Eugène Sue

 

 

 

LE JUIF ERRANT

 

 

 

Tome II

 

 

 

(1844 – 1845)

 

 

 

 

 

 

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Table des matières

 

Douzième partie Les promesses de Rodin

I. L’inconnu.

II. Le réduit.

III. Une visite inattendue.

IV. Un service d’ami.

V. Les conseils.

VI. L’accusateur.

VII. Le secrétaire du père d’Aigrigny.

VIII. La sympathie.

Treizième partie Un protecteur

I. Les soupçons.

II. Les excuses.

III. Révélations.

IV. Pierre Simon.

V. L’Indien à Paris.

VI. Le réveil.

VII. Les doutes.

VIII. La lettre.

IX. Adrienne et Djalma.

X. Les conseils.

XI. Le journal de la Mayeux.

XII. Suite du journal de la Mayeux.

XIII. La découverte.

Quatorzième partie La fabrique

I. Le rendez-vous des loups.

II. La maison commune.

III. Le secret.

IV. Révélations.

V. L’attaque.

VI. Les Loups et les Dévorants.

VII. Le retour.

Quinzième partie Rodin démasqué

I. Le négociateur.

II. Le secret.

III. Les aveux.

IV. Amour.

V. Exécution.

VI. Les Champs-Élysées.

VII. Derrière la toile.

VIII. Le lever du rideau.

IX. La mort.

Seizième partie Le choléra

I. Le voyageur.

II. La collation.

III. Le bilan.

IV. Le parvis Notre-Dame.

V. La mascarade du choléra.

VI. Le combat singulier.

VII. Cognac à la rescousse !

VIII. Souvenirs.

IX. L’empoisonneur.

X. La cathédrale.

XI. Les meurtriers.

XII. La promenade.

XIII. Le malade.

XIV. Le piège.

XV. La bonne nouvelle.

XVI. La note secrète.

XVII. L’opération.

XVIII. La torture.

XIX. Vice et vertu.

XX. Suicide.

XXI. Les aveux.

XXII. Suite des aveux.

XXIII. Les rivales.

XXIV. L’entretien.

XXV. Consolations.

XXVI. Les deux voitures.

XXVII. Le rendez-vous.

XXVIII. L’attente.

XXIX. Adrienne et Djalma.

XXX. L’imitation.

XXXI. La visite.

XXXII. Agricol Baudoin.

XXXIII. Le réduit.

XXXIV. Un prêtre selon le Christ.

XXXV. La confession.

XXXVI. La visite.

XXXVII. La prière.

XXXVIII. Les souvenirs.

XXXIX. Jocrisse.

XL. Les anonymes.

XLI. La ville d’or.

XLII. Le lion blessé.

XLIII. L’épreuve.

XLIV. Les ruines de l’abbaye de Saint-Jean le Décapité.

XLV. Le calvaire.

XLVI. Le conseil.

XLVII. Le bonheur.

XLVIII. Le devoir.

XLIX. La quête.

L. L’ambulance.

LI. L’hydrophobie.

LII. L’ange gardien.

LIII. La ruine.

LIV. Souvenirs.

LV. L’épreuve.

LVI. L’ambition.

LVII. À socius, socius et demi.

LVIII. Madame de la Sainte-Colombe.

LIX. Les amours de Faringhea.

LX. Une soirée chez la Sainte-Colombe.

LXI. Le lit nuptial.

LXII. Une rencontre.

LXIII. Un message.

LXIV. Le premier juin.

Épilogue

I. Quatre ans après.

II. La rédemption.

Conclusion

 

Douzième partie
Les promesses de Rodin

I. L’inconnu.

La scène suivante se passait le lendemain du jour où le père d’Aigrigny avait été si rudement rejeté par Rodin dans la position subalterne naguère occupée par le socius.

 

* * * * *

 

La rue Clovis est, on le sait, un des endroits les plus solitaires du quartier de la montagne Sainte-Geneviève ; à l’époque de ce récit, la maison portant le numéro 4 dans cette rue se composait d’un corps de logis principal, traversé par une allée obscure qui conduisait à une petite cour sombre, au fond de laquelle s’élevait un second bâtiment singulièrement misérable et dégradé. Le rez-de-chaussée de la façade formait une boutique demi-souterraine, où l’on vendait du charbon, du bois en falourdes, quelques légumes et du lait.

 

Neuf heures du matin sonnaient ; la marchande, nommée la mère Arsène, vieille femme d’une figure douce et maladive, portant une robe de futaine brune et un fichu de rouennerie rouge sur la tête, était montée sur la dernière marche de l’escalier qui conduisait à son antre et finissait son étalage, c’est-à-dire que d’un côté de sa porte elle plaçait un seau à lait en fer-blanc, et de l’autre quelques bottes de légumes flétris accostés de têtes de choux jaunâtres ; au bas de l’escalier, dans la pénombre de cette cave, on voyait luire des reflets de la braise ardente d’un petit fourneau.

 

Cette boutique, située tout auprès de l’allée, servait de loge de portier, et la fruitière servait de portière.

 

Bientôt une gentille petite créature, sortant de la maison, entra, légère et frétillante, chez la mère Arsène. Cette jeune fille était Rose-Pompon, l’amie intime de la reine Bacchanal ; Rose-Pompon, momentanément veuve, et dont le bachique, mais respectueux sigisbée, était, on le sait, Nini-Moulin, ce chicard orthodoxe qui, le cas échéant, se transfigurait après boire en Jacques Dumoulin, l’écrivain religieux, passait ainsi allègrement de la danse échevelée à la polémique ultramontaine, de la Tulipe orageuse à un pamphlet catholique. Rose-Pompon venait de quitter son lit, ainsi qu’il apparaissait au négligé de sa toilette matinale et bizarre ; sans doute à défaut d’autre coiffure elle portait crânement sur ses charmants cheveux blonds, bien lissés et peignés, un bonnet de police emprunté à son costume de coquet débardeur ; rien n’était plus espiègle que cette mine de dix-sept ans, rose, fraîche, potelée, brillamment animée par deux yeux bleus, gais et pétillants. Rose-Pompon s’enveloppait si étroitement le cou jusqu’aux pieds dans son manteau écossais à carreaux rouges et verts un peu fané, que l’on devinait une pudibonde préoccupation ; ses pieds nus, si blancs que l’on ne savait si elle avait ou non des bas, étaient chaussés de petits souliers de maroquin rouge à boucle argentée… Il était facile de s’apercevoir que son manteau cachait un objet qu’elle tenait à la main.

 

– Bonjour, mademoiselle Rose-Pompon, dit la mère Arsène d’un air avenant, vous êtes matinale aujourd’hui, vous n’avez donc pas dansé hier ?

 

– Ne m’en parlez pas, mère Arsène, je n’avais guère le cœur à la danse ; cette pauvre Céphyse (la reine Bacchanal, sœur de la Mayeux) a pleuré toute la nuit, elle ne peut se consoler de ce que son amant est en prison.

 

– Tenez, dit la fruitière, tenez, mademoiselle, faut que je vous dise une chose à propos de votre Céphyse. Ça ne vous fâchera pas ?

 

– Est-ce que je me fâche, moi ?… dit Rose-Pompon en haussant les épaules.

 

– Croyez-vous que M. Philémon, à son retour, ne me grondera pas ?

 

– Vous gronder ! Pourquoi ?

 

– À cause de son logement, que vous occupez…

 

– Ah ça, mère Arsène, est-ce que Philémon ne vous a pas dit qu’en son absence je serai maîtresse de ses deux chambres comme je l’étais de lui-même ?

 

– Ce n’est pas pour vous que je parle, mademoiselle, mais pour votre amie Céphyse, que vous avez aussi amenée dans le logement de M. Philémon.

 

– Et où serait-elle allée sans moi, ma bonne mère Arsène ? Depuis que son amant a été arrêté, elle n’a pas osé retourner chez elle, parce qu’ils y devaient toutes sortes de termes. Voyant sa peine, je lui ai dit. « Viens toujours loger chez Philémon ; à son retour nous verrons à te caser autrement. »

 

– Dame, mademoiselle, si vous m’assurez que M. Philémon ne sera pas fâché… à la bonne heure.

 

– Fâché, et de quoi ? qu’on lui abîme son ménage ? Il est si gentil, son ménage ! Hier, j’ai cassé la dernière tasse… et voilà dans quelle drôle de chose je suis réduite à venir chercher du lait.

 

Et Rose-Pompon, riant aux éclats, sortit son joli petit bras blanc de son manteau et fit voir à la mère Arsène un de ces verres à vin de champagne de capacité colossale, qui tiennent une bouteille environ.

 

– Ah ! mon Dieu ! dit la fruitière ébahie, on dirait une trompette de cristal.

 

– C’est le verre de grande tenue de Philémon, dont on l’a décoré quand il a été reçu canotier flambard, dit gravement Rose-Pompon.

 

– Et dire qu’il va falloir vous mettre votre lait là-dedans ! ça me rend toute honteuse, dit la mère Arsène.

 

– Et moi donc… si je rencontrais quelqu’un dans l’escalier… en tenant ce verre à la main comme un cierge… Je rirais trop… je casserais la dernière pièce du bazar à Philémon et il me donnerait sa malédiction.

 

– Il n’y a pas de danger que vous rencontriez quelqu’un ; le premier est déjà sorti, et le second ne se lève que tard.

 

– À propos de locataire, dit Rose-Pompon, est-ce qu’il n’y a pas à louer une chambre au second, dans le fond de la cour ? Je pense à ça pour Céphyse, une fois que Philémon sera de retour.

 

– Oui, il y a un mauvais petit cabinet sous le toit… au-dessus des deux pièces du vieux bonhomme qui est si mystérieux, dit la mère Arsène.

 

– Ah ! oui, le père Charlemagne… vous n’en savez pas davantage sur son compte ?

 

– Mon Dieu, non, mademoiselle, si ce n’est qu’il est venu ce matin au point du jour ; il a cogné aux contrevents :

 

« – Avez-vous reçu une lettre pour moi, ma chère dame ? m’a-t-il dit (il est toujours si poli, ce brave homme).

 

« – Non, monsieur, que je lui ai répondu.

 

« – Bien ! bien ! alors ne vous dérangez pas, ma chère dame, je repasserai.

 

« Et il est reparti.

 

– Il ne couche donc jamais dans la maison ?

 

– Jamais. Probablement qu’il loge autre part, car il ne vient passer ici que quelques heures dans la journée tous les quatre ou cinq jours.

 

– Et il y vient tout seul ?

 

– Toujours seul.

 

– Vous en êtes sûre ? Il ne ferait pas entrer par hasard de petite femme en minon-minette ? car alors Philémon vous donnerait congé, dit Rose-Pompon d’un air plaisamment pudibond.

 

– M. Charlemagne ! une femme chez lui ! Ah ! le pauvre cher homme ! dit la fruitière en levant les mains au ciel ; si vous le voyiez, avec son chapeau crasseux, sa vieille redingote, son parapluie rapiécé et son air bonasse ; il a plutôt l’air d’un saint que d’autre chose.

 

– Mais alors, mère Arsène, qu’est-ce qu’il peut venir faire ainsi tout seul pendant des heures dans ce taudis du fond de la cour, où on voit à peine clair en plein midi.

 

– C’est ce que je vous demande, mademoiselle ; qu’est-ce qu’il y peut faire ? car pour venir s’amuser à être dans ses meubles, ce n’est pas possible : il y a en tout chez lui un lit de sangle, une table, un poêle, une chaise et une vieille malle.

 

– C’est dans les prix de l’établissement de Philémon, dit Rose-Pompon.

 

– Et, malgré ça, mademoiselle, il a autant de peur qu’on entre chez lui que si on était des voleurs et qu’il aurait des meubles en or massif ; il a fait mettre à ses frais une serrure de sûreté ; il ne me laisse jamais sa clef ; enfin il allume son feu lui-même dans son poêle, plutôt que de laisser entrer quelqu’un chez lui.

 

– Et vous dites qu’il est vieux.

 

– Oui, mademoiselle… dans les cinquante à soixante.

 

– Et laid ?

 

– Figurez-vous comme deux petits yeux de vipère percés avec une vrille, dans une figure toute blême, comme celle d’un mort… si blême enfin que les lèvres sont blanches, voilà pour son visage. Quant à son caractère, le vieux brave homme est si poli, il vous ôte si souvent son chapeau en vous faisant un grand salut, que c’en est embarrassant.

 

– Mais j’en reviens toujours là, reprit Rose-Pompon, qu’est-ce qu’il peut faire tout seul dans ces deux chambres ? Après ça, si Céphyse prend le cabinet au-dessus quand Philémon sera revenu, nous pourrons nous amuser à en savoir quelque chose… Et combien veut-on louer ce cabinet ?

 

– Dame… mademoiselle, il est en si mauvais état que le propriétaire le laisserait, je crois bien, pour cinquante à cinquante-cinq francs par an, car il n’y a guère moyen d’y mettre de poêle, et il est seulement éclairé par une petite lucarne en tabatière.

 

– Pauvre Céphyse ! dit Rose-Pompon en soupirant et en secouant tristement la tête ; après s’être tant amusée, après avoir tant dépensé d’argent avec Jacques Rennepont, habiter-là et se mettre à vivre de son travail !… Faut-il qu’elle ait du courage !…

 

– Le fait est qu’il y a loin de ce cabinet à la voiture à quatre chevaux où Mlle Céphyse est venue vous chercher l’autre jour, avec tous ces beaux masques, qui étaient si gais… surtout ce gros en casque de papier d’argent avec un plumeau et en bottes à revers… Quel réjoui !

 

– Oui, Nini-Moulin : il n’y a pas son pareil pour danser le fruit défendu… Il fallait le voir en vis-à-vis avec Céphyse… la reine Bacchanal… Pauvre rieuse… pauvre tapageuse !… Si elle fait du bruit maintenant, c’est en pleurant…

 

– Ah !… les jeunesses… les jeunesses !… dit la fruitière.

 

– Écoutez donc, mère Arsène, vous avez été jeune aussi… vous…

 

– Ma foi, c’est tout au plus ! et à vrai dire, je me suis toujours vue à peu près comme vous me voyez.

 

– Et les amoureux, mère Arsène ?

 

– Les amoureux ! ah bien, oui ! D’abord j’étais laide, et puis j’étais trop bien préservée.

 

– Votre mère vous surveillait donc beaucoup ?

 

– Non, mademoiselle… mais j’étais attelée…

 

– Comment, attelée ? s’écria Rose-Pompon ébahie, en interrompant la fruitière.

 

– Oui, mademoiselle, attelée à un tonneau de porteur d’eau avec mon frère. Aussi, voyez-vous, quand nous avions tiré comme deux vrais chevaux pendant huit ou dix heures par jour je n’avais guère le cœur de penser aux gaudrioles.

 

– Pauvre mère Arsène, quel rude métier ! dit Rose-Pompon avec intérêt.

 

– L’hiver surtout, dans les gelées… c’était le plus dur… moi et mon frère nous étions obligés de nous faire clouter à glace, à cause du verglas.

 

– Et une femme encore… faire ce métier-là !… ça fend le cœur… et on défend d’atteler les chiens[1] !… ajouta très sensément Rose-Pompon.

 

– Dame ! c’est vrai, reprit la Mère Arsène, les animaux sont quelquefois plus heureux que les personnes ; mais que voulez-vous ? Il faut vivre… Où la bête est attachée, faut qu’elle broute… mais c’était dur… J’ai gagné à cela une maladie de poumons, ce n’est pas ma faute ! Cette espèce de bricole dont j’étais attelée… en tirant, voyez-vous, ça me pressait tant et tant la poitrine, que je ne pouvais pas respirer… aussi j’ai abandonné l’attelage et j’ai pris une boutique. C’est pour vous dire que si j’avais eu des occasions et de la gentillesse, j’aurais peut-être été comme tant de jeunesses qui commencent par rire et finissent…

 

– Par tout le contraire, c’est vrai, mère Arsène ; mais aussi, tout le monde n’aurait pas le courage de s’atteler pour rester sage… Alors on se fait une raison, on se dit qu’il faut s’amuser tant qu’on est jeune et gentille… et puis qu’on n’a pas dix-sept ans tous les jours… Eh bien, après… après… la fin du monde, ou bien on se marie…

 

– Dites donc, mademoiselle, il aurait peut-être mieux valu commencer par là.

 

– Oui, mais on est trop bête, on se sait pas enjôler les hommes, ou leur faire peur ; on est simple, confiante, et ils se moquent de vous… Tenez, moi, mère Arsène, c’est ça qui serait un exemple à faire frémir la nature si je voulais… Mais c’est bien assez d’avoir eu des chagrins sans s’amuser encore à s’en faire de la graine de souvenirs.

 

– Comment ça, mademoiselle ?… vous si jeune, si gaie, vous avez eu des chagrins ?

 

– Ah ! mère Arsène : je crois bien : à quinze ans et demi j’ai commencé à fondre en larmes, et je n’ai tari qu’à seize ans… C’est assez gentil, j’espère ?

 

– On vous a trompée, mademoiselle ?

 

– On m’a fait pis… comme on fait à tant d’autres pauvres filles qui pas plus que moi, n’avaient d’abord envie de mal faire… Mon histoire n’est pas longue… Mon père et ma mère sont des paysans du côté de Saint-Valéry, mais si pauvres, si pauvres, que sur cinq enfants que nous étions ils ont été obligés de m’envoyer à huit ans chez ma tante, qui était femme de ménage ici, à Paris. La bonne femme m’a prise par charité ; et c’était bien à elle, car elle ne gagnait pas grand’chose. À onze ans, elle m’a envoyée travailler dans une des manufactures du faubourg Saint-Antoine. C’est pas pour dire du mal des maîtres de fabriques, mais ça leur est bien égal que les petites filles et les petits garçons soient pêle-mêle entre eux… Alors vous concevez… il y a là-dedans, comme partout, des mauvais sujets ; ils ne se gênent ni en paroles ni en actions, et je vous demande quel exemple pour des enfants qui voient et qui entendent plus qu’ils n’en ont l’air ! Alors, que voulez-vous ?… on s’habitue en grandissant à entendre et à voir tous les jours des choses qui plus tard ne vous effarouchent plus.

 

– C’est vrai, au moins, ce que vous dites là, mademoiselle Rose-Pompon, pauvres enfants ! qui est-ce qui s’en occupe ? Ni le père ni la mère ; ils sont à leur tâche…

 

– Oui, oui, allez, mère Arsène, on a bien vite dit d’une jeune fille qui a mal tourné : « C’est une ci, c’est une ça », mais si on savait le pourquoi des choses, on la plaindrait plus qu’on ne la blâmerait… Enfin, pour en revenir à moi, à quinze ans j’étais très gentille… Un jour, j’ai une réclamation à faire au premier commis de la fabrique. Je vais le trouver dans son cabinet ; il me dit qu’il me rendra justice, et que même il me protégera si je veux l’écouter, et il commence par vouloir m’embrasser. Je me débats… Alors il me dit : « Tu me refuses ? tu n’auras plus d’ouvrage ; je te renvoie de la fabrique. »

 

– Oh ! le méchant homme ! dit la mère Arsène.

 

– Je rentre chez nous tout en larmes, ma pauvre tante m’encourage à ne pas céder et à me placer ailleurs… Oui… mais impossible ; les fabriques étaient encombrées. Un malheur ne vient jamais seul : ma tante tombe malade ; pas un sou à la maison : je prends mon grand courage ; je retourne à la fabrique, supplie le commis. Rien n’y fait. « Tant pis pour toi, me dit-il : tu refuses ton bonheur, car si tu avais voulu être gentille, plus tard je t’aurais peut-être épousée… » Que voulez-vous que je vous dise, mère Arsène ? La misère était là, je n’avais pas d’ouvrage ; ma tante était malade ; le commis disait qu’il m’épouserait… j’ai fait comme tant d’autres.

 

– Et quand plus tard, vous lui avez demandé le mariage ?

 

– Il m’a ri au nez, bien entendu, et, au bout de six mois, il m’a plantée là… C’est alors que j’ai tant pleuré toutes les larmes de mon corps… qu’il ne m’en reste plus… J’en ai fait une maladie… et puis enfin, comme on se console de tout… je me suis consolée… De fil en aiguille, j’ai rencontré Philémon. Et c’est sur lui que je me revenge des autres… Je suis son tyran, ajouta Rose-Pompon d’un air tragique.

 

Et l’on vit se dissiper le nuage de tristesse qui avait assombri son joli visage pendant son récit à la mère Arsène.

 

– C’est pourtant vrai, dit la mère Arsène en réfléchissant. On trompe une pauvre fille… qu’est-ce qui la protège, qu’est-ce qui la défend ? Ah ! oui, bien souvent le mal qu’on fait ne vient pas de vous… et…

 

– Tiens !… Nini-Moulin !… s’écria Rose-Pompon en interrompant la fruitière et en regardant de l’autre côté de la rue ; est-il matinal !… Qu’est-ce qu’il peut me vouloir ?

 

Et Rose-Pompon s’enveloppa de plus en plus pudiquement dans son manteau.

 

Jacques Dumoulin s’avançait en effet le chapeau sur l’oreille, le nez rubicond et l’œil brillant ; il était vêtu d’un paletot-sac qui dessinait la rotondité de son abdomen ; ses deux mains, dont l’une tenait une grosse canne au port d’arme, étaient allongées dans les vastes poches de ce vêtement. Au moment où il s’avançait sur le seuil de la boutique, sans doute pour interroger la portière, il aperçut Rose-Pompon.

 

– Comment ! ma pupille déjà levée !… ça se trouve bien !… moi qui venais pour la bénir au lever de l’aurore !

 

Et Nini-Moulin s’avança, les bras ouverts, à l’encontre de Rose-Pompon qui recula d’un pas.

 

– Comment ! enfant ingrat… reprit l’écrivain religieux, vous refusez mon accolade matinale et paternelle ?

 

– Je n’accepte d’accolades paternelles que de Philémon… J’ai reçu hier une lettre de lui avec un petit baril de raisiné, deux oies, une cruche de ratafia de famille et une anguille. Hein ! voilà un présent ridicule ! J’ai gardé le ratafia de famille et j’ai troqué le reste pour deux amours de pigeons vivants que j’ai installés dans le cabinet de Philémon, ce qui me fait un petit colombier bien gentil. Du reste, mon époux arrive avec sept cents francs qu’il a demandés à sa respectable famille sous le prétexte d’apprendre la basse, le cornet à pistons et le porte-voix, afin de séduire en société et de faire un mariage… chicandard… comme vous dites, bon sujet.

 

– Eh bien, ma pupille chérie ! nous pourrons déguster le ratafia de famille et festoyer en attendant Philémon et ses sept cents francs.

 

Ce disant, Nini-Moulin frappa sur les poches de son gilet, qui rendirent un son métallique et il ajouta :

 

– Je venais vous proposer d’embellir ma vie aujourd’hui et même demain, et même après-demain, si le cœur vous en dit…

 

– Si c’est des amusements décents et paternels, mon cœur ne dit pas non.

 

– Soyez tranquille, je serai pour vous un aïeul, un bisaïeul, un portrait de famille… Voyons, promenade, dîner, spectacle, bal costumé, et souper ensuite, ça vous va-t-il ?

 

– À condition que cette pauvre Céphyse en sera. Ça la distraira.

 

– Va pour Céphyse.

 

– Ah ça, vous avez donc fait un héritage, gros apôtre ?

 

– Mieux que cela, ô la plus rose de toutes les Rose-Pompon… Je suis rédacteur en chef d’un journal religieux… Et comme il faut de la tenue dans cette respectable boutique, je demande tous les mois un mois d’avance et trois jours de liberté ; à cette condition-là, je consens à faire le saint pendant vingt-sept jours sur trente, et à être grave et assommant comme le journal.

 

– Un journal, vous ? En voilà un qui sera drôle, et qui dansera tout seul, sur les tables des cafés, des pas défendus.

 

– Oui, il sera drôle, mais pas pour tout le monde ! Ce sont tous sacristains cossus qui font les frais… ils ne regardent pas à l’argent, pourvu que le journal morde, déchire, brûle, broie, extermine et assassine… Parole d’honneur ! je n’aurai jamais été plus forcené, ajouta Nini-Moulin en riant d’un gros rire ; j’arroserai les blessures toutes vives avec mon venin premier cru ou avec mon fiel grrrrand mousseux !!!

 

Et, pour péroraison, Nini-Moulin imita le bruit que fait en sautant le bouchon d’une bouteille de vin de Champagne, ce qui fit beaucoup rire Rose-Pompon.

 

– Et comment s’appelle-t-il, votre journal de sacristains ? reprit-elle.

 

– Il s’appelle l’Amour du prochain.

 

– À la bonne heure ! voilà un joli nom !

 

– Attendez donc, il en a un second.

 

– Voyons le second. L’Amour du prochain, ou l’Exterminateur des incrédules, des indifférents, des tièdes et autres ; avec cette épigraphe du grand Bossuet : Ceux qui ne sont pas avec nous sont contre nous.

 

– C’est aussi ce que dit toujours Philémon dans ses batailles à la Chaumière en faisant le moulinet.

 

– Ce qui prouve que le génie de l’aigle de Meaux est universel. Je ne lui reproche qu’une chose, c’est d’avoir été jaloux de Molière.

 

– Bah ! jalousie d’acteur, dit Rose-Pompon.

 

– Méchante !… reprit Nini-Moulin en la menaçant du doigt.

 

– Ah ça, vous allez donc exterminer Mme de Sainte-Colombe… car elle est un peu tiède, celle-là… et votre mariage ?

 

– Mon journal le sert au contraire. Pensez donc ! rédacteur en chef… c’est une position superbe ; les sacristains me prônent, me poussent, me soutiennent, me bénissent. J’empaume la Sainte-Colombe… et alors une vie… une vie à mort !

 

À ce moment, un facteur entra dans la boutique et remit une lettre à la fruitière en disant :

 

– Pour M. Charlemagne… Affranchie… rien à payer.

 

– Tiens, dit Rose-Pompon, c’est pour le petit vieux si mystérieux, qui a des allures si extraordinaires. Est-ce que cela vient de loin ?…

 

– Je crois bien, ça vient d’Italie, de Rome, dit Nini-Moulin en regardant à son tour la lettre que la fruitière tenait à la main.

 

– Ah çà, ajouta-t-il, qu’est-ce donc que cet étonnant petit vieux dont vous parlez ?

 

– Figurez-vous, mon gros apôtre, dit Rose-Pompon, un vieux bonhomme qui a deux chambres au fond de la cour ; il n’y couche jamais, et il vient s’y renfermer de temps en temps pendant des heures sans laisser monter personne chez lui… et sans qu’on sache ce qu’il y fait.

 

– C’est un conspirateur ou un faux-monnayeur… dit Nini-Moulin en riant.

 

– Pauvre cher homme ! dit la mère Arsène, où serait-elle donc, sa fausse monnaie ? il me paye toujours en gros sous le morceau de pain et le radis noir que je lui fournis pour son déjeuner, quand il déjeune.

 

– Et comment s’appelle ce mystérieux caduc ?… demanda Dumoulin.

 

– M. Charlemagne, dit la fruitière. Mais tenez… quand on parle du loup on en voit la queue.

 

– Où est-elle donc cette queue ?

 

– Tenez… ce petit vieux, là-bas… le long de la maison ; il marche le cou de travers avec son parapluie sous son bras.

 

– M. Rodin ! s’écria Nini-Moulin ; et se reculant brusquement, il descendit en hâte trois marches de l’escalier, afin de n’être pas vu.

 

Puis il ajouta :

 

– Et vous dites que ce monsieur s’appelle ?…

 

– M. Charlemagne… Est-ce que vous le connaissez ? demanda la fruitière.

 

– Que diable vient-il faire ici sous un faux nom ? dit Jacques Dumoulin à voix basse en se parlant à lui-même.

 

– Mais vous le connaissez donc ? reprit Rose-Pompon avec impatience. Vous voilà tout interdit.

 

– Et ce monsieur a pour pied-à-terre deux chambres dans cette maison ? et il vient mystérieusement ? dit Jacques Dumoulin de plus en plus surpris.

 

– Oui, reprit Rose-Pompon, on voit ses fenêtres du colombier de Philémon.

 

– Vite ! vite ! passons par l’allée ; qu’il ne me rencontre pas, dit Dumoulin.

 

Et, sans avoir été aperçu de Rodin, il passa de la boutique dans l’allée, et de l’allée monta l’escalier qui conduisait à l’appartement occupé par Rose-Pompon.

 

– Bonjour, monsieur Charlemagne, dit la mère Arsène à Rodin qui s’avançait alors sur le seuil de la porte, vous venez deux fois en un jour, à la bonne heure, car vous êtes joliment rare.

 

– Vous êtes trop honnête, ma chère dame, dit Rodin avec un salut fort courtois.

 

Et il entra dans la boutique de la fruitière.

 

II. Le réduit.

La physionomie de Rodin, lorsqu’il était entré chez la mère Arsène, respirait la simplicité la plus candide ; il appuya ses deux mains sur la pomme de son parapluie et lui dit :

 

– Je regrette bien, ma chère dame, de vous avoir éveillée ce matin de très bonne heure…

 

– Vous ne venez pas assez souvent, mon digne monsieur, pour que je vous fasse des reproches.

 

– Que voulez-vous, chère dame ! j’habite la campagne, et je ne peux venir que de temps à autre dans ce pied-à-terre pour y faire mes petites affaires.

 

– À propos de ça, monsieur, la lettre que vous attendiez hier est arrivée ce matin ; elle est grosse et vient de loin. La voilà, dit la fruitière en la tirant de sa poche, elle n’a pas coûté de port.

 

– Merci, ma chère dame, dit Rodin en prenant la lettre avec une indifférence apparente ; et il la mit dans la poche de côté de sa redingote, qu’il reboutonna ensuite soigneusement.

 

– Allez-vous monter chez vous, monsieur ?

 

– Oui, ma chère dame.

 

– Alors je vais m’occuper de vos petites provisions, dit mère Arsène. Est-ce toujours comme à l’ordinaire, mon digne monsieur ?

 

– Toujours comme à l’ordinaire.

 

– Ça va être prêt en un clin d’œil.

 

Ce disant, la fruitière prit un vieux panier ; après y avoir jeté trois ou quatre mottes à brûler, un petit fagotin de cotrets, quelques morceaux de charbon, elle recouvrit ces combustibles d’une feuille de chou, puis, allant au fond de sa boutique, elle tira d’un bahut un gros pain rond, en coupa une tranche, et choisit ensuite d’un œil connaisseur un magnifique radis noir parmi plusieurs de ces racines, le divisa en deux, y fit un trou qu’elle remplit de gros sel gris, rajusta les deux morceaux et les plaça soigneusement auprès du pain, sur la feuille de chou qui séparait les combustibles des comestibles. Prenant enfin à son fourneau quelques charbons allumés, elle les mit dans un petit sabot rempli de cendres qu’elle posa aussi dans le panier.

 

Remontant alors jusqu’à la dernière marche de son escalier, la mère Arsène dit à Rodin :

 

– Voici votre panier, monsieur.

 

– Mille remerciements, ma chère dame, répondit Rodin ; et plongeant la main dans le gousset de son pantalon, il en tira huit sous qu’il remit un à un à la fruitière, et lui dit en emportant le panier :

 

– Tantôt, en redescendant de chez moi, je vous rendrai, comme d’habitude, votre panier.

 

– À votre service, mon digne monsieur, à votre service, dit la mère Arsène.

 

Rodin prit son parapluie sous son bras gauche, souleva de sa main droite le panier de la fruitière, entra dans l’allée obscure, traversa une petite cour, monta d’un pas allègre jusqu’au second étage d’un corps de logis fort délabré, puis arrivé là, sortant une clef de sa poche, il ouvrit une première porte, qu’ensuite il referma soigneusement sur lui.

 

La première des deux chambres qu’il occupait était complètement démeublée ; quant à la seconde, on ne saurait imaginer un réduit d’un aspect plus triste, plus misérable. Un papier tellement éraillé, passé, déchiré, que l’on ne pouvait reconnaître sa nuance primitive, couvrait les murailles ; un lit de sangle boiteux, garni d’un mauvais matelas et d’une couverture de laine mangée par les vers, un tabouret, une petite table de bois vermoulu, un poêle de faïence grisâtre aussi craquelée que la porcelaine de Japon, une vieille malle à cadenas placée sous son lit, tel était l’ameublement de ce taudis délabré. Une étroite fenêtre aux carreaux sordides éclairait à peine cette pièce entièrement privée d’air et de jour par la hauteur du bâtiment qui donnait sur la rue ; deux vieux mouchoirs à tabac attachés l’un à l’autre avec des épingles, et qui pouvaient à volonté glisser sur une ficelle tendus devant la fenêtre, servaient de rideaux ; enfin le carrelage disjoint, rompu, laissant voir le plâtre du plancher, témoignait de la profonde incurie du locataire de cette demeure.

 

Après avoir fermé sa porte, Rodin jeta son chapeau et son parapluie sur le lit de sangle, posa par terre son panier, en tira le radis noir et le pain, qu’il plaça sur la table ; puis s’agenouillant devant son poêle, il le bourra de combustible et l’alluma en soufflant d’un poumon puissant et vigoureux sur la braise apportée dans un sabot. Lorsque, selon l’expression consacrée, son poêle tira, Rodin alla étendre sur leur ficelle les deux mouchoirs à tabac qui lui servaient de rideaux ; puis, se croyant bien celé à tous les yeux, il tira de la poche de côté de sa redingote la lettre que la mère Arsène lui avait remise. En faisant ce mouvement, il amena plusieurs papiers et objets différents ; l’un de ces papiers, gras et froissé, plié en petit paquet, tomba sur une table et s’ouvrit ; il renfermait une croix de la Légion d’honneur en argent noirci par le temps, le ruban rouge de cette croix avait presque perdu sa couleur primitive.

 

À la vue de cette croix, qu’il remit dans sa poche avec la médaille dont Faringhea avait dépouillé Djalma, Rodin haussa les épaules en souriant d’un air méprisant et sardonique ; puis il tira sa grosse montre d’argent et la plaça sur la table à côté de la lettre de Rome. Il regardait cette lettre avec un singulier mélange de défiance et d’espoir, de crainte et d’impatiente curiosité. Après un moment de réflexion, il s’apprêtait à décacheter cette enveloppe… Mais il la rejeta brusquement sur la table, comme si, par un étrange caprice, il eût voulu prolonger de quelques instants l’angoisse d’une incertitude aussi poignante, aussi irritante que l’émotion du jeu. Regardant sa montre, Rodin résolut de n’ouvrir la lettre que lorsque l’aiguille marquerait neuf heures et demie ; il s’en fallait alors de sept minutes. Par une de ces bizarreries puérilement fatalistes, dont de très grands esprits n’ont pas été exempts, Rodin se disait :

 

– Je brûle du désir d’ouvrir cette lettre ; si je ne l’ouvre qu’à neuf heures et demie, les nouvelles qu’elle m’apporte seront favorables.

 

Pour employer ces minutes, Rodin fit quelques pas dans sa chambre, et alla se placer, pour ainsi dire, en contemplation devant deux vieilles gravures jaunâtres, rongées de vétusté, attachées au mur par des clous rouillés.

 

Le premier de ces objets d’art, seuls ornements dont Rodin eût jamais décoré ce taudis, était une de ces images grossièrement dessinées et enluminées de rouge, de jaune, de vert et de bleu que l’on vend dans les foires ; une inscription italienne annonçait que cette gravure avait été fabriquée à Rome. Elle représentait une femme couverte de guenilles, portant une besace et ayant sur ses genoux un petit enfant, une horrible diseuse de bonne aventure tenait dans ses mains la main du petit enfant, et semblait y lire l’avenir, car ces mots sortaient de sa bouche en grosses lettres bleues : Sarà papa (il sera pape).

 

Le second de ces objets d’art qui semblaient inspirer les profondes méditations de Rodin était une excellente gravure en taille-douce dont le fini précieux, le dessin à la fois hardi et correct contrastaient singulièrement avec la grossière enluminure de l’autre image. Cette rare et magnifique gravure, payée par Rodin six louis (luxe énorme), représentait un jeune garçon vêtu de haillons. La laideur de ses traits était compensée par l’expression spirituelle de sa physionomie vigoureusement caractérisée ; assis sur une pierre, entouré çà et là d’un troupeau qu’il gardait, il était vu de face, accoudé sur son genou, et appuyant son menton dans la paume de sa main. L’attitude pensive, réfléchie de ce jeune homme vêtu comme un mendiant, la puissance de son large front, la finesse de son regard pénétrant, la fermeté de sa bouche rusée, semblaient révéler une indomptable résolution jointe à une intelligence supérieure et à une astucieuse adresse. Au-dessous de cette figure, les attributs pontificaux s’enroulaient autour d’un médaillon au centre duquel se voyait une tête de vieillard dont les lignes, fortement accentuées, rappelaient d’une manière frappante, malgré leur sénilité, les traits du jeune gardeur de troupeaux.

 

Cette gravure portait enfin pour titre : LA JEUNESSE DE SIXTE-QUINT, et l’image enluminée, la Prédiction[2] !

 

À force de contempler ces gravures de plus en plus près, d’un œil de plus en plus ardent et interrogatif, comme s’il eût demandé des inspirations ou des espérances à ces images, Rodin s’en était tellement rapproché que, toujours debout et repliant son bras droit derrière sa tête, il se tenait pour ainsi dire appuyé et accoudé à la muraille, tandis que, cachant sa main gauche dans la poche de son pantalon noir, il écartait ainsi un des pans de sa vieille redingote olive.

 

Pendant plusieurs minutes il garda cette attitude méditative.

 

* * * * *

 

Rodin, nous l’avons dit, venait rarement dans ce logis ; selon les règles de son ordre, il avait jusqu’alors toujours demeuré avec le père d’Aigrigny, dont la surveillance lui était spécialement confiée : aucun membre de la congrégation, surtout dans la position subalterne où Rodin s’était jusqu’alors tenu, ne pouvait ni se renfermer chez soi, ni même posséder un meuble fermant à clef ; de la sorte, rien n’entravait l’exercice d’un espionnage mutuel, incessant, l’un des plus puissants moyens d’action et d’asservissement employés par la compagnie de Jésus. En raison de diverses combinaisons qui lui étaient personnelles, bien que se rattachant par quelques points aux intérêts généraux de son ordre, Rodin avait pris à l’insu de tous ce pied-à-terre de la rue Clovis. C’est du fond de ce réduit ignoré que le socius correspondait directement avec les personnages les plus éminents et les plus influents du sacré collège.

 

On se souvient peut-être qu’au commencement de cette histoire, lorsque Rodin écrivait à Rome que le père d’Aigrigny, ayant reçu l’ordre de quitter la France sans voir sa mère mourante, avait hésité à partir ; on se souvient, disons-nous, que Rodin avait ajouté en forme de post-scriptum, au bas du billet qui annonçait au général de l’ordre l’hésitation du père d’Aigrigny :

 

« Dites au cardinal-prince qu’il peut compter sur moi, mais qu’à son tour il me serve activement. »

 

Cette manière familière de correspondre avec le plus puissant dignitaire de l’ordre, le ton presque protecteur de la recommandation que Rodin adressait à un cardinal-prince, prouvaient assez que le socius, malgré son apparente subalternité, était à cette époque regardé comme un homme très important par plusieurs princes de l’Église ou autres dignitaires, qui lui adressaient leurs lettres à Paris sous un faux nom, et d’ailleurs chiffrées avec les précautions et les sûretés d’usage.

 

Après plusieurs moments de méditation contemplative passés devant le portrait de Sixte-Quint, Rodin revint lentement à sa table, où était cette lettre, que, par une sorte d’atermoiement superstitieux, il avait différé d’ouvrir, malgré sa vive curiosité. Comme il s’en fallait encore de quelques minutes que l’aiguille de sa montre ne marquât neuf heures et demie, Rodin, afin de ne pas perdre de temps, fit méthodiquement les apprêts de son frugal déjeuner ; il plaça sur sa table, à côté d’une écritoire garnie de plumes, le pain et le radis noir ; puis, s’asseyant sur son tabouret, ayant pour ainsi dire le poêle entre ses jambes, il tira de son gousset un couteau à manche de corne, dont la lame aiguë était aux trois quarts usée, coupa alternativement un morceau de pain et un morceau de radis, et commença son frugal repas avec un appétit robuste, l’œil fixé sur l’aiguille de sa montre… L’heure fatale atteinte, Robin décacheta l’enveloppe d’une main tremblante.

 

Elle contenait deux lettres.

 

La première parut le satisfaire médiocrement ; car, au bout de quelques instants, il haussa les épaules, frappa impatiemment sur la table avec le manche de son couteau, écarta dédaigneusement cette lettre du revers de sa main crasseuse et parcourut la seconde missive, tenant son pain d’une main, et, de l’autre, trempant par un mouvement machinal une tranche de radis dans le sel gris répandu sur un coin de table.

 

Tout à coup, la main de Rodin restait immobile. À mesure qu’il avançait dans sa lecture, il paraissait de plus en plus intéressé, surpris, frappé. Se levant brusquement, il courut à la croisée, comme pour s’assurer, par un second examen des chiffres de la lettre, qu’il ne s’était pas trompé, tant ce qu’on lui annonçait lui paraissait inattendu. Sans doute Rodin reconnut qu’il avait bien déchiffré, car, laissant tomber ses bras, non pas avec abattement, mais avec la stupeur d’une satisfaction aussi imprévue qu’extraordinaire, il resta quelque temps la tête basse, le regard fixe, profond ; la seule marque de joie qu’il donnât se manifestait par une sorte d’aspiration sonore, fréquente et prolongée.

 

Les hommes aussi audacieux dans leur ambition que patients et opiniâtres dans leur sape souterraine sont surpris de leur réussite lorsque cette réussite devance et dépasse incroyablement leurs sages et prudentes prévisions. Rodin se trouvait dans ce cas. Grâce à des prodiges de ruse, d’adresse et de dissimulation, grâce à de puissantes promesses de corruption, grâce enfin au singulier mélange d’admiration, de frayeur et de confiance que son génie inspirait à plusieurs personnages influents, Rodin apprenait du gouvernement pontifical, que, selon une éventualité possible et probable, il pourrait, dans un temps donné, prétendre avec chance de succès à une position qui n’a que trop excité la crainte, la haine ou l’envie de bien des souverains, et qui a été quelquefois occupée par de grands hommes de bien, par d’abominables scélérats ou par des gens sortis des derniers rangs de la société. Mais, pour que Rodin atteignît plus sûrement ce but il lui fallait absolument réussir, dans ce qu’il s’était engagé à accomplir, sans violence, et seulement par le jeu et par le ressort des passions habilement maniées, à savoir : Assurer à la compagnie de Jésus la possession des biens de la famille de Rennepont.

 

Possession qui, de la sorte, avait une double et immense conséquence ; car Rodin, selon ses visées personnelles, songeait à se faire de son ordre (dont le chef était à sa discrétion) un marchepied et un moyen d’intimidation.

 

Sa première impression de surprise passée, impression qui n’était pour ainsi dire qu’une sorte de modestie d’ambition, de défiance de soi, assez commune aux hommes réellement supérieurs, Rodin, envisageant plus froidement, plus logiquement les choses, se reprocha presque sa surprise.

 

Pourtant, bientôt après, par une contradiction bizarre, cédant encore à une de ces idées puériles auxquelles l’homme obéit souvent lorsqu’il se sait ou se croit parfaitement seul et caché, Rodin se leva brusquement, prit la lettre qui lui avait causé une si heureuse surprise, et alla pour ainsi dire l’étaler sous les yeux de l’image du jeune pâtre devenu pape ; puis, secouant fièrement, triomphalement la tête, dardant sur le portrait son regard de reptile, il dit entre ses dents, en mettant son doigt crasseux sur l’emblème pontifical :

 

– Hein ! frère ? et moi aussi… peut-être…

 

Après cette interpellation ridicule, Rodin revint à sa place, et comme si l’heureuse nouvelle qu’il venait de recevoir eût exaspéré son appétit, il plaça la lettre devant lui pour la relire encore une fois, et, la couvant des yeux, il se prit à mordre avec une sorte de furie joyeuse dans son pain dur et dans son radis noir en chantonnant un vieil air de litanies.

 

* * * * *

 

Il y avait quelque chose d’étrange, de grand et surtout d’effrayant dans l’opposition de cette ambition immense, déjà presque justifiée par les événements, et contenue, si cela peut se dire, dans un si misérable réduit.

 

Le père d’Aigrigny, homme sinon très supérieur, du moins d’une valeur réelle, grand seigneur de naissance, très hautain, placé dans le meilleur monde, n’aurait jamais osé avoir seulement la pensée de prétendre à ce que prétendait Rodin de prime saut ; l’unique visée du père d’Aigrigny, il la trouvait impertinente, était d’arriver à être un jour élu général de son ordre, de cet ordre qui embrassait le monde. La différence des aptitudes ambitieuses de ces personnages est concevable. Lorsqu’un homme d’un esprit éminent, d’une nature saine et vivace, concentrant toutes les forces de son âme et de son corps sur une pensée unique, pratique obstinément ainsi que le faisait Rodin, la chasteté, la frugalité, enfin le renoncement volontaire à toute satisfaction du cœur ou des sens, presque toujours cet homme ne se révolte ainsi contre les vœux sacrés du Créateur qu’au profit de quelque passion monstrueuse et dévorante, divinité infernale qui, par un acte sacrilège, lui demande, en échange d’une puissance redoutable, l’anéantissement de tous les nobles penchants, de tous les ineffables attraits, de tous les tendres instincts dont le Seigneur, dans sa sagesse éternelle, dans son inépuisable munificence, a si paternellement doué la créature.

 

* * * * *

 

Pendant la scène muette que nous venons de dépeindre, Rodin ne s’était pas aperçu que les rideaux d’une des fenêtres situées au troisième étage du bâtiment qui dominait le corps de logis où il habitait s’étaient légèrement écartés et avaient à demi découvert la mine espiègle de Rose-Pompon et la face de Silène de Nini-Moulin.

 

Il s’ensuivait que Rodin, malgré son rempart de mouchoirs à tabac, n’avait été nullement garanti de l’examen indiscret et curieux des deux coryphées de la Tulipe orageuse.

 

III. Une visite inattendue.

Rodin, quoiqu’il eût éprouvé une profonde surprise à la lecture de la seconde lettre de Rome, ne voulut pas que sa réponse témoignât de cet étonnement. Son frugal déjeuner terminé, il prit une feuille de papier et chiffra rapidement la note suivante, de ce ton rude et tranchant qui lui était habituel lorsqu’il n’était pas obligé de se contraindre :

 

« Ce que l’on m’apprend ne me surprend point. J’avais tout prévu. Indécision et lâcheté portent toujours ces fruits-là. Ce n’est pas assez. La Russie hérétique égorge la Pologne catholique. Rome bénit les meurtriers et maudit les victimes[3].

 

« Cela me va.

 

« En retour, la Russie garantit à Rome, par l’Autriche, la compression sanglante des patriotes de la Romagne.

 

« Cela me va toujours.

 

« Les bandes d’égorgeurs du bon cardinal Albani ne suffisent plus au massacre des libéraux impies ; elles sont lasses.

 

« Cela ne me va plus. Il faut qu’elles marchent. »

 

Au moment où Rodin venait d’écrire ces derniers mots, son attention fut tout à coup distraite par la voix fraîche et sonore de Rose-Pompon, qui, sachant son Béranger par cœur, avait ouvert la fenêtre de Philémon, et assise sur la barre d’appui, chantait avec beaucoup de charme et de gentillesse ce couplet de l’immortel chansonnier :

 

Mais, quelle erreur ! non, Dieu, n’est pas colère,

S’il créa tout… à tout il sera d’appui :

Vins qu’il nous donne, amitié tutélaire,

Et vous, amours, qui créez après lui,

 

Prêtez un charme à ma philosophie ;

Pour dissiper des rêves affligeants,

Le verre en main, que chacun se confie

Au Dieu des bonnes gens !

 

Ce chant, d’une mansuétude divine, contrastait si étrangement avec la froide cruauté des quelques lignes écrites par Rodin, qu’il tressaillit et se mordit les lèvres de rage en reconnaissant ce refrain du poète véritablement chrétien qui avait porté de si rudes coups à la mauvaise Église. Rodin attendit quelques instants dans une impatience courroucée, croyant que la voix allait continuer ; mais Rose-Pompon se tut, ou du moins ne fit plus que fredonner, et bientôt passa à un autre air, celui du Bon papa, qu’elle vocalisa, même sans paroles. Rodin, n’osant pas aller regarder par sa croisée quelle était cette importune chanteuse, haussa les épaules, reprit sa plume et continua :

 

« Autre chose : Il faudrait exaspérer les indépendants de tous les pays, soulever la rage philosophaille de l’Europe, et faire écumer le libéralisme, ameuter contre Rome tout ce qui vocifère. Pour cela, proclamer à la face du monde les trois propositions suivantes :

 

« 1° Il est abominable de soutenir que l’on peut faire son salut dans quelque profession de foi que ce soit, pourvu que les mœurs soient pures ;

 

« 2° Il est odieux et absurde d’accorder aux peuples la liberté de conscience ;

 

« 3° L’on ne saurait avoir trop d’horreur contre la liberté de la presse.

 

« Il faut amener l’homme faible à déclarer ces propositions de tout point orthodoxes, lui vanter leur bon effet sur les gouvernements despotiques, sur les vrais catholiques, sur les museleurs de populaire. Il se prendra au piège. Les propositions formulées, la tempête éclate. Soulèvement général contre Rome, scission profonde ; le sacré collège se divise en trois partis. L’un approuve, l’autre blâme, l’autre tremble. L’homme faible, encore plus épouvanté qu’il ne l’est aujourd’hui d’avoir laisser égorger la Pologne, recule devant les clameurs, les reproches, les menaces, les ruptures violentes qu’il soulève.

 

« Cela me va toujours, et beaucoup.

 

« Alors, à notre père vénéré d’ébranler la conscience de l’homme faible, d’inquiéter son esprit, d’effrayer son âme.

 

« En résumé : abreuver de dégoûts, diviser son conseil, l’isoler, l’effrayer, redoubler l’ardeur féroce du bon Albani, réveiller l’appétit des Sanfédistes[4], leur donner des libéraux à leur faim ; pillage, viol, massacre comme à Césène, vraie marée montante de sang carbonaro, l’homme faible en aura le déboire, tant de tueries en son nom !!! il reculera… il reculera… chacun de ses jours aura son remords, chaque nuit sa terreur, chaque minute son angoisse. Et l’abdication dont il menace déjà viendra enfin, peut-être trop tôt. C’est le seul danger à présent, à vous d’y pourvoir.

 

« En cas d’abdication… le grand pénitencier m’a compris. Au lieu de confier à un général le commandement de notre ordre, la meilleure milice du saint-siège, je la commande moi-même. Dès lors cette milice ne m’inquiète plus : exemple… les janissaires et les gardes prétoriennes toujours funestes à l’autorité ; pourquoi ? parce qu’ils ont pu s’organiser comme défenseurs du pouvoir en dehors du pouvoir ; de là, leur puissance d’intimidation.

 

« Clément XIV ? un niais. Flétrir, abolir notre compagnie, faute absurde. La défendre, l’innocenter, s’en déclarer le général, voilà ce qu’il devait faire. La compagnie, alors à sa merci, consentait à tout ; il nous absorbait, nous inféodait au saint-siège, qui n’avait plus à redouter… nos services !!! Clément XIV est mort de la colique. À bon entendeur, salut. Le cas échéant, je ne mourrai pas de cette mort. »

 

La voix vibrante et perlée de Rose-Pompon retentit de nouveau.

 

Rodin fit un bond de colère sur sa chaise ; mais bientôt, et à mesure qu’il entendit le couplet suivant, qu’il ne connaissait pas (il ne possédait pas son Béranger comme la veuve de Philémon), le jésuite, accessible à certaines idées bizarrement superstitieuses, resta interdit, presque effrayé de ce singulier rapprochement. C’est le bon pape de Béranger qui parle :

 

Que sont les rois ? de sots bélîtres

Ou des brigands qui, gros d’orgueil,

Donnant leurs crimes pour des titres,

Entre eux se poussent au cercueil.

 

À prix d’or je puis les absoudre

Ou changer leur sceptre en bourdon ;

Ma Dondon,

Riez donc !

Sautez donc !

Regardez-moi lancer la foudre

Jupin m’a fait son héritier,

Je suis entier.

 

Rodin, à demi levé de sa chaise, le cou tendu, l’œil fixe, écoutait encore, que Rose-Pompon, voltigeant comme une abeille d’une fleur à une autre de son répertoire, chantonnait déjà le ravissant refrain de Colibri. N’entendant plus rien, le jésuite se rassit avec une sorte de stupeur ; mais au bout de quelques minutes de réflexion, sa figure rayonna tout à coup ; il voyait un heureux présage dans ce singulier incident. Il reprit sa plume, et ses premiers mots se ressentirent pour ainsi dire de cette étrange confiance dans la fatalité :

 

« Jamais je n’ai cru plus au bon succès qu’en ce moment. Raison de plus pour ne rien négliger. Tout pressentiment commande un redoublement de zèle. Une nouvelle pensée m’est venue hier. On agira ici de concert. J’ai fondé un journal ultra-catholique : l’Amour du prochain. À sa furie ultramontaine, tyrannique, liberticide, on le croira l’organe de Rome. J’accréditerai ces bruits. Nouvelles furies.

 

« Cela me va.

 

« Je vais soulever la question de liberté d’enseignement ; les libéraux du cru nous appuieront. Niais, ils nous admettent au droit commun, quand nos privilèges, nos immunités, notre influence du confessionnal, notre obédience à Rome, nous mettent en dehors du droit commun même, par les avantages dont nous jouissons. Doubles niais, ils nous croient désarmés parce qu’ils le sont eux-mêmes contre nous. Question brûlante ; clameurs irritantes, nouveaux dégoûts pour l’homme faible. Tout ruisseau grossit le torrent.

 

« Cela me va toujours.

 

« Pour résumer en deux mots : la fin, c’est l’abdication. Le moyen, harcèlement, torture incessante. L’héritage Rennepont paye l’élection. Prix faits, marchandise vendue. »

 

Rodin s’interrompit brusquement d’écrire, croyant avoir entendu quelque bruit à la porte de sa chambre, qui ouvrait sur l’escalier ; il prêta l’oreille, suspendit sa respiration, tout redevint silencieux. Il croyait s’être trompé, et reprit sa plume.

 

« Je me charge de l’affaire Rennepont, unique pivot de nos combinaisons temporelles ; il faut reprendre en sous-œuvre, substituer le jeu des intérêts, le ressort des passions, aux stupides coups de massue du père d’Aigrigny ; il a failli tout compromettre ; il a pourtant de très bonnes parties ; mais une seule gamme ; et puis pas assez grand pour savoir se faire petit. Dans son vrai milieu, j’en tirerai parti, les morceaux en sont bons. J’ai usé à temps du franc pouvoir du révérend père général ; j’apprendrai, si besoin est, au père d’Aigrigny, les engagements secrets pris envers moi par le général ; jusqu’ici on lui a laissé forger pour cet héritage la destination que vous savez ; bonne pensée, mais inopportune : même but par autre voie.

 

« Les renseignements faux. Il y a plus de deux cents millions ; l’éventualité échéant, le douteux est certain ; reste une latitude immense. L’affaire Rennepont est à cette heure deux fois mienne, avant trois mois ces deux cents millions seront à nous, par la libre volonté des héritiers, il le faut. Car, ceci manquant, le parti temporel m’échappe ; mes chances diminuent de moitié. J’ai demandé pleins pouvoirs ; le temps presse, j’agis comme si je les avais. Un renseignement m’est indispensable pour mes projets ; je l’attends de vous ; il me le faut, vous m’entendez ? la haute influence de votre frère à la cour de Vienne vous servira. Je veux avoir les détails les plus précis sur la position actuelle du duc de Reichstadt, le Napoléon II des impérialistes. Peut-on, oui ou non, nouer par votre frère une correspondance secrète avec le prince ou à l’insu de son entourage ? Avisez promptement, ceci est urgent ; cette note part aujourd’hui : je la compléterai demain… Elle vous parviendra, comme toujours, par le petit marchand. »

 

Au moment où Rodin venait de mettre et de cacheter cette lettre sous une double enveloppe, il crut de nouveau entendre du bruit au dehors… Il écouta. Au bout de quelques moments de silence, plusieurs coups frappés à sa porte retentirent dans la chambre. Rodin tressaillit : pour la première fois, l’on heurtait à sa porte depuis près d’une année qu’il venait dans ce logis. Serrant précipitamment dans la poche de sa redingote la lettre qu’il venait d’écrire, le jésuite alla ouvrir la vieille malle cachée sous le lit de sangle, y prit un paquet de papiers enveloppé d’un mouchoir à tabac en lambeaux, joignit à ce dossier les deux lettres chiffrées qu’il venait de recevoir, et cadenassa soigneusement la malle.

 

L’on continuait de frapper au dehors avec un redoublement d’impatience.

 

Rodin prit le panier de la fruitière à la main, son parapluie sous son bras, et, assez inquiet, alla voir quel était l’indiscret visiteur. Il ouvrit la porte, et se trouva en face de Rose-Pompon, la chanteuse importune, qui, faisant une accorte et gentille révérence, lui demanda d’un air parfaitement ingénu :

 

– M. Rodin, s’il vous plaît ?

 

IV. Un service d’ami.

Rodin, malgré sa surprise et son inquiétude, ne sourcilla pas ; il commença par fermer sa porte après soi, remarquant le coup d’œil curieux de la jeune fille, puis il lui dit avec bonhomie :

 

– Qui demandez-vous, ma chère fille ?

 

– M. Rodin, reprit crânement Rose-Pompon en ouvrant ses jolis yeux bleus de toute leur grandeur, et regardant Rodin bien en face.

 

– Ce n’est pas ici… dit-il en faisant un pas pour descendre. Je ne connais pas… Voyez plus haut ou plus bas.

 

– Oh ! que c’est joli ! Voyons… faites donc le gentil, à votre âge ! dit Rose-Pompon en haussant les épaules, comme si on ne savait pas que c’est vous qui vous appelez M. Rodin.

 

– Charlemagne, dit le socius en s’inclinant, Charlemagne, pour vous servir, si j’en étais capable.

 

– Vous n’en êtes pas capable, répondit Rose-Pompon d’un ton majestueux, et elle ajouta d’un air narquois : – Nous avons donc des cachettes à la minon-minette, que nous changeons de nom ?… Nous avons peur que maman Rodin nous espionne ?

 

– Tenez, ma chère fille, dit le socius en souriant d’un air paternel, vous vous adressez bien : je suis un vieux bonhomme qui aime la jeunesse… la joyeuse jeunesse. Ainsi, amusez-vous, même à mes dépens… mais laissez-moi passer, car l’heure me presse…

 

Et Rodin fit de nouveau un pas vers l’escalier.

 

– Monsieur Rodin, dit Rose-Pompon d’une voix solennelle, j’ai des choses très importantes à vous communiquer, des conseils à vous demander sur une affaire de cœur.

 

– Ah çà ! voyons, petite folle, vous n’avez donc personne à tourmenter dans votre maison que vous venez dans celle-ci ?

 

– Mais je loge ici, monsieur Rodin, répondit Rose-Pompon en appuyant malicieusement sur le nom de sa victime.

 

– Vous ? ah bah ! j’ignorais un si joli voisinage.

 

– Oui… je loge ici depuis six mois, monsieur Rodin.

 

– Vraiment ! et où donc ?

 

– Au troisième, dans le bâtiment du devant, monsieur Rodin.

 

– C’est donc vous qui chantiez si bien tout à l’heure ?

 

– Moi-même, monsieur Rodin.

 

– Vous m’avez fait le plus grand plaisir, en vérité.

 

– Vous êtes bien honnête, monsieur Rodin.

 

– Et vous logez avec votre respectable famille, je suppose ?

 

– Je crois bien, monsieur Rodin, dit Rose-Pompon en baissant les yeux d’un air ingénu : j’habite avec grand-papa Philémon et grand’maman Bacchanal… une reine, rien que ça.

 

Rodin avait été jusqu’alors assez gravement inquiet, ignorant de quelle manière Rose-Pompon avait surpris son véritable nom ; mais, en entendant nommer la reine Bacchanal et en apprenant qu’elle logeait dans cette maison, il trouva une compensation à l’incident désagréable soulevé par l’apparition de Rose-Pompon ; il importait en effet beaucoup à Rodin de savoir où trouver la reine Bacchanal, maîtresse de Couche-tout-Nu et sœur de la Mayeux, de la Mayeux signalée comme dangereuse depuis son entretien avec la supérieure du couvent, et depuis la part qu’elle avait prise aux projets de fuite de Mlle de Cardoville. De plus, Rodin espérait, grâce à ce qu’il venait d’apprendre, amener adroitement Rose-Pompon à lui confesser le nom de la personne dont elle tenait que M. Charlemagne s’appelait M. Rodin.

 

À peine la jeune fille eut-elle prononcé le nom de la reine Bacchanal, que Rodin, joignit les mains, paraissant aussi surpris que vivement intéressé.

 

– Ah ! ma chère fille, s’écria-t-il, je vous en conjure, ne plaisantons pas… S’agirait-il, par hasard, d’une jeune fille qui porte ce surnom et qui est sœur d’une ouvrière contrefaite ?…

 

– Oui, monsieur, la reine Bacchanal est son surnom, dit Rose-Pompon assez étonnée à son tour ; elle s’appelle Céphyse Soliveau : c’est mon amie.

 

– Ah ! c’est votre amie ! dit Rodin en réfléchissant.

 

– Oui, monsieur, mon amie intime…

 

– Et vous l’aimez ?

 

– Comme une sœur… Pauvre fille ! je fais ce que je peux pour elle ! et ce n’est guère… Mais comment un respectable homme de votre âge connaît-il la reine Bacchanal ?… Ah ! ah ! c’est ce qui prouve que vous portez des faux noms…

 

– Ma chère fille ! je n’ai plus envie de rire maintenant, dit si tristement Rodin que Rose-Pompon, se reprochant sa plaisanterie, lui dit : – Mais enfin, comment connaissez-vous Céphyse ?

 

– Hélas ! ce n’est pas elle que je connais… mais un brave garçon qui l’aime comme un fou !…

 

– Jacques Rennepont !

 

– Autrement dit Couche-tout-Nu… À cette heure, il est en prison pour dettes, reprit Rodin avec un soupir. Je l’y ai vu hier.

 

– Vous l’avez vu hier ? Mais, comme ça se trouve ! dit Rose-Pompon en frappant dans ses mains. Alors, venez vite, venez tout de suite chez Philémon, vous donnerez à Céphyse des nouvelles de son amant… elle est si inquiète !…

 

– Ma chère fille… je voudrais ne lui donner que de bonnes nouvelles de ce digne garçon que j’aime malgré ses folies… car qui n’en a pas fait des folies ? ajouta Rodin avec une indulgente bonhomie.

 

– Pardieu ! dit Rose-Pompon en se balançant sur ses hanches comme si elle eût été encore costumée en débardeur.

 

– Je dirai plus, ajouta Rodin, je l’aime à cause de ses folies ; car, voyez-vous, on a beau dire, ma chère fille, il y a toujours un bon fonds, un bon cœur, quelque chose enfin, chez ceux qui dépensent généreusement leur argent pour les autres.

 

– Eh bien ! tenez, vous êtes un très brave homme, vous ! dit Rose-Pompon enchantée de la philosophie de Rodin. Mais pourquoi ne voulez-vous pas venir voir Céphyse pour lui parler de Jacques ?

 

– À quoi bon lui apprendre ce qu’elle sait ? Que Jacques est en prison ?… Ce que je voudrais, moi, ce serait de tirer ce pauvre garçon d’un si mauvais pas…

 

– Oh ! monsieur, faites cela, tirez Jacques de prison, s’écria vivement Rose-Pompon, et nous vous embrasserons nous deux, Céphyse et moi.

 

– Ce serait du bien perdu, chère petite folle, dit Rodin en souriant ; mais rassurez-vous, je n’ai pas besoin de récompense pour vous faire un peu de bien quand je le puis.

 

– Ainsi vous espérez tirer Jacques de prison ?…

 

Rodin secoua la tête et reprit d’un air chagrin et contrarié :

 

– Je l’espérais… mais, à cette heure… que voulez-vous ? tout est changé…

 

– Et pourquoi donc ? demanda Rose-Pompon surprise.

 

– Cette mauvaise plaisanterie que vous me faites en m’appelant M. Rodin doit vous paraître très amusante, ma chère fille, je le comprends : vous n’êtes en cela qu’un écho… Quelqu’un vous aura dit : « Allez dire à M. Charlemagne qu’il s’appelle M. Rodin… ça sera fort drôle. »

 

– Bien sûr qu’il ne me fût pas venu à l’idée de vous appeler M. Rodin… on n’invente pas un nom comme celui-là soi-même, répondit Rose-Pompon.

 

– Eh bien ! cette personne, avec ses mauvaises plaisanteries, a fait sans le savoir un grand tort au pauvre Jacques Rennepont.

 

– Ah ! mon Dieu ! et cela parce que je vous ai appelé M. Rodin, au lieu de M. Charlemagne ? s’écria Rose-Pompon tout attristée, regrettant alors la plaisanterie qu’elle avait faite à l’instigation de Nini-Moulin. Mais enfin monsieur, reprit-elle, qu’est-ce que cette plaisanterie a de commun avec le service que vous vouliez rendre à Jacques ?

 

– Il ne m’est pas permis de vous le dire, ma chère fille. En vérité… je suis désolé de tout ceci pour ce pauvre Jacques… croyez-le bien ; mais permettez-moi de descendre.

 

– Monsieur… écoutez-moi, je vous en prie, dit Rose-Pompon : si je vous disais le nom de la personne qui m’a engagée à vous appeler M. Rodin, vous intéresseriez-vous toujours à Jacques ?

 

– Je ne cherche pas à surprendre les secrets de personne… ma chère fille… vous avez été dans tout ceci le jouet ou l’écho de personnes peut-être fort dangereuses, et, ma foi ! malgré l’intérêt que m’inspire Jacques Rennepont, je n’ai pas envie, vous entendez bien, de me faire des ennemis, moi, pauvre homme… Dieu m’en garde !

 

Rose-Pompon ne comprenait rien aux craintes de Rodin et il y comptait bien ; car après une seconde de réflexion la jeune fille lui dit :

 

– Tenez, monsieur, c’est trop fort pour moi, je n’y entends rien ; mais ce que je sais, c’est que je serais désolée d’avoir fait tort à un brave garçon pour une plaisanterie. Je vais donc vous dire tout bonnement ce qui en est ; ma franchise sera peut-être utile à quelque chose…

 

– La franchise éclaire souvent les choses obscures, dit sentencieusement Rodin.

 

– Après tout, dit Rose-Pompon, tant pis pour Nini-Moulin. Pourquoi me fait-il dire des bêtises qui peuvent nuire à l’amant de cette pauvre Céphyse ? Voilà, monsieur, ce qui est arrivé : Nini-Moulin, un gros farceur, vous a vu tout à l’heure dans la rue ; la portière lui a dit que vous vous appeliez M. Charlemagne. Il m’a dit à moi : « Non, il s’appelle Rodin, il faut lui faire une farce : Rose-Pompon, allez à sa porte, frappez-y, appelez-le M. Rodin. Vous verrez la drôle de figure qu’il fera. » J’ai promis à Nini-Moulin de ne pas le nommer ; mais dès que ça pourrait risquer de nuire à Jacques… tans pis, je le nomme.

 

Au nom de Nini-Moulin, Rodin n’avait pu retenir un mouvement de surprise. Ce pamphlétaire, qu’il avait fait charger de la rédaction de l’Amour du prochain, n’était pas personnellement à craindre ; mais Nini-Moulin, très bavard et très expansif après boire, pouvait être inquiétant, gênant, surtout si Rodin, ainsi que cela était probable, devait revenir plusieurs fois dans cette maison pour exécuter ses projets sur Couche-tout-Nu, par l’intermédiaire de la reine Bacchanal. Le socius se promit donc d’aviser à cet inconvénient.

 

– Ainsi, ma chère fille, dit-il à Rose-Pompon, c’est un M. Desmoulins qui vous a engagée à me faire cette mauvaise plaisanterie ?

 

– Non pas Desmoulins… mais Dumoulin, reprit Rose-Pompon. Il écrit dans les journaux des sacristains, et il défend les dévots pour l’argent qu’on lui donne, car si Nini-Moulin est un saint… ses patrons sont saint Soiffard et saint Chicard, comme il dit lui-même.

 

– Ce monsieur me paraît fort gai.

 

– Oh ! très bon enfant !

 

– Mais attendez donc, attendez donc, reprit Rodin en paraissant rappeler ses souvenirs ; n’est-ce pas un homme de trente-six à quarante ans, gros… la figure colorée ?

 

– Colorée comme un verre de vin rouge, dit Rose-Pompon, et, par dessus, le nez bourgeonné… comme une framboise…

 

– C’est bien lui… M. Dumoulin… oh ! alors vous me rassurez complètement, ma chère fille ; la plaisanterie ne m’inquiète plus guère. Mais c’est un très digne homme que M. Dumoulin, aimant peut-être un peu trop le plaisir…

 

– Ainsi, monsieur, vous tâcherez toujours d’être utile à Jacques ? La bête de plaisanterie de Nini-Moulin ne vous en empêchera pas ?

 

– Non, je l’espère.

 

– Ah çà ! il ne faudra pas que je dise à Nini-Moulin que vous savez que c’est lui qui m’a dit de vous appeler M. Rodin, n’est-ce pas, monsieur ?

 

– Pourquoi non ? En toutes choses, ma fille, il faut toujours dire franchement la vérité.

 

– Mais, monsieur, Nini-Moulin m’a tant recommandé de ne pas vous le nommer…

 

– Si vous me l’avez nommé, c’est par un très bon motif ; pourquoi ne pas le lui avouer ? Du reste, ma chère fille, ceci vous regarde, et non pas moi… Faites comme vous voudrez…

 

– Et pourrais-je dire à Céphyse vos intentions pour Jacques ?

 

– La franchise, ma chère fille, toujours la franchise… on ne risque jamais rien de dire ce qui est…

 

– Pauvre Céphyse, va-t-elle être heureuse !… dit vivement Rose-Pompon. Et cela lui viendra bien à propos…

 

– Seulement, il ne faut pas qu’elle s’exagère trop ce bonheur. Je ne promets pas positivement… de faire sortir ce digne garçon de prison… je dis que je tâcherai ; mais ce que je promets positivement, car depuis l’emprisonnement de Jacques, je crois votre amie dans une position bien gênée…

 

– Hélas ! monsieur…

 

– Ce que je promets, dis-je, c’est un petit secours… que votre amie recevra aujourd’hui, afin qu’elle ait le moyen de vivre honnêtement… et si elle est sage, eh bien !… si elle est sage, plus tard on verra…

 

– Ah ! monsieur, vous ne savez pas comme vous venez à temps au secours de cette pauvre Céphyse… On dirait que vous êtes son vrai bon ange… Ma foi, que vous vous appeliez M. Rodin ou M. Charlemagne, tout ce que je puis jurer, c’est que vous êtes un excellent…

 

– Allons, allons, n’exagérons rien, dit Rodin en interrompant Rose-Pompon ; dites un bon vieux brave homme et rien de plus, ma chère fille. Mais voyez donc comme les choses s’enchaînent quelquefois ! Je vous demande un peu qui m’aurait dit, lorsque j’entendais frapper à ma porte, ce qui m’impatientait fort, je l’avoue, qui m’aurait dit que c’était une petite voisine qui, sous le prétexte d’une mauvaise plaisanterie, me mettait sur la voie d’une bonne action… Allons, donnez courage à votre amie… ce soir elle recevra un secours, et, ma foi, confiance et espoir ! Dieu merci ! il est encore de bonnes gens sur la terre.

 

– Ah ! monsieur… vous le prouvez bien.

 

– Que voulez-vous ? c’est tout simple : le bonheur des vieux… c’est de voir le bonheur des jeunes…

 

Ceci fut dit par Rodin avec une bonhomie si parfaite que Rose-Pompon sentit ses yeux humides et reprit tout émue :

 

– Tenez, monsieur, Céphyse et moi, nous ne sommes que de pauvres filles ; il y en a de plus vertueuses, c’est encore vrai, mais nous avons, j’ose le dire, bon cœur : aussi, voyez-vous, si jamais vous étiez malade, appelez-nous ; il n’y a pas de bonnes sœurs qui vous soigneraient mieux que nous… C’est tout ce que nous pouvons vous offrir ; sans compter Philémon que je ferais se scier en quatre morceaux pour vous ; je m’y engage sur l’honneur ; comme Céphyse, j’en suis sûre, s’engagerait aussi pour Jacques, qui serait pour vous à la vie, à la mort.

 

– Vous voyez donc bien, chère fille, que j’avais raison de dire : tête folle bon cœur… Adieu et au revoir !

 

Puis Rodin, reprenant son panier, qu’il avait posé à terre à côté de son parapluie, se disposa à descendre l’escalier.

 

– D’abord vous allez me donner ce panier-là, il vous gênerait pour descendre, dit Rose-Pompon en retirant en effet le panier des mains de Rodin, malgré la résistance de celui-ci.

 

Puis elle ajouta :

 

– Appuyez-vous sur mon bras : l’escalier est si noir… vous pourriez faire un faux pas.

 

– Ma foi, j’accepte votre offre, ma chère fille, car je ne suis pas bien vaillant.

 

En s’appuyant paternellement sur le bras droit de Rose-Pompon, qui portait le panier de la main gauche, Rodin descendit l’escalier et traversa la cour.

 

– Tenez, voyez-vous là-haut, au troisième, cette grosse face collée aux carreaux ? dit tout à coup Rose-Pompon à Rodin en s’arrêtant au milieu de la petite cour, c’est Nini-Moulin… Le reconnaissez-vous ? Est-ce bien le vôtre ?

 

– C’est bien le mien, dit Rodin après avoir levé la tête ; et il fit de la main un salut très affectueux à Jacques Dumoulin, qui, stupéfait, se retira brusquement de la fenêtre.

 

– Le pauvre garçon… Je suis sûr qu’il a peur de moi… depuis sa mauvaise plaisanterie, dit Rodin en souriant. Il a bien tort !

 

Et il accompagna les mots il a bien tort d’un sinistre pincement de lèvres dont Rose-Pompon ne put s’apercevoir.

 

– Ah çà ! ma chère fille, lui dit-il lorsque tous deux entrèrent dans l’allée, je n’ai plus besoin de votre aide ; remontez vite chez votre amie lui donner les bonnes nouvelles que vous savez.

 

– Oui, monsieur, vous avez raison, car je grille d’aller lui dire quel brave homme vous êtes.

 

Et Rose-Pompon s’élança dans l’escalier.

 

– Eh bien !… eh bien !… et mon panier qu’elle emporte, cette petite folle ! dit Rodin.

 

– Ah ! c’est vrai… Pardon, monsieur, le voici… Pauvre Céphyse ! va-t-elle être contente ! Adieu, monsieur.

 

Et la gentille figure de Rose-Pompon disparut dans les limbes de l’escalier, qu’elle gravit d’un pied alerte et impatient.

 

Rodin sortit de l’allée.

 

– Voici votre panier, chère dame, dit-il en s’arrêtant sur le seuil de la boutique de la mère Arsène. Je vous fais mes humbles remerciements… de votre obligeance…

 

– Il n’y a pas de quoi, mon digne monsieur ; c’est tout à votre service… Eh bien ! le radis était-il bon ?

