– Je suppose, se dit-il, que Todd Marvel donne une grande fête, sans doute pour célébrer ses fiançailles. Tant mieux, ils ont sans doute autre chose à faire que de s’occuper de moi.

 

Il pénétra au hasard dans un salon rempli d’invités, qui, tous aussi, sautaient en cadence au son de la musique, mais ce qui le surprit au dernier point, c’est que tous ces invités étaient noirs, et vêtus des couleurs éclatantes qui sont chères à leur race.

 

Dadd ouvrit de grands yeux.

 

– Que diable Todd Marvel peut-il faire de tous ces nègres ? se demanda-t-il. Sans doute que les invités blancs sont sur le pont.

 

Pendant qu’il se livrait à ces réflexions, sa présence avait été remarquée.

 

Un jeune Noir, en complet vert pomme, le montra du doigt à sa danseuse, une charmante jeune fille aux yeux langoureux, dont la tête était parée d’un gros turban orangé et rose vif. Les deux Noirs jetaient sur Dadd un regard mécontent et le désignaient à leurs voisins.

 

Un murmure de mécontentement grandit autour de lui. Sans chercher à deviner d’où pouvaient provenir ces sentiments de malveillance, il jugea plus prudent de s’éclipser, et regagna en hâte sa caisse de piano. Mais sa curiosité était vivement excitée. Il en venait à se demander si Todd Marvel ne se livrait pas à la traite des Noirs. Cette hypothèse d’ailleurs ne paraissait guère admissible, car tous les Noirs qu’il venait de voir étaient mis avec une certaine richesse et semblaient beaucoup trop joyeux pour être des esclaves.

 

Décidé à savoir le fin mot de cette énigme, Dadd eut une inspiration géniale. Dans l’attirail qu’il avait apporté avec lui, il y avait une boîte de cirage.

 

Il n’hésita pas ; en cinq minutes, il fut transformé en un Noir de la teinte la plus riche.

 

Enchanté de la bonne idée qu’il avait eue, il remonta tranquillement vers les régions supérieures, et cette fois sa présence ne fut remarquée de personne.

 

Il atteignit le pont sans avoir rencontré un seul visage blanc. Son étonnement allait croissant, la seule explication logique qu’il trouvât à ce qu’il voyait, c’est que Todd Marvel donnait un bal costumé, où il était de rigueur de se présenter déguisé en nègre.

 

D’ailleurs tous les invités, quels qu’ils fussent, étaient en proie au démon de la danse. Les domestiques eux-mêmes finissaient par lâcher plateaux et bouteilles, pour exécuter les entrechats les plus bizarres.

 

Sur le pont, brillamment illuminé de lanternes de couleur, hommes et femmes bondissaient avec une véritable furie, certains sautaient à une telle hauteur, qu’il était à craindre qu’ils n’allassent tomber dans la mer ; d’autres, épuisés et haletants, absorbaient coup sur coup de grands verres de champagne et, sitôt rafraîchis, se remettaient à trépigner comme de vrais diables.

 

Dadd ne manquait pas d’aplomb ; cependant, il se trouvait très embarrassé pour se procurer quelques renseignements sur cette étrange fête.

 

À la fin, il s’approcha d’une petite négrillonne assez gracieuse qui buvait une citronnade au buffet installé à l’arrière, et il lui offrit galamment la main, en se présentant lui-même sans cérémonies.

 

– Mr Daddy, rédacteur au New York Herald.

 

– Miss Virginia, répondit la jeune fille avec un sourire modeste.

 

– Je suis envoyé par mon journal pour assister à la fête.

 

Miss Virginia eut un geste d’étonnement.

 

– Vous venez donc avec nous jusqu’en Afrique, demanda-t-elle.

 

– Moi ? dit Dadd, pris au dépourvu malgré tout son sang-froid.

 

– Dame, oui ! le vapeur ne fera pas escale avant d’arriver à Monrovia.

 

Dadd tombait de surprise en surprise. Il jeta un coup d’œil autour de lui, et il constata que le pont du navire ne ressemblait nullement à celui d’un yacht de plaisance. C’était un assez grand paquebot, construit pour porter mille à quinze cents passagers et dont les aménagements étaient médiocrement luxueux.

 

L’infortuné Dadd se sentit devenir fou. L’infernal tapage du jazz-band achevait de lui faire perdre complètement le fil de ses idées.

 

– Ah ça ! dit-il tout haut, est-ce que je perds la tête ? Alors je ne suis pas à bord du Desdemona !

 

– Mais non, monsieur, répondit Miss Virginia à son tour. Vous êtes à bord du Booker Washington.

 

– Et vous dites que vous allez à Monrovia ? demanda-t-il complètement désemparé. Je me suis trompé… Je suis victime d’une erreur…

 

Il allait dire d’une erreur judiciaire, il bafouillait. Miss Virginia eut pitié de son trouble.

 

– Oui, répondit-elle avec bonté. La Société Amicale des Bons Noirs a acheté là-bas de vastes terrains où nous allons fonder, avec l’autorisation du gouvernement américain, une colonie exclusivement réservée aux gens de couleur. Nous allons montrer aux Blancs de quoi nous sommes capables.

 

Au cours de son existence mouvementée, Petit Dadd s’était trouvé dans tant de situations extraordinaires, qu’il eut vite fait de recouvrer son aplomb et de prendre son parti de la mésaventure qui lui advenait.

 

– Évidemment, se dit-il, une erreur s’est produite au moment de l’embarquement. Ce brave Robinson avait dû boire un coup de trop… Je ne vois pas d’autre moyen d’expliquer ce qui m’arrive.

 

Tout en se livrant à ces réflexions Petit Dadd examinait avec attention Miss Virginia et il la trouvait charmante. Bien qu’elle eût les lèvres un peu fortes, et les cheveux un peu crépus, la jeune fille était des plus gracieuses. Ses grands yeux noirs avaient à certains instants une expression de tendresse passionnée, et son sourire qui découvrait des dents d’une blancheur éclatante, était plein de franchise et de gaieté.

 

Comme la plupart des passagers du Booker Washington Miss Virginia sortait de l’école normale de Tuskegee, où elle avait reçu une instruction très complète. Elle savait jouer du piano, faire de la dentelle au crochet, et même de l’aquarelle. Sauf un léger zézaiement, qui donnait à ses conversations un charme enfantin, elle parlait l’anglais avec une correction parfaite.

 

Dadd apprit tous ces détails en savourant avec son interlocutrice une coupe de champagne qui fut suivie d’une seconde, puis d’une troisième. De son côté, il raconta effrontément qu’il était un des principaux rédacteurs du New York Herald et que ses appointements de trois mille dollars par mois, allaient prochainement être augmentés.

 

Comme par hasard, il ajouta qu’il avait depuis longtemps le désir de se marier d’une façon convenable, digne du rang qu’il occupait dans la presse américaine. Malheureusement, il n’avait jamais rencontré la compagne idéale, l’âme sœur de ses rêves.

 

En terminant cette explication il poussa un profond soupir et prit dans les siennes, une des mains de Miss Virginia, qui, toute confuse, baissa les yeux.

 

– Soyez sage, murmura-t-elle d’un ton qui n’avait rien de sévère.

 

– Ce n’est guère facile quand on se trouve à vos côtés, répondit-il galamment.

 

À ce moment le jazz-band qui avait arrêté pendant quelques minutes son tohu-bohu infernal, pour permettre aux musiciens de se rafraîchir, reprit avec la violence d’un ouragan.

 

Trouvant sans doute que l’orchestre n’était pas assez bruyant, quelques amateurs venaient de s’y joindre armés des casseroles en cuivre de la cambuse sur lesquelles ils tapaient frénétiquement.

 

Un vent de folie passait sur le pont du steamer. Dadd lui-même se sentait léger comme un oiseau. Il lui semblait qu’il avait des ailes aux talons. Sans hésiter il saisit par la taille Miss Virginia qui ne lui opposa qu’une faible résistance, et tous deux disparurent dans le tourbillon.

 

CHAPITRE III

LE SECRET DU PASSÉ

Le yacht de Todd Marvel, le Desdemona avait quitté le port de New York quelques heures avant le Booker Washington près duquel il était amarré.

 

Le milliardaire n’emmenait avec lui dans cette traversée que sa fiancée Miss Elsie, le tuteur de celle-ci, le banquier Rabington, et le Canadien Floridor.

 

À bord du Desdemona qui jaugeait trois mille tonneaux, et aurait pu recevoir des centaines de passagers, tout avait été sacrifié au luxe et à la rapidité.

 

Les machines qui actionnaient les hélices étaient chauffées au pétrole et le yacht battant tous les records, mettait moins de quatre jours à franchir la distance de New York au Havre. L’aménagement intérieur était cité comme une véritable merveille. Le Desdemona avait comme les grands paquebots transatlantiques, des salles de bains, une piscine, une serre-jardin, une salle de tennis, une galerie de tableaux et une bibliothèque des plus complètes.

 

Enfin, les étables, la basse-cour et les viviers installés à l’avant et renfermant des élèves de choix, permettaient d’offrir aux passagers des menus aussi délicats que ceux du Martin, du Delmonico ou du Holland House, les restaurants de New York les plus célèbres par le talent de leurs chefs.

 

Todd Marvel et Miss Elsie avaient éprouvé un véritable bonheur à quitter cette terre d’Amérique où ils avaient eu tant à combattre et où ils se sentaient entourés d’invisibles ennemis.

 

Quand les côtes et la silhouette fatidique de la statue de la Liberté eurent disparu dans le lointain, les deux fiancés éprouvèrent un sentiment de sécurité et de bonheur qu’ils n’avaient pas ressenti depuis longtemps.

 

La journée passa comme un rêve. Sur les eaux d’un bleu profond, aussi calme – suivant l’expression des marins – que l’écluse d’un moulin, le yacht filait à la prodigieuse vitesse de quarante nœuds à l’heure.

 

Par un accord tacite ni Miss Elsie ni Todd Marvel n’avaient parlé jusque-là du but très sérieux de ce voyage en Europe. Tous deux s’amusaient des mille féeries de l’océan dont le décor se trouve incessamment renouvelé.

 

Tantôt ils se plaisaient à contempler le jeu d’une bande de marsouins qui s’ébattaient dans le sillage du navire ; puis ce furent des nuées de poissons volants qui retinrent leur attention.

 

– Ces animaux, déclara Todd Marvel, sont les premiers aviateurs, je m’étonne qu’aucun savant n’ait eu l’idée d’étudier la manière dont ils arrivent avec leurs ailes-nageoires rudimentaires, à se soutenir pendant quelques instants dans les airs.

 

– Ces pauvres poissons, expliqua le banquier Rabington, qui se piquait de certaines connaissances scientifiques, sont les êtres les plus malheureux de la création. Ils s’échappent de l’eau pour éviter les bonites et les squales qui leur font une chasse active, et la plupart du temps c’est pour être dévorés par des oiseaux des mers auxquels ils offrent une proie facile.

 

Doucement balancé dans un rocking-chair, un excellent « regalia » entre les dents, le banquier prenait un ton doctoral et cette attitude lui était d’autant plus facile, que Miss Elsie et son fiancé se gardaient bien de le contredire, tout heureux de se sentir l’un près de l’autre et de se chuchoter à l’oreille de temps en temps quelques douces paroles.

 

Après le dîner où Mr Rabington fit preuve suivant sa coutume d’un appétit remarquable, le banquier se retira dans sa cabine pour y étudier à loisir quelques dépêches financières transmises par l’appareil de T. S. F. du Desdemona. Elsie et Todd restèrent à flâner sur le pont.

 

Ils s’assirent sur un banc installé à l’arrière, et d’où le regard pouvait embrasser le vaste cercle de l’horizon.

 

Le soleil disparaissait du côté de cette terre d’Amérique qu’ils avaient quittée le matin et qui leur semblait maintenant aussi lointaine que le pôle Sud ou le Japon.

 

Les derniers rayons teignaient des plus délicates nuances du rose vif, de l’écarlate, de la pourpre et de l’émeraude le rideau mouvant des brumes. Légères d’abord, puis plus denses, elles montaient de la mer calme et grise comme de grandes fumées. À un moment donné, l’avant du Desdemona s’effaça comme empaqueté dans des voiles de gaze blanche.

 

Le soleil avait tout à fait disparu ; le ciel bloqué de ses nuages pommelés, que les marins appellent des « balles de coton », semblait s’être abaissé comme un plafond sur le navire. La pomme du grand mât s’était fondue dans les nuages.

 

Elsie avait assisté silencieusement à toutes les phases de ce spectacle que le murmure solennel des vagues rendait grandiose.

 

D’un geste instinctif, elle s’était peureusement serrée contre son fiancé.

 

– Quand le soleil disparaît, murmura-t-elle, avec un frisson de peur où elle trouvait pourtant un certain plaisir, il me semble que c’est un ami qui nous quitte…

 

« Heureusement que vous me restez, ajouta-t-elle, avec une inflexion de voix d’une tendresse infinie… J’ai en vous la plus haute confiance, et je suis sûr que malgré tout, nous triompherons !

 

– Comme je suis heureux de vous entendre parler ainsi ! Vous voilà donc délivrée de vos inquiétudes ?

 

– Eh bien, non ! voulez-vous que je sois franche ? Je ne suis pas encore remise de l’émotion que m’a causée ce hideux Chinois qui s’était caché sous les rideaux de ma fenêtre, et, ici même, il me semble que nous allons le voir surgir de quelque coin ténébreux, au moment où nous nous y attendrons le moins.

 

– Chère petite Elsie, votre imagination a été vivement frappée, votre tempérament est très impressionnable, mais je puis vous affirmer moi, qu’il n’y a aucun individu suspect à bord du Desdemona. Le navire a été méticuleusement visité dans ses moindres compartiments, le bassin où il a été amarré a été gardé à vue.

 

À la grande surprise d’Elsie, Todd Marvel s’interrompit pour rire aux éclats.

 

– Chère Elsie, reprit-il maintenant que nous sommes en pleine mer, il y a un secret que je puis vous révéler. J’ai réussi à identifier le prétendu Chinois qui vous a fait si grand-peur.

 

– Eh bien ?

 

– Ce n’était pas un Chinois du tout, c’était bel et bien un des agents de Klaus Kristian, ce jeune coquin qu’on appelle Petit Dadd et qui nous a donné tant de fil à retordre à San Francisco.

 

– Pourvu qu’il n’ait pas réussi à s’introduire à bord du yacht !

 

– Pour cela, dit Todd Marvel en riant de bon cœur, vous pouvez être tout à fait rassurée. J’ai joué à Petit Dadd un tour de ma façon.

 

– Pourquoi ne l’avez-vous pas fait arrêter ? demanda Miss Elsie avec étonnement.

 

– Ce que j’ai fait est beaucoup mieux. En ce moment ce jeune coquin est en route pour Monrovia dans l’Afrique Équatoriale d’où il aura, j’en suis sûr, la plus grande peine à revenir. Nous serons probablement de retour de notre voyage en France qu’il ne sera pas encore revenu à New York.

 

– Comment avez-vous fait ?

 

– C’est une histoire très amusante. Ce Petit Dadd qui est bien la plus curieuse petite fripouille que j’aie jamais connue, n’avait rien trouvé de mieux pour s’introduire à bord du yacht, et sans doute pour me voler mes papiers, que de se cacher dans une caisse de piano.

 

« Il avait trouvé un complice bénévole en la personne d’un des principaux employés de la grande agence de déménagements Gardiner et C°.

 

« Le petit drôle avait réussi à faire croire à ce brave homme qu’il était reporter au New York Herald et que c’était simplement pour mettre le public au courant de mes faits et gestes qu’il consentait à s’enfermer dans ce domicile peu confortable.

 

– Comment avez-vous appris tout cela ? demanda Miss Elsie.

 

– Je sais bien des choses, répondit le milliardaire en souriant, mais j’avoue que dans cette occasion le hasard m’a servi.

 

« Dadd a eu l’imprudence d’exposer son projet à la taverne du Hollandais Volant dont la patronne – toute dévouée à la police – est une de vos vieilles connaissances.

 

– Une connaissance à moi ?

 

– Ne soyez pas si surprise. Mrs Plitch dirigeait naguère un family house au n° 287 de Columbus Avenue à New York. C’est chez elle que fut arrêté Klaus Kristian alors qu’il se faisait appeler le pasteur Jérémias Bott et qu’il vous retenait prisonnière.

 

Miss Elsie frissonna. Son cœur battait à grands coups.

 

– Comment, balbutia-t-elle, c’est cette horrible sorcière ?

 

– Excusez-moi, chère petite Elsie, d’avoir ravivé chez vous de pénibles souvenirs ; mais cette sorcière, comme vous dites si bien, a réussi à obtenir sa grâce des nombreuses années de prison qu’elle avait encourues et elle est devenue l’auxiliaire la plus zélée de la police.

 

– Rien ne m’étonne de cette hideuse vieille, balbutia Miss Elsie en se rapprochant peureusement de son fiancé.

 

– C’est elle qui a informé l’inspecteur Herbert des projets de Petit Dadd, qui n’agit certainement que par ordre du docteur Klaus Kristian.

 

« J’aurais pu le faire arrêter, mais cela n’eût pas servi à grand-chose. Il a la spécialité des évasions. Huit jours après, ç’aurait été à recommencer. J’ai trouvé mieux.

 

« Grâce à l’inspecteur Herbert la caisse qui sert actuellement de domicile à Petit Dadd, a été hissée à bord du Booker Washington qui emporte des colons noirs en Afrique Équatoriale.

 

« Je serais curieux de savoir la mine que fera ce vilain singe quand il se verra emmené si loin de son centre d’opérations ordinaire.

 

Miss Elsie eut un faible sourire.

 

– C’est ingénieux, fit-elle, et pas très méchant. Je suis bien aise que vous m’ayez dit cela. Maintenant je respire. Je dormirai tranquillement cette nuit sans avoir la préoccupation de trouver un cambrioleur plié en forme de Z et caché dans une des armoires de ma cabine.

 

La soirée était d’une exquise douceur ; dans le grand silence de la nuit on n’entendait que le ronronnement des hélices et le bruit léger des vagues. Les mouvements du roulis et du tangage étaient à peine sensibles. La lune se dégageant petit à petit du brouillard apparaissait maintenant dans l’interstice de gros nuages d’une blancheur de velours.

 

– Il faut pourtant, dit Todd Marvel après un long silence, que nous parlions sérieusement. Il est des choses nécessaires qu’il faut que je vous dise.

 

– Est-ce vraiment indispensable ?

 

« N’avez-vous pas toute ma confiance et tout mon amour ? Pourquoi faire sortir de leur tombeau les fantômes du passé ?

 

– Il faut pourtant que vous sachiez, déclara-t-il. Celle qui doit être ma femme ne doit rien ignorer.

 

– Vous avez raison, répondit gravement Miss Elsie. Il est juste que je partage le fardeau de vos chagrins et de vos ennuis, quels qu’ils soient.

 

Todd Marvel eut un geste énergique.

 

– Les chagrins, déclara-t-il, je n’y pense jamais quand je suis auprès de vous, les ennuis et les difficultés nous en triompherons.

 

– Je vous écoute, murmura la jeune fille d’une voix à peine perceptible.

 

« Vous savez, ajouta-t-elle, que je suis vaillante quand il le faut.

 

– J’abrégerai cette terrible histoire, qui malheureusement est la mienne.

 

– La nôtre, répondit Miss Elsie avec douceur.

 

– Je n’ai pas besoin de revenir sur ce que vous connaissez déjà. Vous savez, et les journaux même ont raconté comment mon père Mr Dick Marvel – il y aura dans quelques jours vingt-deux ans – fut assassiné dans des circonstances demeurées mystérieuses, au cours d’un voyage qu’il avait fait en France, avec ma mère. Je n’avais alors que dix ans, et j’étais resté en Amérique pendant que le drame, qui me rendait orphelin, se déroulait de l’autre côté de l’Atlantique.

 

– Le meurtrier n’a jamais pu être retrouvé ?

 

– Il a disparu, et ce n’est que très tard que j’ai, moi-même, été mis au courant de ces événements, encore me suis-je heurté près de tous ceux que j’ai interrogés à un parti pris de discrétion, sinon à un mauvais vouloir évident.

 

« Le vol a été certainement le mobile du crime ; peu de temps avant son départ pour l’Europe, mon père avait réalisé la majeure partie de son énorme fortune. Je ne sais au juste quelle était la somme, mais on a parlé de dizaines de millions. On n’a rien retrouvé.

 

– Vous n’êtes pourtant pas pauvre ? fit observer la jeune fille.

 

– Je devrais être deux fois plus riche, car je n’ai hérité que des débris de la fortune paternelle et de ce que m’a laissé ma mère.

 

Et pour aller au-devant d’une question qu’il lisait dans le regard de sa fiancée, Todd Marvel ajouta :

 

– Ma mère ne revint jamais en Amérique, et je ne me souviens d’elle que très vaguement. En apprenant le crime qui avait causé la mort de son mari, et qui s’était accompli dans des circonstances particulièrement tragiques, elle devint folle. Confiée à un aliéniste américain de grande réputation, elle demeura pendant plusieurs années dans un château où sa famille l’avait installée, en Bretagne. Puis elle disparut.

 

La voix de Todd Marvel s’était altérée, une poignante souffrance se lisait sur ses traits et ce fut avec effort qu’il continua.

 

– Et l’on n’a jamais pu savoir ce qu’elle était devenue, pas plus d’ailleurs que le médecin qui l’avait soignée. Il quitta le pays peu de temps après la fuite de la malade qui lui avait été confiée et personne depuis, ni en Amérique, ni en Europe, n’a jamais eu de ses nouvelles.

 

– Je ne savais pas, murmurait la jeune fille. Voilà bien la plus effrayante histoire que j’aie jamais entendue !

 

« Il est étonnant, ajouta-t-elle après un moment de réflexion, que dans ces conditions, vous ayez pu être mis en possession de votre fortune ?

 

– Je ne l’ai dû qu’à l’énergie d’un de mes oncles maternels, qui était en même temps mon tuteur ; mais, ce qui vous montrera que toute mon existence est dominée par une étrange fatalité, c’est que cet oncle, qui, certainement, était au courant de toute la vérité, périt lui-même, dans un accident de chemin de fer, quelques jours après que je fus entré en possession de mes revenus.

 

« J’avais été élevé à l’université d’Harvard et l’on m’avait caché soigneusement tout ce drame de famille. Je savais seulement que j’étais orphelin, que je serais riche ; j’avais l’insouciance de la jeunesse, et, de plus, j’étais doué pour les sciences, d’aptitudes tout à fait spéciales. J’avais au plus haut degré la curiosité de savoir. J’approfondis très rapidement l’étude des mathématiques, de la chimie et de la médecine.

 

« Je crois, fit-il en souriant, que si je venais d’un jour à l’autre à être ruiné, je trouverais facilement à vivre de mon travail.

 

« J’avais une telle fièvre d’apprendre que les journées me semblaient trop courtes, les mois et les années s’écoulaient pour moi avec une rapidité vertigineuse.

 

« Un jour vint pourtant où je dus renoncer à mes études pour gérer la vaste fortune qui tombait entre mes mains, et qui, pendant les dix années qui s’étaient écoulées, avait été plus que doublée par les prudentes spéculations de mon tuteur.

 

« Je fis mes débuts dans la haute société new-yorkaise ; je fus admis dans le monde des « Cinq-cents » qui ne comprend que des milliardaires et des multimillionnaires. Je connus les Astors, les Gould, les Vanderbilt, les Grant, les Carnegie et les Rockfeller, tous ces remueurs d’or, qui sont véritablement des rois et dont l’existence semble un rêve…

 

« J’ai toujours été admirablement accueilli par eux, mais je ne tardai pas à remarquer que, dans la façon dont on me parlait, il y avait certaines allusions, certaines réticences, parfois une froideur inexplicable, qui me donnaient beaucoup à penser. Ma curiosité fut éveillée, et grâce à quelques indiscrétions, à des enquêtes habilement menées, je finis par avoir vent de la légende qui courait sur la mort de mon père, Dick Marvel.

 

« Les renseignements recueillis par moi étaient assez vagues ; je voulus avoir des précisions. Impossible. Je me heurtais à une véritable conspiration de silence, ou, ce qui est vraisemblable, peut-être ceux auxquels je m’adressais n’en savaient-ils pas plus que ce qu’ils m’avaient déjà appris.

 

« Mais plus les ténèbres semblaient s’épaissir, plus je prenais à cœur de les dissiper…

 

– Et moi qui croyais que cette manie policière n’était chez vous qu’un caprice !

 

– Le caprice avait un but sérieux, et il m’a permis en bien des occasions de punir des coquins et de rendre service à d’honnêtes gens.

 

– Je brûle de savoir si, dans votre propre cause, vous avez obtenu un succès complet ?

 

– J’ai bien obtenu déjà quelques résultats, murmura le jeune homme en secouant la tête, mais je suis encore loin du but que je m’étais proposé. Ma présence en France est nécessaire.

 

– La raison qui vous a fait retarder notre mariage est tout à votre honneur et je l’approuve entièrement. Vous ne voulez pas m’épouser avant d’avoir vengé l’assassinat de votre père…

 

– Et surtout avant d’avoir retrouvé ma mère. Cependant j’ai réfléchi.

 

– Que voulez-vous dire ? demanda la jeune fille, très émue.

 

– Les recherches auxquelles je me livre peuvent durer encore longtemps. Il me semble que je n’ai pas le droit de vous imposer un retard qui n’a déjà que trop duré. Si donc vous n’y voyez pas d’obstacle, notre mariage aura lieu dès notre arrivée en France. Il me semble, qu’encouragé par votre présence à mes côtés, je poursuivrai plus efficacement mon œuvre.

 

– Il sera fait suivant votre désir, murmura Miss Elsie en rougissant.

 

– Cela ne vous contrarie pas trop ? demanda-t-il en souriant.

 

Pour toute réponse, Elsie tendit son front à son fiancé, qui l’effleura d’un baiser.

 

Tous deux demeurèrent immobiles, la main dans la main, étroitement serrés l’un contre l’autre.

 

Cette enivrante minute se fût peut-être prolongée très longtemps, quand Mr Rabington apparut tout à coup à l’extrémité du couloir qui reliait les cabines.

 

Il paraissait en proie à une violente émotion.

 

– Savez-vous ce qui se passe ? s’écria-t-il. Le poste de T. S. F. vient d’enregistrer un message !…

 

– Eh bien ! demanda Todd Marvel très calme.

 

– À moins de vingt milles il y a un paquebot en train de brûler, avec au moins douze cents passagers. Les malheureux nous demandent du secours !

 

– Nous y allons, s’écria Miss Elsie, espérons que nous arriverons à temps ! avec ce calme nous parviendrons peut-être à sauver tout le monde.

 

– Je vais donner l’ordre au capitaine de forcer les feux, de fermer les soupapes.

 

– On pourrait sauter, grommela le banquier.

 

– Nous sauterons ou nous arriverons à temps. Dans ces conditions, avec ses machines neuves, le Desdemona peut, à l’extrême rigueur, abattre ses quarante-quatre nœuds dans une heure…

 

Quelques minutes plus tard le yacht virait de bord dans la direction du Sud. Les ordres de Todd Marvel avaient été exécutés sans la moindre objection de la part du capitaine et du chef mécanicien.

 

Tout à coup la membrure du Desdemona craqua dans ses moindres boulons. Le yacht bondit pour ainsi dire au-dessus des vagues ; les hélices tournèrent à une vitesse folle ; le navire volait au-dessus de l’océan comme un flocon de fumée emporté par la tempête ; les cheminées laissaient échapper des torrents d’étincelles.

 

Floridor qui était venu rejoindre Todd Marvel se frottait les mains.

 

– Nous arriverons ! s’écria-t-il, nous arriverons !

 

– Ou nous coulerons, grommela le banquier Rabington d’un air mécontent.

 

– Nous verrons bien, fit Miss Elsie avec son radieux sourire.

 

Les machines du Desdemona donnaient en ce moment tout le rendement dont elles étaient capables. Sous l’impulsion de ses hélices, la coque de nickel-d’acier du yacht frémissait dans ses moindres jointures. Le navire fila à travers le brouillard comme une fusée, laissa derrière lui des gerbes de feu qui le rendaient pareil à quelque météore. On eût dit qu’il était emporté par le souffle d’un ouragan.

 

Trois quarts d’heure s’étaient écoulés lorsque le capitaine qui se tenait à l’avant, armé d’une forte lunette prismatique, signala une tache rouge dans la brume.

 

La tache grandit et les passagers du « Desdemona » purent apercevoir un grand steamer qui brûlait.

 

C’était le Booker Washington.

 

CHAPITRE IV

LA PROVIDENCE INTERVIENT

Habitué des bals populaires de San Francisco, Petit Dadd était un danseur de premier ordre. Il n’ignorait rien des danses les plus en vogue dans les cinq parties du monde. Miss Virginia, qui, pour sa part, était une danseuse émérite, fut véritablement charmée par la maestria avec laquelle son cavalier exécuta le shimmy, le passionnant tango, le paso-doble, cher aux Argentins, sans oublier le classique cake-walk qui a toujours conservé la faveur des Noirs.

 

Entre chaque danse on allait boire des coupes de champagne au buffet, littéralement mis au pillage par les invités, et on échangeait mille tendres propos.

 

Après le second shimmy, Virginia permit à son adorateur de lui prendre un baiser, qu’elle lui rendit d’ailleurs de fort bonne grâce.

 

Après le tango, elle jura à Dadd un amour éternel.

 

Jamais de sa vie il n’avait été à pareille fête. Dans la fièvre exquise de cette heure bénie, il eût voulu épouser tout de suite sa chère Virginia. Les deux amoureux, légèrement exaltés par le champagne se mirent à la recherche d’un ministre, car il y en avait un à bord ; ils finirent par le découvrir, mais le Révérend Jérémias Mormaston – ainsi s’appelait ce digne homme – était beaucoup trop occupé pour prêter la moindre attention à la requête du jeune couple.

 

Il était pour son propre compte en train d’exécuter des entrechats qui excitaient les applaudissements de la galerie. Sa partenaire, une robuste mulâtresse, magnifiquement parée d’un corsage jaune et d’une robe lilas, faisait preuve, elle aussi, de la verve la plus remarquable, scandant chaque figure de la danse par de petits cris aigus accompagnés d’un sourire et d’une révérence.

 

– Est-ce qu’on ne pourrait pas se passer du ministre ? proposa Dadd. Il serait toujours temps d’aller le voir demain.

 

– Ça ne serait pas très correct, murmura Miss Virginia, en baissant pudiquement les yeux. Vous n’y songez pas, Mr Daddy ?

 

– J’y songe très bien, reprit-il avec une éloquence entraînante. L’essentiel dans le mariage, c’est l’union des âmes. Qu’est-ce à côté de cela qu’une vaine formalité. Élevons nos cœurs vers le Tout-Puissant. Dans sa bonté infinie il nous absoudra d’une petite irrégularité dont il ne saurait nous garder rancune, lui qui voit la pureté de nos intentions, la sincérité de notre affection.

 

Il est bon de dire que Dadd avait passé plusieurs années dans une maison de correction et que faute d’une meilleure distraction, il avait appris par cœur quelques-unes des homélies qu’un brave homme de ministre venait trois fois par semaine réciter aux jeunes vauriens pour tâcher d’améliorer leur moralité.

 

– Vraiment, murmura la jeune fille en souriant, je ne sais comment vous répondre. Vous avez une façon de persuader à laquelle il est impossible de résister… Certainement, vous m’êtes très sympathique et j’ai pour vous une sincère affection…

 

– Eh bien, répliqua Dadd avec autorité, qu’est-ce que vous attendez pour me la prouver votre affection ?

 

Il avait parlé d’un ton qui ne permettait pas de réplique, en même temps qu’il décochait à travers son monocle un regard impérieux à la petite négresse.

 

– Je crains que vous ne m’entraîniez dans une mauvaise voie, soupira-t-elle. Pauvres femmes, quels êtres fragiles nous faisons ! Nous sommes sans force devant l’amour.

 

– C’est comme cela qu’il faut que cela soit, déclara Dadd d’un ton catégorique, c’est le Seigneur qui l’a voulu.

 

Fascinée par les astucieux arguments de cet amoureux, qui lui était pour ainsi dire tombé du ciel, la tendre Virginia n’opposait presque plus d’objections aux spécieux raisonnements de son adorateur.

 

Déjà il l’avait saisie par la taille, et comme un vautour emporte dans ses serres une timide colombe, il entraînait Virginia vers les cabines situées à l’arrière. Mais la Providence que Dadd venait de tourner en dérision, veillait sur la vertu de la petite négresse.

 

Dans la crise d’enthousiasme et d’admiration qui l’avait porté à déclarer sa flamme à Miss Virginia, Dadd n’avait oublié qu’un point ; c’est qu’il n’était qu’un nègre de contrebande. La couche de cirage, pourtant d’une marque célèbre, qu’il avait passée sur son visage, n’avait pu tenir longtemps contre la transpiration due à ses prouesses de danseur.

 

La sueur avait coulé de son front en creusant des rigoles profondes sur ses joues. Il était hideux.

