Henryk Sienkiewicz

 

 

 

QUO VADIS ?

 

 

 

(1896)

 

Traduction Ely Halpérine-Kaminski

 

 

 

Publication du groupe « Ebooks libres et gratuits » – http://www.ebooksgratuits.com/

 

 

 

Table des matières

 

Chapitre I. 6

Chapitre II. 19

Chapitre III. 38

Chapitre IV. 41

Chapitre V. 49

Chapitre VI. 53

Chapitre VII. 58

Chapitre VIII. 106

Chapitre IX. 115

Chapitre X. 125

Chapitre XI. 133

Chapitre XII. 149

Chapitre XIII. 160

Chapitre XIV. 174

Chapitre XV.. 189

Chapitre XVI. 195

Chapitre XVII. 203

Chapitre XVIII. 215

Chapitre XIX. 221

Chapitre XX. 233

Chapitre XXI. 247

Chapitre XXII. 258

Chapitre XXIII. 269

Chapitre XXIV. 279

Chapitre XXV. 293

Chapitre XXVI. 302

Chapitre XXVII. 316

Chapitre XXVIII. 327

Chapitre XXIX. 337

Chapitre XXX. 351

Chapitre XXXI. 360

Chapitre XXXII. 369

Chapitre XXXIII. 383

Chapitre XXXIV. 390

Chapitre XXXV. 396

Chapitre XXXVI. 407

Chapitre XXXVII. 419

Chapitre XXXVIII. 423

Chapitre XXXIX. 426

Chapitre XL. 436

Chapitre XLI. 446

Chapitre XLII. 456

Chapitre XLIII. 463

Chapitre XLIV. 476

Chapitre XLV. 481

Chapitre XLVI. 493

Chapitre XLVII. 497

Chapitre XLVIII. 507

Chapitre XLIX. 516

Chapitre L. 530

Chapitre LI. 539

Chapitre LII. 559

Chapitre LIII. 565

Chapitre LIV. 578

Chapitre LV. 587

Chapitre LVI. 593

Chapitre LVII. 621

Chapitre LVIII. 642

Chapitre LIX. 651

Chapitre LX. 658

Chapitre LXI. 668

Chapitre LXII. 673

Chapitre LXIII. 686

Chapitre LXIV. 692

Chapitre LXV. 697

Chapitre LXVI. 703

Chapitre LXVII. 715

Chapitre LXVIII. 718

Chapitre LXIX. 722

Chapitre LXX. 730

Chapitre LXXI. 734

Chapitre LXXII. 740

Chapitre LXXIII. 742

Chapitre LXXIV. 750

Épilogue. 759

À propos de cette édition électronique. 767

 

Chapitre I.

Pétrone se réveilla seulement vers midi, et très las, comme de coutume. La veille, il avait été convive de Néron, et le festin s’était prolongé fort avant dans la nuit. Depuis quelque temps, sa santé commençait à s’altérer. Il avouait se réveiller le matin tout engourdi et incapable de rassembler ses idées. Mais le bain matinal et un soigneux massage opéré par d’habiles esclaves stimulaient la circulation de son sang paresseux, achevaient de le réveiller, lui rendaient ses forces, si bien que de l’oleotechium, c’est-à-dire du dernier compartiment de la salle de bains, il sortait comme rajeuni, les yeux pétillants d’esprit et de gaieté, élégant, et tellement supérieur qu’Othon lui-même n’eût pu rivaliser avec lui. C’était bien là celui qu’on appelait l’arbiter elegantiarum.

 

Il ne fréquentait les bains publics que dans les rares cas où un rhéteur, faisant parler de lui dans la ville, y venait susciter l’admiration, ou quand, lors des éphébies, on y donnait des jeux attrayants. Il avait dans son insula ses bains particuliers que le célèbre compagnon de Sévère, Celer, lui avait agrandis, rebâtis, et ornés avec un goût si recherché que Néron même reconnaissait leur supériorité sur ses bains à lui, pourtant plus vastes et plus luxueusement installés.

 

Ainsi, après ce festin de la veille, où, d’abord ennuyé par les bouffonneries de Vatinius, il avait ratiociné avec Néron, Lucain et Sénèque sur la question de savoir si la femme possède une âme, il s’était levé tard et prenait son bain comme à l’ordinaire. Deux balneatores, taillés en hercules, venaient de le poser sur une mensa de cyprès recouverte d’un neigeux byssus égyptien, et, de leurs paumes enduites d’huile parfumée, ils s’étaient mis à frotter son corps aux formes sculpturales. Lui, les yeux fermés, attendait que la chaleur du laconicum et celle de leurs mains eussent pénétré en lui et dissipé sa fatigue.

 

Enfin, après un certain temps, il ouvrit les yeux et parla : il s’informa du temps qu’il faisait et des gemmes que le joaillier Idomène devait venir lui soumettre ce jour-là. Il se trouva qu’il faisait beau temps, qu’une légère brise soufflait des monts Albains et que les gemmes n’étaient pas encore arrivées. Pétrone referma les yeux et donna l’ordre qu’on le portât au tepidarium. Mais, soulevant la draperie, le nomenclator annonça la visite du jeune Marcus Vinicius, récemment arrivé d’Asie Mineure.

 

Pétrone ordonna de faire entrer le visiteur au tepidarium, où il se rendit à son tour. Vinicius était son parent, fils de sa sœur aînée, qui jadis avait épousé Marcus Vinicius, personnage consulaire au temps de Tibère. Le jeune homme, qui venait de servir sous Corbulon contre les Parthes, rentrait, la guerre terminée. Pétrone avait pour lui un certain faible, très proche de l’affection, parce que Marcus était un beau jeune homme au corps d’athlète sachant, dans la débauche même, conserver certaine mesure esthétique, chose que Pétrone prisait par-dessus tout.

 

– Salut, Pétrone, – dit le jeune homme en entrant d’un pas alerte dans le tepidarium ; – que tous les dieux te soient propices, et particulièrement Asclépias et Cypris ; car, sous leur double égide, il ne peut rien t’arriver de mal.

 

– Sois le bienvenu dans Rome et que le repos te soit doux après la guerre, – répondit Pétrone en dégageant, pour la lui tendre, sa main des plis d’un soyeux tissu de lin dont il était enveloppé – qu’y a-t-il de nouveau en Arménie ? Durant ton séjour en Asie, n’as-tu pas poussé une pointe jusqu’en Bithynie ?

 

Pétrone avait été jadis proconsul en Bithynie et y avait même gouverné avec énergie et justice, contraste singulier avec le caractère de cet homme, fameux par ses goûts efféminés et sa soif du luxe. Aussi rappelait-il volontiers ce temps-là, qui fournissait la preuve de ce qu’il aurait pu et su faire, s’il lui avait plu de s’en donner la peine.

 

– J’ai eu l’occasion d’aller à Héraclée, – répondit Vinicius. – Corbulon m’y a envoyé pour y lever des renforts.

 

– Ah ! Héraclée ! J’y connus une fille de Colchide pour qui je donnerais toutes les divorcées d’ici, sans en excepter Poppée. Au fait, c’est là une vieille histoire. Donne-moi plutôt des nouvelles de la frontière des Parthes. Cela n’empêche que je sois fatigué de tous ces Vologèse, Tiridate, Tigrane et autres barbares qui, suivant les dires du jeune Arulanus, marchent encore chez eux à quatre pattes et n’imitent les hommes qu’en notre présence. Mais en ce moment on en parle beaucoup à Rome, peut-être parce qu’il est dangereux d’y parler d’autre chose.

 

– Cette guerre tourne mal ; n’était Corbulon, elle pourrait se terminer par une défaite.

 

– Corbulon ! par Bacchus ! c’est un vrai petit dieu de la guerre, un véritable Mars, un chef illustre et à la fois fougueux, loyal et sot. Je l’aime, uniquement parce que Néron a peur de lui.

 

– Corbulon n’est pas un sot.

 

– Peut-être as-tu raison, et d’ailleurs, peu importe. La sottise, comme dit Pyrrhon, n’est en rien pire que la sagesse et n’en diffère en rien.

 

Vinicius se mit à lui parler de la guerre, mais voyant Pétrone refermer ses paupières et considérant sa figure fatiguée et quelque peu amaigrie, le jeune homme changea de conversation et lui demanda avec sollicitude des nouvelles de sa santé.

 

Pétrone rouvrit les yeux.

 

La santé !… Non. Elle n’était pas brillante. À vrai dire, il n’en était pas encore au même point que ce jeune Syssena, parvenu à un tel degré d’insensibilité physique qu’il demandait, lorsqu’on le portait au bain le matin : « Suis-je assis ? » Néanmoins, il n’était pas bien portant. Vinicius venait de le mettre sous la protection d’Asclépias et de Cypris. Mais lui, Pétrone, n’avait aucune confiance dans Asclépias. On ne savait pas même de qui il était fils, cet Asclépias, d’Arsinoë ou de Coronide ? Et si l’on n’est pas certain de la mère, que dire alors du père ? Qui peut, à l’heure actuelle, répondre de son propre père ?

 

Ici, Pétrone sourit et continua :

 

– Il est vrai qu’il y a deux ans j’ai envoyé à Épidaure trois douzaines de passereaux vivants et une coupe remplie d’or ; mais sais-tu pourquoi ? Je me disais : si cela ne me fait pas de bien, cela ne me fera toujours pas de mal. S’il est encore en ce monde des hommes qui sacrifient aux dieux, je pense que tous raisonnent comme moi. Tous ! exceptés peut-être les muletiers que les voyageurs louent à la Porte Capêne. Outre Asclépias, j’ai eu également affaire aux Asclépiades quand, l’an dernier, je souffrais quelque peu de la vessie. Ils ont pratiqué pour moi des incubations. Je n’ignorais pas qu’ils fussent des charlatans, mais je me disais de même : « Quel mal cela peut-il me faire ? » Le monde repose sur la supercherie, et la vie est une illusion. L’âme aussi n’est qu’une illusion. Il faut cependant user d’assez de raison pour discerner les illusions agréables de celles qui ne le sont pas. Dans mon hypocaustum, je fais brûler du bois de cèdre saupoudré d’ambre, parce que je préfère dans la vie les arômes aux pestilences. Quant à Cypris, sous l’égide de qui tu m’as placé aussi, elle a manifesté sa protection en me gratifiant d’élancements dans la jambe droite. Au reste, une bonne déesse ! Je suppose que toi aussi tu porteras tôt ou tard de blanches colombes sur son autel…

 

– Oui, – répondit Vinicius. – J’ai été invulnérable aux flèches des Parthes, mais le trait de l’Amour m’a frappé… d’une façon imprévue, à quelques stades des portes de la ville.

 

– Par les blancs genoux des Grâces ! tu me raconteras la chose à loisir ! – s’écria Pétrone.

 

– Je venais précisément te demander conseil, – fit Marcus.

 

À ce moment parurent les epilatores, qui s’occupèrent de Pétrone. Sur l’invitation de celui-ci, Marcus se dépouilla de sa tunique et entra dans un bassin d’eau tiède.

 

– Ah ! je ne te demande pas si ton amour est partagé ! – reprit Pétrone en contemplant Vinicius dont le corps juvénile semblait sculpté dans du marbre ; – si Lysippe t’avait vu, tu ornerais, sous les traits d’un jeune Hercule, la porte qui mène au Palatin.

 

Vinicius sourit, flatté, et se plongea dans la piscine en éclaboussant largement d’eau tiède une mosaïque qui représentait Héra priant le Sommeil d’endormir Zeus. Pétrone le regardait de l’œil connaisseur d’un artiste.

 

Comme, son bain terminé, le jeune homme se remettait à son tour aux epilatores, le lector entra avec, sur le ventre, un étui de bronze plein de rouleaux de papyrus.

 

– Veux-tu écouter cela ? – demanda Pétrone.

 

– Volontiers, si ce sont tes œuvres, – répondit Vinicius. – Autrement, je préfère causer. Les poètes vous arrêtent aujourd’hui à tous les coins de rue.

 

– Certes oui ! On ne peut passer devant une basilique, devant des thermes, une bibliothèque ou une librairie, sans voir un poète gesticulant comme un singe. Quand Agrippa est revenu d’Orient, il les a pris pour des fous. Mais c’est de notre temps. César écrit des vers, et tout le monde suit son exemple. Seulement on n’a pas le droit d’écrire de meilleurs vers que ceux de César, et c’est pourquoi je crains un peu pour Lucain… Moi, j’écris de la prose dont je ne régale personne, pas même moi. Ce que le lector avait à nous lire, c’est les codicilles de ce pauvre Fabricius Veiento.

 

– Pourquoi « ce pauvre » ?

 

– Parce qu’on l’a invité à s’en aller jouer Ulysse et à ne pas réintégrer ses pénates jusqu’à nouvel ordre. Cette Odyssée lui sera d’autant plus légère que sa femme n’est pas une Pénélope. Inutile, n’est-ce pas ? de te dire qu’on l’a traité assez sottement. Au surplus, personne ici ne voit les choses que superficiellement. Ce livre est assez médiocre et ennuyeux, et il n’a eu de succès qu’une fois son auteur exilé. Aujourd’hui, on entend crier de tous côtés : « Scandale ! scandale ! » Il est possible que Veiento ait imaginé certaines choses, mais moi qui connais la ville, nos patres et nos femmes, je t’assure qu’il n’y a là qu’une bien pâle image de la réalité. N’empêche que chacun y cherche : soi-même avec crainte, et ses amis avec malveillance. À la librairie d’Aviranus, cent scribes copient ce livre sous la dictée ; le succès en est assuré.

 

– Tes prouesses n’y figurent pas ?

 

– Si, mais l’auteur s’est mépris : car je suis à la fois plus mauvais et moins plat qu’il ne me représente. Vois-tu, nous avons ici depuis longtemps perdu le sentiment de ce qui est digne et indigne, et, personnellement, il me paraît que cette différence n’existe pas, bien que Sénèque, Musonius et Thraséas se targuent de l’apercevoir. Moi, cela m’est égal ! Par Hercule ! je dis ce que je pense ! Et du moins j’ai gardé cette supériorité de discerner ce qui est laid et ce qui est beau, choses que, par exemple, ne saurait comprendre notre poète à la barbe d’airain, ce charretier, ce chanteur, ce danseur et cet histrion.

 

– Je regrette cependant Fabricius ! C’est un bon camarade.

 

– C’est la vanité qui l’a perdu. Il était suspect à tous, et personne ne savait au juste à quoi s’en tenir ; lui-même ne savait se taire et s’en allait jaser à tout venant sous le sceau du secret… As-tu entendu raconter l’histoire de Rufin ?

 

– Non.

 

– Eh bien ! allons nous rafraîchir dans le frigidarium, je te la conterai.

 

Ils passèrent dans le frigidarium, au centre duquel jaillissait un jet d’eau teinté de rose clair et d’où s’exhalait un parfum de violettes. Là, ils s’assirent pour prendre le frais, dans des niches tapissées d’étoffes de soie, et gardèrent un instant le silence. Vinicius contempla d’un air pensif un Faune de bronze cherchant de ses lèvres avides celles d’une nymphe qu’il tenait renversée sur son bras, puis il dit :

 

– Celui-là a raison. Voilà ce qu’il y a de meilleur dans la vie.

 

– Plus ou moins ! Mais en outre, toi tu aimes la guerre, moi pas ; sous la tente, les ongles se cassent et perdent leur teinte rose. Au fait, à chacun son plaisir. Barbe-d’Airain aime le chant, le sien surtout, et le vieux Scaurus son vase de Corinthe qu’il place la nuit près de son lit et qu’il embrasse pendant ses insomnies. Les bords en sont déjà usés sous ses baisers. Dis-moi, n’écris-tu pas des vers ?

 

– Non, je n’ai jamais construit un hexamètre entier.

 

– Et tu ne joues pas du luth, tu ne chantes pas ?

 

– Non.

 

– Tu ne conduis pas ?

 

– J’ai pris part à des courses autrefois, à Antioche, mais sans succès.

 

– Parfait, alors je suis tranquille sur ton compte. Et de quel parti es-tu à l’hippodrome ?

 

– Des Verts.

 

– Alors, je suis complètement rassuré, surtout que tu possèdes une assez belle fortune ; mais tu n’es pas aussi riche que Pallas ou Sénèque. Car à présent, vois-tu, il fait bon chez nous écrire des vers, chanter en s’accompagnant du luth, déclamer et courir dans le cirque ; mais il est de beaucoup préférable, et surtout plus sûr, de ne pas écrire de vers, de ne pas jouer, de ne pas chanter et de ne pas courir dans le cirque. Le mieux est de savoir admirer Barbe-d’Airain y montrant ses talents. Tu es beau garçon ; le danger serait que Poppée s’éprît de toi. Mais elle a pour cela trop d’expérience. Elle a été rassasiée d’amour par ses deux premiers maris, et avec le troisième il s’agit pour elle de tout autre chose. Figure-toi que cet imbécile d’Othon l’aime toujours à la folie… Il erre là-bas, sur les rochers d’Espagne, en poussant des soupirs, et il a si bien perdu ses anciennes habitudes, il est devenu si négligent de sa personne, qu’il lui suffit maintenant de trois heures par jour pour accommoder ses frisures. Qui eût pu croire cela de la part d’Othon ?

 

– Je le comprends, moi, – répondit Vinicius, – mais, à sa place, j’agirais autrement.

 

– Comment ?

 

– Je me créerais des légions fidèles parmi les montagnards de là-bas. Ce sont de rudes soldats, ces Ibères.

 

– Vinicius ! Vinicius ! Je suis tenté de dire que tu n’en serais pas capable. Sais-tu pourquoi ? C’est qu’on les fait, ces choses-là, et qu’on ne les dit pas, même à titre d’hypothèses. À sa place, moi je me rirais de Poppée, je me rirais de Barbe-d’Airain et me recruterais des légions, non pas d’Ibères, mais d’Ibériennes. Tout au plus écrirais-je des épigrammes, en prenant soin de ne les lire à personne…, pas comme ce pauvre Rufin.

 

– Tu voulais me conter son histoire.

 

– Je te la dirai dans l’unctuarium.

 

Mais, dans l’unctuarium, l’attention de Vinicius s’absorba dans la contemplation des belles esclaves qui y attendaient les baigneurs. Deux d’entre elles, des négresses, telles de magnifiques statues d’ébène, commencèrent à leur oindre le corps de suaves parfums d’Arabie ; d’autres, Phrygiennes, coiffeuses habiles, tenaient dans leurs mains délicates et souples comme des serpents des miroirs d’acier poli et des peignes ; deux autres, filles grecques de Cos, véritables déesses, attendaient, en leur qualité de vestiplicae, le moment où elles auraient à disposer en plis sculpturaux les toges de leurs maîtres.

 

– Par Zeus, assembleur de nuées ! – s’écria Marcus Vinicius, – quel choix il y a ici !

 

– Je préfère la qualité à la quantité, – répondit Pétrone – Toute ma familia[1] de Rome ne dépasse pas quatre cents tête : et j’estime que les parvenus seuls ont besoin, pour leur service particulier, d’un plus nombreux domestique.

 

– Chez Barbe-d’Airain lui-même, on ne trouverait pas de corps aussi parfaits, – dit Vinicius, les narines palpitantes.

 

À ces mots, Pétrone répondit avec une sorte d’insouciance amicale :

 

– Tu es mon parent et je ne suis, moi, ni si peu accommodant que Barsus, ni aussi pédant qu’Aulus Plautius.

 

Vinicius, à ce dernier nom, oublia déjà les filles de Cos et élevant brusquement la voix, il demanda :

 

– Pourquoi Aulus Plautius t’est-il venu à l’esprit ? Sais-tu que, m’étant démis le bras à proximité de la ville, je suis resté quelques jours chez eux ? Plautius, étant venu à passer au moment de l’accident et voyant que je souffrais beaucoup, m’avait emmené chez lui où son esclave, le médecin Mérion, me guérit C’est précisément de cela que je voulais te parler.

 

– Et alors ? Te serais-tu par hasard amouraché de Pomponia ? En ce cas, je te plaindrais : pas jeune et si vertueuse ! Je ne puis rien imaginer de plus mauvais que ce mélange. Brrr !

 

– Non, pas de Pomponia ! Eheu ! – fit Vinicius.

 

– Et de qui donc ?

 

– De qui ? Si je le savais ! Je ne connais même pas au juste son nom : Lygie, ou Callina ? On l’appelle chez eux Lygie, parce qu’elle est de la nation des Lygiens, mais en outre elle a son nom barbare de Callina. Étrange maison que celle de ces Plautius ! Elle est pleine de monde, et cependant il y règne un silence pareil à celui des bosquets de Subiacum. Pendant une dizaine de jours, j’ignorai qu’une divinité y résidait. Mais un matin, à l’aube, je l’aperçus qui se baignait dans un bassin du jardin. Et, sur l’écume d’où naquit Aphrodite, je te jure que les rayons de l’aurore se jouaient à travers son corps. Je craignais de la voir se fondre devant moi au soleil levant, comme se fond l’aurore. Depuis, je l’ai revue deux fois, et je ne sais plus ce que c’est que le repos ; je n’ai plus aucun autre désir, je veux ignorer tout ce que peut me donner la ville ; je ne veux pas de femmes, je ne veux pas d’or, je ne veux ni bronzes de Corinthe, ni ambre, ni nacre, ni vin, ni festins…, je ne veux que Lygie. Pétrone, je languis pour elle comme, sur la mosaïque de ton tepidarium, le Sommeil languit pour Païsiteia ; je la désire jour et nuit.

 

– Si c’est une esclave achète-la.

 

– Elle n’est pas esclave.

 

– Qu’est-elle donc ? Une affranchie de Plautius ?

 

– Elle n’a jamais été esclave, on n’a pas eu à l’affranchir.

 

– Alors ?

 

– Je ne sais. Une fille de roi, ou quelque chose d’approchant.

 

– Tu m’intéresses, Vinicius.

 

– Si tu veux bien m’écouter, ta curiosité va être satisfaite. L’histoire n’est pas longue. Peut-être as-tu rencontré jadis Vannius, ce roi des Suèves qui, chassé de son pays, résida longtemps à Rome et y devint même fameux par sa chance au jeu d’osselets et sa façon de conduire un char. César Drusus le replaça sur son trône. Vannius, qui était en réalité un homme de valeur, gouverna d’abord très bien et mena des guerres heureuses ; plus tard, cependant, il en vint à pressurer un peu trop, non seulement ses voisins, mais aussi ses propres Suèves. Si bien que Vangio et Sido, ses neveux, fils de Vibilius, roi des Hermandures, s’entendirent pour le forcer à retourner à Rome… y tenter la chance aux osselets.

 

– Je m’en souviens, c’était sous Claude, il n’y a pas si longtemps.

 

– Oui !… La guerre éclata. Alors Vannius demanda l’aide des Yazygues ; de leur côté, ses chers neveux, les Lygiens, ayant ouï parler des richesses de Vannius et attirés par l’appât du butin, accoururent si nombreux que César Claude commença à redouter l’invasion de ses frontières. Bien que peu enclin à s’immiscer dans les guerres des Barbares, il écrivit néanmoins à Atelius Hister, qui commandait la légion du Danube, de suivre d’un œil attentif les péripéties de la guerre et d’empêcher qu’on troublât notre paix. Hister exigea alors des Lygiens la promesse qu’ils ne franchiraient pas notre frontière ; non seulement ils y adhérèrent, mais encore ils donnèrent des otages, dont la femme et la fille de leur chef… Car, tu le sais, les Barbares traînent à la guerre leurs femmes et leurs enfants… Or, ma Lygie est la fille de ce chef.

 

– Comment as-tu appris tout cela ?

 

– C’est Aulus Plautius qui me l’a conté… Ainsi donc, les Lygiens ne passèrent pas alors la frontière. Mais les Barbares arrivent comme un ouragan et disparaissent de même. Ainsi disparurent les Lygiens aux têtes ornées de cornes d’aurochs. Ils battirent les Suèves et les Yazygues rassemblés par Vannius ; mais leur roi ayant péri, ils partirent avec leur butin, laissant les otages entre les mains d’Hister. Peu après, la mère mourut, et Hister, ne sachant que faire de l’enfant, l’envoya au gouverneur de la Germanie, Pomponius. Après la guerre des Canes, celui-ci rentra à Rome, où Claude, tu le sais, lui fit décerner les honneurs du triomphe. La fillette suivit le char du vainqueur ; mais après la cérémonie, un otage ne pouvant être considéré comme une captive et Pomponius ne sachant que faire d’elle, la confia à sa sœur, Pomponia Græcina, femme de Plautius. Sous ce toit, où tout est vertueux, depuis les maîtres jusqu’aux volatiles de la basse-cour, elle grandit vierge, aussi vertueuse, hélas ! que Græcina, et si belle que Poppée en personne semblerait à côté d’elle une figue d’automne auprès d’une pomme des Hespérides.

 

– Et alors ?

 

– Alors, je te le répète, depuis que j’ai vu les rayons passer à travers son corps pour se jouer dans l’eau du bassin, je l’aime à en devenir fou.

 

– Est-elle donc aussi transparente qu’une lamproie ou qu’une petite sardine ?

 

– Ne plaisante pas, Pétrone ; et si tu t’illusionnes parce que je parle avec calme de ma passion, rappelle-toi que souvent sous une toge élégante se cachent de profondes blessures. Je dois te dire aussi qu’à mon retour d’Asie, j’ai passé une nuit dans le temple de Mopsus dans l’espoir d’un songe prophétique, et là Mopsus m’apparut lui-même et m’annonça que l’amour devait amener un changement complet dans ma vie.

 

– J’ai entendu Pline dire qu’il ne croyait pas aux Dieux, mais qu’il croyait aux songes, et il est possible qu’il ait raison. En dépit de mes plaisanteries, je n’en pense pas moins quelquefois qu’en réalité il n’y a qu’une seule divinité, éternelle, toute-puissante, créatrice : Venus Genitrix. C’est elle qui fond tout ensemble les âmes, les corps et les choses. Éros a tiré le monde du chaos. A-t-il bien fait ? Ce n’est pas là la question ; mais puisqu’il en est ainsi, nous pouvons bien reconnaître sa puissance, sauf à ne pas l’adorer…

 

– Ah ! Pétrone ! il est plus facile de philosopher que de donner un bon conseil.

 

– Que veux-tu en somme ?

 

– Je veux Lygie ! Je veux que mes bras, qui maintenant n’étreignent que le vide, l’étreignent et la pressent contre ma poitrine. Je veux boire son souffle. Si c’était une esclave, je donnerais pour elle à Aulus cent jeunes filles aux pieds blanchis à la craie, en signe qu’elles n’ont jamais été mises en vente. Je veux la garder chez moi jusqu’au jour où ma tête sera aussi blanche que la cime du Soracte pendant l’hiver.

 

– Elle n’est pas esclave, certes, mais, en réalité, elle appartient à la familia de Plautius et, comme c’est une enfant abandonnée, on peut la considérer comme alumna[2], et Plautius est libre de la céder s’il le veut.

 

– À coup sûr, tu ne connais pas Pomponia Græcina. Et puis, tous deux se sont attachés à elle comme à leur propre enfant.

 

– Je connais Pomponia : un vrai cyprès. Si elle n’était la femme d’Aulus, on pourrait la louer en qualité de pleureuse. Depuis la mort de Julia, elle n’a pas quitté la stola noire et, vivante, elle a l’air de marcher déjà dans la prairie semée d’asphodèles. De plus, elle est univira, donc, parmi nos femmes quatre ou cinq fois divorcées, c’est vraiment un phénix… À propos ! Sais-tu qu’on parle d’un phénix qui, paraît-il, aurait surgi dans la Haute-Égypte, ce qui n’arrive que tous les cinq cents ans ?

 

– Pétrone ! Pétrone ! Nous parlerons du phénix un autre jour.

 

– Que puis-je, mon cher Marcus ? Je connais Aulus Plautius qui, tout en blâmant mon genre de vie, n’en a pas moins un faible pour moi et un peu plus d’estime que pour les autres ; car, il sait que je n’ai jamais été un délateur comme Domitius Afer, Tigellin et toute la bande des familiers d’Ahénobarbe. Enfin, sans me poser en stoïcien, j’ai souvent considéré d’un mauvais œil certains actes de Néron, sur lesquels Sénèque et Burrhus fermaient les yeux. Si tu juges que je sois à même de t’obtenir quelque chose auprès d’Aulus, je suis à ton service.

 

– Je crois que tu le peux. Tu as de l’influence sur lui et, au surplus, tu es inépuisable en fait d’expédients. Si tu y réfléchissais et que tu en parles à Plautius ?…

 

– Tu exagères mon influence et mon habileté, mais s’il ne s’agit que de cela, j’irai en parler à Plautius dès qu’ils rentreront en ville.

 

– Ils sont rentrés depuis deux jours.

 

– Passons alors dans le triclinium, où nous attend le déjeuner ; une fois restaurés, nous nous ferons transporter chez Plautius.

 

– Tu m’a toujours été cher, – s’écria Vinicius avec enthousiasme ; – mais à présent il me reste à faire placer ta statue au milieu de mes lares, ta statue aussi belle que celle-ci, et je lui offrirai des sacrifices.

 

Ce disant, il s’était tourné vers les statues qui ornaient tout un pan de mur de la salle embaumée et du geste il en désignait une qui représentait Pétrone en Hermès, le caducée à la main. Puis il ajouta :

 

– Par la lumière d’Hélios ! si le divin Alexandros te ressemblait, je ne m’étonne plus de la conduite d’Hélène.

 

Cette exclamation contenait autant de sincérité que de flatterie. Car Pétrone, quoique plus âgé et moins athlétique, était encore plus beau que Vinicius. Les femmes romaines n’admiraient pas seulement son esprit affiné et son goût, qui lui avait valu le titre d’arbitre des élégances, mais aussi son corps. Cette admiration se pouvait même lire sur le visage des deux jeunes Grecques de Cos qui, en ce moment, disposaient les plis de sa toge, et dont l’une, Eunice, qui l’aimait en secret, humble et ravie, le regardait dans les yeux.

 

Mais lui n’y apportait aucune attention, et souriant à Vinicius, il lui répondit par la définition de la femme d’après Sénèque :

 

« Animal impudens… », etc.

 

Et lui posant le bras sur l’épaule, il l’entraîna vers le triclinium.

 

Dans l’unctuarium, les deux jeunes Grecques, les Phrygiennes et les deux négresses s’occupèrent à ranger les epilichnia contenant les parfums. Mais à ce moment, la draperie relevée laissa voir les têtes des balneatores et l’on entendit un léger « psst » ; à cet appel, l’une des Grecques, les Phrygiennes et les Éthiopiennes disparurent vivement derrière la draperie. Alors commença dans les thermes une scène de débauches à laquelle l’intendant ne s’opposa pas, lui qui souvent prenait part à des saturnales de ce genre. Pétrone, d’ailleurs, s’en doutait bien un peu ; mais en homme indulgent et qui n’aime pas à sévir, il fermait les yeux.

 

Eunice était restée seule dans l’unctuarium. Un instant, elle prêta l’oreille aux bruits de voix et aux rires qui s’éloignaient du côté du laconicum, puis elle prit le siège d’ambre et d’ivoire sur lequel Pétrone était assis tout à l’heure et, avec précaution, l’approcha de la statue.

 

Le soleil inondait l’unctuarium de ses rayons sous lesquels resplendissaient les marbres multicolores qui recouvraient les murs.

 

Eunice se haussa sur le siège, au niveau de la statue, au cou de laquelle elle noua soudain ses bras ; puis, rejetant en arrière ses cheveux d’or, accolant sa chair rose au marbre blanc, elle scella avec transport sa bouche aux lèvres froides de Pétrone.

 

Chapitre II.

Après une collation qui tint lieu de déjeuner, car, lorsque les deux amis prirent place à table, les simples mortels avaient depuis longtemps achevé le prandium de midi, Pétrone proposa de faire la sieste. Il était, à son avis, trop tôt pour faire une visite. Il est vrai que certaines gens commencent à aller voir leurs amis dès le lever du soleil, se conformant ainsi à un usage qu’ils tiennent pour une vieille coutume romaine. Mais Pétrone jugeait cette coutume barbare. Les seules heures convenables sont celles de l’après-midi, et encore pas avant que le soleil ne soit passé du côté du temple de Jupiter Capitolin et n’ait commencé à éclairer obliquement le Forum. En automne, la chaleur est parfois assez forte dans la journée et beaucoup de personnes se plaisent à faire un somme après leur repas. À cette heure, il n’est pas sans agrément d’écouter le murmure du jet d’eau dans l’atrium et de s’assoupir, après les mille pas réglementaires, sous la lumière rougeâtre tamisée par la pourpre du velarium à demi tiré.

 

Vinicius fit bon accueil à ces justes propositions. Tout en allant et venant. Ils se mirent négligemment à causer de ce qui se passait au Palatin et dans la ville, et même un tantinet à philosopher sur les choses de la vie. Puis, Pétrone se rendit au cubiculum où il s’assoupit quelques instants seulement. Une demi-heure après, il en sortit et se fit apporter de la verveine pour la respirer et s’en frotter les mains et les tempes.

 

– Tu ne saurais croire combien cela ranime et rafraîchit, – dit-il. – À présent, je suis prêt.

 

Ils prirent place dans la litière qui les attendait depuis longtemps, et se firent porter vers le Vicus Patricius, à la maison d’Aulus. L’insula de Pétrone était située sur le flanc méridional du Palatin, tout près des Carinae ; le plus court chemin était donc de passer par le bas du Forum ; mais Pétrone, désirant entrer d’abord chez l’orfèvre Idomène, prescrivit de prendre par le Vicus Apollinis et par le Forum, du côté du Vicus Sceleratus, au coin duquel s’ouvraient des boutiques de toutes sortes.

 

Les colosses nègres soulevèrent la litière et, précédés par des esclaves appelés les pedisequi, ils se mirent en marche. Assez longtemps, tout en portant à ses narines ses mains parfumées de verveine, Pétrone garda le silence et parut réfléchir. Enfin, il dit :

 

– Une idée me vient : si ta nymphe des bois n’est pas une esclave, elle pourrait, sans difficulté, quitter la maison des Plautius pour s’installer dans la tienne. Tu l’envelopperais d’amour, tu la comblerais de richesses, ainsi que j’ai fait pour mon adorée Chrysothémis dont, entre nous, je suis au moins aussi fatigué qu’elle peut l’être de moi.

 

Marcus secoua la tête.

 

– Non ?… – interrogea Pétrone. – À envisager le pire, la chose irait jusqu’à César, et tu peux être certain que, mon influence aidant, notre Barbe-d’Airain serait pour nous.

 

– Tu ne connais pas Lygie ! – répondit Vinicius.

 

– Alors, laisse-moi te demander si tu la connais, – autrement que de vue. Lui as-tu parlé ? Lui as-tu révélé ton amour ?

 

– Je l’ai vue d’abord près de la fontaine ; ensuite, je l’ai rencontrée deux fois. N’oublie pas que, durant mon séjour dans la maison des Aulus, je logeais dans l’annexe latérale réservée aux hôtes, et qu’ayant le bras démis, je ne pouvais paraître à la table commune. C’est seulement la veille du jour auquel était fixé mon départ que je me trouvai, au souper, pour la première fois auprès de Lygie, mais je ne pus lui adresser une seule parole. Je dus écouter Aulus : le récit de ses victoires en Bretagne, puis ses récriminations sur la décadence du petit fermage en Italie, en dépit des efforts que Licinius Stolo fit jadis pour l’arrêter. En somme, je ne sais si Aulus est capable de parler d’autre chose ; en tout cas ne va pas croire que nous puissions esquiver ces deux thèmes de conversation, autrement que pour l’entendre blâmer les mœurs efféminées de notre époque. Ils ont chez eux de nombreux faisans dans des volières, mais ils se garderaient bien de les manger, en vertu de ce principe que chaque faisan mangé avance le terme de la puissance romaine. Une autre fois, j’ai rencontré Lygie près de la citerne, dans le jardin ; elle tenait à la main un roseau fraîchement cueilli, dont elle trempait dans l’eau le panache pour en arroser les iris qui poussaient à l’entour. Vois mes genoux. Par le boucher d’Héraclès ! je t’affirme qu’ils ne tremblaient pas quand des nuées de Parthes se ruaient en hurlant sur nos manipules ; mais, auprès de cette citerne, ils tremblèrent. J’étais troublé comme un enfant au cou de qui pend encore la bulle[3] ; mes yeux seuls l’imploraient, et longtemps je fus incapable de prononcer un mot.

 

Pétrone le contempla avec une sorte d’envie.

 

– Homme heureux, – lui dit-il, – quand même le monde et la vie seraient souverainement détestables, de toute éternité il y restera un bien : la jeunesse !

 

Un instant après, il demanda :

 

– Et tu ne lui as pas adressé la parole ?

 

– Si. Je me ressaisis et lui dis que je revenais d’Asie, que je m’étais démis un bras en arrivant à la ville et que j’avais cruellement souffert, mais que, près de quitter cette maison hospitalière, je constatais que la souffrance y était plus précieuse que partout ailleurs les plaisirs, la maladie plus douce que la santé sous un autre toit. Troublée aussi, la tête baissée, elle écoutait mes paroles et traçait avec son roseau quelque chose sur le sable safran. Puis elle leva les yeux, les abaissa une fois encore vers les signes qu’elle venait de tracer, les reporta de nouveau sur moi avec une velléité de me poser une question et, soudain, s’enfuit comme une hamadryade devant le plus pataud des faunes.

 

– Sans doute elle a de beaux yeux.

 

– Comme la mer, et je m’y suis noyé comme dans la mer. L’archipel, tu peux m’en croire, est d’un moins limpide azur. Peu après, le petit Plautius accourut pour me demander quelque chose. Mais je ne compris pas ce qu’il désirait de moi.

 

– Ô Athéné ! – s’écria Pétrone, – ôte à ce garçon le bandeau dont Éros lui voila les yeux, si tu ne veux qu’il se brise la tête aux colonnes du temple de Vénus.

 

Puis, se tournant vers Vinicius :

 

– Ô toi, bourgeon printanier de l’arbre de vie, toi, première pousse verdoyante de la vigne ! C’est non pas chez les Plautius qu’il me faudrait te faire porter, mais à la maison de Gélocius, où l’on tient école pour les jeunes gens ignorants de la vie.

 

– Que veux-tu dire ?

 

– Et qu’avait-elle tracé sur le sable ? N’était-ce point le nom de l’Amour, ou bien encore un cœur percé d’un trait, ou peut-être quelque chose où tu eusses pu reconnaître que déjà les satyres ont chuchoté à l’oreille de cette nymphe divers secrets de la vie ? Comment n’as-tu pas regardé ces signes ?

 

– Je porte la toge depuis plus longtemps que tu ne penses, – répliqua Vinicius, – et, avant l’arrivée du petit Aulus, j’avais déjà observé avec attention les signes. Car je n’ignore pas qu’en Grèce, et à Rome aussi, les jeunes filles écrivent souvent sur le sable des aveux que leurs lèvres n’oseraient formuler… Mais devine ce qu’elle avait dessiné ?

 

– Comment devinerais-je à présent, si je ne l’ai pu tout à l’heure ?

 

– Un poisson.

 

– Que dis-tu ?

 

– Je dis : un poisson. Voulait-elle faire entendre qu’il est glacé, le sang qui jusqu’à présent coule dans ses veines ? Je ne sais. Mais puisque, pour toi, je suis le bourgeon printanier sur l’arbre de vie, sans doute pourras-tu mieux que moi expliquer ce signe.

 

Carissime ! C’est à Pline qu’il faudrait le demander. Il se connaît en poissons. Le vieil Alpicius, s’il vivait encore, pourrait peut-être, lui aussi, te renseigner sur ce point, car il a mangé dans le cours de sa vie plus de poissons que n’en saurait contenir tout le golfe de Naples.

 

La conversation s’arrêta là, car dans les rues encombrées de monde à travers lesquelles on les portait, le brouhaha de la foule les empêchait de s’entendre. Par le Vicus Apollinis, ils débouchèrent sur le Forum Romanum où, par les belles journées, avant que se couchât le soleil, se rassemblaient une multitude d’oisifs venus là pour déambuler au milieu des colonnes, colporter et apprendre des nouvelles, voir passer les litières des personnages connus, contempler les boutiques des orfèvres, les librairies, les comptoirs des changeurs, les magasins de bronzes, d’étoffes de soie et de marchandises diverses, occupant les maisons en bordure d’une partie de la place du marché situé en face du Capitole. La moitié du Forum sise en dessous des rochers de la Citadelle se trouvait déjà plongée dans l’ombre, alors que les colonnades des temples situées plus haut resplendissaient, dorées et lumineuses, et se découpaient sur l’azur ; celles, au contraire, qui étaient placées plus bas, profilaient leur ombre sur les dalles de marbre, et partout elles se pressaient si nombreuses que la vue s’y égarait comme dans une forêt. On eût dit que ces édifices et ces colonnes se comprimaient les uns les autres. Ils s’étageaient, s’étendaient à droite et à gauche, escaladaient les collines, se tassaient contre les murs de la Citadelle, ou bien les uns contre les autres ; les colonnes semblaient des troncs d’arbres, grands ou petits, gros ou grêles, blancs ou dorés, tantôt épanouis sous l’architrave en feuilles d’acanthe, tantôt spirales de volutes ioniques, tantôt terminés par le simple carré dorien. Surmontant cette forêt, étincelaient des triglyphes colorés ; des tympans se détachaient les statues des dieux ; au fronton, des quadriges ailés et dorés semblaient vouloir s’envoler dans les airs, au sein de cet azur silencieux épandu sur l’amas compact des temples. Au milieu du marché et sur les côtés roulait un fleuve humain ; des foules se promenaient sous les arceaux de la basilique de Jules César ; des foules étaient assises sur les marches du temple de Castor et Pollux, ou circonvoluaient autour du petit sanctuaire de Vesta, pareilles, sur cet immense fond de marbre, à des essaims multicolores de papillons et de scarabées. D’en haut, par les degrés énormes du temple consacré à Jovi optimo maximo, dévalaient de nouvelles vagues humaines ; près des Rostres, on écoutait quelques orateurs de hasard ; çà et là retentissaient les cris des marchands de fruits, de vin, d’eau mêlée à du jus de figue, ceux des charlatans vantant leurs drogues merveilleuses, des devins, des découvreurs de trésors cachés, des interprètes des songes. Ici, le vacarme des conversations, des appels, s’augmentait des sons du sistre, de la sambuque égyptienne ou de la flûte grecque ; là, des malades, des dévots, des affligés, allaient porter des offrandes dans les temples. Au milieu des assistants, sur les dalles de marbre, afin de recueillir les grains de blé des offrandes, tournoyaient des bandes de pigeons ; pareils à des taches mouvantes, bigarrées et sombres, ils s’élevaient un instant avec un retentissant bruit d’ailes, puis revenaient s’abattre dans les espaces laissés libres par la foule. De loin en loin, les groupes s’écartaient devant les litières où apparaissaient de gracieux visages féminins, ou bien des têtes de sénateurs et de patriciens, dont les traits semblaient comme figés et usés par la vie. La populace cosmopolite répétait leurs noms, les accompagnait de sobriquets, de railleries ou de louanges. Parfois, un détachement de soldats ou de vigiles, chargés d’assurer le bon ordre de la rue et s’avançant d’un pas cadencé, fendait les rassemblements tumultueux. Partout résonnait la langue grecque, autant que la langue latine.

 

Vinicius, qui depuis longtemps n’avait pas revu la ville, regardait, curieux, ce grouillement humain et ce Forum Romanum, à la fois régnant sur le flot montant de l’univers et par lui submergé. Pétrone, devinant la pensée de son compagnon, l’appela le « Nid des Quirites sans Quirites ». De fait, l’élément indigène était en quelque sorte noyé dans cette cohue, mélange de toutes les races et de toutes les nations. On y voyait des Éthiopiens, des géants à chevelures blondes des lointaines contrées du Nord, des Bretons, des Gaulois, des Germains ; des habitants du pays des Sères, aux regards obliques, ceux des bords de l’Euphrate et ceux des rives de l’Indus, avec leur barbe teinte de couleur rouge brique ; des Syriens des bords de l’Oronte, aux yeux noirs insinuants ; des nomades des déserts d’Arabie, desséchés jusqu’aux os ; des Juifs à la poitrine cave, des Égyptiens au sourire éternellement indifférent, des Numides et des Africains ; puis, aussi, des Grecs de l’Hellade, possédant la ville sur le même pied d’égalité que les Romains, mais la dominant par la science, l’art, l’intelligence et l’astuce ; et encore des Grecs des Îles et de l’Asie Mineure, et de l’Égypte, et de l’Italie, et de la Gaule narbonnaise. Et, parmi la foule des esclaves aux oreilles trouées, ils ne faisaient pas défaut ces gens libres, oisifs, que César amusait, nourrissait, voire même habillait, et ces autres, nouveaux venus, attirés dans la ville immense par la facilité de la vie et l’espoir d’y faire fortune ; il n’y manquait pas de marchands et de prêtres de Sérapis, palmes en main, et de prêtres d’Isis, sur l’autel de qui abondaient plus les offrandes que dans le temple de Jupiter Capitolin, et de prêtres de Cybèle, porteurs des fruits dorés du maïs, et de prêtres de divinités vagabondes, et de danseuses orientales avec leurs mitres aux couleurs chatoyantes, et de marchands d’amulettes, et de charmeurs de serpents, et de mages de Chaldée, enfin de gens sans métier aucun qui, chaque semaine, s’en venaient mendier du blé dans les greniers des bords du Tibre, se battaient dans les cirques pour s’arracher des billets de loterie, passaient leurs nuits dans les maisons délabrées des quartiers transtévérins et les journées de soleil et de chaleur sous les cryptoportiques, dans les ignobles bouges de Suburre, sur le pont Milvius, ou à la porte des insulae des puissants, d’où on leur jetait de temps en temps les restes de la table des esclaves.

 

Ces foules connaissaient bien Pétrone. Vinicius entendait sans cesse résonner à ses oreilles : Hic est ! – C’est lui ! – On l’aimait pour sa générosité, et il était devenu surtout populaire le jour où l’on avait appris qu’il était intervenu, devant César, contre l’arrêt condamnant à mort, sans distinction d’âge ni de sexe, toute la familia du préfet Pedanius Secundus, tyran assassiné par l’un de ses esclaves dans un moment de désespoir. Pétrone, à vrai dire, allait répétant partout que cela lui importait peu et que si, dans l’intimité, il en avait parlé à César, c’était en tant qu’arbitre des élégances, parce que ses sentiments esthétiques étaient froissés de cette tuerie barbare, digne, non pas de Romains, mais à peine de Scythes. Néanmoins, le peuple, que ce massacre avait révolté, affectionnait Pétrone depuis lors.

 

Lui s’en souciait fort peu. Il n’oubliait pas que ce peuple avait aussi aimé Britannicus que Néron avait empoisonné, Agrippine qu’il avait fait assassiner, Octavie qu’on avait étouffée sur la Pandataria, non sans lui avoir tout d’abord ouvert les veines dans un bain de vapeur, et Rubellius Plautius qu’on avait exilé, et Thraséas, à qui, chaque jour, on pouvait signifier son arrêt de mort. Bien plutôt, l’amour du peuple pouvait être tenu comme mauvais présage, et son scepticisme n’empêchait pas Pétrone d’être superstitieux. Il avait deux raisons de mépriser la foule : d’abord comme aristocrate, ensuite comme esthète. Ces gens sentant les fèves grillées qu’ils portaient à même leur poitrine, sans cesse enroués et suants tant ils jouaient à la mora au coin des rues et sous les péristyles, ne méritaient pas, à ses yeux, le nom d’hommes.

 

C’est pourquoi, dédaignant de répondre aux applaudissements comme aux baisers qu’on lui envoyait de-ci, de-là, il narrait à Marcus l’affaire de Pedanius et raillait l’inconstance de cette populace, hier soulevée, et applaudissant le lendemain Néron lorsqu’il se rendait au temple de Jupiter Stator.

 

Devant la librairie d’Aviranus, il fit arrêter et descendit pour acheter un luxueux manuscrit qu’il remit à Vinicius.

 

– C’est un cadeau pour toi, dit-il.

 

– Merci, – répondit Vinicius, qui regarda le titre et demanda : – Le Satyricon ? C’est nouveau. De qui est-ce ?

 

– De moi. Mais je ne veux marcher sur les traces ni de Rufin, dont je devais te raconter l’histoire, ni de Fabricius Veiento ; aussi, personne n’en sait rien ; et toi, n’en parle à personne.

 

– Tu me disais que tu n’écrivais pas de vers, – observa Vinicius en feuilletant le manuscrit, – et je vois ici que la prose en est abondamment parsemée.

 

– Quand tu le liras, porte ton attention sur le repas de Trimalcion. Pour ce qui est des vers, j’en suis dégoûté depuis que Néron s’est mis à écrire des épopées. Vois-tu, quand Vitellius veut se soulager, il s’introduit dans la gorge une palette d’ivoire ; d’autres se servent de plumes de flamant imprégnées d’huile ou d’une décoction de serpolet. Moi, je lis les poésies de Néron et l’effet est immédiat. Ceci fait, je puis les louer, sinon avec la conscience libre, du moins avec l’estomac libre.

 

Sur ces mots, il fit encore arrêter sa litière devant la boutique du joaillier Idomène et, dès qu’il en eut terminé avec l’affaire des gemmes, il se fit porter directement à la maison d’Aulus.

 

– Chemin faisant, et comme exemple d’amour-propre chez un auteur, je te conterai l’histoire de Rufin, – dit Pétrone.

 

Mais il n’avait pas eu le temps de commencer son récit que, tournant sur le Vicus Patricius, ils se trouvèrent devant la maison d’Aulus. Un jeune et robuste janitor leur ouvrit la porte qui donnait accès dans l’ostium et au-dessus de laquelle une pie en cage les accueillit d’un retentissant « Salve ».

 

En passant de l’ostium, ou second vestibule, à l’atrium, Vinicius observa :

 

– As-tu remarqué que le portier n’a pas de chaîne ?

 

– Étrange maison, – répondit Pétrone à mi-voix. – Sans doute tu as ouï dire que Pomponia Græcina est soupçonnée de croire à une superstition orientale en faveur d’un certain Chrestos. Il est probable que ce service lui a été rendu par Crispinilla, qui ne peut pardonner à Pomponia de s’être, toute sa vie, contentée d’un seul mari. Univira !… Il serait aujourd’hui plus aisé de trouver à Rome un plat de champignon du Norique. Elle a été jugée par un conseil de famille…

 

– C’est, en effet, une singulière maison. Plus tard, je te dirai ce que j’y ai vu et entendu.

 

Ils avaient gagné l’atrium. L’atriensis, ou préposé à sa garde, envoya le nomenclator annoncer les hôtes, tandis que d’autres domestiques leur avancèrent des sièges et placèrent des petits bancs sous leurs pieds. Pétrone, persuadé qu’un éternel ennui devait régner dans cette maison austère où il ne venait jamais, regardait autour de lui avec quelque étonnement, et légèrement désappointé, car de l’atrium se dégageait une impression plutôt gaie. D’en haut, par une baie spacieuse, tombait un faisceau de vive lumière qui venait se briser sur un jet d’eau en milliers d’étincelles. Une fontaine, érigée au centre d’un bassin carré destiné à recueillir la pluie tombant par l’orifice supérieur et appelé l’impluvium, était entourée d’anémones et de lis. Il était visible que, dans cette maison, les lis étaient en grande faveur, car on en voyait, de blancs et de rouges, par massifs entiers, ainsi que des iris saphir aux pétales délicats et comme argentés de poussière liquéfiée. Les vases qui les contenaient étaient cachés parmi les mousses humides, et des feuillages émergeaient des statuettes de bronze représentant des enfants et des oiseaux aquatiques. Dans un angle, une biche, de bronze aussi, penchait au-dessus de l’eau, comme pour y boire, sa tête rongée et verdie par l’humidité. Le sol de l’atrium était fait de mosaïque et les murailles revêtues, partie de marbre rouge, partie de fresques où étaient figurés des arbres, des poissons, des oiseaux, des griffons, qui enchantaient le regard par le jeu des couleurs. Les portes qui ouvraient sur les chambres latérales étaient ornementées d’écaille de tortue et même d’ivoire ; entre les portes, et adossées aux murs, se dressaient les statues des ancêtres d’Aulus. Partout on sentait la solide aisance, exempte de faste, mais belle et sûre d’elle-même.

 

Pétrone, dont la demeure était de beaucoup plus luxueuse et élégante, ne pouvait cependant rien trouver ici qui offusquât son goût ; et précisément il allait faire part à Vinicius de cette remarque, quand un esclave, le velarius, souleva la draperie qui séparait l’atrium du tablinum, pour livrer passage à Aulus, qui du fond de la maison arrivait d’un pas rapide.

 

C’était un homme déjà au déclin de la vie : la tête grisonnante, mais forte ; la face énergique, un peu courte, mais, en revanche, rappelant assez une tête d’aigle. Pour l’instant, elle exprimait quelque étonnement, voire même de l’inquiétude, causée par la venue inopinée de l’ami, du compagnon, du confident de Néron.

 

Pétrone était trop homme du monde, trop fin, pour ne pas s’en rendre compte ; aussi, après les salutations préliminaires, exposa-t-il avec toute l’éloquence et toute la courtoisie qui lui étaient coutumières, qu’il apportait ses remerciements pour l’hospitalité reçue dans cette maison par le fils de sa sœur et que, seule, la reconnaissance motivait cette visite, facilitée d’ailleurs par ses anciennes relations avec Aulus.

 

Celui-ci, de son côté, l’assura qu’il lui était agréable de l’avoir pour hôte, et quant à ce qui était de la reconnaissance, il s’en trouvait redevable lui-même, encore que Pétrone n’en soupçonnât pas la raison. En effet, il ne la pouvait deviner. Vainement il levait en l’air ses prunelles noisette, et s’efforçait de se remémorer le plus mince service rendu soit à Aulus, soit à quiconque ; il ne se souvenait d’aucun, sinon de celui qu’il désirait pour l’instant rendre à Vinicius. Si quelque chose de ce genre était arrivé, et c’était possible, à coup sûr c’était à son insu.

 

– J’aime et j’apprécie fort Vespasien, – reprit Aulus, – à qui tu sauvas la vie le jour où, par malheur, il s’était endormi à écouter les vers de César.

 

– Bonheur pour lui plutôt, – repartit Pétrone, – car il ne les entendit pas ; je conviens cependant que ce bonheur eût pu finir en malheur. Barbe-d’Airain voulait à tout prix lui mander par un centurion le conseil amical de s’ouvrir les veines.

 

– Et toi, Pétrone, tu l’en as raillé.

 

– En effet, ou plutôt le contraire : je lui ai dit que si Orphée endormait par son chant les bêtes sauvages, son triomphe à lui n’était pas moins complet d’avoir su endormir Vespasien. La critique est possible avec Ahénobarbe, pourvu qu’il s’y mêle beaucoup de flatterie. Notre gracieuse Augusta Poppée s’en rend merveilleusement compte.

 

– Ce sont les temps, hélas ! – poursuivit Aulus. Une pierre lancée par la main d’un Breton m’a brisé deux dents et le son de ma voix en est devenu sifflant ; n’empêche que ce soit en Bretagne que j’aie passé le temps le plus heureux de ma vie.

 

– Parce qu’il était celui de tes victoires, – se hâta de dire Vinicius.

 

Mais, dans la crainte que le vieux chef entreprît le récit de ses campagnes, Pétrone fit dévier la conversation. Il dit qu’aux environs de Praeneste des paysans avaient découvert le cadavre d’un louveteau à deux têtes ; que pendant l’orage de l’avant-veille, la foudre avait arraché une pierre du temple de Luna, chose inouïe aussi tard dans l’automne ; il le tenait d’un certain Cotta, lequel lui avait fait part de la prédiction des prêtres de ce temple, à savoir que ce phénomène annonçait la ruine de la Ville, ou tout au moins la ruine d’une grande maison, catastrophe que de grands sacrifices pourraient seuls conjurer.

 

Aulus fut alors d’avis qu’on ne pouvait, en effet, négliger de tels présages. L’irritation des dieux n’avait rien de surprenant, quand les crimes dépassaient toute mesure ; en ce cas, des offrandes propitiatoires devenaient indispensables.

 

Pétrone repartit :

 

– Ta maison, Plautius, n’est pas trop grande, bien qu’un grand homme l’habite ; la mienne, à dire vrai, est trop vaste pour un si humble propriétaire, n’empêche qu’elle soit petite aussi. Et, s’il s’agit, par exemple, d’une aussi grande maison que la domus transitoria, crois-tu qu’il vaille la peine de faire des offrandes pour conjurer cette ruine ?

 

Plautius ne répondit pas à la question, et cette prudence piqua même un peu Pétrone, dépourvu à coup sûr de sens moral, mais n’ayant jamais été délateur et avec qui on pouvait causer en toute sécurité. Aussi détourna-t-il de nouveau la conversation pour se mettre à vanter la maison de Plautius et le bon goût qui y régnait.

 

– C’est une vieille demeure, – répondit celui-ci ; je n’y ai rien changé depuis que j’en ai hérité.

 

La draperie qui séparait l’atrium du tablinum se trouvant tirée, la maison était ouverte d’un bout à l’autre, si bien qu’à travers le tablinum, le dernier péristyle et la salle suivante, ou l’œcus, le regard pénétrait jusqu’au jardin qui, à distance, apparaissait comme un tableau lumineux dans un cadre sombre. De là, jusqu’à l’atrium, s’envolaient de joyeux rires d’enfant.

 

– Ah ! chef, – dit Pétrone, – permets-nous d’entendre de plus près ce rire si franc, comme on n’en entend plus guère aujourd’hui.

 

– Volontiers, acquiesça Plautius en se levant ; – c’est mon petit Aulus et Lygie qui jouent à la balle. Mais toi, Pétrone, fais-tu donc jamais autre chose que de rire ?…

 

– La vie est une farce, et j’en ris, – répliqua Pétrone. Mais le rire sonne ici autrement que chez moi.

 

– À dire vrai, – ajouta Vinicius, – Pétrone rit plutôt toute la nuit que tout le jour.

 

Ainsi devisant, ils traversèrent la maison dans toute sa longueur et pénétrèrent dans le jardin, où jouaient à la balle Lygie et le petit Aulus ; des esclaves, appelées spheristae et préposées à ce jeu, ramassaient les balles et les leur remettaient entre les mains. Pétrone dirigea vers Lygie un rapide et fugitif regard. Dès qu’il l’aperçut, le petit Aulus accourut dire bonjour à Vinicius qui, s’avançant, s’inclina devant la belle jeune fille, tandis qu’elle, immobile, la balle à la main, les cheveux ébouriffés, un peu essoufflée, rougissait.

 

Pomponia Græcina était assise, au jardin, dans le triclinium ombragé de lierre, de vigne et de chèvrefeuille, et ils allèrent l’y saluer. Pétrone la connaissait, tout en ne fréquentant pas la maison des Plautius ; il l’avait rencontrée chez Antistia, fille de Rubellius Plautius, et aussi chez les Sénèque et chez Pollion. Un certain étonnement résultait pour lui de la vue de ce visage mélancolique mais calme, de la noblesse dans l’attitude, dans les gestes, dans les paroles. Pomponia bouleversait si bien ses idées sur les femmes que, tout corrompu qu’il fût jusqu’à la moelle des os et plus sûr de lui-même que quiconque à Rome, il n’en éprouvait pas moins pour elle une sorte de respect et, bien mieux, perdait devant elle quelque peu de son aplomb. Aussi, en la remerciant des soins donnés à Vinicius, employait-il involontairement le mot domina, qui jamais ne lui venait à l’esprit quand, par exemple, il s’entretenait avec Calvia Crispinilla, Scribonia, Valeria, Solina, ou quelque autre femme du monde.

 

Après des saluts et des remerciements, il se mit à déplorer que Pomponia se montrât si peu et qu’on ne pût la rencontrer ni au cirque, ni à l’amphithéâtre, à quoi elle répondit doucement et la main posée sur celle de son mari :

 

– Nous devenons vieux, et tous deux, de plus en plus, nous aimons la paix du foyer domestique.

 

Pétrone essaya de protester, mais Aulus Plautius ajouta de sa voix qui sifflait :

 

– Et, de plus en plus, nous nous sentons étrangers parmi des gens qui gratifient de noms grecs jusqu’à nos dieux romains.

 

– Depuis quelque temps déjà, – repartit négligemment Pétrone, – les dieux ne sont plus que des figures de rhétorique, et comme la rhétorique nous la tenons des Grecs, il m’est plus facile, pour ma part, de dire « Héra » que « Junon ».

 

Ce disant, il dirigeait son regard vers Pomponia, dans l’évidente intention de marquer qu’en sa présence aucune autre divinité ne pouvait venir à l’esprit ; il se reprit ensuite à protester contre ce qu’elle avait dit de la vieillesse :

 

« Il est vrai que les hommes vieillissent vite, ceux-là surtout qui s’astreignent à un certain genre de vie ; mais il est aussi des visages que Saturne paraît oublier. »

 

Pétrone parlait ainsi assez sincèrement, car, bien qu’étant déjà sur le retour de l’âge, Pomponia Græcina n’en conservait pas moins une rare fraîcheur de teint ; ayant la tête petite et les traits délicats, et en dépit de sa robe sombre, de sa gravité et de son air songeur, elle n’en donnait pas moins, par moments, l’impression d’être une toute jeune femme.

 

Pendant son séjour à la maison, Vinicius avait conquis l’amitié du petit Aulus, qui s’approcha de lui pour l’inviter à jouer à la balle. Lygie avait suivi l’enfant dans le triclinium. Sous le rideau de lierre, et tandis que de petites lueurs miroitaient sur son visage, elle apparut à Pétrone plus jolie qu’à première vue et ressemblant vraiment à une nymphe. Aussi, comme il ne lui avait pas parlé encore, il se leva, s’inclina, et, dédaignant les banales formules de salutation, il cita pour elle les paroles dont Ulysse salue Nausicaa :

 

Déesse ou mortelle, je te vénère…

Si, mortelle, tu vis sur cette terre,

Trois fois heureux ton père et ton auguste mère,

Trois fois heureux tes frères !…

 

Pomponia elle-même fut sensible à la délicate affabilité de ce mondain. Quant à Lygie, confuse et rougissante, elle écoutait sans oser lever les yeux. Mais voici qu’un sourire espiègle effleura le coin de ses lèvres ; on put voir se dessiner sur son visage la lutte entre sa pudeur de vierge et son désir de répondre, et ce fut ce dernier qui l’emporta ; elle regarda soudain Pétrone et riposta, en citant, tout d’une haleine et presque comme une leçon apprise par cœur, les propres paroles de Nausicaa :

 

« Étranger, tu ne parais ni un homme vulgaire, ni dépourvu d’esprit, … »

 

Et, pivotant sur elle-même, elle s’enfuit comme un oiseau effarouché.

 

À présent, c’était à Pétrone de s’étonner ; à coup sûr, il ne pensait guère entendre un vers d’Homère sortir des lèvres d’une jeune fille dont Vinicius lui avait révélé l’origine barbare. Il interrogeait donc du regard Pomponia, empêchée de lui répondre parce qu’elle-même souriait de voir les yeux du vieil Aulus s’éclairer d’orgueil.

 

Celui-ci, en effet, ne savait pas dissimuler son contentement : tout d’abord, parce qu’il aimait Lygie comme sa propre enfant ; ensuite, parce qu’en dépit de ses préjugés de vieux Romain, grâce auxquels il était tenu de protester contre l’engouement actuel pour la langue grecque, il n’en considérait pas moins celle-ci comme le couronnement d’une bonne éducation.

 

Lui-même souffrait, en son for intérieur, de n’avoir jamais pu l’apprendre ; aussi s’estimait-il heureux qu’un homme aussi cultivé, que ce littérateur, enclin à regarder sa maison comme barbare, y eût rencontré quelqu’un qui fût capable de lui répondre dans la langue et par un vers d’Homère.

 

– Nous avons chez nous, – dit-il en s’adressant à Pétrone, – un pédagogue, un Grec, qui donne à notre fils des leçons auxquelles assiste la fillette. Ce n’est encore qu’une bergeronnette, mais une si agréable petite bergeronnette que, ma femme et moi, nous y sommes tous deux habitués.

 

Au travers du feuillage de lierre et de chèvrefeuille, Pétrone regardait maintenant le jardin et le trio qui jouait. Vinicius avait quitté sa toge et, en simple tunique, il lançait en l’air la balle que Lygie, en face de lui et les bras tendus, s’efforçait de saisir au vol. De prime abord, elle n’avait pas produit une grande impression sur Pétrone : il l’avait trouvée trop frêle. Mais, depuis que, dans le triclinium, il l’avait regardée de plus près, il estimait qu’on la pouvait comparer à l’aurore et, en connaisseur, découvrait en elle quelque chose de tout particulier. Il l’examinait toute et appréciait tout d’elle : son visage rose et diaphane, ses lèvres fraîches paraissant créées pour le baiser, ses yeux bleus comme l’azur des mers, la blancheur d’albâtre de son front, les torsades de sa luxuriante et sombre chevelure aux reflets d’ambre et de bronze de Corinthe, et son cou dégagé, et la chute « divine » de ses épaules, et tout son corps souple, svelte, jeune, d’une jeunesse de mai et d’une fleur fraîchement épanouie. L’artiste et l’adorateur de la beauté se réveillaient en lui : il estimait qu’au socle de la statue de cette vierge, on pourrait écrire le mot : « Printemps ».

 

Soudain, il pensa à Chrysothémis et retint un dédaigneux sourire. Avec ses cheveux poudrés d’or et ses sourcils noircis, elle lui parut horriblement fanée, ainsi qu’une feuille de rose jaune et flétrie. Pourtant, cette Chrysothémis, Rome entière la lui enviait. Puis, il se rappela Poppée, et cette « belle » fameuse lui apparut, elle aussi, comme un masque de cire sans âme. Ici, dans la jeune fille aux formes tanagréennes, se révélait non seulement le printemps, mais aussi la « Psyché », rayonnante et lumineuse à travers sa chair rose ainsi que l’éclat de la lumière à travers la lampe.

 

« Vinicius est dans le vrai, – songea-t-il, – et ma Chrysothémis est plus vieille que Troie ! »

 

Alors, il se tourna vers Pomponia Græcina et dit en montrant du côté du jardin :

 

– À présent, domina, je comprends qu’avec ces deux êtres, vous préfériez votre maison aux festins du Palatin et au cirque.

 

– Oui, – fit-elle, les yeux tournés vers le petit Aulus et vers Lygie.

 

Le vieux chef se mit à narrer l’histoire de la jeune fille et ce que jadis il avait appris d’Atelius Hister touchant la nation des Lygiens qui vivaient dans les brumes du Nord.

 

Les jeunes gens, ayant cessé de jouer à la balle, suivaient à présent les allées sablées du jardin, et, sur le fond sombre des myrtes et des cyprès, ils se détachaient comme trois blanches statues. Le petit Aulus donnait la main à Lygie.

 

Après s’être promenés quelques instants, ils vinrent s’asseoir sur un banc voisin de la piscine creusée au centre du jardin. Presque aussitôt, l’enfant se leva pour aller taquiner les poissons dans l’eau transparente. Vinicius continua la conversation entamée tout à l’heure durant la promenade.

 

– Oui, – disait-il d’une voix basse et mal assurée, – je venais à peine de quitter la robe prétexte quand on m’envoya aux légions d’Asie. Ainsi je n’ai pu connaître ni la ville, ni la vie, ni l’amour. Je sais de mémoire quelque peu d’Anacréon et d’Horace, mais je ne pourrais, comme Pétrone, réciter des vers, surtout quand l’admiration, paralysant mon esprit, l’empêche de trouver des mots pour exprimer ce qu’il conçoit. Enfant, je fréquentais l’école de Musonius, lequel nous enseignait que le bonheur, consistant à vouloir ce que veulent les dieux, dépend donc de notre volonté. Moi, je pense, au contraire, qu’il en est un autre plus grand, plus précieux, et indépendant de la volonté, car l’amour seul peut le donner. Les dieux eux-mêmes en sont à chercher ce bonheur ; et moi, ô Lygie, qui jusqu’alors n’ai rien su de l’amour, je fais comme eux et je cherche celle qui voudra me donner le bonheur…

 

Il se tut et, pendant un moment, on n’entendit plus rien que le faible clapotis de l’eau, dans laquelle le petit Aulus jetait du gravier pour effrayer les poissons. Puis Vinicius se remit à parler, d’une voix plus tendre et plus basse encore :

 

– Connais-tu le fils de Vespasien, Titus ? On raconte qu’à peine adolescent, il s’éprit d’une si violente passion pour Bérénice qu’il manqua d’en mourir… C’est ainsi que je saurais aimer, ô Lygie !… La richesse, la gloire, la puissance, fumée, néant ! L’homme riche trouve plus riche que soi, l’homme illustre devra s’effacer devant une gloire plus haute, le puissant s’inclinera devant plus puissant que lui… Mais ni à César, ni à l’un quelconque, des dieux, plus grande joie ne sera permise que celle réservée au simple mortel qui sent battre sur sa poitrine une poitrine chère, ou qui baise aux lèvres la bien-aimée… Ainsi, par l’amour, nous égalons les dieux, ô Lygie !…

 

Surprise, en émoi, elle écoutait comme elle eût écouté le son d’une flûte ou d’une cithare grecque. Par instants, il lui semblait que Vinicius lui chantait un chant étrange qui emplissait ses oreilles, agitait son sang et faisait palpiter son cœur de faiblesse, d’effroi, et aussi d’une ineffable joie… Toutes les choses qu’il lui disait, lui semblait-il, étaient déjà antérieurement en elle, mais elle ne les avait point comprises. Ce qu’il éveillait ainsi, elle le sentait bien, était ce qui, jusques aujourd’hui, sommeillait en elle, et voici que ses rêves nuageux prenaient une forme distincte, pleine de douceur et de charme.

 

Depuis longtemps déjà le soleil avait tourné par-delà le Tibre et s’abaissait au-dessus du Janicule. Une lueur rouge baignait les cyprès immobiles et embrasait tout le ciel. Les yeux bleus de Lygie semblaient sortir d’un songe, alors qu’elle les leva vers Vinicius ; et lui, auréolé des reflets du couchant, lui, soudain penché vers elle, lui dont les yeux frémissaient et priaient, parut plus beau que tous les hommes et que tous les dieux de la Grèce et de Rome, dont elle voyait les statues aux frontons des temples. Doucement, il lui prit entre ses doigts le bras au-dessus du poignet et demanda :

 

– Ne comprends-tu pas, Lygie, pourquoi je te dis ces choses, à toi ?…

 

– Non ! – murmura-t-elle, si bas que Vinicius l’entendit à peine.

 

Il n’en crut rien, et, pressant plus fort son bras, il l’eût attirée sur son cœur battant comme un marteau, tant était puissant le désir qu’éveillait en lui l’adorable jeune fille, il l’eût grisée de paroles brûlantes, si, dans le sentier bordé de myrtes, n’était apparu le vieil Aulus, qui s’approcha d’eux et leur dit :

 

– Le jour décline ; prenez garde à la fraîcheur du soir et ne plaisantez pas avec Libitina[4].

 

– Mais, – répondit Vinicius, – j’ai quitté ma toge, et je ne sens pas le froid.

 

– Pourtant, la moitié du disque est déjà cachée derrière le mont, – reprit le vieux guerrier. Ce n’est pas le doux climat de Sicile où, le soir, le peuple s’assemble sur les places pour saluer par des chœurs le coucher de Phœbus.

 

Déjà, ne se souvenant plus qu’il venait d’évoquer la dangereuse Libitina, il se prit à les entretenir de ses biens de Sicile, et de la vaste exploitation agricole qui lui tenait au cœur. Il rappela que souvent lui était venu le désir de se transporter dans cette contrée et d’y achever paisiblement ses jours. Celui dont la tête est blanche n’aime plus les frimas de l’hiver. Aujourd’hui, les feuilles tiennent encore aux arbres, et sur la ville rit un ciel clément ; mais quand jaunira la vigne, que la neige s’étendra sur les sommets albains, quand les dieux souffleront sur la Campanie un vent qui glace, qui sait si alors, avec toute sa maison, il ne gagnera pas ses pénates champêtres ?

 

– Songerais-tu donc à quitter Rome, Plautius ? – demanda Vinicius déjà inquiet.

 

– J’y songe depuis longtemps, – répondit Aulus ; là-bas, on est plus tranquille et plus en sécurité.

 

Il vanta de nouveau ses vergers, ses troupeaux, sa maison enfouie dans la verdure, et les collines tapissées de thym et de serpolet, où bourdonnent des essaims d’abeilles. Mais cette note bucolique laissait froid Vinicius, trop absorbé par la pensée qu’il pouvait perdre Lygie et regardant vers Pétrone, comme vers le seul être capable de lui prêter aide en ce cas.

 

Assis près de Pomponia, Pétrone savourait le spectacle du soleil couchant, du jardin et des personnes debout près de la pièce d’eau. Le rideau sombre des myrtes faisait repoussoir à leurs vêtements blancs, dorés par l’éclat du couchant. D’abord coloré de pourpre, puis de violet, le ciel prit une teinte d’opale. Le zénith se nuança de lilas. Les silhouettes noires des cyprès s’accusèrent davantage que sous la lumière du jour ; sur les hommes, sur les arbres, partout dans le jardin, s’épandit la paix du soir.

 

Ce calme frappa Pétrone ; et plus encore l’étonna celui des êtres humains. Les visages de Pomponia, du vieil Aulus, de leur fils et de Lygie, respiraient ce quelque chose qu’il n’était point accoutumé de trouver sur la face de ceux avec qui il passait ses jours, ou bien plutôt ses nuits : et ce quelque chose était comme une lumière, une placidité sereine résultant du genre de vie qui était ici celui de tous. Et, plein d’étonnement, il songea, – lui toujours en quête de beauté et de douceur, – qu’il pouvait exister une douceur et une beauté qu’il ignorait.

 

Aussi ne put-il garder plus longtemps cette impression, et il se tourna vers Pomponia pour lui dire :

 

– Je pense combien votre monde est différent de celui que gouverne notre Néron.

 

Elle leva son délicat visage vers la lueur du crépuscule et, simplement, répondit :

 

– Ce n’est pas Néron qui gouverne le monde, c’est Dieu. Il se fit un silence. Dans l’allée qui longeait le triclinium, on entendit les pas du vieux chef, de Vinicius, de Lygie et du petit Aulus. Mais, avant qu’ils parussent, Pétrone eut encore le temps de demander :

 

– Ainsi, tu crois aux dieux, Pomponia ?

 

– Je crois en Dieu, Un, Juste et Tout-Puissant, – répondit la femme d’Aulus Plautius.

 

Chapitre III.

– Elle croit en un dieu unique, tout-puissant et juste, – répéta Pétrone quand il fut réinstallé dans sa litière, en tête à tête avec Vinicius. Si son dieu est omnipotent, il dispense la vie et la mort ; et s’il est juste, il envoie la mort avec justice. Alors, pourquoi Pomponia porte-t-elle le deuil de Julia ? Pleurer Julia, c’est blâmer son dieu. Il faudra que je répète ce raisonnement à notre singe à la barbe d’airain ; car, je me crois en dialectique aussi fort que Socrate. Quant aux femmes, j’admets que chacune possède trois ou quatre âmes, mais pas une n’a une âme raisonnable. Pomponia devrait méditer avec Sénèque, ou avec Cornutus, sur ce qu’est leur grand Logos… Ils pourraient évoquer ensemble les ombres de Xénophane, de Parménide, de Zénon et de Platon, qui, comme des serins en cage, s’ennuient là-bas, au pays des Cimmériens. C’était pourtant d’autre chose que je voulais leur parler, à elle et à Plautius. Par le ventre sacré d’Isis l’Égyptienne ! si, sans aucun préambule, je leur avais dit pourquoi nous venions, il m’est avis que leur vertu aurait retenti comme un bouclier d’airain sous le choc d’une massue. Mais, je n’ai pas osé ! Le croirais-tu, Vinicius ? je n’ai pas osé ! Les paons sont de beaux oiseaux, mais leur cri est trop strident. Et j’ai eu peur du cri. Je dois cependant louer ton choix. Une vraie « aurore aux doigts de roses »… Et sais-tu ce qu’elle m’a rappelé aussi ? Le printemps ! Non pas notre printemps d’Italie, où à peine çà et là un pommier se couvre de fleurs, pendant que les oliviers gardent éternellement leur teinte grise, mais ce printemps que j’ai vu jadis en Helvétie, jeune, frais, vert clair… J’en jure par cette pâle Séléné, je ne m’étonne plus, Marcus ; sache pourtant que c’est Diane que tu aimes, et qu’Aulus et Pomponia sont prêts à t’écharper, comme jadis les chiens firent d’Actéon.

 

Vinicius, tête baissée, demeurait songeur. Soudain il s’écria, d’une voix vibrante de passion :

 

– Avant, je la désirais ; maintenant, je la désire plus encore. Quand j’ai pris sa main, j’ai senti comme du feu m’embraser… Je la veux, toute à moi. Si j’étais Zeus, je l’envelopperais d’une nuée, comme il fit d’Io, ou bien je tomberais sur elle en pluie, comme il tomba sur Danaé. Je voudrais lui baiser les lèvres jusqu’à la souffrance. Je voudrais l’entendre crier sous mon étreinte. Je voudrais tuer Aulus et Pomponia, et l’enlever, elle, l’emporter entre mes bras dans ma maison… Cette nuit je ne dormirai pas. Je vais faire fouetter un esclave pour l’écouter geindre.

 

– Calme-toi, – dit Pétrone, – tu as les goûts d’un charpentier de Suburre.

 

– Que m’importe ! Il me la faut. Je suis venu te demander conseil ; si tu ne trouves rien, je trouverai moi-même… Aulus tient Lygie pour sa fille ; pourquoi, moi, la tiendrais-je pour une esclave ? Puisque toute autre issue m’est fermée, qu’elle entoure d’un filet la porte de ma maison, qu’elle l’enduise de graisse de loup, qu’elle vienne, à titre d’épouse, présider à mon foyer.

 

– Calme-toi, impétueux rejeton des consuls. Si nous traînons ici des Barbares, corde au cou, derrière nos chars, ce n’est pas pour épouser leurs filles. Garde-toi des extrêmes. Va jusqu’au bout des moyens simples et honnêtes et laisse-nous à tous deux le temps de réfléchir. Chrysothémis, à moi aussi, m’a semblé fille de Jupiter, et pourtant je ne l’ai pas épousée ; Néron n’a pas davantage épousé Acté, qu’on disait fille du roi Attale… Calme-toi… Songe que si elle veut quitter pour toi les Aulus, ils n’ont pas le droit de la garder… Sache bien, de plus, que tu n’es pas seul à être enflammé ; car, en elle aussi, Éros a porté le feu… Je l’ai bien vu, et l’on peut se fier à moi en la matière… Patiente. Il y a moyen pour tout. Mais aujourd’hui, j’ai trop pensé, et cela me fatigue. Par contre, je te promets de songer demain à ton amour, et Pétrone ne serait plus Pétrone s’il ne trouvait quelque arrangement.

 

Ils se turent encore ; enfin, après un moment, Vinicius dit, plus calme :

 

– Je te remercie, et que la Fortune te soit propice.

 

– Sois patient.

 

– Où te fais-tu porter ?

 

– Chez Chrysothémis…

 

– Heureux ! Tu possèdes la femme que tu aimes.

 

– Moi ? Sais-tu ce qui m’amuse encore chez Chrysothémis ? Eh bien, c’est qu’elle me trompe avec mon propre affranchi, le luthiste Théoclès, et qu’elle croit que je n’en sais rien. Je l’ai aimée, jadis ; à présent, ses mensonges et sa bêtise m’amusent. Accompagne-moi chez elle. Si elle te fait la cour et trace pour toi, avec son doigt mouillé de vin, des lettres sur la table, sache que je ne suis pas jaloux.

 

Ils se firent porter chez Chrysothémis. Mais, dans le vestibule, Pétrone dit à Vinicius en lui posant la main sur l’épaule :

 

– Attends, je crois avoir trouvé un moyen.

 

– Que tous les dieux t’en récompensent !

 

– Oui ! le moyen me paraît infaillible… Sais-tu, Marcus ?

 

– Je t’écoute, mon Athéné…

 

– D’ici quelques jours, la divine Lygie goûtera dans ta maison le grain de Déméter.

 

– Tu es plus grand que César ! – s’écria Vinicius enthousiasmé.

 

Chapitre IV.

Pétrone avait tenu sa promesse.

 

Le lendemain, après sa visite à Chrysothémis, il avait, c’est vrai, dormi tout le jour ; mais, le soir, il s’était fait porter au Palatin, et, d’un entretien confidentiel qu’il avait eu avec Néron, il résulta que, le troisième jour, un centurion escorté d’une section de prétoriens parut devant la maison de Plautius.

 

Les temps étaient durs et incertains. Bien souvent, ces sortes d’envoyés étaient des messagers de mort. Aussi, quand le centurion eut heurté du marteau à la porte d’Aulus, et que le surveillant de l’atrium annonça la présence des soldats dans le vestibule, l’effroi envahit la maison entière. Aussitôt, toute la famille entoura le vieux chef, personne ne doutant que lui seul fût menacé. Pomponia, les bras noués au cou de son mari, se pressait contre lui, et de ses lèvres bleuies et agitées s’échappaient des paroles indistinctes ; Lygie, le visage pâle comme un linge, lui baisait les mains ; le petit Aulus s’accrochait à sa toge. Des corridors, des chambres supérieures réservées aux servantes, de l’office, des bains, des sous-sols, de la maison entière, sortaient en foule des esclaves des deux sexes.

 

Heu ! heu ! me miserum ! – entendait-on de tous côtés. Les femmes sanglotaient ; déjà quelques-unes se lacéraient le visage ou se couvraient la tête de leur voile.

 

Seul, habitué depuis nombre d’années à braver la mort en face, le vieux chef demeurait impassible ; son court visage d’aigle était comme pétrifié. Après un instant, où il fit cesser les cris et donna l’ordre aux serviteurs de se disperser, il dit :

 

– Laisse, Pomponia, si ma fin est arrivée, nous aurons le temps de nous dire adieu.

 

Comme il l’écartait doucement, Pomponia s’écria :

 

– Dieu fasse que ton sort soit aussi le mien, Aulus !

 

Puis, tombant à genoux, elle se mit à prier, avec cette ferveur que seule peut donner la crainte éprouvée pour un être cher.

 

Aulus se rendit dans l’atrium, où l’attendait le centurion. C’était le vieux Caïus Hasta, son subalterne d’autrefois dans les guerres de Bretagne.

 

– Salut, chef, – fit celui-ci. – Je t’apporte, de la part de César, un ordre et un salut ; voici les tablettes et le sceau garantissant que je viens en son nom.

 

– Je suis reconnaissant à César de son salut et j’exécuterai ses ordres, – répondit Aulus. – Salut Hasta ; dis-moi quel est ton message.

 

– Aulus Plautius, – fit Hasta, – César a appris la présence chez toi de la fille du roi des Lygiens, remise par celui-ci, du vivant du divin Claude, aux mains des Romains, comme gage que les Lygiens ne franchiraient jamais les bornes de l’empire. Le divin Néron te sait gré, ô chef, de l’hospitalité donnée par toi depuis si longtemps à cette jeune fille ; mais ne voulant pas t’imposer plus longtemps cette charge et considérant que, comme otage, elle doit être prise sous la protection de César lui-même et du Sénat, il t’ordonne de la remettre entre mes mains.

 

Aulus était trop soldat et de trop forte trempe pour opposer à cette injonction de vaines paroles de chagrin ou de récrimination. Néanmoins, un pli de colère et de souffrance se creusa sur son front. Jadis, ce froncement de sourcils faisait trembler les légions de Bretagne, et, en ce moment encore, le visage d’Hasta pâlit d’effroi. Mais, à l’heure présente, Aulus Plautius était désarmé devant la volonté impériale. Il examina les tablettes, le sceau, puis, regardant le vieux centurion, il dit, déjà maître de lui :

 

– Attends dans l’atrium, Hasta, on va te remettre l’otage.

 

Sur ces mots, il se rendit à l’autre extrémité de la maison, dans l’œcus, où Pomponia Græcina, Lygie et le petit Aulus l’attendaient, tremblants d’inquiétude et de crainte.

 

– Personne n’est menacé de mort, ni d’exil dans les îles lointaines, – dit-il. – N’empêche que l’envoyé de César soit un messager de malheur. Il s’agit de toi, Lygie.

 

– De Lygie ? – s’écria Pomponia avec surprise.

 

– Oui ! – confirma Aulus.

 

Et, tourné vers la jeune fille, il dit :

 

– Lygie, tu as été élevée dans notre maison comme notre propre enfant, et Pomponia et moi t’aimons comme notre fille. Mais tu sais que tu n’es pas réellement notre fille ; donnée par ta nation en otage à Rome, c’est à César qu’il appartient de veiller sur toi. Or, César te retire de notre maison.