 

– Succulent, ma chère dame, succulent et excellent.

 

– Ah ! j’en suis bien aise. Vous reverra-t-on bientôt ?

 

– J’espère que oui… Mais pourriez-vous m’indiquer un bureau de poste voisin ?

 

– En détournant la rue à gauche, la troisième maison, chez l’épicier.

 

– Mille remerciements.

 

– Je parie que c’est un billet doux pour votre bonne amie, dit la mère Arsène, mise en gaieté par le contact de Rose-Pompon et de Nini-Moulin.

 

– Eh !… eh !… eh !… cette chère dame, dit Rodin en ricanant ; puis redevenant tout à coup parfaitement sérieux, il fit un profond salut à la fruitière en lui disant :

 

– Votre serviteur de tout mon cœur… Et il gagna la rue.

 

* * * * *

 

Nous conduirons maintenant le lecteur dans la maison du docteur Baleinier, où était encore enfermée Mlle de Cardoville.

 

V. Les conseils.

Adrienne de Cardoville avait été encore plus étroitement renfermée dans la maison du docteur Baleinier depuis la double tentative nocturne d’Agricol et de Dagobert, en suite de laquelle le soldat, assez grièvement blessé, était parvenu, grâce au dévouement intrépide d’Agricol, assisté de l’héroïque Rabat-Joie, à regagner la petite porte du jardin du couvent et à fuir par le boulevard extérieur avec le jeune forgeron.

 

Quatre heures venaient de sonner ; Adrienne, depuis le jour précédent, avait été conduite dans une chambre au deuxième étage de la maison de santé ; la fenêtre grillée, défendue au dehors par un auvent, ne laissait parvenir qu’une faible clarté dans cet appartement. La jeune fille, depuis son entretien avec la Mayeux, s’attendait à être délivrée, d’un jour à l’autre, par l’intervention de ses amis ; mais elle éprouvait une douloureuse inquiétude au sujet d’Agricol et de Dagobert ; ignorant absolument l’issue de la lutte engagée pendant une des nuits précédentes par ses libérateurs contre les gens de la maison de fous et du couvent, en vain elle avait interrogé ses gardiennes ; celles-ci étaient restées muettes. Ces nouveaux incidents augmentaient encore les amers sentiments d’Adrienne contre la princesse de Saint-Dizier, le père d’Aigrigny et leurs créatures. La légère pâleur du charmant visage de Mlle de Cardoville, ses beaux yeux un peu battus, trahissaient de récentes angoisses : assise devant une petite table, son front appuyé sur une de ses mains, à demi voilée par les longues boucles de ses cheveux dorés, elle feuilletait un livre.

 

Tout à coup la porte s’ouvrit, et M. Baleinier entra. Le docteur, jésuite de robe courte, instrument docile et passif des volontés de l’ordre, n’était, on l’a dit, qu’à moitié dans les confidences du père d’Aigrigny et de la princesse de Saint-Dizier. Il avait ignoré le but de la séquestration de Mlle de Cardoville, il ignorait aussi le brusque revirement de position qui avait eu lieu la veille entre le père d’Aigrigny et Rodin, après la lecture du testament de Marius de Rennepont ; le docteur avait, seulement la veille, reçu l’ordre du père d’Aigrigny (alors obéissant aux inspirations de Rodin) de resserrer plus étroitement encore Mlle de Cardoville, de redoubler de sévérité à son égard, et de tâcher enfin de la contraindre, on verra par quels moyens, à renoncer aux poursuites qu’elle se proposait de faire contre ses persécuteurs.

 

À l’aspect du docteur, Mlle de Cardoville ne put cacher l’aversion et le dédain que cet homme lui inspirait. M. Baleinier, au contraire, toujours souriant, toujours doucereux, s’approcha d’Adrienne avec une aisance, avec une confiance parfaite, s’arrêta à quelques pas d’elle comme pour examiner attentivement les traits de la jeune fille, puis il ajouta, comme s’il eût été satisfait des remarques qu’il venait de faire :

 

– Allons ! les malheureux événements de l’avant-dernière nuit auront une influence moins fâcheuse que je ne craignais… Il y a du mieux, le teint est plus reposé, le maintien plus calme ; les yeux sont encore un peu vifs, mais non plus brillants d’un éclat anormal. Vous alliez si bien !… Voici le terme de votre guérison reculé… car ce qui s’est malheureusement passé l’avant-dernière nuit vous a jetée dans un état d’exaltation d’autant plus fâcheux que vous n’en avez pas eu la conscience. Mais heureusement, nos soins aidant, votre guérison ne sera, je l’espère, reculée que de quelque temps.

 

Si habituée qu’elle fût à l’audace de l’affilié de la congrégation, Mlle de Cardoville ne put s’empêcher de lui dire avec un sourire de dédain amer :

 

– Quelle imprudente probité est donc la vôtre, monsieur ! Quelle effronterie dans votre zèle à bien gagner l’argent !… Jamais un moment sans votre masque : toujours la ruse, le mensonge aux lèvres. Vraiment, si cette honteuse comédie vous fatigue autant qu’elle me cause de dégoût et de mépris, on ne vous paye pas assez cher.

 

– Hélas ! dit le docteur d’un ton pénétré, toujours cette imagination de croire que vous n’aviez pas besoin de mes soins ! que je joue la comédie quand je vous parle de l’état affligeant où vous étiez lorsqu’on a été obligé de vous conduire ici à votre insu ! Mais, sauf cette petite marque d’insanité rebelle, votre position s’est merveilleusement améliorée ; vous marchez à une guérison complète. Plus tard, votre excellent cœur me rendra la justice qui m’est due et un jour… je serais jugé comme je dois l’être.

 

– Je le crois, monsieur, oui, le jour approche où vous serez jugé comme vous devez l’être, dit Adrienne en appuyant sur ces mots.

 

– Toujours cette autre idée fixe, dit le docteur avec une sorte de commisération. Voyons, soyez donc plus raisonnable… ne pensez plus à cet enfantillage.

 

– Renoncer à demander aux tribunaux réparation pour moi et flétrissure pour vous et vos complices ?… Jamais, monsieur… oh ! jamais !

 

– Bon !! dit le docteur en haussant les épaules, une fois dehors… Dieu merci ! vous aurez à songer à bien d’autres choses… ma belle ennemie.

 

– Vous oubliez pieusement, je le sais, le mal que vous faites… Mais moi, monsieur, j’ai meilleure mémoire.

 

– Parlons sérieusement ; avez-vous réellement la pensée de vous adresser aux tribunaux ? reprit le docteur Baleinier d’un ton grave.

 

– Oui, monsieur. Et, vous le savez… ce que je veux… je le veux fermement.

 

– Eh bien ! je vous prie, je vous conjure de ne pas donner suite à cette idée, ajouta le docteur d’un ton de plus en plus pénétré ; je vous le demande en grâce, et cela au nom de votre propre intérêt…

 

– Je crois, monsieur, que vous confondez un peu trop vos intérêts avec les miens…

 

– Voyons, dit le docteur Baleinier avec une feinte impatience et comme s’il eût été certain de convaincre Mlle de Cardoville, voyons, auriez-vous le triste courage de plonger dans le désespoir deux personnes remplies de cœur et de générosité ?

 

– Deux seulement ? La plaisanterie serait plus complète si vous en comptiez trois : vous, monsieur, ma tante et l’abbé d’Aigrigny ; car telles sont sans doute les personnes généreuses au nom desquelles vous invoquez ma pitié.

 

– Eh ! mademoiselle, il ne s’agit ni de moi, ni de votre tante, ni de l’abbé d’Aigrigny.

 

– De qui s’agit-il donc alors, monsieur ? dit Mlle de Cardoville avec surprise.

 

– Il s’agit de deux pauvres diables qui, sans doute envoyés par ceux que vous appelez vos amis, se sont introduits dans le couvent voisin pendant l’autre nuit, et sont venus du couvent dans ce jardin… Les coups de feu que vous avez entendu ont été tirés sur eux.

 

– Hélas ! je m’en doutais… Et l’on a refusé de m’apprendre s’ils avaient été blessés !… dit Adrienne avec une douloureuse émotion.

 

– L’un d’eux a reçu, en effet, une blessure, mais peu grave, puisqu’il a pu marcher et échapper aux gens qui le poursuivaient.

 

– Dieu soit loué ! s’écria Mlle de Cardoville en joignant les mains avec ferveur.

 

– Rien de plus louable que votre joie en apprenant qu’ils ont échappé ; mais alors, par quelle étrange contradiction voulez-vous donc maintenant mettre la justice sur leurs traces ?… Singulière manière, en vérité, de reconnaître leur dévouement.

 

– Que dites-vous, monsieur ? demanda Mlle de Cardoville.

 

– Car enfin, s’ils sont arrêtés, reprit le docteur Baleinier sans lui répondre, comme ils se sont rendus coupables d’escalade et d’effraction pendant la nuit, il s’agira pour eux des galères…

 

– Ciel !… et ce serait pour moi !…

 

– Ce serait pour vous… et, qui pis est, par vous, qu’ils seraient condamnés.

 

– Par moi… monsieur ?

 

– Certainement, si vous donniez suite à vos idées de vengeance contre votre tante et l’abbé d’Aigrigny (je ne vous parle pas de moi, je suis à l’abri), si, en un mot, vous persistiez à vouloir vous plaindre à la justice d’avoir été injustement séquestrée dans cette maison.

 

– Monsieur, je ne vous comprends pas. Expliquez-vous, dit Adrienne avec une inquiétude croissante.

 

– Mais, enfant que vous êtes, s’écria le jésuite de robe courte d’un air convaincu, croyez-vous donc qu’une fois la justice saisie d’une affaire, on arrête son cours et son action où l’on veut, et comme l’on veut ? Quand vous sortirez d’ici, vous déposerez une plainte contre moi et contre votre famille, n’est-ce pas ? Bien ! qu’arrive-t-il ? la justice intervient, elle s’informe, elle fait citer des témoins, elle entre dans les investigations les plus minutieuses. Alors que s’ensuit-il ? Que cette escalade nocturne que la supérieure du couvent a un certain intérêt à tenir cachée dans la peur du scandale ; que cette tentative nocturne, que je ne voulais pas non plus ébruiter, se trouve forcément divulguée ; et comme il s’agit d’un crime fort grave, qui entraîne une peine infamante, la justice prend l’initiative, se met à la recherche ; et si, comme il est probable, ils sont retenus à Paris, soit par quelque devoir, soit par leur profession, soit même par la trompeuse sécurité où ils sont, probablement convaincus d’avoir agi dans un motif honorable, on les arrête, et qui aura provoqué cette arrestation ? Vous-même, en déposant contre nous.

 

– Ah ! monsieur, cela serait horrible… c’est impossible.

 

– Ce serait très possible, reprit M. Baleinier. Ainsi, tandis que moi et la supérieure du couvent, qui, après tout, avons seuls le droit de nous plaindre, nous ne demandons pas mieux que de chercher à étouffer cette méchante affaire… c’est vous… vous… pour qui ces malheureux ont risqué les galères, c’est vous qui allez les livrer à la justice !

 

Quoique Mlle de Cardoville ne fût pas complètement dupe du jésuite de robe courte, elle devinait que les sentiments de clémence dont il semblait vouloir user à l’égard de Dagobert et de son fils, seraient subordonnés au parti qu’elle prendrait d’abandonner ou non la vengeance légitime qu’elle voulait demander à la justice !… En effet, Rodin, dont le docteur suivait sans le savoir les instructions, était trop adroit pour faire dire à Mlle de Cardoville : « Si vous tentez quelques poursuites, on dénonce Dagobert et son fils » ; tandis qu’on arrivait aux mêmes fins en inspirant assez de crainte à Adrienne au sujet de ses deux libérateurs pour la détourner de toute poursuite. Sans connaître la disposition de la loi, Mlle de Cardoville avait trop de bon sens pour ne pas comprendre qu’en effet Dagobert et Agricol pouvaient être très dangereusement inquiétés à cause de leur tentative nocturne, et se trouver ainsi dans une position terrible. Et pourtant, en songeant à tout ce qu’elle avait souffert dans cette maison, en comptant tous les justes ressentiments qui s’étaient amassés au fond de son cœur, Adrienne trouvait cruel de renoncer à l’âpre plaisir de dévoiler, de flétrir au grand jour de si odieuses machinations. Le docteur Baleinier observait celle qu’il croyait sa dupe avec une attention sournoise, bien certain de savoir la cause du silence et de l’hésitation de Mlle de Cardoville.

 

– Mais enfin, monsieur, reprit-elle sans pouvoir dissimuler son trouble, en admettant que je sois disposée, par quelque motif que ce soit, à ne déposer aucune plainte, à oublier le mal qu’on m’a fait, quand sortirai-je d’ici ?

 

– Je n’en sais rien, car je ne puis savoir à quelle époque vous serez radicalement guérie, dit bénignement le docteur. Vous êtes en excellente voie… mais…

 

– Toujours cette insolente et stupide comédie ! s’écria Mlle de Cardoville, en interrompant le docteur avec indignation. Je vous demande, et, s’il le faut, je vous prie, de me dire combien de temps encore je dois être séquestrée dans cette maison, car enfin… j’en sortirai un jour, je suppose.

 

– Certes, je l’espère bien, répondit le jésuite de robe courte avec componction, mais quand ? je l’ignore… D’ailleurs, je dois vous en avertir franchement, toutes les précautions sont prises pour que des tentatives pareilles à celle de cette nuit ne se renouvellent plus : la surveillance la plus rigoureuse est établie afin que vous n’ayez aucune communication au dehors. Et cela dans votre intérêt, afin que votre pauvre tête ne s’exalte pas de nouveau dangereusement.

 

– Ainsi, monsieur, dit Adrienne presque effrayée, auprès de ce qui m’attend, les jours passés étaient des jours de liberté ?

 

– Votre intérêt avant tout, répondit le docteur d’un ton pénétré.

 

Mlle de Cardoville, sentant l’impuissance de son indignation et de son désespoir, poussa un soupir déchirant et cacha son visage dans ses mains. À ce moment, on entendit des pas précipités derrière la porte ; une gardienne de la maison entra après avoir frappé.

 

– Monsieur, dit-elle au docteur d’un ton effaré, il y a en bas deux messieurs qui demandent à vous voir à l’instant, ainsi que mademoiselle.

 

Adrienne releva vivement la tête ; ses yeux étaient baignés de larmes.

 

– Quel est le nom des personnes ? dit M. Baleinier fort étonné.

 

– L’un d’eux m’a dit, reprit la gardienne : « Allez prévenir M. le docteur que je suis magistrat, et que je viens exercer ici une mission judiciaire concernant Mlle de Cardoville. »

 

– Un magistrat ! s’écria le jésuite de robe courte en devenant pourpre et ne pouvant maîtriser sa surprise et son inquiétude.

 

– Ah ! Dieu soit loué ! s’écria Adrienne en se levant avec vivacité, la figure rayonnante d’espérance à travers ses larmes : mes amis ont été prévenus à temps !… l’heure de la justice est arrivée !

 

– Priez ces personnes de monter, dit le docteur Baleinier à la gardienne après un moment de réflexion.

 

Puis, la physionomie de plus en plus émue et inquiète, se rapprochant d’Adrienne d’un air dur, presque menaçant, qui contrastait avec la placidité habituelle de son sourire d’hypocrite, le jésuite de robe courte lui dit à voix basse :

 

– Prenez garde… mademoiselle !… ne vous félicitez pas trop tôt…

 

– Je ne vous crains plus maintenant ! répondit Mlle Cardoville l’œil étincelant et radieux, M. de Montbron aura sans doute, de retour à Paris, été prévenu à temps… il accompagne le magistrat… il vient me délivrer !…

 

Puis Adrienne ajouta avec un accent d’ironie amère :

 

– Je vous plains, monsieur, vous et les vôtres.

 

– Mademoiselle, s’écria Baleinier, ne pouvant plus dissimuler ses angoisses croissantes, je vous le répète, prenez garde… songez à ce que je vous ai dit… votre plainte entraînera, nécessairement, la révélation de ce qui s’est passé pendant l’autre nuit… Prenez garde ! le sort, l’honneur de ce soldat et de son fils sont entre vos mains… Songez-y… il y a pour eux les galères.

 

– Oh ! je ne suis pas votre dupe, monsieur… vous me faites une menace détournée : ayez donc au moins le courage de me dire que si je me plains à ce magistrat, vous dénoncerez à l’instant le soldat et son fils.

 

– Je vous répète que si vous portez plainte, ces gens-là sont perdus, répondit le jésuite de robe courte d’une manière ambiguë.

 

Ébranlée par ce qu’il y avait de réellement dangereux dans les menaces du docteur, Adrienne s’écria :

 

– Mais enfin, monsieur, si ce magistrat m’interroge, croyez-vous que je mentirai ?

 

– Vous répondrez… ce qui est vrai. D’ailleurs, se hâta de dire M. Baleinier dans l’espoir d’arriver à ses fins, vous répondrez que vous vous trouviez dans un état d’exaltation d’esprit il y a quelques jours, que l’on a cru devoir, dans votre intérêt, vous conduire ici à votre insu ; mais qu’aujourd’hui votre état est fort amélioré, que vous reconnaissez l’utilité de la mesure que l’on a été obligé de prendre dans votre intérêt. Je confirmerai ces paroles… car, après tout, c’est la vérité.

 

– Jamais ! s’écria Mlle de Cardoville avec indignation ; jamais je ne serai complice d’un mensonge aussi infâme ! jamais je n’aurai la lâcheté de justifier ainsi les indignités dont j’ai tant souffert !

 

– Voici le magistrat, dit M. Baleinier en entendant un bruit de pas derrière la porte. Prenez garde…

 

En effet, la porte s’ouvrit, et, à la stupeur indicible du docteur, Rodin parut, accompagné d’un homme vêtu de noir, d’une physionomie digne et sévère.

 

Rodin, dans l’intérêt de ses projets et par des motifs de prudence rusée que l’on saura plus tard, loin de prévenir le père d’Aigrigny et conséquemment le docteur de la visite inattendue qu’il comptait faire à la maison de santé avec un magistrat, avait, au contraire, la veille, ainsi qu’on l’a dit, fait donner l’ordre à M. Baleinier de resserrer Mlle de Cardoville plus étroitement encore.

 

On comprend donc le redoublement de stupeur du docteur lorsqu’il vit cet officier judiciaire, dont la présence imprévue et la physionomie imposante l’inquiétaient déjà extrêmement, lorsqu’il le vit, disons-nous, entrer accompagné de Rodin, l’humble et obscur secrétaire de l’abbé d’Aigrigny.

 

Dès la porte, Rodin, toujours sordidement vêtu, avait, d’un geste à la fois respectueux et compatissant, montré Mlle de Cardoville au magistrat. Puis, pendant que ce dernier, qui n’avait pu retenir un mouvement d’admiration à la vue de la rare beauté d’Adrienne, semblait l’examiner avec autant de surprise que d’intérêt, le jésuite se recula modestement de quelques pas en arrière. Le docteur Baleinier, au comble de l’étonnement, espérant se faire comprendre de Rodin, lui fit coup sur coup plusieurs signes d’intelligence, tâchant de l’interroger ainsi sur l’arrivée imprévue du magistrat. Autre sujet de stupeur pour M. Baleinier : Rodin paraissait ne pas le connaître et ne rien comprendre à son expressive pantomime, et le considérait avec un ébahissement affecté. Enfin, au moment où le docteur, impatient, redoublait d’interrogations muettes, Rodin s’avança d’un pas, tendit vers lui son cou tors, et lui dit d’une voix très calme :

 

– Plaît-il… monsieur le docteur ?

 

À ces mots, qui déconcertèrent complètement Baleinier, et qui rompirent le silence qui régnait depuis quelques secondes, le magistrat se retourna, et Rodin ajouta avec un imperturbable sang-froid :

 

– Depuis notre arrivée, monsieur le docteur me fait toutes sortes de signes mystérieux… Je pense qu’il a quelque chose de fort particulier à me communiquer… Moi, qui n’ai rien de secret, je le prie de s’expliquer tout haut.

 

Cette réplique, si embarrassante pour M. Baleinier, prononcée d’un ton agressif et accompagnée d’un regard de froideur glaciale, plongea le médecin dans une nouvelle et si profonde stupeur, qu’il resta quelques instants sans répondre. Sans doute le magistrat fut frappé de cet incident et du silence qui le suivit, car il jeta sur M. Baleinier un regard d’une grande sévérité.

 

Mlle de Cardoville, qui s’attendait à voir entrer M. de Montbron, restait aussi singulièrement étonnée.

 

VI. L’accusateur.

Baleinier, un moment déconcerté par la présence inattendue d’un magistrat et par l’attitude inexplicable de Rodin, reprit bientôt son sang-froid, et, s’adressant à son confrère de robe longue :

 

– Si j’essayais de me faire entendre de vous par signes, c’est que, tout en désirant respecter le silence que monsieur gardait en entrant chez moi (le docteur indiqua d’un coup d’œil le magistrat), je voulais vous témoigner ma surprise d’une visite dont je ne savais pas devoir être honoré.

 

– C’est à mademoiselle que j’expliquerai le motif de mon silence, monsieur, en la priant de vouloir bien l’excuser, répondit le magistrat, et il s’inclina profondément devant Adrienne, à laquelle il continua de s’adresser. Il vient de m’être fait à votre sujet une déclaration si grave, mademoiselle, que je n’ai pu m’empêcher de rester un moment muet et recueilli à votre aspect, tâchant de lire sur votre physionomie, dans votre attitude, si l’accusation que l’on avait déposée entre mes mains était fondée… et j’ai tout lieu de croire qu’elle l’est en effet.

 

– Pourrais-je enfin savoir, monsieur, dit le docteur Baleinier d’un ton parfaitement poli, mais ferme, à qui j’ai l’honneur de parler ?

 

– Monsieur, je suis juge d’instruction, et je viens éclairer ma religion sur un fait que l’on m’a signalé…

 

– Veuillez, monsieur, me faire l’honneur de vous expliquer, dit le docteur en s’inclinant.

 

– Monsieur, reprit le magistrat, nommé M. de Gernande, homme de cinquante ans environ, rempli de fermeté, de droiture, et sachant allier les austères devoirs de sa position avec une bienveillante politesse, monsieur, on vous reproche d’avoir commis une… erreur fort grave, pour ne pas employer une expression plus fâcheuse… Quant à l’espèce de cette erreur, j’aime mieux croire que vous, monsieur, un des princes de la science, vous avez pu vous tromper complètement dans l’appréciation d’un fait médical, que de vous soupçonner d’avoir oublié tout ce qu’il y avait de plus sacré dans l’exercice d’une profession qui est presque un sacerdoce.

 

– Lorsque vous aurez spécifié les faits, monsieur, répondit le jésuite de robe courte avec une certaine hauteur, il me sera facile de prouver que ma conscience scientifique ainsi que ma conscience d’honnête homme est à l’abri de tout reproche.

 

– Mademoiselle, dit M. de Gernande en s’adressant à Adrienne, est-il vrai que vous ayez été conduite dans cette maison par surprise ?

 

– Monsieur, s’écria M. Baleinier, permettez-moi de vous faire observer que la manière dont vous posez cette question est outrageante pour moi.

 

– Monsieur, c’est à mademoiselle que j’ai l’honneur d’adresser la parole, répondit sévèrement M. de Gernande, et je suis seul juge de la convenance de mes questions.

 

Adrienne allait répondre affirmativement à la question du magistrat, lorsqu’un regard expressif du docteur Baleinier lui rappela qu’elle allait peut-être exposer Dagobert et son fils à de cruelles poursuites. Ce n’était pas un bas et vulgaire sentiment de vengeance qui animait Adrienne, mais une légitime indignation contre d’odieuses hypocrisies ; elle eût regardé comme une lâcheté de ne pas les démasquer ; mais, voulant essayer de tout concilier, elle dit au magistrat avec un accent rempli de douceur et de dignité :

 

– Monsieur, permettez-moi de vous adresser à mon tour une question.

 

– Parlez, mademoiselle.

 

– La réponse que je vais vous faire sera-t-elle regardée par vous comme une dénonciation formelle ?

 

– Je viens ici, mademoiselle, pour rechercher avant tout la vérité… aucune considération ne doit vous engager à la dissimuler.

 

– Soit, monsieur, reprit Adrienne, mais, supposé qu’ayant de justes sujets de plainte, me sera-t-il ensuite permis de ne pas donner suite à la déclaration que je vous aurai faite ?

 

– Vous pourrez, sans doute, arrêter toute poursuite, mademoiselle ; mais la justice reprendra votre cause au nom de la société, si elle a été lésée dans votre personne.

 

– Le pardon me serait-il interdit, monsieur ? Un dédaigneux oubli du mal qu’on m’aurait fait ne me vengerait-il pas assez ?

 

– Vous pourrez personnellement pardonner, oublier, mademoiselle ; mais, j’ai l’honneur de vous le répéter, la société ne peut montrer la même indulgence dans le cas où vous auriez été victime d’une coupable machination… et j’ai tout lieu de craindre qu’il n’en ait été ainsi… La manière dont vous vous exprimez, la générosité de vos sentiments, le calme, la dignité de votre attitude, tout me porte à croire que l’on m’a dit vrai.

 

– J’espère, monsieur, dit le docteur Baleinier en reprenant son sang-froid, que vous me ferez du moins connaître la déclaration qui vous a été faite ?

 

– Il m’a été affirmé, monsieur, dit le magistrat d’un ton sévère, que Mlle de Cardoville a été conduite ici par surprise…

 

– Par surprise ?

 

– Oui, monsieur.

 

– Il est vrai, mademoiselle a été conduite ici par surprise, répondit le jésuite de robe courte, après un moment de silence.

 

– Vous en convenez, demanda M. de Gernande.

 

– Sans doute, monsieur, je conviens d’avoir eu recours à un moyen que l’on est malheureusement obligé d’employer lorsque les personnes qui ont besoin de nos soins n’ont pas conscience de leur fâcheux état…

 

– Mais, monsieur, reprit le magistrat, l’on m’a déclaré que Mlle de Cardoville n’avait jamais eu besoin de vos soins.

 

– Ceci est une question de médecine légale dont la justice n’est seule appelée à décider, monsieur, et qui doit être examinée, débattue contradictoirement, dit M. Baleinier reprenant toute son assurance.

 

– Cette question sera, en effet, monsieur, d’autant plus sérieusement débattue, que l’on vous accuse d’avoir séquestré Mlle de Cardoville quoiqu’elle jouisse de toute sa raison.

 

– Et puis-je vous demander dans quel but, dit M. Baleinier avec un léger haussement d’épaules et d’un ton ironique, dans quel intérêt j’aurais commis une indignité pareille, en admettant que ma réputation ne me mette pas au-dessus d’une accusation si odieuse et si absurde ?

 

– Vous auriez agi, monsieur, dans le but de favoriser un complot de famille tramé contre Mlle de Cardoville dans un intérêt de cupidité.

 

– Et qui a osé faire, monsieur, une dénonciation aussi calomnieuse ? s’écria le docteur Baleinier avec une indignation chaleureuse ; qui a eu l’audace d’accuser un homme respectable, et, j’ose le dire, respecté à tous égards, d’avoir été complice de cette infamie ?

 

– C’est moi… moi… dit froidement Rodin.

 

– Vous !… s’écria le docteur Baleinier.

 

Et reculant de deux pas, il resta comme foudroyé…

 

– C’est moi… qui vous accuse, reprit Rodin d’une voix nette et brève…

 

– Oui, c’est monsieur qui, ce matin même, muni de preuves suffisantes, est venu réclamer mon intervention en faveur de Mlle de Cardoville, dit le magistrat en se reculant d’un pas, afin qu’Adrienne pût apercevoir son défenseur.

 

Jusqu’alors, dans cette scène, le nom de Rodin n’avait pas encore été prononcé ; Mlle de Cardoville avait entendu souvent parler du secrétaire de l’Abbé d’Aigrigny, sous de fâcheux rapports ; mais ne l’ayant jamais vu, elle ignorait que son libérateur n’était autre que ce jésuite ; aussi jeta-t-elle aussitôt sur lui un regard mêlé de curiosité, d’intérêt, de surprise et de reconnaissance. La figure cadavéreuse de Rodin, sa laideur repoussante, ses vêtements sordides, eussent, quelques jours auparavant, causé à Adrienne un dégoût peut-être invincible ; mais la jeune fille, se rappelant que la Mayeux, pauvre, chétive, difforme, et vêtue presque de haillons, était douée, malgré ses dehors disgracieux, d’un des plus nobles cœurs que l’on pût admirer, ce ressouvenir fut singulièrement favorable au jésuite. Mlle de Cardoville oublia qu’il était laid et sordide pour songer qu’il était vieux, qu’il semblait pauvre et qu’il venait la secourir.

 

Le docteur Baleinier, malgré sa ruse, malgré son audacieuse hypocrisie, malgré sa présence d’esprit, ne pouvait cacher à quel point la dénonciation de Rodin le bouleversait ; sa tête se perdait en pensant que, le lendemain même de la séquestration d’Adrienne dans cette maison, c’était l’implacable appel de Rodin, à travers le guichet de la chambre, qui l’avait empêché, lui, Baleinier, de céder à la pitié que lui inspirait la douleur désespérée de cette malheureuse fille amenée à douter presque de sa raison. Et c’était Rodin, lui si inexorable, lui l’âme damnée, le subalterne dévoué au père d’Aigrigny, qui dénonçait le docteur, et qui amenait un magistrat pour obtenir la mise en liberté d’Adrienne… alors que, la veille, le père d’Aigrigny avait encore ordonné de redoubler de sévérité envers elle !… Le jésuite de robe courte se persuada que Rodin trahissait d’une abominable façon le père d’Aigrigny, et que les amis de Mlle de Cardoville avaient corrompu et soudoyé ce misérable secrétaire ; aussi M. Baleinier, exaspéré par ce qu’il regardait comme une monstrueuse trahison, s’écria de nouveau avec indignation et d’une voix entrecoupée par la colère :

 

– Et c’est vous, monsieur… vous qui avez le front de m’accuser… vous… qui… il y a peu de jours encore…

 

Puis, réfléchissant qu’accuser Rodin de complicité, c’était s’accuser soi-même, il eut l’air de céder à une trop vive émotion, et reprit avec amertume :

 

– Ah ! monsieur, monsieur, vous êtes la dernière personne que j’aurais crue capable d’une si odieuse dénonciation… c’est honteux !…

 

– Et qui donc mieux que moi pouvait dénoncer cette indignité ? répondit Rodin d’un ton rude et cassant. N’étais-je pas en position d’apprendre, mais malheureusement trop tard, de quelle machination Mlle de Cardoville… et d’autres encore… étaient victimes ?… Alors, quel était mon devoir d’honnête homme ? Avertir M. le magistrat… lui prouver ce que j’avançais et l’accompagner ici. C’est ce que j’ai fait.

 

– Ainsi, monsieur le magistrat, reprit le docteur Baleinier, ce n’est pas seulement moi que cet homme accuse, mais il ose accuser encore…

 

– J’accuse M. l’abbé d’Aigrigny ! reprit Rodin d’une voix haute et tranchante, et interrompant le docteur, j’accuse Mme de Saint-Dizier, je vous accuse, vous, monsieur, d’avoir, par un vil intérêt, séquestré mademoiselle de Cardoville dans cette maison et les filles de M. le maréchal Simon dans le couvent. Est-ce clair ?

 

– Hélas ! ce n’est que trop vrai, dit vivement Adrienne ; j’ai vu ces pauvres enfants bien éplorées me faire des signes de désespoir.

 

L’accusation de Rodin, relative aux orphelines, fut un nouveau et formidable coup pour le docteur Baleinier. Il fut alors surabondamment prouvé que le traître avait complètement passé dans le camp ennemi… Ayant hâte de mettre un terme à cette scène si embarrassante, il dit au magistrat, en tâchant de faire bonne contenance, malgré sa vive émotion :

 

– Je pourrais, monsieur, me borner à garder le silence et dédaigner de telles accusations, jusqu’à ce qu’une décision judiciaire leur eût donné une autorité quelconque… Mais, fort de ma conscience, je m’adresse à Mlle de Cardoville elle-même et je la supplie de dire si ce matin encore je ne lui annonçais pas que sa santé serait bientôt dans un état assez satisfaisant pour qu’elle pût quitter cette maison. J’adjure mademoiselle, au nom de sa loyauté bien connue, de me répondre si tel n’a pas été mon langage, et si, en le tenant, je ne me trouvais pas seul avec elle, et si…

 

– Allons donc, monsieur ! dit Rodin en interrompant insolemment Baleinier, supposé que cette chère demoiselle avoue cela par pure générosité, qu’est-ce que cela prouve en votre faveur ? Rien du tout…

 

– Comment, monsieur !… s’écria le docteur, vous vous permettez…

 

– Je me permets de vous démasquer sans votre agrément ; c’est un inconvénient, il est vrai ; mais qu’est-ce que vous venez nous dire ? que, seul avec Mlle de Cardoville, vous lui avez parlé comme si elle était folle !… Parbleu ! voilà qui est bien concluant !

 

– Mais, monsieur… dit le docteur.

 

– Mais, monsieur, reprit Rodin sans laisser continuer, il est évident que dans la prévision de ce qui arrive aujourd’hui, afin de vous ménager une échappatoire, vous avez feint d’être persuadé de votre exécrable mensonge, même aux yeux de cette pauvre demoiselle, afin d’invoquer plus tard le bénéfice de votre conviction prétendue… Allons donc ! ce n’est pas à des gens de bon sens, de cœur droit, que l’on fait de ces contes-là.

 

– Ah çà ! monsieur !… s’écria Baleinier courroucé…

 

– Ah çà ! monsieur, reprit Rodin d’une voix plus haute et dominant toujours celle du docteur, est-il vrai, oui ou non, que vous vous réservez le faux-fuyant de rejeter cette odieuse séquestration sur une erreur scientifique ? Moi, je dis oui… et j’ajoute que vous vous croyez hors d’affaire parce que vous dites maintenant : « Grâce à mes soins, mademoiselle a recouvré sa raison, que veut-on de plus ? »

 

– Je dis cela, monsieur, et je le soutiens.

 

– Vous soutenez une fausseté, car il est prouvé que jamais la raison de mademoiselle n’a été un instant égarée.

 

– Et moi, monsieur, je maintiens qu’elle l’a été.

 

– Et moi, monsieur, je prouverai le contraire, dit Rodin.

 

– Vous ! et comment cela ? s’écria le docteur.

 

– C’est ce que je me garderai de vous dire quant à présent… comme vous le pensez bien… répondit Rodin avec un sourire ironique.

 

Puis il ajouta avec indignation :

 

– Mais, tenez, monsieur, vous devriez mourir de honte, d’oser soulever une question semblable devant mademoiselle ; épargnez-lui au moins une telle discussion.

 

– Monsieur…

 

– Allons donc ! Fi ! monsieur… vous dis-je, fi !… cela est odieux à soutenir devant mademoiselle ; odieux si vous dites vrai, odieux si vous mentez, reprit Rodin avec dégoût.

 

– Mais c’est un acharnement inconcevable ! s’écria le jésuite de robe courte exaspéré, et il me semble que monsieur le magistrat fait preuve de partialité en laissant accumuler contre moi de si grossières calomnies !

 

– Monsieur, répondit sévèrement M. de Gernande, j’ai le droit non seulement d’entendre, mais de provoquer tout entretien contradictoire dès qu’il peut éclairer ma religion ; de tout ceci, il résulte, même à votre avis, monsieur le docteur, que l’état de santé de Mlle de Cardoville est assez satisfaisant pour qu’elle puisse rentrer dans sa famille aujourd’hui même.

 

– Je n’y vois pas du moins de très grave inconvénient, monsieur, dit le docteur ; seulement je maintiens que la guérison n’est pas aussi complète qu’elle aurait pu l’être, et je décline, à ce sujet, toute responsabilité pour l’avenir.

 

– Vous le pouvez d’autant mieux, dit Rodin, qu’il est douteux que mademoiselle s’adresse désormais à vos honnêtes lumières.

 

– Il est donc utile d’user de mon initiative pour vous demander d’ouvrir à l’instant les portes de cette maison à Mlle de Cardoville, dit le magistrat au directeur.

 

– Mademoiselle est libre, dit Baleinier, parfaitement libre.

 

– Quant à la question de savoir si vous avez séquestré mademoiselle à l’aide d’une supposition de folie, la justice en est saisie, monsieur ; vous serez entendu.

 

– Je suis tranquille, monsieur, répondit M. Baleinier en faisant bonne contenance, ma conscience ne me reproche rien.

 

– Je le désire, monsieur, dit M. de Gernande. Si graves que soient les apparences, et surtout lorsqu’il s’agit de personnes dans une position telle que la vôtre, monsieur, nous désirons toujours trouver des innocents.

 

Puis, s’adressant à Adrienne :

 

– Je comprends, mademoiselle, tout ce que cette scène a de pénible, a de blessant pour votre délicatesse et pour votre générosité. Il dépendra de vous plus tard ou de vous porter partie civile contre M. Baleinier ou de laisser la justice suivre son cours. Un mot encore… l’homme de cœur et de loyauté (le magistrat montra Rodin) qui a pris votre défense d’une manière si franche, si désintéressée, m’a dit qu’il croyait savoir que vous voudriez peut-être bien vous charger momentanément des filles de M. le maréchal Simon… je vais de ce pas les réclamer au couvent où elles ont été conduites aussi par surprise.

 

– En effet, monsieur, répondit Adrienne, aussitôt que j’ai appris l’arrivée des filles de M. le maréchal Simon à Paris, mon intention a été de leur offrir un appartement chez moi. Mlles Simon sont mes proches parentes. C’est à la fois pour moi un devoir et un plaisir de les traiter en sœurs. Je vous serai donc, monsieur, doublement reconnaissante, si vous voulez bien me les confier…

 

– Je crois ne pouvoir mieux agir dans leur intérêt, reprit M. de Gernande.

 

Puis, s’adressant à M. Baleinier :

 

– Consentirez-vous, monsieur, à ce que j’amène ici tout à l’heure Mlles Simon ? j’irai les chercher pendant que Mlle de Cardoville fera ses préparatifs de départ ; elles pourront ainsi quitter cette maison avec leur parente.

 

– Je prie Mlle de Cardoville de disposer de cette maison comme de la sienne en attendant le moment de son départ, répondit M. Baleinier. Ma voiture sera à ses ordres pour la conduire.

 

– Mademoiselle, dit le magistrat en s’approchant d’Adrienne, sans préjuger la question qui sera prochainement portée devant la justice, je puis du moins regretter de n’avoir pas été appelé plus tôt auprès de vous ; j’aurais pu vous épargner quelques jours de cruelle souffrance… car votre position a dû être bien cruelle.

 

– Il me restera du moins, au milieu de ces tristes jours, monsieur, dit Adrienne avec une dignité charmante, un bon et touchant souvenir, celui de l’intérêt que vous m’avez témoigné, et j’espère que vous voudrez bien me mettre à même de vous remercier chez moi… non de la justice que vous m’avez accordée, mais de la manière si bienveillante et j’oserai dire si paternelle avec laquelle vous me l’avez rendue… Et puis enfin, monsieur, ajouta Mlle de Cardoville en souriant avec grâce, je tiens à vous prouver que ce qu’on appelle ma guérison est bien réel.

 

M. de Gernande s’inclina respectueusement devant Mlle de Cardoville.

 

Pendant le court entretien du magistrat et d’Adrienne, tous deux avaient tourné entièrement le dos à M. Baleinier et à Rodin. Ce dernier, profitant de ce moment, mit vivement dans la main du docteur un billet qu’il venait d’écrire au crayon dans le fond de son chapeau. Baleinier, ébahi, stupéfait, regarda Rodin. Celui-ci fit un signe particulier en portant son pouce à son front, qu’il sillonna deux fois verticalement, puis demeura impassible. Ceci s’était passé si rapidement que, lorsque M. de Gernande se retourna, Rodin, éloigné de quelques pas du docteur Baleinier, regardait Mlle de Cardoville avec un respectueux intérêt.

 

– Permettez-moi de vous accompagner, monsieur, dit le docteur en précédant le magistrat, auquel Mlle de Cardoville fit un salut plein d’affabilité.

 

Tous deux sortirent, Rodin resta seul avec Mlle de Cardoville.

 

Après avoir conduit M. de Gernande jusqu’à la porte extérieure de sa maison, M. Baleinier se hâta de lire le billet écrit par Rodin ; il était conçu en ces termes :

 

« Le magistrat se rend au couvent par la rue, courez-y par le jardin ; dites à la supérieure d’obéir à l’ordre que j’ai donné au sujet des deux jeunes filles ; cela est de la dernière importance. »

 

Le signe particulier que Rodin lui avait fait et la teneur de ce billet prouvèrent au docteur Baleinier, marchant ce jour-là d’étonnements en ébahissements, que le secrétaire du révérend père, loin de trahir, agissait toujours pour la plus grande gloire du Seigneur. Seulement tout en obéissant, M. Baleinier cherchait en vain à comprendre le motif de l’inexplicable conduite de Rodin, qui venait de saisir la justice d’une affaire qu’on devait d’abord étouffer, et qui pouvait avoir les suites les plus fâcheuses pour le père d’Aigrigny, pour Mme de Saint-Dizier et pour lui, Baleinier.

 

Mais revenons à Rodin, resté seul avec Mlle de Cardoville.

 

VII. Le secrétaire du père d’Aigrigny.

À peine le magistrat et le docteur Baleinier eurent-ils disparu, que Mlle de Cardoville, dont le visage rayonnait de bonheur, s’écria en regardant Rodin avec un mélange de respect et de reconnaissance :

 

– Enfin, grâce à vous, monsieur… je suis libre… libre… Oh ! je n’avais jamais senti tout ce qu’il y a de bien-être, d’expansion, d’épanouissement dans ce mot adorable… liberté !!

 

Et le sein d’Adrienne palpitait ; ses narines roses se dilataient, ses lèvres vermeilles s’entr’ouvraient comme si elle eût aspiré avec délices un air vivifiant et pur.

 

– Je suis depuis peu de jours dans cette horrible maison, reprit-elle, mais j’ai assez souffert de ma captivité pour faire vœu de rendre chaque année quelques pauvres prisonniers pour dettes à la liberté. Ce vœu vous paraît sans doute un peu moyen âge, ajouta-t-elle en souriant, mais il ne faut pas prendre à cette noble époque seulement ses meubles et ses vitraux… Merci donc doublement, monsieur, car je vais vous faire complice de cette pensée de délivrance qui vient d’éclore, vous le voyez, au milieu du bonheur que je vous dois, et dont vous paraissez ému, touché. Ah ! que ma joie vous dise ma reconnaissance, et qu’elle vous paye de votre généreux secours ! reprit la jeune fille avec exaltation.

 

Mlle de Cardoville, en effet, remarquait une complète transfiguration dans la physionomie de Rodin. Cet homme naguère si dur, si tranchant, si inflexible à l’égard du docteur Baleinier, semblait sous l’influence des sentiments les plus doux, les plus affectueux. Ses petits yeux de vipère, à demi voilés, s’attachaient sur Adrienne avec une expression d’ineffable intérêt… Puis, comme s’il eût voulu s’arracher tout à coup à ces impressions, il dit en se parlant à lui-même :

 

– Allons, allons, pas d’attendrissement. Le temps est trop précieux !… ma mission n’est pas remplie… Non, elle ne l’est pas… ma chère demoiselle, ajouta-t-il en s’adressant à Adrienne ; ainsi… croyez-moi… nous parlerons plus tard de reconnaissance. Parlons vite du présent, si important pour vous et pour votre famille… Savez-vous ce qui se passe ?

 

Adrienne regarda le jésuite avec surprise, et lui dit :

 

– Que se passe-t-il donc, monsieur ?

 

– Savez-vous le véritable motif de votre séquestration dans cette maison ?… savez-vous ce qui a fait agir Mme de Saint-Dizier et l’abbé d’Aigrigny ?

 

En entendant prononcer ces noms détestés, les traits de Mlle de Cardoville, naguère si heureusement épanouis, s’attristèrent, et elle répondit avec amertume :

 

– La haine, monsieur… a sans doute animé Mme de Saint-Dizier contre moi.

 

– Oui… la haine… et de plus le désir de vous dépouiller impunément d’une fortune immense…

 

– Moi… monsieur, et comment ?

 

– Vous ignorez donc, ma chère demoiselle, l’intérêt que vous aviez à vous trouver, le 13 février, rue Saint-François, pour un héritage ?

 

– J’ignorais cette date et ces détails, monsieur ; mais je savais incomplètement par quelques papiers de famille, et grâce à une circonstance assez extraordinaire, qu’un de nos ancêtres…

 

– Avait laissé une somme énorme à partager entre ses descendants, n’est-ce pas ?

 

– Oui, monsieur…

 

– Ce que malheureusement vous ignoriez, ma chère demoiselle, c’est que les héritiers étaient tenus de se trouver réunis le 13 février à heure fixe : ce jour et cette heure passés, les retardataires devaient être dépossédés. Comprenez-vous maintenant pourquoi on vous a enfermée ici, ma chère demoiselle ?

 

– Oh oui ! je comprends, s’écria Mlle de Cardoville : à la haine que me portait ma tante se joignait la cupidité… tout s’explique. Les filles du général Simon, héritières comme moi, ont été séquestrées comme moi…

 

– Et cependant, s’écria Rodin, vous et elles n’êtes pas les seules victimes…

 

– Quelles sont donc les autres, monsieur ?

 

– Le prince indien.

 

– Le prince Djalma ? dit vivement Adrienne.

 

– Il a failli être empoisonné par un narcotique… dans le même intérêt.

 

– Grand Dieu ! s’écria la jeune fille en joignant les mains avec épouvante. C’est horrible ! lui… lui… ce jeune prince que l’on dit d’un caractère si noble, si généreux ! Mais j’avais envoyé au château de Cardoville…

 

– Un homme de confiance chargé de ramener le prince à Paris ; je sais cela, ma chère demoiselle, mais, à l’aide d’une ruse, cet homme a été éloigné et le jeune Indien livré à ses ennemis.

 

– Et à cette heure… où est-il ?

 

– Je n’ai que de vagues renseignements ; je sais seulement qu’il est à Paris, mais je ne désespère pas de le retrouver ; je ferai ces recherches avec une ardeur presque paternelle ; car on ne saurait trop aimer les rares qualités de ce pauvre fils de roi. Quel cœur, ma chère demoiselle ! quel cœur !! oh ! c’est un cœur d’or, brillant et pur comme l’or de son pays.

 

– Mais il faut retrouver le prince, monsieur, dit Adrienne avec émotion, il ne faut rien négliger pour cela, je vous en conjure ; c’est mon parent… il est seul ici… sans appui, sans secours.

 

– Certainement, reprit Rodin avec commisération, pauvre enfant… car c’est presque un enfant… dix-huit ou dix-neuf ans… jeté au milieu de Paris, dans cet enfer, avec ses passions neuves, ardentes, sauvages, avec sa naïveté, sa confiance, à quels périls ne serait-il pas exposé !

 

– Mais il s’agit d’abord de le retrouver, monsieur, dit vivement Adrienne, ensuite nous le soustrairons à ces dangers… Avant d’être enfermée ici, apprenant son arrivée en France, j’avais envoyé un homme de confiance lui offrir les services d’un ami inconnu ; je vois maintenant que cette folle idée, que l’on m’a reprochée, était fort sensée… Aussi j’y tiens plus que jamais ; le prince est de ma famille, je lui dois une généreuse hospitalité… je lui destinais le pavillon que j’occupais chez ma tante…

 

– Mais vous, ma chère demoiselle ?

 

– Aujourd’hui même, je vais aller habiter une maison que depuis quelque temps j’avais fait préparer, étant bien décidée à quitter Mme de Saint-Dizier et à vivre seule et à ma guise. Ainsi, monsieur, puisque votre mission est d’être le bon génie de notre famille, soyez aussi généreux envers le prince Djalma que vous l’avez été pour moi, pour les filles du maréchal Simon ; je vous en conjure, tâchez de découvrir la retraite de ce pauvre fils de roi, comme vous dites, gardez-moi le secret et faites-le conduire dans ce pavillon, qu’un ami inconnu lui offre… qu’il ne s’inquiète de rien ; on pourvoira à tous ses besoins ; il vivra comme il doit vivre… en prince.

 

– Oui, il vivra en prince, grâce à votre royale munificence… Mais jamais touchant intérêt n’aura été mieux placé… Il suffit de voir, comme je l’ai vue, sa belle et mélancolique figure pour…

 

– Vous l’avez donc vu, monsieur ? dit Adrienne en interrompant Rodin.

 

– Oui, ma chère demoiselle, je l’ai vue pendant deux heures environ… et il ne m’en a pas fallu davantage pour le juger : ses traits charmants sont le miroir de son âme.

 

– Et où l’avez-vous vu, monsieur ?

 

– À votre ancien château de Cardoville, ma chère demoiselle, non loin duquel la tempête l’avait jeté… et où je m’étais rendu afin de…

 

Puis, après un moment d’hésitation, Rodin reprit comme emporté par sa franchise :

 

– Eh ! mon Dieu ! où je m’étais rendu pour faire une mauvaise action, honteuse et misérable… il faut bien l’avouer…

 

– Vous, monsieur… au château de Cardoville ? pour une mauvaise action ! s’écria Adrienne profondément surprise…

 

– Hélas ! oui, ma chère demoiselle, répondit naïvement Rodin. En un mot, j’avais ordre de M. l’abbé d’Aigrigny de mettre votre ancien régisseur dans l’alternative ou d’être renvoyé, ou de se prêter à une indignité… oui, à quelque chose qui ressemblait fort à de l’espionnage et à de la calomnie… mais l’honnête et digne homme a refusé…

 

– Mais qui êtes-vous donc ? dit Mlle de Cardoville de plus en plus étonnée.

 

– Je suis… Rodin… ex-secrétaire de M. l’abbé d’Aigrigny… bien peu de chose, comme vous le voyez.

 

Il faut renoncer à rendre l’accent à la fois humble et ingénu du jésuite en prononçant ces mots, qu’il accompagna d’un salut respectueux.

 

À cette révélation, Mlle de Cardoville se recula brusquement. Nous l’avons dit, Adrienne avait quelquefois entendu parler de Rodin, l’humble secrétaire de l’abbé d’Aigrigny, comme d’une sorte de machine obéissante et passive. Ce n’était pas tout : le régisseur de la terre de Cardoville, en écrivant à Adrienne au sujet du prince Djalma, s’était plaint des propositions perfides et déloyales de Rodin. Elle sentit donc s’éveiller une vague défiance lorsqu’elle apprit que son libérateur était l’homme qui avait joué un rôle si odieux. Du reste, ce sentiment défavorable était balancé par ce qu’elle devait à Rodin et par la dénonciation qu’il venait de formuler si nettement contre l’abbé d’Aigrigny devant le magistrat ; et puis enfin par l’aveu même du jésuite, qui, s’accusant lui-même, allait ainsi au-devant du reproche qu’on pouvait lui adresser. Néanmoins, ce fut avec une sorte de froide réserve que Mlle de Cardoville continua cet entretien commencé par elle avec autant de franchise que d’abandon et de sympathie.

 

Rodin s’aperçut de l’impression qu’il causait ; il s’y attendait : il ne se déconcerta donc pas le moins du monde, lorsque Mlle de Cardoville lui dit en l’envisageant bien en face et attachant sur lui un regard perçant :

 

– Ah !… vous êtes monsieur Rodin… le secrétaire de M. l’abbé d’Aigrigny ?

 

– Dites ex-secrétaire, s’il vous plaît, ma chère demoiselle, répondit le jésuite ; car vous sentez bien que je ne remettrai jamais les pieds chez l’abbé d’Aigrigny… Je m’en suis fait un ennemi implacable, et je me trouve sur le pavé… Mais il n’importe… Qu’est-ce que je dis ! mais tant mieux, puisqu’à ce prix-là des méchants sont démasqués et d’honnêtes gens secourus.

 

Ces mots, dit très simplement et très dignement, ramenèrent la pitié au cœur d’Adrienne. Elle songea qu’après tout, ce pauvre vieux homme disait vrai. La haine de l’abbé d’Aigrigny ainsi dévoilée devait être inexorable, et, après tout, Rodin l’avait bravée pour faire une généreuse révélation.

 

Pourtant, Mlle de Cardoville reprit froidement :

 

– Puisque vous saviez, monsieur, les propositions que vous étiez chargé de faire au régisseur de la terre de Cardoville si honteuses, si perfides, comment avez-vous pu consentir à vous en charger ?

 

– Pourquoi ? pourquoi ? reprit Rodin avec une sorte d’impatience pénible. Eh ! mon Dieu ! parce que j’étais alors complètement sous le charme de l’abbé d’Aigrigny, un des hommes les plus prodigieusement habiles que je connaisse, et, je l’ai appris depuis avant-hier seulement, un des hommes les plus prodigieusement dangereux qu’il y ait au monde ; il avait vaincu mes scrupules en me persuadant que la fin justifiait les moyens… Et je dois l’avouer, la fin qu’il semblait se proposer était belle et grande ; mais avant-hier… j’ai été cruellement désabusé… un coup de foudre m’a réveillé. Tenez, ma chère demoiselle, ajouta Rodin avec une sorte d’embarras et de confusion, ne parlons plus de mon fâcheux voyage à Cardoville. Quoique je n’aie été qu’un instrument ignorant et aveugle, j’en ai autant de honte et de chagrin que si j’avais agi de moi-même. Cela me pèse et m’oppresse. Je vous en prie, parlons plutôt de vous, de ce qui vous intéresse ; car l’âme se dilate aux généreuses pensées, comme la poitrine se dilate à un air pur et salubre.

 

Rodin venait de faire si spontanément l’aveu de sa faute, il l’expliquait si naturellement, il en paraissait si sincèrement contrit, qu’Adrienne, dont les soupçons n’avaient pas d’ailleurs d’autres éléments, sentit sa défiance beaucoup diminuer.

 

– Ainsi, reprit-elle en examinant toujours Rodin, c’est à Cardoville que vous avez vu le prince Djalma ?

 

– Oui, mademoiselle, et de cette rapide entrevue date mon affection pour lui : aussi je remplirai ma tâche jusqu’au bout ; soyez tranquille, ma chère demoiselle, pas plus que vous, pas plus que les filles du maréchal Simon, le prince ne sera victime de ce détestable complot, qui ne s’est malheureusement pas arrêté là.

 

– Et qui donc encore a-t-il menacé ?

 

– M. Hardy, homme rempli d’honneur, et de probité, aussi votre parent, aussi intéressé dans cette succession, a été éloigné de Paris par une infâme trahison… Enfin, un dernier héritier, malheureux artisan, tombant dans un piège habilement tendu, a été jeté dans une prison pour dettes.

 

– Mais, monsieur, dit tout à coup Adrienne, au profit de qui cet abominable complot, qui, en effet, m’épouvante, était-il donc tramé ?

 

– Au profit de M. l’abbé d’Aigrigny ! répondit Rodin.

 

– Lui ? et comment ? de quel droit ? il n’était pas héritier !

 

– Ce serait trop long à vous expliquer, ma chère demoiselle ; un jour vous saurez tout ; soyez seulement convaincue que votre famille n’avait pas d’ennemi plus acharné que l’abbé d’Aigrigny.

 

– Monsieur, dit Adrienne cédant à un dernier soupçon, je vais vous parler bien franchement. Comment ai-je pu mériter ou vous inspirer le vif intérêt que vous me témoignez, et que vous étendez même sur toutes les personnes de ma famille ?

 

– Mon Dieu ! ma chère demoiselle, répondit Rodin en souriant, si je vous le dis… vous allez vous moquer de moi… ou ne pas me comprendre…

 

– Parlez, je vous en prie, monsieur ; ne doutez ni de moi ni de vous.

 

– Eh bien ! je me suis intéressé, dévoué à vous, parce que votre cœur est généreux, votre esprit élevé, votre caractère indépendant et fier… une fois bien à vous, ma foi ! les vôtres, qui sont d’ailleurs aussi fort dignes d’intérêt, ne m’ont pas été indifférents : les servir, c’était vous servir encore.

 

– Mais, monsieur… en admettant que vous me jugiez digne des louanges beaucoup trop flatteuses que vous m’adressez… comment avez-vous pu juger de mon cœur, de mon esprit, de mon caractère ?

 

– Je vais vous le dire, ma chère demoiselle ; mais auparavant, je dois vous faire un aveu dont j’ai grand’honte… Lors même que vous ne seriez pas si merveilleusement douée, ce que vous avez souffert depuis votre entrée dans cette maison devrait suffire, n’est-ce pas ! pour vous mériter l’intérêt de tout homme de cœur.

 

– Je le crois, monsieur.

 

– Je pourrais donc expliquer ainsi mon intérêt pour vous. Eh bien ! pourtant… je l’avoue, cela ne m’aurait pas suffi. Vous auriez été simplement Mlle de Cardoville, très riche, très noble et très belle jeune fille, que votre malheur m’eût fort apitoyé sans doute ; mais je me serais dit : Cette pauvre demoiselle est très à plaindre, soit ; mais moi, pauvre homme, qu’y puis-je ? Mon unique ressource est ma place de secrétaire de l’abbé d’Aigrigny, et c’est lui qu’il me faut attaquer ! il est tout-puissant, et je ne suis rien ; lutter contre lui, c’est me perdre sans espoir de sauver cette infortunée. Tandis que, au contraire, sachant ce que vous étiez, ma chère demoiselle, ma foi ! je me suis révolté dans mon infériorité. Non, non, me suis-je dit, mille fois non ! Une si belle intelligence, un si grand cœur, ne seront pas victimes d’un abominable complot… Peut-être je serai brisé dans la lutte, mais du moins j’aurai tenté de combattre.

 

Il est impossible de dire avec quel mélange de finesse, d’énergie, de sensibilité Rodin avait accentué ces paroles. Ainsi que cela arrive fréquemment aux gens singulièrement disgracieux et repoussants dès qu’ils sont parvenus à faire oublier leur laideur, cette laideur même devient un motif d’intérêt, de commisération, et l’on se dit : « Quel dommage qu’un tel esprit, qu’une telle âme habite un corps pareil ! » et l’on se sent touché, presque attendri par ce contraste. Il en était ainsi de ce que Mlle de Cardoville commençait à éprouver pour Rodin, car autant il s’était montré brutal et insolent envers le docteur Baleinier, autant il était simple et affectueux avec elle. Une seule chose excitait vivement la curiosité de Mlle de Cardoville : c’était de savoir comment Rodin avait conçu le dévouement et l’admiration qu’elle lui inspirait.

 

– Pardonnez mon indiscrète et opiniâtre curiosité, monsieur… mais je voudrais savoir…

 

– Comment vous m’avez été… moralement révélée, n’est-ce pas ?… Mon Dieu, ma chère demoiselle, rien n’est plus simple… En deux mots, voici le fait : l’abbé d’Aigrigny ne voyait en moi qu’une machine à écrire, un instrument obtus, muet et aveugle…

 

– Je croyais à M. d’Aigrigny plus de perspicacité.

 

– Et vous avez raison, ma chère demoiselle… c’est un homme d’une sagacité inouïe… mais je le trompais… en affectant plus que de la simplicité… Pour cela n’allez pas me croire faux… Non… je suis fier… à ma manière, et ma fierté consiste à ne jamais paraître au-dessus de ma position, si subalterne qu’elle soit. Savez-vous pourquoi ? C’est qu’alors, si hautains que soient mes supérieurs… je me dis : ils ignorent ma valeur ; ce n’est donc pas moi, c’est l’infériorité de la condition qu’ils humilient… À cela, je gagne deux choses : mon amour-propre est à couvert, et je n’ai à haïr personne.

 

– Oui, je comprends cette sorte de fierté, dit Adrienne, de plus en plus frappée du tour original de l’esprit de Rodin.

 

– Mais revenons à ce qui vous regarde, ma chère demoiselle. La veille du 13 février, M. l’abbé d’Aigrigny me remet un papier sténographié, et me dit : « Transcrivez cet interrogatoire, vous y ajouterez que cette pièce vient à l’appui de la décision d’un conseil de famille qui déclare, d’après le rapport du docteur Baleinier, l’état de l’esprit de Mlle de Cardoville assez alarmant pour exiger sa réclusion dans une maison de santé… »

 

– Oui, dit Adrienne avec amertume, il s’agissait d’un long entretien que j’ai eu avec Mme de Saint-Dizier, ma tante, et que l’on écrivait à mon insu.

 

– Me voici donc tête à tête avec mon mémoire sténographié ; je commence à le transcrire… au bout de dix lignes, je reste frappé de stupeur, je ne sais si je rêve ou si je veille… Comment ! folle ! m’écriai-je, Mlle de Cardoville folle !… Mais les insensés sont ceux-là qui osent soutenir une monstruosité pareille !… De plus en plus intéressé, je poursuis ma lecture… je l’achève… Oh ! alors, que vous dirais-je ?… Ce que j’ai éprouvé, voyez-vous, ma chère demoiselle, ne se peut exprimer : c’était de l’attendrissement, de la joie, de l’enthousiasme !…

 

– Monsieur… dit Adrienne.

 

– Oui, ma chère demoiselle, de l’enthousiasme ! Que ce mot ne choque pas votre modestie : sachez donc que ces idées si neuves, si indépendantes, si courageuses, que vous exposiez avec tant d’éclat devant votre tante, vous sont à votre insu presque communes avec une personne pour laquelle vous ressentirez plus tard le plus tendre, le plus religieux respect…

 

– Et de qui voulez-vous parler, monsieur ? s’écria Mlle de Cardoville de plus en plus intéressée.

 

Après un moment d’hésitation apparente, Rodin reprit :

 

– Non… non… il est inutile maintenant de vous en instruire… Tout ce que je puis vous dire, ma chère demoiselle, c’est que, ma lecture finie, je courus chez l’abbé d’Aigrigny afin de le convaincre de l’erreur où je le voyais à votre égard… Impossible de le joindre… Mais hier matin je lui ai dit vivement ma façon de penser ; il ne parut étonné que d’une chose, de s’apercevoir que je pensais. Un dédaigneux silence accueillit toutes mes instances. Je crus sa bonne foi surprise, j’insistai encore, mais en vain : il m’ordonna de le suivre à la maison où devait s’ouvrir le testament de votre aïeul. J’étais tellement aveuglé sur l’abbé d’Aigrigny qu’il fallut, pour m’ouvrir les yeux, l’arrivée successive du soldat, de son fils, puis du père du maréchal Simon… Leur indignation me dévoila l’étendue d’un complot tramé de longue main avec une effrayante habileté. Alors je compris pourquoi l’on vous retenait ici en vous faisant passer pour folle ; alors je compris pourquoi les filles du maréchal Simon avaient été conduites au couvent ; alors enfin mille souvenirs me revinrent à l’esprit. Des fragments de lettres, des mémoires, que l’on m’avait donnés à copier ou à chiffrer, et dont je ne m’étais pas jusque-là expliqué la signification, me mirent sur la voie de cette odieuse machination. Manifester, séance tenante, l’horreur subite que je ressentais pour ces indignités, c’était tout perdre ; je ne fis pas cette faute. Je luttai de ruse avec l’abbé d’Aigrigny ; je parus encore plus avide que lui. Cet immense héritage aurait dû m’appartenir que je ne me serais pas montré plus âpre, plus impitoyable à la curée. Grâce à ce stratagème, l’abbé d’Aigrigny ne se douta de rien : un hasard providentiel ayant sauvé cet héritage de ses mains, il quitta la maison dans une consternation profonde, moi dans une joie indicible ; car j’avais le moyen de vous sauver, de vous venger, ma chère demoiselle. Hier soir, comme toujours, je me rendis à mon bureau ; pendant l’absence de l’abbé, il me fut facile de parcourir toute sa correspondance relative à l’héritage ; de la sorte, je pus relier tous les fils de cette trame immense… Oh ! alors, ma chère demoiselle, devant les découvertes que je fis… et que je n’aurais jamais faites sans cette circonstance, je restai anéanti, épouvanté.

 

– Quelles découvertes, monsieur ?

 

– Il est des secrets terribles pour qui les possède. Ainsi, n’insistez pas, ma chère demoiselle ; mais, dans cet examen, la ligue formée par une insatiable cupidité contre vous et contre vos parents m’apparut dans toute sa ténébreuse audace. Alors, le vif et profond intérêt que j’avais déjà ressenti pour vous, chère demoiselle, augmenta encore et s’étendit aux autres innocentes victimes de ce complot infernal. Malgré ma faiblesse, je me promis de tout risquer pour démasquer l’abbé d’Aigrigny… Je réunis les preuves nécessaires pour donner à ma déclaration devant la justice une autorité suffisante… Et ce matin… je quittai la maison de l’abbé… sans lui révéler mes projets… Il pouvait employer, pour me retenir, quelque moyen violent ; pourtant, il eût été lâche à moi de l’attaquer sans le prévenir… Une fois hors de chez lui… je lui ai écrit que j’avais en main assez de preuves de ses indignités pour l’attaquer loyalement au grand jour… je l’accusais… il se défendrait. Je suis allé chez un magistrat, et vous savez…

 

À ce moment, la porte s’ouvrit : une des gardiennes parut et dit à Rodin :

 

– Monsieur, le commissionnaire que vous et M. le juge ont envoyé rue Brise-Miche vient de revenir.

 

– A-t-il laissé la lettre ?

 

– Oui, monsieur, on l’a montée tout de suite.

 

– C’est bien !… laissez-nous.

 

La gardienne sortit.

 

VIII. La sympathie.

Si mademoiselle de Cardoville avait pu conserver quelques soupçons sur la sincérité du dévouement de Rodin à son égard, ils auraient dû tomber devant ce raisonnement malheureusement fort naturel et presque irréfragable : comment supposer la moindre intelligence entre l’abbé d’Aigrigny et son secrétaire, alors que celui-ci, dévoilant complètement les machinations de son maître, le livrait aux tribunaux : alors qu’enfin Rodin allait en ceci peut-être plus loin que mademoiselle de Cardoville n’aurait été elle-même ? Quelle arrière-pensée supposer au jésuite ? tout au plus de chercher à s’attirer par ses services la fructueuse protection de la jeune fille. Et encore ne venait-il pas de protester contre cette supposition, en déclarant que ce n’était pas à mademoiselle de Cardoville, belle, noble et riche, qu’il s’était dévoué, mais à la jeune fille au cœur fier et généreux ? Et puis enfin, ainsi que le disait Rodin lui-même, intéressé au sort d’être un misérable, ne se fût intéressé au sort d’Adrienne ? Un sentiment singulier, bizarre, mélange de curiosité, de surprise et d’intérêt, se joignait à la gratitude de mademoiselle de Cardoville pour Rodin ; pourtant, reconnaissant un esprit supérieur sous cette humble enveloppe, un soupçon grave lui vint tout à coup à l’esprit.

 

– Monsieur, dit-elle à Rodin, j’avoue toujours aux gens que j’estime les mauvais doutes qu’ils m’inspirent, afin qu’ils se justifient et m’excusent si je me trompe.

 

Rodin regarda mademoiselle de Cardoville avec surprise ; et paraissant supputer mentalement les soupçons qu’il avait pu lui inspirer, il répondit après un moment de silence :

 

– Peut-être s’agit-il de mon voyage à Cardoville, de mes propositions à votre brave et digne régisseur ? Mon Dieu ! je…

 

– Non, non, monsieur… dit Adrienne en l’interrompant, vous m’avez fait spontanément cet aveu, et je comprends qu’aveuglé sur le compte de M. d’Aigrigny, vous ayez exécuté passivement des instructions auxquelles la délicatesse répugnait… Mais comment se fait-il qu’avec votre valeur incontestable, vous occupiez auprès de lui, et depuis longtemps, une position aussi subalterne ?

 

– C’est vrai, dit Rodin en souriant, cela doit vous surprendre d’une manière fâcheuse, ma chère demoiselle ; car un homme de quelque capacité qui reste longtemps dans une condition infime, a évidemment quelque vice radical, quelque passion mauvaise ou basse…

 

– Ceci, monsieur, est généralement vrai…

 

– Et personnellement vrai… quant à moi.

 

– Ainsi, monsieur, vous avouez ?…

 

– Hélas ! j’avoue que j’ai une mauvaise passion, à laquelle j’ai depuis quarante ans sacrifié toutes les chances de parvenir à une position sortable.

 

– Et cette passion… monsieur ?

 

– Puisqu’il faut vous faire ce vilain aveu… c’est la paresse… oui, la paresse… l’horreur de toute activité d’esprit, de toute responsabilité morale, de toute initiative. Avec les douze cents livres que me donnait l’abbé d’Aigrigny, j’étais l’homme le plus heureux du monde ; j’avais foi dans la noblesse de ses vues ! sa pensée était la mienne, sa volonté la mienne. Ma besogne finie, je rentrais dans ma pauvre petite chambre, j’allumais mon poêle, je dînais de racines ; puis, prenant quelque livre de philosophie bien inconnu et rêvant là-dessus, je lâchais bride à mon esprit, qui contenu tout le jour, m’entraînait à travers les théories, les utopies les plus délectables. Alors, de toute la hauteur de mon intelligence emportée, Dieu sait où, par l’audace de mes pensées, il me semblait dominer et mon maître et les grands génies de la terre. Cette fièvre durait bien, ma foi, trois ou quatre heures ; après quoi, je dormais d’un bon somme ; chaque matin je me rendais allègrement à ma besogne, sûr de mon pain du lendemain, sans souci de l’avenir, vivant de peu, attendant avec impatience les joies de ma soirée solitaire, et me disant à part moi, en griffonnant comme une machine stupide : Eh ! eh !… pourtant… si je voulais !…

 

– Certes, … vous auriez pu comme un autre peut-être arriver à une haute position, dit Adrienne, singulièrement touchée de la philosophie pratique de Rodin.

 

– Oui… je le crois, j’aurais pu arriver…, mais dès que je le pouvais… à quoi bon ? Voyez-vous, ma chère demoiselle, ce qui rend souvent les gens d’une valeur quelconque inexplicables pour le vulgaire… c’est qu’ils se contentent souvent de dire : si je voulais !

 

– Mais enfin, monsieur… sans tenir beaucoup aux aisances de la vie, il est un certain bien-être que l’âge rend presque indispensable, auquel vous renoncez absolument…

 

– Détrompez-vous, s’il vous plaît, ma chère demoiselle, dit Rodin en souriant avec finesse, je suis très sybarite, il me faut absolument un bon vêtement, un bon poêle, un bon matelas, un bon morceau de pain, un bon radis, bien piquant, assaisonné de bon sel gris, de bonne eau limpide, et pourtant, malgré la complication de mes goûts, mes douze cents francs me suffisent et au-delà, puisque je puis faire quelques économies.

 

– Et maintenant que vous voici sans emploi, comment allez-vous vivre ; monsieur ? dit Adrienne de plus en plus intéressée par la bizarrerie de cet homme, et pensant à mettre son désintéressement à l’épreuve.

 

– J’ai un petit boursicaut ; il me suffira pour rester ici jusqu’à ce que j’aie délié jusqu’au dernier fil la noire trame du père d’Aigrigny ; je me dois cette réparation pour avoir été sa dupe ; trois ou quatre jours suffiront je l’espère à cette besogne. Après quoi, j’ai la certitude de trouver un modeste emploi dans ma province, chez un receveur particulier des contributions. Il y a peu de temps déjà quelqu’un me voulant du bien m’avait fait cette offre ; mais je n’avais pas voulu quitter le père d’Aigrigny, malgré les grands avantages que l’on me proposait… Figurez-vous donc huit cents francs, ma chère demoiselle, huit cent francs, nourri et logé… Comme je suis un peu sauvage, j’aurai préféré être logé à part… mais, vous sentez bien, on me donne déjà tant… que je passerai pardessus ce petit inconvénient.

 

Il faut renoncer à peindre l’ingénuité de Rodin en faisant ces petites confidences ménagères, et surtout abominablement mensongères, à Mlle de Cardoville, qui sentit son dernier soupçon disparaître.

 

– Comment, monsieur, dit-elle au jésuite avec intérêt, dans trois ou quatre jours vous aurez quitté Paris ?

 

– Je l’espère bien, ma chère demoiselle, et cela… ajouta-t-il d’un ton mystérieux, et cela pour plusieurs raisons… mais ce qui me serait bien précieux, reprit-il d’un ton grave et pénétré en contemplant Adrienne avec attendrissement, ce serait d’emporter au moins avec moi cette conviction, que vous m’avez su quelque gré d’avoir, à la seule lecture de votre entretien avec la princesse de Saint-Dizier, deviné en vous une valeur peut-être sans pareille de nos jours, chez une jeune personne de votre âge et de votre condition…

 

– Ah ! monsieur, dit Adrienne en souriant, ne vous croyez pas obligé de me rendre sitôt les louanges sincères que j’ai adressées à votre supériorité d’esprit… J’aimerais mieux de l’ingratitude.

 

– Eh ! mon Dieu… je ne vous flatte pas, ma chère demoiselle ; à quoi bon ? Nous ne devons plus nous revoir… Non, je ne vous flatte pas… je vous comprends, voilà tout… et ce qui va vous sembler bizarre, c’est que votre aspect complète l’idée que je m’étais faite de vous, ma chère demoiselle, en lisant votre entretien avec votre tante ; ainsi quelques côtés de votre caractère, jusqu’alors obscurs pour moi, sont maintenant vivement éclairés.

 

– En vérité, monsieur, vous m’étonnez de plus en plus…

 

– Que voulez-vous ? je vous dis naïvement mes impressions ; à cette heure je m’explique parfaitement, par exemple, votre amour passionné du beau, votre culte religieux pour les sensualités raffinées, vos ardentes aspirations vers un monde meilleur, votre courageux mépris pour bien des usages dégradants, serviles, auxquels la femme est soumise ; oui, maintenant, je comprends mieux encore le noble orgueil avec lequel vous contemplez ce flot d’hommes vains, suffisants, ridicules, pour qui la femme est une créature à eux dévolue, de par les lois qu’ils ont faites à leur image, qui n’est pas belle. Selon ces tyranneaux, la femme, espèce inférieure, à laquelle un concile de cardinaux a daigné reconnaître une âme à deux voix de majorité, ne doit-elle pas s’estimer mille fois heureuse d’être la servante de ces petits pachas, vieux à trente ans, essoufflés, épouffés, blasés, qui, las de tous les excès, voulant se reposer dans leur épuisement, songent comme on dit, à faire une fin, ce qu’ils entreprennent en épousant une pauvre jeune fille qui désire, elle, au contraire, faire un commencement !

 

Mlle de Cardoville eût certainement souri aux traits satiriques de Rodin, si elle n’eût pas été singulièrement frappée de l’entendre s’exprimer dans des termes si appropriés à elle… lorsque pour la première fois de sa vie elle voyait cet homme dangereux. Adrienne oubliait ou plutôt ignorait qu’elle avait affaire à un de ces jésuites d’une rare intelligence, et ceux-là unissent les connaissances et les ressources mystérieuses de l’espion de police à la profonde sagacité du confesseur : prêtres diaboliques, qui, au moyen de quelques renseignements, de quelques aveux, de quelques lettres, reconstruisent un caractère comme Cuvier reconstruisait un corps, d’après quelques fragments zoologiques.

 

Adrienne, loin d’interrompre Rodin, l’écoutait avec une curiosité croissante. Sûr de l’effet qu’il produisait, celui-ci continua d’un ton indigné :

 

– Et votre tante et l’abbé d’Aigrigny vous traitaient d’insensée parce que vous vous révoltiez contre le joug futur de ces tyranneaux ! parce qu’en haine des vices honteux de l’esclavage, vous vouliez être indépendante avec les loyales qualités de l’indépendance, libre avec les fières vertus de la liberté !