 

Tant qu’elle avait été sous le charme des paroles de son vainqueur, Miss Virginia ne l’avait pas vu, au sens réel du mot, mais pendant qu’il l’entraînait silencieusement, la lueur d’une puissante lampe à arc éclaira en plein cette figure bariolée.

 

Miss Virginia poussa un cri de douleur et d’épouvante. On avait pris les plus minutieuses précautions pour que l’équipage et les passagers du Booker Washington ne fussent que des Noirs.

 

Au moment où le navire levait l’ancre le capitaine avait juré solennellement sur la Bible, qu’il n’y avait aucun Blanc à bord.

 

Et Virginia se trouvait en face d’un Blanc qui s’était honteusement déguisé pour surprendre les secrets de la colonie noire, pour séduire lâchement une jeune fille sans défense.

 

Désespérée, les larmes aux yeux, elle appela au secours. Personne ne lui répondit. Les rugissements du jazz-band étouffèrent sa voix. Les Noirs, d’ailleurs, depuis le capitaine jusqu’au dernier des mousses, étaient tellement absorbés par leur propre plaisir, qu’ils n’eurent garde d’intervenir.

 

À la fois indignée et désolée, furieuse contre le misérable qui avait essayé de la séduire, Miss Virginia s’enferma dans sa cabine, dont elle poussa les verrous.

 

Elle avait autant de haine contre Dadd qu’elle avait eu d’amour pour lui quelques minutes auparavant. Ah ! elle s’en souviendrait de ce Blanc perfide qui l’avait presque persuadée que le saint sacrement du mariage était inutile !

 

Une fois seule, Miss Virginia ouvrit la Bible placée près du chevet de son lit, dans l’intention d’y chercher une excuse, une leçon ou une inspiration.

 

Elle tomba sur les premières lignes du chapitre trois de la Genèse.

 

« Or, le serpent était le plus fin de tous les animaux des champs que Dieu avait faits. »

 

– Je remercie Dieu, murmura-t-elle, en joignant les mains, de ce qu’il m’ait éclairée à temps, et qu’il m’ait évité une faute dont j’aurais eu du remords jusqu’à la fin de mes jours.

 

« Ce Monsieur Daddy est certainement une incarnation de l’ennemi du genre humain, d’ailleurs, quand j’y réfléchis, il a vraiment une tête de serpent !…

 

La pauvre Virginia, dans son innocence, se sentait une part de responsabilité dans les événements qui venaient de se dérouler.

 

– Je crois vraiment, se dit-elle, que j’ai perdu la tête pendant quelque temps. Ce Mr Daddy était si éloquent, si insinuant. Je n’aurais pas dû avoir la faiblesse de me laisser embrasser par lui et de répondre à ses baisers ; j’en suis honteuse quand j’y pense…

 

« J’espère qu’à l’avenir le Tout-Puissant me protégera contre ces tentations.

 

Tout en se livrant à ces pieuses réflexions, Miss Virginia, qui sans y prendre garde avait au cours de la soirée absorbé beaucoup de coupes de champagne, sentit ses yeux se fermer ; elle éprouvait dans ses membres une singulière pesanteur. Elle n’eût que le temps de se jeter tout habillée sur son lit, et bientôt elle tomba dans un profond sommeil.

 

Dadd pendant ce temps réfléchissait amèrement sur la vicissitude des bonnes fortunes.

 

– Il y a cinq minutes, disait-il, j’en aurais fait tout ce que j’aurais voulu de cette petite noiraude et maintenant, va te faire fiche ! elle me déteste ! Voilà ce que c’est que les femmes. Il faut être bien fou pour avoir confiance en elles.

 

Dadd était profondément mélancolique. Tristement il se dirigea du côté du buffet, d’où les barmen avaient tous disparu pour entrer en danse. Les bouteilles vides, les verres cassés jonchaient le sol comme si les étagères eussent été visitées par un cyclone. Tristement, Petit Dadd se servit un verre de Rye Bourbon whisky et quand il l’eut vidé jusqu’à la dernière goutte, il poussa un cri.

 

– Je suis un misérable, songea-t-il. Je suis le dernier des coquins ! je trahis la confiance que le docteur a mise en moi. Est-ce que je suis ici pour faire la cour aux négresses ? À l’heure qu’il est, je devrais être à bord du Desdemona. Il s’agit maintenant de rattraper le temps perdu.

 

Sous l’influence du champagne et du whisky, Dadd se sentait envahi par une foule d’idées neuves et originales.

 

– Il faut aller droit au but ; ce qu’il y a de plus simple, c’est ce qu’il y a de meilleur.

 

Sans une minute d’hésitation Dadd se dirigea vers le poste du T. S. F. Il n’y trouva personne. Le Noir qui en était responsable était en ce moment occupé à faire un vis-à-vis des plus brillants avec le pasteur Jérémias Mormaston, et ses cabrioles mettaient en joie l’assistance.

 

Dadd s’installa devant les appareils et se prit la tête dans les mains comme un homme bien décidé à trouver une inspiration géniale.

 

– Suis-je bête, se dit-il, le Desdemona a quitté New York en même temps que nous. Il ne doit pas être bien loin. D’ailleurs le relevé de la route parcourue est pointé sur la carte dans la cabine du capitaine… Allons-y d’abord pour connaître la situation du navire…

 

En sa qualité d’ancien télégraphiste, Dadd connaissait parfaitement la manipulation, d’ailleurs si simple, des appareils de la T. S. F.

 

– Qu’est-ce que je leur dirais bien pour les faire venir ? se demandait-il en se grattant la tête.

 

« Bah, je vais leur raconter que le navire est en train de brûler ; je crois que c’est ce qu’il y a de mieux dans le genre…

 

Il se mit à manœuvrer fiévreusement l’appareil. À sa grande satisfaction il reçut presque immédiatement une réponse.

 

« Message reçu par le Desdemona, serons ici dans une heure. Ne perdez pas courage.

 

TODD MARVEL.

 

Dadd se frotta les mains.

 

– Tout va bien ! s’écria-t-il, il n’y a qu’une chose qui m’ennuie. J’ai dit qu’il y avait un incendie à bord. Eh bien ! il faut être logique. Puisque j’ai annoncé qu’il y avait un incendie, il faut qu’il y en ait un.

 

« Mais je me garderai bien de l’allumer avant que le Desdemona soit à proximité. Je ne tiens pas à être grillé tout vif.

 

« Allons boire un verre au buffet.

 

Le pont présentait maintenant un spectacle lamentable. La plupart des danseurs et des danseuses tombés sur le carreau, gisaient dans des poses plus ou moins plastiques. Le jazz-band lui-même ne lançait plus que de faibles beuglements.

 

Au-dessus de ces désastres, tel Marius assis sur les ruines de Carthage, Petit Dadd but philosophiquement un grog, puis un autre. Il constatait avec plaisir que jamais il n’avait aussi bien possédé son sang-froid et sa lucidité. Il consulta sa montre.

 

– Le Desdemona sera ici dans un quart d’heure, murmura-t-il, il est temps !

 

Avec un calme parfait, il descendit du côté des machines, il avait aperçu un tas de chiffons imprégnés de graisse et de pétrole, il y déposa une allumette de cire bien enflammée.

 

Il se rendit ensuite à l’avant où était entassée une provision de câbles et de barils de goudron, et il renouvela la même manœuvre sans avoir été vu de personne.

 

Alors il remonta tranquillement sur le pont. Il était content de lui.

 

– Il faut tout de même avoir de l’estomac pour accomplir ce que je viens de faire, se dit-il avec orgueil. Si, des fois, le Desdemona n’allait pas venir, ce serait une sale affaire pour Bibi !…

 

Dix minutes plus tard le Booker Washington flambait comme un brasier. De la cale, des cabines, et de l’entrepont, des Noirs affolés s’élançaient en poussant des cris sinistres.

 

Le feu était à bord !

 

Seizième épisode

UNE PISTE PASSIONNANTE

CHAPITRE PREMIER

UN SAUVETAGE

En apprenant, grâce à un message de T. S. F., qu’un paquebot chargé de passagers était en train de brûler, le capitaine et propriétaire du yacht le Desdemona avait aussitôt fait route à toute vapeur vers le bâtiment sinistré.

 

Le yacht à l’aide de ses puissantes machines, dont les mécaniciens tiraient le rendement le plus élevé possible, se rapprochait du théâtre de la catastrophe avec une rapidité, pour ainsi dire, foudroyante.

 

Une demi-heure ne s’était pas écoulée, qu’on se trouvait en vue du paquebot, immobile au clair de lune sur la mer parfaitement calme, pendant que, de ses flancs, s’élançaient des flammes d’un rouge sombre et des torrents de fumée noire.

 

Pendant que l’équipage du Desdemona mettait à la mer un canot à vapeur, chargé d’une pompe électrique de grande puissance, Todd Marvel, Miss Elsie et le Canadien Floridor examinaient avec émotion le spectacle terrible qu’offrait le pont du paquebot.

 

Des silhouettes noires se démenaient au milieu des flammes, et en guise de sirène, on entendait les beuglements de deux trompes d’automobiles, d’un trombone et d’une grosse caisse ce qui produisait la plus étrange impression.

 

C’étaient quelques-uns des musiciens du jazz-band qui continuaient héroïquement à faire tapage en dépit de la fumée qui les asphyxiait, n’ayant pas trouvé de meilleur moyen d’appeler au secours que celui-là.

 

– Voilà qui est curieux ! s’écria tout à coup Todd Marvel. Je ne vois que des Noirs.

 

– Ils doivent être devenus fous de peur, fit observer Miss Elsie. Écoutez quel horrible tapage.

 

– Des Noirs, murmura brusquement Floridor, en se frappant le front, le navire est certainement le Booker Washington et cela m’explique bien des choses !

 

– Que veux-tu dire ?

 

– Avez-vous donc oublié que c’est à bord de ce navire que l’inspecteur Herbert a fait embarquer, pour nous débarrasser de lui, ce rusé coquin qui se nomme Petit Dadd.

 

– Je n’avais pas songé à cela, murmura le milliardaire. Il est fort probable que c’est Petit Dadd qui a mis le feu au paquebot.

 

– Mais dans quel but ? demanda la jeune fille.

 

– C’est un drôle tellement astucieux, qu’il a dû combiner tout un plan pour ne pas être emmené en Afrique et sans doute pour nous rejoindre.

 

« Je ne serais pas surpris le moins du monde que ce soit lui qui, sachant que nous nous trouvions à proximité, ait manœuvré l’appareil de T. S. F. après avoir mis le feu.

 

– Il en est bien capable, grommela le Canadien.

 

– On ne peut cependant pas laisser griller vifs tous ces Noirs ! Mais il faut donner les ordres les plus stricts pour que Dadd ne puisse s’introduire à bord du Desdemona.

 

Floridor se hâta d’aller prévenir le capitaine, pendant que Todd Marvel qui suivait avec la plus grande attention les progrès du fléau, se tenait prêt à payer de sa personne, si cela devenait nécessaire.

 

Cependant, les pompes électriques avaient commencé à lancer des torrents d’eau sur le pont et dans les agrès du Booker Washington.

 

Ce secours inespéré rendit courage aux passagers qui essayaient déjà de mettre à la mer les chaloupes du bord.

 

Ils cessèrent de pousser des cris et se mirent à manœuvrer courageusement les pompes du paquebot.

 

D’autres avaient découvert un dépôt de ces grenades extinctives qui sont souvent employées dans les incendies.

 

Ils en projetaient dans tous les endroits menacés.

 

À la grande surprise des passagers du yacht, l’incendie du paquebot, qui de loin à cause des tourbillons de fumée, paraissait considérable, se trouva éteint avec une rapidité tout à fait déconcertante.

 

Il y avait à cela une raison que l’on finit par connaître, mais beaucoup plus tard.

 

En mettant le feu, Dadd, toujours prudent, s’était bien gardé de disposer ses foyers d’incendie dans les endroits qui auraient pu trop rapidement amener un embrasement général.

 

Les chiffons huilés et le goudron qu’il avait employés, étaient destinés bien plutôt à fournir en abondance une fumée épaisse et nauséabonde, que des aliments trop rapides à la flamme.

 

Quand les Noirs et leurs danseuses, trempés jusqu’aux os par l’eau des pompes, après avoir été roussis par la fumée, reprirent un peu de sang-froid, ils constatèrent avec joie qu’ils avaient eu plus de peur que de mal.

 

Quelques cloisons des aménagements extérieurs, enfin la tente et les portières de velours qui décoraient le pont transformé en salle de danse avaient été brûlées, mais le Booker Washington n’avait pas été atteint dans ses œuvres vives.

 

Sa coque d’acier, ses machines, la plupart des cabines étaient intactes.

 

Après les terreurs folles qu’ils venaient d’éprouver, les Noirs s’abandonnèrent à une joie inconsidérée.

 

Peu s’en fallut qu’ils ne se remissent à danser pour célébrer leur sauvetage.

 

Mais les plus âgés et les plus sérieux qui tremblaient encore en songeant à la responsabilité qu’ils avaient encourue, décidèrent que chacun se retirerait dans sa cabine pour réparer le désordre de sa toilette, puis qu’on ferait l’appel pour voir si la noyade ou l’asphyxie n’avaient pas fait de victimes au cours du sinistre.

 

Pendant ce temps, une délégation des personnages les plus notoires se rendrait à bord du Desdemona pour remercier Todd Marvel au nom de la « Société des Bons Noirs » et, en même temps, pour offrir, suivant l’usage, une importante gratification à l’équipage du yacht.

 

Quant à l’auteur responsable du sinistre, il avait passé pendant ces trois quarts d’heure, par toute sorte d’émotions.

 

Tapi dans un coin sombre, le plus loin possible du feu, il regardait son œuvre avec orgueil.

 

Mais quand les premières cloisons commencèrent à brûler, il cessa de sourire.

 

Il ne se serait jamais imaginé qu’un incendie prenait si vite, et il se demanda anxieusement si le yacht aurait le temps d’arriver avant que le fléau eût consommé son œuvre destructive.

 

Plus il réfléchissait, moins sa position lui semblait sûre.

 

– Ce n’est certainement pas par une simple erreur que la caisse qui me sert de logis a été embarquée sur le Booker Washington, Todd Marvel doit être avisé de ma présence…

 

« Il va me faire chercher, puis qui sait s’il ne devinera pas mes projets.

 

Un tourbillon d’âcre fumée lui arriva en ce moment en plein visage et le fit éternuer.

 

– Ce qui serait encore moins drôle, grommela-t-il, c’est, si tous les moricauds et moi-même, avions fini de griller quand le milliardaire arrivera.

 

Dadd en était là de ses pénibles réflexions, quand le Desdemona filant comme un nuage à la surface des eaux, apparut tous fanaux allumés, ses projecteurs électriques fouillant l’horizon, comme s’il eût jailli instantanément du fond des ténèbres.

 

Il avançait si rapidement que sa coque et ses agrès devenaient de minute en minute plus visibles dans tous leurs détails.

 

Ce spectacle consolant rendit à Dadd toute sa belle humeur et toute son audace.

 

Il prit ses dispositions pour se jeter à la mer à la faveur du désordre et pour gagner le yacht, avant que personne n’eût songé à s’occuper de lui.

 

Il se rappela alors qu’il avait laissé dans sa caisse divers objets, qui lui étaient indispensables, pour accomplir ce qu’il avait projeté une fois à bord du yacht.

 

Il redescendit vers les profondeurs de la cale, où il eut la chance de trouver une voie qui n’était pas rendue impraticable par la fumée.

 

Cette anomalie s’expliquait par le fait que, dès qu’on s’était aperçu de l’incendie, quelques Noirs avaient eu la bonne idée de fermer les portes des cloisons étanches.

 

Mais en passant en face de la cabine de Miss Virginia, ses idées prirent une autre direction. Il gardait rancune à la jeune fille de la façon dont elle l’avait éconduit, après lui avoir montré d’abord tant d’amabilité.

 

– Quelle sotte petite négresse ! murmura-t-il.

 

Puis sa curiosité s’étant réveillée :

 

– Que fait-elle ? se demanda-t-il. Elle doit être encore chez elle.

 

« Elle avait bu hier si confortablement, que je serais bien étonné si elle ne ronflait pas encore, à poings fermés.

 

Sans plus de cérémonies Dadd crocheta la serrure avec un de ses outils et entra tranquillement.

 

Miss Virginia, plongée dans un sommeil profond comme celui de la mort, ne fit pas un mouvement.

 

Toujours vêtue de sa blouse orange, et de sa jupe vert tendre, elle souriait de toutes ses dents blanches, sans doute à quelque rêve d’amour.

 

Dadd la contempla quelque temps en silence, puis sa physionomie rusée s’éclaira d’un sourire qui le rendait encore plus laid, et ses petits yeux jaunes pétillèrent de malice.

 

– Virginia ! murmura-t-il avec un geste théâtral, mais sans cependant élever la voix. Tu m’as trahi ! mais ta punition sera terrible.

 

« Tu n’iras pas à Monrovia avec les autres moricauds.

 

« Tu seras désormais attachée à ma destinée mystérieuse !

 

Dadd regarda avec précaution par la porte entrebâillée, si le couloir était vide et ne voyant personne, rentra dans la cabine.

 

– Voilà, murmura-t-il, une belle occasion de faire usage de mon chloroforme !

 

Il tira de sa poche un petit flacon, qu’il déboucha, et le tint pendant quelques secondes sous les narines de la jeune fille.

 

– Maintenant, fit-il, elle en a pour deux ou trois heures.

 

« On pourrait la couper en petits morceaux qu’elle ne bougerait pas.

 

Avec une vigueur dont on ne l’eût guère cru capable, Dadd chargea la pauvre Virginia sur ses épaules et disparut avec son fardeau dans les profondeurs de la cale.

 

Un quart d’heure plus tard, il reparaissait seul sur le pont et y arrivait au moment où le bateau-pompe y déversait de véritables trombes d’eau.

 

– Voilà l’instant, songea-t-il. Il ne faut pas attendre que le feu soit complètement éteint.

 

Se laissant glisser le long d’une manœuvre, il atteignit la calme surface de l’océan et se mit à faire le tour du paquebot en nageant, évitant avec grand soin les endroits éclairés.

 

Après avoir décrit un circuit assez vaste, Dadd se trouva derrière le Desdemona. Personne ne regardait de son côté.

 

L’attention des quelques hommes demeurés à bord était tout entière dirigée vers le paquebot dont les derniers tisons s’éteignaient en sifflant dans des tourbillons de vapeur.

 

Cependant, le jeune bandit ne se hasarda pas à monter sur le pont.

 

Il jugea qu’il agirait d’une façon plus avisée en se glissant par un des hublots qui tenaient lieu de fenêtres aux cabines.

 

Sa taille mince lui permettait de passer assez aisément par l’étroite ouverture.

 

Il se hissa donc en faisant le moins de bruit possible jusqu’à l’un des hublots et s’introduisit sans autre aventure dans une pièce qui lui parut assez vaste.

 

Après une seconde d’hésitation, il se hasarda à se servir de la lampe de poche et il constata avec satisfaction qu’il se trouvait dans une cabine vide.

 

Les tiroirs des meubles étaient ouverts et sur la couchette, plus vaste et plus luxueuse que celle des paquebots, il n’y avait qu’un matelas et deux oreillers, mais sans draps ni couvertures.

 

Évidemment la cabine était inhabitée, ce qui causa à Dadd une réelle satisfaction.

 

Il se rappela alors que le Desdemona construit pour porter des centaines de passagers devait renfermer beaucoup de locaux inoccupés comme celui où il se trouvait et où sa bonne chance l’avait conduit.

 

Autour de lui régnait le silence le plus profond.

 

– Je suis en sûreté du moins pour le moment, se disait-il, me voilà dans la place.

 

« Maintenant, il faut que je ne sois guère malin pour ne pas accomplir avec succès la mission qui m’a été confiée, en donnant, par la même occasion, une petite leçon au fameux détective milliardaire.

 

Tout en se livrant à ces idées orgueilleuses, Dadd s’aperçut qu’il était trempé des pieds à la tête.

 

Il s’épongea de son mieux, essuyant ensuite soigneusement avec une poignée de laine tirée du matelas, les traces humides qu’il avait laissées sur le parquet, puis très fatigué par cette nuit d’émotions et d’acrobaties de tout genre, il se consulta pour se demander s’il serait prudent de se laisser aller au sommeil dans cette superbe cabine qui semblait abandonnée.

 

– Bah ! conclut-il, après une minute de réflexion, qui aura l’idée de venir me chercher là ?

 

« J’ai besoin de repos, et comme dit un proverbe : « Demain il fera jour ! »

 

Mû par un dernier scrupule de prudence, il prit cependant la peine d’étudier la serrure de la porte et il essaya de l’ouvrir avec un de ses outils, mais il constata avec désappointement, qu’elle était fermée extérieurement par un solide cadenas.

 

– Tant pis, murmura-t-il, je vais me coucher !

 

« J’ai besoin de réparer mes forces pour tout ce qui me reste à accomplir demain.

 

Il se glissa précautionneusement entre la cloison et le matelas, et bien que ses vêtements fussent loin d’être secs, il ferma les yeux presqu’aussitôt et s’endormit.

 

En même temps, il lui sembla que la vitesse du yacht augmentait et qu’il était emporté vers l’inconnu avec une rapidité dont aucun paquebot n’avait pu jusqu’ici lui donner l’idée.

 

Combien de temps demeura-t-il plongé dans ce sommeil plein de charmes ? Il ne put jamais s’en rendre compte exactement.

 

Il fut soudainement arraché aux délices d’un sommeil, bien gagné par les fatigantes aventures de la journée précédente, par le bruit d’une clef que l’on introduisait dans la serrure du cadenas.

 

Petit Dadd avait l’oreille très fine.

 

Ce bruit si léger suffit à le réveiller complètement et à lui rendre conscience en quelques secondes de tout le péril de sa situation.

 

– Ils me cherchent, se dit-il !… Ils doivent savoir que j’ai trouvé moyen de gagner le Desdemona

 

« Je n’ai que le temps de me « débiner ». Mais comment vais-je faire ?

 

Petit Dadd regardait autour de lui d’un air désespéré et ne découvrit aucune cachette, aucune issue. Pendant ce temps-là, la clef continuait à grincer dans la serrure du cadenas.

 

– Elle a l’air d’être sérieusement rouillée, cette serrure, murmura-t-il.

 

« Ce doit être l’air de la mer…

 

Il venait de cesser d’entendre le grincement de la clef. De deux choses l’une ; ou les ennemis de Dadd étaient en train de verser de l’huile dans la serrure récalcitrante, ou ils allaient enfoncer la porte.

 

Il n’attendit pas la conclusion de ce dilemme, et puisque toute autre voie de salut lui était fermée, il se précipita éperdument par le hublot qui lui avait donné accès, puis s’accrochant des deux mains à la moulure extérieure il demeura là, collé contre les flancs du yacht, s’en remettant à sa bonne chance.

 

Toute cette scène n’avait duré que quelques secondes.

 

Dadd venait à peine de franchir l’étroite ouverture, que la porte s’ouvrait en grinçant.

 

Il reconnut parfaitement la voix de son ancien patron, le banquier Rabington et celles du Canadien Floridor et de Todd Marvel.

 

– Il n’y a personne là, déclara le Canadien. Vous avez vu quel mal j’ai eu à ouvrir la porte.

 

– Je suis de votre avis, répliqua le milliardaire, mais jetons tout de même un coup d’œil.

 

– Tiens, fit le banquier, on dirait que le parquet a été mouillé.

 

– Cela ne prouve rien, répliqua Floridor qui tenait à son opinion.

 

« Une vague a dû jeter un paquet de mer par le hublot, cela arrive souvent.

 

– C’est possible, après tout, murmura le milliardaire.

 

« Je crois comme Floridor, que nous n’avons rien à chercher ici.

 

L’instant d’après, Dadd entendit la porte se refermer.

 

Il poussa un profond soupir de soulagement, car dans la gênante position où il se trouvait, ses doigts commençaient à s’engourdir et il entrevoyait le moment où il allait être obligé de lâcher prise.

 

Ce fut avec un ouf ! satisfaction, qu’il réintégra l’intérieur de la cabine, où cette fois, sûr de n’être plus dérangé, il s’endormit à poings fermés.

 

CHAPITRE II

AUTRE SURPRISE

Après le sauvetage du Booker Washington, Todd Marvel, malgré le peu d’enthousiasme qu’il éprouvait pour ce genre de cérémonies, fut obligé de donner audience aux trois membres de la délégation noire qui tenaient à lui adresser des remerciements solennels.

 

Ces trois personnages dont l’un était médecin, le second avocat, et le troisième professeur, étaient en réalité les véritables chefs de la colonie qui allait s’installer à Monrovia.

 

Tous trois étaient fort honnêtes et très instruits, mais c’étaient des bavards intarissables.

 

La peur qu’ils avaient eue, se joignant à la gratitude réelle qu’ils éprouvaient pour le milliardaire, stimulait encore leur faconde habituelle.

 

Dans un style pompeux, mais pourtant naïf, ils expliquèrent que lorsque le Booker Washington avait quitté New York, il y avait eu une formidable explosion de joie et d’enthousiasme parmi cette belle jeunesse noire, qui, pareille aux Hébreux chassés d’Égypte, regagnait l’Afrique, la terre natale, pour y fonder une nouvelle patrie.

 

Il n’eût pas fallu essayer de les empêcher d’organiser une fête.

 

– Et vous savez, conclut l’avocat avec un sourire d’orgueil, combien notre race est sensible aux plaisirs de la musique et de la danse ! Combien elle est sentimentale et impressionnable !

 

Aussi, cette fête qui avait commencé d’une façon très calme, a-t-elle un peu dépassé les limites de la sagesse !

 

– C’était une vraie bacchanale, murmura le médecin.

 

– Il faut bien que la jeunesse s’amuse, déclara Todd Marvel qui se mourait d’envie de rire.

 

– Enfin, reprit l’avocat, avec son sourire indulgent, tous nos jeunes gens ont un peu fait les fous ! Pas de mal à ça !

 

– Il n’y a pas eu d’accident de personnes ? demanda Miss Elsie, gagnée à son tour par un rire irrésistible.

 

Les trois délégués noirs échangèrent un regard où se peignait la consternation et ne répondirent pas tout d’abord.

 

– Hélas ! dit enfin le docteur, il est arrivé un malheur, qu’il vaudrait peut-être mieux cacher.

 

« Quand l’appel a été terminé, on a constaté avec chagrin qu’une de nos plus brillantes élèves, Miss Virginia, une jeune fille qu’attendait le plus bel avenir, avait disparu.

 

« On craint qu’affolée par la vue des flammes, elle ne se soit précipitée dans la mer.

 

– Et cependant, objecta l’avocat, je ne m’explique pas cela, de même que toutes nos bachelières, Miss Virginia, nourrie dans la pratique des sports, nageait comme un poisson.

 

– Comme une sirène, Monsieur ! rectifia le professeur, choqué par une comparaison aussi vulgaire.

 

Et il continua.

 

« Pauvre Virginia, comme le héros du poète latin, elle est tombée, expirante, avant de toucher le rivage natal.

 

Todd Marvel eut grand-peine à imposer silence au professeur, qui ne demandait qu’à faire l’oraison funèbre de Virginia en l’entremêlant d’une foule de citations classiques.

 

– Vous ne connaissez encore pas, interrompit tout à coup le milliardaire, les causes du sinistre ?

 

« Je suppose qu’il est purement accidentel ?

 

Les trois délégués noirs secouèrent la tête avec tristesse.

 

– Quoi qu’il nous en coûte de le dire, fit le docteur en baissant la voix, il est presque certain que l’incendie est dû à la malveillance.

 

« Notre première enquête a établi les faits d’une façon indéniable.

 

« Cela n’a rien de surprenant d’ailleurs, l’œuvre de la régénération des Noirs, cette magnifique tentative, jusqu’ici couronnée de tant de succès, avait excité bien des jalousies et suscité bien des haines.

 

« Nous sommes certains qu’un Blanc, un agent de nos ennemis, avait réussi à se cacher à bord au moment du départ et que c’est lui qui a mis le feu.

 

– Comment savez-vous cela ? demanda précipitamment Todd Marvel.

 

– Quand nous avons quitté le port de New York, il n’y avait pas un seul Blanc à bord, et cependant, des passagers et des matelots ont aperçu à diverses reprises un jeune homme de race blanche, de physionomie très laide, qui errait dans les couloirs du paquebot comme quelqu’un qui n’a pas la conscience tranquille.

 

« À la vue d’un groupe de danseurs il a pris la fuite, et malgré toutes nos recherches, il a été impossible de le retrouver.

 

Todd Marvel réfléchissait.

 

– Avez-vous bien cherché ? demanda-t-il avec insistance.

 

– Le navire a été fouillé de haut en bas, et, en ce moment même, les perquisitions continuent avec l’aide d’un de vos amis, Mr Floridor, qui a bien voulu se mettre à notre disposition.

 

– Du moment que Floridor est avec vous, l’incendiaire sera capturé, je vous en réponds.

 

« Mon secrétaire et ami est un des détectives les plus sagaces qui existent.

 

Après une foule de compliments réciproques, Todd Marvel fit apporter quelques bouteilles d’un champagne très sec, et les trois délégués malgré la réserve diplomatique à laquelle ils étaient tenus, ne purent réprimer un large sourire à la vue du plateau qui supportait les coupes et les flacons casqués d’or.

 

La conversation devint beaucoup plus bruyante et beaucoup moins cérémonieuse qu’au début.

 

Tous étaient unanimes pour attribuer la tentative dont ils venaient d’être victimes, à la célèbre société secrète qui dans le Sud des États-Unis s’est déclarée ennemie des Noirs et qui s’intitule le Ku Klux Klan ou les Night’s Knights (Chevaliers de la Nuit).

 

Cette conversation fut tout à coup interrompue par un choc formidable et presque aussitôt Floridor entra en coup de vent dans le salon du yacht.

 

– Que se passe-t-il donc ? demanda le millionnaire.

 

– Rien de grave, répondit le Canadien. Au cours de nos perquisitions, nous avons découvert dans la cale une grande caisse qui vous est adressée et qui doit renfermer un piano.

 

– Tu es bien sûr que c’est à moi ?

 

– Il n’y a pas d’erreur possible. Elle porte votre nom, estampé au fer rouge dans le bois, et celui de l’agence de déménagement que vous employez.

 

« C’est un piano à queue.

 

– En effet, murmura le milliardaire, devinant les intentions du Canadien, il me manquait un piano qui a dû être égaré.

 

– Le capitaine a insisté pour que ce colis qui est votre propriété, soit immédiatement transporté à bord du Desdemona.

 

« On l’a hissé à l’aide de palans et c’est le bruit qu’on a fait en le descendant sur le pont que vous venez d’entendre.

 

« D’ailleurs, on n’a trouvé aucune trace de l’incendiaire.

 

« Il se peut après tout qu’il ait été une des premières victimes du sinistre qu’il avait provoqué.

 

– Alors tout est pour le mieux.

 

De nouvelles congratulations et de nouveaux toasts furent encore échangés et les trois délégués charmés de l’accueil qui leur avait été fait se décidèrent à regagner le paquebot.

 

Ils avaient à peine pris place dans leur canot, que le Desdemona virait de bord et forçait de vitesse pour rattraper le temps perdu.

 

Miss Elsie et Mr Rabington, très fatigués tous les deux, avaient regagné leurs cabines. Todd Marvel et Floridor se trouvaient seuls sur la plage arrière du yacht.

 

– Pourquoi diable, demandait le milliardaire, as-tu jugé nécessaire de nous encombrer de cette caisse ?

 

– D’abord, parce que je n’ai pas pu faire autrement, en voyant votre nom sur l’adresse, les Noirs ont déclaré qu’il fallait absolument que vous rentriez dans votre bien.

 

« Ils n’ont voulu rien entendre.

 

« Peut-être aussi ont-ils craint d’avoir à payer les frais de retour du piano de Monrovia à Paris, ce qui doit coûter cher.

 

« Enfin, je suis persuadé que Dadd est encore caché dans la boîte.

 

– Cela ne me paraît pas très vraisemblable.

 

– J’en suis pourtant certain. On ne l’a trouvé dans aucun coin du Booker Washington.

 

« Il faut bien qu’il soit quelque part.

 

« Je suppose qu’affolé, voyant l’incendie éteint, il s’est réfugié là, ne trouvant pas de meilleur asile.

 

– Es-tu bien sûr qu’il ne soit pas monté à bord du Desdemona, ce qui ne me plairait guère.

 

– C’est impossible. Comme vous l’aviez ordonné, on a placé des sentinelles qui ont veillé à ce que personne ne s’embarque subrepticement.

 

– Admettons que tu dises vrai. Ne crois-tu pas qu’il eût été préférable que ce jeune gredin restât avec les Noirs ?

 

– Pauvres gens ! Voyez déjà tout le mal qu’il leur a causé.

 

« Il est malicieux comme le diable !

 

– Pourtant n’est-ce pas toi qui as eu l’idée de le faire embarquer sur le paquebot ?