 

Le chef paraissait calme, mais il parlait d’une voix étrange, inaccoutumée. Lygie, avec une palpitation des paupières, l’écoutait sans paraître comprendre ce qu’il disait ; les joues de Pomponia pâlirent.

 

De nouveau, à la porte du corridor qui menait à l’œcus, apparurent les visages terrifiés des esclaves.

 

– La volonté de César doit être obéie, – dit Aulus.

 

– Aulus ! – s’écria Pomponia, en serrant la jeune fille dans ses bras comme pour la défendre, – mieux vaudrait la mort pour elle.

 

Lygie, pressée contre elle, répétait : « Mère, mère ! » seuls mots qu’elle pût exprimer à travers ses sanglots. Sur le visage d’Aulus se peignirent encore la rage et la souffrance.

 

– Si j’étais seul au monde, – gronda-t-il d’une voix sombre, – je ne la livrerais pas vivante, et mes proches pourraient porter aujourd’hui même des offrandes à « Jupiter libérateur »… Mais, je n’ai pas le droit de vous perdre, toi et notre fils, qui peut voir un jour des temps meilleurs. Je vais me rendre chez César, le supplier de revenir sur son ordre. M’écoutera-t-il ? Je ne sais. En attendant, adieu, Lygie, et sache bien que Pomponia et moi, nous avons béni le jour où, pour la première fois, tu t’es assise à notre foyer.

 

Sur ces mots, il lui imposa les mains ; mais, malgré tous ses efforts pour conserver son calme, quand il la vit tourner vers lui ses yeux inondés de larmes, quand il la sentit prendre sa main et la baiser de ses lèvres, sa voix se mit à trembler d’une douleur immense, de la douleur d’un père.

 

– Adieu, notre joie, lumière de nos yeux ! – murmura-t-il.

 

Et, vivement, il regagna l’atrium, pour ne pas se laisser terrasser par une émotion indigne d’un Romain et d’un chef.

 

Pendant ce temps, Pomponia conduisait Lygie au cubiculum, et là, elle s’efforçait de la rassurer, de la consoler, de lui inspirer du courage par des paroles qui résonnaient étrangement dans cette maison où tout près, dans la pièce contiguë, se dressaient le lararium et le foyer sur lequel Aulus Plautius, respectueux des coutumes, consacrait des offrandes aux dieux domestiques. Le temps de l’épreuve était arrivé. Jadis, Virginius avait percé la poitrine de sa propre fille, pour qu’elle ne tombât pas dans les mains d’Appius ; en un temps plus reculé, Lucrèce avait fait le sacrifice volontaire de sa vie pour échapper à la honte. Et la maison de César était l’antre de la débauche, du vice et du crime. – « Mais nous, Lygie, et nous en savons la cause, il ne nous est pas permis de lever la main sur nous… » C’était ainsi. Cette loi à laquelle toutes deux se soumettaient était autre, plus grande, plus sainte. Toutefois, elle permettait de se défendre contre le mal, contre la honte, dût cette défense être payée de la vie et entraîner le supplice. Sortir pur de cet antre de corruption, c’était acquérir plus de mérite. La terre était cet antre ; mais, par bonheur on n’y vivait que la durée d’un clin d’œil, pour ne ressusciter qu’au sortir du tombeau, là où ne règne plus Néron, mais la Miséricorde, là où la souffrance fait place à la joie et les pleurs à l’allégresse.

 

Puis, Pomponia se mit à parler d’elle-même :

 

Oui, elle était calme, mais en son cœur il était aussi de douloureuses blessures. Les yeux d’Aulus étaient encore recouverts d’une taie : la source de lumière n’avait pas jailli jusqu’à lui. Elle ne pouvait non plus élever son fils dans la vérité. Ainsi pouvait-il en être jusqu’à la fin de sa vie, ainsi pouvait venir l’heure d’une séparation bien plus longue et bien plus terrible que celle dont toutes deux souffraient pour l’instant, et, quand elle y songeait, il lui était même impossible de concevoir comment elle pourrait être heureuse sans eux, fût-ce dans le ciel. Elle avait passé bien des nuits en larmes et en prières, à implorer la grâce et la miséricorde divines. Mais elle offrait sa souffrance à Dieu, et, confiante, elle attendait. Aujourd’hui même qu’un nouveau coup la venait frapper, que l’ordre d’un tyran lui ravissait une tête chère, celle qu’Aulus appelait la lumière de leurs yeux, elle avait confiance malgré tout, elle croyait à une force plus grande encore que celle de Néron, à une Miséricorde plus puissante que lui n’était méchant.

 

De nouveau et avec plus d’énergie elle pressa sur sa poitrine la tête de la jeune fille : et celle-ci, à genoux, les yeux cachés dans les replis du peplum de Pomponia, demeura longtemps silencieuse ; elle ne releva son visage que pour le montrer plus calme :

 

– Je souffre de te quitter, mère, de quitter mon père et mon frère ; mais je sais qu’y résister ne servirait à rien et vous perdrait tous. Du moins je te promets que, dans la maison de César, je n’oublierai jamais tes paroles.

 

Elle lui jeta de nouveau ses deux bras autour du cou, et toutes deux entrèrent dans l’œcus, où elle fit ses adieux au jeune Plautius, au vieil esclave grec qui avait été leur précepteur à tous deux, à la carriériste qui l’avait élevée, et à tous les esclaves.

 

L’un de ces derniers, un Lygien aux puissantes épaules, connu dans la maison sous le nom d’Ursus et qui jadis, avec les autres serviteurs, avait accompagné au camp des Romains Lygie et sa mère, tomba à ses pieds, puis ensuite aux genoux de Pomponia, en disant :

 

– Ô domina ! permets que je suive ma maîtresse, pour la servir et veiller sur elle dans la maison de César.

 

– Tu es le serviteur de Lygie, non pas le nôtre, – répondit Pomponia Græcina ; – mais te laissera-t-on franchir la porte de César ?… Et comment veilleras-tu sur elle ?

 

– Je n’en sais rien, domina ; ce que je sais bien, c’est que le fer se brise entre mes mains comme du bois…

 

Aulus Plautius revint et, loin de s’opposer au désir d’Ursus, déclara qu’il n’avait aucun droit de le retenir. Obligés de renvoyer Lygie comme un otage réclamé par l’empereur, ils étaient tenus de renvoyer aussi toute sa suite, qui passait avec elle sous la protection de César. Et tout bas, il dit à Pomponia que, sous prétexte de donner une suite à la jeune fille, on pouvait lui adjoindre autant d’esclaves qu’on le jugerait utile, le centurion ne pouvant se refuser à les prendre.

 

Pour Lygie, c’était une consolation ; et Pomponia, de son côté, était heureuse de l’entourer de serviteurs de son choix. Aussi, indépendamment d’Ursus, lui adjoignit-elle sa vieille camériste, deux habiles coiffeuses de Chypre, et deux jeunes filles de Germanie qui servaient aux bains.

 

Elle limita strictement son choix à des adeptes de la nouvelle doctrine, Ursus lui-même y étant attaché depuis plusieurs années. Pomponia pouvait non seulement compter sur leur fidélité, mais se flatter que le bon grain serait ainsi semé dans la maison même de César.

 

Elle écrivit aussi quelques mots en vue de mettre Lygie sous la protection d’Acté, l’affranchie de Néron. Pour dire vrai, Pomponia ne l’avait jamais rencontrée aux réunions des adeptes de la doctrine nouvelle, mais elle savait par ouï-dire, que jamais elle ne leur refusait ses services et qu’elle lisait avec avidité les lettres de Paul de Tarse. Elle savait, au reste, que la jeune affranchie vivait dans une perpétuelle tristesse, qu’elle était d’un tout autre caractère que les autres femmes de la maison de Néron et qu’en général elle était le bon génie du palais.

 

Hasta se chargea lui-même de cette lettre pour Acté. De plus, il trouva tout naturel qu’une fille de roi eut des serviteurs à sa suite et ne fit aucune difficulté pour les emmener au palais ; sa surprise fut plutôt de les voir si peu nombreux. Il hâta pourtant le départ, pour éviter le reproche de manquer de zèle à exécuter les ordres.

 

L’heure était venue de se séparer. Les yeux de Pomponia et de Lygie s’emplirent de larmes. Une dernière fois, Aulus posa les mains sur la tête de la jeune fille ; un instant après, accompagné par les cris du petit Aulus qui voulait défendre sa sœur et menaçait le centurion de ses poings d’enfant, les soldats emmenèrent Lygie vers la maison de César.

 

Le vieux chef se fit préparer une litière, et, dans l’intervalle, s’enferma avec Pomponia dans la pinacothèque, contiguë à l’œcus.

 

– Écoute-moi, Pomponia, – lui dit-il, – je vais chez César, tout en jugeant la démarche inutile. Et, bien que pour lui la parole de Sénèque ait peu de poids, j’irai aussi chez Sénèque. Toute l’influence, aujourd’hui, est à Sophonius, Tigellin, Pétrone ou Vatinius… Quant à César, peut-être qu’il n’a jamais de sa vie entendu parler des Lygiens ; s’il a exigé qu’on lui remît Lygie comme otage, c’est à l’incitation de quelqu’un : et de qui ? c’est facile à deviner.

 

Pomponia leva brusquement les yeux sur lui :

 

– Pétrone ?

 

– Oui.

 

Après un silence, Aulus reprit :

 

– Il faut s’y attendre, lorsqu’on laisse un de ces êtres sans honneur ni conscience franchir le seuil de votre demeure ! Maudit soit l’instant où Vinicius entra sous notre toit ! C’est lui qui nous a amené Pétrone. Malheur à Lygie, car ce qu’ils veulent, ce n’est pas un otage, mais une concubine.

 

La colère, une rage impuissante, la douleur de se voir ravir sa fille adoptive, rendaient sa parole plus sifflante encore que de coutume. Et seuls, ses poings crispés montraient la violence du combat qui se livrait en lui.

 

– Jusques aujourd’hui, – dit-il, – j’ai honoré les dieux. Mais en ce moment j’estime qu’il n’en est pas au-dessus de nous, si ce n’est un seul, méchant, furieux, un monstre, qui s’appelle Néron.

 

– Aulus ! – s’écria Pomponia. – Devant Dieu, Néron n’est qu’une poignée de vile poussière !

 

Aulus se mit à arpenter à grands pas la mosaïque de la pinacothèque. Sa vie avait été marquée de grandes actions, mais non de grands malheurs : contre ces derniers il n’était pas endurci. Le vieux guerrier s’était plus attaché à Lygie qu’il ne le croyait lui-même et ne pouvait admettre qu’elle était perdue pour lui. De plus, il se sentait humilié. Une main qu’il méprisait s’était appesantie sur lui ; mais, en présence de cette force, il sentait l’impuissance de la sienne.

 

Enfin, quand il eut dompté la colère qui bouleversait ses pensées, il reprit :

 

– J’ose croire que Pétrone ne nous l’a pas enlevée pour César, car il redouterait la colère de Poppée. C’est donc pour lui qu’il l’a prise, ou pour Vinicius… Je le saurai aujourd’hui même.

 

Un instant après, sa litière le transportait vers le Palatin. Restée seule, Pomponia alla retrouver le petit Aulus, qui ne cessait de pleurer sa sœur et de maudire César.

 

Chapitre V.

Aulus avait bien prévu qu’il ne pourrait pénétrer jusqu’à Néron. On lui répondit que César était occupé à chanter avec le joueur de luth Terpnos et qu’en général il ne recevait pas ceux qu’il n’avait pas convoqués. C’était dire qu’Aulus ne devait pas essayer de le voir, même dans l’avenir.

 

Par contre, Sénèque, tout souffrant qu’il fût de la fièvre, reçut le vieux chef avec tout le respect qui lui était dû ; mais, après l’avoir écouté, il eut un rire amer et dit :

 

– Je ne puis te rendre qu’un service, noble Plautius : c’est de ne jamais laisser voir à César que mon cœur compatit à la douleur et que je voudrais t’aider ; car, au moindre soupçon qu’il aurait à cet égard, il ne te rendrait pas Lygie, ne fût-ce que pour me faire de la peine.

 

Il lui déconseilla, en outre, d’aller voir Tigellin, ou Vatinius, ou Vitellius. Avec de l’argent, peut-être qu’on en pourrait tirer quelque chose, mais sans doute voudraient-ils faire du tort à Pétrone, dont ils s’efforçaient de saper l’influence ; plus probablement, ils iraient rapporter à César combien Lygie était chère aux Plautius, raison de plus pour que César ne la rendît pas. Et le vieux philosophe se mit à parler avec une ironie amère qu’il se plut à tourner contre lui-même :

 

– Tu es resté muet, Plautius, muet pendant tant d’années, et César n’aime pas ceux qui se taisent. Comment as-tu osé ne pas glorifier sa beauté, sa vertu, son chant, sa déclamation, son habileté à conduire un char et ses vers ! Comment as-tu osé ne pas te réjouir de la mort de Britannicus, ne pas te répandre en un élogieux discours pour célébrer son matricide, ne pas lui apporter tes félicitations pour avoir fait étouffer Octavie ! Que n’es-tu, Aulus, aussi prévoyant que nous tous qui avons le bonheur de vivre à la cour !

 

Il prit, tout en parlant, une coupe qu’il avait à sa ceinture, l’emplit au jet d’eau de l’impluvium et, après y avoir rafraîchi ses lèvres brûlantes, il reprit :

 

– Ah ! c’est que Néron a le cœur reconnaissant ! Il t’aime, pour ce que tu as bien servi Rome et porté la gloire de son nom jusqu’aux confins du monde. Moi, il m’aime aussi, parce que je fus son maître en sa jeunesse. C’est pourquoi, vois-tu, je suis certain que cette eau n’est pas empoisonnée, et je la bois en toute sûreté. Chez moi, je serais moins sûr du vin ; mais, si tu as soif, bois hardiment de cette eau. Elle vient, par des aqueducs, des montagnes albaines, et, pour l’empoisonner, il faudrait empoisonner toutes les fontaines de Rome. Tu le vois, on peut encore vivre sans peur dans ce monde et jouir d’une paisible vieillesse. Certes, je suis malade, mais ce qui souffre en moi, c’est l’âme plus que le corps.

 

Il disait vrai. Ce qui faisait défaut à Sénèque, c’était la force d’âme que possédaient, par exemple, Cornutus ou Thraséas ; par là, sa vie n’était qu’une suite de concessions et de complaisances pour le crime. Lui-même le sentait : il comprenait que là n’était pas la voie d’un disciple de Zénon de Citium, et il en souffrait plus que de la crainte même de la mort.

 

Le chef interrompit ses réflexions amères :

 

– Noble Annæus, – dit-il, – je sais comment te récompensa César pour les soins dont tu entouras ses jeunes années. Mais celui qui nous a fait ravir notre enfant, c’est Pétrone. Indique-moi les moyens dont il faut user avec lui, les influences auxquelles il peut obéir, enfin, sers-toi auprès de lui de toute l’éloquence que ta vieille amitié pour moi pourra t’inspirer.

 

– Pétrone et moi, – répondit Sénèque, – appartenons à deux camps opposés. Je n’ai sur lui aucune influence, ni moi, ni personne. Il est possible qu’avec toute sa corruption il vaille encore mieux que les coquins dont s’entoure Néron. Mais essayer de lui démontrer qu’il a commis une mauvaise action, c’est perdre son temps : depuis longtemps il n’a plus la notion du bien et du mal. Prouve-lui que son acte est de mauvais goût, peut-être en sera-t-il honteux. Quand je le verrai, je lui dirai : « Ce que tu as fait est digne d’un affranchi ». Si cela ne réussit pas, rien ne réussira.

 

– Merci quand même, – répondit le chef.

 

Il se fit, de là, porter chez Vinicius, qu’il trouva occupé à faire des armes avec son laniste. En voyant le jeune homme se livrer si paisiblement à ces exercices, alors qu’un attentat venait d’être commis sur la personne de Lygie, Aulus entra dans une violente colère ; à peine le rideau fut-il retombé derrière le laniste, qu’elle jaillit en un débordement d’amers reproches et d’invectives. Mais, à la nouvelle que Lygie venait d’être enlevée, Vinicius pâlit si affreusement qu’Aulus dut aussitôt repousser tout soupçon de complicité de sa part. Des gouttes de sueur inondèrent le front du jeune homme ; son sang lui reflua au cœur, puis, en un flot brûlant, envahit son visage ; ses yeux projetèrent des éclairs et de ses lèvres jaillirent des questions sans suite. La jalousie et la rage le secouaient tour à tour avec une violence d’ouragan. Il lui semblait que, sitôt franchi le seuil du palais de César, Lygie était à jamais perdue pour lui. Mais, Aulus ayant prononcé le nom de Pétrone, un soupçon, comme un éclair, traversa l’esprit du jeune soldat. Pétrone s’était joué de lui : il voulait, ou s’attirer de nouvelles faveurs de César en lui offrant Lygie, ou la garder pour soi ; il était inconcevable pour Vinicius qu’on pût voir Lygie sans être aussitôt captivé.

 

La violence héréditaire de sa famille l’emportait maintenant comme un cheval affolé et lui faisait perdre tout sang-froid.

 

– Chef, – fit-il d’une voix tremblante, – rentre chez toi et attends-moi… Pétrone fût-il mon père, sache bien que je vengerai sur lui l’outrage fait à Lygie. Retourne chez toi et attends-moi. Ni Pétrone ni César ne l’auront.

 

Il tendit ses mains crispées vers les figures de cire debout dans leurs vêtements en un coin de l’atrium et s’écria, le poing menaçant :

 

– Je le jure, par ces masques des ancêtres, je la tuerai plutôt, et moi avec elle !

 

Et, jetant encore à Aulus ces mots : « Attends-moi ! » il s’élança comme un fou hors de l’atrium et courut chez Pétrone en bousculant sur son chemin tous ceux qu’il rencontrait.

 

Aulus rentra chez lui avec un vague espoir. Il songeait que si, sur le conseil de Pétrone, César avait fait enlever Lygie pour la donner à Vinicius, celui-ci la ramènerait dans la maison de ses parents adoptifs. Enfin, la consolation était grande pour lui de penser que si Lygie n’était pas sauvée, du moins elle serait vengée et que la mort la préserverait de l’outrage. Car il ne doutait pas que Vinicius tint toute sa promesse. Il avait vu sa fureur et connaissait son emportement héréditaire. Lui-même, bien qu’il l’aimât comme un père, eût préféré tuer Lygie que de l’abandonner à César, et, n’eût été la crainte pour son fils, dernier rejeton de sa race, il n’eût pas hésité un instant.

 

Aulus était un soldat ; il ne savait presque rien des stoïciens, mais, par son caractère, il avait des affinités avec eux ; pour ses sentiments, pour sa fierté, la mort lui apparaissait plus facile et meilleure que la honte.

 

Il rassura donc Pomponia, lui fit part de ses espérances, et ils attendirent des nouvelles de Vinicius. Chaque fois que les pas d’un esclave résonnaient dans l’atrium, ils s’attendaient à voir paraître Vinicius leur ramenant leur fille bien-aimée, et ils se préparaient à les bénir tous deux du fond de l’âme. Mais le temps passait sans apporter aucune nouvelle. Vers le soir seulement, on entendit résonner le marteau de la porte.

 

L’instant d’après, entra un esclave, qui remit une lettre à Aulus. Le vieux chef, malgré son désir de montrer qu’il était maître de lui, la prit d’une main tremblante et se mit à la lire avec autant de hâte que si, d’elle, eût dépendu le sort de sa maison entière.

 

Soudain, son visage s’assombrit, comme si eût passé sur lui l’ombre d’un nuage.

 

– Lis, – dit-il – en se tournant vers Pomponia.

 

Pomponia prit la lettre et lut ce qui suit :

 

« Marcus Vinicius à Aulus Plautius. Salut. Ce qui est, est arrivé par la volonté de César, et devant elle il faut vous incliner, comme nous nous inclinons, moi et Pétrone. »

 

Un pesant silence s’établit.

 

Chapitre VI.

Pétrone était chez lui. Le portier n’osa pas arrêter Vinicius, qui entra en coup de vent dans l’atrium et, apprenant qu’il fallait chercher le maître de la maison dans la bibliothèque, y courut en toute hâte. Pétrone était en train d’écrire ; Vinicius lui arracha le roseau de la main, le brisa et en jeta les morceaux ; puis il lui enfonça ses doigts dans l’épaule et, visage contre visage, lui cria d’une voix rauque :

 

– Qu’en as-tu fait ? où est-elle ?

 

Il se produisit une chose singulière : l’élégant, l’efféminé Pétrone, saisit la main que le jeune athlète lui incrustait dans l’épaule, l’autre ensuite, et les enserrant toutes les deux dans une seule des siennes comme dans un étau, il dit :

 

– Je ne suis faible que le matin, mais le soir je retrouve ma vigueur. Essaye de te dégager ! tu as appris la gymnastique à l’école d’un tisserand et les usages chez un forgeron.

 

Ses traits n’exprimaient même pas la colère. Dans ses yeux seulement passa un pâle reflet de fermeté et d’énergie. Après quelques instants, il lâcha les mains de Vinicius, qui resta devant lui humilié et furieux.

 

– Tu as une main d’acier ; mais, par tous les dieux infernaux, si tu m’as trahi, je jure de te plonger un couteau dans la gorge, et cela jusque dans les appartements de César.

 

– Causons tranquillement, – répliqua Pétrone. – Tu le vois, l’acier est plus résistant que le fer. Bien que, de chacune de tes mains, on pût faire deux des miennes, je ne saurais te craindre. En revanche, ta grossièreté me chagrine. Si l’ingratitude humaine pouvait encore m’étonner, je m’étonnerais de la tienne.

 

– Où est Lygie ?

 

– Au lupanar, c’est-à-dire dans la maison de César.

 

– Pétrone !

 

– Prends un siège et calme-toi. J’ai demandé deux choses à César, qui me les a promises : d’abord de retirer Lygie de la maison des Aulus ; ensuite, de te la remettre. Ne dissimules-tu pas un couteau dans les plis de ta toge ? et ne vas-tu pas me frapper ? Toutefois, je te conseille d’attendre quelques jours, car on te mettrait en prison, tandis que Lygie se morfondrait chez toi.

 

Un silence suivit. Vinicius regarda quelques instants Pétrone avec des yeux étonnés et lui dit :

 

– Pardonne-moi ; je l’aime, et l’amour me fait perdre la tête.

 

– Admire-moi, Marcus. Avant-hier, j’ai dit ceci à César : « Mon neveu Vinicius est si amoureux d’une maigre fillette élevée chez les Aulus, que ses soupirs transforment sa maison en un bain de vapeur. Ni toi, César, – ajoutai-je, – ni moi, amateurs de la seule vraie beauté, n’en donnerions mille sesterces, mais toujours ce garçon-là fut aussi sot qu’un trépied. »

 

– Pétrone !

 

– Si tu ne comprends pas qu’en parlant de la sorte je voulais préserver Lygie, je suis prêt à croire que j’avais dit vrai ! J’ai donc persuadé Barbe-d’Airain qu’un esthète de sa trempe ne pouvait tenir cette fille pour une beauté ; Néron n’ose voir que par mes yeux ; il ne s’apercevra donc pas qu’elle est belle et, par suite, il ne la convoitera pas. Il fallait bien se garder de ce singe et le tenir en laisse. Ce ne sera plus lui qui appréciera la beauté de Lygie, mais Poppée, et, sans nul doute, elle cherchera à la faire au plus tôt évincer du palais. Négligemment, je continuai à dire à Barbe-d’Airain : « Prends Lygie et remets-la à Vinicius : tu en as le droit, car c’est un otage et, du même coup, tu joueras un bon tour à Aulus. » Il y consentit, d’autant plus volontiers que je lui fournissais ainsi le moyen de faire de la peine à de braves gens. Tu seras le tuteur officiel de l’otage, on remettra entre tes mains ce trésor lygien, et toi, allié des braves Lygiens et fidèle serviteur de César, non seulement tu ne dissiperas rien de ce trésor, mais tu feras en sorte qu’il multiplie. Par convenance, César la retiendra pendant quelques jours au palais, puis il l’enverra dans ton insula. Heureux homme !

 

– Rien, vraiment, ne la menace dans la maison de César ?

 

– Si elle devait y rester à demeure, Poppée ne manquerait pas de parler d’elle à Locuste ; mais, pour quelques jours, rien n’est à craindre. Il y a dix mille personnes dans le palais de César. Peut-être que Néron ne la verra même pas. Tout à l’heure, il m’a fait mander par un centurion qu’on avait amené la jeune fille au palais et qu’on l’avait remise entre les mains d’Acté, une bonne âme ; aussi, c’est à elle que je l’ai fait confier. Pomponia Græcina doit être du même avis, puisqu’elle lui a écrit. Demain, il y a un festin chez Néron. Je t’ai fait réserver une place auprès de Lygie.

 

– Caïus, pardonne-moi mon emportement, – dit Vinicius. – Je croyais que tu l’avais enlevée pour toi ou pour César.

 

– Je puis te pardonner ton emportement ; mais ces gestes vulgaires, ces cris grossiers et cette voix de joueur de mora, voilà ce qu’il m’est plus difficile d’oublier. Je n’aime pas cela, Marcus, et sois plus prudent à l’avenir. C’est Tigellin qui est le pourvoyeur de César. Souviens-toi aussi que, si je voulais prendre pour moi cette fille, je te dirais franchement, en te regardant bien en face : Vinicius, je t’enlève Lygie, et je la garderai tant que je n’en serai pas fatigué.

 

Ce disant, il dardait ses prunelles couleur noisette dans les yeux de Vinicius, avec une expression de froide assurance qui acheva de troubler le jeune homme.

 

– La faute est à moi, – dit celui-ci. – Tu es bon et généreux, et je te rends grâce. Permets-moi seulement de te poser encore une question. Pourquoi n’as-tu pas fait envoyer Lygie directement chez moi ?

 

– Parce que César veut sauver les apparences : l’aventure fera du bruit et on en parlera dans Rome : mais, puisque nous reprenons Lygie comme otage, tant qu’on en clabaudera, elle restera dans le palais de César. Ensuite on te l’expédiera sans bruit et tout en sera dit. Barbe-d’Airain est un chien poltron. Il sait que sa puissance est illimitée, mais il n’en cherche pas moins un prétexte à l’appui de chacun de ses actes. Es-tu suffisamment apaisé pour philosopher un peu ? Souvent je me suis demandé pourquoi le crime, bien qu’aussi puissant que César et, comme lui, sûr de l’impunité, cherche toujours à se couvrir de légalité, de justice et de vertu… À quoi bon cette peine ? À mon avis, tuer son frère, sa mère et sa femme, c’est là chose plus digne d’un roitelet d’Asie que d’un empereur romain ; si cela m’arrivait, à moi, je ne prendrais pas la peine d’écrire au Sénat des lettres justificatives…, et Néron en a écrit. Néron veut sauver les apparences, parce que Néron est lâche. Tibère, par exemple, ne l’était pas, et pourtant il a cherché à justifier chacun de ses forfaits. Pourquoi en est-il ainsi ? Pourquoi cet hommage étrange et involontaire du vice à la vertu ? Sais-tu ce que je crois ? C’est que le crime est laid, tandis que la vertu est belle. Ergo, le véritable esthète est en même temps un homme vertueux. Ergo, moi je suis vertueux. Il me faudra faire une libation aujourd’hui aux ombres de Protagoras, de Prodicus et de Gorgias. C’est à croire que les sophistes mêmes peuvent servir à quelque chose. Mais écoute, je continue. J’ai enlevé Lygie aux Aulus pour te la donner. Parfait. Or, Lysippe eût fait de vous un groupe admirable. Vous êtes beaux tous deux : donc mon action est belle, et, étant belle, elle ne peut être mauvaise. Regarde bien, Marcus ! Tu vois, assise devant toi, la vertu incarnée en Pétrone ! Si Aristide vivait encore, il devrait venir me trouver et m’apporter cent mines pour prix d’un abrégé de philosophie sur la vertu.

 

Mais Vinicius, plus intéressé de la réalité que par toutes ces considérations sur la vertu, dit :

 

– Demain, je verrai Lygie, et ensuite je l’aurai dans ma maison tous les jours, sans cesse et jusqu’à ma mort !

 

– Toi, tu auras Lygie, et moi, j’aurai Aulus sur le dos. Il appellera sur moi la vengeance de tous les dieux infernaux. Si au moins l’animal prenait d’abord une bonne leçon de déclamation !… Mais non, il se mettra à m’invectiver, comme mon ancien portier injuriait mes clients, si bien que j’ai été forcé de l’expédier aux ergastules.

 

– Aulus est venu chez moi. Je lui ai promis de lui donner des nouvelles de Lygie.

 

– Écris-lui que la volonté du « divin » César est la loi suprême et que ton premier fils s’appellera Aulus. Il lui faut bien quelque petite consolation, à ce vieux. Je suis tout prêt à demander à Barbe-d’Airain d’inviter demain Plautius à son festin. Il pourrait te contempler au triclinium à côté de Lygie.

 

– Ne fais pas cela, – protesta Vinicius. – Ils me font de la peine, surtout Pomponia.

 

Il s’assit et écrivit au vieux chef la lettre qui devait lui ôter son dernier espoir.

 

Chapitre VII.

Devant Acté, quand elle était la maîtresse de Néron, les têtes les plus altières de Rome s’étaient jadis inclinées. Même alors, elle ne se mêlait en rien des affaires de l’État, et si parfois elle usait de son influence sur le jeune empereur, c’était pour obtenir la grâce de quelqu’un. Douce et résignée, elle s’était attiré la gratitude de beaucoup et n’avait provoqué contre elle-même aucune animosité. Octavie même n’avait pu la haïr. Ses rivales la tenaient pour insignifiante. On savait qu’elle continuait à aimer Néron d’un amour triste et douloureux, sans espoir, alimenté par le seul souvenir du temps où il était non seulement plus jeune et plus aimant, mais aussi meilleur. On la savait tout entière, âme et pensée, absorbée dans le passé et n’attendant plus rien de l’avenir. Et, comme il n’était pas à craindre que César revint à elle, on la considérait comme absolument désarmée, et on la laissait en paix. Poppée voyait en elle une servante docile, si inoffensive qu’elle n’avait même pas demandé son renvoi du palais.

 

En considération de l’amour que Néron avait eu autrefois pour Acté, et de ce qu’il s’était séparé d’elle sans haine, presque amicalement, elle restait entourée de certains égards. César, en lui rendant sa liberté, lui avait réservé dans le palais un cubiculum et des serviteurs particuliers. Comme jadis Pallas et Narcisse, eux aussi des affranchis, étaient non seulement admis à la table de Claude, mais encore y occupaient, en tant que ministres puissants, des places d’honneur, ainsi l’on invitait parfois Acté à la table de César, où peut-être bien son charme était l’un des ornements du festin.

 

César, d’ailleurs, était devenu depuis longtemps peu scrupuleux sur le choix des convives. Souvent une compagnie des plus mêlée, d’hommes de toutes classes et de toutes conditions se réunissait à ces festins. On y trouvait des sénateurs, ceux-là surtout qui consentaient à jouer le rôle de bouffons ; des patriciens, vieux et jeunes, assoiffés de plaisirs, de luxe et de débauche ; des femmes pourvues d’un grand nom et qui, le soir venu, s’affublaient de perruques fauves pour aller courir aventure dans les ruelles sombres ; des pontifes qui, la coupe pleine, raillaient leurs propres dieux. Parmi eux, un ramassis de chanteurs, de mimes, de musiciens, de danseurs et de danseuses ; des rimeurs qui, en déclamant leurs vers, calculaient de combien de sesterces seraient rétribuées leurs louanges aux vers de César ; on y voyait aussi des philosophes affamés qui suivaient les plats avec des regards de gloutons ; des cochers en renom, des prestidigitateurs, des thaumaturges, des conteurs, des baladins, une foule de charlatans et de gueux, dotés par la mode ou par la sottise d’une notoriété éphémère, et parmi lesquels un certain nombre dissimulaient sous des boucles un peu longues leurs oreilles percées, marque de l’esclavage.

 

Le dessus du panier prenait place à la table ; le menu fretin, lui, servait aux interludes, guettant le moment où les gens de service jetteraient en pâture à son avidité les restes des mets et des boissons. Cette catégorie d’invités était recrutée par Tigellin, Vatinius et Vitellius, obligés souvent de fournir à cette racaille des oripeaux qui fussent dignes de figurer dans le palais de César. Celui-ci, d’ailleurs, aimait cette société, parmi laquelle il se sentait à l’aise. Le luxe de la cour dorait tout, couvrait tout de splendeur. Grands et petits, descendants de nobles familles et tourbe de la rue, artistes véritables et pitoyables scories du talent, tous affluaient au palais pour rassasier leurs yeux du luxe aveuglant qui dépassait toute imagination, pour approcher de ce dispensateur de tous les bienfaits, de toutes les richesses, dont un caprice pouvait, ou les précipiter dans l’abîme, ou les porter au faîte.

 

C’est à un tel festin que Lygie devait ce jour-là prendre place. La crainte, la timidité, si naturelles après le choc soudain qu’elle venait de subir, luttaient dans son cœur avec le désir de la révolte. Elle avait peur de César, peur des hommes, peur de ce palais en rumeur, peur de ces fêtes dont les conversations d’Aulus, de Pomponia Græcina et de leurs amis, lui avaient révélé l’ignominie. Malgré sa jeunesse, elle n’était pas une ingénue : en ces temps troublés, la notion du mal arrivait de bonne heure jusqu’aux oreilles des enfants. Elle n’ignorait donc pas que dans ce palais on comploterait sa perte ; Pomponia l’en avait avertie déjà au moment de leur séparation. Mais l’âme juvénile de Lygie n’avait pu être dissolue encore, et, ayant accueilli la haute doctrine que lui avait enseignée sa mère adoptive, elle jura de se défendre, à sa mère, à elle-même, et à ce divin maître en qui non seulement elle avait foi, mais qu’elle aimait de tout son cœur d’enfant, pour la douceur de son enseignement, l’amertume de sa mort et la gloire de sa résurrection.

 

Certaine maintenant que ni Aulus, ni Pomponia Græcina, ne pouvaient être rendus responsables de ses actes, elle se demandait s’il ne valait pas mieux résister et ne point paraître au festin. Elle ressentait, d’une part, de la crainte et de l’inquiétude ; de l’autre, naissait en elle le désir de montrer son courage, sa fermeté, son mépris des souffrances et de la mort. Le Divin Maître a dit de faire ainsi et donné l’exemple. Et Pomponia elle-même lui avait dit que les adeptes les plus ardents avaient, de toute leur âme, soif de cette épreuve et la demandaient dans leurs prières. Chez Aulus, elle avait déjà été altérée de ce même désir. Elle se figurait martyre, les pieds et les mains saignant par des plaies béantes, blanche comme la neige, belle d’une beauté céleste, emportée vers l’azur par des anges immaculés. Et cette vision, alors, la séduisait. Il y avait là beaucoup d’enfantine rêverie, mais aussi une parcelle de contemplation de soi-même que Pomponia avait désapprouvée. À présent que la résistance à la volonté de César pouvait provoquer quelque horrible châtiment et que, d’imaginaires, les tortures pouvaient devenir réelles, aux visions ravissantes, à l’admiration de soi-même, venait s’ajouter une vague curiosité mêlée d’effroi : savoir comment on la châtierait et quel genre de torture lui serait appliqué.

 

Ainsi, son âme hésitait entre les deux partis à prendre. Mais, lorsqu’elle eut confié son indécision à Acté, celle-ci la regarda avec stupeur, comme si la jeune fille eût déliré. Contrecarrer la volonté de César ? Dès le premier jour, s’exposer à sa colère ? Pour agir de la sorte, il fallait être une enfant inconsciente. Lygie, comme il résultait de ses propres paroles, n’était pas, en somme, un otage, mais une fillette oubliée par ses compatriotes, c’est-à-dire nullement protégée par le droit des gens. Et, si même elle eût pu s’en réclamer, César était assez puissant pour ne pas craindre de le fouler aux pieds, en un moment de fureur. Il avait plu à César de la prendre ; désormais, il disposait d’elle ; désormais, elle était en son pouvoir au-dessus duquel rien n’existait au monde.

 

– Oui, – poursuivit-elle, – j’ai lu, moi aussi, les lettres de Paul de Tarse, et je sais que par-delà la terre, il y a Dieu, et le Fils de Dieu, ressuscité d’entre les morts. Mais, sur terre, il n’y a que César. Ne l’oublie pas, Lygie. Je n’ignore pas non plus qu’il t’est défendu par ta doctrine d’être ce que je fus moi-même, et que, semblables aux stoïciens dont Épictète m’a souvent parlé, entre le déshonneur et la mort, vous ne pouvez choisir que la mort. Mais es-tu certaine que la mort seule t’attende, sans être accompagnée du déshonneur ? Ignores-tu le sort de la fille de Séjan ? À peine était-ce une fillette. Or, pour ne pas violer la loi, qui défend de punir de mort les vierges, elle fut, sur l’ordre de Tibère, violée elle-même avant d’être mise à mort. Lygie, Lygie, n’irrite point César ! Quand sera venu l’instant décisif où tu seras forcée de choisir entre le déshonneur et la mort, tu feras alors ce que te prescrit ta Vérité ; mais, ne provoque pas ta perte et, pour une cause futile, ne va pas irriter un dieu qui est terrestre, mais impitoyable.

 

Acté, pleine d’une compassion profonde, parlait avec chaleur. Un peu myope, elle rapprochait son doux visage de celui de Lygie, pour mieux y suivre l’effet de ses paroles.

 

Lygie, avec une confiance enfantine, lui noua ses bras autour du cou et lui dit :

 

– Tu es si bonne, Acté !

 

Touchée de cet élan flatteur et confiant de Lygie, Acté la pressa contre sa poitrine et répondit :

 

– Mon bonheur est passé, passée aussi ma joie, mais je ne suis point méchante.

 

À grands pas précipités, elle se mit à arpenter la pièce, tout en se parlant à elle-même avec une sorte de désespoir.

 

– Non, il n’était pas méchant, lui non plus. Il se croyait même bon, il voulait être bon. Je le sais mieux que personne. Il n’est devenu autre que plus tard… quand il a cessé d’aimer. D’autres l’ont fait ce qu’il est, oui, d’autres, et Poppée.

 

Des larmes perlèrent à ses cils. Lygie l’observa quelque temps de ses yeux d’azur, et enfin lui demanda :

 

– Tu le plains donc, Acté ?

 

– Je le plains… – répondit la Grecque d’une voix sourde.

 

Puis, les mains crispées, le visage navré, elle reprit son va-et-vient.

 

Lygie continua à la questionner avec timidité :

 

– Tu l’aimes encore, Acté ?

 

– Je l’aime…

 

Et, un instant après, elle ajouta :

 

– Personne ne l’aime… que moi.

 

Il y eut un silence pendant lequel Acté s’efforça de maîtriser l’émotion provoquée en elle par ces réminiscences. Enfin son visage reprit son expression de douce mélancolie et elle dit :

 

– Parlons de toi, Lygie. Il ne faut même pas songer à s’insurger contre la volonté de César. Ce serait de la folie. D’ailleurs, tu peux te rassurer : je connais bien cette maison et je pense que, de la part de César, aucun danger ne te menace. Si Néron t’avait fait enlever pour son propre compte, on ne t’aurait pas amenée au Palatin. C’est Poppée qui règne ici, et, depuis qu’elle lui a donné une fille, Néron subit plus que jamais son influence… Non… Il a bien donné des ordres pour que tu assistes au festin ; mais il ne t’a pas vue encore et n’a questionné personne à ton sujet : donc tu ne l’intéresses pas. Peut-être t’a-t-il enlevée par animosité contre Aulus et Pomponia ?… Pétrone m’a écrit de te prendre sous ma protection ; et, comme Pomponia m’a fait la même demande, il est probable qu’ils se sont concertés. Peut-être même l’a-t-il fait sur la prière de Pomponia, et si, par suite, il te prend sous sa protection, alors rien ne te menace. Qui sait s’il ne persuadera pas Néron de te renvoyer chez Aulus ? Je ne crois pas que Néron aime fort Pétrone, mais il est rare qu’il ose ne pas être du même avis.

 

– Ah ! Acté ! – répondit Lygie, – Pétrone est venu chez nous avant qu’on m’en emmène, et ma mère a la conviction que c’est lui qui a poussé Néron à me réclamer.

 

– Alors, ce serait de mauvais augure, – fit Acté. Et, après un instant de réflexion, elle continua :

 

– Peut-être qu’à quelque souper, devant Néron, Pétrone a simplement raconté qu’il avait vu chez les Aulus l’otage des Lygiens ; et Néron, jaloux de ses prérogatives, t’aura réclamée uniquement parce que les otages appartiennent à César. De plus, il n’aime pas Aulus et Pomponia… Non, je doute que Pétrone eût usé d’un moyen semblable s’il eût voulu t’enlever. Je ne sache pas qu’il soit meilleur que le reste de l’entourage de César, mais il est différent… Enfin, outre Pétrone, peut-être trouveras-tu encore quelqu’un qui consente à prendre ta défense. N’as-tu pas connu, chez les Aulus, quelque familier de César ?

 

– J’y ai vu Vespasien et Titus.

 

– César ne les aime pas.

 

– Et Sénèque.

 

– Il suffit à Sénèque de conseiller une chose pour que Néron fasse tout l’opposé.

 

Le clair visage de Lygie prit une teinte rose :

 

– Et Vinicius…

 

– Je ne le connais pas.

 

– C’est un parent de Pétrone. Il est revenu dernièrement d’Arménie…

 

– Penses-tu que Néron soit bien disposé pour lui ?

 

– Vinicius est aimé de tout le monde.

 

– Et il consentirait à intercéder en ta faveur ?

 

– Oui.

 

Acté sourit avec tendresse et poursuivit :

 

– Alors tu vas le voir au festin. Il te faut donc y assister, avant tout parce que tu y es obligée… Seule, une enfant comme toi pouvait espérer faire autrement. Ensuite, si tu veux retourner dans la maison des Aulus, ce festin te fournira l’occasion de demander à Pétrone et à Vinicius qu’ils emploient dans ce but leur influence. S’ils étaient ici, ils te diraient ce que je dis moi-même : toute résistance serait folle et causerait ta perte. Il pourrait certes se faire que César ne s’aperçût pas de ton absence, mais dans le cas contraire, s’il lui venait à l’idée que tu eusses l’audace de contrecarrer sa volonté, il n’y aurait plus de salut pour toi. Viens, Lygie… Entends-tu dans le palais ce bruit de voix ? Déjà le soleil descend à l’horizon ; bientôt les invités vont venir.

 

– Tu as raison, Acté, – répondit Lygie. – Je suivrai ton conseil.

 

Que prédominait dans cette résolution ? était-ce le désir de voir Pétrone et Vinicius, ou la curiosité bien féminine de contempler au moins une fois dans sa vie une telle fête, d’y voir César, sa cour, la fameuse Poppée, d’autres beautés, et toute cette splendeur tant vantée à Rome ? Lygie elle-même n’aurait pu le dire. Elle comprenait seulement qu’Acté disait vrai. Il fallait donc s’y rendre, et puisque la nécessité et la raison renforçaient sa tentation intime, la jeune fille cessa d’hésiter.

 

Acté la conduisit alors vers son unctorium, pour la frotter d’aromates et la parer ; et, bien que les esclaves féminines ne fissent pas défaut dans la maison de César et qu’Acté en eût un certain nombre à son service, celle-ci, touchée de la beauté et de la candeur de la jeune fille, décida de l’habiller elle-même. Il fut aussitôt visible que, malgré son affliction et la lecture assidue des épîtres de Paul de Tarse, la jeune Grecque avait gardé beaucoup de l’ancienne âme hellène, qui, par-dessus tout, vénère la beauté du corps. En voyant nu celui de Lygie, aux formes à la fois graciles et pleines, pétries de nacre perlide et de roses, elle ne put retenir un cri d’admiration et se recula de quelques pas pour contempler, tout enthousiasmée, cette éblouissante incarnation du printemps.

 

– Lygie ! – s’exclama-t-elle enfin – tu es cent fois plus belle que Poppée !

 

La jeune fille, élevée dans la maison de l’austère Pomponia où, même entre femmes, on observait la pudeur, restait là, splendide comme un rêve merveilleux, harmonieuse comme un marbre de Praxitèle, comme un hymne, toute rose et pudique, les genoux rapprochés, les mains croisées sur la poitrine, les cils baissés. Enfin, elle leva les bras d’un geste brusque, ôta les épingles qui maintenaient ses cheveux et, d’un mouvement de tête, les épandit pour s’en couvrir toute, ainsi que d’un peplum.

 

Acté s’approcha et caressa la sombre toison :

 

– Oh ! quels cheveux tu as !… Je ne les poudrerai pas d’or : leurs ondes ont déjà des reflets dorés… Peut-être ajouterai-je seulement çà et là un soupçon de poudre, pour les irradier d’un rayon de soleil… Il doit être enchanteur, ton pays lygien, où poussent de telles filles.

 

– Je ne m’en souviens plus. Ursus m’a dit que chez nous il y a des forêts, des forêts, des forêts.

 

– Et dans ces forêts des fleurs… – poursuivit Acté, trempant ses mains dans un vase rempli de verveine, pour en humecter les cheveux de Lygie.

 

Puis elle lui frotta légèrement le corps d’huiles odorantes d’Arabie, et la revêtit d’une tunique dorée, souple et sans manches, sur laquelle devait être posé le neigeux peplum. Mais, comme il fallait la coiffer d’abord, elle enveloppa Lygie, en attendant, d’un ample vêtement appelé synthèse, la fit asseoir et la remit aux mains des esclaves qu’elle surveillait de loin. Pendant ce temps, deux autres esclaves chaussaient Lygie de cothurnes blancs brodés de pourpre et liés de tressés d’or jusqu’à la hauteur de ses mollets d’albâtre. La coiffure achevée, on drapa sur elle les plis légers d’un peplum. Acté lui mit des perles au cou, lui effleura les cheveux d’un peu de poudre d’or, et se fit elle-même habiller par ses femmes, mais sans cesser de suivre Lygie de son regard émerveillé.

 

Bientôt elle fut prête. Dès que les premières litières firent leur apparition devant la porte principale, les deux jeunes femmes se dirigèrent vers un cryptoportique latéral d’où l’on dominait du regard l’entrée, les galeries intérieures et la cour, entourée d’une colonnade de marbre de Numidie.

 

La foule devenait plus épaisse à mesure qu’elle s’engouffrait sous la voûte élancée du péristyle, surmonté du superbe quadrige de Lysias qui semblait emporter vers le firmament Apollon et Diane. Lygie contemplait avec des yeux étonnés ce spectacle, dont jamais elle n’avait pu se faire une idée dans l’austère maison des Aulus. Le soleil dérivait au couchant. Ses derniers rayons caressaient le marbre jaune des colonnes qui s’allumait d’un reflet tout à la fois d’or et de rose. Sous la colonnade, frôlant les blanches statues des Danaïdes, des dieux et des héros, roulait le flot des hommes et des femmes, tous semblables à des statues, drapés dans des toges, des peplums, des stoles, qui tombaient en plis pittoresques et sur lesquels achevaient de s’éteindre les rayons mourants. Un Hercule gigantesque, la tête encore éclairée et, à partir du torse, noyé dans l’ombre projetée par les colonnes, contemplait de sa hauteur cette cohue.

 

Acté signalait à Lygie les sénateurs, avec leurs toges à larges bords, leurs tuniques de couleur et leurs sandales ornées de croissants ; puis les patriciens, les artistes en renom, les dames drapées à la romaine ou à la grecque, ou parées des étranges costumes de l’Orient, coiffées comme de tours ou de pyramides, ou bien à la façon des statues de déesses, très bas sur le front et les cheveux enguirlandés de fleurs ; elle nommait nombre de ces hommes, de ces femmes, et parfois ajoutait des commentaires brefs et effrayants, qui terrifiaient sa compagne, l’étonnaient et la déconcertaient. À Lygie se révélait un monde étrange, dont la beauté enchantait son regard, sans que son jeune esprit pût cependant en concilier les contrastes. Dans cette lumière défaillante du couchant, devant ces rangées de muettes colonnes qui se perdaient dans le lointain, parmi ces hommes semblables à des statues, se dégageait un indicible apaisement. Mais, tandis qu’il eût semblé que, parmi ces marbres aux lignes pures, dussent vivre des demi-dieux exempts de soucis, calmes et heureux, la douce voix d’Acté dévoilait les secrets toujours nouveaux et toujours plus terribles de ce palais et de ces hommes. Là-bas, c’est le cryptoportique où se voient encore les traces de sang dont furent éclaboussées les blanches colonnes quand Caligula tomba sous le poignard de Cassius Chéréas ; c’est là aussi que fut égorgée sa femme ; un peu plus loin que son enfant eut la tête fracassée sur le pavé. Là-bas, sous cette aile du palais, se creuse une oubliette où le plus jeune des Drusus, torturé par la faim, se rongea les poignets ; là, son frère aîné mourut empoisonné ; ici, rugit de peur Gemellus ; là, se tordit dans des convulsions Claude, et là Germanicus !… Ces murs ont entendu les hoquets et les râles des mourants : et ces hommes, qui maintenant se hâtent vers le festin en tuniques chatoyantes ornées de bijoux et de fleurs, sont à la veille peut-être d’être condamnés. Le sourire, sur maint visage, cache peut-être l’incertitude et la peur du lendemain. Peut-être que la passion, la cupidité, l’envie rongent le cœur de ces demi-dieux couronnés et impavides.

 

L’esprit épouvanté de Lygie ne parvenait pas à suivre les paroles d’Acté. Et, tandis que ce monde merveilleux fascinait ses regards avec une puissance croissante, son cœur se serra d’effroi, son âme fut poignée soudain du regret infini de la très aimée Pomponia Græcina, et de la maison paisible d’Aulus où régnait, non pas le crime, mais l’amour.

 

Cependant, les vagues sans cesse renouvelées des invités affluaient du Vicus Apollinis. Derrière la porte montaient le brouhaha et les exclamations des clients qui avaient escorté leurs patrons jusqu’au palais. La cour et les colonnades étaient sillonnées par de nombreux esclaves de César, hommes et femmes, par des enfants et des prétoriens de garde au palais. Çà et là, parmi les visages blancs ou hâlés, ressortait la face noire d’un Numide au casque empenné, aux oreilles adornées de grands anneaux d’or. On transportait des luths, des cithares, des gerbes de fleurs cultivées artificiellement, en dépit de l’automne avancé, et des flambeaux d’argent, d’or et de bronze. Le bourdonnement croissant des conversations se mêlait au clapotis de la fontaine dont les jets, rosés par les rayons du couchant, tombaient en se brisant sur le marbre des dalles avec l’accent d’une plainte.

 

Acté avait cessé de parler. Lygie regardait toujours, semblant chercher quelqu’un dans la foule. Soudain, son visage se teinta de rose : entre les colonnes venaient d’apparaître Pétrone et Vinicius, qui s’avançaient vers le grand triclinium, beaux, calmes, en leurs toges blanches, tels des dieux.

 

Quand Lygie aperçut, parmi tous ces étrangers, ces visages connus et amis, quand surtout elle regarda Vinicius, il lui sembla que son cœur s’allégeait d’un poids énorme. Elle se sentit moins seule. Son douloureux regret de Pomponia et de la maison d’Aulus perdit de son acuité. Le désir de voir Vinicius, de lui parler, dissipa en elle tous les autres soucis. En vain, elle se remémora les sinistres récits qui lui avaient été faits sur la maison de César, et les paroles d’Acté, et les avertissements de Pomponia ; elle sentit qu’elle irait au festin, non seulement pour obéir à la nécessité, mais encore à un irrésistible entraînement. À la pensée que, dans un instant, elle allait entendre de nouveau cette voix si chère qui lui avait parlé d’amour, de bonheur digne des dieux, et qui résonnait encore comme un chant à ses oreilles, elle fut transportée de joie.

 

Mais bientôt cette joie même l’épouvanta. Elle se crut parjure à la pure doctrine dans laquelle on l’avait élevée, à Pomponia, à elle-même. C’était autre chose de céder à la contrainte, ou bien de se réjouir de la violence qui lui était faite. Elle se sentit en faute, indigne et perdue. Un désespoir immense s’empara d’elle. Des larmes montèrent à ses yeux. Si elle eût été seule, elle fût tombée à genoux et se fût frappé la poitrine en répétant : C’est ma faute, c’est ma faute !

 

Acté, la prenant par la main, la conduisit, à travers les appartements intérieurs, vers le grand triclinium, où se tenait le festin. Les yeux de Lygie étaient troubles, ses oreilles bourdonnaient et les battements de son cœur arrêtaient sa respiration. Elle vit comme en un songe, sur les tables et aux murs, des milliers de lampes vacillantes ; comme en un songe, elle perçut les acclamations dont on saluait César ; et, comme à travers un brouillard, elle vit César lui-même. Ces cris l’assourdissaient, elle était aveuglée par l’éclat des lumières, enivrée par l’odeur des parfums. Presque défaillante, elle distinguait à peine Acté qui l’installait à table et prenait place à son côté.

 

Peu après, de l’autre côté, une voix connue l’interpella doucement :

 

– Salut à la plus belle des vierges terrestres, à la plus belle des étoiles célestes ; salut à la divine Callina !

 

Reprenant un peu ses esprits, Lygie tourna la tête : près d’elle s’était étendu Vinicius.

 

Il était sans toge, l’usage étant, pour plus de commodité, de l’ôter avant le festin ; il portait seulement une tunique écarlate, sans manches, brodée de palmes d’argent ; ses bras nus, cerclés au-dessus du coude de deux larges bracelets d’or, à l’orientale, étaient plus bas soigneusement épilés, lisses, mais trop musculeux peut-être : vrais bras de guerrier, faits pour le glaive et le bouclier. Il était couronné de roses. Avec ses sourcils d’un seul arc, ses yeux magnifiques, son teint hâlé, il incarnait la jeunesse et la force. Lygie le vit si beau que, son premier trouble s’étant cependant évanoui, elle put à peine balbutier :

 

– Salut à toi, Marcus…

 

Et lui disait :

 

– Heureux mes yeux qui te contemplent ! heureuses mes oreilles qui écoutent ta voix plus douce que flûtes et cithares ! Si j’avais eu à choisir qui, de Vénus ou de toi, viendrait à cette table reposer à mes côtés, c’est toi que j’aurais élue, ô divine !

 

Il la contemplait, comme s’il eût voulu rassasier sa vue de sa beauté ; de son regard il l’incendiait, lui en caressait tantôt le visage, tantôt le cou, les bras nus, les traits délicieux ; il s’en délectait, l’enveloppait, la dévorait ; et il s’enflammait pour elle, non seulement de désir, mais de bonheur, de tendresse et d’adoration infinie.

 

– Je savais te retrouver dans la maison de César, – reprit-il. – Pourtant, en te revoyant, j’ai été remué d’une joie telle qu’il m’a semblé en ressentir un bonheur imprévu.

 

Lygie eut la sensation que dans cette multitude, dans ce palais, lui seul lui était proche, et elle se mit à l’interroger sur tout ce que, pour elle, il y avait ici d’incompréhensible et d’effrayant. Comment savait-il qu’il l’y retrouverait ? Pourquoi l’y avait-on amenée ? Pourquoi César l’avait-il retirée de chez Pomponia ? Tout ici lui faisait peur. Elle voulait retourner auprès de sa mère. Sans l’espoir que Pétrone et lui, Vinicius, intercéderaient pour elle auprès de César, elle fût morte de regret et d’angoisse.

 

Vinicius lui expliqua que la nouvelle de son enlèvement lui avait été donnée par Aulus lui-même.

 

Pourquoi était-elle là ? Il l’ignorait, César n’ayant pas coutume de rendre compte à qui que ce fût de ses décisions ni de ses ordres. Qu’elle ne craignît rien, pourtant, puisque lui, Vinicius, était et resterait près d’elle. Il eût préféré perdre la vue que de ne pas la voir, sacrifier sa vie que de l’abandonner. Elle était devenue son âme, il veillerait sur elle comme sur son âme à lui. Il lui élèverait, comme à une divinité, un autel dans sa maison ; il lui apporterait, en offrande, de la myrrhe et de l’aloès et, au printemps, des primevères et des fleurs de pommier… Et, si la maison de César lui faisait peur, il pouvait lui affirmer qu’elle n’y resterait pas.

 

Bien qu’il parlât de façon évasive, ou même qu’il rusât par instants, sa voix vibrait cependant de l’accent de la vérité, car ses sentiments pour elle étaient vrais. Une sincère compassion s’était emparée de lui et les paroles de Lygie pénétraient jusqu’à son cœur. Aussi, comme elle lui exprimait sa gratitude, l’assurait que Pomponia l’aimerait pour sa bonté et qu’elle-même lui serait reconnaissante jusqu’à son dernier souffle, il en fut plus profondément remué encore, et il lui sembla que jamais il ne se résignerait à contrarier la volonté de la jeune fille. Son cœur se fondait dans la félicité. La grâce de Lygie exacerbait sa passion et, en même temps, elle lui devenait plus chère que tout au monde, et il se sentait capable de l’adorer comme une vraie divinité. Il éprouvait un irrésistible besoin de lui parler de sa beauté, de son amour. Et, comme le brouhaha du festin redoublait, il se pencha vers elle pour lui murmurer de bonnes et douces paroles venues du fond de l’âme, harmonieuses comme une musique, enivrantes comme le vin.

 

Elle, s’enivrait de ses paroles. Environnée de tous ces étrangers, elle le sentait, lui, toujours plus proche, plus cher, plus sûr, et si dévoué ! Il la rassura, promit de la tirer de la maison de César, de ne pas l’abandonner, mais de la servir. Jadis, chez les Aulus, il lui avait parlé de l’amour, comme du bonheur qu’il peut donner en général ; à présent, il lui disait sans détours qu’il l’aimait, qu’elle lui était plus séduisante et plus précieuse que tout au monde. Pour la première fois, elle entendait de telles paroles sortir de la bouche d’un homme, et à mesure qu’elle les écoutait, attentive, quelque chose s’éveillait en elle, tout son être était rempli d’une félicité inconnue, une immense joie se confondait en elle avec une incommensurable angoisse. Ses joues s’enflammèrent, son cœur battit à coups précipités, ses lèvres étonnées s’entr’ouvrirent. Elle avait peur d’écouter de pareils aveux et plus peur encore d’en perdre une syllabe. Par instants, elle baissait les yeux, pour relever bientôt sur Vinicius son regard lumineux, à la fois timide et interrogateur, comme pour lui dire : « Parle encore ! » Le bruit des conversations, la musique, l’arôme des fleurs et le parfum des encens l’enivrèrent de nouveau. Auprès d’elle était étendu Vinicius, la coutume étant, à Rome, de se coucher auprès de la table. Mais jusqu’alors, Lygie avait occupé une place entre Pomponia et le petit Aulus, tandis qu’à présent il était là, lui, jeune, athlétique, amoureux, et tout enflammé de désir. Elle-même, pénétrée par l’ardeur de la passion qui se dégageait de lui, en éprouvait à la fois honte et plaisir. Elle se laissait aller à une douce langueur, faiblissait et s’oubliait, comme envahie par le sommeil.

 

Mais le voisinage de Lygie avait aussi son action sur Vinicius. Son visage était pâle, ses narines dilatées comme celles d’un coursier d’Arabie. Sans nul doute, son cœur sursautait sous sa tunique pourpre, car son souffle était haletant et sa voix saccadée. Jamais il n’avait été aussi près d’elle. Ses idées se brouillaient et dans ses veines coulait du feu, qu’il essayait vainement de noyer dans du vin.

 

Ce qui l’enivrait de plus en plus, ce n’était pas le vin, mais ce merveilleux visage, ces bras nus, cette gorge virginale qui soulevait la tunique d’or, et ce corps qu’il devinait sous les plis du neigeux peplum. Soudain, il prit la main de Lygie au-dessus du poignet, comme déjà il avait fait dans la maison d’Aulus, et, l’attirant vers lui, il lui murmura, les lèvres frémissantes :

 

– Je t’aime, Callina, ma divine !

 

– Marcus, laisse-moi, – balbutia Lygie.

 

Mais lui, les yeux voilés de passion :

 

– Ma divine, aime-moi !…

 

À cette minute s’éleva la voix d’Acté :

 

– César vous regarde.

 

Une brusque colère contre César et contre Acté s’empara de Vinicius. Ces seuls mots avaient rompu le charme. En un tel moment, même une voix aimée eût déplu au jeune homme ; et il jugea qu’Acté avait volontairement interrompu l’entretien.

 

Levant la tête et toisant la jeune affranchie par-dessus les épaules de Lygie, il lui dit avec colère :

 

– Ils ne sont plus, Acté, les temps où, dans les festins, tu te couchais aux côtés de César, et l’on prétend que tu es en voie de devenir aveugle : alors, comment peux-tu voir César ?

 

Acté lui répondit d’une voix attristée :

 

– Je l’aperçois, pourtant. Lui aussi a la vue basse, mais il vous observe à travers son émeraude.

 

Chacun des actes de Néron inspirait l’inquiétude même à son plus proche entourage ; aussi Vinicius s’inquiéta-t-il ; il se maîtrisa, et se mit à suivre à la dérobée les mouvements de César. Lygie qui, au début du festin, ne l’avait vu qu’à travers un brouillard, et ensuite, absorbée dans son entretien avec Vinicius, n’avait pas songé à le regarder, tourna vers lui des yeux effrayés et en même temps curieux.

 

C’était bien vrai, ce qu’avait dit Acté. Accoudé sur la table, un œil mi-clos, l’autre rapproché de l’émeraude ronde et polie dont il se servait d’ordinaire, César les examinait.

 

Son regard rencontra celui de Lygie, et le cœur de celle-ci se glaça. Jadis, dans la propriété d’Aulus, en Sicile, alors qu’elle était enfant ; elle se faisait conter, par une vieille esclave égyptienne, des histoires de dragons, habitants des gorges. Il lui sembla qu’en ce moment c’était l’œil glauque d’un de ces dragons qui la fixait. Comme un enfant craintif, elle s’empara de la main de Vinicius, et dans sa tête se heurtèrent des impressions rapides et confuses : c’était donc lui, l’effroyable, le tout-puissant ? Jamais encore elle ne l’avait vu, et elle se le figurait tout autre. Son imagination lui représentait une face horrible et des traits où serait figée la méchanceté. Or, elle apercevait une énorme tête plantée sur un cou puissant, une tête terrifiante, c’est vrai, mais presque grotesque et, de loin, semblable à une tête d’enfant. Une tunique améthyste, interdite aux simples mortels, jetait un reflet bleuâtre sur sa face large et courte. Ses cheveux sombres étaient, suivant la mode inaugurée par Othon, séparés en quatre rangs de boucles. Il n’avait point de barbe, l’ayant tout récemment offerte à Jupiter. Pour cela, Rome entière lui avait décerné des actions de grâces, bien que tout bas on attribuât ce sacrifice à ce qu’il avait la barbe rouge, comme tous ceux de sa famille. Pourtant, dans son front saillant vigoureusement au-dessus des sourcils, il y avait quelque chose d’olympien, et ses sourcils froncés le révélaient pénétré de sa toute-puissance ; mais, sous son front de demi-dieu s’écrasait une face de singe, d’ivrogne et de cabotin, insignifiante, reflétant sans cesse des désirs inconstants, maladive et, quoique jeune encore, déjà bouffie de graisse. Lygie le vit sinistre, et surtout hideux.

 

Il posa son émeraude et cessa de la regarder. Alors elle distingua deux yeux bleus à fleur de tête, papillotants à la crudité des lumières, vitreux, stupides, tels les yeux d’un cadavre.

 

César se tourna vers Pétrone et lui demanda :

 

– Est-ce là l’otage dont Vinicius est amoureux ?

 

– Oui, c’est elle.

 

– Quel est le nom de son peuple ?

 

– Lygien.

 

– Vinicius la trouve belle ?

 

– Habille un tronc d’olivier pourri d’un péplum de femme, et Vinicius l’admirera. Mais sur ton visage, ô juge incomparable de la beauté, je lis déjà ton opinion sur son compte. Tu n’as pas à prononcer ta sentence. Oui, tu as raison, elle est trop maigre, trop sèche, en effet, telle une tête de pavot sur sa tige trop grêle. Or, toi, divin esthète, ce qui t’intéresse dans la femme, c’est la tige ; et tu as trois fois, quatre fois raison. À lui seul, le visage ne signifie rien. J’ai beaucoup appris en ta compagnie, sans que pour cela mon coup d’œil ait acquis la sûreté du tien. Et je veux parier avec Tullius Sénécion, sa maîtresse étant l’enjeu, que toi, en ce festin où tout le monde est couché et où il est fort difficile de juger de l’ensemble d’une femme, tu t’es déjà dit : « Hanches trop étriquées ».

 

– Hanches trop étriquées, – répéta Néron, les yeux mi-clos.

 

Un sourire imperceptible plissa les lèvres de Pétrone, tandis que Tullius Sénécion, qui jusqu’alors avait causé avec Vestinus, ou plutôt avait raillé la croyance de ce dernier aux songes, se tournait vers Pétrone, et sans rien savoir de ce dont il était question, s’écriait :

 

– Tu te trompes. Je tiens avec César.

 

– Parfait, – riposta Pétrone. – Je prétendais justement que tu avais quelque lueur d’intelligence. César, au contraire, affirmait que tu es un âne tout pur.

 

Habet ! – dit Néron en riant et le pouce tourné vers le sol, comme au cirque, lorsque doit être achevé le gladiateur vaincu.

 

Vestinus, croyant qu’on parlait toujours des songes, intervint :

 

– Eh bien ! moi, je crois aux songes, et Sénèque de même ; il me l’a dit un jour.

 

– La nuit dernière, j’ai rêvé que j’étais devenue vestale, – dit Calvia Crispinilla en se penchant sur la table.

 

Néron se mit aussitôt à applaudir, et tout le monde après lui, car le dévergondage de Crispinilla, femme maintes fois divorcée, était légendaire dans Rome entière. Mais, sans se déconcerter, elle ajouta :

 

– Eh bien quoi ? elles sont toutes vieilles et laides. Seule, Rubria a figure humaine. Ainsi, nous serions deux, encore que, l’été, Rubria soit mouchetée de taches de rousseur.

 

– Admets pourtant, très pure Calvia, – fit Pétrone, – qu’il te serait difficile de devenir vestale autrement qu’en rêve.

 

– Mais, si c’était l’ordre de César ?

 

– Alors, je croirais réalisables les songes les plus fantastiques.

 

– À coup sûr, ils se réalisent, – appuya Vestinus. – Je comprends qu’on ne croie pas aux dieux ; mais comment ne pas croire aux songes ?

 

– Et les prédictions ? – questionna Néron. – On m’a prédit autrefois que Rome cesserait d’exister et, par contre, que je régnerais sur tout l’Orient.

 

– Les prédictions et les songes, tout s’enchaîne, – dit Vestinus. – Un jour, un proconsul des plus sceptiques envoya au temple de Mopsus un esclave porteur d’une lettre scellée, avec ordre de ne pas la décacheter, afin d’éprouver si la divinité saurait répondre à la question qui y était posée. L’esclave passa la nuit dans le temple, pour y avoir un songe prophétique. À son retour, il raconta : « J’ai vu en songe un jeune homme resplendissant comme le soleil et qui m’a dit un seul mot : Noir. » À cette nouvelle, le proconsul pâlit et, tourné vers ses invités, aussi sceptiques que lui, il leur dit : « Savez-vous ce qu’il y avait dans cette lettre ? »

 

Vestinus suspendit un instant son récit, leva sa coupe et se mit à boire.

 

– Que contenait cette lettre ? – interrogea Sénécion.

 

– La question suivante : « Quel taureau dois-je offrir en sacrifice : un blanc ou un noir ? »

 

Mais l’intérêt provoqué par ce récit fut coupé par Vitellius, déjà allumé en arrivant au festin et qui, tout à coup, sans motif aucun, éclata d’un rire idiot.

 

– De quoi rit donc cette barrique de suif ? – demanda Néron.

 

– Le rire distingue les hommes des bêtes, – dit Pétrone. – Celui-là n’a pas d’autre moyen de nous prouver qu’il n’est pas un sanglier.

 

Mais Vitellius ne riait plus. Faisant claquer ses lèvres luisantes de graisse et de sauces, il considérait, abruti, les assistants, comme s’il les voyait pour la première fois.

 

Enfin, il leva une main épaisse comme un coussin et dit, la voix éraillée :

 

– J’ai perdu mon anneau de chevalier, l’anneau que je tiens de mon père…

 

– Lequel était savetier, ajouta Néron.

 

De nouveau, Vitellius fut secoué d’un rire absurde, et on le vit chercher son anneau dans le peplum de Calvia Crispinilla.

 

Ce fut prétexte à Vatinus de simuler des cris de femme effarouchée, cependant que l’amie de Calvia, Nigidia, jeune veuve aux yeux pervers dans un visage d’enfant, s’écriait :

 

– Ce qu’il cherche, il ne l’a point perdu.

 

– Et s’il le trouve, il est fort incapable de s’en servir, ajouta Lucain.

 

Le festin s’animait. La foule des esclaves apportait sans répit de nouveaux plats. Des flancs de grands vases pleins de neige et festonnés de lierre, on tirait sans cesse des cratères de vins variés. On buvait ferme. De la voûte, il pleuvait des roses sur la table et sur les convives.

 

Avant que ceux-ci fussent tout à fait ivres, Pétrone pria Néron de rehausser le festin de son chant, ce qui fut appuyé en chœur. Néron refusa tout d’abord. Il ne s’agissait pas seulement de son assurance, bien qu’elle lui fît assez souvent défaut… Les dieux savaient ce qu’il lui en coûtait, chaque fois qu’il paraissait en public… Toutefois il ne se dérobait pas, car l’art a ses exigences. Et, puisque Apollon l’avait doué de quelque voix, il ne convenait pas de négliger le don des dieux. Même, il se rendait compte que c’était là un devoir vis-à-vis de l’État ; mais, aujourd’hui, il était réellement enroué. La nuit, il s’était mis des lingots d’étain sur la poitrine, et le moyen ne lui avait pas réussi… Aussi songeait-il à partir respirer à Antium l’air marin.

 

Alors, Lucain le supplia, au nom de l’art et de l’humanité. Le monde entier savait que le poète, le chanteur divin, avait composé un nouvel hymne à Vénus, auprès duquel celui de Lucrèce n’était que vagissement de louveteau. Que ce festin fût donc un festin véritable ! Lui, souverain si bon, ne pouvait infliger de telles souffrances à ses sujets :

 

« Ne sois point cruel, César ! »

 

– Ne sois point cruel ! répétèrent les assistants les plus proches.

 

Néron étendit les mains, pour marquer qu’on le contraignait à céder. Sur tous les visages se peignit la gratitude ; tous les regards se tournèrent vers lui. Alors il donna l’ordre d’annoncer à Poppée qu’il allait chanter, et il informa les convives qu’une indisposition avait empêché celle-ci de paraître au festin. Or, comme aucun remède ne lui procurait un aussi grand soulagement que son chant, il regretterait de la priver d’un tel bienfait.

 

Poppée vint aussitôt. Elle régnait encore sur Néron, autant que lui sur ses sujets ; mais elle n’oubliait pas, cependant, qu’il eût été dangereux d’irriter César dans son amour-propre de chanteur, de poète ou de conducteur de chars. Belle comme une déesse, elle entra, vêtue, elle aussi, d’une tunique améthyste, avec, au cou, une rangée d’énormes perles provenant du butin fait sur Massinissa ; elle avait des cheveux d’or, souriait, et, bien que femme deux fois divorcée, elle avait conservé le regard et le visage d’une vierge. Elle fut saluée par des acclamations, où revenait sans cesse le nom de « Divine Augusta ». De sa vie, Lygie n’avait vu pareille beauté. Elle avait peine à en croire ses yeux, car elle savait que Poppæa Sabina était la plus vicieuse des femmes. Elle avait appris de Pomponia que c’était à l’instigation de Poppée que César avait fait assassiner sa mère et sa femme. Elle savait ce dont elle était capable par les récits des visiteurs et des esclaves d’Aulus. Elle avait entendu dire que, la nuit, on renversait dans la ville les statues de Poppée et que des inscriptions, pour lesquelles les coupables étaient cruellement punis, reparaissaient quand même chaque matin sur tous les murs. Et malgré cela, à la vue de la fameuse Augusta, qui, aux yeux des adeptes du Christ, incarnait le mal et le crime, la jeune fille songea que seuls les anges et les esprits célestes pouvaient être aussi beaux. Elle ne pouvait détacher d’elle ses yeux et, involontairement, elle s’écria :

 

– Ah ! Marcus, est-ce possible ?…

 

Lui, animé par le vin et mécontent que l’attention de sa voisine se détournât constamment de lui et de ce qu’il disait, répondit :

 

– Oui, elle est belle : mais toi, tu l’es cent fois plus. Tu ignores ta beauté, sans quoi tu deviendrais, comme Narcisse, amoureuse de toi-même… Elle se baigne dans du lait d’ânesse : Vénus a dû te baigner, toi, dans son propre lait. Tu ne te connais pas, ocelle mi !… Ne la regarde pas ! Tourne vers moi tes yeux, ocelle mi !… Touche de tes lèvres le bord de cette coupe, pour que j’applique les miennes au même endroit.

 

Et il s’approchait toujours plus, tandis que Lygie se reculait vers Acté. À ce moment, le silence se fit, car César venait de se lever. Le chanteur Diodore lui mit dans la main un luth delta, tandis que, pour l’accompagner, le chanteur Terpnos se munissait d’un nablium. Néron, son delta appuyé sur la table, leva les yeux vers le ciel. Le silence qui planait dans le triclinium ne fut plus troublé que par le bruit soyeux des roses qui tombaient de la voûte.

 

Il chanta, ou plutôt il déclama, d’une voix chantante et rythmique, avec l’accompagnement des deux luths, son hymne à Vénus. Sa voix, bien que voilée, et ses vers n’étaient pas sans mérite. Et de nouveau, le remords s’empara de la pauvre Lygie : cet hymne à la gloire de l’impure et païenne Vénus ne lui semblait que trop beau, et César lui-même, couronné de lauriers, les yeux au ciel, lui apparaissait plus majestueux, moins terrifiant et moins repoussant qu’au début du festin.

 

Un tonnerre d’applaudissements retentit. « Ô voix céleste ! » s’exclamait-on de partout. Des femmes qui, pendant le chant, avaient levé les bras, restaient ainsi, en extase, après qu’il eut cessé. D’autres essuyaient leurs yeux en larmes. Dans la salle entière, ce fut comme un bourdonnement de ruche. Poppée, inclinant sa tête dorée, colla ses lèvres sur la main de Néron, qu’elle tint longtemps ainsi, sans parler. Pythagore, un jeune Grec d’une merveilleuse beauté que plus tard, à demi fou, César devait épouser en grande cérémonie par-devant les flamines, s’agenouilla à ses pieds.

 

Mais Néron, sensible avant tout à la louange de Pétrone, regardait avec attention de son côté. Et Pétrone lui dit :

 

– Pour ce qui est de la musique, Orphée doit être aussi jaune d’envie que Lucain ici présent ; quant aux vers, je les eusse préférés moins bons : cela m’eût permis de trouver une louange qui ne fût pas indigne d’eux.

 

Lucain ne se vexa point de ce mot ; au contraire, il adressa à Pétrone un regard de reconnaissance ; néanmoins, il feignit l’humeur et répliqua :

 

– Maudit soit le Destin, qui me fait contemporain d’un tel poète ! On aurait eu sa place dans le souvenir des hommes et sur le mont du Parnasse, si l’on n’était éclipsé par César comme une veilleuse par le soleil !

 

Cependant Pétrone, dont la mémoire était fidèle, se mit à répéter des passages de l’hymne, à en citer des vers isolés, tout en examinant et en faisant ressortir les expressions les plus heureuses. Lucain, semblant dédaigner la jalousie devant le charme d’un tel poète, partagea l’admiration de Pétrone. Le visage de Néron reflétait une ivresse et une vanité incommensurables, non seulement toutes proches de la sottise, mais qui se confondaient complètement avec elle. Il signala lui-même les vers qu’il regardait comme les plus beaux ; il s’efforça ensuite de consoler Lucain, en l’invitant à ne point perdre courage, personne, en effet, ne pouvant acquérir des facultés dont il n’a pas été doué ; ce qui n’empêche que, faute d’adorer Jupiter, on puisse avoir le culte des autres dieux.

 

Il se leva pour reconduire Poppée, réellement malade, et qui désirait se retirer. Toutefois, il priait les convives de ne point quitter leur place. Un instant après il revenait, prêt à s’étourdir à la fumée des encens et à jouir du spectacle qu’il avait préparé lui-même, de concert avec Pétrone et Tigellin, en vue de compléter le festin.

 

On lut encore des vers, on récita quelques dialogues où l’affectation tenait lieu d’esprit. Puis, le célèbre mime Pâris interpréta les aventures d’Io, fille d’Inachos. Les convives, et Lygie surtout qui n’était point habituée à ce spectacle, croyaient voir des miracles et des sortilèges. Par des mouvements de ses bras et de son corps, Pâris savait exprimer des choses qu’il paraissait impossible de rendre par la danse. Ses mains battaient l’air, créant comme un nuage lumineux et animé, frémissant de volupté, enveloppant une forme virginale qui défaillait dans l’extase. C’était un tableau, non une danse, un tableau éloquent qui dévoilait le mystère même de l’amour fascinateur et lubrique. Et ensuite, quand entrèrent les corybantes qui, avec des jeunes filles syriaques, exécutèrent, au son des cithares, des flûtes, des cymbales et des tambourins, une danse bachique accentuée par des cris sauvages et pleine d’un cynisme plus sauvage encore, Lygie crut que le feu du ciel allait la consumer, le tonnerre frapper cette maison et la voûte s’effondrer sur la tête de ces gens en liesse.

 

Mais, de l’épervier d’or tendu sur eux, ne tombaient que des roses… Et Vinicius, à demi ivre, disait à Lygie :

 

– Je t’ai vue dans la maison d’Aulus, auprès de la fontaine, et je t’ai aimée. C’était à l’aube ; tu croyais n’être vue de personne, et je t’ai vue, moi !… Et je te vois toujours ainsi, malgré ce péplum qui te dérobe à mon regard. Laisse-le glisser, comme Crispinilla. Vois, les dieux et les hommes ont soif d’amour. Il n’y a rien autre en ce monde ! Pose ta tête sur ma poitrine et ferme les yeux.

 

Le sang affluait et battait avec violence aux tempes et aux poignets de Lygie ; elle eut peur, se sentit comme précipitée dans un abîme ; et ce même Vinicius, qui lui avait paru tout d’abord si proche et si dévoué, au lieu de venir à son secours, l’attirait maintenant vers cet abîme. Elle eut un regret, fut peinée de ce changement. De nouveau, elle eut peur de ce festin, de Vinicius et d’elle-même. Une voix qui lui rappelait celle de Pomponia s’élevait dans son âme : « Reprends-toi, Lygie ! » Mais quelque chose aussi lui criait qu’il était déjà trop tard. Quiconque a brûlé d’une pareille flamme, a assisté à tout ce qui se passait dans ce festin, a senti battre son cœur comme battait celui de Lygie quand elle écoutait les paroles de Vinicius, a été secoué d’un frisson semblable à celui qu’elle avait ressenti quand il s’était approché d’elle, est perdu sans retour.

 

Elle se sentait faiblir. Il lui semblait par instants qu’elle allait perdre ses sens et qu’il en résulterait quelque chose de terrible. Elle savait que, sous peine de s’attirer la colère de César, personne ne pouvait se lever avant lui ; d’ailleurs, même sans cette interdiction, elle n’eût pas eu la force de s’éloigner.

 

Cependant, le festin n’était pas près d’être achevé. Les esclaves apportaient toujours de nouveaux mets et remplissaient de vin les coupes.

 

Devant la table, disposée en fer à cheval, parurent deux athlètes prêts à donner aux convives le spectacle de la lutte.

 

Ils commencèrent aussitôt. Leurs torses puissants, luisants d’huile, se fondirent en un seul bloc vivant, tandis que leurs os craquaient sous l’effort de leurs bras de fer et que de leurs mâchoires s’échappait un grincement sinistre. Les dalles, poudrées de safran, résonnaient par instants du choc sourd de leurs pieds. Puis, soudain, ils s’immobilisèrent, impassibles, et il sembla aux spectateurs qu’ils avaient devant eux un groupe taillé dans de la pierre. Les Romains suivaient avec délices le mouvement des échines affreusement bandées, des mollets et des bras. Toutefois, la lutte fut de courte durée, Croton, maître et chef de l’école des gladiateurs, passant à bon droit pour l’homme le plus fort de l’Empire. Bientôt le souffle de son adversaire devint haletant ; il se mit à râler ; sa face bleuit ; un filet de sang jaillit de sa bouche, et il s’affala sur le sol.

 

On salua par des applaudissements la fin de cette lutte. À présent Croton, un pied sur l’épaule du vaincu et croisant ses bras énormes, promenait sur toute la salle un regard triomphant.

 

Ensuite se succédèrent des imitateurs de cris d’animaux, des jongleurs et des bouffons. Mais personne n’y fit attention, car le vin brouillait déjà tous les regards. Le festin se transformait graduellement en une orgie d’ivresse et de débauche. Les jeunes Syriaques, qui avaient pris part aux danses bachiques, s’étaient mêlées aux convives. La musique s’était déchaînée en un vacarme discordant de cithares, de luths, de cymbales arméniennes, de sistres égyptiens, de trompes et de cors. Mais, comme certains convives tenaient à causer, ils forcèrent à grands cris les musiciens à s’en aller. L’atmosphère du triclinium était saturée du parfum des fleurs, des huiles dont se servaient des éphèbes de merveilleuse beauté pour asperger sans cesse les pieds des soupeurs, de l’odeur du safran, d’effluves humains, et elle devenait pesante. Les lumières brûlaient d’une flamme terne, les couronnes chaviraient sur les têtes, les visages étaient blêmes et emperlés de sueur.

 

Vitellius roula sous la table ; Nigidia, ivre, le torse nu, laissa choir sa tête enfantine sur la poitrine de Lucain, ivre lui-même, qui se mit à souffler sur la poussière d’or dont elle avait les cheveux saupoudrés, et il suivait avec un extrême intérêt l’envol des paillettes d’or. Vestinus, avec un entêtement d’ivrogne, rabâchait pour la dixième fois la réponse de Mopsus à la lettre close du proconsul, tandis que Tullius raillait les dieux et disait d’une voix éteinte, secouée de hoquets :

 

– Si l’on admet que le Sphéros de Xénophane est un dieu tout rond, alors, comprends bien, ce dieu-là, on peut le faire rouler du pied devant soi, comme une barrique.

 

Mais de tels propos indignèrent Domitius Afer, vieux coquin et délateur, qui, d’indignation, inonda de Falerne sa tunique. Lui était toujours croyant. On disait que Rome devait périr. D’aucuns même prétendaient qu’elle périssait déjà. Et cela n’était pas surprenant !… Si la chose devait arriver, la faute en serait à la jeunesse, qui n’avait plus la foi ; et, sans la foi, il n’y a plus de vertu. On mettait au rancart les coutumes sévères de jadis, et personne ne songeait que les épicuriens étaient incapables de tenir tête aux Barbares. Quoi alors ?… Quant à lui, il regrettait d’avoir vécu jusqu’en des temps pareils et d’en être arrivé à demander au plaisir l’oubli des chagrins qui le terrasseraient.

 

Sur quoi il agrippa une des danseuses syriaques dont il se mit à baiser, de sa bouche édentée, le cou et les épaules. À cette vue, le consul Memmius Regulus éclata de rire et, la couronne de travers sur sa calvitie, s’écria :

 

– Où sont ceux qui prétendent que Rome va périr ? Quelle sottise !… Moi ; consul, je le sais mieux que personne… Videant consules !… Trente légions sauvegardent la paix romaine !…

 

Les tempes entre ses poings, il beugla à tue-tête :

 

– Trente légions ! Trente légions !… De la Bretagne à la frontière des Parthes !

 

Soudain, il se mit à réfléchir et, le doigt au front, il conclut :

 

– Après tout, peut-être bien qu’il y en a trente-deux…

 

Il s’effondra sous la table, où il se mit incontinent à expectorer les langues de flamants, les cèpes rôtis, les champignons glacés, les sauterelles au miel, les poissons, les viandes, tout ce qu’il avait mangé ou bu.