 

– Mais, monsieur, dit Adrienne de plus en plus surprise, comment mes pensées peuvent-elles vous être aussi familières ?

 

– D’abord, je vous connais parfaitement, grâce à votre entretien avec Mme de Saint-Dizier ; et puis, si par hasard nous poursuivions tous deux le même but, quoique par des moyens divers, reprit finement Rodin en regardant Mlle de Cardoville d’un air d’intelligence, pourquoi nos convictions ne seraient-elles pas les mêmes ?

 

– Je ne vous comprends pas… monsieur… De quel but voulez-vous donc parler ?…

 

– Du but que tous les esprits élevés, généreux, indépendants poursuivent incessamment… les uns agissant comme vous, ma chère demoiselle, par passion, par instinct, sans se rendre compte peut-être de la haute mission qu’ils sont appelés à remplir. Ainsi, par exemple, lorsque vous vous complaisez dans les délices les plus raffinés, lorsque vous vous entourez de tout ce qui charme vos sens… croyez-vous ne céder qu’à l’attrait du beau, qu’à un besoin de jouissances exquises ?… Non, non, mille fois non… car alors vous ne seriez qu’une créature incomplète, odieusement personnelle, une sèche égoïste d’un goût très recherché… rien de plus… et à votre âge, ce serait hideux, ma chère demoiselle, ce serait hideux.

 

– Monsieur, ce jugement si sévère… le portez-vous donc sur moi ? dit Adrienne avec inquiétude, tant cet homme lui imposait déjà malgré elle.

 

– Certes, je le porterais sur vous, si vous aimiez le luxe pour le luxe ; mais non, non, un sentiment tout autre vous anime, reprit le jésuite ; ainsi, raisonnons un peu : éprouvant le besoin passionné de toutes ces jouissances, vous en sentez le prix ou le manque plus vivement que personne, n’est-il pas vrai ?

 

– En effet, dit Adrienne, vivement intéressée.

 

– Votre reconnaissance et votre intérêt sont déjà forcément acquis à ceux-là qui, pauvres, laborieux, inconnus, vous procurent ces merveilles du luxe dont vous ne pouvez vous passer ?

 

– Ce sentiment de gratitude est si vif chez moi, monsieur, reprit Adrienne de plus en plus ravie de se voir si bien comprise ou devinée, qu’un jour je fis inscrire sur un chef-d’œuvre d’orfèvrerie, au lieu du nom de son vendeur, le nom de son auteur, pauvre artiste jusqu’alors inconnu, et qui, depuis, a conquis sa véritable place.

 

– Vous le voyez, je ne me trompais pas, reprit Rodin : l’amour de ces jouissances vous rend reconnaissante pour ceux qui vous les procurent. Et ce n’est pas tout : me voilà, moi, par exemple, ni meilleur ni pire qu’un autre, mais habitué à vivre de privations dont je ne souffre pas le moins du monde. Eh bien ! les privations de mon prochain me touchent nécessairement bien moins que vous, ma chère demoiselle, car vos habitudes de bien-être… vous rendent plus forcément compatissante que toute autre pour l’infortune… Vous souffririez trop de la misère pour ne pas plaindre et secourir ceux qui en souffrent.

 

– Mon Dieu ! monsieur, dit Adrienne, qui commençait à se sentir sous le charme funeste de Rodin, plus je vous entends, plus je suis convaincue que vous défendez mille fois mieux que moi ces idées, qui m’ont été si durement reprochées par Mme de Saint-Dizier et par l’abbé d’Aigrigny. Oh ! parlez… parlez, monsieur… je ne puis vous dire avec quel bonheur… avec quelle fierté je vous écoute.

 

Et attentive, émue, les yeux attachés sur le jésuite avec autant d’intérêt que de sympathie et de curiosité, Adrienne, par un gracieux mouvement de tête qui lui était familier, rejeta en arrière les longues boucles de sa chevelure dorée, comme pour mieux contempler Rodin, qui reprit :

 

– Et vous vous étonnez, ma chère demoiselle, de n’avoir été comprise ni par votre tante ni par l’abbé d’Aigrigny ? Quel point de contact aviez-vous avec ces esprits hypocrites, jaloux, rusés, tels que je puis les juger maintenant ? Voulez-vous une nouvelle preuve de leur haineux aveuglement ? parmi ce qu’ils appelaient vos monstrueuses folies, quelle était la plus scélérate, la plus damnable ? C’était votre résolution de vivre désormais seule et à votre guise, de disposer librement de votre présent et de votre avenir, ils trouvaient cela odieux, détestable, immoral. Et pourtant, votre résolution était-elle dictée par un fol amour de liberté ? Non ! Par une aversion désordonnée de tout joug, de toute contrainte ? Non ! Par l’unique désir de vous singulariser ? Non ! car alors, je vous aurais durement blâmée.

 

– D’autres raisons m’ont en effet guidée, je vous l’assure, dit vivement Adrienne, devenant très jalouse de l’estime que son caractère pourrait inspirer à Rodin.

 

– Eh ! je le sais bien, vos motifs n’étaient et ne pouvaient être qu’excellents, reprit le jésuite. Cette résolution si attaquée, pourquoi la prenez-vous ? Est-ce pour braver les usages reçus ? non, vous les avez respectés tant que la haine de Mme de Saint-Dizier ne vous a pas forcée de vous soustraire à son impitoyable tutelle. Voulez-vous vivre seule pour échapper à la surveillance du monde ? non, vous serez cent fois plus en évidence dans cette vie exceptionnelle que dans tout autre condition ! Voulez-vous enfin mal employer votre liberté ? non, mille fois non ! pour faire le mal, on recherche l’ombre, l’isolement ; posée, au contraire, comme vous le serez, tous les yeux jaloux et envieux du troupeau vulgaire seront constamment braqués sur vous… Pourquoi donc enfin prenez-vous cette détermination si courageuse, si rare, qu’elle en est unique chez une jeune personne de votre âge ? Voulez-vous que je vous le dise, moi… ma chère demoiselle ? Eh bien, vous voulez prouver par votre exemple que toute femme au cœur pur, à l’esprit droit, au caractère ferme, à l’âme indépendante, peut noblement et fièrement sortir de la tutelle humiliante que l’usage lui impose ! Oui, au lieu d’accepter une vie d’esclave en révolte, vie fatalement vouée à l’entière responsabilité de tous les actes de votre vie, afin de bien constater qu’une femme complètement livrée à elle-même peut égaler l’homme en sagesse, en droiture, et le surpasser en délicatesse et en dignité… Voilà votre dessein, ma chère demoiselle. Il est noble, il est grand. Votre exemple sera-t-il imité ? je l’espère ! Mais ne le serait-il pas, que votre généreuse tentative vous placera toujours haut et bien, croyez-moi…

 

Les yeux de Mlle de Cardoville brillaient d’un fier et doux éclat, ses joues étaient légèrement colorées, son sein palpitait, elle redressait sa tête charmante par un mouvement d’orgueil involontaire ; enfin, complètement sous le charme de cet homme diabolique, elle s’écria :

 

– Mais, monsieur, qui êtes-vous donc pour connaître, pour analyser ainsi mes plus secrètes pensées, pour lire dans mon âme plus clairement que je n’y lis moi-même, pour donner une nouvelle vie, un nouvel élan à ces idées d’indépendance qui depuis si longtemps germent en moi ? qui êtes-vous donc enfin pour me relever si fort à mes propres yeux, que maintenant j’ai la conscience d’accomplir une mission honorable pour moi, et peut-être utile à celles de mes sœurs qui souffrent dans un dur servage ?… Encore une fois, qui êtes-vous, monsieur ?

 

– Qui je suis, mademoiselle ! répondit Rodin avec un sourire d’adorable bonhomie ; je vous l’ai dit, je suis un pauvre vieux bonhomme qui, depuis quarante ans, après avoir chaque jour servi de machine à écrire les idées des autres, rentre chaque soir dans son réduit, où il se permet alors d’élucubrer ses idées à lui ; un brave homme qui, de son grenier, assiste et prend même un peu de part au mouvement des esprit généreux qui marchent vers un but plus profond peut-être qu’on ne le pense communément… Aussi, ma chère demoiselle, je vous le disais tout à l’heure, vous et moi nous tendons aux mêmes fins, vous sans y réfléchir et en continuant d’obéir à vos rares et divins instincts. Aussi, croyez-moi, vivez, vivez, toujours belle, toujours libre, toujours heureuse ! c’est votre mission ; elle est plus providentielle que vous ne le pensez, oui, continuez à vous entourer de toutes les merveilles du luxe et des arts ; raffinez encore vos sens, épurez encore vos goûts par le choix exquis de vos jouissances ; dominez par l’esprit, la grâce, par la pureté, cet imbécile et laid troupeau d’hommes, qui dès demain, vous voyant seule et libre, va vous entourer, ils vous croiront une proie facile, dévolue à leur cupidité, à leur égoïsme, à leur sotte fatuité. Raillez, stigmatisez ces prétentions niaises et sordides ; soyez reine de ce monde et digne d’être respectée comme une reine… Aimez… brillez… jouissez… c’est votre rôle ici-bas ; n’en doutez pas ! toutes ces fleurs dont Dieu vous comble à profusion porteront un jour des fruits excellents. Vous aurez cru vivre seulement pour le plaisir… vous aurez vécu pour le plus noble but où puisse prétendre une âme grande et belle… Aussi peut-être… dans quelques années d’ici, nous nous rencontrerons encore : vous, de plus en plus belle et fêtée… moi, de plus en plus vieux et obscur ; mais, il n’importe… une voix secrète vous dit maintenant, j’en suis sûr, qu’entre nous deux, si dissemblables, il existe un lien caché, une communion mystérieuse que désormais rien ne pourra détruire !

 

En prononçant ces derniers mots avec un accent si profondément ému qu’Adrienne en tressaillit, Rodin s’était approché d’elle sans qu’elle s’en aperçût, et pour ainsi dire sans marcher, en traînant ses pas et en glissant sur le parquet, par une sorte de lente circonvolution de reptile ; il avait parlé avec tant d’élan, tant de chaleur, que sa face blafarde s’était légèrement colorée, et que sa repoussante laideur disparaissait presque devant le pétillant éclat de ses petits yeux fauves, alors bien ouverts, ronds et fixes, qu’il attachait obstinément sur Adrienne ; celle-ci, penchée, les lèvres entr’ouvertes, la respiration oppressée, ne pouvait non plus détacher ses regards de ceux du jésuite ; il ne parlait plus, et elle écoutait encore. Ce qu’éprouvait cette belle jeune fille, si élégante, à l’aspect de ce vieux petit homme, chétif, laid et sale, était inexplicable. La comparaison si vulgaire, et pourtant si vraie, de l’effrayante fascination du serpent sur l’oiseau, pourrait néanmoins donner une idée de cette impression étrange.

 

La tactique de Rodin était habile et sûre. Jusqu’alors Mlle de Cardoville n’avait raisonné ni ses goûts ni ses instincts ; elle s’y était livrée parce qu’ils étaient inoffensifs et charmants. Combien donc devrait-elle être heureuse et fière d’entendre un homme doué d’un esprit supérieur, non seulement la louer de ces tendances dont elle avait été naguère si amèrement blâmée, mais l’en féliciter comme d’une chose grande, noble et divine ! Si Rodin se fût seulement adressé à l’amour-propre d’Adrienne, il eût échoué dans ses menées perfides, car elle n’avait pas la moindre vanité ; mais il s’adressait à tout ce qu’il y avait d’exalté, de généreux dans le cœur de cette jeune fille ; ce qu’il semblait encourager, admirer en elle, était réellement digne d’encouragement et d’admiration. Comment n’eût-elle pas été dupe de ce langage qui cachait de si ténébreux, de si funestes projets ? Frappée de la rare intelligence du jésuite, sentant sa curiosité vivement excitée par quelques mystérieuses paroles que celui-ci avait dites à dessein, ne s’expliquant pas l’action singulière que cet homme pernicieux exerçait déjà sur son esprit, ressentant une compassion respectueuse en songeant qu’un homme de cet âge, de cette intelligence, se trouvait dans la position la plus précaire, Adrienne lui dit avec sa cordialité naturelle :

 

– Un homme de votre mérite et de votre cœur, monsieur, ne doit pas être à la merci du caprice des circonstances ; quelques-unes de vos paroles ont ouvert à mes yeux des horizons nouveaux ; je sens que, sur beaucoup de points, vos conseils pourront m’être très utiles à l’avenir ; enfin, en venant m’arracher de cette maison, en vous dévouant aux autres personnes de ma famille, vous m’avez donné des marques d’intérêt que je ne puis oublier sans ingratitude… Une position bien modeste, mais assurée, vous a été enlevée… permettez-moi de…

 

– Pas un mot de plus, ma chère demoiselle, dit Rodin en interrompant Mlle de Cardoville d’un air chagrin ; je ressens pour vous une profonde sympathie ; je m’honore d’être en communauté d’idées avec vous ; je crois enfin fermement que quelque jour vous aurez à demander conseil au pauvre vieux philosophe : à cause de tout cela, je dois, je veux conserver envers vous la plus complète indépendance.

 

– Mais, monsieur, c’est au contraire moi qui serais votre obligée, si vous vouliez accepter ce que je désirerais tant vous offrir.

 

– Oh ! ma chère demoiselle, dit Rodin en souriant, je sais que votre générosité saura toujours rendre la reconnaissance légère et douce ; mais, encore une fois, je ne puis rien accepter de vous… Un jour peut-être… vous saurez pourquoi.

 

– Un jour ?

 

– Il m’est impossible de vous en dire davantage. Et puis, supposez que je vous aie quelque obligation, comment vous dire alors tout ce qu’il y a en vous de bon et de beau ? Plus tard, si vous me devez beaucoup pour mes conseils, tant mieux, je n’en serai que plus à l’aise pour vous blâmer si je vous trouve à blâmer.

 

– Mais alors, monsieur, la reconnaissance envers vous m’est donc interdite ?

 

– Non… non, dit Rodin avec une apparente émotion. Oh ! croyez-moi, il viendra un moment solennel où vous pourrez vous acquitter d’une manière digne de vous et de moi.

 

Cet entretien fut interrompu par la gardienne, qui en entrant dit à Adrienne :

 

– Mademoiselle, il y a en bas une petite ouvrière bossue qui demande à vous parler ; comme, d’après les nouveaux ordres de M. le docteur, vous êtes libre de recevoir qui vous voulez… je viens vous demander s’il faut la laisser monter… Elle est si mal mise que je n’ai pas osé.

 

– Qu’elle monte ! dit vivement Adrienne, qui reconnut la Mayeux au signalement donné par la gardienne ; qu’elle monte !…

 

– M. le docteur a aussi donné l’ordre de mettre sa voiture à la disposition de mademoiselle ; faut-il faire atteler ?

 

– Oui… dans un quart d’heure, répondit Adrienne à la gardienne, qui sortit.

 

Puis s’adressant à Rodin :

 

– Maintenant le magistrat ne peut tarder, je crois, à amener ici Mlles Simon ?

 

– Je ne le pense pas, ma chère demoiselle ; mais quelle est cette jeune ouvrière bossue ? demanda Rodin d’un air indifférent.

 

– C’est la sœur adoptive d’un brave artisan qui a tout risqué pour venir m’arracher de cette maison… monsieur, dit Adrienne avec émotion. Cette jeune ouvrière est une rare et excellente créature ; jamais pensée, jamais cœur plus généreux n’ont été cachés sous des dehors moins…

 

Mais s’arrêtant en pensant à Rodin, qui lui semblait à peu près réunir les mêmes contrastes physiques et moraux que la Mayeux, Adrienne ajouta en regardant avec une grâce inimitable le jésuite, assez étonné de cette soudaine réticence :

 

– Non… cette noble fille n’est pas la seule personne qui prouve combien la noblesse de l’âme, la supériorité de l’esprit, font prendre en indifférence de vains avantages dus seulement au hasard ou à la richesse.

 

Au moment où Adrienne prononçait ces dernières paroles, la Mayeux entra dans la chambre.

 

Treizième partie Un protecteur

I. Les soupçons.

Mlle de Cardoville s’avança vivement au devant de la Mayeux et lui dit d’une voix émue en lui tendant les bras :

 

– Venez… venez… il n’y a plus maintenant de grille qui nous sépare !

 

À cette allusion, qui lui rappelait que naguère sa pauvre mais laborieuse main avait été respectueusement baisée par cette belle et riche patricienne, la jeune ouvrière éprouva un sentiment de reconnaissance à la fois ineffable et fier. Comme elle hésitait à répondre à l’accueil cordial d’Adrienne, celle-ci l’embrassa avec une touchante effusion. Lorsque la Mayeux se vit entourée des bras charmants de Mlle de Cardoville, lorsqu’elle sentit les lèvres fraîches et fleuries de la jeune fille s’appuyer fraternellement sur ses joues pâles et maladives, elle fondit en larmes sans pouvoir prononcer une parole.

 

Rodin, retiré dans un coin de la chambre, regardait cette scène avec un secret malaise ; instruit du refus de dignité opposé par la Mayeux aux tentations perfides de la supérieure du couvent de Sainte-Marie, sachant le dévouement profond de cette généreuse créature pour Agricol, dévouement qui s’était si valeureusement reporté depuis quelques jours sur Mlle de Cardoville, le jésuite n’aimait pas à voir celle-ci prendre à tâche d’augmenter encore cette affection. Il pensait sagement qu’on ne doit jamais dédaigner un ennemi ou un ami, si petits qu’ils soient. Or, son ennemi était celui-là qui se dévouait à Mlle de Cardoville ; puis enfin, on le sait, Rodin alliait à une rare fermeté de caractère certaines faiblesses superstitieuses, et il se sentait inquiet de la singulière impression de crainte que lui inspirait la Mayeux : il se promit de tenir compte de ce pressentiment ou de cette prévision.

 

* * * * *

 

Les cœurs délicats ont quelquefois dans les petites choses des instincts d’une grâce, d’une bonté charmantes. Ainsi, après que la Mayeux eut versé d’abondantes et douces larmes de reconnaissance, Adrienne, prenant un mouchoir richement garni, en essuya pieusement les pleurs qui inondaient le mélancolique visage de la jeune ouvrière.

 

Ce mouvement, si naïvement spontané, sauva la Mayeux d’une humiliation ; car, hélas ! humiliation et souffrance, tels sont les deux abîmes que côtoie sans cesse l’infortune : aussi, pour l’infortune, la moindre délicate prévenance est-elle presque toujours un double bienfait. Peut-être va-t-on sourire de dédain au puéril détail que nous allons donner pour exemple ; mais la pauvre Mayeux, n’osant pas tirer de sa poche son vieux petit mouchoir en lambeaux, serait longtemps restée aveuglée par ses larmes, si Mlle de Cardoville n’était pas venue les essuyer.

 

– Vous êtes bonne… oh ! vous êtes noblement charitable… mademoiselle !

 

C’est tout ce que put dire l’ouvrière d’une voix profondément émue, et encore plus touchée de l’attention de Mlle de Cardoville qu’elle ne l’eût peut-être été d’un service rendu.

 

– Regardez-la… monsieur, dit Adrienne à Rodin, qui se rapprocha vivement. Oui… ajouta la jeune patricienne avec fierté… c’est un trésor que j’ai découvert… Regardez-la, monsieur, et aimez-la comme je l’aime, honorez-la comme je l’honore. C’est un de ces cœurs… comme nous les cherchons.

 

– Et comme nous les trouvons, Dieu merci ! ma chère demoiselle, dit Rodin à Adrienne en s’inclinant devant l’ouvrière.

 

Celle-ci leva lentement les yeux sur le jésuite ; à l’aspect de cette figure cadavéreuse qui lui souriait avec bénignité, la jeune fille tressaillit ; chose étrange ! elle n’avait jamais vu cet homme, et instantanément elle éprouva pour lui presque la même impression de crainte, d’éloignement, qu’il venait de ressentir pour elle. Ordinairement timide et confuse, la Mayeux ne pouvait détacher son regard de celui de Rodin ; son cœur battait avec force… ainsi qu’à l’approche d’un grand péril ; et, comme l’excellente créature ne craignait que pour ceux qu’elle aimait, elle se rapprocha involontairement d’Adrienne, tenant toujours ses yeux attachés sur Rodin.

 

Celui-ci, trop physionomiste pour ne pas s’apercevoir de l’impression redoutable qu’il causait, sentit augmenter son aversion instinctive contre l’ouvrière. Au lieu de baisser les yeux devant elle, il sembla l’examiner avec une attention si soutenue, que Mlle de Cardoville en fut étonnée.

 

– Pardon, ma chère fille, dit Rodin en ayant l’air de rassembler ses souvenirs et en s’adressant à la Mayeux ; pardon, mais je crois… que je ne me trompe point… n’êtes-vous pas allée, il y a peu de jours, au couvent de Sainte-Marie… ici près ?

 

– Oui, monsieur…

 

– Plus de doute… c’est vous !… Où avais-je donc la tête ? s’écria Rodin. C’est bien vous… j’aurais dû m’en douter plus tôt…

 

– De quoi s’agit-il donc, monsieur ? demanda Adrienne.

 

– Ah ! vous avez bien raison, ma chère demoiselle, dit Rodin en montrant du geste la Mayeux : Voilà un cœur, un noble cœur, comme nous les cherchons. Si vous saviez avec quelle dignité, avec quel courage cette pauvre enfant, qui manquait de travail, et pour elle manquer de travail c’est manquer de tout ; si vous saviez, dis-je, avec quelle dignité elle a repoussé le honteux salaire que la supérieure du couvent avait eu l’indignité de lui offrir pour l’engager à espionner une famille où elle lui proposait de la placer !…

 

– Ah !… c’est infâme ! s’écria Mlle de Cardoville avec dégoût. Une telle proposition à cette malheureuse enfant… à elle !…

 

– Mademoiselle, dit amèrement la Mayeux, je n’avais pas de travail… j’étais pauvre, on ne me connaissait pas… on a cru pouvoir tout me proposer…

 

– Et moi, je dis, reprit Rodin, que c’était une double indignité de la part de la supérieure de tenter la misère, et qu’il est doublement beau à vous d’avoir refusé.

 

– Monsieur… dit la Mayeux avec un embarras modeste.

 

– Oh ! oh ! on ne m’intimide pas, moi, reprit Rodin, louange ou blâme, je dis brutalement ce que j’ai sur le cœur… Demandez à cette chère mademoiselle. Et il indiqua du regard Adrienne. Je vous dirai donc très haut que je pense autant de bien de vous que Mlle de Cardoville en pense elle-même.

 

– Croyez-moi, mon enfant, dit Adrienne, il est des louanges qui honorent et qui récompensent, qui encouragent… et celles de M. Rodin sont du nombre… Je le sais, oh ! oui… je le sais.

 

– Du reste, ma chère demoiselle, il ne faut pas me faire tout l’honneur de ce jugement.

 

– Comment cela, monsieur ?

 

– Cette chère fille n’est-elle pas la sœur adoptive d’Agricol Baudoin, le brave ouvrier, le poète énergique populaire ? Eh bien ! est-ce que l’affection d’un tel homme n’est pas la meilleure des garanties, et ne permet pas, pour ainsi dire, de juger sur l’étiquette ? ajouta Rodin en souriant.

 

– Vous avez raison, monsieur, dit Adrienne, car, sans connaître cette chère enfant, j’ai commencé à m’intéresser très vivement à son sort du jour où son frère adoptif m’a parlé d’elle… Il s’exprimait avec tant de chaleur, tant d’abandon que tout de suite j’ai estimé la jeune fille capable d’inspirer un si noble attachement.

 

Ces mots d’Adrienne, joints à une autre circonstance, troublèrent si vivement la Mayeux que son pâle visage devint pourpre. On le sait, l’infortunée aimait Agricol d’un amour aussi passionné que douloureux et caché ; toute allusion même indirecte à ce sentiment fatal causait à la jeune fille un embarras cruel. Or, au moment où Mlle de Cardoville avait parlé de l’attachement d’Agricol pour la Mayeux, celle-ci avait rencontré le regard observateur et pénétrant de Rodin, fixé sur elle… Seule avec Adrienne, la jeune ouvrière, en entendant parler du forgeron, n’eût éprouvé qu’un sentiment de gêne passager ; mais il lui sembla malheureusement que le jésuite, qui lui inspirait déjà une frayeur involontaire, venait de lire dans son cœur et d’y surprendre le secret du funeste amour dont elle était victime… De là l’éclatante rougeur de l’infortunée, de là son embarras visible, si pénible qu’Adrienne en fut frappée.

 

Un esprit subtil et prompt comme celui de Rodin au moindre effet recherche aussitôt la cause. Procédant par rapprochement, le jésuite vit d’un côté une fille contrefaite, mais très intelligente et capable d’un dévouement passionné ; de l’autre, un jeune ouvrier, beau, hardi, spirituel et franc. « Élevés ensemble, sympathiques l’un à l’autre par beaucoup de points, ils doivent s’aimer fraternellement, se dit-il, mais l’on ne rougit pas d’un amour fraternel, et la Mayeux a rougi et s’est troublée sous mon regard ; aimerait-elle Agricol d’amour ? » Sur la voie de cette découverte, Rodin voulut poursuivre son inquisition jusqu’au bout. Remarquant la surprise que le trouble visible de la Mayeux causait à Adrienne, il dit à celle-ci en souriant et en désignant la Mayeux d’un signe d’intelligence :

 

– Hein ! voyez-vous, ma chère demoiselle, comme elle rougit, cette pauvre petite, quand on parle du vif attachement de ce brave ouvrier pour elle ?

 

La Mayeux baissa la tête, écrasée de confusion. Après une pause d’une seconde, pendant laquelle Rodin garda le silence, afin de donner au trait cruel le temps de bien pénétrer au cœur de l’infortunée, le bourreau reprit :

 

– Mais voyez donc cette chère fille, comme elle se trouble !

 

Puis, après un autre silence, s’apercevant que la Mayeux, de pourpre qu’elle était, devenait d’une pâleur mortelle et tremblait de tous ses membres, le jésuite craignit d’avoir été trop loin, car Adrienne dit à la Mayeux avec intérêt :

 

– Ma chère enfant, pourquoi donc vous troubler ainsi ?

 

– Eh ! c’est tout simple, reprit Rodin avec une simplicité parfaite, car, sachant ce qu’il voulait savoir, il tenait à paraître ne se douter de rien, eh ! c’est tout simple, cette chère fille a la modestie d’une bonne et tendre sœur pour son frère. À force de l’aimer… à force de s’assimiler à lui quand on le loue, il lui semble qu’on la loue elle-même…

 

– Et comme elle est aussi modeste qu’excellente, ajouta Adrienne en prenant les mains de la Mayeux, la moindre louange, ou pour son frère adoptif ou pour elle, la trouble au point où nous la voyons… ce qui est un véritable enfantillage dont je veux la gronder bien fort.

 

Mlle de Cardoville parlait de très bonne foi, l’explication donnée par Rodin lui semblant et étant en effet fort plausible. Ainsi que toutes les personnes qui, redoutant à chaque minute de voir pénétrer leur douloureux secret, se rassurent aussi vite qu’elles s’effrayent, la Mayeux se persuada – eut besoin de se persuader, pour ne pas mourir de honte, – que les dernières paroles de Rodin étaient sincères, et qu’il ne se doutait pas de l’amour qu’elle ressentait pour Agricol. Alors ses angoisses diminuèrent et elle trouva quelques paroles à adresser à Mlle de Cardoville.

 

– Excusez-moi, mademoiselle, dit-elle timidement, je suis si peu habituée à une bienveillance semblable à celle dont vous me comblez que je réponds mal à vos bontés pour moi.

 

– Mes bontés, pauvre enfant ! dit Adrienne, je n’ai encore rien fait pour vous. Mais, Dieu merci ! dès aujourd’hui, je pourrai tenir ma promesse, récompenser votre dévouement pour moi, votre courageuse résignation, votre saint amour du travail et la dignité dont vous avez donné tant de preuves au milieu des plus cruelles préoccupations ; en un mot, dès aujourd’hui, si cela vous convient, nous ne nous quitterons plus.

 

– Mademoiselle, c’est trop de bonté, dit la Mayeux d’une voix tremblante, mais je…

 

– Ah ! rassurez-vous, dit Adrienne, en l’interrompant et en la devinant, si vous acceptez, je saurai concilier, avec mon désir un peu égoïste de vous avoir auprès de moi, l’indépendance de votre caractère, vos habitudes du travail, votre goût pour la retraite et votre besoin de vous dévouer à tout ce qui mérite la commisération ; et même, je ne vous le cache pas, c’est en vous donnant surtout les moyens de satisfaire ces généreuses tendances que je compte vous séduire et vous fixer près de moi.

 

– Mais qu’ai-je donc fait, mademoiselle, dit naïvement la Mayeux, pour mériter tant de reconnaissance de votre part ? N’est-ce pas vous, au contraire qui avez commencé par vous montrer si généreuse envers mon frère adoptif ?

 

– Oh ! je ne vous parle pas de reconnaissance, dit Adrienne, nous sommes quittes… mais je vous parle de l’affection, de l’amitié sincère que je vous offre.

 

– De l’amitié… à moi… mademoiselle ?

 

– Allons ! allons ! lui dit Adrienne avec un charmant sourire, ne soyez pas orgueilleuse parce que vous avez l’avantage de la position ; et puis, j’ai mis dans ma tête que vous seriez mon amie… et, vous le verrez, cela sera… Mais, maintenant, j’y songe… et c’est un peu tard… quelle bonne fortune vous amène ici ?

 

– Ce matin, M. Dagobert a reçu une lettre dans laquelle on le priait de se rendre ici, où il trouverait, disait-on, de bonnes nouvelles relativement à ce qui l’intéresse le plus au monde… Croyant qu’il s’agissait des demoiselles Simon, il m’a dit : « La Mayeux, vous avez pris tant d’intérêt à ce qui regarde ces enfants, qu’il faut que vous veniez avec moi ; vous verrez ma joie en les retrouvant : ce sera votre récompense… »

 

Adrienne regarda Rodin. Celui-ci fit un signe de tête affirmatif et dit :

 

– Oui, oui, chère demoiselle, c’est moi qui ai écrit à ce brave soldat… mais sans signer et sans m’expliquer davantage ; vous saurez pourquoi.

 

– Alors, ma chère enfant, comment êtes-vous venue seule ? dit Adrienne.

 

– Hélas, mademoiselle, j’ai été, en arrivant, si émue de votre accueil que je n’ai pu vous dire mes craintes.

 

– Quelles craintes ? demanda Rodin.

 

– Sachant que vous habitiez ici, mademoiselle, j’ai supposé que c’était vous qui aviez fait tenir cette lettre à M. Dagobert ; je le lui ai dit, il l’a cru comme moi. Arrivé ici, son impatience était si grande qu’il a demandé dès la porte si les orphelines étaient dans cette maison… il les a dépeintes. On lui a dit que non. Alors, malgré mes supplications, il a voulu aller au couvent s’informer d’elles.

 

– Quelle imprudence !… s’écria Adrienne.

 

– Après ce qui s’est passé lors de l’escalade nocturne du couvent ! ajouta Rodin en haussant les épaules.

 

– J’ai eu beau lui observer, reprit la Mayeux, que la lettre n’annonçait pas positivement qu’on lui remettrait les orphelines, mais qu’on le renseignerait sans doute sur elles, il n’a pas voulu m’écouter, et m’a dit : « Si je n’apprends rien… j’irai vous rejoindre… mais elles étaient avant-hier au couvent ; maintenant tout est découvert, on ne peut me les refuser. »

 

– Et avec une tête pareille, dit Rodin en souriant, il n’y a pas de discussion possible…

 

– Pourvu, mon Dieu, qu’il ne soit pas reconnu ! dit Adrienne en songeant aux menaces de M. Baleinier.

 

– Ceci n’est pas présumable, reprit Rodin, on lui refusera la porte… Voilà, je l’espère, le plus grand mécompte qui l’attendra. Du reste, le magistrat ne peut tarder à revenir avec ces jeunes filles… Je n’ai plus besoin ici… d’autres soins m’appellent. Il faut que je m’informe du prince Djalma ; aussi, veuillez dire quand et où je pourrai vous voir, ma chère demoiselle, afin de vous tenir au courant de mes recherches… et de convenir de tout ce qui regarde le prince Djalma, si, comme je l’espère, ces recherches ont de bons résultats.

 

– Vous me trouverez chez moi, dans ma nouvelle maison, où je vais aller en sortant d’ici, rue d’Anjou, à l’ancien hôtel de Beaulieu… Mais j’y songe, dit tout à coup Adrienne après quelques moments de réflexion, il ne me paraît ni convenable, ni peut-être prudent, pour plusieurs raisons, de loger le prince Djalma dans le pavillon que j’occupe à l’hôtel de Saint-Dizier. J’ai vu il y a peu de temps une charmante petite maison toute meublée, toute prête ; quelques embellissements réalisables en vingt-quatre heures en feront un très joli séjour… Oui, ce sera mille fois préférable, ajouta Mlle de Cardoville après un nouveau silence, et puis ainsi je pourrai garder sûrement le plus strict incognito.

 

– Comment ! s’écria Rodin, dont les projets se trouvaient dangereusement dérangés par cette nouvelle résolution de la jeune fille, vous voulez qu’il ignore…

 

– Je veux que le prince Djalma ignore absolument quel est l’ami inconnu qui lui vient en aide ; je désire que mon nom ne lui soit pas prononcé, et qu’il ne sache pas même que j’existe… quant à présent du moins… Plus tard… dans un mois peut-être… je verrai… les circonstances me guideront.

 

– Mais cet incognito, dit Rodin cachant son vif désappointement, ne sera-t-il pas bien difficile à garder ?

 

– Si le prince eût habité mon pavillon, je suis de votre avis, le voisinage de ma tante aurait pu l’éclairer, et cette crainte est une des raisons qui me font renoncer à mon premier projet… Mais le prince habitera un quartier assez éloigné… la rue Blanche. Qui l’instruirait de ce qu’il doit ignorer ? Un de mes vieux amis, M. Norval, vous, monsieur, et cette digne enfant – elle montra la Mayeux – sur la discrétion de qui je puis compter comme sur la vôtre, vous connaissez seuls mon secret… il sera donc parfaitement gardé. Du reste, demain nous causerons plus longuement à ce sujet ; il faut d’abord que vous parveniez à retrouver ce malheureux jeune prince.

 

Rodin, quoique profondément courroucé de la subite détermination d’Adrienne au sujet de Djalma, fit bonne contenance et répondit :

 

– Vos intentions seront scrupuleusement suivies, ma chère demoiselle, et demain, si vous le permettez, j’irai vous rendre bon compte… de ce que vous daigniez appeler tout à l’heure ma mission providentielle.

 

– À demain donc… et je vous attendrai avec impatience, dit affectueusement Adrienne à Rodin. Permettez-moi toujours de compter sur vous, comme de ce jour vous pouvez compter sur moi. Il faudra m’être indulgent, car je prévois que j’aurai encore bien des conseils, bien des services à vous demander… moi qui déjà… vous dois tant…

 

– Vous ne me devrez jamais assez, ma chère demoiselle, jamais assez, dit Rodin en se dirigeant discrètement vers la porte après s’être incliné devant Adrienne.

 

Au moment où il allait sortir, il se trouva face à face avec Dagobert.

 

– Ah !… enfin j’en tiens un… s’écria le soldat en saisissant le jésuite au collet d’une main vigoureuse.

 

II. Les excuses.

Mlle de Cardoville, en voyant Dagobert saisir si rudement Rodin au collet, s’était écriée avec effroi, en faisant quelques pas vers le soldat :

 

– Au nom du ciel ! monsieur… que faites-vous ?

 

– Ce que je fais ! répondit durement le soldat sans lâcher Rodin et en tournant la tête du côté d’Adrienne, qu’il ne reconnaissait pas, je profite de l’occasion pour serrer la gorge d’un des misérables de la bande du renégat, jusqu’à ce qu’il m’ait dit où sont mes pauvres enfants.

 

– Vous m’étranglez… dit le jésuite d’une voix syncopée en tâchant d’échapper au soldat.

 

– Où sont les orphelines, puisqu’elles ne sont pas ici et qu’on m’a fermé la porte du couvent sans vouloir me répondre ? cria Dagobert d’une voix tonnante.

 

– À l’aide ! murmura Rodin.

 

– Ah ! c’est affreux ! dit Adrienne.

 

Et pâle, tremblante, s’adressant à Dagobert, les mains jointes :

 

– Grâce, monsieur !… écoutez-moi… écoutez-le…

 

– Monsieur Dagobert ! s’écria la Mayeux en courant saisir de ses faibles mains le bras de Dagobert et lui montrant Adrienne… c’est Mlle de Cardoville… Devant elle, quelle violence !… et puis, vous vous trompez, … sans doute.

 

Au nom de Mlle de Cardoville, la bienfaitrice de son fils, le soldat se retourna brusquement et lâcha Rodin ; celui-ci, rendu cramoisi par la colère et par la suffocation, se hâta de rajuster son collet et sa cravate.

 

– Pardon, mademoiselle… dit Dagobert en allant vers Adrienne, encore pâle de frayeur, je ne savais pas qui vous étiez… mais le premier mouvement m’a emporté malgré moi…

 

– Mais, mon Dieu ! qu’avez-vous contre monsieur ? dit Adrienne. Si vous m’aviez écoutée, vous sauriez…

 

– Excusez-moi si je vous interromps, mademoiselle, dit le soldat à Adrienne d’une voix contenue.

 

Puis, s’adressant à Rodin, qui avait repris son sang-froid :

 

– Remerciez mademoiselle, et allez-vous en… Si vous restez là… je ne réponds pas de moi…

 

– Un mot seulement, mon cher monsieur, dit Rodin, je…

 

– Je vous dis que je ne réponds pas de moi si vous restez là ! s’écria Dagobert en frappant du pied.

 

– Mais, au nom du ciel, dites au moins la cause de cette colère… reprit Adrienne, et surtout ne vous fiez pas aux apparences ; calmez-vous et écoutez-nous…

 

– Que je me calme, mademoiselle ! s’écria Dagobert avec désespoir ; mais je ne pense qu’à une chose… mademoiselle… à l’arrivée du maréchal Simon ; il sera à Paris aujourd’hui ou demain…

 

– Il serait possible ! dit Adrienne.

 

Rodin fit un mouvement de surprise et de joie.

 

– Hier soir, reprit Dagobert, j’ai reçu une lettre du maréchal ; il a débarqué au Havre ; depuis trois jours, j’ai fait démarches sur démarches, espérant que les orphelines me seraient rendues, puisque la machination de ces misérables avait échoué – (et il montra Rodin avec un nouveau geste de colère). – Eh bien non… ils complotent encore quelque infamie. Je m’attends à tout…

 

– Mais, monsieur, dit Rodin s’avançant, permettez-moi de vous…

 

– Sortez ! s’écria Dagobert, dont l’irritation et l’anxiété redoublaient en songeant que d’un moment à l’autre le maréchal pouvait arriver à Paris ; sortez… car, sans mademoiselle… je me serais au moins vengé sur quelqu’un…

 

Rodin fit un signe d’intelligence à Adrienne, dont il se rapprocha prudemment, lui montra Dagobert d’un geste de commisération touchante, et dit à ce dernier :

 

– Je sortirai donc, monsieur, et… d’autant plus volontiers que je quittais cette chambre quand vous y êtes rentré.

 

Puis, se rapprochant tout à fait de Mlle de Cardoville, le jésuite lui dit à voix basse :

 

– Pauvre soldat !… la douleur l’égare ; il serait incapable de m’entendre. Expliquez-lui, ma chère demoiselle ; il sera bien attrapé, ajouta-t-il d’un air fin ; mais en attendant, reprit Rodin en fouillant dans la poche de côté de sa redingote et en tirant un paquet, remettez-lui ceci, je vous prie, ma chère demoiselle !… c’est ma vengeance… elle sera bonne.

 

Et comme Adrienne, tenant le petit paquet dans sa main, regardait le jésuite avec étonnement, celui-ci mit son index sur sa lèvre comme pour recommander le silence à la jeune fille, gagna la porte et marcha à reculons sur la pointe des pieds, et sortit après avoir encore d’un geste de pitié montré Dagobert, qui, dans un morne abattement, la tête baissée, les bras croisés sur la poitrine, restait muet aux consolations empressées de la Mayeux.

 

Lorsque Rodin eut quitté la chambre, Adrienne, s’approchant du soldat, lui dit de sa voix douce et avec l’expression d’un profond intérêt :

 

– Votre entrée si brusque m’a empêchée de vous faire une question bien intéressante pour moi… Et votre blessure ?

 

– Merci, mademoiselle, dit Dagobert en sortant de sa pénible préoccupation, merci ! ça n’est pas grand’chose, mais je n’ai pas le temps d’y songer… Je suis fâché d’avoir été si brutal devant vous, d’avoir chassé ce misérable… mais c’est plus fort que moi : à la vue de ces gens-là mon sang ne fait qu’un tour.

 

– Et pourtant, croyez-moi, vous avez été trop prompt à juger… la personne qui était là tout à l’heure.

 

– Trop prompt… mademoiselle… mais ce n’est pas d’aujourd’hui que je le connais… Il était avec ce renégat d’abbé d’Aigrigny…

 

– Sans doute… ce qui ne l’empêche pas d’être un honnête et excellent homme…

 

– Lui ?… s’écria Dagobert.

 

– Oui… et il n’est en ce moment occupé que d’une chose… de vous faire rendre vos chères enfants.

 

– Lui ?… reprit Dagobert en regardant Adrienne comme s’il ne pouvait croire à ce qu’il entendait ; lui… me rendre mes enfants ?

 

– Oui… plus tôt que vous ne le pensez, peut-être.

 

– Mademoiselle, dit tout à coup Dagobert, il vous trompe… vous êtes dupe de ce vieux gueux-là.

 

– Non, dit Adrienne en secouant la tête en souriant, j’ai des preuves de sa bonne foi… D’abord, c’est lui qui me fait sortir de cette maison.

 

– Il serait vrai ! dit Dagobert confondu.

 

– Très vrai, et, qui plus est, voici quelque chose qui vous raccommodera peut-être avec lui, dit Adrienne en remettant à Dagobert le petit paquet que Rodin venait de lui donner au moment de s’en aller ; ne voulant pas vous exaspérer davantage par sa présence, il m’a dit : « Mademoiselle, remettez ceci à ce brave soldat ; ce sera ma vengeance. »

 

Dagobert regardait Mlle de Cardoville avec surprise en ouvrant machinalement le petit paquet. Lorsqu’il l’eut développé et qu’il eut reconnu sa croix d’argent, noircie par les années, et le vieux ruban rouge fané qu’on lui avait dérobés à l’auberge du Faucon blanc avec ses papiers, il s’écria, d’une voix entrecoupée, le cœur palpitant :

 

– Ma croix !… ma croix !… c’est ma croix !

 

Et dans l’exaltation de sa joie, il pressait l’étoile d’argent contre sa moustache grise. Adrienne et la Mayeux se sentaient profondément touchées de l’émotion du soldat, qui s’écria en courant vers la porte par où venait de sortir Rodin :

 

– Après un service rendu au maréchal Simon, à ma femme ou à mon fils, on ne pouvait rien faire de plus pour moi… Et vous répondez de ce brave homme, mademoiselle ? Et je l’ai injurié… maltraité devant vous… Il a droit à une réparation… il l’aura. Oh ! il l’aura.

 

Ce disant, Dagobert sortit précipitamment de la chambre, traversa deux pièces en courant, gagna l’escalier, le descendit rapidement et atteignit Rodin à la dernière marche.

 

– Monsieur, lui dit le soldat d’une voix émue, en le saisissant par le bras, il faut remonter tout de suite.

 

– Il serait pourtant bon de vous décider à quelque chose, mon cher monsieur, dit Rodin en s’arrêtant avec bonhomie ; il y a un instant vous m’ordonniez de m’en aller, maintenant il s’agit de revenir. À quoi nous arrêtons-nous ?

 

– Tout à l’heure, monsieur, j’avais tort, et quand j’ai un tort, je le répare. Je vous ai injurié, maltraité devant témoins, je vous ferai mes excuses devant témoins.

 

– Mais, mon cher monsieur… Je vous… rends grâce… je suis pressé…

 

– Qu’est-ce que cela me fait que vous soyez pressé ?… Je vous dis que vous allez remonter tout de suite… ou sinon… ou sinon… ou sinon…, reprit Dagobert en prenant la main du jésuite et en la serrant avec autant de cordialité que d’attendrissement, ou sinon le bonheur que vous me causez en me rendant ma croix ne sera pas complet.

 

– Qu’à cela ne tienne, alors, mon bon ami, remontons… remontons…

 

– Et non seulement vous m’avez rendu ma croix… que j’ai… eh bien, oui ! que j’ai pleurée, allez, sans le dire à personne, s’écria Dagobert avec effusion ; mais cette demoiselle m’a dit que, grâce à vous… ces pauvres enfants ! Voyons… pas de fausse joie… Est-ce bien vrai ? mon Dieu ! est-ce bien vrai ?

 

– Eh ! eh ! voyez-vous le curieux ? dit Rodin en souriant avec finesse.

 

Puis il ajouta :

 

– Allons, allons, soyez tranquille… on vous les rendra, vos deux anges, vieux diable à quatre.

 

Et le jésuite remonta l’escalier.

 

– On me les rendra… aujourd’hui ? s’écria Dagobert.

 

Et au moment où Rodin gravissait les marches, il l’arrêta brusquement par la manche.

 

– Ah ! çà, mon bon ami, dit le jésuite, décidément nous arrêtons-nous ? montons-nous ? descendons-nous ? Sans reproche, vous me faites aller comme un tonton.

 

– C’est juste… là-haut nous nous expliquerons mieux. Venez… alors, venez vite… dit Dagobert.

 

Puis, prenant Rodin sous le bras, il lui fit hâter le pas et le ramena triomphant dans la chambre où Adrienne et la Mayeux étaient restées, très surprises de la subite disparition du soldat.

 

– Le voilà… le voilà ! s’écria Dagobert en rentrant. Heureusement, je l’ai rattrapé au bas de l’escalier.

 

– Et vous m’avez fait remonter d’un fier pas ! ajouta Rodin passablement essoufflé.

 

– Maintenant, monsieur, dit Dagobert d’une voix grave, je déclare devant mademoiselle que j’ai eu tort de vous brutaliser, de vous injurier ; je vous en fais mes excuses, monsieur, et je reconnais avec joie que je vous dois… oh !… beaucoup… oui… je vous le jure, quand je dois… je paye.

 

Et Dagobert tendit encore sa loyale main à Rodin, qui la serra d’une façon fort affable en ajoutant :

 

– Eh ! mon Dieu ! de quoi s’agit-il donc ? Quel est donc ce grand service dont vous parlez ?

 

– Et cela, dit Dagobert en faisant briller sa croix aux yeux de Rodin ; mais vous ne savez donc pas ce que c’est pour moi que cette croix !

 

– Supposant, au contraire, que vous deviez y tenir, je comptais avoir le plaisir de vous la remettre moi-même. Je l’avais apportée pour cela… Mais, entre nous… vous m’avez, dès mon arrivée, si… si familièrement accueilli… que je n’ai pas eu le temps de…

 

– Monsieur, dit Dagobert confus, je vous assure que je me repens cruellement de ce que j’ai fait.

 

– Je le sais… mon bon ami… n’en parlons donc plus… Ah ! çà, vous y teniez donc beaucoup, à cette croix ?

 

– Si j’y tenais, monsieur ! s’écria Dagobert ; mais cette croix, – et il la baisa encore, – c’est ma relique à moi… Celui de qui elle me venait était mon saint… mon dieu… et il l’avait touchée…

 

– Comment ! dit Rodin en feignant de regarder la croix avec autant de curiosité que d’admiration respectueuse, comment ! Napoléon… le grand Napoléon aurait touché de sa propre main, de sa main victorieuse… cette noble étoile de l’honneur ?

 

– Oui, monsieur, de sa main ; il l’avait placée là, sur ma poitrine sanglante, comme pansement à ma cinquième blessure… aussi, voyez-vous, je crois qu’au moment de crever de faim, entre du pain et ma croix… je n’aurais pas hésité… afin de l’avoir en mourant sur le cœur… Mais assez… parlons d’autre chose… C’est bête, un vieux soldat, n’est-ce pas ? ajouta Dagobert en passant la main sur ses yeux.

 

Puis, comme s’il avait honte de nier ce qu’il éprouvait :

 

– Eh bien, oui ! reprit-il en relevant vivement la tête, et ne cherchant pas à cacher une larme qui roulait sur sa joue, oui, je pleure de joie d’avoir retrouvé ma croix… ma croix que l’empereur m’avait donnée… de sa main victorieuse, comme dit ce brave homme…

 

– Bénie soit donc ma pauvre vieille main de vous avoir rendu ce trésor glorieux, dit Rodin avec émotion.

 

Et il ajouta :

 

– Ma foi ! la journée sera bonne pour tout le monde ; aussi je vous l’annonçais ce matin dans ma lettre…

 

– Cette lettre sans signature, demanda le soldat de plus en plus surpris, c’était vous ?…

 

– C’était moi qui vous l’écrivais. Seulement, craignant quelque nouveau piège d’Aigrigny, je n’ai pas voulu, vous entendez bien, m’expliquer plus clairement.

 

– Ainsi, mes orphelines… je vais les revoir ?

 

Rodin fit un signe de tête affirmatif plein de bonhomie.

 

– Oui, tout à l’heure, dans un instant peut-être… dit Adrienne en souriant. Eh bien ! avais-je raison de vous dire que vous aviez mal jugé monsieur ?

 

– Eh ! que ne me disait-il cela quand je suis entré ! s’écria Dagobert ivre de joie.

 

– Il y avait à cela un inconvénient, mon ami, dit Rodin : c’est que, dès votre entrée, vous avez entrepris de m’étrangler…

 

– C’est vrai… j’ai été trop prompt ; encore une fois, pardon ; mais que voulez-vous que je vous dise ?… Je vous avais toujours vu contre nous avec l’abbé d’Aigrigny, et, dans le premier moment…

 

– Mademoiselle, dit Rodin en s’inclinant devant Adrienne, cette chère demoiselle vous dira que j’étais, sans le savoir, complice de bien des perfidies ; mais, dès que j’ai pu voir clair dans les ténèbres… j’ai quitté le mauvais chemin où j’étais engagé malgré moi, pour marcher vers ce qui était honnête, droit et juste.

 

Adrienne fit un signe de tête affirmatif à Dagobert, qui semblait l’interroger du regard.

 

– Si je n’ai pas signé la lettre que je vous ai écrite, mon bon ami, ç’a été de crainte que mon nom ne vous inspirât de mauvais soupçons ; si, enfin, je vous ai prié de vous rendre ici et non pas au couvent, c’est que j’avais peur, comme cette chère demoiselle, que vous ne fussiez reconnu par le concierge ou par le jardinier, et votre escapade de l’autre nuit pouvait rendre cette reconnaissance dangereuse.

 

– Mais M. Baleinier est instruit de tout, j’y songe maintenant, dit Adrienne avec inquiétude ; il m’a menacée de dénoncer M. Dagobert et son fils si je portais plainte.

 

– Soyez tranquille, ma chère demoiselle ; c’est vous maintenant qui dicterez les conditions… répondit Rodin. Fiez-vous à moi ; quant à vous, mon bon ami… vos tourments sont finis.

 

– Oui, dit Adrienne : un magistrat rempli de droiture, de bienveillance, est allé chercher au couvent les filles du maréchal Simon ; il va les ramener ici ; mais comme moi, il a pensé qu’il serait plus convenable qu’elles vinssent habiter ma maison… Je ne puis cependant prendre cette décision sans votre consentement… car c’est à vous que ces orphelines ont été confiées par leur mère.

 

– Vous voulez la remplacer auprès d’elles, mademoiselle, reprit Dagobert, je ne peux que vous remercier de bon cœur pour moi et pour ces enfants… Seulement, comme la leçon a été rude, je vous demanderai de ne pas quitter la porte de leur chambre ni jour ni nuit. Si elles sortent avec vous, vous me permettrez de les suivre à quelques pas sans les quitter de l’œil, ni plus ni moins que ferait Rabat-Joie, qui s’est montré meilleur gardien que moi. Une fois le maréchal arrivé… et ce sera d’un jour à l’autre, la consigne sera levée… Dieu veuille qu’il arrive bientôt !

 

– Oui, reprit Rodin d’une voix ferme, Dieu veuille qu’il arrive bientôt, car il aura à demander un terrible compte de la persécution de ses filles à l’abbé d’Aigrigny, et pourtant M. le maréchal ne sait pas tout encore…

 

– Et vous ne tremblez pas pour le renégat ? reprit Dagobert en pensant que bientôt peut-être le marquis se trouverait face à face avec le maréchal.

 

– Je ne tremble ni pour les lâches ni pour les traîtres ! répondit Rodin. Et lorsque M. le maréchal Simon sera de retour…

 

Puis, après une réticence de quelques instants, il continua :

 

– Que M. le maréchal me fasse l’honneur de m’entendre, et il sera édifié sur la conduite de l’abbé d’Aigrigny. M. le maréchal saura que ses amis les plus chers sont, autant que lui-même, en butte à la haine de cet homme si dangereux.

 

– Comment donc cela ? dit Dagobert.

 

– Eh ! mon Dieu ! vous-même, dit Rodin, vous êtes un exemple de ce que j’avance.

 

– Moi !…

 

– Croyez-vous que le hasard seul ait amené la scène de l’auberge du Faucon blanc, près de Leipzig ?

 

– Qui vous a parlé de cette scène ? dit Dagobert confondu.

 

– Ou vous acceptiez la provocation de Morok, continua le jésuite sans répondre à Dagobert, et vous tombiez dans un guet-apens, ou vous la refusiez, et alors vous étiez arrêté faute de papiers ainsi que vous l’avez été, puis jeté en prison comme un vagabond avec ces pauvres orphelines… Maintenant, savez-vous quel était le but de cette violence ? De vous empêcher d’être ici le 13 février.

 

– Mais plus je vous écoute, monsieur, dit Adrienne, plus je suis effrayée de l’audace de l’abbé d’Aigrigny et de l’étendue des moyens dont il dispose… En vérité, reprit-elle avec une profonde surprise, si vos paroles ne méritaient pas toute créance…

 

– Vous en douteriez, n’est-ce pas, mademoiselle ? dit Dagobert ; c’est comme moi, je ne peux pas croire que, si méchant qu’il soit, ce renégat ait eu des intelligences avec un montreur de bêtes, au fond de la Saxe ; et puis, comment aurait-il su que moi et les enfants nous devions passer à Leipzig ? C’est impossible, mon brave homme.

 

– En effet, monsieur, reprit Adrienne, je crains que votre animadversion, d’ailleurs très légitime, contre l’abbé d’Aigrigny, ne vous égare, et que vous ne lui attribuiez une puissance et une étendue de relations presque fabuleuse.

 

Après un moment de silence, pendant lequel Rodin regarda tour à tour Adrienne et Dagobert avec une sorte de commisération, il reprit :

 

– Et comment M. l’abbé d’Aigrigny aurait-il eu votre croix en sa possession sans ses relations avec Morok ? demanda Rodin au soldat.

 

– Mais, au fait, monsieur, dit Dagobert, la joie m’a empêché de réfléchir ; comment se fait-il que ma croix soit entre vos mains ?

 

– Justement parce que l’abbé d’Aigrigny avait à Leipzig les relations dont vous et cette chère demoiselle paraissez douter.

 

– Mais ma croix, comment vous est-elle parvenue à Paris ?

 

– Dites-moi, vous avez été arrêté à Leipzig faute de papiers, n’est-ce pas ?

 

– Oui… mais je n’ai jamais pu comprendre comment mes papiers et mon argent avaient disparu de mon sac… Je croyais avoir eu le malheur de les perdre.

 

Rodin haussa les épaules et reprit :

 

– Ils vous ont été volés à l’auberge du Faucon blanc par Goliath, un des affidés de Morok, et celui-ci a envoyé les papiers et la croix à l’abbé d’Aigrigny pour lui prouver qu’il avait réussi à exécuter les ordres qui concernaient les orphelines et vous-même. C’est avant-hier que j’ai eu la clef de cette machination ténébreuse : croix et papiers se trouvaient dans les archives de l’abbé d’Aigrigny ; les papiers formaient un volume trop considérable ; on se serait aperçu de leur soustraction ; mais d’après ma lettre, espérant vous voir ce matin, et sachant combien un soldat de l’empereur tient à sa croix, relique sacrée comme vous le dites, mon bon ami, ma foi ! je n’ai pas hésité : j’ai mis la relique dans ma poche. Après tout, me suis-je dit, ce n’est qu’une restitution, et ma délicatesse s’exagère peut-être la portée de cet abus de confiance.

 

– Vous ne pouviez faire une action meilleure, dit Adrienne, et, pour ma part, en raison de l’intérêt que je porte à M. Dagobert, je vous en suis personnellement reconnaissante.

 

Puis, après un moment de silence, elle reprit avec anxiété :

 

– Mais, monsieur, de quelle effrayante puissance dispose donc M. d’Aigrigny… pour avoir en pays étranger des relations si étendues et si redoutables ?

 

– Silence ! s’écria Rodin à voix basse en regardant autour de lui d’un air épouvanté, silence… silence !… Au nom du ciel, ne m’interrogez pas là-dessus !!!

 

III. Révélations.

Mlle de Cardoville, très étonnée de la frayeur de Rodin lorsqu’elle lui avait demandé quelque explication sur le pouvoir si formidable, si étendu, dont disposait l’abbé d’Aigrigny, lui dit :

 

– Mais, monsieur, qu’y a-t-il donc de si étrange dans la question que je viens de vous faire ?

 

Rodin, après un moment de silence, jetant les yeux autour de lui avec une inquiétude parfaitement simulée, répondit à voix basse :

 

– Encore une fois, mademoiselle, ne m’interrogez pas sur un sujet si redoutable : les murailles de cette maison ont des oreilles, ainsi qu’on dit vulgairement.

 

Adrienne et Dagobert se regardèrent avec une surprise croissante.

 

La Mayeux, par un instinct d’une persistance incroyable, continuait à éprouver un sentiment de défiance invincible contre Rodin ; quelquefois elle le regardait longtemps à la dérobée, tâchant de pénétrer sous le masque de cet homme, qui l’épouvantait. Un moment le jésuite rencontra le regard inquiet de la Mayeux obstinément attaché sur lui ; il lui fit aussitôt un petit signe de tête plein d’aménité ; la jeune fille, effrayée de se voir surprise, détourna les yeux en tressaillant.

 

– Non, non, ma chère demoiselle, reprit Rodin, avec un soupir, en voyant que Mlle de Cardoville s’étonnait de son silence, ne m’interrogez pas sur la puissance de l’abbé d’Aigrigny.

 

– Mais, encore une fois, monsieur, reprit Adrienne, pourquoi cette hésitation à me répondre ? Que craignez-vous ?

 

– Ah ! ma chère demoiselle, dit Rodin en frissonnant, ces gens-là sont si puissants !… leur animosité est si terrible !

 

– Rassurez-vous, monsieur, je vous dois trop pour que mon appui vous manque jamais.

 

– Eh ! ma chère demoiselle, reprit Rodin presque blessé, jugez-moi mieux, je vous en prie. Est-ce donc pour moi que je crains ?… Non, non, je suis trop obscur, trop inoffensif ; mais c’est vous, mais c’est M. le maréchal Simon, mais ce sont les autres personnes de votre famille, qui ont tout à redouter… Ah ! tenez, ma chère demoiselle, encore une fois, ne m’interrogez pas ; il est des secrets funestes à ceux qui les possèdent…

 

– Mais enfin, monsieur, ne vaut-il pas mieux connaître les périls dont on est menacé ?

 

– Quand on sait la manœuvre de son ennemi, on peut se défendre au moins, dit Dagobert. Vaut mieux une attaque en plein jour qu’une embuscade.

 

– Puis, je vous l’assure, reprit Adrienne, le peu de mots que vous m’avez dits m’inspirent une vague inquiétude…

 

– Allons, puisqu’il le faut… ma chère demoiselle, reprit le jésuite en paraissant faire un grand effort sur lui-même, puisque vous ne comprenez pas à demi-mot… je serai plus explicite… Mais rappelez-vous, ajouta-t-il d’un ton grave… rappelez-vous que votre insistance me force à vous apprendre ce qu’il vous vaudrait peut-être mieux ignorer.

 

– Parlez, de grâce, monsieur, parlez, dit Adrienne.

 

Rodin, rassemblant autour de lui Adrienne, Dagobert et la Mayeux, leur dit à voix basse d’un air mystérieux :

 

– N’avez-vous donc jamais entendu parler d’une association puissante qui étend son réseau sur toute la terre, qui compte des affiliés, des séides, des fanatiques dans toutes les classes de la société… qui a eu et qui a encore souvent l’oreille des rois et des grands… association toute-puissante, qui d’un mot élève ses créatures aux positions les plus hautes, et d’un mot aussi les rejette dans le néant dont elle seule a pu les tirer ?

 

– Mon Dieu ! monsieur, dit Adrienne, quelle est donc cette association formidable ? Jamais je n’en ai jusqu’ici entendu parler.

 

– Je vous crois, et pourtant votre ignorance à ce sujet m’étonne au dernier point, ma chère demoiselle.

 

– Et pourquoi cet étonnement ?

 

– Parce que vous avez vécu longtemps avec madame votre tante, et vu souvent l’abbé d’Aigrigny.

 

– J’ai vécu chez Mme de Saint-Dizier, mais non pas avec elle, car pour mille raisons elle m’inspirait une aversion légitime.

 

– Mais en fait, ma chère demoiselle, ma remarque n’était pas juste ; c’est là plus qu’ailleurs que, devant vous surtout, on devait garder le silence sur cette association, et c’est pourtant grâce à elle que Mme de Saint-Dizier a joui d’une si redoutable influence dans le monde sous le dernier règne… Eh bien ! sachez-le donc : c’est le concours de cette association qui rend l’abbé d’Aigrigny un homme si dangereux ; par elle il a pu surveiller, poursuivre, atteindre différents membres de votre famille, ceux-ci en Sibérie, ceux-là au fond de l’Inde, d’autres enfin au milieu des montagnes de l’Amérique, car, je vous l’ai dit, c’est par hasard avant-hier, en compulsant les papiers de l’abbé d’Aigrigny, que j’ai été mis sur la trace, puis convaincu de son affiliation à cette compagnie, dont il est le chef le plus actif et le plus capable.

 

– Mais, monsieur, le nom… le nom de cette compagnie, dit Adrienne.

 

– Eh ! bien ! c’est… Et Rodin s’arrêta.

 

– C’est… reprit Adrienne, aussi intéressée que Dagobert et la Mayeux, c’est…

 

Rodin regarda autour de lui, ramena par un signe les autres acteurs de cette scène plus près de lui, et dit à voix basse, en accentuant lentement ses paroles :

 

– C’est… la compagnie de Jésus.

 

Et il tressaillit.

 

– Les Jésuites ! s’écria Mlle de Cardoville, ne pouvant retenir un éclat de rire d’autant plus franc que, d’après les mystérieuses précautions oratoires de Rodin, elle s’attendait à une révélation selon elle beaucoup plus terrible ; les Jésuites ! reprit-elle en riant toujours, mais ils n’existent que dans les livres ; ce sont des personnages historiques très effrayants, je le crois ; mais pourquoi déguiser ainsi Mme de Saint-Dizier et M. d’Aigrigny ? Tels qu’ils sont, ne justifient-ils pas assez mon aversion et mon dédain ?

 

Après avoir écouté silencieusement Mlle de Cardoville, Rodin reprit d’un air grave et pénétré :

 

– Votre aveuglement m’effraye, ma chère demoiselle ; le passé aurait dû vous faire craindre pour l’avenir, car plus que personne, vous avez déjà subi la funeste action de cette compagnie dont vous regardez l’existence comme un rêve.

 

– Moi, monsieur ? dit Adrienne en souriant, quoique un peu surprise.

 

– Vous…

 

– Et dans quelle circonstance ?

 

– Vous me le demandez, ma chère demoiselle, vous me le demandez… et vous avez été enfermée ici comme folle ? N’est-ce donc pas vous dire que le maître de cette maison est un des membres laïques les plus dévoués de cette compagnie, et, comme tel, l’instrument aveugle de l’abbé d’Aigrigny !

 

– Ainsi, dit Adrienne, sans sourire cette fois, M. Baleinier… ?

 

– Obéissait à l’abbé d’Aigrigny, le chef le plus redoutable de cette redoutable société… Il emploie son génie au mal ; mais, il faut l’avouer, c’est un homme de génie… aussi est-ce surtout sur lui qu’une fois hors d’ici, vous et les vôtres devrez concentrer toute votre surveillance, tous vos soupçons ; car, croyez-moi, je le connais, il ne regarde pas la partie comme perdue ; il faut vous attendre à de nouvelles attaques, sans doute d’un autre genre, mais, par cela même, peut-être plus dangereuses encore…

 

– Heureusement, vous nous prévenez, mon brave, dit Dagobert, et vous serez avec nous.

 

– Je puis bien peu, mon bon ami ; mais ce peu est au service des honnêtes gens, dit Rodin.

 

– Maintenant, dit Adrienne d’un air pensif, complètement persuadée par l’air de conviction de Rodin, je m’explique l’inconcevable influence que ma tante exerçait sur le monde ; je l’attribuais seulement à ses relations avec des personnages puissants ; je croyais bien qu’elle était, ainsi que l’abbé d’Aigrigny, associée à de ténébreuses intrigues dont la religion était le voile, mais j’étais loin de croire à ce que vous m’apprenez.

 

– Et combien de choses vous ignorez encore ! reprit Rodin. Si vous saviez, ma chère demoiselle, avec quel art ces gens-là vous environnent, à votre insu, d’agents qui leur sont dévoués ! Lorsqu’ils ont intérêt à en être instruits, aucun de vos pas ne leur échappe. Puis, peu à peu, ils agissent lentement, prudemment et dans l’ombre ; ils vous circonviennent par tous les moyens possibles, depuis la flatterie jusqu’à la terreur… vous séduisent ou vous effrayent, pour vous dominer ensuite sans que vous ayez conscience de leur autorité ; tel est leur but, et, il faut l’avouer, ils l’atteignent souvent avec une détestable habileté.

 

Rodin avait parlé avec tant de sincérité qu’Adrienne tressaillit ; puis, se reprochant cette crainte, elle reprit :

 

– Et pourtant, non… non, jamais je ne pourrai croire à un pouvoir si infernal ; encore une fois, la puissance de ces prêtres ambitieux est d’un autre âge… Dieu soit loué ! ils ont disparu à tout jamais.

 

– Oui, certes, ils ont disparu, car ils savent se disperser et disparaître dans certaines circonstances ; mais c’est surtout alors qu’ils sont le plus dangereux ; car la défiance qu’ils inspiraient s’évanouit, et ils veillent toujours, eux, dans les ténèbres. Ah ! ma chère demoiselle, si vous connaissiez leur effrayante habileté ! Dans ma haine contre tout ce qui est oppressif, lâche et hypocrite, j’avais étudié l’histoire de cette terrible compagnie avant de savoir que l’abbé d’Aigrigny en faisait partie. Ah ! c’est à épouvanter… Si vous saviez quels moyens ils emploient !… Quand je vous dirai que, grâce à leurs ruses diaboliques, les apparences les plus pures, les plus dévouées, cachent souvent les pièges les plus horribles…

 

Et les regards de Rodin parurent s’arrêter par hasard sur la Mayeux ; mais voyant qu’Adrienne ne s’apercevait pas de cette insinuation, le jésuite reprit :

 

– En un mot, êtes-vous en butte à leurs poursuites, ont-ils intérêt à vous capter ? oh ! de ce moment, défiez-vous de tout ce qui vous entoure, soupçonnez les attachements les plus nobles, les affections les plus tendres, car ces monstres parviennent quelquefois à corrompre vos meilleurs amis, et à s’en faire contre vous des auxiliaires d’autant plus terribles que votre confiance est plus aveugle.

 

– Ah ! c’est impossible, s’écria Adrienne révoltée ; vous exagérez… Non, non, l’enfer n’aurait rien rêvé de plus horrible que de telles trahisons…

 

– Hélas !… ma chère demoiselle… un de vos parents, M. Hardy, le cœur le plus loyal, le plus généreux, a été ainsi victime d’une trahison infâme… Enfin, savez-vous ce que la lecture du testament de votre aïeul nous a appris ? C’est qu’il est mort victime de la haine de ces gens-là, et qu’à cette heure, après cent cinquante ans d’intervalle, ses descendants sont encore en butte à la haine de cette indestructible compagnie.

 

– Ah ! monsieur… cela épouvante, dit Adrienne en sentant son cœur se serrer. Mais il n’y a donc pas d’armes contre de telles attaques ?…

 

– La prudence, ma chère demoiselle, la réserve la plus attentive, l’étude la plus incessamment défiante de tout ce qui vous approche.

 

– Mais c’est une vie affreuse qu’une telle vie, monsieur ; mais c’est une torture que d’être ainsi en proie à des soupçons, à des doutes, à des craintes continuelles !

 

– Eh ! sans doute !… ils le savent bien, les misérables… C’est ce qui fait leur force… souvent ils trompent par l’excès même des précautions que l’on prend contre eux. Aussi, ma chère demoiselle, et vous, digne et brave soldat, au nom de ce qui vous est cher, défiez-vous, ne hasardez pas légèrement votre confiance ; prenez bien garde, vous avez failli être victime de ces gens-là ; vous les aurez toujours pour ennemis implacables… Et vous aussi, pauvre et intéressante enfant, ajouta le jésuite en s’adressant à la Mayeux, suivez mes conseils… craignez-les… ne dormez que d’un œil, comme dit le proverbe.

 

– Moi, monsieur ? dit la Mayeux ; qu’ai-je fait ? qu’ai-je à craindre ?

 

– Ce que vous avez fait ? Eh ! mon Dieu… n’aimez-vous pas tendrement cette chère demoiselle, votre protectrice ? n’avez-vous pas tenté de venir à son secours ? N’êtes-vous pas la sœur adoptive du fils de cet intrépide soldat, du brave Agricol ? Hélas ! pauvre enfant, ne voilà-t-il pas assez de titres à leur haine, malgré votre obscurité ? Ah ! ma chère demoiselle, ne croyez pas que j’exagère. Réfléchissez… réfléchissez… Songez à ce que je viens de rappeler au fidèle compagnon d’armes du maréchal Simon, relativement à son emprisonnement à Leipzig ; songez à ce qui vous est arrivé à vous-même, que l’on a osé conduire ici au mépris de toute loi, de toute justice, et alors vous verrez qu’il n’y a rien d’exagéré dans ce tableau de la puissance occulte de cette compagnie… Soyez toujours sur vos gardes, et surtout, ma chère demoiselle, dans tous les cas douteux, ne craignez pas de vous adresser à moi. En trois jours j’ai assez appris par ma propre expérience, sur leur manière d’agir, pour pouvoir vous indiquer un piège, une ruse, un danger, et vous en défendre.

 

– Dans une pareille circonstance, monsieur, répondit Mlle de Cardoville, à défaut de reconnaissance, mon intérêt ne vous désignerait-il pas comme mon meilleur conseiller ?

 

Selon la tactique habituelle des fils de Loyola, qui tantôt nient eux-mêmes leur propre existence afin d’échapper à leurs adversaires, tantôt, au contraire, proclament avec audace la puissance vivace de leur organisation afin d’intimider les faibles, Rodin avait éclaté de rire au nez du régisseur de la terre de Cardoville, lorsque celui-ci avait parlé de l’existence des Jésuites, tandis qu’à ce moment, en retraçant ainsi leurs moyens d’action, il tâchait, et il avait réussi à jeter dans l’esprit de Mlle de Cardoville quelques germes de frayeur qui devaient peu à peu se développer par la réflexion, et servir plus tard les projets sinistres qu’il méditait.

 

La Mayeux ressentait toujours une grande frayeur à l’endroit de Rodin ; pourtant, depuis qu’elle l’avait entendu dévoiler à Adrienne la sinistre puissance de l’ordre qu’il disait si redoutable, la jeune ouvrière, loin de soupçonner le jésuite d’avoir l’audace de parler ainsi d’une association dont il était membre, lui savait gré, presque malgré elle, des importants conseils qu’il venait de donner à Mlle de Cardoville. Le nouveau regard qu’elle jeta sur lui à la dérobée (et que Rodin surprit aussi, car il observait la jeune fille avec une attention soutenue) fut empreint d’une gratitude pour ainsi dire étonnée. Devinant cette impression, voulant l’améliorer encore, tâcher de détruire les fâcheuses préventions de la Mayeux, et aller surtout au-devant d’une révélation qui devait être faite tôt ou tard, le jésuite eut l’air d’avoir oublié quelque chose de très important et s’écria en se frappant le front :

 

– À quoi pensé-je donc ?

 

Puis, s’adressant à la Mayeux :

 

– Savez-vous, ma chère fille, où est votre sœur ?

 

Aussi interdite qu’attristée de cette question inattendue, la Mayeux répondit en rougissant beaucoup, car elle se rappelait sa dernière entrevue avec la brillante reine Bacchanal :

 

– Il y a quelques jours que je n’ai vu ma sœur, monsieur.

 

– Eh bien, ma chère fille, elle n’est pas heureuse, dit Rodin, j’ai promis à une de ses amies de lui envoyer un petit secours ; je me suis adressé à une personne charitable : voici ce que l’on m’a donné pour elle…

 

Et il tira de sa poche un rouleau cacheté qu’il remit à la Mayeux, aussi surprise qu’attendrie.

 

– Vous avez une sœur malheureuse… et je n’en sais rien, dit vivement Adrienne à l’ouvrière ; ah ! mon enfant, c’est mal !

 

– Ne la blâmez pas… dit Rodin. D’abord elle ignorait que sa sœur fût malheureuse, et puis elle ne pouvait pas vous demander, à vous, ma chère demoiselle, de vous y intéresser.

 

Et comme Mlle de Cardoville regardait Rodin avec étonnement, il ajouta en s’adressant à la Mayeux :

 

– N’est-il pas vrai, ma chère fille ?

 

– Oui, monsieur, dit l’ouvrière en baissant les yeux et rougissant de nouveau.

 

Puis elle ajouta vivement et avec anxiété :

 

– Mais ma sœur, monsieur, où l’avez-vous vue ? où est-elle ? comment est-elle malheureuse ?

 

– Tout ceci serait trop long à vous dire, ma chère fille ; allez le plus tôt possible rue Clovis, maison de la fruitière ; demandez à parler à votre sœur de la part de M. Charlemagne ou de M. Rodin, comme vous voudrez, car je suis connu dans ce pied-à-terre sous mon nom de baptême comme sous mon nom de famille, et vous saurez le reste… Dites seulement à votre sœur que si elle est sage, que si elle persiste dans ses bonnes résolutions, l’on continuera de s’occuper d’elle.

 

La Mayeux, de plus en plus surprise, allait répondre à Rodin, lorsque la porte s’ouvrit, et M. de Gernande entra. La figure du magistrat était grave et triste.

 

– Et les filles du maréchal Simon ? s’écria Mlle de Cardoville.

 

– Malheureusement je ne vous les amène pas, répondit le juge.

