
Mark Twain
LE CAPITAINE TEMPÊTE ET AUTRES CONTES
1909
Traduit par Gabriel de Lautrec
— Parfaitement. Il y avait une trentaine d’années que j’étais mort, et je commençais à me sentir un peu anxieux. Songez-y, pendant tout ce temps, j’avais erré à travers l’espace, comme une comète. Et j’en avais rencontré, d’autres comètes, sur ma route ! Des tas. Naturellement, il n’y en avait aucune qui suivît le même chemin que moi. Les comètes tournent en rond comme la boucle d’un lasso qu’on lance, tandis que je me dirigeais dans le ciel, droit comme une flèche. Mais, de temps en temps, j’en rencontrais une qui suivait la même route que moi pendant une heure ou deux, et nous voyagions de conserve. Il fallait toutefois que ce fût une comète particulièrement rapide. La plupart du temps, je les dépassais aussi vite que si elles eussent été immobiles. Une comète ordinaire ne fait pas plus de 200.000 milles à la minute, environ. À part de rares exceptions, je les voyais juste apparaître et s’évanouir derrière moi. On ne pouvait pas appeler cela une course. C’était à peu près comme un train de marchandises à côté d’une dépêche télégraphique. Une fois pourtant que j’eus dépassé les bornes de notre système astronomique, j’en rencontrai de plus en plus qui pouvaient se mesurer avec moi je me rappelle, une nuit en particulier où j’allais à une bonne allure, ayant le vent favorable. Je ne devais pas faire, d’après mes calculs, moins d’un million de milles à la minute, quand j’aperçus, à bâbord, une comète d’une dimension colossale. D’après la position de ses feux, je jugeai qu’elle suivait une direction nord-est, nord-nord-est. Nous étions si bien placés que je ne voulu pas perdre la chance. Je saisis le gouvernail d’une main ferme et me précipitai vers elle. Vous m’auriez entendu fendre l’air, comme une mouche électrique. Je laissais derrière moi une traînée lumineuse qui embrasait l’atmosphère. La comète m’était d’abord apparue dans le lointain, pâle et bleue, comme une torche à moitié éteinte. Mais à mesure que j’avançais, elle grandissait et devenait plus brillante. Je me trouvai subitement enveloppé dans sa traînée lumineuse, au point d’en être ébloui et aveuglé. Je ralentis donc un peu ma marche de manière à me tenir avec elle bord à bord. Je n’essayerai pas de donner une idée de ses dimensions. À côté d’elle, j’avais exactement l’air d’un moucheron comparé au continent américain. Je gagnai un peu de vitesse, et courus cent cinquante millions de milles le long de son flanc. J’avais à peine, à ce moment-là, atteint sa ceinture. Nous ne savons rien sur les comètes. Si l’on veut s’en faire une idée exacte, il faut sortir de notre misérable système solaire et aller dans l’immensité, où elles ont de la place pour circuler. Ma parole, j’ai rencontré là des comètes d’une telle dimension qu’elles n’auraient pas pu tenir, immobiles, dans l’orbite d’une des nôtres, de celles qui ont le plus long parcours. La queue aurait dépassé.
Je voguai rapidement pendant encore cent cinquante millions de milles, et j’arrivai à la hauteur de son épaule, pour ainsi parler. À ce moment-là, j’aperçus le capitaine sur la dunette. Il me vit aussi et dirigea sa longue-vue dans ma direction. Je l’entendis aussitôt crier :
— Eh ! là-bas ! chargez les chaudières. Mettez cent millions de billions de tonnes de soufre en supplément ! Tout le monde sur le pont !
— Oui, monsieur.
— Faites monter deux cent mille millions d’hommes pour larguer les cacatois.
— Bon.
— Mettez toute la voile ! Lâchez tout ! Poussez les feux !
Dans l’espace de trois secondes, la comète présenta un spectacle extraordinaire. Toutes les voiles déployées emplirent le ciel. Le soufre fumait par les cheminées. Impossible de se faire une idée de ce tableau, et de se représenter l’odeur épouvantable du soufre en combustion. Les machines crachaient et hurlaient. On entendait des millions de sifflements. La comète filait à toute vapeur.
Ce fut une course enragée. Jamais encore je ne m’étais laissé battre de vitesse par une comète. Mon honneur était engagé. J’avais ma réputation dans l’espace et je tenais à la garder. Je ne gagnais pas autant qu’avant, mais je gagnais tout de même encore un peu sur mon concurrent. Une excitation extraordinaire régnait à son bord. Plus de cent billions de passagers étaient montés des cabines, et, penchés sur le bastingage, suivaient la course. Des paris s’étaient engagés. Naturellement cette masse de gens faisait pencher le navire et nuisait à sa vitesse. Le capitaine se précipita, son porte-voix à la main.
— Au milieu du navire ! Au milieu du navire ! tas d’idiots ! Que je vous casse la tête jusqu’au dernier !
Je continuais à gagner de vitesse, pendant ce temps, et j’étais arrivé juste au niveau du nez rutilant de la comète. Le capitaine s’était porté à l’avant, avec le second. Ils étaient tous les deux en bras de chemise et en pantoufles, les cheveux ébouriffés, les yeux hagards. Mon Dieu ! comme ces deux hommes avaient l’air furieux ! Je ne pus y résister. Je me mis à leur faire des pieds de nez, en même temps que je chantais :
— Ta, ta, ta, ta ! Vous n’avez pas de commissions pour votre famille ?
C’était une faute. Je l’ai souvent regrettée, voyez-vous. Je crois que le capitaine avait renoncé à la lutte. Mais cette moquerie l’exaspéra subitement. Il pâlit et se tourna vers le second :
— Les chaudières sont chargées à bloc ?
— Oui, monsieur.
— Nous reste-t-il en outre le nécessaire pour continuer notre route ?
— Sûrement.
— Quelle quantité de combustible avons-nous chargé pour le compte de Satan, à part de notre provision ?
— Dix-huit cent mille billions de quintillions de kazarks.
— Bravo ! Jetez toute la cargaison par-dessus bord !
Lecteur, regardez-moi bien en face et tâchez de rester calme. J’ai appris par la suite que le kazark est l’unité de mesure employée dans la navigation interstellaire et qu’un kazark équivaut exactement au poids de cent soixante-neuf globes comme notre globe terrestre ! Tout fut jeté par-dessus bord. Ce fut, vu la rapidité de la chute et l’inflammation du frottement, comme si des millions d’étoiles éclataient dans la nuit au-dessous de moi. Quant à la course, il n’en fallait plus parler. Aussitôt qu’elle se fut ainsi allégée la comète fila devant moi exactement comme si j’avais jeté l’ancre. Le capitaine était sur le gaillard d’arrière. J’eus tout juste le temps de le voir porter son pouce à son nez, la main en éventail, et de l’entendre me dire :
— Ta, ta, ta, ta ! Avez-vous des commissions pour vos amis dans les Tropiques Éternels ?…
Quelques secondes après, la comète n’était plus qu’une lueur pâle dans l’immensité.
*
Mais il me semble que je me suis un peu écarté de mon sujet, et de la route. Vous vous rendez compte maintenant de la vitesse avec laquelle j’allais. Comme je l’ai dit, après trente ans, je commençais à en avoir assez. La promenade, pour si agréable qu’elle fût, devenait un peu monotone. J’aurais bien voulu arriver enfin quelque part. Je n’étais pas parti avec l’idée de croiser éternellement. Au commencement, rien ne me pressait, car j’appréhendais de m’arrêter dans quelque escale un peu chaude. Mais maintenant je devais avoir dépassé ces parages dangereux depuis longtemps.
Une nuit, — c’était continuellement la nuit, excepté quand je passais dans le voisinage de quelque étoile, occupant pour un moment tout l’espace et l’emplissant de clarté ; mais au bout d’une minute ou deux je me retrouvais nécessairement plongé dans les ténèbres épaisses. Les étoiles ne sont pas aussi voisines les unes des autres qu’elles paraissent l’être de loin. — Où donc en étais-je ? Ah, oui ! Une nuit, je voguais paisiblement dans l’espace, quand j’aperçus à l’horizon une longue rangée de lueurs tremblantes. À mesure que j’approchais, l’éclat des lumières grandissait. Et quand je fus arrivé plus près, j’eus l’impression de me trouver devant d’immenses fournaises. Je me dis à moi-même, étant tout seul :
— Par saint Georges, me voilà enfin arrivé, et à la mauvaise place, sûrement.
Alors je m’évanouis.
J’ignore combien de temps je restai avant de reprendre mes esprits, mais ce dut être assez longtemps. Car lorsque je me réveillai, l’horrible spectacle avait disparu. Une clarté merveilleuse emplissait l’espace, pareille à celle du plus agréable soleil levant. Et l’air était embaumé des plus suaves senteurs. Ce que j’avais pris pour des fournaises étaient des portes, de plusieurs milles de haut, toutes constellées de joyaux étincelants. Elles étaient enchâssées dans un mur d’or massif dont on ne voyait pas la fin et qui se prolongeait à l’infini, à droite et à gauche, en haut et en bas. Je me trouvais devant une de ces portes, et je m’aperçus alors que l’espace autour de moi était rempli de millions de gens qui se dirigeaient vers l’entrée. Et cette foule immense faisait un tapage que je ne pouvais plus, heureusement, qualifier d’infernal.
Je me glissai par la porte, suivant la foule. Et quand ce fut à mon tour, le maître-clerc m’interpella d’un air affairé :
— Allons, vite ! D’où êtes-vous ?
— De San-Francisco, dis-je.
— San-Fran… quoi ? fit-il.
— San-Francisco.
Il se gratta la tête et parut embarrassé. Puis il dit :
— Est-ce une planète ?
Par saint Georges, a-t-on idée de ça ? Une planète !
— Mais non, répondis-je, un peu impatienté. Ce n’est pas une planète. C’est une ville. Et c’est même une fort belle, et grande, et…
— Bon ! Bon ! Nous n’avons pas de temps à perdre en conversation. Les villes ne nous regardent pas. D’où êtes-vous, d’une façon générale ?
— Oh ! fis-je. Je vous demande pardon. Mettez : Californie.
Il réfléchit encore d’un air maussade, puis reprit :
— Je ne connais aucune planète de ce nom. Est-ce une constellation ?
— Oh ! Bon Dieu ! Une constellation, dites-vous ? Mais non. C’est un État.
— Je vous répète que nous ne pouvons pas nous occuper des États, pas plus que des villes. Voulez-vous me dire, une fois pour toutes, d’où vous êtes, en général, dans un sens large. Comprenez-vous ?
— Ah ! Je saisis. Je suis d’Amérique ; des États-Unis d’Amérique.
Cette fois je le tenais. Il n’avait rien à répondre. Sa figure devint aussi lugubre qu’un bouclier après la bataille. Il se tourna vers un sous-clerc et lui demanda :
— Amérique ? Qu’est-ce que c’est que l’Amérique ?
— Je ne connais aucun monde de ce nom, répondit le sous-clerc.
— Un monde ? fis-je : Qu’est-ce que vous dites, jeune homme ? Ce n’est pas un monde ou du moins c’est le Nouveau Monde. C’est une contrée ; un continent. C’est Christophe Colomb qui l’a découvert. Je pense que vous avez entendu parler de lui. Vous y êtes, maintenant. L’Amérique, monsieur, l’A-mé-ri-que.
— Silence ! dit le maître clerc. Une fois pour toutes ; d’où êtes-vous ?
— Ma foi ! Je ne sais plus que répondre. Que voulez-vous que je vous dise ? Pour parler en général, je viens du monde évidemment.
— Ah ! Voilà qui commence à s’éclaircir. Et de quel monde venez-vous ?
Cette fois-ci, j’étais cloué. Je le regardai, stupéfait. Il avait l’air tout à fait las. Enfin, il éclata :
— Allons ! Dites ! Quel monde ? Il y en a des millions et des millions, de mondes. Vous ne dites rien ? Circulez ; alors. Au suivant !
Je m’écartai, tout penaud. Un homme couleur de ciel prit ma place. Il avait sept têtes et seulement une jambe. Je sortis pour prendre l’air. Il y avait, comme avant, des myriades de gens qui affluaient vers la porte. Tous étaient couleur bleu de ciel. Tous avaient sept têtes et une jambe. J’essayai d’entrer en conversation avec eux. Mais je fus dégoûté de mon insuccès. Je me décidai à rentrer, et m’assis tristement dans le vestibule.
— Eh bien ! me dit le maître-clerc.
— Eh bien ! monsieur, répondis-je sur un ton fort humble. Je cherche comment je pourrais vous indiquer de quel monde je viens. Peut-être pourrez-vous savoir si je vous dis… C’est le monde que Notre Divin Sauveur est venu racheter.
Il inclina la tête, dévotement. Puis il continua sur un ton aimable.
— Les mondes qu’il a sauvés sont aussi nombreux que les portes du Ciel. Personne ne peut les compter. Mais voyons. Peut-être nous nous y retrouverons. À quel système astronomique appartenez-vous ?
— C’est celui où il y a le Soleil, et la Lune, et Mars, et Neptune…
Il secouait la tête à chacun de ces noms. C’était sûrement la première fois qu’il les entendait prononcer.
Je continuai :
— Et Uranus… et Jupiter…
— Halte-là ! dit-il. Une minute… Jupiter… Jupiter… Il me semble me rappeler vaguement que nous avons eu un homme qui venait de Jupiter, il y a huit ou neuf cents ans. Mais les gens de ce système entrent rarement par cette porte…
En disant cela, il se mit à me regarder tout à coup, droit dans les yeux, et j’eus l’impression que son regard me traversait de part en part.
— Dites donc, continua-t-il, est-ce que vous êtes venu directement de votre système ?
— Oui, monsieur, répondis-je, en rougissant un peu.
Il me regarda d’un air sévère et dit :
— C’est un mensonge. Ce n’est pas ici le lieu pour mentir. Vous vous êtes éloigné de votre chemin. Dites-moi la vérité.
Je répondis, en rougissant de plus belle.
— Je regrette, et je retire ce que j’ai dit. La vérité, c’est que j’ai rencontré une comète, et que j’ai fait une petite course avec elle, et que…
— Bon, bon, au fait !
— … une petite course, et ensuite, j’ai repris mon chemin tout droit, aussi droit que possible.
— Peu importe. C’est ce qui a causé tout le mal. Vous avez fini par vous trouver devant une porte qui est à des billions de lieues de celle par où vous auriez dû entrer. Si vous vous étiez présenté à la bonne porte, on aurait su là tout ce qui concerne votre monde et vous n’auriez pas perdu de temps. Enfin, on va essayer d’arranger cela.
Il se tourna vers le sous-clerc et lui demanda :
— Savez-vous à quel système solaire appartient Jupiter ?
— Je ne me rappelle pas, monsieur. Mais ce doit être un des systèmes les plus récents, là-bas, très loin, dans quelque coin perdu de l’univers.
Il prit un ballon et se mit à monter le long d’une carte qui se trouvait sur le mur, aussi vaste que l’île de Rhodes. Je le vis aller à droite et à gauche, descendre, remonter jusqu’à ce que je l’eusse perdu de vue. De temps en temps, il redescendait pour prendre quelque chose à manger, puis disparaissait de nouveau. Cela dura deux ou trois jours, au bout desquels il revint enfin, disant qu’il croyait bien avoir trouvé sur la carte le monde dont je parlais, mais que ce pourrait bien aussi n’être que des chiures de mouches. Il réclama donc un microscope pour s’en assurer, et repartit.
De retour, il me demanda de lui décrire ma planète et de lui indiquer à quelle distance elle se trouvait du soleil. Je lui donnai toutes les explications. Elles concordaient. C’était bien cela.
Dès lors, je me trouvai tiré d’affaire. Et l’on me permit d’entrer.
Le maître-clerc et ses acolytes se remirent à leur travail, sans plus se préoccuper de moi. Je ne me trouvais pas plus avancé. J’aurais bien voulu avoir d’eux quelques renseignements supplémentaires, mais je n’osais vraiment pas les déranger encore une fois. À la fin, pourtant, je n’y tins plus, et je fis un signe du maître-clerc.
— Comment, s’écria-t-il, vous êtes encore là ? On n’aura donc jamais fini avec vous !
Je m’approchai de lui, et faisant un cornet de mes deux mains, je lui dis à l’oreille, d’une voix basse, et sur un ton confidentiel :
— Je vous demande pardon… Je suis désolé de vous déranger une fois de plus… Mais vous avez oublié quelque chose.
— Oublié quelque chose ? Quoi donc ?
— Regardez-moi, fis-je. Regardez-moi attentivement.
Il m’examina, scrupuleusement, des pieds à la tête.
— Eh bien ? fit-il.
— Eh bien ? Vous ne remarquez rien d’extraordinaire ? Est-ce qu’il vous semble que je suis pareil aux élus d’ici ? Croyez-vous que je ne vais pas attirer l’attention des gens, être l’objet d’une curiosité insupportable pour moi ? Ne me manque-t-il pas quelque chose pour être un élu parfait ?
— Je ne vois pas, dit-il, d’un air ingénu. Qu’est-ce qu’il vous faut ?
— Ce qu’il me faut, c’est ma harpe, ma couronne, mon auréole, mon livre de cantiques et ma palme. J’ai droit à tout cela, puisque je suis dans le ciel. Je ne réclame que mon dû.
Ah ! mes amis. Non, jamais je n’ai vu un homme, on un ange, aussi étonné. Il avait l’air stupéfait. Il fut un moment avant de pouvoir répondre.
— Vraiment, vous êtes une vraie curiosité, par quelque bout qu’on vous prenne. Jamais je n’ai entendu parler de ces choses-là.
Je haussai légèrement les épaules et je dis :
— Ne regardez pas mes paroles comme une offense, je vous en prie. Mais, réellement, pour un homme qui a vécu dans le ciel aussi longtemps que je vous suppose y avoir vécu, vous ne m’avez pas l’air très au courant des coutumes du pays.
— Les coutumes du pays ! s’écria-t-il. Mais le ciel est vaste, cher monsieur. Il y a bien des pays, dans le ciel. Vous-même, n’avez-vous pas remarqué des usages différents, dans les diverses parties de cette planète ridiculement petite d’où vous venez ? Comment voulez-vous que je connaisse les habitudes de toutes les régions célestes ? Il y en a des millions. Je connais ce qui concerne les gens qui doivent entrer par cette porte et quelques-unes des portes voisines. Et croyez-moi. J’ai eu tout juste le temps d’apprendre le nécessaire et de me le fourrer dans la tête, pendant les trente-sept millions d’années que j’ai consacrées, nuit et jour, à cette étude. Mais cette idée de vouloir que je connaisse les usages et coutumes de tout le ciel ! Ô Homme, que votre langage est insensé ! Je veux bien croire que les absurdités dont vous me parlez soient en usage dans votre ciel. Mais, pour Dieu ! ne venez pas nous raser avec des usages dont nous n’aurons jamais que faire, et dont nous n’avons jamais entendu parler.
Je compris qu’il avait raison. Je lui souhaitai donc le bonsoir et je m’éloignai. Toute la journée, j’errai dans la grande salle où je, me trouvais et qui me parut une sorte de vestibule. J’espérais toujours trouver une porte qui me permettrait d’entrer dans le ciel proprement dit. Mais la salle était si vaste que je n’en trouvais pas le bout. À la fin je me sentis si fatigué que je dus m’asseoir. Cependant je voyais passer devant moi une multitude de gens, et, de temps en temps, j’en interrogeais quelqu’un, espérant pouvoir entrer en conversation. Mais personne ne me comprenait, et je ne comprenais personne. J’y renonçai. D’ailleurs, j’étais profondément dégoûté de tout, et pour un peu j’aurais voulu n’être jamais mort. Le lendemain, vers midi, je me retrouvai devant le bureau d’entrée, et je dis au maître-clerc.
— Je commence à croire qu’un homme ne peut pas être heureux au ciel, s’il n’est pas dans celui qui lui est destiné.
— Parfaitement correct, me répondit-il. Comment pourriez-vous supposer que le même ciel convienne à toutes sortes de gens ?
— J’avais une idée… Mais peut-être est-ce une folie. Quel chemin devrais-je suivre, si je voulais aller dans mon ciel ?
Il s’entretint quelques instants avec le sous-clerc qui avait consulté la carte, puis il me dit :
— Attendez. Votre ciel est à des millions de lieues d’ici. Sortez du vestibule. Couchez-vous sur ce tapis rouge que vous voyez là. Fermez les yeux, retenez votre souffle, et formez le désir d’être dans votre ciel. Vous y serez.
— Je vous suis bien obligé, répondis-je. Mais pourquoi diable ne pas m’avoir dit cela dès que je suis arrivé ?
— Nous avons ici beaucoup à faire. C’était à vous, et non pas à nous, à y penser. Adieu. Il y a des chances pour que nous ne nous revoyions jamais.
— Dans ce cas, fis-je, au revoir !
Je me plaçai sur la carpette. Je fermai les yeux, je retins mon souffle, et je souhaitai d’être transporté dans le bureau d’entrée de mon ciel. Trois secondes après, j’entendis une voix que je reconnus et qui disait, d’un ton affairé :
— Attention ! Une harpe, un livre de cantiques, une paire d’ailes, une auréole ; — numéro treize ; — pour le capitaine Eli Tempête, de San-Francisco ! Délivrez un bulletin de santé, et laissez entrer !
J’ouvris les yeux. Et dans le clerc qui parlait, je reconnus un Indien que j’avais connu autrefois sur le territoire de chasse. J’avais assisté à ses funérailles. On l’avait brûlé et les femmes de sa tribu s’étaient couvert la figure de cendres, de ses propres cendres et avaient passé la journée à hurler comme des chats enragés. Cérémonie très émouvante. Il fut rudement content de me retrouver, et moi aussi, et de voir que j’étais enfin dans mon ciel respectif.
Aussi loin que le regard pouvait s’étendre on apercevait des nuées de clercs occupés à ranger des milliers de gens, des Américains, des Mexicains, des Anglais, des Arabes. À mesure que chacun passait, on lui donnait son équipement complet. Quand j’eus reçu toutes mes affaires et me fus coiffé de mon auréole je me regardai dans une glace et me trouvai l’air tout guilleret. J’aurais sauté de joie par-dessus une maison, tant j’étais heureux.
— Maintenant, me dis-je, ça commence à prendre tournure. Qu’on me donne un nuage, et tout ira bien.
Quelques minutes après, j’étais en route vers les nuages, avec des millions d’autres élus. Il y en avait qui essayaient de voler, mais sans succès. Quelques-uns se cassèrent les jambes. Aussi, par prudence, je me résolus à marcher, provisoirement.
Chemin faisant, nous rencontrâmes d’autres gens qui venaient en sens inverse. Je remarquai que certains avaient des harpes et rien d’autre. Quelques-uns n’avaient que leur livre de cantiques. Quelques-uns n’avaient rien du tout. Un jeune homme passa près de moi. Il n’avait que son auréole, et encore, il la portait à la main. En passant, il me la tendit, me priant de la lui tenir un moment.
— Je reviens tout de suite, ajouta-t-il.
Puis il se perdit rapidement dans la foule. Je continuai ma route. Une femme me pria de garder un moment sa palme. Elle disparut ensuite, et je ne la revis pas non plus. Une jeune fille me confia sa harpe, et elle disparut aussi. À la fin, je fus chargé d’accessoires célestes comme un baudet.
En même temps, à mesure que j’avançais, je m’aperçus que le sol était jonché d’ailes, de harpes, d’auréoles, et de livres de cantiques. Je me décidai à jeter tranquillement sur ma route mon bagage supplémentaire. Et tous mes compagnons en firent autant. Car, eux aussi, avaient été gratifiés aussi généreusement que moi, par les gens que nous avions rencontrés.
Je me trouvai enfin perché sur un nuage, avec des tas d’autres gens. Jamais de ma vie, je ne m’étais senti si heureux. Cette fois-ci, il n’y avait pas de doute. J’étais au ciel.
Je m’éventai paresseusement deux ou trois fois avec ma palme. Puis je me mis à jouer de la harpe. Tous mes compagnons en firent autant. C’était fort impressionnant. Malheureusement, chacun de nous donnait une note différente, et l’air manquait d’harmonie. Il y avait en outre des Indiens qui jouaient une sorte d’hymne guerrier faisant avec notre musique une cacophonie parfaite. Je jugeai que j’avais assez joué de la harpe et pris un peu de repos.
À côté de moi se trouvait un vieux monsieur d’allure fort respectable. Il tenait sa harpe maladroitement et avait l’air ennuyé. Je l’encourageai à jouer de son instrument. Mais il prétendit qu’il était beaucoup trop timide pour montrer ses talents en public, et que, d’ailleurs, il ignorait profondément la musique. Il ne comprenait pas, en outre, quel plaisir on pouvait y trouver. J’étais un peu de son avis, mais je n’osais pas l’avouer. J’y mis cependant de la bonne volonté, repris ma harpe, peut-être pour éblouir le vieux monsieur, et jouai le même air, un air très simple, pendant seize ou dix-sept heures sans interruption. Je jouai toujours le même air, parce que c’était le seul que je connaissais. Ensuite, je passai quelques instants à m’éventer avec ma palme. Puis, je me mis à bâiller. Le vieux monsieur bâilla aussi.
— Ne connaissez-vous pas, me demanda-t-il, un autre air que celui que vous venez de jouer ?
— Dieu me damne si j’en connais un autre, répondis-je.
— Ne croyez-vous pas, continua-t-il, que vous puissiez en apprendre un autre ?
— Jamais de la vie. J’ai essayé. C’est absolument impossible.
— Jouer le même air, toujours le même, et pendant l’éternité, ce sera peut-être monotone, à la fin.
— Ne me brisez pas le cœur, fis-je, je suis assez triste déjà.
Cependant, des millions de gens continuaient à passer devant le nuage où nous étions. Les uns descendaient des hauteurs du ciel. D’autres arrivaient de l’entrée et portaient soigneusement leur harpe, leur livre et leur auréole. Une idée superbe me vint. Je me mêlai à la foule des nouveaux venus et j’eus vite fait de me débarrasser, moi aussi, de mes accessoires, en les leur confiant l’un après l’autre, soigneusement. Et soudain, je redevins un homme libre et me sentis outrageusement heureux. Juste à ce moment, je rencontrai le vieux Sam Bartlett, qui était mort depuis fort longtemps, et je m’arrêtai pour causer un peu avec lui.
— Dites-moi donc, mon vieux Sam, vous qui êtes un peu au courant, est-ce que c’est toujours aussi monotone, dans le ciel ?
Il me dit :
— Laissez-moi vous remettre les choses au point. Les gens ont le tort de prendre à la lettre le langage de la Bible, qui n’est que figuratif. Leur premier soin, dès qu’ils arrivent ici, c’est de demander une harpe et une auréole, et ainsi de suite. On ne les leur refuse pas. On a pour principe, dans le ciel, de ne jamais refuser ce qui est inoffensif. On leur donne tous ces accessoires, sans rien objecter. Alors ils s’en vont, et ils jouent de la harpe et chantent tout le premier jour. Mais au bout d’un jour ils en ont assez. Ils n’ont pas besoin d’une longue expérience pour s’apercevoir que ces choses ne constituent pas le bonheur céleste, du moins pour un homme de bon sens. N’importe qui en serait exaspéré avant huit jours. Le nuage sur lequel vous vous étiez installé est situé assez loin pour que les vieux habitants du ciel ne puissent pas être troublés par le tapage infernal des nouveaux venus. Il n’y a pas d’inconvénient à les laisser s’installer là et faire leur cure le plus rapidement possible.
Le ciel est un séjour délicieux. Mais ne vous y trompez pas, c’est en même temps l’endroit du monde où l’on est le plus occupé. Au bout d’un jour ou deux de séjour, il n’y a plus un seul oisif. Chanter des hymnes et porter des palmes, c’est très joli dans les sermons d’église, mais ici c’est tout le contraire. À mener cette existence, les gens d’ici demeureraient toute l’éternité des ignorants et des sots. Le repos éternel, quelle belle phrase ! Essayez-en pendant huit jours, de votre repos éternel, et vous m’en donnerez des nouvelles. Voyons, vous, Tempête, un homme actif, qu’est-ce que vous feriez dans un ciel semblable, occupé à tourner vos pouces et à bâiller ?
— Sam, répondis-je, vous me remplissez de joie. Autant j’appréhendais tout à l’heure mon séjour ici, autant, maintenant, je suis ravi d’être venu.
Il continua :
— Dites-moi, ne vous sentez-vous pas fatigué ?
— Sam, il n’y a pas de mot pour exprimer ma fatigue. Je suis fourbu comme un pauvre chien.
— C’est parfait. Vous êtes fatigué ; vous aurez du plaisir à vous reposer. Vous avez faim ; vous mangerez avec plaisir. Voyez-vous, mon vieux, c’est ici comme sur la terre. Il faut gagner les choses pour les avoir et en user volontiers. Vous ne pouvez pas jouir d’abord et gagner ensuite. Seulement, dans le ciel, la différence c’est que vous pouvez choisir votre occupation et que l’on vous donnera toutes les facilités pour vous y livrer convenablement. Le cordonnier qui sur la terre avait une âme de poète, ne sera pas obligé de faire des souliers dans le ciel.
— Admirable, fis-je. Du travail, tant qu’on en peut faire, mais un travail agréable. Plus de peine, plus de souffrance…
— Halte-là ! On a des peines dans le ciel. Seulement on n’en meurt pas. On a des souffrances, mais elles ne durent pas. Le bonheur n’existe pas en soi. Il n’existe que par contraste avec un précédent déplaisant. Voilà tout. Il n’y a pas un bonheur soi-disant pur qui ne devienne rapidement monotone et insupportable. Il faut que tout se renouvelle pour être apprécié. Certes il y a des peines et des souffrances dans le ciel, par suite il y a de nombreux contrastes et d’incessantes occasions de se réjouir.
Je dis :
— Sam, le ciel que vous décrivez est aussi différent de celui que les hommes imaginent, qu’une belle princesse vivante diffère d’une figure de cire.
Pendant toute la durée du premier mois, je me promenai dans le ciel, poussant des reconnaissances de divers côtés, me liant d’amitié avec des gens. Puis finalement, je me fixai dans une région tout à fait agréable où je décidai de demeurer quelque temps avant de reprendre mes pérégrinations. J’eus là de longues conversations avec un vieil ange à tête chauve qui s’appelait Sandy Mac Williams. Il était de quelque part dans le New-Jersey. Nous avions coutume de nous asseoir, par les chaudes après-midi, à l’ombre d’un arbre ou d’un rocher, et là nous devisions de choses et d’autres, en fumant des pipes.
Un jour, je lui demandai :
— Quel âge avez-vous, Sandy ?
— Soixante-douze.
— C’est bien ce que je pensais. Et depuis combien de temps êtes-vous dans le ciel ?
— Vingt-sept ans, vienne la Noël.
— Et quel âge aviez-vous quand vous êtes venu ici ?
— Quel âge ? Soixante-douze ans, vous dis-je.
— C’est impossible.
— Pourquoi impossible ?
— Parce que si vous aviez soixante-douze ans à ce moment-là, vous devez en avoir maintenant quatre-vingt-dix-neuf.
— Pas du tout. J’ai le même âge que lorsque je suis arrivé.
— C’est possible. Mais voilà. J’avais autrefois cette idée que dans le ciel nous serions tous jeunes, et beaux, et alertes.
— Mais vous pouvez redevenir jeune, si vous voulez. Vous n’avez qu’à le souhaiter.
— Alors pourquoi ne le souhaitez-vous pas ?
— Je l’ai fait. Tout le monde tente cette expérience. Vous pouvez essayer, vous aussi. Mais vous en reviendrez vite.
— Comment cela ?
— Comment ? Voyons. Raisonnons un peu. Vous étiez navigateur, sur la terre. Avez-vous jamais tenté de faire un autre métier ?
— Oui. J’ai essayé une fois de tenir une épicerie. C’était dans le pays minier. Je n’ai pas pu. C’était trop calme et trop monotone. Pas de mouvement, pas de tempêtes, aucune émotion. J’avais l’impression d’être à moitié mort. Je me suis dépêché de fermer ma boutique et de reprendre la mer.