 

Pourtant, le nombre des légions qui sauvegardaient la paix romaine ne rassurait pas Domitius : « Non, non, Rome devait périr, puisque la foi aux dieux et les mœurs austères avaient péri ! Rome devait périr !… Pourtant, quel dommage !… car la vie était bonne, César magnanime, le vin excellent. Ah ! que c’était dommage ! »

 

Alors, la tête enfouie entre les omoplates de la danseuse syriaque, il se mit à larmoyer.

 

– Et puis, que m’importe je ne sais quelle vie future ?… Achille disait avec raison qu’il vaut mieux être le dernier des bouviers en ce monde sublunaire, que roi dans les régions cimmériennes. À savoir encore, si les dieux existent, bien que le doute soit funeste à la jeunesse.

 

Pendant ce temps, Lucain en avait fini de disperser les dernières paillettes d’or des cheveux de Nigidia, qui dormait, complètement ivre. Il détacha le lierre qui ornait une amphore voisine, pour en enguirlander la dormeuse. Sur ce, il se mit à promener sur l’assistance un regard interrogateur et béat ; puis, se parant de lierre à son tour, il déclara sur un ton de conviction profonde :

 

– Je ne suis pas du tout un homme ; je suis un faune.

 

Pétrone n’était point ivre ; quant à Néron, soucieux de sa voix céleste, il avait bu d’abord avec modération, mais après, il avait vidé coupe sur coupe et s’était grisé. Il voulait même chanter encore de ses vers, cette fois des vers grecs, et il ne les retrouvait plus dans sa mémoire ; par erreur, il entonna une chanson d’Anacréon. Pythagore, Diodore et Terpnos l’accompagnèrent, mais, cela ne leur réussissant point, ils y renoncèrent.

 

Néron, en tant qu’esthète et connaisseur, s’extasiait à présent sur la beauté de Pythagore et, dans son admiration, lui baisait les mains. D’aussi belles mains, il en avait vu jadis… chez qui ?…

 

Portant la main à son front moite, il fouilla dans ses souvenirs. Brusquement, son visage s’effara :

 

– Ah oui, chez ma mère, chez Agrippine !

 

Aussitôt de sombres visions le hantèrent.

 

– On affirme, – dit-il, – que la nuit, aux rayons de la lune, on la voit errer sur la mer, près de Baïa et de Baula… Et rien autre… Elle erre, elle erre, comme si elle cherchait quelque chose… Elle s’approche parfois d’une barque, la regarde et disparaît. Et le pécheur que son regard a fixé meurt.

 

– Pas mal, le thème, – fit Pétrone.

 

Vestinus, allongeant son cou de héron, balbutia d’un air mystérieux :

 

– Je ne crois pas aux dieux ; mais je crois aux spectres. Oh !…

 

Sans prêter aucune attention à ce qu’ils disaient, Néron continua :

 

– J’ai pourtant célébré les Lemuralia ! Je ne veux plus la voir ! Il y a cinq ans déjà ! J’ai été forcé, forcé de la condamner : elle avait soudoyé un assassin, et si je n’avais pris l’avance, vous n’auriez pas entendu mon chant ce soir.

 

– Grâces te soient rendues, César, au nom de Rome et de l’univers entier ! – s’exclama Domitius Afer.

 

– Du vin ! et que les tympanons résonnent !

 

Ce fut un nouveau vacarme. Lucain, tout enguirlandé de lierre, essaya de le dominer, se dressa et hurla :

 

– Je ne suis pas un homme ! Je suis un faune, hôte des forêts. É… cho… oooo !

 

Puis, César fut ivre aussi ; hommes, femmes, tous étaient ivres. Vinicius l’était autant que les autres. Outre son excitation passionnelle, montait en lui une rage de querelle, ce qui lui arrivait toujours quand il avait bu plus que de raison. Son visage hâlé avait encore pâli, et, la langue pâteuse déjà, il ordonnait à voix haute et impérieuse :

 

– Donne tes lèvres ! Aujourd’hui, demain, qu’importe ?… J’ai assez attendu !… César t’a reprise aux Aulus pour te donner à moi, comprends-tu ? Demain au soir, je t’enverrai prendre, comprends-tu ?… Avant de te réclamer, César t’a promise à moi… Tu dois être à moi ! Donne tes lèvres ! Je ne veux pas attendre demain… Vite, tes lèvres !

 

Il l’entoura de ses bras. Mais Acté la défendait et elle-même se débattait de toutes les forces qui lui restaient, car elle sentait qu’elle allait succomber. En vain elle s’efforçait, de ses deux mains, de rompre l’étreinte de ces bras épilés ; en vain, la voix tremblante d’effroi et d’amertume, elle le suppliait de ne point être ainsi, d’avoir pitié d’elle. L’haleine avinée de Vinicius lui arrivait de plus en plus forte, son visage, à lui, touchait presque le sien. Ce n’était plus le Vinicius de naguère, bon et presque cher à son cœur, mais un satyre méchant, ivre, qui ne lui inspirait plus que terreur et répulsion.

 

Cependant, ses forces faiblissaient de plus en plus. Vainement elle reculait et détournait la tête pour échapper aux baisers, Vinicius se souleva, la saisit des deux bras, lui amena la tête sur sa poitrine et, d’une bouche haletante, se mit à lui écraser ses lèvres blêmies.

 

Mais soudain une force effroyable lui dénoua les bras aussi aisément que des bras d’enfant, et lui-même fut repoussé comme un fétu ou une feuille sèche. Que s’était-il passé ? Stupéfait, Vinicius se frotta les yeux et vit se dresser au-dessus de lui la gigantesque stature du Lygien Ursus qu’il avait rencontré autrefois dans la maison d’Aulus.

 

Le Lygien demeurait impassible. Mais ses yeux bleus fixaient sur Vinicius un regard si aigu que le jeune homme sentit son sang se glacer. Ursus, prenant alors sa reine dans ses bras, sortit du triclinium d’un pas ferme et assuré.

 

Acté le suivit.

 

Un instant, Vinicius resta comme pétrifié. Puis il se leva d’un bond et s’élança vers l’issue en criant :

 

– Lygie ! Lygie !

 

Mais la violence de sa passion, la stupéfaction, la rage et l’ivresse lui fauchèrent les jambes. Il trébucha, se raccrocha aux épaules nues d’une bacchante et demanda, les paupières clignotantes :

 

– Que s’est-il passé ?

 

Elle, avec un sourire dans ses yeux troubles, lui tendit une coupe.

 

– Bois, – dit-elle.

 

Vinicius but et roula à terre.

 

Les convives avaient, pour la plupart, disparu sous la table ; quelques-uns titubaient par le triclinium ; d’autres dormaient sur les lits de repos, au long de la table, ronflant ou, dans le sommeil, expectorant leur trop-plein de boisson ; et sur les consuls ivres, sur les sénateurs, les chevaliers, les poètes, les philosophes ivres, sur les danseuses et sur les patriciennes, sur tout ce monde tout-puissant encore et déjà privé d’âme, couronné et licencieux, et déjà sombrant à son déclin, sans trêve, de l’épervier d’or tendu sous la voûte, s’égrenaient des roses.

 

Dehors, pointait l’aube.

 

Chapitre VIII.

Personne n’arrêta Ursus, personne ne lui demanda ce qu’il faisait là. Les convives qui n’étaient pas encore sous la table avaient déserté leurs places ; aussi les serviteurs, en voyant l’une des invitées aux bras du géant, avaient-ils songé à quelque esclave emportant sa maîtresse prise de vin. D’ailleurs, la présence d’Acté auprès d’eux avait écarté tout soupçon.

 

Ils passèrent ainsi du triclinium à une salle contiguë, puis, de là, dans une galerie qui menait chez Acté.

 

Lygie était si faible qu’elle gisait sur les bras d’Ursus comme une morte. Néanmoins, à la fraîcheur de la brise matinale, elle rouvrit les yeux. Peu à peu croissait la clarté du jour. Ils suivirent la colonnade et tournèrent vers un portique latéral donnant, non sur la cour, mais sur les jardins, où déjà les flèches des pins et des cyprès se rosaient d’aurore. Cette partie du palais était déserte ; la musique et les bruits du festin y parvenaient à peine. Lygie se crut arrachée aux enfers et transportée au jour du bon Dieu. Ainsi, il y avait autre chose au monde que cet abject triclinium : il y avait le ciel, l’aurore, la lumière et le calme. Soudain, des sanglots secouèrent la jeune fille, qui se serra contre l’épaule du géant, en répétant à travers ses larmes :

 

– À la maison, Ursus ! À la maison ! Chez les Aulus !…

 

– Partons ! – fit Ursus.

 

Ils avaient atteint le petit atrium des appartements d’Acté. Ursus ayant déposé Lygie sur un banc de marbre, à l’écart de la fontaine, la jeune femme s’efforça de l’exhorter au calme et au repos, lui affirmant qu’elle n’avait à redouter aucun danger, les convives devant dormir jusqu’au soir. Lygie mit longtemps à se calmer. Se comprimant les tempes avec ses mains, elle répétait comme un enfant :

 

– À la maison ! Chez les Aulus !…

 

Ursus était prêt. Aux portes, il est vrai, veillaient des prétoriens, mais cela ne pouvait les empêcher de s’en aller, les soldats n’arrêtant pas ceux qui partaient. Devant l’arc de l’entrée fourmillaient les litières, et bientôt les invités allaient sortir en masse. On n’arrêterait personne. Ils se mêleraient à la foule et iraient droit à la maison. Et puis, quoi ? Sa reine ordonnait, il n’avait qu’à obéir. Il était là pour cela.

 

Lygie répétait :

 

– Oui, Ursus, allons-nous-en.

 

Mais Acté comprit qu’elle devait avoir de la raison pour eux deux. Sortir, oui ! Personne n’empêcherait leur départ. Mais s’enfuir de la maison de César était chose défendue, tenue pour crime de lèse-majesté. Ils s’en iraient ; et, dès le soir, un centurion escorté de ses soldats apporterait la sentence de mort à Aulus, à Pomponia Græcina, et ramènerait Lygie au palais. Alors, plus rien ne la sauverait. Si les Aulus la recevaient, leur mort était certaine.

 

Lygie en fut au désespoir : aucune issue. Il lui fallait choisir entre la perte des Plautius et la sienne. En allant au festin, elle avait eu l’espoir que Pétrone et Vinicius intercéderaient pour elle et la rendraient à Pomponia. À présent, elle savait que c’était eux-mêmes qui avaient persuadé César de la reprendre aux Aulus. Aucune issue. Un miracle pouvait seul la tirer de cet abîme, un miracle et la toute-puissance divine.

 

– Acté, – gémit-elle avec désespoir, – as-tu entendu ce qu’a dit Vinicius, que César m’a donnée à lui et que ce soir il m’enverra chercher par ses esclaves pour me prendre dans sa maison ?

 

– J’ai entendu, – fit Acté.

 

Elle écarta ses bras en signe d’impuissance et demeura silencieuse. Le désespoir qui étreignait la voix de Lygie n’éveillait pas d’écho dans son cœur. Elle-même n’avait-elle pas été la maîtresse de Néron ? Bien que foncièrement bonne, elle n’en était pas moins incapable de sentir la honte d’une telle liaison. Naguère esclave, elle ne pouvait se défaire de la coutume d’esclavage. Et puis, elle aimait toujours Néron. Qu’il daignât revenir à elle, et elle tendrait les bras vers ce bonheur. Elle voyait bien maintenant que Lygie devait devenir la maîtresse de ce jeune et beau Vinicius, ou bien se vouer elle-même, avec la famille qui l’avait élevée, à une perte certaine. Acté ne pouvait donc comprendre les hésitations de la jeune fille.

 

– Dans la maison de César, – dit-elle, – tu ne serais pas plus en sûreté que dans celle de Vinicius.

 

Elle ne songeait nullement qu’en dépit de leur exactitude, ses paroles voulaient dire : « Résigne-toi à ton sort et sois la concubine de Vinicius ». Mais Lygie, qui sentait encore sur ses lèvres les baisers brûlants et pleins d’un bestial désir, devint pourpre de honte.

 

– Jamais ! – s’écria-t-elle avec indignation. – Je ne resterai ni ici, ni chez Vinicius, jamais !

 

Sa surexcitation étonna Acté.

 

– Tu hais donc tant Vinicius ? – demanda-t-elle.

 

Mais une nouvelle explosion de sanglots secoua Lygie, qui ne put répondre. Acté l’attira contre sa poitrine et s’efforça de l’apaiser. Ursus haletait lourdement et crispait ses formidables poings : avec son amour de chien fidèle, il ne pouvait se résigner à voir sa reine en pleurs. Dans son cœur de Lygien à demi sauvage grondait le désir de retourner au triclinium pour y étrangler Vinicius, et au besoin César. Il hésitait pourtant à en faire part à sa maîtresse : cette action, si simple en apparence, conviendrait-elle à un adepte de l’Agneau crucifié ?

 

Acté, après avoir un peu calmé Lygie, lui répéta sa question :

 

– Alors, tu le hais donc bien ?

 

– Non, – répondit Lygie, – il m’est défendu de haïr, je suis chrétienne.

 

– Je sais, Lygie ; je sais aussi, par les lettres de Paul de Tarse, que vous devez ne pas vous soumettre au déshonneur, et craindre le péché plus que la mort. Mais, dis-moi, ta doctrine permet-elle de causer la mort d’autrui ?

 

– Non.

 

– Alors, comment oserais-tu attirer la colère de César sur la maison des Aulus ?

 

Un silence se fit. Le gouffre béant s’ouvrait de nouveau devant Lygie. La jeune affranchie reprit :

 

– Je te pose cette question parce que j’ai pitié de toi, de la bonne Pomponia, d’Aulus et de leur enfant. Depuis longtemps j’habite cette maison, et je sais ce que vaut la colère de César. Non ! Vous ne pouvez vous enfuir d’ici. Un seul moyen te reste : supplie Vinicius de te rendre à Pomponia.

 

Mais Lygie tomba à genoux, afin d’adresser une prière à quelqu’un d’autre. Ursus l’imita, et tous deux, à la lueur de l’aube, priaient dans la maison de César.

 

Pour la première fois, Acté assistait à une telle invocation, et elle ne pouvait détacher ses regards de Lygie qui, tournée de profil, la tête et les mains levées, implorait le ciel, comme si elle n’eût attendu le salut que de là. Les rayons de l’aurore caressaient ses cheveux sombres, son peplum blanc, et se reflétaient dans ses yeux ; toute en clarté, elle semblait clarté elle-même. Son visage pâli, ses lèvres mi-closes, ses mains tendues vers le ciel, ses yeux, révélaient une exaltation supra-terrestre. Acté comprit alors pourquoi Lygie ne pouvait devenir une concubine. Devant l’ancienne maîtresse de Néron un voile s’entrouvrit sur un monde absolument différent de celui qui lui était familier. Une telle prière, dans ce palais du crime et de l’infamie, la stupéfiait. L’instant d’avant, elle était persuadée qu’il n’existait pour Lygie aucune issue ; à présent, elle commençait à croire à une intervention surnaturelle, à une aide formidable devant laquelle César lui-même serait impuissant, ou bien que descendraient du ciel pour porter secours à la jeune fille, des cohortes ailées, ou encore que le soleil lui ferait un lit de rayons et l’attirerait à lui. Déjà, elle avait entendu parler des nombreux miracles qui s’accomplissaient parmi les chrétiens, et, malgré elle, elle les tenait pour vrais en voyant Lygie prier de cette façon.

 

Enfin, celle-ci se releva, le visage illuminé d’espoir. Ursus se releva de même et alla s’asseoir sur ses talons, près du banc, regardant sa maîtresse et attendant qu’elle parlât.

 

Les yeux de Lygie se voilèrent, et deux grosses larmes roulèrent lentement sur ses joues.

 

– Dieu bénisse Pomponia et Aulus ! – dit-elle. – Je n’ai pas le droit de causer leur perte ; ainsi, plus jamais je ne les reverrai.

 

Puis, se tournant vers Ursus, elle dit qu’il était seul à lui rester en ce monde et qu’il devait lui tenir lieu de père et de protecteur. Ils ne pouvaient chercher un refuge chez les Aulus, sous peine d’attirer sur eux la colère de César ; mais ils ne pouvaient davantage rester chez César, ni chez Vinicius. Ursus la prendrait, la mènerait hors de la ville, la cacherait quelque part où ne la découvriraient ni Vinicius ni ses gens. Elle le suivrait partout, même au-delà des mers, au-delà des monts, jusque chez les Barbares, où jamais n’aurait retenti le nom romain, ni pénétré la puissance de César.

 

Ainsi, Ursus la sauverait, car nul ne lui restait que lui.

 

Le Lygien était prêt. En signe d’obéissance, il lui entoura les genoux de ses bras. Mais le visage d’Acté, qui s’était attendue à un miracle, exprima la désillusion. Ainsi, la prière n’avait pas d’autre effet ? S’enfuir de la maison de César, c’était commettre un crime de lèse-majesté qui serait châtié ; et, même si la jeune fille parvenait à se cacher, César s’en vengerait sur les Aulus. Si elle voulait fuir, mieux valait le faire de chez Vinicius. De cette façon, César, qui n’aimait pas à s’immiscer dans les affaires des autres, se refuserait peut-être à aider les recherches de Vinicius. En tout cas elle ne pourrait plus être accusée de lèse-majesté.

 

Lygie avait déjà eu cette pensée. Les Aulus ne sauraient pas où elle se trouverait, même Pomponia… Elle s’enfuirait, non de chez Vinicius, mais pendant le trajet. Sous l’influence de l’ivresse, il lui avait dit que, le soir, il l’enverrait chercher par ses esclaves. Ce devait être vrai, car, à jeun, il ne se fût point trahi ainsi. Sans doute que, seul ou avec Pétrone, il s’était entretenu avec César avant le festin, et qu’il avait obtenu de lui la promesse de la lui livrer dans la soirée du lendemain. Mais Ursus la sauverait. Il viendrait, l’enlèverait de la litière comme il l’avait enlevée du triclinium, et ils s’en iraient à l’aventure. Personne ne pouvait tenir tête à Ursus ; le terrible lutteur du triclinium lui-même était incapable de lui résister. Mais, comme il était probable que Vinicius aurait l’idée de la faire escorter par ses esclaves, Ursus allait se rendre sur-le-champ chez l’évêque Linus, pour lui demander conseil et assistance. L’évêque aurait pitié d’elle, ne l’abandonnerait pas à Vinicius, et il ordonnerait aux chrétiens d’aider Ursus à la délivrer. Celui-ci trouverait ensuite le moyen de la faire sortir de la ville et de la soustraire à la puissance romaine.

 

Le visage de Lygie devint rose et souriant. Elle reprit courage, comme si son espoir de salut était déjà une réalité. Se jetant au cou d’Acté, elle lui appliqua sur la joue ses lèvres exquises en balbutiant :

 

– Tu ne nous trahiras pas, Acté ? N’est-ce pas ?

 

– Sur l’ombre de ma mère, – répondit l’affranchie, – je te jure de ne pas vous trahir ! Prie ton Dieu qu’Ursus trouve le moyen de te délivrer.

 

Les yeux du géant, bleus et naïfs comme ceux d’un enfant, rayonnaient de bonheur. Il ne trouvait rien, bien qu’il torturât sa pauvre tête. Cependant, il saurait bien accomplir une chose aussi simple. Le jour, la nuit, qu’importe ? Il irait trouver l’évêque, qui sait lire au ciel ce qu’il faut faire et ce qu’il ne faut pas faire. Il est vrai que même sans lui, il pourrait bien rassembler les chrétiens. Il connaissait assez de gens : des esclaves, des gladiateurs, des hommes libres, à Suburre et de l’autre côté des ponts. Il en pourrait réunir un millier, et même deux ; il enlèverait sa reine et saurait bien lui faire quitter la ville, ainsi que la guider dans le voyage. Il irait jusqu’au bout du monde, ou dans son pays, là où jamais personne n’a même entendu parler de Rome.

 

Il regardait fixement devant lui, comme s’il eût évoqué des choses d’un temps infiniment lointain. Et il murmurait :

 

– Vers nos forêts… Ah ! ces forêts, ces forêts…

 

Mais il secoua ses visions.

 

Il irait donc sans tarder chez l’évêque ; le soir venu, il se posterait, avec cent hommes, à l’affût de la litière. Et non seulement des esclaves, mais même des prétoriens, pouvaient faire escorte ! Il ne conseillait à aucun homme de se risquer sous ses poings, fût-il cuirassé de fer ! Le fer n’est pas déjà si résistant. En frappant bien sur du fer, la tête qu’il recouvre n’est guère en sûreté.

 

Mais Lygie, avec une gravité enfantine, sentencieusement leva un doigt et dit :

 

– Ursus ! « Tu ne tueras point. »

 

Le Lygien passa derrière sa tête son bras semblable à une massue et, tout en se frottant la nuque avec perplexité, il se mit à grommeler qu’il fallait pourtant bien qu’il la reprit, elle, « sa clarté »… N’avait-elle pas dit elle-même que son tour à lui était venu… Il s’efforcerait, autant que possible, de… Mais si, involontairement ?… Il fallait pourtant qu’il la reprit ! Enfin, s’il arrivait malheur, il ferait tant pénitence, il implorerait tellement l’innocent Agneau, que l’Agneau crucifié aurait pitié de lui, pauvre homme… Il ne voudrait pas offenser l’Agneau ! Seulement il avait la main lourde…

 

L’expression de son visage s’adoucit, et, pour cacher son émotion, il salua sa reine et dit :

 

– Je m’en vais donc chez le saint évêque.

 

Acté noua ses bras autour du cou de Lygie et fondit en larmes… Une fois encore, elle avait compris qu’il était un monde où même la souffrance était plus féconde en bonheur que tous ces excès et ces voluptés dans la maison de César. Une fois encore, pour elle, s’était entrebâillée une porte sur la lumière. Mais, en même temps, elle se sentait indigne d’en franchir le seuil.

 

Chapitre IX.

Lygie regrettait Pomponia Græcina, qu’elle aimait de toute son âme, elle regrettait toute la maison d’Aulus ; pourtant, son désespoir s’était apaisé. Elle éprouvait même une douce satisfaction à la pensée qu’elle allait sacrifier à sa Vérité le bien-être, pour se condamner à une vie errante et incertaine. Peut-être y avait-il là aussi quelque enfantine curiosité de cette existence dans des régions lointaines, parmi les Barbares et les fauves, mais plus encore la foi profonde qu’en agissant ainsi elle accomplissait le commandement du « Divin Maître », qui veillerait désormais sur elle, son enfant soumise et dévouée. En ce cas quel mal pouvait en résulter pour elle ? Si des souffrances l’assaillaient, elle les supporterait en Son nom. Si la mort l’emportait brusquement, il la prendrait auprès de Lui et un jour, quand mourrait Pomponia, elles seraient réunies pour l’éternité. Souvent, chez les Aulus, elle avait ressassé dans son cerveau d’enfant la pensée que, chrétienne, elle ne pouvait rien sacrifier pour ce Crucifié, au souvenir de qui Ursus lui-même s’attendrissait tant. Et voici que le moment était venu ; Lygie se sentait presque heureuse, et elle se mit à entretenir Acté de ce bonheur. Mais la jeune Grecque ne pouvait la comprendre : tout abandonner, la maison, le confort, la ville, les jardins, les temples, les portiques, tout ce qui est beau, quitter ce pays ensoleillé, ses proches, et pourquoi ? Pour fuir l’amour d’un jeune et beau patricien ?… La raison d’Acté se refusait à admettre une telle action. Par instants, il est vrai, elle sentait la justesse de cette décision, qui peut-être même recelait un bonheur inconnu, infini ; mais elle pouvait d’autant moins la comprendre que Lygie s’exposait à une périlleuse aventure, où sa vie même pouvait être menacée. Par nature, Acté était timorée. Elle songeait avec terreur à ce que pouvait amener cette soirée. Cependant, elle ne voulait pas faire part de ses craintes à Lygie.

 

Voyant que, pendant ce temps, le jour s’était levé, et que le soleil avait pénétré dans l’atrium, Acté engagea Lygie à prendre, après cette nuit d’insomnie, un repos nécessaire. Lygie y consentit, et toutes deux gagnèrent le cubiculum, luxueusement aménagé, par égard pour les anciennes relations de la jeune Grecque avec César. Elles se couchèrent côte à côte ; mais, malgré la fatigue, Acté ne put s’endormir. Il y avait longtemps déjà qu’elle se sentait triste et malheureuse ; aujourd’hui s’y mêlait une certaine inquiétude que jamais encore elle n’avait ressentie. Jusqu’ici, la vie lui avait paru écrasante et sans lendemain, aujourd’hui, tout à coup, elle lui apparaissait vile.

 

Sa conscience se troublait de plus en plus. Tour à tour, la porte donnant accès à la lumière s’entr’ouvrait et se refermait ; et quand elle s’ouvrait, elle était éblouie par la lumière sans pouvoir rien discerner. Pourtant, elle devinait que ce rayonnement celait quelque immense félicité, auprès de laquelle s’effaçaient à tel point les autres, qu’en admettant que César revînt à elle, après avoir exilé Poppée, cela même ne serait en comparaison que peu de chose. Et aussi, elle songea que César lui-même, malgré qu’elle l’aimât et, involontairement, le tînt pour une sorte de demi-dieu, était chose aussi pitoyable que le premier esclave venu, et que ce palais aux colonnades de marbre de Numidie ne valait pas mieux qu’un simple tas de pierres. Tous ces sentiments, qu’elle ne pouvait démêler, en vinrent à la tourmenter. Elle eût voulu s’endormir, mais son inquiétude était telle qu’elle ne pouvait fermer les yeux.

 

Jugeant que Lygie, sur qui pesait une incertitude lourde de menaces, ne pouvait davantage dormir, Acté se tourna vers elle pour l’entretenir du projet de sa fuite. Mais la jeune fille sommeillait, paisible. Dans le cubiculum obscur, à travers les rideaux mal tirés, filtraient quelques rayons, dans le sillon desquels se jouait une poussière dorée. Dans cette demi-lueur, Acté pouvait distinguer le tendre visage de Lygie, posé sur son bras nu, ses yeux clos, ses lèvres légèrement empourprées. Son souffle avait la régularité que seul donne le sommeil.

 

« Elle dort, elle peut dormir ! – se dit Acté. – C’est encore une enfant. »

 

Néanmoins, un instant après, elle songea que cette enfant aimait mieux fuir que devenir la maîtresse de Vinicius, préférait la misère à la honte, la vie errante à la splendide maison des Carines, aux parures, aux bijoux, aux festins, aux mélodies des cithares et des luths.

 

« Pourquoi ? »

 

Acté observait la dormeuse, comme pour lire la réponse sur son visage ensommeillé. Et quand elle eut contemplé son front pur, l’arc fin de ses sourcils, ses cils sombres, sa bouche entr’ouverte, sa poitrine virginale soulevée en un rythme paisible, elle songea :

 

« Combien elle diffère de moi ! »

 

Lygie lui semblait une merveille, une apparition divine, un rêve de Dieu, et cent fois plus belle que toutes les fleurs du jardin de César, que tous les chefs-d’œuvre de son palais.

 

Mais, dans le cœur de la Grecque il n’y avait pas de place pour l’envie. Au contraire, à la pensée des dangers qui menaçaient la jeune fille, elle fut prise d’une pitié profonde. Une sorte de sentiment maternel s’éveilla en elle. Lygie ne lui parut pas seulement belle comme un songe délicieux, mais aussi infiniment chère à son cœur, et, approchant ses lèvres de la sombre chevelure de Lygie, elle la couvrit de baisers.

 

Lygie dormait aussi paisiblement qu’elle l’eût fait à la maison, sous la garde de Pomponia Græcina. Et elle dormit longtemps. L’heure de midi était déjà passée, quand elle rouvrit ses yeux bleus : elle promena dans le cubiculum un regard étonné.

 

Visiblement, elle parut surprise de ne pas se trouver chez les Aulus.

 

– Est-ce toi, Acté ? – demanda-t-elle enfin, en distinguant dans l’ombre le visage de la jeune femme.

 

– C’est moi, Lygie.

 

– Est-ce le soir déjà ?

 

– Non, mon enfant, mais il est plus de midi.

 

– Et Ursus est-il de retour ?

 

– Ursus n’a pas promis qu’il reviendrait ; il a dit qu’avec les chrétiens il guetterait ce soir la litière.

 

– C’est vrai.

 

Elles quittèrent le cubiculum, et Acté mena Lygie prendre un bain. Ensuite, après avoir déjeuné, elles se rendirent dans les jardins du palais, où aucune rencontre n’était à craindre, car César et ses familiers dormaient encore. Lygie voyait pour la première fois ces magnifiques jardins plantés de cyprès, de pins, de chênes, d’oliviers et de myrtes, où s’érigeait tout un peuple de blanches statues, scintillait le miroir immobile des étangs, fleurissaient des bosquets de rosiers arrosés par la poussière des jets d’eau ; l’entrée des grottes pittoresques était masquée par du lierre et de la vigne ; sur les eaux voguaient des cygnes argentés ; parmi les statues et les arbres erraient des gazelles, ramenées des déserts africains, et des oiseaux au plumage éclatant, rapportés de tous les points du monde connu alors.

 

Les jardins semblaient déserts. Çà et là, quelques esclaves bêchaient en fredonnant ; d’autres, autorisés à se reposer, étaient assis au bord des étangs, sous l’ombrage des chênes, dans le miroitement des rayons qui transperçaient le feuillage ; d’autres enfin arrosaient les roses et les fleurs mauve pâle des safrans.

 

Les deux amies se promenèrent longuement, admirant les diverses merveilles des jardins ; et, bien que Lygie fût absorbée par d’autres pensées, elle avait conservé trop d’impressionnabilité juvénile pour ne pas s’intéresser et s’étonner à ce spectacle. Elle songeait même que si César eût été bon, il eût pu vivre heureux dans un tel palais et de pareils jardins.

 

Un peu fatiguées, elles s’assirent enfin sur un banc presque noyé dans la verdure des cyprès et se mirent à parler de ce qui étreignait le plus leur cœur, c’est-à-dire de la fuite de Lygie le soir même.

 

Acté était bien moins certaine que sa compagne du succès de l’entreprise. Parfois même il lui semblait que c’était là un projet insensé. Aussi, sa compassion pour Lygie ne faisait que s’en accroître. Elle songeait maintenant qu’il eût été cent fois plus sûr d’essayer de fléchir Vinicius.

 

De nouveau, elle questionna Lygie pour savoir si elle connaissait depuis longtemps Vinicius et si elle ne croyait pas pouvoir le décider à la rendre à Pomponia.

 

Mais Lygie secoua tristement sa mignonne tête aux cheveux sombres.

 

– Non. Dans la maison des Aulus, Vinicius était tout autre ; il était très bon. Mais, depuis le festin d’hier, j’ai peur de lui et je préfère m’en aller chez les Lygiens.

 

Acté continua à l’interroger :

 

– Pourtant, chez Aulus, il te plaisait ?

 

– Oui, – répondit Lygie en baissant la tête.

 

– Tu n’es pas une esclave ainsi que je fus moi-même, – dit Acté comme songeant tout haut. – Vinicius aurait donc pu t’épouser. Tu es une otage, et fille du roi des Lygiens. Les Aulus t’aiment comme leur enfant et je suis persuadée qu’ils t’adopteraient. Vinicius pourrait t’épouser, Lygie.

 

Mais elle répondit à voix basse et plus tristement encore :

 

– J’aime mieux fuir chez les Lygiens.

 

– Veux-tu que j’aille sur-le-champ chez Vinicius, que je le réveille, s’il dort encore, pour lui dire ce que je te dis en ce moment ? Oui, ma chérie, j’irai chez lui et je lui dirai : « Vinicius, elle est fille de roi, l’enfant chérie de l’illustre Aulus ; si tu l’aimes, rends-la aux Aulus, et ensuite, va la chercher chez eux pour en faire ta femme. »

 

La jeune fille répondit d’une voix si sourde qu’Acté l’entendit à peine :

 

– J’irai chez les Lygiens…

 

Et deux larmes perlèrent sur ses cils abaissés.

 

Un faible bruit de pas interrompit leur entretien, et, avant qu’Acté eût pu voir qui s’approchait, apparut devant le banc Sabina Poppæa, suivie de quelques esclaves. Deux d’entre elles tenaient au-dessus de sa tête des écrans de plumes d’autruche, fichés au bout de roseaux dorés ; elles l’en éventaient et en même temps la garantissaient contre le soleil d’automne. Devant elle, une Éthiopienne, noire comme de l’ébène, les seins raides, comme gonflés de lait, portait sur ses bras un enfant dans un maillot de pourpre frangé d’or.

 

Acté et Lygie se levèrent, espérant néanmoins que Poppée passerait devant leur banc sans les remarquer ; mais elle s’arrêta et dit :

 

– Acté, les clochettes que tu as cousues sur l’icuncula[5] tenaient mal ; l’enfant en a arraché une et l’a portée à ses lèvres ; par bonheur, Lilith l’a vu à temps.

 

– Pardonne-moi, divine, – fit Acté, les mains croisées sur sa poitrine et la tête baissée.

 

Poppée considéra Lygie et demanda :

 

– Qu’est-ce que cette esclave ?

 

– Ce n’est pas une esclave, divine Augusta : c’est l’enfant adoptive de Pomponia Græcina et la fille du roi des Lygiens, qui l’a donnée en otage à Rome.

 

– Elle est venue te faire visite ?

 

– Non, Augusta. Depuis avant-hier elle habite au palais.

 

– Elle a assisté hier au festin ?

 

– Elle y a assisté, Augusta.

 

– Par ordre de qui ?

 

– Par ordre de César.

 

Poppée examina plus attentivement Lygie, qui demeurait devant elle, la tête inclinée, et tantôt, mue par la curiosité, relevait ses yeux limpides, tantôt les abaissait. Alors une ride se creusa entre les sourcils de l’Augusta. Jalouse de sa beauté et de sa suprématie, elle vivait dans une perpétuelle angoisse de se voir supplanter et perdre par quelque rivale heureuse, comme elle-même avait supplanté et perdu Octavie. Aussi, toute jolie femme qui paraissait à la cour provoquait-elle sa défiance. D’un coup d’œil expert, elle avait jugé combien étaient parfaites les formes de Lygie et apprécié chacun des traits de son visage. Et elle eut peur. « C’est une nymphe, tout simplement, – se dit-elle. – Vénus lui a donné le jour. » Soudain, une pensée lui vint, que jamais n’avait suggérée à son esprit la beauté d’aucune autre femme : « Je suis bien plus âgée. » L’amour-propre et la crainte s’éveillèrent en elle : « Peut-être que Néron ne l’a pas encore remarquée. Mais qu’arriverait-il s’il la voyait en plein jour, si merveilleuse à la clarté du soleil ?… Et puis, ce n’est pas une esclave : c’est une fille de roi, bien que d’origine barbare, mais fille de roi quand même !… Dieux immortels ! elle est aussi belle que moi, et plus jeune ! » Et la ride se creusa plus profondément encore entre les sourcils de Poppée, tandis que, sous leurs cils dorés, ses yeux s’allumaient d’un froid éclair.

 

Se tournant vers Lygie, elle lui demanda avec un calme apparent.

 

– Tu as parlé à César ?

 

– Non, Augusta.

 

– Pourquoi préfères-tu être ici que chez les Aulus ?

 

– Je ne préfère pas, domina. Pétrone a poussé César à me reprendre à Pomponia. Je suis ici contre mon gré, ô domina !…

 

– Et ton désir est de retourner auprès de Pomponia ?

 

À cette question, posée d’une voix plus douce et plus bienveillante, Lygie eut une lueur d’espoir.

 

– Domina, – dit-elle, les mains tendues, – César m’a promise, comme une esclave, à Vinicius. Mais tu intercéderas pour moi et tu me rendras à Pomponia.

 

– Ainsi, Pétrone a poussé César à te reprendre à Aulus pour te livrer à Vinicius ?

 

– Oui, domina. Vinicius a dit qu’il m’enverrait chercher aujourd’hui même. Mais toi, magnanime, tu auras pitié de moi.

 

Ce disant, elle se baissa, saisit le bord de la robe de Poppée et, le cœur palpitant, attendit. Poppée la regarda quelques instants avec un sourire mauvais et dit :

 

– Alors, je te promets qu’aujourd’hui même tu seras l’esclave de Vinicius.

 

Sur ces mots, elle s’éloigna, comme une vision splendide, mais fatale. Aux oreilles de Lygie et d’Acté parvinrent les cris de l’enfant qui, sans qu’on sût pourquoi, s’était mis à pleurer. Les yeux de Lygie étaient pleins de larmes. Elle prit la main d’Acté et lui dit :

 

– Rentrons. Il ne faut espérer d’assistance que d’où elle peut venir.

 

Elles se rendirent dans l’atrium, qu’elles ne quittèrent plus jusqu’au soir. Lorsqu’il fit sombre et que les esclaves apportèrent des lampadaires à quatre branches et à haute flamme, toutes deux apparurent très pâles. La conversation s’interrompait à tout moment et elles prêtaient l’oreille au moindre bruit. Lygie ne cessait de répéter que, pour si pénible qu’il lui fût de se séparer d’Acté, elle préférait cependant voir tout se terminer ce soir-là ; car, certainement, Ursus l’attendait déjà dans l’obscurité. Néanmoins, l’émotion rendait son souffle précipité et haletant. Acté rassemblait fiévreusement tous les bijoux qu’elle pouvait trouver, et les nouant dans un pan du peplum de Lygie, l’adjurait de ne pas refuser ce don qui lui serait utile dans sa fuite. Par instants planait un morne silence, mais il leur semblait entendre murmurer derrière le rideau, ou les pleurs lointains d’un enfant, ou l’aboiement des chiens.

 

Soudain, la portière de l’antichambre s’écarta sans bruit, et dans l’atrium apparut, tel un spectre, un homme de haute taille, au visage bronzé et grêlé. Lygie l’avait vu chez Pomponia et le reconnut aussitôt : c’était Atacin, un affranchi de Vinicius. Acté poussa un cri ; mais Atacin s’inclina très bas et dit :

 

– Salut à la divine Lygie, de la part de Marcus Vinicius qui l’attend pour le festin, dans sa maison ornée de verdure.

 

Les lèvres de la jeune fille blêmirent davantage encore :

 

– J’y vais, dit-elle.

 

Et Lygie, pour faire ses adieux à Acté, lui noua ses deux bras autour du cou.

 

Chapitre X.

La maison de Vinicius était, en effet, ornée de myrte et de lierre, dont les festons agrémentaient les murs et les portes ; autour des colonnes serpentaient des guirlandes de vigne.

 

Dans l’atrium, dont l’ouverture était protégée contre la fraîcheur de la nuit par un rideau de pourpre, il faisait clair comme en plein jour. Dans des lampadaires à huit et à douze branches, affectant la forme de vases, d’arbres, d’animaux, d’oiseaux, ou de statues portant des lampes, brûlait de l’huile parfumée. Sculptés en albâtre, en marbre, ou coulés en bronze doré de Corinthe, tout en étant moins beaux que les fameux lampadaires du temple d’Apollon dont se servait Néron, ils n’en étaient pas moins remarquables, et l’œuvre d’artistes en renom. Quelques-unes des lampes atténuaient leur éclat sous des globes de verre d’Alexandrie, d’autres à travers des gazes de l’Indus, rouges, bleues, jaunes, violettes, si bien que l’atrium reflétait toutes les nuances. L’air était saturé de nard, parfum auquel Vinicius s’était accoutumé en Orient. Le fond de la maison était de même éclairé, et on y voyait se mouvoir les silhouettes des esclaves des deux sexes. Dans le triclinium, quatre couverts étaient mis, car, outre Vinicius et Lygie, Pétrone et Chrysothémis devaient prendre part au festin.

 

Vinicius avait suivi le conseil de Pétrone, qui l’avait engagé à ne pas aller lui-même chercher Lygie, mais à en charger Atacin, muni de l’autorisation de César, tandis que lui, Vinicius, la recevrait dans sa maison avec affabilité, et aussi avec égard.

 

– Hier, tu étais ivre, – lui disait-il. – Je te regardais : tu agissais envers elle comme un carrier des Monts Albains. Ne sois pas trop entreprenant et souviens-toi qu’un bon vin demande à être dégusté à petits coups. Sache aussi que s’il est doux de désirer, il est plus doux encore d’être désiré.

 

Chrysothémis, sur ce point, était d’un autre avis ; mais Pétrone, tout en l’appelant sa vestale et sa colombe, lui montra la différence qu’il fallait établir entre un cocher rompu au métier du cirque et un adolescent qui dirige pour la première fois un quadrige.

 

Puis, se tournant vers Vinicius :

 

– Tâche de gagner sa confiance, mets-la en bonne humeur, sois généreux ! Je n’aimerais point assister à un festin funèbre. Jure-lui au besoin par Hadès que tu la rendras à Pomponia. Il dépendra de toi que demain matin elle préfère rester chez toi.

 

Et montrant Chrysothémis, il ajouta :

 

– Voici cinq ans que j’ai adopté cette ligne de conduite envers cette farouche tourterelle, et je n’ai point lieu de me plaindre de sa cruauté…

 

Chrysothémis le frappa de son éventail en plumes de paon :

 

– Ne t’ai-je donc point résisté, satyre !

 

– À cause de mon prédécesseur…

 

– Et tu n’étais pas à mes pieds ?

 

– Pour les sertir de bagues.

 

Chrysothémis jeta un coup d’œil involontaire sur ses orteils où, en effet, scintillaient des gemmes ; elle et Pétrone se mirent à rire. Mais Vinicius ne les écoutait point. Son cœur battait à coups irréguliers sous la robe festonnée de prêtre syriaque qu’il avait revêtue pour recevoir Lygie.

 

– Ils doivent déjà avoir quitté le palais, – murmura-t-il, comme se parlant à lui-même.

 

– En effet, – appuya Pétrone. – Veux-tu qu’en attendant je te parle des prophéties d’Apollonius de Tyane, ou bien que je finisse l’histoire de Rufin, cette histoire que je ne t’ai pas achevée, je ne sais plus pourquoi ?

 

Mais Vinicius s’intéressait aussi peu à Apollonius de Tyane qu’à Rufin. Sa pensée ne pouvait se détourner de Lygie, et, bien qu’il jugeât plus convenable de la recevoir chez lui que de l’aller chercher en maître au palais, il le regrettait, car il eût pu la voir plus tôt et s’asseoir auprès d’elle dans l’obscurité de la litière.

 

Cependant les esclaves apportèrent des trépieds ornés de têtes de béliers, et jetèrent sur les charbons des morceaux de myrrhe et de nard.

 

– Ils sont déjà au tournant des Carines, – dit de nouveau Vinicius.

 

– Il n’y tiendra pas et courra au-devant d’eux ; et il les manquera, c’est probable ! – s’écria Chrysothémis.

 

Vinicius eut un sourire inconscient :

 

– Point du tout.

 

Néanmoins, de ses narines dilatées, s’exhalait un souffle bruyant. Pétrone haussa les épaules.

 

– Pas philosophe pour un sesterce, – fit-il ; – jamais, de ce fils de Mars, je ne ferai un homme.

 

Vinicius ne l’entendit même pas.

 

– Ils sont déjà aux Carines !…

 

En effet, la litière de Lygie tournait vers les Carines. Des esclaves, appelés lampadarii, la précédaient, tandis que des pedisequi l’encadraient de chaque côté. Atacin suivait, veillant sur tout.

 

On avançait lentement, car les rues n’étaient pas éclairées et les torches des lampadarii étaient insuffisantes. De plus, les rues désertes avoisinant le palais, et où se glissait de-ci, de-là un homme avec sa lanterne, se peuplaient de façon inaccoutumée. De chaque ruelle émergeaient des groupes de trois ou quatre hommes, sans torches et vêtus de manteaux sombres. Les uns se joignaient aux esclaves qui escortaient la litière ; d’autres, par groupes plus imposants, allaient à sa rencontre. Certains titubaient comme des ivrognes. Par instants, il était si difficile d’avancer que les lampadarii étaient obligés de crier :

 

– Place pour le noble tribun Marcus Vinicius !

 

Par les rideaux entrebâillés, Lygie apercevait ces hommes en manteaux sombres, et elle se mit à trembler d’émotion. L’espoir et la frayeur alternaient dans son cœur.

 

– C’est lui, c’est Ursus avec les chrétiens ! C’est pour tout de suite, – balbutiaient ses lèvres frémissantes. – Ô Christ, aide-nous ! Christ, sauve-moi !

 

Atacin, qui, dès l’abord, n’avait prêté aucune attention à cette effervescence insolite, s’inquiéta tout à coup : il se passait quelque chose d’étrange. Force était aux lampadarii de répéter de plus en plus souvent leur : « Place pour la litière du noble tribun ! » La litière était serrée de si près qu’Atacin donna l’ordre d’écarter les intrus à coups de bâton.

 

Soudain, un tumulte se produisit en tête du cortège et, d’un seul coup, toutes les torches s’éteignirent. Autour de la litière, ce fut une bousculade, qui se transforma en bagarre.

 

Atacin comprit : c’était une agression !

 

Il prit peur. Chacun savait que César s’amusait souvent, avec les augustans, à livrer assaut dans Suburre ou dans d’autres quartiers. On savait même que, dans ces expéditions nocturnes, il récoltait parfois des bleus. Mais qui se défendait, fût-il sénateur, était un homme mort. Le poste des vigiles, qui avait pour mission de maintenir la paix, n’était pas loin de là. Mais, en de telles occasions, la garde devenait sourde et aveugle. Pourtant, autour de la litière, c’était une bagarre inextricable ; on luttait, on se renversait, on se piétinait. Atacin comprit que l’essentiel était, avant tout, de mettre hors de danger Lygie et lui-même. Quant aux autres, on pouvait les abandonner à leur sort. Il tira donc la jeune fille de la litière, la saisit dans ses bras et prit sa course, avec l’espoir de s’échapper à la faveur de l’obscurité.

 

Mais Lygie cria :

 

– Ursus ! Ursus !

 

Vêtue de blanc, elle était facile à distinguer. De son bras libre, Atacin cherchait à la couvrir de son propre manteau, quand de formidables pinces étreignirent sa nuque ; sur sa tête tomba comme un coup de massue.

 

Aussitôt, il croula, tel un bœuf abattu devant l’autel de Zeus.

 

La plupart des esclaves gisaient à terre ; le reste fuyait en se heurtant à l’angle des murs. La litière était sur le sol, brisée dans la bagarre.

 

Ursus emportait Lygie dans Suburre ; un moment, ses compagnons l’escortèrent, puis se dispersèrent par les ruelles.

 

Les esclaves se rallièrent devant la maison de Vinicius et se concertèrent, n’osant point entrer. Après avoir délibéré un instant, ils retournèrent sur le lieu de l’échauffourée. Ils y trouvèrent quelques cadavres et le corps d’Atacin. Celui-ci pantelait encore, mais il eut un dernier spasme, se raidit et devint immobile.

 

Les esclaves le soulevèrent et l’emportèrent vers la maison de Vinicius, mais ils s’arrêtèrent à la porte. Pourtant, il fallait annoncer ce qui venait d’avoir lieu.

 

– Que Gulon parle, – chuchotèrent quelques voix ; – il a, comme nous, du sang au visage, et le maître l’aime bien. Il y a moins de danger pour lui que pour nous.

 

Le Germain Gulon, vieil esclave, qui avait veillé sur les premières années de Vinicius et que le jeune tribun avait hérité de sa mère, sœur de Pétrone, leur dit :

 

– Je parlerai, mais nous irons tous, pour que sa colère ne tombe pas sur moi seul.

 

Durant ce temps, Vinicius s’impatientait. Pétrone et Chrysothémis s’en amusaient ; il arpentait l’atrium à pas précipités en répétant :

 

– Ils devraient déjà être ici !… Ils devraient déjà être ici !

 

Il voulut sortir, mais ils le retinrent.

 

Soudain, dans l’antichambre, des pas retentirent et une horde d’esclaves pénétra dans l’atrium ; rangés le long du mur, ils levèrent les mains et gémirent : « Aaaa !… Aa ! »

 

Vinicius bondit sur eux.

 

– Où est Lygie ? – cria-t-il d’une voix terrible et angoissée.

 

– « Aaaa ! ! !… »

 

Gulon s’avança, le visage ensanglanté et s’écria, d’une voix larmoyante :

 

– Vois le sang, seigneur ! Nous l’avons défendue ! Vois le sang, seigneur ! Vois le sang !…

 

Il n’en dit pas plus. D’un flambeau de bronze, Vinicius lui brisa le crâne. Puis, se prenant la tête à deux mains, s’enfonçant les doigts dans les cheveux, il râla :

 

Me miserum ! Me miserum !

 

Sa face bleuit, ses yeux se révulsèrent, sa bouche écuma.

 

– Les verges ! – cria-t-il enfin d’une voix sauvage.

 

– Seigneur ! Aaa !… Pitié ! – gémissaient les esclaves.

 

Pétrone se leva avec une moue d’écœurement.

 

– Viens, Chrysothémis, – dit-il. – Si tu veux voir de la viande, je ferai prendre d’assaut l’étal d’un boucher aux Carines.

 

Et ils quittèrent l’atrium.

 

Dans la maison parée de verdure et préparée pour le festin, les gémissements des esclaves et le sifflement des verges durèrent jusqu’au matin.

 

Chapitre XI.

Cette nuit-là, Vinicius ne se coucha point. Après le départ de Pétrone, les gémissements des esclaves fouettés n’ayant apaisé ni son chagrin, ni sa fureur, il se mit à la tête d’un autre groupe d’esclaves et, très avant dans la nuit, se lança à la recherche de Lygie. Il explora le quartier Esquilin, Suburre, le Vicus Sceleratus et toutes les ruelles avoisinantes. Puis, ayant contourné le Capitole, il traversa le pont de Fabricius, parcourut l’île, pénétra de là dans le Transtévère et le fouilla entièrement. C’était une poursuite désordonnée, et lui-même n’espérait point retrouver Lygie. Il ne la cherchait, en somme, que pour remplir le vide de cette horrible nuit. Il rentra seulement à l’aube, quand déjà apparaissaient les chariots et les mulets des maraîchers et que les boulangers ouvraient leurs boutiques. Il fit emporter le cadavre de Gulon, auquel personne n’avait osé toucher, et donna l’ordre que tous les esclaves qui s’étaient laissé enlever Lygie seraient envoyés aux ergastules de campagne, punition aussi terrible que la mort ; enfin, il se jeta sur une banquette de l’atrium et se mit à réfléchir confusément aux moyens de retrouver Lygie et de s’emparer d’elle.

 

Ne plus voir Lygie, renoncer à elle, lui semblait chose impossible ; à cette seule pensée, il entrait en fureur. La nature volontaire du jeune tribun se heurtait, pour la première fois, à une autre volonté inflexible, et il ne pouvait admettre que qui que ce fût s’opposât à ses désirs. Il eût préféré voir la perte de l’univers entier, Rome en ruines, plutôt que de ne pas en arriver à ses fins. La coupe de volupté lui avait été ravie au moment de toucher ses lèvres ; il lui semblait que ce qui s’était produit était extraordinaire et exigeait d’être vengé par toutes les lois divines et humaines.

 

Mais, ce qui le révoltait le plus contre sa destinée, c’est que jamais il n’avait rien désiré avec autant de passion que de posséder Lygie. Il se sentait incapable de vivre sans elle. Il n’arrivait pas à se figurer comment il ferait sans elle demain, comment il vivrait les jours suivants. Par moments, il sentait contre elle une rage voisine de la folie. Il eût voulu l’avoir, ne fût-ce que pour la frapper, la traîner par les cheveux jusqu’au cubiculum et la maltraiter. Mais de nouveau, son cœur s’emplit de la nostalgie de sa voix, de son corps, de ses yeux. Avec quelle joie il se prosternerait à ses genoux ! Il l’appelait, il se rongeait les doigts, il se serrait la tête entre ses poings. Il tentait, mais en vain, de forcer sa volonté à réfléchir avec calme aux moyens de la reprendre. Ces moyens, par milliers, se présentaient à son esprit, mais tous plus insensés les uns que les autres. Enfin, l’idée lui vint que la jeune fille n’avait pu être reprise que par Aulus et, qu’en tout cas, celui-ci devait savoir où elle se cachait.

 

Il se leva d’un bond pour courir chez les Aulus. S’ils ne la lui rendaient pas, s’ils ne tenaient pas compte de ses menaces, il irait devant César accuser le vieux chef de désobéissance et obtiendrait contre lui un arrêt de mort. Mais, auparavant, il lui arracherait l’aveu du refuge de Lygie. Et, quand même ils la lui rendraient volontairement, il se vengerait d’eux. Ils l’avaient accueilli, soigné dans leur maison, mais cela ne comptait plus ! Une telle offense le déliait de toute gratitude. Et son âme vindicative et féroce se délectait à penser quel serait le désespoir de Pomponia Græcina, quand le centurion apporterait au vieil Aulus la sentence de mort. Cette sentence, il était presque sûr de l’obtenir, avec l’appui de Pétrone. César, d’ailleurs, ne refusait rien à ses amis les augustans, quand surtout leur demande ne contrariait pas ses propres intentions.

 

Soudain, une supposition terrible arrêta les battements de son cœur.

 

« Et si c’était César lui-même qui eût ravi Lygie ? »

 

Nul n’ignorait que souvent César cherchait dans des attaques nocturnes un dérivatif à son ennui. Pétrone lui-même participait à ces escapades. Le principal but en était de capturer quelques jolies filles que l’on faisait sauter et ressauter sur un manteau de soldat jusqu’à ce qu’elles défaillent. Néron appelait parfois ces expéditions « la pêche aux perles », car il arrivait qu’au fond des quartiers populeux et pauvres on péchait une véritable perle de grâce et de jeunesse. Alors ce saut, ou sagatio, sur un manteau de soldat, se terminait par un rapt effectif, et la perle était envoyée au Palatin, ou dans l’une des innombrables villas de César, à moins que Néron la cédât à l’un de ses compagnons. Cette aventure avait pu arriver à Lygie. César l’avait regardée au festin, et Vinicius ne doutait pas un instant qu’elle n’eût semblé à Néron la plus belle de toutes les femmes qu’il eût jamais vues. Il est vrai que Néron l’avait eue au Palatin, où il aurait pu ouvertement la retenir. Mais, comme le disait Pétrone, César était lâche dans sa forfaiture. Ayant le pouvoir d’agir à son gré, il préférait toujours les manœuvres secrètes. Dans le cas présent, il avait pu encore y recourir, pour ne pas se trahir vis-à-vis de Poppée.

 

Vinicius réfléchit alors combien il était peu probable que les Aulus eussent osé reprendre de force une jeune fille que lui avait donnée César. Mais alors, qui donc l’avait osé ? Serait-ce le gigantesque Lygien aux yeux bleus, qui avait eu l’audace de pénétrer dans le triclinium et d’emporter Lygie dans ses bras hors du festin ? Mais où aurait-il pu se cacher avec elle, où aurait-il pu la conduire ? Non. Un esclave est incapable d’un tel exploit. Donc, Lygie n’avait pu être enlevée que par César lui-même.

 

À cette pensée, les yeux de Vinicius s’obscurcirent, et sur son front perlèrent des gouttes de sueur. S’il en était ainsi, Lygie était perdue à jamais. On pouvait l’arracher de toutes les mains, sauf de ces mains-là. À présent, il ne lui restait qu’à s’écrier, avec plus de raison encore : Vae misero mihi ! Son imagination lui représentait Lygie dans les bras de Néron. Et, pour la première fois, il comprit que certaines pensées sont impossibles à supporter. Il comprenait maintenant combien elle lui était chère. Tel un homme qui se noie et, dans un éclair, revoit tout son passé, Vinicius se remémorait le visage de Lygie. Il la revoyait, il entendait chacune de ses paroles : la voici près de la fontaine, la voici à la maison d’Aulus, la voici au festin. Il la sentait auprès de lui, il sentait le parfum de ses cheveux, la tiédeur de son corps, la volupté des baisers dont, à ce festin, il avait meurtri ses lèvres innocentes. Elle lui apparaissait cent fois plus belle, plus désirable, plus chère, cent fois plus que jamais l’unique, l’élue entre toutes les mortelles et toutes les divinités. Et rien que de songer que peut-être Néron avait possédé ce qui était l’âme de son âme, le sang de son sang, la source de sa vie, une douleur physique le tenaillait, si atroce qu’il eût voulu se heurter la tête, jusqu’à la briser, aux murs de l’atrium. Il sentait qu’il pouvait devenir fou, et qu’il le deviendrait si la vengeance ne l’en sauvait. Et comme il lui avait semblé tout à l’heure qu’il ne pourrait vivre sans avoir retrouvé Lygie, de même il voyait à présent qu’il lui serait impossible de mourir sans l’avoir vengée. Seule, cette idée de vengeance le soulageait quelque peu. « Je serai ton Cassius Chærea ! » répétait-il comme une menace mentale à Néron. Et, dans les vases à fleurs qui entouraient l’impluvium, il prit un peu de terre qu’il pressa dans sa main, et il fit à l’Érèbe, à Hécate et aux lares familiaux le terrible serment de satisfaire sa vengeance.

 

Il éprouva alors comme un soulagement. Du moins avait-il à présent une raison de vivre et de quoi occuper ses jours et ses nuits. Abandonnant donc son projet d’aller chez Aulus, il se fit porter au Palatin. En route, il réfléchit que si on l’empêchait de voir César, ou si on le fouillait pour s’assurer qu’il n’avait pas d’armes sur lui, ce serait la preuve que Néron aurait gardé Lygie. Armé, il ne l’était pas. D’ailleurs, il avait perdu toute conscience de ses actes et, – comme il arrive d’ordinaire à ceux qui sont hantés d’une idée fixe, – rien ne subsistait en lui que le désir de la vengeance. Or, il craignait que trop de précipitation l’empêchât de le satisfaire. En outre, et par-dessus tout, il voulait voir Acté, persuadé que par elle il saurait toute la vérité. Parfois aussi l’espoir lui venait que peut-être il verrait Lygie, et à cette pensée il était tout secoué de frissons. Il pouvait se faire que Néron l’eût enlevée sans savoir de qui il s’emparait et qu’il la lui rendît aujourd’hui même. Mais aussitôt il comprenait toute l’invraisemblance de cette supposition. Si on avait voulu lui rendre Lygie, on l’eût fait dès hier soir. Acté seule pouvait le renseigner et c’était elle qu’il fallait questionner tout d’abord.

 

Cette décision prise, il donna l’ordre aux porteurs de se hâter. Ses pensées continuaient à tourbillonner. Il songeait tantôt à Lygie, tantôt à ses projets de vengeance. Il avait entendu dire que les pontifes de Pacht, la déesse égyptienne, savaient provoquer des maladies : il les consulterait. On lui avait appris en Orient que les Juifs, grâce à des formules magiques, pouvaient couvrir d’ulcères le corps de leurs ennemis : il possédait une douzaine d’esclaves juifs ; sitôt rentré chez lui, il les ferait fouetter jusqu’à ce qu’ils avouassent leur secret. En même temps, il se délectait à songer avec un plaisir particulier au court glaive romain, qui fait couler le sang en torrent, comme par exemple avait jailli celui de Caïus Caligula, qui avait laissé des traces indélébiles sur les colonnes du portique. Il était prêt à inonder de sang Rome entière ; et si quelques dieux vindicatifs lui offraient d’anéantir toute l’humanité, sauf lui et Lygie, il y consentirait de même.

 

Devant l’arc du portail, il concentra toute son attention et se dit, en voyant la garde prétorienne, que si on lui opposait la moindre difficulté, ce serait la preuve que Lygie était confinée au palais de par la volonté de César. Mais le chef des centurions vint à lui avec un sourire amical :

 

– Salut, noble tribun ! Si tu désires présenter tes hommages à César, le moment est mal choisi ; je ne sais même si tu pourras le voir.

 

– Qu’est-il arrivé ? – demanda Vinicius.

 

– La Divine Augustule est tombée subitement malade. César et Augusta Poppée sont près d’elle, avec des médecins qu’on est allé chercher à tous les coins de la ville.

 

L’événement était, en effet, considérable. César avait accueilli la naissance de cette fille extra humanum gaudium. Avant les couches, le Sénat avait solennellement recommandé le sein de Poppée à la protection des dieux. Lors des relevailles, une cérémonie votive avait été célébrée à Antium ; on avait donné des jeux splendides et un temple avait été érigé aux deux Fortunes. Néron, qui ne savait en rien garder la mesure, aimait cette enfant sans mesure. Et celle-ci était également chère à Poppée, pour ce qu’elle avait consolidé sa situation et rendu inébranlable son influence.

 

De la santé et de la vie de la petite Augusta pouvait dépendre le sort de l’empire. Mais telle était l’exclusive préoccupation de Vinicius pour son amour, qu’il ne prêta aucune attention à la réponse du centurion.

 

– Je veux simplement voir Acté, – dit-il.

 

Et il entra.

 

Acté était aussi auprès de l’enfant, et il lui fallut l’attendre. Elle ne parut que vers midi, le visage fatigué et pâli, et qui blêmit encore quand elle aperçut Vinicius.

 

– Acté, – s’écria-t-il en la saisissant par les deux mains et en l’entraînant au centre de l’atrium, – où est Lygie ?

 

– J’allais te le demander, – lui répondit-elle en le regardant dans les yeux avec un reproche.

 

Bien que Vinicius se fût promis de la questionner avec calme, il se prit la tête à deux mains et, le visage contracté par le chagrin et la colère, il se mit à répéter :

 

– Elle a disparu. On me l’a enlevée en route !

 

Puis il se ressaisit, rapprocha d’Acté son visage et gronda, les dents serrées :

 

– Acté… si tu tiens à la vie, si tu ne veux causer des malheurs dont tu ne pourrais même soupçonner l’étendue, dis-moi la vérité : est-ce César qui l’a enlevée ?

 

– César n’est pas sorti du palais hier.

 

– Sur l’ombre de ta mère, par tous les dieux, on ne la cache point au palais ?

 

– Sur l’ombre de ma mère, elle n’y est point, Marcus, et ce n’est pas César qui te l’a ravie. Depuis hier la petite Augusta est malade et Néron n’a pas quitté son berceau.

 

Vinicius respira. Ce qu’il avait redouté de plus horrible cessait de le menacer.

 

– Ce sont donc les Aulus, – fit-il en s’asseyant sur un banc et en crispant ses poings ; – alors, malheur à eux !

 

– Aulus Plautius est venu ici ce matin. Il n’a pu me voir, car j’étais auprès de l’enfant ; mais il a questionné sur Lygie Épaphrodite et d’autres gens de César et m’a fait dire par eux qu’il reviendrait me voir.

 

– C’était pour détourner les soupçons. S’il avait ignoré ce qu’elle est devenue, c’est chez moi qu’il serait venu la chercher.

 

– Il m’a laissé quelques mots sur une tablette. En les lisant, tu pourras te convaincre qu’Aulus, sachant que Lygie lui a été reprise sur le désir de Pétrone et le tien, pensait qu’on l’avait envoyée chez toi ; il s’y est rendu ce matin et il y fut informé de ce qui est arrivé.

 

Acté passa dans le cubiculum et en revint avec la tablette laissée par Aulus.

 

Vinicius la lut et demeura silencieux. Sur son visage bouleversé Acté semblait deviner ses sombres pensées.

 

– Non, Marcus, – dit-elle. – C’est par la volonté de Lygie elle-même que cela est arrivé.

 

– Tu savais qu’elle voulait s’enfuir ! – s’écria Vinicius.

 

Elle le regarda presque sévèrement, de ses yeux songeurs.

 

– Je savais que jamais elle ne consentirait à être ta concubine.

 

– Et toi, qu’as-tu été toute ta vie ?

 

– Moi, j’avais été esclave.

 

Mais Vinicius continuait d’exhaler sa fureur : César lui avait donné Lygie, il n’avait donc pas à se préoccuper si, auparavant, elle était esclave ou non ; il la découvrirait, fût-elle cachée sous terre et ferait d’elle ce que bon lui semblerait. Oui ! elle serait sa concubine. Il la ferait fouetter autant qu’il lui plairait. Quand il aurait assez d’elle, il la donnerait au dernier de ses esclaves, ou bien il l’attellerait à un moulin à bras dans une de ses terres d’Afrique. À présent, il allait la rechercher, mais uniquement pour la châtier, l’écraser, la dompter.

 

Il s’affolait, avait tellement perdu toute mesure qu’Acté se rendait compte de l’exagération de ses menaces. Il était certainement incapable de les mettre à exécution et ne parlait que sous l’empire de la colère et du désespoir. Acté eût même pris ses souffrances en pitié, si de tels emportements n’eussent lassé sa patience, et finalement, elle lui demanda ce qu’il voulait d’elle.

 

Vinicius ne sut d’abord que répondre. Il était venu parce que tel était son désir, et parce qu’il croyait tirer d’elle quelque renseignement ; mais, en réalité, il se rendait chez César et c’est parce qu’il en avait été empêché qu’il était entré chez elle. Lygie, en fuyant, s’était insurgée contre la volonté de César. Il supplierait Néron de la faire rechercher par toute la ville, par tout l’empire, dût-on y employer toutes les légions et fouiller toutes les maisons, une à une. Pétrone appuierait sa requête et les recherches commenceraient dès aujourd’hui.

 

Acté lui répondit :

 

– Prends bien garde que, le jour où César l’aurait retrouvée, elle soit à jamais perdue pour toi.

 

Vinicius fronça les sourcils.

 

– Que veux-tu dire ?

 

– Écoute, Marcus ! Hier, dans les jardins du palais, Lygie et moi avons rencontré Poppée, avec la petite Augusta portée par la négresse Lilith. Le soir, l’enfant est tombée malade, et Lilith prétend que l’étrangère lui a jeté un sort. Si l’enfant recouvre la santé, ils oublieront ; autrement, Poppée la première accusera Lygie de sorcellerie, et, si on la retrouve, tout salut sera perdu pour elle.

 

Après un silence, Vinicius opina :

 

– Peut-être, en effet, a-t-elle jeté un sort à l’enfant… Elle m’a bien ensorcelé, moi.

 

– Lilith assure qu’aussitôt nous avoir dépassées, l’enfant s’est mise à pleurer. C’est vrai ! Je l’ai entendue pleurer. Sans doute elle était malade auparavant. Cherche donc Lygie, Marcus ! Mais ne parle pas d’elle à César tant que l’enfant ne sera pas guérie ; ce serait provoquer la vengeance de Poppée. Ses yeux ont déjà assez versé de larmes à cause de toi ; et que tous les dieux préservent sa tête infortunée.

 

– Tu l’aimes, Acté ? – demanda Vinicius d’une voix morne.

 

Des larmes perlèrent aux yeux de l’affranchie.

 

– Oui, j’ai appris à l’aimer.

 

– Parce qu’elle ne t’a pas, comme à moi, rendu haine pour amour !

 

Acté le regarda, hésitante, ou bien voulant s’assurer de sa sincérité, puis elle lui dit :

 

– Homme emporté et aveugle, elle t’aimait.

 

Vinicius bondit, comme rendu fou par ces paroles :

 

– Ce n’est pas vrai !

 

Elle le haïssait. D’où Acté pouvait-elle savoir ? Lygie, dès le premier jour d’intimité, lui avait-elle donc avoué ? Et qu’était-il donc, cet amour qui préférait la vie errante, l’incertitude du lendemain, peut-être même une mort misérable, à une maison décorée de verdure, où l’attendait l’amoureux en fête ? Qu’on ne lui dise pas cela, ce serait à en perdre l’esprit. Il n’eût pas donné cette jeune fille pour tous les trésors du Palatin, et elle s’était enfuie. Quel amour était-ce que celui qui avait peur de la volupté et soif de la souffrance ? Qui pouvait comprendre cela ? Qui pouvait l’expliquer ? S’il n’était soutenu par l’espoir de la retrouver, il se jetterait sur son glaive. L’amour se donne et ne se reprend pas. Chez les Aulus, à certains moments, il avait pu croire à un bonheur prochain. Mais il était maintenant convaincu qu’alors elle le haïssait déjà, comme elle le haïssait aujourd’hui, comme elle mourrait, avec la haine au cœur.

 

Acté, si craintive et si douce à l’ordinaire, s’indigna à son tour.

 

Qu’il songe seulement à la façon dont il avait tenté de se la gagner. Au lieu de s’incliner devant Pomponia et Aulus et de la leur demander, il l’avait enlevée par surprise à ses parents. Il avait voulu faire d’elle non sa femme, mais sa concubine, d’elle, enfant adoptive d’une famille honorable, d’elle, fille de roi ! Il avait amené Lygie dans cette maison du crime et de l’infamie ; il avait blessé ses yeux innocents du spectacle de l’orgie, il l’avait traitée comme une fille de joie. Avait-il donc oublié ce qu’étaient les Aulus ? qui était Pomponia Græcina, la mère adoptive de Lygie ? Avait-il donc si peu d’esprit pour ne pas avoir compris combien ces femmes différaient de Nigidia, de Calvia Crispinilla, de Poppée et de toutes celles qu’on rencontrait à la cour de César ? N’avait-il donc pas compris davantage, dès qu’il avait vu Lygie, que cette enfant à l’âme pure préférerait la mort au déshonneur ? Savait-il quels dieux elle adorait et si ses dieux à elle n’étaient pas meilleurs et plus grands que cette Vénus infâme, ou cette Isis vénérée par l’impudicité des Romains ? Non : elle n’avait reçu de Lygie aucun aveu, sinon qu’elle attendait le salut de lui, Vinicius. Elle espérait que, sur sa prière, César la laisserait retourner chez elle et qu’elle irait retrouver Pomponia. Et, quand elle parlait de lui, elle se troublait, comme une jeune fille qui aime et qui a confiance. Son cœur, à elle, avait battu pour lui, mais il l’avait indignée, l’avait épouvantée, l’avait offensée. À présent, il pouvait bien la chercher avec l’aide des soldats de César ; mais il ne devait pas oublier que si l’enfant de Néron mourait, elle en serait accusée, et sa perte serait certaine.

 

Malgré la colère et le désespoir qui l’agitaient, Vinicius fut troublé de ces paroles. Il était tout bouleversé qu’Acté lui eût affirmé l’amour de Lygie. Il se rappelait la rougeur du visage et le scintillement des yeux de la jeune fille lorsqu’elle écoutait ses aveux dans le jardin des Aulus. Il lui semblait, en effet, avoir vu alors naître en elle quelque amour pour lui et, à cette seule pensée, son cœur débordait d’une joie cent fois plus grande que le bonheur dont il avait soif. Il songea que, réellement, il eût pu l’avoir sans violence et, mieux encore, aimante. Elle eût entouré sa porte d’un filet, l’eût enduite de graisse de loup, puis, épouse, se fût assise à son foyer, sur la toison de laine. Il eût entendu tomber de ses lèvres les paroles sacramentelles : « Là où tu es, Caïus, là je serai, Caïa ! » Et elle lui eût appartenu pour toujours. Pourquoi n’avait-il pas agi ainsi, puisqu’il était prêt à l’épouser ? Et voici qu’elle avait disparu, que peut-être il ne la retrouverait plus jamais, ou, s’il la retrouvait, qu’elle pouvait quand même être perdue pour lui.

 

Un nouvel accès de rage le saisit, fit hérisser ses cheveux ; mais, cette fois, il n’en voulait plus à Aulus, ni à Pomponia, ni à Lygie. Sa colère se tourna contre Pétrone. C’était à lui toute la faute. Sans lui, Lygie ne serait pas vouée à la vie errante ; elle fût devenue sa fiancée et aucun danger ne menacerait plus cette chère existence. À présent, c’était chose faite. Il était trop tard pour réparer le mal irréparable.

 

– Trop tard !

 

Il sentit comme un abîme s’entrouvrir sous ses pieds. Que faire ? Qu’entreprendre ? Où s’adresser ? Comme un écho, Acté répéta : « Trop tard ! » et ces mots, venant d’une autre bouche, résonnèrent à ses oreilles comme un arrêt de mort.

 

Il se disait pourtant qu’il fallait coûte que coûte retrouver Lygie, sans quoi il en résulterait pour lui quelque chose de terrible.

 

Refermant sa toge d’un geste inconscient, il allait s’éloigner sans même prendre congé d’Acté, quand, par la portière soulevée de l’atrium, Vinicius aperçut soudain en face de lui Pomponia Græcina, triste et en deuil.

 

Ayant appris, elle aussi, la disparition de Lygie et pensant qu’il lui serait plus facile qu’à Aulus de pénétrer auprès d’Acté, elle venait aux nouvelles. À la vue de Vinicius, elle tourna vers lui son pâle visage aux traits fins, puis dit :

 

– Marcus, que Dieu te pardonne le mal que tu nous as fait, à nous et à Lygie.

 

Lui, restait là, le front baissé, sentant tout le poids de son malheur et de sa responsabilité, incapable de comprendre quel était ce Dieu qui devait et pouvait lui pardonner, et pourquoi Pomponia parlait de pardon, alors qu’elle eût dû parler de vengeance.

 

Enfin il sortit, en proie à de tristes pensées, désespéré et perplexe.

 

Dans la cour d’honneur et sous la galerie, des groupes anxieux se pressaient. Parmi la foule des esclaves erraient çà et là des chevaliers, des sénateurs, qui venaient s’enquérir de la santé de la petite Augusta et en même temps se montrer au palais pour témoigner de leur fidélité, ne fût-ce même que devant les esclaves de César. Le bruit de la maladie de la divinité s’était bien vite répandu, car à la porte affluaient de nouveaux visiteurs et la multitude se tassait derrière l’arc.

 

Certains arrivants, rencontrant Vinicius qui sortait, l’abordaient pour en tirer quelque renseignement. Sans répondre, il put se frayer rapidement un passage, jusqu’au moment où Pétrone, accouru lui aussi en toute hâte aux nouvelles, l’arrêta en le heurtant de la poitrine. À sa vue Vinicius se fût certainement laissé aller à quelque esclandre dans le palais même de César si, en sortant de chez Acté, il n’eût été prostré et abattu au point que son irascibilité native s’effaçait. Néanmoins, il repoussa Pétrone et voulut passer. Mais l’autre le retint de force.

 

– Comment va la divine ?

 

Cette obligation de s’arrêter irrita Vinicius et ralluma de nouveau sa colère.

 

– Que les enfers l’engloutissent, elle et toute cette maison, – grommela-t-il, les dents serrées.

 

– Tais-toi, malheureux ! – fit Pétrone. Il jeta autour de lui un regard furtif, puis, très vite :

 

– Si tu veux savoir quelque chose de Lygie, suis-moi. Non, c’est inutile, je ne dirai rien ici ; accompagne-moi, je te ferai part dans ma litière de mes suppositions.

 

Il lui passa le bras autour de la taille et l’entraîna rapidement hors du palais.

 

C’était là son seul but, car il n’avait aucune nouvelle de Lygie. Cependant, esprit réfléchi et, malgré sa mauvaise humeur de la veille, plein de sympathie pour le malheur de Vinicius, se sentant d’ailleurs responsable de ce qui se passait, Pétrone avait déjà pris quelques mesures et une fois dans la litière, il dit :

 

– J’ai fait garder toutes les portes par mes esclaves, auxquels j’ai donné le signalement exact de la jeune fille et du géant qui, l’autre jour, l’a emportée de la salle du festin : c’est lui encore, à n’en pas douter, qui l’a enlevée hier. Écoute ! Peut-être que les Aulus essaieront de la cacher dans une de leurs campagnes. En ce cas, nous saurons de quel côté on la conduira. Au contraire, si mes gens ne la voient pas aux portes, ce sera la preuve qu’elle est demeurée en ville et nous nous mettrons en quête aujourd’hui nous-mêmes.

 

– Les Aulus ignorent où elle est, – interrompit Vinicius.

 

– En es-tu sûr ?

 

– J’ai vu Pomponia. Eux aussi la cherchent.

 

– Elle n’a pu quitter la ville hier, puisque les portes sont closes à la nuit. Devant chacune d’elles deux de mes hommes font le guet. L’un a pour mission de suivre Lygie et le géant, l’autre de venir aussitôt m’avertir. Si elle est à Rome, nous la trouverons, rien n’étant plus facile que de reconnaître la taille et la carrure du Lygien. Tu as de la chance que ce ne soit pas César qui l’ait enlevée ; mais je puis t’affirmer que ce n’est pas lui, car tous les secrets du Palatin me sont connus.

 

Vinicius eut un accès, non pas tant de colère que de douleur. Il raconta à Pétrone ce que lui avait dit Acté et quels dangers nouveaux menaçaient Lygie, ainsi que l’obligation, si on la retrouvait, de la cacher aussitôt à Poppée. Puis il se prit à récriminer. Sans Pétrone, il en serait autrement ; Lygie serait chez les Aulus ; lui, Vinicius, pourrait la voir chaque jour, et il serait, à présent, plus heureux que César. Tout en parlant, il s’exaltait davantage ; l’émotion le poignait ; enfin des larmes de chagrin et de rage coulèrent de ses yeux.

 

Pétrone n’eût jamais cru que le jeune homme pût aimer à ce point, et, à la vue de ces larmes, il songea, non sans quelque surprise :

 

– Ô toute puissante Cypris, toi seule règne sur les cœurs des mortels et des dieux !

 

Chapitre XII.

Quand ils descendirent de litière devant la maison de Pétrone, le gardien de l’atrium les informa qu’il n’était pas encore revenu un seul des esclaves envoyés aux portes. L’atriensis avait prescrit de leur porter des vivres et de leur confirmer l’ordre, sous peine du fouet, de surveiller attentivement tous ceux qui sortaient de la ville.

 

– Tu le vois, – fit Pétrone, – nul doute qu’ils soient encore à Rome, et nous les retrouverons. Envoie de ton côté tes gens veiller aux issues, surtout ceux qui ont fait partie de l’escorte de Lygie et qui la reconnaîtront plus facilement.

 

– J’allais les faire partir pour les ergastules de campagne, – dit Vinicius ; – mais je vais contremander ces instructions et les envoyer aux portes.

 

Il traça quelques mots sur une tablette enduite de cire et remit celle-ci à Pétrone, qui la fit sur-le-champ porter chez Vinicius. Ensuite, ils passèrent dans le péristyle intérieur et s’assirent sur un banc de marbre pour causer. La blonde Eunice et Iras leur glissèrent sous les pieds des escabeaux de bronze et, approchant d’eux une table, elles leur versèrent du vin contenu dans de belles amphores rapportées de Volaterre et de Cécine.

 

– Est-il un de tes hommes qui connaisse ce colosse lygien ? – questionna Pétrone.

 

– Atacin et Gulon le connaissaient. Mais Atacin a péri hier, et moi, j’ai tué Gulon.

 

– Je regrette Gulon, – dit Pétrone. – Il avait porté dans ses bras non seulement toi, mais moi-même.

 

– J’avais idée de l’affranchir, – fit Vinicius ; – mais assez là-dessus ! Parlons plutôt de Lygie. Rome est une mer…

 

– Dans la mer on pêche des perles… Très probablement, nous ne la retrouverons ni aujourd’hui, ni demain, mais il est certain que nous la retrouverons. Tu m’accuses de t’avoir conseillé un tel moyen : le moyen était bon, il n’est devenu mauvais qu’en raison des circonstances. Aulus lui-même t’avait fait part de son intention de se retirer en Sicile avec toute sa famille. Ainsi, elle eût été loin de toi.

 

– Je les aurais suivis, – répliqua Vinicius, – et, en tout cas, elle eût été en sûreté, tandis qu’à présent, si l’enfant vient à mourir, Poppée en accusera Lygie et finira par le faire croire à César.

 

– Tu as raison. Cela aussi m’a inquiété. Mais cette petite poupée peut guérir. Et si elle meurt, il n’y aura qu’à trouver un autre moyen.

 

Pétrone réfléchit, puis dit :

 

– On assure que Poppée professe la religion des Juifs et qu’elle croit aux esprits. César est superstitieux… Si nous lancions la nouvelle que les mauvais esprits ont enlevé Lygie, cette fable trouverait créance, attendu que l’enlèvement, n’étant le fait ni de César, ni d’Aulus, reste assez mystérieux. À lui seul, le Lygien n’eût pu mener à bien l’entreprise. Évidemment on l’y a aidé. Mais comment admettre qu’en une seule journée, un esclave ait pu réunir tant d’hommes ?

 

– Les esclaves s’entraident dans Rome.

 

– Qui un jour en pâtira de façon sanglante. Oui, ils agissent d’accord, mais pas au détriment d’autres esclaves. Or, dans le cas présent, on savait que la responsabilité de l’aventure retomberait sur tes esclaves à toi, et qu’ils en supporteraient les conséquences. Si tu leur suggères l’idée de l’enlèvement par les mauvais esprits, ils déclareront aussitôt qu’ils l’ont vu de leurs propres yeux, car cela les justifiera devant toi… Demande à n’importe lequel d’entre eux s’il n’a pas vu Lygie, escortée d’esprits, s’élever dans les airs, et il te jurera par le bouclier de Zeus qu’en effet Lygie s’est envolée.

 

Vinicius, qui ne laissait pas d’être superstitieux, regarda Pétrone avec inquiétude et surprise.

 

– Si Ursus ne pouvait ni l’enlever à lui seul, ni s’assurer le concours nécessaire, qui donc l’aurait prise ?

 

Pétrone se mit à rire.

 

– Tu vois, – dit-il. – Comment ne nous croirait-on pas, puisque toi-même y crois déjà à demi ? Tel est notre monde, qui raille les dieux ! On y croira donc, et on ne recherchera pas Lygie. Quant à nous, nous la cacherons loin d’ici, dans une de nos villas.

 

– Pourtant, qui donc a pu lui venir en aide ?

 

– Ses coreligionnaires, – répondit Pétrone.

 

– Quels coreligionnaires ? Quelle divinité vénère-t-elle ? Je devrais cependant savoir cela mieux que toi.

 

– Il n’est guère de femme à Rome qui n’ait ses divinités à elle. Certainement, Pomponia a élevé Lygie dans le culte de celle qu’elle adore elle-même. Quel est ce culte ? Je l’ignore. Une chose est certaine : jamais on ne l’a vue, dans aucun temple, sacrifier à l’un quelconque de nos dieux. On l’avait même accusée d’être chrétienne, mais c’est inadmissible : le tribunal de famille a fait justice de cette allégation. On raconte que non seulement les chrétiens adorent une tête d’âne, mais qu’ils sont encore les ennemis du genre humain et qu’ils commettent les crimes les plus infâmes. Or donc, Pomponia ne peut être chrétienne ; en effet, sa vertu est indiscutable, et une ennemie du genre humain ne traiterait point ses esclaves avec cette mansuétude dont elle use à leur égard.

 

– Ils ne sont, nulle part, aussi bien traités que chez les Aulus, – confirma Vinicius.

 

– Tu vois. Pomponia m’a parlé d’un dieu qui est un, tout-puissant et miséricordieux. Qu’a-t-elle fait de tous les autres ? c’est son affaire. Toujours est-il que son Logos ne serait qu’une piètre puissance s’il n’avait que deux fidèles, Pomponia et Lygie, avec leur Ursus par-dessus le marché. Les adeptes sont à coup sûr plus nombreux, et c’est eux qui ont prêté secours à Lygie.

 

– Leur religion commande le pardon, – dit Vinicius. – J’ai rencontré Pomponia chez Acté, et elle m’a dit : « Que Dieu te pardonne le tort que tu nous as fait, à Lygie et à nous. »

 

– Leur dieu, il faut croire, est un curator bien débonnaire. Soit ! qu’il te pardonne, et pour te le prouver, qu’il te rende la fillette.

 

– Je lui offrirais demain une hécatombe, s’il me rendait Lygie. Je ne veux ni manger, ni prendre de bain, ni dormir. Je vais mettre un manteau sombre et rôder par la ville. Peut-être qu’ainsi déguisé, je la retrouverai. Je suis malade !

 

Pétrone le regarda avec une certaine compassion. En effet, Vinicius avait les yeux battus et ses prunelles brillaient de fièvre ; une barbe de la veille ombrait d’une bande bleuâtre son menton saillant ; ses cheveux étaient en désordre ; réellement il avait mauvaise mine. Iras et Eunice, elles aussi, l’observaient d’un regard apitoyé. Mais, ainsi que Pétrone, Vinicius faisait moins attention à elles qu’à des petits chiens qui se fussent ébattus autour de lui.

 

– Tu as la fièvre, – lui dit Pétrone.

 

– Oui.

 

– Alors, écoute… J’ignore quelle serait la prescription d’un médecin, mais je sais ce que je ferais à ta place. En attendant de retrouver Lygie, je chercherais auprès de quelque autre une compensation à sa perte. J’ai vu de beaux corps dans ta maison… Laisse-moi parler… Oui, je sais ce qu’est l’amour et qu’au désir qu’on a d’une femme, une autre ne saurait suppléer. N’empêche qu’une belle esclave puisse donner une distraction passagère…

 

– Je ne veux pas, – protesta Vinicius.