 

– Et où sont-elles, monsieur ? qu’en a-t-on fait ? Avant-hier encore elles étaient dans ce couvent ! s’écria Dagobert bouleversé de ce complet renversement de ses espérances.

 

À peine le soldat eut-il prononcé ces mots, que, profitant du mouvement qui groupait les acteurs de cette scène autour du magistrat, Rodin se recula de quelques pas, gagna discrètement la porte, et disparut sans que personne se fût aperçu de son absence.

 

Pendant que le soldat, ainsi rejeté tout à coup au plus profond de son désespoir, regardait M. de Gernande, attendant sa réponse avec angoisse, Adrienne dit au magistrat :

 

– Mais, mon Dieu ! monsieur, lorsque vous vous êtes présenté dans le couvent, que vous a répondu la supérieure au sujet de ces jeunes filles ?

 

– La supérieure a refusé de s’expliquer, mademoiselle.

 

« – Vous prétendez, monsieur, m’a-t-elle dit, que les jeunes personnes dont vous parlez sont retenues ici contre leur gré… puisque la loi vous donne cette fois le droit de pénétrer dans cette maison, visitez-la…

 

« – Mais, madame, veuillez me répondre positivement, ai-je dit à la supérieure : affirmez-vous être complètement étrangère à la séquestration des jeunes filles que je viens réclamer ?

 

« – Je n’ai rien à dire à ce sujet, monsieur ; vous vous dites autorisé à faire des perquisitions : faites-les. »

 

– Ne pouvant obtenir d’autres explications, ajouta le magistrat, j’ai parcouru le couvent dans toutes ses parties, je me suis fait ouvrir toutes les chambres… mais malheureusement je n’ai trouvé aucune trace de ces jeunes filles…

 

– Ils les auront envoyées dans un autre endroit ! s’écria Dagobert, et qui sait ?… bien malades peut-être… ils les tueront, mon Dieu ! ils les tueront ! s’écria-t-il avec un accent déchirant.

 

– Après un tel refus, que faire, mon Dieu ! quel parti prendre ? Ah ! de grâce, éclairez-nous, monsieur, vous notre conseil, vous notre providence, dit Adrienne en se retournant pour parler à Rodin qu’elle croyait derrière elle : quelle serait votre… ?

 

Puis s’apercevant que le jésuite avait tout à coup disparu, elle dit à la Mayeux avec inquiétude :

 

– Et M. Rodin, où est-il donc ?

 

– Je ne sais pas, mademoiselle, répondit la Mayeux en regardant autour d’elle ; il n’est plus là.

 

– Cela est étrange, dit Adrienne, disparaître si brusquement.

 

– Quand je vous disais que c’était un traître ! s’écria Dagobert en frappant du pied avec rage ; ils s’entendent tous…

 

– Non, non, dit Mlle de Cardoville, ne croyez pas cela ; mais l’absence de M. Rodin n’en est pas moins regrettable, car, dans cette circonstance difficile, grâce à la position que M. Rodin a occupée auprès de M. d’Aigrigny, il aurait pu peut-être donner d’utiles renseignements.

 

– Je vous avouerai, mademoiselle, que j’y comptais presque, dit M. de Gernande, et j’étais revenu ici autant pour vous apprendre le fâcheux résultat de mes recherches que pour demander à cet homme de cœur et de droiture, qui a si courageusement dévoilé d’odieuses machinations, de nous éclairer de ses conseils dans cette circonstance.

 

Chose assez étrange ! depuis quelques instants Dagobert, profondément absorbé, n’apportait plus aucune attention aux paroles du magistrat, si importantes pour lui. Il ne s’aperçut même pas du départ de M. de Gernande, qui se retira après avoir promis à Adrienne de ne rien négliger pour arriver à connaître la vérité au sujet de la disparition des orphelines.

 

Inquiète de ce silence, voulant quitter à l’instant la maison et engager Dagobert à l’accompagner, Adrienne après un coup d’œil d’intelligence échangé avec la Mayeux, s’approchait du soldat, lorsqu’on entendit au dehors de la chambre des pas précipités et une voix mâle s’écriant avec impatience :

 

– Où est-il ? où est-il ?

 

À cette voix, Dagobert eut l’air de s’éveiller en sursaut, fit un bond, poussa un cri et se précipita vers la porte. Elle s’ouvrit… Le maréchal Simon y parut.

 

IV. Pierre Simon.

Le maréchal Pierre Simon, duc de Ligny, était de haute taille, simplement vêtu d’une redingote bleue fermée jusqu’à la dernière boutonnière, où se nouait un bout de ruban rouge. On ne pouvait voir une physionomie plus loyale, plus expansive, d’un caractère plus chevaleresque, que celle du maréchal ; il avait le front large, le nez aquilin, le menton fermement accusé, et le teint brûlé par le soleil de l’Inde. Ses cheveux, coupés très ras, grisonnaient sur les tempes ; mais ses sourcils étaient encore aussi noirs que sa large moustache retombante ; sa démarche libre, hardie, ses mouvements décidés, témoignaient de son impétuosité militaire. Homme du peuple, homme de guerre et d’élan, la chaleureuse cordialité de sa parole appelait la bienveillance et la sympathie ; aussi éclairé qu’intrépide, aussi généreux que sincère, on remarquait surtout en lui une mâle fierté plébéienne ; ainsi que d’autres sont fiers d’une haute naissance, il était fier, lui, de son obscure origine, parce qu’elle était ennoblie par le grand caractère de son père, républicain rigide, intelligent et laborieux artisan, depuis quarante ans l’honneur, l’exemple, la glorification des travailleurs. En acceptant avec reconnaissance le titre aristocratique dont l’empereur l’avait décoré, Pierre Simon avait agi comme ces gens délicats qui, recevant d’une affectueuse amitié un don parfaitement inutile, l’acceptent avec reconnaissance en faveur de la main qui l’offre. Le culte religieux de Pierre Simon envers l’empereur n’avait jamais été aveugle ; autant son dévouement, son ardent amour, pour son idole fut instinctif et pour ainsi dire fatal… autant son admiration fut grave et raisonnée. Loin de ressembler à ces traîneurs de sabre qui n’aiment la bataille que pour la bataille, non seulement le maréchal Simon admirait son héros comme le plus grand capitaine du monde, mais il l’admirait surtout parce qu’il savait que l’empereur avait fait ou accepté la guerre dans l’espoir d’imposer un jour la paix au monde ; car si la paix consentie par la gloire et par la force est grande, féconde et magnifique, la paix consentie par la faiblesse et par la lâcheté est stérile, désastreuse et déshonorante. Fils d’artisan, Pierre Simon admirait encore l’empereur parce que cet impérial parvenu avait toujours su faire noblement vibrer la fibre populaire, et que, se souvenant du peuple dont il était sorti, il l’avait fraternellement convié à jouir de toutes les pompes de l’aristocratie et de la royauté.

 

* * * * *

 

Lorsque le maréchal Simon entra dans la chambre, ses traits étaient altérés ; à la vue de Dagobert, un éclair de joie illumina son visage ; il se précipita vers le soldat en lui tendant les bras, et s’écria :

 

– Mon ami !!! mon vieil ami !… Dagobert répondit avec une muette effusion à cette affectueuse étreinte ; puis le maréchal, se dégageant de ses bras, et attachant sur lui des yeux humides, lui dit d’une voix si palpitante d’émotion que ses lèvres tremblaient :

 

– Eh bien ! tu es arrivé à temps pour le 13 février ?

 

– Oui, mon général… mais tout est remis à quatre mois…

 

– Et…ma femme ?… mon enfant ?…

 

À cette question, Dagobert tressaillit, baissa la tête et resta muet…

 

– Ils ne sont donc pas ici ? demanda Pierre Simon avec plus de surprise que d’inquiétude. On m’a dit chez toi que ni ma femme ni mon enfant n’y étaient ; mais que je te trouverais… dans cette maison… Je suis accouru… ils n’y sont donc pas ?

 

– Mon général… dit Dagobert en devenant d’une grande pâleur, mon général…

 

Puis essuyant les gouttes de sueur froide qui perlaient sur son front, il ne put articuler une parole de plus, sa voix s’arrêtait dans son gosier desséché.

 

– Tu me fais… peur ! s’écria Pierre Simon en devenant pâle comme son soldat et en le saisissant par le bras.

 

À ce moment Adrienne s’avança, les traits empreints de tristesse et d’attendrissement ; voyant le cruel embarras de Dagobert, elle voulut venir à son aide et dit à Pierre Simon d’une voix douce et émue :

 

– Monsieur le maréchal… je suis Mlle de Cardoville… une parente… de vos chères enfants.

 

Pierre Simon se retourna vivement, aussi frappé de l’éblouissante beauté d’Adrienne que des paroles qu’elle venait de prononcer… Il balbutia dans sa surprise :

 

– Vous, mademoiselle… parente… de mes enfants…

 

Et il appuya sur ces mots en regardant Dagobert avec stupeur.

 

– Oui, monsieur le maréchal… vos enfants… se hâta de dire Adrienne, et l’amour de ces deux charmantes sœurs jumelles…

 

– Sœurs jumelles ! s’écria Pierre Simon en interrompant Mlle de Cardoville avec une explosion de joie impossible à rendre. Deux filles au lieu d’une. Ah ! combien leur mère doit être heureuse !…

 

Puis il ajouta en s’adressant à Adrienne :

 

– Pardon, mademoiselle, d’être si peu poli, de vous remercier si mal de ce que vous m’apprenez… mais vous concevez, il y a dix-sept ans que je n’ai pas vu ma femme. J’arrive… et au lieu de trouver deux êtres à chérir… j’en trouve trois… De grâce, mademoiselle, je désirerais savoir toute la reconnaissance que je vous dois. Vous êtes notre parente ? Je suis sans doute ici chez vous… Ma femme, mes enfants sont là… n’est-ce pas ?… Craignez-vous que ma brusque apparition ne leur soit mauvaise ? j’attendrai… mais, tenez, mademoiselle, j’en suis certain, vous êtes aussi bonne que belle… ayez pitié de mon impatience… préparez-les bien vite toutes les trois à me revoir.

 

Dagobert, de plus en plus ému, évitait les regards du maréchal et tremblait comme la feuille.

 

Adrienne baissait les yeux sans répondre ; son cœur se brisait à la pensée de porter un coup terrible au maréchal Simon.

 

Celui-ci s’étonna bientôt de ce silence ; regardant tour à tour Adrienne et le soldat d’un air d’abord inquiet et bientôt alarmé, il s’écria :

 

– Dagobert !… tu me caches quelque chose…

 

– Mon général… répondit-il en balbutiant, je vous assure… je… je…

 

– Mademoiselle, s’écria Pierre Simon, par pitié, je vous en conjure, parlez-moi franchement, mon anxiété est horrible… Mes premières craintes reviennent… Qu’y a-t-il ?… Mes filles… ma femme sont-elles malades ? sont-elles en danger ? Oh ! parlez ! parlez !

 

– Vos filles, monsieur le maréchal, dit Adrienne, ont été un peu souffrantes, par suite de leur long voyage ; mais il n’y a rien d’inquiétant dans leur état…

 

– Mon Dieu !… c’est ma femme… alors… c’est ma femme qui est en danger.

 

– Du courage, monsieur, dit tristement Mlle de Cardoville. Hélas ! il vous faut chercher des consolations dans la tendresse des deux anges qui vous restent.

 

– Mon général, dit Dagobert d’une voix ferme et grave, je suis venu de Sibérie… seul… avec vos deux filles.

 

– Et leur mère ! leur mère ! s’écria Pierre Simon d’une voix déchirante.

 

– Le lendemain de sa mort, je me suis mis en route avec les deux orphelines, répondit le soldat.

 

– Morte !… s’écria Pierre Simon avec accablement, morte !…

 

Un morne silence lui répondit.

 

À ce coup inattendu, le maréchal chancela, s’appuya au dossier d’une chaise et tomba assis en cachant son visage dans ses mains. Pendant quelques minutes on n’entendit que des sanglots étouffés ; car non seulement Pierre Simon aimait sa femme avec idolâtrie, pour toutes les raisons que nous avons dites au commencement de cette histoire ; mais, par un de ces singuliers compromis que l’homme longtemps et cruellement éprouvé fait, pour ainsi dire, avec la destinée, Pierre Simon, fataliste comme toutes les âmes tendres, se croyant en droit de compter enfin sur du bonheur après tant d’années de souffrances, n’avait pas un moment douté qu’il retrouverait sa femme et ses enfants, double consolation que la destinée lui devait, après de si grandes traverses. Au contraire de certaines gens que l’habitude de l’infortune rend moins exigeants, Pierre Simon avait compté sur un bonheur aussi complet que l’avait été son malheur… Sa femme et ses enfants, telles étaient les seules conditions, uniques, indispensables de la félicité qu’il attendait ; sa femme eût survécu à ses filles, qu’elle ne les eût pas plus remplacées pour lui qu’elles ne remplaçaient leur mère à ses yeux : faiblesse ou cupidité de cœur, cela était ainsi. Nous insistons sur cette singularité, parce que les suites de cet incessant et douloureux chagrin exerceront une grande influence sur l’avenir du maréchal Simon.

 

Adrienne et Dagobert avaient respecté la douleur accablante de ce malheureux homme. Lorsqu’il eut donné un libre cours à ses larmes, il redressa son mâle visage, alors d’une pâleur marbrée, passa la main sur ses yeux rougis, se leva et dit à Adrienne :

 

– Pardonnez-moi, mademoiselle… je n’ai pu vaincre ma première émotion… Permettez-moi de me retirer… J’ai de cruels détails à demander au digne ami qui n’a quitté ma femme qu’à son dernier moment… Veuillez avoir la bonté de me faire conduire auprès de mes enfants… de mes pauvres orphelines.

 

Et la voix du maréchal s’altéra de nouveau.

 

– Monsieur le maréchal, dit Mlle de Cardoville, tout à l’heure encore nous attendions ici vos chères enfants… malheureusement notre espérance a été trompée…

 

Pierre Simon regarda d’abord Adrienne sans lui répondre, et comme s’il ne l’avait pas entendue ou comprise.

 

– Mais rassurez-vous, reprit la jeune fille, il ne faut pas encore désespérer.

 

– Désespérer ? répéta machinalement le maréchal en regardant tour à tour Mlle de Cardoville et Dagobert, désespérer ! et de quoi, mon Dieu ?

 

– De revoir vos enfants, monsieur le maréchal, dit Adrienne ; votre présence, à vous leur père… rendra les recherches bien plus efficaces.

 

– Les recherches !… s’écria Pierre Simon. Mes filles ne sont pas ici ?

 

– Non, monsieur, dit enfin Adrienne ; on les a enlevées à l’affection de l’excellent homme qui les avait amenées du fond de la Russie, et on les a conduites dans un couvent…

 

– Malheureux ! s’écria Pierre Simon en s’avançant menaçant et terrible vers Dagobert, tu me répondras de tout…

 

– Ah ! monsieur, ne l’accusez pas ! s’écria Mlle de Cardoville.

 

– Mon général, dit Dagobert d’une voix brève mais douloureusement résignée, je mérite votre colère… c’est ma faute : forcé de m’absenter de Paris, j’ai confié les enfants à ma femme ; son confesseur lui a tourné l’esprit, lui a persuadé que vos filles seraient mieux dans un couvent que chez nous ; elle l’a cru, elle les y a laissé conduire ; maintenant… on a dit au couvent qu’on ne sait pas où elles sont ; voilà la vérité… Faites de moi ce que vous voudrez… je n’ai qu’à me taire et à endurer.

 

– Mais c’est infâme !… s’écria Pierre Simon en désignant Dagobert avec un geste d’indignation désespérée ; mais à qui donc se confier… si celui-là m’a trompé… mon Dieu !…

 

– Ah ! monsieur le maréchal, ne l’accusez pas ! s’écria Mlle de Cardoville, ne le croyez pas : il a risqué sa vie, son honneur, pour arracher vos enfants de ce couvent… et il n’est pas le seul qui ait échoué dans cette tentative ; tout à l’heure encore un magistrat… malgré le caractère, malgré l’autorité dont il est revêtu… n’a pas été plus heureux. Sa fermeté envers la supérieure, ses recherches minutieuses dans le couvent ont été vaines : impossible jusqu’à présent de retrouver ces malheureuses enfants.

 

– Mais ce couvent, s’écria le maréchal Simon en se redressant, la figure pâle et bouleversée par la douleur et la colère, ce couvent, où est-il ? Ces gens-là ne savent donc pas ce que c’est qu’un père à qui on enlève des enfants ?

 

Au moment où le maréchal Simon prononçait ces paroles, tourné vers Dagobert, Rodin, tenant Rose et Blanche par la main, apparut à la porte, laissée ouverte. En entendant l’exclamation du maréchal, il tressaillit de surprise ; un éclair de joie diabolique éclaira son sinistre visage, car il ne s’attendait pas à rencontrer Pierre Simon si à propos.

 

Mlle de Cardoville fut la première qui s’aperçut de la présence de Rodin. Elle s’écria en courant à lui :

 

– Ah ! je ne me trompais pas… notre providence… toujours… toujours…

 

– Mes pauvres petites, dit tout bas Rodin aux jeunes filles en leur montrant Pierre Simon, c’est votre père.

 

– Monsieur ! s’écria Adrienne en accourant sur les pas de Rose et de Blanche, vos enfants !… les voilà !…

 

Au moment où Simon se retournait brusquement, ses deux filles se jetèrent entre ses bras ; il se fit un profond silence, et l’on n’entendit plus que des sanglots entrecoupés de baisers et d’exclamations de joie.

 

– Mais venez donc au moins jouir du bien que vous avez fait ! dit Mlle de Cardoville en essuyant ses yeux et en retournant auprès de Rodin, qui, resté dans l’embrasure de la porte, où il s’appuyait, semblait contempler cette scène avec un profond attendrissement.

 

Dagobert, à la vue de Rodin ramenant les enfants, d’abord frappé de stupeur, n’avait pu faire un mouvement ; mais, entendant les paroles d’Adrienne et cédant à un élan de reconnaissance pour ainsi dire insensée, il se jeta à deux genoux devant le jésuite, en joignant ses mains comme s’il eût prié, et s’écria d’une voix entrecoupée :

 

– Vous m’avez sauvé en ramenant ces enfants…

 

– Ah ! monsieur, soyez béni… dit la Mayeux en cédant à l’entraînement général.

 

– Mes bons amis, c’est trop, dit Rodin, comme si tant d’émotions eussent été au-dessus de ses forces ; mais c’est en vérité trop pour moi, excusez-moi auprès du maréchal… et dites-lui que je suis assez payé par la vue de son bonheur.

 

– Monsieur… de grâce… dit Adrienne, que le maréchal vous connaisse, qu’il vous voie au moins !

 

– Oh ! restez… vous qui nous sauvez tous, s’écria Dagobert en tâchant de retenir Rodin de son côté.

 

– La Providence, ma chère demoiselle, ne s’inquiète plus du bien qui est fait, mais du bien qui reste à faire… dit Rodin avec un accent rempli de finesse et de bonté. Ne faut-il pas à cette heure songer au prince Djalma ? Ma tâche n’est pas finie, et les moments sont précieux. Allons, ajouta-t-il en se dégageant doucement de l’étreinte de Dagobert, allons, la journée a été aussi bonne que je l’espérais : l’abbé d’Aigrigny est démasqué : vous êtes libre, ma chère demoiselle ; vous avez retrouvé votre croix, mon brave soldat ; la Mayeux est assurée d’une protectrice, M. le maréchal embrasse ses enfants… je suis pour un peu dans toutes ces joies-là… ma part est belle… mon cœur content… Au revoir, mes amis, au revoir…

 

Ce disant, Rodin fit de la main un salut affectueux à Adrienne, à la Mayeux et à Dagobert, et disparut après leur avoir montré d’un regard ravi le maréchal Simon, qui, assis et couvrant ses deux filles de larmes et de baisers, les tenait étroitement embrassées et restait étranger à ce qui se passait autour de lui.

 

* * * * *

 

Une heure après cette scène, Mlle de Cardoville et la Mayeux, le maréchal Simon, ses deux filles et Dagobert avaient quitté la maison du docteur Baleinier.

 

* * * * *

 

En terminant cet épisode, deux mots de moralité à l’endroit des maisons d’aliénés et des couvents. Nous l’avons dit, et nous le répétons, la législation qui régit la surveillance des maisons d’aliénés nous paraît insuffisante. Des faits récemment portés devant les tribunaux, d’autres d’une haute gravité qui nous ont été confiés, nous semblent évidemment prouver cette insuffisance. Sans doute il est accordé aux magistrats toute latitude pour visiter les maisons d’aliénés ; cette visite leur est même recommandée ; mais nous savons de source certaine que les nombreuses et incessantes occupations des magistrats, dont le personnel est d’ailleurs très souvent hors de proportion avec les travaux qui le surchargent, rendent ces inspections tellement rares qu’elles sont pour ainsi dire illusoires. Il nous semblerait donc utile de créer des inspections au moins semi-mensuelles, particulièrement affectées à la surveillance des maisons d’aliénés et composées d’un médecin et d’un magistrat, afin que les réclamations fussent soumises à un examen contradictoire. Sans doute, la justice ne fait jamais défaut lorsqu’elle est suffisamment édifiée ; mais combien de formalités, combien de difficultés pour qu’elle le soit, et surtout lorsque le malheureux qui a besoin d’implorer son appui, se trouvant dans un état de suspicion, d’isolement, de séquestration forcée, n’a pas au dehors un ami pour prendre sa défense et réclamer en son nom auprès de l’autorité ! N’appartient-il donc pas au pouvoir civil d’aller au-devant de ces réclamations pour une surveillance périodique fortement organisée ?

 

Et ce que nous disons des maisons d’aliénés doit s’appliquer peut-être plus impérieusement encore aux couvents de femmes, aux séminaires et aux maisons habitées par des congrégations. Des griefs aussi très récents, très évidents, et dont la France entière a retenti, ont malheureusement prouvé que la violence, que les séquestrations, que les traitements barbares, que les détournements de mineures, que l’emprisonnement illégal, accompagné de tortures, étaient des faits sinon fréquents, du moins possibles, dans les maisons religieuses. Il a fallu des hasards singuliers, d’audacieuses et cyniques brutalités, pour que ces détestables actions parvinssent à la connaissance du public. Combien d’autres victimes ont été et sont peut-être encore ensevelies dans ces grandes maisons silencieuses, où nul regard profane ne pénètre, et qui, de par les immunités du clergé, échappent à la surveillance du pouvoir civil ! N’est-il pas déplorable que ces demeures ne soient pas soumises aussi à une inspection périodique, composée, si l’on veut, d’un aumônier, d’un magistrat ou de quelque délégué de l’autorité municipale ?

 

S’il ne se passe rien que de licite, que d’humain, que de charitable, dans ces établissements, qui ont tout le caractère et par conséquent encourent toute la responsabilité des établissements publics, pourquoi cette révolte, pourquoi cette indignation courroucée du parti prêtre, lorsqu’il s’agit de toucher à ce qu’il appelle ses franchises ?

 

Il y a quelque chose au-dessus des constitutions délibérées et promulguées à Rome : c’est la loi française, la loi commune à tous qui accorde protection, mais qui, en retour, impose à tous respect et obéissance.

 

V. L’Indien à Paris.

Depuis trois jours, Mlle de Cardoville était sortie de chez le docteur Baleinier. La scène suivante se passait dans une petite maison de la rue Blanche, où Djalma avait été conduit au nom d’un protecteur inconnu.

 

Que l’on se figure un joli salon rond, tendu d’étoffe de l’Inde, fond gris-perle à dessins pourpres, sobrement rehaussés de quelques fils d’or ; le plafond, vers son milieu, disparaît sous de pareilles draperies nouées et réunies par un gros cordon de soie ; à chacun des deux bouts de ce cordon, retombant inégalement, est suspendue, en guise de gland, une petite lampe indienne de filigrane d’or, d’un merveilleux travail. Par une de ces ingénieuses combinaisons si communes dans les pays barbares, ces lampes servent aussi de brûle-parfums ; de petites plaques de cristal bleu, enchâssées au milieu de chaque vide laissé par la fantaisie des arabesques et éclairées par une lumière intérieure, brillent d’un azur si limpide que ces lampes d’or semblent constellées de saphirs transparents ; de légers nuages de vapeur blanchâtres s’élèvent incessamment de ces deux lampes et répandent dans l’espace leur senteur embaumée. Le jour n’arrive dans ce salon (il est environ deux heures de relevée) qu’en traversant une petite serre chaude que l’on voit à travers une glace sans tain, formant porte-fenêtre, et pouvant disparaître dans l’épaisseur de la muraille, en glissant le long de la rainure pratiquée au plancher. Un store de Chine peut, en s’abaissant, cacher ou remplacer cette glace.

 

Quelques palmiers nains, des musas et autres végétaux de l’Inde, aux feuilles épaisses et d’un vert métallique, disposés en bosquets dans cette serre chaude, servent de perspective et pour ainsi dire de fond à deux larges massifs diaprés de fleurs exotiques, séparés par un petit chemin dallé en faïence japonaise jaune et bleue, qui vient aboutir au pied de la glace. Le jour, déjà considérablement affaibli par le réseau de feuilles qu’il traverse, prend une nuance d’une douceur singulière en se combinant avec la lueur des lampes à parfums et les clartés vermeilles de l’ardent foyer d’une haute cheminée de porphyre oriental.

 

Dans cette pièce un peu obscure, tout imprégnée de suaves senteurs mêlées à l’odeur aromatique du tabac persan, un homme à chevelure brune et pendante, portant une longue robe d’un vert sombre, serrée autour des reins par une ceinture bariolée, est agenouillé sur un magnifique tapis de Turquie ; il attise avec soin le fourneau d’or d’un houka ; le flexible et le long tuyau de cette pipe, après avoir déroulé ses nœuds sur le tapis, comme un serpent d’écarlate écaillé d’argent, aboutit entre les doigts ronds et effilés de Djalma, mollement étendu sur le divan.

 

Le jeune prince a la tête nue ; ses cheveux de jais à reflets bleuâtres, séparés au milieu de son front, flottent onduleux et doux autour de son visage et de son cou d’une beauté antique et d’une couleur chaude, transparente, dorée comme l’ambre et la topaze ; accoudé sur un coussin, il appuie son menton sur la paume de sa main droite ; la large manche de sa robe, retombant presque jusqu’à la saignée, laisse voir sur son bras, rond comme celui d’une femme, les signes mystérieux autrefois tatoués dans l’Inde par l’aiguille de l’Étrangleur. Le fils de Kadja-Sing tient de sa main gauche le bouquin d’ambre de sa pipe. Sa robe de magnifique cachemire blanc, dont la bordure palmée de mille couleurs monte jusqu’à ses genoux, est serrée à sa taille mince et cambrée par les larges plis d’un châle orange ; le galbe élégant et pur de l’une des jambes de cet Antinoüs asiatique, à demi découverte par un pli de sa robe, se dessine sous une espèce de guêtre très juste, en velours cramoisi, brodée d’argent, échancrée sur le cou-de-pied d’une petite mule de maroquin blanc à talon rouge. À la fois douce et mâle, la physionomie de Djalma exprime ce calme mélancolique et contemplatif habituel aux Indiens et aux Arabes, heureux privilégiés qui, par un rare mélange, unissent l’indolence méditative du rêveur à la fougueuse énergie de l’homme d’action ; tantôt délicats, nerveux, impressionnables comme des femmes, tantôt déterminés, farouches et sanguinaires comme des bandits. Et cette comparaison semi-féminine appliquée au moral des Indiens et des Arabes, tant qu’ils ne sont pas entraînés par l’élan de la bataille ou l’ardeur du carnage, peut aussi leur être appliquée presque physiquement ; car si, de même que les femmes de race pure, ils ont les extrémités mignonnes, les attaches déliées, les formes aussi fines que souples, cette enveloppe délicate et souvent charmante cache toujours des muscles d’acier, d’un ressort et d’une vigueur toute virile.

 

Les longs yeux de Djalma, semblables à des diamants noirs enchâssés dans une nacre bleuâtre, errent machinalement des fleurs exotiques au plafond ; de temps à autre il approche de sa bouche le bout d’ambre du houka ; puis, après une lente aspiration, entr’ouvrant ses lèvres rouges, fermement dessinées sur l’éblouissant émail de ses dents, il expire une petite spirale de fumée fraîchement aromatisée par l’eau de rose qu’elle traverse.

 

– Faut-il remettre du tabac dans le houka ? dit l’homme agenouillé en se tournant vers Djalma et montrant les traits accentués et sinistres de Faringhea l’Étrangleur.

 

Le jeune prince resta muet, soit que, dans son mépris oriental pour certaines races, il dédaignât de répondre au métis, soit qu’absorbé dans ses rêveries il ne l’eût pas entendu.

 

L’Étrangleur se tut, s’accroupit sur le tapis, puis, les jambes croisées, les coudes appuyés sur ses genoux, son menton dans ses deux mains et les yeux incessamment fixés sur Djalma, il attendit la réponse ou les ordres de celui dont le père était surnommé le Père du Généreux.

 

Comment Faringhea, ce sanglant sectateur de Bohwanie, divinité du meurtre avait-il accepté ou recherché des fonctions si humbles ? Comment cet homme, d’une portée d’esprit peu vulgaire, cet homme dont l’éloquence passionnée, dont l’énergie avaient recruté tant de séides à la bonne œuvre, s’était-il résigné à une condition si subalterne ? Comment enfin cet homme, qui, profitant de l’aveuglement du jeune prince à son égard, pouvait offrir une si belle proie à Bohwanie, respectait-il les jours du fils de Kadja-Sing ? Comment enfin s’exposait-il à la fréquente rencontre de Rodin, dont il était connu sous de fâcheux antécédents ?

 

La suite de ce récit répondra à ces questions. L’on peut seulement dire à cette heure qu’après un long entretien qu’il avait eu la veille avec Rodin, l’Étrangleur l’avait quitté, l’œil baissé, le maintien discret.

 

Après avoir gardé le silence pendant quelque temps, Djalma, tout en suivant du regard la bouffée de fumée blanchâtre qu’il venait de lancer dans l’espace, s’adressant à Faringhea sans tourner les yeux vers lui, lui dit dans ce langage à la fois hyperbolique et concis assez familier aux Orientaux :

 

– L’heure passe… le vieillard au cœur bon n’arrive pas… mais il viendra… Sa parole est sa parole…

 

– Sa parole est sa parole, monseigneur, répéta Faringhea d’un ton affirmatif ; quand il a été vous trouver, il y a trois jours, dans cette maison où ces misérables, pour leurs méchants desseins, vous avaient conduit traîtreusement endormi, comme ils m’avaient endormi moi-même… moi, votre serviteur vigilant et dévoué… il vous a dit : « L’ami inconnu qui vous a envoyé chercher au château de Cardoville m’adresse à vous, prince : ayez confiance, suivez-moi ; une demeure digne de vous est préparée. » Il vous a dit encore, monseigneur : « Consentez à ne pas sortir de cette maison jusqu’à mon retour ; votre intérêt l’exige ; dans trois jours vous me reverrez, alors toute liberté vous sera rendue… » Vous avez consenti, monseigneur, et depuis trois jours vous n’avez pas quitté cette maison.

 

– Et j’attends le vieillard avec impatience, dit Djalma, car cette solitude me pèse… Il doit y avoir tant de choses à admirer à Paris ! Et surtout…

 

Djalma n’acheva pas et retomba dans sa rêverie. Après quelques moments de silence, le fils de Kadja-Sing dit tout à coup à Faringhea d’un ton de sultan impatient et désœuvré :

 

– Parle-moi !

 

– De quoi vous parler, monseigneur ?

 

– De ce que tu voudras, dit Djalma avec un insouciant dédain, en attachant au plafond ses yeux à demi voilés de langueur, une pensée me poursuit… je veux m’en distraire… parle-moi…

 

Faringhea jeta un coup d’œil pénétrant sur les traits du jeune Indien ; il les vit colorés d’une légère rougeur.

 

– Monseigneur, dit le métis, votre pensée… je la devine…

 

Djalma secoua la tête sans regarder l’Étrangleur. Celui-ci reprit :

 

– Vous songez aux femmes de Paris, monseigneur…

 

– Tais-toi, esclave… dit Djalma.

 

Et il se retourna brusquement sur le sofa, comme si l’on eût touché le vif d’une blessure douloureuse.

 

Faringhea se tut.

 

Au bout de quelques moments, Djalma reprit avec impatience, en jetant au loin le tuyau du houka, et cachant ses deux yeux sous ses mains :

 

– Tes paroles valent encore mieux que le silence… Maudites soient mes pensées, maudit soit mon esprit qui évoque ces fantômes !

 

– Pourquoi fuir ces pensées, monseigneur ? Vous avez dix-neuf ans, votre adolescence s’est tout entière passée à la guerre ou en prison, et jusqu’à ce jour vous êtes resté aussi chaste que Gabriel, ce jeune prêtre chrétien, notre compagnon de voyage.

 

Quoique Faringhea ne se fût en rien départi de sa respectueuse déférence envers le prince, celui-ci sentit une légère ironie percer à travers l’accent du métis lorsqu’il prononça le mot chaste. Djalma lui dit avec un mélange de hauteur et de vérité :

 

– Je ne veux pas, auprès de ces civilisés, passer pour un barbare, comme ils nous appellent… aussi je me glorifie d’être chaste.

 

– Je ne vous comprends pas, monseigneur.

 

– J’aimerai peut-être une femme pure, comme l’était ma mère lorsqu’elle a épousé mon père… et ici, pour exiger la pureté d’une femme, il faut être chaste comme elle…

 

À cette énormité, Faringhea ne put dissimuler un sourire sardonique.

 

– Pourquoi ris-tu, esclave ? dit impérieusement le jeune prince.

 

– Chez les civilisés… comme vous dites, monseigneur, l’homme qui se marierait dans toute la fleur de son innocence… serait blessé à mort par le ridicule.

 

– Tu mens, esclave ; il ne serait ridicule que s’il épousait une jeune fille qui ne fût pas pure comme lui.

 

– Alors, monseigneur, au lieu d’être blessé… il serait tué par le ridicule, car il serait deux fois impitoyablement raillé…

 

– Tu mens… tu mens… ou, si tu dis vrai, qui t’a instruit ?

 

– J’avais vu des femmes parisiennes à l’île de France et à Pondichéry, monseigneur ; puis, j’ai beaucoup appris pendant notre traversée : je causais avec un jeune officier pendant que vous causiez avec le jeune prêtre.

 

– Ainsi, comme les sultans de nos harems, les civilisés exigent des femmes une innocence qu’ils n’ont plus ?

 

– Ils en exigent d’autant plus qu’ils en ont moins, monseigneur.

 

– Exiger ce qu’on n’accorde pas, c’est agir de maître à esclave ; et ici, de quel droit cela ?

 

– Du droit que prend celui qui fait le droit… c’est comme chez nous, monseigneur.

 

– Et les femmes, que font-elles ?

 

– Elles empêchent les fiancés d’être trop ridicules aux yeux du monde lorsqu’ils se marient.

 

– Et une femme qui trompe… ici, on la tue ? dit Djalma se redressant brusquement et attachant sur Faringhea un regard farouche qui étincela tout à coup d’un feu sombre.

 

– On la tue, monseigneur, toujours comme chez nous : femme surprise, femme morte.

 

– Despotes comme nous, pourquoi les civilisés n’enferment-ils pas comme nous leurs femmes pour les forcer à une fidélité qu’ils ne gardent pas ?

 

– Parce qu’ils sont civilisés comme des barbares… et barbares comme des civilisés, monseigneur.

 

– Tout cela est triste, si tu dis vrai, reprit Djalma d’un air pensif.

 

Puis il ajouta avec une certaine exaltation et en employant, selon son habitude, le langage quelque peu mystique et figuré, familier à ceux de son pays :

 

– Oui, ce que tu me dis m’afflige, esclave… car deux gouttes de rosée du ciel se fondant ensemble dans le calice d’une fleur… ce sont deux cœurs confondus dans un virginal et pur amour… deux rayons de feu s’unissant en une seule flamme inextinguible, ce sont les brûlantes et éternelles délices de deux amants devenus époux.

 

Si Djalma parla des pudiques jouissances de l’âme avec un charme inexprimable, lorsqu’il peignit un bonheur moins idéal, ses yeux brillèrent comme des étoiles, il frissonna légèrement, ses narines se gonflèrent, l’or pâle de son teint devint vermeil, et le jeune prince retomba dans une rêverie profonde.

 

Faringhea, ayant remarqué cette dernière émotion, reprit :

 

– Et si, comme le fier et brillant oiseau-roi[5] de notre pays, le sultan de nos bois, vous préfériez à des amours uniques et solitaires des plaisirs nombreux et variés ; beau, jeune, riche comme vous l’êtes, monseigneur, si vous recherchiez ces séduisantes Parisiennes, vous savez… ces voluptueux fantômes de vos nuits, ces charmants tourmenteurs de vos rêves ; si vous jetiez sur elles des regards hardis comme un défi, suppliants comme une prière ou brûlants comme un désir, croyez-vous que bien des yeux à demi voilés ne s’enflammeraient pas au feu de vos prunelles ! Alors ce ne seraient plus les monotones délices d’un unique amour… chaîne pesante de notre vie ; non, ce seraient les mille voluptés du harem… mais du harem peuplé de femmes libres et fières, que l’amour heureux ferait vos esclaves. Pur et contenu jusqu’ici, il ne peut exister pour vous d’excès… croyez-moi donc ; ardent, magnifique, c’est vous, fils de notre pays, qui deviendrez l’amour, l’orgueil, l’idolâtrie de ces femmes ; et ces femmes, les plus séduisantes du monde entier, n’auront bientôt plus que pour vous des regards languissants et passionnés !

 

Djalma avait écouté Faringhea avec un silence avide. L’expression des traits du jeune Indien avait complètement changé : ce n’était plus cet adolescent mélancolique et rêveur, invoquant le saint souvenir de sa mère, et ne trouvant que dans la rosée du ciel, que dans le calice des fleurs, des images assez pures pour peindre la chasteté, l’amour qu’il rêvait ; ce n’était même plus le jeune homme rougissant d’une ardeur pudique à la pensée des délices permises d’une union légitime. Non, non, les incitations de Faringhea avaient fait éclater tout à coup un feu souterrain : la physionomie enflammée de Djalma, ses yeux tour à tour étincelants et voilés, l’inspiration mâle et sonore de sa poitrine, annonçaient l’embrasement de son sang et le bouillonnement de ses passions, d’autant plus énergiques qu’elles avaient été jusqu’alors contenues. Aussi… s’élançant tout à coup du divan, souple, vigoureux et léger comme un jeune tigre, Djalma saisit Faringhea à la gorge en s’écriant :

 

– C’est un poison brûlant que tes paroles !…

 

– Monseigneur, dit Faringhea sans opposer la moindre résistance, votre esclave est votre esclave…

 

Cette soumission désarma le prince.

 

– Ma vie, vous appartient, répéta le métis.

 

– C’est moi qui t’appartiens, esclave ! s’écria Djalma en le repoussant. Tout à l’heure j’étais suspendu à tes lèvres… dévorant tes dangereux mensonges !…

 

– Des mensonges, monseigneur !… Paraissez seulement à la vue de ces femmes : leurs regards confirmeront mes paroles.

 

– Ces femmes m’aimeraient… moi qui n’ai vécu qu’à la guerre et dans les forêts !

 

– En pensant que si jeune, vous avez déjà fait une sanglante chasse aux hommes et aux tigres… elles vous adoreront, monseigneur.

 

– Tu mens.

 

– Je vous le dis, monseigneur, en voyant votre main, qui, aussi délicate que les leurs, s’est si souvent trempée dans le sang ennemi, elles voudront la baiser encore en pensant que, dans nos forêts, votre carabine armée, votre poignard entre vos dents, vous avez souri aux rugissements du lion ou de la panthère que vous attendiez.

 

– Mais je suis un sauvage… un barbare…

 

– Et c’est pour cela qu’elles seront à vos pieds ; elles se sentiront à la fois effrayées et charmées en songeant à toutes les violences, à toutes les fureurs, à tous les emportements de jalousie, de passion et d’amour auxquels un homme de votre sang, de votre jeunesse et de votre ardeur doit se livrer… Aujourd’hui doux et tendre, demain ombrageux et farouche, un autre jour ardent et passionné… tel vous serez… tel il faut être pour les entraîner… Oui, oui, qu’un cri de rage s’échappe entre deux caresses, qu’elles retombent enfin brisées, palpitantes de plaisir, d’amour et de frayeur… et vous ne serez plus pour elles un homme… mais un dieu…

 

– Tu crois ?… s’écria Djalma, emporté malgré lui par la sauvage éloquence de l’Étrangleur.

 

– Vous savez… vous sentez que je dis vrai, s’écria celui-ci en étendant le bras vers le jeune Indien.

 

– Eh bien, oui, s’écria Djalma le regard étincelant, les narines gonflées, en parcourant le salon pour ainsi dire par soubresauts et par bonds sauvages, je ne sais si j’ai ma raison ou si je suis ivre, mais il me semble que tu dis vrai… oui, je le sens, on m’aimera avec délire, avec furie… parce que j’aimerai avec délire, avec furie… on frissonnera de bonheur et d’épouvante… Esclave, tu dis vrai, ce sera quelque chose d’enivrant et de terrible que cet amour…

 

En prononçant ces mots, Djalma était superbe d’impétueuse sensualité ; c’était chose belle et rare, l’homme arrivé pur et contenu jusqu’à l’âge où doivent se développer dans toute leur toute-puissante énergie les admirables instincts qui, comprimés, faussés ou pervertis, peuvent altérer la raison ou s’égarer en débordements effrénés, en crimes effroyables, mais qui, dirigés vers une grande et noble passion, peuvent et doivent, par leur violence même, élever l’homme, par le dévouement et par la tendresse, jusqu’aux limites de l’idéal.

 

– Oh ! cette femme… cette femme… devant qui je tremblerai et qui tremblera devant moi… où est-elle donc ? s’écria Djalma dans un redoublement d’ivresse. La trouverai-je jamais ?

 

– Une, c’est beaucoup, monseigneur, reprit Faringhea avec sa froideur sardonique : qui cherche une femme la trouve rarement dans ce pays ; qui cherche des femmes est embarrassé du choix.

 

* * * * *

 

Au moment où le métis faisait cette impertinente réponse à Djalma, on put voir à la petite porte du jardin de cette maison, porte qui s’ouvrait sur une ruelle déserte, s’arrêter une voiture coupé, d’une extrême élégance, à caisse bleu lapis et à train blanc aussi réchampi de bleu ; cette voiture était admirablement attelée de beaux chevaux de sang bai doré à crins noirs ; les écussons des harnais étaient d’argent ainsi que les boutons de la livrée des gens, livrée bleu clair à collet blanc ; sur la housse, aussi bleue et galonnée de blanc, ainsi que sur les panneaux des portières, on voyait des armoiries en losange sans cimier ni couronne, ainsi que cela est d’usage pour les jeunes filles.

 

Deux femmes étaient dans cette voiture : Mlle de Cardoville et Florine.

 

VI. Le réveil.

Pour expliquer la venue de Mlle de Cardoville à la porte du jardin de la maison occupée par Djalma, il faut jeter un coup d’œil rétrospectif sur les événements.

 

Mlle de Cardoville, en quittant la maison du docteur Baleinier, était allée s’établir dans son hôtel de la rue d’Anjou. Pendant les derniers mois de son séjour chez sa tante, Adrienne avait fait secrètement restaurer et meubler cette belle habitation, dont le luxe et l’élégance venaient d’être encore augmentés de toutes les merveilles du pavillon de l’hôtel de Saint-Dizier.

 

Le monde trouvait fort extraordinaire qu’une jeune fille de l’âge et de la condition de Mlle de Cardoville eût pris la résolution de vivre complètement seule, libre, et de tenir sa maison ni plus ni moins qu’un garçon majeur, une toute jeune veuve ou un mineur émancipé. Le monde faisait semblant d’ignorer que Mlle de Cardoville possédait ce que ne possèdent pas tous les hommes majeurs et deux fois majeurs : un caractère ferme, un esprit élevé, un cœur généreux, un sens très droit et très juste. Jugeant qu’il lui fallait, pour la direction subalterne et pour la surveillance intérieure de sa maison, des personnes fidèles, Adrienne avait écrit au régisseur de la terre de Cardoville et à sa femme, anciens serviteurs de la famille, de venir immédiatement à Paris, M. Dupont devant ainsi remplir les fonctions d’intendant, et Mme Dupont celles de femme de charge. Un ancien ami du père de Mlle de Cardoville, le comte de Montbron, vieillard des plus spirituels, jadis homme fort à la mode, mais toujours très connaisseur en toutes sortes d’élégance, avait conseillé à Adrienne d’agir en princesse et de prendre un écuyer, lui indiquant, pour remplir ces fonctions, un homme fort bien élevé, d’un âge plus que mûr, qui, grand amateur de chevaux, après s’être ruiné en Angleterre, à New-market, au Derby, et chez Tattersall[6], avait été réduit, ainsi que cela arrive souvent à des gentlemen de ce pays, à conduire les diligences à grandes guides, trouvant dans ces fonctions un gagne-pain honorable et un moyen de satisfaire son goût pour les chevaux. Tel était M. de Bonneville, le protégé du comte de Montbron. Par son âge et par ses habitudes de savoir-vivre, cet écuyer pouvait accompagner Mlle de Cardoville à cheval et, mieux que personne, surveiller l’écurie et la tenue des voitures. Il accepta donc cet emploi avec reconnaissance ; et, grâce à ses soins éclairés, les attelages de Mlle de Cardoville purent rivaliser avec ce qu’il y avait en ce genre de plus élégant à Paris.

 

Mlle de Cardoville avait repris ses femmes, Hébé, Georgette et Florine. Celle-ci avait dû d’abord entrer chez la princesse de Saint-Dizier, pour y continuer son rôle de surveillante au profit de la supérieure du couvent de Sainte-Marie ; mais ensuite de la nouvelle direction donnée à l’affaire de Rennepont par Rodin, il fut décidé que Florine, si la chose se pouvait, reprendrait son service auprès de Mlle de Cardoville. Cette place de confiance, mettant cette malheureuse créature à même de rendre d’importants et ténébreux services aux gens qui tenaient son sort entre leurs mains, la contraignait à une trahison infâme. Malheureusement tout avait favorisé cette machination. On le sait : Florine, dans une entrevue avec la Mayeux, peu de jours après que Mlle de Cardoville fut renfermée chez le docteur Baleinier, Florine, cédant à un mouvement de repentir, avait donné à l’ouvrière des conseils très utiles aux intérêts d’Adrienne, en faisant dire à Agricol de ne pas remettre à Mme de Saint-Dizier les papiers qu’il avait trouvés dans la cachette du pavillon, mais de ne les confier qu’à Mlle de Cardoville elle-même. Celle-ci, instruite plus tard de ce détail par la Mayeux, ressentit un redoublement de confiance et d’intérêt pour Florine, la reprit à son service presque avec reconnaissance, et la chargea aussitôt d’une mission toute confidentielle, c’est-à-dire de surveiller les arrangements de la maison louée pour l’habitation de Djalma.

 

Quant à la Mayeux, cédant aux sollicitations de Mlle de Cardoville, et ne se voyant plus utile à la femme de Dagobert, dont nous parlerons plus tard, elle avait consenti à demeurer à l’hôtel d’Anjou, auprès d’Adrienne, qui, avec cette rare sagacité de cœur qui la caractérisait, avait confié à la jeune ouvrière, qui lui servait aussi de secrétaire, le département des secours et aumônes.

 

Mlle de Cardoville avait d’abord songé à garder auprès d’elle la Mayeux, simplement à titre d’amie, voulant ainsi honorer et glorifier en elle la sagesse dans le travail, la résignation dans la douleur, et l’intelligence dans la pauvreté ; mais, connaissant la dignité naturelle de la jeune fille, elle craignit avec raison que, malgré la circonspection délicate avec laquelle cette hospitalité toute fraternelle serait présentée à la Mayeux, celle-ci n’y vît une aumône déguisée ; Adrienne préféra donc, toujours en la traitant en amie, lui donner un emploi tout intime. De cette façon, la juste susceptibilité de l’ouvrière serait ménagée, puisqu’elle gagnerait sa vie en remplissant des fonctions qui satisferaient ses instincts si adorablement charitables. En effet, la Mayeux, pouvait, plus que personne, accepter la sainte mission que lui donnait Adrienne ; sa cruelle expérience du malheur, la bonté de son âme angélique, l’élévation de son esprit, sa rare activité, sa pénétration à l’endroit des douloureux secrets de l’infortune, sa connaissance parfaite des classes pauvres et laborieuses, disaient assez avec quelle intelligence l’excellente créature seconderait les généreuses intentions de Mlle de Cardoville.

 

* * * * *

 

Parlons maintenant des divers événements qui, ce jour-là, avaient précédé l’arrivée de Mlle de Cardoville à la porte du jardin de la maison de la rue Blanche.

 

Vers les dix heures du matin, les volets de la chambre à coucher d’Adrienne, hermétiquement fermés, ne laissaient pénétrer aucun rayon du jour dans cette pièce, seulement éclairée par la lueur d’une lampe sphérique en albâtre oriental, suspendue au plafond par trois longues chaînes. Cette pièce, terminée en dôme, avait la forme d’une tente à huit pans coupés ; depuis la voûte jusqu’au sol, elle était tendue de soie blanche, recouverte de longues draperies de mousseline blanche aussi, largement bouillonnée, et retenues le long des murs par des embrasses fixées de distance en distance à de larges patères d’ivoire. Deux portes, aussi d’ivoire, merveilleusement incrustées de nacre, conduisaient, l’une à la salle de bains, l’autre à la chambre de toilette, sorte de petit temple élevé au culte de la beauté, meublé comme il était au pavillon de l’hôtel de Saint-Dizier. Deux autres pans étaient occupés par des fenêtres complètement cachées sous des draperies ; en face du lit, encadrant de splendides chenets en argent ciselé, une cheminée de marbre pentélique, véritable neige cristallisée, dans laquelle on avait sculpté deux ravissantes cariatides et une frise représentant des oiseaux et des fleurs ; au-dessus de cette frise, et fouillée à jour dans le marbre avec une délicatesse extrême, était une sorte de corbeille ovale, d’un contour gracieux, qui remplaçait la table de la cheminée et était garnie d’une masse de camélias roses ; leurs feuilles d’un vert éclatant, leurs fleurs d’une nuance légèrement carminée, étaient les seules couleurs qui vinssent accidenter l’harmonieuse blancheur de ce réduit virginal. Enfin, à demi entouré de flots de mousseline blanche qui descendaient de la voûte comme de légers nuages, on apercevait le lit très bas et à pieds d’ivoire richement sculpté, reposant sur le tapis d’hermine qui garnissait le plancher. Sauf une plinthe, aussi d’ivoire admirablement travaillée et rehaussée de nacre, ce lit était partout doublé de satin blanc ouaté et piqué comme un immense sachet. Les draps de batiste, garnis de valenciennes, s’étant quelque peu dérangés, découvraient l’angle d’un matelas recouvert de taffetas blanc et le coin d’une légère couverture de moire, car il régnait sans cesse dans cet appartement une température égale et tiède comme celle d’un beau jour de printemps. Par un scrupule singulier provenant de ce même sentiment qui avait fait inscrire à Adrienne, sur un chef-d’œuvre d’orfèvrerie, le nom de son auteur au lieu du nom de son vendeur, elle avait voulu que tous ces objets, d’une somptuosité si recherchée, fussent confectionnés par des artisans choisis parmi les plus intelligents, les plus laborieux et les plus probes, à qui elle avait fait fournir les matières premières ; de la sorte, on avait ajouter au prix de leur main-d’œuvre ce dont auraient bénéficié les intermédiaires en spéculant sur leur travail ; cette augmentation de salaire considérable avait répandu quelque bonheur et quelque aisance dans cent familles nécessiteuses, qui, bénissant ainsi la magnificence d’Adrienne, lui donnaient, disait-elle, le droit de jouir de son luxe comme d’une action juste et bonne. Rien n’était donc plus frais, plus charmant à voir que l’intérieur de cette chambre à coucher.

 

Mlle de Cardoville venait de s’éveiller ; elle reposait au milieu de ces flots de mousseline, de dentelle, de batiste et de soie blanche, dans une pose remplie de mollesse et de grâce ; jamais, pendant la nuit, elle ne couvrait ses admirables cheveux dorés (procédé certain pour les conserver longtemps dans toute leur magnificence, disaient les Grecs) ; le soir, ses femmes disposaient les longues boucles de sa chevelure soyeuse en plusieurs tresses plates dont elles formaient deux larges et épais bandeaux qui, descendant assez pour cacher presque entièrement sa petite oreille dont on ne voyait que le lobe rosé, allaient se rattacher à la grosse natte enroulée derrière la tête. Cette coiffure, empruntée à l’antiquité grecque, seyait aussi à ravir aux traits si purs, si fins de Mlle de Cardoville, et semblait tellement la rajeunir que, au lieu de dix-huit ans, on lui en eût donné quinze à peine ; ainsi rassemblés et encadrant étroitement les tempes, ses cheveux, perdant leur teinte claire et brillante, eussent paru presque bruns, sans les reflets d’or vif qui couraient çà et là sur l’ondulation des tresses. Plongée dans cette torpeur matinale dont la tiède langueur est si favorable aux molles rêveries, Adrienne était accoudée sur son oreiller, la tête un peu fléchie, ce qui faisait valoir encore l’idéal contour de son cou et de ses épaules nues ; ses lèvres souriantes, humides et vermeilles, étaient, comme ses joues, aussi froides que si elle venait de les baigner dans une eau glacée ; ses blanches paupières voilaient à demi ses grands yeux d’un noir brun et velouté, qui tantôt regardaient languissamment le vide, tantôt s’arrêtaient avec complaisance sur les fleurs roses et sur les feuilles vertes de la corbeille de camélias.

 

Qui peindrait l’ineffable sérénité du réveil d’Adrienne, réveil d’une âme si belle et si chaste dans un corps si chaste et si beau ! réveil d’un cœur aussi pur que le souffle frais et embaumé de jeunesse qui soulevait doucement ce sein virginal… virginal et blanc comme la neige immaculée. Quelle croyance, quel dogme, quelle formule, quel symbole religieux, ô paternel, ô divin Créateur ! donnera jamais une plus adorable idée de ton harmonieuse et ineffable puissance qu’une jeune vierge qui, s’éveillant ainsi dans toute l’efflorescence de la beauté, dans toute la grâce de la pudeur dont tu l’as douée, cherche dans sa rêveuse innocence le secret de ce céleste instinct d’amour que tu as mis en elle comme en toutes les créatures, ô toi qui n’es qu’amour éternel, que bonté infinie !

 

Les pensées confuses qui depuis son réveil semblaient doucement agiter Adrienne l’absorbaient de plus en plus ; sa tête se pencha sur sa poitrine ; son beau bras retomba sur sa couche ; puis ses traits, sans s’attrister, prirent cependant une expression de mélancolie touchante. Son plus vif désir était accompli : elle allait vivre indépendante et seule. Mais cette nature affectueuse, délicate, expansive et merveilleusement complète sentait que Dieu ne l’avait pas comblée des plus rares trésors pour les enfouir dans une froide et égoïste solitude ; elle sentait tout ce que l’amour pourrait inspirer de grand, de beau, et à elle-même et à celui qui saurait être digne d’elle. Confiante dans la vaillance, dans la noblesse de son caractère, fière de l’exemple qu’elle voulait donner aux autres femmes, sachant que tous les yeux seraient fixés sur elle avec envie, elle ne se sentait pour ainsi dire que trop sûre d’elle-même ; loin de craindre de mal choisir, elle craignait de ne pas trouver parmi qui choisir, tant son goût s’était épuré ; puis, eût-elle même rencontré son idéal, elle avait une manière de voir à la fois si étrange et pourtant si juste, si extraordinaire et pourtant si sensée, sur l’indépendance et sur la dignité que la femme devait, selon elle, conserver à l’égard de l’homme, que, inexorablement décidée à ne faire aucune concession à ce sujet, elle se demandait si l’homme de son choix accepterait jamais les conditions jusqu’alors inouïes qu’elle lui imposerait. En rappelant à son souvenir les prétendants possibles qu’elle avait jusqu’alors vus dans le monde, elle se souvenait du tableau malheureusement très réel tracé par Rodin avec une verve caustique au sujet des épouseurs. Elle se souvenait aussi, non sans un certain orgueil, des encouragements que cet homme lui avait donnés, non pas en la flattant, mais en l’engageant à poursuivre l’accomplissement d’un dessein véritablement grand, généreux et beau.

 

Le courant ou le caprice des pensées d’Adrienne l’amena bientôt à songer à Djalma. Tout en se félicitant de remplir envers ce parent de sang royal les devoirs d’une hospitalité royale, la jeune fille était loin de faire du prince le héros de son avenir. D’abord elle se disait, non sans raison, que cet enfant à demi sauvage, aux passions, sinon indomptables, du moins encore indomptées, transporté tout à coup au milieu d’une civilisation raffinée, était inévitablement destiné à de violentes épreuves, à de fougueuses transformations. Or, Mlle de Cardoville, n’ayant dans le caractère rien de viril, rien de dominateur, ne se souciait pas de civiliser ce jeune sauvage. Aussi, malgré l’intérêt, ou plutôt à cause de l’intérêt qu’elle portait au jeune Indien, elle s’était fermement résolue à ne pas se faire connaître à lui avant deux ou trois mois, bien décidée en outre, si le hasard apprenait à Djalma qu’elle était sa parente, à ne pas le recevoir. Elle désirait donc, sinon l’éprouver, du moins le laisser assez libre de ses actes, de ses volontés, pour qu’il pût jeter le premier feu de ses passions, bonnes ou mauvaises. Ne voulant pas, cependant, l’abandonner sans défense à tous les périls de la vie parisienne, elle avait confidemment prié le comte de Montbron d’introduire le prince Djalma dans la meilleure compagnie de Paris et de l’éclairer des conseils de sa longue expérience.

 

M. de Montbron avait accueilli la demande de Mlle de Cardoville avec le plus grand plaisir, se faisant, disait-il, une joie de lancer son jeune tigre royal dans les salons, et de le mettre aux prises avec la fleur des élégantes et les beaux de Paris, offrant de parier et de tenir tout ce qu’on voudrait pour son sauvage pupille.

 

– Quant à moi, mon cher comte, avait-elle dit à M. de Montbron avec sa franchise habituelle, ma résolution est inébranlable ; vous m’avez dit vous-même l’effet que va produire dans le monde l’apparition du prince Djalma, un Indien de dix-neuf ans, d’une beauté surprenante, fier et sauvage comme un jeune lion arrivant de sa forêt ; c’est nouveau, c’est extraordinaire, avez-vous ajouté ; aussi les coquetteries civilisatrices vont le poursuivre avec un dévouement dont je suis effrayée pour lui ; or, sérieusement, mon cher comte, il ne peut pas me convenir de paraître vouloir rivaliser de zèle avec tant de belles dames qui vont s’exposer intrépidement aux griffes de votre jeune tigre. Je m’intéresse fort à lui, parce qu’il est mon cousin, parce qu’il est beau, parce qu’il est brave, mais surtout parce qu’il n’est pas vêtu à cette horrible mode européenne. Sans doute ce sont là de rares qualités, mais elles ne suffisent pas jusqu’à présent à me faire changer d’avis. D’ailleurs le bon vieux philosophe, mon nouvel ami, m’a donné, à propos de notre Indien, un conseil que vous avez approuvé, vous qui n’êtes pas philosophe, mon cher comte : c’est, pendant quelque temps, de recevoir chez moi, mais de n’aller chez personne ; ce qui d’abord m’épargnera sûrement l’inconvénient de rencontrer mon royal cousin, et ensuite me permettra de faire un choix rigoureux même parmi ma société habituelle ; comme ma maison sera excellente, ma position fort originale, et que l’on soupçonnera toutes sortes de méchants secrets à pénétrer chez moi, les curieuses et les curieux ne me manqueront pas, ce qui m’amusera beaucoup, je vous l’assure.

 

Et comme M. de Montbron lui demandait si l’exil du pauvre jeune tigre indien durerait longtemps, Adrienne lui avait répondu :

 

– Recevant à peu près toutes les personnes de la société où vous l’aurez conduit, je trouverai très piquant d’avoir ainsi sur lui des jugements divers. Si certains hommes en disent beaucoup de bien, certaines femmes beaucoup de mal… j’aurai bon espoir… En un mot, l’opinion que je formerai en démêlant ainsi le vrai du faux, fiez-vous à ma sagacité pour cela, abrégera ou prolongera, ainsi que vous le dites, l’exil de mon royal cousin.

 

Telles étaient encore les intentions de Mlle de Cardoville à l’égard de Djalma, le jour même où elle devait se rendre avec Florine à la maison qu’il occupait ; en un mot, elle était absolument décidée à ne pas se faire connaître à lui avant quelques mois.

 

* * * * *

 

Adrienne, après avoir ce matin-là ainsi longtemps songé aux chances que l’avenir pouvait offrir aux besoins de son cœur, tomba dans une nouvelle et profonde rêverie. Cette ravissante créature, pleine de vie, de sève et de jeunesse, poussa un léger soupir, étendit ses deux bras charmants au-dessus de sa tête, tournée de profil sur son oreiller, et resta quelques moments comme accablée… comme anéantie… Ainsi immobile sur les blancs tissus qui l’enveloppaient, on eût dit une admirable statue de marbre se dessinant à demi sous une légère couche de neige. Tout à coup, Adrienne se dressa brusquement sur son séant, passa la main sur son front et sonna ses femmes. Au premier bruit argentin de la sonnette, les deux portes d’ivoire s’ouvrirent, Georgette parut sur le seuil de la chambre de toilette, dont Lutine, la petite chienne noir et feu à collier d’or, s’échappa avec des jappements de joie. Hébé parut sur le seuil de la chambre de bain.

 

Au fond de cette pièce, éclairée par le haut, on voyait, sur un tapis de cuir vert de Cordoue à rosaces d’or, une vaste baignoire de cristal, en forme de conque allongée. Les trois seules soudures de ce hardi chef-d’œuvre de verrerie disparaissaient sous l’élégante courbure de plusieurs grands roseaux d’argent qui s’élançaient du large socle de la baignoire, aussi d’argent ciselé, et représentant des enfants et des dauphins se jouant au milieu des branches de corail naturel et de coquilles azurées. Rien n’était d’un plus riant effet que l’incrustation de ces rameaux pourpres et de ces coquilles d’outre-mer sur le front mat des ciselures d’argent ; la vapeur balsamique qui s’élevait de l’eau tiède, limpide et parfumée, dont était remplie la conque de cristal, s’épandait dans la salle de bain, et entra comme un léger brouillard dans la chambre à coucher.

 

Voyant Hébé, dans son frais et joli costume, lui apporter sur un de ses bras nus et potelés un long peignoir, Adrienne lui dit :

 

– Où est donc Florine, mon enfant ?

 

– Mademoiselle, il y a deux heures qu’elle est descendue, on l’a fait demander pour quelque chose de très pressé.

 

– Et qui l’a fait demander ?

 

– La jeune personne qui sert de secrétaire à mademoiselle… Elle était sortie ce matin de très bonne heure ; aussitôt son retour elle a fait demander Florine, qui depuis n’est pas revenue.

 

– Cette absence est sans doute relative à quelque affaire importante de mon angélique ministre des secours et aumônes, dit Adrienne en souriant et en songeant à la Mayeux.

 

Puis elle fit signe à Hébé de s’approcher de son lit.

 

* * * * *

 

Environ deux heures après son lever, Adrienne s’étant fait, comme de coutume, habiller avec une rare élégance, renvoya ses femmes et demanda la Mayeux, qu’elle traitait avec une déférence marquée, la recevant toujours seule.

 

La jeune ouvrière entra précipitamment, le visage pâle, émue, et lui dit d’une voix tremblante :

 

– Ah ! mademoiselle… mes pressentiments étaient fondés ; on vous trahit…

 

– De quels pressentiments parlez-vous, ma chère enfant ? dit Adrienne surprise, et qui me trahit ?

 

– M. Rodin… répondit la Mayeux.

 

VII. Les doutes.

En entendant l’accusation portée par la Mayeux contre Rodin, Mlle de Cardoville regarda la jeune fille avec un nouvel étonnement.

 

Avant de poursuivre cette scène, disons que la Mayeux avait quitté ses pauvres vieux vêtements, et était habillée de noir avec autant de simplicité que de goût. Cette triste couleur semblait dire son renoncement à toute vanité humaine, le deuil éternel de son cœur et les austères devoirs que lui imposait son dévouement à toutes les infortunes. Avec cette robe noire, la Mayeux portait un large col rabattu, blanc et net comme son petit bonnet de gaze à rubans gris, qui, laissant voir ses deux bandeaux de beaux cheveux bruns, encadrait son mélancolique visage aux doux yeux bleus ; ses mains longues et fluettes, préservées du froid par des gants, n’étaient plus, comme naguère, violettes et marbrées, mais d’une blancheur presque diaphane.

 

Les traits altérés de la Mayeux exprimaient une vive inquiétude. Mlle de Cardoville, au comble de la surprise, s’écria :

 

– Que dites-vous ?…

 

– M. Rodin vous trahit, mademoiselle.

 

– Lui !… C’est impossible…

 

– Ah ! mademoiselle… mes pressentiments ne m’avaient pas trompée.

 

– Vos pressentiments ?

 

– La première fois que je me suis trouvée en présence de M. Rodin, malgré moi j’ai été saisie de frayeur ; mon cœur s’est douloureusement serré… et j’ai craint… pour vous… mademoiselle.

 

– Pour moi ? dit Adrienne, et pourquoi n’avez-vous pas craint pour vous, ma pauvre amie ?

 

– Je ne sais, mademoiselle, mais tel a été mon premier mouvement, et cette frayeur était si invincible que, malgré la bienveillance que M. Rodin me témoignait pour ma sœur, il m’épouvantait toujours.

 

– Cela est étrange. Mieux que personne je comprends l’influence presque irrésistible des sympathies ou des aversions… mais dans cette circonstance… Enfin, reprit Adrienne après un moment de réflexion… il n’importe ; comment aujourd’hui vos soupçons se sont-ils changés en certitude ?

 

– Hier, j’étais allée porter à ma sœur Céphyse le secours que M. Rodin m’avait donné pour elle au nom d’une personne charitable… Je ne trouvai pas Céphyse chez l’amie qui l’avait recueillie. Je priai la portière de la maison de prévenir ma sœur que je reviendrais ce matin… C’est ce que j’ai fait. Mais pardonnez-moi, mademoiselle, quelques détails sont nécessaires.

 

– Parlez, parlez, mon amie.

 

– La jeune fille qui a recueilli ma sœur chez elle, dit la pauvre Mayeux très embarrassée, en baissant les yeux et en rougissant, ne mène pas une conduite très régulière. Une personne avec qui elle a fait plusieurs parties de plaisir, nommée M. Dumoulin, lui avait appris le véritable nom de M. Rodin, qui, occupant dans cette maison un pied-à-terre, s’y faisait appeler M. Charlemagne.

 

– C’est ce qu’il nous a dit chez M. Baleinier ; puis, avant-hier, revenant sur cette circonstance, il m’a expliqué la nécessité où il se trouvait pour certaines raisons d’avoir ce modeste logement dans ce quartier écarté… et je n’ai pu que l’approuver.

 

– Eh bien ! hier M. Rodin a reçu chez lui M. l’abbé d’Aigrigny !

 

– L’abbé d’Aigrigny ! s’écria Mlle de Cardoville.

 

– Oui, mademoiselle, il est resté deux heures enfermé avec M. Rodin.

 

– Mon enfant, on vous aura trompée.

 

– Voici ce que j’ai su, mademoiselle : l’abbé d’Aigrigny était venu le matin pour voir M. Rodin ; ne le trouvant pas, il avait laissé chez la portière son nom écrit sur du papier, avec ces mots : Je reviendrai dans deux heures. La jeune fille dont je vous ai parlé, mademoiselle, a vu ce papier. Comme tout ce qui regarde M. Rodin semble assez mystérieux, elle a eu la curiosité d’attendre M. l’abbé d’Aigrigny chez la portière pour le voir entrer, et en effet, deux heures après, il est revenu et a trouvé M. Rodin chez lui.

 

– Non… non… dit Adrienne en tressaillant, c’est impossible, il y a erreur…

 

– Je ne le pense pas, mademoiselle ; car, sachant combien cette révélation était grave, j’ai prié la jeune fille de me faire à peu près le portrait de l’abbé d’Aigrigny.

 

– Eh bien ?

 

– L’abbé d’Aigrigny a, m’a-t-elle dit, quarante ans environ : il est d’une taille haute et élancée, vêtu simplement, mais avec soin ; ses yeux sont gris, très grands et très perçants, ses sourcils épais, ses cheveux châtains, sa figure complètement rasée et sa tournure très décidée.

 

– C’est vrai… dit Adrienne, ne pouvant croire ce qu’elle entendait. Ce signalement est exact.

 

– Tenant à avoir le plus de détails possible, reprit la Mayeux, j’ai demandé à la portière si M. Rodin et l’abbé d’Aigrigny semblaient courroucés l’un contre l’autre lorsqu’elle les a vus sortir de la maison ; elle m’a dit que non ; que l’abbé avait seulement dit à M. Rodin, en le quittant à la porte de la maison : « Demain… je vous écrirai… c’est convenu… »

 

– Est-ce donc un rêve, mon Dieu ? dit Adrienne en passant ses deux mains sur son front avec une sorte de stupeur. Je ne puis douter de vos paroles, ma pauvre amie, et pourtant c’est M. Rodin qui vous a envoyée lui-même dans cette maison, pour y porter des secours à votre sœur ; il se serait donc ainsi exposé à voir pénétrer par vous ses rendez-vous secrets avec l’abbé d’Aigrigny ! Pour un traître, ce serait bien maladroit.

 

– Il est vrai, j’ai fait aussi cette réflexion. Et cependant la rencontre de ces deux hommes m’a paru si menaçante pour vous, mademoiselle, que je suis revenue dans une grande épouvante.

 

Les caractères d’une extrême loyauté se résignent difficilement à croire aux trahisons ; plus elles sont infâmes, plus ils en doutent ; le caractère d’Adrienne était de ce nombre, et, de plus, une des qualités de son esprit était la rectitude : aussi, bien que très impressionnée par le récit de la Mayeux, elle reprit :

 

– Voyons, mon amie, ne nous effrayons pas à tort, ne nous hâtons pas trop de croire au mal… Cherchons toutes deux à nous éclairer par le raisonnement : rappelons les faits. M. Rodin m’a ouvert les portes de la maison de M. Baleinier ; il a devant moi porté plainte contre l’abbé d’Aigrigny ; il a par ses menaces obligé la supérieure du couvent à lui rendre les filles du maréchal Simon ; il est parvenu à découvrir la retraite du prince Djalma ; il a exécuté mes intentions au sujet de mon jeune parent ; hier encore il m’a donné les plus utiles conseils… Tout ceci est bien réel, n’est-ce pas ?

 

– Sans doute, mademoiselle.

 

– Maintenant, que M. Rodin, en mettant les choses au pis, ait une arrière-pensée, qu’il espère être généreusement rémunéré par nous, soit : mais jusqu’à présent, son désintéressement a été complet…

 

– C’est encore vrai, mademoiselle, dit la pauvre Mayeux, obligée comme Adrienne, de se rendre à l’évidence des faits accomplis.

 

– À cette heure, examinons la possibilité d’une trahison. Se réunir à l’abbé d’Aigrigny pour me trahir : où ? comment ? sur quoi ? Qu’ai-je à craindre ? N’est-ce pas, au contraire, l’abbé d’Aigrigny et Mme de Saint-Dizier qui vont avoir à rendre un compte à la justice du mal qu’ils m’ont fait ?

 

– Mais alors, mademoiselle, comment expliquer la rencontre de deux hommes qui ont tant de motifs d’aversion et d’éloignement ?… D’ailleurs, cela ne cache-t-il pas quelques projets sinistres ? et puis, mademoiselle, je ne suis pas la seule à penser ainsi…

 

– Comment cela ?

 

– Ce matin, en entrant, j’étais si émue, que Mlle Florine m’a demandé la cause de mon trouble ; je sais, mademoiselle, combien elle vous est attachée.

 

– Il est impossible de m’être plus dévouée ; récemment encore, vous m’avez vous-même appris le service signalé qu’elle m’a rendu pendant ma séquestration chez M. Baleinier.

 

– Eh bien ! mademoiselle, ce matin, à mon retour, croyant nécessaire de vous faire avertir le plus tôt possible, j’ai tout dit à Mlle Florine. Comme moi, plus que moi peut-être, elle a été effrayée du rapprochement de Rodin et de M. d’Aigrigny. Après un moment de réflexion, elle m’a dit : « Il est, je crois, inutile d’éveiller mademoiselle ; qu’elle soit instruite de cette trahison deux ou trois heures plus tôt ou plus tard, peu importe ; pendant ces trois heures, je pourrai peut-être découvrir quelque chose. J’ai une idée que je crois bonne ; excusez-moi auprès de mademoiselle, je reviens bientôt… » Puis Mlle Florine a fait demander une voiture, et elle est sortie.

 

– Florine est une excellente fille, dit Mlle de Cardoville en souriant, car la réflexion la rassurait complètement ; mais, dans cette circonstance, je crois que son zèle et son bon cœur l’ont égarée, comme vous, ma pauvre amie ; savez-vous que nous sommes deux étourdies, vous et moi, de ne pas avoir jusqu’ici songé à une chose qui nous aurait à l’instant rassurées ?

 

– Comment donc, mademoiselle ?

 

– L’abbé d’Aigrigny redoute maintenant beaucoup M. Rodin ; il sera venu le chercher jusque dans ce réduit pour lui demander merci. Ne trouvez-vous pas comme moi cette explication, non seulement satisfaisante, mais la seule raisonnable ?

 

– Peut-être, mademoiselle, dit la Mayeux après un moment de réflexion. Oui, cela est probable…

 

Puis, après un nouveau silence, et comme si elle eût cédé à une conviction supérieure à tous les raisonnements possibles, elle s’écria :

 

– Et pourtant, non, non ! croyez-moi, mademoiselle, on vous trompe, je le sens… toutes les apparences sont contre ce que j’affirme… mais, croyez-moi, ces pressentiments sont trop vifs pour ne pas être vrais… Et puis, enfin, est-ce que vous ne devinez pas trop bien les plus secrets instincts de mon cœur, pour que moi, je ne devine pas à mon tour les dangers qui vous menacent ?