— C’est bien cela. Et pourtant il y a des gens qui aiment l’épicerie. Ce sont ceux qui ont l’âme épicière. C’est la même chose pour moi. Je n’avais pas l’âme jeune et je ne pouvais pas m’habituer. Pourtant, une fois métamorphosé, j’étais fort, et beau, et alerte. J’avais des cheveux bouclés, et des ailes, — comme un papillon. J’accompagnais mes compagnons aux danses et aux pique-niques. J’essayais de dire des bêtises aux filles, comme les autres. C’était inutile. Je ne pouvais pas m’y faire. C’était assommant. Je n’avais qu’un désir, c’était de me coucher et de me lever de bonne heure, et d’avoir quelque chose à faire. Et quand mon travail était fait, de rester tranquille à fumer ma pipe, au lieu de danser en rond avec une bande d’écervelés. Vous ne pouvez pas vous imaginer ce que j’ai souffert, quand je suis redevenu jeune.
— Combien de temps a duré votre nouvelle jeunesse ?
— Deux semaines. Et c’était assez. J’en avais par-dessus le dos. Comprenez donc. J’avais gardé les connaissances et l’expérience d’un homme de soixante-douze ans. Les sujets les plus sérieux dont mes compagnons pouvaient parler étaient pour moi de l’a b c. Et leurs raisonnements ! Ah Seigneur ! J’en aurais ri aux larmes si je n’avais trouvé la chose lugubre. Malgré moi, j’étais tout le temps à essayer de me fourrer avec les vieux. Mais ils ne voulaient pas de moi. Ils me considéraient comme un jeune homme prétentieux, et me tournaient le dos. Au bout de quinze jours, vous ne pouvez pas vous figurer la joie que j’ai eue à retrouver ma tête chauve, et ma pipe, et mes vieilles songeries à l’ombre d’un rocher.
— Prétendez-vous dire que désormais vous resterez éternellement à soixante-douze ans ?
— Je n’en sais rien. On ne peut pas dire. Il est évident, d’ailleurs, que mon esprit mûrira forcément, à mesure. Mais pour mon corps, si cela dépend de moi, je crois fort que je m’en tiendrai à celui que j’ai en ce moment.
— Et quand un homme arrive ici âgé de quatre-vingt-dix ans, est-ce qu’il demande à rajeunir ?
— Naturellement. Tout le monde fait la même chose, au commencement. Il revient d’abord à quatorze ans, par exemple. Il y reste une heure ou deux, puis s’aperçoit que si ça dure, il deviendra fou. Il se donne alors vingt ans. Le résultat est le même. Il essaye ensuite trente, quarante, cinquante, soixante-dix, sans plus de succès. Et finalement, il souhaite retrouver ses quatre-vingt-dix ans auxquels il était habitué. Si par hasard, à quatre-vingts ans, sur la terre, son esprit a commencé à faiblir, il souhaite se retrouver de quelques années plus jeune que lorsqu’il mourut, pour reconquérir ses facultés. D’une façon générale, il veut revivre à l’âge où son expérience et sa maturité étaient à leur apogée, c’est-à-dire le plus vieux possible, avant la décrépitude, s’il y en eut.
— Et les jeunes gens de vingt-cinq ans, gardent-ils toujours le même âge ?
— Oui, s’ils sont des fous. Mais un jeune homme intelligent, ambitieux et industrieux, souhaite acquérir de nouvelles connaissances et de la maturité. Et lorsque son développement intellectuel l’a fait l’égal des hommes d’un âge plus avancé, il souhaite naturellement, pour pouvoir vivre aisément dans leur compagnie où il se plaît, avoir un corps plus âgé. Il laisse son corps suivre le développement de son esprit, et se trouve un jour, sans surprise, comme sans regret, avec la tête chauve et le visage ridé. Mais son esprit est sage et avisé.
— Et les bébés ?
Les bébés aussi. Quels ânes nous étions sur la terre, à propos des bébés ! Nous supposions que dans le ciel nous serions tous des enfants. D’ailleurs sans préciser l’âge. C’était vague. Quand j’avais sept ans, je supposais, pour bien faire, qu’au ciel tout le monde aurait douze ans. À douze ans, je supposais que nous aurions tous dix-huit ans ou vingt ans. À quarante ans, on reculait. À cet âge-là, je pensais que les élus avaient tous une trentaine d’années. Jamais un enfant ou un homme ne suppose que l’âge qu’il a actuellement puisse être le meilleur. Nous plaçons toujours l’idéal un peu en avant ou en arrière. Et nous attribuons cet âge idéal, arbitrairement, à tous les habitants du ciel. Et nous supposons que tout le monde s’en tiendra à cet âge, éternellement. Non, mais imaginez un ciel uniquement peuplé d’enfants jouant aux billes ou au cerceau ! Ou bien de jeunes gens de dix-neuf ans, sentimentaux, ignorants et stupides. Ou d’hommes de trente ans, vigoureux, pleins d’énergie et d’ambition, mais condamnés à une immobilité perpétuelle, ne pouvant ni se développer ni acquérir de l’âge et de l’expérience. Songez à ce que serait un ciel composé de gens tous du même âge, ayant les mêmes idées, les mêmes vêtements, les mêmes goûts. Combien la terre serait supérieure à un ciel semblable, la terre, avec ses variétés innombrables de types, de figures, d’âges, avec l’activité qui résulte du conflit perpétuel et vivant de millions de goûts, d’intérêts, et de soucis différents !
— Vous avez raison.
— Évidemment. Un ciel uniforme ne serait plus le ciel. Il faut un ciel pour tous les âges et pour tous les goûts. Dieu sait ce qu’il faut à chacun. Et d’une façon ou d’une autre, il lui donne ce qu’il faut pour qu’il soit heureux.
J’avais eu jusqu’à ce moment beaucoup de difficultés avec mes ailes. Le lendemain du jour où j’avais quitté le chœur des nouveaux venus, sur le nuage, j’avais fait une ou deux tentatives, sans succès. Le premier coup, je volai pendant quelque trente mètres, puis je tombai sur un Irlandais et nous roulâmes tous les deux pêle-mêle à terre. Le lendemain j’eus une collision avec un évêque, et le renversai brusquement. Nous échangeâmes quelques paroles un peu aigres. Je n’en menais pas large, d’être tombé sur un personnage si important, et devant des millions d’étrangers qui paraissaient se moquer agréablement de moi.
La difficulté la plus grande venait de la direction. Je n’avais pas de gouvernail, et je ne pouvais jamais savoir où j’allais tomber. Je marchai à pied le reste du jour, en laissant traîner mes ailes. Le jour suivant, de bonne heure, j’allai dans un endroit isolé pour continuer mes expériences. Je montai sur un rocher un peu élevé, et pris un bon élan. Je me dirigeai, en tourbillonnant, vers un buisson situé à un peu plus de trois cents mètres. Mais je n’avais pas compté avec le vent qui m’entraîna dans une toute autre direction. J’essayai de replier mon aile de bâbord et de ramer seulement avec celle de tribord. Le résultat fut déplorable. Je culbutai et allai m’abattre sur le sol. Sans perdre courage, je me relevai, remontai sur mon rocher, tout bouillant d’ardeur, et me lançai dans une direction oblique au buisson pour compenser les effets du vent. Ainsi j’avais le vent debout ou presque. Je m’aperçus vite qu’avec le vent debout, des ailes devenaient une pure illusion. Il est possible, à la rigueur, de louvoyer, mais on ne vole pas contre le vent. Je me rendis compte que si j’avais à rendre une visite un peu éloignée, et que le vent soufflât de là, il me faudrait parfois attendre des jours et des jours, qu’il fût tombé ou qu’il eût changé de sens, et que je risquerais fort de passer pour impoli. D’autre part, dans ces conditions, même en ayant le vent favorable, on court de gros risques, pour peu qu’il souffle un peu fort. Car il n’y a pas moyen de diminuer la voilure. Il faut étendre les ailes ou les replier. Pas de milieu. Si vous essayez d’amener les voiles, vous tombez immédiatement.
Il y avait bien deux ou trois semaines que je n’avais revu le vieux Mac Williams. Je lui écrivis, — je me rappelle, c’était un mardi, — et lui demandai de venir me voir, et d’apporter avec lui ses provisions, manne céleste et alouettes toutes rôties, pour un pique-nique amical. J’avais quitté mes ailes, fatigué de mes efforts infructueux. La première chose qu’il fit, ce fut de cligner d’un air malicieux, en disant :
— Et vos ailes, qu’en avez-vous fait ?
— Envoyées au blanchissage, répondis-je brièvement.
— Juste comme je pensais, fit-il. Les nouveaux anges sont tous férus de propreté. Quand pensez-vous les avoir ?
— Après-demain.
— Il sourit.
— Tenez, Sandy, m’écriai-je, finissons-en. Nous sommes d’assez bons amis pour que je vous parle franchement. Je vois que vous ne portez jamais d’ailes, non plus que les autres élus qui sont ici depuis quelque temps. Avec ma manie de vouloir voler, je suis un âne, n’est-ce pas ?
— Ça m’en a tout l’air. Mais il n’y a pas de mal. Nous avons tous passé par-là. C’est très excusable. Voyez-vous, sur la terre, on nous raconte un tas d’absurdités à propos du ciel ! Dans les tableaux, nous voyons toujours les anges avec des ailes. Et nous nous figurons, naturellement, qu’ils portent toujours des ailes. Pas le moins du monde. Les ailes ne sont pas autre chose qu’une sorte d’uniforme, voilà tout. Quand les anges sont en service, pour ainsi dire, ils en portent toujours. Vous ne voyez jamais un ange aller en mission sans ses ailes comme vous ne voyez pas un officier présider une cour martiale sans uniforme, ou un acteur porter des lettres sans sa tunique, où un policeman faire son quart sans son uniforme de policeman. Mais les ailes ne sont que pour l’apparat. Elles ne servent pas du tout à voler. Les anciens anges sont comme les vieux officiers. Ils ne s’habillent réglementairement que lorsqu’ils sont en fonction. Mais les nouveaux sont pareils à des territoriaux ou à des conscrits, qui ne manquent pas une occasion de s’affubler de leur uniforme, et qui font les beaux, persuadés que tout le monde les admire. Et quand vous en voyez un qui parade, avec une aile en haut et l’autre en bas, d’un air fashionable, vous pouvez être sûr qu’il se dit en lui-même : Je voudrais que Marie-Anne, de l’Arkansas, puisse me voir comme je suis maintenant. Elle ne serait pas si dédaigneuse qu’elle l’a été.
— Vous avez raison, Sandy.
— Mais regardez-vous donc. Vous êtes un homme. Est-ce qu’un homme est fait pour voler ? Rappelez-vous le temps que vous avez mis à venir de la terre. Et pourtant vous alliez plus vite qu’un boulet de canon. S’il vous avait fallu venir ici en volant, l’éternité n’y eût pas suffi. Eh bien, les anges vont tous les jours sur la terre. Il faut qu’ils apparaissent aux braves gens et aux petits enfants à leur lit de mort. C’est leur métier. Ils apparaissent avec leurs ailes, naturellement, puisqu’ils sont en service commandé ; et parce que les mourants ne les reconnaîtraient pas pour des anges, s’ils n’avaient pas d’ailes. Mais ne vous imaginez pas qu’ils s’en sont servi pour voler. Elles seraient en morceaux avant qu’ils aient fait le quart du chemin. Elles ressembleraient tout de suite à un cerf-volant crevé. Et les distances dans le ciel sont des billions de fois plus grandes. Non. Les ailes sont pour le style, uniquement. Le vrai moyen de transport, c’est la pensée. Vous vous en êtes rendu compte, quand vous êtes venu ici porté par un tapis magique, pareil à celui des contes de fées. Où seriez-vous, avec vos ailes, même si vous aviez su vous en servir ?
— Je me le demande. Je n’ai plus que faire de mes ailes, non plus que de mon auréole. Je les garderai seulement pour les jours où il y aura de la boue.
— Ou bien encore une réception.
— Une réception ? Que voulez-vous dire ?
— Vous pourrez en voir une ce soir, si vous voulez. On va recevoir un barman de Jersey-City. C’est un de ces braves gens qui s’imaginent que le ciel est en révolution, quand il y arrive un d’entre eux. Ils se représentent tous les anges chantant et jouant de la harpe à leur arrivée. Cet excellent homme de barman serait fort désappointé s’il ne trouvait pas aux portes du ciel une retraite aux flambeaux.
— Il sera probablement fort désappointé.
— Pas du tout. Ici on accorde à chacun ce qu’il désire, à moins qu’il ne forme un désir impossible ou sacrilège. Il y a d’ailleurs dans le ciel des millions de jeunes gens qui ne demandent pas mieux que d’aller s’égosiller à chanter les louanges du nouveau venu. C’est une fête pour eux.
— Très bien. Nous irons donc à la réception.
— Oui. Mais il est d’usage d’y aller en grand costume, avec les ailes, l’auréole, et les autres accessoires.
— Bon, répondis-je. Comment vais-je faire ? J’ai tout jeté en l’air quand j’ai quitté le nuage.
— Ne vous tourmentez pas. Vous n’avez qu’à les demander. Ils sont en lieu sûr. Au besoin, on vous en donnera d’autres. Il n’en manque pas.
— C’est parfait. Mais que disiez-vous donc tout à l’heure, à propos de choses impossibles ou sacrilèges que de nouveaux élus réclament pour leur réception ?
— Des tas de choses qu’ils demandent et qu’il est impossible de leur donner. Par exemple, il y a un certain clergyman de Brooklyn, un nommé Talmage, qui se prépare un sérieux désappointement pour le jour de son arrivée. Il ne cesse de dire dans ses sermons que la première chose qu’il fera, arrivé au ciel, ce sera d’embrasser Abraham, Isaac, Jacob, et de pleurer avec eux. Mais il y a des millions de gens sur la terre qui se promettent la même chose. Comme il arrive ici chaque jour environ soixante mille personnes qui veulent voir Abraham, Isaac, Jacob, et pleurer dans leurs bras, voyez le travail que ce serait pour ces malheureux patriarches. S’ils pouvaient trouver le temps de se livrer à ce sport, ils seraient, dans tous les cas, singulièrement fatigués, et perpétuellement plus humides que des rats d’égout. Vous pensez bien que l’on déclinera l’offre de M. Talmage, avec des remerciements polis. Il y a des limites à tout. Supposez que notre père Adam fût obligé de se montrer à tous les nouveaux venus qui désirent lui serrer la main et lui demander un autographe. Je crois que M. Talmage a les mêmes intentions à regard de lui qu’à l’égard des trois autres patriarches. Mais il en sera pour ses frais.
Sandy envoya chercher ses affaires et moi les miennes, et vers les neuf heures du soir, nous commençâmes notre toilette. Mon compagnon, tout en s’habillant, me dit :
— Ce sera sûrement très beau, mon vieux Tempête. Je ne serais pas étonné qu’il y ait un ou deux patriarches.
— Ils ne viennent donc pas tous ?
— Tous les patriarches ; êtes-vous fou ? Mais vous pouvez être ici cinquante mille ans, peut-être plus, avant d’avoir vu tous les patriarches. Depuis que je suis au ciel, Job a été de service une fois et Jérémie, deux fois. La plus belle réception à laquelle j’ai assisté fut celle du capitaine Kidd, le voleur de grands chemins. Il y avait Abel. C’était la première fois en douze cents ans. Le bruit avait couru qu’on verrait Adam. Il ne vint pas, mais c’était déjà fort joli d’avoir Abel. Il y avait un monde fou, des Esquimaux, des Tartares, des nègres, des Chinois. Des billions de gens. Quand ils se mirent à chanter l’hosannah, ce fut un tumulte merveilleux. Et même quand ils se turent, le bruit des ailes tout seul était assez fort pour vous casser la tête. À défaut d’Adam, il y avait d’ailleurs trois Archanges. C’est d’une rareté inouïe.
— Comment étaient-ils, Sandy ?
— Ils avaient des figures de lumière et des robes de lumière, des ailes qui ressemblaient à des arcs-en-ciel. Ils étaient hauts de dix-huit pieds et portaient des glaives, comme des soldats.
— Ils n’avaient pas d’auréole ?
— Non ; du moins comme les nôtres. Les archanges et les patriarches de première classe sont mieux partagés. Ils ont derrière la tête une gloire d’or, solide, au lieu d’un anneau. C’est éblouissant à regarder. Vous avez vu des patriarches, sur des images. On dirait qu’ils ont derrière la tête un plat rond, en cuivre. Mais dans la réalité, c’est beaucoup plus beau.
— Avez-vous jamais parlé avec un archange ou un patriarche, Sandy ?
— Qui ? Moi ? À quoi pensez-vous, mon vieux Tempête ? Je ne suis pas digne de leur parler.
— Et Talmage ?
— Lui non plus. Vous avez sur ces questions les idées absurdes de la terre. Moi aussi, je pensais comme vous, au commencement. Quelle erreur ! Voyons, sur la terre, on parle tout le temps du Roi du Ciel. Et en même temps on se représente les choses comme si le Ciel était une république, avec tous les gens au même niveau. Et comme si le premier venu avait le droit de parler aux plus hauts personnages et de les presser sur son cœur, en versant des larmes. Absurdité. Comment voulez-vous que l’on soit en république, sous un roi ? Comment voulez-vous concilier une idée de république avec celle du pouvoir absolu ? Mais une monarchie suppose une hiérarchie, avec chacun à sa place, rigoureusement.
— D’accord. Mais je ne parle pas d’aller embrasser les hauts personnages à tort et à travers, et de causer avec eux familièrement. Il me semble que, tout de même…
— Voyons. Pensez-vous que, en Russie, par exemple, le premier venu puisse aller à la Cour et causer, sans autre cérémonie, je ne dis pas avec le tsar, mais seulement avec un ministre ?
— Non, évidemment.
— Ou avec un prince du sang.
— Pas davantage.
— Eh bien, les patriarches, les prophètes, les archanges, dans le ciel, sont quelque chose comme les princes du sang. Et encore, il y a bien d’autres différences dont vous ne vous doutez pas. Il y a dans le ciel des gens dont vous et moi ne serions pas dignes de cirer les chaussures, et qui à leur tour, ne seraient pas dignes de cirer les chaussures des patriarches et des prophètes. Vous commencez à comprendre. Le seul fait de les entrevoir de loin est un honneur inouï. Songez-y donc. Si seulement Abraham venait à passer par ici, on mettrait une barrière autour de l’endroit où il a posé son pied, et des millions de gens y viendraient en pèlerinage de tous les coins du ciel. Et c’est Abraham que M. Talmage, de Brooklyn, se propose d’embrasser, quand il doit venir ici. Et il veut pleurer dans ses bras. Il faut qu’il ait en réserve une bonne provision de pleurs, ou il risque fort d’être à sec quand il aura la chance de pouvoir le faire. Ce ne sera ni demain ni après-demain.
— Eh bien, Sandy, j’abandonne mes idées sur l’égalité dans le ciel. Cela, ne m’empêchera pas d’être heureux.
— Sûrement vous êtes plus heureux comme cela. Ces vieux patriarches ont un âge fabuleux. Avec leur expérience et leur science profonde, ils ont plus d’idées en deux minutes que vous dans un an. Quelle conversation pourriez-vous soutenir ? Tenez, un exemple. Vous qui êtes un vieux capitaine, avez-vous jamais eu l’idée qu’il vous serait avantageux de causer du temps, des courants maritimes, des variations du compas, avec un croque-mort ?
— Sûrement non. Ce qu’il pourrait dire là-dessus ne m’intéresserait pas. Il serait un ignorant et m’ennuierait sans profit. Et ce que je lui en dirais, il ne le comprendrait pas.
— C’est cela même. Vous ennuieriez les patriarches avec vos propos, et ce qu’ils pourraient vous dire passerait par-dessus votre tête. « Bonjour, bonjour, Votre Éminence, comment allez-vous ? Je reviendrai vous voir demain. » Et vous ne reviendriez pas.
— Dites-moi, Sandy, quel est le rang le plus haut, les patriarches ou les prophètes ?
— Les prophètes. Le dernier d’entre eux est au-dessus du premier des patriarches. Adam, par exemple, marche derrière Shakespeare.
— Shakespeare était donc un prophète ?
— Évidemment, et Homère aussi, et des tas d’autres. Shakespeare et Homère doivent céder le pas à un petit tailleur du Tennessee, nommé Billings, et à un vétérinaire de l’Afghanistan, nommé Sakka. Jérémie, Billings et Bouddha sont au même rang. Après eux, il y a une douzaine de gens de Jupiter. Puis Daniel, Sakka et Confucius, sur le même rang. Puis quelques-uns d’un autre système solaire. Puis parallèlement, Ezéchiel, Mahomet, et un rémouleur de l’ancienne Égypte. Ensuite, très loin derrière eux, arrivent Shakespeare et Homère, côte à côte, avec un savetier français, nommé Marais. Vous voyez que dans le ciel les rangs ne sont pas les mêmes que sur la terre. Chacun prend sa vraie place. Ce tailleur Billings, du Tennessee, a écrit des poèmes cent fois supérieurs à ceux d’Homère et de Shakespeare. Mais personne n’a voulu les imprimer. Il ne les lisait qu’à ses voisins, qui s’en moquaient. Quand il y avait une fête dans le village, on allait le chercher et on le couronnait de feuilles de choux et on dansait autour de lui. Et une nuit, quand il était déjà mourant, ils sont allés le faire lever et ils lui ont fait faire le tour du village, en tapant sur des casseroles derrière lui. Quelqu’un qui a dû être bien étonné, c’est lui, de la réception qu’on lui a faite quand il est arrivé ici.
— Vous étiez à la réception, Sandy ?
— Évidemment non. De quoi aurais-je eu l’air moi pauvre diable, à la réception d’un prophète ? Et d’un prophète comme Billings ! On se serait moqué de moi à des millions de lieues à la ronde. Je n’en aurais jamais vu la fin. Il n’y avait là que des patriarches, des prophètes, des archanges, non seulement ceux de notre monde, mais ceux d’autres mondes où le nôtre est parfaitement inconnu. Les plus célèbres des assistants étaient trois poètes, Saa, Bo et Soof, de trois planètes appartenant à trois systèmes solaires très éloignés. Ces trois poètes sont connus dans tout le ciel, à des endroits où les noms de Moïse ou d’Adam ne sont jamais parvenus, ou ne sont connus que de quelques lettrés qui les estropient en les écrivant. D’ailleurs, toutes les fois qu’un érudit, ici, parle de notre monde à nous, il parle de notre système solaire en général. Il leur paraît si petit qu’ils ne voient pas la nécessité de faire des subdivisions. La Terre, Saturne, Vénus, tout cela va dans le même panier. C’est à peu près comme un Hindou érudit qui parlerait de Longfellow et qui dirait qu’il vit aux États-Unis, comme si les États-Unis étaient si petits qu’on ne puisse pas lancer une pierre dans leurs limites sans qu’elle tombe juste sur Longfellow. C’est humiliant, entre nous, la manière dont on parle ici de notre système solaire. Nous faisons grand cas de Jupiter, parce que la Terre, comparée à lui, n’est pas plus grosse qu’une pomme. Mais il y a des mondes où les planètes sont d’une telle dimension, que Jupiter, par comparaison, ne serait qu’un grain de moutarde. Par exemple, la planète Goobra. Il y a des gens venus de cette planète qui s’informent de notre monde, et quand on leur dit que l’étincelle électrique peut en faire le tour dans un huitième de seconde, ils se tordent de rire. Un de ces gens me demandait-il y a quelque temps quelle était la longueur de nos jours. Et quand il sut qu’ils étaient de vingt-quatre heures seulement, il s’étonna que nous prissions la peine de nous lever et de faire notre toilette, pour si peu de temps. Les jours de Goobra sont aussi longs que trois cent vingt-trois de nos années terrestres. Pour en revenir à Billings, il eut une réception superbe. On en parla dans tout le ciel et cela ne fut pas mauvais pour nous. Pendant quelque temps les gens de Goobra ou d’ailleurs nous eurent en certaine estime. Mais aussi, c’était une cérémonie ! Shakespeare marchait à reculons devant le tailleur, et jetait sur son chemin des fleurs effeuillées. Et au banquet, Homère se tenait debout derrière sa chaise, une serviette sur le bras.
Soudain l’espace retentit d’épouvantables coups de tonnerre. On eût dit que des milliers de canons venaient de partir à la fois. Sandy me dit :
— C’est pour la réception du barman. On vient de tirer à la fois onze cent et un coups de canon.
Je me dressai vivement :
— Courons vite, fis-je, nous arriverons en retard.
— Oh ! pas besoin de vous presser. Ce n’est que la première salve. Elle annonce simplement que le barman vient de quitter la terre. Il y en a pour un moment avant qu’il soit ici. D’ailleurs la réception aura lieu tout près, puisque c’est un Américain et que nous sommes dans le quartier américain du ciel. Chaque pays est représenté, au ciel, et tous dans leurs proportions relatives, mais des milliers de fois plus grands, puisqu’il faut y loger des gens en bien plus grand nombre que là-bas, ceux de tous les temps.
— Comment se fait-il, Sandy, puisque nous sommes dans le ciel américain, que je rencontre autour de moi, si peu de gens à face blanche. Je suis quelquefois des jours entiers sans en apercevoir un seul.
— C’est que vous oubliez une chose toute naturelle. Ne savez-vous pas que l’Amérique, pendant des siècles et des siècles, a été peuplée de peaux-rouges ? Il est naturel que vous trouviez surtout des peaux-rouges dans l’Amérique céleste. Parmi ces milliers de peaux-rouges, les blancs qui viennent d’Amérique depuis peut-être deux ou trois cents ans sont une infime minorité. Ils sont perdus dans la foule. C’est un hasard si vous en apercevez un. Et c’est une chance exceptionnelle que nous nous soyons rencontrés. Voyez-vous, Tempête, ce qui manque le plus au ciel, c’est la compagnie. On est très seul. Même dans notre quartier, nous avons des gens qui sont venus à toutes les époques différentes. Voyez un Anglais, par exemple. S’il rencontre un autre Anglais arrivé au ciel à la même époque que lui, ou même cent ans avant, c’est très bien. Ils peuvent causer ensemble. Mais s’il y a seulement trois ou quatre cents ans de distance, ils ne se comprennent plus. J’ai essayé une fois d’entrer en conversation avec un M. Chaucer et un M. Spenser, deux poètes anglais illustres d’autrefois. Le quartier anglais est tout près du nôtre. Ce fut une tentative vaine. Ils ne me comprenaient pas, et je ne les comprenais pas davantage. Ils parlaient une sorte de charabia qui n’avait d’anglais que le nom. Les Anglais d’autrefois sont des étrangers pour nous, simplement. Pour peu qu’ils soient plus anciens, il y en a qui parlent breton, gaélique, ou même latin, et en remontant plus haut, on trouve des espèces de sauvages qui baragouinent un jargon que Satan lui-même ne comprendrait pas.
— Dites-moi, Sandy, est-ce que vous avez rencontré des personnages célèbres, parmi ces anciens, de ceux dont parle l’histoire ?
— Des tas. J’ai vu des rois, et toutes sortes de gens illustres.
— Et est-ce que les rois conservent leur rang, dans le ciel ?
— Pas le moins du monde. Le droit divin est une plaisanterie terrestre. Les rois redeviennent des hommes comme les autres. J’ai connu assez intimement Charles II d’Angleterre. C’était un des comédiens les plus estimés du quartier anglais. Henri VIlI, lui, joue la tragédie, et ne manque pas de talent. Henri VI tient une boutique de livres de piété.
— Avez-vous vu Napoléon, Sandy ?
— Très souvent. Il passe son temps à se promener, les bras croisés, avec sa lunette sous le bras. Mais il est très ennuyé, parce que, comme capitaine, il n’a pas ici la même place que là-bas.
— Il y en a d’autres plus illustres ?
— Certainement. Ce sont des gens dont on n’avait jamais entendu parler sur la terre, parce qu’ils n’avaient pas eu l’occasion de montrer leurs capacités, des gens comme le savetier, le vétérinaire, le rémouleur dont je vous parlais. Des gens qui n’ont jamais tenu un sabre de leur vie, ni tiré un coup de canon. Mais ils avaient le génie militaire, bien que n’ayant jamais eu l’occasion de le montrer. Et ici, ils ont repris leur vraie place, avant César, Alexandre et Napoléon. Le plus grand génie militaire que notre monde ait produit était un briquetier de Boston, ou de par-là, mort pendant la Révolution. Il s’appelait Absalon Jones. Il y a toujours une foule autour de lui. S’il avait eu une chance de se produire, il aurait dépassé en génie militaire tous les capitaines de tous les temps. Mais il n’a pas eu cette chance. Il avait essayé vainement de s’engager comme simple soldat. Il avait perdu les deux pouces dans un accident. On ne voulut pas de lui. Cela n’empêche pas qu’ici il a pris le rang que méritent ses aptitudes. Et personne ne regarde Alexandre ou Napoléon, quand Absalon Jones se trouve par-là.
— Boum ! Une autre décharge d’artillerie. Le barman doit arriver à la douane. Allons-y.
Nous mîmes rapidement nos ailes et notre auréole. Puis nous souhaitâmes d’être au lieu de la réception et nous y fûmes. Nous étions au bord de l’océan de l’espace, mais où ne voyait encore rien. À notre droite était l’estrade d’honneur, et de chaque côté des rangées de sièges pour le public, mais tout était vide. Il y avait des lieues et des lieues de sièges vides. On n’en voyait pas la fin. Le coup d’œil était plutôt lugubre. On eût dit un théâtre encore sans spectateur, avant que les lumières soient levées.
— Attendons patiemment, dit Sandy. Nous n’allons pas tarder à voir la tête de la procession.
— J’ai bien peur qu’il ne soit arrivé quelque anicroche, répondis-je. Ça n’a pas l’air bien en train. Il n’y a que nous deux comme spectateurs.
— Un peu de patience. Ça va venir. Au bout d’un moment, nous aperçûmes dans le lointain comme une vague lueur.
— C’est le commencement de la procession aux flambeaux, dit mon compagnon.
La lueur grandit. Elle ressembla au fanal d’avant d’une locomotive dans le brouillard. Puis elle devint plus brillante. Ce fut comme le soleil quand il se lève à l’horizon.
— Vite, regardez l’estrade d’honneur, et tous les sièges !
Une décharge monstrueuse d’artillerie me déchira tes oreilles. Boum ! Boum ! Boum ! Le ciel tout entier trembla. Et instantanément, tous les millions de sièges furent occupés. Aussi loin que l’on pouvait voir, et dans tous les sens il n’y eut plus qu’une masse compacte de spectateurs. Et l’espace s’illumina tout à coup. Splendide ! Il y avait de quoi en perdre la respiration.
— Voilà comment les choses se passent ici, observa Sandy. Pas de temps perdu. Pas de bousculade. Il y a un quart de seconde, tous ces gens-là étaient à des millions de lieues d’ici. Au dernier signal, ils n’ont eu qu’à former un souhait et les voilà.
Au même instant, le chœur monstrueux se mit à chanter :
Nous voulons entendre ta voix
Et te contempler face à face !
La musique était fort belle, mais les voix manquaient d’ensemble. C’était un peu comme à l’église, quand tout le monde chante à fois.
La tête de la procession arriva devant nous. C’était superbe. Elle se déroulait majestueusement, comme un serpent énorme. Des millions d’anges coude à coude, chacun portant un flambeau, et tous chantant en chœur. Le bruit des ailes me donnait mal à la tête. Des lieues et des lieues de procession, et enfin, tout seul, dans un vide, le barman. Tout le monde se leva et il y eut un hurrah qui fit de nouveau trembler les cieux.
Le brave homme était tout sourires. Il portait son auréole sur l’oreille d’un air dégagé, et c’était le plus confortable petit saint que j’eusse jamais vu. Il y avait quatre superbes tentes côte à côte sur l’estrade centrale, avec une garde d’honneur étincelante autour de chacune. Les tentes étaient restées fermées. Quand le barman commença à gravir les degrés, souriant à tout le monde et saluant dans tous les sens, les quatre tentes s’ouvrirent, tout d’un coup, et nous vîmes quatre trônes d’or, incrustés de joyaux.