 

– Oui ! mais j’ai complètement changé d’avis. Je crois qu’il vaut mieux que nous ayons ce drôle sous la main.

 

« Maintenant qu’il va être à notre discrétion en plein océan, nous serons sûrs qu’il ne commettra plus de nouveaux méfaits.

 

« Puis il faudra bien qu’il parle.

 

« Que ce soit de bonne grâce ou par force, il faudra qu’il nous mette au courant de ce qu’il sait des projets du Dr Klaus Kristian.

 

– Tu as peut-être raison, murmura le milliardaire, devenu soucieux. Mais je t’avoue, qu’après ce que tu viens de me dire, je meurs d’envie d’ouvrir la caisse tout de suite.

 

– Il ne faut pas attendre, sinon Dadd trouverait encore le moyen de nous jouer quelque mauvais tour.

 

– Alors, finissons-en le plus vite possible, car je ne serais pas fâché d’aller dormir.

 

« Ces Noirs nous ont véritablement fait passer une nuit blanche…

 

Aussitôt Floridor alla chercher un marteau et un ciseau à froid et il commença lentement l’opération du déclouage.

 

Armé d’un browning, Todd Marvel se tenait prêt à mettre en joue le malandrin dès qu’il se risquerait à montrer le bout du nez.

 

Mais, aussitôt qu’il eut donné trois ou quatre coups de marteau, Floridor obtint un résultat tout à fait inattendu.

 

De l’intérieur de la caisse partirent des cris sauvages, de véritables hurlements.

 

Floridor s’arrêta plein d’hésitation et de surprise.

 

– Qu’est-ce que cela veut dire ? grommela-t-il. Ce n’est pas Dadd qui hurle de cette façon !

 

– C’est une voix de femme !

 

– Singulière histoire !

 

– Ouvre toujours ! Dépêche-toi ! Nous allons être fixés !

 

Sans plus se soucier des cris qui redoublaient d’intensité, Floridor continua à déclouer.

 

Quelques coups de marteau lui suffirent à rabattre un des panneaux qui fermaient latéralement la caisse.

 

Puis il braqua résolument sa lampe électrique dans les ténèbres de la boîte mystérieuse.

 

Il se recula aussitôt avec effarement.

 

Todd Marvel, qui avait regardé à son tour, ne fut pas moins surpris.

 

– Il y a une négresse là-dedans ! s’écria-t-il. Qu’est-ce que signifie encore cette histoire ?

 

– Il faut la faire sortir. Mademoiselle !… Mademoiselle !…

 

Et comme ces paroles ne recevaient pas de réponse, et que l’habitante de la caisse, depuis qu’elle avait cessé de crier, se rencoignait dans l’angle le plus éloigné de l’ouverture :

 

– Mademoiselle ! reprit le Canadien, sortez vite ou je referme !

 

Cette menace eut un effet immédiat.

 

Une jeune fille tout ébouriffée, et dont le chapeau rose était posé tout de travers, se glissa péniblement à quatre pattes hors de sa cachette.

 

Floridor lui tendit galamment la main, pour l’aider à se mettre debout.

 

On vit alors une adolescente, au teint d’ébène, assez jolie, mais dont la toilette aux vives couleurs – une blouse orangée, une jupe vert pomme et des souliers rouges – paraissait singulièrement fripée.

 

La pauvrette ne criait plus, mais des ruisseaux de larmes s’échappaient de ses yeux, et elle paraissait en proie à un sombre désespoir.

 

En se trouvant à bord d’un navire inconnu, entre les mains de deux hommes blancs, elle était devenue subitement à moitié folle de peur.

 

– Grâce ! grâce ! s’écria-t-elle, en se jetant aux genoux du Canadien.

 

« Je suis Virginia, diplômée de l’École Normale de Tuskegee.

 

– Du moment que vous êtes diplômée, déclara Floridor d’un ton jovial très rassurant, je vous fais grâce de la vie, à condition que vous répondiez sincèrement à mes questions.

 

– Oui, sir,… balbutiait-elle, plus morte que vive.

 

– Comment vous êtes-vous introduite à bord du navire ?

 

C’en était trop.

 

En entendant porter contre elle cette incroyable accusation la petite négresse, déjà terrorisée, complètement démoralisée par les étranges événements qui venaient d’avoir lieu, ferma les yeux et s’évanouit.

 

Floridor n’eut que le temps de la recevoir dans ses bras.

 

CHAPITRE III

LES EMBARRAS DE PETIT DADD

Lorsque Dadd, après un de ces profonds sommeils, qui sont un véritable bienfait pour l’organisme, ouvrit les yeux à la lumière, il faisait grand jour.

 

Le soleil était déjà très haut sur l’horizon et la brise marine qui pénétrait par le hublot resté ouvert, répandait dans la cabine une fraîcheur délicieuse.

 

Dadd se frotta les yeux, bâilla et s’étira, comme un chat troublé dans son repos.

 

Il regarda ensuite autour de lui avec ébahissement.

 

Ses idées n’étaient pas encore très nettes. Il se croyait toujours dans sa caisse à piano et il s’étonnait de la trouver si grande.

 

Puis, tout à coup, le souvenir de ce qui s’était passé la veille, lui revint en mémoire, et il se mit à rire de bon cœur des aventures assez bizarres dans lesquelles il s’était lancé, sous l’influence du champagne sec.

 

Puis assis sur son lit, et malgré le violent mal de tête qu’il ressentait, il essaya de réfléchir sérieusement.

 

– Jusqu’ici, murmura-t-il, en se grattant le bout du nez par un tic qui lui était habituel, tout va bien, mais comment les choses vont-elles se passer lorsque nous arriverons en France ?…

 

« Puis il y a ces sacrés documents, je ne vois pas trop comment je pourrai mettre la main dessus.

 

« Et Virginia, qu’est-elle devenue ?

 

Il avait murmuré cette dernière phrase en souriant, mais presque aussitôt ses traits prirent une expression mélancolique.

 

« Pauvre fille ! soupira-t-il. Qu’est-ce qu’ils ont bien pu en faire.

 

« Vraiment, on dira ce qu’on voudra, mais je n’ai pas agi tout à fait en gentleman.

 

Une autre constatation vint encore augmenter sa tristesse.

 

Il ressentait d’affreux tiraillements d’estomac, encore aggravés par ses libations de la nuit précédente.

 

Il eût été homme à ronger jusqu’à l’os un jambon de mouton entouré d’une livre ou deux de belles pommes de terre, en l’arrosant de quelques bouteilles d’ale.

 

– Sale affaire ! se dit-il. Je suis plein de ressources quand j’ai bien dîné. Mais si on me prend par la famine, je deviens complètement idiot…

 

« Je vois d’ici la tête que feraient Todd Marvel et les autres si, quand va sonner la cloche du lunch, j’allais tranquillement m’asseoir dans la salle à manger en demandant cérémonieusement à Miss Elsie si elle a passé une bonne nuit !…

 

Le cœur navré, Dadd s’approcha du robinet du lavabo et, faute de mieux, absorba une forte prise d’eau douce.

 

Ce rafraîchissement lui procura d’ailleurs un certain soulagement.

 

Il s’occupa ensuite de réparer tant bien que mal le désordre de sa toilette.

 

Un morceau de savon qu’il trouva dans un tiroir lui permit d’effacer complètement les traces de cirage qui le rendaient hideux.

 

Il se trempa ensuite dans l’eau fraîche, et donna quelques soins à son complet qui imbibé d’eau de mer et à demi séché était devenu une véritable loque.

 

Enfin, il inspecta ses outils, et constata avec plaisir qu’ils étaient en excellent état, à peine un peu tachés de rouille.

 

Il était occupé à ces petits soins d’intérieur, lorsque de l’autre côté de la cloison, il entendit un sanglot déchirant.

 

Dadd avait une foule de défauts, mais il avait l’émotion facile.

 

S’il eût vécu au XVIIIe siècle, on l’aurait infailliblement rangé dans la catégorie des « âmes sensibles ».

 

– Ce sont les sanglots d’une femme, murmura-t-il. Certes, je ne suis pas parfait, mais quand j’entends cela, je me sens le cœur déchiré… Il faut voir de quoi il retourne !

 

Il choisit dans sa trousse une excellente vrille et se mit en devoir de percer un trou dans la cloison.

 

Cinq minutes plus tard, et grâce au silence qui régnait dans cette partie du yacht, il pouvait entendre tout ce qui se disait dans la cabine voisine.

 

Il eut un tressaillement en reconnaissant à travers ces sanglots, la voix de l’inoubliable Virginia.

 

Une autre personne, qui parlait avec beaucoup de douceur – Dadd supposa que c’était Miss Elsie – essayait de consoler l’infortunée négresse.

 

Dadd eut un sourire d’orgueil.

 

– Eh bien ! se dit-il, ce n’était tout de même pas si bête que ça mon idée de la caisse à piano.

 

« Ça a marché épatamment.

 

« Ah ! si Virginia savait que je suis là, elle en attraperait la colique !

 

Tout en s’abandonnant à ces vaniteuses pensées, Dadd ne perdait pas un mot de la conversation.

 

Miss Virginia parlait de sa situation perdue, des difficultés qu’elle aurait à regagner Libéria, où, peut-être les chefs de la colonie ne voudraient plus d’elle, l’accuseraient de s’être enfuie avec un Blanc.

 

– N’ayez aucune crainte, lui dit Miss Elsie avec bonté. Demain au point du jour, comme vient de me l’expliquer Mr Todd Marvel, le Desdemona passe au large des îles Açores.

 

« Le yacht stoppera à peu de distance de la ville de Madère, juste assez de temps pour qu’une embarcation aille vous déposer à terre.

 

Cette déclaration, au lieu d’apaiser Virginia, ne fit qu’amener un redoublement de sanglots et de larmes.

 

– Et moi, quéque deviendrai dans pays inconnu ? bégaya la pauvre bachelière, qui dans son émoi oubliait toute sa science, et se remettait à employer le patois de son enfance. Mistress veut abandonner pauvre petite négresse ! Je vois bien, ah ! je vois bien !…

 

– Mais non, mon enfant, répondit Miss Elsie, à la fois apitoyée et amusée.

 

« Je ne veux pas du tout me débarrasser de vous, comme vous avez l’air de le croire.

 

« Si vous voulez rester avec nous, j’en serai enchantée…

 

Virginia était décidément difficile à consoler.

 

– Non, non ! s’écria-t-elle, je veux pas rester, je veux aller à Libéria !…

 

– Le meilleur moyen d’y arriver, dit Miss Elsie avec beaucoup de patience, c’est de faire ce que je vous dis.

 

« Vous descendrez à Madère, là il y a un service de bateaux, très régulier.

 

« Vous prendrez un billet pour Monrovia, où vous serez presque aussi tôt arrivée que vos amis du Booker Washington.

 

Virginia semblait à demi convaincue. Elle essuya ses larmes, et resta silencieuse une longue minute.

 

– Oui, dit-elle enfin sur un ton de reproche, mais pas d’argent pour le passage !

 

– Ne vous inquiétez pas de cela.

 

« Voici un petit portefeuille qui contient trois mille dollars.

 

– Pour moi ! fit Virginia extasiée.

 

– Oui ! c’est pour vous. Il y a un peu plus que le prix du passage, mais vous garderez le reste en souvenir de vos amis du Desdemona.

 

« Maintenant, faites un bout de toilette et vous allez venir déjeuner avec nous à la salle à manger du bord.

 

« Il faut prendre des forces pour continuer le voyage !

 

Et elle ajouta, d’un ton de reproche :

 

– Comment ! vous n’avez pas touché au chocolat, aux tartines, aux œufs à la coque que je vous avais fait envoyer ? C’est fort mal !

 

Pour toute réponse Virginia dans un élan de gratitude se jeta aux genoux de sa bienfaitrice, et dans un geste plein de douceur et d’humilité, lui embrassa la main avec une ferveur passionnée.

 

Dadd avait entendu la porte de la cabine se refermer, le bruit avait cessé.

 

– Elles sont parties « becqueter », dit-il dans l’affreux argot qu’il employait. Je ne serais pas fâché d’en faire autant.

 

L’idée qu’il y avait de l’autre côté de la cloison un excellent petit déjeuner, lui mettait l’eau à la bouche et stimulait son imagination inventive.

 

Il pensa d’abord à sortir par le hublot de sa cabine et à pénétrer dans celle de Virginia de la même manière.

 

Mais cette acrobatie qu’il avait exécutée en pleine nuit, et sous l’empire de la surexcitation causée par le champagne, lui paraissait imprudente, sinon impossible en plein jour.

 

Il avait heureusement d’excellents outils, il ne fallait pas, comme disent les Français, « chercher midi à quatorze heures ».

 

Il tira de sa sacoche trois bouts de métal longs chacun comme la main, et un peu plus gros que le pouce.

 

Il les vissa soigneusement les uns au bout des autres.

 

Quand il eut terminé cette opération, il avait en mains une superbe pince, de celles que les cambrioleurs appellent « pince monseigneur » et que lui dénommait facétieusement « un sucre de pomme ».

 

Avec l’extrémité aplatie du levier, il n’eut qu’à donner une légère pesée pour faire sauter le cadenas.

 

Méthodiquement, il démonta son outil, le remit en place, entrebâilla la porte, et après avoir constaté que le couloir était désert, replaça le cadenas de telle sorte qu’à première vue, il paraissait intact.

 

Virginia n’avait pas pris la peine de fermer la porte de sa cabine.

 

Dadd entra et tout d’abord il engloutit la pile de « tostes » grillés beurrés et salés à point, qui étaient déposés sur un plateau de vermeil.

 

On eût dit un loup affamé.

 

Il goba ensuite les œufs qu’il déclara de première fraîcheur, et termina par le chocolat qu’il s’assura à lui-même être le meilleur qu’il eût jamais goûté.

 

Après ce lunch il se sentait un tout autre homme. Sa verve, sa belle humeur, et sa philosophie optimiste, lui étaient revenues.

 

Il se disposait à regagner sa cabine, quand il eut une autre idée.

 

– Je suis fort bien ici, se dit-il, pourquoi m’en irai-je ?

 

« Personne n’aura l’idée d’aller me chercher chez Virginia.

 

« Je suis plus en sûreté chez elle, que partout ailleurs.

 

Cette réflexion faite, il se glissa sous le lit, sans crainte de surprise, et se mit, comme il disait, à « tirer des plans ».

 

CHAPITRE IV

UNE ESCALE

Après avoir déjeuné dans la salle à manger du yacht, en compagnie de tous les passagers, Virginia se trouva complètement rassurée.

 

Par quelques prévenances, quelques paroles encourageantes, Miss Elsie avait du premier coup trouvé le moyen d’apprivoiser la petite négresse.

 

Todd Marvel et ses amis eurent grand plaisir à entendre le récit de ses aventures qu’elle accompagnait d’une mimique expressive.

 

Au portrait qu’elle leur en fit, ils reconnurent que, sans aucun doute, c’était à Petit Dadd qu’elle avait eu affaire, et ils ne purent s’empêcher d’admirer l’ingéniosité et la malice du jeune bandit.

 

Floridor seul, ne partageait pas la gaieté générale.

 

– Avec tout cela, grommela-t-il, nous ne savons pas encore où il est.

 

« Je ne suis pas tranquille à la pensée qu’il pourrait s’être installé à bord !

 

– C’est impossible, répondit le milliardaire.

 

« Les matelots que j’avais placés en sentinelle l’auraient vu ; enfin, nous avons fouillé minutieusement le bâtiment tout entier et nous n’avons rien trouvé.

 

« Si malin qu’il soit, il n’aurait pas pu nous échapper ou du moins il aurait laissé quelques traces de son passage.

 

Le Canadien n’était qu’à demi convaincu.

 

– Je puis me tromper, répliqua-t-il en hochant la tête, mais si vous le permettez, je vais visiter une seconde fois la cale, l’entrepont, les cabines et même le logement de l’équipage.

 

« Avec un pareil drôle, on ne saurait être trop prudent ! »

 

– Fais ce qu’il te plaira, répondit Todd Marvel en riant, mais je crois bien que tu perds ton temps.

 

« Si tu fais quelque découverte sensationnelle, tu viendras nous le dire.

 

– Je n’y manquerai pas !

 

Le Canadien, entêté dans son idée, disparut par un des escaliers qui aboutissait à la cale pour commencer sa ronde.

 

Cette occupation l’absorba pendant une bonne partie de l’après-midi.

 

Consciencieusement il explora le bâtiment dans ses moindres recoins, sans oublier la chaufferie, les soutes, où se trouvaient les agrès de rechange, et jusqu’au parc, situé à l’avant, où étaient enfermés les animaux vivants destinés à la consommation du bord.

 

Un des rares endroits qu’il n’eut pas l’idée de visiter, fut, on le devine, la cabine occupée par Miss Virginia.

 

Il ne lui vint pas un seul instant à la pensée que Dadd pouvait s’y être caché.

 

Pendant que le Canadien se livrait à ces perquisitions, Virginia s’était assise en compagnie de Miss Elsie, sous une tente dressée à l’arrière, et les deux jeunes filles prenaient plaisir à suivre les évolutions d’une bande de poissons volants que l’on voyait effleurer la crête des lames.

 

Puis ce furent des paquets de grandes algues chargées de fruits étranges et que les marins appellent « raisins du tropique ».

 

Virginia dont les inquiétudes s’étaient dissipées, ne s’ennuya pas une minute pendant cette après-midi, et quand la cloche du bord appela les passagers au dîner, elle fut tout étonnée de voir qu’il était si tard.

 

Après le repas, on fit de la musique, on causa, et il était près d’onze heures quand Virginia tout émue dit adieu aux hôtes qui l’avaient si aimablement accueillie et qu’elle ne devait plus revoir.

 

D’un tempérament très émotif, la jeune fille se sentait le cœur gros à la pensée de les quitter.

 

Il lui semblait qu’elle ne retrouverait plus jamais dans l’existence des protecteurs pareils à ceux qu’elle allait laisser derrière elle.

 

Elle versa quelques pleurs, et après avoir demandé et obtenu la permission d’embrasser Miss Elsie, elle la quitta en lui promettant solennellement de lui donner souvent de ses nouvelles.

 

– J’enverrai à Miss, promit-elle, de beaux plumages pour ses chapeaux.

 

« Il y a à Libéria des aigrettes, des poules de Numidie et toutes sortes de beaux oiseaux.

 

– Eh bien, c’est cela ! dit Miss Elsie, vous m’enverrez des curiosités de votre nouvelle patrie et cela me fera le plus grand plaisir.

 

Tout heureuse de la permission qui lui était accordée d’envoyer des cadeaux à sa protectrice d’un jour, Virginia se retira un peu moins triste.

 

En la reconduisant jusqu’à la porte de sa cabine, le Canadien lui répéta une dernière fois les recommandations qu’il lui avait déjà faites.

 

– Demain matin, vers quatre heures, lui dit-il, le Desdemona passe au large des Îles Açores.

 

« Un matelot viendra vous réveiller et une embarcation vous déposera sur les quais de Madère.

 

« Surtout faites bien attention, ne perdez pas les bank-notes qui vous serviront à payer votre passage de Madère à Libéria.

 

– Pas de danger, Monsieur Floridor, répliqua Virginia, je suis très sérieuse.

 

– Alors adieu, Miss, je ne vous reverrai sans doute pas, car lorsque vous partirez personne ne sera levé à bord du yacht.

 

Virginia serra une dernière fois la main du Canadien et rentra dans sa cabine, dont elle poussa le verrou intérieur, puis elle tourna le commutateur ; une vive clarté illumina la pièce.

 

Virginia qui se sentait assez fatiguée se laissa tomber dans un fauteuil en poussant un soupir de satisfaction.

 

– Je suis bien contente… murmura-t-elle à mi-voix.

 

Un atroce ricanement lui répondit ; elle tourna la tête, Dadd, son diabolique persécuteur était debout derrière elle, plus laid que jamais, mais cette fois complètement blanc.

 

Cette apparition avait quelque chose de fantastique et de surnaturel, qui eût troublé une imagination plus robuste que celle de l’impressionnable Virginia.

 

Elle poussa un petit cri, et tomba évanouie.

 

Bien loin d’aider sa victime à reprendre ses sens, Petit Dadd profita de son immobilité pour la dépouiller de sa robe, de son corsage et de son manteau, puis il lui lia solidement les pieds et les mains, la bâillonna, lui banda les yeux et ensuite la fit disparaître sous le lit comme un objet encombrant.

 

Cela fait, Dadd revêtit les vêtements de l’infortunée Virginia.

 

Il se noircit le visage et les mains, à l’aide d’un flacon de teinture qu’il avait trouvé sur la table de toilette.

 

Puis il se coiffa du chapeau de la jeune fille, ajusta soigneusement la voilette qui devait dissimuler ses traits, et après s’être longuement étudié devant l’armoire à glace, se trouva très satisfait de son déguisement.

 

– Cela pourra marcher, murmura-t-il. Le Canadien a dit tout à l’heure que le départ était pour quatre heures.

 

« À ce moment-là, il ne fait pas encore très clair, puis les matelots ne connaissent pas Virginia…

 

Sur cette réflexion, Dadd ferma prudemment le commutateur et se jeta sur le lit, sans plus se préoccuper de la pauvre négresse que si elle n’eût jamais existé.

 

 

Dadd fut arraché aux douceurs du sommeil par des coups violents frappés à la porte de la cabine.

 

– Je viens à l’instant, cria-t-il d’une petite voix de fausset destinée à faire illusion aux marins qui venaient le chercher.

 

Il donna un dernier coup d’œil à son accoutrement, mit sous son bras un gros paquet enveloppé de papier gris et ouvrit la porte.

 

– Dépêchez-vous, Miss, fit le matelot, on n’attend plus que vous, et le Desdemona ne doit pas stationner plus d’une demi-heure.

 

Sitôt qu’il fut remonté sur le pont désert, Dadd aperçut en effet la yole, déjà mise à flot et où se tenaient quatre rameurs.

 

Il prit place à l’arrière de la petite embarcation, qui presque aussitôt s’éloigna du bord, et se dirigea rapidement vers la ville dont les maisons blanches se dessinaient dans la pénombre.

 

Le temps était couvert. La nuit, quoique assez claire sous cette latitude, ne permettait pas de distinguer nettement les objets.

 

Les rameurs pressés de déposer à terre leur passagère pour regagner le yacht au plus vite, n’eurent pas le moindre soupçon de la vérité.

 

Comment eussent-ils pu se douter que cette petite négresse immobile et silencieuse, dans sa jupe verte et sa blouse orangée, n’était pas la véritable Virginia ?

 

Ne venait-on pas d’ailleurs de la chercher dans sa cabine ?

 

Dadd ne se sentait pas de joie à mesure qu’il voyait se rapprocher les maisons de la ville de Madère, dont les jardins plantés d’orangers, de palmiers et de citronniers exhalaient à une grande distance leur souffle embaumé.

 

– Tout de même, songea-t-il, je puis dire que j’ai de la veine !

 

« C’est Todd Marvel qui va faire une tête.

 

Dadd s’était trop hâté de se réjouir.

 

Une minute ne s’était pas écoulée, qu’une faible détonation se fit entendre du côté du yacht, d’où s’éleva en sifflant une fusée qui alla s’épanouir là-haut, dans les nuages, en une poignée de petites étoiles rouges et vertes.

 

D’un même geste, les quatre rameurs avaient relevé leurs avirons.

 

– C’est le signal ! déclara le plus âgé, il faut retourner au yacht sans perdre une minute.

 

– Mais non, dit un autre, il faut auparavant que nous ayons déposé la négresse sur le rivage.

 

À ce moment une seconde fusée monta vers les nuages.

 

À sa lueur fugitive, Dadd put constater que les gens du Desdemona mettaient à la mer une seconde embarcation.

 

Dadd n’en attendit pas davantage.

 

Avant que les rameurs eussent eu le temps de l’en empêcher, il piqua une tête dans la mer, en emportant le paquet gris qui semblait avoir pour lui une grande importance.

 

Surpris et désappointés, hésitants sur ce qu’ils avaient à faire, les matelots donnèrent au fugitif le temps de prendre une avance de cinq minutes.

 

Quand ils se lancèrent à sa poursuite, il était trop tard ; ils ne réussirent qu’à s’emparer de la robe vert pomme et de la blouse orange, dont Dadd avait réussi à se débarrasser tant bien que mal.

 

La seconde embarcation, dans laquelle se trouvait Floridor arrivait à force de rames.

 

Bientôt elle rejoignit la yole sur le théâtre du drame.

 

Le Canadien était exaspéré.

 

– Vous l’avez laissé échapper ! cria-t-il aux matelots.

 

« Ce n’est guère intelligent de votre part.

 

– Qui, la négresse ?

 

– Il n’y a pas de négresse, tas d’idiots : c’est Petit Dadd, le bandit.

 

« La vraie négresse, je viens de la trouver ficelée sous son lit, à moitié morte.

 

« Tenez, il se moque pas mal de vous !

 

« Le voilà, là-bas, qui vient de prendre terre ; il faut le rejoindre à tout prix.

 

« Vous ne savez pas qu’il a dévalisé Mr Todd Marvel ?

 

Le milliardaire était très aimé de tous ceux qui étaient placés sous ses ordres ; les deux embarcations volèrent à la surface des eaux tranquilles et atteignirent le rivage, dix minutes à peine après Dadd.

 

– Il y aura une forte prime à qui mettra la main dessus, déclara Floridor.

 

– Il n’est pas loin, dit un matelot, il vient de tourner le coin de la petite rue là-bas.

 

« Il n’a pas cent mètres d’avance sur nous.

 

Les marins, dont quelques-uns étaient d’excellents coureurs, s’élancèrent à la poursuite du fuyard.

 

Quelques douaniers espagnols se joignirent à eux.

 

De tous côtés les fenêtres s’ouvraient, habitants et habitantes apparaissaient aux fenêtres en légers costumes.

 

Tout le monde se demandait de quel drame la paisible ville était le théâtre.

 

Bientôt il fit grand jour, les boutiques commençaient à s’ouvrir, et des groupes nombreux discutaient avec animation sur le seuil des portes ou au centre des carrefours.

 

Mais après deux heures de poursuites inutiles, douaniers et matelots revinrent bredouilles.

 

Dadd avait gagné la campagne et là on l’avait perdu de vue.

 

On supposa qu’il avait trouvé un asile dans quelque plantation et on remit à plus tard de nouvelles recherches.

 

La nuit précédente Floridor qui souffrait d’une insomnie avait eu l’idée de se lever pour veiller lui-même au départ de Virginia.

 

Il était arrivé dix minutes trop tard, mais en pénétrant dans la cabine de la petite négresse, son attention avait été attirée par des gémissements inarticulés qui semblaient partir de dessous du lit.

 

Il avait découvert Virginia à demi asphyxiée et presque folle de peur, et il l’avait délivrée.

 

Le Canadien avait tout compris.

 

– C’est moi qui avais raison, avait-il pensé. Dadd était à bord et pour qu’il nous fausse ainsi compagnie, c’est qu’il a trouvé moyen de voler quelque chose.

 

Après avoir donné quelques soins à Virginia, Floridor très inquiet était allé réveiller Todd Marvel.

 

C’est alors qu’ils avaient constaté que le tiroir du bureau où le milliardaire renfermait certains papiers, avait été ouvert à l’aide d’une fausse clef, sans doute pendant que les passagers se trouvaient réunis dans la salle à manger. Le tiroir était vide.

 

– Heureusement, déclara le milliardaire, assez ému, les documents les plus importants sont en sûreté dans le coffre-fort.

 

« Ce qu’on m’a volé n’a qu’une valeur secondaire ; ce sont surtout des lettres, des coupures de journaux et des brochures.

 

« Cela m’ennuie pourtant que ces papiers tombent entre les mains du docteur Klaus Kristian…

 

C’est alors que Floridor s’était lancé à la poursuite du voleur.

 

Rien ne fut négligé d’ailleurs pour s’emparer de ce dernier.

 

Des battues furent organisées dans toute la campagne, des primes furent promises, mais tout fut inutile.

 

Dadd semblait s’être littéralement évaporé.

 

 

L’île de Madère est, par excellence, un pays de luxe.

 

Les touristes millionnaires, qui trouvent la société trop mêlée dans la Riviera, à Naples ou au Caire, se rendent à Madère. C’est là, a dit un romancier anglais, que viennent mourir tous les riches tuberculeux.

 

L’atmosphère de ces îles éternellement couvertes de fleurs et de fruits, et où jamais ne souffle de tempête, possède des propriétés à la fois apaisantes et engourdissantes ; sous ce beau climat, il est très difficile d’être énergique. Le seul fait de respirer, de vivre et de dormir, suffit au bonheur.

 

C’est un des rares endroits du monde où il n’y ait pas besoin de travailler. La paresse est à l’ordre du jour. Tout le monde y est naturellement porté à la fainéantise et à l’insouciance, depuis les travailleurs de la terre, jusqu’aux domestiques des hôtels.

 

Dans ces fertiles campagnes, où un Yankee eût installé des charrues électriques, des machines perfectionnées pour l’irrigation, le paysan se contente simplement de laisser pousser ses orangers, et la perspective du bénéfice le plus énorme ne le ferait pas renoncer à une heure de sa sieste ou de sa flânerie quotidienne.

 

Les affiches que Todd Marvel avait fait apposer en promettant une prime à qui capturerait Petit Dadd, excitèrent d’abord vivement l’attention.

 

Elles firent d’abord le sujet de toutes les conversations ; on en parla beaucoup mais personne ne se dérangea.

 

Enfin, le vieil orgueil espagnol était blessé par les prétentions de cet Américain, qui, parce qu’il avait des dollars, se figurait que rien ne devait résister à sa volonté.

 

– Eh bien ! disaient les gens de l’île en s’abordant, est-ce que vous allez essayer de gagner la prime ?

 

Généralement l’interpellé se reculait d’un pas, avec un geste indigné.

 

– C’est l’affaire de la police, cela ! Señor ! répondit-il. Grâce à Dieu, je ne suis pas un mouchard.

 

– C’est ce que je me suis dit moi-même !

 

Quant aux policiers de profession, ils ne montraient guère plus de zèle.

 

– C’est une affaire entre Américains, disaient-ils, qu’ils se débrouillent ensemble, cela ne nous regarde pas !

 

« Ces milliardaires se figurent qu’ils n’ont qu’à parler. Ce n’est pas moi qui me priverai de ma sieste pour aller au grand soleil, donner la chasse à un bandit dont on ne peut recevoir que de mauvais coups. »

 

Petit Dadd avait bénéficié de cette inertie générale, et grâce à son ingéniosité naturelle, il avait eu vite fait de découvrir une retraite à peu près sûre.

 

Il avait remarqué que parmi ces magnifiques villas, dont beaucoup pourraient être appelées des palais, un grand nombre étaient fermées, leurs propriétaires ne venant passer à Madère que deux ou trois mois, et il s’était dit qu’il ne ferait de tort à personne en s’installant dans une de ces somptueuses demeures momentanément abandonnées.

 

Avec sa sagacité habituelle il avait choisi une villa tout à fait isolée et située au milieu d’un grand parc.

 

Avec ses fausses clefs, il s’y était introduit sans peine, et y avait élu domicile ; les lits étaient excellents, la cave bien fournie, et le jardin immense abondait en fruits de toute espèce.

 

Petit Dadd passa là trois semaines tout à fait heureuses. L’arrivée des propriétaires de la villa le força, par malheur, à déguerpir précipitamment. Ils survinrent au milieu de la nuit, en automobile, avec toute une escorte de cuisiniers, de domestiques et de femmes de chambre.

 

Arraché aux douceurs de son premier sommeil, Dadd n’eut que le temps de sauter par la fenêtre et de s’enfuir à toutes jambes.

 

Il se retrouvait maintenant en pleine campagne, obligé de se cacher pendant le jour et de voler sa nourriture dans les jardins, comme aux époques les plus troublées de sa jeunesse.

 

Il déploya d’ailleurs tant de prudence, que malgré l’activité dont firent preuve le milliardaire et ses amis, le fugitif échappa à toutes les recherches.

 

Floridor ne décolérait pas.

 

– C’est inimaginable, s’écria-t-il, ces gens-là sont d’une nonchalance dont on ne peut se faire idée !

 

« Ils sont fainéants comme des couleuvres !

 

– Jamais, en effet sauf dans certaines régions de l’Équateur, répondait Todd Marvel, je ne me suis heurté à une pareille torpeur.

 

« On dirait qu’ils n’ont même pas envie de gagner de l’argent.

 

Le milliardaire et son secrétaire passaient une partie de leur journée à visiter les autorités de l’île, pour tâcher de stimuler leur zèle.

 

Partout ils étaient admirablement reçus.

 

On les accueillait avec le pompeux cérémonial de l’antique politesse castillane ; on leur offrait d’excellents cigares, on leur faisait déguster le merveilleux vin que produisent les quelques vignes qui existent encore dans l’île.

 

Enfin on ne les congédiait jamais, sans leur avoir promis, en termes choisis, que l’on ferait l’impossible pour donner satisfaction aux nobles señors.

 

D’ailleurs personne ne bougeait, et les choses demeuraient toujours au même point.

 

Le temps passait, Dadd restait toujours introuvable.