 

Alors Pétrone, qui avait pour lui une réelle affection et qui désirait atténuer sa souffrance, chercha quelque moyen d’y réussir.

 

– Peut-être les tiennes n’ont-elles plus pour toi le charme de la nouveauté, – dit-il. – Mais… (il détailla tour à tour Eunice et Iras, et posa enfin la main sur la hanche de la blonde Grecque), regarde un peu cette Charite. Il y a quelques jours, le jeune Fonteius Capiton m’a offert d’elle trois splendides éphèbes de Clazomène, car Scopas lui-même n’a jamais créé de formes si parfaites. Il est incompréhensible que moi-même je sois resté jusqu’ici indifférent à ses charmes : ce n’est pourtant pas de penser à Chrysothémis qui m’aurait retenu ! Je te la donne, prends-la !

 

À ces mots, Eunice devint toute pâle, et fixant sur Vinicius ses yeux épouvantés, elle attendit sa réponse.

 

Mais il se leva précipitamment, se serra les tempes avec les mains, et se mit à parler très vite, comme un homme qui souffre et qu’on obsède.

 

– Non ! non !… Je ne veux pas d’elle, je ne veux de personne… Je te remercie, mais je n’en veux pas ! Je vais chercher Lygie par la ville. Fais-moi donner un manteau gaulois à capuchon. J’irai de l’autre côté du Tibre… Si au moins je pouvais découvrir Ursus !…

 

Et il sortit brusquement. Pétrone, voyant que réellement il ne pouvait tenir en place, n’essaya pas de le retenir. Toutefois, prenant son refus pour une répulsion momentanée envers toute autre femme que Lygie, et ne voulant pas que sa générosité fût en pure perte, il se tourna vers l’esclave :

 

– Eunice, – dit-il, – prends un bain, oins ton corps de parfums, pare-toi et va chez Vinicius.

 

Mais elle tomba à genoux, joignit les mains et l’adjura de ne point l’éloigner de la maison. Elle n’irait pas chez Vinicius ; plutôt être porteuse de bois pour l’hypocaustum, que la première des servantes là-bas ! Elle ne voulait pas ! Elle ne pouvait pas ! Elle le conjurait d’avoir pitié d’elle. Qu’il la fît fouetter chaque jour, mais qu’il ne la renvoyât point.

 

Telle une feuille frissonnante, Eunice tremblait à la fois de peur et d’extase, et tendait ses bras vers Pétrone, qui l’écoutait avec surprise. Une esclave osait répondre à un ordre par des supplications, elle osait dire « Je ne veux pas, je ne peux pas ! » C’était chose tellement inouïe à Rome, qu’il n’en pouvait croire ses oreilles. Enfin, il fronça les sourcils. Il était trop raffiné pour s’abaisser jusqu’à la cruauté. Ses esclaves étaient plus libres qu’ailleurs, surtout sur le chapitre du libertinage. On ne leur demandait qu’un service irréprochable et de révérer la volonté du maître à l’égal de celle des dieux. Toutefois, quand ils manquaient à l’un ou à l’autre de ces devoirs, Pétrone n’hésitait pas un instant à les soumettre aux châtiments en usage. De plus, il n’admettait ni contradiction, ni rien qui pût troubler sa tranquillité. Il considéra un instant l’esclave à genoux et en larmes, et lui dit :

 

– Va chercher Teirésias et reviens avec lui.

 

Eunice se leva, toute tremblante, les yeux en pleurs, et sortit. Elle rentra bientôt, ramenant l’atriensis, le Crétois Teirésias.

 

– Emmène Eunice, – commanda Pétrone, – et donne-lui vingt-cinq coups de verge, mais sans abîmer la peau.

 

Puis, il passa dans sa bibliothèque, s’assit à une table de marbre rose, et se mit à travailler à son Festin de Trimalcion.

 

Cependant, il était trop préoccupé de la fuite de Lygie et de la maladie de la petite Augusta pour astreindre son esprit à un travail soutenu. Il songea qu’au cas où César se laisserait convaincre que Lygie avait jeté un sort à l’Augustule, sa responsabilité serait fort engagée, puisque c’était sur ses instances que la jeune fille avait été amenée au palais. Mais, à la première occasion, il ferait entendre à César toute l’absurdité de ce grief. Il spéculait aussi sur un certain faible de Poppée à son endroit, sentiment qu’il avait deviné, bien qu’elle s’efforçât de le cacher. Il haussa les épaules à ses appréhensions, et décida de s’arrêter au triclinium, de déjeuner, de se faire porter au Palatin, de là au Champ-de-Mars, puis chez Chrysothémis.

 

En se rendant au triclinium, il aperçut parmi les autres esclaves, à l’entrée du couloir de service, la fine silhouette d’Eunice, et oubliant qu’il n’avait point donné à Teirésias d’autre ordre que de la fouetter, il le chercha des yeux, les sourcils froncés.

 

Ne le voyant point, il interpella Eunice.

 

– As-tu reçu les verges ?

 

Elle se jeta de nouveau à ses pieds et baisa le bord de sa toge.

 

– Oui, seigneur ! J’ai reçu les verges ! Oui, seigneur !…

 

Sa voix était vibrante de joie et de gratitude. Sans nul doute, elle pensait que ce châtiment était suffisant pour empêcher son départ. Pétrone le comprit, et s’étonna de la résistance éperdue de l’esclave. Mais il connaissait trop à fond l’âme humaine pour ne pas deviner que l’amour seul pouvait susciter une pareille obstination.

 

– Tu as un amant ici ? – demanda-t-il.

 

Elle leva sur lui ses yeux bleus baignés de larmes et murmura d’une voix presque inintelligible :

 

– Oui, seigneur !…

 

Ses yeux, sa chevelure d’or dénouée, son visage où se lisaient la crainte et l’espoir, étaient si beaux, son regard si suppliant, que Pétrone, en philosophe qui proclamait toujours la puissance de l’amour, et en esthète, admirateur de toute beauté, éprouva pour la jeune fille une sorte de compassion.

 

– Lequel est ton amant ? – demanda-t-il en désignant de la tête les esclaves.

 

Il n’obtint point de réponse. Eunice inclina son visage jusqu’aux pieds de son maître et demeura immobile.

 

Pétrone dévisagea les esclaves, dont plusieurs étaient jeunes, beaux et sveltes ; sur les traits d’aucun d’eux il ne put lire le moindre indice : tous avaient un sourire énigmatique. Un instant, il considéra Eunice étendue à ses pieds, puis, silencieux, il se rendit au triclinium.

 

Après son repas, il se fit porter au palais, puis chez Chrysothémis, où il resta fort tard dans la nuit. En rentrant chez lui, il fit venir Teirésias.

 

– Eunice a reçu les verges ? – lui demanda-t-il.

 

– Oui, seigneur. Mais tu avais prescrit de ne pas lui abîmer la peau.

 

– Est-ce là le seul ordre que je t’ai donné à son sujet ?

 

– Oui, seigneur, – répondit l’atriensis inquiet.

 

– C’est bien. Lequel des esclaves est son amant ?

 

– Aucun, seigneur.

 

– Que sais-tu sur son compte ?

 

Teirésias parla d’une voix mal assurée :

 

– Eunice ne quitte jamais la nuit le cubiculum, où elle dort avec la vieille Acrisione et avec Ifis. Après ton bain, seigneur, elle ne stationne jamais dans les thermes… Ses compagnes se moquent d’elle et lui ont donné le surnom de Diane.

 

– Assez, – dit Pétrone. – Mon parent Vinicius, à qui j’avais fait présent d’Eunice ce matin, ne l’a point acceptée ; elle restera à la maison. Tu peux t’en aller.

 

– Me permets-tu encore quelques mots au sujet d’Eunice, seigneur ?

 

– Je t’ai ordonné de dire ce que tu sais.

 

– Toute la familia, seigneur, parle de la fuite de cette jeune fille qui devait aller habiter chez le noble Vinicius. Après ton départ, Eunice est venue chez moi et m’a dit connaître un homme qui saurait la retrouver.

 

– Ah ! – fit Pétrone. – Et qui est cet homme ?

 

– Je ne le connais point, seigneur ; mais j’ai cru bien faire de t’en parler.

 

– Bien. Demain, cet homme attendra ici le tribun, que tu iras prier de ma part de venir dans la matinée.

 

L’atriensis s’inclina et sortit. Pétrone, involontairement, se mit à songer à Eunice. Le désir de la jeune esclave que Lygie fût retrouvée lui parut tout naturel : Elle ne se souciait pas de la remplacer dans la maison du tribun. Il songea ensuite que l’homme en question pouvait être son amant, pensée qui lui fut désagréable. Le meilleur moyen de connaître la vérité était de faire appeler Eunice. Mais il se faisait tard : Pétrone avait fait une trop longue visite chez Chrysothémis et le sommeil le gagnait. En passant au cubiculum, il se ressouvint, on ne sait pourquoi, que durant cette visite il avait découvert sur le masque illustre de Chrysothémis la fâcheuse patte d’oie. Il songea aussi que la beauté de celle-ci était inférieure à sa renommée dans Rome, et que Fonteius Capiton, en lui offrant trois jeunes garçons de Clazomène en échange d’Eunice, n’eût point fait un marché de dupe.

 

Chapitre XIII.

Le lendemain, Pétrone achevait à peine de s’habiller dans l’unctorium, quand arriva Vinicius, convoqué par Teirésias. Le jeune tribun savait déjà que rien de nouveau n’avait été signalé aux portes ; loin de s’en réjouir comme d’une certitude que Lygie était encore à Rome, cela l’inquiétait davantage. En effet, il pouvait supposer qu’Ursus avait fait sortir Lygie de la ville immédiatement après l’avoir enlevée et avant que les esclaves de Pétrone n’eussent été placés en surveillance aux portes. Il est vrai qu’en automne, lorsque les jours commençaient à raccourcir, on fermait ces portes d’assez bonne heure. Mais on les rouvrait pour les partants, qui étaient parfois assez nombreux. On pouvait aussi franchir les murs par d’autres voies bien connues surtout des esclaves qui voulaient s’enfuir de la ville.

 

Vinicius avait dépêché ses gens sur toutes les routes qui menaient en province et dans tous les postes de vigiles, avec l’ordre de donner aux chefs de ces gardes le signalement d’Ursus et de Lygie, esclaves fugitifs, et de promettre une récompense si on les arrêtait. Mais il était peu probable que cette poursuite les rejoignît ; car, à supposer que cela eût lieu, les autorités locales se refuseraient sans doute à les arrêter sur un ordre privé de Vinicius, non contresigné par le préteur. Or, le temps avait manqué pour obtenir ce contreseing. Pendant toute la journée de la veille, vêtu en esclave, Vinicius avait cherché Lygie dans tous les coins de la ville et n’était parvenu à découvrir aucune trace, ni le moindre indice. Il avait bien rencontré les esclaves d’Aulus ; mais ils semblaient, eux aussi, chercher quelque chose, nouvelle preuve que les Aulus ignoraient ce qu’était devenue la jeune fille.

 

Dès qu’il avait été avisé par Teirésias qu’un homme se faisait fort de la retrouver, Vinicius était accouru chez Pétrone où, prenant à peine le temps de le saluer, il s’était mis à le questionner.

 

– Nous allons le voir dans un instant, – lui dit Pétrone. – C’est un ami d’Eunice ; elle va venir plier ma toge et nous donnera sur cet homme de plus amples renseignements.

 

– C’est cette esclave que tu as voulu me donner hier ?

 

– Et que tu as refusée, ce dont je te remercie d’ailleurs, car c’est la meilleure vestiplice qui soit à Rome.

 

Il avait à peine fini de parler que la vestiplice entra, prit une toge posée sur un fauteuil incrusté d’ivoire et la déplia pour la mettre aux épaules de Pétrone. Son doux visage était radieux et la joie brillait dans ses yeux.

 

Pétrone la regarda et elle lui parut fort belle. La toge mise en place, Eunice la drapa ; tandis qu’elle se baissait pour en arranger les plis, il put constater que ses bras étaient d’une merveilleuse carnation rose pâle, que sa gorge et ses épaules avaient un reflet transparent de nacre et d’albâtre.

 

– Eunice, – dit-il, – l’homme dont tu as parlé hier à Teirésias est-il là ?

 

– Oui, seigneur.

 

– Comment le nomme-t-on ?

 

– Chilon Chilonidès, seigneur.

 

– Qu’est-il ?

 

– C’est un médecin, un sage et un diseur de bonne aventure, qui sait lire dans la destinée des hommes et prédire.

 

– Et il t’a dit l’avenir, à toi aussi ?

 

Eunice rougit jusqu’à ses oreilles et son cou.

 

– Oui, seigneur.

 

– Et que t’a-t-il prédit ?

 

– Qu’une souffrance et un bonheur m’attendaient.

 

– La souffrance t’est venue par la main de Teirésias ; la prédiction du bonheur doit également se réaliser.

 

– Elle s’est déjà réalisée, seigneur.

 

– Comment ?

 

Elle murmura :

 

– Je suis restée.

 

Pétrone posa sa main sur la blonde tête d’Eunice.

 

– Tu as bien disposé les plis aujourd’hui, et je suis content de toi, Eunice.

 

Dès que la main de Pétrone l’eût touchée, ses yeux se voilèrent d’une buée de félicité et sa gorge tressaillit.

 

Pétrone et Vinicius passèrent dans l’atrium, où les attendait Chilon Chilonidès qui, dès qu’il les aperçut, leur fit un profond salut. En songeant à son hypothèse de la veille, que ce pouvait être l’amant d’Eunice, Pétrone eut un sourire. L’homme qui se tenait debout devant eux ne pouvait être l’amant de qui que ce fût. Dans ce singulier personnage, il y avait quelque chose de repoussant et de ridicule. Il n’était point vieux : dans sa barbe malpropre et sa chevelure crépue apparaissaient à peine quelques poils blancs. Son ventre était cave, ses épaules voûtées, si bien qu’à première vue il paraissait bossu ; de cette bosse émergeait une tête énorme, dont le masque au regard aigu tenait du singe et du renard. Des pustules mouchetaient son cuir jaunâtre, et son nez, qui en était également tout couvert, témoignait de sa tendresse pour l’amphore. Ses vêtements négligés : tunique sombre, tissée de poil de chèvre, et manteau pareil, tout troué, trahissaient une misère vraie ou simulée. À sa vue, Pétrone songea aussitôt au Thersite d’Homère, et, répondant à son salut par un signe, il lui dit :

 

– Salut, divin Thersite. Comment vont les bosses que t’a faites Ulysse, sous les murs de Troie, et que devient-il lui-même aux Champs-Élyséens ?

 

– Noble seigneur, – répliqua Chilon Chilonidès, – le plus sage d’entre les morts, Ulysse, envoie par mon entremise à Pétrone, le plus sage d’entre les vivants, un salut, et la prière de recouvrir mes bosses d’un manteau neuf.

 

– Par la triple Hécate ! – s’écria Pétrone, – la réponse vaut un manteau…

 

Mais l’impatient Vinicius interrompit la conversation en demandant à brûle-pourpoint :

 

– Es-tu bien fixé sur ce dont tu veux te charger ?

 

– Quand deux familiæ, dans deux nobles maisons, ne parlent que d’une chose, répétée par la moitié de Rome, il n’est point difficile de le savoir, – répliqua Chilon. – Dans la nuit d’avant-hier, on a enlevé une jeune fille du nom de Lygie, ou plutôt de Callina, enfant adoptive d’Aulus Plautius. Tes esclaves, seigneur, la transportaient du palais de César dans ton insula. Je me porte garant de la découvrir à Rome, ou bien, si elle a quitté la ville, ce dont je doute, de t’indiquer, noble tribun, où elle a trouvé refuge.

 

– Fort bien, – dit Vinicius, à qui avait plu la concision de la réponse. – Et quels moyens as-tu ?

 

Chilon sourit malicieusement :

 

– Les moyens sont en ton pouvoir, seigneur ; moi, je n’ai que l’intelligence.

 

Pétrone marqua par un sourire qu’il était fort satisfait de son hôte.

 

« Cet homme pourra la retrouver », se dit-il.

 

Mais Vinicius avait froncé les sourcils :

 

– Misérable, si tu me trompes pour me soutirer de l’argent, je te ferai crever sous le bâton !

 

– Je suis un philosophe, seigneur, et le philosophe ne saurait être âpre au gain, quand surtout celui-ci est représenté par ce que tu viens de me faire entrevoir avec tant de magnanimité.

 

– Ainsi, « tu es philosophe ? – demanda Pétrone. – Eunice disait : médecin et devin. D’où connais-tu Eunice ?

 

– Elle est venue me demander un remède, car ma gloire est parvenue jusqu’à elle.

 

– Un remède pour quoi ?

 

– Un remède en matière d’amour, seigneur. Elle voulait se guérir d’un amour non partagé.

 

– Et tu l’as guérie ?

 

– Mieux que cela, seigneur, je lui ai donné une amulette qui assure l’amour réciproque. À Paphos, dans l’île de Chypre, il existe un temple où se trouve la ceinture de Vénus. Je lui ai donné deux fils de cette ceinture dans une coquille d’amande.

 

– Et tu t’es fait payer un bon prix ?

 

– On ne saurait assez payer un amour réciproque. Quant à moi il me manque deux doigts de la main droite, et je voudrais économiser pour m’acheter un scribe qui notât mes pensées et les transmit aux générations futures.

 

– De quelle école es-tu, divin sage ?

 

– Je suis un cynique, seigneur, attendu que je porte un manteau troué ; un stoïcien, étant donné que je supporte patiemment la misère, et un péripatéticien, puisque, n’ayant pas de litière, je déambule pédestrement de taverne en taverne, faisant, en route, profiter de mes leçons ceux qui promettent de payer une cruche.

 

– Et, devant une cruche, tu te transformes en rhéteur ?

 

– Héraclite a dit : « Tout est fluide ». Tu ne nieras pas, seigneur, que le vin aussi soit fluide.

 

– Héraclite a également déclaré que le feu est une divinité, laquelle divinité flamboie sur ton nez.

 

– Mais le divin Diogène d’Apollonie a enseigné que l’air était l’essence même des choses, que plus l’air était chaud, plus était grande la perfection chez les êtres qu’il suscite, et que l’air le plus chaud procrée les âmes des sages. Or, comme il commence à faire frais en automne, ergo le vrai sage doit réchauffer son âme dans le vin… Car, tu ne saurais nier, seigneur, qu’une cruche, fût-ce de piquette de Capoue ou de Télésie, véhicule la chaleur à travers tous les os de notre périssable enveloppe.

 

– Chilon Chilonidès, où est ta patrie ?

 

– Sur le Pont-Euxin. Je suis né en Mésembrie.

 

– Tu es grand, Chilon !

 

– Et méconnu ! – ajouta le sage avec mélancolie.

 

Vinicius perdit de nouveau patience. Il avait une lueur d’espoir, et il eût voulu que Chilon commençât immédiatement ses recherches. Ce temps perdu en conversation l’indisposait contre Pétrone.

 

– Quand commences-tu tes investigations ? – dit-il en se tournant vers le Grec.

 

– Elles sont déjà commencées. Et d’ici même je les poursuis, tout en répondant à tes bienveillantes questions. Aie foi en moi, noble tribun, et sache que, si tu perdais le lacet de ta chaussure, je saurais le retrouver, ou retrouver celui qui l’aurait ramassé dans la rue.

 

– On t’a déjà employé à semblables besognes ? – interrogea Pétrone.

 

Le Grec leva les yeux au ciel :

 

– La vertu et la sagesse sont si peu en honneur de nos jours que force est bien au philosophe lui-même de se chercher d’autres moyens d’existence.

 

– Auxquels as-tu recours ?

 

– Je cherche à savoir tout ce qui se passe et j’offre mes renseignements à ceux qui en ont besoin.

 

– On te les paie ?

 

– Ah ! seigneur, il faut que j’achète un scribe. Sinon, ma sagesse périra avec moi.

 

– Si tu n’as pu jusqu’ici trouver l’argent nécessaire pour un manteau neuf, tes mérites ne doivent pas être bien appréciés.

 

– Ma modestie m’empêche de les étaler. Mais daigne songer, seigneur, que les bienfaiteurs, foule autrefois, et qui jugeaient aussi agréable de couvrir d’or un homme de mérite que d’avaler une huître de Puteola, n’existent plus de nos jours. Ce ne sont point mes mérites qui sont infimes, mais la gratitude des hommes. Quand s’évade un esclave de prix, qui donc le retrouve, sinon le fils unique de mon père ? Quand apparaissent sur les murs des inscriptions contre la divine Poppée, qui donc signale les coupables ? Qui découvre chez les libraires des vers contre César ? Qui rapporte ce qui se dit dans les maisons des sénateurs et des chevaliers ? Qui porte les lettres qu’on ne veut pas confier à un esclave, qui prête l’oreille aux cancans des barbiers, qui recueille les confidences des taverniers et des marmitons, qui capte la confiance des esclaves, qui sait voir à travers une maison, de l’atrium au jardin ? Qui connaît toutes les rues, les ruelles et les cachettes ? Qui sait ce qui se dit dans les thermes, au cirque, dans les marchés, dans les écoles des lanistes, dans les baraques des marchands d’esclaves, et même dans les arenaria[6] ?…

 

– Par tous les dieux ! assez, noble sage ! – s’écria Pétrone, – car nous allons être submergés par les flots de ton mérite, de ta vertu, de ta sagesse et de ton éloquence ! Assez ! Nous voulions savoir qui tu es, nous le savons !

 

Vinicius était content ; il se disait que, tel un chien courant, cet homme, une fois mis sur la piste, ne s’arrêterait point avant d’avoir flairé le gîte.

 

– C’est bien, – dit-il, – as-tu besoin d’indications ?

 

– J’ai besoin d’armes.

 

– Quelles armes ? – demanda Vinicius étonné.

 

Le Grec tendit une main et fit de l’autre le geste de compter de l’argent.

 

– Les temps sont ainsi, seigneur, – fit-il avec un soupir.

 

– Alors, tu seras l’âne qui prend d’assaut la forteresse au moyen de sacs d’or, – remarqua Pétrone.

 

– Je ne suis qu’un pauvre philosophe, – riposta humblement l’autre ; – l’or, c’est vous qui en êtes chargés.

 

Vinicius lui lança une bourse ; il la cueillit prestement au vol, bien qu’il manquât deux doigts à sa main droite. Puis il leva la tête et dit :

 

– Seigneur, j’en sais plus que tu ne penses. Je ne suis point venu ici les mains vides. Je sais que la jeune fille n’a point été enlevée par les Aulus, car j’ai déjà causé avec leurs esclaves. Je sais qu’elle n’est pas au Palatin, où tous s’occupent de la petite Augusta souffrante, et je crois même me douter des raisons qui font que, pour chercher la fugitive, vous me préférez aux vigiles et aux soldats de César. Je sais que sa fuite a été l’œuvre d’un serviteur venu du même pays qu’elle. Il n’a pu trouver assistance auprès des esclaves, car les esclaves se soutiennent et ils n’auraient point pris son parti contre tes esclaves à toi. Il n’a donc pu être aidé que par ses coreligionnaires.

 

– Tu l’entends, Vinicius ! – interrompit Pétrone. – Ne te l’avais-je pas dit, mot pour mot ?

 

– C’est pour moi un grand honneur, – fit Chilon. – La jeune fille, seigneur, – poursuivit-il en s’adressant à Vinicius, – adore bien certainement la même divinité que Pomponia, la plus vertueuse des Romaines, la vraie matrone stolata. J’ai entendu dire également qu’on avait jugé secrètement Pomponia pour le culte qu’elle aurait voué à des divinités étrangères, mais je n’ai pu savoir par ses gens, ni ce qu’était cette divinité, ni comment on nommait ses fidèles. Si je l’apprenais, je me rendrais parmi eux, et, en devenant le plus fervent des adeptes. Je gagnerais leur confiance. Mais toi, seigneur, toi qui, à ma connaissance, as passé une quinzaine de jours dans la maison du noble Aulus, pourrais-tu me fournir là-dessus quelques indices ?

 

– Je ne le puis, – répondit Vinicius.

 

– Vous m’avez longuement questionné sur quantité de choses, nobles seigneurs, et j’ai répondu à vos questions. Permettez donc qu’à présent je vous questionne un peu à mon tour. N’as-tu point, digne tribun, remarqué quelque statuette, quelque offrande, ou bien encore des amulettes sur Pomponia ou sur ta divine Lygie ? N’ont-elles pas tracé devant toi des signes qu’elles seules pouvaient comprendre ?

 

– Des signes ?… Attends donc… Oui ! J’ai vu, certain jour, Lygie dessiner un poisson sur le sable.

 

– Un poisson ? Aah ! Oh ! Seulement une fois, ou plusieurs ?

 

– Une fois.

 

– Et tu es certain, seigneur, qu’elle a dessiné un poisson ? Oh !…

 

– Oui ! – dit Vinicius gagné par la curiosité. – Tu devines ce que cela signifie ?

 

– Si je le devine ! – s’écria Chilon.

 

Et, faisant un salut, comme pour prendre congé, il ajouta :

 

– Que la Fortune vous comble toujours de ses dons, vous, les plus dignes des seigneurs !

 

– Fais-toi donner un manteau, – lui dit Pétrone, comme il se retirait.

 

– Ulysse te remercie pour Thersite, – répondit le Grec.

 

Après un nouveau salut, il sortit.

 

– Que penses-tu de ce noble sage ? – demanda Pétrone.

 

– Je pense qu’il retrouvera Lygie ! – s’écria Vinicius ravi ; – mais je pense aussi que, s’il existait quelque part un royaume des canailles, il en serait le roi.

 

– C’est incontestable. Il faut que je fasse plus ample connaissance avec ce stoïcien ; en attendant, je vais faire brûler de l’encens dans l’atrium.

 

Chilon Chilonidès, drapé dans son manteau neuf, faisait, par-dessous les plis, sonner la bourse d’or que lui avait donnée Vinicius et dont il constatait avec délices le poids et le tintement agréable. Il marchait lentement et se retournait, pour s’assurer qu’on ne l’observait pas de la maison de Pétrone. Il dépassa le portique de Livie, et, au coin du Clivus Vibrius, il bifurqua vers Suburre.

 

« Il me faut aller chez Sporus, – se disait-il, – pour arroser de quelques gouttes de vin l’avènement de la Fortune. Enfin, j’ai trouvé ce que je cherche depuis si longtemps. Il est jeune, fougueux, généreux comme les mines de Cypre et, pour cette fauvette lygienne, il donnerait la moitié de ses biens. Oui, c’est bien là l’homme que je cherche depuis si longtemps. Cela n’empêche qu’il faille être circonspect avec lui, car sa façon de froncer les sourcils ne vous présage rien de bon. Ah ! les louveteaux commandent aujourd’hui à l’univers !… Ce Pétrone me ferait moins peur. Dieux immortels ! pourquoi le métier d’entremetteur est-il, de nos jours, mieux payé que la vertu ? Ah ! elle a dessiné un poisson sur le sable ? Si je sais ce que cela signifie, que je sois étranglé d’un morceau de cabrillon ! Mais je le saurai ! Et, comme les poissons habitent dans l’eau et que les recherches aquatiques offrent plus de difficultés que sur la terre ferme, ergo, il me paiera ce poisson à part. Encore une bourse comme celle-ci, et, débarrassé de ma besace de mendiant, je pourrai m’acheter un esclave… Et que dirais-tu, Chilon, si, au lieu d’un esclave, je te conseillais de t’acheter une esclave ?… Je te connais ! Je parie bien que tu accepterais !… Si, par exemple, elle avait la beauté d’Eunice, tu rajeunirais aussi auprès d’elle, et même elle serait pour toi une source d’honnêtes profits, sans aucun aléa. J’ai vendu à cette pauvre Eunice deux fils de mon vieux manteau… Elle est sotte ; mais, si Pétrone me la donnait, je ne la refuserais pas… Oui, oui, Chilon fils de Chilon… tu as perdu père et mère !… tu es orphelin ; offre-toi du moins la consolation d’une esclave. Il faut, il est vrai, qu’elle habite quelque part ; Vinicius lui louera donc un logis qui sera pour toi-même un refuge. Il faut qu’elle s’habille ; donc, Vinicius lui paiera des vêtements. Il faut qu’elle mange ; il la nourrira. Ah ! que la vie est dure ! Où sont les temps où, pour une obole, on pouvait avoir plein les deux mains de graisse de porc aux fèves, ou bien un morceau, long comme le bras d’un garçon de douze ans, de boudin de chèvre gonflé de sang !… Mais me voici arrivé chez ce gredin de Sporus ! C’est encore à la taverne qu’on se renseigne le plus facilement. »

 

Il y entra donc et se fit apporter une cruche de vin sombre. Sur un regard incrédule du patron, il tira de sa bourse une pièce d’or qu’il posa sur la table en disant :

 

– Sporus, aujourd’hui, depuis l’aurore jusqu’à midi, j’ai travaillé avec Sénèque, et voici ce que mon ami m’a donné pour ma route.

 

Les yeux ronds de Sporus s’arrondirent davantage et, sans tarder, le vin se trouva devant Chilon. Celui-ci y mouilla le doigt, dessina un poisson sur la table et dit :

 

– Tu sais ce que cela signifie ?

 

– Un poisson ? Un poisson, c’est un poisson !

 

– Et toi, un imbécile, bien que, dans ton vin, tu ajoutes assez d’eau pour qu’on puisse y trouver du poisson. Sache donc que c’est un symbole qui, en langage philosophique, veut dire : « Sourire de la Fortune ». Si tu avais deviné, tu aurais peut-être fait fortune. Honore la philosophie, te dis-je, sinon, je changerai de taverne, comme me le conseille depuis longtemps mon vieil ami Pétrone.

 

Chapitre XIV.

 

Pendant quelques jours, Chilon ne se montra nulle part. Vinicius, depuis qu’il avait su par Acté être aimé de Lygie, désirait cent fois plus ardemment la retrouver. Il commença des recherches par lui-même, ne voulant ni ne pouvant demander assistance à César.

 

Celui-ci était tout absorbé par la maladie de la petite Augusta. Mais rien n’y fit, ni les sacrifices, ni les prières, ni les vœux, ni l’art des médecins, ni toutes les pratiques de sorcellerie auxquelles on eut recours à la dernière extrémité. Au bout d’une semaine, l’enfant mourut. La cour et la ville prirent le deuil. Le délire de joie que César avait montré à la naissance de l’enfant s’était changé en délire de désespoir. Deux jours entiers, enfermé dans ses appartements, il refusa toute nourriture et ne voulut voir personne des sénateurs et des augustans qui assiégeaient le palais en foule pour apporter leurs condoléances. Le Sénat tint extraordinairement séance pour déifier l’enfant morte, lui voter un temple et affecter à son culte un prêtre spécial. On fit également, dans les autres temples, des sacrifices en l’honneur de la morte, on coula à son effigie des statues en métaux précieux, et, lors de ses funérailles d’une solennité incomparable, le peuple put admirer les transports d’infinie douleur que montra César ; le peuple, en pleurant avec lui, n’en tendit pas moins les mains pour recevoir des largesses et se réjouit fort de la rareté du spectacle.

 

Cette mort causait à Pétrone une certaine inquiétude. Tout Rome savait déjà que Poppée l’attribuait à des sortilèges. Les médecins, trop heureux de pouvoir justifier ainsi l’insuccès de leurs efforts, le répétaient, ainsi que les prêtres dont les sacrifices étaient demeurés impuissants, et les devins qui tremblaient pour leur vie, et le peuple. Pétrone se félicitait de la disparition de Lygie. Mais, en somme, attendu qu’il ne voulait aucun mal aux Aulus et qu’il se voulait du bien à lui-même, ainsi qu’à Vinicius, il se rendit, dès qu’eut disparu le cyprès placé devant le Palatin en signe de deuil, à la réception réservée aux sénateurs et aux augustans : il voulait se convaincre jusqu’à quel point l’idée des maléfices s’était enracinée dans l’esprit de Néron et prévenir les conséquences qui pourraient en résulter.

 

Pétrone, qui connaissait bien Néron, se rendait compte que, tout en ne croyant pas à la sorcellerie, il ferait semblant d’y croire, ne fût-ce que pour tromper son propre chagrin, ou s’en venger sur quelqu’un, et surtout dans le but de dissiper certaines rumeurs tendant à montrer que les dieux commençaient à châtier ses crimes. Pétrone ne pensait pas que César eût pu aimer sincèrement sa propre enfant, bien qu’il manifestât une douleur aussi vive. Dans tous les cas, il ne doutait pas qu’il exagérât son affliction, et en cela il avait raison. Néron, les yeux obstinément fixés vers un point de l’espace, écoutait, avec un visage de pierre, les condoléances prodiguées par les sénateurs et les chevaliers. Il était visible que, si même il souffrait, il avait surtout souci de l’effet produit par son chagrin sur son entourage. Il jouait le rôle de Niobé, tel un acteur qui incarne sur la scène l’affliction paternelle. Toutefois, il ne put garder jusqu’au bout l’attitude rigide de la douleur silencieuse. Par moments, il faisait le geste de se jeter de la poussière sur la tête, ou bien poussait de sourds gémissements. Quand il aperçut Pétrone, il se redressa et d’une voix tragique, afin que tous pussent l’entendre :

 

– Eheu !… Toi aussi, tu es cause de sa mort ! C’est sous tes auspices qu’est entré dans ces murs l’esprit malfaisant qui, d’un regard, a sucé la vie de son cœur… Malheur à moi ! Je voudrais que jamais mes yeux n’eussent contemplé la lumière d’Hélios… Malheur à moi ! Eheu ! Eheu !…

 

Élevant la voix, il fit retentir la salle de ses cris de désespoir. Mais Pétrone résolut tout à coup de jouer, comme aux osselets, son va-tout : étendant la main, il arracha prestement le foulard de soie que Néron portait toujours au cou et lui en couvrit les lèvres.

 

– Seigneur, – dit-il avec solennité, – mets, dans ta douleur, le feu à Rome, mets le feu à l’univers entier, mais garde-nous ta voix !

 

Les assistants en furent suffoqués. Un instant, Néron lui-même en demeura stupéfait. Seul, Pétrone resta impassible. Il savait fort bien ce qu’il faisait : il se souvenait de l’ordre formel qu’avaient reçu Terpnos et Diodore de fermer la bouche de César chaque fois que sa voix pourrait avoir à souffrir d’une tension excessive.

 

– César, – reprit Pétrone sur le même ton solennel, – la perte que nous avons éprouvée est immense. Mais que du moins ce trésor nous en console !

 

Le visage de Néron trembla et, aussitôt après, des larmes coulèrent de ses yeux. Il s’appuya des deux mains sur les bras de Pétrone, laissa tomber sa tête sur sa poitrine et répéta en sanglotant :

 

– Seul, tout seul, tu y as songé. Toi seul, Pétrone, toi seul !

 

Tigellin était jaune de dépit. Pétrone poursuivit :

 

– Pars pour Antium ! C’est là qu’elle a vu le jour, là que tu as connu la joie, là que se fera l’apaisement. Que la brise de la mer rafraîchisse ta gorge divine, que ta poitrine aspire l’humidité saline. Nous, tes fidèles, nous te suivrons partout, et, tandis que notre amitié s’efforcera d’apaiser ta douleur, ton chant nous consolera.

 

– Oui, – dit Néron d’une voix affligée, – en son honneur je ferai un hymne dont je composerai la musique.

 

– Et tu iras ensuite chercher le soleil à Baïes.

 

– Et puis j’irai chercher l’oubli en Grèce.

 

– Dans la patrie de la poésie et du chant !

 

Déjà l’abattement et la tristesse s’étaient dissipés peu à peu, comme des nuages qui cachent le soleil. La conversation qui s’engagea était pleine encore de mélancolie, mais aussi de projets pour l’avenir : tournées artistiques, réceptions en l’honneur de la visite que devait faire Tiridate, roi d’Arménie. Tigellin, il est vrai, tenta de revenir encore sur les sortilèges, mais, sûr de la victoire, Pétrone lia ouvertement partie.

 

– Tigellin, – dit-il – crois-tu que les sortilèges aient quelque pouvoir sur les dieux ?

 

– César lui-même en parlait, – répliqua le courtisan.

 

– C’est la douleur qui parlait, et non César. Mais quel est ton avis à toi ?

 

– Les dieux sont trop puissants pour donner prise aux sortilèges.

 

– C’est donc que tu n’admets point la divinité de César et de sa famille ?

 

Peractum est ! – murmura Eprius Marcellus, debout près de Pétrone et répétant l’exclamation usitée dans le peuple pour annoncer que le gladiateur était si bien touché qu’il était inutile de l’achever.

 

Tigellin rongea son frein. Entre Pétrone et lui, l’hostilité était depuis longtemps évidente, mais il avait cet avantage que Néron ne se contraignait pas devant lui. Néanmoins, à chaque engagement qui avait eu lieu jusqu’ici, Pétrone avait vaincu son ennemi par sa finesse et son esprit.

 

Tigellin se tut et nota seulement dans sa mémoire les sénateurs et les chevaliers qui entourèrent Pétrone lorsqu’il regagna le fond de la salle, persuadés qu’après ce qui venait de se passer il deviendrait à coup sûr le premier favori de César.

 

En quittant le palais, Pétrone se rendit chez Vinicius et, après lui avoir raconté sa joute avec César et Tigellin, il lui dit :

 

– Non seulement j’ai détourné le danger de Plautius et de Pomponia, mais aussi de nous deux, et même de Lygie qu’on ne poursuivra point ; en effet, j’ai persuadé à ce singe à la barbe d’airain qu’il lui fallait partir pour Antium et, de là, pour Naples et Baïes. Il partira, car, jusqu’ici, il n’a pas osé se montrer en public à Rome ; et je sais que depuis longtemps il a l’intention de s’exhiber à Naples. Puis il rêve d’aller en Grèce, d’y chanter dans toutes les villes de quelque importance et, ceint des couronnes offertes par les Græculi, de faire une entrée triomphale à Rome. Pendant ce temps, nous aurons toute liberté de chercher Lygie et la mettre en lieu sûr. Eh bien ? Notre honorable philosophe n’est pas venu encore ?

 

– Ton honorable philosophe est un filou ! Non, il n’est pas venu ; il ne s’est pas montré et ne se montrera plus !

 

– J’ai, moi, une meilleure opinion, sinon de son honnêteté, du moins de son intelligence. Il a réussi, une fois déjà, à faire une saignée à ta bourse, et il reviendra, ne fût-ce que pour la saigner encore.

 

– Qu’il prenne garde que je ne le saigne, lui, à coups de bâton.

 

– Ne fais point cela. Patiente, jusqu’au moment où tu auras des preuves indéniables de sa filouterie. Ne lui donne plus d’argent, mais, par contre, promets-lui une large récompense s’il t’apporte quelque chose de sûr. Et toi, as-tu entrepris quelque chose ?

 

– Mes deux affranchis, Nymphidius et Demas, avec soixante hommes, cherchent Lygie. J’ai promis la liberté à l’esclave qui la retrouverait. De plus, sur toutes les routes qui partent de Rome, j’ai envoyé des exprès pour s’informer, dans les auberges, du Lygien et de la jeune fille. Moi-même je bats jour et nuit la ville, dans l’espoir d’un hasard favorable.

 

– Quoi que tu découvres, fais-le-moi connaître, car il me faut partir pour Antium.

 

– Bien.

 

– Et si, t’éveillant un matin, tu te dis qu’une fille ne vaut ni tant de soucis, ni tant de chagrin, viens à Antium : tu n’y manqueras ni de femmes, ni de plaisirs.

 

Vinicius se mit à marcher rapidement de long en large. Pétrone le considéra un moment et lui dit :

 

– Réponds-moi sincèrement, non comme un écervelé qui s’excite et s’emballe sur une idée fixe, mais comme un homme raisonnable parle à son ami : y tiens-tu toujours autant, à cette Lygie ?

 

Vinicius s’arrêta un instant et regarda Pétrone comme s’il ne l’avait pas encore aperçu, puis se remit à déambuler. Évidemment il faisait des efforts pour ne pas éclater. Enfin, conscient de son impuissance, plein de regrets, de colère et d’une invincible tristesse, il sentit monter à ses yeux deux larmes qui impressionnèrent Pétrone plus que les paroles les plus éloquentes.

 

Après avoir réfléchi un instant, celui-ci dit :

 

– Ce n’est pas Atlas qui supporte le monde, mais une femme, et parfois elle s’en amuse comme d’une balle.

 

– Oui ! – fit Vinicius.

 

Ils prenaient congé l’un de l’autre, quand un esclave annonça que Chilon Chilonidès attendait dans le vestibule l’honneur d’être introduit devant le maître.

 

Vinicius donna l’ordre de le faire entrer sur-le-champ, tandis que Pétrone observa :

 

– Ne te le disais-je pas ? Par Hercule ! garde ton sang-froid, sinon, c’est cet homme qui commandera, et non pas toi.

 

– Salut et honneur au noble tribun militaire, et aussi à toi, seigneur, – dit Chilon en entrant. – Que votre bonheur égale votre gloire et que cette gloire se répande dans l’univers entier, depuis les colonnes d’Hercule jusqu’aux frontières des Arsacides.

 

– Salut, législateur de la vertu et de la sagesse, – répondit Pétrone.

 

Vinicius demanda avec un calme simulé :

 

– Qu’apportes-tu ?

 

– La première fois, seigneur, je t’ai apporté l’espoir ; aujourd’hui, je t’apporte la certitude que la jeune fille sera retrouvée.

 

– Ce qui signifie que tu ne l’as pas retrouvée encore ?

 

– Parfaitement, seigneur ; mais j’ai découvert le sens du signe qu’elle a tracé devant toi ; je sais qui sont les hommes qui l’ont enlevée et quel dieu adorent ceux qui la cachent.

 

Vinicius allait bondir du siège sur lequel il était assis, quand Pétrone lui posa la main sur l’épaule et dit :

 

– Continue.

 

– Es-tu absolument certain, seigneur, que la jeune fille a dessiné un poisson sur le sable ?

 

– Mais oui ! – exclama Vinicius.

 

– Alors, elle est chrétienne, et ce sont les chrétiens qui l’ont ravie.

 

Il y eut un moment de silence.

 

– Écoute, Chilon, – dit enfin Pétrone. – Mon parent t’a promis une forte somme d’argent si tu retrouves la jeune fille, mais une non moins forte quantité de coups de verges si tu cherchais à le tromper. Dans le premier cas, tu pourras t’acheter, non un scribe, mais trois ; dans le second, toute la philosophie des sept sages, en y ajoutant la tienne, ne serait pas un onguent suffisant pour te guérir.

 

– La jeune fille est chrétienne, seigneur ! – confirma le Grec.

 

– Voyons, Chilon, tu n’es pas un imbécile. Nous savons que Junia Silana et Calvia Crispinilla ont accusé Pomponia Græcina d’être une adepte des superstitions chrétiennes, mais nous savons aussi que le tribunal de famille l’a lavée de cette accusation. Voudrais-tu donc la reprendre à présent pour ton compte ? Voudrais-tu nous faire croire que Pomponia, et Lygie avec elle, font partie de la secte de ces ennemis du genre humain, des empoisonneurs des fontaines et des puits, des adorateurs d’une tête d’âne, de ces gens qui immolent les enfants et se livrent à la plus ignoble débauche ? Réfléchis, Chilon ; cette thèse que tu soutiens devant nous ne va-t-elle pas, comme antithèse, se répercuter sur ton dos ?

 

Chilon étendit les bras pour protester qu’il n’y avait rien de sa faute, puis il reprit :

 

– Seigneur ! prononce en grec la phrase suivante : Jésus-Christ, Fils de Dieu, Sauveur.

 

– Bien… Voilà ta phrase. Après ?

 

– Maintenant, prends la première lettre de chacun de ces mots et réunis ces lettres pour en former un seul.

 

– Poisson ! – dit Pétrone étonné.

 

– Voilà pourquoi le poisson est devenu l’emblème chrétien, – répondit Chilon avec fierté.

 

Ils se turent. Le Grec avait donné des arguments si irréfutables que les deux amis ne pouvaient dissimuler leur surprise.

 

– Vinicius, – demanda Pétrone, n’as-tu pas fait erreur, et Lygie a-t-elle bien réellement dessiné un poisson ?

 

– Par tous les dieux infernaux, c’est à devenir fou ! – s’écria le jeune homme avec fureur ; – si elle m’avait dessiné un oiseau, j’aurais dit que c’était un oiseau.

 

– Donc, elle est chrétienne ! – répéta Chilon.

 

– Donc Pomponia et Lygie empoisonnent les puits, immolent les enfants enlevés dans la rue et se livrent à la débauche ! – dit Pétrone. – C’est absurde ! Toi, Vinicius, tu as séjourné plus longtemps dans leur maison ; moi, je n’y ai passé qu’un instant, mais je connais assez Aulus et Pomponia, et même Lygie, pour affirmer : c’est une calomnie et une bêtise ! Si le poisson est l’emblème chrétien, ce qu’il me paraît difficile de nier, et si elles sont chrétiennes, alors, par Proserpine ! ces chrétiens ne sont pas ce que nous croyons.

 

– Tu parles comme Socrate, seigneur, – approuva Chilon. – Qui donc a questionné les chrétiens ? Qui connaît leur doctrine ? Il y a trois ans, durant mon voyage de Naples à Rome (pourquoi ne suis-je pas resté là-bas ?) j’ai eu comme compagnon de route un médecin, nommé Glaucos, qu’on disait chrétien et qui, j’en ai eu la certitude, était un homme bon et vertueux.

 

– N’est-ce pas de cet homme vertueux que tu viens d’apprendre ce que signifie le poisson ?

 

– Hélas ! non, seigneur ! Pendant ce voyage, dans une auberge, l’honnête vieillard fut frappé d’un coup de couteau, tandis que sa femme et son enfant furent emmenés en esclavage par des marchands ; moi, je perdis deux doigts en les défendant. Mais comme les chrétiens, à ce qu’on assure, sont favorisés par les miracles, j’espère que mes doigts repousseront.

 

– Comment ? Serais-tu devenu chrétien ?

 

– Depuis hier, seigneur, depuis hier ! C’est même ce poisson qui m’a fait chrétien. Admire sa puissance ! D’ici peu, je serai le plus fervent d’entre les fervents, afin d’être admis à tous leurs mystères, et, une fois admis, je saurai où se cache la jeune fille. Peut-être alors mon christianisme me rapportera-t-il plus que ma philosophie. J’ai fait vœu d’offrir à Mercure, s’il m’aidait à retrouver la jeune fille, deux génisses de même âge et de même taille, dont je ferai dorer les cornes.

 

– Alors, ton christianisme d’hier et ton ancienne philosophie te permettent de garder ta foi à Mercure ?

 

– J’ai toujours foi en ce qu’il est bon pour moi de croire. Telle est ma philosophie, qui doit être d’ailleurs du goût de Mercure. Malheureusement, vous n’ignorez pas, dignes seigneurs, combien ce dieu est méfiant. Les promesses, même celles des philosophes sans tache, lui sont suspectes : sans doute il préférerait avoir ses génisses d’avance, et c’est là une dépense considérable. Tout le monde n’est pas Sénèque, et mes moyens à moi ne me permettent pas cette libéralité ; à moins que le noble Vinicius, comme acompte sur la somme promise… quelque chose…

 

– Pas une obole, Chilon, – interrompit Pétrone, – pas une obole. La générosité de Vinicius dépassera tes espérances, mais pas avant que tu aies retrouvé Lygie ou que tu ne nous aies indiqué sa retraite. Mercure peut te faire crédit pour les deux génisses, bien que son manque de confiance ne me surprenne point ; je reconnais là son esprit.

 

– Écoutez-moi, dignes seigneurs. La découverte que j’ai faite est fort importante ; je n’ai pas encore retrouvé la jeune fille, mais la voie sur laquelle on peut la chercher. Pourtant, vous avez expédié vos affranchis et vos esclaves dans toute la ville et jusqu’en province. Vous ont-ils fourni le moindre indice ? Non ! Moi seul vous en ai donné. Je dirai plus : parmi vos esclaves, il peut, sans que vous le sachiez, exister des chrétiens, car cette superstition s’est déjà répandue un peu partout. Loin de vous aider, ceux-là vous trahiront. Je regrette même qu’ils m’aient vu ici ; c’est pourquoi, noble Pétrone, recommande le silence à Eunice, et toi aussi, noble Vinicius, fais accroire que je te vends un onguent qui assure la victoire dans le cirque aux chevaux qui en ont été frottés. Je chercherai seul et je retrouverai seul les fugitifs ; quant à vous, ayez confiance en moi, et sachez que tout acompte m’encouragera d’autant plus que j’aurai l’espoir d’obtenir davantage et une plus grande certitude que la récompense promise ne m’échappera pas. Oui, certes ! en tant que philosophe, je méprise l’argent, bien que Sénèque ne le dédaigne pas, non plus que Musonius ou Cornutus, eux qui, pourtant, n’ont pas perdu leurs doigts en défendant quelqu’un, peuvent écrire eux-mêmes et faire passer leurs noms à la postérité. Mais, indépendamment de l’esclave que je voudrais acheter et des deux génisses promises à Mercure (et vous savez combien le prix du bétail a augmenté), les recherches seules entraînent d’énormes frais. Écoutez-moi avec un peu de patience. Ces jours-ci, j’ai tant marché que j’y ai gagné des plaies aux jambes. Je suis entré dans des débits de vins, pour faire jaser les clients, puis chez des boulangers, chez des bouchers, chez des marchands d’olives et de poissons. J’ai parcouru toutes les rues et les ruelles ; j’ai fouillé les retraites des esclaves fugitifs ; j’ai perdu près de cent as à la mora ; j’ai été dans des lavoirs, des séchoirs et des tavernes ; j’ai vu des muletiers et des tailleurs de pierre ; j’ai vu aussi les gens qui soignent les maladies de la vessie et qui arrachent les dents ; j’ai questionné des marchands de figues sèches, je suis allé dans les cimetières ; et savez-vous pourquoi ? Pour tracer partout ce poisson, regarder les gens dans le blanc des yeux et voir ce qu’ils répondraient à ce signe. Je fus longtemps sans rien remarquer, quand enfin, près d’une fontaine, un jour, je rencontrai un vieil esclave qui puisait de l’eau et qui pleurait. Je m’approchai et m’enquis de la cause de ses larmes. Quand nous nous fûmes assis sur les marches de la fontaine, il me répondit qu’au cours de toute sa vie il avait amassé, sesterce par sesterce, de quoi racheter un fils bien-aimé, mais que le maître, un certain Pansa, lui avait non seulement pris l’argent, mais gardé le fils comme otage. « Et je pleure ainsi, ajouta le vieillard, parce que je me dis en vain : Que la volonté de Dieu soit faite ! il m’est impossible, à moi, pauvre pêcheur, de refouler mes larmes. » Alors, saisi d’un pressentiment, je trempai mon doigt dans le seau et dessinai le poisson ; et le vieillard dit à cette vue : « Mon espoir est aussi dans le Christ. » Je lui demandai : « Tu m’as reconnu à ce signe ? – Oui, – me répondit-il, – la paix soit avec toi ! » Alors, je le fis jaser, et le bonhomme me raconta tout. Son maître, ce Pansa, est lui-même un affranchi de l’illustre Pansa, et il amène par le Tibre, à Rome, de la pierre que des esclaves et des ouvriers déchargent des radeaux et portent, la nuit, jusqu’aux maisons en construction, afin de ne pas gêner dans la journée la circulation dans les rues. Il y a parmi eux beaucoup de chrétiens, dont son fils. Comme c’est là un travail au-dessus des forces du jeune esclave, son père voulait le racheter. Pansa a mieux aimé garder l’argent et l’esclave. Tout en parlant, le vieux se remit à pleurer et je mêlai mes larmes aux siennes, ce qui me fut facile en raison de la bonté de mon cœur et des élancements produits sur moi par l’excès de la marche. Je me plaignis qu’arrivé tout récemment de Naples je ne connaissais aucun de nos frères et ne savais où ils se réunissaient pour la prière en commun. Il s’étonna que les chrétiens de Naples ne m’eussent pas donné des lettres pour leurs frères de Rome, mais je répondis qu’elles m’avaient été volées en route. Il me dit alors de venir la nuit au bord du fleuve ; il me présenterait aux frères qui me conduiraient dans les maisons de prières et chez les anciens qui dirigent la communauté chrétienne. Ces paroles me causèrent une telle joie que je lui donnai la somme nécessaire pour racheter son fils, avec l’espoir que le généreux Vinicius m’en rendrait le double…

 

– Chilon, – interrompit Pétrone, – dans ton récit le mensonge flotte à la surface de la vérité, comme l’huile sur de l’eau. Il est certain que tu as apporté d’importantes nouvelles, et je crois même qu’un grand pas a été fait pour retrouver Lygie. Mais n’assaisonne pas de mensonges le résultat réel. Quel est le nom du vieillard par qui tu as appris que les chrétiens se reconnaissent au signe du poisson ?

 

– Euricius, seigneur. Le pauvre, le malheureux vieillard ! Il m’a rappelé le médecin Glaucos, celui que j’ai défendu contre les brigands, et c’est là surtout ce qui m’a ému.

 

– Je crois qu’en réalité tu as lié connaissance avec lui et que tu sauras tirer profit de cette rencontre, mais tu ne lui as pas donné d’argent. Tu ne lui as pas donné un as, tu m’entends ! Tu ne lui as rien donné.

 

– Mais, je l’ai aidé à porter ses seaux et j’ai parlé de son fils avec la plus vive compassion. C’est vrai, seigneur, rien ne peut échapper à la sagacité de Pétrone. Je ne lui ai pas donné d’argent, ou plutôt je lui en ai donné en intention, en mon for intérieur, ce qui devrait lui suffire, s’il était un vrai philosophe… Et je lui ai fait ce cadeau parce que je jugeais qu’un tel acte était indispensable et utile. Daigne considérer, seigneur, combien il me favoriserait auprès de ses coreligionnaires, quel crédit j’aurais sur eux, et quelle confiance j’éveillerais.

 

– C’est vrai, – dit Pétrone, – et tu aurais dû le faire.

 

– Je viens tout justement ici pour m’en procurer les moyens.

 

Pétrone se retourna vers Vinicius :

 

– Fais-lui compter cinq mille sesterces, mais en intention et dans ton for intérieur.

 

Vinicius dit :

 

– Je te donnerai un serviteur qui aura sur lui la somme nécessaire ; toi, tu diras à Euricius que c’est ton esclave et tu remettras l’argent au vieillard en présence de ce serviteur. Toutefois, comme tu m’as apporté une nouvelle importante, une somme égale te sera remise. Viens chercher ce soir le serviteur et l’argent.

 

– Voilà un véritable César, – dit Chilon. – Tu permettras, seigneur, que je dédie mon œuvre, et aussi que je vienne ce soir chercher l’argent qui m’est destiné. Euricius m’a dit que tous les radeaux étaient déchargés et que dans quelques jours seulement il en arriverait d’autres d’Ostie. La paix soit avec vous. Ainsi se saluent les chrétiens en se séparant… J’achèterai une esclave, je voulais dire un esclave. On prend les poissons avec une ligne et les chrétiens avec un poisson. Pax vobiscum ! pax !… pax !… pax !…

 

Chapitre XV

PÉTRONE À VINICIUS :

 

« Je t’envoie cette lettre d’Antium, par un esclave fidèle. J’espère que tu répondras au plus tôt, par ce même envoyé, bien que ta main soit plus rompue au maniement de l’épée et de la lance qu’à celui du roseau. Je t’ai quitté sur une bonne piste, en plein espoir, et sans doute que tu as déjà apaisé ta passion entre les bras de Lygie, ou du moins que tu l’apaiseras avant que descende sur la Campanie, des cimes du Socrate, le souffle de l’hiver. Ô mon Vinicius ! Que la déesse de Cypre, aux cheveux dorés, soit ton guide ; et toi, sois celui de cette Lygienne, petite étoile du matin qui se fond au soleil de l’amour ! Souviens-toi cependant que le marbre, même le plus précieux, n’est rien en soi et n’acquiert de valeur qu’une fois transformé en œuvre d’art par la main du statuaire. Sois ce statuaire, carissime ! Il ne suffit pas d’aimer, il faut savoir aimer et enseigner l’amour. La plèbe, les animaux eux-mêmes, éprouvent le plaisir, mais l’homme véritable diffère d’eux précisément en ce qu’il transforme ce plaisir en un art des plus élevés et qu’à le contempler, il a conscience de sa valeur divine ; ainsi, il ne satisfait pas seulement son corps, mais son âme. Maintes fois, en songeant à la vanité, à l’incertitude et aux soucis de notre vie, je me demande si tu n’as pas fait le meilleur choix et si c’est non la cour de César, mais la guerre et l’amour, qui sont les deux seules choses pour lesquelles il vaille la peine de naître et de vivre.

 

« Tu fus heureux à la guerre, sois-le aussi en amour. Maintenant, si tu es curieux de savoir ce qui se passe à la cour de Néron, je t’en informerai de temps à autre. Nous voici donc installés à Antium, dorlotant notre céleste voix ; nous avons toujours de la haine pour Rome, nous avons projeté de passer l’hiver à Baïes et de paraître en public à Naples, dont les habitants, en leur qualité de Grecs, sont plus aptes à nous apprécier que cette race de louveteaux des bords du Tibre. Les gens accourront de Baies, de Pompeï, de Puteola, de Cumes, de Stabies. Les applaudissements, les couronnes ne nous feront pas défaut : cela nous encouragera dans nos projets de voyage en Achaïe.

 

« Et le souvenir de la petite Augusta ? Oui, nous la pleurons encore. Nous avons composé et nous chantons des hymnes si merveilleuses que les sirènes, jalouses, se sont cachées au plus profond des abîmes d’Amphitrite. Par contre, les dauphins nous écouteraient volontiers si le mugissement de la mer ne les en empêchait. Notre douleur ne s’est pas encore apaisée ; aussi l’exhibons-nous dans toutes les poses qu’enseigne la sculpture, en observant avec soin à quel point le chagrin embellit notre visage et si les hommes savent en apprécier la beauté. Ah ! mon cher, nous mourrons en bouffons et en cabotins.

 

« Tous les augustans et les augustanes sont ici, sans compter cinq cents ânesses qui fournissent le lait pour les bains de Poppée, et dix mille serviteurs. On s’amuse parfois. Calvia Crispinilla vieillit : on dit qu’après maintes supplications, Poppée lui a permis de prendre son bain aussitôt après elle. Lucain a souffleté Nigidia, qu’il soupçonnait d’entretenir une liaison avec un gladiateur. Sporus a joué sa femme aux osselets avec Sénécion et l’a perdue. Torquatus Silanus m’a proposé de lui échanger Eunice contre quatre alezans qui seront assurément vainqueurs aux courses de cette année. J’ai refusé. À ce propos, je te remercie encore de ne l’avoir point acceptée. D’ailleurs, Torquatus Silanus ne se doute pas, le malheureux, qu’il est déjà plus une ombre qu’un être vivant. Sa mort est résolue. Et sais-tu quel est son crime ? D’être l’arrière-petit-fils du divin Auguste. Il n’y a pas de salut pour lui. Tel est notre monde !

 

« Comme tu le sais, nous attendions ici la visite de Tiridate, mais voilà que Vologèse a écrit une lettre impertinente. Comme conquérant de l’Arménie, il demande qu’on la lui laisse pour Tiridate ; sans quoi il la gardera malgré tout. C’est vraiment se moquer de nous. Aussi avons-nous décidé de faire la guerre. Corbulon sera muni de pouvoirs identiques à ceux du grand Pompée lors des guerres contre les pirates. Cependant, Néron a hésité un moment ; il craint sans doute la gloire qui, en cas de succès, en reviendrait à Corbulon. Il a même été question d’offrir le commandement en chef à notre Aulus. Poppée s’y est opposée : évidemment, la vertu de Pomponia n’est pas de son goût.

 

« Vatinius a promis de nous donner, à Bénévent, d’extraordinaires combats de gladiateurs. Vois un peu où parviennent les savetiers à notre époque, en dépit du proverbe : Ne sutor supra crepidam. Vitellius est un descendant, et Vatinius le propre fils d’un savetier : peut-être a-t-il lui-même tenu l’alêne. L’histrion Aliturus, hier, nous a merveilleusement représenté Œdipe. J’ai demandé à ce juif, si c’était la même chose d’être juif ou d’être chrétien. Il m’a répondu que la religion des juifs était très ancienne, tandis que la secte chrétienne a pris tout récemment naissance en Judée. Au temps de Tibère, on a crucifié là-bas un personnage dont les fidèles, qui le tiennent pour un dieu, se multiplient de jour en jour. Ils paraissent ne vouloir reconnaître aucuns autres dieux, surtout les nôtres. Je ne vois pas en quoi cela peut bien les gêner.

 

« Tigellin ne dissimule plus son hostilité à mon endroit. Jusqu’ici il n’a pas le dessus, malgré certaine supériorité qu’il a sur moi : il tient plus à la vie et il est plus canaille que moi, ce qui le rapproche d’Ahénobarbe. Tous deux s’entendront tôt ou tard, et alors viendra mon tour. Quand ? je l’ignore, mais cela devant arriver, inutile de s’inquiéter de l’échéance. En attendant, il faut s’amuser. La vie en elle-même ne serait pas désagréable, n’était Barbe-d’Airain. Il fait qu’on est parfois dégoûté de soi-même. Je compare volontiers la recherche de ses faveurs à quelque course du cirque, à un jeu, à une lutte se terminant par la victoire qui flatte l’amour-propre. Pourtant, il me semble être parfois une sorte de Chilon, rien de mieux. Lorsqu’il aura cessé de t’être utile, envoie-le-moi : j’ai pris goût à sa conversation instructive. Présente mes salutations à ta divine chrétienne, ou plutôt prie-la, en mon nom, de n’être pas pour toi un poisson. Instruis-moi de ta santé, de ton amour, sache aimer, apprends-lui à aimer, et adieu. »

 

 

M.-C. VINICIUS À PÉTRONE :

 

« Jusqu’ici, point de Lygie ! N’était l’espoir de la retrouver bientôt, tu ne recevrais pas de réponse, car on n’a guère envie d’écrire quand la vie vous dégoûte. J’ai voulu m’assurer que Chilon ne me trompait pas : la nuit où il est venu chercher l’argent pour Euricius, je me suis enveloppé d’un manteau de soldat, et sans qu’il s’en doutât, je l’ai suivi, ainsi que le jeune serviteur que je lui avais donné. Quand ils atteignirent le lieu indiqué, je les guettais de loin, embusqué derrière un pilier du port, et je pus me convaincre qu’Euricius n’était pas un personnage fictif. En bas, près du fleuve, une cinquantaine d’hommes, éclairés par des torches, déchargeaient des pierres d’un grand radeau et les rangeaient sur la berge. J’ai vu Chilon s’approcher d’eux et engager la conversation avec un vieillard qui bientôt se jeta à ses genoux : les autres les entourèrent, en poussant des cris de surprise. Sous mes yeux, mon serviteur remit le sac d’argent à Euricius qui se mit à prier, les mains tendues au ciel : à côté de lui quelqu’un s’était agenouillé, assurément son fils. Chilon prononça encore quelques mots qui ne vinrent pas jusqu’à moi et bénit les deux hommes agenouillés, ainsi que les autres, en traçant dans l’air des signes en forme de croix ; ils vénèrent certainement ce signe, car tous s’agenouillèrent. L’envie me prit de descendre jusqu’à eux et de promettre trois sacs de même valeur à qui me livrerait Lygie ; mais je craignis de contrecarrer la besogne de Chilon, et, après un instant de réflexion, je m’éloignai.

 

« Ceci se passait douze jours au moins après ton départ. Depuis, Chilon est revenu plusieurs fois chez moi. Il me dit avoir acquis une grande influence parmi les chrétiens et prétend que, s’il n’a pas encore retrouvé Lygie, c’est que, dans Rome même, ils sont déjà en quantité innombrable et, par suite, ne se connaissent pas tous et ne peuvent savoir tout ce qui se passe dans la communauté. De plus, ils sont, en général, prudents et discrets ; mais il affirme qu’une fois parvenu auprès des anciens, qu’ils qualifient de prêtres, il saura tirer d’eux tous les secrets. Il a déjà lié connaissance avec plusieurs et tenté de les questionner, mais prudemment, afin de ne pas éveiller leurs soupçons par trop de hâte et compliquer ainsi les choses. Si pénible que soit l’attente et bien que la patience me manque, je comprends qu’il a raison et j’attends.

 

« Il a appris également que, pour leurs prières communes, ils se réunissent à certains endroits, souvent hors des portes de la ville, dans des maisons désertes et même dans les arenaria. Là ils adorent le Christ, ils chantent et prennent part à des agapes. Ces lieux de réunion sont nombreux. Chilon pense que Lygie s’abstient volontairement de se rendre à ceux que fréquente Pomponia, afin que celle-ci, en cas de jugement et d’interrogatoire, puisse jurer qu’elle ignore la retraite de la jeune fille. Peut-être cette prudence a-t-elle été conseillée par les prêtres. Quand Chilon connaîtra ces endroits, je l’y accompagnerai, et, si les dieux m’accordent d’y apercevoir Lygie, je te jure par Jupiter que cette fois elle ne s’échappera pas de mes mains.

 

« Je ne cesse de penser à ces lieux de prières. Chilon ne veut pas que je l’y suive. Il a peur, mais moi je ne puis rester à la maison. Je la reconnaîtrais sur-le-champ, fût-elle déguisée ou voilée ; ils se réunissent la nuit, mais je la reconnaîtrais même la nuit ; je reconnaîtrais sa voix et ses gestes. J’irai, déguisé, et j’observerai moi-même tous ceux qui entreront et sortiront. Je pense toujours à elle, et, certes, je la reconnaîtrai. Chilon doit venir demain, et nous partirons. Je me munirai d’armes. Plusieurs de mes esclaves, dépêchés en province, sont revenus sans avoir rien trouvé. Mais, à présent, je suis certain qu’elle est ici, dans la ville, peut-être tout près. J’ai visité nombre de maisons, sous le prétexte de louer. Chez moi, elle se trouvera cent fois mieux : là-bas, grouille toute une fourmilière de miséreux, tandis que je n’épargnerai rien pour elle. Tu m’écris que j’ai choisi le bon lot : j’ai choisi les soucis et le chagrin. D’abord, nous fouillerons les maisons qui sont dans la ville, puis celles qui sont hors des portes. Sans l’espoir de quelque chose pour le lendemain, il serait impossible de vivre. Tu dis qu’il faut savoir aimer : j’ai su parler d’amour à Lygie, mais aujourd’hui, je me meurs de regrets, sans cesse j’attends Chilon et la maison m’est insupportable. Adieu. »

 

Chapitre XVI.

Chilon fut invisible pendant un certain temps, si bien que Vinicius ne savait qu’en penser. Vainement il se répétait que, pour arriver à des résultats favorables et certains, les recherches devaient être faites sans précipitation. Son sang et sa nature impétueuse résistaient à la voix de la raison. Attendre dans l’inaction, les bras croisés, était chose si incompatible avec ses habitudes qu’il ne pouvait s’y résoudre. Parcourir les ruelles de la ville sous un sombre manteau d’esclave lui paraissait, par son inutilité même, propre à tromper cette inaction, mais ne pouvait le satisfaire. Ses affranchis, des hommes cependant assez expérimentés, à qui il avait ordonné de chercher de leur côté, se montraient cent fois moins habiles que Chilon. Et, plus s’exaspérait son amour pour Lygie, plus s’ancrait en lui l’obstination du joueur qui veut gagner malgré tout. Tel il avait toujours été. Dès sa prime jeunesse, il avait poursuivi ses projets avec la passion de quelqu’un qui n’admet ni l’échec, ni le renoncement à ce qu’il veut. La vie militaire avait, il est vrai, discipliné son tempérament volontaire, mais, en même temps, elle lui avait inculqué la conviction que chaque ordre donné par lui à ses inférieurs devait être exécuté ; d’autre part, son long séjour en Orient, parmi des hommes veules et accoutumés à l’obéissance passive des esclaves, l’avait confirmé dans cette idée que son « je veux » était sans limites. Aussi, son amour-propre avait-il subi un terrible choc. Il y avait également, dans ces obstacles, dans cette résistance et dans la fuite de Lygie quelque chose d’incompréhensible, une énigme dont la solution torturait son cerveau. Il sentait qu’Acté lui avait dit vrai et qu’il n’était pas indifférent à Lygie. Mais alors, pourquoi avait-elle préféré l’existence vagabonde, les privations mêmes à son amour, à ses caresses, à sa demeure fastueuse ? Il ne trouvait pas de réponse à cette question. Il n’arrivait qu’à une vague notion qu’il existait entre lui et Lygie, entre leur conception, son monde, à lui et à Pétrone, et celui de Lygie et de Pomponia Græcina, une différence, un certain malentendu, profond comme un abîme, et que rien ne pouvait combler. Il s’imaginait alors que Lygie était perdue pour lui, et, à cette seule pensée, s’évanouissait en lui le reste de cet équilibre que voulait lui faire garder Pétrone. Il ne savait plus, à certains moments, s’il aimait ou s’il haïssait Lygie ; il se disait seulement qu’il lui fallait la retrouver, qu’il désirerait sentir plutôt la terre s’entrouvrir sous ses pieds que d’abandonner l’espoir de la revoir et de la posséder. Parfois, à force d’imagination, elle lui apparaissait aussi distinctement que si elle eût été près de lui ; il se rappelait chaque mot qu’il lui avait dit ou qu’il avait entendu d’elle. Il la sentait contre sa poitrine, dans ses bras, et une flamme de passion le consumait. Il l’aimait et il l’appelait. Et, quand il se disait qu’elle aussi l’aimait, qu’elle eût pu lui accorder de plein gré tout ce qu’il désirait d’elle, il était comme submergé par une vague énorme, une tristesse pénible, implacable et immense. À d’autres moments, il pâlissait de rage et songeait avec plaisir aux humiliations et aux supplices qu’il ferait subir à Lygie quand il la retrouverait. Non seulement il voulait la posséder, mais la traiter comme une vile esclave mordant la poussière ; en même temps il sentait que s’il avait à choisir entre devenir son esclave ou ne plus jamais la voir, il choisirait l’esclavage. Certains jours, il songeait aux traces que laisseraient les coups de bâton sur ce corps rose, et en même temps il eût voulu baiser ces traces. Il se figurait parfois aussi qu’il aurait du bonheur à la tuer.

 

En ce combat intérieur, ces souffrances, cette perplexité et cet énervement, sa santé, sa beauté aussi s’étiolaient. Il était devenu un maître dur et cruel. Les esclaves et même les affranchis ne l’approchaient qu’avec terreur, et, accablés sans raison de châtiments terribles et injustes, ils commencèrent à le haïr en secret. Il s’en rendait compte, et, sentant son isolement, il se vengeait sur eux avec plus de dureté. Il ne se retenait qu’avec Chilon, dans la crainte qu’il cessât ses recherches. Celui-ci, s’en étant aperçu, commença à prendre le dessus sur lui et à accroître ses exigences. Au début, il avait assuré Vinicius que les recherches seraient faciles et rapides. À présent, il forgeait lui-même des difficultés nouvelles, et tout en continuant à affirmer la certitude d’un résultat favorable, il ne cachait pas que cela pouvait durer longtemps.

 

Enfin, un jour, il arriva avec un visage si morne que le jeune homme pâlit et se précipita vers lui, avec juste assez de force pour lui demander :

 

– Elle n’est pas parmi les chrétiens ?

 

– Au contraire, seigneur. – répondit Chilon, – mais j’ai retrouvé parmi eux Glaucos, le médecin.

 

– Que dis-tu ? Qui est-ce ?

 

– Tu as donc oublié, seigneur, l’histoire du voyage que j’ai fait avec ce vieillard, de Naples à Rome, et où j’ai perdu deux doigts à le défendre, ce qui, précisément, m’empêche d’écrire. Les brigands qui enlevèrent sa femme et ses enfants le frappèrent d’un coup de couteau. Je l’avais laissé mourant dans une auberge près de Minturnes et je l’ai pleuré longtemps. Hélas ! j’ai acquis la conviction qu’il vit encore et fait partie de la communauté chrétienne à Rome.

 

Vinicius, ne pouvant démêler la vérité dans cette histoire, et comprenant seulement que ce Glaucos semblait être un obstacle aux recherches, domina sa colère et dit :

 

– Puisque tu l’as défendu, il doit t’en avoir de la reconnaissance et t’aider.

 

– Ah ! noble tribun ! les dieux eux-mêmes ne sont pas toujours reconnaissants ; que dire des hommes ! Oui, il devrait m’être reconnaissant. Malheureusement, c’est un vieillard dont la raison est affaiblie et obscurcie par l’âge et les malheurs, si bien que, loin de me savoir gré, j’ai appris par ses coreligionnaires qu’il m’accusait de complicité avec les brigands et d’avoir été la cause de ses malheurs. Voilà comment il me récompense des deux doigts que j’ai perdus pour lui !

 

– Je suis bien sûr, gredin, que les choses se sont passées comme il les raconte, – dit Vinicius.

 

– Tu en sais alors plus que lui, – répliqua Chilon avec dignité, – car lui suppose seulement qu’il en a été ainsi, et c’est assez pour qu’il fasse appel aux chrétiens et se venge cruellement. Il le ferait sans nul doute, et avec l’aide des autres. Heureusement, il ignore mon nom et ne m’a pas reconnu dans la maison de prières où je l’ai rencontré. Quant à moi, je l’ai reconnu aussitôt et peu s’en est fallu que je me jette à son cou. J’ai été retenu par ma prudence et mon habitude de ne pas accomplir un seul acte avant d’y avoir réfléchi. Au sortir de la maison de prières, j’ai pris mes renseignements, et ceux qui le connaissent m’ont dit que cet homme avait été trahi par un compagnon de voyage sur la route de Naples… Sans cela, j’ignorerais complètement ce qu’il raconte.

 

– Tout cela m’importe peu ! Dis-moi ce que tu as vu dans cette maison de prières.

 

– Cela t’importe peu, seigneur, il est vrai ; mais, en ce qui me concerne, c’est aussi important pour moi que peut l’être ma propre peau. Comme je souhaite que ma doctrine me survive, je préfère renoncer à la récompense promise plutôt que de sacrifier ma vie à Mammon[7], sans lequel, en vrai philosophe, je saurai vivre et rechercher la divine vérité.

 

Mais Vinicius, le visage menaçant, s’approcha de lui et, d’une voix sourde :

 

– Qui te dit que tu mourras de la main de Glaucos plutôt que de la mienne ? Sais-tu, chien, si dans un instant on ne t’enfouira pas dans mon jardin ?

 

Chilon était lâche ; il regarda Vinicius et jugea d’un coup d’œil qu’une parole imprudente de plus déciderait de sa perte.

 

– Je la chercherai, seigneur, et je la trouverai ! – s’écria-t-il vivement.

 

Il se fit un silence coupé seulement par le souffle haletant de Vinicius et, au loin, par le chant des esclaves travaillant au jardin.

 

Voyant que le jeune patricien devenait plus calme, le Grec reprit :

 

– La mort m’a effleuré, mais je l’ai regardée avec autant d’impassibilité que Socrate. Non, seigneur, je n’ai pas dit que je renonçais à retrouver la jeune fille, je voulais seulement te signaler le danger qui menacera désormais mes démarches. Jadis, tu as douté de l’existence d’Euricius, et t’étant convaincu de tes propres yeux que le fils de mon père te disait la vérité, tu me soupçonnes aujourd’hui d’avoir inventé Glaucos. Hélas ! que n’est-il un mythe ! Pour pouvoir aller en toute sécurité chez les chrétiens, comme auparavant, je céderais volontiers cette pauvre vieille esclave que j’ai achetée voici trois jours pour qu’elle prenne soin de ma vieillesse et de mon faible corps. Glaucos vit, seigneur, et s’il m’aperçoit une seule fois, toi tu ne m’apercevras plus jamais. Alors, qui te retrouvera la jeune fille ?

 

Il se tut, essuya ses larmes, puis reprit :

 

– Mais, puisque Glaucos vit, que je puis à tout instant le rencontrer, que cette rencontre peut me perdre et avec moi le résultat de toutes mes recherches, comment chercher la jeune fille ?

 

– Que penses-tu faire ? Quel remède à cela ? Que veux-tu entreprendre ? – questionna Vinicius.

 

– Aristote nous enseigne qu’il faut sacrifier les petites choses aux grandes, et le roi Priam tenait la vieillesse pour un fardeau pesant. Or, le fardeau de la vieillesse et des malheurs écrase depuis longtemps Glaucos, au point que la mort serait un bienfait pour lui. Qu’est la mort, suivant Sénèque, sinon une délivrance ?

 

– Fais le bouffon avec Pétrone, mais non avec moi ; dis carrément ce que tu proposes !

 

– Si la vertu est une bouffonnerie, fassent les dieux que je reste bouffon toute ma vie ! Je propose, seigneur, d’écarter Glaucos, car, tant qu’il vivra, ma propre vie et mes recherches seront en perpétuel danger.

 

– Engage des hommes pour l’assommer à coups de bâton. Je les paierai.

 

– Ils t’écorcheront, seigneur, et plus tard ils exploiteront le secret. Il y a autant de bandits à Rome que de grains de sable sur l’arène, mais tu ne saurais croire comme ils haussent leurs prix dès qu’un honnête homme a recours à leur savoir-faire. Non, digne tribun ! Et si les vigiles arrêtaient les assassins sur le lieu même du crime ? Ils diraient certainement qui les a engagés et tu aurais des ennuis. Tandis qu’ils ne pourront me désigner, moi, car je ne leur dirai pas mon nom. Tu as tort de ne pas avoir confiance en moi, car, indépendamment de mon intégrité, souviens-toi que deux choses encore sont en jeu : ma propre peau et la récompense que tu m’as promise.

 

– Combien te faut-il ?

 

– Mille sesterces : observe bien, seigneur, qu’il me faut des bandits honnêtes, incapables de disparaître sans laisser de leurs nouvelles aussitôt qu’ils auront empoché les arrhes. À bon travail, bon salaire. Il faudrait aussi quelque chose pour moi, afin de sécher les larmes que je verserai sur Glaucos. Les dieux savent combien je l’aime ! Si tu me donnes aujourd’hui ces mille sesterces, dans deux jours son âme sera déjà dans le Hadès, et, là seulement, si les âmes conservent la mémoire et la faculté de penser, il saura combien je l’aimais. Je trouverai les hommes aujourd’hui même et les avertirai qu’à dater de demain soir, pour chaque jour de vie laissé à Glaucos, je leur rognerai cent sesterces. J’ai en outre un projet dont la réussite est certaine.

 

Vinicius promit encore une fois à Chilon la somme demandée, mais avec défense de lui parler désormais de Glaucos ; puis il se mit à l’interroger sur les nouvelles qu’il apportait, où il avait été pendant ce temps et ce qu’il avait découvert. Mais Chilon avait peu de chose à lui apprendre. Il était encore allé dans deux maisons de prières, où il avait observé avec attention tous les assistants, surtout les femmes, mais sans en apercevoir aucune qui ressemblât à Lygie. Cependant les chrétiens le considéraient comme un des leurs et, depuis qu’il avait fourni la somme nécessaire au rachat du fils d’Euricius, ils le vénéraient comme quelqu’un qui marche sur les traces de Chrestos. En outre, ils lui avaient appris qu’un grand législateur, un certain Paul de Tarse, était emprisonné à Rome sur la plainte des juifs, et Chilon avait résolu de faire sa connaissance. Mais une autre nouvelle l’avait ravi plus encore, c’est que le pontife suprême de toute la secte, ancien disciple du Christ et chargé par celui-ci de la direction des fidèles du monde entier, devait arriver à Rome d’un jour à l’autre. À coup sûr, tous les chrétiens voudraient le voir et écouter son enseignement. Il y aurait de grandes assemblées, auxquelles assisterait Chilon, et, de plus, comme il était facile de se dissimuler dans la foule, il y conduirait Vinicius. Certainement ils y retrouveraient Lygie. Avec Glaucos, tout danger sérieux serait écarté. Quant à se venger, il était certain que les chrétiens le feraient, mais en général ils étaient gens paisibles.

 

Puis Chilon, avec un certain étonnement, se mit à raconter que jamais il n’avait vu les chrétiens se livrer à la débauche, empoisonner les puits et les fontaines, adorer un âne ou se repaître de chair d’enfant, en un mot, se montrer les ennemis du genre humain. Non, il ne l’avait pas remarqué. Sans doute il trouverait parmi eux ceux qui, pour de l’argent, feraient disparaître Glaucos ; mais ce qu’il savait de leur doctrine ne les incitait pas au meurtre : au contraire, elle leur prescrivait de pardonner les offenses.

 

Vinicius se souvint alors de ce que Pomponia Græcina lui avait dit chez Acté, et les paroles de Chilon le remplirent de joie. Bien que ses sentiments pour Lygie prissent parfois les apparences de la haine, il éprouvait un soulagement à entendre dire que la doctrine suivie par elle et par Pomponia n’impliquait ni crime, ni débauche. Cependant naissait en lui la perception obscure que cette mystérieuse adoration pour le Christ avait précisément creusé un fossé entre lui et Lygie : et cette doctrine commença à lui inspirer à la fois de la crainte et de la haine.

 

Chapitre XVII.

Chilon avait un réel intérêt à écarter Glaucos qui, bien qu’âgé, n’était nullement un vieillard décrépit. Dans le récit qu’il avait fait à Vinicius, il y avait une large part de vérité. Il avait jadis connu Glaucos, l’avait trahi, livré à des bandits, séparé de sa famille, dépouillé, lui-même étant l’instigateur et le complice du meurtre. Pourtant, le souvenir de ces événements lui était léger, car il avait abandonné Glaucos agonisant, non dans une auberge, mais en pleine campagne, près de Minturnes. Il avait tout prévu, sauf que Glaucos guérirait de ses blessures et viendrait à Rome. Aussi, en l’apercevant dans la maison de prières, et terrifié de cette découverte, son premier mouvement avait-il été d’abandonner la recherche de Lygie. Mais, d’autre part, Vinicius lui inspirait une terreur plus grande encore. Il comprit qu’il lui fallait choisir entre la peur qu’il avait de Glaucos et la vengeance du puissant patricien, secondé d’un autre plus puissant encore, Pétrone. Réflexion faite, il se décida. Il songea qu’il valait mieux avoir pour ennemis des petits que des grands et, bien que, d’un naturel pusillanime, il tremblât à la pensée de recourir à des moyens sanguinaires, il jugea indispensable de faire tuer Glaucos. Aussi n’était-il plus question que du choix des hommes qui consentiraient à se charger de cette besogne, et c’était ce projet qu’il avait laissé à entendre à Vinicius.

 

Habitué des tavernes, où il passait la plupart de ses nuits en compagnie de gens sans gîte, sans honneur et sans foi, il lui était facile de trouver des hommes qui fussent tout prêts pour cette besogne, mais il risquait d’en rencontrer qui, lui sentant de l’argent, commenceraient la besogne par lui, ou bien, après avoir empoché les arrhes, lui soutireraient la somme entière en le menaçant de le livrer aux vigiles. Au reste, il éprouvait depuis quelque temps de l’aversion pour la canaille, pour les figures ignobles et effroyables qui se nichaient dans les bouges de Suburre et du Transtévère. Mesurant tout à son aune et n’ayant approfondi qu’imparfaitement les chrétiens et leur doctrine, il les croyait capables de lui fournir des instruments dociles ; les jugeant aussi plus consciencieux, il avait décidé de s’adresser à eux en leur présentant l’affaire de telle façon qu’ils s’en chargeraient autant par zèle que par appât du lucre.

 

Dans ce but, il se rendit donc, dès le soir, chez Euricius, qu’il savait lui être dévoué corps et âme et prêt à tout faire pour lui être utile. Mais, prudent par nature, il ne songeait aucunement à lui dévoiler ses véritables intentions, en opposition complète, d’ailleurs, avec la confiance que le vieillard professait pour la vertu et la piété de son bienfaiteur. Ce qu’il lui fallait, c’étaient des hommes prêts à tout, avec lesquels il s’entendrait de façon, que dans leur propre intérêt, ils fussent obligés de garder sur l’affaire un silence éternel.

 

Après avoir racheté son fils, Euricius avait loué une de ces maigres échoppes qui foisonnaient aux alentours du Circus Maximus et où l’on vendait aux spectateurs des courses des olives, des fèves, du pain sans levain et de l’eau coupée de miel. Chilon le trouva occupé à ranger ses marchandises ; il le salua au nom du Christ et entama l’entretien sur l’affaire qui l’amenait. Puisqu’il leur avait rendu service, à lui et à son fils, il comptait sur leur reconnaissance. Il avait besoin de deux ou trois hommes solides et courageux pour détourner un danger menaçant, non seulement lui, mais tous les chrétiens. Il était pauvre, c’est vrai, car il avait donné à Euricius presque tout ce qu’il possédait ; néanmoins il payerait ce service, pourvu que ces hommes eussent confiance en lui et remplissent fidèlement ses ordres.