 

– Que dites-vous ? qu’ai-je donc deviné ? reprit Mlle de Cardoville involontairement émue, et frappée de l’accent convaincu et alarmé de la Mayeux, qui reprit :

 

– Ce que vous avez deviné ? Hélas ! toutes les ombrageuses susceptibilités d’une malheureuse créature à qui le sort a fait une vie à part : et il faut bien que vous sachiez que si je me suis tue jusqu’ici, ce n’est pas par ignorance de ce que je vous dois ; car enfin, qui vous a dit, mademoiselle, que le seul moyen de me faire accepter vos bienfaits sans rougir serait d’y attacher des fonctions qui me rendraient utile et secourable aux infortunes que j’ai si longtemps partagées ? Qui vous a dit, lorsque vous avez voulu me faire désormais asseoir à votre table, comme votre amie, moi, pauvre ouvrière, en qui vous vouliez glorifier le travail, la résignation et la probité, qui vous a dit, lorsque je vous répondais par des larmes de reconnaissance et de regrets, que ce n’était pas une fausse modestie, mais la conscience de ma difformité ridicule qui me faisait vous refuser ? Qui vous a dit que sans cela j’aurais accepté avec fierté au nom de mes sœurs du peuple ? Car vous m’avez répondu ces touchantes paroles : « Je comprends votre refus, mon amie ; ce n’est pas une fausse modestie qui le dicte, mais un sentiment de dignité que j’aime et que je respecte. » Qui donc vous a dit encore, reprit la Mayeux avec une animation croissante, que je serais bien heureuse de trouver une petite retraite solitaire dans cette magnifique maison, dont la splendeur m’éblouit ? Qui vous a dit cela, pour que vous ayez daigné choisir, comme vous l’avez fait, le logement beaucoup trop beau que vous m’avez destiné ? Qui vous a dit encore que, sans envier l’élégance des charmantes créatures qui vous entourent et que j’aime déjà parce qu’elles vous aiment, je me sentirais toujours, par une comparaison involontaire, embarrassée, honteuse devant elles ? Qui vous a dit cela, pour que vous ayez toujours songé à les éloigner quand vous m’appeliez ici, mademoiselle ?… Oui, qui vous a enfin révélé toutes les pénibles et secrètes susceptibilités d’une position exceptionnelle comme la mienne ? Qui vous les a révélées ? Dieu, sans doute, lui qui, dans sa grandeur infinie, pourvoit à la création des mondes, et qui sait aussi paternellement s’occuper du pauvre petit insecte caché dans l’herbe… Et vous ne voulez pas que la reconnaissance d’un cœur que vous devinez si bien s’élève à son tour jusqu’à la divination de ce qui peut vous nuire ? Non, non mademoiselle, les uns ont l’instinct de leur propre conservation ; d’autres, plus heureux, ont l’instinct de la conservation de ceux qu’ils chérissent… Cet instinct, Dieu me l’a donné… On vous trahit, vous dis-je… on vous trahit !

 

Et la Mayeux, le regard animé, les joues légèrement colorées par l’émotion, accentua si énergiquement ces derniers mots, les accompagna d’un geste si affirmatif, que Mlle de Cardoville, déjà ébranlée par les chaleureuses paroles de la jeune fille, en vint à partager ses appréhensions. Puis, quoiqu’elle eût déjà été à même d’apprécier l’intelligence supérieure, l’esprit remarquable de cette pauvre enfant du peuple, jamais Mlle de Cardoville n’avait entendu la Mayeux s’exprimer avec autant d’éloquence, touchante éloquence d’ailleurs, qui prenait sa source dans le plus noble des sentiments. Cette circonstance ajouta encore à l’impression que ressentait Adrienne. Au moment où elle allait répondre à la Mayeux, on frappa à la porte du salon où se passait cette scène, et Florine entra.

 

En voyant la physionomie alarmée de sa camériste, Mlle de Cardoville lui dit vivement :

 

– Eh bien, Florine !… qu’y a-t-il de nouveau ? d’où viens-tu, mon enfant ?

 

– De l’hôtel de Saint-Dizier, mademoiselle.

 

– Et pourquoi y aller ? demanda Mlle de Cardoville avec surprise.

 

– Ce matin, mademoiselle (et Florine désigna la Mayeux) m’a confié ses soupçons, ses inquiétudes… je les ai partagés. La visite de M. l’abbé d’Aigrigny chez M. Rodin me paraissait déjà fort grave ; j’ai pensé que, si M. Rodin s’était rendu depuis quelques jours à l’hôtel de Saint-Dizier, il n’y aurait plus de doutes sur sa trahison…

 

– En effet, dit Adrienne de plus en plus inquiète. Eh bien ?

 

– Mademoiselle m’ayant chargée de surveiller le déménagement du pavillon, il y restait différents objets ; pour me faire ouvrir l’appartement, il fallait m’adresser à Mme Grivois ; j’avais donc prétexte de retourner à l’hôtel.

 

– Ensuite… Florine… ensuite ?

 

– Je tâchai de faire parler Mme Grivois sur M. Rodin, mais ce fut en vain.

 

– Elle se défiait de vous, mademoiselle, dit la Mayeux. On devait s’y attendre.

 

– Je lui demandai, continua Florine, si l’on avait vu M. Rodin à l’hôtel depuis quelque temps… Elle répondit évasivement. Alors, désespérant de rien savoir, reprit Florine, je quittai Mme Grivois, et, pour que ma visite n’inspirât aucun soupçon, je me rendais au pavillon, lorsqu’en détournant une allée, que vois-je ? à quelques pas de moi, se dirigeant vers la petite porte du jardin… M. Rodin, qui croyait sans doute sortir plus secrètement ainsi.

 

– Mademoiselle ! vous l’entendez, s’écria la Mayeux joignant les mains d’un air suppliant ; rendez-vous à l’évidence…

 

– Lui !… chez la princesse de Saint-Dizier, s’écria Mlle de Cardoville, dont le regard, ordinairement si doux, brilla tout à coup d’une indignation véhémente ; puis elle ajouta d’une voix légèrement altérée : « Continue, Florine ».

 

– À la vue de M. Rodin, je m’arrêtai, reprit Florine, et reculant aussitôt, je gagnai le pavillon sans être vue, j’entrai vite dans le petit vestibule de la rue. Ses fenêtres donnent auprès de la porte du jardin ; je les ouvre, laissant les persiennes fermées, je vois un fiacre : il attendait M. Rodin ; car, quelques minutes après, il y monta en disant au cocher : « Rue Blanche, numéro 39. »

 

– Chez le prince !… s’écria Mlle de Cardoville.

 

– Oui, mademoiselle.

 

– En effet, M. Rodin devait le voir aujourd’hui, dit Adrienne en réfléchissant.

 

– Nul doute que s’il vous trahit, mademoiselle, il trahit aussi le prince, qui bien plus facilement que vous, deviendra sa victime.

 

– Infamie !… infamie !… infamie ! s’écria tout à coup Mlle de Cardoville en se levant, les traits contractés par une douloureuse colère… Une trahison pareille !… Ah ! ce serait à douter de tout… ce serait à douter de soi-même.

 

– Oh ! mademoiselle… c’est effrayant, n’est-ce pas ? dit la Mayeux en frissonnant.

 

– Mais alors, pourquoi m’avoir sauvée, moi et les miens, avoir dénoncé l’abbé d’Aigrigny ? reprit Mlle de Cardoville. En vérité, la raison s’y perd… C’est un abîme… Oh ! c’est quelque chose d’affreux que le doute !

 

– En revenant, dit Florine en jetant un regard attendri et dévoué sur sa maîtresse, j’avais songé à un moyen qui permettrait à mademoiselle de s’assurer de ce qui est… mais il n’y aurait pas une minute à perdre.

 

– Que veux-tu dire ? reprit Adrienne en regardant Florine avec surprise.

 

– M. Rodin va être bientôt seul avec le prince, dit Florine.

 

– Sans doute, dit Adrienne.

 

– Le prince se tient toujours dans le petit salon qui s’ouvre sur la serre chaude… C’est là qu’il recevra M. Rodin.

 

– Ensuite ? reprit Adrienne.

 

– Cette serre chaude, que j’ai fait arranger d’après les ordres de mademoiselle, a son unique sortie par une petite porte donnant dans une ruelle ; c’est par là que le jardinier entre chaque matin, afin de ne pas traverser les appartements… Une fois son service terminé, il ne revient pas de la journée…

 

– Que veux-tu dire ? Quel est ton projet ? dit Adrienne en regardant Florine, de plus en plus surprise.

 

– Les massifs de plantes sont disposés de telle façon qu’il me semble que, même lorsque le store qui peut cacher la glace séparant le salon de la serre chaude ne serait pas abaissé, on pourrait, je crois, sans être vu, s’approcher assez pour entendre ce qui se dit dans cette pièce… C’est toujours par la porte de la serre que j’entrais ces jours derniers pour en surveiller l’arrangement… Le jardinier avait une clef… moi, une autre… Heureusement je ne la lui ai pas encore rendue… Avant une heure, mademoiselle peut savoir à quoi s’en tenir sur M. Rodin… car, s’il trahit le prince… il la trahit aussi.

 

– Que dis-tu ? s’écria Mlle de Cardoville.

 

– Mademoiselle part à l’instant avec moi ; nous arrivons à la porte de la ruelle… J’entre seule pour plus de précaution, et si l’occasion me paraît favorable… je reviens…

 

– De l’espionnage… dit Mlle de Cardoville avec hauteur et interrompant Florine, vous n’y songez pas…

 

– Pardon, mademoiselle, dit la jeune fille en baissant les yeux d’un air confus et désolé : vous conserviez quelques soupçons… ce moyen me semblait le seul qui pût ou les confirmer ou les détruire.

 

– S’abaisser jusqu’à aller surprendre un entretien ? Jamais, reprit Adrienne.

 

– Mademoiselle, dit tout à coup la Mayeux, pensive depuis quelque temps, permettez-moi de vous le dire, Mlle Florine a raison… Ce moyen est pénible… mais lui seul pourra vous fixer peut-être à tout jamais sur M. Rodin… Et puis enfin, malgré l’évidence des faits, malgré la presque certitude de mes pressentiments, les apparences les plus accablantes peuvent être trompeuses. C’est moi qui la première ai accusé M. Rodin auprès de vous… Je ne me pardonnerais de ma vie de l’avoir accusé à tort… Sans doute… il est, ainsi que vous le dites, mademoiselle, pénible d’épier… de surprendre une conversation…

 

Puis, faisant un violent et douloureux effort sur elle-même, la Mayeux, ajouta, en tâchant de retenir les larmes de honte qui voilaient ses yeux :

 

– Cependant, comme il s’agit de vous sauver peut-être, mademoiselle, car si c’est une trahison… l’avenir est effrayant… j’irai… si vous voulez… à votre place… pour…

 

– Pas un mot de plus, je vous en prie ! s’écria Mlle de Cardoville en interrompant la Mayeux. Moi, je vous laisserais faire, à vous, ma pauvre amie, et dans mon seul intérêt… ce qui me semble dégradant… Jamais !…

 

Puis, s’adressant à Florine :

 

– Va prier M. de Bonneville de faire atteler ma voiture à l’instant.

 

– Vous consentez ! s’écria Florine en joignant les mains, sans chercher à contenir sa joie ; et ses yeux devinrent aussi humides de larmes.

 

– Oui, je consens, répondit Adrienne d’une voix émue ; si c’est une guerre… une guerre acharnée qu’on veut me faire, il faut s’y préparer… et il y aurait, après tout, faiblesse et duperie à ne pas se mettre sur ses gardes. Sans doute, cette démarche me répugne, me coûte ; mais c’est le seul moyen d’en finir avec des soupçons qui seraient pour moi un tourment continuel… et de prévenir peut-être de grands maux. Puis, pour des raisons fort importantes, cet entretien de M. Rodin et du prince Djalma peut être pour moi doublement décisif, quant à la confiance ou à l’inexorable haine que j’aurai pour M. Rodin. Ainsi, vite, Florine, un manteau, un chapeau et ma voiture… tu m’accompagneras… Vous, mon amie, attendez-moi ici, je vous prie, ajouta-t-elle en s’adressant à la Mayeux.

 

* * * * *

 

Une demi-heure après cet entretien, la voiture d’Adrienne s’arrêtait, ainsi qu’on l’a vu, à la petite porte du jardin de la rue Blanche. Florine entra dans la serre, et revint bientôt dire à sa maîtresse :

 

– Le store est baissé, mademoiselle ; M. Rodin vient d’entrer dans le salon où est le prince…

 

Mlle de Cardoville assista donc, invisible, à la scène suivante, qui se passa entre Rodin et Djalma.

 

VIII. La lettre.

Quelques instants avant l’entrée de Mlle de Cardoville dans la serre chaude, Rodin avait été introduit par Faringhea auprès du prince, qui, encore sous l’empire de l’exaltation passionnée où l’avaient plongé les paroles du métis, ne paraissait pas s’apercevoir de l’arrivée du jésuite.

 

Celui-ci, surpris de l’animation des traits de Djalma, de son air presque égaré, fit un signe interrogatif à Faringhea, qui répondit aussi à la dérobée et de la manière symbolique que voici : après avoir posé son index sur son cœur et sur son front, il montra du doigt l’ardent brasier qui brûlait dans la cheminée ; cette pantomime signifiait que la tête et le cœur de Djalma étaient en feu. Rodin comprit sans doute, car un imperceptible sourire de satisfaction effleura ses lèvres blafardes ; puis il dit tout haut à Faringhea :

 

– Je désire être seul avec le prince… Baissez le store, et veillez à ce que nous ne soyons pas interrompus…

 

Le métis s’inclina, alla toucher un ressort placé auprès de la glace sans tain, et elle rentra dans l’épaisseur de la muraille à mesure que le store s’abaissa ; s’inclinant de nouveau, le métis quitta le salon. Ce fut donc peu de temps après sa sortie que Mlle de Cardoville et Florine arrivèrent dans la serre chaude ; elle n’était plus séparée de la pièce où se trouvait Djalma que par l’épaisseur transparente du store de soie blanche brodée de grands oiseaux de couleur.

 

Le bruit de la porte que Faringhea ferma en sortant sembla rappeler le jeune Indien à lui-même ; ses traits, encore légèrement animés, avaient cependant repris leur expression de calme et de douceur ; il tressaillit, passa la main sur son front, regarda autour de lui, comme s’il sortait d’une rêverie profonde ; puis, s’avançant vers Rodin d’un air à la fois respectueux et confus, il lui dit, en employant une appellation habituelle à ceux de son pays envers les vieillards :

 

– Pardon, mon père…

 

Et toujours selon la coutume pleine de déférence des jeunes gens envers les vieillards, il voulut prendre la main de Rodin pour la porter à ses lèvres, hommage auquel le jésuite se déroba en se reculant d’un pas.

 

– Et de quoi me demandez-vous pardon, mon cher prince ? dit-il à Djalma.

 

– Quand vous être entré, je rêvais ; je ne suis pas tout de suite venu à vous… Encore pardon, mon père.

 

– Et je vous pardonne de nouveau, mon cher prince ; mais causons, si vous le voulez bien ; reprenez votre place sur ce canapé… et même votre pipe, si le cœur vous en dit.

 

Mais Djalma, au lieu de se rendre à l’invitation de Rodin et de s’étendre sur le divan, selon son habitude, s’assit sur un fauteuil, malgré les instances du vieillard au cœur bon, ainsi qu’il appelait le jésuite.

 

– En vérité, vos formalités me désolent, mon cher prince, lui dit Rodin ; vous êtes ici chez vous, au fond de l’Inde, ou du moins nous désirons que vous croyiez y être.

 

– Bien des choses me rappellent ici mon pays, dit Djalma d’une voix douce et grave. Vos bontés me rappellent mon père… et celui qui l’a remplacé auprès de moi, ajouta l’Indien en songeant au maréchal Simon, dont on lui avait jusqu’alors et pour cause laissé ignorer l’arrivée.

 

Après un moment de silence, il reprit d’un ton rempli d’abandon, en tendant sa main à Rodin :

 

– Vous voilà, je suis heureux.

 

– Je comprends votre joie, mon cher prince, car je viens vous désemprisonner… ouvrir votre cage… Je vous avais prié de vous soumettre à cette petite réclusion volontaire, absolument dans votre intérêt.

 

– Demain je pourrai sortir ?

 

– Aujourd’hui même, mon cher prince.

 

Le jeune Indien réfléchit un instant, et reprit :

 

– J’ai des amis, puisque je suis ici dans ce palais qui ne m’appartient pas ?

 

– En effet… vous avez des amis… d’excellents amis… répondit Rodin.

 

À ces mots la figure de Djalma sembla s’embellir encore. Les plus nobles sentiments se peignirent tout à coup sur cette mobile et charmante physionomie, ses grands yeux noirs devinrent légèrement humides ; après un nouveau silence il se leva, disant à Rodin d’une voix émue :

 

– Venez.

 

– Où cela, cher prince ?… dit l’autre fort surpris.

 

– Remercier mes amis… j’ai attendu trois jours… c’est long.

 

– Permettez, cher prince… permettez… j’ai à ce sujet bien des choses à vous apprendre, veuillez vous asseoir.

 

Djalma se rassit docilement sur son fauteuil. Rodin reprit :

 

– Il est vrai… vous avez des amis… ou plutôt vous avez un ami ; les amis sont rares.

 

– Mais vous ?

 

– C’est juste… Vous avez donc deux amis, mon cher prince : moi que vous connaissez… et un autre que vous ne connaissez pas… et qui désire vous rester inconnu…

 

– Pourquoi ?

 

– Pourquoi ? répondit Rodin un peu embarrassé, parce que le bonheur qu’il éprouve à vous donner des preuves de son amitié… est au prix de ce mystère.

 

– Pourquoi se cacher quand on fait le bien ?

 

– Quelquefois pour cacher le bien qu’on fait, mon cher prince.

 

– Je profite de cette amitié ; pourquoi se cacher de moi ?

 

Les pourquoi réitérés du jeune Indien semblaient assez désorienter Rodin, qui reprit cependant :

 

– Je vous l’ai dit, cher prince, votre ami secret verrait peut-être sa tranquillité compromise s’il était connu…

 

– S’il était connu… pour mon ami ?

 

– Justement, cher prince.

 

Les traits de Djalma prirent aussitôt une expression de dignité triste ; il releva fièrement la tête, et dit d’une voix hautaine et sévère :

 

– Puisque cet ami se cache, c’est qu’il rougit de moi ou que je dois rougir de lui… je n’accepte d’hospitalité que des gens dont je suis digne ou qui sont dignes de moi… je quitte cette maison.

 

Et ce disant, Djalma se leva si résolument que Rodin s’écria :

 

– Mais écoutez-moi donc, mon cher prince… vous êtes, permettez-moi de vous le dire, d’une pétulance, d’une susceptibilité incroyables… Quoique nous ayons tâché de vous rappeler votre beau pays, nous sommes ici en pleine Europe, en pleine France, en plein Paris ; cette considération doit un peu modifier votre manière de voir ; je vous en conjure, écoutez-moi.

 

Djalma, malgré sa complète ignorance de certaines conventions sociales, avait trop de bon sens, trop de droiture pour ne pas se rendre à la raison, quand elle lui semblait… raisonnable : les paroles de Rodin le calmèrent. Avec cette modestie ingénue dont les natures pleines de force et de générosité sont presque toujours douées, il répondit doucement :

 

– Mon père, vous avez raison, je ne suis plus dans mon pays… ici… les habitudes sont différentes : je vais réfléchir.

 

Malgré sa ruse et sa souplesse, Rodin se trouvait parfois dérouté par les allures sauvages et l’imprévu des idées du jeune Indien. Aussi le vit-il, à sa grande surprise, rester pensif pendant quelques minutes ; après quoi, Djalma reprit d’un ton calme, mais fermement convaincu :

 

– Je vous ai obéi, j’ai réfléchi, mon père.

 

– Eh bien, mon cher prince ?

 

– Dans aucun pays du monde, sous aucun prétexte, un homme d’honneur qui a de l’amitié pour un autre homme d’honneur ne doit la cacher.

 

– Mais s’il y a pour lui du danger d’avouer cette amitié ?… dit Rodin, fort inquiet de la tournure que prenait l’entretien.

 

Djalma regarda le jésuite avec un étonnement dédaigneux, et ne répondit pas.

 

– Je comprends votre silence, mon cher prince ; un homme courageux doit braver le danger, soit ; mais si c’était vous que le danger menaçât, dans le cas où cette amitié serait découverte, cet homme d’honneur ne serait-il pas excusable, louable même, de vouloir rester inconnu ?

 

– Je n’accepte rien d’un ami qui me croit capable de le renier par lâcheté…

 

– Cher prince, écoutez-moi.

 

– Adieu, mon père.

 

– Réfléchissez…

 

– J’ai dit… reprit Djalma d’un ton bref et presque souverain en marchant vers la porte.

 

– Eh ! mon Dieu ! s’il s’agissait d’une femme ! s’écria Rodin, poussé à bout et courant à lui, car il craignait réellement de voir Djalma quitter la maison et renverser absolument ses projets.

 

Aux derniers mots de Rodin, l’Indien s’arrêta brusquement.

 

– Une femme ? dit-il en tressaillant et devenant vermeil, il s’agit d’une femme ?

 

– Eh bien, oui ! s’il s’agissait d’une femme… reprit Rodin ; comprendriez-vous sa réserve, le secret dont elle est obligée d’entourer les preuves d’affection qu’elle désire vous donner ?

 

– Une femme ? répéta Djalma d’une voix tremblante en joignant les mains avec adoration… Et son ravissant visage exprima un saisissement ineffable, profond. Une femme ? dit-il encore… une Parisienne ?

 

– Oui, mon cher prince ; puisque vous me forcez à cette indiscrétion, il faut bien vous l’avouer, il s’agit d’une… véritable Parisienne… d’une digne matrone… remplie de vertus, et dont le… grand âge mérite tous vos respects.

 

– Elle est bien vieille ? s’écria le pauvre Djalma, dont le rêve charmant disparaissait tout à coup.

 

– Elle serait mon aînée de quelques années, répondit Rodin avec un sourire ironique, s’attendant à voir le jeune homme exprimer une sorte de dépit comique ou de regret courroucé.

 

Il n’en fut rien. À l’enthousiasme amoureux, passionné, qui avait un instant éclaté sur les traits du prince, succéda une expression respectueuse et touchante : il regarda Rodin avec attendrissement et lui dit d’une voix émue :

 

– Cette femme est donc pour moi une mère ?

 

Il est impossible de rendre avec quel charme à la fois pieux, mélancolique et tendre l’Indien accentua le mot une mère.

 

 Vous l’avez dit, mon cher prince, cette respectable dame veut être une mère pour vous… Mais je ne puis pas révéler la cause de l’affection qu’elle vous porte… Seulement, croyez-moi, certes, cette affection est sincère ; la cause en est honorable ; si je ne vous en dis pas le secret, c’est que chez nous les secrets des femmes, jeunes ou vieilles, sont sacrés.

 

– Cela est juste, et son secret sera sacré pour moi ; sans la voir, je l’aimerai avec respect. Ainsi l’on aime Dieu sans le voir…

 

– Maintenant, cher prince, laissez-moi vous dire quelles sont les intentions de votre maternelle amie… Cette maison restera toujours à votre disposition si vous vous y plaisez, des domestiques français, une voiture et des chevaux seront à vos ordres ; l’on se chargera des comptes de votre maison. Puis, comme un fils de roi doit vivre royalement, j’ai laissé dans la chambre voisine une cassette renfermant cinq cents louis. Chaque mois une somme pareille vous sera comptée ; si elle ne suffit pas pour ce que nous appelons vos menus plaisirs, vous me le direz, on l’augmentera…

 

À un mouvement de Djalma, Rodin se hâta d’ajouter :

 

– Je dois vous dire tout de suite, mon cher prince, que votre délicatesse doit être parfaitement en repos. D’abord… on accepte tout d’une mère… puis, comme dans trois mois environ, vous serez mis en possession d’un énorme héritage, il vous sera facile, si cette obligation vous pèse (et c’est à peine si la somme, au pis aller, s’élèvera à quatre ou cinq mille louis), il vous sera facile de rembourser ces avances ; ne ménagez donc rien ; satisfaites à toutes vos fantaisies… on désire que vous paraissiez dans le plus grand monde de Paris comme doit paraître le fils d’un roi surnommé le Père du Généreux. Ainsi, encore une fois, je vous en conjure, ne soyez pas retenu par une fausse délicatesse… si cette somme ne vous suffit pas.

 

– Je demanderai… davantage ; ma mère a raison… un fils de roi doit vivre en roi.

 

Telle fut la réponse que fit l’Indien, avec une simplicité parfaite, sans paraître étonné le moins du monde de ces offres fastueuses ; et cela devait être : Djalma eût fait ce qu’on faisait pour lui, car l’on sait quelles sont les traditions de prodigue magnificence et de splendide hospitalité des princes indiens. Djalma avait été aussi ému que reconnaissant en apprenant qu’une femme l’aimait d’affection maternelle… Quant au luxe dont elle voulait l’entourer, il l’acceptait sans étonnement et sans scrupule. Cette résignation fut une autre déconvenue pour Rodin, qui avait préparé plusieurs excellents arguments pour engager l’Indien à accepter.

 

– Voici donc ce qui est bien convenu, mon cher prince, reprit le jésuite ; maintenant, comme il faut que vous voyiez le monde, et que vous y entriez par la meilleure porte, ainsi que nous disions… un des amis de votre maternelle protectrice, M. le comte de Montbron, vieillard rempli d’expérience et appartenant à la plus haute société, vous présentera dans l’élite des maisons de Paris…

 

– Pourquoi ne m’y présentez-vous pas, vous, mon père ?

 

– Hélas ! mon cher prince, regardez-moi donc… dites-moi si ce serait là mon rôle… Non, non, je vis seul et retiré. Et puis, ajouta Rodin après un silence en attachant sur le jeune prince un regard pénétrant, attentif et curieux, comme s’il eût voulu le soumettre à une sorte d’expérimentation par les paroles suivantes, et puis, voyez-vous, M. de Montbron sera mieux à même que moi, dans le monde où il va… de vous éclairer sur les pièges que l’on pourrait vous tendre. Car vous avez aussi des ennemis… vous le savez, de lâches ennemis, qui ont abusé d’une manière infâme de votre confiance, qui se sont raillés de vous. Et comme malheureusement leur puissance égale leur méchanceté, il serait peut-être prudent à vous de tâcher de les éviter… de les fuir… au lieu de leur résister en face.

 

Au souvenir de ses ennemis, à la pensée de les fuir, Djalma frissonna de tout son corps, ses traits devinrent tout à coup d’une pâleur livide ; ses yeux démesurément ouverts, et dont la prunelle se cercla ainsi de blanc, étincelèrent d’un feu sombre ; jamais le mépris, la haine, la soif de la vengeance, n’éclatèrent plus terribles sur une face humaine… Sa lèvre supérieure, d’un rouge de sang, laissant voir ses petites dents blanches et serrées, se retroussait mobile, convulsive, et donnait à sa physionomie, naguère si charmante, une expression de férocité tellement animale, que Rodin se leva de son fauteuil et s’écria :

 

– Qu’avez-vous… prince ?… vous m’épouvantez !

 

Djalma ne répondit pas ; à demi penché sur son siège, ses deux mains crispées par la rage, appuyées l’une sur l’autre, il semblait se cramponner à l’un des bras du fauteuil, de peur de céder à un accès de fureur épouvantable. À ce moment, le hasard voulut que le bout d’ambre du tuyau de houka eût roulé sous son pied ; la tension violente qui contractait tous les nerfs de l’indien était si puissante, il était, malgré sa jeunesse et sa svelte apparence, d’une telle vigueur, que d’un brusque mouvement il pulvérisa le bout d’ambre malgré son extrême dureté.

 

– Mais, au nom du ciel ! qu’avez-vous, prince ? s’écria Rodin.

 

– Ainsi j’écraserai mes lâches ennemis ! s’écria Djalma, le regard menaçant et enflammé.

 

Puis, comme si ces paroles eussent mis le comble à sa rage, il bondit de son siège, et alors, les yeux hagards, il parcourut le salon pendant quelques secondes, allant et venant dans tous les sens, comme s’il eût cherché une arme autour de lui, poussant de temps à autre une sorte de cri rauque, qu’il tâchait d’étouffer en portant ses deux poings crispés à sa bouche… tandis que ses mâchoires tressaillaient convulsivement… c’était la rage impuissante de la bête féroce altérée de carnage. Le jeune Indien était ainsi d’une beauté grande et sauvage : on sentait que ces divins instincts d’une ardeur sanguinaire et d’une aveugle intrépidité, alors exaltés à ce point par l’horreur de la trahison et de la lâcheté, dès qu’ils s’appliquaient à la guerre ou à ces chasses gigantesques de l’Inde, plus meurtrières encore que la bataille, devaient faire de Djalma ce qu’il était : un héros. Rodin admirait avec une joie sinistre et profonde la fougueuse impétuosité des passions de ce jeune Indien, qui, dans des circonstances données, devaient faire des explosions terribles. Tout à coup à la grande surprise du jésuite, cette tempête se calma. La fureur de Djalma s’apaisa presque subitement, parce que la réflexion lui en démontra bientôt la vanité. Alors, honteux de cet emportement puéril, il baissa les yeux. Sa figure resta pâle et sombre ; puis avec une tranquillité froide, plus redoutable encore que la violence à laquelle il venait de se laisser entraîner, il dit à Rodin :

 

– Mon père, vous me conduirez aujourd’hui en face de mes ennemis.

 

– Et dans quel but, mon cher prince ?… Que voulez-vous ?

 

– Tuer ces lâches !

 

– Les tuer !!! Vous n’y pensez pas.

 

– Faringhea m’aidera.

 

– Encore une fois, songez donc que vous n’êtes pas ici sur les bords du Gange, où l’on tue son ennemi comme on tue le tigre à la chasse.

 

– On se bat avec un ennemi loyal, on tue un traître comme un chien maudit, reprit Djalma avec autant de conviction que de tranquillité.

 

– Ah ! prince… vous dont le père a été appelé le Père du Généreux, dit Rodin d’une voix grave, quelle joie trouverez-vous à frapper des êtres aussi lâches que méchants ?

 

– Détruire ce qui est dangereux est un devoir.

 

– Ainsi… prince… la vengeance ?

 

– Je ne me venge pas d’un serpent, dit l’Indien d’une hauteur amère, je l’écrase.

 

– Mais, mon cher prince, ici on ne se débarrasse pas de ses ennemis de cette façon ; si l’on a à se plaindre…

 

– Les femmes et les enfants se plaignent, dit Djalma en interrompant Rodin ; les hommes frappent.

 

– Toujours au bord du Gange, mon cher prince ; mais pas ici… Ici la société prend en main votre cause, l’examine, la juge, et, s’il y a lieu, punit…

 

– Dans mon offense, je suis juge et bourreau…

 

– De grâce, écoutez-moi : vous avez échappé aux pièges odieux de vos ennemis, n’est-ce pas ? Eh bien, supposez que cela ait été grâce au dévouement de la vénérable femme qui a pour vous la tendresse d’une mère ; maintenant, si elle vous demandait leur grâce, elle qui vous a sauvé d’eux… que feriez-vous ?

 

L’Indien baissa la tête et resta quelques moments sans répondre. Profitant de son hésitation, Rodin continua :

 

– Je pourrais vous dire : Prince, je connais vos ennemis ; mais dans la crainte de vous voir commettre quelque terrible imprudence, je vous cacherai leurs noms à tout jamais. Eh bien, non, je vous jure que, si la respectable personne qui vous aime comme un fils trouve juste et utile que je vous dise ces noms, je vous les dirai ; mais jusqu’à ce qu’elle ait prononcé, je me tairai.

 

Djalma regarda Rodin d’un air sombre et courroucé. À ce moment, Faringhea entra et dit à Rodin :

 

– Un homme, porteur d’une lettre, est allé chez vous… On lui a dit que vous étiez ici… Il est venu… Faut-il recevoir cette lettre ? il dit que c’est de la part de M. l’abbé d’Aigrigny…

 

– Certainement, dit Rodin.

 

Et puis il ajouta :

 

– Si le prince le permet ?

 

Djalma fit un signe de tête, Faringhea sortit.

 

– Vous pardonnez, cher prince ? J’attendais ce matin une lettre fort importante ; comme elle tardait à venir, ne voulant pas manquer de vous voir, j’ai recommandé chez moi de m’envoyer cette lettre ici.

 

Quelques instants après, Faringhea revint avec une lettre qu’il remit à Rodin ; après quoi le métis sortit.

 

IX. Adrienne et Djalma.

Lorsque Faringhea eut quitté le salon, Rodin prit la lettre de l’abbé d’Aigrigny d’une main et de l’autre parut chercher quelque chose, d’abord dans la poche de côté de sa redingote, puis dans sa poche de derrière, puis dans le gousset de son pantalon ; puis enfin, ne trouvant rien, il posa la lettre sur le genou râpé de son pantalon noir, et se tâta partout, des deux mains, d’un air de regret et d’inquiétude.

 

Les divers mouvements de cette pantomime, jouée avec une bonhomie parfaite, furent couronnés par cette exclamation :

 

– Ah ! mon Dieu ! c’est désolant !

 

– Qu’avez-vous ? lui demanda Djalma, sortant du sombre silence où il était plongé depuis quelques instants.

 

– Hélas ! mon cher prince, reprit Rodin, il m’arrive la chose du monde la plus vulgaire, la plus puérile, ce qui ne l’empêche pas d’être pour moi infiniment fâcheuse… j’ai oublié ou perdu mes lunettes ; or par ce demi-jour et surtout à cause de la détestable vue que le travail et les années m’ont faite, il m’est absolument impossible de lire cette lettre, fort importante, car on attend de moi une réponse très prompte, très simple et très catégorique, un oui ou un non… L’heure presse ; c’est désespérant… Si encore, ajouta Rodin en appuyant sur ces mots sans regarder Djalma, mais afin que ce dernier les remarquât, si encore quelqu’un pouvait me rendre le service de lire pour moi… Mais non… personne… personne…

 

– Mon père, lui dit obligeamment Djalma, voulez-vous que je lise pour vous ? la lecture finie, j’aurai oublié ce que j’aurai lu.

 

– Vous ? s’écria Rodin, comme si la proposition de l’Indien lui eût semblé à la fois exorbitante et dangereuse, c’est impossible, prince… vous… lire cette lettre !…

 

– Alors, excusez ma demande, dit doucement Djalma.

 

– Mais, au fait, reprit Rodin après un moment de réflexion et se parlant à lui-même, pourquoi non ?

 

Et il ajouta en s’adressant à Djalma :

 

– Vraiment, vous auriez cette complaisance, mon cher prince ? Je n’aurais pas osé vous demander ce service.

 

Ce disant, Rodin remit la lettre à Djalma, qui lut à voix haute. Cette lettre était ainsi conçue :

 

« Votre visite de ce matin à l’hôtel de Saint-Dizier, d’après ce qui m’a été rapporté, doit être considérée comme une nouvelle agression de votre part.

 

« Voici la dernière proposition que l’on vous a annoncée, peut-être sera-t-elle aussi infructueuse que la démarche que j’ai bien voulu tenter hier en me rendant rue Clovis.

 

« Après cette longue et pénible explication, je vous ai dit que je vous écrirais ; je tiens ma promesse, voici donc mon ultimatum.

 

« Et d’abord un avertissement : Prenez garde !… Si vous vous opiniâtrez à soutenir une lutte inégale, vous serez exposé même à la haine de ceux que vous voulez follement protéger. On a mille moyens de vous perdre auprès d’eux en les éclairant sur vos projets. On leur prouvera que vous avez trempé dans le complot que vous prétendez maintenant dévoiler, et cela non pas par générosité, mais par cupidité. »

 

Quoique Djalma eût la parfaite délicatesse de sentir que la moindre question à Rodin au sujet de cette lettre serait une grave indiscrétion, il ne put s’empêcher de tourner vivement la tête vers le jésuite en lisant ce passage.

 

– Mon Dieu, oui ! il s’agit de moi… de moi-même. Tel que vous me voyez, mon cher prince, ajouta-t-il en faisant allusion à ses vêtements sordides, on m’accuse de cupidité.

 

– Et quels sont ces gens que vous protégez ?

 

– Mes protégés ?… dit Rodin en feignant quelque hésitation, comme s’il eût été embarrassé pour répondre, qui sont mes protégés ?… Hum… hum… je vais vous dire… Ce sont… ce sont de pauvres diables sans aucune ressource, gens de rien, mais gens de bien, n’ayant que leur bon droit dans… un procès qu’ils soutiennent ; ils sont menacés d’être écrasés par des gens puissants, très puissants… Ceux-là, heureusement, ne sont pas assez connus pour que je puisse les démasquer au profit de mes protégés… Que voulez-vous ?… pauvre et chétif, je me range naturellement du côté des pauvres et des chétifs… Mais, continuez, je vous prie…

 

Djalma reprit :

 

« Vous avez donc tout à redouter en continuant de nous être hostile, et rien à gagner en embrassant le parti de ceux que vous appelez vos amis ; ils seraient plus justement nommés vos dupes, car, s’il était sincère, votre désintéressement serait inexplicable… Il doit donc cacher, et il cache, je le répète, des arrière-pensées de cupidité.

 

« Oh ! sous ce rapport même… on peut vous offrir un ample dédommagement, avec cette différence que vos espérances sont uniquement fondées sur la reconnaissance probable de vos amis, éventualité fort chanceuse, tandis que nos offres seront réalisées à l’instant même ; pour parler nettement, voici ce que l’on exige de vous : ce soir même, avant minuit pour tout délai, vous aurez quitté Paris, et vous vous engagerez à n’y pas revenir avant six mois. »

 

Djalma ne put retenir un mouvement de surprise, et regarda Rodin.

 

– C’est tout simple, reprit-il ; le procès de mes pauvres protégés sera jugé avant cette époque, et, en m’éloignant, on m’empêche de veiller sur eux ; vous comprenez, mon cher prince, dit Rodin avec une indignation amère. Veuillez continuer et m’excuser de vous avoir interrompu… mais tant d’impudence me révolte…

 

Djalma continua :

 

« Pour que nous ayons la certitude de votre éloignement de Paris durant six mois, vous vous rendrez chez un de nos amis en Allemagne ; vous recevrez chez lui une généreuse hospitalité : mais vous y demeurerez forcément jusqu’à l’expiration du délai. »

 

– Oui… une prison volontaire, dit Rodin.

 

« À ces conditions, vous recevrez une pension de mille francs par mois, à dater de votre départ de Paris, dix mille francs comptant et vingt mille francs après les six mois écoulés. Le tout vous sera suffisamment garanti. Enfin, au bout de six mois, on vous assurera une position aussi honorable qu’indépendante. »

 

Djalma s’étant arrêté par un mouvement d’indignation involontaire, Rodin lui dit :

 

– Continuez, je vous prie, cher prince ; il faut lire jusqu’au bout, cela vous donnera une idée de ce qui se passe au milieu de notre civilisation.

 

Djalma reprit :

 

« Vous connaissez assez la marche des choses et ce que nous sommes, pour savoir qu’en vous éloignant nous voulons seulement nous défaire d’un ennemi peu dangereux, mais très importun ; ne soyez pas aveuglé par votre premier succès. Les suites de votre dénonciation seront étouffées, parce qu’elle est calomnieuse ; le juge qu’il l’a accueillie se repentira cruellement de son odieuse partialité. Vous pouvez faire de cette lettre tel usage que vous voudrez. Nous savons ce que nous écrivons, à qui nous écrivons et comment nous écrivons. Vous recevrez cette lettre à trois heures. Si à quatre heures votre signature n’est pas, tout entière, au bas de cette lettre… la guerre recommence… non pas demain, mais ce soir. »

 

Cette lecture finie, Djalma regarda Rodin, qui lui dit :

 

– Permettez-moi d’appeler Faringhea.

 

Et ce disant, il frappa sur un timbre. Le métis parut.

 

Rodin reçut la lettre des mains de Djalma, la déchira en deux morceaux, la froissa entre ses mains, de manière à en faire une espèce de boule, et dit au métis en la lui remettant :

 

– Vous donnerez ce chiffon de papier à la personne qui attend, et vous lui direz que telle est ma réponse à cette lettre indigne et insolente ; vous entendez bien… à cette lettre indigne et insolente.

 

– J’entends bien, dit le métis, et il sortit.

 

– C’est peut-être une guerre dangereuse pour nous, mon père, dit l’Indien avec intérêt.

 

– Oui, cher prince, dangereuse peut-être… Mais je ne fais pas comme vous… moi ; je ne veux pas tuer mes ennemis parce qu’ils sont lâches et méchants… je les combats… sous l’égide de la loi ; imitez-moi donc…

 

Puis, voyant les traits de Djalma se rembrunir, Rodin ajouta :

 

– J’ai tort… je ne veux plus vous conseiller à ce sujet… Seulement, convenons de remettre cette question au seul jugement de votre digne et maternelle protectrice. Demain je la verrai ; si elle y consent, je vous dirai les noms de vos ennemis. Sinon… non.

 

– Et cette femme… cette seconde mère… dit Djalma, est d’un caractère tel que je pourrai me soumettre à son jugement ?

 

– Elle !… s’écria Rodin en joignant les mains et en poursuivant avec une exaltation croissante ; elle !… mais c’est ce qu’il y a de plus noble, de plus généreux, de plus vaillant sur la terre !… elle… votre protectrice ! mais vous seriez réellement son fils, elle vous aimerait de toute la violence de l’amour maternel, que, s’il s’agissait pour vous de choisir entre une lâcheté ou la mort, elle vous dirait : « Meurs ! » quitte à mourir avec vous.

 

– Oh ! noble femme !… Ma mère était ainsi ! s’écria Djalma avec entraînement.

 

– Elle… reprit Rodin dans un enthousiasme croissant, et se rapprochant de la fenêtre cachée par le store, sur lequel il jeta un regard oblique et inquiet. Votre protectrice ! mais figurez-vous donc le courage, la droiture, la loyauté en personne. Oh ! loyale surtout !… Oui, c’est la franchise chevaleresque de l’homme de grand cœur jointe à l’altière dignité d’une femme qui, de sa vie… entendez-vous bien, de sa vie, non seulement n’a jamais menti, non seulement n’a jamais caché une de ses pensées, mais qui mourrait plutôt que de céder au moindre de ces petits sentiments d’astuce, de dissimulation ou de ruse presque forcés chez les femmes ordinaires par leur situation même.

 

Il est difficile d’exprimer l’admiration qui éclatait sur la figure de Djalma en entendant le portrait tracé par Rodin ; ses yeux brillaient, ses joues se coloraient, son cœur palpitait d’enthousiasme.

 

– Bien, bien, noble cœur, lui dit Rodin en faisant un nouveau pas vers le store, j’aime à voir votre belle âme resplendir sur vos beaux traits… en m’entendant ainsi parler de votre protectrice inconnue… Ah ! c’est qu’elle est digne de cette adoration sainte qu’inspirent les nobles cœurs, les grands caractères.

 

– Oh ! je vous crois, s’écria Djalma avec exaltation ; mon cœur est pénétré d’admiration et aussi d’étonnement ; car ma mère n’est plus, et une telle femme existe !

 

– Oh ! oui, pour la consolation des affligés, elle existe ; oui, pour l’orgueil de son sexe, elle existe ; oui, pour faire adorer la vérité, exécrer le mensonge, elle existe… Le mensonge, la feinte surtout n’ont jamais terni cette loyauté brillante et héroïque comme l’épée d’un chevalier… Tenez, il y a peu de jours, cette noble femme m’a dit d’admirables paroles, que je n’oublierai de ma vie : « Monsieur, dès que j’ai un soupçon sur quelqu’un que j’aime ou que j’estime… »

 

Rodin n’acheva pas. Le store, si violemment secoué au dehors que son ressort se brisa, se releva brusquement à la grande stupeur de Djalma, qui vit apparaître à ses yeux Mlle de Cardoville.

 

Le manteau d’Adrienne avait glissé de ses épaules, et au violent mouvement qu’elle fit en s’approchant du store, son chapeau, dont les rubans étaient dénoués, était tombé. Sortie précipitamment, n’ayant eu que le temps de jeter une pelisse sur le costume pittoresque et charmant dont par caprice elle s’habillait souvent dans sa maison, elle apparaissait si rayonnante de beauté aux yeux éblouis de Djalma, parmi ces feuilles et ces fleurs, que l’Indien se croyait sous l’empire d’un songe…

 

Les mains jointes, les yeux grands ouverts, le corps légèrement penché en avant, comme s’il l’eût fléchi pour prier, il restait pétrifié d’admiration.

 

Mlle de Cardoville, émue, le visage légèrement coloré par l’émotion, sans entrer dans le salon, se tenait debout sur le seuil de la porte de la serre chaude.

 

Tout ceci s’était passé en moins de temps qu’il n’en faut pour l’écrire ; à peine le store eut-il été relevé, que Rodin, feignant la surprise, s’écria :

 

– Vous ici… mademoiselle ?

 

– Oui, monsieur, dit Adrienne d’une voix altérée, je viens terminer la phrase que vous avez commencée ; je vous avais dit que, lorsqu’un soupçon me venait à l’esprit, je le dirais hautement à la personne qui me l’inspirait. Eh bien ! je l’avoue, à cette loyauté j’ai failli : j’étais venue pour vous épier, au moment même où votre réponse à l’abbé d’Aigrigny me donnait un nouveau gage de votre dévouement et de votre sincérité ; je doutais de votre droiture au moment même où vous rendiez témoignage de ma franchise… Pour la première fois de ma vie je me suis abaissée jusqu’à la ruse… cette faiblesse mérite une punition, je la subis ; une réparation, je vous la fais ; des excuses, je vous les offre…

 

Puis s’adressant à Djalma, elle ajouta :

 

– Maintenant, prince, le secret n’est plus permis… Je suis votre parente, Mlle de Cardoville, et j’espère que vous accepterez d’une sœur une hospitalité que vous acceptiez d’une mère.

 

Djalma ne répondit pas. Plongé dans une contemplation extatique devant cette soudaine apparition qui surpassait les plus folles, les plus éblouissantes visions de ses rêves, il éprouvait une sorte d’ivresse qui, paralysant en lui la pensée, la réflexion, concentrait toute la puissance de son être dans la vue… et, de même que l’on cherche en vain à étancher une soif inextinguible… le regard enflammé de l’Indien aspirait pour ainsi dire avec une avidité dévorante toutes les rares perfections de cette jeune fille.

 

En effet, jamais deux types plus divins n’avaient été mis en présence. Adrienne et Djalma offraient l’idéal de la beauté de l’homme et de la beauté de la femme. Il semblait y avoir quelque chose de fatal, de providentiel dans le rapprochement de ces deux natures si jeunes et si vivaces… Si généreuses et si passionnées, si héroïques et si fières, qui, chose singulière, avant de se voir connaissaient déjà toute leur valeur morale ; car si, aux paroles de Rodin, Djalma avait senti s’éveiller dans son cœur une admiration aussi subite que vive et pénétrante pour les vaillantes et généreuses qualités de cette bienfaitrice inconnue, qu’il retrouvait dans Mlle de Cardoville, celle-ci avait été tour à tour émue, attendrie ou effrayée de l’entretien qu’elle venait de surprendre entre Rodin et Djalma, selon que celui-ci avait témoigné de la noblesse de son âme, de la délicate bonté de son cœur ou du terrible emportement de son caractère ; puis elle n’avait pu retenir un mouvement d’étonnement, presque d’admiration, à la vue de la surprenante beauté du prince ; et bientôt après, un sentiment étrange, douloureux, une espèce de commotion électrique avait ébranlé tout son être lorsque ses yeux s’étaient rencontrés avec ceux de Djalma. Alors, cruellement troublée, et souffrant de ce trouble qu’elle maudissait, elle avait tâché de dissimuler cette impression profonde en s’adressant à Rodin pour s’excuser de l’avoir soupçonné. Mais le silence obstiné que gardait l’Indien venait de redoubler l’embarras mortel de la jeune fille.

 

Levant de nouveau les yeux vers le prince afin de l’engager à répondre à son offre fraternelle, Adrienne, rencontrant encore son regard d’une fixité sauvage et ardente, baissa les yeux avec un mélange d’effroi, de tristesse et de fierté blessée ; alors elle se félicita d’avoir deviné l’inexorable nécessité où elle se voyait désormais de tenir Djalma éloigné d’elle, tant cette nature ardente et emportée lui causait déjà de craintes. Voulant mettre un terme à cette position pénible, elle dit à Rodin d’une voix basse et tremblante :

 

– De grâce, monsieur… parlez au prince ; répétez-lui mes offres… Je ne puis rester ici plus longtemps.

 

Ce disant, Adrienne fit un pas pour rejoindre Florine. Djalma, au premier mouvement d’Adrienne, s’élança vers elle d’un bond, comme un tigre sur la proie qu’on veut lui ravir. La jeune fille épouvantée de l’expression d’ardeur farouche qui enflammait les traits de l’Indien, se rejeta en arrière en poussant un grand cri. À ce cri, Djalma revint à lui-même, et se rappela tout ce qui venait de se passer ; alors pâle de regrets et de honte, tremblant, éperdu, les yeux noyés de larmes, les traits bouleversés et empreints du plus profond désespoir, il tomba aux genoux d’Adrienne, et, élevant vers elle ses mains jointes, il lui dit d’une voix douce, suppliante et timide :

 

– Oh ! restez… restez… ne me quittez pas… depuis si longtemps… je vous attends.

 

À cette prière faite avec la craintive ingénuité d’un enfant, avec une résignation qui contrastait si étrangement avec l’emportement farouche dont Adrienne venait d’être si fort effrayée, elle répondit, en faisant signe à Florine de se disposer à partir :

 

– Prince, il m’est impossible de rester plus longtemps ici…

 

– Mais vous reviendrez ? dit Djalma en contraignant ses larmes ; je vous reverrai ?

 

– Oh ! non, jamais !… jamais !… dit Mlle de Cardoville d’une voix éteinte ; puis, profitant du saisissement où sa réponse avait jeté Djalma, Adrienne disparut rapidement derrière un des massifs de la serre chaude.

 

Au moment où Florine, se hâtant de rejoindre sa maîtresse, passait devant Rodin, il lui dit d’une voix basse et rapide :

 

– Il faut en finir demain avec la Mayeux.

 

Florine frissonna de tout son corps, et, sans répondre à Rodin, disparut comme Adrienne derrière un des massifs.

 

Djalma, brisé, anéanti, était resté à genoux, la tête baissée sur sa poitrine ; sa ravissante physionomie n’exprimait ni colère ni emportement, mais une stupeur navrante ; il pleurait silencieusement. Voyant Rodin s’approcher de lui, il se releva ; mais il tremblait si fort, qu’il put à peine d’un pas chancelant regagner le divan, où il tomba en cachant sa figure dans ses mains.

 

Alors Rodin, s’avançant, lui dit d’un ton doucereux et pénétré :

 

– Hélas !… je craignais ce qui arrive ; je ne voulais pas vous faire connaître votre bienfaitrice, et je vous avais même dit qu’elle était vieille ; savez-vous pourquoi, cher prince ?

 

Djalma, sans répondre, laissa tomber ses mains sur ses genoux, et tourna vers Rodin son visage encore inondé de larmes.

 

– Je savais que Mlle de Cardoville était charmante, je savais qu’à votre âge l’on devient facilement amoureux, poursuivit Rodin, et je voulais vous épargner ce malheureux inconvénient, mon cher prince, car votre belle protectrice aime éperdument un beau jeune homme de cette ville…

 

À ces mots, Djalma porta vivement ses deux mains sur son cœur, comme s’il venait d’y recevoir un coup aigu, poussa un cri de douleur féroce, sa tête se renversa en arrière, et il retomba évanoui sur le divan.

 

Rodin l’examina froidement pendant quelques secondes, et dit en s’en allant et en brossant du coude son vieux chapeau :

 

– Allons, ça mord… ça mord…

 

X. Les conseils.

Il est nuit. Neuf heures viennent de sonner. C’est le soir du jour où Mlle de Cardoville s’est, pour la première fois, trouvée en présence de Djalma ; Florine, pâle, émue, tremblante, vient d’entrer, un bougeoir à la main, dans une chambre à coucher meublée avec simplicité, mais très confortable.

 

Cette pièce fait partie de l’appartement occupé par la Mayeux chez Adrienne ; il est situé au rez-de-chaussée et a deux entrées : l’une s’ouvre sur le jardin, l’autre sur la cour ; c’est de ce côté que se présentent les personnes qui viennent s’adresser à la Mayeux pour obtenir des secours ; une antichambre où l’on attend, un salon où elle reçoit les demandes, telles sont les pièces occupées par la Mayeux, et complétées par la chambre à coucher dans laquelle Florine vient d’entrer d’un air inquiet, presque alarmé, effleurant à peine le tapis du bout de ses pieds chaussés de satin, suspendant sa respiration et prêtant l’oreille au moindre bruit. Plaçant son bougeoir sur la cheminée, la camériste, après un rapide coup d’œil dans la chambre, alla vers un bureau d’acajou surmonté d’une jolie bibliothèque bien garnie ; la clef était aux tiroirs de ce meuble ; ils furent tous les trois visités par Florine. Ils contenaient différentes demandes de secours, quelques notes écrites de la main de la Mayeux. Ce n’était pas là ce que cherchait Florine. Un casier, contenant trois cartons, séparait la table du petit corps de bibliothèque, ces cartons furent aussi vainement explorés ; Florine fit un geste de dépit chagrin, regarda autour d’elle, écouta encore avec anxiété, puis, avisant une commode, elle y fit de nouvelles et inutiles recherches. Au pied du lit était une petite porte conduisant à un grand cabinet de toilette ; Florine y pénétra, chercha d’abord, sans succès, dans une vaste armoire où étaient suspendues plusieurs robes noires nouvellement faites pour la Mayeux par les ordres de Mlle de Cardoville. Apercevant au bas et au fond de cette armoire, et à demi cachée sous un manteau, une mauvaise petite malle, Florine l’ouvrit précipitamment, elle y trouva soigneusement pliées les pauvres vieilles hardes dont la Mayeux était vêtue lorsqu’elle était entrée dans cette opulente maison.

 

Florine tressaillit, une émotion involontaire contracta ses traits, songeant qu’il ne s’agissait pas de s’attendrir, mais d’obéir aux ordres implacables de Rodin, elle referma brusquement la malle et l’armoire, sortit du cabinet de toilette, et revint dans la chambre à coucher. Après avoir examiné le bureau, une idée subite lui vint. Ne se contentant pas de fouiller de nouveau les cartons, elle retira tout à fait le premier du casier, espérant peut-être trouver ce qu’elle cherchait entre le dos de ce carton et le fond de ce meuble ; mais elle ne vit rien. Sa seconde tentative fut plus heureuse : elle trouva caché, où elle espérait, un cahier de papier assez épais. Elle fit un mouvement de surprise, car elle s’attendait à autre chose ; pourtant elle prit ce manuscrit, l’ouvrit et le feuilleta rapidement. Après avoir parcouru plusieurs pages, elle manifesta son contentement et fit un mouvement pour mettre ce cahier dans sa poche ; mais après un moment de réflexion, elle le plaça où il était d’abord, rétablit tout en ordre, reprit son bougeoir, et quitta l’appartement sans avoir été surprise, ainsi qu’elle y avait compté, sachant la Mayeux auprès de Mlle de Cardoville pour quelques heures.

 

* * * * *

 

Le lendemain des recherches de Florine, la Mayeux, seule dans sa chambre à coucher, était assise dans un fauteuil, au coin d’une cheminée où flambait un bon feu, un épais tapis couvrait le plancher ; à travers les rideaux des fenêtres on apercevait la pelouse d’un grand jardin ; le silence profond n’était interrompu que par le bruit régulier du balancement d’une pendule et par le pétillement du foyer. La Mayeux, les deux mains appuyées aux bras du fauteuil, se laissait aller à un sentiment de bonheur qu’elle n’avait jamais aussi complètement goûté depuis qu’elle habitait cet hôtel. Pour elle, habituée depuis si longtemps à de cruelles privations, il y avait un charme inexprimable dans le calme de cette retraite, dans la vue riante du jardin, et surtout dans la conscience de devoir le bien-être dont elle jouissait à la résignation et à l’énergie qu’elle avait montrées au milieu de tant de rudes épreuves heureusement terminées.

 

Une femme âgée, d’une figure douce et bonne, qui avait été, par la volonté expresse d’Adrienne, attachée au service de la Mayeux, entra et lui dit :

 

– Mademoiselle, il y a là un jeune homme qui désire vous parler tout de suite pour une affaire très pressée… il se nomme Agricol Baudoin.

 

À ce nom, la Mayeux poussa un léger cri de joie et de surprise, rougit légèrement, se leva et courut à la porte qui conduisait au salon où se trouvait Agricol.

 

– Bonjour, ma bonne Mayeux ! dit le forgeron en embrassant cordialement la jeune fille, dont les joues devinrent brûlantes et cramoisies sous ces baisers fraternels.

 

– Ah ! mon Dieu ! s’écria tout à coup l’ouvrière en regardant Agricol avec angoisse, et ce bandeau noir que tu as sur le front !… Tu as donc été blessé ?

 

– Ce n’est rien, dit le forgeron, absolument rien… n’y songe pas… je te dirai tout à l’heure… comment cela m’est arrivé… mais auparavant j’ai des choses bien importantes à te confier.

 

– Viens dans ma chambre alors, nous serons seuls, dit la Mayeux en précédant Agricol.

 

Malgré l’assez grande inquiétude qui se peignait sur les traits d’Agricol il ne put s’empêcher de sourire de contentement en entrant dans la chambre de la jeune fille, et en regardant autour de lui.

 

– À la bonne heure, ma pauvre Mayeux… voilà comme j’aurais voulu toujours te voir logée ; je reconnais bien là Mlle de Cardoville… Quel cœur !… quel âme !… Tu ne sais pas… elle m’a écrit avant-hier… pour me remercier de ce que j’avais fait pour elle… en m’envoyant une épingle d’or très simple, que je pouvais accepter, m’a-t-elle écrit, car elle n’avait d’autre valeur que d’avoir été portée par sa mère… Si tu savais comme j’ai été touché de la délicatesse de ce don !

 

– Rien ne doit étonner d’un cœur pareil au sien, répondit la Mayeux. Mais ta blessure… ta blessure…

 

– Tout à l’heure, ma bonne Mayeux… j’ai tant de choses à t’apprendre !… Commençons par le plus pressé, car il s’agit, dans un cas très grave, de me donner un bon conseil… tu sais combien j’ai confiance dans ton excellent cœur et dans ton jugement… Et puis, après, je te demanderai de me rendre un bon service… Oh ! oui, un grand service, ajouta le forgeron d’un ton pénétré, presque solennel, qui étonna la Mayeux ; puis il reprit :

 

– Mais commençons par ce qui ne m’est pas personnel.

 

– Parle vite.

 

– Depuis que ma mère est partie avec Gabriel pour se rendre dans la petite cure de campagne qu’il a obtenue, et depuis que mon père loge avec M. le maréchal Simon et ses demoiselles, j’ai été, tu le sais, demeurer à la fabrique de M. Hardy, avec mes camarades, dans la maison commune. Or, ce matin… Ah ! il faut te dire que M. Hardy de retour d’un long voyage qu’il a fait dernièrement, s’est de nouveau absenté depuis quelques jours pour affaires. Ce matin donc, à l’heure du déjeuner, j’étais resté pour travailler un peu après le dernier coup de la cloche ; je quittais les bâtiments de la fabrique pour aller à notre réfectoire, lorsque je vois entrer dans la cour une femme qui venait de descendre d’un fiacre, elle s’avance vivement vers moi, je remarque qu’elle est blonde, quoique son voile fût à moitié baissé, d’une figure aussi douce que jolie, et mise comme une personne très distinguée. Mais, frappé de sa pâleur, de son air inquiet, effrayé, je lui demande ce qu’elle désire :

 

« – Monsieur, me dit-elle d’une voix tremblante en paraissant faire un effort sur elle-même, êtes-vous l’un des ouvriers de cette fabrique ?

 

« – Oui, madame.

 

« – M. Hardy est donc en danger ? s’écria-t-elle.

 

« – M. Hardy, madame ! mais il n’est pas de retour à la fabrique.

 

« – Comment ! reprit-elle, M. Hardy n’est pas revenu ici hier au soir, il n’a pas été très dangereusement blessé par une machine en visitant ses ateliers ? »

 

En prononçant ces mots, les lèvres de cette pauvre jeune dame tremblaient fort, et je voyais de grosses larmes rouler dans ses yeux.

 

« – Dieu merci, madame, rien n’est plus faux que tout cela, lui dis-je ; car M. Hardy n’est pas de retour ; on annonce seulement son arrivée pour demain ou après.

 

« – Ainsi, monsieur… vous dites bien vrai, M. Hardy n’est pas arrivé, n’est pas blessé ? reprit la jolie dame en essuyant ses yeux.

 

« – Je vous dis la vérité, madame : si M. Hardy était en danger, je ne serais pas si tranquille en vous parlant de lui.

 

« – Ah ! merci ! mon Dieu ! merci ! » s’écria la jeune dame.

 

« Puis elle m’exprima sa reconnaissance d’un air si heureux, si touché, que j’en fus ému. Mais tout à coup, comme si alors elle avait honte de la démarche qu’elle venait de faire, elle rebaissa son voile, me quitta précipitamment, sortit de la cour et remonta dans le fiacre qui l’avait amenée. Je me dis : C’est une dame qui s’intéresse à M. Hardy et qui aura été alarmée par un faux bruit.

 

– Elle l’aime sans doute, dit la Mayeux attendrie, et, dans son inquiétude, elle aura commis peut-être une imprudence en venant s’informer de ses nouvelles.

 

– Tu ne dis que trop vrai. Je la regarde remonter dans son fiacre avec intérêt, car son émotion m’avait gagné… Le fiacre repart… Mais que vois-je quelques instants après ? Un cabriolet de place que la jeune dame n’avait pu apercevoir, caché qu’il était par l’angle de la muraille ; et au moment où il détourne, je distingue parfaitement un homme, assis à côté du cocher, lui faisant signe de prendre le même chemin que le fiacre.

 

– Cette pauvre jeune dame était suivie, dit la Mayeux avec inquiétude.

 

– Sans doute, aussi je m’élance après le fiacre, je l’atteins, et, à travers les stores baissés, je dis à la jeune dame, en courant à côté de la portière : « Madame, prenez garde à vous, vous êtes suivie par un cabriolet. »

 

– Bien !… bien, Agricol… et t’a-t-elle répondu ?

 

– Je l’ai entendue crier : « Grand Dieu ! » avec un accent déchirant, et le fiacre a continué de marcher. Bientôt le cabriolet a passé devant moi ; j’ai vu à côté du cocher un homme grand, gros et rouge, qui, m’ayant vu courir après le fiacre, s’est peut-être douté de quelque chose car il m’a regardé d’un air inquiet.

 

– Et quand arrive M. Hardy ? reprit la Mayeux.

 

– Demain ou après-demain… Maintenant, ma bonne Mayeux, conseille-moi… Cette jeune dame aime M. Hardy, c’est évident… Elle est sans doute mariée, puisqu’elle avait l’air très embarrassé en me parlant et qu’elle a poussé un cri d’effroi en apprenant qu’on la suivait… Que dois-je faire ?… J’avais envie de demander avis au père Simon ; mais il est si rigide… Et puis à son âge… une affaire d’amour !… Au lieu que toi ma bonne Mayeux, qui es si délicate, et si sensible… tu comprendras cela.

 

La jeune fille tressaillit, sourit avec amertume ; Agricol ne s’en aperçut pas et continua :

 

– Aussi, je me suis dit : Il n’y a que la Mayeux qui puisse me conseiller. En admettant que M. Hardy revienne demain, dois-je lui dire ce qui s’est passé ou bien…

 

– Attends donc… s’écria tout à coup la Mayeux en interrompant Agricol et en paraissant rassembler ses souvenirs, lorsque je suis allée au couvent de Sainte-Marie demander de l’ouvrage à la supérieure, elle m’a proposé d’entrer ouvrière à la journée dans une maison où je devais… surveiller… tranchons le mot… espionner…

 

– La misérable !…

 

– Et sais-tu ? dit la Mayeux, sais-tu chez qui l’on me proposait d’entrer pour faire cet indigne métier ? Chez une dame de Frémont ou Brémont, je ne me souviens plus bien, femme excessivement religieuse, mais dont la fille, jeune dame mariée, que je devais surtout épier, me dit la supérieure, recevait les visites trop assidues d’un manufacturier.

 

– Que dis-tu ? s’écria Agricol, ce manufacturier serait…

 

– M. Hardy… j’avais trop de raisons pour ne pas oublier ce nom, que la supérieure a prononcé… Depuis ce jour tant d’événements se sont passés, que j’avais oublié cette circonstance. Ainsi, il est probable que cette jeune dame est celle dont on m’avait parlé au couvent.

 

– Et quel intérêt la supérieure du couvent avait-elle à cet espionnage ? demanda le forgeron.

 

– Je l’ignore… mais, tu le vois, l’intérêt qui la faisait agir subsiste toujours, puisque cette jeune dame a été épiée… et peut-être, à cette heure, est dénoncée… déshonorée… Ah ! c’est affreux !

 

Puis, voyant Agricol tressaillir vivement, la Mayeux ajouta :

 

– Mais qu’as-tu donc ?…

 

– Et pourquoi non ? se dit le forgeron en se parlant à lui-même, si tout cela… partait de la même main !… La supérieure d’un couvent peut bien s’entendre avec un abbé… Mais alors… dans quel but ?…

 

– Explique-toi donc, Agricol, reprit la Mayeux. Et puis enfin ; ta blessure… Comment l’as-tu reçue ? Je t’en conjure, rassure-moi.

 

– Et c’est justement de ma blessure que je vais te parler… car, en vérité, plus j’y songe, plus l’aventure de cette jeune dame me paraît se relier à d’autres faits.

 

– Que dis-tu ?

 

– Figure-toi que, depuis quelques jours, il se passe des choses singulières aux environs de notre fabrique : d’abord, comme nous sommes en carême, un abbé de Paris, un grand bel homme, dit-on, est déjà venu prêcher dans le petit village de Villiers, qui n’est qu’à un quart de lieue de nos ateliers… Cet abbé a trouvé moyen, dans son prêche, de calomnier et d’attaquer M. Hardy.

 

– Comment cela ?

 

– M. Hardy a fait une sorte de règlement imprimé, relatif à notre travail et aux droits dans les bénéfices qu’il nous accorde : ce règlement est suivi de plusieurs maximes aussi nobles que simples, de quelques préceptes de fraternité à la portée de tout le monde, extraits de différents philosophes et de différentes religions… De ce que M. Hardy a choisi ce qu’il y avait de plus pur parmi les différents préceptes religieux, M. l’abbé a conclu que M. Hardy n’avait aucune religion, et il est parti de ce thème, non seulement pour l’attaquer en chaire, mais pour désigner notre fabrique comme un foyer de perdition, de damnation et de corruption, parce que, le dimanche, au lieu d’aller écouter ses sermons ou d’aller au cabaret, nos camarades, leurs femmes et leurs enfants passent la journée à cultiver leurs petits jardins, à faire des lectures, à chanter en chœur ou à danser en famille dans notre maison commune ; l’abbé a même été jusqu’à dire que le voisinage d’un tel amas d’athées, c’est ainsi qu’il nous appelle, pouvait attirer la fureur du ciel sur un pays… que l’on parlait beaucoup du choléra, qui s’avançait, et qu’il serait possible que, grâce à notre voisinage impie, tous les environs fussent frappés de ce fléau vengeur.

 

– Mais, dire de telles choses à des gens ignorants, s’écria la Mayeux, c’est risquer de les exciter à de funestes actions.

 

– C’est justement ce que voulait l’abbé.

 

– Que dis-tu ?

 

– Les habitants des environs, encore excités, sans doute, par quelques meneurs, se montrent hostiles aux ouvriers de la fabrique : on a exploité, sinon leur haine, du moins leur envie… En effet, nous voyant vivre en commun, bien logés, bien nourris, bien chauffés, bien vêtus, actifs, gais et laborieux, leur jalousie s’est encore aigrie par les prédications de l’abbé et par les sourdes menées de quelques mauvais sujets que j’ai reconnus pour être les plus mauvais ouvriers de M. Tripeaud… notre concurrent. Toutes ces excitations commencent à porter leurs fruits ; il y a déjà eu deux ou trois rixes entre nous et les habitants des environs… C’est dans une de ces bagarres que j’ai reçu un coup de pierre à la tête…

 

– Et cela n’a rien de grave, Agricol, bien sûr ? dit la Mayeux avec inquiétude.

 

– Rien, absolument, te dis-je… mais les ennemis de M. Hardy ne se sont pas bornés aux prédications : ils ont mis en œuvre quelque chose de bien plus dangereux !

 

– Et quoi encore ?

 

– Moi, et presque tous mes camarades, nous avons fait solidement le coup de fusil en juillet ; mais il ne nous convient pas, quant à présent, et pour cause, de reprendre les armes ; ce n’est pas l’avis de tout le monde, soit ; nous ne blâmons personne, mais nous avons notre idée ; et le père Simon, qui est brave comme son fils, et aussi patriote que personne, nous approuve et nous dirige. Eh bien, depuis quelques jours, on trouve tout autour de la fabrique, dans le jardin, dans les cours, des imprimés où on nous dit : « Vous êtes des lâches, des égoïstes ; parce que le hasard vous a donné un bon maître, vous restez indifférents aux malheurs de vos frères et aux moyens de les émanciper ; le bien-être matériel vous énerve. »

 

– Mon Dieu ! Agricol, quelle effrayante persistance dans la méchanceté !

 

– Oui… et, malheureusement, ces menées ont commencé à avoir quelque influence sur plusieurs de nos plus jeunes camarades ; comme, après tout, on s’adressait à des sentiments généreux et fiers, il y a eu de l’écho… déjà quelques germes de division se sont développés dans nos ateliers, jusqu’alors si fraternellement unis ; on sent qu’il y règne une sourde fermentation… une froide défiance remplace, chez quelques-uns, la cordialité accoutumée… Maintenant, si je te dis que je suis presque certain que ces imprimés, jetés par-dessus les murs de la fabrique, et qui ont fait éclater entre nous quelques ferments de discorde, ont été répandus par des émissaires de l’abbé prêcheur… ne trouves-tu pas que tout cela, coïncidant avec ce qui est arrivé ce matin à cette jeune dame, prouve que M. Hardy a, depuis peu, de nombreux ennemis ?

 

– Comme toi, je trouve cela effrayant, Agricol, dit la Mayeux, et cela est si grave, que M. Hardy pourra seul prendre une décision à ce sujet… Quant à ce qui est arrivé ce matin à cette jeune dame, il me semble que sitôt le retour de M. Hardy, tu dois lui demander un entretien, et si délicate que soit une pareille révélation, lui dire ce qui s’est passé.

 

– C’est cela qui m’embarrasse… Ne crains-tu pas que je paraisse ainsi vouloir entrer dans ses secrets ?

 

– Si cette jeune dame n’avait pas été suivie, j’aurais partagé tes scrupules… Mais on l’a épiée ; elle court un danger… selon moi, il est de ton devoir de prévenir M. Hardy… Suppose, comme il est probable, que cette dame soit mariée… ne vaut-il pas mieux, pour mille raisons, que M. Hardy soit instruit de tout ?

 

– C’est juste, ma bonne Mayeux… je suivrai ton conseil ; M. Hardy saura tout… Maintenant, nous avons parlé des autres… parlons de moi… oui, de moi… car il s’agit d’une chose dont peut dépendre le bonheur de ma vie, ajouta le forgeron d’un ton grave qui frappa la Mayeux. Tu sais, reprit Agricol après un moment de silence, que, depuis mon enfance, je ne t’ai rien caché… que je t’ai tout dit… tout absolument ?

 

– Je le sais, Agricol, je le sais, dit la Mayeux en tendant sa main blanche et fluette au forgeron, qui la serra cordialement et qui continua :

 

– Quand je dis que je ne t’ai rien caché… je me trompe… je t’ai toujours caché mes amourettes… et cela, parce que bien que l’on puisse tout dire à une sœur… il y a pourtant des choses dont on ne doit pas parler à une digne et honnête fille comme toi.

 

– Je te remercie, Agricol… J’avais… remarqué cette réserve de ta part… répondit la Mayeux en baissant les yeux et contraignant héroïquement la douleur qu’elle ressentait, je t’en remercie.

 

– Mais par cela même que je m’étais imposé de ne jamais te parler de mes amourettes, je m’étais dit : S’il arrive quelque chose de sérieux… enfin un amour qui me fasse songer au mariage… oh ! alors, comme l’on confie d’abord à sa sœur ce que l’on soumet ensuite à son père et à sa mère, ma bonne Mayeux sera la première instruite.

 

– Tu es bien bon, Agricol…

 

– Eh bien… le quelque chose de sérieux est arrivé… Je suis amoureux comme un fou, et je songe au mariage.

 

À ces mots d’Agricol, la pauvre Mayeux se sentit pendant un instant paralysée ; il lui sembla que son sang s’arrêtait et se glaçait dans ses veines ; pendant quelques secondes… elle crut mourir… son cœur cessa de battre… elle le sentit, non pas se briser, mais se fondre, mais s’annihiler… puis cette foudroyante émotion passée, ainsi que les martyrs, qui trouvaient dans la surexcitation même d’une douleur atroce cette puissance terrible qui les faisait sourire au milieu des tortures, la malheureuse fille trouva, dans la crainte de laisser pénétrer le secret de son ridicule et fatal amour, une force incroyable ; elle releva la tête, regarda le forgeron avec calme, presque avec sérénité, et lui dit d’une voix assurée :

 

– Ah ! tu aimes quelqu’un… sérieusement ?

 

– C’est-à-dire, ma bonne Mayeux, que, depuis quatre jours… je ne vis pas… ou plutôt je ne vis que de cet amour…

 

– Il y a seulement… quatre jours… que tu es amoureux ?

 

– Pas davantage… mais le temps n’y fait rien…

 

– Et… elle est bien jolie ?

 

– Brune… une taille de nymphe, blanche comme un lis… des yeux bleus… grands comme ça, et aussi doux… aussi bons… que les tiens…

 

– Tu me flattes, Agricol.

 

– Non, non… c’est Angèle que je flatte… car elle s’appelle ainsi… Quel joli nom… n’est-ce pas, ma bonne Mayeux ?

 

– C’est un nom charmant… dit la pauvre fille en comparant avec une douleur amère le contraste de ce gracieux nom avec le sobriquet de la Mayeux, que le brave Agricol lui donnait sans y songer.

 

Elle reprit avec un calme effrayant :

 

– Angèle… oui, c’est un nom charmant !…

 

– Eh bien, figure-toi que ce nom semble être l’image, non seulement de sa figure, mais de son cœur… En un mot… c’est un cœur, je le crois du moins, presque au niveau du tien.

 

– Elle a mes yeux… elle a mon cœur, dit la Mayeux en souriant, c’est singulier comme nous nous ressemblons.

 

Agricol ne s’aperçut pas de l’ironie désespérée que cachaient les paroles de la Mayeux, et il reprit avec une tendresse aussi sincère qu’inexorable :

 

– Est-ce que tu crois, ma bonne Mayeux, que je me serais laissé prendre à un amour sérieux, s’il n’y avait pas eu dans le caractère, dans le cœur, dans l’esprit de celle que j’aime, beaucoup de toi ?

 

– Allons, frère… dit la Mayeux en souriant… oui, l’infortunée eut le courage de sourire… allons, frère, tu es en veine de galanterie, aujourd’hui… Et où as-tu connu cette jolie personne ?

 

– C’est tout bonnement la sœur d’un de mes camarades ; sa mère est à la tête de la lingerie commune des ouvriers ; elle a eu besoin d’une aide à l’année, et comme, selon l’habitude de l’association, l’on emploie de préférence les parents des sociétaires… Mme Bertin, c’est le nom de la mère de mon camarade, a fait venir sa fille de Lille, où elle était auprès d’une de ses tantes, et depuis cinq jours elle est à la lingerie… Le premier soir que je l’ai vue… j’ai passé trois heures, à la veillée, à causer avec elle, sa mère et son frère… Je me suis senti saisi dans le vif du cœur ; le lendemain, le surlendemain, ça n’a fait qu’augmenter… et maintenant j’en suis fou… bien résolu à me marier… selon ce que tu diras… Cependant… oui… cela t’étonne… mais tout dépend de toi ; je ne demanderai la permission à mon père et à ma mère qu’après que tu auras parlé.