Sur les deux trônes du milieu étaient assis deux vieux messieurs à favoris blancs, et sur les deux autres, un couple de géants glorieux et magnifiques, avec une auréole pleine, et une armure étincelante comme un Soleil. Tous les millions d’assistants tombèrent à genoux, tremblant de joie et poussant des cris d’enthousiasme.
— Deux archanges ! C’est splendide ! Quels peuvent être les deux autres ?
Les archanges firent au barman le salut militaire. Les deux vieillards se levèrent. L’un d’eux dit : « Moïse et Ésaü te souhaitent la bienvenue. » Et tous les quatre disparurent instantanément.
Le barman eut l’air désappointé. Je suppose qu’il espérait embrasser les deux vieux. Mais la foule était délirante d’enthousiasme. Ils avaient vu Moïse et Ésaü ! Chacun disait : « Les avez-vous vus ? — Je les ai vus admirablement. — Je n’ai vu Ésaü que de profil. — Mais Moïse était en plein devant moi. — Je l’ai vu comme je vous vois. »
Le barman rentra dans la procession et le cortège se remit en marche. Nous retournâmes chez nous. En route, Sandy m’assura que c’était un véritable succès. Le barman pouvait être fier de sa réception. Et nous avions de la chance, n’était-on pas sûr d’y voir ensemble deux grands mogols comme Moïse et Ésaü. Nous apprîmes par la suite que nous avions même failli avoir un autre patriarche, et peut-être même un prophète. Mais ils avaient écrit au dernier moment pour s’excuser.
Je désire dire quelques mots sur Michel-Ange Buonarotti. J’admire depuis longtemps le puissant génie de cet homme, supérieur en poésie, en peinture, en architecture, en sculpture, supérieur dans tout ce qu’il a entrepris. Mais ce n’est pas une raison pour qu’on me serve Michel-Ange à toutes les sauces, à déjeuner, au lunch, à dîner, pour le thé, pour le souper, entre les repas. J’aime à changer de temps en temps. À Gènes, toutes les œuvres d’art sont de lui. À Milan, tout est de lui, ou de ses élèves. Il a fait les plans du lac de Côme. À Padoue, Venise Vérone, Bologne, de qui nous parlent les guides, si ce n’est de lui ? À Florence, tous les tableaux sont de lui, ainsi que tous les monuments. Ceux dont par hasard il n’a pas dessiné le plan, il avait coutume d’aller s’asseoir en face, sur une pierre, et de les regarder tristement ; et l’on montre encore la pierre. À Pise, tout est de lui, excepté la tour penchée qu’on lui aurait tout de même sûrement attribuée si elle ne s’écartait pas si outrageusement de la verticale. Il a fait le plan des jetées de Leghorn et de la douane de Civita-Vecchia. Mais à Rome, c’est effrayant. Il a fait les plans de Saint-Pierre, du pape, du Panthéon. Il a dessiné l’uniforme des soldats du pape. C’est lui qui a construit le Tibre, le Vatican, le Colisée, le Capitole, la Roche Tarpéienne, le palais Barberini, Saint-Jean de Latran, la Voie Appienne, les sept Collines, les bains de Caracalla, l’aqueduc de Claudius, la Cloaca Maxima. Cet intrigant a bâti toute la Ville Éternelle, et si les hommes et les livres ne sont pas d’effrontés menteurs, il a peint tous les tableaux qui s’y trouvent. Mon compagnon de voyage, Daniel, disait l’autre jour au guide : « Assez ! Assez ! Pas un mot de plus. Au moins, résumez. Qu’il soit entendu que le Créateur a fait l’Italie d’après les plans de Michel-Ange Buonarotti ! »
Je n’ai jamais éprouvé une joie si profonde, si pleine de gratitude, une impression de calme si pure, que lorsque j’ai appris que Michel-Ange était mort.
Toute la journée, le guide nous avait promenés à travers des kilomètres de sculpture et de peinture, dans les vastes galeries du Vatican ; à travers des kilomètres de sculpture et de peinture, dans vingt autres endroits différents. Il nous avait montré la grande fresque de la chapelle Sixtine, et des fresques, et des fresques, de quoi décorer tout le firmament. Et toujours de Michel-Ange. Si bien qu’à la fin, exaspérés, nous nous sommes décidés à jouer le jeu de stupidité qui nous a permis jusqu’ici de triompher par nos questions idiotes de tant de guides obstinés. Ces gens-là ne soupçonnent rien. Ils n’ont aucune idée de l’ironie.
Le nôtre nous montrait une statue.
— C’est en bronze, dit-il. Nous regardâmes d’un œil distrait et le docteur interrogea :
— C’est de Michel-Ange ?
— Non. L’auteur est Inconnu.
Après cela, il nous conduisit à l’ancien forum romain. Le docteur demanda :
— Michel-Ange ?
Le guide eut un sursaut.
— Non. Non. Plusieurs siècles avant Michel-Ange. Un obélisque égyptien.
— Michel-Ange ?
— Oh ! Mon Dieu ! Gentlemen ! C’était deux mille ans avant sa naissance !
Il finit par être si las de nos questions stupides, qu’il appréhendait de nous montrer quelque autre chose que ce fût. Le pauvre diable a vainement essayé de nous faire comprendre que Michel-Ange est seulement responsable d’une partie du monde, comme créateur, et non pas du tout. Nous nous obstinons. Nous avons besoin de distraire et de reposer notre esprit, si nous ne voulons pas devenir complètement idiots. Le guide continuera à souffrir. Si le jeu lui déplaît, tant pis pour lui. Il nous plaît, à nous.
J’ai toujours eu l’ambition de consacrer une étude vengeresse à ce fléau public, les guides européens. Bien des hommes ont souhaité dans leur cœur pouvoir se passer de guides. C’est un souhait irréalisable. Du moins qu’il soit permis d’en tirer quelque amusement comme une compensation pour les tortures qu’ils infligent aux voyageurs. Espérons que notre exemple sera profitable, et que d’autres nous imiteront.
À Gènes, les guides sont enchantés toutes les fois qu’ils ont à piloter des Américains, parce que la ville est pleine de souvenirs de Christophe Colomb, et que les Américains, naturellement, s’en montrent enthousiastes. La moindre relique excite chez eux une religieuse émotion. Notre guide était dans une agitation folle. Il avait l’air d’avoir avalé un sommier à ressort.
— Venez, messieurs, venez, criait-il. Je vais vous montrer une lettre écrite par Christophe Colomb. Une lettre écrite par lui-même ; de sa propre main. Venez vite !
Il nous conduisit à l’Hôtel de Ville. Après diverses formalités de clefs et de serrures, fort impressionnantes, on plaça devant nous un vieux document pâli et usé. Les yeux du guide étincelèrent. Il se mit à danser devant nous, en désignant le parchemin.
— Que vous disais-je, messieurs ? Voyez ! Écrit par Christophe Colomb ! De sa propre main !
Nous avions l’air indifférents, et désintéressés. Cependant le docteur condescendit à prendre le document dans ses mains. Il l’examina alors avec une attention scrupuleuse. Il y eut un silence pénible. Puis le docteur dit avec une grande simplicité :
— Ah ! Ferguson ? Non, ce n’est pas cela. Rappelez-moi le nom de l’individu.
— Christophe Colomb. Le grand Christophe Colomb !
Un autre moment d’examen minutieux.
— Ah ! Et vous dites que c’est lui qui l’a écrit ?
— De sa propre main ?
— De sa propre main ! Le grand Christophe Colomb ! C’est un autographe authentique !
Alors le docteur reposa le document et prononça ces mots décisifs :
— Il y a en Amérique des enfants de treize ou quatorze ans qui écrivent mieux que cela.
— Mais c’est le grand Christo…
— Je ne me soucie pas de savoir le nom de l’auteur. Ce que je sais, c’est que je n’ai jamais vu une si vilaine écriture. Il ne faut pas vous figurer que vous pourrez nous en imposer parce que nous sommes étrangers. Nous ne sommes pas fous, pas le moins du monde. Si vous avez quelques spécimens calligraphiques un peu propres, montrez-les. Sinon, allons-nous-en.
Nous partîmes. Le guide était abruti. Il fit pourtant encore une tentative. Il avait quelque chose à nous montrer qui, pensait-il, triompherait de notre indifférence.
— Venez avec moi, messieurs. Je vais vous faire voir un buste, le buste de Christophe Colomb, précisément. Splendide, grandiose, magnifique !
Il nous mena devant le buste. C’était vraiment un buste superbe. Le guide rejeta sa tête en arrière et prit une attitude.
— Regardez, messieurs ! Christophe Colomb ! Lui-même ! N’est-il pas beau ? Quelle admirable œuvre d’art !
Le docteur mit son monocle.
— Ah ! Et vous dites que ce gentleman s’appelait ?
— Christophe Colomb ! Le grand Christophe Colomb !
— Ah ! Et qu’est-ce qu’il a fait, ce Christophe Colomb ?
— Mais c’est lui qui a découvert l’Amérique ! Mon Dieu ! Mon Dieu !
— Découvert l’Amérique ? Ça, c’est plutôt un peu fort. Voyons ! Nous en venons, nous, de l’Amérique. Et nous n’avons jamais, entendu parler de lui. Christophe Colomb… Un nom bizarre. Est-ce que… Est-ce qu’il est mort ?
— Corpo di Bacco ! Il y a plus de trois cents ans !
— De quoi est-il mort ?
— Mais je n’en sais rien. Je ne peux pas le savoir.
— La petite vérole, peut-être ?
— Je ne crois pas. Et puis je vous répète que je n’en sais rien.
— La rougeole ?
— C’est possible. Je l’ignore. Évidemment, il a bien fallu qu’il meure de quelque chose.
— Ses parents sont-ils encore vivants ?
— Mais non ! Ils sont morts, voyons, et probablement avant lui.
— Ah ! et dites-moi, qu’est-ce qui est le buste, — et le piédestal ?
— Voilà le piédestal, et voilà le buste. Ah ! sainte Vierge !
— Je vois. Je vois. C’est une combinaison fort ingénieuse, fort ingénieuse. Et est-ce la première fois que ce gentleman est sur un buste ?
Hier, nous avons passé trois ou quatre heures au Vatican ; nous voulions revoir ce musée prodigieux. Plus d’une fois il nous fut difficile de dissimuler notre admiration qui éclatait malgré nous. Nous y réussîmes, cependant. Ce fut la première fois qu’on vit des visiteurs passer sans broncher à travers les merveilles du Vatican. Notre guide était dans la stupeur. Il trottait sur ses longues jambes, cherchant des choses extraordinaires à nous montrer, épuisant toute son ingéniosité. Et chaque fois sans succès. Rien ne nous intéressa. Il avait gardé pour la fin ce qu’il regardait comme la merveille des merveilles, une momie royale égyptienne, la mieux conservée peut-être qu’il y ait au monde. Il nous y mena. Il était si sûr de l’effet, cette fois-ci, qu’un peu de son vieil enthousiasme lui revint :
— Voyez, messieurs ! Une momie.
Le monocle se posa dans l’œil du docteur, avec le geste calme habituel.
— Ah ! Comment dites-vous, que s’appelait ce gentleman ? Son nom ?
— Son nom ? Mais il n’avait pas de nom. Ou, dans tous les cas, je l’ignore. C’est une momie, une momie égyptienne.
— Ah ! Bien. Elle est d’ici ?
— Mais non. C’est une momie égyptienne, vous dis-je.
— Ah ! Très bien. Française, n’est-ce pas ?
— Non. Non. Ni Française, ni Romaine. Originaire d’Égypte.
— D’Égypte ? C’est la première fois que j’entends prononcer le nom de ce pays. Un pays étranger, sans doute. Momie… Momie… Comme ce brave homme est calme ! Comme il a l’air maître de soi. Et, au fait, est-ce qu’il est mort ?
— Oh ! sacrebleu. Il y a trois mille ans qu’il est mort.
Alors le docteur se tourna vers lui, brusquement d’un air sauvage :
— Dites donc, vous, il faudrait tâcher de vous conduire un peu convenablement. Ce n’est pas une raison, parce que sommes étrangers, pour nous traiter comme des Chinois. Essayer de nous coller un vieux cadavre d’occasion, dont les rats eux-mêmes ne voudraient pas. Si vous avez un cadavre un peu plus frais, dépêchez-vous d’aller le chercher, ou je m’en procurerai un illico, en vous cassant la tête, tout simplement.
La partie la plus intéressante de la vie de cet homme illustre commence le jour de sa mort. C’est à dater de ce jour que prennent place les incidents les plus remarquables de sa biographie. Jusqu’à sa mort, on avait peu entendu parler de lui. Mais après, quelle différence ! Nous n’avons pas cessé d’en entendre parler à des intervalles infaillibles et réguliers. Sa carrière fut, d’ailleurs, des plus remarquables, et j’ai pensé que son histoire serait une contribution intéressante à notre littérature biographique. J’ai donc collationné tous les éléments de l’ouvrage, puisés à des sources authentiques, et je les présente au public. J’ai soigneusement banni de ces pages tout document présentant un caractère douteux. Mon ambition est d’écrire un ouvrage qui puisse être adopté dans les écoles pour l’instruction de la jeunesse de mon pays.
Le nom du fameux serviteur du général Washington était Georges. Après avoir fidèlement servi son maître pendant la moitié d’un siècle, jouissant tout ce temps-là de son estime et de sa confiance, il lui rendit le dernier et douloureux service de lui fermer les yeux, et l’accompagna jusqu’à la tombe où il devait reposer, sur les bords du Potomac. Dix ans après, — en 1809 — plein d’ans et d’honneurs, lui-même mourut, pleuré de tous ceux qui l’avaient connu. La gazette de Boston annonce en ces termes l’événement :
« Mardi dernier, à Richmond, est mort Georges, le fidèle serviteur de Washington. Il avait quatre-vingt-quinze ans ! Son intelligence, malgré ce grand âge, était demeurée intacte, et sa mémoire fidèle, jusqu’aux tous derniers moments qui précédèrent sa mort. Il avait assisté à la deuxième installation de Washington comme président, ainsi qu’à ses funérailles, et se rappelait distinctement tous les détails importants de ces deux événements historiques. »
À partir de ce moment, nous n’entendons plus parler de Georges, jusqu’en mai 1825, époque à laquelle il meurt de nouveau. Un journal de Philadelphie parle ainsi dans cette triste occurrence :
« À Mâcon, Géorgie, la semaine dernière, est mort à l’âge de quatre-vingt-quinze ans, un homme de couleur, nommé Georges, qui avait été le serviteur favori de Washington. Jusqu’au dernier moment, il est resté en possession de ses facultés, il se rappelait distinctement la deuxième installation de Washington, sa mort, ses funérailles, la reddition de Cornwallis, la bataille de Trenton, les tristes événements de Forge-Vallée, etc. Ses funérailles ont été suivies par toute la population de Mâcon. »
Cela n’empêchait pas le héros de cette histoire d’être exhibé en grande pompe, le 4 juillet 1830, fête de l’Indépendance, et également, à la même date, en 1834 et en 1836. En novembre 1840, il meurt de nouveau. Le journal Le Républicain de Saint-Louis, à la date du 25 de ce mois, s’exprime ainsi :
ENCORE UNE RELIQUE DE LA RÉVOLUTION QUI DISPARAIT
« Georges, qui fut jadis le serviteur favori du général Washington, est mort hier, chez M. John Leavenworth, de notre ville, à l’âge vénérable de quatre-vingt-quinze ans. Il était en pleine possession de ses facultés, qu’il conserva jusqu’au moment de sa mort. Il se rappelait distinctement la première et la deuxième installation du président, ainsi que sa mort, la reddition de Cornwallis, les batailles de Trenton et de Monmouth, les souffrances de l’armée des patriotes à Forge-Vallée, la proclamation de la Déclaration d’Indépendance, le discours de Patrick Henry à la Maison des Délégués de Virginie, et bien d’autres événements du plus vif intérêt. Peu d’hommes blancs ont été pleurés comme l’a été ce nègre. Une foule considérable se pressait aux funérailles. »
Pendant les dix ou onze ans qui suivirent, Georges fut exhibé à plusieurs reprises, bien vivant, le jour de la Fête de l’Indépendance, dans diverses villes de l’Union, et toujours avec le même succès. Puis, à la fin de 1855, il mourut de nouveau. Les journaux de Californie relatent en ces termes l’événement :
ENCORE UN HÉROS QUI S’EN VA !
« Le 7 mars, à Dutch Flat, est mort Georges, le vieux serviteur de Washington. Il avait quatre-vingt-quinze ans ! Sa mémoire, qui lui resta fidèle jusqu’à la fin, était une mine de souvenirs intéressants. Il se rappelait distinctement la première et la seconde installation du Président, la reddition de Cornwallis, les batailles de Trenton et de Monmouth, et de Bunker Hill, la proclamation de la Déclaration d’Indépendance, et la défaite de Braddock. À Dutch Flat, Georges était universellement respecté. Ses funérailles ont été une manifestation imposante. On estime à plus de dix mille le nombre des assistants. »
C’est en juin 1864 que le fidèle serviteur est mort pour la dernière fois. Jusqu’à preuve du contraire, il nous est permis de supposer qu’il est demeuré perpétuellement mort depuis ce temps-là. Les journaux du Michigan annoncent ainsi la perte cruelle :
ENCORE UN DES SURVIVANTS ILLUSTRES DE LA RÉVOLUTION QUI S’EN VA
« Georges, le nègre qui fut jadis le serviteur favori de Washington, est mort la semaine dernière, à Détroit. Ce patriarche avait quatre-vingt-quinze ans. Son intelligence est restée intacte jusqu’au moment de sa mort. Il se rappelait très nettement la première et la deuxième installation de Washington, et sa mort, la reddition de Cornwallis, les batailles de Trenton et de Monmouth, et de Bunker-Hill, la proclamation de la Déclaration d’Indépendance, la défaite de Braddock, les caisses de thé jetées à la mer dans le port de Boston, et l’arrivée à terre des Pèlerins. Il est mort entouré du respect de tous et ses funérailles ont réuni une foule considérable et émue. »
Cette fois-ci, le fidèle serviteur semble définitivement mort. Nous ne le reverrons jamais plus, à moins qu’il revienne une fois encore. Il a terminé, pour le moment, sa longue et splendide carrière mortuaire, et repose en paix, comme seuls peuvent le faire ceux qui ont vraiment ; gagné leur repos. Il a été un homme remarquable à tous les points de vue. Sa vie et sa mort ont été mêlées à l’existence de son temps plus que celles de n’importe quelle grande figure de l’histoire. Plus il a vécu, et plus sa mémoire a remonté dans le passé avec une fidélité remarquable. S’il revît, pour mourir encore, nul doute que cette fois-ci il ait des souvenirs très précis sur la découverte de l’Amérique.
Je considère le résumé que je donne de sa biographie comme correct en substance et complet. Il peut se faire cependant que Georges soit mort, une fois ou deux, en des localités obscures où cet événement a pu échapper à la publicité des journaux. Il y a une faute que je remarque dans toutes les notices sur sa mort et que l’on devrait corriger. Dans toutes, il meurt uniformément et impartialement à quatre-vingt-quinze ans. Ce n’est pas possible. Il a pu mourir à cet âge-là une fois, peut-être deux, mais il est impossible qu’il soit mort continuellement à quatre-vingt-quinze ans. Si nous admettons qu’il avait quatre-vingt-quinze ans la première fois qu’il mourut, il devait en avoir cent cinquante et un la dernière fois, en 1854. L’âge qu’on lui attribue, d’ailleurs, dans un cas comme dans l’autre, n’était pas en relation rigoureuse avec ses souvenirs. Au moment de mourir pour la dernière fois, il se rappelait distinctement l’arrivée des Pèlerins, qui eut lieu en 1620. Il est permis de supposer qu’il avait une vingtaine d’années à ce moment-là. Il faudrait donc admettre que le fidèle nègre de Washington avait dans les environs de deux cent soixante ou deux cent soixante-dix ans quand il quitta définitivement la vie.
Je pense avoir attendu assez longtemps, pour être sûr que le héros de cette notice est entré définitivement et irrévocablement dans l’histoire. Je publie cette biographie avec confiance, et je l’offre respectueusement au pays en deuil.
P.-S. — Je lis dans les journaux que cet infâme vieux sournois vient justement de mourir une fois de plus, dans l’Arkansas. C’est la sixième fois qu’il meurt, et jamais au même endroit. Sa mort a cessé d’être une nouveauté. Elle devient une banalité par trop écœurante. Tout le monde en a assez. Qu’on en finisse. Ce nègre, peut-être bien intentionné mais assurément mal conseillé, a induit en dépenses pour ses funérailles, à l’heure actuelle, six municipalités différentes. Des gens, par dizaines de mille, se sont laissé abuser et ont suivi son cercueil, dans cette illusion que cet honneur leur était spécialement et exclusivement réservé. Que cette fois-ci soit la bonne. Et que l’on se montre impitoyable à l’avenir, pour tout journal qui annoncerait à l’univers que Georges, le fidèle serviteur du général Washington, est mort une fois de plus.
C’était le matin du samedi. Toute la vie de l’été éclatait d’allégresse fraîche et lumineuse. Il y avait une chanson dans chaque cœur. Et quand le cœur était jeune, la chanson montait aux lèvres. Tous les visages étaient joyeux, et tous les pas étaient légers. Les acacias en fleurs embaumaient l’air. La colline de Cardiff, qui dominait le village, toute verdoyante, était juste assez lointaine pour donner l’idée d’un pays de rêve délicieux et de repos attirant.
Tom fit son apparition dans l’allée, avec un seau de peinture blanche et un pinceau à long manche. Il examina la palissade, et toute la joie disparut de son cœur pour faire place à une sombre mélancolie. Trente mètres de palissade sur deux mètres cinquante de haut. L’existence lui apparut comme un insupportable fardeau. En soupirant, il trempa son pinceau dans la peinture et le passa nonchalamment sur le haut de la palissade. Il répéta l’opération. Puis il compara le trait insignifiant de couleur blanche avec l’immensité de l’espace à peindre, et s’assit sur un tronc d’arbre, découragé. À ce moment-là, son ami Jim passa en folâtrant devant la porte, portant un seau vide, et sifflant une chanson. Aller chercher de l’eau à la pompe du village avait toujours paru à Tom une insupportable corvée. Cette fois il n’eut pas la même impression. Il se rappela qu’il y avait toujours à la pompe une nombreuse compagnie. Des gamins et des gamines, blancs, nègres et mulâtres, attendant leur tour, jouant, se querellant, bavardant. Et il se rappela aussi que la pompe n’était qu’à cent cinquante mètres de là. Jim ne revenait jamais avant une heure, et souvent même on était obligé d’aller le chercher. Tom l’appela :
— Dis donc, Jim, j’irai bien te chercher de l’eau, si tu veux peindre un peu à ma place. Jim secoua la tête négativement.
— Impossible, mon vieux Tom. La vieille m’a dit d’aller à la pompe et de ne pas traîner en route. Elle m’a prévenu que Tom Mars me demanderait de peindre à sa place et qu’il fallait refuser et faire mon ouvrage à moi. Elle n’aime pas du tout que je m’occupe de peinture.
— Ne fais donc pas attention à ce qu’elle dit. C’est toujours la même chose avec elle. Donne-moi le seau. Je reviens dans une minute. Elle n’aura pas le temps de s’en apercevoir.
— Je n’ose pas, Tom. Elle m’arracherait les oreilles. Sûrement, elle le ferait.
— Mais non, mais non ! Elle parle beaucoup, mais elle n’en fait pas autant qu’elle dit. Jim, je vais te donner une merveille ; une bille en marbre !
Jim hésita.
— En marbre, Jim ! Et ce n’est pas une bille, c’est un calot !
— Ne me tente pas, Tom je t’en prie ! J’ai horriblement peur que la vieille…
— Et puis, je te montrerai mon orteil, où il y a du mal.
Jim n’était qu’une créature humaine. L’attraction était trop forte. Il posa le seau, entra dans l’allée, et se pencha sur le pied malade, avec un intense intérêt, pendant que Tom défaisait le bandage. Un quart de minute après, il courait sur le chemin, avec son seau, et le derrière tout endolori ; Tom peignait avec vigueur, et la tante Polly quittait le champ de bataille, une vieille pantoufle à la main, et un éclair de triomphe dans les yeux.
L’énergie de Tom ne dura pas. Il se mit à réfléchir à tous les projets merveilleux qu’il avait formés pour ce jour-là, et son chagrin s’en accrut. Tout à l’heure, les garçons qui étaient libres allaient partir pour de merveilleuses expéditions, et ils se moqueraient de lui qui resterait à travailler. Cette pensée l’enflamma d’un dépit mortel. Il sortit de ses poches sa fortune terrestre et l’examina. Des débris de jouets, des billes, des objets inutiles et bizarres, assez peut-être pour acheter un échange de travail, mais trop peu pour se procurer une heure de vraie liberté. Il renferma ses richesses et renonça à l’idée de sa délivrance. À ce moment sombre et désespéré, une inspiration jaillit en lui. Rien de moins qu’une magnifique et sublime inspiration.
Il reprit sa brosse à peinture et se remit tranquillement à l’ouvrage. Et tout juste, il vit arriver Ben Rogers, celui de tous les garçons aux yeux de qui il appréhendait le plus de paraître ridicule. Ben s’avançait en sautant à cloche-pied, une preuve que son cœur était joyeux et ses préoccupations légères. Il mangeait une pomme, et, de temps en temps, il poussait un long sifflement, suivi, à intervalles réguliers, d’un « ding, ding, dong » grave et sonore ; il personnifiait pour le moment, un bateau à vapeur. Comme il s’approchait, il modéra sa vitesse, prit le milieu de la route, vira de bord et accosta avec une prudente lenteur, car il était le « Missouri » et avait un tirant d’eau de trois mètres. Il était à la fois le navire, le capitaine, et se tenait debout sur la dunette pour donner les ordres.
— Stop !
Il avança plus lentement du côté du mur.
— Machine en arrière !
Ses bras s’agitèrent en avant, puis vinrent se coller contre ses flancs.
— Machine à bâbord ! Ch ! Ch ! Ch ! Sa main droite exécuta des mouvements circulaires.
— Appuyez à tribord ! Ch ! Ch ! Ch ! Ce fut la main gauche qui à son tour prit le mouvement tandis que l’autre retombait le long du corps.
— Machine en avant ! Ch ! Ch ! Ch ! À bâbord ! Tournez doucement ! Ch ! Ch ! Ch ! Stop ! Laissez aller ! Attention au quai ! Mettez les cordes à frottement ! Machine en arrière ! Ch ! Ch ! Ch ! Stop !
Tom continuait à peindre, sans prêter la moindre attention au steamboat. Ben le considéra un moment, puis se décida :
— Dis donc, toi est-ce que tu es devenu sourd ?
Pas de réponse. Tom examinait sa dernière touche d’un œil connaisseur. Il donna un petit coup de pinceau, et regarda le résultat. Ben s’était posé près de lui. L’eau vint à la bouche de Tom, quand il vit la pomme. Mais il continua son travail. Ben reprit :
— Eh ! là ! Vieux frère ! Tu m’as l’air sérieusement au travail.
Tom se retourna soudain.
— Tiens ! c’est toi, Ben. Je ne t’avais pas entendu venir.
— Dis donc ! Je vais prendre un bain. Tu viens avec moi ? Mais peut-être tu ne peux pas, à cause de ton travail ?
Tom le contempla un moment.
— Qu’est-ce que tu appelles travail ?
— Eh bien, mais, ce que tu fais. Ce n’est donc pas un travail ?
Tom reprit sa peinture et répondit négligemment :
— Peut-être que c’est un travail, et peut-être que ce n’est pas un travail. En tout cas, c’est quelque chose qui plaît à Tom Sawyer.
— Voyons ! Voyons ! Tu ne veux pas me faire croire que ça t’amuse !
Le pinceau continuait à marcher.
— M’amuser ? Je ne vois pas pourquoi ça ne m’amuserait pas. On n’a pas tous les jours la chance de peindre une palissade.
Cette phrase présentait la situation sous un nouveau jour. Ben s’arrêta de ronger sa pomme.
Tom continua cependant à promener sa brosse de long en large, amoureusement, s’arrêtant de temps en temps pour juger de l’effet, ajoutant une touche légère ça et là ; et Ben suivait tous ses mouvements, l’air de plus en plus intéressé, de plus en plus absorbé. Il reprit enfin.
— Dis donc, Tom, laisse-moi peindre un peu. Tom fut sur le point de consentir. Mais il réfléchit.
— Non. Non. Tu ne saurais pas. Je vais te dire. Tante Polly est terriblement difficile pour cette palissade. Elle est juste en façade sur la rue. Si c’était celle de derrière, peu m’importerait, et à elle aussi. Mais celle-ci doit être très soignée. Il n’y a pas un garçon sur mille, j’en suis sûr, peut-être même sur deux mille, qui s’en sortirait convenablement.
— Oh ! si ce n’est que cela, laisse-moi essayer, tu verras. Rien qu’un peu. Je te laisserais, si c’était moi.
— Mais je ne demanderais pas mieux, honnête indien. Je ne demande pas mieux, moi. Mais c’est la tante Polly. Jim a demandé tout à l’heure, et elle n’a pas voulu. Sid m’a supplié de le laisser faire, lui aussi, mais elle s’y est opposée. C’est très embarrassant pour moi. Si tu venais à faire quelque maladresse, et qu’elle s’en aperçoive.
— Oh ! Des dattes ! Je sais très bien peindre. Laisse-moi essayer. Tiens ! je te donnerai le milieu de ma pomme.
— Non… Non ! Ben. N’insiste pas. J’ai peur de…
— Je te donnerai toute ma pomme ! Tom lui tendit le pinceau, d’un geste de regret, mais la joie au cœur. Et tandis que le défunt steamer s’escrimait et suait sous le soleil, l’artiste en retraite, assis sur un tonneau, à l’ombre, mangea tranquillement sa pomme, en méditant la perte d’autres innocentes victimes. Elles ne manquèrent pas. Tous les camarades arrivèrent successivement, commencèrent par railler et finirent par peindre à leur tour. Avant que Ben fût fatigué, Tom avait vendu la place à Billy Fischer pour un cerf-volant, presque neuf. Et après lui, ce fut Johnny Miller, qui acheta la suite pour un rat mort et une ficelle pour le faire danser au bout. Et d’autres, et d’autres. Au milieu de l’après-midi, au lieu d’être un pauvre diable sans fortune, comme le matin, Tom se vautrait dans les richesses. Il avait douze billes, un morceau de mandoline, un morceau de verre bleu, pour regarder à travers, une clef, un bout de craie, un bouchon de carafe en verre taillé, un soldat de plomb, deux têtards, six fusées, un bouton de porte en cuivre, un collier de chien, — sans le chien, — un manche de couteau, quatre morceaux de peau d’orange, et la moitié d’un vieux store.
Au mois de mars 1892 je villégiaturais sur la Riviera, à Menton. Dans cette résidence paisible, on trouve, à peu de frais, tous les avantages que l’on peut se procurer, plus bruyamment, à Monte-Carlo ou à Nice, quelques kilomètres plus loin. C’est-à-dire qu’on a le soleil, l’air embaumé et la lumineuse mer bleue, sans les inconvénients du fla-fla moderne, et le tracas de la vie élégante. Menton est calme, simple paisible, sans prétentions. Les gens riches et les viveurs n’y vont pas. Du moins, en ce qui concerne les gens riches, généralement parlant il y a, de temps à autre, une exception ; et, justement, à cette époque, je rencontrai à Menton un de ces opulents personnages. Pour lui conserver l’incognito, je l’appellerai Smith. Un jour, à l’Hôtel des Anglais pendant le second déjeuner, je l’entendis s’exclamer :
— Dites donc ! Regardez vite l’individu qui est en train de sortir de la salle. Notez rapidement chaque détail de son extérieur.
— Pourquoi donc ?
— Savez-vous qui c’est ?
— Mais oui. Il est arrivé ici plusieurs jours avant vous. C’est un richissime manufacturier en soie, de Lyon, maintenant retiré des affaires, à ce qu’on dit. Je présume qu’il est seul au monde ; car il a toujours l’air triste et rêveur, et ne parle avec personne. Son nom est Théophile Magnan.