 

Après avoir écouté presque à genoux leur bienfaiteur, Euricius et son fils Quartus déclarèrent qu’ils étaient prêts eux-mêmes à exécuter toutes ses volontés, certains qu’un saint homme comme lui n’exigerait rien qui fût contraire aux enseignements du Christ.

 

Chilon leur assura qu’il en était ainsi ; et, les yeux levés au ciel, il semblait prier ; mais en réalité il réfléchissait sur l’opportunité qu’il y aurait à accepter leur proposition et à économiser par là mille sesterces. Toutefois, après un instant de réflexion, il y renonça. Euricius était vieux et, sinon accablé par l’âge, du moins usé par les chagrins et la maladie. Quartus avait seize ans : or, Chilon avait besoin d’hommes experts et surtout solides. Quant aux mille sesterces, il comptait bien, grâce au plan qu’il avait combiné, en économiser une bonne part.

 

Ils insistèrent encore, mais sur le refus définitif de Chilon, Quartus dit :

 

– Je connais le boulanger Demas, seigneur, chez qui travaillent à la meule des esclaves et des salariés. L’un de ces derniers est si fort qu’il pourrait en remplacer non pas deux, mais quatre. Je l’ai vu moi-même soulever des pierres que quatre hommes réunis ne parvenaient pas à déplacer.

 

– Si c’est un fidèle qui craint Dieu et qui est capable de se sacrifier pour ses frères, fais-le moi connaître, – dit Chilon.

 

– Il est chrétien, seigneur, – répondit Quartus, – comme la plupart de ceux qui travaillent chez Demas. Il y a des ouvriers de jour et des ouvriers de nuit : c’est un de ces derniers. En y allant maintenant, nous arriverons pendant leur repas du soir et tu pourras causer avec lui en toute liberté. Demas habite près de l’Emporium.

 

Chilon y consentit volontiers. L’Emporium était situé au pied du mont Aventin, non loin, par conséquent, du Grand Cirque. On pouvait, sans faire le tour des collines, longer le fleuve, et en passant par le Porticus Æmilia, abréger encore le chemin.

 

– Je me fais vieux, – dit Chilon, comme ils pénétraient sous la colonnade, – et j’ai quelquefois des absences de mémoire. Oui, notre Christ a été livré par un de ses disciples ; mais, en ce moment, je ne puis me rappeler le nom du traître…

 

– Judas, seigneur ; il s’est pendu, – répondit Quartus, assez étonné qu’on put oublier ce nom.

 

– Ah, oui ! Judas ! Je te remercie, – fit Chilon.

 

Puis ils cheminèrent quelque temps sans parler. Arrivés à l’Emporium, qui était déjà fermé, ils le dépassèrent, contournèrent les greniers où se faisaient les distributions de blé, et prirent à gauche, vers les maisons en bordure de la route d’Ostie jusqu’au mont Testacius et au Forum Pistorium. Là, ils s’arrêtèrent devant un bâtiment de bois d’où montait le bruit des meules. Quartus y entra, tandis que Chilon, qui n’aimait pas à se montrer devant une assistance nombreuse et craignait en outre le hasard d’une rencontre avec Glaucos, se tenait dehors.

 

« Je suis curieux de voir cet Hercule transformé en meunier, – se disait-il en contemplant la lune qui brillait avec éclat. – Si c’est une canaille et un malin, cela me coûtera un peu cher ; au contraire, si c’est un chrétien vertueux et un sot, il fera pour rien tout ce que je lui demanderai. »

 

Ses réflexions furent interrompues par le retour de Quartus, qui sortit du bâtiment avec un autre homme vêtu seulement d’une de ces tuniques appelées exomis, comme en portent les ouvriers, et qui laissent nues l’épaule et la partie droite de la poitrine, de façon à ne pas gêner les mouvements. Chilon poussa un soupir satisfait : de sa vie il n’avait vu tel bras ni telle poitrine.

 

– Voici, seigneur, – dit Quartus, – le frère que tu désires voir.

 

– Que la paix du Christ soit avec toi, – dit Chilon ; – Quartus, dis à ce frère si je mérite la confiance, puis retourne chez toi, pour l’amour de Dieu, car il ne faut pas laisser tout seul ton vieux père.

 

– C’est un saint homme, – confirma Quartus, – il a sacrifié toute sa fortune pour me racheter de l’esclavage, moi, un inconnu. Que Notre-Seigneur le Sauveur lui prépare en échange une récompense céleste !

 

À ces mots, le colossal ouvrier s’inclina et baisa la main de Chilon.

 

– Quel est ton nom, mon frère ? – demanda le Grec.

 

– Père, au saint baptême, j’ai reçu le nom d’Urbain.

 

– Urbain, mon frère, as-tu le temps de causer librement avec moi ?

 

– Notre travail ne commence qu’à minuit et, en ce moment, on nous prépare le souper.

 

– Nous avons donc tout le temps nécessaire. Allons au bord du fleuve et là tu m’écouteras.

 

Ils furent s’asseoir sur une pierre de la berge, dans le calme troublé seulement par le bruit lointain des meules et le clapotis des vagues qui roulaient au-dessous d’eux.

 

Chilon examina la figure de l’ouvrier, et, malgré l’expression un peu rude et triste très fréquente chez les barbares qui habitaient Rome, elle lui parut refléter la bonhomie et la sincérité.

 

« Oui, – songea-t-il, – voilà l’homme bon et sot qui tuera Glaucos gratis. »

 

Et il demanda :

 

– Urbain, aimes-tu le Christ ?

 

– Je l’aime de toute mon âme et de tout mon cœur, – répondit l’ouvrier.

 

– Et tes frères et tes sœurs ? et tous ceux qui t’ont enseigné la vérité et la foi dans le Christ ?

 

– Je les aime aussi, mon père.

 

– Alors, que la paix soit avec toi !

 

– Et avec toi aussi, mon père !

 

De nouveau un silence se fit, troublé seulement par le bruit des meules et le clapotis du fleuve.

 

Chilon, les yeux à la claire lune, se mit à parler d’une voix calme et grave de la mort du Christ. Il parlait comme s’il ne se fût pas adressé à Urbain, mais se fût rappelé cette mort à soi-même ou eût confié ce secret à la ville endormie. Il y avait là quelque chose d’émouvant et de solennel. L’ouvrier pleurait, et lorsque Chilon commença à gémir et à se lamenter de ce qu’au moment de la mort du Sauveur, personne ne se fût trouvé là pour le défendre, sinon contre le supplice de la croix, du moins contre les insultes des soldats et des Juifs, les poings formidables du barbare se crispèrent de regret et de rage contenue. La mort du Christ l’émouvait, mais à la pensée de cette foule qui avait outragé l’Agneau cloué à la croix, tout son être de simple tressaillait et il se sentait altéré d’une soif de sauvage vengeance.

 

Soudain, Chilon lui demanda :

 

– Urbain, sais-tu qui était Judas ?

 

– Je le sais ! Je le sais ! mais il s’est pendu !

 

Le ton de sa voix trahissait une sorte de regret que le traître se fût fait justice lui-même et ne pût ainsi tomber entre ses mains.

 

Chilon continua :

 

– Si pourtant il ne s’était pas pendu et que quelque chrétien le rencontrât, soit sur terre, soit sur mer, ne devrait-il pas venger le supplice, le sang et la mort du Sauveur ?

 

– Et qui donc ne les vengerait pas, mon père ?

 

– Que la paix soit avec toi, fidèle serviteur de l’Agneau ! Oui ! on peut pardonner ses propres offenses, mais qui donc a le droit de pardonner les offenses faites à Dieu ? De même qu’un serpent engendre un serpent, que de la méchanceté naît la méchanceté, de la trahison la trahison, ainsi, du venin de Judas est né un autre traître ; de même que l’un a livré le Sauveur aux Juifs et aux soldats romains, ses brebis seront livrées aux loups, par un autre, qui vit au milieu de nous ; et si personne ne prévient cette trahison, si personne n’écrase à temps la tête de ce serpent, c’en est fait de nous tous, et avec nous disparaîtra la gloire de l’Agneau.

 

Tandis que l’ouvrier le regardait avec une inquiétude inouïe, comme s’il ne se rendait pas compte de ce qu’il entendait, le Grec se couvrit la tête du pan de son manteau et répéta d’une voix sépulcrale :

 

– Malheur à vous, serviteurs du vrai Dieu ! Malheur à vous, chrétiens et chrétiennes !

 

Il se fit encore un silence, pendant lequel on n’entendait que le bruit des meules, le chant assourdi des meuniers et le clapotis du fleuve.

 

– Mon père, – demanda enfin l’ouvrier, – quel est ce traître ?

 

Chilon baissa la tête.

 

– Quel est ce traître ? Un fils de Judas, fils de son venin, qui se donne pour chrétien et fréquente les maisons de prières, dans l’unique but d’accuser ses frères devant César de ne pas reconnaître celui-ci pour dieu, d’empoisonner les fontaines, d’immoler des enfants, et de vouloir détruire cette ville afin qu’il n’en reste pas pierre sur pierre. Dans quelques jours, l’ordre sera donné aux prétoriens d’enchaîner les vieillards, les femmes et les enfants et de les conduire au supplice, comme les esclaves de Pedanius Secundus. Voilà l’œuvre de cet autre Judas. Mais si personne n’a puni le premier, n’a tiré de lui vengeance, si nul n’a pris la défense du Christ à l’heure de son supplice, qui donc voudra punir celui-là, qui donc anéantira ce serpent avant qu’il ait parlé à César, qui le fera disparaître, qui sauvera de leur perte et les frères et la foi chrétienne ?

 

Urbain, jusqu’alors assis sur un bloc de pierre, se leva subitement et dit :

 

– Je le ferai, moi.

 

Chilon se leva à son tour, observa un moment le visage de l’ouvrier éclairé par les rayons de la lune, puis, étendant le bras, il posa lentement sa main sur la tête du colosse :

 

– Va parmi les chrétiens, – dit-il d’une voix solennelle, – va dans les maisons de prières et demande à nos frères où est Glaucos, et quand on te l’aura montré, alors, au nom du Christ, tue !…

 

– Glaucos ?… – répéta l’ouvrier comme pour graver ce nom dans sa mémoire.

 

– Le connaîtrais-tu ?

 

– Non, je ne le connais pas. Il y a dans Rome des milliers de chrétiens, et ils ne se connaissent pas tous. Mais, dans la nuit de demain, tous les frères et les sœurs, sans en excepter un, se réuniront à l’Ostrianum, car le grand Apôtre du Christ est arrivé, et c’est là qu’il va prêcher ; des frères m’y montreront Glaucos.

 

– À l’Ostrianum ? – interrogea Chilon, – mais c’est hors des portes ? Tous nos frères et toutes nos sœurs ? La nuit ? hors de la ville ? à l’Ostrianum ?

 

– Oui, mon père ! c’est notre cimetière, entre la Via Salaria et la Via Nomentana. Ne sais-tu donc pas que le grand Apôtre doit y prêcher ?

 

– Je suis resté deux jours sans rentrer chez moi, c’est pourquoi je n’ai pas reçu sa lettre ; et j’ignore où se trouve l’Ostrianum, car je suis arrivé depuis peu de Corinthe, où je dirige la communauté chrétienne… Mais c’est bien, et puisque le Christ t’a envoyé cette inspiration, va à l’Ostrianum, mon fils ; tu y trouveras Glaucos au milieu de nos frères, et tu le tueras en revenant à la ville ; en récompense, tous tes péchés te seront pardonnés. Et maintenant, que la paix soit avec toi !…

 

– Mon père…

 

– Je t’écoute, serviteur de l’Agneau.

 

Une grande perplexité se peignit sur les traits de l’ouvrier. Voici peu de temps il avait tué un homme, peut-être même deux, et la doctrine chrétienne interdit de tuer. Il ne les avait pas tués, il est vrai, pour sa défense personnelle, mais cela non plus n’est pas permis ! Il n’avait pas tué par intérêt : le Christ l’en préserve !… L’évêque lui avait même donné des frères pour le seconder, mais non l’autorisation de tuer ; pourtant, il avait tué sans le vouloir, parce que Dieu l’a puni en lui donnant une force trop grande… et maintenant il expie cruellement… Les autres chantent auprès des meules, alors que lui, malheureux, ne songe qu’à son péché et à l’offense faite à l’Agneau… Que de prières, que de larmes versées ! Combien de fois n’a-t-il pas sollicité le pardon de l’Agneau ! et il sent qu’il n’a pas encore assez expié… Et il vient de promettre de nouveau de tuer un traître… Soit ! on ne doit pardonner que ses propres offenses : il le tuera donc, même sous les yeux de tous les frères et de toutes les sœurs, demain, à l’Ostrianum. Mais que d’abord Glaucos soit condamné par ceux d’entre les frères qui sont les supérieurs, par l’évêque ou par l’apôtre. Ce n’est rien de tuer, et l’on a même plaisir à tuer un traître, comme un loup ou un ours ; mais si, par hasard, Glaucos n’était pas coupable !… Comment assumer un nouveau meurtre, un nouveau péché, une nouvelle offense à l’Agneau ?

 

– Le temps manque pour un jugement, mon fils, – objecta Chilon, – car, de l’Ostrianum, le traître se hâtera d’aller directement rejoindre César à Antium, ou bien il se réfugiera dans la maison d’un patricien dont il est le serviteur ; mais, grâce au signe que je vais te donner et que tu montreras quand tu auras tué Glaucos, tu recevras pour ta bonne action la bénédiction de l’évêque et du grand Apôtre.

 

À ces mots, il tira un sesterce, y grava une croix avec la pointe de son couteau et remit la pièce à l’ouvrier :

 

– Ceci est une sentence contre Glaucos et un signe pour toi. Quand, après avoir fait disparaître Glaucos, tu présenteras ce sesterce à l’évêque, il te pardonnera également l’autre meurtre que tu as commis sans le vouloir.

 

L’ouvrier hésita à tendre la main pour prendre la pièce ; le premier meurtre étant encore trop frais dans sa mémoire, il ressentait une sorte d’effroi.

 

– Père ! – dit-il d’une voix presque suppliante, – ta conscience se charge-t-elle de cette action et as-tu entendu, de tes propres oreilles, Glaucos trahir ses frères ?

 

Chilon comprit qu’il fallait ou donner des preuves, ou citer des noms, sans quoi le doute pourrait entrer dans le cœur du géant. Et soudain, il lui vint une inspiration heureuse :

 

– Écoute, Urbain, je demeure à Corinthe, mais je suis originaire de Cos et j’enseigne ici, à Rome, la doctrine du Christ à une esclave de mon pays, du nom d’Eunice. Elle sert comme vestiplice dans la maison d’un certain Pétrone, ami de César. Eh bien ! dans cette maison, j’ai entendu Glaucos s’engager à livrer tous les chrétiens et affirmer, en outre, à un autre familier de César, Vinicius, qu’il lui ferait retrouver parmi les chrétiens une jeune vierge…

 

Il s’arrêta pour regarder avec stupéfaction l’ouvrier, dont les yeux, brusquement, avaient étincelé comme ceux d’une bête fauve et dont le visage avait pris une expression de colère sauvage et de menace.

 

– Qu’as-tu ? – demanda-t-il avec quelque frayeur.

 

– Rien, mon père. Demain, je tuerai Glaucos !

 

Le Grec se tut ; un instant après, il prit l’ouvrier par les épaules et le fit se retourner de façon à pouvoir observer avec attention son visage, pleinement éclairé par la lueur de la lune. Il hésitait, ne sachant s’il fallait continuer à le questionner et tirer tout au clair ou bien s’en tenir à ce qu’il avait appris.

 

Sa prudence innée prit le dessus. Il respira profondément à deux reprises, puis, la main sur la tête de l’ouvrier, il lui demanda d’une voix solennelle et bien accentuée :

 

– Urbain est bien le nom que tu as reçu au saint baptême ?

 

– Oui, mon père.

 

– Urbain, que la paix soit avec toi !

 

Chapitre XVIII.

PÉTRONE À VINICIUS :

 

« Tu vas bien mal, carissime ! Il est clair que Vénus t’a troublé l’esprit, t’a fait perdre la raison, la mémoire, la faculté de penser à quoi que ce soit, sauf à l’amour. Si tu relis un jour ta réponse à ma lettre, tu pourras te convaincre de l’indifférence de ton esprit pour tout ce qui n’est pas Lygie, comme il ne s’occupe uniquement que d’elle, y revient sans cesse, tournoie au-dessus d’elle, tel un épervier au-dessus de la proie convoitée. Par Pollux ! retrouve-la donc au plus vite ; autrement, si la flamme qui te consume ne te réduit pas en cendres, tu vas te métamorphoser en ce sphinx d’Égypte qui, à ce que l’on assure, épris d’amour pour la pâle Isis, devient sourd et indifférent à tout et n’attend que la nuit où, de ses yeux de pierre, il peut contempler sa bien-aimée.

 

« Le soir, déguise-toi pour parcourir la ville, même pour pénétrer avec ton philosophe dans les maisons de prières des chrétiens. Tout ce qui fait naître l’espérance et tue le temps est digne de louanges. Mais, par amitié pour moi, fais une chose : puisque cet Ursus, l’esclave de Lygie, est d’une force extraordinaire, prends Croton à tes gages et ne risquez cette expédition qu’à vous trois. Ce sera moins dangereux et plus raisonnable. Étant donné que Pomponia Græcina et Lygie sont des leurs, les chrétiens ne sont pas des misérables, ainsi qu’on le croit partout ; cela n’empêche que, lors de l’enlèvement de Lygie, ils ont prouvé qu’ils ne plaisantent pas dès qu’il s’agit d’une petite brebis de leur troupeau. Aussitôt que tu apercevras ta Lygie, je sais que tu ne sauras te retenir de vouloir l’enlever sur-le-champ. Comment pourrais-tu le faire avec le Chilonidès seul ? Croton, au contraire, en viendra à bout, fût-elle protégée par dix Lygiens comme cet Ursus. Ne te laisse pas soutirer beaucoup d’argent par Chilon, mais ne le ménage pas à Croton. De tous les conseils que je puis t’envoyer, celui-ci est le meilleur.

 

« On a déjà cessé ici de parler de la petite Augusta et de répéter que sa mort a été provoquée par des sortilèges. De loin en loin Poppée y fait allusion, mais l’esprit de César est occupé d’autre chose ; d’autant que – je ne sais si c’est vrai – la divine Augusta serait de nouveau dans une position intéressante et que, chez elle, le souvenir du premier enfant ne tardera guère à s’envoler. Il y a déjà quelques jours que nous sommes à Naples, ou plus exactement à Baïes. Si tu étais capable de penser à quoi que ce soit, les oreilles t’auraient tinté des échos de notre séjour ici, car, sans nul doute, on ne doit pas parler d’autre chose à Rome. Nous sommes donc venus tout droit à Baïes où, tout d’abord, le souvenir de notre mère nous a plongés dans les remords. Mais sais-tu où en est Ahénobarbe ? Le meurtre même de sa mère est devenu un thème pour ses vers et un motif pour des scènes tragi-comiques. Jadis, ses vrais remords trouvaient leur source dans sa poltronnerie. Aujourd’hui, certain que le monde est toujours solide sous ses pas et qu’aucune divinité ne s’est vengée sur lui, il feint le remords pour apitoyer les gens. Il lui arrive de se lever brusquement, la nuit, en affirmant que les Furies le poursuivent ; il nous réveille, regarde derrière lui, prend les poses d’un mauvais comédien dans le rôle d’Oreste, déclame des vers grecs et nous observe, pour voir si nous l’admirons. Et, naturellement, c’est ce que nous faisons, et au lieu de lui dire : « Va te coucher, pitre ! » nous nous haussons aussi au ton tragique et nous défendons contre les Furies le grand artiste.

 

« Par Castor ! tu as pour le moins entendu dire qu’il a déjà paru en public à Naples. On a ramassé la racaille grecque de la ville et des environs : tout cela a rempli les arènes d’odeurs d’ail et de sueur si désagréables que j’ai rendu grâces aux dieux de ne pas être placé au premier rang avec les augustans, mais de rester derrière la scène avec Barbe-d’Airain. Et figure-toi qu’il avait peur ! Je t’assure, il avait réellement peur ! Il posait ma main sur sa poitrine et, en effet, je sentais se précipiter les battements de son cœur. Son souffle était haletant et, au moment de paraître, il devint jaune comme du parchemin et son front s’inonda de sueur. Il savait pourtant que des prétoriens, munis de bâtons, étaient postés à chaque banc pour stimuler, si besoin en était, l’enthousiasme des auditeurs. Mais ce fut inutile. Il n’est pas une troupe de singes des environs de Carthage qui eût su hurler comme a hurlé cette canaille. Je te le dis, l’odeur de l’ail gagnait jusqu’à la scène, et Néron saluait, portait les mains à son cœur, envoyait des baisers et pleurait. Puis, tel un homme ivre, il vint tomber au milieu de nous, derrière la scène, et s’écria : « Que sont donc tous les triomphes, en comparaison du mien ? » Et là-bas, la meute continuait à hurler et à applaudir, sûre de s’attirer, par des applaudissements, les bonnes grâces impériales, des dons, des festins, des billets de loterie et une nouvelle exhibition de César le pitre. Ces ovations ne m’ont pas étonné, car jamais encore on n’avait vu chose pareille. Et lui répétait à chaque instant : « Les voilà, les Grecs ! les voilà, les Grecs ! » Il me semble qu’après une telle représentation, sa haine pour Rome a encore grandi. Néanmoins, on y a dépêché des exprès pour annoncer ce triomphe, et nous nous attendons à recevoir un de ces jours les congratulations du Sénat.

 

« Aussitôt après le premier début de Néron, il s’est produit un accident bizarre. Le théâtre s’est écroulé ; mais le public était déjà sorti. Je suis allé sur le lieu de l’événement et n’ai pas vu qu’aucun cadavre ait été retiré des décombres. Nombreux sont ceux, même parmi les Grecs, qui voient là un signe de la colère divine, causée par la profanation de la majesté impériale ; lui prétend, au contraire, que les dieux ont prouvé leur bienveillance en prenant sous leur protection et ses chants et ses auditeurs. C’est pourquoi il a ordonné d’offrir des sacrifices et des actions de grâces dans tous les temples ; et cet incident n’a fait qu’augmenter son désir d’aller en Achaïe. Pourtant, ces derniers jours, il m’a manifesté ses craintes sur ce que pourrait en penser le peuple romain ; il a peur qu’il se soulève, d’abord en raison de son amour pour lui, et ensuite par crainte qu’une longue absence le prive des distributions de blé et des spectacles.

 

« Néanmoins, nous partons pour Bénévent, afin d’y goûter les splendeurs, bien dignes d’un savetier, par lesquelles Vatinius veut se distinguer, et de là, sous la protection des divins frères d’Hélène, pour la Grèce. J’ai, quant à moi, remarqué une chose, c’est qu’au contact des fous, on devient fou soi-même ; bien mieux : on trouve aux folies un certain attrait. La Grèce et ce voyage avec accompagnement de mille cithares, cette sorte de marche triomphale de Bacchus escorté de nymphes et de bacchantes couronnées de myrtes verdoyants et de pampre, ces chariots traînés par des tigres, ces fleurs, ces thyrses, ces guirlandes, ces cris d’« Evohé ! », cette musique, cette poésie, et toute l’Hellade qui applaudit, tout cela est déjà très bien, mais nous nourrissons des projets plus audacieux encore. L’envie nous prend de fonder quelque féerique empire d’Orient, empire des palmiers, du soleil, de la poésie et de la réalité métamorphosée en rêve, de la vie transformée en perpétuelle jouissance. Nous voulons oublier Rome et fixer le centre du monde quelque part entre la Grèce, l’Asie et l’Égypte ; vivre, non de la vie des hommes, mais de celle des dieux ; ignorer tout souci quotidien ; errer par l’Archipel, sur des galères d’or, à l’ombre de voiles de pourpre ; être, en une seule personne, Apollon, Osiris et Baal ; nous roser d’aurore, nous dorer de soleil, nous argenter de lune ; régner, chanter, rêver… Et croirais-tu qu’ayant encore pour un sesterce de sens commun et un as de jugement, je me laisse gagner moi-même à ces idées fantasques ; et je m’y laisse gagner parce que, pour si impraticables qu’elles soient, elles ont du moins de la grandeur et de l’originalité. Un tel royaume féerique, quoi qu’on en dise, apparaîtrait dans les siècles lointains comme un rêve merveilleux. Si Vénus ne prend la figure d’une Lygie, ou tout au moins celle d’une esclave comme Eunice, et si la vie n’est pas embellie par l’art, cette existence restera vide par elle-même, avec une face simiesque. Mais ce n’est pas Barbe-d’Airain qui réalisera ces conceptions ; dans ce fabuleux royaume de la poésie de l’Orient, il ne devrait y avoir de place ni pour la trahison, ni pour la mort, et en lui, sous les apparences d’un poète, réside un médiocre cabotin et se cache un plat tyran.

 

« En attendant, voici que nous étranglons les gens pour peu qu’ils nous gênent ; ce pauvre Torquatus Silanus est déjà parmi les ombres, il s’est ouvert les veines ces derniers jours. Lecanius et Licinius n’acceptent le consulat qu’en tremblant. Le vieux Thraséas ose trop rester honnête pour échapper à la mort. Et moi, Tigellin n’a pu jusqu’ici obtenir l’ordre qui m’enjoindrait de m’ouvrir les veines : je suis encore nécessaire, non seulement comme arbitre des élégances, mais aussi comme celui dont les conseils et le goût sont indispensables pendant le voyage en Achaïe. Je n’en pense pas moins que tôt ou tard il faudra en arriver là. Et sais-tu ce qui me préoccupe le plus ? C’est que Barbe-d’Airain n’hérite pas de cette coupe de Myrrhène que tu connais et que tu admires. Si tu es près de moi quand je mourrai, je te la remettrai ; si tu es loin, je la briserai. D’ici là, nous avons encore en réserve Bénévent et son savetier, la Grèce olympique, et le Fatum qui trace à chacun sa route dans l’inconnu.

 

« Porte-toi bien. Prends Croton à tes gages, si tu ne veux qu’on t’arrache une seconde fois Lygie. Envoie-moi Chilonidès, où que je sois, dès qu’il aura cessé de t’être utile. Peut-être en ferai-je un second Vatinius, devant qui trembleront les personnages consulaires et les sénateurs, comme ils tremblent devant le chevalier de l’alène. Ce spectacle vaudrait de vivre encore. Quand tu auras retrouvé Lygie, mande-le-moi, que je puisse offrir à Vénus en son petit temple rond de Baïes, un couple de cygnes et un de colombes. J’ai vu récemment en songe Lygie sur tes genoux et cherchant tes baisers. Fais en sorte que ce soit là un songe prophétique. Puisse-t-il, en ton ciel, ne point y avoir de nuages, et s’il y en a, qu’ils aient la couleur et le parfum des roses ! Porte-toi bien, et adieu ! »

 

Chapitre XIX.

Vinicius achevait à peine de lire, que Chilon se glissa dans la bibliothèque sans avoir été annoncé, les serviteurs ayant reçu l’ordre de le laisser pénétrer à toute heure du jour ou de la nuit.

 

– Que la divine mère d’Énée, ta magnanime aïeule, seigneur, te soit aussi propice que le fut pour moi le divin fils de Maïa !

 

– Ce qui veut dire ?… – questionna Vinicius en se levant vivement de la table à laquelle il était assis.

 

Chilon releva la tête et répondit :

 

– Eurêka !

 

Le jeune patricien ressentit une telle émotion qu’il fut un instant sans pouvoir articuler un mot.

 

– Tu l’as vue ?… – finit-il par demander.

 

– J’ai vu Ursus, seigneur, et je lui ai parlé.

 

– Et tu sais où ils sont cachés ?

 

– Non, seigneur. Un autre n’eût pas manqué, par amour-propre, de laisser voir au Lygien qu’il l’avait reconnu ; un autre eût cherché à le faire jaser, pour savoir où il demeure ; ou bien il eût reçu un coup de poing qui l’eût pour jamais rendu insensible aux choses de ce monde, ou bien il eût éveillé la méfiance du géant et, cette nuit même, on eût cherché une autre cachette pour la jeune fille. Moi, seigneur, je n’ai rien fait de semblable ; il me suffit de savoir qu’Ursus travaille près de l’Emporium, chez un meunier du même nom que ton affranchi, Demas ; et cette découverte m’a suffi, parce que n’importe lequel de tes esclaves de confiance peut le suivre le matin et trouver la cachette. Je t’apporte seulement, seigneur, la certitude qu’Ursus étant ici, la divine Lygie est également à Rome, et aussi la nouvelle que tout fait présumer qu’elle sera cette nuit à l’Ostrianum…

 

– À l’Ostrianum ! Où est-ce ? – interrompit Vinicius, tout prêt à y courir à l’instant même.

 

– C’est un ancien hypogée entre la Via Salaria et la Via Nomentana. Le grand pontife chrétien dont je t’ai parlé, seigneur, et que l’on n’attendait que beaucoup plus tard, est arrivé : cette nuit, il doit baptiser et prêcher dans ce cimetière. Ils cachent leur doctrine et, bien que jusqu’à présent aucun édit ne l’ait condamnée, il leur faut être prudents, car le peuple les hait. Ursus m’a dit que tous, autant qu’ils sont, doivent se réunir ce soir à l’Ostrianum, où chacun doit entendre et contempler celui qui fut le premier des disciples du Christ et qu’ils appellent l’Apôtre. Et les femmes devant, comme les hommes, assister aux cérémonies, Pomponia sera peut-être seule d’entre elles à y manquer : elle ne pourrait justifier à Aulus, adorateur des anciens dieux, son absence pendant la nuit ; tandis que Lygie, actuellement sous la protection d’Ursus et des anciens de la communauté, s’y rendra certainement avec les autres.

 

Vinicius, qui jusqu’alors avait vécu dans la fièvre, et à la veille de voir son espérance se réaliser, se sentit faiblir, ainsi qu’un homme au terme d’un voyage pénible. Chilon s’en aperçut et résolut d’en tirer profit :

 

– Il est vrai, seigneur, que tes gens surveillent les portes et que les chrétiens doivent le savoir. Mais ils n’ont pas besoin des portes. Le Tibre n’en a pas besoin non plus, et, bien que le trajet jusqu’à l’Ostrianum soit plus long par le fleuve, on prendra la peine de faire un long détour pour voir le « Grand Apôtre ». D’ailleurs, et cela ne fait pas de doute, ils ont mille moyens de franchir l’enceinte. À l’Ostrianum, seigneur, tu verras Lygie, et si, par extraordinaire, elle ne s’y trouvait pas, Ursus y sera, car il m’a promis de tuer Glaucos. Il m’a dit lui-même qu’il y viendrait pour l’y tuer ; entends-tu, noble tribun ! Et alors, ou tu le suivras et tu sauras où demeure Lygie, ou tes hommes l’appréhenderont comme meurtrier, et, quand il sera entre tes mains, tu lui feras avouer où il l’a cachée. Ma mission est donc remplie. Un autre, ô seigneur, prétendrait qu’il a bu avec Ursus dix canthares de vin de premier cru pour lui soutirer son secret ; un autre prétendrait qu’il a perdu avec lui mille sesterces aux scriptæ duodecim, ou qu’il lui a acheté ses renseignements pour deux mille… Je sais que tu m’en rembourserais le double. Eh bien ! une fois dans ma vie… non, je voulais dire, comme pendant toute ma vie… je resterai honnête, car je crois, d’après l’affirmation du magnanime Pétrone, que ta générosité excédera toutes mes dépenses et toutes mes espérances.

 

Cependant Vinicius, en soldat qu’il était, et habitué non seulement à ne pas se départir de son sang-froid dans des éventualités quelconques, mais encore à agir, domina sa faiblesse passagère et dit :

 

– Ton espoir ne sera pas déçu ; mais d’abord, tu viendras avec moi à l’Ostrianum.

 

– Moi, à l’Ostrianum ? – se récria Chilon, qui n’avait pas la moindre envie d’y aller. – Noble tribun, j’ai promis de t’indiquer où est Lygie, mais non de l’enlever… Songe donc, seigneur, à ce qu’il adviendrait de moi si cet ours lygien, après avoir mis Glaucos en pièces, s’apercevait qu’il l’a tué un peu à la légère. Ne me regarderait-il pas (à tort, du reste) comme responsable du meurtre qu’il aurait commis ? Souviens-toi, seigneur, que plus on est profond philosophe, plus il est difficile de répondre aux questions des ignares. Et s’il me demandait pourquoi j’ai accusé le médecin Glaucos, qu’aurais-je à lui répondre ? Mais si pourtant tu me soupçonnais de te tromper, je te dirais : ne me paye que lorsque je t’aurai indiqué la maison où demeure Lygie ; aujourd’hui, ne me fais sentir qu’une parcelle de ta générosité, afin que je ne sois pas tout à fait frustré dans le cas où toi, seigneur, – que tous les dieux t’en préservent ! – tu serais victime de quelque malheur. Ton cœur ne pourrait le souffrir.

 

Vinicius prit dans un coffre appelé arca, posé sur un socle de marbre, une bourse qu’il jeta à Chilon.

 

– Ce sont des scrupula, – dit-il. – Quand Lygie sera chez moi tu en recevras une autre pareille, mais pleine d’aureus[8].

 

– Ô Jupiter ! – s’écria Chilon.

 

Mais Vinicius fronça les sourcils :

 

– On va te donner à manger ici ; ensuite tu pourras te reposer. D’ici ce soir, tu ne sortiras pas, et, la nuit venue, tu m’accompagneras à l’Ostrianum.

 

La terreur et l’hésitation se peignirent un instant sur le visage du Grec ; mais il finit par se rassurer et dit :

 

– Qui donc peut te résister, seigneur ? Tiens ces paroles pour un bon augure, ainsi que les a acceptées notre illustre héros dans le temple d’Ammon. Pour moi, ces scrupules, – et il fit sonner la bourse, – font contrepoids à tous les miens, sans parler de ta société qui est pour moi un honneur et une joie.

 

Vinicius, impatienté, l’interrompit pour le questionner sur les détails de sa conversation avec Ursus. Il put en déduire que, dès cette nuit, on découvrirait le refuge de la jeune fille, ou qu’on l’enlèverait elle-même en chemin, à son retour de l’Ostrianum. À cette seule pensée, Vinicius fut pris d’une joie folle. Presque certain à présent de reconquérir Lygie, sa colère et son dépit contre elle s’étaient évanouis. Pour cette joie, il était prêt à lui pardonner tous ses torts. Il ne voyait plus en elle que l’être cher et désiré ; il lui semblait l’attendre comme si elle allait revenir d’un grand voyage. Il avait envie d’appeler ses esclaves et de leur donner l’ordre d’enguirlander la maison de verdure. En ce moment, il n’en voulait même plus à Ursus et il était prêt à pardonner tout à tous. Chilon, qui, en dépit de ses services, lui avait toujours inspiré de la répugnance, lui sembla pour la première fois un personnage amusant et peu banal. Enfin, la maison lui parut plus gaie ; ses yeux et son visage se rassérénèrent. De nouveau il sentit rayonner en lui la jeunesse et la joie de vivre. Ses souffrances de naguère ne lui avaient pas permis de sentir assez combien il aimait Lygie. Il le comprenait seulement à présent que renaissait en lui l’espoir de la ravoir. Sa passion pour elle s’éveillait comme s’éveille au printemps la terre réchauffée par le soleil, mais elle était à présent moins aveugle, moins sauvage, plus joyeuse et plus tendre. Il se sentait plein d’énergie et était certain que, du moment où de ses propres yeux il reverrait Lygie, tous les chrétiens de l’univers entier, et César lui-même, ne pourraient plus la lui enlever.

 

Encouragé par cette bonne humeur, Chilon lui-même reprit la parole et se mit à donner des conseils : à son avis, la partie n’était pas encore gagnée. Il fallait agir avec prudence sous peine de tout compromettre. Il suppliait Vinicius de ne pas enlever Lygie à l’Ostrianum même. Ils s’y rendraient en manteau, le capuchon rabattu sur la tête et se borneraient à observer, de quelque coin obscur, tous les assistants. Lorsque enfin ils découvriraient Lygie, le mieux serait de la suivre à distance, de remarquer la maison où elle entrerait et, le lendemain à l’aube, de cerner sa demeure et de la prendre de jour. En sa qualité d’otage et comme, à vrai dire, elle appartenait à César, tout cela pourrait être fait sans crainte de violer les lois. Et, au cas où ils ne la trouveraient pas à l’Ostrianum, ils suivraient Ursus et le résultat serait le même. On ne pouvait se rendre au cimetière en trop grand nombre, sous peine d’attirer l’attention des chrétiens, qui éteindraient toutes les lumières, comme ils l’avaient fait lors du premier enlèvement, se disperseraient et se cacheraient dans les refuges connus d’eux seuls. Mais il ne serait pas mauvais de s’armer, ou, mieux encore, de se faire accompagner de deux hommes vigoureux et fidèles, qui leur prêteraient main forte en cas de besoin.

 

Vinicius reconnaissait la justesse de ces observations ; se rappelant aussi les conseils de Pétrone, il donna l’ordre à ses esclaves d’aller lui chercher Croton. Chilon, qui connaissait tout le monde à Rome, fut pleinement rassuré quand il entendit le nom du fameux athlète dont maintes fois il avait apprécié la force au cirque. L’aide de Croton lui faciliterait singulièrement la conquête de la bourse garnie d’aureus.

 

Il se trouvait donc dans ces heureuses dispositions quand l’intendant de l’atrium vint l’appeler pour qu’il se mît à table ; et, sans perdre un coup de dent, il raconta aux esclaves comment il procurait à leur maître un onguent merveilleux : il suffisait d’en enduire les sabots des plus mauvais chevaux pour que ceux-ci devançassent de beaucoup tous les autres. Cette recette lui venait d’un chrétien, car les chrétiens âgés sont plus experts en sortilèges et en miracles que les Thessaliens eux-mêmes, bien que la Thessalie soit célèbre pour ses sorcières. Les chrétiens ont en lui une confiance aveugle ; et d’où lui vient cette confiance ? Celui-là le devinera aisément, qui connaît la signification du poisson. Et, tout en parlant, il scrutait avec attention les physionomies des esclaves, avec l’espoir de trouver parmi eux un chrétien à dénoncer à Vinicius. Trompé dans cet espoir il se mit à manger et à boire très copieusement, en prodiguant ses louanges au cuisinier et l’assurant qu’il tâcherait de le racheter à Vinicius. Toutefois, une unique pensée troublaient sa gaieté : cette nuit, il lui faudrait aller à l’Ostrianum ; mais il se rassurait en songeant qu’il s’y rendrait déguisé, dans l’obscurité, et en compagnie de deux hommes dont l’un était par sa force le dieu de Rome entière, et l’autre un patricien occupant de hautes fonctions militaires.

 

« Si même on découvre Vinicius, –raisonnait-il, – on n’osera porter la main sur lui ; en ce qui me concerne, bien malins seront ceux qui verront seulement le bout de mon nez. »

 

Puis il se remémora sa conversation avec l’ouvrier, et ces souvenirs le rassurèrent davantage encore. Il ne doutait plus que cet ouvrier fût Ursus. D’après les dires de Vinicius et des esclaves qui avaient escorté Lygie à sa sortie du palais de César, il connaissait la force herculéenne de cet homme. Il n’était donc pas surprenant qu’Euricius le lui eût désigné quand il lui avait demandé des hommes d’une grande vigueur. D’ailleurs, quand il avait fait allusion à Vinicius et à Lygie, le trouble et la colère de l’ouvrier ne lui avaient laissé aucun doute et prouvé combien cela le touchait de près. L’ouvrier avait dit également qu’il se repentait d’avoir tué : or, Ursus avait tué Atacin. Enfin, le signalement correspondait exactement avec ce que lui en avait dit Vinicius. Un doute unique pouvait naître de la différence des noms. Mais Chilon savait déjà qu’au baptême les chrétiens reçoivent un nouveau nom.

 

« Si Ursus tue Glaucos, – se disait Chilon, – c’est tant mieux ; et s’il ne le tue pas, ce sera également bon signe, car cela prouvera que les chrétiens ne se décident pas facilement au meurtre. J’ai fait passer ce Glaucos pour le propre fils de Judas et comme prêt à livrer tous les chrétiens. J’ai été si éloquent qu’une pierre même en eût été touchée et eût promis de choir sur la tête de Glaucos ; et cependant, c’est à peine si j’ai pu décider cet ours lygien à lui mettre la patte dessus… Il hésitait, parlait de sa grande tristesse et de son grand repentir… Évidemment, ce n’est pas dans leurs habitudes. On doit pardonner les offenses qu’on a subies et il n’est pas tout à fait permis non plus de venger les offenses faites aux autres : ergo, tu ne risques pas beaucoup, Chilon. Glaucos ne se vengera pas… Si Ursus ne le tue point, pour un crime aussi considérable que de trahir tous les chrétiens, il te tuera encore moins pour un crime aussi minime que d’en avoir trahi un seul. D’ailleurs, aussitôt que j’aurai indiqué à ce sauvage tourtereau passionné le nid de la colombe, je m’en laverai les mains et retournerai à Naples. Il est question aussi chez les chrétiens de certain lavage des mains : c’est sans doute pour eux un moyen de terminer une affaire. De braves gens, ces chrétiens, et on en dit tant de mal ! Ô dieux ! voilà donc la justice sur la terre ! Vraiment, elle me plaît, cette religion, une religion qui ne permet pas de tuer. Mais, si elle défend le meurtre, il est probable, en revanche, qu’elle n’autorise pas davantage le vol, la tromperie, le faux témoignage. Aussi, on ne saurait dire qu’elle est facile à suivre. À coup sûr elle enseigne, non seulement de mourir honnêtement, ainsi que le conseillent les stoïciens, mais aussi de vivre honnêtement. Si jamais j’amasse assez d’argent pour m’acheter une maison comme celle-ci, avec autant d’esclaves, peut-être me ferai-je chrétien pour aussi longtemps qu’il me conviendra. Le riche peut tout se permettre, même la vertu… Oui ! c’est une religion pour les riches, et je ne parviens pas à comprendre pourquoi tant de ses fidèles sont pauvres. Quels avantages y trouvent-ils ? Et pourquoi tolèrent-ils que la vertu leur lie les mains ? Il faudra que j’y réfléchisse un jour. Pour l’instant, sois loué, Hermès, de m’avoir aidé à retrouver ce blaireau ! Si tu l’as fait en vue des deux blanches génisses jumelles aux cornes dorées, je ne te reconnais plus. Sois honteux, vainqueur d’Argus ! toi, le dieu si sagace, tu n’as donc pas prévu que je te roulerais ! En revanche, je t’apporte en sacrifice ma reconnaissance, et si tu lui préfères deux bêtes, tu en es toi-même une troisième ; dans ce cas, tu devrais être plutôt un berger qu’un dieu. Au surplus, fais attention que, philosophe, je ne vienne à démontrer aux hommes que tu n’existes pas du tout et que personne alors ne t’apporte plus aucun sacrifice. Avec les philosophes, vois-tu, il vaut mieux faire bon ménage. »

 

Ainsi devisant avec soi-même et avec Hermès, Chilon s’étendit sur le banc, plaça son manteau sous sa tête et, dès que les esclaves eurent desservi la table, s’endormit. Il ne se réveilla, ou plutôt on ne le réveilla, qu’à l’arrivée de Croton. Il se rendit alors à l’atrium et contempla avec plaisir la puissante carrure du laniste, l’ex-gladiateur, qui semblait remplir de son corps tout l’atrium. Croton avait déjà débattu le prix de l’expédition et disait à Vinicius :

 

– Par Hercule ! tu as bien agi, seigneur, de me faire appeler aujourd’hui, car demain, je pars pour Bénévent où, sur l’invitation du noble Vatinius, je dois lutter devant César avec un certain Syphax, le plus fort de tous les nègres que l’Afrique ait jamais produits. Tu peux t’imaginer, seigneur, les craquements de son épine dorsale entre mes bras ; en outre, je lui casserai de mon poing sa mâchoire d’ébène.

 

– Par Pollux ! – répliqua Vinicius, – je suis certain que tu le mettras à mal.

 

– Et bien tu feras, – approuva Chilon. – Oui !… casse-lui en outre la mâchoire ! C’est une excellente idée et un exploit digne de toi. Je suis prêt à parier que tu lui démoliras la mâchoire. Mais, en attendant, ne manque pas de frotter tes membres avec de l’huile, mon Hercule, et de te ceindre solidement, car tu peux avoir affaire à un vrai Cacus. L’homme qui protège cette jeune fille désirée par le noble Vinicius est doué, parait-il, d’une force extraordinaire.

 

En parlant ainsi, Chilon n’avait pour but que de stimuler l’amour-propre de Croton. Vinicius appuya :

 

– Oui, je ne l’ai pas vu, mais on dit qu’il saisit un taureau par les cornes et le traîne où bon lui semble.

 

– Oh ! – s’exclama Chilon, qui n’imaginait pas qu’Ursus fût aussi fort.

 

Mais Croton sourit avec dédain :

 

– Je me fais fort, noble seigneur, – dit-il, – de saisir, de cette main que voilà, qui tu me désigneras, et de cette autre, de me défendre contre sept Lygiens comme lui, et enfin de t’apporter chez toi la jeune fille, quand bien même tous les chrétiens de Rome, comme des loups calabrais, se mettraient à mes trousses. Si j’y manque, qu’on me donne les verges dans cet impluvium.

 

– Ne te laisse pas faire, seigneur, – se récria Chilon, – on nous lancera des pierres, et alors, à quoi nous servira toute sa force ? Ne vaut-il pas mieux s’emparer de la jeune fille quand elle sera rentrée chez elle et ne pas l’exposer, ainsi que nous ?

 

– C’est ainsi que je l’entends, Croton, – dit Vinicius.

 

– C’est toi qui payes, à toi d’ordonner ! Souviens-toi seulement, seigneur, que je pars demain pour Bénévent.

 

– J’ai cinq cents esclaves rien que dans la ville, – répliqua Vinicius.

 

Puis, il leur fit signe de se retirer un moment et se rendit dans sa bibliothèque, où il écrivit à Pétrone :

 

« Chilon a retrouvé Lygie. Ce soir, avec lui et Croton, je vais à l’Ostrianum, où je l’enlèverai sur-le-champ, ou demain matin dans sa maison. Que les dieux te comblent de leurs faveurs ! Porte-toi bien, carissime. La joie ne me permet pas de t’en dire davantage. »

 

Ayant déposé son style, il se mit à arpenter la pièce à grands pas. Outre la joie qui remplissait son âme, il bouillait d’impatience. Il se disait que demain Lygie serait déjà dans cette maison et il se demandait comment il la traiterait, tout en sentant que, si elle voulait l’aimer, il serait son esclave. Il se souvint de ce que lui avait dit Acté de l’amour de la jeune fille et il s’en attendrit jusqu’au plus profond de son cœur. Il s’agissait donc simplement à présent de triompher d’une certaine pudeur virginale, de certains vœux qu’exigeait sans doute la doctrine chrétienne. S’il en était ainsi, dès que Lygie serait dans sa maison, elle céderait à la persuasion ou à la force et devrait se dire : « C’en est fait ! » Et alors, elle deviendrait soumise et aimante.

 

L’apparition de Chilon interrompit le cours de ces riantes pensées.

 

– Seigneur, – dit le Grec, – voici ce qui me vient encore à l’idée. Peut-être les chrétiens ont-ils certain mot d’ordre, certaines tessera indispensables pour pénétrer dans l’Ostrianum ? Je sais qu’il en est ainsi dans les maisons de prières et Euricius me donna une fois une tessera de ce genre ; permets-moi donc, seigneur, d’aller le trouver, de le questionner sur les moindres détails et de me munir de ces insignes, pour le cas où il en serait besoin.

 

– C’est bien, noble sage, – répondit ironiquement Vinicius ; – tu parles en homme prévoyant et tu mérites des félicitations. Va donc chez Euricius ou ailleurs, à ta guise, mais, pour plus de sûreté, laisse sur cette table la bourse que je t’ai donnée.

 

Chilon, n’aimant pas à se séparer de son argent, fit la grimace. Néanmoins il obéit et sortit. Des Carines au cirque, où était située la petite boutique d’Euricius, il n’y avait pas très loin, et il fut de retour bien avant le soir.

 

– Voici les insignes, seigneur, – dit-il. – Autrement, nous n’aurions pu passer. Je me suis renseigné exactement auprès d’Euricius sur le chemin à suivre et je lui ai dit en même temps que les insignes m’étaient nécessaires pour des amis, ne devant pas y aller moi-même, attendu que le trajet est trop long pour un vieillard comme moi et que je verrai demain le grand Apôtre, lequel me répétera les meilleurs passages de son sermon.

 

– Comment, tu ne viendras pas ? Il te faut y venir, – fit Vinicius.

 

– Je sais bien qu’il le faut, mais j’irai déguisé, ce que je vous conseille également de faire, sinon, nous risquerions de laisser s’envoler les oiseaux.

 

Ils firent leurs préparatifs, car la nuit approchait. Ils s’enveloppèrent de manteaux gaulois à capuchons et se munirent de lanternes ; Vinicius s’arma lui-même et arma ses compagnons de couteaux courts, aux lames recourbées ; Chilon s’affubla d’une perruque, qu’il s’était procurée en revenant de chez Euricius. Et ils sortirent, pressant le pas, afin d’arriver à la Porte Nomentane avant qu’elle fût fermée.

 

Chapitre XX.

Ils prirent par le Vicus Patricius, en longeant le Viminal, jusqu’à l’ancienne porte Viminale ouvrant sur l’espace où plus tard Dioclétien fit bâtir des bains luxueux. Ils dépassèrent les ruines de la muraille de Servius Tullius et arrivèrent, par des voies plus désertes encore, jusqu’à la route Nomentane. Puis, après avoir tourné à gauche vers Salaria, ils se trouvèrent au milieu de collines trouées de carrières de sable et parsemées de cimetières. La nuit s’était épaissie, et la lune n’étant pas encore levée, ils eussent difficilement trouvé leur chemin si, suivant les prévisions de Chilon, les chrétiens ne le leur eussent montré. À droite, à gauche, en avant, on distinguait des silhouettes noires qui se glissaient vers les ravins sablonneux. Quelques-uns de ces piétons portaient des lanternes qu’ils cherchaient à dissimuler sous leurs manteaux. D’autres, plus familiarisés avec la route, s’avançaient dans l’obscurité. Son œil de soldat, accoutumé aux ténèbres permettait à Vinicius de distinguer, d’après leurs gestes, les jeunes gens des vieillards qui s’appuyaient sur des bâtons, et les hommes des femmes soigneusement enveloppées de longues stoles. Les rares passants et les paysans revenant de la ville prenaient sans doute ces pèlerins pour des ouvriers qui se dirigeaient vers les arenaria, ou pour des membres de quelque association funéraire en route vers des agapes nocturnes. Plus le jeune patricien et ses jeunes compagnons avançaient, plus se faisaient nombreuses les lanternes et les silhouettes. Quelques passants chantaient d’une voix assourdie des hymnes qui parurent à Vinicius toutes pleines de mélancolie. Parfois, son oreille percevait des lambeaux de phrases ou de chants, tels que : « Lève-toi, toi qui sommeilles ! » « Ressuscite d’entre les morts ! » Parfois, le nom du Christ était répété par les femmes et par les hommes. Mais Vinicius prêtait peu d’attention aux paroles, car l’idée lui était venue que peut-être, parmi les figures sombres qui passaient, se trouvait Lygie. Quelques-unes des chrétiennes, en les dépassant, prononçaient la formule : « La paix soit avec vous ! » ou « Gloire au Christ ! » Alors, il devenait inquiet et son cœur battait plus fort : il lui semblait entendre la voix de Lygie. Dans une silhouette, à un geste, il croyait sans cesse la reconnaître et il finit par ne plus s’en rapporter à ses yeux, après s’être rendu compte, à plusieurs reprises, qu’il s’était trompé.

 

La route lui semblait interminable. Il connaissait bien les environs de Rome, mais, dans l’obscurité, il ne s’y retrouvait plus. À chaque instant on se heurtait à des passages étroits, des pans de murs, des constructions, et il ne se souvenait pas les avoir jamais remarqués. Enfin, la lune commença à émerger des nuages et éclaira toute la contrée mieux que la faible lueur des lanternes. Un point lumineux, brasier ou torche, apparut dans le lointain. Vinicius se pencha vers Chilon et lui demanda si c’était là l’Ostrianum.

 

Chilon, sur qui la nuit, l’éloignement de la ville et tous ces fantômes errants produisaient une impression plutôt désagréable, répondit d’une voix mal assurée :

 

– Je n’en sais rien, seigneur, je ne suis jamais allé à l’Ostrianum. Mais ils devraient bien louer le Christ plus près de la ville.

 

Et, sentant la nécessité de s’épancher et de raffermir son courage, il ajouta :

 

– Ils se glissent comme des brigands, et cependant il leur est défendu de tuer, si toutefois ce Lygien ne m’a pas odieusement trompé.

 

Bien qu’il ne cessât de songer à Lygie, Vinicius fut également surpris de la prudence et du mystère dont s’entouraient les chrétiens pour aller entendre l’enseignement de leur Pontife suprême. Il dit :

 

– Cette religion, comme les autres, compte chez nous beaucoup d’adeptes ; mais les chrétiens sont une secte des Juifs. Pourquoi, cependant, se réunissent-ils ici, puisqu’il existe dans le Transtévère des temples où les Juifs peuvent faire leurs sacrifices au grand jour ?

 

– Non, seigneur, les Juifs sont précisément leurs ennemis les plus acharnés. On m’a dit que déjà avant le règne de notre César, la guerre avait failli éclater entre eux. César Claude fut tellement importuné de ces querelles qu’il fit chasser tous les Juifs ; mais, aujourd’hui, cet édit a été rapporté. Cependant, les chrétiens se cachent des Juifs et du peuple qui, tu ne l’ignores pas, les haïssent parce qu’ils les soupçonnent de divers crimes.

 

Après un silence, Chilon, dont la terreur s’augmentait à mesure qu’on s’éloignait des portes, reprit :

 

– En revenant de chez Euricius, je me suis muni d’une perruque chez un barbier et je me suis introduit deux fèves dans le nez. Ainsi, on ne pourra me reconnaître ; et, si même on me reconnaît, on ne me tuera pas. Ce ne sont pas de méchantes gens ! Ce sont même de très honnêtes gens, que j’aime et que j’estime.

 

– N’essaye pas de les amadouer par des flatteries prématurées, – répliqua Vinicius.

 

Ils s’étaient engagés dans un étroit ravin fermé de chaque côté par une tranchée, au-dessus desquelles passait un aqueduc. La lune venait de se dégager des nuages ; ils aperçurent à l’extrémité du défilé, en pleine clarté argentée, un mur abondamment recouvert de lierre. C’était l’Ostrianum.

 

Le cœur de Vinicius tressaillit.

 

À la porte, deux fossoyeurs recueillaient les insignes. Un instant après, Vinicius et ses compagnons se trouvèrent dans un lieu assez vaste et entouré de murs. Çà et là se dressaient des monuments funéraires ; la crypte même occupait le milieu et sa partie inférieure s’enfonçait sous le sol. À l’entrée de cette crypte coulait une fontaine. Il était facile de se rendre compte que l’hypogée souterrain ne pouvait contenir une foule nombreuse. Vinicius comprit que les chrétiens seraient obligés de se réunir à ciel ouvert, dans l’enceinte où déjà se pressaient de nombreux fidèles. Partout où l’œil pouvait voir, on apercevait des lanternes et encore des lanternes, bien que beaucoup parmi les arrivants n’en fussent pas pourvus. À part quelques chrétiens, qui avaient la tête découverte, tous les autres, par crainte soit de la trahison, soit du froid, étaient restés encapuchonnés. Le jeune patricien songea avec effroi que, s’ils persistaient à rester couverts, il ne lui serait pas possible, dans cette foule et à cette faible lueur, de reconnaître Lygie.

 

Soudain, près de la crypte, on alluma quelques torches de résine que l’on disposa en un petit bûcher. On y vit plus clair. L’assistance se mit à chanter, d’abord à voix basse, puis en haussant le ton, un hymne étrange. Vinicius n’avait de sa vie entendu pareil chant. Le sentiment de tristesse qui l’avait déjà frappé pendant son trajet vers le cimetière, lorsque lui parvenaient les modulations discrètes des pèlerins isolés, se reflétait à présent dans cet hymne, mais avec une force et une netteté beaucoup plus saisissantes ; cette tristesse s’épandait de plus en plus, enveloppant pour ainsi dire, en même temps que les hommes, le cimetière, les collines, le ravin et tous les environs. Ce chant semblait comme un appel vers le salut, une invocation jaillie des lèvres des gens errant au milieu des ténèbres. Les têtes levées au ciel semblaient voir quelqu’un là-haut, bien haut, et les bras tendus semblaient l’implorer pour qu’il descendît. Quand le chant s’interrompait, il se produisait un moment d’attente si impressionnant, que Vinicius et ses compagnons levaient malgré eux leurs regards vers la voûte étoilée, dans un vague espoir que quelque chose d’extraordinaire allait se passer et qu’un protecteur invisible allait réellement descendre sur la terre. Vinicius, en Asie Mineure, en Égypte, à Rome même, avait visité les temples les plus divers, connu maintes religions et entendu bien des chants ; mais, pour la première fois, il voyait des hommes invoquer la divinité par des hymnes, non pour observer un rituel établi, mais de toute la pureté de leur cœur et avec ce chagrin poignant que seuls peuvent éprouver des enfants éloignés de leur père ou de leur mère. Il eût fallu être aveugle pour ne pas voir que non seulement ces gens-là honoraient leur dieu, mais qu’ils l’aimaient de toute la force de leur âme. Et cela, Vinicius ne l’avait vu dans aucun pays, dans aucune cérémonie, dans aucun temple : à Rome, en Grèce, ceux qui vénéraient encore leurs dieux le faisaient par crainte, ou pour se ménager leur appui : mais personne ne songeait même à les aimer.

 

Bien que Vinicius fût tout préoccupé de Lygie et que son attention fût absorbée à la chercher dans la foule, il lui était cependant impossible de ne pas voir les choses étranges et extraordinaires qui se passaient autour de lui.

 

Cependant, on avait jeté encore quelques torches dans le foyer qui projeta sur tout le cimetière une clarté rouge et fit pâlir la lumière des lanternes ; au même instant apparut, sortant de l’hypogée, un vieillard vêtu d’un manteau à capuchon, mais dont la tête était découverte, et qui monta sur une pierre voisine du bûcher.

 

Un mouvement se produisit dans la foule. Tout près de Vinicius, des voix murmurèrent : « Pierre ! Pierre !… » Les uns s’agenouillèrent, d’autres tendirent les mains vers lui. Puis il se fit un si profond silence qu’on pouvait entendre chaque tison consumé s’affaisser dans le brasier, le bruit lointain des roues sur la Voie Nomentane et le bruissement du vent dans les pins qui avoisinaient le cimetière.

 

Chilon se pencha pour chuchoter à Vinicius :

 

– C’est lui, le premier disciple de Chrestos, c’est le pêcheur !

 

Le vieillard leva la main pour bénir, d’un signe de croix, les assistants, qui tombèrent tous à genoux. Vinicius et ses compagnons, de peur de se trahir, suivirent cet exemple. La figure qu’il avait devant lui parut au jeune homme à la fois assez vulgaire et cependant extraordinaire, d’autant plus que ce qu’il y avait d’extraordinaire en elle émanait de sa simplicité même. Le vieillard n’avait ni mitre, ni couronne de chêne sur la tète, ni palme dans les mains, ni rational doré sur la poitrine, ni vêtements blancs ou semés d’étoiles, aucun de ces emblèmes qui distinguaient les prêtres de l’Orient, de l’Égypte, de la Grèce, ou les flamines de Rome. Et de nouveau Vinicius remarqua ce même contraste dont il s’était déjà rendu compte en écoutant le chant des chrétiens : ce pêcheur lui apparaissait non pas en archiprêtre rompu à la pratique des cérémonies rituelles, mais en simple témoin, âgé et profondément vénérable, venu de loin pour proclamer une grande vérité qu’il avait vue, touchée, à laquelle il avait cru comme on croit à l’évidence, qu’il avait aimée parce qu’il y avait cru et qui, par suite, mettait sur tous ses traits le reflet de cette puissance de conviction que seule peut donner la vérité. Et Vinicius, tout sceptique qu’il fût, ne pouvait cependant se défendre d’une curiosité fiévreuse : il attendait impatiemment ce qui allait sortir de la bouche de ce compagnon du mystérieux Chrestos, afin de savoir quelle était cette doctrine adoptée par Lygie et par Pomponia Græcina.

 

Pierre commença. Il parla d’abord comme un père qui donne des conseils à ses enfants et leur enseigne comment il leur faut vivre. Il leur recommanda de bannir les excès et le luxe, d’aimer la pauvreté, la pureté des mœurs et la vérité, de supporter patiemment les injustices, les persécutions, d’obéir à leurs supérieurs et aux autorités, d’éviter le crime de trahison, l’hypocrisie, la calomnie, enfin de donner le bon exemple, non seulement entre eux, mais même aux païens. Vinicius, pour qui le bien était ce qui pouvait lui rendre Lygie, et le mal tout ce qui y mettait obstacle, éprouva de ces conseils de l’irritation et du dépit ; car il lui semblait qu’en prônant la chasteté et la lutte contre les passions, le vieillard non seulement condamnait son amour, mais détournait encore de lui Lygie et la raffermissait dans son entêtement. Il comprit que, faisant partie de ces assistants, écoutant ces enseignements et les adoptant avec ferveur, elle ne pouvait, en ce moment, le considérer lui-même autrement que comme un adversaire de cette doctrine et un homme vil. Et à cette pensée, la colère s’empara de lui : « Qu’a-t-il dit de nouveau ? – se demanda-t-il. – Est-ce donc là cette doctrine inconnue ? Tout le monde sait cela. Les cyniques vantent la pauvreté et la limitation des besoins. Socrate a prêché que la vertu, pour si ancienne qu’elle soit, est bonne. Le premier venu des stoïciens, voire un Sénèque, qui possède cinq cents tables en bois de citronnier, glorifie la modération, prône la vérité, la patience devant les difficultés, la fermeté dans le malheur. Tout cela ressemble à du blé oublié dans un coin et grignoté encore par les souris, mais dont les hommes ne veulent plus, parce qu’il est moisi. » Sa colère se doublait d’une déception : il avait cru que de troublants mystères allaient lui être dévoilés ; il avait espéré du moins entendre un rhéteur éloquent : or, les paroles qui frappaient ses oreilles étaient d’une simplicité inouïe, et il s’étonnait du silence et du recueillement que la foule mettait à les écouter.

 

Cependant, le vieillard exhortait ses auditeurs à être bons, pacifiques, justes, pauvres et chastes, non point pour jouir de la tranquillité en cette vie, mais pour vivre après la mort, et éternellement en le Christ, dans une joie, une gloire, et une splendeur telles que personne encore n’avait pu les atteindre. Si prévenu que fût Vinicius, il ne put s’empêcher cette fois de saisir la différence qui existait entre la doctrine du vieillard et celles des cyniques, des stoïciens et autres philosophes ; eux ne recommandent dans le bien et la vertu qu’une chose raisonnable, uniquement applicable à cette vie ; lui, au contraire, promettait l’immortalité, et non pas cette misérable immortalité souterraine, dans l’ennui, le vide et la solitude, mais resplendissante et presque égale à celle des dieux. En outre il parlait de l’immortalité comme d’une chose absolument sûre, et, grâce à cette croyance, la vertu devenait infiniment précieuse, tandis que les misères terrestres étaient infiniment futiles ; car, souffrir momentanément pour un bonheur éternel ne saurait se comparer avec la souffrance provenant simplement de ce que telle est la loi de la nature. Et le vieillard disait encore qu’il fallait aimer la vertu et la vérité pour elles-mêmes, parce que la vertu suprême et le bien éternel, c’est Dieu ; qui les aime, aime Dieu et, par suite, devient son enfant de prédilection.

 

Vinicius ne pénétrait pas complètement le sens de ces paroles ; mais, d’après ce que Pomponia Græcina en avait dit à Pétrone, il savait déjà que, suivant les croyances chrétiennes, ce Dieu était unique et tout-puissant. Il apprenait maintenant que ce Dieu était le bien et la vérité suprêmes : et involontairement il songea qu’en face d’un pareil démiurge, Jupiter, Saturne, Apollon, Junon, Vesta et Vénus semblaient plutôt une bande d’écervelés faisant des farces tantôt en commun, tantôt chacun pour son compte. Mais son étonnement n’eut plus de bornes quand il entendit le vieillard proclamer que Dieu était aussi le suprême amour et que, par suite, quiconque aime les hommes accomplit son principal commandement. Et il ne suffit pas d’aimer ceux de sa propre race, car l’Homme-Dieu a versé son sang pour tous ; il a trouvé, même parmi les païens, des élus tels que le centurion Cornélius ; et il ne suffit pas d’aimer ceux qui nous font du bien : le Christ a pardonné même aux Juifs qui l’ont condamné à mourir, et aux soldats romains qui l’ont mis en croix ; non seulement il faut pardonner à ceux qui nous ont offensés, mais encore les aimer et leur rendre le bien pour le mal ; non seulement il faut aimer les bons, mais aussi les méchants, car par l’amour seulement on peut détruire en eux la méchanceté.

 

Ces paroles firent comprendre à Chilon qu’il s’était donné de la peine en pure perte et que jamais, pas plus cette nuit qu’une autre, Ursus ne se résoudrait à tuer Glaucos. Mais l’enseignement même du vieillard amena Chilon, par contre, à une autre conclusion qui le consola sur-le-champ : c’est que Glaucos ne le tuerait pas lui-même, s’il venait à le reconnaître.

 

Vinicius ne reprochait plus au sermon du vieillard de ne rien contenir de nouveau ; mais il se demandait avec étonnement : « Quel est ce Dieu ? Quelle est cette doctrine et quels sont ces gens ? »

 

Décidément, tout ce qu’il venait d’entendre ne pouvait s’ancrer dans son cerveau. Cette conception de la vie, si nouvelle et si inouïe, le stupéfiait. Il sentait que si, par exemple, il voulait suivre cette doctrine, il lui faudrait tout jeter au bûcher : pensées, habitudes, caractère, toute son ancienne nature, brûler tout cela et en disperser les cendres, pour le remplacer par une vie absolument différente, régie par une âme nouvelle. Une doctrine qui lui prescrivait d’aimer les Parthes, les Syriens, les Grecs, les Égyptiens, les Gaulois, les Bretons, de pardonner aux ennemis, de leur rendre le bien pour le mal, lui semblait pure folie ; mais en même temps il sentait que, dans cette folie, il y avait quelque chose de plus puissant que dans tous les systèmes philosophiques connus jusqu’à ce jour. Il lui semblait que son insanité même rendait cette doctrine irréalisable et que, précisément, elle était divine en raison de l’impossibilité qu’il y avait à la mettre en pratique. En son for intérieur, il la niait ; et pourtant, en conscience, il s’en dégageait pour lui qu’elle était semblable à une prairie semée de nard, d’où s’exhale un parfum enivrant tel que quiconque le respire doit – comme cela a lieu dans le pays des Lotophages – oublier tout le reste et ne penser à rien d’autre. Il lui semblait que, dans cette religion, tout était irréel, et en même temps que, comparée à elle, la réalité était si infime qu’il ne valait même pas la peine d’y arrêter sa pensée. Des horizons, jusque-là insoupçonnés, s’ouvraient devant lui, des espaces infinis, de vastes nuages. Ce cimetière lui apparut comme un refuge de fous, et en même temps comme un lieu mystérieux et redoutable où, sur une couche mystique, naît quelque chose de nouveau, jusque-là ignoré de l’univers. Il se remémora tout ce que le vieillard avait dit de la vie, de la vérité, de l’amour de Dieu ; et ses pensées en furent éblouies, de même que le regard est frappé par des éclairs ininterrompus. Comme les hommes qui ont concentré toute leur vie sur une passion unique, il envisageait tout à travers son amour pour Lygie et, à la lueur de ces éclairs, il entrevoyait que si, selon toutes probabilités, elle était dans cette crypte, professait cette doctrine, écoutait et pénétrait les paroles du vieillard, jamais elle ne deviendrait sa maîtresse.

 

Pour la première fois depuis qu’il l’avait connue dans la maison des Aulus, il comprit que, si même il la retrouvait, elle n’en serait pas moins perdue pour lui. Jusqu’alors, rien de semblable ne lui était venu à l’esprit ; à présent même, il ne pouvait s’en rendre exactement compte ; il n’avait pas une notion précise, mais une sorte de vague pressentiment de quelque perte irrémédiable, d’un malheur. Une inquiétude l’envahit, qui fit place aussitôt à une colère tumultueuse contre les chrétiens en général et contre le vieillard en particulier. Le pêcheur, qu’il avait vu d’abord si simple, lui inspirait à présent presque de la crainte et lui semblait quelque fatum mystérieux qui décidait implacablement et tragiquement de sa destinée.

 

L’un des fossoyeurs avait de nouveau jeté quelques torches dans le brasier ; le bruit du vent dans les pins s’était tu ; la flamme montait droit vers les astres qui scintillaient au ciel serein, et le vieillard, ayant rappelé la mort du Christ, ne parla plus que de Lui. Tous retinrent leur respiration dans leur poitrine et le silence devint si profond qu’on pouvait presque entendre le battement des cœurs. Cet homme avait vu ! Il contait comme un témoin dont la mémoire garde si bien gravée chaque minute de l’événement, qu’il lui suffit de fermer les yeux pour tout revoir. Il disait comment Jean et lui, après avoir quitté la Croix, avaient passé deux jours et deux nuits sans dormir, sans manger, dans la prostration, dans le chagrin, dans la crainte et dans le doute, la tête entre leurs mains, et se répétant qu’il était mort ! Oïa ! que c’était poignant, que c’était horrible ! Le troisième jour s’était levé ; la lumière avait éclairé les murs, et ils étaient demeurés là tous deux, toujours sans aide et sans espoir. Le sommeil les gagnait (car ils avaient passé aussi sans dormir la nuit qui avait précédé le supplice), et quand ils se réveillaient, c’était pour se lamenter de nouveau. Mais, dès que le soleil s’était montré, Marie de Magdala, essoufflée, les cheveux défaits, était accourue vers eux en s’écriant : « Ils ont enlevé le Seigneur ! » À ces mots, ils s’étaient précipités vers le lieu de la sépulture. Jean, plus jeune, y était arrivé le premier. Le sépulcre était vide et il n’avait osé y pénétrer. Seulement quand tous trois avaient été réunis, lui, qui leur parlait là, était entré dans le tombeau et, sur la pierre, il avait trouvé le suaire et les linceuls ; mais le corps n’y était plus.

 

Alors, pris de peur, ils avaient supposé que les prêtres avaient enlevé le Christ, et tous deux, plus accablés encore, étaient revenus à la maison. Puis d’autres disciples étaient arrivés et ils s’étaient mis à se lamenter, tantôt tous à la fois, pour que le Défenseur Tout-Puissant les entendît plus facilement, tantôt les uns après les autres. Leurs âmes étaient remplies de trouble. Ils avaient espéré que le Maître rachèterait Israël, et maintenant qu’on était au troisième jour après sa mort ils n’avaient plus d’espoir. Et ils ne comprenaient pas pourquoi le Père avait abandonné son Fils. Ils se sentaient si accablés qu’ils eussent mieux aimé mourir.

 

Au souvenir de ces affreux moments, deux larmes coulèrent des yeux du vieillard et, à la lueur du foyer, on les vit tomber le long de sa barbe grise. Sa vénérable tête chauve tremblait sur ses épaules et sa voix s’éteignait dans sa poitrine. Vinicius pensa : « Cet homme dit la vérité et il la pleure ». Un chagrin profond remuait tous ces assistants à l’âme simple ; plus d’une fois ils avaient entendu raconter la passion du Christ, et ils savaient que la tristesse ferait place à la joie ; mais, celui qui leur parlait étant l’Apôtre qui « avait vu », l’impression était plus vive ; ils se tordaient les mains en sanglotant, ou bien se frappaient la poitrine. Peu à peu cependant ils se calmèrent, désireux d’entendre la suite. Le vieillard ferma les yeux, comme pour mieux revoir au fond de son âme le passé lointain, et il poursuivit :

 

« Comme ils se lamentaient ainsi, Marie de Magdala était revenue en courant et en criant qu’elle avait vu le Seigneur. La grande clarté l’empêchant d’abord de le distinguer, elle avait cru que c’était le jardinier ; mais il avait dit : « Marie ! » Alors, elle s’était écriée : « Rabboni ! » elle était tombée à ses pieds, et il lui avait ordonné d’aller trouver les disciples, puis il était devenu invisible. Mais eux, les disciples, n’avaient pas voulu la croire, et comme elle pleurait de joie, d’aucuns la blâmaient, tandis que les autres pensaient que le chagrin lui avait troublé l’esprit, car elle disait aussi qu’elle avait vu des anges debout près du tombeau : et eux y étaient retournés et avaient trouvé le tombeau vide. Puis, vers le soir, Cléophas était venu, de retour d’Emmaüs, où il était allé avec un autre et d’où ils étaient revenus en toute hâte en disant : « C’est vrai que le Seigneur est ressuscité ! » Et tous s’étaient mis à se quereller, après avoir fermé la porte, par crainte des Juifs. Alors, et quoique la porte n’eût pas grincé, il s’était dressé parmi eux, et comme ils avaient peur, Il leur avait dit : « Que la paix soit avec vous ! »

 

……………………………………………

 

– Et je l’ai vu, Lui, comme tous l’ont vu. Il était rayonnant de lumière, et nos cœurs s’emplirent de félicité, car nous crûmes qu’il était ressuscité, que les mers allaient se dessécher, les montagnes tomber en poussière, et que sa gloire serait éternelle.

 

……………………………………………

 

– Huit jours plus tard, Thomas Didyme mit ses doigts dans les plaies du Maître, toucha son côté et tomba ensuite à ses pieds en s’écriant : « Mon Seigneur et mon Dieu ! » Et Jésus lui répondit : « Parce que tu as vu, Thomas, tu as cru. Bienheureux ceux qui n’ont pas vu et qui ont cru. » Et nous avons entendu ces paroles et nos yeux L’ont regardé, car Il était parmi nous.

 

Vinicius écoutait et quelque chose d’étrange se passait en lui. Il oubliait où il était, commençait à perdre la notion de la réalité, de la mesure, et la faculté de raisonner. Il se trouvait en présence de deux extrêmes : il ne pouvait croire à ce qu’avait dit le vieillard, et pourtant il sentait qu’il fallait être aveugle ou renier sa propre raison pour penser que cet homme mentait en disant : « J’ai vu ! » Dans son émotion, dans ses larmes, dans tout son extérieur, et dans les détails des événements qu’il racontait, il y avait quelque chose qui éloignait tout soupçon. Par instants, Vinicius croyait rêver ; mais il voyait autour de lui la foule abîmée dans le silence ; l’odeur des lanternes fumeuses lui montait aux narines ; un peu plus loin, des torches brûlaient et, près du bûcher, debout sur une pierre, se tenait un homme âgé, au seuil de la mort, le chef branlant, qui témoignait et qui disait : « J’ai vu ! »

 

Et celui-ci reprit son récit, contant tout, jusqu’à l’Ascension. Par moments, il s’arrêtait pour respirer, car il s’appesantissait sur tous les détails ; on sentait que chacun de ces détails était gravé dans sa mémoire comme sur une pierre. Ses auditeurs s’enivraient de ses paroles et tous ôtèrent leurs capuchons pour mieux entendre, ne pas perdre un seul de ces mots plus précieux pour eux que toutes choses ; il leur semblait qu’une force surhumaine les transportait en Galilée, qu’ils escortaient les disciples à travers les bois de cette contrée, le long des cours d’eau, que le cimetière où ils se trouvaient devenait le lac de Tibériade et que, sur la rive, dans la brume matinale, le Christ se tenait debout tel qu’il était lorsque Jean, le voyant de sa barque, s’était écrié : « Voilà le Seigneur ! » et lorsque Pierre s’était jeté à la nage pour être plus tôt à ses pieds adorés. On pouvait lire sur les visages un ravissement sans bornes, l’oubli de l’existence, le bonheur et un amour infini. Certainement, durant le long récit de Pierre, quelques-uns avaient eu des visions ; et, quand il se mit à raconter comment, au jour de l’Ascension, les nuages s’étaient glissés sous les pieds du Sauveur, L’avaient enveloppé pour Le dérober aux yeux des Apôtres, toutes les têtes se levèrent involontairement vers le ciel et il y eut un moment d’attente, comme si ces hommes espéraient Le voir apparaître, descendre des prairies célestes, afin de s’assurer comment le vieil Apôtre paissait les brebis qu’il lui avait confiées et pour le bénir lui et son troupeau.

 

Dans cet instant et pour tout ce monde, plus rien n’existait : ni Rome, ni César en délire, ni temples, ni dieux, ni païens, mais rien que le Christ, qui remplissait la terre, la mer, le ciel, l’univers entier.

 

Dans les demeures éloignées qui bordaient la Voie Nomentane, les coqs commençaient à chanter minuit. À ce moment, Chilon tira Vinicius par le pan de son manteau et murmura :

 

– Seigneur, là, non loin du vieillard, j’aperçois Urbain et, près de lui, une jeune fille.

 

Comme tiré du sommeil, Vinicius se réveilla et, regardant dans la direction indiquée par le Grec, il reconnut Lygie.

 

Chapitre XXI.

À la vue de Lygie, le sang bouillonna dans les veines du jeune patricien. Il oublia la foule, le vieillard, les étranges événements dont il venait d’entendre le récit, et il ne vit plus qu’elle seule. Enfin, après tant d’efforts, de si longs jours d’inquiétude, de lutte, de chagrin, il l’avait retrouvée ! Pour la première fois, il comprit que la joie peut vous assaillir comme une bête féroce, vous étreindre la poitrine à vous étouffer. Lui, qui toujours avait pensé qu’il était du devoir de la Fortune de satisfaire tous ses désirs, il en croyait à peine ses propres yeux et doutait de son bonheur. Sans ce doute, son naturel fougueux l’eût peut-être entraîné à quelque acte téméraire ; il voulut d’abord se convaincre que ce n’était pas là une suite de ces prodiges dont il avait la tête remplie et qu’il ne rêvait pas. Mais aucune erreur n’était possible : il voyait Lygie et n’était séparé d’elle que par une vingtaine de pas. Elle se tenait en pleine lumière et il pouvait la contempler tout à son aise. Son capuchon avait glissé et sa chevelure s’était dénouée ; ses lèvres étaient entrouvertes, ses yeux fixés sur l’Apôtre, sa figure tout attention et extase. Sous son manteau de laine sombre, elle avait l’aspect d’une fille du peuple ; mais jamais Vinicius ne l’avait vue plus belle, et, malgré son émotion, il fut frappé du contraste offert par ce vêtement d’esclave et la noblesse de cette admirable tête patricienne. Il fut enveloppé, ainsi que d’une flamme, d’un amour ardent, invincible, auquel se mêlaient la tristesse, l’adoration, le respect et le désir. À sa vue, tout son être se désaltérait, comme on désaltère à la source vivifiante une longue soif accablante. Aux côtés de l’hercule lygien, elle lui parut rapetissée, presque une enfant. Il lui parut aussi qu’elle avait maigri. Elle avait le teint transparent et lui faisait l’effet d’une fleur ou d’une âme. Et son désir croissait encore de la posséder, elle si différente des femmes qu’il avait vues ou possédées en Orient et à Rome. Il sentait que, pour elle, il les sacrifierait toutes, et avec elles Rome et le monde entier.

 

Il fut demeuré perdu dans cette contemplation, si Chilon ne l’eût tiré par le pan de son manteau, de crainte qu’il se laissât aller à quelque imprudence. Cependant, les chrétiens reprirent leurs prières et leurs chants. L’hymne Maranatha s’éleva, puis le grand Apôtre baptisa avec l’eau de la fontaine ceux que les prêtres lui amenaient et qui étaient prêts pour le baptême. Il semblait à Vinicius que cette nuit ne finirait jamais. Il lui tardait de suivre Lygie et de l’enlever soit en route, soit de sa demeure.

 

Enfin, quelques fidèles sortirent du cimetière. Chilon murmura :

 

– Sortons aussi, seigneur, et postons-nous devant la porte, car nous n’avons pas relevé nos capuchons et l’on nous regarde.

 

Il disait vrai. Quand, aux premières paroles de l’Apôtre, tous les assistants avaient retiré leurs capuchons afin de mieux entendre, Vinicius et ses compagnons ne les avaient point imités. Le conseil de Chilon était donc sage. Postés à l’endroit propice, ils pourraient examiner tous ceux qui allaient sortir, et il ne leur serait pas difficile de reconnaître Ursus à sa stature.

 

– Nous les suivrons, – dit Chilon ; – nous verrons où ils entrent, et demain, ou plutôt aujourd’hui même, seigneur, tu cerneras avec tes esclaves toutes les issues de sa maison et tu t’empareras d’elle.

 

– Non, – répliqua Vinicius.

 

– Que veux-tu donc faire, seigneur ?

 

– Nous entrerons derrière elle dans la maison et nous l’enlèverons sur-le-champ. Tu t’y es engagé, Croton ?

 

– Oui, – répondit le laniste ; – et je consens à devenir ton esclave si je ne casse les reins à ce buffle qui la garde.

 

Chilon jura par tous les dieux qu’il ne fallait point agir ainsi. Croton ne les avait accompagnés que pour les défendre, au cas où on les eût reconnus, mais non pour enlever la jeune fille. S’ils tentaient, à eux deux, de s’emparer d’elle, ils risquaient la mort et, qui plus est, elle pouvait leur échapper : elle se cacherait ailleurs, ou même quitterait Rome. Que feraient-ils alors ? Pourquoi ne pas agir à coup sûr ? Pourquoi s’exposer et compromettre le sort de l’entreprise ?

 

Bien qu’il dût faire les plus grands efforts pour ne pas saisir Lygie dans ses bras, en plein cimetière, Vinicius comprit que le Grec avait raison, et peut-être eût-il prêté l’oreille à ses observations si Croton n’eût été aussi impatient de tenir la récompense promise.

 

– Seigneur, ordonne à ce vieux bouc de se taire, – dit-il, – ou permets-moi de laisser tomber mon poing sur son crâne. À Buxentum, un jour que Lucius Saturnius m’y avait mandé pour les jeux, sept gladiateurs ivres m’ont attaqué dans une taverne, et pas un ne s’en est tiré les côtes intactes. Je ne prétends pas qu’il faille saisir la jeune fille sur-le-champ, au beau milieu de la foule, ce qui nous ferait jeter des pierres dans les jambes ; mais, dès qu’elle sera chez elle, je l’enlèverai et la porterai où tu voudras.

 

Stimulé par ces paroles, Vinicius approuva :

 

– Cela se fera ainsi, par Hercule ! Demain, nous pourrions ne pas la trouver chez elle, et si nous donnions l’alarme parmi les chrétiens, ils se hâteraient de la cacher ailleurs.

 

– Ce Lygien me paraît terriblement robuste, – gémit Chilon.

 

– Ce n’est pas toi qu’on charge de lui tenir les mains, – répliqua Croton.

 

Il leur fallut cependant attendre encore longtemps ; les coqs avaient déjà chanté pour annoncer le petit jour, quand Ursus et Lygie sortirent, en compagnie de quelques personnes. Parmi elles, Chilon crut reconnaître le grand Apôtre, escorté d’un autre vieillard, bien plus petit de taille, de deux femmes âgées et d’un jeune garçon, une lanterne à la main. Derrière ce petit groupe marchait une foule d’environ deux cents chrétiens, auxquels se mêlèrent Vinicius, Croton et Chilon.

 

– Oui, seigneur, – dit Chilon, – ta jeune fille est puissamment protégée. C’est lui, le grand Apôtre, qui est avec elle ! Tiens, vois ces gens qui s’agenouillent devant lui.

 

En effet, ceux qui les croisaient se mettaient à genoux. Mais Vinicius ne s’en préoccupait point. Sans quitter Lygie des yeux, il ne songeait qu’à son enlèvement. Habitué, à la guerre, à user de toutes sortes de ruses, il élaborait son plan dans sa tête avec toute la décision d’un guerrier. Il sentait que l’entreprise était difficile, mais il savait aussi que souvent une attaque audacieuse est couronnée de succès.