 

Cependant Todd Marvel ne pouvait prolonger plus longtemps son séjour dans l’île de Madère.

 

Il dut se contenter de laisser une certaine somme à la police locale pour que les départs des navires fussent surveillés d’une façon spéciale.

 

Il espérait bien que le hasard, jusqu’alors si favorable à Petit Dadd, finirait un jour par se tourner contre lui.

 

Quant à Virginia, elle se trouvait si malade qu’on dut renoncer à l’envoyer à terre.

 

Il fut décidé qu’elle accompagnerait Miss Elsie jusqu’au Havre, où elle pourrait s’embarquer directement sur un des grands paquebots qui font le service de la côte occidentale d’Afrique.

 

Il semblait qu’une inexorable fatalité s’acharnât à empêcher la pauvre négresse de regagner la patrie de ses ancêtres.

 

Dix-septième épisode

UN DRAME D’AMOUR

CHAPITRE PREMIER

UNE RENCONTRE INATTENDUE

Par suite d’une avarie à ses machines, le steamer transatlantique l’Olympia avait été forcé de s’arrêter pendant quelques jours en rade de Madère.

 

Les passagers qui, partis de New York se rendaient presque tous en France et en Angleterre – car l’Olympia qui appartenait à une grande compagnie anglaise, devait faire escale au Havre avant d’arriver à Londres – profitèrent de cette occasion, pour admirer les merveilleux paysages de ces îles, que les anciens avaient appelées les îles Fortunées.

 

Parmi ces passagers, deux d’entre eux, qui occupaient des cabines de première classe, n’avaient pas été des derniers à profiter de cette permission.

 

L’un était l’ingénieur Lyx Hardan, un Germano-Américain, qui traitait, paraît-il, de grosses affaires de mines, et l’autre son secrétaire et fondé de pouvoir, Mr Brooks, un Anglais.

 

L’ingénieur offrait cette physionomie un peu dure, ce parler bref, et ces façons sèches et tranchantes, que finissent par prendre la plupart des hommes d’affaires, endurcis et bronzés par l’égoïsme, dans les grandes batailles de l’or.

 

C’était un gros homme, d’aspect peu sympathique, fort et trapu, la mâchoire lourde, et les poings énormes.

 

Sa face carrée, ombragée de cheveux roux, exprimait la brutalité, et ses petits yeux, aux sourcils pâles, reflétaient la ruse. Il pouvait avoir une cinquantaine d’années.

 

Son secrétaire, âgé de dix ans de moins, semblait plus aimable.

 

À l’aisance de ses manières, à la correction toujours impeccable de sa tenue, il était facile de reconnaître un gentleman d’une excellente éducation.

 

On n’eût pu en dire autant de l’ingénieur, qui semblait prendre à tâche de se montrer aussi maussade, aussi renfrogné, et aussi désagréable que possible.

 

La veille du jour où l’Olympia devait lever l’ancre, Mr Lyx Hardan et son secrétaire, après avoir fait un excellent déjeuner à l’Hôtel d’Espagne, résolurent d’employer le reste de l’après-midi à une excursion dans la campagne.

 

L’atmosphère était d’une idéale douceur ; la brise de la mer soufflait juste assez fort pour rendre la chaleur supportable, et, dès qu’ils furent arrivés à une certaine distance de la ville, les deux promeneurs se trouvèrent abrités du soleil sous l’ombrage de grands arbres, que la hache ne semblait jamais avoir touchés.

 

De loin en loin, ils rencontraient de blanches villas, enfouies sous la verdure des platanes, des eucalyptus et des palmiers.

 

Puis c’étaient des champs d’orangers et de citronniers, aux troncs énormes, dont les fruits et les fleurs embaumaient l’air.

 

En présence de ce paysage enchanté, où le travail, la pauvreté et la misère humaine ne semblaient pas avoir de place, un Français se fût souvenu de la phrase de Flaubert : « L’air est si doux qu’il empêche de mourir. »

 

L’ingénieur et son secrétaire venaient d’entrer sous le couvert d’un petit bois que traversaient des ruisseaux, bordés d’iris et de jacinthes.

 

Des dragonniers, trapus et hissés sur leurs multiples racines, se mélangeaient aux fougères géantes, aux bruyères hautes de douze à quinze mètres, aux ilex, aux cocotiers et aux bananiers, chargés de pesants régimes couleur d’or.

 

– Ici, murmura tout à coup l’ingénieur, comme s’il se fût parlé à lui-même, on se croirait en Océanie.

 

« Je connais dans des îles du Pacifique, des coins de forêt qui ressemblent tout à fait à ceux-ci.

 

Mr Brooks, qui paraissait avoir beaucoup de respect et même une certaine crainte pour son directeur, ne releva pas cette réflexion.

 

Tous deux continuèrent à marcher sous les fraîches voûtes de feuillage, mettant en fuite sous leurs pas, de gros lézards verts ou des papillons éclatants.

 

Ils avaient atteint un endroit, où le sentier barré de lianes, bordé de plantes épineuses, devenait presque impraticable, lorsque, dans un buisson, s’entendit un bruit de branches cassées, comme si un animal de forte taille se fût enfui dans le sous-bois.

 

Du même geste rapide, l’ingénieur et son secrétaire avaient mis le revolver au poing, et ils écoutaient avec attention.

 

Une minute s’écoula.

 

La forêt était redevenue silencieuse.

 

Ils continuèrent leur chemin, mais ils avaient la sensation inquiétante d’être épiés et d’être suivis, et de loin en loin, tantôt à droite, tantôt à gauche du sentier, parfois même, leur semblait-il, au sommet des arbres, des craquements, des bruits de feuillage froissé, leur décelaient une présence invisible.

 

Ils marchèrent pendant une demi-heure encore, et peu à peu, leur appréhension se dissipa.

 

Les bruits qu’ils avaient entendus ne pouvaient évidemment être causés que par quelque bête sauvage.

 

L’ingénieur commençait à ressentir une certaine fatigue.

 

Bien que vêtu de coutil blanc, et coiffé d’un léger panama, il suait à grosses gouttes.

 

Ils venaient d’arriver au pied d’un mur de rocher, dans lequel s’ouvrait une sorte de caverne, d’où sortait, en bouillonnant, un limpide ruisseau.

 

– Nous allons nous reposer ici, pendant quelque temps, déclara l’ingénieur. Puis nous reviendrons tranquillement à Madère.

 

Ils se glissèrent en baissant la tête par une entrée assez étroite, et se trouvèrent bientôt dans une grotte spacieuse, qu’une ouverture pratiquée au point le plus élevé de la voûte, éclairait d’une manière fantastique, ne laissant pénétrer dans les ténèbres qu’un mince pinceau de lumière. On eût cru se trouver sous les arcades d’une église gothique.

 

Des formes indécises, qui ressemblaient à des statues drapées de longs voiles, ou à des monstres chimériques, ajoutaient encore à l’illusion.

 

– Reposons-nous là, le temps de fumer un cigare, proposa Lyx Hardan, et il se laissa tomber avec une réelle satisfaction sur une banquette de mousse, épaisse et verdoyante, qui avait poussé en bordure du ruisseau.

 

« On est vraiment bien ici, ajouta-t-il, après un instant.

 

Il tira d’une boîte d’or un havane, qu’il fit craquer pour s’assurer qu’il était bien sec, l’alluma avec un soin méticuleux, puis en offrit un autre à Mr Brooks.

 

La fumée aromatique commença à s’élever en longues spirales bleues vers la cheminée, située au sommet de la voûte, et toute la grotte se remplit d’un pénétrant parfum.

 

L’ingénieur et son secrétaire, perdus dans leurs pensées, gardaient un profond silence, et savouraient cette heure exquise.

 

Tout à coup, un bruit sourd se produisit à l’entrée de la grotte, comme si la muraille de rocher se fût éboulée et, en même temps, l’ouverture qui leur avait servi de porte, disparut.

 

L’ingénieur s’était levé, très ému.

 

– Nous sommes pris au piège, grommela-t-il.

 

« Aussi quelle idée stupide ai-je eue d’entrer là ?

 

– Je crois à un simple accident, déclara Mr Brooks, avec beaucoup de sang-froid.

 

– Ce n’est pas un accident, dit Mr Hardan, d’un ton péremptoire.

 

« Il ne faut pas songer à grimper jusqu’au trou qui sert de fenêtre à cette tanière.

 

– Je vais toujours voir si l’entrée est sérieusement obstruée.

 

– Je suis sûr que tous nos efforts pour sortir seront inutiles.

 

– Qui vous fait croire cela ?

 

– L’auteur de l’éboulement ne peut être que l’homme qui nous suivait à travers bois et que nous avons sottement pris pour une bête sauvage.

 

La discussion se poursuivait sur un ton d’aigreur, quand une face grimaçante apparut dans l’ouverture, qui servait à la fois de fenêtre et de cheminée à la grotte ; en même temps, un rire strident se fit entendre, longuement répercuté par l’écho des voûtes.

 

– Il me semble que je connais ce rire-là, murmura Mr Brooks.

 

« Ah ! si je tenais celui qui se moque de notre ridicule situation !

 

– Elle est plus tragique encore que ridicule, répliqua gravement l’ingénieur. Car, si le gredin qui nous a faits prisonniers, et qui présentement s’amuse à nos dépens s’avisait de boucher l’unique trou par où il nous arrive un peu d’air et de lumière, nous serions littéralement ensevelis vivants.

 

– Pourvu, murmura Mr Brooks, que ce ne soit pas là un traquenard dans lequel nous ait attirés Todd Marvel.

 

– J’y pensais…

 

Il y eut un silence, pendant lequel leur ennemi inconnu continua à faire retentir la caverne de son rire désagréable.

 

Puis les deux captifs virent descendre du haut de la voûte, à l’aide d’une longue ficelle, une petite corbeille faite de branches entrelacées.

 

– Gentlemen, cria alors une voix, dont l’accent fit tressaillir les deux captifs, vous êtes en mon pouvoir.

 

« Je vous invite à déposer le plus vite possible, dans cette corbeille, tous les objets de valeur dont vous êtes porteurs.

 

« Je vous préviens, que si dans cinq minutes vous ne vous êtes pas exécutés, je bouche le soupirail !

 

Mr Lyx Hardan écumait de rage.

 

– Tu te figures que je vais t’obéir ? s’écria-t-il, comme si je ne savais pas, qu’une fois que j’aurai donné mon argent, tu t’empresseras d’obstruer le soupirail. Mais tu n’auras rien ! tu entends, vil coquin ?

 

– À votre aise, répondit flegmatiquement la voix d’en haut.

 

« Je vous accorde cinq minutes de réflexion et en même temps, je vais vous donner un aperçu de votre situation.

 

Instantanément, l’obscurité la plus profonde s’était faite dans la caverne.

 

C’était comme si une douche de ténèbres fût tout à coup tombée sur la colère de Lyx Hardan.

 

– C’est stupide ! bégaya-t-il mélancoliquement, nous sommes à la merci de ce drôle, qui une fois nanti de nos valeurs, se gardera bien de nous délivrer !

 

« Je sais ce que je ferais, si j’étais à sa place !

 

– Et le steamer qui lève l’ancre demain, au petit jour ; nous serons morts avant qu’on ait l’idée de se mettre à notre recherche !…

 

– Si nous essayions de désobstruer l’entrée ?

 

– Tout à l’heure vous disiez que c’était inutile !

 

– Oui, mais maintenant !…

 

La discussion fut brusquement interrompue ; le soupirail venait de s’ouvrir de nouveau, et il semblait aux deux prisonniers, qu’une bouffée d’air pur arrivait à leurs poumons, avec le rayon de soleil qui s’enfonçait comme une flèche dans l’épaisseur des ombres.

 

– Vous avez réfléchi ? demanda la voix d’en haut, d’un air goguenard.

 

Mr Brooks venait de se lever, en proie à une émotion extraordinaire.

 

– Je savais bien que j’avais déjà entendu cette voix, s’écria-t-il, c’est celle de Petit Dadd !

 

« Mon vieux Dadd, reconnais tes amis !

 

« Nous sommes victimes d’une épouvantable méprise !

 

« Le docteur Klaus Kristian est là, tu veux donc ensevelir vivant ton vieux maître et ami ?

 

Mais, soit que les échos de la caverne rendissent la voix méconnaissable, soit par une malice de Dadd, celui-ci parut ne tenir aucun compte de cette adjuration.

 

– C’est facile de dire « mon vieux Dadd », répliqua-t-il, et de se donner pour un de mes amis, mais tout le monde, depuis un mois, connaît mon nom et mon signalement dans l’île.

 

« Personne n’ignore que je suis l’ami du docteur !

 

« Je ne me laisse pas prendre à une ruse aussi grossière.

 

« Donnez d’abord vos bank-notes ; si vous êtes vraiment des amis, ça se connaîtra plus tard.

 

« Si vous ne voulez pas les « lâcher » je vais boucler le ventilateur !

 

L’ingénieur, aussi bien que son secrétaire, était atterré.

 

Ainsi, Dadd refusait de les reconnaître ; ils se demandaient avec angoisse s’il n’avait pas formé le projet de se débarrasser d’eux.

 

Cette seule idée leur faisait froid dans le dos.

 

– Mon vieux Dadd, cria encore le prétendu Brooks, avec l’énergie du désespoir.

 

« Tu renies donc Toby, ton dévoué camarade ?

 

« Veux-tu que je te raconte des choses que nous sommes tous les deux seuls à savoir ?

 

« Veux-tu que je dépose un échantillon de mon écriture dans la corbeille ?

 

Un vaste éclat de rire répondit à cette éloquente apostrophe.

 

– Ah ! c’est toi, mon brave Toby ! cria Dadd. Pourquoi ne m’as-tu pas expliqué cela plus tôt ?

 

Soit qu’il eût réellement fini d’identifier la voix de son compagnon d’aventures, soit qu’il jugeât que la plaisanterie avait assez duré, le jeune bandit, que cette histoire semblait amuser fort, se montra aussi complaisant, qu’il s’était montré terrible, quelques minutes auparavant.

 

– Un petit moment de patience, cria-t-il, je vais vous ouvrir la porte, si on peut appeler cela une porte.

 

Très peu de temps après, en effet, les deux prisonniers virent disparaître l’obstacle qui les séparait de la liberté.

 

Une fois sortis de la caverne, ils admirèrent l’ingéniosité de Dadd.

 

La manière dont il avait compris la fermeture de l’entrée, lui valut les éloges de Toby.

 

Il s’était simplement servi d’une grande pierre plate, assez facile à remuer, et que maintenait un pieu, fiché dans un trou, creusé d’avance.

 

– Et moi, dit Toby, qui me croyais enterré derrière un gros bloc de rocher.

 

– J’ai fait assez de bruit, pour vous faire croire à un éboulement sérieux.

 

« Sais-tu que ce piège m’a donné beaucoup de mal à installer ? mais je savais bien, qu’un jour ou l’autre un des riches passagers des navires qui font escale à Madère finirait par y tomber.

 

– Et si nous avions donné notre argent ? demanda le docteur Klaus Kristian, tu aurais refermé le soupirail ?

 

– Parbleu ! il me semble que c’était tout indiqué.

 

« Vous pouvez dire que vous avez eu de la veine !

 

Petit Dadd était peut-être la seule personne au monde qui eût le pouvoir d’amuser et d’intéresser le sinistre docteur.

 

– Je n’ai pas le courage de t’en vouloir, fit-il avec un sourire indulgent.

 

« Seulement, une autre fois, fais un peu plus attention à ceux auxquels tu t’adresses !

 

– Bah ! vous ne couriez pas grand risque, répondit Dadd avec effronterie ; sitôt en possession de vos papiers, j’aurais eu vite fait de reconnaître le quiproquo.

 

Dadd avait retiré de dessous les haillons, dont il était vêtu, un paquet enveloppé de papier gris, et solidement ficelé.

 

– Vous allez voir, déclara-t-il avec une certaine fierté, que je n’ai pas oublié la mission dont vous m’aviez chargé.

 

« Voici les documents que j’ai pu enlever à Todd Marvel.

 

Le docteur ouvrit fiévreusement le paquet et examina d’un rapide coup d’œil, les papiers qu’il renfermait.

 

D’abord, il fronça le sourcil d’un air mécontent, puis sa physionomie se dérida.

 

– Ce n’est pas précisément ce que je voulais, murmura-t-il, mais, cela est très important quand même, pour moi.

 

« Je sais maintenant, que nos ennemis n’ont rien trouvé, ou presque rien, et en sont toujours à peu près au même point de leur enquête…

 

Puis s’interrompant brusquement :

 

– Mais comment, diable, te trouves-tu ici ? Et dans quel état !

 

Le docteur regardait avec étonnement les guenilles dont Dadd était vêtu.

 

Dans sa fuite à travers les bois, son complet de bon faiseur s’était déchiré aux épines des halliers ; les cailloux aigus de la route avaient eu promptement raison de ses bottines, et de son pantalon, il ne restait que quelques lambeaux à peine suffisants pour sauvegarder la pudeur.

 

De son élégance d’antan, il ne subsistait que son monocle et sa chemise, qui par extraordinaire, était blanche.

 

– Cela vous étonne, expliqua-t-il, mais depuis un mois que je vis à la belle étoile, sans oser m’approcher des maisons, je fais ma lessive moi-même.

 

« Je lave ma chemise dans les ruisseaux et je la sèche au soleil.

 

– Il faut aviser au plus pressé, déclara le docteur, quand Dadd eut terminé le récit de ses aventures.

 

« D’abord, Toby va courir jusqu’à la ville, d’où il rapportera des vivres et des vêtements de rechange, et cette nuit, nous trouverons moyen de faire embarquer ce mauvais drôle à bord de l’Olympia.

 

– C’est que, fit Dadd, cela ne me paraît pas commode, et je ne tiens pas à être rencontré en ville, où une prime considérable est offerte à ceux qui me captureront.

 

– Rassure-toi, j’ai un plan excellent. Un peu après minuit, tu gagneras l’Olympia à la nage, et pendant que Toby occupera l’attention des hommes de quart, tu te hisseras sur le pont et je te cacherai dans ma cabine.

 

« Après, nous verrons !

 

Pendant que le docteur et son fidèle séide combinaient ensemble les détails de ce projet, Toby était parti pour Madère. Il en revint, une heure après, chargé de paquets et de provisions.

 

Le reste du plan fut exécuté de point en point, et le lendemain, quand l’Olympia sortit de la rade, Dadd ronflait, confortablement étendu sur une des couchettes de la cabine qu’occupaient ensemble Lyx Hardan et son secrétaire Mr Brooks.

 

CHAPITRE II

UNE MATINÉE DE PRINTEMPS

Le couvert était mis pour quatre personnes dans la salle à manger d’une des plus luxueuses villas de Ville-d’Avray.

 

Par la fenêtre grande ouverte on apercevait le jardin qu’égayait un clair soleil de printemps, et qu’embaumaient des massifs de lilas blancs ; les acacias et les boules-de-neige commençaient à fleurir, les pâquerettes, les primevères, les crocus et les violettes entrouvraient leurs corolles, sous l’herbe touffue des pelouses, et l’horizon était bordé de toutes parts, par les masses profondes des bois de Saint-Cloud, de Sèvres et de Chaville, déjà parés d’une tendre verdure.

 

Au milieu d’une allée, une jeune fille, simplement vêtue d’une robe de linon blanc, s’amusait à jeter des graines à toutes sortes de petits oiseaux, si familiers avec elle, que quelques-uns se perchaient sur son épaule.

 

Une cloche tinta.

 

Moineaux et ramiers s’envolèrent dans un froufroutement d’ailes, en même temps qu’un jeune homme aux allures pleines de distinction, criait gaiement de la fenêtre.

 

– À table Elsie ! On n’attend plus que vous.

 

La jeune fille jeta d’un seul coup la poignée de graines qui lui restait encore, et courut, en riant, vers la salle à manger étincelante de cristaux de mille couleurs, et parée de tant de bouquets de fleurs, que l’on eût dit un reposoir.

 

Miss Elsie prit place à côté de son fiancé, Mr Todd Marvel, pendant que le tuteur de la jeune fille, le banquier Rabington, s’asseyait à sa droite et que le Canadien Floridor s’installait à sa gauche.

 

– Je crois, ma chère Elsie, dit tout à coup le banquier, que votre séjour en France vous a fait le plus grand bien.

 

« Jamais je ne vous ai vu d’aussi fraîches couleurs, et des yeux aussi brillants.

 

– Vous savez que je n’aime pas les flatteries, murmura la jeune fille en rougissant.

 

– Ce n’est pas une flatterie, répliqua Todd Marvel, il faut bien dire la vérité.

 

La jeune fille eut pour son fiancé un regard à la fois tendre et timide.

 

– Mon cher Todd, reprit-elle, je vous serai toujours reconnaissante de m’avoir trouvé ce coin verdoyant et paisible, où j’ai pu, enfin, recouvrer complètement la santé.

 

« Jamais je ne me suis sentie si heureuse et si tranquille.

 

« La seule pensée de me trouver à quelques milliers de lieues des usines et des palais, des bandits et des détectives, me procure un véritable bonheur.

 

– Restons ici pour toujours, dit gravement le milliardaire.

 

– Ce n’est pas possible, hélas ! vous êtes trop riche.

 

« Vous vous lasseriez bien vite de cette paisible existence de rentier français, sans grandes ambitions, mais aussi sans angoisses, et sans soucis.

 

« Ce qu’il vous faut à vous, ce sont les entreprises grandioses et difficiles, les batailles implacables contre la nature et contre les hommes.

 

– Je ne sais si ce que vous dites est vrai, murmura Todd Marvel, devenu pensif.

 

« Jusqu’ici j’ai beaucoup lutté, beaucoup travaillé, beaucoup peiné. Mais le bonheur paisible que vous dépeignez si bien est vraiment fait pour me tenter.

 

« C’est vous qui avez raison, et je ferai ce que vous voudrez.

 

Elsie remercia son fiancé par le plus doux de ses sourires, et lui pressa furtivement la main, sans être remarquée des deux autres convives, tout occupés à se servir de superbes truites que le Noir Peter David venait d’apporter.

 

– Quelle journée radieuse ! s’écria à son tour le Canadien, en montrant dans le fond du parc une antique fontaine que soutenaient deux Tritons de pierre, à la barbe moussue.

 

« Ces belles eaux jaillissantes, ce ciel d’un bleu si tendre à peine pommelé de petits nuages blancs, tout cela donne envie de vivre !

 

– Dans sa simplicité, dit à son tour le banquier, ce menu lui-même, est tout un poème printanier.

 

« Après ces belles truites tachetées de rose, qui font penser aux torrents écumeux des montagnes, j’attends les asperges nouvelles, les côtelettes d’agneau, escortées de petits pois, sans préjudice de l’omelette aux œufs de faisan, délicatement truffée.

 

« Enfin, je crois qu’au dessert, nous aurons des fraises, les premières.

 

« Je ne dis rien de ces jolis vins de Touraine et de Bourgogne qui n’arrivent plus, hélas ! en Amérique.

 

Ici le banquier poussa un gros soupir, et se versa un grand verre de Beaune.

 

Floridor ne disait rien, mais il opinait du bonnet, mangeait comme un tigre affamé, et buvait d’autant.

 

On était arrivé au dessert. Mr Rabington, si vaste que fût son appétit, était enfin rassasié.

 

– Avez-vous du nouveau pour votre affaire ? demanda-t-il brusquement.

 

Elsie et Todd Marvel échangèrent un regard de contrariété.

 

Le visage du milliardaire se rembrunit.

 

– Je n’ai jusqu’ici rien de bien concluant, répondit-il avec hésitation, mais je dois précisément passer cet après-midi chez mon homme d’affaires, et j’aurai peut-être ce soir, de nouveaux renseignements.

 

– Je crois qu’on se moque de nous, grommela le Canadien d’un ton bourru.

 

La question du banquier avait jeté un froid ; le beau visage d’Elsie elle-même était devenu grave, et le repas commencé si gaiement, menaçait de se terminer presque d’une façon morose.

 

Chacun des convives songeait à part soi à cette enquête, si importante pour Todd Marvel, et qui, malgré tous les efforts de celui-ci, depuis un mois qu’il était en France, n’avait encore abouti à rien.

 

Cependant, d’un commun accord, chacun écarta ce sujet de conversation, et lorsque le Noir Peter David apporta le café, la causerie était redevenue aussi brillante, aussi animée, aussi insouciante, en apparence, qu’au commencement du déjeuner.

 

– Je suis, vous le savez, obligé d’aller à Paris, dit le milliardaire en se levant de table, et vous, Elsie, qu’allez-vous faire, cet après-midi ?

 

– J’ai vu dans le bois de très jolis iris et des jacinthes, qui sont prêtes à fleurir.

 

« J’ai vu aussi des fougères.

 

« Je compte emmener avec moi mon tuteur et Betty, pour m’aider à déterrer toutes ces plantes et à les repiquer dans notre jardin.

 

– Je vous accompagnerai, si cela vous fait plaisir, grommela le banquier. Mais vous en auriez bien davantage pour quelques sous, et de plus belles.

 

– Ce ne seraient pas les mêmes.

 

« Il y a une grande différence pour moi, entre les fleurs qu’on peut avoir pour de l’argent, et celles qu’on a plantées soi-même.

 

Un quart d’heure plus tard, Elsie, coiffée d’un vaste chapeau de paille qui la rendait encore plus jolie, partait en expédition, accompagnée de Betty qui portait une petite bêche et du banquier qui, faisant contre mauvaise fortune bon cœur, s’était armé d’un panier, destiné à contenir les précieuses racines.

 

Ils venaient à peine de franchir les grilles du parc, lorsqu’ils furent rejoints par Virginia, qui accourait tout essoufflée, en brandissant un sécateur, destiné, dans l’idée de la petite négresse, à couper les lianes, comme elle l’avait vu faire, étant enfant, dans les forêts de la Louisiane.

 

Elle avait appris que Miss Elsie allait à la promenade, et elle avait pris tout juste le temps de revêtir un costume tailleur du plus beau rouge, et de se coiffer d’un grand chapeau vert pour accompagner sa bienfaitrice.

 

Virginia n’avait pas encore pu prendre passage pour Libéria.

 

Le paquebot qui s’y rendait directement ne partait que dans un mois.

 

Puis, avant de s’embarquer, la petite négresse, qui n’était nullement rassurée sur les conséquences de sa fugue involontaire, avait cru devoir écrire une longue lettre, dans laquelle elle faisait le récit de ses aventures aux fondateurs de la colonie.

 

– S’ils ne veulent plus de vous, lui avait dit Elsie, vous resterez avec moi.

 

Cette perspective n’était pas pour déplaire à Virginia, qui n’avait jamais été aussi heureuse, que depuis qu’elle était demoiselle de compagnie d’une milliardaire.

 

De plus, elle s’était prise pour Elsie d’un sincère attachement, et elle n’envisageait qu’avec répugnance le moment où il lui faudrait quitter la jeune fille qui lui avait montré tant de bonté, et rejoindre la colonie noire.

 

CHAPITRE III

PREMIÈRES DIFFICULTÉS

Pendant ce temps, Todd Marvel et Floridor avaient pris place dans l’auto que pilotait le Noir, et filaient vers Paris.

 

La voiture ne s’arrêta que devant un somptueux immeuble du quartier des Invalides, à la porte duquel on lisait en lettres d’or, sur une plaque de marbre noir :

 

POLICE PRIVÉE

 

Vols, Mariages, Surveillance,

 

Recherches dans l’intérêt des Familles,

 

Protection contre le Chantage, etc.

 

Les bureaux de l’agence étaient installés au premier étage, auquel on accédait par un escalier de marbre à double révolution, orné de cariatides et de vases remplis d’arbustes rares.

 

Todd Marvel et Floridor pénétrèrent dans l’antichambre tendue d’une étoffe couleur carmélite d’un ton sévère, et demandèrent le directeur, M. Roguin.

 

Ce personnage les reçut dans un cabinet de travail, dont le luxe de bon goût ne sentait en rien la misère des louches officines.

 

Grave, toujours vêtu de noir, le visage rasé, les cheveux grisonnants, M. Roguin faisait tout ce qu’il pouvait pour ressembler à un notaire, ou à un banquier.

 

Des boutons de diamants scintillaient à ses manchettes et un diamant, plus gros, ornait la bague qu’il portait à son doigt.

 

Ce fut avec les plus vives démonstrations de courtoisie, et même d’affabilité, qu’il pria son riche client, et le secrétaire de celui-ci, de prendre place dans de moelleux fauteuils, placés en face de son bureau.

 

Aux premières questions de Todd Marvel, il hocha la tête, et sa physionomie sévère exprima une sincère contrariété.

 

– Je suis désolé, murmura-t-il, malgré tout le zèle qu’ont déployé mes meilleurs agents, je suis obligé de vous avouer que l’affaire n’a pas avancé d’un pas.

 

– Très regrettable, dit le milliardaire avec beaucoup de calme.

 

« Peut-être désirez-vous que je vous fasse une nouvelle avance de fonds ?

 

Todd Marvel s’attendait à une réponse affirmative.

 

À sa grande surprise, M. Roguin eut un hochement de tête négatif, et se redressant sur son fauteuil, les pouces dans les poches de son gilet, il répondit d’un ton qu’il essayait de rendre aussi solennel que possible.

 

– J’ai pour principe d’être envers mes clients d’une franchise absolue, et quelquefois brutale.

 

« J’aime mieux vous dire tout de suite que tout l’argent que vous pourriez me donner serait dépensé en pure perte.

 

« C’est de ma part une question de probité ; d’autres à ma place s’arrangeraient de façon à vous laisser quelque espoir de succès, pour gonfler d’autant la note des honoraires.

 

« Il n’est pas dans mes habitudes d’agir de la sorte.

 

« Je préfère vous déclarer, tout simplement, que l’affaire est trop ancienne – tous les témoins intéressants sont morts ou disparus – pour qu’il soit possible d’arriver à un résultat. Il n’y a rien, absolument rien à faire.

 

« Grâce à ma grande expérience de ces sortes d’enquêtes, je puis vous affirmer que, dussiez-vous dépenser des millions, vous n’arriverez à rien.

 

– C’est votre dernier mot ? demanda Todd Marvel.

 

– Absolument !

 

– C’est bien, je n’insiste pas. Vous dois-je encore quelque chose ?

 

– Rien du tout. J’ajouterai que je vous prie d’agréer mes remerciements pour la façon libérale dont vous avez réglé mes honoraires, et ceux de mes agents.

 

Le milliardaire était demeuré impassible.

 

– Vos scrupules vous font honneur, fit-il en se levant pour prendre congé. J’espère que si vous appreniez quelque chose de nouveau, vous m’en feriez part.

 

– Je m’empresserais de vous prévenir.

 

Et M. Roguin se leva, et reconduisit cérémonieusement ses clients, jusque sur le palier.

 

Todd Marvel et Floridor avaient repris place dans l’auto.

 

– Où faut-il vous conduire ? demanda le Noir Peter David.

 

– À la préfecture de police.

 

L’auto démarra.

 

– Ce M. Roguin a l’air d’un honnête homme, déclara le Canadien après un silence de quelques minutes.

 

Todd Marvel eut un sourire plein d’indulgence.

 

– Mon pauvre Floridor, dit-il, tu seras donc toujours aussi naïf, vraiment tu es par trop honnête !

 

« Ce Roguin est un fourbe de la pire espèce ; sa physionomie sue la fausseté et l’hypocrisie.

 

– Bah ! murmura Floridor stupéfait, il aurait pu cependant encore nous demander de l’argent ?

 

– Il n’aurait pas manqué de le faire si ç’avait été possible.

 

« Sais-tu ce que j’ai conclu de la conversation que nous venons d’avoir avec lui ?

 

– Ma foi, non !

 

– Tout simplement ceci : c’est que Klaus Kristian est à Paris, qu’il nous espionne et que, de façon ou d’autre, il a trouvé moyen d’empêcher M. Roguin de continuer ses recherches.

 

– Je n’avais pas pensé à cela, grommela le Canadien abasourdi.

 

« Quand même il y a dans toute cette affaire quelque chose d’obscur.

 

« Que diable ! quand on a la chance d’avoir pour client un véritable milliardaire, on ne le quitte pas sans raison !…

 

L’auto venait de stopper en face des grilles dorées du Palais de Justice. Todd Marvel et Floridor traversèrent le boulevard et pénétrèrent dans la grande cour d’honneur sur laquelle donnent les appartements du préfet de police.

 

Après avoir gravi d’étroits escaliers, s’être égarés dans un labyrinthe de couloirs, ils pénétrèrent dans une antichambre, tendue de vert, où un huissier septuagénaire, aux immenses favoris blancs, reçut leur carte.

 

Presque aussitôt, ils furent introduits dans le cabinet d’un secrétaire, tout ému et plein d’empressement, en songeant qu’il recevait ce fameux Todd Marvel, dont la réputation était venue jusqu’en Europe et sur lequel couraient mille légendes.

 

Avec une bonne volonté presque obséquieuse, il se mit à la disposition de son illustre visiteur.