 

– Je ne comprends pas, Agricol.

 

– Tu sais la confiance absolue que j’ai dans l’incroyable instinct de ton cœur ; bien des fois tu m’as dit : « Agricol, défie-toi de celui-ci, aime celui-là, aie confiance dans cet autre… » Jamais tu ne t’es trompée. Eh bien, il faut que tu me rendes le même service… Tu demanderas à Mlle de Cardoville la permission de t’absenter : je te mènerai à la fabrique ; j’ai parlé de toi à Mme Bertin et à sa fille comme de ma sœur chérie… et selon l’impression que tu ressentiras après avoir vu Angèle… je me déclarerai ou je ne me déclarerai pas… C’est, si tu veux, un enfantillage, une superstition de ma part, mais je suis ainsi.

 

– Soit, répondit la Mayeux avec un courage héroïque, je verrai Mlle Angèle ; je te dirai ce que j’en pense… et cela, entends-tu… sincèrement.

 

– Je le sais… Et quand viendras-tu ?

 

– Il faut que je demande à Mlle de Cardoville quel jour elle n’aura pas besoin de moi… je te le ferai savoir…

 

– Merci, ma bonne Mayeux, dit Agricol avec effusion ; puis il ajouta en souriant :

 

– Et prends ton meilleur jugement… ton jugement des grands jours…

 

– Ne plaisante pas, frère… dit la Mayeux d’une voix douce et triste, ceci est grave… il s’agit du bonheur de toute ta vie…

 

À ce moment on frappa discrètement à la porte.

 

– Entrez, dit la Mayeux.

 

Florine parut.

 

– Mademoiselle vous prie de vouloir bien passer chez elle, si vous n’êtes pas occupée, dit Florine à la Mayeux.

 

Celle-ci se leva, et s’adressant au forgeron :

 

– Veux-tu attendre un moment, Agricol ? je demanderai à Mlle de Cardoville de quel jour je pourrai disposer, et je viendrai te le redire.

 

Ce disant, la jeune fille sortit, laissant Agricol avec Florine.

 

– J’aurais bien désiré remercier aujourd’hui Mlle de Cardoville, dit Agricol, mais j’ai craint d’être indiscret.

 

– Mademoiselle est un peu souffrante, dit Florine, et elle n’a reçu personne, monsieur ; mais je suis sûre que, dès qu’elle ira mieux, elle se fera un plaisir de vous voir.

 

La Mayeux rentra et dit à Agricol :

 

– Si tu veux venir me prendre demain sur les trois heures, afin de ne pas perdre ta journée entière, nous irons à la fabrique, et tu me ramèneras dans la soirée.

 

– Ainsi, à demain, trois heures, ma bonne Mayeux.

 

– À demain, trois heures, Agricol.

 

* * * * *

 

Le soir de ce même jour, lorsque tout fut calme dans l’hôtel, la Mayeux, qui était restée jusqu’à dix heures auprès de Mlle de Cardoville, rentra dans sa chambre à coucher, ferma sa porte à clef, puis, se trouvant enfin libre et sans contrainte, elle se jeta à genoux devant un fauteuil et fondit en larmes… La jeune fille pleura longtemps… bien longtemps. Lorsque ses larmes furent taries elle essuya ses yeux, s’approcha de son bureau, ôta le carton du casier, prit dans cette cachette le manuscrit que Florine avait rapidement feuilleté la veille, et écrivit une partie de la nuit sur ce cahier.

 

XI. Le journal de la Mayeux.

Nous l’avons dit, la Mayeux avait écrit une partie de la nuit sur le cahier découvert et parcouru la veille par Florine, qui n’avait pas osé le dérober avant d’avoir instruit de son contenu les personnes qui la faisaient agir, et sans avoir pris leurs derniers ordres à ce sujet.

 

Expliquons l’existence de ce manuscrit avant de l’ouvrir au lecteur.

 

Du jour où la Mayeux s’était aperçue de son amour pour Agricol, le premier mot de ce manuscrit avait été écrit. Douée d’un caractère essentiellement expansif, et pourtant se sentant toujours comprimée par la terreur du ridicule, terreur dont la douloureuse exagération était la seule faiblesse de la Mayeux, à qui cette infortunée eût-elle confié le secret de sa funeste passion, si ce n’est au papier, à ce muet confident des âmes ombrageuses ou blessées, à cet ami patient, silencieux et froid, qui, s’il ne répond pas à des plaintes déchirantes, du moins toujours écoute, toujours se souvient ? Lorsque son cœur déborda d’émotions, tantôt tristes et douces, tantôt amères et déchirantes, la pauvre ouvrière, trouvant un charme mélancolique dans ses épanchements, muets et solitaires, tantôt revêtus d’une forme poétique, simple et touchante tantôt écrits en prose naïve, s’était habituée peu à peu à ne pas borner ces confidences à ce qui touchait Agricol ; bien qu’il fût au fond de toutes ses pensées, certaines réflexions que faisait naître en elle la vue de la beauté, de l’amour heureux, de la maternité, de la richesse et de l’infortune, étaient, pour ainsi dire, trop intimement empreintes de sa personnalité si malheureusement exceptionnelle pour qu’elle osât les communiquer à Agricol.

 

Tel était donc ce journal d’une pauvre fille du peuple, chétive, difforme et misérable, mais douée d’une âme angélique et d’une intelligence développée par la lecture, par la méditation, par la solitude ; pages ignorées qui cependant contenaient des aperçus saisissants et profonds sur les êtres et sur les choses, pris du point de vue particulier où la fatalité avait placé cette infortunée.

 

Les lignes suivantes, çà et là brusquement interrompues ou tachées de larmes, selon le cours des émotions que la Mayeux avait ressenties la veille en apprenant le profond amour d’Agricol pour Angèle, formaient les dernières pages de ce journal.

 

« Vendredi, 3 mars 1832.

 

« … Ma nuit n’avait été agitée par aucun rêve pénible, ce matin, je me suis levée sans aucun pressentiment J’étais calme, tranquille, lorsque Agricol est arrivé.

 

« Il ne m’a pas paru ému ; il a été, comme toujours, affectueux ; il m’a d’abord parlé d’un événement relatif à M. Hardy, et puis, sans hésitation, il m’a dit :

 

« – Depuis quatre jours je suis éperdument amoureux… Ce sentiment est si sérieux, que je pense à me marier… Je viens te consulter.

 

« Voilà comment cette révélation si accablante pour moi m’a été faite… naturellement, cordialement, moi d’un côté de la cheminée, Agricol de l’autre, comme si nous avions causé de choses indifférentes. Il n’en faut cependant pas plus pour briser le cœur… Quelqu’un entre, vous embrasse fraternellement, s’assied… vous parle… et puis…

 

« Oh ! mon Dieu !… mon Dieu !… ma tête se perd.

 

* * * * *

 

« Je me sens plus calme… Allons, courage, pauvre cœur… courage ; si un jour l’infortune m’accable de nouveau, je relirai ces lignes, écrites sous l’impression de la plus cruelle douleur que je doive jamais ressentir, et je me dirai : Qu’est-ce que le chagrin actuel auprès du chagrin passé ?

 

« Douleur bien cruelle que la mienne !… Elle est illégitime, ridicule, honteuse ; je n’oserais pas l’avouer, même à la plus tendre, à la plus indulgente des mères… Hélas ! c’est qu’il est des peines bien affreuses, qui pourtant font à bon droit hausser les épaules de pitié ou de dédain… Hélas !… c’est qu’il est des malheurs défendus.

 

« Agricol m’a demandé d’aller voir demain la jeune fille dont il est passionnément épris, et qu’il épousera si l’instinct de mon cœur lui conseille… ce mariage… Cette pensée est la plus douloureuse de toutes celles qui m’ont torturée depuis qu’il m’a si impitoyablement annoncé cet amour.

 

« Impitoyablement… non, Agricol, non, non, frère, pardon de cet injuste cri de ma souffrance !… Est-ce que tu sais… est-ce que tu peux te douter que je t’aime plus fortement que tu n’aimes et que tu n’aimeras jamais cette charmante créature ?

 

« Brune, une taille de nymphe, blanche comme un lis, et des yeux bleus… longs comme cela, et presque aussi doux que les tiens…

 

« Voilà comme il a dit en me faisant son portrait. Pauvre Agricol, aurait-il souffert, mon Dieu ! s’il avait su que chacune de ses paroles me déchirait le cœur !

 

« Jamais je n’ai mieux senti qu’en ce moment la commisération profonde, la tendre pitié que vous inspire un être affectueux et bon, qui dans sa sincère ignorance vous blesse à mort et vous sourit… Aussi on ne le blâme pas… non… on le plaint de toute la douleur qu’il éprouverait en découvrant le mal qu’il vous cause.

 

« Chose étrange ! jamais Agricol ne m’avait paru plus beau que ce matin… Comme son mâle visage était doucement ému en me parlant des inquiétudes de cette jeune et jolie dame !… En l’écoutant me raconter ces angoisses d’une femme qui risque à se perdre pour l’homme qu’elle aime… je sentais mon cœur palpiter violemment… mes mains devenir brûlantes… une molle langueur s’emparer de moi… Ridicule et dérision !!! Est-ce que j’ai le droit, moi, d’être émue ainsi ?

 

* * * * *

 

« Je me souviens que, pendant qu’il parlait, j’ai jeté un regard rapide sur la glace ; j’étais fière d’être si bien vêtue ; lui ne l’a pas seulement remarqué ; mais il n’importe ; il m’a semblé que mon bonnet m’allait bien, que mes cheveux étaient brillants, que mon regard était doux… Je trouvais Agricol si beau… que je suis parvenue à me trouver moins laide que d’habitude !!! sans doute pour m’excuser à mes propres yeux d’oser l’aimer.

 

« Après tout, ce qui arrive aujourd’hui devait arriver un jour ou un autre. Oui… et cela est consolant comme cette pensée… pour ceux qui aiment la vie : que la mort n’est rien… parce qu’elle doit arriver un jour ou l’autre.

 

« Ce qui m’a toujours préservée du suicide… ce dernier mot de l’infortuné qui préfère aller vers Dieu à rester parmi ses créatures… c’est le sentiment du devoir… Il ne faut pas songer qu’à soi. Et je me disais aussi : Dieu est bon… toujours bon… puisque les êtres les plus déshérités… trouvent encore à aimer… à se dévouer. Comment se fait-il qu’à moi, si faible et si infime, il m’ait toujours été donné d’être secourable ou utile à quelqu’un ? Ainsi… aujourd’hui… j’étais bien tentée d’en finir avec la vie… ni Agricol ni sa mère n’avaient plus besoin de moi… Oui… mais ces malheureux dont Mlle de Cardoville m’a fait la providence ?… Mais ma bienfaitrice elle-même… quoiqu’elle m’ait affectueusement grondée de la ténacité de mes soupçons sur cet homme ?… Plus que jamais je suis effrayée pour elle… plus que jamais… je la sens menacée… plus que jamais j’ai foi à l’utilité de ma présence auprès d’elle…

 

« Il faut donc vivre… Vivre pour aller voir demain cette jeune fille… qu’Agricol aime éperdument.

 

« Mon Dieu !… pourquoi donc ai-je toujours connu la douleur et jamais la haine ?… Il doit y avoir une amère jouissance dans la haine… Tant de gens haïssent !… Peut-être vais-je la haïr… cette jeune fille… Angèle… comme il l’a nommée… en me disant naïvement : Un nom charmant… Angèle… n’est-ce pas, la Mayeux ?

 

« Rapprocher ce nom, qui rappelle une idée pleine de grâce, de ce sobriquet, ironique symbole de ma difformité ! Pauvre Agricol… pauvre frère… Dis ! la bonté est donc quelquefois aussi impitoyablement aveugle que la méchanceté !…

 

« Moi, haïr cette jeune fille !… Et pourquoi ? M’a-t-elle dérobé la beauté qui séduit Agricol ? Puis-je lui en vouloir d’être belle ?

 

« Quand je n’étais pas encore faite aux conséquences de ma laideur, je me demandais, avec une amère curiosité, pourquoi le Créateur avait doué si inégalement ses créatures. L’habitude de certaines douleurs m’a permis de réfléchir avec calme, j’ai fini par me persuader… et je crois qu’à la laideur et à la beauté sont attachées les plus nobles émotions de l’âme… l’admiration et la compassion ! Ceux qui sont comme moi… admirent ceux qui sont beaux… comme Angèle, comme Agricol… et ceux-là éprouvent à leur tour une commisération touchante pour ceux qui me ressemblent. L’on a quelquefois, malgré soi, des espérances bien insensées… De ce que jamais Agricol, par un sentiment de convenance, ne me parlait de ses amourettes, comme il a dit… je me persuadais quelquefois qu’il n’en avait pas… qu’il m’aimait ; mais que pour lui le ridicule était, comme pour moi, un obstacle à tout aveu. Oui, et j’ai même fait des vers sur ce sujet. Ce sont, je crois, de tous les moins mauvais.

 

« Singulière position que la mienne !… Si j’aime… je suis ridicule… Si l’on m’aime… on est plus ridicule encore… Comment ai-je pu assez oublier cela… pour avoir souffert… pour souffrir comme je souffre aujourd’hui ? Mais bénie soit cette souffrance, puisqu’elle n’engendre pas la haine… non, car je ne haïrai pas cette jeune fille ; je ferai mon devoir de sœur jusqu’à la fin… J’écouterai bien mon cœur ; j’ai l’instinct de la conservation des autres, il me guidera, il m’éclairera…

 

« Ma seule crainte est de fondre en larmes à la vue de cette jeune fille, de ne pouvoir vaincre mon émotion. Mais alors, mon Dieu ! quelle révélation pour Agricol que mes pleurs !! Lui… découvrir ce fol amour qu’il m’inspire… oh ! jamais… Le jour où il le saurait serait le dernier de ma vie… Il y aurait alors pour moi quelque chose au-dessus du devoir, la volonté d’échapper à la honte, à une honte incurable que je sentirais toujours brûlante comme un fer chaud… Non, non, je serai calme… D’ailleurs, n’ai-je pas tantôt, devant lui, subi courageusement une terrible épreuve ? Je serai calme ; il faut d’ailleurs que ma personnalité ne vienne pas obscurcir cette seconde vue, si clairvoyante pour ceux que j’aime. Oh ! pénible… pénible tâche… car il faut aussi que la crainte même de céder involontairement à un sentiment mauvais ne me rende pas trop indulgente pour cette jeune fille. Je pourrais de la sorte compromettre l’avenir d’Agricol, puisque ma décision, dit-il, doit le guider.

 

« Pauvre créature que je suis !… Comme je m’abuse ! Agricol me demande mon avis, parce qu’il croit que je n’aurai pas le triste courage de venir contrarier sa passion ; ou bien il me dira : « Il n’importe… j’aime… et je brave l’avenir… »

 

« Mais alors, si mes avis, si l’instinct de mon cœur, ne doivent pas le guider, si sa résolution est prise d’avance, à quoi bon demain cette mission si cruelle pour moi ? À quoi bon ? à lui obéir ! ne m’a-t-il pas dit : « Viens ! »

 

« En songeant à mon dévouement pour lui, combien de fois, dans le plus secret, dans le plus profond abîme de mon cœur, je me suis demandé si jamais la pensée lui est venue de m’aimer autrement que comme une sœur ! s’il s’est jamais dit quelle femme dévouée il aurait en moi ! Et pourquoi se serait-il dit cela ? tant qu’il l’a voulu, tant qu’il le voudra, j’ai été et je serai pour lui aussi dévouée que si j’étais sa femme, sa sœur, sa mère. Pourquoi cette pensée lui serait-elle venue ? Songe-t-on jamais à désirer ce qu’on possède ?… Moi mariée à lui… mon Dieu ! Ce rêve aussi insensé qu’ineffable… ces pensées d’une douceur céleste, qui embrassent tous les sentiments, depuis l’amour jusqu’à la maternité… ces pensées et ces sentiments ne me sont-ils pas défendus sous peine d’un ridicule ni plus ni moins grand que si je portais des vêtements ou des atours que ma laideur et ma difformité m’interdisent ?

 

« Je voudrais savoir si, lorsque j’étais plongée dans la plus cruelle détresse, j’aurais plus souffert que je ne souffre aujourd’hui en apprenant le mariage d’Agricol. La faim, le froid, la misère, m’eussent-ils distraite de cette douleur atroce, ou bien cette douleur atroce m’eût-elle distraite du froid, de la faim et de la misère ?

 

« Non, non, cette ironie est amère ; il n’est pas bien à moi de parler ainsi. Pourquoi cette douleur si profonde ? En quoi l’affection, l’estime, le respect d’Agricol pour moi sont-ils changés ? Je me plains… Et que serait-ce donc, grand Dieu ! si, comme cela se voit, hélas ! trop souvent, j’étais belle, aimante, dévouée, et qu’il m’eût préféré une femme moins belle, moins aimante, moins dévouée que moi !… Ne serais-je pas mille fois encore plus malheureuse ? car je pourrais, car je devrais le blâmer… tandis que je ne puis lui en vouloir de n’avoir jamais songé à une union impossible à force de ridicule…

 

« Et l’eût-il voulu… est-ce que j’aurais jamais eu l’égoïsme d’y consentir ?…

 

« J’ai commencé à écrire bien des pages de ce journal comme j’ai commencé celles-ci… le cœur noyé d’amertume ; et presque toujours, à mesure que je disais au papier ce que je n’aurais osé dire à personne… mon âme se calmait, puis la résignation arrivait… la résignation… ma sainte à moi, celle-là qui, souriant les yeux pleins de larmes, souffre, aime et n’espère jamais !!! »

 

Ces mots étaient les derniers du journal.

 

On voyait à l’abondante trace de larmes que l’infortunée avait dû souvent éclater en sanglots… En effet, brisée par tant d’émotions, la Mayeux, à la fin de la nuit, avait replacé le cahier derrière le carton, le croyant là, non plus en sûreté que partout ailleurs (elle ne pouvait pas soupçonner le moindre abus de confiance), mais moins en vue que dans un des tiroirs de son bureau, qu’elle ouvrait fréquemment à la vue de tous.

 

Ainsi que la courageuse créature se l’était promis, voulant accomplir dignement sa tâche jusqu’à la fin, le lendemain elle avait attendu Agricol, et bien affermie dans son héroïque résolution elle s’était rendue avec le forgeron à la fabrique de M. Hardy. Florine, instruite du départ de la Mayeux, mais retenue une partie de la journée par son service après de Mlle de Cardoville, et préférant d’ailleurs attendre la nuit pour accomplir les nouveaux ordres qu’elle avait demandés et reçus, depuis qu’elle avait fait connaître par une lettre le contenu du journal de la Mayeux ; Florine, certaine de n’être pas surprise, entra, lorsque la nuit fut tout à fait venue, dans la chambre de la jeune ouvrière… Connaissant l’endroit où elle trouverait le manuscrit, elle alla droit au bureau, déplaça le carton, puis, prenant dans sa poche une lettre cachetée, elle se disposa à la mettre à la place du manuscrit qu’elle devait soustraire. À ce moment, elle trembla si fort qu’elle fut obligée de s’appuyer un instant sur la table.

 

On l’a dit, tout bon sentiment n’était pas éteint dans le cœur de Florine ; elle obéissait fatalement aux ordres qu’elle recevait, mais elle ressentait douloureusement tout ce qu’il y avait d’horrible et d’infâme dans sa conduite… S’il ne se fût agi absolument que d’elle, sans doute elle aurait eu le courage de tout braver plutôt que de subir une odieuse domination ; mais il n’en était pas malheureusement ainsi, et sa perte eût causé un désespoir mortel à une personne qu’elle chérissait plus que la vie… Elle se résignait donc… non sans de cruelles angoisses, à d’abominables trahisons. Quoiqu’elle ignorât presque toujours dans quel but on la faisait agir, et notamment à propos de la soustraction du journal de la Mayeux, elle pressentait vaguement que la substitution de cette lettre cachetée au manuscrit devait avoir pour la Mayeux de funestes conséquences, car elle se rappelait ces mots sinistres prononcés la veille par Rodin : « Il faut en finir demain… avec la Mayeux. » Qu’entendait-il par ces mots ? Comment la lettre qu’il lui avait ordonné de mettre à la place du journal concourrait-elle à ce résultat ? elle l’ignorait, mais elle comprenait que le dévouement si clairvoyant de la Mayeux causait un juste ombrage aux ennemis de Mlle de Cardoville, et qu’elle-même, Florine, risquait d’un jour à l’autre de voir ses perfidies découvertes par la jeune ouvrière. Cette dernière crainte fit cesser les hésitations de Florine ; elle posa la lettre derrière le carton, le remit à sa place, et, cachant le manuscrit dans son tablier, elle sortit furtivement de la chambre de la Mayeux.

 

XII. Suite du journal de la Mayeux.

Florine, revenue dans sa chambre quelques heures après y avoir caché le manuscrit soustrait dans l’appartement de la Mayeux, cédant à la curiosité, voulut le parcourir. Bientôt elle ressentit un intérêt croissant, une émotion involontaire en lisant ces confidences intimes de la jeune ouvrière. Parmi plusieurs pièces de vers, qui toutes respiraient un amour passionné pour Agricol, amour si profond, si naïf, si sincère, que Florine en fut touchée et oublia la difformité ridicule de la Mayeux ; parmi plusieurs pièces de vers, disons-nous, se trouvaient différents fragments, pensées ou récits, relatifs à des faits divers. Nous en citerons quelques-uns, afin de justifier l’impression profonde que cette lecture causait à Florine.

 

FRAGMENTS DU JOURNAL DE LA MAYEUX

 

« … C’était aujourd’hui ma fête. Jusqu’à ce soir, j’ai conservé une folle espérance.

 

« Hier, j’étais descendue chez Mme Baudoin pour panser une plaie légère qu’elle avait à la jambe. Quand je suis entrée, Agricol était là. Sans doute il parlait de moi avec sa mère, car ils se sont tus tout à coup en échangeant un sourire d’intelligence ; et puis j’ai aperçu, en passant auprès de la commode, une jolie boîte en carton, avec une pelote sur le couvercle… Je me suis senti rougir de bonheur… j’ai cru que ce petit présent m’était destiné, mais j’ai fait semblant de ne rien voir.

 

« Pendant que j’étais à genoux devant sa mère, Agricol est sorti ; j’ai remarqué qu’il emportait la jolie boîte. Jamais Mme Baudoin n’a été plus tendre, plus maternelle pour moi que ce soir-là. Il m’a semblé qu’elle se couchait de meilleure heure que d’habitude… C’est pour me renvoyer plus vite, ai-je pensé, afin que je jouisse plus tôt de la surprise qu’Agricol m’a préparée.

 

« Aussi comme le cœur me battait en remontant vite, vite à mon cabinet ! je suis restée un moment sans ouvrir la porte pour faire durer mon bonheur plus longtemps. Enfin… je suis entrée, les yeux voilés de larmes de joie ; j’ai regardé sur ma table, sur ma chaise… sur mon lit, rien… la petite boîte n’y était pas. Mon cœur s’est serré ; puis je me suis dit : Ce sera pour demain, car ce n’est aujourd’hui que la veille de ma fête.

 

« La journée s’est passée… Le soir est venu… Rien… La jolie boîte n’était pas pour moi… Il y avait une pelote sur son couvercle… Cela ne pouvait convenir qu’à une femme… À qui Agricol l’a-t-il donnée ?…

 

« En ce moment je souffre bien… L’idée que j’attachais à ce qu’Agricol me souhaitât ma fête est puérile… j’ai honte de me l’avouer… mais cela m’eût prouvé qu’il n’avait pas oublié que j’avais un autre nom que celui de la Mayeux, que l’on me donne toujours…

 

« Ma susceptibilité à ce sujet est si malheureuse, si opiniâtre, qu’il m’est impossible de ne pas ressentir un moment de honte et de chagrin toutes les fois qu’on m’appelle ainsi : la Mayeux… Et pourtant, depuis mon enfance… je n’ai pas eu d’autre nom. C’est pour cela que j’aurais été bien heureuse qu’Agricol profitât de l’occasion de ma fête pour m’appeler une seule fois de mon modeste nom… Madeleine.

 

* * * * *

 

« Heureusement il ignora toujours ce vœu et ce regret. »

 

Florine, de plus en plus émue à la lecture de cette page d’une simplicité si douloureuse, tourna quelques feuillets et continua :

 

« … Je viens d’assister à l’enterrement de cette pauvre petite Victoire Herbin, notre voisine… Son père, ouvrier tapissier, est allé travailler au mois, loin de Paris… Elle est morte à dix-neuf ans, sans parents autour d’elle… Son agonie n’a pas été douloureuse ; la brave femme qui l’a veillée jusqu’au dernier moment nous a dit qu’elle n’avait pas prononcé d’autres mots que ceux-ci :

 

« – Enfin… Enfin…

 

« Et cela comme avec contentement, ajoutait la veilleuse.

 

« Chère enfant ! elle était devenue bien chétive ; mais à quinze ans, c’était un bouton de rose… et si jolie… si fraîche… des cheveux blonds, doux comme de la soie ! mais elle a peu à peu dépéri ; son état de cardeuse de matelas l’a tuée… Elle a été, pour ainsi dire, empoisonnée à la longue par les émanations des laines[7]… son métier étant d’autant plus malsain et plus dangereux qu’elle travaillait pour de pauvres ménages, dont la literie est toujours de rebut. Elle avait un courage de lion et une résignation d’ange ; elle me disait toujours de sa petite voix douce, entrecoupée çà et là par une toux sèche et fréquente :

 

« – Je n’en ai pas pour longtemps, va, à aspirer la poudre de vitriol et de chaux toute la journée ; je vomis le sang, et j’ai quelquefois des crampes d’estomac qui me font évanouir.

 

« – Mais change d’état, lui disais-je.

 

« – Et le temps de faire un autre apprentissage ? me répondait-elle ; et puis maintenant, il est trop tard, je suis prise, je le sens bien… Il n’y a pas de ma faute, ajoutait la bonne créature, car je n’ai pas choisi mon état ; c’est mon père qui l’a voulu ; heureusement il n’a pas besoin de moi. Et puis, quand on est mort… on n’a plus à s’inquiéter de rien, on ne craint pas le chômage.

 

« Victoire disait cette triste vulgarité très sincèrement et avec une sorte de satisfaction. Aussi elle est morte en disant :

 

« Vient ensuite le crin, dont le plus cher, celui que l’on appelle échantillon, n’est même pas pur. On peut juger par là ce que doit être le commun, que les ouvrières appellent crin au vitriol, et qui est composé de rebut des poils de chèvres, de boucs, et des soies de sangliers, que l’on passe au vitriol d’abord, puis dans la teinture, pour brûler et déguiser les corps étrangers tels que la paille, les épines, et même les morceaux de peaux, qu’on ne prend pas la peine d’ôter, et qu’on reconnaît souvent quand on travaille ce crin, duquel sort une poussière qui fait autant de ravages que celle de la laine à la chaux. »

 

« – Enfin… Enfin…

 

« Cela est bien pénible à penser, pourtant, que le travail auquel le pauvre est obligé de demander son pain devient souvent un long suicide ! Je disais cela l’autre jour à Agricol ; il me répondit qu’il y avait bien d’autres métiers mortels : les ouvriers dans les eaux-fortes, dans la céruse et dans le minium, entre autres, gagnent des maladies prévues et incurables dont ils meurent.

 

« – Sais-tu, ajoutait Agricol, sais-tu ce qu’ils disent lorsqu’ils partent pour ces ateliers meurtriers ? Nous allons à l’abattoir !

 

« Ce mot, d’une épouvantable vérité, m’a fait frémir.

 

« – Et cela se passe de nos jours !… lui ai-je dit le cœur navré ; et on sait cela ? Et parmi tant de gens puissants, aucun ne songe à cette mortalité qui décime ses frères, forcés de manger ainsi un pain homicide ?

 

« – Que veux-tu, ma pauvre Mayeux, me répondait Agricol ; tant qu’il s’agit d’enrégimenter le peuple pour le faire tuer à la guerre, on ne s’en occupe que trop ; s’agit-il de l’organiser pour le faire vivre… personne n’y songe, sauf M. Hardy, mon bourgeois. Et on dit : Ah ! la faim, la misère ou la souffrance des travailleurs, qu’est-ce que ça fait ? Ce n’est pas de la politique… On se trompe, ajoutait Agricol, C’EST PLUS QUE DE LA POLITIQUE !

 

« … Comme Victoire n’avait pas laissé de quoi payer un service à l’église, il n’y a eu que la présentation du corps sous le porche ; car il n’y a pas même une simple messe des morts pour le pauvre… et puis, comme on n’a pas pu donner dix-huit francs au curé, aucun prêtre n’a accompagné le char des pauvres à la fosse commune. Si les funérailles, ainsi abrégées, ainsi restreintes, ainsi tronquées, suffisent au point de vue religieux, pourquoi en imaginer d’autres ? Est-ce donc par cupidité ?… Si elles sont, au contraire, insuffisantes, pourquoi rendre l’indigent seul victime de cette insuffisance ?

 

« Mais à quoi bon s’inquiéter de ces pompes, de ces encens, de ces chants, dont on se montre plus ou moins prodigue ou avare ?… à quoi bon ? à quoi bon ? Ce sont encore là des choses vaines et terrestres, et de celles-là non plus l’âme n’a souci lorsque, radieuse, elle remonte vers le Créateur. »

 

« Hier, Agricol m’a fait lire un article de journal, dans lequel on employait tour à tour le blâme violent ou l’ironie amère et dédaigneuse pour attaquer ce qu’on appelle la funeste tendance de quelques gens du peuple à s’instruire, à écrire, à lire les poètes, et quelquefois à faire des vers. Les jouissances matérielles nous sont interdites par la pauvreté, est-il humain de nous reprocher de chercher les jouissances de l’esprit ?

 

« Quel mal peut-il résulter de ce que chaque soir, après une journée laborieuse, sevrée de tout plaisir, de toute distraction, je me plaise, à l’insu de tous, à assembler quelques vers… ou à écrire sur ce journal les impressions bonnes ou mauvaises que j’ai ressenties ? Agricol est-il moins bon ouvrier, parce que, de retour chez sa mère, il emploie sa journée du dimanche à composer quelques-uns de ces chants populaires qui glorifient les labeurs nourriciers de l’artisan, qui disent à tous : Espérance et fraternité ! Ne fait-il pas un plus digne usage de son temps que s’il le passait au cabaret ?

 

« Ah ! ceux-là qui nous blâment de ces innocentes et nobles diversions à nos pénibles travaux et à nos maux se trompent, lorsqu’ils croient qu’à mesure que l’intelligence s’élève et se raffine, on supporte plus impatiemment les privations et la misère, et que l’irritation s’en accroît contre les heureux du monde !… En admettant même que cela soit, et cela n’est pas, ne vaudrait-il pas mieux avoir un ennemi intelligent, éclairé, à la raison et au cœur duquel on pût s’adresser, qu’un ennemi stupide, farouche et implacable ?

 

« Mais non, au contraire, les inimitiés s’effacent à mesure que l’esprit se développe, l’horizon de la compassion s’élargit ; l’on arrive ainsi à comprendre les douleurs morales ; l’on reconnaît alors que souvent les riches ont de terribles peines, et c’est déjà une communion sympathique que la fraternité d’infortune. Hélas ! eux aussi perdent et pleurent amèrement des enfants idolâtrés, des maîtresses chéries, des mères adorables ; chez eux aussi, parmi les femmes surtout, il y a, au milieu du luxe et de la grandeur, bien des cœurs brisés, bien des âmes souffrantes, bien des larmes dévorées en secret… Qu’ils ne s’effrayent donc pas… En s’éclairant… en devenant leur égal en intelligence, le peuple apprend à plaindre les riches s’ils sont malheureux et bons… à les plaindre davantage encore s’ils sont heureux et méchants.

 

« … Quel bonheur !… quel beau jour ! Je ne me possède pas de joie. Oh ! oui, l’homme est bon, est humain, est charitable. Oh ! oui, le Créateur a mis en lui tous les instincts généreux… et, à moins d’être une exception monstrueuse, ce n’est jamais volontairement qu’il fait le mal.

 

« Voilà ce que j’ai vu tout à l’heure, je n’attends pas à ce soir pour l’écrire ; cela pour ainsi dire refroidirait dans mon cœur.

 

« J’étais allée porter de l’ouvrage sur la place du Temple ; à quelques pas de moi, un enfant de douze ans au plus, tête et pieds nus, malgré le froid, vêtu d’un pantalon et d’un mauvais bourgeron en lambeaux, conduisait par la bride un grand et gros cheval de charrette dételé, mais portant son harnais… De temps à autre le cheval s’arrêtait court, refusant d’avancer… L’enfant n’ayant pas de fouet pour le forcer de marcher, le tirait en vain par sa bride ; le cheval restait immobile… Alors le pauvre petit s’écriait : « Ô mon Dieu ! mon Dieu ! » et pleurait à chaudes larmes… en regardant autour de lui pour implorer quelque secours des passants. Sa chère petite figure était empreinte d’une douleur si navrante, que, sans réfléchir, j’entrepris une chose dont je ne puis maintenant m’empêcher de sourire, car je devais offrir un spectacle bien grotesque.

 

« J’ai une peur horrible des chevaux, et j’ai encore plus peur de me mettre en évidence. Il n’importe, je m’armai de courage, j’avais un parapluie à la main… je m’approchai du cheval, et, avec l’impétuosité d’une fourmi qui voudrait ébranler une grosse pierre avec un brin de paille, je donnai de toute ma force un grand coup de parapluie sur la croupe du récalcitrant animal.

 

« Ah ! merci ! ma bonne dame, s’écria l’enfant en essuyant ses larmes, frappez-le encore une fois, s’il vous plaît ; il avancera peut-être.

 

« Je redoublai héroïquement ; mais, hélas ! le cheval, soit méchanceté, soit paresse, fléchit les genoux, se coucha, se vautra sur le pavé, puis, s’embarrassant dans son harnais, il le brisa et rompit son grand collier de bois ; je m’étais éloignée bien vite dans la crainte de recevoir des coups de pied…

 

L’enfant, dans ce nouveau désastre, ne put que se jeter à genoux au milieu de la rue, puis joignant les mains en sanglotant, il s’écria d’une voix désespérée :

 

« – Au secours !… au secours !…

 

« Ce cri fut entendu ; plusieurs passants s’attroupèrent, une correction beaucoup plus efficace que la mienne fut administrée au cheval rétif, qui se releva… mais dans quel état, grand Dieu ! sans son harnais !

 

« – Mon maître me battra, s’écria le pauvre enfant en redoublant de sanglots : je suis déjà en retard de deux heures, car le cheval ne voulait pas marcher et voilà son harnais brisé… Mon maître me battra, me chassera. Qu’est-ce que je deviendrai, mon Dieu !… je n’ai plus ni père ni mère.

 

« À ces mots prononcés avec une exclamation déchirante, une brave marchande du Temple, qui était parmi les curieux, s’écria d’un air attendri :

 

« – Plus de père ! plus de mère !… Ne te désole pas, pauvre petit, il y a des ressources au Temple, on va raccommoder ton harnais, et si mes commères sont comme moi, tu ne t’en iras pas pieds nus et tête nue par un temps pareil.

 

« Cette proposition fut accueillie avec acclamation ; on emmena l’enfant et le cheval ; les uns s’occupèrent de raccommoder le harnais, puis une marchande fournit une casquette, l’autre une paire de bas, celle-ci des souliers, celle-là une bonne veste ; en un quart d’heure, l’enfant fut bien chaudement vêtu, le harnais réparé, et un grand garçon de dix-huit ans, brandissant un fouet qu’il fit claquer aux oreilles du cheval en manière d’avertissement, dit à l’enfant, qui, regardant tour à tour et ses bons vêtements et les marchandes, se croyait le héros d’un conte de fées :

 

« – Où demeure ton maître, mon garçon ?

 

« – Quai du Canal-Saint-Martin, monsieur, répondit-il d’une voix émue et tremblante de joie.

 

« – Bon ! dit le jeune homme, je vais t’aider à reconduire ton cheval, qui, avec moi, marchera droit, et je dirai à ton maître que ton retard vient de sa faute. On ne confie pas un cheval rétif à un enfant de ton âge.

 

« Au moment de partir, le pauvre petit dit timidement à la marchande en ôtant sa casquette :

 

« – Madame, voulez-vous permettre que je vous embrasse ?

 

« Et ses yeux se remplirent de larmes de reconnaissance. Il y avait du cœur chez cet enfant.

 

« Cette scène de charité populaire m’avait délicieusement émue ; je suivis des yeux aussi longtemps que je pus le grand jeune homme et l’enfant, qui avait peine à suivre cette fois les pas du cheval, subitement rendu docile par la peur du fouet.

 

« Eh bien, oui, je le répète avec orgueil, la créature est naturellement bonne et secourable ; rien n’a été plus spontané que ce mouvement de pitié, de tendresse, dans cette foule, lorsque ce pauvre petit s’est écrié : « Que devenir ! je n’ai plus ni père ni mère !… » Malheureux enfant !… c’est vrai, ni père ni mère… me disais-je… Livré à un maître brutal, qui le couvre à peine de quelques guenilles et le maltraite… couchant sans doute dans le coin d’une écurie… pauvre petit ! il est encore doux et bon, malgré la misère et le malheur… Je l’ai bien vu, il était plus reconnaissant que joyeux du bien qu’on lui faisait… Mais peut-être cette bonne nature, abandonnée, sans appui, sans conseils, sans secours, exaspérée par les mauvais traitements, se faussera, s’aigrira… Puis viendra l’âge des passions… puis les excitations mauvaises…

 

« Ah !… chez le pauvre déshérité, la vertu est doublement sainte et respectable.

 

« Ce matin, après m’avoir, comme toujours, doucement grondée de ce que je n’allais pas à la messe, la mère d’Agricol m’a dit ce mot si touchant dans sa bouche ingénument croyante.

 

« – Heureusement, je prie plus pour toi que pour moi, ma pauvre Mayeux ; le bon Dieu m’entendra ; et tu n’iras, je l’espère, qu’en purgatoire…

 

« Bonne mère… âme angélique, elle m’a dit ces paroles avec une douceur si grave et si pénétrée, avec une foi si sérieuse dans l’heureux résultat de sa pieuse intercession, que j’ai senti mes yeux devenir humides, et je me suis jetée à son cou aussi sérieusement, aussi sincèrement reconnaissante, que si j’avais cru au purgatoire.

 

« Ce jour a été heureux pour moi ; j’aurai, je l’espère, trouvé du travail, et je devrai ce bonheur à une personne remplie de cœur et de bonté ; elle doit me conduire demain au couvent de Sainte-Marie, où elle croit que l’on pourra m’employer… »

 

Florine, déjà profondément émue par la lecture de ce journal, tressaillit à ce passage où la Mayeux parlait d’elle, et continua :

 

« Jamais je n’oublierai avec quel touchant intérêt, avec quelle délicate bienveillance cette jeune fille m’a accueillie, moi, si pauvre et si malheureuse. Cela ne m’étonne pas, d’ailleurs ; elle était auprès de Mlle de Cardoville. Elle devait être digne d’approcher de la bienfaitrice d’Agricol. Il me sera toujours cher et précieux de me rappeler son nom ; il est gracieux et joli comme son visage ; elle se nomme Florine… Je ne suis rien, je ne possède rien, mais si les vœux fervents d’un cœur pénétré de reconnaissance pouvaient être entendus, Mlle Florine serait heureuse, bien heureuse… Hélas ! je suis réduite à faire des vœux pour elle… seulement des vœux… car je ne puis rien… que me souvenir et l’aimer. »

 

Ces lignes, qui disaient si simplement la gratitude sincère de la Mayeux, portèrent le dernier coup aux hésitations de Florine ; elle ne put résister plus longtemps à la généreuse tentation qu’elle éprouvait. À mesure qu’elle avait lu les divers fragments de ce journal, son affection, son respect pour la Mayeux avaient fait de nouveaux progrès ; plus que jamais elle sentait ce qu’il y avait d’infâme à elle de livrer peut-être aux sarcasmes, aux dédains les plus secrètes pensées de cette infortunée. Heureusement le bien est souvent aussi contagieux que le mal. Électrisée par tout ce qu’il y avait de chaleureux, de noble et d’élevé dans les pages qu’elle venait de lire, ayant retrempé sa vertu défaillante à cette source vivifiante et pure, Florine, cédant enfin à un de ces bons mouvements qui l’entraînaient parfois, sortit de chez elle, emportant le manuscrit, bien résolue aussi de dire à Rodin, que cette fois, ses recherches au sujet du journal avaient été vaines, la Mayeux s’étant sans doute aperçue de la première tentative de soustraction.

 

XIII. La découverte.

Peu de temps avant que Florine se fût décidée à réparer son indigne abus de confiance, la Mayeux était revenue de la fabrique après avoir accompli jusqu’au bout un douloureux devoir. À la suite d’un long entretien avec Angèle, frappée comme Agricol de la grâce ingénue, de la sagesse et de la bonté dont semblait douée cette fille, la Mayeux avait la courageuse franchise d’engager le forgeron à ce mariage.

 

La scène suivante se passait donc, alors que Florine, achevant de parcourir le journal de la jeune ouvrière, n’avait pas encore pris la louable résolution de le rapporter.

 

Il était dix heures du soir. La Mayeux, de retour à l’hôtel de Cardoville, venait d’entrer dans sa chambre ; et, brisée par tant d’émotions, elle s’était jetée dans un fauteuil. Le plus profond silence régnait dans la maison ; il n’était interrompu çà et là que par le bruit d’un vent violent qui, au dehors, agitait les arbres du jardin. Une seule bougie éclairait la chambre, tendue d’une étoffe d’un vert sombre. Ces teintes obscures et les vêtements noirs de la Mayeux faisaient paraître sa pâleur plus grande encore. Assise sur un fauteuil au coin du feu, la tête baissée sur sa poitrine, ses mains croisées sur ses genoux, la jeune fille était mélancolique et résignée : on lisait sur sa physionomie l’austère satisfaction que laisse après soi la conscience du devoir accompli.

 

Ainsi que tous ceux qui, élevés à l’impitoyable école du malheur, n’apportent plus d’exagération dans le sentiment de leur chagrin, hôte trop familier, trop assidu, pour qu’on le traite avec luxe, la Mayeux était incapable de se livrer longtemps à des regrets vains et désespérés à propos d’un fait accompli. Sans doute, le coup avait été soudain, affreux ; sans doute, il devait laisser un douloureux et long retentissement dans l’âme de la Mayeux ; mais il devait bientôt passer, si cela peut se dire, à l’état de ses souffrances chroniques, devenues presque partie intégrante de sa vie. Et puis la noble créature, si indulgente envers le sort, trouvait encore des consolations à sa peine amère ; aussi elle s’était sentie vivement touchée des témoignages d’affection que lui avait donnés Angèle, la fiancée d’Agricol, et elle avait éprouvé une sorte d’orgueil de cœur en voyant avec quelle aveugle confiance, avec quelle joie ineffable le forgeron accueillait les heureux pressentiments qui semblaient consacrer son bonheur.

 

La Mayeux se disait encore :

 

– Au moins, je ne serai plus agitée malgré moi, non par des espérances, mais par des suppositions aussi ridicules qu’insensées. Le mariage d’Agricol met un terme à toutes les misérables rêveries de ma pauvre tête.

 

Et puis enfin, la Mayeux trouvait surtout une consolation réelle, profonde, dans la certitude où elle était d’avoir pu résister à cette terrible épreuve et cacher à Agricol l’amour qu’elle ressentait pour lui, car l’on sait combien étaient redoutables, effrayantes, pour l’infortunée, les idées de ridicule et de honte qu’elle croyait attachées à la découverte de sa folle passion. Après être restée quelque temps absorbée, la Mayeux se leva et se dirigea lentement vers son bureau.

 

– Ma seule récompense, dit-elle en apprêtant ce qui lui était nécessaire pour écrire, sera de confier au triste et muet témoin de mes peines cette nouvelle douleur ; j’aurai du moins tenu la promesse que je m’étais faite à moi-même ; croyant, au fond de mon âme, cette jeune fille capable d’assurer la félicité d’Agricol… je le lui ai dit, à lui, avec sincérité. Un jour, dans bien longtemps, lorsque je relirai ces pages, j’y trouverai peut-être une compensation à ce que je souffre maintenant.

 

Ce disant, la Mayeux retira le carton du casier… n’y trouvant pas son manuscrit, elle jeta d’abord un cri de surprise. Mais quel fut son effroi lorsqu’elle aperçut une lettre à son adresse remplaçant son journal !

 

La jeune fille devint d’une pâleur mortelle ; ses genoux tremblèrent ; elle faillit s’évanouir ; mais sa terreur croissante lui donna une énergie factice, elle eut la force de rompre le cachet de cette lettre. Un billet de cinq cents francs, qu’elle contenait, tomba sur la table, et la Mayeux lut ce qui suit :

 

« Mademoiselle,

 

« C’est quelque chose de si original et de si joli à lire, dans vos mémoires, que l’histoire de votre amour pour Agricol, que l’on ne peut résister au plaisir de lui faire connaître cette grande passion dont il ne se doute guère, et à laquelle il ne peut manquer de se montrer sensible. On profitera de cette occasion pour procurer à une foule d’autres personnes, qui en auraient été malheureusement privées, l’amusante lecture de votre journal. Si les copies et les extraits ne suffisent pas, on le fera imprimer ; on ne serait trop répandre les belles choses ; les uns pleureront, les autres riront ; ce qui paraîtra superbe à ceux-ci, fera éclater de rire ceux-là ; ainsi va le monde ; mais ce qu’il y a de certain, c’est que votre journal fera du bruit, on vous le garantit.

 

« Comme vous êtes capable de vouloir vous soustraire à votre triomphe et que vous n’aviez que des guenilles sur vous lorsque vous êtes entrée, par charité, dans cette maison où vous voulez dominer et faire la dame, ce qui ne va pas à votre taille pour plus d’une raison, on vous fait tenir cinq cents francs par la présente lettre, pour vous payer votre papier, et afin que vous ne soyez pas sans ressources dans le cas où vous seriez assez modeste pour craindre les félicitations qui, dès demain, vous accableront, car, à l’heure qu’il est, votre journal est déjà en circulation.

 

« Un de vos confrères,

« Un vrai MAYEUX. »

 

Le ton grossièrement railleur et insolent de cette lettre, qui, à dessein, semblait écrite par un laquais jaloux de la venue de la malheureuse créature dans la maison, avait été calculé avec une infernale habileté, et devait immanquablement produire l’effet que l’on en espérait.

 

– Oh ! mon Dieu !…

 

Telles furent les paroles que put prononcer la jeune fille dans sa stupeur et dans son épouvante.

 

Maintenant, si l’on se rappelle en quels termes passionnés était exprimé l’amour de cette infortunée pour son frère adoptif, si l’on a remarqué plusieurs passages de ce manuscrit, où elle révélait les douloureuses blessures qu’Agricol lui avait souvent faites sans le savoir, si l’on se rappelle enfin quelle était sa terreur du ridicule, on comprendra son désespoir insensé, après la lecture de cette lettre infâme. La Mayeux ne songea pas un moment à toutes les nobles paroles, à tous les récits touchants que renfermait son journal ; la seule et horrible idée qui foudroya l’esprit égaré de cette malheureuse, fut que, le lendemain, Agricol, Mlle de Cardoville, et une foule insolente et railleuse, auraient connaissance et seraient instruits de cet amour d’un ridicule atroce, qui devait, croyait-elle, l’écraser de confusion et de honte. Ce nouveau coup fut si étourdissant, que la Mayeux plia un moment sous ce choc imprévu. Durant quelques minutes, elle resta complètement inerte, anéantie ; puis, avec la réflexion, lui vint tout à coup la conscience d’une nécessité terrible.

 

Cette maison si hospitalière, où elle avait trouvé un refuge assuré après tant de malheurs, il lui fallait la quitter à tout jamais. La timidité craintive, l’ombrageuse délicatesse de la pauvre créature, ne lui permettaient pas de rester une minute de plus dans cette demeure, où les plus secrets replis de son âme venaient d’être ainsi surpris, profanés et livrés sans doute aux sarcasmes et aux mépris. Elle ne songea pas à demander justice et vengeance à Mlle de Cardoville : apporter un ferment de trouble et d’irritation dans cette maison au moment de l’abandonner, lui eût semblé de l’ingratitude envers sa bienfaitrice. Elle ne chercha pas à deviner quel pouvait être l’auteur ou le motif d’une si odieuse soustraction et d’une lettre si insultante. À quoi bon… décidée qu’elle était à fuir les humiliations dont on la menaçait !

 

Il lui parut vaguement (ainsi qu’on l’avait espéré) que cette indignité devait être l’œuvre de quelque subalterne jaloux de l’affectueuse déférence que lui témoignait Mlle de Cardoville… ainsi pensait la Mayeux avec un désespoir affreux. Ces pages, si douloureusement intimes, qu’elle n’eût pas osé confier à la mère la plus tendre, la plus indulgente, parce que, écrites, pour ainsi dire, avec le sang de ses blessures, elles reflétaient avec une fidélité trop cruelle les mille plaies secrètes de son âme endolorie… ces pages allaient servir… servaient peut-être, à l’heure même, de jouet et de risée aux valets de l’hôtel.

 

* * * * *

 

L’argent qui accompagnait cette lettre et la façon insultante dont il lui était offert confirmaient encore ses soupçons. On voulait que la peur de la misère ne fût pas un obstacle à sa sortie de la maison.

 

Le parti de la Mayeux fut pris avec cette résignation calme et décidée qui lui était familière… Elle se leva ; ses yeux brillants et un peu hagards ne versaient pas une larme : depuis la veille elle avait trop pleuré ; d’une main tremblante et glacée elle écrivit ces mots sur un papier qu’elle laissa à côté du billet de cinq cents francs.

 

« Que Mlle de Cardoville soit bénie du bien qu’elle m’a fait, et qu’elle me pardonne d’avoir quitté sa maison, où je ne puis rester désormais. »

 

Ceci écrit, la Mayeux jeta au feu la lettre infâme, qui semblait lui brûler les mains… Puis, donnant un dernier regard à cette chambre meublée presque avec luxe, elle frémit involontairement en songeant à la misère qui l’attendait de nouveau, misère plus affreuse encore que celle dont jusqu’alors elle avait été victime, car la mère d’Agricol était partie avec Gabriel, et la malheureuse enfant ne devait même plus, comme autrefois, être consolée dans sa détresse par l’affection presque maternelle de la femme de Dagobert.

 

Vivre seule… absolument seule… avec la pensée que sa fatale passion pour Agricol était moquée par tous et peut-être aussi par lui… tel était l’avenir de la Mayeux. Cet avenir… cet abîme l’épouvanta… une pensée sinistre lui vint à l’esprit… elle tressaillit, et l’expression d’une joie amère contracta ses traits. Résolue à partir, elle fit quelques pas pour gagner la porte, et en passant devant la cheminée, elle se vit involontairement dans la glace, pâle comme une morte et vêtue de noir… Alors elle songea qu’elle portait un habillement qui ne lui appartenait pas… et se souvint du passage de la lettre où on lui reprochait les guenilles qu’elle portait avant d’entrer dans cette maison.

 

– C’est juste ! dit-elle avec un sourire déchirant, en regardant sa robe noire, ils m’appelleraient voleuse.

 

Et la jeune fille, prenant son bougeoir, entra dans le cabinet de toilette, et reprit les pauvres vieux vêtements qu’elle avait voulu conserver comme une sorte de pieux souvenir de son infortune. À cet instant seulement les larmes de la Mayeux coulèrent avec abondance… Elle pleurait, non de désespoir, de revêtir de nouveau la livrée de la misère, mais elle pleurait de reconnaissance, car cet entourage de bien-être auquel elle disait un éternel adieu lui rappelait à chaque pas les délicatesses et les bontés de Mlle de Cardoville ; aussi, cédant à un mouvement presque involontaire, après avoir repris ses pauvres habits, elle tomba à genoux au milieu de la chambre, et, s’adressant par la pensée à Mlle de Cardoville, elle s’écria d’une voix entrecoupée par des sanglots convulsifs :

 

– Adieu… pour toujours adieu !… vous qui m’appeliez votre amie… votre sœur.

 

Tout à coup la Mayeux se releva avec terreur ; elle avait entendu marcher doucement dans le corridor qui conduisait du jardin à l’une des portes de son appartement, l’autre porte s’ouvrant sur le salon. C’était Florine, qui, trop tard, hélas ! rapportait le manuscrit.

 

Éperdue, épouvantée du bruit de ces pas, se voyant déjà le jouet de la maison, la Mayeux, quittant sa chambre, se précipita dans le salon, le traversa en courant, ainsi que l’antichambre, gagna la cour, frappa aux carreaux du portier. La porte s’ouvrit et se referma sur elle.

 

Et la Mayeux avait quitté l’hôtel de Cardoville.

 

* * * * *

 

Adrienne était ainsi privée d’un gardien dévoué, fidèle et vigilant. Rodin s’était débarrassé d’une antagoniste active et pénétrante, qu’il avait toujours et avec raison redoutée. Ayant, on l’a vu, deviné l’amour de la Mayeux pour Agricol, la sachant poète, le jésuite supposa logiquement qu’elle devait avoir écrit secrètement quelques vers empreints de cette passion fatale et cachée. De là l’ordre donné à Florine de tâcher de découvrir quelques preuves écrites de cet amour ; de là cette lettre si horriblement bien calculée dans sa grossièreté, et dont, il faut le dire, Florine ignorait la substance, l’ayant reçue après avoir sommairement fait connaître le contenu du manuscrit qu’elle s’était une première fois contentée de parcourir sans le soustraire. Nous l’avons dit, Florine, cédant trop tard à un généreux repentir, était arrivée chez la Mayeux au moment où celle-ci, épouvantée, quitta l’hôtel. La camériste, apercevant une lumière dans le cabinet de toilette, y courut ; elle vit sur une chaise l’habillement noir que la Mayeux venait de quitter, et, à quelques pas, ouverte et vide, la mauvaise petite malle où elle avait jusqu’alors conservé ses pauvres vêtements. Le cœur de Florine se brisa ; elle courut au bureau : le désordre des cartons, le billet de cinq cents francs laissé à côté des deux lignes écrites à Mlle de Cardoville, tout lui prouva que son obéissance aux ordres de Rodin avait porté de funestes fruits, et que la Mayeux avait quitté la maison pour toujours. Florine, reconnaissant l’inutilité de sa tardive résolution, se résigna en soupirant à faire parvenir le manuscrit à Rodin ; puis, forcée par la fatalité de sa misérable position à se consoler du mal par le mal même, elle se dit que du moins sa trahison deviendrait moins dangereuse par le départ de la Mayeux.

 

* * * * *

 

Le surlendemain de ces événements, Adrienne reçut un billet de Rodin, en réponse à une lettre qu’elle lui avait écrite pour lui apprendre le départ inexplicable de la Mayeux :

 

« Ma chère demoiselle,

 

« Obligé de partir ce matin même pour la fabrique de l’excellent M. Hardy, où m’appelle une affaire fort grave, il m’est impossible d’aller vous présenter mes très humbles devoirs. Vous me demandez : que penser de la disparition de cette pauvre fille ? je n’en sais en vérité rien… L’avenir expliquera tout à son avantage… Je n’en doute pas… Seulement, souvenez-vous de ce que je vous ai dit chez le docteur Baleinier au sujet de certaine société et des secrets émissaires dont elle sait entourer si perfidement les personnes qu’elle a intérêt à faire épier.

 

« Je n’inculpe personne, mais rappelons simplement des faits. Cette pauvre fille m’a accusé… et je suis, vous le savez, le plus fidèle de vos serviteurs… elle ne possédait rien… et l’on a trouvé cinq cents francs dans son bureau. Vous l’avez comblée… et elle a abandonné votre maison sans oser expliquer la cause de sa fuite inqualifiable.

 

« Je ne conclus pas, ma chère demoiselle… il me répugne toujours, à moi, d’accuser sans preuve… mais réfléchissez et tenez-vous bien sur vos gardes ; vous venez peut-être d’échapper à un grand danger. Redoublez de circonspection et de défiance, c’est du moins le respectueux avis de votre très humble et très obéissant serviteur,

 

RODIN. »

 

Quatorzième partie La fabrique

I. Le rendez-vous des loups.

C’était un dimanche matin, le jour même où Mlle de Cardoville avait reçu la lettre de Rodin, lettre relative à la disparition de la Mayeux.

 

Deux hommes causaient attablés dans l’un des cabarets du petit village de Villiers, situé à peu de distance de la fabrique de M. Hardy. Ce village était généralement habité par des ouvriers carriers et par des tailleurs de pierres employés à l’exploitation des carrières environnantes. Rien de plus rude, de plus pénible et de moins rétribué que les travaux de ces artisans ; aussi, Agricol l’avait dit à la Mayeux, établissaient-ils une comparaison pénible pour eux entre leur sort toujours misérable, et le bien-être, l’aisance presque incroyable dont jouissaient les ouvriers de M. Hardy, grâce à sa généreuse et intelligente direction, ainsi qu’aux principes d’association et de communauté qu’il avait mis en pratique parmi eux.

 

Le malheur et l’ignorance causent toujours de grands maux. Le malheur s’aigrit facilement et l’ignorance cède parfois aux conseils perfides. Pendant longtemps le bonheur des ouvriers de M. Hardy avait été naturellement envié, mais non jalousé avec haine. Dès que les ténébreux ennemis du fabricant, ralliés à M. Tripeaud, son concurrent, eurent intérêt à ce que ce paisible état de choses changeât, il changea. Avec une adresse et une persistance diaboliques, on parvint à allumer les plus basses passions, on s’adressa par des émissaires choisis à quelques ouvriers carriers ou tailleurs de pierres du voisinage dont l’inconduite avait aggravé la misère. Notoirement connus pour leur turbulence, audacieux et énergiques, ces hommes pouvaient exercer une dangereuse influence sur la majorité de leurs compagnons paisibles, laborieux, honnêtes, mais faciles à intimider par la violence. À ces turbulents meneurs, déjà aigris par l’infortune, on exagéra encore le bonheur des ouvriers de M. Hardy, et l’on parvint ainsi à exciter en eux une jalousie haineuse. On alla plus loin : les prédications incendiaires d’un abbé, membre de la congrégation, venu exprès de Paris pour prêcher pendant le carême contre M. Hardy, agirent puissamment sur les femmes de ces ouvriers, qui, pendant que leurs maris hantaient le cabaret, se pressaient au sermon. Profitant de la peur croissante que l’approche du choléra inspirait alors, on frappa de terreur ces imaginations faibles et crédules en leur montrant la fabrique de M. Hardy comme un foyer de corruption, de damnation, capable d’attirer la vengeance du ciel et par conséquent le fléau vengeur sur le canton. Les hommes, déjà profondément irrités par l’envie, furent encore incessamment excités par leurs femmes, qui, exaltées par le prêche de l’abbé, maudissaient ce ramassis d’athées qui pouvaient attirer tant de malheurs sur le pays. Quelques mauvais sujets appartenant aux ateliers du baron Tripeaud et soudoyés par lui (nous avons dit quel intérêt cet honorable industriel avait à la ruine de M. Hardy) vinrent augmenter l’irritation générale et combler la mesure en soulevant une de ces questions de compagnonnage, qui, de nos jours, font malheureusement encore couler quelquefois tant de sang !

 

Un assez grand nombre d’ouvriers de M. Hardy, avant d’entrer chez lui, étaient membres d’une société de compagnonnage dite des Dévorants, tandis que les tailleurs de pierres et carriers des environs appartenaient à la société dite des Loups ! Or, de tout temps, des rivalités souvent implacables ont existé entre les Loups et les Dévorants et amené des luttes meurtrières, d’autant plus à déplorer que sous beaucoup de points l’institution du compagnonnage est excellente, en cela qu’elle est basée sur le principe si fécond, si puissant de l’association. Malheureusement, au lieu d’embrasser tous les corps d’états dans une seule communion fraternelle, le compagnonnage se fractionne en sociétés collectives et distinctes dont les rivalités soulèvent parfois de sanglantes collisions[8].

 

Depuis huit jours, les Loups, surexcités par tant d’obsessions diverses, brûlaient donc de trouver une occasion et un prétexte pour en venir aux mains avec les Dévorants… mais ceux-ci, ne fréquentant pas les cabarets et ne sortant presque jamais de la fabrique pendant la semaine, avaient rendu jusqu’alors cette rencontre impossible, et les Loups s’étaient vus forcés d’attendre le dimanche avec une farouche impatience. Du reste, un grand nombre de carriers et de tailleurs de pierres, gens paisibles et bons travailleurs, ayant refusé, quoique Loups eux-mêmes, de s’associer à cette manifestation hostile contre les Dévorants de la fabrique de M. Hardy, les meneurs avaient été obligés de se recruter de plusieurs vagabonds et fainéants des barrières, que l’appât du tumulte et du désordre avait facilement enrôlés sous le drapeau des Loups guerroyeurs.

 

Telle était donc la sourde fermentation qui agitait le petit village de Villiers pendant que les deux hommes dont nous avons parlé étaient attablés dans un cabaret. Ces hommes avaient demandé un cabinet pour être seuls. L’un d’eux était jeune encore et assez bien vêtu ; mais son débraillé, sa cravate lâche, à demi nouée, sa chemise tachée de vin, sa chevelure en désordre, ses traits fatigués, son teint marbré, ses yeux rougis, annonçaient qu’une nuit d’orgie avait précédé cette matinée, tandis que son geste brusque et lourd, sa voix éraillée, son regard parfois éclatant ou stupide, prouvaient qu’aux dernières fumées de l’ivresse de la veille se joignaient déjà les premières atteintes d’une ivresse nouvelle.

 

Le compagnon de cet homme lui dit en choquant son verre contre le sien :

 

– À votre santé, mon garçon !

 

– À la vôtre, répondit le jeune homme, quoique vous me fassiez l’effet d’être le diable…

 

– Moi ! le diable ?

 

– Oui.

 

– Et pourquoi ?

 

– D’où me connaissez-vous ?

 

– Vous repentez-vous de m’avoir connu ?

 

– Qui vous a dit que j’étais prisonnier à Sainte-Pélagie ?

 

– Vous ai-je tiré de prison ?

 

– Pourquoi m’en avez-vous tiré ?

 

– Parce que j’ai bon cœur.

 

– Vous m’aimez peut-être… comme le boucher aime le bœuf qu’il mène à l’abattoir.

 

– Vous êtes fou !

 

– On ne paye pas dix mille francs pour quelqu’un sans motif.

 

– J’ai un motif.

 

– Lequel ? Que voulez-vous faire de moi ?

 

– Un joyeux compagnon qui dépense rondement de l’argent sans rien faire, et qui passe toutes les nuits comme la dernière. Bon vin, bonne chère, jolies filles et gaies chansons… Est-ce un si mauvais métier ?

 

Après être resté un moment sans répondre, le jeune homme reprit d’un air sombre :

 

– Pourquoi la veille de ma sortie de prison avez-vous mis pour condition à ma liberté que j’écrirais à ma maîtresse que je ne voulais plus la voir ? Pourquoi avez-vous exigé que cette lettre vous fût donnée, à vous ?

 

– Un soupir !… vous y pensez encore ?

 

– Toujours…

 

– Vous avez tort… votre maîtresse est loin de Paris à cette heure… je l’ai vue monter en diligence avant de revenir vous tirer de Sainte-Pélagie.

 

– Oui… j’étouffais dans cette prison, j’aurais, pour sortir, donné mon âme au diable, vous vous en serez douté et vous êtes venu… Seulement, au lieu de mon âme vous m’avez pris Céphyse… Pauvre reine Bacchanal ! Et pourquoi ? Mille tonnerres ! me le direz-vous enfin ?

 

– Un homme qui a une maîtresse qui le tient au cœur comme vous tient la vôtre, n’est plus un homme… dans l’occasion il manque d’énergie.

 

– Dans quelle occasion ?

 

– Buvons…

 

– Vous me faites boire trop d’eau-de-vie.

 

– Bah !… tenez ! voyez, moi.

 

– C’est ça qui m’effraye… et me paraît diabolique… Une bouteille d’eau-de-vie ne vous fait pas sourciller. Vous avez donc une poitrine de fer et une tête de marbre ?

 

– J’ai longtemps voyagé en Russie ; là on boit pour se réchauffer…

 

– Ici pour s’échauffer… Allons… buvons… mais du vin.

 

– Allons donc ! le vin est bon pour les enfants, l’eau-de-vie pour les hommes comme nous…

 

– Va pour l’eau-de-vie… ça brûle… mais la tête flambe… et l’on voit alors toutes les flammes de l’enfer.

 

– C’est ainsi que je vous aime, mon Dieu !

 

– Tout à l’heure… en me disant que j’étais trop épris de ma maîtresse, et que dans l’occasion j’aurais manqué d’énergie, de quelle occasion vouliez-vous parler ?

 

– Buvons…

 

– Un instant !… Voyez-vous, mon camarade, je ne suis pas plus bête qu’un autre. À vos demi-mots, j’ai deviné une chose.

 

– Voyons.

 

– Vous savez que j’ai été ouvrier, que je connais beaucoup de camarades, que je suis bon garçon, qu’on m’aime assez, et vous voulez vous servir de moi comme d’un appeau pour en amorcer d’autres.

 

– Ensuite ?

 

– Vous devez être quelque courtier d’émeute… quelque commissionnaire en révolte.

 

– Après ?

 

– Et vous voyagez pour une société anonyme qui travaille dans les coups de fusil ?

 

– Est-ce que vous êtes poltron ?

 

– Moi ?… j’ai brûlé de la poudre en juillet… et ferme !

 

– Vous en brûleriez bien encore ?

 

– Autant vaut ce feu d’artifice-là qu’un autre… Par exemple, c’est plus pour l’agréable que pour l’utile… les révolutions ; car tout ce que j’ai retiré des barricades des trois jours, ç’a été de brûler ma culotte et de perdre ma veste… Voilà ce que le peuple a gagné dans ma personne. Ah ça, voyons, en avant, marchons !!! de quoi retourne-t-il ?

 

– Vous connaissez plusieurs des ouvriers de M. Hardy ?

 

– Ah ! c’est pour ça que vous m’avez amené ici ?

 

– Oui… vous allez vous trouver avec plusieurs ouvriers de sa fabrique.

 

– Des camarades de chez M. Hardy qui mordent à l’émeute ? Ils sont trop heureux pour ça… Vous vous trompez.

 

– Vous le verrez tout à l’heure.

 

– Eux, si heureux !… qu’est-ce qu’ils ont à réclamer ?

 

– Et leurs frères ? Et ceux qui, n’ayant pas un bon maître, meurent de faim et de misère, et les appellent pour se joindre à eux ? Est-ce que vous croyez qu’ils resteront sourds à leur appel ? M. Hardy, c’est l’exception. Que le peuple donne un bon coup de collier, l’exception devient la règle, et tout le monde est content.

 

– Il y a du vrai dans ce que vous dites là ; seulement, il faudra que le coup de collier soit drôle pour qu’il rende jamais bon et honnête mon gredin de bourgeois, le baron Tripeaud, qui m’a fait ce que je suis… un bambocheur fini…

 

– Les ouvriers de M. Hardy vont venir ; vous êtes leur camarade, vous n’avez aucun intérêt à les tromper ; ils vous croiront… Joignez-vous à moi pour les décider…

 

– À quoi ?

 

– À quitter cette fabrique où ils s’amollissent, où ils s’énervent dans l’égoïsme sans songer à leurs frères.

 

– Mais s’ils quittent la fabrique, comment vivront-ils ?

 

– On y pourvoira… jusqu’au grand jour.

 

– Et jusque-là que faire ?

 

– Ce que vous avez fait cette nuit : boire, rire et chanter, et après, pour tout travail, s’habituer dans la chambre au maniement des armes.

 

– Et qui fait venir ces ouvriers ici ?

 

– Quelqu’un leur a déjà parlé ; on leur a fait parvenir des imprimés où on leur reprochait leur indifférence pour leurs frères… Voyons, m’appuierez-vous ?

 

– Je vous appuierai… d’autant plus que je commence à me… soutenir difficilement moi-même… Je ne tenais au monde qu’à Céphyse ; je sens que je suis sur une mauvaise pente… vous me poussez encore… Roule ta bosse ! aller au diable d’une façon ou d’une autre, ça m’est égal… Buvons…

 

– Buvons à l’orgie de la nuit prochaine… la dernière n’était qu’une orgie de novice…

 

– En quoi êtes-vous donc fait, vous ? Je vous regardais, pas un instant je ne vous ai vu rougir ou sourire… ou vous émouvoir… vous étiez là, planté comme un homme de fer.

 

– Je n’ai plus quinze ans, il faut autre chose pour me faire rire… mais, cette nuit… je rirai.

 

– Je ne sais pas si c’est l’eau-de-vie… mais je veux que le diable me berce si vous ne me faite pas peur en disant que vous rirez cette nuit !

 

En ce disant, le jeune homme se leva en trébuchant ; il commençait à être ivre de nouveau. On frappa à la porte.

 

– Entrez.

 

L’hôte du cabaret parut.

 

– Il y a en bas un jeune homme ; il s’appelle M. Olivier ; il demande M. Morok.

 

– C’est moi ; faites monter.

 

L’hôte sortit.

 

– C’est un de nos hommes ; mais il est seul, dit Morok, dont la rude figure exprima le désappointement. Seul… cela m’étonne… j’en attendais plusieurs… le connaissez-vous ?

 

– Olivier… oui… un blond… il me semble…

 

– Nous le verrons bien… le voici.

 

En effet, un jeune homme d’une figure ouverte, hardie et intelligente, entra dans le cabinet.

 

– Tiens… Couche-tout-nu ! s’écria-t-il à la vue du convive de Morok.

 

– Moi-même. Il y a des siècles qu’on ne t’a vu, Olivier.

 

– C’est tout simple… mon garçon, nous ne travaillons pas au même endroit.

 

– Mais vous êtes seul ? reprit Morok.

 

Et montrant Couche-tout-nu, il ajouta :

 

– On peut parler devant lui… il est des nôtres. Mais comment êtes-vous seul ?

 

– Je viens seul, mais je viens au nom de mes camarades.

 

– Ah ! fit Morok avec un soupir de satisfaction, ils consentent.

 

– Ils refusent… et moi aussi.

 

– Comment, mordieu ! ils refusent ?… Ils n’ont donc pas plus de tête que des femmes ? s’écria Morok les dents serrées de rage.

 

– Écoutez-moi, reprit froidement Olivier : nous avons reçu vos lettres, vu votre argent ; nous avons eu la preuve qu’il était, en effet, affilié à des sociétés secrètes où nous connaissons plusieurs personnes.

 

– Eh bien !… pourquoi hésitez-vous ?

 

– D’abord, rien ne nous prouve que ces sociétés soient prêtes pour un mouvement.

 

– Je vous le dis, moi…

 

– Il le… dit… lui, dit Couche-tout-nu en balbutiant, et je… l’affirme… En avant, marchons !

 

– Cela ne suffit pas, reprit Olivier, et d’ailleurs nous avons réfléchi… Pendant huit jours, l’atelier a été divisé ; hier encore la discussion a été vive, pénible ; mais ce matin le père Simon nous a fait venir ; on s’est expliqué devant lui ; il nous a convaincus… nous attendrons ; si le mouvement éclate… nous verrons…

 

– C’est votre dernier mot ?

 

– C’est notre dernier mot.

 

– Silence ! s’écria tout à coup Couche-tout-nu en prêtant l’oreille et en se balançant sur ses jambes avinées ; on dirait au loin les cris d’une foule…

 

En effet, on entendit d’abord sourdre, puis croître de moment en moment une rumeur éloignée, qui peu à peu devint formidable.

 

– Qu’est-ce que cela ? dit Olivier surpris.

 

– Maintenant, reprit Morok en souriant d’un air sinistre, je me rappelle que l’hôte m’a dit en entrant qu’il y avait une grande fermentation dans le village contre la fabrique. Si vous et vos camarades vous vous étiez séparés des autres ouvriers de M. Hardy, comme je le croyais, ces gens, qui commencent à hurler, auraient été pour vous… au lieu d’être contre vous !…

 

– Ce rendez-vous était donc un guet-apens ménagé pour armer les ouvriers de M. Hardy les uns contre les autres ! s’écria Olivier ; vous espériez donc que nous aurions fait cause commune avec les gens que l’on excite contre la fabrique, et que…

 

Le jeune homme ne put continuer. Une terrible explosion de cris, de hurlements, de sifflets, ébranla le cabaret.

 

Au même instant la porte s’ouvrit brusquement, et le cabaretier, pâle, tremblant, se précipita dans le cabinet en s’écriant :

 

– Messieurs !… est-ce qu’il y a quelqu’un parmi vous qui appartienne à la fabrique de M. Hardy ?

 

– Moi… dit Olivier.

 

– Alors vous êtes perdu !… voilà les Loups qui arrivent en masse, ils crient qu’il y a ici des Dévorants de chez M. Hardy, et ils demandent bataille… à moins que les Dévorants ne renient la fabrique et qu’ils ne se mettent de leur bord.

 

– Plus de doute, c’était un piège !… s’écria Olivier en regardant Morok et Couche-tout-nu d’un air menaçant ; on comptait nous compromettre si mes camarades étaient venus !

 

– Un piège… moi… Olivier ?… dit Couche-tout-nu en balbutiant, jamais !

 

– Bataille aux Dévorants ou qu’ils viennent avec les Loups ! cria tout d’une voix la foule irritée, qui paraissait envahir la maison.

 

– Venez… s’écria le cabaretier ; et, sans donner à Olivier le temps de lui répondre, il le saisit par le bras, et, ouvrant une fenêtre qui donnait sur le toit d’un appentis peu élevé, il lui dit :

 

– Sauvez-vous par cette fenêtre, laissez-vous glisser, et gagnez les champs ; il est temps…

 

Et comme le jeune ouvrier hésitait, le cabaretier ajouta avec effroi :

 

– Seul contre deux cents, que voulez-vous faire ? Une minute de plus et vous êtes perdu… Les entendez-vous ? Ils sont entrés dans la cour, ils montent.

 

En effet, à ce moment les huées, les sifflets, les cris, redoublèrent de violence ; l’escalier de bois qui conduisait au premier étage s’ébranla sous les pas précipités de plusieurs personnes, et ce cri arriva perçant et proche :

 

– Bataille aux Dévorants !

 

– Sauve-toi, Olivier s’écria Couche-tout-nu presque dégrisé par le danger.

 

À peine avait-il prononcé ces mots, que la porte de la grande salle qui précédait ce cabinet s’ouvrit avec un fracas épouvantable.

 

– Les voilà !… dit le cabaretier en joignant les mains avec effroi.

 

Puis courant à Olivier, il le poussa pour ainsi dire par la fenêtre ; car, une jambe sur l’appui, l’ouvrier hésitait encore.