 

La route étant longue, il avait aussi le temps de songer à l’abîme creusé entre lui et Lygie par cette étrange religion qu’elle professait. Il comprenait à présent le pourquoi de ce qui s’était passé. Il avait assez de perspicacité pour cela. Jusqu’alors, il n’avait pas connu vraiment Lygie ; voyant en elle la plus délicieuse jeune fille, il s’était enflammé de passion. À présent, il s’apercevait que cette religion avait fait d’elle un être différent des autres femmes et qu’il était illusoire d’espérer qu’elle s’enflammerait à son tour et céderait à la séduction des richesses et du luxe. Il comprenait enfin – ce que lui et Pétrone n’avaient pas compris jusqu’alors – que cette nouvelle religion infusait dans l’âme ce quelque chose qui était inconnu dans le monde où il vivait ; que, si même Lygie l’aimait, elle ne lui sacrifierait aucune de ses vérités chrétiennes ; que, s’il existait pour elle une joie, elle ne ressemblait en rien à celles poursuivies par lui, par Pétrone, la cour de César, et Rome entière. Toute femme, parmi celles qu’il connaissait, pouvait devenir sa maîtresse : cette chrétienne ne pouvait devenir que sa victime.

 

Ces pensées provoquaient chez lui une douleur aiguë et de la colère, et en même temps il sentait toute l’impuissance de cette colère. L’enlèvement de Lygie se présentait à lui comme une chose toute naturelle : il était presque assuré qu’il pourrait s’emparer d’elle, mais il était non moins certain que, devant cette doctrine, sa personne, son courage et sa puissance n’étaient rien et ne lui serviraient de rien. Ce tribun de la Rome guerrière, convaincu de la force du glaive et du bras qui avaient conquis l’univers et le subjugueraient toujours, s’apercevait pour la première fois que, hors de cette puissance, il pouvait en exister une autre et, avec étonnement, il se demandait : « Mais qu’est-ce donc ? »

 

Il ne pouvait y trouver une réponse claire : dans sa tête passaient seulement le cimetière, la foule compacte, et Lygie écoutant de toute son âme le récit du vieillard sur le supplice, la mort et la résurrection de l’Homme-Dieu, Rédempteur du monde, qui avait promis à tous le bonheur par-delà le Styx.

 

Tout cela, comme un chaos, se heurtait dans le cerveau de Vinicius.

 

Il fut ramené à la réalité par les lamentations de Chilon : on l’avait chargé de retrouver Lygie, et, au prix de maints dangers, il l’avait découverte et montrée. Que pouvait-il de plus ? S’était-il donc chargé de l’enlever ? Et qui pouvait demander une chose semblable à un estropié, privé de deux doigts, âgé, ayant consacré toute sa vie aux spéculations philosophiques, à la science et à la vertu ? Qu’adviendrait-il de lui si un seigneur aussi puissant que l’était Vinicius allait subir un échec au moment décisif ? Certes, les dieux doivent veiller sur leurs élus ; mais n’arrive-t-il pas que les dieux jouent à la balle au lieu de s’inquiéter de ce qui se passe dans l’univers ? La Fortune, on le sait, a les yeux bandés, de sorte que, n’y voyant rien au grand jour, elle y voit moins encore la nuit. Et alors, s’il arrivait quelque chose ? Si cet ours lygien jetait sur le noble Vinicius une meule, une grosse amphore pleine de vin, sinon d’eau, ce qui serait pire encore, qui garantirait alors au pauvre Chilon de ne pas trouver le châtiment à la place de la récompense ? Et cependant, pauvre sage, il s’était attaché au noble Vinicius comme Aristote à Alexandre de Macédoine. Si du moins le généreux Vinicius lui donnait la bourse qu’il avait, en sortant de chez lui, serrée dans sa ceinture, il aurait, en cas de malheur, de quoi trouver assistance et se gagner les chrétiens eux-mêmes. Oh ! pourquoi négliger les conseils d’un vieillard, conseils suggérés par la raison et l’expérience ?

 

À ces paroles, Vinicius tira la bourse de sa ceinture et la jeta à Chilon :

 

– Prends et tais-toi !

 

Le Grec sentit se réveiller son courage en proportion du poids de la bourse.

 

– Tout mon espoir, – dit-il, – réside dans ce que Hercule ou Thésée accomplissaient des exploits plus grands encore. Et qu’est donc mon très intime ami Croton, sinon un Hercule ? Quant à toi, digne seigneur, je ne te qualifierai pas de demi-dieu, mais de dieu tout entier, et tu n’oublieras pas ton humble et fidèle serviteur, dont il faudra prendre souci de temps à autre. Car, une fois plongé dans ses livres, lui-même oublie tout le reste… Un jardinet, une maisonnette, même avec le plus petit portique où trouver le frais en été, serait digne d’un dispensateur comme toi. Pendant ce temps, j’admirerai de loin vos exploits héroïques, j’appellerai sur vos têtes la bénédiction de Zeus et, au besoin, je ferai tant de bruit que la moitié de Rome se réveillera et volera à votre aide… Quel satané chemin ! On ne peut avancer ! L’huile de ma lanterne est à bout. Si Croton, qui est aussi noble que fort, voulait me prendre dans ses bras et me porter jusqu’à l’entrée de la ville, on pourrait voir d’abord avec quelle facilité il pourra emporter la jeune fille ; ensuite, il agirait comme Énée, et enfin il s’attirerait les faveurs de tous les dieux bons, au point d’être absolument certain de réussir dans son entreprise.

 

– Je préférerais traîner une charogne de bouc, crevée de la peste depuis un mois, – répondit le laniste. – Mais, si tu me donnais la bourse que vient de te jeter le digne tribun, je te porterais tout de même.

 

– Casse-toi plutôt un orteil, – répliqua le Grec. – Alors, c’est ainsi que tu as profité de l’enseignement de ce vénérable vieillard qui a montré la pauvreté et la pitié comme les deux plus grandes vertus ?… Ne t’a-t-il pas dit clairement d’avoir de l’amour pour moi ? Jamais, je le vois bien, je ne ferai de toi même un mauvais chrétien ; le soleil entrerait plus facilement à travers les murs de la prison Mamertine que la vérité dans ton crâne d’hippopotame.

 

Croton, doué de la force d’un fauve, ne l’était pas du tout de sentiments d’humanité.

 

– Ne crains rien, – dit-il, – je ne me ferai pas chrétien ; je ne veux pas perdre mon gagne-pain.

 

– Oui, mais si seulement les premiers éléments de la philosophie t’étaient familiers, tu saurais que l’or n’est que vanité !

 

– Viens-y donc, avec ta philosophie. Moi, je n’aurais qu’à te donner un coup de tête dans le ventre pour voir qui de nous deux aurait le dessus.

 

– Un bœuf aurait pu en dire autant à Aristote, – grommela Chilon.

 

L’aube commençait à répandre une lueur grisâtre et colorait d’une teinte pâle la crête des murs. Les arbres qui bordaient le chemin, les bâtiments et les monuments funéraires disséminés çà et là émergeaient peu à peu de l’ombre. La route ne semblait plus aussi déserte. Les maraîchers, conduisant leurs ânes et leurs mulets chargés de légumes, se hâtaient d’arriver pour l’ouverture des portes ; de loin en loin grinçaient des chariots pleins de viande et de gibier. Un léger brouillard, présage de beau temps, flottait des deux côtés de la route, enveloppant les hommes, qui ressemblaient à des fantômes. Vinicius ne perdait pas de vue la silhouette élancée de Lygie, qui s’argentait à mesure que croissait le jour.

 

– Seigneur, – disait Chilon, – ce serait t’offenser que d’assigner des bornes à ta générosité ; mais, à présent que tu m’as payé, tu ne peux plus supposer que mes avis soient intéressés ; aussi, je te conseille encore, dès que tu connaîtras la demeure de ta divine Lygie, de retourner chez toi pour y chercher tes esclaves et une litière, et de ne pas écouter Croton, cette trompe d’éléphant dont le principal souci, en voulant enlever seul la jeune fille, est de pressurer ta bourse, comme on pressure un sac à fromage.

 

– Tu peux compter sur un coup de poing entre les deux omoplates, autant dire que tu es perdu, – gronda Croton.

 

– Tu peux compter sur une outre de vin de Céphalonie, ce qui veut dire que je continuerai à me bien porter, – riposta le Grec.

 

Vinicius ne prêtait aucune attention aux paroles de Chilon.

 

Comme on approchait de la porte, un spectacle étrange s’offrit à leurs regards. L’Apôtre étant passé devant deux soldats, ceux-ci s’agenouillèrent tandis qu’il imposait les mains sur leurs casques de fer, puis les bénissait d’un signe de croix. Jamais encore il n’était venu à l’esprit du jeune patricien que des soldats pussent être chrétiens. Aussi songea-t-il avec étonnement à cette doctrine qui gagnait chaque jour de nouvelles âmes, s’étendait de façon insolite, comme dans une ville incendiée la flamme dévore à chaque minute de nouvelles constructions. C’était la preuve que, si Lygie avait voulu fuir la ville, elle eût trouvé sur son chemin des sentinelles qui eussent favorisé sa fuite. Il remercia les dieux que cette éventualité ne se fût pas produite.

 

Après avoir dépassé les terrains vagues situés sous les murs de la ville, les petits groupes de chrétiens commencèrent à se disperser. Maintenant, il fallait suivre Lygie avec plus de précautions, de crainte d’attirer l’attention. Chilon recommençait à se plaindre des blessures et des crampes qu’il avait aux jambes, et il ralentissait de plus en plus sa marche. Vinicius le laissait faire, pensant que le Grec, faible et poltron, ne pouvait plus lui être d’une grande utilité. Il lui permit même de s’en aller s’il le voulait ; mais l’honorable sage hésitait. Retenu par la prudence, il était poussé par la curiosité. Il continua donc à les suivre et les rejoignit même pour les avertir que le vieillard qui accompagnait l’Apôtre pourrait bien être Glaucos lui-même, malgré qu’il l’eût cru plus grand.

 

Ils cheminèrent ainsi longtemps encore, jusqu’au Transtévère, et le soleil allait se lever lorsque le groupe dont Lygie faisait partie se divisa. L’Apôtre, la vieille femme et le jeune garçon prirent au long du fleuve, tandis que l’autre vieillard, Ursus et Lygie gagnaient une ruelle étroite pour entrer, cent pas plus loin, dans le vestibule d’une maison où l’on voyait deux boutiques, l’une d’un marchand d’olives, l’autre d’un marchand de volailles.

 

Chilon, qui suivait Vinicius et Croton à cinquante pas environ, s’arrêta brusquement, se colla au mur et les appela à voix basse.

 

Ils revinrent vers lui, afin de se concerter.

 

– Va voir, – lui enjoignit Vinicius, – si cette maison n’a pas une seconde issue sur une autre rue.

 

Chilon, qui, l’instant d’avant, se plaignait de blessures aux pieds, détala aussi vite que s’il eût été chaussé des ailes de Mercure et revint promptement.

 

– Non, – dit-il, – il n’y a pas d’autre issue.

 

Puis, les mains jointes :

 

– Au nom de Jupiter, d’Apollon, de Vesta, de Cybèle, d’Isis et d’Osiris, au nom de Mithra, de Baal et de tous les dieux de l’Orient et de l’Occident, je t’en conjure, seigneur, abandonne ce projet… Écoute-moi…

 

Mais il s’interrompit soudain en constatant que le visage de Vinicius était pâle d’émotion et que ses yeux étincelaient comme les prunelles d’un loup. Rien qu’à le voir, on comprenait que nulle chose au monde ne l’arrêterait dans son entreprise. Croton se mit à refouler de l’air dans sa poitrine herculéenne et à balancer de droite et de gauche son crâne rudimentaire, comme font les ours en cage. D’ailleurs, ses traits ne trahissaient aucune inquiétude.

 

– J’entrerai le premier, – dit-il.

 

– Tu me suivras, – répliqua Vinicius d’un ton impératif.

 

Aussitôt ils disparurent dans le sombre vestibule.

 

Chilon s’était élancé vers l’angle de la ruelle la plus proche ; de là, il guettait ce qui allait se passer.

 

Chapitre XXII.

Une fois dans le vestibule, Vinicius se rendit compte de toute la difficulté de l’entreprise. C’était là une de ces grandes maisons, à plusieurs étages, comme on en construisait par milliers à Rome en vue de les louer, bâties à la hâte et si mal qu’il ne se passait pas une année sans que quelques-unes d’entre elles tombassent sur la tête des locataires. On eût dit de vraies ruches, trop hautes, trop étroites, pleines de cellules et de recoins, où s’entassait la population indigente. Dans la ville, où beaucoup de rues n’étaient pas dénommées, ces maisons ne portaient pas de numéros ; les propriétaires chargeaient de la perception des loyers des esclaves qui, dispensés de déclarer aux autorités municipales les noms des habitants, souvent les ignoraient eux-mêmes.

 

Aussi était-il fort difficile d’y découvrir un locataire, quand surtout il n’y avait pas de portier.

 

Vinicius s’engagea avec Croton dans un vestibule, long et étroit comme un couloir et ils parvinrent ainsi à une petite cour entourée de bâtiments ; elle formait une sorte d’atrium commun à toute la maison et, au centre, l’eau d’une fontaine tombait dans un bassin grossièrement maçonné. Au long des murs grimpaient des escaliers extérieurs, certains en pierre, d’autres en bois, menant à des galeries qui donnaient accès dans les logements. Le bas se composait aussi de logements, d’aucuns munis de portes en bois, les autres séparés seulement de la cour par des rideaux de laine, pour la plupart effilochés, déchirés ou rapiécés.

 

L’heure était matinale et dans la cour pas une âme. Sans nul doute, tout le monde dormait encore, sauf ceux qui étaient revenus de l’Ostrianum.

 

– Qu’allons-nous faire, seigneur ? – demanda Croton en s’arrêtant.

 

– Attendons ici, – répondit Vinicius. – Quelqu’un va peut-être se montrer. Il ne faut pas qu’on nous voie dans la cour.

 

En même temps, il songeait que le système de Chilon eût été pratique. Avec cinquante esclaves sous la main, on eût pu faire garder la porte qui semblait être l’unique issue, et fouiller tous les logements ; au lieu que maintenant, il fallait tomber juste sur celui de Lygie ; autrement les chrétiens, sans doute nombreux dans cette maison, donneraient l’alerte. Et, à ce point de vue, il était dangereux de questionner quelqu’un.

 

Vinicius se demandait s’il n’était pas préférable d’aller quérir des esclaves, quand sortit, de derrière un des rideaux qui fermaient les logements les plus éloignés, un homme qui, une passoire à la main, vint vers la fontaine.

 

Le jeune homme reconnut aussitôt Ursus.

 

– C’est le Lygien ! – murmura-t-il.

 

– Faut-il lui broyer immédiatement les os ?

 

– Attends.

 

Ursus ne les aperçut pas, cachés qu’ils étaient dans l’ombre du vestibule, et il se mit tranquillement à laver les légumes contenus dans sa passoire. Après toute la nuit passée au cimetière, il allait sans doute préparer le déjeuner. Sa besogne achevée, il disparut avec son ustensile derrière le rideau.

 

Croton et Vinicius le suivirent, persuadés qu’ils tomberaient aussitôt sur le logement de Lygie.

 

Mais quel ne fut pas leur étonnement lorsqu’ils constatèrent que le rideau ne séparait pas de la cour le logement même, mais qu’il existait un second corridor sombre, au bout duquel on apercevait un petit jardin, où poussaient quelques cyprès et des buissons de myrtes, puis une maisonnette adossée à la muraille de la maison voisine.

 

Ils comprirent que c’était là, pour eux, une circonstance propice. Dans la première cour tous les habitants auraient pu se rassembler ; mais ici l’isolement de la maisonnette faciliterait l’entreprise. Ils auraient vite raison des défenseurs de la jeune fille, ou plus exactement d’Ursus ; puis, après s’être emparés de Lygie, ils gagneraient vivement la rue, où il leur serait déjà plus facile de mener à bien la tentative. D’ailleurs, il était probable que personne ne les arrêterait, et même dans ce cas, ils pourraient déclarer qu’il s’agissait d’une otage fugitive de César ; au besoin, Vinicius se ferait reconnaître des vigiles et demanderait leur appui.

 

Ursus allait rentrer quand le bruit des pas attira son attention ; il s’arrêta et, voyant les deux hommes, il déposa sa passoire sur la balustrade et se tourna vers eux :

 

– Que cherchez-vous ? – demanda-t-il.

 

– Toi ! – répondit Vinicius.

 

Et, se tournant vers Croton, il lui glissa d’une voix brève :

 

– Tue !

 

Croton bondit comme un tigre, et, en rien de temps, avant que le Lygien pût se remettre ou reconnaître ses ennemis, il l’enferma dans ses bras d’acier.

 

Vinicius était trop certain de la force surhumaine de Croton pour attendre l’issue de la lutte ; il les dépassa donc, s’élança vers la maisonnette, poussa la porte et se trouva dans une chambre assez sombre, mais éclairée par le feu qui flambait dans l’âtre. La lueur de la flamme tombait en plein sur le visage de Lygie. Quelqu’un était également assis près du foyer : le vieillard qui avait accompagné la jeune fille et Ursus au retour de l’Ostrianum.

 

Vinicius entra si précipitamment que Lygie n’eut pas le temps de le reconnaître avant qu’il l’eût saisie à bras-le-corps et se fût élancé vers la porte. Le vieillard essaya de lui barrer le chemin ; mais Vinicius, serrant d’un bras la jeune fille sur sa poitrine, le repoussa violemment de sa main libre.

 

Dans ce mouvement, son capuchon glissa, et Lygie, en voyant ce visage qu’elle connaissait bien, et d’un aspect si terrible en ce moment, sentit dans ses veines le sang se glacer et sa voix s’éteindre dans sa gorge. Elle voulut appeler au secours, et elle ne put. Elle voulut s’accrocher à la porte, et ses doigts glissèrent sur la pierre. Elle eût perdu connaissance, si un affreux spectacle n’eut frappé ses regards quand Vinicius se retrouva dans le jardin avec elle.

 

Ursus tenait dans ses bras un homme complètement reployé en arrière, la tête renversée et la bouche sanglante. Dès qu’il les aperçut, il assena sur cette tête un dernier coup de poing et, prompt comme l’éclair, tel un fauve déchaîné, il fondit sur Vinicius.

 

– La mort ! – pensa le jeune patricien.

 

Puis, comme en un rêve, il entendit le cri de Lygie : « Ne tue pas ! » et il lui sembla que quelque chose comme la foudre avait dégagé de ses bras le corps de la jeune fille ; tout se mit à tourner devant lui et la lumière du jour s’éteignit à ses yeux.

 

……………………………………………

 

Chilon, embusqué derrière l’angle du mur, attendait les événements ; chez lui, il y avait lutte entre la curiosité et la peur. Il songeait que si l’enlèvement de Lygie réussissait, il ferait bon se trouver auprès de Vinicius. Ursus ne lui inspirait déjà plus de terreur, puisque Croton le tuerait à coup sûr. En même temps, il comptait que si un rassemblement se faisait dans les rues encore désertes, si des chrétiens osaient s’opposer à Vinicius, il leur adresserait la parole, se ferait passer pour un représentant de l’autorité, mandataire de la volonté de César et, en cas de nécessité, il réclamerait, en faveur du jeune patricien, l’aide des vigiles contre la racaille de la rue : de la sorte, il se gagnerait de nouvelles faveurs.

 

Au fond, il tenait pour insensé l’acte de Vinicius ; mais étant donnée la force extraordinaire de Croton, il admettait que le succès fût possible. Si un danger survenait, le tribun se chargerait d’emporter la jeune fille et Croton lui fraierait le chemin. N’empêche que le temps lui semblait long ; il s’inquiétait du silence qui régnait dans ce vestibule qu’il observait à bonne distance.

 

« S’ils ne trouvent pas sa cachette et s’ils font du bruit, elle s’envolera. »

 

Cette alternative ne lui était pourtant pas désagréable, car, en ce cas, il redeviendrait nécessaire à Vinicius et lui soutirerait encore force sesterces.

 

« Quoi qu’ils fassent, – se disait-il, – c’est pour moi qu’ils travaillent à leur insu… Dieux ! dieux ! permettez-moi seulement… »

 

Il se tut. Quelque chose s’était penché hors du vestibule. Il se colla contre le mur et, retenant son souffle, il regarda.

 

Il ne se trompait pas : du corridor, une tête, émergeant à moitié, avait exploré les alentours.

 

« C’est Vinicius ou Croton, – pensa Chilon ; – mais, s’ils tiennent la jeune fille, pourquoi ne crie-t-elle pas ? Et qu’ont-ils besoin d’inspecter la rue ? Ils rencontreront quand même du monde, d’ici aux Carines, car, avant qu’ils y soient, la ville sera éveillée. Qu’est-ce donc ? Par tous les dieux immortels !… »

 

Soudain, ses cheveux clairsemés se dressèrent.

 

Sur la porte, Ursus venait d’apparaître, les épaules chargées du corps inerte de Croton ; après avoir encore une fois observé de tous côtés, il prit sa course vers le fleuve.

 

Chilon se plaqua comme une truellée de plâtre contre la muraille.

 

« S’il m’aperçoit, je suis un homme mort ! » – pensa-t-il.

 

Mais Ursus le dépassa en courant et disparut derrière la maison suivante.

 

Chilon, sans plus tergiverser et claquant des dents, s’esquiva par une ruelle voisine, avec une vélocité qui eût étonné, même de la part d’un jeune homme.

 

« S’il me voit à son retour, il me rattrapera et me tuera, – se disait-il. – Viens à mon secours, Zeus ! Au secours, Apollon ! Au secours, Hermès ! Au secours, Dieu des chrétiens ! Je quitterai Rome, je m’en irai en Mésembrie, mais délivrez-moi seulement des mains de ce démon ! »

 

Ce Lygien qui avait tué Croton lui semblait vraiment, à cette heure, un être surnaturel. Tout en courant, il pensait que c’était sans doute un dieu qui avait pris la figure d’un barbare. Il croyait à présent à toutes les divinités du monde, à tous les mythes qu’il raillait d’ordinaire. Il lui passait aussi par la tête que Croton avait pu être tué par le Dieu des chrétiens, et ses cheveux se hérissaient de nouveau sur son crâne à la pensée qu’il avait eu l’audace de se mettre en travers d’une pareille puissance.

 

Il ne se rassura qu’après avoir traversé plusieurs ruelles et vu des ouvriers marcher dans sa direction. Il en avait perdu le souffle et, s’asseyant sur le seuil d’une maison, il essuya, avec le pan de son manteau, son front ruisselant de sueur.

 

« Je suis vieux et j’ai besoin de calme », – fit-il.

 

Les gens qui venaient vers lui avaient tourné dans une ruelle adjacente et de nouveau il était seul. La ville sommeillait encore. Le matin, le mouvement commençait de bonne heure dans les quartiers riches, où les esclaves des grandes maisons étaient obligés de se lever avant le jour, tandis que dans les quartiers où demeuraient les gens libres, nourris aux frais de l’Etat, et fainéants en conséquence, on ne s’éveillait qu’assez tard, surtout l’hiver.

 

Chilon, après avoir passé quelque temps sur le seuil, sentit la fraîcheur le gagner ; il se leva, s’assura qu’il n’avait pas perdu la bourse donnée par Vinicius et, d’un pas déjà plus lent, se dirigea vers le fleuve.

 

« Peut-être y apercevrai-je quelque part le corps de Croton, – se disait-il. – Grands dieux ! Si ce Lygien est un homme, il pourrait, en une seule année, gagner des millions de sesterces, car, s’il a étouffé Croton comme un jeune chien, qui donc lui résisterait ? Chaque fois qu’il paraîtrait dans l’arène, on lui donnerait son pesant d’or. Il garde mieux cette jeune fille que Cerbère ne garde l’enfer. Mais aussi que l’enfer l’engloutisse ! Je ne veux pas avoir affaire à lui. Il a les os trop durs ! Que faire maintenant ? C’est une effroyable aventure. S’il a brisé les os d’un homme tel que Croton, il est à croire que l’âme de Vinicius geint là-bas, au-dessus de cette maison de malheur, en attendant les funérailles. Par Castor ! c’est pourtant un patricien, un ami de César, un parent de Pétrone, un homme connu dans Rome entière, et un tribun militaire ! Sa mort ne restera pas impunie… Si je me rendais au camp des prétoriens, ou auprès des vigiles ?… »

 

Après quelque réflexion, il poursuivit :

 

« Malheur à moi ! Qui donc l’a conduit dans cette maison, sinon moi-même ? Ses affranchis et ses esclaves n’ignorent pas que je venais, chez lui, certains même savent dans quel but. Qu’adviendra-t-il, s’ils me soupçonnent de lui avoir indiqué la maison où il a trouvé la mort ? Si, plus tard, devant les juges, on apprenait que c’est sans le vouloir, on n’en dirait pas moins que j’ai été la cause de tout. Car c’est un patricien. N’importe comment, je n’éviterai pas le châtiment. Et, si je quittais furtivement Rome pour m’en aller quelque part au loin, ma fuite ne ferait que confirmer les soupçons. »

 

D’un côté comme de l’autre, cela se présentait mal. Il s’agissait seulement de choisir le mal le moins grand. Si étendue que fût Rome, Chilon comprit pourtant qu’il pourrait s’y trouver à l’étroit. Un autre eût pu se présenter chez le préfet des vigiles pour lui raconter ce qui était arrivé et, en dépit des soupçons, attendre tranquillement les résultats de l’enquête ; mais le passé de Chilon était tel que toute connaissance intime avec le préfet de la ville ou celui des vigiles pouvait lui créer pas mal de soucis, et en même temps n’aboutir qu’à augmenter les soupçons qui pourraient naître dans l’esprit de ces magistrats.

 

D’autre part, fuir, c’était confirmer Pétrone dans la supposition que Vinicius avait pu périr dans un guet-apens. Or, Pétrone était un personnage d’importance, qui pouvait disposer de la police de tout l’empire et ne manquerait pas de traquer les coupables jusqu’aux confins du monde. Chilon se demanda pourtant s’il ne valait pas mieux aller directement le trouver et tout lui raconter. Oui ! c’était là le meilleur parti. Pétrone était un homme calme et Chilon pouvait être sûr qu’il l’écouterait jusqu’au bout. Bien au courant de l’affaire depuis le début, il croirait, plus aisément que les magistrats, à son innocence.

 

Mais, avant de rejoindre Pétrone, il fallait savoir exactement ce qu’était devenu Vinicius, et Chilon l’ignorait. Il avait vu, il est vrai, le Lygien emporter vers le fleuve le corps de Croton ; mais c’était tout. Il était possible que Vinicius fût tué, mais aussi qu’il ne fût que blessé ou captif. Et Chilon réfléchit alors que les chrétiens n’oseraient sans doute pas tuer un personnage aussi puissant, un augustan, haut personnage militaire, de crainte qu’un tel forfait attirât sur eux une persécution générale. Il était plutôt à croire qu’ils l’avaient retenu de force, afin de donner à Lygie le temps de se cacher ailleurs.

 

Cette pensée rendit le courage à Chilon.

 

« Si le dragon lygien ne l’a pas réduit en miettes dès le premier emportement, il vit, et, s’il vit, il témoignera lui-même que je ne l’ai pas trahi, et alors, non seulement je n’ai rien à craindre, mais (ô Hermès ! tu peux de nouveau compter sur deux génisses)… un champ nouveau s’ouvre devant moi. Je puis avertir un des affranchis de l’endroit où est son maître ; et, qu’il aille ou non trouver le préfet, c’est son affaire, pourvu que je n’y aille pas moi-même. Mais, en allant chez Pétrone, je puis y récolter une récompense… J’ai cherché Lygie, à présent je vais chercher Vinicius, puis je chercherai de nouveau Lygie… Mais, avant tout, il me faut savoir s’il est vivant ou mort. »

 

Il songea bien à aller de nuit chez le boulanger Demas pour se renseigner auprès d’Ursus. Mais il abandonna vite cette idée. Il préférait ne rien avoir à faire avec Ursus. Si Ursus n’avait pas tué Glaucos, c’est que quelqu’un de ses supérieurs chrétiens, auquel il aurait avoué son projet, lui avait démontré que c’était une affaire louche, machinée par quelque traître. De plus, rien que de penser à Ursus, Chilon sentait un frisson lui courir par tous les membres. Il se proposa d’envoyer le soir Euricius aux nouvelles dans la maison même où les événements s’étaient passés. En attendant, il avait besoin de se restaurer, de prendre un bain et surtout du repos. Cette nuit sans sommeil, le voyage à l’Ostrianum et sa fuite du Transtévère l’avaient complètement éreinté.

 

Somme toute, une chose le réjouissait, c’est qu’il avait sur lui les deux bourses : celle que Vinicius lui avait donnée avant leur départ, et une autre qu’il lui avait lancée en revenant du cimetière. Étant donnée cette circonstance favorable et aussi toutes les émotions qu’il avait subies, il résolut de manger plus copieusement que de coutume et surtout de boire de meilleur vin.

 

Aussi, dès que les cabarets s’ouvrirent, il réalisa si consciencieusement son projet qu’il en oublia son bain.

 

Il avait principalement besoin de dormir et le manque de sommeil l’avait tant affaibli qu’il titubait en regagnant son logis de Suburre, où l’attendait l’esclave achetée avec l’argent de Vinicius.

 

Aussitôt entré dans son cubicule, noir comme le terrier d’un renard, il se jeta sur sa couche et s’endormit sur-le-champ. Il ne se réveilla que le soir, ou, plus exactement, il fut réveillé par son esclave qui l’engageait à se lever, quelqu’un le demandant pour une affaire urgente.

 

Le vigilant Chilon fut instantanément dégrisé. Il jeta à la hâte un manteau à capuchon sur ses épaules et, ordonnant à son esclave de s’écarter, il regarda avec précaution au-dehors.

 

La terreur le pétrifia : sur la porte du cubicule se dressait la silhouette gigantesque d’Ursus.

 

À cette vue, il sentit ses jambes, puis sa tête, devenir froides comme glace, son cœur cesser de battre et des milliers de fourmis lui courir sur le dos… Pendant quelques instants, il ne put articuler un mot. Enfin, claquant des dents, il dit, ou plutôt il gémit :

 

– Syra ! je n’y suis pas… je ne connais pas… ce… ce brave homme.

 

– Je lui ai déjà dit que tu étais là et que tu dormais, seigneur, – répondit la fille, – et il a exigé qu’on te réveillât…

 

– Oh ! dieux !… Je te ferai…

 

Mais Ursus, impatienté sans doute de tous ces atermoiements, s’approcha de la porte du cubicule et, se penchant, avança sa tête à l’intérieur.

 

– Chilon Chilonidès ! – appela-t-il.

 

Pax tecum ! pax ! pax ! – répondit Chilon. – Ô le meilleur des chrétiens ! Oui ! je suis Chilon, mais il y a erreur… Je ne te connais pas !

 

– Chilon Chilonidès, – répéta Ursus, – ton maître Vinicius te réclame et t’ordonne de me suivre auprès de lui.

Chapitre XXIII.

Vinicius fut réveillé par une douleur aiguë. Tout d’abord, il ne put se rendre compte où il était, ni ce qu’il faisait là. Sa tête était lourde, ses yeux embrumés. Puis, revenant à lui peu à peu, il distingua comme à travers un brouillard trois hommes penchés sur lui. Il en reconnut deux : Ursus et le vieillard qu’il avait bousculé en emportant Lygie. Le troisième, un inconnu, lui tenait le bras gauche, et en le tâtant, du coude à la clavicule, lui causait une douleur si vive que Vinicius, croyant à quelque violence exercée sur lui, dit, les dents serrées :

 

– Tuez-moi !

 

Mais ils ne semblaient prêter aucune attention à ses paroles, comme s’ils ne les entendaient pas ou les prenaient pour un cri habituel arraché par la souffrance. Ursus, avec son visage soucieux et redoutable de barbare, tenait en main un paquet de bandes, tandis que le vieillard disait à l’homme qui palpait l’épaule de Vinicius :

 

– Glaucos, es-tu bien sûr que cette blessure à la tête ne soit pas mortelle ?

 

– Oui, digne Crispus, – répondit celui-ci. – Quand j’étais esclave et que je servais sur les navires, et plus tard à Naples, j’ai guéri nombre de blessures ; c’est même avec l’argent que j’y ai gagné que je me suis racheté, moi et les miens. La blessure de la tête n’est pas grave. Lorsque cet homme (il désigna Ursus du geste) a délivré la jeune fille en projetant son ravisseur contre le mur, celui-ci a dû, dans sa chute, se garantir avec son bras ; le bras est fracturé et démis, mais, en revanche, il a garanti la tête et la vie.

 

– Tu as soigné pas mal de nos frères, – dit Crispus, – et tu passes pour un médecin habile… C’est pourquoi je t’ai envoyé chercher par Ursus.

 

– Qui m’a avoué en route qu’hier encore il était prêt à me tuer.

 

– Oui, mais avant de te parler, il m’avait confié son projet ; et, comme je te connais et sais ton amour pour le Christ, je lui ai fait comprendre que ce n’était pas toi le traître, mais bien cet inconnu qui l’avait incité au meurtre.

 

– C’est le mauvais esprit, et je l’avais pris pour un ange, – soupira Ursus.

 

– Tu me raconteras cela quelque jour, – dit Glaucos ; – pour l’instant, occupons-nous plutôt de notre blessé.

 

Il se mit à procéder à la réduction de la fracture de Vinicius, qui perdait à tout moment connaissance, malgré l’eau dont Crispus lui aspergeait le visage. Du reste, cette privation du sentiment était opportune, car il ne sentait ni la réduction, ni le bandage du bras fracturé, que Glaucos immobilisa entre deux planchettes concaves, serrées ensuite fortement par des bandes.

 

Après l’opération, Vinicius reprit ses sens et aperçut Lygie penchée sur lui.

 

Elle était près de sa couche tenant un bassin de cuivre rempli d’eau, où de temps en temps Glaucos trempait une éponge pour en rafraîchir la tête du blessé.

 

Vinicius regardait et n’osait en croire ses yeux. Il lui semblait que cette apparition de l’être cher était un effet du délire ; et seulement bien après il eut assez de force pour murmurer :

 

– Lygie !…

 

Au son de cette voix, le bassin de cuivre trembla aux mains de la jeune fille, qui tourna vers le blessé des yeux pleins de tristesse.

 

– La paix soit avec toi ! – dit-elle avec douceur.

 

Elle demeurait le bras tendu, tout son visage exprimait la douleur et la commisération.

 

Lui la regardait comme s’il eût voulu se rassasier de sa vue, afin de garder présente son image, même quand ses yeux se seraient fermés. Il contemplait sa face pâle et amaigrie, les torsades de sa sombre chevelure, son humble vêtement d’ouvrière ; il l’observait avec une telle insistance que, sous ce regard, le front blanc de la jeune fille commença à se roser. Alors, Vinicius songea d’abord qu’il n’avait pas cessé de l’aimer, et ensuite que cette pâleur, cette pauvreté étaient son œuvre, qu’il l’avait lui-même bannie de la maison où on l’aimait, où on l’entourait d’opulence et de bien-être, qu’il l’avait jetée dans cette misérable masure et revêtue de ce manteau de laine sombre.

 

Et lui, qui eût voulu la parer des plus riches atours, l’orner de tous les trésors de l’univers, il sentit son cœur si oppressé d’inquiétude, de douleur et de pitié que, s’il eût pu faire un mouvement, il fût tombé à ses pieds.

 

– Lygie, – fit-il, – tu ne leur as pas permis de me tuer !…

 

Elle répondit avec douceur :

 

– Que Dieu te ramène à la santé !

 

Pour Vinicius, qui se rendait compte du mal qu’il lui avait fait autrefois et de celui qu’il venait tenter encore de lui faire, ces paroles furent semblables à un baume. À ce moment il oublia que c’était la doctrine chrétienne qui pouvait parler par sa bouche pour ne songer qu’à la femme aimée, dont la réponse révélait un intérêt, une bonté surhumaine qui le remuait jusqu’au plus profond de son âme. De même que tout à l’heure la souffrance l’avait fait défaillir, il se sentait défaillir d’émotion : et sa faiblesse était infinie et délicieuse. Il lui semblait tomber dans un abîme, mais en même temps il éprouvait un indicible bien-être et un immense bonheur. En ce moment de défaillance, il croyait voir une divinité planer sur lui.

 

Cependant, Glaucos en avait fini de laver les plaies de la tète et y appliquait un onguent. Ursus prit le bassin de cuivre des mains de Lygie, tandis qu’elle-même allait chercher sur la table une coupe préparée d’avance et remplie d’eau rougie de vin, qu’elle approcha des lèvres du blessé. Vinicius but avec avidité et en éprouva un réel soulagement. Après le pansement, sa douleur avait presque disparu, et il reprit complètement ses sens.

 

– Donne-moi encore à boire, – pria-t-il.

 

Lygie passa dans l’autre chambre pour remplir la coupe, tandis que Crispus, après quelques mots échangés avec Glaucos, s’approcha du lit :

 

– Vinicius, – dit-il, – Dieu n’a pas permis que ta mauvaise action fût consommée. Il te conserve la vie pour que tu puisses faire un retour sur toi-même. Celui devant qui tout homme n’est que poussière t’a livré sans défense entre nos mains ; mais le Christ, en qui nous avons foi, nous ordonne d’aimer nos ennemis. Nous avons donc pansé tes blessures et, comme te l’a dit Lygie, nous prions Dieu qu’il te rende la santé ; mais nous ne pouvons veiller sur toi plus longtemps. Demeure en paix et songe si tu dois continuer à persécuter Lygie, privée par ta faute de ses protecteurs et de son toit, et nous-mêmes, qui t’avons rendu le bien pour le mal.

 

– Vous voulez m’abandonner ? – demanda Vinicius.

 

– Nous voulons abandonner cette maison, où pourrait nous atteindre la persécution du préfet de la ville. Ton compagnon a été tué, et toi, considéré comme puissant parmi les tiens, tu es blessé. Ce qui est arrivé n’est pas de notre faute, mais c’est nous que frapperait la rigueur des lois…

 

– Ne craignez pas les représailles, – protesta Vinicius. – Je vous protégerai.

 

Crispus ne voulut pas lui répondre qu’il ne s’agissait pas seulement du préfet et de la police, mais qu’on se défiait aussi de lui et qu’on voulait protéger Lygie contre toute tentative ultérieure de sa part.

 

– Seigneur, – reprit-il, – ta main droite est valide. Voici des tablettes et un style : écris à tes serviteurs de venir ce soir avec une litière pour te transporter dans ta maison, où tu seras mieux qu’au sein de notre pauvreté. Ici, tu es chez une humble veuve, qui ne va pas tarder à rentrer avec son fils ; celui-ci portera ta lettre ; pour nous, il nous faut chercher un autre refuge.

 

Vinicius pâlit. Il comprit qu’on voulait le séparer de Lygie et que, s’il la perdait de nouveau, peut-être ne la reverrait-il jamais… Il voyait nettement, il est vrai, qu’entre elle et lui s’était passé quelque chose de grave et que, s’il voulait la conquérir, il lui fallait chercher d’autres voies auxquelles il n’avait pas eu le temps de songer. Il se rendait compte également que tout ce qu’il pourrait dire à ces gens, – leur promettre, par exemple, de rendre Lygie à Pomponia Græcina, – serait vain, car ils avaient droit de ne pas le croire, et ils ne le croiraient pas en effet. Il eût pu agir ainsi depuis longtemps : au lieu de persécuter Lygie, venir trouver Pomponia et lui dire qu’il cesserait de la poursuivre. Alors, Pomponia elle-même eût retrouvé la jeune fille et l’eût ramenée chez elle. Non, il sentait bien que toutes ces promesses ne les retiendraient pas ; que, de sa part, un serment solennel serait d’autant moins accueilli que, n’étant pas chrétien, il ne pourrait jurer que par les dieux immortels, auxquels lui-même n’avait pas grande foi et que les chrétiens tenaient pour de mauvais esprits.

 

Il désirait ardemment se réconcilier avec Lygie et se gagner ses défenseurs. Mais comment ? Pour cela, il lui fallait du temps. Il lui fallait la voir, ne fût-ce que quelques jours. De même que, dans toute épave, un naufragé voit le salut, il semblait à Vinicius que, dans ces quelques jours, il saurait dire à la jeune fille les paroles capables de la lui concilier. Peut-être découvrirait-il quelque chose ou se présenterait-il de soi-même un événement favorable ?

 

Et, rassemblant ses idées, il dit :

 

– Écoutez-moi, chrétiens. Hier, j’étais parmi vous à l’Ostrianum et j’ai entendu exposer votre doctrine ; mais si même je l’ignorais, vos actes seuls me prouveraient que vous êtes honnêtes et bons. Dites à la veuve de rester dans sa maison, restez-y vous-mêmes et permettez-moi d’y rester. Que cet homme (il désigna Glaucos du regard), qu’on dit médecin, et qui en tout cas sait panser les blessures, dise si l’on peut me transporter aujourd’hui. Je souffre. Mon bras cassé doit être tenu immobile tout au moins pendant quelques jours ; je vous déclare donc que je ne bougerai pas d’ici, à moins que vous ne m’en enleviez de force.

 

Il s’arrêta ; le souffle lui manquait. Alors Crispus lui dit :

 

– Personne, seigneur, n’usera de la force à ton égard. Nous seuls sortirons, pour sauver nos têtes.

 

Inaccoutumé à rencontrer de la résistance, le jeune homme fronça le sourcil et dit :

 

– Laisse-moi respirer.

 

Puis, peu après, il reprit :

 

– Nul ne s’inquiétera de Croton, étranglé par Ursus. Aujourd’hui même il devait se rendre à Bénévent, où l’appelait Vatinius. Tout le monde le croira parti. Personne ne nous a vus entrer dans cette maison, à l’exception d’un Grec qui nous avait accompagnés à l’Ostrianum. Je vous indiquerai sa demeure. Qu’on me l’amène, et je lui ordonnerai de se taire, car il est à mes gages. J’écrirai chez moi que je pars pour Bénévent. Au cas où le Grec aurait déjà averti le préfet, je déclarerai que c’est moi qui ai tué Croton et qu’il m’a fracturé le bras. Par les mânes de mon père et de ma mère, voilà ce que je ferai ! Vous pouvez donc rester ici en toute sûreté, car pas un cheveu ne tombera de votre tête. Amenez-moi vite le Grec : il s’appelle Chilon Chilonidès.

 

– Alors, seigneur, – dit Crispus, – Glaucos restera près de toi pour te soigner avec la veuve.

 

Le front de Vinicius se plissa davantage encore :

 

– Pardon, vieillard, – dit-il, – écoute bien mes paroles. Je te dois de la reconnaissance et tu me parais bon et juste ; mais tu me caches le fond de ta pensée. Tu crains que j’appelle mes esclaves et que je leur enjoigne d’enlever Lygie, n’est-ce pas ?

 

– Oui, – déclara Crispus avec quelque sévérité.

 

– Remarque donc ceci. Je parlerai à Chilon en votre présence ; j’écrirai devant vous la lettre annonçant mon départ ; et je n’aurai pas d’autres messagers que vous… Réfléchis bien et ne m’irrite pas davantage.

 

Exaspéré, le visage crispé de colère, il reprit avec emportement :

 

– Croyais-tu donc que j’allais nier le désir que j’ai de rester ici pour la voir ?… N’importe quel sot l’aurait compris, même malgré mes dénégations. Mais je ne veux plus la prendre de force… J’ajouterai que, si elle ne reste pas ici, de cette main valide j’arracherai mes bandages, je ne prendrai aucune nourriture, aucune boisson. Et que ma mort retombe sur toi et sur tes frères ! Pourquoi m’as-tu pansé ? Pourquoi ne m’as-tu pas laissé mourir ?

 

Il pâlit de rage et de faiblesse. Lygie qui, de la chambre voisine, avait entendu toute cette conversation et ne doutait pas qu’il agirait comme il avait dit, s’effraya de ses menaces. Pour rien au monde elle n’eût voulu le voir mourir. Blessé, désarmé, il lui inspirait de la pitié, non de la crainte. Vivant depuis sa fuite au milieu de gens continuellement sous l’effet de l’extase religieuse, ne songeant qu’au sacrifice, à l’abnégation, à la miséricorde infinie, elle était elle-même pénétrée de ces sentiments qui remplaçaient pour elle la maison, la famille, le bonheur disparu et la transformaient en l’une de ces vierges chrétiennes qui devaient plus tard régénérer l’âme usée de l’univers. Vinicius avait joué un trop grand rôle dans sa destinée pour qu’elle pût l’oublier. Elle pensait à lui durant des journées entières et souvent elle avait supplié Dieu pour que vînt l’heure où, suivant la doctrine qu’elle professait, elle pourrait rendre à Vinicius le bien pour le mal, la sympathie en retour de la persécution, le vaincre, l’amener au Christ, le sauver. Et il lui semblait que ce moment était venu, que sa prière avait été exaucée.

 

Le visage inspiré, elle s’approcha de Crispus et se mit à parler comme si une autre voix eût parlé par sa bouche :

 

– Crispus, gardons-le parmi nous, et ne le quittons pas tant que le Christ ne l’aura pas guéri.

 

Le vieux pasteur était habitué à voir en tout l’inspiration divine ; en présence de cette exaltation, il crut que la puissance suprême pouvait se manifester par la bouche de Lygie ; il s’émut et baissa sa tête blanche :

 

– Qu’il soit fait ainsi que tu dis, – approuva-t-il.

 

Cette prompte soumission de Crispus produisit sur Vinicius, qui ne quittait pas des yeux Lygie, une impression profonde et singulière.

 

Il lui sembla qu’elle était, parmi les chrétiens, une sorte de sibylle ou de prêtresse, obéie et respectée. Et involontairement il éprouva le même respect. À son amour se mêlait à présent une certaine crainte qui lui faisait envisager cet amour presque comme un blasphème. En même temps, il ne pouvait se faire à l’idée qu’il y avait quelque chose de changé dans leurs relations, que, désormais, ce n’était pas elle qui dépendait de sa volonté, mais lui de la sienne ; qu’il gisait malade, meurtri, incapable d’offensive, tel un enfant sans défense, sous sa protection, à elle. Envers tout autre, cette soumission eût paru humiliante à sa nature orgueilleuse et volontaire. Mais il n’avait pour Lygie que la reconnaissance qu’on voue à quelqu’un de supérieur. Ces sentiments étaient si nouveaux pour lui que, seulement la veille, il n’eût pu même se les imaginer. Aujourd’hui encore ils l’eussent étonné s’il en avait eu une perception claire. Mais, en ce moment, il ne se demandait pas pourquoi il en était ainsi ; c’était pour lui chose toute naturelle et tout son bonheur consistait à rester auprès d’elle.

 

Il eût voulu l’en remercier, lui exprimer aussi un autre sentiment si peu connu de lui jusque-là qu’il n’eût pu le nommer, car c’était tout simplement la soumission. Mais les émotions qu’il venait de subir avaient tant épuisé ses forces, que sa reconnaissance envers Lygie ne pouvait s’exprimer que par des regards étincelants de joie à la pensée qu’il demeurerait auprès d’elle, qu’il pourrait la contempler demain, après-demain, longtemps peut-être. À cette joie se mêlait, il est vrai, la crainte de perdre celle qu’il avait retrouvée, crainte si vive que, lorsque Lygie lui apporta de nouveau à boire, ayant l’ardent désir de lui prendre la main, il ne l’osa point, lui, Vinicius, qui, au festin de César, l’avait baisée de force sur les lèvres, lui qui, lorsqu’elle avait fui, s’était promis de la traîner par les cheveux au cubicule ou de la faire fouetter.

 

Chapitre XXIV.

Vinicius craignait aussi que quelque intervention inopportune venue du dehors ne troublât sa joie. Chilon pouvait informer de sa disparition le préfet de la ville, ou ses affranchis, et en ce cas l’irruption des vigiles dans la petite maison devenait fort probable. La pensée vint alors à Vinicius qu’il pourrait donner l’ordre de capturer Lygie et l’enfermer chez lui ; mais il sentit aussitôt qu’il ne devait et ne pouvait plus agir ainsi. Volontaire, sûr de lui, et passablement dépravé, il était capable, au besoin, de se montrer implacable ; mais il n’était ni un Tigellin, ni un Néron. La vie militaire avait assez développé en lui le sentiment de la justice et de la conscience pour qu’il comprît combien un tel acte serait monstrueux et vil. Bien portant, dans un accès de rage, il fût peut-être descendu à un acte semblable ; mais, à présent, il était ému, malade, et désirait uniquement que rien ne vînt se placer entre lui et Lygie.

 

Il avait remarqué avec surprise que, dès le moment où Lygie avait intercédé en sa faveur, ni elle, ni Crispus n’avaient exigé de lui le moindre engagement, comme s’ils avaient la certitude que, dans un cas extrême, une force surnaturelle les protégerait. Depuis qu’il avait entendu à l’Ostrianum les enseignements et le récit de l’Apôtre, son cerveau ne saisissait plus la limite entre le possible et l’impossible, et il n’était pas loin d’admettre qu’une telle intervention pût se produire. Cependant, envisageant la situation avec plus de sang-froid, il rappela lui-même à ses hôtes ce qu’il avait dit au sujet du Grec et pria de nouveau qu’on lui amenât Chilon.

 

Crispus y consentit, et l’on décida d’envoyer Ursus. Vinicius, qui ces derniers jours, avant la visite à l’Ostrianum, avait dépêché ses esclaves chez Chilon, le plus souvent sans succès, indiqua exactement au Lygien la demeure du Grec, puis, après avoir tracé quelques mots sur des tablettes, il s’adressa à Crispus :

 

– Je vous remets les tablettes parce que ce Chilon est un homme défiant et rusé qui souvent, quand je le réclamais, faisait répondre à mes gens qu’il n’était pas chez lui ; et cela se passait chaque fois que n’ayant pas de bonnes nouvelles à m’annoncer, il redoutait ma colère.

 

– Si je le trouve, je le ramènerai de gré ou de force, – répondit Ursus.

 

Il prit son manteau et sortit à la hâte.

 

Il n’était pas facile de retrouver quelqu’un à Rome, même avec les indications les plus précises ; mais, dans le cas présent, l’instinct de l’homme des forêts qu’était Ursus, et sa connaissance de la ville, lui venaient en aide : aussi eût-il bientôt découvert la demeure de Chilon.

 

Cependant, il ne reconnut pas le Grec. Il ne l’avait vu qu’une fois, et de nuit. D’ailleurs, cet honorable vieillard, à l’air grave, qui l’avait incité à tuer Glaucos, ressemblait si peu à ce Grec courbé par la peur que personne n’eût vu en lui le même homme.

 

Aussi Chilon, constatant qu’Ursus ne le reconnaissait pas, revint-il vite de sa première frayeur. Les tablettes de Vinicius le rassurèrent plus encore. Au moins, on ne l’accuserait pas d’avoir fait tomber le tribun dans un traquenard. Il se dit encore que si les chrétiens n’avaient pas mis à mort le tribun, c’est qu’ils avaient craint de porter la main sur un personnage aussi important.

 

« Il s’ensuit qu’au besoin Vinicius me couvrira également, – songea-t-il ; – il ne m’appellerait pas auprès de lui pour me faire périr. »

 

Son courage retrouvé, il demanda donc :

 

– Brave homme, mon ami, le noble Vinicius n’a-t-il pas envoyé une litière pour moi ? Mes jambes sont enflées et je ne puis aller loin.

 

– Non, – répondit Ursus. – Nous irons à pied.

 

– Et si je refuse ?

 

– Ne fais pas cela, car il faut que tu viennes.

 

– Et j’irai, mais de ma propre volonté. Nul ne pourrait m’y contraindre, car je suis un homme libre et un ami du préfet de la ville. De plus, en tant que sage, je possède les moyens de résister à la violence et je sais métamorphoser les humains en arbres et en animaux. Mais j’irai, j’irai ! Seulement, il me faut prendre un manteau plus chaud et un capuchon ; autrement, les esclaves de ce quartier me reconnaîtraient et m’arrêteraient à chaque pas pour me baiser les mains.

 

Il s’enveloppa donc d’un autre manteau et rabattit sur sa tête un ample capuchon gaulois, de peur qu’Ursus ne se rappelât ses traits dès que tous deux arriveraient au grand jour.

 

– Où me conduis-tu ? – demanda-t-il chemin faisant.

 

– Au Transtévère.

 

– Je suis depuis peu à Rome et ne suis jamais allé là ; mais on y trouve sans doute aussi des amis de la vertu.

 

Si naïf qu’il fût, Ursus, sachant par Vinicius que le Grec avait accompagné ce dernier au cimetière de l’Ostrianum et qu’il avait pénétré avec Croton dans la demeure de Lygie, s’arrêta brusquement :

 

– Vieillard, ne mens pas. Aujourd’hui même tu étais avec Vinicius à l’Ostrianum, et ensuite à notre porte.

 

– Ah ! alors votre maison est située dans le Transtévère ? Nouveau venu à Rome, je m’embrouille dans les noms des différents quartiers. Oui, mon ami, je suis allé à votre porte et là, au nom de la vertu, j’ai adjuré Vinicius de ne pas entrer. Je suis allé également à l’Ostrianum, et sais-tu pourquoi ? C’est que je travaille depuis quelque temps à convertir Vinicius : je voulais qu’il entendit le doyen des Apôtres. Puisse la lumière descendre dans son âme et dans la tienne ! Tu es chrétien, n’est-ce pas, et tu désires que la vérité triomphe du mensonge ?

 

– Oui, – répondit humblement Ursus.

 

Chilon avait complètement repris courage.

 

– Vinicius, – poursuivit-il, – est un puissant seigneur et l’ami de César. Il lui arrive encore souvent d’obéir aux suggestions de l’esprit du mal ; mais, s’il tombait un seul cheveu de sa tête, César se vengerait sur tous les chrétiens.

 

– Une bien plus grande force nous protège.

 

– C’est juste ! c’est juste ! Mais que comptez-vous faire de Vinicius ? – interrogea Chilon repris d’inquiétude.

 

– Je l’ignore. Le Christ recommande la miséricorde.

 

– C’est très sagement parler. N’oublie jamais cela, si tu ne veux rôtir en enfer comme un boudin dans la poêle.

 

Ursus soupira, et Chilon constata qu’il ferait toujours ce qu’il voudrait de ce terrible homme.

 

Désirant apprendre ce qui s’était passé lors de l’enlèvement de Lygie, il questionna de la voix sévère d’un juge :

 

– Qu’avez-vous fait de Croton ? Parle, et ne mens pas.

 

Ursus soupira encore.

 

– Vinicius te le dira.

 

– Ce qui signifie que tu l’as frappé avec un couteau ou que tu l’as tué à coups de bâton ?

 

– Je n’avais pas d’armes.

 

Le Grec ne put s’empêcher d’admirer la force surhumaine du barbare.

 

– Que Pluton… je veux dire : que le Christ te pardonne !

 

Ils cheminèrent quelque temps en silence, puis Chilon :

 

– Moi, je ne te trahirai pas, mais prends garde aux vigiles.

 

– Je crains le Christ, et non les vigiles.

 

– C’est juste. Il n’est pas de plus grand péché que le meurtre. Je prierai pour toi, mais je ne sais si ma prière t’absoudra, à moins que tu jures de ne plus jamais, dans tout le cours de ta vie, toucher quelqu’un, même du doigt.

 

– Mais je ne tue jamais volontairement, – répondit Ursus.

 

Chilon voulait se prémunir contre tout fâcheux événement, et il ne cessait de représenter à Ursus le meurtre comme une atrocité et de l’engager à prononcer ce vœu. Il le questionna également sur Vinicius ; mais l’autre ne répondait qu’à contrecœur, alléguant que Chilon saurait, de la bouche même de Vinicius, tout ce qu’il avait besoin de savoir.

 

Ainsi devisant, ils franchirent le long trajet entre la demeure du Grec et le Transtévère et arrivèrent devant la maison. Le cœur de Chilon se remit à battre d’inquiétude. Dans sa terreur, il croyait voir Ursus lui lancer des regards féroces !

 

« Belle consolation, s’il me tue sans le vouloir. Mieux vaudrait qu’il fût frappé de paralysie, et avec lui tous les Lygiens : exauce ma prière, Zeus, si tu le peux ! »

 

Et il s’enveloppait de plus en plus dans sa bure gauloise, en prétextant qu’il craignait le froid. Quand enfin, après avoir traversé le vestibule et la première cour, ils pénétrèrent dans le couloir qui menait au petit jardin de la maison, Chilon s’arrêta net et dit :

 

– Permets-moi de reprendre haleine ; autrement, je ne pourrais ni converser avec Vinicius, ni lui donner de salutaires conseils.

 

En effet, tout en se répétant qu’aucun danger ne le menaçait, il sentait ses jambes se dérober sous lui à la seule pensée de se retrouver parmi ces gens mystérieux qu’il avait vus à l’Ostrianum.

 

À ce moment, des chants montaient de la petite maison.

 

– Qu’est-ce ? – demanda-t-il.

 

– Tu te dis chrétien, et tu ignores qu’après chaque repas nous avons coutume d’honorer notre Sauveur par des hymnes, – répondit Ursus. – Myriam doit être rentrée avec son fils, et l’Apôtre est peut-être avec eux, car chaque jour il rend visite à la veuve et à Crispus.

 

– Conduis-moi tout droit auprès de Vinicius.

 

– Vinicius est dans la chambre commune, la seule qu’il y ait ; le reste de la maison est composé de cubicules sombres, où nous n’allons que pour dormir. Entre, tu te reposeras dans la maison.

 

Ils y pénétrèrent. C’était par une sombre soirée d’hiver et la chambre était mal éclairée par des lampes. Vinicius, dans cet homme encapuchonné, devina plutôt qu’il ne reconnut le Grec. Celui-ci, ayant entrevu dans le coin de la pièce un lit, et sur ce lit Vinicius, se dirigea, sans oser regarder personne, vers le tribun auprès duquel il pensait devoir être plus en sûreté qu’auprès des autres.

 

– Oh ! seigneur, pourquoi n’as-tu pas suivi mes conseils ! gémit-il en joignant les mains.

 

– Tais-toi, – ordonna Vinicius, – et écoute.

 

Ses yeux perçants rivés sur Chilon, il se mit à parler avec lenteur, mais distinctement, afin que chaque mot fût compris comme un ordre et se gravât à jamais dans la mémoire du Grec.

 

– Croton s’est jeté sur moi pour m’assassiner et me dépouiller. Comprends-tu ? C’est pourquoi je l’ai tué ; et les gens que voilà ont pansé les blessures que j’avais reçues dans la lutte.

 

Chilon devina aussitôt que les paroles de Vinicius étaient le résultat d’une entente avec les chrétiens, et que par conséquent il voulait être cru.

 

Il le lut aussi sur sa physionomie ; immédiatement, sans montrer le moindre doute ou la moindre surprise, il leva les yeux et s’écria :

 

– Ah ! seigneur ! c’était une fameuse canaille ! Pourtant, je t’avais bien conseillé de ne pas te fier à lui. Mes exhortations répétées sont restées vaines. Dans tout le Hadès, on ne trouvera pas de supplice digne de lui, car celui qui ne peut être un honnête homme est forcément une canaille. Et à qui donc est-il plus difficile de devenir honnête qu’à une canaille ? Attaquer son bienfaiteur, un seigneur aussi magnanime… Ô dieux !…

 

Il se souvint à ce moment que, durant la route, il s’était donné à Ursus pour chrétien, et il s’arrêta court.

 

Vinicius reprit :

 

– Sans la sica que je portais sur moi, il m’aurait tué.

 

– Je bénis l’instant où je t’ai conseillé de t’armer au moins d’un couteau.

 

Mais Vinicius, un regard inquisiteur fixé sur lui, lui demanda :

 

– Qu’as-tu fait aujourd’hui ?

 

– Comment ! Ne te l’ai-je pas dit, seigneur ? J’ai fait des vœux pour ta santé.

 

– Rien de plus ?

 

– Je me préparais justement à te rendre visite quand ce brave homme est venu m’avertir que tu me demandais.

 

– Voici une tablette ; tu iras chez moi et tu la remettras à mon affranchi. Je lui écris que je pars pour Bénévent. Tu diras de plus à Demas que je suis parti ce matin même, appelé par une lettre pressante de Pétrone.

 

Il répéta avec insistance :

 

– Je suis parti pour Bénévent. Tu comprends ?

 

– Tu es parti, seigneur, je t’ai même fait mes adieux ce matin à la Porte Capène ; et, depuis ton départ, une telle tristesse s’est emparée de moi que, si tu ne l’apaises, j’en mourrai, à force de soupirer comme le faisait l’épouse infortunée de Zethos après la mort d’Ityl.

 

Bien que malade et accoutumé à la souplesse d’esprit du Grec, Vinicius ne put réprimer un sourire. Satisfait d’ailleurs que Chilon l’eût compris à demi-mot, il dit :

 

– Eh bien ! je vais ajouter quelques lignes grâce auxquelles on essuiera tes larmes. Donne-moi la lampe.

 

Chilon, absolument rassuré, s’approcha de l’âtre et prit une des lampes allumées.

 

Mais, dans ce mouvement, le capuchon qui lui couvrait la tête glissa et la lumière tomba en plein sur son visage. Glaucos bondit de son banc et se dressa devant lui.

 

– Ne me reconnais-tu pas, Céphase ? – s’écria-t-il.

 

Il y avait dans sa voix quelque chose de si terrible que tous les assistants frémirent.

 

Chilon souleva la lampe, puis la lâcha presque aussitôt. Et plié en deux, il se mit à gémir.

 

– Ce n’est pas moi… Ce n’est pas moi ! Pitié !

 

Glaucos se tourna vers les assistants qui étaient à table et dit :

 

– Voilà l’homme qui m’a vendu, qui a causé ma perte et celle de ma famille !

 

Tous les chrétiens savaient son histoire, ainsi que Vinicius ; mais celui-ci ne connaissait pas le vieillard, parce qu’il n’avait pas entendu prononcer son nom durant l’opération, en raison des défaillances et de la douleur que lui causait le bandage de sa fracture.

 

Ces quelques instants et l’accusation de Glaucos avaient été pour Ursus comme un éclair dans les ténèbres : il reconnut Chilon. D’un bond il fut près de lui, lui saisit les deux bras qu’il lui ramena en arrière et s’écria :

 

– C’est lui qui m’a poussé à tuer Glaucos.

 

– Pitié ! – gémissait Chilon. – Je vous rendrai… seigneur, – hurlait-il en se tournant vers Vinicius, – sauve-moi ! Je me suis fié à toi, intercède pour moi !… Ta lettre… je la remettrai… seigneur ! seigneur !…

 

Mais Vinicius restait indifférent à tout ce qui se passait, d’abord parce qu’il savait à quoi s’en tenir sur tous les exploits du Grec, ensuite parce que son cœur était inaccessible à la pitié. Et il dit :

 

– Enterrez-le dans le jardin. Un autre portera ma lettre.

 

Pour Chilon, ces mots étaient comme un arrêt de mort. Sous la terrible étreinte d’Ursus, ses os commençaient à craquer, ses yeux ruisselaient de larmes.

 

– Au nom de votre Dieu, pitié ! – criait-il. – Je suis chrétien !… Pax vobiscum ! Je suis chrétien, et si vous en doutez, baptisez-moi encore une fois, deux fois, dix fois ! Glaucos, c’est une erreur. Laissez-moi parler ! Faites de moi un esclave !… Ne me tuez pas ! Pitié !

 

Et sa voix, étranglée par la douleur, faiblissait de plus en plus, quand soudain, de l’autre côté de la table, l’apôtre Pierre se leva. Durant quelques instants, il hocha sa tête blanche, l’abaissa sur sa poitrine et ferma les yeux. Enfin, il releva ses paupières et dit, au milieu du silence :

 

– Le Sauveur nous a prescrit : « Si ton frère a péché envers toi, reproche-le-lui ; mais, s’il se repent, pardonne-lui. Et s’il a péché sept fois contre toi dans la journée, et s’il s’est tourné sept fois vers toi en te disant : – Je me repens, – pardonne-lui. »

 

Il se fit un plus grand silence encore.

 

Glaucos se cacha assez longtemps le visage dans ses mains ; il dit enfin :

 

– Céphase, que Dieu te pardonne tes torts envers moi, comme je te les pardonne au nom du Christ !

 

Et Ursus, ayant lâché les bras du Grec, ajouta :

 

– Que le Sauveur me pardonne comme je te pardonne !

 

Chilon s’était affaissé. Appuyé sur ses mains, il tournait la tête comme un animal pris aux rets et regardait, affolé, d’où lui viendrait la mort. Il n’en croyait encore ni ses yeux ni ses oreilles et ne pouvait espérer qu’on lui fît grâce.

 

Peu à peu il revint à lui ; ses lèvres exsangues tremblaient encore d’épouvante. L’apôtre lui dit :

 

– Va-t’en en paix !

 

Chilon se leva, mais sans pouvoir parler. Instinctivement, il se rapprocha du lit de Vinicius, comme pour implorer la protection du tribun ; il n’avait pas eu le temps de réfléchir que celui-là l’avait condamné, bien qu’il eût été en quelque sorte son complice et se fût servi de lui, alors que ceux contre qui il avait agi lui pardonnaient. Son regard, à ce moment, n’exprimait que l’étonnement et la défiance. Tout en comprenant enfin qu’on lui avait fait grâce, il avait hâte de se tirer sain et sauf d’entre les mains de ces gens incompréhensibles, dont la bonté l’effrayait presque autant que leur cruauté l’eût terrifié. Il avait peur d’événements imprévus qui pourraient surgir s’il restait là plus longtemps.

 

Debout devant Vinicius, il lui dit d’une voix entrecoupée :

 

– Donne la lettre ! seigneur, donne la lettre !

 

Il s’empara de la tablette que lui tendait Vinicius, salua les chrétiens, puis le malade, et, courbé, se faufila le long de la muraille jusqu’à la porte, d’où il s’élança dehors.

 

Mais, dans l’obscurité du petit jardin, de nouveau ses cheveux se hérissèrent d’effroi : il était convaincu qu’Ursus allait fondre sur lui et le tuer à la faveur des ténèbres. Il eût volontiers pris la fuite, mais ses jambes refusaient de lui obéir ; bientôt, elles lui manquèrent complètement : en effet, Ursus l’avait rejoint.

 

Chilon tomba la face contre terre et se mit à gémir :

 

– Urbain… au nom du Christ…

 

Mais Ursus répondit :

 

– Ne crains rien. L’Apôtre m’a ordonné de t’accompagner jusqu’à la porte, afin que tu ne t’égares dans l’obscurité. Si les forces te manquent, je te reconduirai jusque chez toi.

 

Chilon redressa la tète :

 

– Que dis-tu ? Quoi ?… Tu ne veux pas me tuer ?

 

– Non, je ne te tuerai pas, et si je t’ai secoué trop violemment, si j’ai endommagé tes os, pardonne-moi.

 

– Aide-moi à me relever, – fit le Grec. – Tu ne me tueras pas, n’est-ce pas ? Reconduis-moi jusqu’à la rue ; après cela, j’irai seul.

 

Ursus le releva comme une plume, puis le guida par un sombre couloir jusqu’à la première cour et au vestibule ouvert sur la rue. Dans le corridor, Chilon se répétait : « C’en est fini de moi », et il ne se rassura qu’une fois dehors. Il dit alors :

 

– Maintenant, j’irai seul.

 

– La paix soit avec toi !

 

– Et avec toi ! et avec toi !… Laisse-moi respirer.

 

En effet, dès qu’il fut délivré d’Ursus, il aspira l’air à pleins poumons. Il se tâtait les hanches et les côtes comme pour se convaincre qu’il était bien vivant ; puis il joua des jambes.

 

Mais, non loin de là, il s’arrêta pour se demander :

 

« Mais comment se fait-il qu’ils ne m’aient pas tué ? »

 

Et, malgré ses entretiens avec Euricius sur la doctrine chrétienne, malgré sa conversation avec Ursus au bord du fleuve, malgré tout ce qu’il avait entendu à l’Ostrianum, il ne put trouver de réponse à cette question.

 

Chapitre XXV.

Vinicius ne pouvait, pas plus que Chilon, se rendre compte de ce qui s’était passé et, au fond de son âme, il en était aussi stupéfait. Que ces gens eussent agi avec lui comme ils l’avaient fait et qu’au lieu de tirer vengeance de son agression, ils eussent pansé ses plaies, il l’attribuait en partie à leur doctrine, beaucoup à Lygie et un peu à l’importance de sa personne. Mais leur manière de faire vis-à-vis de Chilon dépassait complètement sa conception de ce que pouvait pardonner un homme. Et lui aussi se demandait : Pourquoi n’ont-ils pas tué le Grec ? Ils pouvaient pourtant le faire impunément. Ursus eût enfoui son corps dans le jardin, ou l’eût jeté nuitamment dans le Tibre qui, à cette époque de crimes nocturnes imputables à César lui-même, rejetait si souvent des cadavres humains que nul ne s’inquiétait d’où ils sortaient.

 

En outre, selon Vinicius, non seulement les chrétiens auraient pu, mais encore ils auraient dû tuer Chilon. À vrai dire, le monde auquel appartenait le jeune patricien n’était pas tout à fait inaccessible à la pitié ; les Athéniens avaient même consacré à celle-ci un autel et avaient longtemps résisté à l’introduction chez eux des combats de gladiateurs. On avait vu, à Rome, octroyer la grâce à certains vaincus, comme par exemple ce Callicrate, roi des Bretons, prisonnier, puis largement doté par Claude et vivant libre dans la ville. Mais la vengeance pour une injure personnelle semblait à Vinicius, ainsi qu’à tous ses contemporains, équitable et légitime ; en général, il n’entrait pas dans sa nature de ne pas se venger. Il avait bien entendu enseigné à l’Ostrianum qu’on devait aimer même ses ennemis ; mais cette théorie lui semblait inapplicable dans la vie.

 

Et il songea aussitôt qu’on n’avait pas tué Chilon pour la seule raison que c’était fête, ou que la lune était dans une phase où il était défendu aux chrétiens de verser le sang. Il savait qu’à une époque déterminée, certains peuples ne peuvent même déclarer la guerre. Dans ce cas, pourquoi n’avaient-ils pas remis le Grec’ entre les mains de la justice ? Pourquoi l’Apôtre avait-il dit que, si quelqu’un avait été sept fois coupable, on devait lui pardonner sept fois ? Et pourquoi Glaucos avait-il dit à Chilon : « Que Dieu te pardonne comme je te pardonne ! » Car, enfin, Chilon lui avait causé le plus effroyable tort qu’un homme puisse causer à un autre. À la seule pensée de ce que lui, Vinicius, ferait à quelqu’un qui, par exemple, tuerait Lygie, son sang ne fit qu’un tour. Il n’est pas de tortures qu’il n’infligerait à l’assassin. Et Glaucos avait pardonné ! Ursus avait pardonné de même, cet Ursus qui, en réalité, pouvait tuer impunément à Rome qui il voulait, libre qu’il était de tuer ensuite le roi du bois de Nemora et de prendre sa place. Ne lui serait-il pas aisé, lui à qui Croton n’avait pu résister, de vaincre le gladiateur qui était revêtu de cette dignité, puisque chacun pouvait y accéder à la condition de tuer le roi précédent ?

 

Toutes ces questions ne comportaient qu’une réponse : s’ils ne tuaient pas, c’est qu’ils portaient en eux une bonté telle qu’il n’en avait jamais existé dans le monde, et un amour de l’humanité si infini qu’il leur commandait d’oublier les injures, leur, propre bonheur, leurs misères, et de vivre les uns pour les autres. Et quelle récompense en espéraient-ils ? Vinicius l’avait entendu dire à l’Ostrianum, mais cela ne pouvait se loger dans sa tête. Par contre, il estimait que leur vie terrestre, comprenant l’obligation de renoncer, au profit des autres, à tout ce qui est bien-être et plaisir, ne pouvait être qu’ennuyeuse et misérable. Aussi y avait-il dans son jugement sur les chrétiens, en dehors de la stupéfaction, de la pitié et une nuance de mépris. Il les tenait pour des brebis destinées à servir tôt ou tard de pâture aux loups, et sa nature de Romain se refusait à admettre qu’on se laissât dévorer. Néanmoins, une chose le frappa : c’est la joie qui, après le départ de Chilon, illumina tous les visages. L’Apôtre, s’approchant de Glaucos, lui imposa les mains et dit :

 

– En toi, le Christ a triomphé !

 

Glaucos leva au ciel des yeux si pleins de foi et de bonheur qu’une félicité inattendue semblait l’inonder. Vinicius, plus apte à comprendre la joie résultant de la vengeance assouvie, le regardait avec des yeux dilatés, comme il eût regardé un fou. Il vit, non sans s’indigner en lui-même, Lygie poser ses lèvres royales sur la main de cet homme à l’apparence d’esclave, et le monde lui parut renversé. Puis survint Ursus, qui raconta comment, en reconduisant Chilon, jusqu’à la rue, il lui avait demandé pardon du dommage causé à ses os, ce qui lui valut aussi la bénédiction de l’Apôtre. Alors Crispus proclama que ce jour marquait une grande victoire. Et à ce mot de victoire toutes les pensées de Vinicius s’embrouillèrent.

 

Mais, Lygie lui ayant de nouveau apporté un breuvage rafraîchissant, il lui retint un instant la main, puis demanda :

 

– Alors, toi aussi tu m’as pardonné ?

 

– Il nous est défendu, à nous autres chrétiens, de garder de la rancune dans nos cœurs.

 

– Lygie, – dit alors Vinicius, – quel que soit ton Dieu, je lui offrirai une hécatombe, uniquement parce qu’il est ton Dieu.

 

Elle répondit :

 

– Tu lui feras le sacrifice en ton cœur, dès que tu sauras l’aimer.

 

– Uniquement parce qu’il est ton Dieu… – répéta Vinicius, d’une voix affaiblie.

 

Il abaissa ses paupières et ses forces l’abandonnèrent de nouveau.

 

Lygie sortit, mais pour revenir bientôt ; elle s’approcha pour s’assurer qu’il dormait. La sentant auprès de lui, Vinicius entrouvrit les yeux et sourit ; de la main elle lui ferma les paupières comme pour le forcer à dormir. Alors il se sentit envahi d’une infinie béatitude, tandis que sa faiblesse augmentait. Déjà la nuit s’était épaissie, apportant avec elle une fièvre plus intense. Ne pouvant s’endormir, il suivit des yeux les allées et venues de Lygie. Par instants, il cédait à un demi-sommeil qui lui laissait la faculté de voir et d’entendre tout ce qui se passait autour de lui, mais où s’entremêlaient les visions de la réalité et celles de la fièvre. Il lui semblait que, dans un vieux cimetière abandonné, se dressait un temple en forme de tour et que Lygie en était la prêtresse. Il ne la perdait pas de vue. Il l’apercevait au sommet de la tour, un luth à la main, baignée de lumière, telles ces prêtresses qu’il avait vues en Orient chantant, la nuit, des hymnes à la lune. Lui-même, dans le but de l’enlever, gravissait péniblement des escaliers tortueux ; Chilon le suivait, claquant des dents de terreur et répétant : « Ne fais pas cela, seigneur, car c’est une prêtresse, et Lui la vengera… » Vinicius ignorait qui était ce Lui, mais il comprenait qu’il allait commettre un sacrilège, et il se sentait plein d’épouvante. Comme il atteignait la balustrade qui entourait le sommet de la tour, surgissait à côté de Lygie l’Apôtre à la barbe argentée, qui disait : « Ne porte pas la main sur elle, car elle m’appartient. » Et l’Apôtre entraînait Lygie sur des rayons de lune, comme sur une voie menant au ciel, tandis que Vinicius, les bras tendus vers eux, les suppliait de l’emmener.

 

Il se réveilla, retrouva ses esprits et se mit à regarder autour de lui. Sur son haut trépied, le foyer brûlait plus faiblement, mais donnait cependant encore assez de lumière. Alentour étaient assis les chrétiens qui se chauffaient, car la nuit était fraîche et dans la chambre il faisait assez froid. Vinicius voyait la buée s’échapper de leur bouche. Au milieu, se tenait l’Apôtre ; à ses genoux, sur un tabouret bas, Lygie ; plus loin, Glaucos, Crispus et Myriam ; aux deux extrémités, d’une part Ursus, de l’autre Nazaire, le fils de Myriam, jeune garçon au visage gracile et aux longs cheveux noirs qui lui retombaient sur les épaules.

 

Lygie écoutait, les yeux levés vers l’Apôtre ; toutes les têtes étaient tournées vers lui. Il parlait à voix basse. Vinicius se prit à l’observer avec une vague crainte superstitieuse, analogue à celle qu’il avait ressentie dans son délire. L’idée lui vint que dans sa fièvre il avait vu la vérité et que ce vénérable étranger, venu de rives lointaines, lui enlevait réellement Lygie et l’entraînait par des chemins inconnus. Il était convaincu que le vieillard parlait de lui, conseillait peut-être de le séparer d’elle, tant il lui semblait inadmissible qu’on parlât d’autre chose ; rassemblant donc toute son attention, il écouta ce que disait Pierre.

 

Mais il s’était trompé. L’Apôtre parlait encore du Christ.

 

« Ils ne vivent que par Lui ! » – songea Vinicius.

 

Le vieillard racontait comment on s’était emparé du Christ :

 

– Une troupe de soldats vint avec les serviteurs des prêtres pour Le chercher. Quand le Sauveur leur demanda qui ils cherchaient, ils répondirent : « Jésus de Nazareth ». Mais lorsqu’il leur dit : « C’est moi ! » ils tombèrent la face contre terre, sans oser porter la main sur Lui. Et seulement, quand ils L’eurent questionné une seconde fois, ils Le saisirent.

 

Ici, l’Apôtre s’interrompit, étendit ses mains vers le feu et reprit :

 

« La nuit était fraîche comme celle-ci, mais mon cœur bouillonnait. Je tirai mon glaive pour Le défendre et je coupai l’oreille à l’esclave de l’archiprêtre. Je L’aurais mieux défendu que ma propre vie, s’il ne m’avait dit : « Remets ton glaive dans le fourreau : ne dois-je pas vider le calice que m’a présenté mon Père ?… » Alors, ils s’emparèrent de Lui et Le ligotèrent.

 

Ayant ainsi parlé, l’Apôtre porta les mains à son front et se tut, ne voulant pas continuer son récit avant d’avoir consulté ses souvenirs.

 

Alors, Ursus, n’y pouvant tenir, se leva brusquement, secoua le feu avec une telle violence que les étincelles jaillirent en pluie d’or, et s’écria :

 

– Tant pis, quoi qu’il dût en advenir… moi, j’aurais…

 

Lygie l’interrompit en posant un doigt sur ses lèvres. On entendit haleter le Lygien, car l’indignation grondait dans son âme ; bien que toujours prêt à baiser les pieds de l’Apôtre, il ne pouvait, en sa conscience, approuver cette conduite. Si, en sa présence, quelqu’un eût porté la main sur le Sauveur, ou s’il eût été avec Lui, cette nuit-là, oh ! alors : soldats, serviteurs des prêtres, toute la valetaille, il eût tout mis en pièces ! Ses yeux s’emplissaient de larmes, provoquées par le chagrin et par une lutte sourde en lui-même : d’une part, il eût défendu le Sauveur, il eût appelé à son aide les Lygiens, qui sont tous braves ; mais, d’autre part, il Lui eût désobéi, et eût ainsi empêché la rédemption du monde.

 

Tel était le motif de ses larmes.

 

Peu après, Pierre reprit son récit. Cependant Vinicius était retombé dans un assoupissement fiévreux. Ce qu’il venait d’entendre se mêlait dans son esprit à ce que l’Apôtre avait raconté, la nuit précédente, à l’Ostrianum, à propos de cette journée où le Christ était apparu sur les bords du lac de Tibériade. Il voyait, sur une vaste nappe d’eau, flotter une barque de pêcheur, où se trouvaient Pierre et Lygie. Lui-même nageait de toutes ses forces à leur suite, mais la douleur causée par son bras cassé l’empêchait de les rejoindre. Les vagues soulevées par la tempête l’aveuglaient, il allait se noyer ; d’une voix suppliante, il implorait du secours. Alors Lygie s’agenouillait devant l’Apôtre qui faisait virer la barque et lui tendait une rame ; Vinicius s’y accrochait et, aidé par eux, il se hissait et allait tomber au fond du canot.

 

Il lui sembla ensuite qu’il s’était relevé et qu’il voyait des gens en foule suivre la barque à la nage. L’écume des vagues leur recouvrait la tête, et les mains seules de quelques-uns apparaissaient encore. Mais Pierre sauvait tous ceux qui allaient se noyer et les recueillait dans sa barque, qui s’agrandissait comme par miracle. En peu de temps, une multitude la remplit, aussi grande, plus grande même à la fin, que celle qu’il avait vue réunie à l’Ostrianum. Lui-même se demandait avec étonnement comment tous pouvaient y trouver place, et il craignait qu’elle ne coulât. Mais Lygie le rassurait, et sur un rivage lointain vers lequel ils se dirigeaient, elle lui montrait une lumière.

 

Alors, le rêve de Vinicius se confondit de nouveau avec ce qu’avait dit l’Apôtre à l’Ostrianum sur l’apparition du Christ au bord du lac. À présent, dans cette lumière de la rive, il voyait se dessiner une figure vers laquelle Pierre orientait la barque. À mesure qu’ils approchaient, la tempête s’apaisait, les ondes devenaient plus calmes et la lumière plus vive. La foule chantait un hymne très doux, l’atmosphère s’imprégnait de nard, l’eau s’irisait de toutes les nuances de l’arc-en-ciel, comme si, du fond, eût monté le reflet des lis et des roses… Enfin, les flancs de la barque touchèrent légèrement le sable. Lygie prit alors Vinicius par la main, en lui disant : « Viens, je te conduirai », et elle le mena vers la lumière.

 

……………………………………………

 

En se réveillant, Vinicius ne recouvra pas immédiatement le sentiment de la réalité. Un certain temps, il se crut toujours près du lac, entouré de la multitude, parmi laquelle, sans savoir pourquoi, il se mit à chercher Pétrone, étonné de ne l’y point rencontrer. Une lueur vive, venant de la cheminée, près de laquelle il n’y avait plus personne, acheva de le réveiller. Les tisons d’oliviers se consumaient paresseusement sous leur cendre rose, mais les bûchettes de pin, dont on venait sans aucun doute de ranimer le brasier, pétillaient en lançant des flammes à la clarté desquelles Vinicius aperçut Lygie assise non loin de son lit.

 

À cette vue, il se sentit ému jusqu’au fond de l’âme. Il savait qu’elle avait passé la nuit précédente à l’Ostrianum ; pendant toute la journée, elle s’était employée à le soigner ; maintenant encore, tandis que les autres reposaient, elle veillait seule à son chevet. On voyait bien qu’elle était lasse. Immobile sur son siège, elle fermait les yeux. Vinicius ne savait si elle dormait, ou si elle s’absorbait dans ses pensées. Il contemplait son profil, ses cils abaissés, ses mains croisées sur ses genoux, et dans le cerveau du païen commençait à se faire jour une conception nouvelle ; à côté de la beauté grecque ou romaine, nue, vaniteuse et sûre d’elle-même, il y avait au monde une autre beauté, toute nouvelle, étonnamment chaste, et dans laquelle résidait une âme nouvelle aussi.

 

Il ne pouvait se décider à la qualifier de beauté chrétienne, mais en pensant à Lygie, il ne pouvait plus séparer la séduction de cette beauté de la doctrine nouvelle. Il comprenait que si les autres étaient allés se reposer, tandis que Lygie veillait seule sur lui, c’était parce que sa doctrine le lui ordonnait : mais cette pensée, tout en le pénétrant d’admiration pour la doctrine même, la lui rendait aussi pénible. Il eût préféré que Lygie agît ainsi par amour de lui, de son visage, de ses yeux, de ses formes harmonieuses, en un mot, pour toutes ces raisons qui avaient décidé tant de Grecques et de Romaines à nouer à son cou leurs bras blancs.

 

Soudain, il sentit que si elle eût été semblable aux autres femmes, il l’eût trouvée moins séduisante.

 

Cette découverte le frappa, sans qu’il pût se rendre compte de ce qui se passait en lui, et tout en y constatant de nouveaux sentiments, de nouveaux penchants, étrangers au monde dans lequel il avait vécu jusqu’alors.

 

Lygie avait ouvert les yeux et, s’apercevant que Vinicius la regardait, elle s’approcha et dit :

 

– Je suis auprès de toi.

 

Et il répondit :

 

– J’ai vu ton âme dans mon rêve.

 

Chapitre XXVI.

Le lendemain Vinicius se réveilla, très faible encore, mais la tête libre, sans fièvre ; il lui semblait avoir entendu parler auprès de lui ; pourtant, quand il ouvrit les yeux, Lygie n’était plus là. Seul, Ursus, accroupi devant le foyer, fouillait la cendre grise, y cherchant un charbon encore ardent ; enfin, l’ayant trouvé, il l’attisa, et le souffle de ses poumons était puissant comme un soufflet de forge. Vinicius se souvint que, la veille, cet homme avait écrasé Croton, et il considéra, avec la curiosité d’un habitué des arènes, ce torse de cyclope, ces bras et ces jambes qui ressemblaient à de véritables piliers.