 

Successivement, il téléphona à la police judiciaire, aux archives, au service des recherches, et même à un vieux juge d’instruction, M. Gourin, qui, dans quelques mois, allait prendre sa retraite, c’était lui qui, quelque vingt ans auparavant, avait été chargé de l’enquête sur le mystérieux drame de Ville-d’Avray.

 

Il y eut des allées et venues d’agents, d’inspecteurs, de chefs de service, des coups de téléphone innombrables.

 

Todd Marvel et Floridor attendaient patiemment.

 

Leur déconvenue fut amère quand le secrétaire très ennuyé dut leur avouer avec toutes sortes de circonlocutions qu’on n’avait rien trouvé, absolument rien, sur l’affaire de Ville-d’Avray.

 

– Au moment de la Grande Guerre, expliqua-t-il, avec un visible embarras, on a détruit un grand nombre de dossiers qui devenaient encombrants, et qui paraissaient ne plus offrir d’intérêt.

 

« Il est probable, que dans les journaux du temps, et en employant des détectives privés, vous pourrez reconstituer assez facilement le drame qui vous intéresse.

 

– Je vous remercie infiniment, dit Todd Marvel avec le plus grand calme. Excusez-moi de vous avoir dérangé.

 

– Croyez que je suis désolé, balbutia le secrétaire, mais je me trouve ici en présence d’un cas de force majeure… C’est tellement loin cette histoire !…

 

Todd Marvel avait déjà franchi le seuil du bureau, lorsque le secrétaire qui était évidemment animé des meilleures intentions, le rappela.

 

– Permettez-moi de vous donner un conseil, dit-il. Adressez-vous à une agence. Quelquefois, là où la police officielle ne peut intervenir, les détectives privés réussissent.

 

Todd Marvel ne put s’empêcher de sourire :

 

– Je prends bonne note de votre idée, murmura-t-il, quoique je craigne bien que cela ne me serve à grand-chose…

 

« J’avais oublié une chose importante. Y aurait-il quelque inconvénient à ce que je consulte la liste des Américains arrivés à Paris depuis un mois ?

 

– À votre service ; je vais vous conduire moi-même au bureau des passeports.

 

La liste des Américains récemment arrivés à Paris était très courte.

 

Elle ne comprenait que quelques noms.

 

Plusieurs étaient ceux de gens d’affaires, de banquiers que Todd Marvel connaissait personnellement.

 

Trois seulement lui parurent suspects. Ceux de Mr Lyx Hardan, ingénieur, de son secrétaire, Mr Brooks, et du sous-ingénieur, Jok Turnip.

 

Le milliardaire demanda à voir la photographie de ces trois personnages, et l’on s’empressa d’accéder à son désir.

 

L’ingénieur Lyx Hardan, la face ensevelie sous une barbe envahissante, les yeux protégés par de grosses lunettes d’écaille ressemblait à n’importe quel Germano-Américain.

 

Todd Marvel prit la seconde photographie, mais cette fois, il s’arma d’une forte loupe, qu’il portait toujours dans la poche intérieure de son veston.

 

Son examen dura longtemps, mais quand il l’eut terminé, son visage était rayonnant de satisfaction.

 

– Regarde, dit-il, en passant la loupe à Floridor.

 

« Ce personnage s’est fait une tête d’Américain du Sud, avec des favoris et des moustaches noires comme de l’encre.

 

« Ne tiens pas compte de ce détail, et dis-moi à qui il ressemble !

 

– On dirait Toby Groggan, murmura le Canadien, au bout d’une minute.

 

– Tu ne t’es pas trompé, et maintenant que je l’ai identifié, il ne m’est pas difficile de reconnaître Klaus Kristian, sous la barbiche ondoyante de l’ingénieur Lyx Hardan.

 

– Alors, le sous-ingénieur Jok Turnip est certainement notre vieille connaissance, Petit Dadd.

 

– C’est sûr : nous allons vérifier la chose tout de suite.

 

Bien que Dadd, avant de se faire photographier, eût jugé bon d’agrémenter sa physionomie d’une petite barbiche en pointe, et de moustaches à la Charlot – sans oublier le fameux monocle –, Todd Marvel et Floridor le reconnurent, grâce à son nez énorme, et d’une forme tout à fait caractéristique.

 

– Que t’ai-je dit, s’écria triomphalement le milliardaire. Toute la bande est à Paris et lancée sur notre piste. Je m’explique maintenant la façon d’agir de M. Roguin ! Qui sait même si cet infernal docteur ne possède pas certaines influences à la Préfecture de police ?

 

L’ingénieur Hardan et ses acolytes étaient descendus au Ritz Palace.

 

Todd Marvel prit rapidement congé de l’aimable fonctionnaire qui avait fait son possible pour le renseigner, et remonta en auto.

 

Dix minutes plus tard, la voiture s’arrêtait place Vendôme, en face du Ritz.

 

Au bureau de l’hôtel, on répondit aux questions de Todd Marvel que l’ingénieur et ses deux aides, étaient partis la veille au soir, pour l’Auvergne, où ils comptaient acheter des terrains pétrolifères. Il n’avait laissé aucune adresse.

 

– Nous sommes roulés, déclara Floridor ; je suis certain que la bande n’a pas quitté Paris.

 

« À l’heure qu’il est, tous ont dû changer de tête, de costume, et d’état civil, et nous aurons certainement beaucoup de mal à les retrouver.

 

Todd Marvel ne répondit pas. Il était très mécontent de sa journée.

 

Chaque fois qu’il avait tenté une démarche qui aurait pu être efficace, il s’était trouvé arrêté par d’invisibles obstacles.

 

On reprit le chemin de Ville-d’Avray.

 

La moitié de la distance fut franchie sans que le milliardaire eût prononcé un mot.

 

– Pourquoi n’allez-vous pas voir notre propriétaire, qui est en même temps notre voisin ? dit tout à coup Floridor. Il sait tout, lui !

 

– Cette visite m’ennuie…

 

« Je me suis déjà présenté trois fois chez M. Garsonnet, sans pouvoir être reçu par lui.

 

« Il passe pour un vieux maniaque, tout à fait inabordable, et je doute fort qu’il en sache plus long que les autres.

 

– Cependant !… La villa qu’il habite et qui est contiguë à la nôtre est bâtie sur les ruines mêmes de la maison qui fut incendiée après l’assassinat de votre père.

 

– Eh bien, soit ! allons-y !

 

La villa de M. Garsonnet, beaucoup moins somptueuse que celle qu’il louait à Todd Marvel, n’était séparée de cette dernière, que par une épaisse haie d’acacias et d’épines roses, en ce moment en pleine floraison.

 

La maison élevée d’un seul étage, et entourée d’un jardin en friche offrait un aspect de tristesse et d’abandon dont Todd Marvel fut frappé.

 

Des rideaux déchirés pendaient aux fenêtres, et les vitres couvertes de poussière semblaient ne pas avoir été lavées depuis longtemps.

 

Comme les hommes, les édifices ont leur physionomie, leur personnalité, et peut-être leur âme.

 

Floridor avait eu la même impression.

 

– Ce n’est pas ici la maison d’un homme heureux, murmura-t-il, en franchissant la grille, dont la peinture écaillée par la pluie et le soleil, laissait apparaître des taches de rouille.

 

– Pourtant on le dit très riche…

 

– Ce n’est pas toujours une raison.

 

Une bonne d’une vingtaine d’années, aux joues roses et rebondies, aux grands yeux noirs, accourait au-devant des visiteurs, mais elle semblait inquiète ; il y avait quelque chose d’effaré et de craintif dans son allure.

 

– Je voudrais voir M. Garsonnet, dit le milliardaire.

 

– De la part de qui ?

 

– De Mr Joe Johnson, son locataire.

 

En s’adressant au propriétaire de la maison même, où avait eu lieu le drame de la Ville-d’Avray, le milliardaire s’était trouvé dans l’obligation de dissimuler sa véritable personnalité.

 

Il avait dû prendre un pseudonyme.

 

C’était d’ailleurs, sans doute, le seul moyen d’apprendre quelque chose.

 

M. Marius Garsonnet, retraité comme chef de bureau d’un ministère, était un petit vieillard d’une soixantaine d’années, au regard vif et pétillant, à la moustache blanche, et à la mine encore jeune, malgré la calvitie qui avait dépouillé son crâne, luisant comme une bille d’ivoire.

 

Il reçut Todd Marvel avec la politesse que l’on doit à un locataire qui paie sans discussion trois ou quatre fois le prix ordinaire, et le fit pénétrer dans un petit salon, dont le meuble d’acajou, de style démodé, était couvert de poussière.

 

Des fleurs desséchées pourrissaient dans des vases et, sous son globe, la pendule Empire, arrêtée, n’avait pas dû marcher depuis de longues années.

 

Le milliardaire observa que M. Marius Garsonnet, dont la physionomie avait dû être autrefois très gaie, paraissait amaigri par quelque chagrin secret ; il y avait dans ses traits une expression douloureuse et distraite.

 

Il était visible qu’il faisait un grand effort pour recevoir convenablement ses hôtes.

 

– Y a-t-il quelque chose qui ne marche pas à la villa ? demanda-t-il avec une affectation de cordialité, certainement factice. Vous voudriez peut-être des réparations ?

 

– Il n’est pas question de cela, répondit Todd Marvel, dont la voix était devenue grave.

 

« Je vous ai loué cette villa sous le nom de Joe Johnson.

 

« Ce nom n’est pas le mien…

 

– Vous êtes Mr Todd Marvel, interrompit le petit vieillard, sans le moindre étonnement.

 

– Qui a pu vous dire ?

 

Le vieillard imposa silence à son interlocuteur, d’un geste plein de fatigue.

 

– Écoutez, dit-il. Le jour même de votre arrivée j’ai reçu des lettres anonymes, des lettres menaçantes, où on me révélait votre véritable personnalité, et où on me défendait, sous peine de mort, de vous fournir le moindre renseignement sur le drame dont cette villa a été le théâtre.

 

« D’ailleurs, ajouta-t-il mélancoliquement, je ne vous apprendrais pas grand-chose, et vous en savez sans doute autant que moi.

 

M. Garsonnet avait parlé d’un tel ton que son interlocuteur comprit qu’il serait inutile d’insister.

 

Silencieusement, il se leva, et reconduisit ses visiteurs jusqu’à la grille.

 

– Croyez bien, ajouta-t-il en les quittant, que je ne vous dirais rien d’intéressant.

 

« Ce n’est pas que les lettres de menaces m’aient intimidé, mais j’ai pour mon propre compte de si graves ennuis, que je ne peux pas – véritablement pas – compliquer encore ma vie… Puis je ne sais rien !…

 

Il y avait dans la gravité et dans la tristesse avec laquelle ces paroles avaient été prononcées quelque chose d’impressionnant.

 

Todd Marvel et Floridor se retirèrent en silence.

 

– Nous ne tirerons jamais rien de ce bonhomme, dit le Canadien, lorsqu’ils furent arrivés à quelque distance de la villa.

 

– J’en ai peur, murmura Todd Marvel.

 

Comme il pénétrait dans le jardin de sa villa, le milliardaire fut tout à coup arraché à ses préoccupations, et devant le spectacle qu’il aperçut, tous ses soucis furent momentanément oubliés et s’envolèrent comme une nuée de papillons noirs.

 

Sur la pelouse située en face du perron, Miss Elsie accompagnée de Betty, du banquier Rabington et de Miss Virginia, était en train d’étaler les trésors botaniques qu’elle avait rapportés de sa promenade.

 

– Nous avons fait des trouvailles merveilleuses, s’écria-t-elle, en battant des mains.

 

« J’ai de jolies jacinthes dont les clochettes bleues vont s’ouvrir dans quelques jours, j’ai du muguet, et une belle plante aux fleurettes blanches qui lui ressemble, et qu’on m’a dit s’appeler le sceau de Salomon ; et voici des iris de toute beauté, que nous planterons au bord de la pièce d’eau où ils ne tarderont pas à fleurir.

 

Le banquier venait de déposer à terre un panier rempli de petits marronniers d’Inde, de petits sapins et de petits platanes, qui au dire de Virginia, feraient une superbe avenue avant une dizaine d’années.

 

La petite négresse, couronnée de clématites sauvages, et chargée d’un véritable fagot d’aubépine en fleurs, ressemblait à une divinité champêtre.

 

Elle avait rapporté jusqu’à de grands morceaux de mousse, verts comme de l’émeraude, et plus doux au toucher que du velours.

 

Tout le monde était enchanté de cette promenade dans les bois, sauf cependant le banquier qui suait sang et eau, et avait hâte d’aller prendre quelque boisson glacée.

 

On prit place à la table installée sous un bosquet de lilas, et Miss Elsie contre son ordinaire, y fit preuve du plus bel appétit.

 

Après un instant de découragement, le milliardaire avait repris confiance dans l’avenir ; il était de ceux dont les échecs ne peuvent entamer la volonté, et tout en s’entretenant gaiement avec sa fiancée, et ses amis, il esquissait déjà, dans sa pensée, un nouveau plan qui cette fois devait l’amener à la découverte de la vérité.

 

CHAPITRE IV

CAPTURE INTÉRESSANTE

Cette nuit-là, Todd Marvel ne dormit que quelques heures, et son sommeil fut troublé par des cauchemars, dus sans doute à ses préoccupations.

 

Bien avant qu’il fît jour, n’arrivant pas à se rendormir, il se décida à se lever ; une promenade dans les bois, humides de rosée, calmerait ses nerfs fatigués, et peut-être, dans le silence des profondes avenues, dont le feuillage bruissant semble parler, on ne sait quel vague et mélancolique langage d’un temps oublié, trouverait-il la bonne idée qu’il cherchait.

 

Après une douche glacée, il se sentit parfaitement dispos.

 

Il avait d’abord songé à réveiller Floridor pour l’emmener avec lui, mais il réfléchit qu’il serait cruel d’arracher le brave Canadien aux douceurs du sommeil ; il résolut de sortir seul.

 

Il ferait une longue promenade par les sentiers qui conduisent à Garches et à Marnes-la-Coquette, et il serait de retour pour le petit déjeuner.

 

Il venait de descendre les marches du perron, en faisant le moins de bruit possible pour ne réveiller aucun des hôtes de la villa, et il s’avançait vers la grille, déjà sous le charme de cette tiède nuit de printemps, toute parfumée de la bonne odeur des jeunes feuillages et de la terre humide, lorsqu’il crut voir une silhouette suspecte se détacher du fond ténébreux des massifs.

 

Le milliardaire se dissimula derrière le tronc d’un vieil orme, et regarda.

 

Au moment où il l’avait découvert, le malfaiteur inconnu tournait le dos à la villa et – par-dessus la haie qui séparait les deux propriétés – il semblait s’entretenir à demi-voix avec une personne assise à la fenêtre du premier étage de la maison de M. Garsonnet.

 

Cette personne était une femme, et à la clarté indécise d’une veilleuse, Todd Marvel crut reconnaître la bonne rougeaude et méfiante, qui la veille l’avait introduit chez son propriétaire.

 

Le milliardaire était très intrigué.

 

– Que la bonne de M. Garsonnet profite de cette belle nuit pour écouter les doux propos d’un amoureux, cela est tout naturel ; mais pourquoi donc son Roméo a-t-il jugé à propos de pénétrer chez moi par escalade au lieu d’entrer directement chez sa belle ?

 

Pendant que Todd Marvel se posait cette question, il avait fait un mouvement involontaire, le sable avait crissé sous son pas.

 

C’en fut assez pour donner l’alarme aux deux amoureux.

 

– Il y a quelqu’un qui nous espionne, balbutia une voix apeurée.

 

« Attention !

 

Instantanément, la lumière de la veilleuse s’éteignit à la fenêtre du premier, et la silhouette féminine disparut.

 

En même temps l’homme s’élançait avec agilité dans la direction du vieux mur couvert de lierre, qu’il avait sans doute dû franchir pour pénétrer dans le parc.

 

Mais il avait compté sans Todd Marvel. En quelques bonds celui-ci l’eût rattrapé et rudement saisi au collet.

 

– Que faites-vous chez moi ? lui demanda-t-il sévèrement.

 

« Vous savez que je suis en droit de vous loger une balle dans la tête !

 

L’homme – un tout jeune homme, presque un adolescent – ne faisait pas la moindre résistance, ne se débattait même pas. Il semblait à demi mort de frayeur.

 

– Ah ça ! que faisiez-vous ici ? répéta le milliardaire impatienté.

 

« Qui êtes-vous d’abord ?

 

« Tâchez de me répondre, ou sinon !…

 

Le jeune homme se mit à sangloter.

 

– Heu ! heu ! balbutia-t-il, je ne suis pas un malfaiteur… je n’avais pas de mauvaises intentions !

 

– C’est ce que nous allons voir !

 

« Vous ne sortirez pas d’ici avant de m’avoir fourni des explications absolument nettes. Je verrai ensuite s’il y a lieu d’envoyer chercher la police.

 

Le prisonnier ne répondit à ces menaces que par un redoublement de larmes et de sanglots.

 

La perspective d’être livré à la justice semblait l’avoir terrifié. Il avait perdu le peu de sang-froid qui lui restait, et ne prononçait plus que des paroles incohérentes.

 

Il faisait pitié. Todd Marvel pensa qu’il n’avait certainement pas affaire à un malfaiteur de profession.

 

– Venez avec moi, lui dit-il, d’un ton plus doux.

 

Le prenant par le bras, il le conduisit sans qu’il fît la moindre résistance, jusqu’à un des petits salons situés au rez-de-chaussée de la villa.

 

En entrant, Todd Marvel tourna le commutateur et put examiner en pleine lumière son prisonnier, qui affalé dans un fauteuil, paraissait plus mort que vif.

 

C’était un jeune homme d’une vingtaine d’années, à la mine honnête et naïve, aux vêtements propres, quoique un peu râpés, et qui paraissait être un employé de bureau ou un commis de magasin.

 

Todd Marvel ne put s’empêcher de sourire.

 

Le bandit qu’il avait capturé ne paraissait pas très redoutable.

 

– N’ayez pas peur, lui dit-il, avec bonté, si vous n’êtes pas un malfaiteur, je vous donne ma parole que je vous laisserai partir d’ici tranquillement, mais je veux savoir qui vous êtes et ce que vous faisiez chez moi.

 

« Il me semble que c’est assez naturel après tout.

 

Et il ajouta :

 

– Vous faites la cour à la bonne de M. Garsonnet, vous avez trouvé commode d’escalader mon mur pour lui parler.

 

« C’est du sans-gêne et de l’indiscrétion, mais ce n’est pas un crime.

 

Un peu rassuré, le prisonnier avait essuyé ses larmes, et tout en paraissant très humilié de la situation où il se trouvait, il avait repris un peu de sang-froid.

 

– Je vous dirai tout, balbutia-t-il. Mais ne m’envoyez pas en prison, ma mère mourrait de chagrin.

 

– Pourquoi n’avez-vous pas pénétré directement chez mon voisin au lieu de pénétrer chez moi ?

 

– Vous ne savez pas que M. Garsonnet, dont la chambre est heureusement située très loin de celle de Rosalie et donne sur l’autre façade de la villa, ne dort presque jamais.

 

« Il saute à bas de son lit au moindre bruit suspect, de plus, il a muni sa porte et les murailles de son jardin de tout un système de fils de fer et de sonnettes électriques qui font qu’on ne peut ni ouvrir une porte, ni sauter le mur, sans qu’il en soit averti par un carillon infernal.

 

« Voilà pourquoi je me suis permis de pénétrer chez vous.

 

– Je comprends. Mais qui est-ce Rosalie ? La bonne, sans doute.

 

« C’est votre petite amie ?

 

– Non, Monsieur, répondit le jeune homme, légèrement vexé.

 

« Rosalie est une brave fille, mais ce n’est que la bonne de ma fiancée, Mlle Simone Garsonnet.

 

– Je ne comprends plus !

 

« Rosalie fait sans doute vos commissions, porte vos billets doux à Mademoiselle Simone ?

 

Le jeune homme eut un geste de surprise.

 

Il paraissait troublé, comme s’il eût hésité à continuer ses aveux.

 

– Mais, monsieur, dit-il enfin, et comme à contrecœur, vous n’êtes donc pas au courant ?

 

« Vous n’avez donc pas lu les journaux d’il y a un mois ? Il y a pourtant des confidences qu’il n’est guère dans mon rôle de vous faire !…

 

– Je ne suis au courant de rien, murmura Todd Marvel, assez étonné.

 

– Vous n’avez pas appris le malheur qui a frappé M. Garsonnet ?

 

« Non vraiment, je ne puis pas vous raconter cela. Cela me crève le cœur !

 

– Ayez confiance ! répondit Todd Marvel, qui depuis quelques instants se sentait entraîné vers son prisonnier par une secrète sympathie.

 

« À quoi bon ne pas montrer envers moi une entière franchise. Ne venez-vous pas de me dire que le fait a déjà paru dans les journaux ?

 

Le jeune homme baissa la tête avec accablement.

 

– C’est vrai, après tout, murmura-t-il. Vous connaîtrez la vérité demain, si vous voulez.

 

« Je suis même tout à fait surpris que personne ne vous en ait parlé !

 

« Au fait, il vaut peut-être mieux que ce soit moi qui vous renseigne, qu’un indifférent qui serait sans doute mal intentionné.

 

Il ajouta, comme faisant effort sur lui-même :

 

– Ma fiancée est en prison ; elle est injustement accusée d’avoir empoisonné son oncle, et son père est en train de mourir du chagrin que lui a causé cet horrible drame.

 

« Le pauvre homme ne veut voir personne, et je suis obligé d’avoir recours à la brave Rosalie qui adore sa maîtresse et qui veut bien consentir à me renseigner.

 

« Comprenez-vous maintenant pourquoi je me suis introduit dans votre parc comme un voleur ? Moi, Michel Poliveau, dont le père est un commerçant parfaitement honorable et qui vais passer dans un mois, avec d’excellentes notes, mon troisième examen de pharmacie ! »

 

Le jeune homme avait parlé avec un tel accent de sincérité, dans un tel élan de chagrin et d’indignation, qu’il ne resta plus à Todd Marvel aucun doute sur son innocence.

 

Le milliardaire demeura quelque temps silencieux.

 

Tout un travail se faisait dans son cerveau, il commençait à entrevoir, comme une lueur fugitive, cette « bonne idée » qu’il avait si longtemps et si vainement cherchée.

 

– Vous savez qui je suis ? demanda-t-il brusquement à Michel Poliveau.

 

– Mr Joe Johnson, le locataire de M. Garsonnet, je suppose ?

 

– Je pense que vous êtes discret, et que je puis vous faire connaître ma véritable personnalité ?

 

« Je me nomme Todd Marvel.

 

– Le célèbre milliardaire-détective ? balbutia Michel Poliveau, avec une stupeur respectueuse.

 

– C’est moi-même !

 

– Ah ! si vous vouliez vous occuper du procès de la pauvre Simone !…

 

– C’est précisément là où je voulais en venir.

 

« Je suis tout disposé à prouver l’innocence de votre fiancée, mais c’est à une condition.

 

– Si cela dépend de moi !…

 

– Cela ne dépend malheureusement pas de vous, mais bien de Monsieur Garsonnet.

 

– Oh ! si vous arrivez à établir que Simone n’a pas trempé dans le crime – et cela doit être facile pour vous – son père fera tout ce que vous voudrez !

 

– Avant tout, il faut que je vous pose une question. Répondez-moi en toute franchise : Mademoiselle Garsonnet est-elle véritablement innocente du crime dont on l’accuse ?

 

Michel Poliveau s’était redressé, rouge d’indignation.

 

– Si elle est innocente ? s’écria-t-il, mais je vous le jure sur ce que j’ai de plus sacré. D’ailleurs quand vous l’aurez vue et que vous serez au courant de l’affaire…

 

– Je vous crois : je tâcherai de réussir.

 

– Oh ! alors le père de Simone sera entièrement à votre dévotion.

 

– Je ne lui demanderai rien d’impossible.

 

« Tout ce que je désire, c’est qu’il me donne tous les renseignements qu’il possède sur l’incendie qui a détruit, il y a plus de vingt ans la villa qu’il habite.

 

– Vous ne vous êtes pas adressé à lui ?

 

– Il n’a rien voulu me dire !

 

– Cependant, il connaît l’affaire dans ses moindres détails. Il nous en a parlé maintes fois.

 

– Je ne comprends guère la cause de son silence.

 

– Depuis l’emprisonnement de Simone, son caractère a complètement changé, il est devenu méfiant, mélancolique, misanthrope, presque maniaque.

 

– Vous me conseillez d’aller le trouver ?

 

– Je suis sûr d’avance du succès. Il acceptera votre proposition avec enthousiasme.

 

– Étant donné surtout, dit gravement Todd Marvel, que je ne lui demanderai rien avant que Mademoiselle Simone n’ait été mise en liberté.

 

Michel Poliveau exultait.

 

– Vous allez être notre sauveur ! s’écria-t-il.

 

« Je commence à croire que c’est une inspiration providentielle qui m’a poussé à escalader le mur de clôture de votre parc !

 

« Pour ce qui est de moi, je me mets entièrement à votre disposition.

 

« Employez-moi comme vous l’entendrez.

 

« Tout à l’heure je vous ai peut-être fait l’effet d’un poltron, mais vous verrez que je sais être brave, quand il le faut…

 

Quand eut pris fin cette longue conversation entre le détective-milliardaire et le fiancé de Simone, il faisait grand jour.

 

Todd Marvel sonna pour avoir du thé et des tartines, et força son nouvel ami, tout confus d’un pareil honneur, à prendre part à ce lunch.

 

Deux heures plus tard, Todd Marvel sonnait de nouveau à la porte de M. Garsonnet.

 

Il resta enfermé avec le vieillard une grande partie de la matinée.

 

Quand il sortit, il paraissait à la fois très satisfait et très ému.

 

Il monta aussitôt à la chambre qu’occupait Miss Elsie, et la mit au courant des événements de la nuit.

 

Enfin, il tira de sa poche une petite miniature, représentant le portrait d’une jeune femme d’une grande beauté, et entouré d’un cercle d’or, rougi et noirci par l’action du feu.

 

– Voici tout ce que M. Garsonnet a trouvé dans les ruines, murmura-t-il d’une voix tremblante d’émotion.

 

« C’est le portrait de ma mère.

 

« C’est à vous que je le confie, ma chère Elsie.

 

Et comme la jeune fille, très troublée, elle aussi, demeurait silencieuse, et contemplait avec recueillement les traits de la mystérieuse disparue.

 

– Soyez heureuse, Elsie, ajouta-t-il, d’ici peu, je le pressens, nous aurons fait un grand pas vers la découverte de la vérité.

 

– Je le souhaite de tout mon cœur, murmura la jeune fille, avec une certaine mélancolie.

 

« Je l’ai compris depuis longtemps, nous ne pourrons être heureux que lorsque cette sanglante énigme aura été complètement éclaircie.

 

– Je le pense comme vous. La préoccupation de ce drame mystérieux, qui m’a privé de mes parents, a pesé comme un nuage menaçant sur toute ma jeunesse…

 

« Ç’a été pour moi une véritable hantise, et je sens que je n’aurai ni repos, ni bonheur, tant que je ne serai pas débarrassé de ce cauchemar…

 

Le milliardaire reprit après un silence.

 

– Il y a dans cette affaire des côtés terriblement troublants. Il me semble que plus j’avance dans mon enquête, plus le problème s’embrouille. Pourquoi, par exemple, des bandits comme Klaus Kristian et sa bande semblent-ils avoir un puissant intérêt à ce que je demeure dans l’ignorance ? En quoi cette affaire vieille de vingt ans peut-elle les intéresser ?

 

– Que ne puis-je vous aider, vous être utile, balbutia Miss Elsie.

 

– Votre présence m’est infiniment précieuse, reprit Todd Marvel, n’est-ce pas votre sourire qui me réconforte quand je me laisse aller au découragement ? et n’est-ce pas pour vous, pour que rien ne vienne plus tard troubler notre amour, que je me donne tant de soucis ?

 

Elsie ne répondit à son fiancé qu’en lui tendant son front qu’il effleura d’un baiser.

 

Dix-huitième épisode

MEURTRE OU DUEL À MORT ?

CHAPITRE PREMIER

UNE CONSULTATION

Quoique encore jeune, Me Montrousseau était arrivé à une situation qu’atteignent rarement ses confrères du barreau de Paris. Il gagnait chaque année de cent à cent cinquante mille francs, et, très honnête, très consciencieux, il était universellement respecté. On ne lui connaissait pas d’ennemis.

 

Il occupait, au premier étage d’un superbe immeuble du boulevard Haussmann, un appartement meublé avec un luxe sévère.

 

Son seul cabinet de travail comprenait trois grandes pièces, où plusieurs jeunes et charmantes dactylographes et deux secrétaires à la mine grave s’absorbaient dans un labeur incessant.

 

Le cabinet proprement dit, celui où Me Montrousseau recevait ses clients – et il ne recevait que ceux qui en valaient la peine, abandonnant le menu fretin à ses secrétaires –, était encombré de tableaux, de bronzes précieux, d’objets d’art de tout genre, dont un certain nombre était dû à la gratitude des clients qu’il avait arrachés à la prison, ou même à l’échafaud, ou dont il avait sauvé la fortune.

 

Presque entièrement chauve, légèrement obèse, comme tous les travailleurs sédentaires, Me Montrousseau montrait un visage au teint blême, aux rides nombreuses, qui portait la trace du labeur acharné auquel il devait son succès.

 

Ses yeux rougis par les veilles, et protégés par de vastes lunettes à monture d’écaille, offraient ce regard terne et sans chaleur, qui caractérise, dit-on, les gens habitués à réfléchir longtemps avant d’agir.

 

Ses lèvres pendantes et décolorées exprimaient une immense satiété, et dans le calme et la lenteur de ses moindres gestes, on eût deviné l’état d’esprit d’un homme qui n’espère plus être étonné de quoi que ce soit, et qu’il n’est guère possible d’émouvoir.

 

L’avocat était honnête, indulgent et bon, autant par tempérament que parce qu’il avait reconnu de bonne heure que la probité et l’indulgence sont pour arriver la plus sûre des habiletés.

 

Ce matin-là, avant de se rendre au palais de justice où il devait plaider, pour une grande compagnie d’assurances, il s’était plongé dans l’examen d’un énorme dossier, en recommandant qu’on ne le dérangeât sous aucun prétexte.

 

Il fut donc à la fois surpris et mécontent quand un de ses secrétaires, un avocat stagiaire, nommé Me Lambert, pénétra en coup de vent dans son cabinet, en brandissant une carte de visite.

 

– Je vous avais prié de ne pas me déranger, dit le maître du barreau avec une certaine aigreur.

 

– C’est que, balbutia le jeune homme, il s’agit d’un visiteur tout à fait exceptionnel, et j’ai cru de mon devoir…

 

Me Montrousseau jeta un coup d’œil sur la carte que Me Lambert venait de déposer sur le bureau, et lut :

 

TODD MARVEL

 

Cinquième Avenue

New York

 

– Fichtre ! s’écria l’avocat, en se levant avec une animation tout à fait surprenante de sa part, vous avez parfaitement bien fait de me prévenir !

 

Et il ajouta avec une gesticulation mouvementée, due à l’habitude du prétoire :

 

– Vous ferez entrer ce monsieur sans le faire attendre, et aussitôt après, vous irez au palais. Vous verrez le greffier et l’huissier audiencier, et vous leur direz que je suis souffrant et que je demande une remise à huitaine pour l’affaire que j’ai à plaider.

 

– Mais que pensera-t-on à la Compagnie ? demanda timidement le stagiaire.

 

– Cela m’est parfaitement égal ! La Compagnie attendra.

 

« Ce n’est pas tous les jours qu’on a la chance d’avoir un milliardaire pour client.

 

– Un milliardaire ? murmura le jeune avocat d’un ton d’admiration et de déférence.

 

– C’est comme je vous le dis. Allez, Me Lambert, et ne perdez pas de temps !

 

La minute d’après, Todd Marvel et Floridor étaient introduits dans le cabinet de travail, et d’un geste plein de dignité, mais que tempérait un affable sourire, Me Montrousseau leur désignait ses deux meilleurs fauteuils.

 

Avec la netteté et la brièveté habituelles à ses compatriotes, Todd Marvel expliqua en quelques mots, le but de sa visite : Il avait appris que Me Montrousseau était l’avocat de Mlle Simone Garsonnet, injustement accusée d’avoir assassiné son oncle ; il s’intéressait à cette jeune fille, qu’il savait innocente, et ferait tous les sacrifices de temps et d’argent qui seraient nécessaires, pour découvrir le meurtrier.

 

L’avocat secoua la tête.

 

– Je ne voudrais pas vous décourager, murmura-t-il, mais je dois vous parler avec sincérité. Nous n’avons, pour ainsi dire, aucune chance de succès.

 

– Vous ne croyez pas à l’innocence de ma protégée ?

 

– Eh bien, non ! Les preuves recueillies par l’instruction sont écrasantes. Si par hasard elle n’était pas coupable, il faudrait croire à un enchaînement de fatalités invraisemblables. Puis l’attitude même de la prévenue vient confirmer toutes les conclusions du juge d’instruction.

 

– Elle a donc avoué ?