Je supposai que Smith allait m’expliquer pourquoi il portait un intérêt si intense à la personne de M. Magnan, mais, au lieu de parler, il tomba dans une songerie silencieuse, et parut ignorer le reste du monde pendant quelques minutes. De temps en temps, il passait la main dans son épaisse chevelure blanche, comme pour aider ses réflexions, tandis que son déjeuner achevait de se refroidir. À la fin il dit :
— Non. C’est parti. Je ne le retrouverai pas.
— Qu’est-ce donc que vous voulez retrouver ?
— Un des plus jolis contes d’Andersen. Mais je ne peux pas le retrouver. Je ne m’en rappelle qu’une partie. C’est un enfant qui a un oiseau en cage. Il l’aime beaucoup, mais le néglige parfois. Le pauvre oiseau chante souvent sans qu’on l’écoute et qu’on s’occupe de lui. À la fin, il souffre de la faim et de la soif. Son chant devient plaintif et faible, et puis il cesse. L’oiseau est mort. L’enfant arrive, et a le cœur déchiré de remords. Il verse des larmes amères, se lamente, et appelle ses camarades. Ils enterrent le petit oiseau avec pompe et cérémonie, en donnant les marques du plus vif chagrin. Ils ignorent, les pauvres, que ce ne sont pas seulement les enfants qui laissent mourir les poètes de faim, et dépensent ensuite à leur faire de somptueuses funérailles plus d’argent qu’il n’en eût fallu pour leur assurer de leur vivant une existence confortable. D’ailleurs…
Ici notre conversation fut interrompue. Dans la soirée, vers dix heures, je retrouvai Smith.
Il me demanda de l’accompagner dans son salon pour fumer avec lui et boire des grogs au whiskey. L’endroit était fort agréable avec ses sièges confortables, ses lampes claires, et le bon feu de saison garni de noyaux d’olives. Pour achever de nous faire apprécier cet ensemble, la mer, en face de nos fenêtres, gémissait, un peu grosse. Nous bûmes deux verres de grog, tout en causant amicalement. Smith dit enfin :
— Maintenant que nous voilà bien tranquilles, je vais vous raconter une histoire curieuse. C’est un secret qui a été gardé pendant de nombreuses années, un secret entre moi et trois autres personnes. Mais je suis décidé à le rompre. Êtes-vous confortablement ?
— Tout à fait bien. Continuez.
Voici le récit de Smith :
— Il y a longtemps, j’étais un jeune artiste, un très jeune artiste en réalité, et je voyageais en touriste à travers la campagne française, prenant des esquisses ça et là. Je rencontrai dans mes pérégrinations un couple de jeunes gens, français, et qui voyageaient dans les mêmes conditions que moi. Ils étaient charmants. La connaissance fut vite faite. Nous étions, les uns et les autres, aussi heureux que pauvres, ou aussi pauvres qu’heureux. À votre choix. Claude Frère et Carl Boulanger. C’étaient les noms de ces jeunes gens. Pauvres chers garçons ! Jamais cœurs plus ensoleillés ne se sont ri de la pauvreté et n’ont été plus noblement heureux en toute saison.
Après un voyage traversé de chances diverses, plutôt misérables, nous arrivâmes, complètement dénués, dans un village de Bretagne où nous fûmes accueillis, et littéralement sauvés de mourir de faim, par un artiste aussi pauvre que nous, qui résidait là, François Millet.
— Quoi ! Le célèbre François Millet ?
— Célèbre ! Il ne l’était guère à ce moment-là. Il ne l’était pas plus que nous. Personne ne le connaissait, même dans son pauvre village. Et il était si pauvre qu’il ne pouvait nous donner à manger que des navets, et encore les navets manquaient parfois. Nous devînmes bientôt, dans ces conditions, des amis inséparables. Nous passions notre temps à peindre, de tout notre cœur, entassant les toiles, en vendant rarement une. Ô mon âme ! Quelles heures de détresse nous avons connues ! Tout de même, c’était le bon temps.
Cela dura deux ans, environ. À la fin, un jour, Claude dit :
— Mes enfants. Je crois que nous sommes au bout de notre rouleau. Comprenez-moi bien. Tout à fait au bout. Plus rien à faire avec les gens du pays. Il y a une ligue formée contre nous. J’ai fait le tour du village et je puis parler savamment. Nous ne trouverons plus un centime de crédit tant que nous n’aurons pas payé ce que nous devons à l’heure actuelle.
Cette révélation jeta un froid. Nous étions tous pâles de découragement. Il fallait se rendre à l’évidence. La situation était nettement désespérée.
Il y eut un long silence. Enfin Millet soupira :
— Je ne trouve rien, rien du tout. Dites une idée, quelqu’un.
Aucune réponse, à moins qu’un morne silence puisse être appelé une réponse. Carl se leva, marcha nerveusement de long en large, puis décria :
— C’est une honte. Regardez ces châssis. Il y a là des bottes de bonne peinture, aussi bonne que ce qui se fait de mieux en Europe. Et ce n’est pas seulement mon opinion. C’est celle de tas de gens qui sont passé ici et qui ont pu voir, et qui ont parlé comme je parle, ou à peu près.
— Mais qui n’ont pas acheté, dit Millet.
— Peu importe. Ils ont trouvé que c’était bien, et ils avaient raison. Regardez donc votre Angélus. Quelqu’un osera-t-il soutenir…
— Allons donc ! Carl ! Mon Angélus ! On m’en a offert cinq francs.
— Quand ?
— Qui donc ?
— Où est-il ?
— Pourquoi n’avez-vous pas accepté ?
— Ne parlez donc pas tous à la fois ! Je pensais qu’il donnerait davantage. J’en étais sûr. Alors je lui ai demandé huit francs.
— Oui, — et alors ?
— Il est parti, en disant qu’il repasserait.
— Tonnerre et éclairs ! Voyons, François…
— Oh ! Je sais bien, j’ai eu tort. C’était fou de ma part. Que voulez-vous ! Je croyais bien faire. Il faut me pardonner, et je…
— Mais, mon vieux, vous êtes tout pardonné. Seulement une autre fois, ne laissez pas passer une occasion semblable, voilà tout.
— Hélas ! Si seulement quelqu’un venait aujourd’hui m’en offrir un chou, je le donnerais, vous pensez avec quel empressement !
— Un chou ! Ne parlez pas de choses semblables. L’eau m’en vient à la bouche. C’est de la cruauté de faire de pareilles allusions.
— Mes enfants, dit Carl, répondez-moi. Ces peintures qui sont là, manquent-elles de mérite ?
— Non.
— Ne sont-elles pas d’un très grand et très réel mérite ? Répondez !
— Si.
— D’un mérite tel que si elles étaient signées d’un nom connu, elles se vendraient merveilleusement ?
— Certainement oui. Personne n’en doute.
— Je suis sérieux, et je pense que vous parlez sérieusement. N’est-ce pas ?
— Évidemment, nous parlons sérieusement. Mais où veux-tu en venir ? Et à quoi tout cela sert-il ? En quoi ton raisonnement nous concerne-t-il ?
— En ceci. Si vous dites vrai, camarades, et j’en suis sûr, il ne reste plus qu’à signer ces toiles d’un nom connu.
La conversation s’arrêta. Toutes les figures étaient tournées anxieusement vers Carl. Que voulait-il dire ? De quel nom fameux parlait-il ? Et qui devait bénéficier de ce nom fameux ?
Carl s’assit et s’expliqua.
— C’est une chose très sérieuse que j’ai à vous proposer. Je pense que c’est le seul moyen qui nous reste d’éviter l’asile des indigents. Et je considère, d’autre part, ce moyen comme très sûr. Mon opinion est basée sur certains faits, nombreux et bien établis dans l’histoire de l’humanité. Je pense que par mon moyen nous allons tous devenir riches.
— Riches ! Tu es fou !
— Je ne suis pas fou.
— Mais certainement si. Qu’est-ce que tu appelles riches ?
— Cent mille francs chacun, environ.
— Ça y est. Il a perdu la raison. J’en étais sûr.
— Sûrement. Pauvre Carl ! Tu as souffert trop de privations et…
— Carl, tu devrais prendre une pilule de quelque chose et aller au lit.
— Bandez-lui la tête, d’abord, bandez-lui la tête, et ensuite…
— Silence ! dit Millet, d’un ton sévère, et laissez ce garçon s’expliquer. Voyons, Carl, expose ton projet.
— Voici. D’abord, comme préambule, je vous demanderai de noter un fait d’observation absolue. C’est que le mérite d’un artiste n’a jamais été reconnu avant qu’il fût mort, la plupart du temps de privations. Cela est arrivé si souvent que l’on peut le considérer comme une loi : Le mérite d’un artiste obscur et talentueux doit nécessairement être reconnu, et ses œuvres atteindre des prix élevés, mais seulement après sa mort. En suite de quoi, je déclare : Nous allons tirer au sort. Et l’un de nous doit mourir.
Cette conclusion était si inattendue, et fut énoncée d’un ton si calme, que personne ne sourcilla, tout d’abord. Puis, aussitôt, il y eut une série d’exclamation, et de nouvelles et pressantes sollicitations de s’occuper de la santé de Carl. Celui-ci attendit tranquillement que l’explosion de rires fut apaisée ; quand il put parler, il reprit le développement de son projet.
— Je dis donc que l’un de nous doit mourir, pour sauver les autres, — et lui-même. Nous allons tirer au sort. Celui qui sera désigné deviendra illustre ; et les autres riches, comme lui, d’ailleurs. Laissez-moi donc parler ! Un peu de patience. Je vous répète que je sais fort bien ce que je dis. Je continue. Pendant les trois mois qui vont suivre, celui que le sort aura désigné va peindre de toutes ses forces, augmenter son stock de toiles autant qu’il pourra. Pas des peintures. Ce n’est pas la peine. Des esquisses, des études, des fragments d’études, une douzaine de coups de pinceau sur chaque toile. Peu importe que cela ne signifie rien. La seule chose importante, c’est que ce soit de lui, et signé de lui. Qu’il en bâcle cinquante par jour, et que chacune contienne quelqu’un de ses traits caractéristiques, quelque chose dans la manière où on le reconnaisse à première vue. C’est cela qui se vend, comprenez-vous ; c’est cela qui est acheté à des prix fabuleux par les musées, une fois que le grand homme a disparu. Il faut que nous en ayons une tonne à vendre, quand il mourra. Et pendant tout le temps qu’il travaillera, pendant ces trois mois qui précéderont sa mort, nous autres, les autres, nous le soignerons, tout en tenant en haleine Paris et les marchands, tout en répandant sa gloire ; nous préparerons l’événement. Et quand tout sera bien à point, bien chaud, bien mijoté, il mourra, et nous ferons toute la réclame possible à ses funérailles. Vous avez compris, cette fois ?
— Non. C’est-à-dire, pas tout à…
— Pas tout à fait ? Vous ne saisissez donc pas ? Il ne s’agit pas de le faire mourir réellement. Il disparaîtra simplement et s’en ira vivre ailleurs sous un autre nom. Nous enterrerons un mannequin, sur lequel nous pleurerons, et toute la terre avec nous. Et je…
Mais il ne put achever sa phrase. Ce fut un hourrah subit et des cris d’enthousiasme. Nous nous mîmes tous à danser autour de la salle, en nous embrassant et en nous félicitant, dans des transports de joie délirante. Pendant des heures, insensibles à la faim, nous discutâmes cet admirable projet. Lorsqu’enfin tous les détails eurent été réglés à la satisfaction générale nous procédâmes au tirage au sort, et le sort tomba sur Millet. C’est lui qui fut condamné à mort. Nous réunîmes les derniers objets de quelque valeur dont nous ne devions nous séparer que dans une circonstance suprême où il s’agissait de poser un enjeu définitif. En les engageant, nous eûmes quelques sous, assez pour organiser un modeste repas d’adieu, garder chacun de quoi partir en voyage, et laisser à Millet une provision suffisante de navets.
Le lendemain, de bonne heure, nous partîmes, naturellement à pied. Chacun de nous emportait une douzaine de petits tableaux de Millet, pour les vendre. Carl se dirigea vers Paris, où il devait travailler à établir la réputation de Millet avant le jour de sa mort. Claude et moi, nous devions nous séparer et courir la France chacun de notre côté.
Vous serez tout à fait étonné de savoir combien l’entreprise fut aisée à exécuter. Je marchai deux jours avant de commencer mon travail. Arrivé dans les environs d’une grande ville, je me mis à prendre l’esquisse d’une maison de campagne non loin de la route, dont j’avais remarqué le propriétaire sous la véranda. Il s’approcha de moi pour voir mon esquisse. J’étais sûr qu’il y viendrait. Je continuai à travailler, faisant de mon mieux, certain de l’intéresser. Au bout d’un moment, il eut quelques mots d’approbation. Peu à peu, son intérêt s’accrut. Il eut une ou deux phrases très admiratives, puis finit par me déclarer que j’étais un maître.
Là-dessus, je posai mon pinceau, je fouillai dans ma sacoche, en tirai un Millet, et lui montrai la signature dans le coin. Fièrement je dis :
— Je suppose que vous reconnaissez la signature. Eh bien ! Je suis son élève ! Vous voyez que je puis prétendre à connaître un peu mon métier.
L’homme eut un air embarrassé, comme un coupable pris en faute, et demeura silencieux. Je repris d’un air soucieux :
— Vous n’allez pas me dire que vous ne connaissez pas la signature de Millet.
Évidemment non, il ne la connaissait pas. Mais vous n’avez jamais vu un homme plus reconnaissant à quelqu’un qui le tire d’embarras, et si simplement.
— Parbleu, dit-il. Il n’y a pas d’erreur possible. C’est un Millet. Je me demande à quoi je pensais l’être distrait à ce point. C’est un Millet, et un bon.
Il voulut me l’acheter, immédiatement. Je répondis que je n’étais pas riche, loin de là, mais que tout de même, je n’étais pas pauvre au point de m’en séparer. Je finis tout de même par le lui laisser, pour huit cents francs.
— Huit cents francs !
— Parfaitement. Le brave Millet, lui, l’aurait vendu pour une côtelette de porc. Oui, monsieur, j’ai eu huit cents francs de cette petite toile. Aujourd’hui, je la rachèterais avec joie quatre-vingt mille. Il est trop tard. Je fis une très jolie vue de la villa du bonhomme, et je la lui offris pour dix francs. Mais étant l’élève d’un tel maître, il ne voulut absolument pas la prendre à ce prix, et il me força d’en accepter cent francs. J’envoyai les huit cents francs à Millet, le jour même, et je continuai mon voyage.
Mais non plus à pied. Je pris le chemin de fer, à partir de ce jour-là. Chaque jour je vendais une peinture, jamais deux. Je disais chaque fois à mon acheteur :
— Je suis un fou de vendre un Millet, à l’heure actuelle, même dans les meilleures conditions. Il est malade et n’en a pas pour trois mois. Et quand il sera mort, il n’y aura plus moyen d’en avoir, ni pour amour ni pour argent.
Ainsi je répandais cette idée autant que je le pouvais, et préparais le terrain.
C’est moi qui avais eu le mérite de notre première combinaison, celle de la vente en voyage. Elle réussit parfaitement. J’ai dit que j’étais allé à pied seulement deux jours. Claude marcha deux jours, lui aussi. Nous ne voulions pas rendre Millet célèbre trop près de chez lui. Mais Carl marcha seulement une demi-journée, et ensuite voyagea comme un duc et pair, le misérable intrigant.
De temps en temps, nous allions trouver un directeur de journal, dans les villes où nous passions, et lui communiquions une note qu’il insérait, et que d’autres journaux reproduisaient.
Nous nous gardions bien de révéler l’existence d’un nouveau peintre. Au contraire, la teneur de notre article supposait que tout le monde connaissait Millet. Aucun éloge. Mais un simple mot sur l’état de santé actuel du maître, un mot parfois rassurant, d’autres fois inquiétant. Nous marquions les passages au crayon rouge et les envoyions aux personnes qui nous avaient acheté.
Carl, cependant, était arrivé à Paris, et s’était mis à l’œuvre, immédiatement.
Il s’était lié d’amitié avec les correspondants de journaux étrangers, et avait donné des nouvelles de la santé de Millet en Angleterre, sur tout le continent européen, en Amérique, et ailleurs.
Six semaines après notre départ, nous nous retrouvâmes tous trois à Paris, et tînmes conseil. L’affaire avait été si habilement lancée, et paraissait si bien à point, qu’il eût été maladroit d’attendre plus longtemps pour frapper le grand coup. Aussi écrivîmes-nous à Millet de se mettre au lit et de se dépêcher d’organiser sa maladie, car nous désirions qu’il mourût dans une dizaine de jours, s’il pensait pouvoir être prêt.
En attendant, nous fîmes nos comptes. À nous trois, nous avions vendu quatre-vingt-cinq petits tableaux ou études, et nous avions encaissé, au total, soixante-neuf mille francs, Carl avait réalisé la dernière affaire, et la plus brillante. Il avait vendu l’Angélus pour deux mille deux cents francs. Nous étions enthousiasmés de lui. Nous étions loin de prévoir qu’un jour, la France chercherait à garder ce tableau et qu’un étranger le lui enlèverait au prix de cinq cent cinquante mille francs !
Nous eûmes un souper au champagne, ce soir là ; le lendemain, Claude et moi partîmes pour aller soigner Millet pendant ses derniers jours, écarter les indiscrets et envoyer à Carl des bulletins quotidiens qu’il communiquerait aux journaux des divers continents. Le jour fatal arriva enfin. Carl put être là pour nous aider à rendre au maître les derniers devoirs.
Vous vous rappelez les funérailles, l’émotion du monde entier, et comment les artistes les plus illustres de tous les pays vinrent rendre hommage au grand homme disparu. Nous quatre toujours inséparables, nous transportâmes le cercueil. Nous ne voulûmes laisser ce soin à personne, car il n’y avait dans le cercueil qu’un mannequin de cire, et les porteurs professionnels auraient eu des soupçons à cause du poids. Nous avions été ensemble à la peine. Nous fûmes ensemble à ce triste honneur, Tous quatre.
— Comment diable ? Et quels quatre ?
— Nous trois, et Millet, voyons ! Car Millet aida à porter lui-même son propre cercueil. Il s’était déguisé en parent, parent éloigné.
— Surprenant !
— Et vrai cependant. Vous vous rappelez comment, ensuite, ses tableaux ont monté. De l’argent ? Nous en avions à ne savoir qu’en faire. Il y a un homme à Paris, qui possède aujourd’hui soixante-dix Millet. Il nous a versé, en tout, deux millions. Quant aux études, esquisses, ébauches confectionnées à la grosse pendant les six semaines de notre voyage, vous seriez stupéfait du chiffre auquel nous les vendons aujourd’hui, quand toutefois nous consentons à les vendre.
— C’est une histoire merveilleuse, absolument !
— Oui. Il me semble aussi.
— Et Millet, qu’est-il devenu ?
— Êtes-vous capable de garder un secret ?
— Absolument.
— Vous rappelez-vous cet homme sur lequel j’ai appelé votre attention dans la salle à manger ? Cet homme était François Millet.
— Grands…
— Dieux ! Oui. C’est un miracle. C’est la première fois que les marchands n’ont pas fait mourir de faim un artiste pour s’enrichir de ses dépouilles après sa mort. On n’a pas permis que l’oiseau se brisât le cœur en chantant pour mériter de pompeuses funérailles. C’est une chose inouïe. Et nous ne sommes pas peu fiers que tout le mérite, et une partie du profit, de cette idée merveilleuse, aient été pour nous.
L’homme du guichet me dit :
— Avez-vous un ticket d’assurance contre les accidents ?
— Non, répondis-je, après un moment de réflexion. Non. Je dois voyager en chemin de fer toute la journée. Mais demain, je ne voyage pas. Donnez-m’en un pour demain.
L’homme parut un peu étonné. Il reprit :
— Mais c’est pour l’assurance en cas d’accident, et puisque vous voyagez aujourd’hui…
— Si je suis en chemin de fer aujourd’hui, je n’en ai pas besoin. La seule chose qui m’effraye, c’est de rester chez moi, dans mon lit.
C’est qu’en effet j’ai longuement examiné la question. L’an dernier, j’ai fait vingt mille kilomètres, presque entièrement par chemin de fer ; l’année d’avant, j’avais fait vingt-cinq mille kilomètres, moitié par mer, et moitié en chemin de fer, et l’année précédente, près de dix mille, exclusivement sur rail. Si j’ajoute les petits voyages accessoires, je puis compter que j’ai parcouru soixante mille kilomètres durant les trois ans en question. Et jamais un accident.
Pendant longtemps, je me suis dit tous les matins : « J’ai échappé jusqu’à maintenant, et les chances d’accident, à l’heure actuelle, sont accrues d’autant. Soyons prudent et prenons un ticket d’accident. » Mais la journée se passait, et le soir j’allais me coucher sain et sauf, sans la moindre articulation froissée ou le plus petit os cassé. Je me fatiguai de cette inutile préoccupation quotidienne, et me mis à acheter des tickets d’assurance valables un mois je me disais : « Sur trente tickets, il est impossible qu’il n’y en ait pas un de bon. »
Mais je me trompais. Jamais un numéro gagnant. Je pouvais lire chaque jour le récit d’accidents sur les railways. L’atmosphère des journaux en était obscurcie. Mais ils n’arrivaient jamais sur ma ligne. Je m’avisais que j’avais déjà dépensé pas mal d’argent en tickets d’assurance et toujours en pure perte. Mes soupçons commencèrent à s’éveiller, et je me mis à chercher dans mes relations quelqu’un qui eût gagné à la loterie. Je trouvai des tas de gens qui avaient mis des fonds dans l’affaire, pas un qui eût touché le moindre dividende, sous forme d’accident. Je renonçai à acheter des tickets d’assurance et je me mis à calculer. Le résultat de mes calculs fut stupéfiant : Ce n’est pas en voyageant qu’on court des risques, c’est en restant chez soi.
J’ai dépouillé toutes les statistiques et j’ai trouvé, à mon grand étonnement, que malgré toutes les manchettes sensationnelles des journaux au sujet des accidents de chemins de fer, le chiffre des gens qui ont perdu la vie dans ces accidents, au courant des douze derniers mois, n’arrive pas à trois cents. La ligne d’Érié est notée comme la plus meurtrière de toutes. Elle a tué quarante-six personnes, ou vingt-six, je ne sais plus au juste. Dans tous les cas, son chiffre de meurtres est le double de celui de n’importe quelle autre ligne. Mais il faut tenir compte que la ligne d’Érié est immensément longue, et fait un trafic plus considérable que toute autre. Ainsi le chiffre de morts n’a rien d’étonnant.
Entre New-York et Rochester cette ligne transporte huit trains de voyageurs par jour, dans chaque sens, seize trains par jour en tout, avec une moyenne quotidienne de six mille personnes. En six mois, cela fait un million, la population de New-York[1]. Eh bien, la ligne d’Érié tue de treize à vingt-trois personnes sur son million, en six mois. Et, dans le même temps, treize mille habitants de New-York, sur un million, meurent dans leur lit. Quand j’arrivai à cette conclusion, ma chair frissonna, mes cheveux se hérissèrent. La chose pourtant était claire. Le danger n’est pas de voyager, mais c’est de se confier à ces lits mortels. Désormais je ne veux plus dormir dans un lit.
Je n’avais considéré la ligne d’Erie que sur une fraction très inférieure à sa moitié. Il était évident que la ligne entière devait transporter par jour onze à douze mille, voyageurs, au minimum. En tenant compte des autres lignes, répandues à profusion sur la surface des États-Unis, le calcul prend une autre ampleur. On petit admettre, en étant sûr de rester au-dessous de la vérité, que chacune de ces lignes, en moyenne, transporte par jour deux mille cinq cent voyageurs. Il y a aux États-Unis huit cent quarante-six lignes de railways. La multiplication donne un chiffre de deux millions cent quinze mille. Donc les railways d’Amérique transportent quotidiennement plus de deux millions de voyageurs. Six cent cinquante millions par an, sans compter les dimanches. Les chiffres sont là. On peut se demander où ils prennent ces six cents millions de voyageurs, dans un pays qui n’a pas cinquante millions d’habitants. Il y en a qu’on doit faire passer plusieurs fois. C’est la seule explication possible. Mais tenons-nous-en aux résultats du calcul.
La population de San-Francisco est le huitième de celle de New-York. Il y a soixante décès par semaine à San-Francisco et cinq cents à New-York, dans les bonnes semaines. Cela fait trois mille cent vingt décès par an à San-Francisco, et huit fois autant à New-York ; disons vingt-cinq à vingt-six mille. Au point de vue des conditions sanitaires, les deux villes se valent. Nous pouvons donc considérer ces chiffres comme une moyenne, et admettre que sur toute l’étendue des États-Unis, il y a chaque année vingt cinq mille décès environ par million d’habitants. C’est le quarantième de la population totale. Un million de nos concitoyens meurent tous les ans. Sur ce chiffre, dix ou douze mille meurent de mort violente, écrasés, noyés, pendus, empoisonnés, ou tombent du haut des toits, ou se cassent le cou en glissant sur le plancher bien ciré des églises ou des salles de conférences. D’autres encore, en ingurgitant des spécialités pharmaceutiques ou en se suicidant d’autres manières. La ligne ferrée Érié fait périr vingt-trois à quarante-six personnes. Les autres railways, au nombre de huit cent quarante-cinq, tuent, en moyenne, chacun un tiers d’homme. Et le reste de ce million, c’est-à-dire neuf cent quatre-vingt-sept mille six cent trente et un cadavres, chiffre effrayant, représente les gens qui meurent de mort naturelle, dans leurs lits.
Vous m’excuserez si je refuse de courir la chance fatale du lit, dans ces conditions ; le chemin de fer me paraît beaucoup plus avantageux.
Et voici le conseil que je donne à tous : Ne restez pas dans votre maison, quand vous pouvez l’éviter. Mais si vous devez y rester, achetez un paquet de tickets d’assurance, et passez néanmoins les nuits debout. On ne saurait prendre trop de précautions.
(On voit maintenant pourquoi je répondis remployé de la gare, dans les circonstances susdites, comme je l’ai relaté.)
La morale de cette histoire, c’est que les gens sont mal fondés à se plaindre, comme ils le font constamment chez nous, de la sécurité en chemin de fer. Considérant que chaque jour et chaque nuit, d’un bout à l’autre de l’année, quatorze mille trains circulent à travers le territoire des États-Unis, quatorze mille trains ayant des existences comme marchandise, et armés manifestement pour la mort, la merveille est, non pas qu’ils suppriment trois cents vies humaines dans un an, mais qu’ils n’en suppriment pas trois cents fois trois cents.
Il n’y a pas d’homme au sujet duquel on ait raconté plus déplaisantes histoires que le vieux capitaine « John Ouragan » de l’Océan Pacifique. — paix à ses cendres ! Deux ou trois de ceux qui sont ici l’ont bien connu. Et moi en particulier. J’ai fait avec lui quatre traversées. C’était un homme remarquable. Il était né sur un navire, et il fit sa première éducation au milieu de l’équipage. Il commença sa vie dans le gaillard d’avant et gravit l’un après l’autre tous les échelons jusqu’au grade de capitaine. Sur les soixante-cinq ans de son existence, plus de cinquante se passèrent à la mer. Il avait navigué sur tous les océans, abordé dans tous les pays, et emprunté un peu de hâle à tous les climats. Quand un homme a passé cinquante ans sur la mer, forcément il ne sait rien des hommes ; il ne connaît du monde que sa surface, il ignore toutes les idées terrestres ; les connaissances usuelles, en dehors de son métier, se réduisent pour lui à des éléments très primitifs, modifiés encore et déformés par l’optique spéciale d’un cerveau rudimentaire. Un tel homme n’est qu’un enfant à barbe grise. C’est ce qu’était John Ouragan, un enfant à l’âme simple, ingénue et sympathique. Quand son esprit était au repos, il était aussi doux et aussi aimable qu’une fille ; quand il était en colère, son surnom devenait au contraire étrangement significatif. Dans la lutte, il était formidable, car il était solidement charpenté et d’une audace extraordinaire. Il était couvert de la tête aux pieds de tatouages, scènes pittoresque et sentences à l’encre indienne, rouge et bleue. Je voyageais avec lui quand il se fit tatouer le dernier espace vide qu’il avait sur le corps. C’était la cheville du pied gauche. Pendant trois jours il boita sur le pont, avec son pied nu et enflé, et cette devise en lettres rouges tout enflammées sur la peau : « La vertu est à elle-même sa propre récomp… » Il n’y avait pas eu assez de place. C’était un homme profondément et sincèrement pieux, mais qui jurait comme une pêcheuse. Il considérait les jurons comme une chose permise, persuadé qu’il était que les hommes du bord n’auraient pas compris un ordre qui ne fût pas illustré d’un juron. Il avait beaucoup étudié la Bible, du moins il se le figurait. Il croyait à tout ce qui était dans la Bible, mais à sa façon. C’était, sans qu’il s’en doutât, une sorte de libre penseur, qui appliquait les principes des lois naturelles à l’interprétation des miracles, quelque chose comme les gens pour qui les six jours de la création sont six époques géologiques. De tels hommes sont ravis toutes les fois qu’ils ont l’occasion d’argumenter et de montrer leur science critique.
Une fois, le capitaine avait un clergyman à bord, mais il ignorait la qualité de son passager, qui n’en avait pas fait mention sur le livre du navire. Il s’était pris de sympathie pour ce Révérend Mr Peters, et causait volontiers avec lui. Il lui racontait des histoires des bouts d’anecdotes à saveur très personnelle, et dont l’allure profane devait agréablement changer le brave homme de la monotonie des sujets ecclésiastiques. Un jour le capitaine lui dit :
— Est-ce que vous avez lu la Bible, Peters ?
— Mais…, certainement.
— Je suppose que vous n’avez pas dû la lire souvent, à la manière dont vous répondez. Vous devriez vous y mettre une bonne fois, et vous verriez que ça en vaut la peine. Ne vous découragez pas, si vous avez des difficultés. Continuez vigoureusement. Au commencement, vous n’y comprendrez rien. Mais peu à peu les choses s’éclaireront, et à la fin, vous ne voudrez plus quitter le livre, même pour manger.
— Oui. C’est ce qu’on m’a dit.
— Et c’est vrai. Il n’y a pas un livre comme celui-là. Il les passe tous. Vous trouverez des choses incompréhensibles à première vue, comme je vous le disais. Il y en a des tas. Mais prenez votre temps et réfléchissez dessus. Vous finirez par les trouver tout ce qu’il y a de plus clair.
— Les miracles aussi, capitaine ?
— Oui, monsieur, les miracles aussi. Tous les miracles. Tenez. Il y a cette histoire des prophètes de Baal. Je suis sûr qu’elle vous a épaté.
— Je ne sais pas si…
— Oui. Je le sais. Elle vous a épaté. Ça ne m’étonne pas. Vous n’aviez pas l’expérience pour comprendre ces choses-là. C’était trop fort pour vous, Voulez-vous que je vous explique, et que je vous montre comment je suis arrivé à comprendre, moi ?
— Vraiment, capitaine, j’en serais heureux, si ce n’était pas abuser…
— Au contraire, je le ferai avec plaisir. D’abord, pour commencer, j’ai lu, et j’ai relu ces histoires, des tas de fois, puis j’ai réfléchi, et réfléchi, jusqu’à ce que j’aie fini par comprendre quelles sortes de gens c’étaient que les gens du temps de la Bible, et après, quand j’ai compris leur nature, tout est devenu clair et facile. C’est ce que j’ai fait pour Isaac et les prophètes de Baal. Il y a eu quelques hommes vraiment remarquables, dans ces temps anciens, et Isaac était de ceux-là. Certes, il avait ses défauts, des tas de défauts. Je ne suis pas ici pour faire l’apologie d’Isaac. Il a joué une sale blague aux prophètes de Baal. Mais il était excusable, dans la circonstance. Il lui était permis de se défendre, car il avait affaire à forte partie. Tout ce que je prétends dire, c’est que dans tout cela, il n’y a pas ombre de miracle, et vous le verrez vous-même quand je vous l’aurai expliqué.