 

« Grâces soient rendues à Mercure ! – songea-t-il. – Il ne m’a pas tordu le cou. Par Pollux ! si les autres Lygiens lui ressemblent, ils donneront du fil à retordre à nos légions du Danube. »

 

Il appela :

 

– Hé, esclave !

 

Ursus sortit sa tête de la cheminée et dit, avec un sourire presque amical :

 

– Que Dieu t’accorde, seigneur, une bonne journée et une bonne santé ; mais je suis un homme libre, et non pas un esclave.

 

Vinicius, désireux de le questionner sur la patrie de Lygie, éprouva une certaine satisfaction à ces paroles, car sa dignité de Romain et de patricien devait se trouver moins froissée de converser avec un homme libre, même d’extraction vulgaire, qu’avec un esclave, auquel ni la loi, ni les mœurs n’accordaient la qualité d’être humain.

 

– Tu n’appartiens donc pas aux Aulus ? – lui demanda-t-il.

 

– Non, seigneur, je sers Callina, comme j’ai servi sa mère, mais de mon plein gré.

 

Il replongea sa tête dans la cheminée pour attiser les charbons sur lesquels il avait remis du bois, puis se releva et dit :

 

– Chez nous, il n’y a pas d’esclaves.

 

Vinicius lui demanda :

 

– Où est Lygie ?

 

– Elle vient de sortir, et je suis chargé de faire cuire ton repas. Elle t’a veillé toute la nuit.

 

– Pourquoi n’as-tu pas pris sa place ?

 

– Parce qu’elle l’a voulu ainsi : je n’avais qu’à obéir. Ses yeux s’assombrirent, et presque aussitôt il ajouta :

 

– Si je ne lui avais pas obéi, tu ne vivrais plus, seigneur.

 

– Regrettes-tu donc de ne pas m’avoir tué ?

 

– Non, seigneur, le Christ a ordonné de ne pas tuer.

 

– Et Atacin ? Et Croton ?

 

– Je n’ai pu faire autrement, – murmura Ursus.

 

Et il considéra avec un désespoir comique ses mains, qui visiblement étaient demeurées païennes, bien que son âme eût reçu le baptême.

 

Il posa ensuite une marmite devant le feu et, accroupi devant la cheminée, il regarda, de ses yeux pensifs, danser la flamme.

 

– C’est ta faute, seigneur, – dit-il enfin ; – pourquoi as-tu porté la main sur elle, une fille de roi ?

 

Dès l’abord, Vinicius frémit en entendant un rustre, un barbare, lui parler avec cette familiarité, oser même le blâme. C’était une nouvelle invraisemblance à ajouter à toutes celles auxquelles il se heurtait depuis l’avant-dernière nuit. Mais il était faible, ne disposait d’aucun esclave, et il se contint. En outre, il voulait connaître quelques détails de la vie de Lygie.

 

Il se mit donc à questionner le géant sur la guerre des Lygiens contre Vannius et les Suèves. Ursus lui répondait volontiers, mais ne pouvait guère apprendre à Vinicius que ce qu’Aulus Plautius lui avait raconté déjà. Il n’avait pas pris part au combat, ayant accompagné les otages jusqu’au camp d’Atelius Hister. Il savait seulement que les Lygiens avaient battu les Suèves et les Yazygues et que leur chef et roi avait péri d’un coup de lance. Aussitôt après, les Lygiens, ayant appris que les Semnones avaient incendié la forêt sur leur frontière, étaient revenus au plus vite pour châtier cette offense. Les otages étaient restés chez Atelius qui, dans les premiers temps, avait donné l’ordre de leur rendre les honneurs royaux. Puis, la mère de Lygie était morte, et les chefs romains n’avaient su que faire de l’enfant. Ursus eût voulu s’en retourner dans son pays avec elle, mais l’entreprise était périlleuse. Sur le chemin erraient des bêtes fauves et des tribus sauvages. Alors, la nouvelle était arrivée qu’une ambassade lygienne s’était rendue chez Pomponius pour lui offrir l’aide de ce peuple contre les Marcomans. Hister avait donc renvoyé Ursus et Lygie à Pomponius. Mais, comme aucune ambassade n’était venue, ils avaient dû rester au camp. De là, Pomponius les avait amenés à Rome et, après le triomphe, il avait confié l’enfant royale à Pomponia Græcina.

 

Vinicius écoutait ce récit avec plaisir, bien que quelques détails seulement fussent ignorés de lui. Son orgueil de caste était agréablement flatté d’entendre un témoin oculaire affirmer l’origine royale de Lygie. Son titre de fille de roi pouvait lui donner rang, à la cour de César, parmi les descendantes des plus grandes familles, d’autant plus que le peuple dont son père avait été le chef n’avait jamais été en guerre avec Rome et que, quoique barbare, il était redoutable : il comptait, au témoignage d’Atilius Hister lui-même, « une quantité innombrable de guerriers ». Ursus confirma d’ailleurs pleinement ce témoignage, car, à une question posée par Vinicius sur les Lygiens, il répondit :

 

– Notre pays est si vaste que personne ne sait où finissent les forêts que nous habitons et la population y est nombreuse. Au milieu de ces forêts il y a des villes construites en bois et remplies de grandes richesses, car nous enlevons aux Semnones, aux Marcomans, aux Vandales et aux Quades tout le butin qu’ils font ailleurs. Ils n’osent lutter contre nous, et ce n’est que lorsque le vent souffle de chez eux qu’ils incendient nos forêts. Nous n’avons pas peur d’eux, ni du César romain.

 

– Les dieux ont donné aux Romains la souveraineté sur la terre entière, – dit gravement Vinicius.

 

– Les dieux sont de mauvais esprits, – répondit Ursus simplement, – et là où il n’y a pas de Romains, il n’y a pas de souveraineté romaine.

 

Il attisa le feu et continua, comme s’il se parlait à lui-même :

 

– Quand César prit Callina dans son palais et que je crus qu’on pouvait lui faire du mal, je voulus m’en aller là-bas, dans nos forêts, appeler les Lygiens au secours de la fille du roi. Et les Lygiens se seraient mis en marche vers le Danube, car, si ce peuple est païen, il est bon. Et je leur aurais porté « la bonne nouvelle ». Mais cela viendra un jour ; Callina une fois rentrée chez Pomponia, je la saluerai et la prierai qu’elle me permette de les rejoindre, car le Christ est né bien loin de chez eux, et ils n’ont même pas entendu parler de Lui… Il savait mieux que moi où il devait naître, mais s’il était venu au monde chez nous, dans la forêt, bien sûr nous ne l’aurions pas martyrisé ; nous aurions élevé l’Enfant, nous aurions veillé à ce qu’il eût toujours en abondance du gibier, des champignons, des peaux de castor, de l’ambre. Tout ce que nous aurions pillé chez les Suèves et les Marcomans, nous le lui aurions donné, afin qu’il vécût dans la richesse et le bien-être.

 

Il rapprocha du feu la marmite avec le potage destiné à Vinicius et se tut. Sa pensée errait à travers les forêts lygiennes. Quand le potage eut bouilli, il songea à le verser dans une écuelle et, dès qu’il fut suffisamment refroidi, il reprit :

 

– Glaucos a recommandé, seigneur, que tu bouges le moins possible et que tu évites même de remuer ton bras valide, et Callina m’a ordonné de te faire manger.

 

Lygie avait ordonné ! Il n’y avait rien à objecter à cela. Vinicius ne songea même pas à s’opposer à sa volonté, comme si elle eût été fille de César ou déesse. Il ne fit donc aucune observation quand Ursus, s’asseyant auprès du lit, puisa le potage dans l’écuelle avec un petit gobelet qu’il présentait aux lèvres du malade. Et dans cet acte il apportait tant de sollicitude, il y avait un si bon sourire dans ses yeux bleus, que Vinicius ne pouvait reconnaître en lui le terrible titan qui, la veille, avait étouffé Croton, s’était rué contre lui-même ainsi qu’un ouragan et, sans Lygie, l’eût certainement écrasé.

 

Pour la première fois de sa vie, le jeune patricien réfléchit à ce qui pouvait se passer dans l’âme d’un rustre, d’un serviteur et d’un barbare.

 

Pourtant, Ursus se révélait nourrice aussi maladroite que remplie d’attentions. Entre ses doigts d’hercule, le gobelet disparaissait si bien qu’il ne restait plus de place pour les lèvres de Vinicius. Après de vaines tentatives, le géant fort embarrassé dut avouer :

 

– Il me serait plus facile de traîner un aurochs hors de son gîte.

 

Vinicius sourit de la confusion du Lygien, et néanmoins la remarque excita sa curiosité. Il avait vu souvent dans le cirque ces terribles « uri » amenés des forêts du Nord, et que les plus vaillants belluaires ne traquaient qu’avec crainte et auxquels les éléphants seuls étaient supérieurs en masse et en force.

 

– Aurais-tu donc essayé de saisir de telles bêtes par les cornes ? – demanda-t-il avec stupéfaction.

 

– Avant que vingt hivers eussent passé sur ma tête, je ne l’osai point, – répliqua Ursus ; – mais après, cela m’est arrivé.

 

Et de nouveau, il donna à manger à Vinicius, mais avec plus de maladresse encore.

 

– Il faut que j’aille chercher Myriam ou Nazaire, – fit-il enfin.

 

La tête pâle de Lygie s’encadra dans la portière :

 

– Je viens à ton aide, – dit-elle.

 

Et peu après elle sortit du cubicule, où elle se disposait certainement à dormir, car ses cheveux étaient dénoués et elle n’avait pour tout vêtement qu’une de ces étroites tuniques nommées capitium. Vinicius, dès qu’il l’aperçut, sentit son cœur battre plus vite et lui reprocha de n’avoir pas encore songé à se reposer ; mais elle répondit gaiement :

 

– Justement, j’allais dormir ; auparavant je vais remplacer Ursus.

 

Elle prit le gobelet, s’assit au bord du lit et commença à faire manger Vinicius, à la fois confus et heureux. Comme elle se penchait vers lui, il sentit la tiédeur de son corps et les flots de sa chevelure vinrent lui frôler la poitrine ; alors, il pâlit d’émoi ; mais, en dépit de son trouble et de la violence de sa passion, il comprenait que, sur terre, nulle tête ne lui était aussi chère et que, comparé à elle, le monde entier n’était rien.

 

Naguère, il convoitait Lygie ; à présent il l’aimait de tout son cœur. Naguère, dans sa façon de vivre et dans ses sentiments, il se montrait, ainsi que tous ses contemporains, égoïste inconscient, ne s’intéressant qu’à soi-même : aujourd’hui, il s’intéressait aussi à elle.

 

Bientôt, il refusa de manger, et malgré sa joie extrême de la contempler et de la sentir près de lui, il dit :

 

– C’est assez, va te reposer, ma divine.

 

– Ne m’appelle pas ainsi, – répondit-elle ; – il ne convient pas que j’entende de telles paroles.

 

Cependant elle lui sourit, puis l’assura qu’elle n’avait plus sommeil, qu’elle n’éprouvait plus de fatigue et n’irait prendre du repos qu’après l’arrivée de Glaucos. Il écoutait ces paroles comme une musique, le cœur débordant d’émotion, de gratitude, de ravissement toujours plus intenses, et il se creusait la tête pour trouver le moyen de lui prouver sa reconnaissance.

 

– Lygie, – dit-il après un court silence, – naguère, je ne te connaissais pas. J’ai pris, je le sais à présent, un mauvais chemin pour arriver à toi. Je te dis donc : Retourne chez Pomponia Græcina et sois certaine qu’à l’avenir personne ne portera la main sur toi.

 

Une tristesse subite passa sur le visage de Lygie :

 

– Je serais heureuse de la voir, même de loin, – répondit-elle, – mais je ne puis plus retourner chez elle.

 

– Pourquoi ? – demanda Vinicius étonné.

 

– Acté nous informe, nous autres chrétiens, de ce qui se passe au Palatin. N’as-tu donc pas appris que, peu après ma fuite, avant de partir pour Naples, César a mandé Aulus et Pomponia et les a menacés de sa colère, sous prétexte qu’ils m’auraient aidée à fuir ? Aulus put heureusement lui répondre : « Tu sais, seigneur, que jamais mensonge n’a passé par mes lèvres ; je te jure que nous ne l’avons pas aidée à fuir et que nous ne savons pas plus que toi ce qu’elle est devenue. » César le crut, puis il oublia tout : et moi, d’après les conseils de nos anciens, je n’ai jamais écrit à ma mère, afin qu’elle puisse toujours jurer qu’elle ne sait rien de ce qui me concerne, car il nous est défendu de mentir, même si notre vie est en jeu. Telle est notre doctrine, à laquelle nous voulons gagner tous les cœurs. Je n’ai pas revu Pomponia depuis que j’ai quitté sa maison. De temps en temps seulement, par quelques échos lointains, elle apprend que je suis vivante et en sûreté.

 

À ces mots, le chagrin lui étreignit le cœur et ses yeux se remplirent de larmes ; mais elle se calma bientôt et reprit :

 

– Je sais bien que Pomponia me regrette beaucoup, mais il est pour nous des consolations que ne connaissent pas les autres.

 

– Oui, – repartit Vinicius, – votre consolation, c’est le Christ ; moi, je ne puis vous comprendre.

 

– Regarde-nous. Pour nous il n’existe pas de séparations ; il n’est ni douleurs, ni souffrances, et s’il en survient, elles se changent en joies. La mort elle-même, qui est pour vous la fin de la vie, en est pour nous le commencement : c’est l’échange d’un bonheur médiocre et troublé contre un bonheur entier, calme et éternel. Songe quelle doit être, cette doctrine qui nous enseigne d’être bons, même pour nos ennemis, et qui nous interdit le mensonge, purifie notre âme de la haine, et nous promet après la mort une félicité infinie.

 

– J’ai entendu tout cela à l’Ostrianum ; j’ai vu comment vous avez agi envers moi, envers Chilon ; quand j’y songe, il me semble rêver encore et je ne sais si j’en dois croire mes yeux et mes oreilles. Mais réponds-moi à une autre question : es-tu heureuse ?

 

– Oui, – déclara Lygie, – qui a foi dans le Christ ne saurait être malheureux !

 

Vinicius la dévisagea comme si ces dernières paroles dépassaient les bornes de l’entendement humain.

 

– Et tu ne voudrais pas retourner chez Pomponia ?

 

– Je le voudrais de toute mon âme : et j’y retournerai, si telle est la volonté de Dieu.

 

– Alors, je te dis : retourne chez elle ; et, je te le jure sur mes dieux lares, je ne porterai pas la main sur toi.

 

Lygie demeura un instant songeuse, puis elle répondit :

 

– Non, je ne puis exposer mes proches au danger. César n’aime pas la famille des Plautius. Si j’y retournais, tu sais combien toute nouvelle est vite répandue dans Rome entière par les esclaves, et ceux de Néron auraient tôt fait de le lui apprendre. Alors, il sévirait contre les Aulus et, pour le moins, il m’arracherait à eux de nouveau.

 

– Oui, – dit Vinicius en fronçant les sourcils, – cela pourrait arriver. Il le ferait, ne fût-ce que pour montrer que sa volonté doit être obéie. Il est vrai aussi que, s’il t’a oubliée ou n’a plus voulu se préoccuper de toi, c’est parce qu’il pensait que l’offense m’atteignait, et non lui. Mais peut-être… après t’avoir enlevée aux Aulus… te remettrait-il entre mes mains, et moi je te rendrais à Pomponia.

 

Elle lui demanda avec tristesse :

 

– Vinicius, voudrais-tu donc me voir encore au Palatin ?

 

Il répondit, les dents serrées :

 

– Non. Tu as raison. J’ai parlé comme un sot ! Non !

 

Et soudain s’ouvrit devant lui comme un gouffre sans fond. Il était patricien, tribun militaire, personnage puissant, mais au-dessus de tous les puissants de ce monde auquel il appartenait, régnait un fou dont personne ne pouvait prévoir ni les volontés ni le courroux. Seuls des gens tels que les chrétiens, pour qui toutes ces choses : la séparation, les souffrances, la mort même, n’étaient rien, pouvaient ne pas le craindre, voire l’ignorer. Tous les autres tremblaient devant César. Et l’horreur de cette effroyable époque à laquelle il vivait s’offrit à Vinicius dans toute sa monstruosité. Il ne pouvait rendre Lygie aux Aulus, de crainte que le monstre ne se souvînt d’elle et ne tournât contre elle sa colère. De même, il ne pouvait plus à présent la prendre pour femme sans faire tort à elle, à lui-même et aux Aulus. Un instant de mauvaise humeur de César suffirait pour les perdre tous. Pour la première fois, Vinicius sentit que le monde devait changer et se transformer complètement, sans quoi la vie deviendrait impossible à vivre. Il comprit aussi, ce qu’il n’avait pu faire tout à l’heure, qu’en de pareils temps les chrétiens seuls pouvaient être heureux.

 

Un profond chagrin s’empara de lui à la pensée qu’il avait lui-même bouleversé sa propre vie et celle de Lygie et que cette situation ne présentait aucune issue. Sous l’impression de ce chagrin, il se mit à dire :

 

– Sais-tu que tu es plus heureuse que moi ? Dans ta pauvreté, dans cette chambre commune, parmi ces rustres, tu as ta religion et ton Christ. Moi, je n’ai que toi seule au monde, et dès que tu m’as manqué, j’ai été le misérable sans abri et sans pain. Tu m’es plus chère que l’univers entier ; je t’ai cherchée parce qu’il m’était impossible de vivre sans toi. Je ne pouvais plus ni manger, ni dormir. Sans l’espoir de te retrouver, je me serais jeté sur mon glaive. Mais j’ai peur de la mort, parce que, mort, je ne pourrais plus te contempler. Je te dis la vérité vraie. Non, je ne pourrais vivre sans toi, et si j’ai vécu jusqu’alors, c’est parce que j’avais l’espérance de te revoir. Te souviens-tu de nos entretiens chez les Aulus ? Une fois tu me traças un poisson sur le sable, et moi, je n’en compris pas le sens. Te souviens-tu que nous avons joué à la balle ? Déjà alors je t’aimais plus que ma vie, et toi aussi, tu commençais à deviner mon amour… Alors survint Aulus, qui nous menaça de Libitine et interrompit notre conversation. Comme nous allions partir, Pomponia dit à Pétrone qu’il n’existait qu’un seul Dieu, tout-puissant et miséricordieux ; mais il ne pouvait nous venir à l’idée que votre Dieu ce fût le Christ. Qu’il te rende à moi, et je L’aimerai, bien qu’il me paraisse être le Dieu des esclaves, des étrangers et des miséreux. Te voilà, assise à mes côtés, et tu ne penses qu’à Lui. Pense à moi aussi ; sinon, je finirai par Le détester. Pour moi, la seule divinité, c’est toi. Heureux ton père, ta mère, qui t’ont enfantée, heureuse la terre qui t’a vu naître ! Je voudrais baiser tes pieds et t’adresser des prières, te donner toute mon adoration, mes offrandes, mes génuflexions… à toi, trois fois divine ! Non, tu ne sais pas, tu ne peux savoir combien je t’aime…

 

Il passa sa main sur son front pâli et ferma ses paupières. Sa nature ne connaissait aucune limite, ni dans la colère, ni dans l’amour. Il parlait avec l’animation d’un homme qui ne se possède plus, et ne voulait plus mesurer ni ses sentiments, ni ses paroles ; il parlait de tout son cœur, du profond de son âme. Tout ce qui s’échappait là, enfin, dans un flux impétueux de paroles, c’était la douleur, le transport, la passion, l’adoration qui lui oppressaient la poitrine.

 

Ces paroles semblaient à Lygie autant de blasphèmes, et pourtant son cœur, à elle aussi, se mit à battre comme s’il allait déchirer la tunique qui comprimait son sein ; elle ne put s’empêcher d’avoir pitié de lui et de ses souffrances. Elle était émue du respect avec lequel il lui parlait ; elle se sentait immensément aimée et adorée ; elle comprenait que cet homme inflexible et redoutable lui appartenait, corps et âme, comme un esclave ; et, le voyant si humble, elle était heureuse de son pouvoir sur lui. En un instant, elle revécut tout le passé. Elle revit ce majestueux Vinicius, beau comme une divinité païenne, qui lui avait parlé d’amour dans la maison des Aulus et avait éveillé, ainsi que d’un profond sommeil, son cœur à demi enfantin ; ce Vinicius dont elle sentait encore les baisers sur ses lèvres et des bras de qui, au Palatin, Ursus l’avait arrachée comme d’un brasier. Mais aujourd’hui, avec sa face aquiline, où se lisait l’exaltation et aussi la douleur, avec son front pâli, avec ses yeux suppliants, brisé par son amour, blessé, tout adoration et humilité, il était tel qu’elle eût souhaité le voir autrefois, tel qu’elle l’eût aimé de toute son âme, et il lui était plus cher que jamais !

 

Soudain elle entrevit l’heure où l’amour de cet homme pourrait l’envahir et l’emporter comme un ouragan. Elle en éprouva une sensation pareille à celle que, l’instant d’avant, avait éprouvée Vinicius : il lui sembla qu’elle était au bord d’un gouffre. Était-ce donc pour cela qu’elle n’était pas revenue dans la maison d’Aulus, qu’elle avait cherché le salut dans la fuite ? Était-ce pour cela qu’elle s’était tenue si longtemps cachée dans les quartiers les plus misérables de la ville ? Qu’était-ce donc que ce Vinicius ? Un augustan, un soldat et un courtisan de Néron ! N’avait-il pas participé à ses débauches et à ses folies, ainsi qu’en témoignait ce festin que Lygie ne pouvait plus oublier ? Ne fréquentait-il pas les temples, comme les autres, et n’y sacrifiait-il pas aux dieux païens, auxquels peut-être il n’avait plus de foi et qu’il honorait quand même ? Ne l’avait-il point poursuivie pour faire d’elle son esclave et sa maîtresse et pour la plonger en même temps dans ce monde horrible du plaisir, du crime et du vice, qui appelait la vengeance de Dieu ? Il paraissait changé, c’est vrai ; mais ne lui avait-il pas dit, tout à l’heure, que si elle pensait au Christ plus qu’à lui, il était prêt à Le détester ? Lygie s’imaginait que toute pensée d’un amour autre que l’amour du Christ était déjà un péché contre lui et contre sa doctrine. Et, lorsqu’elle s’aperçut qu’au fond de son âme s’éveillaient d’autres sentiments, d’autres aspirations, elle trembla pour son cœur et pour l’avenir.

 

Durant cette lutte intérieure, survint Glaucos qui venait panser le blessé et examiner son état. Instantanément, la colère se peignit sur les traits de Vinicius. Il était furieux de voir interrompre sa conversation avec Lygie, et ce fut presque avec mépris qu’il répondit aux questions de Glaucos. Toutefois, il ne tarda pas à se raviser ; mais si Lygie avait cru que les leçons de l’Ostrianum pouvaient avoir quelque action sur cette nature indomptable, son illusion devait se dissiper. Il n’était changé que pour elle. Ce sentiment excepté, battait toujours dans cette poitrine l’ancien cœur dur et égoïste, ce cœur de véritable loup romain, incapable non seulement de comprendre la douceur de la doctrine chrétienne, mais même la simple reconnaissance. Et elle s’en fut, pleine de trouble et d’inquiétude.

 

Jadis, dans sa prière, elle offrait au Christ un cœur serein et aussi pur qu’une larme. À présent, cette sérénité était troublée. Un insecte venimeux s’était glissé dans le calice de la fleur et commençait à y bourdonner. En dépit de ses deux nuits de veille, le sommeil ne lui apporta pas l’apaisement. Elle rêva qu’à l’Ostrianum, Néron, précédant un cortège d’augustans, de bacchantes, de corybantes et de gladiateurs, écrasait sous son char enguirlandé de roses des multitudes de chrétiens ; que Vinicius la saisissait dans ses bras, l’emportait sur son quadrige et lui murmurait, en la serrant sur sa poitrine : « Viens avec nous… »

 

Chapitre XXVII.

De ce moment, Lygie ne fit que de rares apparitions dans la salle commune et se rapprocha moins fréquemment du malade. Mais elle ne retrouvait pas le calme de son âme. Elle voyait que Vinicius la suivait d’un regard suppliant, qu’il attendait d’elle une parole ainsi qu’une grâce, qu’il souffrait sans oser se plaindre, de peur de la rebuter, et qu’elle seule était pour lui la santé et la joie. Alors son cœur débordait de pitié. Elle ne fut également pas longue à s’apercevoir que plus elle s’efforçait de l’éviter, plus grandissait sa pitié pour lui, et que par cela même il faisait naître en elle des sentiments de plus en plus tendres. Il n’y avait plus de calme pour elle. La pensée lui venait que son devoir était précisément de rester toujours à ses côtés, d’abord parce que la doctrine divine lui prescrivait de rendre le bien pour le mal, et ensuite parce que, par des conversations avec lui, elle pourrait peut-être le gagner à cette doctrine. Mais en même temps sa conscience lui répondait qu’elle cherchait à se leurrer, et qu’elle était attirée par autre chose, son amour à lui et la séduction qu’il exerçait sur elle.

 

Une lutte intérieure, qui devenait de jour en jour plus pénible, se livrait en elle. Par moments, elle se sentait prise dans un filet d’autant plus enchevêtré qu’elle tentait davantage de s’en délivrer. Il lui fallait s’avouer que la présence de Vinicius lui devenait indispensable, que sa voix lui était toujours plus chère et qu’elle devait rassembler toutes ses forces pour résister au désir qu’elle avait de demeurer auprès de sa couche. Quand elle s’approchait de lui et qu’elle le voyait tout rayonnant à sa vue, son cœur s’emplissait de joie. Un jour, elle aperçut des traces de larmes à ses cils et, pour la première fois, la pensée lui vint qu’elle pourrait les sécher avec des baisers. Aussitôt effarée et pleine de mépris pour elle-même, elle passa à pleurer toute la nuit qui suivit.

 

Vinicius, lui, était devenu aussi patient que s’il avait fait vœu de patience. Quand ses yeux s’allumaient d’irritation, de révolte et de colère, il s’efforçait d’en éteindre au plus vite l’éclat et regardait Lygie avec inquiétude, comme pour lui en demander pardon. Alors, les sentiments de la jeune fille à son égard prenaient une nouvelle force. Elle n’eût jamais supposé qu’on pût l’aimer ainsi, et lorsqu’elle y songeait, elle se sentait en même temps coupable et heureuse.

 

En réalité, Vinicius s’était comme transformé. Ses entretiens avec Glaucos ne respiraient plus le même orgueil. Il s’avisait que ce pauvre esclave médecin, et la vieille Myriam qui l’entourait de ses soins, et Crispus, toujours en prières, étaient, eux aussi, des êtres humains. Ces idées le surprenaient, mais n’en existaient pas moins. Il finit par aimer Ursus, avec qui il passait à converser des journées entières. Car il pouvait lui parler de Lygie : le géant était intarissable sur ce chapitre, et, tout en soignant le malade, il commençait à lui témoigner une sorte d’affection. Lygie avait toujours été pour Vinicius un être d’une autre essence, incomparablement supérieure à ceux qui l’environnaient. À présent, il commençait à étudier aussi avec plus d’attention les simples et les humbles, – ce qu’il n’avait jamais fait auparavant, – et chez eux aussi il découvrait des qualités dignes d’estime, dont il n’avait eu jusqu’ici aucun soupçon.

 

Nazaire seul ne trouvait pas grâce devant lui, car il supposait au jeune garçon l’audace d’être amoureux de Lygie. Longtemps, il est vrai, il résista à l’envie de lui témoigner son aversion. Mais comme, un jour, l’adolescent avait apporté à la jeune fille deux cailles, payées d’un argent péniblement gagné, le descendant des Quirites se réveilla en Vinicius, pour qui l’enfant d’un peuple étranger valait moins que le plus misérable mendiant. Entendant Lygie le remercier, il pâlit et, tandis que Nazaire était allé chercher de l’eau pour les oiseaux, il dit :

 

– Lygie, comment peux-tu souffrir qu’il t’offre des présents ? Ignores-tu donc que les Grecs appellent ceux de sa nation : ces chiens de juifs ?

 

– Je ne sais comment les appellent les Grecs, mais je sais que Nazaire est chrétien et qu’il est mon frère.

 

Elle le regarda avec tristesse et surprise, car elle était déshabituée de constater chez lui de tels accès de violence. Lui serra les dents, pour ne pas se récrier qu’il ferait mourir un tel frère sous le bâton, ou l’enverrait, les fers aux pieds, bêcher la terre dans ses vignobles de Sicile… Toutefois, il se contint, étouffa sa colère et dit :

 

– Pardonne-moi, Lygie ; c’est que, pour moi, tu es fille de roi et l’enfant adoptive des Plautius.

 

Et il sut si bien se dominer que, lorsque Nazaire rentra dans la chambre, il lui promit de lui faire don, à son retour dans sa villa, d’un couple de paons ou de flamants, qui foisonnaient dans ses jardins.

 

Lygie comprenait combien lui coûtaient ces victoires sur lui-même, et plus elles étaient fréquentes, plus son cœur inclinait vers lui. Mais, en ce qui touchait Nazaire, il avait moins de mérite qu’elle ne le supposait. Il pouvait avoir eu un instant quelque ressentiment contre lui, mais non de la jalousie. En réalité, le fils de Myriam ne valait à ses yeux pas plus qu’un chien ; c’était, du reste, un gamin, incapable d’aimer Lygie autrement que d’un amour inconscient et soumis. La véritable lutte que devait soutenir le jeune tribun, c’était pour se mettre d’accord, même tacitement, avec la vénération dont ces gens entouraient le nom du Christ et sa doctrine. Aussi Vinicius éprouvait-il d’étranges sentiments. Cette doctrine, quelle qu’elle fût, était celle que professait Lygie et que, par là même, il était prêt à reconnaître. Plus ses forces lui revenaient, mieux il se rappelait la série des événements qui s’étaient déroulés depuis cette nuit de l’Ostrianum, les pensées, les réflexions qui avaient depuis traversé son cerveau, et plus aussi il s’étonnait de la puissance surnaturelle de cette religion qui transformait si radicalement l’âme humaine. Il comprenait que cette doctrine était quelque chose d’insolite, encore ignorée de tous, et il se disait que si elle venait à embrasser le monde entier, à lui infuser son amour et sa miséricorde, alors commencerait une ère semblable à celle où régnait sur l’Univers non pas Zeus, mais Saturne. Il n’osait douter ni de l’origine miraculeuse du Christ, ni de sa résurrection, ni des autres miracles. Les témoins qui en parlaient inspiraient trop de confiance, ils étaient de trop bonne foi et fuyaient trop le mensonge pour qu’on pût douter de leurs récits. Enfin, tout en négligeant de croire aux dieux, le scepticisme romain croyait aux miracles.

 

Vinicius se trouvait donc en présence d’une étrange énigme qu’il était impuissant à résoudre.

 

D’autre part, cette doctrine lui semblait, plus que toute autre, en opposition avec l’ordre de choses existant, impraticable dans la vie et insensée. D’après lui, à Rome et sur toute la terre, les hommes pouvaient être mauvais, mais partout l’organisation sociale était bonne. Si, par exemple, César eût été digne, si le Sénat n’eût point été composé d’ignobles débauchés, mais de gens comme Thraséas, qu’eût-on pu souhaiter de mieux ? Le monde romain, la puissance romaine, n’était-ce pas là d’excellentes choses ? La division en castes n’était-elle pas sensée et juste ? Et pourtant, – songeait Vinicius, – la doctrine chrétienne devait troubler tout cet ordre, détruire la toute-puissance et niveler les inégalités humaines. Que deviendraient alors la suprématie et la grandeur de Rome ? Rome pouvait-elle renoncer à l’empire du monde, traiter d’égale à égal avec ce troupeau de peuples vaincus ? Autant de choses qui ne pouvaient entrer dans la tête d’un patricien.

 

De plus, cette doctrine était contraire à ses goûts, à ses habitudes, à son caractère, à sa conception de la vie. Il ne pouvait, dans le cas où il l’adopterait, s’imaginer une telle simplification de son existence. Elle l’intimidait, elle l’étonnait, et toute sa nature se révoltait contre elle. Il sentait aussi qu’elle seule le séparait de Lygie, et cette pensée lui faisait haïr cette doctrine de toute son âme.

 

Toutefois, il pouvait déjà comprendre que c’était elle qui avait marqué Lygie de cette beauté extraordinaire, inexplicable ; elle qui avait fait naître dans son cœur à lui, outre l’amour, le respect, outre le désir, l’adoration ; elle qui avait fait de la jeune fille l’être le plus cher au monde. Et alors, il se reprenait à aimer le Christ, se disant qu’il fallait ou L’aimer ou Le haïr, mais non rester indifférent. Il était comme heurté par deux vagues opposées : il hésitait dans ses idées, dans ses sentiments, sans pouvoir arrêter son choix ; et il finissait par incliner la tête, par honorer en silence ce Dieu qu’il ne comprenait pas, par le vénérer, uniquement parce qu’il était le Dieu de Lygie.

 

Celle-ci voyait bien ce qui se passait en lui. Elle se rendait compte de cette lutte intérieure et de la répulsion de sa nature pour cette doctrine. Cela l’attristait mortellement ; mais, d’autre part, le respect tacite qu’il vouait au Christ éveillait sa compassion, sa pitié et sa reconnaissance et l’attirait vers lui. Elle se rappelait Pomponia Græcina et Aulus. La pensée que par-delà la tombe elle ne retrouverait plus Aulus était pour Pomponia une cause perpétuelle de tristesse. Lygie comprenait mieux à présent cette amertume et cette douleur. Elle avait, elle aussi, rencontré un être cher ; et la séparation éternelle les menaçait. Parfois cependant elle se berçait de l’espoir que l’âme de Vinicius s’ouvrirait aux vérités chrétiennes. Mais c’étaient là de courtes illusions. Elle le connaissait et le comprenait bien déjà : Vinicius chrétien ! Ces deux mots ne pouvaient se concilier, même dans sa tête inexpérimentée. Si Aulus, sage et pondéré comme il l’était, ne pouvait se convertir au christianisme sous l’influence de l’intelligente et vertueuse Pomponia, comment Vinicius le pourrait-il ? Aucune réponse n’était possible, ou plutôt il n’y en avait qu’une : pas d’espoir, pas de salut !

 

Lygie reconnut avec effroi que la condamnation suspendue sur lui, loin de provoquer en elle de l’aversion, lui inspirait une pitié qui le lui rendait plus cher encore. Et, par moments, il lui prenait envie de lui parler franchement de son ténébreux passé. Or, un jour qu’assise auprès de lui, elle lui disait que, hors de la doctrine chrétienne, il n’y avait pas de vie, lui, qui commençait à récupérer ses forces, se souleva sur son bras valide, posa soudain sa tête sur les genoux de la jeune fille et lui dit :

 

– La vie, c’est toi !

 

Alors, Lygie cessa de respirer ; la conscience l’abandonna et une sorte de tressaillement de plaisir courut dans tout son être. De ses mains elle le prit aux tempes, s’efforça de lui soulever la tête, mais dans cet effort, elle se pencha si bien vers lui que ses lèvres frôlèrent les cheveux de Vinicius. Ce fut un instant d’ivresse et de lutte contre eux-mêmes et contre un amour qui les poussait aux bras l’un de l’autre. Enfin Lygie, sentant la tête lui tourner et une flamme lui parcourir les veines, se releva et s’enfuit. C’était la dernière goutte qui allait faire déborder le vase.

 

Vinicius ne se doutait pas de quel prix il allait payer cette minute de bonheur. Mais Lygie avait compris qu’elle-même, dorénavant, avait besoin de secours. Elle passa la nuit suivante dans l’insomnie, dans les larmes et la prière, persuadée qu’elle était indigne de prier et même d’être exaucée. Le lendemain, elle quitta de bonne heure le cubicule, appela Crispus au jardin et, sous le berceau fait de lierre et de liserons desséchés, elle lui ouvrit toute son âme, le suppliant de lui permettre de quitter la maison de Myriam : car elle n’avait plus confiance en elle-même et ne pouvait plus arracher de son cœur son amour pour Vinicius.

 

Crispus était un homme âgé, rude, et sans cesse en extase ; il approuva le projet de départ, mais n’eut pas un mot de pardon pour cet amour dans lequel il ne voyait que péché. Son cœur s’enfla d’indignation à la seule pensée que cette Lygie, cette fugitive qu’il protégeait, qu’il aimait, qu’il avait affermie dans la foi, qu’il tenait jusqu’ici pour un lis immaculé, poussé sur le sol de la doctrine chrétienne et que n’avait encore pollué aucun souffle terrestre, pouvait trouver de la place en son âme pour un amour autre que l’amour divin. Il avait cru jusqu’alors que, dans le monde entier, aucun cœur plus pur n’avait battu pour le Christ ; il se proposait de le lui offrir comme une perle, comme un trésor, comme une œuvre précieuse façonnée de ses mains, et sa déception le comblait de stupéfaction et d’amertume.

 

– Va et demande à Dieu pardon de tes fautes, – lui dit-il avec sévérité. – Fuis, avant que l’esprit malin qui t’a ensorcelée t’entraîne à la chute complète et que tu renies le Sauveur. Dieu est mort sur la croix pour racheter ton âme de son sang, et tu as préféré aimer celui qui a voulu faire de toi sa concubine. Par miracle, Dieu t’avait tirée de ses mains, et toi, tu as ouvert ton cœur à une passion impure, tu as aimé le fils des ténèbres. Et qui est-il, cet homme ? L’ami et le serviteur de l’Antéchrist, son compagnon de crimes et de débauches. Où te mènera-t-il, sinon dans ce gouffre et dans cette Sodome où il vit lui-même et que la flamme de la colère divine anéantira ? Je te le dis : mieux vaudrait que tu fusses morte, que les murs de cette maison eussent croulé sur ta tête avant que ce serpent se fût glissé dans ta poitrine pour y répandre le venin de son iniquité !

 

Il s’exaltait de plus en plus. La faute de Lygie n’excitait pas seulement sa colère, mais encore son mépris pour toute la nature humaine, pour celle surtout de la femme, que la doctrine chrétienne elle-même ne pouvait garantir contre les faiblesses de l’Eve. Il lui importait peu que la jeune fille fût demeurée pure, qu’elle voulût fuir cet amour et s’en repentît avec douleur. Il avait voulu en faire un ange, l’élever jusqu’au sommet où ne planait que l’amour du Christ. Et voici qu’elle s’éprenait d’un augustan. Cette pensée emplissait son cœur de courroux mêlé de désillusion. Non, il ne pouvait le lui pardonner. Des paroles enflammées comme des charbons ardents lui brûlaient les lèvres. Il luttait cependant pour ne pas les prononcer et se contentait de brandir ses bras décharnés au-dessus de la jeune fille épouvantée. Elle se sentait coupable, mais sa faute ne lui paraissait pas si grande. Elle croyait même que son départ de la maison de Myriam serait une victoire sur la tentation et rachèterait cette faute. Mais Crispus l’écrasait : il lui montrait la misère et l’imperfection de son âme, toutes choses qu’elle soupçonnait si peu. Elle aurait cru même que le vieux pasteur, si paternel à son égard depuis sa fuite du Palatin, lui témoignerait un peu de pitié, la consolerait, lui rendrait force et courage.

 

– J’offre à Dieu ma déception et ma douleur, – clamait-il ; – mais toi, tu as déçu le Sauveur lui-même en descendant dans un marécage aux émanations fétides qui ont empoisonné ton âme. Cette âme, tu pouvais l’offrir au Christ, tel un vase précieux, et Lui dire : « Seigneur, remplis-le de ta grâce ! » et tu as mieux aimé l’offrir à qui sert le malin. Que Dieu te pardonne, qu’il ait pitié de toi, parce que moi… tant que tu n’auras pas rejeté ce serpent… moi, qui te considérais comme une élue…

 

Tout à coup il s’arrêta en s’apercevant qu’ils n’étaient plus seuls.

 

Il venait de voir, à travers les liserons desséchés et le lierre toujours vert, deux hommes, dont l’un était l’Apôtre Pierre. Tout d’abord il ne put reconnaître le second, dont le visage était en partie caché par un manteau tissé de poils, appelé cilicium, et il crut un moment que c’était Chilon.

 

Aux éclats de voix de Crispus, les nouveaux venus avaient pénétré sous la tonnelle et s’étaient assis sur un banc. Quand le compagnon de Pierre laissa voir sa face d’ascète et son crâne chauve, orné seulement aux tempes de cheveux en boucles, ses paupières rouges, son nez recourbé, tout son visage laid, mais en même temps inspiré, Crispus reconnut Paul de Tarse.

 

Lygie était tombée à genoux et, incapable de prononcer une parole, cachait sa petite tête éplorée dans les plis du manteau de l’Apôtre.

 

Et Pierre dit :

 

– Paix à vos âmes !

 

Voyant la jeune fille à ses pieds, il demanda ce qui se passait. Crispus lui répéta alors l’aveu de Lygie, lui dit son amour coupable, son intention de fuir la maison de Myriam, et aussi sa propre douleur de voir cette âme, qu’il voulait offrir au Christ, pure comme une larme, ternie maintenant par un sentiment terrestre pour un familier de ces crimes où s’enlisait le monde païen et qui appelaient le châtiment divin.

 

Durant son récit, Lygie demeurait prosternée aux pieds de l’Apôtre, comme pour implorer du secours, ou tout au moins un peu de pitié.

 

Après avoir écouté jusqu’au bout, Pierre se baissa, posa sa main ridée sur la tête de Lygie, puis, levant les yeux vers le vieux prêtre :

 

– Crispus, n’as-tu pas entendu dire qu’aux noces de Cana, notre Divin Maître bénit l’amour de l’épouse et de l’époux ?

 

Les bras de Crispus retombèrent, et surpris, muet, il considéra l’Apôtre.

 

Après un instant de silence, celui-ci lui demanda encore :

 

– Crispus, peux-tu croire que le Christ, qui permit à Marie de Magdala de se prosterner à ses pieds et qui pardonna à la pécheresse, détournerait sa face de cette enfant pure comme un lis des champs ?

 

Lygie, en sanglotant, se pressa plus fortement contre les pieds de l’Apôtre ; elle comprit qu’elle n’avait pas en vain cherché protection auprès de lui. Il releva la face baignée de larmes de la vierge, en lui disant :

 

– Tant que les yeux de celui que tu chéris ne seront pas ouverts à la lumière de la vérité, évite-le, de crainte qu’il ne t’induise en péché, mais prie pour lui et sache que ton amour n’est pas coupable. Et ta volonté de fuir la tentation te sera comptée comme un mérite. Ne te chagrine pas et ne pleure pas, car, je te le dis, la grâce du Sauveur ne t’a pas abandonnée ; tes prières seront exaucées et, après l’affliction, viendront des jours d’allégresse.

 

Il imposa les mains sur les cheveux de Lygie et, levant les yeux au ciel, il la bénit. Son visage était illuminé d’une bonté céleste.

 

Crispus, déconcerté, tentait maintenant de se justifier :

 

– J’ai péché contre la miséricorde, – dit-il, – mais je croyais qu’en laissant envahir son cœur par un amour terrestre, elle avait renié le Christ…

 

Pierre répondit :

 

– Moi, je l’ai renié trois fois, et pourtant il m’a pardonné et m’a institué le pasteur de son troupeau.

 

– … Et puis, – dit encore Crispus, – Vinicius est un augustan…

 

– Le Christ a attendri des cœurs plus durs, – répliqua Pierre.

 

Alors, Paul de Tarse, silencieux jusque-là, posa le doigt sur sa poitrine et déclara :

 

– Je suis celui qui persécutait et vouait à la mort les serviteurs du Christ. C’est moi qui, durant le supplice d’Étienne, gardais les vêtements de ceux qui le lapidaient. Je voulais bannir la Vérité de partout où il y a des hommes, et cependant le Seigneur m’a destiné à la prêcher par toute la terre. Je l’ai répandue en Judée, en Grèce, dans les Îles, et dans cette ville impie quand j’y suis venu, prisonnier, pour la première fois. Et maintenant que Pierre, mon supérieur, m’a appelé près de lui, je viens dans cette maison pour incliner une tête altière aux pieds du Christ et jeter le bon grain dans ce terrain pierreux que le Seigneur rendra fertile pour qu’il produise une abondante moisson.

 

Il se leva, et ce petit homme voûté parut en ce moment à Crispus ce qu’il était en réalité, un géant qui devait ébranler le monde sur ses fondements, et qui se rendrait maître des peuples et des continents.

 

Chapitre XXVIII.

PÉTRONE À VINICIUS :

 

« De grâce, carissime, n’imite dans tes lettres ni les Lacédémoniens, ni Jules César. Si au moins tu avais pu écrire comme celui-ci : Veni, vidi, vici ! je comprendrais ton laconisme. Mais ta lettre ne signifie que : Veni, vidi, fugi ! Comme une pareille conclusion est absolument contraire à ta nature, car tu as été blessé, il s’est passé des choses extraordinaires, et cela demande des éclaircissements. Je n’en ai pu croire mes yeux en lisant que ce Lygien a étouffé Croton aussi aisément qu’un chien calédonien étrangle un loup dans les gorges de l’Hibernie. Cet homme vaut son pesant d’or, et il ne tiendrait qu’à lui de devenir le favori de César. À mon retour en ville, il faudra que je lie plus ample connaissance avec lui ; je le ferai couler en bronze. Barbe d’Airain crèvera de curiosité quand je lui dirai que c’est une statue d’après nature. Les beaux corps d’athlètes se font de plus en plus rares en Italie comme en Grèce. Pour l’Orient, n’en parlons pas. Quant aux Germains, quoiqu’ils soient de haute stature, leurs muscles sont noyés de graisse : plus de masse que de force. Informe-toi si ce Lygien est unique en son genre, ou si dans son pays on en trouve d’autres de sa sorte. Si toi ou moi étions chargés un jour d’organiser des jeux, il serait bon de savoir où chercher les corps les mieux bâtis.

 

« Enfin, grâce aux dieux de l’Orient et de l’Occident, tu es sorti sauf de telles mains. Si tu es encore vivant, tu le dois sans doute à ta qualité de patricien, fils d’un personnage consulaire. Mais toutes ces aventures me stupéfient grandement : ce cimetière où tu fus parmi des chrétiens, ces chrétiens eux-mêmes, leur conduite à ton égard, la nouvelle fuite de Lygie, enfin cette tristesse et cette inquiétude qui s’exhalent de ta courte lettre. Explique-moi tout cela, car il y a quantité de choses que je ne comprends pas ; et si tu veux la vérité, je ne comprends ni les chrétiens, ni toi, ni Lygie. Ne t’étonne pas de ce que, ne m’intéressant généralement à rien, sinon à ma personne, je t’interroge avec tant de souci. J’ai contribué à ce qui t’est arrivé et, à vrai dire, cela me regarde. Écris bien vite, car je ne saurais prévoir exactement quand nous nous reverrons. Les vents au printemps ne sont pas plus variables que les projets dans la tête de Barbe d’Airain. Séjournant aujourd’hui à Bénévent, il a l’intention de s’en aller droit en Grèce et de ne pas revenir à Rome. Cependant Tigellin lui conseille d’y rentrer, du moins pour un certain temps, car le peuple, regrettant trop sa personne (lis : le pain et les jeux) finirait par se fâcher. Or, je ne sais à quoi on se décidera. Si l’Achaïe a le dessus, peut-être nous prendra-t-il envie d’aller en Égypte. J’insisterais volontiers pour que tu viennes nous rejoindre, car, dans ton état d’esprit, le voyage et nos distractions seraient, me semble-t-il, un excellent remède ; mais tu risquerais de ne plus nous trouver ici. En ce cas, tu préférerais peut-être aller te reposer dans tes propriétés de Sicile que de rester à Rome. Parle-moi longuement de toi dans ta lettre. Je ne te mande aucun souhait, sinon celui d’une bonne santé, car, par Pollux ! je ne sais que te souhaiter. »

 

 

D’abord Vinicius n’éprouva pas la moindre envie de répondre. Une réponse ne servirait à rien ni à personne, n’éclaircirait et ne déciderait rien. Il devenait indifférent ; la vie lui paraissait vaine. Et puis, il lui semblait que Pétrone ne le comprendrait en aucun cas. Il était survenu quelque chose qui les séparait. Il ne voyait pas clair encore, même en lui.

 

Très faible, épuisé, il avait quitté le Transtévère pour revenir à sa délicieuse insula des Carines, et, les premiers jours, il avait éprouvé une certaine volupté à se retrouver dans ce milieu de bien-être et de luxe. Mais il sentit bientôt que tout ce qui avait constitué jusqu’à ce jour l’intérêt de sa vie, ou n’existait plus pour lui, ou descendait à des proportions infimes. Il sentait également que les cordes qui avaient relié jusqu’ici son âme à la vie avaient été tranchées, sans qu’on en eût tendu de nouvelles. L’idée qu’il pourrait gagner Bénévent, puis l’Achaïe, en vue d’entasser avec peine folies sur extravagances, lui parut misérable. « Pourquoi faire ? Que pourrai-je en tirer ? » – se demandait-il. Pour la première fois il s’avisa que la conversation de Pétrone, son esprit, son élégance, ses brillantes idées, ses paroles choisies, n’auraient pour effet que de le lasser. Mais, d’autre part, la solitude commençait à lui peser. Tous ses amis étaient à Bénévent avec César, tandis qu’il était forcé de rester seul chez lui, la tête bourrelée de pensées, le cœur rempli de sentiments au milieu desquels il ne pouvait se retrouver. Par instants, il se figurait que s’il pouvait causer avec quelqu’un de tout ce qui se passait en lui, peut-être pourrait-il en saisir l’ensemble, le coordonner et le comprendre. Dans cet espoir, et après avoir hésité quelques jours, il se décida à répondre à Pétrone, sans bien savoir toutefois s’il enverrait sa lettre, qu’il rédigea en ces termes :

 

 

« Tu veux que je te donne des détails, soit, j’y consens ; mais réussirai-je à être plus clair ? je l’ignore, car il est beaucoup de nœuds que je ne puis dénouer moi-même. Je t’ai parlé de mon séjour parmi les chrétiens, de leur façon d’agir envers leurs ennemis, parmi lesquels ils avaient le droit de nous compter, moi et Chilon ; de la bonté avec laquelle ils m’ont soigné et enfin de la disparition nouvelle de Lygie. Non, mon cher, n’est-ce pas en tant que fils de personnage consulaire que l’on m’a épargné. Ces considérations n’existent pas pour eux : ils ont de même pardonné à Chilon, bien que moi-même je les eusse engagés à l’enterrer dans le jardin. Le monde n’a jamais vu de telles gens, ni entendu une telle doctrine. Je ne puis te dire autre chose, sinon que celui qui voudrait les mesurer à notre mesure se tromperait. Je puis t’affirmer, en revanche, que si j’étais couché, le bras cassé, dans ma propre maison, au milieu de mes gens, voire même de ma famille, j’aurais certes plus de confort, mais non la moitié des soins qu’ils m’ont prodigués.

 

« Sache aussi que Lygie est un être absolument à part. Si elle eût été ma sœur ou ma femme, elle n’eût pu me soigner plus tendrement qu’elle ne l’a fait. Souvent j’ai pensé que l’amour seul pouvait inspirer tant de sollicitude. Maintes fois, je l’ai lu, cet amour, sur son visage et dans ses yeux, et alors, y croiras-tu ? au milieu de ces gens simples, dans cette misérable chambre, à la fois cuisine et triclinium, je me suis senti plus heureux que jamais. Non ! je ne lui étais pas indifférent, et mon opinion n’a pas varié sur ce point. Pourtant, cette même Lygie a quitté à mon insu la demeure de Myriam. Maintenant, je passe des journées entières, la tête entre mes mains, à me demander pourquoi elle a agi ainsi. Je crois t’avoir écrit que je lui avais proposé de la rendre aux Aulus. Elle m’a répondu que ce n’était plus possible, autant parce que les Aulus étaient partis en Sicile qu’en raison des bavardages des esclaves, lesquels, circulant de maison en maison, auraient tôt fait d’apporter jusqu’au Palatin la nouvelle de son retour. César pourrait la reprendre. Et c’était vrai. Elle savait pourtant que je ne la persécuterais plus, que je renonçais à la violence et que, ne pouvant ni cesser de l’aimer, ni vivre sans elle, je l’introduirais dans ma maison par la porte ornée de guirlandes et la ferais asseoir à mon foyer sur la toison consacrée. Cependant, elle s’est enfuie ! Pourquoi ? Plus rien ne la menaçait. Si elle ne m’aimait pas, libre à elle de me repousser.

 

« J’avais fait connaissance la veille d’un homme étrange, un certain Paul de Tarse avec lequel je m’étais entretenu du Christ et de sa doctrine ; sa parole était si puissante que chacun de ses mots me faisait l’effet d’ébranler les bases de notre monde. Ce même homme me rendit visite après le départ de Lygie et me dit : « Lorsque Dieu aura ouvert tes yeux à la lumière, lorsqu’il en aura fait tomber les taies, comme il a fait tomber la taie des miens, tu sentiras alors qu’elle a agi raisonnablement, et peut-être alors la retrouveras-tu. » Et voilà que ces paroles me torturent le cerveau comme si je les avais entendues de la bouche de la pythie de Delphes. Par moments, je crois y comprendre quelque chose. Tout en aimant les hommes, ils sont ennemis de notre manière de vivre, de nos dieux et… de nos crimes. Voilà pourquoi elle m’a fui. Lygie a fui en moi l’homme qui appartient à un autre monde, qui devait lui imposer une vie également criminelle aux yeux des chrétiens.

 

« Tu me diras que, puisqu’elle pouvait me repousser, rien ne l’obligeait à s’éloigner. Et si elle m’aimait aussi, elle ? Dans ce cas, elle se dérobait à son amour. À cette seule pensée, je voudrais envoyer des esclaves par toutes les ruelles de Rome, avec l’ordre de crier au seuil de chaque maison : « Lygie, reviens ! » Pourtant, je ne lui aurais pas défendu de croire en son Christ, à qui j’aurais moi-même élevé un autel dans l’atrium. Que m’importe un dieu de plus, et pourquoi ne croirais-je pas en lui, moi qui crois si peu aux anciens dieux ? Je sais de la façon la plus certaine que les chrétiens ne mentent jamais, et ils disent qu’il est ressuscité : or, un homme ne ressuscite pas !

 

« Ce Paul de Tarse, citoyen romain, mais de race juive, et qui connaît les anciens livres hébraïques, m’a dit qu’il y a plus de mille ans les prophètes ont prédit l’avènement du Christ. Ce sont là choses extraordinaires, mais l’extraordinaire ne nous entoure-t-il pas de toutes parts et a-t-on déjà cessé de parler d’Apollonius de Tyane ? Paul affirme qu’il n’y a pas toute une troupe de dieux, mais un seul, et cela me parait raisonnable. Sénèque est aussi de cet avis, comme beaucoup d’autres avant lui. Le Christ a existé, il s’est laissé crucifier pour le salut du monde et il est ressuscité. Tout cela ne fait aucun doute. Je ne vois donc pas de motif de m’entêter dans l’opinion contraire ; pourquoi ne lui élèverais-je pas un autel, quand je suis prêt à en ériger un à Sérapis, par exemple ? Je ne ferais même aucune difficulté pour renier les autres dieux, les gens d’esprit raisonnable n’y croyant plus. Mais cela, paraît-il, ne suffit pas aux chrétiens. Ce n’est pas tout que de vénérer le Christ, il faut encore pratiquer sa doctrine ; cela équivaut à se trouver sur le rivage d’une mer que l’on vous ordonne de passer à pied. Si même je leur faisais la promesse de pratiquer leur doctrine, ils comprendraient que c’est là un son vide échappé de mes lèvres. Paul ne me l’a pas caché.

 

« Tu sais combien j’aime Lygie et qu’il n’est rien que je ne fasse pour elle. Mais, le demandât-elle, je ne pourrais soulever dans mes bras le Soracte ou le Vésuve, ni faire tenir dans la paume de ma main le lac de Trasimène, ni changer mes yeux noirs en des yeux bleus comme ceux des Lygiens. Qu’elle le désire, je le désirerais aussi, mais je serais impuissant à le faire. Je ne suis pas un philosophe, toutefois je ne suis pas si sot que j’ai pu te paraître souvent. Voici donc ce que je te dirai : Je ne sais comment les chrétiens s’arrangent pour vivre ; mais, par contre, ce que je sais bien, c’est que là où commence leur doctrine, là finit la suprématie romaine, là finit Rome, là finit la vie, là n’existe plus de différence entre le vainqueur et le vaincu, le riche et le pauvre, le maître et l’esclave, là finit le gouvernement, là finissent César, la loi et tout l’ordre établi, et, à la place de tout cela, il n’y a plus que le Christ et une miséricorde que nous ignorons, une bonté contraire à tous nos instincts et conceptions romains. Lygie m’intéresse plus, je te l’avoue, que Rome entière et sa domination, et périsse le monde, pourvu que je l’aie, elle, dans ma maison. Mais là n’est pas la question. Il ne suffit pas aux chrétiens qu’on soit d’accord avec eux en paroles. Il faut sentir aussi ce qui est le bien et n’avoir rien autre dans l’âme. Les dieux m’en sont témoins, cela m’est impossible. Comprends-tu ce que je veux dire ? Quelque chose dans ma nature repousse leur doctrine, et si même ma bouche la glorifiait, si même je conformais ma conduite à ses enseignements, ma raison et mon âme me démontreraient que c’est par amour pour Lygie et que, sans elle, rien au monde ne me serait plus antipathique. Fait étrange, ce Paul de Tarse le devine, et de même, malgré son air de rustre et sa basse extraction, Pierre, ce vieux théurge, le plus grand parmi eux, et qui fut un disciple du Christ. Et sais-tu ce qu’ils font ? Ils prient, ils demandent pour moi une chose qu’ils appellent la grâce ; mais l’inquiétude seule me vient, et de plus en plus je languis de Lygie.

 

« Je t’ai écrit qu’elle avait fui à mon insu. Mais en partant elle m’a laissé une croix confectionnée par elle-même avec de petites branches de buis. J’ai trouvé cette croix près de mon lit à mon réveil. Je la garde dans mon lararium et, sans bien savoir pourquoi, je ne m’en approche qu’avec crainte et respect, comme si elle avait quelque chose de divin. Je l’aime, cette croix, parce que ses mains en ont lié les branches, et en même temps je la hais, parce que c’est elle qui nous sépare. Je crois y voir parfois des sortilèges et que le théurge Pierre, pour simple pêcheur qu’il se dise, est plus grand qu’Apollonius et tous ses précurseurs, et qu’il a jeté un sort sur Lygie, sur Pomponia, sur moi-même.

 

« Tu me dis que, dans ma lettre précédente, on sent l’inquiétude et la tristesse. Je suis triste, parce que j’ai de nouveau perdu Lygie, et je suis inquiet, parce qu’il y a quelque chose de changé en moi. Je te parle en toute franchise : il n’y a rien de moins conforme à ma nature que cette doctrine, et pourtant, depuis que je me suis heurté à elle, je ne me reconnais plus. Est-ce de la sorcellerie, est-ce de l’amour ? Circé transformait par son seul attouchement le corps des hommes : de même, on a transformé mon âme. Lygie aurait-elle pu le faire, ou, pour mieux dire, Lygie aidée de l’étrange doctrine qu’elle professe ?

 

« Quand je quittai les chrétiens pour revenir chez moi, personne ne m’y attendait plus. On me croyait à Bénévent et que je ne reviendrais pas de sitôt. Je trouvai donc la maison en désordre et mes esclaves ivres autour d’un festin qu’ils s’offraient dans mon triclinium. Ils s’attendaient à la mort plutôt qu’à me voir apparaître, et certes, elle les eût moins troublés. Tu sais avec quelle rigueur je les dirige. Tous tombèrent à genoux et plusieurs s’évanouirent de terreur. Et moi, sais-tu ce que je fis ? Mon premier mouvement fut de faire apporter des fers rouges et des verges ; mais aussitôt je fus pris d’une sorte de honte et, le croirais-tu ? d’une certaine pitié pour ces misérables. Il se trouve encore parmi eux de vieux esclaves que, du temps d’Auguste, mon grand-père Marcus Vinicius ramena des bords du Rhin. Je m’enfermai dans ma bibliothèque, et là m’assaillirent des idées encore plus singulières, à savoir qu’après ce que j’avais vu et entendu chez les chrétiens, je ne devais plus agir vis-à-vis des esclaves comme je l’avais fait jusqu’alors, et qu’eux aussi étaient des hommes. Pendant deux jours ils vécurent dans l’effroi, pensant que je remettais le châtiment à plus tard pour le faire plus terrible ; moi, je ne punissais pas, et je n’ai pas puni, parce que je ne le pouvais pas. Après trois jours, je les ai réunis et je leur ai dit : « Je vous pardonne ; tâchez, par la ponctualité de votre service, de réparer votre faute. » À ces mots ils sont tombés à genoux, fondant en larmes, les bras tendus vers moi et m’appelant leur maître et leur père ; moi, je te l’avoue à ma confusion, j’étais ému aussi. Il m’a semblé qu’à ce moment, je voyais la douce figure de Lygie et ses yeux baignés de larmes qui me remerciaient. Proh pudor ! j’ai senti mes cils, eux aussi, se mouiller… Que te dirai-je ? je ne puis me passer d’elle. Seul, je souffre, je suis très malheureux et ma douleur est bien plus grande encore que tu ne le supposes…

 

« Quant à mes esclaves, non seulement le pardon que je leur accordai ne les corrompit point et n’affaiblit pas chez eux la discipline, mais jamais la menace du châtiment ne stimula leur zèle autant que le fit la gratitude. Non seulement ils me servent, mais il me semble que c’est à qui devinera mes désirs. Si je t’en parle, c’est uniquement parce que, la veille du jour où je quittai les chrétiens, comme j’objectais à Paul que la conséquence de sa doctrine serait de faire éclater le monde comme un tonneau démuni de ses cercles, il me répondit : « L’amour est un lien plus solide que la terreur. » Et maintenant, je reconnais que, dans certaines circonstances, cette maxime peut être juste. Je l’ai contrôlée également d’ailleurs dans mes rapports avec mes clients qui, dès la nouvelle de mon retour, accoururent me saluer. Jamais, tu le sais, je ne me suis montré trop avare avec eux ; mais mon père déjà les traitait avec hauteur, et il m’a appris à faire de même. Eh bien ! maintenant, à la vue de ces manteaux râpés et de ces faces ravagées, j’éprouvai de nouveau de la pitié. Je leur fis donner à manger ; bien plus, je m’entretins avec eux, j’en appelai plusieurs par leur nom, j’en questionnai d’autres sur leurs femmes et leurs enfants et, là encore, j’aperçus des larmes dans les yeux, et il me sembla que de nouveau Lygie voyait cela, s’en réjouissait et m’encourageait… Est-ce mon esprit qui se met à déraisonner, ou l’amour qui trouble mes sens, je n’en sais rien ; mais je sais bien que j’éprouve sans cesse la sensation de ses regards fixés sur moi de loin et que je n’ose rien faire qui puisse l’attrister ou l’offenser.

 

« Oui, Caïus, on a transformé mon âme. En certains cas je m’en trouve bien, et d’autres fois je me tourmente à la pensée qu’on m’a ôté tout mon ancien courage, toute mon énergie d’autrefois et que, peut-être, on m’a rendu inapte non seulement aux conseils, au tribunal, aux festins, mais encore à la guerre. À coup sûr, ce sont des sortilèges.

 

« Je te dirai aussi ce qui m’est venu à l’esprit durant ma maladie : si Lygie avait ressemblé à Nigidia, à Poppée, à Crispinilla, et à tant d’autres de nos divorcées, si elle avait été aussi impudente, aussi impitoyable et aussi débauchée qu’elles, je ne l’aurais pas aimée comme je l’aime. Mais puisque je l’aime à cause de ce qui me sépare d’elle, tu peux juger quel chaos il y a dans mon âme, vers quelles ténèbres je m’avance, à quel point ma route est incertaine et combien j’ignore ce qu’il me faut faire. Si l’on pouvait comparer la vie à une source, je dirais qu’il coule dans la mienne de l’inquiétude et non de l’eau. Je vis dans l’espoir de la revoir, et parfois il me semble que ce jour doit venir. Sera-ce dans un an, dans deux ? Je n’en sais rien et ne puis le prévoir.

 

« Je ne quitterai pas Rome. Je ne pourrais souffrir la société des augustans ; de plus, dans mon chagrin et dans mon inquiétude, une seule pensée me réconforte : c’est que je suis près de Lygie ; que, par le médecin Glaucos, qui a promis de venir me voir, ou par Paul de Tarse, j’entendrai peut-être parler d’elle. Non, je ne quitterais pas Rome, même si l’on m’offrait le gouvernement de l’Égypte. Sache aussi que j’ai fait faire par un sculpteur une pierre tombale pour Gulon, que j’ai tué dans un moment de fureur. Je me suis souvenu trop tard qu’il m’avait porté dans ses bras et que, le premier, il m’avait appris à bander un arc. Je ne sais pourquoi, maintenant, son souvenir se réveille en moi, semblable à un regret, à un remords… Si ce que je t’écris te surprend, je t’avouerai que je n’en suis pas moins étonné moi-même, mais je t’écris la vérité. Adieu. »

 

Chapitre XXIX.

À cette lettre, Vinicius ne reçut pas de réponse : Pétrone n’écrivait pas, espérant que d’un jour à l’autre César donnerait l’ordre de rentrer à Rome. La nouvelle en avait parcouru la ville, provoquant une grande joie parmi la populace avide de voir reprendre les jeux et les distributions de blé et d’huile, dont les réserves s’entassaient à Ostie. Hélius, affranchi de Néron, avait enfin avisé le Sénat du retour de l’empereur. Mais Néron, qui s’était embarqué avec sa cour au cap Misène, ne se hâtait pas, s’arrêtait dans les villes du littoral, soit pour se reposer, soit pour paraître sur les théâtres. À Minturnes, où il avait de nouveau chanté en public, il avait séjourné une quinzaine de jours, se demandant même s’il ne retournerait pas à Naples en attendant la venue du printemps, qui s’annonçait chaud et précoce.

 

Cependant, Vinicius restait enfermé chez lui, pensant uniquement à Lygie et à toutes les choses nouvelles qui préoccupaient son âme et la remplissaient d’idées et de sentiments si peu familiers. Il ne voyait personne, sinon de loin en loin le médecin Glaucos, dont chaque visite le comblait de joie, parce qu’il pouvait y parler de Lygie. Glaucos, il est vrai, ignorait le lieu de son refuge, mais il affirmait qu’elle y était entourée de la sollicitude des anciens.

 

Un jour, touché de la tristesse de Vinicius, il lui avoua que l’apôtre Pierre avait blâmé Crispus de ses reproches à Lygie sur son amour terrestre. À ces mots, le jeune patricien pâlit d’émotion. Souvent il s’était dit qu’il n’était pas indifférent à Lygie, mais il retombait toujours dans le doute et dans l’incertitude. Maintenant, il entendait pour la première fois la confirmation de ses désirs et de ses espérances de la bouche d’un étranger, et bien mieux, d’un chrétien ! Sur le moment, il eût voulu aller remercier Pierre. Mais ayant appris que celui-ci prêchait la nouvelle doctrine aux environs de Rome, il conjura Glaucos de le conduire vers lui, lui promettant en échange de faire des largesses aux pauvres de la communauté. Il lui semblait que l’amour de Lygie devait écarter tous les obstacles, car il était prêt lui-même à honorer le Christ. Mais tout en le persuadant de recevoir le baptême, Glaucos n’osait l’assurer que Lygie devrait par là même devenir sienne aussitôt ; il lui disait que l’on devait demander le baptême pour le baptême même et pour l’amour du Christ, et non pour d’autres motifs. « Il faut d’abord avoir l’âme chrétienne », – ajouta-t-il. Et ce Vinicius, que toute entrave irritait, commençait à comprendre que Glaucos parlait comme devait parler un chrétien. Il n’avait pas une compréhension très nette qu’une modification radicale dans sa nature résidât dans ce fait que, précédemment, il ne jugeait les hommes et les choses qu’à travers son égoïsme, tandis qu’à présent il s’accoutumait graduellement à la pensée que d’autres yeux peuvent voir d’autre façon, qu’un autre cœur peut sentir différemment, et que l’équité n’est pas la même chose que l’intérêt personnel.

 

À présent Vinicius éprouvait fréquemment le désir de voir Paul de Tarse, dont la parole l’intriguait et le troublait. Il cherchait des arguments propres à réfuter sa doctrine, se révoltait intérieurement contre lui, et malgré tout son désir de le voir et de l’entendre augmentait. Mais Paul était parti pour Aricie et les visites de Glaucos s’espaçant de plus en plus, Vinicius se trouva dans une solitude complète. Alors il se mit de nouveau à errer par les ruelles de Suburre et les voies étroites du Transtévère, espérant y apercevoir Lygie, ne fût-ce que de loin ; cet espoir ayant été déçu, il fut pris d’ennui et d’impatience. Puis vint un moment où son naturel primitif triompha une fois encore, avec la violence de la vague dont le ressac vient battre à nouveau le rivage. Il se jugea bien sot de s’être encombré la tête de choses qui ne lui avaient apporté que tristesse, au lieu de prendre de la vie tout ce qu’elle pouvait donner. Il résolut d’oublier Lygie, de rechercher les plaisirs et d’en user sans plus se soucier d’elle. Il sentait néanmoins que ce serait là sa dernière tentative de libération.

 

Avec son énergie aveugle et sa fougue coutumière, il se lança donc dans le tourbillon de la vie facile. Et la vie elle-même semblait l’y encourager. Morte et dépeuplée durant l’hiver, la ville recommençait à s’animer à l’espérance de la prochaine arrivée de César, à qui l’on préparait une réception solennelle. Le printemps était proche : sur les cimes des monts Albains les neiges avaient fondu au souffle des vents d’Afrique ; les violettes parsemaient le gazon des jardins. Sur les forums et au Champ de Mars grouillait une multitude qui se chauffait à un soleil chaque jour plus ardent. Sur la Voie Appienne, rendez-vous habituel des promeneurs, circulaient de nombreux chars richement décorés. On faisait déjà des excursions aux monts Albains. Des jeunes femmes, sous le prétexte d’honorer Junon à Lavinium ou Diane à Aricie, désertaient leurs demeures pour s’en aller à la recherche d’émotions, de société, de rencontres et de plaisir.

 

Et un jour, au milieu des chars luxueux, Vinicius aperçut la magnifique carucca de Chrysothémis, la maîtresse de Pétrone, précédée de deux molosses et escortée de jeunes gens mêlés à de vieux sénateurs retenus en ville par leurs fonctions. Chrysothémis dirigeait en personne l’attelage de quatre petits chevaux corses et distribuait autour d’elle des sourires et de légers coups de sa cravache dorée. Apercevant Vinicius, elle arrêta les chevaux, le fit monter dans sa carucca et l’emmena chez elle, où elle le retint à un festin qui dura toute la nuit. Vinicius s’y enivra si bien qu’il perdit même le souvenir du moment où on l’avait ramené chez lui. Il se rappelait pourtant que Chrysothémis s’étant informée de Lygie, il s’en était offensé et, déjà ivre, lui avait vidé sur la tête sa coupe de falerne. Rien que d’y penser, il sentait encore gronder sa colère. Mais, dès le lendemain, et l’injure oubliée, Chrysothémis était revenue le chercher pour l’emmener de nouveau sur la Voie Appienne. Puis, elle était revenue chez lui, lui avouant que depuis longtemps elle était lasse, non seulement de Pétrone, mais aussi de son luthiste, et que son cœur était libre. Huit jours durant, ils se montrèrent ensemble. N’empêche que leurs relations ne pouvaient durer longtemps. Quand bien même, depuis l’incident du falerne, le nom de Lygie n’avait pas été prononcé, Vinicius n’arrivait pas à la bannir de ses pensées. Il éprouvait toujours la sensation de ses yeux fixés sur lui, sensation qui le remplissait d’inquiétude. Il avait beau s’indigner contre lui-même, il ne pouvait se défaire de l’idée qu’il attristait Lygie, ni des regrets que lui causait cette idée. À la première scène de jalousie, provoquée par l’achat qu’il venait de faire de deux jeunes Syriennes, il chassa Chrysothémis sans égards. Toutefois, il ne cessa point pour cela de se livrer au plaisir et à la débauche ; il semblait, au contraire, s’y plonger par animosité contre Lygie. Il n’en finit pas moins par se rendre compte qu’il ne cessait de songer à elle, qu’elle était l’unique inspiratrice de ses actes, bons ou mauvais, et que, en réalité, hors d’elle rien ne l’intéressait. Alors, las et écœuré, il se sentit de la répulsion pour les plaisirs dont il ne gardait que des remords. Il se compara à un indigent, et cela à sa grande surprise, car il avait toujours considéré comme bon tout ce qui lui plaisait. Il avait perdu désormais sa liberté, son assurance, et il tomba dans une complète prostration dont ne put même le tirer la nouvelle que César était de retour. Rien ne l’intéressait plus, jusqu’à Pétrone qu’il n’alla voir que lorsque celui-ci l’envoya chercher dans sa propre litière.

 

Vinicius, joyeusement accueilli, ne répondit d’abord qu’à contrecœur aux questions de son ami. Mais à la fin, ses sentiments et ses pensées longtemps refoulés débordèrent en un flux de paroles, il instruisit Pétrone de toutes les recherches qu’il avait faites pour retrouver Lygie, de son séjour parmi les chrétiens, de tout ce qu’il y avait vu et entendu, de tout ce qui avait tourmenté son esprit et son cœur, et il finit par se lamenter d’être plongé dans un chaos où il avait perdu, avec la tranquillité, le don de discerner les choses et de les apprécier. Rien ne l’attirait, il ne prenait goût à rien, ne savait ni à quoi se décider, ni que faire. Il était prêt tout ensemble à honorer et à persécuter le Christ ; il comprenait l’élévation de sa doctrine et ressentait en même temps pour Lui une répulsion invincible. Il se rendait compte que, si même il arrivait à posséder Lygie, ce ne serait pas tout entière, car il lui faudrait la partager avec le Christ. En somme, il vivait comme s’il n’eût pas vécu : sans espoir, sans lendemain, sans foi dans le bonheur. Il se sentait entouré de ténèbres, il cherchait à tâtons et vainement une issue.

 

Durant le récit de Vinicius, Pétrone examinait ses traits altérés, ses mains tâtonnantes étendues comme pour chercher réellement un chemin dans l’obscurité, et il réfléchissait. Soudain, il se leva, s’approcha de Vinicius et lui rebroussant les cheveux derrière l’oreille :

 

– Sais-tu, – lui demanda-t-il, – que tu as quelques cheveux gris aux tempes ?

 

– C’est possible, – repartit Vinicius ; – je ne serais même pas étonné de les voir bientôt blanchir tous.

 

Un silence se fit. Pétrone, en homme intelligent, avait médité quelquefois sur l’âme humaine et sur la vie. Dans leur monde à tous deux, cette vie pouvait, en général, sembler extérieurement heureuse ou malheureuse ; intérieurement elle était toujours calme. Ainsi que la foudre ou un tremblement de terre renversaient un temple, de même le malheur pouvait bouleverser une existence. Mais, considérée en soi, cette existence ne se composait que de lignes pures, harmonieuses et exemptes d’irrégularités. Et voici que les paroles de Vinicius reflétaient tout autre chose, voici que Pétrone se trouvait pour la première fois en présence d’une série d’énigmes intellectuelles que jusqu’ici personne n’avait cherché à résoudre. Il était assez sagace pour en apercevoir la portée, mais, en dépit de toute sa finesse, il ne trouvait aucune explication à ses propres doutes. Et seulement après un long silence, il dit :

 

– Il ne peut y avoir là que des sortilèges.

 

– C’est aussi ce que j’ai cru, – répondit Vinicius. – Bien souvent il m’a semblé qu’on nous avait jeté un sort.

 

– Et si tu t’adressais aux prêtres de Sérapis ? – opina Pétrone. – Évidemment, parmi eux comme parmi tous les prêtres, il ne manque pas d’imposteurs, pourtant il en est qui ont approfondi d’étranges mystères.

 

Sa voix mal assurée trahissait son peu de conviction, car il sentait combien, dans sa bouche, ce conseil pouvait paraître vain, sinon ridicule.

 

Vinicius se frotta le front et dit :

 

– Des sortilèges !… J’ai vu des mages qui savaient utiliser les forces souterraines et en tirer profit. J’en ai vu d’autres qui s’en servaient pour nuire à leurs ennemis. Mais les chrétiens vivent dans la pauvreté ; ils pardonnent à leurs ennemis ; ils prêchent l’humilité, la vertu et la miséricorde. Quel bénéfice tireraient-ils des envoûtements et en quoi en profiteraient-ils ?

 

Pétrone commençait à s’irriter de ce que son intelligence ne trouvait rien. Ne voulant pas toutefois en convenir et tenant à répondre quand même, il dit :

 

– C’est une secte nouvelle…

 

Et bientôt il ajouta :

 

– Par la divine souveraine des bosquets de Paphos ! comme tout cela gâte la vie ! Tu admires la bonté et la vertu de ces gens, et moi je te dis qu’ils sont méchants, car ce sont les ennemis de la vie au même titre que les maladies, que la mort. Nous en avons pourtant assez sans cela ! Compte un peu : les maladies, César, Tigellin, les vers de César, les savetiers qui commandent aux descendants des quirites, les affranchis qui siègent au Sénat. Par Castor ! c’en est assez. C’est une secte pernicieuse et détestable. As-tu essayé de secouer toutes ces tristesses et d’user un peu de la vie ?

 

– J’ai essayé, – répondit Vinicius.

 

Pétrone riait.

 

– Ah ! traître ! Les nouvelles sont vite connues par les esclaves : tu m’as soufflé Chrysothémis !

 

Vinicius avoua, d’un geste dégoûté.

 

– N’empêche que je t’en remercie, – continua Pétrone. – Je lui enverrai une paire de souliers brodés de perles. En mon langage amoureux, cela veut dire : « Va-t’en » Je te suis reconnaissant à double titre : d’abord de n’avoir pas accepté Eunice, ensuite de m’avoir débarrassé de Chrysothémis. Écoute-moi bien : tu vois devant toi un homme qui se levait de bon matin, prenait son bain, festoyait, possédait Chrysothémis, écrivait des satires, parfois même rehaussait sa prose de quelques vers, mais qui s’ennuyait comme César et souvent n’arrivait pas à chasser ses idées noires. Et sais-tu pourquoi il en était ainsi ? Parce que j’allais chercher bien loin ce que j’avais sous la main… Une belle femme vaut toujours son pesant d’or, mais quand, au surplus, elle vous aime, elle n’a pas de prix. Tous les trésors de Verres ne sauraient la payer. À présent je me dis : remplis ta vie de bonheur, ainsi qu’une coupe du meilleur vin que produit la terre et bois jusqu’à ce que ta main devienne inerte et que blêmissent tes lèvres. Ensuite, advienne que pourra : telle est ma nouvelle philosophie.

 

– Tu l’as toujours professée. Elle ne comporte rien de nouveau.

 

– Elle possède, à présent, l’idéal qui lui faisait défaut.

 

Il appela Eunice, qui entra, drapée de blanc, resplendissante sous ses cheveux d’or, et non plus l’esclave de naguère, mais une sorte de déesse d’amour et de félicité. Pétrone ouvrit les bras en disant :

 

– Viens.

 

Elle accourut, s’assit sur ses genoux, lui entoura le cou de ses bras et posa sa tête sur sa poitrine. Vinicius voyait les joues d’Eunice s’empourprer peu à peu et ses yeux se voiler. Ainsi réunis, ils formaient un merveilleux groupe de tendresse et de bonheur. Pétrone étendit la main vers une potiche, y prit une poignée de violettes et les répandit sur la tête, la poitrine et la stole d’Eunice ; ensuite il lui dégagea les épaules et dit :

 

– Heureux celui qui, comme moi, a rencontré l’amour enfermé dans un tel corps !… Parfois, il me semble que nous sommes deux divinités… Regarde : Praxitèle, Miron, Scopas, Lysias, ont-ils imaginé lignes plus pures ? Est-il à Paros ou au Pentélique un marbre aussi chaud, aussi rose et aussi voluptueux ? Il est des hommes qui usent de leurs baisers les bords d’un vase ; moi, je préfère chercher le plaisir là où je puis réellement le trouver.

 

Ses lèvres se mirent à errer sur les épaules et sur le cou d’Eunice. Elle frissonnait, ses yeux s’ouvraient et se refermaient sous l’empire d’une indicible félicité. Enfin Pétrone, relevant sa tête élégante et se tournant vers Vinicius :

 

– Et maintenant, réfléchis à ce que valent tes mornes chrétiens et compare ! Si tu ne saisis pas la différence, eh bien ! va les rejoindre. Mais ce spectacle t’aura guéri…

 

Au parfum de violettes qui flottait dans la salle, les narines de Vinicius se gonflèrent. Il pâlit à la pensée que s’il pouvait promener ainsi ses lèvres sur les épaules de Lygie, après ce bonheur sacrilège, il lui importerait peu de voir crouler le monde. Habitué déjà à se rendre promptement compte de ce qui se passait en lui, il s’aperçut qu’en ce moment même il songeait à Lygie, à elle seule.

 

– Eunice, ma divine, – murmura Pétrone, – donne l’ordre de nous apporter des couronnes et à déjeuner.

 

Eunice sortit… Il continua en s’adressant à Vinicius :

 

– J’ai voulu l’affranchir, et sais-tu ce qu’elle m’a répondu ? « J’aime mieux être ton esclave que l’épouse de César. » Alors, je l’ai affranchie à son insu. Le préteur, pour me complaire, a bien voulu ne pas exiger sa présence. Elle ignore qu’elle est libre, elle ignore aussi que si je meurs, cette maison et tous mes bijoux, sauf les gemmes, sont sa propriété.

 

Il se leva, déambula par la salle :

 

– L’amour, – poursuivit-il, – transforme les gens, les uns plus, les autres moins. Il m’a transformé, moi aussi. J’aimais jadis le parfum de la verveine, mais Eunice préférant les violettes, je me suis mis à les aimer plus que toute autre fleur, et, depuis le retour du printemps, nous ne respirons que des violettes.

 

Il s’arrêta devant Vinicius et lui demanda :

 

– Et toi ? tu t’en tiens toujours au nard ?

 

– Laisse-moi, – répliqua le jeune homme.

 

– J’ai voulu te montrer Eunice et je te parle d’elle parce que peut-être tu cherches bien loin ce qui est tout près. Un cœur fidèle et simple peut battre pour toi dans les cubicules de tes esclaves. Applique ce baume sur tes blessures. Tu dis que Lygie t’aime ; c’est possible, mais qu’est-ce qu’un amour qui se refuse ? N’est-ce pas une preuve qu’il y a quelque chose de plus fort que lui ? Non, mon cher, Lygie n’est pas Eunice.

 

Mais Vinicius de répliquer :

 

– Tout n’est qu’un même tourment. Je t’ai vu couvrir de baisers les épaules d’Eunice ; aussitôt j’ai pensé que si Lygie m’avait découvert les siennes, la terre aurait pu s’entrouvrir. Mais à cette idée, une sorte de crainte s’est emparée de moi, comme si je m’étais attaqué à une vestale, ou que j’aie voulu souiller une divinité… Lygie n’est pas Eunice. Mais leur différence m’apparaît tout autre qu’à toi. L’amour a modifié ton odorat et tu préfères aujourd’hui les violettes à la verveine. Moi, il m’a transformé l’âme. Et, malgré ma misère et ma passion, je préfère que Lygie soit ce qu’elle est et ne ressemble pas aux autres femmes.

 

Pétrone haussa les épaules.

 

– Alors, tu n’as pas à te plaindre. Mais moi, je ne puis le comprendre.

 

Vinicius répondit avec chaleur :

 

– Oui ! oui ! nous ne pouvons plus nous comprendre.

 

Un silence suivit.

 

– Que le Hadès engloutisse tous les chrétiens ! – s’exclama Pétrone. – Ils t’ont rempli d’inquiétudes et ils ont sapé chez toi le sens de la vie. Que le Hadès les engloutisse ! Tu te trompes, si tu crois leur doctrine bienfaisante : cela seul est bienfaisant qui nous donne le bonheur, à savoir : la beauté, l’amour et la force ; et c’est là ce qu’ils qualifient de vanités. Tu te trompes aussi en les croyant justes, car, si nous rendons le bien pour le mal, que rendrons-nous pour le bien ? Et si, pour l’un comme pour l’autre, la récompense est la même, pourquoi les hommes seraient-ils bons ?