 

– Non, pas précisément, mais c’est tout comme. Elle ne trouve rien à répondre, aux pressantes questions qui lui sont faites. Enfin, elle se défend en racontant des histoires absurdes, des choses qui n’ont pas le sens commun.

 

– Pourriez-vous me mettre au courant de l’affaire ?

 

– Très volontiers, mais je suis persuadé que quand vous aurez feuilleté le dossier, vous partagerez entièrement ma manière de voir.

 

– Je vous écoute.

 

– La victime, M. Baudreuil, était un ancien colonial. Il avait passé la plus grande partie de sa vie au Congo Belge, où il faisait le commerce de l’ivoire, de la cire, des peaux, et du caoutchouc, très rémunérateur à l’époque où il s’y livrait.

 

« Il avait amassé une fortune que l’on a évaluée à plus d’un million et dont il ne reste, pour ainsi dire, plus trace ; très défiant et très avare, M. Baudreuil ne recevait personne et vivait d’une façon très modeste dans une propriété qu’il avait acquise dans la banlieue parisienne à Châtenay. Il n’avait pas d’autre domestique qu’une vieille bonne à moitié sourde, et il n’allait guère à Paris qu’une fois ou deux par semaine.

 

– En somme, c’était un original, interrompit Todd Marvel.

 

– Vous pourriez dire un vrai maniaque. D’un caractère très bourru, il était en mauvais termes avec tous ses voisins et il ne parlait jamais de ses affaires à personne. On ne lui connaissait pas de famille, sauf son beau-frère M. Garsonnet, avec lequel il était brouillé depuis de nombreuses années.

 

« Cependant, il continuait à recevoir fréquemment la visite de la fille de ce dernier, pour laquelle il avait une réelle affection. Il avait fait un testament en sa faveur, et Mlle Simone – le seul être au monde envers lequel le vieillard montrât quelque amabilité – allait souvent passer chez son oncle de Châtenay, des périodes de temps qui variaient d’une semaine à un mois.

 

« C’est au cours d’un de ces séjours que le crime fut commis.

 

« Un matin, Dorothée, la vieille bonne de M. Baudreuil, trouva son maître mort dans son lit ; le coffre-fort était ouvert et vide, et Simone Garsonnet avait pris la fuite pendant la nuit.

 

« Le médecin, appelé pour constater le décès, conclut à un empoisonnement, par l’acide cyanhydrique. Précisément, deux jours avant le crime, l’inculpée avait acheté, sous prétexte de photographie, un flacon de cette substance toxique.

 

« Le flacon fut retrouvé dans sa chambre ; c’était là une preuve presque flagrante. Mlle Garsonnet, qui s’était retirée chez son père, à Ville-d’Avray, fut mise en état d’arrestation.

 

Todd Marvel réfléchissait.

 

– Si Mademoiselle Simone était l’héritière de son oncle, objecta-t-il, elle n’avait aucun intérêt à l’assassiner et à le voler.

 

– Peut-être trouvait-elle qu’il vivait trop longtemps ? D’ailleurs, on a retrouvé le testament intact.

 

– C’est singulier !

 

– Tout est bizarre dans cette affaire, surtout l’attitude de la prévenue, qui ne peut, ou ne veut fournir aucune explication.

 

« Croiriez-vous qu’à moi-même, son avocat, reprit Me Montrousseau, en s’échauffant, elle n’a voulu donner aucun renseignement capable de m’aider dans ma tâche ? Elle n’a répondu à mes questions que par des phrases insignifiantes et vagues.

 

« On dirait qu’elle est presque résignée à se laisser condamner. Avouez que tout cela ne milite guère en faveur de son innocence.

 

Todd Marvel demeura silencieux une longue minute.

 

– Pour mon compte, dit-il enfin, je suis de moins en moins convaincu de la culpabilité de Mlle Simone.

 

– Les faits sont là, pourtant, répliqua l’avocat avec surprise.

 

– Permettez-moi de vous poser quelques questions. Savez-vous quelles étaient les personnes qui fréquentaient chez M. Baudreuil ?

 

– Je vais vous dire leurs noms, répondit Me Montrousseau en prenant une note dans le dossier. Mais je crois bien que cela ne vous avancera pas à grand-chose. D’ailleurs, je vous ai dit que la victime ne voyait à peu près personne.

 

« À part le jardinier, quelques fournisseurs, elle ne recevait que le notaire et le banquier qui s’occupaient de ses affaires. Je ne crois pas que ce soit de ce côté qu’il faille chercher une piste sérieuse.

 

– Permettez-moi de prendre les noms du banquier et du notaire.

 

– Le notaire est Me Bardinet, rue Royale à Paris, le banquier, M. Brysgaloff, rue du Quatre-Septembre, tous deux honorablement connus.

 

– Pouvez-vous me donner quelques renseignements sur Mlle Simone ?

 

L’avocat tira du dossier un portrait-carte.

 

– Voici une de ses dernières photographies, dit-il, jamais on ne soupçonnerait que cette jeune fille à l’air modeste, à la mine timide, et un peu insignifiante, a pu commettre un pareil crime ; mais vous savez qu’il ne faut pas se fier aux apparences.

 

« Jusqu’alors, la conduite de l’accusée avait été exemplaire. Laborieuse, instruite, réservée et même un peu taciturne, elle réalisait le type de la véritable femme d’intérieur. Couturière habile, elle confectionnait elle-même ses toilettes et ses chapeaux et était excellente cuisinière. Elle n’allait que très rarement au théâtre ou au cinéma et toujours en compagnie de son père ou de son oncle.

 

Todd Marvel ne put s’empêcher de sourire.

 

– Le portrait que vous venez de me tracer, cher maître, est celui d’une ménagère accomplie et non pas d’une criminelle.

 

– Je dis ce que je sais, impartialement, répliqua Me Montrousseau un peu piqué. Puis, ces natures paisibles et silencieuses cachent souvent un fonds effrayant de sournoiserie et de perversité.

 

Le milliardaire contempla quelque temps en silence la photographie. C’était celle d’une jeune fille d’une vingtaine d’années à la physionomie timide et souriante, et comme l’avait fort bien dit l’avocat « insignifiante » et plutôt craintive. Ses cheveux blonds étaient modestement peignés « à la vierge ». Son visage très régulier avait une expression paisible, reposée et loyale, qui ne concordait guère avec la terrible accusation qui pesait sur elle.

 

– On ne me persuadera jamais que cette enfant a commis un meurtre, murmura le milliardaire.

 

– Je le souhaite, repartit l’avocat avec aigreur, croyez que je le souhaite de tout mon cœur ! Malheureusement les preuves sont là !… Tout ce que je puis vous promettre – comme je l’ai déjà promis au père de cette malheureuse – c’est de faire l’impossible pour obtenir des circonstances atténuantes.

 

– Je pense que nous n’aurons pas besoin de cela, déclara Todd Marvel, avec une assurance et un sang-froid qui stupéfièrent Me Montrousseau.

 

Le milliardaire s’était levé et avait tiré de sa poche une large enveloppe, qu’il déposa sur le bureau.

 

– Mon cher maître, fit-il, voici quelques subsides, à titre de provision, n’épargnez pas l’argent pour arriver à la découverte de la vérité. Quand cette somme sera dépensée, n’hésitez pas à faire appel à ma caisse.

 

« Je vous recommande seulement de ne faire connaître à personne, ni ma présence à Paris, ni mon intervention dans cette affaire.

 

– Où vous écrirai-je ?

 

– À M. Joë Johnson, à Ville-d’Avray.

 

« De mon côté, je vais commencer mon enquête personnelle.

 

– Vous ? s’écria l’avocat stupéfait.

 

– Moi-même ; ne savez-vous pas qu’en Amérique, on m’appelle le détective milliardaire ?

 

– J’ignorais que vous agissiez par vous-même. Au moins, permettez-moi de mettre, à votre disposition, quelques habiles policiers.

 

– Je vous suis reconnaissant de cette offre, mais je n’ai besoin de personne. Je fais tout par moi-même, avec la collaboration de mon fidèle secrétaire Floridor.

 

Todd Marvel prit congé, laissant Me Montrousseau très surpris, et un peu ébranlé dans sa croyance à la culpabilité de Simone.

 

Sitôt qu’il se trouva seul, l’avocat se hâta d’ouvrir l’enveloppe qui venait de lui être remise.

 

Elle contenait cent billets de mille francs.

 

CHAPITRE II

DOROTHÉE

Todd Marvel, qui n’était accompagné ce matin-là que de son chauffeur noir, le fidèle Peter David, qui conduisait une petite auto de promenade, avait traversé à une allure modérée la riante campagne qui s’étend entre Sceaux et Châtenay.

 

Le milliardaire contemplait avec un véritable ravissement ce paysage fleuri comme une estampe japonaise, où les pêchers aux corolles d’un rose éclatant, se mélangeaient harmonieusement aux pruniers et aux poiriers, parés d’un blanc pur, aux pommiers dont les pétales délicats font penser à de la neige qui serait un peu rose. Les avenues de vieux ormes, les longues lignes de peupliers d’un vert tendre qui caractérisent les paysages de l’Île-de-France, séparaient les unes des autres de florissantes cultures.

 

En certains endroits il y avait des plantations de lauriers, d’ifs, de camélias et de rhododendrons qui donnaient au site quelque chose de la noblesse des paysages de la Grèce antique, tels que nous les voyons à travers l’imagination des poètes.

 

Il n’y avait pas une maisonnette, si humble fût-elle, dont la façade ne fût parée de rosiers grimpants, de chèvrefeuilles ou de glycines, pas un coin de terre, qui ne fût amoureusement soigné, couvert de fleurs et de feuillage.

 

Un parfum de calme, de repos et d’harmonie semblait s’exhaler de cette terre cultivée comme un immense jardin. Todd Marvel qui avait admiré naguère les perspectives grandioses et d’une sublime horreur, des déserts de la Sonora et des précipices de la Cordillère, qui avait exploré les marécages empoisonnés et les forêts vierges, aux exhalaisons mortelles des régions équatoriales, se sentait comme rafraîchi par cette apaisante atmosphère de calme, de bien-être et de tranquillité.

 

– Les gens qui habitent ces maisonnettes, songea-t-il, sont peut-être plus heureux que moi, avec mes milliards. Le bonheur le moins décevant consisterait peut-être à cultiver un beau jardin.

 

« … Pourvu cependant qu’Elsie y fût avec moi.

 

Mais il domina bientôt cette tentation d’une vie sans luttes, facile et médiocre.

 

« Cette existence-là, se dit-il, poursuivant le cours de ses pensées, peut être bonne pour ceux qui ne sont pas armés aussi formidablement que moi pour la grande bataille humaine. Mes milliards et mon intelligence me font un devoir de combattre. La lutte est ma raison d’être, et je n’ai été investi d’une aussi terrible puissance qu’à condition, sans doute, d’en faire usage pour le bien… »

 

Dans l’âme anglo-saxonne, si brutalement réaliste et pratique en apparence, il y a toujours un coin de mysticisme et de rêverie, et il y avait des jours où le financier génial, le logicien aux impitoyables déductions, se croyait – en vertu des surprenantes facultés dont il était doué – investi d’une mission providentielle.

 

Ces réflexions l’avaient ramené tout naturellement au but de son voyage, et il s’aperçut que l’auto arrivait aux premières maisons d’une jolie bourgade que dominait le clocher rustique d’une vieille église.

 

– Nous sommes à Châtenay, dit le milliardaire à David.

 

L’auto stoppa. On descendit et la voiture fut remisée dans la cour d’une ferme, pendant que Todd Marvel et son chauffeur se rendaient pédestrement à « la Chouetterie ». C’était le nom de la maison – située en pleine campagne – qu’avait habitée M. Baudreuil.

 

Après s’être égarés dans un dédale de chemins creux, aux talus tapissés de gazon, émaillés de primevères, de violettes et de liserons, ils côtoyèrent quelque temps une haute muraille de pierre grise dont la crête, garnie de tessons de bouteille, était couronnée de valérianes, de mufliers, de pariétaires et d’autres végétations des ruines.

 

– C’est là ! » dit Todd Marvel en faisant halte devant une porte épaisse et garnie de gros clous.

 

Le Noir tira une chaîne rouillée, le son lointain d’une cloche se fit entendre mais personne ne vint. Le Noir sonna de nouveau, à plusieurs reprises, mais, sans plus de succès.

 

– Est-ce que la maison serait inhabitée ? grommela-t-il avec mauvaise humeur.

 

– Non, expliqua le milliardaire, mais il paraît que la bonne est sourde. Sonne plus fort !

 

Peter David se pendit à la chaîne rouillée et carillonna désespérément ; après dix minutes d’effort, la porte cria sur ses gonds, mais, maintenue intérieurement par une chaîne de sûreté, s’entrouvrit juste assez, pour laisser voir le nez pointu et les yeux obliques d’une vieille femme, coiffée d’un bonnet de linge, à longues barbes, comme on en porte encore dans certaines campagnes reculées.

 

C’était absolument une tête de rat ; des moustaches grisonnantes complétaient l’illusion. On eût cru voir une de ces bêtes costumées dont le dessinateur J. -J. Granville a illustré les fables de La Fontaine.

 

À la vue de cette apparition falote, le Noir éclata d’un rire sonore, Todd Marvel eut beaucoup de peine à ne pas en faire autant.

 

Il essaya d’expliquer le but de sa visite, la vieille femme, irrémédiablement sourde, répondait tout de travers.

 

– Je viens pour tâcher d’élucider… commença-t-il.

 

– Il n’y a personne ! clama la vieille, qui, comme tous les sourds, parlait très haut.

 

– J’aurais été heureux de visiter…

 

– M. Baudreuil était un bien digne homme.

 

– Ce n’est pas cela que je vous demande ! cria Todd Marvel, exaspéré, en se faisant un porte-voix de ses deux mains.

 

Cette fois la sourde avait compris.

 

– Alors, qu’est-ce que vous voulez ? » grommela-t-elle, d’un air défiant.

 

Le milliardaire fit appel à toute sa patience, mais après s’être époumoné pendant un quart d’heure, il n’était pas beaucoup plus avancé qu’au début de ce bizarre colloque, et la sourde, à laquelle la face noire et luisante de Peter David inspirait une certaine inquiétude, avait, par deux fois, fait mine de refermer la porte.

 

À la fin, Todd Marvel eut l’idée de mettre sous les yeux de la méfiante gardienne une carte de visite du préfet de police qu’il avait par hasard dans sa poche.

 

Le résultat de cette initiative ne se fit pas attendre. La vieille bonne avait le respect – la terreur même – de tout ce qui touchait à la police.

 

Instantanément, elle ouvrit la porte toute grande, mais en même temps, elle porta à ses oreilles, ses mains squelettiques et brunes comme celles d’une momie, sans doute pour faire comprendre qu’il lui serait bien difficile d’entamer une conversation suivie avec « ces messieurs ».

 

Avec une agilité qu’on n’eût pas attendue de cette maigre petite personne – si vieille qu’on n’eût pu dire si elle avait soixante ans ou quatre-vingt-dix – elle guida les visiteurs, à travers une cour pavée, jusqu’à la maison, couverte de tuiles rousses rongées de lichen et de mousse, et bâtie en belles pierres de taille.

 

C’est alors que Todd Marvel eut une inspiration véritablement géniale.

 

Il tira de sa poche un disque de métal, à peu près de la dimension d’une pièce de cinq francs – le puissant microphone qu’il portait toujours sur lui – [5] et fit signe à la vieille de l’approcher de son oreille droite.

 

– Mademoiselle Dorothée, dit-il ensuite, et, sans forcer aucunement sa voix, m’entendez-vous ?

 

La sourde poussa un cri délirant, un cri tel que dut en pousser le docteur Faust, après avoir bu l’élixir du diable, quand il vit son torse décharné se redresser sous l’influence du mystérieux liquide, se revêtir des muscles puissants de la virilité, se gonfler de tous les sucs de la pubescence.

 

– J’entends ! hurla-t-elle, ivre de joie, son torse maigre agité de convulsions frénétiques qui faisaient craindre qu’elle ne se mît à danser.

 

Son visage parcheminé était devenu rose d’émotion ; un sourire de gratitude béatifique découvrait ses petites dents blanches et aiguës dont pas une ne manquait.

 

Tout à coup, elle redevint grave.

 

– Je ne suis ben riche, fit-elle avec un accent de terroir normand qui égaya fort le milliardaire, je possède quèques petiotes économies, mais combien que çà coûterait pour avoir une affaire comme çà ?

 

Et elle pressait le microphone sur son cœur.

 

– Je vous en fais cadeau, dit Todd Marvel, royalement.

 

La pauvre vieille devint de toutes les couleurs de l’arc-en-ciel. Elle soupira. Todd Marvel comprit qu’il y ait des gens qui meurent de joie.

 

Elle demeura oppressée et silencieuse deux longues minutes.

 

– C’est-y Dieu possible ! balbutia-t-elle, enfin. J’ai la tête perdue… Quèque vous voulez que je vous dise ?…

 

Todd Marvel contemplait Dorothée, il ne lui trouvait plus du tout une tête de rat. Le bonheur avait fait épanouir en elle une physionomie « autre ». Il ne voyait plus devant lui qu’une brave vieille femme, un peu ridicule, mais pleine de bon vouloir, un peu rusée, parce que les faibles sont obligés de devenir rusés pour se défendre contre les forts.

 

Dorothée avait porté le microphone à son oreille, comme pour bien se convaincre que le miracle de sa guérison n’était pas un prestige. Le milliardaire lui dit avec un sourire rassurant.

 

– Je suis un ami de Mlle Simone, je sais qu’elle est innocente. Êtes-vous pour ou contre elle ?

 

– Ah ! moi je suis pour ! C’est une ben brave et honnête jeune fille.

 

Elle ajouta avec un sourire de ravissement.

 

– J’entends ! J’entends !… C’est sûrement pas elle qui a assassiné le pauvre M. Baudreuil.

 

– Je vous demande seulement de me conduire à la chambre où votre défunt maître a été trouvé mort, de me faire voir le jardin, la maison.

 

– Vous n’avez point l’air d’un mauvais homme, fit-elle en fixant le milliardaire de ses petits yeux gris. J’donnerais ben tout c’qu’y a dans mon sac de toile grise pour que mademoiselle soit reconnue innocente. V’nez avec moi !…

 

Allégrement, Dorothée grimpait déjà les marches de l’escalier à la monumentale rampe de chêne massif, dont les balustres élégants devaient dater du commencement du XVIIIe siècle. On eût dit d’ailleurs que, dans la vieille maison, miraculeusement conservée, rien n’avait bougé depuis deux cents ans.

 

Sur le palier, une horloge au ventre bombé, aux délicates incrustations de cuivre et d’ébène, sonnait les heures avec un timbre si discret, si effacé, si frêle aussi que le silence de la vieille demeure ne paraissait pas en être entamé. Puis il y avait un peu partout des ornements, des moulures aux arabesques contournés, aux coquilles élégantes, d’où émanait, malgré la poussière dont elles étaient couvertes, une grâce mystérieuse et subtile.

 

La chambre de l’assassiné était tout autre. Le colonial, le trafiquant de l’Afrique barbare, s’y révélait.

 

Des idoles, de bois inconnus, grimaçaient accroupies dans les coins, des flamants roses empaillés, des calebasses peintes, des défenses d’éléphant, des colliers de coquillages, de curieux vases d’argile encombraient la cheminée et les meubles. Sur les murs, il y avait des peaux de crocodile, des trophées, des casse-têtes, des flèches barbelées, des haches à trois dents, tout le bric-à-brac de l’Extrême-Afrique.

 

Sur une paroi, nette d’autres bibelots, il y avait un clairon, vert-de-grisé, de taille énorme et de forme vétuste et au-dessous un sabre de cavalerie, affilé comme un rasoir. Cette panoplie était presque au chevet du vieux lit à colonnes. Celui qui y dormait n’avait qu’à allonger la main pour saisir le sabre.

 

Tout heureuse de comprendre, de répondre, de pouvoir « causer », ce qui ne lui était pas arrivé depuis dix longues années, Dorothée expliqua que le clairon et le sabre étaient là en mémoire d’un roi nègre, un anthropophage terrible que M. Baudreuil avait connu.

 

Le roi noir couchait dans une case isolée, défendue par un double rang de palissades. À la moindre alarme, il sonnait le « réveil », la seule sonnerie qu’il connût et il empoignait son sabre. Au coup de clairon, deux cents Noirs – la garde du roi – accouraient armés de javelots, d’arcs et de flèches empoisonnées et même de quelques mauvais fusils… !

 

 

Dorothée, naguère si taciturne et si hargneuse, s’abandonnait à un intarissable bavardage : et le milliardaire la laissait parler, très satisfait d’apprendre, sans avoir besoin de poser des questions, une quantité de détails qui l’intéressaient.

 

La vieille femme lui raconta ainsi une foule d’anecdotes sur le séjour de son défunt maître au pays des Noirs. Il en résultait que feu M. Baudreuil, avait été de son vivant un aventurier, brave et intelligent, mais ni plus ni moins scrupuleux que la plupart des trafiquants, ses confrères.

 

« Voici son portrait, conclut Dorothée, en tendant une photographie à Todd Marvel. C’était un bien brave et digne homme.

 

Le milliardaire ne put s’empêcher de sourire. Dorothée, depuis qu’elle était guérie de sa surdité, l’amusait beaucoup et lui était devenue tout à fait sympathique.

 

Il examina la photographie ; c’était celle d’un vieillard aux sourcils en broussaille, au nez en bec d’aigle, aux lèvres minces, qui, en dépit de sa longue barbe blanche, n’avait rien de patriarcal ; son front barré de rides, ses yeux noirs, profondément enfoncés dans les orbites, exprimaient une résolution extraordinaire.

 

– C’est Mlle Simone, expliqua la vieille, qui a fait elle-même cette photographie, la veille même de son départ, et de la mort de mon pauvre maître.

 

– C’est une très bonne photographie d’amateur.

 

– Ça n’est pas étonnant, mademoiselle avait été à Paris tout exprès pour chercher des plaques et des produits de première qualité, et ce jour-là, elle a fait sept ou huit photographies, celle de la maison, celle d’un petit bois qui se trouve derrière, et même la mienne.

 

Cette explication fut un trait de lumière pour Todd Marvel. C’était précisément avec l’acide cyanhydrique des produits photographiques que Simone était accusée d’avoir accompli l’empoisonnement, et le milliardaire se souvint d’avoir lu dans les notes de l’avocat que le flacon d’acide conservé parmi les pièces à conviction était à peine entamé.

 

Ce qui en manquait avait très bien pu servir aux photographies et si faible qu’elle fût, c’était déjà là une chance de faire reconnaître l’innocence de la jeune fille.

 

Todd Marvel commençait à entrevoir la vérité, encore indécise, comme une faible et lointaine clarté dans la nuit.

 

Une hypothèse se présentait à son esprit : l’assassin prévenu de ce fait que Simone avait du poison en sa possession avait dû mettre cette circonstance à profit, pour commettre le crime sans être vu, et en faire retomber toute la responsabilité sur la nièce de la victime.

 

– Parlez-moi en toute sincérité, dit-il brusquement à la vieille bonne. Croyez-vous que Mlle Simone soit innocente ?

 

– Pour ça, j’en suis bien sûre ! répliqua Dorothée avec une singulière vivacité. La pauvre demoiselle était bien incapable de faire du mal à qui que ce soit, et surtout à son oncle qu’elle adorait !

 

– Dites-moi tout ce que vous savez du crime.

 

– Ça n’est point très agréable pour moi, soupira la vieille, et puis, je ne sais point grand-chose. J’ai trouvé mon maître étendu sur son lit, la figure toute violette, les yeux retournés, et déjà froid. Il était encore tout habillé.

 

– Il est tout de même bien extraordinaire que vous n’ayez rien entendu ?

 

– Dame, Monsieur, ma chambre est située à l’autre extrémité du bâtiment. Dès que j’ai servi le dîner, et mangé ma soupe, je monte me coucher. Il est bien rare que je ne sois pas dans mon lit à huit heures ou huit heures et demie, et, une fois que je dors, on pourrait tirer le canon que je n’entendrais rien !

 

« Ce pauvre M. Baudreuil le savait si bien qu’il avait fait poser une sonnette dans sa chambre, avec un fil qui aboutissait à la porte d’entrée. Comme ça, s’il se présentait quelque visiteur, une fois que j’étais montée, c’était lui-même qui se dérangeait pour aller ouvrir.

 

– C’est très important ; cela expliquerait comment l’assassin a pu pénétrer près de M. Baudreuil, sans être vu de personne.

 

Cette conversation avait lieu dans la chambre à coucher du défunt, Todd Marvel se mit à examiner avec une attention scrupuleuse le plafond, les murs, et le parquet de la pièce et à fouiller dans les tiroirs des meubles d’où les hommes de justice avaient enlevé tout ce qui pouvait présenter un intérêt ou une valeur quelconque.

 

« J’ai bien peur que vous ne trouviez point grand-chose, grommela Dorothée en hochant la tête.

 

– C’est ce qui vous trompe, répliqua-t-il au bout d’un assez long temps. Je viens de faire deux découvertes qui n’ont peut-être pas grande importance, mais qui ont tout de même échappé à la vigilance des policiers et des juges.

 

Il montrait un petit bouton de nacre, pareil à ceux de certains gants.

 

– Ceci, déclara-t-il, au bout d’une minute d’examen, a été arraché ou est tombé d’un de ces gants très solides – généralement en peau de phoque, ou en peau de chien – que portent les hommes de cheval, et les chauffeurs élégants.

 

La seconde chose découverte par Todd Marvel, c’était un trou rond, dans la muraille, couverte d’un papier de tenture à fleurs. Le trou, de la même dimension que celui que pourrait faire la balle d’un revolver de gros calibre, occupait si exactement le centre d’une des fleurs, qu’à moins d’un examen très attentif, il passait inaperçu.

 

Le milliardaire prit dans sa poche une petite pince et sans beaucoup de peine, retira du mur une balle de plomb, de la grosseur du petit doigt, qu’une pierre de taille avait arrêtée dans son trajet, tout en l’aplatissant légèrement.

 

Dorothée l’avait regardé faire avec stupéfaction.

 

« M. Baudreuil, possédait-il un revolver, lui demanda-t-il.

 

– Oui, bien sûr ! un gros !… Il disait que c’était un vieux système, et que c’était bien plus solide que ce qu’on fait maintenant.

 

– Apportez-moi ce revolver !

 

– C’est que je ne l’ai point… Depuis la mort de monsieur, on ne l’a point revu, mais il reste encore en bas des cartouches dans le tiroir de la cuisine.

 

– Allez me les chercher ! »

 

Trottinant comme le rat du fabuliste, dont elle avait toutes les allures, Dorothée apporta une boîte à demi pleine de cartouches de grosse dimension, mais qui ne pouvaient être utilisées que dans un de ces gros revolvers à barillet, que les brownings et les coups de poing électriques n’ont pas encore entièrement détrônés.

 

Les balles étaient exactement du même calibre que celle que Todd Marvel venait d’extraire de la muraille.

 

Le détective milliardaire commençait à posséder quelques précisions sur la façon dont le crime avait été commis.

 

– Et il n’a pas disparu autre chose que ce revolver ? demanda-t-il.

 

– Parbleu, si ! ricana la vieille. Tout l’argent de monsieur, même qu’on a retrouvé le coffre-fort ouvert, et les clefs sur la serrure.

 

– Et pas autre chose ? réfléchissez bien.

 

Dorothée se gratta la tête, et demeura silencieuse une minute.

 

– Ma foi, si… dit-elle enfin, mais ce n’a pas grande importance.

 

– Dites toujours !

 

– Eh bien ! moi qui suis ici depuis vingt ans, et qui connais les plus petits objets qu’il y a dans la maison, je n’ai jamais pu retrouver les pantoufles en tapisserie que mon pauvre maître mettait chaque fois pour aller se coucher.

 

– Mais c’est très important cela ! Pourquoi n’avez-vous pas signalé à la justice la disparition du revolver et des pantoufles ?

 

– Je ne m’en suis aperçue que bien longtemps après ; quand les juges m’ont questionnée, j’étais comme folle, puis tous ces messieurs, les juges, la police, n’ont pas seulement fait mine d’écouter ce que je disais ; ils se croyaient tellement sûrs de leur fait, qu’ils me regardaient quasiment comme une vieille bête.

 

– Encore un point à préciser. Vous rappelez-vous, si le matin du crime, la porte extérieure, celle qui donne sur la route, était ouverte ou fermée ?

 

– Elle était fermée intérieurement, à clef et au verrou, c’est moi qui l’ai ouverte, je m’en souviens parfaitement.

 

Todd Marvel exultait.

 

– Il est clair, réfléchit-il, que l’assassin, pour des raisons que j’ignore encore, a jugé prudent de ne pas sortir du côté de la route.

 

« Il a dû avoir le sang-froid, une fois son crime commis, d’aller refermer la porte, et de quitter la maison par une autre issue.

 

– Alors ce serait par la petite porte du jardin, qui donne sur une ruelle déserte. En passant par ce chemin, pour se rendre à la gare, on gagne au moins dix minutes !

 

– Je m’explique pourquoi, reprit le milliardaire avec une logique imperturbable, l’assassin s’est emparé des vieilles pantoufles de M. Baudreuil ; il les a chaussées par-dessus ses bottines, afin de ne laisser aucune trace de son pied à lui, dans la terre molle du jardin. Maintenant, Dorothée, savez-vous qui avait la clef de cette porte, que, paraît-il, on a retrouvée fermée ?

 

La vieille femme secoua tristement la tête.

 

– Hélas, mon brave monsieur, soupira-t-elle, il n’y avait qu’une seule personne qui possédât le double de cette clef, et c’était Mlle Simone. On a retrouvé la clef dans sa poche… Il n’y a pas à dire, tout est contre cette pauvre demoiselle…

 

– Cette clef n’a peut-être pas tant d’importance que vous le croyez, ajouta le détective, un peu dépité.

 

« Dites-moi, maintenant, quand et dans quelles circonstances vous avez vu Mlle Simone pour la dernière fois ?

 

– Dans la soirée même de l’assassinat, à six heures, ils ont dîné ensemble de bon appétit dans la salle à manger, même qu’ils se sont un peu chamaillés.

 

– Cela arrivait souvent ?

 

– Assez souvent ! M. Baudreuil avait la manie de vouloir trouver un mari à sa nièce, mais elle refusait tous les partis qu’il lui proposait ; alors monsieur se mettait en colère, il menaçait sa nièce de la déshériter, et elle qui est très vive, lui répliquait qu’elle se moquait pas mal de son argent et qu’elle ne reviendrait plus le voir.

 

« Plusieurs fois, à ma connaissance, après une discussion de ce genre, elle est partie en claquant la porte, mais la fâcherie ne durait jamais longtemps entre l’oncle et la nièce, qui avaient beaucoup d’affection l’un pour l’autre.

 

« Tantôt, c’était elle qui revenait de son propre mouvement, tantôt c’était lui qui s’empressait d’écrire pour mettre fin à la brouille.

 

« Le soir du crime, Mlle Simone a dû aller prendre son train à la suite d’une discussion comme celle-là.

 

– Et naturellement elle passa par la petite porte pour se rendre à la gare ?

 

– Bien entendu !

 

– M. Baudreuil ne recevait jamais de personnes suspectes ?

 

– Ma foi, non ! Il ne venait ici que le notaire et l’homme d’affaires tous deux des gens bien honnêtes, bien gentils, qui connaissaient monsieur depuis des années et qui me donnaient un bon pourboire à chaque fois qu’ils venaient.

 

– Et des vagabonds, des mendiants ?

 

– Il en venait assez souvent, mais monsieur qui était assez ladre sous d’autres rapports, leur donnait à chacun un morceau de pain, une chopine et une pièce de quarante sous.

 

« Ils s’en allaient tous contents ; il n’y en a qu’un – c’était huit jours avant le crime, – un grand, avec une barbe rouge qui voulait absolument qu’on lui donne cinquante francs, et qui a cherché à intimider M. Baudreuil.

 

« Il tombait mal, monsieur qui n’était pas poltron, lui a mis son revolver sous le nez et lui a dit de passer son chemin plus vite que ça, et l’autre ne se l’est pas fait dire deux fois… »

 

Tout en écoutant les intéressantes révélations de Dorothée, Todd Marvel avait continué ses recherches dans les meubles de la chambre du mort.

 

Il venait d’examiner minutieusement les compartiments d’un vieux bureau à cylindre, quand il se rappela avoir vu dans un meuble de même fabrication un tiroir secret habilement dissimulé dans l’épaisseur du bois.

 

La cachette existait bien, il n’eut qu’à pousser une petite planchette d’acajou, pour la découvrir, mais elle ne contenait pas autre chose qu’une grande feuille de papier, toute jaunie, que recouvraient presque entièrement des colonnes de chiffres, précédés ou suivis d’une ou de deux lettres majuscules.

 

Il fit subtilement disparaître le papier dans sa poche, sans que Dorothée s’en fût aperçue.