 

La croisée refermée, le tavernier revint auprès de Morok à l’instant où celui-ci quittait le cabinet pour la grande salle où les chefs des Loups venaient de faire irruption, pendant que leurs compagnons vociféraient dans la cour et dans l’escalier. Huit ou dix de ces insensés, que l’on poussait à leur insu à ces scènes de désordre, s’étaient les premiers précipités dans la salle, les traits animés par le vin et par la colère : la plupart étaient armés de longs bâtons. Un carrier d’une taille et d’une force herculéennes, coiffé d’un mauvais mouchoir rouge dont les lambeaux flottaient sur ses épaules, misérablement vêtu d’une peau de bique à moitié usée, brandissait une lourde pince de fer, et paraissait diriger le mouvement ; les yeux injectés de sang, la physionomie menaçante et féroce, il s’avança vers le cabinet, faisant mine de vouloir repousser Morok, et s’écriant d’une voix tonnante :

 

– Où sont les Dévorants !… les Loups en veulent manger !

 

Le cabaretier hâta d’ouvrir la porte du cabinet en disant :

 

– Il n’y a personne, mes amis… il n’y a personne… voyez vous-mêmes.

 

– C’est vrai, dit le carrier surpris, après avoir jeté un coup d’œil dans le cabinet ; où sont-ils donc ? on nous avait dit qu’il y en avait ici une quinzaine. Ou ils auraient marché avec nous sur la fabrique, ou il y aurait eu bataille, et les Loups auraient mordu !

 

– S’ils ne sont pas venus, dit un autre, ils viendront : il faut les attendre.

 

– Oui… oui, attendons-les.

 

– On se verra de plus près !

 

– Puisque les Loups veulent voir des Dévorants, dit Morok, pourquoi ne vont-ils pas hurler autour de la fabrique de ces mécréants, de ces athées… Aux premiers hurlements des Loups… ils sortiraient, il y aurait bataille…

 

– Il y aurait… bataille, répéta machinalement Couche-tout-nu.

 

– À moins que les Loups n’aient peur des Dévorants ! ajouta Morok.

 

– Puisque tu parles de peur… toi ! tu vas marcher avec nous… et tu nous verras aux prises ! s’écria le formidable carrier d’une voix tonnante et s’avançant vers Morok.

 

Et nombre de voix se joignirent à la voix du carrier.

 

– Les Loups avoir peur des Dévorants !

 

– Ce serait la première fois.

 

– La bataille… la bataille ! et que ça finisse !

 

– Ça nous assomme à la fin… Pourquoi tant de misère pour nous et tant de bonheur pour eux ?

 

– Ils ont dit que les carriers étaient des bêtes brutes, bonnes à monter dans les roues de carrière comme des chiens de tournebroche, dit un émissaire du baron Tripeaud.

 

– Et qu’eux autres Dévorants se feraient des casquettes avec la peau des Loups, ajouta un autre.

 

– Ni eux ni leurs familles ne vont jamais à la messe. C’est des païens… des vrais chiens ! cria un émissaire de l’abbé prêcheur.

 

– Eux, à la bonne heure… faut bien qu’ils fassent le dimanche à leur manière ! mais leurs femmes, ne pas aller à la messe… ça crie vengeance…

 

– Aussi le curé a dit que cette fabrique-là, à cause de ses abominations, serait capable d’attirer le choléra sur le pays…

 

– C’est vrai, il l’a dit au prêche.

 

– Nos femmes l’ont entendu !…

 

– Oui, oui, à bas les Dévorants, qui veulent attirer le choléra sur le pays !

 

– Bataille !… bataille !… cria-t-on en chœur.

 

– À la fabrique, donc ! mes braves Loups ! cria Morok d’une voix de stentor, à la fabrique !

 

– Oui, à la fabrique ! répéta la foule avec des trépignements furieux, car, peu à peu, tous ceux qui avaient pu monter et tenir dans la grande salle ou sur l’escalier s’y étaient entassés.

 

Ces cris furieux rappelant un instant Couche-tout-nu à lui-même, il dit tout bas à Morok :

 

– Mais c’est donc un carnage que vous voulez ? Je n’en puis plus.

 

– Nous aurons le temps d’avertir la fabrique… Nous les quitterons en route, lui dit Morok.

 

Puis il cria tout haut en s’adressant à l’hôte, effrayé de ce désordre :

 

– De l’eau-de-vie ! que l’on puisse boire à la santé des braves Loups. C’est moi qui régale.

 

Et il jeta de l’argent au cabaretier, qui disparut et revint bientôt avec plusieurs bouteilles d’eau-de-vie et quelques verres.

 

– Allons donc ! des verres ! s’écria Morok ; est-ce que des camarades comme nous boivent dans des verres ?…

 

Et, faisant sauter le bouchon d’une bouteille, il porta le goulot à ses lèvres et la passa au gigantesque carrier après avoir bu.

 

– À la bonne heure, dit le carrier, à la régalade ! capon qui s’en dédit ! ça va aiguiser les dents des Loups !

 

– À vous autres, camarades ! dit Morok en distribuant les bouteilles.

 

– Il y aura du sang à la fin de tout ça, murmura Couche-tout-nu, qui, malgré son état d’ivresse, comprenait tout le danger de ces funestes excitations.

 

En effet, bientôt le nombreux rassemblement quitta la cour du cabaret pour courir en masse à la fabrique de M. Hardy.

 

Ceux des ouvriers et habitants du village qui n’avaient pas voulu prendre part à ce mouvement d’hostilité (et ils étaient en majorité) ne parurent pas au moment où la troupe menaçante traversa la rue principale ; mais un assez grand nombre de femmes, fanatisées par les prédications de l’abbé encouragèrent par leurs cris la troupe militante. À sa tête s’avançait le gigantesque carrier, brandissant sa formidable pince de fer ; puis derrière lui, pêle-mêle, armés les uns de bâtons, les autres de pierres, suivait le gros de la troupe. Les têtes, encore exaltées par de récentes libations d’eau-de-vie, étaient arrivées à un état d’effervescence effrayante. Les physionomies étaient farouches, enflammés, terribles. Ce déchaînement des plus mauvaises passions faisait pressentir de déplorables conséquences. Se tenant pas le bras et marchant quatre ou cinq de front, les Loups s’excitaient encore par leurs chants de guerre répétés avec une excitation croissante, et dont voici le dernier couplet :

 

Élançons-nous, pleins d’assurance,

Exerçons nos bras rigoureux.

Eh bien ! nous voilà devant eux ! (Bis.)

Enfants d’un roi brillant de gloire,

C’est aujourd’hui que sans pâlir

Il faut savoir vaincre ou mourir ;

La mort, la mort ou la victoire !

Du grand roi Salomon[9] intrépides enfants,

Faisons, faisons un noble effort,

Nous serons triomphants.

 

Morok et Couche-tout-nu avaient disparu pendant que la troupe en tumulte sortait du cabaret pour se rendre à la fabrique.

 

II. La maison commune.

Pendant que les Loups, ainsi qu’on vient de le voir, se préparaient à une sauvage agression contre les Dévorants, la fabrique de M. Hardy avait, cette matinée-là, un air de fête parfaitement d’accord avec la sérénité du ciel ; car le vent était au nord et le froid assez piquant pour une belle journée de mars.

 

Neuf heures du matin venaient de sonner à l’horloge de la maison commune des ouvriers, séparée des ateliers par une large route plantée d’arbres. Le soleil levant inondait de ses rayons cette imposante masse de bâtiments situés à une lieue de Paris, dans une position aussi riante que salubre, d’où l’on apercevait les coteaux boisés et pittoresques qui, de ce côté, dominent la grande ville. Rien n’était d’un aspect plus simple et plus gai que la maison commune des ouvriers. Son toit de chalet en tuiles rouges s’avançait au-delà des murailles blanches, coupé çà et là par de larges assises de briques qui contrastaient agréablement avec la couleur verte des persiennes du premier et du second étage. Ces bâtiments, exposés au midi et au levant, étaient entourés d’un vaste jardin de dix arpents, ici planté d’arbres en quinconce, là distribué en potager et en verger.

 

Avant de continuer cette description, qui peut-être semblera quelque peu féerique, établissons d’abord que les merveilles dont nous allons esquisser le tableau ne doivent pas être considérées comme des utopies, comme des rêves ; rien, au contraire, n’était plus positif, et même, hâtons-nous de le dire et surtout de le prouver (de ce temps-ci, une telle affirmation donnera singulièrement de poids et d’intérêt à la chose), ces merveilles étaient le résultat d’une excellente spéculation, et, au résumé, représentaient un placement aussi lucratif qu’assuré.

 

Entreprendre une chose belle, utile et grande ; douer un nombre considérable de créatures humaines d’un bien-être idéal, si on le compare au sort affreux, presque homicide, auquel elles sont presque toujours condamnées ; les instruire, les relever à leurs propres yeux ; leur faire préférer aux grossiers plaisirs du cabaret, ou plutôt à ces étourdissements funestes que ces malheureux y cherchent fatalement pour échapper à la conscience de leur déplorable destinée : leur faire préférer à cela les plaisirs de l’intelligence, le délassement des arts ; moraliser, en un mot, l’homme par le bonheur ; enfin, grâce à une généreuse initiative, à un exemple d’une pratique facile, prendre place parmi les bienfaiteurs de l’humanité, et faire en même temps, pour ainsi dire forcément une excellente affaire… ceci paraît fabuleux. Tel était cependant le secret des merveilles dont nous parlons.

 

Entrons dans l’intérieur de la fabrique.

 

Agricol, ignorant la cruelle disparition de la Mayeux, se livrait aux plus heureuses pensées en songeant à Angèle, et achevait sa toilette avec une certaine coquetterie, afin d’aller trouver sa fiancée.

 

Disons deux mots du logement que le forgeron occupait dans la maison commune, à raison du prix incroyablement minime de soixante-quinze francs par an, comme les autres célibataires. Ce logement situé au deuxième étage, se composait d’une belle chambre et d’un cabinet exposés en plein midi et donnant sur le jardin ; le plancher, de sapin, était d’une blancheur parfaite ; le lit de fer, garni d’une paillasse de feuilles de maïs, d’un excellent matelas et de moelleuses couvertures ; un bec de gaz et la bouche d’un calorifère donnaient, selon le besoin, de la lumière et une douce chaleur dans la pièce, tapissée d’un joli papier perse, et ornée de rideaux pareils ; une commode, une table en noyer, quelques chaises, une petite bibliothèque, composaient l’ameublement d’Agricol ; enfin, dans le cabinet, fort grand et fort clair, se trouvaient un placard pour serrer les habits, une table pour les objets de toilette, et une large cuvette de zinc au-dessous d’un robinet donnant de l’eau à volonté. Si l’on compare ce logement agréable, salubre, commode, à la mansarde obscure, glaciale et délabrée que le digne garçon payait quatre-vingt-dix francs par an dans la maison de sa mère, et qu’il lui fallait aller gagner chaque soir en faisant plus d’une lieue et demie, on comprendra le sacrifice qu’il faisait à son affection pour cette excellente femme.

 

Agricol, après avoir jeté un dernier coup d’œil assez satisfait sur son miroir en peignant sa moustache et sa large impériale, quitta sa chambre pour aller rejoindre Angèle à la lingerie commune ; le corridor qu’il traversa était large, éclairé par le haut, et planchéié de sapin d’une extrême propreté. Malgré les quelques ferments de discorde jetés depuis peu par les ennemis de M. Hardy au milieu de l’association d’ouvriers si fraternellement unis, on entendait de joyeux chants dans presque toutes les chambres qui bordaient le corridor, et Agricol, en passant devant plusieurs portes ouvertes, échangea cordialement un bonjour matinal avec plusieurs de ses camarades. Le forgeron descendit prestement l’escalier, traversa la cour en boulingrin, plantée d’arbres au milieu desquels jaillissait une fontaine d’eau vive, et gagna l’autre aile du bâtiment. Là se trouvait l’atelier où une partie des femmes et des filles des ouvriers associés, qui n’étaient pas employées à la fabrique, confectionnaient les effets de lingerie. Cette main-d’œuvre, jointe à l’énorme économie provenant de l’achat des toiles en gros, fait directement dans les fabriques par l’association, réduisait incroyablement le prix de revient de chaque objet. Après avoir traversé l’atelier de lingerie, vaste salle donnant sur le jardin, bien aéré pendant l’été, bien chauffé pendant l’hiver, Agricol alla frapper à la porte de la mère d’Angèle.

 

Si nous disons quelques mots de ce logis, situé au premier étage, exposé au levant et donnant sur le jardin, c’est qu’il offrait pour ainsi dire le spécimen de l’habitation du ménage dans l’association, au prix toujours incroyablement minime de cent vingt-cinq francs par an. Une sorte de petite entrée donnant sur le corridor conduisait à une très grande chambre, de chaque côté de laquelle se trouvait une chambre un peu moins grande, destinée à leur famille, lorsque filles ou garçons étaient trop grands pour continuer de coucher dans l’un des deux dortoirs établis comme des dortoirs de pension et destinés aux enfants des deux sexes. Chaque nuit la surveillance de ces dortoirs était confiée à un père ou à une mère de famille appartenant à l’association. Le logement dont nous parlons se trouvant, comme tous les autres, complètement débarrassé de l’attirail de la cuisine, qui se faisait en grand et en commun dans une autre partie du bâtiment, pouvait être tenu dans une extrême propreté. Un assez grand tapis, un bon fauteuil, quelques jolies porcelaines sur une étagère en bois blanc bien ciré, plusieurs gravures pendues aux murailles, une pendule de bronze doré, un lit, une commode et un secrétaire d’acajou, annonçaient que les locataires de ce logis joignaient un peu de superflu à leur bien-être.

 

Angèle, que l’on pouvait dès ce moment appeler la fiancée d’Agricol, justifiait de tout point le portrait flatteur tracé par le forgeron dans son entretien avec la pauvre Mayeux ; cette charmante jeune fille, âgée de dix-sept ans au plus, vêtue avec autant de simplicité que de fraîcheur, était assise à côté de sa mère. Lorsque Agricol entra, elle rougit légèrement à sa vue.

 

– Mademoiselle, dit le forgeron, je viens remplir ma promesse, si votre mère y consent.

 

– Certainement, monsieur Agricol, j’y consens, répondit cordialement la mère de la jeune fille. Elle n’a pas voulu visiter la maison commune et ses dépendances, ni avec son père, ni avec son frère, ni avec moi, pour avoir le plaisir de la visiter avec vous aujourd’hui dimanche… C’est bien le moins que vous, qui parlez si bien, vous fassiez les honneurs de la maison à cette nouvelle débarquée : il y a déjà une heure qu’elle vous attend, et avec quelle impatience !

 

– Mademoiselle, excusez-moi, dit gaiement Agricol : en pensant au plaisir de vous voir, j’ai oublié l’heure… C’est là ma seule excuse.

 

– Ah ! maman… dit la jeune fille à sa mère d’un ton de doux reproche et en devenant vermeille comme une cerise, pourquoi avoir dit cela ?

 

– Est-ce vrai, oui ou non ? Je ne t’en fais pas un reproche au contraire ; va, mon enfant, M. Agricol t’expliquera mieux que moi encore ce que tous les ouvriers de la fabrique doivent à M. Hardy.

 

– Monsieur Agricol, dit Angèle en nouant les rubans de son joli bonnet, quel dommage que votre bonne petite sœur adoptive ne soit pas avec vous !

 

– La Mayeux ? Vous avez raison, mademoiselle ; mais ce ne sera que partie remise, et la visite qu’elle nous a faite hier ne sera pas la dernière.

 

La jeune fille, après avoir embrassé sa mère, sortit avec Agricol, dont elle prit le bras.

 

– Mon Dieu, monsieur Agricol, dit Angèle, si vous saviez combien j’ai été surprise en entrant dans cette belle maison, moi qui étais habituée à voir tant de misère chez les pauvres ouvriers de notre province… misère que j’ai partagée aussi… tandis qu’ici tout le monde a l’air si heureux, si content !… c’est comme une féerie ; en vérité, je crois rêver ; et quand je demande à ma mère l’explication de cette féerie, elle me répond : « M. Agricol t’expliquera cela. »

 

– Savez-vous pourquoi je suis si heureux de la douce tâche que je vais remplir, mademoiselle ? dit Agricol avec un accent à la fois grave et tendre, c’est que rien ne pouvait venir plus à propos.

 

– Comment cela, monsieur Agricol ?

 

– Vous montrer cette maison, vous faire connaître toutes les ressources de notre association, c’est pouvoir vous dire : Ici, mademoiselle, le travailleur, certain du présent, certain de l’avenir, n’est pas, comme tant de ses pauvres frères, obligé de renoncer aux plus doux besoins du cœur… au désir de choisir une compagne pour la vie… cela… dans la crainte d’unir sa misère à une autre misère.

 

Angèle baissa les yeux et rougit.

 

– Ici le travailleur peut se livrer sans inquiétude à l’espoir des douces joies de la famille, bien sûr de ne pas être déchiré plus tard par la vue des horribles privations de ceux qui lui sont chers ; ici, grâce à l’ordre, au travail, au sage emploi des forces de chacun, hommes, femmes, enfants, vivent heureux et satisfaits ; en un mot, vous expliquer tout cela, ajouta Agricol en souriant d’un air plus tendre, c’est vous prouver qu’ici, mademoiselle, l’on ne peut rien faire de plus raisonnable… que de s’aimer, et rien de plus sage… que de se marier.

 

– Monsieur… Agricol, répondit Angèle d’une voix doucement émue et en rougissant encore plus, si nous commencions notre promenade ?

 

– À l’instant, mademoiselle, répondit le forgeron, heureux du trouble qu’il fit naître dans cette âme ingénue. Mais tenez, nous sommes tout près du dortoir des petites filles. Ces oiseaux gazouilleurs sont dénichés depuis longtemps ; allons-y.

 

– Volontiers, monsieur Agricol.

 

Le jeune forgeron et Angèle entrèrent bientôt dans un vaste dortoir, pareil à celui d’une excellente pension. Les petits lits en fer étaient symétriquement rangés ; à chacune des extrémités se voyaient les lits des deux mères de famille qui remplissaient tour à tour le rôle de surveillante.

 

– Mon Dieu ! comme ce dortoir est bien distribué, monsieur Agricol ! et quelle propreté ! Qui donc soigne cela si parfaitement ?

 

– Les enfants eux-mêmes ; il n’y a pas ici de serviteurs ; il existe entre ces bambins une émulation incroyable ; c’est à qui aura mieux fait son lit ; cela les amuse au moins autant que de faire le lit de leur poupée. Les petites filles, vous le savez, adorent jouer au ménage. Eh bien, ici elles y jouent sérieusement, et le ménage se trouve merveilleusement fait…

 

– Ah ! je comprends… on utilise leurs goûts naturels pour toutes ces sortes d’amusements.

 

– C’est là tout le secret ; vous les verrez partout très utilement occupées, et ravies de l’importance que ces occupations leur donnent.

 

– Ah ! monsieur Agricol, dit timidement Angèle, quand on compare ces beaux dortoirs, si sains, si chauds, à ces horribles mansardes glacées où les enfants sont entassés pêle-mêle sur une mauvaise paillasse, grelottant de froid ainsi que cela est chez presque tous les ouvriers de notre pays !

 

– Et à Paris, donc ! mademoiselle… c’est peut-être pis encore.

 

– Ah ! combien il faut que M. Hardy soit bon, généreux, et riche surtout, pour dépenser tant d’argent à faire du bien !

 

– Je vais vous étonner beaucoup, mademoiselle, dit Agricol en souriant, vous étonner tellement que peut-être vous ne me croirez pas…

 

– Pourquoi donc cela, monsieur Agricol ?

 

– Il n’y a pas certainement au monde un homme d’un cœur meilleur et plus généreux que M. Hardy ; il fait le bien pour le bien, sans songer à son intérêt ; eh bien, figurez-vous, mademoiselle Angèle, qu’il serait l’homme le plus égoïste, le plus intéressé, le plus avare, qu’il trouverait encore un énorme profit à nous mettre à même d’être aussi heureux que nous le sommes.

 

– Cela est-il possible, monsieur Agricol ? Vous me le dites, je vous crois ; mais si le bien est si facile… et même si avantageux à faire, pourquoi ne le fait-on pas davantage ?

 

– Ah ! mademoiselle, c’est qu’il faut trois conditions bien rares à rencontrer chez la même personne :

 

– Savoir, pouvoir, vouloir.

 

– Hélas ! oui, ceux qui savent… ne peuvent pas.

 

– Et ceux qui peuvent ne savent pas.

 

– Mais, M. Hardy, comment trouve-t-il tant d’avantages au bien dont il vous fait jouir ?

 

– Je vous expliquerai cela tout à l’heure, mademoiselle.

 

– Ah ! quelle bonne et douce odeur de fruits ! dit tout à coup Angèle.

 

– C’est que le fruitier commun n’est pas loin : je parie que vous allez trouver encore là plusieurs de nos petits oiseaux du dortoir occupés ici, non pas à picorer, mais à travailler, s’il vous plaît.

 

Et Agricol, ouvrant une porte, fit entrer Angèle dans une grande salle garnie de tablettes où des fruits d’hiver étaient symétriquement rangés ; plusieurs enfants de sept à huit ans, proprement et chaudement vêtus, rayonnant de santé, s’occupaient gaiement, sous la surveillance d’une femme, de séparer et de trier les fruits gâtés.

 

– Vous voyez, dit Agricol, partout autant que possible, nous utilisons les enfants ; ces occupations sont des amusements pour eux, répondent aux besoins de mouvement, d’activité de leur âge, et de la sorte, on ne demande pas aux jeunes filles et aux femmes un temps bien mieux employé.

 

– C’est vrai, monsieur Agricol ; combien tout cela est sagement ordonné !

 

– Et si vous les voyiez, ces bambins, à la cuisine, quels services ils rendent ! Dirigés par une ou deux femmes, ils font la besogne de huit ou dix servantes.

 

– Au fait, dit Angèle en souriant, à cet âge on aime tant à jouer à la dînette ! ils doivent être ravis.

 

– Justement et de même, sous le prétexte de jouer au jardinet, ce sont eux qui, au jardin, sarclent la terre, font la cueillette des fruits et des légumes, arrosent les fleurs, passent le râteau dans les allées, etc. ; en un mot, cette armée de bambins travailleurs, qui ordinairement restent jusqu’à l’âge de dix à douze ans sans rendre aucun service, ici est très utile ; sauf trois heures d’école, bien suffisantes pour eux, depuis l’âge de six ou sept ans, leurs récréations sont très sérieusement employées, et certes ces chers petits êtres, par l’économie de grands bras que procurent leurs travaux, gagnent beaucoup plus qu’ils ne coûtent, et puis, enfin, mademoiselle, ne trouvez-vous pas qu’il y a dans la présence de l’enfance, ainsi mêlée à tous les labeurs, quelque chose de doux, de pur, de presque sacré, qui impose aux paroles, aux actions, une réserve toujours salutaire ? L’homme le plus grossier respecte l’enfance…

 

– À mesure que l’on réfléchit, comme on voit en effet ici que tout est calculé pour le bonheur de tous ! dit Angèle avec admiration.

 

– Et cela n’a pas été sans peine : il a fallu vaincre les préjugés, la routine… Mais tenez, mademoiselle Angèle… nous voici devant la cuisine commune, ajouta le forgeron en souriant, voyez si cela n’est pas aussi imposant que la cuisine d’une caserne ou d’une grande pension.

 

En effet, l’officine culinaire de la maison commune était immense ; tous ses ustensiles étincelaient de propreté ; puis, grâce aux procédés aussi merveilleux qu’économiques de la science moderne (toujours inabordables aux classes pauvres auxquelles ils seraient indispensables, parce qu’ils ne peuvent se pratiquer que sur une grande échelle) non seulement le foyer et les fourneaux étaient alimentés avec une quantité de combustible deux fois moindre que celle que chaque ménage eût individuellement dépensée, mais l’excédent de calorique suffisait, au moyen d’un calorifère parfaitement organisé, à répandre une chaleur égale dans toutes les chambres de la maison commune. Là encore, des enfants, sous la direction des deux ménagères, rendaient de nombreux services. Rien de plus comique que le sérieux qu’ils mettaient à remplir leurs fonctions culinaires ; il en était de même de l’aide qu’ils apportaient à la boulangerie où se confectionnait, à un rabais extraordinaire (on achetait la farine en gros), cet excellent pain de ménage, salubre et nourrissant, mélange de pur froment et de seigle, si préférable à ce pain blanc et léger qui n’obtient souvent ses qualités qu’à l’aide de substances malfaisantes.

 

– Bonjour, madame Bertrand, dit gaiement Agricol à une digne matrone qui contemplait gravement les lentes évolutions de plusieurs tournebroches dignes des noces de Gamache, tant ils étaient glorieusement chargés de morceaux de bœuf, de mouton et de veau, qui commençaient à prendre une couleur d’un brun doré des plus appétissantes ; bonjour, madame Bertrand, reprit Agricol ; selon le règlement, je ne dépasse pas le seuil de la cuisine ; je veux seulement la faire admirer à mademoiselle, qui est arrivée ici depuis peu de jours.

 

– Admirez, mon garçon, admirez… et surtout voyez comme cette marmaille est sage et travaille bien…

 

Et, ce disant, la matrone indique du bout de la grande cuiller de lèchefrite qui lui servait de sceptre une quinzaine de marmots des deux sexes, assis autour d’une table, profondément absorbés dans l’exercice de leurs fonctions, qui consistaient à pelurer les pommes de terre et à éplucher des herbes.

 

– Nous aurons donc un vrai festin de Balthazar, madame Bertrand ? demanda Agricol en riant.

 

– Ma foi ! un vrai festin comme toujours, mon garçon… Voilà la carte du dîner d’aujourd’hui : bonne soupe de légumes au bouillon, bœuf rôti avec des pommes de terre autour, salade, fruits, fromage, et pour extra du dimanche des tourtes au raisiné que fait la mère Denis à la boulangerie et, c’est le cas de le dire, à cette heure le four chauffe.

 

– Ce que vous me dites là, madame Bertrand, me met furieusement en appétit, dit gaiement Agricol. Du reste, on s’aperçoit bien quand c’est votre tour d’être de cuisine, ajouta-t-il d’un air flatteur.

 

– Allez, allez, grand moqueur ! dit gaiement le cordon bleu de service.

 

– C’est encore cela qui m’étonne tant, monsieur Agricol, dit Angèle à Agricol en continuant de marcher à côté de lui, c’est de comparer la nourriture si insuffisante, si malsaine, des ouvriers de notre pays, à celle que l’on a ici.

 

– Et pourtant nous ne dépensons pas plus de vingt-cinq sous par jour, pour être beaucoup mieux nourris que nous ne le serions pour trois francs à Paris.

 

– Mais c’est à n’y pas croire, monsieur Agricol. Comment est-ce donc possible ?

 

– C’est toujours grâce à la baguette de M. Hardy ! Je vous expliquerai cela tout à l’heure.

 

– Ah ! que j’ai aussi d’impatience de le voir, M. Hardy !

 

– Vous le verrez bientôt, peut-être aujourd’hui ; car on l’attend d’un moment à l’autre. Mais tenez, voici le réfectoire que vous ne connaissez pas, puisque votre famille, comme d’autres ménages, a préféré se faire apporter à manger chez elle… Voyez donc quelle belle pièce… et si gaie sur le jardin, en face de la fontaine !

 

En effet, c’était une vaste salle bâtie en forme de galerie et éclairée par dix fenêtres ouvrant sur le jardin ; des tables recouvertes de toile cirée bien luisante étaient rangées près des murs : de sorte que, pendant l’hiver, cette pièce servait le soir, après les travaux, de salle de réunion et de veillée, pour les ouvriers qui préféraient passer la soirée en commun au lieu de la passer seuls chez eux ou en famille. Alors dans cette immense salle, bien chauffée par le calorifère, brillamment éclairée au gaz, les uns lisaient, d’autres jouaient aux cartes, ceux-là causaient ou s’occupaient de menus travaux.

 

– Ce n’est pas tout, dit Agricol à la jeune fille, vous trouverez, j’en suis sûr, cette pièce encore plus belle lorsque vous saurez que le jeudi et le dimanche elle se transforme en salle de bal, et le mardi et le samedi soir en salle de concert.

 

– Vraiment !…

 

– Certainement, répondit fièrement le forgeron. Nous avons parmi nous des musiciens exécutants, très capables de faire danser ; de plus, deux fois la semaine, nous chantons presque tous en chœur, hommes, femmes, enfants[10]. Malheureusement, cette semaine, quelques troubles survenus dans la fabrique ont empêché nos concerts.

 

– Autant de voix ! cela doit être superbe.

 

– C’est très beau, je vous assure… M. Hardy a toujours beaucoup encouragé chez nous cette distraction d’un effet si puissant, dit-il, et il a raison, sur l’esprit et sur les mœurs. Pendant un hiver, il a fait venir ici, à ses frais, deux élèves du célèbre M. Wilhem ; et, depuis, notre école a fait de grand progrès. Vraiment, je vous assure, mademoiselle Angèle, que, sans nous flatter, c’est quelque chose d’assez émouvant que d’entendre environ deux cents voix diverses chanter en chœur quelque hymne au travail ou à la liberté… Vous entendez cela, et vous trouverez, j’en suis sûr qu’il y a quelque chose de grandiose, et pour ainsi dire d’élevant pour le cœur, dans l’accord fraternel de toutes ces voix se fondant en un seul son, grave, sonore et imposant.

 

– Oh ! je le crois ; quel bonheur d’habiter ici ! Il n’y a que des joies, car le travail ainsi mélangé de plaisirs devient un bonheur.

 

– Hélas ! il y a ici comme partout des larmes et des douleurs, dit tristement Agricol. Voyez-vous là… ce bâtiment isolé, bien exposé ?

 

– Oui, quel est-il ?

 

– C’est notre salle de malades… Heureusement, grâce à notre régime sain et salubre, elle n’est pas souvent au complet ; une cotisation annuelle nous permet d’avoir un très bon médecin ; de plus, une caisse de secours mutuels est organisée de telle sorte qu’en cas de maladie chacun de nous reçoit les deux tiers de ce qu’il reçoit en santé.

 

– Comme tout cela est bien entendu ! Et là-bas, monsieur Agricol, de l’autre côté de la pelouse ?

 

– C’est la buanderie et le lavoir d’eau courante, chaude et froide, et puis, sous ce hangar, est le séchoir ; plus loin, les écuries et les greniers de fourrage pour les chevaux du service de la fabrique.

 

– Mais, enfin, monsieur Agricol, allez-vous me dire le secret de toutes ces merveilles ?

 

– En dix minutes vous allez comprendre cela, mademoiselle.

 

Malheureusement la curiosité d’Angèle fut à ce moment déçue : la jeune fille se trouvait avec Agricol près d’une barrière à claire voie servant de clôture au jardin, du côté de la grande allée qui séparait les ateliers de la maison commune. Tout à coup, une bouffée de vent apporta le bruit très lointain de fanfares guerrières et d’une musique militaire ; puis on entendit le galop retentissant de deux chevaux qui s’approchaient rapidement, et bientôt arriva, monté sur un beau cheval noir à longue queue flottante et à la housse cramoisie, un officier général ; ainsi que sous l’Empire, il portait des bottes à l’écuyère et une culotte blanche ; son uniforme bleu étincelait de broderie d’or, le grand cordon rouge de la Légion d’honneur était passé sur son épaulette droite quatre fois étoilée d’argent, et son chapeau largement bordé d’or était garni de plumes blanches, distinction réservée aux maréchaux de France. On ne pouvait voir un homme de guerre d’une tournure plus martiale, plus chevaleresque, et plus fièrement campé sur son cheval de bataille.

 

Au moment où le maréchal Simon, car c’était lui, arrivait devant Angèle et Agricol, il arrêta brusquement sa monture sur ses jarrets, en descendit lestement, et jeta ses rênes d’or à un domestique en livrée qui le suivait à cheval.

 

– Où faudra-t-il attendre monsieur le duc ? demanda le palefrenier.

 

– Au bout de l’allée, dit le maréchal.

 

Et se découvrant avec respect, il s’avança vivement, le chapeau à la main, au-devant d’une personne qu’Angèle et Agricol ne voyaient pas encore. Cette personne parut bientôt au détour de l’allée : c’était un vieillard à la figure énergique et intelligente : il portait une blouse fort propre, une casquette de drap sur ses longs cheveux blancs, et les mains dans ses poches, il fumait paisiblement une vieille pipe d’écume de mer.

 

– Bonjour, mon bon père, dit respectueusement le maréchal en embrassant avec effusion le vieil ouvrier, qui, après lui avoir rendu tendrement son étreinte, lui dit, voyant qu’il conservait son chapeau à la main :

 

– Couvre-toi donc, mon garçon… Mais comme te voilà beau ! ajouta-t-il en souriant.

 

– Mon père, c’est que je viens d’assister à une revue tout près d’ici… et j’ai profité de cette occasion pour être plus tôt près de vous.

 

– Ah ça ! est-ce que l’occasion m’empêchera d’embrasser mes petites filles comme tous les dimanches ?

 

– Non, mon père, elles vont venir en voiture, Dagobert les accompagnera.

 

– Mais… qu’as-tu donc ? Tu sembles soucieux.

 

– C’est qu’en effet, mon père, dit le maréchal d’un air péniblement ému, j’ai de graves choses à vous apprendre.

 

– Viens chez moi, alors, dit le vieillard assez inquiet.

 

Et le maréchal et son père disparurent au tournant de l’allée. Angèle était restée si stupéfaite de ce que ce brillant officier général, qu’on appelait M. le duc, avait pour père un vieil ouvrier en blouse, que, regardant Agricol d’un air interdit, elle lui dit :

 

– Comment ! monsieur Agricol… ce vieil ouvrier…

 

– Est le père de M. le maréchal duc de Ligny, l’ami… oui, je puis le dire, ajouta Agricol d’une voix émue, l’ami de mon père à moi, qui a fait la guerre pendant vingt ans sous ses ordres.

 

– Être si haut et se montrer si respectueux, si tendre pour son père ! dit Angèle. Le maréchal doit avoir un bien noble cœur, mais comment laisse-t-il son père ouvrier ?

 

– Parce que le père Simon ne quitterait son état et sa fabrique pour rien au monde, il est né ouvrier, il veut mourir ouvrier, quoiqu’il ait pour fils un duc, un maréchal de France.

 

III. Le secret.

Après que l’étonnement fort naturel qu’Angèle avait éprouvé à l’arrivée du maréchal Simon fut dissipé, Agricol lui dit en souriant :

 

– Je ne voudrais pas, mademoiselle Angèle, profiter de cette circonstance pour m’épargner de vous dire le secret de toutes les merveilles de notre maison commune.

 

– Oh ! je ne vous aurais pas non plus laissé manquer à votre promesse, monsieur Agricol, répondit Angèle ; ce que vous m’avez déjà dit m’intéresse trop pour cela.

 

– Écoutez-moi donc, mademoiselle, M. Hardy, en véritable magicien, a prononcé trois mots cabalistiques : – ASSOCIATION, – COMMUNAUTÉ, – FRATERNITÉ. Nous avons compris le sens de ces paroles, et les merveilles que vous voyez ont été créées, à notre grand avantage, et aussi, je vous le répète, au grand avantage de M. Hardy.

 

– C’est toujours cela qui me paraît extraordinaire, monsieur Agricol.

 

– Supposez, mademoiselle, que M. Hardy, au lieu d’être ce qu’il est, eût été seulement un spéculateur au cœur sec, ne connaissant que le produit, se disant : « Pour que ma fabrique me rapporte beaucoup, que faut-il ? Main-d’œuvre parfaite, grande économie de matières premières, parfait emploi du temps des ouvriers, en un mot, économie de fabrication afin de produire à très bon marché ; excellence des produits afin de vendre très cher… »

 

– Certainement, monsieur Agricol, un fabricant ne peut exiger davantage.

 

– Eh bien, mademoiselle, ces exigences eussent été satisfaites… ainsi qu’elles l’ont été ; mais comment ? Le voici : M. Hardy, seulement spéculateur, se serait d’abord dit : « Éloignés de ma fabrique, les ouvriers, pour s’y rendre, peineront, se levant plus tôt, ils dormiront moins, prendre sur le sommeil si nécessaire aux travailleurs, mauvais calcul : ils s’affaiblissent, l’ouvrage s’en ressent ; puis l’intempérie des saisons empirera cette longue course ; l’ouvrier arrivera mouillé, frissonnant de froid, énervé avant le travail, et alors… quel travail ! »

 

– Cela est malheureusement vrai, monsieur Agricol, quand à Lille j’arrivais toute mouillée d’une pluie froide à la manufacture, j’en tremblais quelquefois toute la journée à mon métier.

 

– Aussi, mademoiselle Angèle, le spéculateur dira : « Loger mes ouvriers à la porte de ma fabrique c’est obvier à cet inconvénient. Calculons : l’ouvrier marié paye en moyenne, dans Paris, deux cent cinquante francs par an[11], une ou deux mauvaises chambres et un cabinet, le tout obscur, étroit, malsain, dans quelque rue noire et infecte ; là il vit entassé avec sa famille ; aussi quelles santés délabrées ! toujours fiévreux, toujours chétifs ; et quel travail attendre d’un fiévreux, d’un chétif ? Quant aux ouvriers garçons, ils payent un logement moins grand, mais aussi insalubre, environ cent cinquante francs. Or, additionnons : j’emploie cent quarante-six ouvriers mariés ; ils payent donc à eux tous, pour leur affreux taudis, trente-six mille cinq cents francs par an ; d’autre part, j’emploie cent quinze ouvriers garçons qui payent aussi par an dix-sept mille deux cent quatre-vingt francs, total environ cinquante mille francs de loyer, le revenu d’un million.

 

– Mon Dieu, monsieur Agricol, quelle grosse somme font pourtant tous ces petits mauvais loyers réunis !

 

– Vous voyez, mademoiselle, cinquante mille francs par an ! Le prix d’un logement de millionnaire ; alors, que se dit notre spéculateur ? « Pour décider mes ouvriers à abandonner leur demeure à Paris, je leur ferai d’énormes avantages. J’irai jusqu’à réduire de moitié le prix de leur loyer, et, au lieu de chambres malsaines, ils auront des appartements vastes, bien aérés, bien exposés et facilement chauffés et éclairés à peu de frais ; ainsi, cent quarante-six ménages me payant seulement cent vingt-cinq francs de loyer, et cent quinze garçons soixante-quinze francs, j’ai un total de vingt-six à vingt-sept mille francs… Un bâtiment assez vaste pour loger tout ce monde me coûtera tout au plus cinq cent mille francs[12]. J’aurai donc mon argent placé au moins à cinq pour cent, et parfaitement assuré, puisque les salaires me garantiront le prix du loyer. »

 

– Ah ! monsieur Agricol, je commence à comprendre comment il peut être quelquefois avantageux de faire le bien, même dans un intérêt d’argent.

 

– Et moi je suis presque certain, mademoiselle, qu’à la longue les affaires faites avec droiture et loyauté sont toujours bonnes. Mais revenons à notre spéculateur. « Voici donc, dira-t-il, mes ouvriers établis à la porte de ma fabrique, bien logés, bien chauffés, et arrivant toujours vaillants à l’atelier. Ce n’est pas tout… l’ouvrier anglais, qui mange de bon bœuf, qui boit de bonne bière, fait, à temps égal, deux fois le travail de l’ouvrier français[13], réduit à une détestable nourriture plus débilitante que confortante, grâce à l’empoisonnement des denrées. Mes ouvriers travailleraient donc beaucoup plus s’ils mangeaient beaucoup mieux. Comment faire, sans y mettre du mien ? Mais j’y songe le régime des casernes, des pensions et même des prisons, qu’est-il ? la mise en commun des ressources individuelles, qui procurent ainsi une somme de bien-être impossible à réaliser sans cette association. Or, si mes deux cent soixante ouvriers, au lieu de faire deux cent soixante cuisines détestables, s’associent pour n’en faire qu’une pour tous, mais très bonne, grâce à des économies de toute sorte, quel avantage pour moi… et pour eux ! Deux ou trois ménagères suffiraient chaque jour, aidées par des enfants, à préparer les repas : au lieu d’acheter le bois, le charbon, par fractions et de le payer le double de sa valeur, l’association de nos ouvriers ferait, sous ma garantie (leurs salaires me garantiraient à mon tour), de grands approvisionnements de bois, de farine, de beurre, d’huile, de vin, etc., en s’adressant directement aux producteurs[14]. Ainsi ils payeraient trois ou quatre sous la bouteille d’un vin pur et sain, au lieu de payer douze ou quinze sous un breuvage empoisonné. Chaque semaine l’association achèterait sur pied un bœuf et quelques moutons, les ménagères feraient le pain, comme à la campagne ; enfin, avec ces ressources, de l’ordre et de l’économie, mes ouvriers auraient, pour vingt-cinq sous par jour, une nourriture salubre, agréable et suffisante. »

 

– Ah ! tout s’explique maintenant, monsieur Agricol !

 

– Ce n’est pas tout, mademoiselle ; continuant le rôle du spéculateur au cœur sec, il se dit : « Voici mes ouvriers bien logés, bien chauffés, bien nourris avec une économie de moitié, qu’ils soient aussi bien chaudement vêtus, leur santé a toute chance d’être parfaite, et la santé, c’est le travail. L’association achètera donc en gros et au prix de fabrique (toujours sous ma garantie que le salaire m’assure) de chaudes et solides étoffes, de bonnes et fortes toiles, qu’une partie des femmes d’ouvriers confectionneront en vêtements aussi bien que des tailleurs. Enfin, la fourniture des chaussures et des coiffures étant considérable, l’association obtiendra un rabais notable de l’entrepreneur. » Eh bien ! mademoiselle Angèle, que dites-vous de notre spéculateur ?

 

– Je dis, monsieur Agricol, répondit la jeune fille avec une admiration naïve, que c’est à n’y pas croire ; et cela est si simple cependant !

 

– Sans doute, rien de plus simple que le bien, que le beau, et ordinairement on n’y songe guère. Remarquez aussi que notre homme ne parle absolument qu’au point de vue de son intérêt privé… Ne considérant que le côté matériel de la question, comptant pour rien l’habitude de fraternité, d’appui, de solidarité, qui naît inévitablement de la vie commune, ne réfléchissant pas que le bien-être moralise et adoucit le caractère de l’homme, ne se disant pas que les forts doivent appui et enseignement aux faibles, ne songeant pas qu’après tout l’homme honnête, actif et laborieux a droit, positivement droit, à exiger de la société du travail et un salaire proportionné aux besoins de sa condition… non, notre spéculateur ne pense qu’au produit brut ; eh bien ! vous le voyez non seulement il place sûrement son argent en maisons à cinq pour cent, mais il trouve de grands avantages au bien-être matériel de ses ouvriers.

 

– C’est juste, monsieur Agricol.

 

– Et que diriez-vous donc, mademoiselle, quand je vous aurai prouvé que notre spéculateur a aussi un grand avantage à donner à ses ouvriers, en outre de leur salaire régulier, une part proportionnelle dans ses bénéfices ?

 

– Cela me paraît plus difficile, monsieur Agricol.

 

– Écoutez-moi quelques minutes encore, et vous serez convaincue.

 

En conversant ainsi, Angèle et Agricol étaient arrivés près de la porte du jardin de la maison commune.

 

Une femme âgée, vêtue très simplement, mais avec soin, s’approcha d’Agricol et lui dit :

 

– M. Hardy est-il de retour à sa fabrique, monsieur ?

 

– Non, madame, mais on l’attend d’un moment à l’autre.

 

– Aujourd’hui, peut-être ?

 

– Aujourd’hui ou demain, madame.

 

– On ne sait pas à quelle heure il sera ici, monsieur ?

 

– Je ne crois pas qu’on le sache, madame ; mais le portier de la fabrique, qui est aussi le portier de la maison de M. Hardy, pourra peut-être vous en instruire.

 

– Je vous remercie, monsieur.

 

– À votre service, madame.

 

– Monsieur Agricol, dit Angèle lorsque la femme qui venait d’interroger le forgeron fut éloignée, ne trouvez-vous pas que cette dame était bien pâle et avait l’air bien ému ?

 

– Je l’ai remarqué comme vous, mademoiselle ; il m’a semblé voir rouler une larme dans ses yeux.

 

– Oui, elle avait l’air d’avoir pleuré. Pauvre femme ! peut-être vient-elle demander quelques secours à M. Hardy… Mais qu’avez-vous, monsieur Agricol, vous semblez tout pensif ?

 

Agricol pressentait vaguement que la visite de cette femme âgée, à la figure si triste, devait avoir quelque rapport avec l’aventure de la jeune et jolie dame blonde qui trois jours auparavant était venue si éplorée, si émue, demander des nouvelles de M. Hardy, et qui avait appris peut-être trop tard qu’elle avait été suivie et espionnée.

 

– Pardonnez-moi, mademoiselle, dit Agricol à Angèle, mais la présence de cette femme me rappelait une circonstance dont je ne puis malheureusement pas vous parler, car ce n’est pas mon secret à moi seul.

 

– Oh ! rassurez-vous, monsieur Agricol, répondit la jeune fille en souriant, je ne suis pas curieuse, et ce que vous m’apprenez m’intéresse tant que je ne désire pas vous entendre parler d’autre chose.

 

– Eh bien donc, mademoiselle, quelques mots encore, et vous serez, comme moi, au courant de tous les secrets de notre association…

 

– Je vous écoute, monsieur Agricol.

 

– Parlons toujours au point de vue du spéculateur intéressé. Il se dit : « Voici mes ouvriers dans les meilleures conditions pour travailler beaucoup ; maintenant, pour obtenir de gros bénéfices, que faire ? Fabriquer à bon marché, vendre très cher. Mais pas de bon marché sans l’économie de matières premières, sans la perfection des procédés de fabrication, sans la célérité du travail. Or, malgré ma surveillance, comment empêcher mes ouvriers de prodiguer la matière ? comment les engager, chacun dans sa spécialité, à chercher des procédés plus simples, moins onéreux ? »

 

– C’est vrai, monsieur Agricol, comment faire ?

 

– « Et ce n’est pas tout, dira notre homme ; pour vendre, très cher mes produits, il faut qu’ils soient irréprochables, excellents. Mes ouvriers font suffisamment bien ; ce n’est pas assez : il faut qu’ils fassent des chefs-d’œuvre. »

 

– Mais, monsieur Agricol, une fois leur tâche suffisamment accomplie, quel intérêt auraient les ouvriers de se donner beaucoup de mal pour la fabrique des chefs-d’œuvre ?

 

– C’est le mot, mademoiselle Angèle, QUEL INTÉRÊT ont-ils ? Notre spéculateur aussi se dit bientôt : « Que mes ouvriers aient intérêt à économiser la matière première, intérêt à bien employer leur temps, intérêt à trouver des procédés de fabrication meilleurs, intérêt à ce que ce qui sort de leurs mains soit un chef-d’œuvre… alors mon but est atteint. Eh bien, intéressons mes ouvriers dans les bénéfices que me procureront leur économie, leur activité, leur zèle, leur habileté : mieux ils fabriqueront, mieux je vendrai : meilleure sera leur part et la mienne aussi. »

 

– Ah ! maintenant je comprends, monsieur Agricol.

 

– Et notre spéculateur spéculait bien ; avant d’être intéressé, l’ouvrier se disait : « Peu m’importe, à moi, qu’à la journée je fasse plus, qu’à la tache je fasse mieux ? Que m’en revient-il ? Rien ! Eh bien, à strict salaire, strict devoir. Maintenant, au contraire, j’ai intérêt à avoir du zèle, de l’économie. Oh ! alors, tout change ; je redouble d’activité, je stimule celle des autres ; un camarade est-il paresseux, cause-t-il un dommage quelconque à la fabrique, j’ai le droit de lui dire : « Frère, nous souffrons tous plus ou moins de ta fainéantise ou du tort que tu fais à la chose commune. »

 

– Et alors, comme l’on doit travailler avec ardeur, avec courage, avec espérance, monsieur Agricol !

 

– C’est bien là-dessus qu’a compté notre spéculateur ; et il se dira encore : « Des trésors d’expérience, de savoir pratique, sont souvent enfouis dans les ateliers, faute de bon vouloir, d’occasion ou d’encouragement ; d’excellents ouvriers, au lieu de perfectionner, d’innover comme ils le pourraient, suivent indifféremment la routine… Quel dommage ! car un homme intelligent, occupé toute sa vie d’un travail spécial, doit découvrir à la longue mille moyens de faire mieux ou plus vite ; je fonderai donc une sorte de comité consultatif, j’y appellerai mes chefs d’atelier et mes ouvriers les plus habiles ; notre intérêt est maintenant commun ; il jaillira nécessairement de vives lumières de ce foyer d’intelligences pratiques… » Le spéculateur ne se trompe pas ; bientôt frappé des ressources incroyables, des mille procédés nouveaux, ingénieux, parfaits tout à coup révélés par les travailleurs : « Mais malheureux ! s’écria-t-il, vous saviez cela et vous ne me le disiez pas ? Ce qui me coûte disons cent francs à fabriquer ne m’en aurait coûté que cinquante, sans compter une énorme économie de temps. – Mon bourgeois, répondit l’ouvrier, qui n’est pas plus bête qu’un autre, quel intérêt avais-je, moi, à ce que vous fassiez ou non une économie de cinquante pour cent sur ceci ou sur cela ? Aucun. À cette heure, c’est autre chose ; vous me donnez, outre mon salaire, une part dans vos bénéfices, vous me relevez à mes propres yeux en consultant mon expérience, mon savoir ; au lieu de me traiter comme une espèce inférieure, vous entrez en communion avec moi ; il est de mon intérêt, il est de mon devoir de vous dire ce que je sais et de tâcher d’acquérir encore. » Et voilà, mademoiselle Angèle, comment le spéculateur organiserait des ateliers à faire honte et envie à ses concurrents. Maintenant, si, au lieu de ce calculateur au cœur sec, il s’agissait d’un homme qui, joignant à la science des chiffres les tendres et généreuses sympathies d’un cœur évangélique et l’élévation d’un esprit éminent, étendrait son ardente sollicitude non seulement sur le bien-être matériel, mais sur l’émancipation morale des ouvriers, cherchant par tous les moyens possibles à développer leur intelligence, à rehausser leur cœur, et qui, fort de l’autorité que lui donneraient ses bienfaits, sentant surtout que celui-là de qui dépend le bonheur ou le malheur de trois cents créatures humaines a aussi charge d’âmes, guiderait ceux qu’il n’appellerait plus ses ouvriers, mais ses frères, dans les voies les plus droites, les plus nobles, tâcherait de faire naître en eux le goût de l’instruction, des arts, qui les rendrait enfin heureux et fiers d’une condition qui n’est souvent acceptée par d’autres qu’avec des larmes de malédiction et de désespoir… eh bien, mademoiselle Angèle, cet homme c’est… Mais tenez, mon Dieu !… il ne pouvait arriver parmi nous qu’au milieu d’une bénédiction… le voilà… c’est M. Hardy !

 

– Ah ! monsieur Agricol, dit Angèle émue en essuyant ses larmes, c’est les mains jointes de reconnaissance qu’il faudrait le recevoir.

 

– Tenez… voyez si cette noble et douce figure n’est pas l’image de cette âme admirable.

 

En effet, une voiture de poste, où se trouvait M. Hardy avec M. de Blessac, l’indigne ami qui le trahissait d’une manière si infâme, entrait à ce moment dans la cour de la fabrique.

 

* * * * *

 

Quelques mots seulement sur les faits que nous venons d’essayer d’exposer dramatiquement, et qui se rattachent à l’organisation du travail ; question capitale, dont nous nous occuperons encore avant la fin de ce livre. Malgré les discours plus ou moins officiels des gens plus ou moins SÉRIEUX (il nous semble que l’on abuse un peu de cette lourde épithète) sur la PROSPÉRITÉ DU PAYS, il est un fait hors de toute discussion : à savoir que jamais les classes laborieuses de la société n’ont été plus misérables ; car jamais les salaires n’ont été moins en rapport avec les besoins pourtant plus que modestes des travailleurs.

 

Une preuve irrécusable de ce que nous avançons, c’est la tendance progressive des classes riches à venir en aide à ceux qui souffrent si cruellement. Les crèches, les maisons de refuge pour les enfants pauvres, les fondations philanthropiques, etc., démontrent assez que les heureux du monde pressentent que, malgré les assurances officielles à l’endroit de la prospérité générale, des maux terribles, menaçants, fermentent au fond de la société. Si généreuses que soient ces tentatives isolées, individuelles, elles sont, elles doivent être plus qu’insuffisantes. Les gouvernants seuls pourraient prendre une initiative efficace… mais ils s’en garderont bien. Les gens sérieux discutent sérieusement l’importance de nos relations diplomatiques avec le Monomotapa, ou toute autre affaire aussi sérieuse, et ils abandonnent aux chances de la commisération privée, au hasard du bon ou du mauvais vouloir des capitalistes et des fabricants, le sort de plus en plus déplorable de tout un peuple immense, intelligent, laborieux, s’éclairant de plus en plus sur ses droits et sur sa force, mais si affamé par les désastres d’une impitoyable concurrence qu’il manque même souvent du travail dont il a peine à vivre ! Soit… les gens sérieux ne daignent pas songer à ces formidables misères… Les hommes d’État sourient de pitié à la seule pensée d’attacher leur nom à une initiative qui les entourerait d’une popularité bienfaisante et féconde. Soit… tous préfèrent attendre le moment où la question sociale éclatera comme la foudre… Alors… au milieu de cette effrayante commotion qui ébranlera le monde, on verra ce que deviendront les questions sérieuses et les hommes sérieux de ce temps-ci. Pour conjurer, ou du moins pour reculer peut-être ce sinistre avenir, c’est donc encore aux sympathies privées qu’il faut s’adresser, au nom du bonheur, au nom de la tranquillité, au nom du salut de tous…

 

Nous l’avons dit il y a longtemps : SI LES RICHES SAVAIENT !!! Eh bien, répétons-le, à la louange de l’humanité, lorsque les riches savent, ils font souvent le bien avec intelligence et générosité. Tâchons de leur démontrer, à eux et à ceux-là aussi de qui dépend le sort d’une foule innombrable de travailleurs, qu’ils peuvent être bénis, adorés, pour ainsi dire, sans bourse délier.

 

Nous avons parlé des maisons communes où les ouvriers trouveraient à des prix minimes les logements salubres et bien chauffés. Cette excellente institution était sur le point de se réaliser en 1829, grâce aux charitables intentions de Mlle Amélie de Virolles. À cette heure, en Angleterre lord Ashley s’est mis à la tête d’une compagnie qui se propose le même but, et qui offrira aux actionnaires un minimum de quatre pour cent d’intérêt garanti.

 

Pourquoi ne suivrait-on pas en France un pareil exemple, exemple qui aurait de plus l’avantage de donner aux classes pauvres les premiers rudiments et les premiers moyens d’association ? Les immenses avantages de la vie commune sont évidents, ils frappent tous les esprits ; mais le peuple est hors d’état de fonder les établissements indispensables à ces communautés. Quels immenses services rendrait donc le riche en mettant les travailleurs à même de jouir de ces précieux avantages ! Que lui importerait de faire construire une maison de rapport qui offrît un logement salubre à cinquante ménages, pourvu que son revenu fût assuré ? et il serait très facile de le lui garantir.

 

Pourquoi l’institut, qui donne annuellement pour sujets de concours aux jeunes architectes des plans de palais, d’églises, de salles de spectacle, etc., ne demanderait-il pas quelquefois le plan d’un grand établissement destiné au logement des classes laborieuses, qui devrait réunir toutes les conditions d’économie et de salubrité désirables ?

 

Pourquoi le conseil municipal de Paris, dont l’excellent vouloir, dont la paternelle sollicitude pour des classes souffrantes, se sont tant de fois admirablement manifestés, n’établirait-il pas dans les arrondissements populeux des maisons communes modèles où l’on ferait les premières applications de la vie en commun ? Le désir d’être admis dans ces établissements serait un puissant levier d’émulation, de moralisation, et aussi une consolante espérance… pour les travailleurs… Or, c’est quelque chose que l’espérance. La ville de Paris ferait ainsi un bon placement, une bonne action, et son exemple déciderait peut-être les gouvernants à sortir de leur impitoyable indifférence.

 

Pourquoi enfin les capitalistes qui fondent des manufactures ne profiteraient-ils pas de cet enseignement pour joindre des maisons communes d’ouvriers à leurs usines ou à leurs fabriques ?

 

Il s’ensuivrait pour les fabricants eux-mêmes un avantage très considérable dans ces temps de concurrence désespérée. Voici comment : la réduction du salaire est d’autant plus funeste, d’autant plus intolérable pour l’ouvrier, qu’elle l’oblige à se priver souvent des objets de première nécessité : or, si en vivant isolément, trois francs lui suffisent à peine pour vivre, et que le fabricant lui facilite le moyen de vivre avec trente sous grâce à l’association, le salaire de l’artisan pourra, dans un moment de crise commerciale, être réduit de moitié, sans qu’il ait trop à souffrir de cette diminution, encore préférable au chômage, et le fabricant ne sera pas obligé de suspendre ses travaux.

 

Nous espérons avoir démontré l’avantage, l’utilité, la facilité d’une fondation de maisons communes d’ouvriers.

 

Nous avons ensuite posé ceci : Qu’il serait non seulement de la plus rigoureuse équité que le travailleur participât aux bénéfices, fruit de son labeur et de son intelligence, mais que cette juste répartition profiterait même au fabricant.

 

Ici il ne s’agit que d’hypothèses, de projets, parfaitement réalisables d’ailleurs, il s’agit de faits accomplis. Un de nos meilleurs amis, très grand industriel, dont le cœur vaut l’esprit, a créé un comité consultatif d’ouvriers et les a appelés (en outre de leur salaire) à jouir d’une part proportionnelle dans les bénéfices de son exploitation ; déjà les résultats ont dépassé ses espérances. Afin d’entourer cet exemple excellent de toutes les facilités possibles d’exécution dans le cas où quelques esprits à la fois sages et généreux voudraient l’imiter, nous donnons en note les bases de cette organisation[15].

 

Jusqu’à présent, le travailleur n’a eu qu’une part minime, insuffisante à ses besoins ; ne serait-il pas juste, humain, de le rétribuer mieux, et cela directement ou indirectement, soit en lui facilitant le bien-être que procure l’association, soit en lui donnant une part dans les bénéfices dus en partie à ses labeurs ? En admettant même, au pis-aller, et vu les détestables effets de la concurrence anarchique, que cette augmentation de salaire dût diminuer quelque peu la part du capitaliste et de l’exploitant, ceux-ci ne feraient-ils pas encore non seulement une chose généreuse et équitable, mais une chose avantageuse, en mettant leur fortune, leur industrie à l’abri de tout bouleversement, puisqu’ils auraient ôté aux travailleurs tout légitime prétexte de trouble, de douloureuses et justes réclamations ?

 

En un mot, ceux-là nous paraissent toujours singulièrement sages qui assurent leurs biens contre l’incendie.

 

* * * * *

 

Nous l’avons dit : M. Hardy et M. de Blessac étaient arrivés à la fabrique.

 

Peu de temps après, on vit de loin, du côté de Paris, s’avancer un modeste petit fiacre se dirigeant aussi vers la fabrique. Dans ce fiacre se trouvait Rodin.

 

IV. Révélations.

Pendant la visite d’Angèle et d’Agricol à la maison commune, la bande des Loups, se recrutant sur la route d’un assez grand nombre d’habitués de cabarets, avait continué de marcher sur la fabrique, vers laquelle se dirigeait lentement le fiacre qui amenait Rodin de Paris.

 

M. Hardy, en descendant de voiture avec son ami, M. de Blessac, était entré dans le salon de la maison qu’il occupait auprès de la manufacture.

 

M. Hardy était d’une taille moyenne, élégante et frêle, qui annonçait une nature essentiellement nerveuse et impressionnable. Son front était large et ouvert, son teint pâle, ses yeux noirs, à la fois remplis de douceur et de pénétration, sa physionomie loyale, spirituelle et attrayante. Un seul mot peindra le caractère de M. Hardy : sa mère l’appelait la Sensitive ; c’était en effet une de ces organisations d’une finesse, d’une délicatesse exquises, aussi expansives, aussi aimantes que nobles et généreuses, mais d’une telle susceptibilité, qu’au moindre froissement elles se replient et se concentrent en elles-mêmes. Si l’on joint à cette excessive sensibilité un amour passionné pour les arts, une intelligence d’élite, des goûts essentiellement choisis, raffinés, et que l’on songe aux mille déceptions ou déloyautés sans nombre dont M. Hardy avait dû être victime dans la carrière industrielle, on se demande comment ce cœur si délicat, si tendre, n’avait pas été mille fois brisé dans cette lutte incessante contre les idées les plus impitoyables. M. Hardy avait en effet beaucoup souffert : forcé de suivre la carrière industrielle pour faire honneur à des affaires que son père, modèle de droiture et de probité, avait laissées un peu embarrassées, par suite des événements de 1815, il était parvenu à force de travail, de capacité, à atteindre une des positions les plus honorables de l’industrie ; mais, pour arriver à ce but, que d’ignobles tracasseries à subir, que de perfides concurrences à combattre, que de rivalités haineuses à lasser ! Impressionnable comme il l’était, M. Hardy eût mille fois succombé à ses fréquents accès d’indignation douloureuse contre la bassesse, de révolte amère contre l’improbité, sans le sage et ferme appui de sa mère ; de retour auprès d’elle, après une journée de lutte pénible ou de déceptions odieuses, il se trouvait tout à coup transporté dans une atmosphère d’une pureté si bienfaisante, d’une sérénité si radieuse, qu’il perdait presque à l’instant le souvenir des choses honteuses dont il avait été si cruellement froissé pendant le jour ; les déchirements de son cœur s’apaisaient au seul contact de la grande et belle âme de sa mère ; aussi son amour pour elle était-il une véritable idolâtrie. Lorsqu’il la perdit, il éprouva un de ces chagrins calmes, profonds, comme le sont les chagrins qui ne finissent jamais, et qui, faisant pour ainsi dire partie de notre vie, ont même parfois leurs jours de mélancolique douceur. Peu de temps après cet affreux malheur, M. Hardy se rapprocha davantage de ses ouvriers ; il avait toujours été juste et bon pour eux ; mais, quoique la place que sa mère laissait dans son cœur dût à jamais rester vide, il se sentit, pour ainsi dire, un redoublement d’affectuosité, éprouvant d’autant plus le besoin de voir autour de lui des gens heureux qu’il souffrait davantage ; bientôt les merveilleuses améliorations qu’il apporta au bien-être physique et moral de tout ce qui l’entourait, servirent, non de distraction, mais d’occupation à sa douleur. Peu à peu aussi il s’éloigna du monde et concentra sa vie dans trois affections : une amitié tendre, dévouée, qui semblait résumer toutes ses amitiés passées, un amour ardent et sincère comme un dernier amour, et un attachement paternel pour ses ouvriers… Ses jours se passaient donc au milieu de ce petit monde rempli de reconnaissance, de respect pour lui ; monde qu’il avait pour ainsi dire créé à son image à lui, afin d’y trouver un refuge contre les douloureuses réalités dont il avait horreur, et de ne s’entourer ainsi que d’êtres bons, intelligents, heureux et capables de répondre à toutes les nobles pensées qui lui devenaient pour ainsi dire de plus en plus vitales. Ainsi, après bien des chagrins, M. Hardy, arrivé à la maturité de l’âge, possédant un ami sincère, une maîtresse digne de son amour, et se sachant certain de l’attachement passionné de ses ouvriers, avait donc rencontré, à l’époque de ce récit, toute la somme de félicité à laquelle il pouvait prétendre depuis la mort de sa mère.

 

M. de Blessac, l’intime ami de M. Hardy, avait été longtemps digne de cette touchante et fraternelle affection ; mais l’on a vu par quel moyen diabolique le père d’Aigrigny et Rodin étaient parvenus à faire de M. de Blessac, jusqu’alors droit et sincère, l’instrument de leurs machinations.

 

Les deux amis, qui avaient un peu ressenti pendant la route la piquante vivacité du vent du nord, se réchauffaient à un bon feu allumé dans le petit salon de M. Hardy.

 

– Ah ! mon cher Marcel, je recommence décidément à vieillir, dit M. Hardy en souriant et s’adressant à M. de Blessac ; j’éprouve de plus en plus le besoin de revenir chez moi… Quitter mes habitudes me devient vraiment pénible, et je maudis tout ce qui m’oblige à sortir de cet heureux petit coin de terre.

 

– Et quand je pense, répondit M. de Blessac, ne pouvant s’empêcher de rougir légèrement, quand je pense, mon ami, que pour moi vous avez entrepris il y a quelque temps ce long voyage !

 

– Eh bien… mon cher Marcel, ne venez-vous pas de m’accompagner, à votre tour, dans une excursion qui sans vous eût été aussi ennuyeuse qu’elle a été charmante ?

 

– Mon ami, quelle différence ! j’ai contracté envers vous une dette que je ne pourrai jamais acquitter dignement.

 

– Allons donc ! mon cher Marcel… est-ce qu’entre nous il y a distinction du tien et du mien ? En fait de dévouement, est-ce qu’il n’est pas aussi doux, aussi bon de donner que de recevoir !

 

– Noble cœur… noble cœur !…

 

– Dites heureux cœur… oh ! oui, bien heureux des dernières affections pour lesquelles il bat…

 

– Et qui, grand Dieu ! mériterai le bonheur ici bas… si ce n’est vous, mon ami ?

 

– Ce bonheur, à qui le dois-je ? à ces affections que j’ai trouvées là, prêtes à me soutenir, lorsque, privé de l’appui de ma mère, qui était toute ma force, je me serais senti, j’avoue ma faiblesse, presque incapable de supporter l’adversité.

 

– Vous, mon ami, d’un caractère si ferme, si résolu pour faire le bien ? vous que j’ai vu lutter avec autant d’énergie que de courage pour amener le triomphe d’une idée honnête et équitable ?

 

– Oui, mais plus j’avance dans ma carrière, plus les choses laides, honteuses, me causent d’adversion, et moins je me sens la force de les affronter.

 

– S’il le fallait, vous auriez plus de courage, mon ami.

 

– Mon bon Marcel, reprit M. Hardy avec une émotion douce et contenue, bien souvent je vous l’ai dit : mon courage, c’était ma mère. Voyez-vous, ami, lorsque j’arrivais auprès d’elle le cœur déchiré par quelque horrible gratitude ou révolté par quelque fourberie sordide, et que, prenant mes deux mains entre ses mains vénérables, elle me disait de sa voix tendre et grave : « Mon cher enfant, c’est aux ingrats et aux fripons à être navrés ; plaignons les méchants ; oublions le mal ; ne songeons qu’au bien… » alors, ami, mon cœur, douloureusement contracté, s’épanouissait à la simple influence de cette parole maternelle, et chaque jour je trouvais auprès d’elle la force nécessaire pour recommencer le lendemain une lutte cruelle contre les tristes nécessités de ma condition : heureusement Dieu a voulu que, après avoir perdu cette mère chérie, j’aie pu rattacher ma vie à ces affections, sans lesquelles, je l’avoue, je me sentirais faible et désarmé, car vous ne sauriez croire, Marcel, l’appui, la force que je trouve en votre amitié.

 

– Ne parlons pas de moi, mon ami, reprit M. de Blessac en dissimulant son embarras. Parlons d’une autre affection presque aussi douce et aussi tendre que celle d’une mère.

 

– Je vous comprends, mon bon Marcel, reprit M. Hardy ; je n’ai rien pu vous cacher, puisque, dans une circonstance bien grave, j’ai eu recours aux conseils de votre amitié… Eh bien, oui… je crois que chaque jour de ma vie augmente encore mon adoration pour cette femme, la seule que j’aie passionnément aimée, la seule que maintenant j’aimerai jamais… Et puis, enfin… faut-il tout vous dire… ma mère, ignorant ce que Marguerite était pour moi, m’a fait si souvent son éloge, que cela rend cet amour presque sacré à mes yeux.

 

– Et puis, il y a des rapports si étranges entre le caractère de Mme de Noisy et le vôtre, mon ami… son idolâtrie pour sa mère surtout !

 

– C’est vrai, Marcel, cette abnégation de Marguerite a souvent fait mon tourment… Que de fois elle m’a dit avec sa franchise habituelle : « Je vous ai tout sacrifié… mais je vous sacrifierais à ma mère ! »

 

– Dieu merci ! mon ami, vous n’avez jamais à craindre de voir Mme de Noisy exposée à cette lutte cruelle… Sa mère a depuis longtemps renoncé, m’avez-vous dit, à l’idée de retourner en Amérique, où M. de Noisy, parfaitement insouciant de sa femme, paraît fixé pour toujours… Grâce au discret dévouement de cette excellente femme qui a élevé Marguerite, votre amour est entouré du plus profond mystère… Qui pourrait le troubler à cette heure ?

 

– Rien ! oh rien !… s’écria M. Hardy, j’ai même presque les garanties de sa durée…

 

– Que voulez-vous dire… mon ami ?…

 

– Je ne sais pas si je dois vous faire part…

 

– Ai-je été indiscret… mon ami ?…

 

– Vous, mon cher Marcel ?… le pouvez-vous penser ? dit M. Hardy d’un ton de reproche amical, non… c’est que je n’aime à vous conter mes bonheurs que lorsqu’ils sont complets… et il manque quelque chose encore à la certitude de certain charmant projet…

 

Un domestique, entrant à ce moment, dit à M. Hardy :

 

– Monsieur, il y a là un vieux monsieur qui désire vous parler pour affaire très pressée…

 

– Déjà !… dit M. Hardy avec une légère impatience. Vous permettez, mon ami ?…

 

Puis, à un mouvement que fit M. de Blessac pour se retirer dans une chambre voisine, M. Hardy reprit en souriant :

 

– Non, non, restez… votre présence hâtera l’entretien.

 

– Mais il s’agit d’affaires, mon ami ?

 

– Je les fais au grand jour, vous le savez…

 

Puis s’adressant au domestique :

 

– Priez ce monsieur d’entrer.

 

– Le postillon demande s’il peut s’en aller, dit le serviteur.

 

– Non, certes, il conduira M. de Blessac à Paris ; qu’il attende.

 

Le domestique sortit et rentra aussitôt, introduisant Rodin, que M. de Blessac ne connaissait pas, sa trahison ayant été négociée par un autre intermédiaire.

 

– Monsieur Hardy ? dit Rodin en saluant respectivement et en interrogeant tour à tour du regard les deux amis.

 

– C’est moi, monsieur, que voulez-vous ? répondit le fabricant avec bienveillance ; à l’aspect de ce vieil homme, humble et mal vêtu, il s’attendait à une demande de secours.

 

– Monsieur… François Hardy ? répéta Rodin, comme s’il eût voulu s’assurer de l’identité du personnage.

 

– J’ai eu l’honneur de vous dire que c’était moi, monsieur…

 

– J’aurais, monsieur, une communication particulière à vous faire, dit Rodin.

 

– Vous pouvez parler… monsieur est mon ami, dit M. Hardy en montrant M. de Blessac.

 

– Mais… c’est à vous seul… que je désirerais parler, monsieur, reprit Rodin.

 

M. de Blessac allait se retirer, lorsque M. Hardy d’un coup d’œil le retint et dit à Rodin avec bonté, craignant que la présence d’un tiers le blessât, s’il avait une aumône à implorer :

 

– Monsieur, permettez-moi de vous demander si c’est pour vous ou pour moi que vous désirez le secret de cet entretien ?

 

– C’est pour vous… monsieur… absolument pour vous, répondit Rodin.

 

– Alors, monsieur, dit M. Hardy assez étonné, vous pouvez parler… je n’ai pas de secret pour monsieur…

 

Après un moment de silence, Rodin reprit, en s’adressant à M. Hardy :

 

– Monsieur… vous êtes digne, je le sais, du grand bien que l’on dit de vous… et comme tel… vous méritez la sympathie de tout honnête homme.

 

– Je le crois… monsieur…

 

– Or, en honnête homme, je viens vous rendre un service.

 

– Et ce service… monsieur ?

 

– Je viens vous dévoiler une infâme trahison… dont vous avez été victime.

 

– Je crois que vous vous trompez, monsieur.

 

– J’ai les preuves de ce que j’avance.

 

– Les preuves ?

 

– Les preuves écrites… de la trahison que je viens dévoiler… je les ai là, répondit Rodin ; en un mot, un homme que vous avez cru votre ami vous a indignement trompé, monsieur.

 

– Et le nom de cet homme ?

 

– M. Marcel de Blessac, dit Rodin.

 

À ces mots, M. de Blessac tressaillit, devint livide, et resta foudroyé. À peine put-il murmurer d’une voix altérée :

 

– Monsieur…

 

M. Hardy, sans regarder son ami, sans s’apercevoir de son trouble effrayant, le saisit par la main et lui dit vivement :

 

– Silence… mon ami.

 

Puis l’œil étincelant d’indignation, en s’adressant à Rodin qu’il n’avait pas cessé de regarder en face, il lui dit d’un air de mépris écrasant :

 

– Ah !… vous accusez M. de Blessac ?

 

– Je l’accuse, répondit nettement Rodin.

 

– Le connaissez-vous ?

 

– Je ne l’ai jamais vu…

 

– Et que lui reprochez-vous ?… Et comment osez-vous dire qu’il m’a trahi ?

 

– Monsieur, deux mots, dit Rodin avec une émotion qu’il semblait contenir difficilement : un homme d’honneur qui voit un autre homme d’honneur sur le point d’être égorgé par un scélérat, doit-il, oui ou non, crier au meurtre ?

 

– Oui, monsieur ; mais quel rapport…

 

– À mes yeux, monsieur, certaines trahisons sont aussi criminelles que des meurtres… et je viens me mettre entre le bourreau et la victime…

 

– Vous connaissez sans doute l’écriture de M. de Blessac, dit Rodin.

 

– Oui monsieur…

 

– Lisez donc ceci…

 

Et Rodin tira de sa poche une lettre qu’il remit à M. Hardy. Jetant alors seulement et pour la première fois les yeux sur M. de Blessac, le fabricant recula d’un pas… épouvanté de la pâleur mortelle de cet homme, qui, pétrifié de honte, ne trouvait pas une parole, car il était loin d’avoir l’audacieuse effronterie de la trahison.

 

– Marcel !!! s’écria M. Hardy avec effroi et les traits bouleversés par ce coup imprévu. – Marcel !… comme vous êtes pâle !… vous ne répondez pas !

 

– Marcel !!… vous êtes M. de Blessac ! s’écria Rodin en feignant un étonnement douloureux. Ah ! monsieur… si j’avais su…

 

– Mais, vous n’entendez donc pas cet homme, Marcel ? s’écria M. Hardy. Il dit que vous m’avez trahi d’une manière infâme…

 

Et il saisit la main de M. de Blessac. Cette main était glacée.

 

– Oh ! mon Dieu !… dit M. Hardy en se reculant avec horreur. Il ne répond rien… rien…

 

– Puisque je me trouve en face de M. de Blessac, reprit Rodin, je suis obligé de lui demander s’il ose nier avoir adressé plusieurs lettres rue du Milieu-des-Ursins à Paris, sous le couvert de M. Rodin.

 

M. de Blessac resta muet.

 

M. Hardy, ne voulant pas encore croire à ce qu’il voyait, à ce qu’il entendait, ouvrit convulsivement la lettre que venait de lui remettre Rodin et en lut quelques lignes… entremêlant çà et là sa lecture d’exclamations qui peignaient sa douloureuse stupeur. Il n’eut pas besoin d’achever la lettre pour se convaincre de l’horrible trahison de M. de Blessac.

 

M. Hardy chancela, un moment ses sens l’abandonnèrent… à cette horrible découverte, il se sentit pris de vertige, la tête lui tourna au premier regard qu’il jeta dans cet abîme d’infamie. L’abominable lettre tomba de ses mains tremblantes. Mais bientôt l’indignation, le courroux, le mépris, succédant à cet accablement, il s’élança pâle, terrible sur M. de Blessac.