Bon. Les temps devenaient de plus en plus durs pour les prophètes, ceux du côté d’Isaac. Il y avait quatre cent cinquante prophètes de Baal, et un seul protestant presbytérien ; je suppose naturellement qu’Isaac était presbytérien ; je ne l’affirme pas, je le suppose seulement. Mais peu importe. Ce qui est certain, c’est qu’il était seul pour lutter contre quatre cent cinquante. Comme il est facile de le comprendre, les prophètes de Baal accaparaient tout le commerce et Isaac se trouvait assez mal en point. Mais c’était un homme énergique. Il est certain qu’il dut aller par tout le pays, essayer de placer ses prophéties, mais sans succès. La concurrence était trop rude. Il n’y avait rien à faire. À la fin il se rendit compte, et sa tête se mit à travailler, et à chercher un moyen. Et à force de réfléchir, il trouva, probablement. Il commença à faire, de divers côtés, des insinuations, que les autres étaient ceci et cela, rien de bien précis, vous comprenez, juste assez pour attaquer leur réputation, et donner des idées aux gens. Naturellement, on répéta ce qu’il disait, et la chose finit par venir aux oreilles du roi. Le roi fit appeler Isaac et lui demanda ce qu’il voulait dire : « Oh ! rien de particulier, répondit Isaac. Seulement je voudrais savoir si par leurs prières ils peuvent faire descendre le feu du ciel sur leur autel. Ce n’est pas grand’chose sans doute, Votre Majesté ? Je demande simplement : Peuvent-ils le faire ? C’est une idée que j’ai comme ça. »
Le roi fut un peu troublé. Et il alla trouver les prophètes de Baal, pour leur dire la chose. Les prophètes prirent de grands airs, et répondirent que s’il y avait un autel prêt, ils étaient prêts. Et ils insinuèrent que le roi serait prudent en faisant assurer l’autel.
Donc, le lendemain matin, tous les enfants d’Israël avec leurs parents, et le reste du peuple s’assemblèrent. Il y avait d’un côté toute la foule des prophètes de Baal, et de l’autre côté, Isaac tout seul, qui marchait de long en large, en méditant son affaire. Quand le moment fut venu, il demeura aussi calme et indifférent. Il dit aux autres de commencer et qu’il leur laissait la première chance. Alors ils se rangèrent autour de l’autel, tous les quatre cent cinquante, et se mirent à réciter des prières, pleins d’espoir, en faisant de leur mieux. Ils prièrent pendant une heure, deux heures, trois heures, et ainsi de suite, jusqu’à midi. Naturellement, au bout de ce temps, ils étaient un peu honteux, devant tout le peuple, et il y avait de quoi. Qu’est-ce qu’aurait fait un homme un peu généreux, en les voyant si piteux ? Il se serait tenu coi. N’est-ce pas ? Que fit Isaac ? Il se mit à apostropher les prophètes de Baal dans les termes les plus offensants qu’il pût trouver. « Vous ne criez pas assez, leur disait-il. Votre dieu est endormi, probablement, ou peut-être qu’il est en promenade. Gueulez donc un peu plus fort. » Des phrases dans ce genre. Bien entendu je ne me rappelle pas les mots exacts. D’ailleurs, je le répète, je n’excuse pas Isaac. Il avait ses défauts.
Enfin les prophètes de Baal continuèrent à prier tout l’après-midi. Et toujours rien. Pas la moindre étincelle. Quand le soir arriva ils étaient épuisés. Il n’y avait rien à faire. Ils s’en allèrent avec leur courte honte.
Alors, que croyez-vous que fait Isaac ?
Il dit tout d’un coup à ses amis les Hébreux, qui étaient là : « Versez quatre barils d’eau sur l’autel. » Tout le monde le regarde avec stupeur. Pensez, les autres n’avaient pas réussi à allumer l’autel, même à sec. On versa tout de même les tonneaux, qu’il avait fait apporter. Il ajouta : « Versez encore quatre tonneaux. Puis encore quatre. » Il en fit verser douze. L’eau ruisselait sur l’autel, de tous les côtés. Elle remplit une tranchée qu’on avait creusée autour de l’autel, qui devait bien tenir un couple de muids. Il y a « mesures » dans le texte. Je suppose que ce sont des muids. Cependant, les assistants commençaient à mettre leurs affaires pour s’en aller, car ils pensaient qu’il était fou. Ils ne connaissaient pas Isaac. Isaac se mit à genoux et entama les prières. Il pria. Il pria longtemps. Il pria pour les païens qui sont dans les terres lointaines, pour les églises chrétiennes ; il pria pour le gouvernement et le pays en général, puis pour tous les membres du gouvernement en particulier, et tout le programme habituel, vous comprenez, jusqu’à ce que les gens fussent absolument fatigués, et n’écoutaient plus ce qu’il disait, et pensaient à autre chose, quand, tout à coup, au milieu de l’inattention générale, il tire une allumette de sa poche, la frotte contre sa jambe, et, pff ! tout l’autel s’enflamma comme un incendie Douze barriques d’eau ? Non monsieur. Ce n’était pas de l’eau. C’était du pétrole. Du pétrole, voilà ce que c’était.
— Du pétrole, capitaine ?
— Oui, monsieur. C’était plein de pétrole dans ce pays-là. Personne ne savait ce que c’était, excepté Isaac. Je vous le dis. Quand vous lisez la Bible, ne vous laissez pas arrêter par les passages obscurs. Tout s’explique très bien quand vous prenez la peine de réfléchir. Il n’y a rien dans la Bible que vous ne puissiez comprendre, pourvu que vous vous mettiez à l’ouvrage courageusement, pour vous rendre compte comment les choses se sont passées en réalité.
Samedi : Je suis presque vieille d’un jour, à l’heure actuelle. C’est hier que je suis arrivée. Du moins il me semble. Et il en doit être ainsi. Car s’il y a eu un jour avant hier, je n’étais pas là à ce moment ; sinon je m’en souviendrais. Peut-être, après tout, y a-t-il eu un jour avant hier et je ne l’ai pas remarqué. Très bien. Je vais faire attention, à l’avenir, et s’il arrive encore quelque avant hier, j’en prendrai note. Il me paraît préférable de tenir un compte exact et de ne pas laisser les jours s’embrouiller. Quelque chose me dit que plus tard ces menus détails auront une grande importance pour les historiens. Car j’ai l’impression que je suis une sorte d’« expérience ». J’en ai l’impression exacte. Il est impossible que personne ait cette impression plus nettement que moi. Voilà ce que je suis ; une « expérience ». Pas autre chose.
Mais si je suis une « expérience », suis-je toute l’« expérience » ? Non. Je ne crois pas. Je crois que les autres choses qui m’entourent font partie de l’expérience, bien que j’en sois la partie la plus importante. Ma situation est-elle assurée, ou dois-je me préoccuper de l’assurer ? J’ai bien peur que cette dernière probabilité soit la vraie. Un instinct me dit que la vigilance éternelle est la condition essentielle de la suprématie. (Voilà une phrase très bien, il me semble, pour une personne si jeune.)
Toutes les choses paraissent mieux aujourd’hui qu’hier. Dans la précipitation du dernier moment, hier, les montagnes avaient été laissées un peu inachevées. Les plaines étaient couvertes de débris et d’ébauches. L’aspect en était sinistre. Les grands ouvrages d’art ne supportent pas la hâte. Et certainement, ce nouveau monde, si majestueux, est une véritable œuvre d’art. Il s’en faut de peu, d’ailleurs, qu’il soit parfait, malgré la rapidité de l’exécution. Les étoiles, par exemple. Il y en a trop à certains endroits, et pas assez à d’autres. Mais cela peut s’arranger, j’en suis sûre. La lune, la nuit dernière, était mal attachée. Elle a glissé, et elle est tombée en dehors du plan. C’est une perte sérieuse. J’ai le cœur brisé rien que d’y penser. Il n’y a rien parmi les autres motifs d’ornementation et de décoration qui soit comparable à la lune pour la beauté et le fini. On aurait dû l’attacher plus solidement. Si seulement on peut la rattraper, il faut espérer qu’à l’avenir…
Mais, voilà. Où est-elle allée ? Si c’est quelqu’un qui l’a prise, sûrement il ne la rendra jamais. Je dis cela parce que j’en ferais autant à sa place. Pour d’autres choses, je présume que je pourrais être honnête, mais je me rends bien compte déjà que le fond de mon âme et de ma nature, c’est l’amour de la beauté, une passion frénétique pour tout ce qui est beau. Il ne serait pas prudent de me confier une lune qui appartiendrait à une autre personne, si cette personne ignorait que c’est moi qui l’ai. Une lune que je trouverais en plein jour, peut-être que je la rendrais. J’aurais peur que quelqu’un me voie. Mais si j’en trouvais une la nuit, je suis sûre que je m’arrangerais pour que personne n’en sache rien. J’adore les lunes. Il n’y a rien de plus romantique. Je voudrais que nous en ayons cinq ou six. Je n’irais jamais me coucher. Je ne serais jamais fatiguée de rester assise sur la mousse, à les regarder.
Les étoiles, aussi, sont très bien. Je voudrais en avoir quelques-unes pour mettre dans mes cheveux. Mais je crains bien de ne pouvoir jamais en attraper. Vous seriez étonné de voir comme elles sont loin, sans en avoir l’air. Quand elles ont commencé à briller, la nuit dernière, j’ai essayé d’en faire tomber avec un bâton, mais je n’ai pu les atteindre, ce qui m’a bien étonnée. Alors, j’ai lancé des mottes de terre, jusqu’à ce que je fusse fatiguée. Mais sans résultat. Je suis un peu gauche et ne lance pas très bien. Pourtant, deux ou trois fois j’ai passé très près. Et je suis sûre que j’en aurais attrapé quelqu’une, si j’avais continué. Mais j’étais vraiment à bout de forces.
J’ai un peu pleuré, ce qui est naturel, je pense, à mon âge, et après m’être reposée, j’ai pris un panier et je suis allée vers l’horizon, à l’endroit où les étoiles touchent la terre, pour en cueillir quelques-unes. C’était bien mieux, car j’étais sûre de pouvoir les prendre délicatement, sans risquer de les casser comme en lançant des mottes de terre. Mais c’était plus loin que je n’avais cru et je dus y renoncer. J’étais si fatiguée que j’avais peine à traîner mes pieds. Ils étaient d’ailleurs tout enflés et très douloureux.
Il ne fallait pas songer à retourner à la maison. J’étais trop loin, et il commençait à faire froid. Mais je trouvai une famille de tigres au milieu desquels je me blottis et fus tout à fait confortablement. Ces animaux ont une haleine délicieuse, car ils se nourrissent de fraises. Je n’avais jamais vu de tigre jusqu’à ce moment, mais je les reconnus immédiatement à leur pelage rayé. Si je pouvais avoir une de ces peaux, voilà qui ferait une jolie robe !
Aujourd’hui, je commence à me faire une idée plus exacte des distances. Jusqu’alors, j’étais si absurde que quand je désirais quelque chose, j’étendais la main pour le prendre, instinctivement, même quand c’était à une lieue de moi, et d’autres fois, quand c’était tout près, mais qu’entre l’objet et moi il y avait des épines, par exemple, qui m’avertissaient de leur présence, cruellement. J’ai profité de mes leçons. Et j’ai trouvé un axiome, je l’ai trouvé toute seule. C’est le premier : « L’« Expérience » piquée craint les épines. » Je pense que ce n’est pas mal, pour une personne si jeune.
J’ai suivi l’autre « Expérience » hier après-midi, à une certaine distance, pour voir quel individu ce pouvait être. Mais je n’ai pas pu m’en rendre compte. Je pense que c’est un homme. Je n’ai jamais vu d’homme auparavant, mais il me semble que c’en est un. Je ressens plus de curiosité à son égard qu’envers tons les autres reptiles. Cet homme est évidemment un reptile, car il a les cheveux sales et les yeux bleus, et toute l’allure d’un reptile. Il n’a pas de hanches. Il se termine en pointe comme une carotte. Ainsi je pense que c’est un reptile. À moins que ce soit un motif architectural.
J’en avais peur, au commencement, et j’étais toujours prête à prendre la fuite quand il se retournait, car je pensais qu’il allait me donner la chasse. Mais j’ai fini par m’apercevoir que c’était plutôt lui qui avait peur. Aussi j’ai perdu toute timidité. Une fois, je l’ai suivi, pendant plusieurs heures, à vingt pas derrière lui. Il avait l’air nerveux et malheureux. À la fin, il n’a plus pu le supporter, et il a grimpé sur un arbre. J’ai attendu un moment qu’il redescendît, puis je me suis lassée, et je suis partie.
Aujourd’hui, la même chose. Je l’ai fait monter à l’arbre une fois de plus.
Dimanche : Il est encore là-haut. Il se repose, apparemment. Mais c’est une ruse. Ce n’est pas dimanche, le jour du repos, c’est samedi. Il m’a l’air d’une créature que le repos intéresse plus que tout au monde moi je serais fatiguée, de me reposer si longtemps. Je le suis déjà, de rester assise à surveiller l’arbre. Cela me stupéfie de voir une paresse semblable.
On nous a renvoyé la lune, la nuit dernière. J’en ai été rudement contente. C’est très honnête de leur part. Elle a encore glissé, quelques heures après, et disparu de nouveau. Mais je ne m’en suis pas tourmentée. Avec des voisins semblables, il n’y a pas à se tourmenter. Ils la renverront chaque fois. Je voudrais pouvoir faire quelque chose pour les remercier. Si je leur faisais passer quelques étoiles ? Nous en avons plus qu’il ne nous en faut. Je dis « nous », je devrais dire « je ». Car le reptile n’a pas l’air de se préoccuper de quoi que ce soit.
Il a des goûts vulgaires ; et il n’est pas bon. Quand je suis sortie hier, au crépuscule, je l’ai vu qui avait quitté son arbre, et qui essayait d’attraper les petits poissons tachetés qui jouent dans l’étang. J’ai été obligée de lui lancer des mottes de terre pour le forcer à regagner son arbre et à les laisser tranquilles. Pourquoi faisait-il cela ? Serait-ce qu’il n’a pas de cœur ? Pourquoi n’a-t-il pas pitié de ces pauvres petites créatures ? A-t-il été mis au monde et fabriqué pour des choses aussi fâcheuses ? Il n’a pas l’air méchant, cependant. Une des mottes de terre l’a atteint derrière l’oreille, et il a fait entendre quelques paroles. Cela m’a causé une émotion. C’était la première fois que j’entendais parler une autre personne que moi. Je n’ai pas compris les paroles, mais elles paraissaient énergiques.
Dès que j’ai vu qu’il voulait parler, mon intérêt pour lui s’est accru. J’adore parler. Je parle toute la journée, et, dans mon sommeil, également. Je dis des choses très intéressantes, mais si j’avais quelqu’un pour me donner la réplique, je serais deux fois plus intéressante, et ne m’arrêterais jamais de parler, si l’on voulait.
Est-ce un homme ? N’est-ce pas un homme ? Je vais le considérer comme tel jusqu’à preuve du contraire. Cela vaudra mieux que de rester dans l’incertitude.
Dimanche suivant : Toute la semaine j’ai rôdé autour de lui, essayant de lier connaissance. Je faisais tous les frais de la conversation, parce qu’il est timide, mais cela ne m’a pas gênée. Il avait l’air d’être content de me voir, et j’ai employé autant que j’ai pu le mot « nous » parce que cela semblait le flatter.
Mercredi : Cela commence à aller très bien. Nous faisons de plus en plus connaissance. Il n’essaye plus de m’éviter. C’est bon signe. Il paraît heureux de m’avoir auprès de lui. Cela me plaît, et je cherche à me rendre utile de toutes les manières possibles, pour me faire encore mieux voir de lui. Ces deux ou trois derniers jours, j’ai pris la peine de lui nommer tous les objets qu’on rencontrait, et cela a été pour lui d’un grand secours, car il n’est pas du tout doué à ce point de vue. Il lui est impossible de trouver proprement le nom des choses. Je n’ai pas l’air de m’en apercevoir, pour ne pas l’humilier. Dès qu’une nouvelle créature se présente devant nous, je lui dis le nom, tout de suite, avant qu’il ait eu le temps de rougir de son silence. Je l’ai ainsi tiré d’affaire des tas de fois. Je n’ai pas le même défaut que lui. Aussitôt que j’ai jeté les yeux sur un animal, je sais ce qu’il est. Je n’ai pas besoin de la moindre réflexion. Le véritable nom me vient tout de suite, comme par une inspiration. Et, sûrement, c’est une inspiration, car je ne le connaissais pas quelques secondes auparavant. Rien qu’à voir la forme de l’animal, et son allure, je sais le nom.
Quand le canard arriva, il se figura tout de suite que c’était un chat sauvage. Je vis cela dans son œil. Mais je sauvai la situation, tout en m’arrangeant pour ne pas froisser sa vanité. Je me mis simplement à m’écrier, sur un ton de surprise charmée, comme si c’était une chose connue dès longtemps : « Dieu me pardonne ! N’est-ce pas là le canard ? » Je lui expliquai ensuite, sans en avoir l’air, à quoi je l’avais reconnu. Il paraissait bien un peu piqué que je fusse mieux renseignée que lui. Mais il était non moins évident qu’il m’admirait. Et c’était une impression fort agréable. J’y ai pensé plusieurs fois, délicieusement, avant de dormir Combien peu de choses il faut pour nous rendre heureux !
Jeudi : Mon premier chagrin. Hier, il m’évita, et semblait fuir ma conversation. Je ne voulais pas le croire et je pensais qu’il y avait quelque erreur. Car j’aime à être avec lui et à l’entendre parler. Comment pouvait-il être méchant envers moi qui ne lui avais rien fait ? Cependant, il fallait se rendre à l’évidence. Je m’en fus donc à l’écart et m’assis, pensive, à la place où je le vis pour la première fois, le matin que nous fûmes créés. J’ignorais alors tout de lui, et il m’était bien indifférent. Mais maintenant, c’était une place de deuil. Les plus petites choses me parlaient de lui, et j’avais le cœur brisé. Je ne savais pas très bien pourquoi, car c’était un sentiment tout nouveau, un véritable mystère que je ne pouvais pas m’expliquer.
Quand vint la nuit, je n’y tins plus. Je ne pouvais plus supporter ma solitude. D’ailleurs, il pleuvait. Je me dirigeai donc vers le nouvel abri qu’il avait construit récemment, pour lui demander ce que j’avais fait de mal, comment je pouvais le réparer et regagner son amitié. Mais il me mit dehors, sous la pluie, et ce fut mon premier chagrin.
Dimanche : Il est redevenu gentil. Je suis heureuse. Mais quelles journées lugubres je viens de passer ! Je fais tout ce que je puis pour ne pas y penser.
J’ai essayé de lui attraper quelques-unes de ces pommes, mais je ne sais pas encore bien lancer les pierres. Bien que j’aie manqué à tous les coups, je suppose que la bonne intention lui a fait plaisir. Ce sont des fruits défendus. Il me dit que je risque beaucoup. Mais que ne risquerais-je pas, si c’est pour lui faire plaisir !
Lundi : Je lui ai dit mon nom, ce matin, pensant que cela l’intéresserait. Il n’y a même pas fait attention. C’est étrange. Je serais ravie qu’il me dît le sien. Je suis sûre qu’il serait plus doux à mon oreille que n’importe quel autre son.
Il parle très peu. Peut-être qu’il n’est pas très intelligent qu’il s’en rend compte, et ne veut pas le laisser voir. C’est bien malheureux qu’il ait cette idée. Avoir de l’esprit, ce n’est rien. C’est le cœur qui fait la valeur d’un être. Je voudrais lui faire comprendre qu’un cœur aimant est la véritable richesse, et la seule, et que tout l’esprit du monde, sans le cœur, n’est que pauvreté.
Bien qu’il parle fort peu, il ne laisse pas d’avoir un vocabulaire considérable. Ce matin, il s’est servi d’un mot très heureux. Il s’est rendu compte, lui-même, que l’expression était bien trouvée, car il l’a répétée par la suite, deux ou trois fois, sans en avoir l’air. C’est une surprise, évidemment, mais qui montre qu’il possède une certaine compréhension. Sans aucun doute, son intelligence pourrait se développer, si elle était cultivée.
Où donc a-t-il pu prendre ce mot ? Je ne me rappelle pas m’en être servie.
Il ne s’intéresse pas du tout à mon nom. J’ai essayé de cacher mon désappointement, mais je ne crois pas avoir réussi. Je suis allée m’asseoir à l’écart sur un banc de mousse, les pieds dans l’eau. C’est là que je vais quand je soupire après une société, quand j’ai besoin de voir quelqu’un, de parler avec quelqu’un. C’est peu de chose, ce joli corps blanc que je distingue dans l’eau, mais c’est quelque chose, et qui me sauve de la solitude absolue. Quand je parle, il parle ; quand je suis triste, il est triste. Il me réconforte de sa sympathie. « Ne te désole pas me dit-il, pauvre petite fille sans amis. C’est moi qui serai ton amie. » Et c’est en effet une amie pour moi, et la seule. C’est ma sœur.
Elle m’a abandonnée ! Et c’est la première fois. Ah ! Je ne l’oublierai jamais, jamais ! Mon cœur est devenu de plomb dans mon corps. Hélas ! Elle était toute ma joie, et elle est partie. Brise-toi, mon cœur, je ne puis plus supporter la vie.
Je suis restée, un long moment, à sangloter, la figure dans mes mains. Quand j’ai écarté les mains, elle était là de nouveau, si jolie, et me souriait…
Ce fut une minute de bonheur absolu. J’avais eu des joies, avant celle-là, mais aucune comparaison n’était possible. Cette fois-ci, c’était de l’extase. Je n’ai jamais plus douté d’elle, depuis lors. Il y a eu des fois qu’elle a disparu, une heure, deux heures, un jour entier. Mais je l’attendais, et j’étais sûre de son retour. Je me disais : « Elle est occupée ; ou peut-être qu’elle est en voyage. Mais je sais qu’elle reviendra. »
Et, en effet, elle revenait toujours. La nuit, je ne la voyais jamais, quand il faisait tout à fait sombre ; car c’est une timide petite créature. Mais s’il y avait de la lune, elle venait. Pour moi, je n’ai pas peur de l’obscurité, mais elle est plus jeune que moi. Et chaque jour je lui rends visite. Elle est mon réconfort et mon refuge dans les tristesses de la vie, — et ma vie est triste, en ce moment.
Mardi : Tout le matin, j’ai travaillé à améliorer mon domaine. Je me suis tenue délibérément à l’écart, dans l’espoir qu’il s’ennuierait de sa solitude, et qu’il viendrait. Il n’est pas venu.
À midi, j’ai pris ma récréation, courant après les abeilles et les papillons, et m’ébattant parmi les fleurs, les fleurs, qui ont dérobé au ciel le sourire de Dieu. Je les ai cueillies et j’en ai tressé des guirlandes, dont je me suis parée pour le lunch. Mon lunch, c’étaient des pommes, naturellement. Puis je me suis assise à l’ombre, et j’ai désiré, et j’ai attendu. Il n’est pas venu.
Tant pis. Après tout, il n’y avait rien à faire avec lui. Il n’aime pas les fleurs. Il dit qu’elles sont encombrantes. Il est incapable de les distinguer les unes des autres. Et il affecte de regarder cela comme une supériorité. Il ne se soucie ni de moi, ni des fleurs, ni de la beauté du soir. Ce qui l’intéresse, c’est de construire des abris pour s’y claquemurer et s’y protéger de la bonne pluie rafraîchissante, c’est de soupeser des melons, de cueillir des raisins, et de tâter les fruits sur les arbres, pour voir s’ils sont mûrs.
J’ai pris un bâton plat, bien sec, que j’ai posé sur le sol, et j’ai essayé d’y faire un trou, avec un autre bâton pointu, en le faisant tourner vite. Une idée que j’avais. Et, tout à coup, quelle frayeur ! Un mince nuage bleu, transparent, est sorti du trou. J’ai tout laissé tomber et me suis enfuie. J’ai cru que c’était un esprit. Vous pensez si j’ai été épouvantée. En fuyant, je me suis retournée et je n’ai vu personne me suivre. Alors je me suis appuyée contre un rocher, toute haletante, pour me reposer et laisser mes jambes tremblantes retrouver un peu d’aplomb. Quand j’ai eu repris mes sens, je suis revenue sur mes pas, avec précaution, mes yeux et mon attention en éveil, prête à rebrousser chemin à là moindre alerte. Et quand j’ai été tout proche, j’ai écarté les branches d’un buisson de roses, et j’ai regardé à travers. J’aurais voulu que l’homme me vît à ce moment-là. Je devais avoir un air délicieusement rusé. Je regardai.
Mais l’esprit avait disparu. Quand j’arrivai sur la place, il y avait dans le trou du bâton une pincée de fine poussière rouge. J’y posai mon doigt, délicatement, et aussitôt je dis : « Ouch ! » et retirai le doigt vivement. Ce fut une douleur subite et cruelle. Je portai mon doigt à ma bouche, et me mis à sauter, tantôt sur un pied, tantôt sur un autre, en poussant des grognements, ce qui atténua beaucoup la douleur. Alors je fus tout à fait intéressée et commençai à examiner.
J’étais curieuse de savoir ce que pouvait être, cette fine poussière rouge. Tout à coup, le nom me vint, bien que je ne l’eusse jamais entendu avant. C’était du feu ! J’en étais aussi certaine qu’on peut être certain de quoi que ce soit au monde. Aussi, sans hésitation, je nommai cela : du feu.
Je venais de créer quelque chose qui n’existait pas auparavant. J’avais ajouté un nouvel élément à l’univers. Je m’en rendis compte, et je fus fière de mon action, et j’allais courir à la recherche de l’homme pour lui dire ce que j’avais fait, persuadée que je monterais haut dans son estime, — mais je réfléchis, et demeurai. Cela ne l’intéresserait pas. Il demanderait à quoi cela pourrait être utile et je ne saurais que répondre. Car cela n’est utile à rien. Ce n’est que beau, simplement beau.
Et je soupirai. Le feu ne pouvait pas servir à construire un abri contre la pluie, ni à faire mûrir les melons ou tout autre fruit. C’était une chose inutile, une vanité, une folie. L’homme le mépriserait et accueillerait ma découverte avec des paroles ironiques. Qu’importe ! J’étais en admiration devant le feu. Et je m’écriai : « Ô feu ! Je vous aime, délicieuse chose rouge. Feu, vous êtes beau, et c’est assez ! » Et j’éprouvai un désir intense de presser le feu contre mon cœur. Mais je n’en fis rien. Et il me vint aussitôt à l’esprit une autre maxime, si semblable à la première, d’ailleurs que j’eus l’impression d’un plagiat « L’« Expérience » brûlée craint le feu. »
Je me mis à l’œuvre de nouveau. Quand j’eus obtenu un bon tas de cendre chaude, je le versai dans un cornet fait d’une grande feuille sèche enroulée, pour l’emporter à la maison, le garder, et jouer avec. Mais le vent se mit à souffler et dispersa toute la cendre sur ma figure et je me mis à courir. Quand je me retournai, au bout d’un moment, l’esprit bleu montait encore là-bas, et autour de lui s’enroulait un nuage aux épaisses volutes grises. Instantanément, un nom me vint aux lèvres : « la fumée », bien que, je le jure, je n’eusse jamais entendu prononcer ce nom.
Bientôt, la fumée s’écarta, et je vis surgir des lueurs jaunes et rouges, éblouissantes, et je les nommai : « flammes ». Et c’était cela, les premières flammes qui eussent brillé sur la terre. Elles montèrent jusqu’aux arbres, elles éclatèrent splendidement hors des nuages de fumée qui se déroulaient plus volumineux et plus épais. Et je dus frapper des mains, et rire, et danser de ravissement, tellement le spectacle était étrange, nouveau, et superbe, et merveilleux !
L’homme arriva en courant, puis s’arrêta, stupéfait. Il demeura plusieurs minutes sans prononcer un mot. Enfin, il parla et me demanda ce que c’était. Je fus désolée qu’il me posât une question si directe. Il fallait lui répondre, au risque de froisser son ignorance. Ce n’était pas ma faute. Je n’avais aucun désir de l’humilier. Mais je dus répondre que c’était du « feu ». Après une pause, il continua :
Comment cela est-il arrivé ? »
Nouvelle question directe, à laquelle il fallait répondre directement :
« C’est moi qui l’ai fait. »
Le feu progressait rapidement. L’homme s’avança jusqu’au bord de la place brûlée, regarda à ses pieds, et dit :
« Qu’est-ce que cela ?
« Des charbons. »
Il en prit un pour l’examiner, puis changea d’idée et le reposa à terre. Puis s’en alla. Il ne s’intéresse à rien.
Mais, moi, je m’intéressais. Les cendres étaient grises d’un joli gris délicat, et douces au toucher.
Je sus aussitôt que c’était des cendres, comme j’avais deviné tout de suite le nom des charbons. Au milieu, je trouvai quelques-unes de mes pommes, et je m’empressai de les ramasser, car je suis très jeune et j’ai un excellent appétit. À mon grand désappointement, elles étaient toutes brûlées au dehors, fendillées et paraissaient immangeables. Ce n’était qu’une apparence. Je les goûtai et les trouvai meilleures que crues. Non seulement le feu est beau, mais j’imagine qu’il sera utile, quelque jour.
Vendredi : Je l’ai revu, un moment, lundi dernier, à la chute du jour. J’avais travaillé dur et j’espérais qu’il me féliciterait pour le soin que je prends de notre domaine. Mais il ne laissa paraître aucune satisfaction, me tourna le dos et s’en fut. Il avait d’ailleurs une raison d’être mécontent. J’avais essayé de le dissuader d’aller du côté des chutes que forme le fleuve. Depuis l’apparition du feu, je connaissais une nouvelle passion, tout à fait nouvelle, et tout à fait différente de l’amour, du chagrin et des autres que j’avais successivement découvertes. C’était « la peur ». Et c’est horrible. Je voudrais ne jamais avoir fait cette dernière découverte. Ce sentiment empoisonne ma vie, et gâte tout mon bonheur. Il me fait frissonner et trembler. Mais il est inutile que je lui en parle, car il n’a pas eu encor la révélation de la peur, et il ne me comprendrait pas.
Extrait du Journal d’Adam.
Peut-être devrais-je considérer qu’elle est très jeune, qu’elle n’est qu’une enfant après tout, et qu’elle me fait des avances. Elle est toute curiosité, tout enthousiasme. Le monde est pour elle un charme une merveille un mystère une joie. Elle devient muette de plaisir quand elle trouve une fleur nouvelle ; elle la caresse familièrement, la respire, lui parle et lui donne des noms délicieux. Et également, elle est folle des couleurs. Les rochers sombres le sable jaune, la mousse gris, le feuillage vert, le cil bleu, les perles de la rosée l’ombre pourpre des montagnes, les îles d’or flottant dans la splendeur du couchant, la pâle lune qui navigue à travers les nuages déchiquetés, les joyaux scintillants du firmament, toutes ces choses n’ont aucune valeur pratique à ce qu’il me semble, mais comme elles ont la couleur et la majesté cela lui suffit, et elle passe son temps à les admirer, et à s’extasier. Si elle pouvait demeurer tranquille seulement une couple de minutes, quel spectacle reposant ce serait ! Il me semble qu’alors je serais heureux de le contempler. J’en suis même sûr car c’est vraiment une créature d’un charme parfait. Elle est souple, svelte, élégante ; ses formes arrondies ont une grâce harmonieuse et légère. Je l’ai vue une fois qu’elle était debout, comme une blanche statue de marbre, sur un rocher. Sa jeune tête était levée ; abritant ses yeux de sa main, elle suivait dans l’espace le vol d’un oiseau. J’ai connu qu’elle était belle, cette fois-là.
Lundi, midi : S’il y a quelque chose sur la planète à quoi elle ne s’intéresse pas, ce n’est sûrement pas sur ma liste. Certains animaux me sont tout à fait indifférents. À elle, pas. Elle trouve tout parfait, chez tous. Elle les regarde tous comme des merveilles. Chacun, dès qu’elle fait sa connaissance, est le bienvenu.