 

– Si c’est un document secret, un cryptogramme, se dit-il, je viendrai bien à bout de le déchiffrer. C’est peut-être ce chiffon de papier qui me donnera la clef de l’énigme ? »

 

L’après-midi touchait à sa fin, lorsque le détective milliardaire, très satisfait de ce qu’il avait appris, se sépara de la vieille Dorothée, plus satisfaite encore que lui du cadeau magique qu’elle avait reçu.

 

Elle tint à reconduire le visiteur jusqu’à la petite porte qui s’ouvrait à l’autre extrémité de l’immense jardin. Chemin faisant, il admira les magnifiques arbres fruitiers, les massifs de plantes rares, les corbeilles de fleurs artistement disposées qui expliquaient que M. Baudreuil, qui avait la passion du jardinage, se fût trouvé parfaitement heureux dans la verdoyante solitude qu’il s’était créée.

 

En passant près d’un bosquet de noisetiers, aux feuilles pourpres, dont la variété est assez rare, Todd Marvel aperçut un vieux puits, dont la margelle festonnée de lierre, était surmontée d’une potence en fer forgé, qui soutenait encore une poulie avec une chaîne et un seau, le tout considérablement endommagé par la rouille et paraissant n’avoir pas servi depuis longtemps.

 

– Est-ce qu’il est profond, ce puits ? demanda-t-il à Dorothée.

 

– Pas trop ! Une dizaine de pieds.

 

– La chaîne est solide ?

 

– Oui ! mais pourquoi me demandez-vous ça ?

 

– Tout simplement parce que je vais y descendre. »

 

Et avant que Dorothée, stupéfaite, eût pu s’opposer à cette fantaisie, le milliardaire avait déroulé la chaîne, et s’était mis à descendre le long des anneaux rouillés, avec une agilité, dont la vieille femme fut effarée.

 

Il fut absent un bon quart d’heure, et Dorothée commençait à être inquiète lorsque la chaîne rouillée grinça de nouveau ; bientôt la physionomie souriante du milliardaire se montra au niveau de la margelle, et il sauta légèrement sur le sable de l’allée, comme si l’exploit qu’il venait d’accomplir eût été une chose toute naturelle.

 

Dorothée était muette de stupeur. Todd Marvel trempé des pieds à la tête, couvert jusqu’aux genoux d’une boue noire, paraissait enchanté de son expédition.

 

« Tenez, dit-il, triomphalement, en brandissant un objet couvert de rouille, je savais bien, moi, qu’il fallait que le revolver de M. Baudreuil fût quelque part !

 

« C’est là que les assassins l’avaient jeté en se retirant.

 

La vieille femme levait les bras au ciel, avec une admiration où se mêlait une certaine dose de stupeur, et même d’épouvante. Elle n’était pas éloignée de regarder l’étrange visiteur, comme un être surnaturel.

 

– C’est-y Dieu possible ! balbutia-t-elle.

 

Au cours de son audacieuse plongée, le détective avait encore découvert deux autres objets qu’il jugea pour le moment inutile de faire voir à Dorothée.

 

L’un était un morceau de cuir à demi pourri, et de couleur rougeâtre, l’autre un petit flacon bouché à l’émeri, qu’il avait soigneusement placé dans la poche latérale de son veston, et qu’il se proposait d’examiner plus tard, tout à loisir.

 

Après avoir pris congé de Dorothée, auquel il glissa discrètement deux billets de banque, en souvenir de sa visite, le milliardaire examina soigneusement la venelle où il se trouvait, et qui, quelques pas plus loin, se terminait en cul-de-sac.

 

– Je ne trouverai probablement aucun vestige, songeait-il, trop de temps s’est écoulé depuis le crime. Il aurait fallu venir le lendemain…

 

Par un dernier scrupule, il examina cependant le sol, formé d’une espèce de pierre très dure, sur laquelle l’herbe ne poussait pas, et au bout de quelques minutes, il eut la satisfaction de découvrir une flaque d’un vert-brun, qui n’était pas encore complètement desséchée. Il y trempa son doigt, et le flaira.

 

– De l’essence, s’écria-t-il. Il y a eu là une flaque d’essence comme on en trouve auprès de toutes les stations de taxi. Une auto a donc stationné longtemps dans cette venelle qui n’a d’autre aboutissement que la porte du jardin de M. Baudreuil.

 

« C’est l’auto qui a emmené l’assassin et qui l’a ramené, une fois son crime accompli.

 

« Il s’agit maintenant de trouver cet assassin ! »

 

CHAPITRE III

À SAINT-LAZARE

Dans le parloir de l’antique prison, Simone Garsonnet était en conférence avec Me Montrousseau, et un jeune homme de haute stature et de fière mine que le maître du barreau avait présenté comme son secrétaire.

 

Ce prétendu secrétaire n’était autre que Todd Marvel.

 

Le milliardaire regardait avec une sincère pitié cette jeune fille, vêtue de noir, et dont le visage amaigri par les soucis et les tortures de tout genre qu’elle avait endurés pendant son emprisonnement, exprimait une résignation et une tristesse infinies.

 

Ses mains étaient diaphanes comme de la cire ; à ses regards éteints, à son douloureux sourire, le plus indifférent aurait compris que la jeune fille avait perdu tout espoir.

 

Aux premières paroles d’encouragement que prononça l’avocat, elle secoua la tête mélancoliquement.

 

– Je vous suis reconnaissante de votre bienveillance, murmura-t-elle, de la pitié que vous me témoignez, tout en me croyant coupable, mais que puis-je espérer ?

 

– La situation est quelque peu changée, mademoiselle, répondit l’avocat d’un ton plus cordial, que lors de ses précédentes visites. Vous avez, depuis quelques jours, un puissant allié qui s’est juré de faire éclater votre innocence.

 

Une lueur d’émotion passa dans les beaux yeux de la prévenue.

 

– Moi-même, ajouta Todd Marvel, un détective américain, qui sans fausse modestie, a en maintes occasions débrouillé des énigmes plus compliquées que celle de la mort de votre oncle.

 

– M. Todd Marvel, le célèbre détective milliardaire ! murmura l’avocat avec un profond respect.

 

– Je crains, monsieur, répondit Simone en s’inclinant, que vous vous soyez imposé là une tâche bien ardue. Je suis infiniment touchée de votre initiative, mais je vous avoue que je me demande ce qui a pu vous donner l’idée de vous intéresser à une pauvre fille comme moi.

 

– Je suis un ami de votre père, répondit tranquillement le détective, et je puis vous dire que, dès maintenant, j’ai découvert certains faits qui peuvent faire prendre à l’instruction une tout autre allure.

 

– C’est l’exacte vérité, fit Me Montrousseau d’un air admiratif ; aussi je vous conseille, mademoiselle, de ne rien nous cacher de ce qui pourrait faciliter notre tâche.

 

– Voulez-vous me permettre de vous poser quelques questions ? demanda Todd Marvel de cette voix profondément persuasive et prenante qui était un des dons de son merveilleux tempérament.

 

– Je tâcherai, balbutia Simone en rougissant, mais je n’ai pas grand-chose à ajouter à ce que vous savez déjà.

 

« J’ai quitté mon malheureux oncle vers neuf heures et quart à la suite d’une discussion ; je suis sortie par la petite porte du parc, et de là j’ai gagné à pied la gare où j’ai pris le train de dix heures pour Paris.

 

– Vous n’avez rencontré personne en vous rendant à la gare ?

 

– Personne ! À dix minutes de la maison de mon oncle, j’ai failli être écrasée par une auto qui occupait presque toute la largeur du chemin creux, et qui avançait à grande allure, tous phares éteints.

 

« Cette auto semblait venir de Paris, et se diriger vers la maison de mon oncle.

 

– Vous n’avez pas vu de façon à pouvoir les reconnaître les gens qui étaient dans la voiture, ni le chauffeur qui la conduisait ?

 

– J’étais bien trop occupée à me garer, tout ce que je puis dire, c’est que le chauffeur était un homme de haute taille, avec une barbe d’un rouge ardent.

 

– Voilà qui est intéressant, dit Todd Marvel, en prenant une note. Puis-je savoir maintenant quel était le sujet de cette violente discussion qui a motivé votre départ.

 

– Il serait inutile d’en faire mystère. Mon pauvre oncle et moi nous ne nous sommes jamais chicanés que pour la même raison ; il voulait me donner un mari ! Il m’a d’abord proposé un riche propriétaire de Châtenay, puis son propre notaire, puis le premier clerc de celui-ci ; enfin, ces derniers temps, son banquier, M. Brysgaloff.

 

« Je dois d’ailleurs déclarer que tous ces prétendants se sont montrés parfaitement corrects, et que je n’ai absolument rien à dire contre eux. M. Brysgaloff, en particulier, était rempli de prévenances et j’ai dû presque me fâcher pour l’empêcher de me combler de cadeaux.

 

– Vous n’avez de soupçons contre aucun d’entre eux ?

 

– Aucun !

 

– Un des grands arguments du juge d’instruction, c’est que vous n’êtes rentrée chez votre père que par le dernier train de nuit, c’est-à-dire vers une heure et demie du matin. Vous dites être sortie de chez votre oncle à neuf heures et quart. Vous auriez pu regagner la maison paternelle deux heures plus tôt.

 

« Qu’avez-vous fait pendant ces deux heures ?

 

« La mort de M. Baudreuil d’après les médecins aurait eu lieu vers dix heures trente. Le juge émet l’hypothèse que vous auriez pu sortir de la gare après avoir pris un billet ou descendre à la station d’après Châtenay et dans les deux cas revenir sur vos pas pour commettre le crime, mettre votre butin en sûreté, et reprendre ensuite à Châtenay le train d’onze heures dix.

 

– Oui ! reprit l’avocat avec insistance, dites-nous ce que vous avez fait pendant ces deux heures, et toute l’accusation s’écroule !

 

Le visage de Simone s’empourpra, mais elle répondit d’une voix ferme :

 

– Il m’est impossible de vous le dire !

 

« D’ailleurs, ajouta-t-elle, pourquoi aurais-je attenté à la vie de mon pauvre oncle ? N’étais-je pas son unique héritière ? On a retrouvé le testament.

 

– Le juge dit, reprit l’avocat, que votre oncle allait en faire un autre, que vous craigniez même qu’il n’en eût fait un autre…

 

Simone demeura silencieuse, et il fut impossible de la tirer de son mutisme. Todd Marvel s’était levé pour prendre congé.

 

– Au revoir, mademoiselle, dit-il avec un énigmatique sourire. Je crois que nous vous sauverons quand même, et malgré vous…

 

En regagnant son auto, qu’il avait laissée à quelque distance de la prison, Todd Marvel eut la surprise de voir Floridor attablé dans un bar d’aspect assez louche, en compagnie d’un individu, auquel sa casquette posée sur le coin de l’oreille, ses moustaches noires prétentieusement frisées, et les nombreuses bagues qui ornaient ses doigts, donnaient une allure des plus équivoques.

 

– Voilà, se dit le milliardaire, mon brave Canadien en grande conférence avec un souteneur de la pire espèce ; ce n’est pas le moment de le déranger, il fait sans doute d’utile besogne.

 

Et il remonta dans sa voiture en compagnie de son avocat, laissant Floridor poursuivre avec son nouvel ami un entretien qui paraissait confidentiel.

 

CHAPITRE IV

À L’INSTRUCTION

Dans son cabinet du palais de justice, M. Mauguin, le magistrat chargé d’instruire « l’affaire Baudreuil » venait de recevoir les dernières dépositions du notaire et du banquier de la victime.

 

– Messieurs, leur dit-il courtoisement, je ne vous retiendrai plus que le temps nécessaire à la lecture de vos dépositions, et vous ne serez plus convoqués avant les assises. Mon opinion est faite, ce soir j’enverrai le dossier à la chambre des mises en accusation.

 

– Vous croyez donc décidément à la culpabilité de Mlle Simone Garsonnet ? demanda le banquier.

 

– Si j’y crois ! répliqua le juge avec animation, mais c’est l’évidence absolue ! Les faits parlent d’eux-mêmes. L’achat du poison, la fuite précipitée, le refus d’expliquer l’emploi du temps… Il me semble que c’est probant.

 

– On ne m’ôtera pas de l’idée que cette jeune fille est innocente, reprit le banquier, d’un ton sincèrement apitoyé. Elle a l’air si doux. Je croirai plutôt – excusez-moi de vous donner ici une opinion personnelle – que le meurtrier est un de ces vagabonds qui venaient si souvent frapper à la porte de mon trop charitable client !

 

Un garde républicain venait d’entrer ; il remit au juge d’instruction une large enveloppe et un petit paquet.

 

« Vous permettez, messieurs », dit le magistrat en ouvrant l’enveloppe, d’où s’échappèrent divers papiers parmi lesquels une feuille jaunie presque entièrement couverte de chiffres.

 

M. Mauguin commença la lecture de la lettre jointe aux documents, mais à mesure qu’il lisait, il rougissait et pâlissait tour à tour. Brusquement, il donna un ordre à voix basse à l’un des garçons et ce dernier sortit aussitôt précipitamment.

 

– Monsieur, dit-il tout à coup au notaire – d’une voix qui n’était plus celle de l’homme du monde, mais la « voix vraie » du magistrat dans l’exercice de ses fonctions – vous pouvez vous retirer, je n’ai plus besoin de vous.

 

– Et moi ? demanda le banquier avec surprise.

 

– Pour vous, M. Brysgaloff, c’est différent, votre présence m’est indispensable.

 

– Je croyais…

 

– Moi aussi, je croyais, il y a un instant, en avoir fini avec vous. Je me trompais.

 

Le notaire était parti. M. Brysgaloff sous les regards du juge, qui, tout en continuant sa lecture jetait de temps à autre sur lui, un coup d’œil perçant, se sentait envahi par un étrange malaise. Le banquier dont les yeux légèrement bridés offraient une expression d’astuce et d’hypocrisie, boutonnait nerveusement ses gants, croisait et décroisait ses jambes, comme un homme en proie à toutes les nervosités de l’impatience. À la fin il n’y tint plus.

 

– Monsieur le juge d’instruction, dit-il avec un sourire obséquieux, si je dois demeurer longtemps dans votre cabinet, voulez-vous me permettre de faire avertir mon chauffeur, qu’il ne m’attende pas…

 

– Votre chauffeur est prévenu, répliqua M. Mauguin d’un ton très sec.

 

« Il est prévenu qu’on ne vous attende pas chez vous ce soir.

 

– Puis-je vous demander ?… balbutia le banquier qui devint livide.

 

– Pour la bonne raison que, très probablement, vous coucherez ce soir au dépôt.

 

– Alors, c’est une arrestation ?…

 

Le juge ne répondit pas, mais il coupa les ficelles du petit paquet qu’on avait apporté avec l’enveloppe et il en tira divers objets qu’il étala sur son bureau ; c’était un gros revolver rongé par la rouille, une balle de plomb, un vieux gant noirci et déchiré et un petit flacon bouché à l’émeri qui contenait encore quelques gouttes d’un liquide brun.

 

– Vous comprenez maintenant, n’est-ce pas Brysgaloff ? dit M. Mauguin. Inutile de nier n’est-ce pas ?

 

– Je proteste contre cette effroyable erreur ! balbutia le banquier avec effort. Je ne comprends pas !…

 

– Je vois qu’il faut vous mettre les points sur les i. Je sais maintenant comment vous avez assassiné M. Baudreuil. Je suis en mesure de vous donner les plus grandes précisions.

 

Brysgaloff, la sueur de l’angoisse au front, n’avait même plus la force de protester, il écoutait atterré, les mains agitées d’un tremblement nerveux.

 

– Vous vous donnez comme banquier, reprit âprement le juge – qui, furieux de l’erreur qu’il avait commise, n’était peut-être pas fâché de faire passer sa mauvaise humeur sur le vrai coupable – vous êtes en réalité ce qu’en argot de Bourse, on appelle un contre partiste.

 

« Vous appartenez à ce clan de financiers véreux, qui, grâce à d’habiles démarcheurs, à des nuées de prospectus alléchants, se font confier des fonds par de petits rentiers auxquels ils promettent d’énormes bénéfices, par des gains à la Bourse. Le naïf capitaliste est loin de se douter que celui qui joue contre lui, c’est celui-là même à qui il a confié son argent et qui, ayant toute liberté d’opérer à sa guise, manœuvre au nom du déposant dans le sens où celui-ci a le plus de chances de perdre…

 

– Monsieur le juge d’instruction, s’écria Brysgaloff, qui faisait d’incroyables efforts pour reprendre un peu d’aplomb et de sang-froid, je vous jure que vous vous trompez !

 

« D’ailleurs, même si vous aviez raison, cela ne prouverait pas que je suis un assassin !

 

– Patience, nous y arrivons !

 

« M. Baudreuil, que vous aviez alléché au début par de petits gains, a perdu chez vous des sommes considérables. Vous ne vous donniez même plus la peine de jouer, vous gardiez son argent en lui adressant des bordereaux de fantaisie. Un léger bénéfice, venait, de loin en loin, lui rendre espoir quand il commençait à se lasser.

 

« Finalement il était devenu prudent et ne risquait plus que de faibles sommes, bien qu’il eût encore une grande confiance en vous.

 

– C’était mon ami ! Je devais épouser sa nièce.

 

– Dites que vous avez commencé à courtiser la nièce quand vous avez vu que c’était le seul moyen de mettre la main sur le million de l’oncle.

 

« Mais j’arrive au crime. Vous étiez décidé à le commettre, au cas où Mlle Simone persisterait dans son refus. Vous guettiez une occasion. La preuve c’est que vous n’alliez jamais à Châtenay que le soir à la nuit close, dans une auto qui n’était pas la vôtre et que conduisait un chauffeur de louche réputation, Pommadin, dit La Cosse, repris de justice dangereux que vous avez connu autrefois à la légion étrangère – car vous n’avez pas toujours été banquier – et qui, depuis le crime, auquel il n’a d’ailleurs pas participé, vous faisait chanter.

 

Brysgaloff se taisait, la gorge serrée, incapable de protester.

 

– Ce soir-là, M. Baudreuil vous reçoit seul dans sa chambre, vous apprend le refus catégorique de sa nièce et le départ de celle-ci.

 

« Furieux vous vous jetez sur le vieillard qui tire, sans vous atteindre, un coup de revolver. C’est un combat à mort entre vous deux. Finalement vous avez le dessus et vous mettez le genou sur la poitrine du malheureux en le forçant d’avaler le contenu du flacon que voici sur mon bureau.

 

« Le meurtre commis, vous portez le cadavre sur le lit, vous trouvez le coffre-fort fermé d’un simple tour de clef. Vous vous emparez des valeurs qu’il contient.

 

– Ce n’est pas vrai ! balbutia l’assassin.

 

– Taisez-vous, – j’ai en main la liste des valeurs, sur cette feuille heureusement retrouvée, et j’ai le nom des banquiers chez qui vous les avez négociées – et vous songez alors à faire disparaître toute trace du crime en faisant tomber les soupçons sur l’innocente Simone.

 

« Vous saviez qu’elle avait acheté quelques jours auparavant des produits photographiques, vous saviez qu’elle était sortie par la petite porte du jardin et que la vieille bonne Dorothée dormait depuis longtemps. Tout vous favorisait.

 

– C’est faux ! hurla Brysgaloff devenu subitement furieux. C’est un roman qui ne tient pas debout ! Je prouverai…

 

– Veuillez me laisser parler, dit sévèrement M. Mauguin… en passant près du puits, vous y jetez le revolver, le flacon d’acide cyanhydrique et un de vos gants, et vous sortez par la petite porte, dont vous possédiez une fausse clef.

 

« Ce gant le voici, remarquez que le pouce est percé de plusieurs trous : maintenant, montrez-moi le pouce de votre main droite.

 

– Je refuse ! Je ne comprends rien à toute cette histoire.

 

– Allons, montrez votre pouce, au point où en sont les choses, inutile de nier.

 

La mine aussi terreuse, aussi décomposée qu’un condamné avant la guillotine, Brysgaloff se déganta. Il portait au pouce plusieurs petites cicatrices, de blessures à peine guéries, qui correspondaient aux trous du vieux gant.

 

– Dans sa lutte désespérée, M. Baudreuil vous a mordu au pouce. Après cette preuve formelle, je crois que ce n’est pas la peine d’insister.

 

L’assassin ne répondit pas. M. Mauguin se tourna vers le greffier qui avait assisté, impassible en apparence, à cette scène émouvante.

 

– Monsieur Bertin, lui dit-il, voulez-vous me remplir un mandat de dépôt.

 

Brysgaloff baissait la tête, accablé ; il eut pourtant un dernier sursaut de révolte, quand il vit entrer les gardes qui allaient l’emmener.

 

– Vous étiez cependant bien convaincu de la culpabilité de la nièce ! s’écria-t-il, écumant de rage.

 

– Je m’étais trompé, répondit gravement le magistrat, je le reconnais.

 

– Qui vous dit que vous ne vous trompez pas une seconde fois ?

 

– Je ne me trompe pas.

 

– Enfin, cette fille n’a pas expliqué l’emploi de sa soirée ?

 

– Je sais maintenant comment elle l’a employée. »

 

L’assassin cette fois ne répliqua rien, et, sur un signe du juge d’instruction, les gardes l’entraînèrent.

 

Une heure après, Simone reconnue innocente, grâce à la mystérieuse intervention de Todd Marvel, était mise en liberté.

 

Elle se jeta en pleurant dans les bras de son fiancé, le brave Michel Poliveau, que le milliardaire avait eu la délicate pensée d’amener. Tous deux montèrent en compagnie de leur sauveur dans la luxueuse auto qui partit aussitôt dans la direction de Ville-d’Avray.

 

Chemin faisant, Todd Marvel ne put s’empêcher de demander à la jeune fille pourquoi elle s’était refusée si obstinément à donner l’emploi de sa soirée.

 

Simone rougissant et souriant à travers ses larmes, répondit après s’être fait quelque peu prier.

 

– Je puis l’avouer maintenant. J’ai passé une heure dans la pharmacie située près de la gare Montparnasse où Michel est employé. Il était de garde, ce soir-là, tout seul. Notre conversation nous a menés, sans que nous nous en apercevions, jusqu’à l’heure du dernier train pour Ville-d’Avray.

 

– Pourquoi ne l’avoir pas dit ?

 

– J’avais une peur atroce de compromettre mon fiancé. On m’accusait de m’être servie d’acide cyanhydrique pour tuer mon pauvre oncle. En sa qualité de pharmacien, on l’aurait immédiatement regardé comme complice.

 

– C’est exact, fit le jeune homme, et elle m’avait fait jurer de me taire, mais j’étais bien décidé à me présenter aux assises et à dire toute la vérité.

 

– Je savais où vous aviez passé la soirée, dit en souriant le milliardaire, et j’ai pris sur moi d’en aviser M. Mauguin, mais je ne savais pas quel noble mobile vous faisait agir. Toutes mes félicitations, mademoiselle.

 

Simone ne répondit qu’en jetant ses bras autour du cou de son cher Michel.

 

Dix-neuvième épisode

SOUS PEINE DE MORT

CHAPITRE PREMIER

UN DRAME EN UNE SECONDE

Vêtu d’un élégant complet de sport en flanelle bleue, le milliardaire Todd Marvel, suivait d’un pas allègre, la grande route qui va de Saint-Cloud à Ville-d’Avray, après une longue promenade matinale dans les bois, il regagnait la villa où il était installé depuis déjà deux mois et qui se trouve à peu de distance de la fameuse propriété des Jardies, autrefois habitée par Balzac, puis par Gambetta.

 

Absorbé dans ses pensées, le milliardaire avançait de la même allure égale et presque automatique sur le trottoir gazonné qui borde la route.

 

Il allait atteindre les premières maisons de Ville-d’Avray quand une grande auto – une auto de course, peinte en gris foncé, à l’avant effilé comme un obus – arriva du fond de l’horizon avec la vitesse d’un bolide. Ni voiture, ni tramways, n’occupaient en ce moment la large chaussée.

 

Todd Marvel qui suivait le trottoir gazonné, ne se dérangea même pas.

 

Sans méfiance, il demeurait immobile lorsque, tout à coup, de façon parfaitement intentionnelle de la part du chauffeur, l’énorme masse fonça sur lui.

 

En une seconde il se vit perdu.

 

En ce bref instant, il comprit, comme dans un éclair, qu’il n’aurait pas le temps de se garer, que, cette fois, ses ennemis triomphaient et que c’en était fait de lui.

 

Mais dans cette même seconde, à l’instant précis où l’énorme masse arrivait sur lui, une poigne d’acier le rejeta brutalement sur le talus. Il était sauvé.

 

Le formidable engin disparaissait déjà du côté de Saint-Cloud dans une brume de poussière.

 

Le milliardaire, malgré toute sa bravoure, fut une longue minute avant de recouvrer son sang-froid, il croyait encore sentir le contact du monstre d’acier qui l’avait frôlé dans un souffle d’ouragan.

 

Ce ne fut que petit à petit que Todd Marvel se remit de l’effroyable secousse, qui, dans la même seconde, l’avait, pour ainsi dire, tué et ramené à la vie, assassiné et ressuscité.

 

Son cœur battait à coups précipités, il éprouvait cette soif ardente, cette siccité de la bouche et de l’arrière-gorge qui est la conséquence des grandes frayeurs.

 

D’ailleurs la puissante volonté du détective milliardaire eut vite fait de dompter cette passagère faiblesse.

 

– J’ai eu peur, s’avoua-t-il, à lui-même loyalement.

 

« Sans cet inconnu qui s’est trouvé là fort à propos…

 

« Mais il faut avant tout que je remercie et que je récompense celui qui m’a sauvé.

 

L’homme dont le geste vigoureux et rapide avait arraché Todd Marvel à la mort se tenait à quelques pas de là, dans une attitude respectueuse, et semblait attendre que le rescapé lui adressât le premier la parole.

 

Todd Marvel observa que son sauveur – un personnage corpulent, au teint très coloré, qui paraissait âgé d’une trentaine d’années – semblait très intimidé.

 

Sa physionomie dénotait un mélange de malice et de bonhomie qui fit sourire le milliardaire.

 

D’ailleurs l’inconnu était vêtu – sans élégance – d’un vieux complet gris à carreaux, chaussé de gros souliers de fatigue et coiffé d’une casquette, taillée dans la même étoffe que le complet.

 

Todd Marvel – comme nous avons eu déjà l’occasion de le dire – parlait le français sans le plus léger accent.

 

Il s’avança vers l’homme, la main tendue.

 

– Monsieur, lui dit-il, je ne sais comment vous exprimer ma reconnaissance pour votre courage et votre présence d’esprit.

 

« Sans vous, je n’existerais plus !… »

 

L’inconnu avait salué très bas, en même temps, qu’il faisait disparaître dans sa poche une pipe de merisier qu’il était en train de bourrer.

 

– Trop heureux, balbutia-t-il, enchanté de vous avoir rendu ce petit service…

 

Sa face joufflue et rose se fendit jusqu’à ses vastes oreilles, d’un sourire qui voulait être modeste, en même temps qu’il baissait les yeux.

 

– À quel diable d’individu ai-je affaire ? se demanda Todd Marvel très intéressé.

 

« Mon cher monsieur, reprit-il à haute voix, croyez que ma gratitude se manifestera envers vous de façon plus efficace que par de vains compliments.

 

– Vous ne me devez absolument rien, répondit l’homme, en tournant, d’un air embarrassé, sa casquette à carreaux entre ses gros doigts noueux.

 

« J’étais en service, puis, c’est tellement naturel d’empêcher quelqu’un de se faire écraser.

 

– En service ? Que voulez-vous dire ?

 

– Dame oui.

 

« Vous êtes bien le fameux milliardaire Todd Marvel ?

 

– C’est exact, murmura celui-ci, assez mécontent de voir son incognito deviné. Et vous qui êtes-vous ?

 

– Auguste Poutinard, ancien artiste lyrique, pour le moment inspecteur de la Sûreté.

 

– Et sans doute chargé de m’espionner ? s’écria Todd Marvel, avec une violence qu’il lui fut impossible de réprimer.

 

– Vous n’y êtes pas ! répliqua l’inspecteur avec son bon sourire, mais, là, pas du tout !

 

« Je suis simplement chargé par « L’Administration » de veiller sur votre précieuse personne et de faire en sorte qu’il ne vous arrive rien de fâcheux, tant que vous serez en France.

 

Le milliardaire se repentit du mouvement de colère et d’impatience qu’il avait eu.

 

– Je viens d’avoir la preuve, répondit-il, que votre administration a fait un excellent choix.

 

« Permettez-moi de vous faire une question.

 

« Y a-t-il longtemps que vous jouez ainsi, près de ma personne, le rôle d’ange gardien ?

 

– Depuis avant-hier.

 

Todd Marvel réfléchissait.

 

– Je me demande, murmura-t-il, pour quelle raison, l’administration française fait preuve à mon égard d’une telle sollicitude.

 

– Je n’en sais absolument rien. Je ne fais qu’exécuter les ordres que l’on me donne.

 

– Mais, votre opinion personnelle ?

 

– Est-ce que je sais ? fit le jovial policier, avec un léger haussement d’épaules. C’est peut-être l’ambassade des États-Unis qui est intervenue.

 

« Peut-être aussi des amis à vous, des amis qui ne veulent pas se faire connaître.

 

« Quoi qu’il en soit, je toucherai une jolie prime, le jour où vous reprendrez le bateau, sain et sauf, pour retourner en Amérique.

 

– Je crois qu’il ne me sera pas difficile de découvrir mes protecteurs inconnus…

 

Auguste Poutinard avait pris une mine effrayée.

 

– N’en faites rien, supplia-t-il ; vous m’exposeriez à perdre ma place, si on apprenait en haut lieu que je vous ai fait connaître le rôle occulte que je suis chargé de jouer auprès de vous.

 

« J’ai réfléchi que, pour éviter tout malentendu, il valait mieux que vous soyez informé de ma véritable qualité, mais, c’est à la condition que vous me garderez le secret.

 

– Soyez assuré de mon silence.

 

« Je vous ai trop de reconnaissance, pour ne pas faire preuve de la plus entière discrétion. »

 

Pendant cette conversation, Todd Marvel et son nouvel ami s’étaient engagés dans un sentier du bois où ils pourraient causer sans crainte d’être espionnés.

 

Le milliardaire, à qui l’inspecteur Poutinard était devenu tout de suite sympathique, prenait un réel plaisir à le questionner sur les menus détails de sa vie privée.

 

– Tel que vous me voyez, expliqua le policier, avec la mélancolie d’un souverain détrôné, j’ai eu de gros succès au café-concert.

 

« Mon nom a figuré en vedette sur l’affiche des Ambass, de l’Eldo, de Ba-Ta-Clan et d’autres grandes scènes parisiennes !

 

« Oui, Monsieur, continua-t-il, une flamme d’orgueil dans les yeux, j’ai connu la gloire !

 

« Ah ! si vous m’aviez vu dans mon répertoire !

 

« Je brûlais les planches !

 

« La salle croulait sous les applaudissements… Ah ! en ai-je reçu des bouquets et des billets doux, et des invitations flatteuses !…

 

L’ex-cabotin soupira.

 

– Pourquoi donc, lui demanda Todd Marvel, qui tenait à grand-peine son sérieux, n’avez-vous pas poursuivi une carrière aussi brillamment commencée ?

 

– La maladie, monsieur, une fluxion de poitrine compliquée d’une laryngite.

 

« Après six mois d’hôpital, je me suis trouvé sur le pavé, sans le sou et j’avais perdu ma voix.

 

« J’avais maigri, on ne me trouvait plus drôle.

 

« Le public m’avait oublié ; d’autres avaient pris ma place… je n’avais plus d’engagements.

 

« Finalement, j’ai été trop heureux d’entrer dans « l’administration » où je ne suis pas trop malheureux.

 

Le milliardaire avait tiré de sa poche un étui d’or curieusement incrusté d’émeraudes.

 

– Voulez-vous accepter un cigare, monsieur Auguste ? demanda-t-il.

 

– Merci beaucoup, mais si ça vous est égal, je préfère ma vieille pipe de merisier. La pipe, voyez-vous, il n’y a encore que ça de vrai.

 

– Comme il vous plaira, dit Todd Marvel en allumant avec une soigneuse lenteur, un blond régalia, bagué d’or.

 

Il tendit ensuite au policier le briquet dont il s’était servi, un bijou, taillé dans une seule améthyste et rempli d’une essence parfumée.

 

Auguste Poutinard venait de tirer de sa pipe une première bouffée et tenait encore le briquet lorsqu’un sifflement bizarre se fit entendre.

 

Auguste jeta un cri de surprise autant que de frayeur ; pipe et briquet venaient de lui être brutalement arrachés.

 

Effleurant l’épaule de Todd Marvel, un projectile silencieux avait réduit le briquet en miettes[6] et coupé le tuyau de la pipe de merisier presqu’au ras des lèvres de son propriétaire consterné.

 

Celui-ci demeurait à la même place, en proie à une indicible stupeur.

 

– Ah ! ça, bégaya-t-il, qu’est-ce que ça veut dire ?

 

Todd Marvel s’était jeté à terre.

 

– Faites comme moi, dit-il au policier, ou vous êtes un homme mort !