 

– Non, la récompense n’est pas la même ; mais, suivant leur doctrine, elle commence dans la vie future, la vie éternelle.

 

– Je n’entre pas dans ces considérations, que nous ne pourrons vérifier que plus tard, si même nous pouvons vérifier quelque chose… sans yeux. En attendant, ce sont simplement des hallucinés. Ursus a étouffé Croton, tout simplement parce qu’il a des muscles d’acier. Mais les chrétiens, eux, sont quantité négligeable ; ce sont des gens obtus, et l’avenir ne saurait appartenir à des obtus.

 

– Pour eux, la vie ne commence qu’avec la mort.

 

– C’est comme si quelqu’un disait : le jour commence avec la nuit. As-tu l’intention d’enlever Lygie ?

 

– Non. Je ne puis lui rendre le mal pour le bien, et j’ai juré de ne pas le faire.

 

– Peut-être songes-tu à adopter la doctrine chrétienne ?

 

– Je le voudrais, mais toute ma nature s’y oppose.

 

– Es-tu capable d’oublier Lygie ?

 

– Non.

 

– Alors, voyage.

 

À ce moment, les esclaves vinrent annoncer que le déjeuner était prêt ; tout en se rendant au triclinium, Pétrone poursuivit :

 

– Tu as parcouru une partie de la terre, mais en soldat qui se hâte vers son lieu de destination et ne s’arrête pas en route. Viens avec nous en Achaïe. César n’a pas encore renoncé à ce projet de voyage. Il s’arrêtera partout, chantera, recueillera des couronnes, dépouillera les temples, et, finalement, rentrera ici en triomphateur. Ce sera quelque chose comme la procession d’un Bacchus et d’un Apollon en une seule divinité. Des augustans ! des augustanes ! des milliers de citharistes ! Par Castor ! cela vaut d’être vu, le monde n’ayant encore rien vu de semblable.

 

Il s’étendit sur la couchette aux côtés d’Eunice. Un esclave vint lui orner la tête d’une couronne d’anémones, et il continua :

 

– Qu’as-tu vu au service de Corbulon ? Rien ! As-tu convenablement visité les temples grecs, ainsi que je le fis moi-même, pendant deux ans, passant des mains d’un guide à celles d’un autre ? Es-tu allé à Rhodes où se dressait le colosse ? As-tu vu, à Panopie, en Phocide, l’argile dont se servit Prométhée pour pétrir les hommes ? As-tu vu, à Sparte, les œufs pondus par Léda, ou à Athènes la fameuse cuirasse sarmate faite de sabots de cheval, ou en Eubée le vaisseau d’Agamemnon, ou la coupe qui fut moulée sur le sein gauche d’Hélène ? As-tu vu Alexandre, Memphis, les Pyramides, le cheveu qu’Isis s’arracha en pleurant Osiris ? As-tu entendu les soupirs de Memnon ? Le monde est vaste et tout ne finit pas au Transtévère ! J’accompagnerai César, et, sur le chemin du retour, je le quitterai pour m’en aller à Cypre, car ma divine aux cheveux d’or désire que nous offrions ensemble, à Paphos, des colombes à Cypris, et je ne dois pas te laisser ignorer que tout ce qu’elle désire s’accomplit.

 

– Je suis ton esclave, – interrompit Eunice.

 

Mais lui, la tête posée sur son sein, dit en souriant :

 

– Je suis alors l’esclave d’une esclave. Je t’admire, ma divine, des pieds à la tête.

 

Puis, s’adressant à Vinicius :

 

– Viens avec nous à Cypre. Mais souviens-toi qu’auparavant il faut que tu voies César. C’est mal à toi de ne t’être pas encore rendu chez lui ; Tigellin serait capable d’exploiter la circonstance pour te nuire. Il n’a, il est vrai, aucune haine personnelle à ton égard, mais il ne saurait t’aimer, toi, mon neveu… Nous dirons que tu étais malade. Il nous faudra réfléchir à la réponse à faire au cas où César te parlerait de Lygie. Le mieux serait de dire, avec un geste de lassitude, que tu l’as gardée jusqu’à satiété. Il comprendra cela. Tu ajouteras que la maladie t’a confiné à la maison, que ta fièvre s’est augmentée de ton chagrin de n’avoir pu te rendre à Naples pour l’écouter chanter et que l’espoir de bientôt l’entendre a hâté ta guérison. N’aie pas peur d’exagérer. Tigellin annonce qu’il prépare pour César quelque chose, non seulement de grand, mais encore d’écrasant… Pourtant je flaire un piège. Je me méfie aussi de ta disposition d’esprit…

 

– Sais-tu, – interrompit Vinicius, – qu’il est des gens qui ne craignent pas César et vivent aussi tranquilles que s’il n’existait pas ?

 

– Je sais qui tu vas nommer : les chrétiens.

 

– Oui. Eux seuls… Et notre vie, qu’est-elle, sinon un continuel effroi ?

 

– Laisse-moi donc la paix avec tes chrétiens. Ils ne redoutent point César, parce que peut-être il n’a jamais entendu parler d’eux. En tout cas, il ne sait rien sur leur compte et ne s’intéresse pas plus à eux qu’à des feuilles mortes. Je te le répète, ce sont des infirmes, et tu le sens toi-même, car si ta nature répugne à suivre leur doctrine, c’est justement parce que tu vois leur nullité. Tu es un homme pétri d’une autre argile : n’y pense plus et ne m’en parle plus. Nous saurons vivre et nous saurons mourir, et eux, que sauront-ils faire ? Le sait-on ?

 

Vinicius fut frappé de ces paroles. Rentré chez lui, il se demanda si réellement cette bonté et cette miséricorde n’étaient pas une preuve de la faiblesse de leurs âmes. Il lui sembla que des hommes forts et bien trempés ne pourraient pardonner ainsi. De là sans doute la répugnance de son âme de Romain pour leur doctrine. « Nous, nous saurons vivre et nous saurons mourir », avait dit Pétrone. Et eux ? Ils ne savent que pardonner, mais ils ne comprennent ni l’amour véritable, ni la véritable haine.

 

Chapitre XXX.

César, de retour à Rome, s’en voulait d’y être revenu, et, peu de jours après, il brûla de nouveau du désir de partir pour l’Achaïe. Il publia même un édit pour annoncer que son absence serait de courte durée et que les affaires publiques n’auraient pas à en souffrir. Puis, en compagnie des augustans, parmi lesquels se trouvait Vinicius, il se rendit au Capitole pour y sacrifier aux dieux et les remercier d’avoir favorisé son voyage. Mais le lendemain, le jour venu de visiter le sanctuaire de Vesta, un incident se produisit qui modifia tous les projets de César. Il ne croyait pas aux dieux, mais les craignait. La mystérieuse Vesta surtout le remplissait d’effroi. À la vue de cette divinité et du feu sacré, ses cheveux se dressèrent tout à coup, ses mâchoires se contractèrent, un frisson courut par tous ses membres, il chancela et tomba entre les bras de Vinicius qui, par hasard, se trouvait derrière lui. On le fit sortir du temple et on le transporta sur-le-champ au Palatin, où il revint bientôt à lui ; mais néanmoins, il dut garder le lit toute la journée. Au grand étonnement de tous les assistants, il déclara qu’il se décidait à remettre son voyage à plus tard, la divinité l’ayant secrètement mis en garde contre toute hâte. Une heure après, on proclamait publiquement partout dans Rome que César, voyant les visages attristés des citoyens et pénétré pour ceux-ci de ce même amour qu’un père a pour ses enfants, resterait parmi eux afin de partager leurs joies ou leurs peines. Le peuple, fort heureux de ce contrordre, qui lui assurait des jeux et des distributions de blé, s’assembla en foule devant la Porte Palatine, pour acclamer le divin César. Lui, qui jouait aux dés avec des augustans, s’arrêta :

 

– Oui, – dit-il, – il faut attendre. L’Égypte et la souveraineté de l’Orient ne peuvent m’échapper, suivant les prophéties, et conséquemment, l’Achaïe non plus. Je ferai percer l’isthme de Corinthe et nous élèverons en Égypte des monuments auprès desquels les pyramides ne seront que jouets d’enfants. Je ferai édifier un sphinx sept fois plus grand que celui qui, près de Memphis, contemple le désert, et je lui ferai donner mes traits. Les siècles futurs ne parleront plus que de ce monument et de moi.

 

– Par tes vers tu t’es déjà érigé un monument non pas sept, mais trois fois sept fois plus imposant que la pyramide de Chéops, – dit Pétrone.

 

– Et par mon chant ? – demanda Néron.

 

– Ah ! si l’on était capable de t’élever, comme à Memnon, une statue qui puisse faire entendre ta voix au lever du soleil, durant des milliers de siècles les mers qui bordent l’Égypte se couvriraient de navires chargés de multitudes qui viendraient, des trois parties du monde, pour écouter ton chant.

 

– Hélas ! qui donc est capable d’une telle œuvre ? – soupira Néron.

 

– Mais tu peux faire tailler dans le basalte un groupe où tu serais représenté conduisant un quadrige.

 

– C’est vrai ! Ainsi je ferai.

 

– Ce sera un cadeau à l’humanité.

 

– De plus, en Égypte, j’épouserai la Lune qui est veuve, et alors je serai vraiment un dieu.

 

– Et tu nous donneras pour femmes des étoiles, et nous formerons une constellation nouvelle qui sera dénommée la constellation de Néron. Tu marieras Vitellius avec le Nil, pour qu’il enfante des hippopotames. Donne le désert à Tigellin, il y sera roi des chacals…

 

– Et à moi, que me réserves-tu ? – demanda Vatinius.

 

– Que le bœuf Apis te protège ! À Bénévent, tu nous as gratifiés de jeux si splendides que je ne saurais te vouloir du mal : confectionne une paire de chaussures pour le sphinx, dont les pattes s’engourdissent, la nuit, au moment des rosées. Tu en feras aussi pour les colosses alignés devant les temples. Chacun trouvera là-bas l’emploi de ses aptitudes. Par exemple, Domitius Afer, dont la probité est indiscutable, sera trésorier. Je suis ravi, César, que tes rêves te portent vers l’Égypte, mais je m’attriste que tu diffères d’y aller.

 

Néron répondit :

 

– Vos yeux de mortels n’ont rien vu, parce que la divinité reste invisible pour qui lui plaît. Sachez que, dans le temple, Vesta elle-même a surgi à mon côté et m’a glissé à l’oreille : « Retarde ton voyage ». Cela a été si brusque que j’en ai été terrifié, en dépit de la reconnaissance que je devais aux dieux pour une protection aussi manifeste.

 

– Nous avons tous été terrifiés, – déclara Tigellin, – et ta vestale Rubria a perdu connaissance.

 

– Rubria ! – s’écria Néron, – quelle gorge neigeuse !

 

– Mais, elle aussi a rougi à ta vue, divin César !

 

– Oui ! je l’ai remarqué également. C’est étrange ! Une vestale ! Il y a quelque chose de divin dans chaque vestale, et Rubria est fort belle.

 

Il réfléchit un instant et demanda :

 

– Dites-moi pourquoi les humains craignent Vesta plus que les autres divinités ? Pour quelle raison ? Moi-même, pontife suprême, j’ai été pris de peur. Il me souvient seulement que j’ai défailli et que j’aurais roulé à terre si quelqu’un ne m’avait soutenu. Qui était-ce ?

 

– Moi, – répondit Vinicius.

 

– Ah ! toi, « sévère Arès » ? Pourquoi n’es-tu pas venu à Bénévent ? Tu étais malade, m’a-t-on dit, et, de fait, tu es changé. Oui, j’ai entendu parler que Croton avait voulu t’assassiner. Est-ce vrai ?

 

– Oui ; et il m’a cassé un bras, mais je me suis défendu.

 

– Avec ton bras cassé ?

 

– J’ai été aidé par certain barbare, plus fort que Croton.

 

Néron le regarda avec surprise.

 

– Plus fort que Croton ! Tu plaisantes, sans doute ? Croton était le plus fort de tous, et maintenant c’est Syphax, l’Éthiopien.

 

– Je te dis, César, ce que j’ai vu de mes propres yeux.

 

– Où donc est cette perle ? N’est-il pas devenu roi du bocage de Nemora ?

 

– Je l’ignore, César, je l’ai perdu de vue.

 

– Et tu ne sais même pas de quelle nation il est ?

 

– J’avais le bras cassé et ne pensais guère à le questionner.

 

– Cherche-le-moi.

 

Tigellin intervint :

 

– Je vais m’en occuper, moi.

 

Mais Néron continua de s’adresser à Vinicius :

 

– Merci de m’avoir soutenu. J’aurai pu me briser la tête en tombant. Autrefois tu faisais un bon compagnon, mais depuis la guerre, depuis que tu as servi sous Corbulon, tu es devenu sauvage et je ne te vois plus que rarement.

 

Après un court silence, il reprit :

 

– Et comment se porte cette jeune fille… aux hanches étriquées… dont tu étais amoureux et que j’ai retirée pour toi de chez les Aulus ?

 

Vinicius se troubla, mais Pétrone vint aussitôt à la rescousse.

 

– Je parie, seigneur, qu’il l’a oubliée, – dit-il. – Tu vois son trouble ? Demande-lui donc combien il en a eu depuis ; et je doute qu’il puisse répondre à ta question. Les Vinicius sont de vaillants soldats, mais des coqs meilleurs encore. Il leur faut toute une basse-cour. Punis-le, seigneur, en ne l’invitant pas à la fête que Tigellin promet de nous donner en ton honneur sur l’étang d’Agrippa.

 

– Non, je ne ferai pas cela. J’ai confiance en Tigellin et bon espoir que la basse-cour sera bien pourvue.

 

– Les Charites pourraient-elles manquer là où sera l’Amour lui-même ? – répliqua Tigellin.

 

Mais Néron dit :

 

– L’ennui me ronge ! La volonté de la déesse m’oblige à rester dans Rome, que j’exècre. Je partirai pour Antium. J’étouffe dans ces quartiers étroits, parmi ces maisons branlantes et ces ruelles infectes. Un air empesté parvient jusqu’ici, jusque dans ma maison, jusque dans mes jardins. Ah ! si un tremblement de terre détruisait Rome, si dans sa colère quelque dieu la nivelait au ras du sol, je vous montrerais alors comment on doit bâtir une ville, tête du monde et ma capitale.

 

– César, observa Tigellin, – tu as dit : « Si, dans sa colère, quelque dieu détruisait la ville », c’est bien cela ?

 

– Oui ! Et après ?

 

– N’es-tu donc pas un dieu ?

 

Néron ébaucha un geste de lassitude, puis :

 

– Nous verrons ce que tu vas nous organiser sur l’étang d’Agrippa ; ensuite, je partirai pour Antium. Vous tous, vous êtes mesquins, et vous ne comprenez pas que j’ai besoin de ce qui est grand.

 

Il ferma à demi les yeux, en signe qu’il voulait se reposer ; les augustans se retirèrent les uns après les autres. Pétrone sortit avec Vinicius et lui dit :

 

– Te voilà donc convié à la fête. Barbe d’Airain a renoncé au voyage ; en revanche, il fera plus de folies que jamais, et se conduira dans la ville comme dans sa propre maison. Cherche dans les folies, toi aussi, la distraction et l’oubli. Que diable ! nous qui avons soumis l’univers, nous sommes en droit de nous amuser. Toi, Marcus, tu es un fort beau garçon, et j’attribue en partie à cela ma faiblesse à ton égard. Par Diane d’Éphèse ! si tu pouvais voir tes sourcils d’un seul arc et ta figure resplendissante du vieux sang des quirites ! Auprès de toi, les autres n’ont l’air que d’affranchis. Oui, n’était cette doctrine sauvage, Lygie serait chez toi à cette heure. Essaye encore de me prouver que ces chrétiens ne sont pas les ennemis de la vie et des hommes… Sois-leur reconnaissant de leurs bons procédés envers toi ; mais, à ta place, je détesterais cette doctrine et chercherais le plaisir là où il se trouve. Tu es beau, je te le répète, et les divorcées fourmillent dans Rome.

 

– Une seule chose m’étonne, c’est que tu ne sois pas encore fatigué de tout cela, – répliqua Vinicius.

 

– Et qui te l’a dit ? J’en suis fatigué depuis longtemps, mais j’ai plus d’ans que toi. En outre, j’ai des goûts que tu n’as pas. J’aime les livres que tu n’aimes pas, la poésie qui t’ennuie, les vases, les gemmes, et nombre de choses que tu ne regardes même pas ; j’ai des douleurs rénales, que tu n’as pas ; enfin, j’ai Eunice, et tu n’as rien de pareil… Je me complais parmi les chefs-d’œuvre ; on ne fera jamais de toi un esthète. Je sais ne devoir rien trouver dans la vie de meilleur que ce que j’y ai trouvé, et toi, tu en es encore à espérer et à chercher quelque chose. Si la mort venait frapper à ta porte, tu serais étonné, malgré ton courage et tes chagrins, d’être obligé de quitter déjà la terre, tandis que moi, sachant par expérience qu’il n’est pas de fruits au monde auxquels je n’aie goûté, j’accepterais cette fin inévitable. Rien ne me presse, mais je ne me ferai pas non plus tirer l’oreille. Je m’efforcerai seulement de vivre gaiement jusqu’au bout : seuls, sur cette terre, les sceptiques sont gais. À mon avis, les stoïciens sont des sots, mais tout au moins le stoïcisme trempe les caractères, tandis que tes chrétiens apportent au monde la tristesse, qui est à la vie ce que la pluie est à la nature. Sais-tu ce que j’ai appris ? Pour les fêtes que donnera Tigellin, on élèvera sur les bords de l’étang d’Agrippa des lupanars où figureront les femmes des premières familles de Rome. Ne s’en trouvera-t-il pas une assez belle pour te consoler ? Il y aura même des vierges, dont ce sera le début dans le monde… comme des nymphes. Tel est notre empire romain… Il fait chaud déjà : le vent du midi réchauffera les eaux et ne fera pas frissonner les corps nus. Et toi, Narcisse, sache bien que pas une seule ne sera capable de te repousser, pas une, – fût-elle vestale.

 

Vinicius se frappa le front, comme un homme toujours hanté d’une idée fixe.

 

– Est-ce de la chance que je sois tombé sur l’unique exception !…

 

– Et qui l’a faite ainsi, sinon les chrétiens ? Mais des gens qui ont la Croix pour symbole ne sauraient être autrement. Écoute-moi : La Grèce était belle et elle a enfanté la sagesse du monde ; nous, nous avons enfanté la force ; que peut, selon toi, enfanter cette doctrine ? Si tu le sais, éclaire-moi ; car par Pollux ! je ne m’en doute même pas.

 

Vinicius haussa les épaules :

 

– On dirait que tu as peur de me voir devenir chrétien.

 

– J’ai peur que tu ne gâches ton existence. Si tu ne peux être la Grèce, sois Rome : gouverne et jouis. Si nos folies ont un certain sens, c’est justement parce que cette idée s’y fait jour. Je méprise Barbe d’Airain qui singe les Grecs ; s’il se disait Romain, je reconnaîtrais qu’il a raison de se permettre des folies. Si tu trouves un chrétien en rentrant chez toi, promets-moi de lui tirer la langue. Si, par hasard, c’était le médecin Glaucos, il n’en serait pas même étonné. Au revoir, sur l’étang d’Agrippa !

 

Chapitre XXXI.

Les prétoriens cernaient les bosquets sur les berges de l’étang d’Agrippa pour empêcher que la trop grande foule des curieux gênât César et ses invités. Il était notoire, en effet, que toute l’élite de la fortune, de l’intelligence et de la beauté prendrait part à cette fête sans précédents dans les annales de la Ville. Tigellin voulait dédommager César du voyage en Achaïe et surpasser tous ceux qui l’avaient précédé dans l’organisation des réjouissances en l’honneur de Néron. Déjà, tandis qu’il l’accompagnait à Naples et à Bénévent, il avait dans ce but expédié des ordres pour qu’on fit venir des contrées les plus lointaines du monde des animaux, des poissons rares, des oiseaux et des plantes, sans oublier les vases et les étoffes qui ajouteraient à la magnificence du festin. Cette folle entreprise absorbait les revenus de provinces entières ; mais le puissant favori ne regardait pas à la dépense. Son influence était en hausse. Peut-être Tigellin n’était-il pas plus agréable à Néron que les autres augustans, mais il se rendait chaque jour plus indispensable. Pétrone, infiniment supérieur par ses manières distinguées, son intelligence, son esprit, savait, en dissertant, mieux divertir César, mais, pour son malheur, il l’éclipsait et provoquait sa jalousie. De plus, il ne se résignait pas à être un instrument aveugle et, dans les questions de goût, César redoutait ses appréciations, tandis qu’il se sentait à l’aise avec Tigellin. Le seul surnom d’Arbitre des élégances dévolu à Pétrone froissait l’amour-propre de Néron. Qui donc y avait droit, sinon lui-même ? Tigellin avait assez de bon sens pour se rendre compte de ce qui lui manquait et, se sachant inapte à rivaliser avec Pétrone, Lucain, et tous ceux que distinguaient la naissance, les talents ou le savoir, il avait résolu de les surpasser en servilité et par un luxe qui étonnerait Néron lui-même.

 

Il avait donc fait dresser les tables du festin sur un gigantesque radeau construit de poutres dorées. Les parapets en étaient ornés de magnifiques coquillages irradiés de toutes les nuances de l’arc-en-ciel et pêchés dans la mer Rouge et dans l’océan Indien ; les bords disparaissaient sous des massifs de palmes, de lotus et de roses, dissimulant des fontaines parfumées, des statues de dieux, des cages d’or ou d’argent remplies d’oiseaux multicolores. Au centre s’élevait une immense tente, ou plutôt, afin de ne pas borner la vue, un vélum de pourpre syrienne, soutenu par des colonnettes d’argent ; sous ce vélum, resplendissaient comme un soleil des tables surchargées de verrerie d’Alexandrie, de cristaux et de vases précieux, fruit de pillages en Italie, en Grèce et en Asie Mineure. Sous ces plantes amoncelées, le radeau semblait une île fleurie, reliée par des cordages d’or et de pourpre à des barques en forme de poissons, de cygnes, de mouettes, de flamants ; et dans ces barques aux rames polychromes étaient assis, nus, des rameurs et des rameuses, au corps harmonieux, au visage de beauté parfaite, les cheveux tressés à l’orientale ou maintenus par des résilles d’or.

 

Lorsque Néron, avec Poppée et les augustans, eut mis le pied sur le radeau principal et pris place sous la tente de pourpre, les barques glissèrent, les rames frappèrent l’eau, les cordages se tendirent, et le radeau emportant festin et convives démarra en décrivant un cercle sur la surface de l’étang. Des radeaux plus petits et des barques l’escortaient, chargés de joueuses de cithare et de harpe, dont les corps rosés, entre l’azur du ciel et celui de l’eau, dans le rayonnement d’or des instruments, semblaient absorber azur et reflets, changer de nuances et s’épanouir comme des fleurs.

 

De fantastiques embarcations, dissimulées dans les taillis de la rive, parvenaient les accords de la musique et du chant. La contrée entière résonna, les bosquets résonnèrent ; le son des cors et des trompes se répercuta en échos. César lui-même, entre Poppée et Pythagore, admirait, et quand, entre les barques, nagèrent de jeunes esclaves transformées en sirènes et couvertes d’un filet vert qui simulait des écailles, il ne marchanda pas ses éloges à Tigellin. Par habitude, il regardait Pétrone, afin de connaître l’avis de l’Arbitre ; mais celui-ci restait indifférent, et ce fut seulement à une interrogation directe qu’il répondit :

 

– Je pense, seigneur, que dix mille vierges nues font moins d’impression qu’une seule.

 

Néanmoins, l’imprévu du festin flottant plut à César. On servit des mets qui eussent frappé même l’imagination d’Apicius, et tant de vins différents qu’Othon, chez qui on pouvait en boire de quatre-vingts crus, eût de honte disparu sous l’eau en constatant une telle profusion. Outre les femmes, il n’y avait que des augustans couchés autour de la table. Et Vinicius les éclipsait tous par sa beauté. Naguère, sa tournure et son visage étaient trop d’un soldat de carrière ; à présent, les chagrins intimes et la souffrance physique avaient affiné ses traits, comme si la main délicate d’un statuaire y eût passé. Son teint avait perdu son ancien hâle, tout en conservant le reflet doré du marbre de Numidie. Ses yeux étaient devenus plus grands et plus tristes. Son torse avait gardé ses formes puissantes, faites pour la cuirasse, mais sur ce torse de légionnaire se haussait une tête de dieu grec, ou pour le moins de patricien de vieille souche, une tête à la fois délicate et superbe. Pétrone avait fait preuve d’expérience en lui affirmant que pas une seule des augustanes ne saurait lui être rebelle. Toutes le contemplaient avec admiration, y compris Poppée et la vestale Rubria, invitée par César au festin.

 

Les vins frappés de neige des montagnes ne tardèrent pas à échauffer les têtes et les cœurs. Des taillis riverains se détachaient sans cesse de nouvelles barques en forme de sauterelles et de libellules. Le miroir azuré de l’étang paraissait semé de pétales ou de papillons multicolores. Au-dessus des barques voletaient, retenus par des fils bleus ou argentés, des colombes et des oiseaux de l’Inde et de l’Afrique. Le soleil avait déjà parcouru un long trajet dans le ciel et cette journée de mai était étonnamment chaude, presque brûlante. L’étang ondulait sous le choc des rames qui frappaient l’eau au rythme de la musique. Pas un souffle de vent, les bosquets restaient immobiles, comme fascinés eux-mêmes par ce spectacle. Le radeau glissait toujours avec sa cargaison de convives de plus en plus ivres et de plus en plus bruyants. On n’était pas encore à moitié du festin, que déjà l’ordre était rompu. César avait donné l’exemple ; s’étant levé, il avait pris la place de Vinicius à côté de Rubria et il s’était mis à chuchoter à l’oreille de la vestale. Vinicius se trouva près de Poppée, qui bientôt lui tendit son bras en le priant de raccrocher son bracelet détaché. La main du tribun tremblait quelque peu ; Poppée, à travers ses longs cils abaissés, coula vers lui un regard confus et secoua sa chevelure d’or, comme pour montrer une hésitation.

 

Cependant le disque rouge et agrandi du soleil descendait derrière les cimes des arbres. Presque tous les invités étaient ivres. Maintenant le radeau côtoyait les rives ; parmi les arbustes fleuris, des groupes d’hommes déguisés en faunes ou en satyres jouaient de la flûte, du chalumeau ou du tympanon ; des jeunes filles glissaient, costumées en nymphes, en dryades et en hamadryades. Enfin, de la tente principale, le crépuscule fut salué de cris en l’honneur de la Lune, et soudain des milliers de lampes illuminèrent les bosquets.

 

Des lupanars, établis le long du rivage, jaillirent des torrents de lumière ; sur les terrasses apparurent de nouveaux groupes : c’étaient, toutes nues, les épouses et les filles des premières familles de Rome. De la voix et du geste elles appelaient les convives. Enfin le radeau aborda ; César et les augustans se ruèrent à travers les bosquets, envahirent les lupanars, les tentes, les grottes artificielles d’où jaillissaient des sources et des fontaines. Le délire était universel ; on ne savait ce qu’était devenu César, on ne savait qui était sénateur, guerrier, danseur ou musicien. Les satyres et les faunes criaient en poursuivant les nymphes. Les lampes étaient éteintes à coups de thyrse, certaines parties des bosquets plongeant dans l’obscurité. Mais partout on entendait des cris stridents, des rires ; ici des murmures, là des souffles haletants. Assurément, Rome n’avait jamais rien vu de semblable.

 

Vinicius n’était pas ivre comme au festin donné dans le palais de César et auquel avait assisté Lygie, mais tout ce qui se passait l’avait ébloui et enivré ; lui aussi ressentait enfin la fièvre du plaisir. Il s’élança dans le bois, se rua avec les autres pour faire son choix parmi les dryades. À chaque instant, de nouvelles bandes passaient devant lui serrées de près par des faunes, des sénateurs, des guerriers. Enfin, il aperçut un groupe de jeunes femmes conduites par une Diane ; il bondit de leur côté pour voir de plus près la déesse, et soudain son cœur cessa de battre. Dans cette déesse au croissant, il lui avait semblé reconnaître Lygie.

 

Elles l’entourèrent d’une sarabande, puis, pour l’exciter à les poursuivre, elles s’enfuirent comme un troupeau de biches. Et bien que cette Diane ne fût pas Lygie et n’eût avec elle aucune ressemblance, il restait là, le cœur palpitant, tout ému.

 

Il ressentit subitement, d’être loin de Lygie, une tristesse immense, et jusqu’alors inéprouvée, et son amour, tel une puissante vague, inonda de nouveau son cœur. Jamais elle ne lui avait paru plus pure, ne lui avait été plus chère, que dans ce bois de démence et de sauvage débauche. L’instant d’avant, lui-même avait eu la tentation de boire à ce calice, de prendre sa part de l’orgie. Maintenant, il n’éprouvait plus que de la répulsion. Le dégoût l’étouffait ; il fallait à sa poitrine de l’air pur, à ses yeux des étoiles qui ne fussent point cachées par les rameaux de ces bosquets étranges, et il résolut de fuir. Mais il avait fait à peine quelques pas que surgit devant lui la silhouette d’une femme voilée ; deux mains s’accrochèrent à ses épaules et une voix ardente murmura :

 

– Je t’aime !… Viens ! Nul ne nous verra : hâte-toi !

 

Vinicius fut comme tiré d’un songe :

 

– Qui es-tu ?

 

Mais elle, pressée contre sa poitrine, insistait :

 

– Hâte-toi ! Vois comme tout est désert ici, et moi je t’aime ! Viens.

 

– Qui es-tu ? – répéta Vinicius.

 

– Devine !…

 

Elle attira à elle la tête de Vinicius, et, à travers son voile, lui pressa ses lèvres sur les lèvres, jusqu’à en perdre le souffle.

 

– Nuit d’amour !… Nuit de folie ! – balbutia-t-elle, haletante. – Aujourd’hui, tout est permis : prends-moi !

 

Mais ce baiser le brûlait et l’emplissait d’un nouveau dégoût. Son âme et son cœur étaient ailleurs, et rien au monde n’existait pour lui que Lygie.

 

Il repoussa la forme voilée :

 

– Qui que tu sois, j’en aime une autre et je ne veux pas de toi.

 

Mais elle, la tête penchée vers lui :

 

– Lève mon voile…

 

À ce moment, un bruissement passa dans les myrtes voisins ; l’inconnue disparut comme un rêve et l’on ne perçut, dans le lointain, que son rire étrange et méchant.

 

Pétrone se dressa devant Vinicius.

 

– J’ai entendu et j’ai vu, – dit-il. Vinicius lui répondit :

 

– Allons-nous-en…

 

Ils dépassèrent les lupanars étincelants de feux, les bosquets, le cordon des prétoriens à cheval, et ils regagnèrent leurs litières.

 

– Je m’arrêterai chez toi, – dit Pétrone.

 

Ils montèrent dans la même litière et gardèrent le silence. Ce fut seulement dans l’atrium de Vinicius que Pétrone demanda :

 

– Sais-tu qui c’était ?

 

– Rubria ? – interrogea Vinicius, effrayé à la seule pensée que Rubria était une vestale.

 

– Non.

 

– Qui, alors ?

 

Pétrone baissa la voix :

 

– Le feu de Vesta a été profané : Rubria était avec César. Mais celle qui t’a parlé…

 

Et plus bas :

 

– Diva Augusta.

 

Puis, après un silence :

 

– César – reprit Pétrone – n’a pas su dissimuler devant elle son violent désir de posséder Rubria, et peut-être qu’elle a voulu se venger. J’ai donné l’alarme, parce que si, ayant reconnu l’Augusta, tu l’avais repoussée, c’était te perdre sans rémission, toi, Lygie, et moi aussi peut-être.

 

Vinicius éclata :

 

– J’en ai assez de Rome, de César, des fêtes, d’Augusta, de Tigellin et de vous tous ! J’étouffe ! Je ne puis vivre ainsi ! Je ne le puis ! Comprends-tu ?

 

– Tu perds la tête, tu perds tout bon sens et toute mesure, Vinicius !

 

– Je n’aime qu’elle au monde.

 

– Et alors ?

 

– Alors je ne veux pas d’autre amour, je ne veux pas de votre façon de vivre, de vos festins, de vos débauches et de vos crimes !

 

– Qu’as-tu enfin ? Es-tu donc chrétien ?

 

Le jeune homme pressa sa tête entre ses mains avec désespoir, en répétant :

 

– Pas encore ! Pas encore !

 

Chapitre XXXII.

Pétrone regagna sa demeure en haussant les épaules, et fort mécontent. Il s’apercevait que Vinicius et lui avaient cessé de parler le même langage. Jadis, il avait sur le jeune guerrier une grande influence. Il lui servait de modèle en tout. Souvent il lui avait suffi de quelques mots ironiques pour retenir Vinicius ou pour le pousser à l’action. Aujourd’hui, cette influence avait totalement disparu et Pétrone n’essayait même plus des anciens moyens, certain que son esprit et son ironie glisseraient sans rien laisser sur la cuirasse dont l’amour et le contact avec ce monde chrétien si incompréhensible avaient enveloppé l’âme de Vinicius. Le sceptique expérimenté qu’il était comprenait qu’il avait perdu la clef de cette âme. Cela lui était désagréable et lui inspirait en même temps des craintes encore augmentées par les événements de cette dernière nuit.

 

« Si ce n’est de la part d’Augusta un caprice passager, mais une passion plus forte, – songeait Pétrone, – alors, ou bien Vinicius ne pourra s’y dérober, et dans ce cas le moindre incident peut le perdre ; ou bien il résistera, – ce à quoi on peut s’attendre à présent de sa part, – et alors il est perdu sans retour, et avec lui moi aussi peut-être, ne fût-ce qu’en raison de notre parenté, et aussi parce que Augusta, irritée contre toute la famille, mettra son influence au service de Tigellin… »

 

D’une façon comme de l’autre, tout allait mal. Pétrone était courageux et ne redoutait pas la mort ; mais, n’en attendant rien, il ne croyait pas utile de la provoquer. Réflexion faite, il décida qu’il était beaucoup plus sûr de faire voyager Vinicius. « Ah ! si au surplus il pouvait lui donner Lygie, avec quelle joie il le ferait ! » Cependant, même sans cela, il espérait persuader Vinicius. Il ferait courir au Palatin le bruit que le jeune tribun était malade et il écarterait ainsi le danger qui les menaçait l’un et l’autre. En somme, l’Augusta ne savait pas si Vinicius l’avait reconnue, et jusqu’à présent, rien n’avait trop blessé son amour-propre. Mais il fallait prendre des précautions pour l’avenir. Pétrone voulait avant tout gagner du temps : il sentait bien que, César allant en Achaïe, Tigellin, complètement ignorant des choses de l’art, serait relégué au second plan et perdrait son prestige. En Grèce, Pétrone était assuré de la victoire sur tous ses rivaux.

 

En attendant, il décida de surveiller Vinicius et de l’amener à partir. Même, durant un certain temps, il pensa que s’il obtenait de César un édit chassant les chrétiens de Rome, Lygie quitterait la ville avec ses coreligionnaires, et Vinicius la suivrait, sans qu’on eût besoin de l’y pousser.

 

C’était chose possible. Il n’y avait pas si longtemps qu’après des troubles provoqués par la haine des Juifs contre les chrétiens, Claude, ne sachant distinguer les uns des autres, avait expulsé les Juifs. Pourquoi Néron n’expulserait-il pas aujourd’hui les chrétiens ? Cela ferait de la place dans Rome.

 

Depuis le fameux « festin flottant », Pétrone voyait tous les jours Néron, soit au Palatin, soit dans d’autres maisons. Il était facile de lui insinuer cette idée, car César ne repoussait jamais les conseils de mort et de destruction. Pétrone arrêta donc tout un plan d’action : il donnerait un banquet chez lui et déciderait César à publier l’édit. Il avait même l’espoir justifié que César lui en confierait l’exécution. Alors, il expédierait Lygie, avec tous les égards dus à l’élue de Vinicius, à Baïes par exemple, où ils n’auraient qu’à s’aimer et à jouer aux chrétiens tout à leur aise.

 

Il voyait assez souvent Vinicius, autant parce que, malgré tout son égoïsme de Romain, il ne pouvait se détacher de lui, que pour le décider à voyager. Vinicius se faisait passer pour malade et ne se montrait pas au Palatin, où chaque jour un projet en remplaçait un autre.

 

Enfin, Pétrone entendit César lui-même annoncer que dans trois jours on partirait pour Antium. Dès le lendemain, il alla en aviser Vinicius.

 

Celui-ci lui montra la liste, apportée le matin même, par un affranchi de César, des personnes invitées à Antium.

 

– Mon nom y figure, – dit-il, – et le tien aussi. En rentrant, tu trouveras chez toi pareille liste.

 

– Si je n’étais pas du nombre des invités, – répondit Pétrone, – je n’aurais qu’à attendre mon arrêt de mort, et je n’y compte pas avant le voyage en Achaïe. J’y serai trop utile à Néron.

 

Puis il parcourut la liste et ajouta :

 

– À peine nous voici de retour qu’il faut déjà quitter la maison et se traîner à Antium. Mais qu’y faire ? Ce n’est pas seulement une invitation, c’est aussi un ordre.

 

– Et si quelqu’un désobéissait ?

 

– Il recevrait une invitation d’un autre genre : celle de se mettre en route pour un voyage sensiblement plus long, d’où l’on ne revient pas. Quel dommage que, suivant mon conseil, tu ne sois pas parti quand il en était temps encore ! Te voilà forcé d’aller à Antium.

 

– Me voilà forcé d’aller à Antium… Tu vois bien dans quels temps nous vivons et que nous sommes de lâches esclaves !

 

– Tu t’en aperçois seulement aujourd’hui ?

 

– Non, mais, vois-tu, tu as voulu me prouver que la doctrine chrétienne était ennemie de la vie, qu’elle enchaînait les hommes. Est-il des chaînes plus pesantes que celles que nous supportons ! Tu disais : la Grèce a enfanté la sagesse et la beauté, Rome la force. Où est notre force ?

 

– Appelle Chilon. Je n’ai, moi, aucune envie de philosopher aujourd’hui. Par Hercule ! Ce n’est pas moi qui ai créé ces temps-ci, et je n’en suis pas responsable… Parlons d’Antium. Sache qu’un grand danger t’y attend et que, peut-être, mieux vaudrait pour toi, au lieu d’y aller, lutter contre cet Ursus qui étouffa Croton. Et quand même, tu ne peux t’en dispenser.

 

Vinicius eut un geste nonchalant :

 

– Un danger ! Nous errons parmi les ténèbres de la mort, et à chaque minute une tête sombre dans ces ténèbres.

 

– Me faut-il t’énumérer tous ceux qui eurent un peu de bon sens et qui, pour ce motif, malgré Tibère, Caligula, Claude et Néron, ont vécu jusqu’à quatre-vingts et quatre-vingt-dix ans ? Ainsi Domitius Afer. Il a vieilli tranquille, quoiqu’il eût été toute sa vie fripon et scélérat.

 

– C’est peut-être pour cela, peut-être pour cela même, – répliqua Vinicius.

 

Puis il examina la liste et repartit :

 

– Tigellin, Vatinius, Sextus Africanus, Aquilinus Regulus Suilius Nerulinus, Eprius Marcellus, et cætera ! Quelle collection de gredins et de bandits !… Et dire que c’est là ce qui gouverne le monde !… Ne devraient-ils pas plutôt promener à travers les petites villes quelque divinité égyptienne ou syriaque, grincer du sistre et gagner leur vie comme diseurs de bonne aventure et comme jongleurs ?…

 

– Ou exhiber des sujets savants, des chiens calculateurs ou des ânes flûtistes, – ajouta Pétrone. – Tout cela est juste, mais parlons de choses plus graves. Écoute avec attention. J’ai raconté au Palatin que tu étais malade et ne pouvais quitter la maison ; or, ton nom se trouvant sur la liste, c’est la preuve que quelqu’un ne m’a pas cru et a insisté pour t’y faire inscrire. Néron n’y attachait aucune importance, car tu n’es pour lui qu’un soldat avec qui on peut parler tout au plus des courses et qui n’a aucune idée de la poésie et de la musique. Si ton nom fait partie de la liste, c’est à Poppée que tu dois cet honneur ; ce qui signifie que sa passion n’est pas un caprice passager : elle veut te conquérir.

 

– L’Augusta a de l’audace !

 

– Elle en a d’autant plus qu’elle peut se perdre sans retour. Puisse Vénus lui inspirer au plus tôt un autre amour ! Mais tant qu’elle te désirera, il te faudra être extrêmement prudent. Barbe d’Airain commence à se lasser d’elle. Aujourd’hui, il lui préfère Rubria ou Pythagore ; mais, son amour-propre aidant, sa vengeance contre vous serait terrible.

 

– Dans le bosquet, j’ignorais que ce fût elle ; toi, qui as écouté, tu sais quelle fut ma réponse : que j’en aimais une autre et que, celle-là exceptée, je ne voulais personne.

 

– Et moi, par tous les dieux infernaux, je t’en supplie, ne perds pas le peu de raison que t’ont laissé les chrétiens. Comment peut-on hésiter à choisir entre la possibilité et la certitude de sa perte ? Ne t’ai-je pas dit que, si tu blessais l’amour-propre d’Augusta, il n’y avait aucun salut pour toi ? Par le Hadès ! si tu es las de la vie, ouvre-toi plutôt les veines à l’instant, ou jette-toi sur ton glaive ; car, en offensant Poppée, tu risques une mort moins douce. Jadis, on avait du moins plaisir à causer avec toi. De quoi s’agit-il au fond ? Qu’as-tu à y perdre ? En aimeras-tu moins ta Lygie ? Souviens-toi, au surplus, que Poppée l’a vue au Palatin et qu’elle ne sera pas longue à deviner pour qui tu dédaignes des faveurs si insignes. Alors, elle la retrouvera, fût-elle cachée sous terre. Et non seulement tu causeras ta perte, mais encore celle de Lygie. Comprends-tu ?

 

Vinicius écoutait, mais comme s’il eût pensé à autre chose. Il dit enfin :

 

– Il faut que je la voie.

 

– Qui ? Lygie ?

 

– Lygie.

 

– Tu sais où elle est ?

 

– Non.

 

– Alors, tu vas te remettre à la chercher dans tous les vieux cimetières et au Transtévère ?

 

– Je ne sais, mais il faut que je la voie.

 

– Bien. Quoique chrétienne, elle se montrera peut-être plus raisonnable que toi ; c’est même certain, si elle ne veut pas causer ta perte.

 

Vinicius haussa les épaules.

 

– Elle m’a délivré des mains d’Ursus.

 

– En ce cas, hâte-toi, car Barbe d’Airain ne va pas tarder à partir. Et les arrêts de mort peuvent aussi être signés à Antium.

 

Mais Vinicius ne l’écoutait point : il ne songeait qu’au moyen de revoir Lygie.

 

Or, le lendemain, survint une circonstance qui pouvait lever toutes les difficultés. Chilon se présenta chez Vinicius à l’improviste.

 

Il arriva, maigre, déguenillé, la famine peinte sur le visage ; mais les serviteurs, ayant reçu jadis l’ordre de le laisser pénétrer à toute heure du jour et de la nuit, n’osèrent l’arrêter au passage. Il entra directement dans l’atrium et, se plaçant devant Vinicius, il dit :

 

– Que les dieux t’octroient l’immortalité et partagent avec toi l’empire du monde !

 

Sur le moment, Vinicius eut envie de le faire jeter dehors. Mais le Grec pouvait savoir quelque chose sur Lygie, et la curiosité fut plus forte que le dégoût.

 

– C’est toi ? – demanda-t-il. – Que deviens-tu ?

 

– Cela va mal, fils de Jupiter, – répondit Chilon. – La véritable vertu est une marchandise dont personne ne s’inquiète aujourd’hui et le sage doit s’estimer heureux si, tous les cinq jours, il a de quoi acheter chez le boucher une tête de mouton et la ronger dans son taudis, en l’arrosant de ses larmes. Ah ! seigneur, tout ce que tu m’avais donné, je l’ai dépensé à acheter des livres chez Atractus. Ensuite, on m’a volé, on m’a dévalisé ; la femme qui transcrivait mes leçons a pris la fuite, emportant le reste de ce que je devais à ta générosité. Je suis un misérable, mais à qui m’adresser, sinon à toi, Sérapis, à toi que j’aime, que j’adore et pour qui j’ai risqué ma vie ?

 

– Que viens-tu faire ici et qu’apportes-tu ?

 

– J’implore ton aide, Baal, et je t’apporte ma misère, mes larmes, mon amour, et aussi des nouvelles que j’ai recueillies pour toi. Te souviens-tu, seigneur, qu’un jour je t’ai dit que j’avais cédé à une esclave du divin Pétrone un fil de la ceinture de la Vénus de Paphos… Je me suis informé si elle s’en était bien trouvée, et toi, fils du Soleil, qui sais tout ce qui se passe dans cette maison, tu n’ignores pas ce qu’y est maintenant Eunice. J’ai encore un autre fil pareil. Je l’ai gardé pour toi, seigneur…

 

Mais il s’interrompit en voyant la colère s’amonceler entre les sourcils de Vinicius, et, pour parer à un éclat, il s’empressa d’ajouter :

 

– Je sais où demeure la divine Lygie ; je te montrerai, seigneur, la maison et la ruelle…

 

Vinicius domina l’émotion provoquée en lui par cette nouvelle et demanda :

 

– Où est-elle ?

 

– Chez Linus, un ancien des prêtres chrétiens. Elle y est en compagnie d’Ursus, qui va, comme autrefois, chez un meunier du même nom que ton intendant, Demas… oui, Demas !… Ursus y travaille la nuit ; si donc on cerne la maison pendant la nuit on ne l’y rencontrera pas… Linus est vieux, et, à part lui, il n’y a que deux femmes plus vieilles encore.

 

– D’où sais-tu tout cela ?

 

– Tu te souviens, seigneur, que les chrétiens m’ont eu entre leurs mains et m’ont épargné. Glaucos se trompe, il est vrai, en m’accusant de son malheur. Cependant, le pauvre y croyait ; il y croit encore, et cela ne l’a pas empêché de me faire grâce. Ne t’étonne donc pas, seigneur, que j’aie le cœur plein de gratitude. Je suis un homme du bon vieux temps. Aussi j’ai pensé : Faut-il donc que je néglige mes amis et mes bienfaiteurs ? Par la Cybèle de Galatie, j’en suis incapable. Au début, j’étais retenu par la crainte de voir les chrétiens mal interpréter mes intentions ; mais l’affection que je leur ai vouée a banni toute cette crainte, et ce qui m’a surtout encouragé, c’est la facilité avec laquelle ils pardonnent les offenses. Ne serait-ce pas manquer de cœur de ne pas me préoccuper de ce qu’ils deviennent, comment va leur santé et où ils demeurent ? Mais avant tout, c’est à toi que je pensais, seigneur. Notre dernière expédition a tourné en désastre, et un fils de la Fortune peut-il se résigner à cette idée ? C’est pourquoi je t’ai préparé la victoire. La maison est isolée. Tu peux l’entourer d’esclaves, si bien qu’un rat même ne s’en échapperait pas. Ô seigneur ! il dépend de toi seul que cette nuit même, cette magnanime fille de roi soit ici. Mais, si cela réussit, n’oublie pas que le pauvre et affamé fils de mon père y aura grandement contribué.

 

Le sang afflua à la tête de Vinicius. La tentation s’empara de nouveau de tout son être. Oui, c’était un moyen et, cette fois, un moyen sûr. Lygie chez lui, qui donc la lui enlèverait ? Lygie devenue sa maîtresse, que pourrait-elle faire, sinon le demeurer toujours ? Périssent toutes les doctrines ! Que lui importeraient alors les chrétiens, avec leur miséricorde et leur morne croyance ? N’était-il pas grand temps de secouer tout cela ? N’était-il pas grand temps de se remettre à vivre comme tout le monde ? Quant au parti que prendrait ensuite Lygie, comment elle concilierait sa nouvelle situation avec sa doctrine, c’était là chose secondaire, sans réelle importance ! Avant tout, elle serait à lui, pas plus tard qu’aujourd’hui. Et puis, savoir si, avec toute sa doctrine, elle ne serait pas séduite au contact d’un monde nouveau, fait de luxe et de plaisir. Et cela pouvait se réaliser aujourd’hui même. Il suffisait de retenir Chilon et de donner des ordres, la nuit venue. Et il en résulterait un bonheur sans fin !

 

« Qu’a été ma vie ? – songea Vinicius. – Une souffrance, une passion inassouvie et une série de questions demeurées sans réponse. De la sorte, tout sera rompu, tout sera terminé ! » À vrai dire, il se souvint qu’il avait juré de ne plus porter la main sur elle. Mais sur quoi avait-il juré ? Pas sur les dieux, puisqu’il n’y croyait plus. Ni sur le Christ, puisqu’il n’y croyait pas encore. D’ailleurs, si elle se jugeait offensée, il l’épouserait et lui donnerait ainsi satisfaction. Oui, il s’y sentait obligé, puisque c’était à elle qu’il devait la vie.

 

Il se rappela alors le jour où, avec Croton, il avait pénétré dans son asile ; il se rappela le poing d’Ursus levé sur sa tête et tout ce qui s’en était suivi. Il la vit penchée sur la couche où il était étendu, vêtue comme une esclave, belle comme une divinité bienfaisante et vénérée. Malgré lui, ses yeux se tournèrent vers le lararium, vers cette petite croix qu’elle lui avait laissée en le quittant. La récompenserait-il donc de tout cela par un nouvel attentat ? La traînerait-il par les cheveux au cubicule, comme une esclave ? Et comment pourrait-il le faire, puisqu’il n’avait pas uniquement le désir de la posséder, mais qu’il l’aimait, et qu’il l’aimait justement telle quelle, comme elle était ? Et soudain, il sentit qu’il ne lui suffisait pas de l’avoir chez lui, telle qu’une esclave, et de la tenir dans ses bras ; son amour exigeait davantage : sa volonté à elle, son amour, son âme. Que bénie soit cette demeure, si elle y entrait de plein gré, et bénis cet instant, ce jour, bénie la vie ! Alors leur bonheur à tous deux serait vaste comme une mer sans limites et lumineux comme le soleil. Mais l’enlever de force, ce serait tuer à jamais ce bonheur, et, par là même, détruire et souiller tout ce qu’il y a dans la vie de plus précieux et de plus cher.

 

À présent, rien que d’y penser l’indignait. Il regarda Chilon qui, en l’examinant, avait glissé la main sous ses loques pour se gratter avec inquiétude. Il éprouva un indicible dégoût et l’envie le prit d’écraser son ancien complice comme on écrase un ver ou un serpent venimeux. Son parti était pris ; et comme il ne pouvait garder aucune mesure, il suivit l’impulsion de son impitoyable nature romaine : se tournant vers Chilon, il dit :

 

– Je ne ferai pas ce que tu me conseilles ; mais, pour ne pas te laisser partir sans avoir reçu la récompense méritée, je vais te faire donner trois cents coups de verges dans mon ergastule.

 

Chilon était devenu blême. Le beau visage de Vinicius exprimait tant de froide cruauté que le Grec ne put se leurrer plus longtemps de l’espoir que la récompense promise n’était qu’une simple plaisanterie.

 

Il se jeta à genoux et, plié, se mit à geindre d’une voix entrecoupée :

 

– Comment, roi de Perse ! Pourquoi !… Pyramide de grâce ! Colosse de miséricorde ! pourquoi ?… Je suis vieux, affamé, misérable… Je t’ai servi… Est-ce ainsi que tu m’en récompenses ?

 

– Comme toi les chrétiens, – répliqua Vinicius.

 

Et il appela son intendant.

 

Chilon rampa aux genoux de Vinicius, les saisit convulsivement et, le visage couvert d’une pâleur mortelle :

 

– Seigneur, seigneur !… Je suis vieux ! cinquante, pas trois cents… Cinquante, c’est assez !… Cent, pas trois cents !… Pitié ! pitié !

 

Vinicius le repoussa et donna l’ordre. En un clin d’œil, deux robustes quades accoururent et saisirent Chilon par les quelques cheveux qui lui restaient, lui recouvrirent la tête de ses propres guenilles et le traînèrent dans l’ergastule.

 

– Au nom du Christ ! – gémit Chilon de la porte du corridor.

 

Vinicius resta seul. L’ordre qu’il venait de donner l’avait excité et ranimé. Il s’efforçait à présent de réunir et de coordonner ses idées éparses. Il se sentait grandement soulagé et la victoire remportée sur lui-même stimulait son courage. Il pensait avoir fait un grand pas pour se rapprocher de Lygie et qu’une récompense exceptionnelle l’attendait. De prime abord, il ne se rendit pas compte de son injustice envers Chilon, fouetté aujourd’hui pour le même motif qui lui valait naguère une récompense : il était encore trop Romain pour compatir à la souffrance d’autrui et pour se tourmenter l’esprit à propos d’un misérable Grec. Toute réflexion faite, il eût même jugé que c’était justice de châtier ce gredin. Mais il songeait à Lygie : « Non, je ne te rendrai pas le mal pour le bien, et plus tard, en apprenant comment j’ai traité celui qui m’excitait à porter la main sur toi, tu m’en seras reconnaissante. » Soudain, il se demanda si sa conduite à l’égard de Chilon serait approuvée par Lygie. La doctrine qu’elle professait ne commandait-elle pas le pardon ? Les chrétiens avaient pardonné au misérable, et ils avaient des motifs bien autrement sérieux de se venger de lui. Alors seulement ce cri : « Au nom du Christ ! » retentit dans son âme. Il se souvint qu’un cri semblable avait sauvé Chilon des mains du Lygien, et il résolut de réduire la peine.

 

Il allait, dans ce but, faire appeler son intendant, quand celui-ci se présenta de lui-même pour lui annoncer :

 

– Seigneur, le vieillard a perdu connaissance et peut-être est-il mort ? Faut-il continuer à le fouetter ?

 

– Qu’on le fasse revenir à lui et qu’on me l’amène.

 

Le chef de l’atrium disparut derrière la portière ; mais il était sans doute difficile de ranimer le Grec, et Vinicius commençait à s’impatienter, quand les esclaves introduisirent Chilon, et sur un signe, se retirèrent.

 

Chilon était blanc comme un linge et des filets de sang découlaient au long de ses jambes jusque sur la mosaïque de l’atrium. Mais il avait complètement repris ses sens et, tombant à genoux, il dit, les bras étendus :

 

– Merci, seigneur ! tu es miséricordieux et grand.

 

– Chien, – fit Vinicius, – sache que je t’ai pardonné au nom de ce Christ à qui moi-même je dois la vie.

 

– Seigneur ! Je le servirai, Lui, et toi aussi.

 

– Tais-toi et écoute. Lève-toi ! Tu viendras avec moi pour me montrer la maison où demeure Lygie.

 

Chilon se releva, mais à peine sur ses jambes il pâlit de nouveau et gémit d’une voix faible :

 

– Seigneur, j’ai réellement faim… J’irai seigneur, j’irai ! Mais je n’ai plus de forces… Fais-moi donner au moins les restes de l’écuelle de ton chien et j’irai !…

 

Vinicius lui fit servir à manger et le gratifia d’une pièce d’or et d’un manteau. Mais Chilon, affaibli par les coups et la faim, ne put marcher, même après ce repas, et malgré sa crainte que Vinicius crût, non à de la faiblesse, mais à de la résistance, et donnât l’ordre de le châtier de nouveau :

 

– Si seulement du vin me réchauffait, – gémissait-il en claquant des dents, – je pourrais marcher aussitôt. J’irais même jusque dans la Grande-Grèce.

 

Ses forces peu à peu revenues, ils sortirent. La route était longue, Linus habitant, comme la plupart des chrétiens, au Transtévère, non loin de la demeure de Myriam. Enfin, Chilon désigna à Vinicius une petite maison isolée, entourée d’un mur tout tapissé de lierre.

 

– C’est là, seigneur.

 

– Bien, – répondit Vinicius ; – à présent, va-t’en, mais écoute auparavant ceci : Oublie que tu m’as servi ; oublie où demeurent Myriam, Pierre et Glaucos ; oublie de même cette maison et tous les chrétiens. Chaque mois, tu viendras trouver mon affranchi Demas, qui te comptera deux pièces d’or. Mais si tu continues à espionner les chrétiens, je te ferai fouetter à mort, ou bien je te livrerai au Préfet de la Ville.

 

Chilon s’inclina et dit :

 

– J’oublierai.

 

Mais, dès que Vinicius eut disparu au tournant de la ruelle, il s’écria, le poing tendu vers lui :

 

– Par Até et par la Furie ! je n’oublierai pas !

 

Puis il perdit de nouveau connaissance.

 

Chapitre XXXIII.

Vinicius se rendit tout droit à la maison de Myriam. Devant la porte cochère, il rencontra Nazaire, qui se troubla à sa vue. Il le salua avec affabilité et lui demanda de le conduire auprès de sa mère.

 

Dans la maisonnette, outre Myriam, il trouva Pierre, Glaucos, Crispus, et aussi Paul de Tarse, revenu dernièrement de Fragella. À la vue du jeune tribun, l’étonnement se peignit sur tous les visages, tandis qu’il disait :

 

– Je vous salue au nom du Christ que vous honorez.

 

– Que son nom soit glorifié dans tous les siècles !

 

– J’ai connu vos vertus et j’ai éprouvé votre bonté : c’est pourquoi je viens en ami.

 

– Et nous te saluons en ami, – répondit Pierre. – Assieds-toi, seigneur, et partage notre repas ; tu es notre hôte.

 

– Je partagerai votre repas ; mais avant, écoutez-moi. Toi, Pierre, et toi, Paul, je veux vous donner une preuve de ma sincérité : je sais où est Lygie ; j’étais tout à l’heure devant la maison de Linus, tout près d’ici. J’ai sur elle les droits que m’a octroyés César et, dans mes diverses maisons, je possède près de cinq cents esclaves ; je pourrais donc faire cerner son refuge et m’emparer d’elle, ce que pourtant je n’ai pas fait, ce que je ne ferai pas.

 

– Pour cela, la bénédiction du Seigneur s’étendra sur toi et ton cœur sera purifié, – dit Pierre.

 

– Merci ; mais écoute encore : je ne l’ai pas fait, bien que je languisse après elle et que je souffre. Naguère, avant d’être venu parmi vous, je l’aurais sûrement enlevée et je l’aurais gardée de force ; mais si je ne professe ni vos vertus, ni vos doctrines, elles ont, néanmoins, changé quelque chose en mon âme, et je n’ose plus recourir à la violence. Je ne sais comment c’est arrivé, mais c’est ainsi. Je m’adresse donc à vous, qui remplacez le père et la mère de Lygie, et je vous dis : Donnez-la-moi pour épouse, et je vous jure que non seulement je ne lui défendrai pas de confesser le Christ, mais que je me mettrai aussi à suivre Sa doctrine.

 

Il parlait la tête haute, d’une voix assurée ; pourtant il était ému et ses jambes tremblaient sous son manteau. Un silence ayant accueilli ses paroles, il reprit, comme pour prévenir une réponse défavorable :

 

– Les obstacles sont nombreux, je le sais, mais je l’aime comme la prunelle de mes yeux et, quoique pas encore chrétien, je ne suis ni votre ennemi, ni celui du Christ. Je veux agir à votre égard en toute sincérité, afin d’acquérir votre confiance. Il y va de ma vie et je ne vous cache rien. Peut-être qu’un autre vous dirait : « Baptisez-moi ! » Moi, je vous répète : « Éclairez-moi ! » Je crois que le Christ est ressuscité, parce que ceux qui l’affirment sont des gens qui vivent dans la vérité et qui l’ont vu après sa mort. L’ayant éprouvé par moi-même, je crois que votre doctrine engendre la vertu, la justice et la miséricorde, et non pas les crimes dont on vous accuse. J’en connais peu de chose. Je n’en sais que ce que j’ai appris par vous, par Lygie, et ce que j’ai vu de vos actes. Pourtant, votre doctrine m’a déjà bien changé. Autrefois, je tenais mes serviteurs d’une main de fer : maintenant, cela m’est impossible. J’ignorais la pitié : à présent, je la connais. J’aimais les plaisirs : or, je me suis enfui de l’étang d’Agrippa, parce que le dégoût m’y suffoquait. Jadis, j’avais foi dans la violence : j’y ai renoncé. Sachez que j’ai pris en horreur les orgies, le vin, le chant, les cithares, les couronnes de roses, et que la cour de César, les chairs nues et toutes les folies m’écœurent. Plus je pense que Lygie est pure comme la neige des montagnes et plus je l’aime ; et songeant que c’est grâce à votre doctrine qu’elle est ainsi, j’aime cette doctrine et je veux la connaître ! Mais je ne la comprends pas, et, ne sachant si je pourrai m’y conformer et si ma nature pourra la supporter, je languis, comme emprisonné, dans l’incertitude et les tourments.

 

Une ride douloureuse se creusa entre ses sourcils, et ses joues s’empourprèrent ; puis il continua, précipitant ses paroles et avec une émotion croissante :

 

– Vous le voyez ! Torturé par mon amour, je le suis aussi par le doute. Votre doctrine, m’a-t-on dit, ne tient compte ni de la vie, ni des joies humaines, ni du bonheur, ni des lois, ni de l’ordre, ni de l’autorité, ni de la puissance romaine. En est-il vraiment ainsi ? On m’a même dit que vous étiez des fous. Dites-moi, qu’apportez-vous ? Est-ce un péché que d’aimer ? que d’éprouver de la joie ? que de vouloir le bonheur ? Êtes-vous les ennemis de la vie ? Les chrétiens doivent-ils rester pauvres ? Dois-je renoncer à Lygie ? Quelle est votre vérité ? Vos actions et vos paroles sont pures comme l’eau d’une source, mais qu’y a-t-il au fond de cette source ? Vous le voyez, je suis sincère. Dissipez donc les ténèbres qui m’environnent. On m’a dit encore : la Grèce a enfanté la sagesse et la beauté, Rome la puissance, mais eux, qu’apportent-ils ? Alors, dites-le-moi, qu’apportez-vous ? Si, derrière votre porte se trouve la lumière, ouvrez-moi !

 

– Nous apportons l’amour, – répondit Pierre.

 

Et Paul de Tarse ajouta :

 

– Parlerions-nous tous les langages des hommes et des anges, sans l’amour, que nous serions seulement de l’airain qui résonne.

 

Le cœur du vieil Apôtre était ému par cette âme au supplice qui, tel un oiseau en cage, s’élançait vers l’espace ; il étendit les mains vers Vinicius :

 

– Frappez, et l’on vous ouvrira. La grâce du Seigneur est sur toi ; je te bénis donc, toi, et ton âme, et ton amour, au nom du Rédempteur du monde !

 

Déjà très ému auparavant, Vinicius, en entendant ces paroles, s’élança vers Pierre, et alors se produisit une chose inouïe : ce descendant des quintes, qui naguère encore ne voulait pas reconnaître un homme dans un étranger, saisit la main du vieux Galiléen et y appuya ses lèvres avec reconnaissance.

 

Pierre se réjouit, comprenant que la semence était tombée sur un bon terrain et que son filet de pêcheur venait d’amener une âme de plus.

 

Les assistants ne se réjouissaient pas moins de ce témoignage de respect envers l’Apôtre de Dieu et ils s’écrièrent d’une seule voix :

 

– Gloire au Seigneur dans les cieux !

 

Vinicius se leva, le visage rayonnant :

 

– Je vois que le bonheur peut résider parmi vous, puisque je me sens heureux, et j’espère que vous me convaincrez aussi bien sur les autres points. Mais cela n’aura pas lieu à Rome ; César part pour Antium et j’ai reçu l’ordre de l’y suivre. Vous savez que désobéir, c’est encourir la mort. Si donc j’ai trouvé grâce à vos yeux, venez avec moi pour m’enseigner votre vérité. Là-bas, vous serez plus en sécurité que moi-même ; vous pourrez, parmi cette foule, propager la vérité à la cour même de César. On dit qu’Acté est chrétienne ; il y a aussi des chrétiens parmi les prétoriens, car j’ai vu de mes propres yeux des soldats s’agenouiller devant toi, Pierre, à la Porte Nomentane. Je possède une villa à Antium ; nous nous y réunirons, à la barbe de Néron, pour écouter votre enseignement. Glaucos m’a dit que, pour une seule âme, vous étiez prêts à vous transporter jusqu’aux confins du monde ; faites donc pour moi ce que vous avez fait pour d’autres, en faveur de qui vous avez quitté votre Judée ; faites-le et n’abandonnez pas mon âme.

 

Eux constataient avec joie la victoire de leur doctrine et le retentissement qu’aurait dans le monde païen la conversion d’un augustan, rejeton d’une des plus vieilles familles de Rome. Ils étaient prêts, en effet, à aller jusqu’aux confins du monde pour une seule âme humaine, et, depuis la mort du Maître, ils ne faisaient pas autre chose. Aussi, l’idée même de refuser ne leur était pas venue. Pierre, étant le pasteur de la communauté entière, ne pouvait partir ; mais Paul de Tarse, à peine de retour d’Aricie et de Fregella, et qui se préparait à un long voyage en Orient pour y visiter les Églises et stimuler de nouveau leur ferveur, consentit à accompagner le jeune tribun à Antium. De là, il lui serait facile de trouver un navire qui le transporterait dans les eaux grecques.

 

Vinicius, tout attristé qu’il fût de ce que Pierre, à qui il avait tant de gratitude, fût empêché de venir, n’en remercia pas moins cordialement ; puis il se tourna vers le vieil Apôtre pour lui adresser une dernière requête :

 

– Sachant où demeure Lygie, – dit-il, – je pourrais aller moi-même la trouver et lui demander, comme il est juste, si elle voudra bien m’accepter pour époux lorsque mon âme sera devenue chrétienne ; mais je préfère te prier, toi Apôtre, de me permettre de la voir ou de me conduire toi-même vers elle. J’ignore combien de temps il me faudra rester à Antium. Souvenez-vous qu’auprès de César, nul n’est sûr du lendemain. Pétrone lui-même m’a averti que je n’y serais guère en sûreté. Que je la voie avant mon départ, que je rassasie mes yeux de sa présence, que je sache si elle oubliera le mal que je lui ai fait et si elle voudra partager la vie de bien que je lui offre.

 

L’apôtre Pierre sourit avec bonté, en disant :

 

– Qui donc te refuserait cette joie méritée, mon fils ?

 

Vinicius s’inclina de nouveau pour lui baiser les mains, car il ne pouvait cacher son bonheur ; l’Apôtre le prit par les tempes et ajouta :

 

– Ne crains pas César. En vérité, je te le dis, il ne tombera pas un cheveu de ta tête.

 

Puis, il envoya Myriam chercher Lygie, en lui recommandant de ne pas dire qui se trouvait parmi eux, afin de réserver également une grande joie à la jeune fille.

 

La distance était courte. Bientôt les assistants virent revenir, parmi les myrtes du petit jardin, Myriam conduisant Lygie par la main.

 

Vinicius voulut courir à sa rencontre, mais la vue de cet être si cher paralysa ses forces et il resta immobile, le cœur battant à se rompre, les jambes flageolantes, infiniment plus ému que la première fois où il avait entendu siffler les flèches des Parthes.

 

Elle entra sans rien soupçonner et, à la vue de Vinicius, elle s’arrêta comme pétrifiée. Son visage se couvrit de rougeur, puis pâlit aussitôt après, et, de ses yeux étonnés et remplis d’effroi, elle se mit à regarder les assistants.

 

Elle ne vit que des regards lumineux et pleins de bonté. L’apôtre Pierre s’approcha d’elle et lui dit :

 

– Lygie, l’aimes-tu toujours ?

 

Il y eut un moment de silence. Ses lèvres tremblèrent comme celles d’un enfant prêt à pleurer et qui, coupable, est obligé de confesser sa faute.

 

– Réponds, – dit l’Apôtre.

 

Alors, d’une voix humble et craintive, elle balbutia en tombant aux pieds de Pierre :

 

– Oui…

 

Au même instant, Vinicius s’agenouilla auprès d’elle. Pierre posa ses mains sur leurs têtes en disant :

 

– Aimez-vous en Notre-Seigneur et pour Sa gloire, car il n’y a point de péché dans votre amour.

 

Chapitre XXXIV.

En se promenant dans le jardin, Vinicius racontait à Lygie, rapidement, en des mots venant du fond du cœur, ce que l’instant d’avant il avait avoué aux Apôtres : le trouble de son âme, les transformations qui s’étaient opérées en lui, et enfin cette profonde tristesse qui avait assombri sa vie depuis qu’elle avait quitté la demeure de Myriam. Il lui avoua qu’il avait essayé, mais en vain, de l’oublier. Il lui rappela la petite croix, faite de minces branches de buis, qu’elle lui avait laissée, qu’il avait placée dans son lararium et qu’involontairement il vénérait comme quelque chose de divin. Il s’attristait chaque jour d’autant plus que son amour devenait plus profond, cet amour qui déjà, dans la maison d’Aulus, s’était complètement emparé de lui. Aux autres, les Parques tissent le fil de la vie ; le fil de la sienne était tissé par l’amour, le chagrin et la tristesse. Ses actes étaient mauvais, mais c’était son amour qui les dictait. Il l’avait aimée chez les Aulus et au Palatin ; il l’avait aimée quand il l’avait vue à l’Ostrianum, écoutant les paroles de Pierre ; de même lorsqu’il était venu avec Croton pour l’enlever, et quand elle veillait auprès de sa couche, et lorsqu’elle l’avait quitté. Et voici que Chilon, ayant découvert sa retraite, était venu lui conseiller de s’emparer d’elle ; mais il avait châtié le Grec, préférant demander aux Apôtres la parole de vérité, et elle comme fiancée… Béni l’instant où cette inspiration lui était venue, puisque maintenant il était près d’elle et qu’elle ne le fuirait plus, comme elle avait fui de la demeure de Myriam.

 

– Ce n’est pas toi que je fuyais, – déclara Lygie.

 

– Et qui donc ?

 

Elle leva sur lui ses yeux de pâle iris, puis, inclinant son visage troublé, elle murmura :

 

– Tu le sais…

 

Suffoqué par l’excès de son bonheur, Vinicius garda un instant le silence. Puis il se remit à lui raconter comment peu à peu ses yeux s’étaient ouverts, comment il l’avait reconnue différente de toutes les femmes de Rome et ne ressemblant peut-être qu’à la seule Pomponia. D’ailleurs, il ne parvenait pas à lui expliquer clairement ses sentiments, dont lui-même ne se rendait pas très bien compte. Il avait découvert en elle une beauté toute particulière et jusqu’alors inconnue, non pas seulement une statue, mais aussi une âme. Il la combla de joie en lui disant qu’il l’avait aimée davantage encore quand elle l’avait fui, et qu’au foyer domestique elle serait pour lui une sainte.

 

Puis il lui prit les mains, sans plus rien pouvoir lui dire, la regardant avec ravissement, comme rentré en possession de son bonheur, et répétant son nom pour se convaincre qu’il l’avait retrouvée, qu’il était vraiment près d’elle.

 

– Ô Lygie ! Lygie !…

 

Il lui demanda enfin ce qui se passait dans son âme, et elle lui avoua qu’elle l’aimait déjà dans la maison des Aulus et que si, du Palatin, il l’avait reconduite chez eux, elle leur aurait fait part de son amour et aurait essayé d’apaiser leur courroux contre lui.

 

– Je te jure, – dit Vinicius, – que je n’ai pas même eu la pensée de t’enlever aux Aulus. Pétrone te le racontera quelque jour : je lui avais déclaré déjà que je t’aimais et désirais t’épouser. Je lui avais dit : « Qu’elle enduise ma porte de graisse de loup et qu’elle prenne place à mon foyer », mais il s’était moqué de moi et avait suggéré à César l’idée de te réclamer comme otage pour te remettre entre mes mains. Que de fois je l’ai maudit, dans mes accès de chagrin ! Mais c’est peut-être un heureux sort qui l’a voulu ainsi : je n’aurais pas connu les chrétiens et ne t’aurais point comprise…

 

– Crois-moi, Marcus, – répondit Lygie, – c’est le Christ qui a voulu t’amener à Lui.

 

Vinicius, surpris, releva la tête :

 

– C’est vrai, – dit-il avec vivacité. – Tout ce qui s’est passé est si étrange ! En te cherchant, j’ai appris à connaître les chrétiens… À l’Ostrianum, j’ai écouté avec étonnement l’Apôtre, car jamais encore je n’avais entendu pareils discours. C’est qu’alors tu priais pour moi.

 

– Oui, – répondit Lygie.

 

Ils passèrent près d’une tonnelle tapissée d’un lierre touffu et s’approchèrent de l’endroit où Ursus, après avoir étranglé Croton, s’était jeté sur Vinicius.

 

– Ici, sans toi je serais mort, – dit le jeune homme.

 

– Ne me le rappelle pas, – protesta Lygie, – et n’en garde pas rancune à Ursus.

 

– Pourrais-je me venger sur lui de t’avoir défendue ? Si c’était un esclave, je lui donnerais sur-le-champ la liberté.

 

– Si c’était un esclave, il y a longtemps que les Aulus l’auraient affranchi.

 

– Te souviens-tu que je voulais te rendre aux Aulus ? Mais tu m’as répondu que César pourrait l’apprendre et se venger sur eux. Eh bien ! maintenant, tu les verras aussi souvent que tu le voudras.

 

– Pourquoi, Marcus ?

 

– Je dis « maintenant », mais je pense à l’avenir, quand tu seras à moi. C’est bien cela. Si alors César me demande ce que j’ai fait de l’otage qu’il m’a confiée, je lui répondrai : « Je l’ai épousée et elle voit les Aulus avec mon consentement. » Il ne séjournera pas longtemps à Antium, car il lui tarde d’aller en Achaïe, et d’ailleurs, rien ne m’obligera à le voir chaque jour. Quand Paul de Tarse m’aura enseigné votre vérité, je me ferai baptiser et je rentrerai à Rome ; je regagnerai l’amitié des Aulus, qui précisément doivent rentrer prochainement en ville, et il n’y aura plus d’obstacles. Alors, j’irai te prendre et je t’installerai à mon foyer. Ô carissima ! carissima !

 

Il tendit les bras, comme s’il prenait le ciel à témoin, tandis que Lygie levait sur lui ses yeux rayonnants et répondait :

 

– Et moi alors je te dirai : « Là où tu seras, Caïus, là je serai, Caïa. »

 

– Non, Lygie, – s’écria Vinicius, – je te jure que jamais femme n’aura été honorée dans la maison de son mari comme tu le seras dans la mienne !

 

Ils marchèrent en silence, enivrés d’un incommensurable bonheur ; ils étaient semblables à des dieux et si beaux qu’on eût dit que le printemps les avait fait éclore en même temps que les fleurs.

 

Ils s’arrêtèrent sous un cyprès, à l’entrée de la maisonnette. Lygie s’adossa au tronc, tandis que Vinicius la suppliait de nouveau d’une voix tremblante :

 

– Donne l’ordre à Ursus d’aller chercher chez les Aulus tes parures et tes jouets et de les transporter chez moi.

 

Elle, rougissante comme une rose ou comme l’aurore, répondit :

 

– L’usage commande d’agir autrement…

 

– Je sais, c’est la pronuba[9] qui les apporte ordinairement derrière la fiancée, mais fais cela pour moi. Je les emporterai dans ma villa d’Antium et ils me parleront de toi.

 

Les mains jointes, il répétait comme un enfant qui désire quelque chose :

 

– Pomponia va revenir un de ces jours. Fais cela pour moi, divine, fais-le, carissima !

 

– Que Pomponia fasse comme elle voudra, – répondit Lygie, rougissant plus encore en songeant à la pronuba.

 

Ils se turent de nouveau, car l’amour rompait le souffle dans leurs poitrines. Lygie était adossée au cyprès ; son blanc visage se détachait dans l’ombre comme une fleur ; ses yeux étaient baissés et sa gorge se soulevait plus fréquemment, tandis que Vinicius, les traits altérés, pâlissait. Dans le silence de midi, ils entendaient battre leurs cœurs et, dans leur ivresse commune, ce cyprès, les buissons de myrte et le lierre de la tonnelle avaient pris pour eux l’aspect d’un jardin d’amour.

 

Myriam se montra à la porte et les invita à venir prendre part au déjeuner. Ils s’assirent entre les Apôtres qui les contemplaient avec ravissement, voyant en eux la génération nouvelle qui, eux morts, continuerait à semer le grain de la bonne doctrine.

 

Pierre rompit le pain et le bénit ; sur tous les visages se peignait la quiétude : un bonheur inexprimable emplissait la chambre.

 

– Vois, – dit enfin Paul en se tournant vers Vinicius, – si nous sommes les ennemis de la vie et de la joie.

 

Vinicius répondit :

 

– Je m’en aperçois bien. Jamais je n’ai été aussi heureux que parmi vous.

 

Chapitre XXXV.

Le soir même, en traversant le Forum pour rentrer chez lui, Vinicius aperçut, à l’entrée du Vicus Tuscus, la litière dorée de Pétrone, portée par huit Bithyniens. Il les arrêta d’un signe et s’approcha des rideaux.

 

– Que le sommeil te soit agréable et paisible ! – s’écria-t-il en riant à la vue de Pétrone endormi.

 

– Ah ! c’est toi ! – fit Pétrone en se réveillant. – Oui, je me suis assoupi après la nuit passée au Palatin. J’allais acheter de quoi lire à Antium… Quoi de neuf ?

 

– Tu cours les libraires ? – demanda Vinicius.

 

– Oui, je ne veux pas mettre en désordre ma bibliothèque ; aussi, je fais pour la route des provisions spéciales. Il a paru, à ce qu’on dit, quelque chose de Musonius et de Sénèque. Et puis, je suis à la recherche d’un Perse, et de certaine édition des églogues de Virgile qui me manque. Oh ! que je suis fatigué et que les mains me font mal, à force de déplier des rouleaux !… C’est qu’une fois entré dans une librairie, la curiosité vous prend de voir un peu de tout. Je suis allé chez Aviranus, chez Atractus sur l’Argiletum, après être passé chez les Sosius, dans le Vicus Sandalarius. Par Castor ! que j’ai sommeil !…

 

– Tu es allé au Palatin : c’est donc à moi de te demander ce qu’il y a de nouveau. Ou plutôt, sais-tu ? renvoie ta litière et tes livres et viens chez moi : nous parlerons d’Antium et d’autres choses encore.

 

– Bien – repartit Pétrone en quittant sa litière. – Tu dois au moins savoir qu’après-demain nous partons pour Antium.

 

– Comment pourrais-je le savoir ?

 

– Dans quel monde vis-tu donc ? Alors, je suis le premier à t’annoncer cette nouvelle ? Eh bien ! sois prêt pour après-demain. Les pois à l’huile d’olive n’ont pas plus garanti Barbe-d’Airain que le foulard enroulé autour de son gros cou : il est enroué. Si bien qu’on ne peut songer à remettre le voyage. Il maudit Rome et l’air qu’on y respire ; il voudrait la raser ou la détruire par le feu et veut au plus vite gagner la mer. Il prétend que les odeurs apportées par le vent des ruelles étroites le mèneront au tombeau. Aujourd’hui, on a fait dans tous les temples de grands sacrifices pour que la voix lui revienne, et malheur à Rome, surtout malheur au Sénat, s’il ne la recouvre sur-le-champ.

 

– Alors, c’est inutile d’aller en Achaïe.

 

– Penses-tu donc que notre César ne possède que cet unique talent ? – repartit en riant Pétrone. – Il s’exhibera aux jeux olympiques, comme poète, avec son incendie de Troie, comme conducteur de chars, comme musicien, comme athlète, et quoi encore ?… même comme danseur, et à chaque fois, il escamotera les couronnes destinées aux vainqueurs méritants. Sais-tu pourquoi ce singe est enroué ? N’a-t-il pas voulu, hier, égaler notre Pâris ? Il nous a dansé l’aventure de Léda, ce qui l’a mis en sueur ; et il a pris froid. Il était trempé et visqueux comme une anguille au sortir de l’eau. Il changeait de masque à tout moment, tournait comme une toupie, agitait les bras comme un matelot ivre, et le dégoût vous prenait de voir cet énorme ventre et ces jambes grêles. Pâris lui donnait des leçons depuis quinze jours : te figures-tu Ahénobarbe en Léda ou en cygne-dieu ? Quel cygne ! Parlons-en ! Mais il veut se montrer au public dans cette pantomime, à Antium d’abord, à Rome ensuite.

 

– On trouvait déjà scandaleux qu’il chantât en public ; mais songer que le César romain paraîtra comme mime sur la scène, non ! cela, Rome même ne le tolérera pas !

 

– Mon cher, Rome tolérera tout, et le Sénat votera des actions de grâces au « père de la patrie ».

 

Et un instant après, Pétrone ajouta :

 

– La foule est fière même que César lui serve de bouffon.

 

– Juges-en toi-même, peut-on s’avilir davantage ?

 

Pétrone haussa les épaules.

 

– Tu vis chez toi, plongé dans tes méditations, tantôt au sujet de Lygie, tantôt au sujet des chrétiens. Aussi, tu ne sais rien de ce qui s’est passé il y a quelques jours. Néron a publiquement épousé Pythagore. Il jouait le rôle de la jeune mariée. Cela semble le comble de la folie, n’est-il pas vrai ? Eh bien ! les flamines sont venus et ont béni solennellement cette union. J’étais présent à la cérémonie. Je suis capable de tolérer bien des choses ; pourtant je me suis dit que les dieux, s’il y en a, devraient se manifester par quelque signe. Mais César ne croit pas aux dieux, ce en quoi il a raison.

 

– Puisqu’il est à lui seul grand prêtre, dieu et athée, – dit Vinicius.

 

Pétrone rit :

 

– C’est vrai. Cela ne m’était pas encore venu à l’esprit. Le monde n’a pas encore vu semblable cumul.

 

Puis il ajouta :

 

– Il faut dire aussi que ce grand prêtre qui ne croit pas aux dieux, et ce dieu qui raille ses confrères, les redoute comme athée.

 

– À preuve ce qui s’est passé dans le temple de Vesta.

 

– Quel monde !

 

– Tel monde, tel César ! Mais cela ne durera pas.

 

Tout en causant, ils arrivèrent chez Vinicius, qui demanda gaiement le repas du soir ; puis, s’adressant à Pétrone :

 

– Oui, mon cher, le monde doit se réformer, renaître.

 

– Ce n’est pas nous qui le réformerons, – riposta Pétrone, – ne fût-ce que parce que, sous le règne de Néron, l’homme ressemble trop à un papillon : il vit au soleil de la faveur et meurt au premier souffle de froideur impériale… Par le fils de Maïa ! je me demande parfois comment, même malgré lui, ce Lucius Saturninus a pu gagner ses quatre-vingt-treize ans et survivre à Tibère, à Caligula et à Claude ?… Mais assez causé de cela. Me permettras-tu d’envoyer ta litière chercher Eunice ? Je n’ai plus envie de dormir et voudrais me distraire. Fais venir pour le repas le joueur de cithare, ensuite nous parlerons d’Antiar. Il y faut songer, toi surtout.

 

Vinicius donna l’ordre d’aller chercher Eunice, tout en protestant qu’il ne songeait guère à se casser la tête à propos d’Antiar. Ceux-là pouvaient s’en tourmenter qui étaient incapables de vivre autrement que dans le rayonnement de la faveur de César.

 

– Le monde ne se borne pas au Palatin, surtout pour ceux qui ont autre chose dans l’esprit et dans l’âme.

 

Il disait cela avec tant de laisser-aller et de gaieté que Pétrone en fut frappé. Il le regarda et dit :

 

– Qu’as-tu donc ? Te voilà aujourd’hui tel que tu étais quand tu portais encore au cou la bulle d’or.

 

– Je suis heureux, – répondit Vinicius, – et c’est pour te le dire que je t’ai invité à venir chez moi.

 

– Mais que t’arrive-t-il ?

 

– Ce que je ne céderais pas pour tout l’empire romain.

 

Il appuya un coude sur un bras du fauteuil, posa sa tête sur sa main et se mit à parler, le visage souriant et le regard illuminé.

 

– Te souviens-tu du jour où nous sommes allés ensemble chez Aulus Plautius ? Là tu vis pour la première fois une divine jeune fille que tu qualifias toi-même des noms d’Aurore et de Printemps. Te rappelles-tu cette Psyché, cette incomparable, la plus belle des vierges et de toutes vos divinités ?

 

Pétrone le regardait, surpris, comme pour se convaincre qu’il avait tout son bon sens.

 

– Quelle langue parles-tu ? Évidemment, je me souviens de Lygie.

 

Et Vinicius de dire :

 

– Je suis son fiancé.