 

– Misérable !!! s’écria-t-il en faisant un geste menaçant.

 

Puis, s’arrêtant au moment de frapper, il dit avec un calme effrayant :

 

– Non… ce serait souiller ma main…

 

Et il ajouta en se tournant vers Rodin, qui s’était avancé vivement pour s’interposer :

 

– Ce n’est pas la joue d’un infâme… que je dois souffleter… c’est votre loyale main que je dois serrer, monsieur… car vous avez eu le courage de démasquer un traître et un lâche.

 

– Monsieur ! s’écria M. de Blessac éperdu de honte, je suis à vos ordres… et…

 

Il ne put achever. Un bruit de voix retentit derrière la porte, qui s’ouvrit violemment, et une femme âgée entra, malgré les efforts d’un domestique, en disant d’une voix altérée :

 

– Je vous dis qu’il faut qu’à l’instant je parle à votre maître…

 

À cette voix, à la vue de cette femme pâle, défaite, éplorée, M. Hardy oubliant M. de Blessac, Rodin, la trahison infâme, recula d’un pas, en s’écriant :

 

– Madame Duparc ! vous ici… qu’y a-t-il ?

 

– Ah ! monsieur… un grand malheur…

 

– Marguerite !… s’écria M. Hardy d’une voix déchirante.

 

– Elle est partie !… monsieur…

 

– Partie !… reprit M. Hardy aussi terrifié que si la foudre eût éclaté à ses pieds.

 

– Marguerite est partie ! répéta-t-il.

 

– Tout est découvert. Sa mère l’a emmenée… il y a trois jours ! dit la malheureuse femme d’une voix défaillante.

 

– Partie… Marguerite… Ça n’est pas vrai ! on me trompe !… s’écria M. Hardy.

 

Et sans rien entendre, éperdu, épouvanté, il se précipita hors de sa maison, courut à la remise, et, sautant dans sa voiture qui, attelée de chevaux de poste, attendait M. de Blessac, il dit au postillon :

 

– À Paris, ventre à terre !…

 

* * * * *

 

Au moment où la voiture s’élançait rapide comme l’éclair sur la route de Paris, le vent, assez violent, apporta le bruit lointain du chant de guerre des Loups, qui s’avançaient en hâte vers la fabrique.

 

V. L’attaque.

Lorsque M. Hardy eut quitté la fabrique, Rodin, qui ne s’attendait pas d’ailleurs à ce brusque départ, regagna lentement son fiacre ; mais, tout à coup il s’arrêta un moment et tressaillit d’aise et de surprise en voyant à quelque distance le maréchal Simon et son père se diriger vers une des ailes de la maison commune, car une circonstance fortuite avait jusqu’alors retardé l’entretien du père et fils.

 

– Très bien ! dit Rodin, de mieux en mieux, maintenant, pourvu que mon homme ait déniché et décidé cette petite Rose-Pompon.

 

Et Rodin se hâta d’aller rejoindre son fiacre. À cet instant, le vent, qui continuait à s’élever, apporta jusqu’à l’oreille du jésuite le bruit plus rapproché du chant de guerre des Loups. Après avoir un instant écouté attentivement cette rumeur lointaine, le pied sur le marchepied, Rodin dit, en s’asseyant dans la voiture :

 

– À l’heure qu’il est, le digne Josué Van Daël, de Java, ne se doute guère qu’en ce moment ses créances sur le baron Tripeaud sont en train de devenir excellentes.

 

Et le fiacre reprit le chemin de la barrière.

 

* * * * *

 

Plusieurs ouvriers, au moment de se rendre à Paris pour porter la réponse de leurs camarades à d’autres propositions relatives aux sociétés secrètes, avaient eu besoin de conférer à l’écart avec le père du maréchal Simon ; de là le retard de sa conversation avec son fils.

 

Le vieil ouvrier, contremaître de la fabrique, occupait deux belles chambres situées au rez-de-chaussée, à l’extrémité de l’une des ailes de la maison commune ; un petit jardin d’une quarantaine de toises, qu’il s’amusait à cultiver, s’étendait au-dessous des fenêtres ; la porte vitrée qui conduisait à ce parterre étant restée ouverte, laissait pénétrer les rayons déjà chauds du soleil de mars dans le modeste appartement où venaient d’entrer l’ouvrier en blouse et le maréchal en grand uniforme.

 

Alors le maréchal, prenant les mains de son père entre les siennes, lui dit d’une voix si profondément émue que le vieillard en tressaillit :

 

– Mon père… je suis bien malheureux !

 

Et une expression pénible, jusqu’alors contenue, assombrit soudain la noble physionomie du maréchal.

 

– Toi… malheureux ! s’écria le père Simon avec inquiétude en se rapprochant.

 

– Je vous dirai tout, mon père… répondit le maréchal d’une voix altérée, car j’ai besoin des conseils de votre inflexible droiture.

 

– En fait d’honneur, de loyauté, tu n’as de conseils à demander à personne.

 

– Si, mon père… vous seul pouvez me tirer d’une incertitude qui est pour moi une torture atroce.

 

– Explique-toi… je t’en conjure.

 

– Depuis quelques jours, mes filles semblent contraintes, absorbées. Pendant les premiers moments de notre réunion, elles étaient folles de joie et de bonheur… Tout à coup cela a changé : elles s’attristent de plus en plus… Hier encore j’ai surpris une larme dans leurs yeux ; alors, tout ému, je les ai serrées contre ma poitrine, les suppliant de me dire leur chagrin… Sans me répondre, elles ont jeté leurs bras autour de mon cou, et ont couvert mon visage de pleurs.

 

– Cela est étrange… mais à quoi attribuer ce changement !

 

– Quelquefois, je crains de ne pas leur avoir caché la douleur que me cause la mort de leur mère… et ces pauvres anges se désolent peut-être de se voir insuffisantes à mon bonheur. Pourtant, chose inexplicable ! elles semblent non seulement comprendre, mais partager mes douleurs… Hier encore, Blanche me disait : « Combien nous serions tous plus heureux encore si notre mère était avec nous… »

 

– Elles partagent ta douleur : elles ne peuvent pas te la reprocher… La cause de leur chagrin n’est pas là.

 

– C’est ce que je me dis, mon père ; mais quelle est-elle ? Ma raison s’épuise en vain à la chercher. Quelquefois je vais jusqu’à m’imaginer qu’un méchant démon s’est glissé entre mes enfants et moi… Cette idée est stupide, absurde, je le sais ; mais que voulez-vous ?… lorsque de saines raisons vous manquent, on finit par se livrer aux suppositions les plus insensées.

 

– Qui peut vouloir se mettre entre tes filles et toi ?

 

– Personne… je le sais.

 

– Allons, dit paternellement le vieil ouvrier, attends… prends patience, surveille, épie ces pauvres jeunes cœurs avec la sollicitude que je te sais, et tu découvriras, j’en suis sûr, quelque secret sans doute bien innocent.

 

– Oui, dit le maréchal en regardant fixement son père, oui, mais pour pénétrer ce secret… il ne faut pas les quitter…

 

– Pourquoi les quitterais-tu ! dit le vieillard, surpris de l’air sombre de son fils, n’es-tu pas maintenant pour toujours auprès d’elle… auprès de moi !

 

– Qui sait ! répondit le maréchal avec un soupir.

 

– Que dis-tu !…

 

– Sachez d’abord, mon père, tous les devoirs qui me retiennent ici… vous saurez ensuite ceux qui pourraient m’éloigner de vous, de mes filles et de mon autre enfant…

 

– Quel enfant !

 

– Le fils de mon vieil ami le prince indien…

 

– Djalma ! que lui arrive-t-il !

 

– Mon père… il m’épouvante…

 

– Lui ?

 

Tout à coup une rumeur formidable, apportée par une violente rafale de vent, retentit au loin, ce bruit était si imposant, que le maréchal s’interrompit et dit à son père :

 

– Qu’est-ce que cela ?

 

Après avoir un instant prêté l’oreille aux sourdes clameurs qui s’affaiblirent et passèrent avec la bouffée de vent, le vieillard répondit :

 

– Quelques chanteurs de barrières avinés qui courent la campagne.

 

– Cela ressemblait aux cris d’une foule nombreuse, reprit le maréchal.

 

Lui et son père écoutèrent de nouveau, le bruit avait cessé.

 

– Que me disais-tu ? reprit le vieil ouvrier, que ce jeune Indien t’épouvantait ? et pourquoi ?

 

– Je vous ai dit, mon père, sa folle et malheureuse passion pour Mlle de Cardoville.

 

– Et c’est cela qui t’effraye, mon fils ? dit le vieillard en regardant son fils avec surprise ; Djalma n’a que dix-huit ans… et à cet âge un amour chasse l’autre.

 

– S’il s’agit d’un amour vulgaire, oui, mon père… Mais songez donc qu’à une beauté idéale, Mlle de Cardoville, vous le savez, joint le caractère le plus noble, le plus généreux… et que, par une suite de circonstances fatales, oh ! bien malheureusement fatales, Djalma a pu apprécier la rare valeur de cette belle âme.

 

– Tu as raison, ceci est plus grave que je ne le pensais.

 

– Vous n’avez pas l’idée des ravages que fait cette passion chez cet enfant ardent et indomptable ; quelquefois, à son abattement douloureux succèdent des entraînements d’une férocité sauvage. Hier, je l’ai surpris à l’improviste, l’œil sanglant, les traits contractés par la rage ; cédant à un accès de folle fureur, il criblait de coups de poignard un coussin de drap rouge en s’écriant d’une voix haletante : « Ah !du sang… j’ai son sang… – Malheureux ! lui dis-je, quel est cet emportement insensé ! – Je tue l’homme ! » me répondit-il d’une voix sourde et d’un air égaré. C’est ainsi qu’il désigne le rival qu’il croit avoir.

 

– C’est en effet quelque chose de terrible qu’une telle passion… dans un pareil cœur, dit le vieillard.

 

– D’autres fois, reprit le maréchal, c’est contre Mlle de Cardoville que sa rage éclate ; d’autres fois enfin contre lui-même. J’ai été obligé de faire disparaître ses armes, car un homme venu de Java avec lui, et qui lui paraît fort attaché, m’a prévenu qu’il avait quelque pensée de suicide.

 

– Malheureux enfant !…

 

– Eh bien, mon père, dit le maréchal Simon avec une profonde amertume, c’est au moment où mes filles, où cet enfant adoptif réclament toute ma sollicitude… que je suis peut-être à la veille de les abandonner…

 

– Les abandonner ?

 

– Oui… pour satisfaire à un devoir plus sacré peut-être que ceux qu’imposent l’amitié, la famille ! dit le maréchal avec un accent à la fois si grave et si solennel, que son père, si profondément ému, s’écria :

 

– Mais ce devoir, quel est-il ?

 

– Mon père, dit le maréchal après être resté un instant pensif, qui m’a fait ce que je suis ? qui m’a donné le titre de duc, le bâton de maréchal ?

 

– Napoléon…

 

– Pour vous, républicain austère, je le sais, il a perdu tout son prestige, lorsque de premier citoyen d’une république il s’est fait empereur.

 

– J’ai maudit sa faiblesse, dit tristement le père Simon ; le demi-dieu se faisait homme.

 

– Mais pour moi, mon père, pour moi, soldat, qui me suis toujours battu à ses côtés, sous ses yeux, pour moi qu’il a élevé des derniers rangs de l’armée jusqu’au premier, pour moi qu’il a comblé de bienfaits, d’affection, il a été plus qu’un héros… il a été un ami, et il y avait autant de reconnaissance que d’admiration dans mon idolâtrie pour lui. Exilé… j’ai voulu partager son exil, on m’a refusé cette grâce ; alors j’ai conspiré, j’ai tiré l’épée contre ceux qui avaient dépouillé son fils de la couronne que la France lui avait donnée.

 

– Et, dans ta position, tu as bien agi… Pierre… sans partager ton admiration, j’ai compris ta reconnaissance… projets d’exil, conspiration, j’ai tout approuvé… tu le sais.

 

– Eh bien ! cet enfant déshérité, au nom duquel j’ai conspiré il y a dix-sept ans, est maintenant capable de tenir l’épée de son père…

 

– Napoléon II, s’écria le vieillard en regardant son fils avec une surprise et une anxiété extrêmes ; le roi de Rome !!!

 

– Roi !!! non, il n’est plus roi… Napoléon ! non, il ne s’appelle plus Napoléon ! ils lui ont donné je ne sais quel nom autrichien… car l’autre nom leur faisait peur… Tout leur fait peur… Aussi… savez-vous ce qu’ils en font du fils de l’empereur !… reprit le maréchal avec une exaltation douloureuse… ils le torturent… ils le tuent lentement…

 

– Qui t’a dit…

 

– Oh ! quelqu’un qui le sait… et qui a dit vrai, trop vrai… Oui, le fils de l’empereur lutte de toutes ses forces contre une mort précoce ; les yeux tournés vers la France… il attend… il attend… ; et personne ne vient… personne… non… Parmi tous ces hommes que son père a faits aussi grands qu’ils étaient petits… pas un, non, pas un ne songe à cet enfant sacré qu’on étouffe et qui… meurt…

 

– Et toi… tu y songes…

 

– Oui ; mais pour y songer il m’a fallu savoir… oh ! à n’en point douter, car ce n’est pas à la même source que j’ai pris tous mes renseignements, il m’a fallu savoir que le sort cruel de cet enfant… à qui j’ai aussi prêté serment, moi… car un jour, je vous l’ai dit, l’empereur, fier et tendre père, me le montrant dans son berceau, m’a dit : « Mon vieil ami, tu seras au fils comme tu as été au père ; car qui nous aime… aime notre France. »

 

– Oui… je le sais… bien des fois tu m’as rappelé ces paroles, et comme toi… j’ai été ému…

 

– Eh bien, mon père, si, instruit de ce que souffre le fils de l’empereur, j’avais vu… et vu avec certitude, les preuves les plus évidentes que l’on ne m’abusait pas, si j’avais vu une lettre d’un haut personnage de la cour de Vienne, qui offrait à un homme fidèle au culte de l’empereur les moyens d’entrer en relation avec le roi de Rome… et peut-être de l’enlever à ses bourreaux !

 

– Et ensuite, dit l’artisan en regardant fixement son fils, une fois Napoléon II libre !

 

– Ensuite !!… s’écria le maréchal. Puis il dit au vieillard d’une voix contenue : Voyons, mon père, croyez-vous la France insensible aux humiliations qu’elle endure ?… Croyez-vous le souvenir de l’empereur éteint ? Non, non, c’est surtout dans ces jours d’abaissement pour le pays que son nom sacré est invoqué tout bas… Que serait-ce donc si ce nom glorieux apparaissait à la frontière, revivant dans son fils ? Croyez-vous que le cœur de la France entière ne battrait pas pour lui ?

 

– C’est une conspiration… contre le gouvernement actuel… avec Napoléon II pour drapeau, reprit l’ouvrier ; c’est grave.

 

– Mon père, je vous ai dit que j’étais bien malheureux ; eh bien, jugez-en… s’écria le maréchal. Non seulement je me demande si je dois abandonner mes enfants et vous, pour me jeter dans les hasards d’une entreprise aussi audacieuse ; mais je me demande si je ne suis pas engagé envers le gouvernement actuel, qui, en reconnaissant mon titre et mon grade, ne m’a pas accordé de faveur… mais enfin m’a rendu justice… Que dois-je faire ? Abandonner tout ce que j’aime, ou rester insensible aux tortures du fils de l’empereur… de l’empereur à qui je dois tout… à qui j’ai juré personnellement fidélité, et pour lui et pour son enfant ? Dois-je perdre cette unique occasion de le sauver peut-être, ou bien dois-je conspirer pour lui ?… Dites-moi si je m’exagère ce que je dois à la mémoire de l’empereur… Dites, mon père, décidez ; pendant une nuit d’insomnie, j’ai tâché de démêler au milieu de ce chaos la ligne prescrite par l’honneur… je n’ai fait que marcher d’indécisions en indécisions… Vous seul, mon père, je le répète, vous seul… vous pouvez me guider.

 

Après être resté quelques moments pensif, le vieillard allait répondre à son fils, lorsque quelqu’un, après avoir traversé le petit jardin en courant, ouvrit la porte du rez-de-chaussée, et entra éperdu dans la chambre où se tenaient le maréchal Simon et son père… C’était Olivier, le jeune ouvrier qui avait pu s’échapper du cabaret du village où s’étaient rassemblés les Loups.

 

– Monsieur Simon… monsieur Simon !… cria-t-il, pâle et haletant, les voilà… ils arrivent… ils vont attaquer la fabrique.

 

– Qui cela ?… s’écria le vieillard en se levant brusquement.

 

– Les Loups, quelques compagnons carriers et tailleurs de pierres auxquels se sont joints sur la route une foule de gens des environs et des rôdeurs de barrières. Tenez, les entendez-vous ?… ils crient : Mort aux Dévorants !

 

En effet, les clameurs approchaient de plus en plus distinctes.

 

– C’est le bruit que j’ai entendu tout à l’heure, dit le maréchal en se levant à son tour.

 

– Ils sont plus de deux cents, monsieur Simon, dit Olivier ; ils sont armés de pierres, de bâtons et, par malheur, la plupart des ouvriers de la fabrique sont à Paris. Nous ne sommes que quarante ici en tout ; les femmes et les enfants se sauvent déjà dans les chambres, en poussant des cris d’effroi. Les entendez-vous ?…

 

En effet, le plafond retentissait sous des piétinements précipités.

 

– Est-ce que cette attaque serait sérieuse ? dit le maréchal à son père, qui paraissait de plus en plus inquiet.

 

– Très sérieuse, dit le vieillard ; il n’y a rien de plus terrible que les rixes de compagnonnage, et, de plus, on met depuis longtemps tout en œuvre pour irriter les gens des environs contre la fabrique.

 

– Si vous êtes si inférieurs en nombre, dit le maréchal, il faut d’abord bien barricader toutes les portes… et ensuite…

 

Il ne put achever. Une explosion de cris forcenés fit trembler les vitres de la chambre, et éclata si proche et avec tant de force que le maréchal, son père et le jeune ouvrier sortirent aussitôt dans le petit jardin, borné d’un côté par un mur assez élevé qui donnait sur les champs.

 

Soudain, et alors que les cris redoublaient de violence, une grêle de pierres et de cailloux énormes, destinés à casser les vitres des fenêtres de la maison, défoncèrent quelques croisées du premier étage, ricochèrent sur le mur et tombèrent dans le jardin, autour du maréchal et de son père.

 

Fatalité !! le vieillard, atteint à la tête par une grosse pierre, chancela… se pencha en avant et s’affaissa, tout sanglant, entre les bras du maréchal Simon, au moment où retentissaient au dehors, avec une furie croissante, les cris sauvages de : Bataille et mort aux Dévorants !

 

VI. Les Loups et les Dévorants.

C’était chose effrayante à évoquer cette foule déchaînée, dont les premières hostilités venaient d’être si funestes au père du maréchal Simon.

 

Une aile de la maison commune où venait aboutir de ce côté le mur du jardin, donnait sur les champs ; c’est par là que les Loups avaient commencé leur attaque. La précipitation de la marche, les stations que la troupe venait de faire à deux cabarets de la route, l’ardente impatience de la lutte qui s’approchait, avaient de plus en plus animé ces hommes d’une exaltation farouche. Leur première décharge de pierres lancée, la plupart des assaillants cherchaient à terre de nouvelles munitions ; les uns, pour s’approvisionner plus à l’aise, tenaient leurs bâtons entre les dents, d’autres les avaient déposés le long du mur ; çà et là aussi plusieurs groupes se formaient tumultueusement autour des principaux meneurs de la bande ; les mieux vêtus de ces hommes portaient des blouses ou des bourgerons et des casquettes, d’autres étaient presque couverts de haillons, car nous l’avons dit, un assez grand nombre de rôdeurs de barrières et de gens sans aveu, à figures sinistres et patibulaires, s’étaient joints, bon gré mal gré, à la troupe des Loups ; quelques femmes hideuses, déguenillées, qui semblent toujours surgir sur les pas de ces misérables, les accompagnaient, et par leurs cris, par leurs provocations, excitaient encore les esprits enflammés ; l’une d’entre elles, grande, robuste, au teint empourpré, à l’œil aviné, à la bouche édentée, était coiffée d’une marmotte, d’où s’échappaient des cheveux jaunâtres en broussailles ; elle portait sur sa robe en guenilles un vieux tartan brun, croisé sur sa poitrine et noué derrière son dos. Cette mégère semblait possédée de rage. Elle avait relevé ses manches à demi déchirées ; d’une main elle brandissait un bâton, de l’autre elle tenait une grosse pierre, ses compagnons l’appelaient Ciboule. L’horrible créature criait d’une voix rauque :

 

– Je veux me mordre avec les femmes de la fabrique ; j’en veux faire saigner.

 

Ces mots féroces étaient accueillis par les applaudissements de ses compagnons et par les cris sauvages de : Vive Ciboule ! qui l’excitaient jusqu’au délire.

 

Parmi les autres meneurs était un petit homme sec, pâle, à mine de furet, à la barbe noire en collier ; il portait une calotte grecque écarlate, et sa longue blouse neuve laissait voir un pantalon de drap très propre et des bottes fines. Évidemment cet homme était d’une condition différente de celle des autres gens de la troupe : c’était surtout lui qui prêtait les propos les plus irritants et les plus insultants aux ouvriers de la fabrique contre les habitants des environs ; il criait beaucoup, mais il ne portait ni pierre ni bâton. Un homme à figure pleine, colorée, et dont la formidable basse-taille semblait appartenir à un chantre d’église, lui dit :

 

– Tu ne veux donc pas faire feu sur ces chiens d’impies, qui sont capables d’attirer le choléra dans le pays, comme a dit monsieur le curé ?

 

– Je ferai feu… mieux que toi, répondit le petit homme à mine de furet, et avec un sourire singulier et sinistre.

 

– Et avec quoi feras-tu feu ?

 

– Avec cette pierre probablement, dit le petit homme en ramassant un gros caillou ; mais, au moment où il se baissait, un sac assez gonflé, mais très léger, qu’il paraissait tenir attaché sous sa blouse, tomba.

 

– Tiens, tu perds ton sac et tes quilles ! dit l’autre. Ça me paraît guère lourd.

 

– C’est des échantillons de laine, répondit l’homme à mine de furet, en ramassant précipitamment le sac et en le plaçant sous sa blouse ; puis il ajouta : – Mais attention, je crois que voilà le carrier qui parle.

 

En effet, celui qui exerçait sur cette foule irritée l’ascendant le plus complet était le terrible carrier : sa taille gigantesque dominait tellement la multitude que l’on apercevait toujours sa grosse tête coiffée d’un mouchoir rouge en lambeaux et ses épaules d’Hercule, couvertes d’une peau de bique fauve, s’élever au-dessus du niveau de cette foule sombre, fourmillante, et seulement piquée çà et là de quelques bonnets de femmes comme d’autant de points blancs.

 

Voyant à quel degré d’exaspération arrivaient les esprits, le petit nombre d’ouvriers honnêtes, mais égarés, qui s’étaient laissés entraîner dans cette entreprise, sous prétexte d’une querelle de compagnonnage, redoutant les suites de la lutte, essayèrent, mais trop tard, d’abandonner le gros de la troupe ; serrés de près, et pour ainsi dire encadrés au milieu des groupes les plus hostiles, craignant de passer pour lâches ou d’être en butte aux mauvais traitements du plus grand nombre, ils se résignèrent à attendre un moment plus favorable pour s’échapper.

 

Aux cris sauvages qui avaient accompagné la première décharge de pierres, succédait un profond silence réclamé par la voix de stentor du carrier.

 

– Les Loups ont hurlé, s’écria-t-il, faut attendre et voir comment les Dévorants vont répondre et engager la bataille.

 

– Il faut les attirer tous hors de leur fabrique et livrer le combat dans un champ neutre, dit le petit homme à mine de furet, qui semblait être le légiste de la bande ; sans cela… il y aurait violation de domicile.

 

– Violer !… Et qu’est-ce que ça nous fait à nous, de violer ?… cria l’horrible mégère surnommée Ciboule ; dehors ou dedans, il faut que je m’arrache avec les fouineuses de la fabrique.

 

– Oui, oui, crièrent d’autres hideuses créatures aussi déguenillées que Ciboule, il ne faut pas que tout soit pour les hommes.

 

– Nous voulons faire aussi notre coup !

 

– Les femmes de la fabrique disent que les femmes des environs sont des ivrognesses et des coureuses ! cria le petit homme à mine de furet.

 

– Bon, ça leur sera payé.

 

– Il faut que les femmes s’en mêlent !

 

– Ça nous regarde.

 

– Puisqu’elles font les chanteuses dans leur maison commune, s’écria Ciboule, nous leur apprendrons l’air de Au secours… on m’assassine !

 

Cette plaisanterie fut accueillie par des cris, des huées, des trépignements forcenés, auxquels la voix de stentor du carrier mit un terme en criant :

 

– Silence !

 

– Silence !… silence ! répondit la foule, écoutez le carrier.

 

– Si les Dévorants sont assez capons pour ne pas sortir après une seconde volée de pierres, voilà là-bas une porte, nous l’enfoncerons, et nous irons les traquer dans leurs trous.

 

– Il faudrait mieux les attirer dehors pour la bataille, et qu’il n’en restât aucun dans l’intérieur de la fabrique… dit le petit homme à mine de furet, qui semblait avoir une arrière-pensée.

 

– On se bat où on peut ! cria le carrier d’une voix tonnante ; pourvu qu’on se croche… tout va… On se peignerait sur le chaperon d’un toit ou sur la crête d’un mur, n’est-ce pas, mes Loups ?

 

– Oui !… oui ! dit la foule électrisée par ces paroles sauvages ; s’ils ne sortent pas… entrons de force.

 

– On le verra, leur palais !

 

– Ces païens n’ont pas seulement une chapelle, dit la voix de basse-taille, M. le curé les a damnés.

 

– Pourquoi donc qu’ils auraient un palais et nous des chenils ?

 

– Les ouvriers de M. Hardy prétendent que des chenils, c’est encore trop bon pour des canailles comme vous, cria le petit homme à mine de furet.

 

– Oui !… oui ! ils l’ont dit.

 

– Alors, on brisera tout chez eux !

 

– On démolira leur bazar.

 

– On enverra la maison par les fenêtres.

 

– Et, après avoir fait chanter les fouineuses qui font les bégueules, s’écria Ciboule, on les fera danser à coups de pierre sur la tête.

 

– Allons… les Loups, attention ! cria le carrier d’une voix de stentor, encore une décharge, et si les Dévorants ne sortent pas… à bas la porte.

 

Cette motion fut accueillie avec des hurlements d’une ardeur farouche, et le carrier, dont la voix dominait le tumulte, cria de tous ses poumons herculéens :

 

– Attention !… Loups… pierre en main… et ensemble… Y êtes-vous ?

 

– Oui !… oui !… nous y sommes…

 

– Joue ?… feu !…

 

Et, pour la seconde fois, une nuée de pierres et de cailloux énormes alla s’abattre sur la façade de la maison commune qui donnait sur les champs ; une partie de ces projectiles brisa les carreaux qui avaient été épargnés lors de la première volée ; au bruit sonore et aigu des vitres cassées, se joignirent des cris féroces, poussés à la fois, et comme un chœur formidable, par cette foule enivrée de ses propres excès :

 

– Bataille… et mort aux Dévorants !

 

Mais bientôt ces cris devinrent frénétiques, lorsque, à travers les fenêtres défoncées, les assaillants aperçurent des femmes qui passaient et repassaient, courant, épouvantées, les unes emportant des enfants, d’autres levant les bras au ciel en criant au secours, d’autres enfin, plus hardies, s’avançant en dehors des fenêtres afin de tâcher de fermer les persiennes.

 

– Ah ! voilà les fourmis qui déménagent ! s’écria Ciboule en se baissant pour ramasser une pierre, faut les aider à coup de cailloux !

 

Et la pierre, lancée par la main virile et assurée de la mégère, alla frapper une malheureuse femme qui, penchée sur la plinthe de la croisée, tentait d’attirer un volet à elle.

 

– Touché… j’ai mis dans le blanc… cria la hideuse créature.

 

– T’es bien nommée, la Ciboule… tu touches à la boule, dit une voix.

 

– Vive Ciboule !

 

– Sortez donc, hé, les Dévorants, si vous l’osez !

 

– Eux qui ont dit cent fois que les gens des environs étaient trop lâches pour venir seulement regarder leur maison, dit le petit homme à mine de furet.

 

– Et à cette heure ils canent !

 

– Ils ne veulent pas sortir ! s’écria le carrier d’une voix de tonnerre, allons les fumer !!

 

– Oui !… Oui !

 

– Allons enfoncer la porte…

 

– Faudra bien que nous les trouvions.

 

– Allons… allons !…

 

Et la foule, le carrier en tête, non loin duquel marchait Ciboule, brandissant un bâton, s’avançait en tumulte, vers une grande porte assez peu éloignée. Le terrain sonore trembla sous le piétinement précipité du rassemblement, qui alors ne criait plus ; ce bruit confus, mais pour ainsi dire souterrain, semblait peut-être plus sinistre encore que les cris forcenés. Les Loups arrivèrent bientôt en face de cette porte en chêne massif.

 

Au moment où le carrier levait un formidable marteau de tailleur de pierres sur l’un des battants… ce battant s’ouvrit brusquement. Quelques-uns des assaillants les plus déterminés allaient se précipiter par cette entrée ; mais le carrier se recula en étendant les bras, comme pour modérer cette ardeur et imposer silence aux siens ; ceux-ci se groupèrent et s’entassèrent autour de lui. La porte, entr’ouverte, laissait apercevoir un gros d’ouvriers, malheureusement peu nombreux, mais dont la contenance annonçait la résolution ; ils s’étaient armés à la hâte de fourches, de pinces de fer, de bâtons ; Agricol, placé à leur tête, tenait à la main son lourd marteau de forgeron. Le jeune ouvrier était très pâle ; on voyait au feu de ses prunelles, à sa physionomie provocante, à son assurance intrépide, que le sang de son père bouillait dans ses veines, et qu’il pouvait, dans une lutte pareille, devenir terrible. Pourtant il parvint à se contenir, et dit au carrier d’une voix ferme :

 

– Que voulez-vous ?

 

– Bataille ! cria le carrier d’une voix tonnante.

 

– Oui… oui… bataille !… répéta la foule.

 

– Silence… mes Loups… cria le carrier en se retournant et en étendant sa large main vers la multitude.

 

Puis, s’adressant à Agricol :

 

– Les Loups viennent demander bataille…

 

– Contre qui ?

 

– Contre les Dévorants.

 

– Il n’y a pas ici de Dévorants, répondit Agricol : il y a des ouvriers tranquilles… retirez-vous…

 

– Eh bien ! voici les Loups qui mangeront les ouvriers tranquilles.

 

– Les Loups ne mangeront personne, dit Agricol en regardant en face le carrier, qui s’approchait de lui d’un air menaçant, et les Loups ne feront peur qu’aux petits enfants.

 

– Ah !… tu crois ? dit le carrier avec un ricanement féroce.

 

Puis, soulevant son lourd marteau de tailleur de pierres, il le mit pour ainsi dire sous le nez d’Agricol, en lui disant :

 

– Et ça, c’est pour rire !

 

– Et ça ? reprit Agricol, qui, d’un mouvement rapide, heurta et repoussa vigoureusement de son marteau de forgeron le marteau du tailleur de pierres.

 

– Fer contre fer… marteau contre marteau, ça me va, dit le carrier.

 

– Il ne s’agit pas de ce qui vous va, répondit Agricol en se contenant à peine ; vous avez brisé nos fenêtres, épouvanté nos femmes, et blessé… peut-être à mort… le plus vieil ouvrier de la fabrique, qui en cet instant est entre les bras de son fils, et la voix d’Agricol s’altéra malgré lui ; c’est assez, je crois.

 

– Non ! les Loups ont plus faim que ça, répondit le carrier il faut que vous sortiez d’ici… tas de capons… et que vous veniez là, dans la plaine, faire bataille.

 

– Oui, oui, bataille !… qu’ils sortent !… cria la foule hurlant, sifflant, agitant ses bâtons, et rétrécissant encore en se bousculant le petit espace qui la séparait de la porte.

 

– Nous ne voulons pas de la bataille, répondit Agricol ; nous ne sortirons pas de chez nous ; mais si vous avez le malheur de passer ceci, et Agricol jetant sa casquette sur le sol, y appuya son pied d’un air intrépide, oui, si vous passez ceci, alors vous nous attaquerez chez nous… et vous répondrez de tout ce qui arrivera.

 

– Chez toi ou ailleurs, nous aurons bataille ; les Loups veulent manger les Dévorants !… Tiens, voilà ton attaque ! s’écria le sauvage carrier en levant son marteau sur Agricol.

 

Mais celui-ci, se jetant de côté par une brusque retraite du corps, évita le coup et lança son marteau droit dans la poitrine du carrier, qui trébucha un moment, mais qui, bientôt raffermi sur ses jambes, se rua sur Agricol avec fureur, en criant :

 

– À moi, les Loups !

 

VII. Le retour.

s que la lutte fut engagée entre Agricol et le carrier, la mêlée devint terrible, ardente, implacable ; un flot d’assaillants, suivant les pas du carrier, se précipita par cette porte avec une irrésistible furie ; d’autres, ne pouvant traverser cette presse effroyable, où les plus impétueux culbutaient, étouffaient, broyaient les moins ardents, firent un assez long détour, allèrent briser un treillis à claire-voie appuyé d’une haie, et prirent pour ainsi dire les ouvriers de la fabrique entre deux feux. Les uns résistaient courageusement ; d’autres, voyant Ciboule, suivie de quelques-unes de ses horribles compagnes et de plusieurs rôdeurs de barrières à figures sinistres, monter en hâte dans la maison commune, où s’étaient réfugiés les femmes et les enfants, se jetèrent à la poursuite de cette bande ; mais quelques compagnons de la mégère ayant fait volte-face et vigoureusement défendu l’entrée de l’escalier contre les ouvriers, Ciboule, trois ou quatre de ses pareilles et autant d’hommes non moins ignobles, purent se ruer dans plusieurs chambres, les uns pour piller, les autres pour tout briser.

 

Une porte, ayant d’abord résisté à leurs efforts, fut bientôt enfoncée. Ciboule se précipita dans l’appartement son bâton à la main, échevelée, furieuse, enivrée par le bruit et par le tumulte. Une belle jeune fille (c’était Angèle), qui semblait vouloir défendre seule l’entrée d’une chambre, se jeta à genoux, pâle, suppliante, les mains jointes, en s’écriant :

 

– Ne faites pas de mal à ma mère !

 

– Je t’étrennerai d’abord, et puis ta mère après, cria l’horrible femme en se jetant sur la malheureuse enfant et tâchant de lui labourer le visage avec ses ongles pendant que les rôdeurs de barrières brisaient la glace, la pendule à coups de bâton, et que les autres s’emparaient de quelques hardes.

 

Angèle poussait des cris douloureux en se débattant contre Ciboule, et tâchait toujours de défendre la pièce où s’était refugiée sa mère, qui, penchée en dehors de la fenêtre, appela Agricol à son secours.

 

Le forgeron était de nouveau aux prises avec le terrible carrier. Dans cette lutte corps à corps, leurs marteaux étaient devenus inutiles ; l’œil sanglant, les dents serrées, poitrine contre poitrine, enlacés, noués l’un à l’autre comme deux serpents, ils faisaient des efforts inouïs pour se renverser. Agricol, courbé, tenait sous son bras droit le jarret gauche du carrier, étant parvenu à lui saisir ainsi la jambe en parant un coup de pied furieux ; mais telle était la force herculéenne du chef des Loups que, quoiqu’il fût arc-bouté sur une seule jambe, il demeurait inébranlable comme une tour. De la main qu’il avait de libre (l’autre était serrée par Agricol comme dans un étau) il tâchait, par des coups de poing portés en dessous, de briser la mâchoire du forgeron, qui la tête baissée, appuyait son front sur le creux de la poitrine de son adversaire.

 

– Le Loup va casser les dents au Dévorant, qui ne dévorera plus rien, dit le carrier.

 

– Tu n’es pas un vrai Loup, répondit le forgeron en redoublant d’efforts, les vrais Loups sont de braves compagnons qui ne se mettent pas dix contre un…

 

– Vrai ou faux, je te casserai les dents.

 

– Et moi la patte.

 

Ce disant, le forgeron imprima un mouvement si violent à la jambe du carrier, que celui-ci poussa un cri de douleur atroce, et allongeant brusquement la tête, il parvint à mordre Agricol sur le côté du cou. À cette morsure aiguë, le forgeron fit un mouvement qui permit au carrier de dégager sa jambe ; alors, par un effort surhumain, il se précipita de tout son poids sur Agricol, le fit chanceler, trébucher et tomber sous lui… À ce moment, la mère d’Angèle, penchée à une des fenêtres de la maison commune, s’écria d’une voix déchirante :

 

– Au secours ! monsieur Agricol… on tue ma fille !

 

– Laisse-moi… et foi d’homme, nous nous battrons demain… quand tu voudras, dit Agricol d’une voix haletante.

 

– Pas de réchauffé… je mange chaud, répondit le carrier ; saisissant le forgeron à la gorge d’une de ses mains formidables, il tâcha de lui mettre le genou sur la poitrine.

 

– Au secours ! on tue ma fille ! criait la mère d’Angèle d’une voix éperdue…

 

– Grâce !… je te demande grâce !… Laisse-moi aller… dit Agricol en faisant des efforts inouïs pour échapper à son adversaire.

 

– J’ai trop faim, répondit le carrier.

 

Agricol, exaspéré par la terreur que lui causait le danger d’Angèle, redoublait d’efforts, lorsque le carrier se sentit saisir à la cuisse par des crocs aigus, et au même instant il reçut trois ou quatre coups de bâton sur la tête, assénés d’une main vigoureuse. Il lâcha prise… et il tomba étourdi sur un genou et sur une main, tâchant de parer les coups qu’on lui portait, et qui cessèrent dès qu’Agricol fut délivré.

 

– Mon père… vous me sauvez… Pourvu que pour Angèle il ne soit pas trop tard ! s’écria le forgeron en se relevant.

 

– Cours… va… ne t’occupe pas de moi, répondit Dagobert.

 

Et Agricol se précipita vers la maison commune. Dagobert, accompagné de Rabat-Joie, était venu, ainsi qu’on l’a dit, conduire les filles du maréchal Simon auprès de leur grand-père. Arrivant au milieu du tumulte, le soldat avait rallié quelques ouvriers afin de défendre l’entrée de la chambre où le père du maréchal avait été porté expirant : c’est de ce poste que le soldat avait vu le danger d’Agricol.

 

Bientôt, un autre flot de la mêlée sépara Dagobert du carrier resté pendant quelques instants sans connaissance.

 

Agricol, arrivé en deux bonds à la maison commune, était parvenu à renverser les hommes qui défendaient l’escalier, et à se précipiter dans le corridor sur lequel s’ouvrait la chambre d’Angèle. Au moment où il arriva, la malheureuse enfant défendait machinalement son visage de ses deux mains contre Ciboule, qui, acharnée sur elle comme une hyène sur sa proie, tâchait de la dévisager.

 

Se précipiter sur l’horrible mégère, la saisir par sa crinière jaunâtre avec une vigueur irrésistible, la renverser en arrière et l’étendre ensuite sur le dos d’un violent coup de talon de botte dans la poitrine, tout ceci fut fait par Agricol avec la rapidité de la pensée.

 

Ciboule, rudement atteinte, mais exaspérée par la rage, se releva aussitôt ; à cet instant quelques ouvriers accourus sur le pas d’Agricol purent lutter avec avantage, et pendant que le forgeron relevait Angèle à moitié évanouie et la portait dans la chambre voisine, Ciboule et sa bande furent chassées de cette partie de la maison.

 

Après le premier feu de l’attaque, le très petit nombre de véritables Loups, comme disait Agricol, qui, honnêtes ouvriers d’ailleurs, avaient eu la faiblesse de se laisser entraîner dans cette entreprise sous prétexte d’une querelle de compagnonnage, voyant les excès que commençaient à commettre les gens sans aveu dont ils avaient été accompagnés presque malgré eux, ces braves Loups, disons-nous, se rangèrent brusquement du côté des Dévorants.

 

– Il n’y a plus ici de Loups ni de Dévorants ! avait dit un des Loups les plus déterminés à Olivier, avec lequel il venait de se battre rudement et loyalement, il n’y a maintenant que d’honnêtes ouvriers qui doivent s’unir pour taper sur un tas de brigands qui ne sont venus ici que pour briser et piller.

 

– Oui… reprit un autre, c’est malgré nous qu’on a commencé par casser les carreaux de votre maison.

 

– C’est le carrier qui a mis tout en branle… dit un autre, les vrais Loups le renient ; il aura son compte.

 

– Tous les jours on se peigne dru… mais on s’estime[16].

 

Cette défection d’une partie des assaillants, malheureusement partie bien minime, donna cependant un nouvel élan aux ouvriers de la fabrique, et tous, Loups et Dévorants, quoique bien inférieurs en nombre, s’unirent contre les rôdeurs de barrières et autres vagabonds qui préludaient à des scènes déplorables.

 

Une bande de ces misérables, surexcitée et entraînée par le petit homme à mine de furet, secret émissaire du baron Tripeaud, se portait en masse aux ateliers de M. Hardy. Alors commença une dévastation lamentable : ces gens, frappés de vertige par la rage de la destruction, brisèrent sans pitié des machines du plus grand prix, des métiers d’une délicatesse extrême ; des objets à demi fabriqués furent impitoyablement détruits ; une émulation sauvage exaltant ces barbares, ces ateliers, naguère modèle d’ordre et d’économie, de travail, n’offrirent plus bientôt que des débris ; les cours furent jonchées d’objets de toutes sortes que l’on jetait par les fenêtres avec des cris féroces, avec des éclats de rire farouches. Puis, toujours grâce aux incitations du petit homme à mine de furet, les livres de commerce de M. Hardy, ces archives industrielles si indispensables au commerçant, furent jetés au vent, lacérés, foulés aux pieds par une espèce de ronde infernale composée de tout ce qu’il y avait de plus impur dans ce rassemblement, hommes et femmes, sordides, déguenillés, sinistres, qui s’étaient pris par la main et tournoyaient en poussant d’horribles clameurs.

 

Contraste étrange et douloureux ! Au bruit étourdissant de ces horribles scènes de tumulte et de dévastation, une scène d’un calme imposant et lugubre se passait dans la chambre du père du maréchal Simon, à laquelle veillaient quelques hommes dévoués. Le vieil ouvrier était étendu sur son lit, la tête enveloppée d’un bandeau qui laissait voir ses cheveux blancs ensanglantés ; ses traits étaient livides, sa respiration oppressée, ses yeux fixes, presque sans regard. Le maréchal Simon, debout au chevet du lit, courbé sur son père épiait avec une angoisse désespérée le moindre signe de connaissance du moribond… dont un médecin tâtait le pouls défaillant. Rose et Blanche, amenées par Dagobert, étaient agenouillées devant le lit, les mains jointes, les yeux baignés de larmes ; un peu plus loin, à demi caché dans l’ombre de la chambre, car les heures s’étaient écoulées et la nuit arrivait, se tenait Dagobert, les bras croisés sur sa poitrine, les traits douloureusement contractés. Il régnait dans cette pièce un silence profond, solennel, interrompu çà et là par les sanglots étouffés de Rose et de Blanche, ou par les aspirations pénibles du père Simon. Les yeux du maréchal étaient secs, sombres et ardents… il ne les détachait de la figure de son père que pour interroger le médecin du regard.

 

Il y a des fatalités étranges… ce médecin était M. Baleinier. La maison de santé du docteur se trouvant assez proche de la barrière la plus voisine de la fabrique, et étant renommée dans les environs, c’était chez lui qu’on avait d’abord couru pour chercher des secours.

 

Tout à coup, le docteur Baleinier fit un mouvement ; le maréchal Simon, qui ne le quittait pas des yeux, s’écria :

 

– De l’espoir !…

 

– Du moins, monsieur le duc, le pouls se ranime un peu…

 

– Il est sauvé ! dit le maréchal.

 

– Pas de fausses espérances, monsieur le duc, répondit gravement le docteur, le pouls se ranime… c’est l’effet de violents topiques que j’ai fait appliquer aux pieds… mais je ne sais quelle sera l’issue de cette crise…

 

– Mon père ! mon père ! m’entendez-vous ? s’écria le maréchal en voyant le vieillard faire un léger mouvement de tête et agiter faiblement ses paupières.

 

En effet, bientôt il ouvrit les yeux… cette fois l’intelligence y brillait.

 

– Mon père… tu vis… tu me reconnais ! s’écria le maréchal ivre de joie et d’espérance.

 

– Pierre… tu es là ?… dit le vieillard d’une voix faible ; ta main… donne…

 

Et il fit un léger mouvement.

 

– La voilà… mon père… s’écria le maréchal en serrant la main du vieillard dans la sienne.

 

Puis, cédant à un mouvement d’ivresse involontaire, il se précipita sur son père, et couvrit ses mains, sa figure, ses cheveux, de baisers en s’écriant :

 

– Il vit !… mon Dieu !… il vit… il est sauvé !…

 

À cet instant, les cris de la lutte qui s’engageait de nouveau entre les vagabonds, les Loups et les Dévorants, arrivèrent aux oreilles du moribond.

 

– Ce bruit… bruit… dit-il ; on se bat donc ?…

 

– Cela s’apaise… je crois… dit le maréchal pour ne pas inquiéter son père.

 

– Pierre… dit le vieillard d’une voix entrecoupée, je n’en ai pas… pour longtemps…

 

– Mon père…

 

– Mon enfant… laisse-moi parler… pourvu que… je puisse te… dire… tout…

 

– Monsieur, dit le docteur Baleinier au vieil ouvrier avec componction, le ciel va peut-être opérer un miracle en votre faveur, montrez-vous reconnaissant… et qu’un prêtre…

 

– Un prêtre, merci… monsieur… j’ai mon fils… dit le vieillard ; c’est entre ses bras… que je rendrai… cette âme qui a toujours été honnête et droite…

 

– Mourir… toi… s’écria le maréchal ; oh ! non… non.

 

– Pierre… dit le vieillard d’une voix qui, d’abord assez soutenue, s’affaiblit peu à peu, tu m’as… demandé… tout à l’heure conseil… pour une chose bien… grave… il me semble… que… le désir… de t’éclairer sur ton devoir… m’a pour un instant rappelé… à la vie… car… je mourrais bien malheureux… si… je te savais… dans une voie… indigne de toi… et de moi… Écoute donc… mon fils… mon loyal fils… à ce moment suprême, un père… ne se trompe pas… tu as un grand devoir à remplir… sous peine de ne pas agir en homme d’honneur, de méconnaître ma… dernière volonté… tu dois sans… sans hésiter…

 

La voix du vieillard s’était de plus en plus affaiblie… lorsqu’il prononça ces dernières paroles, elle devint absolument inintelligible. Les seuls mots que le maréchal Simon put distinguer furent ceux-ci :

 

Napoléon II… Serment… déshonneur… mon fils…

 

Puis le vieil ouvrier agita encore machinalement les lèvres… et ce fut tout…

 

Au moment où il expirait, la nuit était tout à fait venue, et ces cris terribles retentissaient tout à coup au dehors :

 

– Au feu !… au feu !…

 

L’incendie éclatait au milieu de l’un des bâtiments des ateliers, rempli d’objets inflammables et dans lequel s’était glissé le petit homme à mine de furet. En même temps on entendait au loin le roulement des tambours qui annonçaient l’arrivée d’un détachement de troupes venant de la barrière.

 

* * * * *

 

Depuis une heure, et malgré tous les efforts, le feu dévore la fabrique. La nuit est claire, froide ; le vent du nord est violent, il souffle, il mugit. Un homme, marchant à travers champs, et à l’abri d’un pli de terrain assez élevé qui lui cache l’incendie, un homme s’avance à pas lents et inégaux. Cet homme est M. Hardy. Il a voulu revenir chez lui à pied, par la campagne, espérant que la marche apaiserait sa fièvre… fièvre glacée comme le frisson d’un mourant. On ne l’avait pas trompé, cette maîtresse adorée, cette noble femme auprès de laquelle il aurait pu trouver un refuge ensuite de l’épouvantable déception qui venait de le frapper… cette femme a quitté la France. Il ne peut en douter : Marguerite est partie pour l’Amérique ; sa mère a exigé d’elle, pour expiation de sa faute, qu’elle ne lui écrivît pas un seul mot d’adieu, à lui pour qui elle avait sacrifié ses devoirs d’épouse. Marguerite a obéi… Elle lui avait dit, d’ailleurs, souvent :

 

– Entre ma mère et vous, je n’hésiterais pas. Elle n’a pas hésité… Il n’y a donc plus d’espoir ; l’océan ne le séparerait pas de Marguerite qu’il la sait assez aveuglement soumise à sa mère pour être certain que, de même, tout serait rompu… à tout jamais rompu.

 

– C’est bien… il ne compte plus sur ce cœur… ce cœur… son dernier refuge. Voilà donc les deux racines les plus vivantes de sa vie, arrachées, brisées du même coup, le même jour, presque à la fois.

 

– Que te reste-t-il donc, pauvre Sensitive ? ainsi que t’appelait ta tendre mère ; que te reste-t-il pour te consoler de ce dernier amour perdu… de cette amitié que l’infamie a tuée dans ton cœur ?

 

» Oh ! il te reste ce coin de monde créé à ton image, cette petite colonie si paisible, si florissante, où, grâce à toi, le travail porte avec soi sa joie et sa récompense ; ces dignes artisans que tu as faits si heureux, si bons, si reconnaissants… ne te manqueront pas… eux… C’est là aussi une affection sainte et grande… qu’elle soit ton abri au milieu de cet affreux bouleversement de tes croyances les plus sacrées… Le calme de cette riante et douce retraite, l’aspect du bonheur sans pareil que tes créatures y goûtent, reposeront ta pauvre âme, si endolorie, si saignante, qu’elle ne vit plus que par la souffrance.

 

» Allons !… te voilà bientôt au faîte de la colline, d’où tu peux apercevoir, au loin, dans la plaine, ce paradis des travailleurs dont tu es le dieu béni et adoré.

 

M. Hardy était arrivé au sommet de la colline.

 

À ce moment, l’incendie, contenu pendant quelque temps, éclatait avec une furie nouvelle dans la maison commune, qu’il avait gagnée. Une vive lueur, blanchâtre, puis rousse… puis cuivrée, illumina au loin l’horizon.

 

M. Hardy regardait cela… avec une sorte de stupeur incrédule, presque hébétée. Tout à coup une immense gerbe de flamme jaillit au milieu d’un tourbillon de fumée accompagnée d’une nuée d’étincelles, s’élança vers le ciel en jetant sur toute la campagne et jusqu’aux pieds de M. Hardy des reflets ardents. La violence du vent du nord, chassant et touchant les flammes qui ondoyaient sous la bise, apporta bientôt aux oreilles de M. Hardy les sons pressés de la cloche d’alarme de sa fabrique embrasée.

 

Quinzième partie Rodin démasqué

I. Le négociateur.

Peu de jours se sont écoulés depuis l’incendie de la fabrique de M. Hardy. La scène suivante se passe rue Clovis, dans la maison où Rodin avait eu un pied-à-terre alors abandonné, maison aussi habitée par Rose-Pompon, qui, sans le moindre scrupule, usait du ménage de son ami Philémon.

 

Il était environ midi ; Rose-Pompon, seule dans la chambre de l’étudiant, toujours absent, déjeunait fort gaiement au coin de son feu, mais quel déjeuner singulier, quel feu étrange, quelle chambre bizarre ?

 

Que l’on s’imagine une assez vaste pièce, éclairée par deux fenêtres sans rideaux ; car ses croisées donnant sur des terrains vagues, le maître du logis n’avait à craindre aucun regard indiscret. L’un des côtés de la chambre servait de vestiaire : l’on y voyait appendu à un portemanteau le galant costume de débardeur de Rose-Pompon, non loin de la vareuse de canotier de Philémon et de ses larges culottes de grosse toile grise, aussi goudronnées, mille sabords ! mille requins ! mille baleines ! que si cet intrépide matelot avait habité la grande hune d’une frégate pendant un voyage de circumnavigation. Une robe de Rose-Pompon se drapait gracieusement au-dessus des jambes d’un pantalon à pieds, qui semblaient sortir de dessous la jupe. Placée sur la dernière tablette d’une petite bibliothèque singulièrement poudreuse et négligée, on voyait, à côté de trois vieilles bottes (pourquoi trois bottes ?) et de plusieurs bouteilles vides, on voyait une tête de mort, souvenir d’ostéologie et d’amitié laissé à Philémon par un sien ami, étudiant en médecine. Par suite d’une plaisanterie fort goûtée dans le pays latin, cette tête tenait entre ses dents, magnifiquement blanches, une pipe de terre au fourneau noirci ; de plus, son crâne luisant disparaissait à demi sous un vieux chapeau de fort, résolument posé de côté et tout couvert de fleurs et de rubans fanés. Quand Philémon était ivre, il contemplait longuement cet ossuaire, et s’échappait jusqu’aux monologues les plus dithyrambiques, à propos de ce rapprochement philosophique entre la mort et les folles joies de la vie. Deux ou trois masques de plâtre aux nez et aux mentons plus ou moins ébréchés, cloués au murs, témoignaient de la curiosité passagère de Philémon à l’endroit de la science phrénologique, études patientes et réfléchies, dont il avait tiré cette conclusion rigoureuse : « Qu’ayant à un point extraordinaire la bosse de la dette, il devait se résigner à la facilité de son organisation, qui lui imposait le créancier comme une nécessité vitale ». Sur la cheminée se dressait intact et dans sa majesté le gigantesque verre grande tenue du canotier, accosté d’une théière de porcelaine veuve du goulot, et d’un encrier de bois noir à l’orifice à demi caché sous une couche de végétation verdâtre et moussue.

 

De temps à autre, le silence de cette retraite était interrompu par le roucoulement des pigeons auxquels Rose-Pompon avait donné une hospitalité cordiale dans le cabinet de travail de Philémon.

 

Frileuse comme une caille, Rose-Pompon se tenait au coin de cette cheminée, semblant ainsi s’épanouir à la douce chaleur d’un vif rayon de soleil qui l’inondait d’une lumière dorée. Cette drôle de petite créature avait un costume des plus baroques, et qui, pourtant, faisait singulièrement valoir la fraîcheur fleurie de ses dix-sept ans, sa physionomie piquante et son ravissant minois couronné de jolis cheveux blonds, toujours dès le matin soigneusement lissés et peignés. En manière de robe de chambre, Rose-Pompon avait ingénument passé par-dessus sa chemise la grande chemise de laine écarlate de Philémon, distraite de son costume officiel de canotier ; le collet, ouvert et rabattu, laissait voir la blancheur de la toile du premier vêtement de la jeune fille, ainsi que son cou, la naissance de son sein arrondi et ses épaules à fossettes, doux trésor d’un satin si ferme et si poli, que la chemise écarlate semblait se refléter sur la peau en une teinte rosée ; les bras frais et potelés de la grisette sortaient à demi des larges manches retroussées ; et l’on voyait aussi à demi, et croisées l’une sur l’autre, ses jambes charmantes, maintenant chaussées d’un bas blanc bien tiré, coupé à la cheville par un petit brodequin. Une cravate de soie noire serrant la chemise écarlate à taille de guêpe de Rose-Pompon, au-dessus de ses hanches, dignes du religieux enthousiasme d’un moderne Phidias, donnait à ce vêtement, peut-être un peu trop voluptueusement accusateur, une grâce très originale. Nous avons prétendu que le feu auquel se chauffait Rose-Pompon était étrange… qu’on en juge : l’effrontée, la prodigue, se trouvant à court de bois, se chauffait économiquement avec des embauchoirs de Philémon qui, du reste, offraient à l’œil un combustible d’une admirable régularité.

 

Nous avons prétendu que le déjeuner de Rose-Pompon était singulier… qu’on en juge : sur une petite table placée devant elle était une cuvette où elle avait récemment plongé son frais minois dans une eau non moins fraîche que lui. Au fond de cette cuvette, complaisamment changée en saladier, Rose-Pompon prenait, il faut bien l’avouer, du bout de ses doigts, de grandes feuilles de salade verte comme un pré, vinaigrée à étrangler ; puis elle croquait ses verdures de toutes les forces de ses petites dents blanches, d’un émail trop inaltérable pour s’agacer. Pour boisson, elle avait préparé un verre d’eau et de sirop de groseilles, dont elle activait le mélange avec une petite cuiller de moutardier en bois. Enfin, comme hors-d’œuvre, on voyait une douzaine d’olives dans un de ces baguiers de verre bleu et opaque à vingt-cinq sous. Son dessert se composait de noix qu’elle s’apprêtait à faire à demi griller sur une pelle rougie au feu des embauchoirs de Philémon. Que Rose-Pompon, avec une nourriture d’un choix si incroyable et si sauvage, fût digne de son nom par la fraîcheur de son teint, c’est un de ces divins miracles qui révèlent la toute-puissance de la jeunesse et de la santé.

 

Rose-Pompon, après avoir croqué sa salade, allait croquer ses olives, lorsque l’on frappa discrètement à sa porte, modestement verrouillée à l’intérieur.

 

– Qui est là ? dit Rose-Pompon.

 

– Un ami… un vieux de la vieille, répondit une voix sonore et joyeuse. Vous vous enfermez donc ?

 

– Tiens !… c’est vous, Nini-Moulin ?

 

– Oui, ma pupille chérie… Ouvrez-moi donc tout de suite… Ça presse !

 

– Vous ouvrir ?… Ah bien, par exemple !… faite comme je suis, ça serait gentil !

 

– Je crois bien… que faite comme vous l’êtes ça serait gentil, et très gentil encore, ô la plus rose de tous les pompons dont l’Amour ait jamais orné son carquois !!!

 

– Allez donc prêcher le carême et la morale dans votre journal… gros apôtre ! dit Rose-Pompon en allant restituer la chemise écarlate au costume de Philémon.

 

– Ah çà ! est-ce que nous allons converser longtemps ainsi à travers la porte, pour la plus grande édification des voisins ? dit Nini-Moulin. Songez que j’ai des choses très graves à vous apprendre, des choses qui vont vous renverser.

 

– Donnez-moi donc le temps de passer une robe… gros tourment !

 

– Si c’est à cause de ma pudeur, ne vous exagérez pas la susceptibilité ; je ne suis pas bégueule, je vous accepterai très bien comme vous êtes.

 

– Et dire qu’un monstre pareil est le chéri de toutes les sacristies ! dit Rose-Pompon en ouvrant la porte et en finissant d’agrafer une robe à sa taille de nymphe.

 

– Ah ! vous voilà donc enfin revenu au colombier, gentil oiseau voyageur ! dit Nini-Moulin en croisant les bras et en toisant Rose-Pompon avec un sérieux comique. Et d’où sortez-vous, s’il vous plaît ? Voilà trois jours que vous n’avez pas niché ici, vilaine petite colombe.

 

– C’est vrai… je suis de retour seulement depuis hier soir. Vous êtes donc venu pendant mon absence ?

 

– Je suis venu tous les jours… et plutôt deux fois qu’une, mademoiselle, car j’ai des choses très graves à vous dire.

 

– Des choses graves ! Alors, nous allons joliment rire.

 

– Pas du tout, c’est très sérieux, dit Nini-Moulin en s’asseyant. Mais d’abord, qu’est-ce que vous avez fait pendant ces trois jours que vous avez déserté le domicile… conjugal et philémonique ?… Il faut que je sache cela avant de vous en apprendre davantage.

 

– Voulez-vous des olives ? dit Rose-Pompon en grignotant une de ces oléagineuses.

 

– Voilà votre réponse… je comprends… Malheureux Philémon !

 

– Il n’y a pas de malheureux Philémon là-dedans, mauvaise langue. Clara a eu un mort dans sa maison, et pendant les premiers jours qui ont suivi l’enterrement, elle a eu peur de passer les nuits toute seule.

 

– Je croyais Clara très suffisamment pourvue… contre ces craintes-là…

 

– C’est ce qui vous trompe, énorme vipère ! puisque je suis allée chez cette pauvre fille pour lui tenir compagnie.

 

À cette affirmation, l’écrivain religieux chantonna entre ses dents d’un air parfaitement incrédule et narquois.

 

– C’est-à-dire que j’ai fait des traits à Philémon ! s’écria Rose-Pompon en cassant une noix avec l’indignation de la vertu injustement soupçonnée.

 

– Je ne dis pas des traits, mais un seul petit mignon et couleur de rose… Pompon.

 

– Je vous dis que ce n’était point pour mon plaisir que je me suis absentée d’ici… au contraire, car pendant ce temps là… cette pauvre Céphyse a disparu…

 

– Oui, la reine Bacchanal est en voyage, la mère Arsène m’a dit cela ; mais quand je vous parle Philémon vous me répondez Céphyse… ça n’est pas clair.

 

– Que je sois mangée par la panthère noire que l’on montre à la Porte-Saint-Martin, si je ne dis pas vrai !… Et à propos de ça, il faudra que vous louiez deux stalles pour me mener voir ces animaux, mon petit Nini-Moulin. On dit que c’est des amours de bêtes féroces.

 

– Ah çà ! êtes-vous folle ?

 

– Comment ?

 

– Que je guide votre jeunesse comme un aïeul chicard au milieu des tulipes plus ou moins orageuses, à la bonne heure, je ne risque pas d’y trouver mes religieux bourgeois ; mais vous mener justement à un spectacle de carême, puisqu’il n’y a que la représentation des bêtes… je n’aurais qu’à rencontrer là mes sacristains, je serais gentil avec vous sous le bras !

 

– Vous mettrez un faux nez… et des sous-pieds à votre pantalon, mon gros Nini, on ne vous reconnaîtra pas…

 

– Il ne s’agit pas de faux nez, mais de ce que j’ai à vous apprendre, puisque vous m’assurez que vous n’avez aucune intrigue.

 

– Je le jure, dit solennellement Rose-Pompon en étendant horizontalement sa main gauche, pendant que de la droite elle portait une noix à ses dents ; puis elle ajouta d’un air surpris en considérant le paletot-sac de Nini-Moulin :

 

– Ah ! mon Dieu ! comme vous avez de grosses poches… Qu’est-ce qu’il y a donc là-dedans ?

 

– Il y a des choses qui vous concernent, Rose-Pompon, dit gravement Dumoulin.

 

– Moi ?

 

– Rose-Pompon, dit tout à coup Nini-Moulin d’un air majestueux, voulez-vous avoir équipage ? voulez-vous au lieu d’habiter cet affreux taudis, avoir un charmant appartement ? voulez-vous enfin être mise comme une duchesse !

 

– Allons… encore des bêtises… Voyons, prenez-vous des olives ?… sinon je mange tout… il n’en reste qu’une…

 

Nini-Moulin fouilla, sans répondre à cette offre gastronomique, dans l’une de ses poches, en retira un écrin renfermant un fort joli bracelet, et le fit miroiter aux yeux de la jeune fille.

 

– Ah ! le délicieux bracelet ! s’écria-t-elle en frappant dans ses petites mains. Un serpentin vert qui se mord la queue… l’emblème de mon amour pour Philémon.

 

– Ne me parlez pas de Philémon… ça me gêne, dit Nini-Moulin en agrafant le bracelet au poignet de Rose-Pompon, qui le laissa faire en riant comme une folle et lui dit :

 

– C’est un achat dont on vous a chargé, gros apôtre, et vous en voulez voir l’effet. Eh bien, il est charmant, ce bijou.

 

– Rose-Pompon, reprit Nini-Moulin, voulez-vous, oui ou non, des domestiques, une loge à l’Opéra et mille francs par mois pour votre toilette !

 

– Toujours la même plaisanterie ? Bon… allez, dit la jeune fille en faisant scintiller le bracelet tout en mangeant ses noix ; pourquoi toujours la même farce et n’en pas trouver d’autres !

 

Nini-Moulin plongea de nouveau sa main dans sa poche et en tira cette fois une ravissante chaîne châtelaine qu’il passa au cou de Rose-Pompon.

 

– Oh ! la belle chaîne ! s’écria la jeune fille en regardant tour à tour l’étincelant bijou et l’écrivain religieux. Si c’est encore vous qui avez choisi cela… vous avez joliment bon goût… Mais avouez que je suis bonne fille de vous servir ainsi de montre à bijoux.

 

– Rose-Pompon ! reprit Nini-Moulin de plus en plus majestueux, ces bagatelles ne sont rien du tout auprès de ce que vous pouvez prétendre si vous écoutez les conseils de votre vieil ami…

 

Rose-Pompon commença à regarder Dumoulin avec surprise et lui dit :

 

– Qu’est-ce que cela signifie, Nini-Moulin ! Expliquez-vous donc ; quels sont ces conseils ?

 

Dumoulin ne répondit rien, replongea sa mains dans ses intarissables poches ; en tira cette fois un paquet qu’il développa soigneusement : c’était une magnifique mantille de dentelle noire.

 

Rose-Pompon s’était levée, saisie d’une admiration nouvelle. Dumoulin jeta prestement la riche mantille sur les épaules de la jeune fille.

 

– Mais c’est superbe ! Je n’ai jamais rien vu de pareil !… Quels dessins !… quelles broderies ! dit Rose-Pompon en examinant tout avec une curiosité naïve et, il faut le dire, parfaitement désintéressée ; puis elle ajouta : Mais c’est donc une boutique que votre poche ! Comment avez-vous tant de belles choses !… Puis partant d’un éclat de rire qui rendit vermeil son joli visage, elle s’écria : J’y suis… j’y suis : c’est la corbeille de noce de Mme Sainte-Colombe ! Je vous en fais mon compliment, c’est choisi !

 

– Et où diable voulez-vous que je pêche de quoi acheter toutes ces merveilles ! dit Nini-Moulin. Tout ceci, je vous le répète… est à vous si vous voulez, et si vous m’écoutez !

 

– Comment ! dit Rose-Pompon avec une sorte de stupeur, ce que vous me dites est sérieux !

 

– Très sérieux.

 

– Ces propositions de vivre en grande dame !…

 

– Ces bijoux vous sont garants de la réalité de ces offres.

 

– Et c’est vous… qui me proposez cela pour un autre, mon pauvre Nini-Moulin !

 

– Un instant… s’écria l’écrivain religieux avec une pudeur comique ; vous devez me connaître assez, ô ma pupille chérie, pour être certaine que je serais incapable de vous engager à une action malhonnête… ou indécente… Je me respecte trop pour cela… sans compter que ce serait agaçant pour Philémon, qui m’a confié la garde de vos vertus.

 

– Alors, Nini-Moulin, dit Rose-Pompon de plus en plus stupéfaite, je n’y comprends plus rien, ma parole d’honneur.

 

– C’est pourtant bien simple… je…

 

– Ah ! j’y suis… s’écria Rose-Pompon en interrompant Nini-Moulin, c’est un monsieur qui veut m’offrir sa main, son cœur et quelque chose pour mettre avec… Vous ne pouviez pas me dire ça tout de suite ?

 

– Un mariage ? ah bien oui ! dit Dumoulin en haussant les épaules.

 

– Il ne s’agit pas de mariage ? dit Rose-Pompon en retombant dans sa première surprise.

 

– Non.

 

– Et les propositions que vous me faites sont honnêtes, mon gros apôtre ?

 

– On ne peut plus honnêtes. (Et Dumoulin disait vrai.)

 

– Je n’aurai pas à être infidèle à Philémon.

 

– Non.

 

– Ou fidèle à quelqu’un.

 

– Pas davantage.

 

Rose-Pompon resta confondue ; puis elle reprit :

 

– Ah çà ! voyons, ne plaisantons pas. Je ne suis pas assez sotte pour me figurer que l’on me fera vivre en duchesse, le tout pour mes beaux yeux… s’il m’est permis de m’exprimer ainsi, ajouta la sournoise avec une hypocrite modestie.

 

– Vous pouvez parfaitement vous exprimer ainsi.

 

– Mais enfin, dit Rose-Pompon de plus en plus intriguée, qu’est-ce qu’il faudra que je donne en retour ?

 

– Rien du tout.

 

– Rien ?

 

– Pas seulement ça, et Nini-Moulin mordit le bout de son ongle.

 

– Mais qu’est-ce qu’il faudra que je fasse, alors ?

 

– Il faudra vous faire aussi gentille que possible ; vous dorloter, vous amuser, vous promener en voiture. Vous le voyez, ça n’est pas bien fatigant… sans compter que vous contribuerez à une bonne action.

 

– En vivant en duchesse ?

 

– Oui… ainsi, décidez-vous ; ne me demandez pas plus de détails, je ne pourrais vous les donner… du reste, vous ne serez pas retenue malgré vous… essayez… de la vie que je vous propose ; si elle vous convient… vous la continuerez, sinon, vous reviendrez dans votre philémonique ménage.

 

– Au fait.

 

– Essayez toujours, que risquez-vous ?

 

– Rien ; mais je ne puis croire que tout cela soit vrai. Et puis, ajouta-t-elle en hésitant, je ne sais si je dois…

 

Nini-Moulin alla à la fenêtre, l’ouvrit et dit à Rose-Pompon, qui accourut :

 

– Regardez… à la porte de la maison.

 

– Une très jolie petite voiture, ma foi ! Dieu ! qu’on doit être bien là-dedans !

 

– Cette voiture est la vôtre. Elle vous attend.

 

– Comment ! elle m’attend ? dit Rose-Pompon, il faudrait me décider aussitôt que ça ?

 

– Ou pas du tout…

 

– Aujourd’hui ?

 

– À l’instant.

 

– Mais où me conduisez-vous !

 

– Est-ce que je le sais !

 

– Vous ne savez pas où vous me conduisez ?

 

– Non… (et Dumoulin disait encore vrai) le cocher a des ordres.

 

– Savez-vous que c’est joliment drôle tout cela, Nini-Moulin !

 

– Je l’espère bien… si ce n’était pas drôle… où serait le plaisir !

 

– Vous avez raison.

 

– Ainsi vous acceptez. À la bonne heure ; j’en suis ravi pour vous et pour moi.

 

– Pour vous !

 

– Oui, parce qu’en acceptant vous me rendez un grand service…

 

– À vous !… et comment !

 

– Peu vous importe, pourvu que je sois votre obligé.

 

– C’est juste…

 

– Allons… partons-nous !

 

– Bah !… après tout… on ne me mangera pas, dit résolument Rose-Pompon.

 

Et elle alla prendre en sautillant un bibi rose comme sa jolie figure, et s’avança devant une glace fêlée, le posa extrêmement à la chien sur ses bandeaux de cheveux blonds ; ce qui, en découvrant son cou blanc ainsi que la soyeuse racine de son épais chignon, donnait en même temps la physionomie la plus lutine, nous ne voudrions pas dire la plus libertine, à sa jolie petite mine.

 

– Mon manteau ! dit-elle à Nini-Moulin, qui semblait être délivré d’une grande inquiétude depuis qu’elle avait accepté.

 

– Fi donc !… un manteau, répondit le sigisbée, qui, fouillant une dernière fois dans une dernière poche, véritable bissac, en retira un beau châle de cachemire, qu’il jeta sur les épaules de Rose-Pompon.

 

– Un cachemire !!! s’écria la jeune fille, toute palpitante d’aise et de joyeuse surprise.

 

Puis elle ajouta avec une contenance héroïque :

 

– C’est fini… je me risque…

 

Et elle descendit légèrement, suivie de Nini-Moulin. La brave fruitière-charbonnière était à sa boutique.

 

– Bonjour, mademoiselle ; vous êtes matinale aujourd’hui, dit-elle à la jeune fille.

 

– Oui, mère Arsène… voilà ma clef.

 

– Merci, mademoiselle.

 

– Ah ! mon Dieu !… mais j’y pense, dit soudain Rose-Pompon à voix basse, en se retournant vers Nini-Moulin et s’éloignant de la portière, et Philémon !

 

– Philémon !

 

– S’il arrive…

 

– Ah ! diable !… dit Nini-Moulin en se grattant l’oreille.

 

– Oui, si Philémon arrive… que lui dira-t-on, car je serai peut-être longtemps absente ?

 

– Trois ou quatre mois, je suppose.

 

– Pas davantage ?

 

– Je ne crois pas.

 

– Alors, c’est bon, dit Rose-Pompon ; puis revenant auprès de la charbonnière, après un moment de réflexion, elle lui dit :

 

– Mère Arsène, si Philémon arrivait, vous lui diriez que… je suis sortie… pour affaires…

 

– Oui, mademoiselle.

 

– Et qu’il n’oublie pas de donner à manger à mes pigeons, qui sont dans son cabinet.

 

– Oui, mademoiselle.

 

– Adieu, mère Arsène.

 

– Adieu, mademoiselle.

 

Et Rose-Pompon monta triomphalement en voiture avec Nini-Moulin.

 

– Que le diable m’emporte si je sais tout ce que cela va devenir ! se dit Jacques Dumoulin pendant que la voiture s’éloignait de la rue Clovis. J’ai réparé ma sottise ; maintenant je me moque du reste.

 

II. Le secret.

La scène suivante se passait peu de jours après l’enlèvement de Rose-Pompon par Nini-Moulin.

 

Mlle de Cardoville était assise, rêveuse, dans son cabinet de travail, tendu de lampas vert et meublé d’une bibliothèque rehaussée de grandes cariatides bronze doré. À quelques indices significatifs, on devinait que Mlle de Cardoville avait cherché dans les arts des distractions à de graves et tristes préoccupations. Auprès d’un piano ouvert était une harpe placée devant un pupitre de musique ; plus loin, sur une table chargée de boîtes, de pastels et d’aquarelles, on voyait plusieurs feuilles de vélin couvertes d’ébauches très vivement colorées. La plupart représentaient des esquisses de sites asiatiques, enflammés de tous les feux du soleil d’Orient. Fidèle à sa fantaisie de s’habiller chez elle d’une manière pittoresque, Mlle de Cardoville ressemblait ce jour-là à l’un de ces fiers portraits de Velasquez à la tournure si noble et si sévère… Sa robe était de moire noire à jupe largement étoffée, à taille très longue et à manches garnies de crevés de satin rose lisérés de passequilles de jais. Une fraise à l’espagnole, bien empesée, montait presque jusqu’au menton, et était comme assujettie autour du cou par un large ruban rose. Cette guimpe, doucement agitée, s’échancrait sur les élégantes rondeurs d’un devant de corsage en satin rose lacé de fils de perles de jais, et se terminant en pointe à la ceinture. Il est impossible de dire combien ce vêtement noir, à plis amples et lustrés, relevé de rose et de jais brillant, s’harmonisait avec l’éblouissante blancheur de la peau d’Adrienne et les flots d’or de sa belle chevelure, dont les soyeux et long anneaux tombaient jusque sur son sein. La jeune fille était à demi couchée et accoudée sur une causeuse recouverte en lampas vert ; le dossier, assez élevé du côté de la cheminée, s’abaissait insensiblement jusqu’au pied de ce meuble. Une sorte de léger treillage de bronze doré, demi-circulaire, élevé de cinq pieds environ, tapissé de lianes fleuries (admirable passiflores quadrangulatae, plantées dans une profonde jardinière en bois d’ébène, d’où sortait ce treillis), entourait ce canapé d’une sorte de paravent de feuillage, diapré de larges fleurs vertes en d