 

Auguste se hâta d’obéir et s’étendit à plat ventre sur les feuilles sèches.

 

Bien lui en prit.

 

À la place qu’il occupait une seconde auparavant, les feuilles et les menues branches pleuvaient, fauchées à hauteur d’homme par la silencieuse mitraille.

 

Todd Marvel avait rampé jusqu’aux racines d’un gros châtaignier, puis se relevant rapidement s’était glissé derrière le tronc de l’arbre.

 

Ainsi abrité, il s’arma du browning de gros calibre qui ne le quittait jamais et se mit à diriger un feu nourri, dans la direction d’où partait le bizarre sifflement qui précédait chaque projectile.

 

Promptement remis de sa surprise, le policier suivit cet exemple.

 

Une minute s’écoula.

 

Leur invisible ennemi avait cessé le feu.

 

Dans l’épaisseur d’un fourré, il y eut un bruit de branches cassées.

 

– Il est là ! cria Todd Marvel, je crois que nous l’avons touché !

 

« Il faut le prendre mort ou vif.

 

Ils s’élancèrent, insoucieux du danger, et ils distinguèrent bientôt la maigre silhouette d’un homme de petite taille qui fuyait à travers les taillis.

 

– Nous l’aurons ! répétait le milliardaire, qui, très animé par cette chasse à l’homme, ne s’arrêtait que pour tirer sur le fuyard, chaque fois qu’il croyait celui-ci à bonne portée.

 

De minute en minute, l’homme perdait du terrain, lorsque, arrivé à la lisière du bois, il sauta sur une bicyclette qu’il avait cachée dans le fossé en bordure de la grande route, et se mit à pédaler avec une énergie désespérée.

 

– Je l’ai reconnu, murmura le milliardaire avec dépit, c’est Petit Dadd, un redoutable bandit et, cette fois encore il me glisse entre les doigts !

 

– Ce n’est pas encore certain… je vais téléphoner à Saint-Cloud, à Sèvres, donner son signalement.

 

– Vous prendriez une peine inutile, regardez !

 

À cinq cents mètres de là, Petit Dadd abandonnant sa bicyclette était en train de monter dans une auto qui semblait l’attendre.

 

La voiture se remit aussitôt en marche et disparut bientôt en quatrième vitesse.

 

Todd Marvel et l’inspecteur assez vexés de cet échec rentrèrent dans le bois et refirent en sens inverse le chemin qu’ils venaient de parcourir.

 

Tous deux examinaient avec attention les buissons et les halliers.

 

– Vous avez remarqué, dit tout à coup l’inspecteur, que l’auto que nous venons de voir, n’est pas la même que celle qui a failli vous écraser ?

 

– Parbleu, fit le milliardaire, l’une est une superbe voiture de course, l’autre une auto très légère, qui peut aisément passer dans les chemins de traverse.

 

« Il est tout à fait inutile de chercher à savoir ce qu’elles sont devenues.

 

– Ce n’est pas mon avis…

 

« Si, par exemple, l’une d’entre elles avait eu une panne ?

 

Todd Marvel eut un haussement d’épaules.

 

– Je vois, monsieur Auguste, répondit-il, que vous ne vous faites aucune idée du genre d’ennemis auxquels j’ai affaire. Pour éviter d’être poursuivis, ils abandonneront sans hésitation une voiture qui a pu leur coûter vingt ou trente mille dollars.

 

– Ils sont donc bien riches ? s’écria l’inspecteur avec étonnement.

 

– Très riches – de ce qu’ils volent –, je les connais d’ailleurs parfaitement et je vous fournirai sur leur compte tous les renseignements possibles.

 

– Permettez-moi de vous faire une question.

 

« Pourquoi vous en veulent-ils ?

 

– Précisément, c’est ce que je n’ai jamais pu savoir. Ils ont à coup sûr une raison majeure, un intérêt capital à me faire disparaître ou, tout au moins, à entraver mes recherches.

 

– J’essayerai…

 

– Je doute fort que vous réussissiez, fit le milliardaire un peu sèchement.

 

– Cela dépend, répliqua l’ex-cabotin avec aplomb.

 

« Comme on dit chez nous, je ne suis peut-être pas si bête que je suis mal habillé !

 

Todd Marvel ne put s’empêcher de sourire.

 

Cette bonhomie, un peu triviale, le réjouissait infiniment.

 

– Je vois, répondit-il, en prenant une mine sérieuse, que vous avez une certaine confiance en vous.

 

« Nous allons voir si vraiment vous êtes un fin détective.

 

« Je vais vous mettre à l’épreuve.

 

– Ça va !

 

– Pourriez-vous me dire, par exemple, de quelle arme s’est servi Petit Dadd, tout à l’heure, dans le bois, pour tirer sur nous ?

 

Auguste Poutinard se gratta le front.

 

– J’ai idée, fit-il au bout d’un instant, que ce pourrait bien être une fronde.

 

« Je ne suis pas un érudit, mais j’ai lu quelque part, que, dans les armées romaines, il y avait des frondeurs baléares qui lançaient des projectiles de plomb, en forme d’olive, qui pesaient à peu près un kilogramme.

 

« Vous pensez, quand on recevait ça sur le crâne !…

 

– Vous êtes un savant, monsieur Auguste, et votre explication n’est pas mauvaise…

 

– Elle n’est pas mauvaise, mais ce n’est pas la vôtre, c’est-à-dire la bonne !

 

– Je crois, moi, que Petit Dadd a employé un fusil à vent – c’est une arme dont la crosse est munie d’une pompe qui sert à comprimer l’air qui chasse ensuite la balle – si ç’avait été avec une fronde les projectiles auraient été de plus gros calibre ; puis il y a ce sifflement caractéristique.

 

– Je ne connais pas ça, murmura Auguste, un peu vexé.

 

– Les fusils à vent sont très anciens.

 

« Ils furent perfectionnés vers dix-huit cent vingt, par un abbé italien et les sociétés secrètes de Naples et de Sicile en firent grand usage à cette époque…

 

– Je crois que nous allons être fixés, interrompit tout à coup le policier, en se jetant à quatre pattes sous un buisson.

 

« Voilà la chose !

 

Il se releva l’instant d’après en brandissant une sorte de carabine d’aspect bizarre qui, de l’extrémité de la crosse à celle du canon, était recouverte d’une gaine de feutre grisâtre.

 

Le canon épais et court était renflé à sa partie inférieure en forme d’œuf. Il n’y avait aucune apparence du chien, ni de gâchette.

 

Ce ne fut qu’après cinq minutes d’un examen attentif que Todd Marvel découvrit un bouton d’ivoire, à peine visible, qui devait commander la détente.

 

L’étrange carabine, en dépit de sa cuirasse de feutre, était si froide au toucher que le milliardaire dut la déposer contre un tronc d’arbre. Il se sentait les doigts gelés.

 

Cette circonstance fut pour lui un trait de lumière.

 

– Je me suis trompé aussi bien que vous, dit-il à Auguste, ébahi, cette arme – une des plus dangereuses qui soient – est un modèle perfectionné du fusil à air liquide qu’un ingénieur suisse – Raoul Pictet, je crois – offrit de vendre à la France, il y a une vingtaine d’années.

 

« L’air liquide produit un froid terrible en dépit de l’enveloppe de feutre, intérieurement doublée de cuir, on ne peut se servir de cette arme qu’à l’aide de gants spéciaux.

 

– Comment ça fonctionne-t-il ? demanda Auguste, respectueusement.

 

– C’est tout simple, l’air liquéfié, en revenant à son état naturel, produit un volume de gaz assez considérable pour chasser hors du canon un projectile, avec autant de violence que le ferait la déflagration de la poudre ordinaire, et cela, sans l’inconvénient du bruit de la détonation.

 

– Il y a pourtant le sifflement ?

 

– C’est peu de chose, mais il est presque impossible aux constructeurs d’éviter le bruit que fait la rentrée de l’air, une fois le projectile sorti du canon.

 

Todd Marvel consulta son chronomètre.

 

– Midi et demi, murmura-t-il, il est temps de rentrer.

 

« J’ai horreur d’être inexact.

 

« C’est une souffrance réelle pour moi, d’attendre et de faire attendre les autres.

 

Le milliardaire avait pris le fusil à air liquide, qu’il se proposait de démonter, pour l’étudier en détail, dans son laboratoire.

 

Auguste Poutinard, la casquette à la main, l’air assez embarrassé, se préparait à prendre congé.

 

– En voilà une affaire ! murmura-t-il. Ça ne va pas être commode de faire un rapport…

 

– Vous ne ferez pas de rapport, déclara Todd Marvel, très nettement.

 

– Mais c’est impossible, je ne puis pas agir autrement…

 

« C’est mon devoir, c’est mon business, comme on dit chez vous…

 

– Votre rapport, c’est moi qui l’écrirai, reprit Todd Marvel avec autorité.

 

– Pas moyen ! Vous me feriez perdre ma situation !…

 

– Monsieur Poutinard, je vais vous parler en toute franchise. Je vous crois un très honnête homme et j’ai en vous toute confiance.

 

Sensible au moindre éloge, l’ex-cabotin se rengorgea la casquette sur le coin de l’oreille.

 

Todd Marvel continua.

 

– J’ai des raisons de croire que, dans votre administration, mes ennemis ont des complices, ou, sinon, des complaisants, chèrement payés, un rapport de vous renseignerait mes assassins, de façon plus ou moins directe.

 

– Je n’avais pas pensé à ça, fit Auguste naïvement, c’est entendu, c’est vous qui ferez le rapport, mais… vous me le montrerez ?

 

– Naturellement, puisque c’est vous qui l’adresserez à qui de droit, s’il y a quelque chose qui vous déplaise, vous le changerez.

 

– Alors, ça ira comme ça !

 

Tout en parlant, le milliardaire et son « ange gardien » étaient arrivés en face de la grille de la villa.

 

Monsieur Auguste salua de nouveau, d’une façon qu’il jugeait à la fois distinguée et gracieuse, comme il saluait son public, naguère, au caf-conc’, quand les applaudissements avaient été particulièrement nourris.

 

Todd Marvel souriait ; il venait d’ouvrir la grille.

 

– Entrez donc, monsieur Auguste, dit-il au policier.

 

« Vous comprenez que nous ne pouvons pas nous séparer comme cela. Il n’y a d’ailleurs aucune raison pour que vous me quittiez.

 

– C’est que…

 

– Vous êtes chargé de veiller sur moi ?

 

– Bien sûr.

 

– Le meilleur moyen d’y réussir, c’est de rester à la villa, vous aurez d’ailleurs toute liberté de me suivre quand je sortirai.

 

Et comme Auguste paraissait à la fois indécis et stupéfait.

 

– Vous allez tout bonnement annoncer à vos chefs, que, grâce à des prodiges d’habileté et de diplomatie, vous avez réussi à entrer à mon service, sous un déguisement de… de ce que vous voudrez, jardinier, maître d’hôtel, aide de cuisine.

 

– La cuisine, ça me va, je ne dis pas la grande cuisine, comme vous autres mylords de la haute êtes habitués à en déguster, mais les plats de famille ça me connaît, le ragoût de mouton, la matelote, le pot-au-feu. Ah ! je vous ferai savourer un de ces pot-au-feu comme vous n’en avez certainement jamais goûté en Amérique !

 

– Eh bien, c’est entendu, répliqua Todd Marvel qui, depuis bien longtemps, n’avait ri de si bon cœur.

 

« Vous voilà promu sous-chef.

 

« Nous verrons ce que vous savez faire.

 

Et appelant d’un geste le noir Peter David, qui sortait de l’aile de la villa où se trouvaient les communs :

 

– Peter, fit-il, je te recommande tout spécialement monsieur Auguste, un cuisinier français qui consent à nous accorder sa collaboration pour quelque temps.

 

« Veille à ce qu’il soit confortablement installé.

 

Puis se tournant vers le policier.

 

– Venez me trouver à quatre heures, ajouta-t-il à voix basse, si vous voulez remplir de façon efficace la mission dont vous êtes chargé, il faut que nous causions longuement et il est indispensable que je vous donne tous les renseignements possibles sur les ennemis qui s’acharnent après moi.

 

Et comme Auguste se retirait, enchanté de la tournure que prenaient les événements :

 

– Encore un mot, s’il vous plaît, dit-il au policier, nous avons un compte à régler, il est de toute équité que je vous indemnise de la perte de votre excellente pipe en merisier.

 

La face illuminée d’un sourire béat, monsieur Auguste s’attendait à recevoir quelque princière gratification, un billet de cinq cents francs par exemple, ou peut-être même de mille.

 

Il fut un peu décontenancé lorsqu’il vit Todd Marvel tirer de sa poche un minuscule carnet, dont il déchira une page après y avoir griffonné quelques mots avec un stylographe.

 

– Voilà, monsieur Auguste, lui dit gaiement le milliardaire en lui tendant le papier plié en deux, déjeunez de bon appétit et ne manquez pas de venir me voir tantôt comme c’est convenu.

 

Todd Marvel avait disparu dans l’intérieur de la villa que l’inspecteur demeurait encore à la même place, son chèque à la main, littéralement stupéfié de la bonne fortune qui lui survenait.

 

Curieux comme tous les Noirs, Peter David jeta un coup d’œil sur le chèque.

 

– By Jove ! s’écria-t-il, vingt mille dollars, cela fait une somme, et, avec le change…

 

– Combien ? demanda Auguste en proie à une émotion qui le faisait tour à tour pâlir et rougir.

 

– Cela fait, en monnaie française, à peu près trois cent mille francs[7].

 

L’énonciation de ce chiffre eut le pouvoir d’arracher Auguste à sa stupeur.

 

Brusquement, il se mit à exécuter une série de gambades de la plus haute fantaisie, il lançait sa casquette en l’air et la rattrapait au grand amusement du Noir, enfin il se calma.

 

– Auguste Poutinard n’est pas un mufle, déclara-t-il solennellement ; sous prétexte que je lui ai sauvé la vie, M. Todd Marvel vient d’assurer la tranquillité de ma vieillesse, je ne me montrerai pas ingrat. Désormais c’est, entre lui et moi, à la vie et à la mort !

 

« Aujourd’hui même, je donne ma démission de « la boîte » et je consacre ma vie à défendre mon bienfaiteur !

 

« Je jure de ne le quitter que quand je l’aurai débarrassé de tous ses ennemis !

 

« On verra de quoi je suis capable !…

 

– Après de pareilles émotions, interrompit Peter David, vous devez avoir besoin d’un cordial, que diriez-vous d’une coupe de vieux porto ?

 

Auguste accepta sans se faire prier et les deux nouveaux camarades se dirigèrent bras dessus bras dessous du côté de l’office.

 

Todd Marvel venait de gagner à sa cause un ami dévoué, qui devait, par la suite, devenir pour lui un puissant auxiliaire.

 

CHAPITRE II

LES FANTÔMES DU PASSÉ

Depuis que l’innocence de sa fille Simone – injustement accusée de l’assassinat de son oncle, M. Baudreuil – avait été victorieusement reconnue, M. Garsonnet était devenu un tout autre homme.

 

Il n’était plus ni hargneux, ni neurasthénique.

 

Sa misanthropie, son humeur atrabilaire avaient, d’un jour à l’autre, fait place à la plus cordiale bienveillance, à un optimisme qui s’étendait à tout ce qui l’entourait.

 

Il entrevoyait pour l’avenir, aux côtés de sa fille et de son futur gendre, une vieillesse heureuse, allégée de tous les soucis qui avaient lourdement pesé jusque-là sur son existence.

 

On eût dit que le bonheur l’avait miraculeusement rajeuni.

 

Sa petite taille s’était redressée, ses regards étaient plus vifs et sa moustache blanche soigneusement frisée prenait des allures conquérantes.

 

La villa même s’était complètement transformée, sous l’active impulsion de Simone, assistée de la fidèle Rosalie.

 

Les fenêtres, débarrassées de la taie poussiéreuse qui obstruait leurs vitres, arboraient des rideaux de couleur claire.

 

Les vieux meubles, avec leurs cuivres reluisants, étaient d’une propreté éblouissante, et, dans toutes les pièces, de grands vases, remplis de fleurs fraîchement coupées, jetaient une note de jeunesse et de gaieté épanouie, dans cet intérieur, naguère si morose.

 

Ce jour-là, après avoir déjeuné d’excellent appétit, sous une tonnelle du jardin en compagnie de Simone, M. Garsonnet avait regagné son cabinet de travail, situé au premier.

 

Pourvue d’un appareil téléphonique, décorée de quelques beaux bronzes, cette pièce avait, comme le reste de la maison, perdu son aspect mélancolique ; les illustrés du jour, quelques livres nouveaux, s’étalaient sur un guéridon et un rayon de soleil caressait les dorures des vieux volumes dans la bibliothèque.

 

Une fois seul, le vieillard prit dans un tiroir de son bureau un dossier assez volumineux et il se plongea dans la lecture des pièces qu’il renfermait et qui paraissaient puissamment l’intéresser.

 

Il était tellement absorbé que Rosalie dut frapper plusieurs fois à la porte du cabinet avant de réussir à se faire entendre.

 

Enfin, M. Garsonnet lui cria d’entrer d’un ton plein d’impatience.

 

– C’est le locataire de la villa, le milliardaire américain, qui demande à vous voir, dit la jeune fille.

 

– Très bien, je l’attendais, faites-le entrer immédiatement.

 

M. Garsonnet referma son dossier et se leva pour aller au devant de Todd Marvel qu’il accueillit de façon beaucoup plus chaleureuse et beaucoup plus cordiale que lors de ses précédentes visites.

 

– Ma fille et moi demeurerons éternellement vos obligés, déclara le vieillard d’une voix que l’émotion rendait tremblante, jamais nous ne pourrons nous acquitter envers vous !

 

– N’exagérons pas, répondit courtoisement le milliardaire, je n’ai fait – dans la mesure de mes moyens – que d’aider à faire reconnaître une chose parfaitement évidente, l’innocence de Mlle Simone.

 

– N’essayez pas de diminuer le mérite de votre généreuse intervention ! Sans vous, ma pauvre enfant était victime de la plus épouvantable des erreurs judiciaires.

 

« Ma seule façon de m’acquitter envers vous est de vous faire connaître – comme j’en ai pris l’engagement d’honneur – tout ce que je sais sur la mystérieuse tragédie qui vous préoccupe.

 

« Je vous l’ai dit, au cours d’une de nos précédentes conversations, je ne vous apprendrai peut-être pas grand-chose que vous ne sachiez déjà, mais il se peut qu’un détail auquel je n’ai pas, pour mon compte, attaché d’importance, vous mette sur la voie de la vérité… Quant aux menaces qui m’ont été adressées…

 

Todd Marvel et son hôte se regardèrent un instant les yeux dans les yeux, tous deux agités d’une secrète angoisse.

 

– Depuis longtemps, reprit le vieillard après un silence, je n’ai reçu aucune nouvelle lettre anonyme.

 

« Nulle menace, croyez-le bien, ne m’empêchera de remplir mon devoir à votre égard, de m’acquitter de ce que je regarde comme une dette sacrée.

 

– Il faudrait que je puisse savoir, murmura le milliardaire pensif, quels liens peuvent exister entre les bandits qui me persécutent – qui, ce matin même ont, par deux fois, failli me tuer – et l’auteur ou les auteurs du crime.

 

« Je sens que c’est là le nœud de l’énigme.

 

– Je vais d’abord vous révéler tout ce que je sais.

 

– Je vous écoute, dit Todd Marvel, en proie à une émotion qu’il essayait vainement de dominer, et ne craignez pas de me dire les choses telles qu’elles sont…

 

– Il y a maintenant plus de vingt ans, lorsque votre père M. Dick Julius Marvel vint en France, les affaires de ma famille étaient très embarrassées.

 

« Mon père, un architecte connu, venait de mourir, laissant de nombreuses dettes.

 

« J’avais été tout heureux de trouver un modeste emploi dans un ministère.

 

« Mon frère, joueur acharné, avait dû donner sa démission d’officier de marine et me causait, pour son avenir, les plus grandes inquiétudes.

 

« La situation était loin d’être brillante.

 

« Nous ne possédions pour toute fortune que les deux villas.

 

« Celle que vous habitez actuellement était demeurée inachevée et les fonds nous manquaient pour la terminer.

 

« L’autre – celle qui fut le théâtre du drame et dont cette maison, celle où nous nous trouvons en ce moment même occupe l’emplacement – était grevée d’hypothèques et aucun locataire ne se présentait pour l’occuper.

 

– J’ignorais ces détails, balbutia le milliardaire.

 

– J’ai tenu à n’en omettre aucun, parce qu’ils auront certainement pour vous leur importance.

 

« Mais je continue, reprit M. Garsonnet, après avoir rapidement consulté le dossier placé devant lui.

 

« Au cercle qu’il fréquentait, mon frère fit la connaissance d’un riche Américain qui, sur parole, lui avança une somme considérable, et l’empêcha de subir la honte d’être « affiché ». Cet Américain se nommait Nevil Rutland.

 

Todd Marvel, s’était levé, frémissant.

 

– Nevil Rutland, balbutia-t-il, l’assassin de mon père !

 

– Du moins, celui qui a toujours passé pour tel, reprit M. Garsonnet avec une certaine vivacité.

 

« Ce fut lui qui me fit connaître M. Julius Marvel, qui, précisément, cherchait à louer une villa dans la banlieue parisienne. Nevil Rutland et votre père étaient intimes amis, associés dans diverses affaires et, tous deux milliardaires.

 

« La location de la villa avait été payée d’avance pour un an, mais un mois s’était écoulé qu’elle n’était pas encore habitée.

 

« Ce temps avait été employé à remettre tout à neuf, à meubler somptueusement toutes les pièces, à y installer le téléphone, un calorifère, des salles de bains, que sais-je ?

 

« C’est alors que se produisit l’horrible drame, l’inexplicable drame.

 

Une nuit d’hiver, le feu se déclara dans cette maison déserte avec une soudaineté, une violence, qui ne permirent pas d’arriver assez à temps pour enrayer les progrès de l’incendie.

 

« Tout le monde croyait la maison inhabitée, et personne n’eût supposé que le fléau avait pu faire des victimes.

 

« Ce ne fut qu’en fouillant les décombres, qu’à côté d’ossements carbonisés, on découvrit des bijoux à demi fondus, des fragments d’étoffes, grâce auxquels on put identifier le cadavre de M. Julius Marvel.

 

« C’est en explorant moi-même, beaucoup plus tard, ces décombres que j’ai trouvé ce médaillon que j’ai été trop heureux de vous offrir.

 

D’une pâleur mortelle, le milliardaire se taisait, faisant appel à tout son courage pour avoir la force d’entendre la fin de ces tragiques révélations.

 

Après une hésitation qui prouvait combien lui était pénible, à lui-même, la tâche qu’il s’était imposée, M. Garsonnet continua.

 

– Le plus extraordinaire, c’est que M. Julius Marvel, le mois précédent, avait réalisé une moitié de son immense fortune.

 

« Dans quel but ?

 

« On a parlé de deux milliards.

 

– Et je sais qu’on n’a pas retrouvé la moindre trace de ces valeurs.

 

– Ce que vous ignorez peut-être, c’est que l’assassin présumé, Nevil Rutland, avait, lui aussi, réalisé la majeure partie de son avoir, une somme presque égale.

 

« L’enquête, menée avec la plus grande discrétion, à cause des personnalités mises en cause, a établi que le meurtrier n’avait aucun embarras d’argent.

 

« De plus, il était généralement estimé.

 

« Tous ceux qui le connaissaient ont refusé de croire à sa culpabilité.

 

« Très gai, très loyal, très généreux, il ne se connaissait pas d’ennemis.

 

– Pas plus que mon père, murmura mélancoliquement Todd Marvel.

 

« Plus j’avance dans mon enquête, plus tout ce qui se rattache à cette affaire me semble illogique et incompréhensible !

 

« Mais, somme toute, a-t-on des preuves de la culpabilité de Nevil Rutland ?

 

– Des preuves accablantes, répondit M. Garsonnet avec un peu d’hésitation, on retrouva dans les décombres un revolver dont la crosse de nacre portait les initiales N. R. et que ses domestiques reconnurent pour avoir appartenu à Nevil Rutland.

 

« Enfin sa fuite, sa disparition, aussitôt le crime commis, la précaution qu’il avait prise de réaliser la plus grande partie de sa fortune, ce sont là des charges terribles !

 

– Cependant, objecta Todd Marvel, cédant à son habitude de la logique, la victime avait pris cette même précaution ?

 

– C’est là justement que gît le mystère, mais il y a encore d’autres preuves convaincantes.

 

« Les employés de la gare de Ville-d’Avray ont parfaitement reconnu à son signalement Nevil Rutland qui est arrivé de Paris par un des trains du soir et qui est reparti, par la même gare, vers minuit au moment même où la maison était en flammes.

 

« Enfin un homme de peine a trouvé sur le quai de la gare, un bouton de manchette en platine, aux initiales du meurtrier et encore souillé de sang.

 

« Il en a été du bouton de manchette comme du revolver, les domestiques de Rutland l’ont parfaitement reconnu comme appartenant à leur maître.

 

« Ce n’est pas tout, un maraîcher qui se rendait aux halles a vu un malfaiteur escalader la grille de la villa.

 

« Je n’ai pas voulu intervenir, a déclaré le témoin. Je n’avais pas d’armes, je craignais que les malfaiteurs ne fussent en nombre et d’ailleurs j’étais en retard ; dans une occasion pareille, le plus sage est souvent de passer son chemin ».

 

« Pourtant je me rappelle parfaitement que le cambrioleur – il faisait très froid cette nuit-là – était vêtu d’un superbe pardessus de fourrure, coiffé d’un feutre gris et portait des gants de couleur rougeâtre ».

 

« Ces détails de costume correspondaient exactement au signalement fourni par les domestiques du meurtrier.

 

« Il me semble qu’après de pareilles preuves…

 

– Je vous étonnerai peut-être, interrompit brusquement Todd Marvel, en vous disant que, moi, je suis de moins en moins convaincu de la culpabilité de Rutland.

 

Après l’émotion qu’il avait éprouvée, au début des révélations de M. Garsonnet, le milliardaire redevenait détective.

 

Son instinct de logicien le poussait à la contradiction, et, comme son interlocuteur le regardait avec une réelle surprise :

 

– Précisément, continua-t-il, c’est parce que je me trouve en présence de trop de preuves que je suis troublé dans la conviction que je m’étais faite, tout d’abord, d’après vous.

 

« On dirait que le criminel a accumulé, comme à plaisir, tous les gestes, tous les actes qui pouvaient prouver qu’il était coupable.

 

« Rien n’y manque, même pas le classique bouton de manchette perdu par le meurtrier.

 

« J’ai trop l’habitude de ces sortes d’affaires, pour ne pas être mis en défiance par cette série de témoignages, tous favorables à la thèse de l’accusation.

 

« Tous les renseignements que j’ai recueillis sur Nevil Rutland me le montrent comme un homme très intelligent, et s’il avait commis un crime, je ne crois pas qu’il eût agi aussi maladroitement.

 

– J’ai longtemps partagé cette façon de voir, répliqua le vieillard d’un ton grave ; à cause du service rendu à mon frère, j’estimais Rutland et j’aurais voulu le trouver innocent.

 

« Malheureusement…

 

– Il y a dans tout ceci, interrompit le milliardaire, dont le front se barrait de rides sous l’effort de la réflexion, un fait qui n’est pas clair.

 

« Est-il absolument certain que le corps trouvé dans les ruines fût celui de mon père ?

 

– Là-dessus, il n’y a aucun doute à conserver.

 

« En sortant de chez lui – il habitait un hôtel des Champs-Élysées – M. Julius Marvel avait eu soin de dire à ses domestiques, qu’il se rendait à Ville-d’Avray, qu’il y avait rendez-vous avec son ami Rutland et qu’il rentrerait sans doute très tard.

 

– Je ne comprends plus. Une rencontre entre ces deux hommes, en pleine campagne dans une maison déserte, ne s’expliquerait que d’une seule façon, par un duel à mort entre eux.

 

– Vous avez peut-être raison, balbutia M. Garsonnet, dont les hésitations devenaient plus marquées à mesure qu’il approchait de la fin de son récit.

 

« Un détail que j’allais oublier : deux jours après le crime, le juge d’instruction chargé de l’enquête reçut une lettre anonyme, datée de Douvres, par laquelle on lui annonçait que l’assassin, muni de faux papiers, avait réussi à gagner l’Angleterre par Boulogne et qu’il se trouvait à Douvres, où il attendait le départ d’un paquebot pour l’Amérique.

 

« Des dépêches furent expédiées à Boulogne et à Douvres, on trouva bien sur le registre de police de divers hôtels le faux nom sous lequel, d’après les indications de la lettre anonyme, devait se cacher le meurtrier, mais toutes les recherches faites pour le découvrir demeurèrent sans résultat.

 

« Nevil Rutland et l’énorme capital dont il était porteur – près de quatre milliards, si l’on totalise les sommes réalisées le mois précédent par l’assassin et sa victime – avaient disparu, sans laisser de traces, comme s’ils se fussent évanouis en fumée !

 

« On n’a jamais su ce qu’était devenu Rutland.

 

« C’est en vain que l’argent a été dépensé à profusion, que des primes considérables ont été offertes, que les plus habiles détectives du monde entier ont été lancés sur la piste du meurtrier.

 

« Le résultat a été complètement négatif.

 

« Le mystère demeure entier.

 

« On n’a rien découvert, rien, absolument rien !

 

– Il est évident que la lettre anonyme, qui indiquait si soigneusement le faux nom pris par l’assassin, et les ports où il s’était embarqué, avait été écrite par lui, pour dépister les recherches.

 

– Cela ne me paraît pas douteux.

 

Todd Marvel s’était levé et arpentait de long en large le cabinet de travail, en proie à une agitation fébrile.

 

– Il y a certainement dans cette affaire, murmura-t-il à demi-voix, comme se parlant à lui-même, des éléments dont l’enquête n’a pas tenu compte.

 

« Il est impossible que les choses se soient passées comme on le raconte !

 

« J’ai la sensation très nette qu’un ou plusieurs complices, assez habiles pour n’éveiller aucun soupçon ont, tout en demeurant prudemment dans l’ombre, tenu dans leurs mains tous les fils de l’intrigue de cette terrible tragédie !

 

Le milliardaire se tourna vers M. Garsonnet, dont l’attitude embarrassée montrait clairement avec quel soulagement il verrait arriver la fin de l’entrevue.

 

– Vous avez parlé de milliards, lui demanda-t-il, n’a-t-on pas exagéré ?

 

« On m’a dit à moi que les sommes disparues n’étaient pas aussi considérables.

 

– Ceux qui vous ont dit cela avaient un intérêt quelconque à vous tromper.

 

« Les chiffres que je vous ai donnés sont rigoureusement exacts, je les tiens du juge d’instruction et j’ai eu sous les yeux le bordereau des valeurs disparues.

 

– Est-ce là tout ce que vous savez ? demanda Todd Marvel, impérieusement, car, derrière l’apparente franchise de M. Garsonnet, il avait cru deviner certaines réticences.

 

– C’est à peu près tout, répliqua le vieillard très gêné de cette mise en demeure catégorique, il y a cependant quelques détails dont j’aimerais mieux ne pas vous parler, si vous les connaissez déjà.

 

– Vous faites sans doute allusion à ce qui concerne ma mère, Mrs Alicia Marvel ? murmura le milliardaire, non sans émotion.

 

M. Garsonnet hocha la tête affirmativement.

 

– Je n’avais que dix ans à l’époque du drame et je ne me rappelle de ma mère que très vaguement, reprit Todd Marvel, dont la voix s’était altérée et dont les traits exprimaient une profonde tristesse.

 

« Tout ce que je sais, c’est qu’en apprenant le crime qui avait causé la mort de mon père, elle perdit la raison.

 

« Le soin de sa guérison – si toutefois une guérison était possible – fut confié à un ami de mon père, un jeune aliéniste américain de grand savoir.

 

« Elle demeura quelque temps dans un château situé en Bretagne et où la famille l’avait installée, puis elle disparut.

 

« On suppose qu’elle se noya dans l’étang qui se trouvait au centre de la propriété.

 

« Quant au médecin, il quitta le pays peu de temps après la disparition de sa cliente et depuis, ni en Amérique ni en Europe, personne n’a jamais eu de ses nouvelles…

 

– L’énigme, d’un bout à l’autre, est indéchiffrable.

 

« Je n’ai rien à ajouter aux renseignements que vous possédez.

 

Todd Marvel regarda son interlocuteur bien en face, à l’expression contrainte de sa physionomie, il devinait que celui-ci ne lui disait pas toute la vérité.

 

– Vous me cachez quelque chose, monsieur Garsonnet ? lui dit-il presque sévèrement.

 

– C’est vrai, balbutia le vieillard éperdu, incapable de dissimuler plus longtemps, mais c’est une chose que je ne puis pas vous dire, qu’il vaut mieux que vous ne sachiez pas !…

 

– Et pourquoi ?

 

– Cela vous irriterait et vous affligerait, et cela ne vous avancerait pas à grand-chose dans votre enquête.

 

« Non vraiment,