Quand le monstrueux brontosaure arriva en grandes enjambées dans le camp, elle considéra que c’était une acquisition précieuse. Je le regardai comme une calamité. C’est un bel exemple du peu d’harmonie qui règne entre sa manière de voir et la mienne. Elle a eu tout de suite l’ambition de l’apprivoiser, quand mon intention à moi était de lui faire cadeau de toute notre installation et de m’en aller. Elle pensa qu’il serait au contraire très facile à domestiquer et ferait un délicieux animal familier. J’eus beau lui dire qu’un animal familier haut de sept mètres et long de trente serait un peu encombrant, si on voulait le prendre sur les genoux pour le caresser, et que, d’ailleurs, avec les meilleures intentions du monde, il risquerait à chaque instant d’écraser notre maison sous son pied, car il avait l’air plutôt distrait. Tous mes raisonnements ont été vains. Elle s’était mis dans la tête de domestiquer le monstre et ne voulait pas en avoir le démenti. Elle voulait absolument installer une laiterie dont il aurait fait les frais. Elle me demandait de l’aider à le traire. J’ai refusé c’était trop risqué. Et, d’ailleurs, je n’étais pas sûr du sexe. En outre, il nous aurait fallu une échelle que nous n’avions pas.
Alors elle a essayé autre chose. Elle voulait s’asseoir sur son dos et se promener pour admirer le paysage. Il y avait dix ou quinze mètres de la queue de l’animal qui s’allongeaient sur le sol, comme un tronc d’arbre abattu. Elle croyait qu’elle pourrait grimper sur son dos par-là. C’était une illusion. La pente était trop rapide, et la peau de l’animal trop glissante. Elle tomba, et, sans moi, se serait blessée.
Croyez-vous qu’elle se soit tenue pour battue ? Pas le moins du monde. Elle n’est jamais satisfaite que par la démonstration. Les théories que l’expérience n’a pas confirmées ne sont pas de son ressort. Elle ne les accepte pas. C’est la méthode logique ; je l’accorde ; elle est séduisante. Et peut-être que si j’étais avec elle plus souvent je finirais par penser comme elle. Ainsi, elle avait une autre idée à propos du brontosaure. Elle pensait qu’une fois apprivoisé, nous pourrions le dresser à se tenir sur ses pattes en travers de la rivière et nous en servir comme d’un pont. Effectivement il était déjà domestiqué, et d’une façon surprenante pour le peu de temps qu’elle avait consacré à son éducation. Cependant l’expérience ne réussit qu’à moitié. Chaque fois qu’elle le menait au milieu de la rivière, il se plaçait comme elle lui indiquait, très docilement. Mais aussitôt qu’elle regagnait le rivage pour aller traverser le pont le brontosaure quittait sa place et la suivait comme une montagne apprivoisée. Et c’est la même chose pour tous les autres animaux. Ils la suivent tous comme des esclaves, tous sans exception.
Vendredi : Mardi, mercredi, jeudi, et aujourd’hui. Tout ce temps-là sans le voir. C’est rester seule bien longtemps. Mais ne vaut-il pas mieux être seule qu’avec quelqu’un qu’on importune ?
Et cependant, j’étais faite pour vivre en société. J’ai pris les animaux pour amis. D’ailleurs, ils sont tous charmants, d’une amabilité et d’une politesse parfaites. Ils ne montrent jamais de mauvaise humeur. Quand vous approchez, ils sourient d’aise. Ils remuent la queue, ceux qui en ont une, et vous les trouvez toujours prêts pour le jeu ou la promenade, ou n’importe quoi que vous désiriez. Je les considère comme des hommes du monde parfaits. Tous ces jours derniers, nous avons passé des moments charmants, et je ne me suis jamais sentie seule. Non, jamais. Ils sont toujours en foule autour de moi. On ne pourrait pas les compter. Quand je suis debout sur un rocher et que je considère tous ces animaux qui couvrent la terre à perte de vue, c’est un spectacle merveilleux. Avec les taches et les raies des pelages de toutes couleurs on dirait les remous d’un lac agité par la brise jusqu’à l’horizon. Et sur ce lac il y a des tempêtes et des ouragans d’oiseaux familiers. Quand le soleil éclaire tous ces pelages et toutes ces ailes, c’est tellement éblouissant qu’on est obligé de fermer les yeux.
Nous avons fait, moi et mes amis, de longues excursions, et je pense que j’ai vu la plus grande partie du monde. Ainsi je suis le premier explorateur, et le seul jusqu’à présent. Quand nous sommes en marche, c’est un spectacle imposant, et unique. Je suis d’ordinaire sur le dos d’un tigre ou d’un léopard. Il n’y a rien de plus doux comme pelage. En outre leur dos est arrondi et commode. Et ce sont des animaux si gentils. Mais quand il s’agit d’un long voyage, je choisis de préférence un éléphant. On y est plus haut et mieux pour contempler le paysage. Il me prend délicatement avec sa trompe, pour m’asseoir sur son dos où je ne pourrais pas monter toute seule. Au retour, il plie les genoux et je me laisse doucement glisser par derrière.
Tous les animaux s’entendent admirablement entre eux. Il n’y a jamais de dispute. Ils ont tous un langage, et me parlent. Mais ce doit être une langue étrangère, car je n’en comprends pas un mot. Au contraire, ils me comprennent souvent quand je leur réponds, en particulier le chien et l’éléphant. Et cela m’humilie un peu. J’en conclus, en effet, qu’ils sont plus intelligents que moi, et, par conséquent, me sont supérieurs. Et cette conclusion ne laisse pas d’être vexante. Car j’ai la prétention d’être la principale « Expérience », malgré tout.
J’ai appris beaucoup de choses, et mon éducation est très avancée, maintenant. Au début, je n’étais qu’une ignorante. Ainsi, j’étais très ennuyée parce que, malgré toute ma vigilance je ne trouvais jamais le moyen d’être là au moment de la journée où l’eau du fleuve remonte vers la colline. Mais après de nombreuses observations, j’ai fini par me rendre compte que l’eau remonte pendant la nuit, et seulement quand la nuit est tout à fait noire. Il faut bien qu’il en soit ainsi, puisque le lac de là-haut n’est jamais à sec, ce qui arriverait infailliblement si l’eau ne remontait pas de temps en temps, pendant la nuit. Le seul procédé scientifique, c’est l’expérience. Il faut se rendre compte des choses, comme je le fais. Alors on est sûr. Mais si l’on se contente de faire des suppositions, de conjecturer, on n’a jamais une science certaine.
Il y a des choses, évidemment, que nous ne pourrons savoir. Encore faut-il se rendre compte, scientifiquement, de cette impossibilité. Et ce n’est pas par des suppositions et des conjectures, qu’on s’en rend compte. Non, il faut être patient et expérimenter jusqu’à ce qu’on trouve de façon sûre qu’on ne pourra jamais trouver. Et cela est si amusant ! Même quand on ne trouve pas, c’est peut-être encore plus passionnant. Le secret de l’eau était une chose merveilleuse, tant qu’il restait mystérieux. Quand j’ai eu découvert le mystère, toute l’excitation et tout le charme ont disparu.
Par l’observation l’expérience, je sais que le bois flotte, ainsi que les feuilles sèches, les plumes, et quantité d’autres choses. Donc par évidence cumulative, on doit conclure que les rochers peuvent flotter. On doit le conclure d’après le simple raisonnement et la logique, car il est impossible de le prouver par l’expérience, du moins jusqu’à maintenant. Un de ces jours, je trouverai le moyen de la prouver, et tout le plaisir disparaîtra. Ce sont ces choses là qui me rendent triste. Quand j’aurai tout démontré et prouvé par l’expérience, il n’y aura plus de curiosité, plus de mystère excitant, et j’adore le mystère et l’excitation qu’il me donne. L’autre nuit, je n’ai pu dormir, d’y penser.
Au commencement, je ne savais pas pourquoi j’avais été créée, je le sais maintenant. Ou du moins, je suppose que c’est pour découvrir les secrets de ce monde merveilleux, être heureuse de mes découvertes, et louer le Créateur. J’espère bien d’ailleurs que j’ai encore une infinité de mystères à deviner. En ne me pressant pas trop et en les économisant, j’en ai pour des semaines et des semaines. Par exemple, quand vous jetez une plume en l’air, elle s’envole et disparaît bientôt à la vue. Si vous jetez une motte de terre, au contraire elle tombe, toutes les fois. J’ai essayé cent fois, c’est toujours la même chose. Au fond, ce n’est pas un mystère. Il est certain que la pierre s’envole. Elle doit s’envoler nécessairement. Si elle paraît tomber, c’est une pure illusion d’optique. Ou bien c’est l’envol de la plume qui est une pure illusion. L’un ou l’autre. Mais sûrement l’un des deux. Je ne puis prouver lequel. Je puis prouver seulement et d’une manière certaine, qu’il y a illusion dans un des cas, et laisser les gens libres de choisir.
Par l’observation également, j’ai découvert que les étoiles doivent un jour disparaître. J’en ai vu quelques-unes, et des plus brillantes, glisser et quitter le ciel. Si une disparaît, toutes peuvent disparaître. S’il y en a qui s’évanouissent et s’éteignent comme j’en ai vu, elles peuvent toutes s’éteindre, la même nuit. Ce malheur arrivera, je le sais. Je vais désormais veiller, toutes les nuits, et les regarder aussi longtemps que je pourrai rester éveillée. Et je graverai leurs lumières étincelantes dans mes yeux. Quand elles ne seront plus là, je pourrai ainsi à ma fantaisie rendre à la voûte céleste ses myriades d’étoiles, et les faire briller de nouveau, et rendre leur éclat double par le mirage de mes pleurs.
APRÈS LA CHUTE
Quand je regarde dans le passé, le Paradis m’apparaît comme un rêve. Il était d’une beauté surprenante et enchanteresse. Et maintenant, il est perdu, et je ne le reverrai jamais, jamais plus.
J’ai perdu le Paradis, mais je l’ai trouvé. C’est Lui qui est le Paradis. Et je suis heureuse. Il m’aime autant qu’il le peut. Je l’aime de toute ma nature passionnée, et je pense que cela est dû à mon sexe et à mon âge. Si je me demande pourquoi je l’aime, je découvre que je n’en sais rien. Et je me soucie peu de le savoir. Ainsi, je suppose que cet amour n’est pas le résultat du raisonnement et de la statistique, comme par exemple celui qu’on éprouve pour les autres reptiles ou les animaux. J’ai l’impression que c’est un sentiment fatal. J’aime certains oiseaux pour leur chant. Mais ce n’est pas pour cela que j’aime Adam. Non. Au contraire, plus il chante et plus je suis en fureur contre lui. Et cependant, je lui demande de chanter, car je veux absolument m’intéresser à ce qui lui plaît. Je suis certaine d’y arriver. Au commencement je ne pouvais pas supporter sa façon de chanter. Maintenant je la supporte. Chaque fois qu’il chante, le lait tourne. Peu importe. Je me suis habituée à boire du lait tourné.
Ce n’est pas pour son esprit que je l’aime. Oh ! pas du tout. Il n’est pas à blâmer, d’ailleurs, s’il n’a pas d’esprit. Ce n’est pas lui qui s’est fait. C’est Dieu qui l’a fait, et cela me suffit. Dieu avait ses raisons, sûrement. Avec le temps, d’ailleurs, son intelligence se développera, sans devenir jamais bien brillante. Nous avons le loisir d’y penser. Je le trouve très bien comme il est.
Ce n’est ni pour sa grâce ni pour ses manières élégantes et délicates que je l’aime. Non. À ce point de vue, encore, il y a bien des faiblesses, mais il fera des progrès, et, eu attendant, je me contente de lui, tel qu’il est.
Ce n’est pas pour son habileté et son ingéniosité. Je suis persuadée qu’il n’en manque pas, mais il a soin de ne jamais les montrer. C’est mon seul chagrin. À cela près il est franc et ouvert avec moi, maintenait. Je suis sûre qu’il ne me cache rien autre. Et, d’ailleurs, cela ne me trouble pas outre mesure. Mon bonheur, par ailleurs, est trop complet.
Si je l’aime, ce n’est pas non plus pour son éducation parfaite et pour sa galanterie. Il prétend que c’est pour cela et il se trompe. C’est une particularité de son sexe, de se croire aimable, et ce n’est pas lui qui s’est donné son sexe. Et je me garderais bien de lui reprocher les défauts qu’il peut avoir du côté de l’éducation et de la galanterie. Je mourrais plutôt que d’y faire allusion. Mais c’est là une particularité de mon sexe, également. Et je n’ai pas à m’en vanter, car ce n’est pas moi qui me suis créée.
Pourquoi donc l’aimé-je ? Simplement, je crois, parce que je suis une femme et qu’il est un homme.
Au fond, il a bon cœur, et je l’aime pour son cœur, mais je pourrais l’aimer sans cela. S’il me battait et me maltraitait, je continuerais à l’aimer. J’en suis sûre. C’est une question de sexe, évidemment.
Il est fort, et il est beau, et je l’aime pour cela, mais je pourrais l’aimer sans cela. Je l’admire et je suis fière de lui, mais si je ne l’admirais pas je l’aimerais tout de même. S’il était faible et misérable, je travaillerais avec joie pour lui, je le servirais comme une esclave, et je veillerais à son chevet jusqu’à ma mort.
Oui, je l’aime simplement parce qu’il est un homme, et qu’il est à moi. Il n’y a pas d’autre raison. Et c’est pourquoi j’en reviens à ce que j’ai dit. Cette sorte d’amour n’est pas le produit du raisonnement ou des statistiques. C’est un sentiment spontané, et naturel. On ne sait pas d’où il vient, et on ne peut pas l’expliquer. Et on n’a pas à l’expliquer.
Je dis les choses comme je les pense. Mais je ne suis qu’une enfant, une femme enfant, la première qui ait jamais examiné ces questions, et il se peut que par ignorance, et dans mon inexpérience, je me sois trompée.
QUARANTE ANS APRÈS
— J’adresse au ciel cette prière et ce vœu. Puissions-nous quitter l’existence ensemble ! Ce vœu que je forme ne périra pas. Mais tant que le monde durera, il se perpétuera dans le cœur de toutes les femmes aimantes. Et ce vœu d’amour portera mon nom.
Mais si l’un de nous doit mourir le premier, je supplie le ciel que ce soit moi. Je suis faible. Je lui suis moins utile qu’il ne l’est à moi. Mon existence, sans lui, ne serait plus l’existence. Je ne pourrais pas la supporter. Et cette prière que j’adresse au ciel, elle aussi, est immortelle. Et elle durera aussi longtemps que la race humaine. Je suis la première femme et la première épouse. La dernière répétera, dans les mêmes termes, le même vœu que je formule aujourd’hui.
AU TOMBEAU D’ÈVE
Adam : Là où elle était, était l’Éden.
Une conversation téléphonique est une des plus remarquables curiosités de la vie moderne. J’entends une conversation à laquelle on assiste, assis auprès d’un des interlocuteurs, sans y prendre part, Hier, j’étais en train d’écrire un article profond sur un sujet de philosophie sublime, tandis qu’une conversation par téléphone avait lieu dans la même salle. Il n’y a rien qui vous excite au travail comme un dialogue semblable dont on n’entend que la moitié. Venons au fait. Une personne de la maison arriva dans la salle où je me trouvais, et me demanda de la mettre en communication avec Mme Bagley, en ville. J’ai souvent remarqué que les femmes appréhendent de demander la communication. J’ignore pourquoi, mais c’est ainsi. Je fis manœuvrer la sonnerie d’appel et la conversation s’engagea :
Le bureau central (ton bourru). — Allô !
Moi. — Le bureau central ?
— Naturellement ! Et puis ?
— Voulez-vous me mettre en communication avec la maison Bagley, s’il vous plaît ?
— Très bien. Ne quittez pas l’appareil.
Alors j’entendis un crr… crr… crr… puis comme un horrible grincement de dents, et enfin une voix flûtée de femme.
— Oui (Plus haut.) C’est à moi que vous voulez parler ?
Au lieu de répondre, je tendis le récepteur à la personne en question, et j’allai m’asseoir. Alors commença pour mon amusement la plus bizarre des choses bizarres, une conversation dont on n’entend que les répliques. Des questions, et pas de réponses. Des pauses d’un silence mortel, suivies d’exclamations de surprise joyeuse, ou de tristesse, ou de consternation, dont on ignore le pourquoi. Ce qu’on entend n’a ni tête ni queue, puisque vous ne savez pas ce que dit l’autre personne. J’ai été favorisé de la suivante série de remarquables observations, toutes de la même bouche, et toutes criées à tue-tête, car vous ne ferez jamais comprendre à une femme qu’il faut parler dans le téléphone distinctement, mais posément :
— Oui. Et comment cela est-il arrivé ?
— …
— Qu’est-ce que vous dites ?
— …
— Oh ! non ! Je ne crois pas !
— …
— Non. Non. Ce n’est pas de que je veux dire. Je dis qu’il faut le mettre pendant qu’il bout, ou juste au moment où il commence à bouillir.
— …
— Quoi ?
— …
— Je fais un point arrière renversé, et je couds sur la lisière.
— …
— Oui. C’est possible. Mais il est préférable de le bâtir avec du coton croisé ou de la valencienne, ou quelque chose dans ce genre. Ça à beaucoup plus d’allure.
— …
— Le Deutéronome ; paragraphe quarante-neuf ; puis soixante-quatre à quatre-vingt-dix-sept inclus. C’est une lecture que nous devrions faire souvent.
— …
— Peut-être. Moi je me sers d’une épingle à cheveux.
— …
— Qu’est-ce que vous dites ?
— …
— Depuis quand ?
— …
— C’est la première nouvelle.
— …
— J’en suis stupéfaite ! Cela paraît impossible…
— …
— Et qui ?
— …
— Seigneur Jésus !
— …
— Où allons-nous ! Et vous dites que c’était dans l’église ?
— …
— Et sa mère était là ?
— …
— Eh bien, moi, je serais morte d’humiliation. Comment s’en sont-elles sorties ?
— …
— Je ne suis pas absolument sûre, parce que je n’ai pas l’air sous les yeux, mais c’est quelque chose dans ce genre : La, la, la, la, la, la… Puis ça recommence. Vous saisissez ?
— …
— Oui, c’est d’un effet surprenant, et d’une impression très majestueuse, si vous réussissez bien l’andantino et le pianissimo.
— …
— Oh ! Sûrement. Des boules de gomme. Très mauvais, le sucre candi. D’ailleurs, il faut attendre qu’ils aient fait leurs dents.
— …
— Comment ?
— …
— Pas le moins du monde ! Vous pouvez continuer. Il est là en train d’écrire, à son bureau. Cela ne le dérange nullement.
— …
— Bon ! Je ferai tout mon possible pour venir… (S’adressant à moi) : On n’imagine pas comme c’est fatiguant de tenir cette machine au bout du bras… Je voudrais bien qu’elle…
— …
— Mais pas du tout ! J’adore causer au téléphone. Seulement j’ai peur de vous retenir et que vous ayez quelque chose à faire…
— …
— Des visites ?
— …
— Non. Je n’y mets jamais de beurre.
— …
— Oui. Excellent. Mais tous les livres de cuisine recommandent de n’en manger que dans la saison. D’ailleurs, il ne les aime pas, surtout en conserve.
— …
— Je trouve que c’est très cher. Je ne les ai jamais payées plus de cinquante sous la botte.
— …
— Vous me quittez ? Vraiment ? Alors, au revoir…
— …
— Oui. Au revoir.
— …
— À quatre heures. C’est entendu. Je serai prête. Au revoir.
— …
— Je vous remercie mille fois. Au revoir.
— …
— Oh ! Pas du tout ! Tout ce qu’il y a de plus frais… Comment ?… Oh ! Que je suis contente de ce que vous dites ! Au revoir !
Elle raccroche le téléphone.
— Mon Dieu ! Comme j’ai le bras fatigué !
Quand un homme a fini de causer, au téléphone, il dit une fois « Au revoir », et c’est fini. Ce n’est pas la même chose avec les femmes. Il faut leur rendre cette justice. Elles n’ont aucune brusquerie.
Ils étaient parents éloignés, cousins au septième degré, ou quelque chose dans ce genre. Tout enfants, ils devinrent orphelins, et furent adoptés par les Brant, un couple de braves gens sans enfant, qui bientôt les aimèrent tendrement. Les Brant avaient coutume de dire : « Quand on est honnête, sobre, vertueux et travailleur, et que l’on a de la considération pour les autres, on est sûr de réussir dans la vie » Les deux enfants entendirent répéter cette maxime des milliers de fois avant d’être capable la comprendre. Ils la savaient eux-mêmes par cœur avant de savoir leur Pater. Elle était inscrite sur la porte de la nursery, et ce fut la première phrase qu’ils surent lire. Elle était destinée à servir de règle à toute leur vie. Parfois, les Brant en modifiaient un peu le texte, et disaient : « Quand on est honnête, sobre, vertueux, et que l’on a de la considération pour les autres, on ne manque jamais d’amis. »
Le bébé Mills était une joie pour tous ceux qui l’entouraient. Quand il demandait un sucre d’orge, et qu’on le lui refusait, il se rendait à la voix de la raison, et trouvait cela naturel. Quand c’était le bébé Benton, il criait jusqu’à ce qu’on le lui eût donné. Le bébé Mills prenait soin de ses jouets. Le bébé Benton détruisait les siens en un rien de temps. Ensuite, il se montrait si parfaitement insupportable, que pour avoir la paix dans la maison, on persuadait au jeune Édouard de lui céder les siens.
En grandissant, Georges devint pour ses parents adoptifs une lourde charge en ce sens qu’il ne prenait aucun soin de ses vêtements. Comme conséquence, on le voyait constamment parader dans des habits neufs, ce qui n’était pas le cas pour Eddie. À mesure qu’ils prenaient de l’âge, l’un donnait plus de satisfaction et l’autre plus d’inquiétude. Il suffisait de répondre à Eddie : J’aimerais mieux que tu n’y ailles pas », qu’il s’agît d’aller nager, patiner, d’un pique-nique ou du cirque, ou de quelque autre de ces distractions dont raffolent les enfants. Mais cette réponse était tout à fait insuffisante pour Georgie. Il fallait qu’on cédât à ses désirs, ou il s’arrangeait pour se passer de la permission. Aucun enfant ne se donna autant de bon temps que lui. Les braves Brant ne permettaient pas aux enfants de jouer dehors, en été, après neuf heures du soir. C’était l’heure où ils allaient se coucher. Eddie rentrait et se couchait gentiment. Mais Georges, régulièrement, sautait par la fenêtre vers dix heures, et allait s’amuser jusqu’à minuit. On désespérait de lui faire perdre cette mauvaise habitude. Les Brant n’y parvinrent qu’en le décidant, à grands frais de pommes et de billes, à rester à la maison. Tout leur temps se passait en vains efforts pour l’amendement de Georgie. Mais, avec des larmes de joie, ils reconnaissaient que l’éducation d’Eddie ne leur demandait aucun effort. Il était si bon, si sérieux si parfait à tous points de vue.
Le moment vint de les mettre en apprentissage. Édouard se montra tout de suite plein de bonne volonté. Il fallut, pour décider Georges, toutes sortes de caresses et de promesses. Édouard dès le premier jour, travailla dur et ferme et cessa bientôt d’être une dépense pour ses parents adoptifs. Eux et son maître ne tarissaient pas d’éloges sur son compte. Quant à Georges, il se sauva de la maison où il travaillait ; il en coûta à Mr Brant beaucoup d’argent et de peine pour le retrouver et le ramener. Quelque temps après, il se sauva de nouveau ; encore de la peine et de l’argent. Il se sauva une troisième fois, en emportant quelques petites choses à son patron. De nouveaux tracas, de nouvelles dépenses. En outre, on eut beaucoup de peine à éviter qu’il fût poursuivi pour vol.
Édouard continuait cependant à se montrer un bon travailleur. Avec le temps, il devint l’associé de son patron. Georges ne s’amenda pas. Il continua à désoler le cœur aimant des deux vieillards, et à les réduire aux expédients pour le sauver de la ruine. Édouard, depuis son enfance, s’était intéressé aux écoles du dimanche, aux sociétés de bienfaisance, aux œuvres des missionnaires, aux ligues contre le tabac et l’alcool. Il était assidu aux offices et s’occupait des pauvres de la paroisse. Cela n’excitait aucune attention. C’était son « penchant naturel ».
Finalement, les Brant moururent. Leur testament confirmait leur amour pour Édouard et la fierté qu’ils avaient de lui, et laissait toute leur petite fortune à Georges, parce qu’il en « avait besoin ». Grâce à Dieu, ajoutaient-ils, ce n’était pas le cas d’Édouard. Le testament comportait une condition. C’était qu’Édouard, qui venait de prendre à lui seul la suite des affaires de son patron, acceptât Georges comme associé. Dans le cas contraire la fortune devait revenir à une société de bienfaisance « Les Amis des Prisonniers ». Les deux vieillards laissaient une lettre dans laquelle ils suppliaient leur cher Édouard de les remplacer après leur mort et de prendre soin de Georges, comme ils avaient fait.
Édouard accomplit leur volonté, religieusement, et prit Georges comme associé. Ce n’était pas une affaire merveilleuse. Déjà, à ce moment-là, il se livrait à la boisson. Une fois tranquille sur son sort, il s’abandonna de plus en plus à cette passion regrettable. Ses yeux et sa figure attestèrent désagréablement le fait. Édouard, depuis quelque temps, courtisait une jeune fille, charmante, douée de toutes les qualités intellectuelles et morales. Ils s’aimaient tous deux tendrement. Mais voici que Georges se mit à aller voir la jeune fille, à se lamenter, à l’implorer en pleurant, jusqu’à ce qu’à la fin, le cœur brisé, elle vint trouver Édouard, et lui dit que son devoir, si pénible qu’il fût, était tout tracé et qu’elle n’y faillirait point. Elle ne devait point se laisser détourner par son amour et ses préférences personnelles. Son devoir était d’épouser le pauvre Georges et d’essayer de l’amender. Son cœur se briserait, sans doute. Elle le savait. Mais on ne discute pas avec le devoir. Et donc, elle épousa Georges ; Édouard faillit mourir de douleur. Elle aussi. Le pauvre diable finit cependant par se résigner, tant bien que mal. Il épousa une autre jeune fille, également douée de tous les mérites.
Les deux familles eurent des enfants. Mary fit les plus louables efforts pour corriger son mari, sans y parvenir. Georges continua à boire, et peu à peu commença à la maltraiter, elle et les enfants. Beaucoup de gens bien intentionnés s’intéressèrent à Georges et entreprirent de l’amender. Il accepta leurs efforts et leurs bienfaits, comme une chose toute naturelle, mais n’en fit ni plus ni moins. Il acquit même un nouveau vice, et se livra en secret au jeu. Il fut bientôt couvert de dettes. Il empruntait de l’argent sur le crédit de la maison, aussi largement que possible. Il mena la chose si loin, qu’un beau jour, tout fut saisi, et les deux cousins se trouvèrent subitement sans le sou.
La situation était mauvaise. Elle devint pire. Édouard se logea avec sa famille dans un grenier, et courut la ville, nuit et jour, à la recherche d’un emploi. Il constata, avec surprise, tout aussitôt le changement qui s’opéra dans les manières de ses amis d’autrefois. L’intérêt qu’ils lui portaient s’était évanoui tout d’un coup. Cependant, il lui fallait trouver du travail. Il continua à chercher, courageusement. À la fin, il fut embauché, comme manœuvre, dans un chantier, et il en fut fort heureux. Bien entendu, après cela, ses anciens amis le connurent encore moins. Il avait dû résigner ses fonctions dans les diverses associations, charitables ou autres, dont il faisait partie, ayant préféré prendre les devants, sans attendre une inévitable exclusion. À mesure que pâlissait l’étoile d’Édouard, celle de Georges recommençait à briller d’un nouvel éclat. On l’avait trouvé, un matin ivre-mort, déguenillé et répugnant, dans un ruisseau. Une dame de la Société de Tempérance le ramassa, le prit par la main, le conduisit au siège social. On organisa une souscription et on le garda sobre toute une semaine. Puis on lui trouva une excellente situation. Le récit de cet événement mémorable fut publié.
L’attention générale, désormais, demeura fixée sur le pauvre diable. Tout le monde s’intéressa à lui et l’encouragea. Il resta deux mois sans boire une goutte d’alcool, et fut le favori de tous les gens de bien. Puis, il retomba, — dans le ruisseau et ce fut une désolation universelle. Mais ses nobles sœurs vinrent de nouveau à son secours. On le lava, on écouta dévotement ses protestations de repentir, on lui trouva une autre situation. On publia le récit de ce sauvetage, et toute la ville fondit en larmes d’attendrissement. La Société de Tempérance organisa une grande fête en l’honneur de la pauvre victime. On prononça de beaux discours. Et le président conclut, sur un ton significatif : « Nous allons maintenant faire l’appel des nouveaux signataires qui s’engagent solennellement à l’abstention des liqueurs fortes. Je suis certain que ce spectacle arrachera des larmes à tous. Il y eut un silence éloquent ». Puis Georges Benton, escorté d’un détachement de Dames du Refuge en écharpe rouge, s’avança sur l’estrade et signa. L’air retentit d’applaudissements et de cris de joie. Tout le monde à l’issue de la séance, voulut serrer la main du nouveau converti. Le lendemain, ses appointements furent augmentés. Il devint la fable et le héros de la ville. On publia dans les journaux un compte-rendu complet de l’événement.
Georges Benton retombait, régulièrement, tous les trois mois on le relevait régulièrement on l’assistait, on lui trouvait, chaque fois, de nouvelles situations plus avantageuses. Finalement, ou l’embaucha pour l’exhiber dans des conférences comme un ivrogne repenti. On se pressait pour le voir, et il gagna beaucoup d’argent.
Il était si populaire dans la ville, et si estimé, dans ses intervalles de sobriété, qu’il trouva le moyen d’abuser du nom d’un des principaux citoyens, et de se procurer par ce moyen une grosse somme d’argent à la Banque. Tous les efforts furent faits pour lui éviter les conséquences de ce faux. Les efforts réussirent en partie. Et il n’en eut que pour deux ans. Au bout d’un an, on lui fit obtenir la libération conditionnelle, et à sa sortie, la Société d’Assistance aux Prisonniers lui procura aussitôt une excellente situation bien rétribuée. Tout le monde l’accueillit aimablement, le consola, le réconforta, l’aida. Édouard Mills, dans l’intervalle, au moment où il était le plus misérable, était allé demander à la même Société d’Assistance de lui procurer un emploi. « Avez-vous été en prison ? » lui fut-il demandé. Sur sa réponse négative, on l’éconduisit.
Cependant, le brave garçon avait courageusement tenu tête à l’adversité. Il était encore pauvre, mais il gagnait sa vie tout de même, convenablement. Il avait une place de caissier, dans une banque ; on l’estimait et on avait confiance en lui. Il n’avait plus de nouvelles de Georges Benton, qui, maintenant, était souvent absent de la ville, et pour des laps de temps considérables. On finit par ne plus savoir ce qu’il était devenu.
Une nuit d’hiver, des brigands masqués envahirent la maison de banque, où Édouard Mills se trouvait seul. Ils lui ordonnèrent de leur révéler le secret du coffre-fort. Il s’y refusa. Ils le menacèrent de le tuer. Il répondit que ses patrons avaient mis en lui leur confiance et qu’il ne la trahirait pas. Il serait fidèle jusqu’à la mort. Il ne livrerait pas le secret qu’on lui avait donné à garder. Les brigands se décidèrent à le tuer.
Ils furent arrêtés. Il se trouva que leur chef était Georges Benton. L’opinion publique s’émut en faveur de la veuve et des enfants du caissier martyr. Tous les journaux furent d’avis que toutes les banques du pays manifestassent leur approbation de la conduite héroïque du caissier en se cotisant généreusement pour venir en aide à sa famille, maintenant dans le dénuement. Le résultat fut une souscription imposante de plus de cinq cents dollars, environ deux centimes et demi, en moyenne, pour chaque banque de l’Union. La maison de banque dont Édouard Mills avait si héroïquement défendu les intérêts manifesta spécialement sa reconnaissance en insinuant, et en cherchant à prouver (ce en quoi d’ailleurs, elle échoua honteusement) que les comptes du caissier n’étaient pas en règle, et qu’il s’était suicidé pour échapper au châtiment qui aurait suivi cette découverte. Georges Benton passa en jugement. Et l’on oublia tout d’un coup la veuve et les orphelins pour ne s’occuper que de lui. Tout ce que peuvent l’argent et les influences fût mis en œuvre pour le sauver. Mais ce fut en vain. On le condamna à mort. Dès que la sentence eut été rendue, le gouverneur fut assailli de pétitions demandant la grâce ou du moins une commutation de peine. Ces pétitions furent présentées par des jeunes filles en larmes ; par de vieilles filles affligées ; par des députations de veuves éplorées ; par des cohortes d’intéressants orphelins. Mais rien n’y fit. Le gouverneur était décidé à se montrer inflexible.
Alors, tout l’appareil religieux vint au secours de Georges Benton. De ce jour, sa cellule fut pleine de jeunes filles, de femmes, et de fleurs fraîches. Depuis le matin jusqu’au soir, ce furent des prières, des hymnes, des sermons, des larmes, sans interruption, sauf quelques minutes d’entr’acte, de temps à autre, pour d’agréables collations et des rafraîchissements.
Il en fut ainsi jusqu’au pied même de l’échafaud. Et Georges Benton marcha gaillardement à la mort, la tête couverte d’un voile noir, au milieu d’une affluence de femmes délicieuses et de messieurs importants. Sa tombe eut des fleurs nouvelles chaque jour, et sur la pierre on grava ces mots : « Il a combattu le bon combat. »
La pierre tombale du pauvre caissier portait, elle aussi, une inscription : « Quand on est honnête, sobre, vertueux et travailleur, on est sûr de… »
Personne ne sut pourquoi, mais l’inscription ne fut jamais terminée.
La famille d’Édouard Mills est dans une situation navrante. Qu’importe ? Ce qui est certain, c’est qu’un groupe de braves gens, voulant perpétuer le souvenir d’un acte de courage et d’honnêteté si digne d’admiration, a ouvert une souscription. Cette souscription a produit quarante-deux mille dollars, avec lesquels on a élevé un superbe monument à la mémoire d’Édouard Mills.
— Mais oui, monsieur Twain, je vous raconterai de ma vie tout ce qui peut tous intéresser, me dit-elle de sa voix douce, en posant sur mon visage le regard honnête de ses yeux paisibles ; — vous êtes vraiment trop aimable de vous occuper de moi et de ce qui me concerne.
Avec un petit couteau en os, elle était en train de racler distraitement la graisse de baleine dont ses joues étaient enduites, et de l’essuyer ensuite à sa manche de fourrures, tout en considérant l’aurore boréale qui lançait dans le ciel les jets de flammes et revêtait la blanche neige et les icebergs majestueux des plus riches couleurs du prisme. C’était un spectacle d’une beauté et d’une splendeur presque intolérable. Mais elle secoua sa rêverie, et se prépara à me faire de son humble existence le récit que je lui avais demandé. Elle s’installa confortablement sur le bloc de glace qui nous servait de sofa, et je me préparai à l’écouter.
C’était une belle créature. Je parle au point de vue esquimau. En d’autres pays, on l’aurait trouvée un peu boulotte. Elle avait juste vingt ans et on la regardait comme la jeune fille la plus séduisante de la tribu. En plein air, avec son vêtement de fourrures lourd et épais, ses bottes, son pantalon, et son vaste bonnet, il était difficile de deviner ses formes, mais on pouvait voir la figure, qui était jolie. Je n’avais pas encore aperçu, parmi les hôtes de son père, ou les gens du voisinage, une jeune fille qui pût lui être comparée. Elle était aimable, naturelle et sincère, et si elle se savait belle, elle ne laissait aucunement voir qu’elle le savait.
Il y avait déjà une semaine que nous vivions tout à fait en camarades, et plus je la voyais, plus elle me plaisait. Elle avait dû être élevée avec soin et tendresse, dans un milieu certainement très raffiné pour ce pays polaire, car son père, chef de la tribu, possédait la plus haute culture qu’on pût avoir dans ces régions. J’avais fait de longues excursions en traîneau à chiens ; sur la banquise, avec Lasca, — c’était le nom de la jeune fille, — trouvant toujours sa compagnie plaisante et sa conversation pleine d’intérêt. Je l’avais accompagnée à la pêche, sans m’aventurer toutefois dans son léger bateau qui ne me paraissait pas présenter assez de sécurité pour un profane ; mais je la suivais le long des bancs de glace, et j’admirais l’habileté infaillible avec laquelle elle lançait son harpon. Nous avions chassé le phoque ensemble. J’avais assisté plusieurs fois au dépeçage en famille d’une baleine. Un jour même, qu’elle allait à la chasse à l’ours, je l’avais accompagnée jusqu’à près de la moitié du chemin. Mais j’étais ensuite revenu, la laissant seule, car, au fond, j’ai une certaine frayeur des ours.
Cependant, elle était prête à commencer son récit. Voici ce qu’elle me conta :
— De tout temps, notre tribu avait accoutumé d’errer de place en place, à travers les mers glacées, comme les autres tribus. Mais il y a deux ans, mon père commença à se fatiguer de ces voyages perpétuels ; et il construisit, pour s’y installer, cette grande maison en blocs de glace Regardez-la. Elle a sept pieds de haut ; elle est trois ou quatre fois plus large que les autres maisons. C’est là que nous habitons depuis lors. Il était très fier de sa demeure, et à juste titre. Si vous l’examiniez avec soin, vous remarqueriez combien elle l’emporte sur les constructions analogues en confortable et en beauté. Elle est aménagée avec un luxe qui sort tout à fait du commun. Par exemple, dans cette partie de l’habitation que vous appelez le « salon » et où se tient la famille dans la journée, la plate-forme surélevée où l’on sert les repas est certainement la plus grande que vous ayez jamais vue, dans aucune maison. N’est-ce pas ?
— Certainement, Lasca. La plus grande. Nous n’avons rien de semblable dans les plus belles habitations des États-Unis.
Cette concession fit briller ses yeux de plaisir. Je le remarquai, et j’en fis mon profit pour la suite.
— J’étais sûre que vous en seriez surpris, continua-t-elle. Autre chose. Nulle part ailleurs, vous ne trouverez autant de fourrures, fourrures de phoques, d’otaries, de renard bleu, d’ours, de martre, de zibeline. Et les bancs de glace contre les murs, à l’intérieur pour dormir ? Sont-ils plus larges et plus confortables chez vous, à New-York ?
— Sûrement pas, Lasca… Il s’en faut de beaucoup. Elle eut de nouveau l’air radieux. Elle se préoccupait du confortable que mettaient les fourrures dans la maison et pas du tout de leur valeur. Je pouvais lui dire que dans mon pays, cette quantité de fourrures représenterait une fortune, mais elle n’aurait pas compris. Ce n’étaient pas ces sortes de choses qui constituaient la richesse pour elle et les siens. Je pouvais lui dire que les vêtements qu’elle portait, ou ceux du plus pauvre de ses voisins, valaient douze ou quinze cents dollars, et que je ne connaissais personne chez nous qui eût des vêtements de pêche de ce prix là. Elle n’aurait pas compris, aussi je me tus. Elle reprit :
— Et les seaux d’ordures ! Nous en avons deux dans le salon, et deux ; pour le reste de la maison. C’est très rare d’en avoir deux dans le salon. Chez vous, combien y en a-t-il ? Le souvenir de ces seaux me coupa un moment la respiration. Mais je repris mes sens avant qu’elle se fût aperçue de mon impression, et je répondis avec chaleur :
— Lasca, je suis honteux pour ma patrie. Ménagez-moi. Je vais vous le dire en confidence. Je vous donne ma parole d’honneur que l’homme le plus riche de New-York n’a pas un seul seau à ordures dans son salon.
De joie, elle frappa ses mains gantées de fourrures, et s’écria :
— Non ! Vous parlez sérieusement ?
— Absolument, ma chère Lasca. Tenez, voilà Vanderbilt, par exemple. C’est à peu de chose près l’homme le plus riche du monde. Eh bien ! même sur mon lit de mort, je jurerais qu’il n’a pas deux seaux à ordures dans son salon, qu’il n’en a même pas un. Que je meure, si j’ai menti !
Ses beaux yeux étaient élargis de stupeur. Elle dit, à paroles lentes, avec une sorte d’angoisse heureuse dans la voix :
— C’est étrange, c’est incroyable ! On ne peut pas s’imaginer. Est-ce la dépense qui l’arrête ?
— Non. Ce n’est pas la dépense. Mais avoir deux seaux à ordure dans son salon, cela paraîtrait, comment dirais-je, une affectation de luxe. C’est un homme simple, à sa façon. Il déteste tout ce qui est apparat.
— Évidemment, la simplicité a du bon, mais il ne faut rien exagérer. Je me demande de quoi son salon peut avoir l’air.
— Ah ! Je vous accorde qu’il paraît un peu nu. On se rend bien compte qu’il y manque quelque chose, mais…
— Je comprends ! Sérieusement, je n’aurais jamais supposé… Et, à part cela, elle est jolie, sa maison ?
— Très jolie. Très bien comprise à tous les points de vue.
La jeune fille demeura un moment silencieuse, grignotant d’un air rêveur un bout de chandelle. Elle essayait, évidemment, de comprendre. À la fin, elle eut un petit geste décidé de la tête, et formula son opinion :
— À mon avis, il y a un genre de simplicité qui n’est que de l’affectation déguisée, sous une autre forme. Quand un homme a les moyens d’avoir deux seaux à ordures dans son salon, et qu’il s’en dispense, c’est peut-être par simplicité, mais c’est peut-être aussi pour étonner l’opinion publique et faire parler de lui. Votre M. Vanderbilt doit savoir parfaitement à quoi s’en tenir là-dessus.
La question était tranchée. Il n’y avait pas à y revenir. Elle ajouta :
— Et les gens riches chez vous, ont-ils des bancs pour dormir, comme nous, et faits de belle glace en blocs massifs ?
— Mais oui, nous avons des lits, et même assez confortables. Seulement, ils ne sont pas en glace.
— Comment ! Et pourquoi ?
J’essayai de lui expliquer la différence de situation, dans un pays ou l’on doit avoir un œil vigilant sur la note du marchand de glace, pour que cette note ne s’élève pas trop rapidement à la hauteur d’un iceberg.
— Oh ! mon Dieu s’écria-t-elle. Vous êtes obligés d’acheter la glace !
— Obligés, ma chère.
Elle partit d’un éclat de rire interminable.
— Eh bien ! vrai ! Je n’aurais jamais supposé une chose aussi absurde. Mais on en a tant qu’on en veut, de la glace. Ça n’a aucune valeur. Regardez, en voilà des centaines de kilomètres autour de vous. Je ne donnerais pas du tout une vessie de poisson.
— C’est que vous n’en connaissez pas la valeur, jeune et naïve provinciale. Si vous aviez ; cette glace à New-York, pendant l’été, vous pourriez avec le prix, acheter toutes les baleines du marché.
— Parlez-vous sincèrement ? fit-elle, en me regardant d’un œil soupçonneux.
— Très sincèrement, je vous le jure.
Ma réponse la rendit songeuse. Elle soupira :
— Je voudrais bien vivre dans ce pays ! Je lui avais parlé de baleines simplement pour avoir un terme de comparaison qu’elle pût saisir. Mais elle m’avait pris au mot. Elle était persuadée désormais qu’à New-York il n’y avait rien de plus abondant et de meilleur marché que les baleines. L’eau lui en venait à la bouche. J’essayai de réparer le mal que j’avais fait.
— Mais si vous habitiez New-York, vous ne vous soucieriez pas des baleines. Personne ne s’en soucie.
— Et pourquoi donc ?
— Je l’ignore. C’est peut-être un préjugé. Oui, ce doit être un préjugé. C’est probablement quelqu’un qui n’avait rien de mieux à faire, et qui, un beau jour, a déclaré que la viande de baleine n’était bonne à rien. Vous savez. Il suffit que quelqu’un émette une opinion ridicule, pour que des tas de gens se croient obligés de l’adopter.
— Absolument vrai, dit la jeune fille d’un air pensif. Tenez. C’est comme le préjugé que les gens, chez nous, avaient contre le savon, autrefois.
Je la regardai tout à coup. Parlait-elle sérieusement ? Elle avait l’air tout à fait sincère. J’hésitai un moment, puis je dis, avec quelque précaution :
— Pardonnez-moi. Vous me dites les gens, chez vous, avaient un préjugé contre le savon. « Avaient », dites-vous ?
— Oui, mais tout à fait au commencement. Personne n’en voulait manger.
— Ah ! Je comprends. Je ne saisissais pas, tout d’abord. Elle reprit :
— Et c’était vraiment un préjugé. La première fois que des étrangers apportèrent du savon, personne n’en voulut goûter. Mais dès que ç’a été la mode, tout le monde l’a aimé. Et maintenant tous ceux qui peuvent eu avoir en raffolent. Est-ce que vous appréciez le savon ?
— Moi, sûrement ! Je mourrais s’il me fallait m’en passer. Ici, en particulier. Et vous ?
— Je l’adore ! Et les chandelles, qu’en pensez-vous ?
— Je les regarde comme des objets de première nécessité. Vous les aimez ?
Ses yeux eurent un éclair. Elle s’écria !
— Oh ! Taisez-vous ! Des chandelles ! — et du savon !
— Et des intérieurs de poissons !
— Et du suif !
— Et du cambouis !
— Et de la graisse de baleine !
— Et de la viande pourrie ! et de la choucroute ! et de la cire ! et du goudron ! et de la térébenthine ! et de la mélasse ! et…
— Oh ! Assez ! Assez ! Vous allez me faire mourir de joie !
— Et tout cela, mélangé dans un seau à cambouis, et tous les voisins invités, pour un festin splendide…
Mais la vision de ce repas pantagruélique était plus que la pauvre fille n’en pouvait supporter. Elle s’évanouit, d’extase. Je pris de la neige et lui en frottai vigoureusement la figure. Elle revint à elle au bout d’un moment : Et elle reprit le fil de son histoire :
— Nous commençâmes donc à vivre dans cette belle maison. Pourtant je n’étais pas heureuse. C’est qu’il me manquait quelque chose. J’ai un-cœur et je suis née pour l’amour. Sans lui, il ne pouvait pas y avoir pour moi de véritable félicité. Et je voulais, en outre, être aimée pour moi-même. Il me fallait une idole, dont je fusse, moi aussi, l’idole. Rien qu’une idolâtrie mutuelle pouvait satisfaire mon cœur ardent. J’eus des soupirants en masse. Mais tous avaient un défaut ; ce défaut, je le découvrais tôt ou tard. Ce n’est pas moi qu’ils aimaient. C’était ma fortune.
— Votre fortune ?
— Oui. Mon père est de beaucoup le plus riche de tous les gens de sa tribu, et de toutes tes tribus du pays.
Je me demandai avec étonnement en quoi pouvait consister la fortune de son père. Ce n’était pas la maison. Tout le monde pouvait en construire une semblable. Ni les fourrures. Ces gens là n’en connaissaient pas la valeur. Ce ne pouvait pas être les traîneaux, ni les chiens, ni les harpons, ni le bateau, ni les hameçons en os, ni les aiguilles, d’os également, ni autres choses semblables que possédaient, plus ou moins, tous les gens du pays. Qu’était-ce donc, qui rendait cet homme si riche et faisait affluer dans sa maison les poursuivants ? Il me parut, à la fin, que la meilleure façon de le savoir était de le demander. Ainsi fis-je. L’enfant eut l’air enchantée. Elle attendait ma question avec impatience. Elle avait autant de hâte de répondre que moi d’interroger. Elle se dandina un peu et me dit d’un ton confidentiel :
— Devinez combien il vaut ? Vous ne devinerez jamais.
J’eus l’air de réfléchir profondément. Elle surveillait mon attitude anxieuse avec un intérêt profond. À la fin, j’avouai mon impuissance et la suppliai de satisfaire ma curiosité maladive, en me disant combien valait ce Vanderbilt polaire. Elle mit sa bouche tout contre mon oreille et chuchota d’un ton pénétré :
— Vingt-deux hameçons, non pas en os, mais des hameçons d’importation, en véritable acier.
Puis, elle sauta en arrière, dramatiquement, pour observer l’effet produit. Je fis mon possible pour ne pas la désappointer. Je pâlis, et je murmurai :
— Grands Dieux !
— Aussi vrai que vous êtes là, monsieur Twain !
— Lasca, vous vous moquez de moi. Ce n’est pas possible !
Elle avait l’air toute bouleversée d’émotion. Elle s’écria :
— Monsieur Twain, c’est la vérité exacte. Vous me croyez, n’est-ce pas ? Vous avez confiance en moi. Dites que vous me croyez. Dites-le. Je vous en supplie !
— Je… eh ! bien, oui. Je… J’essaye de vous croire. Mais j’ai eu une telle impression. J’en suis encore tout abasourdi. Vous n’auriez pas dû me dire la chose si brusquement…
— C’est vrai. Je suis désolée. Si j’avais pu seulement penser…
— Allons ! Allons ! Je ne vous fais pas de reproche. Vous êtes jeune, et un peu irréfléchie. Évidemment vous ne pouviez pas prévoir l’effet…
— Mais si, j’aurais dû le prévoir. Je suis tout à fait inexcusable.
— Vous comprenez, ma chère Lasca, si vous aviez commencé par dire un chiffre plus faible, cinq ou six par exemple, pour commencer, puis augmenté graduellement…
— Je vois, je vois ; j’aurais ajouté un, puis deux, puis… Ah ! pourquoi n’y ai-je pas pensé !
— Calmez-vous, mon enfant. Ce n’est rien. Je suis déjà beaucoup mieux. Dans un instant, il n’y paraîtra plus. Mais lancer comme cela vingt-deux hameçons d’un coup sur quelqu’un qui ne s’y attend pas, et qui, en outre, n’est pas des plus vigoureux…
— C’est un véritable crime. Je m’en rends compte maintenant. Pardonnez-moi. Dites que vous me pardonnez ! Je vous en supplie !
Après m’être laissé longtemps et très agréablement cajoler, flatter, supplier, je pardonnai, et elle fut heureuse de nouveau, et peu à peu, se décida à reprendre son récit. Je découvris alors que le trésor de la famille renfermait un autre joyau, un objet de bijouterie, évidemment, qu’elle avait la plus grande envie de me désigner clairement, avec la frayeur que cette révélation me portât un nouveau coup, peut-être mortel. Mais je voulais savoir, et je la pressais de me dire ce que c’était. Je rassurai que cette fois je me tiendrais prêt à soutenir le choc, et que je n’en éprouverais aucun mal. Elle était pleine d’appréhension, mais la tentation était trop forte de me faire la merveilleuse révélation et de jouir de mon étonnement admiratif. Elle confessa alors qu’elle portait l’objet sur elle, et que si j’étais absolument sûr de pouvoir supporter le choc, etc., etc.… Bref, elle fouilla dans sa poitrine et sortit de sous les fourrures une plaque de cuivre, carrée, tout en me regardant anxieusement. Je tombai aussitôt à sur elle, dans un demi-évanouissement si bien imité, qu’elle en eut le cœur ému de joie, au point de s’évanouir presque, elle aussi. Aussitôt que je fus un peu remis, elle eut hâte de connaître mon impression.
— Mon impression ? C’est que, de ma vie, je n’ai jamais rien vu de plus beau, de plus délicieusement beau.
— Réellement ? Comme vous êtes gentil ! C’est vrai que c’est un amour de bijou. N’est-ce pas ?
— Vous pouvez le dite ! J’aimerais mieux posséder ce bijou que l’Équateur.
— Je savais que vous l’admireriez. Il n’y a rien de plus beau. C’est le seul qui existe dans tout le pays. Il y a des gens qui sont venus de la mer polaire pour l’admirer. Avez-vous jamais vu le pareil ?
Je dis que non, que c’était le premier et l’unique. Il m’en coûta un peu de proférer ce mensonge généreux, car j’en avais vu des millions jadis. Ce n’était pas autre chose qu’une plaque de bagages du New-York Central.
— Mais comment osez-vous, ajoutai-je, toute seule avec cet objet précieux sur vous, toute seule, et sans protection, sans même un chien avec vous ?
— Pft ! dit-elle, personne ne sait que je l’ai sur moi. On croit qu’il est dans le trésor de papa. C’est d’ailleurs là qu’il est généralement.
— Et ce trésor, où est-il ?
La question était un peu brusque. La jeune fille parut surprise et eut un air soupçonneux. Mais j’ajoutai :
— Allons, voyons, vous n’avez rien à craindre de moi. Sur les soixante-dix millions d’habitants qu’il y a chez nous, quand même je serais assez indiscret pour parler de votre trésor, il n’y a pas une personne qui me croirait.
Elle se rassura, et me dit à quel endroit de la maison était caché le trésor. Puis, elle fit une digression pour me parler de la dimension des vitres de glace transparente qui formaient les fenêtres de la maison, et me demanda si, dans mon pays, j’en avais jamais vu de semblables. Je répondis avec franchise que non. Elle en fut si ravie qu’elle ne put trouver des mots pour me remercier. Il était si facile de lui plaire, et si agréable, que j’insistai :
— Ah ! Lasca, vous êtes une heureuse fille ! Cette belle maison, cet admirable joyau, ce riche trésor, toute cette neige élégante, ces somptueux icebergs et ce désert glacé sans limites, les ours, les veaux marins, la noble liberté de votre existence, l’admiration, les hommages et le respect de tous, rien ne vous manque de ce qui fait la félicité complète. Jeune, riche, belle, enviée, courtisée, vous ne pouvez former un désir qui ne soit aussitôt satisfait. J’ai vu des milliers de jeunes filles, aucune qui possédât réunies toutes ces conditions du bonheur. Et vous méritez tout cela, Lasca, vous le méritez. Je le dis du fond du cœur !
Mes paroles la comblèrent de joie et d’orteil. Elle me remercia avec effusion. Ses yeux et sa voix me disaient combien elle était touchée. Puis elle ajouta :
— Et cependant, mon bonheur n’est pas parfait. Il y a un nuage dans mon ciel. Le fardeau de la richesse est lourd à porter. Je me suis demandé parfois s’il ne faudrait pas mieux être pauvre, ou, du moins, d’une richesse plus raisonnable. Je suis triste quand je vois les passants jeter sur notre maison un regard admiratif, et quand je les entends se dire, respectueusement, l’un à l’autre : — C’est elle, la fille du millionnaire ! — Et parfois il y en a qui ajoutent avec amertume : — Elle peut se rouler sur les hameçons, et nous sommes dénués de tout ! — Cela me brise le cœur. Quand j’étais une enfant, et que nous étions pauvres, nous dormions la porte ouverte si nous voulions. Maintenant nous avons un veilleur de nuit. En ce temps-là, mon père se montrait aimable et courtois envers tous. Maintenant il est sévère et hautain et ne souffre aucune familiarité. Autrefois, sa famille était sa seule préoccupation. Maintenant il ne songe plus qu’à ses hameçons. Sa fortune rend tout le monde obséquieux à son égard. Quand il était pauvre, personne ne riait de ses plaisanteries qui étaient vieilles, pénibles, et misérables, et complètement dénuées d’humour. Cela n’empêche pas les gens, aujourd’hui, de rire aux éclats à ses pauvres traits d’esprit. S’ils y manquent, mon père est vexé et le leur fait voir.
Autrefois, personne ne se souciait de lui demander son avis sur quoi que ce fût. Aujourd’hui, c’est lui qui le donne, sans qu’on le demande, et tout le monde applaudit, et il sollicite ces applaudissements, sans aucune discrétion, avec un manque de tact absolu. Il a abaissé le niveau moral de toute la tribu. Autrefois, tous ces gens étaient francs, généreux ; maintenant, ils sont hypocrites, lâches, serviles. Au fond de mon cœur, je hais la richesse. Autrefois notre tribu vivait simplement et paisiblement. Les fils se contentaient des hameçons d’os dont s’étaient servis leurs pères. Maintenant, ils sont rongés par l’avarice, et sacrifieraient tout sentiment d’honneur et de loyauté pour posséder quelques-uns de ces maudits hameçons d’acier. Mais laissons ces maudites pensées.
Comme je vous le disais mon seul désir était d’être aimée pour moi-même. À la fin, mon rêve parut près de se réaliser. Il vint ici un étranger, qui dit qu’il s’appelait Kalula. Je lui dis mon nom, et il me déclara qu’il m’aimait. Mon cœur sauta dans ma poitrine, d’allégresse et de plaisir. Je l’avais aimé dès que je l’avais vu, et je le lui avouais. Il me pressa sur son cœur, disant qu’il n’avait jamais été aussi heureux de sa vie. Nous allâmes nous promener ensemble sur la banquise, nous faisant des confidences, formant des plans d’avenir, oh ! de quel glorieux avenir ! Quand nous fûmes fatigués, nous nous assîmes pour manger. Il avait emporté des chandelles et du savon, et j’avais de la graisse de baleine. La marche nous avait donné un merveilleux appétit. Je n’ai jamais fait un repas si délicieux. Il appartenait à une tribu de l’extrême nord. Et je découvris qu’il n’avait jamais entendu parler de mon père, ce qui me causa une grande joie. Il connaissait bien entendu le millionnaire, de réputation, mais il ignorait son nom. Ainsi, vous voyez, il ne pouvait pas savoir que j’étais une riche héritière. Et je me gardai de le lui dire, Enfin, j’étais aimée pour moi-même. Quel bonheur ! J’étais ravie, plus ravie que vous ne pouvez l’imaginer.
Cependant, l’heure du souper approchait, et ; je l’amenai du côté de la maison. Quand nous en fûmes tout près, il eut une grande surprise et s’écria :
« Est-ce là qu’habite votre père ? Quelle demeure somptueuse ! »
Cela me donna un coup d’entendre le ton dont il s’exprimait, et de voir son œil s’allumer d’admiration. Mais ce ne fut qu’une impression passagère, car je l’aimais tellement, et il avait l’air si beau et si noble ! Toute la famille le reçut aimablement ; oncles, tantes et cousins lui firent le meilleur accueil. On alla inviter tous les amis, et quand la maison fut bien close et les lampes allumées, quand tout le monde se sentit à l’aise, chaud, confortable, et suffoquant, nous commençâmes à fêter nos fiançailles, joyeusement.
Quand la soirée commença à avancer la vanité de mon père reprit le dessus, et il ne put résister à la tentation de faire étalage de ses richesses, et de montrer à Kalula dans quelle opulente famille il allait entrer. Il voulait de la stupeur du pauvre garçon. J’aurais pleuré quand je vis le dessein de mon père. Mais il eût été vain d’essayer de le dissuader. Je demeurai donc silencieuse, et je m’assis à l’écart, très ennuyée.
Mon père, devant tout le monde, se dirigea vers la cachette ; il sortit les hameçons, les tint un moment dans sa main, puis les versa tous ensemble sur ma tête, de telle sorte qu’ils tombèrent sur le sol aux pieds de mon amoureux.
Naturellement, ce spectacle merveilleux coupa la respiration au pauvre diable. Il demeura bouche bée, stupide d’étonnement, n’arrivant pas à comprendre comment un seul homme pouvait posséder tant de richesses. Puis, tout à coup, il eut un éclair dans les yeux et s’écria :
— Ah ! c’est vous qui êtes le célèbre millionnaire !
Mon père et tous les assistants éclatèrent d’un rire joyeux. Puis le millionnaire ramassa les précieux hameçons négligemment, comme des objets sans importance, et remit le trésor en place. Le pauvre Kalula était ahuri :
— Est-il possible, dit-il, que vous ramassiez ainsi des joyaux si précieux, sans même prendre la peine de les compter ?
Mon père eut un rire qui ressemblait à un hennissement d’orgueil, et répondit :
— On voit bien que vous n’avez jamais été riche. Un hameçon de plus ou de moins, quelle importance cela peut-il avoir ?
Kalula paru confus et secoua la tête :
— Hélas ! monsieur ! toute ma fortune ne vaut pas un barbillon de ces hameçons, et je n’ai jamais supposé qu’il pût y avoir un homme assez riche pour en négliger le compte. Le plus opulent que j’ai rencontré jusqu’ici en possédait seulement trois.
Mon père fut pris d’un nouvel accès de gaieté ; il répéta qu’il n’avait jamais songé à faire le compte de ses hameçons, non plus qu’à monter la garde, jalousement, autour d’eux. Vous comprenez bien que c’était de la pose. Les compter ? En réalité, il les comptait plusieurs fois par jour.
C’était à l’aurore que j’avais fait la connaissance de mon bien-aimé. Il était nuit noire quand je l’amenais à la maison, trois heures après. On approchait en effet de la grande nuit de six mois et les jours diminuaient rapidement. Nous continuâmes la fête pendant plusieurs heures encore ; enfin les hôtes partirent, et les gens de la maison s’allongèrent sur les bancs pour dormir. Bientôt tout le monde fut plongé dans le plus profond sommeil, excepté moi. Je demeurai longtemps à rêver dans l’obscurité, sans pouvoir m’endormir. Soudain, à un moment donné, je crus distinguer dans les ténèbres comme une ombre qui se mouvait et qui disparut dans les recoins sombres de la salle. Je ne pus même pas distinguer si c’était un homme ou une femme. Puis je vis cette ombre, ou une autre, repasser devant moi dans la direction opposée. Je me demandai ce que tout cela signifiait et j’en ressentis quelque appréhension. Au milieu de ma rêverie inquiète, je m’endormis.
J’ignore combien de temps dura mon sommeil, mais je sais que je fus réveillée en sursaut et que j’entendis mon père qui criait d’une voix terrible : « Par le puissant Dieu des neiges, un de mes hameçons a disparu ! » Quelque chose me dit que cela ne présageait rien de bon pour moi, et le sang se glaça dans mes veines. Mon pressentiment fut aussitôt confirmé. Mon père clamait : « Holà ! Tout le monde ! Levez-vous et sus à l’étranger ! »
J’entendis des voix menaçantes s’élever de tous les côtés, et je vis des formes s’agiter dans l’obscurité. Je me précipitai au secours de mon bien-aimé, mais tout ce que je pus faire fut d’attendre en me tordant les mains de désespoir. Il était déjà séparé de moi par un mur vivant. Il était déjà étroitement garrotté. Ce ne fut qu’une fois qu’il fut lié qu’on me permit de m’approcher de lui. Je me jetai en pleurant sur le malheureux calomnié, je le pressai désespérément contre ma poitrine, tandis que mon père et toute ma famille m’accablaient d’injures et proféraient contre lui les menaces les plus terribles. Il supporta tout cela avec une dignité tranquille qui me le rendit plus cher que jamais et je me sentis glorieuse de souffrir pour lui et avec lui. J’entendis mon père demander qu’on allât chercher les anciens de la tribu pour juger l’infortuné.
— Comment ! m’écriai-je. Avant d’avoir fait la moindre recherche ! Et si on retrouve l’hameçon ?
— L’hameçon ! ricanèrent-ils. Et mon père ajouta, sur un ton moqueur : « Écartez-vous, mes amis, et soyez sérieux. Voilà qu’elle va nous dire où se trouve l’hameçon perdu. » Et, tous ensembles, ils éclatèrent de rire.
Je ne me troublai pas. Je n’avais ni crainte, ni doute. Je dis seulement :
— Riez, riez tant que vous voudrez. Notre tour viendra. Attendez, et vous verrez.
Je pris une lampe. Je pensais que je trouverais tout de suite ce misérable hameçon. Et je me mis à le chercher avec tant de conviction que les gens devinrent graves, commençant à se demander s’ils n’avaient pas été trop prompts dans leur mouvement. Mais, hélas ! Oh ! misère de cette recherche ! Il y eut un silence mortel pendant lequel les assistants auraient pu compter leurs doigts dix ou douze fois, puis mon cœur commença à défaillir, et les moqueries reprirent autour de moi, devenant plus fortes à chaque instant, et plus assurées. Jusqu’à ce qu’à la fin, quand je renonçai à mes recherches infructueuses, elles éclatèrent en rires sonores et cruels.
Personne ne peut se douter de ce que je souffris à ce moment-là. Mais mon amour était mon soutien et ma force. Je pris ma place à la droite de Kalula, je passai mon bras autour de son cou et je lui murmurai :
— Vous êtes innocent, mon amour. De cela, je n’ai pas le moindre doute. Mais dites-le-moi vous-même, pour que je puisse supporter le destin qui nous accable.
Il répondit :
— Aussi sûrement qu’à cette heure je suis aux portes de la mort, je suis innocent ! Prends courage, âme désolée ! Sois calme, ô souffle de mes narines, vie de ma vie !
— Voici les anciens qui arrivent ! Et comme je disais ces mots, il y eut, au dehors, un piétinement dans la neige, puis une vision de formes se dessinant sur la porte. C’étaient les vieillards de la tribu.
Ils s’installèrent. Et mon père accusa formellement le prisonnier, en détaillant les incidents de la nuit. Il dit que l’homme de garde avait été tout le temps devant la porte, et qu’à l’intérieur de la maison il n’y avait que la famille et l’étranger, « Était-il possible d’accuser quelqu’un de la famille ? Non, n’est-ce pas ? « Il se tut. Les anciens demeurèrent quelques minutes silencieux. Au bout d’un moment, ils commencèrent à se parler les uns aux autres. « Cela va mal pour l’étranger. » Telles furent les paroles que j’entendis, pauvre infortunée. Ah ! malheureuse, malheureuse ! À ce moment même, j’aurais pu prouver l’innocence de mon ami. Mais je ne savais pas que je le pouvais.
Le président de la cour demanda : « Y-a-t-il ici quelqu’un pour défendre l’inculpé ? »
Je me levai et je dis :
— Pourquoi aurait-il dérobé cet hameçon ? Ou n’importe quel hameçon ? Dans un jour ou deux, il devait être l’héritier de tout le trésor.
Puis je m’assis. Il y eut un long silence. L’haleine de toutes ces poitrines était devant moi comme un brouillard. À la fin, les vieillards hochèrent lentement la tête l’un vers l’autre, et je les entendis murmurer :
— Il y a une apparence de vérité dans ce que vient de dire l’enfant.
Oh ! quel soulagement pour moi, soulagement momentané, mais si précieux !
— Si quelqu’un veut encore prendre la parole, dit le chef de la cour, nous l’écoutons. Tout à l’heure, il sera trop tard. Mon père se leva et prononça ces mots :
— J’ai vu, dans la nuit, une forme passer devant moi et se diriger vers le trésor, puis s’éloigner. Je pense que c’était l’étranger.
Oh ! quel coup terrible ce fut pour moi ! Je supposais que j’étais la seule à avoir entrevu cette forme dans la nuit. Et le grand Dieu des neiges lui-même ne m’eût pas arraché mon secret. Le chef du jury, se tournant vers le pauvre Kalula, lui dit sévèrement :
— Parle ! Qu’as-tu à répondre ? Kalula hésita, puis se décida :
— C’était moi ; je ne pouvais pas dormir, à la pensée des hameçons. J’allai vers leur cachette, je les pris, je les baisai et les caressai, pour calmer mon inquiétude, puis je les reposai soigneusement à leur place. Il est possible que j’en aie laissé tomber un, mais je n’en ai point volé.
Aveu fatal ! et le dernier qu’il aurait dû faire ! Ces paroles soulevèrent un murmure de désapprobation. Je sentis clairement qu’il venait de prononcer lui-même son propre arrêt. Sur chaque visage on pouvait lire clairement ; « C’est un aveu ; un aveu simple, complet, indiscutable. » Je ne pouvais plus respirer. Et j’entendis résonner aussitôt les paroles sinistres que j’attendais. Chaque mot m’entra dans le cœur, comme un coup de couteau.
— Par sentence de la cour, il est ordonné que l’inculpé subisse la question de l’eau.
Ah ! maudit ! maudit soit celui qui a introduit chez nous la « question de l’eau » ! Cette coutume cruelle nous est venue, il y a longtemps, de pays lointains, situés je ne sais où. Auparavant, nos pères se servaient des augures, et autres modes de divination peu sûrs, qui permettaient à quelques malheureux d’échapper à un châtiment injuste. Il n’en est pas ainsi avec la question par l’eau, invention diabolique de gens plus habiles que nous, et que nous autres, pauvres diables, n’aurions pas trouvée. Cette épreuve fait éclater sûrement l’innocence des non-coupables, car ils sont noyés et non moins sûrement la culpabilité des criminels, car ils sont sauvés. Mon cœur se brisa dans ma poitrine, et je me dis : « Il est innocent ; donc il disparaîtra sous les flots ; et je ne le reverrai jamais ! »
Je ne le quittai plus dès ce moment-là. Je pleurai dans ses bras tout le temps qu’il m’était encore donné de rester avec lui. Et lui, épanchait dans mon cœur tout son pauvre amour désolé. J’étais si misérable et si heureuse à la fois ! À la fin on l’arracha de mes bras. Je le suivis en sanglotant, je les vis le jeter à la mer et je couvris ma face de mes mains. Oh ! quelle agonie ! Je connus tout ce que la vie a de plus cruel.
Tout à coup, j’entendis la foule éclater de rire, avec une joie malicieuse. Stupéfaite, je regardai. Oh ! vision plus cruelle encore ! Il nageait ! Mon cœur se changea en pierre, en glace, instantanément : Je me dis : « Il était coupable ; et il m’a menti. « Avec un désespoir méprisant, je tournai le dos et pris ma fuite vers la maison.
Ils allèrent à sa poursuite, le saisirent et le déposèrent sur un iceberg qui flottait à la dérive vers le sud. Puis ma famille s’en revint, et mon, père me parla ainsi :
— Le criminel vous a adressé ses derniers adieux. « Dites-lui, a-t-il crié, que je suis innocent, que jusqu’à la mort je l’aimerai et penserai à elle, et bénirai le jour où il m’a été permis de contempler son doux visage. » Tout à fait joli, n’est-ce pas ? Poétique, même.
— C’est un être infâme, répondis-je. Ne prononcez jamais plus son nom devant moi.
Et quand je pense que le malheureux était innocent !
Neuf mois passèrent, sombres et lugubres. Puis arriva le jour du Grand Sacrifice Annuel, le jour où toutes les jeunes filles de la tribu lavent leur figure et peignent leurs cheveux. Au premier coup de peigne que je me donnai, je fis tomber l’hameçon qui était resté depuis la date fatale dans mes cheveux où il s’était accroché, et je tombai moi-même, en sanglotant, dans les bras de mon père accablé de remords. « Nous avons fait périr un innocent, gémit-il, je ne sourirai jamais plus ! » Il a tenu parole. Depuis ce jour, il ne se passe pas un mois que je ne me peigne. Mais, hélas ! à quoi cela sert-il, maintenant !
Ainsi se termina l’humble histoire de la pauvre fille. La morale qui s’en dégage est tout ce qu’il y a de plus clair. Puisque cent millions de dollars à New-York, et vingt-deux hameçons au bord de la mer arctique représentent la même fortune, il faut être fou, quand on est pauvre, pour demeurer à New-York, alors qu’il est si facile d’acheter pour dix sous d’hameçons, et d’émigrer vers le nord.
Deux ou trois personnes ayant laissé entendre que, si j’écrivais une autobiographie, elles la liraient peut-être quand elles n’auraient rien de mieux à faire, je me décide à céder à ce désir frénétique du public. Voici mon histoire :
Notre famille est noble et ancienne. Elle remonte à la plus haute antiquité. Le premier ancêtre dont les Twains aient gardé le souvenir était un nommé Higgins. C’était au onzième siècle, et notre famille habitait alors Aberdeen, dans le comté de Cork, Angleterre. Pourquoi nous nous sommes toujours appelés Twain, dans la suite, au lieu de Higgins, c’est un mystère que nul d’entre nous n’a jamais songé à approfondir. Il doit y avoir là-dessous quelque histoire romanesque, comme on en trouve à l’origine de toutes les familles illustres.
Arthour Twain fut un personnage considérable. Il était homme d’affaires et exerçait ses fonctions sur les grands chemins, à l’époque de Guillaume le Roux. Vers l’âge de trente ans, il alla en villégiature dans une de ces vieilles résidences célèbres en Angleterre, qu’on nommait Newgate, et n’en revint pas. Durant son séjour, il y mourut subitement.
Augustus Twain semble avoir fait parler de lui vers l’an 1160, il adorait la plaisanterie. Son jeu favori était de prendre son vieux sabre, de l’aiguiser soigneusement, puis d’aller se placer en lieu convenable, pendant une nuit obscure, et là, de passer son sabre à travers le corps des gens qui survenaient, pour les voir sauter de surprise. C’était un humoriste né. Mais il ne sut pas se modérer. Et une nuit qu’il se livrait à son amusement habituel, les autorités l’arrêtèrent. Par ordre supérieur, on retrancha l’extrémité, également supérieure, de son corps, et on l’exposa, en bonne place, dans Temple Bar, pour qu’il pût regarder passer la foule et se garder en joie. La situation devait lui plaire, car jamais il ne demeura dans une autre aussi longtemps.
Pendant les deux cents ans qui suivirent, notre arbre généalogique compte un certain nombre de soldats, — aux aspirations généreuses et fières, qui s’en allaient toujours à la bataille en chantant, loin derrière l’arrière-garde, et qui revenaient après le combat toujours en tête de l’armée.
Au commencement du quinzième siècle, nous trouvons le « Beau Twain », qu’on appelait aussi « le maître d’école ». Il avait une écriture admirable. Il était capable d’imiter celle de n’importe qui, avec une telle perfection que c’était à s’en faire tomber la tête à force de rire. Il exerça longtemps son talent. Puis, un beau jour, il signa un engagement pour aller casser des pierres sur une grande route, et ce travail grossier lui abîma la main. Il mena cependant une vie plaisante tout le temps qu’il fut dans le métier de casseur de pierres, c’est-à-dire, avec des intervalles, environ quarante-deux ans. En fait, il mourut sous le harnais. Pendant ce long-espace de temps, il donna une telle satisfaction à ceux qui l’employaient, que jamais il ne resta plus d’une semaine sans engagement. C’était un véritable succès d’estime. Il était en outre fort apprécie des autres artistes à côté desquels il travaillait et était un membre influent de la société secrète de bienfaisance qu’ils avaient fondée, sous ce titre : « Les compagnons de chaîne ». Il portait toujours les cheveux courts, était vêtu d’habits à raies, et mourut pleuré du gouvernement. Ce fut une perte pour le pays, car c’était un homme travailleur et régulier.
Quelques années plus tard, nous avons l’illustre John Morgan Twain. C’est lui qui passa en Amérique avec Christophe Colomb, en 1492. Il paraît avoir été d’un caractère incommode et susceptible. Tout le temps du voyage, il se plaignit de la nourriture, sans cesse menaçant de débarquer si ça ne changeait pas au plus tôt. Il ne se passait pas un jour qu’on ne le vît rôder par tout le navire, le nez en l’air, ricanant dans la direction du commandant, et disant qu’il ne pensait pas que Colomb sût où il allait, ni qu’il y fût jamais allé auparavant. Le mémorable cri de « Terre ! Terre ! » fit tressaillir tous les cœurs au fond du navire, excepté le sien. Il examina un moment à travers un morceau de verre fumé la ligne mince du rivage qu’on apercevait à l’horizon, et dit seulement : « Dieu me damne, si ce n’est pas un radeau. » Quand ce passager douteux était arrivé à bord du navire, il avait avec lui pour tout bagage un vieux journal renfermant un mouchoir marqué B. G., une chaussette de coton marqué L. W. C. une autre, de laine, marquée D. F., et une chemise de nuit marquée O. M. R. Cela ne l’empêcha pas, durant tout le voyage, de faire un tas d’histoires à propos de sa malle, et de se donner des airs d’importance plus que tous les autres passagers réunis. Si le navire piquait de l’avant et ne gouvernait plus, John Morgan transportait sa malle à l’arrière pour rétablir l’équilibre, et attendait le résultât. Si c’était l’arrière qui enfonçait, il demandait à Colomb de détacher quelques hommes de bonne volonté pour transporter la malle à l’avant. Pendant les tempêtes, on était obligé de l’enfermer, parce que ses gémissements au sujet de la dite malle empêchaient les hommes d’entendre les ordres. Il ne semble pas qu’on ait eu à lui reprocher aucune action déshonnête ou indélicate, mais on trouve noté sur le livre de bord, comme une « curieuse circonstance », le détail suivant : à son arrivée sur le navire, tout son bagage tenait, comme on a dit, dans un vieux journal ; et quand il s’agit de débarquer, le même bagage occupait quatre grandes malles, une manne d’osier et deux caisses à champagne. Cependant, quand il revint, après le déchargement, pour insinuer, d’un air insolent, qu’il y avait de ses affaires qui s’étaient perdues et qu’il allait faire une perquisition dans les bagages des autres passagers, on trouva qu’il exagérait, et on le jeta par-dessus bord. L’équipage demeura ensuite, penché sur le bastingage, attendant anxieusement qu’il reparût à la surface. Mais on ne vit même pas monter une bulle d’air sur l’eau calme. Et tandis que l’on guettait patiemment et sans succès son retour du sein des flots, quelles ne furent pas la surprise et la consternation générales, quand on s’aperçut que le navire s’en allait lentement à la dérive, cependant que le câble de l’ancre pendait lamentablement le long de la coque ! Dans le vieux livre de bord, nous trouvons, à ce sujet, la bizarre note suivante : « Et fust, avec le temps, découvert que le dit estrange passager avait plongé et destaché l’ancre. Et l’avait très bien emportée et vendue à des sauvages de l’intérieur, disant qu’il l’avait trouvée par hasard fortuit, le damné fils de chien… »
Cet ancêtre avait d’ailleurs d’excellents et nobles instincts. Nous sommes fiers de rappeler qu’il fut un des premiers qui s’intéressèrent à l’éducation morale et à la civilisation des Indiens. Il construisit une prison modèle et une potence, et, jusqu’à son dernier jour, revendiqua l’honneur d’avoir, à la lettre, élevé le niveau moral des Indiens plus haut que tout autre réformateur. À ce moment, la chronique se termine brusquement, en termes obscurs. On croit comprendre que ce fut à cette époque, précisément, que pour la première fois on pendit un blanc en Amérique et que mon ancêtre prit un intérêt personnel à l’événement.
L’arrière-petit-fils du « réformateur » florissait vers l’an seize cent, ou environ. Il est connu dans l’histoire sous le nom du « vieil amiral ».
Il commanda longtemps des flottes composées de navires armés en course, légers et rapides, et rendit de grands services en activant la vitesse des vaisseaux marchands. Tous les vaisseaux qu’il suivit et sur lesquels son œil d’aigle s’était une fois posé de loin, manifestaient aussitôt un zèle extraordinaire à traverser l’océan, lorsqu’un d’entre eux se montrait lent et paresseux, en dépit de tous les efforts du « vieil amiral », une indignation grandissante s’emparait de ce dernier. Bientôt, il ne pouvait plus la maîtriser. Il fondait sur le navire, l’amarrait au sien solidement, et le conduisait dans un port connu de lui seul, où il attendait tranquillement que les propriétaires dudit navire vinssent le réclamer, ce qu’ils ne faisaient jamais. Entre temps, pour secouer la nonchalance des matelots ainsi retenus auprès de lui, et les garder en bonne santé, il les obligeait à se livrer à un exercice fortifiant qui se terminait par un bain. C’était ce qu’il appelait « la marche à la planche ». Tous adoraient cette gymnastique. Dans tous les cas, après l’avoir essayée, aucun d’eux ne s’en plaignit. Quand les propriétaires tardaient trop à réclamer leur navire, l’amiral le brûlait, pour que l’argent de l’assurance ne fût pas perdu. Enfin, après une carrière longue et honorable cet homme éminent mourut. Le fil de ses jours, en l’espèce une corde bien savonnée, fut tranché brusquement ! Et jusqu’à son dernier soupir, sa veuve désolée répéta à qui voulait entendre, qu’on eût pu le rappeler à la vie, si la corde eût été coupée quinze minutes plus tôt.
Charles-Henry Twain vécut dans la deuxième moitié du dix-septième siècle. Ce fut un missionnaire distingué et plein de zèle. Il convertit seize mille insulaires de la mer du Sud, et leur apprit qu’un collier de dents de chien et une paire de lunettes ne constituaient pas un vêtement suffisant pour assister aux offices du dimanche. Ses pauvres ouailles l’aimaient tendrement. Il mourut. Quand ses funérailles furent terminées, les braves gens, sortant tous en chœur du restaurant, avec des pleurs dans les yeux, se répétaient, l’un à l’autre que c’était le meilleur des missionnaires, et qu’ils étaient désolés qu’il n’en restât plus.
Pah-go-to-wah-wah-pukketekeewis (Twain le grand chasseur à l’œil de porc) fut l’ornement du dix-huitième siècle en son milieu. Il aida le général Braddock, par tous les moyens possibles, à résister à l’oppresseur Washington. Ce fut cet ancêtre qui, une fois, tira dix-sept coups de fusil, de derrière un arbre, contre Washington. Jusque-là, cette histoire romantique, telle qu’on la conte dans les traités de morale, est correcte. Mais quand le narrateur ajoute qu’au dix-septième coup le meurtrier épouvanté s’écria que cet homme visiblement était protégé par le Grand Esprit, qui le réservait pour quelque noble mission, et qu’il n’oserait plus lever sur lui son rifle sacrilège, ledit narrateur porte une atteinte sérieuse à la vérité historique. Voici les paroles exactes prononcées par l’ancêtre Twain :
— Tout ça, c’est idiot. L’individu est ivre à ce point qu’il ne peut pas demeurer un moment tranquille. Il est impossible de viser, dans ces conditions. Je ne suis pas assez fou pour user plus longtemps ma poudre inutilement contre lui.
C’est pour cela qu’il s’arrêta à la dix-septième fois. Et la raison était excellente. Il y a dans cet argument une bonne foi et une sagesse qui en démontrent l’authenticité, péremptoirement.
Je dois remarquer, en passant, que certains de mes ancêtres sont connus dans l’histoire sous des pseudonymes illustres, de telle sorte que j’ai jugé inutile de les citer, d’autre part, sous leur véritable nom. Tel Richard-Brinsley Twain, alias Guy Fawkes ; William-Hogarth Twain, alias Jack l’Éventreur ; Ananias Twain, le baron de Crack ; John-Georges Twain, le capitaine Kidd. Et aussi Nabuchodonosor, et l’âne de Balaam. Ce sont tous des Twain, mais d’une branche collatérale. Ils se distinguent des Twain de la ligne directe, en ce sens que, pour conquérir la gloire, ils ont employé les petits moyens. La plupart d’entre eux se sont contentés d’aller en prison, ayant une notoriété insuffisante pour être pendus.
Quand on écrit une autobiographie, il est convenable de s’arrêter à quelques générations avant soi. On dit quelques mots vagues sur son bisaïeul et sur son grand-père. Puis on saute jusqu’au temps présent, et l’on parle de soi, directement. C’est ce que je fais :
Je suis né sans dents. Mes parents n’étaient ni très pauvres, ni spécialement honnêtes…
Il me vient un scrupule tout à coup. Mon histoire paraîtrait bien terne à côté de celle de mes ancêtres. Il me semble sage de remettre ce récit jusqu’au jour où j’aurai été pendu. Si tous les gens qui ont écrit leur autobiographie avaient pris la même précaution, j’ai dans l’idée que le public n’aurait eu qu’à s’en louer. J’espère que vous serez de mon avis.
Une fois ou deux par an, je reçois une lettre d’un certain modèle, dont les termes matériels sont toujours identiques, la forme aussi bien que le fond. C’est toujours la même lettre. Elle ne laisse pas de m’étonner et de m’embarrasser chaque fois autant. Cette lettre me produit la même impression qu’une locomotive. Je me dis : « Je l’ai déjà vue mille fois. » Je devrais être blasé. Pas du tout. L’impression subsiste entière. C’est une chose qui continue à me paraître impossible. Son existence est en contradiction avec le bon sens. Cela ne peut pas exister. Cela n’existe pas. Et, cependant, cela est.
J’ai une de ces lettres sur moi, une vieille, très vieille lettre. J’ai envie de l’imprimer. Où serait le mal ? La femme qui l’a écrite est morte, il y a de longues années, sûrement. Pourvu que je dissimule son nom et son adresse, son adresse terrestre, je suis sûr que son ombre ne s’en formalisera pas. Et j’ai bien envie aussi de publier la réponse que je fis à cette lettre, et que, très probablement, je n’ai jamais envoyée. Dans tous les cas, je n’ai pu envoyer qu’une copie, car je retrouve l’original de ma réponse, épinglé avec la lettre. On écrit toujours ces réponses, sur le premier moment, et ensuite, on renonce à les envoyer ; on a peur de blesser quelqu’un, sans mauvaise intention. Et c’est certainement d’un cas analogue qu’il s’agit.
— Cher Monsieur. Vous serez certainement très étonné de savoir quelle est la personne qui prend la liberté de vous écrire, en sollicitant de vous un service. Remontez dans vos souvenirs jusqu’à l’époque où vous étiez aux mines de Humbolt, en 62 ou 63. Vous vous rappellerez que vous habitiez alors, avec Clagett et Oliver, dans une échoppe qui était à moitié chemin de la mine. Votre maison était celle qui avait une voile en guise de toit, et le toit fut une fois traversé par une vache, comme vous le racontez dans un de vos romans. Mon oncle Simmons s’en souvient parfaitement. Il habitait une construction plus importante, ensemble avec Dixon, Parker et Smith. Elle avait deux pièces, une pour la cuisine, et l’autre pour coucher, et c’était la seule aussi vaste. Il y a seize ans de cela. C’est bien loin. J’étais alors une petite fille de quatorze ans. Je ne vous ai jamais vu, parce que j’habitais à Washoe. Mais mon oncle Simmons vous rencontrait de temps en temps, pendant le temps qu’avec vos compagnons vous êtes resté aux mines. Vous n’avez pas connu mon mari, il est arrivé après votre départ, mais tout le temps qu’il a été garçon, avant notre mariage, il a habité précisément l’échoppe où vous étiez avant. Il a souvent dit qu’il aurait bien voulu qu’il y ait un photographe, pour en prendre une vue. Il a été blessé dans la vieille mine de Hal Clayton, qu’on a abandonnée par la suite, comme les autres. Il avait été chargé de mettre une cartouche pour faire sauter les rochers, et ne s’était pas retiré assez vite, bien qu’il courût du mieux qu’il pouvait. La force de l’explosion le lança en l’air, et il alla tomber au milieu de la route juste sur le dos d’un Indien. Il est resté pendant des semaines entre la vie et la mort, mais maintenant il est tout à fait guéri. Il s’est d’ailleurs continuellement bien porté depuis. Cette introduction est un peu, longue, mais elle était indispensable pour me faire connaître de vous. Et je suis persuadée que votre générosité ne me refusera pas la faveur que je sollicite. J’ai besoin de votre appui pour un livre que je viens d’écrire. Je ne lui attribue pas d’autre mérite que d’être tout à fait sincère, et aussi intéressant que la plupart des livres qu’on publie aujourd’hui. Malheureusement, je suis inconnue en littérature et vous savez mieux que moi ce que cela veut dire. Il n’y a qu’une ressource dans ce cas, c’est de trouver quelqu’un d’influent (comme vous), qui puisse dire un mot en faveur du livre. Je serais disposée à m’entendre, pour le partage des bénéfices, avec tel éditeur sérieux que vous voudriez bien m’indiquer.
Ce que je vous confie là est un secret pour ma famille et mon mari. Je veux leur réserver la surprise dans le cas où mon livre serait publié.
Je souhaite vivement que vous vouliez bien vous intéresser à mon ouvrage, et vous serais fort reconnaissante d’écrire à quelque éditeur pour lui en parler. Il serait encore meilleur que vous voyiez vous-même les éditeurs, en me tenant au courant de vos démarches.
Dans l’espoir d’une réponse favorable, je vous envoie l’expression de ma reconnaissance la plus profonde.
Tout le monde sait que cette lettre a des multitudes de sœurs, qui voyagent sans se lasser dans toutes les directions à travers le continent. Il y en a pour tous les négociants connus, pour les directeurs de chemins de fer, les manufacturiers importants, les capitalistes, les fonctionnaires municipaux, les députés au Congrès, les gouverneurs, les éditeurs, les auteurs, les libraires ; en un mot, toutes les personnes qui sont supposées avoir quelque « influence ». C’est toujours, d’ailleurs, la même formule : « Vous ne me connaissez pas, mais vous avez connu un de mes parents… « Ajouterai-je que tous tant que nous sommes, qui disposons de quelque influence, nous serions heureux de la mettre à la disposition de ceux qui nous sollicitent, mais… Il y a un « mais ». Nous ne pouvons jamais, en retour de ces demandes, accorder l’aide qu’elles réclament, car jamais elles n’émanent de gens que l’on puisse utilement aider. Le lutteur à qui votre aide pourrait être utile ne la sollicite pas, parce qu’il n’en a pas besoin. Il ne lui viendrait pas à l’idée, dans tous les cas, de solliciter un étranger. Celui qui a du talent le sait et il entre dans la lutte avec énergie, courage, résolution. Il préfère n’avoir besoin de personne. Vous lui répondriez volontiers. Il ne vous demande rien. Mais que répondre à cette lettre pathétique émanant d’un incapable, de quelqu’un à qui votre appui ne servirait de rien ? Que trouverez-vous à lui dire ? Vous ne voulez pas le blesser. Vous cherchez tous les moyens d’éviter cela. Comment vous en tirerez-vous ? Comment sortirez-vous de ce mauvais pas avec la conscience tranquille ? Tenterez-vous de fournir des explications ? J’ai essayé une fois. J’ai conservé ma réponse à la vieille lettre de tout à l’heure. Le résultat m’a-t-il satisfait ? Peut-être oui. Peut-être non. Probablement non. J’ai oublié, depuis le temps. Dans tous les cas, voici la réponse telle que je la rédigeai.
Réponse :
Je connais M. H… et j’irai certainement le voir pour vous, madame, si, toutes réflexions faites, vous insistez. Nous causerons. Je puis d’avance vous rapporter notre conversation. Ce sera quelque chose dans ce genre.
— Qu’avez-vous trouvé de remarquable dans ses ouvrages ?
— Je n’en sais rien. Je ne les connais pas.
— Quel a été son éditeur, Jusqu’à ce jour ?
— Je l’ignore.
— Mais, enfin, elle a un éditeur, je suppose !
— Non. Je… je ne crois pas.
— Ah ! Alors ce serait son premier livre ?
— Oui. Je suppose. Je le crois.
— De quoi parle-t-il ? Quel est le genre de l’ouvrage ?
— Je l’ignore.
— L’avez-vous lu ?
— Non. Je dois dire que je ne l’ai pas lu.
— Ah ! Et il y a longtemps que vous la connaissez, cette dame ?
— Je ne la connais pas du tout.
— Vous ne la connaissez pas ?
— Non.
— Ah ! Pourquoi vous êtes-vous intéressé à son livre ?
— Elle m’a écrit ; elle m’a demandé de lui trouver un éditeur, et elle m’a donné votre nom.
— Pourquoi donc vous a-t-elle écrit, au lieu de s’adresser à moi directement ?
— Elle pensait que mon influence lui serait utile.
— Eh ! mon Dieu ! Qu’est-ce que l’influence vient faire là ?
— Elle pensait probablement que vous seriez plus disposé à examiner son livre si vous étiez influencé.
— C’est bizarre. Elle ne sait donc pas que nous sommes là, précisément, pour examiner les livres, tous les livres qu’on nous présente. Pourquoi écarterions-nous un ouvrage, sans examen, sous prétexte qu’il est signé d’un nom inconnu ? Ce serait de la folie. Et sous quel prétexte, dites-moi, a-t-elle demandé votre appui, vous ne la connaissant pas ? Elle a supposé sans doute que vous connaissiez du moins sa littérature, et pouviez la recommander. Est-ce cela ?
— Non. Elle savait fort bien que j’ignorais aussi sa littérature.
— Alors, quoi ? Elle avait pourtant une raison pour s’adresser à vous ?
— Oui. Je connaissais son oncle.
— Son oncle ?
— Oui.
— Ma parole ! Alors vous connaissiez son oncle. Son oncle connaît sa littérature. C’est lui qui vous la recommande. C’est admirable. La chaîne est complète. Vous devez trouver cette combinaison superbe ?
— Mais vous n’y êtes pas du tout. C’est une autre combinaison. Je connaissais l’échoppe où a vécu son oncle, au pays des mines. J’ai connu aussi certains des camarades de l’oncle. J’ai même failli connaître le futur mari de la dame, avant son mariage, et je connais la mine où il travaillait le jour qu’il fut enlevé par l’explosion prématurée d’une cartouche et alla tomber sur le dos d’un Indien qui suivait la grand’route, au grand dommage de ce dernier.
— C’est donc l’Indien qui a été le plus endommagé ?
— Elle n’a pas pu me le dire.
— Cela, certainement, dépasse tout. Vous ne la connaissez pas. Vous ne connaissez pas sa littérature. Vous ne savez même pas qui a été le plus blessé lors de l’explosion, de l’Indien ou du futur mari de la dame. Vous n’avez aucun élément à nous fournir pour l’estimation de la valeur de son livre.
— Pardon. J’ai connu son oncle. Vous oubliez l’oncle.
— Et puis, après ? Y avait-il longtemps que vous le connaissiez, l’oncle ? Combien de temps ?
— Je ne puis pas dire que je l’ai connu personnellement, mais je l’ai certainement rencontré. Vous savez, on ne peut rien affirmer, quand il y a si longtemps.
— Alors votre rencontre avec l’oncle remonterait à… ?
— Seize ans, environ.
— Quelle admirable base d’appréciation pour un livre ! Tout à l’heure vous disiez que vous le connaissiez, cet oncle. Et maintenant, vous ne vous rappelez même plus si vous l’avez connu vraiment.
— Mais si, je l’ai connu. Du moins, je crois bien avoir cru, à un moment, que je le connaissais. Cela, j’en suis certain.
— Qu’est-ce qui vous fait croire que vous avez pu penser, à un moment donné, que vous le connaissiez ?
— Comment ? C’est elle qui me l’a dit ; elle-même.
— C’est elle qui vous l’a dit ?
— Parfaitement. Et d’ailleurs, je suis certain maintenant, que je l’ai connu, bien que je ne me rappelle pas.
— Comment pouvez-vous le savoir, puisque vous ne vous rappelez pas ?
— Je ne sais pas. C’est-à-dire, je ne sais pas comment cela se fait. Je connais des tas de choses que je ne me rappelle pas. Et je me rappelle qu’il y a des tas de choses que je ne connais pas. C’est toujours ainsi, pour les gens instruits.
— Dites-moi. Est-ce que votre temps est précieux ?
— Non. C’est-à-dire, pas très.
— Le mien l’est.
J’ai donc pris congé de lui, car il paraissait fatigué. C’est peut-être du surmenage. Il a bien tort. Je ne suis jamais surmené. Ma mère avait toujours peur que je me surmène, quand j’étais enfant. Mais ses craintes furent vaines.
Chère madame. Vous voyez ce qui arriverait si j’allais trouver l’éditeur. Voilà les questions qu’il me ferait sûrement, auxquelles j’essayerais de répondre, et il me harcèlerait, et me pousserait dans mes derniers retranchements, sans que nous puissions arriver, en définitive, à un résultat. Je voudrais bien vous être utile, mais vous le voyez, les éditeurs n’ont aucun souci des oncles et des choses de cette nature. Ces considérations ne les émeuvent pas. Elles n’ont sur eux aucune influence. Ils se préoccupent uniquement de la valeur intrinsèque du livre qu’on leur soumet. Ils sont curieux de toute œuvre nouvelle et intéressante, et l’examinent attentivement, sans se préoccuper de son origine ou du nom de son auteur. Envoyez votre manuscrit à un éditeur, n’importe lequel ; il l’examinera aussitôt, toutes affaires cessantes. Vous pouvez en être assurée.
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Juillet 2026
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[1] Depuis le moment où ces pages furent écrites, la population de New-York a doublé. Le raisonnement n’en a que plus de force. (Note du traducteur.)